diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:13:54 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:13:54 -0700 |
| commit | 356e3358a02c37f8725506817da117688e0657c8 (patch) | |
| tree | 45d40c523e291b030ce2296f6b72e7db2dc3a767 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 24636-8.txt | 15840 | ||||
| -rw-r--r-- | 24636-8.zip | bin | 0 -> 257787 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 24636-h.zip | bin | 0 -> 266058 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 24636-h/24636-h.htm | 20765 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 36621 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/24636-8.txt b/24636-8.txt new file mode 100644 index 0000000..051122e --- /dev/null +++ b/24636-8.txt @@ -0,0 +1,15840 @@ +The Project Gutenberg EBook of Picounoc le maudit, by Pamphile Lemay + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Picounoc le maudit + +Author: Pamphile Lemay + +Release Date: February 18, 2008 [EBook #24636] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICOUNOC LE MAUDIT *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online +Distributed Proofreading Canada Team at +http://www.pgdpcanada.net. This document is available in +PDF format from the BNQ (Bibliothèque Nationale du Québec). + + + + + + + + PICOUNOC LE MAUDIT + + + P. LEMAY + + + + TOME I + + + QUÉBEC + TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU + 82, rue de la Montagne. + + 1878 + + + + + PROLOGUE + + LE MEURTRE + + + + + I + + OU LE BOUT DE L'OREILLE SE MONTRE. + + +--_Salve, domine_, dit l'ex-élève. + +--Bonjour! bonjour! répondit Picounoc. + +--Tu jardines? + +--Je sarcle mes allées. + +--_Quid novi_? quelles nouvelles? + +--Je me marie. + +--Tu te maries? _Tu quoque_! + +--Oui, répliqua Picounoc en s'appuyant sur sa gratte. + +--Avec qui? + +--Avec Aglaé Larose. + +--_Rosa, Rosae_, Larose de la Rose... quand? + +--Vers la Toussaint. + +--Je t'en souhaite! + +--Merci. + +--Elle est bien! + +--Pas mal: blanche, fraîche.... + +--Je veux dire qu'elle est riche. + +--Riche? non; mais elle a une terre et un bon _roulant_. + +--Il paraît que tu ne l'aimes pas? + +--Elle m'aime, elle, et, veut devenir ma femme: je me laisse faire.... + +Tu comprends qu'il n'est pas facile de résister au désir de posséder une +belle... ferme. + +--Tu es bien toujours le même, Picounoc. + +--Ecoute un peu, Paul, je n'ai pas de secret pour toi. J'ai aimé, j'aime +et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la connais, c'est Noémie... +Elle est la femme d'un autre.... Eh bien! puisque de ce côté le bonheur +m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je +voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des +filles avantageuses. + +--Si tu parlais sérieusement je te mépriserais, et j'irais de suite +avertir ta fiancée. + +--Mais je suis sérieux.... Je suis un maudit, tu sais, et le fils d'un +maudit... donc il faut que je fasse mon oeuvre. + +En parlant ainsi Picounoc s'animait, sa voix devenait aigre et ses yeux +s'injectaient de sang. L'ex-élève s'éloigna lentement, la tête basse, et +prit le chemin de la concession de St. Eustache. Aux premières maisons +du village il rencontra Aglaé Larose vêtue de sa robe des dimanches. +Elle s'en allait à confesse. + +--Bonjour, la mariée! dit-il avec un sourire triste. + +Une rougeur subite monta au front de la jeune fille, et sa démarche +parut plus gauche. + +--Arrête-donc, reprit l'ex-élève, j'ai quelque chose à te dire. + +Se doutant bien qu'il allait lui parler de son bien-aimé, elle se +retourna et un sourire éclaira ses yeux. + +--Qu'est-ce donc? dit-elle, dépêche-toi; je veux me rendre à l'église +avant qu'il fasse noir. + +Il était cinq heures et demie du soir, alors, et elle avait une lieue à +faire pour atteindre l'église, car elle se trouvait près du calvaire, à +Lotbinière--C'est à Lotbinière que nous sommes toujours. + +--Voudrais-tu épouser un homme qui ne t'aimerait pas sincèrement? dit +brusquement l'ex-élève. + +Aglaé parut surprise de cette question. + +--Pourquoi me demandes-tu cela? répondit-elle après un moment. + +--Parce que je m'intéresse à toi. + +--Est-ce que l'on peut se marier sans aimer profondément? + +--Je viens de rencontrer un garçon sur le point de prendre femme, et qui +ne cache pas du tout son indifférence à l'égard de sa future. + +--Qui donc? fit Aglaé légèrement anxieuse. + +--Je ne le dis pas, cela te chagrinerait. + +La jeune fille pâlit et pencha la tête. L'ex-élève reprit: + +--Aglaé, tu es une bonne fille; ta mère est à l'aise; tu aurais pu... tu +pourrais trouver un autre parti que Picounoc.... + +--Il me semble que l'on ne peut dire grand'chose contre lui. S'il +fallait écouter tous les propos.... + +--Picounoc ne t'aime pas; il vient de me le dire. + +--Il n'est pas obligé de dire qu'il m'aime. + +--Tu ne seras pas heureuse avec lui. + +--Quand on aime on est toujours heureux. + +--Il t'épouse pour ton bien. + +--Qui m'assure qu'un autre aura de meilleurs motifs? + +--Sais-tu que ce garçon-là est maudit? + +--Tais-toi donc, Paul, tu me fais peur. + +--Je voudrais t'effrayer assez pour t'empêcher de l'épouser. Il a été +maudit de son père.... Et tu sais qu'un enfant maudit de son père est +maudit de Dieu.... + +--Tu plaisantes, Paul; qui t'a raconté ces histoires? As-tu jamais connu +son père? Personne dans la paroisse n'a jamais su son nom! + +--Aglaé, te souviens-tu de ce vieillard qui fut trouvé mort, l'an +dernier, sous les décombres de la cave à patates de Joseph Letellier, et +qui fut enterré, comme un chien, dans le ruisseau? + +--Eh bien? + +--Eh bien! ce vieillard, un chef de voleurs, un assassin, un maudit +lui-même--ce vieillard était le père de Picounoc. + +--Mon Dieu! est-ce vrai? s'écria la jeune fille en joignant les mains. + +--Dieu m'entend: je dis la vérité. Et tu sais qu'une femme qui n'a +jamais laissé ses habits de deuil, est morte quelques mois après, d'une +maladie étrange que le médecin n'a pas connue. Cette femme, c'était la +veuve du chef des voleurs, la mère de Picounoc, la maladie, c'était la +honte et la douleur. + +--C'est affreux ce que tu me dis là; mais toi, tu vas bien épouser la +fille et la soeur d'un maudit, pourquoi ne crains-tu pas pour toi-même +le malheur que tu m'annonces? + +--Non, Aglaé; c'est fini entre Emmélie et moi. + +--Vraiment? + +--Elle va mourir la pauvre enfant, car le mal qui a tué sa mère +l'emporte elle aussi. Avant six mois, peut-être, elle sera dans la +tombe. Pauvre Emmélie! + +Et une larme roula dans les yeux de l'ex-élève. + +--Ce n'est donc pas à cause de la malédiction qui pèse sur elle que tu +ne la prends pas pour femme? reprit Aglaé, contente d'affaiblir +l'argument de son ami. + +--J'avoue que je l'aime tant.... Et puis c'est une fille vertueuse que +la malédiction de son père n'a pas voulu atteindre, tandis que son +frère.... Si tu l'avais connu comme moi alors qu'il était dans les +chantiers! + +--J'aime aussi moi, murmura la jeune fille. Et, comme honteuse de cet +aveu, elle reprit: J'en parlerai à mon confesseur. Adieu, Paul, merci de +tes conseils. + +Paul Hamel venait de Deschambeault pour voir Djos son ami de chantier. +Joseph Letellier s'appelait toujours Djos pour les intimes. Quelquefois +encore on l'appelait le pèlerin. + +Aglaé descendait la route jetée comme un trait d'union entre la +concession et le bord de l'eau. Elle était pensive, car les paroles de +l'ex-élève l'avaient troublée. Elle aima Picounoc de toute son âme, et +l'idée de renoncer à son amour la jetait dans une véritable prostration. +Bonne enfant, simple un peu, elle croyait tout ce qu'on lui disait, et +passait facilement du plaisir à la peine, du désespoir à l'espérance. +Comme une terre facile à pétrir, elle recevait toute espèce +d'impressions en un moment. Elle n'avait pas d'énergie et ne luttait que +faiblement contre elle même et contre les autres. L'astucieux Picounoc +exerçait un grand ascendant sur son esprit, et il était le maître de son +coeur. Il le savait bien, et voilà pourquoi il ne se gênait nullement de +se démasquer devant ses amis. Depuis son arrivée dans la paroisse il +avait demeuré avec sa mère; mais à la mort de celle-ci, il se trouva +seul avec sa soeur. Il eût vite fait de s'établir maître dans la maison, +et de tout conduire à sa guise: au reste, il se sentit tout à coup pris +du désir d'amasser et se montra fort économe. Emmélie ne le contrariait +jamais, et ne paraissait pas savoir qu'elle avait droit à la moitié du +petit héritage. La mort de sa mère l'avait laissée bien seule au +monde,--car ce frère, à peine connu et si mal élevé, n'était encore +qu'un étranger pour elle. N'eut été son amour pour l'ex-élève, elle +aurait désiré mourir. Les amis et les voisins, remarquant avec +inquiétude les ravages de la peine sur son front candide, s'efforcèrent +de la distraire; mais elle ne voulut pas être consolée, et elle se +complut dans son amertume. Les personnes qui aiment et souffrent, +refusent souvent les consolations. On dirait que la souffrance et +l'amour sont inséparables, et se plaisent ensemble. Une dernière goutte +de fiel vint faire déborder la coupe. Un jour elle apprit que les +parents de l'ex-élève ne se souciaient pas de la recevoir dans leur +famille; à cause de l'ignominie de son père. Car le mystère qui avait +plané sur le chef des brigands s'était dévoilé pour plusieurs; et, bien +que, par respect pour la femme et la fille de ce bandit, l'on eut +généralement gardé le secret, cependant quelques langues furent +indiscrètes. Emmélie se sentit mortellement blessée. J'en mourrai, +pensa-t-elle, mais jamais je ne l'exposerai à rougir de moi... ou de +l'aïeul de ses enfants.... J'en mourrai, qu'importe?... Et en effet, +elle inclinait vers la tombe. Picounoc la voyait s'éteindre rapidement, +et supputait ce que sa mort lui rapporterait. Il était déjà mordu de +l'avarice. C'est en songeant à ces choses et à la dot d'Aglaé, qu'il +sarclait les allées du jardin attenant à la maison de sa défunte mère. +L'ex-élève, qui avait passé par là tout à l'heure, l'arracha un instant +à ses rêves d'envie. Il se remit au travail, puis, s'arrêta de nouveau. + +--J'ai fait une bêtise, pensa-t-il: je n'aurais pas dû parler ainsi à +Paul. Il est capable de répéter mes paroles à Aglaé, et qui sait?... Les +femmes sont si capricieuses!... Prévenons les coups: allons voir notre +future. Devant moi, Paul sera muet comme une carpe.... Pourtant, +qu'ai-je à craindre? Aglaé croit tout ce que je lui dis.... La chère +enfant, comme elle est bête!... Si j'allais perdre la terre!... et les +chevaux! et les bêtes à cornes!... Vite, un brin de toilette et filons! + +Après ce monologue, Picounoc laisse tomber sa gratte dans l'allée, +entre, se passe un linge trempé sur la figure, un peigne dans les +cheveux, met un col blanc, une cravate rouge et tout ce qu'il faut pour +être faraud, puis il part à pied. Il marchait vite. Quand il fut au bas +de la route, il vit se dessiner, sur le coteau, vers le milieu, la +silhouette d'une femme qui descendait. Bientôt la distance entre cette +femme et lui fut courte, et il reconnut Aglaé. De son côté la jeune +fille avait vite reconnu le grand et sec gaillard qu'elle adorait. Elle +baissa la tête et simula une tristesse profonde. + +--J'allais au devant de toi, Aglaé, dit Picounoc en souriant. + +La bonne fille leva sur lui un regard plein de reproches. + +--Allons! tu n'es pas gaie, ce soir; conte moi ton chagrin, ma belle, tu +sais que j'aime à te consoler, continua le cynique garçon. + +--As-tu vu Paul Hamel? demanda Aglaé. + +Picounoc, malgré son effronterie, demeura un moment sans répondre. + +--As-tu vu l'ex-élève? réitéra la jeune fille. + +--Pourquoi cette demande? + +--Tu le sais bien. + +--Comme te voilà mystérieuse Aglaé, où vas-tu? je t'accompagne.... + +--Je m'en vais à l'église. + +--Alors je m'en retourne avec toi. + +--Rends-toi donc au village.... Tu vas voir ta terre sans doute.... + +--Ma terre?... Je ne te comprends pas.... J'allais te voir. + +--Me voir?... Je sais tout, va! l'ex-élève m'a tout dit. + +--L'ex-élève! l'ex-élève! ne le connais-tu pas encore? Tu sais bien que +c'est un farceur qui dit tout ce qui lui passe par la tête. + +--Il m'a rapporté ce que tu lui as confié il y a un instant. Tu ne +m'aimes point, Picounoc.... + +La pauvre enfant avait des larmes dans la voix. + +--Voilà qui est drôle. Je l'ai à peine vu, et ne lui ai dit qu'un mot en +passant. Je l'ai prié de m'attendre pour monter au village, je voulais +achever de sarcler mon jardin. Il m'a répondu qu'il était trop pressé. +Je comprends ses motifs maintenant. Il voulait te voir avant mon +arrivée.... Il avait une mauvaise action à faire: calomnier son meilleur +ami. Sais-tu pourquoi? Il est jaloux, il t'aime et veut faire manquer +notre mariage. Le misérable!... Ma soeur l'a remercié, tu sais, et.... + +--Emmélie lui a donné _la pelle_? + +--Oui, vrai comme tu es là!... et il veut se venger sur moi. + +--Il m'a dit en effet, que tout est fini entre elle et lui. + +--Tu vois bien, ma chère Aglaé, que je te dis la vérité, et que lui, le +traître, il me calomnie. Viens! marchons ensemble; conte-moi tout; je ne +crains rien, et nos ennemis travaillent en pure perte. Ils ne réussiront +jamais à m'éloigner de toi, Aglaé, car je t'aime. + +--Tu m'aimes! Ah! si c'était vrai! Il dit, lui, que c'est pour avoir ma +terre que tu m'épouses et que te ne te soucies que fort peu de moi. + +En parlant ainsi les deux fiancés suivirent, côte à côte, le bord du +chemin qui conduit à l'église. + +--Il dit cela, le misérable! il ose parler ainsi? Il me le paiera, je le +jure! S'il a le malheur de remettre les pieds à la maison, gare à lui! + +--Il avait bien l'air d'un homme qui ne ment pas. + +--L'hypocrite! Les hypocrites, Aglaé, ce sont les plus dangereux de tous +les méchants, parce qu'ils ont l'air bon et que l'on ne se défie pas +d'eux.... Dire que je t'épouse pour ton bien, quel mensonge! Tiens! +renonce à ta dot; je veux t'épouser pauvre afin que tu saches bien comme +je t'aime. Moi, passer pour un avare, pour un garçon trompeur et +malhonnête!... ah! tu me causes de la peine, Aglaé! Je n'ai donc plus ta +confiance? Tu crois donc que l'ex-élève est plus franc que moi?... +Aglaé, si quelque jeune fille venait me dire du mal de toi, je les.... +Ah! c'est affreux.... + +Et la voix nasillarde de Picounoc était devenue sifflante comme une voix +de vipère. Aglaé renaissait à la confiance, et se trouvait heureuse de +pouvoir douter de la bonne foi de l'ex-élève. Les larmes qui avaient +voilé ses yeux se desséchèrent vite, et, quand elle arriva à l'église, +elle était toute joyeuse. + +Picounoc revint chez lui fier de son nouveau succès. Il alla s'asseoir +sur le bord de la côte afin de n'être pas dérangé dans sa rêverie, car +il voulait rêver. Parfois, dans son ardeur, il parlait seul, et des +oreilles indiscrètes auraient pu recueillir ces lambeaux de phrases. + +--La simple qu'elle est!... comme elle se laisse prendre!... + +--C'est une affaire magnifique!... une terre de quatre arpents.... + +--Si je pouvais me débarrasser de la bête après!... + +--Noémie! Noémie! C'est toi que j'aime!... + +Sa voix devenait ardente. Elle était plus sombre quand elle prononçait: + +--Si Djos pouvait mourir!... Djos et Aglaé!... + + + + + II + + DES REGARDS INDISCRETS. + + +On était à la fin de septembre 1850, et les récoltes, commencées depuis +longtemps, puis interrompues par les pluies, venaient d'être reprises +partout, grâce au retour d'un radieux soleil. Dans quelques endroits bas +le grain avait germé, mais, en général, le dommage n'était pas grand. +Joseph Letellier, ou Djos, comme nous l'appellerons encore assez +souvent, n'avait pas murmuré contre la pluie--car il n'y a que les +mauvais Chrétiens qui s'impatientent ou s'irritent lorsque tout ne va +pas à leur gré. Il n'avait pas, non plus, perdu son temps à dormir, dans +son grenier, comme font plusieurs, mais, laborieux et vigilant, il avait +commencé des voitures de travail, _affilé_ des chevilles pour les +clôtures, réparé les meubles éclopés, et fait cent autres ouvrages que +les habitants de bonne conduite et adroits ne négligent pas de faire, +lorsqu'ils ne peuvent aller au champ. Quand vint le beau temps avec le +soleil, il partit, la faucille sur l'épaule, pour aller _couper_. La +jeune femme ne le suivit pas à la moisson, car ses devoirs de mère la +retenaient au logis. Un chérubin d'un mois environ, reposait, rosé et +frais, dans le berceau neuf. Et la mère dévouée ne laissait pas de loin +le petit amour. La journée finie, Djos revint vers sa femme et son +enfant, le coeur débordant d'ivresse; car, outre la satisfaction du +devoir accompli, il ressentait toutes les délices d'une passion +profonde, que la vertu protégeait comme d'une égide. Le soir où commence +ce récit, il trouva, fumant sa pipe sur le seuil de la porte, son ami +l'ex-élève. + +--Viens-tu m'aider à engerber? dit-il, en lui tendant la main. + +--Je viens fumer une pipe avec toi, avant de monter dans les chantiers. + +--Pars-tu encore? + +--_Eo ad_.... _forestam_.... Je m'en vais dans les bois. + +--Tu devais n'y plus retourner? + +--J'ai changé d'idée...._changeavi_.... + +--Entrons, nous causerons de cela en mangeant la soupe. + +Ils entrèrent. Noémie déposa un baiser sur le front de son mari, qui lui +en rendit deux, et l'un et l'autre se penchèrent sur le berceau de +l'enfant qui souriait en dormant, parce que, sans doute, son jeune +esprit jouait avec les anges gardiens de la maison. + +Le feu pétillait dans l'âtre et la flamme enveloppait la marmite pleine +de soupe au lard. L'ex-élève s'approcha de la cheminée, comme s'il eut +eu froid, et regarda, d'un oeil pensif, les étincelles du foyer. + +--Vous paraissez triste, Paul, dit la jeune femme, à quoi pensez-vous +donc? + +--Que vous êtes heureux, vous autres! répondit l'ex-élève. + +--Marie-toi, reprit Djos, prends une gentille petite femme comme la +mienne, et tu seras heureux. + +--Emmélie vous apportera le bonheur, qu'attendez-vous? ajouta Noémie. + +--Emmélie! Emmélie!... exclama l'ex-élève en branlant la tête.... + +--Comment? ne l'aimes-tu plus? repartit Djos.... + +--Je l'adore!... mais elle se meurt... ne voyez-vous pas qu'elle va +mourir?... Et quand même.... + +--Elle est jeune et forte, Paul, vous vous effrayez à tort. + +--Eh oui! tu te livres au chagrin pour rien, ajouta Djos; viens! viens +prendre un petit verre de Jamaïque, cela va te remettre sur le ton. + +--Je dresse la soupe, dit Noémie: Tu dois avoir faim, mon bonhomme, +ajouta-t-elle en entourant, de son bras, le cou de son mari... et vous +aussi, Paul, car vous avez marché beaucoup. + +Le souper fut servi et les trois amis s'assirent à la table, causant +avec verve et mangeant avec appétit. + +--Vois-tu Picounoc bien souvent? demanda l'ex-élève à son ami. + +--Oh! il vient faire _son tour_ plusieurs fois la semaine, et tous les +dimanches sans y manquer. + +--Il arrête chaque fois qu'il va voir sa _blonde_, repartit Noémie. + +--Je crois qu'il aime mieux ma femme que sa future, dit Djos en riant. + +--Cela se pourrait, ajoute la jeune femme, aussi je lui fais les yeux +doux. + +L'ex-élève essaya de rire, mais ce fut d'un rire amer. Il se souvint de +l'aveu de Picounoc au sujet de Noémie; il savait combien cet homme était +dangereux, et la vue de l'innocence qui se jouait ainsi avec le danger, +et ne se doutait de rien, lui causa une peine sérieuse. Cependant ses +deux amis ne remarquèrent point cette perplexité, tout disposés qu'ils +étaient à s'amuser. + +--Il va se marier, reprit l'ex-élève après un moment. + +--Avec Aglaé Larose, une bonne fille, pas bien fine, peut-être, mais +travaillante, douce et honnête......dit Noémie. + +--Et avantageuse, ajouta, Djos.... + +--C'est pour cela qu'il la prend, continua l'ex-élève, et, si elle +n'avait pas de dot, je suis sûr qu'il ne l'épouserait jamais. + +--Il n'a pas l'air de l'aimer beaucoup, en effet. + +--Il ne l'aime pas, il me l'a dit, tout à l'heure. + +--Il dit souvent le contraire de ce qu'il pense; vous ne le connaissez +pas comme nous, reprit la jeune femme. + +--Défiez-vous de lui, Noémie, c'est peut-être un mauvais ami. + +--Tu te trompes, mon cher Paul, reprit vivement Djos, il n'y a pas d'ami +plus dévoué, plus complaisant. Il est toujours prêt. Il a changé, va, +depuis un an: il n'est plus le même. Je t'assure qu'il m'a rendu bien +des petits services, et je lui dois beaucoup. + +--Il a peut-être quelque intérêt à se rendre aimable auprès de vous +autres.... + +--Quel intérêt veux-tu qu'il ait? + +--Je le crois un garçon dangereux... un homme qui, pour arriver à ses +fins, peut détruire la paix et le bonheur des meilleurs ménages......et +de ses plus chers amis. + +--Prends-garde, Paul, car si tu parles trop mal de Picounoc, on croira +que le bruit qui court au sujet de tes amours avec Emmélie est fondé, et +que c'est le dépit qui te fait parler.... + +--Que veux-tu dire, Djos? + +--Le bruit court que tu as reçu _la pelle_, et et que tu es _en diable_ +contre Emmélie et Picounoc.... + +L'ex-élève pencha la tête. Il comprit que ses amis étaient prévenus et +que tout avertissement serait inutile. + +--Tu ne réponds rien, Paul, on a touché juste à ce qu'il paraît. + +--Que Dieu sauve mon Emmélie, et vous verrez.... En attendant je vous +conseille une chose: Défiez-vous de Picounoc. + +--Bah! que peut-il nous faire? + +--Bien du mal. + +--Parle donc latin, Paul, tu nous amuseras bien mieux qu'avec tes +avertissements de grand père. + +--_Abyssus abyssum invocat_--Es-tu content? Cela veut dire que si l'on +commet une première faute on en commettra une seconde--cela veut dire, +surtout, qu'un malheur en appelle un autre. Ton premier malheur, ta +première faute, c'est la confiance que tu reposes dans un garçon +méprisable. + +--Parlons d'autres choses, dit Djos un peu froidement. + +--C'est bien. + +--Je fais une épluchette de blé d'Inde, demain soir, tu vas rester avec +nous, n'est-ce pas? nous nous amuserons bien. + +--Si je ne _traverse_ pas demain, je veillerai avec ma pauvre Emmélie, +car ce sera probablement pour la dernière fois. Il me serait agréable de +me joindre aux amis, mais la gaîté n'habite plus guère mon âme, et l'on +me trouverait maussade. + +Le repas s'acheva au milieu d'une causerie assez sérieuse. + +L'ex-élève retournait dans les chantiers pour chercher, dans +l'éloignement et le travail rude des bois, une distraction à sa douleur. +Il s'était bercé de suaves espérances, et jamais avant les tristes +événements de l'automne dernier, il n'avait pensé que son amour pût +devenir une source d'amertume, et son bonheur, une illusion regrettée. +La mort seule, il le savait bien, pouvait le séparer ds sa tendre amie, +mais la mort nous semble si éloignée quand on est jeune, plein de +vigueur et débordant d'amour! Une fois pourtant, sa jeune bien-aimée +n'eut pas l'enjouement ordinaire, l'éclat de ses yeux fut moins vif, +elle fut moins expansive et comme plus concentrée en elle-même. C'était +la sensitive qui se repliait sous une haleine glacée. L'ex-élève crut +d'abord qu'elle l'aimait moins; on est sensible, soupçonneux, jaloux +quand on aime beaucoup. Les protestations de la jeune fille le +rassurèrent. Madame Saint-Pierre mourut. Alors l'ex-élève comprit la +cause de la tristesse d'Emmélie, et il mêla ses larmes aux larmes de la +chaste enfant. Il se disait: l'orage passera, les vents se tairont, les +nuages disparaîtront, et le calme et la sérénité planeront encore dans +le ciel. Mais le ciel demeura couvert; le soleil ne parut qu'à de rares +intervalles, et l'espoir s'éteignit dans le coeur du brave garçon: la +maladie qui avait tué la mère emportait la fille. + +A l'époque des _travaux_ on ne se couche pas tard, à la campagne, et on +se lève de bonne heure. Djos et l'ex-élève fumèrent la pipe après le +souper, en parlant de diverses choses, puis se mirent au lit. La jeune +ménagère veilla jusque vers les onze heures, ravaudant des bas en +berçant, du pied, l'enfant mignon. Pendant qu'assise auprès de la table +où brûlait une chandelle de suif, elle passait et repassait, dans les +mailles usées, son aiguillée de laine, une tête curieuse se penchait +vers la fenêtre, et la regardait avec des yeux de feu. On eut dit qu'un +courant magnétique s'établit aussitôt entre la personne du dehors et +Noémie, car celle-ci se retourna soudain vers la fenêtre; mais la tête +curieuse avait disparu déjà. Il est singulier que souvent nous sommes +avertis par un messager merveilleux--est-ce le magnétisme?--qu'un regard +se fixe sur nous. + +Noémie déposa son ouvrage et se mit à genoux près du berceau de son +enfant pour faire sa prière du soir. La tête reparut dans la fenêtre, et +l'on eut pu voir une singulière expression de trouble passer sur le +visage de l'indiscret qui regardait ainsi. Un souvenir vint à sa +mémoire: il se rappela une parole terrible, prononcée dans une horrible +circonstance par son père alors son compagnon de débauches--et cette +parole, la voici: _On va voir si le chapelet les sauvera!_--(Pèlerin de +Sainte-Anne.) + +Picounoc,--car c'était lui--venait souvent le soir, épier les actions de +Noémie; et s'enivrer, en secret, de sa grâce et de sa beauté. Il +choisissait, d'ordinaire, les nuits sombres; mais quelquefois il +s'exposait, par des soirées de lune, tenant en réserve quelque adroit +mensonge pour le cas où il serait surpris. Il allait faire la cour à sa +_blonde_, la bonne Aglaé; mais souvent il n'y allait que pour voir, en +passant, Noémie; et la comparaison qu'il faisait entre les deux, le +rendait de plus en plus jaloux et pervers. Le soir où nous le voyons, il +avait eu l'intention de fumer la pipe avec Djos et l'ex-élève, mais il +s'était attardé trop longtemps avec Aglaé, et quand il arriva ses deux +amis venaient de se coucher. Il n'en fut pas fâché, car il put regarder +sans contrainte, de ses yeux de flamme, la femme de son heureux ami. + + + + + III + + L'ÉPLUCHETTE + + +Le lendemain Djos amena, du champ à la maison, une charretée d'épis de +blé d'Inde qu'il entassa dans un coin de la cuisine. C'est la coutume de +faire des corvées pour peler le blé d'Inde, comme pour broyer le lin et +fouler l'étoffe. Ces corvées sont toutes agréables et joyeuses, mais la +plus joyeuse et la plus agréable, c'est l'_épluchette_. Et d'abord on y +va dans ses beaux habits, car la besogne est propre; on y va avec +plaisir, car le travail n'est pas rude et se fait à la soirée; on y va +souvent avec bonheur, en songeant d'avance aux douces faveurs attachées +au blé d'Inde rouge. Et qui n'a pas l'espoir de déterrer, sous ces +feuilles crépitantes, dans ces aigrettes de soie moelleuses, le précieux +épi aux grains de pourpre? Et puis il y a, pour ceux qui sont un peu +gloutons, la perspective de mordre à belles dents dans le blé d'Inde +rôtit à la braise, ou bout dans les profondeurs de la chaudière. Et que +d'autres perspectives encore! + +Noémie balaya la _place_, épousseta les meubles, rechangea le bébé et le +revêtit de sa robe de baptême, la plus belle que l'on porte... après +celle de l'innocence. Elle souriait à la pensée de toutes les choses +aimables que ses amies allaient dire de son enfant; elle croyait +volontiers que jamais enfant né de la femme n'avait réuni tant de grâce +et de finesse. Oh! si tous les enfants étaient ce que pensent leurs +mères, comme il y aurait des hommes d'esprit sur la terre, et que la +laideur deviendrait vite une chose introuvable! Pauvres mères! après +tout, c'est peut-être notre faute si nous devenons laids, disgracieux et +méchants. + +Le soir arriva; les invités arrivèrent aussi. Ils étaient quinze. Je ne +déclinerai pas les noms et prénoms de chacun--à quoi bon? puisque la +plupart ne seront pas mêlés aux événements qui vont suivre. Je nommerai +pourtant Picounoc et Aglaé, l'ex-élève et Emmélie. Vous êtes surpris de +voir Emmélie? Nous le sommes tous: nous ne l'attendions point. Elle est +un peu mieux aujourd'hui, et l'ex-élève lui a fait comprendre qu'une +petite distraction, sous forme _d'épluchette_, lui serait +très-favorable. Elle s'est laissée persuader. + +Assis en cercle autour de l'amas de blé d'Inde, les jeunes gens +commencent leur tâche. Sous les doigts vigoureux des garçons et sous les +doigts mignons des filles, les épis se dépouillent de leur multiple +enveloppe, et les grains couleur d'ambre apparaissent, au milieu d'un +froissement de feuilles presque assourdissant. Les épis s'amoncellent +d'un côté, les feuilles, de l'autre. On laisse cependant aux épis que +l'on veut garder en tresse trois ou quatre feuilles, que l'on nouera +avec habileté aux feuilles des autres épis. Les aigrettes, fines et +douces comme des glands de soie, tombent sur le plancher ou s'accrochent +comme des guirlandes, aux habits des travailleurs. C'est une lutte entre +tous, lutte agréable et sans aigreur, que l'envie ou la jalousie ne +troublent ni n'excitent. Emmélie seule travaille avec nonchalance. On la +croirait paresseuse, si l'on ne savait à quel état de faiblesse l'a +réduite un mal mystérieux. L'ex-élève la regarde avec amour et douleur. +Il craint qu'elle ne se fatigue et n'ose lui dire de se reposer. + +Djos et Noémie se sont joints à leurs convives. Picounoc est assis +auprès d'Aglaé, mais ses yeux et sa pensée se tournent souvent vers la +femme de Joseph. Noémie s'aperçoit bien que ce garçon la regarde d'une +singulière manière, et qu'il se plaît auprès d'elle; mais la vertu est +simple et sans défiance. + +--Un _blé d'Inde_ rouge! crie tout à coup l'un des _éplucheurs_, et vif, +il se lève tenant comme un trophée l'heureuse trouvaille. + +--Prête-le moi donc, dit Picounoc. + +--Nenni! mon bel ami, je m'en sers pour moi-même... tu vois! Il avait +embrassé sa voisine, une belle grosse brune. Ce que j'ai représenté par +des points. La grosse brune s'essuya la joue en disant d'un ton +provocateur. + +--Reviens-y! + +--Bientôt! répond le galant. Et il glisse adroitement l'épi dans la +poche de son habit. C'était de la prévoyance, car, après tout, il +pouvait bien n'y avoir pas d'autre épi rouge, et il y avait encore des +bouches avides de donner un baiser. Il est vrai que l'épi n'est pas de +rigueur; mais il est un bon prétexte. Cependant il y en avait encore des +_blé d'Indes_ d'amour, comme on les appelle quelquefois chez nous. +Emmélie en trouva un. Dès qu'elle aperçut les premiers grains, elle +rougit et les recouvrit de leurs feuilles, comme s'il se fut agi de +quelque nudité. Mais l'ex-élève l'avait vu. Il devina tout. + +--Changeons, dit-il! le mien est plus facile à _éplucher_.... L'échange +se fit donnant donnant. En un clin d'oeil l'épi fut mis à nu. Il était +rouge--pas d'être mis à nu--rouge et luisant comme si une larme eut +mouillé ses perles. + +--C'est tricher! dit Picounoc. + +--La loi n'y pourvoit pas--_Non est lex_, répliqua l'ex-élève. + +--Pour ta peine, tu n'embrasseras que la personne qui te sera désignée, +ajoute un autre. + +--C'est juste! c'est juste! dirent tous les jeunes gens... sauf Emmélie +qui pencha la tête en tâchant de sourire. + +--_Durum est_, dit l'ex-élève. + +--Du rum? repart Djos, je vais t'en verser dans l'instant. + +--Embrasse Aglaé, dit Picounoc. + +--Embrasse Angélique, dit un autre--Il y avait une Angélique. + +--Pendant que vous allez vous entendre, j'embrasse.... Emmélie--Quand il +avait dit: "Emmélie," le baiser était rendu. Emmélie rougit jusqu'aux +oreilles et sourit jusqu'au fond de l'âme. + +Cependant on allume le feu, et l'on fait bouillir, dans un chaudron bien +propre, les épis que l'on mangera au réveillon, avec le sel et le +beurre. Quelques uns des convives ne veulent pas attendre et préfèrent +le blé d'Inde rôti. On ne discute pas les goûts, et les hommes sont +libres de manger des _blé d'indes_ de toutes sortes. La tâche allait se +terminer et Picounoc n'avait pas eu la chance de quelques uns. Cela ne +le troublait guère. Il était homme à commander la fortune, et quand elle +ne lui apportait point ce qu'il lui demandait, il allait le chercher. +Déjà l'on avait porté dehors plusieurs brassées de feuilles. + +--A mon tour! dit-il, et, triomphant, il montre un épi de pourpre qu'il +vient de tirer de la poche de son voisin. + +--Embrasse qui te plaira! lui crie-t-on. + +Aglaé qui s'attend d'être choisie, se détourne en riant, et se voile la +figure avec sa main, d'une façon coquette, découvrant la joue pour ne +rien perdre de la sensation, Picounoc se penche de l'autre côté et +embrasse Noémie. La pauvre Aglaé eut presque honte. + +Noémie dit: + +--_Je t'en fais passer_, Aglaé. + +--Je ne tiens pas à ses baisers, répond la jeune fille en se donnant de +la contenance. + +--Tu sais que tu en auras de reste bientôt, ajoute l'ex-élève avec un +grain de malice. + +--S'il n'aime pas à l'embrasser maintenant, observe une des +_éplucheuses_ à sa voisine, que sera-ce plus tard?... + +--Après le mariage?... répond en souriant la voisine. + +Les _épluchettes_ de blé d'Inde se terminent toujours, comme le foulage +d'étoffe et le _brayage_, par les jeux et les danses. Mais les jeux sont +honnêtes et les danses, décentes. L'on joue à "Madame demande sa +toilette," à "La mer agitée" aux homonymes quelquefois, lorsque les +veilleux sont un peu éduqués; on "loge les gens du roi", ou plutôt, on +cherche à les loger, car personne ne se soucie de se déranger pour si +peu; on joue à Collin-maillard--au bout d'un bâton--et à la paroisse--un +jeu fort amusant et bien simple celui-ci; l'on vend le +corbillon--toujours en "on", ou l'on passe le gant, en rimant; l'on fait +circuler un petit bâton allumé en disant: petit bonhomme vit encore. Il +paraît que le petit bonhomme vit tant qu'il a du feu, ou qu'il a du feu +tant qu'il vit. Malheur au joueur entre les mains duquel le petit +bonhomme expire! il donne un gage. Les gages, voilà la grande affaire. +Et, comme le curé qui veut accomplir son devoir a besoin d'écouter tout +ce qui se dit, de voir tout ce qui se passe!... Heureusement qu'il se +trouve alors aussi des commères empressées de lui rapporter les faits et +gestes qu'il n'a pu apercevoir.--Le curé, c'est lui qui recueille les +gages, car ces gages sont la preuve tangible des péchés que les joueurs +ont commis... contre les lois du jeu. A chaque gage est attachée une +peine... peine bien douce souvent, et qui tourne à l'avantage du +pénitent. Voilà pourquoi sans doute il y a tant de pécheurs. Lorsque +tous les gages sont retirés, que celui-ci a cueilli des +cerises--celui-là, mesuré du ruban--cet autre, fait trois pas d'amour, +et cet autre encore, le pont de Paris, on change de jeu, jusqu'à ce +qu'enfin le violonneux se décide à passer de l'arcanson sur le crin de +son archet pour le rendre mordant, à tourner les clefs de son violon, +pour mettre d'accord la chanterelle éveillée et la grosse corde +grondeuse. Alors, aux premiers résonnements des cordes harmonieuses que +touche de son doigt l'artiste improvisé qui veut s'assurer de la +fidélité de l'instrument, les pieds froissent le plancher avec +impatience, un murmure joyeux court dans la salle; les uns se lèvent, +comme mus par un ressort, et font, en cadence, les pas les plus +difficiles; les autres, sans bouger de place, battent d'avance la mesure +avec le talon sonore de leur bottes françaises. Rien de gai, rien +d'entraînant comme la danse, mais la danse mesurée, rapide, animée de la +gigue et du _réel_. Et puis, c'est un excellent exercice hygiénique. En +ce temps-là, à la campagne, on ne connaissait ni le lancier, ni le +quadrille, ni le caledonia. Aussi, l'on ne voyait dans la _place_ que +ceux qui savaient danser; et les autres--les jeunes--avaient du plaisir +à voir ces mouvements capricieux, multiples, élégants des pieds, qui +étaient inspirés par le rhythme de la musique. Et tout cela paraissait +facile, tant c'était naturel; il semblait que tout dépendait de la +musique, et que le joueur de violon n'avait qu'à promener ainsi l'archet +sur les cordes pour faire danser tout l'univers. + +L'_épluchette_ se termina donc par les jeux et la danse. Noémie, plus +gaie que jamais, dansa beaucoup et avec chacun, même avec Picounoc. Elle +dansait comme une poupée, tant elle était légère et souple. Picounoc +avait, lui aussi, la jambe déliée et l'oreille sûre, il battait les +ailes de pigeon comme pas un, et ne perdait jamais une mesure quelque +pas difficile, qu'il exécutât. Ils commencèrent une gigue tous deux. +Jamais le gaillard ne dansa mieux de sa vie. Il n'y avait pas que le +violon qui l'animât son coeur obéissait à une force mystérieuse plus +entraînante et plus redoutable que les voluptueuses effluves de la +musique; et, pendant que ses pieds faisaient retentir la salle de leur +bruit cadencé, ses regards luxurieux dévoraient l'innocente jeune femme, +qui n'avait d'autre souci que de ne pas perdre une mesure. + +L'ex-élève remarqua Picounoc, car il savait quelle passion ce malheureux +nourrissait dans son âme. Pour le distraire de son idée, et sauver de +son oeil de convoitise la femme chaste qu'il obsédait, il alla le saluer +et prendre place. La gigue devenait gigue voleuse. Picounoc n'osa pas +refuser, mais il lança un regard de colère à son ami. Joseph le vint +trouver: + +--Que tu danses bien! lui dit-il.... + +--Ce n'est pas malaisé, répondit le grand gars, il suffit de s'y mettre. +Je ne suis pas fatigué et je danserais bien toute la nuit... mais +l'ex-élève n'aime pas à me voir avec ta femme, paraît-il.... On dirait +qu'il est jaloux.... Défie-toi de ce gaillard-là.... Avec son latin il +peut enjôler le diable. + +--Bah! ma femme est un ange. + +--Sans doute,... mais il y a des anges qui ont tombé déjà, paraît-il. + +--Si je m'apercevais de la moindre chose!.. + +--Veille... fais attention, c'est ton affaire. + +Une jeune fille vint remplacer madame Joseph Letellier et la gigue +continua. Le violonneux était infatigable, et ses talons retombaient de +plus en plus fort, et toujours en mesure, sur le plancher retentissant. +Un garçon salua l'ex-élève et dansa à son tour. L'ex-élève alla +s'asseoir près de Noémie et de l'air le plus indifférent du monde, se +mit à lui parler de mille riens. Joseph le regardait d'un oeil +soupçonneux. Picounoc regardait Joseph. Si Noémie souriait, ou jetait un +regard sur son jovial compagnon. + +--Vois-tu? disait Picounoc... Vois-tu? + +--Je vois... répondait Djos d'un ton morne. + +Après quelques instants; l'ex-élève s'éloigna, de la maîtresse de la +maison et prit, auprès d'Emmélie, une place que venait délaisser l'un +des convives. + +--As-tu remarqué quels regards ils ont échangés en se quittant? insinua +le traître Picounoc à son trop crédule ami. + +Joseph ne répondit rien. Il n'avait rien remarqué, et pour cause, mais +il était triste. + +Souvent une parole perverse, dite à dessein, détruit pour jamais la paix +et la félicité d'un coeur plein d'amour. C'est le poison qui transforme +en une boisson mortelle l'eau fraîche et limpide de la fontaine. Malheur +à la langue venimeuse qui empoisonne l'existence, comme à la main +criminelle qui la détruit! Joseph s'efforça de paraître gai, et tout le +monde, sauf Picounoc, le crut véritablement heureux. Picounoc, lui, +devina bien le ver rongeur qui commençait son oeuvre de destruction, et +il s'applaudit. La soirée terminée, chacun se retira; mais, avant de +partir, l'un des convives invita tous les amis à venir chez lui, le +mardi suivant, pour une autre _épluchette_. Tous promirent d'y aller. +Djos promit comme les autres, mais il se disait à part soi: Non, je +n'irai point! + + + + + IV + + LE DÉMON DE LA JALOUSIE. + + +Djos n'avait pas offert l'hospitalité à son ancien compagnon l'ex-élève. +Surpris de ce manque d'égard, celui-ci crut que son ami lui gardait +rancune à cause qu'il avait mal parlé de Picounoc; et, en sortant, il +lui dit: + +--Djos, tu as tort de m'en vouloir. + +--Je sais ce que j'ai à faire, avait répondu Djos. + +--Si tu le sais, éloigne Picounoc.... + +--Il y en a d'autres qui devraient être éloignés avant lui. Cette +dernière parole surprit tellement l'ex-élève qu'il ne répliqua rien. +Noémie était à côté de son mari, dans la porte, et prenait ces paroles +pour une plaisanterie. L'ex-élève lui tendit la main. + +--Bon soir, madame, dit-il. + +--Bon soir! Vous reviendrez bientôt n'est-ce pas?... + +--Quand je pourrai vous être utile. + +Il rejoignit Emmélie. + +Picounoc, qui avait entendu, riait sous cape. + +--Allons-nous à l'_épluchette_ ce soir? dit Noémie à son mari, quelques +jours après la petite soirée que nous venons de raconter. + +--Je ne suis pas bien; je suis un peu fatigué, répondit Joseph. + +--Cela te remettra:... allons! ne fais pas le vieux sitôt... ton bon ami +l'ex-élève y sera. + +Un nuage passa sur la figure de Djos. + +--L'ex-élève, l'ex-élève!... tu tiens peut-être plus que moi à le voir, +répondit-il d'une voix sourde. + +--Comment! est-ce qu'il n'est plus ton ami?.. + +--Depuis qu'il est le tien.... + +--Que veux-tu dire? je ne te comprends, pas.... + +--Tu me comprends, Noémie.... + +--Mon Dieu! quel est cet air mystérieux?... + +Pourquoi parles-tu ainsi? tu m'effraies! tu n'est plus le même depuis +quelques jours! dit la jeune femme d'une voix émue! + +En effet, depuis l'_épluchette_, Djos n'avait pas eu les franches et +plaisantes manières de son accoutumée: il était resté morose, sortait le +matin sans embrasser sa femme, et le soir, à son retour du travail, +paraissait lui laisser prendre à regret le baiser qu'elle avait +l'habitude de prendre. Noémie avait bien remarqué cette froideur subite, +car les femmes sont sensibles et rien n'échappe à leur esprit +d'observation,--mais elle n'avait pas interrogé son mari, croyant que +chaque minute de ce petit contre-temps était la dernière, sachant +qu'elle n'avait rien fait qui put le chagriner. Elle avait souffert en +secret et s'était rapprochée davantage de son enfant. Les mères qui ont +des afflictions ne se lassent point de les confier, à ces divines +petites créatures que Dieu leur a données dans sa miséricorde, et elles +épanchent leurs regrets sur les berceaux qui devaient être les +confidents de leurs espérances. + +La nouvelle _épluchette_ de blé d'Inde eut lieu le mardi suivant, et +elle fut joyeuse comme la première. On regretta cependant l'absence de +Joseph et de Noémie, car tous deux étaient estimés, d'un entretien +agréable et bien éveillés. + +--C'est curieux que Djos ne soit pas encore revenu de St. Jean, dit le +maître de la maison. + +--En effet, il devait être chez lui à six heures, le plus tard. + +Et il passe huit heures. + +--Je vais voir s'il est arrivé, dit Picounoc. + +Et il laissa ses compagnons dépouiller de leurs robes les épis entassés +dans le coin de la salle. + +Il pensait bien que Noémie était seule encore, et que c'était à dessein +que Djos s'attardait. Il connaissait les moyens ingénieux qu'ont les +jaloux de captiver leurs femmes. Il courut d'une haleine à la maison de +Joseph Letellier, et, suivant sa grossière habitude, regarda à la +fenêtre avant d'entrer. Noémie filait en chantant. Mais le bruit du +fuseau était monotone et la chanson, mélancolique.... De temps en temps +elle détournait un peu la tête et regardait avec amour le berceau où +dormait son petit enfant. La chandelle, versant une pâle lumière sur les +murs blanchis à la chaux, se consumait lentement. A cette lueur terne la +figure de la jeune femme semblait presque livide, et ses doigts effilés +qui tenaient la laine et la laissaient peu à peu s'allonger, se tordre +et se rouler sur le fuseau, paraissaient amaigris. + +La pauvre créature souffrait, car ce changement singulier, survenu dans +l'humeur de son mari, était pour elle une source d'inquiétudes et de +tourments. Elle avait beau chercher, elle ne trouvait pas la cause de ce +changement, et rien ne pouvait la lui expliquer. Nul souvenir, nulle +parole, nulle action, ne revenait à sa mémoire qui put jeter quelque +lumière sur ce mystère. Et elle souffrait en silence. + +N'osant parler, elle redoublait d'attentions pour son mari. Lui, il +demeurait impassible. Il s'efforçait de le paraître plutôt, mais il ne +l'était point; car, en face de tant d'amour, son coeur se fondait, ses +résolutions se trouvaient ébranlées, sa fermeté chancelait, et, plus +d'une fois, il fut sur le point d'ouvrir ses bras et de serrer sur son +âme trop soupçonneuse, cette femme aimante et douce qu'il avait juré +d'aimer et de protéger toujours. Mais qui peut imaginer tout ce qui +vient à l'idée d'un homme jaloux? Et qui peut délivrer une âme qui s'est +donnée au démon de la jalousie? Joseph pensait: C'est peut-être pour +mieux me tromper qu'elle feint de m'aimer davantage... attendons. Et il +attendait. Et chaque jour Picounoc ravive à dessein la blessure mortelle +qu'il a faite au coeur de son ami. Et déjà il a ourdi une trame +horrible: le crime ne lui répugne point: le mal semble son élément. Il +arrange les fils de sa trame, en fumant tranquillement sa pipe, et il +sourit à l'idée du succès qui ne manquera pas de couronner son oeuvre. +Il se trouve habile et se félicite d'avoir été maudit de son père, car +il attribue à la malédiction cette heureuse disposition au crime qu'il +sent se réveiller en lui-même. Mais le crime qu'il aime, ce n'est point +le crime vulgaire que tout homme mal-né peut commettre, et pour lequel +tout imbécile se fait pendre; c'est le forfait caché qui rapporte, à +celui qui l'imagine, des biens ou des plaisirs, et qui reste un secret +pour tous; le forfait qui ne laisse jamais planer un soupçon sur son +auteur, mais souvent le protège comme d'une égide. + +Picounoc s'était donc mis à l'oeuvre, et toutes ses paroles toutes ses +démarches étaient calculées et tendaient à un même but. Le succès +pouvait longtemps se faire attendre: mais quand on est jeune on peut +espérer: et Picounoc était jeune encore. Il ne voulait pas risquer son +jeu; encore moins sa vie: c'est pourquoi il prenait le chemin le plus +long; c'était aussi le plus sûr. + +Après avoir regardé, par la fenêtre, la fileuse qui chantait son triste +refrain, il entra. + +--Djos n'est pas de retour? dit-il. + +--Non, pas encore, répondit la femme. + +--Vous ne viendrez donc pas à l'_épluchette_? + +--Il sera trop tard, bien sûr... et je crois que Djos aime autant rester +ici. + +--Peut-être, mais il a tort. On s'amuse à merveille.... Il y a deux +joueurs de violon: le petit Jean Lafripe et le gros Zaïe.... On va +danser. + +--J'aimerais bien à y aller, mais.... + +Elle pesa d'un pied vigoureux sur la _marchette_ du rouet, et le fuseau +bourdonna plus fort, comme pour dissimuler le soupir qu'elle allait +pousser du fond de son coeur malade. + +--Vous n'êtes pas la même, Noémie, depuis quelques jours. Vous paraissez +triste.... + +--C'est _lui_ qui n'est plus le même. + +Et une larme roula sur ses joues pâles. + +--Il ne faut pas faire attention à ce petit caprice, ni se laisser +attrister pour cela... ajouta l'hypocrite garçon; vous savez ce qu'il a +contre vous? il vous l'a dit?... + +--Non.... Je ne sais rien; il ne m'a rien dit. + +--Le fou! je me suis moqué de lui.... Il est jaloux!... imaginez donc un +peu où il a pêché cette idée absurde... il est jaloux, il me l'a avoué. + +--Jaloux! s'écria Noémie étonnée. + +--Jaloux, vous dis-je, ou en voie de le devenir. + +--Mais de qui? Mon Dieu! je ne vois personne.... + +--De tout le monde... excepté de moi; peut-être parce que je vous aime +plus que ne peuvent vous aimer tous les autres ensemble. Cet aveu +n'était pas dans le programme diabolique de Picounoc, et il le regretta; +mais la jeune femme n'y fît pas attention, tant elle était surprise. + +--Mon Dieu! qui a pu le porter à me soupçonner ainsi? ah! non, ce n'est +pas possible!... + +--N'allez pas prendre au sérieux cette boutade de votre mari, continua +Picounoc--et guérissez-le en vous moquant de lui. Il dit que vous aimez +les autres, dites comme lui; il prend ombrage d'un regard, d'une parole, +regardez, parlez davantage; mais avertissez-le que vous n'agissez de la +sorte que pour le rendre raisonnable. C'est le seul moyen de guérir +cette espèce de folie--la pire de toutes--qu'on appelle "jalousie." + +Noémie était trop profondément blessée pour répondre de cette façon à +l'outrage de son mari. Elle ne dit qu'une parole: + +--Moi en aimer d'autres? + +Son bonheur venait de recevoir un coup fatal. Elle apprenait que son +Joseph qu'elle aimait tant manquait de confiance en elle, et la jugeait +capable de le tromper. Rien comme l'honneur n'est cher à la femme, et la +plus amère injure que l'on fasse à la vertu, c'est de la soupçonner. + +Joseph Letellier ne souffrait pas moins que sa femme, car les tourments +de la jalousie sont impitoyables. Il n'était pas entièrement dans les +serres du monstre moral; il faisait des efforts pour s'échapper et +conquérir sa liberté de pensée; mais le doute l'empoignait et le +rejetait dans la désolation. + +--Je suis fou, pensait-il, elle m'aime toujours et elle n'aime que +moi.... L'ex-élève est un ami... un ami dangereux peut-être... pourquoi +est-il resté près d'elle! aussi longtemps?... Il ne se tient pas ainsi +auprès des autres femmes.... Et pourquoi parlaient-ils assez bas pour ne +pas être entendus?... Et ces regards? Non! ce n'est pas comme cela que +l'on se regarde quand on éprouve de l'indifférence.... Allons! je veux +me convaincre que je rêve et voilà que, sans le vouloir, je cherche à me +prouver le contraire.... Mon Dieu! serais-je jaloux! jaloux!... On dit +que c'est une chose terrible que la jalousie... et que les hommes mordus +de ce vice deviennent de véritables bourreaux.... Mais non, je ne suis +pas jaloux... j'aime ma femme, ma Noémie; je l'aime de tout mon coeur, +voilà tout... je l'entoure de tous les soins, je ne travaille et ne vis +que pour elle et pour notre enfant.... Elle le sait bien.... Et jamais +je n'ai de plaisir à causer avec les autres femmes. Nulle n'a la voix +harmonieuse de ma Noémie; nulle n'a son regard doux, et chaud; nulle ne +sourit agréablement comme elle.... Oh! oui je l'aime.... Et, c'est parce +que je l'aime que je la trouve plus belle et plus aimable que toutes les +autres... et que je ne me plais qu'en sa compagnie.... Oui la vie et +toute la vie avec elle seule, loin du monde, au milieu de la solitude... +et je serai le plus heureux des hommes!... Mais elle!... O mon Dieu! +elle ne m'aime donc pas autant que cela, puisqu'elle se plaît en la +présence des autres hommes? puisqu'elle leur sourit avec tant de grâce +et les regarde d'un oeil si plein de douceur!... Non, elle ne m'aime +point comme je l'aime... Je ne suis pas jaloux, mais je vois bien ce qui +se passe... et les femmes ont parfois de si singuliers caprices.... On +en voit de bien sages qui oublient leurs devoirs.... L'occasion, le +dépit, la vanité, l'amour des parures... Et pour éviter de paraître +jaloux vais-je fermer les yeux et devenir peut-être la risée de mes +amis? Si quelque jour l'on apprenait que je suis un mari joué et +content?... Comme je passerais pour bête!... Par exemple! moi en +arriver-là? Jamais! Ah! j'en briserai bien des intrigues, j'en ferai +bien manquer des rendez-vous! j'en fustigerai des chercheurs de bonnes +fortunes et des femmes complaisantes, avant de souffrir une pareille +honte!... Qu'on y prenne garde!... + +Telles étaient les pensées folles qui assaillaient sans cesse le +malheureux Joseph. Tout le long de son chemin, en allant à St. Jean et +en revenant à Lotbinière, il n'eut que pareilles absurdités dans la +tête. Il espérait que l'ex-élève ne reviendrait plus, et cela le calmait +un peu. Mais il pensait aussi que Noémie pourrait bien se laisser +attendrir par les soupirs d'un autre, puisqu'elle aimait celui-là, et +qu'elle n'oublierait probablement l'ex-élève que pour se consoler +ailleurs. Oh! les jaloux comme ils sont ingénieux à se tourmenter! Il +avait mis sa confiance en Picounoc, et il se promettait qu'avec le +secours de cet habile garçon, il déjouerait toutes les ruses de sa +femme, et finirait par désespérer les amoureux. Il arriva chez lui comme +Picounoc venait de partir, et trouva Noémie toute en pleurs à genoux +contre son lit. Il éprouva un sentiment de joie, car il pensa qu'une +femme qui prie ne fait jamais de grosse peine à son époux. Noémie se +leva et courut à lui: + +--Petit méchant, va, comme tu me fais de la peine!... dit-elle en +l'enveloppant de ses deux bras. + +--Tu pleures? pourquoi?... + +--Tu le sais bien pourquoi... penser que je puis en aimer un autre que +toi!... et elle l'embrassa avec effusion. + +--Si je savais!... + +--Quoi? si tu savais?... Mais doutes-tu de ma sincérité? quand t'ai-je +donné le droit de me soupçonner? + +--Je veux bien croire que je suis fou, que j'ai tort... mais aussi, tu +me mets un peu à l'épreuve.... + +--Comment? explique-toi... tiens! en attendant. Et elle lui donne un +nouveau baiser... + +--Tu sembles t'amuser mieux avec les autres qu'avec moi... +Plusieurs--c'était un mensonge--ont remarqué, à notre _épluchette_, que +tu restais trop longtemps en la compagnie d'un garçon étranger, de +l'ex-élève.... + +--Mon Dieu! il est venu s'asseoir près de moi, et nous avons parlé de +mille choses bien indifférentes... je ne pouvais pas le planter-là à +propos de rien... et m'en aller. + +--Les prétextes pour t'éloigner de lui, ne t'auraient pas manqué, si tu +l'eusses voulu. + +--Tiens! ne pense donc plus à cela, tu te rends malheureux pour rien, et +tu me causes de la peine. + +--Je le veux, mais c'est à toi à faire attention... tu sais que je +t'aime et que tout mon bonheur est d'être auprès de toi.. fais de +même... + +--Et je ne t'aime pas! moi? petit méchant, va!... + +--Djos se retourna et vit un papier sur la table. + +--Quel est donc ce papier, dit-il, une lettre? + +Noémie se détacha de lui, courut à la table et saisit la missive: + +--C'est pour moi seule; il faut que tu ne voies pas cela.... + +--Ah! fit Djos un peu surpris. + +--N'aie pas de soupçon, cher ami; tu sauras tout plus tard... +aujourd'hui, impossible. + +--Quelque billet doux, je suppose... c'est bon! garde tes secrets; je +suis simple et naïf, je croirai tout... pendant ce temps-là.... + +--Chasse donc ces mauvaises pensées.... Tu n'étais pas comme cela +autrefois, et nous étions si contents; si heureux!... + +--Montre-moi cette lettre. + +--Non, cher, impossible... cela détruirait tout le charme de l'affaire. +Plus tard... dans quelques semaines.... + +--C'est bien, garde-la. + +Il sortit et se dirigea vers sa grange, d'où il ne revint que deux +heures après. + +Noémie s'était mise au lit, mais ne dormait point; elle priait. + +La prière est la consolation des âmes chrétiennes, le baume divin qui +guérit les blessures. La créature qui prie ne tombe jamais dans le +désespoir et peut supporter les peines les plus profondes. Car l'âme +s'élève vers le ciel et contemple d'avance le prix de la souffrance +humblement acceptée. Elle s'appuie sur Dieu quand les hommes lui +manquent, et elle sait que les jours de la désolation passent vite et se +changent à la mort, en des jours de gloire et de délices. Malheureuses +les âmes qui ne croient point, ou ne veulent pas s'attacher à Dieu! +elles se replient sur elles-mêmes comme des ailes blessées, et s'abîment +dans le découragement. + +A quelque temps de là Picounoc mit les bans à l'église. Chacun fit les +commentaires que lui inspira la malice ou la charité. Il faut s'attendre +à être un peu maltraité quand on se marie--pas toujours par la partie +conjointe--mais par les langues envieuses; et pour faire dire du bien de +soi, il faut mourir. En vérité, j'aime autant que l'on me déchire à +belles dents,--et diantre! il en est qui font joliment cette +besogne--que d'acheter à ce prix la louange des hommes. + +Mina Lamotte disait: J'aime mieux que ce soit elle que moi. + +Elle faisait allusion à Aglaé Larose, la mariée. + +--Moi aussi, ajoutait Catherine Dugré, et j'aimerais mieux coiffer Ste. +Catherine ma patronne que de prendre un tel mari. + +--Un ivrogne. + +--Un effronté. + +--Un _coureux_.... + +--Tout de même il est chanceux ce Picounoc, observait, d'autre part, un +gros garçon à l'air un peu décontenancé. + +--Je crois bien! Une belle terre... un établissement complet, rien de +moins, ajoutait un autre gaillard non moins penaud. + +C'étaient deux pauvres cavaliers éconduits depuis peu, braves garçons, +du reste, qui n'avaient eu que le tort de ne pas se vanter assez, et de +manquer de toupet; mais c'est un tort impardonnable, je le sais, au +temps où nous vivons. Aglaé voulut un homme qui eut de la façon et qui +fut capable de riposter à propos. Allez donc présenter une emplâtre, +sous forme de mari, à vos compagnes moqueuses, Aglaé prit donc pour +fidèle et légitime époux Pierre Enoch Saint Pierre, surnommé Picounoc, +et elle se crut heureuse; donc elle l'était. Ses parents ne l'en +dissuadèrent point. D'abord son père était mort, ses frères et soeurs +n'étaient jamais venus au monde, et sa mère n'avait d'autre volonté que +la volonté de son unique Aglaé. Le seul ami qui osa risquer un conseil, +fut l'ex-élève. Il réussit à empêcher le sourire de s'étendre une fois +de plus sur la figure béate de la fiancée, et ce fut tout. Le moment +d'angoisse passa vite, et l'amour reprit en tyran sa place dans le coeur +de la jeune fille. + +Picounoc ne fit pas de noces. Mais comme il lui fallait quelques +témoins, il invita ses principaux amis, Djos et l'ex-élève. + +Quelques jours avant son mariage, il vint chez Letellier. Celui-ci était +sorti: cela simplifiait l'affaire. Il dit à Noémie qu'Emmélie se sentant +mieux désirait assister au mariage, et même avoir pour compagnon, son +ami l'ex-élève. + +--Elle m'envoie exprès pour vous demander conseil, dit-il, et un mot de +votre part lui fera grand plaisir. + +Noémie ne vit rien que de naturel en cela: elle dit qu'elle serait +heureuse de voir Emmélie sortir un peu de sa solitude, respirer l'air, +voir le soleil. Elle lui écrivit quelques mots que le faux +commissionnaire garda soigneusement dans sa poche. Le jour du mariage +arriva. Djos servit de père à son ancien camarade de chantiers. En +allant à l'église, il lui dit: + +--Pourquoi as-tu invité l'ex-élève? On n'avait pas besoin de lui. + +--Un caprice de ma soeur, répondit Picounoc. Elle y tenait, et tu sais +que je ne veux pas la contrarier, la pauvre enfant. + +C'était un mensonge, on le sait. Mais Picounoc voulait que l'ex-élève et +Noémie eussent une occasion de se rencontrer. Il se doutait bien que +Djos en prendrait de l'ombrage et que, peu à peu, il en viendrait à ne +plus aimer autant sa femme... il en viendrait, peut-être, à la haïr. +Quel succès que celui-là et comme il faut être rusé pour y atteindre! + +--Mais Emmélie n'est pas ici, comment expliques-tu cela? observa Djos. + +Picounoc songea une minute: + +--Tiens! répondit-il, je vais tout avouer; j'ai manqué envers toi, mais +sans le savoir; oui, quand j'ai découvert la ruse, il était trop tard, +l'ex-élève était ici. + +--Explique-toi, que veux-tu dire avec ton trop tard. + +--Emmélie parlait pour une autre... et ce n'était pas pour elle qu'elle +faisait inviter l'ex-élève.... + +--Pour qui? parle! mais parle donc! + +--Si j'avais su!... Vois-tu, je suis un bon frère et je ne veux rien +refuser à ma soeur... pauvre Emmélie qui va me laisser bientôt!... + +Djos était sombre et ses yeux se fixaient sur le sol. + +--Pour qui l'a-t-elle fait venir? parle! répéta-t-il avec terreur. + +--Ce n'est que ce matin que j'ai surpris le secret; j'aurais mieux fait +de ne rien révéler; mais enfin tu vas voir que je suis un ami sincère, +et que je sais ce que je dis quand je dis quelque chose. + +--Djos rageait comme un cheval enchaîné qui ronge son frein. + +Picounoc tira de la poche de sa veste un petit billet soigneusement plié +et le remit à Joseph. + +--Lis ceci, dit-il connais tu cette écriture?... ce nom? + +--C'est l'écriture de ma femme.... Noémie! voilà son nom. + +Et il tremblait comme un vieillard, car il s'attendait à quelque +terrible révélation. Il lut: + +Ma chère Emmélie. + +Votre frère se marie. La noce ne sera pas forte, mais j'espère que le +bonheur des époux sera grand. Essayez la distraction une fois encore. Il +faut le revoir, cela vous est si doux. Mon Dieu! on ne voit jamais trop +ceux que l'on aime. Dites-lui qu'il vienne: nous serons tous heureux. + +Votre amie, + +NOÉMIE. + +Djos lut, plusieurs fois... et plus il lut, moins il comprit: son regard +était troublé comme son coeur. Il ne lui vint pas à l'idée qu'il était +le jouet d'un misérable. L'absence d'Emmélie lui prouvait bien, d'un +autre côté, qu'elle ne connaissait rien de ce complot, et qu'une femme +coquette l'avait ourdi toute seule. Il fut d'une tristesse mortelle et +ne pria point dans l'église, pendant la messe. Il prenait en aversion +son ancien ami, et ne pouvait détourner ses yeux de sa personne. +L'ex-élève priait avec ferveur. + +--C'est de l'hypocrisie, pensait Joseph. Il songe à toute autre chose +qu'au bon Dieu.... + +Parfois il avait envié de pleurer, et d'aller, en suppliant, se jeter +aux genoux de sa femme. Mais l'amour propre reprenait le dessus et la +colère grondait soudain. Mon Dieu, se disait-il, est-ce donc que vous ne +m'avez pas assez châtié?... faut-il que vous m'atteigniez dans ce que +j'ai de plus cher au monde!... + +L'ex-élève, ignorant tout le trouble qu'il causait, avait retrouvé sa +verve d'autrefois. De retour à la maison il aborda la jeune femme et +entama avec elle la conversation. Noémie jeta d'abord un coup d'oeil +craintif autour d'elle et ne vit pas son mari; cela la rassura. Elle se +mit à causer, mais avec une certaine gêne. L'éx-élève était en verve et, +devant sa gaîté, elle dut céder. Elle oublia la jalousie de son mari et +goûta sans contrainte les charmes du babil de son compagnon. +Malheureusement Djos l'épiait. Les jaloux ont cent yeux et voient +partout, découvrant même des choses qui n'existent point. Il se mordit +les lèvres regarda sourire Noémie, mais la regarda d'un oeil sanglant. +La pauvre jeune femme ne songeait pas à mal, et demeurait bien sage +assurément. + +Un peu plus tard, dans une autre circonstance, elle se souvint de la +susceptibilité de son mari,--car il n'était pas loin d'elle--répondit +avec assez de froideur à l'ex-élève qui lui adressait la parole, et +s'éloigna. + +--L'hypocrite! pensa Joseph Letellier... elle sait que j'ai les yeux sur +elle. + +Il fut tenté de lui dire ironiquement qu'elle était d'une réserve +admirable, et qu'il comprenait la sottise qu'il avait faite en la +soupçonnant; mais il eut peur de ne pouvoir assez bien dissimuler son +ressentiment aux yeux des amis, et de se laisser emporter par la colère, +il demeura silencieux et sortit. Noémie qui avait jusqu'alors partagé +l'enjouement général, devint pensive tout à coup, car elle devina le +mécontentement de Joseph. Elle fut tentée de voler sur ses pas pour le +ramener à la noce, ou s'en aller avec lui, mais, elle aussi eut peur +d'éveiller l'attention. Le plaisir qu'elle goûta ensuite fut mêlé +d'amertumes, et elle se fit violence pour ne pas laisser voir les larmes +qui se cachaient dans ses sourires. Picounoc fut joyeux. Il faisait +semblant d'adorer sa nouvelle épouse, ne la laissait point, se montrait +empressé auprès d'elle et la comblait d'attentions. Aglaé ne comprenait +guère son bonheur, tant il était grand. Elle se croyait aimée pardessus +toute chose, et ne trouvait rien au monde de comparable à Picounoc. Elle +en voulait à l'ex-élève qui l'avait conseillée de renoncer à son amour, +disant que Picounoc n'était ni franc, ni sincère. Jamais jeune épousée +n'a vu la vie lui apparaître plus riante et plus belle, pensait-elle, +et, je n'échangerais pas ma destinée contre celle d'une reine. Le +bonheur d'un roi ou d'une reine--aux yeux du vulgaire--est l'idéal du +bonheur ici-bas. Erreur grossière, car le bonheur ne consiste ni dans la +gloire, ni dans la puissance, ni dans la richesse, mais seulement dans +la paix de la conscience et la soumission à Dieu. Entrez dans les +palais, approchez des trônes, et vous verrez presque toujours des fronts +soucieux, des regards inquiets, des âmes troublées, qui s'affublent d'un +masque joyeux pour se montrer au monde. Ouvrez la porte de la chaumière, +souvent vous serez étonnés du calme et de l'a paix qui rayonnent sur la +figure des pauvres de la terre, qui s'empresseront de vous offrir une +part de ce pain de chaque jour qu'ils ont demandé à Dieu dans leurs +prières. Le soir de la noce Joseph ne parla pas à sa femme; il la +boudait. Il ne fit pas sa prière aussi longue, ni aussi bien que de +coutume, car on prie mal quand on se laisse dominer par une passion. +Noémie pria longtemps et fut agréable au Seigneur. Mais Dieu ne détourna +point de sa tête les épreuves terribles qu'il réserve souvent à ceux +qu'il aime et prédestine à l'éternelle félicité. + +L'ex-élève partit pour Deschambeault, mais voulant revoir Emmélie une +fois encore, il entra chez elle, en passant. Il la trouva faible et +souffrante. Picounoc et sa femme venaient d'arriver aussi. Ils +s'efforçaient tous deux de l'encourager et de lui rendre l'espérance. +Aglaé surtout, qui se trouvait si heureuse et aimait tant la vie, ne +pouvait pas se faire à l'idée qu'une fille jeune et belle comme Emmélie +pût renoncer à jouir et à vivre. Les nouveaux mariés devaient rester +avec Emmélie jusqu'à sa mort ou à son rétablissement, ensuite ils +iraient avec la belle mère sur la terre du village. + +Emmélie sourit tristement en voyant l'ex-élève. + +--C'est fini, dit-elle. Je sens que je m'en vais.... Tu penseras à moi +quelquefois.... + +--Toujours! toujours répondit avec feu, le malheureux garçon. Mais il +faut espérer encore, chère amie... reprit-il après un moment de silence. + +--Je n'espère plus... n'espérons plus. Je voudrais avoir le prêtre. + +--Tu as communié ces jours derniers, dit Picounoc. + +--Encore une fois avant que je meure, ajouta-t-elle... le médecin m'a +avoué que je peux trépasser subitement à cause de ma maladie de +coeur.... + +L'ex-élève courut à l'église et revint avec le prêtre. Le ministre du +Seigneur portait le viatique et l'ex-élève, en avant, agitait la petite +sonnette, pour avertir les chrétiens que le Seigneur de miséricorde +allait consoler une créature mourante. Tout le monde sortait des maisons +pour s'agenouiller sur le passage du bon Dieu. Un grand nombre de +personnes se rendit chez Picounoc pour faire escorte à la Sainte +Eucharistie et prier pour la malade. + +Près du lit d'Emmélie, sur une table garnie d'un drap blanc, était un +crucifix, deux chandelles allumées et une soucoupe remplie d'eau bénite, +dans laquelle trempait un petit rameau de cèdre bénit. Le prêtre entra, +la foule se tint prosternée; Emmélie reçut la sainte communion avec une +foi touchante et les assistants étaient dans l'admiration. Le prêtre +allait sortir quand une plainte légère s'éleva. Il se retourna et vit la +malade retomber sur son oreiller, les yeux levés vers le ciel et les +mains jointes comme pour prier. Il s'approche et voit qu'elle rend +l'âme. Alors il lui donne le sacrement des mourants, au milieu des +pleurs de l'assistance. Il prononce les paroles sublimes qui effacent +les péchés commis par nos sens corrompus. Puis élevant la voix, il dit: + +--Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père tout +puissant, qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant, +qui a souffert pour vous; au nom du Saint-Esprit, qui vous a été donné; +au nom des Anges et des Archanges; au nom des Trônes et des Dominations; +au nom des Principautés et des Puissances; au nom des Chérubins et des +Séraphins; au nom des Patriarches et des Prophètes; au nom des Saints +Apôtres et Evangélistes; au nom des Saints Martyrs et Confesseurs; au +nom des Saints Moines et Solitaires; au nom des Saintes Vierges et de +tous les saints et saintes de Dieu. Qu'aujourd'hui votre séjour soit +dans la paix, et votre demeure, dans la Sainte Sion! Par Jésus-Christ, +Notre Seigneur. Ainsi soit-il! + +A ces mots; un dernier souffle s'échappa des lèvres blêmes de la jeune +fille; un sourire d'une infinie douceur se répandit sur sa figure, et +ses yeux d'azur demeurèrent fixes comme s'ils eussent contemplé une +céleste apparition. Chacun, tour à tour, vint déposer un baiser sur le +front de la morte. L'ex-élève la regarda longtemps, et des larmes +roulaient sur ses joues. Il sortit et s'éloigna en silence. + +Picounoc ferma sa maison et s'en alla avec sa jeune femme demeurer au +village chez sa belle mère. + +Alors commença pour lui une existence nouvelle. Il se vit, d'un coup, +selon qu'il l'avait rêvé, à la tête d'une ferme superbe. Son ambition +satisfaite, il eut vécu dans l'aisance entouré du respect et de l'amitié +de ses concitoyens, s'il eut eu le courage d'imposer silence à ses +appétits sensuels. Mais le succès le grisa au lieu de le rendre sage. Il +se dit qu'il réussirait dans une autre affaire, comme il avait réussi +dans la première. Les obstacles ne l'arrêtaient point; bien au +contraire, ils aiguillonnaient ses désirs. La religion ne pouvait mettre +de frein à ses passions, car il la méprisait, et se moquait de ses +préceptes; non ouvertement--il était trop habile pour agir ainsi--mais +dans le fond de son coeur. Il était à lui-même son Dieu, et se dressait +des autels en son âme. Il venait de sacrifier à l'avarice; maintenant il +offrait ses hommages au dieu de la volupté. Il allait à la messe chaque +dimanche, et entendait aussi les vêpres, comme les autres habitants, et +nul n'aurait osé dire qu'il n'était pas rempli de bons sentiments et +d'une vraie piété. Cependant il n'avait qu'un but: inspirer de la +confiance aux hommes en les trompant. + + + + + V + + DEUX BAISERS. + + +Les derniers jours de l'automne viennent de finir. Les feuilles mortes +qui tapissaient les bois et roulaient au souffle de la brise, le long +des chemins pleins d'ornières, sont disparues sous la première couche de +neige; sur les coteaux, les arbres dépouillés tremblent, frileux, dans +leur nudité, et paraissent comme des panaches de deuil sur des +catafalques blancs. + +Les jours sont courts et les nuits, bien longues, car le soleil +paresseux ne sort de sa couche de nuages, à l'horizon, que vers les huit +heures du matin, et disparaît, dès les quatre heures de l'après-midi, +derrières les Laurentides couvertes de sapins. + +Les bordées de neige se succèdent rapidement, et, bientôt, les champs +ressemblent à une mer tranquille. De temps à autres on entend le +tintement des sonnettes et des grelots que secouent, en trottant, les +chevaux des charroyeurs; et l'on entend aussi, dans les granges +voisines, les coups rapides et cadencés des fléaux qui tombent sans +cesse sur les épis étendus sur l'aire. Il y a quelque chose de gai dans +ces bruits qui s'élèvent au milieu du calme de la nature; mais il y a +quelque chose d'une indéfinissable mélancolie dans ce calme universel +qui vous entoure, s'il n'est troublé que par le fléau d'un batteur de +grain, ou la plainte aiguë d'une _lisse_ d'acier sur la neige. Joseph +Letellier se hâtait de charroyer son bois de chauffage avant la _hauteur +des neiges_, car il n'est pas facile d'entrer dans les bois quand la +neige est bien épaisse. Un soir, à son arrivée, il trouva plusieurs +voitures à sa porte, et autant de chevaux dans l'écurie. Il fut surpris, +examina et reconnut les carrioles et les chevaux. Tout cela appartenait +à des amis. Il détela, soigna sa bête et revint à la maison. + +--Diable! dit-il en entrant, vous me surprenez. Pourquoi ne pas m'avoir +averti? je n'aurais pas été au bois cet après-midi, et nous aurions joué +aux cartes. + +--Nous jouerons ce soir, dit l'un des nouveaux arrivés. + +--Vous n'avez pas soupé, je suppose, et vous êtes altérés? + +--Pardon pour la première partie de votre phrase, nous avons soupé, +repartit le plus pimpant et le plus jovial de la bande--un médecin, s'il +vous plaît! le nouveau médecin de la paroisse--quant à la seconde +partie, nous sommes altérés, mais de mille choses que nous n'avalerons +jamais. + +On convint de trouver cela drôle et l'on rit. + +--De quoi donc? demanda Djos. + +--De quoi? hélas! de bonheur, de richesses, de plaisirs, d'amour. + +--Plusieurs verres de rhum donnent tout cela, dit Picounoc. + +--Je me rechange, dit Joseph, et je suis à vous. + +Au bout d'une demi-heure il revint fort bien mis et de belle humeur. + +Alors le jeune médecin, s'approchant de lui, lui présenta un énorme +paquet; c'était un casque et des mitaines de vison. + +--Voici, dit-il, un léger cadeau que vos amis vous offrent à l'occasion +de votre anniversaire. Ils vous offrent, en même temps, à vous, à votre +femme bien-aimée et à votre enfant, les hommages de la plus sûre amitié, +et les voeux les plus ardents pour votre bonheur. + +--La jolie surprise, en vérité, que vous me faites là!... J'en suis tout +attendri. Je ne sais pas faire de discours, moi, mais, au moins, je puis +toujours bien vous assurer que je suis heureux de compter des amis aussi +dévoués que vous. J'ai presque envie de dire que ce casque est le plus +beau jour de ma vie.... + +Des bravos couvrirent la voix de Joseph et l'empêchèrent de continuer. + +--Je ne songeais pas, reprit-il après un moment, que j'avais aujourd'hui +vingt deux ans... + +--J'y songeais depuis longtemps, moi, dit une voix vive et +joyeuse--c'était la voix de Noémie--et, te souviens-tu de ce billet que +tu vis sur la table et voulus prendre, un soir? eh bien! c'était une +lettre du docteur au sujet de cette petite fête. + +--Oui, oui, je m'en souviens, répliqua machinalement Joseph. + +La soirée fut des plus amusantes; le réveillon, servi à point, faisait +honneur à la cuisinière--et à la basse-cour du jeune cultivateur. + +Quand tout le monde fut parti, Joseph dit à sa femme: + +--Montre-moi donc, maintenant, ce petit billet du docteur. + +Noémie répondit avec une certaine inquiétude. + +--Je ne l'ai plus, cher ami, je ne sais ce qu'il est devenu; c'était de +si peu d'importance.... + +--De si peu d'importance aujourd'hui, et alors c'était d'une grande +importance? + +--Sans doute; si tu l'avais vu, la surprise eut été en moins... et c'est +quelque chose qu'une agréable surprise.... + +--Mais, si tu voulais le cacher, comment se fait-il que tu n'en aies +pris aucun soin, et que tu l'aies laissé traîner, au risque de le voir +tomber sous ma main? + +Oh! les jaloux, ils sont parfois d'une logique désespérante. + +Elle avait brûlé l'inoffensif billet, et n'avait osé le dire, de crainte +d'éveiller les soupçons de Djos; et, c'était justement en cachant cet +insignifiant détail qu'elle lui donnait un semblant de raison. Elle +avoua qu'elle l'avait jeté au feu, mais il n'en crut rien. + +--Si c'était vrai, pourquoi ne l'aurais-tu pas dit de suite? +répliqua-t-il. + +Noémie pria, affirma, tout fut inutile, elle ne put rendre le repos à +l'âme chagrine de Joseph. + +Les jours qui suivirent furent des jours de tristesse. L'ange de paix, +qui s'était assis au foyer des jeunes époux, s'efforçait pourtant +d'éloigner les nuages, et de faire luire, dans les ombres naissantes, le +flambeau de la charité; mais les esprits pervers, qui remplissent +l'espace et volent sans cesse autour des créatures de Dieu pour les +tromper et les perdre, l'emportaient sur lui. S'ils ne pouvaient +corrompre le coeur de la femme, à cause de ses vertus, ils pouvaient, au +moins, le remplir d'amertume; et leur triomphe sur le coeur de l'homme +s'affermissait de jour en jour, parce que l'homme ne s'était pas encore +entièrement affermi dans le bien. + +Picounoc ne négligeait point ses infâmes desseins. Il étudiait et +perfectionnait ses plans, le jour, en allant à l'ouvrage, la nuit, en +attendant le sommeil. + +A la fête de Joseph, il entendit Noémie parler du billet qu'elle avait +reçu du médecin, et comprit le parti qu'il pouvait tirer de ce futile +incident, il accosta, quelque temps après, la petite Angèle Mercier qui +demeurait dans le voisinage, lui parla longtemps, et lui glissa une +pièce blanche dans la main. + +Il attendit les premiers beaux chemins, attela au traîneau _bâtonné_, et +se dirigea vers sa terre à bois du Portage. Sachant que Joseph avait du +bois à charroyer, il lui demanda en passant--car il passait à sa +porte--s'il était disposé à atteler. Joseph répondit qu'il avait +commencé à _battre_, mais, qu'ayant au moins une _moulée_ (mouture) de +battue, il pouvait bien, en effet, profiter des beaux chemins pour aller +au bois. Et tous deux ils partirent, chacun dans sa voiture. Quant ils +furent dans la petite route de St. François, Picounoc dit: + +--_Embarque_ donc avec moi, ton cheval suit bien. + +Dans nos campagnes, l'on embarque en voiture comme en bateau, et l'on +abuse étrangement du mot, sinon de la chose. + +--C'est bon! dit Djos, arrête. + +Les deux amis continuèrent leur route, debout dans le même traîneau, et +le cheval de Djos suivit fidèlement. La conversation roula sur divers +sujets: sur le rendement du grain et sur les fréquentes bordées de +neige, sur les chevaux et sur les amis. + +--On ne voit plus l'ex-élève, dit Picounoc, à propos des amis. + +--C'est aussi bon. Penses-tu sérieusement qu'il aime ma femme? + +--Il ne me l'a jamais dit, mais.... Du reste tu as des yeux comme moi; +et tu n'es pas de ces hommes à qui l'on fait avaler des couleuvres, ce +me semble.... + +--Il vaut mieux être prudent que téméraire. + +--Sans doute; mais avec les femmes il vaut mieux être téméraire que trop +prudent. On arrive plus vite et aussi sûrement: Connais-tu les femmes, +toi? + +--Pas beaucoup... Je connais la mienne.... + +--Tu connais la tienne?... c'est là que tu fais erreur. On connaît +toujours mieux la femme de son ami, ou de son voisin, que sa propre +femme. + +--Va donc! + +--Va donc? Est-ce que je n'ai pas vu, avant toi, le doux penchant de la +tienne pour l'ex-élève? + +--C'est vrai. + +--Donc j'ai raison. Et je parie que moi qui suis loin de ta femme, je +vois des choses qui te crèvent les yeux et que tu ne vois pas? + +Djos prit une expression de douloureux étonnement. + +--Qu'est-ce donc encore? + +--As-tu mis la main sur un certain petit billet que ta femme avait, un +soir, oublié sur la table?... + +--Un petit billet?... Ah! au sujet de ma fête? + +--Oui, au sujet de ta fête, répondit Picounoc, d'un ton ironique. + +--Non, je ne l'ai pas vu. + +--Je sais bien que tu ne l'as pas vu, et que tu ne le verras jamais, ni +celui-là, ni d'autres. + +--Comment? penses-tu que.... + +Il n'osa pas achever, cela lui faisait trop de mal. + +--Le docteur est un joli garçon, continua Picounoc avec malice, il a de +l'esprit, de l'argent, quelle femme demeurerait insensible? + +--Tu crois?... mais non, il ne vient presque jamais à la maison. + +--Elle va à l'église... le dimanche, la semaine aussi des fois... Ah! +les femmes dévotes! les femmes dévotes!... + +--Tu te moques de moi, Picounoc; je suis assez malheureux comme cela, je +t'en prie, n'ajoute pas à mon désespoir. + +--Comme tu voudras... je me tais et tu sortiras d'affaire comme tu +pourras.... Mais prends garde que l'on sache tout, et que tu paraisses +ne rien voir... je te plains alors.... Et tu sais le nom que l'on donne +aux maris trop aveugles?... + +--Picounoc, dis-tu vrai? tu es mon ami, je le sais, ne me trompe pas.... + +--T'ai-je jamais trompé? Tu as vu de tes yeux?... Tiens! Djos, une femme +qui cesse une fois d'aimer son mari, ne cesse plus d'aimer les autres +hommes, et tous ceux qui viennent à elle sont les bien venus. Si ta +femme a aimé l'ex-élève--et je ne crois pas me tromper en affirmant que +c'est le cas--elle aime le docteur, et, après le docteur, un autre, et +toujours ainsi. + +Djos avait la tête basse, et du feu dans les yeux.... Il serrait avec +rage les bâtons du traîneau, et son pied droit fouillait la neige +attachée au fond. + +--Je n'ai pas voulu te faire de peine, repartit Picounoc après quelques +moments de silence. + +--Il faut que cela finisse! répondit Djos d'une voix sombre. + +--Le moyen? + +--Le moyen? Ah! je le trouverai bien!... Mais tu n'as pas de preuves de +ce que ta avances, Picounoc. + +--Pas de preuves? demande à la petite Angèle Mercier, c'est-elle qui est +la messagère de l'amour et porte les billets doux. + +--La petite Angèle Mercier? + +--Oui. + +--Comment as-tu découvert cela. + +--Un pur hasard.... J'ai été chez le médecin, avant hier, pour ma femme, +tu le sais, tu m'as vu passer. La petite était là, dans l'office. + +--Est-ce qu'il y a des malades chez vous? que je lui demande. + +--Non, monsieur, répond-elle naïvement.... + +--T'en viens-tu avec moi? je suis en voiture. + +--Elle n'est pas prête à partir, dit le médecin, visiblement contrarié. +Il faut que je lui prépare quelque chose et lui écrive une prescription. +Ne l'attendez pas.... + +--Préparer des remèdes et coucher une longue prescription pour quelqu'un +qui n'est pas malade, voilà qui est drôle pensais-je... et je faillis +m'éclater de rire.... Le médecin ne s'aperçut pas de la bourde qu'il +venait de dire. + +--Es-tu descendue exprès pour chercher ces remèdes? demandai-je à +l'enfant. + +--Oui, monsieur, répond-elle, d'une voix mal assurée. + +--Pour qui donc, s'il n'y a pas de malade chez vous? + +--L'enfant baisse la tête, rougit et ne répond rien. Le médecin, +furieux, m'apostrophe en ces termes: + +--Monsieur, sachez que la médecine a ses secrets comme la confession.... + +--Pardon! docteur, pardon! je ne voulais pas être indiscret.... Je +sortis, et vins attendre la petite commissionnaire chez Robineau le +forgeron. Quand elle fut dépassée, je donnai du fouet, la rejoignis et +la fis asseoir à mes côtés.... + +Elle refusa d'abord; mais j'insistai tellement qu'elle dût céder. + +--Le docteur t'a dit de ne pas t'en venir avec moi, n'est-ce pas? lui +demandai-je. + +Elle pencha la tête en souriant. + +--Je le sais bien, tu peux parler sans crainte; tiens! prends ceci pour +t'acheter des bonbons. + +Je lui glisse un douze sous dans la main, et vois rayonner ses yeux et +sourire sa figure. Oh! la gourmandise chez les petites filles, c'est +comme... la gourmandise encore chez les grandes. + +--Vas-tu souvent, comme cela, chercher des prescriptions pour ta mère? + +--Ce n'est pas pour maman. + +--Pour qui donc? + +--Ah _ben_!... + +--Je le sais, va! c'est pour la femme de Djos Letellier. + +--Qui est-ce qui vous l'a dit? + +--C'est-elle. + +--Je ne le crois pas.... + +--Elle trouvait que tu tardais beaucoup et m'a demandé de te ramener en +voiture. + +--Vous voulez me faire parler.... + +--Non, ma chère, mais je sais tout. Et elle t'a donné un petit papier +pour le docteur?... + +--Non, monsieur, pas aujourd'hui! répond-elle d'un air triomphant. Ce +pas aujourd'hui vaut son pesant d'or.... + +--Pas aujourd'hui? c'est possible; mais elle a coutume de t'en confier? + +--Elle m'a défendu de le dire... laissez-moi tranquille.... + +--Je riais dans ma barbe. Son mari le sait-il? continuai-je. + +--Son mari? son mari?... si elle est malade faut-il pas qu'elle ait le +docteur? + +--Si elle est malade je la guérirai, moi! interrompit Djos d'une voix +courroucée. + +--Le docteur est fin, va, reprit Picounoc, et il ne t'a pas donné un +casque de vison pour rien, le jour de ta fête... il avait son intention +c'est un diplomate, comme disent les gens instruits. + +--Gare à lui! il ne me pèserait guère au bout du bras.... + +Les deux amis se rendirent au bois, et revinrent avec leur voyage, +toujours en causant. Picounoc s'applaudissait d'avoir imaginé ce nouveau +grief contre la femme de son ami. + +Ce qu'il voulait, ce n'était point rendre l'ex-élève ou le docteur +odieux à Joseph, mais faire comprendre que Noémie remplaçait l'amour +perdu par un autre amour et cherchait désormais le bonheur et le plaisir +loin de son mari. Il voulait prédisposer Joseph à croire sa femme +capable des plus grandes fautes, et l'aigrir assez pour qu'il put se +venger de sa honte. + +L'histoire de son entretien avec la petite Mercier, n'était rien moins +qu'un mensonge; mais il avait dressé l'enfant à mentir et à raconter la +même histoire à peu près si Djos l'interrogeait. Ce qui ne manqua pas +d'arriver. + +Noémie vit bien, à l'arrivée de son mari, que la paix du foyer allait +subir un nouvel orage, et son coeur gros de tristesse s'éleva vers Dieu, +pendant que ses regards, toujours chastes, se baissaient comme ceux +d'une femme coupable. + +Djos embrassa son enfant, mais passa près de sa femme sans la regarder, +et il demeura plusieurs jours sans lui parler. + +Ah! que sont-ils devenus ces beaux jours de naguère, où, la main dans la +main, le sourire sur les lèvres, ces deux jeunes époux marchaient le +chemin de la vie? L'amour débordait de leurs coeurs, les paroles +affectueuses coulaient de leurs bouches, et leurs journées étaient bien +remplies et agréables au Seigneur! Chaque matin ils allaient à l'ouvrage +en chantant gaîment, et, chaque soir, ils se reposaient dans les bras +l'un, de l'autre, après avoir remercié le ciel de ses bienfaits, et lui +avoir demandé un heureux lendemain. Qui aurait pu prédire un orage aussi +prompt dans cette atmosphère limpide? Qui aurait pu deviner tant de +larmes dans les paupières radieuses de la jeune épouse, tant d'angoisses +dans son âme alors sereine? Qui aurait osé croire que les folles vapeurs +de la jalousie devaient sitôt s'élever sur l'esprit de l'époux heureux +et l'envelopper de ténèbres? Un homme seul pouvait prédire tout cela, +car tout cela était son ouvrage, et cet homme, c'était Picounoc le +maudit. + +Un jour, le médecin revenant de voir un malade dans le bas de St. +Eustache, entra allumer la pipe chez Joseph Letellier qu'il n'avait pas +vu depuis longtemps; et qu'il considérait toujours comme l'un de ses +amis. Joseph était allé au moulin, Noémie reçut le médecin avec +politesse. + +--Attendez mon mari, dit-elle, il est à la veille d'arriver. + +Elle ne savait pas que son mari était jaloux du docteur. Djos avait jugé +à propos de guetter une bonne occasion pour lui jeter à la face tout ce +qu'il savait de ses prétendus rapports avec cet homme. Le docteur +s'assit et alluma sa pipe. Il remarqua la pâleur de la jeune femme et +son air de tristesse. + +--Vous n'êtes pas bien, Madame Letellier, je crois; vous êtes changée. + +--Pardon, docteur, je suis très-bien répondit-elle, en affectant un +sourire où perçait la souffrance.... + +--Et le bébé? + +--Oh! il se porte à merveille voyez-le.... + +Le médecin s'approcha du berceau où dormait l'enfant.... + +--Il est beau comme un ange.... Il vous ressemble, Madame, oui, il vous +ressemble. + +Et le docteur regardait Noémie qui devenait rouge, et reprenait sa +beauté flétrie. + +--Je puis bien l'embrasser? continua-t-il. + +--Oui, mais vous allez le réveiller. + +--Quand même; il dormira tantôt, il n'a que cela à faire. + +En disant cela, il se pencha sur l'enfant et lui donna un bon gros +baiser. L'enfant s'éveilla en sursaut.... + +--Je vous le disais, docteur, fit Noémie. Et elle s'inclina, à son tour, +sur le petit qu'elle embrassa bien fort. Le docteur ne s'était pas +relevé encore. Tous deux se trouvèrent, un instant, fort rapprochés, +au-dessus du berceau. D'un peu loin on eut pu croire que les baisers +n'étaient point pour l'enfant. On se serait trompé. La distance est +souvent une source d'erreurs. + +Depuis une minute un homme regardait par la fenêtre, et la fureur +bouleversait sa figure. Cet homme, c'était Djos. Il avait connu le +cheval du docteur, et s'était glissé, sans bruit, jusqu'à la première +vitre, pour voir ce qui se passait à l'intérieur. + +--Il savait que j'étais au moulin, pensa-t-il... mais il ne m'attendait +pas sitôt, le misérable!... Quand il vit sa femme et le médecin se tenir +ainsi inclinés, tête contre tête, sur le berceau, il se précipita dans +la maison. + +--Ah! ah! les amoureux! hurla-t-il.... Je vous prends enfin!... + +--Noémie n'a que le temps de relever la tête, et elle pousse un cri à la +vue de la colère de son mari. + +--Mon Dieu! Djos, tu es fou!... Ecoute! écoute! + +Djos la repousse violemment. + +--Misérable! tu me trompes! + +Le docteur, stupéfait, le regarde et semble demander une explication. + +--Vous, coureur de femmes, lui crie Djos, sauvez-vous ou je vous +assomme. Ah! je sais depuis longtemps vos intentions! je connais vos +desseins.... Mais j'en étranglerai quelqu'un de ces maudits-là qui nous +volent nos femmes parce qu'ils sont des Messieurs.... Sortez, +entendez-vous? où je vous déchire en mille morceaux comme une guenille! + +Le docteur eut peur, et il eut raison, car Djos, ne se possédait plus, +et pouvait, d'un instant à l'autre, se porter à des violences terribles. +Il sortit, se jeta dans sa carriole et fouetta son cheval.... + +--Il est fou, pensa-t-il.... + +Cet esclandre du malheureux Joseph ne resta pas caché, et bientôt l'on +sut, dans la paroisse, qu'il était jaloux. Plusieurs de ses amis +essayèrent de le guérir de ce mal, et de lui rendre la paix, mais leurs +efforts furent à peu près inutiles; ils ne réussirent point à le +délivrer des injustes soupçons qu'il nourrissait contre sa femme. Il +croyait avoir des preuves de la légèreté de cette bonne créature, mais +il ne voulait pas les révéler, et il se renfermait dans un silence +obstiné. Il aimait encore mieux passer à tort pour jaloux, que de subir +la honte de posséder une femme infidèle. Et il pensait en savoir assez +pour confondre l'innocente victime. Picounoc l'approuvait dans sa +conduite, et, sans paraître le conseiller en rien, lui glissait +sournoisement certains avis qui étaient toujours trop fidèlement suivis. + +Cependant il lança, sur les ailes de la rumeur, une parole méchante qui +fit son chemin. Il confia discrètement à l'un de ses amis, qui jura de +ne jamais en desserrer les dents, que Djos, si jaloux, était lui-même un +mari assez galant, et, qu'à plusieurs reprises, il avait osé manquer de +respect envers Aglaé. La nouvelle se répandit vite--bien que toujours +elle fut répétée à l'oreille, à voix basse, et avec promesse qu'elle +n'irait pas plus loin. Il paraît que si l'on veut qu'une chose soit vite +connue, il faut l'entourer de mystères et prier ceux qui la connaissent +de n'en jamais parler. Personne ne sut d'où était sortie cette +intéressante nouvelle. De temps en temps la confidence recommençait +revue et augmentée. On alla jusqu'à dire qu'Aglaé, la femme sage et +dévouée de Picounoc, avait donné un soufflet à l'impertinent Joseph, et +que celui-ci l'avait, dans sa colère, menacée d'une bonne revanche. +Picounoc revoyait lui-même et amplifiait les nouvelles éditions de son +mensonge. + + + + + VI + + LES PRÉSENTS ENTRETIENNENT L'AMITIÉ. + + +L'hiver s'enfuit, comme il s'en va toujours quand arrive le mois de mai. +On dirait que la neige replie ses voiles blanches, comme le vaisseau, +dans le calme, et, déjà, le long des clôtures seulement, quelques bancs +légers achèvent de fondre aux feux du soleil. Les ruisseaux et les +fossés coulent à pleins bords, et forment des chutes curieuses en se +jetant au fleuve du haut des caps. C'est un murmure universel. La vie se +réveille de toutes parts, la nature sort d'un long sommeil. Le soleil, +de plus en plus matinal, apparaît au-dessus des forêts verdissantes, et +longtemps d'avance, on le divine aux reflets d'or dont il parsème +l'orient. Peu à peu la terre se réchauffe, les sillons fument, et les +prairies se couvrent de leurs riches tapis de verdure. Les arbres se +drapent de nouveau dans un feuillage qui renaît sans cesse, et les +oiseaux reprennent, sur les rameaux qui bercent les nids, l'éternel +concert qu'ils donnent à Dieu. Les fleurs s'ouvrent sur le bord du +chemin et versent, au voyageur, leurs premiers parfums. Les enfants +éveillés sortent des maisons, comme les petits oiseaux des nids de foin, +comme les abeilles de leurs ruches, et ils remplissent l'air de leurs +cris de joie. Les brillants reflets du jour illuminent les fenêtres qui +s'ouvrent tout grandes pour laisser entrer l'air pur et la chaleur +vivifiante. Le pauvre sourit, car il ne grelotte plus auprès d'un poêle +sans feu, et la bise glacée ne l'empêchera plus d'oublier sa misère dans +le sommeil. Partout s'éveille la gaîté, partout renaît l'espérance. Mais +non! il est une maison qui reste enveloppée dans une atmosphère +mortelle; une maison où le soleil entre sans éveiller l'espoir, ou +l'hiver dure encore, ou la saison des frimas est sans fin, où +l'hirondelle paisible ne veut plus bâtir son nid de terre, où l'abeille +ne s'arrête plus en passant, parce que la paix n'y habite point.... Une +femme pâle, les yeux rouges de pleurs, les joues amaigries par le +chagrin, parcourt seule, comme une ombre plaintive, les pièces de la +demeure solitaire. Le maître n'y vient plus que comme un étranger. Il +entre il sort, sans sourire, sans donner un regard de pitié à la femme +infortunée qui se meurt d'ennuis et de douleur. Seul, comme un dernier +rayon de lumière dans le ciel orageux, un bel enfant joue assis sur le +plancher couvert de _catalognes_. Oh! elle est bien triste la maison de +Joseph Letellier! elle est bien triste, en ces beaux jours, quand toutes +les autres maisons se remplissent de bruits, de chants et d'amour... + +La jalousie est une véritable folie, et celui qui en est atteint est +bien à plaindre. Il perd la lucidité d'esprit, et son jugement devient +faux. Il souffre mille morts, rend les autres malheureux, mais s'inflige +à lui-même le plus cruel des martyres. Celui qui souffle ce poison dans +l'âme de son semblable est plus coupable que s'il versait le sang.... +Picounoc voyait depuis longtemps le ravage dont il était cause; mais il +ne se laissait pas attendrir par tant de souffrances; et puis, il +fallait qu'il en fut ainsi pour qu'il arrivât à la possession de cette +femme aimée que le malheur rendait plus admirable encore. Lorsqu'il +rencontrait Joseph, et cela arrivait souvent, il ne manquait pas de lui +parler de Noémie: il prenait un véritable plaisir à tourner, comme l'on +dit, le fer rouge dans la plaie. Par un mot, par un regard, par un +sourire même, il rappelait à l'infortuné jaloux, son irréparable +malheur; il réveillait dans son âme, avec les ennuis, des idées de +vengeance. Confident du pauvre visionnaire, il savait tout ce qui se +passait entre les deux époux, et il envenimait leurs querelles sous +prétexte de rétablir l'accord. Un dimanche qu'ils revenaient tous deux +de l'église en fumant leur pipe, Joseph dit: + +--J'ai l'espoir que le bonheur va revenir dans la maison. Noémie va à +confesse souvent, et, bien sûr que si elle voulait continuer ses folies, +elle n'irait point. + +Picounoc éclata de rire. + +--Mon Dieu! que tu es simple! dit-il.... Enfin tant mieux pour toi! car +si tu peux la croire une sainte et fidèle épouse, ton bonheur sera le +même--qu'elle le soit ou ne le soit pas. + +Djos demeura un instant pensif. + +--Et tu crois qu'elle serait capable de jouer ainsi avec les +sacrements?... + +--Je ne dis pas cela.... Mais je crois qu'elle fait semblant d'aller à +confesse et qu'elle n'y va pas...et qu'elle ne fait pas semblant de voir +le docteur, en passant, mais qu'elle le voit bien.. + +--Ah! ce n'est pas facile. Elle sait que je l'épie. + +--De loin. Tu ne connais pas les femmes... Les femmes, c'est tout ce +qu'il y a de plus fin et de plus rusé dans la création... quand l'amour +les pique, où les brûle si tu veux. Nous autres, quand nous sommes +amoureux, nous faisons des sottises, des coups de tête, du bruit, et que +sais-je? Les femmes, batiscan! plus elles sont méchantes et plus elles +s'efforcent de paraître bonnes. Et elles ont raison; c'est le scandale +en moins. Nous autres nous nous vantons de nos succès; elles les nient +toujours... Tu en apprendras encore, mon jeune homme. + +--Je sais qu'elle va à confesse, le curé me l'a dit.... + +--Et il t'a dit sa confession, je suppose? + +--Non, un curé ne peut jamais révéler la confession? + +--Eh bien! en es-tu plus avancé de savoir qu'elle se confesse-- + +--Il me semble que l'on se confesse afin de changer de vie, de laisser +le péché et de devenir meilleur. + +--Eh oui!... cela n'empêche pas que les vieux soient aussi fringants que +les jeunes, et le monde d'aujourd'hui aussi dépravé que celui des +premiers temps--du moins j'ai entendu un homme instruit faire cette +remarque, et Batiscan! je crois qu'il avait raison.... + +--Le docteur va se marier; il sera plus sage et sa femme le gardera pour +elle. + +--C'est un joli remède que le mariage, tu peux en juger.... Tiens! +écoute, je te l'ai dit déjà, une femme qui oublie ses devoirs en faveur +d'un homme, les oubliera en faveur de dix; il n'y a qu'une condition à +remplir pour cela, c'est qu'elle trouve, sur son chemin, dix hommes qui +lui plaisent. Et s'il s'en trouve un, pourquoi pas dix? + +--C'est bien raisonnable, tout ce que tu dis là, mais c'est bien pénible +à croire.... + +--Pour toi, oui, mais non pour moi. + +--Pourquoi donc? + +--Parce que ta femme est belle, ardente, passionnée, et que la mienne +est d'une tiédeur désespérante. Ta femme ne sera pas sage avant les +soixante-et-dix, la mienne.... + +--Elle le sera, et bientôt! ou.... + +--Que feras-tu?... + +--Je la tuerai! + +--C'est grave.... + +--J'ai le droit de le faire. Un mari peut tuer sa femme adultère. + +--Au moins, faut-il qu'il choisisse bien le moment.... + +--Le moment! on ne le choisit pas, il s'offre. + +--Et tu la tuerais? + +--Oui, mille noms!... + +--Veux-tu parier que je me fasse aimer de Noémie? + +--Toi? + +--Oui, moi. + +--C'est pour le coup que sa vie serait au bout. + +--Veux-tu que j'essaie, pour te prouver ce que je viens de te dire sur +les caprices des femmes? + +--Essaie. + +--Écoute, tu es mon ami, je te jure que je respecterai Noémie, par égard +pour toi, mais je te donnerai la preuve de son infidélité, et tu jugeras +toi-même, tu verras de tes yeux.... + +Le lendemain, vers midi, un colporteur, portant sur son dos une cassette +pleine de nouveautés, entra chez Joseph. Il déposa son fardeau sur une +table, déboucla les courroies et fit un tour dans la _place_, en +gesticulant et parlant avec volubilité: + +--Que vous faut-il, madame et monsieur?--il s'adressait à Joseph et à +Noémie--j'ai les meilleures indiennes, le coton le plus fin, à des prix +excessivement bas. Vous avez besoin de mouchoirs? J'ai des mouchoirs de +soie de de toutes les couleurs: des rouges, des blancs, des bleus! c'est +doux, c'est riche, tenez! vous allez voir. Et, ouvrant sa boîte, il en +aveit des mouchoirs, des indiennes, du coton; et, à mesure qu'il tirait +à lui une pièce, il s'animait. + +--Des aiguilles! des longues, des courtes, des grosses, des petites, à +votre goût!... Du fil, des fuseaux, des pelotes de toutes les nuances, +de toutes les qualités, de tous les numéros!... Je suis assorti, bien +assorti!... Tenez! regardez cette batiste, c'est comme de la soie: ça +reluit, c'est fort... ne craignez pas! touchez, touchez!... Allons! que +vais-je vous vendre? Il faut que vous m'encouragiez. Je commence; je +suis étranger ici, et c'est la première fois que je passe dans cette +paroisse... Une belle paroisse assurément, et riche! cela se voit.... + +Noémie regardait son mari et n'osait rien toucher. Elle avait besoin +d'une robe pour le petit, d'un tablier pour elle-même, et de beaucoup +d'autres petits objets.... Djos lui dit à la fin: + +--Achète ce que tu voudras; je n'ai pas coutume de te gêner.... Elle +acheta, pour son enfant, une étoffe fort, jolie.... Comme il sera mignon +là-dedans! pensait-elle. Elle acheta aussi quelques autres petites +choses. + +--Ce n'est pas tout, reprit le marchand, il vous faut un châle, Madame. +J'en ai un bien beau, de soie avec une fleur de satin brodée dans la +pointe... et il est grand! vous pouvez vous envelopper toute entière +dedans, voyez! je le déplie. + +--Oh! non, monsieur, ne le dépliez pas, ne vous donnez pas cette peine, +c'est inutile.... + +Le marchand entêté déplia quand même un châle vraiment superbe. Picounoc +entra sur ces entrefaites. Il se mit à rire, car ses regards aperçurent +l'individu avant la marchandise. Il était un peu drôle à voir ce +colporteur, car, outre sa cassette, il portait une jolie bosse sur son +dos et d'énormes lunettes vertes sur son nez. Sa barbe, rouge à la +racine, et noire ailleurs, laissait deviner l'usage de la teinture, et +couvrait, comme d'un masque, son visage blême. Donc il était curieux à +voir, et Picounoc ne se gêna pas de rire. Mais, à la vue du châle, il +prit son sérieux. + +--C'est un beau morceau, dit-il de sa voix nasillarde, en tâtant la soie +du châle.... + +--Et pas cher! reprit le bossu. + +--Quel prix! + +--Dix piastres.... + +--Dix piastres! + +--C'est pour la vie, remarquez ça.... + +--Pour des habitants c'est trop beau, dit Joseph. + +--Pour des habitants riches? allons! ce n'est que ce qu'il faut.... +Voyons, faites un cadeau à votre petite femme.... Elle vous aimera bien +pour cela... + +--Si je savais!... dit Joseph, en regardant Noémie. + +--Oh! je t'aimerai bien sans cela, va! répondit la douce jeune femme. + +--Je n'ai que celui-là, prenez-le; vous le regretterez si vous ne +l'achetez pas.... Prenez, prenez! pour faire plaisir à votre petite +femme. + +Picounoc qui furetait dans la boîte aux nouveautés, pendant ce temps, +découvrit un second châle, qui, à en juger par ce que l'on en voyait, +devait être bien semblable au premier. Il se retourna gravement et dit: + +--Voyons, Djos, fais donc ce cadeau à ta femme, vas-tu _mesquiner_ +quelques piastres? + +--Si elle le veut, répondit Djos, le voici. Djos crut que Picounoc +voulait s'insinuer dans les bonnes grâces de Noémie et commencer son +oeuvre de perversion. Il voulut déjouer ses plans et le prévenir. + +--Je prends le châle, reprit Djos, ma Noémie, aime-moi un peu pour cela. + +--O Joseph, tu crois donc, qu'il te faut acheter mon amour? S'il en est +ainsi, je ne veux pas de ce présent. Une femme honnête ne se vend +pas--même à son mari.... + +--Prends-le, et faisons la paix.... + +Elle prit le châle, le déplia, l'admira, puis souriante, l'alla serrer +dans sa commode. + +Picounoc pensa: La paix ne sera pas longue; ce n'est qu'un armistice. + +Le marchand, content de la vente qu'il vient de faire, recharge sa +boutique sur son dos, ou plutôt sur sa bosse passe les courroies de cuir +sur ses épaules et sous ses bras, les boucle serré, salue et sort. + +--Quel drôle de compère! s'il avait la barbe rouge et le dos moins +difforme, je le prendrais pour quelqu'un que j'ai bien connu, pensa +Djos. + +Quand le marchand fut à quelques pas de la maison, il se détourna. + +--Mille noms! dit Djos qui sort pour reconduire Picounoc, je crois que, +c'est lui. + +Le marchand continua sa route. + +Picounoc ne remarqua pas l'exclamation de son ami; il avait quelque +chose en tête. Il partit et atteignit bientôt le colporteur. + +--Vous avez encore un châle semblable à celui que vous venez de vendre, +lui dit-il. + +--Non, monsieur, pas tout à fait pareil. La différence n'est que dans la +fleur, cependant; l'une est rouge: ce sont des roses entrelacées, +l'autre est bleue: une poignée de myosotis. C'est aussi beau d'une façon +que de l'autre. Voulez-vous le voir? Vous demeurez près d'ici n'est-ce +pas? Je vais entrer chez vous... Votre femme serait jalouse si elle +n'avait pas un châle aussi beau que celui de sa voisine, et celui qui me +reste est plus beau... Ce sont des fleurs bleues; c'est plus délicat que +le rouge; c'est de meilleur goût. + +--En avez-vous vendu d'autres dans la paroisse? + +--Non, je dois avouer que ça ne se vend guère.... + +--J'en voudrais un tout à fait pareil à celui de madame Letellier. + +--De madame Letellier?... fit le marchand un peu surpris.... + +--Oui, de cette dame que vous venez de quitter.... + +--Je n'en ai point......impossible......pour aujourd'hui, du moins.... + +--Pouvez-vous m'en apporter un? + +--Certainement; la semaine prochaine, pas plus tard.... + +--C'est bon! je l'achèterai, mais à une condition. + +--Laquelle? + +--A la condition que vous n'en vendiez pas d'autres semblables, dans la +paroisse, avant six mois, et que vous n'en direz mot à personne, +entendez-vous? + +--Conditions faciles. Je pourrai en vendre avec des fleurs bleues? + +--Bleues, jaunes, violettes, rouges, pourvu que ce ne soient pas deux +roses. + +--La semaine prochaine, vendredi ou samedi, vous l'aurez. + +En effet, le bossu revint, et Picounoc paya de bon coeur le châle +demandé. En sus, il offrit un verre au marchand, qui se donna garde de +le refuser. Aglaé ne vit pas alors le joli cadeau que son mari lui +destinait; malade depuis quelques jours, elle ne laissait pas encore la +chambre où elle venait de donner le jour à une belle grosse fille. + +Un rayon de soleil entra dans la maison assombrie de Joseph Letellier. +Je ne parle pas du soleil matériel qui entre indifféremment dans toutes +les demeures, pourvu que l'on ouvre les volets; mais de ce soleil de +l'âme qui ne se lève que dans la paix et ne brille que pour la vertu. + + + + + VII + + LE RENDEZ-VOUS. + + +Voyant sa femme toujours triste, pieuse et soumise, Joseph commença à +croire qu'il l'avait soupçonnée à tort ou qu'elle revenait à lui. Noémie +renaissait à l'espérance, car elle trouvait son mari moins indifférent, +moins sombre. Elle surprenait parfois un sourire sur ses lèvres, un +soupir dans son coeur. Picounoc observait les époux. + +--Batiscan! se dit-il, à part soi, un soir qu'il avait veillé avec eux, +il est temps d'agir, si je ne veux perdre la partie. + +Il se mit à visiter plus souvent ses jeunes voisins, s'efforçant de leur +être agréable en toutes manières. Djos était prévenu et faisait bonne +garde. Cependant il s'absentait souvent pour aller au champ, ou au +moulin, ou au marché; car les cultivateurs doivent voir à ce que leurs +récoltes soient sauvées en bon ordre et bien vendues. Picounoc guettait +le moment ou Noémie restait seule pour aller, sous un prétexte +quelconque, la voir et lui parler. Il connaissait sa vertu et ne disait +jamais rien qui put l'effaroucher. Mais il payait la petite Mercier pour +raconter à Djos ses visites fréquentes. Et, comme l'on aime à dire du +mal, la petite Mercier en disait pour plus que son argent. A la fin Djos +en prit ombrage: + +--Si tu veux que nous restions amis, dit-il à Picounoc, viens un peu +moins souvent chez moi quand ma femme est seule. + +--Ah! tu as peur! Laisse-moi faire; je suis en train de te prouver la +justesse de mon jugement sur les femmes en général et la tienne en +particulier.... Ta femme m'aime. + +--Tu mens! + +--Je te le prouverai. + +--Tu n'en es pas capable... comment? + +--Comme je voudrai. Elle viendra où je l'appellerai, et à l'heure qu'il +me plaira. + +--Je vous tue tous les deux. + +--Arrête, Djos, tu ne raisonnes pas; souviens-toi que je t'ai dit que +mon amitié te protége, comme elle protége ta femme. Je n'abuserai pas de +la faiblesse de Noémie, ni de sa folle passion. Je te dirai l'heure et +le lieu, et tu seras là. + +--Si elle me trompe, si elle s'oublie jusqu'à oser te rencontrer quelque +part, je la tuerai, entends-tu? oui! je la tuerai là, comme une chienne, +et tu seras témoin de ma vengeance. + +Picounoc souriait. + +--Et de ton innocence dit-il, puisqu'un mari n'est pas coupable quand il +se permet de ces corrections. + +--Je me fiche pas mal d'être coupable ou non. + +--Quand veux-tu que cette épreuve ait lieu? + +--Quand ta voudras.... + +--Je t'avertirai. + +Djos était dans une surexcitation terrible. Il allait donc enfin avoir +la preuve de l'infidélité de sa femme.... Oh! quelles angoisses +déchiraient son âme! Il ne dormait plus, ou s'éveillait en proie à +d'affreux cauchemars; il ne mangeait plus et dépérissait comme la plante +que la rosée ne rafraîchit pas, que le soleil ne réchauffa jamais. +Parfois il avait envie de se sauver pour n'être pas témoin de sa honte, +et, parfois, il était tenté de tuer sa femme et de se tuer lui-même +ensuite. Mais le doute surgissait toujours: Si elle n'était pas +coupable!... Et l'enfant, que deviendrait-il? Ce chérubin vermeil comme +il sourit pendant que son père pleure et gémit! Pourquoi ce délai si +long? S'il faut être plongé dans le profond de l'abîme autant vaut y +tomber de suite. Rien d'insupportable comme la perspective ou l'attente +d'une calamité. + +Déjà plus d'un mois s'est s'écoulé depuis que Picounoc a déclaré à son +ami qu'il allait le convaincre de l'infidélité de sa femme, et chaque +jour augmente la souffrance et le ressentiment du mari jaloux. Il est +devenu irritable et sa maison, si remplie de joies et de charmes +autrefois, est pour lui maintenant un lieu d'ennuis et de malédictions. +Picounoc le sait et prolonge à dessein ce martyre. La fête de l'église +arrivait. C'est la coutume, pour les gens de la paroisse, d'aller à +confesse et de communier à cette grande fête. Et, par toutes les routes, +les femmes pieuses, les jeunes filles, et les hommes aussi, merci à +Dieu, se dirigent, dès la veille, vers l'église pour se confesser le +soir, ou le matin de bonne heure. Noémie partit comme bien d'autres: +mais ne pouvant laisser son enfant seul, elle demanda pour _garder_ en +son absence, Héloïse Hamel, la petite José-Antoine, comme on la nommait +toujours. Djos la vit partir avec satisfaction. Elle étrennait son châle +neuf, et elle était bien belle ainsi drapée dans cette magnifique +étoffe. Les compliments ne lui furent pas ménagés, et peut-être dût-elle +ajouter à sa confession quelques pensées de vanité. + +La fête de l'église tombe, chez nous, le 25 de septembre. La brunante +arrive de bonne heure alors et les soirées commencent à s'allonger. +Parfois il fait un temps ravissant, parfois la pluie tombe en abondance. +Cette fois, on se serait cru en juillet tant le soleil était chaud. + +Picounoc avait vu s'éloigner Noémie, il aborda Djos et lui dit d'un ton +moqueur: + +--Eh bien! es-tu prêt à subir l'épreuve?... + +--Tu choisis mal le moment, repartit Djos d'un air triomphant, elle est +allée à l'église. + +--Je le sais. + +Ce je le sais, dit sèchement, fit perdre contenance à Joseph. Cependant +il ajouta: + +--Comment vas-tu faire alors? + +--Suis-moi. + +Djos obéit machinalement. Il suivit Picounoc pendant une dizaine de +minutes: + +--Où me mènes-tu? demandait-il de temps à autres. + +En arrière de la maison de Picounoc, à quelques arpents, se trouvait un +jardin planté d'arbres fruitiers. Les pruniers entremêlaient leurs +branches serrées, les pommiers arrondissaient en dômes leurs cimes +chargées de fruits, les gadelliers formaient une haie rouge et verte le +long de la clôture, et quelques grands cerisiers élevaient, au dessus de +tout, leurs têtes chargées de grappes de pourpre. Sous ces arbres le +gazon était épais et moelleux. Il faisait bon de s'y reposer quand le +soleil brûlait les prairies. Le soir, les ombres s'entassaient vite aux +pieds des troncs épars, sous les rameaux touffus. Picounoc conduisit +Joseph dans ce jardin: + +--Reste ici, lui dit il, et ne bouge pas: il faut attendre un peu; mange +des pommes pour te désennuyer. + +--Et toi, où vas-tu? + +--Au devant de ta femme. + +--Est-ce qu'elle doit.... + +--Venir ici, mon cher.... + +--Tu te moques de moi, je le vois bien.... + +--C'est elle qui se moque de toi... et de la confession.... + +--Elle n'est pas allée à confesse? + +--C'est un prétexte... comprends-tu?... Tu comprendras tout à l'heure, +pauvre ami. Diable, dit-il, feignant la surprise, qui a mis ce bois +ici?--il montrait un tas de rondins de bois franc, jetés près de la +clôture, en dehors--on l'aura oublié. + +Djos se pencha, prit un rondin et le fit tournoyer au bout de son bras. + +--Cela frapperait bien, dit-il. + +--Oui, mais un peu trop fort... ça pourrait tuer, repartit Picounoc, et +il sortit du jardin. + +Djos était ahuri. + +--C'est peut-être un tour, pensa-t-il... Il sait que je suis jaloux et +s'amuse à mes dépens... pourtant c'est un bon ami et il ne m'a jamais +trompé.... Ah! la malheureuse! si elle vient!--et il brandissait son +bâton.--je me vengerai! un mari outragé a bien le droit de se venger.... + +Il attendait depuis assez longtemps, et n'était pas loin de croire à une +mystification, quand il entendit parler et vit deux personnes s'avancer +par le sentier. Il sentit le froid courir dans ses veines et se mit à +trembler. Il éprouvait l'angoisse horrible du condamné qui aperçoit +l'échafaud. Peut-être même eut-il moins souffert s'il eut marché à la +mort; car il y a quelque chose de plus douloureux, de plus désespérant +que la mort, c'est le déshonneur. Il s'appuya contre la clôture, et ses +yeux, regardant à travers les branches noires, se fixèrent sur les +auteurs de son supplice qui s'approchaient comme deux ombres. + +Picounoc avait dit à sa femme: + +--Il faut jouer un tour à Djos. Tu sais comme il est jaloux et comme la +jalousie le rend ridicule. J'ai un moyen de le guérir. Je lui ai dit que +j'avais un rendez-vous, ce soir, avec Noémie, dans le jardin. Il m'a cru +sur parole, et, bien que Noémie soit à l'église, il s'attend à la voir +venir sous les pommiers, se faire conter fleurette. Il est là qui épie, +avec des yeux ardents, le moment de notre arrivée. Il s'est préparé +comme un curé la veille d'une grande fête, et veut lui faire un sermon +comme elle n'en a jamais entendu, sur les devoirs de la femme, et les +suites funestes de l'amour. Viens, et, quand il sera au plus beau de son +zèle, tu te feras connaître.... Ça sera drôle de voir la figure qu'il +fera; jamais jaloux n'aura été mieux pris. Et puis j'ai un cadeau à te +faire... un beau châle pareil à celui de Noémie. + +--Un beau châle? Montre donc! + +--Tiens! mets-le sur tes épaules.... + +--Djos ne le verra pas, il fait trop noir. + +--J'allumerai une allumette exprès, à un moment donné.... Tu ne me +parleras pas, mais tu feras de gros soupirs.... Je t'appellerai Noémie, +je t'embrasserai.... Oh! comme il sera bien joué, le pauvre fou! et +c'est assez de cela pour le guérir. + +Aglaé s'enveloppa, souriante, dans son magnifique châle et suivit son +mari au jardin. + +--Je t'aime! disait Picounoc en passant sous les arbres ombreux. + +La brûlante déclaration fut suivie d'un profond soupir.... Les rameaux +s'agitaient au passage des amoureux, et, quelques fruits mûrs, pommes et +prunes, roulaient avec un bruit léger sur le gazon. + +Djos avait un poids énorme sur la poitrine--c'était le poids de la +douleur et de la colère--il râlait comme un moribond; une sueur froide +mouillait ses tempes. + +--Asseyons-nous ici, dit Picounoc, l'herbe est touffue et molle, ô ma +douce Noémie. + +Djos eut envie de pousser une clameur, le son expira dans son gosier. Il +serra convulsivement le bâton qu'il tenait à la main. + +--Pourquoi, ô Noémie, pourquoi m'as-tu fait si longtemps souffrir? tu +sais que je t'aime depuis que je t'ai vue pour la première fois. + +Un baiser sonore retentit sous les arbres chargés de fruits, et la joue +de la jeune femme s'empourpra comme les prunes suspendues aux branches. +Djos fit un pas. Celui-là eut été effrayé qui eut pu voir la pâleur de +son visage et le feu de ses orbites. Ses mains musculeuses s'ouvraient +et se fermaient comme les serres des éperviers; il se penchait sous les +arbres et tâchait de voir, dans l'obscurité, ce qui se passait à +quelques pas de lui. + +--C'est donc vrai, pensait-il, plus de doute! elle est infidèle!... elle +me trahit! elle oublie ses serments et mon amour! elle oublie notre +enfant!... elle oublie qu'elle est mère!... Ah! c'est trop souffrir, mon +Dieu! c'est trop souffrir!... que ne suis-je mort avant d'avoir connu ma +honte et mon infortune!... + +Il fut distrait de ces pensées amères, par le bruit de plusieurs +baisers; il s'avança soudain vers le couple heureux, puis s'arrêta comme +s'il eut regretté de s'être trahi.... + +--As-tu entendu, dit Picounoc? + +--Oui, répondit une voix de femme, quelqu'un vient, je crois, +sauvons-nous!... + +--Non, restons, mais ne disons rien, écoutons encore. + +Ils écoutèrent longtemps, mais le silence était profond. Djos se tenait +immobile à quelques pas. + +--Il n'y a personne, reprit Picounoc, c'est une pomme qui est tombée de +l'arbre, ne crains rien, Noémie. Enveloppe-toi dans ton châle à cause du +serein. Appuie ta tête sur mon bras ma bien-aimée. Il faut que je voie +tes beaux yeux noirs, ne serait-ce qu'un moment. + +--Alors il frotta sur une pierre une allumette chimique. A la pâle lueur +qui s'épandit sous les rameaux, Djos vit, enveloppée dans le beau châle +de soie aux roses entrelacées, une femme à demi-couchée sur la pelouse, +les pieds perdus sous les touffes de trèfles et la tête appuyée sur le +bras de Picounoc.... Au même instant Picounoc, soulevant le coin du +châle qui voilait la tête de cette femme, imprima sur des lèvres +brûlantes un long baiser. Djos ne vit plus rien, car la lueur +s'éteignit, et ses yeux se remplirent de larmes ardentes comme la poix. +Il sent une rage immense lui monter du fond du coeur jusqu'au cerveau, +bondit, jette une clameur et, de son bras terrible, abat le rondin sur +la tête de la femme heureuse. + +--Picounoc se dresse, feignant la surprise et la colère: + +--Tu l'as tuée, malheureux, dit-il.... + +--Tant mieux, répondit, Joseph, grisé par la jalousie, la colère et le +sang. Puis il se pencha sur le cadavre. + +--Noémie, Noémie, dit-il, d'une voix saccadée, que Dieu te pardonne ce +que je n'ai pu te pardonner, moi!... + +Il prit la femme et la releva. + +--Es-tu morte? + +Il tâta le crâne, et vit qu'il était brisé. Alors il étendit la morte +sur la couche de verdure tachée de sang, et se dirigea vers la barrière +du jardin. Quelque chose d'étrange se passait au fond de son âme, et sa +colère, un instant apaisée, se réveillait plus terrible. Il ne tenait +plus son arme meurtrière, mais ses poings osseux étaient fermés, et il +éprouvait comme un besoin de frapper encore. L'image de Picounoc passa +devant ses yeux, moqueuse et provocatrice. Il frémit et leva le bras sur +elle. Son ami lui apparaissait dans toute sa hideur. + +--Picounoc! cria t-il. + +--Que veux-tu? répond celui-ci qui se tient prudemment à l'écart. + +--Où es-tu? Viens ici, continue Djos d'une voix que la colère rend +tremblante. + +Picounoc ne répond pas. + +--Je te rejoindrai, bien, va, maudit! Pourquoi as-tu perdu ma femme? +Pourquoi m'as-tu révélé mon malheur? J'étais heureux! je l'aimais! +fallait me laisser ignorer ses fautes!... + +Et, tout en faisant ces reproches à son ami, il le cherchait sous les +arbres, marchant fiévreusement, tantôt droit, tantôt courbé, secouant et +cassant, de ses mains puissantes, les branches qui lui barraient le +passage. S'il l'eût attrapé, il lui eût fait payer cher sa dernière +fantaisie; mais Picounoc avait enjambé la clôture et s'enfuyait à la +maison. + +--Lâche! hurla Djos... tu fais bien de te cacher.... mais je te +rejoindrai tôt ou tard.... + +Il sortit et se rendit chez lui. La petite José-Antoine, qui berçait +l'enfant sur ses genoux, lui dit en le voyant entrer. + +--Mon Dieu! Monsieur Joseph, comme vous êtes changé! êtes-vous malade? + +Djos ne répondit pas. Il s'approcha de l'enfant, le prit dans ses bras, +le pressa sur son coeur et le couvrit de baisers. + +--Ce cher petit, repartit Héloïse, il commence à parler un peu. Je lui +ai fait dire: Papa, maman.... + +L'enfant sourit en regardant son père et répéta: Papa, maman. + +--Des larmes remplirent les yeux de Joseph et coulèrent le long de ses +joues. Il embrassa de nouveau, avec frénésie, l'ange qui souriait. + +--Tiens, dit-il, en le rendant à la petite gardienne, aies-en bien soin, +veille sur lui, car il n'a plus de mère!... + +--Elle va revenir demain sa mère, répondit, demi-souriante, la jeune +fille qui n'avait pas compris. + +--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, répliqua Djos d'une voix +sombre... et moi!... vous ne me reverrez jamais. + +Il sortit. La petite José-Antoine, effrayée, courut chez ses parents, +tenant l'enfant dans ses bras, et raconta ce qu'elle venait d'entendre. + +Picounoc, tout troublé, n'aperçut pas, en entrant dans sa maison, +Geneviève la folle, assise au pied du lit et la tête appuyée sur le +poteau tourné qui supportait les rideaux. Il se dirigea vers la +cheminée, alluma sa pipe, mit sa tête dans ses mains et parut réfléchir. +Geneviève ne bougea pas. + +Il semble au chercheur d'aventures qu'il pourra toujours expliquer +raisonnablement sa présence en tel lieu et à telle heure, alors qu'il +est animé du désir d'atteindre un but; mais souvent, quand le but est +atteint, et que la convoitise n'aveugle plus, il s'aperçoit qu'il n'a +pas songé à tout, et que plus d'un détail peut le compromettre. Picounoc +songeait qu'il n'était pas naturel de dire qu'il se trouvait, à neuf +heures du soir, dans son jardin, à causer avec sa femme, comme si les +ténèbres eussent pu avoir pour eux quelques attraits; il ne voulait pas +faire croire, non plus, qu'il avait surpris sa femme dans les bras de +Joseph, car cela ne forcerait pas Joseph à disparaître, et il voulait +s'en débarrasser. + +Voici ce qu'il pensait: ou Joseph, désespéré, se fera justice lui-même, +et alors mon succès sera parfait; ou--s'il reconnaît son erreur--je +l'accuse d'avoir tué ma femme et le mène à la potence. + +Tout à coup il releva la tête en souriant: + +--C'est cela, dit-il, c'est cela.... + +Et il alla décrocher son fanal pendu à une cheville, au côté de +l'armoire, l'ouvrit pour s'assurer qu'il y avait de la chandelle dedans, +puis, il prit un plat de fer blanc dans le buffet et courut au jardin. +Il jeta près du cadavre de sa femme le plat et le fanal. Alors, à +plusieurs reprises, il appela à demi-voix, en se penchant vers la +victime: Aglaé! Aglaé! + +Mais la pauvre femme était bien morte. + +--Si elle n'était qu'évanouie! pensa-t-il. + +Et, se penchant de nouveau sur elle, il lui serra la gorge longtemps. + +--Il ne doit pas y avoir de danger maintenant, pensa-t-il. Et il se +leva, marchant comme un homme ivre sous les rameaux. Quand il fut à la +barrière il s'arrêta, inclina la tête et réfléchit. + +--Oui, ce sera mieux, dit-il tout haut; il faut bien faire les choses. + +Et, retournant sur ses pas il revint à sa victime et la dépouilla de son +châle. + +--On n'est pas si bête que le monde pense, murmura-t-il encore à +demi-voix; on sacrifiera tout pour tout sauver.... + +S'écartant un peu du sentier qui conduisait à la maison, il arriva près +d'un puits encadré de bois, au dessus duquel pendait une brimbale; et, +contre ce puits, il y avait des pierres plates et des cailloux sur +lesquels montaient les enfants qui voulaient atteindre le crochet de la +brimbale et puiser de l'eau. Il prit un de ces cailloux, l'enveloppa +dans le châle et le jeta dans l'eau. L'eau, troublée un instant, rendit +un son mat, fit surgir quelques bouillons à la surface, et reprit son +calme profond. La folle l'avait suivi instinctivement, mais, l'entendant +revenir, elle rebroussa chemin. Cependant, quand elle comprit qu'il se +dirigeait vers le puits elle s'arrêta et prêta l'oreille. Picounoc, +prenant des airs épouvantés, allongeant sa figure hypocrite déjà bien +longue, faisant des gestes de désespoir, courut chez les voisins, +annoncer l'événement tragique qui venait d'avoir lieu. Il paraissait fou +de douleur et passait d'une maison à l'autre en criant: Ma femme vient +d'être tuée! ma femme vient d'être tuée! C'est Djos! l'infâme! c'est +Djos, le jaloux! ma pauvre Aglaé! ma pauvre Aglaé!... + +Les gens, tout étonnés, n'avaient pas le temps de lui faire des +questions qu'il était sorti déjà. Il entra chez José Antoine. La petite +gardienne avait eu le temps de raconter ce que Joseph Letellier venait +de dire et de faire, et José Antoine, qui connaissait la jalousie du +malheureux garçon, disait à sa femme qu'en effet la chose était bien +possible. Mais quand Picounoc, à son tour, se précipita dans la maison +en criant: ma femme a été tuée! ma femme a été tuée!... C'est Djos! +c'est Djos!... José-Antoine crut que Picounoc devenait fou. Deux +meurtres à la fois dans un village aussi paisible d'habitude, c'était +incroyable. + +--Tu te trompes, Picounoc, dit-il, c'est la femme de Djos qui est +morte.... + +--C'est la mienne, mon Dieu! je ne le sais que trop! c'est la mienne! + +--C'est la femme à Djos... la petite vient de le rapporter. C'est Djos +lui-même qui a tout déclaré.... + +--C'est ma femme, vous dis-je, mon Aglaé... j'étais là, à côté d'elle, +dans le jardin... Il l'a tuée d'un coup de rondin... le misérable!... Il +l'aimait, vous le savez... toute la paroisse le sait... mais elle était +si bonne, si sage, si honnête!... O mon Aglaé!... mon Aglaé!... Elle le +recevait mal, vous le savez encore... elle le traitait comme il méritait +d'être traité, le vaurien!... et, un jour, elle lui donna une tape en +pleine face... c'est depuis ce temps qu'il lui gardait rancune... Et moi +qui le croyais mon ami!... moi qui l'invitais toujours à venir à la +maison!... Mon Dieu! mon Dieu! est-il possible?... + +Ce fut, toute cette nuit-là, un va et vient extraordinaire dans le +village. Tout le monde accourut sur le théâtre de l'événement. Aglaé fut +transportée à la maison. Les femmes et les jeunes filles pleuraient en +la considérant, et chacun de ceux qui se trouvaient là faisait ses +observations.... + +--Quelle triste mort! + +--Pas une minute pour penser à son Dieu et à son âme.... + +--Elle était si bonne!... Elle est au ciel, bien sûr. + +--C'est un exemple, mes chères amies, c'est un exemple, ajoutait une +vieille accoutumée de moraliser... on ne sait pas qui vit, qui meurt. + +--Dire qu'elle était si gaie tantôt! je l'ai vue avant le souper, je lui +ai parlé, jamais elle ne fut si jasante et si éveillée; elle sentait sa +mort.... + +--C'est sa mère qui va en avoir du chagrin... quelle nouvelle à lui +apprendre! ce n'est pas moi qui voudrais la lui annoncer.... + +--Est-elle à l'église sa mère? + +--Oui, elle est descendue à confesse avec la femme à Hilaire Charette. + +--Est-ce vrai, dites donc, que la femme de Djos à été tuée elle aussi? +s'écria une femme qui faisait irruption dans la maison en deuil. + +--La femme de Djos? répétèrent avec stupéfaction toutes les autres +voix.... + +--C'est la petite José-Antoine qui dit cela, et c'est Djos lui-même qui +avoue l'avoir tuée... c'est incroyable!... Mon Dieu! dans quel siècle +sommes-nous? + +--Ce n'est pas possible, elle est à l'église! + +Picounoc pleurait toujours pendant qu'on discourait ainsi. A cette +remarque, il prit la parole: + +--Non, il n'a pas tué sa femme, dit-il, mais s'il pouvait faire croire +au monde que c'est elle qu'il a voulu tuer! Il va alléguer sa jalousie +pour tâcher de se faire pardonner le meurtre de ma femme, de mon Aglaé! +pauvre Aglaé!... + +Et il se mit à sangloter de nouveau.... + +--Mon Dieu! qu'il a du chagrin, dit une jeune fille.... + +--Il en a trop, cela ne durera pas, repartit une femme d'expérience... +une veuve. + +--Une voiture fut dépêchée vers la mère de la défunte et la femme du +meurtrier. On conçoit la peine qu'éprouve une mère en apprenant la mort +d'une fille chérie, mais on ne conçoit pas ce qui se passe dans le coeur +et l'esprit d'une femme qui apprend que son mari bien-aimé est un +meurtrier infâme.... Madame Larose s'évanouit--c'était le mieux et le +plus court. Noémie se fit répéter deux fois l'horrible nouvelle.... Elle +ne dit rien, pencha la tête, joignit les mains, et demeura longtemps +ainsi. Tous les yeux étaient fixés sur elle, et elle ne voyait +personne.... Elle était livide à force d'être pâle, ses paupières se +fermaient et s'ouvraient souvent sans se mouiller de pleurs, et sa +bouche était serrée comme par une convulsion.... Ce qu'elle souffrait +nul ne le pouvait deviner. + +--Venez vous, madame? lui dit celui qui devait la reconduire chez elle. + +Elle le regarda fixement et ne bougea point. + +--Voulez-vous venir? la voiture est prête, répéta-t-il. + +Elle le suivit machinalement et ne dit pas une parole. Quand elle fut +rendue à la porte de sa maison, quelqu'un l'aida à descendre. Il y avait +beaucoup de monde venu là par curiosité. Elle entra; la petite +José-Antoine vint à sa rencontre, tenant l'enfant dans ses bras. A la +vue de son enfant qui sourit, lui tend les bras et l'appelle, elle jette +un cri terrible, éclate en sanglots, saisit le petit, le presse sur sa +poitrine, et le couvre de baisers et de larmes.... + +--Djos! Joseph! dit-elle en appelant. + +--Il n'est pas ici, madame, répond la petite gardienne... il est +parti.... il a dit qu'il ne reviendrait jamais.... jamais!... + +--Ah! mon Dieu! s'écrie la malheureuse femme, et elle tombe sur le +plancher, comme si elle eut été frappée de mort subite. L'enfant se fit +mal en tombant et se mit à pleurer. On le coucha dans son petit lit, et +il s'endormit bientôt en balbutiant d'une voix douce et faible: papa! +maman! papa! maman! + +Dans la nuit la grange de Djos brûla. Ce fut en vain que l'on s'efforçât +d'éteindre l'incendie, le feu sortait de partout à la fois, et il était +évident qu'une main vengeresse l'avait allumé de façon qu'il ne put être +éteint jusqu'à ce que tout fut consumé. Dans les cendres on trouva +quelques ossements. On crut que c'étaient les restes du malheureux Djos. +Et cette croyance alla se fortifiant, car on n'entendit plus parler de +lui. + +Picounoc, quelques jours après, voyant entrer une vieille femme qui +passait pour tirer l'horoscope et dire la vérité--chose digne de +remarque--lui donna un jeu de cartes et, sous prétexte de lui demander +des révélations sur le meurtrier de sa femme, lui demanda cent choses +pour lui-même. Il lui demanda, d'abord, si Djos était mort +véritablement; si les ossements calcinés que l'on avait trouvés dans les +cendres étaient bien ses os; si Noémie se remarierait un jour: et la +cartomancienne répondait à merveille. Il demanda si jamais quelqu'un +aveindrait ce qui se trouvait au fond d'un certain puits. Il pensait au +châle. + +--Jamais une main de vivant! répondit la tireuse d'horoscope. + +--Quant aux mains des morts, pensa Picounoc, je ne les redoute guère.... + + + + + PREMIÈRE PARTIE + + LE GRAND-TRAPPEUR + + + + + I + + PROPOS INTERROMPUS. + + +--Paul! + +--Baptiste! + +Ces deux noms, ces deux cris, arrachés à la surprise et au plaisir, +sortaient de deux larges poitrines de chasseurs, tombaient de deux +bouches épanouies dans leur franche gaîté. + +--Toi dans ces parages! reprit Baptiste; je te croyais pris pour la vie +dans les neiges de la baie d'Hudson, comme ces squelettes de baleines +qui traînent depuis le commencement du monde sur les grèves de glace. + +--Comme te voilà beau diseur! Tu ne dégainais pas de ces belles phrases +au temps jadis--_in illo tempore_, répondit Paul. + +--Toujours le mot latin? + +--Toujours! mais où vas-tu? + +--Loin! jusqu'au Mackenzie.... + +--Ma foi, Baptiste, je suis libre: plus d'argent, plus d'affaires, une +fière carabine, bon pied, bon oeil, j'ai envie de filer avec toi vers +l'étoile polaire, au lieu d'aller vers la croix du sud. + +--Ah! que je serais heureux! et les autres aussi.... + +--Les autres? + +--Le grand-trappeur, John et Félix Rousseau. + +--Le grand-trappeur! Je serais bien aise de faire sa connaissance! où +est-il? où sont-ils tous? + +--Je les ai laissés au fort Carlton, sur la Saskatchewan. Je désirais +passer un jour ou deux avec mon ami le traiteur du fort Green, et j'ai +pris les devants. Je les attendrai là. + +--Varenne! je marche seul depuis un bon bout de temps, je ne suis pas +fâché de trouver enfin un compagnon et un ami. + +--Oui, un ami: car nous avons fait plus d'une chasse ensemble ces années +passées. Depuis que nous nous dîmes adieu, il y a cinq ans de cela--toi +pour retourner au pays, moi pour m'enfoncer plus avant dans le grand +Ouest--je ne me suis guère séparé du grand-trappeur.... + +--Où vous êtes-vous rencontrés pour la première fois? + +--Au fort de Bonne-Espérance, sur le grand fleuve McKenzie. + +--Quel homme est-ce donc que ce grand-trappeur? + +--Un grand, gros, souple et vif gaillard; doux comme un agneau quand il +est de bonne humeur; mais, quand il se fâche, le vide se fait autour de +lui; on aimerait mieux voir un ours blanc. Il est sombre et morne comme +un sauvage, et ne parle guère plus que s'il s'il était de bois. Personne +ne peut dire d'où il vient, ni comment il s'appelle. On l'a baptisé du +nom de grand-trappeur. Tous les blancs l'aiment et le respectent; tous +les indiens le craignent. + +--J'ai entendu parler de cet homme souvent, et je sais, à son sujet, une +histoire assez intéressante, reprit Paul. + +--Je l'ai vu à l'oeuvre dernièrement encore, au lac Supérieur. Battefeu! +c'est lui qui vous règle vite une affaire! Le Hibou-blanc en sait +quelque chose, ajouta Baptiste. + +--Le Hibou-blanc! que lui a-t-il fait! dis donc!... _Dic mihi Dameta_. + +--Raconte-moi d'abord l'histoire dont tu viens de parler. + +--Volontiers, Baptiste. + +Et l'ex-élève, que mes lecteurs ont sans doute reconnu, raconta ce qui +suit: + +--Un jongleur de la tribu des Couteaux-jaunes rencontre, un jour, la +fiancée du chef des Litchanrés, Porc-Epic--il y a sept ans de cela--et +veut avoir son amour. Cette femme, veuve et mère d'une fille, venait +d'être convertie et baptisée, à la mission de St. Joseph. Elle fut +inébranlable et dénonça à son futur les intentions du jongleur. +Celui-ci, irrité de se voir éconduit de la sorte, jura de se venger. Il +tint parole et sa vengeance fut terrible. Il apprit du démon l'art de se +faire aimer d'un amour coupable. Sous prétexte de demander pardon à la +femme chrétienne qu'il avait outragée par ses infâmes propositions, il +rentre dans sa cabane, et prononce des paroles hypocrites. Puis il fixe +sur Satalia--c'est le nom de la femme--un regard long, perçant, plein de +feu,... un de ces regards qui font tressaillir ou trembler. Satalia +sentit ce regard fouiller au fond de son coeur comme le tisonnier +fouille les cendres pour en faire jaillir le feu. Elle n'en fut point +effrayée, car une sensation nouvelle et ravissante se réveillait en même +temps. Le jongleur partit. Satalia s'assit pensive la tête dans ses +mains; puis elle se mit à prier, mais avec tiédeur et distraction, car +l'image du jongleur passait et repassait de plus en plus séduisante +devant ses yeux. Une douce chaleur monta de son coeur à son visage et +ses regards prirent un éclat radieux. Elle se leva, saisit un long +couteau, jeta autour d'elle un coup d'oeil vague et craintif, puis elle +franchit le seuil du wigwam. Elle était perdue. Sur le seuil une jeune +fille--Naskarina, son enfant bien-aimée--voulut la retenir où la suivre; +elle la repoussa. Elle se dirigeait vers le wigwam du jongleur. Le chef, +par hasard vint à sa rencontre: + +--Où vas-tu, Satalia? demanda-t-il. + +--Je vais à celui que j'aime. + +--Satalia! + +--Laisse-moi! + +--Il t'a ensorcelée! je le vois... ah! le chien! vociféra Porc-Epic, le +chef. + +--Il est plus beau que toi, il m'aime! je veux être à lui.... + +Et elle brandit son couteau. + +--Satalia! que va dire la robe noire? + +--La robe noire? Elle courba la tête, et resta pensive, les yeux fixés +sur le sol, mais, se relevant soudain: + +--J'y vais! dit-elle. + +Le chef voulut l'arrêter; elle le frappa de son couteau et s'enfuit. Le +jongleur l'attendait non loin de là. + +--Me voici! dit-elle en l'apercevant... ah! j'ai bien tardé à t'aimer! +J'ai bien tardé à venir! mais je suis à toi pour toujours! Je ne te +quitterai plus! + +Le jongleur la serra contre sa poitrine. + +--Vois-tu? dit-elle, j'ai planté ce couteau dans le coeur de mon fiancé +qui voulait me retenir! + +--Satalia! dit le jongleur, rien ne nous séparera désormais! rien! + +--Moi, je vais vous séparer! cria une voix formidable.... + +C'était le grand-trappeur! Il connaissait le jongleur et le surveillait +depuis longtemps. Le jongleur eut froid jusqu'au fond de l'âme. Il +voulut frapper le trappeur de son poignard, mais il fut vite désarmé! Le +trappeur mit le poignard à sa ceinture. + +--Tu ne tueras plus personne avec cette arme, dit-il. + +Sur ces entrefaites, Pierre Robitaille arriva. Il était depuis des +années, paraît-il, l'ami intime, le compagnon inséparable du +grand-trappeur. + +--Je l'ai bien connu, dit Baptiste. + +Le grand-trappeur lui dit: + +--Pierre, tiens la femme! + +Pierre Robitaille saisit la malheureuse et la tint comme si elle eut été +fourrée dans un étau. + +--Bon! continua le grand-trappeur, maintenant ça va aller! Jongleur +maudit, dit-il, il faut que tu délivres, à l'heure même, cette femme du +sort que tu lui as jeté. + +--Je ne lui ai pas jeté de sort... Elle m'aime, est-ce ma faute? + +--Pas de paroles inutiles! Je t'étrangle comme un chat! Enlève le sort! +entends-tu? + +Le jongleur tremblait, car il savait que le grand-trappeur ne badine +pas, et qu'il l'étranglerait bien en effet.... + +--Je ne suis pas capable, balbutia-t-il. + +--Pas capable? tu n'es pas capable? Mille noms! on va voir.... + +Et, saisissant les deux poignets du jongleur dans sa main gauche, il les +broya. Le jongleur poussa un cri féroce. + +--Ferme! animal, dit le trappeur, et mets-toi à genoux. + +Le jongleur obéit. + +--Fais ton acte de contrition. + +Le jongleur leva sur le trappeur un regard épouvanté. Pierre Robitaille +riait. Les doigts de fer du grand-trappeur touchèrent la gorge du +méchant qui se mit à râler et à faire de la tête un signe +d'acquiescement. Les doigts s'ouvrirent un peu. + +--Je vais enlever le sort... murmura le jongleur.... + +Et alors il fixa sur la femme un regard chargé de mépris et de haine. + +Aussitôt Satalia poussa une clameur profonde!... + +--Mon Dieu! où suis-je? Qu'ai-je fait? s'écria-t-elle.... + +Et fondant en pleurs elle retourna dans sa cabane. Son fiancé venait +d'expirer. Elle voulut se tuer elle-même, mais on réussit à l'en +empêcher. + +Le missionnaire lui apporta l'espérance. Elle avait la contrition déjà. +Et puis, qui peut dire la somme de liberté qui reste à l'âme ainsi +soumise à un maléfice? L'infortunée mourut de désespoir un an plus tard, +laissant sa fille orpheline. + +--C'est une histoire bien pénible, observa Baptiste. + +--Ce n'est pas tout, continua l'ex-élève. Tu connais la petite île +déserte et presque nue qui gît en face du fort Chippeway? + +--Oui. + +--Eh bien! sur cette île se trouve une grotte assez petite et peu +connue. Un jour, pas bien longtemps après l'événement que je viens de +rapporter, le grand-trappeur et Pierre Robitaille étaient sur cette île, +pour une raison que j'ignore, le grand-trappeur retourna au fort, +laissant, pendant quelques heures, son ami seul près de la grotte. Les +Couteaux-jaunes passèrent-là--un pur hasard;--et le jongleur reconnut +Pierre Robitaille et le poursuivit avec plusieurs guerriers de la tribu. +A force de chercher on découvrit que l'antre était sa retraite. On le +somma de sortir. Il fit feu sur ceux qui entrèrent pour le prendre. +Alors le jongleur dit que ce lieu devait être le tombeau du visage pâle, +et l'on amassa des branches à l'entrée de la grotte. Bientôt les balles +que tiraient pour se défendre le pauvre reclus, se perdirent dans ce +rempart de feuilles et de rameaux. Il comprit la mort horrible qui +l'attendait, que fit-il? Nul ne le saura jamais. Mais il dut prier et +attendre, dans l'angoisse, la volonté de Dieu, car il était bon +chrétien. + +Je me suis bien vengé de celui-ci! pensait le jongleur, à l'autre +maintenant! Quand le grand-trappeur revint et connut le sort de son +malheureux ami, il eut un désespoir lugubre. Il se douta bien de quel +côté venait la vengeance. Il déblaya la grotte et trouva le cadavre de +son ami. Il fit une croix avec deux bâtons de cenellier nain, et +l'appuya contre la paroi de la caverne, à l'endroit où se trouvaient les +restes sacrés de celui qui avait été son ami fidèle.... + +Après ce récit les deux chasseurs demeurèrent quelques instants muet. +L'ex-élève prit le premier la parole: + +--Et tu le connais bien, toi, le grand-trappeur? + +--Battefeu! si je le connais! Nous avons fait plusieurs voyages +ensemble, et la plus franche amitié nous unit. + +--Et, tu l'as vu à l'oeuvre? + +--Oui! et chose singulière, c'est qu'il s'agit encore du même jongleur +canaille devenu chef de sa tribu adoptive, et d'une vierge de la tribu +des Litchanrés, la fille de cette même Satalia dont tu viens de parler. +Il y a un mois à peine, Couteaux-jaunes et Flancs de Chiens--ou +Tranlt-san-ot-inés et Litchanrés, si l'on ne traduit pas leurs noms--se +trouvaient réunis au fort William sur le lac Supérieur, pour l'échange +des fourrures contre les couvertures, les armes, la poudre et le whisky. +Ils ne descendaient pas souvent jusque là. Plusieurs, même, de l'une et +de l'autre tribu n'avaient jamais vu ce lac grand comme une mer. La +chasse avait été bonne. Ils se livrèrent aux plaisirs et aux danses. +Nous étions là plusieurs chasseurs canadiens: Moi, Robert, Beaulieu, +Tiston, Leclerc, Tintaine, Poussedon, Lefendu et le grand-trappeur.... +Nous avions le privilège de les voir s'amuser, mais il ne nous était pas +permis de prendre part à la fête. Le chef des Couteaux-jaunes était +vieux, laid, et cruel; de plus, il était boiteux, ayant perdu un pied, +disait-il, dans les glaces de la baie d'Hudson. Le chef des Litchanrés +était jeune et beau. Il avait vingt-deux ans seulement et n'était sachem +que depuis quelques mois. Ni l'un ni l'autre n'avaient d'épouse. Mais le +jeune chef des Litchanrés, Kisastari--c'est son nom--aimait une vierge +de sa tribu, la belle Iréma; cependant, pour plaire aux anciens, il +s'était laissé fiancer à Naskarina, la fille de Satalia. Son père, un +chasseur habile, n'assista pas aux fiançailles, car il n'était pas de +retour encore d'un voyage lointain. Il arriva quelques jours après. Il +était horriblement mutilé et mourant. Surpris par les ours affamés, il +avait courageusement défendu sa vie, et, si sa carabine ne se fut pas +brisée, il serait revenu sain et sauf. Sentant qu'il allait mourir, il +appela Kisastari son fils et lui révéla un secret que nul autre ne +connut. Il mourut et fut enterré, il y a deux mois, à la mission du lac +Supérieur.... + +--Ecoute! j'entends du bruit, dit Paul. + +Baptiste s'interrompit et se mit à écouter. + +Paul, l'oreille collée sur le sol, cherchait à deviner s'il passait +quelqu'un auprès. + +--Ils sont plusieurs, murmura-t-il après un moment, et ils marchent avec +précipitation et sans ordre. + +Baptiste recueillit à son tour les échos du sol. + +--Ils viennent de notre côté dit-il, ce sont nos amis les Litchanrés, +peut-être. + +--Attendons-les? Baptiste. + +--Je le veux bien, Paul; nous nous joindrons à eux car ils aiment les +Canadiens du pays. + +Et les deux voyageurs s'assirent sur l'herbe au pied d'un sapin, le dos +appuyé au tronc. + +On était au commencement de juin. La senteur des bois embaumait l'air, +et les reflets du soleil jouaient mollement à la cime des arbres. Sous +les premiers rameaux, en bas, les ombres commençaient à rouler en +silence, sur les derniers, en haut, la lumière dansait. + +--Continue, Baptiste, ton histoire du grand-trappeur, dit Paul, en +battant le briquet pour allumer sa pipe. + +--Je vais prendre une chique, d'abord. + +Et il coupa, avec ses dents, le bout déjà raccourci d'une _torquette_ de +tabac noir. + +--Je disais, reprit-il, que le jeune chef des Litchanrés aimait la belle +Iréma. Les deux tribus s'étaient réunies pour les jeux, les danses et +les festins. Litchanrés et Couteaux jaunes ne semblaient faire qu'une +même nation tant ils se montraient d'amitié. + +Les jeux durèrent bien trois heures. Ensuite le festin commença. Pendant +les jeux, les vieilles femmes avaient surveillé la cuisson des gibiers +et du caribou, dans les vastes chaudières, de sorte que l'appétit +violemment surexcité, put, sans retard, être satisfait. Le chef des +Couteaux-Jaunes devait prendre la première place, comme le voulaient son +âge et sa qualité. Il se leva pour aller, à la façon des visages pâles, +inviter une des femmes à s'asseoir à ses côtés à la table, c'est-à-dire +à terre, sur des feuilles, autour du chaudron. Naskarina rougit de +plaisir en le voyant s'avancer vers la belle Iréma, car elle était +certaine, maintenant, de s'asseoir auprès de Kisastari. Naskarina était +la rivale d'Iréma. Cette fille--je l'ai vue--a la mine un peu friponne +et elle est jalouse. On disait que le Grand-Esprit ne devrait pas la +donner à Kisastari, mais à un guerrier peureux, pour qu'il expiât sa +honte. Car une femme jalouse c'est un rude boulet à traîner, paraît-il. +Je n'en sais rien, toi non plus, puisque nous sommes encore garçons tous +deux, Dieu merci! Alors... + + + + + II + + LE ROI DES OISEAUX. + + +Un sifflement léger se fit entendre. + +--Battefeu! Paul, qu'est-ce que cela! dit Baptiste s'interrompant de +nouveau. + +--Une balle: l'écorce de l'arbre est déchirée. + +--Sauvons-nous! + +--Pas de ce côté! la balle vient de là. + +--C'est vrai;... mais nous nous éloignons de la rivière. + +--Nous la retrouverons bien, Baptiste, sauvons-nos peaux d'abord nos +chemises après.... _pellis ante chemisam_! + +Une autre balle siffla et quelques rameaux de sapin, coupés par le +projectile, tombèrent sur la tête des chasseurs. + +--Ils sont bien trop bons, dit l'ex-élève, de nous couronner de +feuillage--_corona pro nobis_! + +Et, tout en s'assurant que leurs fusils étaient en bon ordre et prêts à +la riposte, ils s'enfuirent à travers les bois. Rendus à quelques +arpents du lieu qu'ils venaient de quitter _ex abrupto_ ils +s'arrêtèrent. Un grand bruit de pas rapides et de branches rompues +retentit tout au près. + +--Les damnés! ils courent vite, Baptiste. En avant! détournons-les! + +Et ils reprirent leur course, décrivant une courbe pour revenir derrière +leurs ennemis. + +--Guerriers! cria une voix terrible. + +A ce cri vingt-cinq chasseurs sauvages et presque autant de femmes +s'arrêtèrent. + +--Prêtez vos oreilles aux voix du sol, et dites-moi ce que disent ces +voix. + +Alors les vingt-cinq guerriers indiens se couchèrent sur la mousse et +prêtèrent l'oreille aux bruits qui s'en élevaient. + +--La face pâle, ô chef, se croit plus rusée que nous, dit l'un des +guerrier en se relevant; mon oreille entend le bruit de son pied qui +court vers la rivière pour nous tromper; mais l'indien est habile et +ceux qu'il poursuit ne lui échappent point. + +--Notre frère a dit la vérité, ajoutèrent les autres. + +--Que ceux d'entre vous, reprit le chef, qui courent comme les daims +sauvages, retournent vers l'endroit d'où nous venons et renferment les +imprudents dans un cercle redoutable. + +Presque tous s'élancèrent à ces mots. Mais ils coururent avec tant de +légèreté que l'on entendit à peine bruire les feuilles des épinettes +qu'ils touchèrent à leur passage. Le chef et les autres guerriers +continuèrent à poursuivre les fuyards. + +--Arrêtons! dit Paul à son compagnon. + +--Crois-tu que l'on soit en sûreté ici? + +--Non, mais on le sera moins si l'on continue à courir de ce côté. Ils +ont dû nous suivre à la piste, ou du moins au bruit de nos pas, et ils +vont nous couper la retraite. Allons de ce coté maintenant, et sans +faire de bruit. + +--Ils marchèrent ainsi, changeant de direction, l'espace d'une +demi-lieue puis ils consultèrent le sol. Alors ils se regardèrent avec +une certaine inquiétude. + +--Ils nous devinent, Baptiste, il sera difficile d'échapper. Si l'on +marche, ils nous entendront, si l'on arrête, ils nous prendront. + +--Montons dans un de ces grands pins. De là, si nous sommes attaqués, +Paul, nous pourrons riposter avec avantage. + +--Hormis qu'ils coupent le tronc. + +--Ou le brûlent. + +Les pas se rapprochaient: les fuyards n'avaient pas une minute à perdre. + +--Montons! dit Paul. + +Ils se mirent en frais de grimper au sommet d'un pin majestueux. + +L'affaire eût été facile s'ils n'avaient pas eu leurs fusils; mais, avec +ces armes, elle devenait assez critique. L'ex-élève monta d'abord, et +quand il fut sur la première branche, il tira à lui les deux fusils que +Baptiste avait gardés, les coucha sur des rameaux au-dessus de sa tête, +puis, aida Baptiste à monter. Une fois sur les branches, la besogne +devint comparativement aisée. + +--Il pourrait arriver, dit Baptiste en hochant la tête, que l'on +descendrait plus vite que l'on ne monte. + +--Oui, Baptiste, _hoc advenire_.... + +Un hurlement parti d'en bas coupa en deux sa phrase latine. Les sauvages +arrivaient; la nuit aussi, par bonheur, et les ombres s'épaississaient +vite sous les rameaux. + +--Guerriers, dit le chef indien, vous êtes donc moins agiles et moins +rusés que les blancs? Quand les blancs nous poursuivent, ils nous +trouvent toujours, et vous, vous les laissez s'échapper comme des +renards mal pris dans les piéges. + +--Chef courageux, dit un des guerriers, nous ne voulons pas rabaisser le +courage des visages pâles, parce que tu le connais mieux que nous, toi +qui as été blanc autrefois; mais les guerriers des bois ne sont pas +peureux, et ils savent encore scalper leurs ennemis. + +--Un blanc! ne put s'empêcher de murmurer Paul, du haut de sa cachette, +c'est le chef des Couteaux-Jaunes.... + +--Un blanc! fit Baptiste, comme un écho. + +Les guerriers indiens n'entendirent point la faible exclamation des +chasseurs perchés sur les rameaux du sapin. Réunis autour de leur chef, +ils semblaient attendre ses ordres. Déjà les cimes de la forêt se +noyaient dans les vagues sombres de l'air, et le vent qui venait de +s'élever faisait un grand murmure parmi les rameaux. + +--Les deux chasseurs se sont arrêtés non loin d'ici, dit, à voix basse, +le chef à ses guerriers, car nous n'entendons plus le bruit de leurs +pas; il faut leur montrer que les enfants des bois sont aussi fins +qu'eux; restons ici plusieurs, cachés sous la forêt; soyons muets et +attentifs, pendant que les autres guerriers vont s'éloigner, en criant, +comme s'ils retrouvaient leur trace. + +A ces paroles succède un long cri de joie, et la troupe obéissante +s'élance dans la forêt. + +--Nous sommes sauvés, Paul, dit Baptiste à voix basse. + +--Peut-être, Baptiste; mais ces sauvages sont rusés. + +--Allons-nous descendre? + +--Pas maintenant; attendons. + +--Batiscan! j'aimerais mieux un lit de plumes que ces branches noueuses. + +--Tu n'as pas mauvais goût, Baptiste,... mais le temps des lits de plume +est passé! + +--Si je continuais mon histoire pour tuer le temps? + +--Si tu allais m'endormir? + +--Alors, parlons de Lotbinière et du temps passé. + +--Ne parlons pas du tout, c'est mieux. + +--Mon histoire du grand trappeur est intéressante, va! + +--Tu l'achèveras quand nous serons descendus de ce juchoir. + +--Si je ne parle point je vais m'endormir. + +--Dors. + +--Si je tombe? + +--On dira: _De branchâ in brancham dégringolat atque facit pouf_. + +--En voilà du jargon, par exemple. + +--C'est une parodie de Virgile. Tu n'as jamais été au Séminaire, toi, tu +ne connais pas ce personnage distingué, Virgile? + +--En fait de séminaire je n'ai connu que l'école de mon village, et, en +fait de maître, je n'ai eu que ce damné de Racette. + +--Racette! Je l'ai connu, quel misérable! c'est lui qui est la cause +principale des malheurs de ce pauvre Djos. + +--Je ne sais pas ce qu'il est devenu Djos? + +--Brulé dans sa grange probablement. + +--Quelle triste destinée! + +--Il y a quelque chose d'étrange en sa mort, de même qu'en la fin +tragique de la femme de Picounoc. J'ai toujours eu des doutes sur la +culpabilité de Djos, je te l'avoue franchement. + +--Moi aussi. + +--Parle moins fort, Baptiste. + +--Ne crains rien, les branches parlent plus fort que nous; elles nous +empêchent d'être entendus. D'ailleurs les sauvages sont loin. + +--Essayons de dormir. Veille sur moi, et je prendrai soin de toi +ensuite. + +Une demi-heure après, l'ex-élève qui venait de se nicher à la place des +oiseaux, ronflait comme s'il eut été couché sur la mousse. Baptiste le +tenait d'une main ferme en cas d'accident, car sur ce lit d'un nouveau +genre, le dormeur ne pouvait rester longtemps dans la même position; il +fallait donner à chaque partie du corps la chance d'être endolorie à son +tour. Paul dormit trois heures consécutives, non pas sans pousser +quelques plaintes dont il n'eut point connaissance. En s'éveillant il se +prit à rire. + +--Diable! dit-il, est-ce que je suis changé en oiseau, _Avis sum?_ + +--Nous sommes des aigles, murmura Baptiste, avec un grain de vanité. + +--Si toutefois nous ne sommes pas des oies. + +--Je dors à mon tour. + +--Dors. + +--Tiens-moi bien. + +--_Noli timere_, j'ai bonne poigne. + +Et Baptiste, endormi à la cime du sapin, rêva qu'il était le roi des +oiseaux. + +Quand il s'éveilla il y avait, dans le ciel, au dessus de sa tête, des +clartés indécises: c'était le jour qui s'annonçait; il y avait, sur la +terre, au dessous de lui, une obscurité encore profonde: c'était la nuit +qui s'attardait sous les bois. Le chef indien n'avait pas bougé depuis +la veille, et ses guerriers s'étaient montrés aussi patients dans leur +cachettes. Ils se disaient en eux-mêmes: quand le jour paraîtra, les +chasseurs sortiront de leur retraites, car ils nous jugeront loin d'ici. + +Une ligne de feu parut à l'horizon, du côté de l'Orient, et des rayons +de flamme, sortis d'un centre commun, s'élancèrent dans le ciel en se +développant comme un immense éventail. La cime des bois parut +tressaillir sous les caresses de la lumière, et les feuilles prirent une +teinte radieuse. Quelques oiseaux chantèrent, et leurs notes joyeuses se +répétèrent au loin. La brise devenait silencieuse à mesure que le soleil +montait au firmament et que les oiseaux chantaient. + +--Battefeu! Je donnerais trente sous pour le moindre gibier, dit +Baptiste... j'ai faim. + +--Chut! pas un mot, attendons le jour. Si quelques uns des sauvages sont +cachés dans les environs ils s'éloigneront alors, croyant que nous ne +sommes pas ici. + +Quelques heures s'écoulèrent et rien, excepté les cris des pique-bois +(piverts) et des écureuils, ne vint troubler le calme de la solitude. Le +chef des Couteaux-jaunes sortit lentement de sa cachette, sans faire +bruire les rameaux qu'il souleva. Debout, près d'un vieux tronc +renversé, il prêta l'oreille aux murmures divers de la forêt. Rien ne +dissipa le calme froid de son visage tatoué; les bruits n'avaient rien +d'insolite.... Ses regards interrogèrent, aussi loin qu'ils le purent, +la forêt profonde. Alors il crut que les chasseurs blancs avaient +continué à fuir, et que les guerriers, lancés à leur poursuite ne les +avaient pas rejoints, car ces guerriers seraient revenus ou auraient +dépêché un envoyé pour le prévenir. Il sentit un vif mécontentement et +imita le cri de l'outarde pour réunir ses gens. C'était le signal +convenu. En même temps que s'éleva le cri de l'outarde, un rire franc +descendit de l'arbre où s'étaient réfugiés les deux chasseurs, et +Baptiste disait à haute voix, mettant le pied à terre: + +--Pas plus de sauvages que sur la main! + +--Quel est ce cri? dit Paul, tout étonné. + +--Une outarde!... notre déjeuner! répliqua Baptiste. + +--Le chef indien, non moins surpris, gardait maintenant le silence, et +plongeait son regard perçant à travers les rameaux, vers l'endroit d'où +partaient le rire et les paroles. Il aperçut les deux chasseurs blancs +qui écoutaient, immobiles et craintifs, adossés au tronc du sapin. De +tous côtés on entendait les craquements des branches sèches sous les +pieds, et les secousses des broussailles repliées qui se redressaient +violemment après le passage des guerriers. + +--Nous sommes perdus! dit Baptiste; si nous étions restés une minute de +plus dans l'arbre! + +--Vendons cher nos vies! + +Une balle vint effleurer l'écorce du sapin qui protégeait les deux +trappeurs canadiens. + +--Les lâches! hurla Paul Hamel. + +--Sauvons-nous! dit Baptiste, nous pouvons échapper encore. + +--A droite! reprit Paul, nous n'avons pas entendu de bruit de ce côté; +il n'y a peut-être personne. + +--Es-tu blessé? + +--Non! la balle s'est amortie sur le canon de mon fusil. + +--Fuyons! ils vont nous tuer sans qu'on les voie, les damnés! + +Et les deux amis s'élancèrent du côté qu'ils n'avaient pas entendu de +bruit. Ils passèrent près du chef sans le voir. Celui-ci épaula son arme +et fit feu. L'un des fuyards tomba: ce fut Paul Hamel; l'autre se trouva +soudain en face d'un nouvel ennemi. Il ne s'arrêta pas, mais le frappa +si fort du canon de sa carabine qu'il lui perça le ventre. Le sauvage +poussa un rugissement terrible; ce fut son mot d'adieu. Mais le chasseur +canadien n'eut pas le temps de retirer, des entrailles du guerrier, son +arme sanglante, qu'il se vit entouré d'une bande furieuse, désarmé et +garrotté. + +--L'autre, demanda le chef, est-il bien mort! + +--Il a la face sur la terre comme un lâche qui tombe en se sauvant, dit +l'un des guerriers. + +--Mon pied lui a écrasé la tête en passant, dit un autre. + +--Le chef a l'oeil juste et le bras ferme, ajoute un troisième. + +--Allons danser autour de son cadavre, reprit le chef, les mânes des +Couteaux-jaunes se réjouiront. + +Et, parlant ainsi, ils se dirigèrent vers le lieu où l'ex-élève était +tombé. + +--Le diable l'a-t-il emporté? exclama le chef, je ne le vois plus. + +--Il était ici, il y a une minute.... + +--Sacripant! Je le sais bien qu'il y était... mais il n'y est plus!... + +Et les indiens se regardaient d'un air hébété. Ils se mirent l'oreille +contre la terre. + +--Le chien de visage pâle!... il court! il est déjà loin. + +--Celui que nous tenons paiera pour les deux, reprit le chef, en avant! +Il y aura fête joyeuse et sanglante, ce soir, dans la petite anse, à +l'embouchure de la rivière Claire. + + + + + III + + GENEVIÈVE LA FOLLE. + + +Pendant que dans les vastes solitudes du nord-ouest, des +Couteaux-jaunes, guidés par le Hibou blanc, poursuivent les trappeurs +Canadiens de leur implacable jalousie, sous le ciel heureux du Canada, +au milieu des campagnes où la vertu s'épanouit comme les fleurs, des +hommes civilisés et chrétiens poursuivent, avec non moins de malice et +d'acharnement, mais avec plus d'hypocrisie, la plus douce des victimes. +Et cela depuis vingt ans; car vingt ans se sont écoulés depuis le +tragique événement qui rendit Picounoc veuf et Noémie inconsolable. +Picounoc et le bossu s'étaient liés d'amitié. Les mêmes penchants les +portaient l'un vers l'autre, et leurs intelligences perverses n'avaient +pas été longues à se deviner. Le colporteur avait passé bien des fois, +depuis vingt ans, avec sa cassette sur le dos, et il avait semé partout +sa marchandise choisie, récoltant, en retour, les gros sous qui +s'étaient changés en dollars. Et puis, il avait prêté à courte échéance +et à gros intérêts, sur billets ou obligations par devant notaire, les +précieux dollars; comme prêtent encore, de nos jours, certains usuriers +sans coeur--bourreaux d'un nouveau genre, qui jettent sur le pavé, dans +le déshonneur ou le désespoir, les pauvres qui tombent dans leurs +serres; qui croient se racheter aux yeux de la société ou de Dieu, en +offrant de temps à autres, avec ostentation, et grand fracas de réclame, +aux églises ou aux communautés, une partie des deniers qu'ils ont +extorqués aux malheureux! Bref, le bossu était riche, et avait ouvert un +magasin à Leclerville, près du pont. Picounoc avait vieilli de vingt ans +comme les autres; mais le gaillard portait bien son âge. + +On le disait l'habitant le plus à l'aise de la paroisse. Il possédait +deux belles terres en culture et une terre à bois, bonne maison, grange +vaste, chevaux fringants, bêtes à cornes, montons, porcs et volailles. +On le jalousait. L'un disait: Rien d'étonnant qu'il ait amassé, il n'est +pas, comme moi, accablé par la famille. L'autre: il est si ménager! il +tondrait sur un oeuf. Celui-ci: il a eu toutes les chances; jamais de +pertes, jamais d'accidents, et celui-là: s'il avait une femme +gaspilleuse comme la mienne, il ne serait peut-être pas mieux que +moi.... + +Picounoc ne s'était point remarié. Plusieurs crurent que c'était de +regret. En effet, il doit être difficile d'oublier une première femme, +bien que nombre de veufs s'efforcent de prouver le contraire. Quoiqu'il +en soit, Picounoc était resté sage aux yeux de bien des gens, et il +vivait seul avec un engagé et Marguerite sa fille. Marguerite était +passablement belle, pas sotte du tout, bonne ménagère et fille +vertueuse. Lecteurs, ne soyez pas étonnés, la rose croît sur les épines. + +Elle était recherchée en mariage de plusieurs garçons de bonne famille, +établis sur des terres nouvelles déjà toutes défrichées, ou sur le bien +paternel. Mais elle aimait plus haut. Elle était recherchée encore par +un parti riche, mais un peu vieux et difforme, le bossu. Celui-ci, elle +le fuyait, car elle éprouvait une antipathie singulière non seulement +pour sa bosse, mais pour son caractère faux. Le bossu n'en tenait pas +moins à ses idées et il ne doutait nullement du succès final: non pas +qu'il espérât jamais sembler un Adonis aux yeux de Marguerite, mais +parce qu'il avait le père en sa faveur. Marguerite aimait Victor +Letellier, jeune étudiant en droit, fils de Djos le défunt et de Noémie +la veuve. Victor Letellier avait-il un penchant pour Marguerite? je ne +le sais pas encore: lui-même le savait-il? Car l'amour est souvent +capricieux: Une femme vous aime, vous en aimez une autre, et celle-ci +vous regarde avec indifférence, et brûle pour votre ami, qui se sauve de +ses embrassements pour voler ailleurs. C'est le jeu: Passe à ton voisin. +Je ne veux pas insinuer toutefois que l'exemple soit applicable dans le +cas actuel. + +Picounoc n'avait point convolé, mais la faute n'en était pas à lui, car +sa passion pour Noémie s'était accrue avec les années, et, au moment où +nous sommes, il se dirige encore vers la demeure de la veuve, moins +soucieux que de coutume, et l'espérance au coeur. + +Noémie travaille au _métier_, pendant qu'une de ses nièces qui demeure +avec elle, tourne le rouet en chantant. Son front est incliné sur les +brins de laine, et la navette active va et vient avec bruit entre les +brins roidis de la chaîne qui se séparent pour la laisser passer, chaque +fois que le pied de la travailleuse pèse sur l'une ou l'autre des +_marches_. Le jour commence et Noémie se hâte, car elle veut faire ses +cinq aunes d'étoffe avant la nuit. + +Elle est pauvre et sa terre, si féconde autrefois, ne rend plus. Les +mauvaises herbes, moutarde et chien-dent, remplacent l'avoine et le blé; +les pacages sont nus et les animaux sont maigres. Pourtant la veuve +infortunée n'a épargné ni son temps, ni ses peines. Elle a demandé les +meilleurs serviteurs et n'a pas regardé au paiement. Une sorte de +fatalité l'a poursuivie, et, malgré son travail et ses économies, elle +est devenue d'année en année plus pauvre et plus malheureuse. Nous +saurons bientôt comment cela s'est fait. + +Picounoc entra. La jeune fille se leva pour lui présenter une chaise, et +la navette fut déposée sur l'étoffe. Noémie accorda un sourire triste au +visiteur qui s'approchait d'elle. + +--Je voudrais vous dire quelques mots, Noémie, fit le veuf. + +--Entrez ici, monsieur. + +Tous deux passèrent dans la salle voisine, et s'assirent sur un sofa de +bois peint en bleu. + +--Pauvre Noémie, commença Picounoc, d'un air affligé, avez-vous des +nouvelles? + +Noémie pencha la tête et pâlit. + +--Le bossu entendra-t-il raison? Il m'a assuré, déjà, qu'il éprouverait +un dommage énorme s'il ne rentrait immédiatement dans ses fonds. Le +commerce a ses exigences, Madame, vous le savez, et si l'argent est +nécessaire à quelqu'un, c'est bien, au négociant? + +Noémie soupira profondément. + +--Si vous l'aviez voulu, Madame, continua Picounoc, si vous le vouliez +encore, vous seriez à l'abri de ces épreuves qui vous accablent, à +l'abri surtout de la rapacité de ce vilain bossu. Un deuil de vingt +années doit être assez long. Vos parents et vos amis seraient heureux de +vous voir accepter enfin un protecteur et un appui; et, si vous n'en +voulez pas pour vous même, que ce soit pour votre enfant. + +--Il sera reçu avocat bientôt, et pourra, je l'espère, conquérir une +place au soleil, dit Noémie. + +--Songez, Noémie, que c'est à moi qu'il devra la position qu'il est +destiné à occuper dans le monde; le bossu, si je ne l'avais conseillé, +ne vous aurais jamais prêté un sou. + +--Je le sais. + +--Si j'avais eu de l'argent, je vous en aurais fourni de grand coeur et +sans garantie; je n'aurais pas eu recours à ce colporteur qui vous met +dans le chemin aujourd'hui. + +--S'il pouvait attendre que mon fils soit reçu avocat! + +--Noémie, vous ne savez pas comme sont épineux les commencements d'une +carrière. Il s'écoulera nécessairement plusieurs années avant que Victor +puisse rembourser au bossu les trois cents louis que vous lui devez. + +--Trois cents louis? dites-vous. + +--Eh oui! eh! oui! cela monte vite, allez! l'argent prêté à intérêt +composé.... + +--Mon Dieu! Jamais je ne pourrai payer cette somme-là. + +--Noémie, si vous vouliez!... + +--Mais, c'est impossible, je ne puis pas.... + +--Vous pourriez vous acquitter bien vite... ou, plutôt, dites un mot, +faites-moi une promesse, et j'acquitte tout moi-même.... + +La veuve, émue et troublée, ne répondit rien. + +--J'assurerais à votre fils, que j'aime déjà comme s'il était mien, un +avenir prospère: je le pousserais, comme on dit. J'ai les moyens de le +faire. Et j'ai cru m'apercevoir qu'il ne détestait pas Marguerite.... +Que de bonheurs à la fois!... Ah! je sais bien que je n'en mérite pas +autant! + +--Vous êtes bien bon, Monsieur, mais!... + +--Mais quoi? dites, achevez, ce n'est pas la première fois que vous êtes +cruelle à mon égard, et ce ne sera pas la dernière non plus, sans +doute.... + +--Ce n'est pas ma faute. Je ne puis oublier celui que j'ai tant aimé? + +--Noémie, est-ce que je vous demande de l'oublier? Non, Dieu m'en est +témoin. Aimez-le toujours, évoquez son souvenir sans cesse oubliez-moi +pour ne voir que son image adorée! si j'en souffre, ce sera en secret; +et je ne m'en plaindrai point. Je veux vous rendre heureuse, car je vous +aime. + +--Vous méritez bien d'être aimé, reprit Noémie à voix basse et d'un air +effrayé. + +--Oh! merci! merci!... par pitié! aimez-moi un peu!... + + On dit que j'aime les pommes + A la douzaine! + On dit que j'aime les pommes + A la douzaine! + J'en aime ni six, ni cinq, ni quatre, ni trois, + ni deux, ni une, ni point. + A la douzaine que j'aime, que j'aime! + A la douzaine que j'aimerai! + +C'était Geneviève la folle qui entrait en chantant ce singulier refrain +des écoliers. + +--Bonjour, Geneviève, dit la fileuse. + +--On dit: Bonne nuit! c'est la nuit, ça; la nuit pour moi, la nuit pour +toi, la nuit pour Noémie, la nuit pour Picounoc, la nuit pour le bossu, +la nuit pour tous les fous! + + Ou dit que j'aime les pommes + A la douzaine! + +--Comme tu es éveillée, Geneviève. + +--Je suis éveillée parce que je suis triste; je chante parce que je +pleure. Chante donc aussi toi, tout le monde devrait chanter parce que +tout le monde devrait pleurer. Où est Noémie? On dit qu'elle va se +marier. Il est grand temps qu'elle y pense, si elle veut publier +mineure. + +La jeune fileuse riait de bon coeur. Elle fit signe à la folle d'entrer +dans la chambre où se trouvaient Picounoc et Noémie. + +Elle y entra en effet. + +--Bon jour, Monsieur et Madame, dit-elle, comment vous portez-vous? +Assez bien, Dieu merci au bon Dieu. Assoyez-vous donc. Merci, je ne veux +pas être longtemps. + + Ou dit que j'aime les pommes + A la douzaine! + On dit que j'aime les pommes + A la douzaine! + +Picounoc et Noémie la regardaient en souriant, accoutumés qu'ils étaient +à ces folies inoffensives. + +--Vous m'inviterez aux noces, continua-t-elle. Vous jouerez du violon et +je danserai toute seule avec tous les autres. Je m'en vais chez le +bossu, de ce pas-là; il m'a promis une épinglette pour me mettre dans +les oreilles. On est en amour tous les deux. Si je peux mettre la main +dessus, je vous promets qu'il va la rouler sa bosse, une butte! J'ai une +rivale, c'est mademoiselle Picounoc, mais, les rivales, quand je me +montre, ça fond comme le beurre dans la poêle! + +--Pauvre Geneviève! murmurait Noémie. + +--Elle n'a plus la moindre étincelle d'intelligence, dit Picounoc. + +--Je cherche Djos, ton mari, reprit la folle s'adressant à Noémie, si je +le trouve je le garde, tu n'en as plus besoin, puisque tu prends ce +grand maigre-échine-là. Djos! c'est ça qui était un bon patriarche. Je +l'ai bien connu dans l'ancien temps. Alors on l'appelait Joseph, et il +avait un beau manteau qu'il prêtait aux dames trop frileuses. Mais +tiens! je m'aperçois bien que vous me dérangez, adieu! bon jour, bon +soir! je m'en vais, tu t'en vas, il s'en va, nous nous en allons; vous +vous en allez, ils s'en vont... à la mort! à l'échafaud! + +Et elle sortit. + +--Cette folle, remarqua Picounoc, elle a parfois des paroles lugubres. + +Noémie avait des larmes dans les yeux. + +--Je vais aller voir le bossu, continua Picounoc, et je vous jure de +faire l'impossible pour le désarmer et vous le rendre un peu plus +favorable. + + + + + IV + + UN DE PERDU TROIS DE TROUVÉS. + + +Baptiste éprouvait d'horribles tortures morales, mais son visage +impassible les dissimulait bien. Il avait appris des sauvages à déguiser +ses sentiments et à cacher ses émotions. On lui délia les pieds pour +qu'ils put marcher, mais on lui attacha les mains derrière le dos. Il +trébuchait parfois, et parfois tombait sur le terrain embarrassé. On le +rouait de coups alors au grand amusement du chef. La perspective n'était +pas gaie. Il regrettait de n'avoir pas été, comme son compagnon qu'il +croyait mort, atteint par une balle meurtrière. Que d'ignominies et de +souffrances lui eussent été épargnées! Il eut envie de réveiller la +sensibilité du chef en lui parlant du pays, des parents qu'il avait dû +aimer, de la religion qui avait embelli son enfance. Car, il le savait, +ce chef n'était pas un véritable indien, mais bien un renégat. + +--Chef, dit-il en français, car je vois bien que tu n'es pas né dans les +bois, et que tu es un enfant des peuples civilisés, au nom de la mère +qui t'a donné le jour, rends-moi donc la liberté, et jamais, je le jure, +je ne ferai rien contre la tribu qui t'a choisi pour son maître. + +--La mère qui m'a donné le jour a bien eu tort, répondit, en français, +le chef un peu surpris--et toi, tu as eu tort aussi de tomber entre mes +mains. + +--Pourquoi cette vengeance? je ne t'ai jamais fait de mal. + +--Si ce n'est pas toi, c'est quelqu'un des tiens. + +--Comment? mais il y a une justice. + +--Une justice! oui! au bout de ma carabine. Ah! je l'ai juré que je me +vengerais! et je voudrais bien que tous ceux à qui je garde rancune +passassent à la portée de mon bras!... N'importe? en attendant, puisque +ceux que je déteste ne viennent pas jusqu'ici chercher leur punition, je +m'assouvis sur les imprudents qui, comme toi, tombent dans mes filets. + +--De quelle place viens-tu? chef. + +--Cela ne te regarde en rien. + +--Connais-tu le grand-trappeur? demanda, à son tour, le chef. + +--Cela ne te regarde en rien, dit Baptiste. + +Le faux indien se mordit les lèvres et ses yeux lancèrent un éclair de +feu. + +--Ce maudit-là, continua-t-il, me le paiera, si je le poigne une bonne +fois! + +--C'est qu'il n'est pas aisé à prendre. + +--Tu le connais donc? + +--Je l'ai vu, un jour du mois de mai dernier, écraser du bout du doigt, +à ses genoux, un chef traître, un ravisseur de fille, et lui faire +demander pardon... et je l'ai vu lui pardonner son crime. + +Le renégat rougit sous son masque de cuivre. + +Les sauvages écoutaient avec une certaine inquiétude cette conversation +dont ils ne comprenaient pas un mot. Ils avaient peur d'être trahis et +de perdre leur victime, car ils devinaient bien que leur chef et le +prisonnier étaient de la même nationalité. Les femmes surtout se +montraient inquiètes: L'une d'elles que Baptiste reconnut et qui +n'appartenait pas à cette tribu hostile, s'approcha du renégat et lui +parla longtemps. Le chef les rassura alors et leur dit de ne rien +craindre, que le prisonnier subirait la mort, dès l'arrivée à la rivière +Claire. A cette nouvelle promesse un cri de joie immense fit retentir au +loin la forêt. + +--_Well_! _well_! nous autres trouverez eux bientôt, puisque ils sont +asses _stioupides_ pour _cry up_ si fort. + +--_Bene_! _bene_! _fusillabimus omnes_! nous les fusillerons tous s'ils +continuent à se trahir. + +Le premier était un trappeur anglais, le second, notre ami Paul, ou +l'ex-élève. Il y en avait deux autres. Un grand et robuste gaillard à +l'air triste et sévère; un petit homme rond et joyeux alerte et +plaisant. + +L'ex-élève se voyant perdu, avait joué au plus fin avec le sauvage, et, +au premier coup de fusil, il s'était jeté la face contre terre et les +bras tendus. Bien lui en prit, car son compagnon fut vite appréhendé, +comme l'on sait, et menacé d'un long martyre et d'une mort certaine. +Paul se doutait bien que les Couteaux jaunes courraient tous après +Baptiste pour le saisir vif, et ne s'occuperaient qu'ensuite du mort. +Dès qu'il les vit entourer l'infortuné trappeur, son compagnon, il se +leva, saisit sa carabine et s'élança sous la forêt. + +Quelques uns de mes lecteurs seraient peut-être tentés de blâmer la +conduite de l'ex-élève en cette circonstance; ils auraient aimé le voir +défendre son camarade au prix de sa vie, tuer deux ou trois visages de +cuivre et tomber ensuite pour ne plus se relever. L'ex-élève était brave +et dévoué; de plus il était prudent. Si sa mort eut pu servir à quelque +chose, il serait fait tuer n'en doutez pas; mais avec les indiens comme +avec les blancs il faut surtout employer la ruse: c'est l'arme la plus +redoutable, et le plus sûr moyen de triompher. L'ex-élève n'oublia pas +son camarade. + +A cette époque de l'année, de nombreux partis de chasseurs se +dirigeaient vers le nord. Ils allaient passer l'hiver dans les parages +du grand fleuve Mackenzie, pour chasser le rennes, l'élan, l'orignal, +mais surtout le vison, la marte, et autres animaux à riches fourrures. +L'ex-élève savait que la plupart des trappeurs traversent la région où +il passait lui-même, pour se rendre à la rivière Claire. Il fit, avec la +lame de son couteau, de distance en distance, une croix sur l'écorce des +bouleaux. Cette croix avait une signification connue des trappeurs, elle +annonçait l'ennemi. Et plus elle était grande et plus l'ennemi était +proche. Et dans l'écorce du même arbre un trou indiquait le côté où +devait se trouver cet ennemi. Tout en traçant ses hiéroglyphes, il +songeait à son malheureux compagnon et se mettait l'esprit à la torture +pour imaginer un moyen de le sauver. La faim déchirait ses entrailles, +car il n'avait pas mangé depuis sa rencontre avec les Couteaux-jaunes. +Il tendit quelques collets, car il eut été imprudent de tirer des coups +de fusils: c'eut été appeler ses ennemis. Au pied d'un chêne feuillu +s'étendait une nappe de mousse et de verdure; il se laissa choir sur +cette couche séduisante, puis, un moment après, sentant qu'il avait +sommeil, il se mit à genoux et fit au seigneur une fervente prière. +Alors confiant dans la protection céleste, il s'endormit. + +Une détonation soudaine l'éveilla après deux heures de repos. Il se leva +d'un bond, et, croyant les sauvages à sa poursuite, se mit à fuir au +hasard. Il avait à peine franchi quelque cent pieds qu'il se trouva en +face de trois hommes. Il ne put s'empêcher, dans sa surprise et sa joie, +de lâcher un mot latin: _O quam felix!_ Le plus grand des trois +chasseurs, le chef, eut comme un soubresaut d'étonnement en entendant +cette voix et ce latin; un autre dit: + +--_He speaks latin_ comme une vache espagnole. Le troisième, plus étonné +que les autres, s'écria: + +--Comment? vous me connaissez? Mais diable! qui êtes-vous donc. Je ne +vous remets pas moi? + +--Pardon, chasseur, je ne vous connais pas du tout, mais loin du pays, +au milieu des solitudes sauvages, tous les chasseurs blancs sont amis. + +--Vous ne me connaissez pas, dites vous, mais vous savez mon nom, +puisque vous vous êtes écrié en me voyant: Oh! tiens! Félix! + +L'ex-élève et les chasseurs éclatèrent de rire, à la grande stupéfaction +de Félix. + +--C'est un mot latin que j'ai jeté au vent reprit l'ex-élève; cela +m'échappe encore parfois dans les grandes circonstances. Je ne savais +pas que je prononçais votre nom. Vous vous appelez donc Félix? + +--Félix Rivard, pour vous obéir. + +Vous êtes donc un savant, vous l'ami? demanda le premier des trappeurs +avec une indifférence mal dissimulée. + +--J'ai été au séminaire de Québec, dans mon enfance.... + +--Au séminaire de Québec!... Et après? + +--Après! dans les chantiers de la Gatineau. + +Une émotion extraordinaire s'empara du chef des coureurs, une sueur +froide perla sur ses tempes qu'il essuya du revers de sa main, et ses +yeux se fixèrent avec une attention, extrême sur le nouveau chasseur. + +--J'ai faim, dit l'ex-élève, avez-vous quelque gibier à me mettre sous +la dent? + +--Une perdrix, deux perdrix même, que Félix vient de tuer. + +--Heureuses perdrix! heureux coup de fusil qui m'a éveillé et me donne +trois braves compagnons pour remplacer celui que je viens de perdre. + +--Vous avez perdu votre camarade? comment cela? qui était-il? + +--Vite, allumez un petit feu pour faire rôtir mon dîner, et je vous +conte, en deux mots notre histoire. + +L'anglais dit: C'est moi allume _the fire and cook the_ perdrix. Et il +se mit à l'oeuvre. + +--Un parti de Couteaux-jaunes nous a poursuivis et rejoints aussi, +puisque l'un de nous deux est prisonnier. Si je n'avais pas fait le +mort, ça y était. Nous avons passé la nuit dans le faîte d'un arbre +comme des corbeaux, et les chenapans de sauvages sont venus camper à nos +pieds. Si nous étions restés dans notre cachette cinq minutes de plus, +nous étions sauvés, raconte l'ex-élève. + +--Et pourquoi n'y êtes-vous pas restés? + +--Nous les pensions décampés. + +--Sont-ils nombreux? + +--Vingt cinq, sans les femmes. + +--Nous ne sommes que quatre.... + +--Si nous pouvions délivrer ce pauvre Baptiste nous serions cinq. + +--Baptiste? + +--Oui, le connaissez-vous? + +--C'est un brave! Il nous a laissés au lac Supérieur, il y a un mois +environ. Nous avons protégé tous deux, alors, contre l'amour d'un chef +cruel, d'un renégat, d'un blanc qui s'est fait sauvage, une jeune fille +Lithchanrée. + +--Que dites-vous là? Mais ce chef, c'est lui qui guide et commande la +troupe à laquelle je n'ai échappé que par miracle, et qui emmène +prisonnier mon cher camarade. + +--Ce doit être lui en effet, le Hibou blanc, le chef des +Couteaux-jaunes! En marche alors! + +--Vous êtes donc celui qu'on appelle le grand-trappeur? demanda, avec +une sorte de respect, l'ex-élève. + +--_Oh yes! that is the man_, reprit vivement l'anglais, c'est ça le +grrrande chasseur, le grrrande-trappeur!... Tu vas voir! + +--Il est l'effroi des sauvages, ajouta Félix. + +--Il y a bien longtemps que j'entends parler de vous, reprit l'ex-élève, +et je suis heureux de faire votre connaissance... si vous voulez nous +chasserons ensemble.... + +--Je le veux, dit le grand-trappeur. Et il tendit sa main loyale au +nouveau compagnon. + +--Maintenant, mes perdrix. Pour que je vous suive il me faut un peu de +leste dans l'estomac, _in stomacho meo_! + +Le grand-trappeur sourit et une larme apparut dans son oeil +mélancolique. + +--Le nouveau camarade il est drôle comme un _devil_, observa en riant le +trappeur anglais. + +L'ex-élève eut vite fait son repas: Une gorgée d'eau maintenant, pour me +rincer le palais, dit-il, et filons! + +--Les Couteaux-jaunes ne sont donc pas loin? demanda le grand-trappeur. + +--A quelques heures seulement. + +--Dans la direction nord, si j'en juge par la marque que vous avez faite +sur les bouleaux, car je suppose qu'elle est de vous. + +--En effet. Ils se dirigent sans doute vers le lac noir par où ils ont +coutume de passer. + +--Ils iront peut-être à l'embouchure de la rivière Claire pour faire la +pêche, et se donner le luxe d'un festin, avant de s'enfoncer plus avant +dans la forêt, observa Félix Rivard. + +--_Oh! yes_, dit l'anglais, car ils ont _much wisky_. + +--Ils ont coutume de faire la traite à la baie d'Hudson; j'ai entendu +parler d'eux au fort d'York, dit l'ex-élève. + +--Il faut marcher vite, reprit le grand-trappeur, et se rendre à la +rivière Athabaska. Si nous ne les trouvons pas là, nous passerons par le +fort Pierre à Calumet pour acheter de la poudre et des balles. + +--Mon Dieu! ils auront peut-être tué mon pauvre compagnon de chasse, et +nous arriverons trop tard. + +--Ils sont trop barbares, répliqua le grand-trappeur, et se complaisent +trop dans les souffrances de leurs victimes pour les immoler si tôt. Ce +n'est pas durant la marche qu'ils tuent leurs prisonniers; ils +s'arrêtent, boivent, mangent et dansent, d'abord, sous les yeux du +condamné, et puis, quand ils sont las des jouissances ordinaires, ils se +gorgent de sang. + +--_God dam!_ frémit l'anglais en serrant sa carabine. + +Ils marchaient depuis quelques heures à peine, quand ils entendirent la +clameur joyeuse des indiens à qui le Hibou blanc annonçait le supplice +prochain de Baptiste. + + + + + V + + ENTRE AMIS. + + +Picounoc sortit de chez Madame Letellier avec l'espérance dans l'âme: +J'ai souffert vingt ans, pensait-il, mais qu'importe? les vingt ans sont +passés et la volupté que j'ai si longtemps désirée semble m'être +promise. Qu'est-ce que c'est que vingt années de martyre pour une heure +de pareilles jouissances? Et cette femme, ce n'est pas pendant une heure +seulement que je la posséderai, mais pendant des années, car je ne suis +pas vieux encore! je suis solide et plein de vigueur! Oh! la +persévérance! la persévérance! quelle force et quelle vertu! Je n'ai que +celle-là, mais!... Si je me faisais illusion! Illusion! Est-ce que je me +suis fait illusion quand elle m'a repoussé fièrement, durement, +impitoyablement? Est-ce que je me suis fait illusion quand elle m'a +accueilli avec froideur, avec indifférence? Illusion? Allons donc! on +n'est plus à l'âge des illusions. Elle s'incline vers moi, elle penche, +elle penche, comme... n'importe? je ne suis pas un poète, moi, pour +faire des comparaisons. Si Victor son garçon peut monter de Québec +maintenant, il la fera bien se décider, lui! Il m'aime, ce Victor; il me +considère comme un père!... Oh!... je sens que je l'aimerai, cet enfant; +je le protégerai, je le pousserai dans le monde. Il faut bien, après +tout, qu'on répare un peu le dommage fait au père.... On est chrétien ou +on ne l'est pas. Pauvre Djos! lui qui aimait les bons tours, je ne sais +pas comment il prendrait celui-là, s'il savait le fond de l'affaire. +Qu'il dorme en paix dans les cendres de sa grange, j'aurai bien soin de +sa veuve. + +C'est en se parlant ainsi à lui-même que Picounoc arriva chez son ami le +bossu. + +--Les affaires avancent-elles? dit celui-ci. + +--Pas vite. Le plus sûr moyen de vaincre sa résistance, je crois, serait +de faire vendre la terre. Quand Noémie se verra dans le chemin elle se +montrera plus accommodante. + +--Je suis prêt, dit le bossu. + +--Je l'achèterai, moi, reprit Picounoc; tu ne me nuiras pas? + +--Non, pourvu que mes intérêts soient protégés. + +--J'ai rarement vu une veuve aussi tenace. + +--Monsieur le marchand, empêchez donc ces gamins de me persécuter, pour +l'amour de n'importe qui et de n'importe quoi! + +--Tiens! Geneviève! dit le bossu,--car c'était elle, la pauvre folle, +qui entrait--que te font-ils donc, ces mauvais garnements? + +--Ils m'appellent "la folle." + +--Ne les écoute point, dit Picounoc, tu sais bien que tu es plus fine +qu'eux. + +--Oui, et plus fine que vous aussi, soit dit sans vous offenser. + +--C'est bon pour toi, Picounoc, dit le bossu. + +--Non, ce n'est pas bon, répliqua la folle; j'aurais du dire: _meâ +culpâ, meâ culpâ, meâ maximâ culpâ_. + +Eu te frappant la poitrine? dit le bossu. + +--En me perçant le coeur avec un poignard. + +--Penses tu encore à Racette? demanda Picounoc. + +--Quand j'étais jeune et belle, il y a bien cent ans de cela, je +l'aimais bien, comme cela, pour lui dire un mot sans faire semblant de +rien et continuer ma route. + +--Je croyais que vous vous étiez connus intimement, reprit le bossu. + +--J'ai tant vu de monde depuis que je suis descendue des limbes que je +ne puis me remettre chacun. Mais vous autres, je vous reconnais bien +toujours. Vous allumiez les étoiles tous les deux pour éclairer le +paradis de la bonne femme Labourique, dans la rue Champlain, et vous +allumez maintenant la colère de Dieu. + +--Est-elle égarée un peu? remarqua le bossu en éclatant de rire. + +--C'est presque de l'idiotisme, répondit Picounoc. + +--Veux-tu me prêter cela pour jouer un peu? dit-elle au marchand. Elle +montrait des rouleaux de fil. + +--Tiens! amuse-toi, mais ne les salis point. + +--Oh! non, j'ai les mains nettes; je me les suis lavées il n'y a pas +plus de quinze jours. + +Et elle se mit à faire des tourelles et des colonnes avec des fuseaux. +Et pendant qu'elle s'amusait ainsi, les deux vauriens causaient. + +--Tu l'as donc toujours aimée cette femme? demandait le bossu. + +--Toujours, depuis que je la connais. + +--Et tu en as épousé une autre cependant? + +--Avec raison, puisque je suis veuf. + +--Farceur, tu fais du mystère. + +--C'est mon fort. + +--Et tu es devenu veuf si tôt! + +--Elle se fait prier depuis vingt ans. Si je ne commençais le siège que +d'aujourd'hui, où cela me mènerait-il? j'aurais les cheveux blancs quand +j'entrerais dans la place.... + +--Drôle! va, dit le bossu, lui tapant sur l'épaule, tu es si fort que +cela?... + +Picounoc se gourma: Silence, dit-il; à la finesse du renard il faut unir +la prudence du serpent. + +--Mais deux d'un coup! allons donc! son mari et ta femme?... + +--Jamais je ne pourrai refaire la tour de Babel avec ces rouleaux, dit +la folle, c'est décourageant; comment monter au ciel? + +--Courage, dit le bossu, tu y arriveras. + +--Eh bien! c'est entendu, tu fais vendre la terre de suite, reprit +Picounoc, il me tarde d'en avoir fini, s'il faut la prendre par la +famine, réduisons-la! + +--J'ai bien conduit la besogne, n'est-ce pas? j'ai corrompu tous ses +serviteurs. + +--Tu les as tous jetés dans l'ivrognerie. + +--C'est le plus sûr moyen de perdre un homme et de l'empêcher de +travailler. + +--Aussi, la terre est-elle dans un état pitoyable. Elle ne se vendra pas +cher. + +--Tant mieux pour toi; quant à moi, je ne perdrai rien. Mais tu sais?... +l'autre affaire.... + +--Marguerite? + +--Oui, il faut que les deux mariages soient célébrés à la même messe. Je +deviens ton gendre respectueux et dévoué; tu te fais mon auguste +beau-père. + +--Mais si Marguerite refuse? + +--Il n'y a pas de si.... + +--Je m'en vais, dit la folle, excusez. + +--Tu reviendras, Geneviève. + +--Merci bien de la politesse, vous dites des choses qu'on ne peut pas +comprendre; j'aime bien à tout comprendre, moi. Et elle sortit. + +--C'est heureux qu'elle ne comprenne rien! dirent à la fois les deux +amis. + +--Mère, je suis avocat! je viens d'être reçu avec distinction, s'écria +un beau jeune homme, en se précipitant, tout joyeux, dans les bras de la +veuve Noémie.... + +--Victor! exclama l'heureuse mère, en embrassant le nouveau disciple de +Thémis. O mon Dieu! je croyais ne pouvoir plus jamais éprouver les +douceurs d'une joie véritable!... Tu viens te reposer! tu vas passer +quelque temps avec moi, reprit-elle après un moment. + +--Oui! mère, je suis un peu fatigué, j'ai besoin de respirer l'air des +champs et de courir libre dans nos bois et sur le bord des ruisseaux.... +Mais avant tout, j'ai besoin de manger un croûton. + +Noémie jeta un regard inquiet sur sa nièce. + +--Tiens! ma cousine Henriette! dit le jeune avocat. Comme te voilà +belle! comme te voilà grande! Un baiser, voyons! encore un, cela fait +oublier la faim. + +--Va donc emprunter un pain, Henriette, demanda la veuve avec des larmes +dans la voix. + +--Vous n'avez pas de pain? dit Victor. + +--Tu ne l'aimeras pas, mon enfant. + +Et vous le mangez, vous? petite mère? + +--Faut bien! + +--Voyons cela! Et il ouvre le buffet, prend la nappe, la déroule et voit +tomber un morceau de ce misérable pain d'avoine amer que trop de pauvres +gens sont condamnés à manger. + +--Ce pain noir! c'est tout ce que vous avez? + +--On y est accoutumé; mais toi!... + +--Mais moi? j'en mangerai aussi. + +--Va chercher du pain de blé, Henriette. + +--Où vais-je aller?... les gens, vous le savez bien, n'aiment guère à +prêter.... + +--Victor comprit tout: Je n'ai plus faim, dit-il.... Bientôt, je +l'espère, je pourrai vous apporter de meilleur pain, ma bonne mère. Je +pourrai relever cette maison qui tombe, améliorer cette terre qui ne +produit plus que du mauvais grain, car je vais travailler; je veux me +faire une place au soleil! + +La veuve pleurait: Cher enfant, soupira-t-elle, il sera trop tard. + +--Que voulez-vous dire? vous m'effrayez... Vous êtes malade? les +chagrins, le travail et les privations vous ont brisée?... + +--Notre terre va être vendue... tu le sais, elle a été décrétée.... + +--Vendue! c'est vrai! et par celui qui vous a prêté de l'argent pour me +faire instruire! C'est pour moi que vous vous êtes ainsi jetée dans la +misère! Oh! que Dieu me donne la force et les moyens de vous prouver ma +reconnaissance! Mais, comment se fait-il que celui qui nous a rendu +service pendant tant d'années, retire tout à coup ce bras qui nous +soutenait? + +--Quand on doit, mon fils, il faut payer: souvent le créancier n'a pas +tort. + +--Le créancier, c'est toujours.... + +--Monsieur Chèvrefils. + +--Je vais aller le voir: il faut qu'il patiente encore un peu. Il +comprendra que je suis en état de gagner quelque chose maintenant. + +--Il dit qu'il a besoin d'argent pour son commerce. Au reste, notre bon +ami St. Pierre est allé lui parler à ce sujet; et s'il est possible +d'obtenir du délai, il en obtiendra. + +--Quel brave homme que ce Saint-Pierre! + +--Son dévouement ne s'est jamais démenti. + +--Vient-il ici souvent? + +La jolie veuve rougit. Elle voulut cacher son émotion et se détourna +pour tousser. + +--Assez souvent, répondit-elle. + +--Sais-tu une chose, mère? + +--Non... qu'est-ce que c'est? + +--Il m'a laissé comprendre, un jour, qu'il t'aimait et serait heureux de +t'épouser.... + +--Il t'a fait de pareilles confidences? + +--Indirectement... mais, j'ai compris.... Il ne vous en a jamais +parlé?... + +--Comme te voilà curieux, fit la veuve en riant. + +--Ah! je devine. C'est bien, petite mère, épouse-le, c'est un bon +parti... et moi.... + +--Et toi?... + +--Et moi j'épouserai Marguerite + + + + + VI + + UN TROUBLE-FETE + + +Animés par le désir de sauver leur compatriote et par le besoin +d'échanger quelques coups de feu avec de vieilles connaissances, les +trappeurs canadiens s'élancèrent sur les traces des Couteaux-Jaunes. Ils +marchaient depuis trois heures environ, quand ils entendirent des cris +de joie. + +--Je ne les croyais pas si proches, dit le grand-trappeur, et, s'ils +n'avaient pas eu le bon esprit de crier, nous aurions eu l'imprudence +d'arriver au milieu d'eux le fusil au repos ou le pistolet dans la +ceinture. Marchons avec précaution, et voyons s'ils gagnent la rivière. + +--Oh yes! Je les entends. _Do you hear_? + +--_Entendamus omnes_... répondit l'ex-élève. + +Le grand-trappeur éprouvait toujours une émotion soudaine quand +l'ex-élève improvisait son latin. Il souriait d'une façon mélancolique. +Les autres riaient de bon coeur. + +--Doublons le pas, dit-il, si c'est possible, et devançons-les en +gagnant directement l'embouchure de la rivière Claire. + +Quelques heures plus tard, les quatre trappeurs arrivaient au bord de la +rivière Athabaska, un peu en bas de l'endroit où elle reçoit, dans son +onde vaseuse, les flots limpides de la rivière Claire. Ils remontèrent +jusqu'à une anse qui s'enfonce de plusieurs arpents dans la forêt, et +paraît enlacée par deux bras énormes, deux pointes de rochers recouverts +de sapins rabougris. Au fond de l'anse, une grève de sable fin borde la +rivière. C'est une retraite superbe que tous les chasseurs ne +connaissent point. Les Couteaux jaunes et les Flancs de chiens, la +connaissaient bien, car ils s'y étaient surpris tour à tour. Le +grand-trappeur n'ignorait pas non plus, son existence. Il divisa en deux +sa troupe de quatre guerriers. L'ex-élève et Félix eurent ordre +d'attendre, blottis derrière un rocher, sur l'un des bras qui ceignaient +la petite baie, et l'anglais et le chef passèrent de l'autre côté où le +danger devait être plus grand, si les indiens arrivaient--comme cela +était probable--en côtoyant la rivière. Le grand-trappeur choisissait +toujours le poste le plus périlleux. Les Couteaux-jaunes approchaient +traînant leur victime. Déjà les blancs entendaient au loin le bruit de +leur marche. + +--Guerriers, arrêtez, ordonna le chef. + +La troupe fit cercle autour du renégat. + +--Votre chef est brave, et vous le savez. Il ne craint pas la mort, ni +les supplices qui la précèdent; mais il est prudent, et ne veut pas +inutilement exposer ses guerriers. Les bois sont remplis d'ennemis, et +les blancs que j'ai fuis parce qu'ils sont lâches et menteurs, courent +en tous sens sous ces forêts immenses. Ils se cachent partout pour vous +surprendre et verser votre sang; il faut donc se montrer plus habiles +qu'eux-mêmes. Nous allons faire le festin sur la grève de sable, au pied +du rocher, au bord des eaux claires de la rivière. Mais nous ne +descendrons pas tous ensemble. Dix d'entre vous resteront sur la côte et +feront sentinelles; ils auront leur part du banquet, et assisteront au +supplice du prisonnier. + +Les guerriers firent un murmure approbateur. Les dix choisis pour monter +la garde sur le bord de la baie restèrent en arrière, et les autres +descendirent sur le rivage. Le grand-trappeur voyait bien, de sa +cachette, la grève et les sauvages. Il les compta. + +--Quinze guerriers, à part les femmes, murmura-t-il, la troupe s'est +donc divisée! Qui sait leur dessein? Ils nous ont entendu peut-être, et +peut-être nous devinent-ils. Nous avons voulu les surprendre, et nous +sommes peut-être tombés dans leur piége. + +Les sauvages se mirent à courir de ça et de là; les uns ramassèrent du +bois et allumèrent un grand feu, juste au pied du rocher où se trouvait +caché le grand-trappeur, les autres firent la pêche. + +Baptiste le prisonnier les suivait d'un oeil indifférent. On ne pouvait +pas lire le désespoir sur sa franche et brune figure. De temps en temps +il regardait le rocher comme s'il eut pressenti ou deviné qu'un ami se +tenait là pour le protéger. Il avait toujours les mains liées derrière +le dos, et deux guerriers se tenaient auprès de lui pour le surveiller. + +On fit rôtir le poisson frais en le fixant au bout de broches de bois, +puis le festin commença, largement arrosé d'eau de feu. + +Le prisonnier ne put s'empêcher de regarder avec envie le frugal repas; +et, la senteur de la truite dorée à la braise flattait bien agréablement +son odorat, mais agaçait fort son estomac depuis longtemps vide. Le chef +s'en aperçut, prit un poisson brûlant et s'approcha de lui: + +--Mange, mon cher ami, mange vite et beaucoup, dit-il, car c'est ton +dernier repas. + +Le prisonnier, essayant d'éviter les brûlants attouchements de la +truite, se tournait la tête en tous sens, mais c'était inutile; on ne le +laissa en paix que lorsqu'il eut la bouche toute enflammée. Les sauvages +riaient et battaient des mains. Le grand-trappeur voyait tout, et la +colère s'allumait dans son âme. Un instant il prit sa carabine pour +viser le renégat, mais un bruit de pas se fit entendre auprès de lui. +Alors déposant son arme, il se blottit le long du rocher. C'étaient deux +sauvages qui venaient regarder ce qui se passait en bas. + +--Si l'on voit bien tu me le diras, Nid d'écureuil, et j'irai à mon +tour, fit l'un des indiens. + +--Oui, Vent qui souffle, je te le dirai. + +Et Nid d'écureuil se glissa le long de la roche moussue et couverte de +sapins. + +--Oh! oh! commença-t-il... + +Il n'acheva pas. Une main vigoureuse le saisit à la gorge et le coucha +sur le lichen. Il se tordit comme un serpent dont on écrase la tête, et +son fusil lui échappa. Ses bras se raidirent et ses poings fermés +essayèrent de frapper l'ennemi qui le tenaillait ainsi, mais rien ne put +faire desserrer les doigts musculeux du grand-trappeur. La pieuvre ne +tient pas mieux sa victime dans ses dix bras visqueux armés de suçoirs. +L'indien se déchirait les pieds sur le rocher, et ses ongles emportèrent +un morceau de la veste du chasseur. Ses yeux sortirent de leurs orbites, +et sa langue flotta en dehors de la bouche. Ses membres qui s'étaient +d'abord roidis avec violence, s'affaissèrent peu à peu et ses doigts +crispés se détendirent. Le trappeur desserra les doigts et le cadavre +roula à côté de lui. + +--Et d'un! pensa-t-il.... + +On se mit à danser sur le sable, devant le feu. Déjà l'ivresse +commençait à transformer ces sauvages, et, de singulières fureurs +passaient dans leurs regards. Ils chantaient en dansant, et battaient la +mesure en se frappant dans les mains. Quand ils passaient près de +Baptiste, ils lui faisaient, du poing, toutes sortes de menaces, et +souvent même le frappaient dans la figure. Baptiste, soumis à son +funeste sort, endurait tout avec une orgueilleuse patience. De temps en +temps il faisait un effort pour rompre les liens d'écorce qui +enchaînaient ses mains, et il faisait un pas en arrière, s'approchant de +la flamme du foyer qu'on attisait toujours. + +Vent qui souffle, trouvant que son camarade ne revenait pas vite, +l'appela par deux fois: Nid d'écureuil! Nid d'écureuil! Personne ne +répondit, et pour cause. Alors, maugréant, il s'approcha à son tour de +la redoutable cachette du grand-trappeur. + +--Pourquoi ta parole ne répond-elle pas à la mienne, Nid d'écureuil? +dit-il, en s'avançant: Les frères s'amusent-ils bien en bas?... + +--Vas-y voir! dit le trappeur qui l'empoigna à son tour et, d'un élan +terrible, le poussa dans l'abîme. Le sauvage ouvrit les bras comme des +ailes, tourbillonna deux ou trois fois et tomba la tête sur un cailloux. + +Il y eut un moment de terreur parmi les sauvages et la danse cessa. + +--Une imprudence, dit le chef: il se sera trop approché du bord.... + +--_O quam degringolat!_ exclama, pas trop haut, l'ex-élève qui voyait +tout de l'autre côté de l'anse étroite. + +--_O what a nice culbute!_ dit l'anglais!... + +Le chef sauvage ou, plutôt, des sauvages, poussa un sifflement aigu +auquel plusieurs sifflements répondirent aussitôt. + +--Vous le voyez, dit-il, nos guerriers sont tranquilles... c'est un +accident. + +Et la danse recommença, et l'eau de feu circula de nouveau. Cependant le +jour baissait et les guerriers sentaient la fatigue et le besoin de +repos. Ils demandèrent le supplice du visage pâle. Le chef appela, par +un signal convenu, les guerriers qui étaient restés en faction sur la +côte. Ils répondirent par une clameur de joie. Le prisonnier ne put +s'empêcher de frémir à la pensée des tourments qu'il allait endurer. Il +recula encore d'un pas et se trouva près du feu. Alors le grand-trappeur +se leva debout, et, prenant le cadavre du guerrier qu'il avait égorgé, +il le lança en bas du rocher. La stupeur se peignit sur les figures des +indiens. Ils entourèrent le cadavre en poussant des cris de douleur. + +--Nous sommes surpris, dit le chef.... Il y a des blancs ici ou des +Flancs-de-chiens. + +--Tuons le prisonnier et sauvons-nous, proposa l'un de ces traîtres. + +Le prisonnier avait la figure légèrement contractée et paraissait +souffrir. Il avait les bras tendus vers la flamme. Un cri descendit du +haut du rocher, un cri monta de la grève. Le grand-trappeur avait été +aperçu quand il s'était levé pour lancer le cadavre en bas, et les huit +guerriers qui restaient encore sur la côte se précipitèrent sur lui à la +fois. Le prisonnier, les mains libres, se jeta dans la rivière, à la +grande stupéfaction de ses gardiens. Il avait brûlé ses liens. + +Plusieurs coups de carabine firent rejaillir l'onde autour de lui, mais +il ne fut pas atteint. La colère et la surprise faisaient trembler les +mains de ses ennemis. + +L'ex-élève et Félix poussèrent un cri de joie en voyant fuir leur ami; +mais aussitôt ils virent le danger que leur chef courait, et ils se +levèrent pour voler à son secours. + +Mais les guerriers montèrent la côte avant que le secours put arriver +aux chasseurs qui se trouvèrent ainsi fatalement divisés. Le +grand-trappeur se défendait bien et il était admirablement secondé par +son ami John. + +Tenant son fusil par le canon, il frappait en diable au risque de le +casser, car il n'avait pas le temps de charger ses pistolets. Il ne +restait plus que six sauvages en état de se battre, et six contre deux +hommes comme le grand-trappeur et l'anglais, ce n'était qu'une bouchée. + +L'ex-élève et son compagnon revinrent par derrière les guerriers, et, +pour donner le change ou les diviser, ils firent feu. Une balle traversa +le dos du moins vigoureux, qui se trouvait en arrière. Il tomba sur la +face pour ne plus se relever. Toute la troupe allait retourner sur ses +pas pour riposter, quand une clameur s'éleva: le grand-trappeur! le +grand-trappeur! Les guerriers venaient de reconnaître celui qui était la +terreur des bandes sauvages. Alors, dédaignant les autres ennemis, tous +se ruèrent vers le rocher où il s'était caché. + +--Prenez-le vif! ordonna le chef! son supplice nous dédommagera de la +perte que nous venons de faire. + +--Le grand-trappeur, acculé au rocher, voyait bien qu'il n'y avait plus +de fuite, ni de salut possibles pour lui: il ne voulait que gagner du +temps pour décimer quelques têtes de plus, ou permettre à ses gens de +s'enfuir. Cependant la fatigue le gagnait, et son bras perdait de +l'agilité. La carabine tournoyait moins vite. Rapide, l'un des guerriers +s'élança à ses pieds, passant au dessous de l'arme dangereuse, et +l'enlaça de ses deux bras. Le grand-trappeur le repoussa rudement et le +fit rouler au loin, mais, dans cet effort, il perdit un mouvement des +bras, et deux autres guerriers se jetèrent sur lui. L'un des deux +s'affaissa aussitôt; une balle, poussée avec adresse lui avait percé le +crâne. Ce fut le dernier qui tomba. Epuisé, le vaillant canadien céda au +nombre. Il fut écrasé. Six indiens, animés par la plus ardente colère, +le garrottèrent étroitement pendant que les autres tenaient en échec ses +compagnons désespérés. + +Les indiens comprirent que les blancs n'étaient pas nombreux quand ils +virent les coups de fusils et de pistolets se faire si rares. Alors ils +laissèrent déborder leur joie, et entonnèrent un chant de victoire. + +L'ex-élève, John et Félix, pleurant la perte de leur chef valeureux +descendirent la côte et se cachèrent sur le rivage en attendant le +départ de leurs ennemis. + + + + + VII + + ROBERT ET CHARLOT + + +Picounoc entra de nouveau chez la veuve Letellier en revenant de Ste. +Emmélie. Il avait l'air découragé, et Noémie, en le voyant, comprit +qu'elle n'avait plus rien à espérer. + +Impitoyable, cet homme! dit-il avec amertume. + +--Il ne veut plus attendre? demanda anxieusement Noémie. + +--Il refuse toute espèce d'arrangement. J'ai voulu me porter caution et +lui donner une hypothèque sur mes terres: rien! pas d'affaire! O +l'usurier! si je l'eusse mieux connu!... + +--Et quand va-t-il faire vendre la terre? + +--Sans délai. Elle est annoncée depuis trois mois dans la Gazette +officielle. + +--Victor est arrivé de Québec. Il est reçu avocat. Il pourra peut-être +prévenir le malheur qui me menace; il doit avoir de l'influence. + +--Victor est ici! ce cher enfant! Il est reçu! que j'en suis aise! Mais +où est-il donc? Il me tarde de lui serrer la main.... + +--Il vient de sortir pour aller chez vous.... + +--Il est jeune encore, et son influence ne peut pas être grande, mais il +a du talent et de l'honnêteté; tôt ou tard il arrivera. En attendant, +Noémie, ne vous désolez pas trop. Vous me trouverez toujours quand vous +aurez besoin de moi. Vous ne voulez pas m'aimer, de bon gré--ajouta-il +en souriant--vous m'aimerez de force: je vous rendrai tant de services +que je gagnerai votre affection, et vous finirez par vous jeter dans mes +bras, quand tout le monde vous abandonnera. N'importe, je ne vous +garderai point rancune. Savez-vous que je suis presque heureux des +malheurs qui fondent sur vous? Ils me fournissent l'occasion de vous +faire du bien.... + +--Que vous êtes bon! + +--Soyez donc reconnaissante! et.... + +--Et quoi? reprit la veuve avec timidité... + +Et prouvez-moi votre reconnaissance en accédant à mes voeux. + +--J'ai peur de finir par laisser paraître trop ma faiblesse.... ou ma +gratitude. + +--Noémie! que je serais heureux!... + +--Si Dieu le veut, vous le serez! + +Picounoc sortit plus rayonnant que jamais. Décidément la fortune +tournait en sa faveur, et son regard perçant pouvait entrevoir les +premières lueurs de la félicité, à travers les brumes de l'horizon. Il +avait manoeuvré habilement, et se trouvait en vue du port, après avoir +franchi mille écueils, et vogué des années sur une mer sans bornes. +Vingt ans il avait ourdi et déroulé des trames pour surprendre cette +femme trop fidèle à son premier amour. Il n'avait trouvé qu'un chemin +pour arriver à son coeur: le chemin de la reconnaissance. Il l'avait +poursuivie de ses bons conseils et de ses soins charitables, comme +d'autres poursuivent de leurs injures et de leurs vengeances. Comment +rester insensible devant une pareille vertu? devant un si beau, si long +dévouement? Mais la grande habileté de Picounoc avait surtout consisté à +faire faire par d'autres la plupart des bonnes oeuvres qu'on lui +attribuait. Et il fallait le voir rire sournoisement quand il repassait +dans sa mémoire, en fumant sa pipe, au coin du foyer, la suite de ces +belles actions qui ne lui avaient rien coûté et dont il demandait le +prix avec instance. + +La veuve Letellier n'avait jamais manqué de serviteurs, pour les travaux +de sa terre, et c'était grâce à lui. Mais toujours ou presque toujours, +ces ouvriers étaient devenus infidèles, et c'était encore grâce à lui. +Victor, l'enfant de Noémie avait reçu une instruction classique et +embrassé une profession, tout comme un fils de bourgeois; c'était grâce +à lui. Mais le prêteur qui avait fourni l'argent nécessaire allait +maintenant jeter la veuve dans le chemin, en la dépouillant de sa +propriété, et c'était encore grâce à lui. Et mille choses étaient +arrivées, grâce à lui, qui, bonnes d'abord, s'étaient bientôt changées +en adversités. + +Picounoc se rendit à sa maison. Il trouva Marguerite et Victor assis +dans la fenêtre ouverte, et causant fleurs et soleil. Il serra la main à +son protégé et le félicita de ses succès. Victor laissa parler son coeur +et fut éloquent. Il croyait devoir beaucoup à cet homme, et il était à +l'âge où nulle passion ne fait taire la voix de la reconnaissance. +Picounoc recueillait avec avidité les bonnes paroles du jeune homme et +devinait qu'il avait un auxiliaire nouveau. + +Le soleil rayonnait dans les champs; les oiseaux gazouillaient de toutes +parts; les fleurs avaient des arômes, et les arbres, de doux ombrages. +Les deux jeunes gens regardaient les prairies, aspiraient les tièdes +haleines et paraissaient n'avoir qu'une pensée: aller se mêler aux +plantes qui fleurissent, aux oiseaux qui gazouillent. Ils se comprirent, +et, souriant, se dirigèrent vers le jardin. Les prunes commençaient à +mûrir et les gadelliers s'émaillaient de grappes brillantes. Le long des +allées, sur les plates-bandes, des marguerites de toutes couleurs +offraient aux curieux leurs feuilles devineresses, l'immortelle élevait +son front que nul souffle ne saurait flétrir, la zinnie entr'ouvrait ses +étoiles plus petites, mais plus durables que le dahlia. Sur des ronds, +des losanges, des carrés, cent autres fleurs: la violette humble, la +pensée qui ouvre ses feuilles comme des ailes, le royal-george aux +touffes de roses, l'héliothrope aromatique, la verveine éclatante, le +myosotis couleur du ciel, les géraniums et les oeillets qui renaissent +toujours si beaux et si parfumés, formaient des chiffres, des lettres, +des figures gracieuses et charmantes à voir. La jeune fille cueillit une +marguerite et se mit à l'effeuiller en disant: Il m'aime--pas du +tout--un peu--beaucoup--passionnément; il m'aime... + +--Il t'aime! dit Victor en souriant. Tu ne devais pas en douter. + +--Pourquoi n'en douterais-je pas? il ne me l'a jamais dit!... + +--Jamais! Et toi, l'aimes-tu?... + +Marguerite regarda le jeune homme d'une étrange façon. Il sentit comme +un courant de feu passer dans ses veines. + +--Il faut que j'interroge aussi la marguerite. Et il prit une fleur +qu'il effeuilla à son tour, en prononçant les paroles sacramentelles: +Elle m'aime--pas du tout--un peu--beaucoup--passionnément; elle +m'aime--pas du tout... + +--Elle ne m'aime pas!... Vilaine fleur! si j'avais su cela! je t'aurais +bien laissée sur ta tige. J'aurais au moins le doute encore et, +quelquefois, c'est un grand bonheur que de pouvoir douter.... + +--Elles ne disent pas toujours la vérité ces fleurs, répliqua +Marguerite, et il faut ne s'y fier qu'un peu. + +--Je n'ose pas en consulter d'autres, j'ai peur de voir se confirmer le +témoignage de celle-ci. + +--Pourquoi aussi demander cela aux fleurs? + +--Mais c'est à la Marguerite que je le demande. Et il regarda la jeune +fille avec tant de douceur, il eut tant de caresses dans la voix que +Marguerite, émue, laissa tomber de ses lèvres, involontairement +peut-être, le plus suave des aveux.... Je ne sais ce qui se passa alors, +mais les fleurs parurent se vêtir de plus riches couleurs, et verser de +plus odorants parfums, les oiseaux chantèrent plus haut, la brise +murmura plus doucement, les rayons du soleil jouèrent plus gaiement sur +le sable, et les peupliers sauvages eurent une ombre plus fraîche. Et, +sous l'ombrage agréable, dans cette atmosphère de lumière et de joie, +loin du bruit de la foule, Victor et Marguerite qui n'avaient plus de +secrets l'un pour l'autre, gazouillaient amoureusement, les regards +suspendus aux regards, de l'ivresse plein le coeur, de l'amour et du +sourire sur les lèvres. + +Cependant Chèvrefils le bossu n'était pas, lui non plus, mécontent. Il +avait servi les intérêts de Picounoc, c'est vrai, mais en cela il avait +trouvé son compte. Le motif déterminant de sa conduite était le même que +pour Picounoc: L'amour. Il faut avouer que c'est un motif puissant, +toujours nouveau, bien qu'aussi vieux que le monde. Le bossu aimait +Marguerite. Et souvent, pour avoir la fille, il faut commencer par +conquérir le père.... ou la mère. Surtout quand la fille est jeune et +que l'on est à la période du refroidissement; surtout encore lorsque +l'on porte sur le dos une protubérance ridicule. + +Picounoc ne tenait pas à marier sa fille avec le bossu, mais il ne +tenait pas non plus à laisser connaître au bossu le fond de sa pensé, et +il voulait le ménager, entretenir ses espérances jusqu'au jour de son +mariage avec Noémie: Il avait pour cela quelques petites raisons. Il +avait parlé devant son ami; et les amis, vous savez comme c'est +dangereux! Le bossu venait de doubler la quarantaine, et voguait à +pleines voiles de l'autre côté, vers cette mer sans fin ou nous allons +tous fatalement nous perdre. Une bosse à cheval sur quarante ans, ce +n'est ni gai, ni consolant pour une jeune fille. Il est vrai que +monsieur le marchand était riche et pouvait donner à sa femme des robes +de soie! Mais, Dieu merci! bien peu de nos jeunes filles échangeraient +l'humble robe d'indienne contre le gros-de-Naples, s'il fallait en même +temps échanger leur jeune et joli cavalier contre une vieille parodie de +la gente masculine. + +Le bossu songeait au bonheur qui l'attendait dans les bras de +Marguerite, et, tout en songeant, il mangeait prosaïquement sa soupe au +boeuf, ou peut-être que c'est en mangeant qu'il songeait ainsi. Il fut +tiré de sa rêverie par l'arrivée de deux étrangers; l'un, grand, sec et +maigre, l'autre, gros et trapu. Deux barbes blanches, deux chevelures +grises, deux faces ridées et curieuses. + +--Que voulez-vous, Messieurs? demanda le bossu, entre deux bouchées. + +--Nous sommes, reprit le grand, deux voyageurs des pays hauts, et, comme +vous le voyez, nous ne sommes plus des _jeunesses_. + +--Non, Seigneur! dit le gros en branlant la tête. + +--Nous avons bien travaillé, reprit le grand. + +--Oui, Seigneur! dit le gros, toujours branlant la tête. + +--Nous avons essuyé bien des épreuves, et nous voici rendus à la +vieillesse sans avoir, continua le grand, la moindre peccadille à nous +reprocher. + +--Non, Seigneur! soupira le gros. + +Et nous ne voudrions pas, pour tous les jours qui nous restent à vivre, +faire le moindre tort à qui que ce soit... + +--Non, Seigneur! + +--Nous avions amassé quelques piastres... assez pour mettre nos vieux +jours à l'abri de la misère, et nous revenions content dans nos +familles, quand le malheur nous fit entrer, à Montréal, dans une maison +d'où, hélas! nous ne sommes sortis que la vie sauve... + +--Oui, Seigneur! + +--Mais, pourquoi entrez-vous dans ces maisons? demanda le bossu un peu +intrigué. + +--Dans ces maisons? dites-vous, cher monsieur. Mais c'était une honnête +maison: nous n'allons jamais ailleurs... + +--Non, Seigneur! fit le gros écho. + +--C'était une honnête maison, à preuve qu'il y avait une enseigne écrite +en grosses lettres au dessus de la porte: Eusèbe Asselin's restaurant. + +--Eusèbe Asselin! fit le bossu avec étonnement. + +--Oui. Seigneur! répéta, le gros vieillard. + +--Le connaissez-vous? demanda le grand. + +--Un peu, un peu... Je l'ai connu jadis.... + +--A Québec peut-être? + +--A Québec et ici; mais cela ne fait rien: continuez votre histoire... +et assoyez-vous donc. + +Les deux étrangers s'assirent. + +--Et que fait-il à Montréal ce Asselin? + +--Il tient un restaurant près du Canal. + +--Raconte donc son histoire; moi, je n'ai pas de mémoire, et je raconte +mal, dit le grand à son compagnon. + +--Elle n'est pas longue, et si Monsieur veut la savoir, je la raconterai +bien, reprit le gros. + +--Vous me ferez plaisir, dit le bossu. Mais vous allez manger la soupe +avec moi... Paméla! + +--Monsieur! + +--Apportez deux assiettes. + +--Paméla s'en vint de la cuisine, souriante et lissée. Les deux +étrangers la regardèrent attentivement, puis se firent un signe de +l'oeil. Paméla qui les surprit se dit en elle-même. + +--Friponne que je suis! je fais encore frissonner les barbes +blanches.... + + + + + VIII + + OU BAPTISTE REPREND SON RÉCIT + + +Les trappeurs entendirent longtemps les sauvages joyeux chanter en +s'éloignant, et ces chants de triomphe les remplissaient de douleur. +Tantôt ils regrettaient de ne s'être pas fait tuer tous en défendant +leur brave compagnon, et, tantôt ils se consolaient par la pensée que, +peut-être, ils pourraient le délivrer. + +Quand les voix aigres et insolentes des guerriers se furent éteintes +dans le lointain, les trois blancs sortirent de leur cachette et +remontèrent un peu le cours de la rivière, marchant sur le rivage +désert. Ils espéraient être vus de Baptiste, leur camarade, s'il ne +s'était pas trop enfoncé dans la forêt. Et il avait dû être curieux de +connaître le résultat de la bataille. Cependant, personne n'apparaissait +de l'autre côté de la rivière, et un silence profond régnait aux +alentours. Alors l'un des blancs, faisant de sa main un porte-voix, cria +par trois fois, avec une force étonnante que multipliaient les échos de +la rive et des bois: Baptiste! Baptiste! Baptiste...! Et loin, bien +loin, de divers côtés, on entendit répéter dans la vaste solitude: +Baptiste! Baptiste! Baptiste! et puis, tout fit silence. Mais, bientôt, +à cet appel répondit une voix connue, et l'on vit descendre un homme sur +le rivage. C'était Baptiste. Nageur habile, il eut vite fait de s'ouvrir +un chemin dans les vagues limpides de la rivière. Ruisselant d'eau, il +se précipite dans les bras de ses amis. Raconter la scène qui venait +d'avoir lieu fut l'affaire de quelques minutes. Quand Baptiste apprit +que le grand-trappeur était tombé au pouvoir des Couteaux-jaunes, il +leva les bras au ciel avec désespoir: Mon Dieu! dit-il, est-ce +possible...? Il faut le sauver ou mourir avec lui! + +--_All right!_ dit John. + +--_Bene!_ cria Paul Hamel, l'ex-élève. + +--Oui! oui! ajouta Félix. + +--Ta bouche saigne, Baptiste, dit Paul. + +--Et tes mains aussi, ajouta, Félix... + +--_It is too bad!_ continua John. + +--Oui, répondit Baptiste, ils m'ont brûlé les lèvres, en me forçant à +manger du poisson un peu chaud, et moi je me suis brûlé les mains pour +défaire mes liens... + +John jeta dans le feu qui se mourait une brassée de fagots secs qui ne +tardèrent pas à s'enflammer en pétillant. + +--_My goodness!_ disait-il, ce pauvre grand-trappeur se battre comme +_une brick_. Nous autres manger quelques _fishes_ et le chercher après. + +--J'ai peur qu'on ne le revoie plus, dit Paul. + +--Il en a toujours bien fait dégringoler quelques-uns en bas du rocher, +ajouta Baptiste, et c'est leur mort qui m'a sauvé. + +--Où sont-ils? demanda John. + +--Le diable les a emportés, dit Baptiste. + +--Les voici sous ces branches, reprit l'ex-élève: ils attendent la +résurrection générale. + +--_And the_ corbeaux, dit John. + +--Baptiste, reprit l'ex-élève, tu avais commencé à me raconter une +petite histoire du grand-trappeur, continue donc ton récit, en attendant +notre souper. + +--Où en étais-je rendu? + +--Au festin. Le chef des Couteaux-jaunes invite Iréma à s'asseoir à ses +côtés. + +--Bien! bien! Iréma aimait Kisastari le fils du chef de sa tribu, et +Kisastari avait déjà chassé, pour elle, le renard argenté et le vison: +il lui avait apporté les peaux les plus soyeuses et les plus riches. On +disait dans la tribu: Kisastari et Iréma élèveront bientôt leur wigwam, +malgré les voeux des anciens, et les fiançailles de Naskarina. Naskarina +sourit en voyant le vieux chef des Couteaux-jaunes entraîner sa rivale, +à la table du festin. Elle sourit et s'approcha de Kisastari: Iréma que +ton coeur aime trop, dit-elle, suit les pas du vieux chef étranger, moi, +je ne voudrais jamais te laisser, parce que, vois-tu, je t'aime plus +fortement. + +Kisastari s'assit auprès d'elle sans parler, et longtemps ainsi il +demeura silencieux. Le festin fut joyeux cependant, car l'eau de vie +coula avec abondance. Les deux tribus se donnèrent mille marques +d'amitié, et les paroles de paix ne cessèrent de tomber. Nous autres, +les blancs, comme amis des indiens, nous avions la permission d'assister +à la fête. Au reste, cela nous amusait, et nous savions bien comment +elle finirait, cette fête. + +Le calumet fut allumé et passa de bouche en bouche. Chacun tira quelques +bouffées qu'il souffla en l'air avec une gravité ridicule. Puis, la +danse commença. C'était le dernier amusement, ce fut aussi le plus gai +et le plus dévergondé. Au son des tambours et aux cris mesurés des +joueurs, tous les sauvages se mirent à sauter et gambader en rond, +gesticulant comme des damnés, riant parfois et parfois prenant des airs +terribles, comme des guerriers en face des ennemis. Tantôt, le sensible +chasseur ouvrait, en dansant, ses bras amoureux à sa compagne sauvage +qui se sentait touchée, tantôt, le guerrier sans peur poussait le cri de +guerre, et, l'oeil plein de feu, menaçait de son bras vengeur, un ennemi +invisible. Le vieux chef des Couteaux-jaunes voulut attirer sur son +coeur la belle Iréma; elle s'en alla se jeter dans les bras de +Kisastari. Naskarina, emportée par la jalousie s'écria: + +--Quelle injure, Iréma, ton imprudence fait au grand chef des +Couteaux-jaunes! Tu porteras la peine de ta faute! + +Le vieux chef des Couteaux-jaunes, ne dansait plus, mais, retiré à +l'écart, il fixait sur la cruelle un regard plein de vengeance. +Naskarina s'approcha de lui et lui dit: + +--Chef valeureux, la vengeance est douce au coeur bien fait. Veux-tu +enlever Iréma, et l'emmener au loin? je vais t'aider. + +--Je le veux bien; mais comment faire? ses amis sont nombreux et bien +armés. + +--Je vais aller cacher leurs armes. + +Le vieux chef, feignant la joie, se remit à danser avec une nouvelle +ardeur, et l'on crut qu'il avait oublié l'affront que venait de lui +faire Iréma. En passant auprès des siens il leur disait à l'oreille: +Armez-vous. Cela suffisait. Accoutumés à la surprise ou à la trahison, +les indiens trouvaient moyen de sortir tour à tour pour mettre, à leur +portée, leurs carabines et leurs pistolet. Cependant les chasseurs +Canadiens avaient laissé la fête, et le jeune chef en était un peu +froissé, car il pensait que c'était par indifférence ou ennui. +Naskarina, disparue depuis assez longtemps, rentra tout-à-coup le +sourire sur les lèvres, et, regardant le vieux chef, elle lui fit un +signe qui échappa aux autres. Alors le Hibou blanc saisit Iréma dans ses +bras et prit la fuite. + +--Guerriers! dit Kisastari. Nos frères les Couteaux-jaunes sont des +lâches et des traîtres, sachons les punir! + +A ces paroles, les guerriers Flancs-de-chiens s'élancent vers leurs +tentes pour prendre leurs fusils et leurs poignards. La colère donne de +l'agilité à leurs pieds et de la force à leurs bras. Bientôt, une +clameur douloureuse s'élève: ils ne trouvent plus leurs armes: la +trahison est partout. Cependant les Couteaux-jaunes se sauvent avec leur +victime; mais à leur tour ils sont frappés d'étonnement, et poussent une +sourde clameur: dix hommes armés semblent sortir soudain de terre et +s'élancent sur leurs pas. Le grand-trappeur est à leur tête. Quelques +uns des indiens veulent s'arrêter; mais le vieux chef qui est plus +traître que brave, se sauve toujours. Cependant le grand-trappeur le +rejoint: Rends-moi cette jeune fille, lui dit-il, traître que tu es, ou +je t'égorge comme un chien. + +Les sauvages levèrent leurs fusils pour tirer. Nous fîmes de même, et +nous n'avions pas peur. Je dis: nous, car nous y étions, n'est-ce pas, +John? + +--_Oh! yes! my! my!_... répondit John! + +--J'aurais voulu y être! fit l'ex-élève. Et comment avez-vous pu +exécuter ce joli tour?--C'était simple. Je te l'ai dit, nous avions la +liberté de regarder la fête, sans y toucher. Le grand-trappeur s'aperçut +qu'il se tramait quelque chose; cela se voit quand on observe; et tu le +sais, les sauvages aiment ce genre de passe temps. Il suivit Naskarina +et la vit cacher des armes derrière un rocher. Il comprit tout, nous fit +un signe, nous dit un mot, et ça y était! + +--Bien! magnifique! j'aurais voulu en être! + +--La boucherie allait commencer, continue Baptiste, quand tout-à-coup +des cris de fureur ou des cris de joie, je ne sais trop lesquels +retentissent, et l'on voit apparaître les Litchanrés, brandissant leurs +armes retrouvées. Effrayés d'avoir à lutter contre des ennemis nombreux +et irrités, les ravisseurs s'enfuient en hurlant comme des loups. +Cependant le grand-trappeur saisit le vieux chef à la gorge et l'écrase +à ses pieds. + +--Tu vas payer pour les autres, dit-il. + +--Grâce! supplie le vieux brigand, grâce! je suis un des vôtres! un de +vos compatriotes! + +Il s'exprimait en bon français. Le grand-trappeur, étonné, lâche prise: +Toi, reprit-il, un des nôtres! toi, un compatriote?... Infâme! renégat! +tu es cent fois plus coupable que les autres... + +--Je le sais! dit-il humblement, en se relevant, mais à tout péché +miséricorde... + +--A tout péché miséricorde! à tout péché miséricorde!... murmure le +grand-trappeur en baissant la tête, et des larmes coulent le long de ses +joues bronzées.... + +--Tu me pardonnes?... demande le chef. + +--Ton nom? répond le grand-trappeur. + +--Mon nom, je ne le dis pas!... Et, s'élançant avec la rapidité d'un +chien, il rejoint ses amis qui fuient toujours. On veut lui envoyer +quelques balles. Le grand-trappeur dit: Ne le tuez pas maintenant, le +confesseur est trop loin. + +Iréma n'avait pas de paroles assez ardentes pour exprimer sa +reconnaissance. Les Litchanrés arrivèrent à la course, au moment où le +vieux chef renégat rejoignait ses complices. Ils s'arrêtèrent tout +surpris devant la troupe des chasseurs. Iréma tenait enlacée de ses bras +nus le grand-trappeur qui l'avait sauvée. A la vue de Kisastari, elle +s'éloigna de son sauveur et, les larmes aux yeux, elle dit: + +--Kisastari, le grand-trappeur blanc est un ami fidèle, c'est lui qui +nous rend l'un à l'autre. + +--Oui, Kisastari, répondit le grand-trappeur, aidé de mes compagnons qui +sont braves, je l'ai sauvée pour te la rendre. + +Les sauvages poussèrent des cris de joie et revinrent dans leur +campement. Naskarina, qui se louait du succès de sa ruse, et se flattait +de ne plus voir jamais sa rivale, ne put s'empêcher de laisser paraître +son dépit: Les Couteaux-Jaunes sont lâches, grinça-t-elle, ils ne savent +pas se défendre, ni garder leur proie. + +--Naskarina serait-elle traîtresse? demande le jeune chef surpris de ce +langage. + +--Oui, répond la jeune fille ivre de jalousie, oui Naskarina a conseillé +au chef des Couteaux-Jaunes d'enlever Iréma, et c'est elle qui a caché +les armes! parce qu'elle t'aime... + +Un cri d'horreur s'éleva dans la tribu. + +--Naskarina, dit le jeune chef, sors d'ici! va-t-en rejoindre tes amis +les Couteaux-jaunes!... + +La jeune fille sortit et, en partant, elle s'écria: + +--Kisastari, prends garde à toi, car je t'aime!... + + + + + IX + + DES NOUVELLES INTÉRESSANTES. + + +Pendant que les trappeurs, réunis à l'endroit que viennent de laisser +les Couteaux-jaunes, écoutent le récit de Baptiste et mangent, à belles +dents, la truite rôtie, la veuve Noémie songe aux paroles de Picounoc et +à tout ce qui s'est passé depuis vingt ans; Victor et Marguerite jurent +de s'aimer toujours, et les deux hôtes du bossu continuent à parler +d'Asselin en jetant un coup d'oeil à Paméla. Noémie n'a plus d'effroi à +la pensée d'épouser Picounoc, et elle comprend que, tout en aimant et +regrettant toujours Joseph le pèlerin, comme on l'appelait jadis, elle +pourrait entourer de soins et de respect son nouveau protecteur. +L'indigence où elle est tombée n'est pas étrangère à ces dispositions. +Elle flotte dans l'incertitude, retenue, d'un côté, par le souvenir et +l'amour, attirée, de l'autre, par la souffrance de la pauvreté et la +reconnaissance. Picounoc se voyait à la veille de recueillir le fruit de +son oeuvre. Et, pour mieux sceller son bonheur, il favorisait les amours +de sa fille et du fils de Noémie: Nos enfants s'aiment, disait-il à la +veuve, et j'en remercie Dieu. Leur amour sera le gage de notre bonheur. +Cependant l'un des vieux étrangers assis à la table du bossu, disait: + +--Cet Asselin n'a pas toujours demeuré à Montréal; il cultivait une +ferme vers Joliette, et passait pour être à l'aise. Ce n'est pas lui qui +nous a dit cela, c'est un habitué du restaurant. Pas vrai, vieux?--il +s'adressait à son compère. + +--C'est vrai comme il y a un plat de soupe devant moi! + +--Il n'y a rien d'incroyable en cela, reprit le bossu; continuez. + +--Avant de demeurer à Joliette, il avait possédé une propriété quelque +part par ici. Mais, cela importe peu. + +--Au contraire, dit le bossu, cela m'intéresse; continuez. + +--Il avait une femme, reprit le gros, et des enfants aussi. Les enfants, +il les possède encore, mais la femme, nenni! elle s'est éclipsée un jour +et n'a plus reparu; elle a filé comme une comète en compagnie d'un +satellite sous la forme d'un gaillard. Pas vrai, vieux? + +--C'est vrai comme un et un font deux! + +--Il paraît qu'elle ne valait pas grand'chose, cette femme là, +continua-t-il, et qu'elle avait fait parler d'elle ailleurs. Mais pour +revenir à nous, et à ce que nous avons vu, et à ce qui nous est arrivé, +voici: Mon camarade et moi, nous n'étions pas millionnaires, mais nous +avions dans nos goussets plus d'un rouleau de dix piastres quand nous +entrâmes au restaurant d'Asselin. Pas vrai, vieux? + +--Vrai comme Mademoiselle est là! + +Paméla qui écoutait, les poings sur les hanches, rougit comme une jeune +fille et se retira dans la cuisine. L'étranger continua: + +--Nous déposâmes notre argent entre les mains d'Asselin puis, légers et +sans soucis, nous descendîmes prendre l'air sur le bord du canal, où +nous fîmes rencontre de quelques amis. Nous leurs serrons la mains, et +les invitons à souper. Ils acceptent. Tout-à-coup, pendant le souper, +voilà la porte qui s'ouvre. + +--Monsieur Chèvrefils, dit la vieille servante au bossu, il y a +quelqu'un qui vous demande au magasin. + +--Allons! on ne peut jamais manger tranquille, murmura le bossu. +Excusez-moi un instant, Messieurs, dit-il aux vieillards, je reviens de +suite. Et il sortit. + +--C'est toujours comme cela, maugréa la servante, tout refroidit! on ne +peut rien manger de chaud, avec ces habitants qui s'en viennent vous +déranger. Ah! c'est moi qui les enverrais paître, par exemple! + +--Qu'est-ce cela fait d'être dérangé, quand ça rapporte des sous? +observa le grand vieillard. Et votre maître est riche, n'est-ce pas? + +--Pour cela, il l'est _gros_, répondit Paméla. + +--Fait-il le commerce depuis longtemps? + +--Mon Dieu! oui; quand je l'ai connu, moi, il s'occupait d'affaires +déjà, et, il y a longtemps. Il est vrai, qu'alors son commerce se +réduisait à bien peu de choses... mais il était habile comme un lutin. +On voyait dès lors ce qu'il ferait un jour. + +--A-t-il toujours demeuré ici? + +--Seigneur! non; _il a porté la cassette_ longtemps. + +--Ça devait être assez drôle, de voir une cassette juchée sur sa bosse, +dit le gros. + +--Et vous Mademoiselle, reprit l'autre, vous n'avez pas toujours habité +cette paroisse; il me semble que je vous ai vue ailleurs. + +--C'est possible, Monsieur, mais je ne vous remets plus. + +Le bossu entra et reprit sa place à la table. + +--C'est un huissier, dit-il; ces monstres-là, ne se font pas plus +scrupule de déranger un homme qui dîne, que de saisir un débiteur qui ne +paie pas. A propos, continua-t-il, vous qui parliez d'acheter une +propriété, j'en fais vendre une belle, la semaine prochaine, à deux +lieues et demie d'ici. + +--Par le shérif? demanda le gros. + +--Oui, et je suis certain qu'elle va se donner, car l'argent est rare. +Pour moi, je vais la partir à 1,200 piastres pour couvrir mes frais, et, +si quelqu'un met un trente sous de plus, il l'aura. C'est une terre qui +vaut bien 2,000 à 2,500 piastres. C'est la ferme d'une veuve, la veuve +Djos Letellier. Vous ne connaissez pas ça, vous autres: Djos! Djos! le +pèlerin! le muet! fit le bossu avec une grimace amère, un chenapan qui a +bien fait de se tuer lui-même, car le gredin!... + +--Le muet? firent les deux vieillards. + +--Oui, l'avez-vous connu? + +--Diable! Et il vous avait fait du mal? + +--Ça, c'est mon affaire. Il est mort, tant mieux pour lui! sa veuve vit +encore, tant pis pour elle! Elle ira en pèlerinage à la bonne +Sainte-Anne à son tour, si elle le veut, mais Ste. Anne ne lui rendra +jamais sa terre. + +Les deux vieillards gardaient le silence. Le bossu reprit. C'est une +belle occasion, si vous voulez en profiter. + +--Je vais continuer mon histoire, dit le gros vieillard, et vous jugerez +après si nous sommes en état d'acheter des terres. + +--C'est bien, continuez. + +--Donc, ajouta-t-il, la porte du restaurant s'ouvre tout-à-coup et une +femme se précipite dans la maison: + +--Eusèbe! Eusèbe! s'écrie-t-elle, pardon! je suis Caroline, ta femme, +Caroline, ton amie d'autrefois! Je reconnais ma faute, je la regrette et +reviens me jeter à tes genoux. Et, en disant cela, elle pleurait; mais +elle restait debout. Nos amis que nous avions à souper avec nous, +avaient des larmes plein les yeux: Que c'est consolant, dit l'un d'eux +de voir un pareil retour à la vertu! Mon camarade et moi, nous nous +mordions la langue pour nous faire pleurer, et nous avions envie de +rire.... + +--C'est cela; la vérité m'oblige à dire que tu racontes avec une verve +et une fidélité étonnantes, observa le grand. + +--Fort bien dit le bossu. + +--Asselin, reprit le conteur, regarda sa femme longtemps. Elle avait +l'air bien peinée. On voyait qu'il était partagé entre l'envie de la +renvoyer et le plaisir de la reprendre. A la fin, il s'écria avec une +certaine émotion et en ouvrant les bras: Viens sur mon coeur! Je ne te +reconnais point; mais je n'ai rien à y perdre!... + +--C'est vrai comme vous êtes un honnête homme! glissa le grand. + +--Nos amis mouillaient leurs mouchoirs, non! la manche de leur vareuse, +car ils n'avaient pas de mouchoirs, et, nous nous mordions toujours la +langue pour ne pas rire.... La soirée fut agréable, la nuit eut ses +enchantements, mais le réveil fut terrible. Asselin ne trouva plus sa +femme à ses côtés; nos amis étaient disparus, et nos rouleaux de billets +roulaient grand train avec les voleurs.... + +--C'est vrai, comme vous êtes un honnête homme! reglissa le grand. Le +bossu fit une grimace. + +--Vraiment? fit-il tout étonné; ce n'était donc pas la femme d'Asselin? + +--Et oui! et c'est parce que c'était sa femme que tout cela est arrivé, +et aussi parce que nous avions trop parlé sur le bord du canal. Il n'est +jamais bon de dire à ses amis les trésors que l'on possède.... + +--Et ils n'ont pas été arrêtés ces misérables? + +--Impossible de les trouver. Vous comprenez, maintenant, qu'il ne nous +est pas aisé d'acheter une propriété, nous fût-elle offerte pour la +moitié de sa valeur. Ce que nous voulons, c'est l'aumône d'un gîte pour +cette nuit, nous sommes fatigués et il se fait tard. + +Le bossu secoua la tête et ne répondit rien. + +--Nous serions fâchés de vous causer le moindre embarras, reprit le +grand. + +--C'est bien assez que Monsieur nous ait donné le souper, continua le +gros, n'abusons point de sa bonté. + +--Ce n'est pas cela, reprit le bossu, plus gaiement, mais, il faut que +je sorte ce soir, et il ne serait pas convenable de laisser avec ma +fille deux _jeunesses_ comme vous. + +Les étrangers ne parurent pas offensés de cette plaisanterie; ils +partirent, après avoir payé leur souper par de nombreux remerciements, +et le bossu, ayant attelé son cheval, se rendit à la concession St. +Eustache, chez son ami Picounoc. + +Lorsque Marguerite le vit arriver elle sortit, car elle ne voulait pas +le rencontrer. Il prit à peine le temps d'attacher son cheval à la +porte, et, au lieu d'entrer dans la maison, il donna après elle. Elle +arrivait chez la veuve Letellier et marchait vite, espérant de pouvoir +entrer avant d'être rejointe. + +--Vous allez bien vite, Marguerite, on dirait que la peur vous donne des +ailes, dit le bossu essoufflé, dès qu'il fut assez près de la jeune +fille pour lui parler. + +Marguerite, un peu confuse, se retourna vivement: Je n'ai pas peur, +cependant dit-elle. + +--Alors, c'est le désir de voir M. Victor? + +--C'est que je suis pressée. + +--Me permettez-vous de vous attendre? + +--Vous attendrez peut-être un peu longtemps. + +--Vous-êtes toujours impitoyable, Marguerite; je vous aime pourtant +beaucoup. + +--Vous avez tort. + +--Vous voulez dire que vous me haïssez? + +--Je ne dis pas cela. Vous savez bien que l'on n'aime pas qui l'on veut, +ni quand on veut. + +--Rêverie de poëtes. + +--N'importe! + +--Votre père désire que vous m'épousiez, Marguerite, et si vous aimez +votre père, soumettez-vous à sa volonté. + +--Il ne m'a jamais dicté d'ordre à ce sujet. + +--Il vous en donnera. + +--Je ne crois pas. + +--J'en suis certain. + +--Alors, tant pis pour lui et pour vous! + +--Marguerite, votre père!... Je ne vous en dis pas davantage. Mais vous +le verrez à vos genoux, s'il le faut, pour vous supplier de me donner +votre main. Et, si vous refusez, vous l'avez dit: tant pis pour lui... +et pour vous! + +--Que voulez-vous dire, Monsieur? + +--Que vous viendrez à moi quand vous m'aurez défendu d'aller à vous. + +--Moi! + +--Voulez-vous revenir chez vous? + +--Non, Monsieur, pas à présent. + +--C'est bien! au revoir. + +Le bossu tourna les talons; il était furieux. Marguerite se rendit chez +Noémie. Elle était comme abasourdie par la menace mystérieuse du bossu, +mais peu à peu, dans la douce intimité de Victor, elle oublia le fâcheux +prétendant. Ce fut le rayon du soleil après le grondement du tonnerre. + +Picounoc et le bossu causèrent longtemps. Picounoc dit: Il faut que je +fasse accroire à Victor qu'il aura Marguerite, sinon, il se fâche et me +fait perdre le fruit de vingt ans de travail. Tu comprends? sa mère en +raffole et passe par toutes ses fantaisies. Depuis qu'il lui a laissé +entendre qu'elle ferait bien de convoler avec moi, mes affaires de coeur +ont avancé de moitié. Ça va comme sur des roulettes. + +--J'y consens, mais, fais attention. Si tu me trompes je te dénonce: Je +révèle à Victor et à sa mère tout ce que tu as dit et fait contre eux, +pour les ruiner dans leurs biens, et les plonger dans la misère. + +Les deux amis se donnèrent une poignée de main. + +Quand le bossu entra dans sa demeure de la rivière du Chêne, il la +trouva dans un désordre complet. Il était évident qu'elle avait été mise +à sac. Les tiroirs des bureaux et des commodes ouverts, les meubles +renversés, le comptoir forcé, les lits éventrés, tout attestait le +passage d'un voleur bien décidé à accomplir son oeuvre en conscience. Le +bossu poussa un juron énorme: + +--Robert! Charlot! canailles!... j'aurais dû m'en douter! Comment se +fait-il que je ne vous aie pas devinés plus tôt?... + +Puis, il appela Paméla, mais Paméla ne répondit point. Il la trouva liée +solidement sur un lit, un bâillon entre les dents. La délivrer ne fut +pas long. + +--Ce sont eux, dit il, les misérables? + +--Oui, dit Paméla en poussant un profond soupir, ce sont eux! + +--Robert et Charlot? + +--Charlot et Robert! + +--Ils t'ont respectée au moins? + +--Ils auraient dû, dans tous les cas... + +--Tu chancelles! qu'est ce que cela veut dire? + +--Les monstres! ils m'ont fait boire le vin comme l'iniquité.... + +--Comment? ils... et toi, tu n'as?... + +--Oui! ils... et moi je n'ai!... que voulez-vous? une femme contre deux +gros hommes? + +--Est-ce qu'ils t'ont fait parler? + +--Vous voyez bien qu'ils m'en ont empêché, plutôt.... + +--Je les rejoindrai! + + + + + X + + LE LIÈVRE QUI COURT. + + +Les Couteaux-jaunes, s'éloignant de la rivière Athabaska, s'enfoncèrent +dans la forêt. Le Hibou blanc ne regrettait ni la fuite de Baptiste son +premier prisonnier, ni la mort de plusieurs guerriers de sa tribu, tant +il était fier d'avoir capturé le grand-trappeur; et, enivrée par le +succès, joyeuse et insouciante, sa troupe marchait en chantant vers le +lac Noir, à l'est du grand lac Athabaska. Le grand-trappeur suivait ses +bourreaux avec la résignation d'une victime que tout espoir a +abandonnée. Il avait, pendant de longues années, été la terreur de plus +d'une tribu indienne, car il s'était fait le vengeur des persécutés; et +les Couteaux-jaunes, surtout, savaient la valeur de son bras et la +finesse de son esprit. Souvent Naskarina, la traîtresse qui s'était +réfugiée chez les ennemis de sa tribu, s'approchait de lui pour lui +reprocher durement son intervention dans les affaires des deux tribus. + +--Si tu avais permis au Hibou blanc de s'enfuir avec ma rivale, +disait-elle, tu serais libre et parmi les tiens aujourd'hui. Tu seras +mis à mort sur le bord du lac Noir, et, tôt ou tard, Iréma tombera entre +nos mains. + +Le grand-trappeur demeurait muet comme s'il n'eût pas entendu, et, sa +figure bronzée ne laissait rien paraître des émotions de son âme. Il +priait dans son coeur, et offrait à Dieu le sacrifice de sa vie en +expiation de ses nombreuses offenses. L'homme qui a des sentiments de +foi ne se trouve jamais faible en face de la mort. Le Hibou-blanc aurait +bien voulu savoir qui était et d'où venait ce compatriote si fort et si +redoutable; mais, quand il osait le questionner, le grand-trappeur +l'écrasait d'un regard de mépris. + +Les indiens avaient marché pendant deux jours, chassant pour manger, +entassant les branches de sapin pour dormir, et quatre jours encore les +séparaient du lac Noir. Ils s'étaient arrêtés sur une hauteur d'où le +regard embrassait une étendue immense, et, des guerriers faisaient +sentinelles, car les Couteaux-jaunes avaient beaucoup d'ennemis et +craignaient toujours quelque surprise. Pendant que la tribu, assise sur +des feuilles autour d'un grand feu, rappelle, dans un langage imagé, les +chasses et les guerres du passé, ou forme, des projets pour l'avenir, +une sentinelle amène vers le chef un guerrier flanc-de-chien. Un cri +sourd s'élève, les sauvages saisissent leurs carabines: Je suis le +"Lièvre qui court" dit le Litchanré, et Naskarina est la fille de ma +soeur. Le "Lièvre qui court" est irrité de l'insulte que les Litchanrés +ont faite à Naskarina, et il se venge. + +La Hibou-blanc sourit à ces paroles, car il comprit que la vengeance de +cet homme pouvait lui rendre Iréma. + +--D'où viens-tu, et où sont les guerriers de ta tribu? demanda-t-il? + +--Les hommes de ma tribu ont laissé le fort William après l'enlèvement +d'Iréma, ou plutôt après son retour. Ils ont suivi la route des lacs, +jusqu'à la rivière Saskatchewan, qu'ils ont côtoyée longtemps, puis +enfin se sont dirigés vers les sources de la rivière Claire, et, de là, +ils se dirigent vers le fort Pierre à Calumet. + +--Sont-ils plus nombreux que nous? + +--Non; puis ils ont laissé à la tête du lac Winnipeg deux de nos +meilleurs guerriers, Ours grognard et Castor d'argent. + +--Pourquoi? + +--Pour guider les canots de la robe noire jusqu'au grand lac des +Esclaves. + +--La robe noire! grommela le renégat, puisse-t-elle périr dans les +rapides nombreux! Vient-elle seule? ajouta-t-il. + +--Des femmes de la prière l'accompagnent. + +--Des Soeurs de Charité!... c'est moi qui!... mais, comment te +trouves-tu ici, toi? + +--Le Lièvre qui court a l'oreille fine; il a entendu de loin les chants +des Couteaux-jaunes, et il est venu, laissant les siens qui marchaient +vite et se sauvaient. + +Le grand-trappeur était attaché au tronc d'un arbre. Les premières +paroles du Litchanré lui causèrent de l'émoi, car il crut que le Hibou +blanc allait être attaqué, et qui sait? battu peut-être. Alors, ce +serait la liberté; mais il pencha la tête sur sa poitrine quand il +apprit que ses amis se sauvaient. + +--Doivent-ils s'arrêter au fort Pierre à Calumet? demanda le chef. + +--Pas longtemps. Ils traverseront là la rivière et s'avanceront, en se +tenant à une petite distance des bords, vers le fort Providence. + +--Sont-ils loin? + +--Non, mais ils vont marcher toute la nuit. + +--En avant! hurla le Hibou-blanc. Nous les atteindrons au point du jour. +Ils n'arriverons pas tous au fort Providence! + +Les chasseurs canadiens s'avançaient aussi vers le nord. Ils n'étaient +plus joyeux depuis la perte de leur ami le grand-trappeur, et, +cependant, aucun d'eux ne connaissait bien cet homme mystérieux qui +courait les bois, faisant la chasse par caprice ou plaisir, plutôt que +pour gagner de l'argent. Mais, si l'on aime quelque part le mystère ou +l'étrange, c'est dans ces régions lointaines et solitaires, au milieu de +ces forêts vieilles comme le monde, où les hommes passent de temps en +temps, sans s'arrêter, comme les oiseaux de migration. Et, ceux qui +réussissent à se faire craindre ou aimer par les peuplades fanfaronnes +ou défiantes, sont les véritables rois de ces solitudes. Le +grand-trappeur était l'un de ces rois; mais il venait de tomber. Il +paraissait bien faible maintenant et servait de jouet à ses ennemis. Il +passait, enchaîné, sous les grands arbres qui avaient entendu ses chants +de liberté, qui avaient vu ses courses nombreuses vers la mer de glace, +ou les lacs du midi. + +La nuit achevait son cours et le jour allait paraître quand le Hibou +blanc ordonna, pour la cinquième fois, à ses guerriers de se coucher sur +le sol pour écouter les bruits lointains, et tâcher de découvrir la +piste des Flancs de chiens. Le premier, le Lièvre qui court se releva +joyeux. + +--Je les entends! je les entends! + +--Oui, dirent les autres, ils se sauvent! + +--Marchons! cria le chef. + +Et tous partirent, pleins d'ardeur et de vengeance. Le grand-trappeur, +les mains derrière le dos, mais les pieds libres, courait entouré de +gardiens jaloux. Une heure s'était à peine écoulée, qu'une clameur +formidable s'éleva, c'était le cri des Litchanrés à la vue de leurs +ennemis. A cette clameur une autre plus puissante encore répondit; les +Couteaux-jaunes, la carabine au bras, s'élancèrent les premiers. Les +Litchanrés soutinrent l'attaque avec courage. Des deux côtés les femmes +s'étaient mises à l'écart pour laisser le champ libre aux combattants. +Dès le commencement de la lutte, Kisastari aperçut dans les rangs +ennemis le traître "Lièvre qui court." Il comprit l'acte infâme de son +ancien ami: Depuis quand, lui cria-t-il, les Litchanrés sont-ils assez +traîtres pour combattre la tribu de leurs pères? + +--Depuis que Kisastari est assez insensé pour mépriser les conseils de +sa tribu et rechercher l'amour d'une fille qui n'est pas digne de lui! +répliqua le "Lièvre qui court." + +Au même instant les deux indiens, jetant leurs fusils, tirent, des +pistolets de leur ceinture et s'élancent l'un sur l'autre. Les balles +sifflent et s'enfoncent dans l'écorce résineuse des sapins, les deux +guerriers s'approchent toujours et le feu roule bien nourri. + +Le jeune chef est blessé, car le sang coule le long de son bras et +jusque sur sa main; mais il ne faiblit point et semble ne pas s'en +apercevoir. + +--Voyez-donc le sang d'un chien peureux! crie le Lièvre qui court, en se +moquant du jeune chef. + +Les autres guerriers se battaient toujours, et déjà plusieurs jonchaient +le sol. + +Au cri insultant du Lièvre qui court, Kisastari dégaine son couteau et, +d'un bond, se précipite sur son adversaire. Mais son pied s'embarrasse +dans une branche et il tombe. Alors, le traître lève le bras pour le +frapper. + +--Arrête! s'écrie une femme, je l'aime!... + +C'était Naskarina. + +--Il ne t'aime pas, lui, hurle le Lièvre court, qu'il meure! + +Disant cela, le Lièvre qui court presse la détente de son pistolet, mais +Kisastari s'était levé: il fait un bond et déjoua la balle. + +--Meurs donc toi-même, traître! dit-il. Et la lame luisante de son +couteau, passant comme un éclair, vint se planter, vibrante, dans le +tronc d'un arbre. Le Lièvre qui court, vif et habile, avait à son tour +trompé la mort. Alors Kisastari empoigne son ennemi par les flancs et +une lutte ardente commence. Malheur à celui qui tombera! Les deux +adversaires ressemblaient à deux dogues qui se tiennent par leurs crocs +aigus. Le Lièvre qui court, s'efforce d'échapper à l'étreinte et de +saisir le manche de son poignard, mais le jeune chef le serre comme un +étau, et le pousse peu à peu vers le sapin ou tremble encore sa fine +lame. Le traître se sent faiblir, ses jambes tremblent sous lui, la +sueur l'inonde, il voit un nuage passer devant ses yeux. + +--Au secours! à moi! crie-t-il. + +Au même instant il touchait le tronc du sapin. Il se sentit tout à coup +libre. Kisastari l'avait laissé pour reprendre son couteau fixé dans +l'arbre. + +--Partie égale! dit Kisastari, défends-toi! je t'ouvre le ventre! Et, +disant cela, il lève son terrible couteau. Mais tout à coup il pousse +une clameur: Lâches! dit-il! vous êtes tous des lâches!... Et il tombe +la face contre terre. Il venait d'être frappé par derrière. + +--Il ne mourra pas seul, s'écrie une voix de femme. + +Et le traître Lièvre qui court s'affaisse à son tour en poussant une +plainte amère. + +--C'est moi! hurle une jeune fille en brandissant une lame sanglante. +C'est moi qui te venge, ô mon Kisastari.... + +A cette voix connue le jeune chef sourit. + +--Iréma! Iréma! s'écrie le Hibou-blanc qui vient de frapper Kisastari, +tu es ma prisonnière. + +--Viens donc! Et elle brandissait son arme. + +--Désarmez-la, vous autres, commande le vieux chef. + +Iréma veut fuir, mais plusieurs guerriers se précipitent sur elle et lui +arrachent le couteau qui a puni le traître. Les Litchanrés, voyant leur +jeune chef tomber, s'enfuirent. Les Couteaux-jaunes ne les poursuivirent +point. Ils étaient satisfaits de leur besogne. + +Le grand-trappeur avait tout vu, et ses yeux s'étaient remplis de +larmes. Ses gardiens devaient le tuer dans le cas d'une défaite, car le +vieux Hibou-blanc avait juré qu'il ne le retrouverait plus dans son +chemin. + +Les Litchanrés comptaient deux morts, et les Couteaux-jaunes, trois. Il +y avait un bon nombre de blessés, Iréma prisonnière, c'était le comble +des voeux du vieux chef. Il n'avait jamais ambitionné un plus beau +triomphe. Les corps des guerriers Couteaux-jaunes furent ensevelis sous +des amas de branches et de feuilles, mais ceux des ennemis furent +laissés en pâture aux bêtes fauves. Les Couteaux-jaunes reprirent leur +marche vers le lac Noir. + + + + + XI + + LA MÈRE LABOURIQUE + + +Robert et Charlot--car c'étaient bien nos bandits +d'autrefois--disparurent comme ils étaient venus, à l'insu de tout le +monde. Cela n'empêcha pas que plusieurs affirmèrent les avoir vus +passer; mais le signalement des uns ne répondait point au signalement +des autres, et ne servait qu'à dépister les recherches. Le bossu, qui +avait pris le goût des richesses, et même était devenu passablement +avare, en courtisant la fortune, avait perdu le sommeil depuis la visite +malencontreuse des deux compères. Pourtant, il ne s'était vu dépouiller +que d'une somme assez mince, et les voleurs firent comprendre, par le +désordre qu'ils laissèrent derrière eux, que leur avidité n'avait pas +été aussi heureuse que grande. Le bossu ne gardait chez lui que peu +d'argent: il prêtait, comme je l'ai dit, à courte échéance et à gros +intérêts. Quelque fois aussi il prêtait à long terme, mais il n'y +perdait rien, et c'était quand un motif étranger s'ajoutait à l'avarice, +son motif habituel. Ainsi, à la demande de Picounoc, dont il aimait la +fille Marguerite, il avait avancé à la veuve Letellier tout l'argent +nécessaire pour payer l'instruction de son enfant. + +Picounoc ne ressentit pas de chagrin du petit malheur arrivé à son ami; +d'abord parce qu'il se réjouissait ordinairement des adversités des +autres, et, ensuite, parce que le bossu trouverait là un prétexte de +plus pour faire vendre la terre de Noémie. + +Robert et Charlot étaient descendus à Québec, car on se cache plus +facilement à la ville qu'à la campagne: la foule est discrète comme la +solitude. Ils longent le côté nord de la rue Champlain et se dirigent +vers une maison à deux étages, sale et moussue, où mes lecteurs sont +entrés, il y a plus de vingt ans, à la suite de Djos, du charlatan, des +gens de cage et des voleurs. C'est encore la même maison, mais avec +vingt ans de plus sur le pignon; elle est plus sombre encore +qu'autrefois et s'identifie, en quelque sorte, avec le rocher noir qui +la domine et l'écrase de ses trois cent cinquante pieds de hauteur. Les +habitués d'autrefois sont disparus, sauf deux ou trois, mais ceux +d'aujourd'hui ne valent pas mieux. La mère Labourique n'est plus +derrière le comptoir; elle se tient assise dans son fauteuil, auprès de +la fenêtre, et s'amuse à regarder les passants. La Louise, plus jaune, +si c'est possible, que dans sa jeunesse, a succédé à sa mère. Elle a +trouvé un mari, l'a perdu--temporairement--et elle fait un glorieux +veuvage. + +Robert et Chariot entrent en riant. + +--Qu'y a-t-il de si drôle? demanda la Louise. + +--Batiscan! dit Charlot, on ne fait pas de rencontre comme celle-là tous +les jours. + +--Non, Seigneur! dit Robert. + +--Quelle rencontre? demande la Louise. + +--On te contera cela; rien de plus singulier. C'est un des plus beaux +tours du hasard. + +--Oui, Seigneur! affirme Robert. + +--Qu'est-ce que c'est donc, la Louise? fait la vieille d'une voix +saccadée. + +--Un peu plus tard, mère Labourique, on vous dira tout. Pour le moment +on a autre chose à faire. + +--Plus tard! plus tard! Je ne suis pas jeune, moi, pour attendre ainsi: +j'ai quatre-vingts sonnés, oui! + +--Eh bien! la mère, on arrive de Lotbinière, Robert et moi, dit Charlot, +manière de se graisser la patte chez les campagnards. + +--Ah! ah! vous venez de Lotbinière! cela me rappelle ce pauvre +Saint-Pierre.... Mon, Dieu! je l'ai bien regretté, le brave homme!... Il +me semble que sa mort a porté malheur à notre maison. Depuis, les +affaires n'ont pas bien marché... non, non!... + +--Vous souvenez-vous d'un grand jeune homme à la voix nasillarde qu'on +appelait Picounoc? + +--Ma foi! non, je ne me souviens pas de lui.... Est-ce qu'il venait ici? + +--Et oui, mère, reprit vivement la Louise: je me le remets bien, moi! La +gaillard, il buvait sec.... + +--Eh bien! reprit Chariot, ce fripon-là est aujourd'hui l'un des +habitants les plus à l'aise de Lotbinière. + +--Vous ne le direz plus! exclama la Louise. + +--Et vous l'avez dégraissé? repartit en riant la vieille aubergiste. + +--Vous ne l'avez pas tué, j'espère, demanda la Louise un peu anxieuse. + +--Tué? allons donc, on est plus humain que ça. Du reste, il ne s'agit +pas de Picounoc, mais d'un farceur que vous avez bien connu. + +--J'en ai tant connu de farceurs, observa la vieille. + +--Vous vous souvenez de Paméla? + +--Paméla Racette? demanda la Louise. + +--Justement la soeur de notre ex-associé que le diable a emporté, je +crois, vingt ans trop tôt. + +--Eh bien? + +--Eh bien! elle est au service d'un riche marchand de Lotbinière. + +--Pas possible? + +--Pas possible si vous voulez, mais elle y est, quand même, balayant la +_place_, faisant la soupe, et brassant la paillasse comme... une femme +de qualité, tous les jours que le bon Dieu amène. + +--Cette pauvre Paméla! que j'aimerais à la voir! dit la Louise en +poussant un gros soupir. Lui avez-vous parlé de moi? + +--Ma foi! nous n'y avons pas songé. + +--Nous avions beaucoup à faire et peu de temps à notre disposition, +ajouta Robert. + +La vieille éclata de rire tout à coup, et, se penchant dans la fenêtre, +parut s'intéresser vivement à une scène de la rue. + +--Qu'y a-t-il donc de si drôle, mère? + +--C'est un bossu... ah! que c'est drôle!... Un Monsieur encore!... +habillé _sur le fin_! Il s'est penché pour ramasser une pierre et faire +peur aux gamins, je suppose, mais je _t'en fiche_! un des gamins s'est +mis à cheval sur la bosse, au grand amusement de la foule. + +En entendant parler d'un bossu, les deux escrocs s'approchèrent de la +fenêtre: C'est lui! s'écrièrent-ils à la fois. + +Ils se regardèrent un moment pour s'interroger. + +--Ne nous montrons pas, dit Robert, il est plus fort que nous, et il a +pour lui le droit. + +--Bah! s'il nous menace, nous le dénoncerons. + +--C'est vrai, mais cachons-nous, c'est plus prudent. + +--Et, si Paméla nous avait trompés? + +--Si quelqu'un s'informe de nous, dit Charlot aux deux femmes, dites que +vous ne nous connaissez point. + +--Vous vous sauvez? demanda la vieille. + +--Le bossu nous dérange un peu, la mère, n'importe, nous vous conterons +notre voyage un autre jour. Et ils sortirent. + +Le bossu entra. Il avait l'air d'un homme bien élevé; mais la colère +animait encore son visage, et sa parole était brève et saccadée. + +--Est-ce qu'il n'y a pas de police ici, que les gens sont attaqués en +plein midi par la valetaille des rues? + +--La police, Monsieur, répondit la vieille, elle se cache ou se sauve +quand on l'appelle, comme le chien de M. Nivelle... ah! ce n'était pas +comme cela de notre temps! + +--Vous ne vieillissez pas, mère Labourique, vous êtes fraîche comme à +cinquante ans. + +--Ah! pardon, Monsieur, je ne vaux pas grand'chose maintenant, je +m'aperçois bien que je m'en vais... mes jambes sont paralysées et je +passe ma vie dans ce fauteuil, c'est bien ennuyeux, allez! et j'ai hâte +d'aller dans un monde meilleur.... + +--Vous l'avez bien mérité la mère. + +--J'ai fait mon possible.... + +Le bossu avait envie de rire. Il demanda à la femme qui était au +comptoir, si elle était bien Louise, et but un verre de gin pour se +donner du ton. Louise répondit qu'elle était bien elle-même, mais que +les chagrins de toutes sortes la rendaient méconnaissable. + +--Je ne me rappelle pas de vous, Monsieur, ajouta-t-elle, est-ce que +vous êtes venu ici, déjà? + +--Quelquefois, mais vous pouvez bien m'avoir oublié, il y a bien +longtemps. J'étais tout jeune alors. C'est au bon temps de Robert, de +Charlot, du docteur au sirop de la vie éternelle. + +--Et du vieux chef? ajouta Louise, je me souviens de ce temps-là et de +ces gens aussi. C'est étonnant que je vous aie oublié. + +--Cela ne m'étonne pas du tout moi. Plusieurs de ces pauvres diables ont +mal fini. Racette et le docteur au sirop ont goûté du pénitencier. + +--Pas longtemps. Ils se sont évadés en tuant leur gardien. + +--Vraiment! Et les a-t-on pincés? + +--Nous n'avons plus entendu parler d'eux. C'étaient deux fins matois, +allez! + +--Et Charlot? et Robert? + +La Louise hésitait. La vieille répondit: Ah! Seigneur! il y a longtemps +qu'ils ont déguerpi et gagné les lignes. + +--Toujours prudente, la mère, dit le bossu! Ils seront contents de vous, +quand je leur dirai cela. Ils sont ici, du moins ils devaient y être, +puisqu'ils m'y ont donné rendez-vous. + +--Ils vous ont donné rendez-vous ici? + +--Ici même, chez la mère Labourique. + +--Et pourquoi? + +--Ah! secret d'état.... Ils arrivent de Lotbinière, vous le savez +peut-être, peut-être l'ignorez-vous. Nous nous sommes rencontrés là; +leur bonne fortune l'a voulu ainsi. Je les ai reconnus les vieux de la +vieille, et, je leur ai mis en main la plus jolie affaire du monde. Ils +m'ont juré leurs grands dieux qu'ils seraient reconnaissants, et.... + +--Je comprends, dit la vieille.... Je comprends! s'ils vous ont promis +quelque chose, vous l'aurez, soyez-en sûr.... + +--Mais pourquoi ne sont-ils pas ici? + +--Je n'en sais rien, monsieur. + +--Ils ne sont pas encore passé les lignes? demanda-t-il d'un air +moqueur. + +--La mère a perdu la carte, reprit la Louise, qui voulait racheter le +faux pas de la vieille, n'allez pas vous fier à ce qu'elle dit. Robert +et Charlot ne sont pas venus ici depuis dix ans. + +--La mère Labourique d'aujourd'hui jase aussi bien que la mère +Labourique d'il y a vingt ans. Elle s'est défiée de moi d'abord, et elle +a agi avec prudence, ensuite, elle s'est montrée franche et a eu raison, +car je sais que Robert et Charlot sont ici à Québec et qu'ils ont +l'habitude de venir dans cette maison. + +Vous vous trompez, Monsieur, et vous ne les verrez jamais dans notre +maison. + +--Est-ce un défi? + +--C'est un défi facile à jeter, puisqu'ils nous sont tous deux devenus +presque étrangers. + +--Vous voulez les cacher? + +--Pourquoi? + +--Parce qu'ils sont des voleurs! + +--Et nous faisons métier de cacher les voleurs, je suppose? + +--Depuis trente ans. + +--Vous êtes un lâche et un menteur!... Accuser ainsi deux femmes +honnêtes comme ma mère et moi! oh! c'est infâme! + +--Tout doux, la Louise... ta vertu n'est pas si farouche que ça!... + +--Votre impertinence serait moins grande si vous vous adressiez à un +homme... misérable bossu que vous êtes!... + +--J'en jure Dieu, s'écria le bossu piqué au vif, je démolirai votre sale +boutique et je trouverai bien les rats qui s'y cachent! + +Il sortit. Pour se consoler, en revenant, il pensait à Marguerite; mais +Marguerite pensait au jeune Victor, et elle pleurait en pensant à lui. +Voici pourquoi: Picounoc était revenu de l'ouvrage soucieux et morose. +Il ne soupa que légèrement. Marguerite lui demanda la cause de cette +tristesse et de ce manque d'appétit: + +--Pauvre enfant, dit-il, c'est, vois-tu, que je voudrais te rendre +heureuse, et tu ne le veux pas... + +--Comment! petit père, il me semble que... + +--Tu ne veux pas épouser M. Chèvrefils. + +--Il est vieux, bossu, avare, jaloux!... et vous croyez qu'il me +rendrait heureuse?... + +--Il t'aime et il est riche, cela suffit... + +--Je ne l'aime pas, moi. + +--Caprice d'enfant... + +--Pourquoi insistez-vous tant aujourd'hui? vous me disiez, dernièrement, +que Victor m'aimait et que vous en étiez aise. + +--J'ai compris que tu ne pouvais pas devenir la femme d'un avocat, et +puis je ne veux pas me séparer de toi. + +--Mais si j'épousais M. Chèvrefils? + +[Carence d'impression]rais souvent, souvent... + +--Vous viendrez me voir à Québec, et l'été, je passerai la vacance ici. + +--Tu sais, Marguerite, qu'une fille qui se marie malgré son père est +rarement heureuse. + +--Je ne me marierai pas malgré vous. + +--Tu épouseras donc M. Chèvrefils. + +--Jamais! je resterai fille plutôt. Vous voulez m'avoir auprès de vous, +vous m'aurez ainsi tant que vous voudrez. + +--Marguerite, tu ne sais pas comme... + +--Mon père, je ne vous comprends pas!... + +--Ne me demande pas la raison de mon insistance, je t'en prie, mais, +obéis, et Dieu te bénira... + +--Je hais cet homme... + +--Il est puissant et peut nous faire du mal. + +--Mon père, nous avons le coeur droit. Dieu est avec nous, qu'avons-nous +à craindre? + +--Marguerite!... + +--Mon père! + +--Je t'en supplie!... + +--Ma conscience s'y oppose. + +--C'est un prétexte; il n'y a pas de mal en cela... c'est un prétexte +pour rester insensible aux prières d'un père qui te chérit... + +--Vous savez que je vous aime, mon père, eh bien! je resterai avec vous. + +--Non!... il faut que tu te maries! + +--Avec le bossu? + +--Avec M. Chèvrefils! + +Marguerite se voila la face de ses deux mains. Picounoc tomba à genoux +devant elle. + +--Marguerite, dit-il, aie pitié de moi! + +Marguerite jeta ses bras autour du cou de son père et l'embrassa avec +effusion, puis, fondant en larmes, elle alla s'enfermer dans sa chambre. + +--Le bossu me l'avait dit, que je verrais mon père à mes genoux... Mon +Dieu! quel est ce mystère! il me glace d'épouvante. + +Picounoc s'était laissé intimider par les menaces du bossu, et redoutait +son indiscrétion. Père dénaturé, il aimait mieux sacrifier sa fille que +renoncer à la possession de Noémie. + + + + + XII + + LE JEU DES COUTEAUX + + +--_My! my! what is it?_ s'écria John. + +--_Quid est tibi, quod fugisti?_... ajouta l'ex-élève. + +--Des cadavres! exclama Baptiste. + +--Un massacre! répéta Félix. + +John se pencha sur un des guerriers morts. + +--Les Litchanrés se faire battre, dit-il. + +--Je n'appelle pas ça se faire battre moi, dit l'ex-élève, ils se sont +faits tuer raide. + +--Les Couteaux-jaunes sont venus les surprendre ici, observa Baptiste, +cela m'explique pourquoi ils ont dévié de leur route. + +--C'est vrai, ajouta Félix, mais comment ont-ils pu deviner que leurs +ennemis se trouvaient ici? + +--Naskarina savait peut-être le chemin que prendrait sa tribu. + +Tout en causant ils examinaient les cadavres. + +--Le jeune chef! dit l'ex-élève. + +--Le Lièvre qui court! reprit Félix. + +--C'étaient deux amis, ils ont du tomber en semble, ajouta Baptiste. + +--_For sure!_ dit John. + +--Donnons leur une sépulture commune, que les mêmes branches de sapins +les recouvrent éternellement. + +--Voici un amas de rameaux et de feuilles qui n'attendent que le moment +d'être utiles, étendons-les comme un suaire sur nos amis défunts; mais, +auparavant, réunissons les morts. + +Et les quatre chasseurs couchèrent, côte à côte, les indiens qui avaient +succombé dans le combat. Lorsqu'ils rangèrent le corps de Kisastari, la +plaie que le couteau du Hibou-blanc lui avait faite dans le dos +s'ouvrit; le sang coula et le mort poussa une plainte sourde. Un frisson +courut dans les veines des quatre blancs, et pourtant ils n'étaient pas +peureux. Ils se remirent aussitôt. + +--Il n'est pas mort, dit l'ex-élève, vite! de l'eau et de la gomme de +sapin. + +Un moment après l'eau pure rafraîchissait les lèvres altérées du blessé +et le baume du Canada commençait à cicatriser ses plaies. Les autres +étaient bien morts. Ils furent ensevelis sous les rameaux. Les +chasseurs, en enlevant l'amas de feuilles et de branches qu'ils venaient +d'apercevoir, mirent à nu les cadavres des Couteaux-jaunes.... + +--Oh! oh! dirent-ils, il y a eu bataille en règle, et des morts de +chaque côté. Nos amis se sont bien défendus, tant mieux! les branches +leur seront plus légères. + +--Que les corps des Couteaux-jaunes aient le sort réservé aux cadavres +des Litchanrés! dit l'ex-élève, en enlevant la dernière branche. + +--_Oh yes_, ajouta John. + +--Qu'ils soient la pâture des loups et des corbeaux! + +--_Oh! yes!_ + +--Et disons un pater et un ave pour les âmes de nos amis, dit Baptiste, +en se mettant à genoux auprès des Litchanrés. + +--_Oh! yes!_ mais c'est moi pas dire, parceque c'est moi pas croire +nécessaire, mais vous autres faire bien de prier. + +--C'est ton affaire, John. + +Et les trois chasseurs catholiques, à genoux près des cadavres des +indiens, récitèrent avec dévotion un _pater_ et un _ave_. + +Kisastari avait repris connaissance. Ses amis résolurent de rester +auprès de lui jusqu'à ce qu'il fut en état de marcher, et, quand ils le +virent capable de tuer du gibier pour se nourrir, ils lui donnèrent une +bonne provision de poudre et s'éloignèrent. + +Les Couteaux-jaunes s'avançaient lentement et joyeusement vers le lac +Noir. Le Hibou blanc poursuivait de ses assiduités la belle Iréma qui +demeurait insensible et inconsolable. + +--Jamais Iréma ne pourra aimer, disait-elle, celui qui a tué son fiancé. + +--Si tu ne m'aimes pas de bon gré, tu m'aimeras de force. + +--Iréma n'a pas peur des tourments, ni de la mort. Elle sera heureuse de +souffrir et de mourir pour Kisastari son époux. + +--Ne prononce jamais ce nom devant moi! + +--Kisastari! c'est le nom que j'aime. + +--Le Hibou blanc se vengera.... + +--Le Hibou blanc n'est pas un véritable indien, et il a peur des +tortures.... + +Comme le grand-trappeur, Iréma avait les mains enchaînées--car on la +savait capable de s'enfuir seule à travers la forêt. Souvent elle +regardait le visage pâle qui l'avait sauvée, et elle eut donné sa vie +pour lui rendre la liberté. Quand les deux prisonniers se rencontraient, +ils échangeaient de tristes et éloquents regards. + +La troupe atteignit le lac Noir, et elle fit retentir de ses cris de +joie les ondes solitaires et les bois mystérieux. Les danses et les +chants durèrent tout un jour. Les jeunes guerriers, vers le soir, +s'approchèrent du vieux chef en lui dirent: + +--Tu nous as promis que les réjouissances se termineraient par la mort +de notre vieil ennemi, le grand-trappeur, eh bien! nos jambes sont +fatiguées de danser, nos voix sont lasses de chanter, et nous voulons +nous reposer bientôt. + +--Vos bras sont-ils aussi fatigués? demanda le Hibou blanc. + +--Non: + +--Vos couteaux sont-ils bien aiguisés? + +--Oui! + +--Et bien! attachez à un tronc d'arbre le grand chef, et lancez-lui vos +couteaux dans le coeur, à vingt pas de distance.... On verra lequel de +vous est le plus habile. + +Une clameur joyeuse suivit les paroles du chef, et le grand-trappeur fut +attaché au tronc d'un sapin. Il ne tremblait pas. Les jeunes gens se +placèrent en rang à vingt pas. Les femmes regardaient avec curiosité. +L'une d'elles pleurait: c'était Iréma. Le sort avait désigné l'ordre +dans lequel on devait tirer. Le premier qui s'arma du couteau fut le +Loup cervier. Il regarda sa lame tranchante et dit en souriant: + +--Vous autres, vous ne frapperez qu'un cadavre. + +Alors il visa, d'un oeil perçant au coeur du grand-trappeur leva le bras +lentement et, toujours l'oeil fixé sur le prisonnier, il lança l'arme +sifflante. + +--Nul! c'est nul! à recommencer, s'écria-t-il furieux, on m'a touché le +bras. + +Le couteau n'avait déchiré que le gilet du prisonnier. + +--Arrête! s'était écrié Naskarina, j'ai une parole à confier au chef. +Et, disant cela, elle avait saisi le bras de l'indien. + +--Pourquoi troubles-tu la fête, Naskarina? dit le Hibou blanc avec une +légère aigreur. + +--Iréma pleure, vois-tu? elle est affligée de la mort du grand-trappeur, +eh bien! chef, c'est à toi de profiter des dispositions où elle se +trouve. N'aimes-tu pas mieux avoir l'amour de cette femme que la mort de +cet homme... + +--Je ne te comprends pas bien, Naskarina. + +--Ecoute--elle parlait bas--dis à Iréma que tu donneras la liberté au +grand-trappeur si elle veux t'aimer. + +--Naskarina, tu as de l'esprit. + +--Et puis, si tu veux tuer cet homme, fais le suivre ou surprendre. + +--Naskarina, merci! + +Il commanda aux guerriers de suspendre leur terrible jeu de couteaux, et +il se dirigea vers Iréma. Le grand-trappeur ne savait que penser, mais +il était loin d'espérer la délivrance. Iréma, remplie de reconnaissance +envers le grand-trappeur, consentit à se sacrifier pour le sauver. + +--Je serai votre femme, dit-elle, mais pas avant que la robe noire nous +unisse.... + +--La robe noire est bien loin.... + +--Nous irons ensemble, et nous marcherons tout un mois s'il le faut. + +--C'est bien long, Iréma. + +--Je puis bien sacrifier ma vie pour sauver un homme qui m'a fait du +bien, mais il ne m'est pas permis de sacrifier mon âme; et, si tu ne +veux pas attendre, chef, ordonne à tes guerriers de continuer leur jeu +meurtrier... tu ne m'auras jamais pour femme.... + +--Et si je le sauve! + +--Si tu le sauves, Iréma sera ta femme, elle le jure, et elle est +capable de tenir sa parole. + +--Je crois à ta parole et tu es libre. + +En disant ces mots il fit tomber les liens qui enchaînaient les mains de +la belle indienne. Ses guerriers, surpris, se regardaient entre eux et +commençaient à murmurer. + +--Le Hibou blanc nous trahit; risqua l'un d'eux.... + +--C'est un étranger; les Couteaux-jaunes ont eu tort de se fier à lui, +dit un autre. + +--C'est une honte pour nous! + +Le vieux chef s'avança au milieu d'eux: Depuis que je suis avec vous, +dit-il, vous n'avez pas été bafoués par vos ennemis, et vous les avez +souvent vaincus. Quand j'étais jongleur, je vous prédisais votre bonne +fortune et vos triomphes, depuis que je suis devenu le premier de la +tribu que j'avais adoptée, ai-je jamais trahi mes compagnons ou failli à +ma tâche? Vous devez donc avoir confiance en moi, et croire que tout ce +que j'ordonne est pour la gloire et le bien de la tribu. Je veux une +femme; et celle que je veux, c'est Iréma, la fiancée de Kisastari que +vous avez tué. Elle ne sera ma femme qu'à une condition. C'est que je +rende la liberté au grand-trappeur.... Le voulez-vous? + +Un frémissement s'empara des indiens attentifs: Rendre la liberté au +grand-trappeur! s'écrièrent-ils stupéfaits. + +--Si vous ne le voulez pas, je me soumettrai, car le vieux chef aime +mieux sa tribu qu'il ne s'aime lui-même.... + +--Le Hibou blanc est avec nous depuis autant de lunes qu'il y a de +branches à cet arbre, et il nous a toujours été dévoué, qu'il fasse donc +selon ses désirs! s'écria l'un des indiens. + +--Eh bien! mes enfants, reprit le chef, d'une façon câline, et parlant +bas pour n'être pas entendu des autres, consolez-vous, tout ne sera pas +perdu, le grand chef ne nous échappera pas. Il sera mis en liberté, mais +vous allez l'attendre sous les bois. Que dix d'entre vous s'élancent +dans la forêt, du côté du soleil, je vais le renvoyer par là. + +Aussitôt dix des plus agiles disparurent sans bruit. + +Le grand-trappeur avait bien vu qu'il se tramait quelque nouveau +complot; mais il n'avait rien entendu, et toujours il supposait que l'on +s'évertuait à trouver un genre de mort digne du mal qu'il avait causé. +Quelques heures s'écoulèrent avant que le Hibou blanc s'approchât de +lui; heures d'angoisses et d'agonie que celui qui va mourir peut seul +comprendre. + +--Frère, dit le Hibou blanc. + +--Moi, ton frère! vil renégat, jamais! + +Le vieux chef eut un mouvement de colère, mais la pensée d'Iréma lui +rendit le calme. + +--Compatriote, dit-il en français, tu me crois plus méchant que je suis, +je t'offre la liberté. + +--La liberté! dis-tu, mais à quel prix? + +--Pars! tu es libre. Et il coupa, d'un coup de couteau, les liens qui +l'attachaient à l'arbre. Le grand-trappeur eut envie de se jeter sur lui +et de l'étrangler. Plusieurs indiens arrivèrent armés de fusil. + +--Pars, dit le vieux chef, va-t-en de ce côté--il montrait le +bois--éloigne-toi vite, car nous ne voulons plus te revoir. Si tu suis +les bords du lac, tu seras tué, car mes guerriers sont là qui +t'attendent. + +--Et de ce côté, demanda le grand-trappeur il n'y a personne qui me +guette pour me tuer? dit-il avec ironie. + +--Personne! répondit le traître Hibou blanc. + +--Mourir pour mourir, pensa le prisonnier, il vaut mieux être tué par +une balle que servir de jouet et de cible aux couteaux de ces chiens. + +--Donne-moi un fusil, de la poudre et du plomb! demanda-t-il. + +On lui donna ce qu'il voulait. + +--Au revoir, dit-il, et il s'élança, libre comme l'oiseau, dans la forêt +qu'il aimait tant. + +Le Hibou-blanc sourit en le voyant partir, et s'approcha d'Iréma. + +--J'ai tenu parole, tu vois comme je t'aime. + +--Iréma ne t'aime point, mais elle tiendra sa parole aussi bien que toi. + +Le grand-trappeur s'arrêta bientôt et se mit à genoux. Pendant longtemps +il pria. De quelque côté qu'il put aller il s'attendait à être +assassiné, car il connaissait la perfidie des Couteaux jaunes et de leur +chef blanc, le renégat. Il marcha avec toutes les précautions possibles, +et souvent il mit son oreille contre le sol pour percevoir les sons et +découvrir le passage de quelque voyageur. Il se serait bien caché, mais +il fallait ne pas mourir de faim, et, alors faire la chasse et +probablement se trahir. + +Les dix indiens s'étaient arrêtés à une courte distance, et formaient un +cordon comme les tirailleurs qui se dispersent sur le champ de bataille. +Ils guettaient, attentifs, épiant tous les bruits de la forêt. Tout à +coup l'un d'eux entendit le bruit des rameaux qui craquaient sous des +pieds pesants. Il tressaillit et s'assura, que son fusil était bien +chargé. Mais le bruit s'éteignit peu à peu, puis il se fit entendre dans +une autre direction:--C'est le diable que cet homme, pensait-il, il +court avec la rapidité d'un cerf... mais il ne nous trompera pas. +Plusieurs des indiens entendaient le bruit et tenaient en eux-mêmes le +même langage. Le premier qui avait été mis en éveil, oubliait, petit à +petit, en songeant à sa belle sans doute, la glorieuse mission qu'il +avait à remplir, quand il fut tiré de sa rêverie par un murmure, et un +violent froissement de feuilles sèches: Il est passé! le misérable, +cria-t-il. Et, se levant, il fit par accident tomber la gâchette de son +fusil. Le coup partit et la forêt résonna au loin. Alors un homme +robuste et grand se cacha derrière une souche noire et, là, il attendit +quelques instants pour voir d'où venait le danger. C'était le +grand-trappeur. L'indien maladroit rechargea sa carabine et se tint +debout. Le fugitif ne pouvait pas le voir. Les autres indiens crurent le +grand-trappeur mort, et ils accoururent. Se voyant cerné--car des pas +précipités résonnaient de toutes parts autour de lui--le grand-trappeur +se leva pour fuir. L'indien qui venait de recharger sa carabine +l'aperçut. Il eut un éclat de joie dans les yeux, épaula son arme et... +tomba mort. Le grand chef fuyait, il ne le vit point tomber. Trois +autres arrivèrent essoufflés, haletants, mais la figure souriante.... + +--Est-il mort? se demandèrent-ils? + +--_Oh! yes!_ et toi, mourir aussi, dit une voix étrange. + +Et, au même instant, l'indien tomba frappé par une balle.... + +--_Accipe ballam meam!_ cria une autre voix. Et un troisième indien +tomba. + +--A moi l'autre! à moi l'autre! dit Baptiste; mais le quatrième se +sauvait; une balle lui écorcha le bras en passant. Les autres indiens +qui accouraient aussi s'arrêtèrent au bruit de la fusillade. La peur les +saisit, vaillants loin du danger, toujours prêts à assassiner leur +ennemi confiant, ils ne s'exposaient guère sans nécessité et isolément. +Ils revinrent au lac Noir. + +Le blessé les suivit de près. Le vieux chef était dans une inquiétude +extraordinaire. L'écho avait apporté le bruit des détonations des armes +à feu, et il était facile de conclure qu'un engagement avait eu lieu +entre les indiens et quelques ennemis. Peut-être aussi que le grand +chef, blessé d'abord, s'était défendu longtemps avant de tomber; +peut-être étaient-ce ces quelques chasseurs canadiens laissés à +l'embouchure de la rivière Claire, il y avait quelques jours. Cette +réflexion était la plus juste. Et le blessé dissipa tout doute à ce +sujet, car il avait entendu l'anglais de John, et le latin de +l'ex-élève, et de plus, la balle de Baptiste l'avait richement effleuré. +Le Hibou blanc venait de passer de la joie à la colère et de la +confiance à la peur. + +--Et le grand-trappeur est-il encore vivant? demanda-t-il au blessé. + +--Le grand-trappeur doit être mort. Il n'était pas avec les autres +chasseurs. Il s'est sauvé dans la direction de la rivière Athabaska et +plusieurs balles l'ont suivi.... + +--L'ont-elles atteint? + +--Oh! Oui... je le crois, je l'ai vu tomber... c'est alors qu'avertis +par mon coup de feu, les blancs sont accourus et m'ont attaqué. C'eût +été folie de lutter contre plusieurs, je suis revenu. + +La vérité était légèrement altérée, mais ce récit, fort vraisemblable, +valut à l'indien perfide de chaudes marques de sympathie. + +--Levons le camp, ordonna le chef, et marchons vers le grand lac des +Esclaves. + + + + + XIII + + POINT DE PORTE DE DERRIERE. + + +Quelques jours après le voyage de Robert et de Charlot à Lotbinière, et +leur visite par trop intéressée au marchand bossu, un Monsieur Gagnon, +barbe grise, figure insignifiante, vint s'installer avec sa femme, une +vieille laide, mais alerte et pimpante, et une servante bonne enfant, +dans une maison du voisinage, qu'il acheta et paya comptant--Chose assez +rare pour être signalée, d'autant plus qu'à la maison attenait une fort +belle terre. Le bossu flairant une bonne pratique, alla présenter ses +hommages à la dame nouvelle, et, bientôt la plus étroite amitié lia les +deux maisons. Si Madame Gagnon ne se fût pas révélée, en même temps, si +dévote, on eût pu craindre le jeu des mauvaises langues, car les visites +du bossu devinrent bien fréquentes, et Madame allait acheter souvent. +Elle achetait sans doute peu à la fois. Le mari passait pour un +bonhomme, un de ces hommes commodes qui ferment les yeux pour ne pas +voir. Mais qu'avait-il besoin de regarder? Madame se faisait conduire si +souvent à l'église, et puis, elle était dans la soixantaine! + +Victor Letellier avait été douloureusement surpris de voir l'indigence +dans la maison de sa mère. A sa dernière vacance encore, il avait trouvé +la demeure modeste enveloppée dans une atmosphère de paix et de +félicité. Tout lui avait souri comme autrefois: les arbres feuillus et +les fleurs du jardin, le seuil antique et le foyer solitaire. Le pain +n'avait pas manqué sur la table, ni la gaîté dans le coeur de sa mère. +C'est peut-être que l'écolier, que l'étudiant, fatigué des murs du +collège qu'il ne peut franchir impunément, altéré de soleil, d'air et de +liberté, se plaît, dans son exaltation, à revêtir, comme d'un nimbe +lumineux, tous les objets qu'il a regrettés longtemps, et longtemps +évoqués dans ses rêves. Depuis plusieurs années, en effet, la maison de +la veuve Letellier s'en allait en ruine. Un contrevent était tombé, et +le gond de fer rouillé qui le soutenait depuis vingt ans n'avait pas été +remplacé par un gond neuf; le pignon dépeinturé laissait voir, comme une +tache honteuse, sa petite fenêtre brisée, où les chapeaux de paille +remplaçaient les vitres; le perron devenu poussière sous la pluie et les +pieds, se voyait remplacé par une bûche de merisier mal écarrie. Les +bardeaux de la couverture se garnissaient d'une mousse verdâtre. Le +lambris du carré, blanchi à la chaux autrefois, avait pris une teinte +grise et sombre sous l'action de la pluie. La grange ne se portait pas +mieux, et, sans de forts étais qui la soutenaient encore, le vent de +nord-est qui souffle fort en cet endroit, l'eût couchée sur son vieux +châssis en pourriture. La misère s'échappait par tous les ais, par +toutes les pièces, et cependant le jeune avocat ne venait que de +l'apercevoir. Il en ressentit une profonde commotion. Tout son passé de +joie et de lumière se perdit dans une ombre épaisse! il regretta d'avoir +été heureux pendant que sa mère souffrait. + +Un instant l'amour--ce baume divin auquel nul ne résiste--l'amour calma +son chagrin et lui rendit le bonheur. Mais ici encore le calme +présageait la tempête, le soleil annonçait l'orage. Marguerite, qu'il +avait vue si rieuse et si aimante, était devenue tout à coup chagrine et +presque sauvage. Elle semblait se trouver mal à l'aise devant lui, et +paraissait le fuir. Un changement aussi prompt était inexplicable et +portait le trouble dans son âme. Il était venu débordant d'ivresse et +d'espérance, il allait repartir désespéré. Il était venu se reposer dans +la solitude des champs, se distraire dans les plaisirs du village, avant +d'entrer dans l'arène où chacun combat contre tous pour conquérir sa +part des biens de la vie, et il allait, comme un coursier que l'on +presse d'atteindre le but, continuer sans repos, sa marche difficile. Il +lui tardait de rendre à sa bonne mère un peu de tout ce bien qu'elle lui +avait fait; et, si la fortune tardait trop à venir, il trouverait, dans +la maison de Picounoc, un refuge à cette femme aimée. Et même, +n'était-ce pas là la voie la plus courte pour arriver à la félicité? Le +mariage de Picounoc et de Noémie ne serait-il pas le gage de l'union de +Victor et Marguerite? + +--Oh! les jours sombres achèvent, et j'ai tort de me désespérer, se dit +enfin le jeune avocat; encore quelques mois et, sans doute, l'allégresse +rayonnera dans tous nos coeurs. + +Avant de s'en retourner à Québec, Victor alla faire ses adieux à +Marguerite. Il dissimula d'abord, sous un air d'indifférence et un ton +badin, le chagrin dont il était rempli. Marguerite éprouva un long +serrement de coeur en le voyant parler aussi gaîment de son départ. + +--Ta pauvre mère va s'ennuyer, dit-elle.... + +--Je lui écrirai souvent.... + +--Viendras-tu cet hiver? + +--Peut-être aux jours gras, si je gagne quelques dollars pour payer ma +voiture. + +--Papa va toujours à la ville pendant l'hiver, il se fera certainement +un plaisir de t'emmener. + +--Si tu m'aimes encore, dans ce temps-là, tu le chargeras de me voir... +mais.... + +--Mais!... que veux dire ce mais?... + +--L'autre jour, t'en souviens-tu? tu m'aimais beaucoup. + +--Si je m'en souviens! + +--Laisse-moi finir... Aujourd'hui, tu m'aimes un peu. + +--Un peu! fit Marguerite avec reproche. + +--Laisse-moi finir. + +--Non, tu finis trop mal.... + +--Cet hiver, tu ne m'aimeras plus!... + +Marguerite ne répondit pas, mais elle leva sur Victor un regard si doux, +si plein de prière et d'amour, qu'il se sentit troublé jusqu'au fond du +coeur. + +--Marguerite, dit-il, pourquoi me regardes-tu ainsi? + +--Victor, pourquoi parles-tu comme cela? + +Et les deux jeunes gens se regardaient fixement, avec douceur, avec +volupté. Peu à peu leurs yeux se remplirent de larmes, leurs mains se +joignirent, un cri parti du coeur: + +--Marguerite! + +--Victor! + +Picounoc parut. Le traître! se montrer dans un pareil moment! qu'il soit +honni de tous les amoureux! + +--Marguerite, Monsieur Chèvrefils, dit-il, en présentant le bossu. Le +bossu suivait. + +Picounoc ne savait pas Victor était là, dans un charmant tête-à-tête +avec Marguerite. Il parut surpris, et le bossu fit une grimace +éloquente. Marguerite s'avança vers lui: + +--Je vous présente Monsieur Letellier. + +--C'est-à-dire notre voisin, reprit Picounoc, moitié sérieux, moitié +badin, le fils de la veuve Noémie que vous connaissez bien. + +--Oh! c'est ce jeune homme que nous avons protégé? Je suis heureux de +faire votre connaissance, Monsieur, dit-il au jeune avocat, en lui +tendant la main. + +--J'aurais voulu vous connaître plus tôt, Monsieur Chèvrefils, répondit +Victor, j'aurais dû vous connaître plus tôt,... puisque de concert avec +M. St. Pierre vous avez fait du bien à ma mère... et vous m'en avez fait +à moi-même!... + +--Bah! ne parlez pas de cela, je vous prie, c'est si peu de chose! + +--Vous avez fait beaucoup, Monsieur, mais cependant, si votre générosité +n'est pas satisfaite, il se présente une heureuse occasion de l'exercer +encore. + +Le bossu se sentit pris. Il balbutia pourtant: + +--Que faudrait-il donc faire encore? + +--Il faudrait ne pas faire vendre maintenant la terre de ma mère. + +--C'est la nécessité, Monsieur. Le commerce a des exigences... ah! vous +êtes neuf, vous ne connaissez pas encore les mauvais côtés de +l'existence. + +--C'est vrai, mon Victor, ajouta Picounoc; et ce serait mal juger M. +Chèvrefils, que de le croire dur ou insensible, parce qu'il use de +moyens extrêmes pour recouvrer son argent. + +--Au reste, ajouta le bossu, si vous désirez parler affaires, Monsieur +Letellier, je demeure à la rivière du Chêne, près du grand pont. Nous +serons seuls, et les dames, par conséquent, ne s'ennuieront pas à nous +entendre. + +--Je m'intéresse beaucoup à madame Letellier, dit Marguerite, et vous +pouvez parler d'elle en ma présence aussi longtemps qu'il vous plaira. + +--Merci, Marguerite, dit Victor. + +--Et un peu à Monsieur Letellier, n'est-ce pas? demanda le bossu en +essayant de rire. + +--Victor est mon ami d'enfance. + +--Et je parie, Mademoiselle, que vous pourriez dire plus encore, si vous +écoutiez votre coeur. + +Marguerite eut envie de dire hautement: oui! mais elle songea à son +père, et fit taire le cri de son âme. Victor était blessé du ton fendant +qu'avait pris le marchand; il eut envie de répliquer de la même façon, +mais la crainte d'être impoli ou de déplaire à Picounoc, retint sur ses +lèvres toute parole offensante. Il reprit après quelques minutes, +changeant de sujet: + +--Vous avez été victime d'un vol? M. Chèvrefils? + +--Oui, Monsieur, d'un vol considérable! Et vous comprenez que cela ne +règle pas mes affaires, ne paie pas mes comptes. + +--Et chasse un peu la bonne humeur, ajouta Victor en riant. + +--C'est vrai! c'est vrai! il faut l'avouer. + +--Vous n'avez pas retrouvé les voleurs? + +--Je les ai suivis à la piste. + +--Et ils sont arrêtés? + +--Pas encore, mais ils le seront; je sais où les prendre; je connais +leur cachette. + +--Vraiment! + +--Robert et Charlot sont les plus anciennes pratiques de la mère +Labourique. + +--La mère Labourique! exclama le jeune avocat, la mère Labourique, je +connais ça! J'ai voulu voir de mes yeux le sale tripot dont j'ai tant de +fois entendu parler. C'est là qu'autrefois une trame infâme avait été +ourdie contre mon père, jeune encore, et sans expérience. Toute une +société de brigands tenait là ses quartiers généraux et décrétait ses +arrêts de mort contre ceux qui lui portaient ombrage. Mais mon père, +grâce à Dieu, avait fini par triompher de ces misérables. L'un d'eux, +s'il vit encore, doit se souvenir d'un coup de rame qui fit sa marque, +un autre perdit un pied, un autre, le plus puni de tous.... + +Il s'arrêta soudain, et rougit comme un homme qui vient de dire une +chose insensée. Il est maladroit de parler de corde dans la maison d'un +pendu. Le jeune avocat s'efforça de racheter son imprudence en disant: + +--Heureusement que les fils ne tiennent pas toujours de leurs pères! + +Marguerite observa le trouble de son ami, et fut frappée de la manière +inattendue dont il terminait cette sortie contre les bandits du temps +passé. Elle ignorait, la pauvre enfant, que le chef de ces scélérats, +celui dont la mort avait été si terrible, était son aïeul, le père de +son père. + +--Achève donc, Victor, dit-elle ingénument; je n'ai jamais entendu +raconter cela, moi.... + +Picounoc lui imposa silence d'un regard et, quand il vit qu'elle ne +comprenait qu'à demi: + +--Il y a des choses, dit-il, que les jeunes filles ne doivent pas +entendre. + +Marguerite crut qu'elle avait manqué de réserve, et se retira toute +confuse. Le bossu demeurait inflexible sous son masque de barbe noire. +Cependant, il brûlait de ses yeux fauves le jeune homme imprudent. + +--"L'Etoile" part vers midi, dit le jeune avocat, je n'ai que le temps +d'embrasser ma mère en passant et de m'embarquer: Je vous dis adieu. + +--Tu descends à Québec? Je croyais que tu passais un mois au moins avec, +nous, dit Picounoc étonné.... + +--Ma mère est pauvre et je vais travailler pour la secourir. + +--Ta mère ne manquera de rien, Victor, je te le jure, reste si tu +veux.... Mais enfin c'est le devoir d'un bon fils de travailler pour ses +parents.... Dieu te bénira, mon enfant, va, tu fais bien. Et il tendit +la main au jeune avocat. + +--Au revoir, M. Chèvrefils, dit Victor au bossu. + +Le bossu lui serra la main d'un mouvement convulsif comme pour lui +rompre les os. + +--Est-ce l'amitié? demanda Victor. + +--C'est pour vous remercier du souvenir que vous avez évoqué tout à +l'heure. + +--Le souvenir des brigands? + +--Oui, j'ai connu votre père... je l'ai aimé... oh! beaucoup aimé. Ce +brave Djos! c'est dommage qu'il soit mort si vite.... + +--Oui, Monsieur, c'est dommage, car les hommes honnêtes sont assez +rares. + +--Il est mort trop tôt; j'aurais bien aimé à le revoir. C'est un tour +qu'il nous a joué, le gascon! partir si jeune et si vite! + +Victor et Picounoc regardaient le bossu avec étonnement. + +--Tu as connu Djos! demanda Picounoc. + +--Je l'ai connu, bien sûr, et peut-être mieux que toi-même. + +--Tu ne m'as jamais dit cela. + +--Il y a bien des choses que je ne t'ai jamais dites. + +--Où l'as tu connu? + +--Où? un peu partout, que diable! Il a voyagé ce garçon, et moi, je ne +suis pas resté les deux pieds dans un sabot. + +--C'était un brave homme en effet, et, s'il n'eut eu ce moment de folie +que vous savez, la jalousie.... + +--Le vertige! le vertige de l'amour, quoi! c'est quelque chose de +dangereux.... Il avait pourtant une femme honnête et dévouée! + +--Une belle et adorable femme! ajouta Picounoc avec passion. + +--Que voulez-vous? reprit le bossu, la jalousie est le plus horrible des +aveuglements, et le fruit défendu sera toujours le meilleur. + +Victor expiait les paroles imprudentes qu'il avait dites tout à l'heure. +A son tour il souffrait, et le souvenir que l'on évoquait lui était bien +amer. + +--J'ai pardonné, reprit Picounoc hypocritement; j'ai fait le bien pour +le mal, Dieu le sait, cela me suffit. Ne parlons plus de cet homme, ni +de ces choses. + +--Parlez-en à votre aise, Messieurs, je m'en vais, dit froidement le +jeune avocat. + +Et il sortit. Marguerite le reconduisit jusque sur le seuil de la porte. + +--Marguerite, dit-il, je n'aime pas ce bossu, une voix intérieure +m'avertit de me défier de lui. + +--Il passe cependant pour un honnête homme; sauf qu'il aime trop +l'argent, paraît-il. + +--Les hommes qui aiment trop l'argent sont bien dangereux. + +--Comment cela? + +--Parce que, pour avoir cet argent qu'ils convoitent, ils se font les +instruments de toutes les passions, les complices de tous les crimes. + +--Il a fait du bien à ta mère. + +--Oui, mais afin de lui faire plus de mal; c'est le raffinement de la +méchanceté. Je vois clair tout à coup. Cet homme a jeté son argent sur +notre terre, comme on jette un filet. Il nous tient et ne nous lâchera +que pour nous chasser de notre foyer. + +--Si tu savais comme je le hais cet homme, et mon père veut que.... +Picounoc et le bossu sortirent de la chambre voisine, ce qui empêcha +Marguerite d'achever sa confidence. + +Les amoureux sont perspicaces, Victor devina ce que Marguerite n'avait +osé achever. Il jeta un regard inquiet sur la jeune fille. + +--Je comprends tout... dit-il... ah! voilà pourquoi tu me recevais si +froidement tantôt... + +--Victor, on nous observe... je t'aime et je le déteste. Es-tu content? + +--Marguerite, merci! au revoir! à bientôt! + +Picounoc trouva un prétexte pour sortir et laisser seuls Marguerite et +le bossu. La jeune fille eut voulu se voir ou plutôt le voir loin. Quoi +de plus insupportable eu effet que les assiduités d'un homme que l'on +hait? Le bossu se faisait beau autant que possible, prenait des airs +câlins, multipliait les sourires agaçants et les regards de feu, tout +cela en pure perte, Marguerite était toute ailleurs. Sa pensée voyait +d'autres regards et d'autres sourires plus doux, une figure plus jeune, +plus belle et plus noble. + +--Vous ne m'aimez donc pas un peu, Marguerite? risqua enfin le bossu à +bout de patience. + +--Pas du tout, Monsieur. + +--C'est franc, mais c'est dur. + +--Et c'est vrai, ajouta la jeune fille. + +--Vous m'aimerez plus tard, quand vous serez ma femme. + +--Quand je serai votre femme? + +--Oui. Il le faut, vous le savez. + +--Je ne suis pas encore convaincue.... + +--Cependant vous avez vu votre père à vos genoux.... + +Marguerite, brusquement émue par cette parole, resta silencieuse. + +--Je vous l'avais dit, ajouta le bossu. Je sais ce que fais, et +j'obtiens toujours ce que je veux. + +--Toujours? + +--Oui, toujours, et, bien que vous ne m'aimiez pas, je vous aurai. + +La froide ténacité de cet homme effrayait Marguerite. + +--Qui êtes-vous donc, dit-elle, pour parler ainsi? + +--Qui je suis? votre futur mari. + +--A quand notre mariage? demanda-t-elle ironiquement. + +--A bientôt, mademoiselle. + + + + + XIV + + KISASTARI + + +L'ex-élève et Baptiste, Félix et John s'étaient mis à la poursuite de +leurs ennemis avec l'acharnement des loups qui ont trouvé la piste du +troupeau. Ils savaient bien qu'ils ne pouvaient pas engager la lutte +ouvertement avec eux et les battre quand ils seraient prévenus et +préparés, mais ils espéraient les surprendre et peut-être, qui sait? +délivrer leur ami, le grand-trappeur; les indiens passent si aisément et +si vite de la crainte à l'insouciance, de la prudence à la témérité. + +Rendus à l'endroit où Litchanrés et Couteaux-jaunes en étaient venus aux +mains, ils hésitèrent un peu, ne sachant quelle direction prendre; car +un parti de sauvages s'était dirigé vers la rivière Athabaska, et +l'autre, vers le nord. Cependant, ayant examiné attentivement le gazon +et les branches, sur le passage des deux tribus, ils trouvèrent celui-là +plus foulé et celles-ci plus rompues du côté de la rivière. Ceux qui +s'étaient dirigés par là avaient dû passer rapidement, sans prendre le +temps de choisir les éclaircies et les endroits les plus favorables. Ils +se sauvaient donc. Et les vaincus, c'étaient les Litchanrés puisque +leurs morts étaient restés en proie aux bêtes fauves. Kisastari ne put +leur fournir aucun renseignement; il ne se souvenait que d'une chose: +avoir été frappé par derrière. Et il eut donné beaucoup pour rencontrer +le lâche qui l'avait ainsi attaqué. Il ne voulut pas suivre les blancs; +il était encore trop faible pour marcher vite. Au reste, il voulait, en +chassant, pour se nourrir, rejoindre sa tribu. Les chasseurs canadiens +étaient pressés d'atteindre les Couteaux-jaunes. Ils arrivèrent assez +tôt pour sauver le grand-trappeur d'une mort certaine, mais, à leur +insu, car ils ne le virent point. Ils voulaient seulement appliquer la +vieille loi du talion: oeil pour oeil, dent pour dent. Ils savaient que +les Couteaux-jaunes étaient des assassins, ils savaient que le +grand-trappeur ne devait pas sortir vif de leurs mains sanglantes, et +ils étaient d'humeur à venger sur tous la mort d'un seul. Pour eux, tous +les Couteaux-jaunes ne valaient pas un grand-trappeur. Ils poursuivirent +les fuyards et arrivèrent sur les bords du lac noir. La tribu venait de +ployer ses tentes. Au loin, sur le lac, des canots s'en allaient vers le +nord, et les avirons fouettaient l'onde avec rapidité. + +--Les lâches! ils se sauvent! s'écria l'ex-élève, n'importe, nous les +rejoindrons. + +Le grand-trappeur n'avait pas vu ses amis. Il crut que les +Couteaux-jaunes l'enveloppaient dans un cercle qui allait se +rétrécissant toujours, et, pour ne pas perdre toute chance, il se +précipita au hasard, courant de toutes ses forces, pour tromper les +balles et distancer les assassins. Quand les coups de feu eurent cessé +de retentir, il s'arrêta. Un sourire de satisfaction passa sur sa noble +figure, et sa pensée monta vers le Seigneur. Il éprouvait un étrange +contentement de se savoir libre; il se contemplait avec une sorte de +bonheur. + +--Dieu m'a protégé, se disait-il, d'une façon évidente, car comment +aurais-je pu éviter de pareilles embûches? Le renégat a voulu paraître +généreux aux yeux de quelqu'un.... Ah! je le vois! exclama-t-il... +tout-à-coup: c'est Iréma qui me sauve à son tour! comment? je n'en sais +rien, mais c'est elle! Pauvre enfant! que Dieu te protége, et qu'il te +délivre des mains du monstre qui t'a saisie. + +Il se dirigea vers la rivière Athabaska, avec l'intention d'en suivre le +cours jusqu'au lac de ce nom. Il atteignit la rive droite de cette +rivière, le deuxième jour au coucher du soleil. C'était un des plus +beaux jours du mois de juin. Son attention fut attirée par une petite +lueur lointaine qui se reflétait dans l'eau paisible: Amis ou ennemis, +pensa-t-il, je vais voir qui a campé là! + +Et il partit, marchant avec précaution pour ne pas donner l'éveil. Il +longea la rive et, se glissant comme un serpent sous les feuillages, il +arriva à quelques pas du feux. Personne ne rôdait autour de ce foyer, et +la flamme allait s'éteignant insensiblement. Il pensa que les chasseurs +étaient partis, ou s'étaient cachés à son approche pour le surprendre ou +le reconnaître. Sachant que les seuls ennemis qu'il avait à craindre, +les Couteaux-jaunes, ne pouvaient se trouver là, il s'approcha du feu +hardiment et le réveilla en l'attisant avec un rondin à demi-brûlé. Il +se disait qu'il valait autant passer la nuit en cet endroit qu'ailleurs, +et que le feu allumé par des inconnus le réchaufferait tout aussi bien +que celui qu'il allumerait lui-même. Les flammes pétillaient et jetaient +une vive lueur sur le rivage. Un ruban de feu traversait la rivière, et +un voile d'une horrible obscurité couvrait le bois et se déroulait dans +l'air à une faible hauteur. Cependant cette obscurité n'était que +relative. Le voile, sombre pour celui qui se trouvait au dessous, était +lumineux pour ceux qui le voyaient de loin. + +Deux canots d'écorce descendaient rapidement la rivière, gagnant le lac +Athabaska. Le premier portait un missionnaire catholique et trois soeurs +de charité, qui s'en allaient catéchiser les pauvres infidèles, au +milieu des neiges du Mackenzie; il était conduit par deux chasseurs +indiens. Le second n'était monté que par deux rameurs; il portait des +provisions et du bagage. + +--Ohé! ohé! dit tout à coup l'un des sauvages du premier canot, il y a +des chasseurs là-bas; le feu se répand sur la rivière comme le soleil +levant, et nous fait une route de lumière. + +--Ce sont peut-être de pauvres amis qui n'ont pas vu la robe-noire +depuis longtemps, reprit le missionnaire, arrêtons-nous en cet endroit +pour y passer la nuit. + +--Si nous chantions un cantique? proposa une des religieuses, ceux qui +ont campé là ne prendraient point ombrage de notre arrivée et ce serait +peut-être plus prudent. + +Aussitôt les soeurs de charité, le prêtre et les sauvages, se mirent à +chanter: + + Je mets ma confiance, + Vierge, en votre secours. + +Et loin, bien loin, dans la forêt solitaire, on entendit les échos +fidèles répéter tour à tour. + + Je mets ma confiance, + Vierge, en votre secours. + +Et les voyageurs écoutaient, plongés dans une admiration profonde, ces +voix mystérieuses qui louaient Marie, dans le calme de la solitude et +dans le silence de la nuit. Tout à coup une voix qui n'était pas l'écho, +renvoya, puissante et sonore, du bord du rivage, aux messagers du +Seigneur le couplet sacré. + +--Des amis! des chrétiens! s'écrièrent les bonnes soeurs en se frappant +dans les mains. + +--Gagnons terre, dit le prêtre. Et les deux canots vinrent s'échouer sur +la glaise de la rive, vis-à-vis le bûcher qui flambait. Un homme debout +sur le rivage les regardait approcher. + +--Le grand-trappeur! dit l'un des indiens! + +--Le grand-trappeur! s'écrièrent les autres. + +--Renard d'argent! Ours grognard! fit le grand-trappeur tout étonné. + +--Etes-vous seul? je ne vois que vous, demanda le missionnaire. + +--Oui, mon père, du moins, je le crois.... + +Une voix sourde gémit tout à coup sous les rameaux épais à quelques pas +en arrière. + +--Tout le monde eut un mouvement de surprise, et les yeux se tournèrent +vers l'endroit d'où partait cette plainte. + +Le grand-trappeur s'arma d'un tison de feu pour s'éclairer et entra +hardiment dans le fourré. Ce pouvait être une embûche, n'importe! il +avait des moments de folle témérité. Le prêtre et les indiens le +suivirent. Il n'avait pas fait dix pas qu'il s'arrêta, poussant un cri +de terreur: Kisastari! A ce cri répondit un gémissement; et les quatre +indiens, se penchant à leur tour sur le corps de leur jeune chef, se +mirent à faire de grandes lamentations. + +Kisastari, se croyant tout à fait hors de danger, n'avait, pour ainsi +dire, plus songé à sa blessure, et il s'était mis à chasser en se +dirigeant vers la rivière. La plaie se rouvrit et nul n'était là pour la +cicatriser. Une plaie dans le dos ne peut être guère soignée que par une +main étrangère. Le sang se mit à couler, et, bientôt le chasseur épuisé +descendit au bord de la rivière et s'efforça d'allumer un petit feu, +pour réchauffer ses membres refroidis, et appeler, peut-être, un secours +trop tardif. Le feu s'éteignait et il voulut aller ramasser de nouvelles +branches sèches, quand, son pied s'embarrassant dans les chicots, il +tomba sur la face et ne se releva plus. + +Le missionnaire se hâta, de fermer la plaie saignante, sur laquelle il +appliqua un bandage de toile de lin, et fit prendre quelques gouttes +d'eau de vie au malade que les indiens déposèrent sur une couche de +branches près du feu. Les Soeurs de Charité veillèrent en prière toute +la nuit, craignant qu'il ne mourut sans pouvoir parler et se confesser, +car Kisastari était un converti. Le missionnaire lui donna l'absolution. + +Le grand-trappeur, était pensif; il s'apercevait que les indiens le +regardaient avec froideur et défiance et cela lui causait du chagrin. Il +n'avait pu dire comment Kisastari était venu tomber ainsi, sous un coup +presque mortel, près de ce feu mourant, seul, au bord de la rivière. Il +avait raconté l'attaque des Litchanrés par les Couteaux-jaunes, et la +captivité d'Iréma, mais il ne savait pas que le jeune chef, tombé +d'abord sur le champ de bataille, avait été trouvé et soigné par les +trappeurs canadiens. Il crut et dit que Kisastari, blessé, s'était sans +doute sauvé loin du champ du carnage.... Ours grognard répliqua en +secouant la tête: Notre frère, le grand-trappeur, sait bien que le jeune +chef ne se sauve jamais, et qu'il serait mort en se battant contre les +Couteaux-jaunes ses ennemis. + +--Oh! oui, affirma Renard d'argent, notre frère sait bien cela. + +--Et vous autres, vous savez bien aussi que le jeune chef à toujours été +mon ami, et que je n'ai jamais frappé un ami.... + +Les deux indiens secouaient la tête.... + +--Et puis, ajouta le grand-trappeur, ignorez-vous que le grand-trappeur +ne frappe jamais par derrière, mais toujours eu pleine face? + +Le missionnaire intervint: Mes enfants, dit-il, le grand-trappeur est un +enfant de la prière, il aime le bon Dieu et ne lui fait pas de peine. + +Les indiens, muets, penchaient la tête. + +--Si le jeune chef ne revient pas à la vie, et ne parle point, ces +hommes me croiront toujours un assassin, murmura avec douleur le +chasseur canadien. + +Le lendemain matin les voyageurs continuèrent leur course vers le grand +lac, emportant dans leurs canots Kisastari, trop faible encore pour +parler, et le grand-trappeur, toujours sombre et rempli d'un triste +pressentiment. Les jours s'écoulèrent et les voyageurs, après avoir +bravé les périls de toutes sortes, fatigués mais non découragés, +entrèrent dans le lac Athabaska long de près de cent lieues, mais assez +étroit, qu'ils traversèrent à l'extrémité ouest, pour atteindre le fort +Chippeway. Le blessé fut pris de la fièvre pendant la traversée, et, +dans son délire, il vit passer devant ses yeux les images de ceux qu'il +aimait et de ceux qu'il avait en horreur. Il appela Iréma, et le mot de +traître s'échappa aussi de ses lèvres; il prononça le nom du +grand-trappeur, le nom du Lièvre qui court, et des paroles de vengeance. +Ours grognard et Renard d'argent l'écoutaient avec surprise et terreur, +croyant que c'était le Manitou qui le faisait ainsi parler, afin que fut +connu le traître qui s'était caché pour frapper par derrière. S'ils +n'eussent pas eu peur de la robe-noire et que l'occasion de frapper le +grand-trappeur se fut offerte, ils auraient souillé leurs mains du sang +de ce juste, car, dans leur simplicité, ils le croyaient coupable. Ils +attendirent. + +La petite caravane passa quelques jours au fort Chippeway, ayant besoin +de réparer ses forces avant de s'avancer plus loin dans cette région de +plus en plus désolée. Juillet était arrivé et déjà le soleil, avare de +ses rayons, réchauffait à peine les plantes frileuses et les mousses +pauvres qui remplaçaient les sapins, les sycomores, et les frênes de la +région du sud. L'hiver arrive de bonne heure sous ces latitudes +éloignées et il demeure longtemps. A peine le sol dégelé donne-t-il à la +petite fleur sauvage le temps d'ouvrir son calice humide; à peine une +brise tiède a-t-elle passé sur la nature souriante; à peine une baie +timide s'est-elle accrochée rouge et mûre au buisson, que déjà tout se +fane, tout meurt et tombe sous le givre implacable. + +--Nous partirons demain, après le service divin, dit le missionnaire à +ses guides. + +Et les guides avaient répondu machinalement: C'est bon. + +Le lendemain, à l'heure fixée pour le départ, ni les guides, ni le +grand-trappeur ne se rendirent aux canots. Le missionnaire les fit en +vain chercher partout, on ne les trouva pas. Il dut prendre au fort de +nouveaux hommes pour conduire son canot, et laisser aux soins du +gardien, le malade dont l'état inspirait encore des craintes sérieuses. + + + + + XV + + UNE VENTE PAR LE SHÉRIF. + + +C'était le premier dimanche de juillet que le missionnaire avait laissé +le fort Chippeway, pour descendre la rivière des Esclaves avec ses +nouveaux guides; ce même dimanche, si pénible pour l'homme de Dieu qui +se voyait trahi par les siens, fut plus triste encore pour la veuve +Noémie. La vente de sa terre fut annoncée officiellement à la porte de +l'église: + +Tout le monde fit cercle autour de la tribune. Défunt Pierrot Martin, +l'huissier--que Dieu ait son âme en sa sainte garde!--monta sur le +tréteau et lut, en se donnant de l'importance: + +_Fieri facias de terris._ + +COUR SUPÉRIEURE--DISTRICT DE QUÉBEC. + +Lotbinière, à savoir: Etienne-Charles-Pierre No. 80, Chèvrefils, écuyer, +de Ste Emmélie de Lotbinière, marchand, demandeur, contre les terres de +dame Noémie Normand, veuve de feu Joseph Letellier, de Lotbinière, +défenderesse, à savoir: + +1° Une terre sise et située dans le rang St. Eustache de la paroisse de +Lotbinière, district de Québec, de quatre arpents de front sur trente +arpents de profondeur, plus ou moins, bornée, au nord, au chemin royal +du dit rang ou concession, au sud, partie à la route de St. Charles et +partie aux héritiers Moraud, à l'est à Hilaire Charette, et, à l'ouest à +la terre de Etienne Biron,--avec ensemble les bâtisses sus-érigées, +circonstances et dépendances. + +2° Une terre à bois sise et située, dans la concession du Portage, de la +Paroisse de Ste Emmélie de Lotbinière, même district, de deux arpents de +front sur 30 arpents de profondeur, bornée, au nord, à la terre de +Stanislas Firmin, au sud, au domaine Seigneurial, à l'est à Jérôme +Daigle et à l'ouest à Petoche Miquelon. + +Pour être vendu à la porte de l'église de St. Louis de Lotbinière, jeudi +prochain à dix heures A. M. + +F. X. Alène, _Shérif._ + +Les remarques allèrent leur train, et plusieurs donnèrent à la +malheureuse femme le coup de pied de l'âne. + +--Voilà ce que c'est! dit Prisque Martineau, elle a voulu faire un gros +monsieur de son garçon, au lieu de l'accoutumer comme les nôtres aux +travaux de la terre, et son bien passe à payer des livres, des écoles, +des études qui ne rendent pas le monde plus fin. + +--Elle a fait pour le mieux, la pauvre femme! elle a suivi les conseils +de son excellent voisin Picounoc, ajouta François Lapointe. + +--Picounoc voyait de loin, reprit Jacques Dumais, il est un peu +vaniteux, sa fille est jolie; il voulait la pousser dans la société, et, +à cet effet, il lui a préparé pour mari un homme de profession. + +--Qui? + +--Victor, parbleu! le garçon de la veuve. + +--C'est une idée que tu as là, Dumais. + +--Pourtant, dit un autre, il paraît que M. Chèvrefils, a déclaré l'autre +jour, chez Madame Fleury, qu'il était fiancé avec Marguerite Saint +Pierre, et que son mariage aurait lieu avant longtemps. + +--Si le bossu se met dans la tête, ou dans le coeur, d'avoir Marguerite, +le diable ne saurait y mettre obstacle. + +--Il a la bosse de la persévérance, cet homme-là. + +--Oui, et c'est sa moindre. + +Le jour de la vente arriva. Les citoyens se rendirent en grand nombre à +l'église où se faisait la criée. Plusieurs avaient l'intention +d'acquérir cette belle propriété, pour eux-mêmes ou pour leurs garçons +en âge de s'établir. Trois habitants avaient fait le voyage de la ville +pour s'assurer de la somme d'argent nécessaire dans le cas où là terre +leur serait adjugée. L'un s'était adressé à Monsieur Larivière, le +second à M. Venner; l'autre, plus heureux, n'avait pas trouvé de +prêteur. L'encanteur lut les conditions de la vente, et chacun écouta +des deux oreilles. + +--Maintenant, Messieurs, une offre, s'il vous plaît, dit le crieur, une +offre pour commencer, une offre pour la terre de St. Eustache. Vous la +connaissez; c'est la meilleure et la plus belle terre de la paroisse.... + +--La veuve avec? demanda un farceur. + +Ce fut un éclat de rire. + +--La veuve est pour Picounoc, répondit un autre. + +--Allons, Messieurs, allons! reprit l'encanteur, décidez-vous! +décidez-vous! il n'y a que le premier pas qui coûte, c'est comme la +confession.... + +--C'est le premier péché qui coûte à dire à la confession. + +--On commence par le dernier! + +--Allez-vous faire silence! on dirait des enfants, reprit l'encanteur. + +--Cent louis! cria une voix. + +--Cent cinquante. + +--Deux cents.... + +--Quand je vous le disais qu'il n'y a que le premier pas qui coûte, dit +l'encanteur ça va aller! ça va aller! A deux cents louis! deux cents +louis! rien que deux cents louis! c'est pour rien! ce n'est pas la +moitié de la valeur! Voyons, vous, Baptiste, vous avez envie de mettre +un cinquante louis, je lis ça dans votre figure. + +--C'est bon, envoyez! + +--A deux cent cinquante louis, deux cent cinquante! rien que deux cent +cinquante! ce n'est pas le quart de la valeur. + +--Ce n'est pas même la valeur du quart! riposta un habitant. + +--Bonnet blanc, blanc bonnet! allons; mon farceur, mets un cinquante +louis, toi, tu as de l'argent en veux-tu? en voilà! + +--Va pour trois cents! répondit un gros gaillard jovial. + +--Bon, voilà au moins une offre un peu acceptable, et pourtant, il n'est +pas possible que l'on donne pour un si vil prix une pareille propriété. + +--Elle est bien détériorée! observa l'un. + +--Il n'y a plus de clôtures! ajouta l'autre. + +--Les fossés sont remplis! dit un troisième. + +--Il faut de l'engrais, partout! + +--Les mauvaises herbes pullulent! + +--La maison est en ruine! + +--Elle va tomber sur le dos de la veuve!... + +--Pendant que vous faites des farces la terre s'en va; je vais +l'adjuger! A trois cents louis, une fois, à trois cents louis, deux +fois... à trois cents louis,... voyons! est-ce tout? vous allez la +regretter; dépêchez-vous!... à trois cents.... + +--Trois cent cinquante! + +--Et cinq! dit une voix. + +--Qu'il la garde! j'ai fini!... + +--Qui est-ce qui vient de mettre? demanda le crieur. + +--Moi! répondit une voix. + +--A trois cent cinquante cinq louis, rien que trois cent cinquante cinq +louis!... c'est pour rien! ce n'est pas la moitié de la valeur.... Faut +la rendre à quatre cents au moins.... Voyons! êtes-vous, bien décidés! +avez-vous tous fini? A trois cent cinquante cinq louis, une fois! à +trois cinquante cinq louis deux fois! à trois cent cinquante cinq +louis... eh! eh! attention! personne? fini? toi? vous? Non?... eh bien! +ça y est!... eh! trrrois! fois! Adjugé M. Saint-Pierre! + +--Picounoc! c'est Picounoc qui l'a achetée! il paraît que le voilà grand +propriétaire! + +Comme le prix de vente rencontrait les frais et les créances du bossu, +la vente fut suspendue, et la terre à bois ne fut pas mise à l'enchère. + +Cette journée fut bien triste pour Noémie et pour Victor, le jeune +avocat. Victor s'était donné bien du mal pour trouver de l'argent, et +empêcher le bien paternel d'être vendu par le shérif, mais il se heurta +contre des coeurs insensibles ou indifférents. Il eut toutefois un +éclair d'espérance; l'un des notaires agents qu'il vit, lui fit croire +que le prêt serait bien possible, si les renseignements qu'il donnait +étaient exacts; et Victor savait qu'il n'avait pas même fait valoir +toutes les raisons qu'il avait d'emprunter, ni toutes les garanties +qu'il pourrait offrir. Le notaire écrivit à une personne de Lotbinière +qu'il connaissait bien, pour lui demander s'il y avait quelque risque à +prêter trois cents louis à la veuve Letellier. Le jeune avocat attendait +la réponse avec impatience, car il connaissait cette démarche du +notaire. La réponse arriva. La voici: + +Ne prêtez pas plus de deux cents louis, vous perdriez; et, comme deux +cents ne paient pas toutes les dettes, vous ne pourriez pas être +substitué au demandeur et avoir la première hypothèque. + +PIERRE-E. ST. PIERRE. + +P. S.--Ne montrez pas cette lettre à Victor, et ne parlez pas de moi. + +Victor entra plein de confiance dans l'étude du notaire. + +--Eh bien! avez-vous une réponse? demanda-t-il. + +--Oui, monsieur. + +--Favorable, j'espère? + +--Non, monsieur. Je le regrette beaucoup, mais il m'est impossible de +vous rendre le service demandé. + +--De qui tenez-vous vos renseignements, s'il vous plaît? + +--Je ne puis le dire. + +--De quelqu'un qui veut acquérir pour rien la terre de ma mère, je +suppose?... + +--Je n'en sais rien: mais c'est d'un homme en qui j'ai confiance moi, et +vous comprenez que cela me suffit. + +--Je le comprends! + +Et il sortit la tête en feu. Il se dirigea du côté de Ste. Foye, +passant, rêveur et désolé, sous les grands arbres qui voilent la route, +devant les demeures des riches et des heureux de la ville. + +Quand il apprit que Picounoc était l'acquéreur de cette ferme qu'il +avait tant raison de regretter, il éprouva une consolation: Au moins cet +homme nous aime, pensait-il, et il ne chassera pas ma mère, j'en suis +sûr. Et une pensée toute de soleil vint à son esprit: Marguerite sa +fille unique, sa fille bien aimée, Marguerite m'aime; elle sera ma femme +un jour... à elle tous les biens de son père!... à moi par +conséquent!... Et ce rêve légèrement ambitieux égayait son âme. + +Il rencontra, deux jours après, le notaire qui avait failli lui prêter +de l'argent. + +--Eh bien! dit le notaire, savez vous à qui a été adjugée la terre de +votre mère? + +--Oui, Monsieur, répondit le jeune avocat d'un ton tout-à-fait +ragaillardi, à M. P. St. Pierre, un vieil.... + +Le notaire fit un pas en arrière.... + +--A M. Pierre-Enoch Saint Pierre? Vous badinez? et à quel prix? + +--Trois cent cinquante cinq louis! + +--Trois cent cinquante cinq louis!... et à M. Saint Pierre? + +--Mais oui! et pourquoi pas? cela vous surprend? M. Saint Pierre est +très à l'aise. + +--Je n'en doute pas, mais.... + +--Mais? + +--Je ne dis rien! j'aime mieux ne pas parler... salut, monsieur Victor: +Qui peut connaître les hommes? murmura-t-il en s'éloignant.... + +Victor entendit cette remarque et en fut frappé. Cela le conduisit à +réfléchir sur la surprise qu'avait manifestée le notaire au nom de St. +Pierre, et de là il se reporta à Lotbinière, et il évoqua ses souvenirs +encore tout nouveaux. Il revit Picounoc plus sombre et moins empressé +auprès de lui que de coutume; il se rappela les paroles mystérieuses de +Marguerite, les visites du bossu, les entretiens intimes de cet homme +détestable avec le père de Marguerite, et une immense angoisse serra son +coeur: Je suis perdu, pensa-t-il!... nous sommes perdus! Cet homme si +bon s'est tourné contre nous!... c'est lui, je le parierais, qui a dit +au notaire de ne pas me prêter d'argent.... Ah! veut-il donc se +dédommager du bien qu'il nous a fait, par un redoublement de malice?... +Et, plein de ces pensées douloureuses, il retourna sur ses pas et +rejoignit le notaire. + +--Je puis bien vous reprocher maintenant, monsieur le notaire, dit-il en +l'abordant, d'avoir mis trop de confiance en votre ami.... Vous voyez +qu'il était intéressé à me nuire.... + +--Comment! qui vous a dit?... + +--Je sais tout: et si je n'avais rien su, votre étonnement de tout à +l'heure m'aurait éclairé complétement.... + +--On ne connaît pas le monde!... J'étais loin de penser cela de mon ami +Pierre-Enoch... enfin, le mot est lâché, tant pis pour lui! s'il a agi +indignement, je ne veux être ni son complice, ni le cacher.... Le jeune +Victor était horriblement tourmenté. Comment cet homme dont le dévoûment +et l'amitié semblaient inépuisables, se montrait-il tout-à-coup sans +pitié? Comment la protection qu'il avait depuis tant d'années accordée à +la femme pauvre et souffrante se pouvait-elle changer en une lâche +persécution? Rien ne désole notre âme comme l'éloignement des amis aux +jours du malheur. Victor comprit que sa mère avait besoin de +consolations dans les circonstances douloureuses où elle se trouvait. Et +qui, après Dieu, peut apporter mieux que l'enfant soumis, à la veuve +affligée, le baume sacré de la consolation? Il attendit avec impatience +le départ du bateau. Or les bateaux qui voyagent entre Québec et les +paroisses d'en haut, ne viennent que deux fois par semaine, le lundi et +le vendredi. Ils laissent la ville avec la marée montante, le mardi et +le samedi. Et c'est un spectacle curieux que de voir comme des ruches +serrées, ces vaisseaux, accostés les uns contre les autres, pleins de +monde, pleins de produits de toutes sortes. C'est un va et vient +singulier et qui réjouit les yeux; c'est un bourdonnement incessant, ce +sont des cris, des rires, des adieux, des saluts qui s'échangent +longtemps, et que viennent interrompre de temps en temps les sifflets à +vapeur stridents, rauques ou sonores, des divers bâtiments sur le point +de partir. Victor monta à Lotbinière le samedi qui suivit la vente. + +Noémie avait espéré jusqu'à la dernière heure que le bossu se laisserait +attendrir et lui ferait grâce de quelques mois encore: elle avait espéré +aussi que Victor trouverait de l'argent pour payer avant la vente. Quand +elle apprit qu'elle n'avait plus de demeure et qu'il lui faudrait +bientôt sortir de cette maison où elle avait si longtemps vécu; où elle +avait d'abord éprouvé des joies si vives et si pures et, ensuite, des +douleurs si grandes elle se prit à pleurer. Elle entra dans sa chambre à +coucher et, tombant à genoux devant le crucifix suspendu à la muraille: +Jésus! Jésus! s'écria-t-elle, en sanglotant, vous voulez que je boive, à +votre exemple, le calice jusqu'à la lie, que votre sainte volonté soit +faite! mais soutenez-moi, car mon courage m'abandonne, et je me sens +défaillir!... + +Puis elle demeura longtemps silencieuse, et, de temps en temps, on +l'entendait prononcer, au milieu de profonds soupirs, les noms sacrés de +Jésus et de Marie, et, dans la chambre voisine, Agnès, sa nièce, +pleurait aussi en tournant son rouet. + + + + + XVI + + LA CAVERNE. + + +Le Hibou-blanc et les guerriers se dirigèrent d'abord sur le fort +Reliance, qui se trouve au nord du grand lac des Esclaves, et tout à +fait à l'extrémité est. De là ils se rendraient au fort Providence, en +longeant la rive nord du grand lac. C'est au fort Providence que le +vieux chef devait épouser Iréma. Ensuite, remontant la rivière des +Couteaux-jaunes, ils iraient, en attendant la saison de la chasse, +dresser leurs tentes sur les vastes terrains occupés jadis par leurs +aïeux. Iréma, esclave de la parole donnée, suivait la tribu ennemie. +Libre, elle eut pu, la nuit, quand l'ombre épaisse enveloppait le camp, +s'élancer dans la forêt et tromper le vieux chef renégat. Mais, dans sa +naïveté, elle craignait la vengeance du Grand-Esprit, qui veut que l'on +soit fidèle à ses promesses. Chrétienne, elle priait, se soumettait, +mais n'espérait plus. Le Hibou-blanc ne la perdait guère de vue, se +louait de sa bonne fortune et songeait au jour prochain de son hymen. + +Les trappeurs canadiens prirent une autre route. Ils se rendirent au +fort du Fond-du-lac, où ils achetèrent un canot d'écorce, et, chantant +"Vive la Canadienne," ils fouettèrent les flots de leurs avirons légers. +Le canot glissa comme une feuille légère sur la surface unie du grand +lac. Il se dirigeait vers le fort Chippeway sur la rivière des Esclaves. + +En face du fort se trouve cette petite île dont l'ex-élève a parlé à ses +compagnons: rocher nu et triste où le vaillant ami du grand-trappeur, +Pierre Robitaille, se réfugia pour échapper à la fureur des +Couteaux-jaunes, et où il trouva une si lamentable mort. Le +grand-trappeur ne passait jamais au fort Chippeway, sans se rendre à +cette île déserte, pour y prier, dans la petite grotte où reposaient les +cendres de son ami. Pendant que le missionnaire et les bonnes +religieuses donnaient d'utiles et pieuses instructions aux indiens qui +habitaient le voisinage du fort, le grand-trappeur monta dans un canot +d'écorce et rama vers la grotte solitaire qui se trouve à l'ouest de +l'île. Il tira son canot sur la grève; détacha de son cou la corne de +poudre qui pouvait l'embarrasser et la déposa dans la pince. Il se mit +sur les genoux et les mains, et se glissa dans l'antre sombre. Après +avoir marché ainsi l'espace d'une demi-minute, il se leva debout, car la +voûte de l'antre s'arrondissait tout-à-coup à une hauteur de dix pieds +au moins. Quelques stalactites pendaient comme des cristaux, et, vers le +milieu, formant comme une colonne, un stalagmite à demi-rompu, montait +comme pour soutenir l'édifice naturel. Sur la pierre, au fond, était +appuyée une croix de bois. Le grand-trappeur vint s'agenouiller au pied +de cette croix. Une lueur indécise flottait sur les sombres parois de la +grotte. Le chasseur chrétien fit une longue prière, et ses yeux fermés +ne virent plus que les choses du souvenir. Quand il voulut, une dernière +fois, regarder et embrasser l'humble croix qu'il avait lui-même placée +sur les cendres de son ami, depuis tant d'années, il eut un mouvement de +surprise, comme quelqu'un qui s'éveille en sursaut. La pâle clarté avait +disparu; seulement, un reflet arrivait encore sur la croix, comme une +lame mystérieuse qui aurait traversé les ténèbres. Il s'avança vers +l'ouverture, debout, puis en rampant. Son étonnement augmentait à mesure +qu'il approchait: Suis-je donc aveugle, pensait-il? Il n'était pas +aveugle, mais une pierre énorme fermait l'entrée de la grotte. + +Les indiens Ours grognard et Renard d'argent avaient, depuis quelques +jours, dissimulé leur ressentiment, mais non pas renoncé à leur idée de +vengeance. L'indien ne raisonne guère d'ordinaire, et se laisse +volontiers tromper par les apparences. Peu enclin à la charité +chrétienne, il aime mieux punir un innocent que de laisser échapper un +coupable. Ils avaient donc épié le grand-trappeur, et s'étaient rendus +dans l'île peu de temps après lui. Traversant le rocher à pied, au lieu +de le détourner en canot, ils étaient arrivés assez tôt pour voir le +chasseur blanc s'introduire dans la grotte. Alors ils roulèrent, en le +soulevant avec un levier, le caillou qui formait une porte inébranlable. +Après avoir accompli cet acte cruel, ils se dirigèrent vers la rivière +de la paix, car ils n'osèrent plus retourner au fort et paraître devant +la robe noire. + +Les Litchanrés, privés de leur jeune et vaillant chef, atteignirent +bientôt la rivière Athabaska qu'ils traversèrent, afin d'être plus en +sûreté, et s'avancèrent vers la rivière de la Paix, chassant et pêchant +sans crainte. Ils s'étaient campés depuis quelques jours dans cette +presqu'île carrée que forme la rivière en courant droit au nord, puis à +l'ouest, puis au sud, et ils allaient se mettre en marche, quand ils +entendirent les détonations d'armes à feu. Ils crurent à une surprise +et, réunis en peloton, ils se préparèrent à la défense. Le silence +s'étendit de nouveau sous les bois. Un éclat de rire apporté par l'écho +rendit l'assurance aux indiens effrayés: Ce sont des chasseurs, +dirent-ils. Et, pour les inviter à s'approcher, ils se mirent à chanter +un cantique pieux que la robe noire leur avait enseigné. Deux chasseurs +accoururent aussitôt. C'étaient Ours grognard et Renard d'argent. Le +surprise fut grande de part et d'autre. + +--Où est donc la robe noire et les femmes de la dévotion? demandèrent +les Litchanrés aux guides traîtres. + +--Nous étions fatigués et nous voulions rejoindre nos frères, +répondirent ces derniers, c'est pourquoi la robe noire a engagé d'autres +guides à Chippeway. + +Ils ne parlèrent point de Kisastari, car ils eussent été amenés à faire +l'aveu de leur cruelle action, et ils aimaient mieux voir le +grand-trappeur périr d'une mort injuste, que de s'exposer à son +ressentiment. Cependant l'une des femmes de la tribu s'avançant auprès +d'eux leur dit: Vous ne voyez pas le jeune chef, et vous ne demandez pas +où il est. + +Les traîtres se trouvaient mal à l'aise. Ours grognard répondit: +Kisastari est brave et il se moque des ennemis, Kisastari est bon tireur +et il s'attarde à la chasse, sans doute. + +Un cri de douleur monta du sein de la forêt. + +--Kisastari ne chasse plus, répliqua le plus vieux des guerriers: +Kisastari est brave, mais il ne peut voir le lâche qui vient +traîtreusement frapper par derrière. Kisastari est mort! + +Une nouvelle clameur s'éleva. Les guides infidèles commençaient à +comprendre la folie de leurs soupçons. Ils furent tout à fait désolés +quand ils entendirent le récit de l'attaque des Couteaux-jaunes et du +combat sans merci qui avait eu lieu. Une même pensée leur vint à +l'esprit: Retourner à la grotte pour délivrer, s'il en était temps +encore, leur innocente victime. La tribu se mit en marche. Les deux +complices partirent aussi, mais peu à peu ils se laissèrent devancer, +puis, changeant de route, ils revinrent vers le lac. Ils avaient laissé +Chippeway depuis deux jours et s'étaient amusés à chasser; ils pouvaient +donc, en une journée de marche, retourner à l'île déserte. + +Le grand-trappeur devina de suite la vengeance lâche des guides. S'il en +fut douloureusement affecté, il n'en fut pas surpris. Il essaya de +soulever la pierre, mais elle resta inébranlable. Il ne pouvait se +dresser, et la position gênante dans laquelle il se tenait l'empêchait +de déployer toutes ses forces: Les misérables ont bien pris leurs +précautions, pensait-il. Il voulut la pousser de ses pieds en appuyant +ses bras musculeux sur les angles des parois. Elle obéit un peu et il +eut un éclair d'espérance, un tressaillement de joie. Un nouvel effort +demeura stérile. La pierre s'était rassise plus solidement. Il savait +bien qu'il était seul sur ce rocher et que ses cris seraient inutiles; +cependant il appela. Sa voix sonore et tremblante résonna dans l'antre +fermé, et retomba sur lui-même. Au dehors nul ne l'entendit. Une espèce +de fureur s'empara peu à peu de ses esprits, et il sentit ses muscles se +roidir sous la peau cuivrée de ses bras et de ses jambes. Une sueur +froide vint mouiller ses tempes, et il se rua avec plus d'acharnement +sur la pierre implacable. Le sang jaillit de ses doigts déchirés, mais +la porte maudite ne céda point. Alors, sombre, découragé, il regagna le +fond de l'antre. Le rayon pâle qui venait du dehors éclairait toujours +la pauvre croix. Il se mit à genoux et, de ses bras palpitants, il +entoura le signe du salut. Sa pensée évoqua le souvenir de son ami; des +larmes amères coulèrent sur ses joues: O mon ami, je vais reposer avec +toi, s'écria-t-il, et nos cendres vont se confondre dans la mort. Il +pria longtemps: il voulait mourir en priant. Il regrettait bien d'avoir +laissé dans le canot sa corne de poudre.... La poudre a tant de +force.... Il passa tout un jour dans ces transes mortelles, puis il +s'endormit. Le sommeil au pied de la croix est paisible: le +grand-trappeur eut quelques heures d'un repos fortifiant. Son esprit +s'échappa du sombre tombeau qui emprisonnait son corps, et, rapide comme +la lumière, il s'envola de régions en régions jusqu'aux rives enchantées +du Saint-Laurent. Ah! les malheureux peuvent bien désirer la mort! Morts +ils ne traînent plus leur corps souffrant, et leur esprit libre monte +sans cesse vers l'éternelle félicité. Au malheureux le sommeil est doux, +mais terrible est le réveil! Le grand-trappeur s'éveilla. Le pâle reflet +toujours fixe, toujours immobile, qui venait du dehors, éclaira soudain +son esprit, comme il éclairait la croix. Une stupeur profonde succéda +aux délices du rêve, et la réalité implacable se dressa comme un spectre +devant sa pensée. Il eut voulu se persuader que le réveil n'était qu'un +cauchemar, mais le souvenir de la veille revint avec toutes ses +horreurs. Il se mit à genoux pour demander au Seigneur la résignation et +le courage, s'il fallait mourir dans ce sépulcre horrible. Il fit de +nouveaux efforts pour remuer la lourde pierre; mais sa vigueur ne put +triompher, et, comme l'aigle fatigué qui replie ses ailes et s'arrête +sur le rocher abrupt, il revint, en se traînant, au fond de la sombre +alcôve: Si Kisastari avait pu parler! pensait-il. Il pensait encore: Ces +indiens sont bien insensés qui me soupçonnent d'une action cruelle et +lâche, moi qui fus toujours leur ami et leur défenseur! La faim déchira +ses entrailles et il devina les terribles souffrances qui l'attendaient. +Déjà ses yeux étaient hagards, ses orbites, creuses et bistrées. Les +muscles de ses membres ressemblaient à un réseau de cordes fines sous un +tissu transparent. Il se leva. Il chancelait. Cela lui fit peur: Mon +Dieu, dit-il, encore un jour et je ne me tiendrai plus debout. J'étais +fort pourtant! et je résistais à la fatigue!... Il n'avait ni mangé ni +bu depuis plus de deux jours. Il portait sur lui des allumettes +chimiques; il fit du feu, sans savoir pourquoi, et se mit à regarder son +étrange demeure. A la clarté des allumettes, les stalactites jetèrent +mille étincelles. On eut dit des clochetons de diamant renversés: Mon +sépulcre est beau, murmura-t-il.... Tout-à-coup il crut entendre le +bruit dés avirons dans l'eau. Une angoisse serra son coeur: il avait +peur de la déception. Il prêta l'oreille. + +--_Tiremus canotum nostrum in grevam!_ dit une voix. + +--Ce qui veut dire: Débarquons! ajouta une autre voix. + +--_Oh! yes_, sautons sur _le_ terre, reprit un troisième. + +--Allons! mes amis, dit un quatrième, mais hâtons-nous si nous voulons +arriver au fort Providence avant les Couteaux-jaunes. + +--Un _pater_ et un _ave_ devant la croix de ce pauvre Robitaille, et +nous filons, _filamus_. + +--Moi attendre vous autres dans le grève, _near about_, dépêchez-vous! + +--Viens donc dans la caverne! + +--_Veni in cavernam!_ + +--_All right! I will go too._ + +--Il y a un canot sur le rivage! + +--Quelque chasseur indien--peut-être. + +--Ou quelque personne du fort. + +--_No matter!_--laissons-le. + +C'étaient nos quatre chasseurs canadiens. On les a reconnus à leur +langage. Ils s'étaient un peu écartés de leur route pour aller prier, +dans la grotte, sur les cendres de l'infortuné compagnon du +grand-trappeur. Le culte du souvenir est sacré pour ces voyageurs +intelligents, et honnêtes qui sillonnent les régions du nord et de +l'ouest. Le grand-trappeur ressentit une émotion indicible en entendant +les voix de ses amis. Il riait, pleurait, se frappait dans les mains et +embrassait la croix. Les chasseurs arrivèrent devant la grotte. + +--Elle est fermée! dit Félix. + +--_O quam pierra!_ cria l'ex-élève. + +--_What a big stone!_ ajouta John. + +--On peut la reculer, affirma Baptiste. + +--Et tous quatre se penchèrent sur l'énorme caillou. + +--Pourquoi entrer, se traîner sur le ventre, et se déchirer sur les +pointes des roches? remarqua Félix, on peut tout aussi bien se mettre à +genoux ici pour prier. + +--_By Jesus!_ dit John, vous allez vous crève après cette caillou. + +--_Oremus!_ prions ici! mes vieux, Dieu est partout.... + +--Prions ici! Et les trois canadiens-français se mirent à genoux. + +Le grand-trappeur, sûr d'être sauvé, n'avait rien dit d'abord. Il +attendait l'entrée de ses compagnons dans la caverne pour révéler sa +présence. Quand il les vit renoncer à enlever la pierre qui obstruait +l'ouverture de la grotte, il s'élança vers l'entrée, mais son pied +chancelant se heurta à un stalagmite, et il tomba sur le sol durci. Son +front toucha une angle du roc et se déchira. Il s'évanouit. + +Les chasseurs parlaient entre eux, ils n'entendirent rien. Après qu'ils +eurent accompli leur acte de gratitude et de piété, ils remirent leur +canot à l'eau et voguèrent bientôt dans la rivière des Esclaves. + +Quand le grand chasseur revint à lui, il poussa une clameur profonde; +c'était le dernier cri d'une âme qui s'abîme. Le silence répondit à +cette clameur sinistre. Le malheureux trappeur eut un mouvement de +désespoir, et, d'une main défaillante, il prit sa carabine: Dieu me +pardonnera! il est bon, pensa-t-il. Mais aussitôt, se traînant au pied +de la croix: Non! dit-il, je mourrai ici, comme Dieu le voudra et à +l'heure qu'il a marquée. + +Les Litchanrés s'aperçurent que les guides de la robe noire ne +marchaient plus avec eux. Ils en furent étonnés, car ils ne pouvaient +deviner quelle raison ces hommes pouvaient avoir de fuir la tribu. +Cependant les deux guides revenaient à marche forcée vers la petite île +où se mourait le grand-trappeur. Ils regrettaient amèrement leur crime, +et tremblaient de ne pouvoir le racheter. Ils arrivèrent le soir du +troisième jour après leur départ. Les canadiens avaient passé le matin. +Ils reconnurent les vestiges de leurs pieds, et en éprouvèrent de la +joie, car ils se dirent: Les frères sont venus le sauver. Ils coururent +à la grotte. Elle était ouverte: Le Grand-Esprit est juste, +s'écrièrent-ils, le Grand-Esprit est miséricordieux, il nous pardonnera. +Alors ils reprirent leur course vers le nord, et, le quatrième jour, ils +rejoignirent la tribu, et racontèrent ce qu'ils avaient fait, sachant +bien que tôt ou tard leur action serait connue. + +En tombant devant la croix, le grand-trappeur remarqua dans le rocher, +une fente large qu'il n'avait jamais aperçue auparavant. Ses regards +s'étaient habitués à l'obscurité. Dans cette fente reluisait presque un +objet d'une blancheur mâte. Il tendit la main pour atteindre cet objet. +O joie! c'était une corne de poudre, remplie encore, celle de +l'infortuné Robitaille. Le grand-trappeur la reconnut bien: Merci, mon +Dieu! dit-il. Il la boucha comme il faut, puis, de la pointe de son +couteau, lui fit une petite incision où il introduisit, en guise de +mèche, une mince lisière de linge, et il se rendit à l'ouverture de la +grotte. Alors, avec le canon de sa carabine, il creusa un trou sous la +pierre et y enfonça la corne chargée de poudre. Il frotta d'une main +tremblante, sur le caillou même, une allumette qui s'enflamma +promptement et, le coeur serré par l'émotion, il mit le feu à la mèche +de linge. Retiré au fond de la caverne, il attendit à genoux, les yeux +levés sur la croix, l'épreuve redoutable. Une détonation sourde fit +trembler la grotte, une bouffée de lumière fit étinceler les ornements +de la voûte, puis une douce clarté se répandit sur les parois sombres. +La porte était ouverte. + +Le grand-trappeur sortit de la caverne, comme un ressuscité, de son +tombeau. + + + + + XVII + + IL NE FAUT PAS JUGER D'APRÈS LES + APPARENCES + + +--Bonjour, Noémie, donnes-tu l'hospitalité à la pauvre folle, ce soir? +dit Geneviève en entrant chez la veuve Letellier. + +--Entrez, Geneviève, entrez. Tant que Noémie aura un morceau de pain, +elle le partagera volontiers avec les malheureux; tant qu'elle aura un +toit où s'abriter, elle ne laissera personne à la belle étoile. Mais +bientôt il me faudra chercher, à mon tour, un gîte quelque part, car je +n'ai plus de terre, plus de maison, plus rien! + +--C'est Picounoc qui est ton seigneur et maître; on m'a conté cela. Il +est riche, Picounoc, et, s'il veut faire des oeuvres de charité, il a +beau. Il devrait te rendre tes biens. + +Noémie regarda la folle avec étonnement, car elle trouvait son langage +bien sensé. + +--Il s'est déjà montré fort généreux à mon égard, Geneviève, et, +peut-être que sa bienveillance n'est pas encore fatiguée. + +--S'il était hypocrite? + +--Pourquoi parlez-vous ainsi, Geneviève. + +--Parce que je t'aime. + +--Et lui, pensez-vous qu'il m'aime aussi? demanda la veuve en souriant. + +--Lui? ah! s'il ne t'avait pas aimée, tu ne serais pas dans la peine et +la misère comme tu l'es aujourd'hui! + +Cette réponse de la folle fit une impression pénible sur l'esprit de +Noémie. Elle ne répondit rien. Agnès qui était sortie pour traire la +vache entra avec sa chaudière. + +--Le lait est une bonne boisson, dit la folle, et ceux qui en boivent +beaucoup sont d'un tempérament doux et calme. + +--D'où venez-vous, Geneviève, il y a plusieurs jours que l'on ne vous a +vue? demanda Agnès. + +--Je voyage autour de la terre en attendant que j'entre dedans. + +--Quelle singulière pensée! On dirait Geneviève, que vous revenez à +votre bon temps, observa Noémie. + +--Vous voulez dire au temps où je n'étais pas folle? Défiez-vous de ceux +qui sont trop fins. + +La porte de la maison s'ouvrit tout-à-coup et un jeune homme entra. +C'était Victor. Il courut à sa mère, l'embrassa avec effusion: C'est +donc fini! balbutia-t-il. Noémie, les yeux pleins de larmes, resta +silencieuse. + +--Ce n'est pas fini, interrompit la folle, ça commence. + +--Tiens, Geneviève! bonjour, dit le jeune avocat. Et toi Agnès tu es +bien? + +--Aussi bien que possible. + +--As-tu vu M. Saint-Pierre, mère? demanda Victor d'une voix fort mal +assurée. + +--Oui, il m'a dit de ne pas perdre courage, et de ne le point mal juger, +s'il avait acheté la terre. + +--Le misérable! murmura Victor. + +--Noémie, la folle et Agnès auraient vu la foudre tomber au milieu +d'elles qu'elles n'eussent pas été plus surprises. + +--Victor! exclama la veuve. + +--Oui, le misérable!... et je vais, dans l'instant, lui dire à sa face +qu'il est un misérable... + +--Mais pourquoi, mon enfant, parles-tu ainsi? Tu ne sais donc pas tout +ce qu'il a fait pour nous depuis vingt ans? Parce qu'un jour il cessera +de nous donner, nous lui jetterons l'outrage à la figure? Est-ce là de +la reconnaissance? + +--Vous ne savez pas ce qu'il a fait.... + +--Et quand même il aurait acheté notre terre! Elle était à l'enchère, +n'avait-il pas le droit de l'acquérir? Ne vaut-il pas mieux que ce soit +lui qui l'ait achetée.... + +--On parle de la bête, on en voit la tête, s'écria la folle.... + +Tous les yeux se tournèrent vers la porte. Picounoc entra. Il salua les +femmes et s'avança pour donner la main à Victor. + +--Jamais! dit avec feu le jeune avocat. + +Picounoc pâlit légèrement: Pourquoi me refuses-tu la main, dit-il? il me +semble que... + +--Il me semble que vous devez vous l'imaginer pourquoi... reprit +vivement Victor. + +--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? demanda Noémie inquiète. + +--Si cet homme l'eut voulu, ma mère, la maison où nous ne sommes plus +que des étrangers serait encore à nous.... + +Une poignante émotion serrait le coeur de Noémie. Picounoc regardait +Victor avec une assurance étonnante. + +--C'est toi qui m'accuses de la sorte? dit-il.. + +--Oui, je vous accuse et je vous convaincrai! + +--Voilà comme l'on juge mal, quand on ne juge que d'après les +apparences. Ah! vous tous qui m'entendez, souvenez-vous de cette parole: +les apparences sont souvent trompeuses, et il ne faut jamais se hâter de +condamner son semblable. + +--Et votre lettre au notaire Baudin? reprit le jeune avocat. + +--Eh bien! ma lettre? + +--N'est-elle pas une preuve de votre mauvaise foi? + +--Je ne crois pas, monsieur Victor. + +--L'entendez-vous? il ne croit pas que cette lettre le condamne? + +--De quelle lettre veux-tu donc parler, Victor? demanda la veuve avec +émotion. + +--Mère, écoutez-moi! j'avais trouvé de l'argent pour payer M. Chèvrefils +et empêcher la vente de nos biens. Le notaire qui me fournissait cet +argent est un ami de M. Saint Pierre. Or, aujourd'hui que tout le monde +est malhonnête, paraît-il, on prend mille précautions pour placer ses +deniers. Le notaire écrivit à notre bon ami que voici, pour lui demander +s'il y avait quelque danger à nous faire ce prêt, et notre bon ami lui a +répondu de ne rien prêter. + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Noémie, serait-il donc possible?... Vous! +vous Pierre-Enoch, vous avez fait cela? + +La folle regardait tout le monde avec des yeux étranges, et elle riait +d'un rire qui faisait mal. + +--Voilà l'amitié de cet homme! reprit le jeune avocat, d'un ton de +mépris. + +--Ah! j'étais pourtant bien assez malheureuse! soupira Noémie, et ses +beaux grands yeux, chargés de reproches, s'arrêtèrent sur l'homme +hypocrite. + +--C'est vrai, reprit Picounoc avec lenteur, c'est vrai que j'ai fait +cela: mais je n'avais pas de mauvaise intention. + +--Vous vouliez acquérir une terre à bon marché, répliqua Victor. + +--Et qu'importe le bon marché, puisque la propriété a toujours sa +valeur, et que ce n'est pas pour moi? + +--C'est pour le bossu, je suppose? Vous vous êtes entendus pour +nous-ruiner?... + +--Victor, tes paroles me feraient bien du mal, si je ne comprenais pas, +qu'en effet, les apparences sont contre moi; mais je te les pardonne +parce que je t'aime, et parce que j'aime ta mère.... + +Noémie rougit et se retira en arrière: C'est fini entre nous, +murmura-t-elle.... + +La folle battit des mains. + +--Noémie, dit Picounoc, détestez-moi, si vous le voulez; oubliez tout ce +que j'ai fait pour vous; refusez-moi votre main que je sollicite depuis +si longtemps; mais vous ne m'empêcherez pas de vous aimer et de vous +faire du bien. Tenez, prenez ceci--il lui remit un papier soigneusement +plié--c'est l'explication de ma conduite et ma justification, je +l'espère. + +Le jeune avocat reconnut un acte notarié. Il prit le papier des mains de +sa mère, et le parcourut en un clin d'oeil. A mesure qu'il lisait, sa +figure reflétait toutes les impressions de son âme. Il pâlit, il rougit, +il eut des sourires, et il finit par pleurer. + +--Pardon! monsieur Saint Pierre, pardon! s'écria-t-il. + +Noémie, de plus en plus stupéfaite, se laissa choir sur une chaise. Ses +jambes tremblaient et son coeur battait à rompre sa poitrine. Agnès +avait des larmes, dans les paupières, sans savoir pourquoi. La folle, +les poings serrés, murmuraient des mots inintelligibles. + +--Je te pardonne, mon Victor, dit Picounoc, réellement ému. Je te le +disais il y a une minute: les apparences sont trompeuses. Que cette +leçon te serve pour l'avenir! il est possible que dans la carrière où tu +es entré, cette vérité soit souvent bonne à méditer. + +Victor tenait serrées dans ses loyales mains les mains coupables de +l'habitant. + +--Mère, dit-il, nous sommes riches! cette maison est encore à nous. +Voici l'acte de donation. + +--Oui, Noémie, reprit Picounoc, je vous rends votre propriété. Je ne +l'avais acquise que dans ce but.... Elle est à vous plus que jamais, et +vous ne me devez rien! + +Il n'était pas vrai que Picounoc avait acheté cette terre dans le but de +la rendre ainsi, de suite, et sans compensation aucune à la veuve +indigente. Il avait imaginé ce procédé loyal et généreux pour déjouer +les menaces de l'ami bossu. Certes! jamais moyen ne fut plus noble ni +plus sûr. Et le sacrifice, après tout, n'existait qu'en apparence, +puisque, selon toute probabilité, la ferme et la veuve reviendraient +bientôt au rusé donateur. Le bossu pouvait parler maintenant, et dire de +son ami Picounoc tout le mal qu'il voudrait, Picounoc se trouvait +protégé par la plus forte des égides: une grande et belle action. Il +regrettait une chose, c'était de n'avoir pas songé à cela plus tôt. Il +ne se serait pas humilié devant sa fille, et ne l'aurait jamais +sollicitée de prendre pour mari l'infâme bossu. Aux paroles de Picounoc, +Noémie avait répondu: Je ne vous dois rien, dites-vous? Oh! je sens, +moi, que je vous dois tout mon bonheur! Comment pourrai-je m'acquitter +envers vous? + +--Comment? Noémie, répliqua Picounoc, vous ne l'ignorez pas, mais vous +ne le voulez peut-être pas encore.... + +--Ma mère n'a plus rien à vous refuser, se hâta de dire le jeune avocat, +qui entrevoyait tout-à-coup un avenir de félicité pour sa mère et pour +lui-même. + +--Vous l'entendez, Noémie, reprit Picounoc anxieux et presque tremblant. + +--Vous nous avez comblés de tant de bienfaits; vous venez encore +d'accomplir une si généreuse action, que je croirais m'attirer la haine +de mes amis et des reproches du bon Dieu, si je refusais plus longtemps +de.... + +Elle n'acheva pas. Elle avait la chaste timidité d'une jeune fille. + +--De devenir ma femme, Noémie! achevez, de grâce! dites-la cette parole +que j'attends depuis vingt années et qui va me rendre le plus heureux +des hommes! + +--Dé devenir votre femme!... acheva-t-elle, à voix basse en rougissant. + +--Merci, Noémie, merci! oh que je suis heureux! Et, saisissant les mains +de la femme charmante qu'il avait enfin réussi à attendrir, Picounoc les +couvrit de baisers. + +--Et quand serez-vous prête à venir prendre la première place dans ma +maison? demanda-t-il. + +--Je vous le dirai ces jours-ci. + +--Monsieur Saint Pierre, commença Victor, quand on fait du bien à ses +amis on ne saurait trop en faire. Vous êtes bon et généreux, soyez-le +pour tout le monde, soyez-le à l'excès. + +--Eh bien! que veux-tu, mon Victor? où vas-tu arriver avec ce +discours?... reprit Picounoc en l'interrompant. + +--Je voudrais aussi moi arriver à la félicité. + +--Tu serais bien chanceux, jeune comme tu l'es. Moi je n'y arrive +qu'après bien des années d'ennui, de peine et de chagrins. + +--Vous m'effrayez, et je n'ose plus parler. + +--Parle, mon enfant, parle; si ton bonheur dépend de moi, tu l'auras, +car je ne suis pas d'humeur à te faire de la peine aujourd'hui.... + +--Je vous demande la main de Marguerite... + +--La main de Marguerite, dis-tu? + +--Oui... et ne me la refusez pas, je vous la demande au nom de la +félicité qui remplit votre coeur, au nom de la joie qui remplit cette +maison.... + +--Ça, mon Victor, ce n'est pas mon affaire à moi seul. Va trouver +Marguerite et arrangez-vous comme vous l'entendrez, répondit en riant le +joyeux Picounoc. + +Victor, ne se le fit pas dire deux fois.... Débordant d'ivresse; il +courut auprès de la jeune fille. Picounoc passa la soirée avec sa +future. La folle, assise dans un coin, paraissait plongée dans une +stupeur profonde: Il n'est donc pas méchant, pensait-elle. C'est moi qui +suis véritablement folle, véritablement méchante. Tout ce qu'il disait, +tout ce qu'il faisait c'était pour le bonheur de Noémie!... qui aurait +pu deviner cela? + +--Marguerite! s'écria Victor entrant chez Picounoc. + +--Victor! répondit la jeune fille. + +Et une chaude poignée demain s'échangea. Je ne jurerais pas que les +échos solitaires de la mansarde ne furent point éveillés par un bruit +mystérieux comme celui d'une bouche ardente sur une joue rose: je ne +jure de rien. + +--Depuis quand es-tu ici? demanda la jeune fille. + +--J'arrive. + +--As-tu vu ta mère? + +--Oui, et ton père aussi. + +--Papa? où? chez-vous? + +--Chez ma mère. Sais-tu l'affaire? + +--Quelle affaire? + +--Ton père sera bientôt le mien, et ma mère sera la tienne.... + +--Vrai? Tu ne m'abuses pas... il aurait consenti.... + +--A devenir le mari de ma mère.... + +--Ah!... fit la jeune fille un peu désappointée... + +--Et toi, Marguerite, reprit Victor, consentirais-tu à devenir ma femme? + +--Tu le sais bien, Victor... mais mon père... + +--Il m'envoie régler cette douce petite affaire avec toi. + +--Ta m'étonnes! En vérité, il consent? + +--Il consent!... + +--Je pleurais ce matin... oh! que j'étais loin de soupçonner toute la +félicité que devait m'apporter le soir! + +Le lendemain matin, Picounoc chantait en allant à la fenaison, et, quand +il s'arrêtait pour aiguiser sa faulx, on aurait dit que la pierre +faisait aussi chanter l'acier sonore. Tout riait dans la prairie. Le +foin était plus embaumé, le soleil, plus brillant, le vent, plus frais. +Oh! que tout est beau dans la nature quand notre coeur est plein de +joie! Marguerite, en faisant le ménage, se surprenait à sourire, et, à +tout instant les éclats joyeux de sa voix se mêlaient aux accents des +petits oiseaux curieux juchés dans les peupliers. Victor et sa mère +causaient ensemble des douleurs du passé, des surprises du présent et +des joies de l'avenir. + +Il fut décidé que les deux mariages auraient lieu le 15 d'octobre et +seraient célébrés à la même messe. + +Victor revint à Québec plus joyeux qu'il n'en était parti, il se remit +au travail avec un zèle admirable, et la pensée de Marguerite +l'aiguillonnait en embellissant ses jours. + +Un soir, le bossu se présenta chez son ami Picounoc. Il avait revêtu ses +habits de drap noir et planté sur sa tête un _castor_ à peine étrenné. +Marguerite le salua en souriant d'une façon tout à fait gentille! Il en +fut charmé, car elle avait coutume d'être avare de ses sourires. Il crut +que c'était un heureux présage: Je savais bien, pensa-t-il, avec un +grain de vanité, qu'elle finirait par s'apprivoiser. Les femmes ne +résistent pas longtemps à l'or que l'on fait miroiter à leurs +regards.... Les femmes choisiront toujours pour mari le plus riche de +leurs prétendants, et elles ont raison, car l'amour est un enfant gâté, +et le gueux ne saurait satisfaire ses fantaisies. + +Picounoc se présenta tout à coup et fit envoler la dissertation du +bossu. Les amis se serrèrent la main, parlèrent assez longtemps de +choses insignifiantes, car lorsqu'on parle beaucoup, il est difficile de +dire toujours des paroles sages ou utiles. Le bossu avait l'air mal à +l'aise. On voyait qu'il était tourmenté d'une pensée fixe. Il suivait du +regard la jolie fille qui, mettant la derrière main au ménage, passait +et repassait gracieuse et charmante, devant lui. A la fin n'y tenant +plus: + +--Je suis venu te demander la main de ta fille, dit-il à Picounoc, assez +bas pour n'être pas entendu de Marguerite. + +--Parle-lui, mon cher, tu connaîtras ses intentions, ses idées. Si elle +n'a pas d'objection, je n'en ai aucune, répondit l'habitant. Et il +sortit, laissant son ami seul avec Marguerite. + +Le bossu, plein de confiance, crut que la chose était réglée d'avance, +et qu'il n'avait qu'à s'annoncer. La gaîté toute nouvelle de Marguerite +en faisait foi. Il s'approcha de la jeune fille, en se dandinant, la +bouche en coeur, et la convoitise dans les yeux. Comme il se levait +Geneviève entra. Il fut un peu décontenancé: Bah! c'est une folle, +pensa-t-il, qu'ai-je besoin de me soucier d'elle? + +Geneviève demanda une tasse de lait à Marguerite qui s'empressa de la +servir, et lui offrit l'hospitalité pour la nuit. La folle se mit à +danser pour manifester sa joie. Elle dansait encore bien. Le bossu lui +dit: Tu te souviens encore de ta jeunesse, je crois. + +--Te souviens-tu de la tienne, toi? lui répliqua-t-elle brutalement. + +--Non, je l'ai oubliée.... + +--Si tu l'as oubliée, je m'en souviens, moi. + +--Tu as une bonne mémoire. + +--Une mémoire de folle. + +Il rit de la repartie, mais à contre coeur, et n'osa plus faire endéver +la malheureuse femme. Se tournant vers Marguerite: + +--Marguerite, vous savez que je vous aime, commença-t-il. + +--Vous me l'avez dit, Monsieur, répondit-elle. + +--Vous êtes l'unique objet de mes désirs. + +--C'est possible. + +--Je ne rêve qu'à vous, je ne vois que vous nuit et jour.... + +--C'est trop. + +--Trop! oh! non! je voudrais plus encore. + +--Oui! + +--Je voudrais......oh! Vous me comprenez n'est-ce pas? + +--Peut-être. + +--Laissez-moi vous le dire quand même.... + +--Dites! + +--Je voudrais être aimé de vous.... + +--De moi? + +--Oui, de vous! je vous l'ai dit cent fois! + +--Au moins! + +--Je voudrais être aimé de vous!... Je voudrais que vous fussiez ma +femme. + +--Votre femme! + +--Oui, ma femme! Marguerite, le voulez-vous? + +--Non, monsieur. + +Un fou, sur la tête duquel on fait tomber une douche froide, n'est pas +plus surpris que ne le fut le bossu à cette parole. Il fit un pas en +arrière, devint blême comme la chaux, et resta longtemps sans rien dire. +A la fin il soupira: + +--Vous me refusez?... + +--Oui, monsieur. + +--Pourquoi? + +--Parce que j'en aime un autre, et que je suis sa fiancée. Je ne suis +plus libre. + +--Vous? vous-êtes fiancée? + +--Moi-même, monsieur. + +--Depuis quand? à qui? + +--Depuis quelques temps, à M. Letellier.... + +--A M. Victor Letellier!... le garçon de Djos!... le fils du meurtrier +de votre mère!... ah! vous n'avez pas de coeur! + +--Monsieur, de grâce! taisez-vous! + +La folle écoutait le bossu attentivement et le dévorait des yeux.... + +--Le fils de Djos l'ancien, pèlerin! continua le bossu, ah! j'ai bien +connu le père! si le garçon est aussi drôle!... Djos, Djos, le +misérable! c'est donc lui encore qui me brise mon bonheur!... + +--C'est son fils, Monsieur, qui brise votre bonheur, et, si ce n'était +pas son fils, ce serait le fils d'un autre. + +--Malheur! malheur! je regretterai toujours!... Il s'interrompit, voyant +tout-à-coup qu'il déraisonnait ou devenait imprudent. + +--Où est votre père Marguerite? + +--Ici, dit une voix forte mais toujours nasillarde. C'était Picounoc qui +rentrait. + +--Picounoc, te moques-tu de moi? reprit le bossu tout tremblant de rage. + +--Pas du tout, mon ami. + +--Tu m'as promis la main de ta fille, et je la veux, entends-tu?... + +--Prends-la? + +--Comment? prends-la! Tu veux plaisanter, hein? tu veux me rendre +ridicule? rira bien qui rira le dernier! Je t'ai déjà forcé à +t'agenouiller devant Marguerite, tu t'agenouilleras devant moi! je +parlerai, Picounoc! je dirai tout! entends-tu, tout! + +--Mon père! s'écria Marguerite, qu'y a-t-il donc? + +--Ah! votre fiancé ne voudra plus de vous, bientôt, Mademoiselle, et je +rirai de votre angoisse.... Madame Letellier maudira l'homme qui l'a +persécutée secrètement toute sa vie!... Ah! les fiancés d'aujourd'hui +sont les ennemis jurés de demain!... Je sais bien des choses moi! hurla +le bossu fou de colère.... + +Picounoc était sérieux. Marguerite, étonnée des paroles terribles du +bossu, regardait son père avec terreur. La folle riait en vidant sa +tasse de lait. + +--Vous ne voulez pas être ma femme, Marguerite, repartit le bossu, je +vous le demande une dernière fois. Et, malheur à vous! si.... + +--Un homme qui parle comme vous venez de le faire, un homme qui sait des +choses comme celles dont vous nous menacez, et qui garde son secret +comme une arme mortelle, n'est pas un honnête homme, Monsieur; et je ne +veux pas avoir à rougir de mon mari!... Epuisée par cet effort, +Marguerite, pâle, effrayée, se renferma dans sa chambre. + +--Picounoc, dit le bossu, je m'en vais déclarer à Noémie tout le mal que +tu lui as fait. + +--Elle ne te croira point. + +--Je saurai bien la convaincre, sois tranquille! + +Et il partit. Il entra en effet chez la veuve Letellier, et lui dévoila +toutes les infamies dont Picounoc s'était rendu coupable à son égard. +Noémie l'écoutait bien paisiblement, le sourire sur les lèvres. Quand il +eut fini, elle se leva, ouvrit le _placage_, prit un papier +soigneusement plié dans une petite boîte et le lui remit. + +--Lisez, dit-elle, c'est sa justification. + +Le bossu lit avec stupeur l'acte de donation, le rendit et salua. En +montant dans sa voiture, il se dit à lui-même demi-haut, demi-bas: Ce +diable de Picounoc est plus fin que moi, s'il n'est pas plus canaille! + + + + + XVIII + + LA SOEUR ST. JOSEPH. + + +Après plusieurs jours d'une marche rapide, les Couteaux-jaunes +atteignirent le fort Providence, au nord du grand lac des Esclaves. Ils +dressèrent leurs tentes de peaux à une petite distance de l'enceinte, et +se livrèrent à toutes sortes d'amusements et de jeux, pour fêter leur +heureux retour. Ils se trouvaient en effet, sur les confins du +territoire qu'avaient occupé leurs aïeux, et, quelques journées +seulement les séparaient encore des lieux où devait s'arrêter la tribu +en attendant la chasse de l'hiver. Le Hibou-blanc se montrait d'une +gaieté étrange, lui qui ne déridait jamais sont front bas et morose. +C'est que le moment de son union avec Iréma était venu. Naskarina voyait +avec un plaisir malin les larmes de son ancienne rivale, qui se désolait +de plus en plus à mesure qu'approchait l'heure du sacrifice. Quelle +pensée affreuse pour une jeune fille que celle de se donner à jamais à +un vieillard infâme qu'elle déteste! Iréma fut souvent tentée de fuir +pour échapper aux caresses du monstres; mais elle avait juré de rester, +et sa parole avait sauvé son ami. Si elle trahissait le serment donné, +le trappeur, abandonné du Grand-Esprit, ne retomberait-il pas entre les +mains des traîtres? Plaintive et résignée, elle demeurait sous sa tente. +Le Hibou-blanc vint la voir. + +--L'heure est arrivée où tu dois tenir ta promesse, Iréma, dit-il, en +entrant. + +--Je le sais, et je ne me suis pas sauvée sous les bois; tu vois que je +suis résignée; mais attends à demain, car je souffre aujourd'hui. + +--Tu veux m'échapper en gagnant du temps? Iréma. + +--Il faut que je voie la robe noire, que je me confesse et que je +prépare mon coeur comme le veut le Grand-Esprit. + +--Folie que tout ça! je t'aime, cela suffit. + +--Tu ne m'aimeras pas toujours, peut-être, et alors si je n'ai pas la +crainte du Grand-Esprit, que ferai-je?... je te quitterai peut-être pour +aller vers un autre. + +Le Hibou-blanc frémit à cette pensée. + +--Je te tuerais! dit il avec emportement. + +--Eh bien! reprit la jeune fille, laisse-moi demander au Grand-Esprit le +courage et la force, l'amour et la foi.... + +--Tu demanderas ces choses-là après notre mariage, ce sera tout aussi +bon. + +--J'irai demain, repartit Iréma avec fermeté. + +--Je pourrais t'épouser sans toutes ces cérémonies et ces formalités +ridicules.... + +--Iréma n'a pas peur de mourir, et, plutôt que de faire une chose +désagréable au Grand-Esprit, elle se jetterait dans les ondes des lacs +profonds. + +Le vieux chef regardait la belle vierge indienne avec une sorte de +stupeur. + +--Puisqu'il le faut j'attendrai jusqu'à demain, reprit-il d'une voix +altérée par l'émotion. + +Le lendemain il entra dans le fort, suivi d'Iréma et d'une partie de la +tribu. "Les forts de traite du Nord ne ressemblent pas à la citadelle de +Québec, ni même à aucune autre citadelle, mais tous se ressemblent entre +eux. Ils ne rappellent guère au voyageur civilisé les riants villages +qu'il a laissés sous des cieux plus cléments. Deux ou trois cabanes de +bois rond, recouvertes en écorces d'arbres, et ceinturées d'une +palissade de quinze à vingt pieds de hauteur, voilà tout. Ces pieux +hauts et serrés protègent le traiteur ou post-master contre les +indiens." + +Le Hibou blanc et ses gens arrivèrent à "une baraque en troncs d'arbre +percée de quelques trous en forme de trapèzes plus ou moins irréguliers, +sur lesquels étaient tendus des parchemins fort peu transparents. +C'était le palais épiscopal. Une autre maison du même style, mais plus +basse et adossée à la précédente, servait de chapelle. Tout cela était +bien pauvre et surtout bien mal fait." Il demanda la robe-noire. Le +vieux chef renégat ne cachait ni son plaisir, ni son orgueil; Iréma ne +déguisait point sa peine. On fit réponse que la robe-noire était partie +la veille pour la mission de St. Joseph, au sud du grand lac, près du +fort Résolution, et qu'il faudrait attendre quelques jours, car la +distance était d'au moins soixante à soixante cinq lieues. Le Hibou +blanc entra dans une grande fureur, et voulut amener de force sa fiancée +dans sa cabane. Naskarina lui dit: Ne vois-tu pas qu'elle se moque de +toi? Elle t'avait promis de t'épouser dès notre arrivée ici, et voilà +maintenant qu'elle emploie la ruse pour t'échapper. Elle est venue hier, +seule, parler à la robe-noire, et la robe-noire, de complicité avec +elle, s'est éloignée pour ne pas faire le mariage. + +--Naskarina, tu es mon amie, toi, et je te jure une éternelle +reconnaissance.... Iréma périra de ma main si elle ne m'épouse point. +Est-ce que je reculerais maintenant? J'en ai bien fait d'autres! + +Iréma, toute heureuse de ces moments de répit, était revenue parmi les +femmes de la tribu. Elle avait confié au missionnaire les douloureux +secrets de son âme, mais elle n'avait pas cherché à éviter son triste +sort. Cependant le prêtre voyant qu'il était aussi bien de ne pas hâter +cette union malheureuse, en remit à plus tard, de lui même, +l'accomplissement. Il dit qu'il allait à la rencontre d'un confrère et +de quelques soeurs de charité qui faisaient à Dieu le sacrifice de leur +vie pour le salut des pauvres indiens. + +Il y avait déjà au fort Providence quelques bonnes soeurs de Charité, +dont tout le temps était consacré à instruire des vérités chrétiennes +les jeunes personnes des diverses tribus qui passaient par ce fort. +C'était l'une de ces religieuses, la soeur St. Joseph, une belle femme +d'un peu plus de trente ans, qui avait converti la jeune Iréma, et avait +inculqué dans son âme de si beaux sentiments de foi. Elle vint dans le +camp des Couteaux-jaunes, parlant avec amour et douceur, aux femmes et +aux jeunes filles, de la bonté de Jésus, de la grandeur de Marie, et de +toutes les merveilles de la religion. Une femme de la tribu s'approchant +de la jeune catéchiste lui dit: + +--Il y a, dans cette tente que tu vois ici, une vierge Litchanrée qui a +beaucoup de chagrin. + +--Conduis-moi vers elle, répondit la religieuse. + +--Iréma assise sur sa natte, le visage caché dans ses mains, pleurait. +La religieuse ne la reconnut pas d'abord: Tu as du chagrin, ma soeur? +lui dit-elle. A cette voix suave l'indienne tressaillit et découvrit sa +figure mouillée de larmes. + +--Iréma! s'écria la religieuse. + +--Ma mère chrétienne! dit en même temps Iréma. + +Et les deux jeunes femmes s'embrassèrent comme deux soeurs. Iréma, à la +prière de la bonne religieuse, raconta le sujet de ses angoisses. Elle +dit comment le grand-trappeur l'avait délivrée des mains du traître +Hibou-blanc, et comment, plus tard, elle le vit lui-même prisonnier de +ce renégat cruel, et voué, bien sûr, à une mort affreuse. + +--Ce grand-trappeur, murmura la religieuse, c'est un homme de coeur, un +bon chrétien, et un guerrier terrible.... + +--Oh! oui! et les indiens qui ne l'aiment pas, le craignent. Mais les +Couteaux-jaunes seuls ne l'aiment point, et c'est le vieux chef--un +blanc comme le grand trappeur--qui les a indisposés contre lui. + +--Que dis-tu, Iréma? le Hibou-blanc n'est pas un indien? + +--Oh! non! mais il vit au milieu de nous depuis bien des lunes.... + +--Quelle singulière idée! s'écria la religieuse. + +--Et lui qui devrait être plus instruit que nous autres des choses de la +religion, et qui devrait être meilleur aussi, il se moque de notre +docilité à suivre les conseils de la robe noire, et se plaît à faire le +mal. + +--C'est un blanc! un compatriote! un chrétien! s'écria la religieuse, ô +mon Dieu! quel aveuglement et quelle perversité! + +Iréma raconta ensuite qu'elle avait promis d'épouser cet homme +méprisable, s'il rendait la liberté à son prisonnier. + +--Et la lui a-t-il donnée? demanda la soeur. + +--Oui, répondit Iréma. + +--Et où est-il maintenant, le grand-trappeur? + +--Je n'en sais rien. + +--Il l'a peut-être fait assassiner? + +Iréma sentit un frisson lui courir dans tous les membres. Elle resta +silencieuse pendant une minute, puis elle dit tout émue: S'il l'avait +tué, est-ce que je serais libre? + +--Oui, certainement, répondit la soeur. + +Iréma vit comme un éclair de joie traverser son esprit. L'idée de la +liberté, la pensée d'échapper au vieux chef, lui fit oublier un instant +ce qu'elle devait au grand-trappeur. L'égoïsme eut un instant de +triomphe, mais bientôt elle retomba dans une mélancolie profonde: Il n'y +a pas d'alternative, pensa-t-elle tout haut, s'il est mort, je le +pleurerai toujours, et s'il vit.... Elle acheva sa pensée par une +douloureuse secousse de tête. + +Les Litchanrés arrivèrent. Ils dressèrent leurs tentes à l'ouest de la +petite baie où s'élève le fort. Les forts ou les missions sont des +terrains neutres, et l'on enterre la hache ou la carabine en y arrivant. +Souvent aussi les plus heureuses réconciliations ont lieu alors, grâce +au zèle et à la charité des saints missionnaires. + +Le Hibou-blanc comprit qu'il ne pouvait s'entourer de trop de +précautions, ni employer trop de moyens pour parvenir à son but, la +possession d'Iréma. Il fit des démarches auprès de la tribu ennemie, et +lui proposa la paix. Il fut accueilli avec bienveillance, car les +Litchanrés, bien que braves, n'aimaient guère à verser le sang. +Encouragé, le Hibou-blanc convoqua une grande réunion des deux tribus, +et fit un long discours pour leur démontrer qu'elles devaient s'unir, se +fondre en une seule, et n'avoir plus que les mêmes wigwams, et le même +chef. Plusieurs murmurèrent, disant qu'ainsi les Litchanrés, qui +n'avaient plus de chef, seraient soumis aux Couteaux-jaunes. + +--Je suis vieux, dit le Hibou-blanc, mes jours ne seront pas nombreux, +et, alors, vous choisirez un chef parmi les Litchanrés. Ainsi chaque +tribu sera traitée avec justice. En attendant je vais épouser une fille +de la tribu des Litchanrés, et cimenter, par là, l'union des deux +tribus. + +--C'est bien! dirent les Litchanrés, mais si par la volonté du +Grand-Esprit notre chef bien-aimé revenait, tu lui céderais la place. + +--Kisastari? demanda le Hibou-blanc en éclatant de rire. + +--Oui, Kisastari! répondirent les Litchanrés. + +--Oh! oui! je le promets.... + + + + + XIX + + LES VIEILLES CONNAISSANCES. + + +--_Aures habent et non audient_! dit l'ex-élève fatigué de héler un +canot qui passait loin de lui, sur le grand lac. + +--_Well_! _let them go_!... C'est nous les rejoindre, ajouta John. + +--C'est un canot de missionnaires, dit Baptiste. + +--On voit les robes-noires, continua Félix. + +--Je ne sais pas si les Couteaux-jaunes sont arrivés au fort, reprit +l'ex-élève. + +--_The Yellow knives_? demanda John _I guess so_!... + +--On le saura bientôt, dit Baptiste, car dans six heures on touchera +terre. + +Le canot qui passait au large de celui de nos chasseurs Canadiens était, +en effet, l'un des canots de la mission. Deux prêtres, trois religieuses +et deux indiens le montaient. C'était le missionnaire de Providence qui +revenait de la mission de St. Joseph et du fort Résolution, avec le +nouveau missionnaire et les soeurs de charité que nous avons rencontrés +déjà. Trois des guides engagés au fort Chippeway amenaient le canot +chargé de provisions. + +Les trappeurs canadiens arrivèrent à Providence en même temps que les +missionnaires. Ils furent bien accueillis et se hâtèrent, à l'exception +de John, d'aller à confesse, comme, du reste, c'était leur coutume. Ils +avaient toujours quelques peccadilles sur la conscience, et aujourd'hui +surtout, ils n'étaient pas parfaitement rassurés sur la légèreté de la +faute qu'ils avaient commise en scalpant quelques uns de leurs ennemis. + +Le Hibou-blanc éprouva du mécontentement, et peut-être de la frayeur, à +la vue des canadiens, quand il les rencontra. C'était près de la +chapelle, le jour même de leur arrivée. Il était allé demander au +missionnaire à quelle heure Iréma et lui pourraient se présenter pour +être mariés. L'ex-élève lui lança un regard oblique plein de menaces, et +John lui dit: _Take care_! _by God_! Baptiste et Félix lui avaient +montré le poing. Affaire d'habitude ou distraction, car le coeur était +pur et la confession avait été bonne. + +Cependant le Hibou-blanc comptait sur ses nouveaux alliés pour apaiser +les canadiens. Et il n'avait pas tort. Quand l'ex-élève et ses amis +connurent les dispositions des Litchanrés, ils se dirent qu'ils +n'avaient plus rien à voir dans les affaires de ces indiens: mais +restait toujours le grand-trappeur qui n'était pas assez vengé. + +Le lendemain matin, le Hibou-blanc, fier et insolent, se rendit à la +tente d'Iréma, qui ne pouvait se résoudre à partir, et, moitié menaçant, +moitié doucereux, il l'entraîna vers le fort. Couteaux-jaunes et +Litchanrés suivirent en chantant et dansant. Iréma fondait en larmes +quand elle entra dans l'humble chapelle en bois rond. Le missionnaire +supplia le Hibou-blanc de rendre à la pauvre indienne la promesse +arrachée dans un moment fatal. + +--J'ai attendu assez longtemps, dit le Hibou-blanc, vos prières sont +inutiles. + +--Mais cette femme ne vous aime pas. + +--Elle a promis de m'épouser! + +--Vous la rendrez malheureuse et vous serez malheureux vous-même. + +--C'est mon affaire. + +Les chasseurs canadiens étaient là, bondissant de rage, mais n'osant +parler haut sans permission. + +--S'il était à la porte! grinça l'ex-élève. + +--Il ne l'aura pas longtemps! fit Baptiste.... + +--A nous quatre, dit Félix, on peut en tordre joliment de ces Hiboux. + +--_Upon my soul_! murmura John en serrant les poings. + +--Vous n'êtes pas indien? demanda le missionnaire au vieux chef. + +Le renégat fit un pas en arrière, et devint livide. + +--Qui vous a dit cela? répliqua-t-il. + +--Ceux qui vous connaissent, repartit le prêtre. + +Le Hibou-blanc promena autour de lui un regard anxieux; il aperçut les +chasseurs Canadiens et se mit à trembler de rage: Je suis libre de vivre +ici ou ailleurs, et de la façon qu'il me plaît, répondit-il au +missionnaire. + +--C'est vrai, mais je ne puis vous marier sans savoir votre nom. + +Le Hibou-blanc passa sa main ridée sur son front couvert de sueurs, il +hésita une minute, puis, à la fin, convaincu que personne, au milieu de +cette solitude lointaine, ne le connaissait ou n'avait entendu parler de +lui, il reprit son assurance arrogante et dit à haute voix: Je m'appelle +José Racette! + +--Racette! crièrent deux échos.... + +Une angoisse horrible saisit le vieux chef. Il se maudit d'avoir été +assez bête pour dire son nom, car il vit qu'il était connu. L'ex-élève +et Baptiste s'étaient approchés, la terreur ou la colère peinte sur la +figure. Ils ne disaient rien et regardaient avec une fixité brûlante le +vieux renégat. D'un autre côté, une jeune religieuse, l'amie d'Iréma, +s'était affaissée sur le sol.... On se hâta de lui porter secours. + +Elle reprit ses sens, mais ses yeux se détournèrent avec horreur de +Racette, et se reposèrent avec pitié sur Iréma. + +--Que veut dire ceci? demanda le prêtre; que ceux qui savent quelque +chose parlent! Je le permets, et Dieu le veut.... + +Alors l'ex-élève s'écria, content de donner cours à son indignation: + +--Racette! quoi! c'est vous, misérable! vous, un voleur de grand chemin! +un ravisseur de jeunes filles, un assassin! un échappé du pénitencier! +qui vous cachez ainsi sous le masque de l'indien pour échapper à la +justice des hommes, et continuer vos oeuvres damnées! ah! si le prêtre +me le permet, vous ne tuerez plus personne! Et, disant cela, il levait +son bras armé du terrible couteau. Ses compagnons l'encourageaient de +leurs frémissements. Le prêtre l'arrêta. + +--Êtes-vous chrétien? dit-il avec force, est-ce ainsi que vous pratiquez +la charité? + +--L'a-t-il pratiquée, lui, le maudit! quand il s'est fait voleur? quand +il a enlevé une enfant de douze ans? quand il s'est caché dans une cave +pour tuer Djos! Djos, mon ami, Djos le pèlerin de Ste. Anne?... L'a-t-il +pratiquée encore dernièrement quand il a tué le grand-trappeur. + +--Il tué le grand-trappeur? demanda le prêtre avec émotion. + +--Je ne l'ai pas tué, répondit Racette, puisque voilà le prix de sa +liberté. Il montrait Iréma. + +--Où est-il le grand-trappeur? demanda le missionnaire. + +--Dans la forêt, libre et heureux, répliqua le Hibou-blanc. + +--Ici! répondit une voix sonore. + +Tous les yeux se tournèrent du côté d'où venait la voix. Un cri s'éleva: +Le grand-trappeur! + +En effet, le grand-trappeur entrait. + +L'ex-élève, Baptiste, John et Félix se précipitèrent vers leur compagnon +et le pressèrent dans leurs bras avec tous les transports de la plus +vive ivresse. + +--Vous voyez qu'il est vivant et libre, reprit Racette avec une audace +incroyable, vous savez mon nom, monsieur le missionnaire, mariez-nous! + +Iréma poussa une plainte profonde. + +--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, il faut donc que je me sacrifie?... Mais +il est sauvé! + +--Iréma, s'écria le grand-trappeur, pauvre enfant! console-toi!... + +--Je me consolerai puisque je vous ai sauvé la vie, même en perdant le +bonheur et la liberté. + +--Que veux-tu dire, Iréma? + +Le prêtre répondit: Elle a promis d'épouser le chef, s'il vous rendait +la liberté.... + +--Le traître! gronda le grand-trappeur, il avait embusqué ses guerriers +pour m'assassiner. + +Un frisson d'horreur courut dans l'assemblée. + +La jeune religieuse, revenue de son évanouissement, mais encore livide +de surprise et de peur, écoutait en frémissant les révélations de toutes +sortes. + +--Tu es libre, dit le missionnaire à la jeune Iréma, tu peux épouser le +mari de ton choix. + +La jeune fille, folle de joie, se jeta dans les bras de la soeur St. +Joseph. + +--Vous, Hibou-blanc, continua le missionnaire, reprenez votre nom de +José Racette et allez vous faire pendre ailleurs. + +--Racette! José Racette! hurla le grand-trappeur. + +--Eh bien! oui! repartit le renégat avec cynisme, ce nom-là te fait-il +peur aussi? + +--Racette! José Racette! le maître d'école! + +--Oui! Racette, José Racette, le maître d'école! répéta, en se moquant, +le vieux chef. + +--Misérable! je te trouverai donc toujours sur mon chemin? vociféra le +grand-trappeur. + +--Et toi, qui es-tu donc? demanda le Hibou-blanc. + +--Moi! moi!... qu'est-ce que cela te fait? Va-t-en, ou.... + +--Vous connaissez Racette? demanda l'ex-élève au grand-trappeur. + +--Hélas! si je l'ai connu!... + +--Pas mieux que moi, toujours! Si vous saviez tout le mal qu'il a fait! +Si vous saviez comme il a persécuté le meilleur de mes amis, Djos, le +pèlerin de Ste. Anne! + +Une pâleur affreuse couvrit la figure honnête du trappeur. L'ex-élève +continua: Pauvre Djos! s'il n'avait pas eu tant d'ennemis il vivrait +encore sans doute et serait heureux!... son enfant ne serait point +orphelin, sa femme ne serait pas veuve!... + +--Sa femme veuve! fit le grand-trappeur, d'une voix étranglée. + +--Veuve depuis vingt ans passés, reprit l'ex-élève--si elle ne s'est pas +remariée, bien entendu.... + +--Tu te trompes, mon ami, repartit le grand-trappeur, tout frémissant, +Djos a tué sa femme dans un moment de folie.... + +--Sa femme? s'il l'avait tuée je ne l'aurais pas vue, je ne lui aurais +pas parlé il y a cinq ans!... c'est la femme de Picounoc qu'il a tuée... +et encore on ne sait pas si c'est lui qui l'a tuée.... + +Le grand-trappeur, défait, tremblant comme un homme qui tombe épuisé par +les tortures, s'appuya sur ses amis Baptiste et l'ex-élève. L'eau +ruisselait froide de ses tempes, et ses dents claquaient. L'ex-élève +continua: Moi, j'ai toujours cru que Picounoc avait tué sa femme +lui-même et peut-être tué Djos aussi, car il aimait Noémie, la femme de +Djos, et quand on aime comme cela.... + +--Pitié! mon Dieu! pitié! s'écria tout-à-coup le grand-trappeur. Et il +tomba à genoux les mains levées vers le ciel. + +--Qu'avez-vous donc? demanda le missionnaire. + +Tout le monde le regardait avec étonnement. La jeune religieuse s'était +levée. + +--Noémie! Noémie! s'écria-t-il de nouveau, me pardonneras-tu? me +pardonneras-tu? + +La stupeur se peignit sur toutes les figures; on sentit un frisson +courir dans la foule.... + +--Noémie, reprit-il, ô ma femme bien aimée! + +--Sa femme? murmure-t-on de toutes parts. + +--Djos! le Pèlerin de Ste Anne! c'est moi!... oui... c'est moi! ajouta +le grand-trappeur. + +--Toi, s'écrièrent ensemble l'ex-élève et Baptiste!... + +--Lui! dirent les autres. + +--Mon frère! mon frère! exclama une voix douce et frémissante. + +Et, de nouveau, les vieux amis se serrèrent coeur contre coeur. + +--Elle n'est pas morte! je ne l'ai pas tuée! disait, au milieu de ses +sanglots, le grand-trappeur! Elle n'est pas morte!... Je ne l'ai pas +tuée!... + +--Mon frère! mon frère! s'écria de nouveau la douce voix de femme! Et +une jeune religieuse, s'échappant des bras d'Iréma, vint tomber dans +ceux du grand-trappeur: + +--Je suis Marie-Louise, ta petite soeur Marie-Louise! + +--Marie-Louise! tu es Marie-Louise? Ah! Mon Dieu! Mon Dieu! et le +grand-trappeur, fort contre les tortures, fort contre le malheur, +s'affaissa lourdement sous le poids de son étrange félicité.... Le Hibou +blanc se glissa dehors; plusieurs l'entendirent crier. + +--Malédiction! malédiction! je l'ai tenu un jour et je l'ai laissé +échapper. + + + + + PICOUNOC LE MAUDIT + + P. LEMAY + + + + + + + TOME II + + + + + DEUXIÈME PARTIE + + LA COUR CRIMINELLE + + + + + I + + LE RETOUR AU VILLAGE. + + +Jeudi le 28 septembre 1871, Picounoc serra sa dernière gerbe de blé. Il +avait rudement fauché depuis un mois, et les épis, après avoir javelé +sur le champ, avaient été liés en gerbes, puis transportés sur les +grandes charrettes, dans les _tasseries_. La récolte était bonne; le +temps s'était tenu au beau, et les grains: avoine, orge, blé, seigle et +sarrasin, tout se sauvait en bon état. Aussi, Picounoc était de joyeuse +humeur, et, ce jour-là, il fêtait la grosse gerbe. Il avait bien, pour +être gai, une autre raison non moins valable: il épousait, dans quelques +jours, la femme aimée depuis vingt ans, et Marguerite sa fille allait, +en même temps, devenir l'épouse d'un jeune avocat riche de talents et +d'espérances. + +Il s'en allait midi. Marguerite balayait la _place_, car sa future +position de grande dame ne la rendait ni vaine, ni paresseuse. Le balai +de cèdre ramassait net les petits brins de paille, les légers flocons de +laine et les mille parcelles de toutes sortes de choses qui émaillent +nos planchers, après un bout de temps de travail au métier, de serrée, +ou de filage. Des rayons de soleil entraient par les fenêtres comme des +glaives d'or, et la poussière, au moindre souffle, se mettait à +tourbillonner follement dans ces rayons. Tout à coup Marguerite +s'arrêta, surprise, à l'aspect d'un étranger qui frappa à la porte. Cet +étranger portait deux pistolets à sa ceinture et une carabine. Mais +retournons de quelques heures en arrière, et racontons bien chaque chose +en son temps. + +Deux hommes inconnus étaient débarqués durant la nuit à Batiscan. Ils +venaient de loin. L'un des deux se rendit à pied à Deschambeault, et +l'autre traversa au sud, dans la chaloupe qui fait régulièrement, chaque +jour, le trajet de Batiscan à St. Pierre Lesbecquets, pour accommoder +les voyageurs qui veulent prendre les bateaux de Montréal ou de Québec. +Celui qui avait pris le chemin de Deschambeault, pouvait compter +quarante quatre ans et ne paraissait pas en avoir plus de trente six, +tant il avait de gaieté dans les yeux, et tant riait toujours sa figure +bronzée. Il était de taille moyenne, un peu sec, nerveux et vif. Il +portait une longue barbe noire; du reste, tous deux étaient riches de +barbe et de cheveux. L'autre semblait porter sur ses puissantes épaules +un fardeau de douleurs. Ce n'est pas à dire qu'il était courbé; il se +tenait droit, le front haut, l'oeil ferme, et l'on se détournait pour le +voir en murmurant: c'est un bel homme! Il avait quarante deux ans, je +crois. S'ils n'eussent pas été des hommes de fer, des marcheurs +infatigables, ils se seraient fait conduire en voiture; mais la voiture, +ils jugeaient que c'était bon pour des femmes ou des malades, et, depuis +nombre d'années ils n'en avaient éprouvé ni les commodités, ni les +inconvénients. Ils venaient de loin, ces hommes, et l'un d'eux n'avait +pas vu depuis vingt ans les flots d'émeraude du plus beau fleuve du +monde, ni les campagnes riantes qui l'entourent comme d'un ceinturon +d'argent. Inutile de vous décliner les noms de ces étrangers, vous les +avez jetés au vent: le grand-trappeur et l'ex-élève! Eh bien! oui, +l'ex-élève et le grand-trappeur qui s'en viennent embrouiller les cartes +et gâter le jeu de Picounoc, au moment où il va gagner la partie. Le +grand-trappeur risque tout pour tout, et il le sait bien. Il n'a pas tué +sa femme, c'est vrai; mais il en a tué une autre, et il est meurtrier. +S'il se fait connaître, il sera arrêté, jeté en prison; il s'assiéra sur +le banc des accusés, et qui sait? il montera peut-être sur l'échafaud. +S'il demeure inconnu, il verra sa femme, qui se croit veuve et libre +depuis vingt ans, passer enfin dans les bras d'un autre!... Effrayante +alternative! Mais ne pourrait-il pas se faire connaître de sa femme +seulement, lui dire de vendre ses biens et l'emmener vivre ailleurs? +C'est à cette dernière décision qu'il s'est arrêté en effet. Il saute de +la chaloupe sur le rivage et monte la côte escarpée de l'Eglise de St. +Pierre Lesbecquets. Il faisait nuit encore. Il ne voulut pas, comme la +plupart des autres voyageurs, s'arrêter aux maisons de pension pour +dormir et déjeuner ensuite. Une force mystérieuse le poussait vers +Lotbinière; une pensée unique l'absorbait tout entier: revoir sa femme +et son enfant. Mais que de craintes! que d'angoisses serraient son âme! +Noémie vit-elle encore? et, si le chagrin ne l'a pas tuée, est-elle +demeurée fidèle à son premier amour? Elle était encore vivante et libre +il y a cinq ans; l'ex-élève l'a vue alors et lui a parlé.... Mais cinq +ans c'est long, quand on considère tout ce qui peut arriver dans cinq +jours! Et l'enfant, le petit Victor, qu'est-il devenu? Bientôt il aura +une réponse à toutes ces questions, et c'est ce qui l'effraie. Il a peur +de la vérité. Il eut pu, dans la traversée, s'informer de bien des +personnes et apprendre beaucoup de choses, mais il n'avait osé parler. +Les gens l'avaient regardé avec une certaine curiosité, mais personne ne +le fit sortir de son mutisme. + +Parmi les passagers de la chaloupe se trouvait un jeune homme d'une +tournure élégante et d'une excellente éducation. Ses manières affables +et son discours intéressant, semé de saillies originales, le firent de +suite remarquer de tous. Il se trouvait assis auprès du grand-trappeur. +Plusieurs personnes lui demandèrent son avis sur certaines matières, les +chances qu'elles pouvaient avoir de gagner un procès intenté dans telle +circonstance ou pour telle raison. Toujours il répondit avec franchise +et prudence. Ceux qui ne le connaissaient point comprirent qu'il était +avocat. En effet, c'était Victor Letellier qui montait de Québec pour la +fête de la grosse-gerbe. Lui non plus ne prit pas le temps de dormir, +mais il déjeuna et loua un cocher. La distance entre la traverse de St. +Pierre et la concession St. Eustache, à Lotbinière, est de six lieues. +Le chemin est coupé par des ravins profonds et rempli d'ornières, dès +que le soleil, moins chaud, refuse d'aider les fossés à pomper l'eau: +c'est-à-dire qu'il faut trois heures au moins, et plus souvent quatre, +aux cochers de la campagne pour aller d'un lieu à l'autre. + +Le jeune avocat atteignit le grand-trappeur un peu en bas de l'église de +St. Jean-des-Chaillons, dans l'anse du Calvaire. Il le reconnut pour un +de ses compagnons de chaloupe: C'est un marcheur à ce qu'il paraît! +pensa-t-il: après tout il peut se faire qu'il ne dédaigne pas la +voiture.... Arrête, _charretier_, fit-il, quand il arriva près du +voyageur. + +Le cocher arrêta. + +--Montez-donc dans ma voiture, Monsieur; puisque nous allons du même +côté nous pouvons aller dans la même voiture. + +--Je vous avoue que j'aime bien à marcher... répondit le grand-trappeur. + +--Vous aimez peut-être à jaser aussi; nous causerons pour tuer le +temps.... + +Le grand-trappeur sentit son coeur battre fort dans sa poitrine, et il +eut comme un éblouissement: Après tout, se dit-il, il faut que je +finisse par interroger quelqu'un, et par tout savoir. + +Il prit place dans la voiture, à côté du jeune avocat. + +--Vous allez dire que je suis bien curieux, reprit le jeune homme; mais, +allez-vous loin de ce pas? + +--Je me rends à Lotbinière. + +--A Lotbinière? c'est là que je vais aussi. Vous n'êtes pas de la +paroisse? + +--Non, Monsieur. + +--Non, car je vous connaîtrais. Venez-vous de loin? + +--Du grand lac des Esclaves.... + +--Ah! vous êtes chasseur? + +--Depuis vingt ans.... + +--Je vois à votre accoutrement.... + +--Mon fusil et mes pistolets ne m'ont jamais quitté, et il m'en coûte de +m'en séparer. + +--Je comprends cela; mais, si vous demeurez quelque temps ici, vous +finirez par vous accoutumer à ne vous en pas servir.... + +La conversation tomba. Après quelques minutes le jeune avocat reprit: + +--Vous avez peut-être rencontré, là-bas, un chasseur canadien du nom de +Paul Hamel. + +--Paul Hamel! l'ex-élève? ah! c'est mon meilleur ami.... + +--C'est aussi l'ami de ma famille... un brave et joyeux garçon... le +camarade d'enfance de mon père... je l'ai vu, il y a cinq ans, et je +vous assure que ses récits de voyage m'ont fort amusé.... + +--Il est revenu au pays avec moi, balbutia le grand-trappeur que +l'émotion agitait comme la fièvre. + +--Vraiment! alors nous le verrons? + +--Il doit traverser dans quelques jours.... + +--Ma mère aura du plaisir à le revoir.... + +--Vous demeurez à Lotbinière? + +--J'y suis né; mais je demeure à Québec, et je suis avocat.... + +--Vous êtes avocat! fit le grand-trappeur avec surprise. + +--Oui, monsieur; cela vous étonne! vous me trouvez jeune, et vous doutez +de ma science sans doute. + +--Non, car je vous ai entendu parler fort sagement, cette nuit, dans la +chaloupe.... Ah! vous êtes avocat! + +Et le grand-trappeur demeura plongé dans une réflexion profonde. + +--Si je puis vous être utile, Monsieur, reprit Victor, ce sera de tout +mon coeur. + +Après un silence assez long le grand-trappeur reprit: + +--Il y a une affaire dont j'aimerais à vous parler... je serais curieux +de connaître votre opinion sur certaines choses!... + +--Qu'est-ce que c'est, monsieur? je suis heureux de pouvoir vous +obliger. + +--Oh! cela ne me regarde pas directement, c'est pour un ami.... + +--N'importe! parlez toujours, parlez pour votre ami. + +--Il a tué!... balbutia l'étranger. + +--Ah! certes! c'est grave, dit l'avocat.... + +--Oui, monsieur, c'est grave, mais il croyait avoir droit de tuer.... + +--Etait-ce à la guerre? demanda en riant le jeune homme. + +--Ah! monsieur, je sais qu'à la guerre on peut tuer, on doit tuer +même.... + +--C'est une plaisanterie que j'ai faite, monsieur, continuez je vous +prie. + +--Il a tué sa femme......pardon! il croyait tuer sa femme et il a tué la +femme d'un autre... + +--C'est assez singulier; voyons! comment cela? + +--On lui disait que sa femme était infidèle... + +--Et il l'a tuée sur un soupçon? le malheureux! + +--Il ne l'a pas tuée, c'en est une autre qu'il a tuée. + +--Je ne comprends pas bien; expliquez l'affaire plus au long. + +--Voici, monsieur. On lui dit: Va à telle heure, en tel endroit, et tu +trouveras ta femme, dans les bras de quelqu'un. Et le malheureux obéit à +cette parole infâme, va où on lui dit d'aller, et tue, comme je vous +l'ai dit, une femme qui n'est pas la sienne. + +--Mais comment se fait-il qu'il ne se soit pas aperçu de sa méprise +avant de frapper? demanda le jeune avocat.... + +--Ah! monsieur, tout était arrangé pour le tromper... c'est quelque +chose d'inouï... d'infernal.... Et les poings du grand-trappeur se +crispèrent, et un frisson parcourut son corps. Le jeune avocat soupçonna +que l'ami dont parlait cet étranger n'existait pas, mais qu'il était +bien lui-même le héros de ce drame. + +--Voilà la plus étrange affaire, reprit Victor, que j'aie jamais vue! +c'était donc une conspiration contre votre ami? un piége infâme, mais +habilement tendu?... + +--Oui, monsieur, c'était tout cela.... + +--C'est une cause magnifique, et que j'aurais du plaisir à défendre... +mais où trouver des preuves de ce que vous avancez, ou plutôt de la ruse +dont on s'est servie pour tromper votre ami?... + +--Des preuves? je n'en connais point... rien que l'honnêteté du +meurtrier.... + +--Ce n'est pas assez. + +--Et si le meurtrier était convaincu d'avoir tué cette femme, sans qu'il +pût prouver que c'est par suite d'une erreur et d'une embûche criminelle +tendue à sa bonne foi? + +--Il serait condamné.... + +--A mort? + +--A mort! + +Le front rembruni du grand-trappeur s'inclina, une légère pâleur couvrit +sa figure. + +--Mais, dites donc, est-ce qu'il n'a pas été arrêté, votre ami? demanda +le jeune homme. + +--Non, monsieur,... il s'est sauvé.... + +--Il a bien fait, et je ne lui conseille pas de revenir.... + +Un long silence suivit. Les voyageurs passèrent la petite rivière du +Chêne qui sépare, au fleuve, Ste. Emmélie de St. Jean, puis ils +arrivèrent à la grande rivière. La grande rivière du Chêne est parsemée, +à son embouchure, de petites îles ombragées de chênes et d'érables. Un +pont magnifique relie la côte est à l'une de ces îles, et un autre pont +plus petit va de l'île à l'autre rivage. Il ne coule sous ce dernier +pont, qu'un mince bras de la rivière qu'on appelle le canal. Une +centaine de maisons sont assises coquettement sur la rive occidentale, +au pied du coteau que domine une jolie église gothique. C'est un immense +bocage où serpentent les ondes d'une rivière, où s'agite un essaim de +travailleurs, d'où s'élèvent les fumées bleues de cent foyers. Les +voyageurs passèrent devant la maison du bossu. Une vieille femme à l'air +anxieux et triste sortait de cette maison. + +--Voulez-vous m'emmener à St. Eustache? demanda-t-elle au cocher, je +suis invitée à la fête de la grosse gerbe, et, si je me rends à pied, je +ne pourrai pas danser, je serai trop lasse. + +Le grand-trappeur regarda le jeune avocat d'un air interrogateur. + +--C'est une pauvre folle, dit le jeune homme, répondant au désir de son +compagnon. + +--Une folle! comment la nommez-vous? + +--Geneviève! + +--Geneviève! exclama le grand-trappeur, et ses yeux se fixèrent comme +deux tisons sur la malheureuse femme. + +Le cocher passait sans faire attention aux paroles de Geneviève. + +--Arrêtez-donc, dit Victor, nous allons la prendre avec nous: je +paierai; soyez tranquille. + +--Ah! ce n'est pas le paiement que je regarde, répliqua le cocher, ni la +charge: mon cheval est bon; mais une folle avec vous, Monsieur?... + +Le jeune avocat se prit à rire. + +--Bah! dit-il, la compagnie de cette folle est moins dangereuse que la +compagnie de bien des fines.... + +Geneviève s'assit à côté du cocher. Le bossu entr'ouvrit sa porte, et le +jeune avocat la salua d'un air un peu railleur. + +--Mon tour de rire viendra peut-être, grinça le bossu. + +--Quel est cet homme? demanda le grand-trappeur. + +--C'est un nommé Chèvrefils! bossu, marchand et riche.... + +Le bossu avait entendu la question du grand-trappeur. + +--Je ne vous demande pas votre nom à vous, filez donc votre route! +vociféra-t-il.... + +Le grand-trappeur sourit disant: + +--Il est de mauvaise humeur, je crois? + +--Oui, et pour cause... j'épouse bientôt une jeune fille qu'il voulait +acheter avec sa fortune... + +--C'est un lâche!... payer pour se faire aimer! ah!... + +--Et c'est que Marguerite est jolie.... + +--Marguerite, que vous la nommez? + +--Marguerite Saint Pierre, Monsieur. + +--Saint Pierre? Saint Pierre? murmura l'étranger.... + +--Son père est connu dans la paroisse sous le surnom de Picounoc. + +--Picounoc! s'écria le grand-trappeur!... + +--Est-ce que vous le connaissez? monsieur. + +--Non, non... mais c'est un curieux nom, tout de même.... Et c'est un +habitant, ce Picounoc? + +--Oui monsieur, et fort à son aise. + +--Vraiment! vraiment! c'est bon, cela ne nuit pas. Et a-t-il plusieurs +enfants? dit tout ému le grand-trappeur. + +--Non, monsieur, il n'a que la fille que je vais épouser.... + +--Que cette fille-là? + +--Oui, monsieur, il est veuf; sa femme est morte depuis bien longtemps. + +--Bien longtemps? + +--Oui monsieur.... + +--Comment? de quelle mort? + +--Je ne le sais pas. + +--Vous ne le savez pas? + +Victor, au souvenir de cette mort, se sentait mal à l'aise, et aurait +voulu changer le sujet de la conversation. Il crut un instant que +l'étranger connaissait le drame de la mort de cette femme, et voulait +jouer avec la douleur ou la honte du fils du meurtrier, il leva sur son +compagnon des yeux chargés de chagrins et de reproches.... + +--Non, monsieur, je ne le sais pas, dit-il. + +--Je le sais, moi! dit la folle, d'un air content.... + +--Geneviève! cria le jeune homme. + +--Je le sais moi! cria toujours l'infortunée... et je vais le dire. + +--Geneviève! si vous n'êtes pas raisonnable, vous allez descendre de la +voiture.... + +--Je le sais, moi! répéta-t-elle une troisième fois, mais je ne le dirai +pas, hein, Victor? non, je ne dirai pas que c'est ton père qui l'a tuée, +car.... + +--Geneviève, tu es folle et tu ne sais pas ce que tu dis, répliqua le +jeune avocat. Et, dans son trouble, il ne vit pas l'étonnement qui +bouleversa tout-à-coup la figure de son compagnon. Geneviève éclata de +rire. + +--C'est un tour de Picounoc, ça, dit-elle... c'est un tour de Picounoc, +un tour infernal qui a perdu ton brave homme de père.... + +Le grand-trappeur regardait avec admiration ce jeune homme intelligent +et beau qu'il n'osait encore appeler son fils, dans la crainte de le +voir sourire avec ironie. Il sentait le besoin de serrer sur son coeur +l'enfant de son amour, et il comprenait qu'il n'était qu'un étranger aux +yeux de cet enfant. Il se reconnaissait dans cette figure ouverte, dans +ce geste noble, dans ce maintien digne. Il avait ce front élevé, ce +regard doux et parfois flamboyant, il avait cet âge et cette beauté +quand le malheur, après deux ans de répit, s'acharna de nouveau à lui +pour ne plus lui laisser jamais une heure de félicité. + +Ils arrivèrent au village et la voiture s'arrêta à la porte d'une maison +de chétive apparence. + +--C'est la demeure de ma mère, dit le jeune avocat: je regrette de ne +pouvoir vous conduire plus loin. + +Le grand-trappeur était comme un homme ivre. Il ne se rendait plus +compte de ses idées; Il éprouvait à la fois toutes les sensations de la +joie et de la douleur, de la crainte et de l'espérance. Sa tête +bourdonnait et le sang, remontant du coeur à sa figure, lui brûlait le +front. Il porta à ses yeux la manche de sa vareuse de toile pour +dissimuler ses larmes. + +--Voulez-vous entrer, monsieur? demanda Victor, vous n'avez pas déjeuné; +vous prendrez une tasse de thé avant de continuer votre route. + +--Vous offrez de si bon coeur que je ne saurais refuser, répondit le +grand-trappeur. + +Et il descendit de la voiture, avec son fusil à la main et ses pistolets +à la ceinture. + +--Entrez-vous, Geneviève? demanda Victor à la folle. + +--Non, j'ai peur de ces armes-là--elle montrait la carabine et les +pistolets du chasseur--je m'en vais chez Picounoc. + +--Bonjour, mère, dit Victor en entrant. Et il embrassa Noémie qui venait +au devant de lui, le rire sur les lèvres. L'étranger, debout près de la +porte, regardait avec attendrissement la délicieuse petite scène +d'intérieur qui se passait devant lui. La veuve--comme nous continuerons +encore à appeler Noémie--parut étonnée de la visite du chasseur. Elle +pensa à l'ex-élève qu'elle avait vu dans un pareil costume, il y avait +cinq ans. + +--Est-ce notre ami Paul? murmura-t-elle. + +--Non mère, mais c'est un chasseur comme lui et son ami intime. Nous +verrons Paul dans quelques jours; il est à Deschambeault. + +--Venez-donc vous asseoir, dit Noémie au grand-trappeur. Et elle lui +présenta une chaise. Le grand-trappeur avait envie de se faire connaître +de suite, tant le faisait souffrir ce silence qu'il gardait depuis plus +de vingt ans; mais la pensée d'être arrêté, si l'on venait à apprendre +son retour dans le village, et la peur de causer à sa femme une surprise +trop grande, le retinrent. Il s'assit après avoir déposé sa carabine +dans un coin, et, silencieux, se prit à regarder, avec amour et +curiosité, chaque objet, dans le vaste appartement. Tout avait pris un +air d'antiquité; les années avaient voilé d'une teinte pâle et presque +de deuil les images et le crucifix pendus au mur; les vitres +paraissaient moins brillantes que jadis; c'étaient sans doute les +barreaux noirs des fenêtres qui les assombrissaient; les meubles +disloqués semblaient se cacher dans les coins; le banc des seaux n'avait +plus de peinture, et la tasse à boire, pendue au clou, était +encore--sauf le fond--la tasse d'il y a vingt ans. + +Le déjeuner fut servi. Le chasseur mangea peu. Il était neuf heures +cependant, et il n'avait rien pris depuis la veille. + +--Vous venez veiller ce soir, mère? demanda le jeune avocat. + +--Oui, j'ai promis à Picounoc que j'irais. + +Le grand-trappeur tressaillit à ce nom. + +--Et tu es toujours décidée? reprit Victor en souriant. + +--Je ne puis pas reculer, maintenant. A mon âge, on réfléchit avant de +s'engager. + +Le grand-trappeur éprouva comme une angoisse, et il eut peur d'en +entendre davantage. Il se leva. + +--Ce Picounoc dont vous parlez, demeure-t-il loin d'ici? demanda-t-il. + +--Non, monsieur, se hâta de répondre Victor; c'est la quatrième maison +au nord du chemin. Une assez jolie maison avec galerie sur le devant. + +Il prit sa carabine et sortit après avoir donné une chaude poignée de +main à Victor et à la veuve. + +--Allons! se dit-il à lui-même quand il fut seul dehors, un vieux +trappeur comme moi doit avoir plus de force qu'une jeune fille, et être +capable de cacher un peu ses émotions. Courage! la coupe des amertumes, +est vidée. J'arrive assez tôt, puisque Noémie est encore seule au foyer +où je l'ai laissée il y a si longtemps.... Ah! je me sens capable de +dissimuler ma joie ou mes larmes maintenant, car je ne crains plus que +le bonheur m'échappe! Et Noémie est belle encore, malgré la trace de +pâleur que les regrets et les ennuis, ont laissée sur son front! + +Il se rendit chez Picounoc et c'est lui qui arriva pendant que +Marguerite balayait. Picounoc était de bonne humeur, on le sait, parce +qu'il allait posséder Noémie et parce que la récolte était bonne. Il +invita le grand-trappeur à passer l'après-midi et la soirée avec lui +pour voir la fête de la grosse gerbe.--Vous nous parlerez des sauvages; +vous nous raconterez vos courses lointaines, vos aventures de toutes +sortes, et cela nous intéressera beaucoup, lui dit-il. + +Picounoc qui avait souffert pendant vingt ans tout ce qu'un amour +malheureux peut causer de tourments et d'angoisses, s'était abandonné +aux transports de l'espérance et aux ivresses des plus doux rêves. Il ne +songea guère à prier, mais il repassa mille fois dans son esprit, tout +le travail qu'il avait fait, toutes les ruses qu'il avait employées, +tous les moyens qu'il avait appelés à son aide pour atteindre ce but si +ardemment convoité. Il se trouvait payé de ses veilles et de ses peines, +de sa persévérance et de son dévouement. O que l'amour d'une personne +aimée est d'un grand prix! Et combien dépensent toute leur vie et toute +leur énergie à rechercher cet amour qu'ils ont entrevu dans leur rêves +de jeunesse! Et combien aussi, dès que leurs voeux sont remplis, dès +qu'ils ont porté à leurs lèvres ardentes la coupe de la volupté, +s'écrient avec le plus heureux et le plus sage des hommes: Vanité des +vanités! + +--Restez, monsieur, dit Marguerite, à son tour, d'une voix qu'elle +rendait bien aimable. + +Le grand-trappeur enveloppa la jeune fille d'un regard profond et +triste. Elle rougit et ce regard lui fit mal. Elle eut comme le +pressentiment d'un grand malheur. Elle ne savait pourquoi, mais soudain +elle voulait voir cet homme s'éloigner. Et lui, il la regardait +toujours, et il y avait une immense pitié dans ses yeux: Je reste, +dit-il, cela me fait plaisir. Puis, après un moment: Vous fêtez donc +encore la grosse gerbe par ici? demanda-t-il. + +--Oui, répondit Picounoc, quand l'année est bonne. Mais c'est une +coutume qui s'en va comme le reste. + +--C'est malheureux! reprit le trappeur, car la fête de la grosse gerbe +est une de nos plus amusantes réunions champêtres. Et puis, les gars et +les fillettes se voient, se connaissent à ces fêtes, et souvent, à la +grosse gerbe suivante, il y a un heureux ménage de plus dans le village. + +--Et c'est bien ce qui aura lieu cette fois-ci, répliqua Picounoc en +riant. + +--Un mariage? fit le trappeur, feignant la surprise, Mademoiselle, +peut-être? Il montrait Marguerite. + +--Justement, répondit Picounoc, et avec un avocat, s'il vous plaît. + +--Petit père, reprit la jeune fille vivement mais en riant, tu veux être +indiscret, eh bien! je le serai aussi moi, et.... Elle acheva sa phrase +avec le bout de son doigt qui menaça de représailles le joyeux Picounoc. + +--Dites, Mademoiselle, dites tout, ne l'épargnez pas, reprit le +chasseur. + +Picounoc riait: Bah! je ne rougis pas comme une jeune fille, moi, et +j'aime à entendre les autres parler de mon mariage, dit-il. + +--Ah! vous vous mariez, vous aussi, demanda le trappeur avec étonnement. + +--Et mon Dieu, oui! vingt ans de veuvage, c'est bien raisonnable. + +--Assurément, vous étiez ou bien inconsolable ou bien difficile. + +--J'étais entêté. + +--Aviez-vous fait une gageure? + +--Non, mais je voulais avoir une femme que j'aimais depuis ma jeunesse, +et il m'a fallu vingt ans de siége autour de son coeur pour le prendre. + +--Quelle forteresse! et que ces femmes-là sont rares! balbutia le +trappeur qui sentait l'émotion le gagner. + +--Mais quand Picounoc a dit une chose!... vous comprenez?... veuille +Dieu, veuille diable! la chose arrive. + +--Vous avez de la volonté? fit le trappeur. Et il avait envie +d'étrangler ce traître qui se gaussait ainsi devant sa victime. Il +continua: Mais cette femme... où donc avez-vous pu la trouver? + +--Ici, à quelques arpents, c'est un de mes amis qui a eu l'obligeance de +me la laisser en se réduisant en cendres. + +Le grand-trappeur tressaillit sur sa chaise d'écorce: Vous avez de +complaisants amis, murmura-t-il.... + +--C'est le seul qui ait été aussi bon pour moi. Rien d'étonnant! c'était +le Pèlerin de Sainte Anne.... + +--Le pèlerin de Sainte Anne! oh! l'ex-élève m'a parlé de cet homme!... + +--Je le crois bien, en effet, c'était son ami. + +--Et vous épousez la veuve du Pèlerin?... interrogea le +grand-trappeur.... + +--Lundi en quinze, le 16 d'octobre. + +--C'est aujourd'hui jeudi; dans quinze jours il peut se passer bien des +choses, observa l'étranger; prenez garde que la coupe ne se brise avant +de toucher vos lèvres!... + +--Êtes-vous un prophète de malheur? demanda Picounoc. + +--Non, fit en s'efforçant de rire le grand-trappeur, mais si je me +présentais, moi, pour épouser la veuve?... je ne suis pas d'une tournure +ordinaire comme vous voyez--je ne veux pas dire que vous n'êtes pas +bien--mais moi, j'ai le mérite de la nouveauté... je viens de loin, j'ai +vu beaucoup, je puis amuser une femme pendant le reste de ses jours avec +mes récits fantastiques. Prenez garde! j'ai accepté votre invitation, +et, si la veuve me plaît, je vous la prends.... + +Picounoc fixa ses yeux de lynx sur son hôte, et parut chercher, dans sa +figure, ce qu'il y avait de plaisanterie et ce qu'il y avait de sérieux +dans les paroles qu'il venait de prononcer. + + + + + II + + LA GROSSE GERBE. + + +Les amis de mademoiselle Marguerite avaient été priés de se rendre de +bonne heure dans l'après-midi, afin d'aider à faire et à lier la grosse +gerbe. Un seul manquait à l'invitation; c'était Gaspard Tintaine, un +jaloux du grand St. Charles, qui boudait Marguerite parce qu'elle ne +l'avait pas assez regardé l'autre soir. On ne s'apercevait guère de son +absence. Les poètes font bien la nomenclature de leurs guerriers +imbéciles qui vont s'entr'égorger au profit de l'orgueil et de +l'ambition, pourquoi ne nommerais-je pas les jeunes gens éveillés qui +sont venus chez Picounoc prendre part à une fête charmante qui s'en va, +hélas! avec les bonnes années? + +L'on vit arriver, à la porte du riche cultivateur, les rivaux empressés. +L'un était monté sur le siége léger d'une petite charrette aux ressorts +d'acier; un autre se carrait dans une calèche antique; un autre, plus +fier, descendait d'un coquet _buggy_. Et les chevaux étaient habillés de +harnais luisants. On voyait des boucles blanches partout: à la bride, +aux rênes, aux guides, aux porte-fers, et des clefs argentées! et des +pompons rouges! et des pompons bleus! Le bonhomme Auger qui les vit +arriver s'écria en secouant la tête: + +--Pauvres jeunes _cavaliers!_ souvent, quelques années après leur +mariage, on les voit encore, mais leurs chevaux sont devenus boiteux, +les brillants harnais ont perdu leurs clefs argentés, et des bouts de +corde remplacent les boucles sans ardillons; la calèche _sonne le fer_; +les raies des roues tremblent dans les moyeux. Pauvres _cavaliers!_ ils +ont commencé par où ils auraient dû finir. Non! les cultivateurs ne +devraient ni commencer, ni finir par se promener dans les voitures +brillantes et coûteuses qu'ils ne peuvent payer, d'ordinaire, qu'après +trois ou quatre ans, et en privant leur table de pain de blé, et leurs +terres, de bonnes semences. Qu'ils ne se laissent point aveugler par une +basse jalousie contre les classes élevées de la société, et qu'ils se +souviennent que c'est Dieu qui a établi, dès le commencement, les +différentes couches qui composent l'humanité. Que chacun soit à sa +place; que chacun travaille dans la sphère et sur la scène où la +Providence l'a placé, et le monde ira bien. La misère disparaîtra de +bien des lieux et la vertu brillera comme un soleil sur nos belles +campagnes. Il est permis d'aspirer à monter, mais que l'on ne cherche +pas à se placer au-dessus des autres par orgueil et pour mieux se +délecter dans les satisfactions du luxe ou les fumées de la vaine +gloire; que ce soit pour être, dans les mains de Dieu, un instrument +plus docile et plus noble! que ce soit pour faire plus de bien! + +Le premier, celui qui marche à côté de Marguerite, le long de la clôture +de cèdre, c'est Victor, le jeune avocat. Il est sans regret du passé, +sans souci de l'avenir, mais tout entier à l'heure présente, parce +qu'elle est ensoleillée. Pauvre jeune homme! hâte-toi de jouir.... Les +heures de la félicité sont toujours rapides et rarement nombreuses! Les +trois qui suivent et marchent de front, se nomment Isaïe Paré, François +Piché Nérée Bertrand. Le premier est apprenti forgeron, les autres +s'engagent chez les habitants. Ils regardent d'un oeil jaloux cet +heureux Victor qui agace Marguerite avec un épi oublié dans le champ. +Ils ont l'air de dire: Si nous avions seulement les miettes qui tombent +de votre table! Ils sont venus avec leurs soeurs. Voici un groupe joyeux +et loquace. Ce sont des jeunes filles du bord de l'eau, de l'Eglise et +des concessions: Hermine Fiset, gaie comme pinson et blanche comme +neige; Célina Morissette, qui court légère comme une gazelle et cherche +des fleurs tardives pour orner son chapeau; Julie et Joséphine Marcotte, +deux cousines qui voudraient être soeurs; Blanche Durocher, la statue du +silence--qui s'oublie de temps en temps. Puis viennent encore des +garçons, puis viennent encore des filles. Et toute cette jeunesse rit, +babille et chante comme les oiseaux, comme les ruisseaux. + +--Allons! faisons la grosse gerbe! s'écria Picounoc, quand tout le monde +fut auprès de lui, au milieu du champ. Pour faire la grosse gerbe on +avait laissé à terre bon nombre de javelles. La grosse gerbe! crièrent +les voix joyeuses de la jeunesse. Alors tous se penchent sur la glèbe et +enlèvent, dans leurs bras, une javelle qu'ils viennent déposer sur le +lien de saule étendu au milieu d'une planche. C'est à qui déposera le +premier la précieuse brassée d'épis frémissants. Les gars poussent les +fillettes et les font choir sur le chaume piquant avec leurs légers +fardeaux; les filles passent à rebours, sur la figure riante de leurs +compagnons, les épis mordants. Et les éclats de rire montent comme des +feux d'artifice, les gais propos pleuvent comme les perles quand on +secoue un feuillage chargé de pluie. La gerbe s'arrondit, les plus forts +la lient adroitement en s'aidant des genoux. Sa taille crie et se corse. +On attache des fleurs à sa tête d'épis et des rubans à sa jupe de +paille. Alors on la soulève, on la met debout, puis on danse autour des +rondes légères et entraînantes. + +La première, Marguerite, redit d'une voix assez douce: + + J'ai trouvé le nique du liève + Mais, le lièv', n'y était pas. + Le matin, quand il se lève, + Il emporte son lit, ses draps. + Sautons! dansons! + Beau berger, entrez en danse + Et embrassez qui vous plaira! + +Et tous les autres répétèrent, en sautant sur le chaume d'or, le refrain +sémillant: Sautons! dansons!... Victor que l'on a fait entrer dans le +rond, embrasse la chanteuse, sa voisine, qui ne se défend qu'un peu. + +Ce fut au tour d'un autre, et ce fut une autre chanson. Joséphine +Marcotte chanta: + + Dans ma main droite j'ai t'un rosier + Dans ma main droite j'ai t'un rosier, + Ha! qui fleurit, ma lon, lon, la! + Qui fleurira au mois de mai! + Entrez en danse, joli rosier, + Entrez en danse, joli rosier. + +Le joli rosier, c'était François Piché. + + Et saluez, ma lon, lon, la! + Et saluez qui vous plaira! + +Piché qui n'aimait que mademoiselle Marguerite, et qui était jaloux des +succès de son ami Victor, ne voulut saluer personne; mais, pour cacher +son dépit sous une boutade, il salua la grosse gerbe; ce qui lit rire la +troupe joviale. Il revint prendre sa place entre Joséphine Marcotte et +Célina Morissette, et se mit à chanter: + + Mademoiselle, on parle de vous, + On dit que vous aimez beaucoup! + +Tout le choeur fit chorus. Il continua: + + Si c'est d'amour que vous aimez, + Entrez dans la danse, entrez! + +Tous répétèrent encore, et il reprit: + + Faites le pot à deux anses. + Regardez comme l'on danse, + Fermez la bouche, ouvrez les yeux, + Saluez qui vous plaira le mieux! + +Mademoiselle Joséphine Marcotte, poussée au milieu des danseurs, se mit +les deux mains sur les hanches, et ses bras arrondis simulèrent deux +jolies anses. Elle avait un petit air mutin qui ne lui siéait pas mal. +Elle salua Nérée Bertrand qui rendit la politesse avec un plaisir +nullement déguisé. + +Puis l'on _ramena les moutons_, et l'on courut à perdre haleine autour +de la gerbe précieuse, en chantant avec force et volubilité. + + Ram'nez! ram'nez! ram'nez, belle, + Ram'nez vos moutons des champs! + Ram'nez! ram'nez! ram'nez, tous, + Ram'nez vos moutons des loups! + +Et cette jeunesse fit bien d'autres danses et bien d'autres jeux naïfs +et innocents. Les bois voisins retentirent longtemps des cris de joie et +des chants populaires. On eut dit que, plus loin, sur les écores du +ruisseau, d'autres choeurs éveillés chantaient, riaient et dansaient +autour d'une autre gerbe de grain. C'étaient les échos qui prenaient +part à la fête. + +Picounoc alla chercher une voiture pour transporter la gerbe dans la +grange. Il garnit le harnais de fleurs de toutes sortes et de rubans de +toutes couleurs. Le cheval hennissait et secouait la tête avec une +évidente vanité. La gerbe fut mise debout au milieu de la grande +charrette, et les jeunes gens s'entassèrent autour pêle-mêle, formant +une gerbe plus brillante et plus riche que la grosse gerbe de blé. La +charrette, sous son pesant fardeau, faisait crier ses bers et craquer +ses roues, dans les ornières ou les rigoles. Mais l'essieu étant neuf et +en bois de merisier, on voguait sans peur. + +La grosse gerbe fut dépouillée de ses oripeaux et jetée dans la +_tasserie_ avec les autres plus humbles, en attendant le jour terrible +où le fléau du batteur la frappera sans merci, jusqu'à ce qu'elle ne +soit plus qu'une paille informe, et que le dernier grain de blé reste +sur le plancher de l'aire. + +Les jeunes gens entrèrent dans la maison. Pendant que Picounoc dételait +son cheval, Jean Tiston son voisin l'aborda. + +--Bonjour! Picounoc. + +--Bonjour! Tiston. + +--Pourquoi Narcisse, ton garçon, n'est-il pas venu? demanda Picounoc. + +--Il arrive de St. Edouard, et je viens te dire cela. Pour raccourcir +son chemin, il a passé à travers les champs depuis le côteau de la route +de St. Charles, et il a vu une espèce de fou à genoux sur le bord du +ruisseau, près des débris de l'ancienne cave, sur le haut de la terre de +Noémie... c'est-à-dire de ta terre nouvelle... puisque tu l'as achetée. + +Picounoc le regarda curieusement: Un homme à genoux? dit-il. + +--Oui, un étranger: une grande barbe, des cheveux longs, une espèce de +sauvage.... + +--C'est un chasseur des Hauts, reprit Picounoc, un ami de l'ex-élève.... +Mais c'est drôle tout de même qu'il aille ainsi s'agenouiller en cet +endroit, ajouta-t-il à demi-voix. + +Les deux voisins continuèrent à causer quelques minutes et se +séparèrent. Picounoc était soucieux. + +Le soir arriva. Une longue table fut dressée et tous les convives y +trouvèrent place. A l'un des bouts était assis Picounoc et sa future, +madame Letellier, à l'autre bout, Victor et Marguerite. Le +grand-trappeur se trouvait le premier, au coté droit de la table, et +voisin de Picounoc. Il était un objet de curiosité pour tout le monde. + +--Vous serez indulgents envers le pauvre chasseur, dit-il aux convives, +s'il manque d'éducation et ne sait plus aussi bien tenir un couteau et +une fourchette qu'une carabine: depuis vingt ans il ne s'est guère assis +à une table pour manger. + +--Soyez sans inquiétude, monsieur, répondit Picounoc, et faites comme si +vous étiez chez-vous dans les bois. On connaît la force de +l'habitude.... + +--Tous les jeunes gens avaient les yeux sur l'étranger, s'attendant à le +voir prendre les côtelettes de mouton avec ses mains pour les déchirer à +belles dents. Grand fût leur désappointement quand ils s'aperçurent +qu'il savait couper sa viande avec son couteau et la porter à sa bouche +avec sa fourchette. Lorsque l'estomac fut lesté, et que l'on fut arrivé +du ragoût aux croquignoles, en passant par les pâtés et les tartes, on +se mit à chanter. La chanson, aux repas de la campagne, remplace le +discours, et elle le remplace avantageusement. La chanson égaie tout le +monde et celui qui la chante, au contraire du discours qui embête celui +qui le fait autant qu'il ennuie ceux qui l'écoutent. Le grand-trappeur +chanta une chanson Montagnaise--car la langue montagnaise est la langue +généralement parlée par les diverses tribus du nord-ouest. Personne n'y +comprit rien, mais à cause de cela on applaudit davantage. + +--Ce doit être une complainte bien triste, observa l'une des jeunes +filles, car des larmes ont roulé sur les joues du chasseur et sa voix a +tremblé pendant qu'il chantait. + +En effet le grand-trappeur avait redit ses infortunes, dans des couplets +poétiques qu'il composa lui-même, au milieu des solitudes où il avait +vécu. La table fut enlevée, puis les jeux commencèrent. Assis à l'écart, +ayant visiblement conscience de son importance et de son talent, +Narcisse Tiston prit son violon enveloppé dans un grand mouchoir de +poche en soie rouge, déroula le foulard, et, de son pouce, fit vibrer +tour à tour les quatre cordes de l'instrument. Alors un frémissement de +plaisir courut dans la troupe éveillée, et les jeux cessèrent. + +--Dansons! dansons! dirent vingt voix ensemble. + +--La danse est défendue, observa madame Letellier. + +--Pardon! madame, vous n'êtes pas encore la maîtresse de céans, répliqua +en riant Picounoc, et je ne suis pas opposé à la danse, moi, +ajouta-t-il. + +Les jeunes gens approuvèrent Picounoc. + +--Dansons! dansons! hâtons-nous! dirent-ils, avant que madame Noémie +devienne la maîtresse. + +Le violonneux tournait les clefs de son instrument pour raidir ou lâcher +les cordes, pendant que l'archet se promenait lentement de la +chanterelle à la basse, pour assurer entre toutes l'accord parfait. Et +ces préludes harmonieux réveillaient, dans la salle, le plaisir et la +volupté. Le violon, c'est l'occasion prochaine de la danse: s'il vibre, +s'il chante, c'en est fait, on dansera. + +Le grand-trappeur était content de retrouver cette rigidité dans les +moeurs de sa femme. Je ne veux pas dire qu'il y a du mal à danser... +certaines danses... avec certaines personnes: mais danser certaines +autres danses avec certaines autres personnes!... + +Noémie se trouva seule contre tous, que pouvait-elle faire? danser? +cependant elle ne dansa point. Picounoc en éprouva un léger dépit. + +--Quel scrupule de rien! observa-t-il. + +--J'ai promis de ne jamais danser, répondit-elle. + +--A qui? + +--Au bon Dieu. + +--En voilà par exemple! Venez donc! une promesse manquée en plus ou en +moins qu'est-ce que cela peut faire? + +--Est-ce un reproche? demanda-t-elle. + +--Non, c'est une plaisanterie. + +Le grand-trappeur recueillait avec une joie folle ces paroles légèrement +acidulées. N'importe, les jeunes gens s'amusaient bien et le violon ne +se reposait guère. Victor et Marguerite étaient radieux. Plus d'un oeil +jaloux les regardait. Quand le violonneux eut le bras fatigué de +promener l'archet, et les talons fatigués de battre la mesure, on +demanda au trappeur de raconter quelque histoire d'indien. Il ne se fit +pas prier. + +--Avez-vous connu un nommé José Racette? commença-t-il. + +--Racette! José Racette! répondit Picounoc étonné, oui: oui! je l'ai +connu, moi. + +--Moi aussi, hélas! ajouta, d'une voix triste, la veuve Letellier. + +--On ne l'a pas connu, mais on a entendu parler de lui, dirent les +jeunes gens. + +--Eh bien! José Racette, continua le grand-trappeur, est un chef +sauvage, maintenant. + +--Un chef sauvage! s'écria tout le monde. + +--Oui, le chef de la tribu des Tranltsan-otinés--en français, des +"Couteaux-jaunes", et se nomme le Hibou-blanc. + +--Le Hibou-blanc! firent les autres. + +--Il est plus cruel que les indiens, plus impie que le diable, et je +crois qu'il se prépare une fin des plus horribles. + +--Il était un rien qui vaille, un misérable, avant de se faire sauvage, +dit Noémie, rien de surprenant qu'il ne soit pas en odeur de sainteté, +maintenant. + +--Il s'efforce, reprit le trappeur, de détruire l'oeuvre magnifique des +missionnaires de la foi. Pendant que nos saints envoyés prient, +souffrent et instruisent les infidèles, lui, il les scandalise et les +pervertit. Mais j'espère que son règne achève, car il est connu +aujourd'hui: on sait son nom et ses antécédents Voici comment Dieu a +permis que cet homme fut démasqué et confondu. Et le grand-trappeur fit +le récit des actions lâches et cruelles dont s'était rendu coupable le +Hibou-blanc. Il termina par le coup de théâtre qui eut lieu dans +l'humble chapelle, au fort Providence, quand, pour épouser Iréma la +belle Litchanrée, il révéla son nom. + +Plusieurs fois, pendant ce récit, des larmes remplirent les yeux de +Noémie et des jeunes filles, et, plusieurs fois des exclamations de +surprise échappèrent aux bouches avides et attentives. + +--Tantôt, après la danse qui va recommencer, quand vous aurez encore +besoin de repos, je vous parlerai d'un autre personnage que vous devez +aussi avoir connu. + +--Qui? qui?... l'ex-élève? Paul Hamel? + +--Tantôt. + +Et la danse reprit plus légère, plus vive et plus animée que jamais. Le +violon résonna avec un redoublement de vigueur et d'éclat. On entendait +la mesure que marquaient les pieds, comme on entend les coups +retentissants et cadencés de trois fléaux qui battent la même airée. Et, +quand le dernier cotillon eut arrêté ses tourbillons étourdissants, la +foule anxieuse entoura de nouveau le conteur. + +--En vous parlant de Racette, le renégat, je vous ai nécessairement +parlé du grand-trappeur, son plus mortel ennemi, reprit le chasseur. + +--Oui! oui! monsieur! + +--Ça, c'est un homme! par exemple, exclama le violonneux. + +--Oui, messieurs, c'est un homme, reprit l'étranger, mais c'est un homme +malheureux; c'est un homme qui doit avoir quelque profond chagrin. Il ne +rit presque jamais; mais il pleure souvent. Il ne nous avait jamais +révélé son nom avant l'incident dont je vous ai parlé, il y a un +instant; incident qui eut pour effet de démasquer le Hibou-blanc et de +nous apprendre son vrai nom. Cependant le grand-trappeur parcourt en +tous sens, la carabine sur l'épaule et les pistolets à la ceinture, +depuis plus de vingt ans, les régions désertes et glacées du nord. Il +est l'ami de tous les chasseurs, et sa force, sa douceur, son agilité, +en font un compagnon bien précieux. C'est notre maître à tous. Il parle +peu et paraît toujours absorbé dans de sombres pensées. On ne +l'interroge jamais; cela semble lui faire mal. On respecte son +secret--car il doit cacher un grand secret cet homme--et l'on aime son +esprit aventureux, son coeur sincère, et son dévouement à ses +semblables. + +En parlant ainsi l'étranger regardait souvent Noémie; car il était +curieux de voir si le passé était complétement enseveli dans l'âme de +cette femme. Il la vit pâlir, comme si tout son sang affluait au coeur, +et il crut surprendre une larme sous sa paupière baissée. Il continua +ainsi: + +--L'homme quelquefois se trahit dans son sommeil, et la bouche, +obéissant à l'esprit qui ne dort point, parle aussi quelquefois plus que +de raison. Dans ses rêves, le grand-trappeur laisse souvent échapper, de +ses lèvres inconscientes, un nom qu'il ne prononce jamais devant nous +alors qu'il est éveillé; c'est le nom d'une femme. Il a, c'est évident, +un chagrin d'amour; mais, grand Dieu! quel chagrin! il dure depuis vingt +ans! + +--Quel est ce nom de femme qu'il murmure ainsi dans ses rêves? demanda +le jeune avocat. + +Ceux qui regardaient Noémie la virent tressaillir soudain sur son siége. +Elle prit son mouchoir blanc et s'essuya le visage. Elle avait des +sueurs froides sur le front. Picounoc dit: Et qu'est-ce que cela nous +fait, un nom ou un autre?... Continuez, monsieur... où bien dansons! +Voyons, les jeunes gens, émoustillez-vous un peu! + +--Le nom de la femme! dirent plusieurs.... + +--Eh bien! reprit l'étranger, d'un accent troublé par l'émotion, le nom +de cette femme c'est "Noémie!" + +--Mon Dieu! s'écria madame Letellier. Et elle se mit à sangloter, le +visage caché dans ses deux mains.... + +Victor se leva soudain. Tous restèrent muets dans leur étonnement; mais +au bout d'un instant Picounoc s'écria visiblement excité, et tout +effrayé des conséquences de cette révélation: C'est faux ce que vous +dites là! + +--Monsieur, répliqua le grand-trappeur, se levant et tirant, de sa +ceinture, un pistolet... jamais, dans les forêts de l'ouest, le grand... +il se ravisa--je n'ai souffert une pareille insulte, et, bien que je +sois dans votre maison, je ne la supporterai point davantage.... + +Mais il se reprit aussitôt, et, sous une apparence de calme, il dit: +Pardon! si j'ai répliqué un peu trop vivement à votre démenti; mais si +vous ne me croyez pas sur parole, demandez à l'ex-élève, il vous dira la +même chose que moi.... + +--Mais non! ce n'est pas possible! disait Picounoc marchant au milieu de +la salle... Djos est mort!... eh! oui, bien mort! brûlé avec sa grange. +Et puis, s'il revenait!... + +Il s'arrêta, voyant qu'il en avait trop dit déjà.... + +--Et s'il revenait? demanda Victor. + +--Mais c'est impossible, puisqu'il est mort, répondit-il en éludant la +question, on a retrouvé ses ossements calcinés.... Bah! Et il se prit à +rire. + +--Mon ami, observa Noémie avec douceur et tristesse, ce rire me fait +mal. + +--C'est vrai, pensa Picounoc, je m'excite trop, je fais des bêtises.... + +--Mais il me semble, demanda Victor, que ce grand-trappeur a révélé son +nom, en même temps que le Hibou-blanc faisait connaître le sien? + +--Oui, jeune homme, répondit l'étranger.... + +--Et ce nom? quel est-il? + +Tout le monde prêtait une oreille attentive et curieuse; seul le +battement des coeurs agitait les poitrines. + +--Joseph Letellier! prononça, d'une voix lente et forte, l'étranger. + +Un nouveau cri s'éleva, ou plutôt plusieurs cris à la fois firent +retentir la maison de Picounoc. + +--Mon mari! mon mari! + +--Mon père! c'est mon père! + +--Lui! + +C'était Picounoc qui avait crié ce "Lui!" Il était pâle jusqu'à la +lividité. Noémie prête à s'évanouir avait demandé à s'en retourner chez +elle... Victor s'applaudissait tout haut d'avoir un père si brave et si +étrange. + +--Monsieur, dit Picounoc à l'étranger, vous êtes venu troubler notre +fête. + +--C'est bien malgré moi, soyez-en sûr, répondit le grand-trappeur d'un +air de componction; je ne savais pas que la femme et l'enfant du +grand-trappeur se trouvaient ici. + +--Vous ne l'ignoriez pas, et cela est fait à dessein; mais, si vous +retournez dans les Hauts, dites-bien à Djos ou au grand-trappeur, comme +vous l'appelez, qu'il ne se montre jamais ici... le meurtrier qu'il +est!... + +--Meurtrier, dites-vous? lui, un meurtrier! + +--Oui, monsieur, il a tué ma femme!... + +--Il a tué votre femme!... et vous avez des preuves de cela? + +--Des preuves? je l'ai vu de mes yeux... entendez-vous? de mes yeux!... +et, s'il revient, la corde l'attend!... + +--C'est mon père, dit d'une voix émue le jeune avocat. + +--Je le sais bien que c'est ton père!... + +--Vous aviez pardonné?... puisque.... + +Le jeune homme n'acheva pas, il fondit en larmes.... La douleur est +contagieuse comme la joie. Marguerite se mit à pleurer à son tour, et, +après elle, plusieurs jeunes filles. + +La soirée se termina là. Commencée dans l'allégresse elle finit dans les +larmes. Victor s'approcha de Marguerite: + +--Ma pauvre Marguerite, dit-il, les nuages montent à l'horizon... +l'orage nous menace... j'ai de tristes pressentiments.... + +--Victor, quoiqu'il arrive, je ne serai jamais à d'autre qu'à toi.... + +--Me le promets-tu.... + +--Je te le jure! + +L'étranger s'excusa du mal qu'il avait fait et sortit. + + + + + III + + AMOUR ET VENGEANCE. + + +Madame Letellier passa la nuit dans un état difficile à décrire. A la +pensée que son mari vivait encore, l'immense douleur qu'elle avait +ressentie jadis, et que le temps avait apaisée, se réveilla tout à coup. +Les plaies cicatrisées par le baume des années se rouvrirent, et il lui +sembla que le sanglant événement qui avait tué son bonheur et fait +asseoir le deuil à son foyer n'était arrivé que la veille. Cependant à +ce lugubre souvenir se mêlait une lueur d'espérance, à cette angoisse +profonde, une vive allégresse, et elle passait d'une sensation à une +autre, comme la nacelle poussée par l'orage, d'une vague à une autre +vague. Tantôt elle se prenait à espérer un prochain retour de son mari, +et tantôt elle s'abîmait dans une amère terreur, en songeant à quel +danger il s'exposerait en revenant au pays. L'idée qu'un pur hasard seul +empêchait Picounoc de devenir son époux adultère, la faisait frissonner +d'horreur; et, maintenant qu'elle se savait encore liée à l'homme de son +choix, maintenant qu'elle savait que la mort n'avait pas rompu ses +liens, elle éprouvait pour Picounoc un éloignement voisin du mépris. +Elle se représentait Joseph sous l'accoutrement original du chasseur +qu'elle venait de voir; se le figurait bronzé, fort et beau comme lui, +et disait: j'irai à lui s'il ne vient pas à moi. + +Victor n'était guère moins ému que sa mère, et il se voyait, comme elle, +agité de mille sentiments divers. Le désir de connaître cet homme qui +lui avait donné le jour, luttait contre la peur du scandale et du +déshonneur; l'amour de Marguerite l'entraînait d'un côté, puis, de +l'autre, le dévouement. Tant d'émotions violentes chassèrent de ses +paupières le sommeil bienfaisant, et, quand vint le matin tout radieux, +il n'avait, pas plus que sa mère, goûté de repos. + +Pour tous la nuit fut terrible; mais pour personne elle ne le fut autant +que pour Picounoc. Il voyait s'envoler, en une minute, le fruit de vingt +ans de travail, de ruses et d'hypocrisie. La coupe enchantée tombait de +ses mains au moment où elle touchait ses lèvres. Tous ces désirs de feu +qui l'avaient dévoré depuis la jeunesse déjà loin, allaient être +satisfaits, puis il allait jouir en paix, à force d'habileté, de l'amour +de la femme qu'il convoitait, et de l'estime des hommes qu'il abusait, +quand, tout à coup, par la faute d'un étranger à qui il offre +l'hospitalité, tout s'évanouit, tout s'écroule! Oh! qu'il regrettait +d'avoir retenu cet homme! et comme il lui eut vite cassé la tête, si ce +crime eut pu lui rendre le bonheur perdu. Il s'efforçait, par moment, de +se faire illusion et de croire que tout cela n'était qu'un nuage que le +vent emporterait. Mais en vain, le nuage restait étendu comme un immense +linceul au dessus de sa tête, et nul vent ne pouvait plus le dissiper. +Il s'endormit, mais son sommeil fut plus affreux que l'état de veille. +Il vit le grand-trappeur s'avancer vers lui, conduisant une femme +appuyée à son bras. Il crut que c'était Noémie et il eut un +tressaillement de volupté; mais quand la femme leva son voile noir il +reconnut Aglaé, sa propre épouse qu'il avait fait assassiner. Elle +portait une horrible blessure à la tête, et des larmes de sang coulaient +de ses yeux. Il voulut fuir; mais ses pas alourdis s'attachèrent au sol +comme à une glaise implacable, et ses jambes plièrent sous un fardeau +énorme. Ce fardeau, une main mystérieuse le tenait sur sa tête, et +c'était en vain que de ses deux bras, il voulait le jeter à terre. Ce +fardeau se divisa en sept parties; et chacune des sept parties prit la +forme d'une tête de mort; et sur chaque tête il y avait une inscription. +Or voici quelles étaient ces inscriptions: Orgueil, avarice, impureté, +envie, gourmandise, colère, paresse! Et, au dessus de ces sept têtes de +mort, un crâne énorme--le crâne nu du vieux chef des bandits enterré +dans le ruisseau, avec cette autre inscription: La malédiction d'un +père. Et tout cela écrasait le malheureux Picounoc qui voulait en vain +s'enfuir.... Toute la nuit son sommeil eut de ces cauchemars horribles. + +Marguerite qui ne comprenait pas encore toutes les conséquences que +pouvaient avoir les paroles du grand-trappeur, mais qui pressentait un +malheur cependant, trouva, dans la prière et l'amour, la seule +consolation qui plaît aux âmes vraiment attristées. + +Le grand-trappeur craignit de s'être trahi, et d'avoir éveillé les +soupçons de son ennemi. Il passa le reste de la nuit chez Tiston, puis, +de bon matin, pour détourner les soupçons, il s'achemina vers Ste. +Croix. Il fit bien, car Picounoc, soupçonnant quelque ruse, s'informa où +était le chasseur. Quand on lui dit qu'il continuait sa route, sans plus +s'occuper des incidents de la veille, il parut satisfait. La journée ne +fut pas gaie. Picounoc ne put se mettre franchement à l'ouvrage et on le +vit rôder dans son champ comme une ombre en peine. + +Vers le soir, Victor parlait avec sa mère de toutes ces choses qu'avait +rappelées les récits du chasseur, et tous deux songeaient aux moyens de +faire revenir le malheureux exilé, dont la conduite, là-bas, était si +noble et si chrétienne, quand, tout à coup, le jeune avocat s'écria en +se frappant le front: + +--Mon père n'est pas coupable, j'en suis certain! + +Noémie pencha la tête. Elle ne pouvait pas comprendre qu'il ne le fut +point, puisqu'il fuyait la justice et les regards de ses amis, depuis le +jour du meurtre. + +--Mon père n'est pas coupable! reprit Victor avec une émotion à moitié +contenue, et c'est de lui que me parlait le chasseur, hier matin, en +revenant de St. Pierre.... + +Comment? que disait-il donc ce chasseur, demanda la femme, tremblante +d'espoir et de crainte à la fois. + +--Il me disait qu'un de ses amis était accusé d'un meurtre qu'il n'avait +pas commis... non, ce n'est pas cela. Il me disait que cet ami, trompé +par de fausses apparences et par un homme qui avait intérêt à se jouer +de lui, sans doute, avait tué la femme d'un autre, croyant tuer sa +propre femme, dans un moment d'infidélité.... Ah! c'est un cas sérieux +et beau, mais difficile! difficile!... L'avocat prenait le dessus, comme +on le voit. Ce qui est regrettable, reprit Victor, c'est que les preuves +manquent: le malheureux ne peut pas prouver qu'il a été la victime d'un +rusé coquin.... + +Noémie, après être demeurée un instant pensive, éclata tout à coup en +sanglots. Elle venait de comprendre comment, en effet, son mari qui +était jaloux, avait pu tuer la femme de Picounoc, croyant se venger des +infidélités imaginaires de sa propre épouse; mais elle n'osait croire +encore qu'il pût entrer tant de malice et de fourberie dans le coeur de +Picounoc. Et pourtant, elle était si heureuse de pouvoir alléger la +faute de son mari! Victor lui demanda d'une voix basse, comme s'il eût +craint d'être entendu ou d'offenser son père: + +--Mère, dites-moi, s'il vous plaît... papa était-il jaloux?... Les +pleurs de Noémie redoublèrent, et c'est avec peine qu'elle répondit. + +--Oui, mon fils, et j'ignore pourquoi, Dieu sait que je n'ai rien à me +reprocher.... + +--Et quel était son meilleur ami? + +--C'était Picounoc.... + +--Mon Dieu! fit le jeune avocat! serait-il donc possible! + +Il avait à peine achevé ce cri qu'une ombre apparut dans la porte +entr'ouverte: c'était le grand-trappeur. + +--Je suis content de vous voir, dit vivement Victor en se levant pour +donner une chaise à l'étranger, vous allez me parler de mon père, +monsieur... de mon père que je ne connais point!... + +--Oh! dites-lui donc que nous l'attendons, reprit Noémie en s'essuyant +les yeux, dites-lui qu'il revienne, ou qu'il nous demande d'aller à lui! + +--Vingt ans n'ont donc pas suffi pour le faire oublier? demanda +l'étranger. + +--Ah! reprit la femme toute brisée par la douleur, on peut croire que je +l'avais oublié, puisque je consentais à devenir la femme d'un autre, +mais à mon âge, on ne fait plus de mariage d'amour, et, celui qui allait +devenir mon deuxième époux savait bien qu'il ne m'avait pas toute +entière.... + +--La reconnaissance, monsieur, ajouta Victor, est une vertu qui tient +souvent la place de l'amour, et bien des hommes achètent le bonheur en +la faisant naître dans les âmes qui ne veulent pas ou ne peuvent pas +aimer. + +--Cet homme que vous appelez Picounoc vous a fait beaucoup de bien, +Madame?... + +--Beaucoup, monsieur.... + +--C'est lui qui a conseillé ma mère de me faire donner une éducation +classique, reprit Victor, et, n'eût-il fait que cela, je voudrais +l'aimer toujours.... + +--Est-ce lui qui a payé votre éducation? demanda le grand-trappeur. + +--Non et oui. Ma mère a payé d'abord, et pour cela elle s'est imposé +bien des privations, et elle a emprunté beaucoup d'argent.... Si bien, +qu'à la fin ne pouvant plus rembourser le prêteur, qui était ce marchand +bourru que nous avons vu sur sa galerie, à la rivière du Chêne, elle dut +voir notre terre décrétée et mise en vente. + +--Décrétée et vendue par le shérif? fit l'étranger tout surpris. + +--Oui, monsieur, continua Victor.... Mais une douce surprise nous +attendait.... M. Saint Pierre--celui qu'on surnomme Picounoc--achète la +terre et nous la rend pour un merci. + +--Dites pour la ravoir quelques jours plus tard avec la main de la femme +qu'il aime, affirma d'une voix sourde et menaçante l'étranger.... + +--C'est vrai, fit le jeune avocat.... + +--Je vois plus d'égoïsme que de générosité dans la conduite de cet +homme, ajouta l'étranger. + +--C'est vrai, dit Noémie naïvement, je n'avais pas songé à cela. Mon +Dieu! que je suis contente d'échapper à cet homme! s'écria-t-elle +ensuite, en joignant les mains. + +Une larme vint trembler au bord de la paupière du grand-trappeur. + +--Retournez-vous dans le Nord-Ouest, Monsieur? lui demanda Victor. + +--Je ne sais guère, je vous jure, ce que je vais faire, ou ce que je +vais devenir.... + +--Ah! retournez-y donc, dit Noémie, retournez-y donc pour voir mon mari +et lui dire de revenir! + +Le grand-trappeur se sentait ému, et, le coeur gros, il avait peur +d'éclater. + +--C'est de lui que vous me parliez hier, reprit Victor, quand vous +m'avez consulté au sujet d'un certain meurtre?... + +--Oui, Monsieur, précisément. + +--Ah! il n'est pas coupable! s'écria de nouveau Noémie, dites-lui qu'il +revienne, et mon Victor, son fils, le défendra bien contre ses +accusateurs! Vous lui direz que Victor est avocat.... N'est-ce pas, +Monsieur, que vous lui direz ces choses, et que vous le conseillerez de +revenir vivre avec nous?... Voyez-vous, je n'ai que ces deux amours au +monde, mon enfant et mon mari! Ah! s'il savait ce que j'ai souffert! +s'il savait comme je l'ai aimé, comme je lui ai toujours été fidèle!... +Ah! qui donc a pu lui faire croire que je ne l'aimais plus! que je +pouvais m'oublier jusqu'au point de faire entrer la honte ou le +déshonneur dans ma maison! Mon Dieu! mon Dieu! vous seul connaissez les +larmes que j'ai répandues et les tortures que j'ai endurées!... Tenez, +Monsieur, s'il revenait!... il me semble que tout ce passé d'afflictions +et d'amertume, ne serait qu'un mauvais rêve bien vite oublié!... S'il +revenait! nous reprendrions la vie... la vie de bonheur et de paix où +nous l'avons laissée il y a si longtemps, et nul ne pourrait plus, +jamais, jamais, nous arracher l'un à l'autre, que le bon Dieu, quand il +trouverait nous avoir assez récompensés de nos longues années de +martyre! Ah! s'il revenait, Monsieur, pour voir son enfant, son petit +Victor qu'il a laissé au berceau et qui est maintenant un si beau jeune +homme! comme il en serait fier de son Victor!.. Mais il ne me +reconnaîtrait plus, hélas!... les chagrins ont laissé de profondes +traces sur ma figure! Il ne me retrouverait pas brillante de jeunesse +comme autrefois!... et, peut-être!... Mais non! il m'aimerait encore, +car je l'aime toujours, moi!... Dites-lui, Monsieur, dites-lui tout ce +que vous entendez, tout ce que vous voyez!... Ah! vous pleurez!... vous +êtes bon! vous êtes sensible! vous comprenez les souffrances de mon +pauvre coeur!... Vous irez, n'est-ce pas, jusqu'à ces pays de glace d'où +vous venez, pour en ramener mon mari! Vous lui direz que vous avez +pleuré avec nous!... + +Le grand-trappeur, ne pouvant plus contenir ses émotions, ne pouvant +plus calmer son coeur qui bondissait à rompre sa poitrine, se leva pour +se jeter aux genoux de sa femme; mais une voix joyeuse qui retentit sur +le seuil l'arrêta. + +--_Salvete, omnes gentes! ego sum_ Paul Hamel _qui dicitur +ex-elevatus_.... + +--L'ex-élève! s'écria Noémie en s'essuyant les yeux.... + +--Monsieur Paul Hamel, dit Victor, en tendant la main au chasseur qui +entrait.... + +Le grand-trappeur jeta un regard et un sourire à son ami.... + +--_Salve! grandissime_ trappeur! fit l'ex-élève en saluant son compagnon +de chasse. + +Une pâleur affreuse couvrit les figures de Noémie et de Victor qui +restèrent immobiles dans leur stupeur.... L'ex-élève qui vit leur +étonnement, reprit tout joyeusement: + +--Eh! oui, c'est le grand-trappeur du Nord-Ouest.... Quoi? est-ce qu'il +ne vous l'a pas dit encore? Il n'aime pas à se vanter, je le sais; mais +moi, je n'ai pas de cachette. + +Un tremblement nerveux saisit Noémie, dont les regards dévoraient le +grand-trappeur. Victor croyait être le jouet du délire. + +--Noémie! Noémie! tu ne me reconnais plus! s'écria le grand-trappeur!... + +Deux cris terribles firent à la fois retentir la maison. + +--Joseph! + +--Mon père! + +Et soudain Djos tomba aux genoux de sa femme... et l'on entendit ces +mots entrecoupés de sanglots. + +--Pardon!... pardon!... pardon!... + +--Oh! dit l'ex-élève, en s'essuyant les yeux, je croyais que la +connaissance était faite.... Je ne veux pas vous déranger, mes +enfants.... Je reviendrai tantôt.... + +Et, le coeur touché de ce qu'il voyait, il sortit! Il est des joies +comme il est des douleurs qui défient toute description, et si le +pinceau de l'artiste réussit à montrer, dans la figure humaine qu'il +reproduit, toutes les douleurs ou toutes les joies de l'âme, la plume de +l'écrivain s'arrête impuissante, ou se brise de désespoir. D'abord le +silence ne fut interrompu que par des paroles isolées comme ces bouffées +de flamme qui s'échappent des lèvres entr'ouvertes du volcan prêt à +faire irruption; et ces mots, c'étaient les noms de Noémie, de Victor et +de Joseph: puis, suivirent des baisers d'une ineffable douceur, et des +regards chargés d'amour plus éloquents, plus persuasifs que tous les +serments à la fois. Après la première effusion, le grand-trappeur se +débarrassa de sa ceinture _fléchée_ et de ses pistolets, puis il voulut +revoir chaque chambre, chaque morceau, pour ainsi dire, de cette maison +qui évoquait tout-à-coup un passé si calme et si heureux d'abord, si +amer, hélas! ensuite. + +Victor, après quelques moments, déposa un baiser sur le front de son +père et s'éloigna, promettant de rentrer bientôt. Il trouva l'ex-élève +assis pensif sur la clôture du chemin, à un arpent de la maison. Il lui +proposa une promenade, et tous deux marchèrent en causant du grand +événement qui venait de se produire. + +--Je suis bien heureux, disait le jeune avocat, je suis bien heureux +d'avoir retrouvé mon père; mais un bonheur s'achète souvent au prix d'un +autre bonheur, et je sens que je ne serai pas épargné.... Pauvre +Marguerite! soupirait-il de temps en temps, pauvre Marguerite! où s'en +vont nos doux projets? où s'en vont nos délicieuses espérances?... + +Marguerite ne connaissait pas encore toute l'étendue du malheur qui la +menaçait, et elle se plaisait à croire que le coup inattendu qui +frappait son père ne l'atteindrait point elle-même. Elle ne savait +point, innocente créature, fruit succulent et beau, sorti par hasard +d'un rameau encore vert, elle ne savait point comme le coeur de l'arbre +qui l'avait produit, était profondément gâté. + +Picounoc, après avoir erré vaguement, sans but et sans motif, toute la +journée, s'était enfermé dans sa chambre. Il ne voulut pas souper. + +--Vous êtes malade, petit papa, risqua timidement la jeune fille. + +--Si cet homme a le malheur de revenir!... gronda-t-il pour toute +réponse. + +--Le chasseur qui a passé hier soir, papa? + +--Celui-là aussi!... que le diable l'emporte!... + +--Il ne savait pas la peine qu'il te ferait en disant ce qu'il a +raconté. + +--Qu'avait-on besoin de ces histoires-là? Du reste, je suis certain que +c'est un menteur. Il est payé par quelqu'un pour faire manquer mon +mariage... je le comprends bien, moi; mais Noémie!... Ah! ces femmes!... +ces femmes!... Elles croiraient manquer à leur dignité si elles ne +tombaient en pâmoison à la moindre parole un peu surprenante qu'elles +entendent. + +--Vois-la donc, petite père, et dis-lui tout ce que tu penses de ces +histoires; elle finira par comprendre, sans doute, qu'il est fort +possible que vous soyez tous deux les jouets d'un mauvais plaisant, ou +d'un ennemi. + +--Victor est-il venu aujourd'hui? demanda Picounoc. + +--Non, papa, répondit Marguerite, l'âme oppressée par le regret. + +--Il croit aux contes du chasseur, le petit fat! il y croit! + +--Il aurait tant de bonheur, s'il retrouvait son père!... Mon Dieu! si +vous partiez pour ne revenir qu'après vingt ans!... quelle serait ma +peine!... mais quelle serait ma joie ensuite! Oh! petit père, ne lui +garde pas rancune de son espoir et de sa félicité!... + +--Le grand-trappeur eût mieux fait de ne jamais révéler son nom, et de +rester mort pour tout le monde.... + +--Tu es injuste, petit papa!... voyons! calme-toi.... + +--Injuste? je suis injuste? dis-tu? + +--Mais il me semble que... la charité.... + +--Il te semble que!... la charité!... oui! tout ça, c'est bel et bon. +Mais tu sais une chose, Marguerite, tu sais que ce grand-trappeur, ce +Djos, ce Pèlerin, quelque soit son nom, est un assassin? + +--Mais, mon père, on le dit si bon maintenant, reprit la jeune fille +avec une douceur étrange. + +--N'importe! c'est un meurtrier; et je l'ai dit hier soir devant tout le +monde; c'est un meurtrier! qu'il ne remette pas les pieds ici! + +--Mon père! les apparences sont parfois trompeuses.... On a vu souvent +l'innocence accusée et la faute impunie, qui sait?... + +--Je sais bien, moi! puisque je l'ai vu faire!... Vas-tu donc défendre +et protéger l'assassin de ta mère?... serais-tu oublieuse et ingrate à +ce point? + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Marguerite. Et, se cachant le visage dans +ses deux mains, elle demeura longtemps silencieuse. + +--Veux-tu donc qu'il revienne maintenant, reprit Picounoc, et n'eût-il +pas mieux fait de passer pour mort plus longtemps encore? dis!... + +--Ah! c'est affreux! murmurait la jeune fille.... Et un combat terrible +se livrait dans son coeur: son amour était aux prises avec sa dignité. +Elle voyait Victor souriant tristement et jurant de l'aimer toujours; +elle le voyait avec toutes ses vertus, sa franchise et sa noblesse, et, +derrière lui, elle apercevait un homme souillé de sang; et cet homme, +c'était le père de son fiancé, et ce sang, c'était celui de sa mère!... +Jamais ce souvenir ne s'était réveillé aussi amer, et jamais il n'était +revenu sous de pareilles couleurs! Brisée par le choc des sentiments +violents et divers qui se heurtaient dans son esprit, ne trouvant plus +l'appui des hommes assez ferme, elle entra dans sa chambre et se jeta à +genoux. La prière est le plus sûr et le meilleur moyen d'arriver au +repos--que ce soit le repos dans l'allégresse ou le repos dans les +afflictions. Picounoc sortit et se dirigea machinalement vers la demeure +de Noémie. + +La nuit n'était pas encore venue mais le ciel était sombre déjà, et les +objets de la terre, sans couleurs et presque sans formes certaines, se +confondaient dans une masse grise. On eût dit un grand nuage ouvrant ses +ailes pour couvrir le monde. La lumière de la lampe brillait dans chaque +maison, s'échappant en rayons joyeux par quelqu'une des fenêtres. Le +plus souvent les cultivateurs, qui n'ont ni crainte d'être vus, ni peur +de voir trop, ne prennent pas la peine de suspendre des rideaux à leurs +fenêtres, ou de les fermer s'il s'en trouve, et le passant voit la +famille réunie autour de la table pour prendre son souper, ou jouer la +partie de cartes. + +Victor et l'ex-élève ayant rencontré des amis du vieux temps +s'attardaient à jaser. + +Picounoc arriva sans trop savoir pourquoi, et en proie à des pensées +horribles, à la porte de Noémie. Il remarqua avec surprise qu'il n'y +avait pas de lumière aux fenêtres. Il s'approcha davantage et vit qu'on +avait improvisé des rideaux. Cela l'intrigua bien un peu. Il colla son +oreille contre le trou de la clenche, puis entendit chuchoter. Il écouta +avec plus d'attention. Le grand-trappeur disait à sa femme. + +--Si Picounoc savait que je suis ici, il me ferait arrêter, vois-tu. Et +comme je n'ai pas de preuves de sa fourberie, je serais probablement +condamné!... + +Picounoc frissonna jusqu'au fond des entrailles; un éclair jaillit de +ses paupières, et il s'appuya un moment sur le cadre de la porte, puis +la stupéfaction calmée, il s'inclina de nouveau pour écouter... + +--Je vendrai la terre et j'irai te rejoindre, disait Noémie.... + +Il n'eut pas besoin d'en entendre plus long. Honteux d'avoir été la dupe +du chasseur, fou de colère à la pensée de cette femme qui lui échappait +pour toujours, pour retomber dans les bras de celui qu'elle aimait, il +s'éloigna chancelant. Mais, ayant entendu des voix et le bruit des pas +de quelques personnes qui venaient, il longea la maison et se cacha au +coin, derrière. Là il vit des rayons qui sortaient à pleine fenêtre et +s'en allaient dormir sur les feuilles du verger voisin: Voyons! se +dit-il, est-ce bien lui? Et, s'approchant de la fenêtre, il plongea son +oeil avide et cruel dans la maison. Il eut un grincement de dents +effroyable.... + +--Je serai vengé! gronda-t-il et, aveuglé par la rage il alla se heurter +au tronc d'un arbre: Maudit! recule-toi donc! grinça-t-il, et il frappa +du poing l'arbre inoffensif. Il reprit le chemin de sa demeure, et, en +s'en allant, il pensait: Je suis bien bête de perdre la tête pour ça!... +De quoi va me servir tout ce désespoir?... c'est inutile d'y penser, je +ne l'aurai jamais!... Elle me haïra quand même!... Elle va me +mépriser!... brisons-la! en avant! Ah! l'on veut jouer un tour à +Picounoc! on veut tout bonnement déguerpir l'un après l'autre, sans +tambour ni trompette! allons donc! pour qui me prenez-vous, M. le +grand-trappeur? et Madame la _grande-trappeuse?_... Picounoc ne se +laisse pas emmancher comme ça! Puisque l'on ne peut pas goûter à +l'amour, eh bien! rassasions-nous de vengeance. L'amour passe, +paraît-il, mais la vengeance! ah! le temps la rend plus belle et plus +terrible!... + +Il attela son cheval, prévint Marguerite de ne pas l'attendre avant deux +ou trois heures du matin, et partit au grand trot. Il s'arrêta à +l'église, chez un juge de paix, fit une déclaration contre Joseph +Letellier, l'accusant de meurtre et spécifiant tous les détails.... Puis +il dit au magistrat de se hâter, car l'assassin serait probablement +disparu de nouveau, le lendemain matin. Alors, quand il eut remis +l'affaire entre les mains de la justice, il remonta dans sa voiture; +mais il ne revint pas chez lui, il se rendit à la rivière du Chêne, et +alla frapper à la porte du bossu. + +--A quoi puis-je attribuer l'honneur de ta visite? demanda le marchand +d'un air de grand seigneur vexé. + +--A la vengeance, répondit Picounoc.... + +--Ce n'est pas chrétien, cela, observa le bossu.... + +--C'est agréable, toujours! si ce n'est pas chrétien.... + +--Et de qui veux-tu donc te venger ainsi? + +--D'un homme! + +--Ah! je pensais que tu allais dire d'une femme. + +--D'une femme aussi! + +--Bigre! deux vengeances à la fois, c'est du corse, cela. + +--C'est du Picounoc, en tout cas, répliqua l'habitant irrité en se +frappant le coeur d'un geste vaniteux. + +--Le mariage serait-il rompu, par hasard? demanda le bossu.... + +--Les mariages sont rompus! les... mariages, entends-tu? + +--J'entends mais je ne comprends pas.... + +--Tu vas comprendre.... Djos, le pèlerin de Ste. Anne, est revenu. + +--Hein! que dis-tu? Djos est revenu? exclama le bossu, se dressant de +terreur.... + +--Oui, il est revenu sous la forme d'un chasseur du Nord-Ouest.... + +--Ah! c'est cet homme que j'ai vu avant hier! C'est Djos? dis-tu? + +--Oui, c'est lui!... mais tu ne le connais pas toi?... et cela ne te +fait pas grand'chose, continua Picounoc, qui n'avait pas remarqué la +surprise du bossu. + +--C'est vrai! c'est vrai! je ne le connais pas, reprit le marchand, mais +j'ai tant entendu parler de lui!... Ah! il est revenu!... Et que veux-tu +que je fasse? voyons! je suis disposé à t'obliger: Tu m'as un peu +maltraité, mais à tout péché miséricorde.... Oui, voyons! assieds-toi un +peu, et causons tranquillement... en prenant un petit coup.... + +--Que tu es bon, mon cher Chèvrefils, et que j'ai du regret de t'avoir +un instant préféré ce petit fat de Victor! mais, Dieu merci! c'est fini! +Victor et Marguerite se marieront ensemble quand Noémie et moi nous +serons de vieux époux. + +--Vraiment! ce serait fini! tu ne plaisantes pas? + +--Ma fille va-t-elle épouser le fils de l'assassin de sa mère? Je la +chasserais de ma maison. + +--Mais il me semble que.... + +--J'allais épouser la femme de l'assassin de ma femme?... se hâta +d'achever Picounoc. Oui, oui... mais il me semble à moi que ce cas est +fort différent. + +--En effet, tu as raison. Et que comptes-tu faire? + +--Je compte faire pendre Djos. + +--Rien que ça? et as-tu besoin de mes services pour cela? + +--Peut-être. + +--Ils te sont acquis.... + +--- Je ne veux qu'une promesse de toi, et cette promesse je la paie de +ma fille, entends-tu? + +Le bossu se leva tout palpitant, et son oeil faux jeta mille étincelles. + +--Ta fille dis-tu? et si elle ne veut pas plus maintenant que l'autre +jour?... + +--Tu la prendras de force: elle est à toi, je te la donne!... + +--Voilà qui est parlé! et quelle promesse me demandes-tu? que je la +rende heureuse? que je l'adore toujours? que je.... + +--Non! non! c'est que tu ne dises jamais, quoiqu'il arrive, que tu m'as +vendu un châle... pour ma femme, il y a vingt ans,... te souviens-tu? + +--S'il y a si longtemps la promesse tiendra, bien sûr! + +--Tu diras plutôt, si jamais l'on parle de ce châle, que tu ne m'en as +jamais vendu!... + +--Rien de plus aisé, mon cher beau père; et pour cela, tu vas me donner +Marguerite!... Allons! tu te moques de ton gendre.... + +--Ce qui te paraît une bagatelle aura peut-être une grande importance un +jour.... + +--Comme tu voudras, beau père... et quand prendrai-je possession de ta +fille que j'aime à la folie?... + +--Après le procès.... + +--Ah! il y a un procès? fit le bossu, plus sérieusement. + +--Sans doute, je te l'ai dit, je livre Djos à la justice.... + +--Bien! bien! je comprends!... parfait! compte sur moi! + +Pendant cette conversation, un huissier suivi de quatre recors armés, +entra chez Noémie et fit--au nom de la reine--le grand-trappeur +prisonnier. Heureusement pour l'huissier et les recors, le chasseur +n'avait pas ses armes sous la main, car pas un seul d'entre eux ne +serait sorti vivant. + + + + + IV + + FRÈRE ET SOEUR. + + +La mission de Providence, au grand lac des Esclaves, fut jetée dans un +émoi extraordinaire par l'événement qui amena deux des chasseurs les +plus remarquables--l'un par ses vertus morales et physiques et l'autre +par ses vices--à révéler leurs noms que, pour des motifs puissants, ils +avaient toujours cachés. Le grand-trappeur fit alors connaître à tous +ceux qui voulurent l'entendre, dans quelle voie sinistre il avait été +poussé par son ami trompeur, et comment, entraîné par une fatale et +aveugle illusion, il était devenu l'instrument probable de la malice de +cet ami, en croyant n'être que le vengeur de la foi conjugale outragée. +Le missionnaire lui prodigua les conseils éclairés dont il avait besoin +pour se guider désormais; il lui dit de partir sans retard et d'aller, +plein de confiance en Dieu, consoler la femme infortunée qu'il avait +plongée dans le deuil, et démasquer en face du monde, l'homme pervers +dont l'amitié lui avait été si funeste. Et le grand-trappeur, accompagné +de l'ex-élève, s'était acheminé de suite, dans l'immense solitude qu'il +venait de traverser, vers les rives du Saint Laurent. Cependant il +songeait, en marchant, par quels moyens il réussirait à convaincre +Picounoc de malice et de trahison, et plus il songeait, plus la chose +lui semblait impossible. Alors il résolut de ne point se faire +reconnaître, et d'arriver chez lui comme un étranger. A sa femme seule +il révélera tout, et ensemble secrètement, ils s'entendront pour éviter +les chances d'un procès et s'en aller quelque part achever, dans le +calme, ce qui leur reste d'années. Mais Picounoc a surpris le secret du +chasseur, et, maintenant, c'est entre ces deux hommes une lutte à mort. +Il y a eu un meurtre, et l'un des deux est le coupable. Ils vont +s'accuser tour à tour, et la justice humaine, si Dieu ne l'aide pas, +aura peut-être un moment d'hésitation, une heure d'angoisse. + +Le missionnaire de Providence s'efforça de faire rentrer le remords dans +l'âme endurcie de Racette, le Hibou blanc; mais le criminel était trop +corrompu pour écouter la voix de la religion qui le suppliait de revenir +à elle; il était surtout trop irrité de la perte d'Iréma et du départ du +grand-trappeur à qui le bonheur semblait maintenant sourire. Il ne +répondit aux exhortations du ministre du Seigneur que par un silence +obstiné ou un rire cynique. Alors, comprenant tout le mal que pouvait +faire parmi les naïfs indiens cet être dépravé, l'homme de Dieu fit un +reproche aux guerriers de ce qu'ils se soumettaient lâchement à un chef +sans honneur, que la justice de son pays avait marqué au front d'un +cachet de honte et d'ignominie; il les conjura de chasser loin de leur +tribu cet homme de sang, et de se choisir un chef parmi les braves +chasseurs de la nation. + +--Vous êtes venus, dit-il, Couteaux-jaunes et Litchanrés, avec le désir +d'oublier vos haines trop longues et de vous unir, comme une seule +famille, pour chasser dans les forêts qui vous appartiennent, eh bien! +enterrez les armes de la guerre, enterrez le ressentiment et l'orgueil +qui vous mènent dans le pays du feu qui ne s'éteint jamais! Aimez-vous +et protégez-vous les uns les autres comme si vous étiez tous des frères! +Le grand Esprit le veut, et si vous ne faites pas la volonté du grand +Esprit vous n'irez pas le rejoindre dans son séjour de gloire et de +plaisir, après votre mort. Demeurez ensemble sous vos tentes, auprès du +fort, pendant quelques jours. Venez vous agenouiller aux pieds de la +robe noire qui vous pardonnera vos péchés et vous dira de bonnes paroles +pour vous encourager à la vertu. Vous ferez la sainte communion et +alors, devenus sages et bons, vous élirez ensemble un chef pour vous +conduire à la chasse, ou veiller sur vous aux jours de repos. + +--Kisastari n'est peut-être pas mort, dit le grand-trappeur, qui n'était +pas encore parti pour revenir au pays quand le missionnaire parla, comme +nous venons de le dire, aux indiens réunis dans la chapelle. + +--Kisastari n'est pas mort! s'écria la pauvre Iréma, dans une +effervescence soudaine. L'espérance lui rendait toute son énergie. Elle +était belle à voir se dressant ainsi dans son amour, frémissante, l'oeil +étincelant. + +--Je ne sais s'il est mort maintenant, mais nous l'avons trouvé gisant +dans son sang et couvert de blessures, reprit l'ex-élève, et après +quelques jours passés auprès de lui, pour le soigner et le rendre à la +vie, à sa demande, nous l'avons laissé pour suivre les traces de ses +ennemis. Kisastari pouvait alors marcher seul et chasser pour vivre. + +--_It is true_, dit John. + +--C'est la pure vérité! ajouta Baptiste. + +--Où est-il? où est mon fiancé? reprit Iréma avec exaltation. + +--Il est au fort Chippeway, répondit le prêtre. + +La Grand-Esprit est bon! s'écria Iréma. + +--Et j'espère que Kisastari reviendra bientôt, reprit à son tour le +grand-trappeur, d'une voix sévère, pour avertir ses amis Renard d'argent +et Ours grognard que le grand-trappeur n'est ni un lâche, ni un traître, +ni un assassin.... + +A cette parole on vit deux guerriers Litchanrés, se faufiler +honteusement dans la foule et sortir l'un après l'autre de la chapelle. + +--Vous n'avez pas besoin de vous cacher, misérables, continua le +grand-trappeur, que le souvenir de l'horrible action des guides, rendait +un peu acerbe; vous n'avez pas besoin de fuir! Je suis assez heureux +pour ne pas souhaiter de mal à ceux qui ont voulu me faire périr de +faim. + +Le missionnaire et les religieuses, tout anxieux, voulurent connaître à +quelle trahison nouvelle, à quelle nouvelle malice, le noble chasseur +avait été en butte. Le grand-trappeur leur raconta comment il avait été +enfermé dans une grotte, où il était entré pour prier sur les cendres de +son ancien ami, et comment après deux jours seulement il en était sorti, +grâce à une corne de poudre trouvée dans une large fissure de la +caverne.... + +Un mouvement d'indignation courut dans la chapelle; mais il fut vite +remplacé par une pensée de reconnaissance envers Dieu. + +--La sainte Providence, dit le missionnaire, ne vous a pas tant de fois +sauvé de la main de vos ennemis, pour vous livrer à une mort +ignominieuse et imméritée,... partez avec confiance. C'est alors +qu'ayant embrassé sa soeur Marie-Louise, ayant serré la main au +missionnaire dévoué et à ses anciens camarades, le grand-trappeur +s'était mis en route. + +Les indiens suivirent les avis de la robe noire: ils se réunirent comme +des frères sous les mêmes tentes, allant aux instructions religieuses et +se confessant. Puis la plupart firent la sainte communion. Cependant le +Hibou-blanc, n'avait pas laissé la tribu, et il s'efforçait de réunir +autour de lui quelques guerriers pour continuer la lutte et le pillage. +Quelques uns se sentaient entraînés par ses paroles fallacieuses, mais +n'osaient pas avouer leur dessein. Naskarina, honteuse de se retrouver +parmi ceux qu'elle avait trahis, irritée de voir ses projets déjoués par +la Providence, demeurait fidèle au renégat, et l'encourageait dans sa +révolte contre les hommes de la prière. Elle s'aperçut bientôt qu'elle +n'arriverait pas à son but en se montrant si franchement méchante, et +elle résolut de déguiser sa noirceur sous le voile de la vertu. Il y +avait un mois que les indiens avaient dressé leurs tentes autour du fort +Providence. On était au milieu d'août, la plupart des sauvages allaient +se rendre dans le fort pour la grande fête de l'Assomption. Mais, avant +de partir, les guerriers s'assemblèrent pour élire un chef commun. On +tira au sort pour savoir dans quelle tribu il serait choisi. Le sort +favorisa les Litchanrés. + +--Nous nous soumettons, dirent d'une voix un peu triste plusieurs +Couteaux-jaunes.... + +--Vous êtes des lâches! gronda le Hibou-blanc. + +--Oui, vous êtes des lâches, répéta Naskarina. + +--Nous sommes fidèles à notre parole, répondirent les Couteaux-jaunes +qui s'étaient soumis à l'arrêt du sort. + +--Que vont dire vos aïeux? reprit le Hibou-blanc. + +--Ils vont rougir de vous et vous maudire, continua Naskarina. + +--Nous gardons la parole donnée, firent les Couteaux-jaunes, d'un ton +ferme qui commandait le respect. + +--Vous vous en repentirez! menaça le Hibou-blanc. + +--Tes menaces ne nous effraient point.... + +--Ce n'était pas la peine de trahir mes frères pour vous, reprit +cyniquement l'infâme Naskarina. + +--Qui d'entre les Litchanrés mérite d'être nommé chef, demanda l'un des +Couteaux-jaunes. + +--Aucun, cria le Hibou-blanc. Naskarina battit des mains. + +--Tous! dit une voix nouvelle, qui ne s'était pas fait entendre +encore... tous! + +Les regards se tournèrent du côté d'où s'élevait cette voix, et une +clameur immense retentit soudain: + +--Kisastari! + +C'était le jeune chef qui arrivait, guéri, ou à peu près, et disposé à +se battre encore. Iréma courut à lui; il la reçut dans ses bras et la +serrant contre sa poitrine, il lui jura qu'avant le soir elle serait sa +femme. Naskarina pâlit et rougit tour à tour de rage et de jalousie. +Elle s'éloigna du camp et se dirigea vers le fort. + +--Kisastari! voilà notre chef! crièrent ensemble les guerriers des deux +tribus. + +--Oui, reprit le jeune guerrier, oui, je suis votre chef, mais je suis +plus encore votre frère! chassons ensemble jusqu'aux glaces du lac sans +fin, dormons sous les mêmes tentes, partageons le même festin, +chauffons-nous au même feu, écoutons ensemble les paroles de vie de la +robe noire et nous serons heureux! + +Un immense cri de triomphe suivit ces paroles. + +--Hibou-blanc, va-t-en! tu n'es qu'un traître! crièrent cent voix. + +Et le vieux renégat Racette, l'ancien maître d'école qui martyrisait le +petit Joseph, prit sa carabine et, frémissant de colère, il disparut +sous les arbres de la forêt profonde. Les deux tribus, unies et +heureuses, se rendirent à la maison de la prière pour la grande +cérémonie. Kisastari alla trouver le missionnaire. + +--Me voici, dit-il, je ne suis pas mort et mes blessures sont guéries. +Je désire que tu m'unisses à Iréma ma bien-aimée. Nous sommes prêts tous +les deux. Nous nous sommes confessés, tu le sais, et nous ne voulons +plus être séparés. + +--C'est bien, mon enfant, je vais vous marier; mais attendez quelques +instants, il y a là une pénitente qui veut se confesser: il ne faut pas +laisser passer les instants de grâce. + +--Nous attendrons, mon père. + +Naskarina s'était dit en se dirigeant vers le fort: Je n'ai pas réussi à +me venger; Iréma est encore dans les bras de Kisastari.... Je ne suis +assez pas méchante, et l'esprit du feu qui ne meurt point, ne m'a pas +aidée. La robe noire dit qu'après une mauvaise confession et une +communion criminelle on appartient au mauvais esprit. Je veux lui +appartenir, et je vais aller me confesser pour cela. + +Et abordant le missionnaire elle lui dit d'un air contrit et repentant: + +--Père, je veux me confesser pour devenir meilleure.... + +--Pauvre enfant! dit le prêtre, oui, tu as raison, confesse toi, demande +pardon au grand Esprit, à Jésus crucifié pour l'amour de toi, et il va +te pardonner parce qu'il est miséricordieux. Tu as souffert, pauvre +enfant! je le sais, et tu souffres encore; mais plus on souffre ici sur +la terre et plus on a de bonheur dans le ciel, après la mort. Ceux que +l'on aime ici et qui ne nous aiment point, changent de coeur dans le +ciel, et là ils nous aiment toujours. + +Les yeux de Naskarina, brillèrent comme des escarboucles. + +--Est-ce vrai ce que tu dis-là, mon père! + +--Oui, mon enfant, sois en sûre. Tu seras aimée là comme tu voudras +l'être.... Mais il faut auparavant que tu demandes pardon à Dieu de tes +fautes, et que tu les regrettes sincèrement. + +--J'ai fait bien des péchés.... + +--Quand même tu en aurais fait autant qu'il y a de feuilles dans la +forêt, tu seras pardonnée et tu deviendras blanche aux yeux de Jésus, +comme si tu venais d'être purifiée par l'eau du baptême. + +--Mais je ne voulais pas me confesser sérieusement; je voulais te +tromper et tromper les autres.... + +Le prêtre surpris, se retira en arrière et ne sut un instant que +répondre à cette parole inattendue.... + +--Tu ne voulais pas te confesser, dis-tu, et tu avais de mauvaises +dispositions? mais, vois comme Jésus est bon et comme il est habile pour +avoir les coeurs, il t'aime, car tu n'as pas toujours été méchante.... + +--Non, ce n'est que depuis que j'aime, et que ma rivale est préférée, +dit la jeune fille. + +--Eh bien! reprit le confesseur, Jésus t'aime, lui, et il t'aime +beaucoup, et c'est lui qui te parle au coeur et qui te conjure de +l'aimer, et d'être bonne fille comme tu l'étais d'abord. Tu n'as pas été +heureuse dans le crime; ton sommeil était troublé par des songes +affreux, et tu n'es pas eu de repos. Sois ferme, sois noble, sois +courageuse et méprise les conseils du démon qui te dit de te venger et +d'être jalouse, pour te perdre et t'avoir avec lui, ensuite, dans le feu +de l'enfer.... + +Naskarina écouta longtemps encore le confesseur qui lui parlait de +l'enfer et du ciel. Soudain, elle jeta un cri, et, se cachant la figure +dans ses deux mains, elle se mit à sangloter.... Le prêtre se hâta de +l'absoudre au nom du Dieu de miséricorde. Les indiens regardaient avec +admiration le miracle de la grâce. Quand Naskarina se releva elle +pleurait encore et ses yeux rougis cherchèrent à travers ses larmes +Kisastari et Iréma. Alors, quand elle les eut aperçus, elle se rendit à +eux, chancelant comme une bacchante ivre de vin, elle qui était ivre du +bonheur que donne la paix de la conscience; elle leur saisit les mains +et les amenant devant le missionnaire: + +--Mon père, dit-elle, bénis-les, et qu'ils soient heureux!... Ils sont +bons, ils ont toujours aimé Jésus, eux!... + +Iréma jetant ses bras autour du cou de sa rivale infortunée l'embrassa +avec transport.... + +--Naskarina, tu seras ma soeur, dit-elle! + +Naskarina leva sur Kisastari un regard qui implorait la pitié.... + +--Je t'aime, Naskarina, dit le jeune chef, et je te pardonne. + +La pénitente eut un frémissement de volupté, et le feu sortit de ses +paupières.... + +--Naskarina, reprit le chef, je t'aime comme une soeur, car je suis ton +frère.... Nous avons eu tous deux le même père!... + +--Mon frère! toi, mon frère! s'écria Naskarina haletante, étourdie.... + +--Et tout le monde regardait avec défiance et surprise ou curiosité le +jeune chef. + +--Oui, je puis bien le dire maintenant puisque notre père est mort... +reprit Kisastari. Il est avec le grand Esprit depuis deux lunes, et ses +dépouilles reposent à l'ombre de la croix, dans le petit cimetière de la +mission du lac Supérieur.... Ta mère, tu l'as connue... elle ne fut pas +la mienne. Elle avait aimé mon père, alors qu'elle était jeune, et elle +fut trop confiante ou trop faible. Avant d'aller paraître devant le +grand Esprit, mon père m'a révélé ces choses... car il venait +d'apprendre que nous étions fiancés.... + +--Mon frère! murmurait Naskarina, Kisastari est mon frère! Et ses grands +yeux noirs ne pouvaient se détacher de cet homme qu'elle avait tant aimé +et que du moins elle ne perdait pas tout entier. + +Kisastari et Iréma furent unis pour toujours, sous le regard de Dieu, et +la fête de l'Assomption fut une belle fête, cette année-là, pour les +indiens réunis dans le fort Providence. + + + + + V + + LE PREMIER PAS VERS L'ÉCHAFAUD. + + +L'arrestation du grand-trappeur fut un coup de foudre pour Noémie et +Victor. Le soleil de la félicité n'avait lui qu'une minute dans la +maison depuis si longtemps enveloppée de deuil, et, après cet éclair de +joie, la nuit parut plus noire et plus lugubre. Noémie passa dans les +pleurs le reste de cette nuit extraordinaire. Victor aurait voulu suivre +son père; mais le grand-trappeur, accoutumé à se défendre seul contre +les attaques du sort, et à ne partager avec personne les chagrins dont +il était depuis un quart de siècle réellement accablé, le pria de rester +auprès de sa mère pour la consoler. + +L'huissier amena chez lui son prisonnier et le fit garder à vue jusqu'au +matin. Il s'efforça, par de bonnes paroles, de faire oublier les +rigueurs nécessaires de sa profession. Joseph Letellier avait trop +souvent vu la mort en face pour trembler quand elle le menaçait de loin. +Il répondit aux excuses de son geôlier en s'informant, avec un certain +air de curiosité, des personnes de la paroisse qu'il avait connues +autrefois. Les peines des uns et les succès des autres parurent +l'intéresser beaucoup plus que sa propre situation. A dix heures il fut +conduit devant le juge de paix. Picounoc était rendu, et Victor ne tarda +pas à arriver. Le bruit de cette arrestation se répandit vite, et la +maison du juge de paix se remplit de curieux. Il était plaisant +d'entendre les remarques que faisait chacun, à demi-voix, car nul ne +voulait être entendu de l'accusateur ou de l'accusé. + +--Ce pauvre Picounoc, disait l'un, il a bien raison d'être furieux, se +voir ainsi couper l'herbe sous le pied!... + +--Et à la veille de ses noces! répondait un autre.... + +--Si encore c'eut été au lendemain! + +--Il va être obligé de penser de nouveau à sa première femme.... + +--Il croyait pourtant l'avoir oubliée pour toujours.... + +--Et Letellier, vois donc! c'est un bel homme après tout.... + +--Et qui n'a pas l'air d'un meurtrier.... + +--Il a eu le temps de se refaire la figure et la contenance.... + +--Oui, depuis vingt ans.... + +--Tout de même, ce n'est pas fin de venir se jeter comme ça dans la +gueule du loup.... + +--La Providence, mon cher, c'est la Providence!... + +--Elle prend un vilain instrument.... + +--Comment? Picounoc est un brave et honnête homme.... + +--Vois donc cette figure! on dirait que c'est lui qui est le meurtrier +et que c'est le meurtrier qui est la victime.... + +--Silence! fit l'huissier. + +Le juge de paix venait de s'asseoir au bout d'une table couverte de +livres et de papiers, la plupart inutiles pour le moment. Le greffier +s'assit au côté de la table et lut la déposition assermentée que +Picounoc avait faite la veille. L'accusé, malgré sa force de volonté, ne +put cacher son trouble, à la lecture de cette pièce, la première d'un +procès qui allait sans doute avoir du retentissement. Il chercha de son +regard terrible l'infâme accusateur, mais Picounoc semblait se cacher à +dessein dans la foule. + +--Qu'avez-vous à répondre à l'accusation portée contre vous, M. +Letellier. Victor se leva. + +--Je suis le défenseur de mon père, monsieur le magistrat, et je déclare +qu'il est innocent. + +Un murmure courut dans la salle. + +--Cette déclaration, monsieur, ne suffit pas, vous le savez, observa le +juge de paix, il faut des preuves. + +--Vous n'avez pas le pouvoir d'entendre une pareille cause, monsieur le +magistrat, si la déposition qui se trouve devant vous est suffisante à +vos yeux pour conduire l'accusé à la cour criminelle, faites votre +devoir, nous tâcherons alors de démêler cette affaire plus embrouillée +qu'on ne le suppose, et de démasquer le vrai coupable. + +En disant ces derniers mots, le jeune avocat s'était retourné vers +Picounoc, et l'avait écrasé d'un regard de mépris. + +L'accusateur, sur un signe du magistrat, s'était approché de la table. + +--Vous maintenez tout ce qui est écrit dans votre déposition, monsieur +Saint Pierre? demanda le juge de paix. + +--Oui. + +--Infâme! gronda le grand-trappeur. + +--Il faut, reprit le juge s'adressant à l'accusé, que je vous envoie en +prison, en attendant le terme de la cour criminelle. Alors votre procès +aura lieu, et j'espère, si vous n'êtes pas coupable, que vous ferez +aisément briller votre innocence. + +--Cela ne sera pas facile, dit l'un des curieux en sortant. + +--Non, répondit un autre, car s'il n'eut pas été coupable, il ne se fut +pas sauvé. + +--C'est clair comme le jour. + +--Il croyait que Picounoc ne le reconnaîtrait plus.... + +--Ou bien ne relèverait pas l'affaire.... + +Picounoc qui entendit ces remarques, reprit l'assurance qui lui avait un +peu fait défaut en présence de sa victime, et s'en retourna confiant +dans sa bonne étoile. Joseph Letellier fut, en effet, conduit à Québec +et emprisonné en attendant son procès. Victor alla faire part à sa +malheureuse mère de cette honte, hélas! trop prévue. + +--Maintenant, dit-il, je vais me séparer de vous moi aussi; il faut que +je suive mon père et que je travaille à le sauver. Vous aurez avec vous +ma cousine, Agnès; et puis je viendrai souvent vous voir, car j'aurai +besoin de connaître bien des choses.... + +Mais, avant de partir, il aurait bien voulu rencontrer Marguerite, sa +fiancée, et lui dire qu'il ne la croyait pas responsable des crimes de +son père, et qu'il l'aimait toujours, elle la douce et candide créature. +Et Marguerite, assise rêveuse dans la fenêtre, se disait aussi: + +--Ne viendra-t-il plus?... croit-il donc que la faute de son père a +flétri son front noble et pur?... Ah!... notre union n'est peut-être +plus qu'un doux rêve envolé; mais je l'aimerai toujours.... Et, comme +elle s'abandonnait à ces pensées de tristesse et d'amour, elle le vit +venir. Il marchait la tête penchée, et ses pas semblaient enchaînés au +sol, tant ils étaient lents et indécis. Il arriva. Marguerite le salua +avec un sourire de pitié: + +--Ton père est-il ici? demanda le jeune homme tout craintif. + +--Non, répondit Marguerite, il est allé à la rivière du Chêne. + +--Tant mieux! nous allons encore passer une heure ensemble. + +--Hélas! nous n'en passerons peut-être pas souvent désormais!... + +Il entra et vint s'asseoir aux côtés de son amie. + +--Quel malheur vient de fondre sur nous! commença-t-il... et où cela +va-t-il s'arrêter?... + +--Nous étions si heureux et si tranquilles! murmura Marguerite. + +--Qu'avons-nous fait pour mériter ce châtiment?... + +--Il est donc vrai, dit Marguerite, que les enfants portent la peine des +fautes de leurs parents!... + +--Oui, ma bien aimée, cela est vrai, trop souvent vrai!... et les +pauvres enfants ne sont pourtant nullement coupables!... + +--Oh! ils sont injustes ceux qui veulent faire expier par les âmes pures +et innocentes les fautes des autres! dit la jeune fille.... + +--Mais les liens qui unissent les parents et les enfants sont tellement +intimes, Marguerite, qu'on ne peut les rompre sans offenser Dieu et +scandaliser les hommes. + +--Mais quand Dieu pardonne, Victor, pourquoi les enfants ne se +pardonneraient-ils pas les crimes de leurs pères? + +--Tu es bonne, Marguerite, et le bon Dieu aura pitié de toi.... + +La jeune fille regarda son fiancé, avec un peu d'étonnement.... + +--Que veux-tu dire, Victor? demanda-t-elle avec douceur. + +--Je veux dire que ton père, fut-il mille fois plus coupable que le +mien, je t'aimerais encore... parce que je te sais vertueuse.... + +--Et mon père est un homme irréprochable. + +--Marguerite, préparons-nous à de terribles et douloureuses +surprises.... + +--N'en avons-nous pas eu suffisamment? + +--Moi, oui:... mais, toi...? + +--Mon Dieu! quel est cet air prophétique. + +--Je ne prophétise point, mais je veux te fortifier contre la douleur... +et, peut-être, la honte.... + +La jeune fille se leva subitement. Une expression de profond désespoir +se peignit dans ses yeux:.... + +Victor! Victor! veux-tu donc me plonger dans la désolation où tu viens +de tomber toi-même?... Si tu me demandes de partager tes chagrins, de +pleurer avec toi, de rougir même de la même honte que toi... Victor, je +t'aime et je suis ta compagne inséparable.... Mais si tu me menaces, si +tu veux par vengeance mettre un sceau d'ignominie sur mon front, en +accusant mon père, Victor, Victor je ne te reconnais plus! je ne t'aime +plus! je ne veux plus de voir.... + +Et, épuisée par cet effort pour dire toute sa pensée à cet ami qu'elle +aimait tant, elle retomba sur sa chaise et se mit à pleurer. + +Victor la regarda quelques minutes avec admiration. + +--Marguerite, dit-il, trouveras-tu mal qu'un enfant se dévoue pour +sauver son père? + +--Pour le sauver, non! répondit la jeune fille au milieu de ses larmes. + +--Et si, pour sauver mon père, j'arrive nécessairement à perdre un autre +homme? continua le jeune avocat--et si cet autre homme, Marguerite, +était le tien, ton père? + +--Ah! c'est affreux, Victor, ce que tu supposes là! tu m'accables, tu ne +m'aimes donc plus? + +--Je t'aime... oui! mais je hais ton père... parce que ton père veut +tuer le mien!... et qu'il.... + +--Mais, ton père, à toi... ah! c'est horrible à dire cela... ne m'a-t-il +pas rendue orpheline? Tu deviendras orphelin, et cette chose parfois +épouvantable qui s'appelle la justice sera satisfaite. + +--Marguerite, je te l'affirme sur mon honneur et sur Dieu, le coupable +n'est pas celui que tu penses. + +--Oh! je ne saurais blâmer tes paroles, ni ta conduite, tu es un fils +dévoué. + +--Attendons, Marguerite, tout ce drame de la mort de ta mère se +dévoilera devant le juge, et, Dieu aidant, ce mystère de sang et +d'iniquité sera dévoilé. J'ai voulu te prévenir, ma chère amie, car les +chocs inattendus sont plus terribles et plus dangereux. J'aurais +peut-être mieux fait de te laisser dans la quiétude; mais +pardonne-moi... quoiqu'il arrive, Marguerite, je t'aimerai toujours. + +--Mais pourquoi ce nouveau scandale? et pourquoi réveiller ces souvenirs +amers? Ma mère est au ciel depuis vingt ans, et au ciel on ne veut plus +de vengeance. Dieu connaît le coupable et saura le punir. + +--Pourquoi? demande à ton père. Le dépit de n'avoir pu épouser ma mère +le rend aveugle et le fait entrer dans une voie bien dangereuse pour +lui-même. Il a fait arrêter le chasseur qui veillait ici, avant hier.... +Cet étranger, c'était mon père! On le conduit en prison, et peut-être à +l'échafaud.... + +Et le jeune homme, serrant son front dans ses mains, demeura quelques +temps en proie à un découragement profond. + +--Mon père a fait cela! pourquoi? pourquoi, mon Dieu? exclama +Marguerite. Et, dans l'agitation de ses esprits, elle essayait de +trouver une excuse à la conduite de son père.... + +Mais Picounoc en recherchant l'amour de Noémie, en priant cette femme de +venir remplacer, auprès de lui, l'épouse immolée si cruellement, +renonçait au droit de venger la mort par la mort. + + + + + VI + + PREMIERS PAS VERS LA LIBERTÉ. + + +Picounoc et le bossu, assis tous deux devant une fenêtre qui donnait sur +la rivière et le pont, s'entretenaient aussi, dans le même temps, de +l'arrestation de Letellier. + +--Tu as ma parole, dit Picounoc, et tu auras ma fille, mais il faut +mener le procès rondement, et passer la corde autour du cou de ce +misérable. + +--Ta déclaration est formelle? + +--Oui, sans doute; mais abondance de biens ne nuit pas: si je trouvais +un ou deux témoins qui appuieraient de quelque façon mon témoignage. + +--Je comprends! je comprends, fit le bossu, souriant; des gens qui +auraient, par hasard, entendu quelques paroles échappées Letellier... ou +qui l'auraient vu faire des menaces à la défunte.... + +--Précisément... c'est cela!... + +Le bossu se passa la main dans la barbe et fit semblant de réfléchir.... + +--La chose est possible... assez facile même.... Tu peux essayer.... + +--Mais où irai-je? à qui oserai-je m'adresser? Si j'allais tomber entre +les mains d'un traître? + +--Cela demande réflexion, en effet, répliqua le bossu. + +--Tu ne connais personne, toi? demanda Picounoc. + +--Je t'avoue que mes relations ne me permettent guère.... + +--Je n'ai pas voulu t'offenser, reprit vivement Picounoc en riant; mais +enfin comme tu connais beaucoup de monde, il se pourrait que.... + +--Ecoute! tu es mon ami, tu vas devenir mon beau père, eh bien! je te +trouverai peut-être ces témoins complaisants: mais, cela te coûtera +quelques piastres... bah! une bagatelle! disons vingt à trente. + +--Rien que cela! fais les venir ces hommes. + +--Ce n'est pas tout; répliqua le bossu, l'argent, c'est le paiement des +témoins, mais à moi il me faut aussi quelque chose.... + +--Tu vas être mon gendre... et.... + +--Quand? + +--Après le procès.... + +--Après le procès, si tu fais ta preuve seul et sans mon aide, mais si +je mets la main à la roue, je serai ton gendre d'ici à quinze jours. +Est-ce dit? + +--Et si tes témoins font défaut?... + +--Je te rendrai ta fille, répondit en riant le cynique bossu.... + +--Marguerite ne se laissera peut-être pas aisément persuader, observa +Picounoc. + +--C'est ton affaire. + +--Ecoute! si elle ne consent point, tu la prendras de force. Je suis de +bon compte comme tu vois. + +--Soit! Je vois que tu tiens à gagner ce procès. + +--Oui, j'y tiens! + +Le bossu jeta un regard distrait vers le pont. + +--Que fais-tu là, toi? demanda-t-il tout-à-coup à une femme assise sur +un bout de planche, vis-à-vis la fenêtre. + +A la vue de cette femme qui ne s'était pas encore retournée, Picounoc +eut un tressaillement de peur: si elle avait entendu! pensa-t-il.... +Mais la femme se retourna et les deux compères reconnurent la folle. + +--Elle est partout, cette gueuse-là! murmura le bossu.... Puis il +répéta: que fais-tu là, Geneviève? + +--J'enfile des perles pour un faire un collier. Marguerite va se marier +et ce sera son cadeau de noces. + +--Avec qui se marie-t-elle? + +--Avec un jeune avocat de la ville, un beau garçon, un monsieur, quoi! + +--Tu te trompes, c'est avec moi, dit le bossu. + +--Avec toi? veux-tu te cacher! elle a meilleur goût que cela.... + +--Crois-tu qu'elle épouserait le fils d'un meurtrier? demanda Picounoc. + +--Tiens! qui se ressemble se rassemble!... + +Picounoc ne rit pas de cette parole: il eut mieux aimé ne pas +l'entendre. + +--Que veux-tu dire? reprit-il. + +--La folle se mit à rire aux éclats, et s'éloignant en montrant du doigt +Picounoc presque irrité, elle se mit à crier: Il a peur! il a peur! il a +peur! + +--Si elle n'était pas aussi folle qu'on le pense? observa le bossu. + +--On ne s'est jamais défié d'elle, dit Picounoc... mais, mieux vaut tard +que jamais! + +Et les deux misérables se comprirent sans rien dire de plus. Jusque là, +et depuis plus de vingt ans, ils n'avaient jamais songé, ni l'un ni +l'autre, à s'enquérir de ce que devenait Geneviève à certaines époques +de l'année, car elle disparaissait souvent et pendant assez longtemps +chaque fois. Mais l'on ne songe pas à tout. S'ils avaient suivi +Geneviève, ils l'auraient vue reprendre, de temps à autres, sa place au +sein de cette excellente famille du Château Richer qui l'avait si +charitablement accueillie, alors qu'elle voulait dérober à ses +persécuteurs la petite Marie-Louise; et ils l'auraient vue déposer, en +entrant, le masque humiliant de la folie; car le calme et le bonheur +avaient opéré sur sa raison comme un réactif puissant, et réparé le mal +que lui avait fait la peur, pendant cette nuit terrible que n'ont pas +oubliée les lecteurs du Pèlerin de Sainte Anne. Geneviève, il y avait +alors vingt ans, était entré un soir chez Picounoc, croyant ne trouver +encore que la veuve et sa fille. Elle arrivait du Château Richer, et, +ravie, annonçait à ses connaissances l'état désormais satisfaisant de +ses facultés mentales. Elle fut étonnée de trouver un berceau où dormait +un de ces petits anges à qui le monde, hélas! coupe bientôt les ailes. +Près de ce berceau nul ne veillait. Elle embrassa l'enfant et, pour +causer une surprise à la mère qui ne devait pas tarder à paraître, +pensait-elle, elle la prit dans ses bras et s'assit au pied du lit, +ramenant, pour se cacher, les grands rideaux de fine étoffe du pays. +Elle vit entrer Picounoc qui ne la vit point, comme on sait, et qui ne +songea pas à son enfant, préoccupé qu'il était de l'horrible forfait +qu'il venait de voir. Elle remarqua son trouble et la pâleur de son +front; elle entendit ses paroles mystérieuses, le vit prendre un fanal, +un plat de fer-blanc et sortir précipitamment, tout en regardant autour +de lui avec crainte et terreur, comme s'il eut fait une mauvaise action. +Aussitôt elle remit l'enfant dans le berceau et sortit. Ceux qui la +virent alors et dans la suite dirent: Cette pauvre Geneviève qui se +croyait guérie et qui en effet, semblait tout à fait bien, comme elle +est troublée! comme elle est folle! c'est la vue du sang, c'est l'aspect +de ce meurtre atroce qui l'auront épouvantée de nouveau. + +Victor dit adieu à sa fiancée, à sa mère, et s'embarqua pour Québec. Il +n'avait plus qu'une pensée maintenant, pensée grande et noble qui +dominait les angoisses de sa douleur et les élans de son amour: sauver +son père. Il se rendit à la prison, se fit ouvrir les portes de fer qui +se ferment impitoyables sur les condamnés, et entra dans la cellule du +grand-trappeur. Le noble prisonnier sourit tristement en recevant sur +son front soucieux le baiser de son fils. + +--Mon père, dit Victor, ma mère m'a promis d'être courageuse: elle +espère et prie. C'est aussi ma coutume de recourir à Dieu avant +d'entreprendre une tâche difficile, voulez-vous réciter un _Pater_ et un +_Ave_ avec moi? + +Le prisonnier, ému jusqu'aux larmes, tomba à genoux auprès de son fils, +et tous deux, les yeux levés sur une humble croix, récitèrent la prière +divine. + +--Et maintenant, dit Victor, racontez-moi donc vos relations avec +Picounoc depuis le jour où il a commencé à souiller la réputation de ma +mère. + +--Mon enfant, cela est impossible. Je n'ai point pesé ses paroles alors, +car nos relations étaient celles de deux intimes; et tu vois que je ne +le soupçonnais pas de trahison puisque j'ai tué sa femme dans ses bras, +croyant que c'était la mienne... + +--Eh bien! causons de ce meurtre d'abord, peut-être trouverons-nous +quelque branche de salut où vous vous accrocherez. + +Le prisonnier secoua la tête d'un air de doute. + +--Quelle heure était-il alors? demanda Victor. + +--Neuf heures du soir, je crois. + +--Il faisait noir? + +--Le 24 de septembre, à neuf heures du soir, oui; cependant à quelques +pas on distinguait les gens, mais sans les connaître. + +--Comment avez-vous cru reconnaître ma mère? + +--Picounoc a fait brûler une allumette, et j'ai reconnu le châle de +Noémie, un beau châle neuf comme aucune autre femme n'en avait, j'en +suis bien sûr.... + +--- Mais ce châle était-il réellement celui de ma mère? + +--Je n'en sais rien... ta mère pourra mieux que moi éclaircir ce point. + +--De qui aviez-vous acheté ce châle? + +--D'un marchand colporteur, un bossu.... + +--Un bossu? un bossu?... mais c'est monsieur Chèvrefils, de Ste. +Emmélie, celui-là même qui vous a insulté, l'autre jour, quand nous +revenions de Saint-Pierre.... + +--Vraiment? Je ne l'ai pas reconnu.... + +--Lui non plus ne vous a pas reconnu, car il ne vous eut pas parlé de la +sorte. + +--Et pourquoi? + +--Mais c'est un de vos anciens amis.... + +--Je l'ai vu pour la première et la dernière fois quand il m'a vendu ce +châle.... + +--C'est, singulier! dites-moi, mon père, ne se trouvait-il pas un bossu +parmi vos connaissances ou vos amis? + +--Non, jamais,... jamais! + +--Jamais?... Eh bien! ce M. Chèvrefils m'a dit à moi-même qu'il vous +avait intimement connu et que vous avez été amis un jour. + +--Où cela? + +--Chez Picounoc. + +--Non, où et en quel temps, prétend-il que nous avons été amis?... + +--Il ne l'a pas dit.... + +--Il s'est trompé. + +--Vous dites, mon père, que la femme de Picounoc portait un châle +semblable à celui de ma mère? + +--Absolument pareil.... + +--C'est ce bossu qui les a vendus tous les deux, rien de plus sûr. +Serait-il donc complice? se demanda Victor, frappé d'une idée subite. +Que sont devenus vos compagnons de jeunesse? vos amis?... + +--Je l'ignore... Les seuls que je reconnaisse sont l'ex-élève Lefendu +Tintaine et Poussedon. C'étaient des camarades de chantier.... + +--Et vos ennemis? + +--Le vieux chef des voleurs est mort dans la cave du ruisseau, comme tu +sais; Picounoc jouit de la considération de ses concitoyens; Racette est +sorti du pénitencier pour aller se faire chef d'une tribu sauvage; +Ferron... l'un des plus habiles et des plus pervers, mon camarade +d'enfance et mon petit voisin... Ferron, le docteur au sirop de la vie +éternelle, est allé au pénitencier avec Racette... mais il y a vingt ans +de cela.... Les autres doivent être morts ou bien vieux et retirés du +vice.... + +--Il faudra s'assurer de cela.... + +--Vous m'avez dit tout à l'heure, mon père, que Picounoc avait brûlé une +allumette, mais n'avait-il pas un fanal pour s'éclairer dans le jardin? + +--S'il en avait un, il ne l'a pas allumé.... + +--N'a-t-il pas dit.... En effet j'oubliais, cher papa, que vous êtes +parti cette nuit-là même, et que vous ne pouvez pas savoir ce que cet +homme, a pu dire ensuite.... Mais, est-ce que nul de vos amis ne +s'apercevait que la conduite de Picounoc envers vous ou ma mère, n'était +pas irréprochable... ou du moins sans quelque singularité.... + +--Oui, oui, en effet, Paul Hamel le chasseur m'a dit de me défier de +lui, une fois, même que cela m'avait un peu refroidi.... + +--L'ex-élève... je l'ai laissé hier.... Si j'avais su! n'importe je le +reverrai. Quels étaient alors les meilleurs amis de Picounoc? + +--A Lotbinière, je ne sais pas trop: il n'en avait guère, je crois; moi +je l'avais connu intimement dans les chantiers, c'était différent.... A +Québec, il devait en avoir quelques-uns parmi les habitués de l'auberge +de la mère Labourique.... + +--Dans la rue Champlain? + +--Oui! à l'Oiseau de Proie.... + +--Je connais cette vieille boutique.... On ira, on ira!... + +Le père et le fils causèrent encore longtemps, puis mettant en Dieu leur +confiance ils se séparèrent. + + + + + VII + + LES FAUX TÉMOINS. + + +Quelques jours se sont écoulés. Marguerite est triste et se flétrit +comme les fleurs du jardin. Pourtant, elle n'est qu'à son printemps, et +les fleurs ne tombent que sous le souffle glacé de l'automne. Elle songe +aux paroles de son ami, et ces paroles déchirent son âme. Elle rapproche +cet avertissement mystérieux et terrible du jeune homme des prières de +son père qui voulut la jeter, malgré elle, dans les bras du bossu; elle +essaie à deviner pourquoi son père était tombé alors à ses genoux, et +elle a peur d'en découvrir la raison; elle veut croire encore, croire +toujours à son innocence. Pendant qu'elle est plongée dans cette mer +d'amertume, Picounoc l'aborde: + +--Tu es assez sage, sans doute, lui dit-il brusquement, pour comprendre +qu'il te faut oublier Victor? + +--Mon père, pardonnez-moi, mais je n'ai pas cette sagesse... si cet +oubli toutefois est de la sagesse. + +--Tous rapports entre ces gens et nous doivent cesser. + +--C'est l'arrivée de M. Letellier, mon père, qui a modifié vos +sentiments. + +--Il a réveillé un passé que je n'avais réussi à oublier qu'avec peine, +tant pis pour lui! tant pis pour les siens! + +--La miséricorde, mon père, est une belle chose, et qui n'en a pas +besoin?... + +Picounoc fixa sur Marguerite un oeil scrutateur. + +--As-tu vu Victor? dit-il. + +--Oui, mon père.... + +--Depuis que j'ai fait arrêter le meurtrier de ta mère? + +--Oui, mon père.... + +--Et que t'a-t-il dit?... + +--Il m'a dit: Quoiqu'il arrive, je t'aimerai toujours... car, +ajouta-elle, l'âme serrée par l'émotion--car, dit-il, les enfants ne +doivent pas porter la peine due aux fautes de leurs pères.... + +Picounoc réfléchit une minute: + +--Et que compte-t-il faire? demanda-t-il. + +--Sauver son père, répondit Marguerite.... + +--Et comment le sauvera-t-il? + +--Je n'en sais rien. + +--Je le crois bien que tu n'en sais rien, et lui non plus ne peut le +savoir,... car cet homme qui fut un jour mon ami, ce misérable qui fut +l'assassin de ma femme, le meurtrier de ta mère, ne peut pas être sauvé! +Au reste, ne s'est-il pas avoué coupable lui-même en disparaissant après +son crime; pour ne reparaître que vingt ans après, alors qu'il supposait +tout oublié. + +Marguerite pencha la tête et ne répondit rien. + +--J'ai promis ta main, reprit Picounoc, et tu te marieras dans quinze +jours. + +--Moi me marier dans quinze jours? dit la jeune fille en se redressant +tout à coup dans sa fierté. + +--Oui, je le veux, je l'exige. + +--Et avec qui me mariez-vous comme cela? + +--Avec Monsieur Chèvrefils. + +--Encore lui! fit Marguerite avec un geste de dédain, encore lui!... + +--Oui, lui! et cette fois je suis bien décidé. + +--Et quel prix m'avez-vous vendue? + +Cette parole hardie et juste fut un coup de foudre pour ce père infâme. +Il recula d'un pas et resta muet.... Marguerite le regardait avec cette +assurance que donne la pureté de l'intention ou la sainteté de la cause. + +--Je ne t'ai pas vendue, reprit Picounoc après quelques instants, mais +je veux ton bonheur. J'ai plus d'expérience que toi, et j'espère que tu +auras confiance en mon amitié paternelle.... + +Marguerite craignit de le voir se jeter encore à ses genoux comme +auparavant. Elle avait peur des larmes si elle bravait les menaces. + +--Mon père, dit-elle, nous parlerons de cela plus tard, laissez-moi me +retirer je suis souffrante. + +Et elle s'éloigna. + +Picounoc la regarda s'enfuir. Il eut un sentiment de compassion. + +--Pauvre enfant! murmura-t-il, tu ne peux pas être heureuse, car tu es +d'une race maudite.... Il faut que tu subisses ta destinée.... Et puis, +ajouta-t-il en s'animant, il faut que Djos monte sur l'échafaud!... + +Victor revint à Lotbinière. Il aborda tout le monde, cherchant dans les +on-dits quelque bribe utile à sa cause, plantant des jalons pour +s'orienter vers le but où il tendait. Il ne recueillit pas grand'chose. +Il put s'assurer, toutefois, que la défunte femme de Picounoc n'avait +jamais porté de châle comme celui qu'elle avait lorsqu'elle fut tuée. Ce +châle avait donc été acheté exprès pour tromper le malheureux Letellier, +puis caché avant et après le crime. Il questionna le bossu, mais le rusé +compère ne se souvenait de rien. Victor éprouvait parfois de profonds +découragements, et se sentait écrasé sous l'implacable fatalité. Il se +débattait contre la force passive de la résistance, la plus redoutable +des forces. L'ex-élève lui dit bien que Picounoc, quelque temps avant +son mariage, avait déclaré qu'il épousait sa femme sans l'aimer, et +qu'il se sentait entraîné vers Noémie. Ce fait, joint à quelques autres, +pouvait faire une preuve de circonstance, assez faible il est vrai, mais +suffisante pour éveiller le doute dans l'esprit d'un juré, et c'est déjà +une bonne chance avec le système d'unanimité qui prévaut ici. Souvent +Victor visitait son père toujours sous les verrous, pour lui faire part +du fruit de ses recherches et le consoler; mais le prisonnier ne +faiblissait point; seulement quand le spectre de l'échafaud passait +devant ses yeux avec sa honte éternelle, il frémissait et sentait son +front devenir humide: c'est que l'ignominie ne serait pas pour lui seul, +mais retomberait sur sa femme et sur son enfant. Ah! l'on peut bien être +fort contre le malheur qui nous broie d'un pied impitoyable, mais jamais +contre le malheur qui frappe ceux que l'on aime! + + + +Il est dix heures du soir et l'on est au 15 d'octobre. Encore douze +jours et le sort du prisonnier sera fixé. Entrons dans l'auberge enfumée +de la mère Labourique. La Louise, veuve de son mari qui n'est qu'absent, +verse à boire à deux vieux habitués; la bonne femme s'est mise au lit et +dort du sommeil des... endurcis. + +--Et comme cela, Robert, vous avez-vu mon mari? demande la Louise à l'un +des buveurs. + +--Comme je te vois là, ma fille, répond le vieillard, et il avale son +verre. + +--Nous avons pinté ensemble toute une nuit, dit l'autre vieillard. + +--Et la Asselin? continue la fille de la mère Labourique. + +--Toujours à ta place, répond Robert.... + +--Que font-ils pour vivre...? + +--Ils mangent et boivent.... + +--Et pour avoir de quoi boire et manger? + +--Ils volent.... + +--Mais ils sont plus chanceux ou plus adroits que nous, ajouta Charlot. + +--Et ils sont à la veille de se retirer des affaires, dit Robert. + +--Même que ton mari m'a dit qu'il allait acheter une terre et vivre +paisiblement des rentes des autres, comme un rat dans son fromage. + +--Mon Dieu! que j'ai eu de la peine! soupira la Louise. + +--Cela se comprend. + +--Et Asselin? dit la Louise. + +--Pauvre comme deux Jobs. + +--Ce que c'est! + +--Oui, ce que c'est! répéta Robert. Il a fermé boutique ces jours-ci, +grâce au dernier tour que ton mari lui a joué. Nous étions là, et il y a +deux mois au moins que cette belle affaire a eu lieu. C'est réellement +un de nos meilleurs coups. La Asselin, une vraie comédienne vient se +jeter aux genoux de son mari; la paix est faite, l'absolution +accordée.... Bref pendant que le mari dort enivré d'un bonheur +inattendu, sa femme lui donne, je suppose, un doux baiser sur le front, +et descend silencieusement de la couche nuptiale. Elle savait où prendre +la clef du coffre comme la clef des champs. En un clin d'oeil le tour +fut joué. Asselin était ruiné bel et bien, et d'autant mieux que le feu +consuma, la même nuit, le ménage et la maison dont il était +propriétaire. + +--Nous avons raconté cette affaire au bossu de Ste. Emmélie, mais avec +une légère variante, dit Charlot. Nous nous sommes fait passer pour les +victimes.... + +La porte de l'auberge s'ouvrit tout à coup, et tous les yeux se +tournèrent vers le nouvel arrivé. Les deux compères se touchèrent du +coude et clignèrent de l'oeil. C'était le bossu qui entrait. Il marcha +droit au comptoir. Robert et Charlot firent un pas en arrière. + +--Ne vous dérangez pas, Messieurs, dit le bossu, feignant de ne pas les +reconnaître. + +Les deux vieillards s'effaçaient petit à petit. + +--Faites-moi donc l'honneur de prendre un verre avec moi, invita le +bossu. + +--Merci, nous venons de _prendre_, dit Charlot, en se retirant toujours. + +--Venez donc! sans façon... je ne bois jamais seul, dit le bossu. + +Force fut aux deux voleurs de revenir près du comptoir. Le bossu ordonna +trois verres et, tout en vidant le sien, il dévisageait ses nouveaux +compagnons. + +--Il me semble vous avoir vus déjà, dit-il. + +--C'est possible, répondit Charlot, mais à coup sûr, je ne vous ai +jamais vu, moi. + +--Jamais! fit le bossu en le fixant de son oeil de feu. + +--Du moins, répondit Charlot, je n'ai pas souvenir.... + +--Vous avez bien changé tous deux, depuis, reprit d'un air moqueur le +bossu, et, plus heureux que le reste des mortels, vous avez rajeunis au +lieu de vieillir.... + +Les deux vieillards se regardèrent avec inquiétude.... C'est que ce +soir-là ils portaient fausses barbes et perruques noires. Ils jetèrent +un coup d'oeil rapide dans la porte pour s'assurer que le nouvel ami +était bien seul, puis, comme la timidité n'était pas de longue durée +chez eux, ils reprirent leur aplomb. + +--Si nous avons changé, reprit Charlot, vous avez dû changer, vous +aussi, car, foi de gentilhomme, nous ne nous rappelons pas de vous avoir +jamais vu avec cet apanage sur le dos.... + +Le bossu devint vert de stupeur et ne répliqua rien, mais il comprit que +Paméla avait parlé.... Charlot crut avoir blessé la susceptibilité du +monsieur, et lui fit des excuses. Allons! pensa le bossu, Paméla n'a +peut-être rien dit.... Et il reprit toute son assurance. + +--Je vous connais, mes amis, dit-il, si vous ne me connaissez pas. Vous +m'avez proprement dévalisé, il n'y a pas longtemps, pour me récompenser +de vous avoir bien accueillis. Vous voyez que je vous connais bien et +que je sais où vous prendre. Je lis à travers les masques et je descends +jusqu'au fond des coeurs. Robert Picouille, Charlot Grismouche, vous +êtes deux heureux gaillards, car depuis quarante ans vous courez après +la potence sans pouvoir l'atteindre.... Vous voyez que je vous sais par +coeur. Il n'y a pas d'oreille indiscrète ici, je suppose, et je puis +parler sans crainte? + +--Personne autre que vous et moi, dit la Louise.... + +--Et la mère Labourique dort sur les deux oreilles? demanda le bossu. + +--Oui, et quand même elle entendrait, vous n'auriez rien à craindre. + +--Oh! je la connais; aussi ce n'est pas comme mesure de précaution, mais +par convenance, que je m'informe d'elle, répliqua le bossu. + +Puis s'adressant aux deux voleurs. + +--Bien! franchement, savez-vous mon nom, vous autres? + +--Nous croyons le savoir, répondit Robert, vous êtes M. Chèvrefils.... + +--Oui, mais j'ai un autre nom encore.... + +Les deux voleurs se regardèrent pour s'interroger. + +--Il n'est pas nécessaire de tout dire aujourd'hui, répondit Charlot. + +--Nous nous tenons sur la défensive, ajouta Robert. + +Le bossu fit une grimace: + +--Eh bien! dit-il, je n'attaque pas. Ce que j'ai à vous dire +aujourd'hui, c'est que j'ai besoin de vous. + +--Fort bien, à votre service! répondirent les escrocs. + +--Vous avez entendu parler de Djos, le Pèlerin de Ste. Anne? demanda le +bossu. + +Les vieillards se mirent à rire.... + +--Vous savez qu'il a tué la femme de Picounoc son voisin?... + +--Connu! connu! dirent les vieillards... et ensuite il s'est brûlé +bêtement dans sa grange. + +--Pas du tout! il ne s'est pas réduit en cendres, mais il s'est rendu +invisible pendant vingt ans.... + +--Ah!... et comment?... + +--En allant faire la chasse dans les régions du nord.... + +--Tiens! exclamèrent les escrocs, intéressés à ce récit. + +--Et il est revenu il y a quinze jours avec son camarade l'ex-élève ou +Paul Hamel, qui lui aussi s'était fait trappeur.... + +--Mais, Batiscan! la farce est belle, s'écria Charlot. + +--Impayable! ajouta Robert. + +--Je ne serai pas fâché de lui prouver ma reconnaissance pour les +services qu'il m'a rendus autrefois, dit Charlot. + +--J'ai bonne mémoire aussi moi, continua Robert. + +--Et vous, monsieur Chèvrefils, avez-vous la bosse de la reconnaissance? +demanda Charlot. + +--Vous ne l'aviez pas jadis, ajouta Robert.... + +--Vous êtes des drôles, répondit le bossu, mais il ne s'agit pas de cela +pour le moment. + +--Parlez, vos serviteurs vous écoutent. + +--Voici ce que je veux. Picounoc a fait arrêter le meurtrier. La preuve +qu'il va produire est forte, mais, en pareil cas, nulle précaution n'est +de trop, et il voudrait avoir des témoins pour corroborer le fait.... + +--Je comprends, dit Charlot.... C'est un moyen comme un autre de faire +son chemin... vers le pénitencier. + +--Il n'y a rien à craindre, dit le bossu. + +--Au contraire, répondit Robert... le parjure.... + +--Vous vous effrayez de rien; voici, écoutez bien! Vous n'avez pas vu +commettre le meurtre, mais vous vous êtes rencontrés à Montréal ou +ailleurs avec l'assassin--rien de plus aisé--et vous avez surpris +quelques paroles compromettantes, comme celles-ci, par exemple, qu'il +disait à son compagnon: J'ai peur d'arriver!... Ce meurtre que j'ai +commis n'a peut-être pas été oublié... Si j'étais reconnu!... arrêté! +Rien que cela, ou quelque chose de semblable. Vous ne courez aucun +danger. Si l'ex-élève veut contredire vos témoignages, il sera seul et +vous serez deux! Deux contre un, c'est la victoire.... + +--Nous y penserons, répondit Charlot. Combien cela paie-t-il? + +--Je vous donne quittance.... Est-ce assez généreux? + +--Oh! oui, nous n'espérions pas tant... mais.... + +--Quoi? + +--C'est déjà fondu joliment... et voici l'hiver qui approche.... + +--Vous êtes impitoyables. + +--Bah! vous êtes riche, monsieur Chèvrefils,... et puis le Pèlerin... +quelle satisfaction pour vous!... comme cela se présente bien! + +--Vous comprenez que ce n'est pas mon affaire.... + +--Quel dévouement! fit Charlot avec un sérieux comique. + +--Voyons! vous aurez chacun vingt dollars, est-ce dit? + +--Qu'en dis-tu, Charlot? + +--Qu'en penses-tu, Robert? + +--Va! pour vingt piastres chacun; mais c'est peu pour le service... dit +Robert.... + +--Et quand le terme criminel? + +--Le vingt-sept de ce mois, répondit le bossu. + +--Nous serons à Montréal, vous nous ferez servir les "subpoenas" à +l'auberge du Boeuf-gras, près de Bonsecours: Robert Picouille et Charlot +Grismouche, bourgeois.... + +Le bossu, de retour chez lui, fit un brin de toilette et, tout en +faisant une petite marche pour se dégourdir, se rendit chez madame +Gagnon. + +--Il faut que vous me rendiez un petit service, lui dit-il entre mille +autres choses. Je voudrais connaître les moyens de défense que va +employer Victor pour essayer de sauver son père.... + +--Ses moyens de défense? répéta la vieille femme en ruminant. + +--Oui, ce qu'il va dire, ce qu'il va faire, ce qu'il va essayer de +prouver, ou de nous empêcher de prouver.... Quand je dis nous... ce +n'est pourtant pas mon affaire.... + +--Alors, pour vous être agréable, j'irai voir Noémie et Victor; je +tâcherai de les faire parler; ils ne se défieront pas de moi. + + + + + VIII + + LE MENDIANT. + + +Ce même soir du 15 octobre, un vieux mendiant, arrivé à Lotbinière +depuis le matin, montait à pas lents la route qui réunit la concession +St. Eustache et le rang du bord de l'eau. Il avait le crâne nu et la +barbe blanche. Cette barbe longue tombait en cascades sur sa poitrine. +Les habits de ce mendiant n'étaient pas encore ornés de ces capricieuses +pièces d'étoffes de différentes couleurs qui trahissent une longue +pratique de la profession, et s'ils n'avaient pas, non plus, cet air de +jeunesse qui dure si peu, ils n'en étaient pas davantage rendus à la +corde. Ils flottaient entre un passé luisant et un avenir sombre.... Ce +mendiant, novice sans doute et honteux encore, n'avait pas osé arborer +le sac; il ne portait donc rien sur son dos... rien qu'un fardeau de +souvenirs pénibles et de mauvaises actions, mais, hâtons-nous de le +dire, de remords aussi et de repentance.... Et c'était bien assez. Il +arriva en haut de la route, jeta un regard en arrière pour embrasser le +chemin qu'il venait de parcourir, le grand fleuve et les campagnes de +Deschambeault avec les Laurentides bleues qui les bordent, et un soupir +amer souleva sa poitrine. Puis il reprit sa marche lente, le regard fixé +sur les maisons blanches du village où il entrait. Il vit des enfants +qui jouaient aux portes, et le bonheur inaltérable de ces petites +créatures qui ne connaissaient encore rien des angoisses de la vie, +l'affecta profondément. Quand les enfants l'aperçurent avec son bâton à +la main et sa figure étrange ils se sauvèrent. Je suis donc un objet +d'horreur! pensa-t-il, et ses yeux humides tombèrent sur la route +devenue déserte. Il entendit chanter une jeune fille qui rentrait avec +un paquet de filace jaune comme de l'or sous le bras, et son souvenir +remonta loin, bien loin vers les jours perdus... et il secoua la tête +comme pour se débarrasser d'une pensée fatigante. Il avait faim, et +l'angoisse déchirait ses entrailles plus que la faim. Il était fatigué +et ses jambes affaiblies tremblaient. Tout à coup ses yeux parurent +chercher quelque chose. Il s'arrêta: C'est bien là murmura-t-il. Le jour +s'effaçait, et, du côté du couchant une bande couleur d'orange avait +succédé à l'océan de flamme, comme la pâle sérénité de la vieillesse +suit l'éclat du jeune âge. Une lumière venait de briller à la fenêtre de +la maison voisine, et, vis-à-vis cette lumière passaient, comme des +ombres, les habitants de la maison. Un serrement de coeur inexprimable +fit pâlir le mendiant. + +--C'est là! pensa-t-il... c'est là qu'ils demeurent! Oh! vais-je donc +entrer pour les voir, les entendre, et m'assurer qu'ils sont heureux +encore... eux du moins, qui n'ont rien fait pour mériter de souffrir!... +S'ils allaient me reconnaître! Mais non! impossible! le chagrin et l'âge +m'ont rendu méconnaissable.... Il se dirigea vers la porte de la maison +et vit une femme qui pleurait. Mon Dieu pensa-t-il, est-ce que d'autres +misérables auraient continué mon oeuvre infâme? Et, traversant le +chemin, il alla s'appuyer sur la clôture de cèdre, les yeux toujours +plongés dans le triste intérieur. La porte s'ouvrit, un jeune homme +parut sur le seuil. Le mendiant ne bougea point, mais il s'appuya comme +un homme qui souffre, le front dans sa main. Le jeune homme vint à lui: + +--Etes-vous malade, père? lui demanda-t-il. + +Le mendiant tressaillit à cette voix pure et sonore; il arrêta sur son +interlocuteur un regard presque suppliant. Le jeune homme répéta sa +demande. + +--Oh! je souffre beaucoup, répondit le vieillard.... + +--Venez, entrez! vous trouverez d'autres personnes qui souffrent aussi, +et peut-être plus que vous encore.... Les malheureux se doivent entre +eux de la pitié. + +--Mère, dit le jeune homme, rentrant suivi du mendiant, ce vieillard a +peut-être besoin de quelque chose; en tous cas, il ne peut coucher +dehors, et nous avons un lit. + +Le vieillard s'était assis sur une chaise près de la porte et n'osait +lever les yeux sur ses hôtes. + +--Je n'ai pas besoin de lit, répondit-il--et sa voix chevrotante +trahissait une vive émotion--je dormirai bien là, sur votre plancher, +dans un coin, si vous me le permettez. + +--Nous avons un bon lit de paille au grenier, reprit le jeune homme, +nous vous l'offrons avec orgueil à vous qui dormez sur le plancher, nous +l'offririons sans honte aux riches accoutumés à dormir sur la plume, car +nous n'en avons pas de meilleur à donner. + +--Et vous avez sans doute besoin de manger? demanda la femme. + +--J'accepterai un morceau de pain, madame. + +--Du pain, du beurre et du thé, c'est peu, mais enfin avec cela on +s'empêche de mourir, dit la femme en apportant sur la table ces humbles +aliments qu'elle annonçait. + +--Approchez-vous, dit-elle au mendiant.... + +--Vous êtes bien charitable, madame, reprit celui-ci, et vos bonnes +paroles me consolent des avanies que parfois je suis forcé de souffrir. + +--Comment! est-ce qu'il se trouve des âmes assez peu chrétiennes!... +Mais en effet, mon Dieu!... reprit-elle, et la tête baissée, elle se +détourna pour essuyer les pleurs qui coulaient de ses yeux. + +Le mendiant ne vit pas cette douleur étrange, et il dit, répondant à sa +première pensée: + +--Aujourd'hui même, à midi, je suis entré dans une maison de bonne +apparence, un peu en deçà des côtes de la rivière du Chêne: j'avais +faim, et j'ai demandé l'aumône d'un morceau de pain. Une fille, une +servante sans doute, était là; elle entr'ouvre une porte et demande à sa +maîtresse si elle peut me secourir. + +--C'est un vieillard qui demande la charité, dit-elle. + +--La charité! répond la femme que je n'ai pu apercevoir, la charité! si +je prends le _manche à balai_ je vais aller lui en faire une charité, +moi! comme si nous devions nourrir tous ces gueux de fainéants qui +traînent les chemins!... comme si nous n'avions pas assez de nos propres +dépenses et de nos propres affaires! Ah! l'on serait vite ruiné, si l'on +écoutait tous ces escamoteurs de confiance!... Je n'ai jamais vu une +paroisse comme celle-ci pour les _quêteux_!... Il y a peine un mois que +nous sommes ici, et déjà nous avons fait connaissance avec cent figures +de coureurs de chemins! j'aurai un chien pour les empêcher d'entrer +ici!... + +--La servante ferma la porte et vint me dire qu'elle n'avait rien à me +donner. Elle aurait pu s'en dispenser; j'en avais assez entendu. Cette +parole dure me fit tant de mal que je n'osai plus, de toute la journée, +demander rien à personne. + +--Pauvre vieillard! des coeurs aussi insensibles sont rares, +heureusement, remarqua le jeune homme, mais quelle peut être cette femme +inhumaine? reprit-il, en s'adressant à sa mère. + +--Je ne la connais point, répondit Noémie. Je sais que dernièrement une +famille s'est établie à la rivière du Chêne, la famille Gagnon. + +A ce nom, le mendiant leva la tête. + +--Mais j'ai de la peine à croire, continua-t-elle, que ce soit madame +Gagnon qui traite ainsi les pauvres, car on dit qu'elle est très-pieuse. +Elle vient à l'église deux ou trois fois par semaine, ne manque pas un +office et donne à la quête du dimanche. + +--Je ne veux pas faire de jugement téméraire, reprit le jeune homme, +mais quelqu'un m'a assuré, et je dirai bien qui, c'est le petit +Xavier-Firmin, que monsieur le curé avait dit qu'il ne lui donnerait pas +à cette dévote créature la communion sans confession. + +--Elle m'a fait mander qu'elle viendrait me voir, te l'ai-je dit, +Victor? + +--Non, mère, répondit le jeune avocat--car mes lecteurs ont deviné, sans +doute, que nous sommes dans la maison de Noémie--non, vous ne me l'avez +pas dit... mais si madame Gagnon traite les mendiants comme vient de +nous le dire ce pauvre, elle peut rester chez elle.... Je vais sortir un +instant, continua Victor; il faut que je voie le père Normand. + +Le vieillard cessa de manger et se retira dans un coin. Il s'apercevait +bien qu'il y avait dans cette maison un air de tristesse inaccoutumée. +Il n'avait pas vu un sourire sur les lèvres de ses hôtes, pas un rayon +dans leurs regards, et une teinte de sérieuse mélancolie était répandue +sur leurs figures douces et franches. La femme avait pleuré; des cercles +rouges entouraient ses orbites et le sang paraissait s'être répandu dans +l'oeil enflammé par le chagrin. L'aspect de cette douleur navrait le +mendiant. Il voulait en savoir la cause et n'osait interroger personne. +Noémie la première rompit un silence pénible. + +--Avez-vous déjà passé par ici? demanda-t-elle au mendiant.... + +--Oui, madame, répondit-il, mais il y a bien longtemps.... + +--Vous devez trouver la _place_ joliment changée?... + +--Bien changée! fit-il avec un soupir. Et, comme s'il eut redouté les +questions de cette femme, il la prévint en lui demandant: + +--Avez-vous encore votre mari, madame? je n'ai vu que votre fils. + +Noémie poussa un profond soupir. + +--Oui, monsieur, répondit-elle.... + +--Est-il malade? est-il absent? se hâta d'ajouter le mendiant. + +Noémie se laissa tomber sur une chaise, et se voilant la figure, comme +pour cacher sa honte: + +--Il est en prison! Monsieur... en prison!... mais il est innocent!... +ah!... bien innocent!... Victor entra. + +--Le père Normand n'est pas chez lui, dit-il. + +Il aperçut sa mère qui sanglotait. + +--Ne te désole point, petite mère, allons! du courage, tout n'est pas +fini.... Et se tournant vers le vieillard. + +--Notre affliction est grande, pauvre homme, dit-il, et si le bon Dieu +n'a pas pitié de nous, je ne sais ce que nous allons devenir.... + +--J'ai été indiscret, répondit le mendiant, et j'ai réveillé sans doute +des chagrins qui dormaient. + +--Oh! monsieur, les chagrins ne dorment pas ici!... oh! non! ils +veillent depuis vingt ans et plus!... s'écria Victor, comme exaspéré.... + +--Quelle est donc la cause de ces chagrins? si toutefois, mon +indiscrétion n'est pas trop grande.... demanda le vieillard que +l'émotion gagnait. + +--La cause première est loin, répondit Victor, et ce serait bien long de +vous conter toutes les épreuves par lesquelles ma pauvre mère a passé... +et avant elle et encore mon père! mon pauvre père!... + +--Votre père? + +--Oui, mon père Joseph Letellier.... + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria malgré lui le vieillard, et ses mains +tremblantes passèrent sur ses paupières ridées pour en effacer les +pleurs.... A ce cri, Noémie se redressa frémissante. + +--Connaissez-vous mon père? demanda Victor. + +Le vieillard ne répondit point. Victor renouvela sa question. + +--Oui, murmura sourdement le vieillard, je l'ai connu autrefois.... + +--Si vous l'avez connu, écoutez-moi, je vais vous raconter ses malheur; +vous en serez ému, et vous comprendrez notre désolation. Et Victor +retraça à grands traits la vie extraordinaire de son père. Il parla de +son enfance sans amour et sans soleil, pour lui et pour la petite +Marie-Louise; il rappela l'égoïsme et la cruauté d'Asselin, le tuteur et +l'oncle de l'orphelin, et surtout la malice odieuse de la femme +d'Asselin; Il n'oublia ni le Maître d'école infâme, ni les voleurs de la +taverne de la mère Labourique, ni le blasphème, ni le châtiment, ni +surtout le miracle de la bonne Sainte-Anne. Mais enfin, dit-il, tout +cela était passé, fini! et la félicité rayonnait sur les jours du jeune +homme assez persécuté. Asselin le tuteur infidèle s'était repenti... +mais il devait aussi porter la peine due à sa femme maudite. Il s'enfuit +pour jamais. La plupart des coupables furent punis par la Providence +d'une façon évidente. Plusieurs échappèrent, il est vrai, mais Dieu les +retrouvera bien, si déjà il ne les a pas punis.... + +Un homme restait, un ami de mon père, mais, hélas! un enfant maudit de +l'auteur de ses jours, Picounoc, le fils de Saint Pierre, le chef des +voleurs.... C'est lui ce Picounoc ce scélérat, qui est la cause nouvelle +de nos misères. Je dis nouvelle, je me trompe, puisqu'elle remonte à +vingt ans. + +Et de nouveau le jeune avocat, le coeur rempli d'amertume, fit +l'histoire de l'astuce et de la méchanceté de Picounoc, qui tue sa femme +par les mains d'une victime qu'il veut immoler en même temps; et raconte +tout ce drame que nous connaissons déjà et qui va se continuer encore +quelques jours, pour se dénouer en cour criminelle, le 27 d'octobre.... +Et, pendant tout le récit du jeune homme, le mendiant resta la face +cachée dans ses mains pâles, sillonnées de grosses veines bleuâtres, et +ses épaules eurent de fréquentes secousses comme en éprouvent les +épaules de quelqu'un qui gémit, et sa barbe blanche se mouilla peu à +peu. + +--Merci de votre émotion, merci de vos larmes! dit le jeune avocat. Cela +nous fait du bien de vous voir pleurer avec nous. Notre amitié est peu +de chose, mais vous la gagnez toute entière. + +--Votre amitié! votre amitié! s'écria le vieillard, dans un transport +soudain, je ne la mérite pas! c'est le pardon qu'il me faut, c'est le +pardon! + +Et il vint tomber aux genoux de Noémie et de son fils.... + +Rien ne pourrait peindre l'étonnement de Victor et de sa mère. Ils se +regardaient muets et pâles, et regardaient ensuite le vieux mendiant +sanglotant à genoux devant eux. + +--Qui êtes-vous donc? qui êtes-vous? demanda le jeune homme tout +terrifié.... + +--Je suis un misérable que le Seigneur a bien châtié, répondit le +vieillard. + +--Espérez le pardon alors, reprit Noémie, car Dieu est juste et ne punit +qu'une fois.... + +--J'espère le pardon de Dieu, car je me repens et je bénis la main qui +me tient dans la poussière, balbutia le mendiant; mais je ne puis pas +espérer le pardon des hommes... et pourtant je le demande!... + +--Les hommes ne sont point miséricordieux comme le Seigneur, mais ils +doivent pardonner cependant: "Pardonnez-nous nos offenses comme nous les +pardonnons..." reprit Victor. + +--Ah! tu es bien le digne enfant de ton père, et Dieu te bénira, murmura +le vieillard. + +--Qui êtes-vous donc? répéta Victor. + +--Qui je suis? je suis Asselin ton grand-oncle. + +--Mon oncle Asselin! s'écrièrent à la fois Victor et Noémie.... + +--Oui, Asselin votre oncle!... oh! je n'ose prendre ce nom que j'ai +prostitué.... + +--Mon oncle, levez-vous, dit Victor, mon père vous a pardonné.... Je ne +veux pas me souvenir du mal que vous lui avez fait.... + +Mais le mendiant ne se relevait point. Il fallut le prendre par le bras +et le conduire, chancelant, à un siège. + +Quand l'émotion fut apaisée, le mendiant dit à son tour comment Dieu +l'avait châtié. + +--Ma femme a quitté depuis bien des années le toit conjugal, et je ne +l'ai revue qu'une fois, il y a deux mois; mais j'ai senti sa main peser +continuellement sur moi. Dieu s'est servi d'elle pour me ruiner. Elle +m'a volé, elle a brûlé mes bâtisses à maintes reprises, car elle m'avait +juré haine et vengeance, parce que, repentant, j'accueillis comme je +devais le faire, Djos mon neveu, à son retour de Sainte-Anne, après sa +guérison miraculeuse. Je n'ai jamais pu la surprendre, ni la rencontrer; +mais je sais qu'elle dirigeait les coups si elle ne les portait +elle-même. Dernièrement, elle est venue à Montréal où je m'étais caché, +car on se cache mieux dans une grande ville que dans un village ou une +campagne, et elle m'a porté le dernier coup. J'avais vendu ma terre et +monté une auberge fort proprette, dans une rue passante. Elle arrive, se +jette à mes pieds, pleure et supplie si bien que je me laisse attendrir. +Je l'embrasse et lui donne les clefs de ma maison, car il faut vous dire +que je suis seul depuis longtemps: tous mes enfants sont ou mort, ou +dispersés dans les Etats-Unis, ce qui ne vaut guère mieux. Dans la nuit, +l'on me pille, le feu est mis à la maison, et ma femme disparaît pour ne +plus revenir.... J'étais ruiné... dans la rue... et, à mon âge, on n'a +plus le courage de recommencer à vivre et à travailler.... Au reste, je +sais que ce serait inutile: c'est la main de Dieu qui s'appesantit sur +moi.... + +Victor avait tressailli pendant ce court récit.... + +--Mon oncle, dit-il, vous resterez avec nous quoiqu'il arrive. Nous +avons besoin de l'aide de Dieu pour sortir de l'abîme où nous a +précipités la méchanceté des hommes; et Dieu nous aidera, parce que nous +lui sommes agréables en pratiquant la miséricorde. + +--Oui, mon fils, dit Noémie, soyons miséricordieux pour obtenir +miséricorde. + +Le vieillard se précipita de nouveau aux genoux de Victor et de Noémie. +Une voiture s'arrêta à la porte. Une femme bien mise entra après avoir +frappé! + + + + + IX + + MADAME GAGNON. + + +--C'est elle! murmura Noémie. + +En effet, c'était madame Gagnon, la femme charitable dont on avait parlé +tout à l'heure, qui venait, selon qu'elle l'avait mandé Noémie, visiter +les âmes affligées et leur apporter quelques consolations. + +--Je suis madame Gagnon, dit-elle en entrant; je viens un peu tard, +pardonnez-moi. + +--Vous êtes la bienvenue, Madame; il n'est jamais trop tard pour +recevoir des personnes telles que vous. + +--Et j'aime mieux, Madame, reprit la Gagnon, que les quelques bonnes +oeuvres que je fais restent cachées; Dieu me voit, cela me suffit. + +Le mendiant, assis près de la cheminée, fit un mouvement de surprise à +la vue de l'étrangère et, à sa voix, il la reconnut bien pour cette +vieille hère qui l'avait si rudement traité quelques heures auparavant. +Il se recula dans l'ombre et parut se distraire en bouleversant la +cendre du foyer avec les pincettes. Madame Gagnon s'assit près de la +table et la première elle reprit la parole. + +--On m'a dit, Madame, commença-t-elle, que le bon Dieu vous envoyait une +nouvelle et grande épreuve. + +--- On vous a dit la vérité, répond Noémie, en soupirant. + +--Mais en même temps, reprit la visiteuse, on m'a parlé de votre force +d'âme, de votre soumission à la volonté divine, de vos vertus +admirables. + +--Oh! Madame, épargnez-moi!... Je suis une femme comme une autre, et la +douleur me tue.... + +--Je comprends; mais enfin vous ne murmurez pas, vous n'accusez pas le +ciel. + +--Et pourquoi l'accuserais-je? et pourquoi voudrais-je murmurer? ne +sommes-nous pas sur la terre pour souffrir, et, par la souffrance, +mériter le ciel? + +--Oh! que vos sentiments sont beaux, Madame, et qu'ils me font du bien à +moi-même! Rien ne me fait plaisir comme d'entendre parler ainsi, comme +de voir que Dieu est compris et loué par ses bonnes créatures!... + +Le mendiant se tordait sur sa chaise, et sa figure, sous sa barbe +blanche, prenait toutes sortes d'expressions. + +Victor regardait cette femme avec curiosité, et il pensait: Elle est +bien bonne ou bien méchante, pas de milieu; et, si elle est méchante, +elle doit avoir un but caché en venant ici. Puis il dit tout haut.... + +--Excusez-moi, Madame Gagnon, je ne vous ai pas demandé si vous vouliez +dételer votre cheval.... + +--Mon mari est allé plus loin; il me reprendra en revenant. Je vous +remercie bien. + +--Son mari! pensa le mendiant. + +--Vous êtes avocat, Monsieur Victor? demanda la visiteuse. + +--Oui, Madame, répondit celui-ci, étonné d'être si bien connu. + +--J'espère que vous sauverez votre père, car il est innocent, j'en suis +sûre? + +--Madame, je ferai mon possible, et, avec la grâce de Dieu.... + +--Mais ce doit être assez facile de sauver un innocent.... + +--Pas toujours, Madame.... + +--Est-ce que vous craindriez?... + +--Il y a tant de mauvaise foi, tant de malice dans le monde.... + +--Hélas! oui, vous avez bien raison.... Et ce Picounoc, je pense, n'est +pas de bois de calvaire. + +--Le connaissez-vous? + +--Assez peu, j'habite la paroisse depuis deux mois seulement. + +--Vous avez pu le rencontrer? + +--Je l'ai rencontré quelquefois. + +--Chez M. Chèvrefils probablement? + +Madame Gagnon, un peu décontenancée par les questions qui tombaient +drues et l'intervertissement des rôles, hésita une minute. + +--Je suis peut-être indiscret, reprit Victor, mais voyez-vous, je sais +que Picounoc est l'ami intime de M. Chèvrefils, et que M. Chèvrefils est +hospitalier et fier de s'entourer de gens marquants.... J'espère bien +qu'il l'éloignera de sa maison lorsqu'il le connaîtra mieux. + +Madame Gagnon se remit tout-à-fait. + +--Vous avez des témoins, reprit-elle, qui prouveront l'innocence de +votre père? + +--Il y aura conflit de témoignages, car Picounoc va jurer qu'il l'a vu +frapper. + +--Vous croyez? + +--J'en suis certain. Il vous l'a dit lui-même, ce me semble? + +--En effet, je crois qu'il a dit quelque chose comme cela. + +--Et j'avoue que mon père n'aurait pas dû se sauver.... Cette fuite, +c'est l'aveu pour plusieurs. + +--Vous avez raison, Monsieur, et c'est, il faut le reconnaître, assez +logique. + +--Picounoc va largement exploiter ce fait; il ne se gêne pas de le dire; +mais il y a quelque chose qu'il expliquera difficilement, c'est le châle +qui a servi à tromper mon père. + +--Le châle? demanda la Gagnon. + +--Oui, M. Chèvrefils n'en a-t-il pas parlé devant vous? + +--Devant moi? jamais! + +--Il ne vous a pas dit qu'il avait vendu un châle à Picounoc peu de +temps avant le meurtre? + +--Non, monsieur. + +--Le châle que portait la défunte, quand elle a été tuée... et qu'elle +n'a porté que cette fois-là. C'est peu de chose, si vous voulez, mais +enfin pourquoi le détruire? + +--Est-ce qu'il a été détruit? + +--Je n'en sais rien. Pensez-vous qu'il l'ait été, vous? + +--Je ne pense rien du tout.... Je l'ignore, répondit la femme ahurie. + +Le jeune avocat s'était levé d'un bond; il fallait jouer serré. Il +ouvrit un tiroir de commode, et en tira un magnifique châle. + +--Il n'a pas été détruit! vous voyez, Madame, et cela va joliment +embêter Picounoc. + +La Gagnon blêmit et balbutia: + +--C'est lui, ça? + +--Lui-même, affirma Victor. + +--N'est-ce pas celui de votre mère? demanda-t-elle timidement. + +Victor s'écria d'un accent demi-railleur: + +--Madame, vous qui êtes si bonne, vous m'aiderez, n'est-ce pas, à sauver +mon père? + +Rassurée par cette exclamation du jeune homme qu'elle ne comprit pas +bien, Madame Gagnon promit de faire ce qu'elle pourrait. + +--Et quels sont vos moyens de défense? demanda-t-elle brusquement au +jeune avocat. + +--Je les cherche, répondit Victor, et quand je les aurai trouvés, comme +vous êtes notre amie, je vous les communiquerai. + +Il se dit à part soi: Va, ma vieille, je suis aussi fin que toi.... + +Une voiture arriva à la porte.... + +--C'est mon mari, dit la Gagnon. Elle se leva, mit un baiser sur le +front de Noémie, tendit la main à Victor et sortit. + +Le mendiant exaspéré se dressa soudain. Ses yeux lançaient des flammes +et ses mains tremblantes se crispaient de fureur: La misérable! +s'écria-t-il, la misérable! + +--C'est cette femme qui vous a refusé l'aumône? demanda Noémie +presqu'effrayée de la colère du vieillard. + +--Oui, c'est elle.... Et on eut dit que ces mots l'étranglaient. + +--Elle va peut-être nous sauver! s'écria Victor, en battant des mains +d'espérance.... + +--Oui, en voulant vous perdre, répondit le vieillard.... Et il reprit: +la misérable! la misérable!... + + + + + X + + LA CHASSE AUX PREUVES. + + +Cependant l'ex-élève, feignant de croire à la culpabilité du +grand-trappeur, avait été voir son ancien camarade Picounoc, et lui +avait parlé longuement de cette triste affaire qui de nouveau mettait la +paroisse en émoi. + +--Picounoc, tu aurais dû pardonner, lui dit-il; après vingt ans +d'expiation, cet homme, s'il est coupable, doit être absous. + +--Pourquoi est-il revenu? répondit brusquement Picounoc. + +--Pour revoir sa femme; c'est assez naturel. + +--Il a eu tort. + +--Peut-être; mais dis-moi donc, ne comptes-tu que sur ton seul +témoignage pour le faire condamner? + +--C'est assez. + +--Tu pourrais te faire illusion.... On n'envoie pas un homme à +l'échafaud de gaieté de coeur. + +--N'importe!... + +--Prends garde: quelquefois en prouvant trop, on ne prouve rien du +tout... si tu manquais ta preuve... ou si elle était démolie de quelque +manière? As-tu songé à cela? + +--Pourquoi y songer? + +--Pour ne rien faire de trop, ou de mal. Il est toujours bon de +réfléchir avant d'agir; il est bon de savoir où peut conduire le chemin +que l'on prend. + +--Es-tu venu ici pour me faire des sermons? + +--Pas du tout; mais pour te dire que tu es entré dans une route +épineuse. + +--J'en sortirai bien. + +--Je suis ton ami, eh bien! écoute: à ta place, je n'aurais pas fait +arrêter Djos, mais je lui aurais fourni les moyens de s'en aller avec sa +femme. + +--Avec sa femme? + +--Sans doute: mais, allons! tu n'as plus de prétentions de ce côté, +j'espère? + +Picounoc baissa la tête et rougit quasiment: + +--Ce qui est fait est fait, dit-il. + +--Je sais une chose, moi, reprit l'ex-élève, c'est que Djos n'est pas +coupable.... + +--Comment! il n'a pas tué ma femme? + +--Oui, il l'a tuée, mais pas de mystère! tu sais comment et pourquoi; en +bien! moi, je témoignerai en sa faveur. + +--Toi? que peux-tu dire? tu ne sais rien de l'affaire. + +--Tu verras!... + +--Vas-tu te vendre ou jurer le mensonge pour plaire à ton ami? + +--Et toi que vas-tu faire pour me venir moraliser comme ça? ne sera-ce +pas un mensonge que tu viendras jurer? n'as-tu pas peur de te contredire +ou de manquer de sang froid? Tu vas être roulé sur le gril, je t'en +préviens: tu n'as qu'à te bien tenir. + +--Si tu es venu ici pour m'insulter, Paul, tu peux t'en aller.... + +--M'en aller! batiscan on ne me déloge pas de cette façon? Non, je ne +suis pas venu pour t'insulter, mais pour t'avertir que la Providence se +joue des desseins des hommes. Vous autre vieux criminels vous êtes bien +rusés; mais vous négligez toujours un détail insignifiant, et c'est ce +qui vous perd. On se défie des sages et ce sont les fous qui nous +attrapent. Ces pauvres fous! ils sont plus utiles qu'on ne serait porté +à le croire. + +--Veux-tu parler de Geneviève? demanda Picounoc presque épouvanté. + +--Sois tranquille, tu le sauras assez tôt. + +--Mais je n'ai rien dit, je n'ai rien fait devant cette folle qui put me +compromettre, reprit Picounoc avec un malaise visible. + +--Ces personnes-là recueillent tout.... + +--Et qu'a-t-elle pu dire? + +--C'est mon secret... et le sien!... + +L'ex-élève avait atteint son but. Il s'était dit: Picounoc, depuis vingt +ans, a dû se compromettre par quelque parole aux yeux de Geneviève qui +est tant de fois entrée dans sa maison; et s'il redoute les déclarations +mêmes de la pauvre insensée, il s'efforcera de la faire disparaître. Ce +sera une preuve de circonstance qui, ajoutée à d'autre, aidera à +éclairer la justice. Maintenant que j'ai peut-être exposé les jours de +cette femme, à moi de la protéger. + +Victor ne put voir Marguerite qu'un instant, au moment où, un soir, elle +passait pour se rendre à l'église. Les deux jeunes gens s'aimaient +toujours avec autant d'ardeur et de fidélité; mais ils sentaient qu'une +ombre menaçante montait, montait, qui bientôt les envelopperait tout +entiers, et, dans leur terreur, ils n'osaient plus regarder l'avenir. + +Victor retourna à Québec pour rendre de nouveau à son père un compte +exact de son travail. Le grand-trappeur songea longtemps à la parole +imprudente de la Gagnon, s'accrochant à ce futile détail comme un homme +qui se noie s'accroche à une faible branche. Les malheureux ne demandent +qu'à espérer. Mais quand Victor lui dit l'hypocrisie de cette femme, et +quand il lui raconta dans tous les détails l'histoire du vieux mendiant, +il se leva, comme fou de terreur, et, tombant à genoux devant son +crucifix, il y demeura longtemps prosterné. Quand il se releva, il vit +que Victor pleurait. Alors il lui mit les mains sur la tête en disant: + +--Mon fils, je te bénis!... car tu as pardonné en mon nom. Prends soin +de ton vieil oncle et continue la tâche noble mais difficile que tu as +entreprise. + +Victor se sépara de son père pour continuer ses recherches. Il descendit +au Foulon par le grand escalier, qui se trouve vis-à-vis de la prison, +et prenant la rue Champlain, se dirigea vers la basse ville. Rendu à la +porte de l'auberge de l'Oiseau de Proie, il s'arrêta un instant, comme +indécis, puis, tout à coup il entra. La Louise et sa mère éprouvèrent un +mouvement de vanité, car un pareil visiteur ne se présentait pas +souvent. + +--Vous ne me connaissez pas, Mesdames, dit Victor, mais moi je sais que +j'ai une dette de reconnaissance à vous payer.... + +--Vous, Monsieur! reprit vivement la Louise? + +--De la part de mon père, Madame. + +--Qu'est-ce qu'il dit donc ce monsieur-là? demanda la vieille +Labourique. + +La Louise ne fît pas attention à la demande de la mère qui se mit à +grogner. Victor reprit: + +--Quand je vous aurai dit que je suis le fils de ce petit Djos qu'un +jour vous avez pris dans la rue et protégé, vous me comprendrez, Madame. + +--Djos! vous dites? vous êtes le garçon de Djos?... + +--Djos! il parle de Djos! redemanda la vieille, qui grogna de plus en +plus, parce que la Louise ne l'écoutait point.... + +--Oui! je suis son garçon!... + +--Voyez donc ce que c'est!... comme on vieillit! Il me semble que c'est +hier que j'ai trouvé dans la rue ce pauvre petit garçon qui pleurait.... +reprit la Louise, avec émotion.... Mère! continua-t-elle, entraînant +Victor auprès de la vieille, c'est le garçon de Djos, notre ancien petit +Djos!... + +--Ah! non, non, tu badines! ce n'est pas possible! exclama la vieille +Labourique; mais pourtant oui! je le reconnais.... Son père était comme +cela dans sa jeunesse: même taille, même voix, même façon, même +figure!... Ah! que cela me fait plaisir d'avoir ta visite, mon petit!... +Je suis une vieille mère pour toi... et oui! j'ai élevé ton père.... Ah! +le satané enfant, il était bien plaisant, et pourtant il me faisait bien +enrager par fois.... Mais approche que je t'embrasse!... + +Victor dut subir le baiser de cette vieille malpropre, et, de plus, +celui de l'autre vieille, la veuve Louise--comme elle se faisait +appeler. + +--Et comment vont les affaires? demanda-t-il, après avoir satisfait la +curiosité des femmes, au sujet de son malheureux père. + +--Pas vite, répondit la Louise; on voit peu de voyageurs. + +--Les habitants viennent les jours de marché? + +--Quelques uns.... + +--Il en vient de Lotbinière? + +--Quelquefois. + +--Picounoc vient-il souvent?... + +--Il est venu la semaine dernière. + +--Oui, je sais, il cherchait des témoins. + +--Des témoins, il n'en a pas besoin: il a tout va de ses yeux, répondit +la Louise. + +--Il n'est pas bien sûr de réussir. + +--A faire condamner votre père? ce pauvre Djos? + +--Oui; et de fait, mon père n'est pas coupable.... + +--Pourtant il a l'air bien certain... + +--Il y a des détails qui l'inquiètent un peu; il vous l'a dit? + +--La Louise ne répondait pas.... + +--Oui, oui, dit la vieille... tu sais bien? + +--Taisez-vous donc, vieille folle, répliqua brutalement la Louise. + +--Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle parle? demanda le jeune avocat, +est-ce que vous n'aimez plus mon père? + +--Elle ne sait pas ce qu'elle dit, reprit la Louise. + +--Quelles personnes se trouvaient avec Picounoc ici? demanda Victor. + +Le marchand bossu, dit vivement la vieille Labourique. + +--Et Picounoc demandait l'opinion du bossu? + +La Labourique éclata de rire. + +--Si vous dites un mot, la vieille, gare à vous! répondit d'un air +menaçant, la fausse veuve. + +Victor comprit qu'il y aurait peut-être quelque chose à tirer de ce +bouge, et il ajouta, sur sa liste de témoins, les noms des hôtelières. + +--Je vous laisse ma carte et mon adresse, dit-il en sortant, et si +quelques uns ont besoin de mes services, je suis à leurs ordres. + +--Ce bossu, pensa-t-il en sortant, qui peut-il donc être?... C'est lui +qui a, selon toute probabilité, vendu les deux châles de soie. Il était +donc dès lors, ou il est devenu depuis, le complice de Picounoc? +Pourquoi? Pour de l'argent? Peut-être. Par vengeance? Peut-être encore. +Il prétend, ce singulier bossu, avoir été l'ami de mon père, et mon père +ne le connaît point.... Il faut que je déterre son origine, et que je +retrace sa vie. + + + + + XI + + + L'EMPOISONNEMENT. + +A mesure qu'approchait le terme des assises, l'inquiétude de Picounoc +augmentait. Cet homme façonné au mal et roué ne pouvait se défendre +d'une vague crainte, car, bien que toute mesure de prudence fut prise de +sa part pour tromper la justice et perdre le trappeur, il savait l'oeil +de Dieu ouvert sur lui, il savait que le hasard frappe des coups, +inexplicables parfois. Il songeait aux paroles de l'ex-élève, et se +demandait si jamais devant cet homme il avait parlé d'une manière +compromettante. Et il pensait aussi à Geneviève la folle. De celle-ci il +ne s'était guère défié en effet; mais pourquoi avoir peur du témoignage +d'une femme insensée? et qui songerait à s'en prévaloir? Il labourait +son champ. Le labour d'automne est bon pour le blé, et puis, le +printemps est si souvent tardif et long, qu'il est sage de gagner du +temps, dès avant l'hiver, en préparant les sillons. Son humeur se +ressentait de son trouble intérieur, et ses chevaux subissaient les +caprices de son humeur, il les ahurissait de ses cris, les brûlait de +son fouet, et quand la charrue se heurtait à une roche il poussait des +jurons formidables. A la maison, il ne se montrait guère plus honnête, +et Marguerite souffrait en silence. + +Un soir, le bossu arriva à la porte. Picounoc venait de dételer et se +mettait à la table. Marguerite versait le thé, cette boisson favorite du +Canadien. Le marchand fut accueilli avec empressement d'une part, et, de +l'autre, avec une froideur significative. Inutile d'ajouter que +l'empressement ne venait pas de Marguerite. Quand la jeune fille eut +servi la table, son père la pria de le laisser quelques instants seul +avec le visiteur. Elle se rendit à la laiterie, sous prétexte d'écrémer +le lait et de brasser une façon de beurre; mais elle était trop +préoccupée pour se livrer au travail, et elle donna libre cours à sa +douleur. + +--Eh bien! commença le bossu, ça arrive... + +--Dix jours encore, ajouta brièvement Picounoc. + +--Et ta promesse? Marguerite est-elle prévenue? + +--Je l'en ai avertie... mais je crois bien qu'il faudra employer les +menaces.... + +--N'importe! c'est aujourd'hui lundi, je veux me marier dans huit jours. + +--On la fera consentir. + +--Victor est en peine, je crois, il ne sait trop comment défendre son +père, reprit le bossu. + +--Il a raison d'être en peine; d'autres le seraient à sa place. Mais +comment le sais-tu? + +--J'ai des agents.... Je suis l'affaire comme si elle était mienne... et +n'es-tu pas mon beau père?... + +--Eh oui! eh oui! fit Picounoc ragaillardi... dans huit jours.... + +--As-tu vu Geneviève depuis peu? demanda le bossu. + +--Ma foi! pas depuis une quinzaine; elle se cache, je crois.... + +--C'est mauvais signe... pour toi. + +--Tu crois? + +--Elle en a peut-être entendu assez?... + +--Si je savais! + +--Trop de prudence vaut mieux que trop de confiance. + +--Tu as raison. D'ailleurs cet imbécile d'ex-élève, tout en voulant me +menacer, m'a averti d'être prudent et de me défier d'elle. + +--Et c'est pour cela qu'elle est disparue? + +--Non, mais.... + +--Alors, si tu la trouves, dépêche-la moi, et.... + +Les points qui terminèrent la phrase furent, paraît-il, admirablement +compris de Picounoc, car sa figure sombre se dérida, et un éclair joyeux +sortit de ses paupières. On appela Marguerite. + +--Ma fille, commença brutalement Picounoc, je te l'ai dit déjà, et je te +le répète en présence de ton futur, tu vas te marier. + +--Je ne me sens point de goût pour l'état du mariage, mon père. + +--Depuis que vous avez perdu Victor? demanda grossièrement le bossu. + +--Peut être, fit Marguerite, rougissant de dépit. + +--Demain en huit, ma fille, reprit le père, le mariage aura lieu, c'est +décidé. + +--Vous m'avez vendue? fit-elle amèrement. + +--Oh! il n'y a pas de prix pour vous, Mademoiselle, répondit avec une +galanterie de mauvais aloi, le vilain bossu. + +--Vous ne craignez donc pas, monsieur, d'épouser une femme qui ne vous +aime point? répliqua Marguerite, qui s'efforçait de devenir menaçante. + +--Je suis sûr de votre vertu, Mademoiselle, répondit le bossu. + +Voyant bien qu'en effet on comptait sur sa vertu pour l'immoler, la +jeune fille s'abandonna à un violent désespoir, et elle eut presque un +regret de se voir tant estimée. + +Quand le bossu fut sur le point de se retirer, il lui tendit la main, +mais elle refusa de lui donner la sienne. Picounoc entra dans une sombre +fureur. + +--Malheur à toi! Marguerite, s'écria-t-il, si tu ne fais pas ma volonté! + +--O mon père! s'écria la jeune fille, en joignant les mains.... + +--Je veux que tu m'écoutes, reprit le père dénaturé; je veux que tu +épouses M. Chèvrefils, la semaine prochaine; je veux qu'il te donne, dès +ce soir, en ma présence, le baiser des fiançailles!... entends-tu? et si +tu t'insurges contre ma volonté, je te.... + +--O mon père, grâce! grâce! supplia Marguerite. + +--Je te maudirai!... + +--Ah! non! non! arrêtez! arrêtez!... tout ce que vous voudrez, mon +père... oui je ferai tout... je serai soumise... oui! j'épouserai M. +Chèvrefils! mais, mon père... ne me maudissez pas!... ah! ne me +maudissez pas!... + +--Bon! voilà qui s'appelle parler et comprendre le bon sens.... Donc à +mardi le mariage.... + +Le lendemain Geneviève la folle, qui n'avait point paru depuis deux +semaines, passa devant la porte de Picounoc. Marguerite la vit, +l'arrêta, et se mit à causer avec elle, comme si la vieille femme eût pu +la comprendre. La pauvre enfant causait bien avec les rosiers, la +verveine et l'Héliothrope qui buvaient les rayons du soleil à travers +les vitres de sa fenêtre; elle pouvait aussi chercher une consolation +dans les paroles souvent raisonnables de l'ancienne maîtresse de +Racette. Picounoc survint à l'instant même. + +--Entre donc, Geneviève, dit-il. + +La folle entra. + +--Vas-tu loin de ce pas? lui demanda-t-il. + +--N'importe où, répondit Geneviève. + +--Marguerite a une commission à te donner. + +Marguerite regarda son père avec étonnement, et la folle regarda +Marguerite avec une expression d'aise. + +--C'est une lettre que Marguerite envoie à son futur, Monsieur +Chèvrefils de la rivière du Chêne, tu le connais bien? + +--Oui, répondit Geneviève. + +--Ta lettre est sur la table dans la grande salle, Marguerite; va la +prendre et tu la confieras à Geneviève. + +Marguerite hésitait, tout ahurie de ce quiproquo. + +--Viens, dit Picounoc. + +Elle suivit son père dans la salle. Il prit une lettre oubliée sur la +table: Tiens, Marguerite, dit-il, adresse-la et l'envoie à M. +Chèvrefils. + +--Mais, mon père, pas en mon nom, toujours! puisque j'ignore le contenu +de cette lettre. + +--Le contenu? répéta en riant le madré, tiens! vois! ce n'est pas +compromettant. Et, dépliant le papier, il montra quatre pages blanches. + +--Alors pourquoi, mon père?... observa Marguerite. + +--C'est mon affaire.... Adresse-la à M. Chèvrefils, et demande à +Geneviève de l'aller porter: ce n'est pas plus malin que ça.... Mais +glisse ton nom au coin d'une de ces pages... tu sais, les amoureux!... +ah! il va trouver la chose plaisante, admirable!... + +Marguerite, éprouvant de la répugnance à tracer son nom pour les yeux de +ce vilain bossu, fit semblant d'écrire et n'écrivit rien. + +--Ecris! te dis-je, s'écria Picounoc, qui s'aperçut de la supercherie. + +Elle écrivit, en entremêlant les lettres, "Victor et Marguerite," puis, +repliant le papier, le donna à la folle qui partit pour la rivière du +Chêne. + +En passant devant la maison de Noémie, Geneviève jeta un coup d'oeil +dans l'intérieur. Noémie, l'ex-élève et le mendiant, assis ensemble, +causaient d'une façon intime. Elle entra. + +--Voici l'heure fatale qui arrive, dit-elle, et le triomphe des méchants +n'est pas d'une longue durée. + +--Les desseins de Dieu sont impénétrables, observa Noémie. + +--Le Seigneur, continua la folle, se sert souvent des plus futiles +instruments pour opérer de grandes choses.... Vous direz à monsieur +Victor que Geneviève la folle rendra témoignage contre Picounoc et le +bossu, et le témoignage de Geneviève confondra les pervers. + +--Victor s'en doutait, s'écria l'ex-élève triomphant.... + +--Dieu le veuille! ajouta Noémie. + +--Restez avec nous, Geneviève, reprit l'ex-élève.... + +--Non, je vais chez M. Chèvrefils de la part de mademoiselle +Marguerite.... + +--Un piége, peut-être... observa le mendiant.... + +--Soyez prudente, Geneviève, repartit l'ex-élève, et prenez garde à +Picounoc et à son ami, ce sont des hommes dangereux.... + +--Je le sais, fit-elle. + +--Elle n'est plus folle! Telle fut la pensée qui vint à l'esprit de +chacun. + +Elle était à peine rendue chez M. Chèvrefils que l'ex-élève, qui ne +voulait pas la perdre de vue, rôdait comme un fantôme au milieu des +grands chênes de la rivière. Il vit sortir la folle avec un petit paquet +à la main. Elle reprit le chemin de Lotbinière: il la suivit. Elle +s'arrêta dans une maison à pignons gris et à contrevents rouges, +distante d'un quart de lieue environ de la rivière. Il attendit, les +yeux fixés sur cette maison. + +Le bossu avait souri en voyant Geneviève lui remettre un billet de la +part de Marguerite. Il rompit le cachet, et déplia les quatre pages +blanches, disant: Chère enfant, tu es bien trop mignonne! Mais quand il +eut déchiffré les deux noms enlacés sur le coin de la feuille, il grinça +des dents et frappa du pied avec colère. + +--N'importe! vociféra-t-il, je t'aurai.... + +Puis, se ravisant tout à coup, il éclata de rire. + +--Picounoc! Picounoc! s'écria-t-il encore tout haut, quand tu ne +réussiras pas, le diable lui-même n'aura que faire d'essayer.... + +Il fit plusieurs questions à Geneviève qui lui parut plus égarée que +jamais, et prenant un petit paquet tout préparé, il la pria de le donner +en passant à Madame Gagnon. En recevant le paquet Madame Gagnon pâlit +légèrement, puis ensuite rougit beaucoup. Elle s'approcha de l'armoire +et le développa: C'est du thé, murmura-t-elle, et du bon!... Geneviève, +il est l'heure de souper, veux-tu prendre une tasse de thé? +demanda-t-elle à la folle. + +--Oui, répondit la pauvre femme qui avait faim et soif. + +Le thé fut servi. Geneviève le trouva bien fort, bien amer, mais elle en +but deux tasses. Réconfortée, elle exprima son intention de partir, et +Madame Gagnon ne la retint point. L'ex-élève la suivit de nouveau. Elle +avait à peine fait une demi-lieue que sa démarche parut inégale, tantôt +lente, tantôt précipitée, et, de temps en temps, la pauvre femme portait +la main à sa gorge comme pour en arracher quelque chose. L'ex-élève la +rejoignit. Elle le regarda avec une espèce de terreur instinctive +d'abord, mais dès qu'elle l'eut reconnu elle se jeta dans ses bras en +s'écriant: Je suis empoisonnée! Oh! que je souffre! J'ai trop tardé à +parler! mon Dieu! j'ai trop tardé... je vais mourir!... Picounoc et le +bossu.... Immédiatement elle fut prise de vomissements abondants, et +elle se plaignit d'une soif ardente. L'ex-élève, l'enlevant dans ses +bras, la porta dans la maison voisine, et demanda le médecin et le +prêtre.... + +--J'ai mal à la tête! j'ai mal à la tête! criait la malheureuse en se +tenant le front dans ses deux mains.... Et à chaque minute elle +demandait à boire, et toujours la boisson ramenait le vomissement. Quand +le prêtre arriva, ses traits étaient déjà profondément altérés, ses +pieds et ses mains refroidis, et le pouls à peine sensible laissait +deviner une prochaine syncope. Le médecin avait été appelé dans une +autre paroisse. En son absence l'ex-élève qui connaissait bien les +simples, administra divers médicaments pour favoriser l'expulsion du +poison ingéré. Mais après quelques heures d'attente il commença à douter +du succès. Le cas était dans la forme suraiguë, excessivement grave par +conséquent. Le prêtre épia les moments de repos que le mal laissait à la +moribonde, et remplit son saint ministère. La pauvre infortunée tomba +dans le délire, et, dans cette nouvelle folie, elle disait une quantité +de paroles inintelligibles; mais entre toutes, les mots fanal, +chandelle, cheminée, revenaient souvent. On l'interrogea dans ses +moments de calme; mais elle parut avoir perdu la mémoire. Une fois +seulement elle s'écria, comme se souvenant tout à coup:--Oh! oui! le +fanal! cherchez le bien! + +Enfin son visage pâle comme la cire prit une teinte violacée, ses forces +décrurent rapidement, sa peau se glaça, et elle rendit l'âme à Dieu. Il +y avait sept heures seulement qu'elle était sortie de chez Madame +Gagnon. + +Il y eut enquête et il fut constaté comme toujours que la défunte était +bien morte. Personne ne fut arrêté alors, et Madame Gagnon restait sous +l'égide de sa bonne renommée. L'ex-élève ne voulait pas donner l'éveil +aux ennemis du grand-trappeur: il aimait mieux les laisser s'endormir +dans la confiance. Dès qu'ils connurent le résultat de l'enquête et le +verdict du jury, le bossu, Picounoc et madame Gagnon, poussèrent +intérieurement--car cela se fait--des cris de triomphe. Victor demanda à +l'ex-élève pourquoi il n'avait pas, à l'enquête, fait connaître tout ce +qu'il savait, de façon à amener l'arrestation des coupables. + +--J'ai mon idée, répondit l'ex-élève; laissons-les s'enferrer eux-mêmes, +et se jeter dans le piége.... Seulement je les pousserai bien un peu, +sans que cela paraisse. Fiez-vous à moi. + + + + + XII + + LE FANAL. + + +Victor, Noémie, le vieil Asselin et leur bon ami, l'ex-élève, +ressentirent une vive douleur de la mort tragique de Geneviève: mais ils +s'efforcèrent d'en tirer--pour la cause sacrée qu'ils avaient à +défendre--tout le bénéfice possible. + +--Je retourne à Québec, dit à l'ex-élève, le jeune avocat, et, je ne +reviendrai peut-être pas avant la cour; marchez, voyez, agissez! Les +paroles de Geneviève ont une signification.... La pauvre folle savait +quelque chose, et elle a trop tardé à parler. Ce fanal, cette chandelle, +cette cheminée, je ne sais ce que cela veut dire, mais à coup sûr cela +veut dire beaucoup. Cherchons.... Ce fanal, ce doit être celui.... Mais, +non, mon Dieu! puis qu'il s'est éclairé au moyen d'une simple +allumette.... + +--C'est vrai! dit l'ex-élève, saisissant au bond la pensée de Victor, +mais Picounoc peut bien avoir prévu le cas... et qui sait si, dans son +témoignage, il ne sera pas fait mention d'un fanal?... + +--Vous avez raison, mon ami, reprit Victor, vous avez raison!... Il +était neuf heures du soir, alors, il faisait noir, et une simple +allumette chimique pour aller au jardin avec sa femme, cueillir des +pommes... non! non!... Il y aurait du louche en cela. Ce fanal! +cherchez-le, trouvez-le!... Mais, mon Dieu! après vingt ans?... Ah! +c'est folie!... Et puis si on le trouve, cela ne sera-t-il pas contre +nous? + +--Monsieur Victor, cela ne sera pas contre nous, puisque Geneviève a dit +de le chercher... On le cherchera, Monsieur Victor, et, s'il existe +encore... soyez tranquille, on n'a pas passé vingt ans pour rien dans +les bois, parmi les sauvages! + +Et quand Victor fut parti, l'ex-élève se mit à l'oeuvre. Il réussit à +voir tous ceux qui, le soir du meurtre, étaient venus dans le jardin et +dans la maison de Picounoc. Personne n'avait eu connaissance du fanal... +seulement on se souvenait que Picounoc en avait acheté un neuf. + +--Arrêtez donc! dit tout à coup Normand, à qui Paul Hamel parlait de +l'affaire, si vous n'avez pas vu François Bernier, vous n'avez pas vu +tous ceux qui sont venus au jardin de Picounoc ce soir-là. + +--Je ne l'ai pas vu, répondit l'ex-élève, se raccrochant à un dernier +espoir. + +--François Bernier, qui est un homme à cette heure, n'avait que neuf ou +dix ans alors; je me souviens qu'il était là parce qu'en courant il est +venu se jeter sur moi, a tombé et s'est démis un poignet. C'est la +Catoche qui l'a _remmanché_. + +--Je le verrai, reprit l'ex-élève; où demeure-t-il? + +--Il demeure au troisième rang de Ste. Croix maintenant. + +L'ex-élève partit de suite. Le temps d'atteler un cheval et ce fut tout. +François Bernier était chez lui. L'ex-élève ne se laissait pas retarder +par les préambules: + +--Vous êtes allé dans le jardin de Picounoc, n'est-ce pas, lors du +meurtre de sa femme? demanda-t-il. + +--Oui, monsieur, même que c'est moi qui ai ramassé le fanal. + +L'ex-élève faillit jeter un cri: Le fanal? dit-il, et il avait la gorge +serrée par l'angoisse ou la fièvre. + +--Oui, monsieur, et je l'ai donné à une femme, une pauvre folle qui +s'appelait Geneviève.... + +--Et savez-vous ce qu'elle a fait de ce fanal? + +--Pour cela non, Monsieur, je n'en ai jamais plus entendu parler.... + +--C'est toujours autant de gagné! murmura l'ex-élève. Il remercia +Bernier, tout surpris de ce qu'un homme se dérangeât pour si peu, et +revint à Lotbinière, le coeur joliment refait. + + + +Victor assis à son bureau écrivait, et de temps en temps une larme +tombait sur le papier étalé devant lui. Le pauvre jeune homme avait peur +de ne pas être assez éloquent, assez habile pour sauver son père. +Quelqu'un frappa et entra de suite. Ce quelqu'un accusait bien soixante +ans, et portait une figure vulgaire et fatiguée... par le vice, sous un +front complètement dénudé.... + +--En quoi puis-je vous être utile, Monsieur? demanda l'avocat. + +Le rustre roula son chapeau entre ses doigts: + +--Je voudrais avoir une _consulte_, Monsieur; on m'a dit que vous êtes +bon avocat. + +--Parlez! je vous écoute. + +--Je voudrais poursuivre en dommage un de mes voisins qui a dit que ma +femme avait empoisonné une autre femme. + +--C'est grave.... + +--J'en ai bien le droit, n'est-ce pas? + +--Certainement, et même c'est votre devoir, non pas de poursuivre pour +avoir de l'argent, mais pour faire reconnaître l'innocence de votre +femme, et faire punir un calomniateur.... + +--Je voudrais poursuivre pour mille piastres. + +--Vous avez tort, parce que l'on croira que vous spéculez sur l'honneur +de votre femme. + +--Alors faites comme vous l'entendrez. + +--Quel est le nom de cet homme? + +--André Barabé.... + +--Et le nom de votre femme et le vôtre?... + +--Gagnon, Madame Alexis Gagnon, de Lotbinière. + +Le jeune avocat bondit sur son siége. Il prétexta une douleur +névralgique et fit un tour dans la pièce, en s'efforçant de se remettre +de sa surprise. + +--M'y voici, dit-il, je prends votre cause. Nous irons au "criminel." +Elle sera sur le rôle pour le terme prochain. Je vais intenter l'action +immédiatement. + +--Et vous avez bon espoir?... + +--Oh! oui! restez tranquille, ça va marcher.... + +--On m'avait dit aussi que je pouvais m'adresser à vous en toute +sûreté.... + +--Et qui vous a dit cela? + +--Un vieux chasseur arrivé à Lotbinière dernièrement. Les gens +l'appellent l'ex-élève, je crois; je ne sais pas pourquoi, ni ce que +cela veut dire. + +C'était un tour de l'ex-élève. Il avait mis dans sa confidence ce nommé +Barabé, un riche cultivateur, et Barabé n'hésita pas à prêter son +concours aux desseins de l'ex-élève en lançant la terrible accusation. +Madame Gagnon était défendue par sa grande réputation de piété: c'était +bien une protection magnifique. Elle connut les soupçons que l'on +tâchait de faire planer sur elle, et poussa son mari, pardon! son +associé, à faire, pour imposer silence aux mauvaises langues, la +démarche que nous savons. + +Cependant Marguerite voyait approcher avec terreur le jour fixé pour la +cérémonie de son union avec le bossu. La pensée de son irrévocable et +malheureux destin l'absorbait toute entière, et les douleurs de son âme +se manifestaient par la pâleur de son front et la tristesse de son +regard. Elle n'attendait point de secours du monde où elle se trouvait +de plus en plus isolée, et elle s'adressait avec plus de ferveur et de +foi au ciel qui seul pouvait la sauver encore. Son père croyait qu'elle +s'était soumise sans effort et sans amertume. Tout occupé de lui-même il +ne songeait guère à sa fille. Et puis son propre sort lui semblait bien +autrement important que ce qu'il appelait un caprice d'enfant. Un soir +Marguerite resta longtemps assise auprès du foyer. Elle était frileuse +et la flamme pétillante ne la réchauffait point. Ses yeux brillaient +d'un éclat inaccoutumé, ses lèvres étaient brûlantes, et un reflet de +pourpre embrasait sa figure. Dieu va-t-il m'exaucer, pensa-t-elle. Elle +espérait mourir. La maladie s'aggravait de jour en jour et la fièvre, +avec ses hallucinations fantastiques et ses délires navrants, fit +oublier à la fiancée le monde réel qui l'entourait, et la transporta +dans des régions imaginaires où l'amour et la félicité règnent sans fin. + + + + + XIII + + LE JOUR SE FAIT + + +Marguerite ne mourut pas cependant. Elle était mieux, mais faible +encore, au grand désespoir du bossu qui voyait son bonheur indéfiniment +retardé. L'ex-élève demanda à la voir, et, quand il approcha de son lit, +elle sourit avec tristesse. Il lui dit quelques bonnes paroles, puis, +lui demanda la permission de chercher dans tous les bâtiments, à +commencer par la maison, un fanal qui avait été perdu autrefois. La +pauvre enfant n'eut garde de refuser une aussi simple chose, et, pendant +plusieurs jours consécutifs, on vit l'ex-élève rôder dans le voisinage +des bâtisses de Picounoc, comme un homme qui veut étudier des lieux +nouveaux, ou se familiariser avec ceux qu'il connaît déjà, pour exécuter +quelque dessein secret. On le vit entrer dans la grange, dans l'étable, +dans la bergerie, et n'en sortir chaque fois que longtemps après. Il se +glissa sous le pavé des hangars et des _tasseries_; il descendit dans la +cave de la maison et en interrogea tous les coins et recoins; il monta +au grenier et fureta partout. Un visible découragement commençait à se +lire sur son front. Tout à coup une pensée subite lui rendit un faible +espoir: la cheminée! se dit-il, la cheminée dont parlait Geneviève!... +Il courut à la cheminée qui longeait le pignon sans le toucher; mais, +fatalité! il n'y avait pas d'espace pour le plus petit fanal: Il y a une +cheminée au hangar, pensa-t-il, et il retourna au hangar. La sablière +qui couronnait le carré du hangar, forçait la cheminée à passer à une +distance de six pouces environ des planches du pignon. L'ex-élève eut un +tressaillement presque douloureux, tant il eut peur d'une nouvelle +déception. Il s'approcha avec crainte de la cheminée, et regarda +derrière. Rien! il n'y avait rien que des toiles d'araignées. Restait +encore une chance, pourtant, et la dernière. La sablière était élevée de +huit ou neuf pouces au dessus du plancher; donc sous la sablière, +derrière la cheminée, on pouvait fourrer un fanal en le mettant sur le +côté. L'ex-élève se coucha sur le plancher et plongea son bras dans la +petite cachette ménagée par le hasard. Il toucha un objet. Un frisson +courut dans ses veines et un éclair jaillit de ses yeux. Il saisit cette +chose qui se trouvait au bout de sa main, et, tremblant d'éprouver +encore une déception, la plus cruelle de toutes, il l'amena à lui. Le +fanal! c'était le fanal! noir de poussière et enveloppé de fils +d'araignées. Il l'essuya un peu et voulut l'ouvrir pour voir s'il n'y +avait pas dedans quelque chose d'extraordinaire, mais il était scellé +par une bande de papier collé avec de la pâte. Respectons le secret, se +dit-il, tout ému, et emportons ce document à la cour. + +Picounoc était venu à la ville quelques jours avant l'ouverture du +terme, et c'est en son absence que l'ex-élève avait fait ses recherches. + +La veille de l'ouverture de la Cour Criminelle, l'ex-élève, tenant sous +son bras et précieusement enveloppé dans une gazette, un objet qu'il eut +été assez difficile de reconnaître ou de deviner, entra, la figure +souriante, dans le bureau de Victor Letellier. Le jeune avocat arpentait +la chambre monologuant, gesticulant, comme un homme fortement exalté par +une impression subite. + +--Si je pouvais prouver complicité! s'écriait-il, oui, si je pouvais! +Picounoc se trouverait à moitié démoli.... Dis moi qui tu hantes, je te +dirai qui tu es!... + +Il aperçut l'ex-élève: Ah! bonjour! dit-il, quelle nouvelle?... +qu'apportez-vous donc là? + +--_Antiquum documentum_! répondit gravement l'ex-élève. + +--Un vieux document? + +--Le fanal! mon cher! le fanal.... + +--Le fanal dont parlait Geneviève? + +--Eh oui! ni plus, ni moins,... qu'est-ce que cela vaut? je l'ignore. +Enfin nous verrons.... + +Victor prit le fanal des mains de l'ex-élève, le débarrassa de son +enveloppe de gazette, le tourna en tous sens. + +--Qui l'a ainsi scellé? demanda-t-il. + +--Elle, répondit laconiquement l'ex-élève... + +--Voilà qui est singulier!... reprit Victor. + +Mon Dieu! fit-il plus haut, y a-t-il donc là de quoi perdre ou sauver +mon père!... Cette Geneviève n'était donc pas folle autant qu'elle le +paraissait?... + +--Folle? interrompit l'ex-élève, je pense qu'elle ne l'était pas du +tout... seulement, elle a été imprudente:... elle a trop tardé à parler. +Se croyant sûre de triompher et de faire éclater la vérité, elle s'est +plu à attendre jusqu'à la dernière heure.... Dieu veuille que toute +chance de succès ne soit pas morte avec elle!... + +--Oui, Dieu le veuille! + +--J'ai travaillé de mon côté, reprit Victor, et mes recherches n'ont pas +été infructueuses. + +--Vite, parlez! qu'avez-vous découvert? Voilà le courage qui me revient +au coeur. Il me semble que le ciel est pour nous enfin. + +--J'espère, mais n'ose m'abandonner trop vite à la joie... si j'allais +être déçu!... Ma pauvre Marguerite! il faut que l'un de nous soit +couvert de honte et abîmé dans la douleur.... + +Et Victor, le visage caché dans ses mains, demeura longtemps silencieux. + +--Voyons! qu'avez-vous trouvé? demanda l'ex-élève, cela m'intéresse +fort, allez!... + +--Je connais l'histoire du bossu!... + +--Vraiment!... + +--J'ai remonté à la source de cet homme comme on remonte à la source +d'un ruisseau.... Il m'a fallu écarter bien des broussailles entassées à +dessein, gravir bien des rochers, faire bien des détours; mais enfin +j'ai triomphé des obstacles, et maintenant, je puis lui jeter à la +figure, comme une souillure ou un défi, son véritable nom.... + +--Il ne se nomme pas Chèvrefils? + +--Il ne s'appelait pas de ce nom il y a vingt ans.... + +--L'ai-je connu? + +--Vous avez dû le connaître.... + +--Et c'est un vaurien? + +--Pis que cela. + +--Un voleur? + +--Pis que cela. + +--Un assassin? + +Tout cela ensemble!... Et c'est l'intime ami de Picounoc! Vous +comprenez? + +--Ça va venir; laissez faire le procès de Madame Gagnon: On va les +envelopper là-dedans. Ce n'est pas pour rien que l'ex-élève est revenu +des régions lointaines du McKenzie!... ce n'est pas pour rien qu'il a +dit à Picounoc de se défier de la folle! ce n'est pas pour rien qu'il +aura avancé la mort, par sa faute, de cette infortunée Geneviève!... On +ne fait pas les choses à moitié!... + +Victor serra la main du brave chasseur: + +--C'est demain, dit il. + + + + + XIV + + GAGNON VS. BARABÉ. + + +Le 27 octobre est arrivé. Dès avant dix heures la salle d'audience est +remplie d'une foule anxieuse. L'arrestation du grand-trappeur a fait du +bruit et réveillé bien des souvenirs. Les avocats, revêtus de leur toge +noire, entrent avec un air solennel qui impose le respect à la foule et +relève à ses yeux la grandeur du tribunal. + +--Silence! fait l'huissier audiencier. + +Le juge entre; le peuple se lève; l'huissier crie: Oyez! oyez! oyez! +Vous tous qui avez quelque procès à la Cour Criminelle dans et pour le +district de Québec, approchez et soyez attentifs. + +«Vous tous, juges de paix, coroners et autres qui avez des enquêtes on +des obligations de comparaître, déposez le tout devant ce tribunal afin +que la justice de la Reine puisse avoir son cours. + +«Vous tous, honnêtes gens, qui faites partie du jury de ce district pour +notre Souveraine Dame la Reine, répondez de suite et épargnez vous +l'amende. _God save the Queen._ + +Le grand jury rapporta «_true bills_» accusation fondée contre André +Barabé, pour calomnie, et contre Michel Lépingle et Nicolas Calumet, +deux jeunes fripons qui se sont bêtement laissés prendre en escamotant +une chaîne d'or au célèbre établissement de Duquet, pendant que la chef +de la maison, renfermé dans une pièce voisine, causait au moyen du +téléphone, avec les employés de son magasin de St. Roch. + +Le procès de ces deux jeunes délinquants fut le premier entendu. Il ne +prit qu'un moment, car les accusés plaidèrent coupables. La cause de +Gagnon contre Barabé fut appelée ensuite. Beaucoup de gens éprouvèrent +un désappointement. Ils n'étaient venus que pour voir le grand-trappeur, +et le grand-trappeur n'avait pas même paru à la barre des criminels. + +Les témoins de la demanderesse se tiennent debout près du banc des +juges. Ils sont trois: Onézime Desruisseaux, Jacques Letendre et Philias +Normandeau. Desruisseaux, appelé le premier, entre dans la «boîte» et +prête serment. + +--Votre nom? demanda le procureur. + +--Onézime Desruisseaux. + +--Vous connaissez l'accusé en cette cause? + +--Je le connais bien. + +--Est-ce un homme dont l'opinion et la parole ont de l'influence +généralement sur les autres? + +--Il a toujours passé pour respectable et naturellement on a confiance +en lui. + +--Quand il dit une chose on le croit? + +--Quand cette chose est croyable. + +On rit. Silence! crie l'huissier. + +--Est-ce que vous ne croiriez pas plutôt une chose affirmée par lui que +par le premier venu? reprend le procureur. + +--Quant à cela, oui. + +--Eh bien! l'accusé vous a-t-il parlé de la demanderesse, depuis la mort +de Geneviève Bergeron? + +--Rien qu'une fois, mais aplomb! + +--Répétez tout ce qu'il vous a dit. + +--Il m'a dit comme ça: Onésime, crois-tu à l'hypocrisie, toi? Et j'ai +répondu en badinant: je crois à tout ce qui est mal. + +--Eh bien! reprit-il, je crois à l'hypocrisie de Madame Gagnon ma +nouvelle voisine. Elle va trop souvent à l'église et chez le bossu, et +le bossu vient trop souvent chez elle. + +--Vous badinez! une vieille couenne comme ça, que je réponds. + +On éclate de rire de nouveau, et de nouveau un formidable «silence» +retentit. Le juge s'adressant au témoin lui recommande de ne rien dire +d'inutile, et de rapporter seulement les paroles de l'accusé. + +--C'est bien, votre honneur, j'y suis. Donc André Barabé me dit: Je ne +crois pas que cette femme soit étrangère à la mort de Geneviève.... + +--Pas possible!... que je... pardon! j'oubliais. + +--Geneviève sortait de chez Madame Gagnon, où elle avait bu et mangé, me +dit-il encore, et c'est une demi-heure après que les symptômes +d'empoisonnement se manifestèrent. Geneviève est morte en sept heures: +donc le poison était violent. S'il était violent, il venait d'être +administré, et s'il venait d'être administré, c'est chez Madame Gagnon +qui l'avait été.... Cela me parut clair et je dis la même chose à +d'autres. + +--On ne vous demande pas ce que vous avez dit? reprit le juge. + +--L'accusé vous a-t-il dit autre chose? + +--Oui, mais pas à ce sujet-là.... + +--Après qu'il vous eut dit cela, perdîtes-vous confiance en l'honnêteté +de Madame Gagnon? + +--Oui, raide! + +--Et savez-vous si d'autres personnes ont, par le fait de l'accusé, +perdu aussi confiance en la demanderesse?... + +--Oui, Jérôme Dufresne, la Maurice Déchéne, la Michel Roy, Archange +Pépin, et je pourrais en nommer bien d'autres.... + +--Vous n'avez plus rien à ajouter? demanda l'avocat de la reine. + +--Non monsieur. + +--_Transquestionné._--Avez-vous vu Madame Gagnon, depuis la mort de +Geneviève? + +--Oui, monsieur. + +--Et que vous a-t-elle dit au sujet de cette mort? + +--Que c'était une mort bien extraordinaire, et qu'elle ne pouvait pas +expliquer. + +--Savait-elle alors que quelqu'un la soupçonnait de ce crime? + +--Elle ne m'en a rien dit.... + +--Vous a-t-elle parlé de ce que Geneviève avait mangé ou bu chez elle? + +--Pas un mot.... + +--Retirez-vous. + +Desruisseaux sortit en s'essuyant le front avec la manche de sa blouse. +Jacques Letendre et Normandeau vinrent, tour à tour, subir à peu près +les mêmes interrogations et faire les mêmes réponses. Seulement, dans +les transquestions, Normandeau rapporta que Madame Gagnon, sachant +l'accusation qui pesait sur elle, leva les yeux et les mains au ciel en +s'écriant: Dieu soit béni! qui permet que l'on me persécute ici-bas! +Bienheureux ceux qui souffrent la persécution!... C'est au moins une +petite ressemblance que j'aurai avec les saints et le Divin Sauveur.... + +Plusieurs personnes, dans l'assistance, se sentirent touchées par cette +vertu aux prises avec la calomnie: d'autres flairaient un scandale +nouveau, et commençaient à prendre intérêt au procès. Les témoins de la +défense furent appelés. Ils étaient trois aussi, Paul Hamel, Picounoc et +la servante de Madame Gagnon. + +--Votre nom? demanda l'avocat. + +--Paul Hamel, chasseur, dit fièrement le vieux voyageur. Et il continua +sans qu'on eut le temps de l'interroger: Je dis un jour à M. Victor: +j'ai une idée qui peut nous être utile dans notre grande +entreprise--Cette grande entreprise, c'était de sauver son père, mon +ami, l'ancien Pèlerin de Ste Anne--Je vais voir Picounoc et tâcher de +lui faire croire que Geneviève dont il n'a jamais dû se défier, va lui +jouer, au procès, quelque bon tour. En effet, j'accoste l'ancien +camarade Picounoc, et je joue si habilement mes cartes que bientôt je +m'aperçois qu'il a peur de Geneviève. Alors, que je pense, il y a +quelque chose qui va mal pour toi, mon vieux, et je n'ai pas été mal +inspiré. Mais je me dis en moi-même: cette pauvre Geneviève est exposée +par notre faute, il faut veiller sur elle. En effet, après ce jour je ne +l'ai pas perdue de vue.... Cependant elle a été tuée sans que j'aie pu +la défendre. Le jour de sa mort, Geneviève fut envoyée par Picounoc à la +rivière du Chêne, chez M. Chèvrefils, le bossu, pour porter une lettre. +Je la suivis. Quand elle sortit de chez M. Chèvrefils elle portait un +petit paquet. Elle reprit le chemin de Lotbinière et entra chez Madame +Gagnon, dont la maison se trouve à une distance d'une demi-lieue environ +de chez le bossu. J'attendis assis sur la clôture, à un arpent de la +maison, et je repris mon chemin, deux heures après, alors que la défunte +fut sortie. Elle ne portait plus de paquet. Je me proposai de la +rejoindre et de la faire parler.... Je m'aperçus bientôt qu'elle était +sous une influence étrange. Elle chancelait en marchant, se serrait la +gorge avec ses doigts et avait des hoquets. Quand elle m'aperçut elle +s'écria: je suis empoisonnée!... je vais mourir!... Picounoc et le +bossu!... la Gagnon!... il est trop tard! Un instant après je fus +obligée de la prendre dans mes bras comme un enfant, et de la porter +dans la maison la plus proche où elle expira bientôt. Quelques mots +qu'elle a dit en mourant: Fanal! chandelle et cheminée... m'ont +convaincu que quelqu'un avait intérêt à sa mort... Le lendemain, je sus +par la servante de madame Gagnon, que la folle avait bu du thé préparé +par madame elle même. Je ne voulus pas, toutefois, faire part de mes +soupçons lors de l'enquête, et j'avais mes raisons pour agir ainsi. +Quelques jours après je racontai tout, et je dis hautement que madame +Gagnon devrait être arrêtée. Pour rendre l'affaire plus piquante je +conseillai à André Barabé de lancer l'accusation, et à M. Gagnon de +revendiquer, devant les tribunaux, l'honneur de sa femme. Cette affaire +est intimement liée au procès qui va commencer bientôt. + +Les transquestions ne firent pas broncher d'un point le vaillant témoin, +et la Cour prit un intérêt énorme à cette cause qui tournait si +fatalement pour sa demanderesse. La servante de madame Gagnon fut +entendue. Elle dit que Geneviève avait en effet apporté une livre de +thé, et qu'elle l'avait remise à madame Gagnon; que celle-ci l'infusa +elle même contre son habitude, et le servit à la folle qui en but deux +tasses en mangeant du pain et du beurre; qu'aucune autre personne ne but +de ce même thé dont le reste fut perdu; qu'il y avait dans l'armoire, +quand la folle est venue, du thé pour au moins deux mois encore. Bref, +non seulement la demanderesse ne prouva pas qu'on l'avait calomniée, +mais elle demeura sous le coup d'un soupçon général, tellement motivé, +qu'il était presque une condamnation. + +Picounoc fut appelé à son tour. Il parut extrêmement mal à l'aise et +troublé. Son masque d'assurance, sa voix nasillarde et couverte le +trahirent. Le criminel peut être fort, audacieux et provocateur devant +la foule des ignorants et des simples; mais en face de la justice +implacable et solennelle; au milieu d'hommes habitués à lire dans les +coeurs et sur les figures, habiles à démasquer l'hypocrisie, il n'a pas, +d'ordinaire, la puissance de se revêtir de sa fausse livrée, et baisse +la tête honteusement. + +--Vous connaissez la demanderesse? commença le procureur. + +--Oui. + +--Depuis longtemps? + +--Depuis trois mois environ. + +--Elle passait pour une femme comme il faut? + +--Oui. + +--Que pensez-vous d'elle maintenant? + +--Je crois qu'elle est calomniée. + +--De sorte qu'à vos yeux elle n'éprouve aucun tort dans sa réputation? + +--Sa réputation d'honnêteté et de piété est déjà si bien établie.... + +--Saviez-vous que Geneviève devait arrêter chez Madame Gagnon en +revenant de la rivière du Chêne? + +Objecté comme tendant à incriminer le témoin lui-même. Objection +maintenue. + +--Madame Gagnon vous a-t-elle, avant ou depuis la mort de Geneviève, +parlé de cette pauvre folle? et en quels termes? + +Objecté comme tendant à faire une preuve qui ne découle pas de la cause. +Objection maintenue. + +--N'avez-vous pas dit que Madame Gagnon faisait bien de revendiquer son +honneur devant les tribunaux? + +--Je puis avoir dit cela; je puis ne l'avoir pas dit. Ma mémoire s'en +va.... + +--Vous pouvez vous retirer. + +Un homme qui ne triomphait pas c'était Monsieur Gagnon. Il vit bien +qu'il s'était fourré dans un guêpier, et il songea à s'en tirer le mieux +possible. André Barabé fut acquitté, et, singulier jeu de la fortune, +Madame Gagnon et le bossu qui se trouvaient à Québec furent +immédiatement arrêtés. + + + + + XV + + LA REINE _VS_ LETELLIER. + + +Après l'audition de la cause Gagnon-Barabé, la cour s'ajourna. La foule +s'écoula lentement et à regret, tant elle était avide de voir se +dérouler l'affaire de Letellier, qui venait de se couvrir d'un voile +mystérieux, grâce aux témoignages de la servante et de l'ex-élève. Dans +toute la ville on ne s'entretint, ce soir-là, que de la femme Gagnon, si +malheureuse dans la revendication de son honneur, de Geneviève la folle, +et des rapports que pouvait avoir avec le procès du lendemain, la mort +subite de cette infortunée.... + +Victor et l'ex-élève, rendus confiants par le résultat de la cause qui +venait d'être jugée, augurant bien de cette première victoire, le coeur +ouvert à l'espérance, entrèrent dans la prison où le grand trappeur se +consumait depuis un mois dans l'inaction et l'ennui. + +--Espérons! mon père, espérons plus que jamais! s'écria Victor en se +jetant dans les bras du grand-trappeur. + +--Quoiqu'il arrive, mon fils, je resterai homme et chrétien... répondit +avec fermeté le prisonnier. + +L'entretien fut long entre les trois amis. + +Le lendemain matin, à l'ouverture de l'audience, il n'y avait pas plus +de monde que la veille, dans la vaste salle, car, la veille, elle +regorgeait, mais la foule anxieuse débordait jusque dans les corridors +et sous le vieux portique du vieil édifice. Quand le juge fut assis dans +son fauteuil surmonté, comme d'une égide, des armes royales sculptées et +dorées, les grands jurés rapportèrent «accusation fondée» contre Joseph +Letellier. Le greffier debout se tourna vers le fond de la salle. + +--Geôlier, dit-il, faites mettre Joseph Letellier à la barre. + +Un mouvement onduleux agita la salle, et tous les regards se tournèrent +vers le prisonnier qui parut entre deux sergents de police. Letellier +était ferme sans forfanterie et résigné sans faiblesse. Personne ne put +lire ce qui se passait dans son esprit; personne ne put voir sur son +front la pâleur de la crainte ni les défis de la jactance.... Le shérif +mit devant la cour la liste des jurés, et le greffier procéda à l'appel +en ces termes: + +--Vous qui êtes sur la liste des jurés pour décider l'issue jointe entre +notre Souveraine Dame la Reine et le prisonnier à la barre, répondez à +vos noms, sous les peines de droit. + +Ensuite il s'adressa à l'accusé et lui dit: + +«Les personnes dont vous allez maintenant entendre appeler les noms, +sont celles qui vont décider entre Notre Souveraine Dame la Reine et +vous, de votre vie et de votre mort. Si donc vous voulez les récuser ou +aucune d'elles, vous devez les récuser lorsqu'elles s'avanceront pour +prendre le livre et être assermentées, et avant qu'elles soient +assermentées, et vous serez écouté. + +Les jurés furent appelés. Le prisonnier pouvait en récuser trente-cinq, +attendu que l'accusation était capitale, il n'en récusa qu'un seul dont +l'intelligence lui parut réellement trop limitée. Alors le greffier leur +administra le serment suivant: + +--«Vous examinerez bien et fidèlement et ferez un vrai rapport entre +notre Souveraine Dame la reine et le prisonnier à la barre que vous avez +maintenant sous votre charge, et donnerez un verdict exact suivant la +preuve; ainsi que Dieu vous aide.» Cela fait, et les douze jurés +assermentés, il dit à l'huissier de la cour: Comptez les jurés. +Celui-ci, après les avoir comptés leur dit:--«Vous, douze hommes, +demeurez ensemble et écoutez la preuve qui va vous être soumise.» Après +cela le crieur fit la proclamation suivante: + +--«Si quelqu'un peut informer les juges de notre Dame la reine, le +procureur de la Reine, dans l'enquête qui va se faire entre notre +Souveraine Dame la reine et le prisonnier à la barre, de quelque +trahison, meurtre, félonie ou «_misdemeanor_» par lui commis, qu'il +s'avance, et il sera écouté: le prisonnier est à la barre pour subir son +procès: que toutes les personnes obligées par cautionnement ou +reconnaissance de donner leur témoignage contre le prisonnier à la +barre, s'avancent pour donner leur témoignage; sinon, elles forfairont +leurs dites reconnaissances.» + +Le greffier alors se leva et appelant le prisonnier lui dit: + +--«Joseph Letellier, levez la main. Prisonnier, regardez les jurés, +jurés regardez, le prisonnier, vous qui êtes assermentés, et écoutez +l'accusation portée contre lui: Québec, à savoir: Les jurés de notre +Dame la reine déclarent, sur leur serment, que Joseph Letellier, de la +paroisse de Lotbinière, cultivateur, dans le comté de Lotbinière, +n'ayant point la crainte de Dieu, mais obéissant aux inspirations du +démon, a, le 24 septembre 1851, dans la quatorzième année du règne de +Notre Souveraine Dame Victoria, par violence et avec un bâton, dans la +paroisse susdite, dans le susdit comté, commis félonieusement avec +malice et préméditation, un meurtre sur la personne d'Aglaé Larose, +contre la paix de Dieu et de notre Dame la Reine, sa couronne et sa +dignité. A cette accusation il a plaidé non coupable et s'en est +rapporté à la décision de Dieu et de son pays que vous représentez. +Votre devoir est donc de vous enquérir s'il est coupable ou non du crime +de félonie dont il est accusé. Ecoutez maintenant les témoignages. + +Pendant cette procédure empreinte d'une triste solennité, et presque +lugubre comme les préludes de l'échafaud, une sensation pénible oppressa +bien des âmes dans cette foule compacte qui voulait voir comment un +accusé arrive à être convaincu et un crime, puni, par la prudence et la +sagesse des lois. L'avocat de la Couronne s'adressant aux petits jurés, +leur fit avec un soin méticuleux le récit du meurtre commis il y avait +vingt ans, par le prisonnier à la barre, et l'audition des témoins +commença. Picounoc, c'est-à-dire Pierre-Enoch St-Pierre entra dans la +«boîte» et jura, sur les Saints-Evangiles, de dire la vérité, toute la +vérité et rien que la vérité. A sa vue, il y eut un long chuchotement +dans l'auditoire. + +--Silence! cria l'huissier. + +Picounoc fit un suprême effort pour retenir son audace qui tombait, et +paraître tout à fait rassuré. Les yeux de la foule qui venaient de se +fixer sur lui le brûlaient. Il courba la tête comme pour se recueillir. +Il déclina son nom et ses prénoms. + +--Vous connaissez l'accusé à la barre? demanda l'avocat de la Couronne. + +--Oui, monsieur, c'est Joseph Letellier. + +--Vous connaissiez mieux encore Aglaé Larose sa victime? + +--Aglaé Larose était ma femme bien-aimée, répondit le témoin, en +poussant un soupir. + +--Voulez-vous raconter à la Cour ce qui s'est passé dans la soirée du 24 +septembre 1851, en rapport avec la cause actuelle. + +--Il y a déjà longtemps, reprit Picounoc en relevant hypocritement un +visage attristé, il y a déjà longtemps que cette soirée fatale est +passée, mais je m'en souviendrai toujours. On m'avait dit que Letellier +aimait ma femme; elle-même m'avoua qu'il la poursuivait de ses +assiduités, et la menaçait même de sa vengeance si elle demeurait +toujours aussi insensible. J'avertis Letellier, en ami--car nous étions +intimes--de respecter ma femme. Il me répliqua que ce qu'il avait dit à +Aglaé n'était que du badinage. La chose en demeura là pendant quelque +temps. Je surveillai les démarches et les regards de l'accusé, et je +m'aperçus bien qu'il n'avait pas renoncé à ses coupables espérances. +Mais j'étais sans inquiétude, car la vertu d'Aglaé m'était connue. +Cependant Aglaé paraissait triste depuis quelques jours. A la remarque +que je lui fis à ce sujet, elle se mit à pleurer, se jeta dans mes bras +et me dit: j'ai peur de Djos--c'est ainsi qu'on appelait Joseph +Letellier--il a juré qu'il me tuerait.... Je la consolai de mon mieux et +lui répondis que ses craintes étaient vaines... que Djos n'était ni si +méchant, ni si amoureux d'elle qu'elle le pensait.... Cela se passait +sept ou huit jours avant la fête de l'église. La veille de la fête de +l'église, au soir, ma femme me demanda d'aller avec elle au jardin pour +cueillir des pommes. Nous partîmes tous les deux, laissant, pour cinq +minutes, notre petite fille seule dans son berceau. Rendus au jardin, +nous nous dirigeâmes vers le meilleur pommier, et j'en secouai les +branches pour faire tomber les pommes les plus mûres. Ma femme se mit à +genoux à terre pour les ramasser à mesure que j'agitais l'arbre. Pendant +qu'elle était ainsi penchée, et que j'étais occupé à secouer le pommier, +l'accusé s'avança, un rondin à la main. Je ne le vis qu'au moment où, le +bras levé, il abattait son bâton sur la tête de ma pauvre femme.... Je +poussai un cri, mais il était trop tard. Je reconnus bien Letellier; je +l'appelai par son nom, mais il était loin déjà. Je me précipitai au +secours de ma femme; elle n'avait plus besoin de secours, elle était +morte. Le bâton lui avait fracassé le crâne. + +Ce récit court, succinct et net, gagna à Picounoc les sympathies +générales de l'assemblée, et des regards de haine se dirigèrent dès lors +vers l'accusé. Mais ce n'était pas tout, il fallait répondre aux +transquestions, et les transquestions sont des écueils où viennent +souvent faire naufrage la fourberie et la mauvaise foi. + +--Vous avez dit, commença Victor, qu'on vous avait informé des +empressements de l'accusé auprès de la défunte, nommez donc quelqu'un de +ceux qui alors vous ont donné ces renseignements. + +--Plusieurs le disaient; mais je ne me souviens pas des noms de ces +personnes. + +--Comment avez-vous pu oublier leurs noms vous qui vous souvenez si bien +de ce qu'elles vous ont dit alors?... + +--Ce n'est pas de ma faute, si je n'ai pas la mémoire des noms.... + +--Quelle heure était-il quand vous êtes allés au jardin, vous et la +défunte? + +--Environ neuf heures du soir. + +--Et quand le meurtre a eu lieu? + +--Environ une vingtaine de minutes plus tard. + +--Faisait-il noir? + +--Oui, passablement. + +--S'il faisait noir, comment avez vous pu reconnaître l'accusé? + +--Nous avions un fanal. + +--Comment était ce fanal? + +--De fer-blanc percé à jour. + +--Qu'est-il devenu? + +--Il m'a été volé ce soir-là, car je ne l'ai jamais revu depuis. + +--Le reconnaîtriez-vous si vous le voyiez? + +--Je le pense. + +--Est-ce lui, ce fanal? Et l'avocat montra au témoin le fanal trouvé par +l'ex-élève.... + +--Picounoc le prit, l'examina attentivement comme on fait d'une +connaissance, et répondit: + +--C'est lui, on c'en est un pareil: mais il n'était pas attaché comme ça +par une lisière de papier. + +--A-t-il été longtemps allumé? + +--Pas bien longtemps, dix ou quinze minutes peut-être, je ne me rappelle +pas au juste. + +--L'aviez-vous allumé avant de sortir de la maison? + +--Oui, du moins je le crois. + +--Maintenant dites à la cour, s'il vous plaît, comment était habillée +votre femme ce soir-là. + +--Je ne m'en souviens plus. + +--Avait-elle un châle sur ses épaules? + +--Non. + +--Vous veniez de lui acheter un châle de soie? + +--Je ne me souviens pas de cela. + +--Comment pouvez-vous dire qu'elle apportait pas un châle, si vous ne +vous souvenez plus comment elle était habillée? + +--Je ne me souviens plus quelle robe elle portait. + +--Et vous jurez qu'elle n'avait pas de châle? + +--Je le jure. + +--Avait-elle un chapeau? + +--Non. + +--Ne lui avez-vous pas recommandé de se couvrir la tête de son châle, à +cause du serein? + +--Non, puisqu'elle n'avait point de châle. + +--Vous deviez épouser prochainement Madame Letellier qui se croyait +veuve? + +--Oui. + +--Vous l'aimiez depuis longtemps? + +--C'est possible. + +--Vous avez voulu lui faire la cour moins d'un an après la mort de votre +femme? + +--Je ne me rappelle pas au juste.... + +--Vous l'aimiez avant qu'elle fut... ou se crut libre? + +--Comme on en aime bien d'autres? + +--Vous l'aimiez quand vous vous êtes marie avec Aglaé Larose? + +--Qui vous l'a dit? + +--Je vous le demande. + +--Je n'ai pas remarqué le jour où j'ai commencé à l'aimer. + +--N'avez-vous pas souvent dit à l'accusé... Djos, ta femme est légère... +ou Djos, défie toi de ta femme? ou quelque chose comme cela? + +--Je ne pense pas.... + +--Ne lui avez-vous pas dit que vous vous feriez aimer de sa femme, si +vous le vouliez? + +--Je ne lui ai jamais parlé de cela. + +--Vous le jurez? + +--Oui. + +--Savez-vous où l'accusé avait pris le bâton dont il s'est servi? + +--Je n'en sais rien. + +--N'y avait-il pas des rondins près de la clôture de votre jardin? + +--C'est possible. + +--Pourquoi ces rondins se trouvaient-ils là? + +--Je ne m'en souviens pas, assurément. + +--Aviez-vous coutume de corder du bois en cet endroit? + +--J'en ai mis quelquefois.... + +--Vous avez écrit à M. Chèvrefils le jour de la mort de Geneviève? + +--C'est possible. + +--Et vous avez envoyé Geneviève porter votre lettre? + +--Oui. + +--Au nom de qui écriviez-vous? + +--En mon nom, je suppose.... C'est-à-dire, c'est ma fille.... + +--Entendons-nous. Est-ce vous ou votre fille qui avez écrit? + +--C'est ma fille.... + +--Alors, ce n'est pas vous? + +--Elle écrivait en mon nom. + +--Pourquoi? + +--Par rapport à son prochain mariage... de sorte que je puis dire aussi +bien que c'est elle qui envoyait cette lettre. + +--Combien de pages a-t-elle écrites? + +--Je ne saurais le dire, je ne les ai pas comptées. + +--Deux, trois, quatre? + +--Pas si vite.... + +--Une page? + +--Plus ou moins. + +--A-t-elle signé son nom ou le vôtre? + +--Le mien... le sien!... Je n'en sais rien, je ne sais pas lire. + +--Et vous savez mentir! grommela Victor. C'est bien; vous pouvez vous +retirer. + +Picounoc poussa un soupir de soulagement. Il promena son regard dans la +salle et toutes les figures parurent lui sourire. Charlot Grismouche fut +appelé et assermenté. + +--Vous connaissez le prisonnier à la barre? demanda l'avocat de la +couronne. + +--Oui, répondit-il, je l'ai vu à Montréal, il y a un mois à peu près. +Nous avons soupé et passé une partie de la nuit ensemble à l'hôtel. + +--Vous a-t-il parlé de l'affaire du 24 septembre 1851? + +--Nous avions sablé quelques coups ensemble et nous avions la langue +déliée; nous nous vantâmes d'avoir fait quelques bons coups dans notre +vie. Il dit, lui, qu'il en avait fait un, il y a une vingtaine d'années, +et qu'il l'avait bien regretté, parce que cela l'avait obligé de fuir et +de se faire passer pour mort. Sollicité par nos questions il avoua qu'il +avait tué une femme qu'il aimait beaucoup: Ne parlez de rien, +ajouta-t-il, j'espère que l'affaire est oubliée et qu'on me laissera en +paix. + +_Transquestionné_, il dit que la femme à laquelle l'accusé avait fait +allusion se nommait Aglaé. La _transquestion_ tournait contre l'accusé. +Le témoignage de Robert Picouille fut le même que celui de son ami. Les +deux rusés compères s'étaient fort bien entendus. La Couronne fit +entendre plusieurs autres témoins pour faire éclater les vertus civiques +et les qualités du citoyen Picounoc. L'un d'eux poussa la bonne volonté +jusqu'à déclarer qu'il était grandement question de l'élire marguillier +à la Noël prochaine. D'autres vinrent déclarer qu'ils avaient entendu +dire que l'accusé aimait Aglaé la femme de Picounoc; mais aucun ne put, +toutefois, citer un seul fait à l'appui de ces on-dit. D'après tous ces +témoignages explicites et formels, il était difficile de croire à +l'innocence de l'accusé. Aussi, malgré son apparence honnête et +paisible, commença-t-il à perdre les sympathies du publique. Pendant les +dépositions des témoins il fronça souvent les sourcils, comme un homme +qui sent la colère bouillonner au fond de son âme: il sourit aussi par +fois, mais avec amertume. La défense fit comparaître ses témoins à son +tour. + +L'ex-élève fut entendu le premier. + +--L'accusateur et l'accusé sont mes amis du jeune âge, dit-il. + +--Il n'y a pas d'accusateur, reprit le juge, M. St. Pierre n'est que +témoin, et la cause est celle de la Couronne. + +--Monsieur Pierre-Enoch Saint-Pierre, répliqua l'ex-élève, a été maudit +de son père, qui avait été maudit du sien aussi lui. + +--On ne vous demande pas de faire la biographie de M. Saint-Pierre ou de +ses aïeux, observa l'avocat de la couronne, parlez de la cause.... + +--Pardon, mon savant confrère, reprit Victor, mais il est nécessaire de +bien connaître un homme pour bien comprendre ce qu'il peut faire.... + +L'ex-élève continua: + +--C'est en ma présence que Picounoc--pardon! que M. Saint-Pierre.... + +On se mit à rire, mais le formidable "Silence!" éclata derechef. + +--C'est en ma présence, reprit l'ex-élève, que Saint-Pierre a été maudit +de son père, il y a vingt-deux ans de cela. Plus tard un peu je le +rencontrai; il me dit qu'il se mariait et qu'il n'aimait pas sa fiancée, +mais qu'il se laissait faire parce qu'elle possédait une belle +propriété. Je le blâmai. Il répliqua: Tiens! je n'ai pas de secret pour +toi! j'ai aimé, j'aime et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la +connais, c'est Noémie. Elle est la femme d'un autre. Eh bien! puisque de +ce côté le bonheur m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après +leur dot, et je voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier +toujours avec des filles avantageuses. + +--Si tu parlais sérieusement, que je lui répliquai, j'irais de ce pas +avertir ta fiancée: Je suis sérieux, qu'il me répond, je suis un maudit +et le fils d'un maudit, donc il faut que je fasse mon oeuvre. + +Ces premières paroles du témoin à décharge bouleversèrent profondément +la salle toute entière, et les idées les plus opposées jaillirent tout à +coup de partout: Quel est le monstre? quel est le martyre? est-ce +l'accusé? est-ce l'accusateur? se demandait-on avec effroi. Et l'on +cherchait à deviner, sur les traits impassibles de Letellier et sur la +figure hypocrite de Picounoc, le secret de ce mystère. + +L'ex-élève continua: Je prévins la défunte, et j'avertis aussi l'accusé, +car de ce moment je perdis toute confiance en Picounoc,--pardon! en +Saint-Pierre--mais ni Aglaé Larose, ni Joseph Letellier ne s'occupèrent +de mes avis. Je partis pour l'ouest quelque temps après le meurtre +d'Aglaé. Je savais bien que Letellier était accusé de ce meurtre; mais +j'ai toujours pensé qu'il y avait une ruse en cette affaire, et quoique +ne m'expliquant pas la fuite ou la mort de Djos Letellier je ne le +croyais pas coupable. Un jour, il y a trois mois de cela environ, nous +étions réunis, sauvages et trappeurs, dans une petite chapelle, au fort +Providence, sur le lac des Esclaves. Le grand-trappeur arriva. Nous le +connaissions tous comme chasseur et l'aimions beaucoup, mais nous ne +savions ni son nom véritable, ni d'où il venait. Jamais il n'avait voulu +desserrer les dents à ce sujet. Ce grand-trappeur d'alors, c'est +l'accusé d'aujourd'hui. Moi je me mets à parler de Lotbinière, à propos +du vieux chef des Couteaux-jaunes, le Hibou-blanc, qui venait de se +trahir et de s'avouer Canadien renégat, autrefois instituteur. Ce +misérable s'appelait Racette de son vrai nom, et il avait bien +maltraité, quand il faisait l'école, mon ami Djos Letellier. Là dessus +je chante pouille au vieux renégat, et je ne sais comment, mais j'arrive +à dire: Pauvre Djos! s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait +encore heureux, son enfant ne serait pas orphelin--tous les yeux se +braquèrent sur le jeune avocat--et sa femme ne serait pas veuve, sa +femme ne serait pas veuve, remarquez bien cela! + +--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur qui pleurait. + +--Et oui, depuis vingt ans. + +--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant la tête, Djos a tué sa femme +dans un moment de folle jalousie. + +--Il ne l'a pas tuée puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je +riposte; c'est la femme de Picounoc qu'il a tuée!... + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur en tombant à genoux. + +--Le missionnaire lui demande ce qu'il a. Il pleurait comme une +Madelaine, et criait: Noémie! Noémie, pardon!... ah! je n'ai pas tué ma +femme!... mon Dieu, soyez béni!... + +--Toutes ces choses me sont bien restées dans la tête, allez! ça m'a +fait assez d'impression. Et tout le monde pleurait dans la chapelle.... + +Et dans la cour aussi, pendant cette rapide et pittoresque esquisse du +témoin, bien des gens s'essuyaient furtivement les yeux. + +--Voilà, votre honneur, une lettre du missionnaire du fort Providence +qui confirme le récit du témoin, dit le jeune avocat, et il déposa sur +la table, parmi d'autres documents, la lettre que le juge fit lire de +suite. + +--Alors poursuivit l'ex-élève, je revins de suite au pays avec le +grand-trappeur, pour éclaircir cette triste et inexplicable affaire. +Comme je l'ai dit, dans mon témoignage, hier, j'ai fait croire à +Picounoc que Geneviève la folle pourrait peut-être nous être plus utile +qu'il ne le croyait. Et Geneviève a été empoisonnée quelques jours +après. Dans son délire elle a parlé de fanal, de chandelle et de +cheminée.... J'ai compris que cela avait rapport au meurtre d'Aglaé, et +je me suis mis à chercher. J'ai fouillé partout. A la fin, derrière la +cheminée du hangar de Picou... pardon! de M. Saint-Pierre, j'ai trouvé +le fanal que voici. Je ne sais pas ce qu'il va dire, par exemple, ce +fanal.... + +La cour éclata de rire malgré la solennité de la circonstance. + +_Transquestionné._--L'accusé a avoué, en votre présence, qu'il a tué +Aglaé Larose, la femme de Saint-Pierre? + +--Pour ça, oui! mais il croyait avoir tué sa propre femme, +comprenons-nous. Il pensait l'avoir surprise dans les bras de +Picounoc.... + +--Qui a conseillé à l'accusé de revenir au pays? + +--Personne. Il s'est dit comme ça: Puisque c'est la femme de Picounoc +que j'ai tuée, j'ai été le jouet et l'instrument d'un grand scélérat; +allons à la grâce de Dieu: il faut que la clarté se fasse.... Et nous +sommes partis tous deux. + +La fortune inconstante allait tourner encore, et l'accusé apparaissait +déjà, aux yeux de plusieurs, avec l'auréole du martyre. Madame Letellier +fut appelée. Elle parut vêtue de noir et voilée; mais, pour rendre +témoignage, elle rejeta en arrière les replis de deuil de son grand +voile, et sa douce figure fit entrer la compassion dans les coeurs. +Victor laissa à son adjoint la tâche délicate d'interroger Noémie. + +--Je suis la femme de l'accusée, dit-elle d'une voix émue. + +--Après une année de bonheur, Madame, votre mari ne vous a-t-il pas +rendue malheureuse en se laissant aller à la jalousie. + +--Oui, monsieur... sans que je puisse deviner pourquoi, il est devenu +jaloux.... + +--Et il se montrait violent, n'est-ce pas? + +--Que mon savant confrère veuille bien donner une autre tournure à ses +questions, et ne pas provoquer ainsi la réponse qu'il désire, observa +l'avocat de la couronne. + +--Se montrait-il violent? repartit l'avocat de l'accusé. + +--Très-violent. + +--Sortait-il souvent? + +--Pour ses travaux seulement. + +--Avait-il des amis bien intimes? + +--M. Saint-Pierre était son plus intime ami. + +--Avez-vous connaissance qu'on l'ait averti de se défier de son ami? + +--M. Paul Hamel l'en a averti en ma présence.... + +--Et votre mari a-t-il profité de cet avertissement? + +--Il a répondu à Paul Hamel que c'était probablement le dépit qui le +faisait parler ainsi, parce qu'il ne pouvait pas avoir en mariage +Emmélie la soeur de Saint-Pierre. + +--Vous aperceviez-vous alors que M. Saint-Pierre vous aimait? + +--Cela ne me venait pas à l'idée: mais plus tard, lorsqu'il me demanda +en mariage, il m'avoua qu'il m'aimait depuis le jour où il m'avait vue +pour la première fois. + +--Depuis combien de temps sa femme était-elle morte quand il vous +rechercha en mariage? + +--Depuis six mois. + +--Et combien de temps avez-vous pris à vous décider à l'épouser? + +--Vingt ans. + +Il y eut un murmure approbateur dans la salle. + +--Où étiez-vous le soir du meurtre? + +--A l'église. + +--Savez-vous comment le meurtre a eu lieu? + +--Oui... mon mari m'a tout expliqué. + +--Racontez fidèlement, s'il vous plaît? + +Le silence, déjà profond, se fit encore plus absolu; chacun retenait son +souffle pour ne rien perdre de ce récit nouveau. + +--Ce fut Saint-Pierre qui alluma la jalousie dans le coeur de mon mari, +en lui disant, à chaque instant, que j'étais légère et oublieuse de mes +devoirs. D'abord, mon mari n'en crut rien; mais il m'observa davantage +et interpréta mal mes actions les plus innocentes. Il devint +véritablement jaloux sans que j'eusse la plus légère faute à me +reprocher, Dieu le sait. Quand Saint-Pierre le jugea assez prévenu, il +lui jura que je serais à lui-même Saint-Pierre quand il le voudrait, et, +la veille de la fête de l'église, quand je fus partie pour aller à +confesse, il vint de nouveau trouver mon mari et lui dit: Rends-toi ce +soir, vers neuf heures, dans mon jardin, et cache-toi bien, tu verras si +je suis un menteur. Mon mari répliqua: Ma femme est à l'église.--C'est +pour mieux te tromper, répondit Saint Pierre.--Elle n'aurait pas mis, +pour aller courir dans les jardins, le beau châle que je lui ai acheté +dernièrement, observa mon mari.--Pour aller au rendez-vous, on ne se +fait jamais trop belle, reprit Saint-Pierre. Mon mari, tout bouleversé, +se rendit dans le jardin, il prit un rondin sur un tas de bois que +Saint-Pierre lui avait montré, comme par hasard, un peu auparavant, et +se cacha sous les arbres. L'obscurité se répandit. Alors il entendit +venir quelqu'un, et vit deux personnes s'avancer vers la barrière. Quand +elles furent entrées, il entendit Saint-Pierre s'écrier: je t'aime!... +et la femme qui l'accompagnait poussa un soupir. Au bout d'un instant +Saint-Pierre dit: Asseyons-nous ici, ma douce Noémie--comme s'il m'eut +parlé--puis, il ajouta d'autres paroles encore... et embrassa sa +femme.... Il fit brûler une allumette exprès pour se faire voir. Alors +mon mari qui se tenait tout près, un bâton à la main, aperçut une femme, +la tête penchée sur l'épaule de Saint Pierre, et enveloppée +presqu'entièrement dans un châle absolument pareil au mien. Il fut +trompé par ce vêtement; il crut que j'étais infidèle, et il voulut me +tuer... et il aurait eu raison, si.... Mais, épuisée par ce long effort, +Madame Letellier s'affaissa tout à coup et fondit en larmes. On lui +apporta un peu de vin et d'eau, et, quand elle se fut remise, on +continua à recevoir son témoignage. Picounoc apparaissait déjà comme le +plus rusé des monstres. + +--Vous avez eu dernièrement la visite d'une dame Gagnon? + +--Oui, monsieur. + +--Voulez-vous raconter à la cour ce qui s'est dit alors au sujet du +châle de la défunte? + +--Mon fils disait: Il y a quelque chose cependant qui va embarrasser +Picounoc, et qu'il expliquera difficilement: c'est le châle. + +--Madame Gagnon parut surprise un peu: Est-ce qu'il l'a détruit ce +châle? demanda mon fils.--Je n'en sais rien, répondit-elle.--Ensuite +elle se reprit: Il ne m'en a jamais parlé, ajouta-t-elle: Mon fils se +leva vivement, ouvrit ma commode:--Il ne l'a pas détruit, Madame, le +voici, dit-il, et il déplia le châle que j'avais pris pour aller à +l'église, le soir du meurtre.... Madame Gagnon demeura un instant sans +parler, puis elle dit en balbutiant: N'est-ce pas celui de votre mère? + +--Etiez-vous l'amie de la défunte Aglaé? + +--Oui. + +--Vous a-t-elle jamais dit que votre mari l'importunait de ses +assiduités? + +--Jamais. Elle m'a dit que c'était une fausse rumeur que des méchantes +langues faisaient courir. + +_Transquestionnée._--Savez-vous, madame, si la défunte avait un châle +semblable au vôtre? + +--Je ne lui en ai jamais vu. + +--Avez-vous entendu dire qu'elle en eut un? + +--Jamais.... + +--Si elle en avait eu un, croyez-vous que vous ou les voisines en +eussiez pris connaissance de quelque façon? + +--Si ce châle devait servir à induire mon mari en erreur, il a dû être +tenu caché. + +--C'est tout, Madame, vous pouvez vous retirer. + +Le médecin Noël Dubois fut cité à son tour. Il dit qu'un jour, pendant +que penché sur le berceau de l'enfant du prisonnier, il regardait, en +causant avec la mère, la petite créature, le prisonnier entra +subitement, et, se montrant animé de la plus sotte jalousie, l'accabla +d'injures et l'appela séducteur de femme. Il dit aussi que l'accusé +passait pour bien jaloux.... + +Madame Gagnon comparut. Elle arriva escortée de deux hommes de police, +car elle était prisonnière depuis la veille. Elle regarda l'assistance +d'une façon suppliante, car elle n'avait encore rien perdu de son +hypocrisie. Vieille, laide, rousse et l'air bégueule, elle ne pouvait +compter que sur son mérite pour s'attirer les coeurs. + +--Votre nom, madame? demanda Victor. + +--Eugénie Laroche, femme Gagnon, monsieur. + +--Eugénie Laroche? répéta Victor en la regardant fixement. + +--Oui, monsieur, reprit la vieille, est-ce que mon nom ne vous va pas? + +On se mit à rire, et l'huissier imposa son éternel "silence!" + +--Depuis quand êtes-vous dans la paroisse de Lotbinière? + +--Depuis un mois et demi environ. + +--Vous avez été chez Madame Letellier, il y a quelques jours, pourquoi? + +--Pour la consoler de ses peines.... + +--Vous avez regardé un châle assez joli et bien conservé que l'on vous a +montré alors? + +--Oui.... + +--Et qu'avez-vous dit? + +--Je ne me rappelle pas d'avoir fait des remarques. + +--N'avez-vous pas dit que ce châle appartenait à madame Letellier? + +--Oui, Monsieur. + +--Comment saviez-vous cela?... + +--Parce que... parce que... il sortait de sa commode. + +--Mais quelqu'un vous affirmait que c'était le châle de la défunte, +quelle raison aviez-vous de dire que c'était celui de madame +Letellier... répondez! Est-ce parce que les deux étaient pareils? + +--Probablement.... + +--Et qui vous a dit que les deux châles étaient pareils? + +--Personne. + +--Vous l'avez deviné?... + +La vieille ne voulut plus ajouter un mot. De guerre lasse on dut +l'éloigner. Plusieurs témoins vinrent déclarer que Letellier s'était +presque tout à coup montré terriblement jaloux. Puis vint Angèle +Mercier, femme de Noé Delorme. Elle déclara que lorsqu'elle était +enfant, Picounoc la payait pour lui faire dire qu'elle portait des +billets doux de la part de madame Letellier au Docteur et de la part du +Docteur à madame Letellier, et pour lui faire dire aussi à Joseph +Letellier qu'il allait, lui Picounoc, en cachette voir Noémie; que tout +cela était faux.... + +La malice hypocrite de Picounoc se dessinait peu à peu, mais sûrement. +On voyait un rayon d'espoir briller sur le front du prisonnier. François +Bernier, de Ste. Croix, suivit. Il dit que le soir du meurtre de la +femme de Saint-Pierre, il avait ramassé un fanal, dans le jardin, et +qu'il l'avait donné à Geneviève, une espèce de folle qui demeurait la +plupart du temps dans le voisinage. C'est tout ce qu'il savait. Vint +ensuite le tour de la petite José Antoine--Héloïse Hamel--qui était +gardienne chez Letellier, le soir da meurtre, pendant l'absence de +Noémie. + +--Vous étiez gardienne chez Letellier, le soir du meurtre? + +--Oui, Monsieur. + +--Quel âge aviez-vous alors? + +--J'avais douze ans, Monsieur. + +--Que s'est il passé alors? + +--Madame Letellier m'avait demandé pour avoir soin de son enfant, +pendant qu'elle irait à confesse. Je berçais le petit sur mes +genoux--Plusieurs sourirent en regardant le petit qui était maintenant +le beau grand garçon qu'on appelait M. l'avocat Victor--Je berçais le +petit sur mes genoux, continua le témoin. Tout à coup, vers neuf heures +ou neuf heures et demie, M. Letellier entre. Il était affreusement +changé. Il s'approche de l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans +ses bras, l'embrasse plusieurs fois, et me le rend en disant: Aies-en +bien soin... car il n'a plus de mère! + +--Sa mère est allée à confesse, que je réponds, il la verra demain. + +--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, qu'il dit d'une voix à faire +peur,... et moi, qu'il ajoute, vous ne me reverrez jamais.... Et il +sortit pour ne plus revenir. J'avais peur. J'ai couru avertir le monde. + +Le témoignage naïf et concluant de la petite gardienne fut corroboré par +ceux à qui en effet, le soir du meurtre, elle alla annoncer la nouvelle +de la mort de Madame Letellier. + +Le marchand bossu de Ste. Emmélie, prisonnier aussi lui, fut questionné +à son tour. + +--Geneviève, la pauvre folle morte l'autre jour, vous a porté une lettre +le jour de sa mort, demanda le jeune avocat. + +--Oui, Monsieur? + +--De la part de qui? + +--De la part de M. Letellier. + +--Pouvez-vous dire à quel sujet cette lettre était écrite.... + +--Non, Monsieur.... + +--Pouvez-vous dire combien de pages d'écriture elle renfermait? + +--Je n'ai pas remarqué ce détail. + +--Vous l'avez lue cette lettre? + +--Oui. + +--Y avait-il plus d'une page d'écriture? + +--Je ne puis le dire. + +--Avez-vous cette lettre? + +--Peut-être la retrouverai-je. + +--Saint-Pierre l'a-t-il signée lui-même? + +--Non, puisqu'il ne sait pas écrire. + +--C'est une autre personne qui l'a signée pour lui? + +--Apparemment. + +--De son nom? + +--Comme de raison. + +--Voici, votre honneur, dit le jeune avocat, s'adressant au juge, la +déposition certifiée de Mademoiselle Marguerite Saint-Pierre au sujet de +cette lettre. Mademoiselle Saint-Pierre est malade et n'a pu venir à la +cour. + +--Mon père m'a dit d'envoyer à M. Chèvrefils, par Geneviève, une lettre +qui se trouvait sur la table dans la salle. Comme j'éprouvais quelque +répugnance à obéir, mon père ouvrit la lettre et, me montrant les quatre +pages toutes blanches, il me dit: Tu vois que ce n'est pas +compromettant. Il n'y avait pas un mot d'écriture en effet. Je mis mon +nom, entrelacé avec celui, de Victor, sur le coin d'une page, et je +remis la lettre à Geneviève qui partit pour ne plus revenir.... + + MARGUERITE SAINT-PIERRE. + + Assermentée devant moi + le 25 octobre 1871. + OVIDE FRENETTE + Juge de paix. + +Pendant la lecture de ce témoignage le bossu et Picounoc passèrent par +toutes les teintes, depuis la pourpre jusqu'à la lividité, et par toutes +les sensations, depuis la honte jusqu'à la rage. + +--C'est tout, dit Victor au bossu, vous pouvez sortir. + +Eusèbe Asselin fut appelé. Le vieillard que nous connaissons bien entra +dans la boîte des témoins. + +--Vous teniez hôtel à Montréal dernièrement? + +--Oui. + +--Avez-vous vu le prisonnier chez vous? + +--Non, jamais à ma connaissance. + +--Connaissez-vous Charlot Grismouche et Robert Picouille, deux des +témoins entendus en cette cause? + +--Je les ai bien connus autrefois. + +--Sont-ils parmi les personnes que vous voyez ici dans ce groupe? + +--Il y a deux hommes qui leur ressemblent, mais ils n'ont pas les +cheveux de la même couleur. + +--Allez toucher ces deux hommes que vous croyez reconnaître. + +--Les voici, dit le vieillard en montrant Charlot et Robert; mais je +jure que si ces deux hommes sont Robert Picouille et Charlot Grismouche, +ils étaient déguisés quand je les ai connus ou ils le sont aujourd'hui. + +--Les croiriez-vous sous serment? + +--Non. + +Les deux compères gagnèrent la porte instinctivement. Le jeune avocat +fit remarquer au juge que ces hommes étaient peut-être venus ici +déguisés pour tromper le tribunal, et qu'il était expédient de vérifier +la chose. Alors un huissier s'approcha d'eux et s'aperçut qu'on effet +ils étaient affublés de perruques et de fausses barbes.... Ils furent +sommés d'enlever ces masques. Le vieux Asselin les regarda fixement +pendant quelques minutes: + +--Oh! oh! je vous reconnais, dit-il... Charlot Grismouche et Robert +Picouille! deux voleurs de profession!... Vous n'étiez pas comme cela, +non plus, cependant, quand vous êtes venus à Montréal.... + +Les vieux scélérats voulurent s'échapper, mais ils s'aperçurent que +certains hommes de police ont le poignet fort. Alors se voyant perdus, +ils se prirent à rire: + +--N'importe, dit Robert, on a passé une longue jeunesse.... + +--Oui, Seigneur! et un beau brin de vieillesse aussi, répondit +Charlot.... + +--Vous n'avez pas besoin d'en demander davantage au bonhomme Asselin, +reprit Robert, tout ce que nous avons dit, c'est de la blague. + +--Et de la belle encore! ajouta Charlot.... + +--Pourquoi agissiez-vous ainsi demanda le juge sévèrement? + +--Charlot se frotta le pouce et l'index comme un homme qui fait glisser +des pièces blanches. + +Le juge se leva plein d'indignation.... + +--Et qui vous a payés? demanda-t-il. + +--Personne encore, dit Robert et c'est perdu à ce que je vois.... + +--Mais qui vous a engagés à venir rendre de faux témoignages? + +--Le bossu! dit Robert. + +--Tais-toi donc, repartit Charlot, pourquoi le dire? + +--Faut qu'il y passe lui aussi. On a été pincé, tant pis! + +--Quel est ce bossu, demanda le juge? + +--Un bossu riche et laid qui travaille, paraît-il, pour le compte de M. +Saint-Pierre dont il veut épouser la jolie fille, continua Robert. + +--C'est le même qui vient de comparaître, reprit Victor, et qui a été +arrêté en même temps que Mme. Gagnon, soupçonné comme elle d'avoir +empoisonné Geneviève la folle. + +--Monsieur Chèvrefils? dit le juge. + +--Chèvrefils, c'est un nom de guerre répondit Victor, ou plutôt c'est un +masque. + +Charlot poussa Robert du coude: + +Le jeune avocat a éventé la mèche, mon vieux... je gage qu'il a eu un +tête à tête avec Paméla.... + +--Fini le bossu! fini! répondit Robert. Il va danser au bout de la +corde.... + +--Quel est le nom de M. Chèvrefils? demanda le juge. + +--Son vrai nom? se hâta, de dire Robert, car il en a pour tous les +besoins.... + +--Pour la semaine et les dimanches, ajouta Charlot. + +--Respectez la Cour! cria l'huissier, ou vous allez sortir. + +--C'est ce que nous voudrions, répliqua Charlot. Et tout le monde éclata +de rire. + +--Quel est le véritable nom de cet homme, M. Letellier? demanda de +nouveau le juge au jeune avocat. + +--Clodomir Ferron, votre honneur, voleur, échappé du pénitencier et +assassin. + +Deux voix crièrent à la fois: Ferron! c'étaient Picounoc et l'accusé. + +Quand l'émoi fut un peu apaisé, l'interrogatoire continua. + +--Connaissez-vous la femme Gagnon qui vient de donner son témoignage +devant l'honorable cour? demanda Victor à Asselin. + +--Oui. + +--Est-elle digne de foi? + +--Non. + +--Pourquoi? + +--Parce que c'est une femme d'une conduite scandaleuse et... qui vient +de se parjurer. + +--Comment pouvez-vous dire cela? + +--Parce qu'elle a juré se nommer Eugénie Laroche, femme Gagnon, et +qu'elle se nomme Ombéline Racette, et... qu'elle est ma femme? + +Le vieillard, honteux, et chagrin d'avoir à révéler de pareilles +turpitudes, courba la tête, et un grand murmure remplit la salle. Le +juge ordonna d'amener cette femme et de la mettre en présence du témoin. +Quand elle aperçut le vieillard elle recula en faisant un geste de +menace ou d'effroi: + +--Toi ici! dit-elle. + +--Pour te confondre, misérable! répondit le vieillard d'une voix sourde +et terrible. + +--Reconduisez cette femme en prison! ordonna le juge. + +--Il reste un dernier témoignage, reprit Victor, qui sait si la pauvre +folle lâchement assassinée ne parlera pas du fond de sa tombe. Voici le +document qu'elle nous a laissé. Il est scellé, et il ne doit pas l'être +par un simple caprice d'une imagination malade. Si votre honneur le +permet, je romps l'enveloppe. + +Sur un signe du juge, le papier fut coupé et la petite porte du fanal +s'ouvrit. Il n'y avait rien dedans qu'un petit bout de chandelle. Le +fanal passa de main en main. Personne n'y trouva rien d'extraordinaire +d'abord. Tout à coup le jeune avocat s'écria d'un air de triomphe en +levant les mains au ciel: + +--A quoi tient donc l'intelligence, la science et l'esprit, si une +pauvre folle trouve d'un coup ce que nous cherchons, si longtemps! La +chandelle de ce fanal n'a jamais été allumée!... + +Pendant une minute l'huissier fut impuissant à contenir l'émotion de la +foule. Ce simple oubli du meurtrier allait le confondre à jamais. En +examinant le revers de papier qui entourait le fanal, on aperçut +quelques lignes d'écriture, et voici ce qu'on lut: + +--Picounoc ment quand il dit qu'il s'est servi de son fanal pour +s'éclairer; il doit mentir aussi quand il accuse Djos du meurtre +d'Aglaé. Si Djos revient cela pourra le sauver. + +GENEVIÈVE BERGERON. + +--Pauvre Geneviève! soupira Victor en essuyant une larme. Pauvre +Geneviève! fit, comme un écho, la voix émue du prisonnier. Et une +émotion profonde s'empara de toute l'assistance. + +L'avocat de la couronne fit son plaidoyer. Il remémora d'une manière +nette, précise, sans passion et sans faiblesse tous les faits que l'on +sait déjà. Mais son argumentation parut faible, car tous les témoins à +charge venaient d'être convaincus de parjure ou de malhonnêteté. +Picounoc seul restait debout, mais sa version du meurtre ne semblait +plus naturelle et vraie comme en premier lieu. + +--Cependant conclut le procureur, la société attend de vous le salut, +messieurs les jurés, si vous laissez le crime impuni, par compassion ou +par faiblesse, vous sapez les fondements de l'édifice social, et nul +n'est à l'abri de la malice des méchants. Si vous croyez, devant Dieu, +que l'accusé soit coupable, et que, plus rusé que son ennemi, il ait +réussi à déjouer la justice, vous devez le condamner sans merci, car +l'hypocrisie augmente la grandeur d'une faute; si, au contraire, vous +êtes d'avis qu'il est accusé injustement, et qu'il a été amené à +commettre ce meurtre par un concours de circonstances qui l'excusent, +vous devez l'acquitter. Si vous avez des doutes, donnez à l'accusé le +bénéfice de ces doutes; car il vaut mieux pardonner à tous les coupables +que faire périr un innocent. + + + + + XVI + + LE PLAIDOYER DE VICTOR. + + +Victor se leva au milieu d'un silence presque redoutable. Il était pâle +et un léger tremblement agitait tout son être. C'était la première fois +qu'il plaidait en cour criminelle, et dans quelle circonstance, grand +Dieu! La vie de son père et l'honneur de sa famille pouvaient dépendre +de son plus ou moins d'éloquence et d'habileté. Il sentait que le +prisonnier le regardait avec plus de crainte encore que d'affection. + +--Messieurs les jurés, commença-t-il, vous avez à juger une des causes +les plus étonnantes qui aient jamais été soumises au tribunal des +hommes. Aurai-je assez d'habileté pour vous l'exposer clairement, assez +de prudence pour ne rien omettre d'utile, assez de science pour la bien +discuter, assez de forces pour en faire jaillir la glorification de la +justice? Ah! si je n'étais soutenu que par l'appât de l'or ou la soif de +la gloire, je pourrais défaillir, et je mériterais de succomber; mais +j'ai pour aiguillonner mou courage l'amour de la justice et le +dévouement filial. + +--Messieurs les jurés, reportez un instant vos regards en arrière; +tournez vos souvenirs vers Lotbinière, la paroisse de l'accusé; remontez +d'une vingtaine d'années le cours de la vie! Voyez-vous sur ce coteau de +St. Eustache, cette grande maison blanche, au milieu des arbres qui +l'ombragent? Là habitent le bonheur et la paix. Joseph Letellier et +Noémie, sa femme jeune et belle, coulent des jours heureux dans la +crainte du Seigneur. Leur maison, comme leur coeur, est ouverte à tout +le monde, et les amis sont nombreux. Mais entre tous, celui qui partage +le plus souvent la joie des jeunes époux, c'est un voisin, un camarade +de l'accusé; c'est l'ami intime à qui l'on se confie avec le plus de +confiance et d'abandon. Mais Noémie est belle, et le voisin est +voluptueux. Noémie est vertueuse et le voisin est sans pudeur. Un homme +qui se sent brûlé d'une flamme honteuse est un homme voué à toutes les +infamies, s'il n'a pas la crainte de Dieu. Ce voisin se laisse donc +entraîner sur la pente fatale, et il porte un oeil de convoitise sur la +femme de son ami. De ce moment l'amitié est finie et l'ami, condamné. +L'amitié est remplacée par l'hypocrisie, et l'ami, abusé chaque jour. +Par une combinaison diabolique on appelle le mensonge au secours de la +volupté, et la femme pure et sainte est accusée auprès de son mari. Les +calomnies répétées éveillent la jalousie dans le coeur du mari qui se +croit trompé, et la jalousie couvre d'un nuage toujours menaçant la +maison jusqu'alors pleine de sérénité. Un jour, enfin, l'accusé trop +confiant dans l'ami qui l'abuse, aveuglé de plus en plus, s'imaginant +avoir sous les yeux sa femme infidèle, oublieuse de ses devoirs les plus +sacrés et de la foi jurée, entre dans une de ces colères qui rugissent à +bon droit dans les profondeurs d'un coeur honnête, quand un mari croit +voir se consommer sa honte. Il était armé, il frappa.... Il frappa et +s'enfuit.... Il entra dans sa maison en pleurant.... Mais écoutez plutôt +le témoignage naïf de la petite fille qui gardait, ce soir-là, l'enfant +de Noémie: J'étais gardienne chez Letellier le soir du meurtre. J'avais +alors douze ans. Madame Letellier m'avait demandé d'avoir soin de son +enfant pendant qu'elle irait à confesse. Je berçais le petit sur mes +genoux. Tout à coup, vers les neuf heures ou neuf heures et demie, M. +Letellier entre. Il était affreusement changé. Il s'approche de +l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans ses bras, l'embrasse et +me le rend en disant: Aies-en bien soin... car il n'a plus de mère. + +--Sa mère est allée à confesse, que je réponds, et il la verra +demain.--Elle ne reviendra plus! je l'ai tuée, qu'il dit d'une voix à +faire peur... et moi, ajoute-t-il, vous ne me reverrez jamais.... + +Quoi de plus fort que ce témoignage dans sa touchante naïveté! Et vous +le savez, la femme qui le rend, ce témoignage, est une femme digne de +foi, celle-là! et son témoignage se trouve corroboré par les dépositions +du voisin chez lequel elle est accourue, le soir du meurtre, pour +annoncer la triste nouvelle. Il est donc bien vrai que l'accusé, +malicieusement induit en erreur, avait cru tuer sa femme infidèle. Et en +effet, il disparut, comme il l'avait déclaré à la petite gardienne, et +il voulut être mort pour tous ceux qui l'avait connu. Il brûla sa grange +pour faire croire qu'il s'était brûlé avec elle.... Pourquoi vivre, en +effet, quand on a perdu, par la plus lâche des trahisons, tout ce que +l'on aimait sur la terre? Comment un homme de coeur pourrait-il, le +front souillé par l'ignominie de sa femme, voir ses amis et leur +sourire? La mort est mille fois plus douce que la vie, dans ces +douloureuses circonstances, la mort ou réelle ou feinte. L'accusé +choisit la dernière, et, pour tous ceux qui l'avaient connu, il fut +mort. Il ne choisit pas, il fut plus plutôt inspiré de Dieu dont les +desseins sont impénétrables. Pendant vingt ans il se tint caché dans les +immenses solitudes glacées du Nord-Ouest, et là, sous un nom nouveau, il +fit des prodiges de valeur et des oeuvres de charité sans nombre! Il +devint la gloire des trappeurs-canadiens et la terreur des sauvages +barbares, si bien, qu'on l'appelait partout le grand-trappeur. Il serait +encore perdu dans ces régions sans limites, si un événement merveilleux +ne lui eut appris qu'il n'avait pas tué sa femme et qu'elle vivait +encore. Ici, messieurs les jurés, vous retrouvez de nouveau cette preuve +indestructible, irrécusable, de la bonne foi de l'accusé dans son crime +et de la malice d'un scélérat qui agit dans l'ombre. Ecoutez encore le +témoignage d'un brave et honnête chasseur qui a la crainte de Dieu. Ce +témoignage est appuyé par une lettre du rév. père Olivier missionnaire +du lac des Esclaves: Voici ce que dit ce fidèle compagnon de l'accusé: + +--Pauvre Djos, s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait encore +heureux!... son enfant ne serait pas orphelin... et sa femme ne serait +pas veuve! + +--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur qui pleurait. + +--Et oui, depuis vingt ans. + +--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant la tête, Djos a tué sa femme +dans un moment de folle jalousie. + +--Il ne l'a pas tuée, puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je +riposte. + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur en tombant à genoux. Il +pleurait comme une Madelaine, et criait: Noémie! Noémie! pardon! Oh! je +n'ai pas tué ma femme!... Mon Dieu! soyez béni!... + +Messieurs, quoi de plus concluant? La vérité se fait jour de toute part. +Elle éclate, elle éblouit. + +L'accusé savait bien qu'il avait tué; mais il croyait avoir droit +d'exercer cette suprême justice, car il croyait avoir subi un suprême +outrage de la part de sa femme. Et qu'on ne dise pas qu'il s'est laissé +tromper volontairement. Les machinations les plus habiles ont été mises +en oeuvre pour l'aveugler et le perdre. Il ne peut être coupable en +conscience, car il était de bonne foi et sa conscience lui disait d'agir +comme il l'a fait. C'est un crime purement matériel qu'il a commis, et +qui n'offense pas Dieu. Les hommes seraient-ils plus sévères que Dieu +lui-même? + +Ou l'accusé savait qu'il n'avait pas tué sa femme, et, alors, il n'eut +pas attendu vingt ans pour faire cet acte d'hypocrisie qui pouvait +toutefois le conduire à l'échafaud; car au bout de vingt ans de cette +vie étrange, active, accidentée du chasseur, il était devenu un homme +tout autre; il avait dû oublier les attachements d'autrefois, et tout ce +qu'il avait aimé, pour se délecter dans sa gloire de grand chasseur et +l'enivrante liberté des forêts; ou il croyait l'avoir tuée, et, alors, +il devait s'efforcer de rester inconnu de tous, et ne se révéler que +dans une circonstance étrange comme celle qui s'est offerte à lui au +bout de vingt ans. Mais ici, certain d'avoir été le jouet ou +l'instrument d'une volonté mystérieuse et coupable, il devait se lever +et partir, sans songer aux conséquences de sa détermination. Et c'est ce +qu'il a fait. Il est venu! Il est venu pour demander pardon à sa femme +qu'il avait outragée par ses lâches soupçons! Il est venu pour dire au +monde qu'il a été un instrument aveugle et innocent dans les mains de +l'hypocrisie! Il est venu pour soulever le voile qui couvre le mystère +d'iniquité, et chercher où se cache l'infâme qui a tramé, pour le +perdre, le plus odieux des complots! Il est venu pour aider la justice à +triompher; pour être l'instrument de Dieu au jour de la vengeance, comme +il l'a été au jour de l'épreuve!... Et, pour cela, il a exposé sa vie, +ses dernières espérances et ce qui lui restait de bonheur sur la terre. + +Où est donc le coupable? Voilà ce que je dois chercher avec vous, +messieurs les jurés, car il y a un coupable quand il se commet un crime: +seulement le vrai coupable n'est pas toujours celui par qui l'attentat +est consommé, mais celui qui l'a médité, préparé et fait accomplir. +L'autre, comme dans le cas qui nous occupe, n'est qu'un instrument +inconscient. Il existe un axiome bien vieux et bien sage que les +criminalistes évoquent toujours avant d'entrer dans les dédales où se +cachent les scélérats; un axiome qui jette une première lueur dans +l'ombre où s'aventure la justice, et la conduit souvent comme un fil +d'Ariane jusqu'à la grande clarté du ciel. Cet axiome le voici: A qui +profite le crime? En effet, l'on ne commet point un crime pour le +plaisir de le commettre; c'est-à-dire que le crime n'est pas un but, +mais un moyen: le moyen d'arriver à la satisfaction d'une passion; et +toutes les passions se réduisent à deux, la haine et l'amour. Dans +l'affaire qui nous occupe, on cherche en vain la haine. La victime et +l'accusé avaient toujours vécu comme de bons et honnêtes voisins, +quoiqu'en ait dit Saint-Pierre dans son témoignage intéressé. Et la +défunte n'a-t-elle pas avoué elle-même à Madame Letellier, que les +bruits que l'on faisait courir sur le compte de Joseph étaient faux et +calomniateurs; et qu'il n'avait jamais manqué de respect envers elle. Et +puis ce jeune homme qui venait d'être l'objet d'une immense faveur du +ciel, l'objet d'un miracle, pouvait-il tout à coup devenir si +profondément méchant, que de tuer une femme qui lui aurait donné un +soufflet? Est-ce donc la satisfaction de l'amour? Pas davantage. +Supposez,--ce qui n'est pas,--qu'il ait aimé la défunte, pourquoi +l'eut-il assassinée? Pour qu'un autre homme ne la possédât point. Mais +ne sait-on pas, hélas! qu'un libertin se glorifie de partager avec +l'époux les faveurs de la femme qu'il a détournée de ses devoirs? Il +arrive qu'un homme plonge le poignard dans le coeur de sa maîtresse, +mais ce n'est que lorsque cet homme est ou doit être le premier ou le +seul aimé, et croit avoir des droits sur cette femme qui le trahit tout +à coup. Mais ici, rien de cela; et quelle différence! L'accusé aimait sa +femme... il l'aimait passionnément; il l'aimait de l'amour le plus +jaloux, vous le savez. Et quand a-t-on vu un homme ainsi jaloux avoir, à +la fois, deux amours également violentes? Et quand a-t-on vu un homme +jaloux devenir infidèle par habitude?... La jalousie peut pousser à +l'infidélité, mais c'est la vengeance qui est le principal motif, et si +l'infidélité persiste, la jalousie s'apaise nécessairement. Or, ici la +jalousie est restée jusqu'au dernier jour dans l'âme ulcérée du +malheureux accusé. Donc il aimait sa femme et n'en aimait pas d'autre de +la façon que l'on voudrait faire croire. + +A qui donc le crime profite-t-il? Qui pouvait gagner quelque chose par +la mort d'Aglaé? Son mari? Non, s'il l'aimait, oui, s'il ne l'aimait +pas. Car une femme que l'on hait est un fardeau bien lourd à porter. +Nous verrons donc si Picounoc, le premier accusateur, pouvait en ce sens +profiter du crime, et nous verrons ensuite pourquoi, s'il voulait se +débarrasser de sa femme, il ne l'a pas fait périr lui-même, et nous +verrons encore s'il n'avait pas intérêt à compromettre l'accusé et à le +perdre. + +Et d'abord Picounoc ou Saint-Pierre aimait-il sa femme? + +Picounoc se marie, mais il n'aime pas la femme qu'il jure devant le +Christ d'aimer et de protéger toujours. Il est parjure une première fois +au pied des autels. Et si ce que je dis est vrai, messieurs, ce que je +dirai ensuite sera bien facile à comprendre; car, du moment qu'un homme +a laissé, de plein gré, le chemin de la vertu et de l'honneur pour +entrer résolument dans la voie du crime et de l'infamie, nul ne sait où +cet homme s'arrêtera... parce qu'il ne s'arrêtera que dans l'abîme.... +Et ce que j'ai dit est vrai. Ecoutez plutôt le témoignage de Paul Hamel: + +--Je rencontrai Picounoc: il me dit qu'il se mariait, mais qu'il +n'aimait pas sa fiancée... qu'il se laissait faire parce qu'elle avait +une belle propriété.... Je le blâmai, repart le témoin; il me répliqua: +Tiens! Je n'ai pas de secrets pour toi; j'ai aimé, j'aime, et j'aimerai +toujours. Celle que j'aime tu la connais, c'est Noémie! Elle est la +femme d'un autre, eh bien! puisque de ce côté le bonheur m'est ravi, je +n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je voudrais devenir +veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des filles +avantageuses.--Si tu parlais sérieusement, réplique le témoin, j'irais +avertir ta fiancée.--Je suis sérieux, répond Picounoc, je suis un maudit +et le fils d'un maudit... donc il faut que je fasse mon oeuvre. + +Messieurs, ces paroles épouvantables sont le noeud gordien de la cause +qui vous est soumise, et elles expliquent la noirceur de l'homme qui a +ourdi ce drame, et la subtilité de ses moyens. C'est un maudit qui veut +faire son oeuvre, et Dieu sait qu'il l'a faite terrible! + +Picounoc, marié et père de famille, nourrissait toujours dans son âme le +feu de ses criminels désirs. S'il eut été un scélérat vulgaire, s'il +n'eut pas été un homme maudit peut-être, il serait allé aveuglement où +l'entraînaient ses désirs, et, comme la plupart des criminels, il aurait +brisé violemment les obstacles. Il eut tué sa femme et son ami. En +effet, consultez les annales judiciaires et voyez si, dans presque tous +les cas analogues, l'homme ou la femme épris d'une passion coupable, ne +font pas eux-mêmes, par le fer ou le poison, disparaître ceux qui les +gênent. Mais Picounoc plus rusé, plus fort, plus attaché à la vie, +imagine, pour arriver à son but, un moyen plus lent sans doute, mais +plus sûr et moins dangereux. Peut-être aussi savait-t-il qu'il avait +besoin d'abord de diminuer un peu l'extrême tendresse de Madame +Letellier pour son mari, en s'efforçant de rendre celui-ci injuste et +cruel même envers sa femme. Et c'est ce qu'il fit. Dans son imagination +infernale il trouva cet infernal projet: Faire tuer sa femme bonne et +fidèle par le mari de Noémie. C'était habile, mais malaisé. Comment en +arriver là?... Par la jalousie, la plus aveugle des passions. Oui, +rendre Joseph jaloux, se dit l'infâme, et lui faire tuer ma femme en +guise de la sienne. Vous savez, messieurs, par quelle suite de +fourberies et de mensonges il y est arrivé. Vous le savez par le +témoignage de Madame Letellier, qui avoue ce qu'elle a souffert de cette +incompréhensible jalousie de son mari. Vous le savez par le témoignage +d'Angèle Mercier, qui déclare que lorsqu'elle était enfant, Picounoc la +payait pour lui faire dire--ce qui était faux--qu'elle était la +messagère du docteur et de Madame Letellier. Vous le savez par le +témoignage du docteur lui-même qui se vit injurié de la façon la plus +grossière, parce qu'il causait avec l'infortunée Noémie. Et quand +Picounoc trouve son travail assez avancé; quand il voit son aveugle ami +se porter à des excès de violence, et dans son langage et dans ses +actions, alors il songe à mettre le couronnement à son oeuvre. Il +prévient l'accusé que Noémie, sa femme qu'il aime tant et qu'il croit si +vertueuse et si fidèle, déjouera son attention le soir même, et +viendra--après avoir prétexté la confession, un sacrement +divin--viendra, dis-je, dans ses bras à lui Picounoc.... Mais il a bien +soin d'attendre les ombres du soir, et de ne pas sortir de sa propriété. +Il eut été difficile de donner à Aglaé, la victime désignée d'avance, un +motif plausible peur l'entraîner ailleurs. Il rentre donc dans son +jardin, suivi de sa femme à qui il parle comme un amant parle à son +amante. Aglaé, prévenue de quelque façon que l'on ignore, mais que l'on +devine bien, joua son rôle bien innocemment sans doute, et sans prévoir +qu'il pourrait avoir des suites aussi funestes. Au reste, elle était un +peu simple, comme l'ont déclaré plusieurs témoins. Bonne et simple, +c'était bien la victime que Picounoc pouvait, sans trop de crainte, +conduire à la boucherie! Il eut soin de la vêtir d'un châle tenu caché +pour la circonstance, et en tout semblable à celui que Madame Letellier +venait de recevoir de son mari. On n'a pas de preuve directe de ce fait; +mais cela se déduit de la déclaration de l'accusé lui-même et des +paroles d'un faux témoin de la couronne, de Madame Gagnon. En effet, +comment cette femme pouvait-elle dire à Madame Letellier, en parlant +d'un châle: Mais! _c'est le vôtre!_ puisqu'elle n'avait jamais vu ce +châle et qu'elle ne pouvait savoir qu'il existait.... Et pourtant cette +parole: c'est le vôtre! implique nécessairement l'existence d'un autre +châle. Le vôtre implique le mien ou celui d'un autre. Et d'ailleurs quoi +de surprenant que Madame Gagnon, ou Madame Asselin si on lui rend son +vrai nom, quoi de surprenant, dis-je, que cette dame soit dans les +secrets d'un assassin? elle est accusée elle-même d'empoisonnement, et +elle vient d'être convaincue de parjure!... Et le marchand qui a vendu +le châle à Madame Letellier, peut bien, quoi qu'il le nie, en avoir +aussi vendu un autre pareil à Picounoc. Sa dénégation ne vaut rien +puisque lui-même n'est aussi qu'un misérable, un échappé du pénitencier +qui va monter sur l'échafaud! + +Et n'est-ce pas pour que l'accusé fut trompé par ce châle et crut +reconnaître sa femme, que Picounoc fit brûler une allumette? Cette +clarté légère et momentanée suffisait pour induire en erreur, mais ne +suffisait pas pour qu'un oeil prévenu, comme l'oeil du jaloux, put +découvrir la ruse. La clarté du fanal eut été trop persistante, et qui +sait? toute la trame ourdie avec tant de soins et d'adresse se fût +dénouée ridiculement et à la confusion du traître. C'est ici surtout que +l'on peut admirer comment Dieu se joue des projets de l'iniquité! D'un +souffle il renverse les plans les plus hardis, il défait les +combinaisons les plus merveilleuses. Il serait indigne de lui de sembler +travailler quand les impies travaillent, pour opposer, comme le font les +hommes, force contre force, pensées contre pensées. Il laisse se glisser +un futile oubli parmi toutes les grandes idées savamment combinées, et +l'édifice que l'architecte du mal admirait avec orgueil s'écroule +soudain. Ainsi Picounoc a tout prévu, jusqu'à la lumière dont il +faudrait s'éclairer dans le jardin, et, pour donner plus de poids à sa +parole, il feint même d'avoir oublié le fanal dont il s'est servi, et il +jure que la chandelle de ce fanal a brûlé pendant quinze ou vingt +minutes. Mais voilà où la Providence qui veille sur les justes l'attend. +Dans son trouble le malheureux n'a pu songer à tout: il n'a peut-être +pas même ouvert le fanal, il l'a peut-être porté dans le jardin après le +meurtre... quoiqu'il en soit, le mensonge est là, et le mensonge suffit +à défaut de toute autre preuve, pour attirer sur la tête de celui qui +l'a proféré, en prenant le nom de Dieu à témoin, les châtiments les plus +terribles. La chandelle du fanal n'a pas été allumée, et, après vingt +ans, vous la voyez encore avec sa mèche blanche que la flamme n'a jamais +touchée. Un témoin dit qu'il a ramassé le fanal et l'a donné à Geneviève +la folle. Geneviève, étonnée de ce que la chandelle n'en avait pas été +allumée, bien que Picounoc déclarât de suite le contraire, cacha ce +fanal comme un précieux document, et attendit le jour marqué de Dieu. La +pauvre fille fut alors inspirée du ciel, et, sans savoir peut-être +qu'elle marchait au martyre, elle passa vingt ans de sa vie à chercher +ce mystère que sa mort a fait éclater. Pauvre Geneviève! sainte fille +que la pénitence a transfigurée, sois bénie, car tu as sauvé mon père! +sois bénie dans ta tombe, car tu as été un instrument terrible dans les +mains du Seigneur! + +Et ici vous voyez encore la vérité du récit de l'accusé à sa femme. Il +dit que Picounoc fit brûler une allumette, une seule, comme pour lui +montrer la femme coupable à cette lumière faible et passagère, et la +tromper plus sûrement. Il déclare qu'il ne se produisit pas alors +d'autre lumière, et la chose est évidente pour tous maintenant. Donc +tout ce qu'il raconte au sujet de cette lugubre affaire est aussi +véridique. + +Picounoc avait raison de se défier de Geneviève puisque cette infortunée +savait une chose qui pouvait le perdre. Cependant il ne connaissait +point l'irrécusable argument de ce fait si futile en apparence, +puisqu'il croyait que le fanal avait été perdu ou volé. Pourquoi alors +la pauvre folle a-t-elle été empoisonnée? Ah! c'est qu'elle avait +entendu quelque conversation, surpris quelque secret, et l'on voulait +s'assurer de son silence. Sa folie est peut-être simulée, pensait-on, +et, au jour du procès, qui sait si cette femme rusée ne se montrera pas +plus fine et plus intelligente que le criminel qui a conçu et exécuté ce +projet avec tant d'astuce et de patience? Car ce n'est point par un +simple hasard que Geneviève est morte soudainement quelques jours avant +le procès, et après que l'un des témoins de l'accusé eut averti Picounoc +de se défier d'elle. Qui, en effet, l'a poussée à son destin fatal? +Picounoc. Et ensuite? Ensuite, elle est partie de la maison du bossu +infâme pour aller--cela se prouvera bientôt--pour aller chez une femme +perdue boire le poison qui devait la tuer! Et sous quel prétexte +Picounoc l'envoie-t-il au bossu? sous un faux prétexte. On l'envoie +porter une lettre qui n'est pas écrite.... Que veut dire cela? On envoie +une lettre pour dire à la personne absente ce qu'on lui dirait si elle +était près de nous. On n'envoie jamais quatre pages blanches, excepté +quand il y a convention d'avance entre les deux correspondants sur la +signification du singulier envoi. Et la convention dans le cas actuel, +c'était la mort de Geneviève, la mort d'un témoin dangereux, les faits +l'ont prouvé. Picounoc et le bossu se sont compromis au sujet de cette +lettre, et le témoignage de Marguerite, la fille de Picounoc, n'a pas +tardé à les confondre. + +Et pourquoi parlerais-je des témoignages menteurs de ces deux malheureux +vieillards qui sont venus ici donner publiquement le spectacle d'un +scandale inouï! Surpris dans leur oeuvre coupable, reconnus pour de +redoutables malfaiteurs, convaincus de parjure, jetant, avec le masque +matériel qui déguisait leur figure, le masque moral qui voilait leur +âme, ils se sont mis à rire, avec un cynisme écoeurant, de leur acte +criminel, et à se vanter avec orgueil de leur vie honteuse. Ils ont +eux-mêmes, se voyant perdus, dénoncé leurs complices ou plutôt leurs +maîtres; car les lâches n'aiment pas à rouler seuls dans l'abîme, et +malheur à ceux qui se servent d'eux! Ils ont dénoncé Ferron, Ferron! un +échappé du pénitencier qui se cachait, riche et redouté sous un nom +volé, le nom de Chèvrefils. Ils ont de plus déclaré--et ces hommes sont +sans doute bien informés--ils ont déclaré, ce que nous savions déjà, que +Ferron est l'ami et l'instrument de Picounoc. Voilà comme cet +enchaînement extraordinaire de faits ou de témoignages nous conduit +infailliblement au vrai coupable. + +Je me résume. A qui le crime a-t-il bénéficié? A l'accusé qui aimait sa +femme jusqu'à la jalousie, ou à Picounoc qui haïssait la sienne, même +avant de l'épouser? A l'accusé qui ne demandait qu'à vivre en paix dans +son foyer béni, entre sa Noémie douce et fidèle et son enfant au +berceau, ou à Picounoc qui portait un oeil lubrique sur une autre femme +et voulait parvenir à en faire sa femme légitime, sachant bien que la +vertu de cette créature était inébranlable? En devenant libre Picounoc +avait fait un grand pas vers le but qu'il convoitait; mais une autre +personne restait enchaînée à ses devoirs, fidèle à ses serments, c'était +Noémie la femme désirée. Il fallait donc qu'elle fut libre elle aussi. +Et pour qu'elle le fut, il fallait que son époux mourut... ou du moins +passa pour mort.... Et voilà qu'en effet, le même jour, du même coup, +disparaissent les deux personnes qui sont des obstacles à la réalisation +des voeux de Picounoc: sa femme et son ami. L'une des victimes est +morte, l'autre se fera justice elle-même; elle disparaîtra de plein gré +pour toujours, ou, si elle demeure, elle sera accusée. Oui, dans la +pensée de Picounoc, ce qui se fait aujourd'hui, aurait eu lieu le +lendemain du meurtre, si l'accusé ne se fut pas sauvé! + +Et pendant vingt ans Picounoc s'efforce de gagner l'amour de cette femme +qu'il a plongée dans le deuil, et pendant vingt ans, soutenue par sa +vertu, inspirée par le ciel, elle a refusé les hommages de ce +persécuteur déguisé en ami. Et ce n'est que lorsque découragée par des +épreuves sans nombre, appauvrie par des accidents fréquents, jetée dans +le chemin public par la malice d'un avare, ami et complice de Picounoc, +de Chèvrefils ou Ferron, qu'elle se décide enfin à ne plus être si +cruelle envers celui qu'elle croit son protecteur. Toutefois elle hésite +encore. Mais la reconnaissance opère en son coeur ce que rien n'avait pu +y opérer encore. Picounoc, par une générosité qui s'explique maintenant, +rend à la femme affligée le bien qu'à dessein il lui avait fait perdre. +Hypocrite et fourbe, il achète non l'amour mais la foi de cette femme, +par des sacrifices qu'il n'a jamais accomplis et des bienfaits qu'il n'a +jamais rendus. Il va triompher. Le jour de son mariage est fixé. Oh! +comme il doit se glorifier de son crime d'autrefois! Les vingt ans de +souffrance et de crainte sont passés. Aglaé ne sortira pas de sa tombe +pour crier vengeance, et l'ami trompé ne reviendra jamais se faire +expliquer un mystère d'iniquité qu'il n'a jamais soupçonné! Mais Dieu +qui se rit des complots des méchants a marqué le jour de sa justice. Le +mari si injustement jaloux a expié suffisamment sa faiblesse coupable, +et le traître a triomphé assez longtemps. Celui qu'on disait meurtrier +est apparu soudain et il a montré, de son doigt implacable, la tache de +sang sur le front de l'accusateur. Il a tué, mais innocemment et au +signal trompeur d'un homme qu'il croyait son ami. + +Avec la malédiction de son père, Picounoc a fait retomber sur sa tête le +sang de sa femme. Rien d'étonnant, la malédiction d'un père, c'est la +malédiction de Dieu, et la malédiction de Dieu, c'est la mort!... Mais +le ciel ne pouvait pas perdre à jamais un homme qu'il venait de protéger +si hautement. L'accusé, vous le savez, c'est le Pèlerin de Sainte-Anne, +c'est cet homme qui, jeune encore, contrit, repentant et humilié, fut +guéri miraculeusement en présence d'une foule de personnes, dans le +sanctuaire de Notre Dame de Beaupré!... Voilà, messieurs, un gage +magnifique de l'innocence de l'accusé, car cela prouve qu'il était +devenu vertueux, et qu'il ne pouvait, en conséquence, commettre le crime +dont il est accusé, que par une erreur fatale, comme l'erreur dans +laquelle il est tombé par les machinations de Picounoc. Cependant, +messieurs les jurés, le miracle de Sainte-Anne n'est pas plus éclatant +que celui qui s'accomplit sous vos yeux; car tout le monde reconnaîtra +l'intervention divine dans ce procès tristement célèbre. Et l'on dira +que cet homme, heureux après tout, le Pèlerin de Sainte-Anne ou +l'accusé, a été deux fois sauvé par un miracle. + +Victor paraissait transfiguré, et ses yeux étaient mouillés de larmes. + +Plusieurs avocats, des plus anciens, se levèrent de leur siége pour +venir lui serrer la main. + +Le juge fit alors, avec une gravité imposante, un résumé des +témoignages. Il exposa sans passion et sans faiblesse, les principaux +faits, et, pour venir en aide à l'honnête simplicité des jurés, ils jeta +les lumières de sa science sur les détails de la cause. + +--Quiconque se servira de l'épée périra par l'épée, dit-il à la fin de +son adresse; c'est la loi de Dieu. Cependant cette loi ne frappe pas +aveuglement et n'est pas impitoyable. Les lois des hommes, qui sont les +images des lois divines, ne sauraient être plus sévères. On ne punit pas +l'homme qui tue pour défendre sa propre vie. Il serait inique de le +faire. On pardonne au mari qui tue sa femme dans l'adultère. Car la +douleur et la colère de l'homme, alors, sont peut-être plus fortes que +sa volonté, et détruisent son libre arbitre. Et puis s'il est permis de +tuer pour sauver sa vie, il doit l'être davantage pour sauver ou venger +ce qui est bien plus précieux que la vie, l'honneur. Mais ici il ne +s'agit pas d'un malheureux qui a tué sa femme coupable, mais d'un homme +qui, croyant tuer sa femme coupable, a tué la femme d'un autre. Est-il +excusable dans un pareil cas? Difficilement d'ordinaire; mais dans le +cas actuel il est certain que l'accusé a été enveloppé dans un réseau +d'intrigues qui l'ont tout à fait égaré. On l'a rendu jaloux quand il +possédait la femme la plus dévouée. N'est-il pas blâmable d'avoir cru à +l'infidélité de sa femme sans jamais avoir pu la surprendre en faute? +N'est-il pas blâmable d'avoir mis une confiance illimitée dans un homme +dont il connaissait le caractère mauvais? Oui sans doute. Et si une +femme n'était venue jurer qu'elle même, payée pour cela par Picounoc, +avait induit cet homme jaloux en erreur, en lui racontant comme vraies +des fautes que sa femme n'avait pas commises, je ne pourrais l'excuser +complètement. Mais après les criminels moyens révélés par cette femme, +l'aveugle jalousie de l'accusé s'explique et s'excuse. Il a été un +instrument de mort, mais un instrument inconscient. Il se trouve un +homme plus coupable que lui, et seul coupable: c'est l'homme qui a +préparé cette oeuvre infâme, supposé qu'il ne puisse en rien atténuer +les témoignages qui se sont élevés contre lui, lorsqu'il les voulait +diriger sur un autre. Quant à l'accusé à la barre, il a expié par vingt +ans d'exil, de pleurs et de souffrances, la lâche complaisance avec +laquelle il a écouté son traître et sensuel ami. Dieu semble satisfait +de l'expiation; il ne siérait pas à la justice humaine de se montrer +plus sévère que la justice divine. + + + + + XVII + + COUPABLE OU NON COUPABLE. + + +Les jurés, ne s'accordant pas immédiatement, se retirèrent dans leur +chambre sous la garde d'un huissier qui prêta le serment suivant: «Vous +jurez que vous garderez et tiendrez ce jury, sans aliments, boissons, +feu ou lumière; que vous ne permettrez à qui que ce soit de parler à +ceux qui en font partie, que vous ne leur parlerez pas vous-même, si ce +n'est pour leur demander s'ils sont d'accord sur leur verdict. Ainsi que +Dieu vous soit en aide.» + +La foule éprouva un vif désappointement en voyant cette hésitation du +jury. Les uns murmuraient, les autres, sombres et pensifs, doutaient de +la sagesse de cette belle institution des jurés, et se demandaient en +quoi de pauvres ignorants, honnêtes tant que vous voudrez, mais +quelquefois malhonnêtes, peuvent juger avec plus de discernement et +d'équité que des juges savants, ou qu'un autre jury qui serait composé +d'hommes de loi? Et ils avaient raison. Car si parfois un innocent court +une chance d'être perdu, le coupable qui ne peut être condamné que par +la totalité absolue des jurés, a bien des chances d'échapper. + +Le jury, au grand désespoir des curieux, des amis, des hommes de loi, +passa toute la nuit en délibération, ou peut-être à dormir. Quelques uns +des jurés voulaient acquitter l'accusé, d'autres inclinaient à le +trouver coupable d'homicide, et d'autres encore voulaient le verdict de +coupable avec circonstances atténuantes et recommandation à la clémence +de la cour. + +Le lendemain, le peuple se porta de nouveau en foule vers le palais de +justice. Sur les onze heures, les procédés de la cour furent tout à coup +interrompus. Les jurés annonçaient qu'ils en étaient venus à une +entente. Ils revinrent dans leur banc. Tous les regards de la masse +réunie sous les vieilles voûtes les interrogeaient avec anxiété. Le +prisonnier ne put s'empêcher de pâlir un peu. Ce moment était solennel +pour lui. Le greffier fit l'appel des jurés et leur demanda à chacun +d'eux s'ils étaient d'accord sur leur verdict. Tous répondirent +affirmativement. Il leur demanda alors qui d'entre eux allait prononcer +le verdict. + +--Le chef choisi par nous, répondirent-ils. + +Alors le greffier dit à l'accusé de lever la main--ce que le grand +trappeur fit avec dignité--puis, s'adressant aux jurés, il leur dit: +Regardez le prisonnier, vous qui êtes assermentés: Comment dites-vous? +est-il coupable de la félonie dont il est accusé, ou non coupable? + +--Non coupable! + +--Prisonnier, vous êtes libre, dit le juge avec émotion. + +Une clameur longtemps contenue s'éleva soudain, et des applaudissements +frénétiques ébranlèrent la vaste salle. Victor, tout en larmes, se +précipita dans les bras de son père, et longtemps le père et le fils se +tinrent pressés coeur contre coeur. On avait empêché Noémie d'assister +au verdict qui pouvait, vu l'indécision des jurés, tourner fatalement. +Le grand-trappeur alla lui-même lui annoncer la fin de ses épreuves et +de son expiation. + +Des ordres furent donnés pour l'arrestation de Picounoc. Picounoc +s'était enfui de la ville, comme le rat laisse le navire qui sombre. En +un jour il avait vu s'écrouler l'immense échafaudage élevé, vingt ans +durant, par sa malice et sa lubricité. Ses amis, tombés et perdus à +jamais, l'appelaient dans le gouffre, et il se sentait inévitablement +entraîné. Sombre, morose, il entra dans sa maison et parcourut, comme un +homme ivre ou fou, chaque appartement. Il évita les regards de sa fille +encore faible et souffrante. Par instant il avait encore un fol espoir: +il est si dur renoncer à l'espérance! Il épia le retour des gens qui +étaient allés à Québec pour le procès, et, afin d'apprendre le secret de +sa destinée sans s'exposer à rougir, il se cacha dans le fossé qui longe +la route de St. Eustache, sur le coteau de sable, parmi les cerisiers +sauvages, et il attendit patiemment. Il fut bien servi. Les premiers qui +passèrent furent le grand-trappeur, Victor et Noémie. La joie brillait +sur leurs figures et l'amour débordait de leurs coeurs. En passant sur +le coteau, le grand-trappeur disait: Pauvre Picounoc! je ne lui avais +pourtant jamais fait de mal!... et s'il eut voulu me laisser en paix, je +lui aurais bien pardonné son crime, j'étais si heureux! Et Noémie +répondit: Maintenant il est trop tard.--Trop, tard! ajouta Victor, on le +cherche pour l'arrêter. + +Picounoc eut le frisson et ses yeux se couvrirent d'un nuage de sang. Il +eut envie de se repentir pour satisfaire à la justice divine, et de se +livrer au bourreau pour satisfaire à la justice humaine. Mais ce premier +bon mouvement ne fut pas suivi d'un second. + +--Malédiction! dit-il, il n'y a point de pardon pour moi, ni en cette +vie, ni en l'autre! Il demeura longtemps dans un abattement profond. Il +pensa à se sauver comme avait fait Djos autrefois; mais ce qui lui +paraissait facile pour d'autres, lui semblait impossible à lui. Quand il +se leva, irrésolu encore et tremblant, il aperçut des étrangers qui +montaient la route. Alors il se met à fuir, croyant que ce sont des +constables qui viennent l'arrêter. Et il a raison. Après avoir couru +longtemps il se détourne. Deux des constables sont sur ses talons. La +peur lui donne des ailes, et il s'élance comme un cerf que la meute +poursuit. Il passe à la porte de Letellier, et voit une foule joyeuse et +bruyante.... Il pense que cette foule va lui barrer le passage; mais +elle s'ouvre pour le laisser fuir. Il arrive chez lui haletant, épuisé, +couvert de sueurs, les yeux sanglants et sortis de leurs orbites. Les +officiers de la police le poursuivent toujours. Il passe à côté de la +maison, gagne la prairie et, soudain, il disparaît comme s'il se fut +enfoncé dans la terre. Il s'était, précipité dans un puits. Dans son +élan, il descendit tête première au fond, et là, ses mains crispées +s'attachèrent par hasard à une pierre, fangeuse. Quand on le retira il +était mort; mais ses mains serraient toujours la roche pleine de +limon.... En jetant cette pierre on s'aperçut que son enveloppe se +désagrégeait. On l'examina attentivement. O jugement de Dieu! on +reconnut le châle qui avait dû envelopper sa victime. Il y avait vingt +ans qu'il était là. Ce n'avait pas été, en effet, selon la parole de la +tireuse d'horoscope, la main d'un vivant qui l'avait retiré du puits. + +Marguerite fut long temps à se remettre de ce coup terrible. Cependant +elle ignorait, la pauvre enfant, l'horrible mystère de la mort de son +père. On s'était fait un devoir de lui cacher cette honte. Elle vit son +jeune ami Victor et ne rougit pas, inconsciente qu'elle était du crime +de sa race. Elle s'applaudissait d'avoir été délivrée du bossu. Il +venait de mourir sur le gibet. + +C'est le temps de dire que l'ancien docteur au _sirop de la vie +éternelle_ était devenu bossu à la suite du coup de rame qui lui avait +été infligé--les lecteurs du Pèlerin s'en souviennent--sur la grève du +Château-Richer, lors de l'enlèvement de la petite Marie-Louise. Ferron, +conduit au pénitencier avec son compère Racette le maître-d'école, +s'était enfui au bout de deux ans, avec le même complice, en tuant l'un +des gardiens. La femme Asselin, la tante inhumaine du Pèlerin, l'épouse +infidèle, l'empoisonneuse, monta aussi sur l'échafaud. Robert et Charlot +furent enfermés au pénitencier pour le reste de tours jours. En +entendant leur sentence, ils se poussèrent du coude. + +--Batiscan! dit Robert, une pension sur l'Etat! qu'en dis-tu? + +--Mille noms! quelle chance! le mérite est toujours reconnu, répliqua +Charlot. + +--On en sortira. + +--Oui, couché sur le dos.... N'importe on a fait une bonne jeunesse.... + +--De soixante et quinze ans!... + +Marguerite, pourtant, finit par apprendre ce qu'avait été son père, et +ce qu'il avait fait. Inutile d'essayer à peindre son désespoir; nul ne +le pourrait. Ses entrevues avec Victor ne furent que des larmes et des +sanglots. Un jour, pourtant, qu'il voulait la consoler, et lui disait, +que les enfants ne sont pas responsables des fautes de leurs parents, et +qu'il l'aimait encore et qu'il l'aimerait toujours, elle retrouva son +énergie et sa fierté: + +--Victor, dit, dit-elle en le couvrant d'un regard plein de pleurs et +d'amour, Victor, consentirais-tu donc à avoir pour enfants les petits +fils de mon père?... + +Victor l'étreignit sur son coeur et, silencieux, sortit sans pouvoir +répondre. + +Plus tard, une belle jeune fille arrivait au fort Providence, sur les +bords de ce grand lac solitaire qui dort dans les régions boréales, sous +un manteau de glace. Elle apportait beaucoup d'argent pour secourir les +pauvres et embellir la chapelle de Dieu; elle apportait beaucoup +d'ardeur pour le salut des enfants sauvages. Cette nouvelle sainte qui +voulait expier les fautes de sa race, c'était Marguerite. Le trappeur +qui l'avait conduite là, c'était l'ex-élève. Il revint prendre sa place +au foyer du grand-trappeur qui ne voulait pas se séparer de lui. + +Gagnon, instruit par les événements qu'il avait vu se dérouler sous ses +yeux, retourna auprès de la Louise. Il arriva au moment ou la vieille +Labourique sortait.... Elle sortait pour aller au cimetière. Pour +racheter un peu le mal qu'il avait causé à la société en général et au +bonhomme Asselin en particulier, il donna à ce dernier la belle terre +qu'il venait d'acquérir à Lotbinière. + +Deux ans se sont écoulés. Victor, sur la voie de la fortune et de la +gloire, vient d'arriver à la maison paternelle. Le grand-trappeur, +Noémie, l'ex-élève et le vieux Asselin font la partie de quatre sept, et +s'amusent comme seuls peuvent s'amuser des chrétiens qui ont la paix et +l'amour de Dieu dans la conscience, et de l'or dans leur bourse.... +Victor apporte une lettre de Marie Louise, la soeur St. Joseph du fort +Providence. Les cartes restent pêle-mêle sur la table, et les oreilles +attentives ne perdent pas un mot. Or voici ce que dit cette lettre, et +ce sera la dernière page de mon livre. + +MON CHER GRAND-TRAPPEUR, + +Je te donne, frère, ce nom que répéteront longtemps nos solitudes +immenses; il doit être doux à ton oreille comme il l'est au coeur des +pauvres indiens................... ..................................... + +La religion porte, de plus en plus loin, son flambeau divin dans les +régions naguère plongées dans les ténèbres, et son oeuvre de miséricorde +et de paix ne s'arrêtera que lorsqu'il n'y aura plus d'âmes à sauver. +Nos saints missionnaires semblent redoubler de zèle et de travail à +mesure que l'âge et les privations de toutes sortes s'acharnent à les +écraser. Le spectacle de leurs dévoûment nous soutient et nous +encourage, nous, pauvres femmes.... ............... Nous trouvons aussi +un exemple admirable de toutes les vertus dans la jeune Marguerite. Quel +caractère franc et énergique! quelle âme soumise et pénitente! et comme +nos enfants sauvages se plaisent à l'entendre et à la voir!............ + +Couteaux-jaunes et Litchanrés continuent à chasser et à vivre ensemble +comme des frères, sous le jeune Kisastari leur chef commun. Iréma est +heureuse maintenant et son mariage a été béni du Seigneur. Naskarina, +son ancienne rivale, ne nous a pas laissés. Elle aussi a tourné vers le +Seigneur le feu de son âme ardente............................... + +Je t'ai dit antérieurement, mon frère, les actions de grâces que nous +avons rendues au ciel en apprenant comment il avait mis fin à tes +infortunes et au deuil de ta douce Noémie. + +Il faut que je te parle d'un songe extraordinaire qu'a eu Marguerite. Tu +sais, que je suis un peu superstitieuse depuis le songe de cette +infortunée Geneviève. Au reste il s'agit, dans cette vision, d'un +personnage que tu as bien connu, du Hibou-blanc.... Et d'abord, je te +dirai que le vieux renégat, chassé de la tribu des Couteaux-jaunes, +abandonné de tous, honni et méprisé, partit seul à travers le désert +glacé, et se dirigea vers le lac du grand Ours. Or Marguerite, qui ne +connaît pas cet homme, nous le peignit, à son réveil avec une fidélité +surprenante, et cela suffit pour nous faire ajouter à son rêve la foi +que l'on ne donne d'ordinaire qu'aux récits véridiques. + +--J'étais loin vers le nord, dit-elle, et sur ma tête l'Ourse glacée +tournait dans la voûte céleste comme sur un pivot. Mes yeux étaient +éblouis par le spectacle qui se déroulait autour de moi; je me croyais +dans un monde féerique. Des aigrettes innombrables s'allumaient dans le +ciel où elles jouaient, comme les feux Saint-Elme le long des mâts et +des vergues; des banderoles de pourpre flottaient au zénith; des rideaux +sanglants s'ouvraient et se fermaient sur l'horizon, pour laisser +paraître et cacher tour à tour les molles clartés de l'aurore, les feux +ardents du soleil et de fantastiques figures de flamme. Des coupoles +diaphanes, des mers aux ondes métalliques et chatoyantes, des zones d'or +ondulées comme des rivages, des franges capricieuses apparaissaient et +disparaissaient soudain. Puis des voiles de gaze, puis des nuées de sang +immobiles et lugubres, puis la neige éclatante, infinie qui reflétait +toutes ces merveilles. La nuit était calme, le silence, si grand que +l'on croyait entendre jusqu'au soupir des esprits. Le froid faisait +éclater les arbres; et toutes les pierres, tous les troncs, tous les +rameaux s'étaient cristallisés sous le frimas; et la lumière, en les +éclairant, les embellissait d'une décoration fantastique. Tout à coup +j'entendis un craquement de raquettes sur la neige durcie; je regardai +du côté d'où venait le bruit, et ne vis rien. Cependant le bruit ne +cessait pas. O calme effrayant des nuits polaires, que tu es trompeur! +Ce ne fut que plusieurs heures après l'avoir entendu marcher que +j'aperçus le chasseur. Il était vieux, boitait en marchant, avait la +barbe blanche et les cheveux longs, mais rares. Il pleurait et ses +larmes, gelées en sortant des paupières, couvraient ses joues d'une +glace que les lueurs de la nuit faisaient resplendir. On eut dit qu'il +portait un visage de feu ou de sang, et que ses yeux, sans éclat, +étaient noirs comme les orbites d'un crâne de mort. Rendu près de moi, +il ne me vit pas, et se mit à creuser dans la neige pour se faire un +abri. Mais il n'eut pas la force de creuser assez. Il avait faim et +dévorait les bouts des petites branches de sapin. Il poussa un cri, et +moi, qui de si loin avais entendu le craquement de ses raquettes, +j'entendis à peine sa voix. Il voulut armer sa carabine pour se +suicider, et ses doigts crispés se gelèrent sur la gâchette. Son haleine +rapide faisait bruire l'air en s'échappant de ses lèvres. Il était là +debout, immobile au milieu des neiges comme un tronc moussu, et semblait +un arbre étrange ou une pierre grossièrement sculptée par une main +sauvage. Les aurores boréales dansaient toujours au dessus de sa tête, +et des serpents de feu, se glissant sur la neige, semblaient accourir de +l'horizon jusqu'à ses pieds. Des hurlements firent retentir la solitude +et une troupe de loups apparut au loin. Il eut un tressaillement rapide +et nerveux, et il voulut de nouveau armer sa carabine pour défendre, +contre la voracité des bêtes, son corps glacé qui s'en allait mourant. +Les loups arrivèrent.... Il poussa une clameur formidable et la bande +sanguinaire s'arrêta étonnée. Mais aussitôt l'une des bêtes, flairant un +reste de sang encore tiède, déchira les mains du malheureux. Les autres +ouvrirent, à leur tour, leur gueules ardentes et se précipitèrent en +hurlant sur le chasseur maudit. Il tomba et quelques gouttes de sang +rougirent la neige; et l'on eut dit que ces gouttes de sang étaient +tombées des franges rouges qui s'agitaient en l'air. Un instant après, +des chasseurs sous la conduite de Kisastari, passèrent par là, mirent +les loups en fuite, et reconnurent le cadavres à demi-dévoré et gelé de +Racette, le Hibou-Blanc. Ils l'ensevelirent sous la neige et récitèrent +un _pater_ et un _ave_ pour le repos de son âme. + +Tel fut le rêve de Marguerite. + +P. S.--Cher frère! chose extraordinaire, terrible même, Kisastari vient +d'arriver au fort avec un parti de chasseurs. Ils ont trouvé le cadavre +du Hibou-Blanc gelé au milieu des neiges du nord, et demi-dévoré par les +bêtes féroces.... Le rêve de Marguerite n'est donc pas un rêve!... + +--Quelle mort! murmura le grand-trappeur! + +--_Requiescat in pace!_ répondit l'ex-élève. + + + + FIN. + + + + + + + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Picounoc le maudit, by Pamphile Lemay + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICOUNOC LE MAUDIT *** + +***** This file should be named 24636-8.txt or 24636-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/6/3/24636/ + +Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online +Distributed Proofreading Canada Team at +http://www.pgdpcanada.net. This document is available in +PDF format from the BNQ (Bibliothèque Nationale du Québec). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/24636-8.zip b/24636-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a70e7ec --- /dev/null +++ b/24636-8.zip diff --git a/24636-h.zip b/24636-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d236b2d --- /dev/null +++ b/24636-h.zip diff --git a/24636-h/24636-h.htm b/24636-h/24636-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ce0e2f0 --- /dev/null +++ b/24636-h/24636-h.htm @@ -0,0 +1,20765 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of ----, par ----</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Picounoc le maudit, by Pamphile Lemay + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Picounoc le maudit + +Author: Pamphile Lemay + +Release Date: February 18, 2008 [EBook #24636] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICOUNOC LE MAUDIT *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online +Distributed Proofreading Canada Team at +http://www.pgdpcanada.net. This document is available in +PDF format from the BNQ (Bibliothèque Nationale du Québec). + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<h1>PICOUNOC<br> +LE MAUDIT</h1> + +<h3>P. LEMAY</h3> + +<br><br> + +<h2>TOME I</h2> + +<h4>QUÉBEC</h4> + +<h4>TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU<br> +82, rue de la Montagne.</h4> + +<h4>1878</h4> + +<br><br> + +<h2>PROLOGUE</h2> + + + +<h2>LE MEURTRE</h2> + +<br><br> + +<h3>I</h3> + +<h3>OU LE BOUT DE L'OREILLE SE MONTRE.</h3> +<br> + +<p>--<i>Salve, domine</i>, dit l'ex-élève.</p> + +<p>--Bonjour! bonjour! répondit Picounoc.</p> + +<p>--Tu jardines?</p> + +<p>--Je sarcle mes allées.</p> + +<p>--<i>Quid novi</i>? quelles nouvelles?</p> + +<p>--Je me marie.</p> + +<p>--Tu te maries? <i>Tu quoque</i>!</p> + +<p>--Oui, répliqua Picounoc en s'appuyant sur +sa gratte.</p> + +<p>--Avec qui?</p> + +<p>--Avec Aglaé Larose.</p> + +<p>--<i>Rosa, Rosae</i>, Larose de la Rose... quand?</p> + +<p>--Vers la Toussaint.</p> + +<p>--Je t'en souhaite!</p> + +<p>--Merci.</p> + +<p>--Elle est bien!</p> + +<p>--Pas mal: blanche, fraîche....</p> + +<p>--Je veux dire qu'elle est riche.</p> + +<p>--Riche? non; mais elle a une terre et un +bon <i>roulant</i>.</p> + +<p>--Il paraît que tu ne l'aimes pas?</p> + +<p>--Elle m'aime, elle, et, veut devenir ma +femme: je me laisse faire....</p> + +<p>Tu comprends qu'il n'est pas facile de +résister au désir de posséder une belle... +ferme.</p> + +<p>--Tu es bien toujours le même, Picounoc.</p> + +<p>--Ecoute un peu, Paul, je n'ai pas de secret +pour toi. J'ai aimé, j'aime et j'aimerai toujours. +Celle que j'aime, tu la connais, c'est +Noémie... Elle est la femme d'un autre.... +Eh bien! puisque de ce côté le bonheur m'est +ravi, je n'estime plus les femmes que d'après +leur dot, et je voudrais devenir veuf tous les +ans pour me remarier toujours avec des filles +avantageuses.</p> + +<p>--Si tu parlais sérieusement je te mépriserais, +et j'irais de suite avertir ta fiancée.</p> + +<p>--Mais je suis sérieux.... Je suis un maudit, +tu sais, et le fils d'un maudit... donc il faut +que je fasse mon oeuvre.</p> + +<p>En parlant ainsi Picounoc s'animait, sa voix +devenait aigre et ses yeux s'injectaient de sang. +L'ex-élève s'éloigna lentement, la tête basse, +et prit le chemin de la concession de St. +Eustache. Aux premières maisons du village +il rencontra Aglaé Larose vêtue de sa robe +des dimanches. Elle s'en allait à confesse.</p> + +<p>--Bonjour, la mariée! dit-il avec un sourire +triste.</p> + +<p>Une rougeur subite monta au front de la +jeune fille, et sa démarche parut plus gauche.</p> + +<p>--Arrête-donc, reprit l'ex-élève, j'ai quelque +chose à te dire.</p> + +<p>Se doutant bien qu'il allait lui parler de son +bien-aimé, elle se retourna et un sourire +éclaira ses yeux.</p> + +<p>--Qu'est-ce donc? dit-elle, dépêche-toi; je +veux me rendre à l'église avant qu'il fasse +noir.</p> + +<p>Il était cinq heures et demie du soir, alors, +et elle avait une lieue à faire pour atteindre +l'église, car elle se trouvait près du calvaire, +à Lotbinière--C'est à Lotbinière que nous +sommes toujours.</p> + +<p>--Voudrais-tu épouser un homme qui ne +t'aimerait pas sincèrement? dit brusquement +l'ex-élève.</p> + +<p>Aglaé parut surprise de cette question.</p> + +<p>--Pourquoi me demandes-tu cela? répondit-elle +après un moment.</p> + +<p>--Parce que je m'intéresse à toi.</p> + +<p>--Est-ce que l'on peut se marier sans aimer +profondément?</p> + +<p>--Je viens de rencontrer un garçon sur le +point de prendre femme, et qui ne cache pas +du tout son indifférence à l'égard de sa +future.</p> + +<p>--Qui donc? fit Aglaé légèrement anxieuse.</p> + +<p>--Je ne le dis pas, cela te chagrinerait.</p> + +<p>La jeune fille pâlit et pencha la tête. L'ex-élève +reprit:</p> + +<p>--Aglaé, tu es une bonne fille; ta mère est +à l'aise; tu aurais pu... tu pourrais trouver +un autre parti que Picounoc....</p> + +<p>--Il me semble que l'on ne peut dire grand'chose +contre lui. S'il fallait écouter tous les +propos....</p> + +<p>--Picounoc ne t'aime pas; il vient de me le +dire.</p> + +<p>--Il n'est pas obligé de dire qu'il m'aime.</p> + +<p>--Tu ne seras pas heureuse avec lui.</p> + +<p>--Quand on aime on est toujours heureux.</p> + +<p>--Il t'épouse pour ton bien.</p> + +<p>--Qui m'assure qu'un autre aura de meilleurs +motifs?</p> + +<p>--Sais-tu que ce garçon-là est maudit?</p> + +<p>--Tais-toi donc, Paul, tu me fais peur.</p> + +<p>--Je voudrais t'effrayer assez pour t'empêcher +de l'épouser. Il a été maudit de son +père.... Et tu sais qu'un enfant maudit de +son père est maudit de Dieu....</p> + +<p>--Tu plaisantes, Paul; qui t'a raconté ces +histoires? As-tu jamais connu son père? +Personne dans la paroisse n'a jamais su son +nom!</p> + +<p>--Aglaé, te souviens-tu de ce vieillard qui +fut trouvé mort, l'an dernier, sous les décombres +de la cave à patates de Joseph Letellier, et +qui fut enterré, comme un chien, dans le +ruisseau?</p> + +<p>--Eh bien?</p> + +<p>--Eh bien! ce vieillard, un chef de voleurs, +un assassin, un maudit lui-même--ce vieillard +était le père de Picounoc.</p> + +<p>--Mon Dieu! est-ce vrai? s'écria la jeune +fille en joignant les mains.</p> + +<p>--Dieu m'entend: je dis la vérité. Et tu +sais qu'une femme qui n'a jamais laissé ses +habits de deuil, est morte quelques mois après, +d'une maladie étrange que le médecin n'a pas +connue. Cette femme, c'était la veuve du chef +des voleurs, la mère de Picounoc, la maladie, +c'était la honte et la douleur.</p> + +<p>--C'est affreux ce que tu me dis là; mais toi, +tu vas bien épouser la fille et la soeur d'un +maudit, pourquoi ne crains-tu pas pour toi-même +le malheur que tu m'annonces?</p> + +<p>--Non, Aglaé; c'est fini entre Emmélie et +moi.</p> + +<p>--Vraiment?</p> + +<p>--Elle va mourir la pauvre enfant, car le +mal qui a tué sa mère l'emporte elle aussi. +Avant six mois, peut-être, elle sera dans la +tombe. Pauvre Emmélie!</p> + +<p>Et une larme roula dans les yeux de l'ex-élève.</p> + +<p>--Ce n'est donc pas à cause de la malédiction +qui pèse sur elle que tu ne la prends pas pour +femme? reprit Aglaé, contente d'affaiblir +l'argument de son ami.</p> + +<p>--J'avoue que je l'aime tant.... Et puis +c'est une fille vertueuse que la malédiction de +son père n'a pas voulu atteindre, tandis que +son frère.... Si tu l'avais connu comme +moi alors qu'il était dans les chantiers!</p> + +<p>--J'aime aussi moi, murmura la jeune fille. +Et, comme honteuse de cet aveu, elle reprit: +J'en parlerai à mon confesseur. Adieu, Paul, +merci de tes conseils.</p> + +<p>Paul Hamel venait de Deschambeault pour +voir Djos son ami de chantier. Joseph Letellier +s'appelait toujours Djos pour les intimes. +Quelquefois encore on l'appelait le pèlerin.</p> + +<p>Aglaé descendait la route jetée comme un +trait d'union entre la concession et le bord de +l'eau. Elle était pensive, car les paroles de +l'ex-élève l'avaient troublée. Elle aima Picounoc +de toute son âme, et l'idée de renoncer +à son amour la jetait dans une véritable +prostration. Bonne enfant, simple un peu, +elle croyait tout ce qu'on lui disait, et passait +facilement du plaisir à la peine, du désespoir +à l'espérance. Comme une terre facile à +pétrir, elle recevait toute espèce d'impressions +en un moment. Elle n'avait pas d'énergie et +ne luttait que faiblement contre elle même et +contre les autres. L'astucieux Picounoc exerçait +un grand ascendant sur son esprit, et il +était le maître de son coeur. Il le savait bien, +et voilà pourquoi il ne se gênait nullement de +se démasquer devant ses amis. Depuis son +arrivée dans la paroisse il avait demeuré avec +sa mère; mais à la mort de celle-ci, il se +trouva seul avec sa soeur. Il eût vite fait de +s'établir maître dans la maison, et de tout conduire +à sa guise: au reste, il se sentit tout à +coup pris du désir d'amasser et se montra fort +économe. Emmélie ne le contrariait jamais, +et ne paraissait pas savoir qu'elle avait droit à +la moitié du petit héritage. La mort de sa +mère l'avait laissée bien seule au monde,--car +ce frère, à peine connu et si mal élevé, +n'était encore qu'un étranger pour elle. N'eut +été son amour pour l'ex-élève, elle aurait +désiré mourir. Les amis et les voisins, remarquant +avec inquiétude les ravages de la peine +sur son front candide, s'efforcèrent de la distraire; +mais elle ne voulut pas être consolée, +et elle se complut dans son amertume. Les +personnes qui aiment et souffrent, refusent +souvent les consolations. On dirait que la +souffrance et l'amour sont inséparables, et se +plaisent ensemble. Une dernière goutte de +fiel vint faire déborder la coupe. Un jour elle +apprit que les parents de l'ex-élève ne se +souciaient pas de la recevoir dans leur famille; +à cause de l'ignominie de son père. Car le +mystère qui avait plané sur le chef des brigands +s'était dévoilé pour plusieurs; et, bien que, +par respect pour la femme et la fille de ce +bandit, l'on eut généralement gardé le secret, +cependant quelques langues furent indiscrètes. +Emmélie se sentit mortellement blessée. J'en +mourrai, pensa-t-elle, mais jamais je ne l'exposerai +à rougir de moi... ou de l'aïeul de ses +enfants.... J'en mourrai, qu'importe?... Et +en effet, elle inclinait vers la tombe. Picounoc +la voyait s'éteindre rapidement, et supputait ce +que sa mort lui rapporterait. Il était déjà +mordu de l'avarice. C'est en songeant à ces +choses et à la dot d'Aglaé, qu'il sarclait les +allées du jardin attenant à la maison de sa +défunte mère. L'ex-élève, qui avait passé par +là tout à l'heure, l'arracha un instant à ses +rêves d'envie. Il se remit au travail, puis, +s'arrêta de nouveau.</p> + +<p>--J'ai fait une bêtise, pensa-t-il: je n'aurais +pas dû parler ainsi à Paul. Il est capable de +répéter mes paroles à Aglaé, et qui sait?... +Les femmes sont si capricieuses!... Prévenons +les coups: allons voir notre future. Devant +moi, Paul sera muet comme une carpe.... +Pourtant, qu'ai-je à craindre? Aglaé croit tout +ce que je lui dis.... La chère enfant, comme +elle est bête!... Si j'allais perdre la terre!... +et les chevaux! et les bêtes à cornes!... Vite, +un brin de toilette et filons!</p> + +<p>Après ce monologue, Picounoc laisse tomber +sa gratte dans l'allée, entre, se passe un linge +trempé sur la figure, un peigne dans les +cheveux, met un col blanc, une cravate rouge +et tout ce qu'il faut pour être faraud, puis il +part à pied. Il marchait vite. Quand il fut +au bas de la route, il vit se dessiner, sur le +coteau, vers le milieu, la silhouette d'une +femme qui descendait. Bientôt la distance +entre cette femme et lui fut courte, et il reconnut +Aglaé. De son côté la jeune fille avait +vite reconnu le grand et sec gaillard qu'elle +adorait. Elle baissa la tête et simula une +tristesse profonde.</p> + +<p>--J'allais au devant de toi, Aglaé, dit +Picounoc en souriant.</p> + +<p>La bonne fille leva sur lui un regard plein +de reproches.</p> + +<p>--Allons! tu n'es pas gaie, ce soir; conte +moi ton chagrin, ma belle, tu sais que j'aime +à te consoler, continua le cynique garçon.</p> + +<p>--As-tu vu Paul Hamel? demanda Aglaé.</p> + +<p>Picounoc, malgré son effronterie, demeura +un moment sans répondre.</p> + +<p>--As-tu vu l'ex-élève? réitéra la jeune fille.</p> + +<p>--Pourquoi cette demande?</p> + +<p>--Tu le sais bien.</p> + +<p>--Comme te voilà mystérieuse Aglaé, où +vas-tu? je t'accompagne....</p> + +<p>--Je m'en vais à l'église.</p> + +<p>--Alors je m'en retourne avec toi.</p> + +<p>--Rends-toi donc au village.... Tu vas voir +ta terre sans doute....</p> + +<p>--Ma terre?... Je ne te comprends pas.... +J'allais te voir.</p> + +<p>--Me voir?... Je sais tout, va! l'ex-élève +m'a tout dit.</p> + +<p>--L'ex-élève! l'ex-élève! ne le connais-tu +pas encore? Tu sais bien que c'est un farceur +qui dit tout ce qui lui passe par la tête.</p> + +<p>--Il m'a rapporté ce que tu lui as confié il +y a un instant. Tu ne m'aimes point, Picounoc....</p> + +<p>La pauvre enfant avait des larmes dans la +voix.</p> + +<p>--Voilà qui est drôle. Je l'ai à peine vu, et +ne lui ai dit qu'un mot en passant. Je l'ai +prié de m'attendre pour monter au village, je +voulais achever de sarcler mon jardin. Il m'a +répondu qu'il était trop pressé. Je comprends +ses motifs maintenant. Il voulait te voir +avant mon arrivée.... Il avait une mauvaise +action à faire: calomnier son meilleur ami. +Sais-tu pourquoi? Il est jaloux, il t'aime et +veut faire manquer notre mariage. Le misérable!... +Ma soeur l'a remercié, tu sais, et....</p> + +<p>--Emmélie lui a donné <i>la pelle</i>?</p> + +<p>--Oui, vrai comme tu es là!... et il veut se +venger sur moi.</p> + +<p>--Il m'a dit en effet, que tout est fini entre +elle et lui.</p> + +<p>--Tu vois bien, ma chère Aglaé, que je te +dis la vérité, et que lui, le traître, il me calomnie. +Viens! marchons ensemble; conte-moi +tout; je ne crains rien, et nos ennemis +travaillent en pure perte. Ils ne réussiront +jamais à m'éloigner de toi, Aglaé, car je t'aime.</p> + +<p>--Tu m'aimes! Ah! si c'était vrai! Il dit, +lui, que c'est pour avoir ma terre que tu +m'épouses et que te ne te soucies que fort peu +de moi.</p> + +<p>En parlant ainsi les deux fiancés suivirent, +côte à côte, le bord du chemin qui conduit à +l'église.</p> + +<p>--Il dit cela, le misérable! il ose parler +ainsi? Il me le paiera, je le jure! S'il a le +malheur de remettre les pieds à la maison, +gare à lui!</p> + +<p>--Il avait bien l'air d'un homme qui ne +ment pas.</p> + +<p>--L'hypocrite! Les hypocrites, Aglaé, ce +sont les plus dangereux de tous les méchants, +parce qu'ils ont l'air bon et que l'on ne se défie +pas d'eux.... Dire que je t'épouse pour ton +bien, quel mensonge! Tiens! renonce à ta +dot; je veux t'épouser pauvre afin que tu +saches bien comme je t'aime. Moi, passer +pour un avare, pour un garçon trompeur et +malhonnête!... ah! tu me causes de la peine, +Aglaé! Je n'ai donc plus ta confiance? Tu +crois donc que l'ex-élève est plus franc que +moi?... Aglaé, si quelque jeune fille venait +me dire du mal de toi, je les.... Ah! c'est +affreux....</p> + +<p>Et la voix nasillarde de Picounoc était +devenue sifflante comme une voix de vipère. +Aglaé renaissait à la confiance, et se trouvait +heureuse de pouvoir douter de la bonne foi de +l'ex-élève. Les larmes qui avaient voilé ses +yeux se desséchèrent vite, et, quand elle arriva +à l'église, elle était toute joyeuse.</p> + +<p>Picounoc revint chez lui fier de son nouveau +succès. Il alla s'asseoir sur le bord de la +côte afin de n'être pas dérangé dans sa rêverie, +car il voulait rêver. Parfois, dans son +ardeur, il parlait seul, et des oreilles indiscrètes +auraient pu recueillir ces lambeaux de phrases.</p> + +<p>--La simple qu'elle est!... comme elle se +laisse prendre!...</p> + +<p>--C'est une affaire magnifique!... une terre +de quatre arpents....</p> + +<p>--Si je pouvais me débarrasser de la bête +après!...</p> + +<p>--Noémie! Noémie! C'est toi que j'aime!...</p> + +<p>Sa voix devenait ardente. Elle était plus +sombre quand elle prononçait:</p> + +<p>--Si Djos pouvait mourir!... Djos et +Aglaé!...</p> +<br><br> + +<h3>II</h3> + +<h3>DES REGARDS INDISCRETS.</h3> +<br> + +<p>On était à la fin de septembre 1850, et les +récoltes, commencées depuis longtemps, puis +interrompues par les pluies, venaient d'être +reprises partout, grâce au retour d'un radieux +soleil. Dans quelques endroits bas le grain +avait germé, mais, en général, le dommage +n'était pas grand. Joseph Letellier, ou Djos, +comme nous l'appellerons encore assez souvent, +n'avait pas murmuré contre la pluie--car +il n'y a que les mauvais Chrétiens qui +s'impatientent ou s'irritent lorsque tout ne va +pas à leur gré. Il n'avait pas, non plus, perdu +son temps à dormir, dans son grenier, comme +font plusieurs, mais, laborieux et vigilant, il +avait commencé des voitures de travail, <i>affilé</i> +des chevilles pour les clôtures, réparé les +meubles éclopés, et fait cent autres ouvrages +que les habitants de bonne conduite et adroits +ne négligent pas de faire, lorsqu'ils ne +peuvent aller au champ. Quand vint le beau +temps avec le soleil, il partit, la faucille sur +l'épaule, pour aller <i>couper</i>. La jeune femme +ne le suivit pas à la moisson, car ses devoirs +de mère la retenaient au logis. Un chérubin +d'un mois environ, reposait, rosé et +frais, dans le berceau neuf. Et la mère +dévouée ne laissait pas de loin le petit amour. +La journée finie, Djos revint vers sa femme et +son enfant, le coeur débordant d'ivresse; car, +outre la satisfaction du devoir accompli, il +ressentait toutes les délices d'une passion +profonde, que la vertu protégeait comme d'une +égide. Le soir où commence ce récit, il trouva, +fumant sa pipe sur le seuil de la porte, son +ami l'ex-élève.</p> + +<p>--Viens-tu m'aider à engerber? dit-il, en +lui tendant la main.</p> + +<p>--Je viens fumer une pipe avec toi, avant +de monter dans les chantiers.</p> + +<p>--Pars-tu encore?</p> + +<p>--<i>Eo ad</i>.... <i>forestam</i>.... Je m'en vais dans +les bois.</p> + +<p>--Tu devais n'y plus retourner?</p> + +<p>--J'ai changé d'idée....<i>changeavi</i>....</p> + +<p>--Entrons, nous causerons de cela en +mangeant la soupe.</p> + +<p>Ils entrèrent. Noémie déposa un baiser sur +le front de son mari, qui lui en rendit deux, +et l'un et l'autre se penchèrent sur le berceau +de l'enfant qui souriait en dormant, parce que, +sans doute, son jeune esprit jouait avec les +anges gardiens de la maison.</p> + +<p>Le feu pétillait dans l'âtre et la flamme +enveloppait la marmite pleine de soupe au +lard. L'ex-élève s'approcha de la cheminée, +comme s'il eut eu froid, et regarda, d'un oeil +pensif, les étincelles du foyer.</p> + +<p>--Vous paraissez triste, Paul, dit la jeune +femme, à quoi pensez-vous donc?</p> + +<p>--Que vous êtes heureux, vous autres! répondit +l'ex-élève.</p> + +<p>--Marie-toi, reprit Djos, prends une gentille +petite femme comme la mienne, et tu seras +heureux.</p> + +<p>--Emmélie vous apportera le bonheur, +qu'attendez-vous? ajouta Noémie.</p> + +<p>--Emmélie! Emmélie!... exclama l'ex-élève +en branlant la tête....</p> + +<p>--Comment? ne l'aimes-tu plus? repartit +Djos....</p> + +<p>--Je l'adore!... mais elle se meurt... ne +voyez-vous pas qu'elle va mourir?... Et +quand même....</p> + +<p>--Elle est jeune et forte, Paul, vous vous +effrayez à tort.</p> + +<p>--Eh oui! tu te livres au chagrin pour rien, +ajouta Djos; viens! viens prendre un petit +verre de Jamaïque, cela va te remettre sur le +ton.</p> + +<p>--Je dresse la soupe, dit Noémie: Tu dois +avoir faim, mon bonhomme, ajouta-t-elle en +entourant, de son bras, le cou de son mari... +et vous aussi, Paul, car vous avez marché +beaucoup.</p> + +<p>Le souper fut servi et les trois amis s'assirent +à la table, causant avec verve et mangeant +avec appétit.</p> + +<p>--Vois-tu Picounoc bien souvent? demanda +l'ex-élève à son ami.</p> + +<p>--Oh! il vient faire <i>son tour</i> plusieurs fois la +semaine, et tous les dimanches sans y manquer.</p> + +<p>--Il arrête chaque fois qu'il va voir sa <i>blonde</i>, +repartit Noémie.</p> + +<p>--Je crois qu'il aime mieux ma femme que sa +future, dit Djos en riant.</p> + +<p>--Cela se pourrait, ajoute la jeune femme, +aussi je lui fais les yeux doux.</p> + +<p>L'ex-élève essaya de rire, mais ce fut d'un +rire amer. Il se souvint de l'aveu de Picounoc +au sujet de Noémie; il savait combien cet +homme était dangereux, et la vue de l'innocence +qui se jouait ainsi avec le danger, et ne +se doutait de rien, lui causa une peine sérieuse. +Cependant ses deux amis ne remarquèrent +point cette perplexité, tout disposés +qu'ils étaient à s'amuser.</p> + +<p>--Il va se marier, reprit l'ex-élève après un +moment.</p> + +<p>--Avec Aglaé Larose, une bonne fille, pas +bien fine, peut-être, mais travaillante, douce +et honnête......dit Noémie.</p> + +<p>--Et avantageuse, ajouta, Djos....</p> + +<p>--C'est pour cela qu'il la prend, continua +l'ex-élève, et, si elle n'avait pas de dot, je suis +sûr qu'il ne l'épouserait jamais.</p> + +<p>--Il n'a pas l'air de l'aimer beaucoup, en +effet.</p> + +<p>--Il ne l'aime pas, il me l'a dit, tout à l'heure.</p> + +<p>--Il dit souvent le contraire de ce qu'il +pense; vous ne le connaissez pas comme nous, +reprit la jeune femme.</p> + +<p>--Défiez-vous de lui, Noémie, c'est peut-être +un mauvais ami.</p> + +<p>--Tu te trompes, mon cher Paul, reprit vivement +Djos, il n'y a pas d'ami plus dévoué, +plus complaisant. Il est toujours prêt. Il a +changé, va, depuis un an: il n'est plus le +même. Je t'assure qu'il m'a rendu bien des +petits services, et je lui dois beaucoup.</p> + +<p>--Il a peut-être quelque intérêt à se rendre +aimable auprès de vous autres....</p> + +<p>--Quel intérêt veux-tu qu'il ait?</p> + +<p>--Je le crois un garçon dangereux... un +homme qui, pour arriver à ses fins, peut détruire +la paix et le bonheur des meilleurs +ménages......et de ses plus chers amis.</p> + +<p>--Prends-garde, Paul, car si tu parles trop +mal de Picounoc, on croira que le bruit qui +court au sujet de tes amours avec Emmélie +est fondé, et que c'est le dépit qui te fait +parler....</p> + +<p>--Que veux-tu dire, Djos?</p> + +<p>--Le bruit court que tu as reçu <i>la pelle</i>, et +et que tu es <i>en diable</i> contre Emmélie et Picounoc....</p> + +<p>L'ex-élève pencha la tête. Il comprit que +ses amis étaient prévenus et que tout avertissement +serait inutile.</p> + +<p>--Tu ne réponds rien, Paul, on a touché +juste à ce qu'il paraît.</p> + +<p>--Que Dieu sauve mon Emmélie, et vous +verrez.... En attendant je vous conseille une +chose: Défiez-vous de Picounoc.</p> + +<p>--Bah! que peut-il nous faire?</p> + +<p>--Bien du mal.</p> + +<p>--Parle donc latin, Paul, tu nous amuseras +bien mieux qu'avec tes avertissements de +grand père.</p> + +<p>--<i>Abyssus abyssum invocat</i>--Es-tu content? +Cela veut dire que si l'on commet une première +faute on en commettra une seconde--cela +veut dire, surtout, qu'un malheur en appelle +un autre. Ton premier malheur, ta +première faute, c'est la confiance que tu reposes +dans un garçon méprisable.</p> + +<p>--Parlons d'autres choses, dit Djos un peu +froidement.</p> + +<p>--C'est bien.</p> + +<p>--Je fais une épluchette de blé d'Inde, demain +soir, tu vas rester avec nous, n'est-ce pas? +nous nous amuserons bien.</p> + +<p>--Si je ne <i>traverse</i> pas demain, je veillerai +avec ma pauvre Emmélie, car ce sera probablement +pour la dernière fois. Il me serait +agréable de me joindre aux amis, mais la gaîté +n'habite plus guère mon âme, et l'on me +trouverait maussade.</p> + +<p>Le repas s'acheva au milieu d'une causerie +assez sérieuse.</p> + +<p>L'ex-élève retournait dans les chantiers +pour chercher, dans l'éloignement et le travail +rude des bois, une distraction à sa douleur. +Il s'était bercé de suaves espérances, et jamais +avant les tristes événements de l'automne +dernier, il n'avait pensé que son amour pût +devenir une source d'amertume, et son bonheur, +une illusion regrettée. La mort seule, il +le savait bien, pouvait le séparer ds sa tendre +amie, mais la mort nous semble si éloignée +quand on est jeune, plein de vigueur et +débordant d'amour! Une fois pourtant, sa +jeune bien-aimée n'eut pas l'enjouement +ordinaire, l'éclat de ses yeux fut moins vif, +elle fut moins expansive et comme plus +concentrée en elle-même. C'était la sensitive +qui se repliait sous une haleine glacée. L'ex-élève +crut d'abord qu'elle l'aimait moins; on +est sensible, soupçonneux, jaloux quand on +aime beaucoup. Les protestations de la jeune +fille le rassurèrent. Madame Saint-Pierre +mourut. Alors l'ex-élève comprit la cause de +la tristesse d'Emmélie, et il mêla ses larmes +aux larmes de la chaste enfant. Il se disait: +l'orage passera, les vents se tairont, les nuages +disparaîtront, et le calme et la sérénité planeront +encore dans le ciel. Mais le ciel demeura +couvert; le soleil ne parut qu'à de rares intervalles, +et l'espoir s'éteignit dans le coeur du +brave garçon: la maladie qui avait tué la +mère emportait la fille.</p> + +<p>A l'époque des <i>travaux</i> on ne se couche pas +tard, à la campagne, et on se lève de bonne +heure. Djos et l'ex-élève fumèrent la pipe +après le souper, en parlant de diverses choses, +puis se mirent au lit. La jeune ménagère veilla +jusque vers les onze heures, ravaudant des bas +en berçant, du pied, l'enfant mignon. Pendant +qu'assise auprès de la table où brûlait une +chandelle de suif, elle passait et repassait, dans +les mailles usées, son aiguillée de laine, une +tête curieuse se penchait vers la fenêtre, et la +regardait avec des yeux de feu. On eut dit +qu'un courant magnétique s'établit aussitôt +entre la personne du dehors et Noémie, car +celle-ci se retourna soudain vers la fenêtre; +mais la tête curieuse avait disparu déjà. Il est +singulier que souvent nous sommes avertis +par un messager merveilleux--est-ce le magnétisme?--qu'un +regard se fixe sur nous.</p> + +<p>Noémie déposa son ouvrage et se mit à +genoux près du berceau de son enfant pour +faire sa prière du soir. La tête reparut dans +la fenêtre, et l'on eut pu voir une singulière +expression de trouble passer sur le visage de +l'indiscret qui regardait ainsi. Un souvenir +vint à sa mémoire: il se rappela une parole +terrible, prononcée dans une horrible circonstance +par son père alors son compagnon de +débauches--et cette parole, la voici: <i>On va +voir si le chapelet les sauvera!</i>--(Pèlerin de +Sainte-Anne.)</p> + +<p>Picounoc,--car c'était lui--venait souvent +le soir, épier les actions de Noémie; et s'enivrer, +en secret, de sa grâce et de sa beauté. Il choisissait, +d'ordinaire, les nuits sombres; mais +quelquefois il s'exposait, par des soirées de +lune, tenant en réserve quelque adroit mensonge +pour le cas où il serait surpris. Il allait +faire la cour à sa <i>blonde</i>, la bonne Aglaé; mais +souvent il n'y allait que pour voir, en passant, +Noémie; et la comparaison qu'il faisait entre +les deux, le rendait de plus en plus jaloux et +pervers. Le soir où nous le voyons, il avait +eu l'intention de fumer la pipe avec Djos et +l'ex-élève, mais il s'était attardé trop longtemps +avec Aglaé, et quand il arriva ses deux amis +venaient de se coucher. Il n'en fut pas fâché, +car il put regarder sans contrainte, de ses yeux +de flamme, la femme de son heureux ami.</p> +<br><br> + +<h3>III</h3> + +<h3>L'ÉPLUCHETTE</h3> +<br> + +<p> +Le lendemain Djos amena, du champ à la +maison, une charretée d'épis de blé d'Inde +qu'il entassa dans un coin de la cuisine. C'est +la coutume de faire des corvées pour peler le +blé d'Inde, comme pour broyer le lin et fouler +l'étoffe. Ces corvées sont toutes agréables et +joyeuses, mais la plus joyeuse et la plus agréable, +c'est l'<i>épluchette</i>. Et d'abord on y va +dans ses beaux habits, car la besogne est +propre; on y va avec plaisir, car le travail n'est +pas rude et se fait à la soirée; on y va souvent +avec bonheur, en songeant d'avance aux douces +faveurs attachées au blé d'Inde rouge. Et qui +n'a pas l'espoir de déterrer, sous ces feuilles +crépitantes, dans ces aigrettes de soie moelleuses, +le précieux épi aux grains de pourpre? +Et puis il y a, pour ceux qui sont un peu +gloutons, la perspective de mordre à belles dents +dans le blé d'Inde rôtit à la braise, ou bout +dans les profondeurs de la chaudière. Et que +d'autres perspectives encore!</p> + +<p>Noémie balaya la <i>place</i>, épousseta les meubles, +rechangea le bébé et le revêtit de sa +robe de baptême, la plus belle que l'on porte... +après celle de l'innocence. Elle souriait à la +pensée de toutes les choses aimables que ses +amies allaient dire de son enfant; elle croyait +volontiers que jamais enfant né de la femme +n'avait réuni tant de grâce et de finesse. Oh! +si tous les enfants étaient ce que pensent leurs +mères, comme il y aurait des hommes d'esprit +sur la terre, et que la laideur deviendrait vite +une chose introuvable! Pauvres mères! après +tout, c'est peut-être notre faute si nous devenons +laids, disgracieux et méchants.</p> + +<p>Le soir arriva; les invités arrivèrent aussi. +Ils étaient quinze. Je ne déclinerai pas les +noms et prénoms de chacun--à quoi bon? puisque +la plupart ne seront pas mêlés aux événements +qui vont suivre. Je nommerai pourtant +Picounoc et Aglaé, l'ex-élève et Emmélie. +Vous êtes surpris de voir Emmélie? +Nous le sommes tous: nous ne l'attendions +point. Elle est un peu mieux aujourd'hui, +et l'ex-élève lui a fait comprendre qu'une petite +distraction, sous forme <i>d'épluchette</i>, lui serait +très-favorable. Elle s'est laissée persuader.</p> + +<p>Assis en cercle autour de l'amas de blé +d'Inde, les jeunes gens commencent leur tâche. +Sous les doigts vigoureux des garçons et sous +les doigts mignons des filles, les épis se dépouillent +de leur multiple enveloppe, et les +grains couleur d'ambre apparaissent, au milieu +d'un froissement de feuilles presque +assourdissant. Les épis s'amoncellent d'un +côté, les feuilles, de l'autre. On laisse cependant +aux épis que l'on veut garder en tresse +trois ou quatre feuilles, que l'on nouera avec +habileté aux feuilles des autres épis. Les +aigrettes, fines et douces comme des glands +de soie, tombent sur le plancher ou s'accrochent +comme des guirlandes, aux habits des travailleurs. +C'est une lutte entre tous, lutte +agréable et sans aigreur, que l'envie ou la +jalousie ne troublent ni n'excitent. Emmélie +seule travaille avec nonchalance. On la croirait +paresseuse, si l'on ne savait à quel état de +faiblesse l'a réduite un mal mystérieux. L'ex-élève +la regarde avec amour et douleur. Il +craint qu'elle ne se fatigue et n'ose lui dire de +se reposer.</p> + +<p>Djos et Noémie se sont joints à leurs convives. +Picounoc est assis auprès d'Aglaé, mais ses +yeux et sa pensée se tournent souvent vers la +femme de Joseph. Noémie s'aperçoit bien +que ce garçon la regarde d'une singulière +manière, et qu'il se plaît auprès d'elle; mais +la vertu est simple et sans défiance.</p> + +<p>--Un <i>blé d'Inde</i> rouge! crie tout à coup l'un +des <i>éplucheurs</i>, et vif, il se lève tenant comme +un trophée l'heureuse trouvaille.</p> + +<p>--Prête-le moi donc, dit Picounoc.</p> + +<p>--Nenni! mon bel ami, je m'en sers pour +moi-même... tu vois! Il avait embrassé sa +voisine, une belle grosse brune. Ce que j'ai +représenté par des points. La grosse brune +s'essuya la joue en disant d'un ton provocateur.</p> + +<p>--Reviens-y!</p> + +<p>--Bientôt! répond le galant. Et il glisse +adroitement l'épi dans la poche de son habit. +C'était de la prévoyance, car, après tout, il +pouvait bien n'y avoir pas d'autre épi rouge, et +il y avait encore des bouches avides de donner +un baiser. Il est vrai que l'épi n'est pas de +rigueur; mais il est un bon prétexte. Cependant +il y en avait encore des <i>blé d'Indes</i> +d'amour, comme on les appelle quelquefois +chez nous. Emmélie en trouva un. Dès +qu'elle aperçut les premiers grains, elle rougit +et les recouvrit de leurs feuilles, comme s'il +se fut agi de quelque nudité. Mais l'ex-élève +l'avait vu. Il devina tout.</p> + +<p>--Changeons, dit-il! le mien est plus facile +à <i>éplucher</i>.... L'échange se fit donnant donnant. +En un clin d'oeil l'épi fut mis à nu. Il était +rouge--pas d'être mis à nu--rouge et luisant +comme si une larme eut mouillé ses perles.</p> + +<p>--C'est tricher! dit Picounoc.</p> + +<p>--La loi n'y pourvoit pas--<i>Non est lex</i>, +répliqua l'ex-élève.</p> + +<p>--Pour ta peine, tu n'embrasseras que la +personne qui te sera désignée, ajoute un +autre.</p> + +<p>--C'est juste! c'est juste! dirent tous les +jeunes gens... sauf Emmélie qui pencha la +tête en tâchant de sourire.</p> + +<p>--<i>Durum est</i>, dit l'ex-élève.</p> + +<p>--Du rum? repart Djos, je vais t'en verser +dans l'instant.</p> + +<p>--Embrasse Aglaé, dit Picounoc.</p> + +<p>--Embrasse Angélique, dit un autre--Il y +avait une Angélique.</p> + +<p>--Pendant que vous allez vous entendre, +j'embrasse.... Emmélie--Quand il avait +dit: "Emmélie," le baiser était rendu. Emmélie +rougit jusqu'aux oreilles et sourit +jusqu'au fond de l'âme.</p> + +<p>Cependant on allume le feu, et l'on fait +bouillir, dans un chaudron bien propre, les +épis que l'on mangera au réveillon, avec le +sel et le beurre. Quelques uns des convives +ne veulent pas attendre et préfèrent le blé +d'Inde rôti. On ne discute pas les goûts, et +les hommes sont libres de manger des <i>blé +d'indes</i> de toutes sortes. La tâche allait se +terminer et Picounoc n'avait pas eu la chance +de quelques uns. Cela ne le troublait guère. +Il était homme à commander la fortune, et +quand elle ne lui apportait point ce qu'il lui +demandait, il allait le chercher. Déjà l'on +avait porté dehors plusieurs brassées de +feuilles.</p> + +<p>--A mon tour! dit-il, et, triomphant, il +montre un épi de pourpre qu'il vient de tirer +de la poche de son voisin.</p> + +<p>--Embrasse qui te plaira! lui crie-t-on.</p> + +<p>Aglaé qui s'attend d'être choisie, se détourne +en riant, et se voile la figure avec sa +main, d'une façon coquette, découvrant la +joue pour ne rien perdre de la sensation, +Picounoc se penche de l'autre côté et embrasse +Noémie. La pauvre Aglaé eut presque honte.</p> + +<p>Noémie dit:</p> + +<p>--<i>Je t'en fais passer</i>, Aglaé.</p> + +<p>--Je ne tiens pas à ses baisers, répond la +jeune fille en se donnant de la contenance.</p> + +<p>--Tu sais que tu en auras de reste bientôt, +ajoute l'ex-élève avec un grain de malice.</p> + +<p>--S'il n'aime pas à l'embrasser maintenant, +observe une des <i>éplucheuses</i> à sa voisine, que +sera-ce plus tard?...</p> + +<p>--Après le mariage?... répond en souriant +la voisine.</p> + +<p>Les <i>épluchettes</i> de blé d'Inde se terminent +toujours, comme le foulage d'étoffe et le +<i>brayage</i>, par les jeux et les danses. Mais les +jeux sont honnêtes et les danses, décentes. +L'on joue à "Madame demande sa toilette," à +"La mer agitée" aux homonymes quelquefois, +lorsque les veilleux sont un peu éduqués; on +"loge les gens du roi", ou plutôt, on cherche à +les loger, car personne ne se soucie de se déranger +pour si peu; on joue à Collin-maillard--au +bout d'un bâton--et à la paroisse--un jeu fort +amusant et bien simple celui-ci; l'on vend le +corbillon--toujours en "on", ou l'on passe le +gant, en rimant; l'on fait circuler un petit +bâton allumé en disant: petit bonhomme vit +encore. Il paraît que le petit bonhomme vit +tant qu'il a du feu, ou qu'il a du feu tant qu'il +vit. Malheur au joueur entre les mains duquel +le petit bonhomme expire! il donne un gage. +Les gages, voilà la grande affaire. Et, comme +le curé qui veut accomplir son devoir a besoin +d'écouter tout ce qui se dit, de voir tout +ce qui se passe!... Heureusement qu'il se +trouve alors aussi des commères empressées +de lui rapporter les faits et gestes qu'il n'a pu +apercevoir.--Le curé, c'est lui qui recueille les +gages, car ces gages sont la preuve tangible des +péchés que les joueurs ont commis... contre +les lois du jeu. A chaque gage est attachée +une peine... peine bien douce souvent, et +qui tourne à l'avantage du pénitent. Voilà +pourquoi sans doute il y a tant de pécheurs. +Lorsque tous les gages sont retirés, que celui-ci +a cueilli des cerises--celui-là, mesuré du +ruban--cet autre, fait trois pas d'amour, et +cet autre encore, le pont de Paris, on change +de jeu, jusqu'à ce qu'enfin le violonneux se +décide à passer de l'arcanson sur le crin de +son archet pour le rendre mordant, à tourner +les clefs de son violon, pour mettre d'accord +la chanterelle éveillée et la grosse corde grondeuse. +Alors, aux premiers résonnements des +cordes harmonieuses que touche de son doigt +l'artiste improvisé qui veut s'assurer de la +fidélité de l'instrument, les pieds froissent +le plancher avec impatience, un murmure +joyeux court dans la salle; les uns se lèvent, +comme mus par un ressort, et font, en cadence, +les pas les plus difficiles; les autres, sans bouger +de place, battent d'avance la mesure avec +le talon sonore de leur bottes françaises. Rien +de gai, rien d'entraînant comme la danse, mais +la danse mesurée, rapide, animée de la gigue +et du <i>réel</i>. Et puis, c'est un excellent exercice +hygiénique. En ce temps-là, à la campagne, +on ne connaissait ni le lancier, ni le quadrille, +ni le caledonia. Aussi, l'on ne voyait dans la +<i>place</i> que ceux qui savaient danser; et les +autres--les jeunes--avaient du plaisir à voir +ces mouvements capricieux, multiples, élégants +des pieds, qui étaient inspirés par le rhythme +de la musique. Et tout cela paraissait facile, +tant c'était naturel; il semblait que tout +dépendait de la musique, et que le joueur de +violon n'avait qu'à promener ainsi l'archet sur +les cordes pour faire danser tout l'univers.</p> + +<p>L'<i>épluchette</i> se termina donc par les jeux +et la danse. Noémie, plus gaie que jamais, +dansa beaucoup et avec chacun, même avec +Picounoc. Elle dansait comme une poupée, +tant elle était légère et souple. Picounoc avait, +lui aussi, la jambe déliée et l'oreille sûre, il +battait les ailes de pigeon comme pas un, et ne +perdait jamais une mesure quelque pas difficile, +qu'il exécutât. Ils commencèrent une gigue +tous deux. Jamais le gaillard ne dansa mieux +de sa vie. Il n'y avait pas que le violon qui +l'animât son coeur obéissait à une force mystérieuse +plus entraînante et plus redoutable que +les voluptueuses effluves de la musique; et, +pendant que ses pieds faisaient retentir la +salle de leur bruit cadencé, ses regards luxurieux +dévoraient l'innocente jeune femme, +qui n'avait d'autre souci que de ne pas perdre +une mesure.</p> + +<p>L'ex-élève remarqua Picounoc, car il savait +quelle passion ce malheureux nourrissait dans +son âme. Pour le distraire de son idée, et +sauver de son oeil de convoitise la femme +chaste qu'il obsédait, il alla le saluer et +prendre place. La gigue devenait gigue voleuse. +Picounoc n'osa pas refuser, mais il lança un +regard de colère à son ami. Joseph le vint +trouver:</p> + +<p>--Que tu danses bien! lui dit-il....</p> + +<p>--Ce n'est pas malaisé, répondit le grand +gars, il suffit de s'y mettre. Je ne suis pas +fatigué et je danserais bien toute la nuit... +mais l'ex-élève n'aime pas à me voir avec ta +femme, paraît-il.... On dirait qu'il est jaloux.... +Défie-toi de ce gaillard-là.... Avec son latin +il peut enjôler le diable.</p> + +<p>--Bah! ma femme est un ange.</p> + +<p>--Sans doute,... mais il y a des anges qui +ont tombé déjà, paraît-il.</p> + +<p>--Si je m'apercevais de la moindre chose!..</p> + +<p>--Veille... fais attention, c'est ton affaire.</p> + +<p>Une jeune fille vint remplacer madame +Joseph Letellier et la gigue continua. Le violonneux +était infatigable, et ses talons retombaient +de plus en plus fort, et toujours en mesure, sur +le plancher retentissant. Un garçon salua l'ex-élève +et dansa à son tour. L'ex-élève alla s'asseoir +près de Noémie et de l'air le plus indifférent +du monde, se mit à lui parler de mille +riens. Joseph le regardait d'un oeil soupçonneux. +Picounoc regardait Joseph. Si Noémie +souriait, ou jetait un regard sur son jovial compagnon.</p> + +<p>--Vois-tu? disait Picounoc... Vois-tu?</p> + +<p>--Je vois... répondait Djos d'un ton morne.</p> + +<p>Après quelques instants; l'ex-élève s'éloigna, +de la maîtresse de la maison et prit, auprès +d'Emmélie, une place que venait délaisser l'un +des convives.</p> + +<p>--As-tu remarqué quels regards ils ont +échangés en se quittant? insinua le traître +Picounoc à son trop crédule ami.</p> + +<p>Joseph ne répondit rien. Il n'avait rien +remarqué, et pour cause, mais il était triste.</p> + +<p>Souvent une parole perverse, dite à dessein, +détruit pour jamais la paix et la félicité d'un +coeur plein d'amour. C'est le poison qui transforme +en une boisson mortelle l'eau fraîche et +limpide de la fontaine. Malheur à la langue +venimeuse qui empoisonne l'existence, comme +à la main criminelle qui la détruit! Joseph +s'efforça de paraître gai, et tout le monde, sauf +Picounoc, le crut véritablement heureux. Picounoc, +lui, devina bien le ver rongeur qui +commençait son oeuvre de destruction, et il +s'applaudit. La soirée terminée, chacun se +retira; mais, avant de partir, l'un des convives +invita tous les amis à venir chez lui, le mardi +suivant, pour une autre <i>épluchette</i>. Tous promirent +d'y aller. Djos promit comme les +autres, mais il se disait à part soi: Non, je +n'irai point!</p> + +<br><br> + +<h3> +IV</h3> + +<h3>LE DÉMON DE LA JALOUSIE.</h3> +<br> + +<p> +Djos n'avait pas offert l'hospitalité à son +ancien compagnon l'ex-élève. Surpris de ce +manque d'égard, celui-ci crut que son ami lui +gardait rancune à cause qu'il avait mal parlé +de Picounoc; et, en sortant, il lui dit:</p> + +<p>--Djos, tu as tort de m'en vouloir.</p> + +<p>--Je sais ce que j'ai à faire, avait répondu +Djos.</p> + +<p>--Si tu le sais, éloigne Picounoc....</p> + +<p>--Il y en a d'autres qui devraient être +éloignés avant lui. Cette dernière parole +surprit tellement l'ex-élève qu'il ne répliqua +rien. Noémie était à côté de son mari, dans la +porte, et prenait ces paroles pour une plaisanterie. +L'ex-élève lui tendit la main.</p> + +<p>--Bon soir, madame, dit-il.</p> + +<p>--Bon soir! Vous reviendrez bientôt n'est-ce +pas?...</p> + +<p>--Quand je pourrai vous être utile.</p> + +<p>Il rejoignit Emmélie.</p> + +<p>Picounoc, qui avait entendu, riait sous cape.</p> + +<p>--Allons-nous à l'<i>épluchette</i> ce soir? dit +Noémie à son mari, quelques jours après la +petite soirée que nous venons de raconter.</p> + +<p>--Je ne suis pas bien; je suis un peu fatigué, +répondit Joseph.</p> + +<p>--Cela te remettra:... allons! ne fais pas +le vieux sitôt... ton bon ami l'ex-élève y +sera.</p> + +<p>Un nuage passa sur la figure de Djos.</p> + +<p>--L'ex-élève, l'ex-élève!... tu tiens peut-être +plus que moi à le voir, répondit-il d'une +voix sourde.</p> + +<p>--Comment! est-ce qu'il n'est plus ton ami?..</p> + +<p>--Depuis qu'il est le tien....</p> + +<p>--Que veux-tu dire? je ne te comprends, +pas....</p> + +<p>--Tu me comprends, Noémie....</p> + +<p>--Mon Dieu! quel est cet air mystérieux?...</p> + +<p>Pourquoi parles-tu ainsi? tu m'effraies! +tu n'est plus le même depuis quelques jours! +dit la jeune femme d'une voix émue!</p> + +<p>En effet, depuis l'<i>épluchette</i>, Djos n'avait pas +eu les franches et plaisantes manières de son +accoutumée: il était resté morose, sortait le +matin sans embrasser sa femme, et le soir, à +son retour du travail, paraissait lui laisser +prendre à regret le baiser qu'elle avait l'habitude +de prendre. Noémie avait bien remarqué +cette froideur subite, car les femmes sont sensibles +et rien n'échappe à leur esprit d'observation,--mais +elle n'avait pas interrogé son mari, +croyant que chaque minute de ce petit contre-temps +était la dernière, sachant qu'elle n'avait +rien fait qui put le chagriner. Elle avait souffert +en secret et s'était rapprochée davantage +de son enfant. Les mères qui ont des afflictions +ne se lassent point de les confier, à ces +divines petites créatures que Dieu leur a +données dans sa miséricorde, et elles épanchent +leurs regrets sur les berceaux qui devaient être +les confidents de leurs espérances.</p> + +<p>La nouvelle <i>épluchette</i> de blé d'Inde eut +lieu le mardi suivant, et elle fut joyeuse comme +la première. On regretta cependant l'absence +de Joseph et de Noémie, car tous deux étaient +estimés, d'un entretien agréable et bien +éveillés.</p> + +<p>--C'est curieux que Djos ne soit pas encore +revenu de St. Jean, dit le maître de la maison.</p> + +<p>--En effet, il devait être chez lui à six +heures, le plus tard.</p> + +<p>Et il passe huit heures.</p> + +<p>--Je vais voir s'il est arrivé, dit Picounoc.</p> + +<p>Et il laissa ses compagnons dépouiller de leurs +robes les épis entassés dans le coin de la salle.</p> + +<p>Il pensait bien que Noémie était seule +encore, et que c'était à dessein que Djos +s'attardait. Il connaissait les moyens ingénieux +qu'ont les jaloux de captiver leurs +femmes. Il courut d'une haleine à la maison +de Joseph Letellier, et, suivant sa grossière +habitude, regarda à la fenêtre avant d'entrer. +Noémie filait en chantant. Mais le bruit du +fuseau était monotone et la chanson, mélancolique.... +De temps en temps elle détournait +un peu la tête et regardait avec amour le +berceau où dormait son petit enfant. La +chandelle, versant une pâle lumière sur les +murs blanchis à la chaux, se consumait lentement. +A cette lueur terne la figure de la +jeune femme semblait presque livide, et ses +doigts effilés qui tenaient la laine et la laissaient +peu à peu s'allonger, se tordre et se rouler sur +le fuseau, paraissaient amaigris.</p> + +<p>La pauvre créature souffrait, car ce changement +singulier, survenu dans l'humeur de +son mari, était pour elle une source d'inquiétudes +et de tourments. Elle avait beau chercher, +elle ne trouvait pas la cause de ce +changement, et rien ne pouvait la lui expliquer. +Nul souvenir, nulle parole, nulle action, +ne revenait à sa mémoire qui put jeter quelque +lumière sur ce mystère. Et elle souffrait +en silence.</p> + +<p>N'osant parler, elle redoublait d'attentions +pour son mari. Lui, il demeurait impassible. Il +s'efforçait de le paraître plutôt, mais il ne l'était +point; car, en face de tant d'amour, son coeur se +fondait, ses résolutions se trouvaient ébranlées, +sa fermeté chancelait, et, plus d'une fois, il fut +sur le point d'ouvrir ses bras et de serrer sur +son âme trop soupçonneuse, cette femme +aimante et douce qu'il avait juré d'aimer et de +protéger toujours. Mais qui peut imaginer +tout ce qui vient à l'idée d'un homme jaloux? +Et qui peut délivrer une âme qui s'est donnée +au démon de la jalousie? Joseph pensait: +C'est peut-être pour mieux me tromper qu'elle +feint de m'aimer davantage... attendons. +Et il attendait. Et chaque jour Picounoc ravive +à dessein la blessure mortelle qu'il a faite au +coeur de son ami. Et déjà il a ourdi une +trame horrible: le crime ne lui répugne point: +le mal semble son élément. Il arrange les +fils de sa trame, en fumant tranquillement sa +pipe, et il sourit à l'idée du succès qui ne manquera +pas de couronner son oeuvre. Il se +trouve habile et se félicite d'avoir été maudit +de son père, car il attribue à la malédiction +cette heureuse disposition au crime +qu'il sent se réveiller en lui-même. Mais le +crime qu'il aime, ce n'est point le crime vulgaire +que tout homme mal-né peut commettre, +et pour lequel tout imbécile se fait pendre; c'est +le forfait caché qui rapporte, à celui qui l'imagine, +des biens ou des plaisirs, et qui reste un +secret pour tous; le forfait qui ne laisse jamais +planer un soupçon sur son auteur, mais souvent +le protège comme d'une égide.</p> + +<p>Picounoc s'était donc mis à l'oeuvre, et toutes +ses paroles toutes ses démarches étaient calculées +et tendaient à un même but. Le succès +pouvait longtemps se faire attendre: mais +quand on est jeune on peut espérer: et Picounoc +était jeune encore. Il ne voulait pas risquer +son jeu; encore moins sa vie: c'est pourquoi +il prenait le chemin le plus long; c'était +aussi le plus sûr.</p> + +<p>Après avoir regardé, par la fenêtre, la fileuse +qui chantait son triste refrain, il entra.</p> + +<p>--Djos n'est pas de retour? dit-il.</p> + +<p>--Non, pas encore, répondit la femme.</p> + +<p>--Vous ne viendrez donc pas à l'<i>épluchette</i>?</p> + +<p>--Il sera trop tard, bien sûr... et je crois +que Djos aime autant rester ici.</p> + +<p>--Peut-être, mais il a tort. On s'amuse à +merveille.... Il y a deux joueurs de violon: le +petit Jean Lafripe et le gros Zaïe.... On va +danser.</p> + +<p>--J'aimerais bien à y aller, mais....</p> + +<p>Elle pesa d'un pied vigoureux sur la <i>marchette</i> +du rouet, et le fuseau bourdonna plus +fort, comme pour dissimuler le soupir qu'elle +allait pousser du fond de son coeur malade.</p> + +<p>--Vous n'êtes pas la même, Noémie, depuis +quelques jours. Vous paraissez triste....</p> + +<p>--C'est <i>lui</i> qui n'est plus le même.</p> + +<p>Et une larme roula sur ses joues pâles.</p> + +<p>--Il ne faut pas faire attention à ce petit +caprice, ni se laisser attrister pour cela... +ajouta l'hypocrite garçon; vous savez ce qu'il +a contre vous? il vous l'a dit?...</p> + +<p>--Non.... Je ne sais rien; il ne m'a rien +dit.</p> + +<p>--Le fou! je me suis moqué de lui.... Il +est jaloux!... imaginez donc un peu où il a +pêché cette idée absurde... il est jaloux, il +me l'a avoué.</p> + +<p>--Jaloux! s'écria Noémie étonnée.</p> + +<p>--Jaloux, vous dis-je, ou en voie de le devenir.</p> + +<p>--Mais de qui? Mon Dieu! je ne vois +personne....</p> + +<p>--De tout le monde... excepté de moi; +peut-être parce que je vous aime plus que ne +peuvent vous aimer tous les autres ensemble. +Cet aveu n'était pas dans le programme diabolique +de Picounoc, et il le regretta; mais la jeune +femme n'y fît pas attention, tant elle était +surprise.</p> + +<p>--Mon Dieu! qui a pu le porter à me soupçonner +ainsi? ah! non, ce n'est pas possible!...</p> + +<p>--N'allez pas prendre au sérieux cette +boutade de votre mari, continua Picounoc--et +guérissez-le en vous moquant de lui. Il dit +que vous aimez les autres, dites comme lui; il +prend ombrage d'un regard, d'une parole, +regardez, parlez davantage; mais avertissez-le +que vous n'agissez de la sorte que pour le +rendre raisonnable. C'est le seul moyen de +guérir cette espèce de folie--la pire de toutes--qu'on +appelle "jalousie."</p> + +<p>Noémie était trop profondément blessée +pour répondre de cette façon à l'outrage de +son mari. Elle ne dit qu'une parole:</p> + +<p>--Moi en aimer d'autres?</p> + +<p>Son bonheur venait de recevoir un coup +fatal. Elle apprenait que son Joseph qu'elle +aimait tant manquait de confiance en elle, et +la jugeait capable de le tromper. Rien comme +l'honneur n'est cher à la femme, et la plus +amère injure que l'on fasse à la vertu, c'est de +la soupçonner.</p> + +<p>Joseph Letellier ne souffrait pas moins que +sa femme, car les tourments de la jalousie sont +impitoyables. Il n'était pas entièrement dans +les serres du monstre moral; il faisait des +efforts pour s'échapper et conquérir sa liberté +de pensée; mais le doute l'empoignait et le +rejetait dans la désolation.</p> + +<p>--Je suis fou, pensait-il, elle m'aime toujours +et elle n'aime que moi.... L'ex-élève est un +ami... un ami dangereux peut-être... pourquoi +est-il resté près d'elle! aussi longtemps?... Il ne +se tient pas ainsi auprès des autres femmes.... +Et pourquoi parlaient-ils assez bas pour ne pas +être entendus?... Et ces regards? Non! ce n'est +pas comme cela que l'on se regarde quand on +éprouve de l'indifférence.... Allons! je veux +me convaincre que je rêve et voilà que, sans le +vouloir, je cherche à me prouver le contraire.... +Mon Dieu! serais-je jaloux! jaloux!... On dit que +c'est une chose terrible que la jalousie... et +que les hommes mordus de ce vice deviennent +de véritables bourreaux.... Mais non, je ne +suis pas jaloux... j'aime ma femme, ma +Noémie; je l'aime de tout mon coeur, voilà +tout... je l'entoure de tous les soins, je ne +travaille et ne vis que pour elle et pour notre +enfant.... Elle le sait bien.... Et jamais je +n'ai de plaisir à causer avec les autres femmes. +Nulle n'a la voix harmonieuse de ma Noémie; +nulle n'a son regard doux, et chaud; nulle ne +sourit agréablement comme elle.... Oh! oui +je l'aime.... Et, c'est parce que je l'aime que je +la trouve plus belle et plus aimable que toutes +les autres... et que je ne me plais qu'en sa +compagnie.... Oui la vie et toute la vie avec +elle seule, loin du monde, au milieu de la +solitude... et je serai le plus heureux des +hommes!... Mais elle!... O mon Dieu! elle +ne m'aime donc pas autant que cela, puisqu'elle +se plaît en la présence des autres hommes? +puisqu'elle leur sourit avec tant de grâce et +les regarde d'un oeil si plein de douceur!... +Non, elle ne m'aime point comme je l'aime... +Je ne suis pas jaloux, mais je vois bien ce qui +se passe... et les femmes ont parfois de si singuliers +caprices.... On en voit de bien sages +qui oublient leurs devoirs.... L'occasion, le +dépit, la vanité, l'amour des parures... Et +pour éviter de paraître jaloux vais-je fermer +les yeux et devenir peut-être la risée de mes +amis? Si quelque jour l'on apprenait que je +suis un mari joué et content?... Comme je +passerais pour bête!... Par exemple! moi en +arriver-là? Jamais! Ah! j'en briserai bien des +intrigues, j'en ferai bien manquer des rendez-vous! +j'en fustigerai des chercheurs de bonnes +fortunes et des femmes complaisantes, avant +de souffrir une pareille honte!... Qu'on y +prenne garde!...</p> + +<p>Telles étaient les pensées folles qui assaillaient +sans cesse le malheureux Joseph. Tout +le long de son chemin, en allant à St. Jean et +en revenant à Lotbinière, il n'eut que pareilles +absurdités dans la tête. Il espérait que l'ex-élève +ne reviendrait plus, et cela le calmait un +peu. Mais il pensait aussi que Noémie pourrait +bien se laisser attendrir par les soupirs d'un +autre, puisqu'elle aimait celui-là, et qu'elle +n'oublierait probablement l'ex-élève que pour +se consoler ailleurs. Oh! les jaloux comme ils +sont ingénieux à se tourmenter! Il avait mis +sa confiance en Picounoc, et il se promettait +qu'avec le secours de cet habile garçon, il +déjouerait toutes les ruses de sa femme, et +finirait par désespérer les amoureux. Il arriva +chez lui comme Picounoc venait de partir, et +trouva Noémie toute en pleurs à genoux contre +son lit. Il éprouva un sentiment de joie, car +il pensa qu'une femme qui prie ne fait jamais +de grosse peine à son époux. Noémie se leva +et courut à lui:</p> + +<p>--Petit méchant, va, comme tu me fais de +la peine!... dit-elle en l'enveloppant de ses +deux bras.</p> + +<p>--Tu pleures? pourquoi?...</p> + +<p>--Tu le sais bien pourquoi... penser que +je puis en aimer un autre que toi!... et elle +l'embrassa avec effusion.</p> + +<p>--Si je savais!...</p> + +<p>--Quoi? si tu savais?... Mais doutes-tu de +ma sincérité? quand t'ai-je donné le droit de +me soupçonner?</p> + +<p>--Je veux bien croire que je suis fou, que +j'ai tort... mais aussi, tu me mets un peu à +l'épreuve....</p> + +<p>--Comment? explique-toi... tiens! en attendant. +Et elle lui donne un nouveau baiser...</p> + +<p>--Tu sembles t'amuser mieux avec les autres +qu'avec moi... Plusieurs--c'était un mensonge--ont +remarqué, à notre <i>épluchette</i>, que tu restais +trop longtemps en la compagnie d'un garçon +étranger, de l'ex-élève....</p> + +<p>--Mon Dieu! il est venu s'asseoir près de +moi, et nous avons parlé de mille choses bien +indifférentes... je ne pouvais pas le planter-là +à propos de rien... et m'en aller.</p> + +<p>--Les prétextes pour t'éloigner de lui, ne +t'auraient pas manqué, si tu l'eusses voulu.</p> + +<p>--Tiens! ne pense donc plus à cela, tu te +rends malheureux pour rien, et tu me causes +de la peine.</p> + +<p>--Je le veux, mais c'est à toi à faire attention... +tu sais que je t'aime et que tout mon bonheur +est d'être auprès de toi.. fais de même...</p> + +<p>--Et je ne t'aime pas! moi? petit méchant, +va!...</p> + +<p>--Djos se retourna et vit un papier sur la table.</p> + +<p>--Quel est donc ce papier, dit-il, une lettre?</p> + +<p>Noémie se détacha de lui, courut à la table +et saisit la missive:</p> + +<p>--C'est pour moi seule; il faut que tu ne +voies pas cela....</p> + +<p>--Ah! fit Djos un peu surpris.</p> + +<p>--N'aie pas de soupçon, cher ami; tu sauras +tout plus tard... aujourd'hui, impossible.</p> + +<p>--Quelque billet doux, je suppose... c'est +bon! garde tes secrets; je suis simple et naïf, +je croirai tout... pendant ce temps-là....</p> + +<p>--Chasse donc ces mauvaises pensées.... +Tu n'étais pas comme cela autrefois, et nous +étions si contents; si heureux!...</p> + +<p>--Montre-moi cette lettre.</p> + +<p>--Non, cher, impossible... cela détruirait +tout le charme de l'affaire. Plus tard... dans +quelques semaines....</p> + +<p>--C'est bien, garde-la.</p> + +<p>Il sortit et se dirigea vers sa grange, d'où il +ne revint que deux heures après.</p> + +<p>Noémie s'était mise au lit, mais ne dormait +point; elle priait.</p> + +<p>La prière est la consolation des âmes chrétiennes, +le baume divin qui guérit les blessures. +La créature qui prie ne tombe jamais +dans le désespoir et peut supporter les peines +les plus profondes. Car l'âme s'élève vers le +ciel et contemple d'avance le prix de la souffrance +humblement acceptée. Elle s'appuie +sur Dieu quand les hommes lui manquent, et +elle sait que les jours de la désolation passent +vite et se changent à la mort, en des jours de +gloire et de délices. Malheureuses les âmes +qui ne croient point, ou ne veulent pas s'attacher +à Dieu! elles se replient sur elles-mêmes +comme des ailes blessées, et s'abîment dans +le découragement.</p> + +<p>A quelque temps de là Picounoc mit les +bans à l'église. Chacun fit les commentaires +que lui inspira la malice ou la charité. Il faut +s'attendre à être un peu maltraité quand on se +marie--pas toujours par la partie conjointe--mais +par les langues envieuses; et pour faire +dire du bien de soi, il faut mourir. En vérité, +j'aime autant que l'on me déchire à belles dents,--et +diantre! il en est qui font joliment cette +besogne--que d'acheter à ce prix la louange +des hommes.</p> + +<p>Mina Lamotte disait: J'aime mieux que ce +soit elle que moi.</p> + +<p>Elle faisait allusion à Aglaé Larose, la +mariée.</p> + +<p>--Moi aussi, ajoutait Catherine Dugré, et +j'aimerais mieux coiffer Ste. Catherine ma +patronne que de prendre un tel mari.</p> + +<p>--Un ivrogne.</p> + +<p>--Un effronté.</p> + +<p>--Un <i>coureux</i>....</p> + +<p>--Tout de même il est chanceux ce Picounoc, +observait, d'autre part, un gros garçon +à l'air un peu décontenancé.</p> + +<p>--Je crois bien! Une belle terre... un +établissement complet, rien de moins, ajoutait +un autre gaillard non moins penaud.</p> + +<p>C'étaient deux pauvres cavaliers éconduits +depuis peu, braves garçons, du reste, qui +n'avaient eu que le tort de ne pas se vanter +assez, et de manquer de toupet; mais c'est un +tort impardonnable, je le sais, au temps où +nous vivons. Aglaé voulut un homme qui +eut de la façon et qui fut capable de riposter +à propos. Allez donc présenter une emplâtre, +sous forme de mari, à vos compagnes moqueuses, +Aglaé prit donc pour fidèle et +légitime époux Pierre Enoch Saint Pierre, surnommé +Picounoc, et elle se crut heureuse; +donc elle l'était. Ses parents ne l'en dissuadèrent +point. D'abord son père était mort, +ses frères et soeurs n'étaient jamais venus au +monde, et sa mère n'avait d'autre volonté que +la volonté de son unique Aglaé. Le seul ami +qui osa risquer un conseil, fut l'ex-élève. Il +réussit à empêcher le sourire de s'étendre une +fois de plus sur la figure béate de la fiancée, +et ce fut tout. Le moment d'angoisse passa +vite, et l'amour reprit en tyran sa place dans +le coeur de la jeune fille.</p> + +<p>Picounoc ne fit pas de noces. Mais comme +il lui fallait quelques témoins, il invita ses +principaux amis, Djos et l'ex-élève.</p> + +<p>Quelques jours avant son mariage, il vint +chez Letellier. Celui-ci était sorti: cela simplifiait +l'affaire. Il dit à Noémie qu'Emmélie +se sentant mieux désirait assister au mariage, +et même avoir pour compagnon, son ami l'ex-élève.</p> + +<p>--Elle m'envoie exprès pour vous demander +conseil, dit-il, et un mot de votre part lui fera +grand plaisir.</p> + +<p>Noémie ne vit rien que de naturel en cela: +elle dit qu'elle serait heureuse de voir Emmélie +sortir un peu de sa solitude, respirer l'air, +voir le soleil. Elle lui écrivit quelques mots +que le faux commissionnaire garda soigneusement +dans sa poche. Le jour du mariage +arriva. Djos servit de père à son ancien +camarade de chantiers. En allant à l'église, il +lui dit:</p> + +<p>--Pourquoi as-tu invité l'ex-élève? On +n'avait pas besoin de lui.</p> + +<p>--Un caprice de ma soeur, répondit Picounoc. +Elle y tenait, et tu sais que je ne veux +pas la contrarier, la pauvre enfant.</p> + +<p>C'était un mensonge, on le sait. Mais +Picounoc voulait que l'ex-élève et Noémie +eussent une occasion de se rencontrer. Il se +doutait bien que Djos en prendrait de l'ombrage +et que, peu à peu, il en viendrait à ne +plus aimer autant sa femme... il en viendrait, +peut-être, à la haïr. Quel succès que celui-là +et comme il faut être rusé pour y atteindre!</p> + +<p>--Mais Emmélie n'est pas ici, comment expliques-tu +cela? observa Djos.</p> + +<p>Picounoc songea une minute:</p> + +<p>--Tiens! répondit-il, je vais tout avouer; +j'ai manqué envers toi, mais sans le savoir; +oui, quand j'ai découvert la ruse, il était trop +tard, l'ex-élève était ici.</p> + +<p>--Explique-toi, que veux-tu dire avec ton +trop tard.</p> + +<p>--Emmélie parlait pour une autre... et +ce n'était pas pour elle qu'elle faisait inviter +l'ex-élève....</p> + +<p>--Pour qui? parle! mais parle donc!</p> + +<p>--Si j'avais su!... Vois-tu, je suis un bon +frère et je ne veux rien refuser à ma soeur... +pauvre Emmélie qui va me laisser bientôt!...</p> + +<p>Djos était sombre et ses yeux se fixaient sur +le sol.</p> + +<p>--Pour qui l'a-t-elle fait venir? parle! répéta-t-il +avec terreur.</p> + +<p>--Ce n'est que ce matin que j'ai surpris le +secret; j'aurais mieux fait de ne rien révéler; +mais enfin tu vas voir que je suis un ami sincère, +et que je sais ce que je dis quand je +dis quelque chose.</p> + +<p>--Djos rageait comme un cheval enchaîné +qui ronge son frein.</p> + +<p>Picounoc tira de la poche de sa veste un +petit billet soigneusement plié et le remit à +Joseph.</p> + +<p>--Lis ceci, dit-il connais tu cette écriture?... +ce nom?</p> + +<p>--C'est l'écriture de ma femme.... Noémie! +voilà son nom.</p> + +<p>Et il tremblait comme un vieillard, car il +s'attendait à quelque terrible révélation. Il lut:</p> + +<p> +Ma chère Emmélie. +</p> + +<p>Votre frère se marie. La noce ne sera pas +forte, mais j'espère que le bonheur des époux +sera grand. Essayez la distraction une fois +encore. Il faut le revoir, cela vous est si doux. +Mon Dieu! on ne voit jamais trop ceux que +l'on aime. Dites-lui qu'il vienne: nous serons +tous heureux.</p> + +<p> Votre amie,</p> + +<p> NOÉMIE.</p> + +<p>Djos lut, plusieurs fois... et plus il lut, +moins il comprit: son regard était troublé +comme son coeur. Il ne lui vint pas à l'idée +qu'il était le jouet d'un misérable. L'absence +d'Emmélie lui prouvait bien, d'un autre côté, +qu'elle ne connaissait rien de ce complot, et +qu'une femme coquette l'avait ourdi toute +seule. Il fut d'une tristesse mortelle et ne +pria point dans l'église, pendant la messe. Il +prenait en aversion son ancien ami, et ne pouvait +détourner ses yeux de sa personne. L'ex-élève +priait avec ferveur.</p> + +<p>--C'est de l'hypocrisie, pensait Joseph. Il +songe à toute autre chose qu'au bon Dieu....</p> + +<p>Parfois il avait envié de pleurer, et d'aller, +en suppliant, se jeter aux genoux de sa femme. +Mais l'amour propre reprenait le dessus et la +colère grondait soudain. Mon Dieu, se disait-il, +est-ce donc que vous ne m'avez pas assez +châtié?... faut-il que vous m'atteigniez dans +ce que j'ai de plus cher au monde!...</p> + +<p>L'ex-élève, ignorant tout le trouble qu'il causait, +avait retrouvé sa verve d'autrefois. De +retour à la maison il aborda la jeune femme +et entama avec elle la conversation. Noémie +jeta d'abord un coup d'oeil craintif autour d'elle +et ne vit pas son mari; cela la rassura. Elle +se mit à causer, mais avec une certaine gêne. +L'éx-élève était en verve et, devant sa gaîté, +elle dut céder. Elle oublia la jalousie de son +mari et goûta sans contrainte les charmes du +babil de son compagnon. Malheureusement +Djos l'épiait. Les jaloux ont cent yeux et +voient partout, découvrant même des choses +qui n'existent point. Il se mordit les lèvres +regarda sourire Noémie, mais la regarda d'un +oeil sanglant. La pauvre jeune femme ne songeait +pas à mal, et demeurait bien sage assurément.</p> + +<p>Un peu plus tard, dans une autre circonstance, +elle se souvint de la susceptibilité de +son mari,--car il n'était pas loin d'elle--répondit +avec assez de froideur à l'ex-élève qui +lui adressait la parole, et s'éloigna.</p> + +<p>--L'hypocrite! pensa Joseph Letellier... elle +sait que j'ai les yeux sur elle.</p> + +<p>Il fut tenté de lui dire ironiquement qu'elle +était d'une réserve admirable, et qu'il comprenait +la sottise qu'il avait faite en la soupçonnant; +mais il eut peur de ne pouvoir assez +bien dissimuler son ressentiment aux yeux +des amis, et de se laisser emporter par la +colère, il demeura silencieux et sortit. Noémie +qui avait jusqu'alors partagé l'enjouement +général, devint pensive tout à coup, car elle +devina le mécontentement de Joseph. Elle +fut tentée de voler sur ses pas pour le ramener +à la noce, ou s'en aller avec lui, mais, elle +aussi eut peur d'éveiller l'attention. Le plaisir +qu'elle goûta ensuite fut mêlé d'amertumes, +et elle se fit violence pour ne pas laisser voir +les larmes qui se cachaient dans ses sourires. +Picounoc fut joyeux. Il faisait semblant d'adorer +sa nouvelle épouse, ne la laissait point, +se montrait empressé auprès d'elle et la comblait +d'attentions. Aglaé ne comprenait guère +son bonheur, tant il était grand. Elle se +croyait aimée pardessus toute chose, et ne +trouvait rien au monde de comparable à +Picounoc. Elle en voulait à l'ex-élève qui +l'avait conseillée de renoncer à son amour, +disant que Picounoc n'était ni franc, ni sincère. +Jamais jeune épousée n'a vu la vie lui apparaître +plus riante et plus belle, pensait-elle, +et, je n'échangerais pas ma destinée contre celle +d'une reine. Le bonheur d'un roi ou d'une +reine--aux yeux du vulgaire--est l'idéal du +bonheur ici-bas. Erreur grossière, car le +bonheur ne consiste ni dans la gloire, ni dans +la puissance, ni dans la richesse, mais seulement +dans la paix de la conscience et la +soumission à Dieu. Entrez dans les palais, +approchez des trônes, et vous verrez presque +toujours des fronts soucieux, des regards +inquiets, des âmes troublées, qui s'affublent +d'un masque joyeux pour se montrer au +monde. Ouvrez la porte de la chaumière, +souvent vous serez étonnés du calme et de l'a +paix qui rayonnent sur la figure des pauvres +de la terre, qui s'empresseront de vous offrir +une part de ce pain de chaque jour qu'ils ont +demandé à Dieu dans leurs prières. Le soir +de la noce Joseph ne parla pas à sa femme; il +la boudait. Il ne fit pas sa prière aussi longue, +ni aussi bien que de coutume, car on prie mal +quand on se laisse dominer par une passion. +Noémie pria longtemps et fut agréable au +Seigneur. Mais Dieu ne détourna point de sa +tête les épreuves terribles qu'il réserve souvent +à ceux qu'il aime et prédestine à l'éternelle +félicité.</p> + +<p>L'ex-élève partit pour Deschambeault, mais +voulant revoir Emmélie une fois encore, il entra +chez elle, en passant. Il la trouva faible et souffrante. +Picounoc et sa femme venaient d'arriver +aussi. Ils s'efforçaient tous deux de l'encourager +et de lui rendre l'espérance. Aglaé surtout, +qui se trouvait si heureuse et aimait tant la +vie, ne pouvait pas se faire à l'idée qu'une fille +jeune et belle comme Emmélie pût renoncer à +jouir et à vivre. Les nouveaux mariés devaient +rester avec Emmélie jusqu'à sa mort ou à son +rétablissement, ensuite ils iraient avec la belle +mère sur la terre du village.</p> + +<p>Emmélie sourit tristement en voyant l'ex-élève.</p> + +<p>--C'est fini, dit-elle. Je sens que je m'en +vais.... Tu penseras à moi quelquefois....</p> + +<p>--Toujours! toujours répondit avec feu, le +malheureux garçon. Mais il faut espérer +encore, chère amie... reprit-il après un moment +de silence.</p> + +<p>--Je n'espère plus... n'espérons plus. Je +voudrais avoir le prêtre.</p> + +<p>--Tu as communié ces jours derniers, dit +Picounoc.</p> + +<p>--Encore une fois avant que je meure, ajouta-t-elle... +le médecin m'a avoué que je peux +trépasser subitement à cause de ma maladie +de coeur....</p> + +<p>L'ex-élève courut à l'église et revint avec le +prêtre. Le ministre du Seigneur portait le +viatique et l'ex-élève, en avant, agitait la petite +sonnette, pour avertir les chrétiens que le +Seigneur de miséricorde allait consoler une +créature mourante. Tout le monde sortait +des maisons pour s'agenouiller sur le passage +du bon Dieu. Un grand nombre de personnes +se rendit chez Picounoc pour faire escorte à la +Sainte Eucharistie et prier pour la malade.</p> + +<p>Près du lit d'Emmélie, sur une table garnie +d'un drap blanc, était un crucifix, deux chandelles +allumées et une soucoupe remplie d'eau +bénite, dans laquelle trempait un petit rameau +de cèdre bénit. Le prêtre entra, la foule se +tint prosternée; Emmélie reçut la sainte communion +avec une foi touchante et les assistants +étaient dans l'admiration. Le prêtre allait sortir +quand une plainte légère s'éleva. Il se retourna +et vit la malade retomber sur son oreiller, +les yeux levés vers le ciel et les mains +jointes comme pour prier. Il s'approche et +voit qu'elle rend l'âme. Alors il lui donne le +sacrement des mourants, au milieu des pleurs +de l'assistance. Il prononce les paroles sublimes +qui effacent les péchés commis par nos +sens corrompus. Puis élevant la voix, il dit:</p> + +<p>--Partez de ce monde, âme chrétienne, au +nom de Dieu le Père tout puissant, qui vous a +créée; au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu +vivant, qui a souffert pour vous; au nom du +Saint-Esprit, qui vous a été donné; au nom +des Anges et des Archanges; au nom des +Trônes et des Dominations; au nom des Principautés +et des Puissances; au nom des Chérubins +et des Séraphins; au nom des Patriarches +et des Prophètes; au nom des Saints +Apôtres et Evangélistes; au nom des Saints +Martyrs et Confesseurs; au nom des Saints +Moines et Solitaires; au nom des Saintes +Vierges et de tous les saints et saintes de Dieu. +Qu'aujourd'hui votre séjour soit dans la paix, +et votre demeure, dans la Sainte Sion! Par +Jésus-Christ, Notre Seigneur. Ainsi soit-il!</p> + +<p>A ces mots; un dernier souffle s'échappa des +lèvres blêmes de la jeune fille; un sourire +d'une infinie douceur se répandit sur sa figure, +et ses yeux d'azur demeurèrent fixes comme +s'ils eussent contemplé une céleste apparition. +Chacun, tour à tour, vint déposer un baiser sur +le front de la morte. L'ex-élève la regarda longtemps, +et des larmes roulaient sur ses joues. Il +sortit et s'éloigna en silence.</p> + +<p>Picounoc ferma sa maison et s'en alla avec sa +jeune femme demeurer au village chez sa belle +mère.</p> + +<p>Alors commença pour lui une existence nouvelle. +Il se vit, d'un coup, selon qu'il l'avait +rêvé, à la tête d'une ferme superbe. Son ambition +satisfaite, il eut vécu dans l'aisance entouré +du respect et de l'amitié de ses concitoyens, +s'il eut eu le courage d'imposer silence +à ses appétits sensuels. Mais le succès le grisa +au lieu de le rendre sage. Il se dit qu'il réussirait +dans une autre affaire, comme il avait +réussi dans la première. Les obstacles ne l'arrêtaient +point; bien au contraire, ils aiguillonnaient +ses désirs. La religion ne pouvait mettre +de frein à ses passions, car il la méprisait, et se +moquait de ses préceptes; non ouvertement--il +était trop habile pour agir ainsi--mais dans +le fond de son coeur. Il était à lui-même son +Dieu, et se dressait des autels en son âme. Il +venait de sacrifier à l'avarice; maintenant il +offrait ses hommages au dieu de la volupté. +Il allait à la messe chaque dimanche, et entendait +aussi les vêpres, comme les autres habitants, +et nul n'aurait osé dire qu'il n'était +pas rempli de bons sentiments et d'une vraie +piété. Cependant il n'avait qu'un but: inspirer +de la confiance aux hommes en les trompant.</p> + +<br><br> + +<h3> +V</h3> + +<h3>DEUX BAISERS.</h3> +<br> + +<p> +Les derniers jours de l'automne viennent de +finir. Les feuilles mortes qui tapissaient les +bois et roulaient au souffle de la brise, le long +des chemins pleins d'ornières, sont disparues +sous la première couche de neige; sur les +coteaux, les arbres dépouillés tremblent, frileux, +dans leur nudité, et paraissent comme des +panaches de deuil sur des catafalques blancs.</p> + +<p>Les jours sont courts et les nuits, bien +longues, car le soleil paresseux ne sort de sa +couche de nuages, à l'horizon, que vers les huit +heures du matin, et disparaît, dès les quatre +heures de l'après-midi, derrières les Laurentides +couvertes de sapins.</p> + +<p>Les bordées de neige se succèdent rapidement, +et, bientôt, les champs ressemblent à une +mer tranquille. De temps à autres on entend +le tintement des sonnettes et des grelots +que secouent, en trottant, les chevaux des charroyeurs; +et l'on entend aussi, dans les granges +voisines, les coups rapides et cadencés des +fléaux qui tombent sans cesse sur les épis +étendus sur l'aire. Il y a quelque chose de gai +dans ces bruits qui s'élèvent au milieu du +calme de la nature; mais il y a quelque chose +d'une indéfinissable mélancolie dans ce calme +universel qui vous entoure, s'il n'est troublé +que par le fléau d'un batteur de grain, ou la +plainte aiguë d'une <i>lisse</i> d'acier sur la neige. +Joseph Letellier se hâtait de charroyer son +bois de chauffage avant la <i>hauteur des neiges</i>, car +il n'est pas facile d'entrer dans les bois quand +la neige est bien épaisse. Un soir, à son arrivée, +il trouva plusieurs voitures à sa porte, et +autant de chevaux dans l'écurie. Il fut surpris, +examina et reconnut les carrioles et les +chevaux. Tout cela appartenait à des amis. +Il détela, soigna sa bête et revint à la maison.</p> + +<p>--Diable! dit-il en entrant, vous me surprenez. +Pourquoi ne pas m'avoir averti? je +n'aurais pas été au bois cet après-midi, et nous +aurions joué aux cartes.</p> + +<p>--Nous jouerons ce soir, dit l'un des nouveaux +arrivés.</p> + +<p>--Vous n'avez pas soupé, je suppose, et vous +êtes altérés?</p> + +<p>--Pardon pour la première partie de votre +phrase, nous avons soupé, repartit le plus +pimpant et le plus jovial de la bande--un +médecin, s'il vous plaît! le nouveau médecin +de la paroisse--quant à la seconde partie, nous +sommes altérés, mais de mille choses que +nous n'avalerons jamais.</p> + +<p>On convint de trouver cela drôle et l'on rit.</p> + +<p>--De quoi donc? demanda Djos.</p> + +<p>--De quoi? hélas! de bonheur, de richesses, +de plaisirs, d'amour.</p> + +<p>--Plusieurs verres de rhum donnent tout +cela, dit Picounoc.</p> + +<p>--Je me rechange, dit Joseph, et je suis à +vous.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure il revint fort bien +mis et de belle humeur.</p> + +<p>Alors le jeune médecin, s'approchant de lui, +lui présenta un énorme paquet; c'était un +casque et des mitaines de vison.</p> + +<p>--Voici, dit-il, un léger cadeau que vos amis +vous offrent à l'occasion de votre anniversaire. +Ils vous offrent, en même temps, à vous, à +votre femme bien-aimée et à votre enfant, les +hommages de la plus sûre amitié, et les voeux +les plus ardents pour votre bonheur.</p> + +<p>--La jolie surprise, en vérité, que vous me +faites là!... J'en suis tout attendri. Je ne +sais pas faire de discours, moi, mais, au moins, +je puis toujours bien vous assurer que je suis +heureux de compter des amis aussi dévoués +que vous. J'ai presque envie de dire que ce +casque est le plus beau jour de ma vie....</p> + +<p>Des bravos couvrirent la voix de Joseph et +l'empêchèrent de continuer.</p> + +<p>--Je ne songeais pas, reprit-il après un moment, +que j'avais aujourd'hui vingt deux ans...</p> + +<p>--J'y songeais depuis longtemps, moi, dit +une voix vive et joyeuse--c'était la voix de +Noémie--et, te souviens-tu de ce billet que +tu vis sur la table et voulus prendre, un soir? +eh bien! c'était une lettre du docteur au sujet +de cette petite fête.</p> + +<p>--Oui, oui, je m'en souviens, répliqua machinalement +Joseph.</p> + +<p>La soirée fut des plus amusantes; le réveillon, +servi à point, faisait honneur à la cuisinière--et +à la basse-cour du jeune cultivateur.</p> + +<p>Quand tout le monde fut parti, Joseph dit à +sa femme:</p> + +<p>--Montre-moi donc, maintenant, ce petit billet +du docteur.</p> + +<p>Noémie répondit avec une certaine inquiétude.</p> + +<p>--Je ne l'ai plus, cher ami, je ne sais ce +qu'il est devenu; c'était de si peu d'importance....</p> + +<p>--De si peu d'importance aujourd'hui, et +alors c'était d'une grande importance?</p> + +<p>--Sans doute; si tu l'avais vu, la surprise +eut été en moins... et c'est quelque chose +qu'une agréable surprise....</p> + +<p>--Mais, si tu voulais le cacher, comment se +fait-il que tu n'en aies pris aucun soin, et que +tu l'aies laissé traîner, au risque de le voir tomber +sous ma main?</p> + +<p>Oh! les jaloux, ils sont parfois d'une logique +désespérante.</p> + +<p>Elle avait brûlé l'inoffensif billet, et n'avait +osé le dire, de crainte d'éveiller les soupçons +de Djos; et, c'était justement en cachant cet +insignifiant détail qu'elle lui donnait un semblant +de raison. Elle avoua qu'elle l'avait jeté +au feu, mais il n'en crut rien.</p> + +<p>--Si c'était vrai, pourquoi ne l'aurais-tu pas +dit de suite? répliqua-t-il.</p> + +<p>Noémie pria, affirma, tout fut inutile, elle +ne put rendre le repos à l'âme chagrine de +Joseph.</p> + +<p>Les jours qui suivirent furent des jours de +tristesse. L'ange de paix, qui s'était assis au +foyer des jeunes époux, s'efforçait pourtant +d'éloigner les nuages, et de faire luire, dans les +ombres naissantes, le flambeau de la charité; +mais les esprits pervers, qui remplissent l'espace +et volent sans cesse autour des créatures +de Dieu pour les tromper et les perdre, l'emportaient +sur lui. S'ils ne pouvaient corrompre +le coeur de la femme, à cause de ses vertus, ils +pouvaient, au moins, le remplir d'amertume; +et leur triomphe sur le coeur de l'homme s'affermissait +de jour en jour, parce que l'homme +ne s'était pas encore entièrement affermi dans +le bien.</p> + +<p>Picounoc ne négligeait point ses infâmes desseins. +Il étudiait et perfectionnait ses plans, le +jour, en allant à l'ouvrage, la nuit, en attendant +le sommeil.</p> + +<p>A la fête de Joseph, il entendit Noémie +parler du billet qu'elle avait reçu du médecin, +et comprit le parti qu'il pouvait tirer de ce +futile incident, il accosta, quelque temps +après, la petite Angèle Mercier qui demeurait +dans le voisinage, lui parla longtemps, et lui +glissa une pièce blanche dans la main.</p> + +<p>Il attendit les premiers beaux chemins, +attela au traîneau <i>bâtonné</i>, et se dirigea vers sa +terre à bois du Portage. Sachant que Joseph +avait du bois à charroyer, il lui demanda en +passant--car il passait à sa porte--s'il était disposé +à atteler. Joseph répondit qu'il avait +commencé à <i>battre</i>, mais, qu'ayant au moins +une <i>moulée</i> (mouture) de battue, il pouvait +bien, en effet, profiter des beaux chemins pour +aller au bois. Et tous deux ils partirent, +chacun dans sa voiture. Quant ils furent dans +la petite route de St. François, Picounoc dit:</p> + +<p>--<i>Embarque</i> donc avec moi, ton cheval suit +bien.</p> + +<p>Dans nos campagnes, l'on embarque en +voiture comme en bateau, et l'on abuse étrangement +du mot, sinon de la chose.</p> + +<p>--C'est bon! dit Djos, arrête.</p> + +<p>Les deux amis continuèrent leur route, debout +dans le même traîneau, et le cheval de +Djos suivit fidèlement. La conversation roula +sur divers sujets: sur le rendement du grain +et sur les fréquentes bordées de neige, sur les +chevaux et sur les amis.</p> + +<p>--On ne voit plus l'ex-élève, dit Picounoc, +à propos des amis.</p> + +<p>--C'est aussi bon. Penses-tu sérieusement +qu'il aime ma femme?</p> + +<p>--Il ne me l'a jamais dit, mais.... Du reste +tu as des yeux comme moi; et tu n'es pas de +ces hommes à qui l'on fait avaler des couleuvres, +ce me semble....</p> + +<p>--Il vaut mieux être prudent que téméraire.</p> + +<p>--Sans doute; mais avec les femmes il vaut +mieux être téméraire que trop prudent. On +arrive plus vite et aussi sûrement: Connais-tu +les femmes, toi?</p> + +<p>--Pas beaucoup... Je connais la mienne....</p> + +<p>--Tu connais la tienne?... c'est là que tu +fais erreur. On connaît toujours mieux la +femme de son ami, ou de son voisin, que sa +propre femme.</p> + +<p>--Va donc!</p> + +<p>--Va donc? Est-ce que je n'ai pas vu, avant +toi, le doux penchant de la tienne pour l'ex-élève?</p> + +<p>--C'est vrai.</p> + +<p>--Donc j'ai raison. Et je parie que moi qui +suis loin de ta femme, je vois des choses qui +te crèvent les yeux et que tu ne vois pas?</p> + +<p>Djos prit une expression de douloureux +étonnement.</p> + +<p>--Qu'est-ce donc encore?</p> + +<p>--As-tu mis la main sur un certain petit +billet que ta femme avait, un soir, oublié sur +la table?...</p> + +<p>--Un petit billet?... Ah! au sujet de ma +fête?</p> + +<p>--Oui, au sujet de ta fête, répondit Picounoc, +d'un ton ironique.</p> + +<p>--Non, je ne l'ai pas vu.</p> + +<p>--Je sais bien que tu ne l'as pas vu, et que +tu ne le verras jamais, ni celui-là, ni d'autres.</p> + +<p>--Comment? penses-tu que....</p> + +<p>Il n'osa pas achever, cela lui faisait trop de +mal.</p> + +<p>--Le docteur est un joli garçon, continua +Picounoc avec malice, il a de l'esprit, de l'argent, +quelle femme demeurerait insensible?</p> + +<p>--Tu crois?... mais non, il ne vient presque +jamais à la maison.</p> + +<p>--Elle va à l'église... le dimanche, la semaine +aussi des fois... Ah! les femmes dévotes! +les femmes dévotes!...</p> + +<p>--Tu te moques de moi, Picounoc; je suis +assez malheureux comme cela, je t'en prie, +n'ajoute pas à mon désespoir.</p> + +<p>--Comme tu voudras... je me tais et tu +sortiras d'affaire comme tu pourras.... Mais +prends garde que l'on sache tout, et que tu +paraisses ne rien voir... je te plains alors.... +Et tu sais le nom que l'on donne aux maris +trop aveugles?...</p> + +<p>--Picounoc, dis-tu vrai? tu es mon ami, je +le sais, ne me trompe pas....</p> + +<p>--T'ai-je jamais trompé? Tu as vu de tes +yeux?... Tiens! Djos, une femme qui cesse +une fois d'aimer son mari, ne cesse plus d'aimer +les autres hommes, et tous ceux qui viennent +à elle sont les bien venus. Si ta femme +a aimé l'ex-élève--et je ne crois pas me tromper +en affirmant que c'est le cas--elle aime le +docteur, et, après le docteur, un autre, et toujours +ainsi.</p> + +<p>Djos avait la tête basse, et du feu dans les +yeux.... Il serrait avec rage les bâtons du +traîneau, et son pied droit fouillait la neige +attachée au fond.</p> + +<p>--Je n'ai pas voulu te faire de peine, repartit +Picounoc après quelques moments de +silence.</p> + +<p>--Il faut que cela finisse! répondit Djos +d'une voix sombre.</p> + +<p>--Le moyen?</p> + +<p>--Le moyen? Ah! je le trouverai bien!... +Mais tu n'as pas de preuves de ce que ta +avances, Picounoc.</p> + +<p>--Pas de preuves? demande à la petite +Angèle Mercier, c'est-elle qui est la messagère +de l'amour et porte les billets doux.</p> + +<p>--La petite Angèle Mercier?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Comment as-tu découvert cela.</p> + +<p>--Un pur hasard.... J'ai été chez le médecin, +avant hier, pour ma femme, tu le sais, +tu m'as vu passer. La petite était là, dans +l'office.</p> + +<p>--Est-ce qu'il y a des malades chez vous? +que je lui demande.</p> + +<p>--Non, monsieur, répond-elle naïvement....</p> + +<p>--T'en viens-tu avec moi? je suis en voiture.</p> + +<p>--Elle n'est pas prête à partir, dit le médecin, +visiblement contrarié. Il faut que je +lui prépare quelque chose et lui écrive une +prescription. Ne l'attendez pas....</p> + +<p>--Préparer des remèdes et coucher une +longue prescription pour quelqu'un qui n'est +pas malade, voilà qui est drôle pensais-je... +et je faillis m'éclater de rire.... Le médecin ne +s'aperçut pas de la bourde qu'il venait de dire.</p> + +<p>--Es-tu descendue exprès pour chercher ces +remèdes? demandai-je à l'enfant.</p> + +<p>--Oui, monsieur, répond-elle, d'une voix +mal assurée.</p> + +<p>--Pour qui donc, s'il n'y a pas de malade +chez vous?</p> + +<p>--L'enfant baisse la tête, rougit et ne répond +rien. Le médecin, furieux, m'apostrophe en +ces termes:</p> + +<p>--Monsieur, sachez que la médecine a ses +secrets comme la confession....</p> + +<p>--Pardon! docteur, pardon! je ne voulais +pas être indiscret.... Je sortis, et vins attendre +la petite commissionnaire chez Robineau le +forgeron. Quand elle fut dépassée, je donnai +du fouet, la rejoignis et la fis asseoir à mes +côtés....</p> + +<p>Elle refusa d'abord; mais j'insistai tellement +qu'elle dût céder.</p> + +<p>--Le docteur t'a dit de ne pas t'en venir +avec moi, n'est-ce pas? lui demandai-je.</p> + +<p>Elle pencha la tête en souriant.</p> + +<p>--Je le sais bien, tu peux parler sans crainte; +tiens! prends ceci pour t'acheter des bonbons.</p> + +<p>Je lui glisse un douze sous dans la main, +et vois rayonner ses yeux et sourire sa figure. +Oh! la gourmandise chez les petites filles, +c'est comme... la gourmandise encore chez +les grandes.</p> + +<p>--Vas-tu souvent, comme cela, chercher des +prescriptions pour ta mère?</p> + +<p>--Ce n'est pas pour maman.</p> + +<p>--Pour qui donc?</p> + +<p>--Ah <i>ben</i>!...</p> + +<p>--Je le sais, va! c'est pour la femme de Djos +Letellier.</p> + +<p>--Qui est-ce qui vous l'a dit?</p> + +<p>--C'est-elle.</p> + +<p>--Je ne le crois pas....</p> + +<p>--Elle trouvait que tu tardais beaucoup et +m'a demandé de te ramener en voiture.</p> + +<p>--Vous voulez me faire parler....</p> + +<p>--Non, ma chère, mais je sais tout. Et elle +t'a donné un petit papier pour le docteur?...</p> + +<p>--Non, monsieur, pas aujourd'hui! répond-elle +d'un air triomphant. Ce pas aujourd'hui +vaut son pesant d'or....</p> + +<p>--Pas aujourd'hui? c'est possible; mais +elle a coutume de t'en confier?</p> + +<p>--Elle m'a défendu de le dire... laissez-moi +tranquille....</p> + +<p>--Je riais dans ma barbe. Son mari le sait-il? +continuai-je.</p> + +<p>--Son mari? son mari?... si elle est malade +faut-il pas qu'elle ait le docteur?</p> + +<p>--Si elle est malade je la guérirai, moi! interrompit +Djos d'une voix courroucée.</p> + +<p>--Le docteur est fin, va, reprit Picounoc, et +il ne t'a pas donné un casque de vison pour +rien, le jour de ta fête... il avait son intention +c'est un diplomate, comme disent les gens +instruits.</p> + +<p>--Gare à lui! il ne me pèserait guère au +bout du bras....</p> + +<p>Les deux amis se rendirent au bois, et revinrent +avec leur voyage, toujours en causant. +Picounoc s'applaudissait d'avoir imaginé ce +nouveau grief contre la femme de son ami.</p> + +<p>Ce qu'il voulait, ce n'était point rendre l'ex-élève +ou le docteur odieux à Joseph, mais +faire comprendre que Noémie remplaçait l'amour +perdu par un autre amour et cherchait +désormais le bonheur et le plaisir loin de son +mari. Il voulait prédisposer Joseph à croire +sa femme capable des plus grandes fautes, et +l'aigrir assez pour qu'il put se venger de sa +honte.</p> + +<p>L'histoire de son entretien avec la petite +Mercier, n'était rien moins qu'un mensonge; +mais il avait dressé l'enfant à mentir et à +raconter la même histoire à peu près si Djos +l'interrogeait. Ce qui ne manqua pas d'arriver.</p> + +<p>Noémie vit bien, à l'arrivée de son mari, que +la paix du foyer allait subir un nouvel orage, +et son coeur gros de tristesse s'éleva vers Dieu, +pendant que ses regards, toujours chastes, se +baissaient comme ceux d'une femme coupable.</p> + +<p>Djos embrassa son enfant, mais passa près +de sa femme sans la regarder, et il demeura +plusieurs jours sans lui parler.</p> + +<p>Ah! que sont-ils devenus ces beaux jours +de naguère, où, la main dans la main, le sourire +sur les lèvres, ces deux jeunes époux marchaient +le chemin de la vie? L'amour débordait +de leurs coeurs, les paroles affectueuses +coulaient de leurs bouches, et leurs journées +étaient bien remplies et agréables au Seigneur! +Chaque matin ils allaient à l'ouvrage en chantant +gaîment, et, chaque soir, ils se reposaient +dans les bras l'un, de l'autre, après avoir remercié +le ciel de ses bienfaits, et lui avoir +demandé un heureux lendemain. Qui aurait +pu prédire un orage aussi prompt dans cette +atmosphère limpide? Qui aurait pu deviner +tant de larmes dans les paupières radieuses de +la jeune épouse, tant d'angoisses dans son +âme alors sereine? Qui aurait osé croire que +les folles vapeurs de la jalousie devaient sitôt +s'élever sur l'esprit de l'époux heureux et l'envelopper +de ténèbres? Un homme seul pouvait +prédire tout cela, car tout cela était son +ouvrage, et cet homme, c'était Picounoc le +maudit.</p> + +<p>Un jour, le médecin revenant de voir un +malade dans le bas de St. Eustache, entra +allumer la pipe chez Joseph Letellier qu'il +n'avait pas vu depuis longtemps; et qu'il considérait +toujours comme l'un de ses amis. +Joseph était allé au moulin, Noémie reçut le +médecin avec politesse.</p> + +<p>--Attendez mon mari, dit-elle, il est à la +veille d'arriver.</p> + +<p>Elle ne savait pas que son mari était jaloux +du docteur. Djos avait jugé à propos de +guetter une bonne occasion pour lui jeter à la +face tout ce qu'il savait de ses prétendus rapports +avec cet homme. Le docteur s'assit et +alluma sa pipe. Il remarqua la pâleur de la +jeune femme et son air de tristesse.</p> + +<p>--Vous n'êtes pas bien, Madame Letellier, +je crois; vous êtes changée.</p> + +<p>--Pardon, docteur, je suis très-bien répondit-elle, +en affectant un sourire où perçait +la souffrance....</p> + +<p>--Et le bébé?</p> + +<p>--Oh! il se porte à merveille voyez-le....</p> + +<p>Le médecin s'approcha du berceau où dormait +l'enfant....</p> + +<p>--Il est beau comme un ange.... Il vous +ressemble, Madame, oui, il vous ressemble.</p> + +<p>Et le docteur regardait Noémie qui devenait +rouge, et reprenait sa beauté flétrie.</p> + +<p>--Je puis bien l'embrasser? continua-t-il.</p> + +<p>--Oui, mais vous allez le réveiller.</p> + +<p>--Quand même; il dormira tantôt, il n'a +que cela à faire.</p> + +<p>En disant cela, il se pencha sur l'enfant et +lui donna un bon gros baiser. L'enfant s'éveilla +en sursaut....</p> + +<p>--Je vous le disais, docteur, fit Noémie. Et +elle s'inclina, à son tour, sur le petit qu'elle +embrassa bien fort. Le docteur ne s'était pas +relevé encore. Tous deux se trouvèrent, un +instant, fort rapprochés, au-dessus du berceau. +D'un peu loin on eut pu croire que les baisers +n'étaient point pour l'enfant. On se serait +trompé. La distance est souvent une source +d'erreurs.</p> + +<p>Depuis une minute un homme regardait par +la fenêtre, et la fureur bouleversait sa figure. +Cet homme, c'était Djos. Il avait connu le +cheval du docteur, et s'était glissé, sans bruit, +jusqu'à la première vitre, pour voir ce qui se +passait à l'intérieur.</p> + +<p>--Il savait que j'étais au moulin, pensa-t-il... +mais il ne m'attendait pas sitôt, le misérable!... +Quand il vit sa femme et le médecin se tenir +ainsi inclinés, tête contre tête, sur le berceau, +il se précipita dans la maison.</p> + +<p>--Ah! ah! les amoureux! hurla-t-il.... Je +vous prends enfin!...</p> + +<p>--Noémie n'a que le temps de relever la +tête, et elle pousse un cri à la vue de la colère +de son mari.</p> + +<p>--Mon Dieu! Djos, tu es fou!... Ecoute! +écoute!</p> + +<p>Djos la repousse violemment.</p> + +<p>--Misérable! tu me trompes!</p> + +<p>Le docteur, stupéfait, le regarde et semble +demander une explication.</p> + +<p>--Vous, coureur de femmes, lui crie Djos, +sauvez-vous ou je vous assomme. Ah! je +sais depuis longtemps vos intentions! je +connais vos desseins.... Mais j'en étranglerai +quelqu'un de ces maudits-là qui nous volent +nos femmes parce qu'ils sont des Messieurs.... +Sortez, entendez-vous? où je vous déchire en +mille morceaux comme une guenille!</p> + +<p>Le docteur eut peur, et il eut raison, car +Djos, ne se possédait plus, et pouvait, d'un +instant à l'autre, se porter à des violences +terribles. Il sortit, se jeta dans sa carriole et +fouetta son cheval....</p> + +<p>--Il est fou, pensa-t-il....</p> + +<p>Cet esclandre du malheureux Joseph ne +resta pas caché, et bientôt l'on sut, dans la +paroisse, qu'il était jaloux. Plusieurs de ses +amis essayèrent de le guérir de ce mal, et de +lui rendre la paix, mais leurs efforts furent à +peu près inutiles; ils ne réussirent point à le +délivrer des injustes soupçons qu'il nourrissait +contre sa femme. Il croyait avoir des preuves +de la légèreté de cette bonne créature, mais +il ne voulait pas les révéler, et il se renfermait +dans un silence obstiné. Il aimait encore +mieux passer à tort pour jaloux, que de subir +la honte de posséder une femme infidèle. Et il +pensait en savoir assez pour confondre l'innocente +victime. Picounoc l'approuvait dans sa +conduite, et, sans paraître le conseiller en rien, +lui glissait sournoisement certains avis qui +étaient toujours trop fidèlement suivis.</p> + +<p>Cependant il lança, sur les ailes de la rumeur, +une parole méchante qui fit son chemin. +Il confia discrètement à l'un de ses amis, qui +jura de ne jamais en desserrer les dents, que +Djos, si jaloux, était lui-même un mari assez +galant, et, qu'à plusieurs reprises, il avait osé +manquer de respect envers Aglaé. La nouvelle +se répandit vite--bien que toujours elle +fut répétée à l'oreille, à voix basse, et avec promesse +qu'elle n'irait pas plus loin. Il paraît +que si l'on veut qu'une chose soit vite connue, +il faut l'entourer de mystères et prier ceux +qui la connaissent de n'en jamais parler. Personne +ne sut d'où était sortie cette intéressante +nouvelle. De temps en temps la confidence +recommençait revue et augmentée. On alla +jusqu'à dire qu'Aglaé, la femme sage et dévouée +de Picounoc, avait donné un soufflet à +l'impertinent Joseph, et que celui-ci l'avait, +dans sa colère, menacée d'une bonne revanche. +Picounoc revoyait lui-même et amplifiait les +nouvelles éditions de son mensonge.</p> +<br><br> + +<h3>VI</h3> + +<h3>LES PRÉSENTS ENTRETIENNENT L'AMITIÉ.</h3> +<br> + +<p> +L'hiver s'enfuit, comme il s'en va toujours +quand arrive le mois de mai. On dirait que +la neige replie ses voiles blanches, comme le +vaisseau, dans le calme, et, déjà, le long des +clôtures seulement, quelques bancs légers +achèvent de fondre aux feux du soleil. Les +ruisseaux et les fossés coulent à pleins bords, +et forment des chutes curieuses en se jetant +au fleuve du haut des caps. C'est un murmure +universel. La vie se réveille de toutes parts, +la nature sort d'un long sommeil. Le soleil, +de plus en plus matinal, apparaît au-dessus +des forêts verdissantes, et longtemps d'avance, +on le divine aux reflets d'or dont il parsème +l'orient. Peu à peu la terre se réchauffe, les +sillons fument, et les prairies se couvrent de +leurs riches tapis de verdure. Les arbres se +drapent de nouveau dans un feuillage qui +renaît sans cesse, et les oiseaux reprennent, sur +les rameaux qui bercent les nids, l'éternel +concert qu'ils donnent à Dieu. Les fleurs +s'ouvrent sur le bord du chemin et versent, +au voyageur, leurs premiers parfums. Les +enfants éveillés sortent des maisons, comme +les petits oiseaux des nids de foin, comme les +abeilles de leurs ruches, et ils remplissent l'air +de leurs cris de joie. Les brillants reflets du +jour illuminent les fenêtres qui s'ouvrent tout +grandes pour laisser entrer l'air pur et la +chaleur vivifiante. Le pauvre sourit, car il ne +grelotte plus auprès d'un poêle sans feu, et la +bise glacée ne l'empêchera plus d'oublier sa +misère dans le sommeil. Partout s'éveille la +gaîté, partout renaît l'espérance. Mais non! +il est une maison qui reste enveloppée dans +une atmosphère mortelle; une maison où le +soleil entre sans éveiller l'espoir, ou l'hiver +dure encore, ou la saison des frimas est sans +fin, où l'hirondelle paisible ne veut plus +bâtir son nid de terre, où l'abeille ne s'arrête +plus en passant, parce que la paix n'y habite +point.... Une femme pâle, les yeux rouges +de pleurs, les joues amaigries par le chagrin, +parcourt seule, comme une ombre plaintive, les +pièces de la demeure solitaire. Le maître n'y +vient plus que comme un étranger. Il entre +il sort, sans sourire, sans donner un regard +de pitié à la femme infortunée qui se meurt +d'ennuis et de douleur. Seul, comme un dernier +rayon de lumière dans le ciel orageux, un bel +enfant joue assis sur le plancher couvert de +<i>catalognes</i>. Oh! elle est bien triste la maison +de Joseph Letellier! elle est bien triste, en ces +beaux jours, quand toutes les autres maisons +se remplissent de bruits, de chants et d'amour...</p> + +<p>La jalousie est une véritable folie, et celui +qui en est atteint est bien à plaindre. Il perd +la lucidité d'esprit, et son jugement devient +faux. Il souffre mille morts, rend les autres +malheureux, mais s'inflige à lui-même le plus +cruel des martyres. Celui qui souffle ce poison +dans l'âme de son semblable est plus coupable +que s'il versait le sang.... Picounoc voyait +depuis longtemps le ravage dont il était cause; +mais il ne se laissait pas attendrir par tant de +souffrances; et puis, il fallait qu'il en fut ainsi +pour qu'il arrivât à la possession de cette +femme aimée que le malheur rendait plus admirable +encore. Lorsqu'il rencontrait Joseph, +et cela arrivait souvent, il ne manquait pas de +lui parler de Noémie: il prenait un véritable +plaisir à tourner, comme l'on dit, le fer rouge +dans la plaie. Par un mot, par un regard, +par un sourire même, il rappelait à l'infortuné +jaloux, son irréparable malheur; il réveillait +dans son âme, avec les ennuis, des idées +de vengeance. Confident du pauvre visionnaire, +il savait tout ce qui se passait entre +les deux époux, et il envenimait leurs +querelles sous prétexte de rétablir l'accord. +Un dimanche qu'ils revenaient tous deux de +l'église en fumant leur pipe, Joseph dit:</p> + +<p>--J'ai l'espoir que le bonheur va revenir +dans la maison. Noémie va à confesse souvent, +et, bien sûr que si elle voulait continuer ses +folies, elle n'irait point.</p> + +<p>Picounoc éclata de rire.</p> + +<p>--Mon Dieu! que tu es simple! dit-il.... +Enfin tant mieux pour toi! car si tu peux la +croire une sainte et fidèle épouse, ton bonheur +sera le même--qu'elle le soit ou ne le soit pas.</p> + +<p>Djos demeura un instant pensif.</p> + +<p>--Et tu crois qu'elle serait capable de jouer +ainsi avec les sacrements?...</p> + +<p>--Je ne dis pas cela.... Mais je crois qu'elle +fait semblant d'aller à confesse et qu'elle n'y +va pas...et qu'elle ne fait pas semblant de voir +le docteur, en passant, mais qu'elle le voit bien..</p> + +<p>--Ah! ce n'est pas facile. Elle sait que je +l'épie.</p> + +<p>--De loin. Tu ne connais pas les femmes... +Les femmes, c'est tout ce qu'il y a de plus fin +et de plus rusé dans la création... quand +l'amour les pique, où les brûle si tu veux. Nous +autres, quand nous sommes amoureux, nous +faisons des sottises, des coups de tête, du bruit, +et que sais-je? Les femmes, batiscan! plus +elles sont méchantes et plus elles s'efforcent +de paraître bonnes. Et elles ont raison; c'est +le scandale en moins. Nous autres nous nous +vantons de nos succès; elles les nient toujours... +Tu en apprendras encore, mon jeune homme.</p> + +<p>--Je sais qu'elle va à confesse, le curé me +l'a dit....</p> + +<p>--Et il t'a dit sa confession, je suppose?</p> + +<p>--Non, un curé ne peut jamais révéler la +confession?</p> + +<p>--Eh bien! en es-tu plus avancé de savoir +qu'elle se confesse--</p> + +<p>--Il me semble que l'on se confesse afin de +changer de vie, de laisser le péché et de devenir meilleur.</p> + +<p>--Eh oui!... cela n'empêche pas que les +vieux soient aussi fringants que les jeunes, et +le monde d'aujourd'hui aussi dépravé que celui +des premiers temps--du moins j'ai entendu un +homme instruit faire cette remarque, et Batiscan! +je crois qu'il avait raison....</p> + +<p>--Le docteur va se marier; il sera plus sage +et sa femme le gardera pour elle.</p> + +<p>--C'est un joli remède que le mariage, tu +peux en juger.... Tiens! écoute, je te l'ai dit +déjà, une femme qui oublie ses devoirs en +faveur d'un homme, les oubliera en faveur de +dix; il n'y a qu'une condition à remplir pour +cela, c'est qu'elle trouve, sur son chemin, dix +hommes qui lui plaisent. Et s'il s'en trouve +un, pourquoi pas dix?</p> + +<p>--C'est bien raisonnable, tout ce que tu dis +là, mais c'est bien pénible à croire....</p> + +<p>--Pour toi, oui, mais non pour moi.</p> + +<p>--Pourquoi donc?</p> + +<p>--Parce que ta femme est belle, ardente, +passionnée, et que la mienne est d'une tiédeur +désespérante. Ta femme ne sera pas sage +avant les soixante-et-dix, la mienne....</p> + +<p>--Elle le sera, et bientôt! ou....</p> + +<p>--Que feras-tu?...</p> + +<p>--Je la tuerai!</p> + +<p>--C'est grave....</p> + +<p>--J'ai le droit de le faire. Un mari peut +tuer sa femme adultère.</p> + +<p>--Au moins, faut-il qu'il choisisse bien le +moment....</p> + +<p>--Le moment! on ne le choisit pas, il s'offre.</p> + +<p>--Et tu la tuerais?</p> + +<p>--Oui, mille noms!...</p> + +<p>--Veux-tu parier que je me fasse aimer de +Noémie?</p> + +<p>--Toi?</p> + +<p>--Oui, moi.</p> + +<p>--C'est pour le coup que sa vie serait au +bout.</p> + +<p>--Veux-tu que j'essaie, pour te prouver ce +que je viens de te dire sur les caprices des +femmes?</p> + +<p>--Essaie.</p> + +<p>--Écoute, tu es mon ami, je te jure que je +respecterai Noémie, par égard pour toi, mais +je te donnerai la preuve de son infidélité, et +tu jugeras toi-même, tu verras de tes yeux....</p> + +<p>Le lendemain, vers midi, un colporteur, +portant sur son dos une cassette pleine de +nouveautés, entra chez Joseph. Il déposa son +fardeau sur une table, déboucla les courroies et +fit un tour dans la <i>place</i>, en gesticulant et parlant +avec volubilité:</p> + +<p>--Que vous faut-il, madame et monsieur? +--il s'adressait à Joseph et à Noémie--j'ai les +meilleures indiennes, le coton le plus fin, à des +prix excessivement bas. Vous avez besoin de +mouchoirs? J'ai des mouchoirs de soie de +de toutes les couleurs: des rouges, des blancs, +des bleus! c'est doux, c'est riche, tenez! vous +allez voir. Et, ouvrant sa boîte, il en aveit des +mouchoirs, des indiennes, du coton; et, à mesure +qu'il tirait à lui une pièce, il s'animait.</p> + +<p>--Des aiguilles! des longues, des courtes, +des grosses, des petites, à votre goût!... Du +fil, des fuseaux, des pelotes de toutes les +nuances, de toutes les qualités, de tous les +numéros!... Je suis assorti, bien assorti!... +Tenez! regardez cette batiste, c'est comme de +la soie: ça reluit, c'est fort... ne craignez +pas! touchez, touchez!... Allons! que vais-je +vous vendre? Il faut que vous m'encouragiez. +Je commence; je suis étranger ici, et c'est la +première fois que je passe dans cette paroisse... +Une belle paroisse assurément, et riche! cela +se voit....</p> + +<p>Noémie regardait son mari et n'osait rien +toucher. Elle avait besoin d'une robe pour le +petit, d'un tablier pour elle-même, et de beaucoup +d'autres petits objets.... Djos lui dit à +la fin:</p> + +<p>--Achète ce que tu voudras; je n'ai pas +coutume de te gêner.... Elle acheta, pour son +enfant, une étoffe fort, jolie.... Comme il +sera mignon là-dedans! pensait-elle. Elle acheta +aussi quelques autres petites choses.</p> + +<p>--Ce n'est pas tout, reprit le marchand, il +vous faut un châle, Madame. J'en ai un bien +beau, de soie avec une fleur de satin brodée +dans la pointe... et il est grand! vous pouvez +vous envelopper toute entière dedans, +voyez! je le déplie.</p> + +<p>--Oh! non, monsieur, ne le dépliez pas, ne +vous donnez pas cette peine, c'est inutile....</p> + +<p>Le marchand entêté déplia quand même un +châle vraiment superbe. Picounoc entra sur +ces entrefaites. Il se mit à rire, car ses +regards aperçurent l'individu avant la marchandise. +Il était un peu drôle à voir ce +colporteur, car, outre sa cassette, il portait +une jolie bosse sur son dos et d'énormes +lunettes vertes sur son nez. Sa barbe, rouge +à la racine, et noire ailleurs, laissait deviner +l'usage de la teinture, et couvrait, comme +d'un masque, son visage blême. Donc +il était curieux à voir, et Picounoc ne se gêna +pas de rire. Mais, à la vue du châle, il prit +son sérieux.</p> + +<p>--C'est un beau morceau, dit-il de sa voix +nasillarde, en tâtant la soie du châle....</p> + +<p>--Et pas cher! reprit le bossu.</p> + +<p>--Quel prix!</p> + +<p>--Dix piastres....</p> + +<p>--Dix piastres!</p> + +<p>--C'est pour la vie, remarquez ça....</p> + +<p>--Pour des habitants c'est trop beau, dit +Joseph.</p> + +<p>--Pour des habitants riches? allons! ce n'est +que ce qu'il faut.... Voyons, faites un cadeau +à votre petite femme.... Elle vous aimera +bien pour cela...</p> + +<p>--Si je savais!... dit Joseph, en regardant +Noémie.</p> + +<p>--Oh! je t'aimerai bien sans cela, va! répondit +la douce jeune femme.</p> + +<p>--Je n'ai que celui-là, prenez-le; vous le +regretterez si vous ne l'achetez pas.... Prenez, +prenez! pour faire plaisir à votre petite femme.</p> + +<p>Picounoc qui furetait dans la boîte aux +nouveautés, pendant ce temps, découvrit un +second châle, qui, à en juger par ce que l'on +en voyait, devait être bien semblable au +premier. Il se retourna gravement et dit:</p> + +<p>--Voyons, Djos, fais donc ce cadeau à ta +femme, vas-tu <i>mesquiner</i> quelques piastres?</p> + +<p>--Si elle le veut, répondit Djos, le voici. +Djos crut que Picounoc voulait s'insinuer +dans les bonnes grâces de Noémie et commencer +son oeuvre de perversion. Il voulut déjouer +ses plans et le prévenir.</p> + +<p>--Je prends le châle, reprit Djos, ma +Noémie, aime-moi un peu pour cela.</p> + +<p>--O Joseph, tu crois donc, qu'il te faut +acheter mon amour? S'il en est ainsi, je ne +veux pas de ce présent. Une femme honnête +ne se vend pas--même à son mari....</p> + +<p>--Prends-le, et faisons la paix....</p> + +<p>Elle prit le châle, le déplia, l'admira, puis +souriante, l'alla serrer dans sa commode.</p> + +<p>Picounoc pensa: La paix ne sera pas longue; +ce n'est qu'un armistice.</p> + +<p>Le marchand, content de la vente qu'il +vient de faire, recharge sa boutique sur son +dos, ou plutôt sur sa bosse passe les courroies +de cuir sur ses épaules et sous ses bras, les +boucle serré, salue et sort.</p> + +<p>--Quel drôle de compère! s'il avait la +barbe rouge et le dos moins difforme, je le +prendrais pour quelqu'un que j'ai bien connu, +pensa Djos.</p> + +<p>Quand le marchand fut à quelques pas de +la maison, il se détourna.</p> + +<p>--Mille noms! dit Djos qui sort pour reconduire +Picounoc, je crois que, c'est lui.</p> + +<p>Le marchand continua sa route.</p> + +<p>Picounoc ne remarqua pas l'exclamation de +son ami; il avait quelque chose en tête. Il +partit et atteignit bientôt le colporteur.</p> + +<p>--Vous avez encore un châle semblable à +celui que vous venez de vendre, lui dit-il.</p> + +<p>--Non, monsieur, pas tout à fait pareil. La +différence n'est que dans la fleur, cependant; +l'une est rouge: ce sont des roses entrelacées, +l'autre est bleue: une poignée de myosotis. +C'est aussi beau d'une façon que de l'autre. +Voulez-vous le voir? Vous demeurez près +d'ici n'est-ce pas? Je vais entrer chez vous... +Votre femme serait jalouse si elle n'avait pas +un châle aussi beau que celui de sa voisine, et +celui qui me reste est plus beau... Ce sont des +fleurs bleues; c'est plus délicat que le rouge; +c'est de meilleur goût.</p> + +<p>--En avez-vous vendu d'autres dans la +paroisse?</p> + +<p>--Non, je dois avouer que ça ne se vend +guère....</p> + +<p>--J'en voudrais un tout à fait pareil à celui +de madame Letellier.</p> + +<p>--De madame Letellier?... fit le marchand +un peu surpris....</p> + +<p>--Oui, de cette dame que vous venez de +quitter....</p> + +<p>--Je n'en ai point......impossible......pour +aujourd'hui, du moins....</p> + +<p>--Pouvez-vous m'en apporter un?</p> + +<p>--Certainement; la semaine prochaine, pas +plus tard....</p> + +<p>--C'est bon! je l'achèterai, mais à une condition.</p> + +<p>--Laquelle?</p> + +<p>--A la condition que vous n'en vendiez pas +d'autres semblables, dans la paroisse, avant six +mois, et que vous n'en direz mot à personne, +entendez-vous?</p> + +<p>--Conditions faciles. Je pourrai en vendre +avec des fleurs bleues?</p> + +<p>--Bleues, jaunes, violettes, rouges, pourvu +que ce ne soient pas deux roses.</p> + +<p>--La semaine prochaine, vendredi ou samedi, +vous l'aurez.</p> + +<p>En effet, le bossu revint, et Picounoc paya +de bon coeur le châle demandé. En sus, il +offrit un verre au marchand, qui se donna +garde de le refuser. Aglaé ne vit pas alors le +joli cadeau que son mari lui destinait; malade +depuis quelques jours, elle ne laissait pas +encore la chambre où elle venait de donner le +jour à une belle grosse fille.</p> + +<p>Un rayon de soleil entra dans la maison +assombrie de Joseph Letellier. Je ne parle +pas du soleil matériel qui entre indifféremment +dans toutes les demeures, pourvu que +l'on ouvre les volets; mais de ce soleil de +l'âme qui ne se lève que dans la paix et ne +brille que pour la vertu.</p> + +<br><br> + +<h3> +VII</h3> + +<h3>LE RENDEZ-VOUS.</h3> +<br> + +<p> +Voyant sa femme toujours triste, pieuse et +soumise, Joseph commença à croire qu'il +l'avait soupçonnée à tort ou qu'elle revenait à +lui. Noémie renaissait à l'espérance, car elle +trouvait son mari moins indifférent, moins +sombre. Elle surprenait parfois un sourire sur +ses lèvres, un soupir dans son coeur. Picounoc +observait les époux.</p> + +<p>--Batiscan! se dit-il, à part soi, un soir qu'il +avait veillé avec eux, il est temps d'agir, si je +ne veux perdre la partie.</p> + +<p>Il se mit à visiter plus souvent ses jeunes +voisins, s'efforçant de leur être agréable en +toutes manières. Djos était prévenu et +faisait bonne garde. Cependant il s'absentait +souvent pour aller au champ, ou au moulin, ou +au marché; car les cultivateurs doivent voir +à ce que leurs récoltes soient sauvées en bon +ordre et bien vendues. Picounoc guettait le +moment ou Noémie restait seule pour aller, +sous un prétexte quelconque, la voir et lui +parler. Il connaissait sa vertu et ne disait +jamais rien qui put l'effaroucher. Mais il +payait la petite Mercier pour raconter à Djos +ses visites fréquentes. Et, comme l'on aime à +dire du mal, la petite Mercier en disait pour +plus que son argent. A la fin Djos en prit +ombrage:</p> + +<p>--Si tu veux que nous restions amis, dit-il +à Picounoc, viens un peu moins souvent chez +moi quand ma femme est seule.</p> + +<p>--Ah! tu as peur! Laisse-moi faire; je suis en +train de te prouver la justesse de mon jugement +sur les femmes en général et la tienne en +particulier.... Ta femme m'aime.</p> + +<p>--Tu mens!</p> + +<p>--Je te le prouverai.</p> + +<p>--Tu n'en es pas capable... comment?</p> + +<p>--Comme je voudrai. Elle viendra où je +l'appellerai, et à l'heure qu'il me plaira.</p> + +<p>--Je vous tue tous les deux.</p> + +<p>--Arrête, Djos, tu ne raisonnes pas; souviens-toi +que je t'ai dit que mon amitié te protége, +comme elle protége ta femme. Je n'abuserai +pas de la faiblesse de Noémie, ni de sa folle +passion. Je te dirai l'heure et le lieu, et tu +seras là.</p> + +<p>--Si elle me trompe, si elle s'oublie jusqu'à +oser te rencontrer quelque part, je la tuerai, +entends-tu? oui! je la tuerai là, comme une +chienne, et tu seras témoin de ma vengeance.</p> + +<p>Picounoc souriait.</p> + +<p>--Et de ton innocence dit-il, puisqu'un +mari n'est pas coupable quand il se permet de +ces corrections.</p> + +<p>--Je me fiche pas mal d'être coupable ou +non.</p> + +<p>--Quand veux-tu que cette épreuve ait lieu?</p> + +<p>--Quand ta voudras....</p> + +<p>--Je t'avertirai.</p> + +<p>Djos était dans une surexcitation terrible. +Il allait donc enfin avoir la preuve de l'infidélité +de sa femme.... Oh! quelles angoisses +déchiraient son âme! Il ne dormait plus, +ou s'éveillait en proie à d'affreux cauchemars; +il ne mangeait plus et dépérissait comme la +plante que la rosée ne rafraîchit pas, que le +soleil ne réchauffa jamais. Parfois il avait +envie de se sauver pour n'être pas témoin de +sa honte, et, parfois, il était tenté de tuer sa +femme et de se tuer lui-même ensuite. Mais +le doute surgissait toujours: Si elle n'était pas +coupable!... Et l'enfant, que deviendrait-il? Ce +chérubin vermeil comme il sourit pendant +que son père pleure et gémit! Pourquoi ce +délai si long? S'il faut être plongé dans le +profond de l'abîme autant vaut y tomber de +suite. Rien d'insupportable comme la perspective +ou l'attente d'une calamité.</p> + +<p>Déjà plus d'un mois s'est s'écoulé depuis que +Picounoc a déclaré à son ami qu'il allait le +convaincre de l'infidélité de sa femme, et +chaque jour augmente la souffrance et le +ressentiment du mari jaloux. Il est devenu +irritable et sa maison, si remplie de joies et de +charmes autrefois, est pour lui maintenant un +lieu d'ennuis et de malédictions. Picounoc +le sait et prolonge à dessein ce martyre. +La fête de l'église arrivait. C'est la coutume, +pour les gens de la paroisse, d'aller à confesse +et de communier à cette grande fête. Et, +par toutes les routes, les femmes pieuses, +les jeunes filles, et les hommes aussi, merci +à Dieu, se dirigent, dès la veille, vers l'église +pour se confesser le soir, ou le matin de +bonne heure. Noémie partit comme bien +d'autres: mais ne pouvant laisser son enfant +seul, elle demanda pour <i>garder</i> en son absence, +Héloïse Hamel, la petite José-Antoine, +comme on la nommait toujours. Djos la vit +partir avec satisfaction. Elle étrennait son +châle neuf, et elle était bien belle ainsi drapée +dans cette magnifique étoffe. Les compliments +ne lui furent pas ménagés, et peut-être dût-elle +ajouter à sa confession quelques pensées +de vanité.</p> + +<p>La fête de l'église tombe, chez nous, le 25 de +septembre. La brunante arrive de bonne +heure alors et les soirées commencent à s'allonger. +Parfois il fait un temps ravissant, +parfois la pluie tombe en abondance. Cette +fois, on se serait cru en juillet tant le soleil +était chaud.</p> + +<p>Picounoc avait vu s'éloigner Noémie, il +aborda Djos et lui dit d'un ton moqueur:</p> + +<p>--Eh bien! es-tu prêt à subir l'épreuve?...</p> + +<p>--Tu choisis mal le moment, repartit Djos +d'un air triomphant, elle est allée à l'église.</p> + +<p>--Je le sais.</p> + +<p>Ce je le sais, dit sèchement, fit perdre contenance +à Joseph. Cependant il ajouta:</p> + +<p>--Comment vas-tu faire alors?</p> + +<p>--Suis-moi.</p> + +<p>Djos obéit machinalement. Il suivit Picounoc +pendant une dizaine de minutes:</p> + +<p>--Où me mènes-tu? demandait-il de temps +à autres.</p> + +<p>En arrière de la maison de Picounoc, à +quelques arpents, se trouvait un jardin planté +d'arbres fruitiers. Les pruniers entremêlaient +leurs branches serrées, les pommiers arrondissaient +en dômes leurs cimes chargées de +fruits, les gadelliers formaient une haie rouge +et verte le long de la clôture, et quelques +grands cerisiers élevaient, au dessus de tout, +leurs têtes chargées de grappes de pourpre. +Sous ces arbres le gazon était épais et moelleux. +Il faisait bon de s'y reposer quand le soleil +brûlait les prairies. Le soir, les ombres s'entassaient +vite aux pieds des troncs épars, sous +les rameaux touffus. Picounoc conduisit Joseph +dans ce jardin:</p> + +<p>--Reste ici, lui dit il, et ne bouge pas: il +faut attendre un peu; mange des pommes pour +te désennuyer.</p> + +<p>--Et toi, où vas-tu?</p> + +<p>--Au devant de ta femme.</p> + +<p>--Est-ce qu'elle doit....</p> + +<p>--Venir ici, mon cher....</p> + +<p>--Tu te moques de moi, je le vois bien....</p> + +<p>--C'est elle qui se moque de toi... et de +la confession....</p> + +<p>--Elle n'est pas allée à confesse?</p> + +<p>--C'est un prétexte... comprends-tu?... +Tu comprendras tout à l'heure, pauvre ami. +Diable, dit-il, feignant la surprise, qui a mis ce +bois ici?--il montrait un tas de rondins de bois +franc, jetés près de la clôture, en dehors--on +l'aura oublié.</p> + +<p>Djos se pencha, prit un rondin et le fit tournoyer +au bout de son bras.</p> + +<p>--Cela frapperait bien, dit-il.</p> + +<p>--Oui, mais un peu trop fort... ça pourrait +tuer, repartit Picounoc, et il sortit du jardin.</p> + +<p>Djos était ahuri.</p> + +<p>--C'est peut-être un tour, pensa-t-il... Il sait +que je suis jaloux et s'amuse à mes dépens... +pourtant c'est un bon ami et il ne m'a jamais +trompé.... Ah! la malheureuse! si elle vient!--et +il brandissait son bâton.--je me vengerai! +un mari outragé a bien le droit de se venger....</p> + +<p>Il attendait depuis assez longtemps, et n'était +pas loin de croire à une mystification, quand +il entendit parler et vit deux personnes +s'avancer par le sentier. Il sentit le froid +courir dans ses veines et se mit à trembler. +Il éprouvait l'angoisse horrible du condamné +qui aperçoit l'échafaud. Peut-être même eut-il +moins souffert s'il eut marché à la mort; +car il y a quelque chose de plus douloureux, +de plus désespérant que la mort, c'est le +déshonneur. Il s'appuya contre la clôture, et +ses yeux, regardant à travers les branches +noires, se fixèrent sur les auteurs de son supplice +qui s'approchaient comme deux ombres.</p> + +<p>Picounoc avait dit à sa femme:</p> + +<p>--Il faut jouer un tour à Djos. Tu sais +comme il est jaloux et comme la jalousie le +rend ridicule. J'ai un moyen de le guérir. +Je lui ai dit que j'avais un rendez-vous, ce soir, +avec Noémie, dans le jardin. Il m'a cru sur +parole, et, bien que Noémie soit à l'église, il +s'attend à la voir venir sous les pommiers, se +faire conter fleurette. Il est là qui épie, avec +des yeux ardents, le moment de notre arrivée. +Il s'est préparé comme un curé la veille d'une +grande fête, et veut lui faire un sermon comme +elle n'en a jamais entendu, sur les devoirs de +la femme, et les suites funestes de l'amour. +Viens, et, quand il sera au plus beau de son +zèle, tu te feras connaître.... Ça sera drôle de +voir la figure qu'il fera; jamais jaloux n'aura +été mieux pris. Et puis j'ai un cadeau à te +faire... un beau châle pareil à celui de Noémie.</p> + +<p>--Un beau châle? Montre donc!</p> + +<p>--Tiens! mets-le sur tes épaules....</p> + +<p>--Djos ne le verra pas, il fait trop noir.</p> + +<p>--J'allumerai une allumette exprès, à un +moment donné.... Tu ne me parleras pas, +mais tu feras de gros soupirs.... Je t'appellerai +Noémie, je t'embrasserai.... Oh! comme il sera +bien joué, le pauvre fou! et c'est assez de cela +pour le guérir.</p> + +<p>Aglaé s'enveloppa, souriante, dans son magnifique +châle et suivit son mari au jardin.</p> + +<p>--Je t'aime! disait Picounoc en passant sous +les arbres ombreux.</p> + +<p>La brûlante déclaration fut suivie d'un +profond soupir.... Les rameaux s'agitaient au +passage des amoureux, et, quelques fruits mûrs, +pommes et prunes, roulaient avec un bruit +léger sur le gazon.</p> + +<p>Djos avait un poids énorme sur la poitrine--c'était +le poids de la douleur et de la colère--il +râlait comme un moribond; une sueur froide +mouillait ses tempes.</p> + +<p>--Asseyons-nous ici, dit Picounoc, l'herbe +est touffue et molle, ô ma douce Noémie.</p> + +<p>Djos eut envie de pousser une clameur, le +son expira dans son gosier. Il serra convulsivement +le bâton qu'il tenait à la main.</p> + +<p>--Pourquoi, ô Noémie, pourquoi m'as-tu +fait si longtemps souffrir? tu sais que je t'aime +depuis que je t'ai vue pour la première fois.</p> + +<p>Un baiser sonore retentit sous les arbres +chargés de fruits, et la joue de la jeune femme +s'empourpra comme les prunes suspendues +aux branches. Djos fit un pas. Celui-là eut +été effrayé qui eut pu voir la pâleur de son +visage et le feu de ses orbites. Ses mains +musculeuses s'ouvraient et se fermaient comme +les serres des éperviers; il se penchait sous +les arbres et tâchait de voir, dans l'obscurité, +ce qui se passait à quelques pas de lui.</p> + +<p>--C'est donc vrai, pensait-il, plus de doute! +elle est infidèle!... elle me trahit! elle oublie ses +serments et mon amour! elle oublie notre +enfant!... elle oublie qu'elle est mère!... Ah! +c'est trop souffrir, mon Dieu! c'est trop souffrir!... +que ne suis-je mort avant d'avoir connu +ma honte et mon infortune!...</p> + +<p>Il fut distrait de ces pensées amères, par le +bruit de plusieurs baisers; il s'avança soudain +vers le couple heureux, puis s'arrêta comme +s'il eut regretté de s'être trahi....</p> + +<p>--As-tu entendu, dit Picounoc?</p> + +<p>--Oui, répondit une voix de femme, quelqu'un +vient, je crois, sauvons-nous!...</p> + +<p>--Non, restons, mais ne disons rien, écoutons +encore.</p> + +<p>Ils écoutèrent longtemps, mais le silence +était profond. Djos se tenait immobile à quelques +pas.</p> + +<p>--Il n'y a personne, reprit Picounoc, c'est +une pomme qui est tombée de l'arbre, ne crains +rien, Noémie. Enveloppe-toi dans ton châle +à cause du serein. Appuie ta tête sur mon +bras ma bien-aimée. Il faut que je voie tes +beaux yeux noirs, ne serait-ce qu'un moment.</p> + +<p>--Alors il frotta sur une pierre une allumette +chimique. A la pâle lueur qui s'épandit +sous les rameaux, Djos vit, enveloppée dans +le beau châle de soie aux roses entrelacées, une +femme à demi-couchée sur la pelouse, les pieds +perdus sous les touffes de trèfles et la tête +appuyée sur le bras de Picounoc.... Au même +instant Picounoc, soulevant le coin du châle +qui voilait la tête de cette femme, imprima sur +des lèvres brûlantes un long baiser. Djos ne vit +plus rien, car la lueur s'éteignit, et ses yeux se +remplirent de larmes ardentes comme la poix. +Il sent une rage immense lui monter du fond +du coeur jusqu'au cerveau, bondit, jette une +clameur et, de son bras terrible, abat le rondin +sur la tête de la femme heureuse.</p> + +<p>--Picounoc se dresse, feignant la surprise +et la colère:</p> + +<p>--Tu l'as tuée, malheureux, dit-il....</p> + +<p>--Tant mieux, répondit, Joseph, grisé par +la jalousie, la colère et le sang. Puis il se +pencha sur le cadavre.</p> + +<p>--Noémie, Noémie, dit-il, d'une voix saccadée, +que Dieu te pardonne ce que je n'ai +pu te pardonner, moi!...</p> + +<p>Il prit la femme et la releva.</p> + +<p>--Es-tu morte?</p> + +<p>Il tâta le crâne, et vit qu'il était brisé. Alors +il étendit la morte sur la couche de verdure +tachée de sang, et se dirigea vers la barrière +du jardin. Quelque chose d'étrange se passait +au fond de son âme, et sa colère, un instant +apaisée, se réveillait plus terrible. Il ne tenait +plus son arme meurtrière, mais ses poings +osseux étaient fermés, et il éprouvait comme +un besoin de frapper encore. L'image de Picounoc +passa devant ses yeux, moqueuse et +provocatrice. Il frémit et leva le bras sur +elle. Son ami lui apparaissait dans toute sa +hideur.</p> + +<p>--Picounoc! cria t-il.</p> + +<p>--Que veux-tu? répond celui-ci qui se tient +prudemment à l'écart.</p> + +<p>--Où es-tu? Viens ici, continue Djos d'une +voix que la colère rend tremblante.</p> + +<p>Picounoc ne répond pas.</p> + +<p>--Je te rejoindrai, bien, va, maudit! Pourquoi +as-tu perdu ma femme? Pourquoi m'as-tu +révélé mon malheur? J'étais heureux! je +l'aimais! fallait me laisser ignorer ses fautes!...</p> + +<p>Et, tout en faisant ces reproches à son ami, +il le cherchait sous les arbres, marchant fiévreusement, +tantôt droit, tantôt courbé, secouant +et cassant, de ses mains puissantes, les branches +qui lui barraient le passage. S'il l'eût attrapé, +il lui eût fait payer cher sa dernière fantaisie; +mais Picounoc avait enjambé la clôture et +s'enfuyait à la maison.</p> + +<p>--Lâche! hurla Djos... tu fais bien de te +cacher.... mais je te rejoindrai tôt ou tard....</p> + +<p>Il sortit et se rendit chez lui. La petite José-Antoine, +qui berçait l'enfant sur ses genoux, +lui dit en le voyant entrer.</p> + +<p>--Mon Dieu! Monsieur Joseph, comme vous +êtes changé! êtes-vous malade?</p> + +<p>Djos ne répondit pas. Il s'approcha de +l'enfant, le prit dans ses bras, le pressa sur +son coeur et le couvrit de baisers.</p> + +<p>--Ce cher petit, repartit Héloïse, il commence +à parler un peu. Je lui ai fait dire: +Papa, maman....</p> + +<p>L'enfant sourit en regardant son père et +répéta: Papa, maman.</p> + +<p>--Des larmes remplirent les yeux de Joseph +et coulèrent le long de ses joues. Il embrassa +de nouveau, avec frénésie, l'ange qui +souriait.</p> + +<p>--Tiens, dit-il, en le rendant à la petite +gardienne, aies-en bien soin, veille sur lui, car +il n'a plus de mère!...</p> + +<p>--Elle va revenir demain sa mère, répondit, +demi-souriante, la jeune fille qui n'avait pas +compris.</p> + +<p>--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, répliqua +Djos d'une voix sombre... et moi!... +vous ne me reverrez jamais.</p> + +<p>Il sortit. La petite José-Antoine, effrayée, +courut chez ses parents, tenant l'enfant dans +ses bras, et raconta ce qu'elle venait d'entendre.</p> + +<p>Picounoc, tout troublé, n'aperçut pas, +en entrant dans sa maison, Geneviève la +folle, assise au pied du lit et la tête appuyée +sur le poteau tourné qui supportait les rideaux. +Il se dirigea vers la cheminée, alluma sa pipe, +mit sa tête dans ses mains et parut réfléchir. +Geneviève ne bougea pas.</p> + +<p>Il semble au chercheur d'aventures qu'il +pourra toujours expliquer raisonnablement sa +présence en tel lieu et à telle heure, alors qu'il +est animé du désir d'atteindre un but; mais +souvent, quand le but est atteint, et que la +convoitise n'aveugle plus, il s'aperçoit qu'il +n'a pas songé à tout, et que plus d'un détail +peut le compromettre. Picounoc songeait +qu'il n'était pas naturel de dire qu'il se trouvait, +à neuf heures du soir, dans son jardin, à +causer avec sa femme, comme si les ténèbres +eussent pu avoir pour eux quelques attraits; +il ne voulait pas faire croire, non plus, qu'il +avait surpris sa femme dans les bras de Joseph, +car cela ne forcerait pas Joseph à disparaître, +et il voulait s'en débarrasser.</p> + +<p>Voici ce qu'il pensait: ou Joseph, désespéré, +se fera justice lui-même, et alors mon succès +sera parfait; ou--s'il reconnaît son erreur--je +l'accuse d'avoir tué ma femme et le mène +à la potence.</p> + +<p>Tout à coup il releva la tête en souriant:</p> + +<p>--C'est cela, dit-il, c'est cela....</p> + +<p>Et il alla décrocher son fanal pendu à une +cheville, au côté de l'armoire, l'ouvrit pour +s'assurer qu'il y avait de la chandelle dedans, +puis, il prit un plat de fer blanc dans le buffet +et courut au jardin. Il jeta près du cadavre +de sa femme le plat et le fanal. Alors, à plusieurs +reprises, il appela à demi-voix, en se +penchant vers la victime: Aglaé! Aglaé!</p> + +<p>Mais la pauvre femme était bien morte.</p> + +<p>--Si elle n'était qu'évanouie! pensa-t-il.</p> + +<p>Et, se penchant de nouveau sur elle, il lui +serra la gorge longtemps.</p> + +<p>--Il ne doit pas y avoir de danger maintenant, +pensa-t-il. Et il se leva, marchant +comme un homme ivre sous les rameaux. +Quand il fut à la barrière il s'arrêta, inclina la +tête et réfléchit.</p> + +<p>--Oui, ce sera mieux, dit-il tout haut; il +faut bien faire les choses.</p> + +<p>Et, retournant sur ses pas il revint à sa +victime et la dépouilla de son châle.</p> + +<p>--On n'est pas si bête que le monde pense, +murmura-t-il encore à demi-voix; on sacrifiera +tout pour tout sauver....</p> + +<p>S'écartant un peu du sentier qui conduisait +à la maison, il arriva près d'un puits encadré +de bois, au dessus duquel pendait une brimbale; +et, contre ce puits, il y avait des pierres +plates et des cailloux sur lesquels montaient +les enfants qui voulaient atteindre le crochet +de la brimbale et puiser de l'eau. Il prit un +de ces cailloux, l'enveloppa dans le châle et +le jeta dans l'eau. L'eau, troublée un instant, +rendit un son mat, fit surgir quelques bouillons +à la surface, et reprit son calme profond. +La folle l'avait suivi instinctivement, mais, +l'entendant revenir, elle rebroussa chemin. +Cependant, quand elle comprit qu'il se dirigeait +vers le puits elle s'arrêta et prêta l'oreille. +Picounoc, prenant des airs épouvantés, allongeant +sa figure hypocrite déjà bien longue, +faisant des gestes de désespoir, courut chez les +voisins, annoncer l'événement tragique qui +venait d'avoir lieu. Il paraissait fou de douleur +et passait d'une maison à l'autre en criant: +Ma femme vient d'être tuée! ma femme vient +d'être tuée! C'est Djos! l'infâme! c'est Djos, le +jaloux! ma pauvre Aglaé! ma pauvre Aglaé!...</p> + +<p>Les gens, tout étonnés, n'avaient pas le +temps de lui faire des questions qu'il était +sorti déjà. Il entra chez José Antoine. La +petite gardienne avait eu le temps de raconter +ce que Joseph Letellier venait de dire et de +faire, et José Antoine, qui connaissait la jalousie +du malheureux garçon, disait à sa femme +qu'en effet la chose était bien possible. Mais +quand Picounoc, à son tour, se précipita dans +la maison en criant: ma femme a été tuée! ma +femme a été tuée!... C'est Djos! c'est Djos!... +José-Antoine crut que Picounoc devenait fou. +Deux meurtres à la fois dans un village aussi +paisible d'habitude, c'était incroyable.</p> + +<p>--Tu te trompes, Picounoc, dit-il, c'est la +femme de Djos qui est morte....</p> + +<p>--C'est la mienne, mon Dieu! je ne le sais +que trop! c'est la mienne!</p> + +<p>--C'est la femme à Djos... la petite vient +de le rapporter. C'est Djos lui-même qui a tout +déclaré....</p> + +<p>--C'est ma femme, vous dis-je, mon Aglaé... +j'étais là, à côté d'elle, dans le jardin... Il l'a +tuée d'un coup de rondin... le misérable!... +Il l'aimait, vous le savez... toute la paroisse +le sait... mais elle était si bonne, si sage, si +honnête!... O mon Aglaé!... mon Aglaé!... +Elle le recevait mal, vous le savez encore... +elle le traitait comme il méritait d'être traité, +le vaurien!... et, un jour, elle lui donna une +tape en pleine face... c'est depuis ce temps +qu'il lui gardait rancune... Et moi qui le +croyais mon ami!... moi qui l'invitais toujours +à venir à la maison!... Mon Dieu! mon Dieu! +est-il possible?...</p> + +<p>Ce fut, toute cette nuit-là, un va et vient extraordinaire +dans le village. Tout le monde +accourut sur le théâtre de l'événement. Aglaé +fut transportée à la maison. Les femmes +et les jeunes filles pleuraient en la considérant, +et chacun de ceux qui se trouvaient là faisait +ses observations....</p> + +<p>--Quelle triste mort!</p> + +<p>--Pas une minute pour penser à son Dieu +et à son âme....</p> + +<p>--Elle était si bonne!... Elle est au ciel, +bien sûr.</p> + +<p>--C'est un exemple, mes chères amies, c'est +un exemple, ajoutait une vieille accoutumée +de moraliser... on ne sait pas qui vit, qui +meurt.</p> + +<p>--Dire qu'elle était si gaie tantôt! je l'ai vue +avant le souper, je lui ai parlé, jamais elle ne +fut si jasante et si éveillée; elle sentait sa +mort....</p> + +<p>--C'est sa mère qui va en avoir du chagrin... +quelle nouvelle à lui apprendre! ce n'est pas +moi qui voudrais la lui annoncer....</p> + +<p>--Est-elle à l'église sa mère?</p> + +<p>--Oui, elle est descendue à confesse avec la +femme à Hilaire Charette.</p> + +<p>--Est-ce vrai, dites donc, que la femme de +Djos à été tuée elle aussi? s'écria une femme +qui faisait irruption dans la maison en deuil.</p> + +<p>--La femme de Djos? répétèrent avec stupéfaction +toutes les autres voix....</p> + +<p>--C'est la petite José-Antoine qui dit cela, +et c'est Djos lui-même qui avoue l'avoir tuée... +c'est incroyable!... Mon Dieu! dans quel +siècle sommes-nous?</p> + +<p>--Ce n'est pas possible, elle est à l'église!</p> + +<p>Picounoc pleurait toujours pendant qu'on +discourait ainsi. A cette remarque, il prit la +parole:</p> + +<p>--Non, il n'a pas tué sa femme, dit-il, mais +s'il pouvait faire croire au monde que c'est elle +qu'il a voulu tuer! Il va alléguer sa jalousie +pour tâcher de se faire pardonner le meurtre +de ma femme, de mon Aglaé! pauvre Aglaé!...</p> + +<p>Et il se mit à sangloter de nouveau....</p> + +<p>--Mon Dieu! qu'il a du chagrin, dit une +jeune fille....</p> + +<p>--Il en a trop, cela ne durera pas, repartit +une femme d'expérience... une veuve.</p> + +<p>--Une voiture fut dépêchée vers la mère de +la défunte et la femme du meurtrier. On +conçoit la peine qu'éprouve une mère en +apprenant la mort d'une fille chérie, mais on +ne conçoit pas ce qui se passe dans le coeur +et l'esprit d'une femme qui apprend que son +mari bien-aimé est un meurtrier infâme.... +Madame Larose s'évanouit--c'était le mieux +et le plus court. Noémie se fit répéter deux +fois l'horrible nouvelle.... Elle ne dit rien, +pencha la tête, joignit les mains, et demeura +longtemps ainsi. Tous les yeux étaient fixés +sur elle, et elle ne voyait personne.... Elle +était livide à force d'être pâle, ses paupières +se fermaient et s'ouvraient souvent sans se +mouiller de pleurs, et sa bouche était serrée +comme par une convulsion.... Ce qu'elle +souffrait nul ne le pouvait deviner.</p> + +<p>--Venez vous, madame? lui dit celui qui +devait la reconduire chez elle.</p> + +<p>Elle le regarda fixement et ne bougea +point.</p> + +<p>--Voulez-vous venir? la voiture est prête, +répéta-t-il.</p> + +<p>Elle le suivit machinalement et ne dit pas +une parole. Quand elle fut rendue à la porte +de sa maison, quelqu'un l'aida à descendre. Il +y avait beaucoup de monde venu là par +curiosité. Elle entra; la petite José-Antoine +vint à sa rencontre, tenant l'enfant dans ses +bras. A la vue de son enfant qui sourit, lui tend +les bras et l'appelle, elle jette un cri terrible, +éclate en sanglots, saisit le petit, le presse sur +sa poitrine, et le couvre de baisers et de +larmes....</p> + +<p>--Djos! Joseph! dit-elle en appelant.</p> + +<p>--Il n'est pas ici, madame, répond la petite +gardienne... il est parti.... il a dit qu'il ne +reviendrait jamais.... jamais!...</p> + +<p>--Ah! mon Dieu! s'écrie la malheureuse +femme, et elle tombe sur le plancher, comme +si elle eut été frappée de mort subite. L'enfant +se fit mal en tombant et se mit à pleurer. On +le coucha dans son petit lit, et il s'endormit +bientôt en balbutiant d'une voix douce et +faible: papa! maman! papa! maman!</p> + +<p>Dans la nuit la grange de Djos brûla. Ce +fut en vain que l'on s'efforçât d'éteindre l'incendie, +le feu sortait de partout à la fois, et il +était évident qu'une main vengeresse l'avait +allumé de façon qu'il ne put être éteint jusqu'à +ce que tout fut consumé. Dans les cendres +on trouva quelques ossements. On crut que +c'étaient les restes du malheureux Djos. Et +cette croyance alla se fortifiant, car on n'entendit +plus parler de lui.</p> + +<p>Picounoc, quelques jours après, voyant +entrer une vieille femme qui passait pour +tirer l'horoscope et dire la vérité--chose digne +de remarque--lui donna un jeu de cartes et, +sous prétexte de lui demander des révélations +sur le meurtrier de sa femme, lui demanda +cent choses pour lui-même. Il lui demanda, +d'abord, si Djos était mort véritablement; +si les ossements calcinés que l'on avait +trouvés dans les cendres étaient bien ses +os; si Noémie se remarierait un jour: et la +cartomancienne répondait à merveille. Il +demanda si jamais quelqu'un aveindrait ce +qui se trouvait au fond d'un certain puits. +Il pensait au châle.</p> + +<p>--Jamais une main de vivant! répondit la +tireuse d'horoscope.</p> + +<p>--Quant aux mains des morts, pensa Picounoc, +je ne les redoute guère....</p> +<br><br> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2> + +<h2>LE GRAND-TRAPPEUR</h2> +<br><br> + +<h3>I</h3> + +<h3>PROPOS INTERROMPUS.</h3> +<br> + +<p> +--Paul!</p> + +<p>--Baptiste!</p> + +<p>Ces deux noms, ces deux cris, arrachés à la +surprise et au plaisir, sortaient de deux larges +poitrines de chasseurs, tombaient de deux +bouches épanouies dans leur franche gaîté.</p> + +<p>--Toi dans ces parages! reprit Baptiste; je +te croyais pris pour la vie dans les neiges de +la baie d'Hudson, comme ces squelettes de +baleines qui traînent depuis le commencement +du monde sur les grèves de glace.</p> + +<p>--Comme te voilà beau diseur! Tu ne +dégainais pas de ces belles phrases au temps +jadis--<i>in illo tempore</i>, répondit Paul.</p> + +<p>--Toujours le mot latin?</p> + +<p>--Toujours! mais où vas-tu?</p> + +<p>--Loin! jusqu'au Mackenzie....</p> + +<p>--Ma foi, Baptiste, je suis libre: plus d'argent, +plus d'affaires, une fière carabine, bon pied, +bon oeil, j'ai envie de filer avec toi vers l'étoile +polaire, au lieu d'aller vers la croix du sud.</p> + +<p>--Ah! que je serais heureux! et les autres +aussi....</p> + +<p>--Les autres?</p> + +<p>--Le grand-trappeur, John et Félix Rousseau.</p> + +<p>--Le grand-trappeur! Je serais bien aise +de faire sa connaissance! où est-il? où sont-ils +tous?</p> + +<p>--Je les ai laissés au fort Carlton, sur la +Saskatchewan. Je désirais passer un jour ou +deux avec mon ami le traiteur du fort Green, +et j'ai pris les devants. Je les attendrai là.</p> + +<p>--Varenne! je marche seul depuis un bon +bout de temps, je ne suis pas fâché de trouver +enfin un compagnon et un ami.</p> + +<p>--Oui, un ami: car nous avons fait plus +d'une chasse ensemble ces années passées. +Depuis que nous nous dîmes adieu, il y a cinq +ans de cela--toi pour retourner au pays, moi +pour m'enfoncer plus avant dans le grand +Ouest--je ne me suis guère séparé du grand-trappeur....</p> + +<p>--Où vous êtes-vous rencontrés pour la +première fois?</p> + +<p>--Au fort de Bonne-Espérance, sur le grand +fleuve McKenzie.</p> + +<p>--Quel homme est-ce donc que ce grand-trappeur?</p> + +<p>--Un grand, gros, souple et vif gaillard; +doux comme un agneau quand il est de bonne +humeur; mais, quand il se fâche, le vide se +fait autour de lui; on aimerait mieux voir un +ours blanc. Il est sombre et morne comme +un sauvage, et ne parle guère plus que s'il +s'il était de bois. Personne ne peut dire d'où +il vient, ni comment il s'appelle. On l'a baptisé +du nom de grand-trappeur. Tous les blancs +l'aiment et le respectent; tous les indiens le +craignent.</p> + +<p>--J'ai entendu parler de cet homme souvent, +et je sais, à son sujet, une histoire assez intéressante, +reprit Paul.</p> + +<p>--Je l'ai vu à l'oeuvre dernièrement encore, +au lac Supérieur. Battefeu! c'est lui qui vous +règle vite une affaire! Le Hibou-blanc en sait +quelque chose, ajouta Baptiste.</p> + +<p>--Le Hibou-blanc! que lui a-t-il fait! dis +donc!... <i>Dic mihi Dameta</i>.</p> + +<p>--Raconte-moi d'abord l'histoire dont tu +viens de parler.</p> + +<p>--Volontiers, Baptiste.</p> + +<p>Et l'ex-élève, que mes lecteurs ont sans doute +reconnu, raconta ce qui suit:</p> + +<p>--Un jongleur de la tribu des Couteaux-jaunes +rencontre, un jour, la fiancée du chef +des Litchanrés, Porc-Epic--il y a sept ans de +cela--et veut avoir son amour. Cette femme, +veuve et mère d'une fille, venait d'être convertie +et baptisée, à la mission de St. Joseph. +Elle fut inébranlable et dénonça à son futur +les intentions du jongleur. Celui-ci, irrité de +se voir éconduit de la sorte, jura de se venger. +Il tint parole et sa vengeance fut terrible. Il +apprit du démon l'art de se faire aimer d'un +amour coupable. Sous prétexte de demander +pardon à la femme chrétienne qu'il avait +outragée par ses infâmes propositions, il rentre +dans sa cabane, et prononce des paroles hypocrites. +Puis il fixe sur Satalia--c'est le nom +de la femme--un regard long, perçant, plein +de feu,... un de ces regards qui font tressaillir +ou trembler. Satalia sentit ce regard fouiller +au fond de son coeur comme le tisonnier fouille +les cendres pour en faire jaillir le feu. Elle +n'en fut point effrayée, car une sensation nouvelle +et ravissante se réveillait en même temps. +Le jongleur partit. Satalia s'assit pensive la +tête dans ses mains; puis elle se mit à prier, +mais avec tiédeur et distraction, car l'image du +jongleur passait et repassait de plus en plus +séduisante devant ses yeux. Une douce +chaleur monta de son coeur à son visage et ses +regards prirent un éclat radieux. Elle se +leva, saisit un long couteau, jeta autour d'elle +un coup d'oeil vague et craintif, puis elle +franchit le seuil du wigwam. Elle était +perdue. Sur le seuil une jeune fille--Naskarina, +son enfant bien-aimée--voulut la +retenir où la suivre; elle la repoussa. Elle se +dirigeait vers le wigwam du jongleur. Le +chef, par hasard vint à sa rencontre:</p> + +<p>--Où vas-tu, Satalia? demanda-t-il.</p> + +<p>--Je vais à celui que j'aime.</p> + +<p>--Satalia!</p> + +<p>--Laisse-moi!</p> + +<p>--Il t'a ensorcelée! je le vois... ah! le chien! +vociféra Porc-Epic, le chef.</p> + +<p>--Il est plus beau que toi, il m'aime! je +veux être à lui....</p> + +<p>Et elle brandit son couteau.</p> + +<p>--Satalia! que va dire la robe noire?</p> + +<p>--La robe noire? Elle courba la tête, et +resta pensive, les yeux fixés sur le sol, mais, se +relevant soudain:</p> + +<p>--J'y vais! dit-elle.</p> + +<p>Le chef voulut l'arrêter; elle le frappa de +son couteau et s'enfuit. Le jongleur l'attendait +non loin de là.</p> + +<p>--Me voici! dit-elle en l'apercevant... ah! +j'ai bien tardé à t'aimer! J'ai bien tardé à +venir! mais je suis à toi pour toujours! Je ne +te quitterai plus!</p> + +<p>Le jongleur la serra contre sa poitrine.</p> + +<p>--Vois-tu? dit-elle, j'ai planté ce couteau +dans le coeur de mon fiancé qui voulait me +retenir!</p> + +<p>--Satalia! dit le jongleur, rien ne nous +séparera désormais! rien!</p> + +<p>--Moi, je vais vous séparer! cria une voix +formidable....</p> + +<p>C'était le grand-trappeur! Il connaissait le +jongleur et le surveillait depuis longtemps. +Le jongleur eut froid jusqu'au fond de +l'âme. Il voulut frapper le trappeur de son +poignard, mais il fut vite désarmé! Le trappeur +mit le poignard à sa ceinture.</p> + +<p>--Tu ne tueras plus personne avec cette +arme, dit-il.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Pierre Robitaille arriva. +Il était depuis des années, paraît-il, l'ami intime, +le compagnon inséparable du grand-trappeur.</p> + +<p>--Je l'ai bien connu, dit Baptiste.</p> + +<p>Le grand-trappeur lui dit:</p> + +<p>--Pierre, tiens la femme!</p> + +<p>Pierre Robitaille saisit la malheureuse et la +tint comme si elle eut été fourrée dans un +étau.</p> + +<p>--Bon! continua le grand-trappeur, maintenant +ça va aller! Jongleur maudit, dit-il, il +faut que tu délivres, à l'heure même, cette +femme du sort que tu lui as jeté.</p> + +<p>--Je ne lui ai pas jeté de sort... Elle m'aime, +est-ce ma faute?</p> + +<p>--Pas de paroles inutiles! Je t'étrangle +comme un chat! Enlève le sort! entends-tu?</p> + +<p>Le jongleur tremblait, car il savait que le +grand-trappeur ne badine pas, et qu'il l'étranglerait +bien en effet....</p> + +<p>--Je ne suis pas capable, balbutia-t-il.</p> + +<p>--Pas capable? tu n'es pas capable? Mille +noms! on va voir....</p> + +<p>Et, saisissant les deux poignets du jongleur +dans sa main gauche, il les broya. Le jongleur +poussa un cri féroce.</p> + +<p>--Ferme! animal, dit le trappeur, et mets-toi +à genoux.</p> + +<p>Le jongleur obéit.</p> + +<p>--Fais ton acte de contrition.</p> + +<p>Le jongleur leva sur le trappeur un regard +épouvanté. Pierre Robitaille riait. Les doigts +de fer du grand-trappeur touchèrent la gorge +du méchant qui se mit à râler et à faire de la +tête un signe d'acquiescement. Les doigts +s'ouvrirent un peu.</p> + +<p>--Je vais enlever le sort... murmura le +jongleur....</p> + +<p>Et alors il fixa sur la femme un regard +chargé de mépris et de haine.</p> + +<p>Aussitôt Satalia poussa une clameur profonde!...</p> + +<p>--Mon Dieu! où suis-je? Qu'ai-je fait? +s'écria-t-elle....</p> + +<p>Et fondant en pleurs elle retourna dans sa +cabane. Son fiancé venait d'expirer. Elle +voulut se tuer elle-même, mais on réussit à +l'en empêcher.</p> + +<p>Le missionnaire lui apporta l'espérance. +Elle avait la contrition déjà. Et puis, qui peut +dire la somme de liberté qui reste à l'âme ainsi +soumise à un maléfice? L'infortunée mourut +de désespoir un an plus tard, laissant sa fille +orpheline.</p> + +<p>--C'est une histoire bien pénible, observa +Baptiste.</p> + +<p>--Ce n'est pas tout, continua l'ex-élève. Tu +connais la petite île déserte et presque nue +qui gît en face du fort Chippeway?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Eh bien! sur cette île se trouve une grotte +assez petite et peu connue. Un jour, pas bien +longtemps après l'événement que je viens de +rapporter, le grand-trappeur et Pierre Robitaille +étaient sur cette île, pour une raison que +j'ignore, le grand-trappeur retourna au fort, +laissant, pendant quelques heures, son ami +seul près de la grotte. Les Couteaux-jaunes +passèrent-là--un pur hasard;--et le jongleur +reconnut Pierre Robitaille et le poursuivit avec +plusieurs guerriers de la tribu. A force de +chercher on découvrit que l'antre était sa retraite. +On le somma de sortir. Il fit feu sur +ceux qui entrèrent pour le prendre. Alors le +jongleur dit que ce lieu devait être le tombeau +du visage pâle, et l'on amassa des branches +à l'entrée de la grotte. Bientôt les balles que +tiraient pour se défendre le pauvre reclus, se +perdirent dans ce rempart de feuilles et de +rameaux. Il comprit la mort horrible qui l'attendait, +que fit-il? Nul ne le saura jamais. +Mais il dut prier et attendre, dans l'angoisse, +la volonté de Dieu, car il était bon chrétien.</p> + +<p>Je me suis bien vengé de celui-ci! pensait +le jongleur, à l'autre maintenant! Quand le +grand-trappeur revint et connut le sort de son +malheureux ami, il eut un désespoir lugubre. Il +se douta bien de quel côté venait la vengeance. +Il déblaya la grotte et trouva le cadavre de +son ami. Il fit une croix avec deux bâtons de +cenellier nain, et l'appuya contre la paroi de +la caverne, à l'endroit où se trouvaient les +restes sacrés de celui qui avait été son ami +fidèle....</p> + +<p>Après ce récit les deux chasseurs demeurèrent +quelques instants muet. L'ex-élève prit +le premier la parole:</p> + +<p>--Et tu le connais bien, toi, le grand-trappeur?</p> + +<p>--Battefeu! si je le connais! Nous avons +fait plusieurs voyages ensemble, et la plus +franche amitié nous unit.</p> + +<p>--Et, tu l'as vu à l'oeuvre?</p> + +<p>--Oui! et chose singulière, c'est qu'il s'agit +encore du même jongleur canaille devenu +chef de sa tribu adoptive, et d'une vierge de +la tribu des Litchanrés, la fille de cette même +Satalia dont tu viens de parler. Il y a un mois +à peine, Couteaux-jaunes et Flancs de Chiens--ou +Tranlt-san-ot-inés et Litchanrés, si l'on ne +traduit pas leurs noms--se trouvaient réunis +au fort William sur le lac Supérieur, pour l'échange +des fourrures contre les couvertures, +les armes, la poudre et le whisky. Ils ne descendaient +pas souvent jusque là. Plusieurs, +même, de l'une et de l'autre tribu n'avaient +jamais vu ce lac grand comme une mer. La +chasse avait été bonne. Ils se livrèrent aux +plaisirs et aux danses. Nous étions là plusieurs +chasseurs canadiens: Moi, Robert, Beaulieu, +Tiston, Leclerc, Tintaine, Poussedon, Lefendu +et le grand-trappeur.... Nous avions le privilège +de les voir s'amuser, mais il ne nous +était pas permis de prendre part à la fête. Le +chef des Couteaux-jaunes était vieux, laid, et +cruel; de plus, il était boiteux, ayant perdu +un pied, disait-il, dans les glaces de la baie +d'Hudson. Le chef des Litchanrés était jeune +et beau. Il avait vingt-deux ans seulement et +n'était sachem que depuis quelques mois. Ni +l'un ni l'autre n'avaient d'épouse. Mais le +jeune chef des Litchanrés, Kisastari--c'est +son nom--aimait une vierge de sa tribu, la +belle Iréma; cependant, pour plaire aux anciens, +il s'était laissé fiancer à Naskarina, la +fille de Satalia. Son père, un chasseur habile, +n'assista pas aux fiançailles, car il n'était pas +de retour encore d'un voyage lointain. Il +arriva quelques jours après. Il était horriblement +mutilé et mourant. Surpris par les +ours affamés, il avait courageusement défendu +sa vie, et, si sa carabine ne se fut pas +brisée, il serait revenu sain et sauf. Sentant +qu'il allait mourir, il appela Kisastari son fils +et lui révéla un secret que nul autre ne connut. +Il mourut et fut enterré, il y a deux +mois, à la mission du lac Supérieur....</p> + +<p>--Ecoute! j'entends du bruit, dit Paul.</p> + +<p>Baptiste s'interrompit et se mit à écouter.</p> + +<p>Paul, l'oreille collée sur le sol, cherchait à +deviner s'il passait quelqu'un auprès.</p> + +<p>--Ils sont plusieurs, murmura-t-il après un +moment, et ils marchent avec précipitation +et sans ordre.</p> + +<p>Baptiste recueillit à son tour les échos du +sol.</p> + +<p>--Ils viennent de notre côté dit-il, ce sont +nos amis les Litchanrés, peut-être.</p> + +<p>--Attendons-les? Baptiste.</p> + +<p>--Je le veux bien, Paul; nous nous joindrons +à eux car ils aiment les Canadiens du pays.</p> + +<p>Et les deux voyageurs s'assirent sur l'herbe +au pied d'un sapin, le dos appuyé au tronc.</p> + +<p>On était au commencement de juin. La +senteur des bois embaumait l'air, et les reflets +du soleil jouaient mollement à la cime des +arbres. Sous les premiers rameaux, en bas, +les ombres commençaient à rouler en silence, +sur les derniers, en haut, la lumière dansait.</p> + +<p>--Continue, Baptiste, ton histoire du grand-trappeur, +dit Paul, en battant le briquet pour +allumer sa pipe.</p> + +<p>--Je vais prendre une chique, d'abord.</p> + +<p>Et il coupa, avec ses dents, le bout déjà +raccourci d'une <i>torquette</i> de tabac noir.</p> + +<p>--Je disais, reprit-il, que le jeune chef des +Litchanrés aimait la belle Iréma. Les deux +tribus s'étaient réunies pour les jeux, les +danses et les festins. Litchanrés et Couteaux +jaunes ne semblaient faire qu'une même nation +tant ils se montraient d'amitié.</p> + +<p>Les jeux durèrent bien trois heures. Ensuite +le festin commença. Pendant les jeux, les +vieilles femmes avaient surveillé la cuisson +des gibiers et du caribou, dans les vastes +chaudières, de sorte que l'appétit violemment +surexcité, put, sans retard, être satisfait. Le +chef des Couteaux-Jaunes devait prendre la +première place, comme le voulaient son âge et +sa qualité. Il se leva pour aller, à la façon +des visages pâles, inviter une des femmes à +s'asseoir à ses côtés à la table, c'est-à-dire à +terre, sur des feuilles, autour du chaudron. +Naskarina rougit de plaisir en le voyant s'avancer +vers la belle Iréma, car elle était +certaine, maintenant, de s'asseoir auprès de +Kisastari. Naskarina était la rivale d'Iréma. +Cette fille--je l'ai vue--a la mine un peu +friponne et elle est jalouse. On disait que le +Grand-Esprit ne devrait pas la donner à Kisastari, +mais à un guerrier peureux, pour qu'il +expiât sa honte. Car une femme jalouse c'est +un rude boulet à traîner, paraît-il. Je n'en +sais rien, toi non plus, puisque nous sommes +encore garçons tous deux, Dieu merci! Alors...</p> +<br><br> + +<h3>II</h3> + +<h3>LE ROI DES OISEAUX.</h3> +<br> + +<p> +Un sifflement léger se fit entendre.</p> + +<p>--Battefeu! Paul, qu'est-ce que cela! dit +Baptiste s'interrompant de nouveau.</p> + +<p>--Une balle: l'écorce de l'arbre est déchirée.</p> + +<p>--Sauvons-nous!</p> + +<p>--Pas de ce côté! la balle vient de là.</p> + +<p>--C'est vrai;... mais nous nous éloignons +de la rivière.</p> + +<p>--Nous la retrouverons bien, Baptiste, sauvons-nos +peaux d'abord nos chemises après.... +<i>pellis ante chemisam</i>!</p> + +<p>Une autre balle siffla et quelques rameaux +de sapin, coupés par le projectile, tombèrent +sur la tête des chasseurs.</p> + +<p>--Ils sont bien trop bons, dit l'ex-élève, de +nous couronner de feuillage--<i>corona pro nobis</i>!</p> + +<p>Et, tout en s'assurant que leurs fusils étaient +en bon ordre et prêts à la riposte, ils s'enfuirent +à travers les bois. Rendus à quelques +arpents du lieu qu'ils venaient de quitter +<i>ex abrupto</i> ils s'arrêtèrent. Un grand bruit de +pas rapides et de branches rompues retentit +tout au près.</p> + +<p>--Les damnés! ils courent vite, Baptiste. +En avant! détournons-les!</p> + +<p>Et ils reprirent leur course, décrivant une +courbe pour revenir derrière leurs ennemis.</p> + +<p>--Guerriers! cria une voix terrible.</p> + +<p>A ce cri vingt-cinq chasseurs sauvages et +presque autant de femmes s'arrêtèrent.</p> + +<p>--Prêtez vos oreilles aux voix du sol, et +dites-moi ce que disent ces voix.</p> + +<p>Alors les vingt-cinq guerriers indiens se +couchèrent sur la mousse et prêtèrent l'oreille +aux bruits qui s'en élevaient.</p> + +<p>--La face pâle, ô chef, se croit plus rusée +que nous, dit l'un des guerrier en se relevant; +mon oreille entend le bruit de son pied qui +court vers la rivière pour nous tromper; mais +l'indien est habile et ceux qu'il poursuit ne +lui échappent point.</p> + +<p>--Notre frère a dit la vérité, ajoutèrent les +autres.</p> + +<p>--Que ceux d'entre vous, reprit le chef, qui +courent comme les daims sauvages, retournent +vers l'endroit d'où nous venons et renferment +les imprudents dans un cercle redoutable.</p> + +<p>Presque tous s'élancèrent à ces mots. Mais +ils coururent avec tant de légèreté que l'on +entendit à peine bruire les feuilles des épinettes +qu'ils touchèrent à leur passage. Le +chef et les autres guerriers continuèrent à +poursuivre les fuyards.</p> + +<p>--Arrêtons! dit Paul à son compagnon.</p> + +<p>--Crois-tu que l'on soit en sûreté ici?</p> + +<p>--Non, mais on le sera moins si l'on continue +à courir de ce côté. Ils ont dû nous suivre à +la piste, ou du moins au bruit de nos pas, et +ils vont nous couper la retraite. Allons de ce +coté maintenant, et sans faire de bruit.</p> + +<p>--Ils marchèrent ainsi, changeant de direction, +l'espace d'une demi-lieue puis ils consultèrent +le sol. Alors ils se regardèrent avec une +certaine inquiétude.</p> + +<p>--Ils nous devinent, Baptiste, il sera difficile +d'échapper. Si l'on marche, ils nous entendront, +si l'on arrête, ils nous prendront.</p> + +<p>--Montons dans un de ces grands pins. De +là, si nous sommes attaqués, Paul, nous pourrons +riposter avec avantage.</p> + +<p>--Hormis qu'ils coupent le tronc.</p> + +<p>--Ou le brûlent.</p> + +<p>Les pas se rapprochaient: les fuyards n'avaient +pas une minute à perdre.</p> + +<p>--Montons! dit Paul.</p> + +<p>Ils se mirent en frais de grimper au sommet +d'un pin majestueux.</p> + +<p>L'affaire eût été facile s'ils n'avaient pas eu +leurs fusils; mais, avec ces armes, elle devenait +assez critique. L'ex-élève monta d'abord, et +quand il fut sur la première branche, il tira à +lui les deux fusils que Baptiste avait gardés, +les coucha sur des rameaux au-dessus de sa +tête, puis, aida Baptiste à monter. Une fois +sur les branches, la besogne devint comparativement +aisée.</p> + +<p>--Il pourrait arriver, dit Baptiste en hochant +la tête, que l'on descendrait plus vite que l'on +ne monte.</p> + +<p>--Oui, Baptiste, <i>hoc advenire</i>....</p> + +<p>Un hurlement parti d'en bas coupa en deux +sa phrase latine. Les sauvages arrivaient; la +nuit aussi, par bonheur, et les ombres s'épaississaient +vite sous les rameaux.</p> + +<p>--Guerriers, dit le chef indien, vous êtes +donc moins agiles et moins rusés que les +blancs? Quand les blancs nous poursuivent, +ils nous trouvent toujours, et vous, vous les +laissez s'échapper comme des renards mal pris +dans les piéges.</p> + +<p>--Chef courageux, dit un des guerriers, nous +ne voulons pas rabaisser le courage des visages +pâles, parce que tu le connais mieux que nous, +toi qui as été blanc autrefois; mais les guerriers +des bois ne sont pas peureux, et ils savent +encore scalper leurs ennemis.</p> + +<p>--Un blanc! ne put s'empêcher de murmurer +Paul, du haut de sa cachette, c'est le +chef des Couteaux-Jaunes....</p> + +<p>--Un blanc! fit Baptiste, comme un écho.</p> + +<p>Les guerriers indiens n'entendirent point la +faible exclamation des chasseurs perchés sur +les rameaux du sapin. Réunis autour de leur +chef, ils semblaient attendre ses ordres. Déjà +les cimes de la forêt se noyaient dans les +vagues sombres de l'air, et le vent qui venait +de s'élever faisait un grand murmure parmi +les rameaux.</p> + +<p>--Les deux chasseurs se sont arrêtés non loin +d'ici, dit, à voix basse, le chef à ses guerriers, +car nous n'entendons plus le bruit de leurs +pas; il faut leur montrer que les enfants des +bois sont aussi fins qu'eux; restons ici plusieurs, +cachés sous la forêt; soyons muets et +attentifs, pendant que les autres guerriers vont +s'éloigner, en criant, comme s'ils retrouvaient +leur trace.</p> + +<p>A ces paroles succède un long cri de joie, +et la troupe obéissante s'élance dans la forêt.</p> + +<p>--Nous sommes sauvés, Paul, dit Baptiste à +voix basse.</p> + +<p>--Peut-être, Baptiste; mais ces sauvages +sont rusés.</p> + +<p>--Allons-nous descendre?</p> + +<p>--Pas maintenant; attendons.</p> + +<p>--Batiscan! j'aimerais mieux un lit de plumes +que ces branches noueuses.</p> + +<p>--Tu n'as pas mauvais goût, Baptiste,... +mais le temps des lits de plume est passé!</p> + +<p>--Si je continuais mon histoire pour tuer le +temps?</p> + +<p>--Si tu allais m'endormir?</p> + +<p>--Alors, parlons de Lotbinière et du temps +passé.</p> + +<p>--Ne parlons pas du tout, c'est mieux.</p> + +<p>--Mon histoire du grand trappeur est intéressante, +va!</p> + +<p>--Tu l'achèveras quand nous serons descendus +de ce juchoir.</p> + +<p>--Si je ne parle point je vais m'endormir.</p> + +<p>--Dors.</p> + +<p>--Si je tombe?</p> + +<p>--On dira: <i>De branchâ in brancham dégringolat +atque facit pouf</i>.</p> + +<p>--En voilà du jargon, par exemple.</p> + +<p>--C'est une parodie de Virgile. Tu n'as jamais +été au Séminaire, toi, tu ne connais pas +ce personnage distingué, Virgile?</p> + +<p>--En fait de séminaire je n'ai connu que +l'école de mon village, et, en fait de maître, je +n'ai eu que ce damné de Racette.</p> + +<p>--Racette! Je l'ai connu, quel misérable! +c'est lui qui est la cause principale des malheurs +de ce pauvre Djos.</p> + +<p>--Je ne sais pas ce qu'il est devenu Djos?</p> + +<p>--Brulé dans sa grange probablement.</p> + +<p>--Quelle triste destinée!</p> + +<p>--Il y a quelque chose d'étrange en sa mort, +de même qu'en la fin tragique de la femme de +Picounoc. J'ai toujours eu des doutes sur la +culpabilité de Djos, je te l'avoue franchement.</p> + +<p>--Moi aussi.</p> + +<p>--Parle moins fort, Baptiste.</p> + +<p>--Ne crains rien, les branches parlent plus +fort que nous; elles nous empêchent d'être +entendus. D'ailleurs les sauvages sont loin.</p> + +<p>--Essayons de dormir. Veille sur moi, et je +prendrai soin de toi ensuite.</p> + +<p>Une demi-heure après, l'ex-élève qui venait +de se nicher à la place des oiseaux, ronflait +comme s'il eut été couché sur la mousse. +Baptiste le tenait d'une main ferme en cas +d'accident, car sur ce lit d'un nouveau genre, +le dormeur ne pouvait rester longtemps dans +la même position; il fallait donner à chaque +partie du corps la chance d'être endolorie à +son tour. Paul dormit trois heures consécutives, +non pas sans pousser quelques plaintes +dont il n'eut point connaissance. En s'éveillant +il se prit à rire.</p> + +<p>--Diable! dit-il, est-ce que je suis changé en +oiseau, <i>Avis sum?</i></p> + +<p>--Nous sommes des aigles, murmura Baptiste, +avec un grain de vanité.</p> + +<p>--Si toutefois nous ne sommes pas des oies.</p> + +<p>--Je dors à mon tour.</p> + +<p>--Dors.</p> + +<p>--Tiens-moi bien.</p> + +<p>--<i>Noli timere</i>, j'ai bonne poigne.</p> + +<p>Et Baptiste, endormi à la cime du sapin, +rêva qu'il était le roi des oiseaux.</p> + +<p>Quand il s'éveilla il y avait, dans le ciel, +au dessus de sa tête, des clartés indécises: +c'était le jour qui s'annonçait; il y avait, sur +la terre, au dessous de lui, une obscurité +encore profonde: c'était la nuit qui s'attardait +sous les bois. Le chef indien n'avait pas +bougé depuis la veille, et ses guerriers s'étaient +montrés aussi patients dans leur cachettes. +Ils se disaient en eux-mêmes: quand le jour +paraîtra, les chasseurs sortiront de leur retraites, +car ils nous jugeront loin d'ici.</p> + +<p>Une ligne de feu parut à l'horizon, du côté +de l'Orient, et des rayons de flamme, sortis +d'un centre commun, s'élancèrent dans le ciel +en se développant comme un immense éventail. +La cime des bois parut tressaillir sous +les caresses de la lumière, et les feuilles +prirent une teinte radieuse. Quelques oiseaux +chantèrent, et leurs notes joyeuses se répétèrent +au loin. La brise devenait silencieuse à +mesure que le soleil montait au firmament et +que les oiseaux chantaient.</p> + +<p>--Battefeu! Je donnerais trente sous pour +le moindre gibier, dit Baptiste... j'ai faim.</p> + +<p>--Chut! pas un mot, attendons le jour. Si +quelques uns des sauvages sont cachés dans les +environs ils s'éloigneront alors, croyant que +nous ne sommes pas ici.</p> + +<p>Quelques heures s'écoulèrent et rien, excepté +les cris des pique-bois (piverts) et des +écureuils, ne vint troubler le calme de la solitude. +Le chef des Couteaux-jaunes sortit +lentement de sa cachette, sans faire bruire les +rameaux qu'il souleva. Debout, près d'un +vieux tronc renversé, il prêta l'oreille aux +murmures divers de la forêt. Rien ne dissipa +le calme froid de son visage tatoué; les bruits +n'avaient rien d'insolite.... Ses regards interrogèrent, +aussi loin qu'ils le purent, la forêt +profonde. Alors il crut que les chasseurs +blancs avaient continué à fuir, et que les +guerriers, lancés à leur poursuite ne les avaient +pas rejoints, car ces guerriers seraient revenus +ou auraient dépêché un envoyé pour le prévenir. +Il sentit un vif mécontentement et +imita le cri de l'outarde pour réunir ses gens. +C'était le signal convenu. En même temps +que s'éleva le cri de l'outarde, un rire franc +descendit de l'arbre où s'étaient réfugiés les +deux chasseurs, et Baptiste disait à haute voix, +mettant le pied à terre:</p> + +<p>--Pas plus de sauvages que sur la main!</p> + +<p>--Quel est ce cri? dit Paul, tout étonné.</p> + +<p>--Une outarde!... notre déjeuner! répliqua Baptiste.</p> + +<p>--Le chef indien, non moins surpris, gardait +maintenant le silence, et plongeait son regard +perçant à travers les rameaux, vers l'endroit +d'où partaient le rire et les paroles. Il aperçut +les deux chasseurs blancs qui écoutaient, immobiles +et craintifs, adossés au tronc du sapin. +De tous côtés on entendait les craquements +des branches sèches sous les pieds, et les +secousses des broussailles repliées qui se redressaient +violemment après le passage des +guerriers.</p> + +<p>--Nous sommes perdus! dit Baptiste; si nous +étions restés une minute de plus dans l'arbre!</p> + +<p>--Vendons cher nos vies!</p> + +<p>Une balle vint effleurer l'écorce du sapin +qui protégeait les deux trappeurs canadiens.</p> + +<p>--Les lâches! hurla Paul Hamel.</p> + +<p>--Sauvons-nous! dit Baptiste, nous pouvons +échapper encore.</p> + +<p>--A droite! reprit Paul, nous n'avons pas +entendu de bruit de ce côté; il n'y a peut-être +personne.</p> + +<p>--Es-tu blessé?</p> + +<p>--Non! la balle s'est amortie sur le canon +de mon fusil.</p> + +<p>--Fuyons! ils vont nous tuer sans qu'on les +voie, les damnés!</p> + +<p>Et les deux amis s'élancèrent du côté qu'ils +n'avaient pas entendu de bruit. Ils passèrent +près du chef sans le voir. Celui-ci épaula son +arme et fit feu. L'un des fuyards tomba: ce fut +Paul Hamel; l'autre se trouva soudain en face +d'un nouvel ennemi. Il ne s'arrêta pas, mais +le frappa si fort du canon de sa carabine +qu'il lui perça le ventre. Le sauvage poussa +un rugissement terrible; ce fut son mot +d'adieu. Mais le chasseur canadien n'eut pas +le temps de retirer, des entrailles du guerrier, +son arme sanglante, qu'il se vit entouré d'une +bande furieuse, désarmé et garrotté.</p> + +<p>--L'autre, demanda le chef, est-il bien mort!</p> + +<p>--Il a la face sur la terre comme un lâche qui +tombe en se sauvant, dit l'un des guerriers.</p> + +<p>--Mon pied lui a écrasé la tête en passant, +dit un autre.</p> + +<p>--Le chef a l'oeil juste et le bras ferme, +ajoute un troisième.</p> + +<p>--Allons danser autour de son cadavre, +reprit le chef, les mânes des Couteaux-jaunes +se réjouiront.</p> + +<p>Et, parlant ainsi, ils se dirigèrent vers le +lieu où l'ex-élève était tombé.</p> + +<p>--Le diable l'a-t-il emporté? exclama le +chef, je ne le vois plus.</p> + +<p>--Il était ici, il y a une minute....</p> + +<p>--Sacripant! Je le sais bien qu'il y était... +mais il n'y est plus!...</p> + +<p>Et les indiens se regardaient d'un air +hébété. Ils se mirent l'oreille contre la terre.</p> + +<p>--Le chien de visage pâle!... il court! il +est déjà loin.</p> + +<p>--Celui que nous tenons paiera pour les +deux, reprit le chef, en avant! Il y aura fête +joyeuse et sanglante, ce soir, dans la petite +anse, à l'embouchure de la rivière Claire.</p> + +<br><br> + +<h3> +III</h3> + +<h3>GENEVIÈVE LA FOLLE.</h3> +<br> + +<p> +Pendant que dans les vastes solitudes du +nord-ouest, des Couteaux-jaunes, guidés par le +Hibou blanc, poursuivent les trappeurs Canadiens +de leur implacable jalousie, sous le ciel +heureux du Canada, au milieu des campagnes +où la vertu s'épanouit comme les fleurs, des +hommes civilisés et chrétiens poursuivent, +avec non moins de malice et d'acharnement, +mais avec plus d'hypocrisie, la plus douce +des victimes. Et cela depuis vingt ans; car +vingt ans se sont écoulés depuis le tragique +événement qui rendit Picounoc veuf et Noémie +inconsolable. Picounoc et le bossu +s'étaient liés d'amitié. Les mêmes penchants +les portaient l'un vers l'autre, et leurs intelligences +perverses n'avaient pas été longues à +se deviner. Le colporteur avait passé bien +des fois, depuis vingt ans, avec sa cassette +sur le dos, et il avait semé partout sa marchandise +choisie, récoltant, en retour, les gros +sous qui s'étaient changés en dollars. Et puis, +il avait prêté à courte échéance et à gros +intérêts, sur billets ou obligations par devant +notaire, les précieux dollars; comme prêtent +encore, de nos jours, certains usuriers sans +coeur--bourreaux d'un nouveau genre, qui +jettent sur le pavé, dans le déshonneur ou le +désespoir, les pauvres qui tombent dans leurs +serres; qui croient se racheter aux yeux de la +société ou de Dieu, en offrant de temps à +autres, avec ostentation, et grand fracas de +réclame, aux églises ou aux communautés, une +partie des deniers qu'ils ont extorqués aux +malheureux! Bref, le bossu était riche, et +avait ouvert un magasin à Leclerville, près du +pont. Picounoc avait vieilli de vingt ans +comme les autres; mais le gaillard portait +bien son âge.</p> + +<p>On le disait l'habitant le plus à l'aise de la +paroisse. Il possédait deux belles terres en +culture et une terre à bois, bonne maison, +grange vaste, chevaux fringants, bêtes à cornes, +montons, porcs et volailles. On le jalousait. +L'un disait: Rien d'étonnant qu'il ait amassé, +il n'est pas, comme moi, accablé par la famille. +L'autre: il est si ménager! il tondrait sur un +oeuf. Celui-ci: il a eu toutes les chances; +jamais de pertes, jamais d'accidents, et celui-là: +s'il avait une femme gaspilleuse comme la +mienne, il ne serait peut-être pas mieux que +moi....</p> + +<p>Picounoc ne s'était point remarié. Plusieurs +crurent que c'était de regret. En effet, il +doit être difficile d'oublier une première +femme, bien que nombre de veufs s'efforcent +de prouver le contraire. Quoiqu'il en soit, +Picounoc était resté sage aux yeux de bien +des gens, et il vivait seul avec un engagé et +Marguerite sa fille. Marguerite était passablement +belle, pas sotte du tout, bonne ménagère +et fille vertueuse. Lecteurs, ne soyez pas +étonnés, la rose croît sur les épines.</p> + +<p>Elle était recherchée en mariage de plusieurs +garçons de bonne famille, établis sur +des terres nouvelles déjà toutes défrichées, ou +sur le bien paternel. Mais elle aimait plus +haut. Elle était recherchée encore par un +parti riche, mais un peu vieux et difforme, le +bossu. Celui-ci, elle le fuyait, car elle éprouvait +une antipathie singulière non seulement +pour sa bosse, mais pour son caractère faux. +Le bossu n'en tenait pas moins à ses idées et +il ne doutait nullement du succès final: non +pas qu'il espérât jamais sembler un Adonis +aux yeux de Marguerite, mais parce qu'il avait +le père en sa faveur. Marguerite aimait Victor +Letellier, jeune étudiant en droit, fils de Djos +le défunt et de Noémie la veuve. Victor +Letellier avait-il un penchant pour Marguerite? +je ne le sais pas encore: lui-même le +savait-il? Car l'amour est souvent capricieux: +Une femme vous aime, vous en aimez une +autre, et celle-ci vous regarde avec indifférence, +et brûle pour votre ami, qui se sauve +de ses embrassements pour voler ailleurs. +C'est le jeu: Passe à ton voisin. Je ne veux +pas insinuer toutefois que l'exemple soit applicable +dans le cas actuel.</p> + +<p>Picounoc n'avait point convolé, mais la +faute n'en était pas à lui, car sa passion pour +Noémie s'était accrue avec les années, et, +au moment où nous sommes, il se dirige +encore vers la demeure de la veuve, moins +soucieux que de coutume, et l'espérance au +coeur.</p> + +<p>Noémie travaille au <i>métier</i>, pendant qu'une +de ses nièces qui demeure avec elle, tourne +le rouet en chantant. Son front est incliné +sur les brins de laine, et la navette active +va et vient avec bruit entre les brins +roidis de la chaîne qui se séparent pour la +laisser passer, chaque fois que le pied de la +travailleuse pèse sur l'une ou l'autre des +<i>marches</i>. Le jour commence et Noémie se +hâte, car elle veut faire ses cinq aunes d'étoffe +avant la nuit.</p> + +<p>Elle est pauvre et sa terre, si féconde autrefois, +ne rend plus. Les mauvaises herbes, +moutarde et chien-dent, remplacent l'avoine +et le blé; les pacages sont nus et les animaux +sont maigres. Pourtant la veuve infortunée +n'a épargné ni son temps, ni ses peines. Elle +a demandé les meilleurs serviteurs et n'a pas +regardé au paiement. Une sorte de fatalité +l'a poursuivie, et, malgré son travail et ses +économies, elle est devenue d'année en année +plus pauvre et plus malheureuse. Nous +saurons bientôt comment cela s'est fait.</p> + +<p>Picounoc entra. La jeune fille se leva pour +lui présenter une chaise, et la navette fut déposée +sur l'étoffe. Noémie accorda un sourire +triste au visiteur qui s'approchait d'elle.</p> + +<p>--Je voudrais vous dire quelques mots, +Noémie, fit le veuf.</p> + +<p>--Entrez ici, monsieur.</p> + +<p>Tous deux passèrent dans la salle voisine, +et s'assirent sur un sofa de bois peint en bleu.</p> + +<p>--Pauvre Noémie, commença Picounoc, +d'un air affligé, avez-vous des nouvelles?</p> + +<p>Noémie pencha la tête et pâlit.</p> + +<p>--Le bossu entendra-t-il raison? Il m'a +assuré, déjà, qu'il éprouverait un dommage +énorme s'il ne rentrait immédiatement dans +ses fonds. Le commerce a ses exigences, Madame, +vous le savez, et si l'argent est nécessaire +à quelqu'un, c'est bien, au négociant?</p> + +<p>Noémie soupira profondément.</p> + +<p>--Si vous l'aviez voulu, Madame, continua +Picounoc, si vous le vouliez encore, vous seriez +à l'abri de ces épreuves qui vous accablent, à +l'abri surtout de la rapacité de ce vilain bossu. +Un deuil de vingt années doit être assez long. +Vos parents et vos amis seraient heureux de +vous voir accepter enfin un protecteur et un +appui; et, si vous n'en voulez pas pour vous +même, que ce soit pour votre enfant.</p> + +<p>--Il sera reçu avocat bientôt, et pourra, je +l'espère, conquérir une place au soleil, dit +Noémie.</p> + +<p>--Songez, Noémie, que c'est à moi qu'il devra +la position qu'il est destiné à occuper dans +le monde; le bossu, si je ne l'avais conseillé, +ne vous aurais jamais prêté un sou.</p> + +<p>--Je le sais.</p> + +<p>--Si j'avais eu de l'argent, je vous en aurais +fourni de grand coeur et sans garantie; je +n'aurais pas eu recours à ce colporteur qui +vous met dans le chemin aujourd'hui.</p> + +<p>--S'il pouvait attendre que mon fils soit +reçu avocat!</p> + +<p>--Noémie, vous ne savez pas comme sont +épineux les commencements d'une carrière. Il +s'écoulera nécessairement plusieurs années +avant que Victor puisse rembourser au bossu +les trois cents louis que vous lui devez.</p> + +<p>--Trois cents louis? dites-vous.</p> + +<p>--Eh oui! eh! oui! cela monte vite, allez! +l'argent prêté à intérêt composé....</p> + +<p>--Mon Dieu! Jamais je ne pourrai payer +cette somme-là.</p> + +<p>--Noémie, si vous vouliez!...</p> + +<p>--Mais, c'est impossible, je ne puis pas....</p> + +<p>--Vous pourriez vous acquitter bien vite... +ou, plutôt, dites un mot, faites-moi une promesse, +et j'acquitte tout moi-même....</p> + +<p>La veuve, émue et troublée, ne répondit +rien.</p> + +<p>--J'assurerais à votre fils, que j'aime déjà +comme s'il était mien, un avenir prospère: je +le pousserais, comme on dit. J'ai les moyens +de le faire. Et j'ai cru m'apercevoir qu'il ne +détestait pas Marguerite.... Que de bonheurs +à la fois!... Ah! je sais bien que je n'en +mérite pas autant!</p> + +<p>--Vous êtes bien bon, Monsieur, mais!...</p> + +<p>--Mais quoi? dites, achevez, ce n'est pas +la première fois que vous êtes cruelle à mon +égard, et ce ne sera pas la dernière non plus, +sans doute....</p> + +<p>--Ce n'est pas ma faute. Je ne puis oublier +celui que j'ai tant aimé?</p> + +<p>--Noémie, est-ce que je vous demande de +l'oublier? Non, Dieu m'en est témoin. Aimez-le +toujours, évoquez son souvenir sans cesse +oubliez-moi pour ne voir que son image adorée! +si j'en souffre, ce sera en secret; et je ne m'en +plaindrai point. Je veux vous rendre heureuse, +car je vous aime.</p> + +<p>--Vous méritez bien d'être aimé, reprit +Noémie à voix basse et d'un air effrayé.</p> + +<p>--Oh! merci! merci!... par pitié! aimez-moi +un peu!...</p> + + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i4">On dit que j'aime les pommes</p> +<p class="i8"> A la douzaine!</p> +<p class="i4">On dit que j'aime les pommes</p> +<p class="i8"> A la douzaine!</p> +<p>J'en aime ni six, ni cinq, ni quatre, ni trois, ni deux, ni une, ni point.</p> + <p class="i8">A la douzaine que j'aime, que j'aime!</p> + <p class="i8">A la douzaine que j'aimerai!</p> +</div></div> + +<p>C'était Geneviève la folle qui entrait en +chantant ce singulier refrain des écoliers.</p> + +<p>--Bonjour, Geneviève, dit la fileuse.</p> + +<p>--On dit: Bonne nuit! c'est la nuit, ça; la +nuit pour moi, la nuit pour toi, la nuit pour +Noémie, la nuit pour Picounoc, la nuit pour +le bossu, la nuit pour tous les fous!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i4">On dit que j'aime les pommes</p> +<p class="i8"> A la douzaine!</p> +</div></div> + +<p>--Comme tu es éveillée, Geneviève.</p> + +<p>--Je suis éveillée parce que je suis triste; je +chante parce que je pleure. Chante donc aussi +toi, tout le monde devrait chanter parce que +tout le monde devrait pleurer. Où est Noémie? +On dit qu'elle va se marier. Il est grand +temps qu'elle y pense, si elle veut publier +mineure.</p> + +<p>La jeune fileuse riait de bon coeur. Elle fit +signe à la folle d'entrer dans la chambre où +se trouvaient Picounoc et Noémie.</p> + +<p>Elle y entra en effet.</p> + +<p>--Bon jour, Monsieur et Madame, dit-elle, +comment vous portez-vous? Assez bien, Dieu +merci au bon Dieu. Assoyez-vous donc. Merci, +je ne veux pas être longtemps.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i4">On dit que j'aime les pommes</p> +<p class="i8"> A la douzaine!</p> +<p class="i4">On dit que j'aime les pommes</p> +<p class="i8"> A la douzaine!</p> +</div></div> + +<p>Picounoc et Noémie la regardaient en souriant, +accoutumés qu'ils étaient à ces folies +inoffensives.</p> + +<p>--Vous m'inviterez aux noces, continua-t-elle. +Vous jouerez du violon et je danserai +toute seule avec tous les autres. Je m'en vais +chez le bossu, de ce pas-là; il m'a promis une +épinglette pour me mettre dans les oreilles. +On est en amour tous les deux. Si je peux +mettre la main dessus, je vous promets qu'il +va la rouler sa bosse, une butte! J'ai une +rivale, c'est mademoiselle Picounoc, mais, les +rivales, quand je me montre, ça fond comme +le beurre dans la poêle!</p> + +<p>--Pauvre Geneviève! murmurait Noémie.</p> + +<p>--Elle n'a plus la moindre étincelle d'intelligence, +dit Picounoc.</p> + +<p>--Je cherche Djos, ton mari, reprit la folle +s'adressant à Noémie, si je le trouve je le garde, +tu n'en as plus besoin, puisque tu prends ce +grand maigre-échine-là. Djos! c'est ça qui +était un bon patriarche. Je l'ai bien connu +dans l'ancien temps. Alors on l'appelait Joseph, +et il avait un beau manteau qu'il prêtait aux +dames trop frileuses. Mais tiens! je m'aperçois +bien que vous me dérangez, adieu! bon +jour, bon soir! je m'en vais, tu t'en vas, il s'en +va, nous nous en allons; vous vous en allez, +ils s'en vont... à la mort! à l'échafaud!</p> + +<p>Et elle sortit.</p> + +<p>--Cette folle, remarqua Picounoc, elle a +parfois des paroles lugubres.</p> + +<p>Noémie avait des larmes dans les yeux.</p> + +<p>--Je vais aller voir le bossu, continua +Picounoc, et je vous jure de faire l'impossible +pour le désarmer et vous le rendre un peu +plus favorable.</p> + +<br><br> + +<h3>IV</h3> + +<h3>UN DE PERDU TROIS DE TROUVÉS.</h3> +<br> + +<p> +Baptiste éprouvait d'horribles tortures morales, +mais son visage impassible les dissimulait +bien. Il avait appris des sauvages à déguiser +ses sentiments et à cacher ses émotions. +On lui délia les pieds pour qu'ils put marcher, +mais on lui attacha les mains derrière le dos. +Il trébuchait parfois, et parfois tombait sur +le terrain embarrassé. On le rouait de coups +alors au grand amusement du chef. La perspective +n'était pas gaie. Il regrettait de n'avoir +pas été, comme son compagnon qu'il croyait +mort, atteint par une balle meurtrière. Que +d'ignominies et de souffrances lui eussent été +épargnées! Il eut envie de réveiller la sensibilité +du chef en lui parlant du pays, des +parents qu'il avait dû aimer, de la religion +qui avait embelli son enfance. Car, il le savait, +ce chef n'était pas un véritable indien, mais +bien un renégat.</p> + +<p>--Chef, dit-il en français, car je vois bien +que tu n'es pas né dans les bois, et que tu es +un enfant des peuples civilisés, au nom de la +mère qui t'a donné le jour, rends-moi donc la +liberté, et jamais, je le jure, je ne ferai rien +contre la tribu qui t'a choisi pour son maître.</p> + +<p>--La mère qui m'a donné le jour a bien eu +tort, répondit, en français, le chef un peu +surpris--et toi, tu as eu tort aussi de tomber +entre mes mains.</p> + +<p>--Pourquoi cette vengeance? je ne t'ai +jamais fait de mal.</p> + +<p>--Si ce n'est pas toi, c'est quelqu'un des +tiens.</p> + +<p>--Comment? mais il y a une justice.</p> + +<p>--Une justice! oui! au bout de ma carabine. +Ah! je l'ai juré que je me vengerais! et je +voudrais bien que tous ceux à qui je garde +rancune passassent à la portée de mon bras!... +N'importe? en attendant, puisque ceux que +je déteste ne viennent pas jusqu'ici chercher +leur punition, je m'assouvis sur les imprudents +qui, comme toi, tombent dans mes filets.</p> + +<p>--De quelle place viens-tu? chef.</p> + +<p>--Cela ne te regarde en rien.</p> + +<p>--Connais-tu le grand-trappeur? demanda, +à son tour, le chef.</p> + +<p>--Cela ne te regarde en rien, dit Baptiste.</p> + +<p>Le faux indien se mordit les lèvres et ses +yeux lancèrent un éclair de feu.</p> + +<p>--Ce maudit-là, continua-t-il, me le paiera, +si je le poigne une bonne fois!</p> + +<p>--C'est qu'il n'est pas aisé à prendre.</p> + +<p>--Tu le connais donc?</p> + +<p>--Je l'ai vu, un jour du mois de mai dernier, +écraser du bout du doigt, à ses genoux, un +chef traître, un ravisseur de fille, et lui faire +demander pardon... et je l'ai vu lui pardonner +son crime.</p> + +<p>Le renégat rougit sous son masque de +cuivre.</p> + +<p>Les sauvages écoutaient avec une certaine +inquiétude cette conversation dont ils ne comprenaient +pas un mot. Ils avaient peur d'être +trahis et de perdre leur victime, car ils devinaient +bien que leur chef et le prisonnier +étaient de la même nationalité. Les femmes +surtout se montraient inquiètes: L'une d'elles +que Baptiste reconnut et qui n'appartenait +pas à cette tribu hostile, s'approcha du renégat +et lui parla longtemps. Le chef les +rassura alors et leur dit de ne rien craindre, +que le prisonnier subirait la mort, dès l'arrivée +à la rivière Claire. A cette nouvelle promesse +un cri de joie immense fit retentir +au loin la forêt.</p> + + + +<p>--<i>Well</i>! <i>well</i>! nous autres trouverez eux +bientôt, puisque ils sont asses <i>stioupides</i> pour +<i>cry up</i> si fort.</p> + +<p>--<i>Bene</i>! <i>bene</i>! <i>fusillabimus omnes</i>! nous les +fusillerons tous s'ils continuent à se trahir.</p> + +<p>Le premier était un trappeur anglais, le +second, notre ami Paul, ou l'ex-élève. Il y en +avait deux autres. Un grand et robuste +gaillard à l'air triste et sévère; un petit +homme rond et joyeux alerte et plaisant.</p> + +<p>L'ex-élève se voyant perdu, avait joué au +plus fin avec le sauvage, et, au premier coup +de fusil, il s'était jeté la face contre terre et +les bras tendus. Bien lui en prit, car son compagnon +fut vite appréhendé, comme l'on sait, +et menacé d'un long martyre et d'une mort +certaine. Paul se doutait bien que les Couteaux +jaunes courraient tous après Baptiste +pour le saisir vif, et ne s'occuperaient qu'ensuite +du mort. Dès qu'il les vit entourer l'infortuné +trappeur, son compagnon, il se leva, saisit sa +carabine et s'élança sous la forêt.</p> + +<p>Quelques uns de mes lecteurs seraient peut-être +tentés de blâmer la conduite de l'ex-élève +en cette circonstance; ils auraient aimé le voir +défendre son camarade au prix de sa vie, tuer +deux ou trois visages de cuivre et tomber +ensuite pour ne plus se relever. L'ex-élève était +brave et dévoué; de plus il était prudent. +Si sa mort eut pu servir à quelque chose, il +serait fait tuer n'en doutez pas; mais avec les +indiens comme avec les blancs il faut surtout +employer la ruse: c'est l'arme la plus redoutable, +et le plus sûr moyen de triompher. +L'ex-élève n'oublia pas son camarade.</p> + +<p>A cette époque de l'année, de nombreux +partis de chasseurs se dirigeaient vers le nord. +Ils allaient passer l'hiver dans les parages du +grand fleuve Mackenzie, pour chasser le +rennes, l'élan, l'orignal, mais surtout le vison, +la marte, et autres animaux à riches fourrures. +L'ex-élève savait que la plupart des +trappeurs traversent la région où il passait lui-même, +pour se rendre à la rivière Claire. Il +fit, avec la lame de son couteau, de distance +en distance, une croix sur l'écorce des bouleaux. +Cette croix avait une signification +connue des trappeurs, elle annonçait l'ennemi. +Et plus elle était grande et plus l'ennemi était +proche. Et dans l'écorce du même arbre un +trou indiquait le côté où devait se trouver cet +ennemi. Tout en traçant ses hiéroglyphes, il +songeait à son malheureux compagnon et se +mettait l'esprit à la torture pour imaginer un +moyen de le sauver. La faim déchirait ses +entrailles, car il n'avait pas mangé depuis sa +rencontre avec les Couteaux-jaunes. Il tendit +quelques collets, car il eut été imprudent de +tirer des coups de fusils: c'eut été appeler ses +ennemis. Au pied d'un chêne feuillu s'étendait +une nappe de mousse et de verdure; il se +laissa choir sur cette couche séduisante, puis, +un moment après, sentant qu'il avait sommeil, +il se mit à genoux et fit au seigneur une fervente +prière. Alors confiant dans la protection +céleste, il s'endormit.</p> + +<p>Une détonation soudaine l'éveilla après deux +heures de repos. Il se leva d'un bond, et, +croyant les sauvages à sa poursuite, se mit à +fuir au hasard. Il avait à peine franchi quelque +cent pieds qu'il se trouva en face de trois +hommes. Il ne put s'empêcher, dans sa surprise +et sa joie, de lâcher un mot latin: <i>O quam +felix!</i> Le plus grand des trois chasseurs, le +chef, eut comme un soubresaut d'étonnement +en entendant cette voix et ce latin; un autre +dit:</p> + +<p>--<i>He speaks latin</i> comme une vache espagnole. +Le troisième, plus étonné que les +autres, s'écria:</p> + +<p>--Comment? vous me connaissez? Mais +diable! qui êtes-vous donc. Je ne vous remets +pas moi?</p> + +<p>--Pardon, chasseur, je ne vous connais pas +du tout, mais loin du pays, au milieu des +solitudes sauvages, tous les chasseurs blancs +sont amis.</p> + +<p>--Vous ne me connaissez pas, dites vous, +mais vous savez mon nom, puisque vous vous +êtes écrié en me voyant: Oh! tiens! Félix!</p> + +<p>L'ex-élève et les chasseurs éclatèrent de rire, +à la grande stupéfaction de Félix.</p> + +<p>--C'est un mot latin que j'ai jeté au vent +reprit l'ex-élève; cela m'échappe encore parfois +dans les grandes circonstances. Je ne +savais pas que je prononçais votre nom. Vous +vous appelez donc Félix?</p> + +<p>--Félix Rivard, pour vous obéir.</p> + +<p>Vous êtes donc un savant, vous l'ami? demanda +le premier des trappeurs avec une indifférence +mal dissimulée.</p> + +<p>--J'ai été au séminaire de Québec, dans +mon enfance....</p> + +<p>--Au séminaire de Québec!... Et après?</p> + +<p>--Après! dans les chantiers de la Gatineau.</p> + +<p>Une émotion extraordinaire s'empara du +chef des coureurs, une sueur froide perla sur +ses tempes qu'il essuya du revers de sa main, +et ses yeux se fixèrent avec une attention, +extrême sur le nouveau chasseur.</p> + +<p>--J'ai faim, dit l'ex-élève, avez-vous quelque +gibier à me mettre sous la dent?</p> + +<p>--Une perdrix, deux perdrix même, que +Félix vient de tuer.</p> + +<p>--Heureuses perdrix! heureux coup de +fusil qui m'a éveillé et me donne trois braves +compagnons pour remplacer celui que je viens +de perdre.</p> + +<p>--Vous avez perdu votre camarade? comment +cela? qui était-il?</p> + +<p>--Vite, allumez un petit feu pour faire rôtir +mon dîner, et je vous conte, en deux mots +notre histoire.</p> + +<p>L'anglais dit: C'est moi allume <i>the fire +and cook the</i> perdrix. Et il se mit à l'oeuvre.</p> + +<p>--Un parti de Couteaux-jaunes nous a poursuivis +et rejoints aussi, puisque l'un de nous +deux est prisonnier. Si je n'avais pas fait le +mort, ça y était. Nous avons passé la nuit +dans le faîte d'un arbre comme des corbeaux, +et les chenapans de sauvages sont venus +camper à nos pieds. Si nous étions restés +dans notre cachette cinq minutes de plus, +nous étions sauvés, raconte l'ex-élève.</p> + +<p>--Et pourquoi n'y êtes-vous pas restés?</p> + +<p>--Nous les pensions décampés.</p> + +<p>--Sont-ils nombreux?</p> + +<p>--Vingt cinq, sans les femmes.</p> + +<p>--Nous ne sommes que quatre....</p> + +<p>--Si nous pouvions délivrer ce pauvre +Baptiste nous serions cinq.</p> + +<p>--Baptiste?</p> + +<p>--Oui, le connaissez-vous?</p> + +<p>--C'est un brave! Il nous a laissés au lac +Supérieur, il y a un mois environ. Nous avons +protégé tous deux, alors, contre l'amour d'un +chef cruel, d'un renégat, d'un blanc qui s'est +fait sauvage, une jeune fille Lithchanrée.</p> + +<p>--Que dites-vous là? Mais ce chef, c'est +lui qui guide et commande la troupe à laquelle +je n'ai échappé que par miracle, et qui +emmène prisonnier mon cher camarade.</p> + +<p>--Ce doit être lui en effet, le Hibou blanc, +le chef des Couteaux-jaunes! En marche alors!</p> + +<p>--Vous êtes donc celui qu'on appelle le +grand-trappeur? demanda, avec une sorte de +respect, l'ex-élève.</p> + +<p>--<i>Oh yes! that is the man</i>, reprit vivement +l'anglais, c'est ça le grrrande chasseur, le +grrrande-trappeur!... Tu vas voir!</p> + +<p>--Il est l'effroi des sauvages, ajouta Félix.</p> + +<p>--Il y a bien longtemps que j'entends parler +de vous, reprit l'ex-élève, et je suis heureux +de faire votre connaissance... si vous voulez +nous chasserons ensemble....</p> + +<p>--Je le veux, dit le grand-trappeur. Et il +tendit sa main loyale au nouveau compagnon.</p> + +<p>--Maintenant, mes perdrix. Pour que je +vous suive il me faut un peu de leste dans +l'estomac, <i>in stomacho meo</i>!</p> + +<p>Le grand-trappeur sourit et une larme +apparut dans son oeil mélancolique.</p> + +<p>--Le nouveau camarade il est drôle comme +un <i>devil</i>, observa en riant le trappeur anglais.</p> + +<p>L'ex-élève eut vite fait son repas: Une +gorgée d'eau maintenant, pour me rincer le +palais, dit-il, et filons!</p> + +<p>--Les Couteaux-jaunes ne sont donc pas +loin? demanda le grand-trappeur.</p> + +<p>--A quelques heures seulement.</p> + +<p>--Dans la direction nord, si j'en juge par la +marque que vous avez faite sur les bouleaux, +car je suppose qu'elle est de vous.</p> + +<p>--En effet. Ils se dirigent sans doute vers +le lac noir par où ils ont coutume de passer.</p> + +<p>--Ils iront peut-être à l'embouchure de la +rivière Claire pour faire la pêche, et se donner +le luxe d'un festin, avant de s'enfoncer plus +avant dans la forêt, observa Félix Rivard.</p> + +<p>--<i>Oh! yes</i>, dit l'anglais, car ils ont <i>much +wisky</i>.</p> + +<p>--Ils ont coutume de faire la traite à la baie +d'Hudson; j'ai entendu parler d'eux au fort +d'York, dit l'ex-élève.</p> + +<p>--Il faut marcher vite, reprit le grand-trappeur, +et se rendre à la rivière Athabaska. +Si nous ne les trouvons pas là, nous passerons +par le fort Pierre à Calumet pour acheter de +la poudre et des balles.</p> + +<p>--Mon Dieu! ils auront peut-être tué mon +pauvre compagnon de chasse, et nous arriverons +trop tard.</p> + +<p>--Ils sont trop barbares, répliqua le grand-trappeur, +et se complaisent trop dans les +souffrances de leurs victimes pour les immoler +si tôt. Ce n'est pas durant la marche qu'ils +tuent leurs prisonniers; ils s'arrêtent, boivent, +mangent et dansent, d'abord, sous les yeux du +condamné, et puis, quand ils sont las des jouissances +ordinaires, ils se gorgent de sang.</p> + +<p>--<i>God dam!</i> frémit l'anglais en serrant sa +carabine.</p> + +<p>Ils marchaient depuis quelques heures à peine, +quand ils entendirent la clameur joyeuse des +indiens à qui le Hibou blanc annonçait le supplice +prochain de Baptiste.</p> + +<br><br> + +<h3> +V</h3> + +<h3>ENTRE AMIS.</h3> +<br> + +<p> +Picounoc sortit de chez Madame Letellier +avec l'espérance dans l'âme: J'ai souffert vingt +ans, pensait-il, mais qu'importe? les vingt ans +sont passés et la volupté que j'ai si longtemps +désirée semble m'être promise. Qu'est-ce que +c'est que vingt années de martyre pour une +heure de pareilles jouissances? Et cette femme, +ce n'est pas pendant une heure seulement que +je la posséderai, mais pendant des années, +car je ne suis pas vieux encore! je suis solide et +plein de vigueur! Oh! la persévérance! la persévérance! +quelle force et quelle vertu! Je +n'ai que celle-là, mais!... Si je me faisais +illusion! Illusion! Est-ce que je me suis fait +illusion quand elle m'a repoussé fièrement, durement, +impitoyablement? Est-ce que je me +suis fait illusion quand elle m'a accueilli avec +froideur, avec indifférence? Illusion? Allons +donc! on n'est plus à l'âge des illusions. Elle +s'incline vers moi, elle penche, elle penche, +comme... n'importe? je ne suis pas un poète, +moi, pour faire des comparaisons. Si Victor +son garçon peut monter de Québec maintenant, +il la fera bien se décider, lui! Il m'aime, +ce Victor; il me considère comme un père!... +Oh!... je sens que je l'aimerai, cet enfant; +je le protégerai, je le pousserai dans le monde. +Il faut bien, après tout, qu'on répare un peu +le dommage fait au père.... On est chrétien +ou on ne l'est pas. Pauvre Djos! lui qui +aimait les bons tours, je ne sais pas comment il +prendrait celui-là, s'il savait le fond de l'affaire. +Qu'il dorme en paix dans les cendres de sa +grange, j'aurai bien soin de sa veuve.</p> + +<p>C'est en se parlant ainsi à lui-même que +Picounoc arriva chez son ami le bossu.</p> + +<p>--Les affaires avancent-elles? dit celui-ci.</p> + +<p>--Pas vite. Le plus sûr moyen de vaincre +sa résistance, je crois, serait de faire vendre +la terre. Quand Noémie se verra dans le +chemin elle se montrera plus accommodante.</p> + +<p>--Je suis prêt, dit le bossu.</p> + +<p>--Je l'achèterai, moi, reprit Picounoc; tu +ne me nuiras pas?</p> + +<p>--Non, pourvu que mes intérêts soient +protégés.</p> + +<p>--J'ai rarement vu une veuve aussi tenace.</p> + + + +<p>--Monsieur le marchand, empêchez donc ces +gamins de me persécuter, pour l'amour de +n'importe qui et de n'importe quoi!</p> + +<p>--Tiens! Geneviève! dit le bossu,--car +c'était elle, la pauvre folle, qui entrait--que te +font-ils donc, ces mauvais garnements?</p> + +<p>--Ils m'appellent "la folle."</p> + +<p>--Ne les écoute point, dit Picounoc, tu sais +bien que tu es plus fine qu'eux.</p> + +<p>--Oui, et plus fine que vous aussi, soit dit +sans vous offenser.</p> + +<p>--C'est bon pour toi, Picounoc, dit le +bossu.</p> + +<p>--Non, ce n'est pas bon, répliqua la folle; +j'aurais du dire: <i>meâ culpâ, meâ culpâ, meâ +maximâ culpâ</i>.</p> + +<p>Eu te frappant la poitrine? dit le bossu.</p> + +<p>--En me perçant le coeur avec un poignard.</p> + +<p>--Penses tu encore à Racette? demanda +Picounoc.</p> + +<p>--Quand j'étais jeune et belle, il y a bien +cent ans de cela, je l'aimais bien, comme cela, +pour lui dire un mot sans faire semblant de +rien et continuer ma route.</p> + +<p>--Je croyais que vous vous étiez connus +intimement, reprit le bossu.</p> + +<p>--J'ai tant vu de monde depuis que je suis descendue +des limbes que je ne puis me remettre +chacun. Mais vous autres, je vous reconnais +bien toujours. Vous allumiez les étoiles tous +les deux pour éclairer le paradis de la bonne +femme Labourique, dans la rue Champlain, et +vous allumez maintenant la colère de Dieu.</p> + +<p>--Est-elle égarée un peu? remarqua le bossu +en éclatant de rire.</p> + +<p>--C'est presque de l'idiotisme, répondit +Picounoc.</p> + +<p>--Veux-tu me prêter cela pour jouer un +peu? dit-elle au marchand. Elle montrait des +rouleaux de fil.</p> + +<p>--Tiens! amuse-toi, mais ne les salis point.</p> + +<p>--Oh! non, j'ai les mains nettes; je me les +suis lavées il n'y a pas plus de quinze jours.</p> + +<p>Et elle se mit à faire des tourelles et des +colonnes avec des fuseaux. Et pendant qu'elle +s'amusait ainsi, les deux vauriens causaient.</p> + +<p>--Tu l'as donc toujours aimée cette femme? +demandait le bossu.</p> + +<p>--Toujours, depuis que je la connais.</p> + +<p>--Et tu en as épousé une autre cependant?</p> + +<p>--Avec raison, puisque je suis veuf.</p> + +<p>--Farceur, tu fais du mystère.</p> + +<p>--C'est mon fort.</p> + +<p>--Et tu es devenu veuf si tôt!</p> + +<p>--Elle se fait prier depuis vingt ans. Si je +ne commençais le siège que d'aujourd'hui, où +cela me mènerait-il? j'aurais les cheveux +blancs quand j'entrerais dans la place....</p> + +<p>--Drôle! va, dit le bossu, lui tapant sur +l'épaule, tu es si fort que cela?...</p> + +<p>Picounoc se gourma: Silence, dit-il; à la +finesse du renard il faut unir la prudence du +serpent.</p> + +<p>--Mais deux d'un coup! allons donc! son +mari et ta femme?...</p> + +<p>--Jamais je ne pourrai refaire la tour de +Babel avec ces rouleaux, dit la folle, c'est décourageant; +comment monter au ciel?</p> + +<p>--Courage, dit le bossu, tu y arriveras.</p> + +<p>--Eh bien! c'est entendu, tu fais vendre la +terre de suite, reprit Picounoc, il me tarde +d'en avoir fini, s'il faut la prendre par la famine, +réduisons-la!</p> + +<p>--J'ai bien conduit la besogne, n'est-ce pas? +j'ai corrompu tous ses serviteurs.</p> + +<p>--Tu les as tous jetés dans l'ivrognerie.</p> + +<p>--C'est le plus sûr moyen de perdre un +homme et de l'empêcher de travailler.</p> + +<p>--Aussi, la terre est-elle dans un état +pitoyable. Elle ne se vendra pas cher.</p> + +<p>--Tant mieux pour toi; quant à moi, je ne +perdrai rien. Mais tu sais?... l'autre affaire....</p> + +<p>--Marguerite?</p> + +<p>--Oui, il faut que les deux mariages soient +célébrés à la même messe. Je deviens ton +gendre respectueux et dévoué; tu te fais mon +auguste beau-père.</p> + +<p>--Mais si Marguerite refuse?</p> + +<p>--Il n'y a pas de si....</p> + +<p>--Je m'en vais, dit la folle, excusez.</p> + +<p>--Tu reviendras, Geneviève.</p> + +<p>--Merci bien de la politesse, vous dites des +choses qu'on ne peut pas comprendre; j'aime +bien à tout comprendre, moi. Et elle sortit.</p> + +<p>--C'est heureux qu'elle ne comprenne rien! +dirent à la fois les deux amis.</p> + +<p>--Mère, je suis avocat! je viens d'être +reçu avec distinction, s'écria un beau jeune +homme, en se précipitant, tout joyeux, dans +les bras de la veuve Noémie....</p> + +<p>--Victor! exclama l'heureuse mère, en embrassant +le nouveau disciple de Thémis. +O mon Dieu! je croyais ne pouvoir plus +jamais éprouver les douceurs d'une joie véritable!... +Tu viens te reposer! tu vas passer +quelque temps avec moi, reprit-elle après un +moment.</p> + +<p>--Oui! mère, je suis un peu fatigué, j'ai +besoin de respirer l'air des champs et de +courir libre dans nos bois et sur le bord des +ruisseaux.... Mais avant tout, j'ai besoin de +manger un croûton.</p> + +<p>Noémie jeta un regard inquiet sur sa nièce.</p> + +<p>--Tiens! ma cousine Henriette! dit le +jeune avocat. Comme te voilà belle! comme te +voilà grande! Un baiser, voyons! encore un, +cela fait oublier la faim.</p> + +<p>--Va donc emprunter un pain, Henriette, +demanda la veuve avec des larmes dans la +voix.</p> + +<p>--Vous n'avez pas de pain? dit Victor.</p> + +<p>--Tu ne l'aimeras pas, mon enfant.</p> + +<p>Et vous le mangez, vous? petite mère?</p> + +<p>--Faut bien!</p> + +<p>--Voyons cela! Et il ouvre le buffet, prend +la nappe, la déroule et voit tomber un morceau +de ce misérable pain d'avoine amer +que trop de pauvres gens sont condamnés à +manger.</p> + +<p>--Ce pain noir! c'est tout ce que vous avez?</p> + +<p>--On y est accoutumé; mais toi!...</p> + +<p>--Mais moi? j'en mangerai aussi.</p> + +<p>--Va chercher du pain de blé, Henriette.</p> + +<p>--Où vais-je aller?... les gens, vous le +savez bien, n'aiment guère à prêter....</p> + +<p>--Victor comprit tout: Je n'ai plus faim, +dit-il.... Bientôt, je l'espère, je pourrai vous +apporter de meilleur pain, ma bonne mère. +Je pourrai relever cette maison qui tombe, +améliorer cette terre qui ne produit plus que +du mauvais grain, car je vais travailler; je +veux me faire une place au soleil!</p> + +<p>La veuve pleurait: Cher enfant, soupira-t-elle, +il sera trop tard.</p> + +<p>--Que voulez-vous dire? vous m'effrayez... +Vous êtes malade? les chagrins, le travail et +les privations vous ont brisée?...</p> + +<p>--Notre terre va être vendue... tu le sais, +elle a été décrétée....</p> + +<p>--Vendue! c'est vrai! et par celui qui +vous a prêté de l'argent pour me faire instruire! +C'est pour moi que vous vous êtes +ainsi jetée dans la misère! Oh! que Dieu me +donne la force et les moyens de vous prouver +ma reconnaissance! Mais, comment se fait-il +que celui qui nous a rendu service pendant +tant d'années, retire tout à coup ce bras qui +nous soutenait?</p> + +<p>--Quand on doit, mon fils, il faut payer: +souvent le créancier n'a pas tort.</p> + +<p>--Le créancier, c'est toujours....</p> + +<p>--Monsieur Chèvrefils.</p> + +<p>--Je vais aller le voir: il faut qu'il patiente +encore un peu. Il comprendra que je suis en +état de gagner quelque chose maintenant.</p> + +<p>--Il dit qu'il a besoin d'argent pour son +commerce. Au reste, notre bon ami St. Pierre +est allé lui parler à ce sujet; et s'il est +possible d'obtenir du délai, il en obtiendra.</p> + +<p>--Quel brave homme que ce Saint-Pierre!</p> + +<p>--Son dévouement ne s'est jamais démenti.</p> + +<p>--Vient-il ici souvent?</p> + +<p>La jolie veuve rougit. Elle voulut cacher +son émotion et se détourna pour tousser.</p> + +<p>--Assez souvent, répondit-elle.</p> + +<p>--Sais-tu une chose, mère?</p> + +<p>--Non... qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>--Il m'a laissé comprendre, un jour, qu'il +t'aimait et serait heureux de t'épouser....</p> + +<p>--Il t'a fait de pareilles confidences?</p> + +<p>--Indirectement... mais, j'ai compris.... +Il ne vous en a jamais parlé?...</p> + +<p>--Comme te voilà curieux, fit la veuve en +riant.</p> + +<p>--Ah! je devine. C'est bien, petite mère, +épouse-le, c'est un bon parti... et moi....</p> + +<p>--Et toi?...</p> + +<p>--Et moi j'épouserai Marguerite</p> +<br><br> + +<h3>VI</h3> + +<h3>UN TROUBLE-FETE</h3> +<br> + +<p> +Animés par le désir de sauver leur compatriote +et par le besoin d'échanger quelques +coups de feu avec de vieilles connaissances, +les trappeurs canadiens s'élancèrent sur les +traces des Couteaux-Jaunes. Ils marchaient +depuis trois heures environ, quand ils entendirent +des cris de joie.</p> + +<p>--Je ne les croyais pas si proches, dit le +grand-trappeur, et, s'ils n'avaient pas eu le bon +esprit de crier, nous aurions eu l'imprudence +d'arriver au milieu d'eux le fusil au repos ou +le pistolet dans la ceinture. Marchons avec +précaution, et voyons s'ils gagnent la rivière.</p> + +<p>--Oh yes! Je les entends. <i>Do you hear</i>?</p> + +<p>--<i>Entendamus omnes</i>... répondit l'ex-élève.</p> + +<p>Le grand-trappeur éprouvait toujours une +émotion soudaine quand l'ex-élève improvisait +son latin. Il souriait d'une façon mélancolique. +Les autres riaient de bon coeur.</p> + +<p>--Doublons le pas, dit-il, si c'est possible, et +devançons-les en gagnant directement l'embouchure +de la rivière Claire.</p> + +<p>Quelques heures plus tard, les quatre +trappeurs arrivaient au bord de la rivière +Athabaska, un peu en bas de l'endroit où elle +reçoit, dans son onde vaseuse, les flots limpides +de la rivière Claire. Ils remontèrent jusqu'à +une anse qui s'enfonce de plusieurs arpents +dans la forêt, et paraît enlacée par deux bras +énormes, deux pointes de rochers recouverts +de sapins rabougris. Au fond de l'anse, une +grève de sable fin borde la rivière. C'est une +retraite superbe que tous les chasseurs ne +connaissent point. Les Couteaux jaunes et +les Flancs de chiens, la connaissaient bien, +car ils s'y étaient surpris tour à tour. Le +grand-trappeur n'ignorait pas non plus, son +existence. Il divisa en deux sa troupe de +quatre guerriers. L'ex-élève et Félix eurent +ordre d'attendre, blottis derrière un rocher, +sur l'un des bras qui ceignaient la petite +baie, et l'anglais et le chef passèrent de +l'autre côté où le danger devait être plus +grand, si les indiens arrivaient--comme cela +était probable--en côtoyant la rivière. Le +grand-trappeur choisissait toujours le poste le +plus périlleux. Les Couteaux-jaunes approchaient +traînant leur victime. Déjà les blancs +entendaient au loin le bruit de leur marche.</p> + +<p>--Guerriers, arrêtez, ordonna le chef.</p> + +<p>La troupe fit cercle autour du renégat.</p> + +<p>--Votre chef est brave, et vous le savez. Il +ne craint pas la mort, ni les supplices qui la +précèdent; mais il est prudent, et ne veut pas +inutilement exposer ses guerriers. Les bois sont +remplis d'ennemis, et les blancs que j'ai fuis +parce qu'ils sont lâches et menteurs, courent +en tous sens sous ces forêts immenses. Ils se +cachent partout pour vous surprendre et +verser votre sang; il faut donc se montrer +plus habiles qu'eux-mêmes. Nous allons faire +le festin sur la grève de sable, au pied du +rocher, au bord des eaux claires de la rivière. +Mais nous ne descendrons pas tous ensemble. +Dix d'entre vous resteront sur la côte et feront +sentinelles; ils auront leur part du banquet, +et assisteront au supplice du prisonnier.</p> + +<p>Les guerriers firent un murmure approbateur. +Les dix choisis pour monter la garde +sur le bord de la baie restèrent en arrière, et +les autres descendirent sur le rivage. Le +grand-trappeur voyait bien, de sa cachette, la +grève et les sauvages. Il les compta.</p> + +<p>--Quinze guerriers, à part les femmes, +murmura-t-il, la troupe s'est donc divisée! +Qui sait leur dessein? Ils nous ont entendu +peut-être, et peut-être nous devinent-ils. Nous +avons voulu les surprendre, et nous sommes +peut-être tombés dans leur piége.</p> + +<p>Les sauvages se mirent à courir de ça et de là; +les uns ramassèrent du bois et allumèrent un +grand feu, juste au pied du rocher où se +trouvait caché le grand-trappeur, les autres +firent la pêche.</p> + +<p>Baptiste le prisonnier les suivait d'un oeil +indifférent. On ne pouvait pas lire le désespoir +sur sa franche et brune figure. De temps +en temps il regardait le rocher comme s'il eut +pressenti ou deviné qu'un ami se tenait là +pour le protéger. Il avait toujours les mains +liées derrière le dos, et deux guerriers se +tenaient auprès de lui pour le surveiller.</p> + +<p>On fit rôtir le poisson frais en le fixant au +bout de broches de bois, puis le festin commença, +largement arrosé d'eau de feu.</p> + +<p>Le prisonnier ne put s'empêcher de regarder +avec envie le frugal repas; et, la senteur de la +truite dorée à la braise flattait bien agréablement +son odorat, mais agaçait fort son estomac +depuis longtemps vide. Le chef s'en aperçut, +prit un poisson brûlant et s'approcha de lui:</p> + +<p>--Mange, mon cher ami, mange vite et +beaucoup, dit-il, car c'est ton dernier repas.</p> + +<p>Le prisonnier, essayant d'éviter les brûlants +attouchements de la truite, se tournait la +tête en tous sens, mais c'était inutile; on ne le +laissa en paix que lorsqu'il eut la bouche toute +enflammée. Les sauvages riaient et battaient +des mains. Le grand-trappeur voyait tout, et +la colère s'allumait dans son âme. Un instant +il prit sa carabine pour viser le renégat, mais +un bruit de pas se fit entendre auprès de lui. +Alors déposant son arme, il se blottit le long +du rocher. C'étaient deux sauvages qui venaient +regarder ce qui se passait en bas.</p> + +<p>--Si l'on voit bien tu me le diras, Nid d'écureuil, +et j'irai à mon tour, fit l'un des indiens.</p> + +<p>--Oui, Vent qui souffle, je te le dirai.</p> + +<p>Et Nid d'écureuil se glissa le long de la roche +moussue et couverte de sapins.</p> + +<p>--Oh! oh! commença-t-il...</p> + +<p>Il n'acheva pas. Une main vigoureuse le +saisit à la gorge et le coucha sur le lichen. Il +se tordit comme un serpent dont on écrase la +tête, et son fusil lui échappa. Ses bras se +raidirent et ses poings fermés essayèrent de +frapper l'ennemi qui le tenaillait ainsi, mais +rien ne put faire desserrer les doigts musculeux +du grand-trappeur. La pieuvre ne +tient pas mieux sa victime dans ses dix bras +visqueux armés de suçoirs. L'indien se déchirait +les pieds sur le rocher, et ses ongles emportèrent +un morceau de la veste du chasseur. +Ses yeux sortirent de leurs orbites, et sa +langue flotta en dehors de la bouche. Ses +membres qui s'étaient d'abord roidis avec +violence, s'affaissèrent peu à peu et ses doigts +crispés se détendirent. Le trappeur desserra +les doigts et le cadavre roula à côté de lui.</p> + +<p>--Et d'un! pensa-t-il....</p> + +<p>On se mit à danser sur le sable, devant le +feu. Déjà l'ivresse commençait à transformer +ces sauvages, et, de singulières fureurs passaient +dans leurs regards. Ils chantaient en +dansant, et battaient la mesure en se frappant +dans les mains. Quand ils passaient près de +Baptiste, ils lui faisaient, du poing, toutes +sortes de menaces, et souvent même le frappaient +dans la figure. Baptiste, soumis à son +funeste sort, endurait tout avec une orgueilleuse +patience. De temps en temps il faisait +un effort pour rompre les liens d'écorce qui +enchaînaient ses mains, et il faisait un pas en +arrière, s'approchant de la flamme du foyer +qu'on attisait toujours.</p> + +<p>Vent qui souffle, trouvant que son camarade +ne revenait pas vite, l'appela par deux fois: +Nid d'écureuil! Nid d'écureuil! Personne ne +répondit, et pour cause. Alors, maugréant, +il s'approcha à son tour de la redoutable cachette +du grand-trappeur.</p> + +<p>--Pourquoi ta parole ne répond-elle pas à +la mienne, Nid d'écureuil? dit-il, en s'avançant: +Les frères s'amusent-ils bien en bas?...</p> + +<p>--Vas-y voir! dit le trappeur qui l'empoigna +à son tour et, d'un élan terrible, le poussa +dans l'abîme. Le sauvage ouvrit les bras +comme des ailes, tourbillonna deux ou trois +fois et tomba la tête sur un cailloux.</p> + +<p>Il y eut un moment de terreur parmi les +sauvages et la danse cessa.</p> + +<p>--Une imprudence, dit le chef: il se sera +trop approché du bord....</p> + +<p>--<i>O quam degringolat!</i> exclama, pas trop +haut, l'ex-élève qui voyait tout de l'autre côté +de l'anse étroite.</p> + +<p>--<i>O what a nice culbute!</i> dit l'anglais!...</p> + +<p>Le chef sauvage ou, plutôt, des sauvages, +poussa un sifflement aigu auquel plusieurs +sifflements répondirent aussitôt.</p> + +<p>--Vous le voyez, dit-il, nos guerriers sont +tranquilles... c'est un accident.</p> + +<p>Et la danse recommença, et l'eau de feu +circula de nouveau. Cependant le jour +baissait et les guerriers sentaient la fatigue et +le besoin de repos. Ils demandèrent le supplice +du visage pâle. Le chef appela, par un +signal convenu, les guerriers qui étaient restés +en faction sur la côte. Ils répondirent par +une clameur de joie. Le prisonnier ne put +s'empêcher de frémir à la pensée des tourments +qu'il allait endurer. Il recula encore +d'un pas et se trouva près du feu. Alors le +grand-trappeur se leva debout, et, prenant le +cadavre du guerrier qu'il avait égorgé, il le +lança en bas du rocher. La stupeur se peignit +sur les figures des indiens. Ils entourèrent +le cadavre en poussant des cris de douleur.</p> + +<p>--Nous sommes surpris, dit le chef.... Il y +a des blancs ici ou des Flancs-de-chiens.</p> + +<p>--Tuons le prisonnier et sauvons-nous, proposa +l'un de ces traîtres.</p> + +<p>Le prisonnier avait la figure légèrement +contractée et paraissait souffrir. Il avait les +bras tendus vers la flamme. Un cri descendit +du haut du rocher, un cri monta de la grève. +Le grand-trappeur avait été aperçu quand il +s'était levé pour lancer le cadavre en bas, et +les huit guerriers qui restaient encore sur la +côte se précipitèrent sur lui à la fois. Le prisonnier, +les mains libres, se jeta dans la rivière, +à la grande stupéfaction de ses gardiens. +Il avait brûlé ses liens.</p> + +<p>Plusieurs coups de carabine firent rejaillir +l'onde autour de lui, mais il ne fut pas atteint. +La colère et la surprise faisaient trembler les +mains de ses ennemis.</p> + +<p>L'ex-élève et Félix poussèrent un cri de +joie en voyant fuir leur ami; mais aussitôt ils +virent le danger que leur chef courait, et ils +se levèrent pour voler à son secours.</p> + +<p>Mais les guerriers montèrent la côte avant +que le secours put arriver aux chasseurs qui +se trouvèrent ainsi fatalement divisés. Le +grand-trappeur se défendait bien et il était +admirablement secondé par son ami John.</p> + +<p>Tenant son fusil par le canon, il frappait en +diable au risque de le casser, car il n'avait pas +le temps de charger ses pistolets. Il ne +restait plus que six sauvages en état de se +battre, et six contre deux hommes comme +le grand-trappeur et l'anglais, ce n'était qu'une +bouchée.</p> + +<p>L'ex-élève et son compagnon revinrent par +derrière les guerriers, et, pour donner le change +ou les diviser, ils firent feu. Une balle traversa +le dos du moins vigoureux, qui se trouvait en +arrière. Il tomba sur la face pour ne plus se +relever. Toute la troupe allait retourner sur +ses pas pour riposter, quand une clameur s'éleva: +le grand-trappeur! le grand-trappeur! +Les guerriers venaient de reconnaître celui +qui était la terreur des bandes sauvages. +Alors, dédaignant les autres ennemis, tous se +ruèrent vers le rocher où il s'était caché.</p> + +<p>--Prenez-le vif! ordonna le chef! son supplice +nous dédommagera de la perte que nous +venons de faire.</p> + +<p>--Le grand-trappeur, acculé au rocher, +voyait bien qu'il n'y avait plus de fuite, ni de +salut possibles pour lui: il ne voulait que +gagner du temps pour décimer quelques têtes +de plus, ou permettre à ses gens de s'enfuir. +Cependant la fatigue le gagnait, et son +bras perdait de l'agilité. La carabine tournoyait +moins vite. Rapide, l'un des guerriers +s'élança à ses pieds, passant au dessous +de l'arme dangereuse, et l'enlaça de ses +deux bras. Le grand-trappeur le repoussa +rudement et le fit rouler au loin, mais, dans +cet effort, il perdit un mouvement des bras, et +deux autres guerriers se jetèrent sur lui. L'un +des deux s'affaissa aussitôt; une balle, poussée +avec adresse lui avait percé le crâne. Ce +fut le dernier qui tomba. Epuisé, le vaillant +canadien céda au nombre. Il fut écrasé. +Six indiens, animés par la plus ardente colère, +le garrottèrent étroitement pendant que les +autres tenaient en échec ses compagnons désespérés.</p> + +<p>Les indiens comprirent que les blancs n'étaient +pas nombreux quand ils virent les coups +de fusils et de pistolets se faire si rares. Alors +ils laissèrent déborder leur joie, et entonnèrent +un chant de victoire.</p> + +<p>L'ex-élève, John et Félix, pleurant la perte +de leur chef valeureux descendirent la côte +et se cachèrent sur le rivage en attendant le +départ de leurs ennemis.</p> + +<br><br> + +<h3> +VII</h3> + +<h3>ROBERT ET CHARLOT</h3> +<br> + +<p>Picounoc entra de nouveau chez la veuve +Letellier en revenant de Ste. Emmélie. Il +avait l'air découragé, et Noémie, en le voyant, +comprit qu'elle n'avait plus rien à espérer.</p> + +<p>Impitoyable, cet homme! dit-il avec amertume.</p> + +<p>--Il ne veut plus attendre? demanda anxieusement +Noémie.</p> + +<p>--Il refuse toute espèce d'arrangement. +J'ai voulu me porter caution et lui donner une +hypothèque sur mes terres: rien! pas d'affaire! +O l'usurier! si je l'eusse mieux connu!...</p> + +<p>--Et quand va-t-il faire vendre la terre?</p> + +<p>--Sans délai. Elle est annoncée depuis +trois mois dans la Gazette officielle.</p> + +<p>--Victor est arrivé de Québec. Il est reçu +avocat. Il pourra peut-être prévenir le malheur +qui me menace; il doit avoir de l'influence.</p> + +<p>--Victor est ici! ce cher enfant! Il est reçu! +que j'en suis aise! Mais où est-il donc? Il me +tarde de lui serrer la main....</p> + +<p>--Il vient de sortir pour aller chez vous....</p> + +<p>--Il est jeune encore, et son influence ne +peut pas être grande, mais il a du talent et de +l'honnêteté; tôt ou tard il arrivera. En attendant, +Noémie, ne vous désolez pas trop. Vous +me trouverez toujours quand vous aurez besoin +de moi. Vous ne voulez pas m'aimer, +de bon gré--ajouta-il en souriant--vous m'aimerez +de force: je vous rendrai tant de services +que je gagnerai votre affection, et vous +finirez par vous jeter dans mes bras, quand +tout le monde vous abandonnera. N'importe, +je ne vous garderai point rancune. Savez-vous +que je suis presque heureux des malheurs +qui fondent sur vous? Ils me fournissent +l'occasion de vous faire du bien....</p> + +<p>--Que vous êtes bon!</p> + +<p>--Soyez donc reconnaissante! et....</p> + +<p>--Et quoi? reprit la veuve avec timidité...</p> + +<p>Et prouvez-moi votre reconnaissance en +accédant à mes voeux.</p> + +<p>--J'ai peur de finir par laisser paraître trop +ma faiblesse.... ou ma gratitude.</p> + +<p>--Noémie! que je serais heureux!...</p> + +<p>--Si Dieu le veut, vous le serez!</p> + +<p>Picounoc sortit plus rayonnant que jamais. +Décidément la fortune tournait en sa faveur, et +son regard perçant pouvait entrevoir les premières +lueurs de la félicité, à travers les brumes +de l'horizon. Il avait manoeuvré habilement, +et se trouvait en vue du port, après avoir +franchi mille écueils, et vogué des années sur +une mer sans bornes. Vingt ans il avait ourdi +et déroulé des trames pour surprendre cette +femme trop fidèle à son premier amour. Il +n'avait trouvé qu'un chemin pour arriver à +son coeur: le chemin de la reconnaissance. +Il l'avait poursuivie de ses bons conseils et de +ses soins charitables, comme d'autres poursuivent +de leurs injures et de leurs vengeances. +Comment rester insensible devant une pareille +vertu? devant un si beau, si long dévouement? +Mais la grande habileté de Picounoc avait +surtout consisté à faire faire par d'autres la +plupart des bonnes oeuvres qu'on lui attribuait. +Et il fallait le voir rire sournoisement quand +il repassait dans sa mémoire, en fumant sa +pipe, au coin du foyer, la suite de ces belles +actions qui ne lui avaient rien coûté et dont il +demandait le prix avec instance.</p> + +<p>La veuve Letellier n'avait jamais manqué +de serviteurs, pour les travaux de sa terre, et +c'était grâce à lui. Mais toujours ou presque +toujours, ces ouvriers étaient devenus infidèles, +et c'était encore grâce à lui. Victor, l'enfant +de Noémie avait reçu une instruction classique +et embrassé une profession, tout comme +un fils de bourgeois; c'était grâce à lui. Mais +le prêteur qui avait fourni l'argent nécessaire +allait maintenant jeter la veuve dans le +chemin, en la dépouillant de sa propriété, et +c'était encore grâce à lui. Et mille choses +étaient arrivées, grâce à lui, qui, bonnes d'abord, +s'étaient bientôt changées en adversités.</p> + +<p>Picounoc se rendit à sa maison. Il trouva +Marguerite et Victor assis dans la fenêtre +ouverte, et causant fleurs et soleil. Il serra la +main à son protégé et le félicita de ses succès. +Victor laissa parler son coeur et fut éloquent. +Il croyait devoir beaucoup à cet homme, et +il était à l'âge où nulle passion ne fait taire +la voix de la reconnaissance. Picounoc recueillait +avec avidité les bonnes paroles du +jeune homme et devinait qu'il avait un auxiliaire +nouveau.</p> + +<p>Le soleil rayonnait dans les champs; les +oiseaux gazouillaient de toutes parts; les fleurs +avaient des arômes, et les arbres, de doux ombrages. +Les deux jeunes gens regardaient les +prairies, aspiraient les tièdes haleines et paraissaient +n'avoir qu'une pensée: aller se mêler +aux plantes qui fleurissent, aux oiseaux qui +gazouillent. Ils se comprirent, et, souriant, +se dirigèrent vers le jardin. Les prunes commençaient +à mûrir et les gadelliers s'émaillaient +de grappes brillantes. Le long des +allées, sur les plates-bandes, des marguerites +de toutes couleurs offraient aux curieux leurs +feuilles devineresses, l'immortelle élevait +son front que nul souffle ne saurait flétrir, la +zinnie entr'ouvrait ses étoiles plus petites, mais +plus durables que le dahlia. Sur des ronds, +des losanges, des carrés, cent autres fleurs: la +violette humble, la pensée qui ouvre ses +feuilles comme des ailes, le royal-george aux +touffes de roses, l'héliothrope aromatique, la +verveine éclatante, le myosotis couleur du +ciel, les géraniums et les oeillets qui renaissent +toujours si beaux et si parfumés, formaient des +chiffres, des lettres, des figures gracieuses et +charmantes à voir. La jeune fille cueillit une +marguerite et se mit à l'effeuiller en disant: +Il m'aime--pas du tout--un peu--beaucoup--passionnément; +il m'aime...</p> + +<p>--Il t'aime! dit Victor en souriant. Tu ne +devais pas en douter.</p> + +<p>--Pourquoi n'en douterais-je pas? il ne me +l'a jamais dit!...</p> + +<p>--Jamais! Et toi, l'aimes-tu?...</p> + +<p>Marguerite regarda le jeune homme d'une +étrange façon. Il sentit comme un courant +de feu passer dans ses veines.</p> + +<p>--Il faut que j'interroge aussi la marguerite. +Et il prit une fleur qu'il effeuilla à son tour, +en prononçant les paroles sacramentelles: +Elle m'aime--pas du tout--un peu--beaucoup--passionnément; +elle m'aime--pas du tout...</p> + +<p>--Elle ne m'aime pas!... Vilaine fleur! +si j'avais su cela! je t'aurais bien laissée sur +ta tige. J'aurais au moins le doute encore et, +quelquefois, c'est un grand bonheur que de +pouvoir douter....</p> + +<p>--Elles ne disent pas toujours la vérité ces +fleurs, répliqua Marguerite, et il faut ne s'y fier +qu'un peu.</p> + +<p>--Je n'ose pas en consulter d'autres, j'ai peur +de voir se confirmer le témoignage de celle-ci.</p> + +<p>--Pourquoi aussi demander cela aux fleurs?</p> + +<p>--Mais c'est à la Marguerite que je le demande. +Et il regarda la jeune fille avec tant +de douceur, il eut tant de caresses dans la +voix que Marguerite, émue, laissa tomber de +ses lèvres, involontairement peut-être, le plus +suave des aveux.... Je ne sais ce qui se +passa alors, mais les fleurs parurent se vêtir +de plus riches couleurs, et verser de plus +odorants parfums, les oiseaux chantèrent plus +haut, la brise murmura plus doucement, les +rayons du soleil jouèrent plus gaiement sur le +sable, et les peupliers sauvages eurent une +ombre plus fraîche. Et, sous l'ombrage agréable, +dans cette atmosphère de lumière et de +joie, loin du bruit de la foule, Victor et +Marguerite qui n'avaient plus de secrets l'un +pour l'autre, gazouillaient amoureusement, les +regards suspendus aux regards, de l'ivresse +plein le coeur, de l'amour et du sourire sur les +lèvres.</p> + +<p>Cependant Chèvrefils le bossu n'était pas, +lui non plus, mécontent. Il avait servi les +intérêts de Picounoc, c'est vrai, mais en cela +il avait trouvé son compte. Le motif déterminant +de sa conduite était le même que pour +Picounoc: L'amour. Il faut avouer que c'est +un motif puissant, toujours nouveau, bien +qu'aussi vieux que le monde. Le bossu aimait +Marguerite. Et souvent, pour avoir la fille, +il faut commencer par conquérir le père.... ou +la mère. Surtout quand la fille est jeune +et que l'on est à la période du refroidissement; +surtout encore lorsque l'on porte sur le dos +une protubérance ridicule.</p> + +<p>Picounoc ne tenait pas à marier sa fille avec +le bossu, mais il ne tenait pas non plus à laisser +connaître au bossu le fond de sa pensé, et il +voulait le ménager, entretenir ses espérances +jusqu'au jour de son mariage avec Noémie: +Il avait pour cela quelques petites raisons. +Il avait parlé devant son ami; et les amis, +vous savez comme c'est dangereux! Le bossu +venait de doubler la quarantaine, et voguait +à pleines voiles de l'autre côté, vers cette mer +sans fin ou nous allons tous fatalement nous +perdre. Une bosse à cheval sur quarante ans, +ce n'est ni gai, ni consolant pour une jeune +fille. Il est vrai que monsieur le marchand +était riche et pouvait donner à sa femme des +robes de soie! Mais, Dieu merci! bien peu de +nos jeunes filles échangeraient l'humble robe +d'indienne contre le gros-de-Naples, s'il fallait +en même temps échanger leur jeune et joli +cavalier contre une vieille parodie de la gente +masculine.</p> + +<p>Le bossu songeait au bonheur qui l'attendait +dans les bras de Marguerite, et, tout en songeant, +il mangeait prosaïquement sa soupe au +boeuf, ou peut-être que c'est en mangeant qu'il +songeait ainsi. Il fut tiré de sa rêverie par +l'arrivée de deux étrangers; l'un, grand, sec +et maigre, l'autre, gros et trapu. Deux barbes +blanches, deux chevelures grises, deux faces +ridées et curieuses.</p> + +<p>--Que voulez-vous, Messieurs? demanda le bossu, +entre deux bouchées.</p> + +<p>--Nous sommes, reprit le grand, deux voyageurs +des pays hauts, et, comme vous le voyez, +nous ne sommes plus des <i>jeunesses</i>.</p> + +<p>--Non, Seigneur! dit le gros en branlant +la tête.</p> + +<p>--Nous avons bien travaillé, reprit le grand.</p> + +<p>--Oui, Seigneur! dit le gros, toujours branlant +la tête.</p> + +<p>--Nous avons essuyé bien des épreuves, et +nous voici rendus à la vieillesse sans avoir, +continua le grand, la moindre peccadille à +nous reprocher.</p> + +<p>--Non, Seigneur! soupira le gros.</p> + +<p>Et nous ne voudrions pas, pour tous les jours +qui nous restent à vivre, faire le moindre tort à +qui que ce soit...</p> + +<p>--Non, Seigneur!</p> + +<p>--Nous avions amassé quelques piastres... assez +pour mettre nos vieux jours à l'abri de +la misère, et nous revenions content dans nos +familles, quand le malheur nous fit entrer, à +Montréal, dans une maison d'où, hélas! nous +ne sommes sortis que la vie sauve...</p> + +<p>--Oui, Seigneur!</p> + +<p>--Mais, pourquoi entrez-vous dans ces maisons? +demanda le bossu un peu intrigué.</p> + +<p>--Dans ces maisons? dites-vous, cher monsieur. +Mais c'était une honnête maison: nous +n'allons jamais ailleurs...</p> + +<p>--Non, Seigneur! fit le gros écho.</p> + +<p>--C'était une honnête maison, à preuve +qu'il y avait une enseigne écrite en grosses +lettres au dessus de la porte: Eusèbe Asselin's +restaurant.</p> + +<p>--Eusèbe Asselin! fit le bossu avec étonnement.</p> + +<p>--Oui. Seigneur! répéta, le gros vieillard.</p> + +<p>--Le connaissez-vous? demanda le grand.</p> + +<p>--Un peu, un peu... Je l'ai connu jadis....</p> + +<p>--A Québec peut-être?</p> + +<p>--A Québec et ici; mais cela ne fait rien: +continuez votre histoire... et assoyez-vous donc.</p> + +<p>Les deux étrangers s'assirent.</p> + +<p>--Et que fait-il à Montréal ce Asselin?</p> + +<p>--Il tient un restaurant près du Canal.</p> + +<p>--Raconte donc son histoire; moi, je n'ai +pas de mémoire, et je raconte mal, dit le grand +à son compagnon.</p> + +<p>--Elle n'est pas longue, et si Monsieur veut +la savoir, je la raconterai bien, reprit le gros.</p> + +<p>--Vous me ferez plaisir, dit le bossu. Mais +vous allez manger la soupe avec moi... Paméla!</p> + +<p>--Monsieur!</p> + +<p>--Apportez deux assiettes.</p> + +<p>--Paméla s'en vint de la cuisine, souriante +et lissée. Les deux étrangers la regardèrent +attentivement, puis se firent un signe de l'oeil. +Paméla qui les surprit se dit en elle-même.</p> + +<p>--Friponne que je suis! je fais encore frissonner +les barbes blanches....</p> + +<br><br> + +<h3> +VIII</h3> + +<h3>OU BAPTISTE REPREND SON RÉCIT</h3> +<br> + +<p> +Les trappeurs entendirent longtemps les +sauvages joyeux chanter en s'éloignant, et ces +chants de triomphe les remplissaient de douleur. +Tantôt ils regrettaient de ne s'être pas +fait tuer tous en défendant leur brave compagnon, +et, tantôt ils se consolaient par la pensée +que, peut-être, ils pourraient le délivrer.</p> + +<p>Quand les voix aigres et insolentes des +guerriers se furent éteintes dans le lointain, +les trois blancs sortirent de leur cachette et +remontèrent un peu le cours de la rivière, +marchant sur le rivage désert. Ils espéraient +être vus de Baptiste, leur camarade, s'il ne +s'était pas trop enfoncé dans la forêt. Et il +avait dû être curieux de connaître le résultat +de la bataille. Cependant, personne n'apparaissait +de l'autre côté de la rivière, et un +silence profond régnait aux alentours. Alors +l'un des blancs, faisant de sa main un porte-voix, +cria par trois fois, avec une force étonnante +que multipliaient les échos de la rive et +des bois: Baptiste! Baptiste! Baptiste...! +Et loin, bien loin, de divers côtés, on entendit +répéter dans la vaste solitude: Baptiste! Baptiste! +Baptiste! et puis, tout fit silence. Mais, +bientôt, à cet appel répondit une voix connue, +et l'on vit descendre un homme sur le rivage. +C'était Baptiste. Nageur habile, il eut vite +fait de s'ouvrir un chemin dans les vagues +limpides de la rivière. Ruisselant d'eau, il se +précipite dans les bras de ses amis. Raconter +la scène qui venait d'avoir lieu fut l'affaire de +quelques minutes. Quand Baptiste apprit que +le grand-trappeur était tombé au pouvoir des +Couteaux-jaunes, il leva les bras au ciel avec +désespoir: Mon Dieu! dit-il, est-ce possible...? +Il faut le sauver ou mourir avec lui!</p> + +<p>--<i>All right!</i> dit John.</p> + +<p>--<i>Bene!</i> cria Paul Hamel, l'ex-élève.</p> + +<p>--Oui! oui! ajouta Félix.</p> + +<p>--Ta bouche saigne, Baptiste, dit Paul.</p> + +<p>--Et tes mains aussi, ajouta, Félix...</p> + +<p>--<i>It is too bad!</i> continua John.</p> + +<p>--Oui, répondit Baptiste, ils m'ont brûlé +les lèvres, en me forçant à manger du poisson +un peu chaud, et moi je me suis brûlé les +mains pour défaire mes liens...</p> + +<p>John jeta dans le feu qui se mourait une +brassée de fagots secs qui ne tardèrent pas à +s'enflammer en pétillant.</p> + +<p>--<i>My goodness!</i> disait-il, ce pauvre grand-trappeur +se battre comme <i>une brick</i>. Nous +autres manger quelques <i>fishes</i> et le chercher +après.</p> + +<p>--J'ai peur qu'on ne le revoie plus, dit Paul.</p> + +<p>--Il en a toujours bien fait dégringoler quelques-uns +en bas du rocher, ajouta Baptiste, et +c'est leur mort qui m'a sauvé.</p> + +<p>--Où sont-ils? demanda John.</p> + +<p>--Le diable les a emportés, dit Baptiste.</p> + +<p>--Les voici sous ces branches, reprit l'ex-élève: +ils attendent la résurrection générale.</p> + +<p>--<i>And the</i> corbeaux, dit John.</p> + +<p>--Baptiste, reprit l'ex-élève, tu avais commencé +à me raconter une petite histoire du +grand-trappeur, continue donc ton récit, en +attendant notre souper.</p> + +<p>--Où en étais-je rendu?</p> + +<p>--Au festin. Le chef des Couteaux-jaunes +invite Iréma à s'asseoir à ses côtés.</p> + +<p>--Bien! bien! Iréma aimait Kisastari le fils +du chef de sa tribu, et Kisastari avait déjà +chassé, pour elle, le renard argenté et le +vison: il lui avait apporté les peaux les plus +soyeuses et les plus riches. On disait dans la +tribu: Kisastari et Iréma élèveront bientôt +leur wigwam, malgré les voeux des anciens, +et les fiançailles de Naskarina. Naskarina +sourit en voyant le vieux chef des Couteaux-jaunes +entraîner sa rivale, à la table du festin. +Elle sourit et s'approcha de Kisastari: +Iréma que ton coeur aime trop, dit-elle, suit +les pas du vieux chef étranger, moi, je ne +voudrais jamais te laisser, parce que, vois-tu, +je t'aime plus fortement.</p> + +<p>Kisastari s'assit auprès d'elle sans parler, et +longtemps ainsi il demeura silencieux. Le +festin fut joyeux cependant, car l'eau de vie +coula avec abondance. Les deux tribus se donnèrent +mille marques d'amitié, et les paroles +de paix ne cessèrent de tomber. Nous autres, +les blancs, comme amis des indiens, nous +avions la permission d'assister à la fête. Au +reste, cela nous amusait, et nous savions bien +comment elle finirait, cette fête.</p> + +<p>Le calumet fut allumé et passa de bouche +en bouche. Chacun tira quelques bouffées +qu'il souffla en l'air avec une gravité ridicule. +Puis, la danse commença. C'était le dernier +amusement, ce fut aussi le plus gai et le plus +dévergondé. Au son des tambours et aux +cris mesurés des joueurs, tous les sauvages se +mirent à sauter et gambader en rond, gesticulant +comme des damnés, riant parfois et parfois +prenant des airs terribles, comme des +guerriers en face des ennemis. Tantôt, le +sensible chasseur ouvrait, en dansant, ses bras +amoureux à sa compagne sauvage qui se sentait +touchée, tantôt, le guerrier sans peur poussait +le cri de guerre, et, l'oeil plein de feu, menaçait +de son bras vengeur, un ennemi invisible. +Le vieux chef des Couteaux-jaunes voulut +attirer sur son coeur la belle Iréma; elle +s'en alla se jeter dans les bras de Kisastari. +Naskarina, emportée par la jalousie s'écria:</p> + +<p>--Quelle injure, Iréma, ton imprudence +fait au grand chef des Couteaux-jaunes! Tu +porteras la peine de ta faute!</p> + +<p>Le vieux chef des Couteaux-jaunes, ne +dansait plus, mais, retiré à l'écart, il fixait +sur la cruelle un regard plein de vengeance. +Naskarina s'approcha de lui et lui dit:</p> + +<p>--Chef valeureux, la vengeance est douce au +coeur bien fait. Veux-tu enlever Iréma, et +l'emmener au loin? je vais t'aider.</p> + +<p>--Je le veux bien; mais comment faire? ses +amis sont nombreux et bien armés.</p> + +<p>--Je vais aller cacher leurs armes.</p> + +<p>Le vieux chef, feignant la joie, se remit à +danser avec une nouvelle ardeur, et l'on crut +qu'il avait oublié l'affront que venait de lui +faire Iréma. En passant auprès des siens il +leur disait à l'oreille: Armez-vous. Cela suffisait. +Accoutumés à la surprise ou à la trahison, +les indiens trouvaient moyen de sortir tour à +tour pour mettre, à leur portée, leurs carabines +et leurs pistolet. Cependant les chasseurs +Canadiens avaient laissé la fête, et le jeune +chef en était un peu froissé, car il pensait que +c'était par indifférence ou ennui. Naskarina, +disparue depuis assez longtemps, rentra tout-à-coup +le sourire sur les lèvres, et, regardant +le vieux chef, elle lui fit un signe qui échappa +aux autres. Alors le Hibou blanc saisit Iréma +dans ses bras et prit la fuite.</p> + +<p>--Guerriers! dit Kisastari. Nos frères les +Couteaux-jaunes sont des lâches et des traîtres, +sachons les punir!</p> + +<p>A ces paroles, les guerriers Flancs-de-chiens +s'élancent vers leurs tentes pour prendre leurs +fusils et leurs poignards. La colère donne de +l'agilité à leurs pieds et de la force à leurs +bras. Bientôt, une clameur douloureuse s'élève: +ils ne trouvent plus leurs armes: la +trahison est partout. Cependant les Couteaux-jaunes +se sauvent avec leur victime; mais +à leur tour ils sont frappés d'étonnement, +et poussent une sourde clameur: dix hommes +armés semblent sortir soudain de terre et +s'élancent sur leurs pas. Le grand-trappeur +est à leur tête. Quelques uns des indiens +veulent s'arrêter; mais le vieux chef qui est +plus traître que brave, se sauve toujours. +Cependant le grand-trappeur le rejoint: +Rends-moi cette jeune fille, lui dit-il, traître +que tu es, ou je t'égorge comme un chien.</p> + +<p>Les sauvages levèrent leurs fusils pour tirer. +Nous fîmes de même, et nous n'avions pas +peur. Je dis: nous, car nous y étions, n'est-ce +pas, John?</p> + +<p>--<i>Oh! yes! my! my!</i>... répondit John!</p> + +<p>--J'aurais voulu y être! fit l'ex-élève. Et +comment avez-vous pu exécuter ce joli tour?--C'était +simple. Je te l'ai dit, nous avions la +liberté de regarder la fête, sans y toucher. Le +grand-trappeur s'aperçut qu'il se tramait +quelque chose; cela se voit quand on observe; +et tu le sais, les sauvages aiment ce genre de +passe temps. Il suivit Naskarina et la vit +cacher des armes derrière un rocher. Il +comprit tout, nous fit un signe, nous dit un +mot, et ça y était!</p> + +<p>--Bien! magnifique! j'aurais voulu en être!</p> + +<p>--La boucherie allait commencer, continue +Baptiste, quand tout-à-coup des cris de fureur +ou des cris de joie, je ne sais trop lesquels +retentissent, et l'on voit apparaître les Litchanrés, +brandissant leurs armes retrouvées. +Effrayés d'avoir à lutter contre des ennemis +nombreux et irrités, les ravisseurs s'enfuient +en hurlant comme des loups. Cependant le +grand-trappeur saisit le vieux chef à la gorge +et l'écrase à ses pieds.</p> + +<p>--Tu vas payer pour les autres, dit-il.</p> + +<p>--Grâce! supplie le vieux brigand, grâce! +je suis un des vôtres! un de vos compatriotes!</p> + +<p>Il s'exprimait en bon français. Le grand-trappeur, +étonné, lâche prise: Toi, reprit-il, +un des nôtres! toi, un compatriote?... Infâme! +renégat! tu es cent fois plus coupable +que les autres...</p> + +<p>--Je le sais! dit-il humblement, en se relevant, +mais à tout péché miséricorde...</p> + +<p>--A tout péché miséricorde! à tout péché +miséricorde!... murmure le grand-trappeur +en baissant la tête, et des larmes coulent le +long de ses joues bronzées....</p> + +<p>--Tu me pardonnes?... demande le chef.</p> + +<p>--Ton nom? répond le grand-trappeur.</p> + +<p>--Mon nom, je ne le dis pas!... Et, s'élançant +avec la rapidité d'un chien, il rejoint ses +amis qui fuient toujours. On veut lui envoyer +quelques balles. Le grand-trappeur dit: Ne le +tuez pas maintenant, le confesseur est trop loin.</p> + +<p>Iréma n'avait pas de paroles assez ardentes +pour exprimer sa reconnaissance. Les Litchanrés +arrivèrent à la course, au moment où +le vieux chef renégat rejoignait ses complices. +Ils s'arrêtèrent tout surpris devant la troupe +des chasseurs. Iréma tenait enlacée de ses +bras nus le grand-trappeur qui l'avait sauvée. +A la vue de Kisastari, elle s'éloigna de son +sauveur et, les larmes aux yeux, elle dit:</p> + +<p>--Kisastari, le grand-trappeur blanc est un +ami fidèle, c'est lui qui nous rend l'un à l'autre.</p> + +<p>--Oui, Kisastari, répondit le grand-trappeur, +aidé de mes compagnons qui sont braves, je +l'ai sauvée pour te la rendre.</p> + +<p>Les sauvages poussèrent des cris de joie et +revinrent dans leur campement. Naskarina, +qui se louait du succès de sa ruse, et se flattait +de ne plus voir jamais sa rivale, ne put s'empêcher +de laisser paraître son dépit: Les Couteaux-Jaunes +sont lâches, grinça-t-elle, ils ne +savent pas se défendre, ni garder leur proie.</p> + +<p>--Naskarina serait-elle traîtresse? demande +le jeune chef surpris de ce langage.</p> + +<p>--Oui, répond la jeune fille ivre de jalousie, +oui Naskarina a conseillé au chef des Couteaux-Jaunes +d'enlever Iréma, et c'est elle qui +a caché les armes! parce qu'elle t'aime...</p> + +<p>Un cri d'horreur s'éleva dans la tribu.</p> + +<p>--Naskarina, dit le jeune chef, sors d'ici! +va-t-en rejoindre tes amis les Couteaux-jaunes!...</p> + +<p>La jeune fille sortit et, en partant, elle s'écria:</p> + +<p>--Kisastari, prends garde à toi, car je +t'aime!...</p> +<br><br> + +<h3>IX</h3> + +<h3>DES NOUVELLES INTÉRESSANTES.</h3> +<br> + +<p> +Pendant que les trappeurs, réunis à l'endroit +que viennent de laisser les Couteaux-jaunes, +écoutent le récit de Baptiste et mangent, +à belles dents, la truite rôtie, la veuve +Noémie songe aux paroles de Picounoc et à +tout ce qui s'est passé depuis vingt ans; +Victor et Marguerite jurent de s'aimer toujours, +et les deux hôtes du bossu continuent à parler +d'Asselin en jetant un coup d'oeil à Paméla. +Noémie n'a plus d'effroi à la pensée d'épouser +Picounoc, et elle comprend que, tout en aimant +et regrettant toujours Joseph le pèlerin, +comme on l'appelait jadis, elle pourrait entourer +de soins et de respect son nouveau +protecteur. L'indigence où elle est tombée +n'est pas étrangère à ces dispositions. Elle +flotte dans l'incertitude, retenue, d'un côté, +par le souvenir et l'amour, attirée, de l'autre, +par la souffrance de la pauvreté et la reconnaissance. +Picounoc se voyait à la veille de +recueillir le fruit de son oeuvre. Et, pour +mieux sceller son bonheur, il favorisait les +amours de sa fille et du fils de Noémie: Nos +enfants s'aiment, disait-il à la veuve, et j'en +remercie Dieu. Leur amour sera le gage de +notre bonheur. Cependant l'un des vieux +étrangers assis à la table du bossu, disait:</p> + +<p>--Cet Asselin n'a pas toujours demeuré à +Montréal; il cultivait une ferme vers Joliette, +et passait pour être à l'aise. Ce n'est pas lui +qui nous a dit cela, c'est un habitué du restaurant. +Pas vrai, vieux?--il s'adressait à son +compère.</p> + +<p>--C'est vrai comme il y a un plat de soupe +devant moi!</p> + +<p>--Il n'y a rien d'incroyable en cela, reprit le +bossu; continuez.</p> + +<p>--Avant de demeurer à Joliette, il avait +possédé une propriété quelque part par ici. +Mais, cela importe peu.</p> + +<p>--Au contraire, dit le bossu, cela m'intéresse; +continuez.</p> + +<p>--Il avait une femme, reprit le gros, et des +enfants aussi. Les enfants, il les possède +encore, mais la femme, nenni! elle s'est éclipsée +un jour et n'a plus reparu; elle a filé +comme une comète en compagnie d'un satellite +sous la forme d'un gaillard. Pas vrai, vieux?</p> + +<p>--C'est vrai comme un et un font deux!</p> + +<p>--Il paraît qu'elle ne valait pas grand'chose, +cette femme là, continua-t-il, et qu'elle avait +fait parler d'elle ailleurs. Mais pour revenir +à nous, et à ce que nous avons vu, et à ce qui +nous est arrivé, voici: Mon camarade et moi, +nous n'étions pas millionnaires, mais nous +avions dans nos goussets plus d'un rouleau de +dix piastres quand nous entrâmes au restaurant +d'Asselin. Pas vrai, vieux?</p> + +<p>--Vrai comme Mademoiselle est là!</p> + +<p>Paméla qui écoutait, les poings sur les +hanches, rougit comme une jeune fille et se +retira dans la cuisine. L'étranger continua:</p> + +<p>--Nous déposâmes notre argent entre les +mains d'Asselin puis, légers et sans soucis, +nous descendîmes prendre l'air sur le bord +du canal, où nous fîmes rencontre de quelques +amis. Nous leurs serrons la mains, et les +invitons à souper. Ils acceptent. Tout-à-coup, +pendant le souper, voilà la porte qui s'ouvre.</p> + +<p>--Monsieur Chèvrefils, dit la vieille servante +au bossu, il y a quelqu'un qui vous +demande au magasin.</p> + +<p>--Allons! on ne peut jamais manger tranquille, +murmura le bossu. Excusez-moi un +instant, Messieurs, dit-il aux vieillards, je +reviens de suite. Et il sortit.</p> + +<p>--C'est toujours comme cela, maugréa la +servante, tout refroidit! on ne peut rien manger +de chaud, avec ces habitants qui s'en viennent +vous déranger. Ah! c'est moi qui les enverrais +paître, par exemple!</p> + +<p>--Qu'est-ce cela fait d'être dérangé, quand +ça rapporte des sous? observa le grand vieillard. +Et votre maître est riche, n'est-ce pas?</p> + +<p>--Pour cela, il l'est <i>gros</i>, répondit Paméla.</p> + +<p>--Fait-il le commerce depuis longtemps?</p> + +<p>--Mon Dieu! oui; quand je l'ai connu, moi, +il s'occupait d'affaires déjà, et, il y a longtemps. +Il est vrai, qu'alors son commerce se réduisait +à bien peu de choses... mais il était habile +comme un lutin. On voyait dès lors ce qu'il +ferait un jour.</p> + +<p>--A-t-il toujours demeuré ici?</p> + +<p>--Seigneur! non; <i>il a porté la cassette</i> longtemps.</p> + +<p>--Ça devait être assez drôle, de voir une +cassette juchée sur sa bosse, dit le gros.</p> + +<p>--Et vous Mademoiselle, reprit l'autre, vous +n'avez pas toujours habité cette paroisse; il me +semble que je vous ai vue ailleurs.</p> + +<p>--C'est possible, Monsieur, mais je ne vous +remets plus.</p> + +<p>Le bossu entra et reprit sa place à la table.</p> + +<p>--C'est un huissier, dit-il; ces monstres-là, +ne se font pas plus scrupule de déranger un +homme qui dîne, que de saisir un débiteur +qui ne paie pas. A propos, continua-t-il, vous +qui parliez d'acheter une propriété, j'en fais +vendre une belle, la semaine prochaine, à +deux lieues et demie d'ici.</p> + +<p>--Par le shérif? demanda le gros.</p> + +<p>--Oui, et je suis certain qu'elle va se donner, +car l'argent est rare. Pour moi, je vais +la partir à 1,200 piastres pour couvrir mes frais, +et, si quelqu'un met un trente sous de plus, +il l'aura. C'est une terre qui vaut bien 2,000 +à 2,500 piastres. C'est la ferme d'une veuve, +la veuve Djos Letellier. Vous ne connaissez +pas ça, vous autres: Djos! Djos! le pèlerin! +le muet! fit le bossu avec une grimace amère, +un chenapan qui a bien fait de se tuer lui-même, +car le gredin!...</p> + +<p>--Le muet? firent les deux vieillards.</p> + +<p>--Oui, l'avez-vous connu?</p> + +<p>--Diable! Et il vous avait fait du mal?</p> + +<p>--Ça, c'est mon affaire. Il est mort, tant +mieux pour lui! sa veuve vit encore, tant pis +pour elle! Elle ira en pèlerinage à la bonne +Sainte-Anne à son tour, si elle le veut, mais +Ste. Anne ne lui rendra jamais sa terre.</p> + +<p>Les deux vieillards gardaient le silence. Le +bossu reprit. C'est une belle occasion, si vous +voulez en profiter.</p> + +<p>--Je vais continuer mon histoire, dit le gros +vieillard, et vous jugerez après si nous sommes +en état d'acheter des terres.</p> + +<p>--C'est bien, continuez.</p> + +<p>--Donc, ajouta-t-il, la porte du restaurant +s'ouvre tout-à-coup et une femme se précipite +dans la maison:</p> + +<p>--Eusèbe! Eusèbe! s'écrie-t-elle, pardon! +je suis Caroline, ta femme, Caroline, ton amie +d'autrefois! Je reconnais ma faute, je la regrette +et reviens me jeter à tes genoux. Et, en disant +cela, elle pleurait; mais elle restait debout. +Nos amis que nous avions à souper avec nous, +avaient des larmes plein les yeux: Que c'est +consolant, dit l'un d'eux de voir un pareil retour +à la vertu! Mon camarade et moi, nous +nous mordions la langue pour nous faire +pleurer, et nous avions envie de rire....</p> + +<p>--C'est cela; la vérité m'oblige à dire que tu +racontes avec une verve et une fidélité étonnantes, +observa le grand.</p> + +<p>--Fort bien dit le bossu.</p> + +<p>--Asselin, reprit le conteur, regarda sa +femme longtemps. Elle avait l'air bien peinée. +On voyait qu'il était partagé entre l'envie de +la renvoyer et le plaisir de la reprendre. A +la fin, il s'écria avec une certaine émotion et +en ouvrant les bras: Viens sur mon coeur! +Je ne te reconnais point; mais je n'ai rien à y +perdre!...</p> + +<p>--C'est vrai comme vous êtes un honnête +homme! glissa le grand.</p> + +<p>--Nos amis mouillaient leurs mouchoirs, non! +la manche de leur vareuse, car ils n'avaient +pas de mouchoirs, et, nous nous mordions +toujours la langue pour ne pas rire.... La +soirée fut agréable, la nuit eut ses enchantements, +mais le réveil fut terrible. Asselin +ne trouva plus sa femme à ses côtés; nos amis +étaient disparus, et nos rouleaux de billets +roulaient grand train avec les voleurs....</p> + +<p>--C'est vrai, comme vous êtes un honnête +homme! reglissa le grand. Le bossu fit une +grimace.</p> + +<p>--Vraiment? fit-il tout étonné; ce n'était +donc pas la femme d'Asselin?</p> + +<p>--Et oui! et c'est parce que c'était sa femme +que tout cela est arrivé, et aussi parce que nous +avions trop parlé sur le bord du canal. Il +n'est jamais bon de dire à ses amis les trésors +que l'on possède....</p> + +<p>--Et ils n'ont pas été arrêtés ces misérables?</p> + +<p>--Impossible de les trouver. Vous comprenez, +maintenant, qu'il ne nous est pas aisé +d'acheter une propriété, nous fût-elle offerte +pour la moitié de sa valeur. Ce que nous +voulons, c'est l'aumône d'un gîte pour cette +nuit, nous sommes fatigués et il se fait tard.</p> + +<p>Le bossu secoua la tête et ne répondit rien.</p> + +<p>--Nous serions fâchés de vous causer le +moindre embarras, reprit le grand.</p> + +<p>--C'est bien assez que Monsieur nous ait +donné le souper, continua le gros, n'abusons +point de sa bonté.</p> + +<p>--Ce n'est pas cela, reprit le bossu, plus +gaiement, mais, il faut que je sorte ce soir, et +il ne serait pas convenable de laisser avec ma +fille deux <i>jeunesses</i> comme vous.</p> + +<p>Les étrangers ne parurent pas offensés de +cette plaisanterie; ils partirent, après avoir +payé leur souper par de nombreux remerciements, +et le bossu, ayant attelé son cheval, se +rendit à la concession St. Eustache, chez son +ami Picounoc.</p> + +<p>Lorsque Marguerite le vit arriver elle sortit, +car elle ne voulait pas le rencontrer. Il prit à +peine le temps d'attacher son cheval à la porte, +et, au lieu d'entrer dans la maison, il donna +après elle. Elle arrivait chez la veuve Letellier +et marchait vite, espérant de pouvoir +entrer avant d'être rejointe.</p> + +<p>--Vous allez bien vite, Marguerite, on dirait +que la peur vous donne des ailes, dit le bossu +essoufflé, dès qu'il fut assez près de la jeune +fille pour lui parler.</p> + +<p>Marguerite, un peu confuse, se retourna vivement: +Je n'ai pas peur, cependant dit-elle.</p> + +<p>--Alors, c'est le désir de voir M. Victor?</p> + +<p>--C'est que je suis pressée.</p> + +<p>--Me permettez-vous de vous attendre?</p> + +<p>--Vous attendrez peut-être un peu longtemps.</p> + +<p>--Vous-êtes toujours impitoyable, Marguerite; +je vous aime pourtant beaucoup.</p> + +<p>--Vous avez tort.</p> + +<p>--Vous voulez dire que vous me haïssez?</p> + +<p>--Je ne dis pas cela. Vous savez bien que +l'on n'aime pas qui l'on veut, ni quand on veut.</p> + +<p>--Rêverie de poëtes.</p> + +<p>--N'importe!</p> + +<p>--Votre père désire que vous m'épousiez, +Marguerite, et si vous aimez votre père, soumettez-vous +à sa volonté.</p> + +<p>--Il ne m'a jamais dicté d'ordre à ce sujet.</p> + +<p>--Il vous en donnera.</p> + +<p>--Je ne crois pas.</p> + +<p>--J'en suis certain.</p> + +<p>--Alors, tant pis pour lui et pour vous!</p> + +<p>--Marguerite, votre père!... Je ne vous en +dis pas davantage. Mais vous le verrez à vos +genoux, s'il le faut, pour vous supplier de me +donner votre main. Et, si vous refusez, vous +l'avez dit: tant pis pour lui... et pour vous!</p> + +<p>--Que voulez-vous dire, Monsieur?</p> + +<p>--Que vous viendrez à moi quand vous +m'aurez défendu d'aller à vous.</p> + +<p>--Moi!</p> + +<p>--Voulez-vous revenir chez vous?</p> + +<p>--Non, Monsieur, pas à présent.</p> + +<p>--C'est bien! au revoir.</p> + +<p>Le bossu tourna les talons; il était furieux. +Marguerite se rendit chez Noémie. Elle était +comme abasourdie par la menace mystérieuse +du bossu, mais peu à peu, dans la douce intimité +de Victor, elle oublia le fâcheux prétendant. +Ce fut le rayon du soleil après le grondement +du tonnerre.</p> + +<p>Picounoc et le bossu causèrent longtemps. +Picounoc dit: Il faut que je fasse accroire à +Victor qu'il aura Marguerite, sinon, il se fâche +et me fait perdre le fruit de vingt ans de +travail. Tu comprends? sa mère en raffole et +passe par toutes ses fantaisies. Depuis qu'il +lui a laissé entendre qu'elle ferait bien de convoler +avec moi, mes affaires de coeur ont avancé +de moitié. Ça va comme sur des roulettes.</p> + +<p>--J'y consens, mais, fais attention. Si tu me +trompes je te dénonce: Je révèle à Victor et +à sa mère tout ce que tu as dit et fait contre +eux, pour les ruiner dans leurs biens, et les +plonger dans la misère.</p> + +<p>Les deux amis se donnèrent une poignée de +main.</p> + +<p>Quand le bossu entra dans sa demeure de +la rivière du Chêne, il la trouva dans un désordre +complet. Il était évident qu'elle avait +été mise à sac. Les tiroirs des bureaux et des +commodes ouverts, les meubles renversés, le +comptoir forcé, les lits éventrés, tout attestait +le passage d'un voleur bien décidé à accomplir +son oeuvre en conscience. Le bossu +poussa un juron énorme:</p> + +<p>--Robert! Charlot! canailles!... j'aurais +dû m'en douter! Comment se fait-il que je +ne vous aie pas devinés plus tôt?...</p> + +<p>Puis, il appela Paméla, mais Paméla ne +répondit point. Il la trouva liée solidement +sur un lit, un bâillon entre les dents. La +délivrer ne fut pas long.</p> + +<p>--Ce sont eux, dit il, les misérables?</p> + +<p>--Oui, dit Paméla en poussant un profond +soupir, ce sont eux!</p> + +<p>--Robert et Charlot?</p> + +<p>--Charlot et Robert!</p> + +<p>--Ils t'ont respectée au moins?</p> + +<p>--Ils auraient dû, dans tous les cas...</p> + +<p>--Tu chancelles! qu'est ce que cela veut +dire?</p> + +<p>--Les monstres! ils m'ont fait boire le vin +comme l'iniquité....</p> + +<p>--Comment? ils... et toi, tu n'as?...</p> + +<p>--Oui! ils... et moi je n'ai!... que voulez-vous? +une femme contre deux gros hommes?</p> + +<p>--Est-ce qu'ils t'ont fait parler?</p> + +<p>--Vous voyez bien qu'ils m'en ont empêché, +plutôt....</p> + +<p>--Je les rejoindrai!</p> +<br><br> + +<h3>X</h3> + +<h3>LE LIÈVRE QUI COURT.</h3> +<br> + +<p> +Les Couteaux-jaunes, s'éloignant de la rivière +Athabaska, s'enfoncèrent dans la forêt. +Le Hibou blanc ne regrettait ni la fuite de +Baptiste son premier prisonnier, ni la mort de +plusieurs guerriers de sa tribu, tant il était +fier d'avoir capturé le grand-trappeur; et, +enivrée par le succès, joyeuse et insouciante, +sa troupe marchait en chantant vers le lac +Noir, à l'est du grand lac Athabaska. Le +grand-trappeur suivait ses bourreaux avec la +résignation d'une victime que tout espoir a +abandonnée. Il avait, pendant de longues +années, été la terreur de plus d'une tribu indienne, +car il s'était fait le vengeur des persécutés; +et les Couteaux-jaunes, surtout, savaient +la valeur de son bras et la finesse de son esprit. +Souvent Naskarina, la traîtresse qui +s'était réfugiée chez les ennemis de sa tribu, +s'approchait de lui pour lui reprocher durement +son intervention dans les affaires des +deux tribus.</p> + +<p>--Si tu avais permis au Hibou blanc de +s'enfuir avec ma rivale, disait-elle, tu serais +libre et parmi les tiens aujourd'hui. Tu seras +mis à mort sur le bord du lac Noir, et, tôt ou +tard, Iréma tombera entre nos mains.</p> + +<p>Le grand-trappeur demeurait muet comme +s'il n'eût pas entendu, et, sa figure bronzée ne +laissait rien paraître des émotions de son âme. +Il priait dans son coeur, et offrait à Dieu le +sacrifice de sa vie en expiation de ses nombreuses +offenses. L'homme qui a des sentiments +de foi ne se trouve jamais faible en face +de la mort. Le Hibou-blanc aurait bien voulu +savoir qui était et d'où venait ce compatriote +si fort et si redoutable; mais, quand il osait le +questionner, le grand-trappeur l'écrasait d'un +regard de mépris.</p> + +<p>Les indiens avaient marché pendant deux +jours, chassant pour manger, entassant les +branches de sapin pour dormir, et quatre +jours encore les séparaient du lac Noir. Ils +s'étaient arrêtés sur une hauteur d'où le regard +embrassait une étendue immense, et, des +guerriers faisaient sentinelles, car les Couteaux-jaunes +avaient beaucoup d'ennemis et +craignaient toujours quelque surprise. Pendant +que la tribu, assise sur des feuilles autour +d'un grand feu, rappelle, dans un langage +imagé, les chasses et les guerres du passé, ou +forme, des projets pour l'avenir, une sentinelle +amène vers le chef un guerrier flanc-de-chien. +Un cri sourd s'élève, les sauvages +saisissent leurs carabines: Je suis le "Lièvre +qui court" dit le Litchanré, et Naskarina est +la fille de ma soeur. Le "Lièvre qui court" +est irrité de l'insulte que les Litchanrés ont +faite à Naskarina, et il se venge.</p> + +<p>La Hibou-blanc sourit à ces paroles, car il +comprit que la vengeance de cet homme pouvait +lui rendre Iréma.</p> + +<p>--D'où viens-tu, et où sont les guerriers de +ta tribu? demanda-t-il?</p> + +<p>--Les hommes de ma tribu ont laissé le fort +William après l'enlèvement d'Iréma, ou plutôt +après son retour. Ils ont suivi la route des +lacs, jusqu'à la rivière Saskatchewan, qu'ils +ont côtoyée longtemps, puis enfin se sont +dirigés vers les sources de la rivière Claire, et, +de là, ils se dirigent vers le fort Pierre à +Calumet.</p> + +<p>--Sont-ils plus nombreux que nous?</p> + +<p>--Non; puis ils ont laissé à la tête du lac +Winnipeg deux de nos meilleurs guerriers, Ours +grognard et Castor d'argent.</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>--Pour guider les canots de la robe noire +jusqu'au grand lac des Esclaves.</p> + +<p>--La robe noire! grommela le renégat, puisse-t-elle +périr dans les rapides nombreux! +Vient-elle seule? ajouta-t-il.</p> + +<p>--Des femmes de la prière l'accompagnent.</p> + +<p>--Des Soeurs de Charité!... c'est moi qui!... +mais, comment te trouves-tu ici, toi?</p> + +<p>--Le Lièvre qui court a l'oreille fine; il a entendu +de loin les chants des Couteaux-jaunes, +et il est venu, laissant les siens qui marchaient +vite et se sauvaient.</p> + +<p>Le grand-trappeur était attaché au tronc d'un +arbre. Les premières paroles du Litchanré +lui causèrent de l'émoi, car il crut que le +Hibou blanc allait être attaqué, et qui sait? +battu peut-être. Alors, ce serait la liberté; +mais il pencha la tête sur sa poitrine quand il +apprit que ses amis se sauvaient.</p> + +<p>--Doivent-ils s'arrêter au fort Pierre à Calumet? +demanda le chef.</p> + +<p>--Pas longtemps. Ils traverseront là la +rivière et s'avanceront, en se tenant à une +petite distance des bords, vers le fort Providence.</p> + +<p>--Sont-ils loin?</p> + +<p>--Non, mais ils vont marcher toute la nuit.</p> + +<p>--En avant! hurla le Hibou-blanc. Nous +les atteindrons au point du jour. Ils n'arriverons +pas tous au fort Providence!</p> + +<p>Les chasseurs canadiens s'avançaient aussi +vers le nord. Ils n'étaient plus joyeux depuis +la perte de leur ami le grand-trappeur, et, +cependant, aucun d'eux ne connaissait bien cet +homme mystérieux qui courait les bois, faisant +la chasse par caprice ou plaisir, plutôt que +pour gagner de l'argent. Mais, si l'on aime +quelque part le mystère ou l'étrange, c'est +dans ces régions lointaines et solitaires, au +milieu de ces forêts vieilles comme le monde, +où les hommes passent de temps en temps, +sans s'arrêter, comme les oiseaux de migration. +Et, ceux qui réussissent à se faire craindre ou +aimer par les peuplades fanfaronnes ou défiantes, +sont les véritables rois de ces solitudes. +Le grand-trappeur était l'un de ces rois; mais +il venait de tomber. Il paraissait bien faible +maintenant et servait de jouet à ses ennemis. +Il passait, enchaîné, sous les grands arbres qui +avaient entendu ses chants de liberté, qui +avaient vu ses courses nombreuses vers la mer +de glace, ou les lacs du midi.</p> + +<p>La nuit achevait son cours et le jour allait +paraître quand le Hibou blanc ordonna, pour +la cinquième fois, à ses guerriers de se coucher +sur le sol pour écouter les bruits lointains, et +tâcher de découvrir la piste des Flancs de +chiens. Le premier, le Lièvre qui court se +releva joyeux.</p> + +<p>--Je les entends! je les entends!</p> + +<p>--Oui, dirent les autres, ils se sauvent!</p> + +<p>--Marchons! cria le chef.</p> + +<p>Et tous partirent, pleins d'ardeur et de vengeance. +Le grand-trappeur, les mains derrière +le dos, mais les pieds libres, courait entouré +de gardiens jaloux. Une heure s'était à peine +écoulée, qu'une clameur formidable s'éleva, +c'était le cri des Litchanrés à la vue de leurs +ennemis. A cette clameur une autre plus +puissante encore répondit; les Couteaux-jaunes, +la carabine au bras, s'élancèrent les +premiers. Les Litchanrés soutinrent l'attaque +avec courage. Des deux côtés les femmes +s'étaient mises à l'écart pour laisser le champ +libre aux combattants. Dès le commencement +de la lutte, Kisastari aperçut dans les rangs +ennemis le traître "Lièvre qui court." Il +comprit l'acte infâme de son ancien ami: +Depuis quand, lui cria-t-il, les Litchanrés sont-ils +assez traîtres pour combattre la tribu de +leurs pères?</p> + +<p>--Depuis que Kisastari est assez insensé pour +mépriser les conseils de sa tribu et rechercher +l'amour d'une fille qui n'est pas digne de lui! +répliqua le "Lièvre qui court."</p> + +<p>Au même instant les deux indiens, jetant +leurs fusils, tirent, des pistolets de leur ceinture +et s'élancent l'un sur l'autre. Les +balles sifflent et s'enfoncent dans l'écorce résineuse +des sapins, les deux guerriers s'approchent +toujours et le feu roule bien nourri.</p> + +<p>Le jeune chef est blessé, car le sang coule +le long de son bras et jusque sur sa main; +mais il ne faiblit point et semble ne pas s'en +apercevoir.</p> + +<p>--Voyez-donc le sang d'un chien peureux! +crie le Lièvre qui court, en se moquant du +jeune chef.</p> + +<p>Les autres guerriers se battaient toujours, +et déjà plusieurs jonchaient le sol.</p> + +<p>Au cri insultant du Lièvre qui court, Kisastari +dégaine son couteau et, d'un bond, se +précipite sur son adversaire. Mais son pied +s'embarrasse dans une branche et il tombe. +Alors, le traître lève le bras pour le frapper.</p> + +<p>--Arrête! s'écrie une femme, je l'aime!...</p> + +<p>C'était Naskarina.</p> + +<p>--Il ne t'aime pas, lui, hurle le Lièvre court, +qu'il meure!</p> + +<p>Disant cela, le Lièvre qui court presse la +détente de son pistolet, mais Kisastari s'était +levé: il fait un bond et déjoua la balle.</p> + +<p>--Meurs donc toi-même, traître! dit-il. Et +la lame luisante de son couteau, passant comme +un éclair, vint se planter, vibrante, dans le +tronc d'un arbre. Le Lièvre qui court, vif et +habile, avait à son tour trompé la mort. Alors +Kisastari empoigne son ennemi par les flancs +et une lutte ardente commence. Malheur à +celui qui tombera! Les deux adversaires ressemblaient +à deux dogues qui se tiennent par +leurs crocs aigus. Le Lièvre qui court, s'efforce +d'échapper à l'étreinte et de saisir le +manche de son poignard, mais le jeune chef le +serre comme un étau, et le pousse peu à peu +vers le sapin ou tremble encore sa fine lame. +Le traître se sent faiblir, ses jambes tremblent +sous lui, la sueur l'inonde, il voit un nuage +passer devant ses yeux.</p> + +<p>--Au secours! à moi! crie-t-il.</p> + +<p>Au même instant il touchait le tronc du +sapin. Il se sentit tout à coup libre. Kisastari +l'avait laissé pour reprendre son couteau fixé +dans l'arbre.</p> + +<p>--Partie égale! dit Kisastari, défends-toi! +je t'ouvre le ventre! Et, disant cela, il lève son +terrible couteau. Mais tout à coup il pousse +une clameur: Lâches! dit-il! vous êtes tous +des lâches!... Et il tombe la face contre terre. +Il venait d'être frappé par derrière.</p> + +<p>--Il ne mourra pas seul, s'écrie une voix +de femme.</p> + +<p>Et le traître Lièvre qui court s'affaisse à son +tour en poussant une plainte amère.</p> + +<p>--C'est moi! hurle une jeune fille en brandissant +une lame sanglante. C'est moi qui te +venge, ô mon Kisastari....</p> + +<p>A cette voix connue le jeune chef sourit.</p> + +<p>--Iréma! Iréma! s'écrie le Hibou-blanc qui +vient de frapper Kisastari, tu es ma prisonnière.</p> + +<p>--Viens donc! Et elle brandissait son arme.</p> + +<p>--Désarmez-la, vous autres, commande le +vieux chef.</p> + +<p>Iréma veut fuir, mais plusieurs guerriers +se précipitent sur elle et lui arrachent le +couteau qui a puni le traître. Les Litchanrés, +voyant leur jeune chef tomber, s'enfuirent. +Les Couteaux-jaunes ne les poursuivirent point. +Ils étaient satisfaits de leur besogne.</p> + +<p>Le grand-trappeur avait tout vu, et ses yeux +s'étaient remplis de larmes. Ses gardiens devaient +le tuer dans le cas d'une défaite, car le +vieux Hibou-blanc avait juré qu'il ne le retrouverait +plus dans son chemin.</p> + +<p>Les Litchanrés comptaient deux morts, et +les Couteaux-jaunes, trois. Il y avait un bon +nombre de blessés, Iréma prisonnière, c'était +le comble des voeux du vieux chef. Il n'avait +jamais ambitionné un plus beau triomphe. +Les corps des guerriers Couteaux-jaunes furent +ensevelis sous des amas de branches et +de feuilles, mais ceux des ennemis furent +laissés en pâture aux bêtes fauves. Les Couteaux-jaunes +reprirent leur marche vers le lac +Noir.</p> + +<br><br> + +<h3>XI</h3> + +<h3>LA MÈRE LABOURIQUE</h3> +<br> + +<p> +Robert et Charlot--car c'étaient bien nos +bandits d'autrefois--disparurent comme ils +étaient venus, à l'insu de tout le monde. Cela +n'empêcha pas que plusieurs affirmèrent les +avoir vus passer; mais le signalement des uns +ne répondait point au signalement des autres, +et ne servait qu'à dépister les recherches. Le +bossu, qui avait pris le goût des richesses, et +même était devenu passablement avare, en +courtisant la fortune, avait perdu le sommeil +depuis la visite malencontreuse des deux compères. +Pourtant, il ne s'était vu dépouiller +que d'une somme assez mince, et les voleurs +firent comprendre, par le désordre qu'ils laissèrent +derrière eux, que leur avidité n'avait +pas été aussi heureuse que grande. Le bossu +ne gardait chez lui que peu d'argent: il prêtait, +comme je l'ai dit, à courte échéance et à +gros intérêts. Quelque fois aussi il prêtait à long +terme, mais il n'y perdait rien, et c'était quand +un motif étranger s'ajoutait à l'avarice, son +motif habituel. Ainsi, à la demande de Picounoc, +dont il aimait la fille Marguerite, il avait +avancé à la veuve Letellier tout l'argent nécessaire +pour payer l'instruction de son enfant.</p> + +<p>Picounoc ne ressentit pas de chagrin du +petit malheur arrivé à son ami; d'abord parce qu'il +se réjouissait ordinairement des adversités +des autres, et, ensuite, parce que le bossu trouverait +là un prétexte de plus pour faire vendre +la terre de Noémie.</p> + +<p>Robert et Charlot étaient descendus à Québec, +car on se cache plus facilement à la ville +qu'à la campagne: la foule est discrète comme +la solitude. Ils longent le côté nord de la rue +Champlain et se dirigent vers une maison à +deux étages, sale et moussue, où mes lecteurs +sont entrés, il y a plus de vingt ans, à la +suite de Djos, du charlatan, des gens de cage +et des voleurs. C'est encore la même maison, +mais avec vingt ans de plus sur le pignon; elle +est plus sombre encore qu'autrefois et s'identifie, +en quelque sorte, avec le rocher noir qui +la domine et l'écrase de ses trois cent cinquante +pieds de hauteur. Les habitués d'autrefois +sont disparus, sauf deux ou trois, mais ceux +d'aujourd'hui ne valent pas mieux. La mère +Labourique n'est plus derrière le comptoir; +elle se tient assise dans son fauteuil, auprès de +la fenêtre, et s'amuse à regarder les passants. +La Louise, plus jaune, si c'est possible, que +dans sa jeunesse, a succédé à sa mère. Elle a +trouvé un mari, l'a perdu--temporairement--et +elle fait un glorieux veuvage.</p> + +<p>Robert et Chariot entrent en riant.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il de si drôle? demanda la Louise.</p> + +<p>--Batiscan! dit Charlot, on ne fait pas de +rencontre comme celle-là tous les jours.</p> + +<p>--Non, Seigneur! dit Robert.</p> + +<p>--Quelle rencontre? demande la Louise.</p> + +<p>--On te contera cela; rien de plus singulier. +C'est un des plus beaux tours du hasard.</p> + +<p>--Oui, Seigneur! affirme Robert.</p> + +<p>--Qu'est-ce que c'est donc, la Louise? fait la +vieille d'une voix saccadée.</p> + +<p>--Un peu plus tard, mère Labourique, on +vous dira tout. Pour le moment on a autre +chose à faire.</p> + +<p>--Plus tard! plus tard! Je ne suis pas +jeune, moi, pour attendre ainsi: j'ai quatre-vingts +sonnés, oui!</p> + +<p>--Eh bien! la mère, on arrive de Lotbinière, +Robert et moi, dit Charlot, manière de se +graisser la patte chez les campagnards.</p> + +<p>--Ah! ah! vous venez de Lotbinière! cela +me rappelle ce pauvre Saint-Pierre.... Mon, +Dieu! je l'ai bien regretté, le brave homme!... +Il me semble que sa mort a porté malheur à +notre maison. Depuis, les affaires n'ont pas +bien marché... non, non!...</p> + +<p>--Vous souvenez-vous d'un grand jeune +homme à la voix nasillarde qu'on appelait Picounoc?</p> + +<p>--Ma foi! non, je ne me souviens pas de +lui.... Est-ce qu'il venait ici?</p> + +<p>--Et oui, mère, reprit vivement la Louise: +je me le remets bien, moi! La gaillard, il +buvait sec....</p> + +<p>--Eh bien! reprit Chariot, ce fripon-là est +aujourd'hui l'un des habitants les plus à l'aise +de Lotbinière.</p> + +<p>--Vous ne le direz plus! exclama la Louise.</p> + +<p>--Et vous l'avez dégraissé? repartit en riant +la vieille aubergiste.</p> + +<p>--Vous ne l'avez pas tué, j'espère, demanda +la Louise un peu anxieuse.</p> + +<p>--Tué? allons donc, on est plus humain +que ça. Du reste, il ne s'agit pas de Picounoc, +mais d'un farceur que vous avez bien connu.</p> + +<p>--J'en ai tant connu de farceurs, observa la +vieille.</p> + +<p>--Vous vous souvenez de Paméla?</p> + +<p>--Paméla Racette? demanda la Louise.</p> + +<p>--Justement la soeur de notre ex-associé que +le diable a emporté, je crois, vingt ans trop tôt.</p> + +<p>--Eh bien?</p> + +<p>--Eh bien! elle est au service d'un riche +marchand de Lotbinière.</p> + +<p>--Pas possible?</p> + +<p>--Pas possible si vous voulez, mais elle y +est, quand même, balayant la <i>place</i>, faisant la +soupe, et brassant la paillasse comme... une +femme de qualité, tous les jours que le bon +Dieu amène.</p> + +<p>--Cette pauvre Paméla! que j'aimerais à la +voir! dit la Louise en poussant un gros soupir. +Lui avez-vous parlé de moi?</p> + +<p>--Ma foi! nous n'y avons pas songé.</p> + +<p>--Nous avions beaucoup à faire et peu de +temps à notre disposition, ajouta Robert.</p> + +<p>La vieille éclata de rire tout à coup, et, se +penchant dans la fenêtre, parut s'intéresser +vivement à une scène de la rue.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il donc de si drôle, mère?</p> + +<p>--C'est un bossu... ah! que c'est drôle!... +Un Monsieur encore!... habillé <i>sur le fin</i>! Il +s'est penché pour ramasser une pierre et faire +peur aux gamins, je suppose, mais je <i>t'en +fiche</i>! un des gamins s'est mis à cheval sur la +bosse, au grand amusement de la foule.</p> + +<p>En entendant parler d'un bossu, les deux escrocs +s'approchèrent de la fenêtre: C'est lui! +s'écrièrent-ils à la fois.</p> + +<p>Ils se regardèrent un moment pour s'interroger.</p> + +<p>--Ne nous montrons pas, dit Robert, il +est plus fort que nous, et il a pour lui le droit.</p> + +<p>--Bah! s'il nous menace, nous le dénoncerons.</p> + +<p>--C'est vrai, mais cachons-nous, c'est plus +prudent.</p> + +<p>--Et, si Paméla nous avait trompés?</p> + +<p>--Si quelqu'un s'informe de nous, dit +Charlot aux deux femmes, dites que vous ne +nous connaissez point.</p> + +<p>--Vous vous sauvez? demanda la vieille.</p> + +<p>--Le bossu nous dérange un peu, la mère, +n'importe, nous vous conterons notre voyage +un autre jour. Et ils sortirent.</p> + +<p>Le bossu entra. Il avait l'air d'un homme +bien élevé; mais la colère animait encore son +visage, et sa parole était brève et saccadée.</p> + +<p>--Est-ce qu'il n'y a pas de police ici, que les +gens sont attaqués en plein midi par la valetaille +des rues?</p> + +<p>--La police, Monsieur, répondit la vieille, +elle se cache ou se sauve quand on l'appelle, +comme le chien de M. Nivelle... ah! ce +n'était pas comme cela de notre temps!</p> + +<p>--Vous ne vieillissez pas, mère Labourique, +vous êtes fraîche comme à cinquante ans.</p> + +<p>--Ah! pardon, Monsieur, je ne vaux pas +grand'chose maintenant, je m'aperçois bien +que je m'en vais... mes jambes sont paralysées +et je passe ma vie dans ce fauteuil, c'est bien +ennuyeux, allez! et j'ai hâte d'aller dans un +monde meilleur....</p> + +<p>--Vous l'avez bien mérité la mère.</p> + +<p>--J'ai fait mon possible....</p> + +<p>Le bossu avait envie de rire. Il demanda +à la femme qui était au comptoir, si elle était +bien Louise, et but un verre de gin pour se +donner du ton. Louise répondit qu'elle était +bien elle-même, mais que les chagrins de +toutes sortes la rendaient méconnaissable.</p> + +<p>--Je ne me rappelle pas de vous, Monsieur, +ajouta-t-elle, est-ce que vous êtes venu ici, déjà?</p> + +<p>--Quelquefois, mais vous pouvez bien +m'avoir oublié, il y a bien longtemps. J'étais +tout jeune alors. C'est au bon temps de Robert, +de Charlot, du docteur au sirop de la vie +éternelle.</p> + +<p>--Et du vieux chef? ajouta Louise, je me +souviens de ce temps-là et de ces gens aussi. +C'est étonnant que je vous aie oublié.</p> + +<p>--Cela ne m'étonne pas du tout moi. Plusieurs +de ces pauvres diables ont mal fini. +Racette et le docteur au sirop ont goûté du +pénitencier.</p> + +<p>--Pas longtemps. Ils se sont évadés en +tuant leur gardien.</p> + +<p>--Vraiment! Et les a-t-on pincés?</p> + +<p>--Nous n'avons plus entendu parler d'eux. +C'étaient deux fins matois, allez!</p> + +<p>--Et Charlot? et Robert?</p> + +<p>La Louise hésitait. La vieille répondit: Ah! +Seigneur! il y a longtemps qu'ils ont déguerpi +et gagné les lignes.</p> + +<p>--Toujours prudente, la mère, dit le bossu! +Ils seront contents de vous, quand je leur dirai +cela. Ils sont ici, du moins ils devaient y être, +puisqu'ils m'y ont donné rendez-vous.</p> + +<p>--Ils vous ont donné rendez-vous ici?</p> + +<p>--Ici même, chez la mère Labourique.</p> + +<p>--Et pourquoi?</p> + +<p>--Ah! secret d'état.... Ils arrivent de Lotbinière, +vous le savez peut-être, peut-être +l'ignorez-vous. Nous nous sommes rencontrés +là; leur bonne fortune l'a voulu ainsi. Je les +ai reconnus les vieux de la vieille, et, je leur +ai mis en main la plus jolie affaire du monde. +Ils m'ont juré leurs grands dieux qu'ils seraient +reconnaissants, et....</p> + +<p>--Je comprends, dit la vieille.... Je comprends! +s'ils vous ont promis quelque chose, +vous l'aurez, soyez-en sûr....</p> + +<p>--Mais pourquoi ne sont-ils pas ici?</p> + +<p>--Je n'en sais rien, monsieur.</p> + +<p>--Ils ne sont pas encore passé les lignes? +demanda-t-il d'un air moqueur.</p> + +<p>--La mère a perdu la carte, reprit la Louise, +qui voulait racheter le faux pas de la vieille, +n'allez pas vous fier à ce qu'elle dit. Robert et +Charlot ne sont pas venus ici depuis dix ans.</p> + +<p>--La mère Labourique d'aujourd'hui jase +aussi bien que la mère Labourique d'il y a +vingt ans. Elle s'est défiée de moi d'abord, +et elle a agi avec prudence, ensuite, elle s'est +montrée franche et a eu raison, car je sais que +Robert et Charlot sont ici à Québec et qu'ils +ont l'habitude de venir dans cette maison.</p> + +<p>Vous vous trompez, Monsieur, et vous ne +les verrez jamais dans notre maison.</p> + +<p>--Est-ce un défi?</p> + +<p>--C'est un défi facile à jeter, puisqu'ils nous +sont tous deux devenus presque étrangers.</p> + +<p>--Vous voulez les cacher?</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>--Parce qu'ils sont des voleurs!</p> + +<p>--Et nous faisons métier de cacher les voleurs, +je suppose?</p> + +<p>--Depuis trente ans.</p> + +<p>--Vous êtes un lâche et un menteur!... +Accuser ainsi deux femmes honnêtes comme +ma mère et moi! oh! c'est infâme!</p> + +<p>--Tout doux, la Louise... ta vertu n'est pas +si farouche que ça!...</p> + +<p>--Votre impertinence serait moins grande +si vous vous adressiez à un homme... misérable +bossu que vous êtes!...</p> + +<p>--J'en jure Dieu, s'écria le bossu piqué au +vif, je démolirai votre sale boutique et je trouverai +bien les rats qui s'y cachent!</p> + +<p>Il sortit. Pour se consoler, en revenant, il +pensait à Marguerite; mais Marguerite pensait +au jeune Victor, et elle pleurait en pensant +à lui. Voici pourquoi: Picounoc était +revenu de l'ouvrage soucieux et morose. Il ne +soupa que légèrement. Marguerite lui demanda +la cause de cette tristesse et de ce +manque d'appétit:</p> + +<p>--Pauvre enfant, dit-il, c'est, vois-tu, que +je voudrais te rendre heureuse, et tu ne le +veux pas...</p> + +<p>--Comment! petit père, il me semble que...</p> + +<p>--Tu ne veux pas épouser M. Chèvrefils.</p> + +<p>--Il est vieux, bossu, avare, jaloux!... et +vous croyez qu'il me rendrait heureuse?...</p> + +<p>--Il t'aime et il est riche, cela suffit...</p> + +<p>--Je ne l'aime pas, moi.</p> + +<p>--Caprice d'enfant...</p> + +<p>--Pourquoi insistez-vous tant aujourd'hui? +vous me disiez, dernièrement, que Victor m'aimait +et que vous en étiez aise.</p> + +<p>--J'ai compris que tu ne pouvais pas devenir +la femme d'un avocat, et puis je ne veux +pas me séparer de toi.</p> + +<p>--Mais si j'épousais M. Chèvrefils?</p> + +<p>[Carence d'impression]rais souvent, souvent...</p> + +<p>--Vous viendrez me voir à Québec, et l'été, +je passerai la vacance ici.</p> + +<p>--Tu sais, Marguerite, qu'une fille qui se +marie malgré son père est rarement heureuse.</p> + +<p>--Je ne me marierai pas malgré vous.</p> + +<p>--Tu épouseras donc M. Chèvrefils.</p> + +<p>--Jamais! je resterai fille plutôt. Vous +voulez m'avoir auprès de vous, vous m'aurez +ainsi tant que vous voudrez.</p> + +<p>--Marguerite, tu ne sais pas comme...</p> + +<p>--Mon père, je ne vous comprends pas!...</p> + +<p>--Ne me demande pas la raison de mon +insistance, je t'en prie, mais, obéis, et Dieu +te bénira...</p> + +<p>--Je hais cet homme...</p> + +<p>--Il est puissant et peut nous faire du mal.</p> + +<p>--Mon père, nous avons le coeur droit. Dieu +est avec nous, qu'avons-nous à craindre?</p> + +<p>--Marguerite!...</p> + +<p>--Mon père!</p> + +<p>--Je t'en supplie!...</p> + +<p>--Ma conscience s'y oppose.</p> + +<p>--C'est un prétexte; il n'y a pas de mal en +cela... c'est un prétexte pour rester insensible +aux prières d'un père qui te chérit...</p> + +<p>--Vous savez que je vous aime, mon père, +eh bien! je resterai avec vous.</p> + +<p>--Non!... il faut que tu te maries!</p> + +<p>--Avec le bossu?</p> + +<p>--Avec M. Chèvrefils!</p> + +<p>Marguerite se voila la face de ses deux +mains. Picounoc tomba à genoux devant elle.</p> + +<p>--Marguerite, dit-il, aie pitié de moi!</p> + +<p>Marguerite jeta ses bras autour du cou de +son père et l'embrassa avec effusion, puis, +fondant en larmes, elle alla s'enfermer dans +sa chambre.</p> + +<p>--Le bossu me l'avait dit, que je verrais mon +père à mes genoux... Mon Dieu! quel est ce +mystère! il me glace d'épouvante.</p> + +<p>Picounoc s'était laissé intimider par les menaces +du bossu, et redoutait son indiscrétion. +Père dénaturé, il aimait mieux sacrifier sa +fille que renoncer à la possession de Noémie.</p> +<br><br> + +<h3>XII</h3> + +<h3>LE JEU DES COUTEAUX</h3> +<br> + +<p> +--<i>My! my! what is it?</i> s'écria John.</p> + +<p>--<i>Quid est tibi, quod fugisti?</i>... ajouta l'ex-élève.</p> + +<p>--Des cadavres! exclama Baptiste.</p> + +<p>--Un massacre! répéta Félix.</p> + +<p>John se pencha sur un des guerriers morts.</p> + +<p>--Les Litchanrés se faire battre, dit-il.</p> + +<p>--Je n'appelle pas ça se faire battre moi, dit +l'ex-élève, ils se sont faits tuer raide.</p> + +<p>--Les Couteaux-jaunes sont venus les surprendre +ici, observa Baptiste, cela m'explique +pourquoi ils ont dévié de leur route.</p> + +<p>--C'est vrai, ajouta Félix, mais comment +ont-ils pu deviner que leurs ennemis se trouvaient +ici?</p> + +<p>--Naskarina savait peut-être le chemin que +prendrait sa tribu.</p> + +<p>Tout en causant ils examinaient les cadavres.</p> + +<p>--Le jeune chef! dit l'ex-élève.</p> + +<p>--Le Lièvre qui court! reprit Félix.</p> + +<p>--C'étaient deux amis, ils ont du tomber en +semble, ajouta Baptiste.</p> + +<p>--<i>For sure!</i> dit John.</p> + +<p>--Donnons leur une sépulture commune, +que les mêmes branches de sapins les recouvrent +éternellement.</p> + +<p>--Voici un amas de rameaux et de feuilles +qui n'attendent que le moment d'être utiles, +étendons-les comme un suaire sur nos amis +défunts; mais, auparavant, réunissons les morts.</p> + +<p>Et les quatre chasseurs couchèrent, côte à +côte, les indiens qui avaient succombé dans le +combat. Lorsqu'ils rangèrent le corps de +Kisastari, la plaie que le couteau du Hibou-blanc +lui avait faite dans le dos s'ouvrit; +le sang coula et le mort poussa une plainte +sourde. Un frisson courut dans les veines des +quatre blancs, et pourtant ils n'étaient pas +peureux. Ils se remirent aussitôt.</p> + +<p>--Il n'est pas mort, dit l'ex-élève, vite! de +l'eau et de la gomme de sapin.</p> + +<p>Un moment après l'eau pure rafraîchissait +les lèvres altérées du blessé et le baume du +Canada commençait à cicatriser ses plaies. Les +autres étaient bien morts. Ils furent ensevelis +sous les rameaux. Les chasseurs, en enlevant +l'amas de feuilles et de branches qu'ils venaient +d'apercevoir, mirent à nu les cadavres +des Couteaux-jaunes....</p> + +<p>--Oh! oh! dirent-ils, il y a eu bataille en règle, +et des morts de chaque côté. Nos amis se sont +bien défendus, tant mieux! les branches leur +seront plus légères.</p> + +<p>--Que les corps des Couteaux-jaunes aient +le sort réservé aux cadavres des Litchanrés! +dit l'ex-élève, en enlevant la dernière branche.</p> + +<p>--<i>Oh yes</i>, ajouta John.</p> + +<p>--Qu'ils soient la pâture des loups et des +corbeaux!</p> + +<p>--<i>Oh! yes!</i></p> + +<p>--Et disons un pater et un ave pour les âmes +de nos amis, dit Baptiste, en se mettant à genoux +auprès des Litchanrés.</p> + +<p>--<i>Oh! yes!</i> mais c'est moi pas dire, parceque +c'est moi pas croire nécessaire, mais vous +autres faire bien de prier.</p> + +<p>--C'est ton affaire, John.</p> + +<p>Et les trois chasseurs catholiques, à genoux +près des cadavres des indiens, récitèrent avec +dévotion un <i>pater</i> et un <i>ave</i>.</p> + +<p>Kisastari avait repris connaissance. Ses +amis résolurent de rester auprès de lui jusqu'à +ce qu'il fut en état de marcher, et, quand +ils le virent capable de tuer du gibier pour se +nourrir, ils lui donnèrent une bonne provision +de poudre et s'éloignèrent.</p> + +<p>Les Couteaux-jaunes s'avançaient lentement +et joyeusement vers le lac Noir. Le Hibou +blanc poursuivait de ses assiduités la belle +Iréma qui demeurait insensible et inconsolable.</p> + +<p>--Jamais Iréma ne pourra aimer, disait-elle, +celui qui a tué son fiancé.</p> + +<p>--Si tu ne m'aimes pas de bon gré, tu m'aimeras +de force.</p> + +<p>--Iréma n'a pas peur des tourments, ni de +la mort. Elle sera heureuse de souffrir et de +mourir pour Kisastari son époux.</p> + +<p>--Ne prononce jamais ce nom devant moi!</p> + +<p>--Kisastari! c'est le nom que j'aime.</p> + +<p>--Le Hibou blanc se vengera....</p> + +<p>--Le Hibou blanc n'est pas un véritable +indien, et il a peur des tortures....</p> + +<p>Comme le grand-trappeur, Iréma avait les +mains enchaînées--car on la savait capable +de s'enfuir seule à travers la forêt. Souvent +elle regardait le visage pâle qui l'avait sauvée, +et elle eut donné sa vie pour lui rendre la +liberté. Quand les deux prisonniers se rencontraient, +ils échangeaient de tristes et éloquents +regards.</p> + +<p>La troupe atteignit le lac Noir, et elle fit +retentir de ses cris de joie les ondes solitaires +et les bois mystérieux. Les danses et les +chants durèrent tout un jour. Les jeunes +guerriers, vers le soir, s'approchèrent du vieux +chef en lui dirent:</p> + +<p>--Tu nous as promis que les réjouissances +se termineraient par la mort de notre vieil +ennemi, le grand-trappeur, eh bien! nos +jambes sont fatiguées de danser, nos voix sont +lasses de chanter, et nous voulons nous reposer +bientôt.</p> + +<p>--Vos bras sont-ils aussi fatigués? demanda +le Hibou blanc.</p> + +<p>--Non:</p> + +<p>--Vos couteaux sont-ils bien aiguisés?</p> + +<p>--Oui!</p> + +<p>--Et bien! attachez à un tronc d'arbre le +grand chef, et lancez-lui vos couteaux dans le +coeur, à vingt pas de distance.... On verra +lequel de vous est le plus habile.</p> + +<p>Une clameur joyeuse suivit les paroles du +chef, et le grand-trappeur fut attaché au tronc +d'un sapin. Il ne tremblait pas. Les jeunes +gens se placèrent en rang à vingt pas. Les +femmes regardaient avec curiosité. L'une +d'elles pleurait: c'était Iréma. Le sort avait +désigné l'ordre dans lequel on devait tirer. +Le premier qui s'arma du couteau fut le +Loup cervier. Il regarda sa lame tranchante +et dit en souriant:</p> + +<p>--Vous autres, vous ne frapperez qu'un +cadavre.</p> + +<p>Alors il visa, d'un oeil perçant au coeur du +grand-trappeur leva le bras lentement et, toujours +l'oeil fixé sur le prisonnier, il lança l'arme +sifflante.</p> + +<p>--Nul! c'est nul! à recommencer, s'écria-t-il +furieux, on m'a touché le bras.</p> + +<p>Le couteau n'avait déchiré que le gilet du +prisonnier.</p> + +<p>--Arrête! s'était écrié Naskarina, j'ai une +parole à confier au chef. Et, disant cela, elle +avait saisi le bras de l'indien.</p> + +<p>--Pourquoi troubles-tu la fête, Naskarina? +dit le Hibou blanc avec une légère aigreur.</p> + +<p>--Iréma pleure, vois-tu? elle est affligée de +la mort du grand-trappeur, eh bien! chef, +c'est à toi de profiter des dispositions où elle +se trouve. N'aimes-tu pas mieux avoir l'amour +de cette femme que la mort de cet homme...</p> + +<p>--Je ne te comprends pas bien, Naskarina.</p> + +<p>--Ecoute--elle parlait bas--dis à Iréma que +tu donneras la liberté au grand-trappeur si +elle veux t'aimer.</p> + +<p>--Naskarina, tu as de l'esprit.</p> + +<p>--Et puis, si tu veux tuer cet homme, fais +le suivre ou surprendre.</p> + +<p>--Naskarina, merci!</p> + +<p>Il commanda aux guerriers de suspendre +leur terrible jeu de couteaux, et il se dirigea +vers Iréma. Le grand-trappeur ne savait que +penser, mais il était loin d'espérer la délivrance. +Iréma, remplie de reconnaissance +envers le grand-trappeur, consentit à se sacrifier +pour le sauver.</p> + +<p>--Je serai votre femme, dit-elle, mais pas +avant que la robe noire nous unisse....</p> + +<p>--La robe noire est bien loin....</p> + +<p>--Nous irons ensemble, et nous marcherons +tout un mois s'il le faut.</p> + +<p>--C'est bien long, Iréma.</p> + +<p>--Je puis bien sacrifier ma vie pour sauver +un homme qui m'a fait du bien, mais il ne m'est +pas permis de sacrifier mon âme; et, si tu ne +veux pas attendre, chef, ordonne à tes guerriers +de continuer leur jeu meurtrier... tu ne m'auras +jamais pour femme....</p> + +<p>--Et si je le sauve!</p> + +<p>--Si tu le sauves, Iréma sera ta femme, elle +le jure, et elle est capable de tenir sa parole.</p> + +<p>--Je crois à ta parole et tu es libre.</p> + +<p>En disant ces mots il fit tomber les liens qui +enchaînaient les mains de la belle indienne. +Ses guerriers, surpris, se regardaient entre eux +et commençaient à murmurer.</p> + +<p>--Le Hibou blanc nous trahit; risqua l'un +d'eux....</p> + +<p>--C'est un étranger; les Couteaux-jaunes +ont eu tort de se fier à lui, dit un autre.</p> + +<p>--C'est une honte pour nous!</p> + +<p>Le vieux chef s'avança au milieu d'eux: +Depuis que je suis avec vous, dit-il, vous +n'avez pas été bafoués par vos ennemis, et +vous les avez souvent vaincus. Quand j'étais +jongleur, je vous prédisais votre bonne fortune +et vos triomphes, depuis que je suis +devenu le premier de la tribu que j'avais +adoptée, ai-je jamais trahi mes compagnons ou +failli à ma tâche? Vous devez donc avoir confiance +en moi, et croire que tout ce que j'ordonne +est pour la gloire et le bien de la tribu. +Je veux une femme; et celle que je veux, +c'est Iréma, la fiancée de Kisastari que vous +avez tué. Elle ne sera ma femme qu'à une +condition. C'est que je rende la liberté au +grand-trappeur.... Le voulez-vous?</p> + +<p>Un frémissement s'empara des indiens attentifs: +Rendre la liberté au grand-trappeur! +s'écrièrent-ils stupéfaits.</p> + +<p>--Si vous ne le voulez pas, je me soumettrai, +car le vieux chef aime mieux sa tribu qu'il +ne s'aime lui-même....</p> + +<p>--Le Hibou blanc est avec nous depuis autant +de lunes qu'il y a de branches à cet arbre, +et il nous a toujours été dévoué, qu'il fasse +donc selon ses désirs! s'écria l'un des indiens.</p> + +<p>--Eh bien! mes enfants, reprit le chef, +d'une façon câline, et parlant bas pour n'être +pas entendu des autres, consolez-vous, tout +ne sera pas perdu, le grand chef ne nous +échappera pas. Il sera mis en liberté, mais +vous allez l'attendre sous les bois. Que dix +d'entre vous s'élancent dans la forêt, du côté +du soleil, je vais le renvoyer par là.</p> + +<p>Aussitôt dix des plus agiles disparurent sans +bruit.</p> + +<p>Le grand-trappeur avait bien vu qu'il se +tramait quelque nouveau complot; mais il +n'avait rien entendu, et toujours il supposait +que l'on s'évertuait à trouver un genre +de mort digne du mal qu'il avait causé. +Quelques heures s'écoulèrent avant que le +Hibou blanc s'approchât de lui; heures d'angoisses +et d'agonie que celui qui va mourir +peut seul comprendre.</p> + +<p>--Frère, dit le Hibou blanc.</p> + +<p>--Moi, ton frère! vil renégat, jamais!</p> + +<p>Le vieux chef eut un mouvement de colère, +mais la pensée d'Iréma lui rendit le calme.</p> + +<p>--Compatriote, dit-il en français, tu me crois +plus méchant que je suis, je t'offre la liberté.</p> + +<p>--La liberté! dis-tu, mais à quel prix?</p> + +<p>--Pars! tu es libre. Et il coupa, d'un coup +de couteau, les liens qui l'attachaient à +l'arbre. Le grand-trappeur eut envie de se +jeter sur lui et de l'étrangler. Plusieurs indiens +arrivèrent armés de fusil.</p> + +<p>--Pars, dit le vieux chef, va-t-en de ce côté--il +montrait le bois--éloigne-toi vite, car nous ne +voulons plus te revoir. Si tu suis les bords +du lac, tu seras tué, car mes guerriers sont là +qui t'attendent.</p> + +<p>--Et de ce côté, demanda le grand-trappeur +il n'y a personne qui me guette pour me tuer? +dit-il avec ironie.</p> + +<p>--Personne! répondit le traître Hibou blanc.</p> + +<p>--Mourir pour mourir, pensa le prisonnier, +il vaut mieux être tué par une balle que servir +de jouet et de cible aux couteaux de ces chiens.</p> + +<p>--Donne-moi un fusil, de la poudre et du +plomb! demanda-t-il.</p> + +<p>On lui donna ce qu'il voulait.</p> + +<p>--Au revoir, dit-il, et il s'élança, libre comme +l'oiseau, dans la forêt qu'il aimait tant.</p> + +<p>Le Hibou-blanc sourit en le voyant partir, +et s'approcha d'Iréma.</p> + +<p>--J'ai tenu parole, tu vois comme je t'aime.</p> + +<p>--Iréma ne t'aime point, mais elle tiendra +sa parole aussi bien que toi.</p> + +<p>Le grand-trappeur s'arrêta bientôt et se mit +à genoux. Pendant longtemps il pria. De +quelque côté qu'il put aller il s'attendait à être +assassiné, car il connaissait la perfidie des Couteaux +jaunes et de leur chef blanc, le renégat. +Il marcha avec toutes les précautions possibles, +et souvent il mit son oreille contre le sol pour +percevoir les sons et découvrir le passage de +quelque voyageur. Il se serait bien caché, +mais il fallait ne pas mourir de faim, et, alors +faire la chasse et probablement se trahir.</p> + +<p>Les dix indiens s'étaient arrêtés à une +courte distance, et formaient un cordon comme +les tirailleurs qui se dispersent sur le champ +de bataille. Ils guettaient, attentifs, épiant +tous les bruits de la forêt. Tout à coup l'un +d'eux entendit le bruit des rameaux qui craquaient +sous des pieds pesants. Il tressaillit +et s'assura, que son fusil était bien chargé. +Mais le bruit s'éteignit peu à peu, puis il se fit +entendre dans une autre direction:--C'est le +diable que cet homme, pensait-il, il court +avec la rapidité d'un cerf... mais il ne +nous trompera pas. Plusieurs des indiens +entendaient le bruit et tenaient en eux-mêmes +le même langage. Le premier qui avait été +mis en éveil, oubliait, petit à petit, en songeant +à sa belle sans doute, la glorieuse mission +qu'il avait à remplir, quand il fut tiré de sa +rêverie par un murmure, et un violent froissement +de feuilles sèches: Il est passé! le +misérable, cria-t-il. Et, se levant, il fit par +accident tomber la gâchette de son fusil. Le +coup partit et la forêt résonna au loin. Alors +un homme robuste et grand se cacha derrière +une souche noire et, là, il attendit quelques +instants pour voir d'où venait le danger. +C'était le grand-trappeur. L'indien maladroit +rechargea sa carabine et se tint debout. Le +fugitif ne pouvait pas le voir. Les autres +indiens crurent le grand-trappeur mort, et ils +accoururent. Se voyant cerné--car des pas +précipités résonnaient de toutes parts autour +de lui--le grand-trappeur se leva pour fuir. +L'indien qui venait de recharger sa carabine +l'aperçut. Il eut un éclat de joie dans les yeux, +épaula son arme et... tomba mort. Le grand +chef fuyait, il ne le vit point tomber. Trois +autres arrivèrent essoufflés, haletants, mais la +figure souriante....</p> + +<p>--Est-il mort? se demandèrent-ils?</p> + +<p>--<i>Oh! yes!</i> et toi, mourir aussi, dit une +voix étrange.</p> + +<p>Et, au même instant, l'indien tomba frappé +par une balle....</p> + +<p>--<i>Accipe ballam meam!</i> cria une autre voix. +Et un troisième indien tomba.</p> + +<p>--A moi l'autre! à moi l'autre! dit Baptiste; +mais le quatrième se sauvait; une balle lui +écorcha le bras en passant. Les autres indiens +qui accouraient aussi s'arrêtèrent au bruit de +la fusillade. La peur les saisit, vaillants loin +du danger, toujours prêts à assassiner leur +ennemi confiant, ils ne s'exposaient guère +sans nécessité et isolément. Ils revinrent au +lac Noir.</p> + +<p>Le blessé les suivit de près. Le vieux chef +était dans une inquiétude extraordinaire. +L'écho avait apporté le bruit des détonations +des armes à feu, et il était facile de conclure +qu'un engagement avait eu lieu entre les +indiens et quelques ennemis. Peut-être aussi +que le grand chef, blessé d'abord, s'était défendu +longtemps avant de tomber; peut-être +étaient-ce ces quelques chasseurs canadiens +laissés à l'embouchure de la rivière Claire, il y +avait quelques jours. Cette réflexion était la +plus juste. Et le blessé dissipa tout doute à +ce sujet, car il avait entendu l'anglais de John, +et le latin de l'ex-élève, et de plus, la balle de +Baptiste l'avait richement effleuré. Le Hibou +blanc venait de passer de la joie à la colère +et de la confiance à la peur.</p> + +<p>--Et le grand-trappeur est-il encore vivant? +demanda-t-il au blessé.</p> + +<p>--Le grand-trappeur doit être mort. Il +n'était pas avec les autres chasseurs. Il s'est +sauvé dans la direction de la rivière Athabaska +et plusieurs balles l'ont suivi....</p> + +<p>--L'ont-elles atteint?</p> + +<p>--Oh! Oui... je le crois, je l'ai vu tomber... +c'est alors qu'avertis par mon coup de feu, les +blancs sont accourus et m'ont attaqué. C'eût +été folie de lutter contre plusieurs, je suis +revenu.</p> + +<p>La vérité était légèrement altérée, mais ce +récit, fort vraisemblable, valut à l'indien perfide +de chaudes marques de sympathie.</p> + +<p>--Levons le camp, ordonna le chef, et marchons +vers le grand lac des Esclaves.</p> + +<br><br> + +<h3> +XIII</h3> + +<h3>POINT DE PORTE DE DERRIERE.</h3> +<br> + +<p> +Quelques jours après le voyage de Robert +et de Charlot à Lotbinière, et leur visite par +trop intéressée au marchand bossu, un Monsieur +Gagnon, barbe grise, figure insignifiante, +vint s'installer avec sa femme, une vieille laide, +mais alerte et pimpante, et une servante +bonne enfant, dans une maison du voisinage, +qu'il acheta et paya comptant--Chose assez +rare pour être signalée, d'autant plus qu'à la +maison attenait une fort belle terre. Le bossu +flairant une bonne pratique, alla présenter ses +hommages à la dame nouvelle, et, bientôt la +plus étroite amitié lia les deux maisons. Si +Madame Gagnon ne se fût pas révélée, en +même temps, si dévote, on eût pu craindre le +jeu des mauvaises langues, car les visites du +bossu devinrent bien fréquentes, et Madame +allait acheter souvent. Elle achetait sans doute +peu à la fois. Le mari passait pour un bonhomme, +un de ces hommes commodes qui +ferment les yeux pour ne pas voir. Mais qu'avait-il +besoin de regarder? Madame se faisait +conduire si souvent à l'église, et puis, elle était +dans la soixantaine!</p> + +<p>Victor Letellier avait été douloureusement +surpris de voir l'indigence dans la maison de +sa mère. A sa dernière vacance encore, il +avait trouvé la demeure modeste enveloppée +dans une atmosphère de paix et de félicité. +Tout lui avait souri comme autrefois: les arbres +feuillus et les fleurs du jardin, le seuil antique +et le foyer solitaire. Le pain n'avait pas +manqué sur la table, ni la gaîté dans le coeur +de sa mère. C'est peut-être que l'écolier, que +l'étudiant, fatigué des murs du collège qu'il +ne peut franchir impunément, altéré de soleil, +d'air et de liberté, se plaît, dans son exaltation, +à revêtir, comme d'un nimbe lumineux, tous +les objets qu'il a regrettés longtemps, et longtemps +évoqués dans ses rêves. Depuis plusieurs +années, en effet, la maison de la veuve +Letellier s'en allait en ruine. Un contrevent +était tombé, et le gond de fer rouillé qui le +soutenait depuis vingt ans n'avait pas été remplacé +par un gond neuf; le pignon dépeinturé +laissait voir, comme une tache honteuse, sa +petite fenêtre brisée, où les chapeaux de paille +remplaçaient les vitres; le perron devenu +poussière sous la pluie et les pieds, se voyait +remplacé par une bûche de merisier mal +écarrie. Les bardeaux de la couverture se +garnissaient d'une mousse verdâtre. Le +lambris du carré, blanchi à la chaux autrefois, +avait pris une teinte grise et sombre sous +l'action de la pluie. La grange ne se portait +pas mieux, et, sans de forts étais qui la soutenaient +encore, le vent de nord-est qui souffle +fort en cet endroit, l'eût couchée sur son vieux +châssis en pourriture. La misère s'échappait +par tous les ais, par toutes les pièces, et cependant +le jeune avocat ne venait que de +l'apercevoir. Il en ressentit une profonde +commotion. Tout son passé de joie et de +lumière se perdit dans une ombre épaisse! il +regretta d'avoir été heureux pendant que sa +mère souffrait.</p> + +<p>Un instant l'amour--ce baume divin auquel +nul ne résiste--l'amour calma son chagrin et +lui rendit le bonheur. Mais ici encore le +calme présageait la tempête, le soleil annonçait +l'orage. Marguerite, qu'il avait vue si rieuse +et si aimante, était devenue tout à coup chagrine +et presque sauvage. Elle semblait se +trouver mal à l'aise devant lui, et paraissait +le fuir. Un changement aussi prompt était +inexplicable et portait le trouble dans son âme. +Il était venu débordant d'ivresse et d'espérance, +il allait repartir désespéré. Il était +venu se reposer dans la solitude des champs, +se distraire dans les plaisirs du village, avant +d'entrer dans l'arène où chacun combat contre +tous pour conquérir sa part des biens de la vie, +et il allait, comme un coursier que l'on presse +d'atteindre le but, continuer sans repos, sa +marche difficile. Il lui tardait de rendre à sa +bonne mère un peu de tout ce bien qu'elle lui +avait fait; et, si la fortune tardait trop à venir, +il trouverait, dans la maison de Picounoc, un +refuge à cette femme aimée. Et même, n'était-ce +pas là la voie la plus courte pour arriver +à la félicité? Le mariage de Picounoc et de +Noémie ne serait-il pas le gage de l'union de +Victor et Marguerite?</p> + +<p>--Oh! les jours sombres achèvent, et j'ai +tort de me désespérer, se dit enfin le jeune +avocat; encore quelques mois et, sans doute, +l'allégresse rayonnera dans tous nos coeurs.</p> + +<p>Avant de s'en retourner à Québec, Victor +alla faire ses adieux à Marguerite. Il dissimula +d'abord, sous un air d'indifférence et un +ton badin, le chagrin dont il était rempli. +Marguerite éprouva un long serrement de +coeur en le voyant parler aussi gaîment de +son départ.</p> + +<p>--Ta pauvre mère va s'ennuyer, dit-elle....</p> + +<p>--Je lui écrirai souvent....</p> + +<p>--Viendras-tu cet hiver?</p> + +<p>--Peut-être aux jours gras, si je gagne quelques +dollars pour payer ma voiture.</p> + +<p>--Papa va toujours à la ville pendant l'hiver, +il se fera certainement un plaisir de t'emmener.</p> + +<p>--Si tu m'aimes encore, dans ce temps-là, tu +le chargeras de me voir... mais....</p> + +<p>--Mais!... que veux dire ce mais?...</p> + +<p>--L'autre jour, t'en souviens-tu? tu m'aimais +beaucoup.</p> + +<p>--Si je m'en souviens!</p> + +<p>--Laisse-moi finir... Aujourd'hui, tu m'aimes +un peu.</p> + +<p>--Un peu! fit Marguerite avec reproche.</p> + +<p>--Laisse-moi finir.</p> + +<p>--Non, tu finis trop mal....</p> + +<p>--Cet hiver, tu ne m'aimeras plus!...</p> + +<p>Marguerite ne répondit pas, mais elle leva +sur Victor un regard si doux, si plein de prière +et d'amour, qu'il se sentit troublé jusqu'au +fond du coeur.</p> + +<p>--Marguerite, dit-il, pourquoi me regardes-tu +ainsi?</p> + +<p>--Victor, pourquoi parles-tu comme cela?</p> + +<p>Et les deux jeunes gens se regardaient fixement, +avec douceur, avec volupté. Peu à peu +leurs yeux se remplirent de larmes, leurs +mains se joignirent, un cri parti du coeur:</p> + +<p>--Marguerite!</p> + +<p>--Victor!</p> + +<p>Picounoc parut. Le traître! se montrer dans +un pareil moment! qu'il soit honni de tous les +amoureux!</p> + +<p>--Marguerite, Monsieur Chèvrefils, dit-il, +en présentant le bossu. Le bossu suivait.</p> + +<p>Picounoc ne savait pas Victor était là, dans +un charmant tête-à-tête avec Marguerite. Il +parut surpris, et le bossu fit une grimace éloquente. +Marguerite s'avança vers lui:</p> + +<p>--Je vous présente Monsieur Letellier.</p> + +<p>--C'est-à-dire notre voisin, reprit Picounoc, +moitié sérieux, moitié badin, le fils de la veuve +Noémie que vous connaissez bien.</p> + +<p>--Oh! c'est ce jeune homme que nous avons +protégé? Je suis heureux de faire votre connaissance, +Monsieur, dit-il au jeune avocat, en +lui tendant la main.</p> + +<p>--J'aurais voulu vous connaître plus tôt, +Monsieur Chèvrefils, répondit Victor, j'aurais +dû vous connaître plus tôt,... puisque de +concert avec M. St. Pierre vous avez fait du +bien à ma mère... et vous m'en avez fait à +moi-même!...</p> + +<p>--Bah! ne parlez pas de cela, je vous prie, +c'est si peu de chose!</p> + +<p>--Vous avez fait beaucoup, Monsieur, mais +cependant, si votre générosité n'est pas satisfaite, +il se présente une heureuse occasion de +l'exercer encore.</p> + +<p>Le bossu se sentit pris. Il balbutia pourtant:</p> + +<p>--Que faudrait-il donc faire encore?</p> + +<p>--Il faudrait ne pas faire vendre maintenant +la terre de ma mère.</p> + +<p>--C'est la nécessité, Monsieur. Le commerce +a des exigences... ah! vous êtes neuf, +vous ne connaissez pas encore les mauvais +côtés de l'existence.</p> + +<p>--C'est vrai, mon Victor, ajouta Picounoc; +et ce serait mal juger M. Chèvrefils, que de le +croire dur ou insensible, parce qu'il use de +moyens extrêmes pour recouvrer son argent.</p> + +<p>--Au reste, ajouta le bossu, si vous désirez +parler affaires, Monsieur Letellier, je demeure +à la rivière du Chêne, près du grand pont. +Nous serons seuls, et les dames, par conséquent, +ne s'ennuieront pas à nous entendre.</p> + +<p>--Je m'intéresse beaucoup à madame Letellier, +dit Marguerite, et vous pouvez parler +d'elle en ma présence aussi longtemps qu'il +vous plaira.</p> + +<p>--Merci, Marguerite, dit Victor.</p> + +<p>--Et un peu à Monsieur Letellier, n'est-ce +pas? demanda le bossu en essayant de rire.</p> + +<p>--Victor est mon ami d'enfance.</p> + +<p>--Et je parie, Mademoiselle, que vous pourriez +dire plus encore, si vous écoutiez votre +coeur.</p> + +<p>Marguerite eut envie de dire hautement: +oui! mais elle songea à son père, et fit taire le +cri de son âme. Victor était blessé du ton +fendant qu'avait pris le marchand; il eut envie +de répliquer de la même façon, mais la crainte +d'être impoli ou de déplaire à Picounoc, retint +sur ses lèvres toute parole offensante. Il reprit +après quelques minutes, changeant de sujet:</p> + +<p>--Vous avez été victime d'un vol? M. Chèvrefils?</p> + +<p>--Oui, Monsieur, d'un vol considérable! Et +vous comprenez que cela ne règle pas mes +affaires, ne paie pas mes comptes.</p> + +<p>--Et chasse un peu la bonne humeur, ajouta +Victor en riant.</p> + +<p>--C'est vrai! c'est vrai! il faut l'avouer.</p> + +<p>--Vous n'avez pas retrouvé les voleurs?</p> + +<p>--Je les ai suivis à la piste.</p> + +<p>--Et ils sont arrêtés?</p> + +<p>--Pas encore, mais ils le seront; je sais où +les prendre; je connais leur cachette.</p> + +<p>--Vraiment!</p> + +<p>--Robert et Charlot sont les plus anciennes +pratiques de la mère Labourique.</p> + +<p>--La mère Labourique! exclama le jeune +avocat, la mère Labourique, je connais ça! +J'ai voulu voir de mes yeux le sale tripot dont +j'ai tant de fois entendu parler. C'est là qu'autrefois +une trame infâme avait été ourdie +contre mon père, jeune encore, et sans expérience. +Toute une société de brigands tenait +là ses quartiers généraux et décrétait ses arrêts +de mort contre ceux qui lui portaient ombrage. +Mais mon père, grâce à Dieu, avait +fini par triompher de ces misérables. L'un +d'eux, s'il vit encore, doit se souvenir d'un +coup de rame qui fit sa marque, un autre perdit +un pied, un autre, le plus puni de tous....</p> + +<p>Il s'arrêta soudain, et rougit comme un +homme qui vient de dire une chose insensée. +Il est maladroit de parler de corde dans la +maison d'un pendu. Le jeune avocat s'efforça +de racheter son imprudence en disant:</p> + +<p>--Heureusement que les fils ne tiennent pas +toujours de leurs pères!</p> + +<p>Marguerite observa le trouble de son ami, +et fut frappée de la manière inattendue dont +il terminait cette sortie contre les bandits du +temps passé. Elle ignorait, la pauvre enfant, +que le chef de ces scélérats, celui dont la mort +avait été si terrible, était son aïeul, le père de +son père.</p> + +<p>--Achève donc, Victor, dit-elle ingénument; +je n'ai jamais entendu raconter cela, +moi....</p> + +<p>Picounoc lui imposa silence d'un regard et, +quand il vit qu'elle ne comprenait qu'à demi:</p> + +<p>--Il y a des choses, dit-il, que les jeunes filles +ne doivent pas entendre.</p> + +<p>Marguerite crut qu'elle avait manqué de +réserve, et se retira toute confuse. Le bossu +demeurait inflexible sous son masque de barbe +noire. Cependant, il brûlait de ses yeux +fauves le jeune homme imprudent.</p> + +<p>--"L'Etoile" part vers midi, dit le jeune +avocat, je n'ai que le temps d'embrasser ma +mère en passant et de m'embarquer: Je vous +dis adieu.</p> + +<p>--Tu descends à Québec? Je croyais que +tu passais un mois au moins avec, nous, dit +Picounoc étonné....</p> + +<p>--Ma mère est pauvre et je vais travailler +pour la secourir.</p> + +<p>--Ta mère ne manquera de rien, Victor, je te +le jure, reste si tu veux.... Mais enfin c'est le +devoir d'un bon fils de travailler pour ses parents.... +Dieu te bénira, mon enfant, va, tu +fais bien. Et il tendit la main au jeune avocat.</p> + +<p>--Au revoir, M. Chèvrefils, dit Victor au +bossu.</p> + +<p>Le bossu lui serra la main d'un mouvement +convulsif comme pour lui rompre les os.</p> + +<p>--Est-ce l'amitié? demanda Victor.</p> + +<p>--C'est pour vous remercier du souvenir que +vous avez évoqué tout à l'heure.</p> + +<p>--Le souvenir des brigands?</p> + +<p>--Oui, j'ai connu votre père... je l'ai aimé... +oh! beaucoup aimé. Ce brave Djos! c'est +dommage qu'il soit mort si vite....</p> + +<p>--Oui, Monsieur, c'est dommage, car les +hommes honnêtes sont assez rares.</p> + +<p>--Il est mort trop tôt; j'aurais bien aimé à +le revoir. C'est un tour qu'il nous a joué, le +gascon! partir si jeune et si vite!</p> + +<p>Victor et Picounoc regardaient le bossu avec +étonnement.</p> + +<p>--Tu as connu Djos! demanda Picounoc.</p> + +<p>--Je l'ai connu, bien sûr, et peut-être mieux +que toi-même.</p> + +<p>--Tu ne m'as jamais dit cela.</p> + +<p>--Il y a bien des choses que je ne t'ai jamais +dites.</p> + +<p>--Où l'as tu connu?</p> + +<p>--Où? un peu partout, que diable! Il a +voyagé ce garçon, et moi, je ne suis pas resté +les deux pieds dans un sabot.</p> + +<p>--C'était un brave homme en effet, et, s'il +n'eut eu ce moment de folie que vous savez, +la jalousie....</p> + +<p>--Le vertige! le vertige de l'amour, quoi! +c'est quelque chose de dangereux.... Il avait +pourtant une femme honnête et dévouée!</p> + +<p>--Une belle et adorable femme! ajouta Picounoc +avec passion.</p> + +<p>--Que voulez-vous? reprit le bossu, la jalousie +est le plus horrible des aveuglements, +et le fruit défendu sera toujours le meilleur.</p> + +<p>Victor expiait les paroles imprudentes qu'il +avait dites tout à l'heure. A son tour il souffrait, +et le souvenir que l'on évoquait lui était +bien amer.</p> + +<p>--J'ai pardonné, reprit Picounoc hypocritement; +j'ai fait le bien pour le mal, Dieu le +sait, cela me suffit. Ne parlons plus de cet +homme, ni de ces choses.</p> + +<p>--Parlez-en à votre aise, Messieurs, je m'en +vais, dit froidement le jeune avocat.</p> + +<p>Et il sortit. Marguerite le reconduisit jusque +sur le seuil de la porte.</p> + +<p>--Marguerite, dit-il, je n'aime pas ce bossu, +une voix intérieure m'avertit de me défier +de lui.</p> + +<p>--Il passe cependant pour un honnête +homme; sauf qu'il aime trop l'argent, paraît-il.</p> + +<p>--Les hommes qui aiment trop l'argent sont +bien dangereux.</p> + +<p>--Comment cela?</p> + +<p>--Parce que, pour avoir cet argent qu'ils convoitent, +ils se font les instruments de toutes +les passions, les complices de tous les crimes.</p> + +<p>--Il a fait du bien à ta mère.</p> + +<p>--Oui, mais afin de lui faire plus de mal; +c'est le raffinement de la méchanceté. Je +vois clair tout à coup. Cet homme a jeté son +argent sur notre terre, comme on jette un +filet. Il nous tient et ne nous lâchera que +pour nous chasser de notre foyer.</p> + +<p>--Si tu savais comme je le hais cet homme, +et mon père veut que.... Picounoc et le bossu +sortirent de la chambre voisine, ce qui empêcha +Marguerite d'achever sa confidence.</p> + +<p>Les amoureux sont perspicaces, Victor devina +ce que Marguerite n'avait osé achever. +Il jeta un regard inquiet sur la jeune fille.</p> + +<p>--Je comprends tout... dit-il... ah! voilà +pourquoi tu me recevais si froidement tantôt...</p> + +<p>--Victor, on nous observe... je t'aime et +je le déteste. Es-tu content?</p> + +<p>--Marguerite, merci! au revoir! à bientôt!</p> + +<p>Picounoc trouva un prétexte pour sortir et +laisser seuls Marguerite et le bossu. La +jeune fille eut voulu se voir ou plutôt le voir +loin. Quoi de plus insupportable eu effet que +les assiduités d'un homme que l'on hait? Le +bossu se faisait beau autant que possible, +prenait des airs câlins, multipliait les sourires +agaçants et les regards de feu, tout cela en +pure perte, Marguerite était toute ailleurs. Sa +pensée voyait d'autres regards et d'autres +sourires plus doux, une figure plus jeune, plus +belle et plus noble.</p> + +<p>--Vous ne m'aimez donc pas un peu, Marguerite? +risqua enfin le bossu à bout de +patience.</p> + +<p>--Pas du tout, Monsieur.</p> + +<p>--C'est franc, mais c'est dur.</p> + +<p>--Et c'est vrai, ajouta la jeune fille.</p> + +<p>--Vous m'aimerez plus tard, quand vous +serez ma femme.</p> + +<p>--Quand je serai votre femme?</p> + +<p>--Oui. Il le faut, vous le savez.</p> + +<p>--Je ne suis pas encore convaincue....</p> + +<p>--Cependant vous avez vu votre père à vos +genoux....</p> + +<p>Marguerite, brusquement émue par cette +parole, resta silencieuse.</p> + +<p>--Je vous l'avais dit, ajouta le bossu. Je +sais ce que fais, et j'obtiens toujours ce que je +veux.</p> + +<p>--Toujours?</p> + +<p>--Oui, toujours, et, bien que vous ne m'aimiez +pas, je vous aurai.</p> + +<p>La froide ténacité de cet homme effrayait +Marguerite.</p> + +<p>--Qui êtes-vous donc, dit-elle, pour parler +ainsi?</p> + +<p>--Qui je suis? votre futur mari.</p> + +<p>--A quand notre mariage? demanda-t-elle +ironiquement.</p> + +<p>--A bientôt, mademoiselle.</p> + +<br><br> + +<h3> +XIV</h3> + +<h3>KISASTARI</h3> +<br> + +<p> +L'ex-élève et Baptiste, Félix et John s'étaient +mis à la poursuite de leurs ennemis avec l'acharnement +des loups qui ont trouvé la piste +du troupeau. Ils savaient bien qu'ils ne pouvaient +pas engager la lutte ouvertement avec +eux et les battre quand ils seraient prévenus +et préparés, mais ils espéraient les surprendre +et peut-être, qui sait? délivrer leur ami, le +grand-trappeur; les indiens passent si aisément +et si vite de la crainte à l'insouciance, de la +prudence à la témérité.</p> + +<p>Rendus à l'endroit où Litchanrés et Couteaux-jaunes +en étaient venus aux mains, ils +hésitèrent un peu, ne sachant quelle direction +prendre; car un parti de sauvages s'était dirigé +vers la rivière Athabaska, et l'autre, vers +le nord. Cependant, ayant examiné attentivement +le gazon et les branches, sur le passage +des deux tribus, ils trouvèrent celui-là plus foulé +et celles-ci plus rompues du côté de la rivière. +Ceux qui s'étaient dirigés par là avaient dû +passer rapidement, sans prendre le temps de +choisir les éclaircies et les endroits les plus +favorables. Ils se sauvaient donc. Et les +vaincus, c'étaient les Litchanrés puisque leurs +morts étaient restés en proie aux bêtes fauves. +Kisastari ne put leur fournir aucun renseignement; +il ne se souvenait que d'une chose: +avoir été frappé par derrière. Et il eut donné +beaucoup pour rencontrer le lâche qui l'avait +ainsi attaqué. Il ne voulut pas suivre les +blancs; il était encore trop faible pour marcher +vite. Au reste, il voulait, en chassant, +pour se nourrir, rejoindre sa tribu. Les chasseurs +canadiens étaient pressés d'atteindre les +Couteaux-jaunes. Ils arrivèrent assez tôt pour +sauver le grand-trappeur d'une mort certaine, +mais, à leur insu, car ils ne le virent point. Ils +voulaient seulement appliquer la vieille loi +du talion: oeil pour oeil, dent pour dent. Ils +savaient que les Couteaux-jaunes étaient des +assassins, ils savaient que le grand-trappeur ne +devait pas sortir vif de leurs mains sanglantes, +et ils étaient d'humeur à venger sur tous la +mort d'un seul. Pour eux, tous les Couteaux-jaunes +ne valaient pas un grand-trappeur. Ils +poursuivirent les fuyards et arrivèrent sur les +bords du lac noir. La tribu venait de ployer +ses tentes. Au loin, sur le lac, des canots s'en +allaient vers le nord, et les avirons fouettaient +l'onde avec rapidité.</p> + +<p>--Les lâches! ils se sauvent! s'écria l'ex-élève, +n'importe, nous les rejoindrons.</p> + +<p>Le grand-trappeur n'avait pas vu ses amis. +Il crut que les Couteaux-jaunes l'enveloppaient +dans un cercle qui allait se rétrécissant toujours, +et, pour ne pas perdre toute chance, il +se précipita au hasard, courant de toutes ses +forces, pour tromper les balles et distancer les +assassins. Quand les coups de feu eurent +cessé de retentir, il s'arrêta. Un sourire de +satisfaction passa sur sa noble figure, et sa +pensée monta vers le Seigneur. Il éprouvait +un étrange contentement de se savoir libre; il +se contemplait avec une sorte de bonheur.</p> + +<p>--Dieu m'a protégé, se disait-il, d'une façon +évidente, car comment aurais-je pu éviter de +pareilles embûches? Le renégat a voulu paraître +généreux aux yeux de quelqu'un.... +Ah! je le vois! exclama-t-il... tout-à-coup: +c'est Iréma qui me sauve à son tour! comment? +je n'en sais rien, mais c'est elle! Pauvre +enfant! que Dieu te protége, et qu'il te délivre +des mains du monstre qui t'a saisie.</p> + +<p>Il se dirigea vers la rivière Athabaska, avec +l'intention d'en suivre le cours jusqu'au lac +de ce nom. Il atteignit la rive droite de cette +rivière, le deuxième jour au coucher du soleil. +C'était un des plus beaux jours du mois de +juin. Son attention fut attirée par une petite +lueur lointaine qui se reflétait dans l'eau +paisible: Amis ou ennemis, pensa-t-il, je vais +voir qui a campé là!</p> + +<p>Et il partit, marchant avec précaution pour +ne pas donner l'éveil. Il longea la rive et, +se glissant comme un serpent sous les feuillages, +il arriva à quelques pas du feux. Personne +ne rôdait autour de ce foyer, et la flamme +allait s'éteignant insensiblement. Il pensa +que les chasseurs étaient partis, ou s'étaient +cachés à son approche pour le surprendre ou +le reconnaître. Sachant que les seuls ennemis +qu'il avait à craindre, les Couteaux-jaunes, ne +pouvaient se trouver là, il s'approcha du feu +hardiment et le réveilla en l'attisant avec un +rondin à demi-brûlé. Il se disait qu'il valait +autant passer la nuit en cet endroit qu'ailleurs, +et que le feu allumé par des inconnus le réchaufferait +tout aussi bien que celui qu'il +allumerait lui-même. Les flammes pétillaient +et jetaient une vive lueur sur le rivage. Un +ruban de feu traversait la rivière, et un voile +d'une horrible obscurité couvrait le bois et se +déroulait dans l'air à une faible hauteur. Cependant +cette obscurité n'était que relative. +Le voile, sombre pour celui qui se trouvait au +dessous, était lumineux pour ceux qui le +voyaient de loin.</p> + +<p>Deux canots d'écorce descendaient rapidement +la rivière, gagnant le lac Athabaska. Le +premier portait un missionnaire catholique et +trois soeurs de charité, qui s'en allaient catéchiser +les pauvres infidèles, au milieu des +neiges du Mackenzie; il était conduit par deux +chasseurs indiens. Le second n'était monté +que par deux rameurs; il portait des provisions +et du bagage.</p> + +<p>--Ohé! ohé! dit tout à coup l'un des sauvages +du premier canot, il y a des chasseurs +là-bas; le feu se répand sur la rivière comme +le soleil levant, et nous fait une route de lumière.</p> + +<p>--Ce sont peut-être de pauvres amis qui +n'ont pas vu la robe-noire depuis longtemps, +reprit le missionnaire, arrêtons-nous en cet +endroit pour y passer la nuit.</p> + +<p>--Si nous chantions un cantique? proposa +une des religieuses, ceux qui ont campé là +ne prendraient point ombrage de notre arrivée +et ce serait peut-être plus prudent.</p> + +<p>Aussitôt les soeurs de charité, le prêtre et +les sauvages, se mirent à chanter:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">Je mets ma confiance,</p> +<p class="i20">Vierge, en votre secours.</p> +</div></div> + +<p>Et loin, bien loin, dans la forêt solitaire, on +entendit les échos fidèles répéter tour à tour.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">Je mets ma confiance,</p> +<p class="i20">Vierge, en votre secours.</p> +</div></div> + +<p>Et les voyageurs écoutaient, plongés dans +une admiration profonde, ces voix mystérieuses +qui louaient Marie, dans le calme de +la solitude et dans le silence de la nuit. Tout +à coup une voix qui n'était pas l'écho, renvoya, +puissante et sonore, du bord du rivage, aux +messagers du Seigneur le couplet sacré.</p> + +<p>--Des amis! des chrétiens! s'écrièrent les +bonnes soeurs en se frappant dans les mains.</p> + +<p>--Gagnons terre, dit le prêtre. Et les deux +canots vinrent s'échouer sur la glaise de la +rive, vis-à-vis le bûcher qui flambait. Un +homme debout sur le rivage les regardait approcher.</p> + +<p>--Le grand-trappeur! dit l'un des indiens!</p> + +<p>--Le grand-trappeur! s'écrièrent les autres.</p> + +<p>--Renard d'argent! Ours grognard! fit le +grand-trappeur tout étonné.</p> + +<p>--Etes-vous seul? je ne vois que vous, demanda +le missionnaire.</p> + +<p>--Oui, mon père, du moins, je le crois....</p> + +<p>Une voix sourde gémit tout à coup sous les +rameaux épais à quelques pas en arrière.</p> + +<p>--Tout le monde eut un mouvement de +surprise, et les yeux se tournèrent vers l'endroit +d'où partait cette plainte.</p> + +<p>Le grand-trappeur s'arma d'un tison de feu +pour s'éclairer et entra hardiment dans le +fourré. Ce pouvait être une embûche, n'importe! +il avait des moments de folle témérité. +Le prêtre et les indiens le suivirent. Il n'avait +pas fait dix pas qu'il s'arrêta, poussant un +cri de terreur: Kisastari! A ce cri répondit +un gémissement; et les quatre indiens, se penchant +à leur tour sur le corps de leur jeune +chef, se mirent à faire de grandes lamentations.</p> + +<p>Kisastari, se croyant tout à fait hors de danger, +n'avait, pour ainsi dire, plus songé à sa +blessure, et il s'était mis à chasser en se dirigeant +vers la rivière. La plaie se rouvrit et +nul n'était là pour la cicatriser. Une plaie +dans le dos ne peut être guère soignée que +par une main étrangère. Le sang se mit à +couler, et, bientôt le chasseur épuisé descendit +au bord de la rivière et s'efforça d'allumer un +petit feu, pour réchauffer ses membres refroidis, +et appeler, peut-être, un secours trop +tardif. Le feu s'éteignait et il voulut aller +ramasser de nouvelles branches sèches, quand, +son pied s'embarrassant dans les chicots, il +tomba sur la face et ne se releva plus.</p> + +<p>Le missionnaire se hâta, de fermer la plaie +saignante, sur laquelle il appliqua un bandage +de toile de lin, et fit prendre quelques gouttes +d'eau de vie au malade que les indiens déposèrent +sur une couche de branches près du +feu. Les Soeurs de Charité veillèrent en prière +toute la nuit, craignant qu'il ne mourut sans +pouvoir parler et se confesser, car Kisastari +était un converti. Le missionnaire lui donna +l'absolution.</p> + +<p>Le grand-trappeur, était pensif; il s'apercevait +que les indiens le regardaient avec froideur +et défiance et cela lui causait du chagrin. Il +n'avait pu dire comment Kisastari était venu +tomber ainsi, sous un coup presque mortel, +près de ce feu mourant, seul, au bord de la +rivière. Il avait raconté l'attaque des Litchanrés +par les Couteaux-jaunes, et la captivité +d'Iréma, mais il ne savait pas que le jeune +chef, tombé d'abord sur le champ de bataille, +avait été trouvé et soigné par les trappeurs +canadiens. Il crut et dit que Kisastari, blessé, +s'était sans doute sauvé loin du champ du +carnage.... Ours grognard répliqua en secouant +la tête: Notre frère, le grand-trappeur, +sait bien que le jeune chef ne se sauve jamais, +et qu'il serait mort en se battant contre les +Couteaux-jaunes ses ennemis.</p> + +<p>--Oh! oui, affirma Renard d'argent, notre +frère sait bien cela.</p> + +<p>--Et vous autres, vous savez bien aussi que +le jeune chef à toujours été mon ami, et que +je n'ai jamais frappé un ami....</p> + +<p>Les deux indiens secouaient la tête....</p> + +<p>--Et puis, ajouta le grand-trappeur, ignorez-vous +que le grand-trappeur ne frappe jamais +par derrière, mais toujours eu pleine face?</p> + +<p>Le missionnaire intervint: Mes enfants, +dit-il, le grand-trappeur est un enfant de la +prière, il aime le bon Dieu et ne lui fait pas +de peine.</p> + +<p>Les indiens, muets, penchaient la tête.</p> + +<p>--Si le jeune chef ne revient pas à la vie, et +ne parle point, ces hommes me croiront toujours +un assassin, murmura avec douleur le chasseur +canadien.</p> + +<p>Le lendemain matin les voyageurs continuèrent +leur course vers le grand lac, emportant +dans leurs canots Kisastari, trop faible +encore pour parler, et le grand-trappeur, toujours +sombre et rempli d'un triste pressentiment. +Les jours s'écoulèrent et les voyageurs, +après avoir bravé les périls de toutes sortes, fatigués +mais non découragés, entrèrent dans le +lac Athabaska long de près de cent lieues, mais +assez étroit, qu'ils traversèrent à l'extrémité +ouest, pour atteindre le fort Chippeway. Le +blessé fut pris de la fièvre pendant la traversée, +et, dans son délire, il vit passer devant ses yeux +les images de ceux qu'il aimait et de ceux +qu'il avait en horreur. Il appela Iréma, et le +mot de traître s'échappa aussi de ses lèvres; il +prononça le nom du grand-trappeur, le nom +du Lièvre qui court, et des paroles de vengeance. +Ours grognard et Renard d'argent l'écoutaient +avec surprise et terreur, croyant que +c'était le Manitou qui le faisait ainsi parler, +afin que fut connu le traître qui s'était caché +pour frapper par derrière. S'ils n'eussent pas +eu peur de la robe-noire et que l'occasion de +frapper le grand-trappeur se fut offerte, ils +auraient souillé leurs mains du sang de ce +juste, car, dans leur simplicité, ils le croyaient +coupable. Ils attendirent.</p> + +<p>La petite caravane passa quelques jours au +fort Chippeway, ayant besoin de réparer ses +forces avant de s'avancer plus loin dans cette +région de plus en plus désolée. Juillet était +arrivé et déjà le soleil, avare de ses rayons, +réchauffait à peine les plantes frileuses et les +mousses pauvres qui remplaçaient les sapins, +les sycomores, et les frênes de la région du sud. +L'hiver arrive de bonne heure sous ces latitudes +éloignées et il demeure longtemps. A peine le +sol dégelé donne-t-il à la petite fleur sauvage +le temps d'ouvrir son calice humide; à peine +une brise tiède a-t-elle passé sur la nature +souriante; à peine une baie timide s'est-elle +accrochée rouge et mûre au buisson, que déjà +tout se fane, tout meurt et tombe sous le givre +implacable.</p> + +<p>--Nous partirons demain, après le service +divin, dit le missionnaire à ses guides.</p> + +<p>Et les guides avaient répondu machinalement: +C'est bon.</p> + +<p>Le lendemain, à l'heure fixée pour le départ, +ni les guides, ni le grand-trappeur ne se +rendirent aux canots. Le missionnaire les fit +en vain chercher partout, on ne les trouva +pas. Il dut prendre au fort de nouveaux +hommes pour conduire son canot, et laisser +aux soins du gardien, le malade dont l'état +inspirait encore des craintes sérieuses.</p> + +<br><br> + +<h3> +XV</h3> + +<h3>UNE VENTE PAR LE SHÉRIF.</h3> +<br> + +<p> +C'était le premier dimanche de juillet que +le missionnaire avait laissé le fort Chippeway, +pour descendre la rivière des Esclaves avec +ses nouveaux guides; ce même dimanche, si +pénible pour l'homme de Dieu qui se voyait +trahi par les siens, fut plus triste encore pour +la veuve Noémie. La vente de sa terre fut +annoncée officiellement à la porte de l'église:</p> + +<p>Tout le monde fit cercle autour de la tribune. +Défunt Pierrot Martin, l'huissier--que +Dieu ait son âme en sa sainte garde!--monta +sur le tréteau et lut, en se donnant de l'importance:</p> + +<p><i>Fieri facias de terris.</i></p> + +<p>COUR SUPÉRIEURE--DISTRICT DE QUÉBEC.</p> + +<p>Lotbinière, à savoir: Etienne-Charles-Pierre +No. 80, Chèvrefils, écuyer, de +Ste Emmélie de Lotbinière, marchand, demandeur, +contre les terres de dame Noémie +Normand, veuve de feu Joseph Letellier, de +Lotbinière, défenderesse, à savoir:</p> + +<p>1° Une terre sise et située dans le rang St. +Eustache de la paroisse de Lotbinière, district +de Québec, de quatre arpents de front sur +trente arpents de profondeur, plus ou moins, +bornée, au nord, au chemin royal du dit rang +ou concession, au sud, partie à la route de St. +Charles et partie aux héritiers Moraud, à l'est +à Hilaire Charette, et, à l'ouest à la terre de +Etienne Biron,--avec ensemble les bâtisses +sus-érigées, circonstances et dépendances.</p> + +<p>2° Une terre à bois sise et située, dans la +concession du Portage, de la Paroisse de +Ste Emmélie de Lotbinière, même district, +de deux arpents de front sur 30 arpents de +profondeur, bornée, au nord, à la terre de +Stanislas Firmin, au sud, au domaine Seigneurial, +à l'est à Jérôme Daigle et à l'ouest à +Petoche Miquelon.</p> + +<p>Pour être vendu à la porte de l'église de St. +Louis de Lotbinière, jeudi prochain à dix +heures A. M.</p> + +<p>F. X. Alène, <i>Shérif.</i></p> + +<p>Les remarques allèrent leur train, et plusieurs +donnèrent à la malheureuse femme le +coup de pied de l'âne.</p> + +<p>--Voilà ce que c'est! dit Prisque Martineau, +elle a voulu faire un gros monsieur de son +garçon, au lieu de l'accoutumer comme les +nôtres aux travaux de la terre, et son bien +passe à payer des livres, des écoles, des études +qui ne rendent pas le monde plus fin.</p> + +<p>--Elle a fait pour le mieux, la pauvre +femme! elle a suivi les conseils de son excellent +voisin Picounoc, ajouta François Lapointe.</p> + +<p>--Picounoc voyait de loin, reprit Jacques +Dumais, il est un peu vaniteux, sa fille est +jolie; il voulait la pousser dans la société, et, +à cet effet, il lui a préparé pour mari un +homme de profession.</p> + +<p>--Qui?</p> + +<p>--Victor, parbleu! le garçon de la veuve.</p> + +<p>--C'est une idée que tu as là, Dumais.</p> + +<p>--Pourtant, dit un autre, il paraît que M. +Chèvrefils, a déclaré l'autre jour, chez Madame +Fleury, qu'il était fiancé avec Marguerite +Saint Pierre, et que son mariage aurait lieu +avant longtemps.</p> + +<p>--Si le bossu se met dans la tête, ou dans le +coeur, d'avoir Marguerite, le diable ne saurait +y mettre obstacle.</p> + +<p>--Il a la bosse de la persévérance, cet +homme-là.</p> + +<p>--Oui, et c'est sa moindre.</p> + +<p>Le jour de la vente arriva. Les citoyens se +rendirent en grand nombre à l'église où se +faisait la criée. Plusieurs avaient l'intention +d'acquérir cette belle propriété, pour eux-mêmes +ou pour leurs garçons en âge de s'établir. +Trois habitants avaient fait le voyage de la +ville pour s'assurer de la somme d'argent nécessaire +dans le cas où là terre leur serait +adjugée. L'un s'était adressé à Monsieur +Larivière, le second à M. Venner; l'autre, +plus heureux, n'avait pas trouvé de prêteur. +L'encanteur lut les conditions de la vente, et +chacun écouta des deux oreilles.</p> + +<p>--Maintenant, Messieurs, une offre, s'il vous +plaît, dit le crieur, une offre pour commencer, +une offre pour la terre de St. Eustache. Vous +la connaissez; c'est la meilleure et la plus +belle terre de la paroisse....</p> + +<p>--La veuve avec? demanda un farceur.</p> + +<p>Ce fut un éclat de rire.</p> + +<p>--La veuve est pour Picounoc, répondit +un autre.</p> + +<p>--Allons, Messieurs, allons! reprit l'encanteur, +décidez-vous! décidez-vous! il n'y a que +le premier pas qui coûte, c'est comme la confession....</p> + +<p>--C'est le premier péché qui coûte à dire à +la confession.</p> + +<p>--On commence par le dernier!</p> + +<p>--Allez-vous faire silence! on dirait des +enfants, reprit l'encanteur.</p> + +<p>--Cent louis! cria une voix.</p> + +<p>--Cent cinquante.</p> + +<p>--Deux cents....</p> + +<p>--Quand je vous le disais qu'il n'y a que le +premier pas qui coûte, dit l'encanteur ça va +aller! ça va aller! A deux cents louis! deux +cents louis! rien que deux cents louis! c'est +pour rien! ce n'est pas la moitié de la valeur! +Voyons, vous, Baptiste, vous avez envie de +mettre un cinquante louis, je lis ça dans votre +figure.</p> + +<p>--C'est bon, envoyez!</p> + +<p>--A deux cent cinquante louis, deux cent +cinquante! rien que deux cent cinquante! ce +n'est pas le quart de la valeur.</p> + +<p>--Ce n'est pas même la valeur du quart! +riposta un habitant.</p> + +<p>--Bonnet blanc, blanc bonnet! allons; mon +farceur, mets un cinquante louis, toi, tu as de +l'argent en veux-tu? en voilà!</p> + +<p>--Va pour trois cents! répondit un gros +gaillard jovial.</p> + +<p>--Bon, voilà au moins une offre un peu acceptable, +et pourtant, il n'est pas possible que +l'on donne pour un si vil prix une pareille +propriété.</p> + +<p>--Elle est bien détériorée! observa l'un.</p> + +<p>--Il n'y a plus de clôtures! ajouta l'autre.</p> + +<p>--Les fossés sont remplis! dit un troisième.</p> + +<p>--Il faut de l'engrais, partout!</p> + +<p>--Les mauvaises herbes pullulent!</p> + +<p>--La maison est en ruine!</p> + +<p>--Elle va tomber sur le dos de la veuve!...</p> + +<p>--Pendant que vous faites des farces la +terre s'en va; je vais l'adjuger! A trois cents +louis, une fois, à trois cents louis, deux fois... +à trois cents louis,... voyons! est-ce tout? vous +allez la regretter; dépêchez-vous!... à trois +cents....</p> + +<p>--Trois cent cinquante!</p> + +<p>--Et cinq! dit une voix.</p> + +<p>--Qu'il la garde! j'ai fini!...</p> + +<p>--Qui est-ce qui vient de mettre? demanda +le crieur.</p> + +<p>--Moi! répondit une voix.</p> + +<p>--A trois cent cinquante cinq louis, rien que +trois cent cinquante cinq louis!... c'est pour +rien! ce n'est pas la moitié de la valeur.... +Faut la rendre à quatre cents au moins.... +Voyons! êtes-vous, bien décidés! avez-vous +tous fini? A trois cent cinquante cinq louis, +une fois! à trois cinquante cinq louis deux +fois! à trois cent cinquante cinq louis... eh! +eh! attention! personne? fini? toi? vous? +Non?... eh bien! ça y est!... eh! trrrois! +fois! Adjugé M. Saint-Pierre!</p> + +<p>--Picounoc! c'est Picounoc qui l'a achetée! +il paraît que le voilà grand propriétaire!</p> + +<p>Comme le prix de vente rencontrait les frais +et les créances du bossu, la vente fut suspendue, +et la terre à bois ne fut pas mise à l'enchère.</p> + +<p>Cette journée fut bien triste pour Noémie +et pour Victor, le jeune avocat. Victor s'était +donné bien du mal pour trouver de l'argent, +et empêcher le bien paternel d'être vendu par +le shérif, mais il se heurta contre des coeurs +insensibles ou indifférents. Il eut toutefois +un éclair d'espérance; l'un des notaires agents +qu'il vit, lui fit croire que le prêt serait bien possible, +si les renseignements qu'il donnait étaient +exacts; et Victor savait qu'il n'avait pas même +fait valoir toutes les raisons qu'il avait d'emprunter, +ni toutes les garanties qu'il pourrait +offrir. Le notaire écrivit à une personne de Lotbinière +qu'il connaissait bien, pour lui demander +s'il y avait quelque risque à prêter trois +cents louis à la veuve Letellier. Le jeune +avocat attendait la réponse avec impatience, car +il connaissait cette démarche du notaire. La +réponse arriva. La voici:</p> + +<p>Ne prêtez pas plus de deux cents louis, vous +perdriez; et, comme deux cents ne paient pas +toutes les dettes, vous ne pourriez pas être +substitué au demandeur et avoir la première +hypothèque.</p> + +<p>PIERRE-E. ST. PIERRE.</p> + +<p>P. S.--Ne montrez pas cette lettre à Victor, +et ne parlez pas de moi.</p> + +<p>Victor entra plein de confiance dans l'étude +du notaire.</p> + +<p>--Eh bien! avez-vous une réponse? demanda-t-il.</p> + +<p>--Oui, monsieur.</p> + +<p>--Favorable, j'espère?</p> + +<p>--Non, monsieur. Je le regrette beaucoup, +mais il m'est impossible de vous rendre le +service demandé.</p> + +<p>--De qui tenez-vous vos renseignements, +s'il vous plaît?</p> + +<p>--Je ne puis le dire.</p> + +<p>--De quelqu'un qui veut acquérir pour rien +la terre de ma mère, je suppose?...</p> + +<p>--Je n'en sais rien: mais c'est d'un homme +en qui j'ai confiance moi, et vous comprenez +que cela me suffit.</p> + +<p>--Je le comprends!</p> + +<p>Et il sortit la tête en feu. Il se dirigea du +côté de Ste. Foye, passant, rêveur et désolé, +sous les grands arbres qui voilent la route, devant +les demeures des riches et des heureux +de la ville.</p> + +<p>Quand il apprit que Picounoc était l'acquéreur +de cette ferme qu'il avait tant raison de +regretter, il éprouva une consolation: Au +moins cet homme nous aime, pensait-il, et +il ne chassera pas ma mère, j'en suis sûr. +Et une pensée toute de soleil vint à son esprit: +Marguerite sa fille unique, sa fille bien aimée, +Marguerite m'aime; elle sera ma femme un +jour... à elle tous les biens de son père!... +à moi par conséquent!... Et ce rêve légèrement +ambitieux égayait son âme.</p> + +<p>Il rencontra, deux jours après, le notaire qui +avait failli lui prêter de l'argent.</p> + +<p>--Eh bien! dit le notaire, savez vous à qui +a été adjugée la terre de votre mère?</p> + +<p>--Oui, Monsieur, répondit le jeune avocat +d'un ton tout-à-fait ragaillardi, à M. P. St. +Pierre, un vieil....</p> + +<p>Le notaire fit un pas en arrière....</p> + +<p>--A M. Pierre-Enoch Saint Pierre? Vous +badinez? et à quel prix?</p> + +<p>--Trois cent cinquante cinq louis!</p> + +<p>--Trois cent cinquante cinq louis!... et à +M. Saint Pierre?</p> + +<p>--Mais oui! et pourquoi pas? cela vous +surprend? M. Saint Pierre est très à l'aise.</p> + +<p>--Je n'en doute pas, mais....</p> + +<p>--Mais?</p> + +<p>--Je ne dis rien! j'aime mieux ne pas +parler... salut, monsieur Victor: Qui peut +connaître les hommes? murmura-t-il en s'éloignant....</p> + +<p>Victor entendit cette remarque et en fut +frappé. Cela le conduisit à réfléchir sur la +surprise qu'avait manifestée le notaire au nom +de St. Pierre, et de là il se reporta à Lotbinière, +et il évoqua ses souvenirs encore tout nouveaux. +Il revit Picounoc plus sombre et +moins empressé auprès de lui que de coutume; +il se rappela les paroles mystérieuses +de Marguerite, les visites du bossu, les entretiens +intimes de cet homme détestable avec le +père de Marguerite, et une immense angoisse +serra son coeur: Je suis perdu, pensa-t-il!... +nous sommes perdus! Cet homme si bon +s'est tourné contre nous!... c'est lui, je le +parierais, qui a dit au notaire de ne pas me +prêter d'argent.... Ah! veut-il donc se dédommager +du bien qu'il nous a fait, par un +redoublement de malice?... Et, plein de ces +pensées douloureuses, il retourna sur ses pas +et rejoignit le notaire.</p> + +<p>--Je puis bien vous reprocher maintenant, +monsieur le notaire, dit-il en l'abordant, d'avoir +mis trop de confiance en votre ami.... +Vous voyez qu'il était intéressé à me nuire....</p> + +<p>--Comment! qui vous a dit?...</p> + +<p>--Je sais tout: et si je n'avais rien su, votre +étonnement de tout à l'heure m'aurait éclairé +complétement....</p> + +<p>--On ne connaît pas le monde!... J'étais +loin de penser cela de mon ami Pierre-Enoch... +enfin, le mot est lâché, tant pis pour lui! +s'il a agi indignement, je ne veux être ni son +complice, ni le cacher.... Le jeune Victor +était horriblement tourmenté. Comment cet +homme dont le dévoûment et l'amitié semblaient +inépuisables, se montrait-il tout-à-coup +sans pitié? Comment la protection qu'il avait +depuis tant d'années accordée à la femme +pauvre et souffrante se pouvait-elle changer +en une lâche persécution? Rien ne désole +notre âme comme l'éloignement des amis aux +jours du malheur. Victor comprit que sa mère +avait besoin de consolations dans les circonstances +douloureuses où elle se trouvait. Et +qui, après Dieu, peut apporter mieux que +l'enfant soumis, à la veuve affligée, le baume +sacré de la consolation? Il attendit avec impatience +le départ du bateau. Or les bateaux +qui voyagent entre Québec et les paroisses +d'en haut, ne viennent que deux fois par +semaine, le lundi et le vendredi. Ils laissent +la ville avec la marée montante, le mardi et +le samedi. Et c'est un spectacle curieux que +de voir comme des ruches serrées, ces vaisseaux, +accostés les uns contre les autres, pleins +de monde, pleins de produits de toutes sortes. +C'est un va et vient singulier et qui réjouit +les yeux; c'est un bourdonnement incessant, +ce sont des cris, des rires, des adieux, des +saluts qui s'échangent longtemps, et que +viennent interrompre de temps en temps les +sifflets à vapeur stridents, rauques ou sonores, +des divers bâtiments sur le point de partir. +Victor monta à Lotbinière le samedi qui +suivit la vente.</p> + +<p>Noémie avait espéré jusqu'à la dernière +heure que le bossu se laisserait attendrir et +lui ferait grâce de quelques mois encore: elle +avait espéré aussi que Victor trouverait de +l'argent pour payer avant la vente. Quand +elle apprit qu'elle n'avait plus de demeure et +qu'il lui faudrait bientôt sortir de cette maison +où elle avait si longtemps vécu; où elle avait +d'abord éprouvé des joies si vives et si pures +et, ensuite, des douleurs si grandes elle se +prit à pleurer. Elle entra dans sa chambre à +coucher et, tombant à genoux devant le crucifix +suspendu à la muraille: Jésus! Jésus! +s'écria-t-elle, en sanglotant, vous voulez que je +boive, à votre exemple, le calice jusqu'à la lie, +que votre sainte volonté soit faite! mais soutenez-moi, +car mon courage m'abandonne, et +je me sens défaillir!...</p> + +<p>Puis elle demeura longtemps silencieuse, et, +de temps en temps, on l'entendait prononcer, +au milieu de profonds soupirs, les noms sacrés +de Jésus et de Marie, et, dans la chambre +voisine, Agnès, sa nièce, pleurait aussi en tournant +son rouet.</p> +<br><br> + +<h3>XVI</h3> + +<h3>LA CAVERNE.</h3> +<br> + +<p> +Le Hibou-blanc et les guerriers se dirigèrent +d'abord sur le fort Reliance, qui se trouve +au nord du grand lac des Esclaves, et tout à +fait à l'extrémité est. De là ils se rendraient +au fort Providence, en longeant la rive nord +du grand lac. C'est au fort Providence que +le vieux chef devait épouser Iréma. Ensuite, +remontant la rivière des Couteaux-jaunes, ils +iraient, en attendant la saison de la chasse, +dresser leurs tentes sur les vastes terrains occupés +jadis par leurs aïeux. Iréma, esclave +de la parole donnée, suivait la tribu ennemie. +Libre, elle eut pu, la nuit, quand l'ombre +épaisse enveloppait le camp, s'élancer dans la +forêt et tromper le vieux chef renégat. Mais, +dans sa naïveté, elle craignait la vengeance +du Grand-Esprit, qui veut que l'on soit fidèle +à ses promesses. Chrétienne, elle priait, se +soumettait, mais n'espérait plus. Le Hibou-blanc +ne la perdait guère de vue, se louait de +sa bonne fortune et songeait au jour prochain +de son hymen.</p> + +<p>Les trappeurs canadiens prirent une autre +route. Ils se rendirent au fort du Fond-du-lac, +où ils achetèrent un canot d'écorce, et, +chantant "Vive la Canadienne," ils fouettèrent +les flots de leurs avirons légers. Le canot +glissa comme une feuille légère sur la surface +unie du grand lac. Il se dirigeait vers le fort +Chippeway sur la rivière des Esclaves.</p> + +<p>En face du fort se trouve cette petite île +dont l'ex-élève a parlé à ses compagnons: rocher +nu et triste où le vaillant ami du grand-trappeur, +Pierre Robitaille, se réfugia pour +échapper à la fureur des Couteaux-jaunes, et +où il trouva une si lamentable mort. Le grand-trappeur +ne passait jamais au fort Chippeway, +sans se rendre à cette île déserte, pour y prier, +dans la petite grotte où reposaient les cendres +de son ami. Pendant que le missionnaire et +les bonnes religieuses donnaient d'utiles et +pieuses instructions aux indiens qui habitaient +le voisinage du fort, le grand-trappeur monta +dans un canot d'écorce et rama vers la grotte +solitaire qui se trouve à l'ouest de l'île. Il tira +son canot sur la grève; détacha de son cou la +corne de poudre qui pouvait l'embarrasser et +la déposa dans la pince. Il se mit sur les +genoux et les mains, et se glissa dans l'antre +sombre. Après avoir marché ainsi l'espace +d'une demi-minute, il se leva debout, car la +voûte de l'antre s'arrondissait tout-à-coup à +une hauteur de dix pieds au moins. Quelques +stalactites pendaient comme des cristaux, et, +vers le milieu, formant comme une colonne, +un stalagmite à demi-rompu, montait comme +pour soutenir l'édifice naturel. Sur la pierre, +au fond, était appuyée une croix de bois. Le +grand-trappeur vint s'agenouiller au pied de +cette croix. Une lueur indécise flottait sur +les sombres parois de la grotte. Le chasseur +chrétien fit une longue prière, et ses yeux +fermés ne virent plus que les choses du souvenir. +Quand il voulut, une dernière fois, +regarder et embrasser l'humble croix qu'il +avait lui-même placée sur les cendres de son +ami, depuis tant d'années, il eut un mouvement +de surprise, comme quelqu'un qui s'éveille +en sursaut. La pâle clarté avait disparu; +seulement, un reflet arrivait encore sur la +croix, comme une lame mystérieuse qui aurait +traversé les ténèbres. Il s'avança vers l'ouverture, +debout, puis en rampant. Son étonnement +augmentait à mesure qu'il approchait: +Suis-je donc aveugle, pensait-il? Il n'était +pas aveugle, mais une pierre énorme fermait +l'entrée de la grotte.</p> + +<p>Les indiens Ours grognard et Renard d'argent +avaient, depuis quelques jours, dissimulé +leur ressentiment, mais non pas renoncé à +leur idée de vengeance. L'indien ne raisonne +guère d'ordinaire, et se laisse volontiers tromper +par les apparences. Peu enclin à la +charité chrétienne, il aime mieux punir un +innocent que de laisser échapper un coupable. +Ils avaient donc épié le grand-trappeur, et +s'étaient rendus dans l'île peu de temps après +lui. Traversant le rocher à pied, au lieu de +le détourner en canot, ils étaient arrivés assez +tôt pour voir le chasseur blanc s'introduire +dans la grotte. Alors ils roulèrent, en le soulevant +avec un levier, le caillou qui formait +une porte inébranlable. Après avoir accompli +cet acte cruel, ils se dirigèrent vers la rivière de +la paix, car ils n'osèrent plus retourner au fort +et paraître devant la robe noire.</p> + +<p>Les Litchanrés, privés de leur jeune et vaillant +chef, atteignirent bientôt la rivière Athabaska +qu'ils traversèrent, afin d'être plus en +sûreté, et s'avancèrent vers la rivière de la +Paix, chassant et pêchant sans crainte. Ils +s'étaient campés depuis quelques jours dans +cette presqu'île carrée que forme la rivière en +courant droit au nord, puis à l'ouest, puis au +sud, et ils allaient se mettre en marche, quand +ils entendirent les détonations d'armes à feu. +Ils crurent à une surprise et, réunis en peloton, +ils se préparèrent à la défense. Le silence +s'étendit de nouveau sous les bois. Un éclat +de rire apporté par l'écho rendit l'assurance +aux indiens effrayés: Ce sont des chasseurs, +dirent-ils. Et, pour les inviter à s'approcher, +ils se mirent à chanter un cantique pieux que +la robe noire leur avait enseigné. Deux chasseurs +accoururent aussitôt. C'étaient Ours +grognard et Renard d'argent. Le surprise fut +grande de part et d'autre.</p> + +<p>--Où est donc la robe noire et les femmes +de la dévotion? demandèrent les Litchanrés +aux guides traîtres.</p> + +<p>--Nous étions fatigués et nous voulions rejoindre +nos frères, répondirent ces derniers, +c'est pourquoi la robe noire a engagé d'autres +guides à Chippeway.</p> + +<p>Ils ne parlèrent point de Kisastari, car ils +eussent été amenés à faire l'aveu de leur +cruelle action, et ils aimaient mieux voir le +grand-trappeur périr d'une mort injuste, que +de s'exposer à son ressentiment. Cependant +l'une des femmes de la tribu s'avançant +auprès d'eux leur dit: Vous ne voyez pas le +jeune chef, et vous ne demandez pas où il est.</p> + +<p>Les traîtres se trouvaient mal à l'aise. Ours +grognard répondit: Kisastari est brave et il se +moque des ennemis, Kisastari est bon tireur +et il s'attarde à la chasse, sans doute.</p> + +<p>Un cri de douleur monta du sein de la forêt.</p> + +<p>--Kisastari ne chasse plus, répliqua le plus +vieux des guerriers: Kisastari est brave, mais +il ne peut voir le lâche qui vient traîtreusement +frapper par derrière. Kisastari est mort!</p> + +<p>Une nouvelle clameur s'éleva. Les guides +infidèles commençaient à comprendre la folie +de leurs soupçons. Ils furent tout à fait désolés +quand ils entendirent le récit de l'attaque des +Couteaux-jaunes et du combat sans merci qui +avait eu lieu. Une même pensée leur vint à +l'esprit: Retourner à la grotte pour délivrer, +s'il en était temps encore, leur innocente victime. +La tribu se mit en marche. Les deux +complices partirent aussi, mais peu à peu ils se +laissèrent devancer, puis, changeant de route, +ils revinrent vers le lac. Ils avaient laissé +Chippeway depuis deux jours et s'étaient +amusés à chasser; ils pouvaient donc, en une +journée de marche, retourner à l'île déserte.</p> + +<p>Le grand-trappeur devina de suite la vengeance +lâche des guides. S'il en fut douloureusement +affecté, il n'en fut pas surpris. Il +essaya de soulever la pierre, mais elle resta +inébranlable. Il ne pouvait se dresser, et la +position gênante dans laquelle il se tenait l'empêchait +de déployer toutes ses forces: Les +misérables ont bien pris leurs précautions, +pensait-il. Il voulut la pousser de ses pieds +en appuyant ses bras musculeux sur les angles +des parois. Elle obéit un peu et il eut un éclair +d'espérance, un tressaillement de joie. Un +nouvel effort demeura stérile. La pierre s'était +rassise plus solidement. Il savait bien qu'il +était seul sur ce rocher et que ses cris seraient +inutiles; cependant il appela. Sa voix sonore +et tremblante résonna dans l'antre fermé, et +retomba sur lui-même. Au dehors nul ne +l'entendit. Une espèce de fureur s'empara peu +à peu de ses esprits, et il sentit ses muscles se +roidir sous la peau cuivrée de ses bras et de +ses jambes. Une sueur froide vint mouiller ses +tempes, et il se rua avec plus d'acharnement +sur la pierre implacable. Le sang jaillit de +ses doigts déchirés, mais la porte maudite ne +céda point. Alors, sombre, découragé, il regagna +le fond de l'antre. Le rayon pâle qui +venait du dehors éclairait toujours la pauvre +croix. Il se mit à genoux et, de ses bras palpitants, +il entoura le signe du salut. Sa pensée +évoqua le souvenir de son ami; des larmes +amères coulèrent sur ses joues: O mon ami, je +vais reposer avec toi, s'écria-t-il, et nos cendres +vont se confondre dans la mort. Il pria +longtemps: il voulait mourir en priant. Il +regrettait bien d'avoir laissé dans le canot sa +corne de poudre.... La poudre a tant de +force.... Il passa tout un jour dans ces +transes mortelles, puis il s'endormit. Le sommeil +au pied de la croix est paisible: le grand-trappeur +eut quelques heures d'un repos +fortifiant. Son esprit s'échappa du sombre +tombeau qui emprisonnait son corps, et, +rapide comme la lumière, il s'envola de +régions en régions jusqu'aux rives enchantées +du Saint-Laurent. Ah! les malheureux peuvent +bien désirer la mort! Morts ils ne traînent +plus leur corps souffrant, et leur esprit +libre monte sans cesse vers l'éternelle félicité. +Au malheureux le sommeil est doux, mais +terrible est le réveil! Le grand-trappeur s'éveilla. +Le pâle reflet toujours fixe, toujours +immobile, qui venait du dehors, éclaira soudain +son esprit, comme il éclairait la croix. +Une stupeur profonde succéda aux délices du +rêve, et la réalité implacable se dressa comme +un spectre devant sa pensée. Il eut voulu se +persuader que le réveil n'était qu'un cauchemar, +mais le souvenir de la veille revint avec +toutes ses horreurs. Il se mit à genoux pour +demander au Seigneur la résignation et le +courage, s'il fallait mourir dans ce sépulcre +horrible. Il fit de nouveaux efforts pour +remuer la lourde pierre; mais sa vigueur ne +put triompher, et, comme l'aigle fatigué qui +replie ses ailes et s'arrête sur le rocher abrupt, +il revint, en se traînant, au fond de la sombre +alcôve: Si Kisastari avait pu parler! pensait-il. +Il pensait encore: Ces indiens sont bien +insensés qui me soupçonnent d'une action +cruelle et lâche, moi qui fus toujours leur +ami et leur défenseur! La faim déchira ses entrailles +et il devina les terribles souffrances +qui l'attendaient. Déjà ses yeux étaient hagards, +ses orbites, creuses et bistrées. Les muscles +de ses membres ressemblaient à un réseau de +cordes fines sous un tissu transparent. Il se +leva. Il chancelait. Cela lui fit peur: Mon +Dieu, dit-il, encore un jour et je ne me tiendrai +plus debout. J'étais fort pourtant! et je +résistais à la fatigue!... Il n'avait ni mangé +ni bu depuis plus de deux jours. Il portait sur +lui des allumettes chimiques; il fit du feu, +sans savoir pourquoi, et se mit à regarder son +étrange demeure. A la clarté des allumettes, +les stalactites jetèrent mille étincelles. On +eut dit des clochetons de diamant renversés: +Mon sépulcre est beau, murmura-t-il.... +Tout-à-coup il crut entendre le bruit dés avirons +dans l'eau. Une angoisse serra son coeur: +il avait peur de la déception. Il prêta l'oreille.</p> + +<p>--<i>Tiremus canotum nostrum in grevam!</i> dit +une voix.</p> + +<p>--Ce qui veut dire: Débarquons! ajouta +une autre voix.</p> + +<p>--<i>Oh! yes</i>, sautons sur <i>le</i> terre, reprit un +troisième.</p> + +<p>--Allons! mes amis, dit un quatrième, mais +hâtons-nous si nous voulons arriver au fort +Providence avant les Couteaux-jaunes.</p> + +<p>--Un <i>pater</i> et un <i>ave</i> devant la croix de ce +pauvre Robitaille, et nous filons, <i>filamus</i>.</p> + +<p>--Moi attendre vous autres dans le grève, +<i>near about</i>, dépêchez-vous!</p> + +<p>--Viens donc dans la caverne!</p> + +<p>--<i>Veni in cavernam!</i></p> + +<p>--<i>All right! I will go too.</i></p> + +<p>--Il y a un canot sur le rivage!</p> + +<p>--Quelque chasseur indien--peut-être.</p> + +<p>--Ou quelque personne du fort.</p> + +<p>--<i>No matter!</i>--laissons-le.</p> + +<p>C'étaient nos quatre chasseurs canadiens. +On les a reconnus à leur langage. Ils s'étaient +un peu écartés de leur route pour aller prier, +dans la grotte, sur les cendres de l'infortuné +compagnon du grand-trappeur. Le culte du +souvenir est sacré pour ces voyageurs intelligents, +et honnêtes qui sillonnent les régions +du nord et de l'ouest. Le grand-trappeur +ressentit une émotion indicible en entendant +les voix de ses amis. Il riait, pleurait, se +frappait dans les mains et embrassait la croix. +Les chasseurs arrivèrent devant la grotte.</p> + +<p>--Elle est fermée! dit Félix.</p> + +<p>--<i>O quam pierra!</i> cria l'ex-élève.</p> + +<p>--<i>What a big stone!</i> ajouta John.</p> + +<p>--On peut la reculer, affirma Baptiste.</p> + +<p>--Et tous quatre se penchèrent sur l'énorme +caillou.</p> + +<p>--Pourquoi entrer, se traîner sur le ventre, +et se déchirer sur les pointes des roches? remarqua +Félix, on peut tout aussi bien se +mettre à genoux ici pour prier.</p> + +<p>--<i>By Jesus!</i> dit John, vous allez vous crève +après cette caillou.</p> + +<p>--<i>Oremus!</i> prions ici! mes vieux, Dieu est +partout....</p> + +<p>--Prions ici! Et les trois canadiens-français +se mirent à genoux.</p> + +<p>Le grand-trappeur, sûr d'être sauvé, n'avait +rien dit d'abord. Il attendait l'entrée +de ses compagnons dans la caverne pour révéler +sa présence. Quand il les vit renoncer +à enlever la pierre qui obstruait l'ouverture +de la grotte, il s'élança vers l'entrée, mais son +pied chancelant se heurta à un stalagmite, et +il tomba sur le sol durci. Son front toucha +une angle du roc et se déchira. Il s'évanouit.</p> + +<p>Les chasseurs parlaient entre eux, ils n'entendirent +rien. Après qu'ils eurent accompli +leur acte de gratitude et de piété, ils remirent +leur canot à l'eau et voguèrent bientôt dans +la rivière des Esclaves.</p> + +<p>Quand le grand chasseur revint à lui, il +poussa une clameur profonde; c'était le dernier +cri d'une âme qui s'abîme. Le silence +répondit à cette clameur sinistre. Le malheureux +trappeur eut un mouvement de +désespoir, et, d'une main défaillante, il prit +sa carabine: Dieu me pardonnera! il est bon, +pensa-t-il. Mais aussitôt, se traînant au pied +de la croix: Non! dit-il, je mourrai ici, comme +Dieu le voudra et à l'heure qu'il a marquée.</p> + +<p>Les Litchanrés s'aperçurent que les guides +de la robe noire ne marchaient plus avec eux. +Ils en furent étonnés, car ils ne pouvaient deviner +quelle raison ces hommes pouvaient +avoir de fuir la tribu. Cependant les deux +guides revenaient à marche forcée vers la +petite île où se mourait le grand-trappeur. Ils +regrettaient amèrement leur crime, et tremblaient +de ne pouvoir le racheter. Ils arrivèrent +le soir du troisième jour après leur +départ. Les canadiens avaient passé le matin. +Ils reconnurent les vestiges de leurs pieds, et +en éprouvèrent de la joie, car ils se dirent: +Les frères sont venus le sauver. Ils coururent +à la grotte. Elle était ouverte: Le Grand-Esprit +est juste, s'écrièrent-ils, le Grand-Esprit +est miséricordieux, il nous pardonnera. Alors +ils reprirent leur course vers le nord, et, le +quatrième jour, ils rejoignirent la tribu, et racontèrent +ce qu'ils avaient fait, sachant bien +que tôt ou tard leur action serait connue.</p> + +<p>En tombant devant la croix, le grand-trappeur +remarqua dans le rocher, une fente large +qu'il n'avait jamais aperçue auparavant. Ses +regards s'étaient habitués à l'obscurité. Dans +cette fente reluisait presque un objet d'une +blancheur mâte. Il tendit la main pour atteindre +cet objet. O joie! c'était une corne +de poudre, remplie encore, celle de l'infortuné +Robitaille. Le grand-trappeur la reconnut +bien: Merci, mon Dieu! dit-il. Il la boucha +comme il faut, puis, de la pointe de son couteau, +lui fit une petite incision où il introduisit, +en guise de mèche, une mince lisière de +linge, et il se rendit à l'ouverture de la grotte. +Alors, avec le canon de sa carabine, il creusa +un trou sous la pierre et y enfonça la corne +chargée de poudre. Il frotta d'une main tremblante, +sur le caillou même, une allumette +qui s'enflamma promptement et, le coeur serré +par l'émotion, il mit le feu à la mèche de linge. +Retiré au fond de la caverne, il attendit à genoux, +les yeux levés sur la croix, l'épreuve +redoutable. Une détonation sourde fit trembler +la grotte, une bouffée de lumière fit étinceler +les ornements de la voûte, puis une douce +clarté se répandit sur les parois sombres. La +porte était ouverte.</p> + +<p>Le grand-trappeur sortit de la caverne, +comme un ressuscité, de son tombeau.</p> +<br><br> + +<h3>XVII</h3> + +<h3>IL NE FAUT PAS JUGER D'APRÈS LES<br> + +APPARENCES</h3> +<br> + +<p> +--Bonjour, Noémie, donnes-tu l'hospitalité à +la pauvre folle, ce soir? dit Geneviève en +entrant chez la veuve Letellier.</p> + +<p>--Entrez, Geneviève, entrez. Tant que +Noémie aura un morceau de pain, elle le partagera +volontiers avec les malheureux; tant +qu'elle aura un toit où s'abriter, elle ne laissera +personne à la belle étoile. Mais bientôt il +me faudra chercher, à mon tour, un gîte quelque +part, car je n'ai plus de terre, plus de +maison, plus rien!</p> + +<p>--C'est Picounoc qui est ton seigneur et +maître; on m'a conté cela. Il est riche, +Picounoc, et, s'il veut faire des oeuvres de +charité, il a beau. Il devrait te rendre tes +biens.</p> + +<p>Noémie regarda la folle avec étonnement, +car elle trouvait son langage bien sensé.</p> + +<p>--Il s'est déjà montré fort généreux à mon +égard, Geneviève, et, peut-être que sa bienveillance +n'est pas encore fatiguée.</p> + +<p>--S'il était hypocrite?</p> + +<p>--Pourquoi parlez-vous ainsi, Geneviève.</p> + +<p>--Parce que je t'aime.</p> + +<p>--Et lui, pensez-vous qu'il m'aime aussi? +demanda la veuve en souriant.</p> + +<p>--Lui? ah! s'il ne t'avait pas aimée, tu ne +serais pas dans la peine et la misère comme tu +l'es aujourd'hui!</p> + +<p>Cette réponse de la folle fit une impression +pénible sur l'esprit de Noémie. Elle ne répondit +rien. Agnès qui était sortie pour traire +la vache entra avec sa chaudière.</p> + +<p>--Le lait est une bonne boisson, dit la folle, +et ceux qui en boivent beaucoup sont d'un +tempérament doux et calme.</p> + +<p>--D'où venez-vous, Geneviève, il y a plusieurs +jours que l'on ne vous a vue? demanda +Agnès.</p> + +<p>--Je voyage autour de la terre en attendant +que j'entre dedans.</p> + +<p>--Quelle singulière pensée! On dirait Geneviève, +que vous revenez à votre bon temps, +observa Noémie.</p> + +<p>--Vous voulez dire au temps où je n'étais +pas folle? Défiez-vous de ceux qui sont trop +fins.</p> + +<p>La porte de la maison s'ouvrit tout-à-coup +et un jeune homme entra. C'était Victor. Il +courut à sa mère, l'embrassa avec effusion: +C'est donc fini! balbutia-t-il. Noémie, les +yeux pleins de larmes, resta silencieuse.</p> + +<p>--Ce n'est pas fini, interrompit la folle, ça +commence.</p> + +<p>--Tiens, Geneviève! bonjour, dit le jeune +avocat. Et toi Agnès tu es bien?</p> + +<p>--Aussi bien que possible.</p> + +<p>--As-tu vu M. Saint-Pierre, mère? demanda +Victor d'une voix fort mal assurée.</p> + +<p>--Oui, il m'a dit de ne pas perdre courage, et +de ne le point mal juger, s'il avait acheté la +terre.</p> + +<p>--Le misérable! murmura Victor.</p> + +<p>--Noémie, la folle et Agnès auraient vu la +foudre tomber au milieu d'elles qu'elles n'eussent +pas été plus surprises.</p> + +<p>--Victor! exclama la veuve.</p> + +<p>--Oui, le misérable!... et je vais, dans l'instant, +lui dire à sa face qu'il est un misérable...</p> + +<p>--Mais pourquoi, mon enfant, parles-tu +ainsi? Tu ne sais donc pas tout ce qu'il a fait +pour nous depuis vingt ans? Parce qu'un jour +il cessera de nous donner, nous lui jetterons +l'outrage à la figure? Est-ce là de la reconnaissance?</p> + +<p>--Vous ne savez pas ce qu'il a fait....</p> + +<p>--Et quand même il aurait acheté notre +terre! Elle était à l'enchère, n'avait-il pas le +droit de l'acquérir? Ne vaut-il pas mieux que +ce soit lui qui l'ait achetée....</p> + +<p>--On parle de la bête, on en voit la tête, +s'écria la folle....</p> + +<p>Tous les yeux se tournèrent vers la porte. +Picounoc entra. Il salua les femmes et s'avança +pour donner la main à Victor.</p> + +<p>--Jamais! dit avec feu le jeune avocat.</p> + +<p>Picounoc pâlit légèrement: Pourquoi me refuses-tu +la main, dit-il? il me semble que...</p> + +<p>--Il me semble que vous devez vous l'imaginer +pourquoi... reprit vivement Victor.</p> + +<p>--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? +demanda Noémie inquiète.</p> + +<p>--Si cet homme l'eut voulu, ma mère, la +maison où nous ne sommes plus que des +étrangers serait encore à nous....</p> + +<p>Une poignante émotion serrait le coeur de +Noémie. Picounoc regardait Victor avec une +assurance étonnante.</p> + +<p>--C'est toi qui m'accuses de la sorte? dit-il..</p> + +<p>--Oui, je vous accuse et je vous convaincrai!</p> + +<p>--Voilà comme l'on juge mal, quand on ne +juge que d'après les apparences. Ah! vous +tous qui m'entendez, souvenez-vous de cette +parole: les apparences sont souvent trompeuses, +et il ne faut jamais se hâter de condamner +son semblable.</p> + +<p>--Et votre lettre au notaire Baudin? reprit +le jeune avocat.</p> + +<p>--Eh bien! ma lettre?</p> + +<p>--N'est-elle pas une preuve de votre mauvaise +foi?</p> + +<p>--Je ne crois pas, monsieur Victor.</p> + +<p>--L'entendez-vous? il ne croit pas que cette +lettre le condamne?</p> + +<p>--De quelle lettre veux-tu donc parler, +Victor? demanda la veuve avec émotion.</p> + +<p>--Mère, écoutez-moi! j'avais trouvé de l'argent +pour payer M. Chèvrefils et empêcher la +vente de nos biens. Le notaire qui me fournissait +cet argent est un ami de M. Saint Pierre. +Or, aujourd'hui que tout le monde est malhonnête, +paraît-il, on prend mille précautions +pour placer ses deniers. Le notaire écrivit à +notre bon ami que voici, pour lui demander +s'il y avait quelque danger à nous faire ce prêt, +et notre bon ami lui a répondu de ne rien +prêter.</p> + +<p>--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Noémie, +serait-il donc possible?... Vous! vous Pierre-Enoch, +vous avez fait cela?</p> + +<p>La folle regardait tout le monde avec des +yeux étranges, et elle riait d'un rire qui +faisait mal.</p> + +<p>--Voilà l'amitié de cet homme! reprit le +jeune avocat, d'un ton de mépris.</p> + +<p>--Ah! j'étais pourtant bien assez malheureuse! +soupira Noémie, et ses beaux grands +yeux, chargés de reproches, s'arrêtèrent sur +l'homme hypocrite.</p> + +<p>--C'est vrai, reprit Picounoc avec lenteur, +c'est vrai que j'ai fait cela: mais je n'avais pas +de mauvaise intention.</p> + +<p>--Vous vouliez acquérir une terre à bon +marché, répliqua Victor.</p> + +<p>--Et qu'importe le bon marché, puisque la +propriété a toujours sa valeur, et que ce +n'est pas pour moi?</p> + +<p>--C'est pour le bossu, je suppose? Vous +vous êtes entendus pour nous-ruiner?...</p> + +<p>--Victor, tes paroles me feraient bien du +mal, si je ne comprenais pas, qu'en effet, les +apparences sont contre moi; mais je te les +pardonne parce que je t'aime, et parce que +j'aime ta mère....</p> + +<p>Noémie rougit et se retira en arrière: C'est +fini entre nous, murmura-t-elle....</p> + +<p>La folle battit des mains.</p> + +<p>--Noémie, dit Picounoc, détestez-moi, si vous +le voulez; oubliez tout ce que j'ai fait pour +vous; refusez-moi votre main que je sollicite +depuis si longtemps; mais vous ne m'empêcherez +pas de vous aimer et de vous faire du +bien. Tenez, prenez ceci--il lui remit un +papier soigneusement plié--c'est l'explication +de ma conduite et ma justification, je l'espère.</p> + +<p>Le jeune avocat reconnut un acte notarié. +Il prit le papier des mains de sa mère, et le +parcourut en un clin d'oeil. A mesure qu'il +lisait, sa figure reflétait toutes les impressions +de son âme. Il pâlit, il rougit, il eut des sourires, +et il finit par pleurer.</p> + +<p>--Pardon! monsieur Saint Pierre, pardon! +s'écria-t-il.</p> + +<p>Noémie, de plus en plus stupéfaite, se +laissa choir sur une chaise. Ses jambes tremblaient +et son coeur battait à rompre sa poitrine. +Agnès avait des larmes, dans les paupières, +sans savoir pourquoi. La folle, les +poings serrés, murmuraient des mots inintelligibles.</p> + +<p>--Je te pardonne, mon Victor, dit Picounoc, +réellement ému. Je te le disais il y a une +minute: les apparences sont trompeuses. Que +cette leçon te serve pour l'avenir! il est possible +que dans la carrière où tu es entré, cette +vérité soit souvent bonne à méditer.</p> + +<p>Victor tenait serrées dans ses loyales mains +les mains coupables de l'habitant.</p> + +<p>--Mère, dit-il, nous sommes riches! cette +maison est encore à nous. Voici l'acte de +donation.</p> + +<p>--Oui, Noémie, reprit Picounoc, je vous +rends votre propriété. Je ne l'avais acquise +que dans ce but.... Elle est à vous plus que +jamais, et vous ne me devez rien!</p> + +<p>Il n'était pas vrai que Picounoc avait acheté +cette terre dans le but de la rendre ainsi, de +suite, et sans compensation aucune à la veuve +indigente. Il avait imaginé ce procédé loyal +et généreux pour déjouer les menaces de +l'ami bossu. Certes! jamais moyen ne fut +plus noble ni plus sûr. Et le sacrifice, après +tout, n'existait qu'en apparence, puisque, selon +toute probabilité, la ferme et la veuve reviendraient +bientôt au rusé donateur. Le bossu +pouvait parler maintenant, et dire de son ami +Picounoc tout le mal qu'il voudrait, Picounoc +se trouvait protégé par la plus forte des égides: +une grande et belle action. Il regrettait +une chose, c'était de n'avoir pas songé à cela +plus tôt. Il ne se serait pas humilié devant sa +fille, et ne l'aurait jamais sollicitée de prendre +pour mari l'infâme bossu. Aux paroles de +Picounoc, Noémie avait répondu: Je ne vous +dois rien, dites-vous? Oh! je sens, moi, que +je vous dois tout mon bonheur! Comment +pourrai-je m'acquitter envers vous?</p> + +<p>--Comment? Noémie, répliqua Picounoc, +vous ne l'ignorez pas, mais vous ne le voulez +peut-être pas encore....</p> + +<p>--Ma mère n'a plus rien à vous refuser, se +hâta de dire le jeune avocat, qui entrevoyait +tout-à-coup un avenir de félicité pour sa +mère et pour lui-même.</p> + +<p>--Vous l'entendez, Noémie, reprit Picounoc +anxieux et presque tremblant.</p> + +<p>--Vous nous avez comblés de tant de bienfaits; +vous venez encore d'accomplir une si +généreuse action, que je croirais m'attirer la +haine de mes amis et des reproches du bon +Dieu, si je refusais plus longtemps de....</p> + +<p>Elle n'acheva pas. Elle avait la chaste timidité +d'une jeune fille.</p> + +<p>--De devenir ma femme, Noémie! achevez, +de grâce! dites-la cette parole que j'attends +depuis vingt années et qui va me rendre le +plus heureux des hommes!</p> + +<p>--Dé devenir votre femme!... acheva-t-elle, +à voix basse en rougissant.</p> + +<p>--Merci, Noémie, merci! oh que je suis +heureux! Et, saisissant les mains de la femme +charmante qu'il avait enfin réussi à attendrir, +Picounoc les couvrit de baisers.</p> + +<p>--Et quand serez-vous prête à venir prendre la +première place dans ma maison? demanda-t-il.</p> + +<p>--Je vous le dirai ces jours-ci.</p> + +<p>--Monsieur Saint Pierre, commença Victor, +quand on fait du bien à ses amis on ne saurait +trop en faire. Vous êtes bon et généreux, +soyez-le pour tout le monde, soyez-le à l'excès.</p> + +<p>--Eh bien! que veux-tu, mon Victor? où +vas-tu arriver avec ce discours?... reprit +Picounoc en l'interrompant.</p> + +<p>--Je voudrais aussi moi arriver à la félicité.</p> + +<p>--Tu serais bien chanceux, jeune comme +tu l'es. Moi je n'y arrive qu'après bien des +années d'ennui, de peine et de chagrins.</p> + +<p>--Vous m'effrayez, et je n'ose plus parler.</p> + +<p>--Parle, mon enfant, parle; si ton bonheur +dépend de moi, tu l'auras, car je ne suis pas +d'humeur à te faire de la peine aujourd'hui....</p> + +<p>--Je vous demande la main de Marguerite...</p> + +<p>--La main de Marguerite, dis-tu?</p> + +<p>--Oui... et ne me la refusez pas, je vous la +demande au nom de la félicité qui remplit +votre coeur, au nom de la joie qui remplit +cette maison....</p> + +<p>--Ça, mon Victor, ce n'est pas mon affaire +à moi seul. Va trouver Marguerite et arrangez-vous +comme vous l'entendrez, répondit en +riant le joyeux Picounoc.</p> + +<p>Victor, ne se le fit pas dire deux fois.... +Débordant d'ivresse; il courut auprès de la +jeune fille. Picounoc passa la soirée avec sa +future. La folle, assise dans un coin, paraissait +plongée dans une stupeur profonde: Il +n'est donc pas méchant, pensait-elle. C'est +moi qui suis véritablement folle, véritablement +méchante. Tout ce qu'il disait, tout ce qu'il +faisait c'était pour le bonheur de Noémie!... +qui aurait pu deviner cela?</p> + +<p>--Marguerite! s'écria Victor entrant chez +Picounoc.</p> + +<p>--Victor! répondit la jeune fille.</p> + +<p>Et une chaude poignée demain s'échangea. +Je ne jurerais pas que les échos solitaires de la +mansarde ne furent point éveillés par un +bruit mystérieux comme celui d'une bouche +ardente sur une joue rose: je ne jure de rien.</p> + +<p>--Depuis quand es-tu ici? demanda la jeune +fille.</p> + +<p>--J'arrive.</p> + +<p>--As-tu vu ta mère?</p> + +<p>--Oui, et ton père aussi.</p> + +<p>--Papa? où? chez-vous?</p> + +<p>--Chez ma mère. Sais-tu l'affaire?</p> + +<p>--Quelle affaire?</p> + +<p>--Ton père sera bientôt le mien, et ma mère +sera la tienne....</p> + +<p>--Vrai? Tu ne m'abuses pas... il aurait +consenti....</p> + +<p>--A devenir le mari de ma mère....</p> + +<p>--Ah!... fit la jeune fille un peu désappointée...</p> + +<p>--Et toi, Marguerite, reprit Victor, consentirais-tu +à devenir ma femme?</p> + +<p>--Tu le sais bien, Victor... mais mon père...</p> + +<p>--Il m'envoie régler cette douce petite +affaire avec toi.</p> + +<p>--Ta m'étonnes! En vérité, il consent?</p> + +<p>--Il consent!...</p> + +<p>--Je pleurais ce matin... oh! que j'étais +loin de soupçonner toute la félicité que devait +m'apporter le soir!</p> + +<p>Le lendemain matin, Picounoc chantait en +allant à la fenaison, et, quand il s'arrêtait pour +aiguiser sa faulx, on aurait dit que la pierre +faisait aussi chanter l'acier sonore. Tout riait +dans la prairie. Le foin était plus embaumé, +le soleil, plus brillant, le vent, plus frais. Oh! +que tout est beau dans la nature quand notre +coeur est plein de joie! Marguerite, en faisant +le ménage, se surprenait à sourire, et, à tout +instant les éclats joyeux de sa voix se mêlaient +aux accents des petits oiseaux curieux juchés +dans les peupliers. Victor et sa mère causaient +ensemble des douleurs du passé, des surprises +du présent et des joies de l'avenir.</p> + +<p>Il fut décidé que les deux mariages auraient +lieu le 15 d'octobre et seraient célébrés à la +même messe.</p> + +<p>Victor revint à Québec plus joyeux qu'il +n'en était parti, il se remit au travail avec +un zèle admirable, et la pensée de Marguerite +l'aiguillonnait en embellissant ses jours.</p> + +<p>Un soir, le bossu se présenta chez son ami +Picounoc. Il avait revêtu ses habits de drap +noir et planté sur sa tête un <i>castor</i> à peine +étrenné. Marguerite le salua en souriant +d'une façon tout à fait gentille! Il en fut +charmé, car elle avait coutume d'être avare de +ses sourires. Il crut que c'était un heureux +présage: Je savais bien, pensa-t-il, avec un +grain de vanité, qu'elle finirait par s'apprivoiser. +Les femmes ne résistent pas longtemps +à l'or que l'on fait miroiter à leurs regards.... +Les femmes choisiront toujours pour mari le +plus riche de leurs prétendants, et elles ont +raison, car l'amour est un enfant gâté, et le +gueux ne saurait satisfaire ses fantaisies.</p> + +<p>Picounoc se présenta tout à coup et fit envoler +la dissertation du bossu. Les amis se +serrèrent la main, parlèrent assez longtemps de +choses insignifiantes, car lorsqu'on parle beaucoup, +il est difficile de dire toujours des paroles +sages ou utiles. Le bossu avait l'air mal à +l'aise. On voyait qu'il était tourmenté d'une +pensée fixe. Il suivait du regard la jolie fille +qui, mettant la derrière main au ménage, passait +et repassait gracieuse et charmante, devant +lui. A la fin n'y tenant plus:</p> + +<p>--Je suis venu te demander la main de ta +fille, dit-il à Picounoc, assez bas pour n'être +pas entendu de Marguerite.</p> + +<p>--Parle-lui, mon cher, tu connaîtras ses intentions, +ses idées. Si elle n'a pas d'objection, +je n'en ai aucune, répondit l'habitant. Et il +sortit, laissant son ami seul avec Marguerite.</p> + +<p>Le bossu, plein de confiance, crut que la +chose était réglée d'avance, et qu'il n'avait +qu'à s'annoncer. La gaîté toute nouvelle de +Marguerite en faisait foi. Il s'approcha de la +jeune fille, en se dandinant, la bouche en +coeur, et la convoitise dans les yeux. Comme +il se levait Geneviève entra. Il fut un peu +décontenancé: Bah! c'est une folle, pensa-t-il, +qu'ai-je besoin de me soucier d'elle?</p> + +<p>Geneviève demanda une tasse de lait à +Marguerite qui s'empressa de la servir, et lui +offrit l'hospitalité pour la nuit. La folle se +mit à danser pour manifester sa joie. Elle +dansait encore bien. Le bossu lui dit: Tu te +souviens encore de ta jeunesse, je crois.</p> + +<p>--Te souviens-tu de la tienne, toi? lui répliqua-t-elle +brutalement.</p> + +<p>--Non, je l'ai oubliée....</p> + +<p>--Si tu l'as oubliée, je m'en souviens, moi.</p> + +<p>--Tu as une bonne mémoire.</p> + +<p>--Une mémoire de folle.</p> + +<p>Il rit de la repartie, mais à contre coeur, et +n'osa plus faire endéver la malheureuse femme. +Se tournant vers Marguerite:</p> + +<p>--Marguerite, vous savez que je vous aime, +commença-t-il.</p> + +<p>--Vous me l'avez dit, Monsieur, répondit-elle.</p> + +<p>--Vous êtes l'unique objet de mes désirs.</p> + +<p>--C'est possible.</p> + +<p>--Je ne rêve qu'à vous, je ne vois que vous +nuit et jour....</p> + +<p>--C'est trop.</p> + +<p>--Trop! oh! non! je voudrais plus encore.</p> + +<p>--Oui!</p> + +<p>--Je voudrais......oh! Vous me comprenez +n'est-ce pas?</p> + +<p>--Peut-être.</p> + +<p>--Laissez-moi vous le dire quand même....</p> + +<p>--Dites!</p> + +<p>--Je voudrais être aimé de vous....</p> + +<p>--De moi?</p> + +<p>--Oui, de vous! je vous l'ai dit cent fois!</p> + +<p>--Au moins!</p> + +<p>--Je voudrais être aimé de vous!... Je +voudrais que vous fussiez ma femme.</p> + +<p>--Votre femme!</p> + +<p>--Oui, ma femme! Marguerite, le voulez-vous?</p> + +<p>--Non, monsieur.</p> + +<p>Un fou, sur la tête duquel on fait tomber +une douche froide, n'est pas plus surpris que +ne le fut le bossu à cette parole. Il fit un pas +en arrière, devint blême comme la chaux, et +resta longtemps sans rien dire. A la fin il +soupira:</p> + +<p>--Vous me refusez?...</p> + +<p>--Oui, monsieur.</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>--Parce que j'en aime un autre, et que je +suis sa fiancée. Je ne suis plus libre.</p> + +<p>--Vous? vous-êtes fiancée?</p> + +<p>--Moi-même, monsieur.</p> + +<p>--Depuis quand? à qui?</p> + +<p>--Depuis quelques temps, à M. Letellier....</p> + +<p>--A M. Victor Letellier!... le garçon de +Djos!... le fils du meurtrier de votre mère!... +ah! vous n'avez pas de coeur!</p> + +<p>--Monsieur, de grâce! taisez-vous!</p> + +<p>La folle écoutait le bossu attentivement et +le dévorait des yeux....</p> + +<p>--Le fils de Djos l'ancien, pèlerin! continua +le bossu, ah! j'ai bien connu le père! +si le garçon est aussi drôle!... Djos, Djos, le +misérable! c'est donc lui encore qui me brise +mon bonheur!...</p> + +<p>--C'est son fils, Monsieur, qui brise votre +bonheur, et, si ce n'était pas son fils, ce +serait le fils d'un autre.</p> + +<p>--Malheur! malheur! je regretterai toujours!... +Il s'interrompit, voyant tout-à-coup +qu'il déraisonnait ou devenait imprudent.</p> + +<p>--Où est votre père Marguerite?</p> + +<p>--Ici, dit une voix forte mais toujours nasillarde. +C'était Picounoc qui rentrait.</p> + +<p>--Picounoc, te moques-tu de moi? reprit le +bossu tout tremblant de rage.</p> + +<p>--Pas du tout, mon ami.</p> + +<p>--Tu m'as promis la main de ta fille, et je +la veux, entends-tu?...</p> + +<p>--Prends-la?</p> + +<p>--Comment? prends-la! Tu veux plaisanter, +hein? tu veux me rendre ridicule? rira bien +qui rira le dernier! Je t'ai déjà forcé à t'agenouiller +devant Marguerite, tu t'agenouilleras +devant moi! je parlerai, Picounoc! je +dirai tout! entends-tu, tout!</p> + +<p>--Mon père! s'écria Marguerite, qu'y a-t-il +donc?</p> + +<p>--Ah! votre fiancé ne voudra plus de vous, +bientôt, Mademoiselle, et je rirai de votre angoisse.... +Madame Letellier maudira l'homme +qui l'a persécutée secrètement toute sa vie!... +Ah! les fiancés d'aujourd'hui sont les ennemis +jurés de demain!... Je sais bien des choses +moi! hurla le bossu fou de colère....</p> + +<p>Picounoc était sérieux. Marguerite, étonnée +des paroles terribles du bossu, regardait +son père avec terreur. La folle riait en vidant +sa tasse de lait.</p> + +<p>--Vous ne voulez pas être ma femme, Marguerite, +repartit le bossu, je vous le demande +une dernière fois. Et, malheur à vous! si....</p> + +<p>--Un homme qui parle comme vous venez +de le faire, un homme qui sait des choses +comme celles dont vous nous menacez, et qui +garde son secret comme une arme mortelle, +n'est pas un honnête homme, Monsieur; et +je ne veux pas avoir à rougir de mon mari!... +Epuisée par cet effort, Marguerite, pâle, +effrayée, se renferma dans sa chambre.</p> + +<p>--Picounoc, dit le bossu, je m'en vais déclarer +à Noémie tout le mal que tu lui as fait.</p> + +<p>--Elle ne te croira point.</p> + +<p>--Je saurai bien la convaincre, sois tranquille!</p> + +<p>Et il partit. Il entra en effet chez la veuve +Letellier, et lui dévoila toutes les infamies dont +Picounoc s'était rendu coupable à son égard. +Noémie l'écoutait bien paisiblement, le sourire +sur les lèvres. Quand il eut fini, elle se leva, +ouvrit le <i>placage</i>, prit un papier soigneusement +plié dans une petite boîte et le lui remit.</p> + +<p>--Lisez, dit-elle, c'est sa justification.</p> + +<p>Le bossu lit avec stupeur l'acte de donation, +le rendit et salua. En montant dans sa voiture, +il se dit à lui-même demi-haut, demi-bas: +Ce diable de Picounoc est plus fin que moi, +s'il n'est pas plus canaille!</p> +<br><br> + +<h3>XVIII</h3> + +<h3>LA SOEUR ST. JOSEPH.</h3> +<br> + +<p> +Après plusieurs jours d'une marche rapide, +les Couteaux-jaunes atteignirent le fort Providence, +au nord du grand lac des Esclaves. +Ils dressèrent leurs tentes de peaux à +une petite distance de l'enceinte, et se livrèrent +à toutes sortes d'amusements et de jeux, +pour fêter leur heureux retour. Ils se trouvaient +en effet, sur les confins du territoire +qu'avaient occupé leurs aïeux, et, quelques +journées seulement les séparaient encore des +lieux où devait s'arrêter la tribu en attendant +la chasse de l'hiver. Le Hibou-blanc se montrait +d'une gaieté étrange, lui qui ne déridait +jamais sont front bas et morose. C'est que le +moment de son union avec Iréma était venu. +Naskarina voyait avec un plaisir malin les +larmes de son ancienne rivale, qui se désolait +de plus en plus à mesure qu'approchait l'heure +du sacrifice. Quelle pensée affreuse pour une +jeune fille que celle de se donner à jamais à +un vieillard infâme qu'elle déteste! Iréma fut +souvent tentée de fuir pour échapper aux caresses +du monstres; mais elle avait juré de +rester, et sa parole avait sauvé son ami. Si elle +trahissait le serment donné, le trappeur, abandonné +du Grand-Esprit, ne retomberait-il pas +entre les mains des traîtres? Plaintive et résignée, +elle demeurait sous sa tente. Le Hibou-blanc +vint la voir.</p> + +<p>--L'heure est arrivée où tu dois tenir ta +promesse, Iréma, dit-il, en entrant.</p> + +<p>--Je le sais, et je ne me suis pas sauvée sous +les bois; tu vois que je suis résignée; mais +attends à demain, car je souffre aujourd'hui.</p> + +<p>--Tu veux m'échapper en gagnant du +temps? Iréma.</p> + +<p>--Il faut que je voie la robe noire, que je +me confesse et que je prépare mon coeur +comme le veut le Grand-Esprit.</p> + +<p>--Folie que tout ça! je t'aime, cela suffit.</p> + +<p>--Tu ne m'aimeras pas toujours, peut-être, +et alors si je n'ai pas la crainte du Grand-Esprit, +que ferai-je?... je te quitterai peut-être +pour aller vers un autre.</p> + +<p>Le Hibou-blanc frémit à cette pensée.</p> + +<p>--Je te tuerais! dit il avec emportement.</p> + +<p>--Eh bien! reprit la jeune fille, laisse-moi +demander au Grand-Esprit le courage et la +force, l'amour et la foi....</p> + +<p>--Tu demanderas ces choses-là après notre +mariage, ce sera tout aussi bon.</p> + +<p>--J'irai demain, repartit Iréma avec fermeté.</p> + +<p>--Je pourrais t'épouser sans toutes ces cérémonies +et ces formalités ridicules....</p> + +<p>--Iréma n'a pas peur de mourir, et, plutôt +que de faire une chose désagréable au Grand-Esprit, +elle se jetterait dans les ondes des +lacs profonds.</p> + +<p>Le vieux chef regardait la belle vierge +indienne avec une sorte de stupeur.</p> + +<p>--Puisqu'il le faut j'attendrai jusqu'à demain, +reprit-il d'une voix altérée par l'émotion.</p> + +<p>Le lendemain il entra dans le fort, suivi +d'Iréma et d'une partie de la tribu. "Les +forts de traite du Nord ne ressemblent pas à +la citadelle de Québec, ni même à aucune +autre citadelle, mais tous se ressemblent entre +eux. Ils ne rappellent guère au voyageur +civilisé les riants villages qu'il a laissés sous +des cieux plus cléments. Deux ou trois cabanes +de bois rond, recouvertes en écorces +d'arbres, et ceinturées d'une palissade de +quinze à vingt pieds de hauteur, voilà tout. +Ces pieux hauts et serrés protègent le traiteur +ou post-master contre les indiens."</p> + +<p>Le Hibou blanc et ses gens arrivèrent à "une +baraque en troncs d'arbre percée de quelques +trous en forme de trapèzes plus ou moins irréguliers, +sur lesquels étaient tendus des parchemins +fort peu transparents. C'était le palais +épiscopal. Une autre maison du même style, +mais plus basse et adossée à la précédente, +servait de chapelle. Tout cela était bien +pauvre et surtout bien mal fait." Il demanda la +robe-noire. Le vieux chef renégat ne cachait ni +son plaisir, ni son orgueil; Iréma ne déguisait +point sa peine. On fit réponse que la robe-noire +était partie la veille pour la mission de +St. Joseph, au sud du grand lac, près du fort +Résolution, et qu'il faudrait attendre quelques +jours, car la distance était d'au moins soixante +à soixante cinq lieues. Le Hibou blanc entra +dans une grande fureur, et voulut amener de +force sa fiancée dans sa cabane. Naskarina lui +dit: Ne vois-tu pas qu'elle se moque de toi? +Elle t'avait promis de t'épouser dès notre arrivée +ici, et voilà maintenant qu'elle emploie +la ruse pour t'échapper. Elle est venue hier, +seule, parler à la robe-noire, et la robe-noire, de +complicité avec elle, s'est éloignée pour ne +pas faire le mariage.</p> + +<p>--Naskarina, tu es mon amie, toi, et je te jure +une éternelle reconnaissance.... Iréma périra +de ma main si elle ne m'épouse point. Est-ce +que je reculerais maintenant? J'en ai bien +fait d'autres!</p> + +<p>Iréma, toute heureuse de ces moments de +répit, était revenue parmi les femmes de +la tribu. Elle avait confié au missionnaire les +douloureux secrets de son âme, mais elle +n'avait pas cherché à éviter son triste +sort. Cependant le prêtre voyant qu'il était +aussi bien de ne pas hâter cette union +malheureuse, en remit à plus tard, de lui +même, l'accomplissement. Il dit qu'il allait à +la rencontre d'un confrère et de quelques +soeurs de charité qui faisaient à Dieu le sacrifice +de leur vie pour le salut des pauvres +indiens.</p> + +<p>Il y avait déjà au fort Providence quelques +bonnes soeurs de Charité, dont tout le +temps était consacré à instruire des vérités +chrétiennes les jeunes personnes des diverses +tribus qui passaient par ce fort. C'était l'une +de ces religieuses, la soeur St. Joseph, une belle +femme d'un peu plus de trente ans, qui avait +converti la jeune Iréma, et avait inculqué +dans son âme de si beaux sentiments de foi. +Elle vint dans le camp des Couteaux-jaunes, +parlant avec amour et douceur, aux femmes et +aux jeunes filles, de la bonté de Jésus, de la +grandeur de Marie, et de toutes les merveilles +de la religion. Une femme de la tribu s'approchant +de la jeune catéchiste lui dit:</p> + +<p>--Il y a, dans cette tente que tu vois ici, une +vierge Litchanrée qui a beaucoup de chagrin.</p> + +<p>--Conduis-moi vers elle, répondit la religieuse.</p> + +<p>--Iréma assise sur sa natte, le visage caché +dans ses mains, pleurait. La religieuse ne +la reconnut pas d'abord: Tu as du chagrin, +ma soeur? lui dit-elle. A cette voix suave +l'indienne tressaillit et découvrit sa figure +mouillée de larmes.</p> + +<p>--Iréma! s'écria la religieuse.</p> + +<p>--Ma mère chrétienne! dit en même temps +Iréma.</p> + +<p>Et les deux jeunes femmes s'embrassèrent +comme deux soeurs. Iréma, à la prière de la +bonne religieuse, raconta le sujet de ses angoisses. +Elle dit comment le grand-trappeur +l'avait délivrée des mains du traître Hibou-blanc, +et comment, plus tard, elle le vit lui-même +prisonnier de ce renégat cruel, et voué, +bien sûr, à une mort affreuse.</p> + +<p>--Ce grand-trappeur, murmura la religieuse, +c'est un homme de coeur, un bon chrétien, et +un guerrier terrible....</p> + +<p>--Oh! oui! et les indiens qui ne l'aiment pas, +le craignent. Mais les Couteaux-jaunes seuls +ne l'aiment point, et c'est le vieux chef--un +blanc comme le grand trappeur--qui les a +indisposés contre lui.</p> + +<p>--Que dis-tu, Iréma? le Hibou-blanc n'est +pas un indien?</p> + +<p>--Oh! non! mais il vit au milieu de nous +depuis bien des lunes....</p> + +<p>--Quelle singulière idée! s'écria la religieuse.</p> + +<p>--Et lui qui devrait être plus instruit que +nous autres des choses de la religion, et qui +devrait être meilleur aussi, il se moque de +notre docilité à suivre les conseils de la robe +noire, et se plaît à faire le mal.</p> + +<p>--C'est un blanc! un compatriote! un chrétien! +s'écria la religieuse, ô mon Dieu! quel +aveuglement et quelle perversité!</p> + +<p>Iréma raconta ensuite qu'elle avait promis +d'épouser cet homme méprisable, s'il rendait +la liberté à son prisonnier.</p> + +<p>--Et la lui a-t-il donnée? demanda la soeur.</p> + +<p>--Oui, répondit Iréma.</p> + +<p>--Et où est-il maintenant, le grand-trappeur?</p> + +<p>--Je n'en sais rien.</p> + +<p>--Il l'a peut-être fait assassiner?</p> + +<p>Iréma sentit un frisson lui courir dans tous +les membres. Elle resta silencieuse pendant +une minute, puis elle dit tout émue: S'il l'avait +tué, est-ce que je serais libre?</p> + +<p>--Oui, certainement, répondit la soeur.</p> + +<p>Iréma vit comme un éclair de joie traverser +son esprit. L'idée de la liberté, la pensée +d'échapper au vieux chef, lui fit oublier +un instant ce qu'elle devait au grand-trappeur. +L'égoïsme eut un instant de triomphe, mais +bientôt elle retomba dans une mélancolie profonde: +Il n'y a pas d'alternative, pensa-t-elle +tout haut, s'il est mort, je le pleurerai toujours, +et s'il vit.... Elle acheva sa pensée par une +douloureuse secousse de tête.</p> + +<p>Les Litchanrés arrivèrent. Ils dressèrent +leurs tentes à l'ouest de la petite baie où s'élève +le fort. Les forts ou les missions sont des +terrains neutres, et l'on enterre la hache ou la +carabine en y arrivant. Souvent aussi les +plus heureuses réconciliations ont lieu alors, +grâce au zèle et à la charité des saints missionnaires.</p> + +<p>Le Hibou-blanc comprit qu'il ne pouvait +s'entourer de trop de précautions, ni employer +trop de moyens pour parvenir à son but, la +possession d'Iréma. Il fit des démarches auprès +de la tribu ennemie, et lui proposa la +paix. Il fut accueilli avec bienveillance, car +les Litchanrés, bien que braves, n'aimaient +guère à verser le sang. Encouragé, le Hibou-blanc +convoqua une grande réunion des deux +tribus, et fit un long discours pour leur démontrer +qu'elles devaient s'unir, se fondre en +une seule, et n'avoir plus que les mêmes +wigwams, et le même chef. Plusieurs murmurèrent, +disant qu'ainsi les Litchanrés, qui +n'avaient plus de chef, seraient soumis aux +Couteaux-jaunes.</p> + +<p>--Je suis vieux, dit le Hibou-blanc, mes +jours ne seront pas nombreux, et, alors, vous +choisirez un chef parmi les Litchanrés. Ainsi +chaque tribu sera traitée avec justice. En +attendant je vais épouser une fille de la tribu +des Litchanrés, et cimenter, par là, l'union des +deux tribus.</p> + +<p>--C'est bien! dirent les Litchanrés, mais si +par la volonté du Grand-Esprit notre chef +bien-aimé revenait, tu lui céderais la place.</p> + +<p>--Kisastari? demanda le Hibou-blanc en +éclatant de rire.</p> + +<p>--Oui, Kisastari! répondirent les Litchanrés.</p> + +<p>--Oh! oui! je le promets....</p> +<br><br> + +<h3>XIX</h3> + +<h3>LES VIEILLES CONNAISSANCES.</h3> +<br> + +<p> +--<i>Aures habent et non audient</i>! dit l'ex-élève +fatigué de héler un canot qui passait loin de +lui, sur le grand lac.</p> + +<p>--<i>Well</i>! <i>let them go</i>!... C'est nous les rejoindre, +ajouta John.</p> + +<p>--C'est un canot de missionnaires, dit Baptiste.</p> + +<p>--On voit les robes-noires, continua Félix.</p> + +<p>--Je ne sais pas si les Couteaux-jaunes sont +arrivés au fort, reprit l'ex-élève.</p> + +<p>--<i>The Yellow knives</i>? demanda John <i>I +guess so</i>!...</p> + +<p>--On le saura bientôt, dit Baptiste, car dans +six heures on touchera terre.</p> + +<p>Le canot qui passait au large de celui de +nos chasseurs Canadiens était, en effet, l'un +des canots de la mission. Deux prêtres, trois +religieuses et deux indiens le montaient. +C'était le missionnaire de Providence qui +revenait de la mission de St. Joseph et du +fort Résolution, avec le nouveau missionnaire +et les soeurs de charité que nous avons rencontrés +déjà. Trois des guides engagés au +fort Chippeway amenaient le canot chargé de +provisions.</p> + +<p>Les trappeurs canadiens arrivèrent à Providence +en même temps que les missionnaires. +Ils furent bien accueillis et se hâtèrent, à l'exception +de John, d'aller à confesse, comme, du +reste, c'était leur coutume. Ils avaient toujours +quelques peccadilles sur la conscience, et aujourd'hui +surtout, ils n'étaient pas parfaitement +rassurés sur la légèreté de la faute qu'ils +avaient commise en scalpant quelques uns de +leurs ennemis.</p> + +<p>Le Hibou-blanc éprouva du mécontentement, +et peut-être de la frayeur, à la vue des +canadiens, quand il les rencontra. C'était +près de la chapelle, le jour même de leur arrivée. +Il était allé demander au missionnaire +à quelle heure Iréma et lui pourraient se présenter +pour être mariés. L'ex-élève lui lança +un regard oblique plein de menaces, et John +lui dit: <i>Take care</i>! <i>by God</i>! Baptiste et Félix +lui avaient montré le poing. Affaire d'habitude +ou distraction, car le coeur était pur et la +confession avait été bonne.</p> + +<p>Cependant le Hibou-blanc comptait sur ses +nouveaux alliés pour apaiser les canadiens. +Et il n'avait pas tort. Quand l'ex-élève et ses +amis connurent les dispositions des Litchanrés, +ils se dirent qu'ils n'avaient plus rien à voir +dans les affaires de ces indiens: mais restait +toujours le grand-trappeur qui n'était pas assez +vengé.</p> + +<p>Le lendemain matin, le Hibou-blanc, fier et +insolent, se rendit à la tente d'Iréma, qui ne +pouvait se résoudre à partir, et, moitié menaçant, +moitié doucereux, il l'entraîna vers le fort. +Couteaux-jaunes et Litchanrés suivirent en +chantant et dansant. Iréma fondait en larmes +quand elle entra dans l'humble chapelle en bois +rond. Le missionnaire supplia le Hibou-blanc +de rendre à la pauvre indienne la promesse +arrachée dans un moment fatal.</p> + +<p>--J'ai attendu assez longtemps, dit le Hibou-blanc, +vos prières sont inutiles.</p> + +<p>--Mais cette femme ne vous aime pas.</p> + +<p>--Elle a promis de m'épouser!</p> + +<p>--Vous la rendrez malheureuse et vous serez +malheureux vous-même.</p> + +<p>--C'est mon affaire.</p> + +<p>Les chasseurs canadiens étaient là, bondissant +de rage, mais n'osant parler haut sans permission.</p> + +<p>--S'il était à la porte! grinça l'ex-élève.</p> + +<p>--Il ne l'aura pas longtemps! fit Baptiste....</p> + +<p>--A nous quatre, dit Félix, on peut en tordre +joliment de ces Hiboux.</p> + +<p>--<i>Upon my soul</i>! murmura John en serrant +les poings.</p> + +<p>--Vous n'êtes pas indien? demanda le missionnaire +au vieux chef.</p> + +<p>Le renégat fit un pas en arrière, et devint +livide.</p> + +<p>--Qui vous a dit cela? répliqua-t-il.</p> + +<p>--Ceux qui vous connaissent, repartit le +prêtre.</p> + +<p>Le Hibou-blanc promena autour de lui un +regard anxieux; il aperçut les chasseurs Canadiens +et se mit à trembler de rage: Je suis +libre de vivre ici ou ailleurs, et de la façon +qu'il me plaît, répondit-il au missionnaire.</p> + +<p>--C'est vrai, mais je ne puis vous marier sans +savoir votre nom.</p> + +<p>Le Hibou-blanc passa sa main ridée sur son +front couvert de sueurs, il hésita une minute, +puis, à la fin, convaincu que personne, au +milieu de cette solitude lointaine, ne le connaissait +ou n'avait entendu parler de lui, il +reprit son assurance arrogante et dit à haute +voix: Je m'appelle José Racette!</p> + +<p>--Racette! crièrent deux échos....</p> + +<p>Une angoisse horrible saisit le vieux chef. +Il se maudit d'avoir été assez bête pour dire +son nom, car il vit qu'il était connu. L'ex-élève +et Baptiste s'étaient approchés, la terreur +ou la colère peinte sur la figure. Ils ne disaient +rien et regardaient avec une fixité brûlante +le vieux renégat. D'un autre côté, une +jeune religieuse, l'amie d'Iréma, s'était affaissée +sur le sol.... On se hâta de lui porter secours.</p> + +<p>Elle reprit ses sens, mais ses yeux se détournèrent +avec horreur de Racette, et se reposèrent +avec pitié sur Iréma.</p> + +<p>--Que veut dire ceci? demanda le prêtre; +que ceux qui savent quelque chose parlent! +Je le permets, et Dieu le veut....</p> + +<p>Alors l'ex-élève s'écria, content de donner +cours à son indignation:</p> + +<p>--Racette! quoi! c'est vous, misérable! vous, +un voleur de grand chemin! un ravisseur de +jeunes filles, un assassin! un échappé du pénitencier! +qui vous cachez ainsi sous le masque +de l'indien pour échapper à la justice des +hommes, et continuer vos oeuvres damnées! +ah! si le prêtre me le permet, vous ne tuerez +plus personne! Et, disant cela, il levait son +bras armé du terrible couteau. Ses compagnons +l'encourageaient de leurs frémissements. +Le prêtre l'arrêta.</p> + +<p>--Êtes-vous chrétien? dit-il avec force, est-ce +ainsi que vous pratiquez la charité?</p> + +<p>--L'a-t-il pratiquée, lui, le maudit! quand il +s'est fait voleur? quand il a enlevé une enfant +de douze ans? quand il s'est caché dans une +cave pour tuer Djos! Djos, mon ami, Djos le +pèlerin de Ste. Anne?... L'a-t-il pratiquée encore +dernièrement quand il a tué le grand-trappeur.</p> + +<p>--Il tué le grand-trappeur? demanda le +prêtre avec émotion.</p> + +<p>--Je ne l'ai pas tué, répondit Racette, puisque +voilà le prix de sa liberté. Il montrait +Iréma.</p> + +<p>--Où est-il le grand-trappeur? demanda le +missionnaire.</p> + +<p>--Dans la forêt, libre et heureux, répliqua +le Hibou-blanc.</p> + +<p>--Ici! répondit une voix sonore.</p> + +<p>Tous les yeux se tournèrent du côté d'où +venait la voix. Un cri s'éleva: Le grand-trappeur!</p> + +<p>En effet, le grand-trappeur entrait.</p> + +<p>L'ex-élève, Baptiste, John et Félix se précipitèrent +vers leur compagnon et le pressèrent +dans leurs bras avec tous les transports de la +plus vive ivresse.</p> + +<p>--Vous voyez qu'il est vivant et libre, reprit +Racette avec une audace incroyable, vous savez +mon nom, monsieur le missionnaire, mariez-nous!</p> + +<p>Iréma poussa une plainte profonde.</p> + +<p>--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, il faut +donc que je me sacrifie?... Mais il est sauvé!</p> + +<p>--Iréma, s'écria le grand-trappeur, pauvre +enfant! console-toi!...</p> + +<p>--Je me consolerai puisque je vous ai +sauvé la vie, même en perdant le bonheur et +la liberté.</p> + +<p>--Que veux-tu dire, Iréma?</p> + +<p>Le prêtre répondit: Elle a promis d'épouser +le chef, s'il vous rendait la liberté....</p> + +<p>--Le traître! gronda le grand-trappeur, il +avait embusqué ses guerriers pour m'assassiner.</p> + +<p>Un frisson d'horreur courut dans l'assemblée.</p> + +<p>La jeune religieuse, revenue de son évanouissement, +mais encore livide de surprise et de +peur, écoutait en frémissant les révélations de +toutes sortes.</p> + +<p>--Tu es libre, dit le missionnaire à la jeune +Iréma, tu peux épouser le mari de ton choix.</p> + +<p>La jeune fille, folle de joie, se jeta dans les +bras de la soeur St. Joseph.</p> + +<p>--Vous, Hibou-blanc, continua le missionnaire, +reprenez votre nom de José Racette et +allez vous faire pendre ailleurs.</p> + +<p>--Racette! José Racette! hurla le grand-trappeur.</p> + +<p>--Eh bien! oui! repartit le renégat avec +cynisme, ce nom-là te fait-il peur aussi?</p> + +<p>--Racette! José Racette! le maître d'école!</p> + +<p>--Oui! Racette, José Racette, le maître +d'école! répéta, en se moquant, le vieux chef.</p> + +<p>--Misérable! je te trouverai donc toujours +sur mon chemin? vociféra le grand-trappeur.</p> + +<p>--Et toi, qui es-tu donc? demanda le Hibou-blanc.</p> + +<p>--Moi! moi!... qu'est-ce que cela te fait? +Va-t-en, ou....</p> + +<p>--Vous connaissez Racette? demanda l'ex-élève +au grand-trappeur.</p> + +<p>--Hélas! si je l'ai connu!...</p> + +<p>--Pas mieux que moi, toujours! Si vous +saviez tout le mal qu'il a fait! Si vous saviez +comme il a persécuté le meilleur de mes amis, +Djos, le pèlerin de Ste. Anne!</p> + +<p>Une pâleur affreuse couvrit la figure honnête +du trappeur. L'ex-élève continua: Pauvre +Djos! s'il n'avait pas eu tant d'ennemis il +vivrait encore sans doute et serait heureux!... +son enfant ne serait point orphelin, sa femme +ne serait pas veuve!...</p> + +<p>--Sa femme veuve! fit le grand-trappeur, +d'une voix étranglée.</p> + +<p>--Veuve depuis vingt ans passés, reprit +l'ex-élève--si elle ne s'est pas remariée, bien +entendu....</p> + +<p>--Tu te trompes, mon ami, repartit le grand-trappeur, +tout frémissant, Djos a tué sa femme +dans un moment de folie....</p> + +<p>--Sa femme? s'il l'avait tuée je ne l'aurais +pas vue, je ne lui aurais pas parlé il y a cinq +ans!... c'est la femme de Picounoc qu'il a +tuée... et encore on ne sait pas si c'est lui +qui l'a tuée....</p> + +<p>Le grand-trappeur, défait, tremblant comme +un homme qui tombe épuisé par les tortures, +s'appuya sur ses amis Baptiste et l'ex-élève. +L'eau ruisselait froide de ses tempes, et ses +dents claquaient. L'ex-élève continua: Moi, +j'ai toujours cru que Picounoc avait tué sa +femme lui-même et peut-être tué Djos aussi, +car il aimait Noémie, la femme de Djos, et +quand on aime comme cela....</p> + +<p>--Pitié! mon Dieu! pitié! s'écria tout-à-coup +le grand-trappeur. Et il tomba à genoux +les mains levées vers le ciel.</p> + +<p>--Qu'avez-vous donc? demanda le missionnaire.</p> + +<p>Tout le monde le regardait avec étonnement. +La jeune religieuse s'était levée.</p> + +<p>--Noémie! Noémie! s'écria-t-il de nouveau, +me pardonneras-tu? me pardonneras-tu?</p> + +<p>La stupeur se peignit sur toutes les figures; +on sentit un frisson courir dans la foule....</p> + +<p>--Noémie, reprit-il, ô ma femme bien aimée!</p> + +<p>--Sa femme? murmure-t-on de toutes parts.</p> + +<p>--Djos! le Pèlerin de Ste Anne! c'est moi!... +oui... c'est moi! ajouta le grand-trappeur.</p> + +<p>--Toi, s'écrièrent ensemble l'ex-élève et +Baptiste!...</p> + +<p>--Lui! dirent les autres.</p> + +<p>--Mon frère! mon frère! exclama une voix +douce et frémissante.</p> + +<p>Et, de nouveau, les vieux amis se serrèrent +coeur contre coeur.</p> + +<p>--Elle n'est pas morte! je ne l'ai pas tuée! +disait, au milieu de ses sanglots, le grand-trappeur! +Elle n'est pas morte!... Je ne l'ai pas +tuée!...</p> + +<p>--Mon frère! mon frère! s'écria de nouveau +la douce voix de femme! Et une jeune religieuse, +s'échappant des bras d'Iréma, vint +tomber dans ceux du grand-trappeur:</p> + +<p>--Je suis Marie-Louise, ta petite soeur +Marie-Louise!</p> + +<p>--Marie-Louise! tu es Marie-Louise? Ah! +Mon Dieu! Mon Dieu! et le grand-trappeur, +fort contre les tortures, fort contre le malheur, +s'affaissa lourdement sous le poids de son +étrange félicité.... Le Hibou blanc se +glissa dehors; plusieurs l'entendirent crier.</p> + +<p>--Malédiction! malédiction! je l'ai tenu un +jour et je l'ai laissé échapper.</p> + +<br><br> + + + +<h2>TOME II</h2> + + + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> +<br><br> + +<h3> +LA COUR CRIMINELLE</h3> +<br><br> + +<h3>I</h3> + +<h3>LE RETOUR AU VILLAGE.</h3> +<br> + +<p> +Jeudi le 28 septembre 1871, Picounoc serra +sa dernière gerbe de blé. Il avait rudement +fauché depuis un mois, et les épis, après avoir +javelé sur le champ, avaient été liés en gerbes, +puis transportés sur les grandes charrettes, +dans les <i>tasseries</i>. La récolte était bonne; +le temps s'était tenu au beau, et les grains: +avoine, orge, blé, seigle et sarrasin, tout se +sauvait en bon état. Aussi, Picounoc était de +joyeuse humeur, et, ce jour-là, il fêtait la grosse +gerbe. Il avait bien, pour être gai, une autre +raison non moins valable: il épousait, dans +quelques jours, la femme aimée depuis vingt +ans, et Marguerite sa fille allait, en même +temps, devenir l'épouse d'un jeune avocat +riche de talents et d'espérances.</p> + +<p>Il s'en allait midi. Marguerite balayait la +<i>place</i>, car sa future position de grande dame +ne la rendait ni vaine, ni paresseuse. Le balai +de cèdre ramassait net les petits brins de paille, +les légers flocons de laine et les mille parcelles +de toutes sortes de choses qui émaillent nos +planchers, après un bout de temps de travail +au métier, de serrée, ou de filage. Des rayons +de soleil entraient par les fenêtres comme +des glaives d'or, et la poussière, au moindre +souffle, se mettait à tourbillonner follement +dans ces rayons. Tout à coup Marguerite +s'arrêta, surprise, à l'aspect d'un étranger qui +frappa à la porte. Cet étranger portait deux +pistolets à sa ceinture et une carabine. Mais +retournons de quelques heures en arrière, et +racontons bien chaque chose en son temps.</p> + +<p>Deux hommes inconnus étaient débarqués +durant la nuit à Batiscan. Ils venaient de +loin. L'un des deux se rendit à pied à +Deschambeault, et l'autre traversa au sud, dans +la chaloupe qui fait régulièrement, chaque +jour, le trajet de Batiscan à St. Pierre Lesbecquets, +pour accommoder les voyageurs qui +veulent prendre les bateaux de Montréal ou +de Québec. Celui qui avait pris le chemin +de Deschambeault, pouvait compter quarante +quatre ans et ne paraissait pas en avoir +plus de trente six, tant il avait de gaieté +dans les yeux, et tant riait toujours sa figure +bronzée. Il était de taille moyenne, un peu +sec, nerveux et vif. Il portait une longue barbe +noire; du reste, tous deux étaient riches de +barbe et de cheveux. L'autre semblait porter +sur ses puissantes épaules un fardeau de +douleurs. Ce n'est pas à dire qu'il était courbé; +il se tenait droit, le front haut, l'oeil ferme, +et l'on se détournait pour le voir en murmurant: +c'est un bel homme! Il avait quarante +deux ans, je crois. S'ils n'eussent pas été des +hommes de fer, des marcheurs infatigables, ils +se seraient fait conduire en voiture; mais la +voiture, ils jugeaient que c'était bon pour des +femmes ou des malades, et, depuis nombre d'années +ils n'en avaient éprouvé ni les commodités, +ni les inconvénients. Ils venaient de loin, ces +hommes, et l'un d'eux n'avait pas vu depuis +vingt ans les flots d'émeraude du plus beau +fleuve du monde, ni les campagnes riantes qui +l'entourent comme d'un ceinturon d'argent. +Inutile de vous décliner les noms de ces étrangers, +vous les avez jetés au vent: le grand-trappeur +et l'ex-élève! Eh bien! oui, l'ex-élève +et le grand-trappeur qui s'en viennent embrouiller +les cartes et gâter le jeu de Picounoc, +au moment où il va gagner la partie. Le +grand-trappeur risque tout pour tout, et il le +sait bien. Il n'a pas tué sa femme, c'est vrai; +mais il en a tué une autre, et il est meurtrier. +S'il se fait connaître, il sera arrêté, jeté en prison; +il s'assiéra sur le banc des accusés, et qui +sait? il montera peut-être sur l'échafaud. S'il +demeure inconnu, il verra sa femme, qui se +croit veuve et libre depuis vingt ans, passer +enfin dans les bras d'un autre!... Effrayante +alternative! Mais ne pourrait-il pas se faire +connaître de sa femme seulement, lui dire de +vendre ses biens et l'emmener vivre ailleurs? +C'est à cette dernière décision qu'il s'est arrêté +en effet. Il saute de la chaloupe sur le rivage +et monte la côte escarpée de l'Eglise de St. +Pierre Lesbecquets. Il faisait nuit encore. Il +ne voulut pas, comme la plupart des autres +voyageurs, s'arrêter aux maisons de pension +pour dormir et déjeuner ensuite. Une force +mystérieuse le poussait vers Lotbinière; une +pensée unique l'absorbait tout entier: revoir +sa femme et son enfant. Mais que de craintes! +que d'angoisses serraient son âme! Noémie +vit-elle encore? et, si le chagrin ne l'a +pas tuée, est-elle demeurée fidèle à son premier +amour? Elle était encore vivante et libre +il y a cinq ans; l'ex-élève l'a vue alors et lui a +parlé.... Mais cinq ans c'est long, quand on +considère tout ce qui peut arriver dans cinq +jours! Et l'enfant, le petit Victor, qu'est-il +devenu? Bientôt il aura une réponse à toutes +ces questions, et c'est ce qui l'effraie. Il +a peur de la vérité. Il eut pu, dans la +traversée, s'informer de bien des personnes et +apprendre beaucoup de choses, mais il n'avait +osé parler. Les gens l'avaient regardé avec une +certaine curiosité, mais personne ne le fit +sortir de son mutisme.</p> + +<p>Parmi les passagers de la chaloupe se trouvait +un jeune homme d'une tournure élégante +et d'une excellente éducation. Ses manières +affables et son discours intéressant, semé de +saillies originales, le firent de suite remarquer +de tous. Il se trouvait assis auprès du grand-trappeur. +Plusieurs personnes lui demandèrent +son avis sur certaines matières, les +chances qu'elles pouvaient avoir de gagner un +procès intenté dans telle circonstance ou pour +telle raison. Toujours il répondit avec franchise +et prudence. Ceux qui ne le connaissaient +point comprirent qu'il était avocat. En +effet, c'était Victor Letellier qui montait de +Québec pour la fête de la grosse-gerbe. Lui +non plus ne prit pas le temps de dormir, +mais il déjeuna et loua un cocher. La distance +entre la traverse de St. Pierre et la concession +St. Eustache, à Lotbinière, est de six +lieues. Le chemin est coupé par des ravins +profonds et rempli d'ornières, dès que le soleil, +moins chaud, refuse d'aider les fossés à pomper +l'eau: c'est-à-dire qu'il faut trois heures au +moins, et plus souvent quatre, aux cochers +de la campagne pour aller d'un lieu à l'autre.</p> + +<p>Le jeune avocat atteignit le grand-trappeur +un peu en bas de l'église de St. Jean-des-Chaillons, +dans l'anse du Calvaire. Il le +reconnut pour un de ses compagnons de chaloupe: +C'est un marcheur à ce qu'il paraît! +pensa-t-il: après tout il peut se faire qu'il ne +dédaigne pas la voiture.... Arrête, <i>charretier</i>, +fit-il, quand il arriva près du voyageur.</p> + +<p>Le cocher arrêta.</p> + +<p>--Montez-donc dans ma voiture, Monsieur; +puisque nous allons du même côté nous pouvons +aller dans la même voiture.</p> + +<p>--Je vous avoue que j'aime bien à marcher... +répondit le grand-trappeur.</p> + +<p>--Vous aimez peut-être à jaser aussi; nous +causerons pour tuer le temps....</p> + +<p>Le grand-trappeur sentit son coeur battre +fort dans sa poitrine, et il eut comme un éblouissement: +Après tout, se dit-il, il faut que je +finisse par interroger quelqu'un, et par tout +savoir.</p> + +<p>Il prit place dans la voiture, à côté du +jeune avocat.</p> + +<p>--Vous allez dire que je suis bien curieux, +reprit le jeune homme; mais, allez-vous loin +de ce pas?</p> + +<p>--Je me rends à Lotbinière.</p> + +<p>--A Lotbinière? c'est là que je vais aussi. +Vous n'êtes pas de la paroisse?</p> + +<p>--Non, Monsieur.</p> + +<p>--Non, car je vous connaîtrais. Venez-vous +de loin?</p> + +<p>--Du grand lac des Esclaves....</p> + +<p>--Ah! vous êtes chasseur?</p> + +<p>--Depuis vingt ans....</p> + +<p>--Je vois à votre accoutrement....</p> + +<p>--Mon fusil et mes pistolets ne m'ont jamais +quitté, et il m'en coûte de m'en séparer.</p> + +<p>--Je comprends cela; mais, si vous demeurez +quelque temps ici, vous finirez par +vous accoutumer à ne vous en pas servir....</p> + +<p>La conversation tomba. Après quelques +minutes le jeune avocat reprit:</p> + +<p>--Vous avez peut-être rencontré, là-bas, un +chasseur canadien du nom de Paul Hamel.</p> + +<p>--Paul Hamel! l'ex-élève? ah! c'est mon +meilleur ami....</p> + +<p>--C'est aussi l'ami de ma famille... un +brave et joyeux garçon... le camarade d'enfance +de mon père... je l'ai vu, il y a cinq +ans, et je vous assure que ses récits de voyage +m'ont fort amusé....</p> + +<p>--Il est revenu au pays avec moi, balbutia +le grand-trappeur que l'émotion agitait comme +la fièvre.</p> + +<p>--Vraiment! alors nous le verrons?</p> + +<p>--Il doit traverser dans quelques jours....</p> + +<p>--Ma mère aura du plaisir à le revoir....</p> + +<p>--Vous demeurez à Lotbinière?</p> + +<p>--J'y suis né; mais je demeure à Québec, +et je suis avocat....</p> + +<p>--Vous êtes avocat! fit le grand-trappeur +avec surprise.</p> + +<p>--Oui, monsieur; cela vous étonne! vous me +trouvez jeune, et vous doutez de ma science +sans doute.</p> + +<p>--Non, car je vous ai entendu parler fort +sagement, cette nuit, dans la chaloupe.... +Ah! vous êtes avocat!</p> + +<p>Et le grand-trappeur demeura plongé dans +une réflexion profonde.</p> + +<p>--Si je puis vous être utile, Monsieur, reprit +Victor, ce sera de tout mon coeur.</p> + +<p>Après un silence assez long le grand-trappeur +reprit:</p> + +<p>--Il y a une affaire dont j'aimerais à vous +parler... je serais curieux de connaître votre +opinion sur certaines choses!...</p> + +<p>--Qu'est-ce que c'est, monsieur? je suis +heureux de pouvoir vous obliger.</p> + +<p>--Oh! cela ne me regarde pas directement, +c'est pour un ami....</p> + +<p>--N'importe! parlez toujours, parlez pour +votre ami.</p> + +<p>--Il a tué!... balbutia l'étranger.</p> + +<p>--Ah! certes! c'est grave, dit l'avocat....</p> + +<p>--Oui, monsieur, c'est grave, mais il croyait +avoir droit de tuer....</p> + +<p>--Etait-ce à la guerre? demanda en riant +le jeune homme.</p> + +<p>--Ah! monsieur, je sais qu'à la guerre on +peut tuer, on doit tuer même....</p> + +<p>--C'est une plaisanterie que j'ai faite, monsieur, +continuez je vous prie.</p> + +<p>--Il a tué sa femme......pardon! il croyait +tuer sa femme et il a tué la femme d'un autre...</p> + +<p>--C'est assez singulier; voyons! comment +cela?</p> + +<p>--On lui disait que sa femme était infidèle...</p> + +<p>--Et il l'a tuée sur un soupçon? le malheureux!</p> + +<p>--Il ne l'a pas tuée, c'en est une autre qu'il a +tuée.</p> + +<p>--Je ne comprends pas bien; expliquez l'affaire +plus au long.</p> + +<p>--Voici, monsieur. On lui dit: Va à telle +heure, en tel endroit, et tu trouveras ta femme, +dans les bras de quelqu'un. Et le malheureux +obéit à cette parole infâme, va où on lui dit +d'aller, et tue, comme je vous l'ai dit, une +femme qui n'est pas la sienne.</p> + +<p>--Mais comment se fait-il qu'il ne se soit +pas aperçu de sa méprise avant de frapper? +demanda le jeune avocat....</p> + +<p>--Ah! monsieur, tout était arrangé pour le +tromper... c'est quelque chose d'inouï... +d'infernal.... Et les poings du grand-trappeur +se crispèrent, et un frisson parcourut son corps. +Le jeune avocat soupçonna que l'ami dont parlait +cet étranger n'existait pas, mais qu'il était +bien lui-même le héros de ce drame.</p> + +<p>--Voilà la plus étrange affaire, reprit Victor, +que j'aie jamais vue! c'était donc une conspiration +contre votre ami? un piége infâme, +mais habilement tendu?...</p> + +<p>--Oui, monsieur, c'était tout cela....</p> + +<p>--C'est une cause magnifique, et que j'aurais +du plaisir à défendre... mais où trouver +des preuves de ce que vous avancez, ou plutôt +de la ruse dont on s'est servie pour tromper +votre ami?...</p> + +<p>--Des preuves? je n'en connais point... +rien que l'honnêteté du meurtrier....</p> + +<p>--Ce n'est pas assez.</p> + +<p>--Et si le meurtrier était convaincu d'avoir +tué cette femme, sans qu'il pût prouver que +c'est par suite d'une erreur et d'une embûche +criminelle tendue à sa bonne foi?</p> + +<p>--Il serait condamné....</p> + +<p>--A mort?</p> + +<p>--A mort!</p> + +<p>Le front rembruni du grand-trappeur s'inclina, +une légère pâleur couvrit sa figure.</p> + +<p>--Mais, dites donc, est-ce qu'il n'a pas été +arrêté, votre ami? demanda le jeune homme.</p> + +<p>--Non, monsieur,... il s'est sauvé....</p> + +<p>--Il a bien fait, et je ne lui conseille pas de +revenir....</p> + +<p>Un long silence suivit. Les voyageurs passèrent +la petite rivière du Chêne qui sépare, +au fleuve, Ste. Emmélie de St. Jean, puis ils arrivèrent +à la grande rivière. La grande rivière +du Chêne est parsemée, à son embouchure, de +petites îles ombragées de chênes et d'érables. +Un pont magnifique relie la côte est à l'une +de ces îles, et un autre pont plus petit va de +l'île à l'autre rivage. Il ne coule sous ce dernier +pont, qu'un mince bras de la rivière +qu'on appelle le canal. Une centaine de +maisons sont assises coquettement sur la rive +occidentale, au pied du coteau que domine +une jolie église gothique. C'est un immense +bocage où serpentent les ondes d'une rivière, où +s'agite un essaim de travailleurs, d'où s'élèvent +les fumées bleues de cent foyers. Les voyageurs +passèrent devant la maison du bossu. +Une vieille femme à l'air anxieux et triste +sortait de cette maison.</p> + +<p>--Voulez-vous m'emmener à St. Eustache? +demanda-t-elle au cocher, je suis invitée à la +fête de la grosse gerbe, et, si je me rends à pied, +je ne pourrai pas danser, je serai trop lasse.</p> + +<p>Le grand-trappeur regarda le jeune avocat +d'un air interrogateur.</p> + +<p>--C'est une pauvre folle, dit le jeune homme, +répondant au désir de son compagnon.</p> + +<p>--Une folle! comment la nommez-vous?</p> + +<p>--Geneviève!</p> + +<p>--Geneviève! exclama le grand-trappeur, +et ses yeux se fixèrent comme deux tisons sur +la malheureuse femme.</p> + +<p>Le cocher passait sans faire attention aux +paroles de Geneviève.</p> + +<p>--Arrêtez-donc, dit Victor, nous allons la +prendre avec nous: je paierai; soyez tranquille.</p> + +<p>--Ah! ce n'est pas le paiement que je regarde, +répliqua le cocher, ni la charge: mon +cheval est bon; mais une folle avec vous, +Monsieur?...</p> + +<p>Le jeune avocat se prit à rire.</p> + +<p>--Bah! dit-il, la compagnie de cette folle +est moins dangereuse que la compagnie de bien +des fines....</p> + +<p>Geneviève s'assit à côté du cocher. Le +bossu entr'ouvrit sa porte, et le jeune avocat +la salua d'un air un peu railleur.</p> + +<p>--Mon tour de rire viendra peut-être, grinça +le bossu.</p> + +<p>--Quel est cet homme? demanda le grand-trappeur.</p> + +<p>--C'est un nommé Chèvrefils! bossu, marchand +et riche....</p> + +<p>Le bossu avait entendu la question du +grand-trappeur.</p> + +<p>--Je ne vous demande pas votre nom à +vous, filez donc votre route! vociféra-t-il....</p> + +<p>Le grand-trappeur sourit disant:</p> + +<p>--Il est de mauvaise humeur, je crois?</p> + +<p>--Oui, et pour cause... j'épouse bientôt une +jeune fille qu'il voulait acheter avec sa fortune...</p> + +<p>--C'est un lâche!... payer pour se faire +aimer! ah!...</p> + +<p>--Et c'est que Marguerite est jolie....</p> + +<p>--Marguerite, que vous la nommez?</p> + +<p>--Marguerite Saint Pierre, Monsieur.</p> + +<p>--Saint Pierre? Saint Pierre? murmura l'étranger....</p> + +<p>--Son père est connu dans la paroisse sous +le surnom de Picounoc.</p> + +<p>--Picounoc! s'écria le grand-trappeur!...</p> + +<p>--Est-ce que vous le connaissez? monsieur.</p> + +<p>--Non, non... mais c'est un curieux nom, +tout de même.... Et c'est un habitant, ce +Picounoc?</p> + +<p>--Oui monsieur, et fort à son aise.</p> + +<p>--Vraiment! vraiment! c'est bon, cela ne +nuit pas. Et a-t-il plusieurs enfants? dit tout +ému le grand-trappeur.</p> + +<p>--Non, monsieur, il n'a que la fille que je +vais épouser....</p> + +<p>--Que cette fille-là?</p> + +<p>--Oui, monsieur, il est veuf; sa femme +est morte depuis bien longtemps.</p> + +<p>--Bien longtemps?</p> + +<p>--Oui monsieur....</p> + +<p>--Comment? de quelle mort?</p> + +<p>--Je ne le sais pas.</p> + +<p>--Vous ne le savez pas?</p> + +<p>Victor, au souvenir de cette mort, se sentait +mal à l'aise, et aurait voulu changer le +sujet de la conversation. Il crut un instant +que l'étranger connaissait le drame de la mort +de cette femme, et voulait jouer avec la douleur +ou la honte du fils du meurtrier, il leva +sur son compagnon des yeux chargés de chagrins +et de reproches....</p> + +<p>--Non, monsieur, je ne le sais pas, dit-il.</p> + +<p>--Je le sais, moi! dit la folle, d'un air +content....</p> + +<p>--Geneviève! cria le jeune homme.</p> + +<p>--Je le sais moi! cria toujours l'infortunée... +et je vais le dire.</p> + +<p>--Geneviève! si vous n'êtes pas raisonnable, +vous allez descendre de la voiture....</p> + +<p>--Je le sais, moi! répéta-t-elle une troisième +fois, mais je ne le dirai pas, hein, Victor? non, +je ne dirai pas que c'est ton père qui l'a tuée, +car....</p> + +<p>--Geneviève, tu es folle et tu ne sais pas +ce que tu dis, répliqua le jeune avocat. Et, +dans son trouble, il ne vit pas l'étonnement +qui bouleversa tout-à-coup la figure de son +compagnon. Geneviève éclata de rire.</p> + +<p>--C'est un tour de Picounoc, ça, dit-elle... +c'est un tour de Picounoc, un tour infernal +qui a perdu ton brave homme de père....</p> + +<p>Le grand-trappeur regardait avec admiration +ce jeune homme intelligent et beau qu'il +n'osait encore appeler son fils, dans la crainte +de le voir sourire avec ironie. Il sentait le besoin +de serrer sur son coeur l'enfant de son amour, +et il comprenait qu'il n'était qu'un étranger +aux yeux de cet enfant. Il se reconnaissait +dans cette figure ouverte, dans ce geste noble, +dans ce maintien digne. Il avait ce front +élevé, ce regard doux et parfois flamboyant, +il avait cet âge et cette beauté quand le malheur, +après deux ans de répit, s'acharna de +nouveau à lui pour ne plus lui laisser jamais +une heure de félicité.</p> + +<p>Ils arrivèrent au village et la voiture s'arrêta +à la porte d'une maison de chétive apparence.</p> + +<p>--C'est la demeure de ma mère, dit le jeune +avocat: je regrette de ne pouvoir vous conduire +plus loin.</p> + +<p>Le grand-trappeur était comme un homme +ivre. Il ne se rendait plus compte de ses idées; +Il éprouvait à la fois toutes les sensations de la +joie et de la douleur, de la crainte et de l'espérance. +Sa tête bourdonnait et le sang, remontant +du coeur à sa figure, lui brûlait le +front. Il porta à ses yeux la manche de sa vareuse +de toile pour dissimuler ses larmes.</p> + +<p>--Voulez-vous entrer, monsieur? demanda +Victor, vous n'avez pas déjeuné; vous prendrez +une tasse de thé avant de continuer votre +route.</p> + +<p>--Vous offrez de si bon coeur que je ne +saurais refuser, répondit le grand-trappeur.</p> + +<p>Et il descendit de la voiture, avec son fusil +à la main et ses pistolets à la ceinture.</p> + +<p>--Entrez-vous, Geneviève? demanda Victor +à la folle.</p> + +<p>--Non, j'ai peur de ces armes-là--elle montrait +la carabine et les pistolets du chasseur--je +m'en vais chez Picounoc.</p> + +<p>--Bonjour, mère, dit Victor en entrant. Et +il embrassa Noémie qui venait au devant de +lui, le rire sur les lèvres. L'étranger, debout +près de la porte, regardait avec attendrissement +la délicieuse petite scène d'intérieur qui +se passait devant lui. La veuve--comme nous +continuerons encore à appeler Noémie--parut +étonnée de la visite du chasseur. Elle +pensa à l'ex-élève qu'elle avait vu dans un +pareil costume, il y avait cinq ans.</p> + +<p>--Est-ce notre ami Paul? murmura-t-elle.</p> + +<p>--Non mère, mais c'est un chasseur comme +lui et son ami intime. Nous verrons Paul +dans quelques jours; il est à Deschambeault.</p> + +<p>--Venez-donc vous asseoir, dit Noémie au +grand-trappeur. Et elle lui présenta une +chaise. Le grand-trappeur avait envie de se +faire connaître de suite, tant le faisait souffrir +ce silence qu'il gardait depuis plus de vingt +ans; mais la pensée d'être arrêté, si l'on venait +à apprendre son retour dans le village, et la +peur de causer à sa femme une surprise trop +grande, le retinrent. Il s'assit après avoir +déposé sa carabine dans un coin, et, silencieux, +se prit à regarder, avec amour et curiosité, +chaque objet, dans le vaste appartement. Tout +avait pris un air d'antiquité; les années avaient +voilé d'une teinte pâle et presque de deuil les +images et le crucifix pendus au mur; les vitres +paraissaient moins brillantes que jadis; c'étaient +sans doute les barreaux noirs des fenêtres qui +les assombrissaient; les meubles disloqués +semblaient se cacher dans les coins; le banc +des seaux n'avait plus de peinture, et la tasse +à boire, pendue au clou, était encore--sauf le +fond--la tasse d'il y a vingt ans.</p> + +<p>Le déjeuner fut servi. Le chasseur mangea +peu. Il était neuf heures cependant, et il +n'avait rien pris depuis la veille.</p> + +<p>--Vous venez veiller ce soir, mère? demanda +le jeune avocat.</p> + +<p>--Oui, j'ai promis à Picounoc que j'irais.</p> + +<p>Le grand-trappeur tressaillit à ce nom.</p> + +<p>--Et tu es toujours décidée? reprit Victor +en souriant.</p> + +<p>--Je ne puis pas reculer, maintenant. A mon +âge, on réfléchit avant de s'engager.</p> + +<p>Le grand-trappeur éprouva comme une +angoisse, et il eut peur d'en entendre davantage. +Il se leva.</p> + +<p>--Ce Picounoc dont vous parlez, demeure-t-il +loin d'ici? demanda-t-il.</p> + +<p>--Non, monsieur, se hâta de répondre Victor; +c'est la quatrième maison au nord du +chemin. Une assez jolie maison avec galerie +sur le devant.</p> + +<p>Il prit sa carabine et sortit après avoir +donné une chaude poignée de main à Victor +et à la veuve.</p> + +<p>--Allons! se dit-il à lui-même quand il fut +seul dehors, un vieux trappeur comme moi +doit avoir plus de force qu'une jeune fille, et +être capable de cacher un peu ses émotions. +Courage! la coupe des amertumes, est vidée. +J'arrive assez tôt, puisque Noémie est encore +seule au foyer où je l'ai laissée il y a si longtemps.... +Ah! je me sens capable de dissimuler +ma joie ou mes larmes maintenant, car +je ne crains plus que le bonheur m'échappe! +Et Noémie est belle encore, malgré la trace +de pâleur que les regrets et les ennuis, ont +laissée sur son front!</p> + +<p>Il se rendit chez Picounoc et c'est lui qui +arriva pendant que Marguerite balayait. Picounoc +était de bonne humeur, on le sait, +parce qu'il allait posséder Noémie et parce que +la récolte était bonne. Il invita le grand-trappeur +à passer l'après-midi et la soirée avec +lui pour voir la fête de la grosse gerbe.--Vous +nous parlerez des sauvages; vous nous raconterez +vos courses lointaines, vos aventures de +toutes sortes, et cela nous intéressera beaucoup, +lui dit-il.</p> + +<p>Picounoc qui avait souffert pendant vingt +ans tout ce qu'un amour malheureux peut +causer de tourments et d'angoisses, s'était abandonné +aux transports de l'espérance et aux +ivresses des plus doux rêves. Il ne songea +guère à prier, mais il repassa mille fois dans +son esprit, tout le travail qu'il avait fait, toutes +les ruses qu'il avait employées, tous les moyens +qu'il avait appelés à son aide pour atteindre ce +but si ardemment convoité. Il se trouvait +payé de ses veilles et de ses peines, de sa persévérance +et de son dévouement. O que +l'amour d'une personne aimée est d'un grand +prix! Et combien dépensent toute leur vie +et toute leur énergie à rechercher cet amour +qu'ils ont entrevu dans leur rêves de jeunesse! +Et combien aussi, dès que leurs voeux sont +remplis, dès qu'ils ont porté à leurs lèvres +ardentes la coupe de la volupté, s'écrient avec +le plus heureux et le plus sage des hommes: +Vanité des vanités!</p> + +<p>--Restez, monsieur, dit Marguerite, à son +tour, d'une voix qu'elle rendait bien aimable.</p> + +<p>Le grand-trappeur enveloppa la jeune fille +d'un regard profond et triste. Elle rougit et +ce regard lui fit mal. Elle eut comme le pressentiment +d'un grand malheur. Elle ne savait +pourquoi, mais soudain elle voulait voir cet +homme s'éloigner. Et lui, il la regardait toujours, +et il y avait une immense pitié dans ses +yeux: Je reste, dit-il, cela me fait plaisir. +Puis, après un moment: Vous fêtez donc encore +la grosse gerbe par ici? demanda-t-il.</p> + +<p>--Oui, répondit Picounoc, quand l'année +est bonne. Mais c'est une coutume qui s'en +va comme le reste.</p> + +<p>--C'est malheureux! reprit le trappeur, car +la fête de la grosse gerbe est une de nos plus +amusantes réunions champêtres. Et puis, les +gars et les fillettes se voient, se connaissent à +ces fêtes, et souvent, à la grosse gerbe suivante, +il y a un heureux ménage de plus dans le +village.</p> + +<p>--Et c'est bien ce qui aura lieu cette fois-ci, +répliqua Picounoc en riant.</p> + +<p>--Un mariage? fit le trappeur, feignant la +surprise, Mademoiselle, peut-être? Il montrait +Marguerite.</p> + +<p>--Justement, répondit Picounoc, et avec un +avocat, s'il vous plaît.</p> + +<p>--Petit père, reprit la jeune fille vivement +mais en riant, tu veux être indiscret, eh bien! +je le serai aussi moi, et.... Elle acheva sa +phrase avec le bout de son doigt qui menaça +de représailles le joyeux Picounoc.</p> + +<p>--Dites, Mademoiselle, dites tout, ne l'épargnez +pas, reprit le chasseur.</p> + +<p>Picounoc riait: Bah! je ne rougis pas +comme une jeune fille, moi, et j'aime à entendre +les autres parler de mon mariage, dit-il.</p> + +<p>--Ah! vous vous mariez, vous aussi, demanda +le trappeur avec étonnement.</p> + +<p>--Et mon Dieu, oui! vingt ans de veuvage, +c'est bien raisonnable.</p> + +<p>--Assurément, vous étiez ou bien inconsolable +ou bien difficile.</p> + +<p>--J'étais entêté.</p> + +<p>--Aviez-vous fait une gageure?</p> + +<p>--Non, mais je voulais avoir une femme que +j'aimais depuis ma jeunesse, et il m'a fallu +vingt ans de siége autour de son coeur pour +le prendre.</p> + +<p>--Quelle forteresse! et que ces femmes-là +sont rares! balbutia le trappeur qui sentait +l'émotion le gagner.</p> + +<p>--Mais quand Picounoc a dit une chose!... +vous comprenez?... veuille Dieu, veuille +diable! la chose arrive.</p> + +<p>--Vous avez de la volonté? fit le trappeur. +Et il avait envie d'étrangler ce traître qui se +gaussait ainsi devant sa victime. Il continua: +Mais cette femme... où donc avez-vous pu +la trouver?</p> + +<p>--Ici, à quelques arpents, c'est un de mes +amis qui a eu l'obligeance de me la laisser en +se réduisant en cendres.</p> + +<p>Le grand-trappeur tressaillit sur sa chaise +d'écorce: Vous avez de complaisants amis, +murmura-t-il....</p> + +<p>--C'est le seul qui ait été aussi bon pour +moi. Rien d'étonnant! c'était le Pèlerin de +Sainte Anne....</p> + +<p>--Le pèlerin de Sainte Anne! oh! l'ex-élève +m'a parlé de cet homme!...</p> + +<p>--Je le crois bien, en effet, c'était son ami.</p> + +<p>--Et vous épousez la veuve du Pèlerin?... +interrogea le grand-trappeur....</p> + +<p>--Lundi en quinze, le 16 d'octobre.</p> + +<p>--C'est aujourd'hui jeudi; dans quinze +jours il peut se passer bien des choses, observa +l'étranger; prenez garde que la coupe ne se +brise avant de toucher vos lèvres!...</p> + +<p>--Êtes-vous un prophète de malheur? demanda +Picounoc.</p> + +<p>--Non, fit en s'efforçant de rire le grand-trappeur, +mais si je me présentais, moi, pour +épouser la veuve?... je ne suis pas d'une +tournure ordinaire comme vous voyez--je ne +veux pas dire que vous n'êtes pas bien--mais +moi, j'ai le mérite de la nouveauté... je +viens de loin, j'ai vu beaucoup, je puis amuser +une femme pendant le reste de ses jours avec +mes récits fantastiques. Prenez garde! j'ai +accepté votre invitation, et, si la veuve me +plaît, je vous la prends....</p> + +<p>Picounoc fixa ses yeux de lynx sur son hôte, +et parut chercher, dans sa figure, ce qu'il y +avait de plaisanterie et ce qu'il y avait de sérieux +dans les paroles qu'il venait de prononcer.</p> + +<br><br> + +<h3> +II</h3> + +<h3>LA GROSSE GERBE.</h3> +<br> + +<p> +Les amis de mademoiselle Marguerite +avaient été priés de se rendre de bonne heure +dans l'après-midi, afin d'aider à faire et à lier +la grosse gerbe. Un seul manquait à l'invitation; +c'était Gaspard Tintaine, un jaloux du +grand St. Charles, qui boudait Marguerite +parce qu'elle ne l'avait pas assez regardé l'autre +soir. On ne s'apercevait guère de son absence. +Les poètes font bien la nomenclature de leurs +guerriers imbéciles qui vont s'entr'égorger au +profit de l'orgueil et de l'ambition, pourquoi +ne nommerais-je pas les jeunes gens éveillés +qui sont venus chez Picounoc prendre part à +une fête charmante qui s'en va, hélas! avec +les bonnes années?</p> + +<p>L'on vit arriver, à la porte du riche cultivateur, +les rivaux empressés. L'un était monté +sur le siége léger d'une petite charrette aux +ressorts d'acier; un autre se carrait dans une +calèche antique; un autre, plus fier, descendait +d'un coquet <i>buggy</i>. Et les chevaux étaient +habillés de harnais luisants. On voyait des +boucles blanches partout: à la bride, aux rênes, +aux guides, aux porte-fers, et des clefs argentées! +et des pompons rouges! et des pompons +bleus! Le bonhomme Auger qui les vit arriver +s'écria en secouant la tête:</p> + +<p>--Pauvres jeunes <i>cavaliers!</i> souvent, quelques +années après leur mariage, on les voit +encore, mais leurs chevaux sont devenus +boiteux, les brillants harnais ont perdu leurs +clefs argentés, et des bouts de corde remplacent +les boucles sans ardillons; la calèche <i>sonne le +fer</i>; les raies des roues tremblent dans les +moyeux. Pauvres <i>cavaliers!</i> ils ont commencé +par où ils auraient dû finir. Non! les cultivateurs +ne devraient ni commencer, ni finir par +se promener dans les voitures brillantes et +coûteuses qu'ils ne peuvent payer, d'ordinaire, +qu'après trois ou quatre ans, et en privant leur +table de pain de blé, et leurs terres, de bonnes +semences. Qu'ils ne se laissent point aveugler +par une basse jalousie contre les classes élevées +de la société, et qu'ils se souviennent que c'est +Dieu qui a établi, dès le commencement, les +différentes couches qui composent l'humanité. +Que chacun soit à sa place; que chacun travaille +dans la sphère et sur la scène où la Providence +l'a placé, et le monde ira bien. La +misère disparaîtra de bien des lieux et la vertu +brillera comme un soleil sur nos belles campagnes. +Il est permis d'aspirer à monter, +mais que l'on ne cherche pas à se placer au-dessus +des autres par orgueil et pour mieux +se délecter dans les satisfactions du luxe ou +les fumées de la vaine gloire; que ce soit pour +être, dans les mains de Dieu, un instrument +plus docile et plus noble! que ce soit pour faire +plus de bien!</p> + +<p>Le premier, celui qui marche à côté de Marguerite, +le long de la clôture de cèdre, c'est +Victor, le jeune avocat. Il est sans regret du +passé, sans souci de l'avenir, mais tout entier +à l'heure présente, parce qu'elle est ensoleillée. +Pauvre jeune homme! hâte-toi de jouir.... +Les heures de la félicité sont toujours rapides +et rarement nombreuses! Les trois qui suivent +et marchent de front, se nomment Isaïe +Paré, François Piché Nérée Bertrand. Le +premier est apprenti forgeron, les autres s'engagent +chez les habitants. Ils regardent d'un +oeil jaloux cet heureux Victor qui agace Marguerite +avec un épi oublié dans le champ. Ils +ont l'air de dire: Si nous avions seulement +les miettes qui tombent de votre table! Ils +sont venus avec leurs soeurs. Voici un groupe +joyeux et loquace. Ce sont des jeunes filles +du bord de l'eau, de l'Eglise et des concessions: +Hermine Fiset, gaie comme pinson et +blanche comme neige; Célina Morissette, qui +court légère comme une gazelle et cherche +des fleurs tardives pour orner son chapeau; +Julie et Joséphine Marcotte, deux cousines +qui voudraient être soeurs; Blanche Durocher, +la statue du silence--qui s'oublie de temps +en temps. Puis viennent encore des garçons, +puis viennent encore des filles. Et toute +cette jeunesse rit, babille et chante comme +les oiseaux, comme les ruisseaux.</p> + +<p>--Allons! faisons la grosse gerbe! s'écria +Picounoc, quand tout le monde fut auprès de +lui, au milieu du champ. Pour faire la grosse +gerbe on avait laissé à terre bon nombre de +javelles. La grosse gerbe! crièrent les voix +joyeuses de la jeunesse. Alors tous se penchent +sur la glèbe et enlèvent, dans leurs bras, +une javelle qu'ils viennent déposer sur le lien +de saule étendu au milieu d'une planche. +C'est à qui déposera le premier la précieuse +brassée d'épis frémissants. Les gars poussent +les fillettes et les font choir sur le chaume +piquant avec leurs légers fardeaux; les +filles passent à rebours, sur la figure riante de +leurs compagnons, les épis mordants. Et les +éclats de rire montent comme des feux d'artifice, +les gais propos pleuvent comme les +perles quand on secoue un feuillage chargé de +pluie. La gerbe s'arrondit, les plus forts la lient +adroitement en s'aidant des genoux. Sa taille +crie et se corse. On attache des fleurs à sa +tête d'épis et des rubans à sa jupe de paille. +Alors on la soulève, on la met debout, puis on +danse autour des rondes légères et entraînantes.</p> + +<p>La première, Marguerite, redit d'une voix +assez douce:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">J'ai trouvé le nique du liève</p> +<p class="i16">Mais, le lièv', n'y était pas.</p> +<p class="i16">Le matin, quand il se lève,</p> +<p class="i16">Il emporte son lit, ses draps.</p> +<p class="i16">Sautons! dansons!</p> +<p class="i16">Beau berger, entrez en danse</p> +<p class="i16">Et embrassez qui vous plaira!</p> +</div></div> + +<p>Et tous les autres répétèrent, en sautant sur +le chaume d'or, le refrain sémillant: Sautons! +dansons!... Victor que l'on a fait entrer dans +le rond, embrasse la chanteuse, sa voisine, qui +ne se défend qu'un peu.</p> + +<p>Ce fut au tour d'un autre, et ce fut une +autre chanson. Joséphine Marcotte chanta:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">Dans ma main droite j'ai t'un rosier</p> +<p class="i16">Dans ma main droite j'ai t'un rosier,</p> +<p class="i16">Ha! qui fleurit, ma lon, lon, la!</p> +<p class="i16">Qui fleurira au mois de mai!</p> +<p class="i16">Entrez en danse, joli rosier,</p> +<p class="i16">Entrez en danse, joli rosier.</p> +</div></div> + +<p>Le joli rosier, c'était François Piché.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">Et saluez, ma lon, lon, la!</p> +<p class="i16">Et saluez qui vous plaira!</p> +</div></div> + +<p>Piché qui n'aimait que mademoiselle Marguerite, +et qui était jaloux des succès de son +ami Victor, ne voulut saluer personne; mais, +pour cacher son dépit sous une boutade, il +salua la grosse gerbe; ce qui lit rire la troupe +joviale. Il revint prendre sa place entre Joséphine +Marcotte et Célina Morissette, et se +mit à chanter:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">Mademoiselle, on parle de vous,</p> +<p class="i16">On dit que vous aimez beaucoup!</p> +</div></div> + +<p>Tout le choeur fit chorus. Il continua:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">Si c'est d'amour que vous aimez,</p> +<p class="i16">Entrez dans la danse, entrez!</p> +</div></div> + +<p>Tous répétèrent encore, et il reprit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i18"> Faites le pot à deux anses.</p> +<p class="i18"> Regardez comme l'on danse,</p> +<p class="i16">Fermez la bouche, ouvrez les yeux,</p> +<p class="i16">Saluez qui vous plaira le mieux!</p> +</div></div> + +<p>Mademoiselle Joséphine Marcotte, poussée +au milieu des danseurs, se mit les deux mains +sur les hanches, et ses bras arrondis simulèrent +deux jolies anses. Elle avait un petit air mutin +qui ne lui siéait pas mal. Elle salua Nérée +Bertrand qui rendit la politesse avec un plaisir +nullement déguisé.</p> + +<p>Puis l'on <i>ramena les moutons</i>, et l'on courut à +perdre haleine autour de la gerbe précieuse, +en chantant avec force et volubilité.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">Ram'nez! ram'nez! ram'nez, belle,</p> +<p class="i16">Ram'nez vos moutons des champs!</p> +<p class="i16">Ram'nez! ram'nez! ram'nez, tous,</p> +<p class="i16">Ram'nez vos moutons des loups!</p> +</div></div> + +<p>Et cette jeunesse fit bien d'autres danses et +bien d'autres jeux naïfs et innocents. Les bois +voisins retentirent longtemps des cris de joie +et des chants populaires. On eut dit que, plus +loin, sur les écores du ruisseau, d'autres +choeurs éveillés chantaient, riaient et dansaient +autour d'une autre gerbe de grain. C'étaient +les échos qui prenaient part à la fête.</p> + +<p>Picounoc alla chercher une voiture pour +transporter la gerbe dans la grange. Il garnit +le harnais de fleurs de toutes sortes et de rubans +de toutes couleurs. Le cheval hennissait et +secouait la tête avec une évidente vanité. La +gerbe fut mise debout au milieu de la grande +charrette, et les jeunes gens s'entassèrent autour +pêle-mêle, formant une gerbe plus brillante +et plus riche que la grosse gerbe de blé. +La charrette, sous son pesant fardeau, faisait +crier ses bers et craquer ses roues, dans les +ornières ou les rigoles. Mais l'essieu étant neuf +et en bois de merisier, on voguait sans peur.</p> + +<p>La grosse gerbe fut dépouillée de ses oripeaux +et jetée dans la <i>tasserie</i> avec les autres +plus humbles, en attendant le jour terrible où +le fléau du batteur la frappera sans merci, jusqu'à +ce qu'elle ne soit plus qu'une paille informe, +et que le dernier grain de blé reste sur +le plancher de l'aire.</p> + +<p>Les jeunes gens entrèrent dans la maison. +Pendant que Picounoc dételait son cheval, +Jean Tiston son voisin l'aborda.</p> + +<p>--Bonjour! Picounoc.</p> + +<p>--Bonjour! Tiston.</p> + +<p>--Pourquoi Narcisse, ton garçon, n'est-il pas +venu? demanda Picounoc.</p> + +<p>--Il arrive de St. Edouard, et je viens te +dire cela. Pour raccourcir son chemin, il a +passé à travers les champs depuis le côteau +de la route de St. Charles, et il a vu une espèce +de fou à genoux sur le bord du ruisseau, +près des débris de l'ancienne cave, sur le +haut de la terre de Noémie... c'est-à-dire de +ta terre nouvelle... puisque tu l'as achetée.</p> + +<p>Picounoc le regarda curieusement: Un +homme à genoux? dit-il.</p> + +<p>--Oui, un étranger: une grande barbe, des +cheveux longs, une espèce de sauvage....</p> + +<p>--C'est un chasseur des Hauts, reprit Picounoc, +un ami de l'ex-élève.... Mais c'est +drôle tout de même qu'il aille ainsi s'agenouiller +en cet endroit, ajouta-t-il à demi-voix.</p> + +<p>Les deux voisins continuèrent à causer +quelques minutes et se séparèrent. Picounoc +était soucieux.</p> + +<p>Le soir arriva. Une longue table fut dressée +et tous les convives y trouvèrent place. A +l'un des bouts était assis Picounoc et sa future, +madame Letellier, à l'autre bout, Victor et +Marguerite. Le grand-trappeur se trouvait le +premier, au coté droit de la table, et voisin de +Picounoc. Il était un objet de curiosité pour +tout le monde.</p> + +<p>--Vous serez indulgents envers le pauvre +chasseur, dit-il aux convives, s'il manque d'éducation +et ne sait plus aussi bien tenir un +couteau et une fourchette qu'une carabine: +depuis vingt ans il ne s'est guère assis à une +table pour manger.</p> + +<p>--Soyez sans inquiétude, monsieur, répondit +Picounoc, et faites comme si vous étiez chez-vous +dans les bois. On connaît la force de +l'habitude....</p> + +<p>--Tous les jeunes gens avaient les yeux sur +l'étranger, s'attendant à le voir prendre les côtelettes +de mouton avec ses mains pour les +déchirer à belles dents. Grand fût leur désappointement +quand ils s'aperçurent qu'il savait +couper sa viande avec son couteau et la porter +à sa bouche avec sa fourchette. Lorsque l'estomac +fut lesté, et que l'on fut arrivé du ragoût +aux croquignoles, en passant par les pâtés et +les tartes, on se mit à chanter. La chanson, +aux repas de la campagne, remplace le discours, +et elle le remplace avantageusement. +La chanson égaie tout le monde et celui qui +la chante, au contraire du discours qui embête +celui qui le fait autant qu'il ennuie ceux qui +l'écoutent. Le grand-trappeur chanta une +chanson Montagnaise--car la langue montagnaise +est la langue généralement parlée par +les diverses tribus du nord-ouest. Personne +n'y comprit rien, mais à cause de cela on applaudit +davantage.</p> + +<p>--Ce doit être une complainte bien triste, +observa l'une des jeunes filles, car des larmes +ont roulé sur les joues du chasseur et sa voix +a tremblé pendant qu'il chantait.</p> + +<p>En effet le grand-trappeur avait redit ses +infortunes, dans des couplets poétiques qu'il +composa lui-même, au milieu des solitudes où +il avait vécu. La table fut enlevée, puis les +jeux commencèrent. Assis à l'écart, ayant +visiblement conscience de son importance et +de son talent, Narcisse Tiston prit son violon +enveloppé dans un grand mouchoir de poche +en soie rouge, déroula le foulard, et, de son +pouce, fit vibrer tour à tour les quatre cordes +de l'instrument. Alors un frémissement de +plaisir courut dans la troupe éveillée, et les +jeux cessèrent.</p> + +<p>--Dansons! dansons! dirent vingt voix ensemble.</p> + +<p>--La danse est défendue, observa madame +Letellier.</p> + +<p>--Pardon! madame, vous n'êtes pas encore +la maîtresse de céans, répliqua en riant Picounoc, +et je ne suis pas opposé à la danse, +moi, ajouta-t-il.</p> + +<p>Les jeunes gens approuvèrent Picounoc.</p> + +<p>--Dansons! dansons! hâtons-nous! dirent-ils, +avant que madame Noémie devienne la +maîtresse.</p> + +<p>Le violonneux tournait les clefs de son instrument +pour raidir ou lâcher les cordes, +pendant que l'archet se promenait lentement +de la chanterelle à la basse, pour assurer entre +toutes l'accord parfait. Et ces préludes harmonieux +réveillaient, dans la salle, le plaisir et +la volupté. Le violon, c'est l'occasion prochaine +de la danse: s'il vibre, s'il chante, c'en +est fait, on dansera.</p> + +<p>Le grand-trappeur était content de retrouver +cette rigidité dans les moeurs de sa femme. +Je ne veux pas dire qu'il y a du mal à danser... +certaines danses... avec certaines personnes: +mais danser certaines autres danses avec certaines +autres personnes!...</p> + +<p>Noémie se trouva seule contre tous, que +pouvait-elle faire? danser? cependant elle +ne dansa point. Picounoc en éprouva un léger +dépit.</p> + +<p>--Quel scrupule de rien! observa-t-il.</p> + +<p>--J'ai promis de ne jamais danser, répondit-elle.</p> + +<p>--A qui?</p> + +<p>--Au bon Dieu.</p> + +<p>--En voilà par exemple! Venez donc! une +promesse manquée en plus ou en moins qu'est-ce +que cela peut faire?</p> + +<p>--Est-ce un reproche? demanda-t-elle.</p> + +<p>--Non, c'est une plaisanterie.</p> + +<p>Le grand-trappeur recueillait avec une joie +folle ces paroles légèrement acidulées. N'importe, +les jeunes gens s'amusaient bien et le +violon ne se reposait guère. Victor et Marguerite +étaient radieux. Plus d'un oeil jaloux les +regardait. Quand le violonneux eut le bras +fatigué de promener l'archet, et les talons fatigués +de battre la mesure, on demanda au +trappeur de raconter quelque histoire d'indien. +Il ne se fit pas prier.</p> + +<p>--Avez-vous connu un nommé José Racette? +commença-t-il.</p> + +<p>--Racette! José Racette! répondit Picounoc +étonné, oui: oui! je l'ai connu, moi.</p> + +<p>--Moi aussi, hélas! ajouta, d'une voix triste, +la veuve Letellier.</p> + +<p>--On ne l'a pas connu, mais on a entendu +parler de lui, dirent les jeunes gens.</p> + +<p>--Eh bien! José Racette, continua le grand-trappeur, +est un chef sauvage, maintenant.</p> + +<p>--Un chef sauvage! s'écria tout le monde.</p> + +<p>--Oui, le chef de la tribu des Tranltsan-otinés--en +français, des "Couteaux-jaunes", et se +nomme le Hibou-blanc.</p> + +<p>--Le Hibou-blanc! firent les autres.</p> + +<p>--Il est plus cruel que les indiens, plus impie +que le diable, et je crois qu'il se prépare +une fin des plus horribles.</p> + +<p>--Il était un rien qui vaille, un misérable, +avant de se faire sauvage, dit Noémie, rien de +surprenant qu'il ne soit pas en odeur de sainteté, +maintenant.</p> + +<p>--Il s'efforce, reprit le trappeur, de détruire +l'oeuvre magnifique des missionnaires de la +foi. Pendant que nos saints envoyés prient, +souffrent et instruisent les infidèles, lui, il les +scandalise et les pervertit. Mais j'espère que +son règne achève, car il est connu aujourd'hui: +on sait son nom et ses antécédents +Voici comment Dieu a permis que cet homme +fut démasqué et confondu. Et le grand-trappeur +fit le récit des actions lâches et cruelles +dont s'était rendu coupable le Hibou-blanc. +Il termina par le coup de théâtre qui eut lieu +dans l'humble chapelle, au fort Providence, +quand, pour épouser Iréma la belle Litchanrée, +il révéla son nom.</p> + +<p>Plusieurs fois, pendant ce récit, des larmes +remplirent les yeux de Noémie et des jeunes +filles, et, plusieurs fois des exclamations de +surprise échappèrent aux bouches avides et +attentives.</p> + +<p>--Tantôt, après la danse qui va recommencer, +quand vous aurez encore besoin de repos, +je vous parlerai d'un autre personnage que +vous devez aussi avoir connu.</p> + +<p>--Qui? qui?... l'ex-élève? Paul Hamel?</p> + +<p>--Tantôt.</p> + +<p>Et la danse reprit plus légère, plus vive et +plus animée que jamais. Le violon résonna +avec un redoublement de vigueur et d'éclat. +On entendait la mesure que marquaient les +pieds, comme on entend les coups retentissants +et cadencés de trois fléaux qui battent +la même airée. Et, quand le dernier cotillon +eut arrêté ses tourbillons étourdissants, la +foule anxieuse entoura de nouveau le conteur.</p> + +<p>--En vous parlant de Racette, le renégat, je +vous ai nécessairement parlé du grand-trappeur, +son plus mortel ennemi, reprit le chasseur.</p> + +<p>--Oui! oui! monsieur!</p> + +<p>--Ça, c'est un homme! par exemple, exclama +le violonneux.</p> + +<p>--Oui, messieurs, c'est un homme, reprit +l'étranger, mais c'est un homme malheureux; +c'est un homme qui doit avoir quelque profond +chagrin. Il ne rit presque jamais; mais +il pleure souvent. Il ne nous avait jamais +révélé son nom avant l'incident dont je vous +ai parlé, il y a un instant; incident qui eut +pour effet de démasquer le Hibou-blanc et de +nous apprendre son vrai nom. Cependant le +grand-trappeur parcourt en tous sens, la carabine +sur l'épaule et les pistolets à la ceinture, +depuis plus de vingt ans, les régions désertes +et glacées du nord. Il est l'ami de tous les +chasseurs, et sa force, sa douceur, son agilité, +en font un compagnon bien précieux. C'est +notre maître à tous. Il parle peu et paraît +toujours absorbé dans de sombres pensées. On +ne l'interroge jamais; cela semble lui faire +mal. On respecte son secret--car il doit cacher +un grand secret cet homme--et l'on aime son +esprit aventureux, son coeur sincère, et son +dévouement à ses semblables.</p> + +<p>En parlant ainsi l'étranger regardait souvent +Noémie; car il était curieux de voir si le +passé était complétement enseveli dans l'âme +de cette femme. Il la vit pâlir, comme si tout +son sang affluait au coeur, et il crut surprendre +une larme sous sa paupière baissée. Il continua +ainsi:</p> + +<p>--L'homme quelquefois se trahit dans son +sommeil, et la bouche, obéissant à l'esprit qui +ne dort point, parle aussi quelquefois plus que +de raison. Dans ses rêves, le grand-trappeur +laisse souvent échapper, de ses lèvres inconscientes, +un nom qu'il ne prononce jamais devant +nous alors qu'il est éveillé; c'est le nom +d'une femme. Il a, c'est évident, un chagrin +d'amour; mais, grand Dieu! quel chagrin! il +dure depuis vingt ans!</p> + +<p>--Quel est ce nom de femme qu'il murmure +ainsi dans ses rêves? demanda le jeune avocat.</p> + +<p>Ceux qui regardaient Noémie la virent tressaillir +soudain sur son siége. Elle prit son +mouchoir blanc et s'essuya le visage. Elle +avait des sueurs froides sur le front. Picounoc +dit: Et qu'est-ce que cela nous fait, un nom +ou un autre?... Continuez, monsieur... où +bien dansons! Voyons, les jeunes gens, émoustillez-vous +un peu!</p> + +<p>--Le nom de la femme! dirent plusieurs....</p> + +<p>--Eh bien! reprit l'étranger, d'un accent +troublé par l'émotion, le nom de cette femme +c'est "Noémie!"</p> + +<p>--Mon Dieu! s'écria madame Letellier. Et +elle se mit à sangloter, le visage caché dans +ses deux mains....</p> + +<p>Victor se leva soudain. Tous restèrent +muets dans leur étonnement; mais au bout d'un +instant Picounoc s'écria visiblement excité, et +tout effrayé des conséquences de cette révélation: +C'est faux ce que vous dites là!</p> + +<p>--Monsieur, répliqua le grand-trappeur, se +levant et tirant, de sa ceinture, un pistolet... +jamais, dans les forêts de l'ouest, le grand... il +se ravisa--je n'ai souffert une pareille insulte, +et, bien que je sois dans votre maison, je ne la +supporterai point davantage....</p> + +<p>Mais il se reprit aussitôt, et, sous une apparence +de calme, il dit: Pardon! si j'ai répliqué +un peu trop vivement à votre démenti; +mais si vous ne me croyez pas sur parole, +demandez à l'ex-élève, il vous dira la même +chose que moi....</p> + +<p>--Mais non! ce n'est pas possible! disait +Picounoc marchant au milieu de la salle... +Djos est mort!... eh! oui, bien mort! brûlé +avec sa grange. Et puis, s'il revenait!...</p> + +<p>Il s'arrêta, voyant qu'il en avait trop dit +déjà....</p> + +<p>--Et s'il revenait? demanda Victor.</p> + +<p>--Mais c'est impossible, puisqu'il est mort, +répondit-il en éludant la question, on a retrouvé +ses ossements calcinés.... Bah! Et il +se prit à rire.</p> + +<p>--Mon ami, observa Noémie avec douceur +et tristesse, ce rire me fait mal.</p> + +<p>--C'est vrai, pensa Picounoc, je m'excite +trop, je fais des bêtises....</p> + +<p>--Mais il me semble, demanda Victor, que +ce grand-trappeur a révélé son nom, en +même temps que le Hibou-blanc faisait connaître +le sien?</p> + +<p>--Oui, jeune homme, répondit l'étranger....</p> + +<p>--Et ce nom? quel est-il?</p> + +<p>Tout le monde prêtait une oreille attentive +et curieuse; seul le battement des coeurs +agitait les poitrines.</p> + +<p>--Joseph Letellier! prononça, d'une voix +lente et forte, l'étranger.</p> + +<p>Un nouveau cri s'éleva, ou plutôt plusieurs +cris à la fois firent retentir la maison de Picounoc.</p> + +<p>--Mon mari! mon mari!</p> + +<p>--Mon père! c'est mon père!</p> + +<p>--Lui!</p> + +<p>C'était Picounoc qui avait crié ce "Lui!" Il +était pâle jusqu'à la lividité. Noémie prête à +s'évanouir avait demandé à s'en retourner +chez elle... Victor s'applaudissait tout haut +d'avoir un père si brave et si étrange.</p> + +<p>--Monsieur, dit Picounoc à l'étranger, vous +êtes venu troubler notre fête.</p> + +<p>--C'est bien malgré moi, soyez-en sûr, répondit +le grand-trappeur d'un air de componction; +je ne savais pas que la femme et l'enfant +du grand-trappeur se trouvaient ici.</p> + +<p>--Vous ne l'ignoriez pas, et cela est fait à +dessein; mais, si vous retournez dans les +Hauts, dites-bien à Djos ou au grand-trappeur, +comme vous l'appelez, qu'il ne se montre jamais +ici... le meurtrier qu'il est!...</p> + +<p>--Meurtrier, dites-vous? lui, un meurtrier!</p> + +<p>--Oui, monsieur, il a tué ma femme!...</p> + +<p>--Il a tué votre femme!... et vous avez +des preuves de cela?</p> + +<p>--Des preuves? je l'ai vu de mes yeux... +entendez-vous? de mes yeux!... et, s'il revient, +la corde l'attend!...</p> + +<p>--C'est mon père, dit d'une voix émue le +jeune avocat.</p> + +<p>--Je le sais bien que c'est ton père!...</p> + +<p>--Vous aviez pardonné?... puisque....</p> + +<p>Le jeune homme n'acheva pas, il fondit en +larmes.... La douleur est contagieuse comme +la joie. Marguerite se mit à pleurer à son tour, +et, après elle, plusieurs jeunes filles.</p> + +<p>La soirée se termina là. Commencée dans +l'allégresse elle finit dans les larmes. Victor +s'approcha de Marguerite:</p> + +<p>--Ma pauvre Marguerite, dit-il, les nuages +montent à l'horizon... l'orage nous menace... +j'ai de tristes pressentiments....</p> + +<p>--Victor, quoiqu'il arrive, je ne serai jamais +à d'autre qu'à toi....</p> + +<p>--Me le promets-tu....</p> + +<p>--Je te le jure!</p> + +<p>L'étranger s'excusa du mal qu'il avait fait +et sortit.</p> + +<br><br> + +<h3> +III</h3> + +<h3>AMOUR ET VENGEANCE.</h3> +<br> + +<p> +Madame Letellier passa la nuit dans un +état difficile à décrire. A la pensée que son +mari vivait encore, l'immense douleur qu'elle +avait ressentie jadis, et que le temps avait +apaisée, se réveilla tout à coup. Les plaies +cicatrisées par le baume des années se rouvrirent, +et il lui sembla que le sanglant événement +qui avait tué son bonheur et fait asseoir +le deuil à son foyer n'était arrivé que la +veille. Cependant à ce lugubre souvenir se +mêlait une lueur d'espérance, à cette angoisse +profonde, une vive allégresse, et elle passait +d'une sensation à une autre, comme la nacelle +poussée par l'orage, d'une vague à une autre +vague. Tantôt elle se prenait à espérer un prochain +retour de son mari, et tantôt elle s'abîmait +dans une amère terreur, en songeant à +quel danger il s'exposerait en revenant au +pays. L'idée qu'un pur hasard seul empêchait +Picounoc de devenir son époux adultère, +la faisait frissonner d'horreur; et, maintenant +qu'elle se savait encore liée à l'homme de son +choix, maintenant qu'elle savait que la mort +n'avait pas rompu ses liens, elle éprouvait pour +Picounoc un éloignement voisin du mépris. +Elle se représentait Joseph sous l'accoutrement +original du chasseur qu'elle venait de +voir; se le figurait bronzé, fort et beau comme +lui, et disait: j'irai à lui s'il ne vient pas à moi.</p> + +<p>Victor n'était guère moins ému que sa +mère, et il se voyait, comme elle, agité de mille +sentiments divers. Le désir de connaître cet +homme qui lui avait donné le jour, luttait +contre la peur du scandale et du déshonneur; +l'amour de Marguerite l'entraînait d'un côté, +puis, de l'autre, le dévouement. Tant d'émotions +violentes chassèrent de ses paupières le +sommeil bienfaisant, et, quand vint le matin +tout radieux, il n'avait, pas plus que sa mère, +goûté de repos.</p> + +<p>Pour tous la nuit fut terrible; mais pour +personne elle ne le fut autant que pour Picounoc. +Il voyait s'envoler, en une minute, le +fruit de vingt ans de travail, de ruses et d'hypocrisie. +La coupe enchantée tombait de ses +mains au moment où elle touchait ses lèvres. +Tous ces désirs de feu qui l'avaient dévoré +depuis la jeunesse déjà loin, allaient être satisfaits, +puis il allait jouir en paix, à force d'habileté, +de l'amour de la femme qu'il convoitait, et de +l'estime des hommes qu'il abusait, quand, tout +à coup, par la faute d'un étranger à qui il offre +l'hospitalité, tout s'évanouit, tout s'écroule! +Oh! qu'il regrettait d'avoir retenu cet homme! +et comme il lui eut vite cassé la tête, si ce +crime eut pu lui rendre le bonheur perdu. Il +s'efforçait, par moment, de se faire illusion et +de croire que tout cela n'était qu'un nuage +que le vent emporterait. Mais en vain, le +nuage restait étendu comme un immense +linceul au dessus de sa tête, et nul vent ne pouvait +plus le dissiper. Il s'endormit, mais son +sommeil fut plus affreux que l'état de veille. +Il vit le grand-trappeur s'avancer vers lui, +conduisant une femme appuyée à son bras. Il +crut que c'était Noémie et il eut un tressaillement +de volupté; mais quand la femme leva +son voile noir il reconnut Aglaé, sa propre +épouse qu'il avait fait assassiner. Elle portait +une horrible blessure à la tête, et des larmes +de sang coulaient de ses yeux. Il voulut fuir; +mais ses pas alourdis s'attachèrent au sol +comme à une glaise implacable, et ses jambes +plièrent sous un fardeau énorme. Ce fardeau, +une main mystérieuse le tenait sur sa tête, et +c'était en vain que de ses deux bras, il voulait +le jeter à terre. Ce fardeau se divisa en sept +parties; et chacune des sept parties prit la +forme d'une tête de mort; et sur chaque tête +il y avait une inscription. Or voici quelles +étaient ces inscriptions: Orgueil, avarice, +impureté, envie, gourmandise, colère, paresse! +Et, au dessus de ces sept têtes de +mort, un crâne énorme--le crâne nu du +vieux chef des bandits enterré dans le ruisseau, +avec cette autre inscription: La malédiction +d'un père. Et tout cela écrasait le +malheureux Picounoc qui voulait en vain s'enfuir.... +Toute la nuit son sommeil eut de ces +cauchemars horribles.</p> + +<p>Marguerite qui ne comprenait pas encore +toutes les conséquences que pouvaient avoir les +paroles du grand-trappeur, mais qui pressentait +un malheur cependant, trouva, dans la +prière et l'amour, la seule consolation qui +plaît aux âmes vraiment attristées.</p> + +<p>Le grand-trappeur craignit de s'être trahi, et +d'avoir éveillé les soupçons de son ennemi. Il +passa le reste de la nuit chez Tiston, puis, de bon +matin, pour détourner les soupçons, il s'achemina +vers Ste. Croix. Il fit bien, car Picounoc, +soupçonnant quelque ruse, s'informa où était +le chasseur. Quand on lui dit qu'il continuait sa +route, sans plus s'occuper des incidents de la +veille, il parut satisfait. La journée ne fut pas +gaie. Picounoc ne put se mettre franchement +à l'ouvrage et on le vit rôder dans son champ +comme une ombre en peine.</p> + +<p>Vers le soir, Victor parlait avec sa mère de toutes +ces choses qu'avait rappelées les récits +du chasseur, et tous deux songeaient aux moyens +de faire revenir le malheureux exilé, dont +la conduite, là-bas, était si noble et si chrétienne, +quand, tout à coup, le jeune avocat +s'écria en se frappant le front:</p> + +<p>--Mon père n'est pas coupable, j'en suis +certain!</p> + +<p>Noémie pencha la tête. Elle ne pouvait pas +comprendre qu'il ne le fut point, puisqu'il +fuyait la justice et les regards de ses amis, depuis +le jour du meurtre.</p> + +<p>--Mon père n'est pas coupable! reprit Victor +avec une émotion à moitié contenue, et +c'est de lui que me parlait le chasseur, hier +matin, en revenant de St. Pierre....</p> + +<p>Comment? que disait-il donc ce chasseur, +demanda la femme, tremblante d'espoir et de +crainte à la fois.</p> + +<p>--Il me disait qu'un de ses amis était accusé +d'un meurtre qu'il n'avait pas commis... non, +ce n'est pas cela. Il me disait que cet ami, +trompé par de fausses apparences et par un +homme qui avait intérêt à se jouer de lui, sans +doute, avait tué la femme d'un autre, croyant +tuer sa propre femme, dans un moment d'infidélité.... +Ah! c'est un cas sérieux et beau, +mais difficile! difficile!... L'avocat prenait le +dessus, comme on le voit. Ce qui est regrettable, +reprit Victor, c'est que les preuves +manquent: le malheureux ne peut pas prouver +qu'il a été la victime d'un rusé coquin....</p> + +<p>Noémie, après être demeurée un instant +pensive, éclata tout à coup en sanglots. Elle +venait de comprendre comment, en effet, son +mari qui était jaloux, avait pu tuer la femme +de Picounoc, croyant se venger des infidélités +imaginaires de sa propre épouse; mais elle +n'osait croire encore qu'il pût entrer tant de +malice et de fourberie dans le coeur de Picounoc. +Et pourtant, elle était si heureuse de +pouvoir alléger la faute de son mari! Victor +lui demanda d'une voix basse, comme s'il eût +craint d'être entendu ou d'offenser son père:</p> + +<p>--Mère, dites-moi, s'il vous plaît... papa +était-il jaloux?... Les pleurs de Noémie redoublèrent, +et c'est avec peine qu'elle répondit.</p> + +<p>--Oui, mon fils, et j'ignore pourquoi, Dieu +sait que je n'ai rien à me reprocher....</p> + +<p>--Et quel était son meilleur ami?</p> + +<p>--C'était Picounoc....</p> + +<p>--Mon Dieu! fit le jeune avocat! serait-il +donc possible!</p> + +<p>Il avait à peine achevé ce cri qu'une ombre +apparut dans la porte entr'ouverte: c'était le +grand-trappeur.</p> + +<p>--Je suis content de vous voir, dit vivement +Victor en se levant pour donner une +chaise à l'étranger, vous allez me parler de +mon père, monsieur... de mon père que je +ne connais point!...</p> + +<p>--Oh! dites-lui donc que nous l'attendons, +reprit Noémie en s'essuyant les yeux, dites-lui +qu'il revienne, ou qu'il nous demande d'aller +à lui!</p> + +<p>--Vingt ans n'ont donc pas suffi pour le +faire oublier? demanda l'étranger.</p> + +<p>--Ah! reprit la femme toute brisée par la +douleur, on peut croire que je l'avais oublié, +puisque je consentais à devenir la femme d'un +autre, mais à mon âge, on ne fait plus de +mariage d'amour, et, celui qui allait devenir +mon deuxième époux savait bien qu'il ne +m'avait pas toute entière....</p> + +<p>--La reconnaissance, monsieur, ajouta Victor, +est une vertu qui tient souvent la place de +l'amour, et bien des hommes achètent le bonheur +en la faisant naître dans les âmes qui ne +veulent pas ou ne peuvent pas aimer.</p> + +<p>--Cet homme que vous appelez Picounoc +vous a fait beaucoup de bien, Madame?...</p> + +<p>--Beaucoup, monsieur....</p> + +<p>--C'est lui qui a conseillé ma mère de me +faire donner une éducation classique, reprit +Victor, et, n'eût-il fait que cela, je voudrais +l'aimer toujours....</p> + +<p>--Est-ce lui qui a payé votre éducation? demanda +le grand-trappeur.</p> + +<p>--Non et oui. Ma mère a payé d'abord, et +pour cela elle s'est imposé bien des privations, +et elle a emprunté beaucoup d'argent.... +Si bien, qu'à la fin ne pouvant plus rembourser +le prêteur, qui était ce marchand bourru que +nous avons vu sur sa galerie, à la rivière du +Chêne, elle dut voir notre terre décrétée et +mise en vente.</p> + +<p>--Décrétée et vendue par le shérif? fit l'étranger +tout surpris.</p> + +<p>--Oui, monsieur, continua Victor.... Mais +une douce surprise nous attendait.... M. Saint +Pierre--celui qu'on surnomme Picounoc--achète +la terre et nous la rend pour un merci.</p> + +<p>--Dites pour la ravoir quelques jours plus +tard avec la main de la femme qu'il aime, affirma +d'une voix sourde et menaçante l'étranger....</p> + +<p>--C'est vrai, fit le jeune avocat....</p> + +<p>--Je vois plus d'égoïsme que de générosité +dans la conduite de cet homme, ajouta l'étranger.</p> + +<p>--C'est vrai, dit Noémie naïvement, je n'avais +pas songé à cela. Mon Dieu! que je suis +contente d'échapper à cet homme! s'écria-t-elle +ensuite, en joignant les mains.</p> + +<p>Une larme vint trembler au bord de la paupière +du grand-trappeur.</p> + +<p>--Retournez-vous dans le Nord-Ouest, Monsieur? +lui demanda Victor.</p> + +<p>--Je ne sais guère, je vous jure, ce que je +vais faire, ou ce que je vais devenir....</p> + +<p>--Ah! retournez-y donc, dit Noémie, retournez-y +donc pour voir mon mari et lui dire de +revenir!</p> + +<p>Le grand-trappeur se sentait ému, et, le coeur +gros, il avait peur d'éclater.</p> + +<p>--C'est de lui que vous me parliez hier, reprit +Victor, quand vous m'avez consulté au +sujet d'un certain meurtre?...</p> + +<p>--Oui, Monsieur, précisément.</p> + +<p>--Ah! il n'est pas coupable! s'écria de nouveau +Noémie, dites-lui qu'il revienne, et mon +Victor, son fils, le défendra bien contre ses +accusateurs! Vous lui direz que Victor est +avocat.... N'est-ce pas, Monsieur, que vous +lui direz ces choses, et que vous le conseillerez +de revenir vivre avec nous?... Voyez-vous, +je n'ai que ces deux amours au monde, mon +enfant et mon mari! Ah! s'il savait ce que +j'ai souffert! s'il savait comme je l'ai aimé, +comme je lui ai toujours été fidèle!... Ah! qui +donc a pu lui faire croire que je ne l'aimais +plus! que je pouvais m'oublier jusqu'au point +de faire entrer la honte ou le déshonneur dans +ma maison! Mon Dieu! mon Dieu! vous seul +connaissez les larmes que j'ai répandues et +les tortures que j'ai endurées!... Tenez, +Monsieur, s'il revenait!... il me semble que +tout ce passé d'afflictions et d'amertume, ne +serait qu'un mauvais rêve bien vite oublié!... +S'il revenait! nous reprendrions la vie... la +vie de bonheur et de paix où nous l'avons +laissée il y a si longtemps, et nul ne pourrait +plus, jamais, jamais, nous arracher l'un à l'autre, +que le bon Dieu, quand il trouverait nous +avoir assez récompensés de nos longues années +de martyre! Ah! s'il revenait, Monsieur, pour +voir son enfant, son petit Victor qu'il a laissé +au berceau et qui est maintenant un si beau +jeune homme! comme il en serait fier de son +Victor!.. Mais il ne me reconnaîtrait plus, hélas!... +les chagrins ont laissé de profondes +traces sur ma figure! Il ne me retrouverait +pas brillante de jeunesse comme autrefois!... +et, peut-être!... Mais non! il m'aimerait encore, +car je l'aime toujours, moi!... Dites-lui, Monsieur, +dites-lui tout ce que vous entendez, tout +ce que vous voyez!... Ah! vous pleurez!... +vous êtes bon! vous êtes sensible! vous comprenez +les souffrances de mon pauvre coeur!... +Vous irez, n'est-ce pas, jusqu'à ces pays de glace +d'où vous venez, pour en ramener mon mari! +Vous lui direz que vous avez pleuré avec +nous!...</p> + +<p>Le grand-trappeur, ne pouvant plus contenir +ses émotions, ne pouvant plus calmer son +coeur qui bondissait à rompre sa poitrine, se +leva pour se jeter aux genoux de sa femme; +mais une voix joyeuse qui retentit sur le seuil +l'arrêta.</p> + +<p>--<i>Salvete, omnes gentes! ego sum</i> Paul Hamel +<i>qui dicitur ex-elevatus</i>....</p> + +<p>--L'ex-élève! s'écria Noémie en s'essuyant +les yeux....</p> + +<p>--Monsieur Paul Hamel, dit Victor, en tendant +la main au chasseur qui entrait....</p> + +<p>Le grand-trappeur jeta un regard et un +sourire à son ami....</p> + +<p>--<i>Salve! grandissime</i> trappeur! fit l'ex-élève +en saluant son compagnon de chasse.</p> + +<p>Une pâleur affreuse couvrit les figures de +Noémie et de Victor qui restèrent immobiles +dans leur stupeur.... L'ex-élève qui vit leur +étonnement, reprit tout joyeusement:</p> + +<p>--Eh! oui, c'est le grand-trappeur du Nord-Ouest.... +Quoi? est-ce qu'il ne vous l'a pas +dit encore? Il n'aime pas à se vanter, je le +sais; mais moi, je n'ai pas de cachette.</p> + +<p>Un tremblement nerveux saisit Noémie, +dont les regards dévoraient le grand-trappeur. +Victor croyait être le jouet du délire.</p> + +<p>--Noémie! Noémie! tu ne me reconnais +plus! s'écria le grand-trappeur!...</p> + +<p>Deux cris terribles firent à la fois retentir la +maison.</p> + +<p>--Joseph!</p> + +<p>--Mon père!</p> + +<p>Et soudain Djos tomba aux genoux de sa +femme... et l'on entendit ces mots entrecoupés +de sanglots.</p> + +<p>--Pardon!... pardon!... pardon!...</p> + +<p>--Oh! dit l'ex-élève, en s'essuyant les yeux, +je croyais que la connaissance était faite.... +Je ne veux pas vous déranger, mes enfants.... +Je reviendrai tantôt....</p> + +<p>Et, le coeur touché de ce qu'il voyait, il +sortit! Il est des joies comme il est des douleurs +qui défient toute description, et si le +pinceau de l'artiste réussit à montrer, dans la +figure humaine qu'il reproduit, toutes les douleurs +ou toutes les joies de l'âme, la plume de l'écrivain +s'arrête impuissante, ou se brise de désespoir. +D'abord le silence ne fut interrompu +que par des paroles isolées comme ces bouffées +de flamme qui s'échappent des lèvres entr'ouvertes +du volcan prêt à faire irruption; et ces +mots, c'étaient les noms de Noémie, de Victor et +de Joseph: puis, suivirent des baisers d'une ineffable +douceur, et des regards chargés d'amour +plus éloquents, plus persuasifs que tous les +serments à la fois. Après la première effusion, +le grand-trappeur se débarrassa de sa ceinture +<i>fléchée</i> et de ses pistolets, puis il voulut revoir +chaque chambre, chaque morceau, pour +ainsi dire, de cette maison qui évoquait tout-à-coup +un passé si calme et si heureux d'abord, +si amer, hélas! ensuite.</p> + +<p>Victor, après quelques moments, déposa un +baiser sur le front de son père et s'éloigna, +promettant de rentrer bientôt. Il trouva l'ex-élève +assis pensif sur la clôture du chemin, à +un arpent de la maison. Il lui proposa une +promenade, et tous deux marchèrent en causant +du grand événement qui venait de se +produire.</p> + +<p>--Je suis bien heureux, disait le jeune +avocat, je suis bien heureux d'avoir retrouvé +mon père; mais un bonheur s'achète souvent +au prix d'un autre bonheur, et je sens que je +ne serai pas épargné.... Pauvre Marguerite! +soupirait-il de temps en temps, pauvre Marguerite! +où s'en vont nos doux projets? où +s'en vont nos délicieuses espérances?...</p> + +<p>Marguerite ne connaissait pas encore toute +l'étendue du malheur qui la menaçait, et elle +se plaisait à croire que le coup inattendu qui +frappait son père ne l'atteindrait point elle-même. +Elle ne savait point, innocente créature, +fruit succulent et beau, sorti par hasard +d'un rameau encore vert, elle ne savait point +comme le coeur de l'arbre qui l'avait produit, +était profondément gâté.</p> + +<p>Picounoc, après avoir erré vaguement, sans +but et sans motif, toute la journée, s'était enfermé +dans sa chambre. Il ne voulut pas +souper.</p> + +<p>--Vous êtes malade, petit papa, risqua timidement +la jeune fille.</p> + +<p>--Si cet homme a le malheur de revenir!... +gronda-t-il pour toute réponse.</p> + +<p>--Le chasseur qui a passé hier soir, papa?</p> + +<p>--Celui-là aussi!... que le diable l'emporte!...</p> + +<p>--Il ne savait pas la peine qu'il te ferait en +disant ce qu'il a raconté.</p> + +<p>--Qu'avait-on besoin de ces histoires-là? Du +reste, je suis certain que c'est un menteur. Il +est payé par quelqu'un pour faire manquer mon +mariage... je le comprends bien, moi; mais +Noémie!... Ah! ces femmes!... ces femmes!... +Elles croiraient manquer à leur dignité si elles +ne tombaient en pâmoison à la moindre parole +un peu surprenante qu'elles entendent.</p> + +<p>--Vois-la donc, petite père, et dis-lui tout ce +que tu penses de ces histoires; elle finira par +comprendre, sans doute, qu'il est fort possible +que vous soyez tous deux les jouets d'un mauvais +plaisant, ou d'un ennemi.</p> + +<p>--Victor est-il venu aujourd'hui? demanda +Picounoc.</p> + +<p>--Non, papa, répondit Marguerite, l'âme +oppressée par le regret.</p> + +<p>--Il croit aux contes du chasseur, le petit +fat! il y croit!</p> + +<p>--Il aurait tant de bonheur, s'il retrouvait +son père!... Mon Dieu! si vous partiez pour +ne revenir qu'après vingt ans!... quelle serait +ma peine!... mais quelle serait ma joie +ensuite! Oh! petit père, ne lui garde pas rancune +de son espoir et de sa félicité!...</p> + +<p>--Le grand-trappeur eût mieux fait de ne +jamais révéler son nom, et de rester mort pour +tout le monde....</p> + +<p>--Tu es injuste, petit papa!... voyons! +calme-toi....</p> + +<p>--Injuste? je suis injuste? dis-tu?</p> + +<p>--Mais il me semble que... la charité....</p> + +<p>--Il te semble que!... la charité!... oui! +tout ça, c'est bel et bon. Mais tu sais une +chose, Marguerite, tu sais que ce grand-trappeur, +ce Djos, ce Pèlerin, quelque soit son +nom, est un assassin?</p> + +<p>--Mais, mon père, on le dit si bon maintenant, +reprit la jeune fille avec une douceur +étrange.</p> + +<p>--N'importe! c'est un meurtrier; et je l'ai +dit hier soir devant tout le monde; c'est un +meurtrier! qu'il ne remette pas les pieds ici!</p> + +<p>--Mon père! les apparences sont parfois +trompeuses.... On a vu souvent l'innocence +accusée et la faute impunie, qui sait?...</p> + +<p>--Je sais bien, moi! puisque je l'ai vu faire!... +Vas-tu donc défendre et protéger l'assassin +de ta mère?... serais-tu oublieuse et ingrate +à ce point?</p> + +<p>--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Marguerite. +Et, se cachant le visage dans ses deux mains, +elle demeura longtemps silencieuse.</p> + +<p>--Veux-tu donc qu'il revienne maintenant, +reprit Picounoc, et n'eût-il pas mieux fait de +passer pour mort plus longtemps encore? dis!...</p> + +<p>--Ah! c'est affreux! murmurait la jeune +fille.... Et un combat terrible se livrait dans +son coeur: son amour était aux prises avec sa +dignité. Elle voyait Victor souriant tristement +et jurant de l'aimer toujours; elle le +voyait avec toutes ses vertus, sa franchise et sa +noblesse, et, derrière lui, elle apercevait un +homme souillé de sang; et cet homme, c'était +le père de son fiancé, et ce sang, c'était celui +de sa mère!... Jamais ce souvenir ne s'était +réveillé aussi amer, et jamais il n'était revenu +sous de pareilles couleurs! Brisée par le choc +des sentiments violents et divers qui se heurtaient +dans son esprit, ne trouvant plus l'appui +des hommes assez ferme, elle entra dans +sa chambre et se jeta à genoux. La prière est +le plus sûr et le meilleur moyen d'arriver au +repos--que ce soit le repos dans l'allégresse +ou le repos dans les afflictions. Picounoc +sortit et se dirigea machinalement vers la demeure +de Noémie.</p> + +<p>La nuit n'était pas encore venue mais le +ciel était sombre déjà, et les objets de la terre, +sans couleurs et presque sans formes certaines, +se confondaient dans une masse grise. On +eût dit un grand nuage ouvrant ses ailes pour +couvrir le monde. La lumière de la lampe +brillait dans chaque maison, s'échappant en +rayons joyeux par quelqu'une des fenêtres. +Le plus souvent les cultivateurs, qui n'ont ni +crainte d'être vus, ni peur de voir trop, ne +prennent pas la peine de suspendre des rideaux +à leurs fenêtres, ou de les fermer s'il s'en +trouve, et le passant voit la famille réunie autour +de la table pour prendre son souper, ou +jouer la partie de cartes.</p> + +<p>Victor et l'ex-élève ayant rencontré des +amis du vieux temps s'attardaient à jaser.</p> + +<p>Picounoc arriva sans trop savoir pourquoi, +et en proie à des pensées horribles, à la porte +de Noémie. Il remarqua avec surprise qu'il +n'y avait pas de lumière aux fenêtres. Il s'approcha +davantage et vit qu'on avait improvisé +des rideaux. Cela l'intrigua bien un peu. Il +colla son oreille contre le trou de la clenche, +puis entendit chuchoter. Il écouta avec plus +d'attention. Le grand-trappeur disait à sa +femme.</p> + +<p>--Si Picounoc savait que je suis ici, il me +ferait arrêter, vois-tu. Et comme je n'ai pas de +preuves de sa fourberie, je serais probablement +condamné!...</p> + +<p>Picounoc frissonna jusqu'au fond des entrailles; +un éclair jaillit de ses paupières, et il +s'appuya un moment sur le cadre de la porte, +puis la stupéfaction calmée, il s'inclina de +nouveau pour écouter...</p> + +<p>--Je vendrai la terre et j'irai te rejoindre, +disait Noémie....</p> + +<p>Il n'eut pas besoin d'en entendre plus long. +Honteux d'avoir été la dupe du chasseur, fou +de colère à la pensée de cette femme qui lui +échappait pour toujours, pour retomber dans +les bras de celui qu'elle aimait, il s'éloigna +chancelant. Mais, ayant entendu des voix et +le bruit des pas de quelques personnes qui venaient, +il longea la maison et se cacha au coin, +derrière. Là il vit des rayons qui sortaient à +pleine fenêtre et s'en allaient dormir sur les +feuilles du verger voisin: Voyons! se dit-il, +est-ce bien lui? Et, s'approchant de la fenêtre, +il plongea son oeil avide et cruel dans la maison. +Il eut un grincement de dents effroyable....</p> + +<p>--Je serai vengé! gronda-t-il et, aveuglé +par la rage il alla se heurter au tronc d'un +arbre: Maudit! recule-toi donc! grinça-t-il, +et il frappa du poing l'arbre inoffensif. Il reprit +le chemin de sa demeure, et, en s'en allant, il +pensait: Je suis bien bête de perdre la tête +pour ça!... De quoi va me servir tout ce +désespoir?... c'est inutile d'y penser, je ne +l'aurai jamais!... Elle me haïra quand +même!... Elle va me mépriser!... brisons-la! +en avant! Ah! l'on veut jouer un tour à +Picounoc! on veut tout bonnement déguerpir +l'un après l'autre, sans tambour ni trompette! +allons donc! pour qui me prenez-vous, M. le +grand-trappeur? et Madame la <i>grande-trappeuse?</i>... +Picounoc ne se laisse pas emmancher +comme ça! Puisque l'on ne peut pas +goûter à l'amour, eh bien! rassasions-nous de +vengeance. L'amour passe, paraît-il, mais la +vengeance! ah! le temps la rend plus belle et +plus terrible!...</p> + +<p>Il attela son cheval, prévint Marguerite de +ne pas l'attendre avant deux ou trois heures +du matin, et partit au grand trot. Il s'arrêta à +l'église, chez un juge de paix, fit une déclaration +contre Joseph Letellier, l'accusant de +meurtre et spécifiant tous les détails.... Puis +il dit au magistrat de se hâter, car l'assassin +serait probablement disparu de nouveau, le +lendemain matin. Alors, quand il eut remis +l'affaire entre les mains de la justice, il remonta +dans sa voiture; mais il ne revint pas +chez lui, il se rendit à la rivière du Chêne, et +alla frapper à la porte du bossu.</p> + +<p>--A quoi puis-je attribuer l'honneur de ta +visite? demanda le marchand d'un air de +grand seigneur vexé.</p> + +<p>--A la vengeance, répondit Picounoc....</p> + +<p>--Ce n'est pas chrétien, cela, observa le +bossu....</p> + +<p>--C'est agréable, toujours! si ce n'est pas +chrétien....</p> + +<p>--Et de qui veux-tu donc te venger ainsi?</p> + +<p>--D'un homme!</p> + +<p>--Ah! je pensais que tu allais dire d'une +femme.</p> + +<p>--D'une femme aussi!</p> + +<p>--Bigre! deux vengeances à la fois, c'est du +corse, cela.</p> + +<p>--C'est du Picounoc, en tout cas, répliqua +l'habitant irrité en se frappant le coeur d'un +geste vaniteux.</p> + +<p>--Le mariage serait-il rompu, par hasard? +demanda le bossu....</p> + +<p>--Les mariages sont rompus! les... mariages, +entends-tu?</p> + +<p>--J'entends mais je ne comprends pas....</p> + +<p>--Tu vas comprendre.... Djos, le pèlerin de +Ste. Anne, est revenu.</p> + +<p>--Hein! que dis-tu? Djos est revenu? exclama +le bossu, se dressant de terreur....</p> + +<p>--Oui, il est revenu sous la forme d'un chasseur +du Nord-Ouest....</p> + +<p>--Ah! c'est cet homme que j'ai vu avant +hier! C'est Djos? dis-tu?</p> + +<p>--Oui, c'est lui!... mais tu ne le connais +pas toi?... et cela ne te fait pas grand'chose, +continua Picounoc, qui n'avait pas remarqué +la surprise du bossu.</p> + +<p>--C'est vrai! c'est vrai! je ne le connais pas, +reprit le marchand, mais j'ai tant entendu parler +de lui!... Ah! il est revenu!... Et que +veux-tu que je fasse? voyons! je suis disposé +à t'obliger: Tu m'as un peu maltraité, mais à +tout péché miséricorde.... Oui, voyons! assieds-toi +un peu, et causons tranquillement... +en prenant un petit coup....</p> + +<p>--Que tu es bon, mon cher Chèvrefils, et +que j'ai du regret de t'avoir un instant préféré +ce petit fat de Victor! mais, Dieu merci! c'est +fini! Victor et Marguerite se marieront ensemble +quand Noémie et moi nous serons de +vieux époux.</p> + +<p>--Vraiment! ce serait fini! tu ne plaisantes +pas?</p> + +<p>--Ma fille va-t-elle épouser le fils de l'assassin +de sa mère? Je la chasserais de ma maison.</p> + +<p>--Mais il me semble que....</p> + +<p>--J'allais épouser la femme de l'assassin de +ma femme?... se hâta d'achever Picounoc. +Oui, oui... mais il me semble à moi que ce +cas est fort différent.</p> + +<p>--En effet, tu as raison. Et que comptes-tu +faire?</p> + +<p>--Je compte faire pendre Djos.</p> + +<p>--Rien que ça? et as-tu besoin de mes services +pour cela?</p> + +<p>--Peut-être.</p> + +<p>--Ils te sont acquis....</p> + +<p>--- Je ne veux qu'une promesse de toi, et +cette promesse je la paie de ma fille, entends-tu?</p> + +<p>Le bossu se leva tout palpitant, et son oeil +faux jeta mille étincelles.</p> + +<p>--Ta fille dis-tu? et si elle ne veut pas plus +maintenant que l'autre jour?...</p> + +<p>--Tu la prendras de force: elle est à toi, je +te la donne!...</p> + +<p>--Voilà qui est parlé! et quelle promesse +me demandes-tu? que je la rende heureuse? +que je l'adore toujours? que je....</p> + +<p>--Non! non! c'est que tu ne dises jamais, +quoiqu'il arrive, que tu m'as vendu un châle... +pour ma femme, il y a vingt ans,... te +souviens-tu?</p> + +<p>--S'il y a si longtemps la promesse tiendra, +bien sûr!</p> + +<p>--Tu diras plutôt, si jamais l'on parle de ce +châle, que tu ne m'en as jamais vendu!...</p> + +<p>--Rien de plus aisé, mon cher beau père; +et pour cela, tu vas me donner Marguerite!... +Allons! tu te moques de ton gendre....</p> + +<p>--Ce qui te paraît une bagatelle aura peut-être +une grande importance un jour....</p> + +<p>--Comme tu voudras, beau père... et quand +prendrai-je possession de ta fille que j'aime à +la folie?...</p> + +<p>--Après le procès....</p> + +<p>--Ah! il y a un procès? fit le bossu, plus +sérieusement.</p> + +<p>--Sans doute, je te l'ai dit, je livre Djos à la +justice....</p> + +<p>--Bien! bien! je comprends!... parfait! +compte sur moi!</p> + +<p>Pendant cette conversation, un huissier suivi +de quatre recors armés, entra chez Noémie et +fit--au nom de la reine--le grand-trappeur +prisonnier. Heureusement pour l'huissier et +les recors, le chasseur n'avait pas ses armes +sous la main, car pas un seul d'entre eux ne +serait sorti vivant.</p> + +<br><br> + +<h3> +IV</h3> + +<h3>FRÈRE ET SOEUR.</h3> +<br> + +<p> +La mission de Providence, au grand lac des +Esclaves, fut jetée dans un émoi extraordinaire +par l'événement qui amena deux des chasseurs +les plus remarquables--l'un par ses vertus +morales et physiques et l'autre par ses vices +--à révéler leurs noms que, pour des motifs +puissants, ils avaient toujours cachés. Le +grand-trappeur fit alors connaître à tous ceux +qui voulurent l'entendre, dans quelle voie +sinistre il avait été poussé par son ami trompeur, +et comment, entraîné par une fatale et +aveugle illusion, il était devenu l'instrument +probable de la malice de cet ami, en croyant +n'être que le vengeur de la foi conjugale outragée. +Le missionnaire lui prodigua les conseils +éclairés dont il avait besoin pour se guider +désormais; il lui dit de partir sans retard et +d'aller, plein de confiance en Dieu, consoler la +femme infortunée qu'il avait plongée dans le +deuil, et démasquer en face du monde, +l'homme pervers dont l'amitié lui avait été si +funeste. Et le grand-trappeur, accompagné +de l'ex-élève, s'était acheminé de suite, dans +l'immense solitude qu'il venait de traverser, +vers les rives du Saint Laurent. Cependant il +songeait, en marchant, par quels moyens il +réussirait à convaincre Picounoc de malice et +de trahison, et plus il songeait, plus la chose +lui semblait impossible. Alors il résolut de +ne point se faire reconnaître, et d'arriver chez +lui comme un étranger. A sa femme seule il +révélera tout, et ensemble secrètement, ils +s'entendront pour éviter les chances d'un +procès et s'en aller quelque part achever, dans +le calme, ce qui leur reste d'années. Mais +Picounoc a surpris le secret du chasseur, et, +maintenant, c'est entre ces deux hommes une +lutte à mort. Il y a eu un meurtre, et l'un des +deux est le coupable. Ils vont s'accuser tour +à tour, et la justice humaine, si Dieu ne l'aide +pas, aura peut-être un moment d'hésitation, +une heure d'angoisse.</p> + +<p>Le missionnaire de Providence s'efforça de +faire rentrer le remords dans l'âme endurcie +de Racette, le Hibou blanc; mais le criminel +était trop corrompu pour écouter la voix de la +religion qui le suppliait de revenir à elle; il +était surtout trop irrité de la perte d'Iréma et +du départ du grand-trappeur à qui le bonheur +semblait maintenant sourire. Il ne répondit +aux exhortations du ministre du Seigneur +que par un silence obstiné ou un rire cynique. +Alors, comprenant tout le mal que pouvait +faire parmi les naïfs indiens cet être dépravé, +l'homme de Dieu fit un reproche aux guerriers +de ce qu'ils se soumettaient lâchement à un +chef sans honneur, que la justice de son pays +avait marqué au front d'un cachet de honte +et d'ignominie; il les conjura de chasser loin +de leur tribu cet homme de sang, et de se +choisir un chef parmi les braves chasseurs de +la nation.</p> + +<p>--Vous êtes venus, dit-il, Couteaux-jaunes +et Litchanrés, avec le désir d'oublier vos haines +trop longues et de vous unir, comme une seule +famille, pour chasser dans les forêts qui vous +appartiennent, eh bien! enterrez les armes de +la guerre, enterrez le ressentiment et l'orgueil +qui vous mènent dans le pays du feu qui ne +s'éteint jamais! Aimez-vous et protégez-vous +les uns les autres comme si vous étiez tous des +frères! Le grand Esprit le veut, et si vous ne +faites pas la volonté du grand Esprit vous +n'irez pas le rejoindre dans son séjour de gloire +et de plaisir, après votre mort. Demeurez +ensemble sous vos tentes, auprès du fort, pendant +quelques jours. Venez vous agenouiller +aux pieds de la robe noire qui vous pardonnera +vos péchés et vous dira de bonnes paroles pour +vous encourager à la vertu. Vous ferez la +sainte communion et alors, devenus sages et +bons, vous élirez ensemble un chef pour vous +conduire à la chasse, ou veiller sur vous aux +jours de repos.</p> + +<p>--Kisastari n'est peut-être pas mort, dit le +grand-trappeur, qui n'était pas encore parti +pour revenir au pays quand le missionnaire +parla, comme nous venons de le dire, aux indiens +réunis dans la chapelle.</p> + +<p>--Kisastari n'est pas mort! s'écria la pauvre +Iréma, dans une effervescence soudaine. L'espérance +lui rendait toute son énergie. Elle +était belle à voir se dressant ainsi dans son +amour, frémissante, l'oeil étincelant.</p> + +<p>--Je ne sais s'il est mort maintenant, mais +nous l'avons trouvé gisant dans son sang et +couvert de blessures, reprit l'ex-élève, et après +quelques jours passés auprès de lui, pour le +soigner et le rendre à la vie, à sa demande, +nous l'avons laissé pour suivre les traces de +ses ennemis. Kisastari pouvait alors marcher +seul et chasser pour vivre.</p> + +<p>--<i>It is true</i>, dit John.</p> + +<p>--C'est la pure vérité! ajouta Baptiste.</p> + +<p>--Où est-il? où est mon fiancé? reprit Iréma +avec exaltation.</p> + +<p>--Il est au fort Chippeway, répondit le +prêtre.</p> + +<p>La Grand-Esprit est bon! s'écria Iréma.</p> + +<p>--Et j'espère que Kisastari reviendra bientôt, +reprit à son tour le grand-trappeur, d'une +voix sévère, pour avertir ses amis Renard +d'argent et Ours grognard que le grand-trappeur +n'est ni un lâche, ni un traître, ni un +assassin....</p> + +<p>A cette parole on vit deux guerriers Litchanrés, +se faufiler honteusement dans la foule +et sortir l'un après l'autre de la chapelle.</p> + +<p>--Vous n'avez pas besoin de vous cacher, +misérables, continua le grand-trappeur, que +le souvenir de l'horrible action des guides, +rendait un peu acerbe; vous n'avez pas besoin +de fuir! Je suis assez heureux pour ne pas +souhaiter de mal à ceux qui ont voulu me +faire périr de faim.</p> + +<p>Le missionnaire et les religieuses, tout anxieux, +voulurent connaître à quelle trahison +nouvelle, à quelle nouvelle malice, le noble +chasseur avait été en butte. Le grand-trappeur +leur raconta comment il avait été enfermé +dans une grotte, où il était entré pour prier +sur les cendres de son ancien ami, et comment +après deux jours seulement il en était sorti, +grâce à une corne de poudre trouvée dans une +large fissure de la caverne....</p> + +<p>Un mouvement d'indignation courut dans +la chapelle; mais il fut vite remplacé par une +pensée de reconnaissance envers Dieu.</p> + +<p>--La sainte Providence, dit le missionnaire, +ne vous a pas tant de fois sauvé de la main de +vos ennemis, pour vous livrer à une mort +ignominieuse et imméritée,... partez avec confiance. +C'est alors qu'ayant embrassé sa soeur +Marie-Louise, ayant serré la main au missionnaire +dévoué et à ses anciens camarades, le +grand-trappeur s'était mis en route.</p> + +<p>Les indiens suivirent les avis de la robe +noire: ils se réunirent comme des frères sous +les mêmes tentes, allant aux instructions religieuses +et se confessant. Puis la plupart +firent la sainte communion. Cependant le +Hibou-blanc, n'avait pas laissé la tribu, et il +s'efforçait de réunir autour de lui quelques +guerriers pour continuer la lutte et le pillage. +Quelques uns se sentaient entraînés par ses +paroles fallacieuses, mais n'osaient pas avouer +leur dessein. Naskarina, honteuse de se retrouver +parmi ceux qu'elle avait trahis, irritée +de voir ses projets déjoués par la Providence, +demeurait fidèle au renégat, et l'encourageait +dans sa révolte contre les hommes de +la prière. Elle s'aperçut bientôt qu'elle n'arriverait +pas à son but en se montrant si franchement +méchante, et elle résolut de déguiser sa +noirceur sous le voile de la vertu. Il y avait +un mois que les indiens avaient dressé leurs +tentes autour du fort Providence. On était au +milieu d'août, la plupart des sauvages allaient +se rendre dans le fort pour la grande fête de +l'Assomption. Mais, avant de partir, les guerriers +s'assemblèrent pour élire un chef commun. +On tira au sort pour savoir dans quelle +tribu il serait choisi. Le sort favorisa les +Litchanrés.</p> + +<p>--Nous nous soumettons, dirent d'une voix +un peu triste plusieurs Couteaux-jaunes....</p> + +<p>--Vous êtes des lâches! gronda le Hibou-blanc.</p> + +<p>--Oui, vous êtes des lâches, répéta Naskarina.</p> + +<p>--Nous sommes fidèles à notre parole, répondirent +les Couteaux-jaunes qui s'étaient +soumis à l'arrêt du sort.</p> + +<p>--Que vont dire vos aïeux? reprit le Hibou-blanc.</p> + +<p>--Ils vont rougir de vous et vous maudire, +continua Naskarina.</p> + +<p>--Nous gardons la parole donnée, firent les +Couteaux-jaunes, d'un ton ferme qui commandait +le respect.</p> + +<p>--Vous vous en repentirez! menaça le Hibou-blanc.</p> + +<p>--Tes menaces ne nous effraient point....</p> + +<p>--Ce n'était pas la peine de trahir mes frères +pour vous, reprit cyniquement l'infâme Naskarina.</p> + +<p>--Qui d'entre les Litchanrés mérite d'être +nommé chef, demanda l'un des Couteaux-jaunes.</p> + +<p>--Aucun, cria le Hibou-blanc. Naskarina +battit des mains.</p> + +<p>--Tous! dit une voix nouvelle, qui ne +s'était pas fait entendre encore... tous!</p> + +<p>Les regards se tournèrent du côté d'où +s'élevait cette voix, et une clameur immense +retentit soudain:</p> + +<p>--Kisastari!</p> + +<p>C'était le jeune chef qui arrivait, guéri, ou +à peu près, et disposé à se battre encore. Iréma +courut à lui; il la reçut dans ses bras et +la serrant contre sa poitrine, il lui jura qu'avant +le soir elle serait sa femme. Naskarina +pâlit et rougit tour à tour de rage et de jalousie. +Elle s'éloigna du camp et se dirigea vers +le fort.</p> + +<p>--Kisastari! voilà notre chef! crièrent ensemble +les guerriers des deux tribus.</p> + +<p>--Oui, reprit le jeune guerrier, oui, je suis +votre chef, mais je suis plus encore votre frère! +chassons ensemble jusqu'aux glaces du lac +sans fin, dormons sous les mêmes tentes, partageons +le même festin, chauffons-nous au +même feu, écoutons ensemble les paroles de +vie de la robe noire et nous serons heureux!</p> + +<p>Un immense cri de triomphe suivit ces +paroles.</p> + +<p>--Hibou-blanc, va-t-en! tu n'es qu'un traître! +crièrent cent voix.</p> + +<p>Et le vieux renégat Racette, l'ancien maître +d'école qui martyrisait le petit Joseph, prit sa +carabine et, frémissant de colère, il disparut +sous les arbres de la forêt profonde. Les deux +tribus, unies et heureuses, se rendirent à la +maison de la prière pour la grande cérémonie. +Kisastari alla trouver le missionnaire.</p> + +<p>--Me voici, dit-il, je ne suis pas mort et mes +blessures sont guéries. Je désire que tu m'unisses +à Iréma ma bien-aimée. Nous sommes +prêts tous les deux. Nous nous sommes confessés, +tu le sais, et nous ne voulons plus être +séparés.</p> + +<p>--C'est bien, mon enfant, je vais vous marier; +mais attendez quelques instants, il y a là une +pénitente qui veut se confesser: il ne faut pas +laisser passer les instants de grâce.</p> + +<p>--Nous attendrons, mon père.</p> + +<p>Naskarina s'était dit en se dirigeant vers le +fort: Je n'ai pas réussi à me venger; Iréma +est encore dans les bras de Kisastari.... Je ne +suis assez pas méchante, et l'esprit du feu qui ne +meurt point, ne m'a pas aidée. La robe noire +dit qu'après une mauvaise confession et une +communion criminelle on appartient au mauvais +esprit. Je veux lui appartenir, et je vais +aller me confesser pour cela.</p> + +<p>Et abordant le missionnaire elle lui dit d'un +air contrit et repentant:</p> + +<p>--Père, je veux me confesser pour devenir +meilleure....</p> + +<p>--Pauvre enfant! dit le prêtre, oui, tu as +raison, confesse toi, demande pardon au grand +Esprit, à Jésus crucifié pour l'amour de toi, et +il va te pardonner parce qu'il est miséricordieux. +Tu as souffert, pauvre enfant! je le +sais, et tu souffres encore; mais plus on souffre +ici sur la terre et plus on a de bonheur dans +le ciel, après la mort. Ceux que l'on aime ici +et qui ne nous aiment point, changent de coeur +dans le ciel, et là ils nous aiment toujours.</p> + +<p>Les yeux de Naskarina, brillèrent comme +des escarboucles.</p> + +<p>--Est-ce vrai ce que tu dis-là, mon père!</p> + +<p>--Oui, mon enfant, sois en sûre. Tu seras +aimée là comme tu voudras l'être.... Mais il +faut auparavant que tu demandes pardon à +Dieu de tes fautes, et que tu les regrettes sincèrement.</p> + +<p>--J'ai fait bien des péchés....</p> + +<p>--Quand même tu en aurais fait autant +qu'il y a de feuilles dans la forêt, tu seras +pardonnée et tu deviendras blanche aux yeux +de Jésus, comme si tu venais d'être purifiée +par l'eau du baptême.</p> + +<p>--Mais je ne voulais pas me confesser sérieusement; +je voulais te tromper et tromper +les autres....</p> + +<p>Le prêtre surpris, se retira en arrière et ne +sut un instant que répondre à cette parole inattendue....</p> + +<p>--Tu ne voulais pas te confesser, dis-tu, et +tu avais de mauvaises dispositions? mais, vois +comme Jésus est bon et comme il est habile +pour avoir les coeurs, il t'aime, car tu n'as pas +toujours été méchante....</p> + +<p>--Non, ce n'est que depuis que j'aime, et +que ma rivale est préférée, dit la jeune fille.</p> + +<p>--Eh bien! reprit le confesseur, Jésus t'aime, +lui, et il t'aime beaucoup, et c'est lui qui te +parle au coeur et qui te conjure de l'aimer, et +d'être bonne fille comme tu l'étais d'abord. +Tu n'as pas été heureuse dans le crime; ton +sommeil était troublé par des songes affreux, +et tu n'es pas eu de repos. Sois ferme, sois noble, +sois courageuse et méprise les conseils du +démon qui te dit de te venger et d'être jalouse, +pour te perdre et t'avoir avec lui, ensuite, dans +le feu de l'enfer....</p> + +<p>Naskarina écouta longtemps encore le confesseur +qui lui parlait de l'enfer et du ciel. +Soudain, elle jeta un cri, et, se cachant la figure +dans ses deux mains, elle se mit à sangloter.... +Le prêtre se hâta de l'absoudre au nom du +Dieu de miséricorde. Les indiens regardaient +avec admiration le miracle de la grâce. Quand +Naskarina se releva elle pleurait encore et ses +yeux rougis cherchèrent à travers ses larmes +Kisastari et Iréma. Alors, quand elle les eut +aperçus, elle se rendit à eux, chancelant comme +une bacchante ivre de vin, elle qui était ivre +du bonheur que donne la paix de la conscience; +elle leur saisit les mains et les amenant +devant le missionnaire:</p> + +<p>--Mon père, dit-elle, bénis-les, et qu'ils soient +heureux!... Ils sont bons, ils ont toujours +aimé Jésus, eux!...</p> + +<p>Iréma jetant ses bras autour du cou de sa +rivale infortunée l'embrassa avec transport....</p> + +<p>--Naskarina, tu seras ma soeur, dit-elle!</p> + +<p>Naskarina leva sur Kisastari un regard qui +implorait la pitié....</p> + +<p>--Je t'aime, Naskarina, dit le jeune chef, et +je te pardonne.</p> + +<p>La pénitente eut un frémissement de volupté, +et le feu sortit de ses paupières....</p> + +<p>--Naskarina, reprit le chef, je t'aime comme +une soeur, car je suis ton frère.... Nous +avons eu tous deux le même père!...</p> + +<p>--Mon frère! toi, mon frère! s'écria Naskarina +haletante, étourdie....</p> + +<p>--Et tout le monde regardait avec défiance +et surprise ou curiosité le jeune chef.</p> + +<p>--Oui, je puis bien le dire maintenant puisque +notre père est mort... reprit Kisastari. +Il est avec le grand Esprit depuis deux +lunes, et ses dépouilles reposent à l'ombre de +la croix, dans le petit cimetière de la mission +du lac Supérieur.... Ta mère, tu l'as connue... +elle ne fut pas la mienne. Elle avait aimé +mon père, alors qu'elle était jeune, et elle +fut trop confiante ou trop faible. Avant d'aller +paraître devant le grand Esprit, mon père m'a +révélé ces choses... car il venait d'apprendre +que nous étions fiancés....</p> + +<p>--Mon frère! murmurait Naskarina, Kisastari +est mon frère! Et ses grands yeux noirs ne pouvaient +se détacher de cet homme qu'elle avait +tant aimé et que du moins elle ne perdait pas +tout entier.</p> + +<p>Kisastari et Iréma furent unis pour toujours, +sous le regard de Dieu, et la fête de l'Assomption +fut une belle fête, cette année-là, pour les +indiens réunis dans le fort Providence.</p> + +<br><br> + +<h3> +V</h3> + +<h3>LE PREMIER PAS VERS L'ÉCHAFAUD.</h3> +<br> + +<p> +L'arrestation du grand-trappeur fut un coup +de foudre pour Noémie et Victor. Le soleil +de la félicité n'avait lui qu'une minute dans +la maison depuis si longtemps enveloppée de +deuil, et, après cet éclair de joie, la nuit parut +plus noire et plus lugubre. Noémie passa +dans les pleurs le reste de cette nuit extraordinaire. +Victor aurait voulu suivre son père; +mais le grand-trappeur, accoutumé à se défendre +seul contre les attaques du sort, et à ne +partager avec personne les chagrins dont il +était depuis un quart de siècle réellement accablé, +le pria de rester auprès de sa mère pour +la consoler.</p> + +<p>L'huissier amena chez lui son prisonnier et +le fit garder à vue jusqu'au matin. Il s'efforça, +par de bonnes paroles, de faire oublier les rigueurs +nécessaires de sa profession. Joseph +Letellier avait trop souvent vu la mort en face +pour trembler quand elle le menaçait de loin. +Il répondit aux excuses de son geôlier en s'informant, +avec un certain air de curiosité, des +personnes de la paroisse qu'il avait connues +autrefois. Les peines des uns et les succès des +autres parurent l'intéresser beaucoup plus que +sa propre situation. A dix heures il fut conduit +devant le juge de paix. Picounoc était +rendu, et Victor ne tarda pas à arriver. Le +bruit de cette arrestation se répandit vite, et +la maison du juge de paix se remplit de curieux. +Il était plaisant d'entendre les remarques +que faisait chacun, à demi-voix, car nul +ne voulait être entendu de l'accusateur ou de +l'accusé.</p> + +<p>--Ce pauvre Picounoc, disait l'un, il a bien +raison d'être furieux, se voir ainsi couper +l'herbe sous le pied!...</p> + +<p>--Et à la veille de ses noces! répondait un +autre....</p> + +<p>--Si encore c'eut été au lendemain!</p> + +<p>--Il va être obligé de penser de nouveau à +sa première femme....</p> + +<p>--Il croyait pourtant l'avoir oubliée pour +toujours....</p> + +<p>--Et Letellier, vois donc! c'est un bel +homme après tout....</p> + +<p>--Et qui n'a pas l'air d'un meurtrier....</p> + +<p>--Il a eu le temps de se refaire la figure et +la contenance....</p> + +<p>--Oui, depuis vingt ans....</p> + +<p>--Tout de même, ce n'est pas fin de venir +se jeter comme ça dans la gueule du loup....</p> + +<p>--La Providence, mon cher, c'est la Providence!...</p> + +<p>--Elle prend un vilain instrument....</p> + +<p>--Comment? Picounoc est un brave et +honnête homme....</p> + +<p>--Vois donc cette figure! on dirait que c'est +lui qui est le meurtrier et que c'est le meurtrier +qui est la victime....</p> + +<p>--Silence! fit l'huissier.</p> + +<p>Le juge de paix venait de s'asseoir au bout +d'une table couverte de livres et de papiers, +la plupart inutiles pour le moment. Le greffier +s'assit au côté de la table et lut la déposition +assermentée que Picounoc avait faite la veille. +L'accusé, malgré sa force de volonté, ne put +cacher son trouble, à la lecture de cette pièce, +la première d'un procès qui allait sans doute +avoir du retentissement. Il chercha de son +regard terrible l'infâme accusateur, mais Picounoc +semblait se cacher à dessein dans la +foule.</p> + +<p>--Qu'avez-vous à répondre à l'accusation +portée contre vous, M. Letellier. Victor se +leva.</p> + +<p>--Je suis le défenseur de mon père, monsieur +le magistrat, et je déclare qu'il est innocent.</p> + +<p>Un murmure courut dans la salle.</p> + +<p>--Cette déclaration, monsieur, ne suffit pas, +vous le savez, observa le juge de paix, il faut +des preuves.</p> + +<p>--Vous n'avez pas le pouvoir d'entendre +une pareille cause, monsieur le magistrat, si +la déposition qui se trouve devant vous est +suffisante à vos yeux pour conduire l'accusé à +la cour criminelle, faites votre devoir, nous +tâcherons alors de démêler cette affaire plus +embrouillée qu'on ne le suppose, et de démasquer +le vrai coupable.</p> + +<p>En disant ces derniers mots, le jeune avocat +s'était retourné vers Picounoc, et l'avait écrasé +d'un regard de mépris.</p> + +<p>L'accusateur, sur un signe du magistrat, +s'était approché de la table.</p> + +<p>--Vous maintenez tout ce qui est écrit dans +votre déposition, monsieur Saint Pierre? demanda +le juge de paix.</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Infâme! gronda le grand-trappeur.</p> + +<p>--Il faut, reprit le juge s'adressant à l'accusé, +que je vous envoie en prison, en attendant +le terme de la cour criminelle. Alors +votre procès aura lieu, et j'espère, si vous n'êtes +pas coupable, que vous ferez aisément briller +votre innocence.</p> + +<p>--Cela ne sera pas facile, dit l'un des curieux +en sortant.</p> + +<p>--Non, répondit un autre, car s'il n'eut pas +été coupable, il ne se fut pas sauvé.</p> + +<p>--C'est clair comme le jour.</p> + +<p>--Il croyait que Picounoc ne le reconnaîtrait +plus....</p> + +<p>--Ou bien ne relèverait pas l'affaire....</p> + +<p>Picounoc qui entendit ces remarques, reprit +l'assurance qui lui avait un peu fait défaut en +présence de sa victime, et s'en retourna confiant +dans sa bonne étoile. Joseph Letellier +fut, en effet, conduit à Québec et emprisonné +en attendant son procès. Victor alla faire part +à sa malheureuse mère de cette honte, hélas! +trop prévue.</p> + +<p>--Maintenant, dit-il, je vais me séparer de +vous moi aussi; il faut que je suive mon père et +que je travaille à le sauver. Vous aurez avec +vous ma cousine, Agnès; et puis je viendrai +souvent vous voir, car j'aurai besoin de connaître +bien des choses....</p> + +<p>Mais, avant de partir, il aurait bien voulu +rencontrer Marguerite, sa fiancée, et lui dire +qu'il ne la croyait pas responsable des crimes +de son père, et qu'il l'aimait toujours, elle la +douce et candide créature. Et Marguerite, +assise rêveuse dans la fenêtre, se disait aussi:</p> + +<p>--Ne viendra-t-il plus?... croit-il donc que +la faute de son père a flétri son front noble et +pur?... Ah!... notre union n'est peut-être +plus qu'un doux rêve envolé; mais je l'aimerai +toujours.... Et, comme elle s'abandonnait à +ces pensées de tristesse et d'amour, elle le vit +venir. Il marchait la tête penchée, et ses pas +semblaient enchaînés au sol, tant ils étaient +lents et indécis. Il arriva. Marguerite le salua +avec un sourire de pitié:</p> + +<p>--Ton père est-il ici? demanda le jeune +homme tout craintif.</p> + +<p>--Non, répondit Marguerite, il est allé à la +rivière du Chêne.</p> + +<p>--Tant mieux! nous allons encore passer +une heure ensemble.</p> + +<p>--Hélas! nous n'en passerons peut-être pas +souvent désormais!...</p> + +<p>Il entra et vint s'asseoir aux côtés de son +amie.</p> + +<p>--Quel malheur vient de fondre sur nous! +commença-t-il... et où cela va-t-il s'arrêter?...</p> + +<p>--Nous étions si heureux et si tranquilles! +murmura Marguerite.</p> + +<p>--Qu'avons-nous fait pour mériter ce châtiment?...</p> + +<p>--Il est donc vrai, dit Marguerite, que les +enfants portent la peine des fautes de leurs +parents!...</p> + +<p>--Oui, ma bien aimée, cela est vrai, trop +souvent vrai!... et les pauvres enfants ne +sont pourtant nullement coupables!...</p> + +<p>--Oh! ils sont injustes ceux qui veulent +faire expier par les âmes pures et innocentes +les fautes des autres! dit la jeune fille....</p> + +<p>--Mais les liens qui unissent les parents et +les enfants sont tellement intimes, Marguerite, +qu'on ne peut les rompre sans offenser Dieu et +scandaliser les hommes.</p> + +<p>--Mais quand Dieu pardonne, Victor, pourquoi +les enfants ne se pardonneraient-ils pas les +crimes de leurs pères?</p> + +<p>--Tu es bonne, Marguerite, et le bon Dieu +aura pitié de toi....</p> + +<p>La jeune fille regarda son fiancé, avec un +peu d'étonnement....</p> + +<p>--Que veux-tu dire, Victor? demanda-t-elle +avec douceur.</p> + +<p>--Je veux dire que ton père, fut-il mille fois +plus coupable que le mien, je t'aimerais encore... parce +que je te sais vertueuse....</p> + +<p>--Et mon père est un homme irréprochable.</p> + +<p>--Marguerite, préparons-nous à de terribles +et douloureuses surprises....</p> + +<p>--N'en avons-nous pas eu suffisamment?</p> + +<p>--Moi, oui:... mais, toi...?</p> + +<p>--Mon Dieu! quel est cet air prophétique.</p> + +<p>--Je ne prophétise point, mais je veux te +fortifier contre la douleur... et, peut-être, la +honte....</p> + +<p>La jeune fille se leva subitement. Une expression +de profond désespoir se peignit dans +ses yeux:....</p> + +<p>Victor! Victor! veux-tu donc me plonger +dans la désolation où tu viens de tomber toi-même?... +Si tu me demandes de partager +tes chagrins, de pleurer avec toi, de rougir +même de la même honte que toi... Victor, +je t'aime et je suis ta compagne inséparable.... +Mais si tu me menaces, si tu veux par vengeance +mettre un sceau d'ignominie sur mon +front, en accusant mon père, Victor, Victor je +ne te reconnais plus! je ne t'aime plus! je ne +veux plus de voir....</p> + +<p>Et, épuisée par cet effort pour dire toute sa +pensée à cet ami qu'elle aimait tant, elle retomba +sur sa chaise et se mit à pleurer.</p> + +<p>Victor la regarda quelques minutes avec admiration.</p> + +<p>--Marguerite, dit-il, trouveras-tu mal qu'un +enfant se dévoue pour sauver son père?</p> + +<p>--Pour le sauver, non! répondit la jeune +fille au milieu de ses larmes.</p> + +<p>--Et si, pour sauver mon père, j'arrive nécessairement +à perdre un autre homme? continua +le jeune avocat--et si cet autre homme, +Marguerite, était le tien, ton père?</p> + +<p>--Ah! c'est affreux, Victor, ce que tu supposes +là! tu m'accables, tu ne m'aimes donc plus?</p> + +<p>--Je t'aime... oui! mais je hais ton père... +parce que ton père veut tuer le mien!... et +qu'il....</p> + +<p>--Mais, ton père, à toi... ah! c'est horrible +à dire cela... ne m'a-t-il pas rendue orpheline? +Tu deviendras orphelin, et cette chose parfois +épouvantable qui s'appelle la justice sera satisfaite.</p> + +<p>--Marguerite, je te l'affirme sur mon honneur +et sur Dieu, le coupable n'est pas celui +que tu penses.</p> + +<p>--Oh! je ne saurais blâmer tes paroles, ni +ta conduite, tu es un fils dévoué.</p> + +<p>--Attendons, Marguerite, tout ce drame de +la mort de ta mère se dévoilera devant le juge, +et, Dieu aidant, ce mystère de sang et d'iniquité +sera dévoilé. J'ai voulu te prévenir, +ma chère amie, car les chocs inattendus sont +plus terribles et plus dangereux. J'aurais +peut-être mieux fait de te laisser dans la quiétude; +mais pardonne-moi... quoiqu'il arrive, +Marguerite, je t'aimerai toujours.</p> + +<p>--Mais pourquoi ce nouveau scandale? et +pourquoi réveiller ces souvenirs amers? Ma +mère est au ciel depuis vingt ans, et au ciel +on ne veut plus de vengeance. Dieu connaît +le coupable et saura le punir.</p> + +<p>--Pourquoi? demande à ton père. Le dépit +de n'avoir pu épouser ma mère le rend aveugle +et le fait entrer dans une voie bien dangereuse +pour lui-même. Il a fait arrêter le +chasseur qui veillait ici, avant hier.... Cet +étranger, c'était mon père! On le conduit en +prison, et peut-être à l'échafaud....</p> + +<p>Et le jeune homme, serrant son front dans +ses mains, demeura quelques temps en proie +à un découragement profond.</p> + +<p>--Mon père a fait cela! pourquoi? pourquoi, +mon Dieu? exclama Marguerite. Et, dans +l'agitation de ses esprits, elle essayait de trouver +une excuse à la conduite de son père....</p> + +<p>Mais Picounoc en recherchant l'amour de +Noémie, en priant cette femme de venir remplacer, +auprès de lui, l'épouse immolée si +cruellement, renonçait au droit de venger la +mort par la mort.</p> + +<br><br> + +<h3> +VI</h3> + +<h3>PREMIERS PAS VERS LA LIBERTÉ.</h3> +<br> + +<p> +Picounoc et le bossu, assis tous deux devant +une fenêtre qui donnait sur la rivière et le +pont, s'entretenaient aussi, dans le même +temps, de l'arrestation de Letellier.</p> + +<p>--Tu as ma parole, dit Picounoc, et tu auras +ma fille, mais il faut mener le procès rondement, +et passer la corde autour du cou de ce +misérable.</p> + +<p>--Ta déclaration est formelle?</p> + +<p>--Oui, sans doute; mais abondance de biens +ne nuit pas: si je trouvais un ou deux témoins +qui appuieraient de quelque façon mon témoignage.</p> + +<p>--Je comprends! je comprends, fit le bossu, +souriant; des gens qui auraient, par hasard, +entendu quelques paroles échappées Letellier... +ou qui l'auraient vu faire des menaces à +la défunte....</p> + +<p>--Précisément... c'est cela!...</p> + +<p>Le bossu se passa la main dans la barbe et +fit semblant de réfléchir....</p> + +<p>--La chose est possible... assez facile même.... +Tu peux essayer....</p> + +<p>--Mais où irai-je? à qui oserai-je m'adresser? +Si j'allais tomber entre les mains d'un traître?</p> + +<p>--Cela demande réflexion, en effet, répliqua +le bossu.</p> + +<p>--Tu ne connais personne, toi? demanda +Picounoc.</p> + +<p>--Je t'avoue que mes relations ne me permettent +guère....</p> + +<p>--Je n'ai pas voulu t'offenser, reprit vivement +Picounoc en riant; mais enfin comme +tu connais beaucoup de monde, il se pourrait +que....</p> + +<p>--Ecoute! tu es mon ami, tu vas devenir +mon beau père, eh bien! je te trouverai peut-être +ces témoins complaisants: mais, cela te +coûtera quelques piastres... bah! une bagatelle! +disons vingt à trente.</p> + +<p>--Rien que cela! fais les venir ces hommes.</p> + +<p>--Ce n'est pas tout; répliqua le bossu, l'argent, +c'est le paiement des témoins, mais à +moi il me faut aussi quelque chose....</p> + +<p>--Tu vas être mon gendre... et....</p> + +<p>--Quand?</p> + +<p>--Après le procès....</p> + +<p>--Après le procès, si tu fais ta preuve seul +et sans mon aide, mais si je mets la main à la +roue, je serai ton gendre d'ici à quinze jours. +Est-ce dit?</p> + +<p>--Et si tes témoins font défaut?...</p> + +<p>--Je te rendrai ta fille, répondit en riant le +cynique bossu....</p> + +<p>--Marguerite ne se laissera peut-être pas +aisément persuader, observa Picounoc.</p> + +<p>--C'est ton affaire.</p> + +<p>--Ecoute! si elle ne consent point, tu la +prendras de force. Je suis de bon compte +comme tu vois.</p> + +<p>--Soit! Je vois que tu tiens à gagner ce +procès.</p> + +<p>--Oui, j'y tiens!</p> + +<p>Le bossu jeta un regard distrait vers le +pont.</p> + +<p>--Que fais-tu là, toi? demanda-t-il tout-à-coup +à une femme assise sur un bout de planche, +vis-à-vis la fenêtre.</p> + +<p>A la vue de cette femme qui ne s'était pas +encore retournée, Picounoc eut un tressaillement +de peur: si elle avait entendu! pensa-t-il.... +Mais la femme se retourna et les deux +compères reconnurent la folle.</p> + +<p>--Elle est partout, cette gueuse-là! murmura +le bossu.... Puis il répéta: que fais-tu là, +Geneviève?</p> + +<p>--J'enfile des perles pour un faire un collier. +Marguerite va se marier et ce sera son cadeau +de noces.</p> + +<p>--Avec qui se marie-t-elle?</p> + +<p>--Avec un jeune avocat de la ville, un beau +garçon, un monsieur, quoi!</p> + +<p>--Tu te trompes, c'est avec moi, dit le bossu.</p> + +<p>--Avec toi? veux-tu te cacher! elle a meilleur +goût que cela....</p> + +<p>--Crois-tu qu'elle épouserait le fils d'un +meurtrier? demanda Picounoc.</p> + +<p>--Tiens! qui se ressemble se rassemble!...</p> + +<p>Picounoc ne rit pas de cette parole: il eut +mieux aimé ne pas l'entendre.</p> + +<p>--Que veux-tu dire? reprit-il.</p> + +<p>--La folle se mit à rire aux éclats, et s'éloignant +en montrant du doigt Picounoc presque +irrité, elle se mit à crier: Il a peur! il a +peur! il a peur!</p> + +<p>--Si elle n'était pas aussi folle qu'on le +pense? observa le bossu.</p> + +<p>--On ne s'est jamais défié d'elle, dit Picounoc... +mais, mieux vaut tard que jamais!</p> + +<p>Et les deux misérables se comprirent sans +rien dire de plus. Jusque là, et depuis plus de +vingt ans, ils n'avaient jamais songé, ni l'un ni +l'autre, à s'enquérir de ce que devenait Geneviève +à certaines époques de l'année, car elle +disparaissait souvent et pendant assez longtemps +chaque fois. Mais l'on ne songe pas à +tout. S'ils avaient suivi Geneviève, ils l'auraient +vue reprendre, de temps à autres, sa +place au sein de cette excellente famille du +Château Richer qui l'avait si charitablement +accueillie, alors qu'elle voulait dérober à ses +persécuteurs la petite Marie-Louise; et ils +l'auraient vue déposer, en entrant, le masque +humiliant de la folie; car le calme et le bonheur +avaient opéré sur sa raison comme un +réactif puissant, et réparé le mal que lui avait +fait la peur, pendant cette nuit terrible que +n'ont pas oubliée les lecteurs du Pèlerin de +Sainte Anne. Geneviève, il y avait alors vingt +ans, était entré un soir chez Picounoc, croyant +ne trouver encore que la veuve et sa fille. +Elle arrivait du Château Richer, et, ravie, annonçait +à ses connaissances l'état désormais +satisfaisant de ses facultés mentales. Elle fut +étonnée de trouver un berceau où dormait un +de ces petits anges à qui le monde, hélas! +coupe bientôt les ailes. Près de ce berceau +nul ne veillait. Elle embrassa l'enfant et, pour +causer une surprise à la mère qui ne devait +pas tarder à paraître, pensait-elle, elle la prit +dans ses bras et s'assit au pied du lit, ramenant, +pour se cacher, les grands rideaux de fine +étoffe du pays. Elle vit entrer Picounoc qui +ne la vit point, comme on sait, et qui ne +songea pas à son enfant, préoccupé qu'il était +de l'horrible forfait qu'il venait de voir. Elle +remarqua son trouble et la pâleur de son front; +elle entendit ses paroles mystérieuses, le vit +prendre un fanal, un plat de fer-blanc et sortir +précipitamment, tout en regardant autour de +lui avec crainte et terreur, comme s'il eut fait +une mauvaise action. Aussitôt elle remit l'enfant +dans le berceau et sortit. Ceux qui la +virent alors et dans la suite dirent: Cette +pauvre Geneviève qui se croyait guérie et qui +en effet, semblait tout à fait bien, comme elle +est troublée! comme elle est folle! c'est la +vue du sang, c'est l'aspect de ce meurtre atroce +qui l'auront épouvantée de nouveau.</p> + +<p>Victor dit adieu à sa fiancée, à sa mère, et +s'embarqua pour Québec. Il n'avait plus +qu'une pensée maintenant, pensée grande et +noble qui dominait les angoisses de sa douleur +et les élans de son amour: sauver son père. +Il se rendit à la prison, se fit ouvrir les portes +de fer qui se ferment impitoyables sur les +condamnés, et entra dans la cellule du grand-trappeur. +Le noble prisonnier sourit tristement +en recevant sur son front soucieux le +baiser de son fils.</p> + +<p>--Mon père, dit Victor, ma mère m'a promis +d'être courageuse: elle espère et prie. +C'est aussi ma coutume de recourir à Dieu +avant d'entreprendre une tâche difficile, voulez-vous +réciter un <i>Pater</i> et un <i>Ave</i> avec moi?</p> + +<p>Le prisonnier, ému jusqu'aux larmes, tomba +à genoux auprès de son fils, et tous deux, les +yeux levés sur une humble croix, récitèrent +la prière divine.</p> + +<p>--Et maintenant, dit Victor, racontez-moi +donc vos relations avec Picounoc depuis le +jour où il a commencé à souiller la réputation +de ma mère.</p> + +<p>--Mon enfant, cela est impossible. Je n'ai +point pesé ses paroles alors, car nos relations +étaient celles de deux intimes; et tu vois que +je ne le soupçonnais pas de trahison puisque +j'ai tué sa femme dans ses bras, croyant que +c'était la mienne...</p> + +<p>--Eh bien! causons de ce meurtre d'abord, +peut-être trouverons-nous quelque branche +de salut où vous vous accrocherez.</p> + +<p>Le prisonnier secoua la tête d'un air de +doute.</p> + +<p>--Quelle heure était-il alors? demanda Victor.</p> + +<p>--Neuf heures du soir, je crois.</p> + +<p>--Il faisait noir?</p> + +<p>--Le 24 de septembre, à neuf heures du soir, +oui; cependant à quelques pas on distinguait +les gens, mais sans les connaître.</p> + +<p>--Comment avez-vous cru reconnaître ma +mère?</p> + +<p>--Picounoc a fait brûler une allumette, et +j'ai reconnu le châle de Noémie, un beau +châle neuf comme aucune autre femme n'en +avait, j'en suis bien sûr....</p> + +<p>--- Mais ce châle était-il réellement celui de +ma mère?</p> + +<p>--Je n'en sais rien... ta mère pourra mieux +que moi éclaircir ce point.</p> + +<p>--De qui aviez-vous acheté ce châle?</p> + +<p>--D'un marchand colporteur, un bossu....</p> + +<p>--Un bossu? un bossu?... mais c'est monsieur +Chèvrefils, de Ste. Emmélie, celui-là +même qui vous a insulté, l'autre jour, quand +nous revenions de Saint-Pierre....</p> + +<p>--Vraiment? Je ne l'ai pas reconnu....</p> + +<p>--Lui non plus ne vous a pas reconnu, car +il ne vous eut pas parlé de la sorte.</p> + +<p>--Et pourquoi?</p> + +<p>--Mais c'est un de vos anciens amis....</p> + +<p>--Je l'ai vu pour la première et la dernière +fois quand il m'a vendu ce châle....</p> + +<p>--C'est, singulier! dites-moi, mon père, ne se +trouvait-il pas un bossu parmi vos connaissances +ou vos amis?</p> + +<p>--Non, jamais,... jamais!</p> + +<p>--Jamais?... Eh bien! ce M. Chèvrefils +m'a dit à moi-même qu'il vous avait intimement +connu et que vous avez été amis un jour.</p> + +<p>--Où cela?</p> + +<p>--Chez Picounoc.</p> + +<p>--Non, où et en quel temps, prétend-il que +nous avons été amis?...</p> + +<p>--Il ne l'a pas dit....</p> + +<p>--Il s'est trompé.</p> + +<p>--Vous dites, mon père, que la femme de +Picounoc portait un châle semblable à celui +de ma mère?</p> + +<p>--Absolument pareil....</p> + +<p>--C'est ce bossu qui les a vendus tous les +deux, rien de plus sûr. Serait-il donc complice? +se demanda Victor, frappé d'une idée +subite. Que sont devenus vos compagnons +de jeunesse? vos amis?...</p> + +<p>--Je l'ignore... Les seuls que je reconnaisse +sont l'ex-élève Lefendu Tintaine et Poussedon. +C'étaient des camarades de chantier....</p> + +<p>--Et vos ennemis?</p> + +<p>--Le vieux chef des voleurs est mort dans la +cave du ruisseau, comme tu sais; Picounoc +jouit de la considération de ses concitoyens; +Racette est sorti du pénitencier pour aller se +faire chef d'une tribu sauvage; Ferron... +l'un des plus habiles et des plus pervers, mon +camarade d'enfance et mon petit voisin... +Ferron, le docteur au sirop de la vie éternelle, +est allé au pénitencier avec Racette... mais +il y a vingt ans de cela.... Les autres doivent +être morts ou bien vieux et retirés du vice....</p> + +<p>--Il faudra s'assurer de cela....</p> + +<p>--Vous m'avez dit tout à l'heure, mon père, +que Picounoc avait brûlé une allumette, mais +n'avait-il pas un fanal pour s'éclairer dans le +jardin?</p> + +<p>--S'il en avait un, il ne l'a pas allumé....</p> + +<p>--N'a-t-il pas dit.... En effet j'oubliais, cher +papa, que vous êtes parti cette nuit-là même, +et que vous ne pouvez pas savoir ce que cet +homme, a pu dire ensuite.... Mais, est-ce que +nul de vos amis ne s'apercevait que la conduite +de Picounoc envers vous ou ma mère, n'était +pas irréprochable... ou du moins sans quelque +singularité....</p> + +<p>--Oui, oui, en effet, Paul Hamel le chasseur +m'a dit de me défier de lui, une fois, même +que cela m'avait un peu refroidi....</p> + +<p>--L'ex-élève... je l'ai laissé hier.... Si j'avais +su! n'importe je le reverrai. Quels étaient +alors les meilleurs amis de Picounoc?</p> + +<p>--A Lotbinière, je ne sais pas trop: il n'en +avait guère, je crois; moi je l'avais connu intimement +dans les chantiers, c'était différent.... +A Québec, il devait en avoir quelques-uns +parmi les habitués de l'auberge de la mère +Labourique....</p> + +<p>--Dans la rue Champlain?</p> + +<p>--Oui! à l'Oiseau de Proie....</p> + +<p>--Je connais cette vieille boutique.... On ira, +on ira!...</p> + +<p>Le père et le fils causèrent encore longtemps, +puis mettant en Dieu leur confiance ils se séparèrent.</p> + +<br><br> + +<h3> +VII</h3> + +<h3>LES FAUX TÉMOINS.</h3> +<br> + +<p> +Quelques jours se sont écoulés. Marguerite +est triste et se flétrit comme les fleurs du jardin. +Pourtant, elle n'est qu'à son printemps, +et les fleurs ne tombent que sous le souffle +glacé de l'automne. Elle songe aux paroles +de son ami, et ces paroles déchirent son âme. +Elle rapproche cet avertissement mystérieux +et terrible du jeune homme des prières de +son père qui voulut la jeter, malgré elle, dans +les bras du bossu; elle essaie à deviner pourquoi +son père était tombé alors à ses genoux, +et elle a peur d'en découvrir la raison; elle +veut croire encore, croire toujours à son innocence. +Pendant qu'elle est plongée dans +cette mer d'amertume, Picounoc l'aborde:</p> + +<p>--Tu es assez sage, sans doute, lui dit-il +brusquement, pour comprendre qu'il te faut +oublier Victor?</p> + +<p>--Mon père, pardonnez-moi, mais je n'ai pas +cette sagesse... si cet oubli toutefois est de +la sagesse.</p> + +<p>--Tous rapports entre ces gens et nous +doivent cesser.</p> + +<p>--C'est l'arrivée de M. Letellier, mon père, +qui a modifié vos sentiments.</p> + +<p>--Il a réveillé un passé que je n'avais réussi +à oublier qu'avec peine, tant pis pour lui! +tant pis pour les siens!</p> + +<p>--La miséricorde, mon père, est une belle +chose, et qui n'en a pas besoin?...</p> + +<p>Picounoc fixa sur Marguerite un oeil scrutateur.</p> + +<p>--As-tu vu Victor? dit-il.</p> + +<p>--Oui, mon père....</p> + +<p>--Depuis que j'ai fait arrêter le meurtrier +de ta mère?</p> + +<p>--Oui, mon père....</p> + +<p>--Et que t'a-t-il dit?...</p> + +<p>--Il m'a dit: Quoiqu'il arrive, je t'aimerai +toujours... car, ajouta-elle, l'âme serrée par +l'émotion--car, dit-il, les enfants ne doivent +pas porter la peine due aux fautes de leurs +pères....</p> + +<p>Picounoc réfléchit une minute:</p> + +<p>--Et que compte-t-il faire? demanda-t-il.</p> + +<p>--Sauver son père, répondit Marguerite....</p> + +<p>--Et comment le sauvera-t-il?</p> + +<p>--Je n'en sais rien.</p> + +<p>--Je le crois bien que tu n'en sais rien, et lui +non plus ne peut le savoir,... car cet homme +qui fut un jour mon ami, ce misérable qui fut +l'assassin de ma femme, le meurtrier de ta +mère, ne peut pas être sauvé! Au reste, ne +s'est-il pas avoué coupable lui-même en disparaissant +après son crime; pour ne reparaître +que vingt ans après, alors qu'il supposait tout +oublié.</p> + +<p>Marguerite pencha la tête et ne répondit +rien.</p> + +<p>--J'ai promis ta main, reprit Picounoc, et +tu te marieras dans quinze jours.</p> + +<p>--Moi me marier dans quinze jours? dit la +jeune fille en se redressant tout à coup dans sa +fierté.</p> + +<p>--Oui, je le veux, je l'exige.</p> + +<p>--Et avec qui me mariez-vous comme cela?</p> + +<p>--Avec Monsieur Chèvrefils.</p> + +<p>--Encore lui! fit Marguerite avec un geste +de dédain, encore lui!...</p> + +<p>--Oui, lui! et cette fois je suis bien décidé.</p> + +<p>--Et quel prix m'avez-vous vendue?</p> + +<p>Cette parole hardie et juste fut un coup de +foudre pour ce père infâme. Il recula d'un +pas et resta muet.... Marguerite le regardait +avec cette assurance que donne la pureté de +l'intention ou la sainteté de la cause.</p> + +<p>--Je ne t'ai pas vendue, reprit Picounoc +après quelques instants, mais je veux ton +bonheur. J'ai plus d'expérience que toi, et +j'espère que tu auras confiance en mon amitié +paternelle....</p> + +<p>Marguerite craignit de le voir se jeter encore +à ses genoux comme auparavant. Elle +avait peur des larmes si elle bravait les menaces.</p> + +<p>--Mon père, dit-elle, nous parlerons de cela +plus tard, laissez-moi me retirer je suis souffrante.</p> + +<p>Et elle s'éloigna.</p> + +<p>Picounoc la regarda s'enfuir. Il eut un +sentiment de compassion.</p> + +<p>--Pauvre enfant! murmura-t-il, tu ne peux +pas être heureuse, car tu es d'une race maudite.... +Il faut que tu subisses ta destinée.... +Et puis, ajouta-t-il en s'animant, il faut que +Djos monte sur l'échafaud!...</p> + +<p>Victor revint à Lotbinière. Il aborda tout +le monde, cherchant dans les on-dits quelque +bribe utile à sa cause, plantant des jalons pour +s'orienter vers le but où il tendait. Il ne recueillit +pas grand'chose. Il put s'assurer, +toutefois, que la défunte femme de Picounoc +n'avait jamais porté de châle comme celui +qu'elle avait lorsqu'elle fut tuée. Ce châle +avait donc été acheté exprès pour tromper le +malheureux Letellier, puis caché avant et +après le crime. Il questionna le bossu, mais +le rusé compère ne se souvenait de rien. Victor +éprouvait parfois de profonds découragements, +et se sentait écrasé sous l'implacable +fatalité. Il se débattait contre la force passive +de la résistance, la plus redoutable des +forces. L'ex-élève lui dit bien que Picounoc, +quelque temps avant son mariage, avait déclaré +qu'il épousait sa femme sans l'aimer, et +qu'il se sentait entraîné vers Noémie. Ce fait, +joint à quelques autres, pouvait faire une +preuve de circonstance, assez faible il est vrai, +mais suffisante pour éveiller le doute dans +l'esprit d'un juré, et c'est déjà une bonne +chance avec le système d'unanimité qui prévaut +ici. Souvent Victor visitait son père toujours +sous les verrous, pour lui faire part du fruit +de ses recherches et le consoler; mais le prisonnier +ne faiblissait point; seulement quand +le spectre de l'échafaud passait devant ses +yeux avec sa honte éternelle, il frémissait et +sentait son front devenir humide: c'est que +l'ignominie ne serait pas pour lui seul, mais +retomberait sur sa femme et sur son enfant. +Ah! l'on peut bien être fort contre le malheur +qui nous broie d'un pied impitoyable, mais jamais +contre le malheur qui frappe ceux que +l'on aime!</p> + + + +<p>Il est dix heures du soir et l'on est au 15 +d'octobre. Encore douze jours et le sort du +prisonnier sera fixé. Entrons dans l'auberge +enfumée de la mère Labourique. La Louise, +veuve de son mari qui n'est qu'absent, verse à +boire à deux vieux habitués; la bonne femme +s'est mise au lit et dort du sommeil des... +endurcis.</p> + +<p>--Et comme cela, Robert, vous avez-vu mon +mari? demande la Louise à l'un des buveurs.</p> + +<p>--Comme je te vois là, ma fille, répond le +vieillard, et il avale son verre.</p> + +<p>--Nous avons pinté ensemble toute une +nuit, dit l'autre vieillard.</p> + +<p>--Et la Asselin? continue la fille de la mère +Labourique.</p> + +<p>--Toujours à ta place, répond Robert....</p> + +<p>--Que font-ils pour vivre...?</p> + +<p>--Ils mangent et boivent....</p> + +<p>--Et pour avoir de quoi boire et manger?</p> + +<p>--Ils volent....</p> + +<p>--Mais ils sont plus chanceux ou plus adroits +que nous, ajouta Charlot.</p> + +<p>--Et ils sont à la veille de se retirer des affaires, +dit Robert.</p> + +<p>--Même que ton mari m'a dit qu'il allait +acheter une terre et vivre paisiblement des +rentes des autres, comme un rat dans son +fromage.</p> + +<p>--Mon Dieu! que j'ai eu de la peine! soupira +la Louise.</p> + +<p>--Cela se comprend.</p> + +<p>--Et Asselin? dit la Louise.</p> + +<p>--Pauvre comme deux Jobs.</p> + +<p>--Ce que c'est!</p> + +<p>--Oui, ce que c'est! répéta Robert. Il a +fermé boutique ces jours-ci, grâce au dernier +tour que ton mari lui a joué. Nous étions là, +et il y a deux mois au moins que cette belle +affaire a eu lieu. C'est réellement un de nos +meilleurs coups. La Asselin, une vraie comédienne +vient se jeter aux genoux de son mari; +la paix est faite, l'absolution accordée.... Bref +pendant que le mari dort enivré d'un bonheur +inattendu, sa femme lui donne, je suppose, un +doux baiser sur le front, et descend silencieusement +de la couche nuptiale. Elle savait où +prendre la clef du coffre comme la clef des +champs. En un clin d'oeil le tour fut joué. +Asselin était ruiné bel et bien, et d'autant +mieux que le feu consuma, la même nuit, le +ménage et la maison dont il était propriétaire.</p> + +<p>--Nous avons raconté cette affaire au bossu +de Ste. Emmélie, mais avec une légère variante, +dit Charlot. Nous nous sommes fait +passer pour les victimes....</p> + +<p>La porte de l'auberge s'ouvrit tout à coup, +et tous les yeux se tournèrent vers le nouvel +arrivé. Les deux compères se touchèrent du +coude et clignèrent de l'oeil. C'était le bossu +qui entrait. Il marcha droit au comptoir. +Robert et Charlot firent un pas en arrière.</p> + +<p>--Ne vous dérangez pas, Messieurs, dit le +bossu, feignant de ne pas les reconnaître.</p> + +<p>Les deux vieillards s'effaçaient petit à petit.</p> + +<p>--Faites-moi donc l'honneur de prendre un +verre avec moi, invita le bossu.</p> + +<p>--Merci, nous venons de <i>prendre</i>, dit Charlot, +en se retirant toujours.</p> + +<p>--Venez donc! sans façon... je ne bois +jamais seul, dit le bossu.</p> + +<p>Force fut aux deux voleurs de revenir près +du comptoir. Le bossu ordonna trois verres +et, tout en vidant le sien, il dévisageait ses +nouveaux compagnons.</p> + +<p>--Il me semble vous avoir vus déjà, dit-il.</p> + +<p>--C'est possible, répondit Charlot, mais à +coup sûr, je ne vous ai jamais vu, moi.</p> + +<p>--Jamais! fit le bossu en le fixant de son +oeil de feu.</p> + +<p>--Du moins, répondit Charlot, je n'ai pas +souvenir....</p> + +<p>--Vous avez bien changé tous deux, depuis, +reprit d'un air moqueur le bossu, et, plus heureux +que le reste des mortels, vous avez rajeunis +au lieu de vieillir....</p> + +<p>Les deux vieillards se regardèrent avec inquiétude.... +C'est que ce soir-là ils portaient +fausses barbes et perruques noires. Ils jetèrent +un coup d'oeil rapide dans la porte pour s'assurer +que le nouvel ami était bien seul, puis, +comme la timidité n'était pas de longue durée +chez eux, ils reprirent leur aplomb.</p> + +<p>--Si nous avons changé, reprit Charlot, vous +avez dû changer, vous aussi, car, foi de gentilhomme, +nous ne nous rappelons pas de vous +avoir jamais vu avec cet apanage sur le dos....</p> + +<p>Le bossu devint vert de stupeur et ne répliqua +rien, mais il comprit que Paméla avait +parlé.... Charlot crut avoir blessé la susceptibilité +du monsieur, et lui fit des excuses. +Allons! pensa le bossu, Paméla n'a peut-être +rien dit.... Et il reprit toute son assurance.</p> + +<p>--Je vous connais, mes amis, dit-il, si vous +ne me connaissez pas. Vous m'avez proprement +dévalisé, il n'y a pas longtemps, pour +me récompenser de vous avoir bien accueillis. +Vous voyez que je vous connais bien et que +je sais où vous prendre. Je lis à travers les +masques et je descends jusqu'au fond des +coeurs. Robert Picouille, Charlot Grismouche, +vous êtes deux heureux gaillards, car depuis +quarante ans vous courez après la potence +sans pouvoir l'atteindre.... Vous voyez que je +vous sais par coeur. Il n'y a pas d'oreille indiscrète +ici, je suppose, et je puis parler sans +crainte?</p> + +<p>--Personne autre que vous et moi, dit la +Louise....</p> + +<p>--Et la mère Labourique dort sur les deux +oreilles? demanda le bossu.</p> + +<p>--Oui, et quand même elle entendrait, vous +n'auriez rien à craindre.</p> + +<p>--Oh! je la connais; aussi ce n'est pas comme +mesure de précaution, mais par convenance, +que je m'informe d'elle, répliqua le bossu.</p> + +<p>Puis s'adressant aux deux voleurs.</p> + +<p>--Bien! franchement, savez-vous mon nom, +vous autres?</p> + +<p>--Nous croyons le savoir, répondit Robert, +vous êtes M. Chèvrefils....</p> + +<p>--Oui, mais j'ai un autre nom encore....</p> + +<p>Les deux voleurs se regardèrent pour s'interroger.</p> + +<p>--Il n'est pas nécessaire de tout dire aujourd'hui, +répondit Charlot.</p> + +<p>--Nous nous tenons sur la défensive, ajouta +Robert.</p> + +<p>Le bossu fit une grimace:</p> + +<p>--Eh bien! dit-il, je n'attaque pas. Ce que +j'ai à vous dire aujourd'hui, c'est que j'ai besoin +de vous.</p> + +<p>--Fort bien, à votre service! répondirent les +escrocs.</p> + +<p>--Vous avez entendu parler de Djos, le +Pèlerin de Ste. Anne? demanda le bossu.</p> + +<p>Les vieillards se mirent à rire....</p> + +<p>--Vous savez qu'il a tué la femme de Picounoc +son voisin?...</p> + +<p>--Connu! connu! dirent les vieillards... et +ensuite il s'est brûlé bêtement dans sa grange.</p> + +<p>--Pas du tout! il ne s'est pas réduit en cendres, +mais il s'est rendu invisible pendant +vingt ans....</p> + +<p>--Ah!... et comment?...</p> + +<p>--En allant faire la chasse dans les régions +du nord....</p> + +<p>--Tiens! exclamèrent les escrocs, intéressés +à ce récit.</p> + +<p>--Et il est revenu il y a quinze jours avec +son camarade l'ex-élève ou Paul Hamel, qui +lui aussi s'était fait trappeur....</p> + +<p>--Mais, Batiscan! la farce est belle, s'écria +Charlot.</p> + +<p>--Impayable! ajouta Robert.</p> + +<p>--Je ne serai pas fâché de lui prouver ma +reconnaissance pour les services qu'il m'a rendus +autrefois, dit Charlot.</p> + +<p>--J'ai bonne mémoire aussi moi, continua +Robert.</p> + +<p>--Et vous, monsieur Chèvrefils, avez-vous +la bosse de la reconnaissance? demanda +Charlot.</p> + +<p>--Vous ne l'aviez pas jadis, ajouta Robert....</p> + +<p>--Vous êtes des drôles, répondit le bossu, +mais il ne s'agit pas de cela pour le moment.</p> + +<p>--Parlez, vos serviteurs vous écoutent.</p> + +<p>--Voici ce que je veux. Picounoc a fait +arrêter le meurtrier. La preuve qu'il va produire +est forte, mais, en pareil cas, nulle précaution +n'est de trop, et il voudrait avoir des +témoins pour corroborer le fait....</p> + +<p>--Je comprends, dit Charlot.... C'est un +moyen comme un autre de faire son chemin... +vers le pénitencier.</p> + +<p>--Il n'y a rien à craindre, dit le bossu.</p> + +<p>--Au contraire, répondit Robert... le +parjure....</p> + +<p>--Vous vous effrayez de rien; voici, écoutez +bien! Vous n'avez pas vu commettre le +meurtre, mais vous vous êtes rencontrés à +Montréal ou ailleurs avec l'assassin--rien de +plus aisé--et vous avez surpris quelques +paroles compromettantes, comme celles-ci, +par exemple, qu'il disait à son compagnon: +J'ai peur d'arriver!... Ce meurtre que j'ai +commis n'a peut-être pas été oublié... Si j'étais +reconnu!... arrêté! Rien que cela, ou quelque +chose de semblable. Vous ne courez +aucun danger. Si l'ex-élève veut contredire +vos témoignages, il sera seul et vous serez +deux! Deux contre un, c'est la victoire....</p> + +<p>--Nous y penserons, répondit Charlot. Combien +cela paie-t-il?</p> + +<p>--Je vous donne quittance.... Est-ce assez +généreux?</p> + +<p>--Oh! oui, nous n'espérions pas tant... +mais....</p> + +<p>--Quoi?</p> + +<p>--C'est déjà fondu joliment... et voici l'hiver +qui approche....</p> + +<p>--Vous êtes impitoyables.</p> + +<p>--Bah! vous êtes riche, monsieur Chèvrefils,... +et puis le Pèlerin... quelle satisfaction +pour vous!... comme cela se présente bien!</p> + +<p>--Vous comprenez que ce n'est pas mon +affaire....</p> + +<p>--Quel dévouement! fit Charlot avec un +sérieux comique.</p> + +<p>--Voyons! vous aurez chacun vingt dollars, +est-ce dit?</p> + +<p>--Qu'en dis-tu, Charlot?</p> + +<p>--Qu'en penses-tu, Robert?</p> + +<p>--Va! pour vingt piastres chacun; mais +c'est peu pour le service... dit Robert....</p> + +<p>--Et quand le terme criminel?</p> + +<p>--Le vingt-sept de ce mois, répondit le +bossu.</p> + +<p>--Nous serons à Montréal, vous nous ferez +servir les "subpoenas" à l'auberge du Boeuf-gras, +près de Bonsecours: Robert Picouille et +Charlot Grismouche, bourgeois....</p> + +<p>Le bossu, de retour chez lui, fit un brin de +toilette et, tout en faisant une petite marche +pour se dégourdir, se rendit chez madame +Gagnon.</p> + +<p>--Il faut que vous me rendiez un petit service, +lui dit-il entre mille autres choses. Je +voudrais connaître les moyens de défense que +va employer Victor pour essayer de sauver +son père....</p> + +<p>--Ses moyens de défense? répéta la vieille +femme en ruminant.</p> + +<p>--Oui, ce qu'il va dire, ce qu'il va faire, ce +qu'il va essayer de prouver, ou de nous empêcher +de prouver.... Quand je dis nous... ce +n'est pourtant pas mon affaire....</p> + +<p>--Alors, pour vous être agréable, j'irai voir +Noémie et Victor; je tâcherai de les faire +parler; ils ne se défieront pas de moi.</p> + +<br><br> + +<h3> +VIII</h3> + +<h3>LE MENDIANT.</h3> +<br> + +<p> +Ce même soir du 15 octobre, un vieux mendiant, +arrivé à Lotbinière depuis le matin, +montait à pas lents la route qui réunit la concession +St. Eustache et le rang du bord de l'eau. +Il avait le crâne nu et la barbe blanche. Cette +barbe longue tombait en cascades sur sa poitrine. +Les habits de ce mendiant n'étaient +pas encore ornés de ces capricieuses pièces +d'étoffes de différentes couleurs qui trahissent +une longue pratique de la profession, et s'ils +n'avaient pas, non plus, cet air de jeunesse qui +dure si peu, ils n'en étaient pas davantage +rendus à la corde. Ils flottaient entre un passé +luisant et un avenir sombre.... Ce mendiant, +novice sans doute et honteux encore, n'avait +pas osé arborer le sac; il ne portait donc rien +sur son dos... rien qu'un fardeau de souvenirs +pénibles et de mauvaises actions, mais, +hâtons-nous de le dire, de remords aussi et de +repentance.... Et c'était bien assez. Il arriva +en haut de la route, jeta un regard en arrière +pour embrasser le chemin qu'il venait de parcourir, +le grand fleuve et les campagnes de +Deschambeault avec les Laurentides bleues +qui les bordent, et un soupir amer souleva sa +poitrine. Puis il reprit sa marche lente, le regard +fixé sur les maisons blanches du village +où il entrait. Il vit des enfants qui jouaient +aux portes, et le bonheur inaltérable de ces +petites créatures qui ne connaissaient encore +rien des angoisses de la vie, l'affecta profondément. +Quand les enfants l'aperçurent avec +son bâton à la main et sa figure étrange ils se +sauvèrent. Je suis donc un objet d'horreur! +pensa-t-il, et ses yeux humides tombèrent +sur la route devenue déserte. Il entendit +chanter une jeune fille qui rentrait avec un +paquet de filace jaune comme de l'or sous le +bras, et son souvenir remonta loin, bien loin +vers les jours perdus... et il secoua la tête +comme pour se débarrasser d'une pensée fatigante. +Il avait faim, et l'angoisse déchirait ses +entrailles plus que la faim. Il était fatigué et +ses jambes affaiblies tremblaient. Tout à coup +ses yeux parurent chercher quelque chose. Il +s'arrêta: C'est bien là murmura-t-il. Le jour +s'effaçait, et, du côté du couchant une bande +couleur d'orange avait succédé à l'océan de +flamme, comme la pâle sérénité de la vieillesse +suit l'éclat du jeune âge. Une lumière venait +de briller à la fenêtre de la maison voisine, et, +vis-à-vis cette lumière passaient, comme des +ombres, les habitants de la maison. Un serrement +de coeur inexprimable fit pâlir le mendiant.</p> + +<p>--C'est là! pensa-t-il... c'est là qu'ils demeurent! +Oh! vais-je donc entrer pour les +voir, les entendre, et m'assurer qu'ils sont +heureux encore... eux du moins, qui n'ont +rien fait pour mériter de souffrir!... S'ils allaient +me reconnaître! Mais non! impossible! +le chagrin et l'âge m'ont rendu méconnaissable.... +Il se dirigea vers la porte de la maison +et vit une femme qui pleurait. Mon Dieu +pensa-t-il, est-ce que d'autres misérables auraient +continué mon oeuvre infâme? Et, traversant +le chemin, il alla s'appuyer sur la +clôture de cèdre, les yeux toujours plongés +dans le triste intérieur. La porte s'ouvrit, un +jeune homme parut sur le seuil. Le mendiant +ne bougea point, mais il s'appuya comme un +homme qui souffre, le front dans sa main. Le +jeune homme vint à lui:</p> + +<p>--Etes-vous malade, père? lui demanda-t-il.</p> + +<p>Le mendiant tressaillit à cette voix pure et +sonore; il arrêta sur son interlocuteur un +regard presque suppliant. Le jeune homme +répéta sa demande.</p> + +<p>--Oh! je souffre beaucoup, répondit le +vieillard....</p> + +<p>--Venez, entrez! vous trouverez d'autres +personnes qui souffrent aussi, et peut-être plus +que vous encore.... Les malheureux se doivent +entre eux de la pitié.</p> + +<p>--Mère, dit le jeune homme, rentrant suivi +du mendiant, ce vieillard a peut-être besoin +de quelque chose; en tous cas, il ne peut +coucher dehors, et nous avons un lit.</p> + +<p>Le vieillard s'était assis sur une chaise près +de la porte et n'osait lever les yeux sur ses +hôtes.</p> + +<p>--Je n'ai pas besoin de lit, répondit-il--et sa +voix chevrotante trahissait une vive émotion--je +dormirai bien là, sur votre plancher, dans +un coin, si vous me le permettez.</p> + +<p>--Nous avons un bon lit de paille au grenier, +reprit le jeune homme, nous vous l'offrons +avec orgueil à vous qui dormez sur le +plancher, nous l'offririons sans honte aux riches +accoutumés à dormir sur la plume, car nous +n'en avons pas de meilleur à donner.</p> + +<p>--Et vous avez sans doute besoin de manger? +demanda la femme.</p> + +<p>--J'accepterai un morceau de pain, madame.</p> + +<p>--Du pain, du beurre et du thé, c'est peu, +mais enfin avec cela on s'empêche de mourir, +dit la femme en apportant sur la table ces +humbles aliments qu'elle annonçait.</p> + +<p>--Approchez-vous, dit-elle au mendiant....</p> + +<p>--Vous êtes bien charitable, madame, reprit +celui-ci, et vos bonnes paroles me consolent +des avanies que parfois je suis forcé de souffrir.</p> + +<p>--Comment! est-ce qu'il se trouve des âmes +assez peu chrétiennes!... Mais en effet, mon +Dieu!... reprit-elle, et la tête baissée, elle se +détourna pour essuyer les pleurs qui coulaient +de ses yeux.</p> + +<p>Le mendiant ne vit pas cette douleur étrange, +et il dit, répondant à sa première pensée:</p> + +<p>--Aujourd'hui même, à midi, je suis entré +dans une maison de bonne apparence, un peu +en deçà des côtes de la rivière du Chêne: +j'avais faim, et j'ai demandé l'aumône d'un +morceau de pain. Une fille, une servante sans +doute, était là; elle entr'ouvre une porte et demande +à sa maîtresse si elle peut me secourir.</p> + +<p>--C'est un vieillard qui demande la charité, +dit-elle.</p> + +<p>--La charité! répond la femme que je n'ai +pu apercevoir, la charité! si je prends le <i>manche +à balai</i> je vais aller lui en faire une charité, +moi! comme si nous devions nourrir tous ces +gueux de fainéants qui traînent les chemins!... +comme si nous n'avions pas assez de nos propres +dépenses et de nos propres affaires! Ah! +l'on serait vite ruiné, si l'on écoutait tous ces +escamoteurs de confiance!... Je n'ai jamais +vu une paroisse comme celle-ci pour les +<i>quêteux</i>!... Il y a peine un mois que nous +sommes ici, et déjà nous avons fait connaissance +avec cent figures de coureurs de chemins! +j'aurai un chien pour les empêcher d'entrer +ici!...</p> + +<p>--La servante ferma la porte et vint me dire +qu'elle n'avait rien à me donner. Elle aurait +pu s'en dispenser; j'en avais assez entendu. +Cette parole dure me fit tant de mal que je +n'osai plus, de toute la journée, demander rien +à personne.</p> + +<p>--Pauvre vieillard! des coeurs aussi insensibles +sont rares, heureusement, remarqua le +jeune homme, mais quelle peut être cette +femme inhumaine? reprit-il, en s'adressant à +sa mère.</p> + +<p>--Je ne la connais point, répondit Noémie. +Je sais que dernièrement une famille s'est +établie à la rivière du Chêne, la famille Gagnon.</p> + +<p>A ce nom, le mendiant leva la tête.</p> + +<p>--Mais j'ai de la peine à croire, continua-t-elle, +que ce soit madame Gagnon qui traite +ainsi les pauvres, car on dit qu'elle est très-pieuse. +Elle vient à l'église deux ou trois fois +par semaine, ne manque pas un office et donne +à la quête du dimanche.</p> + +<p>--Je ne veux pas faire de jugement téméraire, +reprit le jeune homme, mais quelqu'un +m'a assuré, et je dirai bien qui, c'est le petit +Xavier-Firmin, que monsieur le curé avait dit +qu'il ne lui donnerait pas à cette dévote créature +la communion sans confession.</p> + +<p>--Elle m'a fait mander qu'elle viendrait me +voir, te l'ai-je dit, Victor?</p> + +<p>--Non, mère, répondit le jeune avocat--car +mes lecteurs ont deviné, sans doute, que +nous sommes dans la maison de Noémie--non, +vous ne me l'avez pas dit... mais si +madame Gagnon traite les mendiants comme +vient de nous le dire ce pauvre, elle peut +rester chez elle.... Je vais sortir un instant, +continua Victor; il faut que je voie le père +Normand.</p> + +<p>Le vieillard cessa de manger et se retira +dans un coin. Il s'apercevait bien qu'il y +avait dans cette maison un air de tristesse +inaccoutumée. Il n'avait pas vu un sourire +sur les lèvres de ses hôtes, pas un rayon dans +leurs regards, et une teinte de sérieuse mélancolie +était répandue sur leurs figures douces +et franches. La femme avait pleuré; des +cercles rouges entouraient ses orbites et le sang +paraissait s'être répandu dans l'oeil enflammé +par le chagrin. L'aspect de cette douleur navrait +le mendiant. Il voulait en savoir la +cause et n'osait interroger personne. Noémie +la première rompit un silence pénible.</p> + +<p>--Avez-vous déjà passé par ici? demanda-t-elle +au mendiant....</p> + +<p>--Oui, madame, répondit-il, mais il y a bien +longtemps....</p> + +<p>--Vous devez trouver la <i>place</i> joliment +changée?...</p> + +<p>--Bien changée! fit-il avec un soupir. Et, +comme s'il eut redouté les questions de cette +femme, il la prévint en lui demandant:</p> + +<p>--Avez-vous encore votre mari, madame? +je n'ai vu que votre fils.</p> + +<p>Noémie poussa un profond soupir.</p> + +<p>--Oui, monsieur, répondit-elle....</p> + +<p>--Est-il malade? est-il absent? se hâta d'ajouter +le mendiant.</p> + +<p>Noémie se laissa tomber sur une chaise, et +se voilant la figure, comme pour cacher sa +honte:</p> + +<p>--Il est en prison! Monsieur... en prison!... +mais il est innocent!... ah!... bien innocent!... +Victor entra.</p> + +<p>--Le père Normand n'est pas chez lui, dit-il.</p> + +<p>Il aperçut sa mère qui sanglotait.</p> + +<p>--Ne te désole point, petite mère, allons! du +courage, tout n'est pas fini.... Et se tournant +vers le vieillard.</p> + +<p>--Notre affliction est grande, pauvre homme, +dit-il, et si le bon Dieu n'a pas pitié de nous, +je ne sais ce que nous allons devenir....</p> + +<p>--J'ai été indiscret, répondit le mendiant, +et j'ai réveillé sans doute des chagrins qui +dormaient.</p> + +<p>--Oh! monsieur, les chagrins ne dorment +pas ici!... oh! non! ils veillent depuis vingt +ans et plus!... s'écria Victor, comme exaspéré....</p> + +<p>--Quelle est donc la cause de ces chagrins? +si toutefois, mon indiscrétion n'est pas trop +grande.... demanda le vieillard que l'émotion +gagnait.</p> + +<p>--La cause première est loin, répondit +Victor, et ce serait bien long de vous conter +toutes les épreuves par lesquelles ma pauvre +mère a passé... et avant elle et encore mon +père! mon pauvre père!...</p> + +<p>--Votre père?</p> + +<p>--Oui, mon père Joseph Letellier....</p> + +<p>--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria malgré lui +le vieillard, et ses mains tremblantes passèrent +sur ses paupières ridées pour en effacer +les pleurs.... A ce cri, Noémie se redressa +frémissante.</p> + +<p>--Connaissez-vous mon père? demanda +Victor.</p> + +<p>Le vieillard ne répondit point. Victor renouvela +sa question.</p> + +<p>--Oui, murmura sourdement le vieillard, je +l'ai connu autrefois....</p> + +<p>--Si vous l'avez connu, écoutez-moi, je vais +vous raconter ses malheur; vous en serez +ému, et vous comprendrez notre désolation. +Et Victor retraça à grands traits la vie extraordinaire +de son père. Il parla de son enfance +sans amour et sans soleil, pour lui et pour la +petite Marie-Louise; il rappela l'égoïsme et la +cruauté d'Asselin, le tuteur et l'oncle de l'orphelin, +et surtout la malice odieuse de la +femme d'Asselin; Il n'oublia ni le Maître d'école +infâme, ni les voleurs de la taverne de la +mère Labourique, ni le blasphème, ni le châtiment, +ni surtout le miracle de la bonne +Sainte-Anne. Mais enfin, dit-il, tout cela était +passé, fini! et la félicité rayonnait sur les jours +du jeune homme assez persécuté. Asselin le +tuteur infidèle s'était repenti... mais il devait +aussi porter la peine due à sa femme maudite. +Il s'enfuit pour jamais. La plupart des coupables +furent punis par la Providence d'une +façon évidente. Plusieurs échappèrent, il est +vrai, mais Dieu les retrouvera bien, si déjà il +ne les a pas punis....</p> + +<p>Un homme restait, un ami de mon père, +mais, hélas! un enfant maudit de l'auteur de +ses jours, Picounoc, le fils de Saint Pierre, le +chef des voleurs.... C'est lui ce Picounoc ce +scélérat, qui est la cause nouvelle de nos misères. +Je dis nouvelle, je me trompe, puisqu'elle +remonte à vingt ans.</p> + +<p>Et de nouveau le jeune avocat, le coeur +rempli d'amertume, fit l'histoire de l'astuce et +de la méchanceté de Picounoc, qui tue sa +femme par les mains d'une victime qu'il veut +immoler en même temps; et raconte tout ce +drame que nous connaissons déjà et qui va se +continuer encore quelques jours, pour se dénouer +en cour criminelle, le 27 d'octobre.... +Et, pendant tout le récit du jeune homme, le +mendiant resta la face cachée dans ses mains +pâles, sillonnées de grosses veines bleuâtres, +et ses épaules eurent de fréquentes secousses +comme en éprouvent les épaules de quelqu'un +qui gémit, et sa barbe blanche se mouilla +peu à peu.</p> + +<p>--Merci de votre émotion, merci de vos +larmes! dit le jeune avocat. Cela nous fait +du bien de vous voir pleurer avec nous. +Notre amitié est peu de chose, mais vous la +gagnez toute entière.</p> + +<p>--Votre amitié! votre amitié! s'écria le vieillard, dans +un transport soudain, je ne la mérite +pas! c'est le pardon qu'il me faut, c'est le +pardon!</p> + +<p>Et il vint tomber aux genoux de Noémie +et de son fils....</p> + +<p>Rien ne pourrait peindre l'étonnement de +Victor et de sa mère. Ils se regardaient muets +et pâles, et regardaient ensuite le vieux mendiant +sanglotant à genoux devant eux.</p> + +<p>--Qui êtes-vous donc? qui êtes-vous? demanda +le jeune homme tout terrifié....</p> + +<p>--Je suis un misérable que le Seigneur a +bien châtié, répondit le vieillard.</p> + +<p>--Espérez le pardon alors, reprit Noémie, +car Dieu est juste et ne punit qu'une fois....</p> + +<p>--J'espère le pardon de Dieu, car je me +repens et je bénis la main qui me tient dans +la poussière, balbutia le mendiant; mais je +ne puis pas espérer le pardon des hommes... +et pourtant je le demande!...</p> + +<p>--Les hommes ne sont point miséricordieux +comme le Seigneur, mais ils doivent pardonner +cependant: "Pardonnez-nous nos offenses +comme nous les pardonnons..." reprit Victor.</p> + +<p>--Ah! tu es bien le digne enfant de ton +père, et Dieu te bénira, murmura le vieillard.</p> + +<p>--Qui êtes-vous donc? répéta Victor.</p> + +<p>--Qui je suis? je suis Asselin ton grand-oncle.</p> + +<p>--Mon oncle Asselin! s'écrièrent à la fois +Victor et Noémie....</p> + +<p>--Oui, Asselin votre oncle!... oh! je n'ose +prendre ce nom que j'ai prostitué....</p> + +<p>--Mon oncle, levez-vous, dit Victor, mon +père vous a pardonné.... Je ne veux pas me +souvenir du mal que vous lui avez fait....</p> + +<p>Mais le mendiant ne se relevait point. Il +fallut le prendre par le bras et le conduire, +chancelant, à un siège.</p> + +<p>Quand l'émotion fut apaisée, le mendiant +dit à son tour comment Dieu l'avait châtié.</p> + +<p>--Ma femme a quitté depuis bien des années +le toit conjugal, et je ne l'ai revue qu'une fois, +il y a deux mois; mais j'ai senti sa main peser +continuellement sur moi. Dieu s'est servi +d'elle pour me ruiner. Elle m'a volé, elle a brûlé +mes bâtisses à maintes reprises, car elle m'avait +juré haine et vengeance, parce que, repentant, +j'accueillis comme je devais le faire, Djos mon +neveu, à son retour de Sainte-Anne, après sa +guérison miraculeuse. Je n'ai jamais pu la +surprendre, ni la rencontrer; mais je sais +qu'elle dirigeait les coups si elle ne les portait +elle-même. Dernièrement, elle est venue à +Montréal où je m'étais caché, car on se cache +mieux dans une grande ville que dans un +village ou une campagne, et elle m'a porté le +dernier coup. J'avais vendu ma terre et +monté une auberge fort proprette, dans une +rue passante. Elle arrive, se jette à mes pieds, +pleure et supplie si bien que je me laisse attendrir. +Je l'embrasse et lui donne les clefs +de ma maison, car il faut vous dire que je suis +seul depuis longtemps: tous mes enfants sont +ou mort, ou dispersés dans les Etats-Unis, ce +qui ne vaut guère mieux. Dans la nuit, l'on +me pille, le feu est mis à la maison, et ma +femme disparaît pour ne plus revenir.... +J'étais ruiné... dans la rue... et, à mon âge, +on n'a plus le courage de recommencer à +vivre et à travailler.... Au reste, je sais que +ce serait inutile: c'est la main de Dieu qui +s'appesantit sur moi....</p> + +<p>Victor avait tressailli pendant ce court récit....</p> + +<p>--Mon oncle, dit-il, vous resterez avec nous +quoiqu'il arrive. Nous avons besoin de l'aide +de Dieu pour sortir de l'abîme où nous a précipités +la méchanceté des hommes; et Dieu +nous aidera, parce que nous lui sommes agréables +en pratiquant la miséricorde.</p> + +<p>--Oui, mon fils, dit Noémie, soyons miséricordieux +pour obtenir miséricorde.</p> + +<p>Le vieillard se précipita de nouveau aux +genoux de Victor et de Noémie. Une voiture +s'arrêta à la porte. Une femme bien mise entra +après avoir frappé!</p> + +<br><br> + +<h3> +IX</h3> + +<h3>MADAME GAGNON.</h3> +<br> + +<p> +--C'est elle! murmura Noémie.</p> + +<p>En effet, c'était madame Gagnon, la femme +charitable dont on avait parlé tout à l'heure, +qui venait, selon qu'elle l'avait mandé Noémie, +visiter les âmes affligées et leur apporter +quelques consolations.</p> + +<p>--Je suis madame Gagnon, dit-elle en entrant; +je viens un peu tard, pardonnez-moi.</p> + +<p>--Vous êtes la bienvenue, Madame; il n'est +jamais trop tard pour recevoir des personnes +telles que vous.</p> + +<p>--Et j'aime mieux, Madame, reprit la Gagnon, +que les quelques bonnes oeuvres que je +fais restent cachées; Dieu me voit, cela me +suffit.</p> + +<p>Le mendiant, assis près de la cheminée, fit +un mouvement de surprise à la vue de l'étrangère +et, à sa voix, il la reconnut bien pour +cette vieille hère qui l'avait si rudement traité +quelques heures auparavant. Il se recula dans +l'ombre et parut se distraire en bouleversant +la cendre du foyer avec les pincettes. Madame +Gagnon s'assit près de la table et la +première elle reprit la parole.</p> + +<p>--On m'a dit, Madame, commença-t-elle, que +le bon Dieu vous envoyait une nouvelle et +grande épreuve.</p> + +<p>--- On vous a dit la vérité, répond Noémie, +en soupirant.</p> + +<p>--Mais en même temps, reprit la visiteuse, +on m'a parlé de votre force d'âme, de votre +soumission à la volonté divine, de vos vertus +admirables.</p> + +<p>--Oh! Madame, épargnez-moi!... Je suis +une femme comme une autre, et la douleur +me tue....</p> + +<p>--Je comprends; mais enfin vous ne murmurez +pas, vous n'accusez pas le ciel.</p> + +<p>--Et pourquoi l'accuserais-je? et pourquoi +voudrais-je murmurer? ne sommes-nous pas +sur la terre pour souffrir, et, par la souffrance, +mériter le ciel?</p> + +<p>--Oh! que vos sentiments sont beaux, Madame, +et qu'ils me font du bien à moi-même! +Rien ne me fait plaisir comme d'entendre +parler ainsi, comme de voir que Dieu est +compris et loué par ses bonnes créatures!...</p> + +<p>Le mendiant se tordait sur sa chaise, et sa +figure, sous sa barbe blanche, prenait toutes +sortes d'expressions.</p> + +<p>Victor regardait cette femme avec curiosité, +et il pensait: Elle est bien bonne ou bien méchante, +pas de milieu; et, si elle est méchante, +elle doit avoir un but caché en venant ici. +Puis il dit tout haut....</p> + +<p>--Excusez-moi, Madame Gagnon, je ne vous +ai pas demandé si vous vouliez dételer votre +cheval....</p> + +<p>--Mon mari est allé plus loin; il me reprendra +en revenant. Je vous remercie bien.</p> + +<p>--Son mari! pensa le mendiant.</p> + +<p>--Vous êtes avocat, Monsieur Victor? demanda +la visiteuse.</p> + +<p>--Oui, Madame, répondit celui-ci, étonné +d'être si bien connu.</p> + +<p>--J'espère que vous sauverez votre père, car +il est innocent, j'en suis sûre?</p> + +<p>--Madame, je ferai mon possible, et, avec +la grâce de Dieu....</p> + +<p>--Mais ce doit être assez facile de sauver +un innocent....</p> + +<p>--Pas toujours, Madame....</p> + +<p>--Est-ce que vous craindriez?...</p> + +<p>--Il y a tant de mauvaise foi, tant de malice +dans le monde....</p> + +<p>--Hélas! oui, vous avez bien raison.... Et +ce Picounoc, je pense, n'est pas de bois de +calvaire.</p> + +<p>--Le connaissez-vous?</p> + +<p>--Assez peu, j'habite la paroisse depuis deux +mois seulement.</p> + +<p>--Vous avez pu le rencontrer?</p> + +<p>--Je l'ai rencontré quelquefois.</p> + +<p>--Chez M. Chèvrefils probablement?</p> + +<p>Madame Gagnon, un peu décontenancée +par les questions qui tombaient drues et l'intervertissement +des rôles, hésita une minute.</p> + +<p>--Je suis peut-être indiscret, reprit Victor, +mais voyez-vous, je sais que Picounoc est l'ami +intime de M. Chèvrefils, et que M. Chèvrefils +est hospitalier et fier de s'entourer de gens +marquants.... J'espère bien qu'il l'éloignera +de sa maison lorsqu'il le connaîtra mieux.</p> + +<p>Madame Gagnon se remit tout-à-fait.</p> + +<p>--Vous avez des témoins, reprit-elle, qui +prouveront l'innocence de votre père?</p> + +<p>--Il y aura conflit de témoignages, car Picounoc +va jurer qu'il l'a vu frapper.</p> + +<p>--Vous croyez?</p> + +<p>--J'en suis certain. Il vous l'a dit lui-même, +ce me semble?</p> + +<p>--En effet, je crois qu'il a dit quelque chose +comme cela.</p> + +<p>--Et j'avoue que mon père n'aurait pas dû +se sauver.... Cette fuite, c'est l'aveu pour +plusieurs.</p> + +<p>--Vous avez raison, Monsieur, et c'est, il +faut le reconnaître, assez logique.</p> + +<p>--Picounoc va largement exploiter ce fait; +il ne se gêne pas de le dire; mais il y a quelque +chose qu'il expliquera difficilement, c'est +le châle qui a servi à tromper mon père.</p> + +<p>--Le châle? demanda la Gagnon.</p> + +<p>--Oui, M. Chèvrefils n'en a-t-il pas parlé +devant vous?</p> + +<p>--Devant moi? jamais!</p> + +<p>--Il ne vous a pas dit qu'il avait vendu +un châle à Picounoc peu de temps avant le +meurtre?</p> + +<p>--Non, monsieur.</p> + +<p>--Le châle que portait la défunte, quand +elle a été tuée... et qu'elle n'a porté que +cette fois-là. C'est peu de chose, si vous voulez, +mais enfin pourquoi le détruire?</p> + +<p>--Est-ce qu'il a été détruit?</p> + +<p>--Je n'en sais rien. Pensez-vous qu'il l'ait +été, vous?</p> + +<p>--Je ne pense rien du tout.... Je l'ignore, +répondit la femme ahurie.</p> + +<p>Le jeune avocat s'était levé d'un bond; il +fallait jouer serré. Il ouvrit un tiroir de commode, +et en tira un magnifique châle.</p> + +<p>--Il n'a pas été détruit! vous voyez, Madame, +et cela va joliment embêter Picounoc.</p> + +<p>La Gagnon blêmit et balbutia:</p> + +<p>--C'est lui, ça?</p> + +<p>--Lui-même, affirma Victor.</p> + +<p>--N'est-ce pas celui de votre mère? demanda-t-elle +timidement.</p> + +<p>Victor s'écria d'un accent demi-railleur:</p> + +<p>--Madame, vous qui êtes si bonne, vous +m'aiderez, n'est-ce pas, à sauver mon père?</p> + +<p>Rassurée par cette exclamation du jeune +homme qu'elle ne comprit pas bien, Madame +Gagnon promit de faire ce qu'elle pourrait.</p> + +<p>--Et quels sont vos moyens de défense? +demanda-t-elle brusquement au jeune avocat.</p> + +<p>--Je les cherche, répondit Victor, et quand +je les aurai trouvés, comme vous êtes notre +amie, je vous les communiquerai.</p> + +<p>Il se dit à part soi: Va, ma vieille, je suis +aussi fin que toi....</p> + +<p>Une voiture arriva à la porte....</p> + +<p>--C'est mon mari, dit la Gagnon. Elle se +leva, mit un baiser sur le front de Noémie, +tendit la main à Victor et sortit.</p> + +<p>Le mendiant exaspéré se dressa soudain. +Ses yeux lançaient des flammes et ses mains +tremblantes se crispaient de fureur: La misérable! +s'écria-t-il, la misérable!</p> + +<p>--C'est cette femme qui vous a refusé l'aumône? +demanda Noémie presqu'effrayée de +la colère du vieillard.</p> + +<p>--Oui, c'est elle.... Et on eut dit que ces +mots l'étranglaient.</p> + +<p>--Elle va peut-être nous sauver! s'écria +Victor, en battant des mains d'espérance....</p> + +<p>--Oui, en voulant vous perdre, répondit le +vieillard.... Et il reprit: la misérable! la misérable!...</p> + +<br><br> + +<h3> +X</h3> + +<h3>LA CHASSE AUX PREUVES.</h3> +<br> + +<p> +Cependant l'ex-élève, feignant de croire à la +culpabilité du grand-trappeur, avait été voir +son ancien camarade Picounoc, et lui avait +parlé longuement de cette triste affaire qui +de nouveau mettait la paroisse en émoi.</p> + +<p>--Picounoc, tu aurais dû pardonner, lui dit-il; +après vingt ans d'expiation, cet homme, s'il +est coupable, doit être absous.</p> + +<p>--Pourquoi est-il revenu? répondit brusquement +Picounoc.</p> + +<p>--Pour revoir sa femme; c'est assez naturel.</p> + +<p>--Il a eu tort.</p> + +<p>--Peut-être; mais dis-moi donc, ne comptes-tu +que sur ton seul témoignage pour le faire +condamner?</p> + +<p>--C'est assez.</p> + +<p>--Tu pourrais te faire illusion.... On n'envoie +pas un homme à l'échafaud de gaieté de +coeur.</p> + +<p>--N'importe!...</p> + +<p>--Prends garde: quelquefois en prouvant +trop, on ne prouve rien du tout... si tu manquais +ta preuve... ou si elle était démolie de +quelque manière? As-tu songé à cela?</p> + +<p>--Pourquoi y songer?</p> + +<p>--Pour ne rien faire de trop, ou de mal. Il +est toujours bon de réfléchir avant d'agir; il +est bon de savoir où peut conduire le chemin +que l'on prend.</p> + +<p>--Es-tu venu ici pour me faire des sermons?</p> + +<p>--Pas du tout; mais pour te dire que tu es +entré dans une route épineuse.</p> + +<p>--J'en sortirai bien.</p> + +<p>--Je suis ton ami, eh bien! écoute: à ta +place, je n'aurais pas fait arrêter Djos, mais je +lui aurais fourni les moyens de s'en aller avec +sa femme.</p> + +<p>--Avec sa femme?</p> + +<p>--Sans doute: mais, allons! tu n'as plus de +prétentions de ce côté, j'espère?</p> + +<p>Picounoc baissa la tête et rougit quasiment:</p> + +<p>--Ce qui est fait est fait, dit-il.</p> + +<p>--Je sais une chose, moi, reprit l'ex-élève, +c'est que Djos n'est pas coupable....</p> + +<p>--Comment! il n'a pas tué ma femme?</p> + +<p>--Oui, il l'a tuée, mais pas de mystère! tu +sais comment et pourquoi; en bien! moi, je +témoignerai en sa faveur.</p> + +<p>--Toi? que peux-tu dire? tu ne sais rien +de l'affaire.</p> + +<p>--Tu verras!...</p> + +<p>--Vas-tu te vendre ou jurer le mensonge +pour plaire à ton ami?</p> + +<p>--Et toi que vas-tu faire pour me venir moraliser +comme ça? ne sera-ce pas un mensonge +que tu viendras jurer? n'as-tu pas peur de te +contredire ou de manquer de sang froid? Tu +vas être roulé sur le gril, je t'en préviens: tu +n'as qu'à te bien tenir.</p> + +<p>--Si tu es venu ici pour m'insulter, Paul, tu +peux t'en aller....</p> + +<p>--M'en aller! batiscan on ne me déloge +pas de cette façon? Non, je ne suis pas venu +pour t'insulter, mais pour t'avertir que la Providence +se joue des desseins des hommes. Vous +autre vieux criminels vous êtes bien rusés; +mais vous négligez toujours un détail insignifiant, +et c'est ce qui vous perd. On se défie +des sages et ce sont les fous qui nous attrapent. +Ces pauvres fous! ils sont plus utiles +qu'on ne serait porté à le croire.</p> + +<p>--Veux-tu parler de Geneviève? demanda +Picounoc presque épouvanté.</p> + +<p>--Sois tranquille, tu le sauras assez tôt.</p> + +<p>--Mais je n'ai rien dit, je n'ai rien fait devant +cette folle qui put me compromettre, reprit +Picounoc avec un malaise visible.</p> + +<p>--Ces personnes-là recueillent tout....</p> + +<p>--Et qu'a-t-elle pu dire?</p> + +<p>--C'est mon secret... et le sien!...</p> + +<p>L'ex-élève avait atteint son but. Il s'était +dit: Picounoc, depuis vingt ans, a dû se compromettre +par quelque parole aux yeux de +Geneviève qui est tant de fois entrée dans sa +maison; et s'il redoute les déclarations mêmes +de la pauvre insensée, il s'efforcera de la faire +disparaître. Ce sera une preuve de circonstance +qui, ajoutée à d'autre, aidera à éclairer +la justice. Maintenant que j'ai peut-être exposé +les jours de cette femme, à moi de la +protéger.</p> + +<p>Victor ne put voir Marguerite qu'un instant, +au moment où, un soir, elle passait pour +se rendre à l'église. Les deux jeunes gens +s'aimaient toujours avec autant d'ardeur et de +fidélité; mais ils sentaient qu'une ombre menaçante +montait, montait, qui bientôt les envelopperait +tout entiers, et, dans leur terreur, +ils n'osaient plus regarder l'avenir.</p> + +<p>Victor retourna à Québec pour rendre de +nouveau à son père un compte exact de son +travail. Le grand-trappeur songea longtemps +à la parole imprudente de la Gagnon, s'accrochant +à ce futile détail comme un homme qui +se noie s'accroche à une faible branche. Les +malheureux ne demandent qu'à espérer. Mais +quand Victor lui dit l'hypocrisie de cette +femme, et quand il lui raconta dans tous les +détails l'histoire du vieux mendiant, il se leva, +comme fou de terreur, et, tombant à genoux +devant son crucifix, il y demeura longtemps +prosterné. Quand il se releva, il vit que Victor +pleurait. Alors il lui mit les mains sur la tête +en disant:</p> + +<p>--Mon fils, je te bénis!... car tu as pardonné +en mon nom. Prends soin de ton vieil +oncle et continue la tâche noble mais difficile +que tu as entreprise.</p> + +<p>Victor se sépara de son père pour continuer +ses recherches. Il descendit au Foulon par +le grand escalier, qui se trouve vis-à-vis de la +prison, et prenant la rue Champlain, se dirigea +vers la basse ville. Rendu à la porte de l'auberge +de l'Oiseau de Proie, il s'arrêta un instant, +comme indécis, puis, tout à coup il entra. +La Louise et sa mère éprouvèrent un +mouvement de vanité, car un pareil visiteur +ne se présentait pas souvent.</p> + +<p>--Vous ne me connaissez pas, Mesdames, +dit Victor, mais moi je sais que j'ai une dette +de reconnaissance à vous payer....</p> + +<p>--Vous, Monsieur! reprit vivement la +Louise?</p> + +<p>--De la part de mon père, Madame.</p> + +<p>--Qu'est-ce qu'il dit donc ce monsieur-là? +demanda la vieille Labourique.</p> + +<p>La Louise ne fît pas attention à la demande +de la mère qui se mit à grogner. Victor +reprit:</p> + +<p>--Quand je vous aurai dit que je suis le fils +de ce petit Djos qu'un jour vous avez pris +dans la rue et protégé, vous me comprendrez, +Madame.</p> + +<p>--Djos! vous dites? vous êtes le garçon de +Djos?...</p> + +<p>--Djos! il parle de Djos! redemanda la +vieille, qui grogna de plus en plus, parce que +la Louise ne l'écoutait point....</p> + +<p>--Oui! je suis son garçon!...</p> + +<p>--Voyez donc ce que c'est!... comme on +vieillit! Il me semble que c'est hier que j'ai +trouvé dans la rue ce pauvre petit garçon qui +pleurait.... reprit la Louise, avec émotion.... +Mère! continua-t-elle, entraînant Victor auprès +de la vieille, c'est le garçon de Djos, +notre ancien petit Djos!...</p> + +<p>--Ah! non, non, tu badines! ce n'est pas +possible! exclama la vieille Labourique; mais +pourtant oui! je le reconnais.... Son père était +comme cela dans sa jeunesse: même taille, +même voix, même façon, même figure!... +Ah! que cela me fait plaisir d'avoir ta visite, +mon petit!... Je suis une vieille mère pour +toi... et oui! j'ai élevé ton père.... Ah! le +satané enfant, il était bien plaisant, et pourtant +il me faisait bien enrager par fois.... Mais +approche que je t'embrasse!...</p> + +<p>Victor dut subir le baiser de cette vieille +malpropre, et, de plus, celui de l'autre vieille, +la veuve Louise--comme elle se faisait appeler.</p> + +<p>--Et comment vont les affaires? demanda-t-il, +après avoir satisfait la curiosité des femmes, +au sujet de son malheureux père.</p> + +<p>--Pas vite, répondit la Louise; on voit peu +de voyageurs.</p> + +<p>--Les habitants viennent les jours de marché?</p> + +<p>--Quelques uns....</p> + +<p>--Il en vient de Lotbinière?</p> + +<p>--Quelquefois.</p> + +<p>--Picounoc vient-il souvent?...</p> + +<p>--Il est venu la semaine dernière.</p> + +<p>--Oui, je sais, il cherchait des témoins.</p> + +<p>--Des témoins, il n'en a pas besoin: il a tout +va de ses yeux, répondit la Louise.</p> + +<p>--Il n'est pas bien sûr de réussir.</p> + +<p>--A faire condamner votre père? ce pauvre +Djos?</p> + +<p>--Oui; et de fait, mon père n'est pas coupable....</p> + +<p>--Pourtant il a l'air bien certain...</p> + +<p>--Il y a des détails qui l'inquiètent un peu; +il vous l'a dit?</p> + +<p>--La Louise ne répondait pas....</p> + +<p>--Oui, oui, dit la vieille... tu sais bien?</p> + +<p>--Taisez-vous donc, vieille folle, répliqua +brutalement la Louise.</p> + +<p>--Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle parle? +demanda le jeune avocat, est-ce que vous +n'aimez plus mon père?</p> + +<p>--Elle ne sait pas ce qu'elle dit, reprit la +Louise.</p> + +<p>--Quelles personnes se trouvaient avec Picounoc +ici? demanda Victor.</p> + +<p>Le marchand bossu, dit vivement la vieille +Labourique.</p> + +<p>--Et Picounoc demandait l'opinion du bossu?</p> + +<p>La Labourique éclata de rire.</p> + +<p>--Si vous dites un mot, la vieille, gare à +vous! répondit d'un air menaçant, la fausse +veuve.</p> + +<p>Victor comprit qu'il y aurait peut-être quelque +chose à tirer de ce bouge, et il ajouta, +sur sa liste de témoins, les noms des hôtelières.</p> + +<p>--Je vous laisse ma carte et mon adresse, +dit-il en sortant, et si quelques uns ont besoin +de mes services, je suis à leurs ordres.</p> + +<p>--Ce bossu, pensa-t-il en sortant, qui peut-il +donc être?... C'est lui qui a, selon toute +probabilité, vendu les deux châles de soie. Il +était donc dès lors, ou il est devenu depuis, le +complice de Picounoc? Pourquoi? Pour de +l'argent? Peut-être. Par vengeance? Peut-être +encore. Il prétend, ce singulier bossu, +avoir été l'ami de mon père, et mon père ne +le connaît point.... Il faut que je déterre son +origine, et que je retrace sa vie.</p> +<br><br> + +<h3>XI</h3> + +<h3> +L'EMPOISONNEMENT.</h3> +<br> + +<p>A mesure qu'approchait le terme des assises, +l'inquiétude de Picounoc augmentait. Cet +homme façonné au mal et roué ne pouvait se +défendre d'une vague crainte, car, bien que +toute mesure de prudence fut prise de sa part +pour tromper la justice et perdre le trappeur, +il savait l'oeil de Dieu ouvert sur lui, il savait +que le hasard frappe des coups, inexplicables +parfois. Il songeait aux paroles de l'ex-élève, +et se demandait si jamais devant cet homme +il avait parlé d'une manière compromettante. +Et il pensait aussi à Geneviève la folle. De +celle-ci il ne s'était guère défié en effet; mais +pourquoi avoir peur du témoignage d'une +femme insensée? et qui songerait à s'en prévaloir? +Il labourait son champ. Le labour +d'automne est bon pour le blé, et puis, le printemps +est si souvent tardif et long, qu'il est +sage de gagner du temps, dès avant l'hiver, +en préparant les sillons. Son humeur se ressentait +de son trouble intérieur, et ses chevaux +subissaient les caprices de son humeur, il les +ahurissait de ses cris, les brûlait de son fouet, +et quand la charrue se heurtait à une roche il +poussait des jurons formidables. A la maison, +il ne se montrait guère plus honnête, et Marguerite +souffrait en silence.</p> + +<p>Un soir, le bossu arriva à la porte. Picounoc +venait de dételer et se mettait à la table. +Marguerite versait le thé, cette boisson favorite +du Canadien. Le marchand fut accueilli avec +empressement d'une part, et, de l'autre, avec +une froideur significative. Inutile d'ajouter +que l'empressement ne venait pas de Marguerite. +Quand la jeune fille eut servi la table, son +père la pria de le laisser quelques instants seul +avec le visiteur. Elle se rendit à la laiterie, +sous prétexte d'écrémer le lait et de brasser +une façon de beurre; mais elle était trop préoccupée +pour se livrer au travail, et elle donna +libre cours à sa douleur.</p> + +<p>--Eh bien! commença le bossu, ça arrive...</p> + +<p>--Dix jours encore, ajouta brièvement Picounoc.</p> + +<p>--Et ta promesse? Marguerite est-elle prévenue?</p> + +<p>--Je l'en ai avertie... mais je crois bien +qu'il faudra employer les menaces....</p> + +<p>--N'importe! c'est aujourd'hui lundi, je +veux me marier dans huit jours.</p> + +<p>--On la fera consentir.</p> + +<p>--Victor est en peine, je crois, il ne sait trop +comment défendre son père, reprit le bossu.</p> + +<p>--Il a raison d'être en peine; d'autres le +seraient à sa place. Mais comment le sais-tu?</p> + +<p>--J'ai des agents.... Je suis l'affaire comme +si elle était mienne... et n'es-tu pas mon +beau père?...</p> + +<p>--Eh oui! eh oui! fit Picounoc ragaillardi... +dans huit jours....</p> + +<p>--As-tu vu Geneviève depuis peu? demanda +le bossu.</p> + +<p>--Ma foi! pas depuis une quinzaine; elle +se cache, je crois....</p> + +<p>--C'est mauvais signe... pour toi.</p> + +<p>--Tu crois?</p> + +<p>--Elle en a peut-être entendu assez?...</p> + +<p>--Si je savais!</p> + +<p>--Trop de prudence vaut mieux que trop +de confiance.</p> + +<p>--Tu as raison. D'ailleurs cet imbécile d'ex-élève, +tout en voulant me menacer, m'a averti +d'être prudent et de me défier d'elle.</p> + +<p>--Et c'est pour cela qu'elle est disparue?</p> + +<p>--Non, mais....</p> + +<p>--Alors, si tu la trouves, dépêche-la moi, +et....</p> + +<p>Les points qui terminèrent la phrase furent, +paraît-il, admirablement compris de Picounoc, +car sa figure sombre se dérida, et un éclair +joyeux sortit de ses paupières. On appela +Marguerite.</p> + +<p>--Ma fille, commença brutalement Picounoc, +je te l'ai dit déjà, et je te le répète en +présence de ton futur, tu vas te marier.</p> + +<p>--Je ne me sens point de goût pour l'état +du mariage, mon père.</p> + +<p>--Depuis que vous avez perdu Victor? demanda +grossièrement le bossu.</p> + +<p>--Peut être, fit Marguerite, rougissant de +dépit.</p> + +<p>--Demain en huit, ma fille, reprit le père, le +mariage aura lieu, c'est décidé.</p> + +<p>--Vous m'avez vendue? fit-elle amèrement.</p> + +<p>--Oh! il n'y a pas de prix pour vous, Mademoiselle, +répondit avec une galanterie de +mauvais aloi, le vilain bossu.</p> + +<p>--Vous ne craignez donc pas, monsieur, +d'épouser une femme qui ne vous aime point? +répliqua Marguerite, qui s'efforçait de devenir +menaçante.</p> + +<p>--Je suis sûr de votre vertu, Mademoiselle, +répondit le bossu.</p> + +<p>Voyant bien qu'en effet on comptait sur sa +vertu pour l'immoler, la jeune fille s'abandonna +à un violent désespoir, et elle eut presque +un regret de se voir tant estimée.</p> + +<p>Quand le bossu fut sur le point de se retirer, +il lui tendit la main, mais elle refusa de lui +donner la sienne. Picounoc entra dans une +sombre fureur.</p> + +<p>--Malheur à toi! Marguerite, s'écria-t-il, si +tu ne fais pas ma volonté!</p> + +<p>--O mon père! s'écria la jeune fille, en +joignant les mains....</p> + +<p>--Je veux que tu m'écoutes, reprit le père +dénaturé; je veux que tu épouses M. Chèvrefils, +la semaine prochaine; je veux qu'il te +donne, dès ce soir, en ma présence, le baiser +des fiançailles!... entends-tu? et si tu t'insurges +contre ma volonté, je te....</p> + +<p>--O mon père, grâce! grâce! supplia Marguerite.</p> + +<p>--Je te maudirai!...</p> + +<p>--Ah! non! non! arrêtez! arrêtez!... tout +ce que vous voudrez, mon père... oui je ferai +tout... je serai soumise... oui! j'épouserai M. +Chèvrefils! mais, mon père... ne me maudissez +pas!... ah! ne me maudissez pas!...</p> + +<p>--Bon! voilà qui s'appelle parler et comprendre +le bon sens.... Donc à mardi le +mariage....</p> + +<p>Le lendemain Geneviève la folle, qui n'avait +point paru depuis deux semaines, passa +devant la porte de Picounoc. Marguerite la +vit, l'arrêta, et se mit à causer avec elle, comme +si la vieille femme eût pu la comprendre. La +pauvre enfant causait bien avec les rosiers, la +verveine et l'Héliothrope qui buvaient les rayons +du soleil à travers les vitres de sa fenêtre; +elle pouvait aussi chercher une consolation +dans les paroles souvent raisonnables de l'ancienne +maîtresse de Racette. Picounoc survint +à l'instant même.</p> + +<p>--Entre donc, Geneviève, dit-il.</p> + +<p>La folle entra.</p> + +<p>--Vas-tu loin de ce pas? lui demanda-t-il.</p> + +<p>--N'importe où, répondit Geneviève.</p> + +<p>--Marguerite a une commission à te donner.</p> + +<p>Marguerite regarda son père avec étonnement, +et la folle regarda Marguerite avec une +expression d'aise.</p> + +<p>--C'est une lettre que Marguerite envoie à +son futur, Monsieur Chèvrefils de la rivière du +Chêne, tu le connais bien?</p> + +<p>--Oui, répondit Geneviève.</p> + +<p>--Ta lettre est sur la table dans la grande +salle, Marguerite; va la prendre et tu la confieras +à Geneviève.</p> + +<p>Marguerite hésitait, tout ahurie de ce quiproquo.</p> + +<p>--Viens, dit Picounoc.</p> + +<p>Elle suivit son père dans la salle. Il prit +une lettre oubliée sur la table: Tiens, Marguerite, +dit-il, adresse-la et l'envoie à M. Chèvrefils.</p> + +<p>--Mais, mon père, pas en mon nom, toujours! +puisque j'ignore le contenu de cette lettre.</p> + +<p>--Le contenu? répéta en riant le madré, +tiens! vois! ce n'est pas compromettant. Et, +dépliant le papier, il montra quatre pages +blanches.</p> + +<p>--Alors pourquoi, mon père?... observa +Marguerite.</p> + +<p>--C'est mon affaire.... Adresse-la à M. Chèvrefils, +et demande à Geneviève de l'aller +porter: ce n'est pas plus malin que ça.... +Mais glisse ton nom au coin d'une de ces +pages... tu sais, les amoureux!... ah! il va +trouver la chose plaisante, admirable!...</p> + +<p>Marguerite, éprouvant de la répugnance à +tracer son nom pour les yeux de ce vilain +bossu, fit semblant d'écrire et n'écrivit rien.</p> + +<p>--Ecris! te dis-je, s'écria Picounoc, qui s'aperçut +de la supercherie.</p> + +<p>Elle écrivit, en entremêlant les lettres, "Victor +et Marguerite," puis, repliant le papier, le +donna à la folle qui partit pour la rivière du +Chêne.</p> + +<p>En passant devant la maison de Noémie, +Geneviève jeta un coup d'oeil dans l'intérieur. +Noémie, l'ex-élève et le mendiant, assis ensemble, +causaient d'une façon intime. Elle +entra.</p> + +<p>--Voici l'heure fatale qui arrive, dit-elle, et +le triomphe des méchants n'est pas d'une +longue durée.</p> + +<p>--Les desseins de Dieu sont impénétrables, +observa Noémie.</p> + +<p>--Le Seigneur, continua la folle, se sert souvent +des plus futiles instruments pour opérer +de grandes choses.... Vous direz à monsieur +Victor que Geneviève la folle rendra témoignage +contre Picounoc et le bossu, et le témoignage +de Geneviève confondra les pervers.</p> + +<p>--Victor s'en doutait, s'écria l'ex-élève triomphant....</p> + +<p>--Dieu le veuille! ajouta Noémie.</p> + +<p>--Restez avec nous, Geneviève, reprit l'ex-élève....</p> + +<p>--Non, je vais chez M. Chèvrefils de la part +de mademoiselle Marguerite....</p> + +<p>--Un piége, peut-être... observa le mendiant....</p> + +<p>--Soyez prudente, Geneviève, repartit l'ex-élève, +et prenez garde à Picounoc et à son +ami, ce sont des hommes dangereux....</p> + +<p>--Je le sais, fit-elle.</p> + +<p>--Elle n'est plus folle! Telle fut la pensée +qui vint à l'esprit de chacun.</p> + +<p>Elle était à peine rendue chez M. Chèvrefils +que l'ex-élève, qui ne voulait pas la perdre de +vue, rôdait comme un fantôme au milieu des +grands chênes de la rivière. Il vit sortir la +folle avec un petit paquet à la main. Elle +reprit le chemin de Lotbinière: il la suivit. +Elle s'arrêta dans une maison à pignons gris +et à contrevents rouges, distante d'un quart +de lieue environ de la rivière. Il attendit, les +yeux fixés sur cette maison.</p> + +<p>Le bossu avait souri en voyant Geneviève +lui remettre un billet de la part de Marguerite. +Il rompit le cachet, et déplia les quatre pages +blanches, disant: Chère enfant, tu es bien trop +mignonne! Mais quand il eut déchiffré les deux +noms enlacés sur le coin de la feuille, il grinça +des dents et frappa du pied avec colère.</p> + +<p>--N'importe! vociféra-t-il, je t'aurai....</p> + +<p>Puis, se ravisant tout à coup, il éclata de +rire.</p> + +<p>--Picounoc! Picounoc! s'écria-t-il encore tout +haut, quand tu ne réussiras pas, le diable lui-même +n'aura que faire d'essayer....</p> + +<p>Il fit plusieurs questions à Geneviève qui +lui parut plus égarée que jamais, et prenant +un petit paquet tout préparé, il la pria de le +donner en passant à Madame Gagnon. En +recevant le paquet Madame Gagnon pâlit légèrement, +puis ensuite rougit beaucoup. Elle +s'approcha de l'armoire et le développa: C'est +du thé, murmura-t-elle, et du bon!... Geneviève, +il est l'heure de souper, veux-tu prendre +une tasse de thé? demanda-t-elle à la folle.</p> + +<p>--Oui, répondit la pauvre femme qui avait +faim et soif.</p> + +<p>Le thé fut servi. Geneviève le trouva bien +fort, bien amer, mais elle en but deux tasses. +Réconfortée, elle exprima son intention de +partir, et Madame Gagnon ne la retint point. +L'ex-élève la suivit de nouveau. Elle avait à +peine fait une demi-lieue que sa démarche +parut inégale, tantôt lente, tantôt précipitée, +et, de temps en temps, la pauvre femme portait +la main à sa gorge comme pour en arracher +quelque chose. L'ex-élève la rejoignit. +Elle le regarda avec une espèce de terreur +instinctive d'abord, mais dès qu'elle l'eut reconnu +elle se jeta dans ses bras en s'écriant: +Je suis empoisonnée! Oh! que je souffre! J'ai +trop tardé à parler! mon Dieu! j'ai trop tardé... +je vais mourir!... Picounoc et le bossu.... +Immédiatement elle fut prise de vomissements +abondants, et elle se plaignit d'une +soif ardente. L'ex-élève, l'enlevant dans ses +bras, la porta dans la maison voisine, et demanda +le médecin et le prêtre....</p> + +<p>--J'ai mal à la tête! j'ai mal à la tête! criait +la malheureuse en se tenant le front dans ses +deux mains.... Et à chaque minute elle demandait +à boire, et toujours la boisson ramenait +le vomissement. Quand le prêtre arriva, +ses traits étaient déjà profondément altérés, +ses pieds et ses mains refroidis, et le pouls à +peine sensible laissait deviner une prochaine +syncope. Le médecin avait été appelé dans +une autre paroisse. En son absence l'ex-élève +qui connaissait bien les simples, administra +divers médicaments pour favoriser l'expulsion +du poison ingéré. Mais après quelques +heures d'attente il commença à douter +du succès. Le cas était dans la forme suraiguë, +excessivement grave par conséquent. Le +prêtre épia les moments de repos que le mal +laissait à la moribonde, et remplit son saint +ministère. La pauvre infortunée tomba dans +le délire, et, dans cette nouvelle folie, elle +disait une quantité de paroles inintelligibles; +mais entre toutes, les mots fanal, chandelle, +cheminée, revenaient souvent. On l'interrogea +dans ses moments de calme; mais elle parut +avoir perdu la mémoire. Une fois seulement +elle s'écria, comme se souvenant tout à coup:--Oh! +oui! le fanal! cherchez le bien!</p> + +<p>Enfin son visage pâle comme la cire prit +une teinte violacée, ses forces décrurent rapidement, +sa peau se glaça, et elle rendit l'âme +à Dieu. Il y avait sept heures seulement +qu'elle était sortie de chez Madame Gagnon.</p> + +<p>Il y eut enquête et il fut constaté comme toujours +que la défunte était bien morte. Personne +ne fut arrêté alors, et Madame Gagnon restait +sous l'égide de sa bonne renommée. L'ex-élève +ne voulait pas donner l'éveil aux ennemis +du grand-trappeur: il aimait mieux les +laisser s'endormir dans la confiance. Dès qu'ils +connurent le résultat de l'enquête et le verdict +du jury, le bossu, Picounoc et madame +Gagnon, poussèrent intérieurement--car cela +se fait--des cris de triomphe. Victor demanda +à l'ex-élève pourquoi il n'avait pas, à l'enquête, +fait connaître tout ce qu'il savait, de +façon à amener l'arrestation des coupables.</p> + +<p>--J'ai mon idée, répondit l'ex-élève; laissons-les +s'enferrer eux-mêmes, et se jeter dans +le piége.... Seulement je les pousserai bien +un peu, sans que cela paraisse. Fiez-vous à +moi.</p> + +<br><br> + +<h3> +XII</h3> + +<h3>LE FANAL.</h3> +<br> + +<p> +Victor, Noémie, le vieil Asselin et leur bon +ami, l'ex-élève, ressentirent une vive douleur +de la mort tragique de Geneviève: mais ils +s'efforcèrent d'en tirer--pour la cause sacrée +qu'ils avaient à défendre--tout le bénéfice +possible.</p> + +<p>--Je retourne à Québec, dit à l'ex-élève, le +jeune avocat, et, je ne reviendrai peut-être pas +avant la cour; marchez, voyez, agissez! Les +paroles de Geneviève ont une signification.... +La pauvre folle savait quelque chose, et elle a +trop tardé à parler. Ce fanal, cette chandelle, +cette cheminée, je ne sais ce que cela veut +dire, mais à coup sûr cela veut dire beaucoup. +Cherchons.... Ce fanal, ce doit être celui.... +Mais, non, mon Dieu! puis qu'il s'est éclairé +au moyen d'une simple allumette....</p> + +<p>--C'est vrai! dit l'ex-élève, saisissant au +bond la pensée de Victor, mais Picounoc +peut bien avoir prévu le cas... et qui sait si, +dans son témoignage, il ne sera pas fait mention +d'un fanal?...</p> + +<p>--Vous avez raison, mon ami, reprit Victor, +vous avez raison!... Il était neuf heures du +soir, alors, il faisait noir, et une simple allumette +chimique pour aller au jardin avec sa +femme, cueillir des pommes... non! non!... Il +y aurait du louche en cela. Ce fanal! cherchez-le, +trouvez-le!... Mais, mon Dieu! après vingt +ans?... Ah! c'est folie!... Et puis si on le +trouve, cela ne sera-t-il pas contre nous?</p> + +<p>--Monsieur Victor, cela ne sera pas contre +nous, puisque Geneviève a dit de le chercher... +On le cherchera, Monsieur Victor, et, s'il existe +encore... soyez tranquille, on n'a pas passé +vingt ans pour rien dans les bois, parmi les +sauvages!</p> + +<p>Et quand Victor fut parti, l'ex-élève se mit +à l'oeuvre. Il réussit à voir tous ceux qui, le +soir du meurtre, étaient venus dans le jardin +et dans la maison de Picounoc. Personne +n'avait eu connaissance du fanal... seulement +on se souvenait que Picounoc en avait acheté +un neuf.</p> + +<p>--Arrêtez donc! dit tout à coup Normand, +à qui Paul Hamel parlait de l'affaire, si vous +n'avez pas vu François Bernier, vous n'avez +pas vu tous ceux qui sont venus au jardin de +Picounoc ce soir-là.</p> + +<p>--Je ne l'ai pas vu, répondit l'ex-élève, se +raccrochant à un dernier espoir.</p> + +<p>--François Bernier, qui est un homme à +cette heure, n'avait que neuf ou dix ans alors; +je me souviens qu'il était là parce qu'en courant +il est venu se jeter sur moi, a tombé et s'est +démis un poignet. C'est la Catoche qui l'a +<i>remmanché</i>.</p> + +<p>--Je le verrai, reprit l'ex-élève; où demeure-t-il?</p> + +<p>--Il demeure au troisième rang de Ste. Croix +maintenant.</p> + +<p>L'ex-élève partit de suite. Le temps d'atteler +un cheval et ce fut tout. François +Bernier était chez lui. L'ex-élève ne se laissait +pas retarder par les préambules:</p> + +<p>--Vous êtes allé dans le jardin de Picounoc, +n'est-ce pas, lors du meurtre de sa femme? demanda-t-il.</p> + +<p>--Oui, monsieur, même que c'est moi qui ai +ramassé le fanal.</p> + +<p>L'ex-élève faillit jeter un cri: Le fanal? +dit-il, et il avait la gorge serrée par l'angoisse +ou la fièvre.</p> + +<p>--Oui, monsieur, et je l'ai donné à une +femme, une pauvre folle qui s'appelait Geneviève....</p> + +<p>--Et savez-vous ce qu'elle a fait de ce +fanal?</p> + +<p>--Pour cela non, Monsieur, je n'en ai jamais +plus entendu parler....</p> + +<p>--C'est toujours autant de gagné! murmura +l'ex-élève. Il remercia Bernier, tout surpris +de ce qu'un homme se dérangeât pour si +peu, et revint à Lotbinière, le coeur joliment +refait.</p> + + + +<p>Victor assis à son bureau écrivait, et de +temps en temps une larme tombait sur le +papier étalé devant lui. Le pauvre jeune +homme avait peur de ne pas être assez éloquent, +assez habile pour sauver son père. +Quelqu'un frappa et entra de suite. Ce quelqu'un +accusait bien soixante ans, et portait +une figure vulgaire et fatiguée... par le vice, +sous un front complètement dénudé....</p> + +<p>--En quoi puis-je vous être utile, Monsieur? +demanda l'avocat.</p> + +<p>Le rustre roula son chapeau entre ses doigts:</p> + +<p>--Je voudrais avoir une <i>consulte</i>, Monsieur; on +m'a dit que vous êtes bon avocat.</p> + +<p>--Parlez! je vous écoute.</p> + +<p>--Je voudrais poursuivre en dommage un +de mes voisins qui a dit que ma femme avait +empoisonné une autre femme.</p> + +<p>--C'est grave....</p> + +<p>--J'en ai bien le droit, n'est-ce pas?</p> + +<p>--Certainement, et même c'est votre devoir, +non pas de poursuivre pour avoir de l'argent, +mais pour faire reconnaître l'innocence de +votre femme, et faire punir un calomniateur....</p> + +<p>--Je voudrais poursuivre pour mille piastres.</p> + +<p>--Vous avez tort, parce que l'on croira que +vous spéculez sur l'honneur de votre femme.</p> + +<p>--Alors faites comme vous l'entendrez.</p> + +<p>--Quel est le nom de cet homme?</p> + +<p>--André Barabé....</p> + +<p>--Et le nom de votre femme et le vôtre?...</p> + +<p>--Gagnon, Madame Alexis Gagnon, de Lotbinière.</p> + +<p>Le jeune avocat bondit sur son siége. Il +prétexta une douleur névralgique et fit un tour +dans la pièce, en s'efforçant de se remettre de +sa surprise.</p> + +<p>--M'y voici, dit-il, je prends votre cause. +Nous irons au "criminel." Elle sera sur le rôle +pour le terme prochain. Je vais intenter l'action +immédiatement.</p> + +<p>--Et vous avez bon espoir?...</p> + +<p>--Oh! oui! restez tranquille, ça va marcher....</p> + +<p>--On m'avait dit aussi que je pouvais m'adresser +à vous en toute sûreté....</p> + +<p>--Et qui vous a dit cela?</p> + +<p>--Un vieux chasseur arrivé à Lotbinière +dernièrement. Les gens l'appellent l'ex-élève, je +crois; je ne sais pas pourquoi, ni ce que cela +veut dire.</p> + +<p>C'était un tour de l'ex-élève. Il avait +mis dans sa confidence ce nommé Barabé, +un riche cultivateur, et Barabé n'hésita +pas à prêter son concours aux desseins de +l'ex-élève en lançant la terrible accusation. +Madame Gagnon était défendue par sa grande +réputation de piété: c'était bien une protection +magnifique. Elle connut les soupçons +que l'on tâchait de faire planer sur elle, et +poussa son mari, pardon! son associé, à faire, +pour imposer silence aux mauvaises langues, +la démarche que nous savons.</p> + +<p>Cependant Marguerite voyait approcher avec +terreur le jour fixé pour la cérémonie de son +union avec le bossu. La pensée de son irrévocable +et malheureux destin l'absorbait toute +entière, et les douleurs de son âme se manifestaient +par la pâleur de son front et la tristesse +de son regard. Elle n'attendait point de secours +du monde où elle se trouvait de plus en plus +isolée, et elle s'adressait avec plus de ferveur +et de foi au ciel qui seul pouvait la sauver +encore. Son père croyait qu'elle s'était soumise +sans effort et sans amertume. Tout occupé de +lui-même il ne songeait guère à sa fille. Et puis +son propre sort lui semblait bien autrement +important que ce qu'il appelait un caprice +d'enfant. Un soir Marguerite resta longtemps +assise auprès du foyer. Elle était frileuse et la +flamme pétillante ne la réchauffait point. Ses +yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, ses +lèvres étaient brûlantes, et un reflet de pourpre +embrasait sa figure. Dieu va-t-il m'exaucer, +pensa-t-elle. Elle espérait mourir. La maladie +s'aggravait de jour en jour et la fièvre, avec +ses hallucinations fantastiques et ses délires +navrants, fit oublier à la fiancée le monde +réel qui l'entourait, et la transporta dans des +régions imaginaires où l'amour et la félicité +règnent sans fin.</p> +<br><br> + +<h3>XIII</h3> + +<h3>LE JOUR SE FAIT</h3> +<br> + +<p> +Marguerite ne mourut pas cependant. Elle +était mieux, mais faible encore, au grand désespoir +du bossu qui voyait son bonheur +indéfiniment retardé. L'ex-élève demanda à +la voir, et, quand il approcha de son lit, +elle sourit avec tristesse. Il lui dit quelques +bonnes paroles, puis, lui demanda la permission +de chercher dans tous les bâtiments, +à commencer par la maison, un fanal qui +avait été perdu autrefois. La pauvre enfant +n'eut garde de refuser une aussi simple chose, +et, pendant plusieurs jours consécutifs, on +vit l'ex-élève rôder dans le voisinage des +bâtisses de Picounoc, comme un homme +qui veut étudier des lieux nouveaux, ou se +familiariser avec ceux qu'il connaît déjà, pour +exécuter quelque dessein secret. On le vit +entrer dans la grange, dans l'étable, dans la +bergerie, et n'en sortir chaque fois que longtemps +après. Il se glissa sous le pavé des +hangars et des <i>tasseries</i>; il descendit dans la +cave de la maison et en interrogea tous les +coins et recoins; il monta au grenier et fureta +partout. Un visible découragement commençait +à se lire sur son front. Tout à coup une +pensée subite lui rendit un faible espoir: la +cheminée! se dit-il, la cheminée dont parlait +Geneviève!... Il courut à la cheminée qui +longeait le pignon sans le toucher; mais, fatalité! +il n'y avait pas d'espace pour le plus +petit fanal: Il y a une cheminée au hangar, +pensa-t-il, et il retourna au hangar. La sablière +qui couronnait le carré du hangar, +forçait la cheminée à passer à une distance de +six pouces environ des planches du pignon. +L'ex-élève eut un tressaillement presque douloureux, +tant il eut peur d'une nouvelle déception. +Il s'approcha avec crainte de la +cheminée, et regarda derrière. Rien! il n'y +avait rien que des toiles d'araignées. Restait +encore une chance, pourtant, et la dernière. +La sablière était élevée de huit ou neuf pouces +au dessus du plancher; donc sous la sablière, +derrière la cheminée, on pouvait fourrer +un fanal en le mettant sur le côté. L'ex-élève +se coucha sur le plancher et plongea son +bras dans la petite cachette ménagée par le +hasard. Il toucha un objet. Un frisson +courut dans ses veines et un éclair jaillit de +ses yeux. Il saisit cette chose qui se trouvait +au bout de sa main, et, tremblant d'éprouver +encore une déception, la plus cruelle de toutes, +il l'amena à lui. Le fanal! c'était le fanal! +noir de poussière et enveloppé de fils d'araignées. +Il l'essuya un peu et voulut l'ouvrir +pour voir s'il n'y avait pas dedans quelque +chose d'extraordinaire, mais il était scellé par +une bande de papier collé avec de la pâte. +Respectons le secret, se dit-il, tout ému, et +emportons ce document à la cour.</p> + +<p>Picounoc était venu à la ville quelques jours +avant l'ouverture du terme, et c'est en son absence +que l'ex-élève avait fait ses recherches.</p> + +<p>La veille de l'ouverture de la Cour Criminelle, +l'ex-élève, tenant sous son bras et précieusement +enveloppé dans une gazette, un +objet qu'il eut été assez difficile de reconnaître +ou de deviner, entra, la figure souriante, dans +le bureau de Victor Letellier. Le jeune avocat +arpentait la chambre monologuant, gesticulant, +comme un homme fortement exalté par +une impression subite.</p> + +<p>--Si je pouvais prouver complicité! s'écriait-il, +oui, si je pouvais! Picounoc se trouverait à +moitié démoli.... Dis moi qui tu hantes, je te +dirai qui tu es!...</p> + +<p>Il aperçut l'ex-élève: Ah! bonjour! dit-il, +quelle nouvelle?... qu'apportez-vous donc là?</p> + +<p>--<i>Antiquum documentum</i>! répondit gravement +l'ex-élève.</p> + +<p>--Un vieux document?</p> + +<p>--Le fanal! mon cher! le fanal....</p> + +<p>--Le fanal dont parlait Geneviève?</p> + +<p>--Eh oui! ni plus, ni moins,... qu'est-ce +que cela vaut? je l'ignore. Enfin nous verrons....</p> + +<p>Victor prit le fanal des mains de l'ex-élève, +le débarrassa de son enveloppe de gazette, le +tourna en tous sens.</p> + +<p>--Qui l'a ainsi scellé? demanda-t-il.</p> + +<p>--Elle, répondit laconiquement l'ex-élève...</p> + +<p>--Voilà qui est singulier!... reprit Victor.</p> + +<p>Mon Dieu! fit-il plus haut, y a-t-il donc là +de quoi perdre ou sauver mon père!... Cette +Geneviève n'était donc pas folle autant qu'elle +le paraissait?...</p> + +<p>--Folle? interrompit l'ex-élève, je pense +qu'elle ne l'était pas du tout... seulement, +elle a été imprudente:... elle a trop tardé à +parler. Se croyant sûre de triompher et de +faire éclater la vérité, elle s'est plu à attendre +jusqu'à la dernière heure.... Dieu veuille que +toute chance de succès ne soit pas morte avec +elle!...</p> + +<p>--Oui, Dieu le veuille!</p> + +<p>--J'ai travaillé de mon côté, reprit Victor, +et mes recherches n'ont pas été infructueuses.</p> + +<p>--Vite, parlez! qu'avez-vous découvert? +Voilà le courage qui me revient au coeur. Il +me semble que le ciel est pour nous enfin.</p> + +<p>--J'espère, mais n'ose m'abandonner trop +vite à la joie... si j'allais être déçu!... Ma +pauvre Marguerite! il faut que l'un de nous +soit couvert de honte et abîmé dans la douleur....</p> + +<p>Et Victor, le visage caché dans ses mains, +demeura longtemps silencieux.</p> + +<p>--Voyons! qu'avez-vous trouvé? demanda +l'ex-élève, cela m'intéresse fort, allez!...</p> + +<p>--Je connais l'histoire du bossu!...</p> + +<p>--Vraiment!...</p> + +<p>--J'ai remonté à la source de cet homme +comme on remonte à la source d'un ruisseau.... +Il m'a fallu écarter bien des broussailles entassées +à dessein, gravir bien des rochers, +faire bien des détours; mais enfin j'ai triomphé +des obstacles, et maintenant, je puis lui +jeter à la figure, comme une souillure ou un +défi, son véritable nom....</p> + +<p>--Il ne se nomme pas Chèvrefils?</p> + +<p>--Il ne s'appelait pas de ce nom il y a vingt +ans....</p> + +<p>--L'ai-je connu?</p> + +<p>--Vous avez dû le connaître....</p> + +<p>--Et c'est un vaurien?</p> + +<p>--Pis que cela.</p> + +<p>--Un voleur?</p> + +<p>--Pis que cela.</p> + +<p>--Un assassin?</p> + +<p>Tout cela ensemble!... Et c'est l'intime +ami de Picounoc! Vous comprenez?</p> + +<p>--Ça va venir; laissez faire le procès de +Madame Gagnon: On va les envelopper là-dedans. +Ce n'est pas pour rien que l'ex-élève +est revenu des régions lointaines du +McKenzie!... ce n'est pas pour rien qu'il a dit à +Picounoc de se défier de la folle! ce n'est pas +pour rien qu'il aura avancé la mort, par sa +faute, de cette infortunée Geneviève!... On +ne fait pas les choses à moitié!...</p> + +<p>Victor serra la main du brave chasseur:</p> + +<p>--C'est demain, dit il.</p> + +<br><br> + +<h3> +XIV</h3> + +<h3>GAGNON VS. BARABÉ.</h3> + +<br> + +<p> +Le 27 octobre est arrivé. Dès avant dix +heures la salle d'audience est remplie d'une +foule anxieuse. L'arrestation du grand-trappeur +a fait du bruit et réveillé bien des souvenirs. +Les avocats, revêtus de leur toge +noire, entrent avec un air solennel qui impose +le respect à la foule et relève à ses yeux la +grandeur du tribunal.</p> + +<p>--Silence! fait l'huissier audiencier.</p> + +<p>Le juge entre; le peuple se lève; l'huissier +crie: Oyez! oyez! oyez! Vous tous qui avez +quelque procès à la Cour Criminelle dans et +pour le district de Québec, approchez et soyez +attentifs.</p> + +<p>«Vous tous, juges de paix, coroners et autres +qui avez des enquêtes on des obligations de +comparaître, déposez le tout devant ce tribunal +afin que la justice de la Reine puisse avoir son +cours.</p> + +<p>«Vous tous, honnêtes gens, qui faites partie +du jury de ce district pour notre Souveraine +Dame la Reine, répondez de suite et épargnez +vous l'amende. <i>God save the Queen.</i></p> + +<p>Le grand jury rapporta «<i>true bills</i>» accusation +fondée contre André Barabé, pour calomnie, +et contre Michel Lépingle et Nicolas +Calumet, deux jeunes fripons qui se sont bêtement +laissés prendre en escamotant une chaîne +d'or au célèbre établissement de Duquet, +pendant que la chef de la maison, renfermé +dans une pièce voisine, causait au moyen du +téléphone, avec les employés de son magasin +de St. Roch.</p> + +<p>Le procès de ces deux jeunes délinquants +fut le premier entendu. Il ne prit qu'un +moment, car les accusés plaidèrent coupables. +La cause de Gagnon contre Barabé fut appelée +ensuite. Beaucoup de gens éprouvèrent un +désappointement. Ils n'étaient venus que +pour voir le grand-trappeur, et le grand-trappeur +n'avait pas même paru à la barre des +criminels.</p> + +<p>Les témoins de la demanderesse se tiennent +debout près du banc des juges. Ils sont trois: +Onézime Desruisseaux, Jacques Letendre et +Philias Normandeau. Desruisseaux, appelé le +premier, entre dans la «boîte» et prête serment.</p> + +<p>--Votre nom? demanda le procureur.</p> + +<p>--Onézime Desruisseaux.</p> + +<p>--Vous connaissez l'accusé en cette cause?</p> + +<p>--Je le connais bien.</p> + +<p>--Est-ce un homme dont l'opinion et la +parole ont de l'influence généralement sur les +autres?</p> + +<p>--Il a toujours passé pour respectable et +naturellement on a confiance en lui.</p> + +<p>--Quand il dit une chose on le croit?</p> + +<p>--Quand cette chose est croyable.</p> + +<p>On rit. Silence! crie l'huissier.</p> + +<p>--Est-ce que vous ne croiriez pas plutôt une +chose affirmée par lui que par le premier +venu? reprend le procureur.</p> + +<p>--Quant à cela, oui.</p> + +<p>--Eh bien! l'accusé vous a-t-il parlé de la +demanderesse, depuis la mort de Geneviève +Bergeron?</p> + +<p>--Rien qu'une fois, mais aplomb!</p> + +<p>--Répétez tout ce qu'il vous a dit.</p> + +<p>--Il m'a dit comme ça: Onésime, crois-tu à +l'hypocrisie, toi? Et j'ai répondu en badinant: +je crois à tout ce qui est mal.</p> + +<p>--Eh bien! reprit-il, je crois à l'hypocrisie +de Madame Gagnon ma nouvelle voisine. Elle +va trop souvent à l'église et chez le bossu, et +le bossu vient trop souvent chez elle.</p> + +<p>--Vous badinez! une vieille couenne comme +ça, que je réponds.</p> + +<p>On éclate de rire de nouveau, et de nouveau +un formidable «silence» retentit. Le juge +s'adressant au témoin lui recommande de ne +rien dire d'inutile, et de rapporter seulement +les paroles de l'accusé.</p> + +<p>--C'est bien, votre honneur, j'y suis. Donc +André Barabé me dit: Je ne crois pas que +cette femme soit étrangère à la mort de Geneviève....</p> + +<p>--Pas possible!... que je... pardon! j'oubliais.</p> + +<p>--Geneviève sortait de chez Madame Gagnon, +où elle avait bu et mangé, me dit-il +encore, et c'est une demi-heure après que les +symptômes d'empoisonnement se manifestèrent. +Geneviève est morte en sept heures: +donc le poison était violent. S'il était violent, +il venait d'être administré, et s'il venait d'être +administré, c'est chez Madame Gagnon qui +l'avait été.... Cela me parut clair et je dis la +même chose à d'autres.</p> + +<p>--On ne vous demande pas ce que vous +avez dit? reprit le juge.</p> + +<p>--L'accusé vous a-t-il dit autre chose?</p> + +<p>--Oui, mais pas à ce sujet-là....</p> + +<p>--Après qu'il vous eut dit cela, perdîtes-vous +confiance en l'honnêteté de Madame +Gagnon?</p> + +<p>--Oui, raide!</p> + +<p>--Et savez-vous si d'autres personnes ont, +par le fait de l'accusé, perdu aussi confiance +en la demanderesse?...</p> + +<p>--Oui, Jérôme Dufresne, la Maurice Déchéne, +la Michel Roy, Archange Pépin, et je +pourrais en nommer bien d'autres....</p> + +<p>--Vous n'avez plus rien à ajouter? demanda +l'avocat de la reine.</p> + +<p>--Non monsieur.</p> + +<p>--<i>Transquestionné.</i>--Avez-vous vu Madame +Gagnon, depuis la mort de Geneviève?</p> + +<p>--Oui, monsieur.</p> + +<p>--Et que vous a-t-elle dit au sujet de cette +mort?</p> + +<p>--Que c'était une mort bien extraordinaire, +et qu'elle ne pouvait pas expliquer.</p> + +<p>--Savait-elle alors que quelqu'un la soupçonnait +de ce crime?</p> + +<p>--Elle ne m'en a rien dit....</p> + +<p>--Vous a-t-elle parlé de ce que Geneviève +avait mangé ou bu chez elle?</p> + +<p>--Pas un mot....</p> + +<p>--Retirez-vous.</p> + +<p>Desruisseaux sortit en s'essuyant le front avec +la manche de sa blouse. Jacques Letendre et +Normandeau vinrent, tour à tour, subir à peu +près les mêmes interrogations et faire les mêmes +réponses. Seulement, dans les transquestions, +Normandeau rapporta que Madame Gagnon, +sachant l'accusation qui pesait sur elle, leva +les yeux et les mains au ciel en s'écriant: +Dieu soit béni! qui permet que l'on me persécute +ici-bas! Bienheureux ceux qui souffrent +la persécution!... C'est au moins une petite +ressemblance que j'aurai avec les saints et le +Divin Sauveur....</p> + +<p>Plusieurs personnes, dans l'assistance, se +sentirent touchées par cette vertu aux prises +avec la calomnie: d'autres flairaient un scandale +nouveau, et commençaient à prendre intérêt +au procès. Les témoins de la défense +furent appelés. Ils étaient trois aussi, Paul +Hamel, Picounoc et la servante de Madame +Gagnon.</p> + +<p>--Votre nom? demanda l'avocat.</p> + +<p>--Paul Hamel, chasseur, dit fièrement le +vieux voyageur. Et il continua sans qu'on +eut le temps de l'interroger: Je dis un jour à +M. Victor: j'ai une idée qui peut nous être +utile dans notre grande entreprise--Cette +grande entreprise, c'était de sauver son père, +mon ami, l'ancien Pèlerin de Ste Anne--Je +vais voir Picounoc et tâcher de lui faire croire +que Geneviève dont il n'a jamais dû se défier, +va lui jouer, au procès, quelque bon tour. En +effet, j'accoste l'ancien camarade Picounoc, et +je joue si habilement mes cartes que bientôt +je m'aperçois qu'il a peur de Geneviève. +Alors, que je pense, il y a quelque chose qui +va mal pour toi, mon vieux, et je n'ai pas été +mal inspiré. Mais je me dis en moi-même: +cette pauvre Geneviève est exposée par notre +faute, il faut veiller sur elle. En effet, après +ce jour je ne l'ai pas perdue de vue.... Cependant +elle a été tuée sans que j'aie pu la défendre. +Le jour de sa mort, Geneviève fut +envoyée par Picounoc à la rivière du Chêne, +chez M. Chèvrefils, le bossu, pour porter une +lettre. Je la suivis. Quand elle sortit de chez +M. Chèvrefils elle portait un petit paquet. +Elle reprit le chemin de Lotbinière et entra +chez Madame Gagnon, dont la maison se +trouve à une distance d'une demi-lieue environ +de chez le bossu. J'attendis assis sur la +clôture, à un arpent de la maison, et je repris +mon chemin, deux heures après, alors que la +défunte fut sortie. Elle ne portait plus de paquet. +Je me proposai de la rejoindre et de la +faire parler.... Je m'aperçus bientôt qu'elle +était sous une influence étrange. Elle chancelait +en marchant, se serrait la gorge avec +ses doigts et avait des hoquets. Quand elle +m'aperçut elle s'écria: je suis empoisonnée!... +je vais mourir!... Picounoc et le bossu!... la +Gagnon!... il est trop tard! Un instant +après je fus obligée de la prendre dans mes bras +comme un enfant, et de la porter dans la maison +la plus proche où elle expira bientôt. Quelques +mots qu'elle a dit en mourant: Fanal! +chandelle et cheminée... m'ont convaincu +que quelqu'un avait intérêt à sa mort... Le +lendemain, je sus par la servante de madame +Gagnon, que la folle avait bu du thé préparé +par madame elle même. Je ne voulus pas, +toutefois, faire part de mes soupçons lors de +l'enquête, et j'avais mes raisons pour agir ainsi. +Quelques jours après je racontai tout, et je dis +hautement que madame Gagnon devrait être +arrêtée. Pour rendre l'affaire plus piquante +je conseillai à André Barabé de lancer l'accusation, +et à M. Gagnon de revendiquer, devant +les tribunaux, l'honneur de sa femme. Cette +affaire est intimement liée au procès qui va +commencer bientôt.</p> + +<p>Les transquestions ne firent pas broncher +d'un point le vaillant témoin, et la Cour prit +un intérêt énorme à cette cause qui tournait +si fatalement pour sa demanderesse. La servante +de madame Gagnon fut entendue. Elle +dit que Geneviève avait en effet apporté une +livre de thé, et qu'elle l'avait remise à madame +Gagnon; que celle-ci l'infusa elle même contre +son habitude, et le servit à la folle qui en but +deux tasses en mangeant du pain et du beurre; +qu'aucune autre personne ne but de ce même +thé dont le reste fut perdu; qu'il y avait dans +l'armoire, quand la folle est venue, du thé +pour au moins deux mois encore. Bref, non +seulement la demanderesse ne prouva pas +qu'on l'avait calomniée, mais elle demeura +sous le coup d'un soupçon général, tellement +motivé, qu'il était presque une condamnation.</p> + +<p>Picounoc fut appelé à son tour. Il parut +extrêmement mal à l'aise et troublé. Son masque +d'assurance, sa voix nasillarde et couverte le +trahirent. Le criminel peut être fort, audacieux +et provocateur devant la foule des ignorants +et des simples; mais en face de la justice +implacable et solennelle; au milieu d'hommes +habitués à lire dans les coeurs et sur les figures, +habiles à démasquer l'hypocrisie, il n'a pas, +d'ordinaire, la puissance de se revêtir de sa +fausse livrée, et baisse la tête honteusement.</p> + +<p>--Vous connaissez la demanderesse? commença +le procureur.</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Depuis longtemps?</p> + +<p>--Depuis trois mois environ.</p> + +<p>--Elle passait pour une femme comme il +faut?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Que pensez-vous d'elle maintenant?</p> + +<p>--Je crois qu'elle est calomniée.</p> + +<p>--De sorte qu'à vos yeux elle n'éprouve +aucun tort dans sa réputation?</p> + +<p>--Sa réputation d'honnêteté et de piété est +déjà si bien établie....</p> + +<p>--Saviez-vous que Geneviève devait arrêter +chez Madame Gagnon en revenant de la rivière +du Chêne?</p> + +<p>Objecté comme tendant à incriminer le +témoin lui-même. Objection maintenue.</p> + +<p>--Madame Gagnon vous a-t-elle, avant ou +depuis la mort de Geneviève, parlé de cette +pauvre folle? et en quels termes?</p> + +<p>Objecté comme tendant à faire une preuve +qui ne découle pas de la cause. Objection +maintenue.</p> + +<p>--N'avez-vous pas dit que Madame Gagnon +faisait bien de revendiquer son honneur devant +les tribunaux?</p> + +<p>--Je puis avoir dit cela; je puis ne l'avoir +pas dit. Ma mémoire s'en va....</p> + +<p>--Vous pouvez vous retirer.</p> + +<p>Un homme qui ne triomphait pas c'était +Monsieur Gagnon. Il vit bien qu'il s'était +fourré dans un guêpier, et il songea à s'en +tirer le mieux possible. André Barabé fut +acquitté, et, singulier jeu de la fortune, Madame +Gagnon et le bossu qui se trouvaient à +Québec furent immédiatement arrêtés.</p> +<br><br> + +<h3>XV</h3> + +<h3>LA REINE <i>VS</i> LETELLIER.</h3> +<br> + +<p> +Après l'audition de la cause Gagnon-Barabé, +la cour s'ajourna. La foule s'écoula lentement +et à regret, tant elle était avide de voir se dérouler +l'affaire de Letellier, qui venait de se +couvrir d'un voile mystérieux, grâce aux témoignages +de la servante et de l'ex-élève. +Dans toute la ville on ne s'entretint, ce soir-là, +que de la femme Gagnon, si malheureuse dans +la revendication de son honneur, de Geneviève +la folle, et des rapports que pouvait avoir avec +le procès du lendemain, la mort subite de cette +infortunée....</p> + +<p>Victor et l'ex-élève, rendus confiants par le +résultat de la cause qui venait d'être jugée, +augurant bien de cette première victoire, le +coeur ouvert à l'espérance, entrèrent dans la +prison où le grand trappeur se consumait +depuis un mois dans l'inaction et l'ennui.</p> + +<p>--Espérons! mon père, espérons plus que +jamais! s'écria Victor en se jetant dans les +bras du grand-trappeur.</p> + +<p>--Quoiqu'il arrive, mon fils, je resterai +homme et chrétien... répondit avec fermeté +le prisonnier.</p> + +<p>L'entretien fut long entre les trois amis.</p> + +<p>Le lendemain matin, à l'ouverture de l'audience, +il n'y avait pas plus de monde que la +veille, dans la vaste salle, car, la veille, elle +regorgeait, mais la foule anxieuse débordait +jusque dans les corridors et sous le vieux +portique du vieil édifice. Quand le juge fut +assis dans son fauteuil surmonté, comme d'une +égide, des armes royales sculptées et dorées, +les grands jurés rapportèrent «accusation fondée» +contre Joseph Letellier. Le greffier debout +se tourna vers le fond de la salle.</p> + +<p>--Geôlier, dit-il, faites mettre Joseph Letellier +à la barre.</p> + +<p>Un mouvement onduleux agita la salle, et +tous les regards se tournèrent vers le prisonnier +qui parut entre deux sergents de police. +Letellier était ferme sans forfanterie et résigné +sans faiblesse. Personne ne put lire ce qui se +passait dans son esprit; personne ne put voir +sur son front la pâleur de la crainte ni les défis +de la jactance.... Le shérif mit devant la cour +la liste des jurés, et le greffier procéda à l'appel +en ces termes:</p> + +<p>--Vous qui êtes sur la liste des jurés pour +décider l'issue jointe entre notre Souveraine +Dame la Reine et le prisonnier à la barre, répondez +à vos noms, sous les peines de droit.</p> + +<p>Ensuite il s'adressa à l'accusé et lui dit:</p> + +<p>«Les personnes dont vous allez maintenant +entendre appeler les noms, sont celles qui +vont décider entre Notre Souveraine Dame la +Reine et vous, de votre vie et de votre mort. Si +donc vous voulez les récuser ou aucune d'elles, +vous devez les récuser lorsqu'elles s'avanceront +pour prendre le livre et être assermentées, et +avant qu'elles soient assermentées, et vous +serez écouté.</p> + +<p>Les jurés furent appelés. Le prisonnier pouvait +en récuser trente-cinq, attendu que l'accusation +était capitale, il n'en récusa qu'un +seul dont l'intelligence lui parut réellement +trop limitée. Alors le greffier leur administra +le serment suivant:</p> + +<p>--«Vous examinerez bien et fidèlement et +ferez un vrai rapport entre notre Souveraine +Dame la reine et le prisonnier à la barre que +vous avez maintenant sous votre charge, et +donnerez un verdict exact suivant la preuve; +ainsi que Dieu vous aide.» Cela fait, et les douze +jurés assermentés, il dit à l'huissier de la cour: +Comptez les jurés. Celui-ci, après les avoir +comptés leur dit:--«Vous, douze hommes, +demeurez ensemble et écoutez la preuve qui +va vous être soumise.» Après cela le crieur +fit la proclamation suivante:</p> + +<p>--«Si quelqu'un peut informer les juges de +notre Dame la reine, le procureur de la +Reine, dans l'enquête qui va se faire entre +notre Souveraine Dame la reine et le prisonnier +à la barre, de quelque trahison, meurtre, +félonie ou «<i>misdemeanor</i>» par lui commis, qu'il +s'avance, et il sera écouté: le prisonnier est à +la barre pour subir son procès: que toutes les +personnes obligées par cautionnement ou +reconnaissance de donner leur témoignage +contre le prisonnier à la barre, s'avancent pour +donner leur témoignage; sinon, elles forfairont +leurs dites reconnaissances.»</p> + +<p>Le greffier alors se leva et appelant le +prisonnier lui dit:</p> + +<p>--«Joseph Letellier, levez la main. Prisonnier, +regardez les jurés, jurés regardez, le +prisonnier, vous qui êtes assermentés, et écoutez +l'accusation portée contre lui: Québec, à savoir: +Les jurés de notre Dame la reine déclarent, sur +leur serment, que Joseph Letellier, de la paroisse +de Lotbinière, cultivateur, dans le comté +de Lotbinière, n'ayant point la crainte de Dieu, +mais obéissant aux inspirations du démon, a, +le 24 septembre 1851, dans la quatorzième +année du règne de Notre Souveraine Dame +Victoria, par violence et avec un bâton, dans +la paroisse susdite, dans le susdit comté, commis +félonieusement avec malice et préméditation, +un meurtre sur la personne d'Aglaé +Larose, contre la paix de Dieu et de notre +Dame la Reine, sa couronne et sa dignité. A +cette accusation il a plaidé non coupable et +s'en est rapporté à la décision de Dieu et de +son pays que vous représentez. Votre devoir +est donc de vous enquérir s'il est coupable ou +non du crime de félonie dont il est accusé. +Ecoutez maintenant les témoignages.</p> + +<p>Pendant cette procédure empreinte d'une +triste solennité, et presque lugubre comme les +préludes de l'échafaud, une sensation pénible +oppressa bien des âmes dans cette foule compacte +qui voulait voir comment un accusé +arrive à être convaincu et un crime, puni, par +la prudence et la sagesse des lois. L'avocat de +la Couronne s'adressant aux petits jurés, leur +fit avec un soin méticuleux le récit du meurtre +commis il y avait vingt ans, par le prisonnier +à la barre, et l'audition des témoins commença. +Picounoc, c'est-à-dire Pierre-Enoch St-Pierre +entra dans la «boîte» et jura, sur les Saints-Evangiles, +de dire la vérité, toute la vérité et +rien que la vérité. A sa vue, il y eut un long +chuchotement dans l'auditoire.</p> + +<p>--Silence! cria l'huissier.</p> + +<p>Picounoc fit un suprême effort pour retenir +son audace qui tombait, et paraître tout à fait +rassuré. Les yeux de la foule qui venaient de +se fixer sur lui le brûlaient. Il courba la tête +comme pour se recueillir. Il déclina son nom +et ses prénoms.</p> + +<p>--Vous connaissez l'accusé à la barre? demanda +l'avocat de la Couronne.</p> + +<p>--Oui, monsieur, c'est Joseph Letellier.</p> + +<p>--Vous connaissiez mieux encore Aglaé +Larose sa victime?</p> + +<p>--Aglaé Larose était ma femme bien-aimée, +répondit le témoin, en poussant un soupir.</p> + +<p>--Voulez-vous raconter à la Cour ce qui +s'est passé dans la soirée du 24 septembre 1851, +en rapport avec la cause actuelle.</p> + +<p>--Il y a déjà longtemps, reprit Picounoc en +relevant hypocritement un visage attristé, il y +a déjà longtemps que cette soirée fatale est +passée, mais je m'en souviendrai toujours. On +m'avait dit que Letellier aimait ma femme; +elle-même m'avoua qu'il la poursuivait de ses +assiduités, et la menaçait même de sa vengeance +si elle demeurait toujours aussi insensible. +J'avertis Letellier, en ami--car nous +étions intimes--de respecter ma femme. Il me +répliqua que ce qu'il avait dit à Aglaé n'était +que du badinage. La chose en demeura là pendant +quelque temps. Je surveillai les démarches +et les regards de l'accusé, et je m'aperçus +bien qu'il n'avait pas renoncé à ses coupables espérances. +Mais j'étais sans inquiétude, car +la vertu d'Aglaé m'était connue. Cependant +Aglaé paraissait triste depuis quelques jours. +A la remarque que je lui fis à ce sujet, elle se +mit à pleurer, se jeta dans mes bras et me dit: +j'ai peur de Djos--c'est ainsi qu'on appelait +Joseph Letellier--il a juré qu'il me tuerait.... +Je la consolai de mon mieux et lui répondis +que ses craintes étaient vaines... que Djos +n'était ni si méchant, ni si amoureux d'elle +qu'elle le pensait.... Cela se passait sept ou +huit jours avant la fête de l'église. La veille +de la fête de l'église, au soir, ma femme me +demanda d'aller avec elle au jardin pour +cueillir des pommes. Nous partîmes tous les +deux, laissant, pour cinq minutes, notre petite +fille seule dans son berceau. Rendus au jardin, +nous nous dirigeâmes vers le meilleur pommier, +et j'en secouai les branches pour faire tomber +les pommes les plus mûres. Ma femme se mit à +genoux à terre pour les ramasser à mesure que +j'agitais l'arbre. Pendant qu'elle était ainsi +penchée, et que j'étais occupé à secouer le +pommier, l'accusé s'avança, un rondin à la +main. Je ne le vis qu'au moment où, le bras +levé, il abattait son bâton sur la tête de ma +pauvre femme.... Je poussai un cri, mais il +était trop tard. Je reconnus bien Letellier; je +l'appelai par son nom, mais il était loin déjà. +Je me précipitai au secours de ma femme; +elle n'avait plus besoin de secours, elle était +morte. Le bâton lui avait fracassé le crâne.</p> + +<p>Ce récit court, succinct et net, gagna à Picounoc +les sympathies générales de l'assemblée, +et des regards de haine se dirigèrent +dès lors vers l'accusé. Mais ce n'était pas +tout, il fallait répondre aux transquestions, et +les transquestions sont des écueils où viennent +souvent faire naufrage la fourberie et la mauvaise +foi.</p> + +<p>--Vous avez dit, commença Victor, qu'on +vous avait informé des empressements de l'accusé +auprès de la défunte, nommez donc +quelqu'un de ceux qui alors vous ont donné +ces renseignements.</p> + +<p>--Plusieurs le disaient; mais je ne me souviens +pas des noms de ces personnes.</p> + +<p>--Comment avez-vous pu oublier leurs +noms vous qui vous souvenez si bien de ce qu'elles +vous ont dit alors?...</p> + +<p>--Ce n'est pas de ma faute, si je n'ai pas la +mémoire des noms....</p> + +<p>--Quelle heure était-il quand vous êtes allés +au jardin, vous et la défunte?</p> + +<p>--Environ neuf heures du soir.</p> + +<p>--Et quand le meurtre a eu lieu?</p> + +<p>--Environ une vingtaine de minutes plus +tard.</p> + +<p>--Faisait-il noir?</p> + +<p>--Oui, passablement.</p> + +<p>--S'il faisait noir, comment avez vous pu +reconnaître l'accusé?</p> + +<p>--Nous avions un fanal.</p> + +<p>--Comment était ce fanal?</p> + +<p>--De fer-blanc percé à jour.</p> + +<p>--Qu'est-il devenu?</p> + +<p>--Il m'a été volé ce soir-là, car je ne l'ai jamais +revu depuis.</p> + +<p>--Le reconnaîtriez-vous si vous le voyiez?</p> + +<p>--Je le pense.</p> + +<p>--Est-ce lui, ce fanal? Et l'avocat montra +au témoin le fanal trouvé par l'ex-élève....</p> + +<p>--Picounoc le prit, l'examina attentivement +comme on fait d'une connaissance, et répondit:</p> + +<p>--C'est lui, on c'en est un pareil: mais il +n'était pas attaché comme ça par une lisière +de papier.</p> + +<p>--A-t-il été longtemps allumé?</p> + +<p>--Pas bien longtemps, dix ou quinze minutes +peut-être, je ne me rappelle pas au juste.</p> + +<p>--L'aviez-vous allumé avant de sortir de la +maison?</p> + +<p>--Oui, du moins je le crois.</p> + +<p>--Maintenant dites à la cour, s'il vous plaît, +comment était habillée votre femme ce soir-là.</p> + +<p>--Je ne m'en souviens plus.</p> + +<p>--Avait-elle un châle sur ses épaules?</p> + +<p>--Non.</p> + +<p>--Vous veniez de lui acheter un châle de +soie?</p> + +<p>--Je ne me souviens pas de cela.</p> + +<p>--Comment pouvez-vous dire qu'elle apportait +pas un châle, si vous ne vous souvenez +plus comment elle était habillée?</p> + +<p>--Je ne me souviens plus quelle robe elle +portait.</p> + +<p>--Et vous jurez qu'elle n'avait pas de châle?</p> + +<p>--Je le jure.</p> + +<p>--Avait-elle un chapeau?</p> + +<p>--Non.</p> + +<p>--Ne lui avez-vous pas recommandé de se +couvrir la tête de son châle, à cause du +serein?</p> + +<p>--Non, puisqu'elle n'avait point de châle.</p> + +<p>--Vous deviez épouser prochainement Madame +Letellier qui se croyait veuve?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Vous l'aimiez depuis longtemps?</p> + +<p>--C'est possible.</p> + +<p>--Vous avez voulu lui faire la cour moins +d'un an après la mort de votre femme?</p> + +<p>--Je ne me rappelle pas au juste....</p> + +<p>--Vous l'aimiez avant qu'elle fut... ou se +crut libre?</p> + +<p>--Comme on en aime bien d'autres?</p> + +<p>--Vous l'aimiez quand vous vous êtes marie +avec Aglaé Larose?</p> + +<p>--Qui vous l'a dit?</p> + +<p>--Je vous le demande.</p> + +<p>--Je n'ai pas remarqué le jour où j'ai commencé +à l'aimer.</p> + +<p>--N'avez-vous pas souvent dit à l'accusé... +Djos, ta femme est légère... ou Djos, défie +toi de ta femme? ou quelque chose comme +cela?</p> + +<p>--Je ne pense pas....</p> + +<p>--Ne lui avez-vous pas dit que vous vous +feriez aimer de sa femme, si vous le vouliez?</p> + +<p>--Je ne lui ai jamais parlé de cela.</p> + +<p>--Vous le jurez?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Savez-vous où l'accusé avait pris le bâton +dont il s'est servi?</p> + +<p>--Je n'en sais rien.</p> + +<p>--N'y avait-il pas des rondins près de la +clôture de votre jardin?</p> + +<p>--C'est possible.</p> + +<p>--Pourquoi ces rondins se trouvaient-ils là?</p> + +<p>--Je ne m'en souviens pas, assurément.</p> + +<p>--Aviez-vous coutume de corder du bois en +cet endroit?</p> + +<p>--J'en ai mis quelquefois....</p> + +<p>--Vous avez écrit à M. Chèvrefils le jour de +la mort de Geneviève?</p> + +<p>--C'est possible.</p> + +<p>--Et vous avez envoyé Geneviève porter +votre lettre?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Au nom de qui écriviez-vous?</p> + +<p>--En mon nom, je suppose.... C'est-à-dire, +c'est ma fille....</p> + +<p>--Entendons-nous. Est-ce vous ou votre +fille qui avez écrit?</p> + +<p>--C'est ma fille....</p> + +<p>--Alors, ce n'est pas vous?</p> + +<p>--Elle écrivait en mon nom.</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>--Par rapport à son prochain mariage... +de sorte que je puis dire aussi bien que c'est +elle qui envoyait cette lettre.</p> + +<p>--Combien de pages a-t-elle écrites?</p> + +<p>--Je ne saurais le dire, je ne les ai pas +comptées.</p> + +<p>--Deux, trois, quatre?</p> + +<p>--Pas si vite....</p> + +<p>--Une page?</p> + +<p>--Plus ou moins.</p> + +<p>--A-t-elle signé son nom ou le vôtre?</p> + +<p>--Le mien... le sien!... Je n'en sais rien, +je ne sais pas lire.</p> + +<p>--Et vous savez mentir! grommela Victor. +C'est bien; vous pouvez vous retirer.</p> + +<p>Picounoc poussa un soupir de soulagement. +Il promena son regard dans la salle et toutes +les figures parurent lui sourire. Charlot Grismouche +fut appelé et assermenté.</p> + +<p>--Vous connaissez le prisonnier à la barre? +demanda l'avocat de la couronne.</p> + +<p>--Oui, répondit-il, je l'ai vu à Montréal, il y +a un mois à peu près. Nous avons soupé et +passé une partie de la nuit ensemble à l'hôtel.</p> + +<p>--Vous a-t-il parlé de l'affaire du 24 septembre +1851?</p> + +<p>--Nous avions sablé quelques coups ensemble +et nous avions la langue déliée; nous nous +vantâmes d'avoir fait quelques bons coups +dans notre vie. Il dit, lui, qu'il en avait fait +un, il y a une vingtaine d'années, et qu'il +l'avait bien regretté, parce que cela l'avait +obligé de fuir et de se faire passer pour mort. +Sollicité par nos questions il avoua qu'il avait +tué une femme qu'il aimait beaucoup: Ne +parlez de rien, ajouta-t-il, j'espère que l'affaire +est oubliée et qu'on me laissera en paix.</p> + +<p><i>Transquestionné</i>, il dit que la femme à laquelle +l'accusé avait fait allusion se nommait +Aglaé. La <i>transquestion</i> tournait contre l'accusé. +Le témoignage de Robert Picouille fut +le même que celui de son ami. Les deux +rusés compères s'étaient fort bien entendus. La +Couronne fit entendre plusieurs autres témoins +pour faire éclater les vertus civiques et les +qualités du citoyen Picounoc. L'un d'eux +poussa la bonne volonté jusqu'à déclarer qu'il +était grandement question de l'élire marguillier +à la Noël prochaine. D'autres vinrent +déclarer qu'ils avaient entendu dire que l'accusé +aimait Aglaé la femme de Picounoc; +mais aucun ne put, toutefois, citer un seul fait +à l'appui de ces on-dit. D'après tous ces témoignages +explicites et formels, il était difficile +de croire à l'innocence de l'accusé. Aussi, +malgré son apparence honnête et paisible, +commença-t-il à perdre les sympathies du +publique. Pendant les dépositions des témoins +il fronça souvent les sourcils, comme +un homme qui sent la colère bouillonner au +fond de son âme: il sourit aussi par fois, mais +avec amertume. La défense fit comparaître +ses témoins à son tour.</p> + +<p>L'ex-élève fut entendu le premier.</p> + +<p>--L'accusateur et l'accusé sont mes amis du +jeune âge, dit-il.</p> + +<p>--Il n'y a pas d'accusateur, reprit le juge, +M. St. Pierre n'est que témoin, et la cause est +celle de la Couronne.</p> + +<p>--Monsieur Pierre-Enoch Saint-Pierre, répliqua +l'ex-élève, a été maudit de son père, +qui avait été maudit du sien aussi lui.</p> + +<p>--On ne vous demande pas de faire la biographie +de M. Saint-Pierre ou de ses aïeux, +observa l'avocat de la couronne, parlez de la +cause....</p> + +<p>--Pardon, mon savant confrère, reprit Victor, +mais il est nécessaire de bien connaître +un homme pour bien comprendre ce qu'il peut +faire....</p> + +<p>L'ex-élève continua:</p> + +<p>--C'est en ma présence que Picounoc--pardon! +que M. Saint-Pierre....</p> + +<p>On se mit à rire, mais le formidable "Silence!" +éclata derechef.</p> + +<p>--C'est en ma présence, reprit l'ex-élève, +que Saint-Pierre a été maudit de son père, +il y a vingt-deux ans de cela. Plus tard +un peu je le rencontrai; il me dit qu'il se mariait +et qu'il n'aimait pas sa fiancée, mais qu'il +se laissait faire parce qu'elle possédait une belle +propriété. Je le blâmai. Il répliqua: Tiens! +je n'ai pas de secret pour toi! j'ai aimé, j'aime +et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la +connais, c'est Noémie. Elle est la femme d'un +autre. Eh bien! puisque de ce côté le bonheur +m'est ravi, je n'estime plus les femmes +que d'après leur dot, et je voudrais devenir +veuf tous les ans pour me remarier toujours +avec des filles avantageuses.</p> + +<p>--Si tu parlais sérieusement, que je lui répliquai, +j'irais de ce pas avertir ta fiancée: Je +suis sérieux, qu'il me répond, je suis un maudit +et le fils d'un maudit, donc il faut que je fasse +mon oeuvre.</p> + +<p>Ces premières paroles du témoin à décharge +bouleversèrent profondément la salle toute +entière, et les idées les plus opposées jaillirent +tout à coup de partout: Quel est le monstre? +quel est le martyre? est-ce l'accusé? est-ce +l'accusateur? se demandait-on avec effroi. Et +l'on cherchait à deviner, sur les traits impassibles +de Letellier et sur la figure hypocrite +de Picounoc, le secret de ce mystère.</p> + +<p>L'ex-élève continua: Je prévins la défunte, +et j'avertis aussi l'accusé, car de ce moment je +perdis toute confiance en Picounoc,--pardon! +en Saint-Pierre--mais ni Aglaé Larose, ni +Joseph Letellier ne s'occupèrent de mes avis. +Je partis pour l'ouest quelque temps après le +meurtre d'Aglaé. Je savais bien que Letellier +était accusé de ce meurtre; mais j'ai toujours +pensé qu'il y avait une ruse en cette affaire, et +quoique ne m'expliquant pas la fuite ou la mort +de Djos Letellier je ne le croyais pas coupable. +Un jour, il y a trois mois de cela environ, nous +étions réunis, sauvages et trappeurs, dans une +petite chapelle, au fort Providence, sur le lac +des Esclaves. Le grand-trappeur arriva. Nous +le connaissions tous comme chasseur et l'aimions +beaucoup, mais nous ne savions ni son +nom véritable, ni d'où il venait. Jamais il +n'avait voulu desserrer les dents à ce sujet. +Ce grand-trappeur d'alors, c'est l'accusé d'aujourd'hui. +Moi je me mets à parler de Lotbinière, +à propos du vieux chef des Couteaux-jaunes, +le Hibou-blanc, qui venait de se trahir +et de s'avouer Canadien renégat, autrefois +instituteur. Ce misérable s'appelait +Racette de son vrai nom, et il avait bien maltraité, +quand il faisait l'école, mon ami Djos +Letellier. Là dessus je chante pouille au +vieux renégat, et je ne sais comment, mais +j'arrive à dire: Pauvre Djos! s'il n'avait pas +eu tant d'ennemis, il serait encore heureux, +son enfant ne serait pas orphelin--tous les +yeux se braquèrent sur le jeune avocat--et sa +femme ne serait pas veuve, sa femme ne serait +pas veuve, remarquez bien cela!</p> + +<p>--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur +qui pleurait.</p> + +<p>--Et oui, depuis vingt ans.</p> + +<p>--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant +la tête, Djos a tué sa femme dans un moment +de folle jalousie.</p> + +<p>--Il ne l'a pas tuée puisque je l'ai vue il y a +cinq ans, que je riposte; c'est la femme de +Picounoc qu'il a tuée!...</p> + +<p>--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur +en tombant à genoux.</p> + +<p>--Le missionnaire lui demande ce qu'il a. Il +pleurait comme une Madelaine, et criait: +Noémie! Noémie, pardon!... ah! je n'ai pas +tué ma femme!... mon Dieu, soyez béni!...</p> + +<p>--Toutes ces choses me sont bien restées dans +la tête, allez! ça m'a fait assez d'impression. +Et tout le monde pleurait dans la chapelle....</p> + +<p>Et dans la cour aussi, pendant cette rapide +et pittoresque esquisse du témoin, bien des +gens s'essuyaient furtivement les yeux.</p> + +<p>--Voilà, votre honneur, une lettre du missionnaire +du fort Providence qui confirme le +récit du témoin, dit le jeune avocat, et il déposa +sur la table, parmi d'autres documents, la +lettre que le juge fit lire de suite.</p> + +<p>--Alors poursuivit l'ex-élève, je revins de +suite au pays avec le grand-trappeur, pour +éclaircir cette triste et inexplicable affaire. +Comme je l'ai dit, dans mon témoignage, hier, +j'ai fait croire à Picounoc que Geneviève la +folle pourrait peut-être nous être plus utile +qu'il ne le croyait. Et Geneviève a été empoisonnée +quelques jours après. Dans son délire +elle a parlé de fanal, de chandelle et de cheminée.... +J'ai compris que cela avait rapport +au meurtre d'Aglaé, et je me suis mis à chercher. +J'ai fouillé partout. A la fin, derrière +la cheminée du hangar de Picou... pardon! +de M. Saint-Pierre, j'ai trouvé le fanal que +voici. Je ne sais pas ce qu'il va dire, par +exemple, ce fanal....</p> + +<p>La cour éclata de rire malgré la solennité +de la circonstance.</p> + +<p><i>Transquestionné.</i>--L'accusé a avoué, en +votre présence, qu'il a tué Aglaé Larose, la +femme de Saint-Pierre?</p> + +<p>--Pour ça, oui! mais il croyait avoir tué sa +propre femme, comprenons-nous. Il pensait +l'avoir surprise dans les bras de Picounoc....</p> + +<p>--Qui a conseillé à l'accusé de revenir au +pays?</p> + +<p>--Personne. Il s'est dit comme ça: Puisque +c'est la femme de Picounoc que j'ai tuée, j'ai +été le jouet et l'instrument d'un grand scélérat; +allons à la grâce de Dieu: il faut que la +clarté se fasse.... Et nous sommes partis +tous deux.</p> + +<p>La fortune inconstante allait tourner encore, +et l'accusé apparaissait déjà, aux yeux de plusieurs, +avec l'auréole du martyre. Madame +Letellier fut appelée. Elle parut vêtue de +noir et voilée; mais, pour rendre témoignage, +elle rejeta en arrière les replis de deuil de son +grand voile, et sa douce figure fit entrer la +compassion dans les coeurs. Victor laissa à +son adjoint la tâche délicate d'interroger +Noémie.</p> + +<p>--Je suis la femme de l'accusée, dit-elle +d'une voix émue.</p> + +<p>--Après une année de bonheur, Madame, +votre mari ne vous a-t-il pas rendue malheureuse +en se laissant aller à la jalousie.</p> + +<p>--Oui, monsieur... sans que je puisse deviner +pourquoi, il est devenu jaloux....</p> + +<p>--Et il se montrait violent, n'est-ce pas?</p> + +<p>--Que mon savant confrère veuille bien +donner une autre tournure à ses questions, et +ne pas provoquer ainsi la réponse qu'il désire, +observa l'avocat de la couronne.</p> + +<p>--Se montrait-il violent? repartit l'avocat +de l'accusé.</p> + +<p>--Très-violent.</p> + +<p>--Sortait-il souvent?</p> + +<p>--Pour ses travaux seulement.</p> + +<p>--Avait-il des amis bien intimes?</p> + +<p>--M. Saint-Pierre était son plus intime ami.</p> + +<p>--Avez-vous connaissance qu'on l'ait averti +de se défier de son ami?</p> + +<p>--M. Paul Hamel l'en a averti en ma présence....</p> + +<p>--Et votre mari a-t-il profité de cet avertissement?</p> + +<p>--Il a répondu à Paul Hamel que c'était +probablement le dépit qui le faisait parler +ainsi, parce qu'il ne pouvait pas avoir en mariage +Emmélie la soeur de Saint-Pierre.</p> + +<p>--Vous aperceviez-vous alors que M. Saint-Pierre +vous aimait?</p> + +<p>--Cela ne me venait pas à l'idée: mais plus +tard, lorsqu'il me demanda en mariage, il +m'avoua qu'il m'aimait depuis le jour où il +m'avait vue pour la première fois.</p> + +<p>--Depuis combien de temps sa femme était-elle +morte quand il vous rechercha en mariage?</p> + +<p>--Depuis six mois.</p> + +<p>--Et combien de temps avez-vous pris à +vous décider à l'épouser?</p> + +<p>--Vingt ans.</p> + +<p>Il y eut un murmure approbateur dans la +salle.</p> + +<p>--Où étiez-vous le soir du meurtre?</p> + +<p>--A l'église.</p> + +<p>--Savez-vous comment le meurtre a eu lieu?</p> + +<p>--Oui... mon mari m'a tout expliqué.</p> + +<p>--Racontez fidèlement, s'il vous plaît?</p> + +<p>Le silence, déjà profond, se fit encore plus +absolu; chacun retenait son souffle pour ne +rien perdre de ce récit nouveau.</p> + +<p>--Ce fut Saint-Pierre qui alluma la jalousie +dans le coeur de mon mari, en lui disant, à +chaque instant, que j'étais légère et oublieuse +de mes devoirs. D'abord, mon mari n'en crut +rien; mais il m'observa davantage et interpréta +mal mes actions les plus innocentes. Il +devint véritablement jaloux sans que j'eusse +la plus légère faute à me reprocher, Dieu le sait. +Quand Saint-Pierre le jugea assez prévenu, il +lui jura que je serais à lui-même Saint-Pierre +quand il le voudrait, et, la veille de la +fête de l'église, quand je fus partie pour aller +à confesse, il vint de nouveau trouver mon +mari et lui dit: Rends-toi ce soir, vers neuf +heures, dans mon jardin, et cache-toi bien, tu +verras si je suis un menteur. Mon mari répliqua: +Ma femme est à l'église.--C'est pour +mieux te tromper, répondit Saint Pierre.--Elle +n'aurait pas mis, pour aller courir dans les +jardins, le beau châle que je lui ai acheté dernièrement, +observa mon mari.--Pour aller +au rendez-vous, on ne se fait jamais trop belle, +reprit Saint-Pierre. Mon mari, tout bouleversé, +se rendit dans le jardin, il prit un +rondin sur un tas de bois que Saint-Pierre +lui avait montré, comme par hasard, un peu +auparavant, et se cacha sous les arbres. L'obscurité +se répandit. Alors il entendit venir +quelqu'un, et vit deux personnes s'avancer +vers la barrière. Quand elles furent entrées, il +entendit Saint-Pierre s'écrier: je t'aime!... +et la femme qui l'accompagnait poussa un +soupir. Au bout d'un instant Saint-Pierre +dit: Asseyons-nous ici, ma douce Noémie--comme +s'il m'eut parlé--puis, il ajouta d'autres +paroles encore... et embrassa sa femme.... +Il fit brûler une allumette exprès pour se faire +voir. Alors mon mari qui se tenait tout près, +un bâton à la main, aperçut une femme, la +tête penchée sur l'épaule de Saint Pierre, et +enveloppée presqu'entièrement dans un châle +absolument pareil au mien. Il fut trompé par +ce vêtement; il crut que j'étais infidèle, et il +voulut me tuer... et il aurait eu raison, si.... +Mais, épuisée par ce long effort, Madame +Letellier s'affaissa tout à coup et fondit en larmes. +On lui apporta un peu de vin et d'eau, +et, quand elle se fut remise, on continua à recevoir +son témoignage. Picounoc apparaissait +déjà comme le plus rusé des monstres.</p> + +<p>--Vous avez eu dernièrement la visite +d'une dame Gagnon?</p> + +<p>--Oui, monsieur.</p> + +<p>--Voulez-vous raconter à la cour ce qui +s'est dit alors au sujet du châle de la défunte?</p> + +<p>--Mon fils disait: Il y a quelque chose +cependant qui va embarrasser Picounoc, et +qu'il expliquera difficilement: c'est le châle.</p> + +<p>--Madame Gagnon parut surprise un peu: +Est-ce qu'il l'a détruit ce châle? demanda +mon fils.--Je n'en sais rien, répondit-elle.--Ensuite +elle se reprit: Il ne m'en a jamais +parlé, ajouta-t-elle: Mon fils se leva vivement, +ouvrit ma commode:--Il ne l'a pas détruit, +Madame, le voici, dit-il, et il déplia le châle +que j'avais pris pour aller à l'église, le soir du +meurtre.... Madame Gagnon demeura un +instant sans parler, puis elle dit en balbutiant: +N'est-ce pas celui de votre mère?</p> + +<p>--Etiez-vous l'amie de la défunte Aglaé?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Vous a-t-elle jamais dit que votre mari +l'importunait de ses assiduités?</p> + +<p>--Jamais. Elle m'a dit que c'était une +fausse rumeur que des méchantes langues +faisaient courir.</p> + +<p><i>Transquestionnée.</i>--Savez-vous, madame, +si la défunte avait un châle semblable au +vôtre?</p> + +<p>--Je ne lui en ai jamais vu.</p> + +<p>--Avez-vous entendu dire qu'elle en eut +un?</p> + +<p>--Jamais....</p> + +<p>--Si elle en avait eu un, croyez-vous que vous +ou les voisines en eussiez pris connaissance de +quelque façon?</p> + +<p>--Si ce châle devait servir à induire mon +mari en erreur, il a dû être tenu caché.</p> + +<p>--C'est tout, Madame, vous pouvez vous +retirer.</p> + +<p>Le médecin Noël Dubois fut cité à son tour. +Il dit qu'un jour, pendant que penché sur le +berceau de l'enfant du prisonnier, il regardait, +en causant avec la mère, la petite créature, le +prisonnier entra subitement, et, se montrant +animé de la plus sotte jalousie, l'accabla d'injures +et l'appela séducteur de femme. Il dit +aussi que l'accusé passait pour bien jaloux....</p> + +<p>Madame Gagnon comparut. Elle arriva +escortée de deux hommes de police, car elle +était prisonnière depuis la veille. Elle regarda +l'assistance d'une façon suppliante, car elle +n'avait encore rien perdu de son hypocrisie. +Vieille, laide, rousse et l'air bégueule, elle ne +pouvait compter que sur son mérite pour +s'attirer les coeurs.</p> + +<p>--Votre nom, madame? demanda Victor.</p> + +<p>--Eugénie Laroche, femme Gagnon, monsieur.</p> + +<p>--Eugénie Laroche? répéta Victor en la +regardant fixement.</p> + +<p>--Oui, monsieur, reprit la vieille, est-ce que +mon nom ne vous va pas?</p> + +<p>On se mit à rire, et l'huissier imposa son +éternel "silence!"</p> + +<p>--Depuis quand êtes-vous dans la paroisse +de Lotbinière?</p> + +<p>--Depuis un mois et demi environ.</p> + +<p>--Vous avez été chez Madame Letellier, il +y a quelques jours, pourquoi?</p> + +<p>--Pour la consoler de ses peines....</p> + +<p>--Vous avez regardé un châle assez joli et +bien conservé que l'on vous a montré alors?</p> + +<p>--Oui....</p> + +<p>--Et qu'avez-vous dit?</p> + +<p>--Je ne me rappelle pas d'avoir fait des +remarques.</p> + +<p>--N'avez-vous pas dit que ce châle appartenait +à madame Letellier?</p> + +<p>--Oui, Monsieur.</p> + +<p>--Comment saviez-vous cela?...</p> + +<p>--Parce que... parce que... il sortait de +sa commode.</p> + +<p>--Mais quelqu'un vous affirmait que c'était +le châle de la défunte, quelle raison aviez-vous +de dire que c'était celui de madame +Letellier... répondez! Est-ce parce que les +deux étaient pareils?</p> + +<p>--Probablement....</p> + +<p>--Et qui vous a dit que les deux châles +étaient pareils?</p> + +<p>--Personne.</p> + +<p>--Vous l'avez deviné?...</p> + +<p>La vieille ne voulut plus ajouter un mot. +De guerre lasse on dut l'éloigner. Plusieurs +témoins vinrent déclarer que Letellier s'était +presque tout à coup montré terriblement jaloux. +Puis vint Angèle Mercier, femme de +Noé Delorme. Elle déclara que lorsqu'elle +était enfant, Picounoc la payait pour lui faire +dire qu'elle portait des billets doux de la part +de madame Letellier au Docteur et de la part +du Docteur à madame Letellier, et pour lui +faire dire aussi à Joseph Letellier qu'il allait, +lui Picounoc, en cachette voir Noémie; que +tout cela était faux....</p> + +<p>La malice hypocrite de Picounoc se dessinait +peu à peu, mais sûrement. On voyait +un rayon d'espoir briller sur le front du prisonnier. +François Bernier, de Ste. Croix, +suivit. Il dit que le soir du meurtre de la +femme de Saint-Pierre, il avait ramassé un +fanal, dans le jardin, et qu'il l'avait donné à +Geneviève, une espèce de folle qui demeurait +la plupart du temps dans le voisinage. C'est +tout ce qu'il savait. Vint ensuite le tour de +la petite José Antoine--Héloïse Hamel--qui +était gardienne chez Letellier, le soir da +meurtre, pendant l'absence de Noémie.</p> + +<p>--Vous étiez gardienne chez Letellier, le +soir du meurtre?</p> + +<p>--Oui, Monsieur.</p> + +<p>--Quel âge aviez-vous alors?</p> + +<p>--J'avais douze ans, Monsieur.</p> + +<p>--Que s'est il passé alors?</p> + +<p>--Madame Letellier m'avait demandé pour +avoir soin de son enfant, pendant qu'elle irait +à confesse. Je berçais le petit sur mes genoux--Plusieurs +sourirent en regardant le +petit qui était maintenant le beau grand +garçon qu'on appelait M. l'avocat Victor--Je +berçais le petit sur mes genoux, continua +le témoin. Tout à coup, vers neuf heures ou +neuf heures et demie, M. Letellier entre. Il +était affreusement changé. Il s'approche de +l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans +ses bras, l'embrasse plusieurs fois, et me le +rend en disant: Aies-en bien soin... car il n'a +plus de mère!</p> + +<p>--Sa mère est allée à confesse, que je réponds, +il la verra demain.</p> + +<p>--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, qu'il +dit d'une voix à faire peur,... et moi, qu'il +ajoute, vous ne me reverrez jamais.... Et il +sortit pour ne plus revenir. J'avais peur. J'ai +couru avertir le monde.</p> + +<p>Le témoignage naïf et concluant de la petite +gardienne fut corroboré par ceux à qui en +effet, le soir du meurtre, elle alla annoncer la +nouvelle de la mort de Madame Letellier.</p> + +<p>Le marchand bossu de Ste. Emmélie, prisonnier +aussi lui, fut questionné à son tour.</p> + +<p>--Geneviève, la pauvre folle morte l'autre +jour, vous a porté une lettre le jour de sa +mort, demanda le jeune avocat.</p> + +<p>--Oui, Monsieur?</p> + +<p>--De la part de qui?</p> + +<p>--De la part de M. Letellier.</p> + +<p>--Pouvez-vous dire à quel sujet cette lettre +était écrite....</p> + +<p>--Non, Monsieur....</p> + +<p>--Pouvez-vous dire combien de pages d'écriture +elle renfermait?</p> + +<p>--Je n'ai pas remarqué ce détail.</p> + +<p>--Vous l'avez lue cette lettre?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Y avait-il plus d'une page d'écriture?</p> + +<p>--Je ne puis le dire.</p> + +<p>--Avez-vous cette lettre?</p> + +<p>--Peut-être la retrouverai-je.</p> + +<p>--Saint-Pierre l'a-t-il signée lui-même?</p> + +<p>--Non, puisqu'il ne sait pas écrire.</p> + +<p>--C'est une autre personne qui l'a signée +pour lui?</p> + +<p>--Apparemment.</p> + +<p>--De son nom?</p> + +<p>--Comme de raison.</p> + +<p>--Voici, votre honneur, dit le jeune avocat, +s'adressant au juge, la déposition certifiée de +Mademoiselle Marguerite Saint-Pierre au sujet +de cette lettre. Mademoiselle Saint-Pierre est +malade et n'a pu venir à la cour.</p> + +<p>--Mon père m'a dit d'envoyer à M. Chèvrefils, +par Geneviève, une lettre qui se trouvait +sur la table dans la salle. Comme j'éprouvais +quelque répugnance à obéir, mon père ouvrit +la lettre et, me montrant les quatre pages +toutes blanches, il me dit: Tu vois que ce +n'est pas compromettant. Il n'y avait pas un +mot d'écriture en effet. Je mis mon nom, +entrelacé avec celui, de Victor, sur le coin +d'une page, et je remis la lettre à Geneviève +qui partit pour ne plus revenir....</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><span class="sc">Marguerite Saint-Pierre.</span></p> +<br> +<p class="i4">Assermentée devant moi</p> +<p class="i6"> le 25 octobre 1871.</p> +<p class="i8"> <span class="sc">Ovide Frenette</span></p> +<p class="i10"> Juge de paix.</p> +</div></div> + +<p>Pendant la lecture de ce témoignage le +bossu et Picounoc passèrent par toutes les +teintes, depuis la pourpre jusqu'à la lividité, et +par toutes les sensations, depuis la honte +jusqu'à la rage.</p> + +<p>--C'est tout, dit Victor au bossu, vous pouvez +sortir.</p> + +<p>Eusèbe Asselin fut appelé. Le vieillard +que nous connaissons bien entra dans la boîte +des témoins.</p> + +<p>--Vous teniez hôtel à Montréal dernièrement?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Avez-vous vu le prisonnier chez vous?</p> + +<p>--Non, jamais à ma connaissance.</p> + +<p>--Connaissez-vous Charlot Grismouche et +Robert Picouille, deux des témoins entendus +en cette cause?</p> + +<p>--Je les ai bien connus autrefois.</p> + +<p>--Sont-ils parmi les personnes que vous +voyez ici dans ce groupe?</p> + +<p>--Il y a deux hommes qui leur ressemblent, +mais ils n'ont pas les cheveux de la même +couleur.</p> + +<p>--Allez toucher ces deux hommes que vous +croyez reconnaître.</p> + +<p>--Les voici, dit le vieillard en montrant +Charlot et Robert; mais je jure que si ces +deux hommes sont Robert Picouille et Charlot +Grismouche, ils étaient déguisés quand je +les ai connus ou ils le sont aujourd'hui.</p> + +<p>--Les croiriez-vous sous serment?</p> + +<p>--Non.</p> + +<p>Les deux compères gagnèrent la porte instinctivement. +Le jeune avocat fit remarquer +au juge que ces hommes étaient peut-être +venus ici déguisés pour tromper le tribunal, +et qu'il était expédient de vérifier la chose. +Alors un huissier s'approcha d'eux et s'aperçut +qu'on effet ils étaient affublés de perruques et +de fausses barbes.... Ils furent sommés d'enlever +ces masques. Le vieux Asselin les regarda +fixement pendant quelques minutes:</p> + +<p>--Oh! oh! je vous reconnais, dit-il... Charlot +Grismouche et Robert Picouille! deux voleurs +de profession!... Vous n'étiez pas comme cela, +non plus, cependant, quand vous êtes venus à +Montréal....</p> + +<p>Les vieux scélérats voulurent s'échapper, +mais ils s'aperçurent que certains hommes de +police ont le poignet fort. Alors se voyant +perdus, ils se prirent à rire:</p> + +<p>--N'importe, dit Robert, on a passé une longue +jeunesse....</p> + +<p>--Oui, Seigneur! et un beau brin de vieillesse +aussi, répondit Charlot....</p> + +<p>--Vous n'avez pas besoin d'en demander +davantage au bonhomme Asselin, reprit Robert, +tout ce que nous avons dit, c'est de la +blague.</p> + +<p>--Et de la belle encore! ajouta Charlot....</p> + +<p>--Pourquoi agissiez-vous ainsi demanda le +juge sévèrement?</p> + +<p>--Charlot se frotta le pouce et l'index comme +un homme qui fait glisser des pièces blanches.</p> + +<p>Le juge se leva plein d'indignation....</p> + +<p>--Et qui vous a payés? demanda-t-il.</p> + +<p>--Personne encore, dit Robert et c'est perdu +à ce que je vois....</p> + +<p>--Mais qui vous a engagés à venir rendre +de faux témoignages?</p> + +<p>--Le bossu! dit Robert.</p> + +<p>--Tais-toi donc, repartit Charlot, pourquoi +le dire?</p> + +<p>--Faut qu'il y passe lui aussi. On a été +pincé, tant pis!</p> + +<p>--Quel est ce bossu, demanda le juge?</p> + +<p>--Un bossu riche et laid qui travaille, paraît-il, +pour le compte de M. Saint-Pierre dont +il veut épouser la jolie fille, continua Robert.</p> + +<p>--C'est le même qui vient de comparaître, +reprit Victor, et qui a été arrêté en même temps +que Mme. Gagnon, soupçonné comme +elle d'avoir empoisonné Geneviève la folle.</p> + +<p>--Monsieur Chèvrefils? dit le juge.</p> + +<p>--Chèvrefils, c'est un nom de guerre répondit +Victor, ou plutôt c'est un masque.</p> + +<p>Charlot poussa Robert du coude:</p> + +<p>Le jeune avocat a éventé la mèche, mon +vieux... je gage qu'il a eu un tête à tête avec +Paméla....</p> + +<p>--Fini le bossu! fini! répondit Robert. Il +va danser au bout de la corde....</p> + +<p>--Quel est le nom de M. Chèvrefils? demanda +le juge.</p> + +<p>--Son vrai nom? se hâta, de dire Robert, +car il en a pour tous les besoins....</p> + +<p>--Pour la semaine et les dimanches, ajouta +Charlot.</p> + +<p>--Respectez la Cour! cria l'huissier, ou vous +allez sortir.</p> + +<p>--C'est ce que nous voudrions, répliqua +Charlot. Et tout le monde éclata de rire.</p> + +<p>--Quel est le véritable nom de cet homme, +M. Letellier? demanda de nouveau le juge au +jeune avocat.</p> + +<p>--Clodomir Ferron, votre honneur, voleur, +échappé du pénitencier et assassin.</p> + +<p>Deux voix crièrent à la fois: Ferron! c'étaient +Picounoc et l'accusé.</p> + +<p>Quand l'émoi fut un peu apaisé, l'interrogatoire +continua.</p> + +<p>--Connaissez-vous la femme Gagnon qui +vient de donner son témoignage devant l'honorable +cour? demanda Victor à Asselin.</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Est-elle digne de foi?</p> + +<p>--Non.</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>--Parce que c'est une femme d'une conduite +scandaleuse et... qui vient de se parjurer.</p> + +<p>--Comment pouvez-vous dire cela?</p> + +<p>--Parce qu'elle a juré se nommer Eugénie +Laroche, femme Gagnon, et qu'elle se nomme +Ombéline Racette, et... qu'elle est ma femme?</p> + +<p>Le vieillard, honteux, et chagrin d'avoir à +révéler de pareilles turpitudes, courba la tête, +et un grand murmure remplit la salle. Le +juge ordonna d'amener cette femme et de la +mettre en présence du témoin. Quand elle +aperçut le vieillard elle recula en faisant un +geste de menace ou d'effroi:</p> + +<p>--Toi ici! dit-elle.</p> + +<p>--Pour te confondre, misérable! répondit +le vieillard d'une voix sourde et terrible.</p> + +<p>--Reconduisez cette femme en prison! ordonna +le juge.</p> + +<p>--Il reste un dernier témoignage, reprit Victor, +qui sait si la pauvre folle lâchement assassinée +ne parlera pas du fond de sa tombe. Voici +le document qu'elle nous a laissé. Il est scellé, +et il ne doit pas l'être par un simple caprice +d'une imagination malade. Si votre honneur +le permet, je romps l'enveloppe.</p> + +<p>Sur un signe du juge, le papier fut coupé +et la petite porte du fanal s'ouvrit. Il n'y +avait rien dedans qu'un petit bout de chandelle. +Le fanal passa de main en main. Personne +n'y trouva rien d'extraordinaire d'abord. +Tout à coup le jeune avocat s'écria +d'un air de triomphe en levant les +mains au ciel:</p> + +<p>--A quoi tient donc l'intelligence, la science +et l'esprit, si une pauvre folle trouve d'un +coup ce que nous cherchons, si longtemps! +La chandelle de ce fanal n'a jamais été allumée!...</p> + +<p>Pendant une minute l'huissier fut impuissant +à contenir l'émotion de la foule. Ce +simple oubli du meurtrier allait le confondre +à jamais. En examinant le revers de papier +qui entourait le fanal, on aperçut quelques +lignes d'écriture, et voici ce qu'on lut:</p> + +<p>--Picounoc ment quand il dit qu'il s'est servi +de son fanal pour s'éclairer; il doit mentir aussi +quand il accuse Djos du meurtre d'Aglaé. Si +Djos revient cela pourra le sauver.</p> + +<p><span class="sc">Geneviève Bergeron</span>.</p> + +<p>--Pauvre Geneviève! soupira Victor en +essuyant une larme. Pauvre Geneviève! fit, +comme un écho, la voix émue du prisonnier. +Et une émotion profonde s'empara de toute +l'assistance.</p> + +<p>L'avocat de la couronne fit son plaidoyer. +Il remémora d'une manière nette, précise, sans +passion et sans faiblesse tous les faits que l'on +sait déjà. Mais son argumentation parut +faible, car tous les témoins à charge venaient +d'être convaincus de parjure ou de malhonnêteté. +Picounoc seul restait debout, mais sa +version du meurtre ne semblait plus naturelle +et vraie comme en premier lieu.</p> + +<p>--Cependant conclut le procureur, la société +attend de vous le salut, messieurs les jurés, si +vous laissez le crime impuni, par compassion ou +par faiblesse, vous sapez les fondements de l'édifice +social, et nul n'est à l'abri de la malice des +méchants. Si vous croyez, devant Dieu, que +l'accusé soit coupable, et que, plus rusé que +son ennemi, il ait réussi à déjouer la justice, +vous devez le condamner sans merci, car +l'hypocrisie augmente la grandeur d'une faute; +si, au contraire, vous êtes d'avis qu'il est +accusé injustement, et qu'il a été amené à +commettre ce meurtre par un concours de +circonstances qui l'excusent, vous devez l'acquitter. +Si vous avez des doutes, donnez à +l'accusé le bénéfice de ces doutes; car il vaut +mieux pardonner à tous les coupables que +faire périr un innocent.</p> + +<br><br> + +<h3> +XVI</h3> + +<h3>LE PLAIDOYER DE VICTOR.</h3> +<br> + +<p> +Victor se leva au milieu d'un silence presque +redoutable. Il était pâle et un léger +tremblement agitait tout son être. C'était la +première fois qu'il plaidait en cour criminelle, +et dans quelle circonstance, grand Dieu! La +vie de son père et l'honneur de sa famille +pouvaient dépendre de son plus ou moins d'éloquence +et d'habileté. Il sentait que le prisonnier +le regardait avec plus de crainte +encore que d'affection.</p> + +<p>--Messieurs les jurés, commença-t-il, vous +avez à juger une des causes les plus étonnantes +qui aient jamais été soumises au +tribunal des hommes. Aurai-je assez d'habileté +pour vous l'exposer clairement, assez +de prudence pour ne rien omettre d'utile, +assez de science pour la bien discuter, assez +de forces pour en faire jaillir la glorification +de la justice? Ah! si je n'étais soutenu +que par l'appât de l'or ou la soif de la gloire, +je pourrais défaillir, et je mériterais de succomber; +mais j'ai pour aiguillonner mou courage +l'amour de la justice et le dévouement +filial.</p> + +<p>--Messieurs les jurés, reportez un instant +vos regards en arrière; tournez vos souvenirs +vers Lotbinière, la paroisse de l'accusé; remontez +d'une vingtaine d'années le cours de +la vie! Voyez-vous sur ce coteau de St. Eustache, +cette grande maison blanche, au milieu +des arbres qui l'ombragent? Là habitent le +bonheur et la paix. Joseph Letellier et Noémie, +sa femme jeune et belle, coulent des jours +heureux dans la crainte du Seigneur. Leur +maison, comme leur coeur, est ouverte à tout +le monde, et les amis sont nombreux. Mais +entre tous, celui qui partage le plus souvent +la joie des jeunes époux, c'est un voisin, un +camarade de l'accusé; c'est l'ami intime à qui +l'on se confie avec le plus de confiance et +d'abandon. Mais Noémie est belle, et le voisin +est voluptueux. Noémie est vertueuse et le +voisin est sans pudeur. Un homme qui se +sent brûlé d'une flamme honteuse est un +homme voué à toutes les infamies, s'il n'a pas +la crainte de Dieu. Ce voisin se laisse donc +entraîner sur la pente fatale, et il porte un +oeil de convoitise sur la femme de son ami. +De ce moment l'amitié est finie et l'ami, condamné. +L'amitié est remplacée par l'hypocrisie, +et l'ami, abusé chaque jour. Par une +combinaison diabolique on appelle le mensonge +au secours de la volupté, et la femme pure et +sainte est accusée auprès de son mari. +Les calomnies répétées éveillent la jalousie +dans le coeur du mari qui se croit trompé, et +la jalousie couvre d'un nuage toujours menaçant +la maison jusqu'alors pleine de sérénité. +Un jour, enfin, l'accusé trop confiant dans +l'ami qui l'abuse, aveuglé de plus en plus, +s'imaginant avoir sous les yeux sa femme infidèle, +oublieuse de ses devoirs les plus sacrés +et de la foi jurée, entre dans une de ces colères +qui rugissent à bon droit dans les profondeurs +d'un coeur honnête, quand un mari +croit voir se consommer sa honte. Il était +armé, il frappa.... Il frappa et s'enfuit.... Il +entra dans sa maison en pleurant.... Mais +écoutez plutôt le témoignage naïf de la petite +fille qui gardait, ce soir-là, l'enfant de Noémie: +J'étais gardienne chez Letellier le soir du +meurtre. J'avais alors douze ans. Madame +Letellier m'avait demandé d'avoir soin de son +enfant pendant qu'elle irait à confesse. Je +berçais le petit sur mes genoux. Tout à coup, +vers les neuf heures ou neuf heures et demie, +M. Letellier entre. Il était affreusement changé. +Il s'approche de l'enfant, le regarde en +pleurant, le prend dans ses bras, l'embrasse +et me le rend en disant: Aies-en bien soin... +car il n'a plus de mère.</p> + +<p>--Sa mère est allée à confesse, que je réponds, +et il la verra demain.--Elle ne reviendra +plus! je l'ai tuée, qu'il dit d'une voix à faire +peur... et moi, ajoute-t-il, vous ne me reverrez +jamais....</p> + +<p>Quoi de plus fort que ce témoignage dans sa +touchante naïveté! Et vous le savez, la femme +qui le rend, ce témoignage, est une femme +digne de foi, celle-là! et son témoignage se +trouve corroboré par les dépositions du voisin +chez lequel elle est accourue, le soir du meurtre, +pour annoncer la triste nouvelle. Il est donc +bien vrai que l'accusé, malicieusement induit +en erreur, avait cru tuer sa femme infidèle. +Et en effet, il disparut, comme il l'avait déclaré +à la petite gardienne, et il voulut être mort +pour tous ceux qui l'avait connu. Il brûla +sa grange pour faire croire qu'il s'était brûlé +avec elle.... Pourquoi vivre, en effet, quand +on a perdu, par la plus lâche des trahisons, +tout ce que l'on aimait sur la terre? Comment +un homme de coeur pourrait-il, le front souillé +par l'ignominie de sa femme, voir ses amis et +leur sourire? La mort est mille fois plus +douce que la vie, dans ces douloureuses circonstances, +la mort ou réelle ou feinte. L'accusé +choisit la dernière, et, pour tous ceux +qui l'avaient connu, il fut mort. Il ne choisit +pas, il fut plus plutôt inspiré de Dieu dont les +desseins sont impénétrables. Pendant vingt +ans il se tint caché dans les immenses solitudes +glacées du Nord-Ouest, et là, sous un nom +nouveau, il fit des prodiges de valeur et des +oeuvres de charité sans nombre! Il devint la +gloire des trappeurs-canadiens et la terreur +des sauvages barbares, si bien, qu'on l'appelait +partout le grand-trappeur. Il serait encore +perdu dans ces régions sans limites, si un événement +merveilleux ne lui eut appris qu'il +n'avait pas tué sa femme et qu'elle vivait encore. +Ici, messieurs les jurés, vous retrouvez +de nouveau cette preuve indestructible, irrécusable, +de la bonne foi de l'accusé dans son +crime et de la malice d'un scélérat qui agit +dans l'ombre. Ecoutez encore le témoignage +d'un brave et honnête chasseur qui a la crainte +de Dieu. Ce témoignage est appuyé par une +lettre du rév. père Olivier missionnaire du lac +des Esclaves: Voici ce que dit ce fidèle compagnon +de l'accusé:</p> + +<p>--Pauvre Djos, s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, +il serait encore heureux!... son enfant +ne serait pas orphelin... et sa femme ne serait +pas veuve!</p> + +<p>--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur +qui pleurait.</p> + +<p>--Et oui, depuis vingt ans.</p> + +<p>--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant +la tête, Djos a tué sa femme dans un moment +de folle jalousie.</p> + +<p>--Il ne l'a pas tuée, puisque je l'ai vue il +y a cinq ans, que je riposte.</p> + +<p>--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur +en tombant à genoux. Il pleurait +comme une Madelaine, et criait: Noémie! +Noémie! pardon! Oh! je n'ai pas tué ma +femme!... Mon Dieu! soyez béni!...</p> + +<p>Messieurs, quoi de plus concluant? La vérité +se fait jour de toute part. Elle éclate, +elle éblouit.</p> + +<p>L'accusé savait bien qu'il avait tué; +mais il croyait avoir droit d'exercer cette suprême +justice, car il croyait avoir subi un +suprême outrage de la part de sa femme. Et +qu'on ne dise pas qu'il s'est laissé tromper volontairement. +Les machinations les plus habiles +ont été mises en oeuvre pour l'aveugler et +le perdre. Il ne peut être coupable en conscience, +car il était de bonne foi et sa conscience +lui disait d'agir comme il l'a fait. C'est +un crime purement matériel qu'il a commis, et +qui n'offense pas Dieu. Les hommes seraient-ils +plus sévères que Dieu lui-même?</p> + +<p>Ou l'accusé savait qu'il n'avait pas tué sa +femme, et, alors, il n'eut pas attendu vingt +ans pour faire cet acte d'hypocrisie qui pouvait +toutefois le conduire à l'échafaud; car au +bout de vingt ans de cette vie étrange, active, +accidentée du chasseur, il était devenu un +homme tout autre; il avait dû oublier les +attachements d'autrefois, et tout ce qu'il avait +aimé, pour se délecter dans sa gloire de grand +chasseur et l'enivrante liberté des forêts; +ou il croyait l'avoir tuée, et, alors, il devait +s'efforcer de rester inconnu de tous, et ne se +révéler que dans une circonstance étrange +comme celle qui s'est offerte à lui au bout +de vingt ans. Mais ici, certain d'avoir été +le jouet ou l'instrument d'une volonté mystérieuse +et coupable, il devait se lever et +partir, sans songer aux conséquences de sa +détermination. Et c'est ce qu'il a fait. Il est +venu! Il est venu pour demander pardon à +sa femme qu'il avait outragée par ses lâches +soupçons! Il est venu pour dire au monde +qu'il a été un instrument aveugle et innocent +dans les mains de l'hypocrisie! Il est venu +pour soulever le voile qui couvre le mystère +d'iniquité, et chercher où se cache l'infâme qui +a tramé, pour le perdre, le plus odieux des +complots! Il est venu pour aider la justice à +triompher; pour être l'instrument de Dieu au +jour de la vengeance, comme il l'a été au jour +de l'épreuve!... Et, pour cela, il a exposé +sa vie, ses dernières espérances et ce qui lui +restait de bonheur sur la terre.</p> + +<p>Où est donc le coupable? Voilà ce que je +dois chercher avec vous, messieurs les jurés, +car il y a un coupable quand il se commet +un crime: seulement le vrai coupable n'est pas +toujours celui par qui l'attentat est consommé, +mais celui qui l'a médité, préparé et fait +accomplir. L'autre, comme dans le cas qui +nous occupe, n'est qu'un instrument inconscient. +Il existe un axiome bien vieux et bien +sage que les criminalistes évoquent toujours +avant d'entrer dans les dédales où se cachent +les scélérats; un axiome qui jette une première +lueur dans l'ombre où s'aventure la +justice, et la conduit souvent comme un fil +d'Ariane jusqu'à la grande clarté du ciel. Cet +axiome le voici: A qui profite le crime? En +effet, l'on ne commet point un crime pour le +plaisir de le commettre; c'est-à-dire que le +crime n'est pas un but, mais un moyen: le +moyen d'arriver à la satisfaction d'une passion; +et toutes les passions se réduisent à +deux, la haine et l'amour. Dans l'affaire qui +nous occupe, on cherche en vain la haine. La +victime et l'accusé avaient toujours vécu +comme de bons et honnêtes voisins, quoiqu'en +ait dit Saint-Pierre dans son témoignage intéressé. +Et la défunte n'a-t-elle pas avoué elle-même +à Madame Letellier, que les bruits que +l'on faisait courir sur le compte de Joseph +étaient faux et calomniateurs; et qu'il n'avait +jamais manqué de respect envers elle. Et puis +ce jeune homme qui venait d'être l'objet d'une +immense faveur du ciel, l'objet d'un miracle, +pouvait-il tout à coup devenir si profondément +méchant, que de tuer une femme qui lui aurait +donné un soufflet? Est-ce donc la satisfaction +de l'amour? Pas davantage. Supposez,--ce +qui n'est pas,--qu'il ait aimé la +défunte, pourquoi l'eut-il assassinée? Pour +qu'un autre homme ne la possédât point. +Mais ne sait-on pas, hélas! qu'un libertin se +glorifie de partager avec l'époux les faveurs +de la femme qu'il a détournée de ses devoirs? +Il arrive qu'un homme plonge le poignard +dans le coeur de sa maîtresse, mais ce n'est que +lorsque cet homme est ou doit être le premier +ou le seul aimé, et croit avoir des droits sur +cette femme qui le trahit tout à coup. Mais ici, +rien de cela; et quelle différence! L'accusé +aimait sa femme... il l'aimait passionnément; +il l'aimait de l'amour le plus jaloux, vous le +savez. Et quand a-t-on vu un homme ainsi +jaloux avoir, à la fois, deux amours également +violentes? Et quand a-t-on vu un homme +jaloux devenir infidèle par habitude?... La +jalousie peut pousser à l'infidélité, mais c'est +la vengeance qui est le principal motif, et si +l'infidélité persiste, la jalousie s'apaise nécessairement. +Or, ici la jalousie est restée jusqu'au +dernier jour dans l'âme ulcérée du +malheureux accusé. Donc il aimait sa femme +et n'en aimait pas d'autre de la façon que l'on +voudrait faire croire.</p> + +<p>A qui donc le crime profite-t-il? Qui pouvait +gagner quelque chose par la mort d'Aglaé? Son +mari? Non, s'il l'aimait, oui, s'il ne l'aimait pas. +Car une femme que l'on hait est un fardeau bien +lourd à porter. Nous verrons donc si Picounoc, +le premier accusateur, pouvait en ce sens profiter +du crime, et nous verrons ensuite pourquoi, +s'il voulait se débarrasser de sa femme, +il ne l'a pas fait périr lui-même, et nous verrons +encore s'il n'avait pas intérêt à compromettre +l'accusé et à le perdre.</p> + +<p>Et d'abord Picounoc ou Saint-Pierre aimait-il +sa femme?</p> + +<p>Picounoc se marie, mais il n'aime pas la +femme qu'il jure devant le Christ d'aimer et +de protéger toujours. Il est parjure une première +fois au pied des autels. Et si ce que je +dis est vrai, messieurs, ce que je dirai ensuite +sera bien facile à comprendre; car, du moment +qu'un homme a laissé, de plein gré, le chemin +de la vertu et de l'honneur pour entrer résolument +dans la voie du crime et de l'infamie, +nul ne sait où cet homme s'arrêtera... parce qu'il +ne s'arrêtera que dans l'abîme.... Et ce +que j'ai dit est vrai. Ecoutez plutôt le témoignage +de Paul Hamel:</p> + +<p>--Je rencontrai Picounoc: il me dit qu'il se +mariait, mais qu'il n'aimait pas sa fiancée... +qu'il se laissait faire parce qu'elle avait une +belle propriété.... Je le blâmai, repart le témoin; +il me répliqua: Tiens! Je n'ai pas de +secrets pour toi; j'ai aimé, j'aime, et j'aimerai +toujours. Celle que j'aime tu la connais, c'est +Noémie! Elle est la femme d'un autre, eh bien! +puisque de ce côté le bonheur m'est ravi, je +n'estime plus les femmes que d'après leur dot, +et je voudrais devenir veuf tous les ans pour +me remarier toujours avec des filles avantageuses.--Si +tu parlais sérieusement, réplique +le témoin, j'irais avertir ta fiancée.--Je suis +sérieux, répond Picounoc, je suis un maudit +et le fils d'un maudit... donc il faut que +je fasse mon oeuvre.</p> + +<p>Messieurs, ces paroles épouvantables sont +le noeud gordien de la cause qui vous est +soumise, et elles expliquent la noirceur de +l'homme qui a ourdi ce drame, et la subtilité +de ses moyens. C'est un maudit qui veut faire +son oeuvre, et Dieu sait qu'il l'a faite terrible!</p> + +<p>Picounoc, marié et père de famille, nourrissait +toujours dans son âme le feu de ses +criminels désirs. S'il eut été un scélérat +vulgaire, s'il n'eut pas été un homme maudit +peut-être, il serait allé aveuglement où l'entraînaient +ses désirs, et, comme la plupart des +criminels, il aurait brisé violemment les obstacles. +Il eut tué sa femme et son ami. En +effet, consultez les annales judiciaires et voyez +si, dans presque tous les cas analogues, l'homme +ou la femme épris d'une passion coupable, ne +font pas eux-mêmes, par le fer ou le poison, +disparaître ceux qui les gênent. Mais Picounoc +plus rusé, plus fort, plus attaché à la vie, +imagine, pour arriver à son but, un moyen +plus lent sans doute, mais plus sûr et moins +dangereux. Peut-être aussi savait-t-il qu'il avait +besoin d'abord de diminuer un peu l'extrême +tendresse de Madame Letellier pour son mari, +en s'efforçant de rendre celui-ci injuste et cruel +même envers sa femme. Et c'est ce qu'il fit. +Dans son imagination infernale il trouva cet +infernal projet: Faire tuer sa femme bonne et +fidèle par le mari de Noémie. C'était habile, +mais malaisé. Comment en arriver là?... +Par la jalousie, la plus aveugle des passions. +Oui, rendre Joseph jaloux, se dit l'infâme, et +lui faire tuer ma femme en guise de la sienne. +Vous savez, messieurs, par quelle suite de +fourberies et de mensonges il y est arrivé. +Vous le savez par le témoignage de Madame +Letellier, qui avoue ce qu'elle a souffert de +cette incompréhensible jalousie de son mari. +Vous le savez par le témoignage d'Angèle +Mercier, qui déclare que lorsqu'elle était enfant, +Picounoc la payait pour lui faire dire--ce +qui était faux--qu'elle était la messagère du +docteur et de Madame Letellier. Vous le +savez par le témoignage du docteur lui-même +qui se vit injurié de la façon la plus grossière, +parce qu'il causait avec l'infortunée Noémie. +Et quand Picounoc trouve son travail assez +avancé; quand il voit son aveugle ami se +porter à des excès de violence, et dans son +langage et dans ses actions, alors il songe à +mettre le couronnement à son oeuvre. Il +prévient l'accusé que Noémie, sa femme qu'il +aime tant et qu'il croit si vertueuse et si +fidèle, déjouera son attention le soir même, et +viendra--après avoir prétexté la confession, un +sacrement divin--viendra, dis-je, dans ses +bras à lui Picounoc.... Mais il a bien soin +d'attendre les ombres du soir, et de ne pas +sortir de sa propriété. Il eut été difficile de +donner à Aglaé, la victime désignée d'avance, +un motif plausible peur l'entraîner ailleurs. +Il rentre donc dans son jardin, suivi de sa +femme à qui il parle comme un amant parle +à son amante. Aglaé, prévenue de quelque +façon que l'on ignore, mais que l'on devine +bien, joua son rôle bien innocemment sans +doute, et sans prévoir qu'il pourrait avoir des +suites aussi funestes. Au reste, elle était un +peu simple, comme l'ont déclaré plusieurs témoins. +Bonne et simple, c'était bien la victime +que Picounoc pouvait, sans trop de +crainte, conduire à la boucherie! Il eut soin +de la vêtir d'un châle tenu caché pour la circonstance, +et en tout semblable à celui que +Madame Letellier venait de recevoir de son +mari. On n'a pas de preuve directe de ce fait; +mais cela se déduit de la déclaration de l'accusé +lui-même et des paroles d'un faux témoin +de la couronne, de Madame Gagnon. +En effet, comment cette femme pouvait-elle +dire à Madame Letellier, en parlant d'un +châle: Mais! <i>c'est le vôtre!</i> puisqu'elle n'avait +jamais vu ce châle et qu'elle ne pouvait +savoir qu'il existait.... Et pourtant cette parole: +c'est le vôtre! implique nécessairement l'existence +d'un autre châle. Le vôtre implique le +mien ou celui d'un autre. Et d'ailleurs quoi de +surprenant que Madame Gagnon, ou Madame +Asselin si on lui rend son vrai nom, quoi de +surprenant, dis-je, que cette dame soit dans les +secrets d'un assassin? elle est accusée elle-même +d'empoisonnement, et elle vient d'être +convaincue de parjure!... Et le marchand qui +a vendu le châle à Madame Letellier, peut bien, +quoi qu'il le nie, en avoir aussi vendu un autre +pareil à Picounoc. Sa dénégation ne vaut rien +puisque lui-même n'est aussi qu'un misérable, +un échappé du pénitencier qui va monter sur +l'échafaud!</p> + +<p>Et n'est-ce pas pour que l'accusé fut trompé +par ce châle et crut reconnaître sa femme, que +Picounoc fit brûler une allumette? Cette clarté +légère et momentanée suffisait pour induire +en erreur, mais ne suffisait pas pour qu'un +oeil prévenu, comme l'oeil du jaloux, put découvrir +la ruse. La clarté du fanal eut été +trop persistante, et qui sait? toute la trame +ourdie avec tant de soins et d'adresse se fût +dénouée ridiculement et à la confusion du +traître. C'est ici surtout que l'on peut admirer +comment Dieu se joue des projets de l'iniquité! +D'un souffle il renverse les plans les +plus hardis, il défait les combinaisons les plus +merveilleuses. Il serait indigne de lui de sembler +travailler quand les impies travaillent, +pour opposer, comme le font les hommes, force +contre force, pensées contre pensées. Il laisse +se glisser un futile oubli parmi toutes les +grandes idées savamment combinées, et l'édifice +que l'architecte du mal admirait avec +orgueil s'écroule soudain. Ainsi Picounoc a +tout prévu, jusqu'à la lumière dont il faudrait +s'éclairer dans le jardin, et, pour donner plus +de poids à sa parole, il feint même d'avoir +oublié le fanal dont il s'est servi, et il jure +que la chandelle de ce fanal a brûlé pendant +quinze ou vingt minutes. Mais voilà où la +Providence qui veille sur les justes l'attend. +Dans son trouble le malheureux n'a pu songer +à tout: il n'a peut-être pas même ouvert le +fanal, il l'a peut-être porté dans le jardin après +le meurtre... quoiqu'il en soit, le mensonge +est là, et le mensonge suffit à défaut de toute +autre preuve, pour attirer sur la tête de celui +qui l'a proféré, en prenant le nom de Dieu à +témoin, les châtiments les plus terribles. La +chandelle du fanal n'a pas été allumée, et, +après vingt ans, vous la voyez encore avec +sa mèche blanche que la flamme n'a +jamais touchée. Un témoin dit qu'il a +ramassé le fanal et l'a donné à Geneviève la +folle. Geneviève, étonnée de ce que la chandelle +n'en avait pas été allumée, bien que +Picounoc déclarât de suite le contraire, cacha +ce fanal comme un précieux document, et +attendit le jour marqué de Dieu. La pauvre +fille fut alors inspirée du ciel, et, sans savoir +peut-être qu'elle marchait au martyre, elle +passa vingt ans de sa vie à chercher ce mystère +que sa mort a fait éclater. Pauvre Geneviève! +sainte fille que la pénitence a transfigurée, +sois bénie, car tu as sauvé mon père! +sois bénie dans ta tombe, car tu as été un instrument +terrible dans les mains du Seigneur!</p> + +<p>Et ici vous voyez encore la vérité du récit +de l'accusé à sa femme. Il dit que Picounoc +fit brûler une allumette, une seule, comme +pour lui montrer la femme coupable à cette +lumière faible et passagère, et la tromper plus +sûrement. Il déclare qu'il ne se produisit pas +alors d'autre lumière, et la chose est évidente +pour tous maintenant. Donc tout ce qu'il raconte +au sujet de cette lugubre affaire est +aussi véridique.</p> + +<p>Picounoc avait raison de se défier de Geneviève +puisque cette infortunée savait une +chose qui pouvait le perdre. Cependant il ne +connaissait point l'irrécusable argument de ce +fait si futile en apparence, puisqu'il croyait +que le fanal avait été perdu ou volé. Pourquoi +alors la pauvre folle a-t-elle été empoisonnée? +Ah! c'est qu'elle avait entendu quelque conversation, +surpris quelque secret, et l'on voulait +s'assurer de son silence. Sa folie est peut-être +simulée, pensait-on, et, au jour du procès, +qui sait si cette femme rusée ne se montrera +pas plus fine et plus intelligente que le criminel +qui a conçu et exécuté ce projet avec tant +d'astuce et de patience? Car ce n'est point par +un simple hasard que Geneviève est morte soudainement +quelques jours avant le procès, et +après que l'un des témoins de l'accusé eut +averti Picounoc de se défier d'elle. Qui, en effet, +l'a poussée à son destin fatal? Picounoc. Et +ensuite? Ensuite, elle est partie de la maison +du bossu infâme pour aller--cela se prouvera +bientôt--pour aller chez une femme perdue +boire le poison qui devait la tuer! Et sous +quel prétexte Picounoc l'envoie-t-il au bossu? +sous un faux prétexte. On l'envoie porter +une lettre qui n'est pas écrite.... Que veut +dire cela? On envoie une lettre pour dire à la +personne absente ce qu'on lui dirait si elle +était près de nous. On n'envoie jamais quatre +pages blanches, excepté quand il y a convention +d'avance entre les deux correspondants +sur la signification du singulier envoi. Et +la convention dans le cas actuel, c'était la +mort de Geneviève, la mort d'un témoin dangereux, +les faits l'ont prouvé. Picounoc et le +bossu se sont compromis au sujet de cette +lettre, et le témoignage de Marguerite, la fille +de Picounoc, n'a pas tardé à les confondre.</p> + +<p>Et pourquoi parlerais-je des témoignages +menteurs de ces deux malheureux vieillards +qui sont venus ici donner publiquement le +spectacle d'un scandale inouï! Surpris dans +leur oeuvre coupable, reconnus pour de redoutables +malfaiteurs, convaincus de parjure, +jetant, avec le masque matériel qui déguisait +leur figure, le masque moral qui voilait leur +âme, ils se sont mis à rire, avec un cynisme +écoeurant, de leur acte criminel, et à se vanter +avec orgueil de leur vie honteuse. Ils ont +eux-mêmes, se voyant perdus, dénoncé leurs +complices ou plutôt leurs maîtres; car les lâches +n'aiment pas à rouler seuls dans l'abîme, +et malheur à ceux qui se servent d'eux! Ils +ont dénoncé Ferron, Ferron! un échappé du +pénitencier qui se cachait, riche et redouté +sous un nom volé, le nom de Chèvrefils. Ils +ont de plus déclaré--et ces hommes sont sans +doute bien informés--ils ont déclaré, ce que +nous savions déjà, que Ferron est l'ami et +l'instrument de Picounoc. Voilà comme cet +enchaînement extraordinaire de faits ou de +témoignages nous conduit infailliblement au +vrai coupable.</p> + +<p>Je me résume. A qui le crime a-t-il bénéficié? +A l'accusé qui aimait sa femme jusqu'à +la jalousie, ou à Picounoc qui haïssait la +sienne, même avant de l'épouser? A l'accusé +qui ne demandait qu'à vivre en paix dans +son foyer béni, entre sa Noémie douce et +fidèle et son enfant au berceau, ou à Picounoc +qui portait un oeil lubrique sur une autre +femme et voulait parvenir à en faire sa femme +légitime, sachant bien que la vertu de cette +créature était inébranlable? En devenant +libre Picounoc avait fait un grand pas vers +le but qu'il convoitait; mais une autre personne +restait enchaînée à ses devoirs, fidèle à +ses serments, c'était Noémie la femme désirée. +Il fallait donc qu'elle fut libre elle aussi. +Et pour qu'elle le fut, il fallait que son époux +mourut... ou du moins passa pour mort.... +Et voilà qu'en effet, le même jour, du même +coup, disparaissent les deux personnes qui +sont des obstacles à la réalisation des voeux de +Picounoc: sa femme et son ami. L'une des +victimes est morte, l'autre se fera justice elle-même; +elle disparaîtra de plein gré pour +toujours, ou, si elle demeure, elle sera accusée. +Oui, dans la pensée de Picounoc, ce qui se fait +aujourd'hui, aurait eu lieu le lendemain du +meurtre, si l'accusé ne se fut pas sauvé!</p> + +<p>Et pendant vingt ans Picounoc s'efforce de +gagner l'amour de cette femme qu'il a plongée +dans le deuil, et pendant vingt ans, soutenue +par sa vertu, inspirée par le ciel, elle a refusé +les hommages de ce persécuteur déguisé en +ami. Et ce n'est que lorsque découragée par +des épreuves sans nombre, appauvrie par des +accidents fréquents, jetée dans le chemin public +par la malice d'un avare, ami et complice +de Picounoc, de Chèvrefils ou Ferron, +qu'elle se décide enfin à ne plus être si cruelle +envers celui qu'elle croit son protecteur. +Toutefois elle hésite encore. Mais la reconnaissance +opère en son coeur ce que rien +n'avait pu y opérer encore. Picounoc, par +une générosité qui s'explique maintenant, +rend à la femme affligée le bien qu'à dessein +il lui avait fait perdre. Hypocrite et fourbe, +il achète non l'amour mais la foi de cette +femme, par des sacrifices qu'il n'a jamais accomplis +et des bienfaits qu'il n'a jamais rendus. +Il va triompher. Le jour de son mariage +est fixé. Oh! comme il doit se glorifier de son +crime d'autrefois! Les vingt ans de souffrance +et de crainte sont passés. Aglaé ne sortira +pas de sa tombe pour crier vengeance, et l'ami +trompé ne reviendra jamais se faire expliquer +un mystère d'iniquité qu'il n'a jamais soupçonné! +Mais Dieu qui se rit des complots des +méchants a marqué le jour de sa justice. Le +mari si injustement jaloux a expié suffisamment +sa faiblesse coupable, et le traître a +triomphé assez longtemps. Celui qu'on disait +meurtrier est apparu soudain et il a montré, +de son doigt implacable, la tache de sang sur +le front de l'accusateur. Il a tué, mais innocemment +et au signal trompeur d'un homme +qu'il croyait son ami.</p> + +<p>Avec la malédiction de son père, Picounoc a +fait retomber sur sa tête le sang de sa femme. +Rien d'étonnant, la malédiction d'un père, +c'est la malédiction de Dieu, et la malédiction +de Dieu, c'est la mort!... Mais le ciel +ne pouvait pas perdre à jamais un homme qu'il +venait de protéger si hautement. L'accusé, +vous le savez, c'est le Pèlerin de Sainte-Anne, +c'est cet homme qui, jeune encore, contrit, repentant +et humilié, fut guéri miraculeusement +en présence d'une foule de personnes, dans +le sanctuaire de Notre Dame de Beaupré!... +Voilà, messieurs, un gage magnifique de l'innocence +de l'accusé, car cela prouve qu'il +était devenu vertueux, et qu'il ne pouvait, en +conséquence, commettre le crime dont il est accusé, +que par une erreur fatale, comme l'erreur +dans laquelle il est tombé par les machinations +de Picounoc. Cependant, messieurs les +jurés, le miracle de Sainte-Anne n'est pas plus +éclatant que celui qui s'accomplit sous vos +yeux; car tout le monde reconnaîtra l'intervention +divine dans ce procès tristement célèbre. +Et l'on dira que cet homme, heureux +après tout, le Pèlerin de Sainte-Anne ou l'accusé, +a été deux fois sauvé par un miracle.</p> + +<p>Victor paraissait transfiguré, et ses yeux +étaient mouillés de larmes.</p> + +<p>Plusieurs avocats, des plus anciens, se levèrent +de leur siége pour venir lui serrer la +main.</p> + +<p>Le juge fit alors, avec une gravité imposante, +un résumé des témoignages. Il exposa +sans passion et sans faiblesse, les principaux +faits, et, pour venir en aide à l'honnête simplicité +des jurés, ils jeta les lumières de sa +science sur les détails de la cause.</p> + +<p>--Quiconque se servira de l'épée périra par +l'épée, dit-il à la fin de son adresse; c'est la loi +de Dieu. Cependant cette loi ne frappe pas +aveuglement et n'est pas impitoyable. Les lois +des hommes, qui sont les images des lois +divines, ne sauraient être plus sévères. On ne +punit pas l'homme qui tue pour défendre sa +propre vie. Il serait inique de le faire. On +pardonne au mari qui tue sa femme dans +l'adultère. Car la douleur et la colère de +l'homme, alors, sont peut-être plus fortes que sa +volonté, et détruisent son libre arbitre. Et puis +s'il est permis de tuer pour sauver sa vie, il +doit l'être davantage pour sauver ou venger ce +qui est bien plus précieux que la vie, l'honneur. +Mais ici il ne s'agit pas d'un malheureux qui +a tué sa femme coupable, mais d'un homme +qui, croyant tuer sa femme coupable, a tué la +femme d'un autre. Est-il excusable dans un +pareil cas? Difficilement d'ordinaire; mais +dans le cas actuel il est certain que l'accusé a +été enveloppé dans un réseau d'intrigues qui +l'ont tout à fait égaré. On l'a rendu jaloux quand +il possédait la femme la plus dévouée. N'est-il +pas blâmable d'avoir cru à l'infidélité de sa +femme sans jamais avoir pu la surprendre en +faute? N'est-il pas blâmable d'avoir mis une +confiance illimitée dans un homme dont il connaissait +le caractère mauvais? Oui sans doute. +Et si une femme n'était venue jurer qu'elle +même, payée pour cela par Picounoc, avait +induit cet homme jaloux en erreur, en lui racontant +comme vraies des fautes que sa femme +n'avait pas commises, je ne pourrais l'excuser +complètement. Mais après les criminels moyens +révélés par cette femme, l'aveugle jalousie de +l'accusé s'explique et s'excuse. Il a été un +instrument de mort, mais un instrument inconscient. +Il se trouve un homme plus +coupable que lui, et seul coupable: c'est +l'homme qui a préparé cette oeuvre infâme, +supposé qu'il ne puisse en rien atténuer les +témoignages qui se sont élevés contre lui, +lorsqu'il les voulait diriger sur un autre. +Quant à l'accusé à la barre, il a expié par vingt +ans d'exil, de pleurs et de souffrances, la lâche +complaisance avec laquelle il a écouté son +traître et sensuel ami. Dieu semble satisfait +de l'expiation; il ne siérait pas à la justice +humaine de se montrer plus sévère que la +justice divine.</p> + +<br><br> + +<h3> +XVII</h3> + +<h3>COUPABLE OU NON COUPABLE.</h3> +<br> + +<p> +Les jurés, ne s'accordant pas immédiatement, +se retirèrent dans leur chambre sous la garde +d'un huissier qui prêta le serment suivant: +«Vous jurez que vous garderez et tiendrez ce +jury, sans aliments, boissons, feu ou lumière; +que vous ne permettrez à qui que ce soit de +parler à ceux qui en font partie, que vous +ne leur parlerez pas vous-même, si ce n'est +pour leur demander s'ils sont d'accord sur +leur verdict. Ainsi que Dieu vous soit en +aide.»</p> + +<p>La foule éprouva un vif désappointement en +voyant cette hésitation du jury. Les uns +murmuraient, les autres, sombres et pensifs, +doutaient de la sagesse de cette belle institution +des jurés, et se demandaient en quoi de +pauvres ignorants, honnêtes tant que vous +voudrez, mais quelquefois malhonnêtes, peuvent +juger avec plus de discernement et d'équité +que des juges savants, ou qu'un autre +jury qui serait composé d'hommes de loi? Et +ils avaient raison. Car si parfois un innocent +court une chance d'être perdu, le coupable +qui ne peut être condamné que par la totalité +absolue des jurés, a bien des chances d'échapper.</p> + +<p>Le jury, au grand désespoir des curieux, des +amis, des hommes de loi, passa toute la nuit +en délibération, ou peut-être à dormir. Quelques +uns des jurés voulaient acquitter l'accusé, +d'autres inclinaient à le trouver coupable +d'homicide, et d'autres encore voulaient le +verdict de coupable avec circonstances atténuantes +et recommandation à la clémence de +la cour.</p> + +<p>Le lendemain, le peuple se porta de nouveau +en foule vers le palais de justice. Sur +les onze heures, les procédés de la cour furent +tout à coup interrompus. Les jurés annonçaient +qu'ils en étaient venus à une entente. +Ils revinrent dans leur banc. Tous les regards +de la masse réunie sous les vieilles voûtes les +interrogeaient avec anxiété. Le prisonnier +ne put s'empêcher de pâlir un peu. Ce moment +était solennel pour lui. Le greffier fit +l'appel des jurés et leur demanda à chacun +d'eux s'ils étaient d'accord sur leur verdict. +Tous répondirent affirmativement. Il leur +demanda alors qui d'entre eux allait prononcer +le verdict.</p> + +<p>--Le chef choisi par nous, répondirent-ils.</p> + +<p>Alors le greffier dit à l'accusé de lever la +main--ce que le grand trappeur fit avec dignité--puis, +s'adressant aux jurés, il leur dit: +Regardez le prisonnier, vous qui êtes assermentés: +Comment dites-vous? est-il coupable +de la félonie dont il est accusé, ou non +coupable?</p> + +<p>--Non coupable!</p> + +<p>--Prisonnier, vous êtes libre, dit le juge +avec émotion.</p> + +<p>Une clameur longtemps contenue s'éleva +soudain, et des applaudissements frénétiques +ébranlèrent la vaste salle. Victor, tout en +larmes, se précipita dans les bras de son père, +et longtemps le père et le fils se tinrent pressés +coeur contre coeur. On avait empêché +Noémie d'assister au verdict qui pouvait, vu +l'indécision des jurés, tourner fatalement. Le +grand-trappeur alla lui-même lui annoncer la +fin de ses épreuves et de son expiation.</p> + +<p>Des ordres furent donnés pour l'arrestation +de Picounoc. Picounoc s'était enfui de la ville, +comme le rat laisse le navire qui sombre. +En un jour il avait vu s'écrouler l'immense +échafaudage élevé, vingt ans durant, par sa +malice et sa lubricité. Ses amis, tombés et +perdus à jamais, l'appelaient dans le gouffre, et +il se sentait inévitablement entraîné. Sombre, +morose, il entra dans sa maison et parcourut, +comme un homme ivre ou fou, chaque appartement. +Il évita les regards de sa fille encore +faible et souffrante. Par instant il avait encore +un fol espoir: il est si dur renoncer à +l'espérance! Il épia le retour des gens qui +étaient allés à Québec pour le procès, et, afin +d'apprendre le secret de sa destinée sans s'exposer +à rougir, il se cacha dans le fossé qui +longe la route de St. Eustache, sur le coteau de +sable, parmi les cerisiers sauvages, et il attendit +patiemment. Il fut bien servi. Les premiers +qui passèrent furent le grand-trappeur, +Victor et Noémie. La joie brillait sur leurs +figures et l'amour débordait de leurs coeurs. +En passant sur le coteau, le grand-trappeur +disait: Pauvre Picounoc! je ne lui avais +pourtant jamais fait de mal!... et s'il eut +voulu me laisser en paix, je lui aurais bien +pardonné son crime, j'étais si heureux! Et +Noémie répondit: Maintenant il est trop tard.--Trop, +tard! ajouta Victor, on le cherche pour +l'arrêter.</p> + +<p>Picounoc eut le frisson et ses yeux se couvrirent +d'un nuage de sang. Il eut envie de +se repentir pour satisfaire à la justice divine, +et de se livrer au bourreau pour satisfaire à la +justice humaine. Mais ce premier bon mouvement +ne fut pas suivi d'un second.</p> + +<p>--Malédiction! dit-il, il n'y a point de +pardon pour moi, ni en cette vie, ni en l'autre! +Il demeura longtemps dans un abattement +profond. Il pensa à se sauver comme avait +fait Djos autrefois; mais ce qui lui paraissait +facile pour d'autres, lui semblait impossible à +lui. Quand il se leva, irrésolu encore et tremblant, +il aperçut des étrangers qui montaient +la route. Alors il se met à fuir, croyant que +ce sont des constables qui viennent l'arrêter. +Et il a raison. Après avoir couru longtemps +il se détourne. Deux des constables sont sur +ses talons. La peur lui donne des ailes, et il +s'élance comme un cerf que la meute poursuit. +Il passe à la porte de Letellier, et voit +une foule joyeuse et bruyante.... Il pense +que cette foule va lui barrer le passage; mais +elle s'ouvre pour le laisser fuir. Il arrive chez +lui haletant, épuisé, couvert de sueurs, les +yeux sanglants et sortis de leurs orbites. Les +officiers de la police le poursuivent toujours. +Il passe à côté de la maison, gagne la prairie +et, soudain, il disparaît comme s'il se fut enfoncé +dans la terre. Il s'était, précipité dans +un puits. Dans son élan, il descendit tête première +au fond, et là, ses mains crispées s'attachèrent +par hasard à une pierre, fangeuse. +Quand on le retira il était mort; mais ses +mains serraient toujours la roche pleine de +limon.... En jetant cette pierre on s'aperçut que +son enveloppe se désagrégeait. On l'examina +attentivement. O jugement de Dieu! on +reconnut le châle qui avait dû envelopper sa +victime. Il y avait vingt ans qu'il était là. Ce +n'avait pas été, en effet, selon la parole de la +tireuse d'horoscope, la main d'un vivant qui +l'avait retiré du puits.</p> + +<p>Marguerite fut long temps à se remettre de +ce coup terrible. Cependant elle ignorait, la +pauvre enfant, l'horrible mystère de la mort +de son père. On s'était fait un devoir de lui +cacher cette honte. Elle vit son jeune ami +Victor et ne rougit pas, inconsciente qu'elle +était du crime de sa race. Elle s'applaudissait +d'avoir été délivrée du bossu. Il venait de +mourir sur le gibet.</p> + +<p>C'est le temps de dire que l'ancien docteur +au <i>sirop de la vie éternelle</i> était devenu bossu à +la suite du coup de rame qui lui avait été +infligé--les lecteurs du Pèlerin s'en souviennent--sur +la grève du Château-Richer, lors +de l'enlèvement de la petite Marie-Louise. +Ferron, conduit au pénitencier avec son compère +Racette le maître-d'école, s'était enfui au +bout de deux ans, avec le même complice, en +tuant l'un des gardiens. La femme Asselin, la +tante inhumaine du Pèlerin, l'épouse infidèle, +l'empoisonneuse, monta aussi sur l'échafaud. +Robert et Charlot furent enfermés au pénitencier +pour le reste de tours jours. En entendant +leur sentence, ils se poussèrent du coude.</p> + +<p>--Batiscan! dit Robert, une pension sur +l'Etat! qu'en dis-tu?</p> + +<p>--Mille noms! quelle chance! le mérite est +toujours reconnu, répliqua Charlot.</p> + +<p>--On en sortira.</p> + +<p>--Oui, couché sur le dos.... N'importe on +a fait une bonne jeunesse....</p> + +<p>--De soixante et quinze ans!...</p> + +<p>Marguerite, pourtant, finit par apprendre +ce qu'avait été son père, et ce qu'il avait fait. +Inutile d'essayer à peindre son désespoir; nul +ne le pourrait. Ses entrevues avec Victor +ne furent que des larmes et des sanglots. +Un jour, pourtant, qu'il voulait la consoler, et +lui disait, que les enfants ne sont pas responsables +des fautes de leurs parents, et qu'il +l'aimait encore et qu'il l'aimerait toujours, elle +retrouva son énergie et sa fierté:</p> + +<p>--Victor, dit, dit-elle en le couvrant d'un +regard plein de pleurs et d'amour, Victor, +consentirais-tu donc à avoir pour enfants les +petits fils de mon père?...</p> + +<p>Victor l'étreignit sur son coeur et, silencieux, +sortit sans pouvoir répondre.</p> + +<p>Plus tard, une belle jeune fille arrivait au +fort Providence, sur les bords de ce grand lac +solitaire qui dort dans les régions boréales, +sous un manteau de glace. Elle apportait +beaucoup d'argent pour secourir les pauvres +et embellir la chapelle de Dieu; elle apportait +beaucoup d'ardeur pour le salut des enfants +sauvages. Cette nouvelle sainte qui voulait +expier les fautes de sa race, c'était Marguerite. +Le trappeur qui l'avait conduite là, c'était +l'ex-élève. Il revint prendre sa place au +foyer du grand-trappeur qui ne voulait pas se +séparer de lui.</p> + +<p>Gagnon, instruit par les événements qu'il +avait vu se dérouler sous ses yeux, retourna +auprès de la Louise. Il arriva au moment ou +la vieille Labourique sortait.... Elle sortait +pour aller au cimetière. Pour racheter un peu +le mal qu'il avait causé à la société en général +et au bonhomme Asselin en particulier, il +donna à ce dernier la belle terre qu'il venait +d'acquérir à Lotbinière.</p> + +<p>Deux ans se sont écoulés. Victor, sur la voie +de la fortune et de la gloire, vient d'arriver à la +maison paternelle. Le grand-trappeur, Noémie, +l'ex-élève et le vieux Asselin font la partie de +quatre sept, et s'amusent comme seuls peuvent +s'amuser des chrétiens qui ont la paix et +l'amour de Dieu dans la conscience, et de l'or +dans leur bourse.... Victor apporte une lettre +de Marie Louise, la soeur St. Joseph du fort +Providence. Les cartes restent pêle-mêle sur +la table, et les oreilles attentives ne perdent +pas un mot. Or voici ce que dit cette lettre, +et ce sera la dernière page de mon livre.</p> + +<p><span class="sc">Mon cher grand-trappeur</span>,</p> + +<p>Je te donne, frère, ce nom que répéteront +longtemps nos solitudes immenses; il doit +être doux à ton oreille comme il l'est au coeur +des pauvres indiens................... +.....................................</p> + +<p>La religion porte, de plus en plus loin, son +flambeau divin dans les régions naguère plongées +dans les ténèbres, et son oeuvre de miséricorde +et de paix ne s'arrêtera que lorsqu'il +n'y aura plus d'âmes à sauver. Nos saints +missionnaires semblent redoubler de zèle et +de travail à mesure que l'âge et les privations +de toutes sortes s'acharnent à les écraser. Le +spectacle de leurs dévoûment nous soutient et +nous encourage, nous, pauvres femmes.... +............... Nous trouvons aussi un exemple +admirable de toutes les vertus dans la jeune +Marguerite. Quel caractère franc et énergique! +quelle âme soumise et pénitente! et +comme nos enfants sauvages se plaisent à +l'entendre et à la voir!................</p> + +<p>Couteaux-jaunes et Litchanrés continuent à +chasser et à vivre ensemble comme des frères, +sous le jeune Kisastari leur chef commun. +Iréma est heureuse maintenant et son mariage +a été béni du Seigneur. Naskarina, son ancienne +rivale, ne nous a pas laissés. Elle aussi +a tourné vers le Seigneur le feu de son âme +ardente...............................</p> + +<p>Je t'ai dit antérieurement, mon frère, les +actions de grâces que nous avons rendues au +ciel en apprenant comment il avait mis fin à +tes infortunes et au deuil de ta douce Noémie.</p> + +<p>Il faut que je te parle d'un songe extraordinaire +qu'a eu Marguerite. Tu sais, que je +suis un peu superstitieuse depuis le songe de +cette infortunée Geneviève. Au reste il s'agit, +dans cette vision, d'un personnage que tu as +bien connu, du Hibou-blanc.... Et d'abord, je +te dirai que le vieux renégat, chassé de la +tribu des Couteaux-jaunes, abandonné de tous, +honni et méprisé, partit seul à travers le désert +glacé, et se dirigea vers le lac du grand +Ours. Or Marguerite, qui ne connaît pas cet +homme, nous le peignit, à son réveil avec une +fidélité surprenante, et cela suffit pour nous +faire ajouter à son rêve la foi que l'on ne +donne d'ordinaire qu'aux récits véridiques.</p> + +<p>--J'étais loin vers le nord, dit-elle, et sur +ma tête l'Ourse glacée tournait dans la voûte +céleste comme sur un pivot. Mes yeux étaient +éblouis par le spectacle qui se déroulait autour +de moi; je me croyais dans un monde +féerique. Des aigrettes innombrables s'allumaient +dans le ciel où elles jouaient, comme +les feux Saint-Elme le long des mâts et des +vergues; des banderoles de pourpre flottaient +au zénith; des rideaux sanglants s'ouvraient +et se fermaient sur l'horizon, pour laisser paraître +et cacher tour à tour les molles clartés +de l'aurore, les feux ardents du soleil et +de fantastiques figures de flamme. Des coupoles +diaphanes, des mers aux ondes métalliques +et chatoyantes, des zones d'or ondulées +comme des rivages, des franges capricieuses +apparaissaient et disparaissaient soudain. Puis +des voiles de gaze, puis des nuées de sang +immobiles et lugubres, puis la neige éclatante, +infinie qui reflétait toutes ces merveilles. La +nuit était calme, le silence, si grand que l'on +croyait entendre jusqu'au soupir des esprits. +Le froid faisait éclater les arbres; et toutes les +pierres, tous les troncs, tous les rameaux s'étaient +cristallisés sous le frimas; et la lumière, +en les éclairant, les embellissait d'une décoration +fantastique. Tout à coup j'entendis un +craquement de raquettes sur la neige durcie; +je regardai du côté d'où venait le bruit, et ne +vis rien. Cependant le bruit ne cessait pas. +O calme effrayant des nuits polaires, que tu es +trompeur! Ce ne fut que plusieurs heures +après l'avoir entendu marcher que j'aperçus +le chasseur. Il était vieux, boitait en marchant, +avait la barbe blanche et les cheveux +longs, mais rares. Il pleurait et ses larmes, +gelées en sortant des paupières, couvraient ses +joues d'une glace que les lueurs de la nuit +faisaient resplendir. On eut dit qu'il portait +un visage de feu ou de sang, et que ses yeux, +sans éclat, étaient noirs comme les orbites +d'un crâne de mort. Rendu près de moi, il ne +me vit pas, et se mit à creuser dans la neige +pour se faire un abri. Mais il n'eut pas la +force de creuser assez. Il avait faim et dévorait +les bouts des petites branches de sapin. +Il poussa un cri, et moi, qui de si loin avais +entendu le craquement de ses raquettes, j'entendis +à peine sa voix. Il voulut armer sa +carabine pour se suicider, et ses doigts crispés +se gelèrent sur la gâchette. Son haleine rapide +faisait bruire l'air en s'échappant de ses +lèvres. Il était là debout, immobile au milieu +des neiges comme un tronc moussu, et semblait +un arbre étrange ou une pierre grossièrement +sculptée par une main sauvage. Les +aurores boréales dansaient toujours au dessus +de sa tête, et des serpents de feu, se glissant +sur la neige, semblaient accourir de l'horizon +jusqu'à ses pieds. Des hurlements firent retentir +la solitude et une troupe de loups apparut +au loin. Il eut un tressaillement rapide +et nerveux, et il voulut de nouveau armer sa +carabine pour défendre, contre la voracité +des bêtes, son corps glacé qui s'en allait mourant. +Les loups arrivèrent.... Il poussa une +clameur formidable et la bande sanguinaire +s'arrêta étonnée. Mais aussitôt l'une des bêtes, +flairant un reste de sang encore tiède, déchira +les mains du malheureux. Les autres ouvrirent, +à leur tour, leur gueules ardentes et se précipitèrent +en hurlant sur le chasseur maudit. +Il tomba et quelques gouttes de sang rougirent +la neige; et l'on eut dit que ces gouttes +de sang étaient tombées des franges rouges qui +s'agitaient en l'air. Un instant après, des chasseurs +sous la conduite de Kisastari, passèrent +par là, mirent les loups en fuite, et reconnurent +le cadavres à demi-dévoré et gelé de +Racette, le Hibou-Blanc. Ils l'ensevelirent +sous la neige et récitèrent un <i>pater</i> et un <i>ave</i> +pour le repos de son âme.</p> + +<p>Tel fut le rêve de Marguerite.</p> + +<p>P. S.--Cher frère! chose extraordinaire, terrible +même, Kisastari vient d'arriver au fort +avec un parti de chasseurs. Ils ont trouvé le +cadavre du Hibou-Blanc gelé au milieu des +neiges du nord, et demi-dévoré par les bêtes +féroces.... Le rêve de Marguerite n'est donc +pas un rêve!...</p> + +<p>--Quelle mort! murmura le grand-trappeur!</p> + +<p>--<i>Requiescat in pace!</i> répondit l'ex-élève.</p> + +<h3>FIN.</h3> + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Picounoc le maudit, by Pamphile Lemay + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICOUNOC LE MAUDIT *** + +***** This file should be named 24636-h.htm or 24636-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/6/3/24636/ + +Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online +Distributed Proofreading Canada Team at +http://www.pgdpcanada.net. This document is available in +PDF format from the BNQ (Bibliothèque Nationale du Québec). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..60153fe --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #24636 (https://www.gutenberg.org/ebooks/24636) |
