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+The Project Gutenberg EBook of Picounoc le maudit, by Pamphile Lemay
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Picounoc le maudit
+
+Author: Pamphile Lemay
+
+Release Date: February 18, 2008 [EBook #24636]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICOUNOC LE MAUDIT ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online
+Distributed Proofreading Canada Team at
+http://www.pgdpcanada.net. This document is available in
+PDF format from the BNQ (Bibliothèque Nationale du Québec).
+
+
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+
+ PICOUNOC LE MAUDIT
+
+
+ P. LEMAY
+
+
+
+ TOME I
+
+
+ QUÉBEC
+ TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU
+ 82, rue de la Montagne.
+
+ 1878
+
+
+
+
+ PROLOGUE
+
+ LE MEURTRE
+
+
+
+
+ I
+
+ OU LE BOUT DE L'OREILLE SE MONTRE.
+
+
+--_Salve, domine_, dit l'ex-élève.
+
+--Bonjour! bonjour! répondit Picounoc.
+
+--Tu jardines?
+
+--Je sarcle mes allées.
+
+--_Quid novi_? quelles nouvelles?
+
+--Je me marie.
+
+--Tu te maries? _Tu quoque_!
+
+--Oui, répliqua Picounoc en s'appuyant sur sa gratte.
+
+--Avec qui?
+
+--Avec Aglaé Larose.
+
+--_Rosa, Rosae_, Larose de la Rose... quand?
+
+--Vers la Toussaint.
+
+--Je t'en souhaite!
+
+--Merci.
+
+--Elle est bien!
+
+--Pas mal: blanche, fraîche....
+
+--Je veux dire qu'elle est riche.
+
+--Riche? non; mais elle a une terre et un bon _roulant_.
+
+--Il paraît que tu ne l'aimes pas?
+
+--Elle m'aime, elle, et, veut devenir ma femme: je me laisse faire....
+
+Tu comprends qu'il n'est pas facile de résister au désir de posséder une
+belle... ferme.
+
+--Tu es bien toujours le même, Picounoc.
+
+--Ecoute un peu, Paul, je n'ai pas de secret pour toi. J'ai aimé, j'aime
+et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la connais, c'est Noémie...
+Elle est la femme d'un autre.... Eh bien! puisque de ce côté le bonheur
+m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je
+voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des
+filles avantageuses.
+
+--Si tu parlais sérieusement je te mépriserais, et j'irais de suite
+avertir ta fiancée.
+
+--Mais je suis sérieux.... Je suis un maudit, tu sais, et le fils d'un
+maudit... donc il faut que je fasse mon oeuvre.
+
+En parlant ainsi Picounoc s'animait, sa voix devenait aigre et ses yeux
+s'injectaient de sang. L'ex-élève s'éloigna lentement, la tête basse, et
+prit le chemin de la concession de St. Eustache. Aux premières maisons
+du village il rencontra Aglaé Larose vêtue de sa robe des dimanches.
+Elle s'en allait à confesse.
+
+--Bonjour, la mariée! dit-il avec un sourire triste.
+
+Une rougeur subite monta au front de la jeune fille, et sa démarche
+parut plus gauche.
+
+--Arrête-donc, reprit l'ex-élève, j'ai quelque chose à te dire.
+
+Se doutant bien qu'il allait lui parler de son bien-aimé, elle se
+retourna et un sourire éclaira ses yeux.
+
+--Qu'est-ce donc? dit-elle, dépêche-toi; je veux me rendre à l'église
+avant qu'il fasse noir.
+
+Il était cinq heures et demie du soir, alors, et elle avait une lieue à
+faire pour atteindre l'église, car elle se trouvait près du calvaire, à
+Lotbinière--C'est à Lotbinière que nous sommes toujours.
+
+--Voudrais-tu épouser un homme qui ne t'aimerait pas sincèrement? dit
+brusquement l'ex-élève.
+
+Aglaé parut surprise de cette question.
+
+--Pourquoi me demandes-tu cela? répondit-elle après un moment.
+
+--Parce que je m'intéresse à toi.
+
+--Est-ce que l'on peut se marier sans aimer profondément?
+
+--Je viens de rencontrer un garçon sur le point de prendre femme, et qui
+ne cache pas du tout son indifférence à l'égard de sa future.
+
+--Qui donc? fit Aglaé légèrement anxieuse.
+
+--Je ne le dis pas, cela te chagrinerait.
+
+La jeune fille pâlit et pencha la tête. L'ex-élève reprit:
+
+--Aglaé, tu es une bonne fille; ta mère est à l'aise; tu aurais pu... tu
+pourrais trouver un autre parti que Picounoc....
+
+--Il me semble que l'on ne peut dire grand'chose contre lui. S'il
+fallait écouter tous les propos....
+
+--Picounoc ne t'aime pas; il vient de me le dire.
+
+--Il n'est pas obligé de dire qu'il m'aime.
+
+--Tu ne seras pas heureuse avec lui.
+
+--Quand on aime on est toujours heureux.
+
+--Il t'épouse pour ton bien.
+
+--Qui m'assure qu'un autre aura de meilleurs motifs?
+
+--Sais-tu que ce garçon-là est maudit?
+
+--Tais-toi donc, Paul, tu me fais peur.
+
+--Je voudrais t'effrayer assez pour t'empêcher de l'épouser. Il a été
+maudit de son père.... Et tu sais qu'un enfant maudit de son père est
+maudit de Dieu....
+
+--Tu plaisantes, Paul; qui t'a raconté ces histoires? As-tu jamais connu
+son père? Personne dans la paroisse n'a jamais su son nom!
+
+--Aglaé, te souviens-tu de ce vieillard qui fut trouvé mort, l'an
+dernier, sous les décombres de la cave à patates de Joseph Letellier, et
+qui fut enterré, comme un chien, dans le ruisseau?
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! ce vieillard, un chef de voleurs, un assassin, un maudit
+lui-même--ce vieillard était le père de Picounoc.
+
+--Mon Dieu! est-ce vrai? s'écria la jeune fille en joignant les mains.
+
+--Dieu m'entend: je dis la vérité. Et tu sais qu'une femme qui n'a
+jamais laissé ses habits de deuil, est morte quelques mois après, d'une
+maladie étrange que le médecin n'a pas connue. Cette femme, c'était la
+veuve du chef des voleurs, la mère de Picounoc, la maladie, c'était la
+honte et la douleur.
+
+--C'est affreux ce que tu me dis là; mais toi, tu vas bien épouser la
+fille et la soeur d'un maudit, pourquoi ne crains-tu pas pour toi-même
+le malheur que tu m'annonces?
+
+--Non, Aglaé; c'est fini entre Emmélie et moi.
+
+--Vraiment?
+
+--Elle va mourir la pauvre enfant, car le mal qui a tué sa mère
+l'emporte elle aussi. Avant six mois, peut-être, elle sera dans la
+tombe. Pauvre Emmélie!
+
+Et une larme roula dans les yeux de l'ex-élève.
+
+--Ce n'est donc pas à cause de la malédiction qui pèse sur elle que tu
+ne la prends pas pour femme? reprit Aglaé, contente d'affaiblir
+l'argument de son ami.
+
+--J'avoue que je l'aime tant.... Et puis c'est une fille vertueuse que
+la malédiction de son père n'a pas voulu atteindre, tandis que son
+frère.... Si tu l'avais connu comme moi alors qu'il était dans les
+chantiers!
+
+--J'aime aussi moi, murmura la jeune fille. Et, comme honteuse de cet
+aveu, elle reprit: J'en parlerai à mon confesseur. Adieu, Paul, merci de
+tes conseils.
+
+Paul Hamel venait de Deschambeault pour voir Djos son ami de chantier.
+Joseph Letellier s'appelait toujours Djos pour les intimes. Quelquefois
+encore on l'appelait le pèlerin.
+
+Aglaé descendait la route jetée comme un trait d'union entre la
+concession et le bord de l'eau. Elle était pensive, car les paroles de
+l'ex-élève l'avaient troublée. Elle aima Picounoc de toute son âme, et
+l'idée de renoncer à son amour la jetait dans une véritable prostration.
+Bonne enfant, simple un peu, elle croyait tout ce qu'on lui disait, et
+passait facilement du plaisir à la peine, du désespoir à l'espérance.
+Comme une terre facile à pétrir, elle recevait toute espèce
+d'impressions en un moment. Elle n'avait pas d'énergie et ne luttait que
+faiblement contre elle même et contre les autres. L'astucieux Picounoc
+exerçait un grand ascendant sur son esprit, et il était le maître de son
+coeur. Il le savait bien, et voilà pourquoi il ne se gênait nullement de
+se démasquer devant ses amis. Depuis son arrivée dans la paroisse il
+avait demeuré avec sa mère; mais à la mort de celle-ci, il se trouva
+seul avec sa soeur. Il eût vite fait de s'établir maître dans la maison,
+et de tout conduire à sa guise: au reste, il se sentit tout à coup pris
+du désir d'amasser et se montra fort économe. Emmélie ne le contrariait
+jamais, et ne paraissait pas savoir qu'elle avait droit à la moitié du
+petit héritage. La mort de sa mère l'avait laissée bien seule au
+monde,--car ce frère, à peine connu et si mal élevé, n'était encore
+qu'un étranger pour elle. N'eut été son amour pour l'ex-élève, elle
+aurait désiré mourir. Les amis et les voisins, remarquant avec
+inquiétude les ravages de la peine sur son front candide, s'efforcèrent
+de la distraire; mais elle ne voulut pas être consolée, et elle se
+complut dans son amertume. Les personnes qui aiment et souffrent,
+refusent souvent les consolations. On dirait que la souffrance et
+l'amour sont inséparables, et se plaisent ensemble. Une dernière goutte
+de fiel vint faire déborder la coupe. Un jour elle apprit que les
+parents de l'ex-élève ne se souciaient pas de la recevoir dans leur
+famille; à cause de l'ignominie de son père. Car le mystère qui avait
+plané sur le chef des brigands s'était dévoilé pour plusieurs; et, bien
+que, par respect pour la femme et la fille de ce bandit, l'on eut
+généralement gardé le secret, cependant quelques langues furent
+indiscrètes. Emmélie se sentit mortellement blessée. J'en mourrai,
+pensa-t-elle, mais jamais je ne l'exposerai à rougir de moi... ou de
+l'aïeul de ses enfants.... J'en mourrai, qu'importe?... Et en effet,
+elle inclinait vers la tombe. Picounoc la voyait s'éteindre rapidement,
+et supputait ce que sa mort lui rapporterait. Il était déjà mordu de
+l'avarice. C'est en songeant à ces choses et à la dot d'Aglaé, qu'il
+sarclait les allées du jardin attenant à la maison de sa défunte mère.
+L'ex-élève, qui avait passé par là tout à l'heure, l'arracha un instant
+à ses rêves d'envie. Il se remit au travail, puis, s'arrêta de nouveau.
+
+--J'ai fait une bêtise, pensa-t-il: je n'aurais pas dû parler ainsi à
+Paul. Il est capable de répéter mes paroles à Aglaé, et qui sait?... Les
+femmes sont si capricieuses!... Prévenons les coups: allons voir notre
+future. Devant moi, Paul sera muet comme une carpe.... Pourtant,
+qu'ai-je à craindre? Aglaé croit tout ce que je lui dis.... La chère
+enfant, comme elle est bête!... Si j'allais perdre la terre!... et les
+chevaux! et les bêtes à cornes!... Vite, un brin de toilette et filons!
+
+Après ce monologue, Picounoc laisse tomber sa gratte dans l'allée,
+entre, se passe un linge trempé sur la figure, un peigne dans les
+cheveux, met un col blanc, une cravate rouge et tout ce qu'il faut pour
+être faraud, puis il part à pied. Il marchait vite. Quand il fut au bas
+de la route, il vit se dessiner, sur le coteau, vers le milieu, la
+silhouette d'une femme qui descendait. Bientôt la distance entre cette
+femme et lui fut courte, et il reconnut Aglaé. De son côté la jeune
+fille avait vite reconnu le grand et sec gaillard qu'elle adorait. Elle
+baissa la tête et simula une tristesse profonde.
+
+--J'allais au devant de toi, Aglaé, dit Picounoc en souriant.
+
+La bonne fille leva sur lui un regard plein de reproches.
+
+--Allons! tu n'es pas gaie, ce soir; conte moi ton chagrin, ma belle, tu
+sais que j'aime à te consoler, continua le cynique garçon.
+
+--As-tu vu Paul Hamel? demanda Aglaé.
+
+Picounoc, malgré son effronterie, demeura un moment sans répondre.
+
+--As-tu vu l'ex-élève? réitéra la jeune fille.
+
+--Pourquoi cette demande?
+
+--Tu le sais bien.
+
+--Comme te voilà mystérieuse Aglaé, où vas-tu? je t'accompagne....
+
+--Je m'en vais à l'église.
+
+--Alors je m'en retourne avec toi.
+
+--Rends-toi donc au village.... Tu vas voir ta terre sans doute....
+
+--Ma terre?... Je ne te comprends pas.... J'allais te voir.
+
+--Me voir?... Je sais tout, va! l'ex-élève m'a tout dit.
+
+--L'ex-élève! l'ex-élève! ne le connais-tu pas encore? Tu sais bien que
+c'est un farceur qui dit tout ce qui lui passe par la tête.
+
+--Il m'a rapporté ce que tu lui as confié il y a un instant. Tu ne
+m'aimes point, Picounoc....
+
+La pauvre enfant avait des larmes dans la voix.
+
+--Voilà qui est drôle. Je l'ai à peine vu, et ne lui ai dit qu'un mot en
+passant. Je l'ai prié de m'attendre pour monter au village, je voulais
+achever de sarcler mon jardin. Il m'a répondu qu'il était trop pressé.
+Je comprends ses motifs maintenant. Il voulait te voir avant mon
+arrivée.... Il avait une mauvaise action à faire: calomnier son meilleur
+ami. Sais-tu pourquoi? Il est jaloux, il t'aime et veut faire manquer
+notre mariage. Le misérable!... Ma soeur l'a remercié, tu sais, et....
+
+--Emmélie lui a donné _la pelle_?
+
+--Oui, vrai comme tu es là!... et il veut se venger sur moi.
+
+--Il m'a dit en effet, que tout est fini entre elle et lui.
+
+--Tu vois bien, ma chère Aglaé, que je te dis la vérité, et que lui, le
+traître, il me calomnie. Viens! marchons ensemble; conte-moi tout; je ne
+crains rien, et nos ennemis travaillent en pure perte. Ils ne réussiront
+jamais à m'éloigner de toi, Aglaé, car je t'aime.
+
+--Tu m'aimes! Ah! si c'était vrai! Il dit, lui, que c'est pour avoir ma
+terre que tu m'épouses et que te ne te soucies que fort peu de moi.
+
+En parlant ainsi les deux fiancés suivirent, côte à côte, le bord du
+chemin qui conduit à l'église.
+
+--Il dit cela, le misérable! il ose parler ainsi? Il me le paiera, je le
+jure! S'il a le malheur de remettre les pieds à la maison, gare à lui!
+
+--Il avait bien l'air d'un homme qui ne ment pas.
+
+--L'hypocrite! Les hypocrites, Aglaé, ce sont les plus dangereux de tous
+les méchants, parce qu'ils ont l'air bon et que l'on ne se défie pas
+d'eux.... Dire que je t'épouse pour ton bien, quel mensonge! Tiens!
+renonce à ta dot; je veux t'épouser pauvre afin que tu saches bien comme
+je t'aime. Moi, passer pour un avare, pour un garçon trompeur et
+malhonnête!... ah! tu me causes de la peine, Aglaé! Je n'ai donc plus ta
+confiance? Tu crois donc que l'ex-élève est plus franc que moi?...
+Aglaé, si quelque jeune fille venait me dire du mal de toi, je les....
+Ah! c'est affreux....
+
+Et la voix nasillarde de Picounoc était devenue sifflante comme une voix
+de vipère. Aglaé renaissait à la confiance, et se trouvait heureuse de
+pouvoir douter de la bonne foi de l'ex-élève. Les larmes qui avaient
+voilé ses yeux se desséchèrent vite, et, quand elle arriva à l'église,
+elle était toute joyeuse.
+
+Picounoc revint chez lui fier de son nouveau succès. Il alla s'asseoir
+sur le bord de la côte afin de n'être pas dérangé dans sa rêverie, car
+il voulait rêver. Parfois, dans son ardeur, il parlait seul, et des
+oreilles indiscrètes auraient pu recueillir ces lambeaux de phrases.
+
+--La simple qu'elle est!... comme elle se laisse prendre!...
+
+--C'est une affaire magnifique!... une terre de quatre arpents....
+
+--Si je pouvais me débarrasser de la bête après!...
+
+--Noémie! Noémie! C'est toi que j'aime!...
+
+Sa voix devenait ardente. Elle était plus sombre quand elle prononçait:
+
+--Si Djos pouvait mourir!... Djos et Aglaé!...
+
+
+
+
+ II
+
+ DES REGARDS INDISCRETS.
+
+
+On était à la fin de septembre 1850, et les récoltes, commencées depuis
+longtemps, puis interrompues par les pluies, venaient d'être reprises
+partout, grâce au retour d'un radieux soleil. Dans quelques endroits bas
+le grain avait germé, mais, en général, le dommage n'était pas grand.
+Joseph Letellier, ou Djos, comme nous l'appellerons encore assez
+souvent, n'avait pas murmuré contre la pluie--car il n'y a que les
+mauvais Chrétiens qui s'impatientent ou s'irritent lorsque tout ne va
+pas à leur gré. Il n'avait pas, non plus, perdu son temps à dormir, dans
+son grenier, comme font plusieurs, mais, laborieux et vigilant, il avait
+commencé des voitures de travail, _affilé_ des chevilles pour les
+clôtures, réparé les meubles éclopés, et fait cent autres ouvrages que
+les habitants de bonne conduite et adroits ne négligent pas de faire,
+lorsqu'ils ne peuvent aller au champ. Quand vint le beau temps avec le
+soleil, il partit, la faucille sur l'épaule, pour aller _couper_. La
+jeune femme ne le suivit pas à la moisson, car ses devoirs de mère la
+retenaient au logis. Un chérubin d'un mois environ, reposait, rosé et
+frais, dans le berceau neuf. Et la mère dévouée ne laissait pas de loin
+le petit amour. La journée finie, Djos revint vers sa femme et son
+enfant, le coeur débordant d'ivresse; car, outre la satisfaction du
+devoir accompli, il ressentait toutes les délices d'une passion
+profonde, que la vertu protégeait comme d'une égide. Le soir où commence
+ce récit, il trouva, fumant sa pipe sur le seuil de la porte, son ami
+l'ex-élève.
+
+--Viens-tu m'aider à engerber? dit-il, en lui tendant la main.
+
+--Je viens fumer une pipe avec toi, avant de monter dans les chantiers.
+
+--Pars-tu encore?
+
+--_Eo ad_.... _forestam_.... Je m'en vais dans les bois.
+
+--Tu devais n'y plus retourner?
+
+--J'ai changé d'idée...._changeavi_....
+
+--Entrons, nous causerons de cela en mangeant la soupe.
+
+Ils entrèrent. Noémie déposa un baiser sur le front de son mari, qui lui
+en rendit deux, et l'un et l'autre se penchèrent sur le berceau de
+l'enfant qui souriait en dormant, parce que, sans doute, son jeune
+esprit jouait avec les anges gardiens de la maison.
+
+Le feu pétillait dans l'âtre et la flamme enveloppait la marmite pleine
+de soupe au lard. L'ex-élève s'approcha de la cheminée, comme s'il eut
+eu froid, et regarda, d'un oeil pensif, les étincelles du foyer.
+
+--Vous paraissez triste, Paul, dit la jeune femme, à quoi pensez-vous
+donc?
+
+--Que vous êtes heureux, vous autres! répondit l'ex-élève.
+
+--Marie-toi, reprit Djos, prends une gentille petite femme comme la
+mienne, et tu seras heureux.
+
+--Emmélie vous apportera le bonheur, qu'attendez-vous? ajouta Noémie.
+
+--Emmélie! Emmélie!... exclama l'ex-élève en branlant la tête....
+
+--Comment? ne l'aimes-tu plus? repartit Djos....
+
+--Je l'adore!... mais elle se meurt... ne voyez-vous pas qu'elle va
+mourir?... Et quand même....
+
+--Elle est jeune et forte, Paul, vous vous effrayez à tort.
+
+--Eh oui! tu te livres au chagrin pour rien, ajouta Djos; viens! viens
+prendre un petit verre de Jamaïque, cela va te remettre sur le ton.
+
+--Je dresse la soupe, dit Noémie: Tu dois avoir faim, mon bonhomme,
+ajouta-t-elle en entourant, de son bras, le cou de son mari... et vous
+aussi, Paul, car vous avez marché beaucoup.
+
+Le souper fut servi et les trois amis s'assirent à la table, causant
+avec verve et mangeant avec appétit.
+
+--Vois-tu Picounoc bien souvent? demanda l'ex-élève à son ami.
+
+--Oh! il vient faire _son tour_ plusieurs fois la semaine, et tous les
+dimanches sans y manquer.
+
+--Il arrête chaque fois qu'il va voir sa _blonde_, repartit Noémie.
+
+--Je crois qu'il aime mieux ma femme que sa future, dit Djos en riant.
+
+--Cela se pourrait, ajoute la jeune femme, aussi je lui fais les yeux
+doux.
+
+L'ex-élève essaya de rire, mais ce fut d'un rire amer. Il se souvint de
+l'aveu de Picounoc au sujet de Noémie; il savait combien cet homme était
+dangereux, et la vue de l'innocence qui se jouait ainsi avec le danger,
+et ne se doutait de rien, lui causa une peine sérieuse. Cependant ses
+deux amis ne remarquèrent point cette perplexité, tout disposés qu'ils
+étaient à s'amuser.
+
+--Il va se marier, reprit l'ex-élève après un moment.
+
+--Avec Aglaé Larose, une bonne fille, pas bien fine, peut-être, mais
+travaillante, douce et honnête......dit Noémie.
+
+--Et avantageuse, ajouta, Djos....
+
+--C'est pour cela qu'il la prend, continua l'ex-élève, et, si elle
+n'avait pas de dot, je suis sûr qu'il ne l'épouserait jamais.
+
+--Il n'a pas l'air de l'aimer beaucoup, en effet.
+
+--Il ne l'aime pas, il me l'a dit, tout à l'heure.
+
+--Il dit souvent le contraire de ce qu'il pense; vous ne le connaissez
+pas comme nous, reprit la jeune femme.
+
+--Défiez-vous de lui, Noémie, c'est peut-être un mauvais ami.
+
+--Tu te trompes, mon cher Paul, reprit vivement Djos, il n'y a pas d'ami
+plus dévoué, plus complaisant. Il est toujours prêt. Il a changé, va,
+depuis un an: il n'est plus le même. Je t'assure qu'il m'a rendu bien
+des petits services, et je lui dois beaucoup.
+
+--Il a peut-être quelque intérêt à se rendre aimable auprès de vous
+autres....
+
+--Quel intérêt veux-tu qu'il ait?
+
+--Je le crois un garçon dangereux... un homme qui, pour arriver à ses
+fins, peut détruire la paix et le bonheur des meilleurs ménages......et
+de ses plus chers amis.
+
+--Prends-garde, Paul, car si tu parles trop mal de Picounoc, on croira
+que le bruit qui court au sujet de tes amours avec Emmélie est fondé, et
+que c'est le dépit qui te fait parler....
+
+--Que veux-tu dire, Djos?
+
+--Le bruit court que tu as reçu _la pelle_, et et que tu es _en diable_
+contre Emmélie et Picounoc....
+
+L'ex-élève pencha la tête. Il comprit que ses amis étaient prévenus et
+que tout avertissement serait inutile.
+
+--Tu ne réponds rien, Paul, on a touché juste à ce qu'il paraît.
+
+--Que Dieu sauve mon Emmélie, et vous verrez.... En attendant je vous
+conseille une chose: Défiez-vous de Picounoc.
+
+--Bah! que peut-il nous faire?
+
+--Bien du mal.
+
+--Parle donc latin, Paul, tu nous amuseras bien mieux qu'avec tes
+avertissements de grand père.
+
+--_Abyssus abyssum invocat_--Es-tu content? Cela veut dire que si l'on
+commet une première faute on en commettra une seconde--cela veut dire,
+surtout, qu'un malheur en appelle un autre. Ton premier malheur, ta
+première faute, c'est la confiance que tu reposes dans un garçon
+méprisable.
+
+--Parlons d'autres choses, dit Djos un peu froidement.
+
+--C'est bien.
+
+--Je fais une épluchette de blé d'Inde, demain soir, tu vas rester avec
+nous, n'est-ce pas? nous nous amuserons bien.
+
+--Si je ne _traverse_ pas demain, je veillerai avec ma pauvre Emmélie,
+car ce sera probablement pour la dernière fois. Il me serait agréable de
+me joindre aux amis, mais la gaîté n'habite plus guère mon âme, et l'on
+me trouverait maussade.
+
+Le repas s'acheva au milieu d'une causerie assez sérieuse.
+
+L'ex-élève retournait dans les chantiers pour chercher, dans
+l'éloignement et le travail rude des bois, une distraction à sa douleur.
+Il s'était bercé de suaves espérances, et jamais avant les tristes
+événements de l'automne dernier, il n'avait pensé que son amour pût
+devenir une source d'amertume, et son bonheur, une illusion regrettée.
+La mort seule, il le savait bien, pouvait le séparer ds sa tendre amie,
+mais la mort nous semble si éloignée quand on est jeune, plein de
+vigueur et débordant d'amour! Une fois pourtant, sa jeune bien-aimée
+n'eut pas l'enjouement ordinaire, l'éclat de ses yeux fut moins vif,
+elle fut moins expansive et comme plus concentrée en elle-même. C'était
+la sensitive qui se repliait sous une haleine glacée. L'ex-élève crut
+d'abord qu'elle l'aimait moins; on est sensible, soupçonneux, jaloux
+quand on aime beaucoup. Les protestations de la jeune fille le
+rassurèrent. Madame Saint-Pierre mourut. Alors l'ex-élève comprit la
+cause de la tristesse d'Emmélie, et il mêla ses larmes aux larmes de la
+chaste enfant. Il se disait: l'orage passera, les vents se tairont, les
+nuages disparaîtront, et le calme et la sérénité planeront encore dans
+le ciel. Mais le ciel demeura couvert; le soleil ne parut qu'à de rares
+intervalles, et l'espoir s'éteignit dans le coeur du brave garçon: la
+maladie qui avait tué la mère emportait la fille.
+
+A l'époque des _travaux_ on ne se couche pas tard, à la campagne, et on
+se lève de bonne heure. Djos et l'ex-élève fumèrent la pipe après le
+souper, en parlant de diverses choses, puis se mirent au lit. La jeune
+ménagère veilla jusque vers les onze heures, ravaudant des bas en
+berçant, du pied, l'enfant mignon. Pendant qu'assise auprès de la table
+où brûlait une chandelle de suif, elle passait et repassait, dans les
+mailles usées, son aiguillée de laine, une tête curieuse se penchait
+vers la fenêtre, et la regardait avec des yeux de feu. On eut dit qu'un
+courant magnétique s'établit aussitôt entre la personne du dehors et
+Noémie, car celle-ci se retourna soudain vers la fenêtre; mais la tête
+curieuse avait disparu déjà. Il est singulier que souvent nous sommes
+avertis par un messager merveilleux--est-ce le magnétisme?--qu'un regard
+se fixe sur nous.
+
+Noémie déposa son ouvrage et se mit à genoux près du berceau de son
+enfant pour faire sa prière du soir. La tête reparut dans la fenêtre, et
+l'on eut pu voir une singulière expression de trouble passer sur le
+visage de l'indiscret qui regardait ainsi. Un souvenir vint à sa
+mémoire: il se rappela une parole terrible, prononcée dans une horrible
+circonstance par son père alors son compagnon de débauches--et cette
+parole, la voici: _On va voir si le chapelet les sauvera!_--(Pèlerin de
+Sainte-Anne.)
+
+Picounoc,--car c'était lui--venait souvent le soir, épier les actions de
+Noémie; et s'enivrer, en secret, de sa grâce et de sa beauté. Il
+choisissait, d'ordinaire, les nuits sombres; mais quelquefois il
+s'exposait, par des soirées de lune, tenant en réserve quelque adroit
+mensonge pour le cas où il serait surpris. Il allait faire la cour à sa
+_blonde_, la bonne Aglaé; mais souvent il n'y allait que pour voir, en
+passant, Noémie; et la comparaison qu'il faisait entre les deux, le
+rendait de plus en plus jaloux et pervers. Le soir où nous le voyons, il
+avait eu l'intention de fumer la pipe avec Djos et l'ex-élève, mais il
+s'était attardé trop longtemps avec Aglaé, et quand il arriva ses deux
+amis venaient de se coucher. Il n'en fut pas fâché, car il put regarder
+sans contrainte, de ses yeux de flamme, la femme de son heureux ami.
+
+
+
+
+ III
+
+ L'ÉPLUCHETTE
+
+
+Le lendemain Djos amena, du champ à la maison, une charretée d'épis de
+blé d'Inde qu'il entassa dans un coin de la cuisine. C'est la coutume de
+faire des corvées pour peler le blé d'Inde, comme pour broyer le lin et
+fouler l'étoffe. Ces corvées sont toutes agréables et joyeuses, mais la
+plus joyeuse et la plus agréable, c'est l'_épluchette_. Et d'abord on y
+va dans ses beaux habits, car la besogne est propre; on y va avec
+plaisir, car le travail n'est pas rude et se fait à la soirée; on y va
+souvent avec bonheur, en songeant d'avance aux douces faveurs attachées
+au blé d'Inde rouge. Et qui n'a pas l'espoir de déterrer, sous ces
+feuilles crépitantes, dans ces aigrettes de soie moelleuses, le précieux
+épi aux grains de pourpre? Et puis il y a, pour ceux qui sont un peu
+gloutons, la perspective de mordre à belles dents dans le blé d'Inde
+rôtit à la braise, ou bout dans les profondeurs de la chaudière. Et que
+d'autres perspectives encore!
+
+Noémie balaya la _place_, épousseta les meubles, rechangea le bébé et le
+revêtit de sa robe de baptême, la plus belle que l'on porte... après
+celle de l'innocence. Elle souriait à la pensée de toutes les choses
+aimables que ses amies allaient dire de son enfant; elle croyait
+volontiers que jamais enfant né de la femme n'avait réuni tant de grâce
+et de finesse. Oh! si tous les enfants étaient ce que pensent leurs
+mères, comme il y aurait des hommes d'esprit sur la terre, et que la
+laideur deviendrait vite une chose introuvable! Pauvres mères! après
+tout, c'est peut-être notre faute si nous devenons laids, disgracieux et
+méchants.
+
+Le soir arriva; les invités arrivèrent aussi. Ils étaient quinze. Je ne
+déclinerai pas les noms et prénoms de chacun--à quoi bon? puisque la
+plupart ne seront pas mêlés aux événements qui vont suivre. Je nommerai
+pourtant Picounoc et Aglaé, l'ex-élève et Emmélie. Vous êtes surpris de
+voir Emmélie? Nous le sommes tous: nous ne l'attendions point. Elle est
+un peu mieux aujourd'hui, et l'ex-élève lui a fait comprendre qu'une
+petite distraction, sous forme _d'épluchette_, lui serait
+très-favorable. Elle s'est laissée persuader.
+
+Assis en cercle autour de l'amas de blé d'Inde, les jeunes gens
+commencent leur tâche. Sous les doigts vigoureux des garçons et sous les
+doigts mignons des filles, les épis se dépouillent de leur multiple
+enveloppe, et les grains couleur d'ambre apparaissent, au milieu d'un
+froissement de feuilles presque assourdissant. Les épis s'amoncellent
+d'un côté, les feuilles, de l'autre. On laisse cependant aux épis que
+l'on veut garder en tresse trois ou quatre feuilles, que l'on nouera
+avec habileté aux feuilles des autres épis. Les aigrettes, fines et
+douces comme des glands de soie, tombent sur le plancher ou s'accrochent
+comme des guirlandes, aux habits des travailleurs. C'est une lutte entre
+tous, lutte agréable et sans aigreur, que l'envie ou la jalousie ne
+troublent ni n'excitent. Emmélie seule travaille avec nonchalance. On la
+croirait paresseuse, si l'on ne savait à quel état de faiblesse l'a
+réduite un mal mystérieux. L'ex-élève la regarde avec amour et douleur.
+Il craint qu'elle ne se fatigue et n'ose lui dire de se reposer.
+
+Djos et Noémie se sont joints à leurs convives. Picounoc est assis
+auprès d'Aglaé, mais ses yeux et sa pensée se tournent souvent vers la
+femme de Joseph. Noémie s'aperçoit bien que ce garçon la regarde d'une
+singulière manière, et qu'il se plaît auprès d'elle; mais la vertu est
+simple et sans défiance.
+
+--Un _blé d'Inde_ rouge! crie tout à coup l'un des _éplucheurs_, et vif,
+il se lève tenant comme un trophée l'heureuse trouvaille.
+
+--Prête-le moi donc, dit Picounoc.
+
+--Nenni! mon bel ami, je m'en sers pour moi-même... tu vois! Il avait
+embrassé sa voisine, une belle grosse brune. Ce que j'ai représenté par
+des points. La grosse brune s'essuya la joue en disant d'un ton
+provocateur.
+
+--Reviens-y!
+
+--Bientôt! répond le galant. Et il glisse adroitement l'épi dans la
+poche de son habit. C'était de la prévoyance, car, après tout, il
+pouvait bien n'y avoir pas d'autre épi rouge, et il y avait encore des
+bouches avides de donner un baiser. Il est vrai que l'épi n'est pas de
+rigueur; mais il est un bon prétexte. Cependant il y en avait encore des
+_blé d'Indes_ d'amour, comme on les appelle quelquefois chez nous.
+Emmélie en trouva un. Dès qu'elle aperçut les premiers grains, elle
+rougit et les recouvrit de leurs feuilles, comme s'il se fut agi de
+quelque nudité. Mais l'ex-élève l'avait vu. Il devina tout.
+
+--Changeons, dit-il! le mien est plus facile à _éplucher_.... L'échange
+se fit donnant donnant. En un clin d'oeil l'épi fut mis à nu. Il était
+rouge--pas d'être mis à nu--rouge et luisant comme si une larme eut
+mouillé ses perles.
+
+--C'est tricher! dit Picounoc.
+
+--La loi n'y pourvoit pas--_Non est lex_, répliqua l'ex-élève.
+
+--Pour ta peine, tu n'embrasseras que la personne qui te sera désignée,
+ajoute un autre.
+
+--C'est juste! c'est juste! dirent tous les jeunes gens... sauf Emmélie
+qui pencha la tête en tâchant de sourire.
+
+--_Durum est_, dit l'ex-élève.
+
+--Du rum? repart Djos, je vais t'en verser dans l'instant.
+
+--Embrasse Aglaé, dit Picounoc.
+
+--Embrasse Angélique, dit un autre--Il y avait une Angélique.
+
+--Pendant que vous allez vous entendre, j'embrasse.... Emmélie--Quand il
+avait dit: "Emmélie," le baiser était rendu. Emmélie rougit jusqu'aux
+oreilles et sourit jusqu'au fond de l'âme.
+
+Cependant on allume le feu, et l'on fait bouillir, dans un chaudron bien
+propre, les épis que l'on mangera au réveillon, avec le sel et le
+beurre. Quelques uns des convives ne veulent pas attendre et préfèrent
+le blé d'Inde rôti. On ne discute pas les goûts, et les hommes sont
+libres de manger des _blé d'indes_ de toutes sortes. La tâche allait se
+terminer et Picounoc n'avait pas eu la chance de quelques uns. Cela ne
+le troublait guère. Il était homme à commander la fortune, et quand elle
+ne lui apportait point ce qu'il lui demandait, il allait le chercher.
+Déjà l'on avait porté dehors plusieurs brassées de feuilles.
+
+--A mon tour! dit-il, et, triomphant, il montre un épi de pourpre qu'il
+vient de tirer de la poche de son voisin.
+
+--Embrasse qui te plaira! lui crie-t-on.
+
+Aglaé qui s'attend d'être choisie, se détourne en riant, et se voile la
+figure avec sa main, d'une façon coquette, découvrant la joue pour ne
+rien perdre de la sensation, Picounoc se penche de l'autre côté et
+embrasse Noémie. La pauvre Aglaé eut presque honte.
+
+Noémie dit:
+
+--_Je t'en fais passer_, Aglaé.
+
+--Je ne tiens pas à ses baisers, répond la jeune fille en se donnant de
+la contenance.
+
+--Tu sais que tu en auras de reste bientôt, ajoute l'ex-élève avec un
+grain de malice.
+
+--S'il n'aime pas à l'embrasser maintenant, observe une des
+_éplucheuses_ à sa voisine, que sera-ce plus tard?...
+
+--Après le mariage?... répond en souriant la voisine.
+
+Les _épluchettes_ de blé d'Inde se terminent toujours, comme le foulage
+d'étoffe et le _brayage_, par les jeux et les danses. Mais les jeux sont
+honnêtes et les danses, décentes. L'on joue à "Madame demande sa
+toilette," à "La mer agitée" aux homonymes quelquefois, lorsque les
+veilleux sont un peu éduqués; on "loge les gens du roi", ou plutôt, on
+cherche à les loger, car personne ne se soucie de se déranger pour si
+peu; on joue à Collin-maillard--au bout d'un bâton--et à la paroisse--un
+jeu fort amusant et bien simple celui-ci; l'on vend le
+corbillon--toujours en "on", ou l'on passe le gant, en rimant; l'on fait
+circuler un petit bâton allumé en disant: petit bonhomme vit encore. Il
+paraît que le petit bonhomme vit tant qu'il a du feu, ou qu'il a du feu
+tant qu'il vit. Malheur au joueur entre les mains duquel le petit
+bonhomme expire! il donne un gage. Les gages, voilà la grande affaire.
+Et, comme le curé qui veut accomplir son devoir a besoin d'écouter tout
+ce qui se dit, de voir tout ce qui se passe!... Heureusement qu'il se
+trouve alors aussi des commères empressées de lui rapporter les faits et
+gestes qu'il n'a pu apercevoir.--Le curé, c'est lui qui recueille les
+gages, car ces gages sont la preuve tangible des péchés que les joueurs
+ont commis... contre les lois du jeu. A chaque gage est attachée une
+peine... peine bien douce souvent, et qui tourne à l'avantage du
+pénitent. Voilà pourquoi sans doute il y a tant de pécheurs. Lorsque
+tous les gages sont retirés, que celui-ci a cueilli des
+cerises--celui-là, mesuré du ruban--cet autre, fait trois pas d'amour,
+et cet autre encore, le pont de Paris, on change de jeu, jusqu'à ce
+qu'enfin le violonneux se décide à passer de l'arcanson sur le crin de
+son archet pour le rendre mordant, à tourner les clefs de son violon,
+pour mettre d'accord la chanterelle éveillée et la grosse corde
+grondeuse. Alors, aux premiers résonnements des cordes harmonieuses que
+touche de son doigt l'artiste improvisé qui veut s'assurer de la
+fidélité de l'instrument, les pieds froissent le plancher avec
+impatience, un murmure joyeux court dans la salle; les uns se lèvent,
+comme mus par un ressort, et font, en cadence, les pas les plus
+difficiles; les autres, sans bouger de place, battent d'avance la mesure
+avec le talon sonore de leur bottes françaises. Rien de gai, rien
+d'entraînant comme la danse, mais la danse mesurée, rapide, animée de la
+gigue et du _réel_. Et puis, c'est un excellent exercice hygiénique. En
+ce temps-là, à la campagne, on ne connaissait ni le lancier, ni le
+quadrille, ni le caledonia. Aussi, l'on ne voyait dans la _place_ que
+ceux qui savaient danser; et les autres--les jeunes--avaient du plaisir
+à voir ces mouvements capricieux, multiples, élégants des pieds, qui
+étaient inspirés par le rhythme de la musique. Et tout cela paraissait
+facile, tant c'était naturel; il semblait que tout dépendait de la
+musique, et que le joueur de violon n'avait qu'à promener ainsi l'archet
+sur les cordes pour faire danser tout l'univers.
+
+L'_épluchette_ se termina donc par les jeux et la danse. Noémie, plus
+gaie que jamais, dansa beaucoup et avec chacun, même avec Picounoc. Elle
+dansait comme une poupée, tant elle était légère et souple. Picounoc
+avait, lui aussi, la jambe déliée et l'oreille sûre, il battait les
+ailes de pigeon comme pas un, et ne perdait jamais une mesure quelque
+pas difficile, qu'il exécutât. Ils commencèrent une gigue tous deux.
+Jamais le gaillard ne dansa mieux de sa vie. Il n'y avait pas que le
+violon qui l'animât son coeur obéissait à une force mystérieuse plus
+entraînante et plus redoutable que les voluptueuses effluves de la
+musique; et, pendant que ses pieds faisaient retentir la salle de leur
+bruit cadencé, ses regards luxurieux dévoraient l'innocente jeune femme,
+qui n'avait d'autre souci que de ne pas perdre une mesure.
+
+L'ex-élève remarqua Picounoc, car il savait quelle passion ce malheureux
+nourrissait dans son âme. Pour le distraire de son idée, et sauver de
+son oeil de convoitise la femme chaste qu'il obsédait, il alla le saluer
+et prendre place. La gigue devenait gigue voleuse. Picounoc n'osa pas
+refuser, mais il lança un regard de colère à son ami. Joseph le vint
+trouver:
+
+--Que tu danses bien! lui dit-il....
+
+--Ce n'est pas malaisé, répondit le grand gars, il suffit de s'y mettre.
+Je ne suis pas fatigué et je danserais bien toute la nuit... mais
+l'ex-élève n'aime pas à me voir avec ta femme, paraît-il.... On dirait
+qu'il est jaloux.... Défie-toi de ce gaillard-là.... Avec son latin il
+peut enjôler le diable.
+
+--Bah! ma femme est un ange.
+
+--Sans doute,... mais il y a des anges qui ont tombé déjà, paraît-il.
+
+--Si je m'apercevais de la moindre chose!..
+
+--Veille... fais attention, c'est ton affaire.
+
+Une jeune fille vint remplacer madame Joseph Letellier et la gigue
+continua. Le violonneux était infatigable, et ses talons retombaient de
+plus en plus fort, et toujours en mesure, sur le plancher retentissant.
+Un garçon salua l'ex-élève et dansa à son tour. L'ex-élève alla
+s'asseoir près de Noémie et de l'air le plus indifférent du monde, se
+mit à lui parler de mille riens. Joseph le regardait d'un oeil
+soupçonneux. Picounoc regardait Joseph. Si Noémie souriait, ou jetait un
+regard sur son jovial compagnon.
+
+--Vois-tu? disait Picounoc... Vois-tu?
+
+--Je vois... répondait Djos d'un ton morne.
+
+Après quelques instants; l'ex-élève s'éloigna, de la maîtresse de la
+maison et prit, auprès d'Emmélie, une place que venait délaisser l'un
+des convives.
+
+--As-tu remarqué quels regards ils ont échangés en se quittant? insinua
+le traître Picounoc à son trop crédule ami.
+
+Joseph ne répondit rien. Il n'avait rien remarqué, et pour cause, mais
+il était triste.
+
+Souvent une parole perverse, dite à dessein, détruit pour jamais la paix
+et la félicité d'un coeur plein d'amour. C'est le poison qui transforme
+en une boisson mortelle l'eau fraîche et limpide de la fontaine. Malheur
+à la langue venimeuse qui empoisonne l'existence, comme à la main
+criminelle qui la détruit! Joseph s'efforça de paraître gai, et tout le
+monde, sauf Picounoc, le crut véritablement heureux. Picounoc, lui,
+devina bien le ver rongeur qui commençait son oeuvre de destruction, et
+il s'applaudit. La soirée terminée, chacun se retira; mais, avant de
+partir, l'un des convives invita tous les amis à venir chez lui, le
+mardi suivant, pour une autre _épluchette_. Tous promirent d'y aller.
+Djos promit comme les autres, mais il se disait à part soi: Non, je
+n'irai point!
+
+
+
+
+ IV
+
+ LE DÉMON DE LA JALOUSIE.
+
+
+Djos n'avait pas offert l'hospitalité à son ancien compagnon l'ex-élève.
+Surpris de ce manque d'égard, celui-ci crut que son ami lui gardait
+rancune à cause qu'il avait mal parlé de Picounoc; et, en sortant, il
+lui dit:
+
+--Djos, tu as tort de m'en vouloir.
+
+--Je sais ce que j'ai à faire, avait répondu Djos.
+
+--Si tu le sais, éloigne Picounoc....
+
+--Il y en a d'autres qui devraient être éloignés avant lui. Cette
+dernière parole surprit tellement l'ex-élève qu'il ne répliqua rien.
+Noémie était à côté de son mari, dans la porte, et prenait ces paroles
+pour une plaisanterie. L'ex-élève lui tendit la main.
+
+--Bon soir, madame, dit-il.
+
+--Bon soir! Vous reviendrez bientôt n'est-ce pas?...
+
+--Quand je pourrai vous être utile.
+
+Il rejoignit Emmélie.
+
+Picounoc, qui avait entendu, riait sous cape.
+
+--Allons-nous à l'_épluchette_ ce soir? dit Noémie à son mari, quelques
+jours après la petite soirée que nous venons de raconter.
+
+--Je ne suis pas bien; je suis un peu fatigué, répondit Joseph.
+
+--Cela te remettra:... allons! ne fais pas le vieux sitôt... ton bon ami
+l'ex-élève y sera.
+
+Un nuage passa sur la figure de Djos.
+
+--L'ex-élève, l'ex-élève!... tu tiens peut-être plus que moi à le voir,
+répondit-il d'une voix sourde.
+
+--Comment! est-ce qu'il n'est plus ton ami?..
+
+--Depuis qu'il est le tien....
+
+--Que veux-tu dire? je ne te comprends, pas....
+
+--Tu me comprends, Noémie....
+
+--Mon Dieu! quel est cet air mystérieux?...
+
+Pourquoi parles-tu ainsi? tu m'effraies! tu n'est plus le même depuis
+quelques jours! dit la jeune femme d'une voix émue!
+
+En effet, depuis l'_épluchette_, Djos n'avait pas eu les franches et
+plaisantes manières de son accoutumée: il était resté morose, sortait le
+matin sans embrasser sa femme, et le soir, à son retour du travail,
+paraissait lui laisser prendre à regret le baiser qu'elle avait
+l'habitude de prendre. Noémie avait bien remarqué cette froideur subite,
+car les femmes sont sensibles et rien n'échappe à leur esprit
+d'observation,--mais elle n'avait pas interrogé son mari, croyant que
+chaque minute de ce petit contre-temps était la dernière, sachant
+qu'elle n'avait rien fait qui put le chagriner. Elle avait souffert en
+secret et s'était rapprochée davantage de son enfant. Les mères qui ont
+des afflictions ne se lassent point de les confier, à ces divines
+petites créatures que Dieu leur a données dans sa miséricorde, et elles
+épanchent leurs regrets sur les berceaux qui devaient être les
+confidents de leurs espérances.
+
+La nouvelle _épluchette_ de blé d'Inde eut lieu le mardi suivant, et
+elle fut joyeuse comme la première. On regretta cependant l'absence de
+Joseph et de Noémie, car tous deux étaient estimés, d'un entretien
+agréable et bien éveillés.
+
+--C'est curieux que Djos ne soit pas encore revenu de St. Jean, dit le
+maître de la maison.
+
+--En effet, il devait être chez lui à six heures, le plus tard.
+
+Et il passe huit heures.
+
+--Je vais voir s'il est arrivé, dit Picounoc.
+
+Et il laissa ses compagnons dépouiller de leurs robes les épis entassés
+dans le coin de la salle.
+
+Il pensait bien que Noémie était seule encore, et que c'était à dessein
+que Djos s'attardait. Il connaissait les moyens ingénieux qu'ont les
+jaloux de captiver leurs femmes. Il courut d'une haleine à la maison de
+Joseph Letellier, et, suivant sa grossière habitude, regarda à la
+fenêtre avant d'entrer. Noémie filait en chantant. Mais le bruit du
+fuseau était monotone et la chanson, mélancolique.... De temps en temps
+elle détournait un peu la tête et regardait avec amour le berceau où
+dormait son petit enfant. La chandelle, versant une pâle lumière sur les
+murs blanchis à la chaux, se consumait lentement. A cette lueur terne la
+figure de la jeune femme semblait presque livide, et ses doigts effilés
+qui tenaient la laine et la laissaient peu à peu s'allonger, se tordre
+et se rouler sur le fuseau, paraissaient amaigris.
+
+La pauvre créature souffrait, car ce changement singulier, survenu dans
+l'humeur de son mari, était pour elle une source d'inquiétudes et de
+tourments. Elle avait beau chercher, elle ne trouvait pas la cause de ce
+changement, et rien ne pouvait la lui expliquer. Nul souvenir, nulle
+parole, nulle action, ne revenait à sa mémoire qui put jeter quelque
+lumière sur ce mystère. Et elle souffrait en silence.
+
+N'osant parler, elle redoublait d'attentions pour son mari. Lui, il
+demeurait impassible. Il s'efforçait de le paraître plutôt, mais il ne
+l'était point; car, en face de tant d'amour, son coeur se fondait, ses
+résolutions se trouvaient ébranlées, sa fermeté chancelait, et, plus
+d'une fois, il fut sur le point d'ouvrir ses bras et de serrer sur son
+âme trop soupçonneuse, cette femme aimante et douce qu'il avait juré
+d'aimer et de protéger toujours. Mais qui peut imaginer tout ce qui
+vient à l'idée d'un homme jaloux? Et qui peut délivrer une âme qui s'est
+donnée au démon de la jalousie? Joseph pensait: C'est peut-être pour
+mieux me tromper qu'elle feint de m'aimer davantage... attendons. Et il
+attendait. Et chaque jour Picounoc ravive à dessein la blessure mortelle
+qu'il a faite au coeur de son ami. Et déjà il a ourdi une trame
+horrible: le crime ne lui répugne point: le mal semble son élément. Il
+arrange les fils de sa trame, en fumant tranquillement sa pipe, et il
+sourit à l'idée du succès qui ne manquera pas de couronner son oeuvre.
+Il se trouve habile et se félicite d'avoir été maudit de son père, car
+il attribue à la malédiction cette heureuse disposition au crime qu'il
+sent se réveiller en lui-même. Mais le crime qu'il aime, ce n'est point
+le crime vulgaire que tout homme mal-né peut commettre, et pour lequel
+tout imbécile se fait pendre; c'est le forfait caché qui rapporte, à
+celui qui l'imagine, des biens ou des plaisirs, et qui reste un secret
+pour tous; le forfait qui ne laisse jamais planer un soupçon sur son
+auteur, mais souvent le protège comme d'une égide.
+
+Picounoc s'était donc mis à l'oeuvre, et toutes ses paroles toutes ses
+démarches étaient calculées et tendaient à un même but. Le succès
+pouvait longtemps se faire attendre: mais quand on est jeune on peut
+espérer: et Picounoc était jeune encore. Il ne voulait pas risquer son
+jeu; encore moins sa vie: c'est pourquoi il prenait le chemin le plus
+long; c'était aussi le plus sûr.
+
+Après avoir regardé, par la fenêtre, la fileuse qui chantait son triste
+refrain, il entra.
+
+--Djos n'est pas de retour? dit-il.
+
+--Non, pas encore, répondit la femme.
+
+--Vous ne viendrez donc pas à l'_épluchette_?
+
+--Il sera trop tard, bien sûr... et je crois que Djos aime autant rester
+ici.
+
+--Peut-être, mais il a tort. On s'amuse à merveille.... Il y a deux
+joueurs de violon: le petit Jean Lafripe et le gros Zaïe.... On va
+danser.
+
+--J'aimerais bien à y aller, mais....
+
+Elle pesa d'un pied vigoureux sur la _marchette_ du rouet, et le fuseau
+bourdonna plus fort, comme pour dissimuler le soupir qu'elle allait
+pousser du fond de son coeur malade.
+
+--Vous n'êtes pas la même, Noémie, depuis quelques jours. Vous paraissez
+triste....
+
+--C'est _lui_ qui n'est plus le même.
+
+Et une larme roula sur ses joues pâles.
+
+--Il ne faut pas faire attention à ce petit caprice, ni se laisser
+attrister pour cela... ajouta l'hypocrite garçon; vous savez ce qu'il a
+contre vous? il vous l'a dit?...
+
+--Non.... Je ne sais rien; il ne m'a rien dit.
+
+--Le fou! je me suis moqué de lui.... Il est jaloux!... imaginez donc un
+peu où il a pêché cette idée absurde... il est jaloux, il me l'a avoué.
+
+--Jaloux! s'écria Noémie étonnée.
+
+--Jaloux, vous dis-je, ou en voie de le devenir.
+
+--Mais de qui? Mon Dieu! je ne vois personne....
+
+--De tout le monde... excepté de moi; peut-être parce que je vous aime
+plus que ne peuvent vous aimer tous les autres ensemble. Cet aveu
+n'était pas dans le programme diabolique de Picounoc, et il le regretta;
+mais la jeune femme n'y fît pas attention, tant elle était surprise.
+
+--Mon Dieu! qui a pu le porter à me soupçonner ainsi? ah! non, ce n'est
+pas possible!...
+
+--N'allez pas prendre au sérieux cette boutade de votre mari, continua
+Picounoc--et guérissez-le en vous moquant de lui. Il dit que vous aimez
+les autres, dites comme lui; il prend ombrage d'un regard, d'une parole,
+regardez, parlez davantage; mais avertissez-le que vous n'agissez de la
+sorte que pour le rendre raisonnable. C'est le seul moyen de guérir
+cette espèce de folie--la pire de toutes--qu'on appelle "jalousie."
+
+Noémie était trop profondément blessée pour répondre de cette façon à
+l'outrage de son mari. Elle ne dit qu'une parole:
+
+--Moi en aimer d'autres?
+
+Son bonheur venait de recevoir un coup fatal. Elle apprenait que son
+Joseph qu'elle aimait tant manquait de confiance en elle, et la jugeait
+capable de le tromper. Rien comme l'honneur n'est cher à la femme, et la
+plus amère injure que l'on fasse à la vertu, c'est de la soupçonner.
+
+Joseph Letellier ne souffrait pas moins que sa femme, car les tourments
+de la jalousie sont impitoyables. Il n'était pas entièrement dans les
+serres du monstre moral; il faisait des efforts pour s'échapper et
+conquérir sa liberté de pensée; mais le doute l'empoignait et le
+rejetait dans la désolation.
+
+--Je suis fou, pensait-il, elle m'aime toujours et elle n'aime que
+moi.... L'ex-élève est un ami... un ami dangereux peut-être... pourquoi
+est-il resté près d'elle! aussi longtemps?... Il ne se tient pas ainsi
+auprès des autres femmes.... Et pourquoi parlaient-ils assez bas pour ne
+pas être entendus?... Et ces regards? Non! ce n'est pas comme cela que
+l'on se regarde quand on éprouve de l'indifférence.... Allons! je veux
+me convaincre que je rêve et voilà que, sans le vouloir, je cherche à me
+prouver le contraire.... Mon Dieu! serais-je jaloux! jaloux!... On dit
+que c'est une chose terrible que la jalousie... et que les hommes mordus
+de ce vice deviennent de véritables bourreaux.... Mais non, je ne suis
+pas jaloux... j'aime ma femme, ma Noémie; je l'aime de tout mon coeur,
+voilà tout... je l'entoure de tous les soins, je ne travaille et ne vis
+que pour elle et pour notre enfant.... Elle le sait bien.... Et jamais
+je n'ai de plaisir à causer avec les autres femmes. Nulle n'a la voix
+harmonieuse de ma Noémie; nulle n'a son regard doux, et chaud; nulle ne
+sourit agréablement comme elle.... Oh! oui je l'aime.... Et, c'est parce
+que je l'aime que je la trouve plus belle et plus aimable que toutes les
+autres... et que je ne me plais qu'en sa compagnie.... Oui la vie et
+toute la vie avec elle seule, loin du monde, au milieu de la solitude...
+et je serai le plus heureux des hommes!... Mais elle!... O mon Dieu!
+elle ne m'aime donc pas autant que cela, puisqu'elle se plaît en la
+présence des autres hommes? puisqu'elle leur sourit avec tant de grâce
+et les regarde d'un oeil si plein de douceur!... Non, elle ne m'aime
+point comme je l'aime... Je ne suis pas jaloux, mais je vois bien ce qui
+se passe... et les femmes ont parfois de si singuliers caprices.... On
+en voit de bien sages qui oublient leurs devoirs.... L'occasion, le
+dépit, la vanité, l'amour des parures... Et pour éviter de paraître
+jaloux vais-je fermer les yeux et devenir peut-être la risée de mes
+amis? Si quelque jour l'on apprenait que je suis un mari joué et
+content?... Comme je passerais pour bête!... Par exemple! moi en
+arriver-là? Jamais! Ah! j'en briserai bien des intrigues, j'en ferai
+bien manquer des rendez-vous! j'en fustigerai des chercheurs de bonnes
+fortunes et des femmes complaisantes, avant de souffrir une pareille
+honte!... Qu'on y prenne garde!...
+
+Telles étaient les pensées folles qui assaillaient sans cesse le
+malheureux Joseph. Tout le long de son chemin, en allant à St. Jean et
+en revenant à Lotbinière, il n'eut que pareilles absurdités dans la
+tête. Il espérait que l'ex-élève ne reviendrait plus, et cela le calmait
+un peu. Mais il pensait aussi que Noémie pourrait bien se laisser
+attendrir par les soupirs d'un autre, puisqu'elle aimait celui-là, et
+qu'elle n'oublierait probablement l'ex-élève que pour se consoler
+ailleurs. Oh! les jaloux comme ils sont ingénieux à se tourmenter! Il
+avait mis sa confiance en Picounoc, et il se promettait qu'avec le
+secours de cet habile garçon, il déjouerait toutes les ruses de sa
+femme, et finirait par désespérer les amoureux. Il arriva chez lui comme
+Picounoc venait de partir, et trouva Noémie toute en pleurs à genoux
+contre son lit. Il éprouva un sentiment de joie, car il pensa qu'une
+femme qui prie ne fait jamais de grosse peine à son époux. Noémie se
+leva et courut à lui:
+
+--Petit méchant, va, comme tu me fais de la peine!... dit-elle en
+l'enveloppant de ses deux bras.
+
+--Tu pleures? pourquoi?...
+
+--Tu le sais bien pourquoi... penser que je puis en aimer un autre que
+toi!... et elle l'embrassa avec effusion.
+
+--Si je savais!...
+
+--Quoi? si tu savais?... Mais doutes-tu de ma sincérité? quand t'ai-je
+donné le droit de me soupçonner?
+
+--Je veux bien croire que je suis fou, que j'ai tort... mais aussi, tu
+me mets un peu à l'épreuve....
+
+--Comment? explique-toi... tiens! en attendant. Et elle lui donne un
+nouveau baiser...
+
+--Tu sembles t'amuser mieux avec les autres qu'avec moi...
+Plusieurs--c'était un mensonge--ont remarqué, à notre _épluchette_, que
+tu restais trop longtemps en la compagnie d'un garçon étranger, de
+l'ex-élève....
+
+--Mon Dieu! il est venu s'asseoir près de moi, et nous avons parlé de
+mille choses bien indifférentes... je ne pouvais pas le planter-là à
+propos de rien... et m'en aller.
+
+--Les prétextes pour t'éloigner de lui, ne t'auraient pas manqué, si tu
+l'eusses voulu.
+
+--Tiens! ne pense donc plus à cela, tu te rends malheureux pour rien, et
+tu me causes de la peine.
+
+--Je le veux, mais c'est à toi à faire attention... tu sais que je
+t'aime et que tout mon bonheur est d'être auprès de toi.. fais de
+même...
+
+--Et je ne t'aime pas! moi? petit méchant, va!...
+
+--Djos se retourna et vit un papier sur la table.
+
+--Quel est donc ce papier, dit-il, une lettre?
+
+Noémie se détacha de lui, courut à la table et saisit la missive:
+
+--C'est pour moi seule; il faut que tu ne voies pas cela....
+
+--Ah! fit Djos un peu surpris.
+
+--N'aie pas de soupçon, cher ami; tu sauras tout plus tard...
+aujourd'hui, impossible.
+
+--Quelque billet doux, je suppose... c'est bon! garde tes secrets; je
+suis simple et naïf, je croirai tout... pendant ce temps-là....
+
+--Chasse donc ces mauvaises pensées.... Tu n'étais pas comme cela
+autrefois, et nous étions si contents; si heureux!...
+
+--Montre-moi cette lettre.
+
+--Non, cher, impossible... cela détruirait tout le charme de l'affaire.
+Plus tard... dans quelques semaines....
+
+--C'est bien, garde-la.
+
+Il sortit et se dirigea vers sa grange, d'où il ne revint que deux
+heures après.
+
+Noémie s'était mise au lit, mais ne dormait point; elle priait.
+
+La prière est la consolation des âmes chrétiennes, le baume divin qui
+guérit les blessures. La créature qui prie ne tombe jamais dans le
+désespoir et peut supporter les peines les plus profondes. Car l'âme
+s'élève vers le ciel et contemple d'avance le prix de la souffrance
+humblement acceptée. Elle s'appuie sur Dieu quand les hommes lui
+manquent, et elle sait que les jours de la désolation passent vite et se
+changent à la mort, en des jours de gloire et de délices. Malheureuses
+les âmes qui ne croient point, ou ne veulent pas s'attacher à Dieu!
+elles se replient sur elles-mêmes comme des ailes blessées, et s'abîment
+dans le découragement.
+
+A quelque temps de là Picounoc mit les bans à l'église. Chacun fit les
+commentaires que lui inspira la malice ou la charité. Il faut s'attendre
+à être un peu maltraité quand on se marie--pas toujours par la partie
+conjointe--mais par les langues envieuses; et pour faire dire du bien de
+soi, il faut mourir. En vérité, j'aime autant que l'on me déchire à
+belles dents,--et diantre! il en est qui font joliment cette
+besogne--que d'acheter à ce prix la louange des hommes.
+
+Mina Lamotte disait: J'aime mieux que ce soit elle que moi.
+
+Elle faisait allusion à Aglaé Larose, la mariée.
+
+--Moi aussi, ajoutait Catherine Dugré, et j'aimerais mieux coiffer Ste.
+Catherine ma patronne que de prendre un tel mari.
+
+--Un ivrogne.
+
+--Un effronté.
+
+--Un _coureux_....
+
+--Tout de même il est chanceux ce Picounoc, observait, d'autre part, un
+gros garçon à l'air un peu décontenancé.
+
+--Je crois bien! Une belle terre... un établissement complet, rien de
+moins, ajoutait un autre gaillard non moins penaud.
+
+C'étaient deux pauvres cavaliers éconduits depuis peu, braves garçons,
+du reste, qui n'avaient eu que le tort de ne pas se vanter assez, et de
+manquer de toupet; mais c'est un tort impardonnable, je le sais, au
+temps où nous vivons. Aglaé voulut un homme qui eut de la façon et qui
+fut capable de riposter à propos. Allez donc présenter une emplâtre,
+sous forme de mari, à vos compagnes moqueuses, Aglaé prit donc pour
+fidèle et légitime époux Pierre Enoch Saint Pierre, surnommé Picounoc,
+et elle se crut heureuse; donc elle l'était. Ses parents ne l'en
+dissuadèrent point. D'abord son père était mort, ses frères et soeurs
+n'étaient jamais venus au monde, et sa mère n'avait d'autre volonté que
+la volonté de son unique Aglaé. Le seul ami qui osa risquer un conseil,
+fut l'ex-élève. Il réussit à empêcher le sourire de s'étendre une fois
+de plus sur la figure béate de la fiancée, et ce fut tout. Le moment
+d'angoisse passa vite, et l'amour reprit en tyran sa place dans le coeur
+de la jeune fille.
+
+Picounoc ne fit pas de noces. Mais comme il lui fallait quelques
+témoins, il invita ses principaux amis, Djos et l'ex-élève.
+
+Quelques jours avant son mariage, il vint chez Letellier. Celui-ci était
+sorti: cela simplifiait l'affaire. Il dit à Noémie qu'Emmélie se sentant
+mieux désirait assister au mariage, et même avoir pour compagnon, son
+ami l'ex-élève.
+
+--Elle m'envoie exprès pour vous demander conseil, dit-il, et un mot de
+votre part lui fera grand plaisir.
+
+Noémie ne vit rien que de naturel en cela: elle dit qu'elle serait
+heureuse de voir Emmélie sortir un peu de sa solitude, respirer l'air,
+voir le soleil. Elle lui écrivit quelques mots que le faux
+commissionnaire garda soigneusement dans sa poche. Le jour du mariage
+arriva. Djos servit de père à son ancien camarade de chantiers. En
+allant à l'église, il lui dit:
+
+--Pourquoi as-tu invité l'ex-élève? On n'avait pas besoin de lui.
+
+--Un caprice de ma soeur, répondit Picounoc. Elle y tenait, et tu sais
+que je ne veux pas la contrarier, la pauvre enfant.
+
+C'était un mensonge, on le sait. Mais Picounoc voulait que l'ex-élève et
+Noémie eussent une occasion de se rencontrer. Il se doutait bien que
+Djos en prendrait de l'ombrage et que, peu à peu, il en viendrait à ne
+plus aimer autant sa femme... il en viendrait, peut-être, à la haïr.
+Quel succès que celui-là et comme il faut être rusé pour y atteindre!
+
+--Mais Emmélie n'est pas ici, comment expliques-tu cela? observa Djos.
+
+Picounoc songea une minute:
+
+--Tiens! répondit-il, je vais tout avouer; j'ai manqué envers toi, mais
+sans le savoir; oui, quand j'ai découvert la ruse, il était trop tard,
+l'ex-élève était ici.
+
+--Explique-toi, que veux-tu dire avec ton trop tard.
+
+--Emmélie parlait pour une autre... et ce n'était pas pour elle qu'elle
+faisait inviter l'ex-élève....
+
+--Pour qui? parle! mais parle donc!
+
+--Si j'avais su!... Vois-tu, je suis un bon frère et je ne veux rien
+refuser à ma soeur... pauvre Emmélie qui va me laisser bientôt!...
+
+Djos était sombre et ses yeux se fixaient sur le sol.
+
+--Pour qui l'a-t-elle fait venir? parle! répéta-t-il avec terreur.
+
+--Ce n'est que ce matin que j'ai surpris le secret; j'aurais mieux fait
+de ne rien révéler; mais enfin tu vas voir que je suis un ami sincère,
+et que je sais ce que je dis quand je dis quelque chose.
+
+--Djos rageait comme un cheval enchaîné qui ronge son frein.
+
+Picounoc tira de la poche de sa veste un petit billet soigneusement plié
+et le remit à Joseph.
+
+--Lis ceci, dit-il connais tu cette écriture?... ce nom?
+
+--C'est l'écriture de ma femme.... Noémie! voilà son nom.
+
+Et il tremblait comme un vieillard, car il s'attendait à quelque
+terrible révélation. Il lut:
+
+Ma chère Emmélie.
+
+Votre frère se marie. La noce ne sera pas forte, mais j'espère que le
+bonheur des époux sera grand. Essayez la distraction une fois encore. Il
+faut le revoir, cela vous est si doux. Mon Dieu! on ne voit jamais trop
+ceux que l'on aime. Dites-lui qu'il vienne: nous serons tous heureux.
+
+Votre amie,
+
+NOÉMIE.
+
+Djos lut, plusieurs fois... et plus il lut, moins il comprit: son regard
+était troublé comme son coeur. Il ne lui vint pas à l'idée qu'il était
+le jouet d'un misérable. L'absence d'Emmélie lui prouvait bien, d'un
+autre côté, qu'elle ne connaissait rien de ce complot, et qu'une femme
+coquette l'avait ourdi toute seule. Il fut d'une tristesse mortelle et
+ne pria point dans l'église, pendant la messe. Il prenait en aversion
+son ancien ami, et ne pouvait détourner ses yeux de sa personne.
+L'ex-élève priait avec ferveur.
+
+--C'est de l'hypocrisie, pensait Joseph. Il songe à toute autre chose
+qu'au bon Dieu....
+
+Parfois il avait envié de pleurer, et d'aller, en suppliant, se jeter
+aux genoux de sa femme. Mais l'amour propre reprenait le dessus et la
+colère grondait soudain. Mon Dieu, se disait-il, est-ce donc que vous ne
+m'avez pas assez châtié?... faut-il que vous m'atteigniez dans ce que
+j'ai de plus cher au monde!...
+
+L'ex-élève, ignorant tout le trouble qu'il causait, avait retrouvé sa
+verve d'autrefois. De retour à la maison il aborda la jeune femme et
+entama avec elle la conversation. Noémie jeta d'abord un coup d'oeil
+craintif autour d'elle et ne vit pas son mari; cela la rassura. Elle se
+mit à causer, mais avec une certaine gêne. L'éx-élève était en verve et,
+devant sa gaîté, elle dut céder. Elle oublia la jalousie de son mari et
+goûta sans contrainte les charmes du babil de son compagnon.
+Malheureusement Djos l'épiait. Les jaloux ont cent yeux et voient
+partout, découvrant même des choses qui n'existent point. Il se mordit
+les lèvres regarda sourire Noémie, mais la regarda d'un oeil sanglant.
+La pauvre jeune femme ne songeait pas à mal, et demeurait bien sage
+assurément.
+
+Un peu plus tard, dans une autre circonstance, elle se souvint de la
+susceptibilité de son mari,--car il n'était pas loin d'elle--répondit
+avec assez de froideur à l'ex-élève qui lui adressait la parole, et
+s'éloigna.
+
+--L'hypocrite! pensa Joseph Letellier... elle sait que j'ai les yeux sur
+elle.
+
+Il fut tenté de lui dire ironiquement qu'elle était d'une réserve
+admirable, et qu'il comprenait la sottise qu'il avait faite en la
+soupçonnant; mais il eut peur de ne pouvoir assez bien dissimuler son
+ressentiment aux yeux des amis, et de se laisser emporter par la colère,
+il demeura silencieux et sortit. Noémie qui avait jusqu'alors partagé
+l'enjouement général, devint pensive tout à coup, car elle devina le
+mécontentement de Joseph. Elle fut tentée de voler sur ses pas pour le
+ramener à la noce, ou s'en aller avec lui, mais, elle aussi eut peur
+d'éveiller l'attention. Le plaisir qu'elle goûta ensuite fut mêlé
+d'amertumes, et elle se fit violence pour ne pas laisser voir les larmes
+qui se cachaient dans ses sourires. Picounoc fut joyeux. Il faisait
+semblant d'adorer sa nouvelle épouse, ne la laissait point, se montrait
+empressé auprès d'elle et la comblait d'attentions. Aglaé ne comprenait
+guère son bonheur, tant il était grand. Elle se croyait aimée pardessus
+toute chose, et ne trouvait rien au monde de comparable à Picounoc. Elle
+en voulait à l'ex-élève qui l'avait conseillée de renoncer à son amour,
+disant que Picounoc n'était ni franc, ni sincère. Jamais jeune épousée
+n'a vu la vie lui apparaître plus riante et plus belle, pensait-elle,
+et, je n'échangerais pas ma destinée contre celle d'une reine. Le
+bonheur d'un roi ou d'une reine--aux yeux du vulgaire--est l'idéal du
+bonheur ici-bas. Erreur grossière, car le bonheur ne consiste ni dans la
+gloire, ni dans la puissance, ni dans la richesse, mais seulement dans
+la paix de la conscience et la soumission à Dieu. Entrez dans les
+palais, approchez des trônes, et vous verrez presque toujours des fronts
+soucieux, des regards inquiets, des âmes troublées, qui s'affublent d'un
+masque joyeux pour se montrer au monde. Ouvrez la porte de la chaumière,
+souvent vous serez étonnés du calme et de l'a paix qui rayonnent sur la
+figure des pauvres de la terre, qui s'empresseront de vous offrir une
+part de ce pain de chaque jour qu'ils ont demandé à Dieu dans leurs
+prières. Le soir de la noce Joseph ne parla pas à sa femme; il la
+boudait. Il ne fit pas sa prière aussi longue, ni aussi bien que de
+coutume, car on prie mal quand on se laisse dominer par une passion.
+Noémie pria longtemps et fut agréable au Seigneur. Mais Dieu ne détourna
+point de sa tête les épreuves terribles qu'il réserve souvent à ceux
+qu'il aime et prédestine à l'éternelle félicité.
+
+L'ex-élève partit pour Deschambeault, mais voulant revoir Emmélie une
+fois encore, il entra chez elle, en passant. Il la trouva faible et
+souffrante. Picounoc et sa femme venaient d'arriver aussi. Ils
+s'efforçaient tous deux de l'encourager et de lui rendre l'espérance.
+Aglaé surtout, qui se trouvait si heureuse et aimait tant la vie, ne
+pouvait pas se faire à l'idée qu'une fille jeune et belle comme Emmélie
+pût renoncer à jouir et à vivre. Les nouveaux mariés devaient rester
+avec Emmélie jusqu'à sa mort ou à son rétablissement, ensuite ils
+iraient avec la belle mère sur la terre du village.
+
+Emmélie sourit tristement en voyant l'ex-élève.
+
+--C'est fini, dit-elle. Je sens que je m'en vais.... Tu penseras à moi
+quelquefois....
+
+--Toujours! toujours répondit avec feu, le malheureux garçon. Mais il
+faut espérer encore, chère amie... reprit-il après un moment de silence.
+
+--Je n'espère plus... n'espérons plus. Je voudrais avoir le prêtre.
+
+--Tu as communié ces jours derniers, dit Picounoc.
+
+--Encore une fois avant que je meure, ajouta-t-elle... le médecin m'a
+avoué que je peux trépasser subitement à cause de ma maladie de
+coeur....
+
+L'ex-élève courut à l'église et revint avec le prêtre. Le ministre du
+Seigneur portait le viatique et l'ex-élève, en avant, agitait la petite
+sonnette, pour avertir les chrétiens que le Seigneur de miséricorde
+allait consoler une créature mourante. Tout le monde sortait des maisons
+pour s'agenouiller sur le passage du bon Dieu. Un grand nombre de
+personnes se rendit chez Picounoc pour faire escorte à la Sainte
+Eucharistie et prier pour la malade.
+
+Près du lit d'Emmélie, sur une table garnie d'un drap blanc, était un
+crucifix, deux chandelles allumées et une soucoupe remplie d'eau bénite,
+dans laquelle trempait un petit rameau de cèdre bénit. Le prêtre entra,
+la foule se tint prosternée; Emmélie reçut la sainte communion avec une
+foi touchante et les assistants étaient dans l'admiration. Le prêtre
+allait sortir quand une plainte légère s'éleva. Il se retourna et vit la
+malade retomber sur son oreiller, les yeux levés vers le ciel et les
+mains jointes comme pour prier. Il s'approche et voit qu'elle rend
+l'âme. Alors il lui donne le sacrement des mourants, au milieu des
+pleurs de l'assistance. Il prononce les paroles sublimes qui effacent
+les péchés commis par nos sens corrompus. Puis élevant la voix, il dit:
+
+--Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père tout
+puissant, qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant,
+qui a souffert pour vous; au nom du Saint-Esprit, qui vous a été donné;
+au nom des Anges et des Archanges; au nom des Trônes et des Dominations;
+au nom des Principautés et des Puissances; au nom des Chérubins et des
+Séraphins; au nom des Patriarches et des Prophètes; au nom des Saints
+Apôtres et Evangélistes; au nom des Saints Martyrs et Confesseurs; au
+nom des Saints Moines et Solitaires; au nom des Saintes Vierges et de
+tous les saints et saintes de Dieu. Qu'aujourd'hui votre séjour soit
+dans la paix, et votre demeure, dans la Sainte Sion! Par Jésus-Christ,
+Notre Seigneur. Ainsi soit-il!
+
+A ces mots; un dernier souffle s'échappa des lèvres blêmes de la jeune
+fille; un sourire d'une infinie douceur se répandit sur sa figure, et
+ses yeux d'azur demeurèrent fixes comme s'ils eussent contemplé une
+céleste apparition. Chacun, tour à tour, vint déposer un baiser sur le
+front de la morte. L'ex-élève la regarda longtemps, et des larmes
+roulaient sur ses joues. Il sortit et s'éloigna en silence.
+
+Picounoc ferma sa maison et s'en alla avec sa jeune femme demeurer au
+village chez sa belle mère.
+
+Alors commença pour lui une existence nouvelle. Il se vit, d'un coup,
+selon qu'il l'avait rêvé, à la tête d'une ferme superbe. Son ambition
+satisfaite, il eut vécu dans l'aisance entouré du respect et de l'amitié
+de ses concitoyens, s'il eut eu le courage d'imposer silence à ses
+appétits sensuels. Mais le succès le grisa au lieu de le rendre sage. Il
+se dit qu'il réussirait dans une autre affaire, comme il avait réussi
+dans la première. Les obstacles ne l'arrêtaient point; bien au
+contraire, ils aiguillonnaient ses désirs. La religion ne pouvait mettre
+de frein à ses passions, car il la méprisait, et se moquait de ses
+préceptes; non ouvertement--il était trop habile pour agir ainsi--mais
+dans le fond de son coeur. Il était à lui-même son Dieu, et se dressait
+des autels en son âme. Il venait de sacrifier à l'avarice; maintenant il
+offrait ses hommages au dieu de la volupté. Il allait à la messe chaque
+dimanche, et entendait aussi les vêpres, comme les autres habitants, et
+nul n'aurait osé dire qu'il n'était pas rempli de bons sentiments et
+d'une vraie piété. Cependant il n'avait qu'un but: inspirer de la
+confiance aux hommes en les trompant.
+
+
+
+
+ V
+
+ DEUX BAISERS.
+
+
+Les derniers jours de l'automne viennent de finir. Les feuilles mortes
+qui tapissaient les bois et roulaient au souffle de la brise, le long
+des chemins pleins d'ornières, sont disparues sous la première couche de
+neige; sur les coteaux, les arbres dépouillés tremblent, frileux, dans
+leur nudité, et paraissent comme des panaches de deuil sur des
+catafalques blancs.
+
+Les jours sont courts et les nuits, bien longues, car le soleil
+paresseux ne sort de sa couche de nuages, à l'horizon, que vers les huit
+heures du matin, et disparaît, dès les quatre heures de l'après-midi,
+derrières les Laurentides couvertes de sapins.
+
+Les bordées de neige se succèdent rapidement, et, bientôt, les champs
+ressemblent à une mer tranquille. De temps à autres on entend le
+tintement des sonnettes et des grelots que secouent, en trottant, les
+chevaux des charroyeurs; et l'on entend aussi, dans les granges
+voisines, les coups rapides et cadencés des fléaux qui tombent sans
+cesse sur les épis étendus sur l'aire. Il y a quelque chose de gai dans
+ces bruits qui s'élèvent au milieu du calme de la nature; mais il y a
+quelque chose d'une indéfinissable mélancolie dans ce calme universel
+qui vous entoure, s'il n'est troublé que par le fléau d'un batteur de
+grain, ou la plainte aiguë d'une _lisse_ d'acier sur la neige. Joseph
+Letellier se hâtait de charroyer son bois de chauffage avant la _hauteur
+des neiges_, car il n'est pas facile d'entrer dans les bois quand la
+neige est bien épaisse. Un soir, à son arrivée, il trouva plusieurs
+voitures à sa porte, et autant de chevaux dans l'écurie. Il fut surpris,
+examina et reconnut les carrioles et les chevaux. Tout cela appartenait
+à des amis. Il détela, soigna sa bête et revint à la maison.
+
+--Diable! dit-il en entrant, vous me surprenez. Pourquoi ne pas m'avoir
+averti? je n'aurais pas été au bois cet après-midi, et nous aurions joué
+aux cartes.
+
+--Nous jouerons ce soir, dit l'un des nouveaux arrivés.
+
+--Vous n'avez pas soupé, je suppose, et vous êtes altérés?
+
+--Pardon pour la première partie de votre phrase, nous avons soupé,
+repartit le plus pimpant et le plus jovial de la bande--un médecin, s'il
+vous plaît! le nouveau médecin de la paroisse--quant à la seconde
+partie, nous sommes altérés, mais de mille choses que nous n'avalerons
+jamais.
+
+On convint de trouver cela drôle et l'on rit.
+
+--De quoi donc? demanda Djos.
+
+--De quoi? hélas! de bonheur, de richesses, de plaisirs, d'amour.
+
+--Plusieurs verres de rhum donnent tout cela, dit Picounoc.
+
+--Je me rechange, dit Joseph, et je suis à vous.
+
+Au bout d'une demi-heure il revint fort bien mis et de belle humeur.
+
+Alors le jeune médecin, s'approchant de lui, lui présenta un énorme
+paquet; c'était un casque et des mitaines de vison.
+
+--Voici, dit-il, un léger cadeau que vos amis vous offrent à l'occasion
+de votre anniversaire. Ils vous offrent, en même temps, à vous, à votre
+femme bien-aimée et à votre enfant, les hommages de la plus sûre amitié,
+et les voeux les plus ardents pour votre bonheur.
+
+--La jolie surprise, en vérité, que vous me faites là!... J'en suis tout
+attendri. Je ne sais pas faire de discours, moi, mais, au moins, je puis
+toujours bien vous assurer que je suis heureux de compter des amis aussi
+dévoués que vous. J'ai presque envie de dire que ce casque est le plus
+beau jour de ma vie....
+
+Des bravos couvrirent la voix de Joseph et l'empêchèrent de continuer.
+
+--Je ne songeais pas, reprit-il après un moment, que j'avais aujourd'hui
+vingt deux ans...
+
+--J'y songeais depuis longtemps, moi, dit une voix vive et
+joyeuse--c'était la voix de Noémie--et, te souviens-tu de ce billet que
+tu vis sur la table et voulus prendre, un soir? eh bien! c'était une
+lettre du docteur au sujet de cette petite fête.
+
+--Oui, oui, je m'en souviens, répliqua machinalement Joseph.
+
+La soirée fut des plus amusantes; le réveillon, servi à point, faisait
+honneur à la cuisinière--et à la basse-cour du jeune cultivateur.
+
+Quand tout le monde fut parti, Joseph dit à sa femme:
+
+--Montre-moi donc, maintenant, ce petit billet du docteur.
+
+Noémie répondit avec une certaine inquiétude.
+
+--Je ne l'ai plus, cher ami, je ne sais ce qu'il est devenu; c'était de
+si peu d'importance....
+
+--De si peu d'importance aujourd'hui, et alors c'était d'une grande
+importance?
+
+--Sans doute; si tu l'avais vu, la surprise eut été en moins... et c'est
+quelque chose qu'une agréable surprise....
+
+--Mais, si tu voulais le cacher, comment se fait-il que tu n'en aies
+pris aucun soin, et que tu l'aies laissé traîner, au risque de le voir
+tomber sous ma main?
+
+Oh! les jaloux, ils sont parfois d'une logique désespérante.
+
+Elle avait brûlé l'inoffensif billet, et n'avait osé le dire, de crainte
+d'éveiller les soupçons de Djos; et, c'était justement en cachant cet
+insignifiant détail qu'elle lui donnait un semblant de raison. Elle
+avoua qu'elle l'avait jeté au feu, mais il n'en crut rien.
+
+--Si c'était vrai, pourquoi ne l'aurais-tu pas dit de suite?
+répliqua-t-il.
+
+Noémie pria, affirma, tout fut inutile, elle ne put rendre le repos à
+l'âme chagrine de Joseph.
+
+Les jours qui suivirent furent des jours de tristesse. L'ange de paix,
+qui s'était assis au foyer des jeunes époux, s'efforçait pourtant
+d'éloigner les nuages, et de faire luire, dans les ombres naissantes, le
+flambeau de la charité; mais les esprits pervers, qui remplissent
+l'espace et volent sans cesse autour des créatures de Dieu pour les
+tromper et les perdre, l'emportaient sur lui. S'ils ne pouvaient
+corrompre le coeur de la femme, à cause de ses vertus, ils pouvaient, au
+moins, le remplir d'amertume; et leur triomphe sur le coeur de l'homme
+s'affermissait de jour en jour, parce que l'homme ne s'était pas encore
+entièrement affermi dans le bien.
+
+Picounoc ne négligeait point ses infâmes desseins. Il étudiait et
+perfectionnait ses plans, le jour, en allant à l'ouvrage, la nuit, en
+attendant le sommeil.
+
+A la fête de Joseph, il entendit Noémie parler du billet qu'elle avait
+reçu du médecin, et comprit le parti qu'il pouvait tirer de ce futile
+incident, il accosta, quelque temps après, la petite Angèle Mercier qui
+demeurait dans le voisinage, lui parla longtemps, et lui glissa une
+pièce blanche dans la main.
+
+Il attendit les premiers beaux chemins, attela au traîneau _bâtonné_, et
+se dirigea vers sa terre à bois du Portage. Sachant que Joseph avait du
+bois à charroyer, il lui demanda en passant--car il passait à sa
+porte--s'il était disposé à atteler. Joseph répondit qu'il avait
+commencé à _battre_, mais, qu'ayant au moins une _moulée_ (mouture) de
+battue, il pouvait bien, en effet, profiter des beaux chemins pour aller
+au bois. Et tous deux ils partirent, chacun dans sa voiture. Quant ils
+furent dans la petite route de St. François, Picounoc dit:
+
+--_Embarque_ donc avec moi, ton cheval suit bien.
+
+Dans nos campagnes, l'on embarque en voiture comme en bateau, et l'on
+abuse étrangement du mot, sinon de la chose.
+
+--C'est bon! dit Djos, arrête.
+
+Les deux amis continuèrent leur route, debout dans le même traîneau, et
+le cheval de Djos suivit fidèlement. La conversation roula sur divers
+sujets: sur le rendement du grain et sur les fréquentes bordées de
+neige, sur les chevaux et sur les amis.
+
+--On ne voit plus l'ex-élève, dit Picounoc, à propos des amis.
+
+--C'est aussi bon. Penses-tu sérieusement qu'il aime ma femme?
+
+--Il ne me l'a jamais dit, mais.... Du reste tu as des yeux comme moi;
+et tu n'es pas de ces hommes à qui l'on fait avaler des couleuvres, ce
+me semble....
+
+--Il vaut mieux être prudent que téméraire.
+
+--Sans doute; mais avec les femmes il vaut mieux être téméraire que trop
+prudent. On arrive plus vite et aussi sûrement: Connais-tu les femmes,
+toi?
+
+--Pas beaucoup... Je connais la mienne....
+
+--Tu connais la tienne?... c'est là que tu fais erreur. On connaît
+toujours mieux la femme de son ami, ou de son voisin, que sa propre
+femme.
+
+--Va donc!
+
+--Va donc? Est-ce que je n'ai pas vu, avant toi, le doux penchant de la
+tienne pour l'ex-élève?
+
+--C'est vrai.
+
+--Donc j'ai raison. Et je parie que moi qui suis loin de ta femme, je
+vois des choses qui te crèvent les yeux et que tu ne vois pas?
+
+Djos prit une expression de douloureux étonnement.
+
+--Qu'est-ce donc encore?
+
+--As-tu mis la main sur un certain petit billet que ta femme avait, un
+soir, oublié sur la table?...
+
+--Un petit billet?... Ah! au sujet de ma fête?
+
+--Oui, au sujet de ta fête, répondit Picounoc, d'un ton ironique.
+
+--Non, je ne l'ai pas vu.
+
+--Je sais bien que tu ne l'as pas vu, et que tu ne le verras jamais, ni
+celui-là, ni d'autres.
+
+--Comment? penses-tu que....
+
+Il n'osa pas achever, cela lui faisait trop de mal.
+
+--Le docteur est un joli garçon, continua Picounoc avec malice, il a de
+l'esprit, de l'argent, quelle femme demeurerait insensible?
+
+--Tu crois?... mais non, il ne vient presque jamais à la maison.
+
+--Elle va à l'église... le dimanche, la semaine aussi des fois... Ah!
+les femmes dévotes! les femmes dévotes!...
+
+--Tu te moques de moi, Picounoc; je suis assez malheureux comme cela, je
+t'en prie, n'ajoute pas à mon désespoir.
+
+--Comme tu voudras... je me tais et tu sortiras d'affaire comme tu
+pourras.... Mais prends garde que l'on sache tout, et que tu paraisses
+ne rien voir... je te plains alors.... Et tu sais le nom que l'on donne
+aux maris trop aveugles?...
+
+--Picounoc, dis-tu vrai? tu es mon ami, je le sais, ne me trompe pas....
+
+--T'ai-je jamais trompé? Tu as vu de tes yeux?... Tiens! Djos, une femme
+qui cesse une fois d'aimer son mari, ne cesse plus d'aimer les autres
+hommes, et tous ceux qui viennent à elle sont les bien venus. Si ta
+femme a aimé l'ex-élève--et je ne crois pas me tromper en affirmant que
+c'est le cas--elle aime le docteur, et, après le docteur, un autre, et
+toujours ainsi.
+
+Djos avait la tête basse, et du feu dans les yeux.... Il serrait avec
+rage les bâtons du traîneau, et son pied droit fouillait la neige
+attachée au fond.
+
+--Je n'ai pas voulu te faire de peine, repartit Picounoc après quelques
+moments de silence.
+
+--Il faut que cela finisse! répondit Djos d'une voix sombre.
+
+--Le moyen?
+
+--Le moyen? Ah! je le trouverai bien!... Mais tu n'as pas de preuves de
+ce que ta avances, Picounoc.
+
+--Pas de preuves? demande à la petite Angèle Mercier, c'est-elle qui est
+la messagère de l'amour et porte les billets doux.
+
+--La petite Angèle Mercier?
+
+--Oui.
+
+--Comment as-tu découvert cela.
+
+--Un pur hasard.... J'ai été chez le médecin, avant hier, pour ma femme,
+tu le sais, tu m'as vu passer. La petite était là, dans l'office.
+
+--Est-ce qu'il y a des malades chez vous? que je lui demande.
+
+--Non, monsieur, répond-elle naïvement....
+
+--T'en viens-tu avec moi? je suis en voiture.
+
+--Elle n'est pas prête à partir, dit le médecin, visiblement contrarié.
+Il faut que je lui prépare quelque chose et lui écrive une prescription.
+Ne l'attendez pas....
+
+--Préparer des remèdes et coucher une longue prescription pour quelqu'un
+qui n'est pas malade, voilà qui est drôle pensais-je... et je faillis
+m'éclater de rire.... Le médecin ne s'aperçut pas de la bourde qu'il
+venait de dire.
+
+--Es-tu descendue exprès pour chercher ces remèdes? demandai-je à
+l'enfant.
+
+--Oui, monsieur, répond-elle, d'une voix mal assurée.
+
+--Pour qui donc, s'il n'y a pas de malade chez vous?
+
+--L'enfant baisse la tête, rougit et ne répond rien. Le médecin,
+furieux, m'apostrophe en ces termes:
+
+--Monsieur, sachez que la médecine a ses secrets comme la confession....
+
+--Pardon! docteur, pardon! je ne voulais pas être indiscret.... Je
+sortis, et vins attendre la petite commissionnaire chez Robineau le
+forgeron. Quand elle fut dépassée, je donnai du fouet, la rejoignis et
+la fis asseoir à mes côtés....
+
+Elle refusa d'abord; mais j'insistai tellement qu'elle dût céder.
+
+--Le docteur t'a dit de ne pas t'en venir avec moi, n'est-ce pas? lui
+demandai-je.
+
+Elle pencha la tête en souriant.
+
+--Je le sais bien, tu peux parler sans crainte; tiens! prends ceci pour
+t'acheter des bonbons.
+
+Je lui glisse un douze sous dans la main, et vois rayonner ses yeux et
+sourire sa figure. Oh! la gourmandise chez les petites filles, c'est
+comme... la gourmandise encore chez les grandes.
+
+--Vas-tu souvent, comme cela, chercher des prescriptions pour ta mère?
+
+--Ce n'est pas pour maman.
+
+--Pour qui donc?
+
+--Ah _ben_!...
+
+--Je le sais, va! c'est pour la femme de Djos Letellier.
+
+--Qui est-ce qui vous l'a dit?
+
+--C'est-elle.
+
+--Je ne le crois pas....
+
+--Elle trouvait que tu tardais beaucoup et m'a demandé de te ramener en
+voiture.
+
+--Vous voulez me faire parler....
+
+--Non, ma chère, mais je sais tout. Et elle t'a donné un petit papier
+pour le docteur?...
+
+--Non, monsieur, pas aujourd'hui! répond-elle d'un air triomphant. Ce
+pas aujourd'hui vaut son pesant d'or....
+
+--Pas aujourd'hui? c'est possible; mais elle a coutume de t'en confier?
+
+--Elle m'a défendu de le dire... laissez-moi tranquille....
+
+--Je riais dans ma barbe. Son mari le sait-il? continuai-je.
+
+--Son mari? son mari?... si elle est malade faut-il pas qu'elle ait le
+docteur?
+
+--Si elle est malade je la guérirai, moi! interrompit Djos d'une voix
+courroucée.
+
+--Le docteur est fin, va, reprit Picounoc, et il ne t'a pas donné un
+casque de vison pour rien, le jour de ta fête... il avait son intention
+c'est un diplomate, comme disent les gens instruits.
+
+--Gare à lui! il ne me pèserait guère au bout du bras....
+
+Les deux amis se rendirent au bois, et revinrent avec leur voyage,
+toujours en causant. Picounoc s'applaudissait d'avoir imaginé ce nouveau
+grief contre la femme de son ami.
+
+Ce qu'il voulait, ce n'était point rendre l'ex-élève ou le docteur
+odieux à Joseph, mais faire comprendre que Noémie remplaçait l'amour
+perdu par un autre amour et cherchait désormais le bonheur et le plaisir
+loin de son mari. Il voulait prédisposer Joseph à croire sa femme
+capable des plus grandes fautes, et l'aigrir assez pour qu'il put se
+venger de sa honte.
+
+L'histoire de son entretien avec la petite Mercier, n'était rien moins
+qu'un mensonge; mais il avait dressé l'enfant à mentir et à raconter la
+même histoire à peu près si Djos l'interrogeait. Ce qui ne manqua pas
+d'arriver.
+
+Noémie vit bien, à l'arrivée de son mari, que la paix du foyer allait
+subir un nouvel orage, et son coeur gros de tristesse s'éleva vers Dieu,
+pendant que ses regards, toujours chastes, se baissaient comme ceux
+d'une femme coupable.
+
+Djos embrassa son enfant, mais passa près de sa femme sans la regarder,
+et il demeura plusieurs jours sans lui parler.
+
+Ah! que sont-ils devenus ces beaux jours de naguère, où, la main dans la
+main, le sourire sur les lèvres, ces deux jeunes époux marchaient le
+chemin de la vie? L'amour débordait de leurs coeurs, les paroles
+affectueuses coulaient de leurs bouches, et leurs journées étaient bien
+remplies et agréables au Seigneur! Chaque matin ils allaient à l'ouvrage
+en chantant gaîment, et, chaque soir, ils se reposaient dans les bras
+l'un, de l'autre, après avoir remercié le ciel de ses bienfaits, et lui
+avoir demandé un heureux lendemain. Qui aurait pu prédire un orage aussi
+prompt dans cette atmosphère limpide? Qui aurait pu deviner tant de
+larmes dans les paupières radieuses de la jeune épouse, tant d'angoisses
+dans son âme alors sereine? Qui aurait osé croire que les folles vapeurs
+de la jalousie devaient sitôt s'élever sur l'esprit de l'époux heureux
+et l'envelopper de ténèbres? Un homme seul pouvait prédire tout cela,
+car tout cela était son ouvrage, et cet homme, c'était Picounoc le
+maudit.
+
+Un jour, le médecin revenant de voir un malade dans le bas de St.
+Eustache, entra allumer la pipe chez Joseph Letellier qu'il n'avait pas
+vu depuis longtemps; et qu'il considérait toujours comme l'un de ses
+amis. Joseph était allé au moulin, Noémie reçut le médecin avec
+politesse.
+
+--Attendez mon mari, dit-elle, il est à la veille d'arriver.
+
+Elle ne savait pas que son mari était jaloux du docteur. Djos avait jugé
+à propos de guetter une bonne occasion pour lui jeter à la face tout ce
+qu'il savait de ses prétendus rapports avec cet homme. Le docteur
+s'assit et alluma sa pipe. Il remarqua la pâleur de la jeune femme et
+son air de tristesse.
+
+--Vous n'êtes pas bien, Madame Letellier, je crois; vous êtes changée.
+
+--Pardon, docteur, je suis très-bien répondit-elle, en affectant un
+sourire où perçait la souffrance....
+
+--Et le bébé?
+
+--Oh! il se porte à merveille voyez-le....
+
+Le médecin s'approcha du berceau où dormait l'enfant....
+
+--Il est beau comme un ange.... Il vous ressemble, Madame, oui, il vous
+ressemble.
+
+Et le docteur regardait Noémie qui devenait rouge, et reprenait sa
+beauté flétrie.
+
+--Je puis bien l'embrasser? continua-t-il.
+
+--Oui, mais vous allez le réveiller.
+
+--Quand même; il dormira tantôt, il n'a que cela à faire.
+
+En disant cela, il se pencha sur l'enfant et lui donna un bon gros
+baiser. L'enfant s'éveilla en sursaut....
+
+--Je vous le disais, docteur, fit Noémie. Et elle s'inclina, à son tour,
+sur le petit qu'elle embrassa bien fort. Le docteur ne s'était pas
+relevé encore. Tous deux se trouvèrent, un instant, fort rapprochés,
+au-dessus du berceau. D'un peu loin on eut pu croire que les baisers
+n'étaient point pour l'enfant. On se serait trompé. La distance est
+souvent une source d'erreurs.
+
+Depuis une minute un homme regardait par la fenêtre, et la fureur
+bouleversait sa figure. Cet homme, c'était Djos. Il avait connu le
+cheval du docteur, et s'était glissé, sans bruit, jusqu'à la première
+vitre, pour voir ce qui se passait à l'intérieur.
+
+--Il savait que j'étais au moulin, pensa-t-il... mais il ne m'attendait
+pas sitôt, le misérable!... Quand il vit sa femme et le médecin se tenir
+ainsi inclinés, tête contre tête, sur le berceau, il se précipita dans
+la maison.
+
+--Ah! ah! les amoureux! hurla-t-il.... Je vous prends enfin!...
+
+--Noémie n'a que le temps de relever la tête, et elle pousse un cri à la
+vue de la colère de son mari.
+
+--Mon Dieu! Djos, tu es fou!... Ecoute! écoute!
+
+Djos la repousse violemment.
+
+--Misérable! tu me trompes!
+
+Le docteur, stupéfait, le regarde et semble demander une explication.
+
+--Vous, coureur de femmes, lui crie Djos, sauvez-vous ou je vous
+assomme. Ah! je sais depuis longtemps vos intentions! je connais vos
+desseins.... Mais j'en étranglerai quelqu'un de ces maudits-là qui nous
+volent nos femmes parce qu'ils sont des Messieurs.... Sortez,
+entendez-vous? où je vous déchire en mille morceaux comme une guenille!
+
+Le docteur eut peur, et il eut raison, car Djos, ne se possédait plus,
+et pouvait, d'un instant à l'autre, se porter à des violences terribles.
+Il sortit, se jeta dans sa carriole et fouetta son cheval....
+
+--Il est fou, pensa-t-il....
+
+Cet esclandre du malheureux Joseph ne resta pas caché, et bientôt l'on
+sut, dans la paroisse, qu'il était jaloux. Plusieurs de ses amis
+essayèrent de le guérir de ce mal, et de lui rendre la paix, mais leurs
+efforts furent à peu près inutiles; ils ne réussirent point à le
+délivrer des injustes soupçons qu'il nourrissait contre sa femme. Il
+croyait avoir des preuves de la légèreté de cette bonne créature, mais
+il ne voulait pas les révéler, et il se renfermait dans un silence
+obstiné. Il aimait encore mieux passer à tort pour jaloux, que de subir
+la honte de posséder une femme infidèle. Et il pensait en savoir assez
+pour confondre l'innocente victime. Picounoc l'approuvait dans sa
+conduite, et, sans paraître le conseiller en rien, lui glissait
+sournoisement certains avis qui étaient toujours trop fidèlement suivis.
+
+Cependant il lança, sur les ailes de la rumeur, une parole méchante qui
+fit son chemin. Il confia discrètement à l'un de ses amis, qui jura de
+ne jamais en desserrer les dents, que Djos, si jaloux, était lui-même un
+mari assez galant, et, qu'à plusieurs reprises, il avait osé manquer de
+respect envers Aglaé. La nouvelle se répandit vite--bien que toujours
+elle fut répétée à l'oreille, à voix basse, et avec promesse qu'elle
+n'irait pas plus loin. Il paraît que si l'on veut qu'une chose soit vite
+connue, il faut l'entourer de mystères et prier ceux qui la connaissent
+de n'en jamais parler. Personne ne sut d'où était sortie cette
+intéressante nouvelle. De temps en temps la confidence recommençait
+revue et augmentée. On alla jusqu'à dire qu'Aglaé, la femme sage et
+dévouée de Picounoc, avait donné un soufflet à l'impertinent Joseph, et
+que celui-ci l'avait, dans sa colère, menacée d'une bonne revanche.
+Picounoc revoyait lui-même et amplifiait les nouvelles éditions de son
+mensonge.
+
+
+
+
+ VI
+
+ LES PRÉSENTS ENTRETIENNENT L'AMITIÉ.
+
+
+L'hiver s'enfuit, comme il s'en va toujours quand arrive le mois de mai.
+On dirait que la neige replie ses voiles blanches, comme le vaisseau,
+dans le calme, et, déjà, le long des clôtures seulement, quelques bancs
+légers achèvent de fondre aux feux du soleil. Les ruisseaux et les
+fossés coulent à pleins bords, et forment des chutes curieuses en se
+jetant au fleuve du haut des caps. C'est un murmure universel. La vie se
+réveille de toutes parts, la nature sort d'un long sommeil. Le soleil,
+de plus en plus matinal, apparaît au-dessus des forêts verdissantes, et
+longtemps d'avance, on le divine aux reflets d'or dont il parsème
+l'orient. Peu à peu la terre se réchauffe, les sillons fument, et les
+prairies se couvrent de leurs riches tapis de verdure. Les arbres se
+drapent de nouveau dans un feuillage qui renaît sans cesse, et les
+oiseaux reprennent, sur les rameaux qui bercent les nids, l'éternel
+concert qu'ils donnent à Dieu. Les fleurs s'ouvrent sur le bord du
+chemin et versent, au voyageur, leurs premiers parfums. Les enfants
+éveillés sortent des maisons, comme les petits oiseaux des nids de foin,
+comme les abeilles de leurs ruches, et ils remplissent l'air de leurs
+cris de joie. Les brillants reflets du jour illuminent les fenêtres qui
+s'ouvrent tout grandes pour laisser entrer l'air pur et la chaleur
+vivifiante. Le pauvre sourit, car il ne grelotte plus auprès d'un poêle
+sans feu, et la bise glacée ne l'empêchera plus d'oublier sa misère dans
+le sommeil. Partout s'éveille la gaîté, partout renaît l'espérance. Mais
+non! il est une maison qui reste enveloppée dans une atmosphère
+mortelle; une maison où le soleil entre sans éveiller l'espoir, ou
+l'hiver dure encore, ou la saison des frimas est sans fin, où
+l'hirondelle paisible ne veut plus bâtir son nid de terre, où l'abeille
+ne s'arrête plus en passant, parce que la paix n'y habite point.... Une
+femme pâle, les yeux rouges de pleurs, les joues amaigries par le
+chagrin, parcourt seule, comme une ombre plaintive, les pièces de la
+demeure solitaire. Le maître n'y vient plus que comme un étranger. Il
+entre il sort, sans sourire, sans donner un regard de pitié à la femme
+infortunée qui se meurt d'ennuis et de douleur. Seul, comme un dernier
+rayon de lumière dans le ciel orageux, un bel enfant joue assis sur le
+plancher couvert de _catalognes_. Oh! elle est bien triste la maison de
+Joseph Letellier! elle est bien triste, en ces beaux jours, quand toutes
+les autres maisons se remplissent de bruits, de chants et d'amour...
+
+La jalousie est une véritable folie, et celui qui en est atteint est
+bien à plaindre. Il perd la lucidité d'esprit, et son jugement devient
+faux. Il souffre mille morts, rend les autres malheureux, mais s'inflige
+à lui-même le plus cruel des martyres. Celui qui souffle ce poison dans
+l'âme de son semblable est plus coupable que s'il versait le sang....
+Picounoc voyait depuis longtemps le ravage dont il était cause; mais il
+ne se laissait pas attendrir par tant de souffrances; et puis, il
+fallait qu'il en fut ainsi pour qu'il arrivât à la possession de cette
+femme aimée que le malheur rendait plus admirable encore. Lorsqu'il
+rencontrait Joseph, et cela arrivait souvent, il ne manquait pas de lui
+parler de Noémie: il prenait un véritable plaisir à tourner, comme l'on
+dit, le fer rouge dans la plaie. Par un mot, par un regard, par un
+sourire même, il rappelait à l'infortuné jaloux, son irréparable
+malheur; il réveillait dans son âme, avec les ennuis, des idées de
+vengeance. Confident du pauvre visionnaire, il savait tout ce qui se
+passait entre les deux époux, et il envenimait leurs querelles sous
+prétexte de rétablir l'accord. Un dimanche qu'ils revenaient tous deux
+de l'église en fumant leur pipe, Joseph dit:
+
+--J'ai l'espoir que le bonheur va revenir dans la maison. Noémie va à
+confesse souvent, et, bien sûr que si elle voulait continuer ses folies,
+elle n'irait point.
+
+Picounoc éclata de rire.
+
+--Mon Dieu! que tu es simple! dit-il.... Enfin tant mieux pour toi! car
+si tu peux la croire une sainte et fidèle épouse, ton bonheur sera le
+même--qu'elle le soit ou ne le soit pas.
+
+Djos demeura un instant pensif.
+
+--Et tu crois qu'elle serait capable de jouer ainsi avec les
+sacrements?...
+
+--Je ne dis pas cela.... Mais je crois qu'elle fait semblant d'aller à
+confesse et qu'elle n'y va pas...et qu'elle ne fait pas semblant de voir
+le docteur, en passant, mais qu'elle le voit bien..
+
+--Ah! ce n'est pas facile. Elle sait que je l'épie.
+
+--De loin. Tu ne connais pas les femmes... Les femmes, c'est tout ce
+qu'il y a de plus fin et de plus rusé dans la création... quand l'amour
+les pique, où les brûle si tu veux. Nous autres, quand nous sommes
+amoureux, nous faisons des sottises, des coups de tête, du bruit, et que
+sais-je? Les femmes, batiscan! plus elles sont méchantes et plus elles
+s'efforcent de paraître bonnes. Et elles ont raison; c'est le scandale
+en moins. Nous autres nous nous vantons de nos succès; elles les nient
+toujours... Tu en apprendras encore, mon jeune homme.
+
+--Je sais qu'elle va à confesse, le curé me l'a dit....
+
+--Et il t'a dit sa confession, je suppose?
+
+--Non, un curé ne peut jamais révéler la confession?
+
+--Eh bien! en es-tu plus avancé de savoir qu'elle se confesse--
+
+--Il me semble que l'on se confesse afin de changer de vie, de laisser
+le péché et de devenir meilleur.
+
+--Eh oui!... cela n'empêche pas que les vieux soient aussi fringants que
+les jeunes, et le monde d'aujourd'hui aussi dépravé que celui des
+premiers temps--du moins j'ai entendu un homme instruit faire cette
+remarque, et Batiscan! je crois qu'il avait raison....
+
+--Le docteur va se marier; il sera plus sage et sa femme le gardera pour
+elle.
+
+--C'est un joli remède que le mariage, tu peux en juger.... Tiens!
+écoute, je te l'ai dit déjà, une femme qui oublie ses devoirs en faveur
+d'un homme, les oubliera en faveur de dix; il n'y a qu'une condition à
+remplir pour cela, c'est qu'elle trouve, sur son chemin, dix hommes qui
+lui plaisent. Et s'il s'en trouve un, pourquoi pas dix?
+
+--C'est bien raisonnable, tout ce que tu dis là, mais c'est bien pénible
+à croire....
+
+--Pour toi, oui, mais non pour moi.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que ta femme est belle, ardente, passionnée, et que la mienne
+est d'une tiédeur désespérante. Ta femme ne sera pas sage avant les
+soixante-et-dix, la mienne....
+
+--Elle le sera, et bientôt! ou....
+
+--Que feras-tu?...
+
+--Je la tuerai!
+
+--C'est grave....
+
+--J'ai le droit de le faire. Un mari peut tuer sa femme adultère.
+
+--Au moins, faut-il qu'il choisisse bien le moment....
+
+--Le moment! on ne le choisit pas, il s'offre.
+
+--Et tu la tuerais?
+
+--Oui, mille noms!...
+
+--Veux-tu parier que je me fasse aimer de Noémie?
+
+--Toi?
+
+--Oui, moi.
+
+--C'est pour le coup que sa vie serait au bout.
+
+--Veux-tu que j'essaie, pour te prouver ce que je viens de te dire sur
+les caprices des femmes?
+
+--Essaie.
+
+--Écoute, tu es mon ami, je te jure que je respecterai Noémie, par égard
+pour toi, mais je te donnerai la preuve de son infidélité, et tu jugeras
+toi-même, tu verras de tes yeux....
+
+Le lendemain, vers midi, un colporteur, portant sur son dos une cassette
+pleine de nouveautés, entra chez Joseph. Il déposa son fardeau sur une
+table, déboucla les courroies et fit un tour dans la _place_, en
+gesticulant et parlant avec volubilité:
+
+--Que vous faut-il, madame et monsieur?--il s'adressait à Joseph et à
+Noémie--j'ai les meilleures indiennes, le coton le plus fin, à des prix
+excessivement bas. Vous avez besoin de mouchoirs? J'ai des mouchoirs de
+soie de de toutes les couleurs: des rouges, des blancs, des bleus! c'est
+doux, c'est riche, tenez! vous allez voir. Et, ouvrant sa boîte, il en
+aveit des mouchoirs, des indiennes, du coton; et, à mesure qu'il tirait
+à lui une pièce, il s'animait.
+
+--Des aiguilles! des longues, des courtes, des grosses, des petites, à
+votre goût!... Du fil, des fuseaux, des pelotes de toutes les nuances,
+de toutes les qualités, de tous les numéros!... Je suis assorti, bien
+assorti!... Tenez! regardez cette batiste, c'est comme de la soie: ça
+reluit, c'est fort... ne craignez pas! touchez, touchez!... Allons! que
+vais-je vous vendre? Il faut que vous m'encouragiez. Je commence; je
+suis étranger ici, et c'est la première fois que je passe dans cette
+paroisse... Une belle paroisse assurément, et riche! cela se voit....
+
+Noémie regardait son mari et n'osait rien toucher. Elle avait besoin
+d'une robe pour le petit, d'un tablier pour elle-même, et de beaucoup
+d'autres petits objets.... Djos lui dit à la fin:
+
+--Achète ce que tu voudras; je n'ai pas coutume de te gêner.... Elle
+acheta, pour son enfant, une étoffe fort, jolie.... Comme il sera mignon
+là-dedans! pensait-elle. Elle acheta aussi quelques autres petites
+choses.
+
+--Ce n'est pas tout, reprit le marchand, il vous faut un châle, Madame.
+J'en ai un bien beau, de soie avec une fleur de satin brodée dans la
+pointe... et il est grand! vous pouvez vous envelopper toute entière
+dedans, voyez! je le déplie.
+
+--Oh! non, monsieur, ne le dépliez pas, ne vous donnez pas cette peine,
+c'est inutile....
+
+Le marchand entêté déplia quand même un châle vraiment superbe. Picounoc
+entra sur ces entrefaites. Il se mit à rire, car ses regards aperçurent
+l'individu avant la marchandise. Il était un peu drôle à voir ce
+colporteur, car, outre sa cassette, il portait une jolie bosse sur son
+dos et d'énormes lunettes vertes sur son nez. Sa barbe, rouge à la
+racine, et noire ailleurs, laissait deviner l'usage de la teinture, et
+couvrait, comme d'un masque, son visage blême. Donc il était curieux à
+voir, et Picounoc ne se gêna pas de rire. Mais, à la vue du châle, il
+prit son sérieux.
+
+--C'est un beau morceau, dit-il de sa voix nasillarde, en tâtant la soie
+du châle....
+
+--Et pas cher! reprit le bossu.
+
+--Quel prix!
+
+--Dix piastres....
+
+--Dix piastres!
+
+--C'est pour la vie, remarquez ça....
+
+--Pour des habitants c'est trop beau, dit Joseph.
+
+--Pour des habitants riches? allons! ce n'est que ce qu'il faut....
+Voyons, faites un cadeau à votre petite femme.... Elle vous aimera bien
+pour cela...
+
+--Si je savais!... dit Joseph, en regardant Noémie.
+
+--Oh! je t'aimerai bien sans cela, va! répondit la douce jeune femme.
+
+--Je n'ai que celui-là, prenez-le; vous le regretterez si vous ne
+l'achetez pas.... Prenez, prenez! pour faire plaisir à votre petite
+femme.
+
+Picounoc qui furetait dans la boîte aux nouveautés, pendant ce temps,
+découvrit un second châle, qui, à en juger par ce que l'on en voyait,
+devait être bien semblable au premier. Il se retourna gravement et dit:
+
+--Voyons, Djos, fais donc ce cadeau à ta femme, vas-tu _mesquiner_
+quelques piastres?
+
+--Si elle le veut, répondit Djos, le voici. Djos crut que Picounoc
+voulait s'insinuer dans les bonnes grâces de Noémie et commencer son
+oeuvre de perversion. Il voulut déjouer ses plans et le prévenir.
+
+--Je prends le châle, reprit Djos, ma Noémie, aime-moi un peu pour cela.
+
+--O Joseph, tu crois donc, qu'il te faut acheter mon amour? S'il en est
+ainsi, je ne veux pas de ce présent. Une femme honnête ne se vend
+pas--même à son mari....
+
+--Prends-le, et faisons la paix....
+
+Elle prit le châle, le déplia, l'admira, puis souriante, l'alla serrer
+dans sa commode.
+
+Picounoc pensa: La paix ne sera pas longue; ce n'est qu'un armistice.
+
+Le marchand, content de la vente qu'il vient de faire, recharge sa
+boutique sur son dos, ou plutôt sur sa bosse passe les courroies de cuir
+sur ses épaules et sous ses bras, les boucle serré, salue et sort.
+
+--Quel drôle de compère! s'il avait la barbe rouge et le dos moins
+difforme, je le prendrais pour quelqu'un que j'ai bien connu, pensa
+Djos.
+
+Quand le marchand fut à quelques pas de la maison, il se détourna.
+
+--Mille noms! dit Djos qui sort pour reconduire Picounoc, je crois que,
+c'est lui.
+
+Le marchand continua sa route.
+
+Picounoc ne remarqua pas l'exclamation de son ami; il avait quelque
+chose en tête. Il partit et atteignit bientôt le colporteur.
+
+--Vous avez encore un châle semblable à celui que vous venez de vendre,
+lui dit-il.
+
+--Non, monsieur, pas tout à fait pareil. La différence n'est que dans la
+fleur, cependant; l'une est rouge: ce sont des roses entrelacées,
+l'autre est bleue: une poignée de myosotis. C'est aussi beau d'une façon
+que de l'autre. Voulez-vous le voir? Vous demeurez près d'ici n'est-ce
+pas? Je vais entrer chez vous... Votre femme serait jalouse si elle
+n'avait pas un châle aussi beau que celui de sa voisine, et celui qui me
+reste est plus beau... Ce sont des fleurs bleues; c'est plus délicat que
+le rouge; c'est de meilleur goût.
+
+--En avez-vous vendu d'autres dans la paroisse?
+
+--Non, je dois avouer que ça ne se vend guère....
+
+--J'en voudrais un tout à fait pareil à celui de madame Letellier.
+
+--De madame Letellier?... fit le marchand un peu surpris....
+
+--Oui, de cette dame que vous venez de quitter....
+
+--Je n'en ai point......impossible......pour aujourd'hui, du moins....
+
+--Pouvez-vous m'en apporter un?
+
+--Certainement; la semaine prochaine, pas plus tard....
+
+--C'est bon! je l'achèterai, mais à une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--A la condition que vous n'en vendiez pas d'autres semblables, dans la
+paroisse, avant six mois, et que vous n'en direz mot à personne,
+entendez-vous?
+
+--Conditions faciles. Je pourrai en vendre avec des fleurs bleues?
+
+--Bleues, jaunes, violettes, rouges, pourvu que ce ne soient pas deux
+roses.
+
+--La semaine prochaine, vendredi ou samedi, vous l'aurez.
+
+En effet, le bossu revint, et Picounoc paya de bon coeur le châle
+demandé. En sus, il offrit un verre au marchand, qui se donna garde de
+le refuser. Aglaé ne vit pas alors le joli cadeau que son mari lui
+destinait; malade depuis quelques jours, elle ne laissait pas encore la
+chambre où elle venait de donner le jour à une belle grosse fille.
+
+Un rayon de soleil entra dans la maison assombrie de Joseph Letellier.
+Je ne parle pas du soleil matériel qui entre indifféremment dans toutes
+les demeures, pourvu que l'on ouvre les volets; mais de ce soleil de
+l'âme qui ne se lève que dans la paix et ne brille que pour la vertu.
+
+
+
+
+ VII
+
+ LE RENDEZ-VOUS.
+
+
+Voyant sa femme toujours triste, pieuse et soumise, Joseph commença à
+croire qu'il l'avait soupçonnée à tort ou qu'elle revenait à lui. Noémie
+renaissait à l'espérance, car elle trouvait son mari moins indifférent,
+moins sombre. Elle surprenait parfois un sourire sur ses lèvres, un
+soupir dans son coeur. Picounoc observait les époux.
+
+--Batiscan! se dit-il, à part soi, un soir qu'il avait veillé avec eux,
+il est temps d'agir, si je ne veux perdre la partie.
+
+Il se mit à visiter plus souvent ses jeunes voisins, s'efforçant de leur
+être agréable en toutes manières. Djos était prévenu et faisait bonne
+garde. Cependant il s'absentait souvent pour aller au champ, ou au
+moulin, ou au marché; car les cultivateurs doivent voir à ce que leurs
+récoltes soient sauvées en bon ordre et bien vendues. Picounoc guettait
+le moment ou Noémie restait seule pour aller, sous un prétexte
+quelconque, la voir et lui parler. Il connaissait sa vertu et ne disait
+jamais rien qui put l'effaroucher. Mais il payait la petite Mercier pour
+raconter à Djos ses visites fréquentes. Et, comme l'on aime à dire du
+mal, la petite Mercier en disait pour plus que son argent. A la fin Djos
+en prit ombrage:
+
+--Si tu veux que nous restions amis, dit-il à Picounoc, viens un peu
+moins souvent chez moi quand ma femme est seule.
+
+--Ah! tu as peur! Laisse-moi faire; je suis en train de te prouver la
+justesse de mon jugement sur les femmes en général et la tienne en
+particulier.... Ta femme m'aime.
+
+--Tu mens!
+
+--Je te le prouverai.
+
+--Tu n'en es pas capable... comment?
+
+--Comme je voudrai. Elle viendra où je l'appellerai, et à l'heure qu'il
+me plaira.
+
+--Je vous tue tous les deux.
+
+--Arrête, Djos, tu ne raisonnes pas; souviens-toi que je t'ai dit que
+mon amitié te protége, comme elle protége ta femme. Je n'abuserai pas de
+la faiblesse de Noémie, ni de sa folle passion. Je te dirai l'heure et
+le lieu, et tu seras là.
+
+--Si elle me trompe, si elle s'oublie jusqu'à oser te rencontrer quelque
+part, je la tuerai, entends-tu? oui! je la tuerai là, comme une chienne,
+et tu seras témoin de ma vengeance.
+
+Picounoc souriait.
+
+--Et de ton innocence dit-il, puisqu'un mari n'est pas coupable quand il
+se permet de ces corrections.
+
+--Je me fiche pas mal d'être coupable ou non.
+
+--Quand veux-tu que cette épreuve ait lieu?
+
+--Quand ta voudras....
+
+--Je t'avertirai.
+
+Djos était dans une surexcitation terrible. Il allait donc enfin avoir
+la preuve de l'infidélité de sa femme.... Oh! quelles angoisses
+déchiraient son âme! Il ne dormait plus, ou s'éveillait en proie à
+d'affreux cauchemars; il ne mangeait plus et dépérissait comme la plante
+que la rosée ne rafraîchit pas, que le soleil ne réchauffa jamais.
+Parfois il avait envie de se sauver pour n'être pas témoin de sa honte,
+et, parfois, il était tenté de tuer sa femme et de se tuer lui-même
+ensuite. Mais le doute surgissait toujours: Si elle n'était pas
+coupable!... Et l'enfant, que deviendrait-il? Ce chérubin vermeil comme
+il sourit pendant que son père pleure et gémit! Pourquoi ce délai si
+long? S'il faut être plongé dans le profond de l'abîme autant vaut y
+tomber de suite. Rien d'insupportable comme la perspective ou l'attente
+d'une calamité.
+
+Déjà plus d'un mois s'est s'écoulé depuis que Picounoc a déclaré à son
+ami qu'il allait le convaincre de l'infidélité de sa femme, et chaque
+jour augmente la souffrance et le ressentiment du mari jaloux. Il est
+devenu irritable et sa maison, si remplie de joies et de charmes
+autrefois, est pour lui maintenant un lieu d'ennuis et de malédictions.
+Picounoc le sait et prolonge à dessein ce martyre. La fête de l'église
+arrivait. C'est la coutume, pour les gens de la paroisse, d'aller à
+confesse et de communier à cette grande fête. Et, par toutes les routes,
+les femmes pieuses, les jeunes filles, et les hommes aussi, merci à
+Dieu, se dirigent, dès la veille, vers l'église pour se confesser le
+soir, ou le matin de bonne heure. Noémie partit comme bien d'autres:
+mais ne pouvant laisser son enfant seul, elle demanda pour _garder_ en
+son absence, Héloïse Hamel, la petite José-Antoine, comme on la nommait
+toujours. Djos la vit partir avec satisfaction. Elle étrennait son châle
+neuf, et elle était bien belle ainsi drapée dans cette magnifique
+étoffe. Les compliments ne lui furent pas ménagés, et peut-être dût-elle
+ajouter à sa confession quelques pensées de vanité.
+
+La fête de l'église tombe, chez nous, le 25 de septembre. La brunante
+arrive de bonne heure alors et les soirées commencent à s'allonger.
+Parfois il fait un temps ravissant, parfois la pluie tombe en abondance.
+Cette fois, on se serait cru en juillet tant le soleil était chaud.
+
+Picounoc avait vu s'éloigner Noémie, il aborda Djos et lui dit d'un ton
+moqueur:
+
+--Eh bien! es-tu prêt à subir l'épreuve?...
+
+--Tu choisis mal le moment, repartit Djos d'un air triomphant, elle est
+allée à l'église.
+
+--Je le sais.
+
+Ce je le sais, dit sèchement, fit perdre contenance à Joseph. Cependant
+il ajouta:
+
+--Comment vas-tu faire alors?
+
+--Suis-moi.
+
+Djos obéit machinalement. Il suivit Picounoc pendant une dizaine de
+minutes:
+
+--Où me mènes-tu? demandait-il de temps à autres.
+
+En arrière de la maison de Picounoc, à quelques arpents, se trouvait un
+jardin planté d'arbres fruitiers. Les pruniers entremêlaient leurs
+branches serrées, les pommiers arrondissaient en dômes leurs cimes
+chargées de fruits, les gadelliers formaient une haie rouge et verte le
+long de la clôture, et quelques grands cerisiers élevaient, au dessus de
+tout, leurs têtes chargées de grappes de pourpre. Sous ces arbres le
+gazon était épais et moelleux. Il faisait bon de s'y reposer quand le
+soleil brûlait les prairies. Le soir, les ombres s'entassaient vite aux
+pieds des troncs épars, sous les rameaux touffus. Picounoc conduisit
+Joseph dans ce jardin:
+
+--Reste ici, lui dit il, et ne bouge pas: il faut attendre un peu; mange
+des pommes pour te désennuyer.
+
+--Et toi, où vas-tu?
+
+--Au devant de ta femme.
+
+--Est-ce qu'elle doit....
+
+--Venir ici, mon cher....
+
+--Tu te moques de moi, je le vois bien....
+
+--C'est elle qui se moque de toi... et de la confession....
+
+--Elle n'est pas allée à confesse?
+
+--C'est un prétexte... comprends-tu?... Tu comprendras tout à l'heure,
+pauvre ami. Diable, dit-il, feignant la surprise, qui a mis ce bois
+ici?--il montrait un tas de rondins de bois franc, jetés près de la
+clôture, en dehors--on l'aura oublié.
+
+Djos se pencha, prit un rondin et le fit tournoyer au bout de son bras.
+
+--Cela frapperait bien, dit-il.
+
+--Oui, mais un peu trop fort... ça pourrait tuer, repartit Picounoc, et
+il sortit du jardin.
+
+Djos était ahuri.
+
+--C'est peut-être un tour, pensa-t-il... Il sait que je suis jaloux et
+s'amuse à mes dépens... pourtant c'est un bon ami et il ne m'a jamais
+trompé.... Ah! la malheureuse! si elle vient!--et il brandissait son
+bâton.--je me vengerai! un mari outragé a bien le droit de se venger....
+
+Il attendait depuis assez longtemps, et n'était pas loin de croire à une
+mystification, quand il entendit parler et vit deux personnes s'avancer
+par le sentier. Il sentit le froid courir dans ses veines et se mit à
+trembler. Il éprouvait l'angoisse horrible du condamné qui aperçoit
+l'échafaud. Peut-être même eut-il moins souffert s'il eut marché à la
+mort; car il y a quelque chose de plus douloureux, de plus désespérant
+que la mort, c'est le déshonneur. Il s'appuya contre la clôture, et ses
+yeux, regardant à travers les branches noires, se fixèrent sur les
+auteurs de son supplice qui s'approchaient comme deux ombres.
+
+Picounoc avait dit à sa femme:
+
+--Il faut jouer un tour à Djos. Tu sais comme il est jaloux et comme la
+jalousie le rend ridicule. J'ai un moyen de le guérir. Je lui ai dit que
+j'avais un rendez-vous, ce soir, avec Noémie, dans le jardin. Il m'a cru
+sur parole, et, bien que Noémie soit à l'église, il s'attend à la voir
+venir sous les pommiers, se faire conter fleurette. Il est là qui épie,
+avec des yeux ardents, le moment de notre arrivée. Il s'est préparé
+comme un curé la veille d'une grande fête, et veut lui faire un sermon
+comme elle n'en a jamais entendu, sur les devoirs de la femme, et les
+suites funestes de l'amour. Viens, et, quand il sera au plus beau de son
+zèle, tu te feras connaître.... Ça sera drôle de voir la figure qu'il
+fera; jamais jaloux n'aura été mieux pris. Et puis j'ai un cadeau à te
+faire... un beau châle pareil à celui de Noémie.
+
+--Un beau châle? Montre donc!
+
+--Tiens! mets-le sur tes épaules....
+
+--Djos ne le verra pas, il fait trop noir.
+
+--J'allumerai une allumette exprès, à un moment donné.... Tu ne me
+parleras pas, mais tu feras de gros soupirs.... Je t'appellerai Noémie,
+je t'embrasserai.... Oh! comme il sera bien joué, le pauvre fou! et
+c'est assez de cela pour le guérir.
+
+Aglaé s'enveloppa, souriante, dans son magnifique châle et suivit son
+mari au jardin.
+
+--Je t'aime! disait Picounoc en passant sous les arbres ombreux.
+
+La brûlante déclaration fut suivie d'un profond soupir.... Les rameaux
+s'agitaient au passage des amoureux, et, quelques fruits mûrs, pommes et
+prunes, roulaient avec un bruit léger sur le gazon.
+
+Djos avait un poids énorme sur la poitrine--c'était le poids de la
+douleur et de la colère--il râlait comme un moribond; une sueur froide
+mouillait ses tempes.
+
+--Asseyons-nous ici, dit Picounoc, l'herbe est touffue et molle, ô ma
+douce Noémie.
+
+Djos eut envie de pousser une clameur, le son expira dans son gosier. Il
+serra convulsivement le bâton qu'il tenait à la main.
+
+--Pourquoi, ô Noémie, pourquoi m'as-tu fait si longtemps souffrir? tu
+sais que je t'aime depuis que je t'ai vue pour la première fois.
+
+Un baiser sonore retentit sous les arbres chargés de fruits, et la joue
+de la jeune femme s'empourpra comme les prunes suspendues aux branches.
+Djos fit un pas. Celui-là eut été effrayé qui eut pu voir la pâleur de
+son visage et le feu de ses orbites. Ses mains musculeuses s'ouvraient
+et se fermaient comme les serres des éperviers; il se penchait sous les
+arbres et tâchait de voir, dans l'obscurité, ce qui se passait à
+quelques pas de lui.
+
+--C'est donc vrai, pensait-il, plus de doute! elle est infidèle!... elle
+me trahit! elle oublie ses serments et mon amour! elle oublie notre
+enfant!... elle oublie qu'elle est mère!... Ah! c'est trop souffrir, mon
+Dieu! c'est trop souffrir!... que ne suis-je mort avant d'avoir connu ma
+honte et mon infortune!...
+
+Il fut distrait de ces pensées amères, par le bruit de plusieurs
+baisers; il s'avança soudain vers le couple heureux, puis s'arrêta comme
+s'il eut regretté de s'être trahi....
+
+--As-tu entendu, dit Picounoc?
+
+--Oui, répondit une voix de femme, quelqu'un vient, je crois,
+sauvons-nous!...
+
+--Non, restons, mais ne disons rien, écoutons encore.
+
+Ils écoutèrent longtemps, mais le silence était profond. Djos se tenait
+immobile à quelques pas.
+
+--Il n'y a personne, reprit Picounoc, c'est une pomme qui est tombée de
+l'arbre, ne crains rien, Noémie. Enveloppe-toi dans ton châle à cause du
+serein. Appuie ta tête sur mon bras ma bien-aimée. Il faut que je voie
+tes beaux yeux noirs, ne serait-ce qu'un moment.
+
+--Alors il frotta sur une pierre une allumette chimique. A la pâle lueur
+qui s'épandit sous les rameaux, Djos vit, enveloppée dans le beau châle
+de soie aux roses entrelacées, une femme à demi-couchée sur la pelouse,
+les pieds perdus sous les touffes de trèfles et la tête appuyée sur le
+bras de Picounoc.... Au même instant Picounoc, soulevant le coin du
+châle qui voilait la tête de cette femme, imprima sur des lèvres
+brûlantes un long baiser. Djos ne vit plus rien, car la lueur
+s'éteignit, et ses yeux se remplirent de larmes ardentes comme la poix.
+Il sent une rage immense lui monter du fond du coeur jusqu'au cerveau,
+bondit, jette une clameur et, de son bras terrible, abat le rondin sur
+la tête de la femme heureuse.
+
+--Picounoc se dresse, feignant la surprise et la colère:
+
+--Tu l'as tuée, malheureux, dit-il....
+
+--Tant mieux, répondit, Joseph, grisé par la jalousie, la colère et le
+sang. Puis il se pencha sur le cadavre.
+
+--Noémie, Noémie, dit-il, d'une voix saccadée, que Dieu te pardonne ce
+que je n'ai pu te pardonner, moi!...
+
+Il prit la femme et la releva.
+
+--Es-tu morte?
+
+Il tâta le crâne, et vit qu'il était brisé. Alors il étendit la morte
+sur la couche de verdure tachée de sang, et se dirigea vers la barrière
+du jardin. Quelque chose d'étrange se passait au fond de son âme, et sa
+colère, un instant apaisée, se réveillait plus terrible. Il ne tenait
+plus son arme meurtrière, mais ses poings osseux étaient fermés, et il
+éprouvait comme un besoin de frapper encore. L'image de Picounoc passa
+devant ses yeux, moqueuse et provocatrice. Il frémit et leva le bras sur
+elle. Son ami lui apparaissait dans toute sa hideur.
+
+--Picounoc! cria t-il.
+
+--Que veux-tu? répond celui-ci qui se tient prudemment à l'écart.
+
+--Où es-tu? Viens ici, continue Djos d'une voix que la colère rend
+tremblante.
+
+Picounoc ne répond pas.
+
+--Je te rejoindrai, bien, va, maudit! Pourquoi as-tu perdu ma femme?
+Pourquoi m'as-tu révélé mon malheur? J'étais heureux! je l'aimais!
+fallait me laisser ignorer ses fautes!...
+
+Et, tout en faisant ces reproches à son ami, il le cherchait sous les
+arbres, marchant fiévreusement, tantôt droit, tantôt courbé, secouant et
+cassant, de ses mains puissantes, les branches qui lui barraient le
+passage. S'il l'eût attrapé, il lui eût fait payer cher sa dernière
+fantaisie; mais Picounoc avait enjambé la clôture et s'enfuyait à la
+maison.
+
+--Lâche! hurla Djos... tu fais bien de te cacher.... mais je te
+rejoindrai tôt ou tard....
+
+Il sortit et se rendit chez lui. La petite José-Antoine, qui berçait
+l'enfant sur ses genoux, lui dit en le voyant entrer.
+
+--Mon Dieu! Monsieur Joseph, comme vous êtes changé! êtes-vous malade?
+
+Djos ne répondit pas. Il s'approcha de l'enfant, le prit dans ses bras,
+le pressa sur son coeur et le couvrit de baisers.
+
+--Ce cher petit, repartit Héloïse, il commence à parler un peu. Je lui
+ai fait dire: Papa, maman....
+
+L'enfant sourit en regardant son père et répéta: Papa, maman.
+
+--Des larmes remplirent les yeux de Joseph et coulèrent le long de ses
+joues. Il embrassa de nouveau, avec frénésie, l'ange qui souriait.
+
+--Tiens, dit-il, en le rendant à la petite gardienne, aies-en bien soin,
+veille sur lui, car il n'a plus de mère!...
+
+--Elle va revenir demain sa mère, répondit, demi-souriante, la jeune
+fille qui n'avait pas compris.
+
+--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, répliqua Djos d'une voix
+sombre... et moi!... vous ne me reverrez jamais.
+
+Il sortit. La petite José-Antoine, effrayée, courut chez ses parents,
+tenant l'enfant dans ses bras, et raconta ce qu'elle venait d'entendre.
+
+Picounoc, tout troublé, n'aperçut pas, en entrant dans sa maison,
+Geneviève la folle, assise au pied du lit et la tête appuyée sur le
+poteau tourné qui supportait les rideaux. Il se dirigea vers la
+cheminée, alluma sa pipe, mit sa tête dans ses mains et parut réfléchir.
+Geneviève ne bougea pas.
+
+Il semble au chercheur d'aventures qu'il pourra toujours expliquer
+raisonnablement sa présence en tel lieu et à telle heure, alors qu'il
+est animé du désir d'atteindre un but; mais souvent, quand le but est
+atteint, et que la convoitise n'aveugle plus, il s'aperçoit qu'il n'a
+pas songé à tout, et que plus d'un détail peut le compromettre. Picounoc
+songeait qu'il n'était pas naturel de dire qu'il se trouvait, à neuf
+heures du soir, dans son jardin, à causer avec sa femme, comme si les
+ténèbres eussent pu avoir pour eux quelques attraits; il ne voulait pas
+faire croire, non plus, qu'il avait surpris sa femme dans les bras de
+Joseph, car cela ne forcerait pas Joseph à disparaître, et il voulait
+s'en débarrasser.
+
+Voici ce qu'il pensait: ou Joseph, désespéré, se fera justice lui-même,
+et alors mon succès sera parfait; ou--s'il reconnaît son erreur--je
+l'accuse d'avoir tué ma femme et le mène à la potence.
+
+Tout à coup il releva la tête en souriant:
+
+--C'est cela, dit-il, c'est cela....
+
+Et il alla décrocher son fanal pendu à une cheville, au côté de
+l'armoire, l'ouvrit pour s'assurer qu'il y avait de la chandelle dedans,
+puis, il prit un plat de fer blanc dans le buffet et courut au jardin.
+Il jeta près du cadavre de sa femme le plat et le fanal. Alors, à
+plusieurs reprises, il appela à demi-voix, en se penchant vers la
+victime: Aglaé! Aglaé!
+
+Mais la pauvre femme était bien morte.
+
+--Si elle n'était qu'évanouie! pensa-t-il.
+
+Et, se penchant de nouveau sur elle, il lui serra la gorge longtemps.
+
+--Il ne doit pas y avoir de danger maintenant, pensa-t-il. Et il se
+leva, marchant comme un homme ivre sous les rameaux. Quand il fut à la
+barrière il s'arrêta, inclina la tête et réfléchit.
+
+--Oui, ce sera mieux, dit-il tout haut; il faut bien faire les choses.
+
+Et, retournant sur ses pas il revint à sa victime et la dépouilla de son
+châle.
+
+--On n'est pas si bête que le monde pense, murmura-t-il encore à
+demi-voix; on sacrifiera tout pour tout sauver....
+
+S'écartant un peu du sentier qui conduisait à la maison, il arriva près
+d'un puits encadré de bois, au dessus duquel pendait une brimbale; et,
+contre ce puits, il y avait des pierres plates et des cailloux sur
+lesquels montaient les enfants qui voulaient atteindre le crochet de la
+brimbale et puiser de l'eau. Il prit un de ces cailloux, l'enveloppa
+dans le châle et le jeta dans l'eau. L'eau, troublée un instant, rendit
+un son mat, fit surgir quelques bouillons à la surface, et reprit son
+calme profond. La folle l'avait suivi instinctivement, mais, l'entendant
+revenir, elle rebroussa chemin. Cependant, quand elle comprit qu'il se
+dirigeait vers le puits elle s'arrêta et prêta l'oreille. Picounoc,
+prenant des airs épouvantés, allongeant sa figure hypocrite déjà bien
+longue, faisant des gestes de désespoir, courut chez les voisins,
+annoncer l'événement tragique qui venait d'avoir lieu. Il paraissait fou
+de douleur et passait d'une maison à l'autre en criant: Ma femme vient
+d'être tuée! ma femme vient d'être tuée! C'est Djos! l'infâme! c'est
+Djos, le jaloux! ma pauvre Aglaé! ma pauvre Aglaé!...
+
+Les gens, tout étonnés, n'avaient pas le temps de lui faire des
+questions qu'il était sorti déjà. Il entra chez José Antoine. La petite
+gardienne avait eu le temps de raconter ce que Joseph Letellier venait
+de dire et de faire, et José Antoine, qui connaissait la jalousie du
+malheureux garçon, disait à sa femme qu'en effet la chose était bien
+possible. Mais quand Picounoc, à son tour, se précipita dans la maison
+en criant: ma femme a été tuée! ma femme a été tuée!... C'est Djos!
+c'est Djos!... José-Antoine crut que Picounoc devenait fou. Deux
+meurtres à la fois dans un village aussi paisible d'habitude, c'était
+incroyable.
+
+--Tu te trompes, Picounoc, dit-il, c'est la femme de Djos qui est
+morte....
+
+--C'est la mienne, mon Dieu! je ne le sais que trop! c'est la mienne!
+
+--C'est la femme à Djos... la petite vient de le rapporter. C'est Djos
+lui-même qui a tout déclaré....
+
+--C'est ma femme, vous dis-je, mon Aglaé... j'étais là, à côté d'elle,
+dans le jardin... Il l'a tuée d'un coup de rondin... le misérable!... Il
+l'aimait, vous le savez... toute la paroisse le sait... mais elle était
+si bonne, si sage, si honnête!... O mon Aglaé!... mon Aglaé!... Elle le
+recevait mal, vous le savez encore... elle le traitait comme il méritait
+d'être traité, le vaurien!... et, un jour, elle lui donna une tape en
+pleine face... c'est depuis ce temps qu'il lui gardait rancune... Et moi
+qui le croyais mon ami!... moi qui l'invitais toujours à venir à la
+maison!... Mon Dieu! mon Dieu! est-il possible?...
+
+Ce fut, toute cette nuit-là, un va et vient extraordinaire dans le
+village. Tout le monde accourut sur le théâtre de l'événement. Aglaé fut
+transportée à la maison. Les femmes et les jeunes filles pleuraient en
+la considérant, et chacun de ceux qui se trouvaient là faisait ses
+observations....
+
+--Quelle triste mort!
+
+--Pas une minute pour penser à son Dieu et à son âme....
+
+--Elle était si bonne!... Elle est au ciel, bien sûr.
+
+--C'est un exemple, mes chères amies, c'est un exemple, ajoutait une
+vieille accoutumée de moraliser... on ne sait pas qui vit, qui meurt.
+
+--Dire qu'elle était si gaie tantôt! je l'ai vue avant le souper, je lui
+ai parlé, jamais elle ne fut si jasante et si éveillée; elle sentait sa
+mort....
+
+--C'est sa mère qui va en avoir du chagrin... quelle nouvelle à lui
+apprendre! ce n'est pas moi qui voudrais la lui annoncer....
+
+--Est-elle à l'église sa mère?
+
+--Oui, elle est descendue à confesse avec la femme à Hilaire Charette.
+
+--Est-ce vrai, dites donc, que la femme de Djos à été tuée elle aussi?
+s'écria une femme qui faisait irruption dans la maison en deuil.
+
+--La femme de Djos? répétèrent avec stupéfaction toutes les autres
+voix....
+
+--C'est la petite José-Antoine qui dit cela, et c'est Djos lui-même qui
+avoue l'avoir tuée... c'est incroyable!... Mon Dieu! dans quel siècle
+sommes-nous?
+
+--Ce n'est pas possible, elle est à l'église!
+
+Picounoc pleurait toujours pendant qu'on discourait ainsi. A cette
+remarque, il prit la parole:
+
+--Non, il n'a pas tué sa femme, dit-il, mais s'il pouvait faire croire
+au monde que c'est elle qu'il a voulu tuer! Il va alléguer sa jalousie
+pour tâcher de se faire pardonner le meurtre de ma femme, de mon Aglaé!
+pauvre Aglaé!...
+
+Et il se mit à sangloter de nouveau....
+
+--Mon Dieu! qu'il a du chagrin, dit une jeune fille....
+
+--Il en a trop, cela ne durera pas, repartit une femme d'expérience...
+une veuve.
+
+--Une voiture fut dépêchée vers la mère de la défunte et la femme du
+meurtrier. On conçoit la peine qu'éprouve une mère en apprenant la mort
+d'une fille chérie, mais on ne conçoit pas ce qui se passe dans le coeur
+et l'esprit d'une femme qui apprend que son mari bien-aimé est un
+meurtrier infâme.... Madame Larose s'évanouit--c'était le mieux et le
+plus court. Noémie se fit répéter deux fois l'horrible nouvelle.... Elle
+ne dit rien, pencha la tête, joignit les mains, et demeura longtemps
+ainsi. Tous les yeux étaient fixés sur elle, et elle ne voyait
+personne.... Elle était livide à force d'être pâle, ses paupières se
+fermaient et s'ouvraient souvent sans se mouiller de pleurs, et sa
+bouche était serrée comme par une convulsion.... Ce qu'elle souffrait
+nul ne le pouvait deviner.
+
+--Venez vous, madame? lui dit celui qui devait la reconduire chez elle.
+
+Elle le regarda fixement et ne bougea point.
+
+--Voulez-vous venir? la voiture est prête, répéta-t-il.
+
+Elle le suivit machinalement et ne dit pas une parole. Quand elle fut
+rendue à la porte de sa maison, quelqu'un l'aida à descendre. Il y avait
+beaucoup de monde venu là par curiosité. Elle entra; la petite
+José-Antoine vint à sa rencontre, tenant l'enfant dans ses bras. A la
+vue de son enfant qui sourit, lui tend les bras et l'appelle, elle jette
+un cri terrible, éclate en sanglots, saisit le petit, le presse sur sa
+poitrine, et le couvre de baisers et de larmes....
+
+--Djos! Joseph! dit-elle en appelant.
+
+--Il n'est pas ici, madame, répond la petite gardienne... il est
+parti.... il a dit qu'il ne reviendrait jamais.... jamais!...
+
+--Ah! mon Dieu! s'écrie la malheureuse femme, et elle tombe sur le
+plancher, comme si elle eut été frappée de mort subite. L'enfant se fit
+mal en tombant et se mit à pleurer. On le coucha dans son petit lit, et
+il s'endormit bientôt en balbutiant d'une voix douce et faible: papa!
+maman! papa! maman!
+
+Dans la nuit la grange de Djos brûla. Ce fut en vain que l'on s'efforçât
+d'éteindre l'incendie, le feu sortait de partout à la fois, et il était
+évident qu'une main vengeresse l'avait allumé de façon qu'il ne put être
+éteint jusqu'à ce que tout fut consumé. Dans les cendres on trouva
+quelques ossements. On crut que c'étaient les restes du malheureux Djos.
+Et cette croyance alla se fortifiant, car on n'entendit plus parler de
+lui.
+
+Picounoc, quelques jours après, voyant entrer une vieille femme qui
+passait pour tirer l'horoscope et dire la vérité--chose digne de
+remarque--lui donna un jeu de cartes et, sous prétexte de lui demander
+des révélations sur le meurtrier de sa femme, lui demanda cent choses
+pour lui-même. Il lui demanda, d'abord, si Djos était mort
+véritablement; si les ossements calcinés que l'on avait trouvés dans les
+cendres étaient bien ses os; si Noémie se remarierait un jour: et la
+cartomancienne répondait à merveille. Il demanda si jamais quelqu'un
+aveindrait ce qui se trouvait au fond d'un certain puits. Il pensait au
+châle.
+
+--Jamais une main de vivant! répondit la tireuse d'horoscope.
+
+--Quant aux mains des morts, pensa Picounoc, je ne les redoute guère....
+
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ LE GRAND-TRAPPEUR
+
+
+
+
+ I
+
+ PROPOS INTERROMPUS.
+
+
+--Paul!
+
+--Baptiste!
+
+Ces deux noms, ces deux cris, arrachés à la surprise et au plaisir,
+sortaient de deux larges poitrines de chasseurs, tombaient de deux
+bouches épanouies dans leur franche gaîté.
+
+--Toi dans ces parages! reprit Baptiste; je te croyais pris pour la vie
+dans les neiges de la baie d'Hudson, comme ces squelettes de baleines
+qui traînent depuis le commencement du monde sur les grèves de glace.
+
+--Comme te voilà beau diseur! Tu ne dégainais pas de ces belles phrases
+au temps jadis--_in illo tempore_, répondit Paul.
+
+--Toujours le mot latin?
+
+--Toujours! mais où vas-tu?
+
+--Loin! jusqu'au Mackenzie....
+
+--Ma foi, Baptiste, je suis libre: plus d'argent, plus d'affaires, une
+fière carabine, bon pied, bon oeil, j'ai envie de filer avec toi vers
+l'étoile polaire, au lieu d'aller vers la croix du sud.
+
+--Ah! que je serais heureux! et les autres aussi....
+
+--Les autres?
+
+--Le grand-trappeur, John et Félix Rousseau.
+
+--Le grand-trappeur! Je serais bien aise de faire sa connaissance! où
+est-il? où sont-ils tous?
+
+--Je les ai laissés au fort Carlton, sur la Saskatchewan. Je désirais
+passer un jour ou deux avec mon ami le traiteur du fort Green, et j'ai
+pris les devants. Je les attendrai là.
+
+--Varenne! je marche seul depuis un bon bout de temps, je ne suis pas
+fâché de trouver enfin un compagnon et un ami.
+
+--Oui, un ami: car nous avons fait plus d'une chasse ensemble ces années
+passées. Depuis que nous nous dîmes adieu, il y a cinq ans de cela--toi
+pour retourner au pays, moi pour m'enfoncer plus avant dans le grand
+Ouest--je ne me suis guère séparé du grand-trappeur....
+
+--Où vous êtes-vous rencontrés pour la première fois?
+
+--Au fort de Bonne-Espérance, sur le grand fleuve McKenzie.
+
+--Quel homme est-ce donc que ce grand-trappeur?
+
+--Un grand, gros, souple et vif gaillard; doux comme un agneau quand il
+est de bonne humeur; mais, quand il se fâche, le vide se fait autour de
+lui; on aimerait mieux voir un ours blanc. Il est sombre et morne comme
+un sauvage, et ne parle guère plus que s'il s'il était de bois. Personne
+ne peut dire d'où il vient, ni comment il s'appelle. On l'a baptisé du
+nom de grand-trappeur. Tous les blancs l'aiment et le respectent; tous
+les indiens le craignent.
+
+--J'ai entendu parler de cet homme souvent, et je sais, à son sujet, une
+histoire assez intéressante, reprit Paul.
+
+--Je l'ai vu à l'oeuvre dernièrement encore, au lac Supérieur. Battefeu!
+c'est lui qui vous règle vite une affaire! Le Hibou-blanc en sait
+quelque chose, ajouta Baptiste.
+
+--Le Hibou-blanc! que lui a-t-il fait! dis donc!... _Dic mihi Dameta_.
+
+--Raconte-moi d'abord l'histoire dont tu viens de parler.
+
+--Volontiers, Baptiste.
+
+Et l'ex-élève, que mes lecteurs ont sans doute reconnu, raconta ce qui
+suit:
+
+--Un jongleur de la tribu des Couteaux-jaunes rencontre, un jour, la
+fiancée du chef des Litchanrés, Porc-Epic--il y a sept ans de cela--et
+veut avoir son amour. Cette femme, veuve et mère d'une fille, venait
+d'être convertie et baptisée, à la mission de St. Joseph. Elle fut
+inébranlable et dénonça à son futur les intentions du jongleur.
+Celui-ci, irrité de se voir éconduit de la sorte, jura de se venger. Il
+tint parole et sa vengeance fut terrible. Il apprit du démon l'art de se
+faire aimer d'un amour coupable. Sous prétexte de demander pardon à la
+femme chrétienne qu'il avait outragée par ses infâmes propositions, il
+rentre dans sa cabane, et prononce des paroles hypocrites. Puis il fixe
+sur Satalia--c'est le nom de la femme--un regard long, perçant, plein de
+feu,... un de ces regards qui font tressaillir ou trembler. Satalia
+sentit ce regard fouiller au fond de son coeur comme le tisonnier
+fouille les cendres pour en faire jaillir le feu. Elle n'en fut point
+effrayée, car une sensation nouvelle et ravissante se réveillait en même
+temps. Le jongleur partit. Satalia s'assit pensive la tête dans ses
+mains; puis elle se mit à prier, mais avec tiédeur et distraction, car
+l'image du jongleur passait et repassait de plus en plus séduisante
+devant ses yeux. Une douce chaleur monta de son coeur à son visage et
+ses regards prirent un éclat radieux. Elle se leva, saisit un long
+couteau, jeta autour d'elle un coup d'oeil vague et craintif, puis elle
+franchit le seuil du wigwam. Elle était perdue. Sur le seuil une jeune
+fille--Naskarina, son enfant bien-aimée--voulut la retenir où la suivre;
+elle la repoussa. Elle se dirigeait vers le wigwam du jongleur. Le chef,
+par hasard vint à sa rencontre:
+
+--Où vas-tu, Satalia? demanda-t-il.
+
+--Je vais à celui que j'aime.
+
+--Satalia!
+
+--Laisse-moi!
+
+--Il t'a ensorcelée! je le vois... ah! le chien! vociféra Porc-Epic, le
+chef.
+
+--Il est plus beau que toi, il m'aime! je veux être à lui....
+
+Et elle brandit son couteau.
+
+--Satalia! que va dire la robe noire?
+
+--La robe noire? Elle courba la tête, et resta pensive, les yeux fixés
+sur le sol, mais, se relevant soudain:
+
+--J'y vais! dit-elle.
+
+Le chef voulut l'arrêter; elle le frappa de son couteau et s'enfuit. Le
+jongleur l'attendait non loin de là.
+
+--Me voici! dit-elle en l'apercevant... ah! j'ai bien tardé à t'aimer!
+J'ai bien tardé à venir! mais je suis à toi pour toujours! Je ne te
+quitterai plus!
+
+Le jongleur la serra contre sa poitrine.
+
+--Vois-tu? dit-elle, j'ai planté ce couteau dans le coeur de mon fiancé
+qui voulait me retenir!
+
+--Satalia! dit le jongleur, rien ne nous séparera désormais! rien!
+
+--Moi, je vais vous séparer! cria une voix formidable....
+
+C'était le grand-trappeur! Il connaissait le jongleur et le surveillait
+depuis longtemps. Le jongleur eut froid jusqu'au fond de l'âme. Il
+voulut frapper le trappeur de son poignard, mais il fut vite désarmé! Le
+trappeur mit le poignard à sa ceinture.
+
+--Tu ne tueras plus personne avec cette arme, dit-il.
+
+Sur ces entrefaites, Pierre Robitaille arriva. Il était depuis des
+années, paraît-il, l'ami intime, le compagnon inséparable du
+grand-trappeur.
+
+--Je l'ai bien connu, dit Baptiste.
+
+Le grand-trappeur lui dit:
+
+--Pierre, tiens la femme!
+
+Pierre Robitaille saisit la malheureuse et la tint comme si elle eut été
+fourrée dans un étau.
+
+--Bon! continua le grand-trappeur, maintenant ça va aller! Jongleur
+maudit, dit-il, il faut que tu délivres, à l'heure même, cette femme du
+sort que tu lui as jeté.
+
+--Je ne lui ai pas jeté de sort... Elle m'aime, est-ce ma faute?
+
+--Pas de paroles inutiles! Je t'étrangle comme un chat! Enlève le sort!
+entends-tu?
+
+Le jongleur tremblait, car il savait que le grand-trappeur ne badine
+pas, et qu'il l'étranglerait bien en effet....
+
+--Je ne suis pas capable, balbutia-t-il.
+
+--Pas capable? tu n'es pas capable? Mille noms! on va voir....
+
+Et, saisissant les deux poignets du jongleur dans sa main gauche, il les
+broya. Le jongleur poussa un cri féroce.
+
+--Ferme! animal, dit le trappeur, et mets-toi à genoux.
+
+Le jongleur obéit.
+
+--Fais ton acte de contrition.
+
+Le jongleur leva sur le trappeur un regard épouvanté. Pierre Robitaille
+riait. Les doigts de fer du grand-trappeur touchèrent la gorge du
+méchant qui se mit à râler et à faire de la tête un signe
+d'acquiescement. Les doigts s'ouvrirent un peu.
+
+--Je vais enlever le sort... murmura le jongleur....
+
+Et alors il fixa sur la femme un regard chargé de mépris et de haine.
+
+Aussitôt Satalia poussa une clameur profonde!...
+
+--Mon Dieu! où suis-je? Qu'ai-je fait? s'écria-t-elle....
+
+Et fondant en pleurs elle retourna dans sa cabane. Son fiancé venait
+d'expirer. Elle voulut se tuer elle-même, mais on réussit à l'en
+empêcher.
+
+Le missionnaire lui apporta l'espérance. Elle avait la contrition déjà.
+Et puis, qui peut dire la somme de liberté qui reste à l'âme ainsi
+soumise à un maléfice? L'infortunée mourut de désespoir un an plus tard,
+laissant sa fille orpheline.
+
+--C'est une histoire bien pénible, observa Baptiste.
+
+--Ce n'est pas tout, continua l'ex-élève. Tu connais la petite île
+déserte et presque nue qui gît en face du fort Chippeway?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! sur cette île se trouve une grotte assez petite et peu
+connue. Un jour, pas bien longtemps après l'événement que je viens de
+rapporter, le grand-trappeur et Pierre Robitaille étaient sur cette île,
+pour une raison que j'ignore, le grand-trappeur retourna au fort,
+laissant, pendant quelques heures, son ami seul près de la grotte. Les
+Couteaux-jaunes passèrent-là--un pur hasard;--et le jongleur reconnut
+Pierre Robitaille et le poursuivit avec plusieurs guerriers de la tribu.
+A force de chercher on découvrit que l'antre était sa retraite. On le
+somma de sortir. Il fit feu sur ceux qui entrèrent pour le prendre.
+Alors le jongleur dit que ce lieu devait être le tombeau du visage pâle,
+et l'on amassa des branches à l'entrée de la grotte. Bientôt les balles
+que tiraient pour se défendre le pauvre reclus, se perdirent dans ce
+rempart de feuilles et de rameaux. Il comprit la mort horrible qui
+l'attendait, que fit-il? Nul ne le saura jamais. Mais il dut prier et
+attendre, dans l'angoisse, la volonté de Dieu, car il était bon
+chrétien.
+
+Je me suis bien vengé de celui-ci! pensait le jongleur, à l'autre
+maintenant! Quand le grand-trappeur revint et connut le sort de son
+malheureux ami, il eut un désespoir lugubre. Il se douta bien de quel
+côté venait la vengeance. Il déblaya la grotte et trouva le cadavre de
+son ami. Il fit une croix avec deux bâtons de cenellier nain, et
+l'appuya contre la paroi de la caverne, à l'endroit où se trouvaient les
+restes sacrés de celui qui avait été son ami fidèle....
+
+Après ce récit les deux chasseurs demeurèrent quelques instants muet.
+L'ex-élève prit le premier la parole:
+
+--Et tu le connais bien, toi, le grand-trappeur?
+
+--Battefeu! si je le connais! Nous avons fait plusieurs voyages
+ensemble, et la plus franche amitié nous unit.
+
+--Et, tu l'as vu à l'oeuvre?
+
+--Oui! et chose singulière, c'est qu'il s'agit encore du même jongleur
+canaille devenu chef de sa tribu adoptive, et d'une vierge de la tribu
+des Litchanrés, la fille de cette même Satalia dont tu viens de parler.
+Il y a un mois à peine, Couteaux-jaunes et Flancs de Chiens--ou
+Tranlt-san-ot-inés et Litchanrés, si l'on ne traduit pas leurs noms--se
+trouvaient réunis au fort William sur le lac Supérieur, pour l'échange
+des fourrures contre les couvertures, les armes, la poudre et le whisky.
+Ils ne descendaient pas souvent jusque là. Plusieurs, même, de l'une et
+de l'autre tribu n'avaient jamais vu ce lac grand comme une mer. La
+chasse avait été bonne. Ils se livrèrent aux plaisirs et aux danses.
+Nous étions là plusieurs chasseurs canadiens: Moi, Robert, Beaulieu,
+Tiston, Leclerc, Tintaine, Poussedon, Lefendu et le grand-trappeur....
+Nous avions le privilège de les voir s'amuser, mais il ne nous était pas
+permis de prendre part à la fête. Le chef des Couteaux-jaunes était
+vieux, laid, et cruel; de plus, il était boiteux, ayant perdu un pied,
+disait-il, dans les glaces de la baie d'Hudson. Le chef des Litchanrés
+était jeune et beau. Il avait vingt-deux ans seulement et n'était sachem
+que depuis quelques mois. Ni l'un ni l'autre n'avaient d'épouse. Mais le
+jeune chef des Litchanrés, Kisastari--c'est son nom--aimait une vierge
+de sa tribu, la belle Iréma; cependant, pour plaire aux anciens, il
+s'était laissé fiancer à Naskarina, la fille de Satalia. Son père, un
+chasseur habile, n'assista pas aux fiançailles, car il n'était pas de
+retour encore d'un voyage lointain. Il arriva quelques jours après. Il
+était horriblement mutilé et mourant. Surpris par les ours affamés, il
+avait courageusement défendu sa vie, et, si sa carabine ne se fut pas
+brisée, il serait revenu sain et sauf. Sentant qu'il allait mourir, il
+appela Kisastari son fils et lui révéla un secret que nul autre ne
+connut. Il mourut et fut enterré, il y a deux mois, à la mission du lac
+Supérieur....
+
+--Ecoute! j'entends du bruit, dit Paul.
+
+Baptiste s'interrompit et se mit à écouter.
+
+Paul, l'oreille collée sur le sol, cherchait à deviner s'il passait
+quelqu'un auprès.
+
+--Ils sont plusieurs, murmura-t-il après un moment, et ils marchent avec
+précipitation et sans ordre.
+
+Baptiste recueillit à son tour les échos du sol.
+
+--Ils viennent de notre côté dit-il, ce sont nos amis les Litchanrés,
+peut-être.
+
+--Attendons-les? Baptiste.
+
+--Je le veux bien, Paul; nous nous joindrons à eux car ils aiment les
+Canadiens du pays.
+
+Et les deux voyageurs s'assirent sur l'herbe au pied d'un sapin, le dos
+appuyé au tronc.
+
+On était au commencement de juin. La senteur des bois embaumait l'air,
+et les reflets du soleil jouaient mollement à la cime des arbres. Sous
+les premiers rameaux, en bas, les ombres commençaient à rouler en
+silence, sur les derniers, en haut, la lumière dansait.
+
+--Continue, Baptiste, ton histoire du grand-trappeur, dit Paul, en
+battant le briquet pour allumer sa pipe.
+
+--Je vais prendre une chique, d'abord.
+
+Et il coupa, avec ses dents, le bout déjà raccourci d'une _torquette_ de
+tabac noir.
+
+--Je disais, reprit-il, que le jeune chef des Litchanrés aimait la belle
+Iréma. Les deux tribus s'étaient réunies pour les jeux, les danses et
+les festins. Litchanrés et Couteaux jaunes ne semblaient faire qu'une
+même nation tant ils se montraient d'amitié.
+
+Les jeux durèrent bien trois heures. Ensuite le festin commença. Pendant
+les jeux, les vieilles femmes avaient surveillé la cuisson des gibiers
+et du caribou, dans les vastes chaudières, de sorte que l'appétit
+violemment surexcité, put, sans retard, être satisfait. Le chef des
+Couteaux-Jaunes devait prendre la première place, comme le voulaient son
+âge et sa qualité. Il se leva pour aller, à la façon des visages pâles,
+inviter une des femmes à s'asseoir à ses côtés à la table, c'est-à-dire
+à terre, sur des feuilles, autour du chaudron. Naskarina rougit de
+plaisir en le voyant s'avancer vers la belle Iréma, car elle était
+certaine, maintenant, de s'asseoir auprès de Kisastari. Naskarina était
+la rivale d'Iréma. Cette fille--je l'ai vue--a la mine un peu friponne
+et elle est jalouse. On disait que le Grand-Esprit ne devrait pas la
+donner à Kisastari, mais à un guerrier peureux, pour qu'il expiât sa
+honte. Car une femme jalouse c'est un rude boulet à traîner, paraît-il.
+Je n'en sais rien, toi non plus, puisque nous sommes encore garçons tous
+deux, Dieu merci! Alors...
+
+
+
+
+ II
+
+ LE ROI DES OISEAUX.
+
+
+Un sifflement léger se fit entendre.
+
+--Battefeu! Paul, qu'est-ce que cela! dit Baptiste s'interrompant de
+nouveau.
+
+--Une balle: l'écorce de l'arbre est déchirée.
+
+--Sauvons-nous!
+
+--Pas de ce côté! la balle vient de là.
+
+--C'est vrai;... mais nous nous éloignons de la rivière.
+
+--Nous la retrouverons bien, Baptiste, sauvons-nos peaux d'abord nos
+chemises après.... _pellis ante chemisam_!
+
+Une autre balle siffla et quelques rameaux de sapin, coupés par le
+projectile, tombèrent sur la tête des chasseurs.
+
+--Ils sont bien trop bons, dit l'ex-élève, de nous couronner de
+feuillage--_corona pro nobis_!
+
+Et, tout en s'assurant que leurs fusils étaient en bon ordre et prêts à
+la riposte, ils s'enfuirent à travers les bois. Rendus à quelques
+arpents du lieu qu'ils venaient de quitter _ex abrupto_ ils
+s'arrêtèrent. Un grand bruit de pas rapides et de branches rompues
+retentit tout au près.
+
+--Les damnés! ils courent vite, Baptiste. En avant! détournons-les!
+
+Et ils reprirent leur course, décrivant une courbe pour revenir derrière
+leurs ennemis.
+
+--Guerriers! cria une voix terrible.
+
+A ce cri vingt-cinq chasseurs sauvages et presque autant de femmes
+s'arrêtèrent.
+
+--Prêtez vos oreilles aux voix du sol, et dites-moi ce que disent ces
+voix.
+
+Alors les vingt-cinq guerriers indiens se couchèrent sur la mousse et
+prêtèrent l'oreille aux bruits qui s'en élevaient.
+
+--La face pâle, ô chef, se croit plus rusée que nous, dit l'un des
+guerrier en se relevant; mon oreille entend le bruit de son pied qui
+court vers la rivière pour nous tromper; mais l'indien est habile et
+ceux qu'il poursuit ne lui échappent point.
+
+--Notre frère a dit la vérité, ajoutèrent les autres.
+
+--Que ceux d'entre vous, reprit le chef, qui courent comme les daims
+sauvages, retournent vers l'endroit d'où nous venons et renferment les
+imprudents dans un cercle redoutable.
+
+Presque tous s'élancèrent à ces mots. Mais ils coururent avec tant de
+légèreté que l'on entendit à peine bruire les feuilles des épinettes
+qu'ils touchèrent à leur passage. Le chef et les autres guerriers
+continuèrent à poursuivre les fuyards.
+
+--Arrêtons! dit Paul à son compagnon.
+
+--Crois-tu que l'on soit en sûreté ici?
+
+--Non, mais on le sera moins si l'on continue à courir de ce côté. Ils
+ont dû nous suivre à la piste, ou du moins au bruit de nos pas, et ils
+vont nous couper la retraite. Allons de ce coté maintenant, et sans
+faire de bruit.
+
+--Ils marchèrent ainsi, changeant de direction, l'espace d'une
+demi-lieue puis ils consultèrent le sol. Alors ils se regardèrent avec
+une certaine inquiétude.
+
+--Ils nous devinent, Baptiste, il sera difficile d'échapper. Si l'on
+marche, ils nous entendront, si l'on arrête, ils nous prendront.
+
+--Montons dans un de ces grands pins. De là, si nous sommes attaqués,
+Paul, nous pourrons riposter avec avantage.
+
+--Hormis qu'ils coupent le tronc.
+
+--Ou le brûlent.
+
+Les pas se rapprochaient: les fuyards n'avaient pas une minute à perdre.
+
+--Montons! dit Paul.
+
+Ils se mirent en frais de grimper au sommet d'un pin majestueux.
+
+L'affaire eût été facile s'ils n'avaient pas eu leurs fusils; mais, avec
+ces armes, elle devenait assez critique. L'ex-élève monta d'abord, et
+quand il fut sur la première branche, il tira à lui les deux fusils que
+Baptiste avait gardés, les coucha sur des rameaux au-dessus de sa tête,
+puis, aida Baptiste à monter. Une fois sur les branches, la besogne
+devint comparativement aisée.
+
+--Il pourrait arriver, dit Baptiste en hochant la tête, que l'on
+descendrait plus vite que l'on ne monte.
+
+--Oui, Baptiste, _hoc advenire_....
+
+Un hurlement parti d'en bas coupa en deux sa phrase latine. Les sauvages
+arrivaient; la nuit aussi, par bonheur, et les ombres s'épaississaient
+vite sous les rameaux.
+
+--Guerriers, dit le chef indien, vous êtes donc moins agiles et moins
+rusés que les blancs? Quand les blancs nous poursuivent, ils nous
+trouvent toujours, et vous, vous les laissez s'échapper comme des
+renards mal pris dans les piéges.
+
+--Chef courageux, dit un des guerriers, nous ne voulons pas rabaisser le
+courage des visages pâles, parce que tu le connais mieux que nous, toi
+qui as été blanc autrefois; mais les guerriers des bois ne sont pas
+peureux, et ils savent encore scalper leurs ennemis.
+
+--Un blanc! ne put s'empêcher de murmurer Paul, du haut de sa cachette,
+c'est le chef des Couteaux-Jaunes....
+
+--Un blanc! fit Baptiste, comme un écho.
+
+Les guerriers indiens n'entendirent point la faible exclamation des
+chasseurs perchés sur les rameaux du sapin. Réunis autour de leur chef,
+ils semblaient attendre ses ordres. Déjà les cimes de la forêt se
+noyaient dans les vagues sombres de l'air, et le vent qui venait de
+s'élever faisait un grand murmure parmi les rameaux.
+
+--Les deux chasseurs se sont arrêtés non loin d'ici, dit, à voix basse,
+le chef à ses guerriers, car nous n'entendons plus le bruit de leurs
+pas; il faut leur montrer que les enfants des bois sont aussi fins
+qu'eux; restons ici plusieurs, cachés sous la forêt; soyons muets et
+attentifs, pendant que les autres guerriers vont s'éloigner, en criant,
+comme s'ils retrouvaient leur trace.
+
+A ces paroles succède un long cri de joie, et la troupe obéissante
+s'élance dans la forêt.
+
+--Nous sommes sauvés, Paul, dit Baptiste à voix basse.
+
+--Peut-être, Baptiste; mais ces sauvages sont rusés.
+
+--Allons-nous descendre?
+
+--Pas maintenant; attendons.
+
+--Batiscan! j'aimerais mieux un lit de plumes que ces branches noueuses.
+
+--Tu n'as pas mauvais goût, Baptiste,... mais le temps des lits de plume
+est passé!
+
+--Si je continuais mon histoire pour tuer le temps?
+
+--Si tu allais m'endormir?
+
+--Alors, parlons de Lotbinière et du temps passé.
+
+--Ne parlons pas du tout, c'est mieux.
+
+--Mon histoire du grand trappeur est intéressante, va!
+
+--Tu l'achèveras quand nous serons descendus de ce juchoir.
+
+--Si je ne parle point je vais m'endormir.
+
+--Dors.
+
+--Si je tombe?
+
+--On dira: _De branchâ in brancham dégringolat atque facit pouf_.
+
+--En voilà du jargon, par exemple.
+
+--C'est une parodie de Virgile. Tu n'as jamais été au Séminaire, toi, tu
+ne connais pas ce personnage distingué, Virgile?
+
+--En fait de séminaire je n'ai connu que l'école de mon village, et, en
+fait de maître, je n'ai eu que ce damné de Racette.
+
+--Racette! Je l'ai connu, quel misérable! c'est lui qui est la cause
+principale des malheurs de ce pauvre Djos.
+
+--Je ne sais pas ce qu'il est devenu Djos?
+
+--Brulé dans sa grange probablement.
+
+--Quelle triste destinée!
+
+--Il y a quelque chose d'étrange en sa mort, de même qu'en la fin
+tragique de la femme de Picounoc. J'ai toujours eu des doutes sur la
+culpabilité de Djos, je te l'avoue franchement.
+
+--Moi aussi.
+
+--Parle moins fort, Baptiste.
+
+--Ne crains rien, les branches parlent plus fort que nous; elles nous
+empêchent d'être entendus. D'ailleurs les sauvages sont loin.
+
+--Essayons de dormir. Veille sur moi, et je prendrai soin de toi
+ensuite.
+
+Une demi-heure après, l'ex-élève qui venait de se nicher à la place des
+oiseaux, ronflait comme s'il eut été couché sur la mousse. Baptiste le
+tenait d'une main ferme en cas d'accident, car sur ce lit d'un nouveau
+genre, le dormeur ne pouvait rester longtemps dans la même position; il
+fallait donner à chaque partie du corps la chance d'être endolorie à son
+tour. Paul dormit trois heures consécutives, non pas sans pousser
+quelques plaintes dont il n'eut point connaissance. En s'éveillant il se
+prit à rire.
+
+--Diable! dit-il, est-ce que je suis changé en oiseau, _Avis sum?_
+
+--Nous sommes des aigles, murmura Baptiste, avec un grain de vanité.
+
+--Si toutefois nous ne sommes pas des oies.
+
+--Je dors à mon tour.
+
+--Dors.
+
+--Tiens-moi bien.
+
+--_Noli timere_, j'ai bonne poigne.
+
+Et Baptiste, endormi à la cime du sapin, rêva qu'il était le roi des
+oiseaux.
+
+Quand il s'éveilla il y avait, dans le ciel, au dessus de sa tête, des
+clartés indécises: c'était le jour qui s'annonçait; il y avait, sur la
+terre, au dessous de lui, une obscurité encore profonde: c'était la nuit
+qui s'attardait sous les bois. Le chef indien n'avait pas bougé depuis
+la veille, et ses guerriers s'étaient montrés aussi patients dans leur
+cachettes. Ils se disaient en eux-mêmes: quand le jour paraîtra, les
+chasseurs sortiront de leur retraites, car ils nous jugeront loin d'ici.
+
+Une ligne de feu parut à l'horizon, du côté de l'Orient, et des rayons
+de flamme, sortis d'un centre commun, s'élancèrent dans le ciel en se
+développant comme un immense éventail. La cime des bois parut
+tressaillir sous les caresses de la lumière, et les feuilles prirent une
+teinte radieuse. Quelques oiseaux chantèrent, et leurs notes joyeuses se
+répétèrent au loin. La brise devenait silencieuse à mesure que le soleil
+montait au firmament et que les oiseaux chantaient.
+
+--Battefeu! Je donnerais trente sous pour le moindre gibier, dit
+Baptiste... j'ai faim.
+
+--Chut! pas un mot, attendons le jour. Si quelques uns des sauvages sont
+cachés dans les environs ils s'éloigneront alors, croyant que nous ne
+sommes pas ici.
+
+Quelques heures s'écoulèrent et rien, excepté les cris des pique-bois
+(piverts) et des écureuils, ne vint troubler le calme de la solitude. Le
+chef des Couteaux-jaunes sortit lentement de sa cachette, sans faire
+bruire les rameaux qu'il souleva. Debout, près d'un vieux tronc
+renversé, il prêta l'oreille aux murmures divers de la forêt. Rien ne
+dissipa le calme froid de son visage tatoué; les bruits n'avaient rien
+d'insolite.... Ses regards interrogèrent, aussi loin qu'ils le purent,
+la forêt profonde. Alors il crut que les chasseurs blancs avaient
+continué à fuir, et que les guerriers, lancés à leur poursuite ne les
+avaient pas rejoints, car ces guerriers seraient revenus ou auraient
+dépêché un envoyé pour le prévenir. Il sentit un vif mécontentement et
+imita le cri de l'outarde pour réunir ses gens. C'était le signal
+convenu. En même temps que s'éleva le cri de l'outarde, un rire franc
+descendit de l'arbre où s'étaient réfugiés les deux chasseurs, et
+Baptiste disait à haute voix, mettant le pied à terre:
+
+--Pas plus de sauvages que sur la main!
+
+--Quel est ce cri? dit Paul, tout étonné.
+
+--Une outarde!... notre déjeuner! répliqua Baptiste.
+
+--Le chef indien, non moins surpris, gardait maintenant le silence, et
+plongeait son regard perçant à travers les rameaux, vers l'endroit d'où
+partaient le rire et les paroles. Il aperçut les deux chasseurs blancs
+qui écoutaient, immobiles et craintifs, adossés au tronc du sapin. De
+tous côtés on entendait les craquements des branches sèches sous les
+pieds, et les secousses des broussailles repliées qui se redressaient
+violemment après le passage des guerriers.
+
+--Nous sommes perdus! dit Baptiste; si nous étions restés une minute de
+plus dans l'arbre!
+
+--Vendons cher nos vies!
+
+Une balle vint effleurer l'écorce du sapin qui protégeait les deux
+trappeurs canadiens.
+
+--Les lâches! hurla Paul Hamel.
+
+--Sauvons-nous! dit Baptiste, nous pouvons échapper encore.
+
+--A droite! reprit Paul, nous n'avons pas entendu de bruit de ce côté;
+il n'y a peut-être personne.
+
+--Es-tu blessé?
+
+--Non! la balle s'est amortie sur le canon de mon fusil.
+
+--Fuyons! ils vont nous tuer sans qu'on les voie, les damnés!
+
+Et les deux amis s'élancèrent du côté qu'ils n'avaient pas entendu de
+bruit. Ils passèrent près du chef sans le voir. Celui-ci épaula son arme
+et fit feu. L'un des fuyards tomba: ce fut Paul Hamel; l'autre se trouva
+soudain en face d'un nouvel ennemi. Il ne s'arrêta pas, mais le frappa
+si fort du canon de sa carabine qu'il lui perça le ventre. Le sauvage
+poussa un rugissement terrible; ce fut son mot d'adieu. Mais le chasseur
+canadien n'eut pas le temps de retirer, des entrailles du guerrier, son
+arme sanglante, qu'il se vit entouré d'une bande furieuse, désarmé et
+garrotté.
+
+--L'autre, demanda le chef, est-il bien mort!
+
+--Il a la face sur la terre comme un lâche qui tombe en se sauvant, dit
+l'un des guerriers.
+
+--Mon pied lui a écrasé la tête en passant, dit un autre.
+
+--Le chef a l'oeil juste et le bras ferme, ajoute un troisième.
+
+--Allons danser autour de son cadavre, reprit le chef, les mânes des
+Couteaux-jaunes se réjouiront.
+
+Et, parlant ainsi, ils se dirigèrent vers le lieu où l'ex-élève était
+tombé.
+
+--Le diable l'a-t-il emporté? exclama le chef, je ne le vois plus.
+
+--Il était ici, il y a une minute....
+
+--Sacripant! Je le sais bien qu'il y était... mais il n'y est plus!...
+
+Et les indiens se regardaient d'un air hébété. Ils se mirent l'oreille
+contre la terre.
+
+--Le chien de visage pâle!... il court! il est déjà loin.
+
+--Celui que nous tenons paiera pour les deux, reprit le chef, en avant!
+Il y aura fête joyeuse et sanglante, ce soir, dans la petite anse, à
+l'embouchure de la rivière Claire.
+
+
+
+
+ III
+
+ GENEVIÈVE LA FOLLE.
+
+
+Pendant que dans les vastes solitudes du nord-ouest, des
+Couteaux-jaunes, guidés par le Hibou blanc, poursuivent les trappeurs
+Canadiens de leur implacable jalousie, sous le ciel heureux du Canada,
+au milieu des campagnes où la vertu s'épanouit comme les fleurs, des
+hommes civilisés et chrétiens poursuivent, avec non moins de malice et
+d'acharnement, mais avec plus d'hypocrisie, la plus douce des victimes.
+Et cela depuis vingt ans; car vingt ans se sont écoulés depuis le
+tragique événement qui rendit Picounoc veuf et Noémie inconsolable.
+Picounoc et le bossu s'étaient liés d'amitié. Les mêmes penchants les
+portaient l'un vers l'autre, et leurs intelligences perverses n'avaient
+pas été longues à se deviner. Le colporteur avait passé bien des fois,
+depuis vingt ans, avec sa cassette sur le dos, et il avait semé partout
+sa marchandise choisie, récoltant, en retour, les gros sous qui
+s'étaient changés en dollars. Et puis, il avait prêté à courte échéance
+et à gros intérêts, sur billets ou obligations par devant notaire, les
+précieux dollars; comme prêtent encore, de nos jours, certains usuriers
+sans coeur--bourreaux d'un nouveau genre, qui jettent sur le pavé, dans
+le déshonneur ou le désespoir, les pauvres qui tombent dans leurs
+serres; qui croient se racheter aux yeux de la société ou de Dieu, en
+offrant de temps à autres, avec ostentation, et grand fracas de réclame,
+aux églises ou aux communautés, une partie des deniers qu'ils ont
+extorqués aux malheureux! Bref, le bossu était riche, et avait ouvert un
+magasin à Leclerville, près du pont. Picounoc avait vieilli de vingt ans
+comme les autres; mais le gaillard portait bien son âge.
+
+On le disait l'habitant le plus à l'aise de la paroisse. Il possédait
+deux belles terres en culture et une terre à bois, bonne maison, grange
+vaste, chevaux fringants, bêtes à cornes, montons, porcs et volailles.
+On le jalousait. L'un disait: Rien d'étonnant qu'il ait amassé, il n'est
+pas, comme moi, accablé par la famille. L'autre: il est si ménager! il
+tondrait sur un oeuf. Celui-ci: il a eu toutes les chances; jamais de
+pertes, jamais d'accidents, et celui-là: s'il avait une femme
+gaspilleuse comme la mienne, il ne serait peut-être pas mieux que
+moi....
+
+Picounoc ne s'était point remarié. Plusieurs crurent que c'était de
+regret. En effet, il doit être difficile d'oublier une première femme,
+bien que nombre de veufs s'efforcent de prouver le contraire. Quoiqu'il
+en soit, Picounoc était resté sage aux yeux de bien des gens, et il
+vivait seul avec un engagé et Marguerite sa fille. Marguerite était
+passablement belle, pas sotte du tout, bonne ménagère et fille
+vertueuse. Lecteurs, ne soyez pas étonnés, la rose croît sur les épines.
+
+Elle était recherchée en mariage de plusieurs garçons de bonne famille,
+établis sur des terres nouvelles déjà toutes défrichées, ou sur le bien
+paternel. Mais elle aimait plus haut. Elle était recherchée encore par
+un parti riche, mais un peu vieux et difforme, le bossu. Celui-ci, elle
+le fuyait, car elle éprouvait une antipathie singulière non seulement
+pour sa bosse, mais pour son caractère faux. Le bossu n'en tenait pas
+moins à ses idées et il ne doutait nullement du succès final: non pas
+qu'il espérât jamais sembler un Adonis aux yeux de Marguerite, mais
+parce qu'il avait le père en sa faveur. Marguerite aimait Victor
+Letellier, jeune étudiant en droit, fils de Djos le défunt et de Noémie
+la veuve. Victor Letellier avait-il un penchant pour Marguerite? je ne
+le sais pas encore: lui-même le savait-il? Car l'amour est souvent
+capricieux: Une femme vous aime, vous en aimez une autre, et celle-ci
+vous regarde avec indifférence, et brûle pour votre ami, qui se sauve de
+ses embrassements pour voler ailleurs. C'est le jeu: Passe à ton voisin.
+Je ne veux pas insinuer toutefois que l'exemple soit applicable dans le
+cas actuel.
+
+Picounoc n'avait point convolé, mais la faute n'en était pas à lui, car
+sa passion pour Noémie s'était accrue avec les années, et, au moment où
+nous sommes, il se dirige encore vers la demeure de la veuve, moins
+soucieux que de coutume, et l'espérance au coeur.
+
+Noémie travaille au _métier_, pendant qu'une de ses nièces qui demeure
+avec elle, tourne le rouet en chantant. Son front est incliné sur les
+brins de laine, et la navette active va et vient avec bruit entre les
+brins roidis de la chaîne qui se séparent pour la laisser passer, chaque
+fois que le pied de la travailleuse pèse sur l'une ou l'autre des
+_marches_. Le jour commence et Noémie se hâte, car elle veut faire ses
+cinq aunes d'étoffe avant la nuit.
+
+Elle est pauvre et sa terre, si féconde autrefois, ne rend plus. Les
+mauvaises herbes, moutarde et chien-dent, remplacent l'avoine et le blé;
+les pacages sont nus et les animaux sont maigres. Pourtant la veuve
+infortunée n'a épargné ni son temps, ni ses peines. Elle a demandé les
+meilleurs serviteurs et n'a pas regardé au paiement. Une sorte de
+fatalité l'a poursuivie, et, malgré son travail et ses économies, elle
+est devenue d'année en année plus pauvre et plus malheureuse. Nous
+saurons bientôt comment cela s'est fait.
+
+Picounoc entra. La jeune fille se leva pour lui présenter une chaise, et
+la navette fut déposée sur l'étoffe. Noémie accorda un sourire triste au
+visiteur qui s'approchait d'elle.
+
+--Je voudrais vous dire quelques mots, Noémie, fit le veuf.
+
+--Entrez ici, monsieur.
+
+Tous deux passèrent dans la salle voisine, et s'assirent sur un sofa de
+bois peint en bleu.
+
+--Pauvre Noémie, commença Picounoc, d'un air affligé, avez-vous des
+nouvelles?
+
+Noémie pencha la tête et pâlit.
+
+--Le bossu entendra-t-il raison? Il m'a assuré, déjà, qu'il éprouverait
+un dommage énorme s'il ne rentrait immédiatement dans ses fonds. Le
+commerce a ses exigences, Madame, vous le savez, et si l'argent est
+nécessaire à quelqu'un, c'est bien, au négociant?
+
+Noémie soupira profondément.
+
+--Si vous l'aviez voulu, Madame, continua Picounoc, si vous le vouliez
+encore, vous seriez à l'abri de ces épreuves qui vous accablent, à
+l'abri surtout de la rapacité de ce vilain bossu. Un deuil de vingt
+années doit être assez long. Vos parents et vos amis seraient heureux de
+vous voir accepter enfin un protecteur et un appui; et, si vous n'en
+voulez pas pour vous même, que ce soit pour votre enfant.
+
+--Il sera reçu avocat bientôt, et pourra, je l'espère, conquérir une
+place au soleil, dit Noémie.
+
+--Songez, Noémie, que c'est à moi qu'il devra la position qu'il est
+destiné à occuper dans le monde; le bossu, si je ne l'avais conseillé,
+ne vous aurais jamais prêté un sou.
+
+--Je le sais.
+
+--Si j'avais eu de l'argent, je vous en aurais fourni de grand coeur et
+sans garantie; je n'aurais pas eu recours à ce colporteur qui vous met
+dans le chemin aujourd'hui.
+
+--S'il pouvait attendre que mon fils soit reçu avocat!
+
+--Noémie, vous ne savez pas comme sont épineux les commencements d'une
+carrière. Il s'écoulera nécessairement plusieurs années avant que Victor
+puisse rembourser au bossu les trois cents louis que vous lui devez.
+
+--Trois cents louis? dites-vous.
+
+--Eh oui! eh! oui! cela monte vite, allez! l'argent prêté à intérêt
+composé....
+
+--Mon Dieu! Jamais je ne pourrai payer cette somme-là.
+
+--Noémie, si vous vouliez!...
+
+--Mais, c'est impossible, je ne puis pas....
+
+--Vous pourriez vous acquitter bien vite... ou, plutôt, dites un mot,
+faites-moi une promesse, et j'acquitte tout moi-même....
+
+La veuve, émue et troublée, ne répondit rien.
+
+--J'assurerais à votre fils, que j'aime déjà comme s'il était mien, un
+avenir prospère: je le pousserais, comme on dit. J'ai les moyens de le
+faire. Et j'ai cru m'apercevoir qu'il ne détestait pas Marguerite....
+Que de bonheurs à la fois!... Ah! je sais bien que je n'en mérite pas
+autant!
+
+--Vous êtes bien bon, Monsieur, mais!...
+
+--Mais quoi? dites, achevez, ce n'est pas la première fois que vous êtes
+cruelle à mon égard, et ce ne sera pas la dernière non plus, sans
+doute....
+
+--Ce n'est pas ma faute. Je ne puis oublier celui que j'ai tant aimé?
+
+--Noémie, est-ce que je vous demande de l'oublier? Non, Dieu m'en est
+témoin. Aimez-le toujours, évoquez son souvenir sans cesse oubliez-moi
+pour ne voir que son image adorée! si j'en souffre, ce sera en secret;
+et je ne m'en plaindrai point. Je veux vous rendre heureuse, car je vous
+aime.
+
+--Vous méritez bien d'être aimé, reprit Noémie à voix basse et d'un air
+effrayé.
+
+--Oh! merci! merci!... par pitié! aimez-moi un peu!...
+
+ On dit que j'aime les pommes
+ A la douzaine!
+ On dit que j'aime les pommes
+ A la douzaine!
+ J'en aime ni six, ni cinq, ni quatre, ni trois,
+ ni deux, ni une, ni point.
+ A la douzaine que j'aime, que j'aime!
+ A la douzaine que j'aimerai!
+
+C'était Geneviève la folle qui entrait en chantant ce singulier refrain
+des écoliers.
+
+--Bonjour, Geneviève, dit la fileuse.
+
+--On dit: Bonne nuit! c'est la nuit, ça; la nuit pour moi, la nuit pour
+toi, la nuit pour Noémie, la nuit pour Picounoc, la nuit pour le bossu,
+la nuit pour tous les fous!
+
+ Ou dit que j'aime les pommes
+ A la douzaine!
+
+--Comme tu es éveillée, Geneviève.
+
+--Je suis éveillée parce que je suis triste; je chante parce que je
+pleure. Chante donc aussi toi, tout le monde devrait chanter parce que
+tout le monde devrait pleurer. Où est Noémie? On dit qu'elle va se
+marier. Il est grand temps qu'elle y pense, si elle veut publier
+mineure.
+
+La jeune fileuse riait de bon coeur. Elle fit signe à la folle d'entrer
+dans la chambre où se trouvaient Picounoc et Noémie.
+
+Elle y entra en effet.
+
+--Bon jour, Monsieur et Madame, dit-elle, comment vous portez-vous?
+Assez bien, Dieu merci au bon Dieu. Assoyez-vous donc. Merci, je ne veux
+pas être longtemps.
+
+ Ou dit que j'aime les pommes
+ A la douzaine!
+ On dit que j'aime les pommes
+ A la douzaine!
+
+Picounoc et Noémie la regardaient en souriant, accoutumés qu'ils étaient
+à ces folies inoffensives.
+
+--Vous m'inviterez aux noces, continua-t-elle. Vous jouerez du violon et
+je danserai toute seule avec tous les autres. Je m'en vais chez le
+bossu, de ce pas-là; il m'a promis une épinglette pour me mettre dans
+les oreilles. On est en amour tous les deux. Si je peux mettre la main
+dessus, je vous promets qu'il va la rouler sa bosse, une butte! J'ai une
+rivale, c'est mademoiselle Picounoc, mais, les rivales, quand je me
+montre, ça fond comme le beurre dans la poêle!
+
+--Pauvre Geneviève! murmurait Noémie.
+
+--Elle n'a plus la moindre étincelle d'intelligence, dit Picounoc.
+
+--Je cherche Djos, ton mari, reprit la folle s'adressant à Noémie, si je
+le trouve je le garde, tu n'en as plus besoin, puisque tu prends ce
+grand maigre-échine-là. Djos! c'est ça qui était un bon patriarche. Je
+l'ai bien connu dans l'ancien temps. Alors on l'appelait Joseph, et il
+avait un beau manteau qu'il prêtait aux dames trop frileuses. Mais
+tiens! je m'aperçois bien que vous me dérangez, adieu! bon jour, bon
+soir! je m'en vais, tu t'en vas, il s'en va, nous nous en allons; vous
+vous en allez, ils s'en vont... à la mort! à l'échafaud!
+
+Et elle sortit.
+
+--Cette folle, remarqua Picounoc, elle a parfois des paroles lugubres.
+
+Noémie avait des larmes dans les yeux.
+
+--Je vais aller voir le bossu, continua Picounoc, et je vous jure de
+faire l'impossible pour le désarmer et vous le rendre un peu plus
+favorable.
+
+
+
+
+ IV
+
+ UN DE PERDU TROIS DE TROUVÉS.
+
+
+Baptiste éprouvait d'horribles tortures morales, mais son visage
+impassible les dissimulait bien. Il avait appris des sauvages à déguiser
+ses sentiments et à cacher ses émotions. On lui délia les pieds pour
+qu'ils put marcher, mais on lui attacha les mains derrière le dos. Il
+trébuchait parfois, et parfois tombait sur le terrain embarrassé. On le
+rouait de coups alors au grand amusement du chef. La perspective n'était
+pas gaie. Il regrettait de n'avoir pas été, comme son compagnon qu'il
+croyait mort, atteint par une balle meurtrière. Que d'ignominies et de
+souffrances lui eussent été épargnées! Il eut envie de réveiller la
+sensibilité du chef en lui parlant du pays, des parents qu'il avait dû
+aimer, de la religion qui avait embelli son enfance. Car, il le savait,
+ce chef n'était pas un véritable indien, mais bien un renégat.
+
+--Chef, dit-il en français, car je vois bien que tu n'es pas né dans les
+bois, et que tu es un enfant des peuples civilisés, au nom de la mère
+qui t'a donné le jour, rends-moi donc la liberté, et jamais, je le jure,
+je ne ferai rien contre la tribu qui t'a choisi pour son maître.
+
+--La mère qui m'a donné le jour a bien eu tort, répondit, en français,
+le chef un peu surpris--et toi, tu as eu tort aussi de tomber entre mes
+mains.
+
+--Pourquoi cette vengeance? je ne t'ai jamais fait de mal.
+
+--Si ce n'est pas toi, c'est quelqu'un des tiens.
+
+--Comment? mais il y a une justice.
+
+--Une justice! oui! au bout de ma carabine. Ah! je l'ai juré que je me
+vengerais! et je voudrais bien que tous ceux à qui je garde rancune
+passassent à la portée de mon bras!... N'importe? en attendant, puisque
+ceux que je déteste ne viennent pas jusqu'ici chercher leur punition, je
+m'assouvis sur les imprudents qui, comme toi, tombent dans mes filets.
+
+--De quelle place viens-tu? chef.
+
+--Cela ne te regarde en rien.
+
+--Connais-tu le grand-trappeur? demanda, à son tour, le chef.
+
+--Cela ne te regarde en rien, dit Baptiste.
+
+Le faux indien se mordit les lèvres et ses yeux lancèrent un éclair de
+feu.
+
+--Ce maudit-là, continua-t-il, me le paiera, si je le poigne une bonne
+fois!
+
+--C'est qu'il n'est pas aisé à prendre.
+
+--Tu le connais donc?
+
+--Je l'ai vu, un jour du mois de mai dernier, écraser du bout du doigt,
+à ses genoux, un chef traître, un ravisseur de fille, et lui faire
+demander pardon... et je l'ai vu lui pardonner son crime.
+
+Le renégat rougit sous son masque de cuivre.
+
+Les sauvages écoutaient avec une certaine inquiétude cette conversation
+dont ils ne comprenaient pas un mot. Ils avaient peur d'être trahis et
+de perdre leur victime, car ils devinaient bien que leur chef et le
+prisonnier étaient de la même nationalité. Les femmes surtout se
+montraient inquiètes: L'une d'elles que Baptiste reconnut et qui
+n'appartenait pas à cette tribu hostile, s'approcha du renégat et lui
+parla longtemps. Le chef les rassura alors et leur dit de ne rien
+craindre, que le prisonnier subirait la mort, dès l'arrivée à la rivière
+Claire. A cette nouvelle promesse un cri de joie immense fit retentir au
+loin la forêt.
+
+--_Well_! _well_! nous autres trouverez eux bientôt, puisque ils sont
+asses _stioupides_ pour _cry up_ si fort.
+
+--_Bene_! _bene_! _fusillabimus omnes_! nous les fusillerons tous s'ils
+continuent à se trahir.
+
+Le premier était un trappeur anglais, le second, notre ami Paul, ou
+l'ex-élève. Il y en avait deux autres. Un grand et robuste gaillard à
+l'air triste et sévère; un petit homme rond et joyeux alerte et
+plaisant.
+
+L'ex-élève se voyant perdu, avait joué au plus fin avec le sauvage, et,
+au premier coup de fusil, il s'était jeté la face contre terre et les
+bras tendus. Bien lui en prit, car son compagnon fut vite appréhendé,
+comme l'on sait, et menacé d'un long martyre et d'une mort certaine.
+Paul se doutait bien que les Couteaux jaunes courraient tous après
+Baptiste pour le saisir vif, et ne s'occuperaient qu'ensuite du mort.
+Dès qu'il les vit entourer l'infortuné trappeur, son compagnon, il se
+leva, saisit sa carabine et s'élança sous la forêt.
+
+Quelques uns de mes lecteurs seraient peut-être tentés de blâmer la
+conduite de l'ex-élève en cette circonstance; ils auraient aimé le voir
+défendre son camarade au prix de sa vie, tuer deux ou trois visages de
+cuivre et tomber ensuite pour ne plus se relever. L'ex-élève était brave
+et dévoué; de plus il était prudent. Si sa mort eut pu servir à quelque
+chose, il serait fait tuer n'en doutez pas; mais avec les indiens comme
+avec les blancs il faut surtout employer la ruse: c'est l'arme la plus
+redoutable, et le plus sûr moyen de triompher. L'ex-élève n'oublia pas
+son camarade.
+
+A cette époque de l'année, de nombreux partis de chasseurs se
+dirigeaient vers le nord. Ils allaient passer l'hiver dans les parages
+du grand fleuve Mackenzie, pour chasser le rennes, l'élan, l'orignal,
+mais surtout le vison, la marte, et autres animaux à riches fourrures.
+L'ex-élève savait que la plupart des trappeurs traversent la région où
+il passait lui-même, pour se rendre à la rivière Claire. Il fit, avec la
+lame de son couteau, de distance en distance, une croix sur l'écorce des
+bouleaux. Cette croix avait une signification connue des trappeurs, elle
+annonçait l'ennemi. Et plus elle était grande et plus l'ennemi était
+proche. Et dans l'écorce du même arbre un trou indiquait le côté où
+devait se trouver cet ennemi. Tout en traçant ses hiéroglyphes, il
+songeait à son malheureux compagnon et se mettait l'esprit à la torture
+pour imaginer un moyen de le sauver. La faim déchirait ses entrailles,
+car il n'avait pas mangé depuis sa rencontre avec les Couteaux-jaunes.
+Il tendit quelques collets, car il eut été imprudent de tirer des coups
+de fusils: c'eut été appeler ses ennemis. Au pied d'un chêne feuillu
+s'étendait une nappe de mousse et de verdure; il se laissa choir sur
+cette couche séduisante, puis, un moment après, sentant qu'il avait
+sommeil, il se mit à genoux et fit au seigneur une fervente prière.
+Alors confiant dans la protection céleste, il s'endormit.
+
+Une détonation soudaine l'éveilla après deux heures de repos. Il se leva
+d'un bond, et, croyant les sauvages à sa poursuite, se mit à fuir au
+hasard. Il avait à peine franchi quelque cent pieds qu'il se trouva en
+face de trois hommes. Il ne put s'empêcher, dans sa surprise et sa joie,
+de lâcher un mot latin: _O quam felix!_ Le plus grand des trois
+chasseurs, le chef, eut comme un soubresaut d'étonnement en entendant
+cette voix et ce latin; un autre dit:
+
+--_He speaks latin_ comme une vache espagnole. Le troisième, plus étonné
+que les autres, s'écria:
+
+--Comment? vous me connaissez? Mais diable! qui êtes-vous donc. Je ne
+vous remets pas moi?
+
+--Pardon, chasseur, je ne vous connais pas du tout, mais loin du pays,
+au milieu des solitudes sauvages, tous les chasseurs blancs sont amis.
+
+--Vous ne me connaissez pas, dites vous, mais vous savez mon nom,
+puisque vous vous êtes écrié en me voyant: Oh! tiens! Félix!
+
+L'ex-élève et les chasseurs éclatèrent de rire, à la grande stupéfaction
+de Félix.
+
+--C'est un mot latin que j'ai jeté au vent reprit l'ex-élève; cela
+m'échappe encore parfois dans les grandes circonstances. Je ne savais
+pas que je prononçais votre nom. Vous vous appelez donc Félix?
+
+--Félix Rivard, pour vous obéir.
+
+Vous êtes donc un savant, vous l'ami? demanda le premier des trappeurs
+avec une indifférence mal dissimulée.
+
+--J'ai été au séminaire de Québec, dans mon enfance....
+
+--Au séminaire de Québec!... Et après?
+
+--Après! dans les chantiers de la Gatineau.
+
+Une émotion extraordinaire s'empara du chef des coureurs, une sueur
+froide perla sur ses tempes qu'il essuya du revers de sa main, et ses
+yeux se fixèrent avec une attention, extrême sur le nouveau chasseur.
+
+--J'ai faim, dit l'ex-élève, avez-vous quelque gibier à me mettre sous
+la dent?
+
+--Une perdrix, deux perdrix même, que Félix vient de tuer.
+
+--Heureuses perdrix! heureux coup de fusil qui m'a éveillé et me donne
+trois braves compagnons pour remplacer celui que je viens de perdre.
+
+--Vous avez perdu votre camarade? comment cela? qui était-il?
+
+--Vite, allumez un petit feu pour faire rôtir mon dîner, et je vous
+conte, en deux mots notre histoire.
+
+L'anglais dit: C'est moi allume _the fire and cook the_ perdrix. Et il
+se mit à l'oeuvre.
+
+--Un parti de Couteaux-jaunes nous a poursuivis et rejoints aussi,
+puisque l'un de nous deux est prisonnier. Si je n'avais pas fait le
+mort, ça y était. Nous avons passé la nuit dans le faîte d'un arbre
+comme des corbeaux, et les chenapans de sauvages sont venus camper à nos
+pieds. Si nous étions restés dans notre cachette cinq minutes de plus,
+nous étions sauvés, raconte l'ex-élève.
+
+--Et pourquoi n'y êtes-vous pas restés?
+
+--Nous les pensions décampés.
+
+--Sont-ils nombreux?
+
+--Vingt cinq, sans les femmes.
+
+--Nous ne sommes que quatre....
+
+--Si nous pouvions délivrer ce pauvre Baptiste nous serions cinq.
+
+--Baptiste?
+
+--Oui, le connaissez-vous?
+
+--C'est un brave! Il nous a laissés au lac Supérieur, il y a un mois
+environ. Nous avons protégé tous deux, alors, contre l'amour d'un chef
+cruel, d'un renégat, d'un blanc qui s'est fait sauvage, une jeune fille
+Lithchanrée.
+
+--Que dites-vous là? Mais ce chef, c'est lui qui guide et commande la
+troupe à laquelle je n'ai échappé que par miracle, et qui emmène
+prisonnier mon cher camarade.
+
+--Ce doit être lui en effet, le Hibou blanc, le chef des
+Couteaux-jaunes! En marche alors!
+
+--Vous êtes donc celui qu'on appelle le grand-trappeur? demanda, avec
+une sorte de respect, l'ex-élève.
+
+--_Oh yes! that is the man_, reprit vivement l'anglais, c'est ça le
+grrrande chasseur, le grrrande-trappeur!... Tu vas voir!
+
+--Il est l'effroi des sauvages, ajouta Félix.
+
+--Il y a bien longtemps que j'entends parler de vous, reprit l'ex-élève,
+et je suis heureux de faire votre connaissance... si vous voulez nous
+chasserons ensemble....
+
+--Je le veux, dit le grand-trappeur. Et il tendit sa main loyale au
+nouveau compagnon.
+
+--Maintenant, mes perdrix. Pour que je vous suive il me faut un peu de
+leste dans l'estomac, _in stomacho meo_!
+
+Le grand-trappeur sourit et une larme apparut dans son oeil
+mélancolique.
+
+--Le nouveau camarade il est drôle comme un _devil_, observa en riant le
+trappeur anglais.
+
+L'ex-élève eut vite fait son repas: Une gorgée d'eau maintenant, pour me
+rincer le palais, dit-il, et filons!
+
+--Les Couteaux-jaunes ne sont donc pas loin? demanda le grand-trappeur.
+
+--A quelques heures seulement.
+
+--Dans la direction nord, si j'en juge par la marque que vous avez faite
+sur les bouleaux, car je suppose qu'elle est de vous.
+
+--En effet. Ils se dirigent sans doute vers le lac noir par où ils ont
+coutume de passer.
+
+--Ils iront peut-être à l'embouchure de la rivière Claire pour faire la
+pêche, et se donner le luxe d'un festin, avant de s'enfoncer plus avant
+dans la forêt, observa Félix Rivard.
+
+--_Oh! yes_, dit l'anglais, car ils ont _much wisky_.
+
+--Ils ont coutume de faire la traite à la baie d'Hudson; j'ai entendu
+parler d'eux au fort d'York, dit l'ex-élève.
+
+--Il faut marcher vite, reprit le grand-trappeur, et se rendre à la
+rivière Athabaska. Si nous ne les trouvons pas là, nous passerons par le
+fort Pierre à Calumet pour acheter de la poudre et des balles.
+
+--Mon Dieu! ils auront peut-être tué mon pauvre compagnon de chasse, et
+nous arriverons trop tard.
+
+--Ils sont trop barbares, répliqua le grand-trappeur, et se complaisent
+trop dans les souffrances de leurs victimes pour les immoler si tôt. Ce
+n'est pas durant la marche qu'ils tuent leurs prisonniers; ils
+s'arrêtent, boivent, mangent et dansent, d'abord, sous les yeux du
+condamné, et puis, quand ils sont las des jouissances ordinaires, ils se
+gorgent de sang.
+
+--_God dam!_ frémit l'anglais en serrant sa carabine.
+
+Ils marchaient depuis quelques heures à peine, quand ils entendirent la
+clameur joyeuse des indiens à qui le Hibou blanc annonçait le supplice
+prochain de Baptiste.
+
+
+
+
+ V
+
+ ENTRE AMIS.
+
+
+Picounoc sortit de chez Madame Letellier avec l'espérance dans l'âme:
+J'ai souffert vingt ans, pensait-il, mais qu'importe? les vingt ans sont
+passés et la volupté que j'ai si longtemps désirée semble m'être
+promise. Qu'est-ce que c'est que vingt années de martyre pour une heure
+de pareilles jouissances? Et cette femme, ce n'est pas pendant une heure
+seulement que je la posséderai, mais pendant des années, car je ne suis
+pas vieux encore! je suis solide et plein de vigueur! Oh! la
+persévérance! la persévérance! quelle force et quelle vertu! Je n'ai que
+celle-là, mais!... Si je me faisais illusion! Illusion! Est-ce que je me
+suis fait illusion quand elle m'a repoussé fièrement, durement,
+impitoyablement? Est-ce que je me suis fait illusion quand elle m'a
+accueilli avec froideur, avec indifférence? Illusion? Allons donc! on
+n'est plus à l'âge des illusions. Elle s'incline vers moi, elle penche,
+elle penche, comme... n'importe? je ne suis pas un poète, moi, pour
+faire des comparaisons. Si Victor son garçon peut monter de Québec
+maintenant, il la fera bien se décider, lui! Il m'aime, ce Victor; il me
+considère comme un père!... Oh!... je sens que je l'aimerai, cet enfant;
+je le protégerai, je le pousserai dans le monde. Il faut bien, après
+tout, qu'on répare un peu le dommage fait au père.... On est chrétien ou
+on ne l'est pas. Pauvre Djos! lui qui aimait les bons tours, je ne sais
+pas comment il prendrait celui-là, s'il savait le fond de l'affaire.
+Qu'il dorme en paix dans les cendres de sa grange, j'aurai bien soin de
+sa veuve.
+
+C'est en se parlant ainsi à lui-même que Picounoc arriva chez son ami le
+bossu.
+
+--Les affaires avancent-elles? dit celui-ci.
+
+--Pas vite. Le plus sûr moyen de vaincre sa résistance, je crois, serait
+de faire vendre la terre. Quand Noémie se verra dans le chemin elle se
+montrera plus accommodante.
+
+--Je suis prêt, dit le bossu.
+
+--Je l'achèterai, moi, reprit Picounoc; tu ne me nuiras pas?
+
+--Non, pourvu que mes intérêts soient protégés.
+
+--J'ai rarement vu une veuve aussi tenace.
+
+--Monsieur le marchand, empêchez donc ces gamins de me persécuter, pour
+l'amour de n'importe qui et de n'importe quoi!
+
+--Tiens! Geneviève! dit le bossu,--car c'était elle, la pauvre folle,
+qui entrait--que te font-ils donc, ces mauvais garnements?
+
+--Ils m'appellent "la folle."
+
+--Ne les écoute point, dit Picounoc, tu sais bien que tu es plus fine
+qu'eux.
+
+--Oui, et plus fine que vous aussi, soit dit sans vous offenser.
+
+--C'est bon pour toi, Picounoc, dit le bossu.
+
+--Non, ce n'est pas bon, répliqua la folle; j'aurais du dire: _meâ
+culpâ, meâ culpâ, meâ maximâ culpâ_.
+
+Eu te frappant la poitrine? dit le bossu.
+
+--En me perçant le coeur avec un poignard.
+
+--Penses tu encore à Racette? demanda Picounoc.
+
+--Quand j'étais jeune et belle, il y a bien cent ans de cela, je
+l'aimais bien, comme cela, pour lui dire un mot sans faire semblant de
+rien et continuer ma route.
+
+--Je croyais que vous vous étiez connus intimement, reprit le bossu.
+
+--J'ai tant vu de monde depuis que je suis descendue des limbes que je
+ne puis me remettre chacun. Mais vous autres, je vous reconnais bien
+toujours. Vous allumiez les étoiles tous les deux pour éclairer le
+paradis de la bonne femme Labourique, dans la rue Champlain, et vous
+allumez maintenant la colère de Dieu.
+
+--Est-elle égarée un peu? remarqua le bossu en éclatant de rire.
+
+--C'est presque de l'idiotisme, répondit Picounoc.
+
+--Veux-tu me prêter cela pour jouer un peu? dit-elle au marchand. Elle
+montrait des rouleaux de fil.
+
+--Tiens! amuse-toi, mais ne les salis point.
+
+--Oh! non, j'ai les mains nettes; je me les suis lavées il n'y a pas
+plus de quinze jours.
+
+Et elle se mit à faire des tourelles et des colonnes avec des fuseaux.
+Et pendant qu'elle s'amusait ainsi, les deux vauriens causaient.
+
+--Tu l'as donc toujours aimée cette femme? demandait le bossu.
+
+--Toujours, depuis que je la connais.
+
+--Et tu en as épousé une autre cependant?
+
+--Avec raison, puisque je suis veuf.
+
+--Farceur, tu fais du mystère.
+
+--C'est mon fort.
+
+--Et tu es devenu veuf si tôt!
+
+--Elle se fait prier depuis vingt ans. Si je ne commençais le siège que
+d'aujourd'hui, où cela me mènerait-il? j'aurais les cheveux blancs quand
+j'entrerais dans la place....
+
+--Drôle! va, dit le bossu, lui tapant sur l'épaule, tu es si fort que
+cela?...
+
+Picounoc se gourma: Silence, dit-il; à la finesse du renard il faut unir
+la prudence du serpent.
+
+--Mais deux d'un coup! allons donc! son mari et ta femme?...
+
+--Jamais je ne pourrai refaire la tour de Babel avec ces rouleaux, dit
+la folle, c'est décourageant; comment monter au ciel?
+
+--Courage, dit le bossu, tu y arriveras.
+
+--Eh bien! c'est entendu, tu fais vendre la terre de suite, reprit
+Picounoc, il me tarde d'en avoir fini, s'il faut la prendre par la
+famine, réduisons-la!
+
+--J'ai bien conduit la besogne, n'est-ce pas? j'ai corrompu tous ses
+serviteurs.
+
+--Tu les as tous jetés dans l'ivrognerie.
+
+--C'est le plus sûr moyen de perdre un homme et de l'empêcher de
+travailler.
+
+--Aussi, la terre est-elle dans un état pitoyable. Elle ne se vendra pas
+cher.
+
+--Tant mieux pour toi; quant à moi, je ne perdrai rien. Mais tu sais?...
+l'autre affaire....
+
+--Marguerite?
+
+--Oui, il faut que les deux mariages soient célébrés à la même messe. Je
+deviens ton gendre respectueux et dévoué; tu te fais mon auguste
+beau-père.
+
+--Mais si Marguerite refuse?
+
+--Il n'y a pas de si....
+
+--Je m'en vais, dit la folle, excusez.
+
+--Tu reviendras, Geneviève.
+
+--Merci bien de la politesse, vous dites des choses qu'on ne peut pas
+comprendre; j'aime bien à tout comprendre, moi. Et elle sortit.
+
+--C'est heureux qu'elle ne comprenne rien! dirent à la fois les deux
+amis.
+
+--Mère, je suis avocat! je viens d'être reçu avec distinction, s'écria
+un beau jeune homme, en se précipitant, tout joyeux, dans les bras de la
+veuve Noémie....
+
+--Victor! exclama l'heureuse mère, en embrassant le nouveau disciple de
+Thémis. O mon Dieu! je croyais ne pouvoir plus jamais éprouver les
+douceurs d'une joie véritable!... Tu viens te reposer! tu vas passer
+quelque temps avec moi, reprit-elle après un moment.
+
+--Oui! mère, je suis un peu fatigué, j'ai besoin de respirer l'air des
+champs et de courir libre dans nos bois et sur le bord des ruisseaux....
+Mais avant tout, j'ai besoin de manger un croûton.
+
+Noémie jeta un regard inquiet sur sa nièce.
+
+--Tiens! ma cousine Henriette! dit le jeune avocat. Comme te voilà
+belle! comme te voilà grande! Un baiser, voyons! encore un, cela fait
+oublier la faim.
+
+--Va donc emprunter un pain, Henriette, demanda la veuve avec des larmes
+dans la voix.
+
+--Vous n'avez pas de pain? dit Victor.
+
+--Tu ne l'aimeras pas, mon enfant.
+
+Et vous le mangez, vous? petite mère?
+
+--Faut bien!
+
+--Voyons cela! Et il ouvre le buffet, prend la nappe, la déroule et voit
+tomber un morceau de ce misérable pain d'avoine amer que trop de pauvres
+gens sont condamnés à manger.
+
+--Ce pain noir! c'est tout ce que vous avez?
+
+--On y est accoutumé; mais toi!...
+
+--Mais moi? j'en mangerai aussi.
+
+--Va chercher du pain de blé, Henriette.
+
+--Où vais-je aller?... les gens, vous le savez bien, n'aiment guère à
+prêter....
+
+--Victor comprit tout: Je n'ai plus faim, dit-il.... Bientôt, je
+l'espère, je pourrai vous apporter de meilleur pain, ma bonne mère. Je
+pourrai relever cette maison qui tombe, améliorer cette terre qui ne
+produit plus que du mauvais grain, car je vais travailler; je veux me
+faire une place au soleil!
+
+La veuve pleurait: Cher enfant, soupira-t-elle, il sera trop tard.
+
+--Que voulez-vous dire? vous m'effrayez... Vous êtes malade? les
+chagrins, le travail et les privations vous ont brisée?...
+
+--Notre terre va être vendue... tu le sais, elle a été décrétée....
+
+--Vendue! c'est vrai! et par celui qui vous a prêté de l'argent pour me
+faire instruire! C'est pour moi que vous vous êtes ainsi jetée dans la
+misère! Oh! que Dieu me donne la force et les moyens de vous prouver ma
+reconnaissance! Mais, comment se fait-il que celui qui nous a rendu
+service pendant tant d'années, retire tout à coup ce bras qui nous
+soutenait?
+
+--Quand on doit, mon fils, il faut payer: souvent le créancier n'a pas
+tort.
+
+--Le créancier, c'est toujours....
+
+--Monsieur Chèvrefils.
+
+--Je vais aller le voir: il faut qu'il patiente encore un peu. Il
+comprendra que je suis en état de gagner quelque chose maintenant.
+
+--Il dit qu'il a besoin d'argent pour son commerce. Au reste, notre bon
+ami St. Pierre est allé lui parler à ce sujet; et s'il est possible
+d'obtenir du délai, il en obtiendra.
+
+--Quel brave homme que ce Saint-Pierre!
+
+--Son dévouement ne s'est jamais démenti.
+
+--Vient-il ici souvent?
+
+La jolie veuve rougit. Elle voulut cacher son émotion et se détourna
+pour tousser.
+
+--Assez souvent, répondit-elle.
+
+--Sais-tu une chose, mère?
+
+--Non... qu'est-ce que c'est?
+
+--Il m'a laissé comprendre, un jour, qu'il t'aimait et serait heureux de
+t'épouser....
+
+--Il t'a fait de pareilles confidences?
+
+--Indirectement... mais, j'ai compris.... Il ne vous en a jamais
+parlé?...
+
+--Comme te voilà curieux, fit la veuve en riant.
+
+--Ah! je devine. C'est bien, petite mère, épouse-le, c'est un bon
+parti... et moi....
+
+--Et toi?...
+
+--Et moi j'épouserai Marguerite
+
+
+
+
+ VI
+
+ UN TROUBLE-FETE
+
+
+Animés par le désir de sauver leur compatriote et par le besoin
+d'échanger quelques coups de feu avec de vieilles connaissances, les
+trappeurs canadiens s'élancèrent sur les traces des Couteaux-Jaunes. Ils
+marchaient depuis trois heures environ, quand ils entendirent des cris
+de joie.
+
+--Je ne les croyais pas si proches, dit le grand-trappeur, et, s'ils
+n'avaient pas eu le bon esprit de crier, nous aurions eu l'imprudence
+d'arriver au milieu d'eux le fusil au repos ou le pistolet dans la
+ceinture. Marchons avec précaution, et voyons s'ils gagnent la rivière.
+
+--Oh yes! Je les entends. _Do you hear_?
+
+--_Entendamus omnes_... répondit l'ex-élève.
+
+Le grand-trappeur éprouvait toujours une émotion soudaine quand
+l'ex-élève improvisait son latin. Il souriait d'une façon mélancolique.
+Les autres riaient de bon coeur.
+
+--Doublons le pas, dit-il, si c'est possible, et devançons-les en
+gagnant directement l'embouchure de la rivière Claire.
+
+Quelques heures plus tard, les quatre trappeurs arrivaient au bord de la
+rivière Athabaska, un peu en bas de l'endroit où elle reçoit, dans son
+onde vaseuse, les flots limpides de la rivière Claire. Ils remontèrent
+jusqu'à une anse qui s'enfonce de plusieurs arpents dans la forêt, et
+paraît enlacée par deux bras énormes, deux pointes de rochers recouverts
+de sapins rabougris. Au fond de l'anse, une grève de sable fin borde la
+rivière. C'est une retraite superbe que tous les chasseurs ne
+connaissent point. Les Couteaux jaunes et les Flancs de chiens, la
+connaissaient bien, car ils s'y étaient surpris tour à tour. Le
+grand-trappeur n'ignorait pas non plus, son existence. Il divisa en deux
+sa troupe de quatre guerriers. L'ex-élève et Félix eurent ordre
+d'attendre, blottis derrière un rocher, sur l'un des bras qui ceignaient
+la petite baie, et l'anglais et le chef passèrent de l'autre côté où le
+danger devait être plus grand, si les indiens arrivaient--comme cela
+était probable--en côtoyant la rivière. Le grand-trappeur choisissait
+toujours le poste le plus périlleux. Les Couteaux-jaunes approchaient
+traînant leur victime. Déjà les blancs entendaient au loin le bruit de
+leur marche.
+
+--Guerriers, arrêtez, ordonna le chef.
+
+La troupe fit cercle autour du renégat.
+
+--Votre chef est brave, et vous le savez. Il ne craint pas la mort, ni
+les supplices qui la précèdent; mais il est prudent, et ne veut pas
+inutilement exposer ses guerriers. Les bois sont remplis d'ennemis, et
+les blancs que j'ai fuis parce qu'ils sont lâches et menteurs, courent
+en tous sens sous ces forêts immenses. Ils se cachent partout pour vous
+surprendre et verser votre sang; il faut donc se montrer plus habiles
+qu'eux-mêmes. Nous allons faire le festin sur la grève de sable, au pied
+du rocher, au bord des eaux claires de la rivière. Mais nous ne
+descendrons pas tous ensemble. Dix d'entre vous resteront sur la côte et
+feront sentinelles; ils auront leur part du banquet, et assisteront au
+supplice du prisonnier.
+
+Les guerriers firent un murmure approbateur. Les dix choisis pour monter
+la garde sur le bord de la baie restèrent en arrière, et les autres
+descendirent sur le rivage. Le grand-trappeur voyait bien, de sa
+cachette, la grève et les sauvages. Il les compta.
+
+--Quinze guerriers, à part les femmes, murmura-t-il, la troupe s'est
+donc divisée! Qui sait leur dessein? Ils nous ont entendu peut-être, et
+peut-être nous devinent-ils. Nous avons voulu les surprendre, et nous
+sommes peut-être tombés dans leur piége.
+
+Les sauvages se mirent à courir de ça et de là; les uns ramassèrent du
+bois et allumèrent un grand feu, juste au pied du rocher où se trouvait
+caché le grand-trappeur, les autres firent la pêche.
+
+Baptiste le prisonnier les suivait d'un oeil indifférent. On ne pouvait
+pas lire le désespoir sur sa franche et brune figure. De temps en temps
+il regardait le rocher comme s'il eut pressenti ou deviné qu'un ami se
+tenait là pour le protéger. Il avait toujours les mains liées derrière
+le dos, et deux guerriers se tenaient auprès de lui pour le surveiller.
+
+On fit rôtir le poisson frais en le fixant au bout de broches de bois,
+puis le festin commença, largement arrosé d'eau de feu.
+
+Le prisonnier ne put s'empêcher de regarder avec envie le frugal repas;
+et, la senteur de la truite dorée à la braise flattait bien agréablement
+son odorat, mais agaçait fort son estomac depuis longtemps vide. Le chef
+s'en aperçut, prit un poisson brûlant et s'approcha de lui:
+
+--Mange, mon cher ami, mange vite et beaucoup, dit-il, car c'est ton
+dernier repas.
+
+Le prisonnier, essayant d'éviter les brûlants attouchements de la
+truite, se tournait la tête en tous sens, mais c'était inutile; on ne le
+laissa en paix que lorsqu'il eut la bouche toute enflammée. Les sauvages
+riaient et battaient des mains. Le grand-trappeur voyait tout, et la
+colère s'allumait dans son âme. Un instant il prit sa carabine pour
+viser le renégat, mais un bruit de pas se fit entendre auprès de lui.
+Alors déposant son arme, il se blottit le long du rocher. C'étaient deux
+sauvages qui venaient regarder ce qui se passait en bas.
+
+--Si l'on voit bien tu me le diras, Nid d'écureuil, et j'irai à mon
+tour, fit l'un des indiens.
+
+--Oui, Vent qui souffle, je te le dirai.
+
+Et Nid d'écureuil se glissa le long de la roche moussue et couverte de
+sapins.
+
+--Oh! oh! commença-t-il...
+
+Il n'acheva pas. Une main vigoureuse le saisit à la gorge et le coucha
+sur le lichen. Il se tordit comme un serpent dont on écrase la tête, et
+son fusil lui échappa. Ses bras se raidirent et ses poings fermés
+essayèrent de frapper l'ennemi qui le tenaillait ainsi, mais rien ne put
+faire desserrer les doigts musculeux du grand-trappeur. La pieuvre ne
+tient pas mieux sa victime dans ses dix bras visqueux armés de suçoirs.
+L'indien se déchirait les pieds sur le rocher, et ses ongles emportèrent
+un morceau de la veste du chasseur. Ses yeux sortirent de leurs orbites,
+et sa langue flotta en dehors de la bouche. Ses membres qui s'étaient
+d'abord roidis avec violence, s'affaissèrent peu à peu et ses doigts
+crispés se détendirent. Le trappeur desserra les doigts et le cadavre
+roula à côté de lui.
+
+--Et d'un! pensa-t-il....
+
+On se mit à danser sur le sable, devant le feu. Déjà l'ivresse
+commençait à transformer ces sauvages, et, de singulières fureurs
+passaient dans leurs regards. Ils chantaient en dansant, et battaient la
+mesure en se frappant dans les mains. Quand ils passaient près de
+Baptiste, ils lui faisaient, du poing, toutes sortes de menaces, et
+souvent même le frappaient dans la figure. Baptiste, soumis à son
+funeste sort, endurait tout avec une orgueilleuse patience. De temps en
+temps il faisait un effort pour rompre les liens d'écorce qui
+enchaînaient ses mains, et il faisait un pas en arrière, s'approchant de
+la flamme du foyer qu'on attisait toujours.
+
+Vent qui souffle, trouvant que son camarade ne revenait pas vite,
+l'appela par deux fois: Nid d'écureuil! Nid d'écureuil! Personne ne
+répondit, et pour cause. Alors, maugréant, il s'approcha à son tour de
+la redoutable cachette du grand-trappeur.
+
+--Pourquoi ta parole ne répond-elle pas à la mienne, Nid d'écureuil?
+dit-il, en s'avançant: Les frères s'amusent-ils bien en bas?...
+
+--Vas-y voir! dit le trappeur qui l'empoigna à son tour et, d'un élan
+terrible, le poussa dans l'abîme. Le sauvage ouvrit les bras comme des
+ailes, tourbillonna deux ou trois fois et tomba la tête sur un cailloux.
+
+Il y eut un moment de terreur parmi les sauvages et la danse cessa.
+
+--Une imprudence, dit le chef: il se sera trop approché du bord....
+
+--_O quam degringolat!_ exclama, pas trop haut, l'ex-élève qui voyait
+tout de l'autre côté de l'anse étroite.
+
+--_O what a nice culbute!_ dit l'anglais!...
+
+Le chef sauvage ou, plutôt, des sauvages, poussa un sifflement aigu
+auquel plusieurs sifflements répondirent aussitôt.
+
+--Vous le voyez, dit-il, nos guerriers sont tranquilles... c'est un
+accident.
+
+Et la danse recommença, et l'eau de feu circula de nouveau. Cependant le
+jour baissait et les guerriers sentaient la fatigue et le besoin de
+repos. Ils demandèrent le supplice du visage pâle. Le chef appela, par
+un signal convenu, les guerriers qui étaient restés en faction sur la
+côte. Ils répondirent par une clameur de joie. Le prisonnier ne put
+s'empêcher de frémir à la pensée des tourments qu'il allait endurer. Il
+recula encore d'un pas et se trouva près du feu. Alors le grand-trappeur
+se leva debout, et, prenant le cadavre du guerrier qu'il avait égorgé,
+il le lança en bas du rocher. La stupeur se peignit sur les figures des
+indiens. Ils entourèrent le cadavre en poussant des cris de douleur.
+
+--Nous sommes surpris, dit le chef.... Il y a des blancs ici ou des
+Flancs-de-chiens.
+
+--Tuons le prisonnier et sauvons-nous, proposa l'un de ces traîtres.
+
+Le prisonnier avait la figure légèrement contractée et paraissait
+souffrir. Il avait les bras tendus vers la flamme. Un cri descendit du
+haut du rocher, un cri monta de la grève. Le grand-trappeur avait été
+aperçu quand il s'était levé pour lancer le cadavre en bas, et les huit
+guerriers qui restaient encore sur la côte se précipitèrent sur lui à la
+fois. Le prisonnier, les mains libres, se jeta dans la rivière, à la
+grande stupéfaction de ses gardiens. Il avait brûlé ses liens.
+
+Plusieurs coups de carabine firent rejaillir l'onde autour de lui, mais
+il ne fut pas atteint. La colère et la surprise faisaient trembler les
+mains de ses ennemis.
+
+L'ex-élève et Félix poussèrent un cri de joie en voyant fuir leur ami;
+mais aussitôt ils virent le danger que leur chef courait, et ils se
+levèrent pour voler à son secours.
+
+Mais les guerriers montèrent la côte avant que le secours put arriver
+aux chasseurs qui se trouvèrent ainsi fatalement divisés. Le
+grand-trappeur se défendait bien et il était admirablement secondé par
+son ami John.
+
+Tenant son fusil par le canon, il frappait en diable au risque de le
+casser, car il n'avait pas le temps de charger ses pistolets. Il ne
+restait plus que six sauvages en état de se battre, et six contre deux
+hommes comme le grand-trappeur et l'anglais, ce n'était qu'une bouchée.
+
+L'ex-élève et son compagnon revinrent par derrière les guerriers, et,
+pour donner le change ou les diviser, ils firent feu. Une balle traversa
+le dos du moins vigoureux, qui se trouvait en arrière. Il tomba sur la
+face pour ne plus se relever. Toute la troupe allait retourner sur ses
+pas pour riposter, quand une clameur s'éleva: le grand-trappeur! le
+grand-trappeur! Les guerriers venaient de reconnaître celui qui était la
+terreur des bandes sauvages. Alors, dédaignant les autres ennemis, tous
+se ruèrent vers le rocher où il s'était caché.
+
+--Prenez-le vif! ordonna le chef! son supplice nous dédommagera de la
+perte que nous venons de faire.
+
+--Le grand-trappeur, acculé au rocher, voyait bien qu'il n'y avait plus
+de fuite, ni de salut possibles pour lui: il ne voulait que gagner du
+temps pour décimer quelques têtes de plus, ou permettre à ses gens de
+s'enfuir. Cependant la fatigue le gagnait, et son bras perdait de
+l'agilité. La carabine tournoyait moins vite. Rapide, l'un des guerriers
+s'élança à ses pieds, passant au dessous de l'arme dangereuse, et
+l'enlaça de ses deux bras. Le grand-trappeur le repoussa rudement et le
+fit rouler au loin, mais, dans cet effort, il perdit un mouvement des
+bras, et deux autres guerriers se jetèrent sur lui. L'un des deux
+s'affaissa aussitôt; une balle, poussée avec adresse lui avait percé le
+crâne. Ce fut le dernier qui tomba. Epuisé, le vaillant canadien céda au
+nombre. Il fut écrasé. Six indiens, animés par la plus ardente colère,
+le garrottèrent étroitement pendant que les autres tenaient en échec ses
+compagnons désespérés.
+
+Les indiens comprirent que les blancs n'étaient pas nombreux quand ils
+virent les coups de fusils et de pistolets se faire si rares. Alors ils
+laissèrent déborder leur joie, et entonnèrent un chant de victoire.
+
+L'ex-élève, John et Félix, pleurant la perte de leur chef valeureux
+descendirent la côte et se cachèrent sur le rivage en attendant le
+départ de leurs ennemis.
+
+
+
+
+ VII
+
+ ROBERT ET CHARLOT
+
+
+Picounoc entra de nouveau chez la veuve Letellier en revenant de Ste.
+Emmélie. Il avait l'air découragé, et Noémie, en le voyant, comprit
+qu'elle n'avait plus rien à espérer.
+
+Impitoyable, cet homme! dit-il avec amertume.
+
+--Il ne veut plus attendre? demanda anxieusement Noémie.
+
+--Il refuse toute espèce d'arrangement. J'ai voulu me porter caution et
+lui donner une hypothèque sur mes terres: rien! pas d'affaire! O
+l'usurier! si je l'eusse mieux connu!...
+
+--Et quand va-t-il faire vendre la terre?
+
+--Sans délai. Elle est annoncée depuis trois mois dans la Gazette
+officielle.
+
+--Victor est arrivé de Québec. Il est reçu avocat. Il pourra peut-être
+prévenir le malheur qui me menace; il doit avoir de l'influence.
+
+--Victor est ici! ce cher enfant! Il est reçu! que j'en suis aise! Mais
+où est-il donc? Il me tarde de lui serrer la main....
+
+--Il vient de sortir pour aller chez vous....
+
+--Il est jeune encore, et son influence ne peut pas être grande, mais il
+a du talent et de l'honnêteté; tôt ou tard il arrivera. En attendant,
+Noémie, ne vous désolez pas trop. Vous me trouverez toujours quand vous
+aurez besoin de moi. Vous ne voulez pas m'aimer, de bon gré--ajouta-il
+en souriant--vous m'aimerez de force: je vous rendrai tant de services
+que je gagnerai votre affection, et vous finirez par vous jeter dans mes
+bras, quand tout le monde vous abandonnera. N'importe, je ne vous
+garderai point rancune. Savez-vous que je suis presque heureux des
+malheurs qui fondent sur vous? Ils me fournissent l'occasion de vous
+faire du bien....
+
+--Que vous êtes bon!
+
+--Soyez donc reconnaissante! et....
+
+--Et quoi? reprit la veuve avec timidité...
+
+Et prouvez-moi votre reconnaissance en accédant à mes voeux.
+
+--J'ai peur de finir par laisser paraître trop ma faiblesse.... ou ma
+gratitude.
+
+--Noémie! que je serais heureux!...
+
+--Si Dieu le veut, vous le serez!
+
+Picounoc sortit plus rayonnant que jamais. Décidément la fortune
+tournait en sa faveur, et son regard perçant pouvait entrevoir les
+premières lueurs de la félicité, à travers les brumes de l'horizon. Il
+avait manoeuvré habilement, et se trouvait en vue du port, après avoir
+franchi mille écueils, et vogué des années sur une mer sans bornes.
+Vingt ans il avait ourdi et déroulé des trames pour surprendre cette
+femme trop fidèle à son premier amour. Il n'avait trouvé qu'un chemin
+pour arriver à son coeur: le chemin de la reconnaissance. Il l'avait
+poursuivie de ses bons conseils et de ses soins charitables, comme
+d'autres poursuivent de leurs injures et de leurs vengeances. Comment
+rester insensible devant une pareille vertu? devant un si beau, si long
+dévouement? Mais la grande habileté de Picounoc avait surtout consisté à
+faire faire par d'autres la plupart des bonnes oeuvres qu'on lui
+attribuait. Et il fallait le voir rire sournoisement quand il repassait
+dans sa mémoire, en fumant sa pipe, au coin du foyer, la suite de ces
+belles actions qui ne lui avaient rien coûté et dont il demandait le
+prix avec instance.
+
+La veuve Letellier n'avait jamais manqué de serviteurs, pour les travaux
+de sa terre, et c'était grâce à lui. Mais toujours ou presque toujours,
+ces ouvriers étaient devenus infidèles, et c'était encore grâce à lui.
+Victor, l'enfant de Noémie avait reçu une instruction classique et
+embrassé une profession, tout comme un fils de bourgeois; c'était grâce
+à lui. Mais le prêteur qui avait fourni l'argent nécessaire allait
+maintenant jeter la veuve dans le chemin, en la dépouillant de sa
+propriété, et c'était encore grâce à lui. Et mille choses étaient
+arrivées, grâce à lui, qui, bonnes d'abord, s'étaient bientôt changées
+en adversités.
+
+Picounoc se rendit à sa maison. Il trouva Marguerite et Victor assis
+dans la fenêtre ouverte, et causant fleurs et soleil. Il serra la main à
+son protégé et le félicita de ses succès. Victor laissa parler son coeur
+et fut éloquent. Il croyait devoir beaucoup à cet homme, et il était à
+l'âge où nulle passion ne fait taire la voix de la reconnaissance.
+Picounoc recueillait avec avidité les bonnes paroles du jeune homme et
+devinait qu'il avait un auxiliaire nouveau.
+
+Le soleil rayonnait dans les champs; les oiseaux gazouillaient de toutes
+parts; les fleurs avaient des arômes, et les arbres, de doux ombrages.
+Les deux jeunes gens regardaient les prairies, aspiraient les tièdes
+haleines et paraissaient n'avoir qu'une pensée: aller se mêler aux
+plantes qui fleurissent, aux oiseaux qui gazouillent. Ils se comprirent,
+et, souriant, se dirigèrent vers le jardin. Les prunes commençaient à
+mûrir et les gadelliers s'émaillaient de grappes brillantes. Le long des
+allées, sur les plates-bandes, des marguerites de toutes couleurs
+offraient aux curieux leurs feuilles devineresses, l'immortelle élevait
+son front que nul souffle ne saurait flétrir, la zinnie entr'ouvrait ses
+étoiles plus petites, mais plus durables que le dahlia. Sur des ronds,
+des losanges, des carrés, cent autres fleurs: la violette humble, la
+pensée qui ouvre ses feuilles comme des ailes, le royal-george aux
+touffes de roses, l'héliothrope aromatique, la verveine éclatante, le
+myosotis couleur du ciel, les géraniums et les oeillets qui renaissent
+toujours si beaux et si parfumés, formaient des chiffres, des lettres,
+des figures gracieuses et charmantes à voir. La jeune fille cueillit une
+marguerite et se mit à l'effeuiller en disant: Il m'aime--pas du
+tout--un peu--beaucoup--passionnément; il m'aime...
+
+--Il t'aime! dit Victor en souriant. Tu ne devais pas en douter.
+
+--Pourquoi n'en douterais-je pas? il ne me l'a jamais dit!...
+
+--Jamais! Et toi, l'aimes-tu?...
+
+Marguerite regarda le jeune homme d'une étrange façon. Il sentit comme
+un courant de feu passer dans ses veines.
+
+--Il faut que j'interroge aussi la marguerite. Et il prit une fleur
+qu'il effeuilla à son tour, en prononçant les paroles sacramentelles:
+Elle m'aime--pas du tout--un peu--beaucoup--passionnément; elle
+m'aime--pas du tout...
+
+--Elle ne m'aime pas!... Vilaine fleur! si j'avais su cela! je t'aurais
+bien laissée sur ta tige. J'aurais au moins le doute encore et,
+quelquefois, c'est un grand bonheur que de pouvoir douter....
+
+--Elles ne disent pas toujours la vérité ces fleurs, répliqua
+Marguerite, et il faut ne s'y fier qu'un peu.
+
+--Je n'ose pas en consulter d'autres, j'ai peur de voir se confirmer le
+témoignage de celle-ci.
+
+--Pourquoi aussi demander cela aux fleurs?
+
+--Mais c'est à la Marguerite que je le demande. Et il regarda la jeune
+fille avec tant de douceur, il eut tant de caresses dans la voix que
+Marguerite, émue, laissa tomber de ses lèvres, involontairement
+peut-être, le plus suave des aveux.... Je ne sais ce qui se passa alors,
+mais les fleurs parurent se vêtir de plus riches couleurs, et verser de
+plus odorants parfums, les oiseaux chantèrent plus haut, la brise
+murmura plus doucement, les rayons du soleil jouèrent plus gaiement sur
+le sable, et les peupliers sauvages eurent une ombre plus fraîche. Et,
+sous l'ombrage agréable, dans cette atmosphère de lumière et de joie,
+loin du bruit de la foule, Victor et Marguerite qui n'avaient plus de
+secrets l'un pour l'autre, gazouillaient amoureusement, les regards
+suspendus aux regards, de l'ivresse plein le coeur, de l'amour et du
+sourire sur les lèvres.
+
+Cependant Chèvrefils le bossu n'était pas, lui non plus, mécontent. Il
+avait servi les intérêts de Picounoc, c'est vrai, mais en cela il avait
+trouvé son compte. Le motif déterminant de sa conduite était le même que
+pour Picounoc: L'amour. Il faut avouer que c'est un motif puissant,
+toujours nouveau, bien qu'aussi vieux que le monde. Le bossu aimait
+Marguerite. Et souvent, pour avoir la fille, il faut commencer par
+conquérir le père.... ou la mère. Surtout quand la fille est jeune et
+que l'on est à la période du refroidissement; surtout encore lorsque
+l'on porte sur le dos une protubérance ridicule.
+
+Picounoc ne tenait pas à marier sa fille avec le bossu, mais il ne
+tenait pas non plus à laisser connaître au bossu le fond de sa pensé, et
+il voulait le ménager, entretenir ses espérances jusqu'au jour de son
+mariage avec Noémie: Il avait pour cela quelques petites raisons. Il
+avait parlé devant son ami; et les amis, vous savez comme c'est
+dangereux! Le bossu venait de doubler la quarantaine, et voguait à
+pleines voiles de l'autre côté, vers cette mer sans fin ou nous allons
+tous fatalement nous perdre. Une bosse à cheval sur quarante ans, ce
+n'est ni gai, ni consolant pour une jeune fille. Il est vrai que
+monsieur le marchand était riche et pouvait donner à sa femme des robes
+de soie! Mais, Dieu merci! bien peu de nos jeunes filles échangeraient
+l'humble robe d'indienne contre le gros-de-Naples, s'il fallait en même
+temps échanger leur jeune et joli cavalier contre une vieille parodie de
+la gente masculine.
+
+Le bossu songeait au bonheur qui l'attendait dans les bras de
+Marguerite, et, tout en songeant, il mangeait prosaïquement sa soupe au
+boeuf, ou peut-être que c'est en mangeant qu'il songeait ainsi. Il fut
+tiré de sa rêverie par l'arrivée de deux étrangers; l'un, grand, sec et
+maigre, l'autre, gros et trapu. Deux barbes blanches, deux chevelures
+grises, deux faces ridées et curieuses.
+
+--Que voulez-vous, Messieurs? demanda le bossu, entre deux bouchées.
+
+--Nous sommes, reprit le grand, deux voyageurs des pays hauts, et, comme
+vous le voyez, nous ne sommes plus des _jeunesses_.
+
+--Non, Seigneur! dit le gros en branlant la tête.
+
+--Nous avons bien travaillé, reprit le grand.
+
+--Oui, Seigneur! dit le gros, toujours branlant la tête.
+
+--Nous avons essuyé bien des épreuves, et nous voici rendus à la
+vieillesse sans avoir, continua le grand, la moindre peccadille à nous
+reprocher.
+
+--Non, Seigneur! soupira le gros.
+
+Et nous ne voudrions pas, pour tous les jours qui nous restent à vivre,
+faire le moindre tort à qui que ce soit...
+
+--Non, Seigneur!
+
+--Nous avions amassé quelques piastres... assez pour mettre nos vieux
+jours à l'abri de la misère, et nous revenions content dans nos
+familles, quand le malheur nous fit entrer, à Montréal, dans une maison
+d'où, hélas! nous ne sommes sortis que la vie sauve...
+
+--Oui, Seigneur!
+
+--Mais, pourquoi entrez-vous dans ces maisons? demanda le bossu un peu
+intrigué.
+
+--Dans ces maisons? dites-vous, cher monsieur. Mais c'était une honnête
+maison: nous n'allons jamais ailleurs...
+
+--Non, Seigneur! fit le gros écho.
+
+--C'était une honnête maison, à preuve qu'il y avait une enseigne écrite
+en grosses lettres au dessus de la porte: Eusèbe Asselin's restaurant.
+
+--Eusèbe Asselin! fit le bossu avec étonnement.
+
+--Oui. Seigneur! répéta, le gros vieillard.
+
+--Le connaissez-vous? demanda le grand.
+
+--Un peu, un peu... Je l'ai connu jadis....
+
+--A Québec peut-être?
+
+--A Québec et ici; mais cela ne fait rien: continuez votre histoire...
+et assoyez-vous donc.
+
+Les deux étrangers s'assirent.
+
+--Et que fait-il à Montréal ce Asselin?
+
+--Il tient un restaurant près du Canal.
+
+--Raconte donc son histoire; moi, je n'ai pas de mémoire, et je raconte
+mal, dit le grand à son compagnon.
+
+--Elle n'est pas longue, et si Monsieur veut la savoir, je la raconterai
+bien, reprit le gros.
+
+--Vous me ferez plaisir, dit le bossu. Mais vous allez manger la soupe
+avec moi... Paméla!
+
+--Monsieur!
+
+--Apportez deux assiettes.
+
+--Paméla s'en vint de la cuisine, souriante et lissée. Les deux
+étrangers la regardèrent attentivement, puis se firent un signe de
+l'oeil. Paméla qui les surprit se dit en elle-même.
+
+--Friponne que je suis! je fais encore frissonner les barbes
+blanches....
+
+
+
+
+ VIII
+
+ OU BAPTISTE REPREND SON RÉCIT
+
+
+Les trappeurs entendirent longtemps les sauvages joyeux chanter en
+s'éloignant, et ces chants de triomphe les remplissaient de douleur.
+Tantôt ils regrettaient de ne s'être pas fait tuer tous en défendant
+leur brave compagnon, et, tantôt ils se consolaient par la pensée que,
+peut-être, ils pourraient le délivrer.
+
+Quand les voix aigres et insolentes des guerriers se furent éteintes
+dans le lointain, les trois blancs sortirent de leur cachette et
+remontèrent un peu le cours de la rivière, marchant sur le rivage
+désert. Ils espéraient être vus de Baptiste, leur camarade, s'il ne
+s'était pas trop enfoncé dans la forêt. Et il avait dû être curieux de
+connaître le résultat de la bataille. Cependant, personne n'apparaissait
+de l'autre côté de la rivière, et un silence profond régnait aux
+alentours. Alors l'un des blancs, faisant de sa main un porte-voix, cria
+par trois fois, avec une force étonnante que multipliaient les échos de
+la rive et des bois: Baptiste! Baptiste! Baptiste...! Et loin, bien
+loin, de divers côtés, on entendit répéter dans la vaste solitude:
+Baptiste! Baptiste! Baptiste! et puis, tout fit silence. Mais, bientôt,
+à cet appel répondit une voix connue, et l'on vit descendre un homme sur
+le rivage. C'était Baptiste. Nageur habile, il eut vite fait de s'ouvrir
+un chemin dans les vagues limpides de la rivière. Ruisselant d'eau, il
+se précipite dans les bras de ses amis. Raconter la scène qui venait
+d'avoir lieu fut l'affaire de quelques minutes. Quand Baptiste apprit
+que le grand-trappeur était tombé au pouvoir des Couteaux-jaunes, il
+leva les bras au ciel avec désespoir: Mon Dieu! dit-il, est-ce
+possible...? Il faut le sauver ou mourir avec lui!
+
+--_All right!_ dit John.
+
+--_Bene!_ cria Paul Hamel, l'ex-élève.
+
+--Oui! oui! ajouta Félix.
+
+--Ta bouche saigne, Baptiste, dit Paul.
+
+--Et tes mains aussi, ajouta, Félix...
+
+--_It is too bad!_ continua John.
+
+--Oui, répondit Baptiste, ils m'ont brûlé les lèvres, en me forçant à
+manger du poisson un peu chaud, et moi je me suis brûlé les mains pour
+défaire mes liens...
+
+John jeta dans le feu qui se mourait une brassée de fagots secs qui ne
+tardèrent pas à s'enflammer en pétillant.
+
+--_My goodness!_ disait-il, ce pauvre grand-trappeur se battre comme
+_une brick_. Nous autres manger quelques _fishes_ et le chercher après.
+
+--J'ai peur qu'on ne le revoie plus, dit Paul.
+
+--Il en a toujours bien fait dégringoler quelques-uns en bas du rocher,
+ajouta Baptiste, et c'est leur mort qui m'a sauvé.
+
+--Où sont-ils? demanda John.
+
+--Le diable les a emportés, dit Baptiste.
+
+--Les voici sous ces branches, reprit l'ex-élève: ils attendent la
+résurrection générale.
+
+--_And the_ corbeaux, dit John.
+
+--Baptiste, reprit l'ex-élève, tu avais commencé à me raconter une
+petite histoire du grand-trappeur, continue donc ton récit, en attendant
+notre souper.
+
+--Où en étais-je rendu?
+
+--Au festin. Le chef des Couteaux-jaunes invite Iréma à s'asseoir à ses
+côtés.
+
+--Bien! bien! Iréma aimait Kisastari le fils du chef de sa tribu, et
+Kisastari avait déjà chassé, pour elle, le renard argenté et le vison:
+il lui avait apporté les peaux les plus soyeuses et les plus riches. On
+disait dans la tribu: Kisastari et Iréma élèveront bientôt leur wigwam,
+malgré les voeux des anciens, et les fiançailles de Naskarina. Naskarina
+sourit en voyant le vieux chef des Couteaux-jaunes entraîner sa rivale,
+à la table du festin. Elle sourit et s'approcha de Kisastari: Iréma que
+ton coeur aime trop, dit-elle, suit les pas du vieux chef étranger, moi,
+je ne voudrais jamais te laisser, parce que, vois-tu, je t'aime plus
+fortement.
+
+Kisastari s'assit auprès d'elle sans parler, et longtemps ainsi il
+demeura silencieux. Le festin fut joyeux cependant, car l'eau de vie
+coula avec abondance. Les deux tribus se donnèrent mille marques
+d'amitié, et les paroles de paix ne cessèrent de tomber. Nous autres,
+les blancs, comme amis des indiens, nous avions la permission d'assister
+à la fête. Au reste, cela nous amusait, et nous savions bien comment
+elle finirait, cette fête.
+
+Le calumet fut allumé et passa de bouche en bouche. Chacun tira quelques
+bouffées qu'il souffla en l'air avec une gravité ridicule. Puis, la
+danse commença. C'était le dernier amusement, ce fut aussi le plus gai
+et le plus dévergondé. Au son des tambours et aux cris mesurés des
+joueurs, tous les sauvages se mirent à sauter et gambader en rond,
+gesticulant comme des damnés, riant parfois et parfois prenant des airs
+terribles, comme des guerriers en face des ennemis. Tantôt, le sensible
+chasseur ouvrait, en dansant, ses bras amoureux à sa compagne sauvage
+qui se sentait touchée, tantôt, le guerrier sans peur poussait le cri de
+guerre, et, l'oeil plein de feu, menaçait de son bras vengeur, un ennemi
+invisible. Le vieux chef des Couteaux-jaunes voulut attirer sur son
+coeur la belle Iréma; elle s'en alla se jeter dans les bras de
+Kisastari. Naskarina, emportée par la jalousie s'écria:
+
+--Quelle injure, Iréma, ton imprudence fait au grand chef des
+Couteaux-jaunes! Tu porteras la peine de ta faute!
+
+Le vieux chef des Couteaux-jaunes, ne dansait plus, mais, retiré à
+l'écart, il fixait sur la cruelle un regard plein de vengeance.
+Naskarina s'approcha de lui et lui dit:
+
+--Chef valeureux, la vengeance est douce au coeur bien fait. Veux-tu
+enlever Iréma, et l'emmener au loin? je vais t'aider.
+
+--Je le veux bien; mais comment faire? ses amis sont nombreux et bien
+armés.
+
+--Je vais aller cacher leurs armes.
+
+Le vieux chef, feignant la joie, se remit à danser avec une nouvelle
+ardeur, et l'on crut qu'il avait oublié l'affront que venait de lui
+faire Iréma. En passant auprès des siens il leur disait à l'oreille:
+Armez-vous. Cela suffisait. Accoutumés à la surprise ou à la trahison,
+les indiens trouvaient moyen de sortir tour à tour pour mettre, à leur
+portée, leurs carabines et leurs pistolet. Cependant les chasseurs
+Canadiens avaient laissé la fête, et le jeune chef en était un peu
+froissé, car il pensait que c'était par indifférence ou ennui.
+Naskarina, disparue depuis assez longtemps, rentra tout-à-coup le
+sourire sur les lèvres, et, regardant le vieux chef, elle lui fit un
+signe qui échappa aux autres. Alors le Hibou blanc saisit Iréma dans ses
+bras et prit la fuite.
+
+--Guerriers! dit Kisastari. Nos frères les Couteaux-jaunes sont des
+lâches et des traîtres, sachons les punir!
+
+A ces paroles, les guerriers Flancs-de-chiens s'élancent vers leurs
+tentes pour prendre leurs fusils et leurs poignards. La colère donne de
+l'agilité à leurs pieds et de la force à leurs bras. Bientôt, une
+clameur douloureuse s'élève: ils ne trouvent plus leurs armes: la
+trahison est partout. Cependant les Couteaux-jaunes se sauvent avec leur
+victime; mais à leur tour ils sont frappés d'étonnement, et poussent une
+sourde clameur: dix hommes armés semblent sortir soudain de terre et
+s'élancent sur leurs pas. Le grand-trappeur est à leur tête. Quelques
+uns des indiens veulent s'arrêter; mais le vieux chef qui est plus
+traître que brave, se sauve toujours. Cependant le grand-trappeur le
+rejoint: Rends-moi cette jeune fille, lui dit-il, traître que tu es, ou
+je t'égorge comme un chien.
+
+Les sauvages levèrent leurs fusils pour tirer. Nous fîmes de même, et
+nous n'avions pas peur. Je dis: nous, car nous y étions, n'est-ce pas,
+John?
+
+--_Oh! yes! my! my!_... répondit John!
+
+--J'aurais voulu y être! fit l'ex-élève. Et comment avez-vous pu
+exécuter ce joli tour?--C'était simple. Je te l'ai dit, nous avions la
+liberté de regarder la fête, sans y toucher. Le grand-trappeur s'aperçut
+qu'il se tramait quelque chose; cela se voit quand on observe; et tu le
+sais, les sauvages aiment ce genre de passe temps. Il suivit Naskarina
+et la vit cacher des armes derrière un rocher. Il comprit tout, nous fit
+un signe, nous dit un mot, et ça y était!
+
+--Bien! magnifique! j'aurais voulu en être!
+
+--La boucherie allait commencer, continue Baptiste, quand tout-à-coup
+des cris de fureur ou des cris de joie, je ne sais trop lesquels
+retentissent, et l'on voit apparaître les Litchanrés, brandissant leurs
+armes retrouvées. Effrayés d'avoir à lutter contre des ennemis nombreux
+et irrités, les ravisseurs s'enfuient en hurlant comme des loups.
+Cependant le grand-trappeur saisit le vieux chef à la gorge et l'écrase
+à ses pieds.
+
+--Tu vas payer pour les autres, dit-il.
+
+--Grâce! supplie le vieux brigand, grâce! je suis un des vôtres! un de
+vos compatriotes!
+
+Il s'exprimait en bon français. Le grand-trappeur, étonné, lâche prise:
+Toi, reprit-il, un des nôtres! toi, un compatriote?... Infâme! renégat!
+tu es cent fois plus coupable que les autres...
+
+--Je le sais! dit-il humblement, en se relevant, mais à tout péché
+miséricorde...
+
+--A tout péché miséricorde! à tout péché miséricorde!... murmure le
+grand-trappeur en baissant la tête, et des larmes coulent le long de ses
+joues bronzées....
+
+--Tu me pardonnes?... demande le chef.
+
+--Ton nom? répond le grand-trappeur.
+
+--Mon nom, je ne le dis pas!... Et, s'élançant avec la rapidité d'un
+chien, il rejoint ses amis qui fuient toujours. On veut lui envoyer
+quelques balles. Le grand-trappeur dit: Ne le tuez pas maintenant, le
+confesseur est trop loin.
+
+Iréma n'avait pas de paroles assez ardentes pour exprimer sa
+reconnaissance. Les Litchanrés arrivèrent à la course, au moment où le
+vieux chef renégat rejoignait ses complices. Ils s'arrêtèrent tout
+surpris devant la troupe des chasseurs. Iréma tenait enlacée de ses bras
+nus le grand-trappeur qui l'avait sauvée. A la vue de Kisastari, elle
+s'éloigna de son sauveur et, les larmes aux yeux, elle dit:
+
+--Kisastari, le grand-trappeur blanc est un ami fidèle, c'est lui qui
+nous rend l'un à l'autre.
+
+--Oui, Kisastari, répondit le grand-trappeur, aidé de mes compagnons qui
+sont braves, je l'ai sauvée pour te la rendre.
+
+Les sauvages poussèrent des cris de joie et revinrent dans leur
+campement. Naskarina, qui se louait du succès de sa ruse, et se flattait
+de ne plus voir jamais sa rivale, ne put s'empêcher de laisser paraître
+son dépit: Les Couteaux-Jaunes sont lâches, grinça-t-elle, ils ne savent
+pas se défendre, ni garder leur proie.
+
+--Naskarina serait-elle traîtresse? demande le jeune chef surpris de ce
+langage.
+
+--Oui, répond la jeune fille ivre de jalousie, oui Naskarina a conseillé
+au chef des Couteaux-Jaunes d'enlever Iréma, et c'est elle qui a caché
+les armes! parce qu'elle t'aime...
+
+Un cri d'horreur s'éleva dans la tribu.
+
+--Naskarina, dit le jeune chef, sors d'ici! va-t-en rejoindre tes amis
+les Couteaux-jaunes!...
+
+La jeune fille sortit et, en partant, elle s'écria:
+
+--Kisastari, prends garde à toi, car je t'aime!...
+
+
+
+
+ IX
+
+ DES NOUVELLES INTÉRESSANTES.
+
+
+Pendant que les trappeurs, réunis à l'endroit que viennent de laisser
+les Couteaux-jaunes, écoutent le récit de Baptiste et mangent, à belles
+dents, la truite rôtie, la veuve Noémie songe aux paroles de Picounoc et
+à tout ce qui s'est passé depuis vingt ans; Victor et Marguerite jurent
+de s'aimer toujours, et les deux hôtes du bossu continuent à parler
+d'Asselin en jetant un coup d'oeil à Paméla. Noémie n'a plus d'effroi à
+la pensée d'épouser Picounoc, et elle comprend que, tout en aimant et
+regrettant toujours Joseph le pèlerin, comme on l'appelait jadis, elle
+pourrait entourer de soins et de respect son nouveau protecteur.
+L'indigence où elle est tombée n'est pas étrangère à ces dispositions.
+Elle flotte dans l'incertitude, retenue, d'un côté, par le souvenir et
+l'amour, attirée, de l'autre, par la souffrance de la pauvreté et la
+reconnaissance. Picounoc se voyait à la veille de recueillir le fruit de
+son oeuvre. Et, pour mieux sceller son bonheur, il favorisait les amours
+de sa fille et du fils de Noémie: Nos enfants s'aiment, disait-il à la
+veuve, et j'en remercie Dieu. Leur amour sera le gage de notre bonheur.
+Cependant l'un des vieux étrangers assis à la table du bossu, disait:
+
+--Cet Asselin n'a pas toujours demeuré à Montréal; il cultivait une
+ferme vers Joliette, et passait pour être à l'aise. Ce n'est pas lui qui
+nous a dit cela, c'est un habitué du restaurant. Pas vrai, vieux?--il
+s'adressait à son compère.
+
+--C'est vrai comme il y a un plat de soupe devant moi!
+
+--Il n'y a rien d'incroyable en cela, reprit le bossu; continuez.
+
+--Avant de demeurer à Joliette, il avait possédé une propriété quelque
+part par ici. Mais, cela importe peu.
+
+--Au contraire, dit le bossu, cela m'intéresse; continuez.
+
+--Il avait une femme, reprit le gros, et des enfants aussi. Les enfants,
+il les possède encore, mais la femme, nenni! elle s'est éclipsée un jour
+et n'a plus reparu; elle a filé comme une comète en compagnie d'un
+satellite sous la forme d'un gaillard. Pas vrai, vieux?
+
+--C'est vrai comme un et un font deux!
+
+--Il paraît qu'elle ne valait pas grand'chose, cette femme là,
+continua-t-il, et qu'elle avait fait parler d'elle ailleurs. Mais pour
+revenir à nous, et à ce que nous avons vu, et à ce qui nous est arrivé,
+voici: Mon camarade et moi, nous n'étions pas millionnaires, mais nous
+avions dans nos goussets plus d'un rouleau de dix piastres quand nous
+entrâmes au restaurant d'Asselin. Pas vrai, vieux?
+
+--Vrai comme Mademoiselle est là!
+
+Paméla qui écoutait, les poings sur les hanches, rougit comme une jeune
+fille et se retira dans la cuisine. L'étranger continua:
+
+--Nous déposâmes notre argent entre les mains d'Asselin puis, légers et
+sans soucis, nous descendîmes prendre l'air sur le bord du canal, où
+nous fîmes rencontre de quelques amis. Nous leurs serrons la mains, et
+les invitons à souper. Ils acceptent. Tout-à-coup, pendant le souper,
+voilà la porte qui s'ouvre.
+
+--Monsieur Chèvrefils, dit la vieille servante au bossu, il y a
+quelqu'un qui vous demande au magasin.
+
+--Allons! on ne peut jamais manger tranquille, murmura le bossu.
+Excusez-moi un instant, Messieurs, dit-il aux vieillards, je reviens de
+suite. Et il sortit.
+
+--C'est toujours comme cela, maugréa la servante, tout refroidit! on ne
+peut rien manger de chaud, avec ces habitants qui s'en viennent vous
+déranger. Ah! c'est moi qui les enverrais paître, par exemple!
+
+--Qu'est-ce cela fait d'être dérangé, quand ça rapporte des sous?
+observa le grand vieillard. Et votre maître est riche, n'est-ce pas?
+
+--Pour cela, il l'est _gros_, répondit Paméla.
+
+--Fait-il le commerce depuis longtemps?
+
+--Mon Dieu! oui; quand je l'ai connu, moi, il s'occupait d'affaires
+déjà, et, il y a longtemps. Il est vrai, qu'alors son commerce se
+réduisait à bien peu de choses... mais il était habile comme un lutin.
+On voyait dès lors ce qu'il ferait un jour.
+
+--A-t-il toujours demeuré ici?
+
+--Seigneur! non; _il a porté la cassette_ longtemps.
+
+--Ça devait être assez drôle, de voir une cassette juchée sur sa bosse,
+dit le gros.
+
+--Et vous Mademoiselle, reprit l'autre, vous n'avez pas toujours habité
+cette paroisse; il me semble que je vous ai vue ailleurs.
+
+--C'est possible, Monsieur, mais je ne vous remets plus.
+
+Le bossu entra et reprit sa place à la table.
+
+--C'est un huissier, dit-il; ces monstres-là, ne se font pas plus
+scrupule de déranger un homme qui dîne, que de saisir un débiteur qui ne
+paie pas. A propos, continua-t-il, vous qui parliez d'acheter une
+propriété, j'en fais vendre une belle, la semaine prochaine, à deux
+lieues et demie d'ici.
+
+--Par le shérif? demanda le gros.
+
+--Oui, et je suis certain qu'elle va se donner, car l'argent est rare.
+Pour moi, je vais la partir à 1,200 piastres pour couvrir mes frais, et,
+si quelqu'un met un trente sous de plus, il l'aura. C'est une terre qui
+vaut bien 2,000 à 2,500 piastres. C'est la ferme d'une veuve, la veuve
+Djos Letellier. Vous ne connaissez pas ça, vous autres: Djos! Djos! le
+pèlerin! le muet! fit le bossu avec une grimace amère, un chenapan qui a
+bien fait de se tuer lui-même, car le gredin!...
+
+--Le muet? firent les deux vieillards.
+
+--Oui, l'avez-vous connu?
+
+--Diable! Et il vous avait fait du mal?
+
+--Ça, c'est mon affaire. Il est mort, tant mieux pour lui! sa veuve vit
+encore, tant pis pour elle! Elle ira en pèlerinage à la bonne
+Sainte-Anne à son tour, si elle le veut, mais Ste. Anne ne lui rendra
+jamais sa terre.
+
+Les deux vieillards gardaient le silence. Le bossu reprit. C'est une
+belle occasion, si vous voulez en profiter.
+
+--Je vais continuer mon histoire, dit le gros vieillard, et vous jugerez
+après si nous sommes en état d'acheter des terres.
+
+--C'est bien, continuez.
+
+--Donc, ajouta-t-il, la porte du restaurant s'ouvre tout-à-coup et une
+femme se précipite dans la maison:
+
+--Eusèbe! Eusèbe! s'écrie-t-elle, pardon! je suis Caroline, ta femme,
+Caroline, ton amie d'autrefois! Je reconnais ma faute, je la regrette et
+reviens me jeter à tes genoux. Et, en disant cela, elle pleurait; mais
+elle restait debout. Nos amis que nous avions à souper avec nous,
+avaient des larmes plein les yeux: Que c'est consolant, dit l'un d'eux
+de voir un pareil retour à la vertu! Mon camarade et moi, nous nous
+mordions la langue pour nous faire pleurer, et nous avions envie de
+rire....
+
+--C'est cela; la vérité m'oblige à dire que tu racontes avec une verve
+et une fidélité étonnantes, observa le grand.
+
+--Fort bien dit le bossu.
+
+--Asselin, reprit le conteur, regarda sa femme longtemps. Elle avait
+l'air bien peinée. On voyait qu'il était partagé entre l'envie de la
+renvoyer et le plaisir de la reprendre. A la fin, il s'écria avec une
+certaine émotion et en ouvrant les bras: Viens sur mon coeur! Je ne te
+reconnais point; mais je n'ai rien à y perdre!...
+
+--C'est vrai comme vous êtes un honnête homme! glissa le grand.
+
+--Nos amis mouillaient leurs mouchoirs, non! la manche de leur vareuse,
+car ils n'avaient pas de mouchoirs, et, nous nous mordions toujours la
+langue pour ne pas rire.... La soirée fut agréable, la nuit eut ses
+enchantements, mais le réveil fut terrible. Asselin ne trouva plus sa
+femme à ses côtés; nos amis étaient disparus, et nos rouleaux de billets
+roulaient grand train avec les voleurs....
+
+--C'est vrai, comme vous êtes un honnête homme! reglissa le grand. Le
+bossu fit une grimace.
+
+--Vraiment? fit-il tout étonné; ce n'était donc pas la femme d'Asselin?
+
+--Et oui! et c'est parce que c'était sa femme que tout cela est arrivé,
+et aussi parce que nous avions trop parlé sur le bord du canal. Il n'est
+jamais bon de dire à ses amis les trésors que l'on possède....
+
+--Et ils n'ont pas été arrêtés ces misérables?
+
+--Impossible de les trouver. Vous comprenez, maintenant, qu'il ne nous
+est pas aisé d'acheter une propriété, nous fût-elle offerte pour la
+moitié de sa valeur. Ce que nous voulons, c'est l'aumône d'un gîte pour
+cette nuit, nous sommes fatigués et il se fait tard.
+
+Le bossu secoua la tête et ne répondit rien.
+
+--Nous serions fâchés de vous causer le moindre embarras, reprit le
+grand.
+
+--C'est bien assez que Monsieur nous ait donné le souper, continua le
+gros, n'abusons point de sa bonté.
+
+--Ce n'est pas cela, reprit le bossu, plus gaiement, mais, il faut que
+je sorte ce soir, et il ne serait pas convenable de laisser avec ma
+fille deux _jeunesses_ comme vous.
+
+Les étrangers ne parurent pas offensés de cette plaisanterie; ils
+partirent, après avoir payé leur souper par de nombreux remerciements,
+et le bossu, ayant attelé son cheval, se rendit à la concession St.
+Eustache, chez son ami Picounoc.
+
+Lorsque Marguerite le vit arriver elle sortit, car elle ne voulait pas
+le rencontrer. Il prit à peine le temps d'attacher son cheval à la
+porte, et, au lieu d'entrer dans la maison, il donna après elle. Elle
+arrivait chez la veuve Letellier et marchait vite, espérant de pouvoir
+entrer avant d'être rejointe.
+
+--Vous allez bien vite, Marguerite, on dirait que la peur vous donne des
+ailes, dit le bossu essoufflé, dès qu'il fut assez près de la jeune
+fille pour lui parler.
+
+Marguerite, un peu confuse, se retourna vivement: Je n'ai pas peur,
+cependant dit-elle.
+
+--Alors, c'est le désir de voir M. Victor?
+
+--C'est que je suis pressée.
+
+--Me permettez-vous de vous attendre?
+
+--Vous attendrez peut-être un peu longtemps.
+
+--Vous-êtes toujours impitoyable, Marguerite; je vous aime pourtant
+beaucoup.
+
+--Vous avez tort.
+
+--Vous voulez dire que vous me haïssez?
+
+--Je ne dis pas cela. Vous savez bien que l'on n'aime pas qui l'on veut,
+ni quand on veut.
+
+--Rêverie de poëtes.
+
+--N'importe!
+
+--Votre père désire que vous m'épousiez, Marguerite, et si vous aimez
+votre père, soumettez-vous à sa volonté.
+
+--Il ne m'a jamais dicté d'ordre à ce sujet.
+
+--Il vous en donnera.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--J'en suis certain.
+
+--Alors, tant pis pour lui et pour vous!
+
+--Marguerite, votre père!... Je ne vous en dis pas davantage. Mais vous
+le verrez à vos genoux, s'il le faut, pour vous supplier de me donner
+votre main. Et, si vous refusez, vous l'avez dit: tant pis pour lui...
+et pour vous!
+
+--Que voulez-vous dire, Monsieur?
+
+--Que vous viendrez à moi quand vous m'aurez défendu d'aller à vous.
+
+--Moi!
+
+--Voulez-vous revenir chez vous?
+
+--Non, Monsieur, pas à présent.
+
+--C'est bien! au revoir.
+
+Le bossu tourna les talons; il était furieux. Marguerite se rendit chez
+Noémie. Elle était comme abasourdie par la menace mystérieuse du bossu,
+mais peu à peu, dans la douce intimité de Victor, elle oublia le fâcheux
+prétendant. Ce fut le rayon du soleil après le grondement du tonnerre.
+
+Picounoc et le bossu causèrent longtemps. Picounoc dit: Il faut que je
+fasse accroire à Victor qu'il aura Marguerite, sinon, il se fâche et me
+fait perdre le fruit de vingt ans de travail. Tu comprends? sa mère en
+raffole et passe par toutes ses fantaisies. Depuis qu'il lui a laissé
+entendre qu'elle ferait bien de convoler avec moi, mes affaires de coeur
+ont avancé de moitié. Ça va comme sur des roulettes.
+
+--J'y consens, mais, fais attention. Si tu me trompes je te dénonce: Je
+révèle à Victor et à sa mère tout ce que tu as dit et fait contre eux,
+pour les ruiner dans leurs biens, et les plonger dans la misère.
+
+Les deux amis se donnèrent une poignée de main.
+
+Quand le bossu entra dans sa demeure de la rivière du Chêne, il la
+trouva dans un désordre complet. Il était évident qu'elle avait été mise
+à sac. Les tiroirs des bureaux et des commodes ouverts, les meubles
+renversés, le comptoir forcé, les lits éventrés, tout attestait le
+passage d'un voleur bien décidé à accomplir son oeuvre en conscience. Le
+bossu poussa un juron énorme:
+
+--Robert! Charlot! canailles!... j'aurais dû m'en douter! Comment se
+fait-il que je ne vous aie pas devinés plus tôt?...
+
+Puis, il appela Paméla, mais Paméla ne répondit point. Il la trouva liée
+solidement sur un lit, un bâillon entre les dents. La délivrer ne fut
+pas long.
+
+--Ce sont eux, dit il, les misérables?
+
+--Oui, dit Paméla en poussant un profond soupir, ce sont eux!
+
+--Robert et Charlot?
+
+--Charlot et Robert!
+
+--Ils t'ont respectée au moins?
+
+--Ils auraient dû, dans tous les cas...
+
+--Tu chancelles! qu'est ce que cela veut dire?
+
+--Les monstres! ils m'ont fait boire le vin comme l'iniquité....
+
+--Comment? ils... et toi, tu n'as?...
+
+--Oui! ils... et moi je n'ai!... que voulez-vous? une femme contre deux
+gros hommes?
+
+--Est-ce qu'ils t'ont fait parler?
+
+--Vous voyez bien qu'ils m'en ont empêché, plutôt....
+
+--Je les rejoindrai!
+
+
+
+
+ X
+
+ LE LIÈVRE QUI COURT.
+
+
+Les Couteaux-jaunes, s'éloignant de la rivière Athabaska, s'enfoncèrent
+dans la forêt. Le Hibou blanc ne regrettait ni la fuite de Baptiste son
+premier prisonnier, ni la mort de plusieurs guerriers de sa tribu, tant
+il était fier d'avoir capturé le grand-trappeur; et, enivrée par le
+succès, joyeuse et insouciante, sa troupe marchait en chantant vers le
+lac Noir, à l'est du grand lac Athabaska. Le grand-trappeur suivait ses
+bourreaux avec la résignation d'une victime que tout espoir a
+abandonnée. Il avait, pendant de longues années, été la terreur de plus
+d'une tribu indienne, car il s'était fait le vengeur des persécutés; et
+les Couteaux-jaunes, surtout, savaient la valeur de son bras et la
+finesse de son esprit. Souvent Naskarina, la traîtresse qui s'était
+réfugiée chez les ennemis de sa tribu, s'approchait de lui pour lui
+reprocher durement son intervention dans les affaires des deux tribus.
+
+--Si tu avais permis au Hibou blanc de s'enfuir avec ma rivale,
+disait-elle, tu serais libre et parmi les tiens aujourd'hui. Tu seras
+mis à mort sur le bord du lac Noir, et, tôt ou tard, Iréma tombera entre
+nos mains.
+
+Le grand-trappeur demeurait muet comme s'il n'eût pas entendu, et, sa
+figure bronzée ne laissait rien paraître des émotions de son âme. Il
+priait dans son coeur, et offrait à Dieu le sacrifice de sa vie en
+expiation de ses nombreuses offenses. L'homme qui a des sentiments de
+foi ne se trouve jamais faible en face de la mort. Le Hibou-blanc aurait
+bien voulu savoir qui était et d'où venait ce compatriote si fort et si
+redoutable; mais, quand il osait le questionner, le grand-trappeur
+l'écrasait d'un regard de mépris.
+
+Les indiens avaient marché pendant deux jours, chassant pour manger,
+entassant les branches de sapin pour dormir, et quatre jours encore les
+séparaient du lac Noir. Ils s'étaient arrêtés sur une hauteur d'où le
+regard embrassait une étendue immense, et, des guerriers faisaient
+sentinelles, car les Couteaux-jaunes avaient beaucoup d'ennemis et
+craignaient toujours quelque surprise. Pendant que la tribu, assise sur
+des feuilles autour d'un grand feu, rappelle, dans un langage imagé, les
+chasses et les guerres du passé, ou forme, des projets pour l'avenir,
+une sentinelle amène vers le chef un guerrier flanc-de-chien. Un cri
+sourd s'élève, les sauvages saisissent leurs carabines: Je suis le
+"Lièvre qui court" dit le Litchanré, et Naskarina est la fille de ma
+soeur. Le "Lièvre qui court" est irrité de l'insulte que les Litchanrés
+ont faite à Naskarina, et il se venge.
+
+La Hibou-blanc sourit à ces paroles, car il comprit que la vengeance de
+cet homme pouvait lui rendre Iréma.
+
+--D'où viens-tu, et où sont les guerriers de ta tribu? demanda-t-il?
+
+--Les hommes de ma tribu ont laissé le fort William après l'enlèvement
+d'Iréma, ou plutôt après son retour. Ils ont suivi la route des lacs,
+jusqu'à la rivière Saskatchewan, qu'ils ont côtoyée longtemps, puis
+enfin se sont dirigés vers les sources de la rivière Claire, et, de là,
+ils se dirigent vers le fort Pierre à Calumet.
+
+--Sont-ils plus nombreux que nous?
+
+--Non; puis ils ont laissé à la tête du lac Winnipeg deux de nos
+meilleurs guerriers, Ours grognard et Castor d'argent.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour guider les canots de la robe noire jusqu'au grand lac des
+Esclaves.
+
+--La robe noire! grommela le renégat, puisse-t-elle périr dans les
+rapides nombreux! Vient-elle seule? ajouta-t-il.
+
+--Des femmes de la prière l'accompagnent.
+
+--Des Soeurs de Charité!... c'est moi qui!... mais, comment te
+trouves-tu ici, toi?
+
+--Le Lièvre qui court a l'oreille fine; il a entendu de loin les chants
+des Couteaux-jaunes, et il est venu, laissant les siens qui marchaient
+vite et se sauvaient.
+
+Le grand-trappeur était attaché au tronc d'un arbre. Les premières
+paroles du Litchanré lui causèrent de l'émoi, car il crut que le Hibou
+blanc allait être attaqué, et qui sait? battu peut-être. Alors, ce
+serait la liberté; mais il pencha la tête sur sa poitrine quand il
+apprit que ses amis se sauvaient.
+
+--Doivent-ils s'arrêter au fort Pierre à Calumet? demanda le chef.
+
+--Pas longtemps. Ils traverseront là la rivière et s'avanceront, en se
+tenant à une petite distance des bords, vers le fort Providence.
+
+--Sont-ils loin?
+
+--Non, mais ils vont marcher toute la nuit.
+
+--En avant! hurla le Hibou-blanc. Nous les atteindrons au point du jour.
+Ils n'arriverons pas tous au fort Providence!
+
+Les chasseurs canadiens s'avançaient aussi vers le nord. Ils n'étaient
+plus joyeux depuis la perte de leur ami le grand-trappeur, et,
+cependant, aucun d'eux ne connaissait bien cet homme mystérieux qui
+courait les bois, faisant la chasse par caprice ou plaisir, plutôt que
+pour gagner de l'argent. Mais, si l'on aime quelque part le mystère ou
+l'étrange, c'est dans ces régions lointaines et solitaires, au milieu de
+ces forêts vieilles comme le monde, où les hommes passent de temps en
+temps, sans s'arrêter, comme les oiseaux de migration. Et, ceux qui
+réussissent à se faire craindre ou aimer par les peuplades fanfaronnes
+ou défiantes, sont les véritables rois de ces solitudes. Le
+grand-trappeur était l'un de ces rois; mais il venait de tomber. Il
+paraissait bien faible maintenant et servait de jouet à ses ennemis. Il
+passait, enchaîné, sous les grands arbres qui avaient entendu ses chants
+de liberté, qui avaient vu ses courses nombreuses vers la mer de glace,
+ou les lacs du midi.
+
+La nuit achevait son cours et le jour allait paraître quand le Hibou
+blanc ordonna, pour la cinquième fois, à ses guerriers de se coucher sur
+le sol pour écouter les bruits lointains, et tâcher de découvrir la
+piste des Flancs de chiens. Le premier, le Lièvre qui court se releva
+joyeux.
+
+--Je les entends! je les entends!
+
+--Oui, dirent les autres, ils se sauvent!
+
+--Marchons! cria le chef.
+
+Et tous partirent, pleins d'ardeur et de vengeance. Le grand-trappeur,
+les mains derrière le dos, mais les pieds libres, courait entouré de
+gardiens jaloux. Une heure s'était à peine écoulée, qu'une clameur
+formidable s'éleva, c'était le cri des Litchanrés à la vue de leurs
+ennemis. A cette clameur une autre plus puissante encore répondit; les
+Couteaux-jaunes, la carabine au bras, s'élancèrent les premiers. Les
+Litchanrés soutinrent l'attaque avec courage. Des deux côtés les femmes
+s'étaient mises à l'écart pour laisser le champ libre aux combattants.
+Dès le commencement de la lutte, Kisastari aperçut dans les rangs
+ennemis le traître "Lièvre qui court." Il comprit l'acte infâme de son
+ancien ami: Depuis quand, lui cria-t-il, les Litchanrés sont-ils assez
+traîtres pour combattre la tribu de leurs pères?
+
+--Depuis que Kisastari est assez insensé pour mépriser les conseils de
+sa tribu et rechercher l'amour d'une fille qui n'est pas digne de lui!
+répliqua le "Lièvre qui court."
+
+Au même instant les deux indiens, jetant leurs fusils, tirent, des
+pistolets de leur ceinture et s'élancent l'un sur l'autre. Les balles
+sifflent et s'enfoncent dans l'écorce résineuse des sapins, les deux
+guerriers s'approchent toujours et le feu roule bien nourri.
+
+Le jeune chef est blessé, car le sang coule le long de son bras et
+jusque sur sa main; mais il ne faiblit point et semble ne pas s'en
+apercevoir.
+
+--Voyez-donc le sang d'un chien peureux! crie le Lièvre qui court, en se
+moquant du jeune chef.
+
+Les autres guerriers se battaient toujours, et déjà plusieurs jonchaient
+le sol.
+
+Au cri insultant du Lièvre qui court, Kisastari dégaine son couteau et,
+d'un bond, se précipite sur son adversaire. Mais son pied s'embarrasse
+dans une branche et il tombe. Alors, le traître lève le bras pour le
+frapper.
+
+--Arrête! s'écrie une femme, je l'aime!...
+
+C'était Naskarina.
+
+--Il ne t'aime pas, lui, hurle le Lièvre court, qu'il meure!
+
+Disant cela, le Lièvre qui court presse la détente de son pistolet, mais
+Kisastari s'était levé: il fait un bond et déjoua la balle.
+
+--Meurs donc toi-même, traître! dit-il. Et la lame luisante de son
+couteau, passant comme un éclair, vint se planter, vibrante, dans le
+tronc d'un arbre. Le Lièvre qui court, vif et habile, avait à son tour
+trompé la mort. Alors Kisastari empoigne son ennemi par les flancs et
+une lutte ardente commence. Malheur à celui qui tombera! Les deux
+adversaires ressemblaient à deux dogues qui se tiennent par leurs crocs
+aigus. Le Lièvre qui court, s'efforce d'échapper à l'étreinte et de
+saisir le manche de son poignard, mais le jeune chef le serre comme un
+étau, et le pousse peu à peu vers le sapin ou tremble encore sa fine
+lame. Le traître se sent faiblir, ses jambes tremblent sous lui, la
+sueur l'inonde, il voit un nuage passer devant ses yeux.
+
+--Au secours! à moi! crie-t-il.
+
+Au même instant il touchait le tronc du sapin. Il se sentit tout à coup
+libre. Kisastari l'avait laissé pour reprendre son couteau fixé dans
+l'arbre.
+
+--Partie égale! dit Kisastari, défends-toi! je t'ouvre le ventre! Et,
+disant cela, il lève son terrible couteau. Mais tout à coup il pousse
+une clameur: Lâches! dit-il! vous êtes tous des lâches!... Et il tombe
+la face contre terre. Il venait d'être frappé par derrière.
+
+--Il ne mourra pas seul, s'écrie une voix de femme.
+
+Et le traître Lièvre qui court s'affaisse à son tour en poussant une
+plainte amère.
+
+--C'est moi! hurle une jeune fille en brandissant une lame sanglante.
+C'est moi qui te venge, ô mon Kisastari....
+
+A cette voix connue le jeune chef sourit.
+
+--Iréma! Iréma! s'écrie le Hibou-blanc qui vient de frapper Kisastari,
+tu es ma prisonnière.
+
+--Viens donc! Et elle brandissait son arme.
+
+--Désarmez-la, vous autres, commande le vieux chef.
+
+Iréma veut fuir, mais plusieurs guerriers se précipitent sur elle et lui
+arrachent le couteau qui a puni le traître. Les Litchanrés, voyant leur
+jeune chef tomber, s'enfuirent. Les Couteaux-jaunes ne les poursuivirent
+point. Ils étaient satisfaits de leur besogne.
+
+Le grand-trappeur avait tout vu, et ses yeux s'étaient remplis de
+larmes. Ses gardiens devaient le tuer dans le cas d'une défaite, car le
+vieux Hibou-blanc avait juré qu'il ne le retrouverait plus dans son
+chemin.
+
+Les Litchanrés comptaient deux morts, et les Couteaux-jaunes, trois. Il
+y avait un bon nombre de blessés, Iréma prisonnière, c'était le comble
+des voeux du vieux chef. Il n'avait jamais ambitionné un plus beau
+triomphe. Les corps des guerriers Couteaux-jaunes furent ensevelis sous
+des amas de branches et de feuilles, mais ceux des ennemis furent
+laissés en pâture aux bêtes fauves. Les Couteaux-jaunes reprirent leur
+marche vers le lac Noir.
+
+
+
+
+ XI
+
+ LA MÈRE LABOURIQUE
+
+
+Robert et Charlot--car c'étaient bien nos bandits
+d'autrefois--disparurent comme ils étaient venus, à l'insu de tout le
+monde. Cela n'empêcha pas que plusieurs affirmèrent les avoir vus
+passer; mais le signalement des uns ne répondait point au signalement
+des autres, et ne servait qu'à dépister les recherches. Le bossu, qui
+avait pris le goût des richesses, et même était devenu passablement
+avare, en courtisant la fortune, avait perdu le sommeil depuis la visite
+malencontreuse des deux compères. Pourtant, il ne s'était vu dépouiller
+que d'une somme assez mince, et les voleurs firent comprendre, par le
+désordre qu'ils laissèrent derrière eux, que leur avidité n'avait pas
+été aussi heureuse que grande. Le bossu ne gardait chez lui que peu
+d'argent: il prêtait, comme je l'ai dit, à courte échéance et à gros
+intérêts. Quelque fois aussi il prêtait à long terme, mais il n'y
+perdait rien, et c'était quand un motif étranger s'ajoutait à l'avarice,
+son motif habituel. Ainsi, à la demande de Picounoc, dont il aimait la
+fille Marguerite, il avait avancé à la veuve Letellier tout l'argent
+nécessaire pour payer l'instruction de son enfant.
+
+Picounoc ne ressentit pas de chagrin du petit malheur arrivé à son ami;
+d'abord parce qu'il se réjouissait ordinairement des adversités des
+autres, et, ensuite, parce que le bossu trouverait là un prétexte de
+plus pour faire vendre la terre de Noémie.
+
+Robert et Charlot étaient descendus à Québec, car on se cache plus
+facilement à la ville qu'à la campagne: la foule est discrète comme la
+solitude. Ils longent le côté nord de la rue Champlain et se dirigent
+vers une maison à deux étages, sale et moussue, où mes lecteurs sont
+entrés, il y a plus de vingt ans, à la suite de Djos, du charlatan, des
+gens de cage et des voleurs. C'est encore la même maison, mais avec
+vingt ans de plus sur le pignon; elle est plus sombre encore
+qu'autrefois et s'identifie, en quelque sorte, avec le rocher noir qui
+la domine et l'écrase de ses trois cent cinquante pieds de hauteur. Les
+habitués d'autrefois sont disparus, sauf deux ou trois, mais ceux
+d'aujourd'hui ne valent pas mieux. La mère Labourique n'est plus
+derrière le comptoir; elle se tient assise dans son fauteuil, auprès de
+la fenêtre, et s'amuse à regarder les passants. La Louise, plus jaune,
+si c'est possible, que dans sa jeunesse, a succédé à sa mère. Elle a
+trouvé un mari, l'a perdu--temporairement--et elle fait un glorieux
+veuvage.
+
+Robert et Chariot entrent en riant.
+
+--Qu'y a-t-il de si drôle? demanda la Louise.
+
+--Batiscan! dit Charlot, on ne fait pas de rencontre comme celle-là tous
+les jours.
+
+--Non, Seigneur! dit Robert.
+
+--Quelle rencontre? demande la Louise.
+
+--On te contera cela; rien de plus singulier. C'est un des plus beaux
+tours du hasard.
+
+--Oui, Seigneur! affirme Robert.
+
+--Qu'est-ce que c'est donc, la Louise? fait la vieille d'une voix
+saccadée.
+
+--Un peu plus tard, mère Labourique, on vous dira tout. Pour le moment
+on a autre chose à faire.
+
+--Plus tard! plus tard! Je ne suis pas jeune, moi, pour attendre ainsi:
+j'ai quatre-vingts sonnés, oui!
+
+--Eh bien! la mère, on arrive de Lotbinière, Robert et moi, dit Charlot,
+manière de se graisser la patte chez les campagnards.
+
+--Ah! ah! vous venez de Lotbinière! cela me rappelle ce pauvre
+Saint-Pierre.... Mon, Dieu! je l'ai bien regretté, le brave homme!... Il
+me semble que sa mort a porté malheur à notre maison. Depuis, les
+affaires n'ont pas bien marché... non, non!...
+
+--Vous souvenez-vous d'un grand jeune homme à la voix nasillarde qu'on
+appelait Picounoc?
+
+--Ma foi! non, je ne me souviens pas de lui.... Est-ce qu'il venait ici?
+
+--Et oui, mère, reprit vivement la Louise: je me le remets bien, moi! La
+gaillard, il buvait sec....
+
+--Eh bien! reprit Chariot, ce fripon-là est aujourd'hui l'un des
+habitants les plus à l'aise de Lotbinière.
+
+--Vous ne le direz plus! exclama la Louise.
+
+--Et vous l'avez dégraissé? repartit en riant la vieille aubergiste.
+
+--Vous ne l'avez pas tué, j'espère, demanda la Louise un peu anxieuse.
+
+--Tué? allons donc, on est plus humain que ça. Du reste, il ne s'agit
+pas de Picounoc, mais d'un farceur que vous avez bien connu.
+
+--J'en ai tant connu de farceurs, observa la vieille.
+
+--Vous vous souvenez de Paméla?
+
+--Paméla Racette? demanda la Louise.
+
+--Justement la soeur de notre ex-associé que le diable a emporté, je
+crois, vingt ans trop tôt.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! elle est au service d'un riche marchand de Lotbinière.
+
+--Pas possible?
+
+--Pas possible si vous voulez, mais elle y est, quand même, balayant la
+_place_, faisant la soupe, et brassant la paillasse comme... une femme
+de qualité, tous les jours que le bon Dieu amène.
+
+--Cette pauvre Paméla! que j'aimerais à la voir! dit la Louise en
+poussant un gros soupir. Lui avez-vous parlé de moi?
+
+--Ma foi! nous n'y avons pas songé.
+
+--Nous avions beaucoup à faire et peu de temps à notre disposition,
+ajouta Robert.
+
+La vieille éclata de rire tout à coup, et, se penchant dans la fenêtre,
+parut s'intéresser vivement à une scène de la rue.
+
+--Qu'y a-t-il donc de si drôle, mère?
+
+--C'est un bossu... ah! que c'est drôle!... Un Monsieur encore!...
+habillé _sur le fin_! Il s'est penché pour ramasser une pierre et faire
+peur aux gamins, je suppose, mais je _t'en fiche_! un des gamins s'est
+mis à cheval sur la bosse, au grand amusement de la foule.
+
+En entendant parler d'un bossu, les deux escrocs s'approchèrent de la
+fenêtre: C'est lui! s'écrièrent-ils à la fois.
+
+Ils se regardèrent un moment pour s'interroger.
+
+--Ne nous montrons pas, dit Robert, il est plus fort que nous, et il a
+pour lui le droit.
+
+--Bah! s'il nous menace, nous le dénoncerons.
+
+--C'est vrai, mais cachons-nous, c'est plus prudent.
+
+--Et, si Paméla nous avait trompés?
+
+--Si quelqu'un s'informe de nous, dit Charlot aux deux femmes, dites que
+vous ne nous connaissez point.
+
+--Vous vous sauvez? demanda la vieille.
+
+--Le bossu nous dérange un peu, la mère, n'importe, nous vous conterons
+notre voyage un autre jour. Et ils sortirent.
+
+Le bossu entra. Il avait l'air d'un homme bien élevé; mais la colère
+animait encore son visage, et sa parole était brève et saccadée.
+
+--Est-ce qu'il n'y a pas de police ici, que les gens sont attaqués en
+plein midi par la valetaille des rues?
+
+--La police, Monsieur, répondit la vieille, elle se cache ou se sauve
+quand on l'appelle, comme le chien de M. Nivelle... ah! ce n'était pas
+comme cela de notre temps!
+
+--Vous ne vieillissez pas, mère Labourique, vous êtes fraîche comme à
+cinquante ans.
+
+--Ah! pardon, Monsieur, je ne vaux pas grand'chose maintenant, je
+m'aperçois bien que je m'en vais... mes jambes sont paralysées et je
+passe ma vie dans ce fauteuil, c'est bien ennuyeux, allez! et j'ai hâte
+d'aller dans un monde meilleur....
+
+--Vous l'avez bien mérité la mère.
+
+--J'ai fait mon possible....
+
+Le bossu avait envie de rire. Il demanda à la femme qui était au
+comptoir, si elle était bien Louise, et but un verre de gin pour se
+donner du ton. Louise répondit qu'elle était bien elle-même, mais que
+les chagrins de toutes sortes la rendaient méconnaissable.
+
+--Je ne me rappelle pas de vous, Monsieur, ajouta-t-elle, est-ce que
+vous êtes venu ici, déjà?
+
+--Quelquefois, mais vous pouvez bien m'avoir oublié, il y a bien
+longtemps. J'étais tout jeune alors. C'est au bon temps de Robert, de
+Charlot, du docteur au sirop de la vie éternelle.
+
+--Et du vieux chef? ajouta Louise, je me souviens de ce temps-là et de
+ces gens aussi. C'est étonnant que je vous aie oublié.
+
+--Cela ne m'étonne pas du tout moi. Plusieurs de ces pauvres diables ont
+mal fini. Racette et le docteur au sirop ont goûté du pénitencier.
+
+--Pas longtemps. Ils se sont évadés en tuant leur gardien.
+
+--Vraiment! Et les a-t-on pincés?
+
+--Nous n'avons plus entendu parler d'eux. C'étaient deux fins matois,
+allez!
+
+--Et Charlot? et Robert?
+
+La Louise hésitait. La vieille répondit: Ah! Seigneur! il y a longtemps
+qu'ils ont déguerpi et gagné les lignes.
+
+--Toujours prudente, la mère, dit le bossu! Ils seront contents de vous,
+quand je leur dirai cela. Ils sont ici, du moins ils devaient y être,
+puisqu'ils m'y ont donné rendez-vous.
+
+--Ils vous ont donné rendez-vous ici?
+
+--Ici même, chez la mère Labourique.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Ah! secret d'état.... Ils arrivent de Lotbinière, vous le savez
+peut-être, peut-être l'ignorez-vous. Nous nous sommes rencontrés là;
+leur bonne fortune l'a voulu ainsi. Je les ai reconnus les vieux de la
+vieille, et, je leur ai mis en main la plus jolie affaire du monde. Ils
+m'ont juré leurs grands dieux qu'ils seraient reconnaissants, et....
+
+--Je comprends, dit la vieille.... Je comprends! s'ils vous ont promis
+quelque chose, vous l'aurez, soyez-en sûr....
+
+--Mais pourquoi ne sont-ils pas ici?
+
+--Je n'en sais rien, monsieur.
+
+--Ils ne sont pas encore passé les lignes? demanda-t-il d'un air
+moqueur.
+
+--La mère a perdu la carte, reprit la Louise, qui voulait racheter le
+faux pas de la vieille, n'allez pas vous fier à ce qu'elle dit. Robert
+et Charlot ne sont pas venus ici depuis dix ans.
+
+--La mère Labourique d'aujourd'hui jase aussi bien que la mère
+Labourique d'il y a vingt ans. Elle s'est défiée de moi d'abord, et elle
+a agi avec prudence, ensuite, elle s'est montrée franche et a eu raison,
+car je sais que Robert et Charlot sont ici à Québec et qu'ils ont
+l'habitude de venir dans cette maison.
+
+Vous vous trompez, Monsieur, et vous ne les verrez jamais dans notre
+maison.
+
+--Est-ce un défi?
+
+--C'est un défi facile à jeter, puisqu'ils nous sont tous deux devenus
+presque étrangers.
+
+--Vous voulez les cacher?
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'ils sont des voleurs!
+
+--Et nous faisons métier de cacher les voleurs, je suppose?
+
+--Depuis trente ans.
+
+--Vous êtes un lâche et un menteur!... Accuser ainsi deux femmes
+honnêtes comme ma mère et moi! oh! c'est infâme!
+
+--Tout doux, la Louise... ta vertu n'est pas si farouche que ça!...
+
+--Votre impertinence serait moins grande si vous vous adressiez à un
+homme... misérable bossu que vous êtes!...
+
+--J'en jure Dieu, s'écria le bossu piqué au vif, je démolirai votre sale
+boutique et je trouverai bien les rats qui s'y cachent!
+
+Il sortit. Pour se consoler, en revenant, il pensait à Marguerite; mais
+Marguerite pensait au jeune Victor, et elle pleurait en pensant à lui.
+Voici pourquoi: Picounoc était revenu de l'ouvrage soucieux et morose.
+Il ne soupa que légèrement. Marguerite lui demanda la cause de cette
+tristesse et de ce manque d'appétit:
+
+--Pauvre enfant, dit-il, c'est, vois-tu, que je voudrais te rendre
+heureuse, et tu ne le veux pas...
+
+--Comment! petit père, il me semble que...
+
+--Tu ne veux pas épouser M. Chèvrefils.
+
+--Il est vieux, bossu, avare, jaloux!... et vous croyez qu'il me
+rendrait heureuse?...
+
+--Il t'aime et il est riche, cela suffit...
+
+--Je ne l'aime pas, moi.
+
+--Caprice d'enfant...
+
+--Pourquoi insistez-vous tant aujourd'hui? vous me disiez, dernièrement,
+que Victor m'aimait et que vous en étiez aise.
+
+--J'ai compris que tu ne pouvais pas devenir la femme d'un avocat, et
+puis je ne veux pas me séparer de toi.
+
+--Mais si j'épousais M. Chèvrefils?
+
+[Carence d'impression]rais souvent, souvent...
+
+--Vous viendrez me voir à Québec, et l'été, je passerai la vacance ici.
+
+--Tu sais, Marguerite, qu'une fille qui se marie malgré son père est
+rarement heureuse.
+
+--Je ne me marierai pas malgré vous.
+
+--Tu épouseras donc M. Chèvrefils.
+
+--Jamais! je resterai fille plutôt. Vous voulez m'avoir auprès de vous,
+vous m'aurez ainsi tant que vous voudrez.
+
+--Marguerite, tu ne sais pas comme...
+
+--Mon père, je ne vous comprends pas!...
+
+--Ne me demande pas la raison de mon insistance, je t'en prie, mais,
+obéis, et Dieu te bénira...
+
+--Je hais cet homme...
+
+--Il est puissant et peut nous faire du mal.
+
+--Mon père, nous avons le coeur droit. Dieu est avec nous, qu'avons-nous
+à craindre?
+
+--Marguerite!...
+
+--Mon père!
+
+--Je t'en supplie!...
+
+--Ma conscience s'y oppose.
+
+--C'est un prétexte; il n'y a pas de mal en cela... c'est un prétexte
+pour rester insensible aux prières d'un père qui te chérit...
+
+--Vous savez que je vous aime, mon père, eh bien! je resterai avec vous.
+
+--Non!... il faut que tu te maries!
+
+--Avec le bossu?
+
+--Avec M. Chèvrefils!
+
+Marguerite se voila la face de ses deux mains. Picounoc tomba à genoux
+devant elle.
+
+--Marguerite, dit-il, aie pitié de moi!
+
+Marguerite jeta ses bras autour du cou de son père et l'embrassa avec
+effusion, puis, fondant en larmes, elle alla s'enfermer dans sa chambre.
+
+--Le bossu me l'avait dit, que je verrais mon père à mes genoux... Mon
+Dieu! quel est ce mystère! il me glace d'épouvante.
+
+Picounoc s'était laissé intimider par les menaces du bossu, et redoutait
+son indiscrétion. Père dénaturé, il aimait mieux sacrifier sa fille que
+renoncer à la possession de Noémie.
+
+
+
+
+ XII
+
+ LE JEU DES COUTEAUX
+
+
+--_My! my! what is it?_ s'écria John.
+
+--_Quid est tibi, quod fugisti?_... ajouta l'ex-élève.
+
+--Des cadavres! exclama Baptiste.
+
+--Un massacre! répéta Félix.
+
+John se pencha sur un des guerriers morts.
+
+--Les Litchanrés se faire battre, dit-il.
+
+--Je n'appelle pas ça se faire battre moi, dit l'ex-élève, ils se sont
+faits tuer raide.
+
+--Les Couteaux-jaunes sont venus les surprendre ici, observa Baptiste,
+cela m'explique pourquoi ils ont dévié de leur route.
+
+--C'est vrai, ajouta Félix, mais comment ont-ils pu deviner que leurs
+ennemis se trouvaient ici?
+
+--Naskarina savait peut-être le chemin que prendrait sa tribu.
+
+Tout en causant ils examinaient les cadavres.
+
+--Le jeune chef! dit l'ex-élève.
+
+--Le Lièvre qui court! reprit Félix.
+
+--C'étaient deux amis, ils ont du tomber en semble, ajouta Baptiste.
+
+--_For sure!_ dit John.
+
+--Donnons leur une sépulture commune, que les mêmes branches de sapins
+les recouvrent éternellement.
+
+--Voici un amas de rameaux et de feuilles qui n'attendent que le moment
+d'être utiles, étendons-les comme un suaire sur nos amis défunts; mais,
+auparavant, réunissons les morts.
+
+Et les quatre chasseurs couchèrent, côte à côte, les indiens qui avaient
+succombé dans le combat. Lorsqu'ils rangèrent le corps de Kisastari, la
+plaie que le couteau du Hibou-blanc lui avait faite dans le dos
+s'ouvrit; le sang coula et le mort poussa une plainte sourde. Un frisson
+courut dans les veines des quatre blancs, et pourtant ils n'étaient pas
+peureux. Ils se remirent aussitôt.
+
+--Il n'est pas mort, dit l'ex-élève, vite! de l'eau et de la gomme de
+sapin.
+
+Un moment après l'eau pure rafraîchissait les lèvres altérées du blessé
+et le baume du Canada commençait à cicatriser ses plaies. Les autres
+étaient bien morts. Ils furent ensevelis sous les rameaux. Les
+chasseurs, en enlevant l'amas de feuilles et de branches qu'ils venaient
+d'apercevoir, mirent à nu les cadavres des Couteaux-jaunes....
+
+--Oh! oh! dirent-ils, il y a eu bataille en règle, et des morts de
+chaque côté. Nos amis se sont bien défendus, tant mieux! les branches
+leur seront plus légères.
+
+--Que les corps des Couteaux-jaunes aient le sort réservé aux cadavres
+des Litchanrés! dit l'ex-élève, en enlevant la dernière branche.
+
+--_Oh yes_, ajouta John.
+
+--Qu'ils soient la pâture des loups et des corbeaux!
+
+--_Oh! yes!_
+
+--Et disons un pater et un ave pour les âmes de nos amis, dit Baptiste,
+en se mettant à genoux auprès des Litchanrés.
+
+--_Oh! yes!_ mais c'est moi pas dire, parceque c'est moi pas croire
+nécessaire, mais vous autres faire bien de prier.
+
+--C'est ton affaire, John.
+
+Et les trois chasseurs catholiques, à genoux près des cadavres des
+indiens, récitèrent avec dévotion un _pater_ et un _ave_.
+
+Kisastari avait repris connaissance. Ses amis résolurent de rester
+auprès de lui jusqu'à ce qu'il fut en état de marcher, et, quand ils le
+virent capable de tuer du gibier pour se nourrir, ils lui donnèrent une
+bonne provision de poudre et s'éloignèrent.
+
+Les Couteaux-jaunes s'avançaient lentement et joyeusement vers le lac
+Noir. Le Hibou blanc poursuivait de ses assiduités la belle Iréma qui
+demeurait insensible et inconsolable.
+
+--Jamais Iréma ne pourra aimer, disait-elle, celui qui a tué son fiancé.
+
+--Si tu ne m'aimes pas de bon gré, tu m'aimeras de force.
+
+--Iréma n'a pas peur des tourments, ni de la mort. Elle sera heureuse de
+souffrir et de mourir pour Kisastari son époux.
+
+--Ne prononce jamais ce nom devant moi!
+
+--Kisastari! c'est le nom que j'aime.
+
+--Le Hibou blanc se vengera....
+
+--Le Hibou blanc n'est pas un véritable indien, et il a peur des
+tortures....
+
+Comme le grand-trappeur, Iréma avait les mains enchaînées--car on la
+savait capable de s'enfuir seule à travers la forêt. Souvent elle
+regardait le visage pâle qui l'avait sauvée, et elle eut donné sa vie
+pour lui rendre la liberté. Quand les deux prisonniers se rencontraient,
+ils échangeaient de tristes et éloquents regards.
+
+La troupe atteignit le lac Noir, et elle fit retentir de ses cris de
+joie les ondes solitaires et les bois mystérieux. Les danses et les
+chants durèrent tout un jour. Les jeunes guerriers, vers le soir,
+s'approchèrent du vieux chef en lui dirent:
+
+--Tu nous as promis que les réjouissances se termineraient par la mort
+de notre vieil ennemi, le grand-trappeur, eh bien! nos jambes sont
+fatiguées de danser, nos voix sont lasses de chanter, et nous voulons
+nous reposer bientôt.
+
+--Vos bras sont-ils aussi fatigués? demanda le Hibou blanc.
+
+--Non:
+
+--Vos couteaux sont-ils bien aiguisés?
+
+--Oui!
+
+--Et bien! attachez à un tronc d'arbre le grand chef, et lancez-lui vos
+couteaux dans le coeur, à vingt pas de distance.... On verra lequel de
+vous est le plus habile.
+
+Une clameur joyeuse suivit les paroles du chef, et le grand-trappeur fut
+attaché au tronc d'un sapin. Il ne tremblait pas. Les jeunes gens se
+placèrent en rang à vingt pas. Les femmes regardaient avec curiosité.
+L'une d'elles pleurait: c'était Iréma. Le sort avait désigné l'ordre
+dans lequel on devait tirer. Le premier qui s'arma du couteau fut le
+Loup cervier. Il regarda sa lame tranchante et dit en souriant:
+
+--Vous autres, vous ne frapperez qu'un cadavre.
+
+Alors il visa, d'un oeil perçant au coeur du grand-trappeur leva le bras
+lentement et, toujours l'oeil fixé sur le prisonnier, il lança l'arme
+sifflante.
+
+--Nul! c'est nul! à recommencer, s'écria-t-il furieux, on m'a touché le
+bras.
+
+Le couteau n'avait déchiré que le gilet du prisonnier.
+
+--Arrête! s'était écrié Naskarina, j'ai une parole à confier au chef.
+Et, disant cela, elle avait saisi le bras de l'indien.
+
+--Pourquoi troubles-tu la fête, Naskarina? dit le Hibou blanc avec une
+légère aigreur.
+
+--Iréma pleure, vois-tu? elle est affligée de la mort du grand-trappeur,
+eh bien! chef, c'est à toi de profiter des dispositions où elle se
+trouve. N'aimes-tu pas mieux avoir l'amour de cette femme que la mort de
+cet homme...
+
+--Je ne te comprends pas bien, Naskarina.
+
+--Ecoute--elle parlait bas--dis à Iréma que tu donneras la liberté au
+grand-trappeur si elle veux t'aimer.
+
+--Naskarina, tu as de l'esprit.
+
+--Et puis, si tu veux tuer cet homme, fais le suivre ou surprendre.
+
+--Naskarina, merci!
+
+Il commanda aux guerriers de suspendre leur terrible jeu de couteaux, et
+il se dirigea vers Iréma. Le grand-trappeur ne savait que penser, mais
+il était loin d'espérer la délivrance. Iréma, remplie de reconnaissance
+envers le grand-trappeur, consentit à se sacrifier pour le sauver.
+
+--Je serai votre femme, dit-elle, mais pas avant que la robe noire nous
+unisse....
+
+--La robe noire est bien loin....
+
+--Nous irons ensemble, et nous marcherons tout un mois s'il le faut.
+
+--C'est bien long, Iréma.
+
+--Je puis bien sacrifier ma vie pour sauver un homme qui m'a fait du
+bien, mais il ne m'est pas permis de sacrifier mon âme; et, si tu ne
+veux pas attendre, chef, ordonne à tes guerriers de continuer leur jeu
+meurtrier... tu ne m'auras jamais pour femme....
+
+--Et si je le sauve!
+
+--Si tu le sauves, Iréma sera ta femme, elle le jure, et elle est
+capable de tenir sa parole.
+
+--Je crois à ta parole et tu es libre.
+
+En disant ces mots il fit tomber les liens qui enchaînaient les mains de
+la belle indienne. Ses guerriers, surpris, se regardaient entre eux et
+commençaient à murmurer.
+
+--Le Hibou blanc nous trahit; risqua l'un d'eux....
+
+--C'est un étranger; les Couteaux-jaunes ont eu tort de se fier à lui,
+dit un autre.
+
+--C'est une honte pour nous!
+
+Le vieux chef s'avança au milieu d'eux: Depuis que je suis avec vous,
+dit-il, vous n'avez pas été bafoués par vos ennemis, et vous les avez
+souvent vaincus. Quand j'étais jongleur, je vous prédisais votre bonne
+fortune et vos triomphes, depuis que je suis devenu le premier de la
+tribu que j'avais adoptée, ai-je jamais trahi mes compagnons ou failli à
+ma tâche? Vous devez donc avoir confiance en moi, et croire que tout ce
+que j'ordonne est pour la gloire et le bien de la tribu. Je veux une
+femme; et celle que je veux, c'est Iréma, la fiancée de Kisastari que
+vous avez tué. Elle ne sera ma femme qu'à une condition. C'est que je
+rende la liberté au grand-trappeur.... Le voulez-vous?
+
+Un frémissement s'empara des indiens attentifs: Rendre la liberté au
+grand-trappeur! s'écrièrent-ils stupéfaits.
+
+--Si vous ne le voulez pas, je me soumettrai, car le vieux chef aime
+mieux sa tribu qu'il ne s'aime lui-même....
+
+--Le Hibou blanc est avec nous depuis autant de lunes qu'il y a de
+branches à cet arbre, et il nous a toujours été dévoué, qu'il fasse donc
+selon ses désirs! s'écria l'un des indiens.
+
+--Eh bien! mes enfants, reprit le chef, d'une façon câline, et parlant
+bas pour n'être pas entendu des autres, consolez-vous, tout ne sera pas
+perdu, le grand chef ne nous échappera pas. Il sera mis en liberté, mais
+vous allez l'attendre sous les bois. Que dix d'entre vous s'élancent
+dans la forêt, du côté du soleil, je vais le renvoyer par là.
+
+Aussitôt dix des plus agiles disparurent sans bruit.
+
+Le grand-trappeur avait bien vu qu'il se tramait quelque nouveau
+complot; mais il n'avait rien entendu, et toujours il supposait que l'on
+s'évertuait à trouver un genre de mort digne du mal qu'il avait causé.
+Quelques heures s'écoulèrent avant que le Hibou blanc s'approchât de
+lui; heures d'angoisses et d'agonie que celui qui va mourir peut seul
+comprendre.
+
+--Frère, dit le Hibou blanc.
+
+--Moi, ton frère! vil renégat, jamais!
+
+Le vieux chef eut un mouvement de colère, mais la pensée d'Iréma lui
+rendit le calme.
+
+--Compatriote, dit-il en français, tu me crois plus méchant que je suis,
+je t'offre la liberté.
+
+--La liberté! dis-tu, mais à quel prix?
+
+--Pars! tu es libre. Et il coupa, d'un coup de couteau, les liens qui
+l'attachaient à l'arbre. Le grand-trappeur eut envie de se jeter sur lui
+et de l'étrangler. Plusieurs indiens arrivèrent armés de fusil.
+
+--Pars, dit le vieux chef, va-t-en de ce côté--il montrait le
+bois--éloigne-toi vite, car nous ne voulons plus te revoir. Si tu suis
+les bords du lac, tu seras tué, car mes guerriers sont là qui
+t'attendent.
+
+--Et de ce côté, demanda le grand-trappeur il n'y a personne qui me
+guette pour me tuer? dit-il avec ironie.
+
+--Personne! répondit le traître Hibou blanc.
+
+--Mourir pour mourir, pensa le prisonnier, il vaut mieux être tué par
+une balle que servir de jouet et de cible aux couteaux de ces chiens.
+
+--Donne-moi un fusil, de la poudre et du plomb! demanda-t-il.
+
+On lui donna ce qu'il voulait.
+
+--Au revoir, dit-il, et il s'élança, libre comme l'oiseau, dans la forêt
+qu'il aimait tant.
+
+Le Hibou-blanc sourit en le voyant partir, et s'approcha d'Iréma.
+
+--J'ai tenu parole, tu vois comme je t'aime.
+
+--Iréma ne t'aime point, mais elle tiendra sa parole aussi bien que toi.
+
+Le grand-trappeur s'arrêta bientôt et se mit à genoux. Pendant longtemps
+il pria. De quelque côté qu'il put aller il s'attendait à être
+assassiné, car il connaissait la perfidie des Couteaux jaunes et de leur
+chef blanc, le renégat. Il marcha avec toutes les précautions possibles,
+et souvent il mit son oreille contre le sol pour percevoir les sons et
+découvrir le passage de quelque voyageur. Il se serait bien caché, mais
+il fallait ne pas mourir de faim, et, alors faire la chasse et
+probablement se trahir.
+
+Les dix indiens s'étaient arrêtés à une courte distance, et formaient un
+cordon comme les tirailleurs qui se dispersent sur le champ de bataille.
+Ils guettaient, attentifs, épiant tous les bruits de la forêt. Tout à
+coup l'un d'eux entendit le bruit des rameaux qui craquaient sous des
+pieds pesants. Il tressaillit et s'assura, que son fusil était bien
+chargé. Mais le bruit s'éteignit peu à peu, puis il se fit entendre dans
+une autre direction:--C'est le diable que cet homme, pensait-il, il
+court avec la rapidité d'un cerf... mais il ne nous trompera pas.
+Plusieurs des indiens entendaient le bruit et tenaient en eux-mêmes le
+même langage. Le premier qui avait été mis en éveil, oubliait, petit à
+petit, en songeant à sa belle sans doute, la glorieuse mission qu'il
+avait à remplir, quand il fut tiré de sa rêverie par un murmure, et un
+violent froissement de feuilles sèches: Il est passé! le misérable,
+cria-t-il. Et, se levant, il fit par accident tomber la gâchette de son
+fusil. Le coup partit et la forêt résonna au loin. Alors un homme
+robuste et grand se cacha derrière une souche noire et, là, il attendit
+quelques instants pour voir d'où venait le danger. C'était le
+grand-trappeur. L'indien maladroit rechargea sa carabine et se tint
+debout. Le fugitif ne pouvait pas le voir. Les autres indiens crurent le
+grand-trappeur mort, et ils accoururent. Se voyant cerné--car des pas
+précipités résonnaient de toutes parts autour de lui--le grand-trappeur
+se leva pour fuir. L'indien qui venait de recharger sa carabine
+l'aperçut. Il eut un éclat de joie dans les yeux, épaula son arme et...
+tomba mort. Le grand chef fuyait, il ne le vit point tomber. Trois
+autres arrivèrent essoufflés, haletants, mais la figure souriante....
+
+--Est-il mort? se demandèrent-ils?
+
+--_Oh! yes!_ et toi, mourir aussi, dit une voix étrange.
+
+Et, au même instant, l'indien tomba frappé par une balle....
+
+--_Accipe ballam meam!_ cria une autre voix. Et un troisième indien
+tomba.
+
+--A moi l'autre! à moi l'autre! dit Baptiste; mais le quatrième se
+sauvait; une balle lui écorcha le bras en passant. Les autres indiens
+qui accouraient aussi s'arrêtèrent au bruit de la fusillade. La peur les
+saisit, vaillants loin du danger, toujours prêts à assassiner leur
+ennemi confiant, ils ne s'exposaient guère sans nécessité et isolément.
+Ils revinrent au lac Noir.
+
+Le blessé les suivit de près. Le vieux chef était dans une inquiétude
+extraordinaire. L'écho avait apporté le bruit des détonations des armes
+à feu, et il était facile de conclure qu'un engagement avait eu lieu
+entre les indiens et quelques ennemis. Peut-être aussi que le grand
+chef, blessé d'abord, s'était défendu longtemps avant de tomber;
+peut-être étaient-ce ces quelques chasseurs canadiens laissés à
+l'embouchure de la rivière Claire, il y avait quelques jours. Cette
+réflexion était la plus juste. Et le blessé dissipa tout doute à ce
+sujet, car il avait entendu l'anglais de John, et le latin de
+l'ex-élève, et de plus, la balle de Baptiste l'avait richement effleuré.
+Le Hibou blanc venait de passer de la joie à la colère et de la
+confiance à la peur.
+
+--Et le grand-trappeur est-il encore vivant? demanda-t-il au blessé.
+
+--Le grand-trappeur doit être mort. Il n'était pas avec les autres
+chasseurs. Il s'est sauvé dans la direction de la rivière Athabaska et
+plusieurs balles l'ont suivi....
+
+--L'ont-elles atteint?
+
+--Oh! Oui... je le crois, je l'ai vu tomber... c'est alors qu'avertis
+par mon coup de feu, les blancs sont accourus et m'ont attaqué. C'eût
+été folie de lutter contre plusieurs, je suis revenu.
+
+La vérité était légèrement altérée, mais ce récit, fort vraisemblable,
+valut à l'indien perfide de chaudes marques de sympathie.
+
+--Levons le camp, ordonna le chef, et marchons vers le grand lac des
+Esclaves.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ POINT DE PORTE DE DERRIERE.
+
+
+Quelques jours après le voyage de Robert et de Charlot à Lotbinière, et
+leur visite par trop intéressée au marchand bossu, un Monsieur Gagnon,
+barbe grise, figure insignifiante, vint s'installer avec sa femme, une
+vieille laide, mais alerte et pimpante, et une servante bonne enfant,
+dans une maison du voisinage, qu'il acheta et paya comptant--Chose assez
+rare pour être signalée, d'autant plus qu'à la maison attenait une fort
+belle terre. Le bossu flairant une bonne pratique, alla présenter ses
+hommages à la dame nouvelle, et, bientôt la plus étroite amitié lia les
+deux maisons. Si Madame Gagnon ne se fût pas révélée, en même temps, si
+dévote, on eût pu craindre le jeu des mauvaises langues, car les visites
+du bossu devinrent bien fréquentes, et Madame allait acheter souvent.
+Elle achetait sans doute peu à la fois. Le mari passait pour un
+bonhomme, un de ces hommes commodes qui ferment les yeux pour ne pas
+voir. Mais qu'avait-il besoin de regarder? Madame se faisait conduire si
+souvent à l'église, et puis, elle était dans la soixantaine!
+
+Victor Letellier avait été douloureusement surpris de voir l'indigence
+dans la maison de sa mère. A sa dernière vacance encore, il avait trouvé
+la demeure modeste enveloppée dans une atmosphère de paix et de
+félicité. Tout lui avait souri comme autrefois: les arbres feuillus et
+les fleurs du jardin, le seuil antique et le foyer solitaire. Le pain
+n'avait pas manqué sur la table, ni la gaîté dans le coeur de sa mère.
+C'est peut-être que l'écolier, que l'étudiant, fatigué des murs du
+collège qu'il ne peut franchir impunément, altéré de soleil, d'air et de
+liberté, se plaît, dans son exaltation, à revêtir, comme d'un nimbe
+lumineux, tous les objets qu'il a regrettés longtemps, et longtemps
+évoqués dans ses rêves. Depuis plusieurs années, en effet, la maison de
+la veuve Letellier s'en allait en ruine. Un contrevent était tombé, et
+le gond de fer rouillé qui le soutenait depuis vingt ans n'avait pas été
+remplacé par un gond neuf; le pignon dépeinturé laissait voir, comme une
+tache honteuse, sa petite fenêtre brisée, où les chapeaux de paille
+remplaçaient les vitres; le perron devenu poussière sous la pluie et les
+pieds, se voyait remplacé par une bûche de merisier mal écarrie. Les
+bardeaux de la couverture se garnissaient d'une mousse verdâtre. Le
+lambris du carré, blanchi à la chaux autrefois, avait pris une teinte
+grise et sombre sous l'action de la pluie. La grange ne se portait pas
+mieux, et, sans de forts étais qui la soutenaient encore, le vent de
+nord-est qui souffle fort en cet endroit, l'eût couchée sur son vieux
+châssis en pourriture. La misère s'échappait par tous les ais, par
+toutes les pièces, et cependant le jeune avocat ne venait que de
+l'apercevoir. Il en ressentit une profonde commotion. Tout son passé de
+joie et de lumière se perdit dans une ombre épaisse! il regretta d'avoir
+été heureux pendant que sa mère souffrait.
+
+Un instant l'amour--ce baume divin auquel nul ne résiste--l'amour calma
+son chagrin et lui rendit le bonheur. Mais ici encore le calme
+présageait la tempête, le soleil annonçait l'orage. Marguerite, qu'il
+avait vue si rieuse et si aimante, était devenue tout à coup chagrine et
+presque sauvage. Elle semblait se trouver mal à l'aise devant lui, et
+paraissait le fuir. Un changement aussi prompt était inexplicable et
+portait le trouble dans son âme. Il était venu débordant d'ivresse et
+d'espérance, il allait repartir désespéré. Il était venu se reposer dans
+la solitude des champs, se distraire dans les plaisirs du village, avant
+d'entrer dans l'arène où chacun combat contre tous pour conquérir sa
+part des biens de la vie, et il allait, comme un coursier que l'on
+presse d'atteindre le but, continuer sans repos, sa marche difficile. Il
+lui tardait de rendre à sa bonne mère un peu de tout ce bien qu'elle lui
+avait fait; et, si la fortune tardait trop à venir, il trouverait, dans
+la maison de Picounoc, un refuge à cette femme aimée. Et même,
+n'était-ce pas là la voie la plus courte pour arriver à la félicité? Le
+mariage de Picounoc et de Noémie ne serait-il pas le gage de l'union de
+Victor et Marguerite?
+
+--Oh! les jours sombres achèvent, et j'ai tort de me désespérer, se dit
+enfin le jeune avocat; encore quelques mois et, sans doute, l'allégresse
+rayonnera dans tous nos coeurs.
+
+Avant de s'en retourner à Québec, Victor alla faire ses adieux à
+Marguerite. Il dissimula d'abord, sous un air d'indifférence et un ton
+badin, le chagrin dont il était rempli. Marguerite éprouva un long
+serrement de coeur en le voyant parler aussi gaîment de son départ.
+
+--Ta pauvre mère va s'ennuyer, dit-elle....
+
+--Je lui écrirai souvent....
+
+--Viendras-tu cet hiver?
+
+--Peut-être aux jours gras, si je gagne quelques dollars pour payer ma
+voiture.
+
+--Papa va toujours à la ville pendant l'hiver, il se fera certainement
+un plaisir de t'emmener.
+
+--Si tu m'aimes encore, dans ce temps-là, tu le chargeras de me voir...
+mais....
+
+--Mais!... que veux dire ce mais?...
+
+--L'autre jour, t'en souviens-tu? tu m'aimais beaucoup.
+
+--Si je m'en souviens!
+
+--Laisse-moi finir... Aujourd'hui, tu m'aimes un peu.
+
+--Un peu! fit Marguerite avec reproche.
+
+--Laisse-moi finir.
+
+--Non, tu finis trop mal....
+
+--Cet hiver, tu ne m'aimeras plus!...
+
+Marguerite ne répondit pas, mais elle leva sur Victor un regard si doux,
+si plein de prière et d'amour, qu'il se sentit troublé jusqu'au fond du
+coeur.
+
+--Marguerite, dit-il, pourquoi me regardes-tu ainsi?
+
+--Victor, pourquoi parles-tu comme cela?
+
+Et les deux jeunes gens se regardaient fixement, avec douceur, avec
+volupté. Peu à peu leurs yeux se remplirent de larmes, leurs mains se
+joignirent, un cri parti du coeur:
+
+--Marguerite!
+
+--Victor!
+
+Picounoc parut. Le traître! se montrer dans un pareil moment! qu'il soit
+honni de tous les amoureux!
+
+--Marguerite, Monsieur Chèvrefils, dit-il, en présentant le bossu. Le
+bossu suivait.
+
+Picounoc ne savait pas Victor était là, dans un charmant tête-à-tête
+avec Marguerite. Il parut surpris, et le bossu fit une grimace
+éloquente. Marguerite s'avança vers lui:
+
+--Je vous présente Monsieur Letellier.
+
+--C'est-à-dire notre voisin, reprit Picounoc, moitié sérieux, moitié
+badin, le fils de la veuve Noémie que vous connaissez bien.
+
+--Oh! c'est ce jeune homme que nous avons protégé? Je suis heureux de
+faire votre connaissance, Monsieur, dit-il au jeune avocat, en lui
+tendant la main.
+
+--J'aurais voulu vous connaître plus tôt, Monsieur Chèvrefils, répondit
+Victor, j'aurais dû vous connaître plus tôt,... puisque de concert avec
+M. St. Pierre vous avez fait du bien à ma mère... et vous m'en avez fait
+à moi-même!...
+
+--Bah! ne parlez pas de cela, je vous prie, c'est si peu de chose!
+
+--Vous avez fait beaucoup, Monsieur, mais cependant, si votre générosité
+n'est pas satisfaite, il se présente une heureuse occasion de l'exercer
+encore.
+
+Le bossu se sentit pris. Il balbutia pourtant:
+
+--Que faudrait-il donc faire encore?
+
+--Il faudrait ne pas faire vendre maintenant la terre de ma mère.
+
+--C'est la nécessité, Monsieur. Le commerce a des exigences... ah! vous
+êtes neuf, vous ne connaissez pas encore les mauvais côtés de
+l'existence.
+
+--C'est vrai, mon Victor, ajouta Picounoc; et ce serait mal juger M.
+Chèvrefils, que de le croire dur ou insensible, parce qu'il use de
+moyens extrêmes pour recouvrer son argent.
+
+--Au reste, ajouta le bossu, si vous désirez parler affaires, Monsieur
+Letellier, je demeure à la rivière du Chêne, près du grand pont. Nous
+serons seuls, et les dames, par conséquent, ne s'ennuieront pas à nous
+entendre.
+
+--Je m'intéresse beaucoup à madame Letellier, dit Marguerite, et vous
+pouvez parler d'elle en ma présence aussi longtemps qu'il vous plaira.
+
+--Merci, Marguerite, dit Victor.
+
+--Et un peu à Monsieur Letellier, n'est-ce pas? demanda le bossu en
+essayant de rire.
+
+--Victor est mon ami d'enfance.
+
+--Et je parie, Mademoiselle, que vous pourriez dire plus encore, si vous
+écoutiez votre coeur.
+
+Marguerite eut envie de dire hautement: oui! mais elle songea à son
+père, et fit taire le cri de son âme. Victor était blessé du ton fendant
+qu'avait pris le marchand; il eut envie de répliquer de la même façon,
+mais la crainte d'être impoli ou de déplaire à Picounoc, retint sur ses
+lèvres toute parole offensante. Il reprit après quelques minutes,
+changeant de sujet:
+
+--Vous avez été victime d'un vol? M. Chèvrefils?
+
+--Oui, Monsieur, d'un vol considérable! Et vous comprenez que cela ne
+règle pas mes affaires, ne paie pas mes comptes.
+
+--Et chasse un peu la bonne humeur, ajouta Victor en riant.
+
+--C'est vrai! c'est vrai! il faut l'avouer.
+
+--Vous n'avez pas retrouvé les voleurs?
+
+--Je les ai suivis à la piste.
+
+--Et ils sont arrêtés?
+
+--Pas encore, mais ils le seront; je sais où les prendre; je connais
+leur cachette.
+
+--Vraiment!
+
+--Robert et Charlot sont les plus anciennes pratiques de la mère
+Labourique.
+
+--La mère Labourique! exclama le jeune avocat, la mère Labourique, je
+connais ça! J'ai voulu voir de mes yeux le sale tripot dont j'ai tant de
+fois entendu parler. C'est là qu'autrefois une trame infâme avait été
+ourdie contre mon père, jeune encore, et sans expérience. Toute une
+société de brigands tenait là ses quartiers généraux et décrétait ses
+arrêts de mort contre ceux qui lui portaient ombrage. Mais mon père,
+grâce à Dieu, avait fini par triompher de ces misérables. L'un d'eux,
+s'il vit encore, doit se souvenir d'un coup de rame qui fit sa marque,
+un autre perdit un pied, un autre, le plus puni de tous....
+
+Il s'arrêta soudain, et rougit comme un homme qui vient de dire une
+chose insensée. Il est maladroit de parler de corde dans la maison d'un
+pendu. Le jeune avocat s'efforça de racheter son imprudence en disant:
+
+--Heureusement que les fils ne tiennent pas toujours de leurs pères!
+
+Marguerite observa le trouble de son ami, et fut frappée de la manière
+inattendue dont il terminait cette sortie contre les bandits du temps
+passé. Elle ignorait, la pauvre enfant, que le chef de ces scélérats,
+celui dont la mort avait été si terrible, était son aïeul, le père de
+son père.
+
+--Achève donc, Victor, dit-elle ingénument; je n'ai jamais entendu
+raconter cela, moi....
+
+Picounoc lui imposa silence d'un regard et, quand il vit qu'elle ne
+comprenait qu'à demi:
+
+--Il y a des choses, dit-il, que les jeunes filles ne doivent pas
+entendre.
+
+Marguerite crut qu'elle avait manqué de réserve, et se retira toute
+confuse. Le bossu demeurait inflexible sous son masque de barbe noire.
+Cependant, il brûlait de ses yeux fauves le jeune homme imprudent.
+
+--"L'Etoile" part vers midi, dit le jeune avocat, je n'ai que le temps
+d'embrasser ma mère en passant et de m'embarquer: Je vous dis adieu.
+
+--Tu descends à Québec? Je croyais que tu passais un mois au moins avec,
+nous, dit Picounoc étonné....
+
+--Ma mère est pauvre et je vais travailler pour la secourir.
+
+--Ta mère ne manquera de rien, Victor, je te le jure, reste si tu
+veux.... Mais enfin c'est le devoir d'un bon fils de travailler pour ses
+parents.... Dieu te bénira, mon enfant, va, tu fais bien. Et il tendit
+la main au jeune avocat.
+
+--Au revoir, M. Chèvrefils, dit Victor au bossu.
+
+Le bossu lui serra la main d'un mouvement convulsif comme pour lui
+rompre les os.
+
+--Est-ce l'amitié? demanda Victor.
+
+--C'est pour vous remercier du souvenir que vous avez évoqué tout à
+l'heure.
+
+--Le souvenir des brigands?
+
+--Oui, j'ai connu votre père... je l'ai aimé... oh! beaucoup aimé. Ce
+brave Djos! c'est dommage qu'il soit mort si vite....
+
+--Oui, Monsieur, c'est dommage, car les hommes honnêtes sont assez
+rares.
+
+--Il est mort trop tôt; j'aurais bien aimé à le revoir. C'est un tour
+qu'il nous a joué, le gascon! partir si jeune et si vite!
+
+Victor et Picounoc regardaient le bossu avec étonnement.
+
+--Tu as connu Djos! demanda Picounoc.
+
+--Je l'ai connu, bien sûr, et peut-être mieux que toi-même.
+
+--Tu ne m'as jamais dit cela.
+
+--Il y a bien des choses que je ne t'ai jamais dites.
+
+--Où l'as tu connu?
+
+--Où? un peu partout, que diable! Il a voyagé ce garçon, et moi, je ne
+suis pas resté les deux pieds dans un sabot.
+
+--C'était un brave homme en effet, et, s'il n'eut eu ce moment de folie
+que vous savez, la jalousie....
+
+--Le vertige! le vertige de l'amour, quoi! c'est quelque chose de
+dangereux.... Il avait pourtant une femme honnête et dévouée!
+
+--Une belle et adorable femme! ajouta Picounoc avec passion.
+
+--Que voulez-vous? reprit le bossu, la jalousie est le plus horrible des
+aveuglements, et le fruit défendu sera toujours le meilleur.
+
+Victor expiait les paroles imprudentes qu'il avait dites tout à l'heure.
+A son tour il souffrait, et le souvenir que l'on évoquait lui était bien
+amer.
+
+--J'ai pardonné, reprit Picounoc hypocritement; j'ai fait le bien pour
+le mal, Dieu le sait, cela me suffit. Ne parlons plus de cet homme, ni
+de ces choses.
+
+--Parlez-en à votre aise, Messieurs, je m'en vais, dit froidement le
+jeune avocat.
+
+Et il sortit. Marguerite le reconduisit jusque sur le seuil de la porte.
+
+--Marguerite, dit-il, je n'aime pas ce bossu, une voix intérieure
+m'avertit de me défier de lui.
+
+--Il passe cependant pour un honnête homme; sauf qu'il aime trop
+l'argent, paraît-il.
+
+--Les hommes qui aiment trop l'argent sont bien dangereux.
+
+--Comment cela?
+
+--Parce que, pour avoir cet argent qu'ils convoitent, ils se font les
+instruments de toutes les passions, les complices de tous les crimes.
+
+--Il a fait du bien à ta mère.
+
+--Oui, mais afin de lui faire plus de mal; c'est le raffinement de la
+méchanceté. Je vois clair tout à coup. Cet homme a jeté son argent sur
+notre terre, comme on jette un filet. Il nous tient et ne nous lâchera
+que pour nous chasser de notre foyer.
+
+--Si tu savais comme je le hais cet homme, et mon père veut que....
+Picounoc et le bossu sortirent de la chambre voisine, ce qui empêcha
+Marguerite d'achever sa confidence.
+
+Les amoureux sont perspicaces, Victor devina ce que Marguerite n'avait
+osé achever. Il jeta un regard inquiet sur la jeune fille.
+
+--Je comprends tout... dit-il... ah! voilà pourquoi tu me recevais si
+froidement tantôt...
+
+--Victor, on nous observe... je t'aime et je le déteste. Es-tu content?
+
+--Marguerite, merci! au revoir! à bientôt!
+
+Picounoc trouva un prétexte pour sortir et laisser seuls Marguerite et
+le bossu. La jeune fille eut voulu se voir ou plutôt le voir loin. Quoi
+de plus insupportable eu effet que les assiduités d'un homme que l'on
+hait? Le bossu se faisait beau autant que possible, prenait des airs
+câlins, multipliait les sourires agaçants et les regards de feu, tout
+cela en pure perte, Marguerite était toute ailleurs. Sa pensée voyait
+d'autres regards et d'autres sourires plus doux, une figure plus jeune,
+plus belle et plus noble.
+
+--Vous ne m'aimez donc pas un peu, Marguerite? risqua enfin le bossu à
+bout de patience.
+
+--Pas du tout, Monsieur.
+
+--C'est franc, mais c'est dur.
+
+--Et c'est vrai, ajouta la jeune fille.
+
+--Vous m'aimerez plus tard, quand vous serez ma femme.
+
+--Quand je serai votre femme?
+
+--Oui. Il le faut, vous le savez.
+
+--Je ne suis pas encore convaincue....
+
+--Cependant vous avez vu votre père à vos genoux....
+
+Marguerite, brusquement émue par cette parole, resta silencieuse.
+
+--Je vous l'avais dit, ajouta le bossu. Je sais ce que fais, et
+j'obtiens toujours ce que je veux.
+
+--Toujours?
+
+--Oui, toujours, et, bien que vous ne m'aimiez pas, je vous aurai.
+
+La froide ténacité de cet homme effrayait Marguerite.
+
+--Qui êtes-vous donc, dit-elle, pour parler ainsi?
+
+--Qui je suis? votre futur mari.
+
+--A quand notre mariage? demanda-t-elle ironiquement.
+
+--A bientôt, mademoiselle.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ KISASTARI
+
+
+L'ex-élève et Baptiste, Félix et John s'étaient mis à la poursuite de
+leurs ennemis avec l'acharnement des loups qui ont trouvé la piste du
+troupeau. Ils savaient bien qu'ils ne pouvaient pas engager la lutte
+ouvertement avec eux et les battre quand ils seraient prévenus et
+préparés, mais ils espéraient les surprendre et peut-être, qui sait?
+délivrer leur ami, le grand-trappeur; les indiens passent si aisément et
+si vite de la crainte à l'insouciance, de la prudence à la témérité.
+
+Rendus à l'endroit où Litchanrés et Couteaux-jaunes en étaient venus aux
+mains, ils hésitèrent un peu, ne sachant quelle direction prendre; car
+un parti de sauvages s'était dirigé vers la rivière Athabaska, et
+l'autre, vers le nord. Cependant, ayant examiné attentivement le gazon
+et les branches, sur le passage des deux tribus, ils trouvèrent celui-là
+plus foulé et celles-ci plus rompues du côté de la rivière. Ceux qui
+s'étaient dirigés par là avaient dû passer rapidement, sans prendre le
+temps de choisir les éclaircies et les endroits les plus favorables. Ils
+se sauvaient donc. Et les vaincus, c'étaient les Litchanrés puisque
+leurs morts étaient restés en proie aux bêtes fauves. Kisastari ne put
+leur fournir aucun renseignement; il ne se souvenait que d'une chose:
+avoir été frappé par derrière. Et il eut donné beaucoup pour rencontrer
+le lâche qui l'avait ainsi attaqué. Il ne voulut pas suivre les blancs;
+il était encore trop faible pour marcher vite. Au reste, il voulait, en
+chassant, pour se nourrir, rejoindre sa tribu. Les chasseurs canadiens
+étaient pressés d'atteindre les Couteaux-jaunes. Ils arrivèrent assez
+tôt pour sauver le grand-trappeur d'une mort certaine, mais, à leur
+insu, car ils ne le virent point. Ils voulaient seulement appliquer la
+vieille loi du talion: oeil pour oeil, dent pour dent. Ils savaient que
+les Couteaux-jaunes étaient des assassins, ils savaient que le
+grand-trappeur ne devait pas sortir vif de leurs mains sanglantes, et
+ils étaient d'humeur à venger sur tous la mort d'un seul. Pour eux, tous
+les Couteaux-jaunes ne valaient pas un grand-trappeur. Ils poursuivirent
+les fuyards et arrivèrent sur les bords du lac noir. La tribu venait de
+ployer ses tentes. Au loin, sur le lac, des canots s'en allaient vers le
+nord, et les avirons fouettaient l'onde avec rapidité.
+
+--Les lâches! ils se sauvent! s'écria l'ex-élève, n'importe, nous les
+rejoindrons.
+
+Le grand-trappeur n'avait pas vu ses amis. Il crut que les
+Couteaux-jaunes l'enveloppaient dans un cercle qui allait se
+rétrécissant toujours, et, pour ne pas perdre toute chance, il se
+précipita au hasard, courant de toutes ses forces, pour tromper les
+balles et distancer les assassins. Quand les coups de feu eurent cessé
+de retentir, il s'arrêta. Un sourire de satisfaction passa sur sa noble
+figure, et sa pensée monta vers le Seigneur. Il éprouvait un étrange
+contentement de se savoir libre; il se contemplait avec une sorte de
+bonheur.
+
+--Dieu m'a protégé, se disait-il, d'une façon évidente, car comment
+aurais-je pu éviter de pareilles embûches? Le renégat a voulu paraître
+généreux aux yeux de quelqu'un.... Ah! je le vois! exclama-t-il...
+tout-à-coup: c'est Iréma qui me sauve à son tour! comment? je n'en sais
+rien, mais c'est elle! Pauvre enfant! que Dieu te protége, et qu'il te
+délivre des mains du monstre qui t'a saisie.
+
+Il se dirigea vers la rivière Athabaska, avec l'intention d'en suivre le
+cours jusqu'au lac de ce nom. Il atteignit la rive droite de cette
+rivière, le deuxième jour au coucher du soleil. C'était un des plus
+beaux jours du mois de juin. Son attention fut attirée par une petite
+lueur lointaine qui se reflétait dans l'eau paisible: Amis ou ennemis,
+pensa-t-il, je vais voir qui a campé là!
+
+Et il partit, marchant avec précaution pour ne pas donner l'éveil. Il
+longea la rive et, se glissant comme un serpent sous les feuillages, il
+arriva à quelques pas du feux. Personne ne rôdait autour de ce foyer, et
+la flamme allait s'éteignant insensiblement. Il pensa que les chasseurs
+étaient partis, ou s'étaient cachés à son approche pour le surprendre ou
+le reconnaître. Sachant que les seuls ennemis qu'il avait à craindre,
+les Couteaux-jaunes, ne pouvaient se trouver là, il s'approcha du feu
+hardiment et le réveilla en l'attisant avec un rondin à demi-brûlé. Il
+se disait qu'il valait autant passer la nuit en cet endroit qu'ailleurs,
+et que le feu allumé par des inconnus le réchaufferait tout aussi bien
+que celui qu'il allumerait lui-même. Les flammes pétillaient et jetaient
+une vive lueur sur le rivage. Un ruban de feu traversait la rivière, et
+un voile d'une horrible obscurité couvrait le bois et se déroulait dans
+l'air à une faible hauteur. Cependant cette obscurité n'était que
+relative. Le voile, sombre pour celui qui se trouvait au dessous, était
+lumineux pour ceux qui le voyaient de loin.
+
+Deux canots d'écorce descendaient rapidement la rivière, gagnant le lac
+Athabaska. Le premier portait un missionnaire catholique et trois soeurs
+de charité, qui s'en allaient catéchiser les pauvres infidèles, au
+milieu des neiges du Mackenzie; il était conduit par deux chasseurs
+indiens. Le second n'était monté que par deux rameurs; il portait des
+provisions et du bagage.
+
+--Ohé! ohé! dit tout à coup l'un des sauvages du premier canot, il y a
+des chasseurs là-bas; le feu se répand sur la rivière comme le soleil
+levant, et nous fait une route de lumière.
+
+--Ce sont peut-être de pauvres amis qui n'ont pas vu la robe-noire
+depuis longtemps, reprit le missionnaire, arrêtons-nous en cet endroit
+pour y passer la nuit.
+
+--Si nous chantions un cantique? proposa une des religieuses, ceux qui
+ont campé là ne prendraient point ombrage de notre arrivée et ce serait
+peut-être plus prudent.
+
+Aussitôt les soeurs de charité, le prêtre et les sauvages, se mirent à
+chanter:
+
+ Je mets ma confiance,
+ Vierge, en votre secours.
+
+Et loin, bien loin, dans la forêt solitaire, on entendit les échos
+fidèles répéter tour à tour.
+
+ Je mets ma confiance,
+ Vierge, en votre secours.
+
+Et les voyageurs écoutaient, plongés dans une admiration profonde, ces
+voix mystérieuses qui louaient Marie, dans le calme de la solitude et
+dans le silence de la nuit. Tout à coup une voix qui n'était pas l'écho,
+renvoya, puissante et sonore, du bord du rivage, aux messagers du
+Seigneur le couplet sacré.
+
+--Des amis! des chrétiens! s'écrièrent les bonnes soeurs en se frappant
+dans les mains.
+
+--Gagnons terre, dit le prêtre. Et les deux canots vinrent s'échouer sur
+la glaise de la rive, vis-à-vis le bûcher qui flambait. Un homme debout
+sur le rivage les regardait approcher.
+
+--Le grand-trappeur! dit l'un des indiens!
+
+--Le grand-trappeur! s'écrièrent les autres.
+
+--Renard d'argent! Ours grognard! fit le grand-trappeur tout étonné.
+
+--Etes-vous seul? je ne vois que vous, demanda le missionnaire.
+
+--Oui, mon père, du moins, je le crois....
+
+Une voix sourde gémit tout à coup sous les rameaux épais à quelques pas
+en arrière.
+
+--Tout le monde eut un mouvement de surprise, et les yeux se tournèrent
+vers l'endroit d'où partait cette plainte.
+
+Le grand-trappeur s'arma d'un tison de feu pour s'éclairer et entra
+hardiment dans le fourré. Ce pouvait être une embûche, n'importe! il
+avait des moments de folle témérité. Le prêtre et les indiens le
+suivirent. Il n'avait pas fait dix pas qu'il s'arrêta, poussant un cri
+de terreur: Kisastari! A ce cri répondit un gémissement; et les quatre
+indiens, se penchant à leur tour sur le corps de leur jeune chef, se
+mirent à faire de grandes lamentations.
+
+Kisastari, se croyant tout à fait hors de danger, n'avait, pour ainsi
+dire, plus songé à sa blessure, et il s'était mis à chasser en se
+dirigeant vers la rivière. La plaie se rouvrit et nul n'était là pour la
+cicatriser. Une plaie dans le dos ne peut être guère soignée que par une
+main étrangère. Le sang se mit à couler, et, bientôt le chasseur épuisé
+descendit au bord de la rivière et s'efforça d'allumer un petit feu,
+pour réchauffer ses membres refroidis, et appeler, peut-être, un secours
+trop tardif. Le feu s'éteignait et il voulut aller ramasser de nouvelles
+branches sèches, quand, son pied s'embarrassant dans les chicots, il
+tomba sur la face et ne se releva plus.
+
+Le missionnaire se hâta, de fermer la plaie saignante, sur laquelle il
+appliqua un bandage de toile de lin, et fit prendre quelques gouttes
+d'eau de vie au malade que les indiens déposèrent sur une couche de
+branches près du feu. Les Soeurs de Charité veillèrent en prière toute
+la nuit, craignant qu'il ne mourut sans pouvoir parler et se confesser,
+car Kisastari était un converti. Le missionnaire lui donna l'absolution.
+
+Le grand-trappeur, était pensif; il s'apercevait que les indiens le
+regardaient avec froideur et défiance et cela lui causait du chagrin. Il
+n'avait pu dire comment Kisastari était venu tomber ainsi, sous un coup
+presque mortel, près de ce feu mourant, seul, au bord de la rivière. Il
+avait raconté l'attaque des Litchanrés par les Couteaux-jaunes, et la
+captivité d'Iréma, mais il ne savait pas que le jeune chef, tombé
+d'abord sur le champ de bataille, avait été trouvé et soigné par les
+trappeurs canadiens. Il crut et dit que Kisastari, blessé, s'était sans
+doute sauvé loin du champ du carnage.... Ours grognard répliqua en
+secouant la tête: Notre frère, le grand-trappeur, sait bien que le jeune
+chef ne se sauve jamais, et qu'il serait mort en se battant contre les
+Couteaux-jaunes ses ennemis.
+
+--Oh! oui, affirma Renard d'argent, notre frère sait bien cela.
+
+--Et vous autres, vous savez bien aussi que le jeune chef à toujours été
+mon ami, et que je n'ai jamais frappé un ami....
+
+Les deux indiens secouaient la tête....
+
+--Et puis, ajouta le grand-trappeur, ignorez-vous que le grand-trappeur
+ne frappe jamais par derrière, mais toujours eu pleine face?
+
+Le missionnaire intervint: Mes enfants, dit-il, le grand-trappeur est un
+enfant de la prière, il aime le bon Dieu et ne lui fait pas de peine.
+
+Les indiens, muets, penchaient la tête.
+
+--Si le jeune chef ne revient pas à la vie, et ne parle point, ces
+hommes me croiront toujours un assassin, murmura avec douleur le
+chasseur canadien.
+
+Le lendemain matin les voyageurs continuèrent leur course vers le grand
+lac, emportant dans leurs canots Kisastari, trop faible encore pour
+parler, et le grand-trappeur, toujours sombre et rempli d'un triste
+pressentiment. Les jours s'écoulèrent et les voyageurs, après avoir
+bravé les périls de toutes sortes, fatigués mais non découragés,
+entrèrent dans le lac Athabaska long de près de cent lieues, mais assez
+étroit, qu'ils traversèrent à l'extrémité ouest, pour atteindre le fort
+Chippeway. Le blessé fut pris de la fièvre pendant la traversée, et,
+dans son délire, il vit passer devant ses yeux les images de ceux qu'il
+aimait et de ceux qu'il avait en horreur. Il appela Iréma, et le mot de
+traître s'échappa aussi de ses lèvres; il prononça le nom du
+grand-trappeur, le nom du Lièvre qui court, et des paroles de vengeance.
+Ours grognard et Renard d'argent l'écoutaient avec surprise et terreur,
+croyant que c'était le Manitou qui le faisait ainsi parler, afin que fut
+connu le traître qui s'était caché pour frapper par derrière. S'ils
+n'eussent pas eu peur de la robe-noire et que l'occasion de frapper le
+grand-trappeur se fut offerte, ils auraient souillé leurs mains du sang
+de ce juste, car, dans leur simplicité, ils le croyaient coupable. Ils
+attendirent.
+
+La petite caravane passa quelques jours au fort Chippeway, ayant besoin
+de réparer ses forces avant de s'avancer plus loin dans cette région de
+plus en plus désolée. Juillet était arrivé et déjà le soleil, avare de
+ses rayons, réchauffait à peine les plantes frileuses et les mousses
+pauvres qui remplaçaient les sapins, les sycomores, et les frênes de la
+région du sud. L'hiver arrive de bonne heure sous ces latitudes
+éloignées et il demeure longtemps. A peine le sol dégelé donne-t-il à la
+petite fleur sauvage le temps d'ouvrir son calice humide; à peine une
+brise tiède a-t-elle passé sur la nature souriante; à peine une baie
+timide s'est-elle accrochée rouge et mûre au buisson, que déjà tout se
+fane, tout meurt et tombe sous le givre implacable.
+
+--Nous partirons demain, après le service divin, dit le missionnaire à
+ses guides.
+
+Et les guides avaient répondu machinalement: C'est bon.
+
+Le lendemain, à l'heure fixée pour le départ, ni les guides, ni le
+grand-trappeur ne se rendirent aux canots. Le missionnaire les fit en
+vain chercher partout, on ne les trouva pas. Il dut prendre au fort de
+nouveaux hommes pour conduire son canot, et laisser aux soins du
+gardien, le malade dont l'état inspirait encore des craintes sérieuses.
+
+
+
+
+ XV
+
+ UNE VENTE PAR LE SHÉRIF.
+
+
+C'était le premier dimanche de juillet que le missionnaire avait laissé
+le fort Chippeway, pour descendre la rivière des Esclaves avec ses
+nouveaux guides; ce même dimanche, si pénible pour l'homme de Dieu qui
+se voyait trahi par les siens, fut plus triste encore pour la veuve
+Noémie. La vente de sa terre fut annoncée officiellement à la porte de
+l'église:
+
+Tout le monde fit cercle autour de la tribune. Défunt Pierrot Martin,
+l'huissier--que Dieu ait son âme en sa sainte garde!--monta sur le
+tréteau et lut, en se donnant de l'importance:
+
+_Fieri facias de terris._
+
+COUR SUPÉRIEURE--DISTRICT DE QUÉBEC.
+
+Lotbinière, à savoir: Etienne-Charles-Pierre No. 80, Chèvrefils, écuyer,
+de Ste Emmélie de Lotbinière, marchand, demandeur, contre les terres de
+dame Noémie Normand, veuve de feu Joseph Letellier, de Lotbinière,
+défenderesse, à savoir:
+
+1° Une terre sise et située dans le rang St. Eustache de la paroisse de
+Lotbinière, district de Québec, de quatre arpents de front sur trente
+arpents de profondeur, plus ou moins, bornée, au nord, au chemin royal
+du dit rang ou concession, au sud, partie à la route de St. Charles et
+partie aux héritiers Moraud, à l'est à Hilaire Charette, et, à l'ouest à
+la terre de Etienne Biron,--avec ensemble les bâtisses sus-érigées,
+circonstances et dépendances.
+
+2° Une terre à bois sise et située, dans la concession du Portage, de la
+Paroisse de Ste Emmélie de Lotbinière, même district, de deux arpents de
+front sur 30 arpents de profondeur, bornée, au nord, à la terre de
+Stanislas Firmin, au sud, au domaine Seigneurial, à l'est à Jérôme
+Daigle et à l'ouest à Petoche Miquelon.
+
+Pour être vendu à la porte de l'église de St. Louis de Lotbinière, jeudi
+prochain à dix heures A. M.
+
+F. X. Alène, _Shérif._
+
+Les remarques allèrent leur train, et plusieurs donnèrent à la
+malheureuse femme le coup de pied de l'âne.
+
+--Voilà ce que c'est! dit Prisque Martineau, elle a voulu faire un gros
+monsieur de son garçon, au lieu de l'accoutumer comme les nôtres aux
+travaux de la terre, et son bien passe à payer des livres, des écoles,
+des études qui ne rendent pas le monde plus fin.
+
+--Elle a fait pour le mieux, la pauvre femme! elle a suivi les conseils
+de son excellent voisin Picounoc, ajouta François Lapointe.
+
+--Picounoc voyait de loin, reprit Jacques Dumais, il est un peu
+vaniteux, sa fille est jolie; il voulait la pousser dans la société, et,
+à cet effet, il lui a préparé pour mari un homme de profession.
+
+--Qui?
+
+--Victor, parbleu! le garçon de la veuve.
+
+--C'est une idée que tu as là, Dumais.
+
+--Pourtant, dit un autre, il paraît que M. Chèvrefils, a déclaré l'autre
+jour, chez Madame Fleury, qu'il était fiancé avec Marguerite Saint
+Pierre, et que son mariage aurait lieu avant longtemps.
+
+--Si le bossu se met dans la tête, ou dans le coeur, d'avoir Marguerite,
+le diable ne saurait y mettre obstacle.
+
+--Il a la bosse de la persévérance, cet homme-là.
+
+--Oui, et c'est sa moindre.
+
+Le jour de la vente arriva. Les citoyens se rendirent en grand nombre à
+l'église où se faisait la criée. Plusieurs avaient l'intention
+d'acquérir cette belle propriété, pour eux-mêmes ou pour leurs garçons
+en âge de s'établir. Trois habitants avaient fait le voyage de la ville
+pour s'assurer de la somme d'argent nécessaire dans le cas où là terre
+leur serait adjugée. L'un s'était adressé à Monsieur Larivière, le
+second à M. Venner; l'autre, plus heureux, n'avait pas trouvé de
+prêteur. L'encanteur lut les conditions de la vente, et chacun écouta
+des deux oreilles.
+
+--Maintenant, Messieurs, une offre, s'il vous plaît, dit le crieur, une
+offre pour commencer, une offre pour la terre de St. Eustache. Vous la
+connaissez; c'est la meilleure et la plus belle terre de la paroisse....
+
+--La veuve avec? demanda un farceur.
+
+Ce fut un éclat de rire.
+
+--La veuve est pour Picounoc, répondit un autre.
+
+--Allons, Messieurs, allons! reprit l'encanteur, décidez-vous!
+décidez-vous! il n'y a que le premier pas qui coûte, c'est comme la
+confession....
+
+--C'est le premier péché qui coûte à dire à la confession.
+
+--On commence par le dernier!
+
+--Allez-vous faire silence! on dirait des enfants, reprit l'encanteur.
+
+--Cent louis! cria une voix.
+
+--Cent cinquante.
+
+--Deux cents....
+
+--Quand je vous le disais qu'il n'y a que le premier pas qui coûte, dit
+l'encanteur ça va aller! ça va aller! A deux cents louis! deux cents
+louis! rien que deux cents louis! c'est pour rien! ce n'est pas la
+moitié de la valeur! Voyons, vous, Baptiste, vous avez envie de mettre
+un cinquante louis, je lis ça dans votre figure.
+
+--C'est bon, envoyez!
+
+--A deux cent cinquante louis, deux cent cinquante! rien que deux cent
+cinquante! ce n'est pas le quart de la valeur.
+
+--Ce n'est pas même la valeur du quart! riposta un habitant.
+
+--Bonnet blanc, blanc bonnet! allons; mon farceur, mets un cinquante
+louis, toi, tu as de l'argent en veux-tu? en voilà!
+
+--Va pour trois cents! répondit un gros gaillard jovial.
+
+--Bon, voilà au moins une offre un peu acceptable, et pourtant, il n'est
+pas possible que l'on donne pour un si vil prix une pareille propriété.
+
+--Elle est bien détériorée! observa l'un.
+
+--Il n'y a plus de clôtures! ajouta l'autre.
+
+--Les fossés sont remplis! dit un troisième.
+
+--Il faut de l'engrais, partout!
+
+--Les mauvaises herbes pullulent!
+
+--La maison est en ruine!
+
+--Elle va tomber sur le dos de la veuve!...
+
+--Pendant que vous faites des farces la terre s'en va; je vais
+l'adjuger! A trois cents louis, une fois, à trois cents louis, deux
+fois... à trois cents louis,... voyons! est-ce tout? vous allez la
+regretter; dépêchez-vous!... à trois cents....
+
+--Trois cent cinquante!
+
+--Et cinq! dit une voix.
+
+--Qu'il la garde! j'ai fini!...
+
+--Qui est-ce qui vient de mettre? demanda le crieur.
+
+--Moi! répondit une voix.
+
+--A trois cent cinquante cinq louis, rien que trois cent cinquante cinq
+louis!... c'est pour rien! ce n'est pas la moitié de la valeur.... Faut
+la rendre à quatre cents au moins.... Voyons! êtes-vous, bien décidés!
+avez-vous tous fini? A trois cent cinquante cinq louis, une fois! à
+trois cinquante cinq louis deux fois! à trois cent cinquante cinq
+louis... eh! eh! attention! personne? fini? toi? vous? Non?... eh bien!
+ça y est!... eh! trrrois! fois! Adjugé M. Saint-Pierre!
+
+--Picounoc! c'est Picounoc qui l'a achetée! il paraît que le voilà grand
+propriétaire!
+
+Comme le prix de vente rencontrait les frais et les créances du bossu,
+la vente fut suspendue, et la terre à bois ne fut pas mise à l'enchère.
+
+Cette journée fut bien triste pour Noémie et pour Victor, le jeune
+avocat. Victor s'était donné bien du mal pour trouver de l'argent, et
+empêcher le bien paternel d'être vendu par le shérif, mais il se heurta
+contre des coeurs insensibles ou indifférents. Il eut toutefois un
+éclair d'espérance; l'un des notaires agents qu'il vit, lui fit croire
+que le prêt serait bien possible, si les renseignements qu'il donnait
+étaient exacts; et Victor savait qu'il n'avait pas même fait valoir
+toutes les raisons qu'il avait d'emprunter, ni toutes les garanties
+qu'il pourrait offrir. Le notaire écrivit à une personne de Lotbinière
+qu'il connaissait bien, pour lui demander s'il y avait quelque risque à
+prêter trois cents louis à la veuve Letellier. Le jeune avocat attendait
+la réponse avec impatience, car il connaissait cette démarche du
+notaire. La réponse arriva. La voici:
+
+Ne prêtez pas plus de deux cents louis, vous perdriez; et, comme deux
+cents ne paient pas toutes les dettes, vous ne pourriez pas être
+substitué au demandeur et avoir la première hypothèque.
+
+PIERRE-E. ST. PIERRE.
+
+P. S.--Ne montrez pas cette lettre à Victor, et ne parlez pas de moi.
+
+Victor entra plein de confiance dans l'étude du notaire.
+
+--Eh bien! avez-vous une réponse? demanda-t-il.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Favorable, j'espère?
+
+--Non, monsieur. Je le regrette beaucoup, mais il m'est impossible de
+vous rendre le service demandé.
+
+--De qui tenez-vous vos renseignements, s'il vous plaît?
+
+--Je ne puis le dire.
+
+--De quelqu'un qui veut acquérir pour rien la terre de ma mère, je
+suppose?...
+
+--Je n'en sais rien: mais c'est d'un homme en qui j'ai confiance moi, et
+vous comprenez que cela me suffit.
+
+--Je le comprends!
+
+Et il sortit la tête en feu. Il se dirigea du côté de Ste. Foye,
+passant, rêveur et désolé, sous les grands arbres qui voilent la route,
+devant les demeures des riches et des heureux de la ville.
+
+Quand il apprit que Picounoc était l'acquéreur de cette ferme qu'il
+avait tant raison de regretter, il éprouva une consolation: Au moins cet
+homme nous aime, pensait-il, et il ne chassera pas ma mère, j'en suis
+sûr. Et une pensée toute de soleil vint à son esprit: Marguerite sa
+fille unique, sa fille bien aimée, Marguerite m'aime; elle sera ma femme
+un jour... à elle tous les biens de son père!... à moi par
+conséquent!... Et ce rêve légèrement ambitieux égayait son âme.
+
+Il rencontra, deux jours après, le notaire qui avait failli lui prêter
+de l'argent.
+
+--Eh bien! dit le notaire, savez vous à qui a été adjugée la terre de
+votre mère?
+
+--Oui, Monsieur, répondit le jeune avocat d'un ton tout-à-fait
+ragaillardi, à M. P. St. Pierre, un vieil....
+
+Le notaire fit un pas en arrière....
+
+--A M. Pierre-Enoch Saint Pierre? Vous badinez? et à quel prix?
+
+--Trois cent cinquante cinq louis!
+
+--Trois cent cinquante cinq louis!... et à M. Saint Pierre?
+
+--Mais oui! et pourquoi pas? cela vous surprend? M. Saint Pierre est
+très à l'aise.
+
+--Je n'en doute pas, mais....
+
+--Mais?
+
+--Je ne dis rien! j'aime mieux ne pas parler... salut, monsieur Victor:
+Qui peut connaître les hommes? murmura-t-il en s'éloignant....
+
+Victor entendit cette remarque et en fut frappé. Cela le conduisit à
+réfléchir sur la surprise qu'avait manifestée le notaire au nom de St.
+Pierre, et de là il se reporta à Lotbinière, et il évoqua ses souvenirs
+encore tout nouveaux. Il revit Picounoc plus sombre et moins empressé
+auprès de lui que de coutume; il se rappela les paroles mystérieuses de
+Marguerite, les visites du bossu, les entretiens intimes de cet homme
+détestable avec le père de Marguerite, et une immense angoisse serra son
+coeur: Je suis perdu, pensa-t-il!... nous sommes perdus! Cet homme si
+bon s'est tourné contre nous!... c'est lui, je le parierais, qui a dit
+au notaire de ne pas me prêter d'argent.... Ah! veut-il donc se
+dédommager du bien qu'il nous a fait, par un redoublement de malice?...
+Et, plein de ces pensées douloureuses, il retourna sur ses pas et
+rejoignit le notaire.
+
+--Je puis bien vous reprocher maintenant, monsieur le notaire, dit-il en
+l'abordant, d'avoir mis trop de confiance en votre ami.... Vous voyez
+qu'il était intéressé à me nuire....
+
+--Comment! qui vous a dit?...
+
+--Je sais tout: et si je n'avais rien su, votre étonnement de tout à
+l'heure m'aurait éclairé complétement....
+
+--On ne connaît pas le monde!... J'étais loin de penser cela de mon ami
+Pierre-Enoch... enfin, le mot est lâché, tant pis pour lui! s'il a agi
+indignement, je ne veux être ni son complice, ni le cacher.... Le jeune
+Victor était horriblement tourmenté. Comment cet homme dont le dévoûment
+et l'amitié semblaient inépuisables, se montrait-il tout-à-coup sans
+pitié? Comment la protection qu'il avait depuis tant d'années accordée à
+la femme pauvre et souffrante se pouvait-elle changer en une lâche
+persécution? Rien ne désole notre âme comme l'éloignement des amis aux
+jours du malheur. Victor comprit que sa mère avait besoin de
+consolations dans les circonstances douloureuses où elle se trouvait. Et
+qui, après Dieu, peut apporter mieux que l'enfant soumis, à la veuve
+affligée, le baume sacré de la consolation? Il attendit avec impatience
+le départ du bateau. Or les bateaux qui voyagent entre Québec et les
+paroisses d'en haut, ne viennent que deux fois par semaine, le lundi et
+le vendredi. Ils laissent la ville avec la marée montante, le mardi et
+le samedi. Et c'est un spectacle curieux que de voir comme des ruches
+serrées, ces vaisseaux, accostés les uns contre les autres, pleins de
+monde, pleins de produits de toutes sortes. C'est un va et vient
+singulier et qui réjouit les yeux; c'est un bourdonnement incessant, ce
+sont des cris, des rires, des adieux, des saluts qui s'échangent
+longtemps, et que viennent interrompre de temps en temps les sifflets à
+vapeur stridents, rauques ou sonores, des divers bâtiments sur le point
+de partir. Victor monta à Lotbinière le samedi qui suivit la vente.
+
+Noémie avait espéré jusqu'à la dernière heure que le bossu se laisserait
+attendrir et lui ferait grâce de quelques mois encore: elle avait espéré
+aussi que Victor trouverait de l'argent pour payer avant la vente. Quand
+elle apprit qu'elle n'avait plus de demeure et qu'il lui faudrait
+bientôt sortir de cette maison où elle avait si longtemps vécu; où elle
+avait d'abord éprouvé des joies si vives et si pures et, ensuite, des
+douleurs si grandes elle se prit à pleurer. Elle entra dans sa chambre à
+coucher et, tombant à genoux devant le crucifix suspendu à la muraille:
+Jésus! Jésus! s'écria-t-elle, en sanglotant, vous voulez que je boive, à
+votre exemple, le calice jusqu'à la lie, que votre sainte volonté soit
+faite! mais soutenez-moi, car mon courage m'abandonne, et je me sens
+défaillir!...
+
+Puis elle demeura longtemps silencieuse, et, de temps en temps, on
+l'entendait prononcer, au milieu de profonds soupirs, les noms sacrés de
+Jésus et de Marie, et, dans la chambre voisine, Agnès, sa nièce,
+pleurait aussi en tournant son rouet.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ LA CAVERNE.
+
+
+Le Hibou-blanc et les guerriers se dirigèrent d'abord sur le fort
+Reliance, qui se trouve au nord du grand lac des Esclaves, et tout à
+fait à l'extrémité est. De là ils se rendraient au fort Providence, en
+longeant la rive nord du grand lac. C'est au fort Providence que le
+vieux chef devait épouser Iréma. Ensuite, remontant la rivière des
+Couteaux-jaunes, ils iraient, en attendant la saison de la chasse,
+dresser leurs tentes sur les vastes terrains occupés jadis par leurs
+aïeux. Iréma, esclave de la parole donnée, suivait la tribu ennemie.
+Libre, elle eut pu, la nuit, quand l'ombre épaisse enveloppait le camp,
+s'élancer dans la forêt et tromper le vieux chef renégat. Mais, dans sa
+naïveté, elle craignait la vengeance du Grand-Esprit, qui veut que l'on
+soit fidèle à ses promesses. Chrétienne, elle priait, se soumettait,
+mais n'espérait plus. Le Hibou-blanc ne la perdait guère de vue, se
+louait de sa bonne fortune et songeait au jour prochain de son hymen.
+
+Les trappeurs canadiens prirent une autre route. Ils se rendirent au
+fort du Fond-du-lac, où ils achetèrent un canot d'écorce, et, chantant
+"Vive la Canadienne," ils fouettèrent les flots de leurs avirons légers.
+Le canot glissa comme une feuille légère sur la surface unie du grand
+lac. Il se dirigeait vers le fort Chippeway sur la rivière des Esclaves.
+
+En face du fort se trouve cette petite île dont l'ex-élève a parlé à ses
+compagnons: rocher nu et triste où le vaillant ami du grand-trappeur,
+Pierre Robitaille, se réfugia pour échapper à la fureur des
+Couteaux-jaunes, et où il trouva une si lamentable mort. Le
+grand-trappeur ne passait jamais au fort Chippeway, sans se rendre à
+cette île déserte, pour y prier, dans la petite grotte où reposaient les
+cendres de son ami. Pendant que le missionnaire et les bonnes
+religieuses donnaient d'utiles et pieuses instructions aux indiens qui
+habitaient le voisinage du fort, le grand-trappeur monta dans un canot
+d'écorce et rama vers la grotte solitaire qui se trouve à l'ouest de
+l'île. Il tira son canot sur la grève; détacha de son cou la corne de
+poudre qui pouvait l'embarrasser et la déposa dans la pince. Il se mit
+sur les genoux et les mains, et se glissa dans l'antre sombre. Après
+avoir marché ainsi l'espace d'une demi-minute, il se leva debout, car la
+voûte de l'antre s'arrondissait tout-à-coup à une hauteur de dix pieds
+au moins. Quelques stalactites pendaient comme des cristaux, et, vers le
+milieu, formant comme une colonne, un stalagmite à demi-rompu, montait
+comme pour soutenir l'édifice naturel. Sur la pierre, au fond, était
+appuyée une croix de bois. Le grand-trappeur vint s'agenouiller au pied
+de cette croix. Une lueur indécise flottait sur les sombres parois de la
+grotte. Le chasseur chrétien fit une longue prière, et ses yeux fermés
+ne virent plus que les choses du souvenir. Quand il voulut, une dernière
+fois, regarder et embrasser l'humble croix qu'il avait lui-même placée
+sur les cendres de son ami, depuis tant d'années, il eut un mouvement de
+surprise, comme quelqu'un qui s'éveille en sursaut. La pâle clarté avait
+disparu; seulement, un reflet arrivait encore sur la croix, comme une
+lame mystérieuse qui aurait traversé les ténèbres. Il s'avança vers
+l'ouverture, debout, puis en rampant. Son étonnement augmentait à mesure
+qu'il approchait: Suis-je donc aveugle, pensait-il? Il n'était pas
+aveugle, mais une pierre énorme fermait l'entrée de la grotte.
+
+Les indiens Ours grognard et Renard d'argent avaient, depuis quelques
+jours, dissimulé leur ressentiment, mais non pas renoncé à leur idée de
+vengeance. L'indien ne raisonne guère d'ordinaire, et se laisse
+volontiers tromper par les apparences. Peu enclin à la charité
+chrétienne, il aime mieux punir un innocent que de laisser échapper un
+coupable. Ils avaient donc épié le grand-trappeur, et s'étaient rendus
+dans l'île peu de temps après lui. Traversant le rocher à pied, au lieu
+de le détourner en canot, ils étaient arrivés assez tôt pour voir le
+chasseur blanc s'introduire dans la grotte. Alors ils roulèrent, en le
+soulevant avec un levier, le caillou qui formait une porte inébranlable.
+Après avoir accompli cet acte cruel, ils se dirigèrent vers la rivière
+de la paix, car ils n'osèrent plus retourner au fort et paraître devant
+la robe noire.
+
+Les Litchanrés, privés de leur jeune et vaillant chef, atteignirent
+bientôt la rivière Athabaska qu'ils traversèrent, afin d'être plus en
+sûreté, et s'avancèrent vers la rivière de la Paix, chassant et pêchant
+sans crainte. Ils s'étaient campés depuis quelques jours dans cette
+presqu'île carrée que forme la rivière en courant droit au nord, puis à
+l'ouest, puis au sud, et ils allaient se mettre en marche, quand ils
+entendirent les détonations d'armes à feu. Ils crurent à une surprise
+et, réunis en peloton, ils se préparèrent à la défense. Le silence
+s'étendit de nouveau sous les bois. Un éclat de rire apporté par l'écho
+rendit l'assurance aux indiens effrayés: Ce sont des chasseurs,
+dirent-ils. Et, pour les inviter à s'approcher, ils se mirent à chanter
+un cantique pieux que la robe noire leur avait enseigné. Deux chasseurs
+accoururent aussitôt. C'étaient Ours grognard et Renard d'argent. Le
+surprise fut grande de part et d'autre.
+
+--Où est donc la robe noire et les femmes de la dévotion? demandèrent
+les Litchanrés aux guides traîtres.
+
+--Nous étions fatigués et nous voulions rejoindre nos frères,
+répondirent ces derniers, c'est pourquoi la robe noire a engagé d'autres
+guides à Chippeway.
+
+Ils ne parlèrent point de Kisastari, car ils eussent été amenés à faire
+l'aveu de leur cruelle action, et ils aimaient mieux voir le
+grand-trappeur périr d'une mort injuste, que de s'exposer à son
+ressentiment. Cependant l'une des femmes de la tribu s'avançant auprès
+d'eux leur dit: Vous ne voyez pas le jeune chef, et vous ne demandez pas
+où il est.
+
+Les traîtres se trouvaient mal à l'aise. Ours grognard répondit:
+Kisastari est brave et il se moque des ennemis, Kisastari est bon tireur
+et il s'attarde à la chasse, sans doute.
+
+Un cri de douleur monta du sein de la forêt.
+
+--Kisastari ne chasse plus, répliqua le plus vieux des guerriers:
+Kisastari est brave, mais il ne peut voir le lâche qui vient
+traîtreusement frapper par derrière. Kisastari est mort!
+
+Une nouvelle clameur s'éleva. Les guides infidèles commençaient à
+comprendre la folie de leurs soupçons. Ils furent tout à fait désolés
+quand ils entendirent le récit de l'attaque des Couteaux-jaunes et du
+combat sans merci qui avait eu lieu. Une même pensée leur vint à
+l'esprit: Retourner à la grotte pour délivrer, s'il en était temps
+encore, leur innocente victime. La tribu se mit en marche. Les deux
+complices partirent aussi, mais peu à peu ils se laissèrent devancer,
+puis, changeant de route, ils revinrent vers le lac. Ils avaient laissé
+Chippeway depuis deux jours et s'étaient amusés à chasser; ils pouvaient
+donc, en une journée de marche, retourner à l'île déserte.
+
+Le grand-trappeur devina de suite la vengeance lâche des guides. S'il en
+fut douloureusement affecté, il n'en fut pas surpris. Il essaya de
+soulever la pierre, mais elle resta inébranlable. Il ne pouvait se
+dresser, et la position gênante dans laquelle il se tenait l'empêchait
+de déployer toutes ses forces: Les misérables ont bien pris leurs
+précautions, pensait-il. Il voulut la pousser de ses pieds en appuyant
+ses bras musculeux sur les angles des parois. Elle obéit un peu et il
+eut un éclair d'espérance, un tressaillement de joie. Un nouvel effort
+demeura stérile. La pierre s'était rassise plus solidement. Il savait
+bien qu'il était seul sur ce rocher et que ses cris seraient inutiles;
+cependant il appela. Sa voix sonore et tremblante résonna dans l'antre
+fermé, et retomba sur lui-même. Au dehors nul ne l'entendit. Une espèce
+de fureur s'empara peu à peu de ses esprits, et il sentit ses muscles se
+roidir sous la peau cuivrée de ses bras et de ses jambes. Une sueur
+froide vint mouiller ses tempes, et il se rua avec plus d'acharnement
+sur la pierre implacable. Le sang jaillit de ses doigts déchirés, mais
+la porte maudite ne céda point. Alors, sombre, découragé, il regagna le
+fond de l'antre. Le rayon pâle qui venait du dehors éclairait toujours
+la pauvre croix. Il se mit à genoux et, de ses bras palpitants, il
+entoura le signe du salut. Sa pensée évoqua le souvenir de son ami; des
+larmes amères coulèrent sur ses joues: O mon ami, je vais reposer avec
+toi, s'écria-t-il, et nos cendres vont se confondre dans la mort. Il
+pria longtemps: il voulait mourir en priant. Il regrettait bien d'avoir
+laissé dans le canot sa corne de poudre.... La poudre a tant de
+force.... Il passa tout un jour dans ces transes mortelles, puis il
+s'endormit. Le sommeil au pied de la croix est paisible: le
+grand-trappeur eut quelques heures d'un repos fortifiant. Son esprit
+s'échappa du sombre tombeau qui emprisonnait son corps, et, rapide comme
+la lumière, il s'envola de régions en régions jusqu'aux rives enchantées
+du Saint-Laurent. Ah! les malheureux peuvent bien désirer la mort! Morts
+ils ne traînent plus leur corps souffrant, et leur esprit libre monte
+sans cesse vers l'éternelle félicité. Au malheureux le sommeil est doux,
+mais terrible est le réveil! Le grand-trappeur s'éveilla. Le pâle reflet
+toujours fixe, toujours immobile, qui venait du dehors, éclaira soudain
+son esprit, comme il éclairait la croix. Une stupeur profonde succéda
+aux délices du rêve, et la réalité implacable se dressa comme un spectre
+devant sa pensée. Il eut voulu se persuader que le réveil n'était qu'un
+cauchemar, mais le souvenir de la veille revint avec toutes ses
+horreurs. Il se mit à genoux pour demander au Seigneur la résignation et
+le courage, s'il fallait mourir dans ce sépulcre horrible. Il fit de
+nouveaux efforts pour remuer la lourde pierre; mais sa vigueur ne put
+triompher, et, comme l'aigle fatigué qui replie ses ailes et s'arrête
+sur le rocher abrupt, il revint, en se traînant, au fond de la sombre
+alcôve: Si Kisastari avait pu parler! pensait-il. Il pensait encore: Ces
+indiens sont bien insensés qui me soupçonnent d'une action cruelle et
+lâche, moi qui fus toujours leur ami et leur défenseur! La faim déchira
+ses entrailles et il devina les terribles souffrances qui l'attendaient.
+Déjà ses yeux étaient hagards, ses orbites, creuses et bistrées. Les
+muscles de ses membres ressemblaient à un réseau de cordes fines sous un
+tissu transparent. Il se leva. Il chancelait. Cela lui fit peur: Mon
+Dieu, dit-il, encore un jour et je ne me tiendrai plus debout. J'étais
+fort pourtant! et je résistais à la fatigue!... Il n'avait ni mangé ni
+bu depuis plus de deux jours. Il portait sur lui des allumettes
+chimiques; il fit du feu, sans savoir pourquoi, et se mit à regarder son
+étrange demeure. A la clarté des allumettes, les stalactites jetèrent
+mille étincelles. On eut dit des clochetons de diamant renversés: Mon
+sépulcre est beau, murmura-t-il.... Tout-à-coup il crut entendre le
+bruit dés avirons dans l'eau. Une angoisse serra son coeur: il avait
+peur de la déception. Il prêta l'oreille.
+
+--_Tiremus canotum nostrum in grevam!_ dit une voix.
+
+--Ce qui veut dire: Débarquons! ajouta une autre voix.
+
+--_Oh! yes_, sautons sur _le_ terre, reprit un troisième.
+
+--Allons! mes amis, dit un quatrième, mais hâtons-nous si nous voulons
+arriver au fort Providence avant les Couteaux-jaunes.
+
+--Un _pater_ et un _ave_ devant la croix de ce pauvre Robitaille, et
+nous filons, _filamus_.
+
+--Moi attendre vous autres dans le grève, _near about_, dépêchez-vous!
+
+--Viens donc dans la caverne!
+
+--_Veni in cavernam!_
+
+--_All right! I will go too._
+
+--Il y a un canot sur le rivage!
+
+--Quelque chasseur indien--peut-être.
+
+--Ou quelque personne du fort.
+
+--_No matter!_--laissons-le.
+
+C'étaient nos quatre chasseurs canadiens. On les a reconnus à leur
+langage. Ils s'étaient un peu écartés de leur route pour aller prier,
+dans la grotte, sur les cendres de l'infortuné compagnon du
+grand-trappeur. Le culte du souvenir est sacré pour ces voyageurs
+intelligents, et honnêtes qui sillonnent les régions du nord et de
+l'ouest. Le grand-trappeur ressentit une émotion indicible en entendant
+les voix de ses amis. Il riait, pleurait, se frappait dans les mains et
+embrassait la croix. Les chasseurs arrivèrent devant la grotte.
+
+--Elle est fermée! dit Félix.
+
+--_O quam pierra!_ cria l'ex-élève.
+
+--_What a big stone!_ ajouta John.
+
+--On peut la reculer, affirma Baptiste.
+
+--Et tous quatre se penchèrent sur l'énorme caillou.
+
+--Pourquoi entrer, se traîner sur le ventre, et se déchirer sur les
+pointes des roches? remarqua Félix, on peut tout aussi bien se mettre à
+genoux ici pour prier.
+
+--_By Jesus!_ dit John, vous allez vous crève après cette caillou.
+
+--_Oremus!_ prions ici! mes vieux, Dieu est partout....
+
+--Prions ici! Et les trois canadiens-français se mirent à genoux.
+
+Le grand-trappeur, sûr d'être sauvé, n'avait rien dit d'abord. Il
+attendait l'entrée de ses compagnons dans la caverne pour révéler sa
+présence. Quand il les vit renoncer à enlever la pierre qui obstruait
+l'ouverture de la grotte, il s'élança vers l'entrée, mais son pied
+chancelant se heurta à un stalagmite, et il tomba sur le sol durci. Son
+front toucha une angle du roc et se déchira. Il s'évanouit.
+
+Les chasseurs parlaient entre eux, ils n'entendirent rien. Après qu'ils
+eurent accompli leur acte de gratitude et de piété, ils remirent leur
+canot à l'eau et voguèrent bientôt dans la rivière des Esclaves.
+
+Quand le grand chasseur revint à lui, il poussa une clameur profonde;
+c'était le dernier cri d'une âme qui s'abîme. Le silence répondit à
+cette clameur sinistre. Le malheureux trappeur eut un mouvement de
+désespoir, et, d'une main défaillante, il prit sa carabine: Dieu me
+pardonnera! il est bon, pensa-t-il. Mais aussitôt, se traînant au pied
+de la croix: Non! dit-il, je mourrai ici, comme Dieu le voudra et à
+l'heure qu'il a marquée.
+
+Les Litchanrés s'aperçurent que les guides de la robe noire ne
+marchaient plus avec eux. Ils en furent étonnés, car ils ne pouvaient
+deviner quelle raison ces hommes pouvaient avoir de fuir la tribu.
+Cependant les deux guides revenaient à marche forcée vers la petite île
+où se mourait le grand-trappeur. Ils regrettaient amèrement leur crime,
+et tremblaient de ne pouvoir le racheter. Ils arrivèrent le soir du
+troisième jour après leur départ. Les canadiens avaient passé le matin.
+Ils reconnurent les vestiges de leurs pieds, et en éprouvèrent de la
+joie, car ils se dirent: Les frères sont venus le sauver. Ils coururent
+à la grotte. Elle était ouverte: Le Grand-Esprit est juste,
+s'écrièrent-ils, le Grand-Esprit est miséricordieux, il nous pardonnera.
+Alors ils reprirent leur course vers le nord, et, le quatrième jour, ils
+rejoignirent la tribu, et racontèrent ce qu'ils avaient fait, sachant
+bien que tôt ou tard leur action serait connue.
+
+En tombant devant la croix, le grand-trappeur remarqua dans le rocher,
+une fente large qu'il n'avait jamais aperçue auparavant. Ses regards
+s'étaient habitués à l'obscurité. Dans cette fente reluisait presque un
+objet d'une blancheur mâte. Il tendit la main pour atteindre cet objet.
+O joie! c'était une corne de poudre, remplie encore, celle de
+l'infortuné Robitaille. Le grand-trappeur la reconnut bien: Merci, mon
+Dieu! dit-il. Il la boucha comme il faut, puis, de la pointe de son
+couteau, lui fit une petite incision où il introduisit, en guise de
+mèche, une mince lisière de linge, et il se rendit à l'ouverture de la
+grotte. Alors, avec le canon de sa carabine, il creusa un trou sous la
+pierre et y enfonça la corne chargée de poudre. Il frotta d'une main
+tremblante, sur le caillou même, une allumette qui s'enflamma
+promptement et, le coeur serré par l'émotion, il mit le feu à la mèche
+de linge. Retiré au fond de la caverne, il attendit à genoux, les yeux
+levés sur la croix, l'épreuve redoutable. Une détonation sourde fit
+trembler la grotte, une bouffée de lumière fit étinceler les ornements
+de la voûte, puis une douce clarté se répandit sur les parois sombres.
+La porte était ouverte.
+
+Le grand-trappeur sortit de la caverne, comme un ressuscité, de son
+tombeau.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ IL NE FAUT PAS JUGER D'APRÈS LES
+ APPARENCES
+
+
+--Bonjour, Noémie, donnes-tu l'hospitalité à la pauvre folle, ce soir?
+dit Geneviève en entrant chez la veuve Letellier.
+
+--Entrez, Geneviève, entrez. Tant que Noémie aura un morceau de pain,
+elle le partagera volontiers avec les malheureux; tant qu'elle aura un
+toit où s'abriter, elle ne laissera personne à la belle étoile. Mais
+bientôt il me faudra chercher, à mon tour, un gîte quelque part, car je
+n'ai plus de terre, plus de maison, plus rien!
+
+--C'est Picounoc qui est ton seigneur et maître; on m'a conté cela. Il
+est riche, Picounoc, et, s'il veut faire des oeuvres de charité, il a
+beau. Il devrait te rendre tes biens.
+
+Noémie regarda la folle avec étonnement, car elle trouvait son langage
+bien sensé.
+
+--Il s'est déjà montré fort généreux à mon égard, Geneviève, et,
+peut-être que sa bienveillance n'est pas encore fatiguée.
+
+--S'il était hypocrite?
+
+--Pourquoi parlez-vous ainsi, Geneviève.
+
+--Parce que je t'aime.
+
+--Et lui, pensez-vous qu'il m'aime aussi? demanda la veuve en souriant.
+
+--Lui? ah! s'il ne t'avait pas aimée, tu ne serais pas dans la peine et
+la misère comme tu l'es aujourd'hui!
+
+Cette réponse de la folle fit une impression pénible sur l'esprit de
+Noémie. Elle ne répondit rien. Agnès qui était sortie pour traire la
+vache entra avec sa chaudière.
+
+--Le lait est une bonne boisson, dit la folle, et ceux qui en boivent
+beaucoup sont d'un tempérament doux et calme.
+
+--D'où venez-vous, Geneviève, il y a plusieurs jours que l'on ne vous a
+vue? demanda Agnès.
+
+--Je voyage autour de la terre en attendant que j'entre dedans.
+
+--Quelle singulière pensée! On dirait Geneviève, que vous revenez à
+votre bon temps, observa Noémie.
+
+--Vous voulez dire au temps où je n'étais pas folle? Défiez-vous de ceux
+qui sont trop fins.
+
+La porte de la maison s'ouvrit tout-à-coup et un jeune homme entra.
+C'était Victor. Il courut à sa mère, l'embrassa avec effusion: C'est
+donc fini! balbutia-t-il. Noémie, les yeux pleins de larmes, resta
+silencieuse.
+
+--Ce n'est pas fini, interrompit la folle, ça commence.
+
+--Tiens, Geneviève! bonjour, dit le jeune avocat. Et toi Agnès tu es
+bien?
+
+--Aussi bien que possible.
+
+--As-tu vu M. Saint-Pierre, mère? demanda Victor d'une voix fort mal
+assurée.
+
+--Oui, il m'a dit de ne pas perdre courage, et de ne le point mal juger,
+s'il avait acheté la terre.
+
+--Le misérable! murmura Victor.
+
+--Noémie, la folle et Agnès auraient vu la foudre tomber au milieu
+d'elles qu'elles n'eussent pas été plus surprises.
+
+--Victor! exclama la veuve.
+
+--Oui, le misérable!... et je vais, dans l'instant, lui dire à sa face
+qu'il est un misérable...
+
+--Mais pourquoi, mon enfant, parles-tu ainsi? Tu ne sais donc pas tout
+ce qu'il a fait pour nous depuis vingt ans? Parce qu'un jour il cessera
+de nous donner, nous lui jetterons l'outrage à la figure? Est-ce là de
+la reconnaissance?
+
+--Vous ne savez pas ce qu'il a fait....
+
+--Et quand même il aurait acheté notre terre! Elle était à l'enchère,
+n'avait-il pas le droit de l'acquérir? Ne vaut-il pas mieux que ce soit
+lui qui l'ait achetée....
+
+--On parle de la bête, on en voit la tête, s'écria la folle....
+
+Tous les yeux se tournèrent vers la porte. Picounoc entra. Il salua les
+femmes et s'avança pour donner la main à Victor.
+
+--Jamais! dit avec feu le jeune avocat.
+
+Picounoc pâlit légèrement: Pourquoi me refuses-tu la main, dit-il? il me
+semble que...
+
+--Il me semble que vous devez vous l'imaginer pourquoi... reprit
+vivement Victor.
+
+--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? demanda Noémie inquiète.
+
+--Si cet homme l'eut voulu, ma mère, la maison où nous ne sommes plus
+que des étrangers serait encore à nous....
+
+Une poignante émotion serrait le coeur de Noémie. Picounoc regardait
+Victor avec une assurance étonnante.
+
+--C'est toi qui m'accuses de la sorte? dit-il..
+
+--Oui, je vous accuse et je vous convaincrai!
+
+--Voilà comme l'on juge mal, quand on ne juge que d'après les
+apparences. Ah! vous tous qui m'entendez, souvenez-vous de cette parole:
+les apparences sont souvent trompeuses, et il ne faut jamais se hâter de
+condamner son semblable.
+
+--Et votre lettre au notaire Baudin? reprit le jeune avocat.
+
+--Eh bien! ma lettre?
+
+--N'est-elle pas une preuve de votre mauvaise foi?
+
+--Je ne crois pas, monsieur Victor.
+
+--L'entendez-vous? il ne croit pas que cette lettre le condamne?
+
+--De quelle lettre veux-tu donc parler, Victor? demanda la veuve avec
+émotion.
+
+--Mère, écoutez-moi! j'avais trouvé de l'argent pour payer M. Chèvrefils
+et empêcher la vente de nos biens. Le notaire qui me fournissait cet
+argent est un ami de M. Saint Pierre. Or, aujourd'hui que tout le monde
+est malhonnête, paraît-il, on prend mille précautions pour placer ses
+deniers. Le notaire écrivit à notre bon ami que voici, pour lui demander
+s'il y avait quelque danger à nous faire ce prêt, et notre bon ami lui a
+répondu de ne rien prêter.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Noémie, serait-il donc possible?... Vous!
+vous Pierre-Enoch, vous avez fait cela?
+
+La folle regardait tout le monde avec des yeux étranges, et elle riait
+d'un rire qui faisait mal.
+
+--Voilà l'amitié de cet homme! reprit le jeune avocat, d'un ton de
+mépris.
+
+--Ah! j'étais pourtant bien assez malheureuse! soupira Noémie, et ses
+beaux grands yeux, chargés de reproches, s'arrêtèrent sur l'homme
+hypocrite.
+
+--C'est vrai, reprit Picounoc avec lenteur, c'est vrai que j'ai fait
+cela: mais je n'avais pas de mauvaise intention.
+
+--Vous vouliez acquérir une terre à bon marché, répliqua Victor.
+
+--Et qu'importe le bon marché, puisque la propriété a toujours sa
+valeur, et que ce n'est pas pour moi?
+
+--C'est pour le bossu, je suppose? Vous vous êtes entendus pour
+nous-ruiner?...
+
+--Victor, tes paroles me feraient bien du mal, si je ne comprenais pas,
+qu'en effet, les apparences sont contre moi; mais je te les pardonne
+parce que je t'aime, et parce que j'aime ta mère....
+
+Noémie rougit et se retira en arrière: C'est fini entre nous,
+murmura-t-elle....
+
+La folle battit des mains.
+
+--Noémie, dit Picounoc, détestez-moi, si vous le voulez; oubliez tout ce
+que j'ai fait pour vous; refusez-moi votre main que je sollicite depuis
+si longtemps; mais vous ne m'empêcherez pas de vous aimer et de vous
+faire du bien. Tenez, prenez ceci--il lui remit un papier soigneusement
+plié--c'est l'explication de ma conduite et ma justification, je
+l'espère.
+
+Le jeune avocat reconnut un acte notarié. Il prit le papier des mains de
+sa mère, et le parcourut en un clin d'oeil. A mesure qu'il lisait, sa
+figure reflétait toutes les impressions de son âme. Il pâlit, il rougit,
+il eut des sourires, et il finit par pleurer.
+
+--Pardon! monsieur Saint Pierre, pardon! s'écria-t-il.
+
+Noémie, de plus en plus stupéfaite, se laissa choir sur une chaise. Ses
+jambes tremblaient et son coeur battait à rompre sa poitrine. Agnès
+avait des larmes, dans les paupières, sans savoir pourquoi. La folle,
+les poings serrés, murmuraient des mots inintelligibles.
+
+--Je te pardonne, mon Victor, dit Picounoc, réellement ému. Je te le
+disais il y a une minute: les apparences sont trompeuses. Que cette
+leçon te serve pour l'avenir! il est possible que dans la carrière où tu
+es entré, cette vérité soit souvent bonne à méditer.
+
+Victor tenait serrées dans ses loyales mains les mains coupables de
+l'habitant.
+
+--Mère, dit-il, nous sommes riches! cette maison est encore à nous.
+Voici l'acte de donation.
+
+--Oui, Noémie, reprit Picounoc, je vous rends votre propriété. Je ne
+l'avais acquise que dans ce but.... Elle est à vous plus que jamais, et
+vous ne me devez rien!
+
+Il n'était pas vrai que Picounoc avait acheté cette terre dans le but de
+la rendre ainsi, de suite, et sans compensation aucune à la veuve
+indigente. Il avait imaginé ce procédé loyal et généreux pour déjouer
+les menaces de l'ami bossu. Certes! jamais moyen ne fut plus noble ni
+plus sûr. Et le sacrifice, après tout, n'existait qu'en apparence,
+puisque, selon toute probabilité, la ferme et la veuve reviendraient
+bientôt au rusé donateur. Le bossu pouvait parler maintenant, et dire de
+son ami Picounoc tout le mal qu'il voudrait, Picounoc se trouvait
+protégé par la plus forte des égides: une grande et belle action. Il
+regrettait une chose, c'était de n'avoir pas songé à cela plus tôt. Il
+ne se serait pas humilié devant sa fille, et ne l'aurait jamais
+sollicitée de prendre pour mari l'infâme bossu. Aux paroles de Picounoc,
+Noémie avait répondu: Je ne vous dois rien, dites-vous? Oh! je sens,
+moi, que je vous dois tout mon bonheur! Comment pourrai-je m'acquitter
+envers vous?
+
+--Comment? Noémie, répliqua Picounoc, vous ne l'ignorez pas, mais vous
+ne le voulez peut-être pas encore....
+
+--Ma mère n'a plus rien à vous refuser, se hâta de dire le jeune avocat,
+qui entrevoyait tout-à-coup un avenir de félicité pour sa mère et pour
+lui-même.
+
+--Vous l'entendez, Noémie, reprit Picounoc anxieux et presque tremblant.
+
+--Vous nous avez comblés de tant de bienfaits; vous venez encore
+d'accomplir une si généreuse action, que je croirais m'attirer la haine
+de mes amis et des reproches du bon Dieu, si je refusais plus longtemps
+de....
+
+Elle n'acheva pas. Elle avait la chaste timidité d'une jeune fille.
+
+--De devenir ma femme, Noémie! achevez, de grâce! dites-la cette parole
+que j'attends depuis vingt années et qui va me rendre le plus heureux
+des hommes!
+
+--Dé devenir votre femme!... acheva-t-elle, à voix basse en rougissant.
+
+--Merci, Noémie, merci! oh que je suis heureux! Et, saisissant les mains
+de la femme charmante qu'il avait enfin réussi à attendrir, Picounoc les
+couvrit de baisers.
+
+--Et quand serez-vous prête à venir prendre la première place dans ma
+maison? demanda-t-il.
+
+--Je vous le dirai ces jours-ci.
+
+--Monsieur Saint Pierre, commença Victor, quand on fait du bien à ses
+amis on ne saurait trop en faire. Vous êtes bon et généreux, soyez-le
+pour tout le monde, soyez-le à l'excès.
+
+--Eh bien! que veux-tu, mon Victor? où vas-tu arriver avec ce
+discours?... reprit Picounoc en l'interrompant.
+
+--Je voudrais aussi moi arriver à la félicité.
+
+--Tu serais bien chanceux, jeune comme tu l'es. Moi je n'y arrive
+qu'après bien des années d'ennui, de peine et de chagrins.
+
+--Vous m'effrayez, et je n'ose plus parler.
+
+--Parle, mon enfant, parle; si ton bonheur dépend de moi, tu l'auras,
+car je ne suis pas d'humeur à te faire de la peine aujourd'hui....
+
+--Je vous demande la main de Marguerite...
+
+--La main de Marguerite, dis-tu?
+
+--Oui... et ne me la refusez pas, je vous la demande au nom de la
+félicité qui remplit votre coeur, au nom de la joie qui remplit cette
+maison....
+
+--Ça, mon Victor, ce n'est pas mon affaire à moi seul. Va trouver
+Marguerite et arrangez-vous comme vous l'entendrez, répondit en riant le
+joyeux Picounoc.
+
+Victor, ne se le fit pas dire deux fois.... Débordant d'ivresse; il
+courut auprès de la jeune fille. Picounoc passa la soirée avec sa
+future. La folle, assise dans un coin, paraissait plongée dans une
+stupeur profonde: Il n'est donc pas méchant, pensait-elle. C'est moi qui
+suis véritablement folle, véritablement méchante. Tout ce qu'il disait,
+tout ce qu'il faisait c'était pour le bonheur de Noémie!... qui aurait
+pu deviner cela?
+
+--Marguerite! s'écria Victor entrant chez Picounoc.
+
+--Victor! répondit la jeune fille.
+
+Et une chaude poignée demain s'échangea. Je ne jurerais pas que les
+échos solitaires de la mansarde ne furent point éveillés par un bruit
+mystérieux comme celui d'une bouche ardente sur une joue rose: je ne
+jure de rien.
+
+--Depuis quand es-tu ici? demanda la jeune fille.
+
+--J'arrive.
+
+--As-tu vu ta mère?
+
+--Oui, et ton père aussi.
+
+--Papa? où? chez-vous?
+
+--Chez ma mère. Sais-tu l'affaire?
+
+--Quelle affaire?
+
+--Ton père sera bientôt le mien, et ma mère sera la tienne....
+
+--Vrai? Tu ne m'abuses pas... il aurait consenti....
+
+--A devenir le mari de ma mère....
+
+--Ah!... fit la jeune fille un peu désappointée...
+
+--Et toi, Marguerite, reprit Victor, consentirais-tu à devenir ma femme?
+
+--Tu le sais bien, Victor... mais mon père...
+
+--Il m'envoie régler cette douce petite affaire avec toi.
+
+--Ta m'étonnes! En vérité, il consent?
+
+--Il consent!...
+
+--Je pleurais ce matin... oh! que j'étais loin de soupçonner toute la
+félicité que devait m'apporter le soir!
+
+Le lendemain matin, Picounoc chantait en allant à la fenaison, et, quand
+il s'arrêtait pour aiguiser sa faulx, on aurait dit que la pierre
+faisait aussi chanter l'acier sonore. Tout riait dans la prairie. Le
+foin était plus embaumé, le soleil, plus brillant, le vent, plus frais.
+Oh! que tout est beau dans la nature quand notre coeur est plein de
+joie! Marguerite, en faisant le ménage, se surprenait à sourire, et, à
+tout instant les éclats joyeux de sa voix se mêlaient aux accents des
+petits oiseaux curieux juchés dans les peupliers. Victor et sa mère
+causaient ensemble des douleurs du passé, des surprises du présent et
+des joies de l'avenir.
+
+Il fut décidé que les deux mariages auraient lieu le 15 d'octobre et
+seraient célébrés à la même messe.
+
+Victor revint à Québec plus joyeux qu'il n'en était parti, il se remit
+au travail avec un zèle admirable, et la pensée de Marguerite
+l'aiguillonnait en embellissant ses jours.
+
+Un soir, le bossu se présenta chez son ami Picounoc. Il avait revêtu ses
+habits de drap noir et planté sur sa tête un _castor_ à peine étrenné.
+Marguerite le salua en souriant d'une façon tout à fait gentille! Il en
+fut charmé, car elle avait coutume d'être avare de ses sourires. Il crut
+que c'était un heureux présage: Je savais bien, pensa-t-il, avec un
+grain de vanité, qu'elle finirait par s'apprivoiser. Les femmes ne
+résistent pas longtemps à l'or que l'on fait miroiter à leurs
+regards.... Les femmes choisiront toujours pour mari le plus riche de
+leurs prétendants, et elles ont raison, car l'amour est un enfant gâté,
+et le gueux ne saurait satisfaire ses fantaisies.
+
+Picounoc se présenta tout à coup et fit envoler la dissertation du
+bossu. Les amis se serrèrent la main, parlèrent assez longtemps de
+choses insignifiantes, car lorsqu'on parle beaucoup, il est difficile de
+dire toujours des paroles sages ou utiles. Le bossu avait l'air mal à
+l'aise. On voyait qu'il était tourmenté d'une pensée fixe. Il suivait du
+regard la jolie fille qui, mettant la derrière main au ménage, passait
+et repassait gracieuse et charmante, devant lui. A la fin n'y tenant
+plus:
+
+--Je suis venu te demander la main de ta fille, dit-il à Picounoc, assez
+bas pour n'être pas entendu de Marguerite.
+
+--Parle-lui, mon cher, tu connaîtras ses intentions, ses idées. Si elle
+n'a pas d'objection, je n'en ai aucune, répondit l'habitant. Et il
+sortit, laissant son ami seul avec Marguerite.
+
+Le bossu, plein de confiance, crut que la chose était réglée d'avance,
+et qu'il n'avait qu'à s'annoncer. La gaîté toute nouvelle de Marguerite
+en faisait foi. Il s'approcha de la jeune fille, en se dandinant, la
+bouche en coeur, et la convoitise dans les yeux. Comme il se levait
+Geneviève entra. Il fut un peu décontenancé: Bah! c'est une folle,
+pensa-t-il, qu'ai-je besoin de me soucier d'elle?
+
+Geneviève demanda une tasse de lait à Marguerite qui s'empressa de la
+servir, et lui offrit l'hospitalité pour la nuit. La folle se mit à
+danser pour manifester sa joie. Elle dansait encore bien. Le bossu lui
+dit: Tu te souviens encore de ta jeunesse, je crois.
+
+--Te souviens-tu de la tienne, toi? lui répliqua-t-elle brutalement.
+
+--Non, je l'ai oubliée....
+
+--Si tu l'as oubliée, je m'en souviens, moi.
+
+--Tu as une bonne mémoire.
+
+--Une mémoire de folle.
+
+Il rit de la repartie, mais à contre coeur, et n'osa plus faire endéver
+la malheureuse femme. Se tournant vers Marguerite:
+
+--Marguerite, vous savez que je vous aime, commença-t-il.
+
+--Vous me l'avez dit, Monsieur, répondit-elle.
+
+--Vous êtes l'unique objet de mes désirs.
+
+--C'est possible.
+
+--Je ne rêve qu'à vous, je ne vois que vous nuit et jour....
+
+--C'est trop.
+
+--Trop! oh! non! je voudrais plus encore.
+
+--Oui!
+
+--Je voudrais......oh! Vous me comprenez n'est-ce pas?
+
+--Peut-être.
+
+--Laissez-moi vous le dire quand même....
+
+--Dites!
+
+--Je voudrais être aimé de vous....
+
+--De moi?
+
+--Oui, de vous! je vous l'ai dit cent fois!
+
+--Au moins!
+
+--Je voudrais être aimé de vous!... Je voudrais que vous fussiez ma
+femme.
+
+--Votre femme!
+
+--Oui, ma femme! Marguerite, le voulez-vous?
+
+--Non, monsieur.
+
+Un fou, sur la tête duquel on fait tomber une douche froide, n'est pas
+plus surpris que ne le fut le bossu à cette parole. Il fit un pas en
+arrière, devint blême comme la chaux, et resta longtemps sans rien dire.
+A la fin il soupira:
+
+--Vous me refusez?...
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'en aime un autre, et que je suis sa fiancée. Je ne suis
+plus libre.
+
+--Vous? vous-êtes fiancée?
+
+--Moi-même, monsieur.
+
+--Depuis quand? à qui?
+
+--Depuis quelques temps, à M. Letellier....
+
+--A M. Victor Letellier!... le garçon de Djos!... le fils du meurtrier
+de votre mère!... ah! vous n'avez pas de coeur!
+
+--Monsieur, de grâce! taisez-vous!
+
+La folle écoutait le bossu attentivement et le dévorait des yeux....
+
+--Le fils de Djos l'ancien, pèlerin! continua le bossu, ah! j'ai bien
+connu le père! si le garçon est aussi drôle!... Djos, Djos, le
+misérable! c'est donc lui encore qui me brise mon bonheur!...
+
+--C'est son fils, Monsieur, qui brise votre bonheur, et, si ce n'était
+pas son fils, ce serait le fils d'un autre.
+
+--Malheur! malheur! je regretterai toujours!... Il s'interrompit, voyant
+tout-à-coup qu'il déraisonnait ou devenait imprudent.
+
+--Où est votre père Marguerite?
+
+--Ici, dit une voix forte mais toujours nasillarde. C'était Picounoc qui
+rentrait.
+
+--Picounoc, te moques-tu de moi? reprit le bossu tout tremblant de rage.
+
+--Pas du tout, mon ami.
+
+--Tu m'as promis la main de ta fille, et je la veux, entends-tu?...
+
+--Prends-la?
+
+--Comment? prends-la! Tu veux plaisanter, hein? tu veux me rendre
+ridicule? rira bien qui rira le dernier! Je t'ai déjà forcé à
+t'agenouiller devant Marguerite, tu t'agenouilleras devant moi! je
+parlerai, Picounoc! je dirai tout! entends-tu, tout!
+
+--Mon père! s'écria Marguerite, qu'y a-t-il donc?
+
+--Ah! votre fiancé ne voudra plus de vous, bientôt, Mademoiselle, et je
+rirai de votre angoisse.... Madame Letellier maudira l'homme qui l'a
+persécutée secrètement toute sa vie!... Ah! les fiancés d'aujourd'hui
+sont les ennemis jurés de demain!... Je sais bien des choses moi! hurla
+le bossu fou de colère....
+
+Picounoc était sérieux. Marguerite, étonnée des paroles terribles du
+bossu, regardait son père avec terreur. La folle riait en vidant sa
+tasse de lait.
+
+--Vous ne voulez pas être ma femme, Marguerite, repartit le bossu, je
+vous le demande une dernière fois. Et, malheur à vous! si....
+
+--Un homme qui parle comme vous venez de le faire, un homme qui sait des
+choses comme celles dont vous nous menacez, et qui garde son secret
+comme une arme mortelle, n'est pas un honnête homme, Monsieur; et je ne
+veux pas avoir à rougir de mon mari!... Epuisée par cet effort,
+Marguerite, pâle, effrayée, se renferma dans sa chambre.
+
+--Picounoc, dit le bossu, je m'en vais déclarer à Noémie tout le mal que
+tu lui as fait.
+
+--Elle ne te croira point.
+
+--Je saurai bien la convaincre, sois tranquille!
+
+Et il partit. Il entra en effet chez la veuve Letellier, et lui dévoila
+toutes les infamies dont Picounoc s'était rendu coupable à son égard.
+Noémie l'écoutait bien paisiblement, le sourire sur les lèvres. Quand il
+eut fini, elle se leva, ouvrit le _placage_, prit un papier
+soigneusement plié dans une petite boîte et le lui remit.
+
+--Lisez, dit-elle, c'est sa justification.
+
+Le bossu lit avec stupeur l'acte de donation, le rendit et salua. En
+montant dans sa voiture, il se dit à lui-même demi-haut, demi-bas: Ce
+diable de Picounoc est plus fin que moi, s'il n'est pas plus canaille!
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ LA SOEUR ST. JOSEPH.
+
+
+Après plusieurs jours d'une marche rapide, les Couteaux-jaunes
+atteignirent le fort Providence, au nord du grand lac des Esclaves. Ils
+dressèrent leurs tentes de peaux à une petite distance de l'enceinte, et
+se livrèrent à toutes sortes d'amusements et de jeux, pour fêter leur
+heureux retour. Ils se trouvaient en effet, sur les confins du
+territoire qu'avaient occupé leurs aïeux, et, quelques journées
+seulement les séparaient encore des lieux où devait s'arrêter la tribu
+en attendant la chasse de l'hiver. Le Hibou-blanc se montrait d'une
+gaieté étrange, lui qui ne déridait jamais sont front bas et morose.
+C'est que le moment de son union avec Iréma était venu. Naskarina voyait
+avec un plaisir malin les larmes de son ancienne rivale, qui se désolait
+de plus en plus à mesure qu'approchait l'heure du sacrifice. Quelle
+pensée affreuse pour une jeune fille que celle de se donner à jamais à
+un vieillard infâme qu'elle déteste! Iréma fut souvent tentée de fuir
+pour échapper aux caresses du monstres; mais elle avait juré de rester,
+et sa parole avait sauvé son ami. Si elle trahissait le serment donné,
+le trappeur, abandonné du Grand-Esprit, ne retomberait-il pas entre les
+mains des traîtres? Plaintive et résignée, elle demeurait sous sa tente.
+Le Hibou-blanc vint la voir.
+
+--L'heure est arrivée où tu dois tenir ta promesse, Iréma, dit-il, en
+entrant.
+
+--Je le sais, et je ne me suis pas sauvée sous les bois; tu vois que je
+suis résignée; mais attends à demain, car je souffre aujourd'hui.
+
+--Tu veux m'échapper en gagnant du temps? Iréma.
+
+--Il faut que je voie la robe noire, que je me confesse et que je
+prépare mon coeur comme le veut le Grand-Esprit.
+
+--Folie que tout ça! je t'aime, cela suffit.
+
+--Tu ne m'aimeras pas toujours, peut-être, et alors si je n'ai pas la
+crainte du Grand-Esprit, que ferai-je?... je te quitterai peut-être pour
+aller vers un autre.
+
+Le Hibou-blanc frémit à cette pensée.
+
+--Je te tuerais! dit il avec emportement.
+
+--Eh bien! reprit la jeune fille, laisse-moi demander au Grand-Esprit le
+courage et la force, l'amour et la foi....
+
+--Tu demanderas ces choses-là après notre mariage, ce sera tout aussi
+bon.
+
+--J'irai demain, repartit Iréma avec fermeté.
+
+--Je pourrais t'épouser sans toutes ces cérémonies et ces formalités
+ridicules....
+
+--Iréma n'a pas peur de mourir, et, plutôt que de faire une chose
+désagréable au Grand-Esprit, elle se jetterait dans les ondes des lacs
+profonds.
+
+Le vieux chef regardait la belle vierge indienne avec une sorte de
+stupeur.
+
+--Puisqu'il le faut j'attendrai jusqu'à demain, reprit-il d'une voix
+altérée par l'émotion.
+
+Le lendemain il entra dans le fort, suivi d'Iréma et d'une partie de la
+tribu. "Les forts de traite du Nord ne ressemblent pas à la citadelle de
+Québec, ni même à aucune autre citadelle, mais tous se ressemblent entre
+eux. Ils ne rappellent guère au voyageur civilisé les riants villages
+qu'il a laissés sous des cieux plus cléments. Deux ou trois cabanes de
+bois rond, recouvertes en écorces d'arbres, et ceinturées d'une
+palissade de quinze à vingt pieds de hauteur, voilà tout. Ces pieux
+hauts et serrés protègent le traiteur ou post-master contre les
+indiens."
+
+Le Hibou blanc et ses gens arrivèrent à "une baraque en troncs d'arbre
+percée de quelques trous en forme de trapèzes plus ou moins irréguliers,
+sur lesquels étaient tendus des parchemins fort peu transparents.
+C'était le palais épiscopal. Une autre maison du même style, mais plus
+basse et adossée à la précédente, servait de chapelle. Tout cela était
+bien pauvre et surtout bien mal fait." Il demanda la robe-noire. Le
+vieux chef renégat ne cachait ni son plaisir, ni son orgueil; Iréma ne
+déguisait point sa peine. On fit réponse que la robe-noire était partie
+la veille pour la mission de St. Joseph, au sud du grand lac, près du
+fort Résolution, et qu'il faudrait attendre quelques jours, car la
+distance était d'au moins soixante à soixante cinq lieues. Le Hibou
+blanc entra dans une grande fureur, et voulut amener de force sa fiancée
+dans sa cabane. Naskarina lui dit: Ne vois-tu pas qu'elle se moque de
+toi? Elle t'avait promis de t'épouser dès notre arrivée ici, et voilà
+maintenant qu'elle emploie la ruse pour t'échapper. Elle est venue hier,
+seule, parler à la robe-noire, et la robe-noire, de complicité avec
+elle, s'est éloignée pour ne pas faire le mariage.
+
+--Naskarina, tu es mon amie, toi, et je te jure une éternelle
+reconnaissance.... Iréma périra de ma main si elle ne m'épouse point.
+Est-ce que je reculerais maintenant? J'en ai bien fait d'autres!
+
+Iréma, toute heureuse de ces moments de répit, était revenue parmi les
+femmes de la tribu. Elle avait confié au missionnaire les douloureux
+secrets de son âme, mais elle n'avait pas cherché à éviter son triste
+sort. Cependant le prêtre voyant qu'il était aussi bien de ne pas hâter
+cette union malheureuse, en remit à plus tard, de lui même,
+l'accomplissement. Il dit qu'il allait à la rencontre d'un confrère et
+de quelques soeurs de charité qui faisaient à Dieu le sacrifice de leur
+vie pour le salut des pauvres indiens.
+
+Il y avait déjà au fort Providence quelques bonnes soeurs de Charité,
+dont tout le temps était consacré à instruire des vérités chrétiennes
+les jeunes personnes des diverses tribus qui passaient par ce fort.
+C'était l'une de ces religieuses, la soeur St. Joseph, une belle femme
+d'un peu plus de trente ans, qui avait converti la jeune Iréma, et avait
+inculqué dans son âme de si beaux sentiments de foi. Elle vint dans le
+camp des Couteaux-jaunes, parlant avec amour et douceur, aux femmes et
+aux jeunes filles, de la bonté de Jésus, de la grandeur de Marie, et de
+toutes les merveilles de la religion. Une femme de la tribu s'approchant
+de la jeune catéchiste lui dit:
+
+--Il y a, dans cette tente que tu vois ici, une vierge Litchanrée qui a
+beaucoup de chagrin.
+
+--Conduis-moi vers elle, répondit la religieuse.
+
+--Iréma assise sur sa natte, le visage caché dans ses mains, pleurait.
+La religieuse ne la reconnut pas d'abord: Tu as du chagrin, ma soeur?
+lui dit-elle. A cette voix suave l'indienne tressaillit et découvrit sa
+figure mouillée de larmes.
+
+--Iréma! s'écria la religieuse.
+
+--Ma mère chrétienne! dit en même temps Iréma.
+
+Et les deux jeunes femmes s'embrassèrent comme deux soeurs. Iréma, à la
+prière de la bonne religieuse, raconta le sujet de ses angoisses. Elle
+dit comment le grand-trappeur l'avait délivrée des mains du traître
+Hibou-blanc, et comment, plus tard, elle le vit lui-même prisonnier de
+ce renégat cruel, et voué, bien sûr, à une mort affreuse.
+
+--Ce grand-trappeur, murmura la religieuse, c'est un homme de coeur, un
+bon chrétien, et un guerrier terrible....
+
+--Oh! oui! et les indiens qui ne l'aiment pas, le craignent. Mais les
+Couteaux-jaunes seuls ne l'aiment point, et c'est le vieux chef--un
+blanc comme le grand trappeur--qui les a indisposés contre lui.
+
+--Que dis-tu, Iréma? le Hibou-blanc n'est pas un indien?
+
+--Oh! non! mais il vit au milieu de nous depuis bien des lunes....
+
+--Quelle singulière idée! s'écria la religieuse.
+
+--Et lui qui devrait être plus instruit que nous autres des choses de la
+religion, et qui devrait être meilleur aussi, il se moque de notre
+docilité à suivre les conseils de la robe noire, et se plaît à faire le
+mal.
+
+--C'est un blanc! un compatriote! un chrétien! s'écria la religieuse, ô
+mon Dieu! quel aveuglement et quelle perversité!
+
+Iréma raconta ensuite qu'elle avait promis d'épouser cet homme
+méprisable, s'il rendait la liberté à son prisonnier.
+
+--Et la lui a-t-il donnée? demanda la soeur.
+
+--Oui, répondit Iréma.
+
+--Et où est-il maintenant, le grand-trappeur?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Il l'a peut-être fait assassiner?
+
+Iréma sentit un frisson lui courir dans tous les membres. Elle resta
+silencieuse pendant une minute, puis elle dit tout émue: S'il l'avait
+tué, est-ce que je serais libre?
+
+--Oui, certainement, répondit la soeur.
+
+Iréma vit comme un éclair de joie traverser son esprit. L'idée de la
+liberté, la pensée d'échapper au vieux chef, lui fit oublier un instant
+ce qu'elle devait au grand-trappeur. L'égoïsme eut un instant de
+triomphe, mais bientôt elle retomba dans une mélancolie profonde: Il n'y
+a pas d'alternative, pensa-t-elle tout haut, s'il est mort, je le
+pleurerai toujours, et s'il vit.... Elle acheva sa pensée par une
+douloureuse secousse de tête.
+
+Les Litchanrés arrivèrent. Ils dressèrent leurs tentes à l'ouest de la
+petite baie où s'élève le fort. Les forts ou les missions sont des
+terrains neutres, et l'on enterre la hache ou la carabine en y arrivant.
+Souvent aussi les plus heureuses réconciliations ont lieu alors, grâce
+au zèle et à la charité des saints missionnaires.
+
+Le Hibou-blanc comprit qu'il ne pouvait s'entourer de trop de
+précautions, ni employer trop de moyens pour parvenir à son but, la
+possession d'Iréma. Il fit des démarches auprès de la tribu ennemie, et
+lui proposa la paix. Il fut accueilli avec bienveillance, car les
+Litchanrés, bien que braves, n'aimaient guère à verser le sang.
+Encouragé, le Hibou-blanc convoqua une grande réunion des deux tribus,
+et fit un long discours pour leur démontrer qu'elles devaient s'unir, se
+fondre en une seule, et n'avoir plus que les mêmes wigwams, et le même
+chef. Plusieurs murmurèrent, disant qu'ainsi les Litchanrés, qui
+n'avaient plus de chef, seraient soumis aux Couteaux-jaunes.
+
+--Je suis vieux, dit le Hibou-blanc, mes jours ne seront pas nombreux,
+et, alors, vous choisirez un chef parmi les Litchanrés. Ainsi chaque
+tribu sera traitée avec justice. En attendant je vais épouser une fille
+de la tribu des Litchanrés, et cimenter, par là, l'union des deux
+tribus.
+
+--C'est bien! dirent les Litchanrés, mais si par la volonté du
+Grand-Esprit notre chef bien-aimé revenait, tu lui céderais la place.
+
+--Kisastari? demanda le Hibou-blanc en éclatant de rire.
+
+--Oui, Kisastari! répondirent les Litchanrés.
+
+--Oh! oui! je le promets....
+
+
+
+
+ XIX
+
+ LES VIEILLES CONNAISSANCES.
+
+
+--_Aures habent et non audient_! dit l'ex-élève fatigué de héler un
+canot qui passait loin de lui, sur le grand lac.
+
+--_Well_! _let them go_!... C'est nous les rejoindre, ajouta John.
+
+--C'est un canot de missionnaires, dit Baptiste.
+
+--On voit les robes-noires, continua Félix.
+
+--Je ne sais pas si les Couteaux-jaunes sont arrivés au fort, reprit
+l'ex-élève.
+
+--_The Yellow knives_? demanda John _I guess so_!...
+
+--On le saura bientôt, dit Baptiste, car dans six heures on touchera
+terre.
+
+Le canot qui passait au large de celui de nos chasseurs Canadiens était,
+en effet, l'un des canots de la mission. Deux prêtres, trois religieuses
+et deux indiens le montaient. C'était le missionnaire de Providence qui
+revenait de la mission de St. Joseph et du fort Résolution, avec le
+nouveau missionnaire et les soeurs de charité que nous avons rencontrés
+déjà. Trois des guides engagés au fort Chippeway amenaient le canot
+chargé de provisions.
+
+Les trappeurs canadiens arrivèrent à Providence en même temps que les
+missionnaires. Ils furent bien accueillis et se hâtèrent, à l'exception
+de John, d'aller à confesse, comme, du reste, c'était leur coutume. Ils
+avaient toujours quelques peccadilles sur la conscience, et aujourd'hui
+surtout, ils n'étaient pas parfaitement rassurés sur la légèreté de la
+faute qu'ils avaient commise en scalpant quelques uns de leurs ennemis.
+
+Le Hibou-blanc éprouva du mécontentement, et peut-être de la frayeur, à
+la vue des canadiens, quand il les rencontra. C'était près de la
+chapelle, le jour même de leur arrivée. Il était allé demander au
+missionnaire à quelle heure Iréma et lui pourraient se présenter pour
+être mariés. L'ex-élève lui lança un regard oblique plein de menaces, et
+John lui dit: _Take care_! _by God_! Baptiste et Félix lui avaient
+montré le poing. Affaire d'habitude ou distraction, car le coeur était
+pur et la confession avait été bonne.
+
+Cependant le Hibou-blanc comptait sur ses nouveaux alliés pour apaiser
+les canadiens. Et il n'avait pas tort. Quand l'ex-élève et ses amis
+connurent les dispositions des Litchanrés, ils se dirent qu'ils
+n'avaient plus rien à voir dans les affaires de ces indiens: mais
+restait toujours le grand-trappeur qui n'était pas assez vengé.
+
+Le lendemain matin, le Hibou-blanc, fier et insolent, se rendit à la
+tente d'Iréma, qui ne pouvait se résoudre à partir, et, moitié menaçant,
+moitié doucereux, il l'entraîna vers le fort. Couteaux-jaunes et
+Litchanrés suivirent en chantant et dansant. Iréma fondait en larmes
+quand elle entra dans l'humble chapelle en bois rond. Le missionnaire
+supplia le Hibou-blanc de rendre à la pauvre indienne la promesse
+arrachée dans un moment fatal.
+
+--J'ai attendu assez longtemps, dit le Hibou-blanc, vos prières sont
+inutiles.
+
+--Mais cette femme ne vous aime pas.
+
+--Elle a promis de m'épouser!
+
+--Vous la rendrez malheureuse et vous serez malheureux vous-même.
+
+--C'est mon affaire.
+
+Les chasseurs canadiens étaient là, bondissant de rage, mais n'osant
+parler haut sans permission.
+
+--S'il était à la porte! grinça l'ex-élève.
+
+--Il ne l'aura pas longtemps! fit Baptiste....
+
+--A nous quatre, dit Félix, on peut en tordre joliment de ces Hiboux.
+
+--_Upon my soul_! murmura John en serrant les poings.
+
+--Vous n'êtes pas indien? demanda le missionnaire au vieux chef.
+
+Le renégat fit un pas en arrière, et devint livide.
+
+--Qui vous a dit cela? répliqua-t-il.
+
+--Ceux qui vous connaissent, repartit le prêtre.
+
+Le Hibou-blanc promena autour de lui un regard anxieux; il aperçut les
+chasseurs Canadiens et se mit à trembler de rage: Je suis libre de vivre
+ici ou ailleurs, et de la façon qu'il me plaît, répondit-il au
+missionnaire.
+
+--C'est vrai, mais je ne puis vous marier sans savoir votre nom.
+
+Le Hibou-blanc passa sa main ridée sur son front couvert de sueurs, il
+hésita une minute, puis, à la fin, convaincu que personne, au milieu de
+cette solitude lointaine, ne le connaissait ou n'avait entendu parler de
+lui, il reprit son assurance arrogante et dit à haute voix: Je m'appelle
+José Racette!
+
+--Racette! crièrent deux échos....
+
+Une angoisse horrible saisit le vieux chef. Il se maudit d'avoir été
+assez bête pour dire son nom, car il vit qu'il était connu. L'ex-élève
+et Baptiste s'étaient approchés, la terreur ou la colère peinte sur la
+figure. Ils ne disaient rien et regardaient avec une fixité brûlante le
+vieux renégat. D'un autre côté, une jeune religieuse, l'amie d'Iréma,
+s'était affaissée sur le sol.... On se hâta de lui porter secours.
+
+Elle reprit ses sens, mais ses yeux se détournèrent avec horreur de
+Racette, et se reposèrent avec pitié sur Iréma.
+
+--Que veut dire ceci? demanda le prêtre; que ceux qui savent quelque
+chose parlent! Je le permets, et Dieu le veut....
+
+Alors l'ex-élève s'écria, content de donner cours à son indignation:
+
+--Racette! quoi! c'est vous, misérable! vous, un voleur de grand chemin!
+un ravisseur de jeunes filles, un assassin! un échappé du pénitencier!
+qui vous cachez ainsi sous le masque de l'indien pour échapper à la
+justice des hommes, et continuer vos oeuvres damnées! ah! si le prêtre
+me le permet, vous ne tuerez plus personne! Et, disant cela, il levait
+son bras armé du terrible couteau. Ses compagnons l'encourageaient de
+leurs frémissements. Le prêtre l'arrêta.
+
+--Êtes-vous chrétien? dit-il avec force, est-ce ainsi que vous pratiquez
+la charité?
+
+--L'a-t-il pratiquée, lui, le maudit! quand il s'est fait voleur? quand
+il a enlevé une enfant de douze ans? quand il s'est caché dans une cave
+pour tuer Djos! Djos, mon ami, Djos le pèlerin de Ste. Anne?... L'a-t-il
+pratiquée encore dernièrement quand il a tué le grand-trappeur.
+
+--Il tué le grand-trappeur? demanda le prêtre avec émotion.
+
+--Je ne l'ai pas tué, répondit Racette, puisque voilà le prix de sa
+liberté. Il montrait Iréma.
+
+--Où est-il le grand-trappeur? demanda le missionnaire.
+
+--Dans la forêt, libre et heureux, répliqua le Hibou-blanc.
+
+--Ici! répondit une voix sonore.
+
+Tous les yeux se tournèrent du côté d'où venait la voix. Un cri s'éleva:
+Le grand-trappeur!
+
+En effet, le grand-trappeur entrait.
+
+L'ex-élève, Baptiste, John et Félix se précipitèrent vers leur compagnon
+et le pressèrent dans leurs bras avec tous les transports de la plus
+vive ivresse.
+
+--Vous voyez qu'il est vivant et libre, reprit Racette avec une audace
+incroyable, vous savez mon nom, monsieur le missionnaire, mariez-nous!
+
+Iréma poussa une plainte profonde.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, il faut donc que je me sacrifie?... Mais
+il est sauvé!
+
+--Iréma, s'écria le grand-trappeur, pauvre enfant! console-toi!...
+
+--Je me consolerai puisque je vous ai sauvé la vie, même en perdant le
+bonheur et la liberté.
+
+--Que veux-tu dire, Iréma?
+
+Le prêtre répondit: Elle a promis d'épouser le chef, s'il vous rendait
+la liberté....
+
+--Le traître! gronda le grand-trappeur, il avait embusqué ses guerriers
+pour m'assassiner.
+
+Un frisson d'horreur courut dans l'assemblée.
+
+La jeune religieuse, revenue de son évanouissement, mais encore livide
+de surprise et de peur, écoutait en frémissant les révélations de toutes
+sortes.
+
+--Tu es libre, dit le missionnaire à la jeune Iréma, tu peux épouser le
+mari de ton choix.
+
+La jeune fille, folle de joie, se jeta dans les bras de la soeur St.
+Joseph.
+
+--Vous, Hibou-blanc, continua le missionnaire, reprenez votre nom de
+José Racette et allez vous faire pendre ailleurs.
+
+--Racette! José Racette! hurla le grand-trappeur.
+
+--Eh bien! oui! repartit le renégat avec cynisme, ce nom-là te fait-il
+peur aussi?
+
+--Racette! José Racette! le maître d'école!
+
+--Oui! Racette, José Racette, le maître d'école! répéta, en se moquant,
+le vieux chef.
+
+--Misérable! je te trouverai donc toujours sur mon chemin? vociféra le
+grand-trappeur.
+
+--Et toi, qui es-tu donc? demanda le Hibou-blanc.
+
+--Moi! moi!... qu'est-ce que cela te fait? Va-t-en, ou....
+
+--Vous connaissez Racette? demanda l'ex-élève au grand-trappeur.
+
+--Hélas! si je l'ai connu!...
+
+--Pas mieux que moi, toujours! Si vous saviez tout le mal qu'il a fait!
+Si vous saviez comme il a persécuté le meilleur de mes amis, Djos, le
+pèlerin de Ste. Anne!
+
+Une pâleur affreuse couvrit la figure honnête du trappeur. L'ex-élève
+continua: Pauvre Djos! s'il n'avait pas eu tant d'ennemis il vivrait
+encore sans doute et serait heureux!... son enfant ne serait point
+orphelin, sa femme ne serait pas veuve!...
+
+--Sa femme veuve! fit le grand-trappeur, d'une voix étranglée.
+
+--Veuve depuis vingt ans passés, reprit l'ex-élève--si elle ne s'est pas
+remariée, bien entendu....
+
+--Tu te trompes, mon ami, repartit le grand-trappeur, tout frémissant,
+Djos a tué sa femme dans un moment de folie....
+
+--Sa femme? s'il l'avait tuée je ne l'aurais pas vue, je ne lui aurais
+pas parlé il y a cinq ans!... c'est la femme de Picounoc qu'il a tuée...
+et encore on ne sait pas si c'est lui qui l'a tuée....
+
+Le grand-trappeur, défait, tremblant comme un homme qui tombe épuisé par
+les tortures, s'appuya sur ses amis Baptiste et l'ex-élève. L'eau
+ruisselait froide de ses tempes, et ses dents claquaient. L'ex-élève
+continua: Moi, j'ai toujours cru que Picounoc avait tué sa femme
+lui-même et peut-être tué Djos aussi, car il aimait Noémie, la femme de
+Djos, et quand on aime comme cela....
+
+--Pitié! mon Dieu! pitié! s'écria tout-à-coup le grand-trappeur. Et il
+tomba à genoux les mains levées vers le ciel.
+
+--Qu'avez-vous donc? demanda le missionnaire.
+
+Tout le monde le regardait avec étonnement. La jeune religieuse s'était
+levée.
+
+--Noémie! Noémie! s'écria-t-il de nouveau, me pardonneras-tu? me
+pardonneras-tu?
+
+La stupeur se peignit sur toutes les figures; on sentit un frisson
+courir dans la foule....
+
+--Noémie, reprit-il, ô ma femme bien aimée!
+
+--Sa femme? murmure-t-on de toutes parts.
+
+--Djos! le Pèlerin de Ste Anne! c'est moi!... oui... c'est moi! ajouta
+le grand-trappeur.
+
+--Toi, s'écrièrent ensemble l'ex-élève et Baptiste!...
+
+--Lui! dirent les autres.
+
+--Mon frère! mon frère! exclama une voix douce et frémissante.
+
+Et, de nouveau, les vieux amis se serrèrent coeur contre coeur.
+
+--Elle n'est pas morte! je ne l'ai pas tuée! disait, au milieu de ses
+sanglots, le grand-trappeur! Elle n'est pas morte!... Je ne l'ai pas
+tuée!...
+
+--Mon frère! mon frère! s'écria de nouveau la douce voix de femme! Et
+une jeune religieuse, s'échappant des bras d'Iréma, vint tomber dans
+ceux du grand-trappeur:
+
+--Je suis Marie-Louise, ta petite soeur Marie-Louise!
+
+--Marie-Louise! tu es Marie-Louise? Ah! Mon Dieu! Mon Dieu! et le
+grand-trappeur, fort contre les tortures, fort contre le malheur,
+s'affaissa lourdement sous le poids de son étrange félicité.... Le Hibou
+blanc se glissa dehors; plusieurs l'entendirent crier.
+
+--Malédiction! malédiction! je l'ai tenu un jour et je l'ai laissé
+échapper.
+
+
+
+
+ PICOUNOC LE MAUDIT
+
+ P. LEMAY
+
+
+
+
+
+
+ TOME II
+
+
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ LA COUR CRIMINELLE
+
+
+
+
+ I
+
+ LE RETOUR AU VILLAGE.
+
+
+Jeudi le 28 septembre 1871, Picounoc serra sa dernière gerbe de blé. Il
+avait rudement fauché depuis un mois, et les épis, après avoir javelé
+sur le champ, avaient été liés en gerbes, puis transportés sur les
+grandes charrettes, dans les _tasseries_. La récolte était bonne; le
+temps s'était tenu au beau, et les grains: avoine, orge, blé, seigle et
+sarrasin, tout se sauvait en bon état. Aussi, Picounoc était de joyeuse
+humeur, et, ce jour-là, il fêtait la grosse gerbe. Il avait bien, pour
+être gai, une autre raison non moins valable: il épousait, dans quelques
+jours, la femme aimée depuis vingt ans, et Marguerite sa fille allait,
+en même temps, devenir l'épouse d'un jeune avocat riche de talents et
+d'espérances.
+
+Il s'en allait midi. Marguerite balayait la _place_, car sa future
+position de grande dame ne la rendait ni vaine, ni paresseuse. Le balai
+de cèdre ramassait net les petits brins de paille, les légers flocons de
+laine et les mille parcelles de toutes sortes de choses qui émaillent
+nos planchers, après un bout de temps de travail au métier, de serrée,
+ou de filage. Des rayons de soleil entraient par les fenêtres comme des
+glaives d'or, et la poussière, au moindre souffle, se mettait à
+tourbillonner follement dans ces rayons. Tout à coup Marguerite
+s'arrêta, surprise, à l'aspect d'un étranger qui frappa à la porte. Cet
+étranger portait deux pistolets à sa ceinture et une carabine. Mais
+retournons de quelques heures en arrière, et racontons bien chaque chose
+en son temps.
+
+Deux hommes inconnus étaient débarqués durant la nuit à Batiscan. Ils
+venaient de loin. L'un des deux se rendit à pied à Deschambeault, et
+l'autre traversa au sud, dans la chaloupe qui fait régulièrement, chaque
+jour, le trajet de Batiscan à St. Pierre Lesbecquets, pour accommoder
+les voyageurs qui veulent prendre les bateaux de Montréal ou de Québec.
+Celui qui avait pris le chemin de Deschambeault, pouvait compter
+quarante quatre ans et ne paraissait pas en avoir plus de trente six,
+tant il avait de gaieté dans les yeux, et tant riait toujours sa figure
+bronzée. Il était de taille moyenne, un peu sec, nerveux et vif. Il
+portait une longue barbe noire; du reste, tous deux étaient riches de
+barbe et de cheveux. L'autre semblait porter sur ses puissantes épaules
+un fardeau de douleurs. Ce n'est pas à dire qu'il était courbé; il se
+tenait droit, le front haut, l'oeil ferme, et l'on se détournait pour le
+voir en murmurant: c'est un bel homme! Il avait quarante deux ans, je
+crois. S'ils n'eussent pas été des hommes de fer, des marcheurs
+infatigables, ils se seraient fait conduire en voiture; mais la voiture,
+ils jugeaient que c'était bon pour des femmes ou des malades, et, depuis
+nombre d'années ils n'en avaient éprouvé ni les commodités, ni les
+inconvénients. Ils venaient de loin, ces hommes, et l'un d'eux n'avait
+pas vu depuis vingt ans les flots d'émeraude du plus beau fleuve du
+monde, ni les campagnes riantes qui l'entourent comme d'un ceinturon
+d'argent. Inutile de vous décliner les noms de ces étrangers, vous les
+avez jetés au vent: le grand-trappeur et l'ex-élève! Eh bien! oui,
+l'ex-élève et le grand-trappeur qui s'en viennent embrouiller les cartes
+et gâter le jeu de Picounoc, au moment où il va gagner la partie. Le
+grand-trappeur risque tout pour tout, et il le sait bien. Il n'a pas tué
+sa femme, c'est vrai; mais il en a tué une autre, et il est meurtrier.
+S'il se fait connaître, il sera arrêté, jeté en prison; il s'assiéra sur
+le banc des accusés, et qui sait? il montera peut-être sur l'échafaud.
+S'il demeure inconnu, il verra sa femme, qui se croit veuve et libre
+depuis vingt ans, passer enfin dans les bras d'un autre!... Effrayante
+alternative! Mais ne pourrait-il pas se faire connaître de sa femme
+seulement, lui dire de vendre ses biens et l'emmener vivre ailleurs?
+C'est à cette dernière décision qu'il s'est arrêté en effet. Il saute de
+la chaloupe sur le rivage et monte la côte escarpée de l'Eglise de St.
+Pierre Lesbecquets. Il faisait nuit encore. Il ne voulut pas, comme la
+plupart des autres voyageurs, s'arrêter aux maisons de pension pour
+dormir et déjeuner ensuite. Une force mystérieuse le poussait vers
+Lotbinière; une pensée unique l'absorbait tout entier: revoir sa femme
+et son enfant. Mais que de craintes! que d'angoisses serraient son âme!
+Noémie vit-elle encore? et, si le chagrin ne l'a pas tuée, est-elle
+demeurée fidèle à son premier amour? Elle était encore vivante et libre
+il y a cinq ans; l'ex-élève l'a vue alors et lui a parlé.... Mais cinq
+ans c'est long, quand on considère tout ce qui peut arriver dans cinq
+jours! Et l'enfant, le petit Victor, qu'est-il devenu? Bientôt il aura
+une réponse à toutes ces questions, et c'est ce qui l'effraie. Il a peur
+de la vérité. Il eut pu, dans la traversée, s'informer de bien des
+personnes et apprendre beaucoup de choses, mais il n'avait osé parler.
+Les gens l'avaient regardé avec une certaine curiosité, mais personne ne
+le fit sortir de son mutisme.
+
+Parmi les passagers de la chaloupe se trouvait un jeune homme d'une
+tournure élégante et d'une excellente éducation. Ses manières affables
+et son discours intéressant, semé de saillies originales, le firent de
+suite remarquer de tous. Il se trouvait assis auprès du grand-trappeur.
+Plusieurs personnes lui demandèrent son avis sur certaines matières, les
+chances qu'elles pouvaient avoir de gagner un procès intenté dans telle
+circonstance ou pour telle raison. Toujours il répondit avec franchise
+et prudence. Ceux qui ne le connaissaient point comprirent qu'il était
+avocat. En effet, c'était Victor Letellier qui montait de Québec pour la
+fête de la grosse-gerbe. Lui non plus ne prit pas le temps de dormir,
+mais il déjeuna et loua un cocher. La distance entre la traverse de St.
+Pierre et la concession St. Eustache, à Lotbinière, est de six lieues.
+Le chemin est coupé par des ravins profonds et rempli d'ornières, dès
+que le soleil, moins chaud, refuse d'aider les fossés à pomper l'eau:
+c'est-à-dire qu'il faut trois heures au moins, et plus souvent quatre,
+aux cochers de la campagne pour aller d'un lieu à l'autre.
+
+Le jeune avocat atteignit le grand-trappeur un peu en bas de l'église de
+St. Jean-des-Chaillons, dans l'anse du Calvaire. Il le reconnut pour un
+de ses compagnons de chaloupe: C'est un marcheur à ce qu'il paraît!
+pensa-t-il: après tout il peut se faire qu'il ne dédaigne pas la
+voiture.... Arrête, _charretier_, fit-il, quand il arriva près du
+voyageur.
+
+Le cocher arrêta.
+
+--Montez-donc dans ma voiture, Monsieur; puisque nous allons du même
+côté nous pouvons aller dans la même voiture.
+
+--Je vous avoue que j'aime bien à marcher... répondit le grand-trappeur.
+
+--Vous aimez peut-être à jaser aussi; nous causerons pour tuer le
+temps....
+
+Le grand-trappeur sentit son coeur battre fort dans sa poitrine, et il
+eut comme un éblouissement: Après tout, se dit-il, il faut que je
+finisse par interroger quelqu'un, et par tout savoir.
+
+Il prit place dans la voiture, à côté du jeune avocat.
+
+--Vous allez dire que je suis bien curieux, reprit le jeune homme; mais,
+allez-vous loin de ce pas?
+
+--Je me rends à Lotbinière.
+
+--A Lotbinière? c'est là que je vais aussi. Vous n'êtes pas de la
+paroisse?
+
+--Non, Monsieur.
+
+--Non, car je vous connaîtrais. Venez-vous de loin?
+
+--Du grand lac des Esclaves....
+
+--Ah! vous êtes chasseur?
+
+--Depuis vingt ans....
+
+--Je vois à votre accoutrement....
+
+--Mon fusil et mes pistolets ne m'ont jamais quitté, et il m'en coûte de
+m'en séparer.
+
+--Je comprends cela; mais, si vous demeurez quelque temps ici, vous
+finirez par vous accoutumer à ne vous en pas servir....
+
+La conversation tomba. Après quelques minutes le jeune avocat reprit:
+
+--Vous avez peut-être rencontré, là-bas, un chasseur canadien du nom de
+Paul Hamel.
+
+--Paul Hamel! l'ex-élève? ah! c'est mon meilleur ami....
+
+--C'est aussi l'ami de ma famille... un brave et joyeux garçon... le
+camarade d'enfance de mon père... je l'ai vu, il y a cinq ans, et je
+vous assure que ses récits de voyage m'ont fort amusé....
+
+--Il est revenu au pays avec moi, balbutia le grand-trappeur que
+l'émotion agitait comme la fièvre.
+
+--Vraiment! alors nous le verrons?
+
+--Il doit traverser dans quelques jours....
+
+--Ma mère aura du plaisir à le revoir....
+
+--Vous demeurez à Lotbinière?
+
+--J'y suis né; mais je demeure à Québec, et je suis avocat....
+
+--Vous êtes avocat! fit le grand-trappeur avec surprise.
+
+--Oui, monsieur; cela vous étonne! vous me trouvez jeune, et vous doutez
+de ma science sans doute.
+
+--Non, car je vous ai entendu parler fort sagement, cette nuit, dans la
+chaloupe.... Ah! vous êtes avocat!
+
+Et le grand-trappeur demeura plongé dans une réflexion profonde.
+
+--Si je puis vous être utile, Monsieur, reprit Victor, ce sera de tout
+mon coeur.
+
+Après un silence assez long le grand-trappeur reprit:
+
+--Il y a une affaire dont j'aimerais à vous parler... je serais curieux
+de connaître votre opinion sur certaines choses!...
+
+--Qu'est-ce que c'est, monsieur? je suis heureux de pouvoir vous
+obliger.
+
+--Oh! cela ne me regarde pas directement, c'est pour un ami....
+
+--N'importe! parlez toujours, parlez pour votre ami.
+
+--Il a tué!... balbutia l'étranger.
+
+--Ah! certes! c'est grave, dit l'avocat....
+
+--Oui, monsieur, c'est grave, mais il croyait avoir droit de tuer....
+
+--Etait-ce à la guerre? demanda en riant le jeune homme.
+
+--Ah! monsieur, je sais qu'à la guerre on peut tuer, on doit tuer
+même....
+
+--C'est une plaisanterie que j'ai faite, monsieur, continuez je vous
+prie.
+
+--Il a tué sa femme......pardon! il croyait tuer sa femme et il a tué la
+femme d'un autre...
+
+--C'est assez singulier; voyons! comment cela?
+
+--On lui disait que sa femme était infidèle...
+
+--Et il l'a tuée sur un soupçon? le malheureux!
+
+--Il ne l'a pas tuée, c'en est une autre qu'il a tuée.
+
+--Je ne comprends pas bien; expliquez l'affaire plus au long.
+
+--Voici, monsieur. On lui dit: Va à telle heure, en tel endroit, et tu
+trouveras ta femme, dans les bras de quelqu'un. Et le malheureux obéit à
+cette parole infâme, va où on lui dit d'aller, et tue, comme je vous
+l'ai dit, une femme qui n'est pas la sienne.
+
+--Mais comment se fait-il qu'il ne se soit pas aperçu de sa méprise
+avant de frapper? demanda le jeune avocat....
+
+--Ah! monsieur, tout était arrangé pour le tromper... c'est quelque
+chose d'inouï... d'infernal.... Et les poings du grand-trappeur se
+crispèrent, et un frisson parcourut son corps. Le jeune avocat soupçonna
+que l'ami dont parlait cet étranger n'existait pas, mais qu'il était
+bien lui-même le héros de ce drame.
+
+--Voilà la plus étrange affaire, reprit Victor, que j'aie jamais vue!
+c'était donc une conspiration contre votre ami? un piége infâme, mais
+habilement tendu?...
+
+--Oui, monsieur, c'était tout cela....
+
+--C'est une cause magnifique, et que j'aurais du plaisir à défendre...
+mais où trouver des preuves de ce que vous avancez, ou plutôt de la ruse
+dont on s'est servie pour tromper votre ami?...
+
+--Des preuves? je n'en connais point... rien que l'honnêteté du
+meurtrier....
+
+--Ce n'est pas assez.
+
+--Et si le meurtrier était convaincu d'avoir tué cette femme, sans qu'il
+pût prouver que c'est par suite d'une erreur et d'une embûche criminelle
+tendue à sa bonne foi?
+
+--Il serait condamné....
+
+--A mort?
+
+--A mort!
+
+Le front rembruni du grand-trappeur s'inclina, une légère pâleur couvrit
+sa figure.
+
+--Mais, dites donc, est-ce qu'il n'a pas été arrêté, votre ami? demanda
+le jeune homme.
+
+--Non, monsieur,... il s'est sauvé....
+
+--Il a bien fait, et je ne lui conseille pas de revenir....
+
+Un long silence suivit. Les voyageurs passèrent la petite rivière du
+Chêne qui sépare, au fleuve, Ste. Emmélie de St. Jean, puis ils
+arrivèrent à la grande rivière. La grande rivière du Chêne est parsemée,
+à son embouchure, de petites îles ombragées de chênes et d'érables. Un
+pont magnifique relie la côte est à l'une de ces îles, et un autre pont
+plus petit va de l'île à l'autre rivage. Il ne coule sous ce dernier
+pont, qu'un mince bras de la rivière qu'on appelle le canal. Une
+centaine de maisons sont assises coquettement sur la rive occidentale,
+au pied du coteau que domine une jolie église gothique. C'est un immense
+bocage où serpentent les ondes d'une rivière, où s'agite un essaim de
+travailleurs, d'où s'élèvent les fumées bleues de cent foyers. Les
+voyageurs passèrent devant la maison du bossu. Une vieille femme à l'air
+anxieux et triste sortait de cette maison.
+
+--Voulez-vous m'emmener à St. Eustache? demanda-t-elle au cocher, je
+suis invitée à la fête de la grosse gerbe, et, si je me rends à pied, je
+ne pourrai pas danser, je serai trop lasse.
+
+Le grand-trappeur regarda le jeune avocat d'un air interrogateur.
+
+--C'est une pauvre folle, dit le jeune homme, répondant au désir de son
+compagnon.
+
+--Une folle! comment la nommez-vous?
+
+--Geneviève!
+
+--Geneviève! exclama le grand-trappeur, et ses yeux se fixèrent comme
+deux tisons sur la malheureuse femme.
+
+Le cocher passait sans faire attention aux paroles de Geneviève.
+
+--Arrêtez-donc, dit Victor, nous allons la prendre avec nous: je
+paierai; soyez tranquille.
+
+--Ah! ce n'est pas le paiement que je regarde, répliqua le cocher, ni la
+charge: mon cheval est bon; mais une folle avec vous, Monsieur?...
+
+Le jeune avocat se prit à rire.
+
+--Bah! dit-il, la compagnie de cette folle est moins dangereuse que la
+compagnie de bien des fines....
+
+Geneviève s'assit à côté du cocher. Le bossu entr'ouvrit sa porte, et le
+jeune avocat la salua d'un air un peu railleur.
+
+--Mon tour de rire viendra peut-être, grinça le bossu.
+
+--Quel est cet homme? demanda le grand-trappeur.
+
+--C'est un nommé Chèvrefils! bossu, marchand et riche....
+
+Le bossu avait entendu la question du grand-trappeur.
+
+--Je ne vous demande pas votre nom à vous, filez donc votre route!
+vociféra-t-il....
+
+Le grand-trappeur sourit disant:
+
+--Il est de mauvaise humeur, je crois?
+
+--Oui, et pour cause... j'épouse bientôt une jeune fille qu'il voulait
+acheter avec sa fortune...
+
+--C'est un lâche!... payer pour se faire aimer! ah!...
+
+--Et c'est que Marguerite est jolie....
+
+--Marguerite, que vous la nommez?
+
+--Marguerite Saint Pierre, Monsieur.
+
+--Saint Pierre? Saint Pierre? murmura l'étranger....
+
+--Son père est connu dans la paroisse sous le surnom de Picounoc.
+
+--Picounoc! s'écria le grand-trappeur!...
+
+--Est-ce que vous le connaissez? monsieur.
+
+--Non, non... mais c'est un curieux nom, tout de même.... Et c'est un
+habitant, ce Picounoc?
+
+--Oui monsieur, et fort à son aise.
+
+--Vraiment! vraiment! c'est bon, cela ne nuit pas. Et a-t-il plusieurs
+enfants? dit tout ému le grand-trappeur.
+
+--Non, monsieur, il n'a que la fille que je vais épouser....
+
+--Que cette fille-là?
+
+--Oui, monsieur, il est veuf; sa femme est morte depuis bien longtemps.
+
+--Bien longtemps?
+
+--Oui monsieur....
+
+--Comment? de quelle mort?
+
+--Je ne le sais pas.
+
+--Vous ne le savez pas?
+
+Victor, au souvenir de cette mort, se sentait mal à l'aise, et aurait
+voulu changer le sujet de la conversation. Il crut un instant que
+l'étranger connaissait le drame de la mort de cette femme, et voulait
+jouer avec la douleur ou la honte du fils du meurtrier, il leva sur son
+compagnon des yeux chargés de chagrins et de reproches....
+
+--Non, monsieur, je ne le sais pas, dit-il.
+
+--Je le sais, moi! dit la folle, d'un air content....
+
+--Geneviève! cria le jeune homme.
+
+--Je le sais moi! cria toujours l'infortunée... et je vais le dire.
+
+--Geneviève! si vous n'êtes pas raisonnable, vous allez descendre de la
+voiture....
+
+--Je le sais, moi! répéta-t-elle une troisième fois, mais je ne le dirai
+pas, hein, Victor? non, je ne dirai pas que c'est ton père qui l'a tuée,
+car....
+
+--Geneviève, tu es folle et tu ne sais pas ce que tu dis, répliqua le
+jeune avocat. Et, dans son trouble, il ne vit pas l'étonnement qui
+bouleversa tout-à-coup la figure de son compagnon. Geneviève éclata de
+rire.
+
+--C'est un tour de Picounoc, ça, dit-elle... c'est un tour de Picounoc,
+un tour infernal qui a perdu ton brave homme de père....
+
+Le grand-trappeur regardait avec admiration ce jeune homme intelligent
+et beau qu'il n'osait encore appeler son fils, dans la crainte de le
+voir sourire avec ironie. Il sentait le besoin de serrer sur son coeur
+l'enfant de son amour, et il comprenait qu'il n'était qu'un étranger aux
+yeux de cet enfant. Il se reconnaissait dans cette figure ouverte, dans
+ce geste noble, dans ce maintien digne. Il avait ce front élevé, ce
+regard doux et parfois flamboyant, il avait cet âge et cette beauté
+quand le malheur, après deux ans de répit, s'acharna de nouveau à lui
+pour ne plus lui laisser jamais une heure de félicité.
+
+Ils arrivèrent au village et la voiture s'arrêta à la porte d'une maison
+de chétive apparence.
+
+--C'est la demeure de ma mère, dit le jeune avocat: je regrette de ne
+pouvoir vous conduire plus loin.
+
+Le grand-trappeur était comme un homme ivre. Il ne se rendait plus
+compte de ses idées; Il éprouvait à la fois toutes les sensations de la
+joie et de la douleur, de la crainte et de l'espérance. Sa tête
+bourdonnait et le sang, remontant du coeur à sa figure, lui brûlait le
+front. Il porta à ses yeux la manche de sa vareuse de toile pour
+dissimuler ses larmes.
+
+--Voulez-vous entrer, monsieur? demanda Victor, vous n'avez pas déjeuné;
+vous prendrez une tasse de thé avant de continuer votre route.
+
+--Vous offrez de si bon coeur que je ne saurais refuser, répondit le
+grand-trappeur.
+
+Et il descendit de la voiture, avec son fusil à la main et ses pistolets
+à la ceinture.
+
+--Entrez-vous, Geneviève? demanda Victor à la folle.
+
+--Non, j'ai peur de ces armes-là--elle montrait la carabine et les
+pistolets du chasseur--je m'en vais chez Picounoc.
+
+--Bonjour, mère, dit Victor en entrant. Et il embrassa Noémie qui venait
+au devant de lui, le rire sur les lèvres. L'étranger, debout près de la
+porte, regardait avec attendrissement la délicieuse petite scène
+d'intérieur qui se passait devant lui. La veuve--comme nous continuerons
+encore à appeler Noémie--parut étonnée de la visite du chasseur. Elle
+pensa à l'ex-élève qu'elle avait vu dans un pareil costume, il y avait
+cinq ans.
+
+--Est-ce notre ami Paul? murmura-t-elle.
+
+--Non mère, mais c'est un chasseur comme lui et son ami intime. Nous
+verrons Paul dans quelques jours; il est à Deschambeault.
+
+--Venez-donc vous asseoir, dit Noémie au grand-trappeur. Et elle lui
+présenta une chaise. Le grand-trappeur avait envie de se faire connaître
+de suite, tant le faisait souffrir ce silence qu'il gardait depuis plus
+de vingt ans; mais la pensée d'être arrêté, si l'on venait à apprendre
+son retour dans le village, et la peur de causer à sa femme une surprise
+trop grande, le retinrent. Il s'assit après avoir déposé sa carabine
+dans un coin, et, silencieux, se prit à regarder, avec amour et
+curiosité, chaque objet, dans le vaste appartement. Tout avait pris un
+air d'antiquité; les années avaient voilé d'une teinte pâle et presque
+de deuil les images et le crucifix pendus au mur; les vitres
+paraissaient moins brillantes que jadis; c'étaient sans doute les
+barreaux noirs des fenêtres qui les assombrissaient; les meubles
+disloqués semblaient se cacher dans les coins; le banc des seaux n'avait
+plus de peinture, et la tasse à boire, pendue au clou, était
+encore--sauf le fond--la tasse d'il y a vingt ans.
+
+Le déjeuner fut servi. Le chasseur mangea peu. Il était neuf heures
+cependant, et il n'avait rien pris depuis la veille.
+
+--Vous venez veiller ce soir, mère? demanda le jeune avocat.
+
+--Oui, j'ai promis à Picounoc que j'irais.
+
+Le grand-trappeur tressaillit à ce nom.
+
+--Et tu es toujours décidée? reprit Victor en souriant.
+
+--Je ne puis pas reculer, maintenant. A mon âge, on réfléchit avant de
+s'engager.
+
+Le grand-trappeur éprouva comme une angoisse, et il eut peur d'en
+entendre davantage. Il se leva.
+
+--Ce Picounoc dont vous parlez, demeure-t-il loin d'ici? demanda-t-il.
+
+--Non, monsieur, se hâta de répondre Victor; c'est la quatrième maison
+au nord du chemin. Une assez jolie maison avec galerie sur le devant.
+
+Il prit sa carabine et sortit après avoir donné une chaude poignée de
+main à Victor et à la veuve.
+
+--Allons! se dit-il à lui-même quand il fut seul dehors, un vieux
+trappeur comme moi doit avoir plus de force qu'une jeune fille, et être
+capable de cacher un peu ses émotions. Courage! la coupe des amertumes,
+est vidée. J'arrive assez tôt, puisque Noémie est encore seule au foyer
+où je l'ai laissée il y a si longtemps.... Ah! je me sens capable de
+dissimuler ma joie ou mes larmes maintenant, car je ne crains plus que
+le bonheur m'échappe! Et Noémie est belle encore, malgré la trace de
+pâleur que les regrets et les ennuis, ont laissée sur son front!
+
+Il se rendit chez Picounoc et c'est lui qui arriva pendant que
+Marguerite balayait. Picounoc était de bonne humeur, on le sait, parce
+qu'il allait posséder Noémie et parce que la récolte était bonne. Il
+invita le grand-trappeur à passer l'après-midi et la soirée avec lui
+pour voir la fête de la grosse gerbe.--Vous nous parlerez des sauvages;
+vous nous raconterez vos courses lointaines, vos aventures de toutes
+sortes, et cela nous intéressera beaucoup, lui dit-il.
+
+Picounoc qui avait souffert pendant vingt ans tout ce qu'un amour
+malheureux peut causer de tourments et d'angoisses, s'était abandonné
+aux transports de l'espérance et aux ivresses des plus doux rêves. Il ne
+songea guère à prier, mais il repassa mille fois dans son esprit, tout
+le travail qu'il avait fait, toutes les ruses qu'il avait employées,
+tous les moyens qu'il avait appelés à son aide pour atteindre ce but si
+ardemment convoité. Il se trouvait payé de ses veilles et de ses peines,
+de sa persévérance et de son dévouement. O que l'amour d'une personne
+aimée est d'un grand prix! Et combien dépensent toute leur vie et toute
+leur énergie à rechercher cet amour qu'ils ont entrevu dans leur rêves
+de jeunesse! Et combien aussi, dès que leurs voeux sont remplis, dès
+qu'ils ont porté à leurs lèvres ardentes la coupe de la volupté,
+s'écrient avec le plus heureux et le plus sage des hommes: Vanité des
+vanités!
+
+--Restez, monsieur, dit Marguerite, à son tour, d'une voix qu'elle
+rendait bien aimable.
+
+Le grand-trappeur enveloppa la jeune fille d'un regard profond et
+triste. Elle rougit et ce regard lui fit mal. Elle eut comme le
+pressentiment d'un grand malheur. Elle ne savait pourquoi, mais soudain
+elle voulait voir cet homme s'éloigner. Et lui, il la regardait
+toujours, et il y avait une immense pitié dans ses yeux: Je reste,
+dit-il, cela me fait plaisir. Puis, après un moment: Vous fêtez donc
+encore la grosse gerbe par ici? demanda-t-il.
+
+--Oui, répondit Picounoc, quand l'année est bonne. Mais c'est une
+coutume qui s'en va comme le reste.
+
+--C'est malheureux! reprit le trappeur, car la fête de la grosse gerbe
+est une de nos plus amusantes réunions champêtres. Et puis, les gars et
+les fillettes se voient, se connaissent à ces fêtes, et souvent, à la
+grosse gerbe suivante, il y a un heureux ménage de plus dans le village.
+
+--Et c'est bien ce qui aura lieu cette fois-ci, répliqua Picounoc en
+riant.
+
+--Un mariage? fit le trappeur, feignant la surprise, Mademoiselle,
+peut-être? Il montrait Marguerite.
+
+--Justement, répondit Picounoc, et avec un avocat, s'il vous plaît.
+
+--Petit père, reprit la jeune fille vivement mais en riant, tu veux être
+indiscret, eh bien! je le serai aussi moi, et.... Elle acheva sa phrase
+avec le bout de son doigt qui menaça de représailles le joyeux Picounoc.
+
+--Dites, Mademoiselle, dites tout, ne l'épargnez pas, reprit le
+chasseur.
+
+Picounoc riait: Bah! je ne rougis pas comme une jeune fille, moi, et
+j'aime à entendre les autres parler de mon mariage, dit-il.
+
+--Ah! vous vous mariez, vous aussi, demanda le trappeur avec étonnement.
+
+--Et mon Dieu, oui! vingt ans de veuvage, c'est bien raisonnable.
+
+--Assurément, vous étiez ou bien inconsolable ou bien difficile.
+
+--J'étais entêté.
+
+--Aviez-vous fait une gageure?
+
+--Non, mais je voulais avoir une femme que j'aimais depuis ma jeunesse,
+et il m'a fallu vingt ans de siége autour de son coeur pour le prendre.
+
+--Quelle forteresse! et que ces femmes-là sont rares! balbutia le
+trappeur qui sentait l'émotion le gagner.
+
+--Mais quand Picounoc a dit une chose!... vous comprenez?... veuille
+Dieu, veuille diable! la chose arrive.
+
+--Vous avez de la volonté? fit le trappeur. Et il avait envie
+d'étrangler ce traître qui se gaussait ainsi devant sa victime. Il
+continua: Mais cette femme... où donc avez-vous pu la trouver?
+
+--Ici, à quelques arpents, c'est un de mes amis qui a eu l'obligeance de
+me la laisser en se réduisant en cendres.
+
+Le grand-trappeur tressaillit sur sa chaise d'écorce: Vous avez de
+complaisants amis, murmura-t-il....
+
+--C'est le seul qui ait été aussi bon pour moi. Rien d'étonnant! c'était
+le Pèlerin de Sainte Anne....
+
+--Le pèlerin de Sainte Anne! oh! l'ex-élève m'a parlé de cet homme!...
+
+--Je le crois bien, en effet, c'était son ami.
+
+--Et vous épousez la veuve du Pèlerin?... interrogea le
+grand-trappeur....
+
+--Lundi en quinze, le 16 d'octobre.
+
+--C'est aujourd'hui jeudi; dans quinze jours il peut se passer bien des
+choses, observa l'étranger; prenez garde que la coupe ne se brise avant
+de toucher vos lèvres!...
+
+--Êtes-vous un prophète de malheur? demanda Picounoc.
+
+--Non, fit en s'efforçant de rire le grand-trappeur, mais si je me
+présentais, moi, pour épouser la veuve?... je ne suis pas d'une tournure
+ordinaire comme vous voyez--je ne veux pas dire que vous n'êtes pas
+bien--mais moi, j'ai le mérite de la nouveauté... je viens de loin, j'ai
+vu beaucoup, je puis amuser une femme pendant le reste de ses jours avec
+mes récits fantastiques. Prenez garde! j'ai accepté votre invitation,
+et, si la veuve me plaît, je vous la prends....
+
+Picounoc fixa ses yeux de lynx sur son hôte, et parut chercher, dans sa
+figure, ce qu'il y avait de plaisanterie et ce qu'il y avait de sérieux
+dans les paroles qu'il venait de prononcer.
+
+
+
+
+ II
+
+ LA GROSSE GERBE.
+
+
+Les amis de mademoiselle Marguerite avaient été priés de se rendre de
+bonne heure dans l'après-midi, afin d'aider à faire et à lier la grosse
+gerbe. Un seul manquait à l'invitation; c'était Gaspard Tintaine, un
+jaloux du grand St. Charles, qui boudait Marguerite parce qu'elle ne
+l'avait pas assez regardé l'autre soir. On ne s'apercevait guère de son
+absence. Les poètes font bien la nomenclature de leurs guerriers
+imbéciles qui vont s'entr'égorger au profit de l'orgueil et de
+l'ambition, pourquoi ne nommerais-je pas les jeunes gens éveillés qui
+sont venus chez Picounoc prendre part à une fête charmante qui s'en va,
+hélas! avec les bonnes années?
+
+L'on vit arriver, à la porte du riche cultivateur, les rivaux empressés.
+L'un était monté sur le siége léger d'une petite charrette aux ressorts
+d'acier; un autre se carrait dans une calèche antique; un autre, plus
+fier, descendait d'un coquet _buggy_. Et les chevaux étaient habillés de
+harnais luisants. On voyait des boucles blanches partout: à la bride,
+aux rênes, aux guides, aux porte-fers, et des clefs argentées! et des
+pompons rouges! et des pompons bleus! Le bonhomme Auger qui les vit
+arriver s'écria en secouant la tête:
+
+--Pauvres jeunes _cavaliers!_ souvent, quelques années après leur
+mariage, on les voit encore, mais leurs chevaux sont devenus boiteux,
+les brillants harnais ont perdu leurs clefs argentés, et des bouts de
+corde remplacent les boucles sans ardillons; la calèche _sonne le fer_;
+les raies des roues tremblent dans les moyeux. Pauvres _cavaliers!_ ils
+ont commencé par où ils auraient dû finir. Non! les cultivateurs ne
+devraient ni commencer, ni finir par se promener dans les voitures
+brillantes et coûteuses qu'ils ne peuvent payer, d'ordinaire, qu'après
+trois ou quatre ans, et en privant leur table de pain de blé, et leurs
+terres, de bonnes semences. Qu'ils ne se laissent point aveugler par une
+basse jalousie contre les classes élevées de la société, et qu'ils se
+souviennent que c'est Dieu qui a établi, dès le commencement, les
+différentes couches qui composent l'humanité. Que chacun soit à sa
+place; que chacun travaille dans la sphère et sur la scène où la
+Providence l'a placé, et le monde ira bien. La misère disparaîtra de
+bien des lieux et la vertu brillera comme un soleil sur nos belles
+campagnes. Il est permis d'aspirer à monter, mais que l'on ne cherche
+pas à se placer au-dessus des autres par orgueil et pour mieux se
+délecter dans les satisfactions du luxe ou les fumées de la vaine
+gloire; que ce soit pour être, dans les mains de Dieu, un instrument
+plus docile et plus noble! que ce soit pour faire plus de bien!
+
+Le premier, celui qui marche à côté de Marguerite, le long de la clôture
+de cèdre, c'est Victor, le jeune avocat. Il est sans regret du passé,
+sans souci de l'avenir, mais tout entier à l'heure présente, parce
+qu'elle est ensoleillée. Pauvre jeune homme! hâte-toi de jouir.... Les
+heures de la félicité sont toujours rapides et rarement nombreuses! Les
+trois qui suivent et marchent de front, se nomment Isaïe Paré, François
+Piché Nérée Bertrand. Le premier est apprenti forgeron, les autres
+s'engagent chez les habitants. Ils regardent d'un oeil jaloux cet
+heureux Victor qui agace Marguerite avec un épi oublié dans le champ.
+Ils ont l'air de dire: Si nous avions seulement les miettes qui tombent
+de votre table! Ils sont venus avec leurs soeurs. Voici un groupe joyeux
+et loquace. Ce sont des jeunes filles du bord de l'eau, de l'Eglise et
+des concessions: Hermine Fiset, gaie comme pinson et blanche comme
+neige; Célina Morissette, qui court légère comme une gazelle et cherche
+des fleurs tardives pour orner son chapeau; Julie et Joséphine Marcotte,
+deux cousines qui voudraient être soeurs; Blanche Durocher, la statue du
+silence--qui s'oublie de temps en temps. Puis viennent encore des
+garçons, puis viennent encore des filles. Et toute cette jeunesse rit,
+babille et chante comme les oiseaux, comme les ruisseaux.
+
+--Allons! faisons la grosse gerbe! s'écria Picounoc, quand tout le monde
+fut auprès de lui, au milieu du champ. Pour faire la grosse gerbe on
+avait laissé à terre bon nombre de javelles. La grosse gerbe! crièrent
+les voix joyeuses de la jeunesse. Alors tous se penchent sur la glèbe et
+enlèvent, dans leurs bras, une javelle qu'ils viennent déposer sur le
+lien de saule étendu au milieu d'une planche. C'est à qui déposera le
+premier la précieuse brassée d'épis frémissants. Les gars poussent les
+fillettes et les font choir sur le chaume piquant avec leurs légers
+fardeaux; les filles passent à rebours, sur la figure riante de leurs
+compagnons, les épis mordants. Et les éclats de rire montent comme des
+feux d'artifice, les gais propos pleuvent comme les perles quand on
+secoue un feuillage chargé de pluie. La gerbe s'arrondit, les plus forts
+la lient adroitement en s'aidant des genoux. Sa taille crie et se corse.
+On attache des fleurs à sa tête d'épis et des rubans à sa jupe de
+paille. Alors on la soulève, on la met debout, puis on danse autour des
+rondes légères et entraînantes.
+
+La première, Marguerite, redit d'une voix assez douce:
+
+ J'ai trouvé le nique du liève
+ Mais, le lièv', n'y était pas.
+ Le matin, quand il se lève,
+ Il emporte son lit, ses draps.
+ Sautons! dansons!
+ Beau berger, entrez en danse
+ Et embrassez qui vous plaira!
+
+Et tous les autres répétèrent, en sautant sur le chaume d'or, le refrain
+sémillant: Sautons! dansons!... Victor que l'on a fait entrer dans le
+rond, embrasse la chanteuse, sa voisine, qui ne se défend qu'un peu.
+
+Ce fut au tour d'un autre, et ce fut une autre chanson. Joséphine
+Marcotte chanta:
+
+ Dans ma main droite j'ai t'un rosier
+ Dans ma main droite j'ai t'un rosier,
+ Ha! qui fleurit, ma lon, lon, la!
+ Qui fleurira au mois de mai!
+ Entrez en danse, joli rosier,
+ Entrez en danse, joli rosier.
+
+Le joli rosier, c'était François Piché.
+
+ Et saluez, ma lon, lon, la!
+ Et saluez qui vous plaira!
+
+Piché qui n'aimait que mademoiselle Marguerite, et qui était jaloux des
+succès de son ami Victor, ne voulut saluer personne; mais, pour cacher
+son dépit sous une boutade, il salua la grosse gerbe; ce qui lit rire la
+troupe joviale. Il revint prendre sa place entre Joséphine Marcotte et
+Célina Morissette, et se mit à chanter:
+
+ Mademoiselle, on parle de vous,
+ On dit que vous aimez beaucoup!
+
+Tout le choeur fit chorus. Il continua:
+
+ Si c'est d'amour que vous aimez,
+ Entrez dans la danse, entrez!
+
+Tous répétèrent encore, et il reprit:
+
+ Faites le pot à deux anses.
+ Regardez comme l'on danse,
+ Fermez la bouche, ouvrez les yeux,
+ Saluez qui vous plaira le mieux!
+
+Mademoiselle Joséphine Marcotte, poussée au milieu des danseurs, se mit
+les deux mains sur les hanches, et ses bras arrondis simulèrent deux
+jolies anses. Elle avait un petit air mutin qui ne lui siéait pas mal.
+Elle salua Nérée Bertrand qui rendit la politesse avec un plaisir
+nullement déguisé.
+
+Puis l'on _ramena les moutons_, et l'on courut à perdre haleine autour
+de la gerbe précieuse, en chantant avec force et volubilité.
+
+ Ram'nez! ram'nez! ram'nez, belle,
+ Ram'nez vos moutons des champs!
+ Ram'nez! ram'nez! ram'nez, tous,
+ Ram'nez vos moutons des loups!
+
+Et cette jeunesse fit bien d'autres danses et bien d'autres jeux naïfs
+et innocents. Les bois voisins retentirent longtemps des cris de joie et
+des chants populaires. On eut dit que, plus loin, sur les écores du
+ruisseau, d'autres choeurs éveillés chantaient, riaient et dansaient
+autour d'une autre gerbe de grain. C'étaient les échos qui prenaient
+part à la fête.
+
+Picounoc alla chercher une voiture pour transporter la gerbe dans la
+grange. Il garnit le harnais de fleurs de toutes sortes et de rubans de
+toutes couleurs. Le cheval hennissait et secouait la tête avec une
+évidente vanité. La gerbe fut mise debout au milieu de la grande
+charrette, et les jeunes gens s'entassèrent autour pêle-mêle, formant
+une gerbe plus brillante et plus riche que la grosse gerbe de blé. La
+charrette, sous son pesant fardeau, faisait crier ses bers et craquer
+ses roues, dans les ornières ou les rigoles. Mais l'essieu étant neuf et
+en bois de merisier, on voguait sans peur.
+
+La grosse gerbe fut dépouillée de ses oripeaux et jetée dans la
+_tasserie_ avec les autres plus humbles, en attendant le jour terrible
+où le fléau du batteur la frappera sans merci, jusqu'à ce qu'elle ne
+soit plus qu'une paille informe, et que le dernier grain de blé reste
+sur le plancher de l'aire.
+
+Les jeunes gens entrèrent dans la maison. Pendant que Picounoc dételait
+son cheval, Jean Tiston son voisin l'aborda.
+
+--Bonjour! Picounoc.
+
+--Bonjour! Tiston.
+
+--Pourquoi Narcisse, ton garçon, n'est-il pas venu? demanda Picounoc.
+
+--Il arrive de St. Edouard, et je viens te dire cela. Pour raccourcir
+son chemin, il a passé à travers les champs depuis le côteau de la route
+de St. Charles, et il a vu une espèce de fou à genoux sur le bord du
+ruisseau, près des débris de l'ancienne cave, sur le haut de la terre de
+Noémie... c'est-à-dire de ta terre nouvelle... puisque tu l'as achetée.
+
+Picounoc le regarda curieusement: Un homme à genoux? dit-il.
+
+--Oui, un étranger: une grande barbe, des cheveux longs, une espèce de
+sauvage....
+
+--C'est un chasseur des Hauts, reprit Picounoc, un ami de l'ex-élève....
+Mais c'est drôle tout de même qu'il aille ainsi s'agenouiller en cet
+endroit, ajouta-t-il à demi-voix.
+
+Les deux voisins continuèrent à causer quelques minutes et se
+séparèrent. Picounoc était soucieux.
+
+Le soir arriva. Une longue table fut dressée et tous les convives y
+trouvèrent place. A l'un des bouts était assis Picounoc et sa future,
+madame Letellier, à l'autre bout, Victor et Marguerite. Le
+grand-trappeur se trouvait le premier, au coté droit de la table, et
+voisin de Picounoc. Il était un objet de curiosité pour tout le monde.
+
+--Vous serez indulgents envers le pauvre chasseur, dit-il aux convives,
+s'il manque d'éducation et ne sait plus aussi bien tenir un couteau et
+une fourchette qu'une carabine: depuis vingt ans il ne s'est guère assis
+à une table pour manger.
+
+--Soyez sans inquiétude, monsieur, répondit Picounoc, et faites comme si
+vous étiez chez-vous dans les bois. On connaît la force de
+l'habitude....
+
+--Tous les jeunes gens avaient les yeux sur l'étranger, s'attendant à le
+voir prendre les côtelettes de mouton avec ses mains pour les déchirer à
+belles dents. Grand fût leur désappointement quand ils s'aperçurent
+qu'il savait couper sa viande avec son couteau et la porter à sa bouche
+avec sa fourchette. Lorsque l'estomac fut lesté, et que l'on fut arrivé
+du ragoût aux croquignoles, en passant par les pâtés et les tartes, on
+se mit à chanter. La chanson, aux repas de la campagne, remplace le
+discours, et elle le remplace avantageusement. La chanson égaie tout le
+monde et celui qui la chante, au contraire du discours qui embête celui
+qui le fait autant qu'il ennuie ceux qui l'écoutent. Le grand-trappeur
+chanta une chanson Montagnaise--car la langue montagnaise est la langue
+généralement parlée par les diverses tribus du nord-ouest. Personne n'y
+comprit rien, mais à cause de cela on applaudit davantage.
+
+--Ce doit être une complainte bien triste, observa l'une des jeunes
+filles, car des larmes ont roulé sur les joues du chasseur et sa voix a
+tremblé pendant qu'il chantait.
+
+En effet le grand-trappeur avait redit ses infortunes, dans des couplets
+poétiques qu'il composa lui-même, au milieu des solitudes où il avait
+vécu. La table fut enlevée, puis les jeux commencèrent. Assis à l'écart,
+ayant visiblement conscience de son importance et de son talent,
+Narcisse Tiston prit son violon enveloppé dans un grand mouchoir de
+poche en soie rouge, déroula le foulard, et, de son pouce, fit vibrer
+tour à tour les quatre cordes de l'instrument. Alors un frémissement de
+plaisir courut dans la troupe éveillée, et les jeux cessèrent.
+
+--Dansons! dansons! dirent vingt voix ensemble.
+
+--La danse est défendue, observa madame Letellier.
+
+--Pardon! madame, vous n'êtes pas encore la maîtresse de céans, répliqua
+en riant Picounoc, et je ne suis pas opposé à la danse, moi,
+ajouta-t-il.
+
+Les jeunes gens approuvèrent Picounoc.
+
+--Dansons! dansons! hâtons-nous! dirent-ils, avant que madame Noémie
+devienne la maîtresse.
+
+Le violonneux tournait les clefs de son instrument pour raidir ou lâcher
+les cordes, pendant que l'archet se promenait lentement de la
+chanterelle à la basse, pour assurer entre toutes l'accord parfait. Et
+ces préludes harmonieux réveillaient, dans la salle, le plaisir et la
+volupté. Le violon, c'est l'occasion prochaine de la danse: s'il vibre,
+s'il chante, c'en est fait, on dansera.
+
+Le grand-trappeur était content de retrouver cette rigidité dans les
+moeurs de sa femme. Je ne veux pas dire qu'il y a du mal à danser...
+certaines danses... avec certaines personnes: mais danser certaines
+autres danses avec certaines autres personnes!...
+
+Noémie se trouva seule contre tous, que pouvait-elle faire? danser?
+cependant elle ne dansa point. Picounoc en éprouva un léger dépit.
+
+--Quel scrupule de rien! observa-t-il.
+
+--J'ai promis de ne jamais danser, répondit-elle.
+
+--A qui?
+
+--Au bon Dieu.
+
+--En voilà par exemple! Venez donc! une promesse manquée en plus ou en
+moins qu'est-ce que cela peut faire?
+
+--Est-ce un reproche? demanda-t-elle.
+
+--Non, c'est une plaisanterie.
+
+Le grand-trappeur recueillait avec une joie folle ces paroles légèrement
+acidulées. N'importe, les jeunes gens s'amusaient bien et le violon ne
+se reposait guère. Victor et Marguerite étaient radieux. Plus d'un oeil
+jaloux les regardait. Quand le violonneux eut le bras fatigué de
+promener l'archet, et les talons fatigués de battre la mesure, on
+demanda au trappeur de raconter quelque histoire d'indien. Il ne se fit
+pas prier.
+
+--Avez-vous connu un nommé José Racette? commença-t-il.
+
+--Racette! José Racette! répondit Picounoc étonné, oui: oui! je l'ai
+connu, moi.
+
+--Moi aussi, hélas! ajouta, d'une voix triste, la veuve Letellier.
+
+--On ne l'a pas connu, mais on a entendu parler de lui, dirent les
+jeunes gens.
+
+--Eh bien! José Racette, continua le grand-trappeur, est un chef
+sauvage, maintenant.
+
+--Un chef sauvage! s'écria tout le monde.
+
+--Oui, le chef de la tribu des Tranltsan-otinés--en français, des
+"Couteaux-jaunes", et se nomme le Hibou-blanc.
+
+--Le Hibou-blanc! firent les autres.
+
+--Il est plus cruel que les indiens, plus impie que le diable, et je
+crois qu'il se prépare une fin des plus horribles.
+
+--Il était un rien qui vaille, un misérable, avant de se faire sauvage,
+dit Noémie, rien de surprenant qu'il ne soit pas en odeur de sainteté,
+maintenant.
+
+--Il s'efforce, reprit le trappeur, de détruire l'oeuvre magnifique des
+missionnaires de la foi. Pendant que nos saints envoyés prient,
+souffrent et instruisent les infidèles, lui, il les scandalise et les
+pervertit. Mais j'espère que son règne achève, car il est connu
+aujourd'hui: on sait son nom et ses antécédents Voici comment Dieu a
+permis que cet homme fut démasqué et confondu. Et le grand-trappeur fit
+le récit des actions lâches et cruelles dont s'était rendu coupable le
+Hibou-blanc. Il termina par le coup de théâtre qui eut lieu dans
+l'humble chapelle, au fort Providence, quand, pour épouser Iréma la
+belle Litchanrée, il révéla son nom.
+
+Plusieurs fois, pendant ce récit, des larmes remplirent les yeux de
+Noémie et des jeunes filles, et, plusieurs fois des exclamations de
+surprise échappèrent aux bouches avides et attentives.
+
+--Tantôt, après la danse qui va recommencer, quand vous aurez encore
+besoin de repos, je vous parlerai d'un autre personnage que vous devez
+aussi avoir connu.
+
+--Qui? qui?... l'ex-élève? Paul Hamel?
+
+--Tantôt.
+
+Et la danse reprit plus légère, plus vive et plus animée que jamais. Le
+violon résonna avec un redoublement de vigueur et d'éclat. On entendait
+la mesure que marquaient les pieds, comme on entend les coups
+retentissants et cadencés de trois fléaux qui battent la même airée. Et,
+quand le dernier cotillon eut arrêté ses tourbillons étourdissants, la
+foule anxieuse entoura de nouveau le conteur.
+
+--En vous parlant de Racette, le renégat, je vous ai nécessairement
+parlé du grand-trappeur, son plus mortel ennemi, reprit le chasseur.
+
+--Oui! oui! monsieur!
+
+--Ça, c'est un homme! par exemple, exclama le violonneux.
+
+--Oui, messieurs, c'est un homme, reprit l'étranger, mais c'est un homme
+malheureux; c'est un homme qui doit avoir quelque profond chagrin. Il ne
+rit presque jamais; mais il pleure souvent. Il ne nous avait jamais
+révélé son nom avant l'incident dont je vous ai parlé, il y a un
+instant; incident qui eut pour effet de démasquer le Hibou-blanc et de
+nous apprendre son vrai nom. Cependant le grand-trappeur parcourt en
+tous sens, la carabine sur l'épaule et les pistolets à la ceinture,
+depuis plus de vingt ans, les régions désertes et glacées du nord. Il
+est l'ami de tous les chasseurs, et sa force, sa douceur, son agilité,
+en font un compagnon bien précieux. C'est notre maître à tous. Il parle
+peu et paraît toujours absorbé dans de sombres pensées. On ne
+l'interroge jamais; cela semble lui faire mal. On respecte son
+secret--car il doit cacher un grand secret cet homme--et l'on aime son
+esprit aventureux, son coeur sincère, et son dévouement à ses
+semblables.
+
+En parlant ainsi l'étranger regardait souvent Noémie; car il était
+curieux de voir si le passé était complétement enseveli dans l'âme de
+cette femme. Il la vit pâlir, comme si tout son sang affluait au coeur,
+et il crut surprendre une larme sous sa paupière baissée. Il continua
+ainsi:
+
+--L'homme quelquefois se trahit dans son sommeil, et la bouche,
+obéissant à l'esprit qui ne dort point, parle aussi quelquefois plus que
+de raison. Dans ses rêves, le grand-trappeur laisse souvent échapper, de
+ses lèvres inconscientes, un nom qu'il ne prononce jamais devant nous
+alors qu'il est éveillé; c'est le nom d'une femme. Il a, c'est évident,
+un chagrin d'amour; mais, grand Dieu! quel chagrin! il dure depuis vingt
+ans!
+
+--Quel est ce nom de femme qu'il murmure ainsi dans ses rêves? demanda
+le jeune avocat.
+
+Ceux qui regardaient Noémie la virent tressaillir soudain sur son siége.
+Elle prit son mouchoir blanc et s'essuya le visage. Elle avait des
+sueurs froides sur le front. Picounoc dit: Et qu'est-ce que cela nous
+fait, un nom ou un autre?... Continuez, monsieur... où bien dansons!
+Voyons, les jeunes gens, émoustillez-vous un peu!
+
+--Le nom de la femme! dirent plusieurs....
+
+--Eh bien! reprit l'étranger, d'un accent troublé par l'émotion, le nom
+de cette femme c'est "Noémie!"
+
+--Mon Dieu! s'écria madame Letellier. Et elle se mit à sangloter, le
+visage caché dans ses deux mains....
+
+Victor se leva soudain. Tous restèrent muets dans leur étonnement; mais
+au bout d'un instant Picounoc s'écria visiblement excité, et tout
+effrayé des conséquences de cette révélation: C'est faux ce que vous
+dites là!
+
+--Monsieur, répliqua le grand-trappeur, se levant et tirant, de sa
+ceinture, un pistolet... jamais, dans les forêts de l'ouest, le grand...
+il se ravisa--je n'ai souffert une pareille insulte, et, bien que je
+sois dans votre maison, je ne la supporterai point davantage....
+
+Mais il se reprit aussitôt, et, sous une apparence de calme, il dit:
+Pardon! si j'ai répliqué un peu trop vivement à votre démenti; mais si
+vous ne me croyez pas sur parole, demandez à l'ex-élève, il vous dira la
+même chose que moi....
+
+--Mais non! ce n'est pas possible! disait Picounoc marchant au milieu de
+la salle... Djos est mort!... eh! oui, bien mort! brûlé avec sa grange.
+Et puis, s'il revenait!...
+
+Il s'arrêta, voyant qu'il en avait trop dit déjà....
+
+--Et s'il revenait? demanda Victor.
+
+--Mais c'est impossible, puisqu'il est mort, répondit-il en éludant la
+question, on a retrouvé ses ossements calcinés.... Bah! Et il se prit à
+rire.
+
+--Mon ami, observa Noémie avec douceur et tristesse, ce rire me fait
+mal.
+
+--C'est vrai, pensa Picounoc, je m'excite trop, je fais des bêtises....
+
+--Mais il me semble, demanda Victor, que ce grand-trappeur a révélé son
+nom, en même temps que le Hibou-blanc faisait connaître le sien?
+
+--Oui, jeune homme, répondit l'étranger....
+
+--Et ce nom? quel est-il?
+
+Tout le monde prêtait une oreille attentive et curieuse; seul le
+battement des coeurs agitait les poitrines.
+
+--Joseph Letellier! prononça, d'une voix lente et forte, l'étranger.
+
+Un nouveau cri s'éleva, ou plutôt plusieurs cris à la fois firent
+retentir la maison de Picounoc.
+
+--Mon mari! mon mari!
+
+--Mon père! c'est mon père!
+
+--Lui!
+
+C'était Picounoc qui avait crié ce "Lui!" Il était pâle jusqu'à la
+lividité. Noémie prête à s'évanouir avait demandé à s'en retourner chez
+elle... Victor s'applaudissait tout haut d'avoir un père si brave et si
+étrange.
+
+--Monsieur, dit Picounoc à l'étranger, vous êtes venu troubler notre
+fête.
+
+--C'est bien malgré moi, soyez-en sûr, répondit le grand-trappeur d'un
+air de componction; je ne savais pas que la femme et l'enfant du
+grand-trappeur se trouvaient ici.
+
+--Vous ne l'ignoriez pas, et cela est fait à dessein; mais, si vous
+retournez dans les Hauts, dites-bien à Djos ou au grand-trappeur, comme
+vous l'appelez, qu'il ne se montre jamais ici... le meurtrier qu'il
+est!...
+
+--Meurtrier, dites-vous? lui, un meurtrier!
+
+--Oui, monsieur, il a tué ma femme!...
+
+--Il a tué votre femme!... et vous avez des preuves de cela?
+
+--Des preuves? je l'ai vu de mes yeux... entendez-vous? de mes yeux!...
+et, s'il revient, la corde l'attend!...
+
+--C'est mon père, dit d'une voix émue le jeune avocat.
+
+--Je le sais bien que c'est ton père!...
+
+--Vous aviez pardonné?... puisque....
+
+Le jeune homme n'acheva pas, il fondit en larmes.... La douleur est
+contagieuse comme la joie. Marguerite se mit à pleurer à son tour, et,
+après elle, plusieurs jeunes filles.
+
+La soirée se termina là. Commencée dans l'allégresse elle finit dans les
+larmes. Victor s'approcha de Marguerite:
+
+--Ma pauvre Marguerite, dit-il, les nuages montent à l'horizon...
+l'orage nous menace... j'ai de tristes pressentiments....
+
+--Victor, quoiqu'il arrive, je ne serai jamais à d'autre qu'à toi....
+
+--Me le promets-tu....
+
+--Je te le jure!
+
+L'étranger s'excusa du mal qu'il avait fait et sortit.
+
+
+
+
+ III
+
+ AMOUR ET VENGEANCE.
+
+
+Madame Letellier passa la nuit dans un état difficile à décrire. A la
+pensée que son mari vivait encore, l'immense douleur qu'elle avait
+ressentie jadis, et que le temps avait apaisée, se réveilla tout à coup.
+Les plaies cicatrisées par le baume des années se rouvrirent, et il lui
+sembla que le sanglant événement qui avait tué son bonheur et fait
+asseoir le deuil à son foyer n'était arrivé que la veille. Cependant à
+ce lugubre souvenir se mêlait une lueur d'espérance, à cette angoisse
+profonde, une vive allégresse, et elle passait d'une sensation à une
+autre, comme la nacelle poussée par l'orage, d'une vague à une autre
+vague. Tantôt elle se prenait à espérer un prochain retour de son mari,
+et tantôt elle s'abîmait dans une amère terreur, en songeant à quel
+danger il s'exposerait en revenant au pays. L'idée qu'un pur hasard seul
+empêchait Picounoc de devenir son époux adultère, la faisait frissonner
+d'horreur; et, maintenant qu'elle se savait encore liée à l'homme de son
+choix, maintenant qu'elle savait que la mort n'avait pas rompu ses
+liens, elle éprouvait pour Picounoc un éloignement voisin du mépris.
+Elle se représentait Joseph sous l'accoutrement original du chasseur
+qu'elle venait de voir; se le figurait bronzé, fort et beau comme lui,
+et disait: j'irai à lui s'il ne vient pas à moi.
+
+Victor n'était guère moins ému que sa mère, et il se voyait, comme elle,
+agité de mille sentiments divers. Le désir de connaître cet homme qui
+lui avait donné le jour, luttait contre la peur du scandale et du
+déshonneur; l'amour de Marguerite l'entraînait d'un côté, puis, de
+l'autre, le dévouement. Tant d'émotions violentes chassèrent de ses
+paupières le sommeil bienfaisant, et, quand vint le matin tout radieux,
+il n'avait, pas plus que sa mère, goûté de repos.
+
+Pour tous la nuit fut terrible; mais pour personne elle ne le fut autant
+que pour Picounoc. Il voyait s'envoler, en une minute, le fruit de vingt
+ans de travail, de ruses et d'hypocrisie. La coupe enchantée tombait de
+ses mains au moment où elle touchait ses lèvres. Tous ces désirs de feu
+qui l'avaient dévoré depuis la jeunesse déjà loin, allaient être
+satisfaits, puis il allait jouir en paix, à force d'habileté, de l'amour
+de la femme qu'il convoitait, et de l'estime des hommes qu'il abusait,
+quand, tout à coup, par la faute d'un étranger à qui il offre
+l'hospitalité, tout s'évanouit, tout s'écroule! Oh! qu'il regrettait
+d'avoir retenu cet homme! et comme il lui eut vite cassé la tête, si ce
+crime eut pu lui rendre le bonheur perdu. Il s'efforçait, par moment, de
+se faire illusion et de croire que tout cela n'était qu'un nuage que le
+vent emporterait. Mais en vain, le nuage restait étendu comme un immense
+linceul au dessus de sa tête, et nul vent ne pouvait plus le dissiper.
+Il s'endormit, mais son sommeil fut plus affreux que l'état de veille.
+Il vit le grand-trappeur s'avancer vers lui, conduisant une femme
+appuyée à son bras. Il crut que c'était Noémie et il eut un
+tressaillement de volupté; mais quand la femme leva son voile noir il
+reconnut Aglaé, sa propre épouse qu'il avait fait assassiner. Elle
+portait une horrible blessure à la tête, et des larmes de sang coulaient
+de ses yeux. Il voulut fuir; mais ses pas alourdis s'attachèrent au sol
+comme à une glaise implacable, et ses jambes plièrent sous un fardeau
+énorme. Ce fardeau, une main mystérieuse le tenait sur sa tête, et
+c'était en vain que de ses deux bras, il voulait le jeter à terre. Ce
+fardeau se divisa en sept parties; et chacune des sept parties prit la
+forme d'une tête de mort; et sur chaque tête il y avait une inscription.
+Or voici quelles étaient ces inscriptions: Orgueil, avarice, impureté,
+envie, gourmandise, colère, paresse! Et, au dessus de ces sept têtes de
+mort, un crâne énorme--le crâne nu du vieux chef des bandits enterré
+dans le ruisseau, avec cette autre inscription: La malédiction d'un
+père. Et tout cela écrasait le malheureux Picounoc qui voulait en vain
+s'enfuir.... Toute la nuit son sommeil eut de ces cauchemars horribles.
+
+Marguerite qui ne comprenait pas encore toutes les conséquences que
+pouvaient avoir les paroles du grand-trappeur, mais qui pressentait un
+malheur cependant, trouva, dans la prière et l'amour, la seule
+consolation qui plaît aux âmes vraiment attristées.
+
+Le grand-trappeur craignit de s'être trahi, et d'avoir éveillé les
+soupçons de son ennemi. Il passa le reste de la nuit chez Tiston, puis,
+de bon matin, pour détourner les soupçons, il s'achemina vers Ste.
+Croix. Il fit bien, car Picounoc, soupçonnant quelque ruse, s'informa où
+était le chasseur. Quand on lui dit qu'il continuait sa route, sans plus
+s'occuper des incidents de la veille, il parut satisfait. La journée ne
+fut pas gaie. Picounoc ne put se mettre franchement à l'ouvrage et on le
+vit rôder dans son champ comme une ombre en peine.
+
+Vers le soir, Victor parlait avec sa mère de toutes ces choses qu'avait
+rappelées les récits du chasseur, et tous deux songeaient aux moyens de
+faire revenir le malheureux exilé, dont la conduite, là-bas, était si
+noble et si chrétienne, quand, tout à coup, le jeune avocat s'écria en
+se frappant le front:
+
+--Mon père n'est pas coupable, j'en suis certain!
+
+Noémie pencha la tête. Elle ne pouvait pas comprendre qu'il ne le fut
+point, puisqu'il fuyait la justice et les regards de ses amis, depuis le
+jour du meurtre.
+
+--Mon père n'est pas coupable! reprit Victor avec une émotion à moitié
+contenue, et c'est de lui que me parlait le chasseur, hier matin, en
+revenant de St. Pierre....
+
+Comment? que disait-il donc ce chasseur, demanda la femme, tremblante
+d'espoir et de crainte à la fois.
+
+--Il me disait qu'un de ses amis était accusé d'un meurtre qu'il n'avait
+pas commis... non, ce n'est pas cela. Il me disait que cet ami, trompé
+par de fausses apparences et par un homme qui avait intérêt à se jouer
+de lui, sans doute, avait tué la femme d'un autre, croyant tuer sa
+propre femme, dans un moment d'infidélité.... Ah! c'est un cas sérieux
+et beau, mais difficile! difficile!... L'avocat prenait le dessus, comme
+on le voit. Ce qui est regrettable, reprit Victor, c'est que les preuves
+manquent: le malheureux ne peut pas prouver qu'il a été la victime d'un
+rusé coquin....
+
+Noémie, après être demeurée un instant pensive, éclata tout à coup en
+sanglots. Elle venait de comprendre comment, en effet, son mari qui
+était jaloux, avait pu tuer la femme de Picounoc, croyant se venger des
+infidélités imaginaires de sa propre épouse; mais elle n'osait croire
+encore qu'il pût entrer tant de malice et de fourberie dans le coeur de
+Picounoc. Et pourtant, elle était si heureuse de pouvoir alléger la
+faute de son mari! Victor lui demanda d'une voix basse, comme s'il eût
+craint d'être entendu ou d'offenser son père:
+
+--Mère, dites-moi, s'il vous plaît... papa était-il jaloux?... Les
+pleurs de Noémie redoublèrent, et c'est avec peine qu'elle répondit.
+
+--Oui, mon fils, et j'ignore pourquoi, Dieu sait que je n'ai rien à me
+reprocher....
+
+--Et quel était son meilleur ami?
+
+--C'était Picounoc....
+
+--Mon Dieu! fit le jeune avocat! serait-il donc possible!
+
+Il avait à peine achevé ce cri qu'une ombre apparut dans la porte
+entr'ouverte: c'était le grand-trappeur.
+
+--Je suis content de vous voir, dit vivement Victor en se levant pour
+donner une chaise à l'étranger, vous allez me parler de mon père,
+monsieur... de mon père que je ne connais point!...
+
+--Oh! dites-lui donc que nous l'attendons, reprit Noémie en s'essuyant
+les yeux, dites-lui qu'il revienne, ou qu'il nous demande d'aller à lui!
+
+--Vingt ans n'ont donc pas suffi pour le faire oublier? demanda
+l'étranger.
+
+--Ah! reprit la femme toute brisée par la douleur, on peut croire que je
+l'avais oublié, puisque je consentais à devenir la femme d'un autre,
+mais à mon âge, on ne fait plus de mariage d'amour, et, celui qui allait
+devenir mon deuxième époux savait bien qu'il ne m'avait pas toute
+entière....
+
+--La reconnaissance, monsieur, ajouta Victor, est une vertu qui tient
+souvent la place de l'amour, et bien des hommes achètent le bonheur en
+la faisant naître dans les âmes qui ne veulent pas ou ne peuvent pas
+aimer.
+
+--Cet homme que vous appelez Picounoc vous a fait beaucoup de bien,
+Madame?...
+
+--Beaucoup, monsieur....
+
+--C'est lui qui a conseillé ma mère de me faire donner une éducation
+classique, reprit Victor, et, n'eût-il fait que cela, je voudrais
+l'aimer toujours....
+
+--Est-ce lui qui a payé votre éducation? demanda le grand-trappeur.
+
+--Non et oui. Ma mère a payé d'abord, et pour cela elle s'est imposé
+bien des privations, et elle a emprunté beaucoup d'argent.... Si bien,
+qu'à la fin ne pouvant plus rembourser le prêteur, qui était ce marchand
+bourru que nous avons vu sur sa galerie, à la rivière du Chêne, elle dut
+voir notre terre décrétée et mise en vente.
+
+--Décrétée et vendue par le shérif? fit l'étranger tout surpris.
+
+--Oui, monsieur, continua Victor.... Mais une douce surprise nous
+attendait.... M. Saint Pierre--celui qu'on surnomme Picounoc--achète la
+terre et nous la rend pour un merci.
+
+--Dites pour la ravoir quelques jours plus tard avec la main de la femme
+qu'il aime, affirma d'une voix sourde et menaçante l'étranger....
+
+--C'est vrai, fit le jeune avocat....
+
+--Je vois plus d'égoïsme que de générosité dans la conduite de cet
+homme, ajouta l'étranger.
+
+--C'est vrai, dit Noémie naïvement, je n'avais pas songé à cela. Mon
+Dieu! que je suis contente d'échapper à cet homme! s'écria-t-elle
+ensuite, en joignant les mains.
+
+Une larme vint trembler au bord de la paupière du grand-trappeur.
+
+--Retournez-vous dans le Nord-Ouest, Monsieur? lui demanda Victor.
+
+--Je ne sais guère, je vous jure, ce que je vais faire, ou ce que je
+vais devenir....
+
+--Ah! retournez-y donc, dit Noémie, retournez-y donc pour voir mon mari
+et lui dire de revenir!
+
+Le grand-trappeur se sentait ému, et, le coeur gros, il avait peur
+d'éclater.
+
+--C'est de lui que vous me parliez hier, reprit Victor, quand vous
+m'avez consulté au sujet d'un certain meurtre?...
+
+--Oui, Monsieur, précisément.
+
+--Ah! il n'est pas coupable! s'écria de nouveau Noémie, dites-lui qu'il
+revienne, et mon Victor, son fils, le défendra bien contre ses
+accusateurs! Vous lui direz que Victor est avocat.... N'est-ce pas,
+Monsieur, que vous lui direz ces choses, et que vous le conseillerez de
+revenir vivre avec nous?... Voyez-vous, je n'ai que ces deux amours au
+monde, mon enfant et mon mari! Ah! s'il savait ce que j'ai souffert!
+s'il savait comme je l'ai aimé, comme je lui ai toujours été fidèle!...
+Ah! qui donc a pu lui faire croire que je ne l'aimais plus! que je
+pouvais m'oublier jusqu'au point de faire entrer la honte ou le
+déshonneur dans ma maison! Mon Dieu! mon Dieu! vous seul connaissez les
+larmes que j'ai répandues et les tortures que j'ai endurées!... Tenez,
+Monsieur, s'il revenait!... il me semble que tout ce passé d'afflictions
+et d'amertume, ne serait qu'un mauvais rêve bien vite oublié!... S'il
+revenait! nous reprendrions la vie... la vie de bonheur et de paix où
+nous l'avons laissée il y a si longtemps, et nul ne pourrait plus,
+jamais, jamais, nous arracher l'un à l'autre, que le bon Dieu, quand il
+trouverait nous avoir assez récompensés de nos longues années de
+martyre! Ah! s'il revenait, Monsieur, pour voir son enfant, son petit
+Victor qu'il a laissé au berceau et qui est maintenant un si beau jeune
+homme! comme il en serait fier de son Victor!.. Mais il ne me
+reconnaîtrait plus, hélas!... les chagrins ont laissé de profondes
+traces sur ma figure! Il ne me retrouverait pas brillante de jeunesse
+comme autrefois!... et, peut-être!... Mais non! il m'aimerait encore,
+car je l'aime toujours, moi!... Dites-lui, Monsieur, dites-lui tout ce
+que vous entendez, tout ce que vous voyez!... Ah! vous pleurez!... vous
+êtes bon! vous êtes sensible! vous comprenez les souffrances de mon
+pauvre coeur!... Vous irez, n'est-ce pas, jusqu'à ces pays de glace d'où
+vous venez, pour en ramener mon mari! Vous lui direz que vous avez
+pleuré avec nous!...
+
+Le grand-trappeur, ne pouvant plus contenir ses émotions, ne pouvant
+plus calmer son coeur qui bondissait à rompre sa poitrine, se leva pour
+se jeter aux genoux de sa femme; mais une voix joyeuse qui retentit sur
+le seuil l'arrêta.
+
+--_Salvete, omnes gentes! ego sum_ Paul Hamel _qui dicitur
+ex-elevatus_....
+
+--L'ex-élève! s'écria Noémie en s'essuyant les yeux....
+
+--Monsieur Paul Hamel, dit Victor, en tendant la main au chasseur qui
+entrait....
+
+Le grand-trappeur jeta un regard et un sourire à son ami....
+
+--_Salve! grandissime_ trappeur! fit l'ex-élève en saluant son compagnon
+de chasse.
+
+Une pâleur affreuse couvrit les figures de Noémie et de Victor qui
+restèrent immobiles dans leur stupeur.... L'ex-élève qui vit leur
+étonnement, reprit tout joyeusement:
+
+--Eh! oui, c'est le grand-trappeur du Nord-Ouest.... Quoi? est-ce qu'il
+ne vous l'a pas dit encore? Il n'aime pas à se vanter, je le sais; mais
+moi, je n'ai pas de cachette.
+
+Un tremblement nerveux saisit Noémie, dont les regards dévoraient le
+grand-trappeur. Victor croyait être le jouet du délire.
+
+--Noémie! Noémie! tu ne me reconnais plus! s'écria le grand-trappeur!...
+
+Deux cris terribles firent à la fois retentir la maison.
+
+--Joseph!
+
+--Mon père!
+
+Et soudain Djos tomba aux genoux de sa femme... et l'on entendit ces
+mots entrecoupés de sanglots.
+
+--Pardon!... pardon!... pardon!...
+
+--Oh! dit l'ex-élève, en s'essuyant les yeux, je croyais que la
+connaissance était faite.... Je ne veux pas vous déranger, mes
+enfants.... Je reviendrai tantôt....
+
+Et, le coeur touché de ce qu'il voyait, il sortit! Il est des joies
+comme il est des douleurs qui défient toute description, et si le
+pinceau de l'artiste réussit à montrer, dans la figure humaine qu'il
+reproduit, toutes les douleurs ou toutes les joies de l'âme, la plume de
+l'écrivain s'arrête impuissante, ou se brise de désespoir. D'abord le
+silence ne fut interrompu que par des paroles isolées comme ces bouffées
+de flamme qui s'échappent des lèvres entr'ouvertes du volcan prêt à
+faire irruption; et ces mots, c'étaient les noms de Noémie, de Victor et
+de Joseph: puis, suivirent des baisers d'une ineffable douceur, et des
+regards chargés d'amour plus éloquents, plus persuasifs que tous les
+serments à la fois. Après la première effusion, le grand-trappeur se
+débarrassa de sa ceinture _fléchée_ et de ses pistolets, puis il voulut
+revoir chaque chambre, chaque morceau, pour ainsi dire, de cette maison
+qui évoquait tout-à-coup un passé si calme et si heureux d'abord, si
+amer, hélas! ensuite.
+
+Victor, après quelques moments, déposa un baiser sur le front de son
+père et s'éloigna, promettant de rentrer bientôt. Il trouva l'ex-élève
+assis pensif sur la clôture du chemin, à un arpent de la maison. Il lui
+proposa une promenade, et tous deux marchèrent en causant du grand
+événement qui venait de se produire.
+
+--Je suis bien heureux, disait le jeune avocat, je suis bien heureux
+d'avoir retrouvé mon père; mais un bonheur s'achète souvent au prix d'un
+autre bonheur, et je sens que je ne serai pas épargné.... Pauvre
+Marguerite! soupirait-il de temps en temps, pauvre Marguerite! où s'en
+vont nos doux projets? où s'en vont nos délicieuses espérances?...
+
+Marguerite ne connaissait pas encore toute l'étendue du malheur qui la
+menaçait, et elle se plaisait à croire que le coup inattendu qui
+frappait son père ne l'atteindrait point elle-même. Elle ne savait
+point, innocente créature, fruit succulent et beau, sorti par hasard
+d'un rameau encore vert, elle ne savait point comme le coeur de l'arbre
+qui l'avait produit, était profondément gâté.
+
+Picounoc, après avoir erré vaguement, sans but et sans motif, toute la
+journée, s'était enfermé dans sa chambre. Il ne voulut pas souper.
+
+--Vous êtes malade, petit papa, risqua timidement la jeune fille.
+
+--Si cet homme a le malheur de revenir!... gronda-t-il pour toute
+réponse.
+
+--Le chasseur qui a passé hier soir, papa?
+
+--Celui-là aussi!... que le diable l'emporte!...
+
+--Il ne savait pas la peine qu'il te ferait en disant ce qu'il a
+raconté.
+
+--Qu'avait-on besoin de ces histoires-là? Du reste, je suis certain que
+c'est un menteur. Il est payé par quelqu'un pour faire manquer mon
+mariage... je le comprends bien, moi; mais Noémie!... Ah! ces femmes!...
+ces femmes!... Elles croiraient manquer à leur dignité si elles ne
+tombaient en pâmoison à la moindre parole un peu surprenante qu'elles
+entendent.
+
+--Vois-la donc, petite père, et dis-lui tout ce que tu penses de ces
+histoires; elle finira par comprendre, sans doute, qu'il est fort
+possible que vous soyez tous deux les jouets d'un mauvais plaisant, ou
+d'un ennemi.
+
+--Victor est-il venu aujourd'hui? demanda Picounoc.
+
+--Non, papa, répondit Marguerite, l'âme oppressée par le regret.
+
+--Il croit aux contes du chasseur, le petit fat! il y croit!
+
+--Il aurait tant de bonheur, s'il retrouvait son père!... Mon Dieu! si
+vous partiez pour ne revenir qu'après vingt ans!... quelle serait ma
+peine!... mais quelle serait ma joie ensuite! Oh! petit père, ne lui
+garde pas rancune de son espoir et de sa félicité!...
+
+--Le grand-trappeur eût mieux fait de ne jamais révéler son nom, et de
+rester mort pour tout le monde....
+
+--Tu es injuste, petit papa!... voyons! calme-toi....
+
+--Injuste? je suis injuste? dis-tu?
+
+--Mais il me semble que... la charité....
+
+--Il te semble que!... la charité!... oui! tout ça, c'est bel et bon.
+Mais tu sais une chose, Marguerite, tu sais que ce grand-trappeur, ce
+Djos, ce Pèlerin, quelque soit son nom, est un assassin?
+
+--Mais, mon père, on le dit si bon maintenant, reprit la jeune fille
+avec une douceur étrange.
+
+--N'importe! c'est un meurtrier; et je l'ai dit hier soir devant tout le
+monde; c'est un meurtrier! qu'il ne remette pas les pieds ici!
+
+--Mon père! les apparences sont parfois trompeuses.... On a vu souvent
+l'innocence accusée et la faute impunie, qui sait?...
+
+--Je sais bien, moi! puisque je l'ai vu faire!... Vas-tu donc défendre
+et protéger l'assassin de ta mère?... serais-tu oublieuse et ingrate à
+ce point?
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Marguerite. Et, se cachant le visage dans
+ses deux mains, elle demeura longtemps silencieuse.
+
+--Veux-tu donc qu'il revienne maintenant, reprit Picounoc, et n'eût-il
+pas mieux fait de passer pour mort plus longtemps encore? dis!...
+
+--Ah! c'est affreux! murmurait la jeune fille.... Et un combat terrible
+se livrait dans son coeur: son amour était aux prises avec sa dignité.
+Elle voyait Victor souriant tristement et jurant de l'aimer toujours;
+elle le voyait avec toutes ses vertus, sa franchise et sa noblesse, et,
+derrière lui, elle apercevait un homme souillé de sang; et cet homme,
+c'était le père de son fiancé, et ce sang, c'était celui de sa mère!...
+Jamais ce souvenir ne s'était réveillé aussi amer, et jamais il n'était
+revenu sous de pareilles couleurs! Brisée par le choc des sentiments
+violents et divers qui se heurtaient dans son esprit, ne trouvant plus
+l'appui des hommes assez ferme, elle entra dans sa chambre et se jeta à
+genoux. La prière est le plus sûr et le meilleur moyen d'arriver au
+repos--que ce soit le repos dans l'allégresse ou le repos dans les
+afflictions. Picounoc sortit et se dirigea machinalement vers la demeure
+de Noémie.
+
+La nuit n'était pas encore venue mais le ciel était sombre déjà, et les
+objets de la terre, sans couleurs et presque sans formes certaines, se
+confondaient dans une masse grise. On eût dit un grand nuage ouvrant ses
+ailes pour couvrir le monde. La lumière de la lampe brillait dans chaque
+maison, s'échappant en rayons joyeux par quelqu'une des fenêtres. Le
+plus souvent les cultivateurs, qui n'ont ni crainte d'être vus, ni peur
+de voir trop, ne prennent pas la peine de suspendre des rideaux à leurs
+fenêtres, ou de les fermer s'il s'en trouve, et le passant voit la
+famille réunie autour de la table pour prendre son souper, ou jouer la
+partie de cartes.
+
+Victor et l'ex-élève ayant rencontré des amis du vieux temps
+s'attardaient à jaser.
+
+Picounoc arriva sans trop savoir pourquoi, et en proie à des pensées
+horribles, à la porte de Noémie. Il remarqua avec surprise qu'il n'y
+avait pas de lumière aux fenêtres. Il s'approcha davantage et vit qu'on
+avait improvisé des rideaux. Cela l'intrigua bien un peu. Il colla son
+oreille contre le trou de la clenche, puis entendit chuchoter. Il écouta
+avec plus d'attention. Le grand-trappeur disait à sa femme.
+
+--Si Picounoc savait que je suis ici, il me ferait arrêter, vois-tu. Et
+comme je n'ai pas de preuves de sa fourberie, je serais probablement
+condamné!...
+
+Picounoc frissonna jusqu'au fond des entrailles; un éclair jaillit de
+ses paupières, et il s'appuya un moment sur le cadre de la porte, puis
+la stupéfaction calmée, il s'inclina de nouveau pour écouter...
+
+--Je vendrai la terre et j'irai te rejoindre, disait Noémie....
+
+Il n'eut pas besoin d'en entendre plus long. Honteux d'avoir été la dupe
+du chasseur, fou de colère à la pensée de cette femme qui lui échappait
+pour toujours, pour retomber dans les bras de celui qu'elle aimait, il
+s'éloigna chancelant. Mais, ayant entendu des voix et le bruit des pas
+de quelques personnes qui venaient, il longea la maison et se cacha au
+coin, derrière. Là il vit des rayons qui sortaient à pleine fenêtre et
+s'en allaient dormir sur les feuilles du verger voisin: Voyons! se
+dit-il, est-ce bien lui? Et, s'approchant de la fenêtre, il plongea son
+oeil avide et cruel dans la maison. Il eut un grincement de dents
+effroyable....
+
+--Je serai vengé! gronda-t-il et, aveuglé par la rage il alla se heurter
+au tronc d'un arbre: Maudit! recule-toi donc! grinça-t-il, et il frappa
+du poing l'arbre inoffensif. Il reprit le chemin de sa demeure, et, en
+s'en allant, il pensait: Je suis bien bête de perdre la tête pour ça!...
+De quoi va me servir tout ce désespoir?... c'est inutile d'y penser, je
+ne l'aurai jamais!... Elle me haïra quand même!... Elle va me
+mépriser!... brisons-la! en avant! Ah! l'on veut jouer un tour à
+Picounoc! on veut tout bonnement déguerpir l'un après l'autre, sans
+tambour ni trompette! allons donc! pour qui me prenez-vous, M. le
+grand-trappeur? et Madame la _grande-trappeuse?_... Picounoc ne se
+laisse pas emmancher comme ça! Puisque l'on ne peut pas goûter à
+l'amour, eh bien! rassasions-nous de vengeance. L'amour passe,
+paraît-il, mais la vengeance! ah! le temps la rend plus belle et plus
+terrible!...
+
+Il attela son cheval, prévint Marguerite de ne pas l'attendre avant deux
+ou trois heures du matin, et partit au grand trot. Il s'arrêta à
+l'église, chez un juge de paix, fit une déclaration contre Joseph
+Letellier, l'accusant de meurtre et spécifiant tous les détails.... Puis
+il dit au magistrat de se hâter, car l'assassin serait probablement
+disparu de nouveau, le lendemain matin. Alors, quand il eut remis
+l'affaire entre les mains de la justice, il remonta dans sa voiture;
+mais il ne revint pas chez lui, il se rendit à la rivière du Chêne, et
+alla frapper à la porte du bossu.
+
+--A quoi puis-je attribuer l'honneur de ta visite? demanda le marchand
+d'un air de grand seigneur vexé.
+
+--A la vengeance, répondit Picounoc....
+
+--Ce n'est pas chrétien, cela, observa le bossu....
+
+--C'est agréable, toujours! si ce n'est pas chrétien....
+
+--Et de qui veux-tu donc te venger ainsi?
+
+--D'un homme!
+
+--Ah! je pensais que tu allais dire d'une femme.
+
+--D'une femme aussi!
+
+--Bigre! deux vengeances à la fois, c'est du corse, cela.
+
+--C'est du Picounoc, en tout cas, répliqua l'habitant irrité en se
+frappant le coeur d'un geste vaniteux.
+
+--Le mariage serait-il rompu, par hasard? demanda le bossu....
+
+--Les mariages sont rompus! les... mariages, entends-tu?
+
+--J'entends mais je ne comprends pas....
+
+--Tu vas comprendre.... Djos, le pèlerin de Ste. Anne, est revenu.
+
+--Hein! que dis-tu? Djos est revenu? exclama le bossu, se dressant de
+terreur....
+
+--Oui, il est revenu sous la forme d'un chasseur du Nord-Ouest....
+
+--Ah! c'est cet homme que j'ai vu avant hier! C'est Djos? dis-tu?
+
+--Oui, c'est lui!... mais tu ne le connais pas toi?... et cela ne te
+fait pas grand'chose, continua Picounoc, qui n'avait pas remarqué la
+surprise du bossu.
+
+--C'est vrai! c'est vrai! je ne le connais pas, reprit le marchand, mais
+j'ai tant entendu parler de lui!... Ah! il est revenu!... Et que veux-tu
+que je fasse? voyons! je suis disposé à t'obliger: Tu m'as un peu
+maltraité, mais à tout péché miséricorde.... Oui, voyons! assieds-toi un
+peu, et causons tranquillement... en prenant un petit coup....
+
+--Que tu es bon, mon cher Chèvrefils, et que j'ai du regret de t'avoir
+un instant préféré ce petit fat de Victor! mais, Dieu merci! c'est fini!
+Victor et Marguerite se marieront ensemble quand Noémie et moi nous
+serons de vieux époux.
+
+--Vraiment! ce serait fini! tu ne plaisantes pas?
+
+--Ma fille va-t-elle épouser le fils de l'assassin de sa mère? Je la
+chasserais de ma maison.
+
+--Mais il me semble que....
+
+--J'allais épouser la femme de l'assassin de ma femme?... se hâta
+d'achever Picounoc. Oui, oui... mais il me semble à moi que ce cas est
+fort différent.
+
+--En effet, tu as raison. Et que comptes-tu faire?
+
+--Je compte faire pendre Djos.
+
+--Rien que ça? et as-tu besoin de mes services pour cela?
+
+--Peut-être.
+
+--Ils te sont acquis....
+
+--- Je ne veux qu'une promesse de toi, et cette promesse je la paie de
+ma fille, entends-tu?
+
+Le bossu se leva tout palpitant, et son oeil faux jeta mille étincelles.
+
+--Ta fille dis-tu? et si elle ne veut pas plus maintenant que l'autre
+jour?...
+
+--Tu la prendras de force: elle est à toi, je te la donne!...
+
+--Voilà qui est parlé! et quelle promesse me demandes-tu? que je la
+rende heureuse? que je l'adore toujours? que je....
+
+--Non! non! c'est que tu ne dises jamais, quoiqu'il arrive, que tu m'as
+vendu un châle... pour ma femme, il y a vingt ans,... te souviens-tu?
+
+--S'il y a si longtemps la promesse tiendra, bien sûr!
+
+--Tu diras plutôt, si jamais l'on parle de ce châle, que tu ne m'en as
+jamais vendu!...
+
+--Rien de plus aisé, mon cher beau père; et pour cela, tu vas me donner
+Marguerite!... Allons! tu te moques de ton gendre....
+
+--Ce qui te paraît une bagatelle aura peut-être une grande importance un
+jour....
+
+--Comme tu voudras, beau père... et quand prendrai-je possession de ta
+fille que j'aime à la folie?...
+
+--Après le procès....
+
+--Ah! il y a un procès? fit le bossu, plus sérieusement.
+
+--Sans doute, je te l'ai dit, je livre Djos à la justice....
+
+--Bien! bien! je comprends!... parfait! compte sur moi!
+
+Pendant cette conversation, un huissier suivi de quatre recors armés,
+entra chez Noémie et fit--au nom de la reine--le grand-trappeur
+prisonnier. Heureusement pour l'huissier et les recors, le chasseur
+n'avait pas ses armes sous la main, car pas un seul d'entre eux ne
+serait sorti vivant.
+
+
+
+
+ IV
+
+ FRÈRE ET SOEUR.
+
+
+La mission de Providence, au grand lac des Esclaves, fut jetée dans un
+émoi extraordinaire par l'événement qui amena deux des chasseurs les
+plus remarquables--l'un par ses vertus morales et physiques et l'autre
+par ses vices--à révéler leurs noms que, pour des motifs puissants, ils
+avaient toujours cachés. Le grand-trappeur fit alors connaître à tous
+ceux qui voulurent l'entendre, dans quelle voie sinistre il avait été
+poussé par son ami trompeur, et comment, entraîné par une fatale et
+aveugle illusion, il était devenu l'instrument probable de la malice de
+cet ami, en croyant n'être que le vengeur de la foi conjugale outragée.
+Le missionnaire lui prodigua les conseils éclairés dont il avait besoin
+pour se guider désormais; il lui dit de partir sans retard et d'aller,
+plein de confiance en Dieu, consoler la femme infortunée qu'il avait
+plongée dans le deuil, et démasquer en face du monde, l'homme pervers
+dont l'amitié lui avait été si funeste. Et le grand-trappeur, accompagné
+de l'ex-élève, s'était acheminé de suite, dans l'immense solitude qu'il
+venait de traverser, vers les rives du Saint Laurent. Cependant il
+songeait, en marchant, par quels moyens il réussirait à convaincre
+Picounoc de malice et de trahison, et plus il songeait, plus la chose
+lui semblait impossible. Alors il résolut de ne point se faire
+reconnaître, et d'arriver chez lui comme un étranger. A sa femme seule
+il révélera tout, et ensemble secrètement, ils s'entendront pour éviter
+les chances d'un procès et s'en aller quelque part achever, dans le
+calme, ce qui leur reste d'années. Mais Picounoc a surpris le secret du
+chasseur, et, maintenant, c'est entre ces deux hommes une lutte à mort.
+Il y a eu un meurtre, et l'un des deux est le coupable. Ils vont
+s'accuser tour à tour, et la justice humaine, si Dieu ne l'aide pas,
+aura peut-être un moment d'hésitation, une heure d'angoisse.
+
+Le missionnaire de Providence s'efforça de faire rentrer le remords dans
+l'âme endurcie de Racette, le Hibou blanc; mais le criminel était trop
+corrompu pour écouter la voix de la religion qui le suppliait de revenir
+à elle; il était surtout trop irrité de la perte d'Iréma et du départ du
+grand-trappeur à qui le bonheur semblait maintenant sourire. Il ne
+répondit aux exhortations du ministre du Seigneur que par un silence
+obstiné ou un rire cynique. Alors, comprenant tout le mal que pouvait
+faire parmi les naïfs indiens cet être dépravé, l'homme de Dieu fit un
+reproche aux guerriers de ce qu'ils se soumettaient lâchement à un chef
+sans honneur, que la justice de son pays avait marqué au front d'un
+cachet de honte et d'ignominie; il les conjura de chasser loin de leur
+tribu cet homme de sang, et de se choisir un chef parmi les braves
+chasseurs de la nation.
+
+--Vous êtes venus, dit-il, Couteaux-jaunes et Litchanrés, avec le désir
+d'oublier vos haines trop longues et de vous unir, comme une seule
+famille, pour chasser dans les forêts qui vous appartiennent, eh bien!
+enterrez les armes de la guerre, enterrez le ressentiment et l'orgueil
+qui vous mènent dans le pays du feu qui ne s'éteint jamais! Aimez-vous
+et protégez-vous les uns les autres comme si vous étiez tous des frères!
+Le grand Esprit le veut, et si vous ne faites pas la volonté du grand
+Esprit vous n'irez pas le rejoindre dans son séjour de gloire et de
+plaisir, après votre mort. Demeurez ensemble sous vos tentes, auprès du
+fort, pendant quelques jours. Venez vous agenouiller aux pieds de la
+robe noire qui vous pardonnera vos péchés et vous dira de bonnes paroles
+pour vous encourager à la vertu. Vous ferez la sainte communion et
+alors, devenus sages et bons, vous élirez ensemble un chef pour vous
+conduire à la chasse, ou veiller sur vous aux jours de repos.
+
+--Kisastari n'est peut-être pas mort, dit le grand-trappeur, qui n'était
+pas encore parti pour revenir au pays quand le missionnaire parla, comme
+nous venons de le dire, aux indiens réunis dans la chapelle.
+
+--Kisastari n'est pas mort! s'écria la pauvre Iréma, dans une
+effervescence soudaine. L'espérance lui rendait toute son énergie. Elle
+était belle à voir se dressant ainsi dans son amour, frémissante, l'oeil
+étincelant.
+
+--Je ne sais s'il est mort maintenant, mais nous l'avons trouvé gisant
+dans son sang et couvert de blessures, reprit l'ex-élève, et après
+quelques jours passés auprès de lui, pour le soigner et le rendre à la
+vie, à sa demande, nous l'avons laissé pour suivre les traces de ses
+ennemis. Kisastari pouvait alors marcher seul et chasser pour vivre.
+
+--_It is true_, dit John.
+
+--C'est la pure vérité! ajouta Baptiste.
+
+--Où est-il? où est mon fiancé? reprit Iréma avec exaltation.
+
+--Il est au fort Chippeway, répondit le prêtre.
+
+La Grand-Esprit est bon! s'écria Iréma.
+
+--Et j'espère que Kisastari reviendra bientôt, reprit à son tour le
+grand-trappeur, d'une voix sévère, pour avertir ses amis Renard d'argent
+et Ours grognard que le grand-trappeur n'est ni un lâche, ni un traître,
+ni un assassin....
+
+A cette parole on vit deux guerriers Litchanrés, se faufiler
+honteusement dans la foule et sortir l'un après l'autre de la chapelle.
+
+--Vous n'avez pas besoin de vous cacher, misérables, continua le
+grand-trappeur, que le souvenir de l'horrible action des guides, rendait
+un peu acerbe; vous n'avez pas besoin de fuir! Je suis assez heureux
+pour ne pas souhaiter de mal à ceux qui ont voulu me faire périr de
+faim.
+
+Le missionnaire et les religieuses, tout anxieux, voulurent connaître à
+quelle trahison nouvelle, à quelle nouvelle malice, le noble chasseur
+avait été en butte. Le grand-trappeur leur raconta comment il avait été
+enfermé dans une grotte, où il était entré pour prier sur les cendres de
+son ancien ami, et comment après deux jours seulement il en était sorti,
+grâce à une corne de poudre trouvée dans une large fissure de la
+caverne....
+
+Un mouvement d'indignation courut dans la chapelle; mais il fut vite
+remplacé par une pensée de reconnaissance envers Dieu.
+
+--La sainte Providence, dit le missionnaire, ne vous a pas tant de fois
+sauvé de la main de vos ennemis, pour vous livrer à une mort
+ignominieuse et imméritée,... partez avec confiance. C'est alors
+qu'ayant embrassé sa soeur Marie-Louise, ayant serré la main au
+missionnaire dévoué et à ses anciens camarades, le grand-trappeur
+s'était mis en route.
+
+Les indiens suivirent les avis de la robe noire: ils se réunirent comme
+des frères sous les mêmes tentes, allant aux instructions religieuses et
+se confessant. Puis la plupart firent la sainte communion. Cependant le
+Hibou-blanc, n'avait pas laissé la tribu, et il s'efforçait de réunir
+autour de lui quelques guerriers pour continuer la lutte et le pillage.
+Quelques uns se sentaient entraînés par ses paroles fallacieuses, mais
+n'osaient pas avouer leur dessein. Naskarina, honteuse de se retrouver
+parmi ceux qu'elle avait trahis, irritée de voir ses projets déjoués par
+la Providence, demeurait fidèle au renégat, et l'encourageait dans sa
+révolte contre les hommes de la prière. Elle s'aperçut bientôt qu'elle
+n'arriverait pas à son but en se montrant si franchement méchante, et
+elle résolut de déguiser sa noirceur sous le voile de la vertu. Il y
+avait un mois que les indiens avaient dressé leurs tentes autour du fort
+Providence. On était au milieu d'août, la plupart des sauvages allaient
+se rendre dans le fort pour la grande fête de l'Assomption. Mais, avant
+de partir, les guerriers s'assemblèrent pour élire un chef commun. On
+tira au sort pour savoir dans quelle tribu il serait choisi. Le sort
+favorisa les Litchanrés.
+
+--Nous nous soumettons, dirent d'une voix un peu triste plusieurs
+Couteaux-jaunes....
+
+--Vous êtes des lâches! gronda le Hibou-blanc.
+
+--Oui, vous êtes des lâches, répéta Naskarina.
+
+--Nous sommes fidèles à notre parole, répondirent les Couteaux-jaunes
+qui s'étaient soumis à l'arrêt du sort.
+
+--Que vont dire vos aïeux? reprit le Hibou-blanc.
+
+--Ils vont rougir de vous et vous maudire, continua Naskarina.
+
+--Nous gardons la parole donnée, firent les Couteaux-jaunes, d'un ton
+ferme qui commandait le respect.
+
+--Vous vous en repentirez! menaça le Hibou-blanc.
+
+--Tes menaces ne nous effraient point....
+
+--Ce n'était pas la peine de trahir mes frères pour vous, reprit
+cyniquement l'infâme Naskarina.
+
+--Qui d'entre les Litchanrés mérite d'être nommé chef, demanda l'un des
+Couteaux-jaunes.
+
+--Aucun, cria le Hibou-blanc. Naskarina battit des mains.
+
+--Tous! dit une voix nouvelle, qui ne s'était pas fait entendre
+encore... tous!
+
+Les regards se tournèrent du côté d'où s'élevait cette voix, et une
+clameur immense retentit soudain:
+
+--Kisastari!
+
+C'était le jeune chef qui arrivait, guéri, ou à peu près, et disposé à
+se battre encore. Iréma courut à lui; il la reçut dans ses bras et la
+serrant contre sa poitrine, il lui jura qu'avant le soir elle serait sa
+femme. Naskarina pâlit et rougit tour à tour de rage et de jalousie.
+Elle s'éloigna du camp et se dirigea vers le fort.
+
+--Kisastari! voilà notre chef! crièrent ensemble les guerriers des deux
+tribus.
+
+--Oui, reprit le jeune guerrier, oui, je suis votre chef, mais je suis
+plus encore votre frère! chassons ensemble jusqu'aux glaces du lac sans
+fin, dormons sous les mêmes tentes, partageons le même festin,
+chauffons-nous au même feu, écoutons ensemble les paroles de vie de la
+robe noire et nous serons heureux!
+
+Un immense cri de triomphe suivit ces paroles.
+
+--Hibou-blanc, va-t-en! tu n'es qu'un traître! crièrent cent voix.
+
+Et le vieux renégat Racette, l'ancien maître d'école qui martyrisait le
+petit Joseph, prit sa carabine et, frémissant de colère, il disparut
+sous les arbres de la forêt profonde. Les deux tribus, unies et
+heureuses, se rendirent à la maison de la prière pour la grande
+cérémonie. Kisastari alla trouver le missionnaire.
+
+--Me voici, dit-il, je ne suis pas mort et mes blessures sont guéries.
+Je désire que tu m'unisses à Iréma ma bien-aimée. Nous sommes prêts tous
+les deux. Nous nous sommes confessés, tu le sais, et nous ne voulons
+plus être séparés.
+
+--C'est bien, mon enfant, je vais vous marier; mais attendez quelques
+instants, il y a là une pénitente qui veut se confesser: il ne faut pas
+laisser passer les instants de grâce.
+
+--Nous attendrons, mon père.
+
+Naskarina s'était dit en se dirigeant vers le fort: Je n'ai pas réussi à
+me venger; Iréma est encore dans les bras de Kisastari.... Je ne suis
+assez pas méchante, et l'esprit du feu qui ne meurt point, ne m'a pas
+aidée. La robe noire dit qu'après une mauvaise confession et une
+communion criminelle on appartient au mauvais esprit. Je veux lui
+appartenir, et je vais aller me confesser pour cela.
+
+Et abordant le missionnaire elle lui dit d'un air contrit et repentant:
+
+--Père, je veux me confesser pour devenir meilleure....
+
+--Pauvre enfant! dit le prêtre, oui, tu as raison, confesse toi, demande
+pardon au grand Esprit, à Jésus crucifié pour l'amour de toi, et il va
+te pardonner parce qu'il est miséricordieux. Tu as souffert, pauvre
+enfant! je le sais, et tu souffres encore; mais plus on souffre ici sur
+la terre et plus on a de bonheur dans le ciel, après la mort. Ceux que
+l'on aime ici et qui ne nous aiment point, changent de coeur dans le
+ciel, et là ils nous aiment toujours.
+
+Les yeux de Naskarina, brillèrent comme des escarboucles.
+
+--Est-ce vrai ce que tu dis-là, mon père!
+
+--Oui, mon enfant, sois en sûre. Tu seras aimée là comme tu voudras
+l'être.... Mais il faut auparavant que tu demandes pardon à Dieu de tes
+fautes, et que tu les regrettes sincèrement.
+
+--J'ai fait bien des péchés....
+
+--Quand même tu en aurais fait autant qu'il y a de feuilles dans la
+forêt, tu seras pardonnée et tu deviendras blanche aux yeux de Jésus,
+comme si tu venais d'être purifiée par l'eau du baptême.
+
+--Mais je ne voulais pas me confesser sérieusement; je voulais te
+tromper et tromper les autres....
+
+Le prêtre surpris, se retira en arrière et ne sut un instant que
+répondre à cette parole inattendue....
+
+--Tu ne voulais pas te confesser, dis-tu, et tu avais de mauvaises
+dispositions? mais, vois comme Jésus est bon et comme il est habile pour
+avoir les coeurs, il t'aime, car tu n'as pas toujours été méchante....
+
+--Non, ce n'est que depuis que j'aime, et que ma rivale est préférée,
+dit la jeune fille.
+
+--Eh bien! reprit le confesseur, Jésus t'aime, lui, et il t'aime
+beaucoup, et c'est lui qui te parle au coeur et qui te conjure de
+l'aimer, et d'être bonne fille comme tu l'étais d'abord. Tu n'as pas été
+heureuse dans le crime; ton sommeil était troublé par des songes
+affreux, et tu n'es pas eu de repos. Sois ferme, sois noble, sois
+courageuse et méprise les conseils du démon qui te dit de te venger et
+d'être jalouse, pour te perdre et t'avoir avec lui, ensuite, dans le feu
+de l'enfer....
+
+Naskarina écouta longtemps encore le confesseur qui lui parlait de
+l'enfer et du ciel. Soudain, elle jeta un cri, et, se cachant la figure
+dans ses deux mains, elle se mit à sangloter.... Le prêtre se hâta de
+l'absoudre au nom du Dieu de miséricorde. Les indiens regardaient avec
+admiration le miracle de la grâce. Quand Naskarina se releva elle
+pleurait encore et ses yeux rougis cherchèrent à travers ses larmes
+Kisastari et Iréma. Alors, quand elle les eut aperçus, elle se rendit à
+eux, chancelant comme une bacchante ivre de vin, elle qui était ivre du
+bonheur que donne la paix de la conscience; elle leur saisit les mains
+et les amenant devant le missionnaire:
+
+--Mon père, dit-elle, bénis-les, et qu'ils soient heureux!... Ils sont
+bons, ils ont toujours aimé Jésus, eux!...
+
+Iréma jetant ses bras autour du cou de sa rivale infortunée l'embrassa
+avec transport....
+
+--Naskarina, tu seras ma soeur, dit-elle!
+
+Naskarina leva sur Kisastari un regard qui implorait la pitié....
+
+--Je t'aime, Naskarina, dit le jeune chef, et je te pardonne.
+
+La pénitente eut un frémissement de volupté, et le feu sortit de ses
+paupières....
+
+--Naskarina, reprit le chef, je t'aime comme une soeur, car je suis ton
+frère.... Nous avons eu tous deux le même père!...
+
+--Mon frère! toi, mon frère! s'écria Naskarina haletante, étourdie....
+
+--Et tout le monde regardait avec défiance et surprise ou curiosité le
+jeune chef.
+
+--Oui, je puis bien le dire maintenant puisque notre père est mort...
+reprit Kisastari. Il est avec le grand Esprit depuis deux lunes, et ses
+dépouilles reposent à l'ombre de la croix, dans le petit cimetière de la
+mission du lac Supérieur.... Ta mère, tu l'as connue... elle ne fut pas
+la mienne. Elle avait aimé mon père, alors qu'elle était jeune, et elle
+fut trop confiante ou trop faible. Avant d'aller paraître devant le
+grand Esprit, mon père m'a révélé ces choses... car il venait
+d'apprendre que nous étions fiancés....
+
+--Mon frère! murmurait Naskarina, Kisastari est mon frère! Et ses grands
+yeux noirs ne pouvaient se détacher de cet homme qu'elle avait tant aimé
+et que du moins elle ne perdait pas tout entier.
+
+Kisastari et Iréma furent unis pour toujours, sous le regard de Dieu, et
+la fête de l'Assomption fut une belle fête, cette année-là, pour les
+indiens réunis dans le fort Providence.
+
+
+
+
+ V
+
+ LE PREMIER PAS VERS L'ÉCHAFAUD.
+
+
+L'arrestation du grand-trappeur fut un coup de foudre pour Noémie et
+Victor. Le soleil de la félicité n'avait lui qu'une minute dans la
+maison depuis si longtemps enveloppée de deuil, et, après cet éclair de
+joie, la nuit parut plus noire et plus lugubre. Noémie passa dans les
+pleurs le reste de cette nuit extraordinaire. Victor aurait voulu suivre
+son père; mais le grand-trappeur, accoutumé à se défendre seul contre
+les attaques du sort, et à ne partager avec personne les chagrins dont
+il était depuis un quart de siècle réellement accablé, le pria de rester
+auprès de sa mère pour la consoler.
+
+L'huissier amena chez lui son prisonnier et le fit garder à vue jusqu'au
+matin. Il s'efforça, par de bonnes paroles, de faire oublier les
+rigueurs nécessaires de sa profession. Joseph Letellier avait trop
+souvent vu la mort en face pour trembler quand elle le menaçait de loin.
+Il répondit aux excuses de son geôlier en s'informant, avec un certain
+air de curiosité, des personnes de la paroisse qu'il avait connues
+autrefois. Les peines des uns et les succès des autres parurent
+l'intéresser beaucoup plus que sa propre situation. A dix heures il fut
+conduit devant le juge de paix. Picounoc était rendu, et Victor ne tarda
+pas à arriver. Le bruit de cette arrestation se répandit vite, et la
+maison du juge de paix se remplit de curieux. Il était plaisant
+d'entendre les remarques que faisait chacun, à demi-voix, car nul ne
+voulait être entendu de l'accusateur ou de l'accusé.
+
+--Ce pauvre Picounoc, disait l'un, il a bien raison d'être furieux, se
+voir ainsi couper l'herbe sous le pied!...
+
+--Et à la veille de ses noces! répondait un autre....
+
+--Si encore c'eut été au lendemain!
+
+--Il va être obligé de penser de nouveau à sa première femme....
+
+--Il croyait pourtant l'avoir oubliée pour toujours....
+
+--Et Letellier, vois donc! c'est un bel homme après tout....
+
+--Et qui n'a pas l'air d'un meurtrier....
+
+--Il a eu le temps de se refaire la figure et la contenance....
+
+--Oui, depuis vingt ans....
+
+--Tout de même, ce n'est pas fin de venir se jeter comme ça dans la
+gueule du loup....
+
+--La Providence, mon cher, c'est la Providence!...
+
+--Elle prend un vilain instrument....
+
+--Comment? Picounoc est un brave et honnête homme....
+
+--Vois donc cette figure! on dirait que c'est lui qui est le meurtrier
+et que c'est le meurtrier qui est la victime....
+
+--Silence! fit l'huissier.
+
+Le juge de paix venait de s'asseoir au bout d'une table couverte de
+livres et de papiers, la plupart inutiles pour le moment. Le greffier
+s'assit au côté de la table et lut la déposition assermentée que
+Picounoc avait faite la veille. L'accusé, malgré sa force de volonté, ne
+put cacher son trouble, à la lecture de cette pièce, la première d'un
+procès qui allait sans doute avoir du retentissement. Il chercha de son
+regard terrible l'infâme accusateur, mais Picounoc semblait se cacher à
+dessein dans la foule.
+
+--Qu'avez-vous à répondre à l'accusation portée contre vous, M.
+Letellier. Victor se leva.
+
+--Je suis le défenseur de mon père, monsieur le magistrat, et je déclare
+qu'il est innocent.
+
+Un murmure courut dans la salle.
+
+--Cette déclaration, monsieur, ne suffit pas, vous le savez, observa le
+juge de paix, il faut des preuves.
+
+--Vous n'avez pas le pouvoir d'entendre une pareille cause, monsieur le
+magistrat, si la déposition qui se trouve devant vous est suffisante à
+vos yeux pour conduire l'accusé à la cour criminelle, faites votre
+devoir, nous tâcherons alors de démêler cette affaire plus embrouillée
+qu'on ne le suppose, et de démasquer le vrai coupable.
+
+En disant ces derniers mots, le jeune avocat s'était retourné vers
+Picounoc, et l'avait écrasé d'un regard de mépris.
+
+L'accusateur, sur un signe du magistrat, s'était approché de la table.
+
+--Vous maintenez tout ce qui est écrit dans votre déposition, monsieur
+Saint Pierre? demanda le juge de paix.
+
+--Oui.
+
+--Infâme! gronda le grand-trappeur.
+
+--Il faut, reprit le juge s'adressant à l'accusé, que je vous envoie en
+prison, en attendant le terme de la cour criminelle. Alors votre procès
+aura lieu, et j'espère, si vous n'êtes pas coupable, que vous ferez
+aisément briller votre innocence.
+
+--Cela ne sera pas facile, dit l'un des curieux en sortant.
+
+--Non, répondit un autre, car s'il n'eut pas été coupable, il ne se fut
+pas sauvé.
+
+--C'est clair comme le jour.
+
+--Il croyait que Picounoc ne le reconnaîtrait plus....
+
+--Ou bien ne relèverait pas l'affaire....
+
+Picounoc qui entendit ces remarques, reprit l'assurance qui lui avait un
+peu fait défaut en présence de sa victime, et s'en retourna confiant
+dans sa bonne étoile. Joseph Letellier fut, en effet, conduit à Québec
+et emprisonné en attendant son procès. Victor alla faire part à sa
+malheureuse mère de cette honte, hélas! trop prévue.
+
+--Maintenant, dit-il, je vais me séparer de vous moi aussi; il faut que
+je suive mon père et que je travaille à le sauver. Vous aurez avec vous
+ma cousine, Agnès; et puis je viendrai souvent vous voir, car j'aurai
+besoin de connaître bien des choses....
+
+Mais, avant de partir, il aurait bien voulu rencontrer Marguerite, sa
+fiancée, et lui dire qu'il ne la croyait pas responsable des crimes de
+son père, et qu'il l'aimait toujours, elle la douce et candide créature.
+Et Marguerite, assise rêveuse dans la fenêtre, se disait aussi:
+
+--Ne viendra-t-il plus?... croit-il donc que la faute de son père a
+flétri son front noble et pur?... Ah!... notre union n'est peut-être
+plus qu'un doux rêve envolé; mais je l'aimerai toujours.... Et, comme
+elle s'abandonnait à ces pensées de tristesse et d'amour, elle le vit
+venir. Il marchait la tête penchée, et ses pas semblaient enchaînés au
+sol, tant ils étaient lents et indécis. Il arriva. Marguerite le salua
+avec un sourire de pitié:
+
+--Ton père est-il ici? demanda le jeune homme tout craintif.
+
+--Non, répondit Marguerite, il est allé à la rivière du Chêne.
+
+--Tant mieux! nous allons encore passer une heure ensemble.
+
+--Hélas! nous n'en passerons peut-être pas souvent désormais!...
+
+Il entra et vint s'asseoir aux côtés de son amie.
+
+--Quel malheur vient de fondre sur nous! commença-t-il... et où cela
+va-t-il s'arrêter?...
+
+--Nous étions si heureux et si tranquilles! murmura Marguerite.
+
+--Qu'avons-nous fait pour mériter ce châtiment?...
+
+--Il est donc vrai, dit Marguerite, que les enfants portent la peine des
+fautes de leurs parents!...
+
+--Oui, ma bien aimée, cela est vrai, trop souvent vrai!... et les
+pauvres enfants ne sont pourtant nullement coupables!...
+
+--Oh! ils sont injustes ceux qui veulent faire expier par les âmes pures
+et innocentes les fautes des autres! dit la jeune fille....
+
+--Mais les liens qui unissent les parents et les enfants sont tellement
+intimes, Marguerite, qu'on ne peut les rompre sans offenser Dieu et
+scandaliser les hommes.
+
+--Mais quand Dieu pardonne, Victor, pourquoi les enfants ne se
+pardonneraient-ils pas les crimes de leurs pères?
+
+--Tu es bonne, Marguerite, et le bon Dieu aura pitié de toi....
+
+La jeune fille regarda son fiancé, avec un peu d'étonnement....
+
+--Que veux-tu dire, Victor? demanda-t-elle avec douceur.
+
+--Je veux dire que ton père, fut-il mille fois plus coupable que le
+mien, je t'aimerais encore... parce que je te sais vertueuse....
+
+--Et mon père est un homme irréprochable.
+
+--Marguerite, préparons-nous à de terribles et douloureuses
+surprises....
+
+--N'en avons-nous pas eu suffisamment?
+
+--Moi, oui:... mais, toi...?
+
+--Mon Dieu! quel est cet air prophétique.
+
+--Je ne prophétise point, mais je veux te fortifier contre la douleur...
+et, peut-être, la honte....
+
+La jeune fille se leva subitement. Une expression de profond désespoir
+se peignit dans ses yeux:....
+
+Victor! Victor! veux-tu donc me plonger dans la désolation où tu viens
+de tomber toi-même?... Si tu me demandes de partager tes chagrins, de
+pleurer avec toi, de rougir même de la même honte que toi... Victor, je
+t'aime et je suis ta compagne inséparable.... Mais si tu me menaces, si
+tu veux par vengeance mettre un sceau d'ignominie sur mon front, en
+accusant mon père, Victor, Victor je ne te reconnais plus! je ne t'aime
+plus! je ne veux plus de voir....
+
+Et, épuisée par cet effort pour dire toute sa pensée à cet ami qu'elle
+aimait tant, elle retomba sur sa chaise et se mit à pleurer.
+
+Victor la regarda quelques minutes avec admiration.
+
+--Marguerite, dit-il, trouveras-tu mal qu'un enfant se dévoue pour
+sauver son père?
+
+--Pour le sauver, non! répondit la jeune fille au milieu de ses larmes.
+
+--Et si, pour sauver mon père, j'arrive nécessairement à perdre un autre
+homme? continua le jeune avocat--et si cet autre homme, Marguerite,
+était le tien, ton père?
+
+--Ah! c'est affreux, Victor, ce que tu supposes là! tu m'accables, tu ne
+m'aimes donc plus?
+
+--Je t'aime... oui! mais je hais ton père... parce que ton père veut
+tuer le mien!... et qu'il....
+
+--Mais, ton père, à toi... ah! c'est horrible à dire cela... ne m'a-t-il
+pas rendue orpheline? Tu deviendras orphelin, et cette chose parfois
+épouvantable qui s'appelle la justice sera satisfaite.
+
+--Marguerite, je te l'affirme sur mon honneur et sur Dieu, le coupable
+n'est pas celui que tu penses.
+
+--Oh! je ne saurais blâmer tes paroles, ni ta conduite, tu es un fils
+dévoué.
+
+--Attendons, Marguerite, tout ce drame de la mort de ta mère se
+dévoilera devant le juge, et, Dieu aidant, ce mystère de sang et
+d'iniquité sera dévoilé. J'ai voulu te prévenir, ma chère amie, car les
+chocs inattendus sont plus terribles et plus dangereux. J'aurais
+peut-être mieux fait de te laisser dans la quiétude; mais
+pardonne-moi... quoiqu'il arrive, Marguerite, je t'aimerai toujours.
+
+--Mais pourquoi ce nouveau scandale? et pourquoi réveiller ces souvenirs
+amers? Ma mère est au ciel depuis vingt ans, et au ciel on ne veut plus
+de vengeance. Dieu connaît le coupable et saura le punir.
+
+--Pourquoi? demande à ton père. Le dépit de n'avoir pu épouser ma mère
+le rend aveugle et le fait entrer dans une voie bien dangereuse pour
+lui-même. Il a fait arrêter le chasseur qui veillait ici, avant hier....
+Cet étranger, c'était mon père! On le conduit en prison, et peut-être à
+l'échafaud....
+
+Et le jeune homme, serrant son front dans ses mains, demeura quelques
+temps en proie à un découragement profond.
+
+--Mon père a fait cela! pourquoi? pourquoi, mon Dieu? exclama
+Marguerite. Et, dans l'agitation de ses esprits, elle essayait de
+trouver une excuse à la conduite de son père....
+
+Mais Picounoc en recherchant l'amour de Noémie, en priant cette femme de
+venir remplacer, auprès de lui, l'épouse immolée si cruellement,
+renonçait au droit de venger la mort par la mort.
+
+
+
+
+ VI
+
+ PREMIERS PAS VERS LA LIBERTÉ.
+
+
+Picounoc et le bossu, assis tous deux devant une fenêtre qui donnait sur
+la rivière et le pont, s'entretenaient aussi, dans le même temps, de
+l'arrestation de Letellier.
+
+--Tu as ma parole, dit Picounoc, et tu auras ma fille, mais il faut
+mener le procès rondement, et passer la corde autour du cou de ce
+misérable.
+
+--Ta déclaration est formelle?
+
+--Oui, sans doute; mais abondance de biens ne nuit pas: si je trouvais
+un ou deux témoins qui appuieraient de quelque façon mon témoignage.
+
+--Je comprends! je comprends, fit le bossu, souriant; des gens qui
+auraient, par hasard, entendu quelques paroles échappées Letellier... ou
+qui l'auraient vu faire des menaces à la défunte....
+
+--Précisément... c'est cela!...
+
+Le bossu se passa la main dans la barbe et fit semblant de réfléchir....
+
+--La chose est possible... assez facile même.... Tu peux essayer....
+
+--Mais où irai-je? à qui oserai-je m'adresser? Si j'allais tomber entre
+les mains d'un traître?
+
+--Cela demande réflexion, en effet, répliqua le bossu.
+
+--Tu ne connais personne, toi? demanda Picounoc.
+
+--Je t'avoue que mes relations ne me permettent guère....
+
+--Je n'ai pas voulu t'offenser, reprit vivement Picounoc en riant; mais
+enfin comme tu connais beaucoup de monde, il se pourrait que....
+
+--Ecoute! tu es mon ami, tu vas devenir mon beau père, eh bien! je te
+trouverai peut-être ces témoins complaisants: mais, cela te coûtera
+quelques piastres... bah! une bagatelle! disons vingt à trente.
+
+--Rien que cela! fais les venir ces hommes.
+
+--Ce n'est pas tout; répliqua le bossu, l'argent, c'est le paiement des
+témoins, mais à moi il me faut aussi quelque chose....
+
+--Tu vas être mon gendre... et....
+
+--Quand?
+
+--Après le procès....
+
+--Après le procès, si tu fais ta preuve seul et sans mon aide, mais si
+je mets la main à la roue, je serai ton gendre d'ici à quinze jours.
+Est-ce dit?
+
+--Et si tes témoins font défaut?...
+
+--Je te rendrai ta fille, répondit en riant le cynique bossu....
+
+--Marguerite ne se laissera peut-être pas aisément persuader, observa
+Picounoc.
+
+--C'est ton affaire.
+
+--Ecoute! si elle ne consent point, tu la prendras de force. Je suis de
+bon compte comme tu vois.
+
+--Soit! Je vois que tu tiens à gagner ce procès.
+
+--Oui, j'y tiens!
+
+Le bossu jeta un regard distrait vers le pont.
+
+--Que fais-tu là, toi? demanda-t-il tout-à-coup à une femme assise sur
+un bout de planche, vis-à-vis la fenêtre.
+
+A la vue de cette femme qui ne s'était pas encore retournée, Picounoc
+eut un tressaillement de peur: si elle avait entendu! pensa-t-il....
+Mais la femme se retourna et les deux compères reconnurent la folle.
+
+--Elle est partout, cette gueuse-là! murmura le bossu.... Puis il
+répéta: que fais-tu là, Geneviève?
+
+--J'enfile des perles pour un faire un collier. Marguerite va se marier
+et ce sera son cadeau de noces.
+
+--Avec qui se marie-t-elle?
+
+--Avec un jeune avocat de la ville, un beau garçon, un monsieur, quoi!
+
+--Tu te trompes, c'est avec moi, dit le bossu.
+
+--Avec toi? veux-tu te cacher! elle a meilleur goût que cela....
+
+--Crois-tu qu'elle épouserait le fils d'un meurtrier? demanda Picounoc.
+
+--Tiens! qui se ressemble se rassemble!...
+
+Picounoc ne rit pas de cette parole: il eut mieux aimé ne pas
+l'entendre.
+
+--Que veux-tu dire? reprit-il.
+
+--La folle se mit à rire aux éclats, et s'éloignant en montrant du doigt
+Picounoc presque irrité, elle se mit à crier: Il a peur! il a peur! il a
+peur!
+
+--Si elle n'était pas aussi folle qu'on le pense? observa le bossu.
+
+--On ne s'est jamais défié d'elle, dit Picounoc... mais, mieux vaut tard
+que jamais!
+
+Et les deux misérables se comprirent sans rien dire de plus. Jusque là,
+et depuis plus de vingt ans, ils n'avaient jamais songé, ni l'un ni
+l'autre, à s'enquérir de ce que devenait Geneviève à certaines époques
+de l'année, car elle disparaissait souvent et pendant assez longtemps
+chaque fois. Mais l'on ne songe pas à tout. S'ils avaient suivi
+Geneviève, ils l'auraient vue reprendre, de temps à autres, sa place au
+sein de cette excellente famille du Château Richer qui l'avait si
+charitablement accueillie, alors qu'elle voulait dérober à ses
+persécuteurs la petite Marie-Louise; et ils l'auraient vue déposer, en
+entrant, le masque humiliant de la folie; car le calme et le bonheur
+avaient opéré sur sa raison comme un réactif puissant, et réparé le mal
+que lui avait fait la peur, pendant cette nuit terrible que n'ont pas
+oubliée les lecteurs du Pèlerin de Sainte Anne. Geneviève, il y avait
+alors vingt ans, était entré un soir chez Picounoc, croyant ne trouver
+encore que la veuve et sa fille. Elle arrivait du Château Richer, et,
+ravie, annonçait à ses connaissances l'état désormais satisfaisant de
+ses facultés mentales. Elle fut étonnée de trouver un berceau où dormait
+un de ces petits anges à qui le monde, hélas! coupe bientôt les ailes.
+Près de ce berceau nul ne veillait. Elle embrassa l'enfant et, pour
+causer une surprise à la mère qui ne devait pas tarder à paraître,
+pensait-elle, elle la prit dans ses bras et s'assit au pied du lit,
+ramenant, pour se cacher, les grands rideaux de fine étoffe du pays.
+Elle vit entrer Picounoc qui ne la vit point, comme on sait, et qui ne
+songea pas à son enfant, préoccupé qu'il était de l'horrible forfait
+qu'il venait de voir. Elle remarqua son trouble et la pâleur de son
+front; elle entendit ses paroles mystérieuses, le vit prendre un fanal,
+un plat de fer-blanc et sortir précipitamment, tout en regardant autour
+de lui avec crainte et terreur, comme s'il eut fait une mauvaise action.
+Aussitôt elle remit l'enfant dans le berceau et sortit. Ceux qui la
+virent alors et dans la suite dirent: Cette pauvre Geneviève qui se
+croyait guérie et qui en effet, semblait tout à fait bien, comme elle
+est troublée! comme elle est folle! c'est la vue du sang, c'est l'aspect
+de ce meurtre atroce qui l'auront épouvantée de nouveau.
+
+Victor dit adieu à sa fiancée, à sa mère, et s'embarqua pour Québec. Il
+n'avait plus qu'une pensée maintenant, pensée grande et noble qui
+dominait les angoisses de sa douleur et les élans de son amour: sauver
+son père. Il se rendit à la prison, se fit ouvrir les portes de fer qui
+se ferment impitoyables sur les condamnés, et entra dans la cellule du
+grand-trappeur. Le noble prisonnier sourit tristement en recevant sur
+son front soucieux le baiser de son fils.
+
+--Mon père, dit Victor, ma mère m'a promis d'être courageuse: elle
+espère et prie. C'est aussi ma coutume de recourir à Dieu avant
+d'entreprendre une tâche difficile, voulez-vous réciter un _Pater_ et un
+_Ave_ avec moi?
+
+Le prisonnier, ému jusqu'aux larmes, tomba à genoux auprès de son fils,
+et tous deux, les yeux levés sur une humble croix, récitèrent la prière
+divine.
+
+--Et maintenant, dit Victor, racontez-moi donc vos relations avec
+Picounoc depuis le jour où il a commencé à souiller la réputation de ma
+mère.
+
+--Mon enfant, cela est impossible. Je n'ai point pesé ses paroles alors,
+car nos relations étaient celles de deux intimes; et tu vois que je ne
+le soupçonnais pas de trahison puisque j'ai tué sa femme dans ses bras,
+croyant que c'était la mienne...
+
+--Eh bien! causons de ce meurtre d'abord, peut-être trouverons-nous
+quelque branche de salut où vous vous accrocherez.
+
+Le prisonnier secoua la tête d'un air de doute.
+
+--Quelle heure était-il alors? demanda Victor.
+
+--Neuf heures du soir, je crois.
+
+--Il faisait noir?
+
+--Le 24 de septembre, à neuf heures du soir, oui; cependant à quelques
+pas on distinguait les gens, mais sans les connaître.
+
+--Comment avez-vous cru reconnaître ma mère?
+
+--Picounoc a fait brûler une allumette, et j'ai reconnu le châle de
+Noémie, un beau châle neuf comme aucune autre femme n'en avait, j'en
+suis bien sûr....
+
+--- Mais ce châle était-il réellement celui de ma mère?
+
+--Je n'en sais rien... ta mère pourra mieux que moi éclaircir ce point.
+
+--De qui aviez-vous acheté ce châle?
+
+--D'un marchand colporteur, un bossu....
+
+--Un bossu? un bossu?... mais c'est monsieur Chèvrefils, de Ste.
+Emmélie, celui-là même qui vous a insulté, l'autre jour, quand nous
+revenions de Saint-Pierre....
+
+--Vraiment? Je ne l'ai pas reconnu....
+
+--Lui non plus ne vous a pas reconnu, car il ne vous eut pas parlé de la
+sorte.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Mais c'est un de vos anciens amis....
+
+--Je l'ai vu pour la première et la dernière fois quand il m'a vendu ce
+châle....
+
+--C'est, singulier! dites-moi, mon père, ne se trouvait-il pas un bossu
+parmi vos connaissances ou vos amis?
+
+--Non, jamais,... jamais!
+
+--Jamais?... Eh bien! ce M. Chèvrefils m'a dit à moi-même qu'il vous
+avait intimement connu et que vous avez été amis un jour.
+
+--Où cela?
+
+--Chez Picounoc.
+
+--Non, où et en quel temps, prétend-il que nous avons été amis?...
+
+--Il ne l'a pas dit....
+
+--Il s'est trompé.
+
+--Vous dites, mon père, que la femme de Picounoc portait un châle
+semblable à celui de ma mère?
+
+--Absolument pareil....
+
+--C'est ce bossu qui les a vendus tous les deux, rien de plus sûr.
+Serait-il donc complice? se demanda Victor, frappé d'une idée subite.
+Que sont devenus vos compagnons de jeunesse? vos amis?...
+
+--Je l'ignore... Les seuls que je reconnaisse sont l'ex-élève Lefendu
+Tintaine et Poussedon. C'étaient des camarades de chantier....
+
+--Et vos ennemis?
+
+--Le vieux chef des voleurs est mort dans la cave du ruisseau, comme tu
+sais; Picounoc jouit de la considération de ses concitoyens; Racette est
+sorti du pénitencier pour aller se faire chef d'une tribu sauvage;
+Ferron... l'un des plus habiles et des plus pervers, mon camarade
+d'enfance et mon petit voisin... Ferron, le docteur au sirop de la vie
+éternelle, est allé au pénitencier avec Racette... mais il y a vingt ans
+de cela.... Les autres doivent être morts ou bien vieux et retirés du
+vice....
+
+--Il faudra s'assurer de cela....
+
+--Vous m'avez dit tout à l'heure, mon père, que Picounoc avait brûlé une
+allumette, mais n'avait-il pas un fanal pour s'éclairer dans le jardin?
+
+--S'il en avait un, il ne l'a pas allumé....
+
+--N'a-t-il pas dit.... En effet j'oubliais, cher papa, que vous êtes
+parti cette nuit-là même, et que vous ne pouvez pas savoir ce que cet
+homme, a pu dire ensuite.... Mais, est-ce que nul de vos amis ne
+s'apercevait que la conduite de Picounoc envers vous ou ma mère, n'était
+pas irréprochable... ou du moins sans quelque singularité....
+
+--Oui, oui, en effet, Paul Hamel le chasseur m'a dit de me défier de
+lui, une fois, même que cela m'avait un peu refroidi....
+
+--L'ex-élève... je l'ai laissé hier.... Si j'avais su! n'importe je le
+reverrai. Quels étaient alors les meilleurs amis de Picounoc?
+
+--A Lotbinière, je ne sais pas trop: il n'en avait guère, je crois; moi
+je l'avais connu intimement dans les chantiers, c'était différent.... A
+Québec, il devait en avoir quelques-uns parmi les habitués de l'auberge
+de la mère Labourique....
+
+--Dans la rue Champlain?
+
+--Oui! à l'Oiseau de Proie....
+
+--Je connais cette vieille boutique.... On ira, on ira!...
+
+Le père et le fils causèrent encore longtemps, puis mettant en Dieu leur
+confiance ils se séparèrent.
+
+
+
+
+ VII
+
+ LES FAUX TÉMOINS.
+
+
+Quelques jours se sont écoulés. Marguerite est triste et se flétrit
+comme les fleurs du jardin. Pourtant, elle n'est qu'à son printemps, et
+les fleurs ne tombent que sous le souffle glacé de l'automne. Elle songe
+aux paroles de son ami, et ces paroles déchirent son âme. Elle rapproche
+cet avertissement mystérieux et terrible du jeune homme des prières de
+son père qui voulut la jeter, malgré elle, dans les bras du bossu; elle
+essaie à deviner pourquoi son père était tombé alors à ses genoux, et
+elle a peur d'en découvrir la raison; elle veut croire encore, croire
+toujours à son innocence. Pendant qu'elle est plongée dans cette mer
+d'amertume, Picounoc l'aborde:
+
+--Tu es assez sage, sans doute, lui dit-il brusquement, pour comprendre
+qu'il te faut oublier Victor?
+
+--Mon père, pardonnez-moi, mais je n'ai pas cette sagesse... si cet
+oubli toutefois est de la sagesse.
+
+--Tous rapports entre ces gens et nous doivent cesser.
+
+--C'est l'arrivée de M. Letellier, mon père, qui a modifié vos
+sentiments.
+
+--Il a réveillé un passé que je n'avais réussi à oublier qu'avec peine,
+tant pis pour lui! tant pis pour les siens!
+
+--La miséricorde, mon père, est une belle chose, et qui n'en a pas
+besoin?...
+
+Picounoc fixa sur Marguerite un oeil scrutateur.
+
+--As-tu vu Victor? dit-il.
+
+--Oui, mon père....
+
+--Depuis que j'ai fait arrêter le meurtrier de ta mère?
+
+--Oui, mon père....
+
+--Et que t'a-t-il dit?...
+
+--Il m'a dit: Quoiqu'il arrive, je t'aimerai toujours... car,
+ajouta-elle, l'âme serrée par l'émotion--car, dit-il, les enfants ne
+doivent pas porter la peine due aux fautes de leurs pères....
+
+Picounoc réfléchit une minute:
+
+--Et que compte-t-il faire? demanda-t-il.
+
+--Sauver son père, répondit Marguerite....
+
+--Et comment le sauvera-t-il?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Je le crois bien que tu n'en sais rien, et lui non plus ne peut le
+savoir,... car cet homme qui fut un jour mon ami, ce misérable qui fut
+l'assassin de ma femme, le meurtrier de ta mère, ne peut pas être sauvé!
+Au reste, ne s'est-il pas avoué coupable lui-même en disparaissant après
+son crime; pour ne reparaître que vingt ans après, alors qu'il supposait
+tout oublié.
+
+Marguerite pencha la tête et ne répondit rien.
+
+--J'ai promis ta main, reprit Picounoc, et tu te marieras dans quinze
+jours.
+
+--Moi me marier dans quinze jours? dit la jeune fille en se redressant
+tout à coup dans sa fierté.
+
+--Oui, je le veux, je l'exige.
+
+--Et avec qui me mariez-vous comme cela?
+
+--Avec Monsieur Chèvrefils.
+
+--Encore lui! fit Marguerite avec un geste de dédain, encore lui!...
+
+--Oui, lui! et cette fois je suis bien décidé.
+
+--Et quel prix m'avez-vous vendue?
+
+Cette parole hardie et juste fut un coup de foudre pour ce père infâme.
+Il recula d'un pas et resta muet.... Marguerite le regardait avec cette
+assurance que donne la pureté de l'intention ou la sainteté de la cause.
+
+--Je ne t'ai pas vendue, reprit Picounoc après quelques instants, mais
+je veux ton bonheur. J'ai plus d'expérience que toi, et j'espère que tu
+auras confiance en mon amitié paternelle....
+
+Marguerite craignit de le voir se jeter encore à ses genoux comme
+auparavant. Elle avait peur des larmes si elle bravait les menaces.
+
+--Mon père, dit-elle, nous parlerons de cela plus tard, laissez-moi me
+retirer je suis souffrante.
+
+Et elle s'éloigna.
+
+Picounoc la regarda s'enfuir. Il eut un sentiment de compassion.
+
+--Pauvre enfant! murmura-t-il, tu ne peux pas être heureuse, car tu es
+d'une race maudite.... Il faut que tu subisses ta destinée.... Et puis,
+ajouta-t-il en s'animant, il faut que Djos monte sur l'échafaud!...
+
+Victor revint à Lotbinière. Il aborda tout le monde, cherchant dans les
+on-dits quelque bribe utile à sa cause, plantant des jalons pour
+s'orienter vers le but où il tendait. Il ne recueillit pas grand'chose.
+Il put s'assurer, toutefois, que la défunte femme de Picounoc n'avait
+jamais porté de châle comme celui qu'elle avait lorsqu'elle fut tuée. Ce
+châle avait donc été acheté exprès pour tromper le malheureux Letellier,
+puis caché avant et après le crime. Il questionna le bossu, mais le rusé
+compère ne se souvenait de rien. Victor éprouvait parfois de profonds
+découragements, et se sentait écrasé sous l'implacable fatalité. Il se
+débattait contre la force passive de la résistance, la plus redoutable
+des forces. L'ex-élève lui dit bien que Picounoc, quelque temps avant
+son mariage, avait déclaré qu'il épousait sa femme sans l'aimer, et
+qu'il se sentait entraîné vers Noémie. Ce fait, joint à quelques autres,
+pouvait faire une preuve de circonstance, assez faible il est vrai, mais
+suffisante pour éveiller le doute dans l'esprit d'un juré, et c'est déjà
+une bonne chance avec le système d'unanimité qui prévaut ici. Souvent
+Victor visitait son père toujours sous les verrous, pour lui faire part
+du fruit de ses recherches et le consoler; mais le prisonnier ne
+faiblissait point; seulement quand le spectre de l'échafaud passait
+devant ses yeux avec sa honte éternelle, il frémissait et sentait son
+front devenir humide: c'est que l'ignominie ne serait pas pour lui seul,
+mais retomberait sur sa femme et sur son enfant. Ah! l'on peut bien être
+fort contre le malheur qui nous broie d'un pied impitoyable, mais jamais
+contre le malheur qui frappe ceux que l'on aime!
+
+
+
+Il est dix heures du soir et l'on est au 15 d'octobre. Encore douze
+jours et le sort du prisonnier sera fixé. Entrons dans l'auberge enfumée
+de la mère Labourique. La Louise, veuve de son mari qui n'est qu'absent,
+verse à boire à deux vieux habitués; la bonne femme s'est mise au lit et
+dort du sommeil des... endurcis.
+
+--Et comme cela, Robert, vous avez-vu mon mari? demande la Louise à l'un
+des buveurs.
+
+--Comme je te vois là, ma fille, répond le vieillard, et il avale son
+verre.
+
+--Nous avons pinté ensemble toute une nuit, dit l'autre vieillard.
+
+--Et la Asselin? continue la fille de la mère Labourique.
+
+--Toujours à ta place, répond Robert....
+
+--Que font-ils pour vivre...?
+
+--Ils mangent et boivent....
+
+--Et pour avoir de quoi boire et manger?
+
+--Ils volent....
+
+--Mais ils sont plus chanceux ou plus adroits que nous, ajouta Charlot.
+
+--Et ils sont à la veille de se retirer des affaires, dit Robert.
+
+--Même que ton mari m'a dit qu'il allait acheter une terre et vivre
+paisiblement des rentes des autres, comme un rat dans son fromage.
+
+--Mon Dieu! que j'ai eu de la peine! soupira la Louise.
+
+--Cela se comprend.
+
+--Et Asselin? dit la Louise.
+
+--Pauvre comme deux Jobs.
+
+--Ce que c'est!
+
+--Oui, ce que c'est! répéta Robert. Il a fermé boutique ces jours-ci,
+grâce au dernier tour que ton mari lui a joué. Nous étions là, et il y a
+deux mois au moins que cette belle affaire a eu lieu. C'est réellement
+un de nos meilleurs coups. La Asselin, une vraie comédienne vient se
+jeter aux genoux de son mari; la paix est faite, l'absolution
+accordée.... Bref pendant que le mari dort enivré d'un bonheur
+inattendu, sa femme lui donne, je suppose, un doux baiser sur le front,
+et descend silencieusement de la couche nuptiale. Elle savait où prendre
+la clef du coffre comme la clef des champs. En un clin d'oeil le tour
+fut joué. Asselin était ruiné bel et bien, et d'autant mieux que le feu
+consuma, la même nuit, le ménage et la maison dont il était
+propriétaire.
+
+--Nous avons raconté cette affaire au bossu de Ste. Emmélie, mais avec
+une légère variante, dit Charlot. Nous nous sommes fait passer pour les
+victimes....
+
+La porte de l'auberge s'ouvrit tout à coup, et tous les yeux se
+tournèrent vers le nouvel arrivé. Les deux compères se touchèrent du
+coude et clignèrent de l'oeil. C'était le bossu qui entrait. Il marcha
+droit au comptoir. Robert et Charlot firent un pas en arrière.
+
+--Ne vous dérangez pas, Messieurs, dit le bossu, feignant de ne pas les
+reconnaître.
+
+Les deux vieillards s'effaçaient petit à petit.
+
+--Faites-moi donc l'honneur de prendre un verre avec moi, invita le
+bossu.
+
+--Merci, nous venons de _prendre_, dit Charlot, en se retirant toujours.
+
+--Venez donc! sans façon... je ne bois jamais seul, dit le bossu.
+
+Force fut aux deux voleurs de revenir près du comptoir. Le bossu ordonna
+trois verres et, tout en vidant le sien, il dévisageait ses nouveaux
+compagnons.
+
+--Il me semble vous avoir vus déjà, dit-il.
+
+--C'est possible, répondit Charlot, mais à coup sûr, je ne vous ai
+jamais vu, moi.
+
+--Jamais! fit le bossu en le fixant de son oeil de feu.
+
+--Du moins, répondit Charlot, je n'ai pas souvenir....
+
+--Vous avez bien changé tous deux, depuis, reprit d'un air moqueur le
+bossu, et, plus heureux que le reste des mortels, vous avez rajeunis au
+lieu de vieillir....
+
+Les deux vieillards se regardèrent avec inquiétude.... C'est que ce
+soir-là ils portaient fausses barbes et perruques noires. Ils jetèrent
+un coup d'oeil rapide dans la porte pour s'assurer que le nouvel ami
+était bien seul, puis, comme la timidité n'était pas de longue durée
+chez eux, ils reprirent leur aplomb.
+
+--Si nous avons changé, reprit Charlot, vous avez dû changer, vous
+aussi, car, foi de gentilhomme, nous ne nous rappelons pas de vous avoir
+jamais vu avec cet apanage sur le dos....
+
+Le bossu devint vert de stupeur et ne répliqua rien, mais il comprit que
+Paméla avait parlé.... Charlot crut avoir blessé la susceptibilité du
+monsieur, et lui fit des excuses. Allons! pensa le bossu, Paméla n'a
+peut-être rien dit.... Et il reprit toute son assurance.
+
+--Je vous connais, mes amis, dit-il, si vous ne me connaissez pas. Vous
+m'avez proprement dévalisé, il n'y a pas longtemps, pour me récompenser
+de vous avoir bien accueillis. Vous voyez que je vous connais bien et
+que je sais où vous prendre. Je lis à travers les masques et je descends
+jusqu'au fond des coeurs. Robert Picouille, Charlot Grismouche, vous
+êtes deux heureux gaillards, car depuis quarante ans vous courez après
+la potence sans pouvoir l'atteindre.... Vous voyez que je vous sais par
+coeur. Il n'y a pas d'oreille indiscrète ici, je suppose, et je puis
+parler sans crainte?
+
+--Personne autre que vous et moi, dit la Louise....
+
+--Et la mère Labourique dort sur les deux oreilles? demanda le bossu.
+
+--Oui, et quand même elle entendrait, vous n'auriez rien à craindre.
+
+--Oh! je la connais; aussi ce n'est pas comme mesure de précaution, mais
+par convenance, que je m'informe d'elle, répliqua le bossu.
+
+Puis s'adressant aux deux voleurs.
+
+--Bien! franchement, savez-vous mon nom, vous autres?
+
+--Nous croyons le savoir, répondit Robert, vous êtes M. Chèvrefils....
+
+--Oui, mais j'ai un autre nom encore....
+
+Les deux voleurs se regardèrent pour s'interroger.
+
+--Il n'est pas nécessaire de tout dire aujourd'hui, répondit Charlot.
+
+--Nous nous tenons sur la défensive, ajouta Robert.
+
+Le bossu fit une grimace:
+
+--Eh bien! dit-il, je n'attaque pas. Ce que j'ai à vous dire
+aujourd'hui, c'est que j'ai besoin de vous.
+
+--Fort bien, à votre service! répondirent les escrocs.
+
+--Vous avez entendu parler de Djos, le Pèlerin de Ste. Anne? demanda le
+bossu.
+
+Les vieillards se mirent à rire....
+
+--Vous savez qu'il a tué la femme de Picounoc son voisin?...
+
+--Connu! connu! dirent les vieillards... et ensuite il s'est brûlé
+bêtement dans sa grange.
+
+--Pas du tout! il ne s'est pas réduit en cendres, mais il s'est rendu
+invisible pendant vingt ans....
+
+--Ah!... et comment?...
+
+--En allant faire la chasse dans les régions du nord....
+
+--Tiens! exclamèrent les escrocs, intéressés à ce récit.
+
+--Et il est revenu il y a quinze jours avec son camarade l'ex-élève ou
+Paul Hamel, qui lui aussi s'était fait trappeur....
+
+--Mais, Batiscan! la farce est belle, s'écria Charlot.
+
+--Impayable! ajouta Robert.
+
+--Je ne serai pas fâché de lui prouver ma reconnaissance pour les
+services qu'il m'a rendus autrefois, dit Charlot.
+
+--J'ai bonne mémoire aussi moi, continua Robert.
+
+--Et vous, monsieur Chèvrefils, avez-vous la bosse de la reconnaissance?
+demanda Charlot.
+
+--Vous ne l'aviez pas jadis, ajouta Robert....
+
+--Vous êtes des drôles, répondit le bossu, mais il ne s'agit pas de cela
+pour le moment.
+
+--Parlez, vos serviteurs vous écoutent.
+
+--Voici ce que je veux. Picounoc a fait arrêter le meurtrier. La preuve
+qu'il va produire est forte, mais, en pareil cas, nulle précaution n'est
+de trop, et il voudrait avoir des témoins pour corroborer le fait....
+
+--Je comprends, dit Charlot.... C'est un moyen comme un autre de faire
+son chemin... vers le pénitencier.
+
+--Il n'y a rien à craindre, dit le bossu.
+
+--Au contraire, répondit Robert... le parjure....
+
+--Vous vous effrayez de rien; voici, écoutez bien! Vous n'avez pas vu
+commettre le meurtre, mais vous vous êtes rencontrés à Montréal ou
+ailleurs avec l'assassin--rien de plus aisé--et vous avez surpris
+quelques paroles compromettantes, comme celles-ci, par exemple, qu'il
+disait à son compagnon: J'ai peur d'arriver!... Ce meurtre que j'ai
+commis n'a peut-être pas été oublié... Si j'étais reconnu!... arrêté!
+Rien que cela, ou quelque chose de semblable. Vous ne courez aucun
+danger. Si l'ex-élève veut contredire vos témoignages, il sera seul et
+vous serez deux! Deux contre un, c'est la victoire....
+
+--Nous y penserons, répondit Charlot. Combien cela paie-t-il?
+
+--Je vous donne quittance.... Est-ce assez généreux?
+
+--Oh! oui, nous n'espérions pas tant... mais....
+
+--Quoi?
+
+--C'est déjà fondu joliment... et voici l'hiver qui approche....
+
+--Vous êtes impitoyables.
+
+--Bah! vous êtes riche, monsieur Chèvrefils,... et puis le Pèlerin...
+quelle satisfaction pour vous!... comme cela se présente bien!
+
+--Vous comprenez que ce n'est pas mon affaire....
+
+--Quel dévouement! fit Charlot avec un sérieux comique.
+
+--Voyons! vous aurez chacun vingt dollars, est-ce dit?
+
+--Qu'en dis-tu, Charlot?
+
+--Qu'en penses-tu, Robert?
+
+--Va! pour vingt piastres chacun; mais c'est peu pour le service... dit
+Robert....
+
+--Et quand le terme criminel?
+
+--Le vingt-sept de ce mois, répondit le bossu.
+
+--Nous serons à Montréal, vous nous ferez servir les "subpoenas" à
+l'auberge du Boeuf-gras, près de Bonsecours: Robert Picouille et Charlot
+Grismouche, bourgeois....
+
+Le bossu, de retour chez lui, fit un brin de toilette et, tout en
+faisant une petite marche pour se dégourdir, se rendit chez madame
+Gagnon.
+
+--Il faut que vous me rendiez un petit service, lui dit-il entre mille
+autres choses. Je voudrais connaître les moyens de défense que va
+employer Victor pour essayer de sauver son père....
+
+--Ses moyens de défense? répéta la vieille femme en ruminant.
+
+--Oui, ce qu'il va dire, ce qu'il va faire, ce qu'il va essayer de
+prouver, ou de nous empêcher de prouver.... Quand je dis nous... ce
+n'est pourtant pas mon affaire....
+
+--Alors, pour vous être agréable, j'irai voir Noémie et Victor; je
+tâcherai de les faire parler; ils ne se défieront pas de moi.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ LE MENDIANT.
+
+
+Ce même soir du 15 octobre, un vieux mendiant, arrivé à Lotbinière
+depuis le matin, montait à pas lents la route qui réunit la concession
+St. Eustache et le rang du bord de l'eau. Il avait le crâne nu et la
+barbe blanche. Cette barbe longue tombait en cascades sur sa poitrine.
+Les habits de ce mendiant n'étaient pas encore ornés de ces capricieuses
+pièces d'étoffes de différentes couleurs qui trahissent une longue
+pratique de la profession, et s'ils n'avaient pas, non plus, cet air de
+jeunesse qui dure si peu, ils n'en étaient pas davantage rendus à la
+corde. Ils flottaient entre un passé luisant et un avenir sombre.... Ce
+mendiant, novice sans doute et honteux encore, n'avait pas osé arborer
+le sac; il ne portait donc rien sur son dos... rien qu'un fardeau de
+souvenirs pénibles et de mauvaises actions, mais, hâtons-nous de le
+dire, de remords aussi et de repentance.... Et c'était bien assez. Il
+arriva en haut de la route, jeta un regard en arrière pour embrasser le
+chemin qu'il venait de parcourir, le grand fleuve et les campagnes de
+Deschambeault avec les Laurentides bleues qui les bordent, et un soupir
+amer souleva sa poitrine. Puis il reprit sa marche lente, le regard fixé
+sur les maisons blanches du village où il entrait. Il vit des enfants
+qui jouaient aux portes, et le bonheur inaltérable de ces petites
+créatures qui ne connaissaient encore rien des angoisses de la vie,
+l'affecta profondément. Quand les enfants l'aperçurent avec son bâton à
+la main et sa figure étrange ils se sauvèrent. Je suis donc un objet
+d'horreur! pensa-t-il, et ses yeux humides tombèrent sur la route
+devenue déserte. Il entendit chanter une jeune fille qui rentrait avec
+un paquet de filace jaune comme de l'or sous le bras, et son souvenir
+remonta loin, bien loin vers les jours perdus... et il secoua la tête
+comme pour se débarrasser d'une pensée fatigante. Il avait faim, et
+l'angoisse déchirait ses entrailles plus que la faim. Il était fatigué
+et ses jambes affaiblies tremblaient. Tout à coup ses yeux parurent
+chercher quelque chose. Il s'arrêta: C'est bien là murmura-t-il. Le jour
+s'effaçait, et, du côté du couchant une bande couleur d'orange avait
+succédé à l'océan de flamme, comme la pâle sérénité de la vieillesse
+suit l'éclat du jeune âge. Une lumière venait de briller à la fenêtre de
+la maison voisine, et, vis-à-vis cette lumière passaient, comme des
+ombres, les habitants de la maison. Un serrement de coeur inexprimable
+fit pâlir le mendiant.
+
+--C'est là! pensa-t-il... c'est là qu'ils demeurent! Oh! vais-je donc
+entrer pour les voir, les entendre, et m'assurer qu'ils sont heureux
+encore... eux du moins, qui n'ont rien fait pour mériter de souffrir!...
+S'ils allaient me reconnaître! Mais non! impossible! le chagrin et l'âge
+m'ont rendu méconnaissable.... Il se dirigea vers la porte de la maison
+et vit une femme qui pleurait. Mon Dieu pensa-t-il, est-ce que d'autres
+misérables auraient continué mon oeuvre infâme? Et, traversant le
+chemin, il alla s'appuyer sur la clôture de cèdre, les yeux toujours
+plongés dans le triste intérieur. La porte s'ouvrit, un jeune homme
+parut sur le seuil. Le mendiant ne bougea point, mais il s'appuya comme
+un homme qui souffre, le front dans sa main. Le jeune homme vint à lui:
+
+--Etes-vous malade, père? lui demanda-t-il.
+
+Le mendiant tressaillit à cette voix pure et sonore; il arrêta sur son
+interlocuteur un regard presque suppliant. Le jeune homme répéta sa
+demande.
+
+--Oh! je souffre beaucoup, répondit le vieillard....
+
+--Venez, entrez! vous trouverez d'autres personnes qui souffrent aussi,
+et peut-être plus que vous encore.... Les malheureux se doivent entre
+eux de la pitié.
+
+--Mère, dit le jeune homme, rentrant suivi du mendiant, ce vieillard a
+peut-être besoin de quelque chose; en tous cas, il ne peut coucher
+dehors, et nous avons un lit.
+
+Le vieillard s'était assis sur une chaise près de la porte et n'osait
+lever les yeux sur ses hôtes.
+
+--Je n'ai pas besoin de lit, répondit-il--et sa voix chevrotante
+trahissait une vive émotion--je dormirai bien là, sur votre plancher,
+dans un coin, si vous me le permettez.
+
+--Nous avons un bon lit de paille au grenier, reprit le jeune homme,
+nous vous l'offrons avec orgueil à vous qui dormez sur le plancher, nous
+l'offririons sans honte aux riches accoutumés à dormir sur la plume, car
+nous n'en avons pas de meilleur à donner.
+
+--Et vous avez sans doute besoin de manger? demanda la femme.
+
+--J'accepterai un morceau de pain, madame.
+
+--Du pain, du beurre et du thé, c'est peu, mais enfin avec cela on
+s'empêche de mourir, dit la femme en apportant sur la table ces humbles
+aliments qu'elle annonçait.
+
+--Approchez-vous, dit-elle au mendiant....
+
+--Vous êtes bien charitable, madame, reprit celui-ci, et vos bonnes
+paroles me consolent des avanies que parfois je suis forcé de souffrir.
+
+--Comment! est-ce qu'il se trouve des âmes assez peu chrétiennes!...
+Mais en effet, mon Dieu!... reprit-elle, et la tête baissée, elle se
+détourna pour essuyer les pleurs qui coulaient de ses yeux.
+
+Le mendiant ne vit pas cette douleur étrange, et il dit, répondant à sa
+première pensée:
+
+--Aujourd'hui même, à midi, je suis entré dans une maison de bonne
+apparence, un peu en deçà des côtes de la rivière du Chêne: j'avais
+faim, et j'ai demandé l'aumône d'un morceau de pain. Une fille, une
+servante sans doute, était là; elle entr'ouvre une porte et demande à sa
+maîtresse si elle peut me secourir.
+
+--C'est un vieillard qui demande la charité, dit-elle.
+
+--La charité! répond la femme que je n'ai pu apercevoir, la charité! si
+je prends le _manche à balai_ je vais aller lui en faire une charité,
+moi! comme si nous devions nourrir tous ces gueux de fainéants qui
+traînent les chemins!... comme si nous n'avions pas assez de nos propres
+dépenses et de nos propres affaires! Ah! l'on serait vite ruiné, si l'on
+écoutait tous ces escamoteurs de confiance!... Je n'ai jamais vu une
+paroisse comme celle-ci pour les _quêteux_!... Il y a peine un mois que
+nous sommes ici, et déjà nous avons fait connaissance avec cent figures
+de coureurs de chemins! j'aurai un chien pour les empêcher d'entrer
+ici!...
+
+--La servante ferma la porte et vint me dire qu'elle n'avait rien à me
+donner. Elle aurait pu s'en dispenser; j'en avais assez entendu. Cette
+parole dure me fit tant de mal que je n'osai plus, de toute la journée,
+demander rien à personne.
+
+--Pauvre vieillard! des coeurs aussi insensibles sont rares,
+heureusement, remarqua le jeune homme, mais quelle peut être cette femme
+inhumaine? reprit-il, en s'adressant à sa mère.
+
+--Je ne la connais point, répondit Noémie. Je sais que dernièrement une
+famille s'est établie à la rivière du Chêne, la famille Gagnon.
+
+A ce nom, le mendiant leva la tête.
+
+--Mais j'ai de la peine à croire, continua-t-elle, que ce soit madame
+Gagnon qui traite ainsi les pauvres, car on dit qu'elle est très-pieuse.
+Elle vient à l'église deux ou trois fois par semaine, ne manque pas un
+office et donne à la quête du dimanche.
+
+--Je ne veux pas faire de jugement téméraire, reprit le jeune homme,
+mais quelqu'un m'a assuré, et je dirai bien qui, c'est le petit
+Xavier-Firmin, que monsieur le curé avait dit qu'il ne lui donnerait pas
+à cette dévote créature la communion sans confession.
+
+--Elle m'a fait mander qu'elle viendrait me voir, te l'ai-je dit,
+Victor?
+
+--Non, mère, répondit le jeune avocat--car mes lecteurs ont deviné, sans
+doute, que nous sommes dans la maison de Noémie--non, vous ne me l'avez
+pas dit... mais si madame Gagnon traite les mendiants comme vient de
+nous le dire ce pauvre, elle peut rester chez elle.... Je vais sortir un
+instant, continua Victor; il faut que je voie le père Normand.
+
+Le vieillard cessa de manger et se retira dans un coin. Il s'apercevait
+bien qu'il y avait dans cette maison un air de tristesse inaccoutumée.
+Il n'avait pas vu un sourire sur les lèvres de ses hôtes, pas un rayon
+dans leurs regards, et une teinte de sérieuse mélancolie était répandue
+sur leurs figures douces et franches. La femme avait pleuré; des cercles
+rouges entouraient ses orbites et le sang paraissait s'être répandu dans
+l'oeil enflammé par le chagrin. L'aspect de cette douleur navrait le
+mendiant. Il voulait en savoir la cause et n'osait interroger personne.
+Noémie la première rompit un silence pénible.
+
+--Avez-vous déjà passé par ici? demanda-t-elle au mendiant....
+
+--Oui, madame, répondit-il, mais il y a bien longtemps....
+
+--Vous devez trouver la _place_ joliment changée?...
+
+--Bien changée! fit-il avec un soupir. Et, comme s'il eut redouté les
+questions de cette femme, il la prévint en lui demandant:
+
+--Avez-vous encore votre mari, madame? je n'ai vu que votre fils.
+
+Noémie poussa un profond soupir.
+
+--Oui, monsieur, répondit-elle....
+
+--Est-il malade? est-il absent? se hâta d'ajouter le mendiant.
+
+Noémie se laissa tomber sur une chaise, et se voilant la figure, comme
+pour cacher sa honte:
+
+--Il est en prison! Monsieur... en prison!... mais il est innocent!...
+ah!... bien innocent!... Victor entra.
+
+--Le père Normand n'est pas chez lui, dit-il.
+
+Il aperçut sa mère qui sanglotait.
+
+--Ne te désole point, petite mère, allons! du courage, tout n'est pas
+fini.... Et se tournant vers le vieillard.
+
+--Notre affliction est grande, pauvre homme, dit-il, et si le bon Dieu
+n'a pas pitié de nous, je ne sais ce que nous allons devenir....
+
+--J'ai été indiscret, répondit le mendiant, et j'ai réveillé sans doute
+des chagrins qui dormaient.
+
+--Oh! monsieur, les chagrins ne dorment pas ici!... oh! non! ils
+veillent depuis vingt ans et plus!... s'écria Victor, comme exaspéré....
+
+--Quelle est donc la cause de ces chagrins? si toutefois, mon
+indiscrétion n'est pas trop grande.... demanda le vieillard que
+l'émotion gagnait.
+
+--La cause première est loin, répondit Victor, et ce serait bien long de
+vous conter toutes les épreuves par lesquelles ma pauvre mère a passé...
+et avant elle et encore mon père! mon pauvre père!...
+
+--Votre père?
+
+--Oui, mon père Joseph Letellier....
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria malgré lui le vieillard, et ses mains
+tremblantes passèrent sur ses paupières ridées pour en effacer les
+pleurs.... A ce cri, Noémie se redressa frémissante.
+
+--Connaissez-vous mon père? demanda Victor.
+
+Le vieillard ne répondit point. Victor renouvela sa question.
+
+--Oui, murmura sourdement le vieillard, je l'ai connu autrefois....
+
+--Si vous l'avez connu, écoutez-moi, je vais vous raconter ses malheur;
+vous en serez ému, et vous comprendrez notre désolation. Et Victor
+retraça à grands traits la vie extraordinaire de son père. Il parla de
+son enfance sans amour et sans soleil, pour lui et pour la petite
+Marie-Louise; il rappela l'égoïsme et la cruauté d'Asselin, le tuteur et
+l'oncle de l'orphelin, et surtout la malice odieuse de la femme
+d'Asselin; Il n'oublia ni le Maître d'école infâme, ni les voleurs de la
+taverne de la mère Labourique, ni le blasphème, ni le châtiment, ni
+surtout le miracle de la bonne Sainte-Anne. Mais enfin, dit-il, tout
+cela était passé, fini! et la félicité rayonnait sur les jours du jeune
+homme assez persécuté. Asselin le tuteur infidèle s'était repenti...
+mais il devait aussi porter la peine due à sa femme maudite. Il s'enfuit
+pour jamais. La plupart des coupables furent punis par la Providence
+d'une façon évidente. Plusieurs échappèrent, il est vrai, mais Dieu les
+retrouvera bien, si déjà il ne les a pas punis....
+
+Un homme restait, un ami de mon père, mais, hélas! un enfant maudit de
+l'auteur de ses jours, Picounoc, le fils de Saint Pierre, le chef des
+voleurs.... C'est lui ce Picounoc ce scélérat, qui est la cause nouvelle
+de nos misères. Je dis nouvelle, je me trompe, puisqu'elle remonte à
+vingt ans.
+
+Et de nouveau le jeune avocat, le coeur rempli d'amertume, fit
+l'histoire de l'astuce et de la méchanceté de Picounoc, qui tue sa femme
+par les mains d'une victime qu'il veut immoler en même temps; et raconte
+tout ce drame que nous connaissons déjà et qui va se continuer encore
+quelques jours, pour se dénouer en cour criminelle, le 27 d'octobre....
+Et, pendant tout le récit du jeune homme, le mendiant resta la face
+cachée dans ses mains pâles, sillonnées de grosses veines bleuâtres, et
+ses épaules eurent de fréquentes secousses comme en éprouvent les
+épaules de quelqu'un qui gémit, et sa barbe blanche se mouilla peu à
+peu.
+
+--Merci de votre émotion, merci de vos larmes! dit le jeune avocat. Cela
+nous fait du bien de vous voir pleurer avec nous. Notre amitié est peu
+de chose, mais vous la gagnez toute entière.
+
+--Votre amitié! votre amitié! s'écria le vieillard, dans un transport
+soudain, je ne la mérite pas! c'est le pardon qu'il me faut, c'est le
+pardon!
+
+Et il vint tomber aux genoux de Noémie et de son fils....
+
+Rien ne pourrait peindre l'étonnement de Victor et de sa mère. Ils se
+regardaient muets et pâles, et regardaient ensuite le vieux mendiant
+sanglotant à genoux devant eux.
+
+--Qui êtes-vous donc? qui êtes-vous? demanda le jeune homme tout
+terrifié....
+
+--Je suis un misérable que le Seigneur a bien châtié, répondit le
+vieillard.
+
+--Espérez le pardon alors, reprit Noémie, car Dieu est juste et ne punit
+qu'une fois....
+
+--J'espère le pardon de Dieu, car je me repens et je bénis la main qui
+me tient dans la poussière, balbutia le mendiant; mais je ne puis pas
+espérer le pardon des hommes... et pourtant je le demande!...
+
+--Les hommes ne sont point miséricordieux comme le Seigneur, mais ils
+doivent pardonner cependant: "Pardonnez-nous nos offenses comme nous les
+pardonnons..." reprit Victor.
+
+--Ah! tu es bien le digne enfant de ton père, et Dieu te bénira, murmura
+le vieillard.
+
+--Qui êtes-vous donc? répéta Victor.
+
+--Qui je suis? je suis Asselin ton grand-oncle.
+
+--Mon oncle Asselin! s'écrièrent à la fois Victor et Noémie....
+
+--Oui, Asselin votre oncle!... oh! je n'ose prendre ce nom que j'ai
+prostitué....
+
+--Mon oncle, levez-vous, dit Victor, mon père vous a pardonné.... Je ne
+veux pas me souvenir du mal que vous lui avez fait....
+
+Mais le mendiant ne se relevait point. Il fallut le prendre par le bras
+et le conduire, chancelant, à un siège.
+
+Quand l'émotion fut apaisée, le mendiant dit à son tour comment Dieu
+l'avait châtié.
+
+--Ma femme a quitté depuis bien des années le toit conjugal, et je ne
+l'ai revue qu'une fois, il y a deux mois; mais j'ai senti sa main peser
+continuellement sur moi. Dieu s'est servi d'elle pour me ruiner. Elle
+m'a volé, elle a brûlé mes bâtisses à maintes reprises, car elle m'avait
+juré haine et vengeance, parce que, repentant, j'accueillis comme je
+devais le faire, Djos mon neveu, à son retour de Sainte-Anne, après sa
+guérison miraculeuse. Je n'ai jamais pu la surprendre, ni la rencontrer;
+mais je sais qu'elle dirigeait les coups si elle ne les portait
+elle-même. Dernièrement, elle est venue à Montréal où je m'étais caché,
+car on se cache mieux dans une grande ville que dans un village ou une
+campagne, et elle m'a porté le dernier coup. J'avais vendu ma terre et
+monté une auberge fort proprette, dans une rue passante. Elle arrive, se
+jette à mes pieds, pleure et supplie si bien que je me laisse attendrir.
+Je l'embrasse et lui donne les clefs de ma maison, car il faut vous dire
+que je suis seul depuis longtemps: tous mes enfants sont ou mort, ou
+dispersés dans les Etats-Unis, ce qui ne vaut guère mieux. Dans la nuit,
+l'on me pille, le feu est mis à la maison, et ma femme disparaît pour ne
+plus revenir.... J'étais ruiné... dans la rue... et, à mon âge, on n'a
+plus le courage de recommencer à vivre et à travailler.... Au reste, je
+sais que ce serait inutile: c'est la main de Dieu qui s'appesantit sur
+moi....
+
+Victor avait tressailli pendant ce court récit....
+
+--Mon oncle, dit-il, vous resterez avec nous quoiqu'il arrive. Nous
+avons besoin de l'aide de Dieu pour sortir de l'abîme où nous a
+précipités la méchanceté des hommes; et Dieu nous aidera, parce que nous
+lui sommes agréables en pratiquant la miséricorde.
+
+--Oui, mon fils, dit Noémie, soyons miséricordieux pour obtenir
+miséricorde.
+
+Le vieillard se précipita de nouveau aux genoux de Victor et de Noémie.
+Une voiture s'arrêta à la porte. Une femme bien mise entra après avoir
+frappé!
+
+
+
+
+ IX
+
+ MADAME GAGNON.
+
+
+--C'est elle! murmura Noémie.
+
+En effet, c'était madame Gagnon, la femme charitable dont on avait parlé
+tout à l'heure, qui venait, selon qu'elle l'avait mandé Noémie, visiter
+les âmes affligées et leur apporter quelques consolations.
+
+--Je suis madame Gagnon, dit-elle en entrant; je viens un peu tard,
+pardonnez-moi.
+
+--Vous êtes la bienvenue, Madame; il n'est jamais trop tard pour
+recevoir des personnes telles que vous.
+
+--Et j'aime mieux, Madame, reprit la Gagnon, que les quelques bonnes
+oeuvres que je fais restent cachées; Dieu me voit, cela me suffit.
+
+Le mendiant, assis près de la cheminée, fit un mouvement de surprise à
+la vue de l'étrangère et, à sa voix, il la reconnut bien pour cette
+vieille hère qui l'avait si rudement traité quelques heures auparavant.
+Il se recula dans l'ombre et parut se distraire en bouleversant la
+cendre du foyer avec les pincettes. Madame Gagnon s'assit près de la
+table et la première elle reprit la parole.
+
+--On m'a dit, Madame, commença-t-elle, que le bon Dieu vous envoyait une
+nouvelle et grande épreuve.
+
+--- On vous a dit la vérité, répond Noémie, en soupirant.
+
+--Mais en même temps, reprit la visiteuse, on m'a parlé de votre force
+d'âme, de votre soumission à la volonté divine, de vos vertus
+admirables.
+
+--Oh! Madame, épargnez-moi!... Je suis une femme comme une autre, et la
+douleur me tue....
+
+--Je comprends; mais enfin vous ne murmurez pas, vous n'accusez pas le
+ciel.
+
+--Et pourquoi l'accuserais-je? et pourquoi voudrais-je murmurer? ne
+sommes-nous pas sur la terre pour souffrir, et, par la souffrance,
+mériter le ciel?
+
+--Oh! que vos sentiments sont beaux, Madame, et qu'ils me font du bien à
+moi-même! Rien ne me fait plaisir comme d'entendre parler ainsi, comme
+de voir que Dieu est compris et loué par ses bonnes créatures!...
+
+Le mendiant se tordait sur sa chaise, et sa figure, sous sa barbe
+blanche, prenait toutes sortes d'expressions.
+
+Victor regardait cette femme avec curiosité, et il pensait: Elle est
+bien bonne ou bien méchante, pas de milieu; et, si elle est méchante,
+elle doit avoir un but caché en venant ici. Puis il dit tout haut....
+
+--Excusez-moi, Madame Gagnon, je ne vous ai pas demandé si vous vouliez
+dételer votre cheval....
+
+--Mon mari est allé plus loin; il me reprendra en revenant. Je vous
+remercie bien.
+
+--Son mari! pensa le mendiant.
+
+--Vous êtes avocat, Monsieur Victor? demanda la visiteuse.
+
+--Oui, Madame, répondit celui-ci, étonné d'être si bien connu.
+
+--J'espère que vous sauverez votre père, car il est innocent, j'en suis
+sûre?
+
+--Madame, je ferai mon possible, et, avec la grâce de Dieu....
+
+--Mais ce doit être assez facile de sauver un innocent....
+
+--Pas toujours, Madame....
+
+--Est-ce que vous craindriez?...
+
+--Il y a tant de mauvaise foi, tant de malice dans le monde....
+
+--Hélas! oui, vous avez bien raison.... Et ce Picounoc, je pense, n'est
+pas de bois de calvaire.
+
+--Le connaissez-vous?
+
+--Assez peu, j'habite la paroisse depuis deux mois seulement.
+
+--Vous avez pu le rencontrer?
+
+--Je l'ai rencontré quelquefois.
+
+--Chez M. Chèvrefils probablement?
+
+Madame Gagnon, un peu décontenancée par les questions qui tombaient
+drues et l'intervertissement des rôles, hésita une minute.
+
+--Je suis peut-être indiscret, reprit Victor, mais voyez-vous, je sais
+que Picounoc est l'ami intime de M. Chèvrefils, et que M. Chèvrefils est
+hospitalier et fier de s'entourer de gens marquants.... J'espère bien
+qu'il l'éloignera de sa maison lorsqu'il le connaîtra mieux.
+
+Madame Gagnon se remit tout-à-fait.
+
+--Vous avez des témoins, reprit-elle, qui prouveront l'innocence de
+votre père?
+
+--Il y aura conflit de témoignages, car Picounoc va jurer qu'il l'a vu
+frapper.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis certain. Il vous l'a dit lui-même, ce me semble?
+
+--En effet, je crois qu'il a dit quelque chose comme cela.
+
+--Et j'avoue que mon père n'aurait pas dû se sauver.... Cette fuite,
+c'est l'aveu pour plusieurs.
+
+--Vous avez raison, Monsieur, et c'est, il faut le reconnaître, assez
+logique.
+
+--Picounoc va largement exploiter ce fait; il ne se gêne pas de le dire;
+mais il y a quelque chose qu'il expliquera difficilement, c'est le châle
+qui a servi à tromper mon père.
+
+--Le châle? demanda la Gagnon.
+
+--Oui, M. Chèvrefils n'en a-t-il pas parlé devant vous?
+
+--Devant moi? jamais!
+
+--Il ne vous a pas dit qu'il avait vendu un châle à Picounoc peu de
+temps avant le meurtre?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Le châle que portait la défunte, quand elle a été tuée... et qu'elle
+n'a porté que cette fois-là. C'est peu de chose, si vous voulez, mais
+enfin pourquoi le détruire?
+
+--Est-ce qu'il a été détruit?
+
+--Je n'en sais rien. Pensez-vous qu'il l'ait été, vous?
+
+--Je ne pense rien du tout.... Je l'ignore, répondit la femme ahurie.
+
+Le jeune avocat s'était levé d'un bond; il fallait jouer serré. Il
+ouvrit un tiroir de commode, et en tira un magnifique châle.
+
+--Il n'a pas été détruit! vous voyez, Madame, et cela va joliment
+embêter Picounoc.
+
+La Gagnon blêmit et balbutia:
+
+--C'est lui, ça?
+
+--Lui-même, affirma Victor.
+
+--N'est-ce pas celui de votre mère? demanda-t-elle timidement.
+
+Victor s'écria d'un accent demi-railleur:
+
+--Madame, vous qui êtes si bonne, vous m'aiderez, n'est-ce pas, à sauver
+mon père?
+
+Rassurée par cette exclamation du jeune homme qu'elle ne comprit pas
+bien, Madame Gagnon promit de faire ce qu'elle pourrait.
+
+--Et quels sont vos moyens de défense? demanda-t-elle brusquement au
+jeune avocat.
+
+--Je les cherche, répondit Victor, et quand je les aurai trouvés, comme
+vous êtes notre amie, je vous les communiquerai.
+
+Il se dit à part soi: Va, ma vieille, je suis aussi fin que toi....
+
+Une voiture arriva à la porte....
+
+--C'est mon mari, dit la Gagnon. Elle se leva, mit un baiser sur le
+front de Noémie, tendit la main à Victor et sortit.
+
+Le mendiant exaspéré se dressa soudain. Ses yeux lançaient des flammes
+et ses mains tremblantes se crispaient de fureur: La misérable!
+s'écria-t-il, la misérable!
+
+--C'est cette femme qui vous a refusé l'aumône? demanda Noémie
+presqu'effrayée de la colère du vieillard.
+
+--Oui, c'est elle.... Et on eut dit que ces mots l'étranglaient.
+
+--Elle va peut-être nous sauver! s'écria Victor, en battant des mains
+d'espérance....
+
+--Oui, en voulant vous perdre, répondit le vieillard.... Et il reprit:
+la misérable! la misérable!...
+
+
+
+
+ X
+
+ LA CHASSE AUX PREUVES.
+
+
+Cependant l'ex-élève, feignant de croire à la culpabilité du
+grand-trappeur, avait été voir son ancien camarade Picounoc, et lui
+avait parlé longuement de cette triste affaire qui de nouveau mettait la
+paroisse en émoi.
+
+--Picounoc, tu aurais dû pardonner, lui dit-il; après vingt ans
+d'expiation, cet homme, s'il est coupable, doit être absous.
+
+--Pourquoi est-il revenu? répondit brusquement Picounoc.
+
+--Pour revoir sa femme; c'est assez naturel.
+
+--Il a eu tort.
+
+--Peut-être; mais dis-moi donc, ne comptes-tu que sur ton seul
+témoignage pour le faire condamner?
+
+--C'est assez.
+
+--Tu pourrais te faire illusion.... On n'envoie pas un homme à
+l'échafaud de gaieté de coeur.
+
+--N'importe!...
+
+--Prends garde: quelquefois en prouvant trop, on ne prouve rien du
+tout... si tu manquais ta preuve... ou si elle était démolie de quelque
+manière? As-tu songé à cela?
+
+--Pourquoi y songer?
+
+--Pour ne rien faire de trop, ou de mal. Il est toujours bon de
+réfléchir avant d'agir; il est bon de savoir où peut conduire le chemin
+que l'on prend.
+
+--Es-tu venu ici pour me faire des sermons?
+
+--Pas du tout; mais pour te dire que tu es entré dans une route
+épineuse.
+
+--J'en sortirai bien.
+
+--Je suis ton ami, eh bien! écoute: à ta place, je n'aurais pas fait
+arrêter Djos, mais je lui aurais fourni les moyens de s'en aller avec sa
+femme.
+
+--Avec sa femme?
+
+--Sans doute: mais, allons! tu n'as plus de prétentions de ce côté,
+j'espère?
+
+Picounoc baissa la tête et rougit quasiment:
+
+--Ce qui est fait est fait, dit-il.
+
+--Je sais une chose, moi, reprit l'ex-élève, c'est que Djos n'est pas
+coupable....
+
+--Comment! il n'a pas tué ma femme?
+
+--Oui, il l'a tuée, mais pas de mystère! tu sais comment et pourquoi; en
+bien! moi, je témoignerai en sa faveur.
+
+--Toi? que peux-tu dire? tu ne sais rien de l'affaire.
+
+--Tu verras!...
+
+--Vas-tu te vendre ou jurer le mensonge pour plaire à ton ami?
+
+--Et toi que vas-tu faire pour me venir moraliser comme ça? ne sera-ce
+pas un mensonge que tu viendras jurer? n'as-tu pas peur de te contredire
+ou de manquer de sang froid? Tu vas être roulé sur le gril, je t'en
+préviens: tu n'as qu'à te bien tenir.
+
+--Si tu es venu ici pour m'insulter, Paul, tu peux t'en aller....
+
+--M'en aller! batiscan on ne me déloge pas de cette façon? Non, je ne
+suis pas venu pour t'insulter, mais pour t'avertir que la Providence se
+joue des desseins des hommes. Vous autre vieux criminels vous êtes bien
+rusés; mais vous négligez toujours un détail insignifiant, et c'est ce
+qui vous perd. On se défie des sages et ce sont les fous qui nous
+attrapent. Ces pauvres fous! ils sont plus utiles qu'on ne serait porté
+à le croire.
+
+--Veux-tu parler de Geneviève? demanda Picounoc presque épouvanté.
+
+--Sois tranquille, tu le sauras assez tôt.
+
+--Mais je n'ai rien dit, je n'ai rien fait devant cette folle qui put me
+compromettre, reprit Picounoc avec un malaise visible.
+
+--Ces personnes-là recueillent tout....
+
+--Et qu'a-t-elle pu dire?
+
+--C'est mon secret... et le sien!...
+
+L'ex-élève avait atteint son but. Il s'était dit: Picounoc, depuis vingt
+ans, a dû se compromettre par quelque parole aux yeux de Geneviève qui
+est tant de fois entrée dans sa maison; et s'il redoute les déclarations
+mêmes de la pauvre insensée, il s'efforcera de la faire disparaître. Ce
+sera une preuve de circonstance qui, ajoutée à d'autre, aidera à
+éclairer la justice. Maintenant que j'ai peut-être exposé les jours de
+cette femme, à moi de la protéger.
+
+Victor ne put voir Marguerite qu'un instant, au moment où, un soir, elle
+passait pour se rendre à l'église. Les deux jeunes gens s'aimaient
+toujours avec autant d'ardeur et de fidélité; mais ils sentaient qu'une
+ombre menaçante montait, montait, qui bientôt les envelopperait tout
+entiers, et, dans leur terreur, ils n'osaient plus regarder l'avenir.
+
+Victor retourna à Québec pour rendre de nouveau à son père un compte
+exact de son travail. Le grand-trappeur songea longtemps à la parole
+imprudente de la Gagnon, s'accrochant à ce futile détail comme un homme
+qui se noie s'accroche à une faible branche. Les malheureux ne demandent
+qu'à espérer. Mais quand Victor lui dit l'hypocrisie de cette femme, et
+quand il lui raconta dans tous les détails l'histoire du vieux mendiant,
+il se leva, comme fou de terreur, et, tombant à genoux devant son
+crucifix, il y demeura longtemps prosterné. Quand il se releva, il vit
+que Victor pleurait. Alors il lui mit les mains sur la tête en disant:
+
+--Mon fils, je te bénis!... car tu as pardonné en mon nom. Prends soin
+de ton vieil oncle et continue la tâche noble mais difficile que tu as
+entreprise.
+
+Victor se sépara de son père pour continuer ses recherches. Il descendit
+au Foulon par le grand escalier, qui se trouve vis-à-vis de la prison,
+et prenant la rue Champlain, se dirigea vers la basse ville. Rendu à la
+porte de l'auberge de l'Oiseau de Proie, il s'arrêta un instant, comme
+indécis, puis, tout à coup il entra. La Louise et sa mère éprouvèrent un
+mouvement de vanité, car un pareil visiteur ne se présentait pas
+souvent.
+
+--Vous ne me connaissez pas, Mesdames, dit Victor, mais moi je sais que
+j'ai une dette de reconnaissance à vous payer....
+
+--Vous, Monsieur! reprit vivement la Louise?
+
+--De la part de mon père, Madame.
+
+--Qu'est-ce qu'il dit donc ce monsieur-là? demanda la vieille
+Labourique.
+
+La Louise ne fît pas attention à la demande de la mère qui se mit à
+grogner. Victor reprit:
+
+--Quand je vous aurai dit que je suis le fils de ce petit Djos qu'un
+jour vous avez pris dans la rue et protégé, vous me comprendrez, Madame.
+
+--Djos! vous dites? vous êtes le garçon de Djos?...
+
+--Djos! il parle de Djos! redemanda la vieille, qui grogna de plus en
+plus, parce que la Louise ne l'écoutait point....
+
+--Oui! je suis son garçon!...
+
+--Voyez donc ce que c'est!... comme on vieillit! Il me semble que c'est
+hier que j'ai trouvé dans la rue ce pauvre petit garçon qui pleurait....
+reprit la Louise, avec émotion.... Mère! continua-t-elle, entraînant
+Victor auprès de la vieille, c'est le garçon de Djos, notre ancien petit
+Djos!...
+
+--Ah! non, non, tu badines! ce n'est pas possible! exclama la vieille
+Labourique; mais pourtant oui! je le reconnais.... Son père était comme
+cela dans sa jeunesse: même taille, même voix, même façon, même
+figure!... Ah! que cela me fait plaisir d'avoir ta visite, mon petit!...
+Je suis une vieille mère pour toi... et oui! j'ai élevé ton père.... Ah!
+le satané enfant, il était bien plaisant, et pourtant il me faisait bien
+enrager par fois.... Mais approche que je t'embrasse!...
+
+Victor dut subir le baiser de cette vieille malpropre, et, de plus,
+celui de l'autre vieille, la veuve Louise--comme elle se faisait
+appeler.
+
+--Et comment vont les affaires? demanda-t-il, après avoir satisfait la
+curiosité des femmes, au sujet de son malheureux père.
+
+--Pas vite, répondit la Louise; on voit peu de voyageurs.
+
+--Les habitants viennent les jours de marché?
+
+--Quelques uns....
+
+--Il en vient de Lotbinière?
+
+--Quelquefois.
+
+--Picounoc vient-il souvent?...
+
+--Il est venu la semaine dernière.
+
+--Oui, je sais, il cherchait des témoins.
+
+--Des témoins, il n'en a pas besoin: il a tout va de ses yeux, répondit
+la Louise.
+
+--Il n'est pas bien sûr de réussir.
+
+--A faire condamner votre père? ce pauvre Djos?
+
+--Oui; et de fait, mon père n'est pas coupable....
+
+--Pourtant il a l'air bien certain...
+
+--Il y a des détails qui l'inquiètent un peu; il vous l'a dit?
+
+--La Louise ne répondait pas....
+
+--Oui, oui, dit la vieille... tu sais bien?
+
+--Taisez-vous donc, vieille folle, répliqua brutalement la Louise.
+
+--Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle parle? demanda le jeune avocat,
+est-ce que vous n'aimez plus mon père?
+
+--Elle ne sait pas ce qu'elle dit, reprit la Louise.
+
+--Quelles personnes se trouvaient avec Picounoc ici? demanda Victor.
+
+Le marchand bossu, dit vivement la vieille Labourique.
+
+--Et Picounoc demandait l'opinion du bossu?
+
+La Labourique éclata de rire.
+
+--Si vous dites un mot, la vieille, gare à vous! répondit d'un air
+menaçant, la fausse veuve.
+
+Victor comprit qu'il y aurait peut-être quelque chose à tirer de ce
+bouge, et il ajouta, sur sa liste de témoins, les noms des hôtelières.
+
+--Je vous laisse ma carte et mon adresse, dit-il en sortant, et si
+quelques uns ont besoin de mes services, je suis à leurs ordres.
+
+--Ce bossu, pensa-t-il en sortant, qui peut-il donc être?... C'est lui
+qui a, selon toute probabilité, vendu les deux châles de soie. Il était
+donc dès lors, ou il est devenu depuis, le complice de Picounoc?
+Pourquoi? Pour de l'argent? Peut-être. Par vengeance? Peut-être encore.
+Il prétend, ce singulier bossu, avoir été l'ami de mon père, et mon père
+ne le connaît point.... Il faut que je déterre son origine, et que je
+retrace sa vie.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+ L'EMPOISONNEMENT.
+
+A mesure qu'approchait le terme des assises, l'inquiétude de Picounoc
+augmentait. Cet homme façonné au mal et roué ne pouvait se défendre
+d'une vague crainte, car, bien que toute mesure de prudence fut prise de
+sa part pour tromper la justice et perdre le trappeur, il savait l'oeil
+de Dieu ouvert sur lui, il savait que le hasard frappe des coups,
+inexplicables parfois. Il songeait aux paroles de l'ex-élève, et se
+demandait si jamais devant cet homme il avait parlé d'une manière
+compromettante. Et il pensait aussi à Geneviève la folle. De celle-ci il
+ne s'était guère défié en effet; mais pourquoi avoir peur du témoignage
+d'une femme insensée? et qui songerait à s'en prévaloir? Il labourait
+son champ. Le labour d'automne est bon pour le blé, et puis, le
+printemps est si souvent tardif et long, qu'il est sage de gagner du
+temps, dès avant l'hiver, en préparant les sillons. Son humeur se
+ressentait de son trouble intérieur, et ses chevaux subissaient les
+caprices de son humeur, il les ahurissait de ses cris, les brûlait de
+son fouet, et quand la charrue se heurtait à une roche il poussait des
+jurons formidables. A la maison, il ne se montrait guère plus honnête,
+et Marguerite souffrait en silence.
+
+Un soir, le bossu arriva à la porte. Picounoc venait de dételer et se
+mettait à la table. Marguerite versait le thé, cette boisson favorite du
+Canadien. Le marchand fut accueilli avec empressement d'une part, et, de
+l'autre, avec une froideur significative. Inutile d'ajouter que
+l'empressement ne venait pas de Marguerite. Quand la jeune fille eut
+servi la table, son père la pria de le laisser quelques instants seul
+avec le visiteur. Elle se rendit à la laiterie, sous prétexte d'écrémer
+le lait et de brasser une façon de beurre; mais elle était trop
+préoccupée pour se livrer au travail, et elle donna libre cours à sa
+douleur.
+
+--Eh bien! commença le bossu, ça arrive...
+
+--Dix jours encore, ajouta brièvement Picounoc.
+
+--Et ta promesse? Marguerite est-elle prévenue?
+
+--Je l'en ai avertie... mais je crois bien qu'il faudra employer les
+menaces....
+
+--N'importe! c'est aujourd'hui lundi, je veux me marier dans huit jours.
+
+--On la fera consentir.
+
+--Victor est en peine, je crois, il ne sait trop comment défendre son
+père, reprit le bossu.
+
+--Il a raison d'être en peine; d'autres le seraient à sa place. Mais
+comment le sais-tu?
+
+--J'ai des agents.... Je suis l'affaire comme si elle était mienne... et
+n'es-tu pas mon beau père?...
+
+--Eh oui! eh oui! fit Picounoc ragaillardi... dans huit jours....
+
+--As-tu vu Geneviève depuis peu? demanda le bossu.
+
+--Ma foi! pas depuis une quinzaine; elle se cache, je crois....
+
+--C'est mauvais signe... pour toi.
+
+--Tu crois?
+
+--Elle en a peut-être entendu assez?...
+
+--Si je savais!
+
+--Trop de prudence vaut mieux que trop de confiance.
+
+--Tu as raison. D'ailleurs cet imbécile d'ex-élève, tout en voulant me
+menacer, m'a averti d'être prudent et de me défier d'elle.
+
+--Et c'est pour cela qu'elle est disparue?
+
+--Non, mais....
+
+--Alors, si tu la trouves, dépêche-la moi, et....
+
+Les points qui terminèrent la phrase furent, paraît-il, admirablement
+compris de Picounoc, car sa figure sombre se dérida, et un éclair joyeux
+sortit de ses paupières. On appela Marguerite.
+
+--Ma fille, commença brutalement Picounoc, je te l'ai dit déjà, et je te
+le répète en présence de ton futur, tu vas te marier.
+
+--Je ne me sens point de goût pour l'état du mariage, mon père.
+
+--Depuis que vous avez perdu Victor? demanda grossièrement le bossu.
+
+--Peut être, fit Marguerite, rougissant de dépit.
+
+--Demain en huit, ma fille, reprit le père, le mariage aura lieu, c'est
+décidé.
+
+--Vous m'avez vendue? fit-elle amèrement.
+
+--Oh! il n'y a pas de prix pour vous, Mademoiselle, répondit avec une
+galanterie de mauvais aloi, le vilain bossu.
+
+--Vous ne craignez donc pas, monsieur, d'épouser une femme qui ne vous
+aime point? répliqua Marguerite, qui s'efforçait de devenir menaçante.
+
+--Je suis sûr de votre vertu, Mademoiselle, répondit le bossu.
+
+Voyant bien qu'en effet on comptait sur sa vertu pour l'immoler, la
+jeune fille s'abandonna à un violent désespoir, et elle eut presque un
+regret de se voir tant estimée.
+
+Quand le bossu fut sur le point de se retirer, il lui tendit la main,
+mais elle refusa de lui donner la sienne. Picounoc entra dans une sombre
+fureur.
+
+--Malheur à toi! Marguerite, s'écria-t-il, si tu ne fais pas ma volonté!
+
+--O mon père! s'écria la jeune fille, en joignant les mains....
+
+--Je veux que tu m'écoutes, reprit le père dénaturé; je veux que tu
+épouses M. Chèvrefils, la semaine prochaine; je veux qu'il te donne, dès
+ce soir, en ma présence, le baiser des fiançailles!... entends-tu? et si
+tu t'insurges contre ma volonté, je te....
+
+--O mon père, grâce! grâce! supplia Marguerite.
+
+--Je te maudirai!...
+
+--Ah! non! non! arrêtez! arrêtez!... tout ce que vous voudrez, mon
+père... oui je ferai tout... je serai soumise... oui! j'épouserai M.
+Chèvrefils! mais, mon père... ne me maudissez pas!... ah! ne me
+maudissez pas!...
+
+--Bon! voilà qui s'appelle parler et comprendre le bon sens.... Donc à
+mardi le mariage....
+
+Le lendemain Geneviève la folle, qui n'avait point paru depuis deux
+semaines, passa devant la porte de Picounoc. Marguerite la vit,
+l'arrêta, et se mit à causer avec elle, comme si la vieille femme eût pu
+la comprendre. La pauvre enfant causait bien avec les rosiers, la
+verveine et l'Héliothrope qui buvaient les rayons du soleil à travers
+les vitres de sa fenêtre; elle pouvait aussi chercher une consolation
+dans les paroles souvent raisonnables de l'ancienne maîtresse de
+Racette. Picounoc survint à l'instant même.
+
+--Entre donc, Geneviève, dit-il.
+
+La folle entra.
+
+--Vas-tu loin de ce pas? lui demanda-t-il.
+
+--N'importe où, répondit Geneviève.
+
+--Marguerite a une commission à te donner.
+
+Marguerite regarda son père avec étonnement, et la folle regarda
+Marguerite avec une expression d'aise.
+
+--C'est une lettre que Marguerite envoie à son futur, Monsieur
+Chèvrefils de la rivière du Chêne, tu le connais bien?
+
+--Oui, répondit Geneviève.
+
+--Ta lettre est sur la table dans la grande salle, Marguerite; va la
+prendre et tu la confieras à Geneviève.
+
+Marguerite hésitait, tout ahurie de ce quiproquo.
+
+--Viens, dit Picounoc.
+
+Elle suivit son père dans la salle. Il prit une lettre oubliée sur la
+table: Tiens, Marguerite, dit-il, adresse-la et l'envoie à M.
+Chèvrefils.
+
+--Mais, mon père, pas en mon nom, toujours! puisque j'ignore le contenu
+de cette lettre.
+
+--Le contenu? répéta en riant le madré, tiens! vois! ce n'est pas
+compromettant. Et, dépliant le papier, il montra quatre pages blanches.
+
+--Alors pourquoi, mon père?... observa Marguerite.
+
+--C'est mon affaire.... Adresse-la à M. Chèvrefils, et demande à
+Geneviève de l'aller porter: ce n'est pas plus malin que ça.... Mais
+glisse ton nom au coin d'une de ces pages... tu sais, les amoureux!...
+ah! il va trouver la chose plaisante, admirable!...
+
+Marguerite, éprouvant de la répugnance à tracer son nom pour les yeux de
+ce vilain bossu, fit semblant d'écrire et n'écrivit rien.
+
+--Ecris! te dis-je, s'écria Picounoc, qui s'aperçut de la supercherie.
+
+Elle écrivit, en entremêlant les lettres, "Victor et Marguerite," puis,
+repliant le papier, le donna à la folle qui partit pour la rivière du
+Chêne.
+
+En passant devant la maison de Noémie, Geneviève jeta un coup d'oeil
+dans l'intérieur. Noémie, l'ex-élève et le mendiant, assis ensemble,
+causaient d'une façon intime. Elle entra.
+
+--Voici l'heure fatale qui arrive, dit-elle, et le triomphe des méchants
+n'est pas d'une longue durée.
+
+--Les desseins de Dieu sont impénétrables, observa Noémie.
+
+--Le Seigneur, continua la folle, se sert souvent des plus futiles
+instruments pour opérer de grandes choses.... Vous direz à monsieur
+Victor que Geneviève la folle rendra témoignage contre Picounoc et le
+bossu, et le témoignage de Geneviève confondra les pervers.
+
+--Victor s'en doutait, s'écria l'ex-élève triomphant....
+
+--Dieu le veuille! ajouta Noémie.
+
+--Restez avec nous, Geneviève, reprit l'ex-élève....
+
+--Non, je vais chez M. Chèvrefils de la part de mademoiselle
+Marguerite....
+
+--Un piége, peut-être... observa le mendiant....
+
+--Soyez prudente, Geneviève, repartit l'ex-élève, et prenez garde à
+Picounoc et à son ami, ce sont des hommes dangereux....
+
+--Je le sais, fit-elle.
+
+--Elle n'est plus folle! Telle fut la pensée qui vint à l'esprit de
+chacun.
+
+Elle était à peine rendue chez M. Chèvrefils que l'ex-élève, qui ne
+voulait pas la perdre de vue, rôdait comme un fantôme au milieu des
+grands chênes de la rivière. Il vit sortir la folle avec un petit paquet
+à la main. Elle reprit le chemin de Lotbinière: il la suivit. Elle
+s'arrêta dans une maison à pignons gris et à contrevents rouges,
+distante d'un quart de lieue environ de la rivière. Il attendit, les
+yeux fixés sur cette maison.
+
+Le bossu avait souri en voyant Geneviève lui remettre un billet de la
+part de Marguerite. Il rompit le cachet, et déplia les quatre pages
+blanches, disant: Chère enfant, tu es bien trop mignonne! Mais quand il
+eut déchiffré les deux noms enlacés sur le coin de la feuille, il grinça
+des dents et frappa du pied avec colère.
+
+--N'importe! vociféra-t-il, je t'aurai....
+
+Puis, se ravisant tout à coup, il éclata de rire.
+
+--Picounoc! Picounoc! s'écria-t-il encore tout haut, quand tu ne
+réussiras pas, le diable lui-même n'aura que faire d'essayer....
+
+Il fit plusieurs questions à Geneviève qui lui parut plus égarée que
+jamais, et prenant un petit paquet tout préparé, il la pria de le donner
+en passant à Madame Gagnon. En recevant le paquet Madame Gagnon pâlit
+légèrement, puis ensuite rougit beaucoup. Elle s'approcha de l'armoire
+et le développa: C'est du thé, murmura-t-elle, et du bon!... Geneviève,
+il est l'heure de souper, veux-tu prendre une tasse de thé?
+demanda-t-elle à la folle.
+
+--Oui, répondit la pauvre femme qui avait faim et soif.
+
+Le thé fut servi. Geneviève le trouva bien fort, bien amer, mais elle en
+but deux tasses. Réconfortée, elle exprima son intention de partir, et
+Madame Gagnon ne la retint point. L'ex-élève la suivit de nouveau. Elle
+avait à peine fait une demi-lieue que sa démarche parut inégale, tantôt
+lente, tantôt précipitée, et, de temps en temps, la pauvre femme portait
+la main à sa gorge comme pour en arracher quelque chose. L'ex-élève la
+rejoignit. Elle le regarda avec une espèce de terreur instinctive
+d'abord, mais dès qu'elle l'eut reconnu elle se jeta dans ses bras en
+s'écriant: Je suis empoisonnée! Oh! que je souffre! J'ai trop tardé à
+parler! mon Dieu! j'ai trop tardé... je vais mourir!... Picounoc et le
+bossu.... Immédiatement elle fut prise de vomissements abondants, et
+elle se plaignit d'une soif ardente. L'ex-élève, l'enlevant dans ses
+bras, la porta dans la maison voisine, et demanda le médecin et le
+prêtre....
+
+--J'ai mal à la tête! j'ai mal à la tête! criait la malheureuse en se
+tenant le front dans ses deux mains.... Et à chaque minute elle
+demandait à boire, et toujours la boisson ramenait le vomissement. Quand
+le prêtre arriva, ses traits étaient déjà profondément altérés, ses
+pieds et ses mains refroidis, et le pouls à peine sensible laissait
+deviner une prochaine syncope. Le médecin avait été appelé dans une
+autre paroisse. En son absence l'ex-élève qui connaissait bien les
+simples, administra divers médicaments pour favoriser l'expulsion du
+poison ingéré. Mais après quelques heures d'attente il commença à douter
+du succès. Le cas était dans la forme suraiguë, excessivement grave par
+conséquent. Le prêtre épia les moments de repos que le mal laissait à la
+moribonde, et remplit son saint ministère. La pauvre infortunée tomba
+dans le délire, et, dans cette nouvelle folie, elle disait une quantité
+de paroles inintelligibles; mais entre toutes, les mots fanal,
+chandelle, cheminée, revenaient souvent. On l'interrogea dans ses
+moments de calme; mais elle parut avoir perdu la mémoire. Une fois
+seulement elle s'écria, comme se souvenant tout à coup:--Oh! oui! le
+fanal! cherchez le bien!
+
+Enfin son visage pâle comme la cire prit une teinte violacée, ses forces
+décrurent rapidement, sa peau se glaça, et elle rendit l'âme à Dieu. Il
+y avait sept heures seulement qu'elle était sortie de chez Madame
+Gagnon.
+
+Il y eut enquête et il fut constaté comme toujours que la défunte était
+bien morte. Personne ne fut arrêté alors, et Madame Gagnon restait sous
+l'égide de sa bonne renommée. L'ex-élève ne voulait pas donner l'éveil
+aux ennemis du grand-trappeur: il aimait mieux les laisser s'endormir
+dans la confiance. Dès qu'ils connurent le résultat de l'enquête et le
+verdict du jury, le bossu, Picounoc et madame Gagnon, poussèrent
+intérieurement--car cela se fait--des cris de triomphe. Victor demanda à
+l'ex-élève pourquoi il n'avait pas, à l'enquête, fait connaître tout ce
+qu'il savait, de façon à amener l'arrestation des coupables.
+
+--J'ai mon idée, répondit l'ex-élève; laissons-les s'enferrer eux-mêmes,
+et se jeter dans le piége.... Seulement je les pousserai bien un peu,
+sans que cela paraisse. Fiez-vous à moi.
+
+
+
+
+ XII
+
+ LE FANAL.
+
+
+Victor, Noémie, le vieil Asselin et leur bon ami, l'ex-élève,
+ressentirent une vive douleur de la mort tragique de Geneviève: mais ils
+s'efforcèrent d'en tirer--pour la cause sacrée qu'ils avaient à
+défendre--tout le bénéfice possible.
+
+--Je retourne à Québec, dit à l'ex-élève, le jeune avocat, et, je ne
+reviendrai peut-être pas avant la cour; marchez, voyez, agissez! Les
+paroles de Geneviève ont une signification.... La pauvre folle savait
+quelque chose, et elle a trop tardé à parler. Ce fanal, cette chandelle,
+cette cheminée, je ne sais ce que cela veut dire, mais à coup sûr cela
+veut dire beaucoup. Cherchons.... Ce fanal, ce doit être celui.... Mais,
+non, mon Dieu! puis qu'il s'est éclairé au moyen d'une simple
+allumette....
+
+--C'est vrai! dit l'ex-élève, saisissant au bond la pensée de Victor,
+mais Picounoc peut bien avoir prévu le cas... et qui sait si, dans son
+témoignage, il ne sera pas fait mention d'un fanal?...
+
+--Vous avez raison, mon ami, reprit Victor, vous avez raison!... Il
+était neuf heures du soir, alors, il faisait noir, et une simple
+allumette chimique pour aller au jardin avec sa femme, cueillir des
+pommes... non! non!... Il y aurait du louche en cela. Ce fanal!
+cherchez-le, trouvez-le!... Mais, mon Dieu! après vingt ans?... Ah!
+c'est folie!... Et puis si on le trouve, cela ne sera-t-il pas contre
+nous?
+
+--Monsieur Victor, cela ne sera pas contre nous, puisque Geneviève a dit
+de le chercher... On le cherchera, Monsieur Victor, et, s'il existe
+encore... soyez tranquille, on n'a pas passé vingt ans pour rien dans
+les bois, parmi les sauvages!
+
+Et quand Victor fut parti, l'ex-élève se mit à l'oeuvre. Il réussit à
+voir tous ceux qui, le soir du meurtre, étaient venus dans le jardin et
+dans la maison de Picounoc. Personne n'avait eu connaissance du fanal...
+seulement on se souvenait que Picounoc en avait acheté un neuf.
+
+--Arrêtez donc! dit tout à coup Normand, à qui Paul Hamel parlait de
+l'affaire, si vous n'avez pas vu François Bernier, vous n'avez pas vu
+tous ceux qui sont venus au jardin de Picounoc ce soir-là.
+
+--Je ne l'ai pas vu, répondit l'ex-élève, se raccrochant à un dernier
+espoir.
+
+--François Bernier, qui est un homme à cette heure, n'avait que neuf ou
+dix ans alors; je me souviens qu'il était là parce qu'en courant il est
+venu se jeter sur moi, a tombé et s'est démis un poignet. C'est la
+Catoche qui l'a _remmanché_.
+
+--Je le verrai, reprit l'ex-élève; où demeure-t-il?
+
+--Il demeure au troisième rang de Ste. Croix maintenant.
+
+L'ex-élève partit de suite. Le temps d'atteler un cheval et ce fut tout.
+François Bernier était chez lui. L'ex-élève ne se laissait pas retarder
+par les préambules:
+
+--Vous êtes allé dans le jardin de Picounoc, n'est-ce pas, lors du
+meurtre de sa femme? demanda-t-il.
+
+--Oui, monsieur, même que c'est moi qui ai ramassé le fanal.
+
+L'ex-élève faillit jeter un cri: Le fanal? dit-il, et il avait la gorge
+serrée par l'angoisse ou la fièvre.
+
+--Oui, monsieur, et je l'ai donné à une femme, une pauvre folle qui
+s'appelait Geneviève....
+
+--Et savez-vous ce qu'elle a fait de ce fanal?
+
+--Pour cela non, Monsieur, je n'en ai jamais plus entendu parler....
+
+--C'est toujours autant de gagné! murmura l'ex-élève. Il remercia
+Bernier, tout surpris de ce qu'un homme se dérangeât pour si peu, et
+revint à Lotbinière, le coeur joliment refait.
+
+
+
+Victor assis à son bureau écrivait, et de temps en temps une larme
+tombait sur le papier étalé devant lui. Le pauvre jeune homme avait peur
+de ne pas être assez éloquent, assez habile pour sauver son père.
+Quelqu'un frappa et entra de suite. Ce quelqu'un accusait bien soixante
+ans, et portait une figure vulgaire et fatiguée... par le vice, sous un
+front complètement dénudé....
+
+--En quoi puis-je vous être utile, Monsieur? demanda l'avocat.
+
+Le rustre roula son chapeau entre ses doigts:
+
+--Je voudrais avoir une _consulte_, Monsieur; on m'a dit que vous êtes
+bon avocat.
+
+--Parlez! je vous écoute.
+
+--Je voudrais poursuivre en dommage un de mes voisins qui a dit que ma
+femme avait empoisonné une autre femme.
+
+--C'est grave....
+
+--J'en ai bien le droit, n'est-ce pas?
+
+--Certainement, et même c'est votre devoir, non pas de poursuivre pour
+avoir de l'argent, mais pour faire reconnaître l'innocence de votre
+femme, et faire punir un calomniateur....
+
+--Je voudrais poursuivre pour mille piastres.
+
+--Vous avez tort, parce que l'on croira que vous spéculez sur l'honneur
+de votre femme.
+
+--Alors faites comme vous l'entendrez.
+
+--Quel est le nom de cet homme?
+
+--André Barabé....
+
+--Et le nom de votre femme et le vôtre?...
+
+--Gagnon, Madame Alexis Gagnon, de Lotbinière.
+
+Le jeune avocat bondit sur son siége. Il prétexta une douleur
+névralgique et fit un tour dans la pièce, en s'efforçant de se remettre
+de sa surprise.
+
+--M'y voici, dit-il, je prends votre cause. Nous irons au "criminel."
+Elle sera sur le rôle pour le terme prochain. Je vais intenter l'action
+immédiatement.
+
+--Et vous avez bon espoir?...
+
+--Oh! oui! restez tranquille, ça va marcher....
+
+--On m'avait dit aussi que je pouvais m'adresser à vous en toute
+sûreté....
+
+--Et qui vous a dit cela?
+
+--Un vieux chasseur arrivé à Lotbinière dernièrement. Les gens
+l'appellent l'ex-élève, je crois; je ne sais pas pourquoi, ni ce que
+cela veut dire.
+
+C'était un tour de l'ex-élève. Il avait mis dans sa confidence ce nommé
+Barabé, un riche cultivateur, et Barabé n'hésita pas à prêter son
+concours aux desseins de l'ex-élève en lançant la terrible accusation.
+Madame Gagnon était défendue par sa grande réputation de piété: c'était
+bien une protection magnifique. Elle connut les soupçons que l'on
+tâchait de faire planer sur elle, et poussa son mari, pardon! son
+associé, à faire, pour imposer silence aux mauvaises langues, la
+démarche que nous savons.
+
+Cependant Marguerite voyait approcher avec terreur le jour fixé pour la
+cérémonie de son union avec le bossu. La pensée de son irrévocable et
+malheureux destin l'absorbait toute entière, et les douleurs de son âme
+se manifestaient par la pâleur de son front et la tristesse de son
+regard. Elle n'attendait point de secours du monde où elle se trouvait
+de plus en plus isolée, et elle s'adressait avec plus de ferveur et de
+foi au ciel qui seul pouvait la sauver encore. Son père croyait qu'elle
+s'était soumise sans effort et sans amertume. Tout occupé de lui-même il
+ne songeait guère à sa fille. Et puis son propre sort lui semblait bien
+autrement important que ce qu'il appelait un caprice d'enfant. Un soir
+Marguerite resta longtemps assise auprès du foyer. Elle était frileuse
+et la flamme pétillante ne la réchauffait point. Ses yeux brillaient
+d'un éclat inaccoutumé, ses lèvres étaient brûlantes, et un reflet de
+pourpre embrasait sa figure. Dieu va-t-il m'exaucer, pensa-t-elle. Elle
+espérait mourir. La maladie s'aggravait de jour en jour et la fièvre,
+avec ses hallucinations fantastiques et ses délires navrants, fit
+oublier à la fiancée le monde réel qui l'entourait, et la transporta
+dans des régions imaginaires où l'amour et la félicité règnent sans fin.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ LE JOUR SE FAIT
+
+
+Marguerite ne mourut pas cependant. Elle était mieux, mais faible
+encore, au grand désespoir du bossu qui voyait son bonheur indéfiniment
+retardé. L'ex-élève demanda à la voir, et, quand il approcha de son lit,
+elle sourit avec tristesse. Il lui dit quelques bonnes paroles, puis,
+lui demanda la permission de chercher dans tous les bâtiments, à
+commencer par la maison, un fanal qui avait été perdu autrefois. La
+pauvre enfant n'eut garde de refuser une aussi simple chose, et, pendant
+plusieurs jours consécutifs, on vit l'ex-élève rôder dans le voisinage
+des bâtisses de Picounoc, comme un homme qui veut étudier des lieux
+nouveaux, ou se familiariser avec ceux qu'il connaît déjà, pour exécuter
+quelque dessein secret. On le vit entrer dans la grange, dans l'étable,
+dans la bergerie, et n'en sortir chaque fois que longtemps après. Il se
+glissa sous le pavé des hangars et des _tasseries_; il descendit dans la
+cave de la maison et en interrogea tous les coins et recoins; il monta
+au grenier et fureta partout. Un visible découragement commençait à se
+lire sur son front. Tout à coup une pensée subite lui rendit un faible
+espoir: la cheminée! se dit-il, la cheminée dont parlait Geneviève!...
+Il courut à la cheminée qui longeait le pignon sans le toucher; mais,
+fatalité! il n'y avait pas d'espace pour le plus petit fanal: Il y a une
+cheminée au hangar, pensa-t-il, et il retourna au hangar. La sablière
+qui couronnait le carré du hangar, forçait la cheminée à passer à une
+distance de six pouces environ des planches du pignon. L'ex-élève eut un
+tressaillement presque douloureux, tant il eut peur d'une nouvelle
+déception. Il s'approcha avec crainte de la cheminée, et regarda
+derrière. Rien! il n'y avait rien que des toiles d'araignées. Restait
+encore une chance, pourtant, et la dernière. La sablière était élevée de
+huit ou neuf pouces au dessus du plancher; donc sous la sablière,
+derrière la cheminée, on pouvait fourrer un fanal en le mettant sur le
+côté. L'ex-élève se coucha sur le plancher et plongea son bras dans la
+petite cachette ménagée par le hasard. Il toucha un objet. Un frisson
+courut dans ses veines et un éclair jaillit de ses yeux. Il saisit cette
+chose qui se trouvait au bout de sa main, et, tremblant d'éprouver
+encore une déception, la plus cruelle de toutes, il l'amena à lui. Le
+fanal! c'était le fanal! noir de poussière et enveloppé de fils
+d'araignées. Il l'essuya un peu et voulut l'ouvrir pour voir s'il n'y
+avait pas dedans quelque chose d'extraordinaire, mais il était scellé
+par une bande de papier collé avec de la pâte. Respectons le secret, se
+dit-il, tout ému, et emportons ce document à la cour.
+
+Picounoc était venu à la ville quelques jours avant l'ouverture du
+terme, et c'est en son absence que l'ex-élève avait fait ses recherches.
+
+La veille de l'ouverture de la Cour Criminelle, l'ex-élève, tenant sous
+son bras et précieusement enveloppé dans une gazette, un objet qu'il eut
+été assez difficile de reconnaître ou de deviner, entra, la figure
+souriante, dans le bureau de Victor Letellier. Le jeune avocat arpentait
+la chambre monologuant, gesticulant, comme un homme fortement exalté par
+une impression subite.
+
+--Si je pouvais prouver complicité! s'écriait-il, oui, si je pouvais!
+Picounoc se trouverait à moitié démoli.... Dis moi qui tu hantes, je te
+dirai qui tu es!...
+
+Il aperçut l'ex-élève: Ah! bonjour! dit-il, quelle nouvelle?...
+qu'apportez-vous donc là?
+
+--_Antiquum documentum_! répondit gravement l'ex-élève.
+
+--Un vieux document?
+
+--Le fanal! mon cher! le fanal....
+
+--Le fanal dont parlait Geneviève?
+
+--Eh oui! ni plus, ni moins,... qu'est-ce que cela vaut? je l'ignore.
+Enfin nous verrons....
+
+Victor prit le fanal des mains de l'ex-élève, le débarrassa de son
+enveloppe de gazette, le tourna en tous sens.
+
+--Qui l'a ainsi scellé? demanda-t-il.
+
+--Elle, répondit laconiquement l'ex-élève...
+
+--Voilà qui est singulier!... reprit Victor.
+
+Mon Dieu! fit-il plus haut, y a-t-il donc là de quoi perdre ou sauver
+mon père!... Cette Geneviève n'était donc pas folle autant qu'elle le
+paraissait?...
+
+--Folle? interrompit l'ex-élève, je pense qu'elle ne l'était pas du
+tout... seulement, elle a été imprudente:... elle a trop tardé à parler.
+Se croyant sûre de triompher et de faire éclater la vérité, elle s'est
+plu à attendre jusqu'à la dernière heure.... Dieu veuille que toute
+chance de succès ne soit pas morte avec elle!...
+
+--Oui, Dieu le veuille!
+
+--J'ai travaillé de mon côté, reprit Victor, et mes recherches n'ont pas
+été infructueuses.
+
+--Vite, parlez! qu'avez-vous découvert? Voilà le courage qui me revient
+au coeur. Il me semble que le ciel est pour nous enfin.
+
+--J'espère, mais n'ose m'abandonner trop vite à la joie... si j'allais
+être déçu!... Ma pauvre Marguerite! il faut que l'un de nous soit
+couvert de honte et abîmé dans la douleur....
+
+Et Victor, le visage caché dans ses mains, demeura longtemps silencieux.
+
+--Voyons! qu'avez-vous trouvé? demanda l'ex-élève, cela m'intéresse
+fort, allez!...
+
+--Je connais l'histoire du bossu!...
+
+--Vraiment!...
+
+--J'ai remonté à la source de cet homme comme on remonte à la source
+d'un ruisseau.... Il m'a fallu écarter bien des broussailles entassées à
+dessein, gravir bien des rochers, faire bien des détours; mais enfin
+j'ai triomphé des obstacles, et maintenant, je puis lui jeter à la
+figure, comme une souillure ou un défi, son véritable nom....
+
+--Il ne se nomme pas Chèvrefils?
+
+--Il ne s'appelait pas de ce nom il y a vingt ans....
+
+--L'ai-je connu?
+
+--Vous avez dû le connaître....
+
+--Et c'est un vaurien?
+
+--Pis que cela.
+
+--Un voleur?
+
+--Pis que cela.
+
+--Un assassin?
+
+Tout cela ensemble!... Et c'est l'intime ami de Picounoc! Vous
+comprenez?
+
+--Ça va venir; laissez faire le procès de Madame Gagnon: On va les
+envelopper là-dedans. Ce n'est pas pour rien que l'ex-élève est revenu
+des régions lointaines du McKenzie!... ce n'est pas pour rien qu'il a
+dit à Picounoc de se défier de la folle! ce n'est pas pour rien qu'il
+aura avancé la mort, par sa faute, de cette infortunée Geneviève!... On
+ne fait pas les choses à moitié!...
+
+Victor serra la main du brave chasseur:
+
+--C'est demain, dit il.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ GAGNON VS. BARABÉ.
+
+
+Le 27 octobre est arrivé. Dès avant dix heures la salle d'audience est
+remplie d'une foule anxieuse. L'arrestation du grand-trappeur a fait du
+bruit et réveillé bien des souvenirs. Les avocats, revêtus de leur toge
+noire, entrent avec un air solennel qui impose le respect à la foule et
+relève à ses yeux la grandeur du tribunal.
+
+--Silence! fait l'huissier audiencier.
+
+Le juge entre; le peuple se lève; l'huissier crie: Oyez! oyez! oyez!
+Vous tous qui avez quelque procès à la Cour Criminelle dans et pour le
+district de Québec, approchez et soyez attentifs.
+
+«Vous tous, juges de paix, coroners et autres qui avez des enquêtes on
+des obligations de comparaître, déposez le tout devant ce tribunal afin
+que la justice de la Reine puisse avoir son cours.
+
+«Vous tous, honnêtes gens, qui faites partie du jury de ce district pour
+notre Souveraine Dame la Reine, répondez de suite et épargnez vous
+l'amende. _God save the Queen._
+
+Le grand jury rapporta «_true bills_» accusation fondée contre André
+Barabé, pour calomnie, et contre Michel Lépingle et Nicolas Calumet,
+deux jeunes fripons qui se sont bêtement laissés prendre en escamotant
+une chaîne d'or au célèbre établissement de Duquet, pendant que la chef
+de la maison, renfermé dans une pièce voisine, causait au moyen du
+téléphone, avec les employés de son magasin de St. Roch.
+
+Le procès de ces deux jeunes délinquants fut le premier entendu. Il ne
+prit qu'un moment, car les accusés plaidèrent coupables. La cause de
+Gagnon contre Barabé fut appelée ensuite. Beaucoup de gens éprouvèrent
+un désappointement. Ils n'étaient venus que pour voir le grand-trappeur,
+et le grand-trappeur n'avait pas même paru à la barre des criminels.
+
+Les témoins de la demanderesse se tiennent debout près du banc des
+juges. Ils sont trois: Onézime Desruisseaux, Jacques Letendre et Philias
+Normandeau. Desruisseaux, appelé le premier, entre dans la «boîte» et
+prête serment.
+
+--Votre nom? demanda le procureur.
+
+--Onézime Desruisseaux.
+
+--Vous connaissez l'accusé en cette cause?
+
+--Je le connais bien.
+
+--Est-ce un homme dont l'opinion et la parole ont de l'influence
+généralement sur les autres?
+
+--Il a toujours passé pour respectable et naturellement on a confiance
+en lui.
+
+--Quand il dit une chose on le croit?
+
+--Quand cette chose est croyable.
+
+On rit. Silence! crie l'huissier.
+
+--Est-ce que vous ne croiriez pas plutôt une chose affirmée par lui que
+par le premier venu? reprend le procureur.
+
+--Quant à cela, oui.
+
+--Eh bien! l'accusé vous a-t-il parlé de la demanderesse, depuis la mort
+de Geneviève Bergeron?
+
+--Rien qu'une fois, mais aplomb!
+
+--Répétez tout ce qu'il vous a dit.
+
+--Il m'a dit comme ça: Onésime, crois-tu à l'hypocrisie, toi? Et j'ai
+répondu en badinant: je crois à tout ce qui est mal.
+
+--Eh bien! reprit-il, je crois à l'hypocrisie de Madame Gagnon ma
+nouvelle voisine. Elle va trop souvent à l'église et chez le bossu, et
+le bossu vient trop souvent chez elle.
+
+--Vous badinez! une vieille couenne comme ça, que je réponds.
+
+On éclate de rire de nouveau, et de nouveau un formidable «silence»
+retentit. Le juge s'adressant au témoin lui recommande de ne rien dire
+d'inutile, et de rapporter seulement les paroles de l'accusé.
+
+--C'est bien, votre honneur, j'y suis. Donc André Barabé me dit: Je ne
+crois pas que cette femme soit étrangère à la mort de Geneviève....
+
+--Pas possible!... que je... pardon! j'oubliais.
+
+--Geneviève sortait de chez Madame Gagnon, où elle avait bu et mangé, me
+dit-il encore, et c'est une demi-heure après que les symptômes
+d'empoisonnement se manifestèrent. Geneviève est morte en sept heures:
+donc le poison était violent. S'il était violent, il venait d'être
+administré, et s'il venait d'être administré, c'est chez Madame Gagnon
+qui l'avait été.... Cela me parut clair et je dis la même chose à
+d'autres.
+
+--On ne vous demande pas ce que vous avez dit? reprit le juge.
+
+--L'accusé vous a-t-il dit autre chose?
+
+--Oui, mais pas à ce sujet-là....
+
+--Après qu'il vous eut dit cela, perdîtes-vous confiance en l'honnêteté
+de Madame Gagnon?
+
+--Oui, raide!
+
+--Et savez-vous si d'autres personnes ont, par le fait de l'accusé,
+perdu aussi confiance en la demanderesse?...
+
+--Oui, Jérôme Dufresne, la Maurice Déchéne, la Michel Roy, Archange
+Pépin, et je pourrais en nommer bien d'autres....
+
+--Vous n'avez plus rien à ajouter? demanda l'avocat de la reine.
+
+--Non monsieur.
+
+--_Transquestionné._--Avez-vous vu Madame Gagnon, depuis la mort de
+Geneviève?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et que vous a-t-elle dit au sujet de cette mort?
+
+--Que c'était une mort bien extraordinaire, et qu'elle ne pouvait pas
+expliquer.
+
+--Savait-elle alors que quelqu'un la soupçonnait de ce crime?
+
+--Elle ne m'en a rien dit....
+
+--Vous a-t-elle parlé de ce que Geneviève avait mangé ou bu chez elle?
+
+--Pas un mot....
+
+--Retirez-vous.
+
+Desruisseaux sortit en s'essuyant le front avec la manche de sa blouse.
+Jacques Letendre et Normandeau vinrent, tour à tour, subir à peu près
+les mêmes interrogations et faire les mêmes réponses. Seulement, dans
+les transquestions, Normandeau rapporta que Madame Gagnon, sachant
+l'accusation qui pesait sur elle, leva les yeux et les mains au ciel en
+s'écriant: Dieu soit béni! qui permet que l'on me persécute ici-bas!
+Bienheureux ceux qui souffrent la persécution!... C'est au moins une
+petite ressemblance que j'aurai avec les saints et le Divin Sauveur....
+
+Plusieurs personnes, dans l'assistance, se sentirent touchées par cette
+vertu aux prises avec la calomnie: d'autres flairaient un scandale
+nouveau, et commençaient à prendre intérêt au procès. Les témoins de la
+défense furent appelés. Ils étaient trois aussi, Paul Hamel, Picounoc et
+la servante de Madame Gagnon.
+
+--Votre nom? demanda l'avocat.
+
+--Paul Hamel, chasseur, dit fièrement le vieux voyageur. Et il continua
+sans qu'on eut le temps de l'interroger: Je dis un jour à M. Victor:
+j'ai une idée qui peut nous être utile dans notre grande
+entreprise--Cette grande entreprise, c'était de sauver son père, mon
+ami, l'ancien Pèlerin de Ste Anne--Je vais voir Picounoc et tâcher de
+lui faire croire que Geneviève dont il n'a jamais dû se défier, va lui
+jouer, au procès, quelque bon tour. En effet, j'accoste l'ancien
+camarade Picounoc, et je joue si habilement mes cartes que bientôt je
+m'aperçois qu'il a peur de Geneviève. Alors, que je pense, il y a
+quelque chose qui va mal pour toi, mon vieux, et je n'ai pas été mal
+inspiré. Mais je me dis en moi-même: cette pauvre Geneviève est exposée
+par notre faute, il faut veiller sur elle. En effet, après ce jour je ne
+l'ai pas perdue de vue.... Cependant elle a été tuée sans que j'aie pu
+la défendre. Le jour de sa mort, Geneviève fut envoyée par Picounoc à la
+rivière du Chêne, chez M. Chèvrefils, le bossu, pour porter une lettre.
+Je la suivis. Quand elle sortit de chez M. Chèvrefils elle portait un
+petit paquet. Elle reprit le chemin de Lotbinière et entra chez Madame
+Gagnon, dont la maison se trouve à une distance d'une demi-lieue environ
+de chez le bossu. J'attendis assis sur la clôture, à un arpent de la
+maison, et je repris mon chemin, deux heures après, alors que la défunte
+fut sortie. Elle ne portait plus de paquet. Je me proposai de la
+rejoindre et de la faire parler.... Je m'aperçus bientôt qu'elle était
+sous une influence étrange. Elle chancelait en marchant, se serrait la
+gorge avec ses doigts et avait des hoquets. Quand elle m'aperçut elle
+s'écria: je suis empoisonnée!... je vais mourir!... Picounoc et le
+bossu!... la Gagnon!... il est trop tard! Un instant après je fus
+obligée de la prendre dans mes bras comme un enfant, et de la porter
+dans la maison la plus proche où elle expira bientôt. Quelques mots
+qu'elle a dit en mourant: Fanal! chandelle et cheminée... m'ont
+convaincu que quelqu'un avait intérêt à sa mort... Le lendemain, je sus
+par la servante de madame Gagnon, que la folle avait bu du thé préparé
+par madame elle même. Je ne voulus pas, toutefois, faire part de mes
+soupçons lors de l'enquête, et j'avais mes raisons pour agir ainsi.
+Quelques jours après je racontai tout, et je dis hautement que madame
+Gagnon devrait être arrêtée. Pour rendre l'affaire plus piquante je
+conseillai à André Barabé de lancer l'accusation, et à M. Gagnon de
+revendiquer, devant les tribunaux, l'honneur de sa femme. Cette affaire
+est intimement liée au procès qui va commencer bientôt.
+
+Les transquestions ne firent pas broncher d'un point le vaillant témoin,
+et la Cour prit un intérêt énorme à cette cause qui tournait si
+fatalement pour sa demanderesse. La servante de madame Gagnon fut
+entendue. Elle dit que Geneviève avait en effet apporté une livre de
+thé, et qu'elle l'avait remise à madame Gagnon; que celle-ci l'infusa
+elle même contre son habitude, et le servit à la folle qui en but deux
+tasses en mangeant du pain et du beurre; qu'aucune autre personne ne but
+de ce même thé dont le reste fut perdu; qu'il y avait dans l'armoire,
+quand la folle est venue, du thé pour au moins deux mois encore. Bref,
+non seulement la demanderesse ne prouva pas qu'on l'avait calomniée,
+mais elle demeura sous le coup d'un soupçon général, tellement motivé,
+qu'il était presque une condamnation.
+
+Picounoc fut appelé à son tour. Il parut extrêmement mal à l'aise et
+troublé. Son masque d'assurance, sa voix nasillarde et couverte le
+trahirent. Le criminel peut être fort, audacieux et provocateur devant
+la foule des ignorants et des simples; mais en face de la justice
+implacable et solennelle; au milieu d'hommes habitués à lire dans les
+coeurs et sur les figures, habiles à démasquer l'hypocrisie, il n'a pas,
+d'ordinaire, la puissance de se revêtir de sa fausse livrée, et baisse
+la tête honteusement.
+
+--Vous connaissez la demanderesse? commença le procureur.
+
+--Oui.
+
+--Depuis longtemps?
+
+--Depuis trois mois environ.
+
+--Elle passait pour une femme comme il faut?
+
+--Oui.
+
+--Que pensez-vous d'elle maintenant?
+
+--Je crois qu'elle est calomniée.
+
+--De sorte qu'à vos yeux elle n'éprouve aucun tort dans sa réputation?
+
+--Sa réputation d'honnêteté et de piété est déjà si bien établie....
+
+--Saviez-vous que Geneviève devait arrêter chez Madame Gagnon en
+revenant de la rivière du Chêne?
+
+Objecté comme tendant à incriminer le témoin lui-même. Objection
+maintenue.
+
+--Madame Gagnon vous a-t-elle, avant ou depuis la mort de Geneviève,
+parlé de cette pauvre folle? et en quels termes?
+
+Objecté comme tendant à faire une preuve qui ne découle pas de la cause.
+Objection maintenue.
+
+--N'avez-vous pas dit que Madame Gagnon faisait bien de revendiquer son
+honneur devant les tribunaux?
+
+--Je puis avoir dit cela; je puis ne l'avoir pas dit. Ma mémoire s'en
+va....
+
+--Vous pouvez vous retirer.
+
+Un homme qui ne triomphait pas c'était Monsieur Gagnon. Il vit bien
+qu'il s'était fourré dans un guêpier, et il songea à s'en tirer le mieux
+possible. André Barabé fut acquitté, et, singulier jeu de la fortune,
+Madame Gagnon et le bossu qui se trouvaient à Québec furent
+immédiatement arrêtés.
+
+
+
+
+ XV
+
+ LA REINE _VS_ LETELLIER.
+
+
+Après l'audition de la cause Gagnon-Barabé, la cour s'ajourna. La foule
+s'écoula lentement et à regret, tant elle était avide de voir se
+dérouler l'affaire de Letellier, qui venait de se couvrir d'un voile
+mystérieux, grâce aux témoignages de la servante et de l'ex-élève. Dans
+toute la ville on ne s'entretint, ce soir-là, que de la femme Gagnon, si
+malheureuse dans la revendication de son honneur, de Geneviève la folle,
+et des rapports que pouvait avoir avec le procès du lendemain, la mort
+subite de cette infortunée....
+
+Victor et l'ex-élève, rendus confiants par le résultat de la cause qui
+venait d'être jugée, augurant bien de cette première victoire, le coeur
+ouvert à l'espérance, entrèrent dans la prison où le grand trappeur se
+consumait depuis un mois dans l'inaction et l'ennui.
+
+--Espérons! mon père, espérons plus que jamais! s'écria Victor en se
+jetant dans les bras du grand-trappeur.
+
+--Quoiqu'il arrive, mon fils, je resterai homme et chrétien... répondit
+avec fermeté le prisonnier.
+
+L'entretien fut long entre les trois amis.
+
+Le lendemain matin, à l'ouverture de l'audience, il n'y avait pas plus
+de monde que la veille, dans la vaste salle, car, la veille, elle
+regorgeait, mais la foule anxieuse débordait jusque dans les corridors
+et sous le vieux portique du vieil édifice. Quand le juge fut assis dans
+son fauteuil surmonté, comme d'une égide, des armes royales sculptées et
+dorées, les grands jurés rapportèrent «accusation fondée» contre Joseph
+Letellier. Le greffier debout se tourna vers le fond de la salle.
+
+--Geôlier, dit-il, faites mettre Joseph Letellier à la barre.
+
+Un mouvement onduleux agita la salle, et tous les regards se tournèrent
+vers le prisonnier qui parut entre deux sergents de police. Letellier
+était ferme sans forfanterie et résigné sans faiblesse. Personne ne put
+lire ce qui se passait dans son esprit; personne ne put voir sur son
+front la pâleur de la crainte ni les défis de la jactance.... Le shérif
+mit devant la cour la liste des jurés, et le greffier procéda à l'appel
+en ces termes:
+
+--Vous qui êtes sur la liste des jurés pour décider l'issue jointe entre
+notre Souveraine Dame la Reine et le prisonnier à la barre, répondez à
+vos noms, sous les peines de droit.
+
+Ensuite il s'adressa à l'accusé et lui dit:
+
+«Les personnes dont vous allez maintenant entendre appeler les noms,
+sont celles qui vont décider entre Notre Souveraine Dame la Reine et
+vous, de votre vie et de votre mort. Si donc vous voulez les récuser ou
+aucune d'elles, vous devez les récuser lorsqu'elles s'avanceront pour
+prendre le livre et être assermentées, et avant qu'elles soient
+assermentées, et vous serez écouté.
+
+Les jurés furent appelés. Le prisonnier pouvait en récuser trente-cinq,
+attendu que l'accusation était capitale, il n'en récusa qu'un seul dont
+l'intelligence lui parut réellement trop limitée. Alors le greffier leur
+administra le serment suivant:
+
+--«Vous examinerez bien et fidèlement et ferez un vrai rapport entre
+notre Souveraine Dame la reine et le prisonnier à la barre que vous avez
+maintenant sous votre charge, et donnerez un verdict exact suivant la
+preuve; ainsi que Dieu vous aide.» Cela fait, et les douze jurés
+assermentés, il dit à l'huissier de la cour: Comptez les jurés.
+Celui-ci, après les avoir comptés leur dit:--«Vous, douze hommes,
+demeurez ensemble et écoutez la preuve qui va vous être soumise.» Après
+cela le crieur fit la proclamation suivante:
+
+--«Si quelqu'un peut informer les juges de notre Dame la reine, le
+procureur de la Reine, dans l'enquête qui va se faire entre notre
+Souveraine Dame la reine et le prisonnier à la barre, de quelque
+trahison, meurtre, félonie ou «_misdemeanor_» par lui commis, qu'il
+s'avance, et il sera écouté: le prisonnier est à la barre pour subir son
+procès: que toutes les personnes obligées par cautionnement ou
+reconnaissance de donner leur témoignage contre le prisonnier à la
+barre, s'avancent pour donner leur témoignage; sinon, elles forfairont
+leurs dites reconnaissances.»
+
+Le greffier alors se leva et appelant le prisonnier lui dit:
+
+--«Joseph Letellier, levez la main. Prisonnier, regardez les jurés,
+jurés regardez, le prisonnier, vous qui êtes assermentés, et écoutez
+l'accusation portée contre lui: Québec, à savoir: Les jurés de notre
+Dame la reine déclarent, sur leur serment, que Joseph Letellier, de la
+paroisse de Lotbinière, cultivateur, dans le comté de Lotbinière,
+n'ayant point la crainte de Dieu, mais obéissant aux inspirations du
+démon, a, le 24 septembre 1851, dans la quatorzième année du règne de
+Notre Souveraine Dame Victoria, par violence et avec un bâton, dans la
+paroisse susdite, dans le susdit comté, commis félonieusement avec
+malice et préméditation, un meurtre sur la personne d'Aglaé Larose,
+contre la paix de Dieu et de notre Dame la Reine, sa couronne et sa
+dignité. A cette accusation il a plaidé non coupable et s'en est
+rapporté à la décision de Dieu et de son pays que vous représentez.
+Votre devoir est donc de vous enquérir s'il est coupable ou non du crime
+de félonie dont il est accusé. Ecoutez maintenant les témoignages.
+
+Pendant cette procédure empreinte d'une triste solennité, et presque
+lugubre comme les préludes de l'échafaud, une sensation pénible oppressa
+bien des âmes dans cette foule compacte qui voulait voir comment un
+accusé arrive à être convaincu et un crime, puni, par la prudence et la
+sagesse des lois. L'avocat de la Couronne s'adressant aux petits jurés,
+leur fit avec un soin méticuleux le récit du meurtre commis il y avait
+vingt ans, par le prisonnier à la barre, et l'audition des témoins
+commença. Picounoc, c'est-à-dire Pierre-Enoch St-Pierre entra dans la
+«boîte» et jura, sur les Saints-Evangiles, de dire la vérité, toute la
+vérité et rien que la vérité. A sa vue, il y eut un long chuchotement
+dans l'auditoire.
+
+--Silence! cria l'huissier.
+
+Picounoc fit un suprême effort pour retenir son audace qui tombait, et
+paraître tout à fait rassuré. Les yeux de la foule qui venaient de se
+fixer sur lui le brûlaient. Il courba la tête comme pour se recueillir.
+Il déclina son nom et ses prénoms.
+
+--Vous connaissez l'accusé à la barre? demanda l'avocat de la Couronne.
+
+--Oui, monsieur, c'est Joseph Letellier.
+
+--Vous connaissiez mieux encore Aglaé Larose sa victime?
+
+--Aglaé Larose était ma femme bien-aimée, répondit le témoin, en
+poussant un soupir.
+
+--Voulez-vous raconter à la Cour ce qui s'est passé dans la soirée du 24
+septembre 1851, en rapport avec la cause actuelle.
+
+--Il y a déjà longtemps, reprit Picounoc en relevant hypocritement un
+visage attristé, il y a déjà longtemps que cette soirée fatale est
+passée, mais je m'en souviendrai toujours. On m'avait dit que Letellier
+aimait ma femme; elle-même m'avoua qu'il la poursuivait de ses
+assiduités, et la menaçait même de sa vengeance si elle demeurait
+toujours aussi insensible. J'avertis Letellier, en ami--car nous étions
+intimes--de respecter ma femme. Il me répliqua que ce qu'il avait dit à
+Aglaé n'était que du badinage. La chose en demeura là pendant quelque
+temps. Je surveillai les démarches et les regards de l'accusé, et je
+m'aperçus bien qu'il n'avait pas renoncé à ses coupables espérances.
+Mais j'étais sans inquiétude, car la vertu d'Aglaé m'était connue.
+Cependant Aglaé paraissait triste depuis quelques jours. A la remarque
+que je lui fis à ce sujet, elle se mit à pleurer, se jeta dans mes bras
+et me dit: j'ai peur de Djos--c'est ainsi qu'on appelait Joseph
+Letellier--il a juré qu'il me tuerait.... Je la consolai de mon mieux et
+lui répondis que ses craintes étaient vaines... que Djos n'était ni si
+méchant, ni si amoureux d'elle qu'elle le pensait.... Cela se passait
+sept ou huit jours avant la fête de l'église. La veille de la fête de
+l'église, au soir, ma femme me demanda d'aller avec elle au jardin pour
+cueillir des pommes. Nous partîmes tous les deux, laissant, pour cinq
+minutes, notre petite fille seule dans son berceau. Rendus au jardin,
+nous nous dirigeâmes vers le meilleur pommier, et j'en secouai les
+branches pour faire tomber les pommes les plus mûres. Ma femme se mit à
+genoux à terre pour les ramasser à mesure que j'agitais l'arbre. Pendant
+qu'elle était ainsi penchée, et que j'étais occupé à secouer le pommier,
+l'accusé s'avança, un rondin à la main. Je ne le vis qu'au moment où, le
+bras levé, il abattait son bâton sur la tête de ma pauvre femme.... Je
+poussai un cri, mais il était trop tard. Je reconnus bien Letellier; je
+l'appelai par son nom, mais il était loin déjà. Je me précipitai au
+secours de ma femme; elle n'avait plus besoin de secours, elle était
+morte. Le bâton lui avait fracassé le crâne.
+
+Ce récit court, succinct et net, gagna à Picounoc les sympathies
+générales de l'assemblée, et des regards de haine se dirigèrent dès lors
+vers l'accusé. Mais ce n'était pas tout, il fallait répondre aux
+transquestions, et les transquestions sont des écueils où viennent
+souvent faire naufrage la fourberie et la mauvaise foi.
+
+--Vous avez dit, commença Victor, qu'on vous avait informé des
+empressements de l'accusé auprès de la défunte, nommez donc quelqu'un de
+ceux qui alors vous ont donné ces renseignements.
+
+--Plusieurs le disaient; mais je ne me souviens pas des noms de ces
+personnes.
+
+--Comment avez-vous pu oublier leurs noms vous qui vous souvenez si bien
+de ce qu'elles vous ont dit alors?...
+
+--Ce n'est pas de ma faute, si je n'ai pas la mémoire des noms....
+
+--Quelle heure était-il quand vous êtes allés au jardin, vous et la
+défunte?
+
+--Environ neuf heures du soir.
+
+--Et quand le meurtre a eu lieu?
+
+--Environ une vingtaine de minutes plus tard.
+
+--Faisait-il noir?
+
+--Oui, passablement.
+
+--S'il faisait noir, comment avez vous pu reconnaître l'accusé?
+
+--Nous avions un fanal.
+
+--Comment était ce fanal?
+
+--De fer-blanc percé à jour.
+
+--Qu'est-il devenu?
+
+--Il m'a été volé ce soir-là, car je ne l'ai jamais revu depuis.
+
+--Le reconnaîtriez-vous si vous le voyiez?
+
+--Je le pense.
+
+--Est-ce lui, ce fanal? Et l'avocat montra au témoin le fanal trouvé par
+l'ex-élève....
+
+--Picounoc le prit, l'examina attentivement comme on fait d'une
+connaissance, et répondit:
+
+--C'est lui, on c'en est un pareil: mais il n'était pas attaché comme ça
+par une lisière de papier.
+
+--A-t-il été longtemps allumé?
+
+--Pas bien longtemps, dix ou quinze minutes peut-être, je ne me rappelle
+pas au juste.
+
+--L'aviez-vous allumé avant de sortir de la maison?
+
+--Oui, du moins je le crois.
+
+--Maintenant dites à la cour, s'il vous plaît, comment était habillée
+votre femme ce soir-là.
+
+--Je ne m'en souviens plus.
+
+--Avait-elle un châle sur ses épaules?
+
+--Non.
+
+--Vous veniez de lui acheter un châle de soie?
+
+--Je ne me souviens pas de cela.
+
+--Comment pouvez-vous dire qu'elle apportait pas un châle, si vous ne
+vous souvenez plus comment elle était habillée?
+
+--Je ne me souviens plus quelle robe elle portait.
+
+--Et vous jurez qu'elle n'avait pas de châle?
+
+--Je le jure.
+
+--Avait-elle un chapeau?
+
+--Non.
+
+--Ne lui avez-vous pas recommandé de se couvrir la tête de son châle, à
+cause du serein?
+
+--Non, puisqu'elle n'avait point de châle.
+
+--Vous deviez épouser prochainement Madame Letellier qui se croyait
+veuve?
+
+--Oui.
+
+--Vous l'aimiez depuis longtemps?
+
+--C'est possible.
+
+--Vous avez voulu lui faire la cour moins d'un an après la mort de votre
+femme?
+
+--Je ne me rappelle pas au juste....
+
+--Vous l'aimiez avant qu'elle fut... ou se crut libre?
+
+--Comme on en aime bien d'autres?
+
+--Vous l'aimiez quand vous vous êtes marie avec Aglaé Larose?
+
+--Qui vous l'a dit?
+
+--Je vous le demande.
+
+--Je n'ai pas remarqué le jour où j'ai commencé à l'aimer.
+
+--N'avez-vous pas souvent dit à l'accusé... Djos, ta femme est légère...
+ou Djos, défie toi de ta femme? ou quelque chose comme cela?
+
+--Je ne pense pas....
+
+--Ne lui avez-vous pas dit que vous vous feriez aimer de sa femme, si
+vous le vouliez?
+
+--Je ne lui ai jamais parlé de cela.
+
+--Vous le jurez?
+
+--Oui.
+
+--Savez-vous où l'accusé avait pris le bâton dont il s'est servi?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--N'y avait-il pas des rondins près de la clôture de votre jardin?
+
+--C'est possible.
+
+--Pourquoi ces rondins se trouvaient-ils là?
+
+--Je ne m'en souviens pas, assurément.
+
+--Aviez-vous coutume de corder du bois en cet endroit?
+
+--J'en ai mis quelquefois....
+
+--Vous avez écrit à M. Chèvrefils le jour de la mort de Geneviève?
+
+--C'est possible.
+
+--Et vous avez envoyé Geneviève porter votre lettre?
+
+--Oui.
+
+--Au nom de qui écriviez-vous?
+
+--En mon nom, je suppose.... C'est-à-dire, c'est ma fille....
+
+--Entendons-nous. Est-ce vous ou votre fille qui avez écrit?
+
+--C'est ma fille....
+
+--Alors, ce n'est pas vous?
+
+--Elle écrivait en mon nom.
+
+--Pourquoi?
+
+--Par rapport à son prochain mariage... de sorte que je puis dire aussi
+bien que c'est elle qui envoyait cette lettre.
+
+--Combien de pages a-t-elle écrites?
+
+--Je ne saurais le dire, je ne les ai pas comptées.
+
+--Deux, trois, quatre?
+
+--Pas si vite....
+
+--Une page?
+
+--Plus ou moins.
+
+--A-t-elle signé son nom ou le vôtre?
+
+--Le mien... le sien!... Je n'en sais rien, je ne sais pas lire.
+
+--Et vous savez mentir! grommela Victor. C'est bien; vous pouvez vous
+retirer.
+
+Picounoc poussa un soupir de soulagement. Il promena son regard dans la
+salle et toutes les figures parurent lui sourire. Charlot Grismouche fut
+appelé et assermenté.
+
+--Vous connaissez le prisonnier à la barre? demanda l'avocat de la
+couronne.
+
+--Oui, répondit-il, je l'ai vu à Montréal, il y a un mois à peu près.
+Nous avons soupé et passé une partie de la nuit ensemble à l'hôtel.
+
+--Vous a-t-il parlé de l'affaire du 24 septembre 1851?
+
+--Nous avions sablé quelques coups ensemble et nous avions la langue
+déliée; nous nous vantâmes d'avoir fait quelques bons coups dans notre
+vie. Il dit, lui, qu'il en avait fait un, il y a une vingtaine d'années,
+et qu'il l'avait bien regretté, parce que cela l'avait obligé de fuir et
+de se faire passer pour mort. Sollicité par nos questions il avoua qu'il
+avait tué une femme qu'il aimait beaucoup: Ne parlez de rien,
+ajouta-t-il, j'espère que l'affaire est oubliée et qu'on me laissera en
+paix.
+
+_Transquestionné_, il dit que la femme à laquelle l'accusé avait fait
+allusion se nommait Aglaé. La _transquestion_ tournait contre l'accusé.
+Le témoignage de Robert Picouille fut le même que celui de son ami. Les
+deux rusés compères s'étaient fort bien entendus. La Couronne fit
+entendre plusieurs autres témoins pour faire éclater les vertus civiques
+et les qualités du citoyen Picounoc. L'un d'eux poussa la bonne volonté
+jusqu'à déclarer qu'il était grandement question de l'élire marguillier
+à la Noël prochaine. D'autres vinrent déclarer qu'ils avaient entendu
+dire que l'accusé aimait Aglaé la femme de Picounoc; mais aucun ne put,
+toutefois, citer un seul fait à l'appui de ces on-dit. D'après tous ces
+témoignages explicites et formels, il était difficile de croire à
+l'innocence de l'accusé. Aussi, malgré son apparence honnête et
+paisible, commença-t-il à perdre les sympathies du publique. Pendant les
+dépositions des témoins il fronça souvent les sourcils, comme un homme
+qui sent la colère bouillonner au fond de son âme: il sourit aussi par
+fois, mais avec amertume. La défense fit comparaître ses témoins à son
+tour.
+
+L'ex-élève fut entendu le premier.
+
+--L'accusateur et l'accusé sont mes amis du jeune âge, dit-il.
+
+--Il n'y a pas d'accusateur, reprit le juge, M. St. Pierre n'est que
+témoin, et la cause est celle de la Couronne.
+
+--Monsieur Pierre-Enoch Saint-Pierre, répliqua l'ex-élève, a été maudit
+de son père, qui avait été maudit du sien aussi lui.
+
+--On ne vous demande pas de faire la biographie de M. Saint-Pierre ou de
+ses aïeux, observa l'avocat de la couronne, parlez de la cause....
+
+--Pardon, mon savant confrère, reprit Victor, mais il est nécessaire de
+bien connaître un homme pour bien comprendre ce qu'il peut faire....
+
+L'ex-élève continua:
+
+--C'est en ma présence que Picounoc--pardon! que M. Saint-Pierre....
+
+On se mit à rire, mais le formidable "Silence!" éclata derechef.
+
+--C'est en ma présence, reprit l'ex-élève, que Saint-Pierre a été maudit
+de son père, il y a vingt-deux ans de cela. Plus tard un peu je le
+rencontrai; il me dit qu'il se mariait et qu'il n'aimait pas sa fiancée,
+mais qu'il se laissait faire parce qu'elle possédait une belle
+propriété. Je le blâmai. Il répliqua: Tiens! je n'ai pas de secret pour
+toi! j'ai aimé, j'aime et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la
+connais, c'est Noémie. Elle est la femme d'un autre. Eh bien! puisque de
+ce côté le bonheur m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après
+leur dot, et je voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier
+toujours avec des filles avantageuses.
+
+--Si tu parlais sérieusement, que je lui répliquai, j'irais de ce pas
+avertir ta fiancée: Je suis sérieux, qu'il me répond, je suis un maudit
+et le fils d'un maudit, donc il faut que je fasse mon oeuvre.
+
+Ces premières paroles du témoin à décharge bouleversèrent profondément
+la salle toute entière, et les idées les plus opposées jaillirent tout à
+coup de partout: Quel est le monstre? quel est le martyre? est-ce
+l'accusé? est-ce l'accusateur? se demandait-on avec effroi. Et l'on
+cherchait à deviner, sur les traits impassibles de Letellier et sur la
+figure hypocrite de Picounoc, le secret de ce mystère.
+
+L'ex-élève continua: Je prévins la défunte, et j'avertis aussi l'accusé,
+car de ce moment je perdis toute confiance en Picounoc,--pardon! en
+Saint-Pierre--mais ni Aglaé Larose, ni Joseph Letellier ne s'occupèrent
+de mes avis. Je partis pour l'ouest quelque temps après le meurtre
+d'Aglaé. Je savais bien que Letellier était accusé de ce meurtre; mais
+j'ai toujours pensé qu'il y avait une ruse en cette affaire, et quoique
+ne m'expliquant pas la fuite ou la mort de Djos Letellier je ne le
+croyais pas coupable. Un jour, il y a trois mois de cela environ, nous
+étions réunis, sauvages et trappeurs, dans une petite chapelle, au fort
+Providence, sur le lac des Esclaves. Le grand-trappeur arriva. Nous le
+connaissions tous comme chasseur et l'aimions beaucoup, mais nous ne
+savions ni son nom véritable, ni d'où il venait. Jamais il n'avait voulu
+desserrer les dents à ce sujet. Ce grand-trappeur d'alors, c'est
+l'accusé d'aujourd'hui. Moi je me mets à parler de Lotbinière, à propos
+du vieux chef des Couteaux-jaunes, le Hibou-blanc, qui venait de se
+trahir et de s'avouer Canadien renégat, autrefois instituteur. Ce
+misérable s'appelait Racette de son vrai nom, et il avait bien
+maltraité, quand il faisait l'école, mon ami Djos Letellier. Là dessus
+je chante pouille au vieux renégat, et je ne sais comment, mais j'arrive
+à dire: Pauvre Djos! s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait
+encore heureux, son enfant ne serait pas orphelin--tous les yeux se
+braquèrent sur le jeune avocat--et sa femme ne serait pas veuve, sa
+femme ne serait pas veuve, remarquez bien cela!
+
+--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur qui pleurait.
+
+--Et oui, depuis vingt ans.
+
+--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant la tête, Djos a tué sa femme
+dans un moment de folle jalousie.
+
+--Il ne l'a pas tuée puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je
+riposte; c'est la femme de Picounoc qu'il a tuée!...
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur en tombant à genoux.
+
+--Le missionnaire lui demande ce qu'il a. Il pleurait comme une
+Madelaine, et criait: Noémie! Noémie, pardon!... ah! je n'ai pas tué ma
+femme!... mon Dieu, soyez béni!...
+
+--Toutes ces choses me sont bien restées dans la tête, allez! ça m'a
+fait assez d'impression. Et tout le monde pleurait dans la chapelle....
+
+Et dans la cour aussi, pendant cette rapide et pittoresque esquisse du
+témoin, bien des gens s'essuyaient furtivement les yeux.
+
+--Voilà, votre honneur, une lettre du missionnaire du fort Providence
+qui confirme le récit du témoin, dit le jeune avocat, et il déposa sur
+la table, parmi d'autres documents, la lettre que le juge fit lire de
+suite.
+
+--Alors poursuivit l'ex-élève, je revins de suite au pays avec le
+grand-trappeur, pour éclaircir cette triste et inexplicable affaire.
+Comme je l'ai dit, dans mon témoignage, hier, j'ai fait croire à
+Picounoc que Geneviève la folle pourrait peut-être nous être plus utile
+qu'il ne le croyait. Et Geneviève a été empoisonnée quelques jours
+après. Dans son délire elle a parlé de fanal, de chandelle et de
+cheminée.... J'ai compris que cela avait rapport au meurtre d'Aglaé, et
+je me suis mis à chercher. J'ai fouillé partout. A la fin, derrière la
+cheminée du hangar de Picou... pardon! de M. Saint-Pierre, j'ai trouvé
+le fanal que voici. Je ne sais pas ce qu'il va dire, par exemple, ce
+fanal....
+
+La cour éclata de rire malgré la solennité de la circonstance.
+
+_Transquestionné._--L'accusé a avoué, en votre présence, qu'il a tué
+Aglaé Larose, la femme de Saint-Pierre?
+
+--Pour ça, oui! mais il croyait avoir tué sa propre femme,
+comprenons-nous. Il pensait l'avoir surprise dans les bras de
+Picounoc....
+
+--Qui a conseillé à l'accusé de revenir au pays?
+
+--Personne. Il s'est dit comme ça: Puisque c'est la femme de Picounoc
+que j'ai tuée, j'ai été le jouet et l'instrument d'un grand scélérat;
+allons à la grâce de Dieu: il faut que la clarté se fasse.... Et nous
+sommes partis tous deux.
+
+La fortune inconstante allait tourner encore, et l'accusé apparaissait
+déjà, aux yeux de plusieurs, avec l'auréole du martyre. Madame Letellier
+fut appelée. Elle parut vêtue de noir et voilée; mais, pour rendre
+témoignage, elle rejeta en arrière les replis de deuil de son grand
+voile, et sa douce figure fit entrer la compassion dans les coeurs.
+Victor laissa à son adjoint la tâche délicate d'interroger Noémie.
+
+--Je suis la femme de l'accusée, dit-elle d'une voix émue.
+
+--Après une année de bonheur, Madame, votre mari ne vous a-t-il pas
+rendue malheureuse en se laissant aller à la jalousie.
+
+--Oui, monsieur... sans que je puisse deviner pourquoi, il est devenu
+jaloux....
+
+--Et il se montrait violent, n'est-ce pas?
+
+--Que mon savant confrère veuille bien donner une autre tournure à ses
+questions, et ne pas provoquer ainsi la réponse qu'il désire, observa
+l'avocat de la couronne.
+
+--Se montrait-il violent? repartit l'avocat de l'accusé.
+
+--Très-violent.
+
+--Sortait-il souvent?
+
+--Pour ses travaux seulement.
+
+--Avait-il des amis bien intimes?
+
+--M. Saint-Pierre était son plus intime ami.
+
+--Avez-vous connaissance qu'on l'ait averti de se défier de son ami?
+
+--M. Paul Hamel l'en a averti en ma présence....
+
+--Et votre mari a-t-il profité de cet avertissement?
+
+--Il a répondu à Paul Hamel que c'était probablement le dépit qui le
+faisait parler ainsi, parce qu'il ne pouvait pas avoir en mariage
+Emmélie la soeur de Saint-Pierre.
+
+--Vous aperceviez-vous alors que M. Saint-Pierre vous aimait?
+
+--Cela ne me venait pas à l'idée: mais plus tard, lorsqu'il me demanda
+en mariage, il m'avoua qu'il m'aimait depuis le jour où il m'avait vue
+pour la première fois.
+
+--Depuis combien de temps sa femme était-elle morte quand il vous
+rechercha en mariage?
+
+--Depuis six mois.
+
+--Et combien de temps avez-vous pris à vous décider à l'épouser?
+
+--Vingt ans.
+
+Il y eut un murmure approbateur dans la salle.
+
+--Où étiez-vous le soir du meurtre?
+
+--A l'église.
+
+--Savez-vous comment le meurtre a eu lieu?
+
+--Oui... mon mari m'a tout expliqué.
+
+--Racontez fidèlement, s'il vous plaît?
+
+Le silence, déjà profond, se fit encore plus absolu; chacun retenait son
+souffle pour ne rien perdre de ce récit nouveau.
+
+--Ce fut Saint-Pierre qui alluma la jalousie dans le coeur de mon mari,
+en lui disant, à chaque instant, que j'étais légère et oublieuse de mes
+devoirs. D'abord, mon mari n'en crut rien; mais il m'observa davantage
+et interpréta mal mes actions les plus innocentes. Il devint
+véritablement jaloux sans que j'eusse la plus légère faute à me
+reprocher, Dieu le sait. Quand Saint-Pierre le jugea assez prévenu, il
+lui jura que je serais à lui-même Saint-Pierre quand il le voudrait, et,
+la veille de la fête de l'église, quand je fus partie pour aller à
+confesse, il vint de nouveau trouver mon mari et lui dit: Rends-toi ce
+soir, vers neuf heures, dans mon jardin, et cache-toi bien, tu verras si
+je suis un menteur. Mon mari répliqua: Ma femme est à l'église.--C'est
+pour mieux te tromper, répondit Saint Pierre.--Elle n'aurait pas mis,
+pour aller courir dans les jardins, le beau châle que je lui ai acheté
+dernièrement, observa mon mari.--Pour aller au rendez-vous, on ne se
+fait jamais trop belle, reprit Saint-Pierre. Mon mari, tout bouleversé,
+se rendit dans le jardin, il prit un rondin sur un tas de bois que
+Saint-Pierre lui avait montré, comme par hasard, un peu auparavant, et
+se cacha sous les arbres. L'obscurité se répandit. Alors il entendit
+venir quelqu'un, et vit deux personnes s'avancer vers la barrière. Quand
+elles furent entrées, il entendit Saint-Pierre s'écrier: je t'aime!...
+et la femme qui l'accompagnait poussa un soupir. Au bout d'un instant
+Saint-Pierre dit: Asseyons-nous ici, ma douce Noémie--comme s'il m'eut
+parlé--puis, il ajouta d'autres paroles encore... et embrassa sa
+femme.... Il fit brûler une allumette exprès pour se faire voir. Alors
+mon mari qui se tenait tout près, un bâton à la main, aperçut une femme,
+la tête penchée sur l'épaule de Saint Pierre, et enveloppée
+presqu'entièrement dans un châle absolument pareil au mien. Il fut
+trompé par ce vêtement; il crut que j'étais infidèle, et il voulut me
+tuer... et il aurait eu raison, si.... Mais, épuisée par ce long effort,
+Madame Letellier s'affaissa tout à coup et fondit en larmes. On lui
+apporta un peu de vin et d'eau, et, quand elle se fut remise, on
+continua à recevoir son témoignage. Picounoc apparaissait déjà comme le
+plus rusé des monstres.
+
+--Vous avez eu dernièrement la visite d'une dame Gagnon?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Voulez-vous raconter à la cour ce qui s'est dit alors au sujet du
+châle de la défunte?
+
+--Mon fils disait: Il y a quelque chose cependant qui va embarrasser
+Picounoc, et qu'il expliquera difficilement: c'est le châle.
+
+--Madame Gagnon parut surprise un peu: Est-ce qu'il l'a détruit ce
+châle? demanda mon fils.--Je n'en sais rien, répondit-elle.--Ensuite
+elle se reprit: Il ne m'en a jamais parlé, ajouta-t-elle: Mon fils se
+leva vivement, ouvrit ma commode:--Il ne l'a pas détruit, Madame, le
+voici, dit-il, et il déplia le châle que j'avais pris pour aller à
+l'église, le soir du meurtre.... Madame Gagnon demeura un instant sans
+parler, puis elle dit en balbutiant: N'est-ce pas celui de votre mère?
+
+--Etiez-vous l'amie de la défunte Aglaé?
+
+--Oui.
+
+--Vous a-t-elle jamais dit que votre mari l'importunait de ses
+assiduités?
+
+--Jamais. Elle m'a dit que c'était une fausse rumeur que des méchantes
+langues faisaient courir.
+
+_Transquestionnée._--Savez-vous, madame, si la défunte avait un châle
+semblable au vôtre?
+
+--Je ne lui en ai jamais vu.
+
+--Avez-vous entendu dire qu'elle en eut un?
+
+--Jamais....
+
+--Si elle en avait eu un, croyez-vous que vous ou les voisines en
+eussiez pris connaissance de quelque façon?
+
+--Si ce châle devait servir à induire mon mari en erreur, il a dû être
+tenu caché.
+
+--C'est tout, Madame, vous pouvez vous retirer.
+
+Le médecin Noël Dubois fut cité à son tour. Il dit qu'un jour, pendant
+que penché sur le berceau de l'enfant du prisonnier, il regardait, en
+causant avec la mère, la petite créature, le prisonnier entra
+subitement, et, se montrant animé de la plus sotte jalousie, l'accabla
+d'injures et l'appela séducteur de femme. Il dit aussi que l'accusé
+passait pour bien jaloux....
+
+Madame Gagnon comparut. Elle arriva escortée de deux hommes de police,
+car elle était prisonnière depuis la veille. Elle regarda l'assistance
+d'une façon suppliante, car elle n'avait encore rien perdu de son
+hypocrisie. Vieille, laide, rousse et l'air bégueule, elle ne pouvait
+compter que sur son mérite pour s'attirer les coeurs.
+
+--Votre nom, madame? demanda Victor.
+
+--Eugénie Laroche, femme Gagnon, monsieur.
+
+--Eugénie Laroche? répéta Victor en la regardant fixement.
+
+--Oui, monsieur, reprit la vieille, est-ce que mon nom ne vous va pas?
+
+On se mit à rire, et l'huissier imposa son éternel "silence!"
+
+--Depuis quand êtes-vous dans la paroisse de Lotbinière?
+
+--Depuis un mois et demi environ.
+
+--Vous avez été chez Madame Letellier, il y a quelques jours, pourquoi?
+
+--Pour la consoler de ses peines....
+
+--Vous avez regardé un châle assez joli et bien conservé que l'on vous a
+montré alors?
+
+--Oui....
+
+--Et qu'avez-vous dit?
+
+--Je ne me rappelle pas d'avoir fait des remarques.
+
+--N'avez-vous pas dit que ce châle appartenait à madame Letellier?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Comment saviez-vous cela?...
+
+--Parce que... parce que... il sortait de sa commode.
+
+--Mais quelqu'un vous affirmait que c'était le châle de la défunte,
+quelle raison aviez-vous de dire que c'était celui de madame
+Letellier... répondez! Est-ce parce que les deux étaient pareils?
+
+--Probablement....
+
+--Et qui vous a dit que les deux châles étaient pareils?
+
+--Personne.
+
+--Vous l'avez deviné?...
+
+La vieille ne voulut plus ajouter un mot. De guerre lasse on dut
+l'éloigner. Plusieurs témoins vinrent déclarer que Letellier s'était
+presque tout à coup montré terriblement jaloux. Puis vint Angèle
+Mercier, femme de Noé Delorme. Elle déclara que lorsqu'elle était
+enfant, Picounoc la payait pour lui faire dire qu'elle portait des
+billets doux de la part de madame Letellier au Docteur et de la part du
+Docteur à madame Letellier, et pour lui faire dire aussi à Joseph
+Letellier qu'il allait, lui Picounoc, en cachette voir Noémie; que tout
+cela était faux....
+
+La malice hypocrite de Picounoc se dessinait peu à peu, mais sûrement.
+On voyait un rayon d'espoir briller sur le front du prisonnier. François
+Bernier, de Ste. Croix, suivit. Il dit que le soir du meurtre de la
+femme de Saint-Pierre, il avait ramassé un fanal, dans le jardin, et
+qu'il l'avait donné à Geneviève, une espèce de folle qui demeurait la
+plupart du temps dans le voisinage. C'est tout ce qu'il savait. Vint
+ensuite le tour de la petite José Antoine--Héloïse Hamel--qui était
+gardienne chez Letellier, le soir da meurtre, pendant l'absence de
+Noémie.
+
+--Vous étiez gardienne chez Letellier, le soir du meurtre?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Quel âge aviez-vous alors?
+
+--J'avais douze ans, Monsieur.
+
+--Que s'est il passé alors?
+
+--Madame Letellier m'avait demandé pour avoir soin de son enfant,
+pendant qu'elle irait à confesse. Je berçais le petit sur mes
+genoux--Plusieurs sourirent en regardant le petit qui était maintenant
+le beau grand garçon qu'on appelait M. l'avocat Victor--Je berçais le
+petit sur mes genoux, continua le témoin. Tout à coup, vers neuf heures
+ou neuf heures et demie, M. Letellier entre. Il était affreusement
+changé. Il s'approche de l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans
+ses bras, l'embrasse plusieurs fois, et me le rend en disant: Aies-en
+bien soin... car il n'a plus de mère!
+
+--Sa mère est allée à confesse, que je réponds, il la verra demain.
+
+--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, qu'il dit d'une voix à faire
+peur,... et moi, qu'il ajoute, vous ne me reverrez jamais.... Et il
+sortit pour ne plus revenir. J'avais peur. J'ai couru avertir le monde.
+
+Le témoignage naïf et concluant de la petite gardienne fut corroboré par
+ceux à qui en effet, le soir du meurtre, elle alla annoncer la nouvelle
+de la mort de Madame Letellier.
+
+Le marchand bossu de Ste. Emmélie, prisonnier aussi lui, fut questionné
+à son tour.
+
+--Geneviève, la pauvre folle morte l'autre jour, vous a porté une lettre
+le jour de sa mort, demanda le jeune avocat.
+
+--Oui, Monsieur?
+
+--De la part de qui?
+
+--De la part de M. Letellier.
+
+--Pouvez-vous dire à quel sujet cette lettre était écrite....
+
+--Non, Monsieur....
+
+--Pouvez-vous dire combien de pages d'écriture elle renfermait?
+
+--Je n'ai pas remarqué ce détail.
+
+--Vous l'avez lue cette lettre?
+
+--Oui.
+
+--Y avait-il plus d'une page d'écriture?
+
+--Je ne puis le dire.
+
+--Avez-vous cette lettre?
+
+--Peut-être la retrouverai-je.
+
+--Saint-Pierre l'a-t-il signée lui-même?
+
+--Non, puisqu'il ne sait pas écrire.
+
+--C'est une autre personne qui l'a signée pour lui?
+
+--Apparemment.
+
+--De son nom?
+
+--Comme de raison.
+
+--Voici, votre honneur, dit le jeune avocat, s'adressant au juge, la
+déposition certifiée de Mademoiselle Marguerite Saint-Pierre au sujet de
+cette lettre. Mademoiselle Saint-Pierre est malade et n'a pu venir à la
+cour.
+
+--Mon père m'a dit d'envoyer à M. Chèvrefils, par Geneviève, une lettre
+qui se trouvait sur la table dans la salle. Comme j'éprouvais quelque
+répugnance à obéir, mon père ouvrit la lettre et, me montrant les quatre
+pages toutes blanches, il me dit: Tu vois que ce n'est pas
+compromettant. Il n'y avait pas un mot d'écriture en effet. Je mis mon
+nom, entrelacé avec celui, de Victor, sur le coin d'une page, et je
+remis la lettre à Geneviève qui partit pour ne plus revenir....
+
+ MARGUERITE SAINT-PIERRE.
+
+ Assermentée devant moi
+ le 25 octobre 1871.
+ OVIDE FRENETTE
+ Juge de paix.
+
+Pendant la lecture de ce témoignage le bossu et Picounoc passèrent par
+toutes les teintes, depuis la pourpre jusqu'à la lividité, et par toutes
+les sensations, depuis la honte jusqu'à la rage.
+
+--C'est tout, dit Victor au bossu, vous pouvez sortir.
+
+Eusèbe Asselin fut appelé. Le vieillard que nous connaissons bien entra
+dans la boîte des témoins.
+
+--Vous teniez hôtel à Montréal dernièrement?
+
+--Oui.
+
+--Avez-vous vu le prisonnier chez vous?
+
+--Non, jamais à ma connaissance.
+
+--Connaissez-vous Charlot Grismouche et Robert Picouille, deux des
+témoins entendus en cette cause?
+
+--Je les ai bien connus autrefois.
+
+--Sont-ils parmi les personnes que vous voyez ici dans ce groupe?
+
+--Il y a deux hommes qui leur ressemblent, mais ils n'ont pas les
+cheveux de la même couleur.
+
+--Allez toucher ces deux hommes que vous croyez reconnaître.
+
+--Les voici, dit le vieillard en montrant Charlot et Robert; mais je
+jure que si ces deux hommes sont Robert Picouille et Charlot Grismouche,
+ils étaient déguisés quand je les ai connus ou ils le sont aujourd'hui.
+
+--Les croiriez-vous sous serment?
+
+--Non.
+
+Les deux compères gagnèrent la porte instinctivement. Le jeune avocat
+fit remarquer au juge que ces hommes étaient peut-être venus ici
+déguisés pour tromper le tribunal, et qu'il était expédient de vérifier
+la chose. Alors un huissier s'approcha d'eux et s'aperçut qu'on effet
+ils étaient affublés de perruques et de fausses barbes.... Ils furent
+sommés d'enlever ces masques. Le vieux Asselin les regarda fixement
+pendant quelques minutes:
+
+--Oh! oh! je vous reconnais, dit-il... Charlot Grismouche et Robert
+Picouille! deux voleurs de profession!... Vous n'étiez pas comme cela,
+non plus, cependant, quand vous êtes venus à Montréal....
+
+Les vieux scélérats voulurent s'échapper, mais ils s'aperçurent que
+certains hommes de police ont le poignet fort. Alors se voyant perdus,
+ils se prirent à rire:
+
+--N'importe, dit Robert, on a passé une longue jeunesse....
+
+--Oui, Seigneur! et un beau brin de vieillesse aussi, répondit
+Charlot....
+
+--Vous n'avez pas besoin d'en demander davantage au bonhomme Asselin,
+reprit Robert, tout ce que nous avons dit, c'est de la blague.
+
+--Et de la belle encore! ajouta Charlot....
+
+--Pourquoi agissiez-vous ainsi demanda le juge sévèrement?
+
+--Charlot se frotta le pouce et l'index comme un homme qui fait glisser
+des pièces blanches.
+
+Le juge se leva plein d'indignation....
+
+--Et qui vous a payés? demanda-t-il.
+
+--Personne encore, dit Robert et c'est perdu à ce que je vois....
+
+--Mais qui vous a engagés à venir rendre de faux témoignages?
+
+--Le bossu! dit Robert.
+
+--Tais-toi donc, repartit Charlot, pourquoi le dire?
+
+--Faut qu'il y passe lui aussi. On a été pincé, tant pis!
+
+--Quel est ce bossu, demanda le juge?
+
+--Un bossu riche et laid qui travaille, paraît-il, pour le compte de M.
+Saint-Pierre dont il veut épouser la jolie fille, continua Robert.
+
+--C'est le même qui vient de comparaître, reprit Victor, et qui a été
+arrêté en même temps que Mme. Gagnon, soupçonné comme elle d'avoir
+empoisonné Geneviève la folle.
+
+--Monsieur Chèvrefils? dit le juge.
+
+--Chèvrefils, c'est un nom de guerre répondit Victor, ou plutôt c'est un
+masque.
+
+Charlot poussa Robert du coude:
+
+Le jeune avocat a éventé la mèche, mon vieux... je gage qu'il a eu un
+tête à tête avec Paméla....
+
+--Fini le bossu! fini! répondit Robert. Il va danser au bout de la
+corde....
+
+--Quel est le nom de M. Chèvrefils? demanda le juge.
+
+--Son vrai nom? se hâta, de dire Robert, car il en a pour tous les
+besoins....
+
+--Pour la semaine et les dimanches, ajouta Charlot.
+
+--Respectez la Cour! cria l'huissier, ou vous allez sortir.
+
+--C'est ce que nous voudrions, répliqua Charlot. Et tout le monde éclata
+de rire.
+
+--Quel est le véritable nom de cet homme, M. Letellier? demanda de
+nouveau le juge au jeune avocat.
+
+--Clodomir Ferron, votre honneur, voleur, échappé du pénitencier et
+assassin.
+
+Deux voix crièrent à la fois: Ferron! c'étaient Picounoc et l'accusé.
+
+Quand l'émoi fut un peu apaisé, l'interrogatoire continua.
+
+--Connaissez-vous la femme Gagnon qui vient de donner son témoignage
+devant l'honorable cour? demanda Victor à Asselin.
+
+--Oui.
+
+--Est-elle digne de foi?
+
+--Non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que c'est une femme d'une conduite scandaleuse et... qui vient
+de se parjurer.
+
+--Comment pouvez-vous dire cela?
+
+--Parce qu'elle a juré se nommer Eugénie Laroche, femme Gagnon, et
+qu'elle se nomme Ombéline Racette, et... qu'elle est ma femme?
+
+Le vieillard, honteux, et chagrin d'avoir à révéler de pareilles
+turpitudes, courba la tête, et un grand murmure remplit la salle. Le
+juge ordonna d'amener cette femme et de la mettre en présence du témoin.
+Quand elle aperçut le vieillard elle recula en faisant un geste de
+menace ou d'effroi:
+
+--Toi ici! dit-elle.
+
+--Pour te confondre, misérable! répondit le vieillard d'une voix sourde
+et terrible.
+
+--Reconduisez cette femme en prison! ordonna le juge.
+
+--Il reste un dernier témoignage, reprit Victor, qui sait si la pauvre
+folle lâchement assassinée ne parlera pas du fond de sa tombe. Voici le
+document qu'elle nous a laissé. Il est scellé, et il ne doit pas l'être
+par un simple caprice d'une imagination malade. Si votre honneur le
+permet, je romps l'enveloppe.
+
+Sur un signe du juge, le papier fut coupé et la petite porte du fanal
+s'ouvrit. Il n'y avait rien dedans qu'un petit bout de chandelle. Le
+fanal passa de main en main. Personne n'y trouva rien d'extraordinaire
+d'abord. Tout à coup le jeune avocat s'écria d'un air de triomphe en
+levant les mains au ciel:
+
+--A quoi tient donc l'intelligence, la science et l'esprit, si une
+pauvre folle trouve d'un coup ce que nous cherchons, si longtemps! La
+chandelle de ce fanal n'a jamais été allumée!...
+
+Pendant une minute l'huissier fut impuissant à contenir l'émotion de la
+foule. Ce simple oubli du meurtrier allait le confondre à jamais. En
+examinant le revers de papier qui entourait le fanal, on aperçut
+quelques lignes d'écriture, et voici ce qu'on lut:
+
+--Picounoc ment quand il dit qu'il s'est servi de son fanal pour
+s'éclairer; il doit mentir aussi quand il accuse Djos du meurtre
+d'Aglaé. Si Djos revient cela pourra le sauver.
+
+GENEVIÈVE BERGERON.
+
+--Pauvre Geneviève! soupira Victor en essuyant une larme. Pauvre
+Geneviève! fit, comme un écho, la voix émue du prisonnier. Et une
+émotion profonde s'empara de toute l'assistance.
+
+L'avocat de la couronne fit son plaidoyer. Il remémora d'une manière
+nette, précise, sans passion et sans faiblesse tous les faits que l'on
+sait déjà. Mais son argumentation parut faible, car tous les témoins à
+charge venaient d'être convaincus de parjure ou de malhonnêteté.
+Picounoc seul restait debout, mais sa version du meurtre ne semblait
+plus naturelle et vraie comme en premier lieu.
+
+--Cependant conclut le procureur, la société attend de vous le salut,
+messieurs les jurés, si vous laissez le crime impuni, par compassion ou
+par faiblesse, vous sapez les fondements de l'édifice social, et nul
+n'est à l'abri de la malice des méchants. Si vous croyez, devant Dieu,
+que l'accusé soit coupable, et que, plus rusé que son ennemi, il ait
+réussi à déjouer la justice, vous devez le condamner sans merci, car
+l'hypocrisie augmente la grandeur d'une faute; si, au contraire, vous
+êtes d'avis qu'il est accusé injustement, et qu'il a été amené à
+commettre ce meurtre par un concours de circonstances qui l'excusent,
+vous devez l'acquitter. Si vous avez des doutes, donnez à l'accusé le
+bénéfice de ces doutes; car il vaut mieux pardonner à tous les coupables
+que faire périr un innocent.
+
+
+
+
+ XVI
+
+ LE PLAIDOYER DE VICTOR.
+
+
+Victor se leva au milieu d'un silence presque redoutable. Il était pâle
+et un léger tremblement agitait tout son être. C'était la première fois
+qu'il plaidait en cour criminelle, et dans quelle circonstance, grand
+Dieu! La vie de son père et l'honneur de sa famille pouvaient dépendre
+de son plus ou moins d'éloquence et d'habileté. Il sentait que le
+prisonnier le regardait avec plus de crainte encore que d'affection.
+
+--Messieurs les jurés, commença-t-il, vous avez à juger une des causes
+les plus étonnantes qui aient jamais été soumises au tribunal des
+hommes. Aurai-je assez d'habileté pour vous l'exposer clairement, assez
+de prudence pour ne rien omettre d'utile, assez de science pour la bien
+discuter, assez de forces pour en faire jaillir la glorification de la
+justice? Ah! si je n'étais soutenu que par l'appât de l'or ou la soif de
+la gloire, je pourrais défaillir, et je mériterais de succomber; mais
+j'ai pour aiguillonner mou courage l'amour de la justice et le
+dévouement filial.
+
+--Messieurs les jurés, reportez un instant vos regards en arrière;
+tournez vos souvenirs vers Lotbinière, la paroisse de l'accusé; remontez
+d'une vingtaine d'années le cours de la vie! Voyez-vous sur ce coteau de
+St. Eustache, cette grande maison blanche, au milieu des arbres qui
+l'ombragent? Là habitent le bonheur et la paix. Joseph Letellier et
+Noémie, sa femme jeune et belle, coulent des jours heureux dans la
+crainte du Seigneur. Leur maison, comme leur coeur, est ouverte à tout
+le monde, et les amis sont nombreux. Mais entre tous, celui qui partage
+le plus souvent la joie des jeunes époux, c'est un voisin, un camarade
+de l'accusé; c'est l'ami intime à qui l'on se confie avec le plus de
+confiance et d'abandon. Mais Noémie est belle, et le voisin est
+voluptueux. Noémie est vertueuse et le voisin est sans pudeur. Un homme
+qui se sent brûlé d'une flamme honteuse est un homme voué à toutes les
+infamies, s'il n'a pas la crainte de Dieu. Ce voisin se laisse donc
+entraîner sur la pente fatale, et il porte un oeil de convoitise sur la
+femme de son ami. De ce moment l'amitié est finie et l'ami, condamné.
+L'amitié est remplacée par l'hypocrisie, et l'ami, abusé chaque jour.
+Par une combinaison diabolique on appelle le mensonge au secours de la
+volupté, et la femme pure et sainte est accusée auprès de son mari. Les
+calomnies répétées éveillent la jalousie dans le coeur du mari qui se
+croit trompé, et la jalousie couvre d'un nuage toujours menaçant la
+maison jusqu'alors pleine de sérénité. Un jour, enfin, l'accusé trop
+confiant dans l'ami qui l'abuse, aveuglé de plus en plus, s'imaginant
+avoir sous les yeux sa femme infidèle, oublieuse de ses devoirs les plus
+sacrés et de la foi jurée, entre dans une de ces colères qui rugissent à
+bon droit dans les profondeurs d'un coeur honnête, quand un mari croit
+voir se consommer sa honte. Il était armé, il frappa.... Il frappa et
+s'enfuit.... Il entra dans sa maison en pleurant.... Mais écoutez plutôt
+le témoignage naïf de la petite fille qui gardait, ce soir-là, l'enfant
+de Noémie: J'étais gardienne chez Letellier le soir du meurtre. J'avais
+alors douze ans. Madame Letellier m'avait demandé d'avoir soin de son
+enfant pendant qu'elle irait à confesse. Je berçais le petit sur mes
+genoux. Tout à coup, vers les neuf heures ou neuf heures et demie, M.
+Letellier entre. Il était affreusement changé. Il s'approche de
+l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans ses bras, l'embrasse et
+me le rend en disant: Aies-en bien soin... car il n'a plus de mère.
+
+--Sa mère est allée à confesse, que je réponds, et il la verra
+demain.--Elle ne reviendra plus! je l'ai tuée, qu'il dit d'une voix à
+faire peur... et moi, ajoute-t-il, vous ne me reverrez jamais....
+
+Quoi de plus fort que ce témoignage dans sa touchante naïveté! Et vous
+le savez, la femme qui le rend, ce témoignage, est une femme digne de
+foi, celle-là! et son témoignage se trouve corroboré par les dépositions
+du voisin chez lequel elle est accourue, le soir du meurtre, pour
+annoncer la triste nouvelle. Il est donc bien vrai que l'accusé,
+malicieusement induit en erreur, avait cru tuer sa femme infidèle. Et en
+effet, il disparut, comme il l'avait déclaré à la petite gardienne, et
+il voulut être mort pour tous ceux qui l'avait connu. Il brûla sa grange
+pour faire croire qu'il s'était brûlé avec elle.... Pourquoi vivre, en
+effet, quand on a perdu, par la plus lâche des trahisons, tout ce que
+l'on aimait sur la terre? Comment un homme de coeur pourrait-il, le
+front souillé par l'ignominie de sa femme, voir ses amis et leur
+sourire? La mort est mille fois plus douce que la vie, dans ces
+douloureuses circonstances, la mort ou réelle ou feinte. L'accusé
+choisit la dernière, et, pour tous ceux qui l'avaient connu, il fut
+mort. Il ne choisit pas, il fut plus plutôt inspiré de Dieu dont les
+desseins sont impénétrables. Pendant vingt ans il se tint caché dans les
+immenses solitudes glacées du Nord-Ouest, et là, sous un nom nouveau, il
+fit des prodiges de valeur et des oeuvres de charité sans nombre! Il
+devint la gloire des trappeurs-canadiens et la terreur des sauvages
+barbares, si bien, qu'on l'appelait partout le grand-trappeur. Il serait
+encore perdu dans ces régions sans limites, si un événement merveilleux
+ne lui eut appris qu'il n'avait pas tué sa femme et qu'elle vivait
+encore. Ici, messieurs les jurés, vous retrouvez de nouveau cette preuve
+indestructible, irrécusable, de la bonne foi de l'accusé dans son crime
+et de la malice d'un scélérat qui agit dans l'ombre. Ecoutez encore le
+témoignage d'un brave et honnête chasseur qui a la crainte de Dieu. Ce
+témoignage est appuyé par une lettre du rév. père Olivier missionnaire
+du lac des Esclaves: Voici ce que dit ce fidèle compagnon de l'accusé:
+
+--Pauvre Djos, s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait encore
+heureux!... son enfant ne serait pas orphelin... et sa femme ne serait
+pas veuve!
+
+--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur qui pleurait.
+
+--Et oui, depuis vingt ans.
+
+--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant la tête, Djos a tué sa femme
+dans un moment de folle jalousie.
+
+--Il ne l'a pas tuée, puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je
+riposte.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur en tombant à genoux. Il
+pleurait comme une Madelaine, et criait: Noémie! Noémie! pardon! Oh! je
+n'ai pas tué ma femme!... Mon Dieu! soyez béni!...
+
+Messieurs, quoi de plus concluant? La vérité se fait jour de toute part.
+Elle éclate, elle éblouit.
+
+L'accusé savait bien qu'il avait tué; mais il croyait avoir droit
+d'exercer cette suprême justice, car il croyait avoir subi un suprême
+outrage de la part de sa femme. Et qu'on ne dise pas qu'il s'est laissé
+tromper volontairement. Les machinations les plus habiles ont été mises
+en oeuvre pour l'aveugler et le perdre. Il ne peut être coupable en
+conscience, car il était de bonne foi et sa conscience lui disait d'agir
+comme il l'a fait. C'est un crime purement matériel qu'il a commis, et
+qui n'offense pas Dieu. Les hommes seraient-ils plus sévères que Dieu
+lui-même?
+
+Ou l'accusé savait qu'il n'avait pas tué sa femme, et, alors, il n'eut
+pas attendu vingt ans pour faire cet acte d'hypocrisie qui pouvait
+toutefois le conduire à l'échafaud; car au bout de vingt ans de cette
+vie étrange, active, accidentée du chasseur, il était devenu un homme
+tout autre; il avait dû oublier les attachements d'autrefois, et tout ce
+qu'il avait aimé, pour se délecter dans sa gloire de grand chasseur et
+l'enivrante liberté des forêts; ou il croyait l'avoir tuée, et, alors,
+il devait s'efforcer de rester inconnu de tous, et ne se révéler que
+dans une circonstance étrange comme celle qui s'est offerte à lui au
+bout de vingt ans. Mais ici, certain d'avoir été le jouet ou
+l'instrument d'une volonté mystérieuse et coupable, il devait se lever
+et partir, sans songer aux conséquences de sa détermination. Et c'est ce
+qu'il a fait. Il est venu! Il est venu pour demander pardon à sa femme
+qu'il avait outragée par ses lâches soupçons! Il est venu pour dire au
+monde qu'il a été un instrument aveugle et innocent dans les mains de
+l'hypocrisie! Il est venu pour soulever le voile qui couvre le mystère
+d'iniquité, et chercher où se cache l'infâme qui a tramé, pour le
+perdre, le plus odieux des complots! Il est venu pour aider la justice à
+triompher; pour être l'instrument de Dieu au jour de la vengeance, comme
+il l'a été au jour de l'épreuve!... Et, pour cela, il a exposé sa vie,
+ses dernières espérances et ce qui lui restait de bonheur sur la terre.
+
+Où est donc le coupable? Voilà ce que je dois chercher avec vous,
+messieurs les jurés, car il y a un coupable quand il se commet un crime:
+seulement le vrai coupable n'est pas toujours celui par qui l'attentat
+est consommé, mais celui qui l'a médité, préparé et fait accomplir.
+L'autre, comme dans le cas qui nous occupe, n'est qu'un instrument
+inconscient. Il existe un axiome bien vieux et bien sage que les
+criminalistes évoquent toujours avant d'entrer dans les dédales où se
+cachent les scélérats; un axiome qui jette une première lueur dans
+l'ombre où s'aventure la justice, et la conduit souvent comme un fil
+d'Ariane jusqu'à la grande clarté du ciel. Cet axiome le voici: A qui
+profite le crime? En effet, l'on ne commet point un crime pour le
+plaisir de le commettre; c'est-à-dire que le crime n'est pas un but,
+mais un moyen: le moyen d'arriver à la satisfaction d'une passion; et
+toutes les passions se réduisent à deux, la haine et l'amour. Dans
+l'affaire qui nous occupe, on cherche en vain la haine. La victime et
+l'accusé avaient toujours vécu comme de bons et honnêtes voisins,
+quoiqu'en ait dit Saint-Pierre dans son témoignage intéressé. Et la
+défunte n'a-t-elle pas avoué elle-même à Madame Letellier, que les
+bruits que l'on faisait courir sur le compte de Joseph étaient faux et
+calomniateurs; et qu'il n'avait jamais manqué de respect envers elle. Et
+puis ce jeune homme qui venait d'être l'objet d'une immense faveur du
+ciel, l'objet d'un miracle, pouvait-il tout à coup devenir si
+profondément méchant, que de tuer une femme qui lui aurait donné un
+soufflet? Est-ce donc la satisfaction de l'amour? Pas davantage.
+Supposez,--ce qui n'est pas,--qu'il ait aimé la défunte, pourquoi
+l'eut-il assassinée? Pour qu'un autre homme ne la possédât point. Mais
+ne sait-on pas, hélas! qu'un libertin se glorifie de partager avec
+l'époux les faveurs de la femme qu'il a détournée de ses devoirs? Il
+arrive qu'un homme plonge le poignard dans le coeur de sa maîtresse,
+mais ce n'est que lorsque cet homme est ou doit être le premier ou le
+seul aimé, et croit avoir des droits sur cette femme qui le trahit tout
+à coup. Mais ici, rien de cela; et quelle différence! L'accusé aimait sa
+femme... il l'aimait passionnément; il l'aimait de l'amour le plus
+jaloux, vous le savez. Et quand a-t-on vu un homme ainsi jaloux avoir, à
+la fois, deux amours également violentes? Et quand a-t-on vu un homme
+jaloux devenir infidèle par habitude?... La jalousie peut pousser à
+l'infidélité, mais c'est la vengeance qui est le principal motif, et si
+l'infidélité persiste, la jalousie s'apaise nécessairement. Or, ici la
+jalousie est restée jusqu'au dernier jour dans l'âme ulcérée du
+malheureux accusé. Donc il aimait sa femme et n'en aimait pas d'autre de
+la façon que l'on voudrait faire croire.
+
+A qui donc le crime profite-t-il? Qui pouvait gagner quelque chose par
+la mort d'Aglaé? Son mari? Non, s'il l'aimait, oui, s'il ne l'aimait
+pas. Car une femme que l'on hait est un fardeau bien lourd à porter.
+Nous verrons donc si Picounoc, le premier accusateur, pouvait en ce sens
+profiter du crime, et nous verrons ensuite pourquoi, s'il voulait se
+débarrasser de sa femme, il ne l'a pas fait périr lui-même, et nous
+verrons encore s'il n'avait pas intérêt à compromettre l'accusé et à le
+perdre.
+
+Et d'abord Picounoc ou Saint-Pierre aimait-il sa femme?
+
+Picounoc se marie, mais il n'aime pas la femme qu'il jure devant le
+Christ d'aimer et de protéger toujours. Il est parjure une première fois
+au pied des autels. Et si ce que je dis est vrai, messieurs, ce que je
+dirai ensuite sera bien facile à comprendre; car, du moment qu'un homme
+a laissé, de plein gré, le chemin de la vertu et de l'honneur pour
+entrer résolument dans la voie du crime et de l'infamie, nul ne sait où
+cet homme s'arrêtera... parce qu'il ne s'arrêtera que dans l'abîme....
+Et ce que j'ai dit est vrai. Ecoutez plutôt le témoignage de Paul Hamel:
+
+--Je rencontrai Picounoc: il me dit qu'il se mariait, mais qu'il
+n'aimait pas sa fiancée... qu'il se laissait faire parce qu'elle avait
+une belle propriété.... Je le blâmai, repart le témoin; il me répliqua:
+Tiens! Je n'ai pas de secrets pour toi; j'ai aimé, j'aime, et j'aimerai
+toujours. Celle que j'aime tu la connais, c'est Noémie! Elle est la
+femme d'un autre, eh bien! puisque de ce côté le bonheur m'est ravi, je
+n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je voudrais devenir
+veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des filles
+avantageuses.--Si tu parlais sérieusement, réplique le témoin, j'irais
+avertir ta fiancée.--Je suis sérieux, répond Picounoc, je suis un maudit
+et le fils d'un maudit... donc il faut que je fasse mon oeuvre.
+
+Messieurs, ces paroles épouvantables sont le noeud gordien de la cause
+qui vous est soumise, et elles expliquent la noirceur de l'homme qui a
+ourdi ce drame, et la subtilité de ses moyens. C'est un maudit qui veut
+faire son oeuvre, et Dieu sait qu'il l'a faite terrible!
+
+Picounoc, marié et père de famille, nourrissait toujours dans son âme le
+feu de ses criminels désirs. S'il eut été un scélérat vulgaire, s'il
+n'eut pas été un homme maudit peut-être, il serait allé aveuglement où
+l'entraînaient ses désirs, et, comme la plupart des criminels, il aurait
+brisé violemment les obstacles. Il eut tué sa femme et son ami. En
+effet, consultez les annales judiciaires et voyez si, dans presque tous
+les cas analogues, l'homme ou la femme épris d'une passion coupable, ne
+font pas eux-mêmes, par le fer ou le poison, disparaître ceux qui les
+gênent. Mais Picounoc plus rusé, plus fort, plus attaché à la vie,
+imagine, pour arriver à son but, un moyen plus lent sans doute, mais
+plus sûr et moins dangereux. Peut-être aussi savait-t-il qu'il avait
+besoin d'abord de diminuer un peu l'extrême tendresse de Madame
+Letellier pour son mari, en s'efforçant de rendre celui-ci injuste et
+cruel même envers sa femme. Et c'est ce qu'il fit. Dans son imagination
+infernale il trouva cet infernal projet: Faire tuer sa femme bonne et
+fidèle par le mari de Noémie. C'était habile, mais malaisé. Comment en
+arriver là?... Par la jalousie, la plus aveugle des passions. Oui,
+rendre Joseph jaloux, se dit l'infâme, et lui faire tuer ma femme en
+guise de la sienne. Vous savez, messieurs, par quelle suite de
+fourberies et de mensonges il y est arrivé. Vous le savez par le
+témoignage de Madame Letellier, qui avoue ce qu'elle a souffert de cette
+incompréhensible jalousie de son mari. Vous le savez par le témoignage
+d'Angèle Mercier, qui déclare que lorsqu'elle était enfant, Picounoc la
+payait pour lui faire dire--ce qui était faux--qu'elle était la
+messagère du docteur et de Madame Letellier. Vous le savez par le
+témoignage du docteur lui-même qui se vit injurié de la façon la plus
+grossière, parce qu'il causait avec l'infortunée Noémie. Et quand
+Picounoc trouve son travail assez avancé; quand il voit son aveugle ami
+se porter à des excès de violence, et dans son langage et dans ses
+actions, alors il songe à mettre le couronnement à son oeuvre. Il
+prévient l'accusé que Noémie, sa femme qu'il aime tant et qu'il croit si
+vertueuse et si fidèle, déjouera son attention le soir même, et
+viendra--après avoir prétexté la confession, un sacrement
+divin--viendra, dis-je, dans ses bras à lui Picounoc.... Mais il a bien
+soin d'attendre les ombres du soir, et de ne pas sortir de sa propriété.
+Il eut été difficile de donner à Aglaé, la victime désignée d'avance, un
+motif plausible peur l'entraîner ailleurs. Il rentre donc dans son
+jardin, suivi de sa femme à qui il parle comme un amant parle à son
+amante. Aglaé, prévenue de quelque façon que l'on ignore, mais que l'on
+devine bien, joua son rôle bien innocemment sans doute, et sans prévoir
+qu'il pourrait avoir des suites aussi funestes. Au reste, elle était un
+peu simple, comme l'ont déclaré plusieurs témoins. Bonne et simple,
+c'était bien la victime que Picounoc pouvait, sans trop de crainte,
+conduire à la boucherie! Il eut soin de la vêtir d'un châle tenu caché
+pour la circonstance, et en tout semblable à celui que Madame Letellier
+venait de recevoir de son mari. On n'a pas de preuve directe de ce fait;
+mais cela se déduit de la déclaration de l'accusé lui-même et des
+paroles d'un faux témoin de la couronne, de Madame Gagnon. En effet,
+comment cette femme pouvait-elle dire à Madame Letellier, en parlant
+d'un châle: Mais! _c'est le vôtre!_ puisqu'elle n'avait jamais vu ce
+châle et qu'elle ne pouvait savoir qu'il existait.... Et pourtant cette
+parole: c'est le vôtre! implique nécessairement l'existence d'un autre
+châle. Le vôtre implique le mien ou celui d'un autre. Et d'ailleurs quoi
+de surprenant que Madame Gagnon, ou Madame Asselin si on lui rend son
+vrai nom, quoi de surprenant, dis-je, que cette dame soit dans les
+secrets d'un assassin? elle est accusée elle-même d'empoisonnement, et
+elle vient d'être convaincue de parjure!... Et le marchand qui a vendu
+le châle à Madame Letellier, peut bien, quoi qu'il le nie, en avoir
+aussi vendu un autre pareil à Picounoc. Sa dénégation ne vaut rien
+puisque lui-même n'est aussi qu'un misérable, un échappé du pénitencier
+qui va monter sur l'échafaud!
+
+Et n'est-ce pas pour que l'accusé fut trompé par ce châle et crut
+reconnaître sa femme, que Picounoc fit brûler une allumette? Cette
+clarté légère et momentanée suffisait pour induire en erreur, mais ne
+suffisait pas pour qu'un oeil prévenu, comme l'oeil du jaloux, put
+découvrir la ruse. La clarté du fanal eut été trop persistante, et qui
+sait? toute la trame ourdie avec tant de soins et d'adresse se fût
+dénouée ridiculement et à la confusion du traître. C'est ici surtout que
+l'on peut admirer comment Dieu se joue des projets de l'iniquité! D'un
+souffle il renverse les plans les plus hardis, il défait les
+combinaisons les plus merveilleuses. Il serait indigne de lui de sembler
+travailler quand les impies travaillent, pour opposer, comme le font les
+hommes, force contre force, pensées contre pensées. Il laisse se glisser
+un futile oubli parmi toutes les grandes idées savamment combinées, et
+l'édifice que l'architecte du mal admirait avec orgueil s'écroule
+soudain. Ainsi Picounoc a tout prévu, jusqu'à la lumière dont il
+faudrait s'éclairer dans le jardin, et, pour donner plus de poids à sa
+parole, il feint même d'avoir oublié le fanal dont il s'est servi, et il
+jure que la chandelle de ce fanal a brûlé pendant quinze ou vingt
+minutes. Mais voilà où la Providence qui veille sur les justes l'attend.
+Dans son trouble le malheureux n'a pu songer à tout: il n'a peut-être
+pas même ouvert le fanal, il l'a peut-être porté dans le jardin après le
+meurtre... quoiqu'il en soit, le mensonge est là, et le mensonge suffit
+à défaut de toute autre preuve, pour attirer sur la tête de celui qui
+l'a proféré, en prenant le nom de Dieu à témoin, les châtiments les plus
+terribles. La chandelle du fanal n'a pas été allumée, et, après vingt
+ans, vous la voyez encore avec sa mèche blanche que la flamme n'a jamais
+touchée. Un témoin dit qu'il a ramassé le fanal et l'a donné à Geneviève
+la folle. Geneviève, étonnée de ce que la chandelle n'en avait pas été
+allumée, bien que Picounoc déclarât de suite le contraire, cacha ce
+fanal comme un précieux document, et attendit le jour marqué de Dieu. La
+pauvre fille fut alors inspirée du ciel, et, sans savoir peut-être
+qu'elle marchait au martyre, elle passa vingt ans de sa vie à chercher
+ce mystère que sa mort a fait éclater. Pauvre Geneviève! sainte fille
+que la pénitence a transfigurée, sois bénie, car tu as sauvé mon père!
+sois bénie dans ta tombe, car tu as été un instrument terrible dans les
+mains du Seigneur!
+
+Et ici vous voyez encore la vérité du récit de l'accusé à sa femme. Il
+dit que Picounoc fit brûler une allumette, une seule, comme pour lui
+montrer la femme coupable à cette lumière faible et passagère, et la
+tromper plus sûrement. Il déclare qu'il ne se produisit pas alors
+d'autre lumière, et la chose est évidente pour tous maintenant. Donc
+tout ce qu'il raconte au sujet de cette lugubre affaire est aussi
+véridique.
+
+Picounoc avait raison de se défier de Geneviève puisque cette infortunée
+savait une chose qui pouvait le perdre. Cependant il ne connaissait
+point l'irrécusable argument de ce fait si futile en apparence,
+puisqu'il croyait que le fanal avait été perdu ou volé. Pourquoi alors
+la pauvre folle a-t-elle été empoisonnée? Ah! c'est qu'elle avait
+entendu quelque conversation, surpris quelque secret, et l'on voulait
+s'assurer de son silence. Sa folie est peut-être simulée, pensait-on,
+et, au jour du procès, qui sait si cette femme rusée ne se montrera pas
+plus fine et plus intelligente que le criminel qui a conçu et exécuté ce
+projet avec tant d'astuce et de patience? Car ce n'est point par un
+simple hasard que Geneviève est morte soudainement quelques jours avant
+le procès, et après que l'un des témoins de l'accusé eut averti Picounoc
+de se défier d'elle. Qui, en effet, l'a poussée à son destin fatal?
+Picounoc. Et ensuite? Ensuite, elle est partie de la maison du bossu
+infâme pour aller--cela se prouvera bientôt--pour aller chez une femme
+perdue boire le poison qui devait la tuer! Et sous quel prétexte
+Picounoc l'envoie-t-il au bossu? sous un faux prétexte. On l'envoie
+porter une lettre qui n'est pas écrite.... Que veut dire cela? On envoie
+une lettre pour dire à la personne absente ce qu'on lui dirait si elle
+était près de nous. On n'envoie jamais quatre pages blanches, excepté
+quand il y a convention d'avance entre les deux correspondants sur la
+signification du singulier envoi. Et la convention dans le cas actuel,
+c'était la mort de Geneviève, la mort d'un témoin dangereux, les faits
+l'ont prouvé. Picounoc et le bossu se sont compromis au sujet de cette
+lettre, et le témoignage de Marguerite, la fille de Picounoc, n'a pas
+tardé à les confondre.
+
+Et pourquoi parlerais-je des témoignages menteurs de ces deux malheureux
+vieillards qui sont venus ici donner publiquement le spectacle d'un
+scandale inouï! Surpris dans leur oeuvre coupable, reconnus pour de
+redoutables malfaiteurs, convaincus de parjure, jetant, avec le masque
+matériel qui déguisait leur figure, le masque moral qui voilait leur
+âme, ils se sont mis à rire, avec un cynisme écoeurant, de leur acte
+criminel, et à se vanter avec orgueil de leur vie honteuse. Ils ont
+eux-mêmes, se voyant perdus, dénoncé leurs complices ou plutôt leurs
+maîtres; car les lâches n'aiment pas à rouler seuls dans l'abîme, et
+malheur à ceux qui se servent d'eux! Ils ont dénoncé Ferron, Ferron! un
+échappé du pénitencier qui se cachait, riche et redouté sous un nom
+volé, le nom de Chèvrefils. Ils ont de plus déclaré--et ces hommes sont
+sans doute bien informés--ils ont déclaré, ce que nous savions déjà, que
+Ferron est l'ami et l'instrument de Picounoc. Voilà comme cet
+enchaînement extraordinaire de faits ou de témoignages nous conduit
+infailliblement au vrai coupable.
+
+Je me résume. A qui le crime a-t-il bénéficié? A l'accusé qui aimait sa
+femme jusqu'à la jalousie, ou à Picounoc qui haïssait la sienne, même
+avant de l'épouser? A l'accusé qui ne demandait qu'à vivre en paix dans
+son foyer béni, entre sa Noémie douce et fidèle et son enfant au
+berceau, ou à Picounoc qui portait un oeil lubrique sur une autre femme
+et voulait parvenir à en faire sa femme légitime, sachant bien que la
+vertu de cette créature était inébranlable? En devenant libre Picounoc
+avait fait un grand pas vers le but qu'il convoitait; mais une autre
+personne restait enchaînée à ses devoirs, fidèle à ses serments, c'était
+Noémie la femme désirée. Il fallait donc qu'elle fut libre elle aussi.
+Et pour qu'elle le fut, il fallait que son époux mourut... ou du moins
+passa pour mort.... Et voilà qu'en effet, le même jour, du même coup,
+disparaissent les deux personnes qui sont des obstacles à la réalisation
+des voeux de Picounoc: sa femme et son ami. L'une des victimes est
+morte, l'autre se fera justice elle-même; elle disparaîtra de plein gré
+pour toujours, ou, si elle demeure, elle sera accusée. Oui, dans la
+pensée de Picounoc, ce qui se fait aujourd'hui, aurait eu lieu le
+lendemain du meurtre, si l'accusé ne se fut pas sauvé!
+
+Et pendant vingt ans Picounoc s'efforce de gagner l'amour de cette femme
+qu'il a plongée dans le deuil, et pendant vingt ans, soutenue par sa
+vertu, inspirée par le ciel, elle a refusé les hommages de ce
+persécuteur déguisé en ami. Et ce n'est que lorsque découragée par des
+épreuves sans nombre, appauvrie par des accidents fréquents, jetée dans
+le chemin public par la malice d'un avare, ami et complice de Picounoc,
+de Chèvrefils ou Ferron, qu'elle se décide enfin à ne plus être si
+cruelle envers celui qu'elle croit son protecteur. Toutefois elle hésite
+encore. Mais la reconnaissance opère en son coeur ce que rien n'avait pu
+y opérer encore. Picounoc, par une générosité qui s'explique maintenant,
+rend à la femme affligée le bien qu'à dessein il lui avait fait perdre.
+Hypocrite et fourbe, il achète non l'amour mais la foi de cette femme,
+par des sacrifices qu'il n'a jamais accomplis et des bienfaits qu'il n'a
+jamais rendus. Il va triompher. Le jour de son mariage est fixé. Oh!
+comme il doit se glorifier de son crime d'autrefois! Les vingt ans de
+souffrance et de crainte sont passés. Aglaé ne sortira pas de sa tombe
+pour crier vengeance, et l'ami trompé ne reviendra jamais se faire
+expliquer un mystère d'iniquité qu'il n'a jamais soupçonné! Mais Dieu
+qui se rit des complots des méchants a marqué le jour de sa justice. Le
+mari si injustement jaloux a expié suffisamment sa faiblesse coupable,
+et le traître a triomphé assez longtemps. Celui qu'on disait meurtrier
+est apparu soudain et il a montré, de son doigt implacable, la tache de
+sang sur le front de l'accusateur. Il a tué, mais innocemment et au
+signal trompeur d'un homme qu'il croyait son ami.
+
+Avec la malédiction de son père, Picounoc a fait retomber sur sa tête le
+sang de sa femme. Rien d'étonnant, la malédiction d'un père, c'est la
+malédiction de Dieu, et la malédiction de Dieu, c'est la mort!... Mais
+le ciel ne pouvait pas perdre à jamais un homme qu'il venait de protéger
+si hautement. L'accusé, vous le savez, c'est le Pèlerin de Sainte-Anne,
+c'est cet homme qui, jeune encore, contrit, repentant et humilié, fut
+guéri miraculeusement en présence d'une foule de personnes, dans le
+sanctuaire de Notre Dame de Beaupré!... Voilà, messieurs, un gage
+magnifique de l'innocence de l'accusé, car cela prouve qu'il était
+devenu vertueux, et qu'il ne pouvait, en conséquence, commettre le crime
+dont il est accusé, que par une erreur fatale, comme l'erreur dans
+laquelle il est tombé par les machinations de Picounoc. Cependant,
+messieurs les jurés, le miracle de Sainte-Anne n'est pas plus éclatant
+que celui qui s'accomplit sous vos yeux; car tout le monde reconnaîtra
+l'intervention divine dans ce procès tristement célèbre. Et l'on dira
+que cet homme, heureux après tout, le Pèlerin de Sainte-Anne ou
+l'accusé, a été deux fois sauvé par un miracle.
+
+Victor paraissait transfiguré, et ses yeux étaient mouillés de larmes.
+
+Plusieurs avocats, des plus anciens, se levèrent de leur siége pour
+venir lui serrer la main.
+
+Le juge fit alors, avec une gravité imposante, un résumé des
+témoignages. Il exposa sans passion et sans faiblesse, les principaux
+faits, et, pour venir en aide à l'honnête simplicité des jurés, ils jeta
+les lumières de sa science sur les détails de la cause.
+
+--Quiconque se servira de l'épée périra par l'épée, dit-il à la fin de
+son adresse; c'est la loi de Dieu. Cependant cette loi ne frappe pas
+aveuglement et n'est pas impitoyable. Les lois des hommes, qui sont les
+images des lois divines, ne sauraient être plus sévères. On ne punit pas
+l'homme qui tue pour défendre sa propre vie. Il serait inique de le
+faire. On pardonne au mari qui tue sa femme dans l'adultère. Car la
+douleur et la colère de l'homme, alors, sont peut-être plus fortes que
+sa volonté, et détruisent son libre arbitre. Et puis s'il est permis de
+tuer pour sauver sa vie, il doit l'être davantage pour sauver ou venger
+ce qui est bien plus précieux que la vie, l'honneur. Mais ici il ne
+s'agit pas d'un malheureux qui a tué sa femme coupable, mais d'un homme
+qui, croyant tuer sa femme coupable, a tué la femme d'un autre. Est-il
+excusable dans un pareil cas? Difficilement d'ordinaire; mais dans le
+cas actuel il est certain que l'accusé a été enveloppé dans un réseau
+d'intrigues qui l'ont tout à fait égaré. On l'a rendu jaloux quand il
+possédait la femme la plus dévouée. N'est-il pas blâmable d'avoir cru à
+l'infidélité de sa femme sans jamais avoir pu la surprendre en faute?
+N'est-il pas blâmable d'avoir mis une confiance illimitée dans un homme
+dont il connaissait le caractère mauvais? Oui sans doute. Et si une
+femme n'était venue jurer qu'elle même, payée pour cela par Picounoc,
+avait induit cet homme jaloux en erreur, en lui racontant comme vraies
+des fautes que sa femme n'avait pas commises, je ne pourrais l'excuser
+complètement. Mais après les criminels moyens révélés par cette femme,
+l'aveugle jalousie de l'accusé s'explique et s'excuse. Il a été un
+instrument de mort, mais un instrument inconscient. Il se trouve un
+homme plus coupable que lui, et seul coupable: c'est l'homme qui a
+préparé cette oeuvre infâme, supposé qu'il ne puisse en rien atténuer
+les témoignages qui se sont élevés contre lui, lorsqu'il les voulait
+diriger sur un autre. Quant à l'accusé à la barre, il a expié par vingt
+ans d'exil, de pleurs et de souffrances, la lâche complaisance avec
+laquelle il a écouté son traître et sensuel ami. Dieu semble satisfait
+de l'expiation; il ne siérait pas à la justice humaine de se montrer
+plus sévère que la justice divine.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ COUPABLE OU NON COUPABLE.
+
+
+Les jurés, ne s'accordant pas immédiatement, se retirèrent dans leur
+chambre sous la garde d'un huissier qui prêta le serment suivant: «Vous
+jurez que vous garderez et tiendrez ce jury, sans aliments, boissons,
+feu ou lumière; que vous ne permettrez à qui que ce soit de parler à
+ceux qui en font partie, que vous ne leur parlerez pas vous-même, si ce
+n'est pour leur demander s'ils sont d'accord sur leur verdict. Ainsi que
+Dieu vous soit en aide.»
+
+La foule éprouva un vif désappointement en voyant cette hésitation du
+jury. Les uns murmuraient, les autres, sombres et pensifs, doutaient de
+la sagesse de cette belle institution des jurés, et se demandaient en
+quoi de pauvres ignorants, honnêtes tant que vous voudrez, mais
+quelquefois malhonnêtes, peuvent juger avec plus de discernement et
+d'équité que des juges savants, ou qu'un autre jury qui serait composé
+d'hommes de loi? Et ils avaient raison. Car si parfois un innocent court
+une chance d'être perdu, le coupable qui ne peut être condamné que par
+la totalité absolue des jurés, a bien des chances d'échapper.
+
+Le jury, au grand désespoir des curieux, des amis, des hommes de loi,
+passa toute la nuit en délibération, ou peut-être à dormir. Quelques uns
+des jurés voulaient acquitter l'accusé, d'autres inclinaient à le
+trouver coupable d'homicide, et d'autres encore voulaient le verdict de
+coupable avec circonstances atténuantes et recommandation à la clémence
+de la cour.
+
+Le lendemain, le peuple se porta de nouveau en foule vers le palais de
+justice. Sur les onze heures, les procédés de la cour furent tout à coup
+interrompus. Les jurés annonçaient qu'ils en étaient venus à une
+entente. Ils revinrent dans leur banc. Tous les regards de la masse
+réunie sous les vieilles voûtes les interrogeaient avec anxiété. Le
+prisonnier ne put s'empêcher de pâlir un peu. Ce moment était solennel
+pour lui. Le greffier fit l'appel des jurés et leur demanda à chacun
+d'eux s'ils étaient d'accord sur leur verdict. Tous répondirent
+affirmativement. Il leur demanda alors qui d'entre eux allait prononcer
+le verdict.
+
+--Le chef choisi par nous, répondirent-ils.
+
+Alors le greffier dit à l'accusé de lever la main--ce que le grand
+trappeur fit avec dignité--puis, s'adressant aux jurés, il leur dit:
+Regardez le prisonnier, vous qui êtes assermentés: Comment dites-vous?
+est-il coupable de la félonie dont il est accusé, ou non coupable?
+
+--Non coupable!
+
+--Prisonnier, vous êtes libre, dit le juge avec émotion.
+
+Une clameur longtemps contenue s'éleva soudain, et des applaudissements
+frénétiques ébranlèrent la vaste salle. Victor, tout en larmes, se
+précipita dans les bras de son père, et longtemps le père et le fils se
+tinrent pressés coeur contre coeur. On avait empêché Noémie d'assister
+au verdict qui pouvait, vu l'indécision des jurés, tourner fatalement.
+Le grand-trappeur alla lui-même lui annoncer la fin de ses épreuves et
+de son expiation.
+
+Des ordres furent donnés pour l'arrestation de Picounoc. Picounoc
+s'était enfui de la ville, comme le rat laisse le navire qui sombre. En
+un jour il avait vu s'écrouler l'immense échafaudage élevé, vingt ans
+durant, par sa malice et sa lubricité. Ses amis, tombés et perdus à
+jamais, l'appelaient dans le gouffre, et il se sentait inévitablement
+entraîné. Sombre, morose, il entra dans sa maison et parcourut, comme un
+homme ivre ou fou, chaque appartement. Il évita les regards de sa fille
+encore faible et souffrante. Par instant il avait encore un fol espoir:
+il est si dur renoncer à l'espérance! Il épia le retour des gens qui
+étaient allés à Québec pour le procès, et, afin d'apprendre le secret de
+sa destinée sans s'exposer à rougir, il se cacha dans le fossé qui longe
+la route de St. Eustache, sur le coteau de sable, parmi les cerisiers
+sauvages, et il attendit patiemment. Il fut bien servi. Les premiers qui
+passèrent furent le grand-trappeur, Victor et Noémie. La joie brillait
+sur leurs figures et l'amour débordait de leurs coeurs. En passant sur
+le coteau, le grand-trappeur disait: Pauvre Picounoc! je ne lui avais
+pourtant jamais fait de mal!... et s'il eut voulu me laisser en paix, je
+lui aurais bien pardonné son crime, j'étais si heureux! Et Noémie
+répondit: Maintenant il est trop tard.--Trop, tard! ajouta Victor, on le
+cherche pour l'arrêter.
+
+Picounoc eut le frisson et ses yeux se couvrirent d'un nuage de sang. Il
+eut envie de se repentir pour satisfaire à la justice divine, et de se
+livrer au bourreau pour satisfaire à la justice humaine. Mais ce premier
+bon mouvement ne fut pas suivi d'un second.
+
+--Malédiction! dit-il, il n'y a point de pardon pour moi, ni en cette
+vie, ni en l'autre! Il demeura longtemps dans un abattement profond. Il
+pensa à se sauver comme avait fait Djos autrefois; mais ce qui lui
+paraissait facile pour d'autres, lui semblait impossible à lui. Quand il
+se leva, irrésolu encore et tremblant, il aperçut des étrangers qui
+montaient la route. Alors il se met à fuir, croyant que ce sont des
+constables qui viennent l'arrêter. Et il a raison. Après avoir couru
+longtemps il se détourne. Deux des constables sont sur ses talons. La
+peur lui donne des ailes, et il s'élance comme un cerf que la meute
+poursuit. Il passe à la porte de Letellier, et voit une foule joyeuse et
+bruyante.... Il pense que cette foule va lui barrer le passage; mais
+elle s'ouvre pour le laisser fuir. Il arrive chez lui haletant, épuisé,
+couvert de sueurs, les yeux sanglants et sortis de leurs orbites. Les
+officiers de la police le poursuivent toujours. Il passe à côté de la
+maison, gagne la prairie et, soudain, il disparaît comme s'il se fut
+enfoncé dans la terre. Il s'était, précipité dans un puits. Dans son
+élan, il descendit tête première au fond, et là, ses mains crispées
+s'attachèrent par hasard à une pierre, fangeuse. Quand on le retira il
+était mort; mais ses mains serraient toujours la roche pleine de
+limon.... En jetant cette pierre on s'aperçut que son enveloppe se
+désagrégeait. On l'examina attentivement. O jugement de Dieu! on
+reconnut le châle qui avait dû envelopper sa victime. Il y avait vingt
+ans qu'il était là. Ce n'avait pas été, en effet, selon la parole de la
+tireuse d'horoscope, la main d'un vivant qui l'avait retiré du puits.
+
+Marguerite fut long temps à se remettre de ce coup terrible. Cependant
+elle ignorait, la pauvre enfant, l'horrible mystère de la mort de son
+père. On s'était fait un devoir de lui cacher cette honte. Elle vit son
+jeune ami Victor et ne rougit pas, inconsciente qu'elle était du crime
+de sa race. Elle s'applaudissait d'avoir été délivrée du bossu. Il
+venait de mourir sur le gibet.
+
+C'est le temps de dire que l'ancien docteur au _sirop de la vie
+éternelle_ était devenu bossu à la suite du coup de rame qui lui avait
+été infligé--les lecteurs du Pèlerin s'en souviennent--sur la grève du
+Château-Richer, lors de l'enlèvement de la petite Marie-Louise. Ferron,
+conduit au pénitencier avec son compère Racette le maître-d'école,
+s'était enfui au bout de deux ans, avec le même complice, en tuant l'un
+des gardiens. La femme Asselin, la tante inhumaine du Pèlerin, l'épouse
+infidèle, l'empoisonneuse, monta aussi sur l'échafaud. Robert et Charlot
+furent enfermés au pénitencier pour le reste de tours jours. En
+entendant leur sentence, ils se poussèrent du coude.
+
+--Batiscan! dit Robert, une pension sur l'Etat! qu'en dis-tu?
+
+--Mille noms! quelle chance! le mérite est toujours reconnu, répliqua
+Charlot.
+
+--On en sortira.
+
+--Oui, couché sur le dos.... N'importe on a fait une bonne jeunesse....
+
+--De soixante et quinze ans!...
+
+Marguerite, pourtant, finit par apprendre ce qu'avait été son père, et
+ce qu'il avait fait. Inutile d'essayer à peindre son désespoir; nul ne
+le pourrait. Ses entrevues avec Victor ne furent que des larmes et des
+sanglots. Un jour, pourtant, qu'il voulait la consoler, et lui disait,
+que les enfants ne sont pas responsables des fautes de leurs parents, et
+qu'il l'aimait encore et qu'il l'aimerait toujours, elle retrouva son
+énergie et sa fierté:
+
+--Victor, dit, dit-elle en le couvrant d'un regard plein de pleurs et
+d'amour, Victor, consentirais-tu donc à avoir pour enfants les petits
+fils de mon père?...
+
+Victor l'étreignit sur son coeur et, silencieux, sortit sans pouvoir
+répondre.
+
+Plus tard, une belle jeune fille arrivait au fort Providence, sur les
+bords de ce grand lac solitaire qui dort dans les régions boréales, sous
+un manteau de glace. Elle apportait beaucoup d'argent pour secourir les
+pauvres et embellir la chapelle de Dieu; elle apportait beaucoup
+d'ardeur pour le salut des enfants sauvages. Cette nouvelle sainte qui
+voulait expier les fautes de sa race, c'était Marguerite. Le trappeur
+qui l'avait conduite là, c'était l'ex-élève. Il revint prendre sa place
+au foyer du grand-trappeur qui ne voulait pas se séparer de lui.
+
+Gagnon, instruit par les événements qu'il avait vu se dérouler sous ses
+yeux, retourna auprès de la Louise. Il arriva au moment ou la vieille
+Labourique sortait.... Elle sortait pour aller au cimetière. Pour
+racheter un peu le mal qu'il avait causé à la société en général et au
+bonhomme Asselin en particulier, il donna à ce dernier la belle terre
+qu'il venait d'acquérir à Lotbinière.
+
+Deux ans se sont écoulés. Victor, sur la voie de la fortune et de la
+gloire, vient d'arriver à la maison paternelle. Le grand-trappeur,
+Noémie, l'ex-élève et le vieux Asselin font la partie de quatre sept, et
+s'amusent comme seuls peuvent s'amuser des chrétiens qui ont la paix et
+l'amour de Dieu dans la conscience, et de l'or dans leur bourse....
+Victor apporte une lettre de Marie Louise, la soeur St. Joseph du fort
+Providence. Les cartes restent pêle-mêle sur la table, et les oreilles
+attentives ne perdent pas un mot. Or voici ce que dit cette lettre, et
+ce sera la dernière page de mon livre.
+
+MON CHER GRAND-TRAPPEUR,
+
+Je te donne, frère, ce nom que répéteront longtemps nos solitudes
+immenses; il doit être doux à ton oreille comme il l'est au coeur des
+pauvres indiens................... .....................................
+
+La religion porte, de plus en plus loin, son flambeau divin dans les
+régions naguère plongées dans les ténèbres, et son oeuvre de miséricorde
+et de paix ne s'arrêtera que lorsqu'il n'y aura plus d'âmes à sauver.
+Nos saints missionnaires semblent redoubler de zèle et de travail à
+mesure que l'âge et les privations de toutes sortes s'acharnent à les
+écraser. Le spectacle de leurs dévoûment nous soutient et nous
+encourage, nous, pauvres femmes.... ............... Nous trouvons aussi
+un exemple admirable de toutes les vertus dans la jeune Marguerite. Quel
+caractère franc et énergique! quelle âme soumise et pénitente! et comme
+nos enfants sauvages se plaisent à l'entendre et à la voir!............
+
+Couteaux-jaunes et Litchanrés continuent à chasser et à vivre ensemble
+comme des frères, sous le jeune Kisastari leur chef commun. Iréma est
+heureuse maintenant et son mariage a été béni du Seigneur. Naskarina,
+son ancienne rivale, ne nous a pas laissés. Elle aussi a tourné vers le
+Seigneur le feu de son âme ardente...............................
+
+Je t'ai dit antérieurement, mon frère, les actions de grâces que nous
+avons rendues au ciel en apprenant comment il avait mis fin à tes
+infortunes et au deuil de ta douce Noémie.
+
+Il faut que je te parle d'un songe extraordinaire qu'a eu Marguerite. Tu
+sais, que je suis un peu superstitieuse depuis le songe de cette
+infortunée Geneviève. Au reste il s'agit, dans cette vision, d'un
+personnage que tu as bien connu, du Hibou-blanc.... Et d'abord, je te
+dirai que le vieux renégat, chassé de la tribu des Couteaux-jaunes,
+abandonné de tous, honni et méprisé, partit seul à travers le désert
+glacé, et se dirigea vers le lac du grand Ours. Or Marguerite, qui ne
+connaît pas cet homme, nous le peignit, à son réveil avec une fidélité
+surprenante, et cela suffit pour nous faire ajouter à son rêve la foi
+que l'on ne donne d'ordinaire qu'aux récits véridiques.
+
+--J'étais loin vers le nord, dit-elle, et sur ma tête l'Ourse glacée
+tournait dans la voûte céleste comme sur un pivot. Mes yeux étaient
+éblouis par le spectacle qui se déroulait autour de moi; je me croyais
+dans un monde féerique. Des aigrettes innombrables s'allumaient dans le
+ciel où elles jouaient, comme les feux Saint-Elme le long des mâts et
+des vergues; des banderoles de pourpre flottaient au zénith; des rideaux
+sanglants s'ouvraient et se fermaient sur l'horizon, pour laisser
+paraître et cacher tour à tour les molles clartés de l'aurore, les feux
+ardents du soleil et de fantastiques figures de flamme. Des coupoles
+diaphanes, des mers aux ondes métalliques et chatoyantes, des zones d'or
+ondulées comme des rivages, des franges capricieuses apparaissaient et
+disparaissaient soudain. Puis des voiles de gaze, puis des nuées de sang
+immobiles et lugubres, puis la neige éclatante, infinie qui reflétait
+toutes ces merveilles. La nuit était calme, le silence, si grand que
+l'on croyait entendre jusqu'au soupir des esprits. Le froid faisait
+éclater les arbres; et toutes les pierres, tous les troncs, tous les
+rameaux s'étaient cristallisés sous le frimas; et la lumière, en les
+éclairant, les embellissait d'une décoration fantastique. Tout à coup
+j'entendis un craquement de raquettes sur la neige durcie; je regardai
+du côté d'où venait le bruit, et ne vis rien. Cependant le bruit ne
+cessait pas. O calme effrayant des nuits polaires, que tu es trompeur!
+Ce ne fut que plusieurs heures après l'avoir entendu marcher que
+j'aperçus le chasseur. Il était vieux, boitait en marchant, avait la
+barbe blanche et les cheveux longs, mais rares. Il pleurait et ses
+larmes, gelées en sortant des paupières, couvraient ses joues d'une
+glace que les lueurs de la nuit faisaient resplendir. On eut dit qu'il
+portait un visage de feu ou de sang, et que ses yeux, sans éclat,
+étaient noirs comme les orbites d'un crâne de mort. Rendu près de moi,
+il ne me vit pas, et se mit à creuser dans la neige pour se faire un
+abri. Mais il n'eut pas la force de creuser assez. Il avait faim et
+dévorait les bouts des petites branches de sapin. Il poussa un cri, et
+moi, qui de si loin avais entendu le craquement de ses raquettes,
+j'entendis à peine sa voix. Il voulut armer sa carabine pour se
+suicider, et ses doigts crispés se gelèrent sur la gâchette. Son haleine
+rapide faisait bruire l'air en s'échappant de ses lèvres. Il était là
+debout, immobile au milieu des neiges comme un tronc moussu, et semblait
+un arbre étrange ou une pierre grossièrement sculptée par une main
+sauvage. Les aurores boréales dansaient toujours au dessus de sa tête,
+et des serpents de feu, se glissant sur la neige, semblaient accourir de
+l'horizon jusqu'à ses pieds. Des hurlements firent retentir la solitude
+et une troupe de loups apparut au loin. Il eut un tressaillement rapide
+et nerveux, et il voulut de nouveau armer sa carabine pour défendre,
+contre la voracité des bêtes, son corps glacé qui s'en allait mourant.
+Les loups arrivèrent.... Il poussa une clameur formidable et la bande
+sanguinaire s'arrêta étonnée. Mais aussitôt l'une des bêtes, flairant un
+reste de sang encore tiède, déchira les mains du malheureux. Les autres
+ouvrirent, à leur tour, leur gueules ardentes et se précipitèrent en
+hurlant sur le chasseur maudit. Il tomba et quelques gouttes de sang
+rougirent la neige; et l'on eut dit que ces gouttes de sang étaient
+tombées des franges rouges qui s'agitaient en l'air. Un instant après,
+des chasseurs sous la conduite de Kisastari, passèrent par là, mirent
+les loups en fuite, et reconnurent le cadavres à demi-dévoré et gelé de
+Racette, le Hibou-Blanc. Ils l'ensevelirent sous la neige et récitèrent
+un _pater_ et un _ave_ pour le repos de son âme.
+
+Tel fut le rêve de Marguerite.
+
+P. S.--Cher frère! chose extraordinaire, terrible même, Kisastari vient
+d'arriver au fort avec un parti de chasseurs. Ils ont trouvé le cadavre
+du Hibou-Blanc gelé au milieu des neiges du nord, et demi-dévoré par les
+bêtes féroces.... Le rêve de Marguerite n'est donc pas un rêve!...
+
+--Quelle mort! murmura le grand-trappeur!
+
+--_Requiescat in pace!_ répondit l'ex-élève.
+
+
+
+ FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Picounoc le maudit, by Pamphile Lemay
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICOUNOC LE MAUDIT ***
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+The Project Gutenberg EBook of Picounoc le maudit, by Pamphile Lemay
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Picounoc le maudit
+
+Author: Pamphile Lemay
+
+Release Date: February 18, 2008 [EBook #24636]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICOUNOC LE MAUDIT ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online
+Distributed Proofreading Canada Team at
+http://www.pgdpcanada.net. This document is available in
+PDF format from the BNQ (Bibliothèque Nationale du Québec).
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h1>PICOUNOC<br>
+LE MAUDIT</h1>
+
+<h3>P. LEMAY</h3>
+
+<br><br>
+
+<h2>TOME I</h2>
+
+<h4>QUÉBEC</h4>
+
+<h4>TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU<br>
+82, rue de la Montagne.</h4>
+
+<h4>1878</h4>
+
+<br><br>
+
+<h2>PROLOGUE</h2>
+
+
+
+<h2>LE MEURTRE</h2>
+
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>OU LE BOUT DE L'OREILLE SE MONTRE.</h3>
+<br>
+
+<p>--<i>Salve, domine</i>, dit l'ex-élève.</p>
+
+<p>--Bonjour! bonjour! répondit Picounoc.</p>
+
+<p>--Tu jardines?</p>
+
+<p>--Je sarcle mes allées.</p>
+
+<p>--<i>Quid novi</i>? quelles nouvelles?</p>
+
+<p>--Je me marie.</p>
+
+<p>--Tu te maries? <i>Tu quoque</i>!</p>
+
+<p>--Oui, répliqua Picounoc en s'appuyant sur
+sa gratte.</p>
+
+<p>--Avec qui?</p>
+
+<p>--Avec Aglaé Larose.</p>
+
+<p>--<i>Rosa, Rosae</i>, Larose de la Rose... quand?</p>
+
+<p>--Vers la Toussaint.</p>
+
+<p>--Je t'en souhaite!</p>
+
+<p>--Merci.</p>
+
+<p>--Elle est bien!</p>
+
+<p>--Pas mal: blanche, fraîche....</p>
+
+<p>--Je veux dire qu'elle est riche.</p>
+
+<p>--Riche? non; mais elle a une terre et un
+bon <i>roulant</i>.</p>
+
+<p>--Il paraît que tu ne l'aimes pas?</p>
+
+<p>--Elle m'aime, elle, et, veut devenir ma
+femme: je me laisse faire....</p>
+
+<p>Tu comprends qu'il n'est pas facile de
+résister au désir de posséder une belle...
+ferme.</p>
+
+<p>--Tu es bien toujours le même, Picounoc.</p>
+
+<p>--Ecoute un peu, Paul, je n'ai pas de secret
+pour toi. J'ai aimé, j'aime et j'aimerai toujours.
+Celle que j'aime, tu la connais, c'est
+Noémie... Elle est la femme d'un autre....
+Eh bien! puisque de ce côté le bonheur m'est
+ravi, je n'estime plus les femmes que d'après
+leur dot, et je voudrais devenir veuf tous les
+ans pour me remarier toujours avec des filles
+avantageuses.</p>
+
+<p>--Si tu parlais sérieusement je te mépriserais,
+et j'irais de suite avertir ta fiancée.</p>
+
+<p>--Mais je suis sérieux.... Je suis un maudit,
+tu sais, et le fils d'un maudit... donc il faut
+que je fasse mon oeuvre.</p>
+
+<p>En parlant ainsi Picounoc s'animait, sa voix
+devenait aigre et ses yeux s'injectaient de sang.
+L'ex-élève s'éloigna lentement, la tête basse,
+et prit le chemin de la concession de St.
+Eustache. Aux premières maisons du village
+il rencontra Aglaé Larose vêtue de sa robe
+des dimanches. Elle s'en allait à confesse.</p>
+
+<p>--Bonjour, la mariée! dit-il avec un sourire
+triste.</p>
+
+<p>Une rougeur subite monta au front de la
+jeune fille, et sa démarche parut plus gauche.</p>
+
+<p>--Arrête-donc, reprit l'ex-élève, j'ai quelque
+chose à te dire.</p>
+
+<p>Se doutant bien qu'il allait lui parler de son
+bien-aimé, elle se retourna et un sourire
+éclaira ses yeux.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce donc? dit-elle, dépêche-toi; je
+veux me rendre à l'église avant qu'il fasse
+noir.</p>
+
+<p>Il était cinq heures et demie du soir, alors,
+et elle avait une lieue à faire pour atteindre
+l'église, car elle se trouvait près du calvaire,
+à Lotbinière--C'est à Lotbinière que nous
+sommes toujours.</p>
+
+<p>--Voudrais-tu épouser un homme qui ne
+t'aimerait pas sincèrement? dit brusquement
+l'ex-élève.</p>
+
+<p>Aglaé parut surprise de cette question.</p>
+
+<p>--Pourquoi me demandes-tu cela? répondit-elle
+après un moment.</p>
+
+<p>--Parce que je m'intéresse à toi.</p>
+
+<p>--Est-ce que l'on peut se marier sans aimer
+profondément?</p>
+
+<p>--Je viens de rencontrer un garçon sur le
+point de prendre femme, et qui ne cache pas
+du tout son indifférence à l'égard de sa
+future.</p>
+
+<p>--Qui donc? fit Aglaé légèrement anxieuse.</p>
+
+<p>--Je ne le dis pas, cela te chagrinerait.</p>
+
+<p>La jeune fille pâlit et pencha la tête. L'ex-élève
+reprit:</p>
+
+<p>--Aglaé, tu es une bonne fille; ta mère est
+à l'aise; tu aurais pu... tu pourrais trouver
+un autre parti que Picounoc....</p>
+
+<p>--Il me semble que l'on ne peut dire grand'chose
+contre lui. S'il fallait écouter tous les
+propos....</p>
+
+<p>--Picounoc ne t'aime pas; il vient de me le
+dire.</p>
+
+<p>--Il n'est pas obligé de dire qu'il m'aime.</p>
+
+<p>--Tu ne seras pas heureuse avec lui.</p>
+
+<p>--Quand on aime on est toujours heureux.</p>
+
+<p>--Il t'épouse pour ton bien.</p>
+
+<p>--Qui m'assure qu'un autre aura de meilleurs
+motifs?</p>
+
+<p>--Sais-tu que ce garçon-là est maudit?</p>
+
+<p>--Tais-toi donc, Paul, tu me fais peur.</p>
+
+<p>--Je voudrais t'effrayer assez pour t'empêcher
+de l'épouser. Il a été maudit de son
+père.... Et tu sais qu'un enfant maudit de
+son père est maudit de Dieu....</p>
+
+<p>--Tu plaisantes, Paul; qui t'a raconté ces
+histoires? As-tu jamais connu son père?
+Personne dans la paroisse n'a jamais su son
+nom!</p>
+
+<p>--Aglaé, te souviens-tu de ce vieillard qui
+fut trouvé mort, l'an dernier, sous les décombres
+de la cave à patates de Joseph Letellier, et
+qui fut enterré, comme un chien, dans le
+ruisseau?</p>
+
+<p>--Eh bien?</p>
+
+<p>--Eh bien! ce vieillard, un chef de voleurs,
+un assassin, un maudit lui-même--ce vieillard
+était le père de Picounoc.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! est-ce vrai? s'écria la jeune
+fille en joignant les mains.</p>
+
+<p>--Dieu m'entend: je dis la vérité. Et tu
+sais qu'une femme qui n'a jamais laissé ses
+habits de deuil, est morte quelques mois après,
+d'une maladie étrange que le médecin n'a pas
+connue. Cette femme, c'était la veuve du chef
+des voleurs, la mère de Picounoc, la maladie,
+c'était la honte et la douleur.</p>
+
+<p>--C'est affreux ce que tu me dis là; mais toi,
+tu vas bien épouser la fille et la soeur d'un
+maudit, pourquoi ne crains-tu pas pour toi-même
+le malheur que tu m'annonces?</p>
+
+<p>--Non, Aglaé; c'est fini entre Emmélie et
+moi.</p>
+
+<p>--Vraiment?</p>
+
+<p>--Elle va mourir la pauvre enfant, car le
+mal qui a tué sa mère l'emporte elle aussi.
+Avant six mois, peut-être, elle sera dans la
+tombe. Pauvre Emmélie!</p>
+
+<p>Et une larme roula dans les yeux de l'ex-élève.</p>
+
+<p>--Ce n'est donc pas à cause de la malédiction
+qui pèse sur elle que tu ne la prends pas pour
+femme? reprit Aglaé, contente d'affaiblir
+l'argument de son ami.</p>
+
+<p>--J'avoue que je l'aime tant.... Et puis
+c'est une fille vertueuse que la malédiction de
+son père n'a pas voulu atteindre, tandis que
+son frère.... Si tu l'avais connu comme
+moi alors qu'il était dans les chantiers!</p>
+
+<p>--J'aime aussi moi, murmura la jeune fille.
+Et, comme honteuse de cet aveu, elle reprit:
+J'en parlerai à mon confesseur. Adieu, Paul,
+merci de tes conseils.</p>
+
+<p>Paul Hamel venait de Deschambeault pour
+voir Djos son ami de chantier. Joseph Letellier
+s'appelait toujours Djos pour les intimes.
+Quelquefois encore on l'appelait le pèlerin.</p>
+
+<p>Aglaé descendait la route jetée comme un
+trait d'union entre la concession et le bord de
+l'eau. Elle était pensive, car les paroles de
+l'ex-élève l'avaient troublée. Elle aima Picounoc
+de toute son âme, et l'idée de renoncer
+à son amour la jetait dans une véritable
+prostration. Bonne enfant, simple un peu,
+elle croyait tout ce qu'on lui disait, et passait
+facilement du plaisir à la peine, du désespoir
+à l'espérance. Comme une terre facile à
+pétrir, elle recevait toute espèce d'impressions
+en un moment. Elle n'avait pas d'énergie et
+ne luttait que faiblement contre elle même et
+contre les autres. L'astucieux Picounoc exerçait
+un grand ascendant sur son esprit, et il
+était le maître de son coeur. Il le savait bien,
+et voilà pourquoi il ne se gênait nullement de
+se démasquer devant ses amis. Depuis son
+arrivée dans la paroisse il avait demeuré avec
+sa mère; mais à la mort de celle-ci, il se
+trouva seul avec sa soeur. Il eût vite fait de
+s'établir maître dans la maison, et de tout conduire
+à sa guise: au reste, il se sentit tout à
+coup pris du désir d'amasser et se montra fort
+économe. Emmélie ne le contrariait jamais,
+et ne paraissait pas savoir qu'elle avait droit à
+la moitié du petit héritage. La mort de sa
+mère l'avait laissée bien seule au monde,--car
+ce frère, à peine connu et si mal élevé,
+n'était encore qu'un étranger pour elle. N'eut
+été son amour pour l'ex-élève, elle aurait
+désiré mourir. Les amis et les voisins, remarquant
+avec inquiétude les ravages de la peine
+sur son front candide, s'efforcèrent de la distraire;
+mais elle ne voulut pas être consolée,
+et elle se complut dans son amertume. Les
+personnes qui aiment et souffrent, refusent
+souvent les consolations. On dirait que la
+souffrance et l'amour sont inséparables, et se
+plaisent ensemble. Une dernière goutte de
+fiel vint faire déborder la coupe. Un jour elle
+apprit que les parents de l'ex-élève ne se
+souciaient pas de la recevoir dans leur famille;
+à cause de l'ignominie de son père. Car le
+mystère qui avait plané sur le chef des brigands
+s'était dévoilé pour plusieurs; et, bien que,
+par respect pour la femme et la fille de ce
+bandit, l'on eut généralement gardé le secret,
+cependant quelques langues furent indiscrètes.
+Emmélie se sentit mortellement blessée. J'en
+mourrai, pensa-t-elle, mais jamais je ne l'exposerai
+à rougir de moi... ou de l'aïeul de ses
+enfants.... J'en mourrai, qu'importe?... Et
+en effet, elle inclinait vers la tombe. Picounoc
+la voyait s'éteindre rapidement, et supputait ce
+que sa mort lui rapporterait. Il était déjà
+mordu de l'avarice. C'est en songeant à ces
+choses et à la dot d'Aglaé, qu'il sarclait les
+allées du jardin attenant à la maison de sa
+défunte mère. L'ex-élève, qui avait passé par
+là tout à l'heure, l'arracha un instant à ses
+rêves d'envie. Il se remit au travail, puis,
+s'arrêta de nouveau.</p>
+
+<p>--J'ai fait une bêtise, pensa-t-il: je n'aurais
+pas dû parler ainsi à Paul. Il est capable de
+répéter mes paroles à Aglaé, et qui sait?...
+Les femmes sont si capricieuses!... Prévenons
+les coups: allons voir notre future. Devant
+moi, Paul sera muet comme une carpe....
+Pourtant, qu'ai-je à craindre? Aglaé croit tout
+ce que je lui dis.... La chère enfant, comme
+elle est bête!... Si j'allais perdre la terre!...
+et les chevaux! et les bêtes à cornes!... Vite,
+un brin de toilette et filons!</p>
+
+<p>Après ce monologue, Picounoc laisse tomber
+sa gratte dans l'allée, entre, se passe un linge
+trempé sur la figure, un peigne dans les
+cheveux, met un col blanc, une cravate rouge
+et tout ce qu'il faut pour être faraud, puis il
+part à pied. Il marchait vite. Quand il fut
+au bas de la route, il vit se dessiner, sur le
+coteau, vers le milieu, la silhouette d'une
+femme qui descendait. Bientôt la distance
+entre cette femme et lui fut courte, et il reconnut
+Aglaé. De son côté la jeune fille avait
+vite reconnu le grand et sec gaillard qu'elle
+adorait. Elle baissa la tête et simula une
+tristesse profonde.</p>
+
+<p>--J'allais au devant de toi, Aglaé, dit
+Picounoc en souriant.</p>
+
+<p>La bonne fille leva sur lui un regard plein
+de reproches.</p>
+
+<p>--Allons! tu n'es pas gaie, ce soir; conte
+moi ton chagrin, ma belle, tu sais que j'aime
+à te consoler, continua le cynique garçon.</p>
+
+<p>--As-tu vu Paul Hamel? demanda Aglaé.</p>
+
+<p>Picounoc, malgré son effronterie, demeura
+un moment sans répondre.</p>
+
+<p>--As-tu vu l'ex-élève? réitéra la jeune fille.</p>
+
+<p>--Pourquoi cette demande?</p>
+
+<p>--Tu le sais bien.</p>
+
+<p>--Comme te voilà mystérieuse Aglaé, où
+vas-tu? je t'accompagne....</p>
+
+<p>--Je m'en vais à l'église.</p>
+
+<p>--Alors je m'en retourne avec toi.</p>
+
+<p>--Rends-toi donc au village.... Tu vas voir
+ta terre sans doute....</p>
+
+<p>--Ma terre?... Je ne te comprends pas....
+J'allais te voir.</p>
+
+<p>--Me voir?... Je sais tout, va! l'ex-élève
+m'a tout dit.</p>
+
+<p>--L'ex-élève! l'ex-élève! ne le connais-tu
+pas encore? Tu sais bien que c'est un farceur
+qui dit tout ce qui lui passe par la tête.</p>
+
+<p>--Il m'a rapporté ce que tu lui as confié il
+y a un instant. Tu ne m'aimes point, Picounoc....</p>
+
+<p>La pauvre enfant avait des larmes dans la
+voix.</p>
+
+<p>--Voilà qui est drôle. Je l'ai à peine vu, et
+ne lui ai dit qu'un mot en passant. Je l'ai
+prié de m'attendre pour monter au village, je
+voulais achever de sarcler mon jardin. Il m'a
+répondu qu'il était trop pressé. Je comprends
+ses motifs maintenant. Il voulait te voir
+avant mon arrivée.... Il avait une mauvaise
+action à faire: calomnier son meilleur ami.
+Sais-tu pourquoi? Il est jaloux, il t'aime et
+veut faire manquer notre mariage. Le misérable!...
+Ma soeur l'a remercié, tu sais, et....</p>
+
+<p>--Emmélie lui a donné <i>la pelle</i>?</p>
+
+<p>--Oui, vrai comme tu es là!... et il veut se
+venger sur moi.</p>
+
+<p>--Il m'a dit en effet, que tout est fini entre
+elle et lui.</p>
+
+<p>--Tu vois bien, ma chère Aglaé, que je te
+dis la vérité, et que lui, le traître, il me calomnie.
+Viens! marchons ensemble; conte-moi
+tout; je ne crains rien, et nos ennemis
+travaillent en pure perte. Ils ne réussiront
+jamais à m'éloigner de toi, Aglaé, car je t'aime.</p>
+
+<p>--Tu m'aimes! Ah! si c'était vrai! Il dit,
+lui, que c'est pour avoir ma terre que tu
+m'épouses et que te ne te soucies que fort peu
+de moi.</p>
+
+<p>En parlant ainsi les deux fiancés suivirent,
+côte à côte, le bord du chemin qui conduit à
+l'église.</p>
+
+<p>--Il dit cela, le misérable! il ose parler
+ainsi? Il me le paiera, je le jure! S'il a le
+malheur de remettre les pieds à la maison,
+gare à lui!</p>
+
+<p>--Il avait bien l'air d'un homme qui ne
+ment pas.</p>
+
+<p>--L'hypocrite! Les hypocrites, Aglaé, ce
+sont les plus dangereux de tous les méchants,
+parce qu'ils ont l'air bon et que l'on ne se défie
+pas d'eux.... Dire que je t'épouse pour ton
+bien, quel mensonge! Tiens! renonce à ta
+dot; je veux t'épouser pauvre afin que tu
+saches bien comme je t'aime. Moi, passer
+pour un avare, pour un garçon trompeur et
+malhonnête!... ah! tu me causes de la peine,
+Aglaé! Je n'ai donc plus ta confiance? Tu
+crois donc que l'ex-élève est plus franc que
+moi?... Aglaé, si quelque jeune fille venait
+me dire du mal de toi, je les.... Ah! c'est
+affreux....</p>
+
+<p>Et la voix nasillarde de Picounoc était
+devenue sifflante comme une voix de vipère.
+Aglaé renaissait à la confiance, et se trouvait
+heureuse de pouvoir douter de la bonne foi de
+l'ex-élève. Les larmes qui avaient voilé ses
+yeux se desséchèrent vite, et, quand elle arriva
+à l'église, elle était toute joyeuse.</p>
+
+<p>Picounoc revint chez lui fier de son nouveau
+succès. Il alla s'asseoir sur le bord de la
+côte afin de n'être pas dérangé dans sa rêverie,
+car il voulait rêver. Parfois, dans son
+ardeur, il parlait seul, et des oreilles indiscrètes
+auraient pu recueillir ces lambeaux de phrases.</p>
+
+<p>--La simple qu'elle est!... comme elle se
+laisse prendre!...</p>
+
+<p>--C'est une affaire magnifique!... une terre
+de quatre arpents....</p>
+
+<p>--Si je pouvais me débarrasser de la bête
+après!...</p>
+
+<p>--Noémie! Noémie! C'est toi que j'aime!...</p>
+
+<p>Sa voix devenait ardente. Elle était plus
+sombre quand elle prononçait:</p>
+
+<p>--Si Djos pouvait mourir!... Djos et
+Aglaé!...</p>
+<br><br>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>DES REGARDS INDISCRETS.</h3>
+<br>
+
+<p>On était à la fin de septembre 1850, et les
+récoltes, commencées depuis longtemps, puis
+interrompues par les pluies, venaient d'être
+reprises partout, grâce au retour d'un radieux
+soleil. Dans quelques endroits bas le grain
+avait germé, mais, en général, le dommage
+n'était pas grand. Joseph Letellier, ou Djos,
+comme nous l'appellerons encore assez souvent,
+n'avait pas murmuré contre la pluie--car
+il n'y a que les mauvais Chrétiens qui
+s'impatientent ou s'irritent lorsque tout ne va
+pas à leur gré. Il n'avait pas, non plus, perdu
+son temps à dormir, dans son grenier, comme
+font plusieurs, mais, laborieux et vigilant, il
+avait commencé des voitures de travail, <i>affilé</i>
+des chevilles pour les clôtures, réparé les
+meubles éclopés, et fait cent autres ouvrages
+que les habitants de bonne conduite et adroits
+ne négligent pas de faire, lorsqu'ils ne
+peuvent aller au champ. Quand vint le beau
+temps avec le soleil, il partit, la faucille sur
+l'épaule, pour aller <i>couper</i>. La jeune femme
+ne le suivit pas à la moisson, car ses devoirs
+de mère la retenaient au logis. Un chérubin
+d'un mois environ, reposait, rosé et
+frais, dans le berceau neuf. Et la mère
+dévouée ne laissait pas de loin le petit amour.
+La journée finie, Djos revint vers sa femme et
+son enfant, le coeur débordant d'ivresse; car,
+outre la satisfaction du devoir accompli, il
+ressentait toutes les délices d'une passion
+profonde, que la vertu protégeait comme d'une
+égide. Le soir où commence ce récit, il trouva,
+fumant sa pipe sur le seuil de la porte, son
+ami l'ex-élève.</p>
+
+<p>--Viens-tu m'aider à engerber? dit-il, en
+lui tendant la main.</p>
+
+<p>--Je viens fumer une pipe avec toi, avant
+de monter dans les chantiers.</p>
+
+<p>--Pars-tu encore?</p>
+
+<p>--<i>Eo ad</i>.... <i>forestam</i>.... Je m'en vais dans
+les bois.</p>
+
+<p>--Tu devais n'y plus retourner?</p>
+
+<p>--J'ai changé d'idée....<i>changeavi</i>....</p>
+
+<p>--Entrons, nous causerons de cela en
+mangeant la soupe.</p>
+
+<p>Ils entrèrent. Noémie déposa un baiser sur
+le front de son mari, qui lui en rendit deux,
+et l'un et l'autre se penchèrent sur le berceau
+de l'enfant qui souriait en dormant, parce que,
+sans doute, son jeune esprit jouait avec les
+anges gardiens de la maison.</p>
+
+<p>Le feu pétillait dans l'âtre et la flamme
+enveloppait la marmite pleine de soupe au
+lard. L'ex-élève s'approcha de la cheminée,
+comme s'il eut eu froid, et regarda, d'un oeil
+pensif, les étincelles du foyer.</p>
+
+<p>--Vous paraissez triste, Paul, dit la jeune
+femme, à quoi pensez-vous donc?</p>
+
+<p>--Que vous êtes heureux, vous autres! répondit
+l'ex-élève.</p>
+
+<p>--Marie-toi, reprit Djos, prends une gentille
+petite femme comme la mienne, et tu seras
+heureux.</p>
+
+<p>--Emmélie vous apportera le bonheur,
+qu'attendez-vous? ajouta Noémie.</p>
+
+<p>--Emmélie! Emmélie!... exclama l'ex-élève
+en branlant la tête....</p>
+
+<p>--Comment? ne l'aimes-tu plus? repartit
+Djos....</p>
+
+<p>--Je l'adore!... mais elle se meurt... ne
+voyez-vous pas qu'elle va mourir?... Et
+quand même....</p>
+
+<p>--Elle est jeune et forte, Paul, vous vous
+effrayez à tort.</p>
+
+<p>--Eh oui! tu te livres au chagrin pour rien,
+ajouta Djos; viens! viens prendre un petit
+verre de Jamaïque, cela va te remettre sur le
+ton.</p>
+
+<p>--Je dresse la soupe, dit Noémie: Tu dois
+avoir faim, mon bonhomme, ajouta-t-elle en
+entourant, de son bras, le cou de son mari...
+et vous aussi, Paul, car vous avez marché
+beaucoup.</p>
+
+<p>Le souper fut servi et les trois amis s'assirent
+à la table, causant avec verve et mangeant
+avec appétit.</p>
+
+<p>--Vois-tu Picounoc bien souvent? demanda
+l'ex-élève à son ami.</p>
+
+<p>--Oh! il vient faire <i>son tour</i> plusieurs fois la
+semaine, et tous les dimanches sans y manquer.</p>
+
+<p>--Il arrête chaque fois qu'il va voir sa <i>blonde</i>,
+repartit Noémie.</p>
+
+<p>--Je crois qu'il aime mieux ma femme que sa
+future, dit Djos en riant.</p>
+
+<p>--Cela se pourrait, ajoute la jeune femme,
+aussi je lui fais les yeux doux.</p>
+
+<p>L'ex-élève essaya de rire, mais ce fut d'un
+rire amer. Il se souvint de l'aveu de Picounoc
+au sujet de Noémie; il savait combien cet
+homme était dangereux, et la vue de l'innocence
+qui se jouait ainsi avec le danger, et ne
+se doutait de rien, lui causa une peine sérieuse.
+Cependant ses deux amis ne remarquèrent
+point cette perplexité, tout disposés
+qu'ils étaient à s'amuser.</p>
+
+<p>--Il va se marier, reprit l'ex-élève après un
+moment.</p>
+
+<p>--Avec Aglaé Larose, une bonne fille, pas
+bien fine, peut-être, mais travaillante, douce
+et honnête......dit Noémie.</p>
+
+<p>--Et avantageuse, ajouta, Djos....</p>
+
+<p>--C'est pour cela qu'il la prend, continua
+l'ex-élève, et, si elle n'avait pas de dot, je suis
+sûr qu'il ne l'épouserait jamais.</p>
+
+<p>--Il n'a pas l'air de l'aimer beaucoup, en
+effet.</p>
+
+<p>--Il ne l'aime pas, il me l'a dit, tout à l'heure.</p>
+
+<p>--Il dit souvent le contraire de ce qu'il
+pense; vous ne le connaissez pas comme nous,
+reprit la jeune femme.</p>
+
+<p>--Défiez-vous de lui, Noémie, c'est peut-être
+un mauvais ami.</p>
+
+<p>--Tu te trompes, mon cher Paul, reprit vivement
+Djos, il n'y a pas d'ami plus dévoué,
+plus complaisant. Il est toujours prêt. Il a
+changé, va, depuis un an: il n'est plus le
+même. Je t'assure qu'il m'a rendu bien des
+petits services, et je lui dois beaucoup.</p>
+
+<p>--Il a peut-être quelque intérêt à se rendre
+aimable auprès de vous autres....</p>
+
+<p>--Quel intérêt veux-tu qu'il ait?</p>
+
+<p>--Je le crois un garçon dangereux... un
+homme qui, pour arriver à ses fins, peut détruire
+la paix et le bonheur des meilleurs
+ménages......et de ses plus chers amis.</p>
+
+<p>--Prends-garde, Paul, car si tu parles trop
+mal de Picounoc, on croira que le bruit qui
+court au sujet de tes amours avec Emmélie
+est fondé, et que c'est le dépit qui te fait
+parler....</p>
+
+<p>--Que veux-tu dire, Djos?</p>
+
+<p>--Le bruit court que tu as reçu <i>la pelle</i>, et
+et que tu es <i>en diable</i> contre Emmélie et Picounoc....</p>
+
+<p>L'ex-élève pencha la tête. Il comprit que
+ses amis étaient prévenus et que tout avertissement
+serait inutile.</p>
+
+<p>--Tu ne réponds rien, Paul, on a touché
+juste à ce qu'il paraît.</p>
+
+<p>--Que Dieu sauve mon Emmélie, et vous
+verrez.... En attendant je vous conseille une
+chose: Défiez-vous de Picounoc.</p>
+
+<p>--Bah! que peut-il nous faire?</p>
+
+<p>--Bien du mal.</p>
+
+<p>--Parle donc latin, Paul, tu nous amuseras
+bien mieux qu'avec tes avertissements de
+grand père.</p>
+
+<p>--<i>Abyssus abyssum invocat</i>--Es-tu content?
+Cela veut dire que si l'on commet une première
+faute on en commettra une seconde--cela
+veut dire, surtout, qu'un malheur en appelle
+un autre. Ton premier malheur, ta
+première faute, c'est la confiance que tu reposes
+dans un garçon méprisable.</p>
+
+<p>--Parlons d'autres choses, dit Djos un peu
+froidement.</p>
+
+<p>--C'est bien.</p>
+
+<p>--Je fais une épluchette de blé d'Inde, demain
+soir, tu vas rester avec nous, n'est-ce pas?
+nous nous amuserons bien.</p>
+
+<p>--Si je ne <i>traverse</i> pas demain, je veillerai
+avec ma pauvre Emmélie, car ce sera probablement
+pour la dernière fois. Il me serait
+agréable de me joindre aux amis, mais la gaîté
+n'habite plus guère mon âme, et l'on me
+trouverait maussade.</p>
+
+<p>Le repas s'acheva au milieu d'une causerie
+assez sérieuse.</p>
+
+<p>L'ex-élève retournait dans les chantiers
+pour chercher, dans l'éloignement et le travail
+rude des bois, une distraction à sa douleur.
+Il s'était bercé de suaves espérances, et jamais
+avant les tristes événements de l'automne
+dernier, il n'avait pensé que son amour pût
+devenir une source d'amertume, et son bonheur,
+une illusion regrettée. La mort seule, il
+le savait bien, pouvait le séparer ds sa tendre
+amie, mais la mort nous semble si éloignée
+quand on est jeune, plein de vigueur et
+débordant d'amour! Une fois pourtant, sa
+jeune bien-aimée n'eut pas l'enjouement
+ordinaire, l'éclat de ses yeux fut moins vif,
+elle fut moins expansive et comme plus
+concentrée en elle-même. C'était la sensitive
+qui se repliait sous une haleine glacée. L'ex-élève
+crut d'abord qu'elle l'aimait moins; on
+est sensible, soupçonneux, jaloux quand on
+aime beaucoup. Les protestations de la jeune
+fille le rassurèrent. Madame Saint-Pierre
+mourut. Alors l'ex-élève comprit la cause de
+la tristesse d'Emmélie, et il mêla ses larmes
+aux larmes de la chaste enfant. Il se disait:
+l'orage passera, les vents se tairont, les nuages
+disparaîtront, et le calme et la sérénité planeront
+encore dans le ciel. Mais le ciel demeura
+couvert; le soleil ne parut qu'à de rares intervalles,
+et l'espoir s'éteignit dans le coeur du
+brave garçon: la maladie qui avait tué la
+mère emportait la fille.</p>
+
+<p>A l'époque des <i>travaux</i> on ne se couche pas
+tard, à la campagne, et on se lève de bonne
+heure. Djos et l'ex-élève fumèrent la pipe
+après le souper, en parlant de diverses choses,
+puis se mirent au lit. La jeune ménagère veilla
+jusque vers les onze heures, ravaudant des bas
+en berçant, du pied, l'enfant mignon. Pendant
+qu'assise auprès de la table où brûlait une
+chandelle de suif, elle passait et repassait, dans
+les mailles usées, son aiguillée de laine, une
+tête curieuse se penchait vers la fenêtre, et la
+regardait avec des yeux de feu. On eut dit
+qu'un courant magnétique s'établit aussitôt
+entre la personne du dehors et Noémie, car
+celle-ci se retourna soudain vers la fenêtre;
+mais la tête curieuse avait disparu déjà. Il est
+singulier que souvent nous sommes avertis
+par un messager merveilleux--est-ce le magnétisme?--qu'un
+regard se fixe sur nous.</p>
+
+<p>Noémie déposa son ouvrage et se mit à
+genoux près du berceau de son enfant pour
+faire sa prière du soir. La tête reparut dans
+la fenêtre, et l'on eut pu voir une singulière
+expression de trouble passer sur le visage de
+l'indiscret qui regardait ainsi. Un souvenir
+vint à sa mémoire: il se rappela une parole
+terrible, prononcée dans une horrible circonstance
+par son père alors son compagnon de
+débauches--et cette parole, la voici: <i>On va
+voir si le chapelet les sauvera!</i>--(Pèlerin de
+Sainte-Anne.)</p>
+
+<p>Picounoc,--car c'était lui--venait souvent
+le soir, épier les actions de Noémie; et s'enivrer,
+en secret, de sa grâce et de sa beauté. Il choisissait,
+d'ordinaire, les nuits sombres; mais
+quelquefois il s'exposait, par des soirées de
+lune, tenant en réserve quelque adroit mensonge
+pour le cas où il serait surpris. Il allait
+faire la cour à sa <i>blonde</i>, la bonne Aglaé; mais
+souvent il n'y allait que pour voir, en passant,
+Noémie; et la comparaison qu'il faisait entre
+les deux, le rendait de plus en plus jaloux et
+pervers. Le soir où nous le voyons, il avait
+eu l'intention de fumer la pipe avec Djos et
+l'ex-élève, mais il s'était attardé trop longtemps
+avec Aglaé, et quand il arriva ses deux amis
+venaient de se coucher. Il n'en fut pas fâché,
+car il put regarder sans contrainte, de ses yeux
+de flamme, la femme de son heureux ami.</p>
+<br><br>
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>L'ÉPLUCHETTE</h3>
+<br>
+
+<p>
+Le lendemain Djos amena, du champ à la
+maison, une charretée d'épis de blé d'Inde
+qu'il entassa dans un coin de la cuisine. C'est
+la coutume de faire des corvées pour peler le
+blé d'Inde, comme pour broyer le lin et fouler
+l'étoffe. Ces corvées sont toutes agréables et
+joyeuses, mais la plus joyeuse et la plus agréable,
+c'est l'<i>épluchette</i>. Et d'abord on y va
+dans ses beaux habits, car la besogne est
+propre; on y va avec plaisir, car le travail n'est
+pas rude et se fait à la soirée; on y va souvent
+avec bonheur, en songeant d'avance aux douces
+faveurs attachées au blé d'Inde rouge. Et qui
+n'a pas l'espoir de déterrer, sous ces feuilles
+crépitantes, dans ces aigrettes de soie moelleuses,
+le précieux épi aux grains de pourpre?
+Et puis il y a, pour ceux qui sont un peu
+gloutons, la perspective de mordre à belles dents
+dans le blé d'Inde rôtit à la braise, ou bout
+dans les profondeurs de la chaudière. Et que
+d'autres perspectives encore!</p>
+
+<p>Noémie balaya la <i>place</i>, épousseta les meubles,
+rechangea le bébé et le revêtit de sa
+robe de baptême, la plus belle que l'on porte...
+après celle de l'innocence. Elle souriait à la
+pensée de toutes les choses aimables que ses
+amies allaient dire de son enfant; elle croyait
+volontiers que jamais enfant né de la femme
+n'avait réuni tant de grâce et de finesse. Oh!
+si tous les enfants étaient ce que pensent leurs
+mères, comme il y aurait des hommes d'esprit
+sur la terre, et que la laideur deviendrait vite
+une chose introuvable! Pauvres mères! après
+tout, c'est peut-être notre faute si nous devenons
+laids, disgracieux et méchants.</p>
+
+<p>Le soir arriva; les invités arrivèrent aussi.
+Ils étaient quinze. Je ne déclinerai pas les
+noms et prénoms de chacun--à quoi bon? puisque
+la plupart ne seront pas mêlés aux événements
+qui vont suivre. Je nommerai pourtant
+Picounoc et Aglaé, l'ex-élève et Emmélie.
+Vous êtes surpris de voir Emmélie?
+Nous le sommes tous: nous ne l'attendions
+point. Elle est un peu mieux aujourd'hui,
+et l'ex-élève lui a fait comprendre qu'une petite
+distraction, sous forme <i>d'épluchette</i>, lui serait
+très-favorable. Elle s'est laissée persuader.</p>
+
+<p>Assis en cercle autour de l'amas de blé
+d'Inde, les jeunes gens commencent leur tâche.
+Sous les doigts vigoureux des garçons et sous
+les doigts mignons des filles, les épis se dépouillent
+de leur multiple enveloppe, et les
+grains couleur d'ambre apparaissent, au milieu
+d'un froissement de feuilles presque
+assourdissant. Les épis s'amoncellent d'un
+côté, les feuilles, de l'autre. On laisse cependant
+aux épis que l'on veut garder en tresse
+trois ou quatre feuilles, que l'on nouera avec
+habileté aux feuilles des autres épis. Les
+aigrettes, fines et douces comme des glands
+de soie, tombent sur le plancher ou s'accrochent
+comme des guirlandes, aux habits des travailleurs.
+C'est une lutte entre tous, lutte
+agréable et sans aigreur, que l'envie ou la
+jalousie ne troublent ni n'excitent. Emmélie
+seule travaille avec nonchalance. On la croirait
+paresseuse, si l'on ne savait à quel état de
+faiblesse l'a réduite un mal mystérieux. L'ex-élève
+la regarde avec amour et douleur. Il
+craint qu'elle ne se fatigue et n'ose lui dire de
+se reposer.</p>
+
+<p>Djos et Noémie se sont joints à leurs convives.
+Picounoc est assis auprès d'Aglaé, mais ses
+yeux et sa pensée se tournent souvent vers la
+femme de Joseph. Noémie s'aperçoit bien
+que ce garçon la regarde d'une singulière
+manière, et qu'il se plaît auprès d'elle; mais
+la vertu est simple et sans défiance.</p>
+
+<p>--Un <i>blé d'Inde</i> rouge! crie tout à coup l'un
+des <i>éplucheurs</i>, et vif, il se lève tenant comme
+un trophée l'heureuse trouvaille.</p>
+
+<p>--Prête-le moi donc, dit Picounoc.</p>
+
+<p>--Nenni! mon bel ami, je m'en sers pour
+moi-même... tu vois! Il avait embrassé sa
+voisine, une belle grosse brune. Ce que j'ai
+représenté par des points. La grosse brune
+s'essuya la joue en disant d'un ton provocateur.</p>
+
+<p>--Reviens-y!</p>
+
+<p>--Bientôt! répond le galant. Et il glisse
+adroitement l'épi dans la poche de son habit.
+C'était de la prévoyance, car, après tout, il
+pouvait bien n'y avoir pas d'autre épi rouge, et
+il y avait encore des bouches avides de donner
+un baiser. Il est vrai que l'épi n'est pas de
+rigueur; mais il est un bon prétexte. Cependant
+il y en avait encore des <i>blé d'Indes</i>
+d'amour, comme on les appelle quelquefois
+chez nous. Emmélie en trouva un. Dès
+qu'elle aperçut les premiers grains, elle rougit
+et les recouvrit de leurs feuilles, comme s'il
+se fut agi de quelque nudité. Mais l'ex-élève
+l'avait vu. Il devina tout.</p>
+
+<p>--Changeons, dit-il! le mien est plus facile
+à <i>éplucher</i>.... L'échange se fit donnant donnant.
+En un clin d'oeil l'épi fut mis à nu. Il était
+rouge--pas d'être mis à nu--rouge et luisant
+comme si une larme eut mouillé ses perles.</p>
+
+<p>--C'est tricher! dit Picounoc.</p>
+
+<p>--La loi n'y pourvoit pas--<i>Non est lex</i>,
+répliqua l'ex-élève.</p>
+
+<p>--Pour ta peine, tu n'embrasseras que la
+personne qui te sera désignée, ajoute un
+autre.</p>
+
+<p>--C'est juste! c'est juste! dirent tous les
+jeunes gens... sauf Emmélie qui pencha la
+tête en tâchant de sourire.</p>
+
+<p>--<i>Durum est</i>, dit l'ex-élève.</p>
+
+<p>--Du rum? repart Djos, je vais t'en verser
+dans l'instant.</p>
+
+<p>--Embrasse Aglaé, dit Picounoc.</p>
+
+<p>--Embrasse Angélique, dit un autre--Il y
+avait une Angélique.</p>
+
+<p>--Pendant que vous allez vous entendre,
+j'embrasse.... Emmélie--Quand il avait
+dit: "Emmélie," le baiser était rendu. Emmélie
+rougit jusqu'aux oreilles et sourit
+jusqu'au fond de l'âme.</p>
+
+<p>Cependant on allume le feu, et l'on fait
+bouillir, dans un chaudron bien propre, les
+épis que l'on mangera au réveillon, avec le
+sel et le beurre. Quelques uns des convives
+ne veulent pas attendre et préfèrent le blé
+d'Inde rôti. On ne discute pas les goûts, et
+les hommes sont libres de manger des <i>blé
+d'indes</i> de toutes sortes. La tâche allait se
+terminer et Picounoc n'avait pas eu la chance
+de quelques uns. Cela ne le troublait guère.
+Il était homme à commander la fortune, et
+quand elle ne lui apportait point ce qu'il lui
+demandait, il allait le chercher. Déjà l'on
+avait porté dehors plusieurs brassées de
+feuilles.</p>
+
+<p>--A mon tour! dit-il, et, triomphant, il
+montre un épi de pourpre qu'il vient de tirer
+de la poche de son voisin.</p>
+
+<p>--Embrasse qui te plaira! lui crie-t-on.</p>
+
+<p>Aglaé qui s'attend d'être choisie, se détourne
+en riant, et se voile la figure avec sa
+main, d'une façon coquette, découvrant la
+joue pour ne rien perdre de la sensation,
+Picounoc se penche de l'autre côté et embrasse
+Noémie. La pauvre Aglaé eut presque honte.</p>
+
+<p>Noémie dit:</p>
+
+<p>--<i>Je t'en fais passer</i>, Aglaé.</p>
+
+<p>--Je ne tiens pas à ses baisers, répond la
+jeune fille en se donnant de la contenance.</p>
+
+<p>--Tu sais que tu en auras de reste bientôt,
+ajoute l'ex-élève avec un grain de malice.</p>
+
+<p>--S'il n'aime pas à l'embrasser maintenant,
+observe une des <i>éplucheuses</i> à sa voisine, que
+sera-ce plus tard?...</p>
+
+<p>--Après le mariage?... répond en souriant
+la voisine.</p>
+
+<p>Les <i>épluchettes</i> de blé d'Inde se terminent
+toujours, comme le foulage d'étoffe et le
+<i>brayage</i>, par les jeux et les danses. Mais les
+jeux sont honnêtes et les danses, décentes.
+L'on joue à "Madame demande sa toilette," à
+"La mer agitée" aux homonymes quelquefois,
+lorsque les veilleux sont un peu éduqués; on
+"loge les gens du roi", ou plutôt, on cherche à
+les loger, car personne ne se soucie de se déranger
+pour si peu; on joue à Collin-maillard--au
+bout d'un bâton--et à la paroisse--un jeu fort
+amusant et bien simple celui-ci; l'on vend le
+corbillon--toujours en "on", ou l'on passe le
+gant, en rimant; l'on fait circuler un petit
+bâton allumé en disant: petit bonhomme vit
+encore. Il paraît que le petit bonhomme vit
+tant qu'il a du feu, ou qu'il a du feu tant qu'il
+vit. Malheur au joueur entre les mains duquel
+le petit bonhomme expire! il donne un gage.
+Les gages, voilà la grande affaire. Et, comme
+le curé qui veut accomplir son devoir a besoin
+d'écouter tout ce qui se dit, de voir tout
+ce qui se passe!... Heureusement qu'il se
+trouve alors aussi des commères empressées
+de lui rapporter les faits et gestes qu'il n'a pu
+apercevoir.--Le curé, c'est lui qui recueille les
+gages, car ces gages sont la preuve tangible des
+péchés que les joueurs ont commis... contre
+les lois du jeu. A chaque gage est attachée
+une peine... peine bien douce souvent, et
+qui tourne à l'avantage du pénitent. Voilà
+pourquoi sans doute il y a tant de pécheurs.
+Lorsque tous les gages sont retirés, que celui-ci
+a cueilli des cerises--celui-là, mesuré du
+ruban--cet autre, fait trois pas d'amour, et
+cet autre encore, le pont de Paris, on change
+de jeu, jusqu'à ce qu'enfin le violonneux se
+décide à passer de l'arcanson sur le crin de
+son archet pour le rendre mordant, à tourner
+les clefs de son violon, pour mettre d'accord
+la chanterelle éveillée et la grosse corde grondeuse.
+Alors, aux premiers résonnements des
+cordes harmonieuses que touche de son doigt
+l'artiste improvisé qui veut s'assurer de la
+fidélité de l'instrument, les pieds froissent
+le plancher avec impatience, un murmure
+joyeux court dans la salle; les uns se lèvent,
+comme mus par un ressort, et font, en cadence,
+les pas les plus difficiles; les autres, sans bouger
+de place, battent d'avance la mesure avec
+le talon sonore de leur bottes françaises. Rien
+de gai, rien d'entraînant comme la danse, mais
+la danse mesurée, rapide, animée de la gigue
+et du <i>réel</i>. Et puis, c'est un excellent exercice
+hygiénique. En ce temps-là, à la campagne,
+on ne connaissait ni le lancier, ni le quadrille,
+ni le caledonia. Aussi, l'on ne voyait dans la
+<i>place</i> que ceux qui savaient danser; et les
+autres--les jeunes--avaient du plaisir à voir
+ces mouvements capricieux, multiples, élégants
+des pieds, qui étaient inspirés par le rhythme
+de la musique. Et tout cela paraissait facile,
+tant c'était naturel; il semblait que tout
+dépendait de la musique, et que le joueur de
+violon n'avait qu'à promener ainsi l'archet sur
+les cordes pour faire danser tout l'univers.</p>
+
+<p>L'<i>épluchette</i> se termina donc par les jeux
+et la danse. Noémie, plus gaie que jamais,
+dansa beaucoup et avec chacun, même avec
+Picounoc. Elle dansait comme une poupée,
+tant elle était légère et souple. Picounoc avait,
+lui aussi, la jambe déliée et l'oreille sûre, il
+battait les ailes de pigeon comme pas un, et ne
+perdait jamais une mesure quelque pas difficile,
+qu'il exécutât. Ils commencèrent une gigue
+tous deux. Jamais le gaillard ne dansa mieux
+de sa vie. Il n'y avait pas que le violon qui
+l'animât son coeur obéissait à une force mystérieuse
+plus entraînante et plus redoutable que
+les voluptueuses effluves de la musique; et,
+pendant que ses pieds faisaient retentir la
+salle de leur bruit cadencé, ses regards luxurieux
+dévoraient l'innocente jeune femme,
+qui n'avait d'autre souci que de ne pas perdre
+une mesure.</p>
+
+<p>L'ex-élève remarqua Picounoc, car il savait
+quelle passion ce malheureux nourrissait dans
+son âme. Pour le distraire de son idée, et
+sauver de son oeil de convoitise la femme
+chaste qu'il obsédait, il alla le saluer et
+prendre place. La gigue devenait gigue voleuse.
+Picounoc n'osa pas refuser, mais il lança un
+regard de colère à son ami. Joseph le vint
+trouver:</p>
+
+<p>--Que tu danses bien! lui dit-il....</p>
+
+<p>--Ce n'est pas malaisé, répondit le grand
+gars, il suffit de s'y mettre. Je ne suis pas
+fatigué et je danserais bien toute la nuit...
+mais l'ex-élève n'aime pas à me voir avec ta
+femme, paraît-il.... On dirait qu'il est jaloux....
+Défie-toi de ce gaillard-là.... Avec son latin
+il peut enjôler le diable.</p>
+
+<p>--Bah! ma femme est un ange.</p>
+
+<p>--Sans doute,... mais il y a des anges qui
+ont tombé déjà, paraît-il.</p>
+
+<p>--Si je m'apercevais de la moindre chose!..</p>
+
+<p>--Veille... fais attention, c'est ton affaire.</p>
+
+<p>Une jeune fille vint remplacer madame
+Joseph Letellier et la gigue continua. Le violonneux
+était infatigable, et ses talons retombaient
+de plus en plus fort, et toujours en mesure, sur
+le plancher retentissant. Un garçon salua l'ex-élève
+et dansa à son tour. L'ex-élève alla s'asseoir
+près de Noémie et de l'air le plus indifférent
+du monde, se mit à lui parler de mille
+riens. Joseph le regardait d'un oeil soupçonneux.
+Picounoc regardait Joseph. Si Noémie
+souriait, ou jetait un regard sur son jovial compagnon.</p>
+
+<p>--Vois-tu? disait Picounoc... Vois-tu?</p>
+
+<p>--Je vois... répondait Djos d'un ton morne.</p>
+
+<p>Après quelques instants; l'ex-élève s'éloigna,
+de la maîtresse de la maison et prit, auprès
+d'Emmélie, une place que venait délaisser l'un
+des convives.</p>
+
+<p>--As-tu remarqué quels regards ils ont
+échangés en se quittant? insinua le traître
+Picounoc à son trop crédule ami.</p>
+
+<p>Joseph ne répondit rien. Il n'avait rien
+remarqué, et pour cause, mais il était triste.</p>
+
+<p>Souvent une parole perverse, dite à dessein,
+détruit pour jamais la paix et la félicité d'un
+coeur plein d'amour. C'est le poison qui transforme
+en une boisson mortelle l'eau fraîche et
+limpide de la fontaine. Malheur à la langue
+venimeuse qui empoisonne l'existence, comme
+à la main criminelle qui la détruit! Joseph
+s'efforça de paraître gai, et tout le monde, sauf
+Picounoc, le crut véritablement heureux. Picounoc,
+lui, devina bien le ver rongeur qui
+commençait son oeuvre de destruction, et il
+s'applaudit. La soirée terminée, chacun se
+retira; mais, avant de partir, l'un des convives
+invita tous les amis à venir chez lui, le mardi
+suivant, pour une autre <i>épluchette</i>. Tous promirent
+d'y aller. Djos promit comme les
+autres, mais il se disait à part soi: Non, je
+n'irai point!</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+IV</h3>
+
+<h3>LE DÉMON DE LA JALOUSIE.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Djos n'avait pas offert l'hospitalité à son
+ancien compagnon l'ex-élève. Surpris de ce
+manque d'égard, celui-ci crut que son ami lui
+gardait rancune à cause qu'il avait mal parlé
+de Picounoc; et, en sortant, il lui dit:</p>
+
+<p>--Djos, tu as tort de m'en vouloir.</p>
+
+<p>--Je sais ce que j'ai à faire, avait répondu
+Djos.</p>
+
+<p>--Si tu le sais, éloigne Picounoc....</p>
+
+<p>--Il y en a d'autres qui devraient être
+éloignés avant lui. Cette dernière parole
+surprit tellement l'ex-élève qu'il ne répliqua
+rien. Noémie était à côté de son mari, dans la
+porte, et prenait ces paroles pour une plaisanterie.
+L'ex-élève lui tendit la main.</p>
+
+<p>--Bon soir, madame, dit-il.</p>
+
+<p>--Bon soir! Vous reviendrez bientôt n'est-ce
+pas?...</p>
+
+<p>--Quand je pourrai vous être utile.</p>
+
+<p>Il rejoignit Emmélie.</p>
+
+<p>Picounoc, qui avait entendu, riait sous cape.</p>
+
+<p>--Allons-nous à l'<i>épluchette</i> ce soir? dit
+Noémie à son mari, quelques jours après la
+petite soirée que nous venons de raconter.</p>
+
+<p>--Je ne suis pas bien; je suis un peu fatigué,
+répondit Joseph.</p>
+
+<p>--Cela te remettra:... allons! ne fais pas
+le vieux sitôt... ton bon ami l'ex-élève y
+sera.</p>
+
+<p>Un nuage passa sur la figure de Djos.</p>
+
+<p>--L'ex-élève, l'ex-élève!... tu tiens peut-être
+plus que moi à le voir, répondit-il d'une
+voix sourde.</p>
+
+<p>--Comment! est-ce qu'il n'est plus ton ami?..</p>
+
+<p>--Depuis qu'il est le tien....</p>
+
+<p>--Que veux-tu dire? je ne te comprends,
+pas....</p>
+
+<p>--Tu me comprends, Noémie....</p>
+
+<p>--Mon Dieu! quel est cet air mystérieux?...</p>
+
+<p>Pourquoi parles-tu ainsi? tu m'effraies!
+tu n'est plus le même depuis quelques jours!
+dit la jeune femme d'une voix émue!</p>
+
+<p>En effet, depuis l'<i>épluchette</i>, Djos n'avait pas
+eu les franches et plaisantes manières de son
+accoutumée: il était resté morose, sortait le
+matin sans embrasser sa femme, et le soir, à
+son retour du travail, paraissait lui laisser
+prendre à regret le baiser qu'elle avait l'habitude
+de prendre. Noémie avait bien remarqué
+cette froideur subite, car les femmes sont sensibles
+et rien n'échappe à leur esprit d'observation,--mais
+elle n'avait pas interrogé son mari,
+croyant que chaque minute de ce petit contre-temps
+était la dernière, sachant qu'elle n'avait
+rien fait qui put le chagriner. Elle avait souffert
+en secret et s'était rapprochée davantage
+de son enfant. Les mères qui ont des afflictions
+ne se lassent point de les confier, à ces
+divines petites créatures que Dieu leur a
+données dans sa miséricorde, et elles épanchent
+leurs regrets sur les berceaux qui devaient être
+les confidents de leurs espérances.</p>
+
+<p>La nouvelle <i>épluchette</i> de blé d'Inde eut
+lieu le mardi suivant, et elle fut joyeuse comme
+la première. On regretta cependant l'absence
+de Joseph et de Noémie, car tous deux étaient
+estimés, d'un entretien agréable et bien
+éveillés.</p>
+
+<p>--C'est curieux que Djos ne soit pas encore
+revenu de St. Jean, dit le maître de la maison.</p>
+
+<p>--En effet, il devait être chez lui à six
+heures, le plus tard.</p>
+
+<p>Et il passe huit heures.</p>
+
+<p>--Je vais voir s'il est arrivé, dit Picounoc.</p>
+
+<p>Et il laissa ses compagnons dépouiller de leurs
+robes les épis entassés dans le coin de la salle.</p>
+
+<p>Il pensait bien que Noémie était seule
+encore, et que c'était à dessein que Djos
+s'attardait. Il connaissait les moyens ingénieux
+qu'ont les jaloux de captiver leurs
+femmes. Il courut d'une haleine à la maison
+de Joseph Letellier, et, suivant sa grossière
+habitude, regarda à la fenêtre avant d'entrer.
+Noémie filait en chantant. Mais le bruit du
+fuseau était monotone et la chanson, mélancolique....
+De temps en temps elle détournait
+un peu la tête et regardait avec amour le
+berceau où dormait son petit enfant. La
+chandelle, versant une pâle lumière sur les
+murs blanchis à la chaux, se consumait lentement.
+A cette lueur terne la figure de la
+jeune femme semblait presque livide, et ses
+doigts effilés qui tenaient la laine et la laissaient
+peu à peu s'allonger, se tordre et se rouler sur
+le fuseau, paraissaient amaigris.</p>
+
+<p>La pauvre créature souffrait, car ce changement
+singulier, survenu dans l'humeur de
+son mari, était pour elle une source d'inquiétudes
+et de tourments. Elle avait beau chercher,
+elle ne trouvait pas la cause de ce
+changement, et rien ne pouvait la lui expliquer.
+Nul souvenir, nulle parole, nulle action,
+ne revenait à sa mémoire qui put jeter quelque
+lumière sur ce mystère. Et elle souffrait
+en silence.</p>
+
+<p>N'osant parler, elle redoublait d'attentions
+pour son mari. Lui, il demeurait impassible. Il
+s'efforçait de le paraître plutôt, mais il ne l'était
+point; car, en face de tant d'amour, son coeur se
+fondait, ses résolutions se trouvaient ébranlées,
+sa fermeté chancelait, et, plus d'une fois, il fut
+sur le point d'ouvrir ses bras et de serrer sur
+son âme trop soupçonneuse, cette femme
+aimante et douce qu'il avait juré d'aimer et de
+protéger toujours. Mais qui peut imaginer
+tout ce qui vient à l'idée d'un homme jaloux?
+Et qui peut délivrer une âme qui s'est donnée
+au démon de la jalousie? Joseph pensait:
+C'est peut-être pour mieux me tromper qu'elle
+feint de m'aimer davantage... attendons.
+Et il attendait. Et chaque jour Picounoc ravive
+à dessein la blessure mortelle qu'il a faite au
+coeur de son ami. Et déjà il a ourdi une
+trame horrible: le crime ne lui répugne point:
+le mal semble son élément. Il arrange les
+fils de sa trame, en fumant tranquillement sa
+pipe, et il sourit à l'idée du succès qui ne manquera
+pas de couronner son oeuvre. Il se
+trouve habile et se félicite d'avoir été maudit
+de son père, car il attribue à la malédiction
+cette heureuse disposition au crime
+qu'il sent se réveiller en lui-même. Mais le
+crime qu'il aime, ce n'est point le crime vulgaire
+que tout homme mal-né peut commettre,
+et pour lequel tout imbécile se fait pendre; c'est
+le forfait caché qui rapporte, à celui qui l'imagine,
+des biens ou des plaisirs, et qui reste un
+secret pour tous; le forfait qui ne laisse jamais
+planer un soupçon sur son auteur, mais souvent
+le protège comme d'une égide.</p>
+
+<p>Picounoc s'était donc mis à l'oeuvre, et toutes
+ses paroles toutes ses démarches étaient calculées
+et tendaient à un même but. Le succès
+pouvait longtemps se faire attendre: mais
+quand on est jeune on peut espérer: et Picounoc
+était jeune encore. Il ne voulait pas risquer
+son jeu; encore moins sa vie: c'est pourquoi
+il prenait le chemin le plus long; c'était
+aussi le plus sûr.</p>
+
+<p>Après avoir regardé, par la fenêtre, la fileuse
+qui chantait son triste refrain, il entra.</p>
+
+<p>--Djos n'est pas de retour? dit-il.</p>
+
+<p>--Non, pas encore, répondit la femme.</p>
+
+<p>--Vous ne viendrez donc pas à l'<i>épluchette</i>?</p>
+
+<p>--Il sera trop tard, bien sûr... et je crois
+que Djos aime autant rester ici.</p>
+
+<p>--Peut-être, mais il a tort. On s'amuse à
+merveille.... Il y a deux joueurs de violon: le
+petit Jean Lafripe et le gros Zaïe.... On va
+danser.</p>
+
+<p>--J'aimerais bien à y aller, mais....</p>
+
+<p>Elle pesa d'un pied vigoureux sur la <i>marchette</i>
+du rouet, et le fuseau bourdonna plus
+fort, comme pour dissimuler le soupir qu'elle
+allait pousser du fond de son coeur malade.</p>
+
+<p>--Vous n'êtes pas la même, Noémie, depuis
+quelques jours. Vous paraissez triste....</p>
+
+<p>--C'est <i>lui</i> qui n'est plus le même.</p>
+
+<p>Et une larme roula sur ses joues pâles.</p>
+
+<p>--Il ne faut pas faire attention à ce petit
+caprice, ni se laisser attrister pour cela...
+ajouta l'hypocrite garçon; vous savez ce qu'il
+a contre vous? il vous l'a dit?...</p>
+
+<p>--Non.... Je ne sais rien; il ne m'a rien
+dit.</p>
+
+<p>--Le fou! je me suis moqué de lui.... Il
+est jaloux!... imaginez donc un peu où il a
+pêché cette idée absurde... il est jaloux, il
+me l'a avoué.</p>
+
+<p>--Jaloux! s'écria Noémie étonnée.</p>
+
+<p>--Jaloux, vous dis-je, ou en voie de le devenir.</p>
+
+<p>--Mais de qui? Mon Dieu! je ne vois
+personne....</p>
+
+<p>--De tout le monde... excepté de moi;
+peut-être parce que je vous aime plus que ne
+peuvent vous aimer tous les autres ensemble.
+Cet aveu n'était pas dans le programme diabolique
+de Picounoc, et il le regretta; mais la jeune
+femme n'y fît pas attention, tant elle était
+surprise.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! qui a pu le porter à me soupçonner
+ainsi? ah! non, ce n'est pas possible!...</p>
+
+<p>--N'allez pas prendre au sérieux cette
+boutade de votre mari, continua Picounoc--et
+guérissez-le en vous moquant de lui. Il dit
+que vous aimez les autres, dites comme lui; il
+prend ombrage d'un regard, d'une parole,
+regardez, parlez davantage; mais avertissez-le
+que vous n'agissez de la sorte que pour le
+rendre raisonnable. C'est le seul moyen de
+guérir cette espèce de folie--la pire de toutes--qu'on
+appelle "jalousie."</p>
+
+<p>Noémie était trop profondément blessée
+pour répondre de cette façon à l'outrage de
+son mari. Elle ne dit qu'une parole:</p>
+
+<p>--Moi en aimer d'autres?</p>
+
+<p>Son bonheur venait de recevoir un coup
+fatal. Elle apprenait que son Joseph qu'elle
+aimait tant manquait de confiance en elle, et
+la jugeait capable de le tromper. Rien comme
+l'honneur n'est cher à la femme, et la plus
+amère injure que l'on fasse à la vertu, c'est de
+la soupçonner.</p>
+
+<p>Joseph Letellier ne souffrait pas moins que
+sa femme, car les tourments de la jalousie sont
+impitoyables. Il n'était pas entièrement dans
+les serres du monstre moral; il faisait des
+efforts pour s'échapper et conquérir sa liberté
+de pensée; mais le doute l'empoignait et le
+rejetait dans la désolation.</p>
+
+<p>--Je suis fou, pensait-il, elle m'aime toujours
+et elle n'aime que moi.... L'ex-élève est un
+ami... un ami dangereux peut-être... pourquoi
+est-il resté près d'elle! aussi longtemps?... Il ne
+se tient pas ainsi auprès des autres femmes....
+Et pourquoi parlaient-ils assez bas pour ne pas
+être entendus?... Et ces regards? Non! ce n'est
+pas comme cela que l'on se regarde quand on
+éprouve de l'indifférence.... Allons! je veux
+me convaincre que je rêve et voilà que, sans le
+vouloir, je cherche à me prouver le contraire....
+Mon Dieu! serais-je jaloux! jaloux!... On dit que
+c'est une chose terrible que la jalousie... et
+que les hommes mordus de ce vice deviennent
+de véritables bourreaux.... Mais non, je ne
+suis pas jaloux... j'aime ma femme, ma
+Noémie; je l'aime de tout mon coeur, voilà
+tout... je l'entoure de tous les soins, je ne
+travaille et ne vis que pour elle et pour notre
+enfant.... Elle le sait bien.... Et jamais je
+n'ai de plaisir à causer avec les autres femmes.
+Nulle n'a la voix harmonieuse de ma Noémie;
+nulle n'a son regard doux, et chaud; nulle ne
+sourit agréablement comme elle.... Oh! oui
+je l'aime.... Et, c'est parce que je l'aime que je
+la trouve plus belle et plus aimable que toutes
+les autres... et que je ne me plais qu'en sa
+compagnie.... Oui la vie et toute la vie avec
+elle seule, loin du monde, au milieu de la
+solitude... et je serai le plus heureux des
+hommes!... Mais elle!... O mon Dieu! elle
+ne m'aime donc pas autant que cela, puisqu'elle
+se plaît en la présence des autres hommes?
+puisqu'elle leur sourit avec tant de grâce et
+les regarde d'un oeil si plein de douceur!...
+Non, elle ne m'aime point comme je l'aime...
+Je ne suis pas jaloux, mais je vois bien ce qui
+se passe... et les femmes ont parfois de si singuliers
+caprices.... On en voit de bien sages
+qui oublient leurs devoirs.... L'occasion, le
+dépit, la vanité, l'amour des parures... Et
+pour éviter de paraître jaloux vais-je fermer
+les yeux et devenir peut-être la risée de mes
+amis? Si quelque jour l'on apprenait que je
+suis un mari joué et content?... Comme je
+passerais pour bête!... Par exemple! moi en
+arriver-là? Jamais! Ah! j'en briserai bien des
+intrigues, j'en ferai bien manquer des rendez-vous!
+j'en fustigerai des chercheurs de bonnes
+fortunes et des femmes complaisantes, avant
+de souffrir une pareille honte!... Qu'on y
+prenne garde!...</p>
+
+<p>Telles étaient les pensées folles qui assaillaient
+sans cesse le malheureux Joseph. Tout
+le long de son chemin, en allant à St. Jean et
+en revenant à Lotbinière, il n'eut que pareilles
+absurdités dans la tête. Il espérait que l'ex-élève
+ne reviendrait plus, et cela le calmait un
+peu. Mais il pensait aussi que Noémie pourrait
+bien se laisser attendrir par les soupirs d'un
+autre, puisqu'elle aimait celui-là, et qu'elle
+n'oublierait probablement l'ex-élève que pour
+se consoler ailleurs. Oh! les jaloux comme ils
+sont ingénieux à se tourmenter! Il avait mis
+sa confiance en Picounoc, et il se promettait
+qu'avec le secours de cet habile garçon, il
+déjouerait toutes les ruses de sa femme, et
+finirait par désespérer les amoureux. Il arriva
+chez lui comme Picounoc venait de partir, et
+trouva Noémie toute en pleurs à genoux contre
+son lit. Il éprouva un sentiment de joie, car
+il pensa qu'une femme qui prie ne fait jamais
+de grosse peine à son époux. Noémie se leva
+et courut à lui:</p>
+
+<p>--Petit méchant, va, comme tu me fais de
+la peine!... dit-elle en l'enveloppant de ses
+deux bras.</p>
+
+<p>--Tu pleures? pourquoi?...</p>
+
+<p>--Tu le sais bien pourquoi... penser que
+je puis en aimer un autre que toi!... et elle
+l'embrassa avec effusion.</p>
+
+<p>--Si je savais!...</p>
+
+<p>--Quoi? si tu savais?... Mais doutes-tu de
+ma sincérité? quand t'ai-je donné le droit de
+me soupçonner?</p>
+
+<p>--Je veux bien croire que je suis fou, que
+j'ai tort... mais aussi, tu me mets un peu à
+l'épreuve....</p>
+
+<p>--Comment? explique-toi... tiens! en attendant.
+Et elle lui donne un nouveau baiser...</p>
+
+<p>--Tu sembles t'amuser mieux avec les autres
+qu'avec moi... Plusieurs--c'était un mensonge--ont
+remarqué, à notre <i>épluchette</i>, que tu restais
+trop longtemps en la compagnie d'un garçon
+étranger, de l'ex-élève....</p>
+
+<p>--Mon Dieu! il est venu s'asseoir près de
+moi, et nous avons parlé de mille choses bien
+indifférentes... je ne pouvais pas le planter-là
+à propos de rien... et m'en aller.</p>
+
+<p>--Les prétextes pour t'éloigner de lui, ne
+t'auraient pas manqué, si tu l'eusses voulu.</p>
+
+<p>--Tiens! ne pense donc plus à cela, tu te
+rends malheureux pour rien, et tu me causes
+de la peine.</p>
+
+<p>--Je le veux, mais c'est à toi à faire attention...
+tu sais que je t'aime et que tout mon bonheur
+est d'être auprès de toi.. fais de même...</p>
+
+<p>--Et je ne t'aime pas! moi? petit méchant,
+va!...</p>
+
+<p>--Djos se retourna et vit un papier sur la table.</p>
+
+<p>--Quel est donc ce papier, dit-il, une lettre?</p>
+
+<p>Noémie se détacha de lui, courut à la table
+et saisit la missive:</p>
+
+<p>--C'est pour moi seule; il faut que tu ne
+voies pas cela....</p>
+
+<p>--Ah! fit Djos un peu surpris.</p>
+
+<p>--N'aie pas de soupçon, cher ami; tu sauras
+tout plus tard... aujourd'hui, impossible.</p>
+
+<p>--Quelque billet doux, je suppose... c'est
+bon! garde tes secrets; je suis simple et naïf,
+je croirai tout... pendant ce temps-là....</p>
+
+<p>--Chasse donc ces mauvaises pensées....
+Tu n'étais pas comme cela autrefois, et nous
+étions si contents; si heureux!...</p>
+
+<p>--Montre-moi cette lettre.</p>
+
+<p>--Non, cher, impossible... cela détruirait
+tout le charme de l'affaire. Plus tard... dans
+quelques semaines....</p>
+
+<p>--C'est bien, garde-la.</p>
+
+<p>Il sortit et se dirigea vers sa grange, d'où il
+ne revint que deux heures après.</p>
+
+<p>Noémie s'était mise au lit, mais ne dormait
+point; elle priait.</p>
+
+<p>La prière est la consolation des âmes chrétiennes,
+le baume divin qui guérit les blessures.
+La créature qui prie ne tombe jamais
+dans le désespoir et peut supporter les peines
+les plus profondes. Car l'âme s'élève vers le
+ciel et contemple d'avance le prix de la souffrance
+humblement acceptée. Elle s'appuie
+sur Dieu quand les hommes lui manquent, et
+elle sait que les jours de la désolation passent
+vite et se changent à la mort, en des jours de
+gloire et de délices. Malheureuses les âmes
+qui ne croient point, ou ne veulent pas s'attacher
+à Dieu! elles se replient sur elles-mêmes
+comme des ailes blessées, et s'abîment dans
+le découragement.</p>
+
+<p>A quelque temps de là Picounoc mit les
+bans à l'église. Chacun fit les commentaires
+que lui inspira la malice ou la charité. Il faut
+s'attendre à être un peu maltraité quand on se
+marie--pas toujours par la partie conjointe--mais
+par les langues envieuses; et pour faire
+dire du bien de soi, il faut mourir. En vérité,
+j'aime autant que l'on me déchire à belles dents,--et
+diantre! il en est qui font joliment cette
+besogne--que d'acheter à ce prix la louange
+des hommes.</p>
+
+<p>Mina Lamotte disait: J'aime mieux que ce
+soit elle que moi.</p>
+
+<p>Elle faisait allusion à Aglaé Larose, la
+mariée.</p>
+
+<p>--Moi aussi, ajoutait Catherine Dugré, et
+j'aimerais mieux coiffer Ste. Catherine ma
+patronne que de prendre un tel mari.</p>
+
+<p>--Un ivrogne.</p>
+
+<p>--Un effronté.</p>
+
+<p>--Un <i>coureux</i>....</p>
+
+<p>--Tout de même il est chanceux ce Picounoc,
+observait, d'autre part, un gros garçon
+à l'air un peu décontenancé.</p>
+
+<p>--Je crois bien! Une belle terre... un
+établissement complet, rien de moins, ajoutait
+un autre gaillard non moins penaud.</p>
+
+<p>C'étaient deux pauvres cavaliers éconduits
+depuis peu, braves garçons, du reste, qui
+n'avaient eu que le tort de ne pas se vanter
+assez, et de manquer de toupet; mais c'est un
+tort impardonnable, je le sais, au temps où
+nous vivons. Aglaé voulut un homme qui
+eut de la façon et qui fut capable de riposter
+à propos. Allez donc présenter une emplâtre,
+sous forme de mari, à vos compagnes moqueuses,
+Aglaé prit donc pour fidèle et
+légitime époux Pierre Enoch Saint Pierre, surnommé
+Picounoc, et elle se crut heureuse;
+donc elle l'était. Ses parents ne l'en dissuadèrent
+point. D'abord son père était mort,
+ses frères et soeurs n'étaient jamais venus au
+monde, et sa mère n'avait d'autre volonté que
+la volonté de son unique Aglaé. Le seul ami
+qui osa risquer un conseil, fut l'ex-élève. Il
+réussit à empêcher le sourire de s'étendre une
+fois de plus sur la figure béate de la fiancée,
+et ce fut tout. Le moment d'angoisse passa
+vite, et l'amour reprit en tyran sa place dans
+le coeur de la jeune fille.</p>
+
+<p>Picounoc ne fit pas de noces. Mais comme
+il lui fallait quelques témoins, il invita ses
+principaux amis, Djos et l'ex-élève.</p>
+
+<p>Quelques jours avant son mariage, il vint
+chez Letellier. Celui-ci était sorti: cela simplifiait
+l'affaire. Il dit à Noémie qu'Emmélie
+se sentant mieux désirait assister au mariage,
+et même avoir pour compagnon, son ami l'ex-élève.</p>
+
+<p>--Elle m'envoie exprès pour vous demander
+conseil, dit-il, et un mot de votre part lui fera
+grand plaisir.</p>
+
+<p>Noémie ne vit rien que de naturel en cela:
+elle dit qu'elle serait heureuse de voir Emmélie
+sortir un peu de sa solitude, respirer l'air,
+voir le soleil. Elle lui écrivit quelques mots
+que le faux commissionnaire garda soigneusement
+dans sa poche. Le jour du mariage
+arriva. Djos servit de père à son ancien
+camarade de chantiers. En allant à l'église, il
+lui dit:</p>
+
+<p>--Pourquoi as-tu invité l'ex-élève? On
+n'avait pas besoin de lui.</p>
+
+<p>--Un caprice de ma soeur, répondit Picounoc.
+Elle y tenait, et tu sais que je ne veux
+pas la contrarier, la pauvre enfant.</p>
+
+<p>C'était un mensonge, on le sait. Mais
+Picounoc voulait que l'ex-élève et Noémie
+eussent une occasion de se rencontrer. Il se
+doutait bien que Djos en prendrait de l'ombrage
+et que, peu à peu, il en viendrait à ne
+plus aimer autant sa femme... il en viendrait,
+peut-être, à la haïr. Quel succès que celui-là
+et comme il faut être rusé pour y atteindre!</p>
+
+<p>--Mais Emmélie n'est pas ici, comment expliques-tu
+cela? observa Djos.</p>
+
+<p>Picounoc songea une minute:</p>
+
+<p>--Tiens! répondit-il, je vais tout avouer;
+j'ai manqué envers toi, mais sans le savoir;
+oui, quand j'ai découvert la ruse, il était trop
+tard, l'ex-élève était ici.</p>
+
+<p>--Explique-toi, que veux-tu dire avec ton
+trop tard.</p>
+
+<p>--Emmélie parlait pour une autre... et
+ce n'était pas pour elle qu'elle faisait inviter
+l'ex-élève....</p>
+
+<p>--Pour qui? parle! mais parle donc!</p>
+
+<p>--Si j'avais su!... Vois-tu, je suis un bon
+frère et je ne veux rien refuser à ma soeur...
+pauvre Emmélie qui va me laisser bientôt!...</p>
+
+<p>Djos était sombre et ses yeux se fixaient sur
+le sol.</p>
+
+<p>--Pour qui l'a-t-elle fait venir? parle! répéta-t-il
+avec terreur.</p>
+
+<p>--Ce n'est que ce matin que j'ai surpris le
+secret; j'aurais mieux fait de ne rien révéler;
+mais enfin tu vas voir que je suis un ami sincère,
+et que je sais ce que je dis quand je
+dis quelque chose.</p>
+
+<p>--Djos rageait comme un cheval enchaîné
+qui ronge son frein.</p>
+
+<p>Picounoc tira de la poche de sa veste un
+petit billet soigneusement plié et le remit à
+Joseph.</p>
+
+<p>--Lis ceci, dit-il connais tu cette écriture?...
+ce nom?</p>
+
+<p>--C'est l'écriture de ma femme.... Noémie!
+voilà son nom.</p>
+
+<p>Et il tremblait comme un vieillard, car il
+s'attendait à quelque terrible révélation. Il lut:</p>
+
+<p>
+Ma chère Emmélie.
+</p>
+
+<p>Votre frère se marie. La noce ne sera pas
+forte, mais j'espère que le bonheur des époux
+sera grand. Essayez la distraction une fois
+encore. Il faut le revoir, cela vous est si doux.
+Mon Dieu! on ne voit jamais trop ceux que
+l'on aime. Dites-lui qu'il vienne: nous serons
+tous heureux.</p>
+
+<p> Votre amie,</p>
+
+<p> NOÉMIE.</p>
+
+<p>Djos lut, plusieurs fois... et plus il lut,
+moins il comprit: son regard était troublé
+comme son coeur. Il ne lui vint pas à l'idée
+qu'il était le jouet d'un misérable. L'absence
+d'Emmélie lui prouvait bien, d'un autre côté,
+qu'elle ne connaissait rien de ce complot, et
+qu'une femme coquette l'avait ourdi toute
+seule. Il fut d'une tristesse mortelle et ne
+pria point dans l'église, pendant la messe. Il
+prenait en aversion son ancien ami, et ne pouvait
+détourner ses yeux de sa personne. L'ex-élève
+priait avec ferveur.</p>
+
+<p>--C'est de l'hypocrisie, pensait Joseph. Il
+songe à toute autre chose qu'au bon Dieu....</p>
+
+<p>Parfois il avait envié de pleurer, et d'aller,
+en suppliant, se jeter aux genoux de sa femme.
+Mais l'amour propre reprenait le dessus et la
+colère grondait soudain. Mon Dieu, se disait-il,
+est-ce donc que vous ne m'avez pas assez
+châtié?... faut-il que vous m'atteigniez dans
+ce que j'ai de plus cher au monde!...</p>
+
+<p>L'ex-élève, ignorant tout le trouble qu'il causait,
+avait retrouvé sa verve d'autrefois. De
+retour à la maison il aborda la jeune femme
+et entama avec elle la conversation. Noémie
+jeta d'abord un coup d'oeil craintif autour d'elle
+et ne vit pas son mari; cela la rassura. Elle
+se mit à causer, mais avec une certaine gêne.
+L'éx-élève était en verve et, devant sa gaîté,
+elle dut céder. Elle oublia la jalousie de son
+mari et goûta sans contrainte les charmes du
+babil de son compagnon. Malheureusement
+Djos l'épiait. Les jaloux ont cent yeux et
+voient partout, découvrant même des choses
+qui n'existent point. Il se mordit les lèvres
+regarda sourire Noémie, mais la regarda d'un
+oeil sanglant. La pauvre jeune femme ne songeait
+pas à mal, et demeurait bien sage assurément.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, dans une autre circonstance,
+elle se souvint de la susceptibilité de
+son mari,--car il n'était pas loin d'elle--répondit
+avec assez de froideur à l'ex-élève qui
+lui adressait la parole, et s'éloigna.</p>
+
+<p>--L'hypocrite! pensa Joseph Letellier... elle
+sait que j'ai les yeux sur elle.</p>
+
+<p>Il fut tenté de lui dire ironiquement qu'elle
+était d'une réserve admirable, et qu'il comprenait
+la sottise qu'il avait faite en la soupçonnant;
+mais il eut peur de ne pouvoir assez
+bien dissimuler son ressentiment aux yeux
+des amis, et de se laisser emporter par la
+colère, il demeura silencieux et sortit. Noémie
+qui avait jusqu'alors partagé l'enjouement
+général, devint pensive tout à coup, car elle
+devina le mécontentement de Joseph. Elle
+fut tentée de voler sur ses pas pour le ramener
+à la noce, ou s'en aller avec lui, mais, elle
+aussi eut peur d'éveiller l'attention. Le plaisir
+qu'elle goûta ensuite fut mêlé d'amertumes,
+et elle se fit violence pour ne pas laisser voir
+les larmes qui se cachaient dans ses sourires.
+Picounoc fut joyeux. Il faisait semblant d'adorer
+sa nouvelle épouse, ne la laissait point,
+se montrait empressé auprès d'elle et la comblait
+d'attentions. Aglaé ne comprenait guère
+son bonheur, tant il était grand. Elle se
+croyait aimée pardessus toute chose, et ne
+trouvait rien au monde de comparable à
+Picounoc. Elle en voulait à l'ex-élève qui
+l'avait conseillée de renoncer à son amour,
+disant que Picounoc n'était ni franc, ni sincère.
+Jamais jeune épousée n'a vu la vie lui apparaître
+plus riante et plus belle, pensait-elle,
+et, je n'échangerais pas ma destinée contre celle
+d'une reine. Le bonheur d'un roi ou d'une
+reine--aux yeux du vulgaire--est l'idéal du
+bonheur ici-bas. Erreur grossière, car le
+bonheur ne consiste ni dans la gloire, ni dans
+la puissance, ni dans la richesse, mais seulement
+dans la paix de la conscience et la
+soumission à Dieu. Entrez dans les palais,
+approchez des trônes, et vous verrez presque
+toujours des fronts soucieux, des regards
+inquiets, des âmes troublées, qui s'affublent
+d'un masque joyeux pour se montrer au
+monde. Ouvrez la porte de la chaumière,
+souvent vous serez étonnés du calme et de l'a
+paix qui rayonnent sur la figure des pauvres
+de la terre, qui s'empresseront de vous offrir
+une part de ce pain de chaque jour qu'ils ont
+demandé à Dieu dans leurs prières. Le soir
+de la noce Joseph ne parla pas à sa femme; il
+la boudait. Il ne fit pas sa prière aussi longue,
+ni aussi bien que de coutume, car on prie mal
+quand on se laisse dominer par une passion.
+Noémie pria longtemps et fut agréable au
+Seigneur. Mais Dieu ne détourna point de sa
+tête les épreuves terribles qu'il réserve souvent
+à ceux qu'il aime et prédestine à l'éternelle
+félicité.</p>
+
+<p>L'ex-élève partit pour Deschambeault, mais
+voulant revoir Emmélie une fois encore, il entra
+chez elle, en passant. Il la trouva faible et souffrante.
+Picounoc et sa femme venaient d'arriver
+aussi. Ils s'efforçaient tous deux de l'encourager
+et de lui rendre l'espérance. Aglaé surtout,
+qui se trouvait si heureuse et aimait tant la
+vie, ne pouvait pas se faire à l'idée qu'une fille
+jeune et belle comme Emmélie pût renoncer à
+jouir et à vivre. Les nouveaux mariés devaient
+rester avec Emmélie jusqu'à sa mort ou à son
+rétablissement, ensuite ils iraient avec la belle
+mère sur la terre du village.</p>
+
+<p>Emmélie sourit tristement en voyant l'ex-élève.</p>
+
+<p>--C'est fini, dit-elle. Je sens que je m'en
+vais.... Tu penseras à moi quelquefois....</p>
+
+<p>--Toujours! toujours répondit avec feu, le
+malheureux garçon. Mais il faut espérer
+encore, chère amie... reprit-il après un moment
+de silence.</p>
+
+<p>--Je n'espère plus... n'espérons plus. Je
+voudrais avoir le prêtre.</p>
+
+<p>--Tu as communié ces jours derniers, dit
+Picounoc.</p>
+
+<p>--Encore une fois avant que je meure, ajouta-t-elle...
+le médecin m'a avoué que je peux
+trépasser subitement à cause de ma maladie
+de coeur....</p>
+
+<p>L'ex-élève courut à l'église et revint avec le
+prêtre. Le ministre du Seigneur portait le
+viatique et l'ex-élève, en avant, agitait la petite
+sonnette, pour avertir les chrétiens que le
+Seigneur de miséricorde allait consoler une
+créature mourante. Tout le monde sortait
+des maisons pour s'agenouiller sur le passage
+du bon Dieu. Un grand nombre de personnes
+se rendit chez Picounoc pour faire escorte à la
+Sainte Eucharistie et prier pour la malade.</p>
+
+<p>Près du lit d'Emmélie, sur une table garnie
+d'un drap blanc, était un crucifix, deux chandelles
+allumées et une soucoupe remplie d'eau
+bénite, dans laquelle trempait un petit rameau
+de cèdre bénit. Le prêtre entra, la foule se
+tint prosternée; Emmélie reçut la sainte communion
+avec une foi touchante et les assistants
+étaient dans l'admiration. Le prêtre allait sortir
+quand une plainte légère s'éleva. Il se retourna
+et vit la malade retomber sur son oreiller,
+les yeux levés vers le ciel et les mains
+jointes comme pour prier. Il s'approche et
+voit qu'elle rend l'âme. Alors il lui donne le
+sacrement des mourants, au milieu des pleurs
+de l'assistance. Il prononce les paroles sublimes
+qui effacent les péchés commis par nos
+sens corrompus. Puis élevant la voix, il dit:</p>
+
+<p>--Partez de ce monde, âme chrétienne, au
+nom de Dieu le Père tout puissant, qui vous a
+créée; au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu
+vivant, qui a souffert pour vous; au nom du
+Saint-Esprit, qui vous a été donné; au nom
+des Anges et des Archanges; au nom des
+Trônes et des Dominations; au nom des Principautés
+et des Puissances; au nom des Chérubins
+et des Séraphins; au nom des Patriarches
+et des Prophètes; au nom des Saints
+Apôtres et Evangélistes; au nom des Saints
+Martyrs et Confesseurs; au nom des Saints
+Moines et Solitaires; au nom des Saintes
+Vierges et de tous les saints et saintes de Dieu.
+Qu'aujourd'hui votre séjour soit dans la paix,
+et votre demeure, dans la Sainte Sion! Par
+Jésus-Christ, Notre Seigneur. Ainsi soit-il!</p>
+
+<p>A ces mots; un dernier souffle s'échappa des
+lèvres blêmes de la jeune fille; un sourire
+d'une infinie douceur se répandit sur sa figure,
+et ses yeux d'azur demeurèrent fixes comme
+s'ils eussent contemplé une céleste apparition.
+Chacun, tour à tour, vint déposer un baiser sur
+le front de la morte. L'ex-élève la regarda longtemps,
+et des larmes roulaient sur ses joues. Il
+sortit et s'éloigna en silence.</p>
+
+<p>Picounoc ferma sa maison et s'en alla avec sa
+jeune femme demeurer au village chez sa belle
+mère.</p>
+
+<p>Alors commença pour lui une existence nouvelle.
+Il se vit, d'un coup, selon qu'il l'avait
+rêvé, à la tête d'une ferme superbe. Son ambition
+satisfaite, il eut vécu dans l'aisance entouré
+du respect et de l'amitié de ses concitoyens,
+s'il eut eu le courage d'imposer silence
+à ses appétits sensuels. Mais le succès le grisa
+au lieu de le rendre sage. Il se dit qu'il réussirait
+dans une autre affaire, comme il avait
+réussi dans la première. Les obstacles ne l'arrêtaient
+point; bien au contraire, ils aiguillonnaient
+ses désirs. La religion ne pouvait mettre
+de frein à ses passions, car il la méprisait, et se
+moquait de ses préceptes; non ouvertement--il
+était trop habile pour agir ainsi--mais dans
+le fond de son coeur. Il était à lui-même son
+Dieu, et se dressait des autels en son âme. Il
+venait de sacrifier à l'avarice; maintenant il
+offrait ses hommages au dieu de la volupté.
+Il allait à la messe chaque dimanche, et entendait
+aussi les vêpres, comme les autres habitants,
+et nul n'aurait osé dire qu'il n'était
+pas rempli de bons sentiments et d'une vraie
+piété. Cependant il n'avait qu'un but: inspirer
+de la confiance aux hommes en les trompant.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+V</h3>
+
+<h3>DEUX BAISERS.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Les derniers jours de l'automne viennent de
+finir. Les feuilles mortes qui tapissaient les
+bois et roulaient au souffle de la brise, le long
+des chemins pleins d'ornières, sont disparues
+sous la première couche de neige; sur les
+coteaux, les arbres dépouillés tremblent, frileux,
+dans leur nudité, et paraissent comme des
+panaches de deuil sur des catafalques blancs.</p>
+
+<p>Les jours sont courts et les nuits, bien
+longues, car le soleil paresseux ne sort de sa
+couche de nuages, à l'horizon, que vers les huit
+heures du matin, et disparaît, dès les quatre
+heures de l'après-midi, derrières les Laurentides
+couvertes de sapins.</p>
+
+<p>Les bordées de neige se succèdent rapidement,
+et, bientôt, les champs ressemblent à une
+mer tranquille. De temps à autres on entend
+le tintement des sonnettes et des grelots
+que secouent, en trottant, les chevaux des charroyeurs;
+et l'on entend aussi, dans les granges
+voisines, les coups rapides et cadencés des
+fléaux qui tombent sans cesse sur les épis
+étendus sur l'aire. Il y a quelque chose de gai
+dans ces bruits qui s'élèvent au milieu du
+calme de la nature; mais il y a quelque chose
+d'une indéfinissable mélancolie dans ce calme
+universel qui vous entoure, s'il n'est troublé
+que par le fléau d'un batteur de grain, ou la
+plainte aiguë d'une <i>lisse</i> d'acier sur la neige.
+Joseph Letellier se hâtait de charroyer son
+bois de chauffage avant la <i>hauteur des neiges</i>, car
+il n'est pas facile d'entrer dans les bois quand
+la neige est bien épaisse. Un soir, à son arrivée,
+il trouva plusieurs voitures à sa porte, et
+autant de chevaux dans l'écurie. Il fut surpris,
+examina et reconnut les carrioles et les
+chevaux. Tout cela appartenait à des amis.
+Il détela, soigna sa bête et revint à la maison.</p>
+
+<p>--Diable! dit-il en entrant, vous me surprenez.
+Pourquoi ne pas m'avoir averti? je
+n'aurais pas été au bois cet après-midi, et nous
+aurions joué aux cartes.</p>
+
+<p>--Nous jouerons ce soir, dit l'un des nouveaux
+arrivés.</p>
+
+<p>--Vous n'avez pas soupé, je suppose, et vous
+êtes altérés?</p>
+
+<p>--Pardon pour la première partie de votre
+phrase, nous avons soupé, repartit le plus
+pimpant et le plus jovial de la bande--un
+médecin, s'il vous plaît! le nouveau médecin
+de la paroisse--quant à la seconde partie, nous
+sommes altérés, mais de mille choses que
+nous n'avalerons jamais.</p>
+
+<p>On convint de trouver cela drôle et l'on rit.</p>
+
+<p>--De quoi donc? demanda Djos.</p>
+
+<p>--De quoi? hélas! de bonheur, de richesses,
+de plaisirs, d'amour.</p>
+
+<p>--Plusieurs verres de rhum donnent tout
+cela, dit Picounoc.</p>
+
+<p>--Je me rechange, dit Joseph, et je suis à
+vous.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure il revint fort bien
+mis et de belle humeur.</p>
+
+<p>Alors le jeune médecin, s'approchant de lui,
+lui présenta un énorme paquet; c'était un
+casque et des mitaines de vison.</p>
+
+<p>--Voici, dit-il, un léger cadeau que vos amis
+vous offrent à l'occasion de votre anniversaire.
+Ils vous offrent, en même temps, à vous, à
+votre femme bien-aimée et à votre enfant, les
+hommages de la plus sûre amitié, et les voeux
+les plus ardents pour votre bonheur.</p>
+
+<p>--La jolie surprise, en vérité, que vous me
+faites là!... J'en suis tout attendri. Je ne
+sais pas faire de discours, moi, mais, au moins,
+je puis toujours bien vous assurer que je suis
+heureux de compter des amis aussi dévoués
+que vous. J'ai presque envie de dire que ce
+casque est le plus beau jour de ma vie....</p>
+
+<p>Des bravos couvrirent la voix de Joseph et
+l'empêchèrent de continuer.</p>
+
+<p>--Je ne songeais pas, reprit-il après un moment,
+que j'avais aujourd'hui vingt deux ans...</p>
+
+<p>--J'y songeais depuis longtemps, moi, dit
+une voix vive et joyeuse--c'était la voix de
+Noémie--et, te souviens-tu de ce billet que
+tu vis sur la table et voulus prendre, un soir?
+eh bien! c'était une lettre du docteur au sujet
+de cette petite fête.</p>
+
+<p>--Oui, oui, je m'en souviens, répliqua machinalement
+Joseph.</p>
+
+<p>La soirée fut des plus amusantes; le réveillon,
+servi à point, faisait honneur à la cuisinière--et
+à la basse-cour du jeune cultivateur.</p>
+
+<p>Quand tout le monde fut parti, Joseph dit à
+sa femme:</p>
+
+<p>--Montre-moi donc, maintenant, ce petit billet
+du docteur.</p>
+
+<p>Noémie répondit avec une certaine inquiétude.</p>
+
+<p>--Je ne l'ai plus, cher ami, je ne sais ce
+qu'il est devenu; c'était de si peu d'importance....</p>
+
+<p>--De si peu d'importance aujourd'hui, et
+alors c'était d'une grande importance?</p>
+
+<p>--Sans doute; si tu l'avais vu, la surprise
+eut été en moins... et c'est quelque chose
+qu'une agréable surprise....</p>
+
+<p>--Mais, si tu voulais le cacher, comment se
+fait-il que tu n'en aies pris aucun soin, et que
+tu l'aies laissé traîner, au risque de le voir tomber
+sous ma main?</p>
+
+<p>Oh! les jaloux, ils sont parfois d'une logique
+désespérante.</p>
+
+<p>Elle avait brûlé l'inoffensif billet, et n'avait
+osé le dire, de crainte d'éveiller les soupçons
+de Djos; et, c'était justement en cachant cet
+insignifiant détail qu'elle lui donnait un semblant
+de raison. Elle avoua qu'elle l'avait jeté
+au feu, mais il n'en crut rien.</p>
+
+<p>--Si c'était vrai, pourquoi ne l'aurais-tu pas
+dit de suite? répliqua-t-il.</p>
+
+<p>Noémie pria, affirma, tout fut inutile, elle
+ne put rendre le repos à l'âme chagrine de
+Joseph.</p>
+
+<p>Les jours qui suivirent furent des jours de
+tristesse. L'ange de paix, qui s'était assis au
+foyer des jeunes époux, s'efforçait pourtant
+d'éloigner les nuages, et de faire luire, dans les
+ombres naissantes, le flambeau de la charité;
+mais les esprits pervers, qui remplissent l'espace
+et volent sans cesse autour des créatures
+de Dieu pour les tromper et les perdre, l'emportaient
+sur lui. S'ils ne pouvaient corrompre
+le coeur de la femme, à cause de ses vertus, ils
+pouvaient, au moins, le remplir d'amertume;
+et leur triomphe sur le coeur de l'homme s'affermissait
+de jour en jour, parce que l'homme
+ne s'était pas encore entièrement affermi dans
+le bien.</p>
+
+<p>Picounoc ne négligeait point ses infâmes desseins.
+Il étudiait et perfectionnait ses plans, le
+jour, en allant à l'ouvrage, la nuit, en attendant
+le sommeil.</p>
+
+<p>A la fête de Joseph, il entendit Noémie
+parler du billet qu'elle avait reçu du médecin,
+et comprit le parti qu'il pouvait tirer de ce
+futile incident, il accosta, quelque temps
+après, la petite Angèle Mercier qui demeurait
+dans le voisinage, lui parla longtemps, et lui
+glissa une pièce blanche dans la main.</p>
+
+<p>Il attendit les premiers beaux chemins,
+attela au traîneau <i>bâtonné</i>, et se dirigea vers sa
+terre à bois du Portage. Sachant que Joseph
+avait du bois à charroyer, il lui demanda en
+passant--car il passait à sa porte--s'il était disposé
+à atteler. Joseph répondit qu'il avait
+commencé à <i>battre</i>, mais, qu'ayant au moins
+une <i>moulée</i> (mouture) de battue, il pouvait
+bien, en effet, profiter des beaux chemins pour
+aller au bois. Et tous deux ils partirent,
+chacun dans sa voiture. Quant ils furent dans
+la petite route de St. François, Picounoc dit:</p>
+
+<p>--<i>Embarque</i> donc avec moi, ton cheval suit
+bien.</p>
+
+<p>Dans nos campagnes, l'on embarque en
+voiture comme en bateau, et l'on abuse étrangement
+du mot, sinon de la chose.</p>
+
+<p>--C'est bon! dit Djos, arrête.</p>
+
+<p>Les deux amis continuèrent leur route, debout
+dans le même traîneau, et le cheval de
+Djos suivit fidèlement. La conversation roula
+sur divers sujets: sur le rendement du grain
+et sur les fréquentes bordées de neige, sur les
+chevaux et sur les amis.</p>
+
+<p>--On ne voit plus l'ex-élève, dit Picounoc,
+à propos des amis.</p>
+
+<p>--C'est aussi bon. Penses-tu sérieusement
+qu'il aime ma femme?</p>
+
+<p>--Il ne me l'a jamais dit, mais.... Du reste
+tu as des yeux comme moi; et tu n'es pas de
+ces hommes à qui l'on fait avaler des couleuvres,
+ce me semble....</p>
+
+<p>--Il vaut mieux être prudent que téméraire.</p>
+
+<p>--Sans doute; mais avec les femmes il vaut
+mieux être téméraire que trop prudent. On
+arrive plus vite et aussi sûrement: Connais-tu
+les femmes, toi?</p>
+
+<p>--Pas beaucoup... Je connais la mienne....</p>
+
+<p>--Tu connais la tienne?... c'est là que tu
+fais erreur. On connaît toujours mieux la
+femme de son ami, ou de son voisin, que sa
+propre femme.</p>
+
+<p>--Va donc!</p>
+
+<p>--Va donc? Est-ce que je n'ai pas vu, avant
+toi, le doux penchant de la tienne pour l'ex-élève?</p>
+
+<p>--C'est vrai.</p>
+
+<p>--Donc j'ai raison. Et je parie que moi qui
+suis loin de ta femme, je vois des choses qui
+te crèvent les yeux et que tu ne vois pas?</p>
+
+<p>Djos prit une expression de douloureux
+étonnement.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce donc encore?</p>
+
+<p>--As-tu mis la main sur un certain petit
+billet que ta femme avait, un soir, oublié sur
+la table?...</p>
+
+<p>--Un petit billet?... Ah! au sujet de ma
+fête?</p>
+
+<p>--Oui, au sujet de ta fête, répondit Picounoc,
+d'un ton ironique.</p>
+
+<p>--Non, je ne l'ai pas vu.</p>
+
+<p>--Je sais bien que tu ne l'as pas vu, et que
+tu ne le verras jamais, ni celui-là, ni d'autres.</p>
+
+<p>--Comment? penses-tu que....</p>
+
+<p>Il n'osa pas achever, cela lui faisait trop de
+mal.</p>
+
+<p>--Le docteur est un joli garçon, continua
+Picounoc avec malice, il a de l'esprit, de l'argent,
+quelle femme demeurerait insensible?</p>
+
+<p>--Tu crois?... mais non, il ne vient presque
+jamais à la maison.</p>
+
+<p>--Elle va à l'église... le dimanche, la semaine
+aussi des fois... Ah! les femmes dévotes!
+les femmes dévotes!...</p>
+
+<p>--Tu te moques de moi, Picounoc; je suis
+assez malheureux comme cela, je t'en prie,
+n'ajoute pas à mon désespoir.</p>
+
+<p>--Comme tu voudras... je me tais et tu
+sortiras d'affaire comme tu pourras.... Mais
+prends garde que l'on sache tout, et que tu
+paraisses ne rien voir... je te plains alors....
+Et tu sais le nom que l'on donne aux maris
+trop aveugles?...</p>
+
+<p>--Picounoc, dis-tu vrai? tu es mon ami, je
+le sais, ne me trompe pas....</p>
+
+<p>--T'ai-je jamais trompé? Tu as vu de tes
+yeux?... Tiens! Djos, une femme qui cesse
+une fois d'aimer son mari, ne cesse plus d'aimer
+les autres hommes, et tous ceux qui viennent
+à elle sont les bien venus. Si ta femme
+a aimé l'ex-élève--et je ne crois pas me tromper
+en affirmant que c'est le cas--elle aime le
+docteur, et, après le docteur, un autre, et toujours
+ainsi.</p>
+
+<p>Djos avait la tête basse, et du feu dans les
+yeux.... Il serrait avec rage les bâtons du
+traîneau, et son pied droit fouillait la neige
+attachée au fond.</p>
+
+<p>--Je n'ai pas voulu te faire de peine, repartit
+Picounoc après quelques moments de
+silence.</p>
+
+<p>--Il faut que cela finisse! répondit Djos
+d'une voix sombre.</p>
+
+<p>--Le moyen?</p>
+
+<p>--Le moyen? Ah! je le trouverai bien!...
+Mais tu n'as pas de preuves de ce que ta
+avances, Picounoc.</p>
+
+<p>--Pas de preuves? demande à la petite
+Angèle Mercier, c'est-elle qui est la messagère
+de l'amour et porte les billets doux.</p>
+
+<p>--La petite Angèle Mercier?</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Comment as-tu découvert cela.</p>
+
+<p>--Un pur hasard.... J'ai été chez le médecin,
+avant hier, pour ma femme, tu le sais,
+tu m'as vu passer. La petite était là, dans
+l'office.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'il y a des malades chez vous?
+que je lui demande.</p>
+
+<p>--Non, monsieur, répond-elle naïvement....</p>
+
+<p>--T'en viens-tu avec moi? je suis en voiture.</p>
+
+<p>--Elle n'est pas prête à partir, dit le médecin,
+visiblement contrarié. Il faut que je
+lui prépare quelque chose et lui écrive une
+prescription. Ne l'attendez pas....</p>
+
+<p>--Préparer des remèdes et coucher une
+longue prescription pour quelqu'un qui n'est
+pas malade, voilà qui est drôle pensais-je...
+et je faillis m'éclater de rire.... Le médecin ne
+s'aperçut pas de la bourde qu'il venait de dire.</p>
+
+<p>--Es-tu descendue exprès pour chercher ces
+remèdes? demandai-je à l'enfant.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, répond-elle, d'une voix
+mal assurée.</p>
+
+<p>--Pour qui donc, s'il n'y a pas de malade
+chez vous?</p>
+
+<p>--L'enfant baisse la tête, rougit et ne répond
+rien. Le médecin, furieux, m'apostrophe en
+ces termes:</p>
+
+<p>--Monsieur, sachez que la médecine a ses
+secrets comme la confession....</p>
+
+<p>--Pardon! docteur, pardon! je ne voulais
+pas être indiscret.... Je sortis, et vins attendre
+la petite commissionnaire chez Robineau le
+forgeron. Quand elle fut dépassée, je donnai
+du fouet, la rejoignis et la fis asseoir à mes
+côtés....</p>
+
+<p>Elle refusa d'abord; mais j'insistai tellement
+qu'elle dût céder.</p>
+
+<p>--Le docteur t'a dit de ne pas t'en venir
+avec moi, n'est-ce pas? lui demandai-je.</p>
+
+<p>Elle pencha la tête en souriant.</p>
+
+<p>--Je le sais bien, tu peux parler sans crainte;
+tiens! prends ceci pour t'acheter des bonbons.</p>
+
+<p>Je lui glisse un douze sous dans la main,
+et vois rayonner ses yeux et sourire sa figure.
+Oh! la gourmandise chez les petites filles,
+c'est comme... la gourmandise encore chez
+les grandes.</p>
+
+<p>--Vas-tu souvent, comme cela, chercher des
+prescriptions pour ta mère?</p>
+
+<p>--Ce n'est pas pour maman.</p>
+
+<p>--Pour qui donc?</p>
+
+<p>--Ah <i>ben</i>!...</p>
+
+<p>--Je le sais, va! c'est pour la femme de Djos
+Letellier.</p>
+
+<p>--Qui est-ce qui vous l'a dit?</p>
+
+<p>--C'est-elle.</p>
+
+<p>--Je ne le crois pas....</p>
+
+<p>--Elle trouvait que tu tardais beaucoup et
+m'a demandé de te ramener en voiture.</p>
+
+<p>--Vous voulez me faire parler....</p>
+
+<p>--Non, ma chère, mais je sais tout. Et elle
+t'a donné un petit papier pour le docteur?...</p>
+
+<p>--Non, monsieur, pas aujourd'hui! répond-elle
+d'un air triomphant. Ce pas aujourd'hui
+vaut son pesant d'or....</p>
+
+<p>--Pas aujourd'hui? c'est possible; mais
+elle a coutume de t'en confier?</p>
+
+<p>--Elle m'a défendu de le dire... laissez-moi
+tranquille....</p>
+
+<p>--Je riais dans ma barbe. Son mari le sait-il?
+continuai-je.</p>
+
+<p>--Son mari? son mari?... si elle est malade
+faut-il pas qu'elle ait le docteur?</p>
+
+<p>--Si elle est malade je la guérirai, moi! interrompit
+Djos d'une voix courroucée.</p>
+
+<p>--Le docteur est fin, va, reprit Picounoc, et
+il ne t'a pas donné un casque de vison pour
+rien, le jour de ta fête... il avait son intention
+c'est un diplomate, comme disent les gens
+instruits.</p>
+
+<p>--Gare à lui! il ne me pèserait guère au
+bout du bras....</p>
+
+<p>Les deux amis se rendirent au bois, et revinrent
+avec leur voyage, toujours en causant.
+Picounoc s'applaudissait d'avoir imaginé ce
+nouveau grief contre la femme de son ami.</p>
+
+<p>Ce qu'il voulait, ce n'était point rendre l'ex-élève
+ou le docteur odieux à Joseph, mais
+faire comprendre que Noémie remplaçait l'amour
+perdu par un autre amour et cherchait
+désormais le bonheur et le plaisir loin de son
+mari. Il voulait prédisposer Joseph à croire
+sa femme capable des plus grandes fautes, et
+l'aigrir assez pour qu'il put se venger de sa
+honte.</p>
+
+<p>L'histoire de son entretien avec la petite
+Mercier, n'était rien moins qu'un mensonge;
+mais il avait dressé l'enfant à mentir et à
+raconter la même histoire à peu près si Djos
+l'interrogeait. Ce qui ne manqua pas d'arriver.</p>
+
+<p>Noémie vit bien, à l'arrivée de son mari, que
+la paix du foyer allait subir un nouvel orage,
+et son coeur gros de tristesse s'éleva vers Dieu,
+pendant que ses regards, toujours chastes, se
+baissaient comme ceux d'une femme coupable.</p>
+
+<p>Djos embrassa son enfant, mais passa près
+de sa femme sans la regarder, et il demeura
+plusieurs jours sans lui parler.</p>
+
+<p>Ah! que sont-ils devenus ces beaux jours
+de naguère, où, la main dans la main, le sourire
+sur les lèvres, ces deux jeunes époux marchaient
+le chemin de la vie? L'amour débordait
+de leurs coeurs, les paroles affectueuses
+coulaient de leurs bouches, et leurs journées
+étaient bien remplies et agréables au Seigneur!
+Chaque matin ils allaient à l'ouvrage en chantant
+gaîment, et, chaque soir, ils se reposaient
+dans les bras l'un, de l'autre, après avoir remercié
+le ciel de ses bienfaits, et lui avoir
+demandé un heureux lendemain. Qui aurait
+pu prédire un orage aussi prompt dans cette
+atmosphère limpide? Qui aurait pu deviner
+tant de larmes dans les paupières radieuses de
+la jeune épouse, tant d'angoisses dans son
+âme alors sereine? Qui aurait osé croire que
+les folles vapeurs de la jalousie devaient sitôt
+s'élever sur l'esprit de l'époux heureux et l'envelopper
+de ténèbres? Un homme seul pouvait
+prédire tout cela, car tout cela était son
+ouvrage, et cet homme, c'était Picounoc le
+maudit.</p>
+
+<p>Un jour, le médecin revenant de voir un
+malade dans le bas de St. Eustache, entra
+allumer la pipe chez Joseph Letellier qu'il
+n'avait pas vu depuis longtemps; et qu'il considérait
+toujours comme l'un de ses amis.
+Joseph était allé au moulin, Noémie reçut le
+médecin avec politesse.</p>
+
+<p>--Attendez mon mari, dit-elle, il est à la
+veille d'arriver.</p>
+
+<p>Elle ne savait pas que son mari était jaloux
+du docteur. Djos avait jugé à propos de
+guetter une bonne occasion pour lui jeter à la
+face tout ce qu'il savait de ses prétendus rapports
+avec cet homme. Le docteur s'assit et
+alluma sa pipe. Il remarqua la pâleur de la
+jeune femme et son air de tristesse.</p>
+
+<p>--Vous n'êtes pas bien, Madame Letellier,
+je crois; vous êtes changée.</p>
+
+<p>--Pardon, docteur, je suis très-bien répondit-elle,
+en affectant un sourire où perçait
+la souffrance....</p>
+
+<p>--Et le bébé?</p>
+
+<p>--Oh! il se porte à merveille voyez-le....</p>
+
+<p>Le médecin s'approcha du berceau où dormait
+l'enfant....</p>
+
+<p>--Il est beau comme un ange.... Il vous
+ressemble, Madame, oui, il vous ressemble.</p>
+
+<p>Et le docteur regardait Noémie qui devenait
+rouge, et reprenait sa beauté flétrie.</p>
+
+<p>--Je puis bien l'embrasser? continua-t-il.</p>
+
+<p>--Oui, mais vous allez le réveiller.</p>
+
+<p>--Quand même; il dormira tantôt, il n'a
+que cela à faire.</p>
+
+<p>En disant cela, il se pencha sur l'enfant et
+lui donna un bon gros baiser. L'enfant s'éveilla
+en sursaut....</p>
+
+<p>--Je vous le disais, docteur, fit Noémie. Et
+elle s'inclina, à son tour, sur le petit qu'elle
+embrassa bien fort. Le docteur ne s'était pas
+relevé encore. Tous deux se trouvèrent, un
+instant, fort rapprochés, au-dessus du berceau.
+D'un peu loin on eut pu croire que les baisers
+n'étaient point pour l'enfant. On se serait
+trompé. La distance est souvent une source
+d'erreurs.</p>
+
+<p>Depuis une minute un homme regardait par
+la fenêtre, et la fureur bouleversait sa figure.
+Cet homme, c'était Djos. Il avait connu le
+cheval du docteur, et s'était glissé, sans bruit,
+jusqu'à la première vitre, pour voir ce qui se
+passait à l'intérieur.</p>
+
+<p>--Il savait que j'étais au moulin, pensa-t-il...
+mais il ne m'attendait pas sitôt, le misérable!...
+Quand il vit sa femme et le médecin se tenir
+ainsi inclinés, tête contre tête, sur le berceau,
+il se précipita dans la maison.</p>
+
+<p>--Ah! ah! les amoureux! hurla-t-il.... Je
+vous prends enfin!...</p>
+
+<p>--Noémie n'a que le temps de relever la
+tête, et elle pousse un cri à la vue de la colère
+de son mari.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! Djos, tu es fou!... Ecoute!
+écoute!</p>
+
+<p>Djos la repousse violemment.</p>
+
+<p>--Misérable! tu me trompes!</p>
+
+<p>Le docteur, stupéfait, le regarde et semble
+demander une explication.</p>
+
+<p>--Vous, coureur de femmes, lui crie Djos,
+sauvez-vous ou je vous assomme. Ah! je
+sais depuis longtemps vos intentions! je
+connais vos desseins.... Mais j'en étranglerai
+quelqu'un de ces maudits-là qui nous volent
+nos femmes parce qu'ils sont des Messieurs....
+Sortez, entendez-vous? où je vous déchire en
+mille morceaux comme une guenille!</p>
+
+<p>Le docteur eut peur, et il eut raison, car
+Djos, ne se possédait plus, et pouvait, d'un
+instant à l'autre, se porter à des violences
+terribles. Il sortit, se jeta dans sa carriole et
+fouetta son cheval....</p>
+
+<p>--Il est fou, pensa-t-il....</p>
+
+<p>Cet esclandre du malheureux Joseph ne
+resta pas caché, et bientôt l'on sut, dans la
+paroisse, qu'il était jaloux. Plusieurs de ses
+amis essayèrent de le guérir de ce mal, et de
+lui rendre la paix, mais leurs efforts furent à
+peu près inutiles; ils ne réussirent point à le
+délivrer des injustes soupçons qu'il nourrissait
+contre sa femme. Il croyait avoir des preuves
+de la légèreté de cette bonne créature, mais
+il ne voulait pas les révéler, et il se renfermait
+dans un silence obstiné. Il aimait encore
+mieux passer à tort pour jaloux, que de subir
+la honte de posséder une femme infidèle. Et il
+pensait en savoir assez pour confondre l'innocente
+victime. Picounoc l'approuvait dans sa
+conduite, et, sans paraître le conseiller en rien,
+lui glissait sournoisement certains avis qui
+étaient toujours trop fidèlement suivis.</p>
+
+<p>Cependant il lança, sur les ailes de la rumeur,
+une parole méchante qui fit son chemin.
+Il confia discrètement à l'un de ses amis, qui
+jura de ne jamais en desserrer les dents, que
+Djos, si jaloux, était lui-même un mari assez
+galant, et, qu'à plusieurs reprises, il avait osé
+manquer de respect envers Aglaé. La nouvelle
+se répandit vite--bien que toujours elle
+fut répétée à l'oreille, à voix basse, et avec promesse
+qu'elle n'irait pas plus loin. Il paraît
+que si l'on veut qu'une chose soit vite connue,
+il faut l'entourer de mystères et prier ceux
+qui la connaissent de n'en jamais parler. Personne
+ne sut d'où était sortie cette intéressante
+nouvelle. De temps en temps la confidence
+recommençait revue et augmentée. On alla
+jusqu'à dire qu'Aglaé, la femme sage et dévouée
+de Picounoc, avait donné un soufflet à
+l'impertinent Joseph, et que celui-ci l'avait,
+dans sa colère, menacée d'une bonne revanche.
+Picounoc revoyait lui-même et amplifiait les
+nouvelles éditions de son mensonge.</p>
+<br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LES PRÉSENTS ENTRETIENNENT L'AMITIÉ.</h3>
+<br>
+
+<p>
+L'hiver s'enfuit, comme il s'en va toujours
+quand arrive le mois de mai. On dirait que
+la neige replie ses voiles blanches, comme le
+vaisseau, dans le calme, et, déjà, le long des
+clôtures seulement, quelques bancs légers
+achèvent de fondre aux feux du soleil. Les
+ruisseaux et les fossés coulent à pleins bords,
+et forment des chutes curieuses en se jetant
+au fleuve du haut des caps. C'est un murmure
+universel. La vie se réveille de toutes parts,
+la nature sort d'un long sommeil. Le soleil,
+de plus en plus matinal, apparaît au-dessus
+des forêts verdissantes, et longtemps d'avance,
+on le divine aux reflets d'or dont il parsème
+l'orient. Peu à peu la terre se réchauffe, les
+sillons fument, et les prairies se couvrent de
+leurs riches tapis de verdure. Les arbres se
+drapent de nouveau dans un feuillage qui
+renaît sans cesse, et les oiseaux reprennent, sur
+les rameaux qui bercent les nids, l'éternel
+concert qu'ils donnent à Dieu. Les fleurs
+s'ouvrent sur le bord du chemin et versent,
+au voyageur, leurs premiers parfums. Les
+enfants éveillés sortent des maisons, comme
+les petits oiseaux des nids de foin, comme les
+abeilles de leurs ruches, et ils remplissent l'air
+de leurs cris de joie. Les brillants reflets du
+jour illuminent les fenêtres qui s'ouvrent tout
+grandes pour laisser entrer l'air pur et la
+chaleur vivifiante. Le pauvre sourit, car il ne
+grelotte plus auprès d'un poêle sans feu, et la
+bise glacée ne l'empêchera plus d'oublier sa
+misère dans le sommeil. Partout s'éveille la
+gaîté, partout renaît l'espérance. Mais non!
+il est une maison qui reste enveloppée dans
+une atmosphère mortelle; une maison où le
+soleil entre sans éveiller l'espoir, ou l'hiver
+dure encore, ou la saison des frimas est sans
+fin, où l'hirondelle paisible ne veut plus
+bâtir son nid de terre, où l'abeille ne s'arrête
+plus en passant, parce que la paix n'y habite
+point.... Une femme pâle, les yeux rouges
+de pleurs, les joues amaigries par le chagrin,
+parcourt seule, comme une ombre plaintive, les
+pièces de la demeure solitaire. Le maître n'y
+vient plus que comme un étranger. Il entre
+il sort, sans sourire, sans donner un regard
+de pitié à la femme infortunée qui se meurt
+d'ennuis et de douleur. Seul, comme un dernier
+rayon de lumière dans le ciel orageux, un bel
+enfant joue assis sur le plancher couvert de
+<i>catalognes</i>. Oh! elle est bien triste la maison
+de Joseph Letellier! elle est bien triste, en ces
+beaux jours, quand toutes les autres maisons
+se remplissent de bruits, de chants et d'amour...</p>
+
+<p>La jalousie est une véritable folie, et celui
+qui en est atteint est bien à plaindre. Il perd
+la lucidité d'esprit, et son jugement devient
+faux. Il souffre mille morts, rend les autres
+malheureux, mais s'inflige à lui-même le plus
+cruel des martyres. Celui qui souffle ce poison
+dans l'âme de son semblable est plus coupable
+que s'il versait le sang.... Picounoc voyait
+depuis longtemps le ravage dont il était cause;
+mais il ne se laissait pas attendrir par tant de
+souffrances; et puis, il fallait qu'il en fut ainsi
+pour qu'il arrivât à la possession de cette
+femme aimée que le malheur rendait plus admirable
+encore. Lorsqu'il rencontrait Joseph,
+et cela arrivait souvent, il ne manquait pas de
+lui parler de Noémie: il prenait un véritable
+plaisir à tourner, comme l'on dit, le fer rouge
+dans la plaie. Par un mot, par un regard,
+par un sourire même, il rappelait à l'infortuné
+jaloux, son irréparable malheur; il réveillait
+dans son âme, avec les ennuis, des idées
+de vengeance. Confident du pauvre visionnaire,
+il savait tout ce qui se passait entre
+les deux époux, et il envenimait leurs
+querelles sous prétexte de rétablir l'accord.
+Un dimanche qu'ils revenaient tous deux de
+l'église en fumant leur pipe, Joseph dit:</p>
+
+<p>--J'ai l'espoir que le bonheur va revenir
+dans la maison. Noémie va à confesse souvent,
+et, bien sûr que si elle voulait continuer ses
+folies, elle n'irait point.</p>
+
+<p>Picounoc éclata de rire.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! que tu es simple! dit-il....
+Enfin tant mieux pour toi! car si tu peux la
+croire une sainte et fidèle épouse, ton bonheur
+sera le même--qu'elle le soit ou ne le soit pas.</p>
+
+<p>Djos demeura un instant pensif.</p>
+
+<p>--Et tu crois qu'elle serait capable de jouer
+ainsi avec les sacrements?...</p>
+
+<p>--Je ne dis pas cela.... Mais je crois qu'elle
+fait semblant d'aller à confesse et qu'elle n'y
+va pas...et qu'elle ne fait pas semblant de voir
+le docteur, en passant, mais qu'elle le voit bien..</p>
+
+<p>--Ah! ce n'est pas facile. Elle sait que je
+l'épie.</p>
+
+<p>--De loin. Tu ne connais pas les femmes...
+Les femmes, c'est tout ce qu'il y a de plus fin
+et de plus rusé dans la création... quand
+l'amour les pique, où les brûle si tu veux. Nous
+autres, quand nous sommes amoureux, nous
+faisons des sottises, des coups de tête, du bruit,
+et que sais-je? Les femmes, batiscan! plus
+elles sont méchantes et plus elles s'efforcent
+de paraître bonnes. Et elles ont raison; c'est
+le scandale en moins. Nous autres nous nous
+vantons de nos succès; elles les nient toujours...
+Tu en apprendras encore, mon jeune homme.</p>
+
+<p>--Je sais qu'elle va à confesse, le curé me
+l'a dit....</p>
+
+<p>--Et il t'a dit sa confession, je suppose?</p>
+
+<p>--Non, un curé ne peut jamais révéler la
+confession?</p>
+
+<p>--Eh bien! en es-tu plus avancé de savoir
+qu'elle se confesse--</p>
+
+<p>--Il me semble que l'on se confesse afin de
+changer de vie, de laisser le péché et de devenir meilleur.</p>
+
+<p>--Eh oui!... cela n'empêche pas que les
+vieux soient aussi fringants que les jeunes, et
+le monde d'aujourd'hui aussi dépravé que celui
+des premiers temps--du moins j'ai entendu un
+homme instruit faire cette remarque, et Batiscan!
+je crois qu'il avait raison....</p>
+
+<p>--Le docteur va se marier; il sera plus sage
+et sa femme le gardera pour elle.</p>
+
+<p>--C'est un joli remède que le mariage, tu
+peux en juger.... Tiens! écoute, je te l'ai dit
+déjà, une femme qui oublie ses devoirs en
+faveur d'un homme, les oubliera en faveur de
+dix; il n'y a qu'une condition à remplir pour
+cela, c'est qu'elle trouve, sur son chemin, dix
+hommes qui lui plaisent. Et s'il s'en trouve
+un, pourquoi pas dix?</p>
+
+<p>--C'est bien raisonnable, tout ce que tu dis
+là, mais c'est bien pénible à croire....</p>
+
+<p>--Pour toi, oui, mais non pour moi.</p>
+
+<p>--Pourquoi donc?</p>
+
+<p>--Parce que ta femme est belle, ardente,
+passionnée, et que la mienne est d'une tiédeur
+désespérante. Ta femme ne sera pas sage
+avant les soixante-et-dix, la mienne....</p>
+
+<p>--Elle le sera, et bientôt! ou....</p>
+
+<p>--Que feras-tu?...</p>
+
+<p>--Je la tuerai!</p>
+
+<p>--C'est grave....</p>
+
+<p>--J'ai le droit de le faire. Un mari peut
+tuer sa femme adultère.</p>
+
+<p>--Au moins, faut-il qu'il choisisse bien le
+moment....</p>
+
+<p>--Le moment! on ne le choisit pas, il s'offre.</p>
+
+<p>--Et tu la tuerais?</p>
+
+<p>--Oui, mille noms!...</p>
+
+<p>--Veux-tu parier que je me fasse aimer de
+Noémie?</p>
+
+<p>--Toi?</p>
+
+<p>--Oui, moi.</p>
+
+<p>--C'est pour le coup que sa vie serait au
+bout.</p>
+
+<p>--Veux-tu que j'essaie, pour te prouver ce
+que je viens de te dire sur les caprices des
+femmes?</p>
+
+<p>--Essaie.</p>
+
+<p>--Écoute, tu es mon ami, je te jure que je
+respecterai Noémie, par égard pour toi, mais
+je te donnerai la preuve de son infidélité, et
+tu jugeras toi-même, tu verras de tes yeux....</p>
+
+<p>Le lendemain, vers midi, un colporteur,
+portant sur son dos une cassette pleine de
+nouveautés, entra chez Joseph. Il déposa son
+fardeau sur une table, déboucla les courroies et
+fit un tour dans la <i>place</i>, en gesticulant et parlant
+avec volubilité:</p>
+
+<p>--Que vous faut-il, madame et monsieur?
+--il s'adressait à Joseph et à Noémie--j'ai les
+meilleures indiennes, le coton le plus fin, à des
+prix excessivement bas. Vous avez besoin de
+mouchoirs? J'ai des mouchoirs de soie de
+de toutes les couleurs: des rouges, des blancs,
+des bleus! c'est doux, c'est riche, tenez! vous
+allez voir. Et, ouvrant sa boîte, il en aveit des
+mouchoirs, des indiennes, du coton; et, à mesure
+qu'il tirait à lui une pièce, il s'animait.</p>
+
+<p>--Des aiguilles! des longues, des courtes,
+des grosses, des petites, à votre goût!... Du
+fil, des fuseaux, des pelotes de toutes les
+nuances, de toutes les qualités, de tous les
+numéros!... Je suis assorti, bien assorti!...
+Tenez! regardez cette batiste, c'est comme de
+la soie: ça reluit, c'est fort... ne craignez
+pas! touchez, touchez!... Allons! que vais-je
+vous vendre? Il faut que vous m'encouragiez.
+Je commence; je suis étranger ici, et c'est la
+première fois que je passe dans cette paroisse...
+Une belle paroisse assurément, et riche! cela
+se voit....</p>
+
+<p>Noémie regardait son mari et n'osait rien
+toucher. Elle avait besoin d'une robe pour le
+petit, d'un tablier pour elle-même, et de beaucoup
+d'autres petits objets.... Djos lui dit à
+la fin:</p>
+
+<p>--Achète ce que tu voudras; je n'ai pas
+coutume de te gêner.... Elle acheta, pour son
+enfant, une étoffe fort, jolie.... Comme il
+sera mignon là-dedans! pensait-elle. Elle acheta
+aussi quelques autres petites choses.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas tout, reprit le marchand, il
+vous faut un châle, Madame. J'en ai un bien
+beau, de soie avec une fleur de satin brodée
+dans la pointe... et il est grand! vous pouvez
+vous envelopper toute entière dedans,
+voyez! je le déplie.</p>
+
+<p>--Oh! non, monsieur, ne le dépliez pas, ne
+vous donnez pas cette peine, c'est inutile....</p>
+
+<p>Le marchand entêté déplia quand même un
+châle vraiment superbe. Picounoc entra sur
+ces entrefaites. Il se mit à rire, car ses
+regards aperçurent l'individu avant la marchandise.
+Il était un peu drôle à voir ce
+colporteur, car, outre sa cassette, il portait
+une jolie bosse sur son dos et d'énormes
+lunettes vertes sur son nez. Sa barbe, rouge
+à la racine, et noire ailleurs, laissait deviner
+l'usage de la teinture, et couvrait, comme
+d'un masque, son visage blême. Donc
+il était curieux à voir, et Picounoc ne se gêna
+pas de rire. Mais, à la vue du châle, il prit
+son sérieux.</p>
+
+<p>--C'est un beau morceau, dit-il de sa voix
+nasillarde, en tâtant la soie du châle....</p>
+
+<p>--Et pas cher! reprit le bossu.</p>
+
+<p>--Quel prix!</p>
+
+<p>--Dix piastres....</p>
+
+<p>--Dix piastres!</p>
+
+<p>--C'est pour la vie, remarquez ça....</p>
+
+<p>--Pour des habitants c'est trop beau, dit
+Joseph.</p>
+
+<p>--Pour des habitants riches? allons! ce n'est
+que ce qu'il faut.... Voyons, faites un cadeau
+à votre petite femme.... Elle vous aimera
+bien pour cela...</p>
+
+<p>--Si je savais!... dit Joseph, en regardant
+Noémie.</p>
+
+<p>--Oh! je t'aimerai bien sans cela, va! répondit
+la douce jeune femme.</p>
+
+<p>--Je n'ai que celui-là, prenez-le; vous le
+regretterez si vous ne l'achetez pas.... Prenez,
+prenez! pour faire plaisir à votre petite femme.</p>
+
+<p>Picounoc qui furetait dans la boîte aux
+nouveautés, pendant ce temps, découvrit un
+second châle, qui, à en juger par ce que l'on
+en voyait, devait être bien semblable au
+premier. Il se retourna gravement et dit:</p>
+
+<p>--Voyons, Djos, fais donc ce cadeau à ta
+femme, vas-tu <i>mesquiner</i> quelques piastres?</p>
+
+<p>--Si elle le veut, répondit Djos, le voici.
+Djos crut que Picounoc voulait s'insinuer
+dans les bonnes grâces de Noémie et commencer
+son oeuvre de perversion. Il voulut déjouer
+ses plans et le prévenir.</p>
+
+<p>--Je prends le châle, reprit Djos, ma
+Noémie, aime-moi un peu pour cela.</p>
+
+<p>--O Joseph, tu crois donc, qu'il te faut
+acheter mon amour? S'il en est ainsi, je ne
+veux pas de ce présent. Une femme honnête
+ne se vend pas--même à son mari....</p>
+
+<p>--Prends-le, et faisons la paix....</p>
+
+<p>Elle prit le châle, le déplia, l'admira, puis
+souriante, l'alla serrer dans sa commode.</p>
+
+<p>Picounoc pensa: La paix ne sera pas longue;
+ce n'est qu'un armistice.</p>
+
+<p>Le marchand, content de la vente qu'il
+vient de faire, recharge sa boutique sur son
+dos, ou plutôt sur sa bosse passe les courroies
+de cuir sur ses épaules et sous ses bras, les
+boucle serré, salue et sort.</p>
+
+<p>--Quel drôle de compère! s'il avait la
+barbe rouge et le dos moins difforme, je le
+prendrais pour quelqu'un que j'ai bien connu,
+pensa Djos.</p>
+
+<p>Quand le marchand fut à quelques pas de
+la maison, il se détourna.</p>
+
+<p>--Mille noms! dit Djos qui sort pour reconduire
+Picounoc, je crois que, c'est lui.</p>
+
+<p>Le marchand continua sa route.</p>
+
+<p>Picounoc ne remarqua pas l'exclamation de
+son ami; il avait quelque chose en tête. Il
+partit et atteignit bientôt le colporteur.</p>
+
+<p>--Vous avez encore un châle semblable à
+celui que vous venez de vendre, lui dit-il.</p>
+
+<p>--Non, monsieur, pas tout à fait pareil. La
+différence n'est que dans la fleur, cependant;
+l'une est rouge: ce sont des roses entrelacées,
+l'autre est bleue: une poignée de myosotis.
+C'est aussi beau d'une façon que de l'autre.
+Voulez-vous le voir? Vous demeurez près
+d'ici n'est-ce pas? Je vais entrer chez vous...
+Votre femme serait jalouse si elle n'avait pas
+un châle aussi beau que celui de sa voisine, et
+celui qui me reste est plus beau... Ce sont des
+fleurs bleues; c'est plus délicat que le rouge;
+c'est de meilleur goût.</p>
+
+<p>--En avez-vous vendu d'autres dans la
+paroisse?</p>
+
+<p>--Non, je dois avouer que ça ne se vend
+guère....</p>
+
+<p>--J'en voudrais un tout à fait pareil à celui
+de madame Letellier.</p>
+
+<p>--De madame Letellier?... fit le marchand
+un peu surpris....</p>
+
+<p>--Oui, de cette dame que vous venez de
+quitter....</p>
+
+<p>--Je n'en ai point......impossible......pour
+aujourd'hui, du moins....</p>
+
+<p>--Pouvez-vous m'en apporter un?</p>
+
+<p>--Certainement; la semaine prochaine, pas
+plus tard....</p>
+
+<p>--C'est bon! je l'achèterai, mais à une condition.</p>
+
+<p>--Laquelle?</p>
+
+<p>--A la condition que vous n'en vendiez pas
+d'autres semblables, dans la paroisse, avant six
+mois, et que vous n'en direz mot à personne,
+entendez-vous?</p>
+
+<p>--Conditions faciles. Je pourrai en vendre
+avec des fleurs bleues?</p>
+
+<p>--Bleues, jaunes, violettes, rouges, pourvu
+que ce ne soient pas deux roses.</p>
+
+<p>--La semaine prochaine, vendredi ou samedi,
+vous l'aurez.</p>
+
+<p>En effet, le bossu revint, et Picounoc paya
+de bon coeur le châle demandé. En sus, il
+offrit un verre au marchand, qui se donna
+garde de le refuser. Aglaé ne vit pas alors le
+joli cadeau que son mari lui destinait; malade
+depuis quelques jours, elle ne laissait pas
+encore la chambre où elle venait de donner le
+jour à une belle grosse fille.</p>
+
+<p>Un rayon de soleil entra dans la maison
+assombrie de Joseph Letellier. Je ne parle
+pas du soleil matériel qui entre indifféremment
+dans toutes les demeures, pourvu que
+l'on ouvre les volets; mais de ce soleil de
+l'âme qui ne se lève que dans la paix et ne
+brille que pour la vertu.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+VII</h3>
+
+<h3>LE RENDEZ-VOUS.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Voyant sa femme toujours triste, pieuse et
+soumise, Joseph commença à croire qu'il
+l'avait soupçonnée à tort ou qu'elle revenait à
+lui. Noémie renaissait à l'espérance, car elle
+trouvait son mari moins indifférent, moins
+sombre. Elle surprenait parfois un sourire sur
+ses lèvres, un soupir dans son coeur. Picounoc
+observait les époux.</p>
+
+<p>--Batiscan! se dit-il, à part soi, un soir qu'il
+avait veillé avec eux, il est temps d'agir, si je
+ne veux perdre la partie.</p>
+
+<p>Il se mit à visiter plus souvent ses jeunes
+voisins, s'efforçant de leur être agréable en
+toutes manières. Djos était prévenu et
+faisait bonne garde. Cependant il s'absentait
+souvent pour aller au champ, ou au moulin, ou
+au marché; car les cultivateurs doivent voir
+à ce que leurs récoltes soient sauvées en bon
+ordre et bien vendues. Picounoc guettait le
+moment ou Noémie restait seule pour aller,
+sous un prétexte quelconque, la voir et lui
+parler. Il connaissait sa vertu et ne disait
+jamais rien qui put l'effaroucher. Mais il
+payait la petite Mercier pour raconter à Djos
+ses visites fréquentes. Et, comme l'on aime à
+dire du mal, la petite Mercier en disait pour
+plus que son argent. A la fin Djos en prit
+ombrage:</p>
+
+<p>--Si tu veux que nous restions amis, dit-il
+à Picounoc, viens un peu moins souvent chez
+moi quand ma femme est seule.</p>
+
+<p>--Ah! tu as peur! Laisse-moi faire; je suis en
+train de te prouver la justesse de mon jugement
+sur les femmes en général et la tienne en
+particulier.... Ta femme m'aime.</p>
+
+<p>--Tu mens!</p>
+
+<p>--Je te le prouverai.</p>
+
+<p>--Tu n'en es pas capable... comment?</p>
+
+<p>--Comme je voudrai. Elle viendra où je
+l'appellerai, et à l'heure qu'il me plaira.</p>
+
+<p>--Je vous tue tous les deux.</p>
+
+<p>--Arrête, Djos, tu ne raisonnes pas; souviens-toi
+que je t'ai dit que mon amitié te protége,
+comme elle protége ta femme. Je n'abuserai
+pas de la faiblesse de Noémie, ni de sa folle
+passion. Je te dirai l'heure et le lieu, et tu
+seras là.</p>
+
+<p>--Si elle me trompe, si elle s'oublie jusqu'à
+oser te rencontrer quelque part, je la tuerai,
+entends-tu? oui! je la tuerai là, comme une
+chienne, et tu seras témoin de ma vengeance.</p>
+
+<p>Picounoc souriait.</p>
+
+<p>--Et de ton innocence dit-il, puisqu'un
+mari n'est pas coupable quand il se permet de
+ces corrections.</p>
+
+<p>--Je me fiche pas mal d'être coupable ou
+non.</p>
+
+<p>--Quand veux-tu que cette épreuve ait lieu?</p>
+
+<p>--Quand ta voudras....</p>
+
+<p>--Je t'avertirai.</p>
+
+<p>Djos était dans une surexcitation terrible.
+Il allait donc enfin avoir la preuve de l'infidélité
+de sa femme.... Oh! quelles angoisses
+déchiraient son âme! Il ne dormait plus,
+ou s'éveillait en proie à d'affreux cauchemars;
+il ne mangeait plus et dépérissait comme la
+plante que la rosée ne rafraîchit pas, que le
+soleil ne réchauffa jamais. Parfois il avait
+envie de se sauver pour n'être pas témoin de
+sa honte, et, parfois, il était tenté de tuer sa
+femme et de se tuer lui-même ensuite. Mais
+le doute surgissait toujours: Si elle n'était pas
+coupable!... Et l'enfant, que deviendrait-il? Ce
+chérubin vermeil comme il sourit pendant
+que son père pleure et gémit! Pourquoi ce
+délai si long? S'il faut être plongé dans le
+profond de l'abîme autant vaut y tomber de
+suite. Rien d'insupportable comme la perspective
+ou l'attente d'une calamité.</p>
+
+<p>Déjà plus d'un mois s'est s'écoulé depuis que
+Picounoc a déclaré à son ami qu'il allait le
+convaincre de l'infidélité de sa femme, et
+chaque jour augmente la souffrance et le
+ressentiment du mari jaloux. Il est devenu
+irritable et sa maison, si remplie de joies et de
+charmes autrefois, est pour lui maintenant un
+lieu d'ennuis et de malédictions. Picounoc
+le sait et prolonge à dessein ce martyre.
+La fête de l'église arrivait. C'est la coutume,
+pour les gens de la paroisse, d'aller à confesse
+et de communier à cette grande fête. Et,
+par toutes les routes, les femmes pieuses,
+les jeunes filles, et les hommes aussi, merci
+à Dieu, se dirigent, dès la veille, vers l'église
+pour se confesser le soir, ou le matin de
+bonne heure. Noémie partit comme bien
+d'autres: mais ne pouvant laisser son enfant
+seul, elle demanda pour <i>garder</i> en son absence,
+Héloïse Hamel, la petite José-Antoine,
+comme on la nommait toujours. Djos la vit
+partir avec satisfaction. Elle étrennait son
+châle neuf, et elle était bien belle ainsi drapée
+dans cette magnifique étoffe. Les compliments
+ne lui furent pas ménagés, et peut-être dût-elle
+ajouter à sa confession quelques pensées
+de vanité.</p>
+
+<p>La fête de l'église tombe, chez nous, le 25 de
+septembre. La brunante arrive de bonne
+heure alors et les soirées commencent à s'allonger.
+Parfois il fait un temps ravissant,
+parfois la pluie tombe en abondance. Cette
+fois, on se serait cru en juillet tant le soleil
+était chaud.</p>
+
+<p>Picounoc avait vu s'éloigner Noémie, il
+aborda Djos et lui dit d'un ton moqueur:</p>
+
+<p>--Eh bien! es-tu prêt à subir l'épreuve?...</p>
+
+<p>--Tu choisis mal le moment, repartit Djos
+d'un air triomphant, elle est allée à l'église.</p>
+
+<p>--Je le sais.</p>
+
+<p>Ce je le sais, dit sèchement, fit perdre contenance
+à Joseph. Cependant il ajouta:</p>
+
+<p>--Comment vas-tu faire alors?</p>
+
+<p>--Suis-moi.</p>
+
+<p>Djos obéit machinalement. Il suivit Picounoc
+pendant une dizaine de minutes:</p>
+
+<p>--Où me mènes-tu? demandait-il de temps
+à autres.</p>
+
+<p>En arrière de la maison de Picounoc, à
+quelques arpents, se trouvait un jardin planté
+d'arbres fruitiers. Les pruniers entremêlaient
+leurs branches serrées, les pommiers arrondissaient
+en dômes leurs cimes chargées de
+fruits, les gadelliers formaient une haie rouge
+et verte le long de la clôture, et quelques
+grands cerisiers élevaient, au dessus de tout,
+leurs têtes chargées de grappes de pourpre.
+Sous ces arbres le gazon était épais et moelleux.
+Il faisait bon de s'y reposer quand le soleil
+brûlait les prairies. Le soir, les ombres s'entassaient
+vite aux pieds des troncs épars, sous
+les rameaux touffus. Picounoc conduisit Joseph
+dans ce jardin:</p>
+
+<p>--Reste ici, lui dit il, et ne bouge pas: il
+faut attendre un peu; mange des pommes pour
+te désennuyer.</p>
+
+<p>--Et toi, où vas-tu?</p>
+
+<p>--Au devant de ta femme.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'elle doit....</p>
+
+<p>--Venir ici, mon cher....</p>
+
+<p>--Tu te moques de moi, je le vois bien....</p>
+
+<p>--C'est elle qui se moque de toi... et de
+la confession....</p>
+
+<p>--Elle n'est pas allée à confesse?</p>
+
+<p>--C'est un prétexte... comprends-tu?...
+Tu comprendras tout à l'heure, pauvre ami.
+Diable, dit-il, feignant la surprise, qui a mis ce
+bois ici?--il montrait un tas de rondins de bois
+franc, jetés près de la clôture, en dehors--on
+l'aura oublié.</p>
+
+<p>Djos se pencha, prit un rondin et le fit tournoyer
+au bout de son bras.</p>
+
+<p>--Cela frapperait bien, dit-il.</p>
+
+<p>--Oui, mais un peu trop fort... ça pourrait
+tuer, repartit Picounoc, et il sortit du jardin.</p>
+
+<p>Djos était ahuri.</p>
+
+<p>--C'est peut-être un tour, pensa-t-il... Il sait
+que je suis jaloux et s'amuse à mes dépens...
+pourtant c'est un bon ami et il ne m'a jamais
+trompé.... Ah! la malheureuse! si elle vient!--et
+il brandissait son bâton.--je me vengerai!
+un mari outragé a bien le droit de se venger....</p>
+
+<p>Il attendait depuis assez longtemps, et n'était
+pas loin de croire à une mystification, quand
+il entendit parler et vit deux personnes
+s'avancer par le sentier. Il sentit le froid
+courir dans ses veines et se mit à trembler.
+Il éprouvait l'angoisse horrible du condamné
+qui aperçoit l'échafaud. Peut-être même eut-il
+moins souffert s'il eut marché à la mort;
+car il y a quelque chose de plus douloureux,
+de plus désespérant que la mort, c'est le
+déshonneur. Il s'appuya contre la clôture, et
+ses yeux, regardant à travers les branches
+noires, se fixèrent sur les auteurs de son supplice
+qui s'approchaient comme deux ombres.</p>
+
+<p>Picounoc avait dit à sa femme:</p>
+
+<p>--Il faut jouer un tour à Djos. Tu sais
+comme il est jaloux et comme la jalousie le
+rend ridicule. J'ai un moyen de le guérir.
+Je lui ai dit que j'avais un rendez-vous, ce soir,
+avec Noémie, dans le jardin. Il m'a cru sur
+parole, et, bien que Noémie soit à l'église, il
+s'attend à la voir venir sous les pommiers, se
+faire conter fleurette. Il est là qui épie, avec
+des yeux ardents, le moment de notre arrivée.
+Il s'est préparé comme un curé la veille d'une
+grande fête, et veut lui faire un sermon comme
+elle n'en a jamais entendu, sur les devoirs de
+la femme, et les suites funestes de l'amour.
+Viens, et, quand il sera au plus beau de son
+zèle, tu te feras connaître.... Ça sera drôle de
+voir la figure qu'il fera; jamais jaloux n'aura
+été mieux pris. Et puis j'ai un cadeau à te
+faire... un beau châle pareil à celui de Noémie.</p>
+
+<p>--Un beau châle? Montre donc!</p>
+
+<p>--Tiens! mets-le sur tes épaules....</p>
+
+<p>--Djos ne le verra pas, il fait trop noir.</p>
+
+<p>--J'allumerai une allumette exprès, à un
+moment donné.... Tu ne me parleras pas,
+mais tu feras de gros soupirs.... Je t'appellerai
+Noémie, je t'embrasserai.... Oh! comme il sera
+bien joué, le pauvre fou! et c'est assez de cela
+pour le guérir.</p>
+
+<p>Aglaé s'enveloppa, souriante, dans son magnifique
+châle et suivit son mari au jardin.</p>
+
+<p>--Je t'aime! disait Picounoc en passant sous
+les arbres ombreux.</p>
+
+<p>La brûlante déclaration fut suivie d'un
+profond soupir.... Les rameaux s'agitaient au
+passage des amoureux, et, quelques fruits mûrs,
+pommes et prunes, roulaient avec un bruit
+léger sur le gazon.</p>
+
+<p>Djos avait un poids énorme sur la poitrine--c'était
+le poids de la douleur et de la colère--il
+râlait comme un moribond; une sueur froide
+mouillait ses tempes.</p>
+
+<p>--Asseyons-nous ici, dit Picounoc, l'herbe
+est touffue et molle, ô ma douce Noémie.</p>
+
+<p>Djos eut envie de pousser une clameur, le
+son expira dans son gosier. Il serra convulsivement
+le bâton qu'il tenait à la main.</p>
+
+<p>--Pourquoi, ô Noémie, pourquoi m'as-tu
+fait si longtemps souffrir? tu sais que je t'aime
+depuis que je t'ai vue pour la première fois.</p>
+
+<p>Un baiser sonore retentit sous les arbres
+chargés de fruits, et la joue de la jeune femme
+s'empourpra comme les prunes suspendues
+aux branches. Djos fit un pas. Celui-là eut
+été effrayé qui eut pu voir la pâleur de son
+visage et le feu de ses orbites. Ses mains
+musculeuses s'ouvraient et se fermaient comme
+les serres des éperviers; il se penchait sous
+les arbres et tâchait de voir, dans l'obscurité,
+ce qui se passait à quelques pas de lui.</p>
+
+<p>--C'est donc vrai, pensait-il, plus de doute!
+elle est infidèle!... elle me trahit! elle oublie ses
+serments et mon amour! elle oublie notre
+enfant!... elle oublie qu'elle est mère!... Ah!
+c'est trop souffrir, mon Dieu! c'est trop souffrir!...
+que ne suis-je mort avant d'avoir connu
+ma honte et mon infortune!...</p>
+
+<p>Il fut distrait de ces pensées amères, par le
+bruit de plusieurs baisers; il s'avança soudain
+vers le couple heureux, puis s'arrêta comme
+s'il eut regretté de s'être trahi....</p>
+
+<p>--As-tu entendu, dit Picounoc?</p>
+
+<p>--Oui, répondit une voix de femme, quelqu'un
+vient, je crois, sauvons-nous!...</p>
+
+<p>--Non, restons, mais ne disons rien, écoutons
+encore.</p>
+
+<p>Ils écoutèrent longtemps, mais le silence
+était profond. Djos se tenait immobile à quelques
+pas.</p>
+
+<p>--Il n'y a personne, reprit Picounoc, c'est
+une pomme qui est tombée de l'arbre, ne crains
+rien, Noémie. Enveloppe-toi dans ton châle
+à cause du serein. Appuie ta tête sur mon
+bras ma bien-aimée. Il faut que je voie tes
+beaux yeux noirs, ne serait-ce qu'un moment.</p>
+
+<p>--Alors il frotta sur une pierre une allumette
+chimique. A la pâle lueur qui s'épandit
+sous les rameaux, Djos vit, enveloppée dans
+le beau châle de soie aux roses entrelacées, une
+femme à demi-couchée sur la pelouse, les pieds
+perdus sous les touffes de trèfles et la tête
+appuyée sur le bras de Picounoc.... Au même
+instant Picounoc, soulevant le coin du châle
+qui voilait la tête de cette femme, imprima sur
+des lèvres brûlantes un long baiser. Djos ne vit
+plus rien, car la lueur s'éteignit, et ses yeux se
+remplirent de larmes ardentes comme la poix.
+Il sent une rage immense lui monter du fond
+du coeur jusqu'au cerveau, bondit, jette une
+clameur et, de son bras terrible, abat le rondin
+sur la tête de la femme heureuse.</p>
+
+<p>--Picounoc se dresse, feignant la surprise
+et la colère:</p>
+
+<p>--Tu l'as tuée, malheureux, dit-il....</p>
+
+<p>--Tant mieux, répondit, Joseph, grisé par
+la jalousie, la colère et le sang. Puis il se
+pencha sur le cadavre.</p>
+
+<p>--Noémie, Noémie, dit-il, d'une voix saccadée,
+que Dieu te pardonne ce que je n'ai
+pu te pardonner, moi!...</p>
+
+<p>Il prit la femme et la releva.</p>
+
+<p>--Es-tu morte?</p>
+
+<p>Il tâta le crâne, et vit qu'il était brisé. Alors
+il étendit la morte sur la couche de verdure
+tachée de sang, et se dirigea vers la barrière
+du jardin. Quelque chose d'étrange se passait
+au fond de son âme, et sa colère, un instant
+apaisée, se réveillait plus terrible. Il ne tenait
+plus son arme meurtrière, mais ses poings
+osseux étaient fermés, et il éprouvait comme
+un besoin de frapper encore. L'image de Picounoc
+passa devant ses yeux, moqueuse et
+provocatrice. Il frémit et leva le bras sur
+elle. Son ami lui apparaissait dans toute sa
+hideur.</p>
+
+<p>--Picounoc! cria t-il.</p>
+
+<p>--Que veux-tu? répond celui-ci qui se tient
+prudemment à l'écart.</p>
+
+<p>--Où es-tu? Viens ici, continue Djos d'une
+voix que la colère rend tremblante.</p>
+
+<p>Picounoc ne répond pas.</p>
+
+<p>--Je te rejoindrai, bien, va, maudit! Pourquoi
+as-tu perdu ma femme? Pourquoi m'as-tu
+révélé mon malheur? J'étais heureux! je
+l'aimais! fallait me laisser ignorer ses fautes!...</p>
+
+<p>Et, tout en faisant ces reproches à son ami,
+il le cherchait sous les arbres, marchant fiévreusement,
+tantôt droit, tantôt courbé, secouant
+et cassant, de ses mains puissantes, les branches
+qui lui barraient le passage. S'il l'eût attrapé,
+il lui eût fait payer cher sa dernière fantaisie;
+mais Picounoc avait enjambé la clôture et
+s'enfuyait à la maison.</p>
+
+<p>--Lâche! hurla Djos... tu fais bien de te
+cacher.... mais je te rejoindrai tôt ou tard....</p>
+
+<p>Il sortit et se rendit chez lui. La petite José-Antoine,
+qui berçait l'enfant sur ses genoux,
+lui dit en le voyant entrer.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! Monsieur Joseph, comme vous
+êtes changé! êtes-vous malade?</p>
+
+<p>Djos ne répondit pas. Il s'approcha de
+l'enfant, le prit dans ses bras, le pressa sur
+son coeur et le couvrit de baisers.</p>
+
+<p>--Ce cher petit, repartit Héloïse, il commence
+à parler un peu. Je lui ai fait dire:
+Papa, maman....</p>
+
+<p>L'enfant sourit en regardant son père et
+répéta: Papa, maman.</p>
+
+<p>--Des larmes remplirent les yeux de Joseph
+et coulèrent le long de ses joues. Il embrassa
+de nouveau, avec frénésie, l'ange qui
+souriait.</p>
+
+<p>--Tiens, dit-il, en le rendant à la petite
+gardienne, aies-en bien soin, veille sur lui, car
+il n'a plus de mère!...</p>
+
+<p>--Elle va revenir demain sa mère, répondit,
+demi-souriante, la jeune fille qui n'avait pas
+compris.</p>
+
+<p>--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, répliqua
+Djos d'une voix sombre... et moi!...
+vous ne me reverrez jamais.</p>
+
+<p>Il sortit. La petite José-Antoine, effrayée,
+courut chez ses parents, tenant l'enfant dans
+ses bras, et raconta ce qu'elle venait d'entendre.</p>
+
+<p>Picounoc, tout troublé, n'aperçut pas,
+en entrant dans sa maison, Geneviève la
+folle, assise au pied du lit et la tête appuyée
+sur le poteau tourné qui supportait les rideaux.
+Il se dirigea vers la cheminée, alluma sa pipe,
+mit sa tête dans ses mains et parut réfléchir.
+Geneviève ne bougea pas.</p>
+
+<p>Il semble au chercheur d'aventures qu'il
+pourra toujours expliquer raisonnablement sa
+présence en tel lieu et à telle heure, alors qu'il
+est animé du désir d'atteindre un but; mais
+souvent, quand le but est atteint, et que la
+convoitise n'aveugle plus, il s'aperçoit qu'il
+n'a pas songé à tout, et que plus d'un détail
+peut le compromettre. Picounoc songeait
+qu'il n'était pas naturel de dire qu'il se trouvait,
+à neuf heures du soir, dans son jardin, à
+causer avec sa femme, comme si les ténèbres
+eussent pu avoir pour eux quelques attraits;
+il ne voulait pas faire croire, non plus, qu'il
+avait surpris sa femme dans les bras de Joseph,
+car cela ne forcerait pas Joseph à disparaître,
+et il voulait s'en débarrasser.</p>
+
+<p>Voici ce qu'il pensait: ou Joseph, désespéré,
+se fera justice lui-même, et alors mon succès
+sera parfait; ou--s'il reconnaît son erreur--je
+l'accuse d'avoir tué ma femme et le mène
+à la potence.</p>
+
+<p>Tout à coup il releva la tête en souriant:</p>
+
+<p>--C'est cela, dit-il, c'est cela....</p>
+
+<p>Et il alla décrocher son fanal pendu à une
+cheville, au côté de l'armoire, l'ouvrit pour
+s'assurer qu'il y avait de la chandelle dedans,
+puis, il prit un plat de fer blanc dans le buffet
+et courut au jardin. Il jeta près du cadavre
+de sa femme le plat et le fanal. Alors, à plusieurs
+reprises, il appela à demi-voix, en se
+penchant vers la victime: Aglaé! Aglaé!</p>
+
+<p>Mais la pauvre femme était bien morte.</p>
+
+<p>--Si elle n'était qu'évanouie! pensa-t-il.</p>
+
+<p>Et, se penchant de nouveau sur elle, il lui
+serra la gorge longtemps.</p>
+
+<p>--Il ne doit pas y avoir de danger maintenant,
+pensa-t-il. Et il se leva, marchant
+comme un homme ivre sous les rameaux.
+Quand il fut à la barrière il s'arrêta, inclina la
+tête et réfléchit.</p>
+
+<p>--Oui, ce sera mieux, dit-il tout haut; il
+faut bien faire les choses.</p>
+
+<p>Et, retournant sur ses pas il revint à sa
+victime et la dépouilla de son châle.</p>
+
+<p>--On n'est pas si bête que le monde pense,
+murmura-t-il encore à demi-voix; on sacrifiera
+tout pour tout sauver....</p>
+
+<p>S'écartant un peu du sentier qui conduisait
+à la maison, il arriva près d'un puits encadré
+de bois, au dessus duquel pendait une brimbale;
+et, contre ce puits, il y avait des pierres
+plates et des cailloux sur lesquels montaient
+les enfants qui voulaient atteindre le crochet
+de la brimbale et puiser de l'eau. Il prit un
+de ces cailloux, l'enveloppa dans le châle et
+le jeta dans l'eau. L'eau, troublée un instant,
+rendit un son mat, fit surgir quelques bouillons
+à la surface, et reprit son calme profond.
+La folle l'avait suivi instinctivement, mais,
+l'entendant revenir, elle rebroussa chemin.
+Cependant, quand elle comprit qu'il se dirigeait
+vers le puits elle s'arrêta et prêta l'oreille.
+Picounoc, prenant des airs épouvantés, allongeant
+sa figure hypocrite déjà bien longue,
+faisant des gestes de désespoir, courut chez les
+voisins, annoncer l'événement tragique qui
+venait d'avoir lieu. Il paraissait fou de douleur
+et passait d'une maison à l'autre en criant:
+Ma femme vient d'être tuée! ma femme vient
+d'être tuée! C'est Djos! l'infâme! c'est Djos, le
+jaloux! ma pauvre Aglaé! ma pauvre Aglaé!...</p>
+
+<p>Les gens, tout étonnés, n'avaient pas le
+temps de lui faire des questions qu'il était
+sorti déjà. Il entra chez José Antoine. La
+petite gardienne avait eu le temps de raconter
+ce que Joseph Letellier venait de dire et de
+faire, et José Antoine, qui connaissait la jalousie
+du malheureux garçon, disait à sa femme
+qu'en effet la chose était bien possible. Mais
+quand Picounoc, à son tour, se précipita dans
+la maison en criant: ma femme a été tuée! ma
+femme a été tuée!... C'est Djos! c'est Djos!...
+José-Antoine crut que Picounoc devenait fou.
+Deux meurtres à la fois dans un village aussi
+paisible d'habitude, c'était incroyable.</p>
+
+<p>--Tu te trompes, Picounoc, dit-il, c'est la
+femme de Djos qui est morte....</p>
+
+<p>--C'est la mienne, mon Dieu! je ne le sais
+que trop! c'est la mienne!</p>
+
+<p>--C'est la femme à Djos... la petite vient
+de le rapporter. C'est Djos lui-même qui a tout
+déclaré....</p>
+
+<p>--C'est ma femme, vous dis-je, mon Aglaé...
+j'étais là, à côté d'elle, dans le jardin... Il l'a
+tuée d'un coup de rondin... le misérable!...
+Il l'aimait, vous le savez... toute la paroisse
+le sait... mais elle était si bonne, si sage, si
+honnête!... O mon Aglaé!... mon Aglaé!...
+Elle le recevait mal, vous le savez encore...
+elle le traitait comme il méritait d'être traité,
+le vaurien!... et, un jour, elle lui donna une
+tape en pleine face... c'est depuis ce temps
+qu'il lui gardait rancune... Et moi qui le
+croyais mon ami!... moi qui l'invitais toujours
+à venir à la maison!... Mon Dieu! mon Dieu!
+est-il possible?...</p>
+
+<p>Ce fut, toute cette nuit-là, un va et vient extraordinaire
+dans le village. Tout le monde
+accourut sur le théâtre de l'événement. Aglaé
+fut transportée à la maison. Les femmes
+et les jeunes filles pleuraient en la considérant,
+et chacun de ceux qui se trouvaient là faisait
+ses observations....</p>
+
+<p>--Quelle triste mort!</p>
+
+<p>--Pas une minute pour penser à son Dieu
+et à son âme....</p>
+
+<p>--Elle était si bonne!... Elle est au ciel,
+bien sûr.</p>
+
+<p>--C'est un exemple, mes chères amies, c'est
+un exemple, ajoutait une vieille accoutumée
+de moraliser... on ne sait pas qui vit, qui
+meurt.</p>
+
+<p>--Dire qu'elle était si gaie tantôt! je l'ai vue
+avant le souper, je lui ai parlé, jamais elle ne
+fut si jasante et si éveillée; elle sentait sa
+mort....</p>
+
+<p>--C'est sa mère qui va en avoir du chagrin...
+quelle nouvelle à lui apprendre! ce n'est pas
+moi qui voudrais la lui annoncer....</p>
+
+<p>--Est-elle à l'église sa mère?</p>
+
+<p>--Oui, elle est descendue à confesse avec la
+femme à Hilaire Charette.</p>
+
+<p>--Est-ce vrai, dites donc, que la femme de
+Djos à été tuée elle aussi? s'écria une femme
+qui faisait irruption dans la maison en deuil.</p>
+
+<p>--La femme de Djos? répétèrent avec stupéfaction
+toutes les autres voix....</p>
+
+<p>--C'est la petite José-Antoine qui dit cela,
+et c'est Djos lui-même qui avoue l'avoir tuée...
+c'est incroyable!... Mon Dieu! dans quel
+siècle sommes-nous?</p>
+
+<p>--Ce n'est pas possible, elle est à l'église!</p>
+
+<p>Picounoc pleurait toujours pendant qu'on
+discourait ainsi. A cette remarque, il prit la
+parole:</p>
+
+<p>--Non, il n'a pas tué sa femme, dit-il, mais
+s'il pouvait faire croire au monde que c'est elle
+qu'il a voulu tuer! Il va alléguer sa jalousie
+pour tâcher de se faire pardonner le meurtre
+de ma femme, de mon Aglaé! pauvre Aglaé!...</p>
+
+<p>Et il se mit à sangloter de nouveau....</p>
+
+<p>--Mon Dieu! qu'il a du chagrin, dit une
+jeune fille....</p>
+
+<p>--Il en a trop, cela ne durera pas, repartit
+une femme d'expérience... une veuve.</p>
+
+<p>--Une voiture fut dépêchée vers la mère de
+la défunte et la femme du meurtrier. On
+conçoit la peine qu'éprouve une mère en
+apprenant la mort d'une fille chérie, mais on
+ne conçoit pas ce qui se passe dans le coeur
+et l'esprit d'une femme qui apprend que son
+mari bien-aimé est un meurtrier infâme....
+Madame Larose s'évanouit--c'était le mieux
+et le plus court. Noémie se fit répéter deux
+fois l'horrible nouvelle.... Elle ne dit rien,
+pencha la tête, joignit les mains, et demeura
+longtemps ainsi. Tous les yeux étaient fixés
+sur elle, et elle ne voyait personne.... Elle
+était livide à force d'être pâle, ses paupières
+se fermaient et s'ouvraient souvent sans se
+mouiller de pleurs, et sa bouche était serrée
+comme par une convulsion.... Ce qu'elle
+souffrait nul ne le pouvait deviner.</p>
+
+<p>--Venez vous, madame? lui dit celui qui
+devait la reconduire chez elle.</p>
+
+<p>Elle le regarda fixement et ne bougea
+point.</p>
+
+<p>--Voulez-vous venir? la voiture est prête,
+répéta-t-il.</p>
+
+<p>Elle le suivit machinalement et ne dit pas
+une parole. Quand elle fut rendue à la porte
+de sa maison, quelqu'un l'aida à descendre. Il
+y avait beaucoup de monde venu là par
+curiosité. Elle entra; la petite José-Antoine
+vint à sa rencontre, tenant l'enfant dans ses
+bras. A la vue de son enfant qui sourit, lui tend
+les bras et l'appelle, elle jette un cri terrible,
+éclate en sanglots, saisit le petit, le presse sur
+sa poitrine, et le couvre de baisers et de
+larmes....</p>
+
+<p>--Djos! Joseph! dit-elle en appelant.</p>
+
+<p>--Il n'est pas ici, madame, répond la petite
+gardienne... il est parti.... il a dit qu'il ne
+reviendrait jamais.... jamais!...</p>
+
+<p>--Ah! mon Dieu! s'écrie la malheureuse
+femme, et elle tombe sur le plancher, comme
+si elle eut été frappée de mort subite. L'enfant
+se fit mal en tombant et se mit à pleurer. On
+le coucha dans son petit lit, et il s'endormit
+bientôt en balbutiant d'une voix douce et
+faible: papa! maman! papa! maman!</p>
+
+<p>Dans la nuit la grange de Djos brûla. Ce
+fut en vain que l'on s'efforçât d'éteindre l'incendie,
+le feu sortait de partout à la fois, et il
+était évident qu'une main vengeresse l'avait
+allumé de façon qu'il ne put être éteint jusqu'à
+ce que tout fut consumé. Dans les cendres
+on trouva quelques ossements. On crut que
+c'étaient les restes du malheureux Djos. Et
+cette croyance alla se fortifiant, car on n'entendit
+plus parler de lui.</p>
+
+<p>Picounoc, quelques jours après, voyant
+entrer une vieille femme qui passait pour
+tirer l'horoscope et dire la vérité--chose digne
+de remarque--lui donna un jeu de cartes et,
+sous prétexte de lui demander des révélations
+sur le meurtrier de sa femme, lui demanda
+cent choses pour lui-même. Il lui demanda,
+d'abord, si Djos était mort véritablement;
+si les ossements calcinés que l'on avait
+trouvés dans les cendres étaient bien ses
+os; si Noémie se remarierait un jour: et la
+cartomancienne répondait à merveille. Il
+demanda si jamais quelqu'un aveindrait ce
+qui se trouvait au fond d'un certain puits.
+Il pensait au châle.</p>
+
+<p>--Jamais une main de vivant! répondit la
+tireuse d'horoscope.</p>
+
+<p>--Quant aux mains des morts, pensa Picounoc,
+je ne les redoute guère....</p>
+<br><br>
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+<h2>LE GRAND-TRAPPEUR</h2>
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>PROPOS INTERROMPUS.</h3>
+<br>
+
+<p>
+--Paul!</p>
+
+<p>--Baptiste!</p>
+
+<p>Ces deux noms, ces deux cris, arrachés à la
+surprise et au plaisir, sortaient de deux larges
+poitrines de chasseurs, tombaient de deux
+bouches épanouies dans leur franche gaîté.</p>
+
+<p>--Toi dans ces parages! reprit Baptiste; je
+te croyais pris pour la vie dans les neiges de
+la baie d'Hudson, comme ces squelettes de
+baleines qui traînent depuis le commencement
+du monde sur les grèves de glace.</p>
+
+<p>--Comme te voilà beau diseur! Tu ne
+dégainais pas de ces belles phrases au temps
+jadis--<i>in illo tempore</i>, répondit Paul.</p>
+
+<p>--Toujours le mot latin?</p>
+
+<p>--Toujours! mais où vas-tu?</p>
+
+<p>--Loin! jusqu'au Mackenzie....</p>
+
+<p>--Ma foi, Baptiste, je suis libre: plus d'argent,
+plus d'affaires, une fière carabine, bon pied,
+bon oeil, j'ai envie de filer avec toi vers l'étoile
+polaire, au lieu d'aller vers la croix du sud.</p>
+
+<p>--Ah! que je serais heureux! et les autres
+aussi....</p>
+
+<p>--Les autres?</p>
+
+<p>--Le grand-trappeur, John et Félix Rousseau.</p>
+
+<p>--Le grand-trappeur! Je serais bien aise
+de faire sa connaissance! où est-il? où sont-ils
+tous?</p>
+
+<p>--Je les ai laissés au fort Carlton, sur la
+Saskatchewan. Je désirais passer un jour ou
+deux avec mon ami le traiteur du fort Green,
+et j'ai pris les devants. Je les attendrai là.</p>
+
+<p>--Varenne! je marche seul depuis un bon
+bout de temps, je ne suis pas fâché de trouver
+enfin un compagnon et un ami.</p>
+
+<p>--Oui, un ami: car nous avons fait plus
+d'une chasse ensemble ces années passées.
+Depuis que nous nous dîmes adieu, il y a cinq
+ans de cela--toi pour retourner au pays, moi
+pour m'enfoncer plus avant dans le grand
+Ouest--je ne me suis guère séparé du grand-trappeur....</p>
+
+<p>--Où vous êtes-vous rencontrés pour la
+première fois?</p>
+
+<p>--Au fort de Bonne-Espérance, sur le grand
+fleuve McKenzie.</p>
+
+<p>--Quel homme est-ce donc que ce grand-trappeur?</p>
+
+<p>--Un grand, gros, souple et vif gaillard;
+doux comme un agneau quand il est de bonne
+humeur; mais, quand il se fâche, le vide se
+fait autour de lui; on aimerait mieux voir un
+ours blanc. Il est sombre et morne comme
+un sauvage, et ne parle guère plus que s'il
+s'il était de bois. Personne ne peut dire d'où
+il vient, ni comment il s'appelle. On l'a baptisé
+du nom de grand-trappeur. Tous les blancs
+l'aiment et le respectent; tous les indiens le
+craignent.</p>
+
+<p>--J'ai entendu parler de cet homme souvent,
+et je sais, à son sujet, une histoire assez intéressante,
+reprit Paul.</p>
+
+<p>--Je l'ai vu à l'oeuvre dernièrement encore,
+au lac Supérieur. Battefeu! c'est lui qui vous
+règle vite une affaire! Le Hibou-blanc en sait
+quelque chose, ajouta Baptiste.</p>
+
+<p>--Le Hibou-blanc! que lui a-t-il fait! dis
+donc!... <i>Dic mihi Dameta</i>.</p>
+
+<p>--Raconte-moi d'abord l'histoire dont tu
+viens de parler.</p>
+
+<p>--Volontiers, Baptiste.</p>
+
+<p>Et l'ex-élève, que mes lecteurs ont sans doute
+reconnu, raconta ce qui suit:</p>
+
+<p>--Un jongleur de la tribu des Couteaux-jaunes
+rencontre, un jour, la fiancée du chef
+des Litchanrés, Porc-Epic--il y a sept ans de
+cela--et veut avoir son amour. Cette femme,
+veuve et mère d'une fille, venait d'être convertie
+et baptisée, à la mission de St. Joseph.
+Elle fut inébranlable et dénonça à son futur
+les intentions du jongleur. Celui-ci, irrité de
+se voir éconduit de la sorte, jura de se venger.
+Il tint parole et sa vengeance fut terrible. Il
+apprit du démon l'art de se faire aimer d'un
+amour coupable. Sous prétexte de demander
+pardon à la femme chrétienne qu'il avait
+outragée par ses infâmes propositions, il rentre
+dans sa cabane, et prononce des paroles hypocrites.
+Puis il fixe sur Satalia--c'est le nom
+de la femme--un regard long, perçant, plein
+de feu,... un de ces regards qui font tressaillir
+ou trembler. Satalia sentit ce regard fouiller
+au fond de son coeur comme le tisonnier fouille
+les cendres pour en faire jaillir le feu. Elle
+n'en fut point effrayée, car une sensation nouvelle
+et ravissante se réveillait en même temps.
+Le jongleur partit. Satalia s'assit pensive la
+tête dans ses mains; puis elle se mit à prier,
+mais avec tiédeur et distraction, car l'image du
+jongleur passait et repassait de plus en plus
+séduisante devant ses yeux. Une douce
+chaleur monta de son coeur à son visage et ses
+regards prirent un éclat radieux. Elle se
+leva, saisit un long couteau, jeta autour d'elle
+un coup d'oeil vague et craintif, puis elle
+franchit le seuil du wigwam. Elle était
+perdue. Sur le seuil une jeune fille--Naskarina,
+son enfant bien-aimée--voulut la
+retenir où la suivre; elle la repoussa. Elle se
+dirigeait vers le wigwam du jongleur. Le
+chef, par hasard vint à sa rencontre:</p>
+
+<p>--Où vas-tu, Satalia? demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Je vais à celui que j'aime.</p>
+
+<p>--Satalia!</p>
+
+<p>--Laisse-moi!</p>
+
+<p>--Il t'a ensorcelée! je le vois... ah! le chien!
+vociféra Porc-Epic, le chef.</p>
+
+<p>--Il est plus beau que toi, il m'aime! je
+veux être à lui....</p>
+
+<p>Et elle brandit son couteau.</p>
+
+<p>--Satalia! que va dire la robe noire?</p>
+
+<p>--La robe noire? Elle courba la tête, et
+resta pensive, les yeux fixés sur le sol, mais, se
+relevant soudain:</p>
+
+<p>--J'y vais! dit-elle.</p>
+
+<p>Le chef voulut l'arrêter; elle le frappa de
+son couteau et s'enfuit. Le jongleur l'attendait
+non loin de là.</p>
+
+<p>--Me voici! dit-elle en l'apercevant... ah!
+j'ai bien tardé à t'aimer! J'ai bien tardé à
+venir! mais je suis à toi pour toujours! Je ne
+te quitterai plus!</p>
+
+<p>Le jongleur la serra contre sa poitrine.</p>
+
+<p>--Vois-tu? dit-elle, j'ai planté ce couteau
+dans le coeur de mon fiancé qui voulait me
+retenir!</p>
+
+<p>--Satalia! dit le jongleur, rien ne nous
+séparera désormais! rien!</p>
+
+<p>--Moi, je vais vous séparer! cria une voix
+formidable....</p>
+
+<p>C'était le grand-trappeur! Il connaissait le
+jongleur et le surveillait depuis longtemps.
+Le jongleur eut froid jusqu'au fond de
+l'âme. Il voulut frapper le trappeur de son
+poignard, mais il fut vite désarmé! Le trappeur
+mit le poignard à sa ceinture.</p>
+
+<p>--Tu ne tueras plus personne avec cette
+arme, dit-il.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Pierre Robitaille arriva.
+Il était depuis des années, paraît-il, l'ami intime,
+le compagnon inséparable du grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Je l'ai bien connu, dit Baptiste.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur lui dit:</p>
+
+<p>--Pierre, tiens la femme!</p>
+
+<p>Pierre Robitaille saisit la malheureuse et la
+tint comme si elle eut été fourrée dans un
+étau.</p>
+
+<p>--Bon! continua le grand-trappeur, maintenant
+ça va aller! Jongleur maudit, dit-il, il
+faut que tu délivres, à l'heure même, cette
+femme du sort que tu lui as jeté.</p>
+
+<p>--Je ne lui ai pas jeté de sort... Elle m'aime,
+est-ce ma faute?</p>
+
+<p>--Pas de paroles inutiles! Je t'étrangle
+comme un chat! Enlève le sort! entends-tu?</p>
+
+<p>Le jongleur tremblait, car il savait que le
+grand-trappeur ne badine pas, et qu'il l'étranglerait
+bien en effet....</p>
+
+<p>--Je ne suis pas capable, balbutia-t-il.</p>
+
+<p>--Pas capable? tu n'es pas capable? Mille
+noms! on va voir....</p>
+
+<p>Et, saisissant les deux poignets du jongleur
+dans sa main gauche, il les broya. Le jongleur
+poussa un cri féroce.</p>
+
+<p>--Ferme! animal, dit le trappeur, et mets-toi
+à genoux.</p>
+
+<p>Le jongleur obéit.</p>
+
+<p>--Fais ton acte de contrition.</p>
+
+<p>Le jongleur leva sur le trappeur un regard
+épouvanté. Pierre Robitaille riait. Les doigts
+de fer du grand-trappeur touchèrent la gorge
+du méchant qui se mit à râler et à faire de la
+tête un signe d'acquiescement. Les doigts
+s'ouvrirent un peu.</p>
+
+<p>--Je vais enlever le sort... murmura le
+jongleur....</p>
+
+<p>Et alors il fixa sur la femme un regard
+chargé de mépris et de haine.</p>
+
+<p>Aussitôt Satalia poussa une clameur profonde!...</p>
+
+<p>--Mon Dieu! où suis-je? Qu'ai-je fait?
+s'écria-t-elle....</p>
+
+<p>Et fondant en pleurs elle retourna dans sa
+cabane. Son fiancé venait d'expirer. Elle
+voulut se tuer elle-même, mais on réussit à
+l'en empêcher.</p>
+
+<p>Le missionnaire lui apporta l'espérance.
+Elle avait la contrition déjà. Et puis, qui peut
+dire la somme de liberté qui reste à l'âme ainsi
+soumise à un maléfice? L'infortunée mourut
+de désespoir un an plus tard, laissant sa fille
+orpheline.</p>
+
+<p>--C'est une histoire bien pénible, observa
+Baptiste.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas tout, continua l'ex-élève. Tu
+connais la petite île déserte et presque nue
+qui gît en face du fort Chippeway?</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Eh bien! sur cette île se trouve une grotte
+assez petite et peu connue. Un jour, pas bien
+longtemps après l'événement que je viens de
+rapporter, le grand-trappeur et Pierre Robitaille
+étaient sur cette île, pour une raison que
+j'ignore, le grand-trappeur retourna au fort,
+laissant, pendant quelques heures, son ami
+seul près de la grotte. Les Couteaux-jaunes
+passèrent-là--un pur hasard;--et le jongleur
+reconnut Pierre Robitaille et le poursuivit avec
+plusieurs guerriers de la tribu. A force de
+chercher on découvrit que l'antre était sa retraite.
+On le somma de sortir. Il fit feu sur
+ceux qui entrèrent pour le prendre. Alors le
+jongleur dit que ce lieu devait être le tombeau
+du visage pâle, et l'on amassa des branches
+à l'entrée de la grotte. Bientôt les balles que
+tiraient pour se défendre le pauvre reclus, se
+perdirent dans ce rempart de feuilles et de
+rameaux. Il comprit la mort horrible qui l'attendait,
+que fit-il? Nul ne le saura jamais.
+Mais il dut prier et attendre, dans l'angoisse,
+la volonté de Dieu, car il était bon chrétien.</p>
+
+<p>Je me suis bien vengé de celui-ci! pensait
+le jongleur, à l'autre maintenant! Quand le
+grand-trappeur revint et connut le sort de son
+malheureux ami, il eut un désespoir lugubre. Il
+se douta bien de quel côté venait la vengeance.
+Il déblaya la grotte et trouva le cadavre de
+son ami. Il fit une croix avec deux bâtons de
+cenellier nain, et l'appuya contre la paroi de
+la caverne, à l'endroit où se trouvaient les
+restes sacrés de celui qui avait été son ami
+fidèle....</p>
+
+<p>Après ce récit les deux chasseurs demeurèrent
+quelques instants muet. L'ex-élève prit
+le premier la parole:</p>
+
+<p>--Et tu le connais bien, toi, le grand-trappeur?</p>
+
+<p>--Battefeu! si je le connais! Nous avons
+fait plusieurs voyages ensemble, et la plus
+franche amitié nous unit.</p>
+
+<p>--Et, tu l'as vu à l'oeuvre?</p>
+
+<p>--Oui! et chose singulière, c'est qu'il s'agit
+encore du même jongleur canaille devenu
+chef de sa tribu adoptive, et d'une vierge de
+la tribu des Litchanrés, la fille de cette même
+Satalia dont tu viens de parler. Il y a un mois
+à peine, Couteaux-jaunes et Flancs de Chiens--ou
+Tranlt-san-ot-inés et Litchanrés, si l'on ne
+traduit pas leurs noms--se trouvaient réunis
+au fort William sur le lac Supérieur, pour l'échange
+des fourrures contre les couvertures,
+les armes, la poudre et le whisky. Ils ne descendaient
+pas souvent jusque là. Plusieurs,
+même, de l'une et de l'autre tribu n'avaient
+jamais vu ce lac grand comme une mer. La
+chasse avait été bonne. Ils se livrèrent aux
+plaisirs et aux danses. Nous étions là plusieurs
+chasseurs canadiens: Moi, Robert, Beaulieu,
+Tiston, Leclerc, Tintaine, Poussedon, Lefendu
+et le grand-trappeur.... Nous avions le privilège
+de les voir s'amuser, mais il ne nous
+était pas permis de prendre part à la fête. Le
+chef des Couteaux-jaunes était vieux, laid, et
+cruel; de plus, il était boiteux, ayant perdu
+un pied, disait-il, dans les glaces de la baie
+d'Hudson. Le chef des Litchanrés était jeune
+et beau. Il avait vingt-deux ans seulement et
+n'était sachem que depuis quelques mois. Ni
+l'un ni l'autre n'avaient d'épouse. Mais le
+jeune chef des Litchanrés, Kisastari--c'est
+son nom--aimait une vierge de sa tribu, la
+belle Iréma; cependant, pour plaire aux anciens,
+il s'était laissé fiancer à Naskarina, la
+fille de Satalia. Son père, un chasseur habile,
+n'assista pas aux fiançailles, car il n'était pas
+de retour encore d'un voyage lointain. Il
+arriva quelques jours après. Il était horriblement
+mutilé et mourant. Surpris par les
+ours affamés, il avait courageusement défendu
+sa vie, et, si sa carabine ne se fut pas
+brisée, il serait revenu sain et sauf. Sentant
+qu'il allait mourir, il appela Kisastari son fils
+et lui révéla un secret que nul autre ne connut.
+Il mourut et fut enterré, il y a deux
+mois, à la mission du lac Supérieur....</p>
+
+<p>--Ecoute! j'entends du bruit, dit Paul.</p>
+
+<p>Baptiste s'interrompit et se mit à écouter.</p>
+
+<p>Paul, l'oreille collée sur le sol, cherchait à
+deviner s'il passait quelqu'un auprès.</p>
+
+<p>--Ils sont plusieurs, murmura-t-il après un
+moment, et ils marchent avec précipitation
+et sans ordre.</p>
+
+<p>Baptiste recueillit à son tour les échos du
+sol.</p>
+
+<p>--Ils viennent de notre côté dit-il, ce sont
+nos amis les Litchanrés, peut-être.</p>
+
+<p>--Attendons-les? Baptiste.</p>
+
+<p>--Je le veux bien, Paul; nous nous joindrons
+à eux car ils aiment les Canadiens du pays.</p>
+
+<p>Et les deux voyageurs s'assirent sur l'herbe
+au pied d'un sapin, le dos appuyé au tronc.</p>
+
+<p>On était au commencement de juin. La
+senteur des bois embaumait l'air, et les reflets
+du soleil jouaient mollement à la cime des
+arbres. Sous les premiers rameaux, en bas,
+les ombres commençaient à rouler en silence,
+sur les derniers, en haut, la lumière dansait.</p>
+
+<p>--Continue, Baptiste, ton histoire du grand-trappeur,
+dit Paul, en battant le briquet pour
+allumer sa pipe.</p>
+
+<p>--Je vais prendre une chique, d'abord.</p>
+
+<p>Et il coupa, avec ses dents, le bout déjà
+raccourci d'une <i>torquette</i> de tabac noir.</p>
+
+<p>--Je disais, reprit-il, que le jeune chef des
+Litchanrés aimait la belle Iréma. Les deux
+tribus s'étaient réunies pour les jeux, les
+danses et les festins. Litchanrés et Couteaux
+jaunes ne semblaient faire qu'une même nation
+tant ils se montraient d'amitié.</p>
+
+<p>Les jeux durèrent bien trois heures. Ensuite
+le festin commença. Pendant les jeux, les
+vieilles femmes avaient surveillé la cuisson
+des gibiers et du caribou, dans les vastes
+chaudières, de sorte que l'appétit violemment
+surexcité, put, sans retard, être satisfait. Le
+chef des Couteaux-Jaunes devait prendre la
+première place, comme le voulaient son âge et
+sa qualité. Il se leva pour aller, à la façon
+des visages pâles, inviter une des femmes à
+s'asseoir à ses côtés à la table, c'est-à-dire à
+terre, sur des feuilles, autour du chaudron.
+Naskarina rougit de plaisir en le voyant s'avancer
+vers la belle Iréma, car elle était
+certaine, maintenant, de s'asseoir auprès de
+Kisastari. Naskarina était la rivale d'Iréma.
+Cette fille--je l'ai vue--a la mine un peu
+friponne et elle est jalouse. On disait que le
+Grand-Esprit ne devrait pas la donner à Kisastari,
+mais à un guerrier peureux, pour qu'il
+expiât sa honte. Car une femme jalouse c'est
+un rude boulet à traîner, paraît-il. Je n'en
+sais rien, toi non plus, puisque nous sommes
+encore garçons tous deux, Dieu merci! Alors...</p>
+<br><br>
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>LE ROI DES OISEAUX.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Un sifflement léger se fit entendre.</p>
+
+<p>--Battefeu! Paul, qu'est-ce que cela! dit
+Baptiste s'interrompant de nouveau.</p>
+
+<p>--Une balle: l'écorce de l'arbre est déchirée.</p>
+
+<p>--Sauvons-nous!</p>
+
+<p>--Pas de ce côté! la balle vient de là.</p>
+
+<p>--C'est vrai;... mais nous nous éloignons
+de la rivière.</p>
+
+<p>--Nous la retrouverons bien, Baptiste, sauvons-nos
+peaux d'abord nos chemises après....
+<i>pellis ante chemisam</i>!</p>
+
+<p>Une autre balle siffla et quelques rameaux
+de sapin, coupés par le projectile, tombèrent
+sur la tête des chasseurs.</p>
+
+<p>--Ils sont bien trop bons, dit l'ex-élève, de
+nous couronner de feuillage--<i>corona pro nobis</i>!</p>
+
+<p>Et, tout en s'assurant que leurs fusils étaient
+en bon ordre et prêts à la riposte, ils s'enfuirent
+à travers les bois. Rendus à quelques
+arpents du lieu qu'ils venaient de quitter
+<i>ex abrupto</i> ils s'arrêtèrent. Un grand bruit de
+pas rapides et de branches rompues retentit
+tout au près.</p>
+
+<p>--Les damnés! ils courent vite, Baptiste.
+En avant! détournons-les!</p>
+
+<p>Et ils reprirent leur course, décrivant une
+courbe pour revenir derrière leurs ennemis.</p>
+
+<p>--Guerriers! cria une voix terrible.</p>
+
+<p>A ce cri vingt-cinq chasseurs sauvages et
+presque autant de femmes s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>--Prêtez vos oreilles aux voix du sol, et
+dites-moi ce que disent ces voix.</p>
+
+<p>Alors les vingt-cinq guerriers indiens se
+couchèrent sur la mousse et prêtèrent l'oreille
+aux bruits qui s'en élevaient.</p>
+
+<p>--La face pâle, ô chef, se croit plus rusée
+que nous, dit l'un des guerrier en se relevant;
+mon oreille entend le bruit de son pied qui
+court vers la rivière pour nous tromper; mais
+l'indien est habile et ceux qu'il poursuit ne
+lui échappent point.</p>
+
+<p>--Notre frère a dit la vérité, ajoutèrent les
+autres.</p>
+
+<p>--Que ceux d'entre vous, reprit le chef, qui
+courent comme les daims sauvages, retournent
+vers l'endroit d'où nous venons et renferment
+les imprudents dans un cercle redoutable.</p>
+
+<p>Presque tous s'élancèrent à ces mots. Mais
+ils coururent avec tant de légèreté que l'on
+entendit à peine bruire les feuilles des épinettes
+qu'ils touchèrent à leur passage. Le
+chef et les autres guerriers continuèrent à
+poursuivre les fuyards.</p>
+
+<p>--Arrêtons! dit Paul à son compagnon.</p>
+
+<p>--Crois-tu que l'on soit en sûreté ici?</p>
+
+<p>--Non, mais on le sera moins si l'on continue
+à courir de ce côté. Ils ont dû nous suivre à
+la piste, ou du moins au bruit de nos pas, et
+ils vont nous couper la retraite. Allons de ce
+coté maintenant, et sans faire de bruit.</p>
+
+<p>--Ils marchèrent ainsi, changeant de direction,
+l'espace d'une demi-lieue puis ils consultèrent
+le sol. Alors ils se regardèrent avec une
+certaine inquiétude.</p>
+
+<p>--Ils nous devinent, Baptiste, il sera difficile
+d'échapper. Si l'on marche, ils nous entendront,
+si l'on arrête, ils nous prendront.</p>
+
+<p>--Montons dans un de ces grands pins. De
+là, si nous sommes attaqués, Paul, nous pourrons
+riposter avec avantage.</p>
+
+<p>--Hormis qu'ils coupent le tronc.</p>
+
+<p>--Ou le brûlent.</p>
+
+<p>Les pas se rapprochaient: les fuyards n'avaient
+pas une minute à perdre.</p>
+
+<p>--Montons! dit Paul.</p>
+
+<p>Ils se mirent en frais de grimper au sommet
+d'un pin majestueux.</p>
+
+<p>L'affaire eût été facile s'ils n'avaient pas eu
+leurs fusils; mais, avec ces armes, elle devenait
+assez critique. L'ex-élève monta d'abord, et
+quand il fut sur la première branche, il tira à
+lui les deux fusils que Baptiste avait gardés,
+les coucha sur des rameaux au-dessus de sa
+tête, puis, aida Baptiste à monter. Une fois
+sur les branches, la besogne devint comparativement
+aisée.</p>
+
+<p>--Il pourrait arriver, dit Baptiste en hochant
+la tête, que l'on descendrait plus vite que l'on
+ne monte.</p>
+
+<p>--Oui, Baptiste, <i>hoc advenire</i>....</p>
+
+<p>Un hurlement parti d'en bas coupa en deux
+sa phrase latine. Les sauvages arrivaient; la
+nuit aussi, par bonheur, et les ombres s'épaississaient
+vite sous les rameaux.</p>
+
+<p>--Guerriers, dit le chef indien, vous êtes
+donc moins agiles et moins rusés que les
+blancs? Quand les blancs nous poursuivent,
+ils nous trouvent toujours, et vous, vous les
+laissez s'échapper comme des renards mal pris
+dans les piéges.</p>
+
+<p>--Chef courageux, dit un des guerriers, nous
+ne voulons pas rabaisser le courage des visages
+pâles, parce que tu le connais mieux que nous,
+toi qui as été blanc autrefois; mais les guerriers
+des bois ne sont pas peureux, et ils savent
+encore scalper leurs ennemis.</p>
+
+<p>--Un blanc! ne put s'empêcher de murmurer
+Paul, du haut de sa cachette, c'est le
+chef des Couteaux-Jaunes....</p>
+
+<p>--Un blanc! fit Baptiste, comme un écho.</p>
+
+<p>Les guerriers indiens n'entendirent point la
+faible exclamation des chasseurs perchés sur
+les rameaux du sapin. Réunis autour de leur
+chef, ils semblaient attendre ses ordres. Déjà
+les cimes de la forêt se noyaient dans les
+vagues sombres de l'air, et le vent qui venait
+de s'élever faisait un grand murmure parmi
+les rameaux.</p>
+
+<p>--Les deux chasseurs se sont arrêtés non loin
+d'ici, dit, à voix basse, le chef à ses guerriers,
+car nous n'entendons plus le bruit de leurs
+pas; il faut leur montrer que les enfants des
+bois sont aussi fins qu'eux; restons ici plusieurs,
+cachés sous la forêt; soyons muets et
+attentifs, pendant que les autres guerriers vont
+s'éloigner, en criant, comme s'ils retrouvaient
+leur trace.</p>
+
+<p>A ces paroles succède un long cri de joie,
+et la troupe obéissante s'élance dans la forêt.</p>
+
+<p>--Nous sommes sauvés, Paul, dit Baptiste à
+voix basse.</p>
+
+<p>--Peut-être, Baptiste; mais ces sauvages
+sont rusés.</p>
+
+<p>--Allons-nous descendre?</p>
+
+<p>--Pas maintenant; attendons.</p>
+
+<p>--Batiscan! j'aimerais mieux un lit de plumes
+que ces branches noueuses.</p>
+
+<p>--Tu n'as pas mauvais goût, Baptiste,...
+mais le temps des lits de plume est passé!</p>
+
+<p>--Si je continuais mon histoire pour tuer le
+temps?</p>
+
+<p>--Si tu allais m'endormir?</p>
+
+<p>--Alors, parlons de Lotbinière et du temps
+passé.</p>
+
+<p>--Ne parlons pas du tout, c'est mieux.</p>
+
+<p>--Mon histoire du grand trappeur est intéressante,
+va!</p>
+
+<p>--Tu l'achèveras quand nous serons descendus
+de ce juchoir.</p>
+
+<p>--Si je ne parle point je vais m'endormir.</p>
+
+<p>--Dors.</p>
+
+<p>--Si je tombe?</p>
+
+<p>--On dira: <i>De branchâ in brancham dégringolat
+atque facit pouf</i>.</p>
+
+<p>--En voilà du jargon, par exemple.</p>
+
+<p>--C'est une parodie de Virgile. Tu n'as jamais
+été au Séminaire, toi, tu ne connais pas
+ce personnage distingué, Virgile?</p>
+
+<p>--En fait de séminaire je n'ai connu que
+l'école de mon village, et, en fait de maître, je
+n'ai eu que ce damné de Racette.</p>
+
+<p>--Racette! Je l'ai connu, quel misérable!
+c'est lui qui est la cause principale des malheurs
+de ce pauvre Djos.</p>
+
+<p>--Je ne sais pas ce qu'il est devenu Djos?</p>
+
+<p>--Brulé dans sa grange probablement.</p>
+
+<p>--Quelle triste destinée!</p>
+
+<p>--Il y a quelque chose d'étrange en sa mort,
+de même qu'en la fin tragique de la femme de
+Picounoc. J'ai toujours eu des doutes sur la
+culpabilité de Djos, je te l'avoue franchement.</p>
+
+<p>--Moi aussi.</p>
+
+<p>--Parle moins fort, Baptiste.</p>
+
+<p>--Ne crains rien, les branches parlent plus
+fort que nous; elles nous empêchent d'être
+entendus. D'ailleurs les sauvages sont loin.</p>
+
+<p>--Essayons de dormir. Veille sur moi, et je
+prendrai soin de toi ensuite.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, l'ex-élève qui venait
+de se nicher à la place des oiseaux, ronflait
+comme s'il eut été couché sur la mousse.
+Baptiste le tenait d'une main ferme en cas
+d'accident, car sur ce lit d'un nouveau genre,
+le dormeur ne pouvait rester longtemps dans
+la même position; il fallait donner à chaque
+partie du corps la chance d'être endolorie à
+son tour. Paul dormit trois heures consécutives,
+non pas sans pousser quelques plaintes
+dont il n'eut point connaissance. En s'éveillant
+il se prit à rire.</p>
+
+<p>--Diable! dit-il, est-ce que je suis changé en
+oiseau, <i>Avis sum?</i></p>
+
+<p>--Nous sommes des aigles, murmura Baptiste,
+avec un grain de vanité.</p>
+
+<p>--Si toutefois nous ne sommes pas des oies.</p>
+
+<p>--Je dors à mon tour.</p>
+
+<p>--Dors.</p>
+
+<p>--Tiens-moi bien.</p>
+
+<p>--<i>Noli timere</i>, j'ai bonne poigne.</p>
+
+<p>Et Baptiste, endormi à la cime du sapin,
+rêva qu'il était le roi des oiseaux.</p>
+
+<p>Quand il s'éveilla il y avait, dans le ciel,
+au dessus de sa tête, des clartés indécises:
+c'était le jour qui s'annonçait; il y avait, sur
+la terre, au dessous de lui, une obscurité
+encore profonde: c'était la nuit qui s'attardait
+sous les bois. Le chef indien n'avait pas
+bougé depuis la veille, et ses guerriers s'étaient
+montrés aussi patients dans leur cachettes.
+Ils se disaient en eux-mêmes: quand le jour
+paraîtra, les chasseurs sortiront de leur retraites,
+car ils nous jugeront loin d'ici.</p>
+
+<p>Une ligne de feu parut à l'horizon, du côté
+de l'Orient, et des rayons de flamme, sortis
+d'un centre commun, s'élancèrent dans le ciel
+en se développant comme un immense éventail.
+La cime des bois parut tressaillir sous
+les caresses de la lumière, et les feuilles
+prirent une teinte radieuse. Quelques oiseaux
+chantèrent, et leurs notes joyeuses se répétèrent
+au loin. La brise devenait silencieuse à
+mesure que le soleil montait au firmament et
+que les oiseaux chantaient.</p>
+
+<p>--Battefeu! Je donnerais trente sous pour
+le moindre gibier, dit Baptiste... j'ai faim.</p>
+
+<p>--Chut! pas un mot, attendons le jour. Si
+quelques uns des sauvages sont cachés dans les
+environs ils s'éloigneront alors, croyant que
+nous ne sommes pas ici.</p>
+
+<p>Quelques heures s'écoulèrent et rien, excepté
+les cris des pique-bois (piverts) et des
+écureuils, ne vint troubler le calme de la solitude.
+Le chef des Couteaux-jaunes sortit
+lentement de sa cachette, sans faire bruire les
+rameaux qu'il souleva. Debout, près d'un
+vieux tronc renversé, il prêta l'oreille aux
+murmures divers de la forêt. Rien ne dissipa
+le calme froid de son visage tatoué; les bruits
+n'avaient rien d'insolite.... Ses regards interrogèrent,
+aussi loin qu'ils le purent, la forêt
+profonde. Alors il crut que les chasseurs
+blancs avaient continué à fuir, et que les
+guerriers, lancés à leur poursuite ne les avaient
+pas rejoints, car ces guerriers seraient revenus
+ou auraient dépêché un envoyé pour le prévenir.
+Il sentit un vif mécontentement et
+imita le cri de l'outarde pour réunir ses gens.
+C'était le signal convenu. En même temps
+que s'éleva le cri de l'outarde, un rire franc
+descendit de l'arbre où s'étaient réfugiés les
+deux chasseurs, et Baptiste disait à haute voix,
+mettant le pied à terre:</p>
+
+<p>--Pas plus de sauvages que sur la main!</p>
+
+<p>--Quel est ce cri? dit Paul, tout étonné.</p>
+
+<p>--Une outarde!... notre déjeuner! répliqua Baptiste.</p>
+
+<p>--Le chef indien, non moins surpris, gardait
+maintenant le silence, et plongeait son regard
+perçant à travers les rameaux, vers l'endroit
+d'où partaient le rire et les paroles. Il aperçut
+les deux chasseurs blancs qui écoutaient, immobiles
+et craintifs, adossés au tronc du sapin.
+De tous côtés on entendait les craquements
+des branches sèches sous les pieds, et les
+secousses des broussailles repliées qui se redressaient
+violemment après le passage des
+guerriers.</p>
+
+<p>--Nous sommes perdus! dit Baptiste; si nous
+étions restés une minute de plus dans l'arbre!</p>
+
+<p>--Vendons cher nos vies!</p>
+
+<p>Une balle vint effleurer l'écorce du sapin
+qui protégeait les deux trappeurs canadiens.</p>
+
+<p>--Les lâches! hurla Paul Hamel.</p>
+
+<p>--Sauvons-nous! dit Baptiste, nous pouvons
+échapper encore.</p>
+
+<p>--A droite! reprit Paul, nous n'avons pas
+entendu de bruit de ce côté; il n'y a peut-être
+personne.</p>
+
+<p>--Es-tu blessé?</p>
+
+<p>--Non! la balle s'est amortie sur le canon
+de mon fusil.</p>
+
+<p>--Fuyons! ils vont nous tuer sans qu'on les
+voie, les damnés!</p>
+
+<p>Et les deux amis s'élancèrent du côté qu'ils
+n'avaient pas entendu de bruit. Ils passèrent
+près du chef sans le voir. Celui-ci épaula son
+arme et fit feu. L'un des fuyards tomba: ce fut
+Paul Hamel; l'autre se trouva soudain en face
+d'un nouvel ennemi. Il ne s'arrêta pas, mais
+le frappa si fort du canon de sa carabine
+qu'il lui perça le ventre. Le sauvage poussa
+un rugissement terrible; ce fut son mot
+d'adieu. Mais le chasseur canadien n'eut pas
+le temps de retirer, des entrailles du guerrier,
+son arme sanglante, qu'il se vit entouré d'une
+bande furieuse, désarmé et garrotté.</p>
+
+<p>--L'autre, demanda le chef, est-il bien mort!</p>
+
+<p>--Il a la face sur la terre comme un lâche qui
+tombe en se sauvant, dit l'un des guerriers.</p>
+
+<p>--Mon pied lui a écrasé la tête en passant,
+dit un autre.</p>
+
+<p>--Le chef a l'oeil juste et le bras ferme,
+ajoute un troisième.</p>
+
+<p>--Allons danser autour de son cadavre,
+reprit le chef, les mânes des Couteaux-jaunes
+se réjouiront.</p>
+
+<p>Et, parlant ainsi, ils se dirigèrent vers le
+lieu où l'ex-élève était tombé.</p>
+
+<p>--Le diable l'a-t-il emporté? exclama le
+chef, je ne le vois plus.</p>
+
+<p>--Il était ici, il y a une minute....</p>
+
+<p>--Sacripant! Je le sais bien qu'il y était...
+mais il n'y est plus!...</p>
+
+<p>Et les indiens se regardaient d'un air
+hébété. Ils se mirent l'oreille contre la terre.</p>
+
+<p>--Le chien de visage pâle!... il court! il
+est déjà loin.</p>
+
+<p>--Celui que nous tenons paiera pour les
+deux, reprit le chef, en avant! Il y aura fête
+joyeuse et sanglante, ce soir, dans la petite
+anse, à l'embouchure de la rivière Claire.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+III</h3>
+
+<h3>GENEVIÈVE LA FOLLE.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Pendant que dans les vastes solitudes du
+nord-ouest, des Couteaux-jaunes, guidés par le
+Hibou blanc, poursuivent les trappeurs Canadiens
+de leur implacable jalousie, sous le ciel
+heureux du Canada, au milieu des campagnes
+où la vertu s'épanouit comme les fleurs, des
+hommes civilisés et chrétiens poursuivent,
+avec non moins de malice et d'acharnement,
+mais avec plus d'hypocrisie, la plus douce
+des victimes. Et cela depuis vingt ans; car
+vingt ans se sont écoulés depuis le tragique
+événement qui rendit Picounoc veuf et Noémie
+inconsolable. Picounoc et le bossu
+s'étaient liés d'amitié. Les mêmes penchants
+les portaient l'un vers l'autre, et leurs intelligences
+perverses n'avaient pas été longues à
+se deviner. Le colporteur avait passé bien
+des fois, depuis vingt ans, avec sa cassette
+sur le dos, et il avait semé partout sa marchandise
+choisie, récoltant, en retour, les gros
+sous qui s'étaient changés en dollars. Et puis,
+il avait prêté à courte échéance et à gros
+intérêts, sur billets ou obligations par devant
+notaire, les précieux dollars; comme prêtent
+encore, de nos jours, certains usuriers sans
+coeur--bourreaux d'un nouveau genre, qui
+jettent sur le pavé, dans le déshonneur ou le
+désespoir, les pauvres qui tombent dans leurs
+serres; qui croient se racheter aux yeux de la
+société ou de Dieu, en offrant de temps à
+autres, avec ostentation, et grand fracas de
+réclame, aux églises ou aux communautés, une
+partie des deniers qu'ils ont extorqués aux
+malheureux! Bref, le bossu était riche, et
+avait ouvert un magasin à Leclerville, près du
+pont. Picounoc avait vieilli de vingt ans
+comme les autres; mais le gaillard portait
+bien son âge.</p>
+
+<p>On le disait l'habitant le plus à l'aise de la
+paroisse. Il possédait deux belles terres en
+culture et une terre à bois, bonne maison,
+grange vaste, chevaux fringants, bêtes à cornes,
+montons, porcs et volailles. On le jalousait.
+L'un disait: Rien d'étonnant qu'il ait amassé,
+il n'est pas, comme moi, accablé par la famille.
+L'autre: il est si ménager! il tondrait sur un
+oeuf. Celui-ci: il a eu toutes les chances;
+jamais de pertes, jamais d'accidents, et celui-là:
+s'il avait une femme gaspilleuse comme la
+mienne, il ne serait peut-être pas mieux que
+moi....</p>
+
+<p>Picounoc ne s'était point remarié. Plusieurs
+crurent que c'était de regret. En effet, il
+doit être difficile d'oublier une première
+femme, bien que nombre de veufs s'efforcent
+de prouver le contraire. Quoiqu'il en soit,
+Picounoc était resté sage aux yeux de bien
+des gens, et il vivait seul avec un engagé et
+Marguerite sa fille. Marguerite était passablement
+belle, pas sotte du tout, bonne ménagère
+et fille vertueuse. Lecteurs, ne soyez pas
+étonnés, la rose croît sur les épines.</p>
+
+<p>Elle était recherchée en mariage de plusieurs
+garçons de bonne famille, établis sur
+des terres nouvelles déjà toutes défrichées, ou
+sur le bien paternel. Mais elle aimait plus
+haut. Elle était recherchée encore par un
+parti riche, mais un peu vieux et difforme, le
+bossu. Celui-ci, elle le fuyait, car elle éprouvait
+une antipathie singulière non seulement
+pour sa bosse, mais pour son caractère faux.
+Le bossu n'en tenait pas moins à ses idées et
+il ne doutait nullement du succès final: non
+pas qu'il espérât jamais sembler un Adonis
+aux yeux de Marguerite, mais parce qu'il avait
+le père en sa faveur. Marguerite aimait Victor
+Letellier, jeune étudiant en droit, fils de Djos
+le défunt et de Noémie la veuve. Victor
+Letellier avait-il un penchant pour Marguerite?
+je ne le sais pas encore: lui-même le
+savait-il? Car l'amour est souvent capricieux:
+Une femme vous aime, vous en aimez une
+autre, et celle-ci vous regarde avec indifférence,
+et brûle pour votre ami, qui se sauve
+de ses embrassements pour voler ailleurs.
+C'est le jeu: Passe à ton voisin. Je ne veux
+pas insinuer toutefois que l'exemple soit applicable
+dans le cas actuel.</p>
+
+<p>Picounoc n'avait point convolé, mais la
+faute n'en était pas à lui, car sa passion pour
+Noémie s'était accrue avec les années, et,
+au moment où nous sommes, il se dirige
+encore vers la demeure de la veuve, moins
+soucieux que de coutume, et l'espérance au
+coeur.</p>
+
+<p>Noémie travaille au <i>métier</i>, pendant qu'une
+de ses nièces qui demeure avec elle, tourne
+le rouet en chantant. Son front est incliné
+sur les brins de laine, et la navette active
+va et vient avec bruit entre les brins
+roidis de la chaîne qui se séparent pour la
+laisser passer, chaque fois que le pied de la
+travailleuse pèse sur l'une ou l'autre des
+<i>marches</i>. Le jour commence et Noémie se
+hâte, car elle veut faire ses cinq aunes d'étoffe
+avant la nuit.</p>
+
+<p>Elle est pauvre et sa terre, si féconde autrefois,
+ne rend plus. Les mauvaises herbes,
+moutarde et chien-dent, remplacent l'avoine
+et le blé; les pacages sont nus et les animaux
+sont maigres. Pourtant la veuve infortunée
+n'a épargné ni son temps, ni ses peines. Elle
+a demandé les meilleurs serviteurs et n'a pas
+regardé au paiement. Une sorte de fatalité
+l'a poursuivie, et, malgré son travail et ses
+économies, elle est devenue d'année en année
+plus pauvre et plus malheureuse. Nous
+saurons bientôt comment cela s'est fait.</p>
+
+<p>Picounoc entra. La jeune fille se leva pour
+lui présenter une chaise, et la navette fut déposée
+sur l'étoffe. Noémie accorda un sourire
+triste au visiteur qui s'approchait d'elle.</p>
+
+<p>--Je voudrais vous dire quelques mots,
+Noémie, fit le veuf.</p>
+
+<p>--Entrez ici, monsieur.</p>
+
+<p>Tous deux passèrent dans la salle voisine,
+et s'assirent sur un sofa de bois peint en bleu.</p>
+
+<p>--Pauvre Noémie, commença Picounoc,
+d'un air affligé, avez-vous des nouvelles?</p>
+
+<p>Noémie pencha la tête et pâlit.</p>
+
+<p>--Le bossu entendra-t-il raison? Il m'a
+assuré, déjà, qu'il éprouverait un dommage
+énorme s'il ne rentrait immédiatement dans
+ses fonds. Le commerce a ses exigences, Madame,
+vous le savez, et si l'argent est nécessaire
+à quelqu'un, c'est bien, au négociant?</p>
+
+<p>Noémie soupira profondément.</p>
+
+<p>--Si vous l'aviez voulu, Madame, continua
+Picounoc, si vous le vouliez encore, vous seriez
+à l'abri de ces épreuves qui vous accablent, à
+l'abri surtout de la rapacité de ce vilain bossu.
+Un deuil de vingt années doit être assez long.
+Vos parents et vos amis seraient heureux de
+vous voir accepter enfin un protecteur et un
+appui; et, si vous n'en voulez pas pour vous
+même, que ce soit pour votre enfant.</p>
+
+<p>--Il sera reçu avocat bientôt, et pourra, je
+l'espère, conquérir une place au soleil, dit
+Noémie.</p>
+
+<p>--Songez, Noémie, que c'est à moi qu'il devra
+la position qu'il est destiné à occuper dans
+le monde; le bossu, si je ne l'avais conseillé,
+ne vous aurais jamais prêté un sou.</p>
+
+<p>--Je le sais.</p>
+
+<p>--Si j'avais eu de l'argent, je vous en aurais
+fourni de grand coeur et sans garantie; je
+n'aurais pas eu recours à ce colporteur qui
+vous met dans le chemin aujourd'hui.</p>
+
+<p>--S'il pouvait attendre que mon fils soit
+reçu avocat!</p>
+
+<p>--Noémie, vous ne savez pas comme sont
+épineux les commencements d'une carrière. Il
+s'écoulera nécessairement plusieurs années
+avant que Victor puisse rembourser au bossu
+les trois cents louis que vous lui devez.</p>
+
+<p>--Trois cents louis? dites-vous.</p>
+
+<p>--Eh oui! eh! oui! cela monte vite, allez!
+l'argent prêté à intérêt composé....</p>
+
+<p>--Mon Dieu! Jamais je ne pourrai payer
+cette somme-là.</p>
+
+<p>--Noémie, si vous vouliez!...</p>
+
+<p>--Mais, c'est impossible, je ne puis pas....</p>
+
+<p>--Vous pourriez vous acquitter bien vite...
+ou, plutôt, dites un mot, faites-moi une promesse,
+et j'acquitte tout moi-même....</p>
+
+<p>La veuve, émue et troublée, ne répondit
+rien.</p>
+
+<p>--J'assurerais à votre fils, que j'aime déjà
+comme s'il était mien, un avenir prospère: je
+le pousserais, comme on dit. J'ai les moyens
+de le faire. Et j'ai cru m'apercevoir qu'il ne
+détestait pas Marguerite.... Que de bonheurs
+à la fois!... Ah! je sais bien que je n'en
+mérite pas autant!</p>
+
+<p>--Vous êtes bien bon, Monsieur, mais!...</p>
+
+<p>--Mais quoi? dites, achevez, ce n'est pas
+la première fois que vous êtes cruelle à mon
+égard, et ce ne sera pas la dernière non plus,
+sans doute....</p>
+
+<p>--Ce n'est pas ma faute. Je ne puis oublier
+celui que j'ai tant aimé?</p>
+
+<p>--Noémie, est-ce que je vous demande de
+l'oublier? Non, Dieu m'en est témoin. Aimez-le
+toujours, évoquez son souvenir sans cesse
+oubliez-moi pour ne voir que son image adorée!
+si j'en souffre, ce sera en secret; et je ne m'en
+plaindrai point. Je veux vous rendre heureuse,
+car je vous aime.</p>
+
+<p>--Vous méritez bien d'être aimé, reprit
+Noémie à voix basse et d'un air effrayé.</p>
+
+<p>--Oh! merci! merci!... par pitié! aimez-moi
+un peu!...</p>
+
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i4">On dit que j'aime les pommes</p>
+<p class="i8"> A la douzaine!</p>
+<p class="i4">On dit que j'aime les pommes</p>
+<p class="i8"> A la douzaine!</p>
+<p>J'en aime ni six, ni cinq, ni quatre, ni trois, ni deux, ni une, ni point.</p>
+ <p class="i8">A la douzaine que j'aime, que j'aime!</p>
+ <p class="i8">A la douzaine que j'aimerai!</p>
+</div></div>
+
+<p>C'était Geneviève la folle qui entrait en
+chantant ce singulier refrain des écoliers.</p>
+
+<p>--Bonjour, Geneviève, dit la fileuse.</p>
+
+<p>--On dit: Bonne nuit! c'est la nuit, ça; la
+nuit pour moi, la nuit pour toi, la nuit pour
+Noémie, la nuit pour Picounoc, la nuit pour
+le bossu, la nuit pour tous les fous!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i4">On dit que j'aime les pommes</p>
+<p class="i8"> A la douzaine!</p>
+</div></div>
+
+<p>--Comme tu es éveillée, Geneviève.</p>
+
+<p>--Je suis éveillée parce que je suis triste; je
+chante parce que je pleure. Chante donc aussi
+toi, tout le monde devrait chanter parce que
+tout le monde devrait pleurer. Où est Noémie?
+On dit qu'elle va se marier. Il est grand
+temps qu'elle y pense, si elle veut publier
+mineure.</p>
+
+<p>La jeune fileuse riait de bon coeur. Elle fit
+signe à la folle d'entrer dans la chambre où
+se trouvaient Picounoc et Noémie.</p>
+
+<p>Elle y entra en effet.</p>
+
+<p>--Bon jour, Monsieur et Madame, dit-elle,
+comment vous portez-vous? Assez bien, Dieu
+merci au bon Dieu. Assoyez-vous donc. Merci,
+je ne veux pas être longtemps.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i4">On dit que j'aime les pommes</p>
+<p class="i8"> A la douzaine!</p>
+<p class="i4">On dit que j'aime les pommes</p>
+<p class="i8"> A la douzaine!</p>
+</div></div>
+
+<p>Picounoc et Noémie la regardaient en souriant,
+accoutumés qu'ils étaient à ces folies
+inoffensives.</p>
+
+<p>--Vous m'inviterez aux noces, continua-t-elle.
+Vous jouerez du violon et je danserai
+toute seule avec tous les autres. Je m'en vais
+chez le bossu, de ce pas-là; il m'a promis une
+épinglette pour me mettre dans les oreilles.
+On est en amour tous les deux. Si je peux
+mettre la main dessus, je vous promets qu'il
+va la rouler sa bosse, une butte! J'ai une
+rivale, c'est mademoiselle Picounoc, mais, les
+rivales, quand je me montre, ça fond comme
+le beurre dans la poêle!</p>
+
+<p>--Pauvre Geneviève! murmurait Noémie.</p>
+
+<p>--Elle n'a plus la moindre étincelle d'intelligence,
+dit Picounoc.</p>
+
+<p>--Je cherche Djos, ton mari, reprit la folle
+s'adressant à Noémie, si je le trouve je le garde,
+tu n'en as plus besoin, puisque tu prends ce
+grand maigre-échine-là. Djos! c'est ça qui
+était un bon patriarche. Je l'ai bien connu
+dans l'ancien temps. Alors on l'appelait Joseph,
+et il avait un beau manteau qu'il prêtait aux
+dames trop frileuses. Mais tiens! je m'aperçois
+bien que vous me dérangez, adieu! bon
+jour, bon soir! je m'en vais, tu t'en vas, il s'en
+va, nous nous en allons; vous vous en allez,
+ils s'en vont... à la mort! à l'échafaud!</p>
+
+<p>Et elle sortit.</p>
+
+<p>--Cette folle, remarqua Picounoc, elle a
+parfois des paroles lugubres.</p>
+
+<p>Noémie avait des larmes dans les yeux.</p>
+
+<p>--Je vais aller voir le bossu, continua
+Picounoc, et je vous jure de faire l'impossible
+pour le désarmer et vous le rendre un peu
+plus favorable.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>UN DE PERDU TROIS DE TROUVÉS.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Baptiste éprouvait d'horribles tortures morales,
+mais son visage impassible les dissimulait
+bien. Il avait appris des sauvages à déguiser
+ses sentiments et à cacher ses émotions.
+On lui délia les pieds pour qu'ils put marcher,
+mais on lui attacha les mains derrière le dos.
+Il trébuchait parfois, et parfois tombait sur
+le terrain embarrassé. On le rouait de coups
+alors au grand amusement du chef. La perspective
+n'était pas gaie. Il regrettait de n'avoir
+pas été, comme son compagnon qu'il croyait
+mort, atteint par une balle meurtrière. Que
+d'ignominies et de souffrances lui eussent été
+épargnées! Il eut envie de réveiller la sensibilité
+du chef en lui parlant du pays, des
+parents qu'il avait dû aimer, de la religion
+qui avait embelli son enfance. Car, il le savait,
+ce chef n'était pas un véritable indien, mais
+bien un renégat.</p>
+
+<p>--Chef, dit-il en français, car je vois bien
+que tu n'es pas né dans les bois, et que tu es
+un enfant des peuples civilisés, au nom de la
+mère qui t'a donné le jour, rends-moi donc la
+liberté, et jamais, je le jure, je ne ferai rien
+contre la tribu qui t'a choisi pour son maître.</p>
+
+<p>--La mère qui m'a donné le jour a bien eu
+tort, répondit, en français, le chef un peu
+surpris--et toi, tu as eu tort aussi de tomber
+entre mes mains.</p>
+
+<p>--Pourquoi cette vengeance? je ne t'ai
+jamais fait de mal.</p>
+
+<p>--Si ce n'est pas toi, c'est quelqu'un des
+tiens.</p>
+
+<p>--Comment? mais il y a une justice.</p>
+
+<p>--Une justice! oui! au bout de ma carabine.
+Ah! je l'ai juré que je me vengerais! et je
+voudrais bien que tous ceux à qui je garde
+rancune passassent à la portée de mon bras!...
+N'importe? en attendant, puisque ceux que
+je déteste ne viennent pas jusqu'ici chercher
+leur punition, je m'assouvis sur les imprudents
+qui, comme toi, tombent dans mes filets.</p>
+
+<p>--De quelle place viens-tu? chef.</p>
+
+<p>--Cela ne te regarde en rien.</p>
+
+<p>--Connais-tu le grand-trappeur? demanda,
+à son tour, le chef.</p>
+
+<p>--Cela ne te regarde en rien, dit Baptiste.</p>
+
+<p>Le faux indien se mordit les lèvres et ses
+yeux lancèrent un éclair de feu.</p>
+
+<p>--Ce maudit-là, continua-t-il, me le paiera,
+si je le poigne une bonne fois!</p>
+
+<p>--C'est qu'il n'est pas aisé à prendre.</p>
+
+<p>--Tu le connais donc?</p>
+
+<p>--Je l'ai vu, un jour du mois de mai dernier,
+écraser du bout du doigt, à ses genoux, un
+chef traître, un ravisseur de fille, et lui faire
+demander pardon... et je l'ai vu lui pardonner
+son crime.</p>
+
+<p>Le renégat rougit sous son masque de
+cuivre.</p>
+
+<p>Les sauvages écoutaient avec une certaine
+inquiétude cette conversation dont ils ne comprenaient
+pas un mot. Ils avaient peur d'être
+trahis et de perdre leur victime, car ils devinaient
+bien que leur chef et le prisonnier
+étaient de la même nationalité. Les femmes
+surtout se montraient inquiètes: L'une d'elles
+que Baptiste reconnut et qui n'appartenait
+pas à cette tribu hostile, s'approcha du renégat
+et lui parla longtemps. Le chef les
+rassura alors et leur dit de ne rien craindre,
+que le prisonnier subirait la mort, dès l'arrivée
+à la rivière Claire. A cette nouvelle promesse
+un cri de joie immense fit retentir
+au loin la forêt.</p>
+
+
+
+<p>--<i>Well</i>! <i>well</i>! nous autres trouverez eux
+bientôt, puisque ils sont asses <i>stioupides</i> pour
+<i>cry up</i> si fort.</p>
+
+<p>--<i>Bene</i>! <i>bene</i>! <i>fusillabimus omnes</i>! nous les
+fusillerons tous s'ils continuent à se trahir.</p>
+
+<p>Le premier était un trappeur anglais, le
+second, notre ami Paul, ou l'ex-élève. Il y en
+avait deux autres. Un grand et robuste
+gaillard à l'air triste et sévère; un petit
+homme rond et joyeux alerte et plaisant.</p>
+
+<p>L'ex-élève se voyant perdu, avait joué au
+plus fin avec le sauvage, et, au premier coup
+de fusil, il s'était jeté la face contre terre et
+les bras tendus. Bien lui en prit, car son compagnon
+fut vite appréhendé, comme l'on sait,
+et menacé d'un long martyre et d'une mort
+certaine. Paul se doutait bien que les Couteaux
+jaunes courraient tous après Baptiste
+pour le saisir vif, et ne s'occuperaient qu'ensuite
+du mort. Dès qu'il les vit entourer l'infortuné
+trappeur, son compagnon, il se leva, saisit sa
+carabine et s'élança sous la forêt.</p>
+
+<p>Quelques uns de mes lecteurs seraient peut-être
+tentés de blâmer la conduite de l'ex-élève
+en cette circonstance; ils auraient aimé le voir
+défendre son camarade au prix de sa vie, tuer
+deux ou trois visages de cuivre et tomber
+ensuite pour ne plus se relever. L'ex-élève était
+brave et dévoué; de plus il était prudent.
+Si sa mort eut pu servir à quelque chose, il
+serait fait tuer n'en doutez pas; mais avec les
+indiens comme avec les blancs il faut surtout
+employer la ruse: c'est l'arme la plus redoutable,
+et le plus sûr moyen de triompher.
+L'ex-élève n'oublia pas son camarade.</p>
+
+<p>A cette époque de l'année, de nombreux
+partis de chasseurs se dirigeaient vers le nord.
+Ils allaient passer l'hiver dans les parages du
+grand fleuve Mackenzie, pour chasser le
+rennes, l'élan, l'orignal, mais surtout le vison,
+la marte, et autres animaux à riches fourrures.
+L'ex-élève savait que la plupart des
+trappeurs traversent la région où il passait lui-même,
+pour se rendre à la rivière Claire. Il
+fit, avec la lame de son couteau, de distance
+en distance, une croix sur l'écorce des bouleaux.
+Cette croix avait une signification
+connue des trappeurs, elle annonçait l'ennemi.
+Et plus elle était grande et plus l'ennemi était
+proche. Et dans l'écorce du même arbre un
+trou indiquait le côté où devait se trouver cet
+ennemi. Tout en traçant ses hiéroglyphes, il
+songeait à son malheureux compagnon et se
+mettait l'esprit à la torture pour imaginer un
+moyen de le sauver. La faim déchirait ses
+entrailles, car il n'avait pas mangé depuis sa
+rencontre avec les Couteaux-jaunes. Il tendit
+quelques collets, car il eut été imprudent de
+tirer des coups de fusils: c'eut été appeler ses
+ennemis. Au pied d'un chêne feuillu s'étendait
+une nappe de mousse et de verdure; il se
+laissa choir sur cette couche séduisante, puis,
+un moment après, sentant qu'il avait sommeil,
+il se mit à genoux et fit au seigneur une fervente
+prière. Alors confiant dans la protection
+céleste, il s'endormit.</p>
+
+<p>Une détonation soudaine l'éveilla après deux
+heures de repos. Il se leva d'un bond, et,
+croyant les sauvages à sa poursuite, se mit à
+fuir au hasard. Il avait à peine franchi quelque
+cent pieds qu'il se trouva en face de trois
+hommes. Il ne put s'empêcher, dans sa surprise
+et sa joie, de lâcher un mot latin: <i>O quam
+felix!</i> Le plus grand des trois chasseurs, le
+chef, eut comme un soubresaut d'étonnement
+en entendant cette voix et ce latin; un autre
+dit:</p>
+
+<p>--<i>He speaks latin</i> comme une vache espagnole.
+Le troisième, plus étonné que les
+autres, s'écria:</p>
+
+<p>--Comment? vous me connaissez? Mais
+diable! qui êtes-vous donc. Je ne vous remets
+pas moi?</p>
+
+<p>--Pardon, chasseur, je ne vous connais pas
+du tout, mais loin du pays, au milieu des
+solitudes sauvages, tous les chasseurs blancs
+sont amis.</p>
+
+<p>--Vous ne me connaissez pas, dites vous,
+mais vous savez mon nom, puisque vous vous
+êtes écrié en me voyant: Oh! tiens! Félix!</p>
+
+<p>L'ex-élève et les chasseurs éclatèrent de rire,
+à la grande stupéfaction de Félix.</p>
+
+<p>--C'est un mot latin que j'ai jeté au vent
+reprit l'ex-élève; cela m'échappe encore parfois
+dans les grandes circonstances. Je ne
+savais pas que je prononçais votre nom. Vous
+vous appelez donc Félix?</p>
+
+<p>--Félix Rivard, pour vous obéir.</p>
+
+<p>Vous êtes donc un savant, vous l'ami? demanda
+le premier des trappeurs avec une indifférence
+mal dissimulée.</p>
+
+<p>--J'ai été au séminaire de Québec, dans
+mon enfance....</p>
+
+<p>--Au séminaire de Québec!... Et après?</p>
+
+<p>--Après! dans les chantiers de la Gatineau.</p>
+
+<p>Une émotion extraordinaire s'empara du
+chef des coureurs, une sueur froide perla sur
+ses tempes qu'il essuya du revers de sa main,
+et ses yeux se fixèrent avec une attention,
+extrême sur le nouveau chasseur.</p>
+
+<p>--J'ai faim, dit l'ex-élève, avez-vous quelque
+gibier à me mettre sous la dent?</p>
+
+<p>--Une perdrix, deux perdrix même, que
+Félix vient de tuer.</p>
+
+<p>--Heureuses perdrix! heureux coup de
+fusil qui m'a éveillé et me donne trois braves
+compagnons pour remplacer celui que je viens
+de perdre.</p>
+
+<p>--Vous avez perdu votre camarade? comment
+cela? qui était-il?</p>
+
+<p>--Vite, allumez un petit feu pour faire rôtir
+mon dîner, et je vous conte, en deux mots
+notre histoire.</p>
+
+<p>L'anglais dit: C'est moi allume <i>the fire
+and cook the</i> perdrix. Et il se mit à l'oeuvre.</p>
+
+<p>--Un parti de Couteaux-jaunes nous a poursuivis
+et rejoints aussi, puisque l'un de nous
+deux est prisonnier. Si je n'avais pas fait le
+mort, ça y était. Nous avons passé la nuit
+dans le faîte d'un arbre comme des corbeaux,
+et les chenapans de sauvages sont venus
+camper à nos pieds. Si nous étions restés
+dans notre cachette cinq minutes de plus,
+nous étions sauvés, raconte l'ex-élève.</p>
+
+<p>--Et pourquoi n'y êtes-vous pas restés?</p>
+
+<p>--Nous les pensions décampés.</p>
+
+<p>--Sont-ils nombreux?</p>
+
+<p>--Vingt cinq, sans les femmes.</p>
+
+<p>--Nous ne sommes que quatre....</p>
+
+<p>--Si nous pouvions délivrer ce pauvre
+Baptiste nous serions cinq.</p>
+
+<p>--Baptiste?</p>
+
+<p>--Oui, le connaissez-vous?</p>
+
+<p>--C'est un brave! Il nous a laissés au lac
+Supérieur, il y a un mois environ. Nous avons
+protégé tous deux, alors, contre l'amour d'un
+chef cruel, d'un renégat, d'un blanc qui s'est
+fait sauvage, une jeune fille Lithchanrée.</p>
+
+<p>--Que dites-vous là? Mais ce chef, c'est
+lui qui guide et commande la troupe à laquelle
+je n'ai échappé que par miracle, et qui
+emmène prisonnier mon cher camarade.</p>
+
+<p>--Ce doit être lui en effet, le Hibou blanc,
+le chef des Couteaux-jaunes! En marche alors!</p>
+
+<p>--Vous êtes donc celui qu'on appelle le
+grand-trappeur? demanda, avec une sorte de
+respect, l'ex-élève.</p>
+
+<p>--<i>Oh yes! that is the man</i>, reprit vivement
+l'anglais, c'est ça le grrrande chasseur, le
+grrrande-trappeur!... Tu vas voir!</p>
+
+<p>--Il est l'effroi des sauvages, ajouta Félix.</p>
+
+<p>--Il y a bien longtemps que j'entends parler
+de vous, reprit l'ex-élève, et je suis heureux
+de faire votre connaissance... si vous voulez
+nous chasserons ensemble....</p>
+
+<p>--Je le veux, dit le grand-trappeur. Et il
+tendit sa main loyale au nouveau compagnon.</p>
+
+<p>--Maintenant, mes perdrix. Pour que je
+vous suive il me faut un peu de leste dans
+l'estomac, <i>in stomacho meo</i>!</p>
+
+<p>Le grand-trappeur sourit et une larme
+apparut dans son oeil mélancolique.</p>
+
+<p>--Le nouveau camarade il est drôle comme
+un <i>devil</i>, observa en riant le trappeur anglais.</p>
+
+<p>L'ex-élève eut vite fait son repas: Une
+gorgée d'eau maintenant, pour me rincer le
+palais, dit-il, et filons!</p>
+
+<p>--Les Couteaux-jaunes ne sont donc pas
+loin? demanda le grand-trappeur.</p>
+
+<p>--A quelques heures seulement.</p>
+
+<p>--Dans la direction nord, si j'en juge par la
+marque que vous avez faite sur les bouleaux,
+car je suppose qu'elle est de vous.</p>
+
+<p>--En effet. Ils se dirigent sans doute vers
+le lac noir par où ils ont coutume de passer.</p>
+
+<p>--Ils iront peut-être à l'embouchure de la
+rivière Claire pour faire la pêche, et se donner
+le luxe d'un festin, avant de s'enfoncer plus
+avant dans la forêt, observa Félix Rivard.</p>
+
+<p>--<i>Oh! yes</i>, dit l'anglais, car ils ont <i>much
+wisky</i>.</p>
+
+<p>--Ils ont coutume de faire la traite à la baie
+d'Hudson; j'ai entendu parler d'eux au fort
+d'York, dit l'ex-élève.</p>
+
+<p>--Il faut marcher vite, reprit le grand-trappeur,
+et se rendre à la rivière Athabaska.
+Si nous ne les trouvons pas là, nous passerons
+par le fort Pierre à Calumet pour acheter de
+la poudre et des balles.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! ils auront peut-être tué mon
+pauvre compagnon de chasse, et nous arriverons
+trop tard.</p>
+
+<p>--Ils sont trop barbares, répliqua le grand-trappeur,
+et se complaisent trop dans les
+souffrances de leurs victimes pour les immoler
+si tôt. Ce n'est pas durant la marche qu'ils
+tuent leurs prisonniers; ils s'arrêtent, boivent,
+mangent et dansent, d'abord, sous les yeux du
+condamné, et puis, quand ils sont las des jouissances
+ordinaires, ils se gorgent de sang.</p>
+
+<p>--<i>God dam!</i> frémit l'anglais en serrant sa
+carabine.</p>
+
+<p>Ils marchaient depuis quelques heures à peine,
+quand ils entendirent la clameur joyeuse des
+indiens à qui le Hibou blanc annonçait le supplice
+prochain de Baptiste.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+V</h3>
+
+<h3>ENTRE AMIS.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Picounoc sortit de chez Madame Letellier
+avec l'espérance dans l'âme: J'ai souffert vingt
+ans, pensait-il, mais qu'importe? les vingt ans
+sont passés et la volupté que j'ai si longtemps
+désirée semble m'être promise. Qu'est-ce que
+c'est que vingt années de martyre pour une
+heure de pareilles jouissances? Et cette femme,
+ce n'est pas pendant une heure seulement que
+je la posséderai, mais pendant des années,
+car je ne suis pas vieux encore! je suis solide et
+plein de vigueur! Oh! la persévérance! la persévérance!
+quelle force et quelle vertu! Je
+n'ai que celle-là, mais!... Si je me faisais
+illusion! Illusion! Est-ce que je me suis fait
+illusion quand elle m'a repoussé fièrement, durement,
+impitoyablement? Est-ce que je me
+suis fait illusion quand elle m'a accueilli avec
+froideur, avec indifférence? Illusion? Allons
+donc! on n'est plus à l'âge des illusions. Elle
+s'incline vers moi, elle penche, elle penche,
+comme... n'importe? je ne suis pas un poète,
+moi, pour faire des comparaisons. Si Victor
+son garçon peut monter de Québec maintenant,
+il la fera bien se décider, lui! Il m'aime,
+ce Victor; il me considère comme un père!...
+Oh!... je sens que je l'aimerai, cet enfant;
+je le protégerai, je le pousserai dans le monde.
+Il faut bien, après tout, qu'on répare un peu
+le dommage fait au père.... On est chrétien
+ou on ne l'est pas. Pauvre Djos! lui qui
+aimait les bons tours, je ne sais pas comment il
+prendrait celui-là, s'il savait le fond de l'affaire.
+Qu'il dorme en paix dans les cendres de sa
+grange, j'aurai bien soin de sa veuve.</p>
+
+<p>C'est en se parlant ainsi à lui-même que
+Picounoc arriva chez son ami le bossu.</p>
+
+<p>--Les affaires avancent-elles? dit celui-ci.</p>
+
+<p>--Pas vite. Le plus sûr moyen de vaincre
+sa résistance, je crois, serait de faire vendre
+la terre. Quand Noémie se verra dans le
+chemin elle se montrera plus accommodante.</p>
+
+<p>--Je suis prêt, dit le bossu.</p>
+
+<p>--Je l'achèterai, moi, reprit Picounoc; tu
+ne me nuiras pas?</p>
+
+<p>--Non, pourvu que mes intérêts soient
+protégés.</p>
+
+<p>--J'ai rarement vu une veuve aussi tenace.</p>
+
+
+
+<p>--Monsieur le marchand, empêchez donc ces
+gamins de me persécuter, pour l'amour de
+n'importe qui et de n'importe quoi!</p>
+
+<p>--Tiens! Geneviève! dit le bossu,--car
+c'était elle, la pauvre folle, qui entrait--que te
+font-ils donc, ces mauvais garnements?</p>
+
+<p>--Ils m'appellent "la folle."</p>
+
+<p>--Ne les écoute point, dit Picounoc, tu sais
+bien que tu es plus fine qu'eux.</p>
+
+<p>--Oui, et plus fine que vous aussi, soit dit
+sans vous offenser.</p>
+
+<p>--C'est bon pour toi, Picounoc, dit le
+bossu.</p>
+
+<p>--Non, ce n'est pas bon, répliqua la folle;
+j'aurais du dire: <i>meâ culpâ, meâ culpâ, meâ
+maximâ culpâ</i>.</p>
+
+<p>Eu te frappant la poitrine? dit le bossu.</p>
+
+<p>--En me perçant le coeur avec un poignard.</p>
+
+<p>--Penses tu encore à Racette? demanda
+Picounoc.</p>
+
+<p>--Quand j'étais jeune et belle, il y a bien
+cent ans de cela, je l'aimais bien, comme cela,
+pour lui dire un mot sans faire semblant de
+rien et continuer ma route.</p>
+
+<p>--Je croyais que vous vous étiez connus
+intimement, reprit le bossu.</p>
+
+<p>--J'ai tant vu de monde depuis que je suis descendue
+des limbes que je ne puis me remettre
+chacun. Mais vous autres, je vous reconnais
+bien toujours. Vous allumiez les étoiles tous
+les deux pour éclairer le paradis de la bonne
+femme Labourique, dans la rue Champlain, et
+vous allumez maintenant la colère de Dieu.</p>
+
+<p>--Est-elle égarée un peu? remarqua le bossu
+en éclatant de rire.</p>
+
+<p>--C'est presque de l'idiotisme, répondit
+Picounoc.</p>
+
+<p>--Veux-tu me prêter cela pour jouer un
+peu? dit-elle au marchand. Elle montrait des
+rouleaux de fil.</p>
+
+<p>--Tiens! amuse-toi, mais ne les salis point.</p>
+
+<p>--Oh! non, j'ai les mains nettes; je me les
+suis lavées il n'y a pas plus de quinze jours.</p>
+
+<p>Et elle se mit à faire des tourelles et des
+colonnes avec des fuseaux. Et pendant qu'elle
+s'amusait ainsi, les deux vauriens causaient.</p>
+
+<p>--Tu l'as donc toujours aimée cette femme?
+demandait le bossu.</p>
+
+<p>--Toujours, depuis que je la connais.</p>
+
+<p>--Et tu en as épousé une autre cependant?</p>
+
+<p>--Avec raison, puisque je suis veuf.</p>
+
+<p>--Farceur, tu fais du mystère.</p>
+
+<p>--C'est mon fort.</p>
+
+<p>--Et tu es devenu veuf si tôt!</p>
+
+<p>--Elle se fait prier depuis vingt ans. Si je
+ne commençais le siège que d'aujourd'hui, où
+cela me mènerait-il? j'aurais les cheveux
+blancs quand j'entrerais dans la place....</p>
+
+<p>--Drôle! va, dit le bossu, lui tapant sur
+l'épaule, tu es si fort que cela?...</p>
+
+<p>Picounoc se gourma: Silence, dit-il; à la
+finesse du renard il faut unir la prudence du
+serpent.</p>
+
+<p>--Mais deux d'un coup! allons donc! son
+mari et ta femme?...</p>
+
+<p>--Jamais je ne pourrai refaire la tour de
+Babel avec ces rouleaux, dit la folle, c'est décourageant;
+comment monter au ciel?</p>
+
+<p>--Courage, dit le bossu, tu y arriveras.</p>
+
+<p>--Eh bien! c'est entendu, tu fais vendre la
+terre de suite, reprit Picounoc, il me tarde
+d'en avoir fini, s'il faut la prendre par la famine,
+réduisons-la!</p>
+
+<p>--J'ai bien conduit la besogne, n'est-ce pas?
+j'ai corrompu tous ses serviteurs.</p>
+
+<p>--Tu les as tous jetés dans l'ivrognerie.</p>
+
+<p>--C'est le plus sûr moyen de perdre un
+homme et de l'empêcher de travailler.</p>
+
+<p>--Aussi, la terre est-elle dans un état
+pitoyable. Elle ne se vendra pas cher.</p>
+
+<p>--Tant mieux pour toi; quant à moi, je ne
+perdrai rien. Mais tu sais?... l'autre affaire....</p>
+
+<p>--Marguerite?</p>
+
+<p>--Oui, il faut que les deux mariages soient
+célébrés à la même messe. Je deviens ton
+gendre respectueux et dévoué; tu te fais mon
+auguste beau-père.</p>
+
+<p>--Mais si Marguerite refuse?</p>
+
+<p>--Il n'y a pas de si....</p>
+
+<p>--Je m'en vais, dit la folle, excusez.</p>
+
+<p>--Tu reviendras, Geneviève.</p>
+
+<p>--Merci bien de la politesse, vous dites des
+choses qu'on ne peut pas comprendre; j'aime
+bien à tout comprendre, moi. Et elle sortit.</p>
+
+<p>--C'est heureux qu'elle ne comprenne rien!
+dirent à la fois les deux amis.</p>
+
+<p>--Mère, je suis avocat! je viens d'être
+reçu avec distinction, s'écria un beau jeune
+homme, en se précipitant, tout joyeux, dans
+les bras de la veuve Noémie....</p>
+
+<p>--Victor! exclama l'heureuse mère, en embrassant
+le nouveau disciple de Thémis.
+O mon Dieu! je croyais ne pouvoir plus
+jamais éprouver les douceurs d'une joie véritable!...
+Tu viens te reposer! tu vas passer
+quelque temps avec moi, reprit-elle après un
+moment.</p>
+
+<p>--Oui! mère, je suis un peu fatigué, j'ai
+besoin de respirer l'air des champs et de
+courir libre dans nos bois et sur le bord des
+ruisseaux.... Mais avant tout, j'ai besoin de
+manger un croûton.</p>
+
+<p>Noémie jeta un regard inquiet sur sa nièce.</p>
+
+<p>--Tiens! ma cousine Henriette! dit le
+jeune avocat. Comme te voilà belle! comme te
+voilà grande! Un baiser, voyons! encore un,
+cela fait oublier la faim.</p>
+
+<p>--Va donc emprunter un pain, Henriette,
+demanda la veuve avec des larmes dans la
+voix.</p>
+
+<p>--Vous n'avez pas de pain? dit Victor.</p>
+
+<p>--Tu ne l'aimeras pas, mon enfant.</p>
+
+<p>Et vous le mangez, vous? petite mère?</p>
+
+<p>--Faut bien!</p>
+
+<p>--Voyons cela! Et il ouvre le buffet, prend
+la nappe, la déroule et voit tomber un morceau
+de ce misérable pain d'avoine amer
+que trop de pauvres gens sont condamnés à
+manger.</p>
+
+<p>--Ce pain noir! c'est tout ce que vous avez?</p>
+
+<p>--On y est accoutumé; mais toi!...</p>
+
+<p>--Mais moi? j'en mangerai aussi.</p>
+
+<p>--Va chercher du pain de blé, Henriette.</p>
+
+<p>--Où vais-je aller?... les gens, vous le
+savez bien, n'aiment guère à prêter....</p>
+
+<p>--Victor comprit tout: Je n'ai plus faim,
+dit-il.... Bientôt, je l'espère, je pourrai vous
+apporter de meilleur pain, ma bonne mère.
+Je pourrai relever cette maison qui tombe,
+améliorer cette terre qui ne produit plus que
+du mauvais grain, car je vais travailler; je
+veux me faire une place au soleil!</p>
+
+<p>La veuve pleurait: Cher enfant, soupira-t-elle,
+il sera trop tard.</p>
+
+<p>--Que voulez-vous dire? vous m'effrayez...
+Vous êtes malade? les chagrins, le travail et
+les privations vous ont brisée?...</p>
+
+<p>--Notre terre va être vendue... tu le sais,
+elle a été décrétée....</p>
+
+<p>--Vendue! c'est vrai! et par celui qui
+vous a prêté de l'argent pour me faire instruire!
+C'est pour moi que vous vous êtes
+ainsi jetée dans la misère! Oh! que Dieu me
+donne la force et les moyens de vous prouver
+ma reconnaissance! Mais, comment se fait-il
+que celui qui nous a rendu service pendant
+tant d'années, retire tout à coup ce bras qui
+nous soutenait?</p>
+
+<p>--Quand on doit, mon fils, il faut payer:
+souvent le créancier n'a pas tort.</p>
+
+<p>--Le créancier, c'est toujours....</p>
+
+<p>--Monsieur Chèvrefils.</p>
+
+<p>--Je vais aller le voir: il faut qu'il patiente
+encore un peu. Il comprendra que je suis en
+état de gagner quelque chose maintenant.</p>
+
+<p>--Il dit qu'il a besoin d'argent pour son
+commerce. Au reste, notre bon ami St. Pierre
+est allé lui parler à ce sujet; et s'il est
+possible d'obtenir du délai, il en obtiendra.</p>
+
+<p>--Quel brave homme que ce Saint-Pierre!</p>
+
+<p>--Son dévouement ne s'est jamais démenti.</p>
+
+<p>--Vient-il ici souvent?</p>
+
+<p>La jolie veuve rougit. Elle voulut cacher
+son émotion et se détourna pour tousser.</p>
+
+<p>--Assez souvent, répondit-elle.</p>
+
+<p>--Sais-tu une chose, mère?</p>
+
+<p>--Non... qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>--Il m'a laissé comprendre, un jour, qu'il
+t'aimait et serait heureux de t'épouser....</p>
+
+<p>--Il t'a fait de pareilles confidences?</p>
+
+<p>--Indirectement... mais, j'ai compris....
+Il ne vous en a jamais parlé?...</p>
+
+<p>--Comme te voilà curieux, fit la veuve en
+riant.</p>
+
+<p>--Ah! je devine. C'est bien, petite mère,
+épouse-le, c'est un bon parti... et moi....</p>
+
+<p>--Et toi?...</p>
+
+<p>--Et moi j'épouserai Marguerite</p>
+<br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>UN TROUBLE-FETE</h3>
+<br>
+
+<p>
+Animés par le désir de sauver leur compatriote
+et par le besoin d'échanger quelques
+coups de feu avec de vieilles connaissances,
+les trappeurs canadiens s'élancèrent sur les
+traces des Couteaux-Jaunes. Ils marchaient
+depuis trois heures environ, quand ils entendirent
+des cris de joie.</p>
+
+<p>--Je ne les croyais pas si proches, dit le
+grand-trappeur, et, s'ils n'avaient pas eu le bon
+esprit de crier, nous aurions eu l'imprudence
+d'arriver au milieu d'eux le fusil au repos ou
+le pistolet dans la ceinture. Marchons avec
+précaution, et voyons s'ils gagnent la rivière.</p>
+
+<p>--Oh yes! Je les entends. <i>Do you hear</i>?</p>
+
+<p>--<i>Entendamus omnes</i>... répondit l'ex-élève.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur éprouvait toujours une
+émotion soudaine quand l'ex-élève improvisait
+son latin. Il souriait d'une façon mélancolique.
+Les autres riaient de bon coeur.</p>
+
+<p>--Doublons le pas, dit-il, si c'est possible, et
+devançons-les en gagnant directement l'embouchure
+de la rivière Claire.</p>
+
+<p>Quelques heures plus tard, les quatre
+trappeurs arrivaient au bord de la rivière
+Athabaska, un peu en bas de l'endroit où elle
+reçoit, dans son onde vaseuse, les flots limpides
+de la rivière Claire. Ils remontèrent jusqu'à
+une anse qui s'enfonce de plusieurs arpents
+dans la forêt, et paraît enlacée par deux bras
+énormes, deux pointes de rochers recouverts
+de sapins rabougris. Au fond de l'anse, une
+grève de sable fin borde la rivière. C'est une
+retraite superbe que tous les chasseurs ne
+connaissent point. Les Couteaux jaunes et
+les Flancs de chiens, la connaissaient bien,
+car ils s'y étaient surpris tour à tour. Le
+grand-trappeur n'ignorait pas non plus, son
+existence. Il divisa en deux sa troupe de
+quatre guerriers. L'ex-élève et Félix eurent
+ordre d'attendre, blottis derrière un rocher,
+sur l'un des bras qui ceignaient la petite
+baie, et l'anglais et le chef passèrent de
+l'autre côté où le danger devait être plus
+grand, si les indiens arrivaient--comme cela
+était probable--en côtoyant la rivière. Le
+grand-trappeur choisissait toujours le poste le
+plus périlleux. Les Couteaux-jaunes approchaient
+traînant leur victime. Déjà les blancs
+entendaient au loin le bruit de leur marche.</p>
+
+<p>--Guerriers, arrêtez, ordonna le chef.</p>
+
+<p>La troupe fit cercle autour du renégat.</p>
+
+<p>--Votre chef est brave, et vous le savez. Il
+ne craint pas la mort, ni les supplices qui la
+précèdent; mais il est prudent, et ne veut pas
+inutilement exposer ses guerriers. Les bois sont
+remplis d'ennemis, et les blancs que j'ai fuis
+parce qu'ils sont lâches et menteurs, courent
+en tous sens sous ces forêts immenses. Ils se
+cachent partout pour vous surprendre et
+verser votre sang; il faut donc se montrer
+plus habiles qu'eux-mêmes. Nous allons faire
+le festin sur la grève de sable, au pied du
+rocher, au bord des eaux claires de la rivière.
+Mais nous ne descendrons pas tous ensemble.
+Dix d'entre vous resteront sur la côte et feront
+sentinelles; ils auront leur part du banquet,
+et assisteront au supplice du prisonnier.</p>
+
+<p>Les guerriers firent un murmure approbateur.
+Les dix choisis pour monter la garde
+sur le bord de la baie restèrent en arrière, et
+les autres descendirent sur le rivage. Le
+grand-trappeur voyait bien, de sa cachette, la
+grève et les sauvages. Il les compta.</p>
+
+<p>--Quinze guerriers, à part les femmes,
+murmura-t-il, la troupe s'est donc divisée!
+Qui sait leur dessein? Ils nous ont entendu
+peut-être, et peut-être nous devinent-ils. Nous
+avons voulu les surprendre, et nous sommes
+peut-être tombés dans leur piége.</p>
+
+<p>Les sauvages se mirent à courir de ça et de là;
+les uns ramassèrent du bois et allumèrent un
+grand feu, juste au pied du rocher où se
+trouvait caché le grand-trappeur, les autres
+firent la pêche.</p>
+
+<p>Baptiste le prisonnier les suivait d'un oeil
+indifférent. On ne pouvait pas lire le désespoir
+sur sa franche et brune figure. De temps
+en temps il regardait le rocher comme s'il eut
+pressenti ou deviné qu'un ami se tenait là
+pour le protéger. Il avait toujours les mains
+liées derrière le dos, et deux guerriers se
+tenaient auprès de lui pour le surveiller.</p>
+
+<p>On fit rôtir le poisson frais en le fixant au
+bout de broches de bois, puis le festin commença,
+largement arrosé d'eau de feu.</p>
+
+<p>Le prisonnier ne put s'empêcher de regarder
+avec envie le frugal repas; et, la senteur de la
+truite dorée à la braise flattait bien agréablement
+son odorat, mais agaçait fort son estomac
+depuis longtemps vide. Le chef s'en aperçut,
+prit un poisson brûlant et s'approcha de lui:</p>
+
+<p>--Mange, mon cher ami, mange vite et
+beaucoup, dit-il, car c'est ton dernier repas.</p>
+
+<p>Le prisonnier, essayant d'éviter les brûlants
+attouchements de la truite, se tournait la
+tête en tous sens, mais c'était inutile; on ne le
+laissa en paix que lorsqu'il eut la bouche toute
+enflammée. Les sauvages riaient et battaient
+des mains. Le grand-trappeur voyait tout, et
+la colère s'allumait dans son âme. Un instant
+il prit sa carabine pour viser le renégat, mais
+un bruit de pas se fit entendre auprès de lui.
+Alors déposant son arme, il se blottit le long
+du rocher. C'étaient deux sauvages qui venaient
+regarder ce qui se passait en bas.</p>
+
+<p>--Si l'on voit bien tu me le diras, Nid d'écureuil,
+et j'irai à mon tour, fit l'un des indiens.</p>
+
+<p>--Oui, Vent qui souffle, je te le dirai.</p>
+
+<p>Et Nid d'écureuil se glissa le long de la roche
+moussue et couverte de sapins.</p>
+
+<p>--Oh! oh! commença-t-il...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas. Une main vigoureuse le
+saisit à la gorge et le coucha sur le lichen. Il
+se tordit comme un serpent dont on écrase la
+tête, et son fusil lui échappa. Ses bras se
+raidirent et ses poings fermés essayèrent de
+frapper l'ennemi qui le tenaillait ainsi, mais
+rien ne put faire desserrer les doigts musculeux
+du grand-trappeur. La pieuvre ne
+tient pas mieux sa victime dans ses dix bras
+visqueux armés de suçoirs. L'indien se déchirait
+les pieds sur le rocher, et ses ongles emportèrent
+un morceau de la veste du chasseur.
+Ses yeux sortirent de leurs orbites, et sa
+langue flotta en dehors de la bouche. Ses
+membres qui s'étaient d'abord roidis avec
+violence, s'affaissèrent peu à peu et ses doigts
+crispés se détendirent. Le trappeur desserra
+les doigts et le cadavre roula à côté de lui.</p>
+
+<p>--Et d'un! pensa-t-il....</p>
+
+<p>On se mit à danser sur le sable, devant le
+feu. Déjà l'ivresse commençait à transformer
+ces sauvages, et, de singulières fureurs passaient
+dans leurs regards. Ils chantaient en
+dansant, et battaient la mesure en se frappant
+dans les mains. Quand ils passaient près de
+Baptiste, ils lui faisaient, du poing, toutes
+sortes de menaces, et souvent même le frappaient
+dans la figure. Baptiste, soumis à son
+funeste sort, endurait tout avec une orgueilleuse
+patience. De temps en temps il faisait
+un effort pour rompre les liens d'écorce qui
+enchaînaient ses mains, et il faisait un pas en
+arrière, s'approchant de la flamme du foyer
+qu'on attisait toujours.</p>
+
+<p>Vent qui souffle, trouvant que son camarade
+ne revenait pas vite, l'appela par deux fois:
+Nid d'écureuil! Nid d'écureuil! Personne ne
+répondit, et pour cause. Alors, maugréant,
+il s'approcha à son tour de la redoutable cachette
+du grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Pourquoi ta parole ne répond-elle pas à
+la mienne, Nid d'écureuil? dit-il, en s'avançant:
+Les frères s'amusent-ils bien en bas?...</p>
+
+<p>--Vas-y voir! dit le trappeur qui l'empoigna
+à son tour et, d'un élan terrible, le poussa
+dans l'abîme. Le sauvage ouvrit les bras
+comme des ailes, tourbillonna deux ou trois
+fois et tomba la tête sur un cailloux.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de terreur parmi les
+sauvages et la danse cessa.</p>
+
+<p>--Une imprudence, dit le chef: il se sera
+trop approché du bord....</p>
+
+<p>--<i>O quam degringolat!</i> exclama, pas trop
+haut, l'ex-élève qui voyait tout de l'autre côté
+de l'anse étroite.</p>
+
+<p>--<i>O what a nice culbute!</i> dit l'anglais!...</p>
+
+<p>Le chef sauvage ou, plutôt, des sauvages,
+poussa un sifflement aigu auquel plusieurs
+sifflements répondirent aussitôt.</p>
+
+<p>--Vous le voyez, dit-il, nos guerriers sont
+tranquilles... c'est un accident.</p>
+
+<p>Et la danse recommença, et l'eau de feu
+circula de nouveau. Cependant le jour
+baissait et les guerriers sentaient la fatigue et
+le besoin de repos. Ils demandèrent le supplice
+du visage pâle. Le chef appela, par un
+signal convenu, les guerriers qui étaient restés
+en faction sur la côte. Ils répondirent par
+une clameur de joie. Le prisonnier ne put
+s'empêcher de frémir à la pensée des tourments
+qu'il allait endurer. Il recula encore
+d'un pas et se trouva près du feu. Alors le
+grand-trappeur se leva debout, et, prenant le
+cadavre du guerrier qu'il avait égorgé, il le
+lança en bas du rocher. La stupeur se peignit
+sur les figures des indiens. Ils entourèrent
+le cadavre en poussant des cris de douleur.</p>
+
+<p>--Nous sommes surpris, dit le chef.... Il y
+a des blancs ici ou des Flancs-de-chiens.</p>
+
+<p>--Tuons le prisonnier et sauvons-nous, proposa
+l'un de ces traîtres.</p>
+
+<p>Le prisonnier avait la figure légèrement
+contractée et paraissait souffrir. Il avait les
+bras tendus vers la flamme. Un cri descendit
+du haut du rocher, un cri monta de la grève.
+Le grand-trappeur avait été aperçu quand il
+s'était levé pour lancer le cadavre en bas, et
+les huit guerriers qui restaient encore sur la
+côte se précipitèrent sur lui à la fois. Le prisonnier,
+les mains libres, se jeta dans la rivière,
+à la grande stupéfaction de ses gardiens.
+Il avait brûlé ses liens.</p>
+
+<p>Plusieurs coups de carabine firent rejaillir
+l'onde autour de lui, mais il ne fut pas atteint.
+La colère et la surprise faisaient trembler les
+mains de ses ennemis.</p>
+
+<p>L'ex-élève et Félix poussèrent un cri de
+joie en voyant fuir leur ami; mais aussitôt ils
+virent le danger que leur chef courait, et ils
+se levèrent pour voler à son secours.</p>
+
+<p>Mais les guerriers montèrent la côte avant
+que le secours put arriver aux chasseurs qui
+se trouvèrent ainsi fatalement divisés. Le
+grand-trappeur se défendait bien et il était
+admirablement secondé par son ami John.</p>
+
+<p>Tenant son fusil par le canon, il frappait en
+diable au risque de le casser, car il n'avait pas
+le temps de charger ses pistolets. Il ne
+restait plus que six sauvages en état de se
+battre, et six contre deux hommes comme
+le grand-trappeur et l'anglais, ce n'était qu'une
+bouchée.</p>
+
+<p>L'ex-élève et son compagnon revinrent par
+derrière les guerriers, et, pour donner le change
+ou les diviser, ils firent feu. Une balle traversa
+le dos du moins vigoureux, qui se trouvait en
+arrière. Il tomba sur la face pour ne plus se
+relever. Toute la troupe allait retourner sur
+ses pas pour riposter, quand une clameur s'éleva:
+le grand-trappeur! le grand-trappeur!
+Les guerriers venaient de reconnaître celui
+qui était la terreur des bandes sauvages.
+Alors, dédaignant les autres ennemis, tous se
+ruèrent vers le rocher où il s'était caché.</p>
+
+<p>--Prenez-le vif! ordonna le chef! son supplice
+nous dédommagera de la perte que nous
+venons de faire.</p>
+
+<p>--Le grand-trappeur, acculé au rocher,
+voyait bien qu'il n'y avait plus de fuite, ni de
+salut possibles pour lui: il ne voulait que
+gagner du temps pour décimer quelques têtes
+de plus, ou permettre à ses gens de s'enfuir.
+Cependant la fatigue le gagnait, et son
+bras perdait de l'agilité. La carabine tournoyait
+moins vite. Rapide, l'un des guerriers
+s'élança à ses pieds, passant au dessous
+de l'arme dangereuse, et l'enlaça de ses
+deux bras. Le grand-trappeur le repoussa
+rudement et le fit rouler au loin, mais, dans
+cet effort, il perdit un mouvement des bras, et
+deux autres guerriers se jetèrent sur lui. L'un
+des deux s'affaissa aussitôt; une balle, poussée
+avec adresse lui avait percé le crâne. Ce
+fut le dernier qui tomba. Epuisé, le vaillant
+canadien céda au nombre. Il fut écrasé.
+Six indiens, animés par la plus ardente colère,
+le garrottèrent étroitement pendant que les
+autres tenaient en échec ses compagnons désespérés.</p>
+
+<p>Les indiens comprirent que les blancs n'étaient
+pas nombreux quand ils virent les coups
+de fusils et de pistolets se faire si rares. Alors
+ils laissèrent déborder leur joie, et entonnèrent
+un chant de victoire.</p>
+
+<p>L'ex-élève, John et Félix, pleurant la perte
+de leur chef valeureux descendirent la côte
+et se cachèrent sur le rivage en attendant le
+départ de leurs ennemis.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+VII</h3>
+
+<h3>ROBERT ET CHARLOT</h3>
+<br>
+
+<p>Picounoc entra de nouveau chez la veuve
+Letellier en revenant de Ste. Emmélie. Il
+avait l'air découragé, et Noémie, en le voyant,
+comprit qu'elle n'avait plus rien à espérer.</p>
+
+<p>Impitoyable, cet homme! dit-il avec amertume.</p>
+
+<p>--Il ne veut plus attendre? demanda anxieusement
+Noémie.</p>
+
+<p>--Il refuse toute espèce d'arrangement.
+J'ai voulu me porter caution et lui donner une
+hypothèque sur mes terres: rien! pas d'affaire!
+O l'usurier! si je l'eusse mieux connu!...</p>
+
+<p>--Et quand va-t-il faire vendre la terre?</p>
+
+<p>--Sans délai. Elle est annoncée depuis
+trois mois dans la Gazette officielle.</p>
+
+<p>--Victor est arrivé de Québec. Il est reçu
+avocat. Il pourra peut-être prévenir le malheur
+qui me menace; il doit avoir de l'influence.</p>
+
+<p>--Victor est ici! ce cher enfant! Il est reçu!
+que j'en suis aise! Mais où est-il donc? Il me
+tarde de lui serrer la main....</p>
+
+<p>--Il vient de sortir pour aller chez vous....</p>
+
+<p>--Il est jeune encore, et son influence ne
+peut pas être grande, mais il a du talent et de
+l'honnêteté; tôt ou tard il arrivera. En attendant,
+Noémie, ne vous désolez pas trop. Vous
+me trouverez toujours quand vous aurez besoin
+de moi. Vous ne voulez pas m'aimer,
+de bon gré--ajouta-il en souriant--vous m'aimerez
+de force: je vous rendrai tant de services
+que je gagnerai votre affection, et vous
+finirez par vous jeter dans mes bras, quand
+tout le monde vous abandonnera. N'importe,
+je ne vous garderai point rancune. Savez-vous
+que je suis presque heureux des malheurs
+qui fondent sur vous? Ils me fournissent
+l'occasion de vous faire du bien....</p>
+
+<p>--Que vous êtes bon!</p>
+
+<p>--Soyez donc reconnaissante! et....</p>
+
+<p>--Et quoi? reprit la veuve avec timidité...</p>
+
+<p>Et prouvez-moi votre reconnaissance en
+accédant à mes voeux.</p>
+
+<p>--J'ai peur de finir par laisser paraître trop
+ma faiblesse.... ou ma gratitude.</p>
+
+<p>--Noémie! que je serais heureux!...</p>
+
+<p>--Si Dieu le veut, vous le serez!</p>
+
+<p>Picounoc sortit plus rayonnant que jamais.
+Décidément la fortune tournait en sa faveur, et
+son regard perçant pouvait entrevoir les premières
+lueurs de la félicité, à travers les brumes
+de l'horizon. Il avait manoeuvré habilement,
+et se trouvait en vue du port, après avoir
+franchi mille écueils, et vogué des années sur
+une mer sans bornes. Vingt ans il avait ourdi
+et déroulé des trames pour surprendre cette
+femme trop fidèle à son premier amour. Il
+n'avait trouvé qu'un chemin pour arriver à
+son coeur: le chemin de la reconnaissance.
+Il l'avait poursuivie de ses bons conseils et de
+ses soins charitables, comme d'autres poursuivent
+de leurs injures et de leurs vengeances.
+Comment rester insensible devant une pareille
+vertu? devant un si beau, si long dévouement?
+Mais la grande habileté de Picounoc avait
+surtout consisté à faire faire par d'autres la
+plupart des bonnes oeuvres qu'on lui attribuait.
+Et il fallait le voir rire sournoisement quand
+il repassait dans sa mémoire, en fumant sa
+pipe, au coin du foyer, la suite de ces belles
+actions qui ne lui avaient rien coûté et dont il
+demandait le prix avec instance.</p>
+
+<p>La veuve Letellier n'avait jamais manqué
+de serviteurs, pour les travaux de sa terre, et
+c'était grâce à lui. Mais toujours ou presque
+toujours, ces ouvriers étaient devenus infidèles,
+et c'était encore grâce à lui. Victor, l'enfant
+de Noémie avait reçu une instruction classique
+et embrassé une profession, tout comme
+un fils de bourgeois; c'était grâce à lui. Mais
+le prêteur qui avait fourni l'argent nécessaire
+allait maintenant jeter la veuve dans le
+chemin, en la dépouillant de sa propriété, et
+c'était encore grâce à lui. Et mille choses
+étaient arrivées, grâce à lui, qui, bonnes d'abord,
+s'étaient bientôt changées en adversités.</p>
+
+<p>Picounoc se rendit à sa maison. Il trouva
+Marguerite et Victor assis dans la fenêtre
+ouverte, et causant fleurs et soleil. Il serra la
+main à son protégé et le félicita de ses succès.
+Victor laissa parler son coeur et fut éloquent.
+Il croyait devoir beaucoup à cet homme, et
+il était à l'âge où nulle passion ne fait taire
+la voix de la reconnaissance. Picounoc recueillait
+avec avidité les bonnes paroles du
+jeune homme et devinait qu'il avait un auxiliaire
+nouveau.</p>
+
+<p>Le soleil rayonnait dans les champs; les
+oiseaux gazouillaient de toutes parts; les fleurs
+avaient des arômes, et les arbres, de doux ombrages.
+Les deux jeunes gens regardaient les
+prairies, aspiraient les tièdes haleines et paraissaient
+n'avoir qu'une pensée: aller se mêler
+aux plantes qui fleurissent, aux oiseaux qui
+gazouillent. Ils se comprirent, et, souriant,
+se dirigèrent vers le jardin. Les prunes commençaient
+à mûrir et les gadelliers s'émaillaient
+de grappes brillantes. Le long des
+allées, sur les plates-bandes, des marguerites
+de toutes couleurs offraient aux curieux leurs
+feuilles devineresses, l'immortelle élevait
+son front que nul souffle ne saurait flétrir, la
+zinnie entr'ouvrait ses étoiles plus petites, mais
+plus durables que le dahlia. Sur des ronds,
+des losanges, des carrés, cent autres fleurs: la
+violette humble, la pensée qui ouvre ses
+feuilles comme des ailes, le royal-george aux
+touffes de roses, l'héliothrope aromatique, la
+verveine éclatante, le myosotis couleur du
+ciel, les géraniums et les oeillets qui renaissent
+toujours si beaux et si parfumés, formaient des
+chiffres, des lettres, des figures gracieuses et
+charmantes à voir. La jeune fille cueillit une
+marguerite et se mit à l'effeuiller en disant:
+Il m'aime--pas du tout--un peu--beaucoup--passionnément;
+il m'aime...</p>
+
+<p>--Il t'aime! dit Victor en souriant. Tu ne
+devais pas en douter.</p>
+
+<p>--Pourquoi n'en douterais-je pas? il ne me
+l'a jamais dit!...</p>
+
+<p>--Jamais! Et toi, l'aimes-tu?...</p>
+
+<p>Marguerite regarda le jeune homme d'une
+étrange façon. Il sentit comme un courant
+de feu passer dans ses veines.</p>
+
+<p>--Il faut que j'interroge aussi la marguerite.
+Et il prit une fleur qu'il effeuilla à son tour,
+en prononçant les paroles sacramentelles:
+Elle m'aime--pas du tout--un peu--beaucoup--passionnément;
+elle m'aime--pas du tout...</p>
+
+<p>--Elle ne m'aime pas!... Vilaine fleur!
+si j'avais su cela! je t'aurais bien laissée sur
+ta tige. J'aurais au moins le doute encore et,
+quelquefois, c'est un grand bonheur que de
+pouvoir douter....</p>
+
+<p>--Elles ne disent pas toujours la vérité ces
+fleurs, répliqua Marguerite, et il faut ne s'y fier
+qu'un peu.</p>
+
+<p>--Je n'ose pas en consulter d'autres, j'ai peur
+de voir se confirmer le témoignage de celle-ci.</p>
+
+<p>--Pourquoi aussi demander cela aux fleurs?</p>
+
+<p>--Mais c'est à la Marguerite que je le demande.
+Et il regarda la jeune fille avec tant
+de douceur, il eut tant de caresses dans la
+voix que Marguerite, émue, laissa tomber de
+ses lèvres, involontairement peut-être, le plus
+suave des aveux.... Je ne sais ce qui se
+passa alors, mais les fleurs parurent se vêtir
+de plus riches couleurs, et verser de plus
+odorants parfums, les oiseaux chantèrent plus
+haut, la brise murmura plus doucement, les
+rayons du soleil jouèrent plus gaiement sur le
+sable, et les peupliers sauvages eurent une
+ombre plus fraîche. Et, sous l'ombrage agréable,
+dans cette atmosphère de lumière et de
+joie, loin du bruit de la foule, Victor et
+Marguerite qui n'avaient plus de secrets l'un
+pour l'autre, gazouillaient amoureusement, les
+regards suspendus aux regards, de l'ivresse
+plein le coeur, de l'amour et du sourire sur les
+lèvres.</p>
+
+<p>Cependant Chèvrefils le bossu n'était pas,
+lui non plus, mécontent. Il avait servi les
+intérêts de Picounoc, c'est vrai, mais en cela
+il avait trouvé son compte. Le motif déterminant
+de sa conduite était le même que pour
+Picounoc: L'amour. Il faut avouer que c'est
+un motif puissant, toujours nouveau, bien
+qu'aussi vieux que le monde. Le bossu aimait
+Marguerite. Et souvent, pour avoir la fille,
+il faut commencer par conquérir le père.... ou
+la mère. Surtout quand la fille est jeune
+et que l'on est à la période du refroidissement;
+surtout encore lorsque l'on porte sur le dos
+une protubérance ridicule.</p>
+
+<p>Picounoc ne tenait pas à marier sa fille avec
+le bossu, mais il ne tenait pas non plus à laisser
+connaître au bossu le fond de sa pensé, et il
+voulait le ménager, entretenir ses espérances
+jusqu'au jour de son mariage avec Noémie:
+Il avait pour cela quelques petites raisons.
+Il avait parlé devant son ami; et les amis,
+vous savez comme c'est dangereux! Le bossu
+venait de doubler la quarantaine, et voguait
+à pleines voiles de l'autre côté, vers cette mer
+sans fin ou nous allons tous fatalement nous
+perdre. Une bosse à cheval sur quarante ans,
+ce n'est ni gai, ni consolant pour une jeune
+fille. Il est vrai que monsieur le marchand
+était riche et pouvait donner à sa femme des
+robes de soie! Mais, Dieu merci! bien peu de
+nos jeunes filles échangeraient l'humble robe
+d'indienne contre le gros-de-Naples, s'il fallait
+en même temps échanger leur jeune et joli
+cavalier contre une vieille parodie de la gente
+masculine.</p>
+
+<p>Le bossu songeait au bonheur qui l'attendait
+dans les bras de Marguerite, et, tout en songeant,
+il mangeait prosaïquement sa soupe au
+boeuf, ou peut-être que c'est en mangeant qu'il
+songeait ainsi. Il fut tiré de sa rêverie par
+l'arrivée de deux étrangers; l'un, grand, sec
+et maigre, l'autre, gros et trapu. Deux barbes
+blanches, deux chevelures grises, deux faces
+ridées et curieuses.</p>
+
+<p>--Que voulez-vous, Messieurs? demanda le bossu,
+entre deux bouchées.</p>
+
+<p>--Nous sommes, reprit le grand, deux voyageurs
+des pays hauts, et, comme vous le voyez,
+nous ne sommes plus des <i>jeunesses</i>.</p>
+
+<p>--Non, Seigneur! dit le gros en branlant
+la tête.</p>
+
+<p>--Nous avons bien travaillé, reprit le grand.</p>
+
+<p>--Oui, Seigneur! dit le gros, toujours branlant
+la tête.</p>
+
+<p>--Nous avons essuyé bien des épreuves, et
+nous voici rendus à la vieillesse sans avoir,
+continua le grand, la moindre peccadille à
+nous reprocher.</p>
+
+<p>--Non, Seigneur! soupira le gros.</p>
+
+<p>Et nous ne voudrions pas, pour tous les jours
+qui nous restent à vivre, faire le moindre tort à
+qui que ce soit...</p>
+
+<p>--Non, Seigneur!</p>
+
+<p>--Nous avions amassé quelques piastres... assez
+pour mettre nos vieux jours à l'abri de
+la misère, et nous revenions content dans nos
+familles, quand le malheur nous fit entrer, à
+Montréal, dans une maison d'où, hélas! nous
+ne sommes sortis que la vie sauve...</p>
+
+<p>--Oui, Seigneur!</p>
+
+<p>--Mais, pourquoi entrez-vous dans ces maisons?
+demanda le bossu un peu intrigué.</p>
+
+<p>--Dans ces maisons? dites-vous, cher monsieur.
+Mais c'était une honnête maison: nous
+n'allons jamais ailleurs...</p>
+
+<p>--Non, Seigneur! fit le gros écho.</p>
+
+<p>--C'était une honnête maison, à preuve
+qu'il y avait une enseigne écrite en grosses
+lettres au dessus de la porte: Eusèbe Asselin's
+restaurant.</p>
+
+<p>--Eusèbe Asselin! fit le bossu avec étonnement.</p>
+
+<p>--Oui. Seigneur! répéta, le gros vieillard.</p>
+
+<p>--Le connaissez-vous? demanda le grand.</p>
+
+<p>--Un peu, un peu... Je l'ai connu jadis....</p>
+
+<p>--A Québec peut-être?</p>
+
+<p>--A Québec et ici; mais cela ne fait rien:
+continuez votre histoire... et assoyez-vous donc.</p>
+
+<p>Les deux étrangers s'assirent.</p>
+
+<p>--Et que fait-il à Montréal ce Asselin?</p>
+
+<p>--Il tient un restaurant près du Canal.</p>
+
+<p>--Raconte donc son histoire; moi, je n'ai
+pas de mémoire, et je raconte mal, dit le grand
+à son compagnon.</p>
+
+<p>--Elle n'est pas longue, et si Monsieur veut
+la savoir, je la raconterai bien, reprit le gros.</p>
+
+<p>--Vous me ferez plaisir, dit le bossu. Mais
+vous allez manger la soupe avec moi... Paméla!</p>
+
+<p>--Monsieur!</p>
+
+<p>--Apportez deux assiettes.</p>
+
+<p>--Paméla s'en vint de la cuisine, souriante
+et lissée. Les deux étrangers la regardèrent
+attentivement, puis se firent un signe de l'oeil.
+Paméla qui les surprit se dit en elle-même.</p>
+
+<p>--Friponne que je suis! je fais encore frissonner
+les barbes blanches....</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+VIII</h3>
+
+<h3>OU BAPTISTE REPREND SON RÉCIT</h3>
+<br>
+
+<p>
+Les trappeurs entendirent longtemps les
+sauvages joyeux chanter en s'éloignant, et ces
+chants de triomphe les remplissaient de douleur.
+Tantôt ils regrettaient de ne s'être pas
+fait tuer tous en défendant leur brave compagnon,
+et, tantôt ils se consolaient par la pensée
+que, peut-être, ils pourraient le délivrer.</p>
+
+<p>Quand les voix aigres et insolentes des
+guerriers se furent éteintes dans le lointain,
+les trois blancs sortirent de leur cachette et
+remontèrent un peu le cours de la rivière,
+marchant sur le rivage désert. Ils espéraient
+être vus de Baptiste, leur camarade, s'il ne
+s'était pas trop enfoncé dans la forêt. Et il
+avait dû être curieux de connaître le résultat
+de la bataille. Cependant, personne n'apparaissait
+de l'autre côté de la rivière, et un
+silence profond régnait aux alentours. Alors
+l'un des blancs, faisant de sa main un porte-voix,
+cria par trois fois, avec une force étonnante
+que multipliaient les échos de la rive et
+des bois: Baptiste! Baptiste! Baptiste...!
+Et loin, bien loin, de divers côtés, on entendit
+répéter dans la vaste solitude: Baptiste! Baptiste!
+Baptiste! et puis, tout fit silence. Mais,
+bientôt, à cet appel répondit une voix connue,
+et l'on vit descendre un homme sur le rivage.
+C'était Baptiste. Nageur habile, il eut vite
+fait de s'ouvrir un chemin dans les vagues
+limpides de la rivière. Ruisselant d'eau, il se
+précipite dans les bras de ses amis. Raconter
+la scène qui venait d'avoir lieu fut l'affaire de
+quelques minutes. Quand Baptiste apprit que
+le grand-trappeur était tombé au pouvoir des
+Couteaux-jaunes, il leva les bras au ciel avec
+désespoir: Mon Dieu! dit-il, est-ce possible...?
+Il faut le sauver ou mourir avec lui!</p>
+
+<p>--<i>All right!</i> dit John.</p>
+
+<p>--<i>Bene!</i> cria Paul Hamel, l'ex-élève.</p>
+
+<p>--Oui! oui! ajouta Félix.</p>
+
+<p>--Ta bouche saigne, Baptiste, dit Paul.</p>
+
+<p>--Et tes mains aussi, ajouta, Félix...</p>
+
+<p>--<i>It is too bad!</i> continua John.</p>
+
+<p>--Oui, répondit Baptiste, ils m'ont brûlé
+les lèvres, en me forçant à manger du poisson
+un peu chaud, et moi je me suis brûlé les
+mains pour défaire mes liens...</p>
+
+<p>John jeta dans le feu qui se mourait une
+brassée de fagots secs qui ne tardèrent pas à
+s'enflammer en pétillant.</p>
+
+<p>--<i>My goodness!</i> disait-il, ce pauvre grand-trappeur
+se battre comme <i>une brick</i>. Nous
+autres manger quelques <i>fishes</i> et le chercher
+après.</p>
+
+<p>--J'ai peur qu'on ne le revoie plus, dit Paul.</p>
+
+<p>--Il en a toujours bien fait dégringoler quelques-uns
+en bas du rocher, ajouta Baptiste, et
+c'est leur mort qui m'a sauvé.</p>
+
+<p>--Où sont-ils? demanda John.</p>
+
+<p>--Le diable les a emportés, dit Baptiste.</p>
+
+<p>--Les voici sous ces branches, reprit l'ex-élève:
+ils attendent la résurrection générale.</p>
+
+<p>--<i>And the</i> corbeaux, dit John.</p>
+
+<p>--Baptiste, reprit l'ex-élève, tu avais commencé
+à me raconter une petite histoire du
+grand-trappeur, continue donc ton récit, en
+attendant notre souper.</p>
+
+<p>--Où en étais-je rendu?</p>
+
+<p>--Au festin. Le chef des Couteaux-jaunes
+invite Iréma à s'asseoir à ses côtés.</p>
+
+<p>--Bien! bien! Iréma aimait Kisastari le fils
+du chef de sa tribu, et Kisastari avait déjà
+chassé, pour elle, le renard argenté et le
+vison: il lui avait apporté les peaux les plus
+soyeuses et les plus riches. On disait dans la
+tribu: Kisastari et Iréma élèveront bientôt
+leur wigwam, malgré les voeux des anciens,
+et les fiançailles de Naskarina. Naskarina
+sourit en voyant le vieux chef des Couteaux-jaunes
+entraîner sa rivale, à la table du festin.
+Elle sourit et s'approcha de Kisastari:
+Iréma que ton coeur aime trop, dit-elle, suit
+les pas du vieux chef étranger, moi, je ne
+voudrais jamais te laisser, parce que, vois-tu,
+je t'aime plus fortement.</p>
+
+<p>Kisastari s'assit auprès d'elle sans parler, et
+longtemps ainsi il demeura silencieux. Le
+festin fut joyeux cependant, car l'eau de vie
+coula avec abondance. Les deux tribus se donnèrent
+mille marques d'amitié, et les paroles
+de paix ne cessèrent de tomber. Nous autres,
+les blancs, comme amis des indiens, nous
+avions la permission d'assister à la fête. Au
+reste, cela nous amusait, et nous savions bien
+comment elle finirait, cette fête.</p>
+
+<p>Le calumet fut allumé et passa de bouche
+en bouche. Chacun tira quelques bouffées
+qu'il souffla en l'air avec une gravité ridicule.
+Puis, la danse commença. C'était le dernier
+amusement, ce fut aussi le plus gai et le plus
+dévergondé. Au son des tambours et aux
+cris mesurés des joueurs, tous les sauvages se
+mirent à sauter et gambader en rond, gesticulant
+comme des damnés, riant parfois et parfois
+prenant des airs terribles, comme des
+guerriers en face des ennemis. Tantôt, le
+sensible chasseur ouvrait, en dansant, ses bras
+amoureux à sa compagne sauvage qui se sentait
+touchée, tantôt, le guerrier sans peur poussait
+le cri de guerre, et, l'oeil plein de feu, menaçait
+de son bras vengeur, un ennemi invisible.
+Le vieux chef des Couteaux-jaunes voulut
+attirer sur son coeur la belle Iréma; elle
+s'en alla se jeter dans les bras de Kisastari.
+Naskarina, emportée par la jalousie s'écria:</p>
+
+<p>--Quelle injure, Iréma, ton imprudence
+fait au grand chef des Couteaux-jaunes! Tu
+porteras la peine de ta faute!</p>
+
+<p>Le vieux chef des Couteaux-jaunes, ne
+dansait plus, mais, retiré à l'écart, il fixait
+sur la cruelle un regard plein de vengeance.
+Naskarina s'approcha de lui et lui dit:</p>
+
+<p>--Chef valeureux, la vengeance est douce au
+coeur bien fait. Veux-tu enlever Iréma, et
+l'emmener au loin? je vais t'aider.</p>
+
+<p>--Je le veux bien; mais comment faire? ses
+amis sont nombreux et bien armés.</p>
+
+<p>--Je vais aller cacher leurs armes.</p>
+
+<p>Le vieux chef, feignant la joie, se remit à
+danser avec une nouvelle ardeur, et l'on crut
+qu'il avait oublié l'affront que venait de lui
+faire Iréma. En passant auprès des siens il
+leur disait à l'oreille: Armez-vous. Cela suffisait.
+Accoutumés à la surprise ou à la trahison,
+les indiens trouvaient moyen de sortir tour à
+tour pour mettre, à leur portée, leurs carabines
+et leurs pistolet. Cependant les chasseurs
+Canadiens avaient laissé la fête, et le jeune
+chef en était un peu froissé, car il pensait que
+c'était par indifférence ou ennui. Naskarina,
+disparue depuis assez longtemps, rentra tout-à-coup
+le sourire sur les lèvres, et, regardant
+le vieux chef, elle lui fit un signe qui échappa
+aux autres. Alors le Hibou blanc saisit Iréma
+dans ses bras et prit la fuite.</p>
+
+<p>--Guerriers! dit Kisastari. Nos frères les
+Couteaux-jaunes sont des lâches et des traîtres,
+sachons les punir!</p>
+
+<p>A ces paroles, les guerriers Flancs-de-chiens
+s'élancent vers leurs tentes pour prendre leurs
+fusils et leurs poignards. La colère donne de
+l'agilité à leurs pieds et de la force à leurs
+bras. Bientôt, une clameur douloureuse s'élève:
+ils ne trouvent plus leurs armes: la
+trahison est partout. Cependant les Couteaux-jaunes
+se sauvent avec leur victime; mais
+à leur tour ils sont frappés d'étonnement,
+et poussent une sourde clameur: dix hommes
+armés semblent sortir soudain de terre et
+s'élancent sur leurs pas. Le grand-trappeur
+est à leur tête. Quelques uns des indiens
+veulent s'arrêter; mais le vieux chef qui est
+plus traître que brave, se sauve toujours.
+Cependant le grand-trappeur le rejoint:
+Rends-moi cette jeune fille, lui dit-il, traître
+que tu es, ou je t'égorge comme un chien.</p>
+
+<p>Les sauvages levèrent leurs fusils pour tirer.
+Nous fîmes de même, et nous n'avions pas
+peur. Je dis: nous, car nous y étions, n'est-ce
+pas, John?</p>
+
+<p>--<i>Oh! yes! my! my!</i>... répondit John!</p>
+
+<p>--J'aurais voulu y être! fit l'ex-élève. Et
+comment avez-vous pu exécuter ce joli tour?--C'était
+simple. Je te l'ai dit, nous avions la
+liberté de regarder la fête, sans y toucher. Le
+grand-trappeur s'aperçut qu'il se tramait
+quelque chose; cela se voit quand on observe;
+et tu le sais, les sauvages aiment ce genre de
+passe temps. Il suivit Naskarina et la vit
+cacher des armes derrière un rocher. Il
+comprit tout, nous fit un signe, nous dit un
+mot, et ça y était!</p>
+
+<p>--Bien! magnifique! j'aurais voulu en être!</p>
+
+<p>--La boucherie allait commencer, continue
+Baptiste, quand tout-à-coup des cris de fureur
+ou des cris de joie, je ne sais trop lesquels
+retentissent, et l'on voit apparaître les Litchanrés,
+brandissant leurs armes retrouvées.
+Effrayés d'avoir à lutter contre des ennemis
+nombreux et irrités, les ravisseurs s'enfuient
+en hurlant comme des loups. Cependant le
+grand-trappeur saisit le vieux chef à la gorge
+et l'écrase à ses pieds.</p>
+
+<p>--Tu vas payer pour les autres, dit-il.</p>
+
+<p>--Grâce! supplie le vieux brigand, grâce!
+je suis un des vôtres! un de vos compatriotes!</p>
+
+<p>Il s'exprimait en bon français. Le grand-trappeur,
+étonné, lâche prise: Toi, reprit-il,
+un des nôtres! toi, un compatriote?... Infâme!
+renégat! tu es cent fois plus coupable
+que les autres...</p>
+
+<p>--Je le sais! dit-il humblement, en se relevant,
+mais à tout péché miséricorde...</p>
+
+<p>--A tout péché miséricorde! à tout péché
+miséricorde!... murmure le grand-trappeur
+en baissant la tête, et des larmes coulent le
+long de ses joues bronzées....</p>
+
+<p>--Tu me pardonnes?... demande le chef.</p>
+
+<p>--Ton nom? répond le grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Mon nom, je ne le dis pas!... Et, s'élançant
+avec la rapidité d'un chien, il rejoint ses
+amis qui fuient toujours. On veut lui envoyer
+quelques balles. Le grand-trappeur dit: Ne le
+tuez pas maintenant, le confesseur est trop loin.</p>
+
+<p>Iréma n'avait pas de paroles assez ardentes
+pour exprimer sa reconnaissance. Les Litchanrés
+arrivèrent à la course, au moment où
+le vieux chef renégat rejoignait ses complices.
+Ils s'arrêtèrent tout surpris devant la troupe
+des chasseurs. Iréma tenait enlacée de ses
+bras nus le grand-trappeur qui l'avait sauvée.
+A la vue de Kisastari, elle s'éloigna de son
+sauveur et, les larmes aux yeux, elle dit:</p>
+
+<p>--Kisastari, le grand-trappeur blanc est un
+ami fidèle, c'est lui qui nous rend l'un à l'autre.</p>
+
+<p>--Oui, Kisastari, répondit le grand-trappeur,
+aidé de mes compagnons qui sont braves, je
+l'ai sauvée pour te la rendre.</p>
+
+<p>Les sauvages poussèrent des cris de joie et
+revinrent dans leur campement. Naskarina,
+qui se louait du succès de sa ruse, et se flattait
+de ne plus voir jamais sa rivale, ne put s'empêcher
+de laisser paraître son dépit: Les Couteaux-Jaunes
+sont lâches, grinça-t-elle, ils ne
+savent pas se défendre, ni garder leur proie.</p>
+
+<p>--Naskarina serait-elle traîtresse? demande
+le jeune chef surpris de ce langage.</p>
+
+<p>--Oui, répond la jeune fille ivre de jalousie,
+oui Naskarina a conseillé au chef des Couteaux-Jaunes
+d'enlever Iréma, et c'est elle qui
+a caché les armes! parce qu'elle t'aime...</p>
+
+<p>Un cri d'horreur s'éleva dans la tribu.</p>
+
+<p>--Naskarina, dit le jeune chef, sors d'ici!
+va-t-en rejoindre tes amis les Couteaux-jaunes!...</p>
+
+<p>La jeune fille sortit et, en partant, elle s'écria:</p>
+
+<p>--Kisastari, prends garde à toi, car je
+t'aime!...</p>
+<br><br>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>DES NOUVELLES INTÉRESSANTES.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Pendant que les trappeurs, réunis à l'endroit
+que viennent de laisser les Couteaux-jaunes,
+écoutent le récit de Baptiste et mangent,
+à belles dents, la truite rôtie, la veuve
+Noémie songe aux paroles de Picounoc et à
+tout ce qui s'est passé depuis vingt ans;
+Victor et Marguerite jurent de s'aimer toujours,
+et les deux hôtes du bossu continuent à parler
+d'Asselin en jetant un coup d'oeil à Paméla.
+Noémie n'a plus d'effroi à la pensée d'épouser
+Picounoc, et elle comprend que, tout en aimant
+et regrettant toujours Joseph le pèlerin,
+comme on l'appelait jadis, elle pourrait entourer
+de soins et de respect son nouveau
+protecteur. L'indigence où elle est tombée
+n'est pas étrangère à ces dispositions. Elle
+flotte dans l'incertitude, retenue, d'un côté,
+par le souvenir et l'amour, attirée, de l'autre,
+par la souffrance de la pauvreté et la reconnaissance.
+Picounoc se voyait à la veille de
+recueillir le fruit de son oeuvre. Et, pour
+mieux sceller son bonheur, il favorisait les
+amours de sa fille et du fils de Noémie: Nos
+enfants s'aiment, disait-il à la veuve, et j'en
+remercie Dieu. Leur amour sera le gage de
+notre bonheur. Cependant l'un des vieux
+étrangers assis à la table du bossu, disait:</p>
+
+<p>--Cet Asselin n'a pas toujours demeuré à
+Montréal; il cultivait une ferme vers Joliette,
+et passait pour être à l'aise. Ce n'est pas lui
+qui nous a dit cela, c'est un habitué du restaurant.
+Pas vrai, vieux?--il s'adressait à son
+compère.</p>
+
+<p>--C'est vrai comme il y a un plat de soupe
+devant moi!</p>
+
+<p>--Il n'y a rien d'incroyable en cela, reprit le
+bossu; continuez.</p>
+
+<p>--Avant de demeurer à Joliette, il avait
+possédé une propriété quelque part par ici.
+Mais, cela importe peu.</p>
+
+<p>--Au contraire, dit le bossu, cela m'intéresse;
+continuez.</p>
+
+<p>--Il avait une femme, reprit le gros, et des
+enfants aussi. Les enfants, il les possède
+encore, mais la femme, nenni! elle s'est éclipsée
+un jour et n'a plus reparu; elle a filé
+comme une comète en compagnie d'un satellite
+sous la forme d'un gaillard. Pas vrai, vieux?</p>
+
+<p>--C'est vrai comme un et un font deux!</p>
+
+<p>--Il paraît qu'elle ne valait pas grand'chose,
+cette femme là, continua-t-il, et qu'elle avait
+fait parler d'elle ailleurs. Mais pour revenir
+à nous, et à ce que nous avons vu, et à ce qui
+nous est arrivé, voici: Mon camarade et moi,
+nous n'étions pas millionnaires, mais nous
+avions dans nos goussets plus d'un rouleau de
+dix piastres quand nous entrâmes au restaurant
+d'Asselin. Pas vrai, vieux?</p>
+
+<p>--Vrai comme Mademoiselle est là!</p>
+
+<p>Paméla qui écoutait, les poings sur les
+hanches, rougit comme une jeune fille et se
+retira dans la cuisine. L'étranger continua:</p>
+
+<p>--Nous déposâmes notre argent entre les
+mains d'Asselin puis, légers et sans soucis,
+nous descendîmes prendre l'air sur le bord
+du canal, où nous fîmes rencontre de quelques
+amis. Nous leurs serrons la mains, et les
+invitons à souper. Ils acceptent. Tout-à-coup,
+pendant le souper, voilà la porte qui s'ouvre.</p>
+
+<p>--Monsieur Chèvrefils, dit la vieille servante
+au bossu, il y a quelqu'un qui vous
+demande au magasin.</p>
+
+<p>--Allons! on ne peut jamais manger tranquille,
+murmura le bossu. Excusez-moi un
+instant, Messieurs, dit-il aux vieillards, je
+reviens de suite. Et il sortit.</p>
+
+<p>--C'est toujours comme cela, maugréa la
+servante, tout refroidit! on ne peut rien manger
+de chaud, avec ces habitants qui s'en viennent
+vous déranger. Ah! c'est moi qui les enverrais
+paître, par exemple!</p>
+
+<p>--Qu'est-ce cela fait d'être dérangé, quand
+ça rapporte des sous? observa le grand vieillard.
+Et votre maître est riche, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Pour cela, il l'est <i>gros</i>, répondit Paméla.</p>
+
+<p>--Fait-il le commerce depuis longtemps?</p>
+
+<p>--Mon Dieu! oui; quand je l'ai connu, moi,
+il s'occupait d'affaires déjà, et, il y a longtemps.
+Il est vrai, qu'alors son commerce se réduisait
+à bien peu de choses... mais il était habile
+comme un lutin. On voyait dès lors ce qu'il
+ferait un jour.</p>
+
+<p>--A-t-il toujours demeuré ici?</p>
+
+<p>--Seigneur! non; <i>il a porté la cassette</i> longtemps.</p>
+
+<p>--Ça devait être assez drôle, de voir une
+cassette juchée sur sa bosse, dit le gros.</p>
+
+<p>--Et vous Mademoiselle, reprit l'autre, vous
+n'avez pas toujours habité cette paroisse; il me
+semble que je vous ai vue ailleurs.</p>
+
+<p>--C'est possible, Monsieur, mais je ne vous
+remets plus.</p>
+
+<p>Le bossu entra et reprit sa place à la table.</p>
+
+<p>--C'est un huissier, dit-il; ces monstres-là,
+ne se font pas plus scrupule de déranger un
+homme qui dîne, que de saisir un débiteur
+qui ne paie pas. A propos, continua-t-il, vous
+qui parliez d'acheter une propriété, j'en fais
+vendre une belle, la semaine prochaine, à
+deux lieues et demie d'ici.</p>
+
+<p>--Par le shérif? demanda le gros.</p>
+
+<p>--Oui, et je suis certain qu'elle va se donner,
+car l'argent est rare. Pour moi, je vais
+la partir à 1,200 piastres pour couvrir mes frais,
+et, si quelqu'un met un trente sous de plus,
+il l'aura. C'est une terre qui vaut bien 2,000
+à 2,500 piastres. C'est la ferme d'une veuve,
+la veuve Djos Letellier. Vous ne connaissez
+pas ça, vous autres: Djos! Djos! le pèlerin!
+le muet! fit le bossu avec une grimace amère,
+un chenapan qui a bien fait de se tuer lui-même,
+car le gredin!...</p>
+
+<p>--Le muet? firent les deux vieillards.</p>
+
+<p>--Oui, l'avez-vous connu?</p>
+
+<p>--Diable! Et il vous avait fait du mal?</p>
+
+<p>--Ça, c'est mon affaire. Il est mort, tant
+mieux pour lui! sa veuve vit encore, tant pis
+pour elle! Elle ira en pèlerinage à la bonne
+Sainte-Anne à son tour, si elle le veut, mais
+Ste. Anne ne lui rendra jamais sa terre.</p>
+
+<p>Les deux vieillards gardaient le silence. Le
+bossu reprit. C'est une belle occasion, si vous
+voulez en profiter.</p>
+
+<p>--Je vais continuer mon histoire, dit le gros
+vieillard, et vous jugerez après si nous sommes
+en état d'acheter des terres.</p>
+
+<p>--C'est bien, continuez.</p>
+
+<p>--Donc, ajouta-t-il, la porte du restaurant
+s'ouvre tout-à-coup et une femme se précipite
+dans la maison:</p>
+
+<p>--Eusèbe! Eusèbe! s'écrie-t-elle, pardon!
+je suis Caroline, ta femme, Caroline, ton amie
+d'autrefois! Je reconnais ma faute, je la regrette
+et reviens me jeter à tes genoux. Et, en disant
+cela, elle pleurait; mais elle restait debout.
+Nos amis que nous avions à souper avec nous,
+avaient des larmes plein les yeux: Que c'est
+consolant, dit l'un d'eux de voir un pareil retour
+à la vertu! Mon camarade et moi, nous
+nous mordions la langue pour nous faire
+pleurer, et nous avions envie de rire....</p>
+
+<p>--C'est cela; la vérité m'oblige à dire que tu
+racontes avec une verve et une fidélité étonnantes,
+observa le grand.</p>
+
+<p>--Fort bien dit le bossu.</p>
+
+<p>--Asselin, reprit le conteur, regarda sa
+femme longtemps. Elle avait l'air bien peinée.
+On voyait qu'il était partagé entre l'envie de
+la renvoyer et le plaisir de la reprendre. A
+la fin, il s'écria avec une certaine émotion et
+en ouvrant les bras: Viens sur mon coeur!
+Je ne te reconnais point; mais je n'ai rien à y
+perdre!...</p>
+
+<p>--C'est vrai comme vous êtes un honnête
+homme! glissa le grand.</p>
+
+<p>--Nos amis mouillaient leurs mouchoirs, non!
+la manche de leur vareuse, car ils n'avaient
+pas de mouchoirs, et, nous nous mordions
+toujours la langue pour ne pas rire.... La
+soirée fut agréable, la nuit eut ses enchantements,
+mais le réveil fut terrible. Asselin
+ne trouva plus sa femme à ses côtés; nos amis
+étaient disparus, et nos rouleaux de billets
+roulaient grand train avec les voleurs....</p>
+
+<p>--C'est vrai, comme vous êtes un honnête
+homme! reglissa le grand. Le bossu fit une
+grimace.</p>
+
+<p>--Vraiment? fit-il tout étonné; ce n'était
+donc pas la femme d'Asselin?</p>
+
+<p>--Et oui! et c'est parce que c'était sa femme
+que tout cela est arrivé, et aussi parce que nous
+avions trop parlé sur le bord du canal. Il
+n'est jamais bon de dire à ses amis les trésors
+que l'on possède....</p>
+
+<p>--Et ils n'ont pas été arrêtés ces misérables?</p>
+
+<p>--Impossible de les trouver. Vous comprenez,
+maintenant, qu'il ne nous est pas aisé
+d'acheter une propriété, nous fût-elle offerte
+pour la moitié de sa valeur. Ce que nous
+voulons, c'est l'aumône d'un gîte pour cette
+nuit, nous sommes fatigués et il se fait tard.</p>
+
+<p>Le bossu secoua la tête et ne répondit rien.</p>
+
+<p>--Nous serions fâchés de vous causer le
+moindre embarras, reprit le grand.</p>
+
+<p>--C'est bien assez que Monsieur nous ait
+donné le souper, continua le gros, n'abusons
+point de sa bonté.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas cela, reprit le bossu, plus
+gaiement, mais, il faut que je sorte ce soir, et
+il ne serait pas convenable de laisser avec ma
+fille deux <i>jeunesses</i> comme vous.</p>
+
+<p>Les étrangers ne parurent pas offensés de
+cette plaisanterie; ils partirent, après avoir
+payé leur souper par de nombreux remerciements,
+et le bossu, ayant attelé son cheval, se
+rendit à la concession St. Eustache, chez son
+ami Picounoc.</p>
+
+<p>Lorsque Marguerite le vit arriver elle sortit,
+car elle ne voulait pas le rencontrer. Il prit à
+peine le temps d'attacher son cheval à la porte,
+et, au lieu d'entrer dans la maison, il donna
+après elle. Elle arrivait chez la veuve Letellier
+et marchait vite, espérant de pouvoir
+entrer avant d'être rejointe.</p>
+
+<p>--Vous allez bien vite, Marguerite, on dirait
+que la peur vous donne des ailes, dit le bossu
+essoufflé, dès qu'il fut assez près de la jeune
+fille pour lui parler.</p>
+
+<p>Marguerite, un peu confuse, se retourna vivement:
+Je n'ai pas peur, cependant dit-elle.</p>
+
+<p>--Alors, c'est le désir de voir M. Victor?</p>
+
+<p>--C'est que je suis pressée.</p>
+
+<p>--Me permettez-vous de vous attendre?</p>
+
+<p>--Vous attendrez peut-être un peu longtemps.</p>
+
+<p>--Vous-êtes toujours impitoyable, Marguerite;
+je vous aime pourtant beaucoup.</p>
+
+<p>--Vous avez tort.</p>
+
+<p>--Vous voulez dire que vous me haïssez?</p>
+
+<p>--Je ne dis pas cela. Vous savez bien que
+l'on n'aime pas qui l'on veut, ni quand on veut.</p>
+
+<p>--Rêverie de poëtes.</p>
+
+<p>--N'importe!</p>
+
+<p>--Votre père désire que vous m'épousiez,
+Marguerite, et si vous aimez votre père, soumettez-vous
+à sa volonté.</p>
+
+<p>--Il ne m'a jamais dicté d'ordre à ce sujet.</p>
+
+<p>--Il vous en donnera.</p>
+
+<p>--Je ne crois pas.</p>
+
+<p>--J'en suis certain.</p>
+
+<p>--Alors, tant pis pour lui et pour vous!</p>
+
+<p>--Marguerite, votre père!... Je ne vous en
+dis pas davantage. Mais vous le verrez à vos
+genoux, s'il le faut, pour vous supplier de me
+donner votre main. Et, si vous refusez, vous
+l'avez dit: tant pis pour lui... et pour vous!</p>
+
+<p>--Que voulez-vous dire, Monsieur?</p>
+
+<p>--Que vous viendrez à moi quand vous
+m'aurez défendu d'aller à vous.</p>
+
+<p>--Moi!</p>
+
+<p>--Voulez-vous revenir chez vous?</p>
+
+<p>--Non, Monsieur, pas à présent.</p>
+
+<p>--C'est bien! au revoir.</p>
+
+<p>Le bossu tourna les talons; il était furieux.
+Marguerite se rendit chez Noémie. Elle était
+comme abasourdie par la menace mystérieuse
+du bossu, mais peu à peu, dans la douce intimité
+de Victor, elle oublia le fâcheux prétendant.
+Ce fut le rayon du soleil après le grondement
+du tonnerre.</p>
+
+<p>Picounoc et le bossu causèrent longtemps.
+Picounoc dit: Il faut que je fasse accroire à
+Victor qu'il aura Marguerite, sinon, il se fâche
+et me fait perdre le fruit de vingt ans de
+travail. Tu comprends? sa mère en raffole et
+passe par toutes ses fantaisies. Depuis qu'il
+lui a laissé entendre qu'elle ferait bien de convoler
+avec moi, mes affaires de coeur ont avancé
+de moitié. Ça va comme sur des roulettes.</p>
+
+<p>--J'y consens, mais, fais attention. Si tu me
+trompes je te dénonce: Je révèle à Victor et
+à sa mère tout ce que tu as dit et fait contre
+eux, pour les ruiner dans leurs biens, et les
+plonger dans la misère.</p>
+
+<p>Les deux amis se donnèrent une poignée de
+main.</p>
+
+<p>Quand le bossu entra dans sa demeure de
+la rivière du Chêne, il la trouva dans un désordre
+complet. Il était évident qu'elle avait
+été mise à sac. Les tiroirs des bureaux et des
+commodes ouverts, les meubles renversés, le
+comptoir forcé, les lits éventrés, tout attestait
+le passage d'un voleur bien décidé à accomplir
+son oeuvre en conscience. Le bossu
+poussa un juron énorme:</p>
+
+<p>--Robert! Charlot! canailles!... j'aurais
+dû m'en douter! Comment se fait-il que je
+ne vous aie pas devinés plus tôt?...</p>
+
+<p>Puis, il appela Paméla, mais Paméla ne
+répondit point. Il la trouva liée solidement
+sur un lit, un bâillon entre les dents. La
+délivrer ne fut pas long.</p>
+
+<p>--Ce sont eux, dit il, les misérables?</p>
+
+<p>--Oui, dit Paméla en poussant un profond
+soupir, ce sont eux!</p>
+
+<p>--Robert et Charlot?</p>
+
+<p>--Charlot et Robert!</p>
+
+<p>--Ils t'ont respectée au moins?</p>
+
+<p>--Ils auraient dû, dans tous les cas...</p>
+
+<p>--Tu chancelles! qu'est ce que cela veut
+dire?</p>
+
+<p>--Les monstres! ils m'ont fait boire le vin
+comme l'iniquité....</p>
+
+<p>--Comment? ils... et toi, tu n'as?...</p>
+
+<p>--Oui! ils... et moi je n'ai!... que voulez-vous?
+une femme contre deux gros hommes?</p>
+
+<p>--Est-ce qu'ils t'ont fait parler?</p>
+
+<p>--Vous voyez bien qu'ils m'en ont empêché,
+plutôt....</p>
+
+<p>--Je les rejoindrai!</p>
+<br><br>
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>LE LIÈVRE QUI COURT.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Les Couteaux-jaunes, s'éloignant de la rivière
+Athabaska, s'enfoncèrent dans la forêt.
+Le Hibou blanc ne regrettait ni la fuite de
+Baptiste son premier prisonnier, ni la mort de
+plusieurs guerriers de sa tribu, tant il était
+fier d'avoir capturé le grand-trappeur; et,
+enivrée par le succès, joyeuse et insouciante,
+sa troupe marchait en chantant vers le lac
+Noir, à l'est du grand lac Athabaska. Le
+grand-trappeur suivait ses bourreaux avec la
+résignation d'une victime que tout espoir a
+abandonnée. Il avait, pendant de longues
+années, été la terreur de plus d'une tribu indienne,
+car il s'était fait le vengeur des persécutés;
+et les Couteaux-jaunes, surtout, savaient
+la valeur de son bras et la finesse de son esprit.
+Souvent Naskarina, la traîtresse qui
+s'était réfugiée chez les ennemis de sa tribu,
+s'approchait de lui pour lui reprocher durement
+son intervention dans les affaires des
+deux tribus.</p>
+
+<p>--Si tu avais permis au Hibou blanc de
+s'enfuir avec ma rivale, disait-elle, tu serais
+libre et parmi les tiens aujourd'hui. Tu seras
+mis à mort sur le bord du lac Noir, et, tôt ou
+tard, Iréma tombera entre nos mains.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur demeurait muet comme
+s'il n'eût pas entendu, et, sa figure bronzée ne
+laissait rien paraître des émotions de son âme.
+Il priait dans son coeur, et offrait à Dieu le
+sacrifice de sa vie en expiation de ses nombreuses
+offenses. L'homme qui a des sentiments
+de foi ne se trouve jamais faible en face
+de la mort. Le Hibou-blanc aurait bien voulu
+savoir qui était et d'où venait ce compatriote
+si fort et si redoutable; mais, quand il osait le
+questionner, le grand-trappeur l'écrasait d'un
+regard de mépris.</p>
+
+<p>Les indiens avaient marché pendant deux
+jours, chassant pour manger, entassant les
+branches de sapin pour dormir, et quatre
+jours encore les séparaient du lac Noir. Ils
+s'étaient arrêtés sur une hauteur d'où le regard
+embrassait une étendue immense, et, des
+guerriers faisaient sentinelles, car les Couteaux-jaunes
+avaient beaucoup d'ennemis et
+craignaient toujours quelque surprise. Pendant
+que la tribu, assise sur des feuilles autour
+d'un grand feu, rappelle, dans un langage
+imagé, les chasses et les guerres du passé, ou
+forme, des projets pour l'avenir, une sentinelle
+amène vers le chef un guerrier flanc-de-chien.
+Un cri sourd s'élève, les sauvages
+saisissent leurs carabines: Je suis le "Lièvre
+qui court" dit le Litchanré, et Naskarina est
+la fille de ma soeur. Le "Lièvre qui court"
+est irrité de l'insulte que les Litchanrés ont
+faite à Naskarina, et il se venge.</p>
+
+<p>La Hibou-blanc sourit à ces paroles, car il
+comprit que la vengeance de cet homme pouvait
+lui rendre Iréma.</p>
+
+<p>--D'où viens-tu, et où sont les guerriers de
+ta tribu? demanda-t-il?</p>
+
+<p>--Les hommes de ma tribu ont laissé le fort
+William après l'enlèvement d'Iréma, ou plutôt
+après son retour. Ils ont suivi la route des
+lacs, jusqu'à la rivière Saskatchewan, qu'ils
+ont côtoyée longtemps, puis enfin se sont
+dirigés vers les sources de la rivière Claire, et,
+de là, ils se dirigent vers le fort Pierre à
+Calumet.</p>
+
+<p>--Sont-ils plus nombreux que nous?</p>
+
+<p>--Non; puis ils ont laissé à la tête du lac
+Winnipeg deux de nos meilleurs guerriers, Ours
+grognard et Castor d'argent.</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Pour guider les canots de la robe noire
+jusqu'au grand lac des Esclaves.</p>
+
+<p>--La robe noire! grommela le renégat, puisse-t-elle
+périr dans les rapides nombreux!
+Vient-elle seule? ajouta-t-il.</p>
+
+<p>--Des femmes de la prière l'accompagnent.</p>
+
+<p>--Des Soeurs de Charité!... c'est moi qui!...
+mais, comment te trouves-tu ici, toi?</p>
+
+<p>--Le Lièvre qui court a l'oreille fine; il a entendu
+de loin les chants des Couteaux-jaunes,
+et il est venu, laissant les siens qui marchaient
+vite et se sauvaient.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur était attaché au tronc d'un
+arbre. Les premières paroles du Litchanré
+lui causèrent de l'émoi, car il crut que le
+Hibou blanc allait être attaqué, et qui sait?
+battu peut-être. Alors, ce serait la liberté;
+mais il pencha la tête sur sa poitrine quand il
+apprit que ses amis se sauvaient.</p>
+
+<p>--Doivent-ils s'arrêter au fort Pierre à Calumet?
+demanda le chef.</p>
+
+<p>--Pas longtemps. Ils traverseront là la
+rivière et s'avanceront, en se tenant à une
+petite distance des bords, vers le fort Providence.</p>
+
+<p>--Sont-ils loin?</p>
+
+<p>--Non, mais ils vont marcher toute la nuit.</p>
+
+<p>--En avant! hurla le Hibou-blanc. Nous
+les atteindrons au point du jour. Ils n'arriverons
+pas tous au fort Providence!</p>
+
+<p>Les chasseurs canadiens s'avançaient aussi
+vers le nord. Ils n'étaient plus joyeux depuis
+la perte de leur ami le grand-trappeur, et,
+cependant, aucun d'eux ne connaissait bien cet
+homme mystérieux qui courait les bois, faisant
+la chasse par caprice ou plaisir, plutôt que
+pour gagner de l'argent. Mais, si l'on aime
+quelque part le mystère ou l'étrange, c'est
+dans ces régions lointaines et solitaires, au
+milieu de ces forêts vieilles comme le monde,
+où les hommes passent de temps en temps,
+sans s'arrêter, comme les oiseaux de migration.
+Et, ceux qui réussissent à se faire craindre ou
+aimer par les peuplades fanfaronnes ou défiantes,
+sont les véritables rois de ces solitudes.
+Le grand-trappeur était l'un de ces rois; mais
+il venait de tomber. Il paraissait bien faible
+maintenant et servait de jouet à ses ennemis.
+Il passait, enchaîné, sous les grands arbres qui
+avaient entendu ses chants de liberté, qui
+avaient vu ses courses nombreuses vers la mer
+de glace, ou les lacs du midi.</p>
+
+<p>La nuit achevait son cours et le jour allait
+paraître quand le Hibou blanc ordonna, pour
+la cinquième fois, à ses guerriers de se coucher
+sur le sol pour écouter les bruits lointains, et
+tâcher de découvrir la piste des Flancs de
+chiens. Le premier, le Lièvre qui court se
+releva joyeux.</p>
+
+<p>--Je les entends! je les entends!</p>
+
+<p>--Oui, dirent les autres, ils se sauvent!</p>
+
+<p>--Marchons! cria le chef.</p>
+
+<p>Et tous partirent, pleins d'ardeur et de vengeance.
+Le grand-trappeur, les mains derrière
+le dos, mais les pieds libres, courait entouré
+de gardiens jaloux. Une heure s'était à peine
+écoulée, qu'une clameur formidable s'éleva,
+c'était le cri des Litchanrés à la vue de leurs
+ennemis. A cette clameur une autre plus
+puissante encore répondit; les Couteaux-jaunes,
+la carabine au bras, s'élancèrent les
+premiers. Les Litchanrés soutinrent l'attaque
+avec courage. Des deux côtés les femmes
+s'étaient mises à l'écart pour laisser le champ
+libre aux combattants. Dès le commencement
+de la lutte, Kisastari aperçut dans les rangs
+ennemis le traître "Lièvre qui court." Il
+comprit l'acte infâme de son ancien ami:
+Depuis quand, lui cria-t-il, les Litchanrés sont-ils
+assez traîtres pour combattre la tribu de
+leurs pères?</p>
+
+<p>--Depuis que Kisastari est assez insensé pour
+mépriser les conseils de sa tribu et rechercher
+l'amour d'une fille qui n'est pas digne de lui!
+répliqua le "Lièvre qui court."</p>
+
+<p>Au même instant les deux indiens, jetant
+leurs fusils, tirent, des pistolets de leur ceinture
+et s'élancent l'un sur l'autre. Les
+balles sifflent et s'enfoncent dans l'écorce résineuse
+des sapins, les deux guerriers s'approchent
+toujours et le feu roule bien nourri.</p>
+
+<p>Le jeune chef est blessé, car le sang coule
+le long de son bras et jusque sur sa main;
+mais il ne faiblit point et semble ne pas s'en
+apercevoir.</p>
+
+<p>--Voyez-donc le sang d'un chien peureux!
+crie le Lièvre qui court, en se moquant du
+jeune chef.</p>
+
+<p>Les autres guerriers se battaient toujours,
+et déjà plusieurs jonchaient le sol.</p>
+
+<p>Au cri insultant du Lièvre qui court, Kisastari
+dégaine son couteau et, d'un bond, se
+précipite sur son adversaire. Mais son pied
+s'embarrasse dans une branche et il tombe.
+Alors, le traître lève le bras pour le frapper.</p>
+
+<p>--Arrête! s'écrie une femme, je l'aime!...</p>
+
+<p>C'était Naskarina.</p>
+
+<p>--Il ne t'aime pas, lui, hurle le Lièvre court,
+qu'il meure!</p>
+
+<p>Disant cela, le Lièvre qui court presse la
+détente de son pistolet, mais Kisastari s'était
+levé: il fait un bond et déjoua la balle.</p>
+
+<p>--Meurs donc toi-même, traître! dit-il. Et
+la lame luisante de son couteau, passant comme
+un éclair, vint se planter, vibrante, dans le
+tronc d'un arbre. Le Lièvre qui court, vif et
+habile, avait à son tour trompé la mort. Alors
+Kisastari empoigne son ennemi par les flancs
+et une lutte ardente commence. Malheur à
+celui qui tombera! Les deux adversaires ressemblaient
+à deux dogues qui se tiennent par
+leurs crocs aigus. Le Lièvre qui court, s'efforce
+d'échapper à l'étreinte et de saisir le
+manche de son poignard, mais le jeune chef le
+serre comme un étau, et le pousse peu à peu
+vers le sapin ou tremble encore sa fine lame.
+Le traître se sent faiblir, ses jambes tremblent
+sous lui, la sueur l'inonde, il voit un nuage
+passer devant ses yeux.</p>
+
+<p>--Au secours! à moi! crie-t-il.</p>
+
+<p>Au même instant il touchait le tronc du
+sapin. Il se sentit tout à coup libre. Kisastari
+l'avait laissé pour reprendre son couteau fixé
+dans l'arbre.</p>
+
+<p>--Partie égale! dit Kisastari, défends-toi!
+je t'ouvre le ventre! Et, disant cela, il lève son
+terrible couteau. Mais tout à coup il pousse
+une clameur: Lâches! dit-il! vous êtes tous
+des lâches!... Et il tombe la face contre terre.
+Il venait d'être frappé par derrière.</p>
+
+<p>--Il ne mourra pas seul, s'écrie une voix
+de femme.</p>
+
+<p>Et le traître Lièvre qui court s'affaisse à son
+tour en poussant une plainte amère.</p>
+
+<p>--C'est moi! hurle une jeune fille en brandissant
+une lame sanglante. C'est moi qui te
+venge, ô mon Kisastari....</p>
+
+<p>A cette voix connue le jeune chef sourit.</p>
+
+<p>--Iréma! Iréma! s'écrie le Hibou-blanc qui
+vient de frapper Kisastari, tu es ma prisonnière.</p>
+
+<p>--Viens donc! Et elle brandissait son arme.</p>
+
+<p>--Désarmez-la, vous autres, commande le
+vieux chef.</p>
+
+<p>Iréma veut fuir, mais plusieurs guerriers
+se précipitent sur elle et lui arrachent le
+couteau qui a puni le traître. Les Litchanrés,
+voyant leur jeune chef tomber, s'enfuirent.
+Les Couteaux-jaunes ne les poursuivirent point.
+Ils étaient satisfaits de leur besogne.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur avait tout vu, et ses yeux
+s'étaient remplis de larmes. Ses gardiens devaient
+le tuer dans le cas d'une défaite, car le
+vieux Hibou-blanc avait juré qu'il ne le retrouverait
+plus dans son chemin.</p>
+
+<p>Les Litchanrés comptaient deux morts, et
+les Couteaux-jaunes, trois. Il y avait un bon
+nombre de blessés, Iréma prisonnière, c'était
+le comble des voeux du vieux chef. Il n'avait
+jamais ambitionné un plus beau triomphe.
+Les corps des guerriers Couteaux-jaunes furent
+ensevelis sous des amas de branches et
+de feuilles, mais ceux des ennemis furent
+laissés en pâture aux bêtes fauves. Les Couteaux-jaunes
+reprirent leur marche vers le lac
+Noir.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>LA MÈRE LABOURIQUE</h3>
+<br>
+
+<p>
+Robert et Charlot--car c'étaient bien nos
+bandits d'autrefois--disparurent comme ils
+étaient venus, à l'insu de tout le monde. Cela
+n'empêcha pas que plusieurs affirmèrent les
+avoir vus passer; mais le signalement des uns
+ne répondait point au signalement des autres,
+et ne servait qu'à dépister les recherches. Le
+bossu, qui avait pris le goût des richesses, et
+même était devenu passablement avare, en
+courtisant la fortune, avait perdu le sommeil
+depuis la visite malencontreuse des deux compères.
+Pourtant, il ne s'était vu dépouiller
+que d'une somme assez mince, et les voleurs
+firent comprendre, par le désordre qu'ils laissèrent
+derrière eux, que leur avidité n'avait
+pas été aussi heureuse que grande. Le bossu
+ne gardait chez lui que peu d'argent: il prêtait,
+comme je l'ai dit, à courte échéance et à
+gros intérêts. Quelque fois aussi il prêtait à long
+terme, mais il n'y perdait rien, et c'était quand
+un motif étranger s'ajoutait à l'avarice, son
+motif habituel. Ainsi, à la demande de Picounoc,
+dont il aimait la fille Marguerite, il avait
+avancé à la veuve Letellier tout l'argent nécessaire
+pour payer l'instruction de son enfant.</p>
+
+<p>Picounoc ne ressentit pas de chagrin du
+petit malheur arrivé à son ami; d'abord parce qu'il
+se réjouissait ordinairement des adversités
+des autres, et, ensuite, parce que le bossu trouverait
+là un prétexte de plus pour faire vendre
+la terre de Noémie.</p>
+
+<p>Robert et Charlot étaient descendus à Québec,
+car on se cache plus facilement à la ville
+qu'à la campagne: la foule est discrète comme
+la solitude. Ils longent le côté nord de la rue
+Champlain et se dirigent vers une maison à
+deux étages, sale et moussue, où mes lecteurs
+sont entrés, il y a plus de vingt ans, à la
+suite de Djos, du charlatan, des gens de cage
+et des voleurs. C'est encore la même maison,
+mais avec vingt ans de plus sur le pignon; elle
+est plus sombre encore qu'autrefois et s'identifie,
+en quelque sorte, avec le rocher noir qui
+la domine et l'écrase de ses trois cent cinquante
+pieds de hauteur. Les habitués d'autrefois
+sont disparus, sauf deux ou trois, mais ceux
+d'aujourd'hui ne valent pas mieux. La mère
+Labourique n'est plus derrière le comptoir;
+elle se tient assise dans son fauteuil, auprès de
+la fenêtre, et s'amuse à regarder les passants.
+La Louise, plus jaune, si c'est possible, que
+dans sa jeunesse, a succédé à sa mère. Elle a
+trouvé un mari, l'a perdu--temporairement--et
+elle fait un glorieux veuvage.</p>
+
+<p>Robert et Chariot entrent en riant.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il de si drôle? demanda la Louise.</p>
+
+<p>--Batiscan! dit Charlot, on ne fait pas de
+rencontre comme celle-là tous les jours.</p>
+
+<p>--Non, Seigneur! dit Robert.</p>
+
+<p>--Quelle rencontre? demande la Louise.</p>
+
+<p>--On te contera cela; rien de plus singulier.
+C'est un des plus beaux tours du hasard.</p>
+
+<p>--Oui, Seigneur! affirme Robert.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que c'est donc, la Louise? fait la
+vieille d'une voix saccadée.</p>
+
+<p>--Un peu plus tard, mère Labourique, on
+vous dira tout. Pour le moment on a autre
+chose à faire.</p>
+
+<p>--Plus tard! plus tard! Je ne suis pas
+jeune, moi, pour attendre ainsi: j'ai quatre-vingts
+sonnés, oui!</p>
+
+<p>--Eh bien! la mère, on arrive de Lotbinière,
+Robert et moi, dit Charlot, manière de se
+graisser la patte chez les campagnards.</p>
+
+<p>--Ah! ah! vous venez de Lotbinière! cela
+me rappelle ce pauvre Saint-Pierre.... Mon,
+Dieu! je l'ai bien regretté, le brave homme!...
+Il me semble que sa mort a porté malheur à
+notre maison. Depuis, les affaires n'ont pas
+bien marché... non, non!...</p>
+
+<p>--Vous souvenez-vous d'un grand jeune
+homme à la voix nasillarde qu'on appelait Picounoc?</p>
+
+<p>--Ma foi! non, je ne me souviens pas de
+lui.... Est-ce qu'il venait ici?</p>
+
+<p>--Et oui, mère, reprit vivement la Louise:
+je me le remets bien, moi! La gaillard, il
+buvait sec....</p>
+
+<p>--Eh bien! reprit Chariot, ce fripon-là est
+aujourd'hui l'un des habitants les plus à l'aise
+de Lotbinière.</p>
+
+<p>--Vous ne le direz plus! exclama la Louise.</p>
+
+<p>--Et vous l'avez dégraissé? repartit en riant
+la vieille aubergiste.</p>
+
+<p>--Vous ne l'avez pas tué, j'espère, demanda
+la Louise un peu anxieuse.</p>
+
+<p>--Tué? allons donc, on est plus humain
+que ça. Du reste, il ne s'agit pas de Picounoc,
+mais d'un farceur que vous avez bien connu.</p>
+
+<p>--J'en ai tant connu de farceurs, observa la
+vieille.</p>
+
+<p>--Vous vous souvenez de Paméla?</p>
+
+<p>--Paméla Racette? demanda la Louise.</p>
+
+<p>--Justement la soeur de notre ex-associé que
+le diable a emporté, je crois, vingt ans trop tôt.</p>
+
+<p>--Eh bien?</p>
+
+<p>--Eh bien! elle est au service d'un riche
+marchand de Lotbinière.</p>
+
+<p>--Pas possible?</p>
+
+<p>--Pas possible si vous voulez, mais elle y
+est, quand même, balayant la <i>place</i>, faisant la
+soupe, et brassant la paillasse comme... une
+femme de qualité, tous les jours que le bon
+Dieu amène.</p>
+
+<p>--Cette pauvre Paméla! que j'aimerais à la
+voir! dit la Louise en poussant un gros soupir.
+Lui avez-vous parlé de moi?</p>
+
+<p>--Ma foi! nous n'y avons pas songé.</p>
+
+<p>--Nous avions beaucoup à faire et peu de
+temps à notre disposition, ajouta Robert.</p>
+
+<p>La vieille éclata de rire tout à coup, et, se
+penchant dans la fenêtre, parut s'intéresser
+vivement à une scène de la rue.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il donc de si drôle, mère?</p>
+
+<p>--C'est un bossu... ah! que c'est drôle!...
+Un Monsieur encore!... habillé <i>sur le fin</i>! Il
+s'est penché pour ramasser une pierre et faire
+peur aux gamins, je suppose, mais je <i>t'en
+fiche</i>! un des gamins s'est mis à cheval sur la
+bosse, au grand amusement de la foule.</p>
+
+<p>En entendant parler d'un bossu, les deux escrocs
+s'approchèrent de la fenêtre: C'est lui!
+s'écrièrent-ils à la fois.</p>
+
+<p>Ils se regardèrent un moment pour s'interroger.</p>
+
+<p>--Ne nous montrons pas, dit Robert, il
+est plus fort que nous, et il a pour lui le droit.</p>
+
+<p>--Bah! s'il nous menace, nous le dénoncerons.</p>
+
+<p>--C'est vrai, mais cachons-nous, c'est plus
+prudent.</p>
+
+<p>--Et, si Paméla nous avait trompés?</p>
+
+<p>--Si quelqu'un s'informe de nous, dit
+Charlot aux deux femmes, dites que vous ne
+nous connaissez point.</p>
+
+<p>--Vous vous sauvez? demanda la vieille.</p>
+
+<p>--Le bossu nous dérange un peu, la mère,
+n'importe, nous vous conterons notre voyage
+un autre jour. Et ils sortirent.</p>
+
+<p>Le bossu entra. Il avait l'air d'un homme
+bien élevé; mais la colère animait encore son
+visage, et sa parole était brève et saccadée.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'il n'y a pas de police ici, que les
+gens sont attaqués en plein midi par la valetaille
+des rues?</p>
+
+<p>--La police, Monsieur, répondit la vieille,
+elle se cache ou se sauve quand on l'appelle,
+comme le chien de M. Nivelle... ah! ce
+n'était pas comme cela de notre temps!</p>
+
+<p>--Vous ne vieillissez pas, mère Labourique,
+vous êtes fraîche comme à cinquante ans.</p>
+
+<p>--Ah! pardon, Monsieur, je ne vaux pas
+grand'chose maintenant, je m'aperçois bien
+que je m'en vais... mes jambes sont paralysées
+et je passe ma vie dans ce fauteuil, c'est bien
+ennuyeux, allez! et j'ai hâte d'aller dans un
+monde meilleur....</p>
+
+<p>--Vous l'avez bien mérité la mère.</p>
+
+<p>--J'ai fait mon possible....</p>
+
+<p>Le bossu avait envie de rire. Il demanda
+à la femme qui était au comptoir, si elle était
+bien Louise, et but un verre de gin pour se
+donner du ton. Louise répondit qu'elle était
+bien elle-même, mais que les chagrins de
+toutes sortes la rendaient méconnaissable.</p>
+
+<p>--Je ne me rappelle pas de vous, Monsieur,
+ajouta-t-elle, est-ce que vous êtes venu ici, déjà?</p>
+
+<p>--Quelquefois, mais vous pouvez bien
+m'avoir oublié, il y a bien longtemps. J'étais
+tout jeune alors. C'est au bon temps de Robert,
+de Charlot, du docteur au sirop de la vie
+éternelle.</p>
+
+<p>--Et du vieux chef? ajouta Louise, je me
+souviens de ce temps-là et de ces gens aussi.
+C'est étonnant que je vous aie oublié.</p>
+
+<p>--Cela ne m'étonne pas du tout moi. Plusieurs
+de ces pauvres diables ont mal fini.
+Racette et le docteur au sirop ont goûté du
+pénitencier.</p>
+
+<p>--Pas longtemps. Ils se sont évadés en
+tuant leur gardien.</p>
+
+<p>--Vraiment! Et les a-t-on pincés?</p>
+
+<p>--Nous n'avons plus entendu parler d'eux.
+C'étaient deux fins matois, allez!</p>
+
+<p>--Et Charlot? et Robert?</p>
+
+<p>La Louise hésitait. La vieille répondit: Ah!
+Seigneur! il y a longtemps qu'ils ont déguerpi
+et gagné les lignes.</p>
+
+<p>--Toujours prudente, la mère, dit le bossu!
+Ils seront contents de vous, quand je leur dirai
+cela. Ils sont ici, du moins ils devaient y être,
+puisqu'ils m'y ont donné rendez-vous.</p>
+
+<p>--Ils vous ont donné rendez-vous ici?</p>
+
+<p>--Ici même, chez la mère Labourique.</p>
+
+<p>--Et pourquoi?</p>
+
+<p>--Ah! secret d'état.... Ils arrivent de Lotbinière,
+vous le savez peut-être, peut-être
+l'ignorez-vous. Nous nous sommes rencontrés
+là; leur bonne fortune l'a voulu ainsi. Je les
+ai reconnus les vieux de la vieille, et, je leur
+ai mis en main la plus jolie affaire du monde.
+Ils m'ont juré leurs grands dieux qu'ils seraient
+reconnaissants, et....</p>
+
+<p>--Je comprends, dit la vieille.... Je comprends!
+s'ils vous ont promis quelque chose,
+vous l'aurez, soyez-en sûr....</p>
+
+<p>--Mais pourquoi ne sont-ils pas ici?</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien, monsieur.</p>
+
+<p>--Ils ne sont pas encore passé les lignes?
+demanda-t-il d'un air moqueur.</p>
+
+<p>--La mère a perdu la carte, reprit la Louise,
+qui voulait racheter le faux pas de la vieille,
+n'allez pas vous fier à ce qu'elle dit. Robert et
+Charlot ne sont pas venus ici depuis dix ans.</p>
+
+<p>--La mère Labourique d'aujourd'hui jase
+aussi bien que la mère Labourique d'il y a
+vingt ans. Elle s'est défiée de moi d'abord,
+et elle a agi avec prudence, ensuite, elle s'est
+montrée franche et a eu raison, car je sais que
+Robert et Charlot sont ici à Québec et qu'ils
+ont l'habitude de venir dans cette maison.</p>
+
+<p>Vous vous trompez, Monsieur, et vous ne
+les verrez jamais dans notre maison.</p>
+
+<p>--Est-ce un défi?</p>
+
+<p>--C'est un défi facile à jeter, puisqu'ils nous
+sont tous deux devenus presque étrangers.</p>
+
+<p>--Vous voulez les cacher?</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Parce qu'ils sont des voleurs!</p>
+
+<p>--Et nous faisons métier de cacher les voleurs,
+je suppose?</p>
+
+<p>--Depuis trente ans.</p>
+
+<p>--Vous êtes un lâche et un menteur!...
+Accuser ainsi deux femmes honnêtes comme
+ma mère et moi! oh! c'est infâme!</p>
+
+<p>--Tout doux, la Louise... ta vertu n'est pas
+si farouche que ça!...</p>
+
+<p>--Votre impertinence serait moins grande
+si vous vous adressiez à un homme... misérable
+bossu que vous êtes!...</p>
+
+<p>--J'en jure Dieu, s'écria le bossu piqué au
+vif, je démolirai votre sale boutique et je trouverai
+bien les rats qui s'y cachent!</p>
+
+<p>Il sortit. Pour se consoler, en revenant, il
+pensait à Marguerite; mais Marguerite pensait
+au jeune Victor, et elle pleurait en pensant
+à lui. Voici pourquoi: Picounoc était
+revenu de l'ouvrage soucieux et morose. Il ne
+soupa que légèrement. Marguerite lui demanda
+la cause de cette tristesse et de ce
+manque d'appétit:</p>
+
+<p>--Pauvre enfant, dit-il, c'est, vois-tu, que
+je voudrais te rendre heureuse, et tu ne le
+veux pas...</p>
+
+<p>--Comment! petit père, il me semble que...</p>
+
+<p>--Tu ne veux pas épouser M. Chèvrefils.</p>
+
+<p>--Il est vieux, bossu, avare, jaloux!... et
+vous croyez qu'il me rendrait heureuse?...</p>
+
+<p>--Il t'aime et il est riche, cela suffit...</p>
+
+<p>--Je ne l'aime pas, moi.</p>
+
+<p>--Caprice d'enfant...</p>
+
+<p>--Pourquoi insistez-vous tant aujourd'hui?
+vous me disiez, dernièrement, que Victor m'aimait
+et que vous en étiez aise.</p>
+
+<p>--J'ai compris que tu ne pouvais pas devenir
+la femme d'un avocat, et puis je ne veux
+pas me séparer de toi.</p>
+
+<p>--Mais si j'épousais M. Chèvrefils?</p>
+
+<p>[Carence d'impression]rais souvent, souvent...</p>
+
+<p>--Vous viendrez me voir à Québec, et l'été,
+je passerai la vacance ici.</p>
+
+<p>--Tu sais, Marguerite, qu'une fille qui se
+marie malgré son père est rarement heureuse.</p>
+
+<p>--Je ne me marierai pas malgré vous.</p>
+
+<p>--Tu épouseras donc M. Chèvrefils.</p>
+
+<p>--Jamais! je resterai fille plutôt. Vous
+voulez m'avoir auprès de vous, vous m'aurez
+ainsi tant que vous voudrez.</p>
+
+<p>--Marguerite, tu ne sais pas comme...</p>
+
+<p>--Mon père, je ne vous comprends pas!...</p>
+
+<p>--Ne me demande pas la raison de mon
+insistance, je t'en prie, mais, obéis, et Dieu
+te bénira...</p>
+
+<p>--Je hais cet homme...</p>
+
+<p>--Il est puissant et peut nous faire du mal.</p>
+
+<p>--Mon père, nous avons le coeur droit. Dieu
+est avec nous, qu'avons-nous à craindre?</p>
+
+<p>--Marguerite!...</p>
+
+<p>--Mon père!</p>
+
+<p>--Je t'en supplie!...</p>
+
+<p>--Ma conscience s'y oppose.</p>
+
+<p>--C'est un prétexte; il n'y a pas de mal en
+cela... c'est un prétexte pour rester insensible
+aux prières d'un père qui te chérit...</p>
+
+<p>--Vous savez que je vous aime, mon père,
+eh bien! je resterai avec vous.</p>
+
+<p>--Non!... il faut que tu te maries!</p>
+
+<p>--Avec le bossu?</p>
+
+<p>--Avec M. Chèvrefils!</p>
+
+<p>Marguerite se voila la face de ses deux
+mains. Picounoc tomba à genoux devant elle.</p>
+
+<p>--Marguerite, dit-il, aie pitié de moi!</p>
+
+<p>Marguerite jeta ses bras autour du cou de
+son père et l'embrassa avec effusion, puis,
+fondant en larmes, elle alla s'enfermer dans
+sa chambre.</p>
+
+<p>--Le bossu me l'avait dit, que je verrais mon
+père à mes genoux... Mon Dieu! quel est ce
+mystère! il me glace d'épouvante.</p>
+
+<p>Picounoc s'était laissé intimider par les menaces
+du bossu, et redoutait son indiscrétion.
+Père dénaturé, il aimait mieux sacrifier sa
+fille que renoncer à la possession de Noémie.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>LE JEU DES COUTEAUX</h3>
+<br>
+
+<p>
+--<i>My! my! what is it?</i> s'écria John.</p>
+
+<p>--<i>Quid est tibi, quod fugisti?</i>... ajouta l'ex-élève.</p>
+
+<p>--Des cadavres! exclama Baptiste.</p>
+
+<p>--Un massacre! répéta Félix.</p>
+
+<p>John se pencha sur un des guerriers morts.</p>
+
+<p>--Les Litchanrés se faire battre, dit-il.</p>
+
+<p>--Je n'appelle pas ça se faire battre moi, dit
+l'ex-élève, ils se sont faits tuer raide.</p>
+
+<p>--Les Couteaux-jaunes sont venus les surprendre
+ici, observa Baptiste, cela m'explique
+pourquoi ils ont dévié de leur route.</p>
+
+<p>--C'est vrai, ajouta Félix, mais comment
+ont-ils pu deviner que leurs ennemis se trouvaient
+ici?</p>
+
+<p>--Naskarina savait peut-être le chemin que
+prendrait sa tribu.</p>
+
+<p>Tout en causant ils examinaient les cadavres.</p>
+
+<p>--Le jeune chef! dit l'ex-élève.</p>
+
+<p>--Le Lièvre qui court! reprit Félix.</p>
+
+<p>--C'étaient deux amis, ils ont du tomber en
+semble, ajouta Baptiste.</p>
+
+<p>--<i>For sure!</i> dit John.</p>
+
+<p>--Donnons leur une sépulture commune,
+que les mêmes branches de sapins les recouvrent
+éternellement.</p>
+
+<p>--Voici un amas de rameaux et de feuilles
+qui n'attendent que le moment d'être utiles,
+étendons-les comme un suaire sur nos amis
+défunts; mais, auparavant, réunissons les morts.</p>
+
+<p>Et les quatre chasseurs couchèrent, côte à
+côte, les indiens qui avaient succombé dans le
+combat. Lorsqu'ils rangèrent le corps de
+Kisastari, la plaie que le couteau du Hibou-blanc
+lui avait faite dans le dos s'ouvrit;
+le sang coula et le mort poussa une plainte
+sourde. Un frisson courut dans les veines des
+quatre blancs, et pourtant ils n'étaient pas
+peureux. Ils se remirent aussitôt.</p>
+
+<p>--Il n'est pas mort, dit l'ex-élève, vite! de
+l'eau et de la gomme de sapin.</p>
+
+<p>Un moment après l'eau pure rafraîchissait
+les lèvres altérées du blessé et le baume du
+Canada commençait à cicatriser ses plaies. Les
+autres étaient bien morts. Ils furent ensevelis
+sous les rameaux. Les chasseurs, en enlevant
+l'amas de feuilles et de branches qu'ils venaient
+d'apercevoir, mirent à nu les cadavres
+des Couteaux-jaunes....</p>
+
+<p>--Oh! oh! dirent-ils, il y a eu bataille en règle,
+et des morts de chaque côté. Nos amis se sont
+bien défendus, tant mieux! les branches leur
+seront plus légères.</p>
+
+<p>--Que les corps des Couteaux-jaunes aient
+le sort réservé aux cadavres des Litchanrés!
+dit l'ex-élève, en enlevant la dernière branche.</p>
+
+<p>--<i>Oh yes</i>, ajouta John.</p>
+
+<p>--Qu'ils soient la pâture des loups et des
+corbeaux!</p>
+
+<p>--<i>Oh! yes!</i></p>
+
+<p>--Et disons un pater et un ave pour les âmes
+de nos amis, dit Baptiste, en se mettant à genoux
+auprès des Litchanrés.</p>
+
+<p>--<i>Oh! yes!</i> mais c'est moi pas dire, parceque
+c'est moi pas croire nécessaire, mais vous
+autres faire bien de prier.</p>
+
+<p>--C'est ton affaire, John.</p>
+
+<p>Et les trois chasseurs catholiques, à genoux
+près des cadavres des indiens, récitèrent avec
+dévotion un <i>pater</i> et un <i>ave</i>.</p>
+
+<p>Kisastari avait repris connaissance. Ses
+amis résolurent de rester auprès de lui jusqu'à
+ce qu'il fut en état de marcher, et, quand
+ils le virent capable de tuer du gibier pour se
+nourrir, ils lui donnèrent une bonne provision
+de poudre et s'éloignèrent.</p>
+
+<p>Les Couteaux-jaunes s'avançaient lentement
+et joyeusement vers le lac Noir. Le Hibou
+blanc poursuivait de ses assiduités la belle
+Iréma qui demeurait insensible et inconsolable.</p>
+
+<p>--Jamais Iréma ne pourra aimer, disait-elle,
+celui qui a tué son fiancé.</p>
+
+<p>--Si tu ne m'aimes pas de bon gré, tu m'aimeras
+de force.</p>
+
+<p>--Iréma n'a pas peur des tourments, ni de
+la mort. Elle sera heureuse de souffrir et de
+mourir pour Kisastari son époux.</p>
+
+<p>--Ne prononce jamais ce nom devant moi!</p>
+
+<p>--Kisastari! c'est le nom que j'aime.</p>
+
+<p>--Le Hibou blanc se vengera....</p>
+
+<p>--Le Hibou blanc n'est pas un véritable
+indien, et il a peur des tortures....</p>
+
+<p>Comme le grand-trappeur, Iréma avait les
+mains enchaînées--car on la savait capable
+de s'enfuir seule à travers la forêt. Souvent
+elle regardait le visage pâle qui l'avait sauvée,
+et elle eut donné sa vie pour lui rendre la
+liberté. Quand les deux prisonniers se rencontraient,
+ils échangeaient de tristes et éloquents
+regards.</p>
+
+<p>La troupe atteignit le lac Noir, et elle fit
+retentir de ses cris de joie les ondes solitaires
+et les bois mystérieux. Les danses et les
+chants durèrent tout un jour. Les jeunes
+guerriers, vers le soir, s'approchèrent du vieux
+chef en lui dirent:</p>
+
+<p>--Tu nous as promis que les réjouissances
+se termineraient par la mort de notre vieil
+ennemi, le grand-trappeur, eh bien! nos
+jambes sont fatiguées de danser, nos voix sont
+lasses de chanter, et nous voulons nous reposer
+bientôt.</p>
+
+<p>--Vos bras sont-ils aussi fatigués? demanda
+le Hibou blanc.</p>
+
+<p>--Non:</p>
+
+<p>--Vos couteaux sont-ils bien aiguisés?</p>
+
+<p>--Oui!</p>
+
+<p>--Et bien! attachez à un tronc d'arbre le
+grand chef, et lancez-lui vos couteaux dans le
+coeur, à vingt pas de distance.... On verra
+lequel de vous est le plus habile.</p>
+
+<p>Une clameur joyeuse suivit les paroles du
+chef, et le grand-trappeur fut attaché au tronc
+d'un sapin. Il ne tremblait pas. Les jeunes
+gens se placèrent en rang à vingt pas. Les
+femmes regardaient avec curiosité. L'une
+d'elles pleurait: c'était Iréma. Le sort avait
+désigné l'ordre dans lequel on devait tirer.
+Le premier qui s'arma du couteau fut le
+Loup cervier. Il regarda sa lame tranchante
+et dit en souriant:</p>
+
+<p>--Vous autres, vous ne frapperez qu'un
+cadavre.</p>
+
+<p>Alors il visa, d'un oeil perçant au coeur du
+grand-trappeur leva le bras lentement et, toujours
+l'oeil fixé sur le prisonnier, il lança l'arme
+sifflante.</p>
+
+<p>--Nul! c'est nul! à recommencer, s'écria-t-il
+furieux, on m'a touché le bras.</p>
+
+<p>Le couteau n'avait déchiré que le gilet du
+prisonnier.</p>
+
+<p>--Arrête! s'était écrié Naskarina, j'ai une
+parole à confier au chef. Et, disant cela, elle
+avait saisi le bras de l'indien.</p>
+
+<p>--Pourquoi troubles-tu la fête, Naskarina?
+dit le Hibou blanc avec une légère aigreur.</p>
+
+<p>--Iréma pleure, vois-tu? elle est affligée de
+la mort du grand-trappeur, eh bien! chef,
+c'est à toi de profiter des dispositions où elle
+se trouve. N'aimes-tu pas mieux avoir l'amour
+de cette femme que la mort de cet homme...</p>
+
+<p>--Je ne te comprends pas bien, Naskarina.</p>
+
+<p>--Ecoute--elle parlait bas--dis à Iréma que
+tu donneras la liberté au grand-trappeur si
+elle veux t'aimer.</p>
+
+<p>--Naskarina, tu as de l'esprit.</p>
+
+<p>--Et puis, si tu veux tuer cet homme, fais
+le suivre ou surprendre.</p>
+
+<p>--Naskarina, merci!</p>
+
+<p>Il commanda aux guerriers de suspendre
+leur terrible jeu de couteaux, et il se dirigea
+vers Iréma. Le grand-trappeur ne savait que
+penser, mais il était loin d'espérer la délivrance.
+Iréma, remplie de reconnaissance
+envers le grand-trappeur, consentit à se sacrifier
+pour le sauver.</p>
+
+<p>--Je serai votre femme, dit-elle, mais pas
+avant que la robe noire nous unisse....</p>
+
+<p>--La robe noire est bien loin....</p>
+
+<p>--Nous irons ensemble, et nous marcherons
+tout un mois s'il le faut.</p>
+
+<p>--C'est bien long, Iréma.</p>
+
+<p>--Je puis bien sacrifier ma vie pour sauver
+un homme qui m'a fait du bien, mais il ne m'est
+pas permis de sacrifier mon âme; et, si tu ne
+veux pas attendre, chef, ordonne à tes guerriers
+de continuer leur jeu meurtrier... tu ne m'auras
+jamais pour femme....</p>
+
+<p>--Et si je le sauve!</p>
+
+<p>--Si tu le sauves, Iréma sera ta femme, elle
+le jure, et elle est capable de tenir sa parole.</p>
+
+<p>--Je crois à ta parole et tu es libre.</p>
+
+<p>En disant ces mots il fit tomber les liens qui
+enchaînaient les mains de la belle indienne.
+Ses guerriers, surpris, se regardaient entre eux
+et commençaient à murmurer.</p>
+
+<p>--Le Hibou blanc nous trahit; risqua l'un
+d'eux....</p>
+
+<p>--C'est un étranger; les Couteaux-jaunes
+ont eu tort de se fier à lui, dit un autre.</p>
+
+<p>--C'est une honte pour nous!</p>
+
+<p>Le vieux chef s'avança au milieu d'eux:
+Depuis que je suis avec vous, dit-il, vous
+n'avez pas été bafoués par vos ennemis, et
+vous les avez souvent vaincus. Quand j'étais
+jongleur, je vous prédisais votre bonne fortune
+et vos triomphes, depuis que je suis
+devenu le premier de la tribu que j'avais
+adoptée, ai-je jamais trahi mes compagnons ou
+failli à ma tâche? Vous devez donc avoir confiance
+en moi, et croire que tout ce que j'ordonne
+est pour la gloire et le bien de la tribu.
+Je veux une femme; et celle que je veux,
+c'est Iréma, la fiancée de Kisastari que vous
+avez tué. Elle ne sera ma femme qu'à une
+condition. C'est que je rende la liberté au
+grand-trappeur.... Le voulez-vous?</p>
+
+<p>Un frémissement s'empara des indiens attentifs:
+Rendre la liberté au grand-trappeur!
+s'écrièrent-ils stupéfaits.</p>
+
+<p>--Si vous ne le voulez pas, je me soumettrai,
+car le vieux chef aime mieux sa tribu qu'il
+ne s'aime lui-même....</p>
+
+<p>--Le Hibou blanc est avec nous depuis autant
+de lunes qu'il y a de branches à cet arbre,
+et il nous a toujours été dévoué, qu'il fasse
+donc selon ses désirs! s'écria l'un des indiens.</p>
+
+<p>--Eh bien! mes enfants, reprit le chef,
+d'une façon câline, et parlant bas pour n'être
+pas entendu des autres, consolez-vous, tout
+ne sera pas perdu, le grand chef ne nous
+échappera pas. Il sera mis en liberté, mais
+vous allez l'attendre sous les bois. Que dix
+d'entre vous s'élancent dans la forêt, du côté
+du soleil, je vais le renvoyer par là.</p>
+
+<p>Aussitôt dix des plus agiles disparurent sans
+bruit.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur avait bien vu qu'il se
+tramait quelque nouveau complot; mais il
+n'avait rien entendu, et toujours il supposait
+que l'on s'évertuait à trouver un genre
+de mort digne du mal qu'il avait causé.
+Quelques heures s'écoulèrent avant que le
+Hibou blanc s'approchât de lui; heures d'angoisses
+et d'agonie que celui qui va mourir
+peut seul comprendre.</p>
+
+<p>--Frère, dit le Hibou blanc.</p>
+
+<p>--Moi, ton frère! vil renégat, jamais!</p>
+
+<p>Le vieux chef eut un mouvement de colère,
+mais la pensée d'Iréma lui rendit le calme.</p>
+
+<p>--Compatriote, dit-il en français, tu me crois
+plus méchant que je suis, je t'offre la liberté.</p>
+
+<p>--La liberté! dis-tu, mais à quel prix?</p>
+
+<p>--Pars! tu es libre. Et il coupa, d'un coup
+de couteau, les liens qui l'attachaient à
+l'arbre. Le grand-trappeur eut envie de se
+jeter sur lui et de l'étrangler. Plusieurs indiens
+arrivèrent armés de fusil.</p>
+
+<p>--Pars, dit le vieux chef, va-t-en de ce côté--il
+montrait le bois--éloigne-toi vite, car nous ne
+voulons plus te revoir. Si tu suis les bords
+du lac, tu seras tué, car mes guerriers sont là
+qui t'attendent.</p>
+
+<p>--Et de ce côté, demanda le grand-trappeur
+il n'y a personne qui me guette pour me tuer?
+dit-il avec ironie.</p>
+
+<p>--Personne! répondit le traître Hibou blanc.</p>
+
+<p>--Mourir pour mourir, pensa le prisonnier,
+il vaut mieux être tué par une balle que servir
+de jouet et de cible aux couteaux de ces chiens.</p>
+
+<p>--Donne-moi un fusil, de la poudre et du
+plomb! demanda-t-il.</p>
+
+<p>On lui donna ce qu'il voulait.</p>
+
+<p>--Au revoir, dit-il, et il s'élança, libre comme
+l'oiseau, dans la forêt qu'il aimait tant.</p>
+
+<p>Le Hibou-blanc sourit en le voyant partir,
+et s'approcha d'Iréma.</p>
+
+<p>--J'ai tenu parole, tu vois comme je t'aime.</p>
+
+<p>--Iréma ne t'aime point, mais elle tiendra
+sa parole aussi bien que toi.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur s'arrêta bientôt et se mit
+à genoux. Pendant longtemps il pria. De
+quelque côté qu'il put aller il s'attendait à être
+assassiné, car il connaissait la perfidie des Couteaux
+jaunes et de leur chef blanc, le renégat.
+Il marcha avec toutes les précautions possibles,
+et souvent il mit son oreille contre le sol pour
+percevoir les sons et découvrir le passage de
+quelque voyageur. Il se serait bien caché,
+mais il fallait ne pas mourir de faim, et, alors
+faire la chasse et probablement se trahir.</p>
+
+<p>Les dix indiens s'étaient arrêtés à une
+courte distance, et formaient un cordon comme
+les tirailleurs qui se dispersent sur le champ
+de bataille. Ils guettaient, attentifs, épiant
+tous les bruits de la forêt. Tout à coup l'un
+d'eux entendit le bruit des rameaux qui craquaient
+sous des pieds pesants. Il tressaillit
+et s'assura, que son fusil était bien chargé.
+Mais le bruit s'éteignit peu à peu, puis il se fit
+entendre dans une autre direction:--C'est le
+diable que cet homme, pensait-il, il court
+avec la rapidité d'un cerf... mais il ne
+nous trompera pas. Plusieurs des indiens
+entendaient le bruit et tenaient en eux-mêmes
+le même langage. Le premier qui avait été
+mis en éveil, oubliait, petit à petit, en songeant
+à sa belle sans doute, la glorieuse mission
+qu'il avait à remplir, quand il fut tiré de sa
+rêverie par un murmure, et un violent froissement
+de feuilles sèches: Il est passé! le
+misérable, cria-t-il. Et, se levant, il fit par
+accident tomber la gâchette de son fusil. Le
+coup partit et la forêt résonna au loin. Alors
+un homme robuste et grand se cacha derrière
+une souche noire et, là, il attendit quelques
+instants pour voir d'où venait le danger.
+C'était le grand-trappeur. L'indien maladroit
+rechargea sa carabine et se tint debout. Le
+fugitif ne pouvait pas le voir. Les autres
+indiens crurent le grand-trappeur mort, et ils
+accoururent. Se voyant cerné--car des pas
+précipités résonnaient de toutes parts autour
+de lui--le grand-trappeur se leva pour fuir.
+L'indien qui venait de recharger sa carabine
+l'aperçut. Il eut un éclat de joie dans les yeux,
+épaula son arme et... tomba mort. Le grand
+chef fuyait, il ne le vit point tomber. Trois
+autres arrivèrent essoufflés, haletants, mais la
+figure souriante....</p>
+
+<p>--Est-il mort? se demandèrent-ils?</p>
+
+<p>--<i>Oh! yes!</i> et toi, mourir aussi, dit une
+voix étrange.</p>
+
+<p>Et, au même instant, l'indien tomba frappé
+par une balle....</p>
+
+<p>--<i>Accipe ballam meam!</i> cria une autre voix.
+Et un troisième indien tomba.</p>
+
+<p>--A moi l'autre! à moi l'autre! dit Baptiste;
+mais le quatrième se sauvait; une balle lui
+écorcha le bras en passant. Les autres indiens
+qui accouraient aussi s'arrêtèrent au bruit de
+la fusillade. La peur les saisit, vaillants loin
+du danger, toujours prêts à assassiner leur
+ennemi confiant, ils ne s'exposaient guère
+sans nécessité et isolément. Ils revinrent au
+lac Noir.</p>
+
+<p>Le blessé les suivit de près. Le vieux chef
+était dans une inquiétude extraordinaire.
+L'écho avait apporté le bruit des détonations
+des armes à feu, et il était facile de conclure
+qu'un engagement avait eu lieu entre les
+indiens et quelques ennemis. Peut-être aussi
+que le grand chef, blessé d'abord, s'était défendu
+longtemps avant de tomber; peut-être
+étaient-ce ces quelques chasseurs canadiens
+laissés à l'embouchure de la rivière Claire, il y
+avait quelques jours. Cette réflexion était la
+plus juste. Et le blessé dissipa tout doute à
+ce sujet, car il avait entendu l'anglais de John,
+et le latin de l'ex-élève, et de plus, la balle de
+Baptiste l'avait richement effleuré. Le Hibou
+blanc venait de passer de la joie à la colère
+et de la confiance à la peur.</p>
+
+<p>--Et le grand-trappeur est-il encore vivant?
+demanda-t-il au blessé.</p>
+
+<p>--Le grand-trappeur doit être mort. Il
+n'était pas avec les autres chasseurs. Il s'est
+sauvé dans la direction de la rivière Athabaska
+et plusieurs balles l'ont suivi....</p>
+
+<p>--L'ont-elles atteint?</p>
+
+<p>--Oh! Oui... je le crois, je l'ai vu tomber...
+c'est alors qu'avertis par mon coup de feu, les
+blancs sont accourus et m'ont attaqué. C'eût
+été folie de lutter contre plusieurs, je suis
+revenu.</p>
+
+<p>La vérité était légèrement altérée, mais ce
+récit, fort vraisemblable, valut à l'indien perfide
+de chaudes marques de sympathie.</p>
+
+<p>--Levons le camp, ordonna le chef, et marchons
+vers le grand lac des Esclaves.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+XIII</h3>
+
+<h3>POINT DE PORTE DE DERRIERE.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Quelques jours après le voyage de Robert
+et de Charlot à Lotbinière, et leur visite par
+trop intéressée au marchand bossu, un Monsieur
+Gagnon, barbe grise, figure insignifiante,
+vint s'installer avec sa femme, une vieille laide,
+mais alerte et pimpante, et une servante
+bonne enfant, dans une maison du voisinage,
+qu'il acheta et paya comptant--Chose assez
+rare pour être signalée, d'autant plus qu'à la
+maison attenait une fort belle terre. Le bossu
+flairant une bonne pratique, alla présenter ses
+hommages à la dame nouvelle, et, bientôt la
+plus étroite amitié lia les deux maisons. Si
+Madame Gagnon ne se fût pas révélée, en
+même temps, si dévote, on eût pu craindre le
+jeu des mauvaises langues, car les visites du
+bossu devinrent bien fréquentes, et Madame
+allait acheter souvent. Elle achetait sans doute
+peu à la fois. Le mari passait pour un bonhomme,
+un de ces hommes commodes qui
+ferment les yeux pour ne pas voir. Mais qu'avait-il
+besoin de regarder? Madame se faisait
+conduire si souvent à l'église, et puis, elle était
+dans la soixantaine!</p>
+
+<p>Victor Letellier avait été douloureusement
+surpris de voir l'indigence dans la maison de
+sa mère. A sa dernière vacance encore, il
+avait trouvé la demeure modeste enveloppée
+dans une atmosphère de paix et de félicité.
+Tout lui avait souri comme autrefois: les arbres
+feuillus et les fleurs du jardin, le seuil antique
+et le foyer solitaire. Le pain n'avait pas
+manqué sur la table, ni la gaîté dans le coeur
+de sa mère. C'est peut-être que l'écolier, que
+l'étudiant, fatigué des murs du collège qu'il
+ne peut franchir impunément, altéré de soleil,
+d'air et de liberté, se plaît, dans son exaltation,
+à revêtir, comme d'un nimbe lumineux, tous
+les objets qu'il a regrettés longtemps, et longtemps
+évoqués dans ses rêves. Depuis plusieurs
+années, en effet, la maison de la veuve
+Letellier s'en allait en ruine. Un contrevent
+était tombé, et le gond de fer rouillé qui le
+soutenait depuis vingt ans n'avait pas été remplacé
+par un gond neuf; le pignon dépeinturé
+laissait voir, comme une tache honteuse, sa
+petite fenêtre brisée, où les chapeaux de paille
+remplaçaient les vitres; le perron devenu
+poussière sous la pluie et les pieds, se voyait
+remplacé par une bûche de merisier mal
+écarrie. Les bardeaux de la couverture se
+garnissaient d'une mousse verdâtre. Le
+lambris du carré, blanchi à la chaux autrefois,
+avait pris une teinte grise et sombre sous
+l'action de la pluie. La grange ne se portait
+pas mieux, et, sans de forts étais qui la soutenaient
+encore, le vent de nord-est qui souffle
+fort en cet endroit, l'eût couchée sur son vieux
+châssis en pourriture. La misère s'échappait
+par tous les ais, par toutes les pièces, et cependant
+le jeune avocat ne venait que de
+l'apercevoir. Il en ressentit une profonde
+commotion. Tout son passé de joie et de
+lumière se perdit dans une ombre épaisse! il
+regretta d'avoir été heureux pendant que sa
+mère souffrait.</p>
+
+<p>Un instant l'amour--ce baume divin auquel
+nul ne résiste--l'amour calma son chagrin et
+lui rendit le bonheur. Mais ici encore le
+calme présageait la tempête, le soleil annonçait
+l'orage. Marguerite, qu'il avait vue si rieuse
+et si aimante, était devenue tout à coup chagrine
+et presque sauvage. Elle semblait se
+trouver mal à l'aise devant lui, et paraissait
+le fuir. Un changement aussi prompt était
+inexplicable et portait le trouble dans son âme.
+Il était venu débordant d'ivresse et d'espérance,
+il allait repartir désespéré. Il était
+venu se reposer dans la solitude des champs,
+se distraire dans les plaisirs du village, avant
+d'entrer dans l'arène où chacun combat contre
+tous pour conquérir sa part des biens de la vie,
+et il allait, comme un coursier que l'on presse
+d'atteindre le but, continuer sans repos, sa
+marche difficile. Il lui tardait de rendre à sa
+bonne mère un peu de tout ce bien qu'elle lui
+avait fait; et, si la fortune tardait trop à venir,
+il trouverait, dans la maison de Picounoc, un
+refuge à cette femme aimée. Et même, n'était-ce
+pas là la voie la plus courte pour arriver
+à la félicité? Le mariage de Picounoc et de
+Noémie ne serait-il pas le gage de l'union de
+Victor et Marguerite?</p>
+
+<p>--Oh! les jours sombres achèvent, et j'ai
+tort de me désespérer, se dit enfin le jeune
+avocat; encore quelques mois et, sans doute,
+l'allégresse rayonnera dans tous nos coeurs.</p>
+
+<p>Avant de s'en retourner à Québec, Victor
+alla faire ses adieux à Marguerite. Il dissimula
+d'abord, sous un air d'indifférence et un
+ton badin, le chagrin dont il était rempli.
+Marguerite éprouva un long serrement de
+coeur en le voyant parler aussi gaîment de
+son départ.</p>
+
+<p>--Ta pauvre mère va s'ennuyer, dit-elle....</p>
+
+<p>--Je lui écrirai souvent....</p>
+
+<p>--Viendras-tu cet hiver?</p>
+
+<p>--Peut-être aux jours gras, si je gagne quelques
+dollars pour payer ma voiture.</p>
+
+<p>--Papa va toujours à la ville pendant l'hiver,
+il se fera certainement un plaisir de t'emmener.</p>
+
+<p>--Si tu m'aimes encore, dans ce temps-là, tu
+le chargeras de me voir... mais....</p>
+
+<p>--Mais!... que veux dire ce mais?...</p>
+
+<p>--L'autre jour, t'en souviens-tu? tu m'aimais
+beaucoup.</p>
+
+<p>--Si je m'en souviens!</p>
+
+<p>--Laisse-moi finir... Aujourd'hui, tu m'aimes
+un peu.</p>
+
+<p>--Un peu! fit Marguerite avec reproche.</p>
+
+<p>--Laisse-moi finir.</p>
+
+<p>--Non, tu finis trop mal....</p>
+
+<p>--Cet hiver, tu ne m'aimeras plus!...</p>
+
+<p>Marguerite ne répondit pas, mais elle leva
+sur Victor un regard si doux, si plein de prière
+et d'amour, qu'il se sentit troublé jusqu'au
+fond du coeur.</p>
+
+<p>--Marguerite, dit-il, pourquoi me regardes-tu
+ainsi?</p>
+
+<p>--Victor, pourquoi parles-tu comme cela?</p>
+
+<p>Et les deux jeunes gens se regardaient fixement,
+avec douceur, avec volupté. Peu à peu
+leurs yeux se remplirent de larmes, leurs
+mains se joignirent, un cri parti du coeur:</p>
+
+<p>--Marguerite!</p>
+
+<p>--Victor!</p>
+
+<p>Picounoc parut. Le traître! se montrer dans
+un pareil moment! qu'il soit honni de tous les
+amoureux!</p>
+
+<p>--Marguerite, Monsieur Chèvrefils, dit-il,
+en présentant le bossu. Le bossu suivait.</p>
+
+<p>Picounoc ne savait pas Victor était là, dans
+un charmant tête-à-tête avec Marguerite. Il
+parut surpris, et le bossu fit une grimace éloquente.
+Marguerite s'avança vers lui:</p>
+
+<p>--Je vous présente Monsieur Letellier.</p>
+
+<p>--C'est-à-dire notre voisin, reprit Picounoc,
+moitié sérieux, moitié badin, le fils de la veuve
+Noémie que vous connaissez bien.</p>
+
+<p>--Oh! c'est ce jeune homme que nous avons
+protégé? Je suis heureux de faire votre connaissance,
+Monsieur, dit-il au jeune avocat, en
+lui tendant la main.</p>
+
+<p>--J'aurais voulu vous connaître plus tôt,
+Monsieur Chèvrefils, répondit Victor, j'aurais
+dû vous connaître plus tôt,... puisque de
+concert avec M. St. Pierre vous avez fait du
+bien à ma mère... et vous m'en avez fait à
+moi-même!...</p>
+
+<p>--Bah! ne parlez pas de cela, je vous prie,
+c'est si peu de chose!</p>
+
+<p>--Vous avez fait beaucoup, Monsieur, mais
+cependant, si votre générosité n'est pas satisfaite,
+il se présente une heureuse occasion de
+l'exercer encore.</p>
+
+<p>Le bossu se sentit pris. Il balbutia pourtant:</p>
+
+<p>--Que faudrait-il donc faire encore?</p>
+
+<p>--Il faudrait ne pas faire vendre maintenant
+la terre de ma mère.</p>
+
+<p>--C'est la nécessité, Monsieur. Le commerce
+a des exigences... ah! vous êtes neuf,
+vous ne connaissez pas encore les mauvais
+côtés de l'existence.</p>
+
+<p>--C'est vrai, mon Victor, ajouta Picounoc;
+et ce serait mal juger M. Chèvrefils, que de le
+croire dur ou insensible, parce qu'il use de
+moyens extrêmes pour recouvrer son argent.</p>
+
+<p>--Au reste, ajouta le bossu, si vous désirez
+parler affaires, Monsieur Letellier, je demeure
+à la rivière du Chêne, près du grand pont.
+Nous serons seuls, et les dames, par conséquent,
+ne s'ennuieront pas à nous entendre.</p>
+
+<p>--Je m'intéresse beaucoup à madame Letellier,
+dit Marguerite, et vous pouvez parler
+d'elle en ma présence aussi longtemps qu'il
+vous plaira.</p>
+
+<p>--Merci, Marguerite, dit Victor.</p>
+
+<p>--Et un peu à Monsieur Letellier, n'est-ce
+pas? demanda le bossu en essayant de rire.</p>
+
+<p>--Victor est mon ami d'enfance.</p>
+
+<p>--Et je parie, Mademoiselle, que vous pourriez
+dire plus encore, si vous écoutiez votre
+coeur.</p>
+
+<p>Marguerite eut envie de dire hautement:
+oui! mais elle songea à son père, et fit taire le
+cri de son âme. Victor était blessé du ton
+fendant qu'avait pris le marchand; il eut envie
+de répliquer de la même façon, mais la crainte
+d'être impoli ou de déplaire à Picounoc, retint
+sur ses lèvres toute parole offensante. Il reprit
+après quelques minutes, changeant de sujet:</p>
+
+<p>--Vous avez été victime d'un vol? M. Chèvrefils?</p>
+
+<p>--Oui, Monsieur, d'un vol considérable! Et
+vous comprenez que cela ne règle pas mes
+affaires, ne paie pas mes comptes.</p>
+
+<p>--Et chasse un peu la bonne humeur, ajouta
+Victor en riant.</p>
+
+<p>--C'est vrai! c'est vrai! il faut l'avouer.</p>
+
+<p>--Vous n'avez pas retrouvé les voleurs?</p>
+
+<p>--Je les ai suivis à la piste.</p>
+
+<p>--Et ils sont arrêtés?</p>
+
+<p>--Pas encore, mais ils le seront; je sais où
+les prendre; je connais leur cachette.</p>
+
+<p>--Vraiment!</p>
+
+<p>--Robert et Charlot sont les plus anciennes
+pratiques de la mère Labourique.</p>
+
+<p>--La mère Labourique! exclama le jeune
+avocat, la mère Labourique, je connais ça!
+J'ai voulu voir de mes yeux le sale tripot dont
+j'ai tant de fois entendu parler. C'est là qu'autrefois
+une trame infâme avait été ourdie
+contre mon père, jeune encore, et sans expérience.
+Toute une société de brigands tenait
+là ses quartiers généraux et décrétait ses arrêts
+de mort contre ceux qui lui portaient ombrage.
+Mais mon père, grâce à Dieu, avait
+fini par triompher de ces misérables. L'un
+d'eux, s'il vit encore, doit se souvenir d'un
+coup de rame qui fit sa marque, un autre perdit
+un pied, un autre, le plus puni de tous....</p>
+
+<p>Il s'arrêta soudain, et rougit comme un
+homme qui vient de dire une chose insensée.
+Il est maladroit de parler de corde dans la
+maison d'un pendu. Le jeune avocat s'efforça
+de racheter son imprudence en disant:</p>
+
+<p>--Heureusement que les fils ne tiennent pas
+toujours de leurs pères!</p>
+
+<p>Marguerite observa le trouble de son ami,
+et fut frappée de la manière inattendue dont
+il terminait cette sortie contre les bandits du
+temps passé. Elle ignorait, la pauvre enfant,
+que le chef de ces scélérats, celui dont la mort
+avait été si terrible, était son aïeul, le père de
+son père.</p>
+
+<p>--Achève donc, Victor, dit-elle ingénument;
+je n'ai jamais entendu raconter cela,
+moi....</p>
+
+<p>Picounoc lui imposa silence d'un regard et,
+quand il vit qu'elle ne comprenait qu'à demi:</p>
+
+<p>--Il y a des choses, dit-il, que les jeunes filles
+ne doivent pas entendre.</p>
+
+<p>Marguerite crut qu'elle avait manqué de
+réserve, et se retira toute confuse. Le bossu
+demeurait inflexible sous son masque de barbe
+noire. Cependant, il brûlait de ses yeux
+fauves le jeune homme imprudent.</p>
+
+<p>--"L'Etoile" part vers midi, dit le jeune
+avocat, je n'ai que le temps d'embrasser ma
+mère en passant et de m'embarquer: Je vous
+dis adieu.</p>
+
+<p>--Tu descends à Québec? Je croyais que
+tu passais un mois au moins avec, nous, dit
+Picounoc étonné....</p>
+
+<p>--Ma mère est pauvre et je vais travailler
+pour la secourir.</p>
+
+<p>--Ta mère ne manquera de rien, Victor, je te
+le jure, reste si tu veux.... Mais enfin c'est le
+devoir d'un bon fils de travailler pour ses parents....
+Dieu te bénira, mon enfant, va, tu
+fais bien. Et il tendit la main au jeune avocat.</p>
+
+<p>--Au revoir, M. Chèvrefils, dit Victor au
+bossu.</p>
+
+<p>Le bossu lui serra la main d'un mouvement
+convulsif comme pour lui rompre les os.</p>
+
+<p>--Est-ce l'amitié? demanda Victor.</p>
+
+<p>--C'est pour vous remercier du souvenir que
+vous avez évoqué tout à l'heure.</p>
+
+<p>--Le souvenir des brigands?</p>
+
+<p>--Oui, j'ai connu votre père... je l'ai aimé...
+oh! beaucoup aimé. Ce brave Djos! c'est
+dommage qu'il soit mort si vite....</p>
+
+<p>--Oui, Monsieur, c'est dommage, car les
+hommes honnêtes sont assez rares.</p>
+
+<p>--Il est mort trop tôt; j'aurais bien aimé à
+le revoir. C'est un tour qu'il nous a joué, le
+gascon! partir si jeune et si vite!</p>
+
+<p>Victor et Picounoc regardaient le bossu avec
+étonnement.</p>
+
+<p>--Tu as connu Djos! demanda Picounoc.</p>
+
+<p>--Je l'ai connu, bien sûr, et peut-être mieux
+que toi-même.</p>
+
+<p>--Tu ne m'as jamais dit cela.</p>
+
+<p>--Il y a bien des choses que je ne t'ai jamais
+dites.</p>
+
+<p>--Où l'as tu connu?</p>
+
+<p>--Où? un peu partout, que diable! Il a
+voyagé ce garçon, et moi, je ne suis pas resté
+les deux pieds dans un sabot.</p>
+
+<p>--C'était un brave homme en effet, et, s'il
+n'eut eu ce moment de folie que vous savez,
+la jalousie....</p>
+
+<p>--Le vertige! le vertige de l'amour, quoi!
+c'est quelque chose de dangereux.... Il avait
+pourtant une femme honnête et dévouée!</p>
+
+<p>--Une belle et adorable femme! ajouta Picounoc
+avec passion.</p>
+
+<p>--Que voulez-vous? reprit le bossu, la jalousie
+est le plus horrible des aveuglements,
+et le fruit défendu sera toujours le meilleur.</p>
+
+<p>Victor expiait les paroles imprudentes qu'il
+avait dites tout à l'heure. A son tour il souffrait,
+et le souvenir que l'on évoquait lui était
+bien amer.</p>
+
+<p>--J'ai pardonné, reprit Picounoc hypocritement;
+j'ai fait le bien pour le mal, Dieu le
+sait, cela me suffit. Ne parlons plus de cet
+homme, ni de ces choses.</p>
+
+<p>--Parlez-en à votre aise, Messieurs, je m'en
+vais, dit froidement le jeune avocat.</p>
+
+<p>Et il sortit. Marguerite le reconduisit jusque
+sur le seuil de la porte.</p>
+
+<p>--Marguerite, dit-il, je n'aime pas ce bossu,
+une voix intérieure m'avertit de me défier
+de lui.</p>
+
+<p>--Il passe cependant pour un honnête
+homme; sauf qu'il aime trop l'argent, paraît-il.</p>
+
+<p>--Les hommes qui aiment trop l'argent sont
+bien dangereux.</p>
+
+<p>--Comment cela?</p>
+
+<p>--Parce que, pour avoir cet argent qu'ils convoitent,
+ils se font les instruments de toutes
+les passions, les complices de tous les crimes.</p>
+
+<p>--Il a fait du bien à ta mère.</p>
+
+<p>--Oui, mais afin de lui faire plus de mal;
+c'est le raffinement de la méchanceté. Je
+vois clair tout à coup. Cet homme a jeté son
+argent sur notre terre, comme on jette un
+filet. Il nous tient et ne nous lâchera que
+pour nous chasser de notre foyer.</p>
+
+<p>--Si tu savais comme je le hais cet homme,
+et mon père veut que.... Picounoc et le bossu
+sortirent de la chambre voisine, ce qui empêcha
+Marguerite d'achever sa confidence.</p>
+
+<p>Les amoureux sont perspicaces, Victor devina
+ce que Marguerite n'avait osé achever.
+Il jeta un regard inquiet sur la jeune fille.</p>
+
+<p>--Je comprends tout... dit-il... ah! voilà
+pourquoi tu me recevais si froidement tantôt...</p>
+
+<p>--Victor, on nous observe... je t'aime et
+je le déteste. Es-tu content?</p>
+
+<p>--Marguerite, merci! au revoir! à bientôt!</p>
+
+<p>Picounoc trouva un prétexte pour sortir et
+laisser seuls Marguerite et le bossu. La
+jeune fille eut voulu se voir ou plutôt le voir
+loin. Quoi de plus insupportable eu effet que
+les assiduités d'un homme que l'on hait? Le
+bossu se faisait beau autant que possible,
+prenait des airs câlins, multipliait les sourires
+agaçants et les regards de feu, tout cela en
+pure perte, Marguerite était toute ailleurs. Sa
+pensée voyait d'autres regards et d'autres
+sourires plus doux, une figure plus jeune, plus
+belle et plus noble.</p>
+
+<p>--Vous ne m'aimez donc pas un peu, Marguerite?
+risqua enfin le bossu à bout de
+patience.</p>
+
+<p>--Pas du tout, Monsieur.</p>
+
+<p>--C'est franc, mais c'est dur.</p>
+
+<p>--Et c'est vrai, ajouta la jeune fille.</p>
+
+<p>--Vous m'aimerez plus tard, quand vous
+serez ma femme.</p>
+
+<p>--Quand je serai votre femme?</p>
+
+<p>--Oui. Il le faut, vous le savez.</p>
+
+<p>--Je ne suis pas encore convaincue....</p>
+
+<p>--Cependant vous avez vu votre père à vos
+genoux....</p>
+
+<p>Marguerite, brusquement émue par cette
+parole, resta silencieuse.</p>
+
+<p>--Je vous l'avais dit, ajouta le bossu. Je
+sais ce que fais, et j'obtiens toujours ce que je
+veux.</p>
+
+<p>--Toujours?</p>
+
+<p>--Oui, toujours, et, bien que vous ne m'aimiez
+pas, je vous aurai.</p>
+
+<p>La froide ténacité de cet homme effrayait
+Marguerite.</p>
+
+<p>--Qui êtes-vous donc, dit-elle, pour parler
+ainsi?</p>
+
+<p>--Qui je suis? votre futur mari.</p>
+
+<p>--A quand notre mariage? demanda-t-elle
+ironiquement.</p>
+
+<p>--A bientôt, mademoiselle.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+XIV</h3>
+
+<h3>KISASTARI</h3>
+<br>
+
+<p>
+L'ex-élève et Baptiste, Félix et John s'étaient
+mis à la poursuite de leurs ennemis avec l'acharnement
+des loups qui ont trouvé la piste
+du troupeau. Ils savaient bien qu'ils ne pouvaient
+pas engager la lutte ouvertement avec
+eux et les battre quand ils seraient prévenus
+et préparés, mais ils espéraient les surprendre
+et peut-être, qui sait? délivrer leur ami, le
+grand-trappeur; les indiens passent si aisément
+et si vite de la crainte à l'insouciance, de la
+prudence à la témérité.</p>
+
+<p>Rendus à l'endroit où Litchanrés et Couteaux-jaunes
+en étaient venus aux mains, ils
+hésitèrent un peu, ne sachant quelle direction
+prendre; car un parti de sauvages s'était dirigé
+vers la rivière Athabaska, et l'autre, vers
+le nord. Cependant, ayant examiné attentivement
+le gazon et les branches, sur le passage
+des deux tribus, ils trouvèrent celui-là plus foulé
+et celles-ci plus rompues du côté de la rivière.
+Ceux qui s'étaient dirigés par là avaient dû
+passer rapidement, sans prendre le temps de
+choisir les éclaircies et les endroits les plus
+favorables. Ils se sauvaient donc. Et les
+vaincus, c'étaient les Litchanrés puisque leurs
+morts étaient restés en proie aux bêtes fauves.
+Kisastari ne put leur fournir aucun renseignement;
+il ne se souvenait que d'une chose:
+avoir été frappé par derrière. Et il eut donné
+beaucoup pour rencontrer le lâche qui l'avait
+ainsi attaqué. Il ne voulut pas suivre les
+blancs; il était encore trop faible pour marcher
+vite. Au reste, il voulait, en chassant,
+pour se nourrir, rejoindre sa tribu. Les chasseurs
+canadiens étaient pressés d'atteindre les
+Couteaux-jaunes. Ils arrivèrent assez tôt pour
+sauver le grand-trappeur d'une mort certaine,
+mais, à leur insu, car ils ne le virent point. Ils
+voulaient seulement appliquer la vieille loi
+du talion: oeil pour oeil, dent pour dent. Ils
+savaient que les Couteaux-jaunes étaient des
+assassins, ils savaient que le grand-trappeur ne
+devait pas sortir vif de leurs mains sanglantes,
+et ils étaient d'humeur à venger sur tous la
+mort d'un seul. Pour eux, tous les Couteaux-jaunes
+ne valaient pas un grand-trappeur. Ils
+poursuivirent les fuyards et arrivèrent sur les
+bords du lac noir. La tribu venait de ployer
+ses tentes. Au loin, sur le lac, des canots s'en
+allaient vers le nord, et les avirons fouettaient
+l'onde avec rapidité.</p>
+
+<p>--Les lâches! ils se sauvent! s'écria l'ex-élève,
+n'importe, nous les rejoindrons.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur n'avait pas vu ses amis.
+Il crut que les Couteaux-jaunes l'enveloppaient
+dans un cercle qui allait se rétrécissant toujours,
+et, pour ne pas perdre toute chance, il
+se précipita au hasard, courant de toutes ses
+forces, pour tromper les balles et distancer les
+assassins. Quand les coups de feu eurent
+cessé de retentir, il s'arrêta. Un sourire de
+satisfaction passa sur sa noble figure, et sa
+pensée monta vers le Seigneur. Il éprouvait
+un étrange contentement de se savoir libre; il
+se contemplait avec une sorte de bonheur.</p>
+
+<p>--Dieu m'a protégé, se disait-il, d'une façon
+évidente, car comment aurais-je pu éviter de
+pareilles embûches? Le renégat a voulu paraître
+généreux aux yeux de quelqu'un....
+Ah! je le vois! exclama-t-il... tout-à-coup:
+c'est Iréma qui me sauve à son tour! comment?
+je n'en sais rien, mais c'est elle! Pauvre
+enfant! que Dieu te protége, et qu'il te délivre
+des mains du monstre qui t'a saisie.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers la rivière Athabaska, avec
+l'intention d'en suivre le cours jusqu'au lac
+de ce nom. Il atteignit la rive droite de cette
+rivière, le deuxième jour au coucher du soleil.
+C'était un des plus beaux jours du mois de
+juin. Son attention fut attirée par une petite
+lueur lointaine qui se reflétait dans l'eau
+paisible: Amis ou ennemis, pensa-t-il, je vais
+voir qui a campé là!</p>
+
+<p>Et il partit, marchant avec précaution pour
+ne pas donner l'éveil. Il longea la rive et,
+se glissant comme un serpent sous les feuillages,
+il arriva à quelques pas du feux. Personne
+ne rôdait autour de ce foyer, et la flamme
+allait s'éteignant insensiblement. Il pensa
+que les chasseurs étaient partis, ou s'étaient
+cachés à son approche pour le surprendre ou
+le reconnaître. Sachant que les seuls ennemis
+qu'il avait à craindre, les Couteaux-jaunes, ne
+pouvaient se trouver là, il s'approcha du feu
+hardiment et le réveilla en l'attisant avec un
+rondin à demi-brûlé. Il se disait qu'il valait
+autant passer la nuit en cet endroit qu'ailleurs,
+et que le feu allumé par des inconnus le réchaufferait
+tout aussi bien que celui qu'il
+allumerait lui-même. Les flammes pétillaient
+et jetaient une vive lueur sur le rivage. Un
+ruban de feu traversait la rivière, et un voile
+d'une horrible obscurité couvrait le bois et se
+déroulait dans l'air à une faible hauteur. Cependant
+cette obscurité n'était que relative.
+Le voile, sombre pour celui qui se trouvait au
+dessous, était lumineux pour ceux qui le
+voyaient de loin.</p>
+
+<p>Deux canots d'écorce descendaient rapidement
+la rivière, gagnant le lac Athabaska. Le
+premier portait un missionnaire catholique et
+trois soeurs de charité, qui s'en allaient catéchiser
+les pauvres infidèles, au milieu des
+neiges du Mackenzie; il était conduit par deux
+chasseurs indiens. Le second n'était monté
+que par deux rameurs; il portait des provisions
+et du bagage.</p>
+
+<p>--Ohé! ohé! dit tout à coup l'un des sauvages
+du premier canot, il y a des chasseurs
+là-bas; le feu se répand sur la rivière comme
+le soleil levant, et nous fait une route de lumière.</p>
+
+<p>--Ce sont peut-être de pauvres amis qui
+n'ont pas vu la robe-noire depuis longtemps,
+reprit le missionnaire, arrêtons-nous en cet
+endroit pour y passer la nuit.</p>
+
+<p>--Si nous chantions un cantique? proposa
+une des religieuses, ceux qui ont campé là
+ne prendraient point ombrage de notre arrivée
+et ce serait peut-être plus prudent.</p>
+
+<p>Aussitôt les soeurs de charité, le prêtre et
+les sauvages, se mirent à chanter:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">Je mets ma confiance,</p>
+<p class="i20">Vierge, en votre secours.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et loin, bien loin, dans la forêt solitaire, on
+entendit les échos fidèles répéter tour à tour.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">Je mets ma confiance,</p>
+<p class="i20">Vierge, en votre secours.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et les voyageurs écoutaient, plongés dans
+une admiration profonde, ces voix mystérieuses
+qui louaient Marie, dans le calme de
+la solitude et dans le silence de la nuit. Tout
+à coup une voix qui n'était pas l'écho, renvoya,
+puissante et sonore, du bord du rivage, aux
+messagers du Seigneur le couplet sacré.</p>
+
+<p>--Des amis! des chrétiens! s'écrièrent les
+bonnes soeurs en se frappant dans les mains.</p>
+
+<p>--Gagnons terre, dit le prêtre. Et les deux
+canots vinrent s'échouer sur la glaise de la
+rive, vis-à-vis le bûcher qui flambait. Un
+homme debout sur le rivage les regardait approcher.</p>
+
+<p>--Le grand-trappeur! dit l'un des indiens!</p>
+
+<p>--Le grand-trappeur! s'écrièrent les autres.</p>
+
+<p>--Renard d'argent! Ours grognard! fit le
+grand-trappeur tout étonné.</p>
+
+<p>--Etes-vous seul? je ne vois que vous, demanda
+le missionnaire.</p>
+
+<p>--Oui, mon père, du moins, je le crois....</p>
+
+<p>Une voix sourde gémit tout à coup sous les
+rameaux épais à quelques pas en arrière.</p>
+
+<p>--Tout le monde eut un mouvement de
+surprise, et les yeux se tournèrent vers l'endroit
+d'où partait cette plainte.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur s'arma d'un tison de feu
+pour s'éclairer et entra hardiment dans le
+fourré. Ce pouvait être une embûche, n'importe!
+il avait des moments de folle témérité.
+Le prêtre et les indiens le suivirent. Il n'avait
+pas fait dix pas qu'il s'arrêta, poussant un
+cri de terreur: Kisastari! A ce cri répondit
+un gémissement; et les quatre indiens, se penchant
+à leur tour sur le corps de leur jeune
+chef, se mirent à faire de grandes lamentations.</p>
+
+<p>Kisastari, se croyant tout à fait hors de danger,
+n'avait, pour ainsi dire, plus songé à sa
+blessure, et il s'était mis à chasser en se dirigeant
+vers la rivière. La plaie se rouvrit et
+nul n'était là pour la cicatriser. Une plaie
+dans le dos ne peut être guère soignée que
+par une main étrangère. Le sang se mit à
+couler, et, bientôt le chasseur épuisé descendit
+au bord de la rivière et s'efforça d'allumer un
+petit feu, pour réchauffer ses membres refroidis,
+et appeler, peut-être, un secours trop
+tardif. Le feu s'éteignait et il voulut aller
+ramasser de nouvelles branches sèches, quand,
+son pied s'embarrassant dans les chicots, il
+tomba sur la face et ne se releva plus.</p>
+
+<p>Le missionnaire se hâta, de fermer la plaie
+saignante, sur laquelle il appliqua un bandage
+de toile de lin, et fit prendre quelques gouttes
+d'eau de vie au malade que les indiens déposèrent
+sur une couche de branches près du
+feu. Les Soeurs de Charité veillèrent en prière
+toute la nuit, craignant qu'il ne mourut sans
+pouvoir parler et se confesser, car Kisastari
+était un converti. Le missionnaire lui donna
+l'absolution.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur, était pensif; il s'apercevait
+que les indiens le regardaient avec froideur
+et défiance et cela lui causait du chagrin. Il
+n'avait pu dire comment Kisastari était venu
+tomber ainsi, sous un coup presque mortel,
+près de ce feu mourant, seul, au bord de la
+rivière. Il avait raconté l'attaque des Litchanrés
+par les Couteaux-jaunes, et la captivité
+d'Iréma, mais il ne savait pas que le jeune
+chef, tombé d'abord sur le champ de bataille,
+avait été trouvé et soigné par les trappeurs
+canadiens. Il crut et dit que Kisastari, blessé,
+s'était sans doute sauvé loin du champ du
+carnage.... Ours grognard répliqua en secouant
+la tête: Notre frère, le grand-trappeur,
+sait bien que le jeune chef ne se sauve jamais,
+et qu'il serait mort en se battant contre les
+Couteaux-jaunes ses ennemis.</p>
+
+<p>--Oh! oui, affirma Renard d'argent, notre
+frère sait bien cela.</p>
+
+<p>--Et vous autres, vous savez bien aussi que
+le jeune chef à toujours été mon ami, et que
+je n'ai jamais frappé un ami....</p>
+
+<p>Les deux indiens secouaient la tête....</p>
+
+<p>--Et puis, ajouta le grand-trappeur, ignorez-vous
+que le grand-trappeur ne frappe jamais
+par derrière, mais toujours eu pleine face?</p>
+
+<p>Le missionnaire intervint: Mes enfants,
+dit-il, le grand-trappeur est un enfant de la
+prière, il aime le bon Dieu et ne lui fait pas
+de peine.</p>
+
+<p>Les indiens, muets, penchaient la tête.</p>
+
+<p>--Si le jeune chef ne revient pas à la vie, et
+ne parle point, ces hommes me croiront toujours
+un assassin, murmura avec douleur le chasseur
+canadien.</p>
+
+<p>Le lendemain matin les voyageurs continuèrent
+leur course vers le grand lac, emportant
+dans leurs canots Kisastari, trop faible
+encore pour parler, et le grand-trappeur, toujours
+sombre et rempli d'un triste pressentiment.
+Les jours s'écoulèrent et les voyageurs,
+après avoir bravé les périls de toutes sortes, fatigués
+mais non découragés, entrèrent dans le
+lac Athabaska long de près de cent lieues, mais
+assez étroit, qu'ils traversèrent à l'extrémité
+ouest, pour atteindre le fort Chippeway. Le
+blessé fut pris de la fièvre pendant la traversée,
+et, dans son délire, il vit passer devant ses yeux
+les images de ceux qu'il aimait et de ceux
+qu'il avait en horreur. Il appela Iréma, et le
+mot de traître s'échappa aussi de ses lèvres; il
+prononça le nom du grand-trappeur, le nom
+du Lièvre qui court, et des paroles de vengeance.
+Ours grognard et Renard d'argent l'écoutaient
+avec surprise et terreur, croyant que
+c'était le Manitou qui le faisait ainsi parler,
+afin que fut connu le traître qui s'était caché
+pour frapper par derrière. S'ils n'eussent pas
+eu peur de la robe-noire et que l'occasion de
+frapper le grand-trappeur se fut offerte, ils
+auraient souillé leurs mains du sang de ce
+juste, car, dans leur simplicité, ils le croyaient
+coupable. Ils attendirent.</p>
+
+<p>La petite caravane passa quelques jours au
+fort Chippeway, ayant besoin de réparer ses
+forces avant de s'avancer plus loin dans cette
+région de plus en plus désolée. Juillet était
+arrivé et déjà le soleil, avare de ses rayons,
+réchauffait à peine les plantes frileuses et les
+mousses pauvres qui remplaçaient les sapins,
+les sycomores, et les frênes de la région du sud.
+L'hiver arrive de bonne heure sous ces latitudes
+éloignées et il demeure longtemps. A peine le
+sol dégelé donne-t-il à la petite fleur sauvage
+le temps d'ouvrir son calice humide; à peine
+une brise tiède a-t-elle passé sur la nature
+souriante; à peine une baie timide s'est-elle
+accrochée rouge et mûre au buisson, que déjà
+tout se fane, tout meurt et tombe sous le givre
+implacable.</p>
+
+<p>--Nous partirons demain, après le service
+divin, dit le missionnaire à ses guides.</p>
+
+<p>Et les guides avaient répondu machinalement:
+C'est bon.</p>
+
+<p>Le lendemain, à l'heure fixée pour le départ,
+ni les guides, ni le grand-trappeur ne se
+rendirent aux canots. Le missionnaire les fit
+en vain chercher partout, on ne les trouva
+pas. Il dut prendre au fort de nouveaux
+hommes pour conduire son canot, et laisser
+aux soins du gardien, le malade dont l'état
+inspirait encore des craintes sérieuses.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+XV</h3>
+
+<h3>UNE VENTE PAR LE SHÉRIF.</h3>
+<br>
+
+<p>
+C'était le premier dimanche de juillet que
+le missionnaire avait laissé le fort Chippeway,
+pour descendre la rivière des Esclaves avec
+ses nouveaux guides; ce même dimanche, si
+pénible pour l'homme de Dieu qui se voyait
+trahi par les siens, fut plus triste encore pour
+la veuve Noémie. La vente de sa terre fut
+annoncée officiellement à la porte de l'église:</p>
+
+<p>Tout le monde fit cercle autour de la tribune.
+Défunt Pierrot Martin, l'huissier--que
+Dieu ait son âme en sa sainte garde!--monta
+sur le tréteau et lut, en se donnant de l'importance:</p>
+
+<p><i>Fieri facias de terris.</i></p>
+
+<p>COUR SUPÉRIEURE--DISTRICT DE QUÉBEC.</p>
+
+<p>Lotbinière, à savoir: Etienne-Charles-Pierre
+No. 80, Chèvrefils, écuyer, de
+Ste Emmélie de Lotbinière, marchand, demandeur,
+contre les terres de dame Noémie
+Normand, veuve de feu Joseph Letellier, de
+Lotbinière, défenderesse, à savoir:</p>
+
+<p>1° Une terre sise et située dans le rang St.
+Eustache de la paroisse de Lotbinière, district
+de Québec, de quatre arpents de front sur
+trente arpents de profondeur, plus ou moins,
+bornée, au nord, au chemin royal du dit rang
+ou concession, au sud, partie à la route de St.
+Charles et partie aux héritiers Moraud, à l'est
+à Hilaire Charette, et, à l'ouest à la terre de
+Etienne Biron,--avec ensemble les bâtisses
+sus-érigées, circonstances et dépendances.</p>
+
+<p>2° Une terre à bois sise et située, dans la
+concession du Portage, de la Paroisse de
+Ste Emmélie de Lotbinière, même district,
+de deux arpents de front sur 30 arpents de
+profondeur, bornée, au nord, à la terre de
+Stanislas Firmin, au sud, au domaine Seigneurial,
+à l'est à Jérôme Daigle et à l'ouest à
+Petoche Miquelon.</p>
+
+<p>Pour être vendu à la porte de l'église de St.
+Louis de Lotbinière, jeudi prochain à dix
+heures A. M.</p>
+
+<p>F. X. Alène, <i>Shérif.</i></p>
+
+<p>Les remarques allèrent leur train, et plusieurs
+donnèrent à la malheureuse femme le
+coup de pied de l'âne.</p>
+
+<p>--Voilà ce que c'est! dit Prisque Martineau,
+elle a voulu faire un gros monsieur de son
+garçon, au lieu de l'accoutumer comme les
+nôtres aux travaux de la terre, et son bien
+passe à payer des livres, des écoles, des études
+qui ne rendent pas le monde plus fin.</p>
+
+<p>--Elle a fait pour le mieux, la pauvre
+femme! elle a suivi les conseils de son excellent
+voisin Picounoc, ajouta François Lapointe.</p>
+
+<p>--Picounoc voyait de loin, reprit Jacques
+Dumais, il est un peu vaniteux, sa fille est
+jolie; il voulait la pousser dans la société, et,
+à cet effet, il lui a préparé pour mari un
+homme de profession.</p>
+
+<p>--Qui?</p>
+
+<p>--Victor, parbleu! le garçon de la veuve.</p>
+
+<p>--C'est une idée que tu as là, Dumais.</p>
+
+<p>--Pourtant, dit un autre, il paraît que M.
+Chèvrefils, a déclaré l'autre jour, chez Madame
+Fleury, qu'il était fiancé avec Marguerite
+Saint Pierre, et que son mariage aurait lieu
+avant longtemps.</p>
+
+<p>--Si le bossu se met dans la tête, ou dans le
+coeur, d'avoir Marguerite, le diable ne saurait
+y mettre obstacle.</p>
+
+<p>--Il a la bosse de la persévérance, cet
+homme-là.</p>
+
+<p>--Oui, et c'est sa moindre.</p>
+
+<p>Le jour de la vente arriva. Les citoyens se
+rendirent en grand nombre à l'église où se
+faisait la criée. Plusieurs avaient l'intention
+d'acquérir cette belle propriété, pour eux-mêmes
+ou pour leurs garçons en âge de s'établir.
+Trois habitants avaient fait le voyage de la
+ville pour s'assurer de la somme d'argent nécessaire
+dans le cas où là terre leur serait
+adjugée. L'un s'était adressé à Monsieur
+Larivière, le second à M. Venner; l'autre,
+plus heureux, n'avait pas trouvé de prêteur.
+L'encanteur lut les conditions de la vente, et
+chacun écouta des deux oreilles.</p>
+
+<p>--Maintenant, Messieurs, une offre, s'il vous
+plaît, dit le crieur, une offre pour commencer,
+une offre pour la terre de St. Eustache. Vous
+la connaissez; c'est la meilleure et la plus
+belle terre de la paroisse....</p>
+
+<p>--La veuve avec? demanda un farceur.</p>
+
+<p>Ce fut un éclat de rire.</p>
+
+<p>--La veuve est pour Picounoc, répondit
+un autre.</p>
+
+<p>--Allons, Messieurs, allons! reprit l'encanteur,
+décidez-vous! décidez-vous! il n'y a que
+le premier pas qui coûte, c'est comme la confession....</p>
+
+<p>--C'est le premier péché qui coûte à dire à
+la confession.</p>
+
+<p>--On commence par le dernier!</p>
+
+<p>--Allez-vous faire silence! on dirait des
+enfants, reprit l'encanteur.</p>
+
+<p>--Cent louis! cria une voix.</p>
+
+<p>--Cent cinquante.</p>
+
+<p>--Deux cents....</p>
+
+<p>--Quand je vous le disais qu'il n'y a que le
+premier pas qui coûte, dit l'encanteur ça va
+aller! ça va aller! A deux cents louis! deux
+cents louis! rien que deux cents louis! c'est
+pour rien! ce n'est pas la moitié de la valeur!
+Voyons, vous, Baptiste, vous avez envie de
+mettre un cinquante louis, je lis ça dans votre
+figure.</p>
+
+<p>--C'est bon, envoyez!</p>
+
+<p>--A deux cent cinquante louis, deux cent
+cinquante! rien que deux cent cinquante! ce
+n'est pas le quart de la valeur.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas même la valeur du quart!
+riposta un habitant.</p>
+
+<p>--Bonnet blanc, blanc bonnet! allons; mon
+farceur, mets un cinquante louis, toi, tu as de
+l'argent en veux-tu? en voilà!</p>
+
+<p>--Va pour trois cents! répondit un gros
+gaillard jovial.</p>
+
+<p>--Bon, voilà au moins une offre un peu acceptable,
+et pourtant, il n'est pas possible que
+l'on donne pour un si vil prix une pareille
+propriété.</p>
+
+<p>--Elle est bien détériorée! observa l'un.</p>
+
+<p>--Il n'y a plus de clôtures! ajouta l'autre.</p>
+
+<p>--Les fossés sont remplis! dit un troisième.</p>
+
+<p>--Il faut de l'engrais, partout!</p>
+
+<p>--Les mauvaises herbes pullulent!</p>
+
+<p>--La maison est en ruine!</p>
+
+<p>--Elle va tomber sur le dos de la veuve!...</p>
+
+<p>--Pendant que vous faites des farces la
+terre s'en va; je vais l'adjuger! A trois cents
+louis, une fois, à trois cents louis, deux fois...
+à trois cents louis,... voyons! est-ce tout? vous
+allez la regretter; dépêchez-vous!... à trois
+cents....</p>
+
+<p>--Trois cent cinquante!</p>
+
+<p>--Et cinq! dit une voix.</p>
+
+<p>--Qu'il la garde! j'ai fini!...</p>
+
+<p>--Qui est-ce qui vient de mettre? demanda
+le crieur.</p>
+
+<p>--Moi! répondit une voix.</p>
+
+<p>--A trois cent cinquante cinq louis, rien que
+trois cent cinquante cinq louis!... c'est pour
+rien! ce n'est pas la moitié de la valeur....
+Faut la rendre à quatre cents au moins....
+Voyons! êtes-vous, bien décidés! avez-vous
+tous fini? A trois cent cinquante cinq louis,
+une fois! à trois cinquante cinq louis deux
+fois! à trois cent cinquante cinq louis... eh!
+eh! attention! personne? fini? toi? vous?
+Non?... eh bien! ça y est!... eh! trrrois!
+fois! Adjugé M. Saint-Pierre!</p>
+
+<p>--Picounoc! c'est Picounoc qui l'a achetée!
+il paraît que le voilà grand propriétaire!</p>
+
+<p>Comme le prix de vente rencontrait les frais
+et les créances du bossu, la vente fut suspendue,
+et la terre à bois ne fut pas mise à l'enchère.</p>
+
+<p>Cette journée fut bien triste pour Noémie
+et pour Victor, le jeune avocat. Victor s'était
+donné bien du mal pour trouver de l'argent,
+et empêcher le bien paternel d'être vendu par
+le shérif, mais il se heurta contre des coeurs
+insensibles ou indifférents. Il eut toutefois
+un éclair d'espérance; l'un des notaires agents
+qu'il vit, lui fit croire que le prêt serait bien possible,
+si les renseignements qu'il donnait étaient
+exacts; et Victor savait qu'il n'avait pas même
+fait valoir toutes les raisons qu'il avait d'emprunter,
+ni toutes les garanties qu'il pourrait
+offrir. Le notaire écrivit à une personne de Lotbinière
+qu'il connaissait bien, pour lui demander
+s'il y avait quelque risque à prêter trois
+cents louis à la veuve Letellier. Le jeune
+avocat attendait la réponse avec impatience, car
+il connaissait cette démarche du notaire. La
+réponse arriva. La voici:</p>
+
+<p>Ne prêtez pas plus de deux cents louis, vous
+perdriez; et, comme deux cents ne paient pas
+toutes les dettes, vous ne pourriez pas être
+substitué au demandeur et avoir la première
+hypothèque.</p>
+
+<p>PIERRE-E. ST. PIERRE.</p>
+
+<p>P. S.--Ne montrez pas cette lettre à Victor,
+et ne parlez pas de moi.</p>
+
+<p>Victor entra plein de confiance dans l'étude
+du notaire.</p>
+
+<p>--Eh bien! avez-vous une réponse? demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur.</p>
+
+<p>--Favorable, j'espère?</p>
+
+<p>--Non, monsieur. Je le regrette beaucoup,
+mais il m'est impossible de vous rendre le
+service demandé.</p>
+
+<p>--De qui tenez-vous vos renseignements,
+s'il vous plaît?</p>
+
+<p>--Je ne puis le dire.</p>
+
+<p>--De quelqu'un qui veut acquérir pour rien
+la terre de ma mère, je suppose?...</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien: mais c'est d'un homme
+en qui j'ai confiance moi, et vous comprenez
+que cela me suffit.</p>
+
+<p>--Je le comprends!</p>
+
+<p>Et il sortit la tête en feu. Il se dirigea du
+côté de Ste. Foye, passant, rêveur et désolé,
+sous les grands arbres qui voilent la route, devant
+les demeures des riches et des heureux
+de la ville.</p>
+
+<p>Quand il apprit que Picounoc était l'acquéreur
+de cette ferme qu'il avait tant raison de
+regretter, il éprouva une consolation: Au
+moins cet homme nous aime, pensait-il, et
+il ne chassera pas ma mère, j'en suis sûr.
+Et une pensée toute de soleil vint à son esprit:
+Marguerite sa fille unique, sa fille bien aimée,
+Marguerite m'aime; elle sera ma femme un
+jour... à elle tous les biens de son père!...
+à moi par conséquent!... Et ce rêve légèrement
+ambitieux égayait son âme.</p>
+
+<p>Il rencontra, deux jours après, le notaire qui
+avait failli lui prêter de l'argent.</p>
+
+<p>--Eh bien! dit le notaire, savez vous à qui
+a été adjugée la terre de votre mère?</p>
+
+<p>--Oui, Monsieur, répondit le jeune avocat
+d'un ton tout-à-fait ragaillardi, à M. P. St.
+Pierre, un vieil....</p>
+
+<p>Le notaire fit un pas en arrière....</p>
+
+<p>--A M. Pierre-Enoch Saint Pierre? Vous
+badinez? et à quel prix?</p>
+
+<p>--Trois cent cinquante cinq louis!</p>
+
+<p>--Trois cent cinquante cinq louis!... et à
+M. Saint Pierre?</p>
+
+<p>--Mais oui! et pourquoi pas? cela vous
+surprend? M. Saint Pierre est très à l'aise.</p>
+
+<p>--Je n'en doute pas, mais....</p>
+
+<p>--Mais?</p>
+
+<p>--Je ne dis rien! j'aime mieux ne pas
+parler... salut, monsieur Victor: Qui peut
+connaître les hommes? murmura-t-il en s'éloignant....</p>
+
+<p>Victor entendit cette remarque et en fut
+frappé. Cela le conduisit à réfléchir sur la
+surprise qu'avait manifestée le notaire au nom
+de St. Pierre, et de là il se reporta à Lotbinière,
+et il évoqua ses souvenirs encore tout nouveaux.
+Il revit Picounoc plus sombre et
+moins empressé auprès de lui que de coutume;
+il se rappela les paroles mystérieuses
+de Marguerite, les visites du bossu, les entretiens
+intimes de cet homme détestable avec le
+père de Marguerite, et une immense angoisse
+serra son coeur: Je suis perdu, pensa-t-il!...
+nous sommes perdus! Cet homme si bon
+s'est tourné contre nous!... c'est lui, je le
+parierais, qui a dit au notaire de ne pas me
+prêter d'argent.... Ah! veut-il donc se dédommager
+du bien qu'il nous a fait, par un
+redoublement de malice?... Et, plein de ces
+pensées douloureuses, il retourna sur ses pas
+et rejoignit le notaire.</p>
+
+<p>--Je puis bien vous reprocher maintenant,
+monsieur le notaire, dit-il en l'abordant, d'avoir
+mis trop de confiance en votre ami....
+Vous voyez qu'il était intéressé à me nuire....</p>
+
+<p>--Comment! qui vous a dit?...</p>
+
+<p>--Je sais tout: et si je n'avais rien su, votre
+étonnement de tout à l'heure m'aurait éclairé
+complétement....</p>
+
+<p>--On ne connaît pas le monde!... J'étais
+loin de penser cela de mon ami Pierre-Enoch...
+enfin, le mot est lâché, tant pis pour lui!
+s'il a agi indignement, je ne veux être ni son
+complice, ni le cacher.... Le jeune Victor
+était horriblement tourmenté. Comment cet
+homme dont le dévoûment et l'amitié semblaient
+inépuisables, se montrait-il tout-à-coup
+sans pitié? Comment la protection qu'il avait
+depuis tant d'années accordée à la femme
+pauvre et souffrante se pouvait-elle changer
+en une lâche persécution? Rien ne désole
+notre âme comme l'éloignement des amis aux
+jours du malheur. Victor comprit que sa mère
+avait besoin de consolations dans les circonstances
+douloureuses où elle se trouvait. Et
+qui, après Dieu, peut apporter mieux que
+l'enfant soumis, à la veuve affligée, le baume
+sacré de la consolation? Il attendit avec impatience
+le départ du bateau. Or les bateaux
+qui voyagent entre Québec et les paroisses
+d'en haut, ne viennent que deux fois par
+semaine, le lundi et le vendredi. Ils laissent
+la ville avec la marée montante, le mardi et
+le samedi. Et c'est un spectacle curieux que
+de voir comme des ruches serrées, ces vaisseaux,
+accostés les uns contre les autres, pleins
+de monde, pleins de produits de toutes sortes.
+C'est un va et vient singulier et qui réjouit
+les yeux; c'est un bourdonnement incessant,
+ce sont des cris, des rires, des adieux, des
+saluts qui s'échangent longtemps, et que
+viennent interrompre de temps en temps les
+sifflets à vapeur stridents, rauques ou sonores,
+des divers bâtiments sur le point de partir.
+Victor monta à Lotbinière le samedi qui
+suivit la vente.</p>
+
+<p>Noémie avait espéré jusqu'à la dernière
+heure que le bossu se laisserait attendrir et
+lui ferait grâce de quelques mois encore: elle
+avait espéré aussi que Victor trouverait de
+l'argent pour payer avant la vente. Quand
+elle apprit qu'elle n'avait plus de demeure et
+qu'il lui faudrait bientôt sortir de cette maison
+où elle avait si longtemps vécu; où elle avait
+d'abord éprouvé des joies si vives et si pures
+et, ensuite, des douleurs si grandes elle se
+prit à pleurer. Elle entra dans sa chambre à
+coucher et, tombant à genoux devant le crucifix
+suspendu à la muraille: Jésus! Jésus!
+s'écria-t-elle, en sanglotant, vous voulez que je
+boive, à votre exemple, le calice jusqu'à la lie,
+que votre sainte volonté soit faite! mais soutenez-moi,
+car mon courage m'abandonne, et
+je me sens défaillir!...</p>
+
+<p>Puis elle demeura longtemps silencieuse, et,
+de temps en temps, on l'entendait prononcer,
+au milieu de profonds soupirs, les noms sacrés
+de Jésus et de Marie, et, dans la chambre
+voisine, Agnès, sa nièce, pleurait aussi en tournant
+son rouet.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>LA CAVERNE.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Le Hibou-blanc et les guerriers se dirigèrent
+d'abord sur le fort Reliance, qui se trouve
+au nord du grand lac des Esclaves, et tout à
+fait à l'extrémité est. De là ils se rendraient
+au fort Providence, en longeant la rive nord
+du grand lac. C'est au fort Providence que
+le vieux chef devait épouser Iréma. Ensuite,
+remontant la rivière des Couteaux-jaunes, ils
+iraient, en attendant la saison de la chasse,
+dresser leurs tentes sur les vastes terrains occupés
+jadis par leurs aïeux. Iréma, esclave
+de la parole donnée, suivait la tribu ennemie.
+Libre, elle eut pu, la nuit, quand l'ombre
+épaisse enveloppait le camp, s'élancer dans la
+forêt et tromper le vieux chef renégat. Mais,
+dans sa naïveté, elle craignait la vengeance
+du Grand-Esprit, qui veut que l'on soit fidèle
+à ses promesses. Chrétienne, elle priait, se
+soumettait, mais n'espérait plus. Le Hibou-blanc
+ne la perdait guère de vue, se louait de
+sa bonne fortune et songeait au jour prochain
+de son hymen.</p>
+
+<p>Les trappeurs canadiens prirent une autre
+route. Ils se rendirent au fort du Fond-du-lac,
+où ils achetèrent un canot d'écorce, et,
+chantant "Vive la Canadienne," ils fouettèrent
+les flots de leurs avirons légers. Le canot
+glissa comme une feuille légère sur la surface
+unie du grand lac. Il se dirigeait vers le fort
+Chippeway sur la rivière des Esclaves.</p>
+
+<p>En face du fort se trouve cette petite île
+dont l'ex-élève a parlé à ses compagnons: rocher
+nu et triste où le vaillant ami du grand-trappeur,
+Pierre Robitaille, se réfugia pour
+échapper à la fureur des Couteaux-jaunes, et
+où il trouva une si lamentable mort. Le grand-trappeur
+ne passait jamais au fort Chippeway,
+sans se rendre à cette île déserte, pour y prier,
+dans la petite grotte où reposaient les cendres
+de son ami. Pendant que le missionnaire et
+les bonnes religieuses donnaient d'utiles et
+pieuses instructions aux indiens qui habitaient
+le voisinage du fort, le grand-trappeur monta
+dans un canot d'écorce et rama vers la grotte
+solitaire qui se trouve à l'ouest de l'île. Il tira
+son canot sur la grève; détacha de son cou la
+corne de poudre qui pouvait l'embarrasser et
+la déposa dans la pince. Il se mit sur les
+genoux et les mains, et se glissa dans l'antre
+sombre. Après avoir marché ainsi l'espace
+d'une demi-minute, il se leva debout, car la
+voûte de l'antre s'arrondissait tout-à-coup à
+une hauteur de dix pieds au moins. Quelques
+stalactites pendaient comme des cristaux, et,
+vers le milieu, formant comme une colonne,
+un stalagmite à demi-rompu, montait comme
+pour soutenir l'édifice naturel. Sur la pierre,
+au fond, était appuyée une croix de bois. Le
+grand-trappeur vint s'agenouiller au pied de
+cette croix. Une lueur indécise flottait sur
+les sombres parois de la grotte. Le chasseur
+chrétien fit une longue prière, et ses yeux
+fermés ne virent plus que les choses du souvenir.
+Quand il voulut, une dernière fois,
+regarder et embrasser l'humble croix qu'il
+avait lui-même placée sur les cendres de son
+ami, depuis tant d'années, il eut un mouvement
+de surprise, comme quelqu'un qui s'éveille
+en sursaut. La pâle clarté avait disparu;
+seulement, un reflet arrivait encore sur la
+croix, comme une lame mystérieuse qui aurait
+traversé les ténèbres. Il s'avança vers l'ouverture,
+debout, puis en rampant. Son étonnement
+augmentait à mesure qu'il approchait:
+Suis-je donc aveugle, pensait-il? Il n'était
+pas aveugle, mais une pierre énorme fermait
+l'entrée de la grotte.</p>
+
+<p>Les indiens Ours grognard et Renard d'argent
+avaient, depuis quelques jours, dissimulé
+leur ressentiment, mais non pas renoncé à
+leur idée de vengeance. L'indien ne raisonne
+guère d'ordinaire, et se laisse volontiers tromper
+par les apparences. Peu enclin à la
+charité chrétienne, il aime mieux punir un
+innocent que de laisser échapper un coupable.
+Ils avaient donc épié le grand-trappeur, et
+s'étaient rendus dans l'île peu de temps après
+lui. Traversant le rocher à pied, au lieu de
+le détourner en canot, ils étaient arrivés assez
+tôt pour voir le chasseur blanc s'introduire
+dans la grotte. Alors ils roulèrent, en le soulevant
+avec un levier, le caillou qui formait
+une porte inébranlable. Après avoir accompli
+cet acte cruel, ils se dirigèrent vers la rivière de
+la paix, car ils n'osèrent plus retourner au fort
+et paraître devant la robe noire.</p>
+
+<p>Les Litchanrés, privés de leur jeune et vaillant
+chef, atteignirent bientôt la rivière Athabaska
+qu'ils traversèrent, afin d'être plus en
+sûreté, et s'avancèrent vers la rivière de la
+Paix, chassant et pêchant sans crainte. Ils
+s'étaient campés depuis quelques jours dans
+cette presqu'île carrée que forme la rivière en
+courant droit au nord, puis à l'ouest, puis au
+sud, et ils allaient se mettre en marche, quand
+ils entendirent les détonations d'armes à feu.
+Ils crurent à une surprise et, réunis en peloton,
+ils se préparèrent à la défense. Le silence
+s'étendit de nouveau sous les bois. Un éclat
+de rire apporté par l'écho rendit l'assurance
+aux indiens effrayés: Ce sont des chasseurs,
+dirent-ils. Et, pour les inviter à s'approcher,
+ils se mirent à chanter un cantique pieux que
+la robe noire leur avait enseigné. Deux chasseurs
+accoururent aussitôt. C'étaient Ours
+grognard et Renard d'argent. Le surprise fut
+grande de part et d'autre.</p>
+
+<p>--Où est donc la robe noire et les femmes
+de la dévotion? demandèrent les Litchanrés
+aux guides traîtres.</p>
+
+<p>--Nous étions fatigués et nous voulions rejoindre
+nos frères, répondirent ces derniers,
+c'est pourquoi la robe noire a engagé d'autres
+guides à Chippeway.</p>
+
+<p>Ils ne parlèrent point de Kisastari, car ils
+eussent été amenés à faire l'aveu de leur
+cruelle action, et ils aimaient mieux voir le
+grand-trappeur périr d'une mort injuste, que
+de s'exposer à son ressentiment. Cependant
+l'une des femmes de la tribu s'avançant
+auprès d'eux leur dit: Vous ne voyez pas le
+jeune chef, et vous ne demandez pas où il est.</p>
+
+<p>Les traîtres se trouvaient mal à l'aise. Ours
+grognard répondit: Kisastari est brave et il se
+moque des ennemis, Kisastari est bon tireur
+et il s'attarde à la chasse, sans doute.</p>
+
+<p>Un cri de douleur monta du sein de la forêt.</p>
+
+<p>--Kisastari ne chasse plus, répliqua le plus
+vieux des guerriers: Kisastari est brave, mais
+il ne peut voir le lâche qui vient traîtreusement
+frapper par derrière. Kisastari est mort!</p>
+
+<p>Une nouvelle clameur s'éleva. Les guides
+infidèles commençaient à comprendre la folie
+de leurs soupçons. Ils furent tout à fait désolés
+quand ils entendirent le récit de l'attaque des
+Couteaux-jaunes et du combat sans merci qui
+avait eu lieu. Une même pensée leur vint à
+l'esprit: Retourner à la grotte pour délivrer,
+s'il en était temps encore, leur innocente victime.
+La tribu se mit en marche. Les deux
+complices partirent aussi, mais peu à peu ils se
+laissèrent devancer, puis, changeant de route,
+ils revinrent vers le lac. Ils avaient laissé
+Chippeway depuis deux jours et s'étaient
+amusés à chasser; ils pouvaient donc, en une
+journée de marche, retourner à l'île déserte.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur devina de suite la vengeance
+lâche des guides. S'il en fut douloureusement
+affecté, il n'en fut pas surpris. Il
+essaya de soulever la pierre, mais elle resta
+inébranlable. Il ne pouvait se dresser, et la
+position gênante dans laquelle il se tenait l'empêchait
+de déployer toutes ses forces: Les
+misérables ont bien pris leurs précautions,
+pensait-il. Il voulut la pousser de ses pieds
+en appuyant ses bras musculeux sur les angles
+des parois. Elle obéit un peu et il eut un éclair
+d'espérance, un tressaillement de joie. Un
+nouvel effort demeura stérile. La pierre s'était
+rassise plus solidement. Il savait bien qu'il
+était seul sur ce rocher et que ses cris seraient
+inutiles; cependant il appela. Sa voix sonore
+et tremblante résonna dans l'antre fermé, et
+retomba sur lui-même. Au dehors nul ne
+l'entendit. Une espèce de fureur s'empara peu
+à peu de ses esprits, et il sentit ses muscles se
+roidir sous la peau cuivrée de ses bras et de
+ses jambes. Une sueur froide vint mouiller ses
+tempes, et il se rua avec plus d'acharnement
+sur la pierre implacable. Le sang jaillit de
+ses doigts déchirés, mais la porte maudite ne
+céda point. Alors, sombre, découragé, il regagna
+le fond de l'antre. Le rayon pâle qui
+venait du dehors éclairait toujours la pauvre
+croix. Il se mit à genoux et, de ses bras palpitants,
+il entoura le signe du salut. Sa pensée
+évoqua le souvenir de son ami; des larmes
+amères coulèrent sur ses joues: O mon ami, je
+vais reposer avec toi, s'écria-t-il, et nos cendres
+vont se confondre dans la mort. Il pria
+longtemps: il voulait mourir en priant. Il
+regrettait bien d'avoir laissé dans le canot sa
+corne de poudre.... La poudre a tant de
+force.... Il passa tout un jour dans ces
+transes mortelles, puis il s'endormit. Le sommeil
+au pied de la croix est paisible: le grand-trappeur
+eut quelques heures d'un repos
+fortifiant. Son esprit s'échappa du sombre
+tombeau qui emprisonnait son corps, et,
+rapide comme la lumière, il s'envola de
+régions en régions jusqu'aux rives enchantées
+du Saint-Laurent. Ah! les malheureux peuvent
+bien désirer la mort! Morts ils ne traînent
+plus leur corps souffrant, et leur esprit
+libre monte sans cesse vers l'éternelle félicité.
+Au malheureux le sommeil est doux, mais
+terrible est le réveil! Le grand-trappeur s'éveilla.
+Le pâle reflet toujours fixe, toujours
+immobile, qui venait du dehors, éclaira soudain
+son esprit, comme il éclairait la croix.
+Une stupeur profonde succéda aux délices du
+rêve, et la réalité implacable se dressa comme
+un spectre devant sa pensée. Il eut voulu se
+persuader que le réveil n'était qu'un cauchemar,
+mais le souvenir de la veille revint avec
+toutes ses horreurs. Il se mit à genoux pour
+demander au Seigneur la résignation et le
+courage, s'il fallait mourir dans ce sépulcre
+horrible. Il fit de nouveaux efforts pour
+remuer la lourde pierre; mais sa vigueur ne
+put triompher, et, comme l'aigle fatigué qui
+replie ses ailes et s'arrête sur le rocher abrupt,
+il revint, en se traînant, au fond de la sombre
+alcôve: Si Kisastari avait pu parler! pensait-il.
+Il pensait encore: Ces indiens sont bien
+insensés qui me soupçonnent d'une action
+cruelle et lâche, moi qui fus toujours leur
+ami et leur défenseur! La faim déchira ses entrailles
+et il devina les terribles souffrances
+qui l'attendaient. Déjà ses yeux étaient hagards,
+ses orbites, creuses et bistrées. Les muscles
+de ses membres ressemblaient à un réseau de
+cordes fines sous un tissu transparent. Il se
+leva. Il chancelait. Cela lui fit peur: Mon
+Dieu, dit-il, encore un jour et je ne me tiendrai
+plus debout. J'étais fort pourtant! et je
+résistais à la fatigue!... Il n'avait ni mangé
+ni bu depuis plus de deux jours. Il portait sur
+lui des allumettes chimiques; il fit du feu,
+sans savoir pourquoi, et se mit à regarder son
+étrange demeure. A la clarté des allumettes,
+les stalactites jetèrent mille étincelles. On
+eut dit des clochetons de diamant renversés:
+Mon sépulcre est beau, murmura-t-il....
+Tout-à-coup il crut entendre le bruit dés avirons
+dans l'eau. Une angoisse serra son coeur:
+il avait peur de la déception. Il prêta l'oreille.</p>
+
+<p>--<i>Tiremus canotum nostrum in grevam!</i> dit
+une voix.</p>
+
+<p>--Ce qui veut dire: Débarquons! ajouta
+une autre voix.</p>
+
+<p>--<i>Oh! yes</i>, sautons sur <i>le</i> terre, reprit un
+troisième.</p>
+
+<p>--Allons! mes amis, dit un quatrième, mais
+hâtons-nous si nous voulons arriver au fort
+Providence avant les Couteaux-jaunes.</p>
+
+<p>--Un <i>pater</i> et un <i>ave</i> devant la croix de ce
+pauvre Robitaille, et nous filons, <i>filamus</i>.</p>
+
+<p>--Moi attendre vous autres dans le grève,
+<i>near about</i>, dépêchez-vous!</p>
+
+<p>--Viens donc dans la caverne!</p>
+
+<p>--<i>Veni in cavernam!</i></p>
+
+<p>--<i>All right! I will go too.</i></p>
+
+<p>--Il y a un canot sur le rivage!</p>
+
+<p>--Quelque chasseur indien--peut-être.</p>
+
+<p>--Ou quelque personne du fort.</p>
+
+<p>--<i>No matter!</i>--laissons-le.</p>
+
+<p>C'étaient nos quatre chasseurs canadiens.
+On les a reconnus à leur langage. Ils s'étaient
+un peu écartés de leur route pour aller prier,
+dans la grotte, sur les cendres de l'infortuné
+compagnon du grand-trappeur. Le culte du
+souvenir est sacré pour ces voyageurs intelligents,
+et honnêtes qui sillonnent les régions
+du nord et de l'ouest. Le grand-trappeur
+ressentit une émotion indicible en entendant
+les voix de ses amis. Il riait, pleurait, se
+frappait dans les mains et embrassait la croix.
+Les chasseurs arrivèrent devant la grotte.</p>
+
+<p>--Elle est fermée! dit Félix.</p>
+
+<p>--<i>O quam pierra!</i> cria l'ex-élève.</p>
+
+<p>--<i>What a big stone!</i> ajouta John.</p>
+
+<p>--On peut la reculer, affirma Baptiste.</p>
+
+<p>--Et tous quatre se penchèrent sur l'énorme
+caillou.</p>
+
+<p>--Pourquoi entrer, se traîner sur le ventre,
+et se déchirer sur les pointes des roches? remarqua
+Félix, on peut tout aussi bien se
+mettre à genoux ici pour prier.</p>
+
+<p>--<i>By Jesus!</i> dit John, vous allez vous crève
+après cette caillou.</p>
+
+<p>--<i>Oremus!</i> prions ici! mes vieux, Dieu est
+partout....</p>
+
+<p>--Prions ici! Et les trois canadiens-français
+se mirent à genoux.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur, sûr d'être sauvé, n'avait
+rien dit d'abord. Il attendait l'entrée
+de ses compagnons dans la caverne pour révéler
+sa présence. Quand il les vit renoncer
+à enlever la pierre qui obstruait l'ouverture
+de la grotte, il s'élança vers l'entrée, mais son
+pied chancelant se heurta à un stalagmite, et
+il tomba sur le sol durci. Son front toucha
+une angle du roc et se déchira. Il s'évanouit.</p>
+
+<p>Les chasseurs parlaient entre eux, ils n'entendirent
+rien. Après qu'ils eurent accompli
+leur acte de gratitude et de piété, ils remirent
+leur canot à l'eau et voguèrent bientôt dans
+la rivière des Esclaves.</p>
+
+<p>Quand le grand chasseur revint à lui, il
+poussa une clameur profonde; c'était le dernier
+cri d'une âme qui s'abîme. Le silence
+répondit à cette clameur sinistre. Le malheureux
+trappeur eut un mouvement de
+désespoir, et, d'une main défaillante, il prit
+sa carabine: Dieu me pardonnera! il est bon,
+pensa-t-il. Mais aussitôt, se traînant au pied
+de la croix: Non! dit-il, je mourrai ici, comme
+Dieu le voudra et à l'heure qu'il a marquée.</p>
+
+<p>Les Litchanrés s'aperçurent que les guides
+de la robe noire ne marchaient plus avec eux.
+Ils en furent étonnés, car ils ne pouvaient deviner
+quelle raison ces hommes pouvaient
+avoir de fuir la tribu. Cependant les deux
+guides revenaient à marche forcée vers la
+petite île où se mourait le grand-trappeur. Ils
+regrettaient amèrement leur crime, et tremblaient
+de ne pouvoir le racheter. Ils arrivèrent
+le soir du troisième jour après leur
+départ. Les canadiens avaient passé le matin.
+Ils reconnurent les vestiges de leurs pieds, et
+en éprouvèrent de la joie, car ils se dirent:
+Les frères sont venus le sauver. Ils coururent
+à la grotte. Elle était ouverte: Le Grand-Esprit
+est juste, s'écrièrent-ils, le Grand-Esprit
+est miséricordieux, il nous pardonnera. Alors
+ils reprirent leur course vers le nord, et, le
+quatrième jour, ils rejoignirent la tribu, et racontèrent
+ce qu'ils avaient fait, sachant bien
+que tôt ou tard leur action serait connue.</p>
+
+<p>En tombant devant la croix, le grand-trappeur
+remarqua dans le rocher, une fente large
+qu'il n'avait jamais aperçue auparavant. Ses
+regards s'étaient habitués à l'obscurité. Dans
+cette fente reluisait presque un objet d'une
+blancheur mâte. Il tendit la main pour atteindre
+cet objet. O joie! c'était une corne
+de poudre, remplie encore, celle de l'infortuné
+Robitaille. Le grand-trappeur la reconnut
+bien: Merci, mon Dieu! dit-il. Il la boucha
+comme il faut, puis, de la pointe de son couteau,
+lui fit une petite incision où il introduisit,
+en guise de mèche, une mince lisière de
+linge, et il se rendit à l'ouverture de la grotte.
+Alors, avec le canon de sa carabine, il creusa
+un trou sous la pierre et y enfonça la corne
+chargée de poudre. Il frotta d'une main tremblante,
+sur le caillou même, une allumette
+qui s'enflamma promptement et, le coeur serré
+par l'émotion, il mit le feu à la mèche de linge.
+Retiré au fond de la caverne, il attendit à genoux,
+les yeux levés sur la croix, l'épreuve
+redoutable. Une détonation sourde fit trembler
+la grotte, une bouffée de lumière fit étinceler
+les ornements de la voûte, puis une douce
+clarté se répandit sur les parois sombres. La
+porte était ouverte.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur sortit de la caverne,
+comme un ressuscité, de son tombeau.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>IL NE FAUT PAS JUGER D'APRÈS LES<br>
+
+APPARENCES</h3>
+<br>
+
+<p>
+--Bonjour, Noémie, donnes-tu l'hospitalité à
+la pauvre folle, ce soir? dit Geneviève en
+entrant chez la veuve Letellier.</p>
+
+<p>--Entrez, Geneviève, entrez. Tant que
+Noémie aura un morceau de pain, elle le partagera
+volontiers avec les malheureux; tant
+qu'elle aura un toit où s'abriter, elle ne laissera
+personne à la belle étoile. Mais bientôt il
+me faudra chercher, à mon tour, un gîte quelque
+part, car je n'ai plus de terre, plus de
+maison, plus rien!</p>
+
+<p>--C'est Picounoc qui est ton seigneur et
+maître; on m'a conté cela. Il est riche,
+Picounoc, et, s'il veut faire des oeuvres de
+charité, il a beau. Il devrait te rendre tes
+biens.</p>
+
+<p>Noémie regarda la folle avec étonnement,
+car elle trouvait son langage bien sensé.</p>
+
+<p>--Il s'est déjà montré fort généreux à mon
+égard, Geneviève, et, peut-être que sa bienveillance
+n'est pas encore fatiguée.</p>
+
+<p>--S'il était hypocrite?</p>
+
+<p>--Pourquoi parlez-vous ainsi, Geneviève.</p>
+
+<p>--Parce que je t'aime.</p>
+
+<p>--Et lui, pensez-vous qu'il m'aime aussi?
+demanda la veuve en souriant.</p>
+
+<p>--Lui? ah! s'il ne t'avait pas aimée, tu ne
+serais pas dans la peine et la misère comme tu
+l'es aujourd'hui!</p>
+
+<p>Cette réponse de la folle fit une impression
+pénible sur l'esprit de Noémie. Elle ne répondit
+rien. Agnès qui était sortie pour traire
+la vache entra avec sa chaudière.</p>
+
+<p>--Le lait est une bonne boisson, dit la folle,
+et ceux qui en boivent beaucoup sont d'un
+tempérament doux et calme.</p>
+
+<p>--D'où venez-vous, Geneviève, il y a plusieurs
+jours que l'on ne vous a vue? demanda
+Agnès.</p>
+
+<p>--Je voyage autour de la terre en attendant
+que j'entre dedans.</p>
+
+<p>--Quelle singulière pensée! On dirait Geneviève,
+que vous revenez à votre bon temps,
+observa Noémie.</p>
+
+<p>--Vous voulez dire au temps où je n'étais
+pas folle? Défiez-vous de ceux qui sont trop
+fins.</p>
+
+<p>La porte de la maison s'ouvrit tout-à-coup
+et un jeune homme entra. C'était Victor. Il
+courut à sa mère, l'embrassa avec effusion:
+C'est donc fini! balbutia-t-il. Noémie, les
+yeux pleins de larmes, resta silencieuse.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas fini, interrompit la folle, ça
+commence.</p>
+
+<p>--Tiens, Geneviève! bonjour, dit le jeune
+avocat. Et toi Agnès tu es bien?</p>
+
+<p>--Aussi bien que possible.</p>
+
+<p>--As-tu vu M. Saint-Pierre, mère? demanda
+Victor d'une voix fort mal assurée.</p>
+
+<p>--Oui, il m'a dit de ne pas perdre courage, et
+de ne le point mal juger, s'il avait acheté la
+terre.</p>
+
+<p>--Le misérable! murmura Victor.</p>
+
+<p>--Noémie, la folle et Agnès auraient vu la
+foudre tomber au milieu d'elles qu'elles n'eussent
+pas été plus surprises.</p>
+
+<p>--Victor! exclama la veuve.</p>
+
+<p>--Oui, le misérable!... et je vais, dans l'instant,
+lui dire à sa face qu'il est un misérable...</p>
+
+<p>--Mais pourquoi, mon enfant, parles-tu
+ainsi? Tu ne sais donc pas tout ce qu'il a fait
+pour nous depuis vingt ans? Parce qu'un jour
+il cessera de nous donner, nous lui jetterons
+l'outrage à la figure? Est-ce là de la reconnaissance?</p>
+
+<p>--Vous ne savez pas ce qu'il a fait....</p>
+
+<p>--Et quand même il aurait acheté notre
+terre! Elle était à l'enchère, n'avait-il pas le
+droit de l'acquérir? Ne vaut-il pas mieux que
+ce soit lui qui l'ait achetée....</p>
+
+<p>--On parle de la bête, on en voit la tête,
+s'écria la folle....</p>
+
+<p>Tous les yeux se tournèrent vers la porte.
+Picounoc entra. Il salua les femmes et s'avança
+pour donner la main à Victor.</p>
+
+<p>--Jamais! dit avec feu le jeune avocat.</p>
+
+<p>Picounoc pâlit légèrement: Pourquoi me refuses-tu
+la main, dit-il? il me semble que...</p>
+
+<p>--Il me semble que vous devez vous l'imaginer
+pourquoi... reprit vivement Victor.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?
+demanda Noémie inquiète.</p>
+
+<p>--Si cet homme l'eut voulu, ma mère, la
+maison où nous ne sommes plus que des
+étrangers serait encore à nous....</p>
+
+<p>Une poignante émotion serrait le coeur de
+Noémie. Picounoc regardait Victor avec une
+assurance étonnante.</p>
+
+<p>--C'est toi qui m'accuses de la sorte? dit-il..</p>
+
+<p>--Oui, je vous accuse et je vous convaincrai!</p>
+
+<p>--Voilà comme l'on juge mal, quand on ne
+juge que d'après les apparences. Ah! vous
+tous qui m'entendez, souvenez-vous de cette
+parole: les apparences sont souvent trompeuses,
+et il ne faut jamais se hâter de condamner
+son semblable.</p>
+
+<p>--Et votre lettre au notaire Baudin? reprit
+le jeune avocat.</p>
+
+<p>--Eh bien! ma lettre?</p>
+
+<p>--N'est-elle pas une preuve de votre mauvaise
+foi?</p>
+
+<p>--Je ne crois pas, monsieur Victor.</p>
+
+<p>--L'entendez-vous? il ne croit pas que cette
+lettre le condamne?</p>
+
+<p>--De quelle lettre veux-tu donc parler,
+Victor? demanda la veuve avec émotion.</p>
+
+<p>--Mère, écoutez-moi! j'avais trouvé de l'argent
+pour payer M. Chèvrefils et empêcher la
+vente de nos biens. Le notaire qui me fournissait
+cet argent est un ami de M. Saint Pierre.
+Or, aujourd'hui que tout le monde est malhonnête,
+paraît-il, on prend mille précautions
+pour placer ses deniers. Le notaire écrivit à
+notre bon ami que voici, pour lui demander
+s'il y avait quelque danger à nous faire ce prêt,
+et notre bon ami lui a répondu de ne rien
+prêter.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Noémie,
+serait-il donc possible?... Vous! vous Pierre-Enoch,
+vous avez fait cela?</p>
+
+<p>La folle regardait tout le monde avec des
+yeux étranges, et elle riait d'un rire qui
+faisait mal.</p>
+
+<p>--Voilà l'amitié de cet homme! reprit le
+jeune avocat, d'un ton de mépris.</p>
+
+<p>--Ah! j'étais pourtant bien assez malheureuse!
+soupira Noémie, et ses beaux grands
+yeux, chargés de reproches, s'arrêtèrent sur
+l'homme hypocrite.</p>
+
+<p>--C'est vrai, reprit Picounoc avec lenteur,
+c'est vrai que j'ai fait cela: mais je n'avais pas
+de mauvaise intention.</p>
+
+<p>--Vous vouliez acquérir une terre à bon
+marché, répliqua Victor.</p>
+
+<p>--Et qu'importe le bon marché, puisque la
+propriété a toujours sa valeur, et que ce
+n'est pas pour moi?</p>
+
+<p>--C'est pour le bossu, je suppose? Vous
+vous êtes entendus pour nous-ruiner?...</p>
+
+<p>--Victor, tes paroles me feraient bien du
+mal, si je ne comprenais pas, qu'en effet, les
+apparences sont contre moi; mais je te les
+pardonne parce que je t'aime, et parce que
+j'aime ta mère....</p>
+
+<p>Noémie rougit et se retira en arrière: C'est
+fini entre nous, murmura-t-elle....</p>
+
+<p>La folle battit des mains.</p>
+
+<p>--Noémie, dit Picounoc, détestez-moi, si vous
+le voulez; oubliez tout ce que j'ai fait pour
+vous; refusez-moi votre main que je sollicite
+depuis si longtemps; mais vous ne m'empêcherez
+pas de vous aimer et de vous faire du
+bien. Tenez, prenez ceci--il lui remit un
+papier soigneusement plié--c'est l'explication
+de ma conduite et ma justification, je l'espère.</p>
+
+<p>Le jeune avocat reconnut un acte notarié.
+Il prit le papier des mains de sa mère, et le
+parcourut en un clin d'oeil. A mesure qu'il
+lisait, sa figure reflétait toutes les impressions
+de son âme. Il pâlit, il rougit, il eut des sourires,
+et il finit par pleurer.</p>
+
+<p>--Pardon! monsieur Saint Pierre, pardon!
+s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Noémie, de plus en plus stupéfaite, se
+laissa choir sur une chaise. Ses jambes tremblaient
+et son coeur battait à rompre sa poitrine.
+Agnès avait des larmes, dans les paupières,
+sans savoir pourquoi. La folle, les
+poings serrés, murmuraient des mots inintelligibles.</p>
+
+<p>--Je te pardonne, mon Victor, dit Picounoc,
+réellement ému. Je te le disais il y a une
+minute: les apparences sont trompeuses. Que
+cette leçon te serve pour l'avenir! il est possible
+que dans la carrière où tu es entré, cette
+vérité soit souvent bonne à méditer.</p>
+
+<p>Victor tenait serrées dans ses loyales mains
+les mains coupables de l'habitant.</p>
+
+<p>--Mère, dit-il, nous sommes riches! cette
+maison est encore à nous. Voici l'acte de
+donation.</p>
+
+<p>--Oui, Noémie, reprit Picounoc, je vous
+rends votre propriété. Je ne l'avais acquise
+que dans ce but.... Elle est à vous plus que
+jamais, et vous ne me devez rien!</p>
+
+<p>Il n'était pas vrai que Picounoc avait acheté
+cette terre dans le but de la rendre ainsi, de
+suite, et sans compensation aucune à la veuve
+indigente. Il avait imaginé ce procédé loyal
+et généreux pour déjouer les menaces de
+l'ami bossu. Certes! jamais moyen ne fut
+plus noble ni plus sûr. Et le sacrifice, après
+tout, n'existait qu'en apparence, puisque, selon
+toute probabilité, la ferme et la veuve reviendraient
+bientôt au rusé donateur. Le bossu
+pouvait parler maintenant, et dire de son ami
+Picounoc tout le mal qu'il voudrait, Picounoc
+se trouvait protégé par la plus forte des égides:
+une grande et belle action. Il regrettait
+une chose, c'était de n'avoir pas songé à cela
+plus tôt. Il ne se serait pas humilié devant sa
+fille, et ne l'aurait jamais sollicitée de prendre
+pour mari l'infâme bossu. Aux paroles de
+Picounoc, Noémie avait répondu: Je ne vous
+dois rien, dites-vous? Oh! je sens, moi, que
+je vous dois tout mon bonheur! Comment
+pourrai-je m'acquitter envers vous?</p>
+
+<p>--Comment? Noémie, répliqua Picounoc,
+vous ne l'ignorez pas, mais vous ne le voulez
+peut-être pas encore....</p>
+
+<p>--Ma mère n'a plus rien à vous refuser, se
+hâta de dire le jeune avocat, qui entrevoyait
+tout-à-coup un avenir de félicité pour sa
+mère et pour lui-même.</p>
+
+<p>--Vous l'entendez, Noémie, reprit Picounoc
+anxieux et presque tremblant.</p>
+
+<p>--Vous nous avez comblés de tant de bienfaits;
+vous venez encore d'accomplir une si
+généreuse action, que je croirais m'attirer la
+haine de mes amis et des reproches du bon
+Dieu, si je refusais plus longtemps de....</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas. Elle avait la chaste timidité
+d'une jeune fille.</p>
+
+<p>--De devenir ma femme, Noémie! achevez,
+de grâce! dites-la cette parole que j'attends
+depuis vingt années et qui va me rendre le
+plus heureux des hommes!</p>
+
+<p>--Dé devenir votre femme!... acheva-t-elle,
+à voix basse en rougissant.</p>
+
+<p>--Merci, Noémie, merci! oh que je suis
+heureux! Et, saisissant les mains de la femme
+charmante qu'il avait enfin réussi à attendrir,
+Picounoc les couvrit de baisers.</p>
+
+<p>--Et quand serez-vous prête à venir prendre la
+première place dans ma maison? demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Je vous le dirai ces jours-ci.</p>
+
+<p>--Monsieur Saint Pierre, commença Victor,
+quand on fait du bien à ses amis on ne saurait
+trop en faire. Vous êtes bon et généreux,
+soyez-le pour tout le monde, soyez-le à l'excès.</p>
+
+<p>--Eh bien! que veux-tu, mon Victor? où
+vas-tu arriver avec ce discours?... reprit
+Picounoc en l'interrompant.</p>
+
+<p>--Je voudrais aussi moi arriver à la félicité.</p>
+
+<p>--Tu serais bien chanceux, jeune comme
+tu l'es. Moi je n'y arrive qu'après bien des
+années d'ennui, de peine et de chagrins.</p>
+
+<p>--Vous m'effrayez, et je n'ose plus parler.</p>
+
+<p>--Parle, mon enfant, parle; si ton bonheur
+dépend de moi, tu l'auras, car je ne suis pas
+d'humeur à te faire de la peine aujourd'hui....</p>
+
+<p>--Je vous demande la main de Marguerite...</p>
+
+<p>--La main de Marguerite, dis-tu?</p>
+
+<p>--Oui... et ne me la refusez pas, je vous la
+demande au nom de la félicité qui remplit
+votre coeur, au nom de la joie qui remplit
+cette maison....</p>
+
+<p>--Ça, mon Victor, ce n'est pas mon affaire
+à moi seul. Va trouver Marguerite et arrangez-vous
+comme vous l'entendrez, répondit en
+riant le joyeux Picounoc.</p>
+
+<p>Victor, ne se le fit pas dire deux fois....
+Débordant d'ivresse; il courut auprès de la
+jeune fille. Picounoc passa la soirée avec sa
+future. La folle, assise dans un coin, paraissait
+plongée dans une stupeur profonde: Il
+n'est donc pas méchant, pensait-elle. C'est
+moi qui suis véritablement folle, véritablement
+méchante. Tout ce qu'il disait, tout ce qu'il
+faisait c'était pour le bonheur de Noémie!...
+qui aurait pu deviner cela?</p>
+
+<p>--Marguerite! s'écria Victor entrant chez
+Picounoc.</p>
+
+<p>--Victor! répondit la jeune fille.</p>
+
+<p>Et une chaude poignée demain s'échangea.
+Je ne jurerais pas que les échos solitaires de la
+mansarde ne furent point éveillés par un
+bruit mystérieux comme celui d'une bouche
+ardente sur une joue rose: je ne jure de rien.</p>
+
+<p>--Depuis quand es-tu ici? demanda la jeune
+fille.</p>
+
+<p>--J'arrive.</p>
+
+<p>--As-tu vu ta mère?</p>
+
+<p>--Oui, et ton père aussi.</p>
+
+<p>--Papa? où? chez-vous?</p>
+
+<p>--Chez ma mère. Sais-tu l'affaire?</p>
+
+<p>--Quelle affaire?</p>
+
+<p>--Ton père sera bientôt le mien, et ma mère
+sera la tienne....</p>
+
+<p>--Vrai? Tu ne m'abuses pas... il aurait
+consenti....</p>
+
+<p>--A devenir le mari de ma mère....</p>
+
+<p>--Ah!... fit la jeune fille un peu désappointée...</p>
+
+<p>--Et toi, Marguerite, reprit Victor, consentirais-tu
+à devenir ma femme?</p>
+
+<p>--Tu le sais bien, Victor... mais mon père...</p>
+
+<p>--Il m'envoie régler cette douce petite
+affaire avec toi.</p>
+
+<p>--Ta m'étonnes! En vérité, il consent?</p>
+
+<p>--Il consent!...</p>
+
+<p>--Je pleurais ce matin... oh! que j'étais
+loin de soupçonner toute la félicité que devait
+m'apporter le soir!</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Picounoc chantait en
+allant à la fenaison, et, quand il s'arrêtait pour
+aiguiser sa faulx, on aurait dit que la pierre
+faisait aussi chanter l'acier sonore. Tout riait
+dans la prairie. Le foin était plus embaumé,
+le soleil, plus brillant, le vent, plus frais. Oh!
+que tout est beau dans la nature quand notre
+coeur est plein de joie! Marguerite, en faisant
+le ménage, se surprenait à sourire, et, à tout
+instant les éclats joyeux de sa voix se mêlaient
+aux accents des petits oiseaux curieux juchés
+dans les peupliers. Victor et sa mère causaient
+ensemble des douleurs du passé, des surprises
+du présent et des joies de l'avenir.</p>
+
+<p>Il fut décidé que les deux mariages auraient
+lieu le 15 d'octobre et seraient célébrés à la
+même messe.</p>
+
+<p>Victor revint à Québec plus joyeux qu'il
+n'en était parti, il se remit au travail avec
+un zèle admirable, et la pensée de Marguerite
+l'aiguillonnait en embellissant ses jours.</p>
+
+<p>Un soir, le bossu se présenta chez son ami
+Picounoc. Il avait revêtu ses habits de drap
+noir et planté sur sa tête un <i>castor</i> à peine
+étrenné. Marguerite le salua en souriant
+d'une façon tout à fait gentille! Il en fut
+charmé, car elle avait coutume d'être avare de
+ses sourires. Il crut que c'était un heureux
+présage: Je savais bien, pensa-t-il, avec un
+grain de vanité, qu'elle finirait par s'apprivoiser.
+Les femmes ne résistent pas longtemps
+à l'or que l'on fait miroiter à leurs regards....
+Les femmes choisiront toujours pour mari le
+plus riche de leurs prétendants, et elles ont
+raison, car l'amour est un enfant gâté, et le
+gueux ne saurait satisfaire ses fantaisies.</p>
+
+<p>Picounoc se présenta tout à coup et fit envoler
+la dissertation du bossu. Les amis se
+serrèrent la main, parlèrent assez longtemps de
+choses insignifiantes, car lorsqu'on parle beaucoup,
+il est difficile de dire toujours des paroles
+sages ou utiles. Le bossu avait l'air mal à
+l'aise. On voyait qu'il était tourmenté d'une
+pensée fixe. Il suivait du regard la jolie fille
+qui, mettant la derrière main au ménage, passait
+et repassait gracieuse et charmante, devant
+lui. A la fin n'y tenant plus:</p>
+
+<p>--Je suis venu te demander la main de ta
+fille, dit-il à Picounoc, assez bas pour n'être
+pas entendu de Marguerite.</p>
+
+<p>--Parle-lui, mon cher, tu connaîtras ses intentions,
+ses idées. Si elle n'a pas d'objection,
+je n'en ai aucune, répondit l'habitant. Et il
+sortit, laissant son ami seul avec Marguerite.</p>
+
+<p>Le bossu, plein de confiance, crut que la
+chose était réglée d'avance, et qu'il n'avait
+qu'à s'annoncer. La gaîté toute nouvelle de
+Marguerite en faisait foi. Il s'approcha de la
+jeune fille, en se dandinant, la bouche en
+coeur, et la convoitise dans les yeux. Comme
+il se levait Geneviève entra. Il fut un peu
+décontenancé: Bah! c'est une folle, pensa-t-il,
+qu'ai-je besoin de me soucier d'elle?</p>
+
+<p>Geneviève demanda une tasse de lait à
+Marguerite qui s'empressa de la servir, et lui
+offrit l'hospitalité pour la nuit. La folle se
+mit à danser pour manifester sa joie. Elle
+dansait encore bien. Le bossu lui dit: Tu te
+souviens encore de ta jeunesse, je crois.</p>
+
+<p>--Te souviens-tu de la tienne, toi? lui répliqua-t-elle
+brutalement.</p>
+
+<p>--Non, je l'ai oubliée....</p>
+
+<p>--Si tu l'as oubliée, je m'en souviens, moi.</p>
+
+<p>--Tu as une bonne mémoire.</p>
+
+<p>--Une mémoire de folle.</p>
+
+<p>Il rit de la repartie, mais à contre coeur, et
+n'osa plus faire endéver la malheureuse femme.
+Se tournant vers Marguerite:</p>
+
+<p>--Marguerite, vous savez que je vous aime,
+commença-t-il.</p>
+
+<p>--Vous me l'avez dit, Monsieur, répondit-elle.</p>
+
+<p>--Vous êtes l'unique objet de mes désirs.</p>
+
+<p>--C'est possible.</p>
+
+<p>--Je ne rêve qu'à vous, je ne vois que vous
+nuit et jour....</p>
+
+<p>--C'est trop.</p>
+
+<p>--Trop! oh! non! je voudrais plus encore.</p>
+
+<p>--Oui!</p>
+
+<p>--Je voudrais......oh! Vous me comprenez
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Peut-être.</p>
+
+<p>--Laissez-moi vous le dire quand même....</p>
+
+<p>--Dites!</p>
+
+<p>--Je voudrais être aimé de vous....</p>
+
+<p>--De moi?</p>
+
+<p>--Oui, de vous! je vous l'ai dit cent fois!</p>
+
+<p>--Au moins!</p>
+
+<p>--Je voudrais être aimé de vous!... Je
+voudrais que vous fussiez ma femme.</p>
+
+<p>--Votre femme!</p>
+
+<p>--Oui, ma femme! Marguerite, le voulez-vous?</p>
+
+<p>--Non, monsieur.</p>
+
+<p>Un fou, sur la tête duquel on fait tomber
+une douche froide, n'est pas plus surpris que
+ne le fut le bossu à cette parole. Il fit un pas
+en arrière, devint blême comme la chaux, et
+resta longtemps sans rien dire. A la fin il
+soupira:</p>
+
+<p>--Vous me refusez?...</p>
+
+<p>--Oui, monsieur.</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Parce que j'en aime un autre, et que je
+suis sa fiancée. Je ne suis plus libre.</p>
+
+<p>--Vous? vous-êtes fiancée?</p>
+
+<p>--Moi-même, monsieur.</p>
+
+<p>--Depuis quand? à qui?</p>
+
+<p>--Depuis quelques temps, à M. Letellier....</p>
+
+<p>--A M. Victor Letellier!... le garçon de
+Djos!... le fils du meurtrier de votre mère!...
+ah! vous n'avez pas de coeur!</p>
+
+<p>--Monsieur, de grâce! taisez-vous!</p>
+
+<p>La folle écoutait le bossu attentivement et
+le dévorait des yeux....</p>
+
+<p>--Le fils de Djos l'ancien, pèlerin! continua
+le bossu, ah! j'ai bien connu le père!
+si le garçon est aussi drôle!... Djos, Djos, le
+misérable! c'est donc lui encore qui me brise
+mon bonheur!...</p>
+
+<p>--C'est son fils, Monsieur, qui brise votre
+bonheur, et, si ce n'était pas son fils, ce
+serait le fils d'un autre.</p>
+
+<p>--Malheur! malheur! je regretterai toujours!...
+Il s'interrompit, voyant tout-à-coup
+qu'il déraisonnait ou devenait imprudent.</p>
+
+<p>--Où est votre père Marguerite?</p>
+
+<p>--Ici, dit une voix forte mais toujours nasillarde.
+C'était Picounoc qui rentrait.</p>
+
+<p>--Picounoc, te moques-tu de moi? reprit le
+bossu tout tremblant de rage.</p>
+
+<p>--Pas du tout, mon ami.</p>
+
+<p>--Tu m'as promis la main de ta fille, et je
+la veux, entends-tu?...</p>
+
+<p>--Prends-la?</p>
+
+<p>--Comment? prends-la! Tu veux plaisanter,
+hein? tu veux me rendre ridicule? rira bien
+qui rira le dernier! Je t'ai déjà forcé à t'agenouiller
+devant Marguerite, tu t'agenouilleras
+devant moi! je parlerai, Picounoc! je
+dirai tout! entends-tu, tout!</p>
+
+<p>--Mon père! s'écria Marguerite, qu'y a-t-il
+donc?</p>
+
+<p>--Ah! votre fiancé ne voudra plus de vous,
+bientôt, Mademoiselle, et je rirai de votre angoisse....
+Madame Letellier maudira l'homme
+qui l'a persécutée secrètement toute sa vie!...
+Ah! les fiancés d'aujourd'hui sont les ennemis
+jurés de demain!... Je sais bien des choses
+moi! hurla le bossu fou de colère....</p>
+
+<p>Picounoc était sérieux. Marguerite, étonnée
+des paroles terribles du bossu, regardait
+son père avec terreur. La folle riait en vidant
+sa tasse de lait.</p>
+
+<p>--Vous ne voulez pas être ma femme, Marguerite,
+repartit le bossu, je vous le demande
+une dernière fois. Et, malheur à vous! si....</p>
+
+<p>--Un homme qui parle comme vous venez
+de le faire, un homme qui sait des choses
+comme celles dont vous nous menacez, et qui
+garde son secret comme une arme mortelle,
+n'est pas un honnête homme, Monsieur; et
+je ne veux pas avoir à rougir de mon mari!...
+Epuisée par cet effort, Marguerite, pâle,
+effrayée, se renferma dans sa chambre.</p>
+
+<p>--Picounoc, dit le bossu, je m'en vais déclarer
+à Noémie tout le mal que tu lui as fait.</p>
+
+<p>--Elle ne te croira point.</p>
+
+<p>--Je saurai bien la convaincre, sois tranquille!</p>
+
+<p>Et il partit. Il entra en effet chez la veuve
+Letellier, et lui dévoila toutes les infamies dont
+Picounoc s'était rendu coupable à son égard.
+Noémie l'écoutait bien paisiblement, le sourire
+sur les lèvres. Quand il eut fini, elle se leva,
+ouvrit le <i>placage</i>, prit un papier soigneusement
+plié dans une petite boîte et le lui remit.</p>
+
+<p>--Lisez, dit-elle, c'est sa justification.</p>
+
+<p>Le bossu lit avec stupeur l'acte de donation,
+le rendit et salua. En montant dans sa voiture,
+il se dit à lui-même demi-haut, demi-bas:
+Ce diable de Picounoc est plus fin que moi,
+s'il n'est pas plus canaille!</p>
+<br><br>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>LA SOEUR ST. JOSEPH.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Après plusieurs jours d'une marche rapide,
+les Couteaux-jaunes atteignirent le fort Providence,
+au nord du grand lac des Esclaves.
+Ils dressèrent leurs tentes de peaux à
+une petite distance de l'enceinte, et se livrèrent
+à toutes sortes d'amusements et de jeux,
+pour fêter leur heureux retour. Ils se trouvaient
+en effet, sur les confins du territoire
+qu'avaient occupé leurs aïeux, et, quelques
+journées seulement les séparaient encore des
+lieux où devait s'arrêter la tribu en attendant
+la chasse de l'hiver. Le Hibou-blanc se montrait
+d'une gaieté étrange, lui qui ne déridait
+jamais sont front bas et morose. C'est que le
+moment de son union avec Iréma était venu.
+Naskarina voyait avec un plaisir malin les
+larmes de son ancienne rivale, qui se désolait
+de plus en plus à mesure qu'approchait l'heure
+du sacrifice. Quelle pensée affreuse pour une
+jeune fille que celle de se donner à jamais à
+un vieillard infâme qu'elle déteste! Iréma fut
+souvent tentée de fuir pour échapper aux caresses
+du monstres; mais elle avait juré de
+rester, et sa parole avait sauvé son ami. Si elle
+trahissait le serment donné, le trappeur, abandonné
+du Grand-Esprit, ne retomberait-il pas
+entre les mains des traîtres? Plaintive et résignée,
+elle demeurait sous sa tente. Le Hibou-blanc
+vint la voir.</p>
+
+<p>--L'heure est arrivée où tu dois tenir ta
+promesse, Iréma, dit-il, en entrant.</p>
+
+<p>--Je le sais, et je ne me suis pas sauvée sous
+les bois; tu vois que je suis résignée; mais
+attends à demain, car je souffre aujourd'hui.</p>
+
+<p>--Tu veux m'échapper en gagnant du
+temps? Iréma.</p>
+
+<p>--Il faut que je voie la robe noire, que je
+me confesse et que je prépare mon coeur
+comme le veut le Grand-Esprit.</p>
+
+<p>--Folie que tout ça! je t'aime, cela suffit.</p>
+
+<p>--Tu ne m'aimeras pas toujours, peut-être,
+et alors si je n'ai pas la crainte du Grand-Esprit,
+que ferai-je?... je te quitterai peut-être
+pour aller vers un autre.</p>
+
+<p>Le Hibou-blanc frémit à cette pensée.</p>
+
+<p>--Je te tuerais! dit il avec emportement.</p>
+
+<p>--Eh bien! reprit la jeune fille, laisse-moi
+demander au Grand-Esprit le courage et la
+force, l'amour et la foi....</p>
+
+<p>--Tu demanderas ces choses-là après notre
+mariage, ce sera tout aussi bon.</p>
+
+<p>--J'irai demain, repartit Iréma avec fermeté.</p>
+
+<p>--Je pourrais t'épouser sans toutes ces cérémonies
+et ces formalités ridicules....</p>
+
+<p>--Iréma n'a pas peur de mourir, et, plutôt
+que de faire une chose désagréable au Grand-Esprit,
+elle se jetterait dans les ondes des
+lacs profonds.</p>
+
+<p>Le vieux chef regardait la belle vierge
+indienne avec une sorte de stupeur.</p>
+
+<p>--Puisqu'il le faut j'attendrai jusqu'à demain,
+reprit-il d'une voix altérée par l'émotion.</p>
+
+<p>Le lendemain il entra dans le fort, suivi
+d'Iréma et d'une partie de la tribu. "Les
+forts de traite du Nord ne ressemblent pas à
+la citadelle de Québec, ni même à aucune
+autre citadelle, mais tous se ressemblent entre
+eux. Ils ne rappellent guère au voyageur
+civilisé les riants villages qu'il a laissés sous
+des cieux plus cléments. Deux ou trois cabanes
+de bois rond, recouvertes en écorces
+d'arbres, et ceinturées d'une palissade de
+quinze à vingt pieds de hauteur, voilà tout.
+Ces pieux hauts et serrés protègent le traiteur
+ou post-master contre les indiens."</p>
+
+<p>Le Hibou blanc et ses gens arrivèrent à "une
+baraque en troncs d'arbre percée de quelques
+trous en forme de trapèzes plus ou moins irréguliers,
+sur lesquels étaient tendus des parchemins
+fort peu transparents. C'était le palais
+épiscopal. Une autre maison du même style,
+mais plus basse et adossée à la précédente,
+servait de chapelle. Tout cela était bien
+pauvre et surtout bien mal fait." Il demanda la
+robe-noire. Le vieux chef renégat ne cachait ni
+son plaisir, ni son orgueil; Iréma ne déguisait
+point sa peine. On fit réponse que la robe-noire
+était partie la veille pour la mission de
+St. Joseph, au sud du grand lac, près du fort
+Résolution, et qu'il faudrait attendre quelques
+jours, car la distance était d'au moins soixante
+à soixante cinq lieues. Le Hibou blanc entra
+dans une grande fureur, et voulut amener de
+force sa fiancée dans sa cabane. Naskarina lui
+dit: Ne vois-tu pas qu'elle se moque de toi?
+Elle t'avait promis de t'épouser dès notre arrivée
+ici, et voilà maintenant qu'elle emploie
+la ruse pour t'échapper. Elle est venue hier,
+seule, parler à la robe-noire, et la robe-noire, de
+complicité avec elle, s'est éloignée pour ne
+pas faire le mariage.</p>
+
+<p>--Naskarina, tu es mon amie, toi, et je te jure
+une éternelle reconnaissance.... Iréma périra
+de ma main si elle ne m'épouse point. Est-ce
+que je reculerais maintenant? J'en ai bien
+fait d'autres!</p>
+
+<p>Iréma, toute heureuse de ces moments de
+répit, était revenue parmi les femmes de
+la tribu. Elle avait confié au missionnaire les
+douloureux secrets de son âme, mais elle
+n'avait pas cherché à éviter son triste
+sort. Cependant le prêtre voyant qu'il était
+aussi bien de ne pas hâter cette union
+malheureuse, en remit à plus tard, de lui
+même, l'accomplissement. Il dit qu'il allait à
+la rencontre d'un confrère et de quelques
+soeurs de charité qui faisaient à Dieu le sacrifice
+de leur vie pour le salut des pauvres
+indiens.</p>
+
+<p>Il y avait déjà au fort Providence quelques
+bonnes soeurs de Charité, dont tout le
+temps était consacré à instruire des vérités
+chrétiennes les jeunes personnes des diverses
+tribus qui passaient par ce fort. C'était l'une
+de ces religieuses, la soeur St. Joseph, une belle
+femme d'un peu plus de trente ans, qui avait
+converti la jeune Iréma, et avait inculqué
+dans son âme de si beaux sentiments de foi.
+Elle vint dans le camp des Couteaux-jaunes,
+parlant avec amour et douceur, aux femmes et
+aux jeunes filles, de la bonté de Jésus, de la
+grandeur de Marie, et de toutes les merveilles
+de la religion. Une femme de la tribu s'approchant
+de la jeune catéchiste lui dit:</p>
+
+<p>--Il y a, dans cette tente que tu vois ici, une
+vierge Litchanrée qui a beaucoup de chagrin.</p>
+
+<p>--Conduis-moi vers elle, répondit la religieuse.</p>
+
+<p>--Iréma assise sur sa natte, le visage caché
+dans ses mains, pleurait. La religieuse ne
+la reconnut pas d'abord: Tu as du chagrin,
+ma soeur? lui dit-elle. A cette voix suave
+l'indienne tressaillit et découvrit sa figure
+mouillée de larmes.</p>
+
+<p>--Iréma! s'écria la religieuse.</p>
+
+<p>--Ma mère chrétienne! dit en même temps
+Iréma.</p>
+
+<p>Et les deux jeunes femmes s'embrassèrent
+comme deux soeurs. Iréma, à la prière de la
+bonne religieuse, raconta le sujet de ses angoisses.
+Elle dit comment le grand-trappeur
+l'avait délivrée des mains du traître Hibou-blanc,
+et comment, plus tard, elle le vit lui-même
+prisonnier de ce renégat cruel, et voué,
+bien sûr, à une mort affreuse.</p>
+
+<p>--Ce grand-trappeur, murmura la religieuse,
+c'est un homme de coeur, un bon chrétien, et
+un guerrier terrible....</p>
+
+<p>--Oh! oui! et les indiens qui ne l'aiment pas,
+le craignent. Mais les Couteaux-jaunes seuls
+ne l'aiment point, et c'est le vieux chef--un
+blanc comme le grand trappeur--qui les a
+indisposés contre lui.</p>
+
+<p>--Que dis-tu, Iréma? le Hibou-blanc n'est
+pas un indien?</p>
+
+<p>--Oh! non! mais il vit au milieu de nous
+depuis bien des lunes....</p>
+
+<p>--Quelle singulière idée! s'écria la religieuse.</p>
+
+<p>--Et lui qui devrait être plus instruit que
+nous autres des choses de la religion, et qui
+devrait être meilleur aussi, il se moque de
+notre docilité à suivre les conseils de la robe
+noire, et se plaît à faire le mal.</p>
+
+<p>--C'est un blanc! un compatriote! un chrétien!
+s'écria la religieuse, ô mon Dieu! quel
+aveuglement et quelle perversité!</p>
+
+<p>Iréma raconta ensuite qu'elle avait promis
+d'épouser cet homme méprisable, s'il rendait
+la liberté à son prisonnier.</p>
+
+<p>--Et la lui a-t-il donnée? demanda la soeur.</p>
+
+<p>--Oui, répondit Iréma.</p>
+
+<p>--Et où est-il maintenant, le grand-trappeur?</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>--Il l'a peut-être fait assassiner?</p>
+
+<p>Iréma sentit un frisson lui courir dans tous
+les membres. Elle resta silencieuse pendant
+une minute, puis elle dit tout émue: S'il l'avait
+tué, est-ce que je serais libre?</p>
+
+<p>--Oui, certainement, répondit la soeur.</p>
+
+<p>Iréma vit comme un éclair de joie traverser
+son esprit. L'idée de la liberté, la pensée
+d'échapper au vieux chef, lui fit oublier
+un instant ce qu'elle devait au grand-trappeur.
+L'égoïsme eut un instant de triomphe, mais
+bientôt elle retomba dans une mélancolie profonde:
+Il n'y a pas d'alternative, pensa-t-elle
+tout haut, s'il est mort, je le pleurerai toujours,
+et s'il vit.... Elle acheva sa pensée par une
+douloureuse secousse de tête.</p>
+
+<p>Les Litchanrés arrivèrent. Ils dressèrent
+leurs tentes à l'ouest de la petite baie où s'élève
+le fort. Les forts ou les missions sont des
+terrains neutres, et l'on enterre la hache ou la
+carabine en y arrivant. Souvent aussi les
+plus heureuses réconciliations ont lieu alors,
+grâce au zèle et à la charité des saints missionnaires.</p>
+
+<p>Le Hibou-blanc comprit qu'il ne pouvait
+s'entourer de trop de précautions, ni employer
+trop de moyens pour parvenir à son but, la
+possession d'Iréma. Il fit des démarches auprès
+de la tribu ennemie, et lui proposa la
+paix. Il fut accueilli avec bienveillance, car
+les Litchanrés, bien que braves, n'aimaient
+guère à verser le sang. Encouragé, le Hibou-blanc
+convoqua une grande réunion des deux
+tribus, et fit un long discours pour leur démontrer
+qu'elles devaient s'unir, se fondre en
+une seule, et n'avoir plus que les mêmes
+wigwams, et le même chef. Plusieurs murmurèrent,
+disant qu'ainsi les Litchanrés, qui
+n'avaient plus de chef, seraient soumis aux
+Couteaux-jaunes.</p>
+
+<p>--Je suis vieux, dit le Hibou-blanc, mes
+jours ne seront pas nombreux, et, alors, vous
+choisirez un chef parmi les Litchanrés. Ainsi
+chaque tribu sera traitée avec justice. En
+attendant je vais épouser une fille de la tribu
+des Litchanrés, et cimenter, par là, l'union des
+deux tribus.</p>
+
+<p>--C'est bien! dirent les Litchanrés, mais si
+par la volonté du Grand-Esprit notre chef
+bien-aimé revenait, tu lui céderais la place.</p>
+
+<p>--Kisastari? demanda le Hibou-blanc en
+éclatant de rire.</p>
+
+<p>--Oui, Kisastari! répondirent les Litchanrés.</p>
+
+<p>--Oh! oui! je le promets....</p>
+<br><br>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>LES VIEILLES CONNAISSANCES.</h3>
+<br>
+
+<p>
+--<i>Aures habent et non audient</i>! dit l'ex-élève
+fatigué de héler un canot qui passait loin de
+lui, sur le grand lac.</p>
+
+<p>--<i>Well</i>! <i>let them go</i>!... C'est nous les rejoindre,
+ajouta John.</p>
+
+<p>--C'est un canot de missionnaires, dit Baptiste.</p>
+
+<p>--On voit les robes-noires, continua Félix.</p>
+
+<p>--Je ne sais pas si les Couteaux-jaunes sont
+arrivés au fort, reprit l'ex-élève.</p>
+
+<p>--<i>The Yellow knives</i>? demanda John <i>I
+guess so</i>!...</p>
+
+<p>--On le saura bientôt, dit Baptiste, car dans
+six heures on touchera terre.</p>
+
+<p>Le canot qui passait au large de celui de
+nos chasseurs Canadiens était, en effet, l'un
+des canots de la mission. Deux prêtres, trois
+religieuses et deux indiens le montaient.
+C'était le missionnaire de Providence qui
+revenait de la mission de St. Joseph et du
+fort Résolution, avec le nouveau missionnaire
+et les soeurs de charité que nous avons rencontrés
+déjà. Trois des guides engagés au
+fort Chippeway amenaient le canot chargé de
+provisions.</p>
+
+<p>Les trappeurs canadiens arrivèrent à Providence
+en même temps que les missionnaires.
+Ils furent bien accueillis et se hâtèrent, à l'exception
+de John, d'aller à confesse, comme, du
+reste, c'était leur coutume. Ils avaient toujours
+quelques peccadilles sur la conscience, et aujourd'hui
+surtout, ils n'étaient pas parfaitement
+rassurés sur la légèreté de la faute qu'ils
+avaient commise en scalpant quelques uns de
+leurs ennemis.</p>
+
+<p>Le Hibou-blanc éprouva du mécontentement,
+et peut-être de la frayeur, à la vue des
+canadiens, quand il les rencontra. C'était
+près de la chapelle, le jour même de leur arrivée.
+Il était allé demander au missionnaire
+à quelle heure Iréma et lui pourraient se présenter
+pour être mariés. L'ex-élève lui lança
+un regard oblique plein de menaces, et John
+lui dit: <i>Take care</i>! <i>by God</i>! Baptiste et Félix
+lui avaient montré le poing. Affaire d'habitude
+ou distraction, car le coeur était pur et la
+confession avait été bonne.</p>
+
+<p>Cependant le Hibou-blanc comptait sur ses
+nouveaux alliés pour apaiser les canadiens.
+Et il n'avait pas tort. Quand l'ex-élève et ses
+amis connurent les dispositions des Litchanrés,
+ils se dirent qu'ils n'avaient plus rien à voir
+dans les affaires de ces indiens: mais restait
+toujours le grand-trappeur qui n'était pas assez
+vengé.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le Hibou-blanc, fier et
+insolent, se rendit à la tente d'Iréma, qui ne
+pouvait se résoudre à partir, et, moitié menaçant,
+moitié doucereux, il l'entraîna vers le fort.
+Couteaux-jaunes et Litchanrés suivirent en
+chantant et dansant. Iréma fondait en larmes
+quand elle entra dans l'humble chapelle en bois
+rond. Le missionnaire supplia le Hibou-blanc
+de rendre à la pauvre indienne la promesse
+arrachée dans un moment fatal.</p>
+
+<p>--J'ai attendu assez longtemps, dit le Hibou-blanc,
+vos prières sont inutiles.</p>
+
+<p>--Mais cette femme ne vous aime pas.</p>
+
+<p>--Elle a promis de m'épouser!</p>
+
+<p>--Vous la rendrez malheureuse et vous serez
+malheureux vous-même.</p>
+
+<p>--C'est mon affaire.</p>
+
+<p>Les chasseurs canadiens étaient là, bondissant
+de rage, mais n'osant parler haut sans permission.</p>
+
+<p>--S'il était à la porte! grinça l'ex-élève.</p>
+
+<p>--Il ne l'aura pas longtemps! fit Baptiste....</p>
+
+<p>--A nous quatre, dit Félix, on peut en tordre
+joliment de ces Hiboux.</p>
+
+<p>--<i>Upon my soul</i>! murmura John en serrant
+les poings.</p>
+
+<p>--Vous n'êtes pas indien? demanda le missionnaire
+au vieux chef.</p>
+
+<p>Le renégat fit un pas en arrière, et devint
+livide.</p>
+
+<p>--Qui vous a dit cela? répliqua-t-il.</p>
+
+<p>--Ceux qui vous connaissent, repartit le
+prêtre.</p>
+
+<p>Le Hibou-blanc promena autour de lui un
+regard anxieux; il aperçut les chasseurs Canadiens
+et se mit à trembler de rage: Je suis
+libre de vivre ici ou ailleurs, et de la façon
+qu'il me plaît, répondit-il au missionnaire.</p>
+
+<p>--C'est vrai, mais je ne puis vous marier sans
+savoir votre nom.</p>
+
+<p>Le Hibou-blanc passa sa main ridée sur son
+front couvert de sueurs, il hésita une minute,
+puis, à la fin, convaincu que personne, au
+milieu de cette solitude lointaine, ne le connaissait
+ou n'avait entendu parler de lui, il
+reprit son assurance arrogante et dit à haute
+voix: Je m'appelle José Racette!</p>
+
+<p>--Racette! crièrent deux échos....</p>
+
+<p>Une angoisse horrible saisit le vieux chef.
+Il se maudit d'avoir été assez bête pour dire
+son nom, car il vit qu'il était connu. L'ex-élève
+et Baptiste s'étaient approchés, la terreur
+ou la colère peinte sur la figure. Ils ne disaient
+rien et regardaient avec une fixité brûlante
+le vieux renégat. D'un autre côté, une
+jeune religieuse, l'amie d'Iréma, s'était affaissée
+sur le sol.... On se hâta de lui porter secours.</p>
+
+<p>Elle reprit ses sens, mais ses yeux se détournèrent
+avec horreur de Racette, et se reposèrent
+avec pitié sur Iréma.</p>
+
+<p>--Que veut dire ceci? demanda le prêtre;
+que ceux qui savent quelque chose parlent!
+Je le permets, et Dieu le veut....</p>
+
+<p>Alors l'ex-élève s'écria, content de donner
+cours à son indignation:</p>
+
+<p>--Racette! quoi! c'est vous, misérable! vous,
+un voleur de grand chemin! un ravisseur de
+jeunes filles, un assassin! un échappé du pénitencier!
+qui vous cachez ainsi sous le masque
+de l'indien pour échapper à la justice des
+hommes, et continuer vos oeuvres damnées!
+ah! si le prêtre me le permet, vous ne tuerez
+plus personne! Et, disant cela, il levait son
+bras armé du terrible couteau. Ses compagnons
+l'encourageaient de leurs frémissements.
+Le prêtre l'arrêta.</p>
+
+<p>--Êtes-vous chrétien? dit-il avec force, est-ce
+ainsi que vous pratiquez la charité?</p>
+
+<p>--L'a-t-il pratiquée, lui, le maudit! quand il
+s'est fait voleur? quand il a enlevé une enfant
+de douze ans? quand il s'est caché dans une
+cave pour tuer Djos! Djos, mon ami, Djos le
+pèlerin de Ste. Anne?... L'a-t-il pratiquée encore
+dernièrement quand il a tué le grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Il tué le grand-trappeur? demanda le
+prêtre avec émotion.</p>
+
+<p>--Je ne l'ai pas tué, répondit Racette, puisque
+voilà le prix de sa liberté. Il montrait
+Iréma.</p>
+
+<p>--Où est-il le grand-trappeur? demanda le
+missionnaire.</p>
+
+<p>--Dans la forêt, libre et heureux, répliqua
+le Hibou-blanc.</p>
+
+<p>--Ici! répondit une voix sonore.</p>
+
+<p>Tous les yeux se tournèrent du côté d'où
+venait la voix. Un cri s'éleva: Le grand-trappeur!</p>
+
+<p>En effet, le grand-trappeur entrait.</p>
+
+<p>L'ex-élève, Baptiste, John et Félix se précipitèrent
+vers leur compagnon et le pressèrent
+dans leurs bras avec tous les transports de la
+plus vive ivresse.</p>
+
+<p>--Vous voyez qu'il est vivant et libre, reprit
+Racette avec une audace incroyable, vous savez
+mon nom, monsieur le missionnaire, mariez-nous!</p>
+
+<p>Iréma poussa une plainte profonde.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, il faut
+donc que je me sacrifie?... Mais il est sauvé!</p>
+
+<p>--Iréma, s'écria le grand-trappeur, pauvre
+enfant! console-toi!...</p>
+
+<p>--Je me consolerai puisque je vous ai
+sauvé la vie, même en perdant le bonheur et
+la liberté.</p>
+
+<p>--Que veux-tu dire, Iréma?</p>
+
+<p>Le prêtre répondit: Elle a promis d'épouser
+le chef, s'il vous rendait la liberté....</p>
+
+<p>--Le traître! gronda le grand-trappeur, il
+avait embusqué ses guerriers pour m'assassiner.</p>
+
+<p>Un frisson d'horreur courut dans l'assemblée.</p>
+
+<p>La jeune religieuse, revenue de son évanouissement,
+mais encore livide de surprise et de
+peur, écoutait en frémissant les révélations de
+toutes sortes.</p>
+
+<p>--Tu es libre, dit le missionnaire à la jeune
+Iréma, tu peux épouser le mari de ton choix.</p>
+
+<p>La jeune fille, folle de joie, se jeta dans les
+bras de la soeur St. Joseph.</p>
+
+<p>--Vous, Hibou-blanc, continua le missionnaire,
+reprenez votre nom de José Racette et
+allez vous faire pendre ailleurs.</p>
+
+<p>--Racette! José Racette! hurla le grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Eh bien! oui! repartit le renégat avec
+cynisme, ce nom-là te fait-il peur aussi?</p>
+
+<p>--Racette! José Racette! le maître d'école!</p>
+
+<p>--Oui! Racette, José Racette, le maître
+d'école! répéta, en se moquant, le vieux chef.</p>
+
+<p>--Misérable! je te trouverai donc toujours
+sur mon chemin? vociféra le grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Et toi, qui es-tu donc? demanda le Hibou-blanc.</p>
+
+<p>--Moi! moi!... qu'est-ce que cela te fait?
+Va-t-en, ou....</p>
+
+<p>--Vous connaissez Racette? demanda l'ex-élève
+au grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Hélas! si je l'ai connu!...</p>
+
+<p>--Pas mieux que moi, toujours! Si vous
+saviez tout le mal qu'il a fait! Si vous saviez
+comme il a persécuté le meilleur de mes amis,
+Djos, le pèlerin de Ste. Anne!</p>
+
+<p>Une pâleur affreuse couvrit la figure honnête
+du trappeur. L'ex-élève continua: Pauvre
+Djos! s'il n'avait pas eu tant d'ennemis il
+vivrait encore sans doute et serait heureux!...
+son enfant ne serait point orphelin, sa femme
+ne serait pas veuve!...</p>
+
+<p>--Sa femme veuve! fit le grand-trappeur,
+d'une voix étranglée.</p>
+
+<p>--Veuve depuis vingt ans passés, reprit
+l'ex-élève--si elle ne s'est pas remariée, bien
+entendu....</p>
+
+<p>--Tu te trompes, mon ami, repartit le grand-trappeur,
+tout frémissant, Djos a tué sa femme
+dans un moment de folie....</p>
+
+<p>--Sa femme? s'il l'avait tuée je ne l'aurais
+pas vue, je ne lui aurais pas parlé il y a cinq
+ans!... c'est la femme de Picounoc qu'il a
+tuée... et encore on ne sait pas si c'est lui
+qui l'a tuée....</p>
+
+<p>Le grand-trappeur, défait, tremblant comme
+un homme qui tombe épuisé par les tortures,
+s'appuya sur ses amis Baptiste et l'ex-élève.
+L'eau ruisselait froide de ses tempes, et ses
+dents claquaient. L'ex-élève continua: Moi,
+j'ai toujours cru que Picounoc avait tué sa
+femme lui-même et peut-être tué Djos aussi,
+car il aimait Noémie, la femme de Djos, et
+quand on aime comme cela....</p>
+
+<p>--Pitié! mon Dieu! pitié! s'écria tout-à-coup
+le grand-trappeur. Et il tomba à genoux
+les mains levées vers le ciel.</p>
+
+<p>--Qu'avez-vous donc? demanda le missionnaire.</p>
+
+<p>Tout le monde le regardait avec étonnement.
+La jeune religieuse s'était levée.</p>
+
+<p>--Noémie! Noémie! s'écria-t-il de nouveau,
+me pardonneras-tu? me pardonneras-tu?</p>
+
+<p>La stupeur se peignit sur toutes les figures;
+on sentit un frisson courir dans la foule....</p>
+
+<p>--Noémie, reprit-il, ô ma femme bien aimée!</p>
+
+<p>--Sa femme? murmure-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>--Djos! le Pèlerin de Ste Anne! c'est moi!...
+oui... c'est moi! ajouta le grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Toi, s'écrièrent ensemble l'ex-élève et
+Baptiste!...</p>
+
+<p>--Lui! dirent les autres.</p>
+
+<p>--Mon frère! mon frère! exclama une voix
+douce et frémissante.</p>
+
+<p>Et, de nouveau, les vieux amis se serrèrent
+coeur contre coeur.</p>
+
+<p>--Elle n'est pas morte! je ne l'ai pas tuée!
+disait, au milieu de ses sanglots, le grand-trappeur!
+Elle n'est pas morte!... Je ne l'ai pas
+tuée!...</p>
+
+<p>--Mon frère! mon frère! s'écria de nouveau
+la douce voix de femme! Et une jeune religieuse,
+s'échappant des bras d'Iréma, vint
+tomber dans ceux du grand-trappeur:</p>
+
+<p>--Je suis Marie-Louise, ta petite soeur
+Marie-Louise!</p>
+
+<p>--Marie-Louise! tu es Marie-Louise? Ah!
+Mon Dieu! Mon Dieu! et le grand-trappeur,
+fort contre les tortures, fort contre le malheur,
+s'affaissa lourdement sous le poids de son
+étrange félicité.... Le Hibou blanc se
+glissa dehors; plusieurs l'entendirent crier.</p>
+
+<p>--Malédiction! malédiction! je l'ai tenu un
+jour et je l'ai laissé échapper.</p>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h2>TOME II</h2>
+
+
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+<br><br>
+
+<h3>
+LA COUR CRIMINELLE</h3>
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>LE RETOUR AU VILLAGE.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Jeudi le 28 septembre 1871, Picounoc serra
+sa dernière gerbe de blé. Il avait rudement
+fauché depuis un mois, et les épis, après avoir
+javelé sur le champ, avaient été liés en gerbes,
+puis transportés sur les grandes charrettes,
+dans les <i>tasseries</i>. La récolte était bonne;
+le temps s'était tenu au beau, et les grains:
+avoine, orge, blé, seigle et sarrasin, tout se
+sauvait en bon état. Aussi, Picounoc était de
+joyeuse humeur, et, ce jour-là, il fêtait la grosse
+gerbe. Il avait bien, pour être gai, une autre
+raison non moins valable: il épousait, dans
+quelques jours, la femme aimée depuis vingt
+ans, et Marguerite sa fille allait, en même
+temps, devenir l'épouse d'un jeune avocat
+riche de talents et d'espérances.</p>
+
+<p>Il s'en allait midi. Marguerite balayait la
+<i>place</i>, car sa future position de grande dame
+ne la rendait ni vaine, ni paresseuse. Le balai
+de cèdre ramassait net les petits brins de paille,
+les légers flocons de laine et les mille parcelles
+de toutes sortes de choses qui émaillent nos
+planchers, après un bout de temps de travail
+au métier, de serrée, ou de filage. Des rayons
+de soleil entraient par les fenêtres comme
+des glaives d'or, et la poussière, au moindre
+souffle, se mettait à tourbillonner follement
+dans ces rayons. Tout à coup Marguerite
+s'arrêta, surprise, à l'aspect d'un étranger qui
+frappa à la porte. Cet étranger portait deux
+pistolets à sa ceinture et une carabine. Mais
+retournons de quelques heures en arrière, et
+racontons bien chaque chose en son temps.</p>
+
+<p>Deux hommes inconnus étaient débarqués
+durant la nuit à Batiscan. Ils venaient de
+loin. L'un des deux se rendit à pied à
+Deschambeault, et l'autre traversa au sud, dans
+la chaloupe qui fait régulièrement, chaque
+jour, le trajet de Batiscan à St. Pierre Lesbecquets,
+pour accommoder les voyageurs qui
+veulent prendre les bateaux de Montréal ou
+de Québec. Celui qui avait pris le chemin
+de Deschambeault, pouvait compter quarante
+quatre ans et ne paraissait pas en avoir
+plus de trente six, tant il avait de gaieté
+dans les yeux, et tant riait toujours sa figure
+bronzée. Il était de taille moyenne, un peu
+sec, nerveux et vif. Il portait une longue barbe
+noire; du reste, tous deux étaient riches de
+barbe et de cheveux. L'autre semblait porter
+sur ses puissantes épaules un fardeau de
+douleurs. Ce n'est pas à dire qu'il était courbé;
+il se tenait droit, le front haut, l'oeil ferme,
+et l'on se détournait pour le voir en murmurant:
+c'est un bel homme! Il avait quarante
+deux ans, je crois. S'ils n'eussent pas été des
+hommes de fer, des marcheurs infatigables, ils
+se seraient fait conduire en voiture; mais la
+voiture, ils jugeaient que c'était bon pour des
+femmes ou des malades, et, depuis nombre d'années
+ils n'en avaient éprouvé ni les commodités,
+ni les inconvénients. Ils venaient de loin, ces
+hommes, et l'un d'eux n'avait pas vu depuis
+vingt ans les flots d'émeraude du plus beau
+fleuve du monde, ni les campagnes riantes qui
+l'entourent comme d'un ceinturon d'argent.
+Inutile de vous décliner les noms de ces étrangers,
+vous les avez jetés au vent: le grand-trappeur
+et l'ex-élève! Eh bien! oui, l'ex-élève
+et le grand-trappeur qui s'en viennent embrouiller
+les cartes et gâter le jeu de Picounoc,
+au moment où il va gagner la partie. Le
+grand-trappeur risque tout pour tout, et il le
+sait bien. Il n'a pas tué sa femme, c'est vrai;
+mais il en a tué une autre, et il est meurtrier.
+S'il se fait connaître, il sera arrêté, jeté en prison;
+il s'assiéra sur le banc des accusés, et qui
+sait? il montera peut-être sur l'échafaud. S'il
+demeure inconnu, il verra sa femme, qui se
+croit veuve et libre depuis vingt ans, passer
+enfin dans les bras d'un autre!... Effrayante
+alternative! Mais ne pourrait-il pas se faire
+connaître de sa femme seulement, lui dire de
+vendre ses biens et l'emmener vivre ailleurs?
+C'est à cette dernière décision qu'il s'est arrêté
+en effet. Il saute de la chaloupe sur le rivage
+et monte la côte escarpée de l'Eglise de St.
+Pierre Lesbecquets. Il faisait nuit encore. Il
+ne voulut pas, comme la plupart des autres
+voyageurs, s'arrêter aux maisons de pension
+pour dormir et déjeuner ensuite. Une force
+mystérieuse le poussait vers Lotbinière; une
+pensée unique l'absorbait tout entier: revoir
+sa femme et son enfant. Mais que de craintes!
+que d'angoisses serraient son âme! Noémie
+vit-elle encore? et, si le chagrin ne l'a
+pas tuée, est-elle demeurée fidèle à son premier
+amour? Elle était encore vivante et libre
+il y a cinq ans; l'ex-élève l'a vue alors et lui a
+parlé.... Mais cinq ans c'est long, quand on
+considère tout ce qui peut arriver dans cinq
+jours! Et l'enfant, le petit Victor, qu'est-il
+devenu? Bientôt il aura une réponse à toutes
+ces questions, et c'est ce qui l'effraie. Il
+a peur de la vérité. Il eut pu, dans la
+traversée, s'informer de bien des personnes et
+apprendre beaucoup de choses, mais il n'avait
+osé parler. Les gens l'avaient regardé avec une
+certaine curiosité, mais personne ne le fit
+sortir de son mutisme.</p>
+
+<p>Parmi les passagers de la chaloupe se trouvait
+un jeune homme d'une tournure élégante
+et d'une excellente éducation. Ses manières
+affables et son discours intéressant, semé de
+saillies originales, le firent de suite remarquer
+de tous. Il se trouvait assis auprès du grand-trappeur.
+Plusieurs personnes lui demandèrent
+son avis sur certaines matières, les
+chances qu'elles pouvaient avoir de gagner un
+procès intenté dans telle circonstance ou pour
+telle raison. Toujours il répondit avec franchise
+et prudence. Ceux qui ne le connaissaient
+point comprirent qu'il était avocat. En
+effet, c'était Victor Letellier qui montait de
+Québec pour la fête de la grosse-gerbe. Lui
+non plus ne prit pas le temps de dormir,
+mais il déjeuna et loua un cocher. La distance
+entre la traverse de St. Pierre et la concession
+St. Eustache, à Lotbinière, est de six
+lieues. Le chemin est coupé par des ravins
+profonds et rempli d'ornières, dès que le soleil,
+moins chaud, refuse d'aider les fossés à pomper
+l'eau: c'est-à-dire qu'il faut trois heures au
+moins, et plus souvent quatre, aux cochers
+de la campagne pour aller d'un lieu à l'autre.</p>
+
+<p>Le jeune avocat atteignit le grand-trappeur
+un peu en bas de l'église de St. Jean-des-Chaillons,
+dans l'anse du Calvaire. Il le
+reconnut pour un de ses compagnons de chaloupe:
+C'est un marcheur à ce qu'il paraît!
+pensa-t-il: après tout il peut se faire qu'il ne
+dédaigne pas la voiture.... Arrête, <i>charretier</i>,
+fit-il, quand il arriva près du voyageur.</p>
+
+<p>Le cocher arrêta.</p>
+
+<p>--Montez-donc dans ma voiture, Monsieur;
+puisque nous allons du même côté nous pouvons
+aller dans la même voiture.</p>
+
+<p>--Je vous avoue que j'aime bien à marcher...
+répondit le grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Vous aimez peut-être à jaser aussi; nous
+causerons pour tuer le temps....</p>
+
+<p>Le grand-trappeur sentit son coeur battre
+fort dans sa poitrine, et il eut comme un éblouissement:
+Après tout, se dit-il, il faut que je
+finisse par interroger quelqu'un, et par tout
+savoir.</p>
+
+<p>Il prit place dans la voiture, à côté du
+jeune avocat.</p>
+
+<p>--Vous allez dire que je suis bien curieux,
+reprit le jeune homme; mais, allez-vous loin
+de ce pas?</p>
+
+<p>--Je me rends à Lotbinière.</p>
+
+<p>--A Lotbinière? c'est là que je vais aussi.
+Vous n'êtes pas de la paroisse?</p>
+
+<p>--Non, Monsieur.</p>
+
+<p>--Non, car je vous connaîtrais. Venez-vous
+de loin?</p>
+
+<p>--Du grand lac des Esclaves....</p>
+
+<p>--Ah! vous êtes chasseur?</p>
+
+<p>--Depuis vingt ans....</p>
+
+<p>--Je vois à votre accoutrement....</p>
+
+<p>--Mon fusil et mes pistolets ne m'ont jamais
+quitté, et il m'en coûte de m'en séparer.</p>
+
+<p>--Je comprends cela; mais, si vous demeurez
+quelque temps ici, vous finirez par
+vous accoutumer à ne vous en pas servir....</p>
+
+<p>La conversation tomba. Après quelques
+minutes le jeune avocat reprit:</p>
+
+<p>--Vous avez peut-être rencontré, là-bas, un
+chasseur canadien du nom de Paul Hamel.</p>
+
+<p>--Paul Hamel! l'ex-élève? ah! c'est mon
+meilleur ami....</p>
+
+<p>--C'est aussi l'ami de ma famille... un
+brave et joyeux garçon... le camarade d'enfance
+de mon père... je l'ai vu, il y a cinq
+ans, et je vous assure que ses récits de voyage
+m'ont fort amusé....</p>
+
+<p>--Il est revenu au pays avec moi, balbutia
+le grand-trappeur que l'émotion agitait comme
+la fièvre.</p>
+
+<p>--Vraiment! alors nous le verrons?</p>
+
+<p>--Il doit traverser dans quelques jours....</p>
+
+<p>--Ma mère aura du plaisir à le revoir....</p>
+
+<p>--Vous demeurez à Lotbinière?</p>
+
+<p>--J'y suis né; mais je demeure à Québec,
+et je suis avocat....</p>
+
+<p>--Vous êtes avocat! fit le grand-trappeur
+avec surprise.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur; cela vous étonne! vous me
+trouvez jeune, et vous doutez de ma science
+sans doute.</p>
+
+<p>--Non, car je vous ai entendu parler fort
+sagement, cette nuit, dans la chaloupe....
+Ah! vous êtes avocat!</p>
+
+<p>Et le grand-trappeur demeura plongé dans
+une réflexion profonde.</p>
+
+<p>--Si je puis vous être utile, Monsieur, reprit
+Victor, ce sera de tout mon coeur.</p>
+
+<p>Après un silence assez long le grand-trappeur
+reprit:</p>
+
+<p>--Il y a une affaire dont j'aimerais à vous
+parler... je serais curieux de connaître votre
+opinion sur certaines choses!...</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que c'est, monsieur? je suis
+heureux de pouvoir vous obliger.</p>
+
+<p>--Oh! cela ne me regarde pas directement,
+c'est pour un ami....</p>
+
+<p>--N'importe! parlez toujours, parlez pour
+votre ami.</p>
+
+<p>--Il a tué!... balbutia l'étranger.</p>
+
+<p>--Ah! certes! c'est grave, dit l'avocat....</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, c'est grave, mais il croyait
+avoir droit de tuer....</p>
+
+<p>--Etait-ce à la guerre? demanda en riant
+le jeune homme.</p>
+
+<p>--Ah! monsieur, je sais qu'à la guerre on
+peut tuer, on doit tuer même....</p>
+
+<p>--C'est une plaisanterie que j'ai faite, monsieur,
+continuez je vous prie.</p>
+
+<p>--Il a tué sa femme......pardon! il croyait
+tuer sa femme et il a tué la femme d'un autre...</p>
+
+<p>--C'est assez singulier; voyons! comment
+cela?</p>
+
+<p>--On lui disait que sa femme était infidèle...</p>
+
+<p>--Et il l'a tuée sur un soupçon? le malheureux!</p>
+
+<p>--Il ne l'a pas tuée, c'en est une autre qu'il a
+tuée.</p>
+
+<p>--Je ne comprends pas bien; expliquez l'affaire
+plus au long.</p>
+
+<p>--Voici, monsieur. On lui dit: Va à telle
+heure, en tel endroit, et tu trouveras ta femme,
+dans les bras de quelqu'un. Et le malheureux
+obéit à cette parole infâme, va où on lui dit
+d'aller, et tue, comme je vous l'ai dit, une
+femme qui n'est pas la sienne.</p>
+
+<p>--Mais comment se fait-il qu'il ne se soit
+pas aperçu de sa méprise avant de frapper?
+demanda le jeune avocat....</p>
+
+<p>--Ah! monsieur, tout était arrangé pour le
+tromper... c'est quelque chose d'inouï...
+d'infernal.... Et les poings du grand-trappeur
+se crispèrent, et un frisson parcourut son corps.
+Le jeune avocat soupçonna que l'ami dont parlait
+cet étranger n'existait pas, mais qu'il était
+bien lui-même le héros de ce drame.</p>
+
+<p>--Voilà la plus étrange affaire, reprit Victor,
+que j'aie jamais vue! c'était donc une conspiration
+contre votre ami? un piége infâme,
+mais habilement tendu?...</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, c'était tout cela....</p>
+
+<p>--C'est une cause magnifique, et que j'aurais
+du plaisir à défendre... mais où trouver
+des preuves de ce que vous avancez, ou plutôt
+de la ruse dont on s'est servie pour tromper
+votre ami?...</p>
+
+<p>--Des preuves? je n'en connais point...
+rien que l'honnêteté du meurtrier....</p>
+
+<p>--Ce n'est pas assez.</p>
+
+<p>--Et si le meurtrier était convaincu d'avoir
+tué cette femme, sans qu'il pût prouver que
+c'est par suite d'une erreur et d'une embûche
+criminelle tendue à sa bonne foi?</p>
+
+<p>--Il serait condamné....</p>
+
+<p>--A mort?</p>
+
+<p>--A mort!</p>
+
+<p>Le front rembruni du grand-trappeur s'inclina,
+une légère pâleur couvrit sa figure.</p>
+
+<p>--Mais, dites donc, est-ce qu'il n'a pas été
+arrêté, votre ami? demanda le jeune homme.</p>
+
+<p>--Non, monsieur,... il s'est sauvé....</p>
+
+<p>--Il a bien fait, et je ne lui conseille pas de
+revenir....</p>
+
+<p>Un long silence suivit. Les voyageurs passèrent
+la petite rivière du Chêne qui sépare,
+au fleuve, Ste. Emmélie de St. Jean, puis ils arrivèrent
+à la grande rivière. La grande rivière
+du Chêne est parsemée, à son embouchure, de
+petites îles ombragées de chênes et d'érables.
+Un pont magnifique relie la côte est à l'une
+de ces îles, et un autre pont plus petit va de
+l'île à l'autre rivage. Il ne coule sous ce dernier
+pont, qu'un mince bras de la rivière
+qu'on appelle le canal. Une centaine de
+maisons sont assises coquettement sur la rive
+occidentale, au pied du coteau que domine
+une jolie église gothique. C'est un immense
+bocage où serpentent les ondes d'une rivière, où
+s'agite un essaim de travailleurs, d'où s'élèvent
+les fumées bleues de cent foyers. Les voyageurs
+passèrent devant la maison du bossu.
+Une vieille femme à l'air anxieux et triste
+sortait de cette maison.</p>
+
+<p>--Voulez-vous m'emmener à St. Eustache?
+demanda-t-elle au cocher, je suis invitée à la
+fête de la grosse gerbe, et, si je me rends à pied,
+je ne pourrai pas danser, je serai trop lasse.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur regarda le jeune avocat
+d'un air interrogateur.</p>
+
+<p>--C'est une pauvre folle, dit le jeune homme,
+répondant au désir de son compagnon.</p>
+
+<p>--Une folle! comment la nommez-vous?</p>
+
+<p>--Geneviève!</p>
+
+<p>--Geneviève! exclama le grand-trappeur,
+et ses yeux se fixèrent comme deux tisons sur
+la malheureuse femme.</p>
+
+<p>Le cocher passait sans faire attention aux
+paroles de Geneviève.</p>
+
+<p>--Arrêtez-donc, dit Victor, nous allons la
+prendre avec nous: je paierai; soyez tranquille.</p>
+
+<p>--Ah! ce n'est pas le paiement que je regarde,
+répliqua le cocher, ni la charge: mon
+cheval est bon; mais une folle avec vous,
+Monsieur?...</p>
+
+<p>Le jeune avocat se prit à rire.</p>
+
+<p>--Bah! dit-il, la compagnie de cette folle
+est moins dangereuse que la compagnie de bien
+des fines....</p>
+
+<p>Geneviève s'assit à côté du cocher. Le
+bossu entr'ouvrit sa porte, et le jeune avocat
+la salua d'un air un peu railleur.</p>
+
+<p>--Mon tour de rire viendra peut-être, grinça
+le bossu.</p>
+
+<p>--Quel est cet homme? demanda le grand-trappeur.</p>
+
+<p>--C'est un nommé Chèvrefils! bossu, marchand
+et riche....</p>
+
+<p>Le bossu avait entendu la question du
+grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Je ne vous demande pas votre nom à
+vous, filez donc votre route! vociféra-t-il....</p>
+
+<p>Le grand-trappeur sourit disant:</p>
+
+<p>--Il est de mauvaise humeur, je crois?</p>
+
+<p>--Oui, et pour cause... j'épouse bientôt une
+jeune fille qu'il voulait acheter avec sa fortune...</p>
+
+<p>--C'est un lâche!... payer pour se faire
+aimer! ah!...</p>
+
+<p>--Et c'est que Marguerite est jolie....</p>
+
+<p>--Marguerite, que vous la nommez?</p>
+
+<p>--Marguerite Saint Pierre, Monsieur.</p>
+
+<p>--Saint Pierre? Saint Pierre? murmura l'étranger....</p>
+
+<p>--Son père est connu dans la paroisse sous
+le surnom de Picounoc.</p>
+
+<p>--Picounoc! s'écria le grand-trappeur!...</p>
+
+<p>--Est-ce que vous le connaissez? monsieur.</p>
+
+<p>--Non, non... mais c'est un curieux nom,
+tout de même.... Et c'est un habitant, ce
+Picounoc?</p>
+
+<p>--Oui monsieur, et fort à son aise.</p>
+
+<p>--Vraiment! vraiment! c'est bon, cela ne
+nuit pas. Et a-t-il plusieurs enfants? dit tout
+ému le grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Non, monsieur, il n'a que la fille que je
+vais épouser....</p>
+
+<p>--Que cette fille-là?</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, il est veuf; sa femme
+est morte depuis bien longtemps.</p>
+
+<p>--Bien longtemps?</p>
+
+<p>--Oui monsieur....</p>
+
+<p>--Comment? de quelle mort?</p>
+
+<p>--Je ne le sais pas.</p>
+
+<p>--Vous ne le savez pas?</p>
+
+<p>Victor, au souvenir de cette mort, se sentait
+mal à l'aise, et aurait voulu changer le
+sujet de la conversation. Il crut un instant
+que l'étranger connaissait le drame de la mort
+de cette femme, et voulait jouer avec la douleur
+ou la honte du fils du meurtrier, il leva
+sur son compagnon des yeux chargés de chagrins
+et de reproches....</p>
+
+<p>--Non, monsieur, je ne le sais pas, dit-il.</p>
+
+<p>--Je le sais, moi! dit la folle, d'un air
+content....</p>
+
+<p>--Geneviève! cria le jeune homme.</p>
+
+<p>--Je le sais moi! cria toujours l'infortunée...
+et je vais le dire.</p>
+
+<p>--Geneviève! si vous n'êtes pas raisonnable,
+vous allez descendre de la voiture....</p>
+
+<p>--Je le sais, moi! répéta-t-elle une troisième
+fois, mais je ne le dirai pas, hein, Victor? non,
+je ne dirai pas que c'est ton père qui l'a tuée,
+car....</p>
+
+<p>--Geneviève, tu es folle et tu ne sais pas
+ce que tu dis, répliqua le jeune avocat. Et,
+dans son trouble, il ne vit pas l'étonnement
+qui bouleversa tout-à-coup la figure de son
+compagnon. Geneviève éclata de rire.</p>
+
+<p>--C'est un tour de Picounoc, ça, dit-elle...
+c'est un tour de Picounoc, un tour infernal
+qui a perdu ton brave homme de père....</p>
+
+<p>Le grand-trappeur regardait avec admiration
+ce jeune homme intelligent et beau qu'il
+n'osait encore appeler son fils, dans la crainte
+de le voir sourire avec ironie. Il sentait le besoin
+de serrer sur son coeur l'enfant de son amour,
+et il comprenait qu'il n'était qu'un étranger
+aux yeux de cet enfant. Il se reconnaissait
+dans cette figure ouverte, dans ce geste noble,
+dans ce maintien digne. Il avait ce front
+élevé, ce regard doux et parfois flamboyant,
+il avait cet âge et cette beauté quand le malheur,
+après deux ans de répit, s'acharna de
+nouveau à lui pour ne plus lui laisser jamais
+une heure de félicité.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent au village et la voiture s'arrêta
+à la porte d'une maison de chétive apparence.</p>
+
+<p>--C'est la demeure de ma mère, dit le jeune
+avocat: je regrette de ne pouvoir vous conduire
+plus loin.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur était comme un homme
+ivre. Il ne se rendait plus compte de ses idées;
+Il éprouvait à la fois toutes les sensations de la
+joie et de la douleur, de la crainte et de l'espérance.
+Sa tête bourdonnait et le sang, remontant
+du coeur à sa figure, lui brûlait le
+front. Il porta à ses yeux la manche de sa vareuse
+de toile pour dissimuler ses larmes.</p>
+
+<p>--Voulez-vous entrer, monsieur? demanda
+Victor, vous n'avez pas déjeuné; vous prendrez
+une tasse de thé avant de continuer votre
+route.</p>
+
+<p>--Vous offrez de si bon coeur que je ne
+saurais refuser, répondit le grand-trappeur.</p>
+
+<p>Et il descendit de la voiture, avec son fusil
+à la main et ses pistolets à la ceinture.</p>
+
+<p>--Entrez-vous, Geneviève? demanda Victor
+à la folle.</p>
+
+<p>--Non, j'ai peur de ces armes-là--elle montrait
+la carabine et les pistolets du chasseur--je
+m'en vais chez Picounoc.</p>
+
+<p>--Bonjour, mère, dit Victor en entrant. Et
+il embrassa Noémie qui venait au devant de
+lui, le rire sur les lèvres. L'étranger, debout
+près de la porte, regardait avec attendrissement
+la délicieuse petite scène d'intérieur qui
+se passait devant lui. La veuve--comme nous
+continuerons encore à appeler Noémie--parut
+étonnée de la visite du chasseur. Elle
+pensa à l'ex-élève qu'elle avait vu dans un
+pareil costume, il y avait cinq ans.</p>
+
+<p>--Est-ce notre ami Paul? murmura-t-elle.</p>
+
+<p>--Non mère, mais c'est un chasseur comme
+lui et son ami intime. Nous verrons Paul
+dans quelques jours; il est à Deschambeault.</p>
+
+<p>--Venez-donc vous asseoir, dit Noémie au
+grand-trappeur. Et elle lui présenta une
+chaise. Le grand-trappeur avait envie de se
+faire connaître de suite, tant le faisait souffrir
+ce silence qu'il gardait depuis plus de vingt
+ans; mais la pensée d'être arrêté, si l'on venait
+à apprendre son retour dans le village, et la
+peur de causer à sa femme une surprise trop
+grande, le retinrent. Il s'assit après avoir
+déposé sa carabine dans un coin, et, silencieux,
+se prit à regarder, avec amour et curiosité,
+chaque objet, dans le vaste appartement. Tout
+avait pris un air d'antiquité; les années avaient
+voilé d'une teinte pâle et presque de deuil les
+images et le crucifix pendus au mur; les vitres
+paraissaient moins brillantes que jadis; c'étaient
+sans doute les barreaux noirs des fenêtres qui
+les assombrissaient; les meubles disloqués
+semblaient se cacher dans les coins; le banc
+des seaux n'avait plus de peinture, et la tasse
+à boire, pendue au clou, était encore--sauf le
+fond--la tasse d'il y a vingt ans.</p>
+
+<p>Le déjeuner fut servi. Le chasseur mangea
+peu. Il était neuf heures cependant, et il
+n'avait rien pris depuis la veille.</p>
+
+<p>--Vous venez veiller ce soir, mère? demanda
+le jeune avocat.</p>
+
+<p>--Oui, j'ai promis à Picounoc que j'irais.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur tressaillit à ce nom.</p>
+
+<p>--Et tu es toujours décidée? reprit Victor
+en souriant.</p>
+
+<p>--Je ne puis pas reculer, maintenant. A mon
+âge, on réfléchit avant de s'engager.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur éprouva comme une
+angoisse, et il eut peur d'en entendre davantage.
+Il se leva.</p>
+
+<p>--Ce Picounoc dont vous parlez, demeure-t-il
+loin d'ici? demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Non, monsieur, se hâta de répondre Victor;
+c'est la quatrième maison au nord du
+chemin. Une assez jolie maison avec galerie
+sur le devant.</p>
+
+<p>Il prit sa carabine et sortit après avoir
+donné une chaude poignée de main à Victor
+et à la veuve.</p>
+
+<p>--Allons! se dit-il à lui-même quand il fut
+seul dehors, un vieux trappeur comme moi
+doit avoir plus de force qu'une jeune fille, et
+être capable de cacher un peu ses émotions.
+Courage! la coupe des amertumes, est vidée.
+J'arrive assez tôt, puisque Noémie est encore
+seule au foyer où je l'ai laissée il y a si longtemps....
+Ah! je me sens capable de dissimuler
+ma joie ou mes larmes maintenant, car
+je ne crains plus que le bonheur m'échappe!
+Et Noémie est belle encore, malgré la trace
+de pâleur que les regrets et les ennuis, ont
+laissée sur son front!</p>
+
+<p>Il se rendit chez Picounoc et c'est lui qui
+arriva pendant que Marguerite balayait. Picounoc
+était de bonne humeur, on le sait,
+parce qu'il allait posséder Noémie et parce que
+la récolte était bonne. Il invita le grand-trappeur
+à passer l'après-midi et la soirée avec
+lui pour voir la fête de la grosse gerbe.--Vous
+nous parlerez des sauvages; vous nous raconterez
+vos courses lointaines, vos aventures de
+toutes sortes, et cela nous intéressera beaucoup,
+lui dit-il.</p>
+
+<p>Picounoc qui avait souffert pendant vingt
+ans tout ce qu'un amour malheureux peut
+causer de tourments et d'angoisses, s'était abandonné
+aux transports de l'espérance et aux
+ivresses des plus doux rêves. Il ne songea
+guère à prier, mais il repassa mille fois dans
+son esprit, tout le travail qu'il avait fait, toutes
+les ruses qu'il avait employées, tous les moyens
+qu'il avait appelés à son aide pour atteindre ce
+but si ardemment convoité. Il se trouvait
+payé de ses veilles et de ses peines, de sa persévérance
+et de son dévouement. O que
+l'amour d'une personne aimée est d'un grand
+prix! Et combien dépensent toute leur vie
+et toute leur énergie à rechercher cet amour
+qu'ils ont entrevu dans leur rêves de jeunesse!
+Et combien aussi, dès que leurs voeux sont
+remplis, dès qu'ils ont porté à leurs lèvres
+ardentes la coupe de la volupté, s'écrient avec
+le plus heureux et le plus sage des hommes:
+Vanité des vanités!</p>
+
+<p>--Restez, monsieur, dit Marguerite, à son
+tour, d'une voix qu'elle rendait bien aimable.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur enveloppa la jeune fille
+d'un regard profond et triste. Elle rougit et
+ce regard lui fit mal. Elle eut comme le pressentiment
+d'un grand malheur. Elle ne savait
+pourquoi, mais soudain elle voulait voir cet
+homme s'éloigner. Et lui, il la regardait toujours,
+et il y avait une immense pitié dans ses
+yeux: Je reste, dit-il, cela me fait plaisir.
+Puis, après un moment: Vous fêtez donc encore
+la grosse gerbe par ici? demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Oui, répondit Picounoc, quand l'année
+est bonne. Mais c'est une coutume qui s'en
+va comme le reste.</p>
+
+<p>--C'est malheureux! reprit le trappeur, car
+la fête de la grosse gerbe est une de nos plus
+amusantes réunions champêtres. Et puis, les
+gars et les fillettes se voient, se connaissent à
+ces fêtes, et souvent, à la grosse gerbe suivante,
+il y a un heureux ménage de plus dans le
+village.</p>
+
+<p>--Et c'est bien ce qui aura lieu cette fois-ci,
+répliqua Picounoc en riant.</p>
+
+<p>--Un mariage? fit le trappeur, feignant la
+surprise, Mademoiselle, peut-être? Il montrait
+Marguerite.</p>
+
+<p>--Justement, répondit Picounoc, et avec un
+avocat, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>--Petit père, reprit la jeune fille vivement
+mais en riant, tu veux être indiscret, eh bien!
+je le serai aussi moi, et.... Elle acheva sa
+phrase avec le bout de son doigt qui menaça
+de représailles le joyeux Picounoc.</p>
+
+<p>--Dites, Mademoiselle, dites tout, ne l'épargnez
+pas, reprit le chasseur.</p>
+
+<p>Picounoc riait: Bah! je ne rougis pas
+comme une jeune fille, moi, et j'aime à entendre
+les autres parler de mon mariage, dit-il.</p>
+
+<p>--Ah! vous vous mariez, vous aussi, demanda
+le trappeur avec étonnement.</p>
+
+<p>--Et mon Dieu, oui! vingt ans de veuvage,
+c'est bien raisonnable.</p>
+
+<p>--Assurément, vous étiez ou bien inconsolable
+ou bien difficile.</p>
+
+<p>--J'étais entêté.</p>
+
+<p>--Aviez-vous fait une gageure?</p>
+
+<p>--Non, mais je voulais avoir une femme que
+j'aimais depuis ma jeunesse, et il m'a fallu
+vingt ans de siége autour de son coeur pour
+le prendre.</p>
+
+<p>--Quelle forteresse! et que ces femmes-là
+sont rares! balbutia le trappeur qui sentait
+l'émotion le gagner.</p>
+
+<p>--Mais quand Picounoc a dit une chose!...
+vous comprenez?... veuille Dieu, veuille
+diable! la chose arrive.</p>
+
+<p>--Vous avez de la volonté? fit le trappeur.
+Et il avait envie d'étrangler ce traître qui se
+gaussait ainsi devant sa victime. Il continua:
+Mais cette femme... où donc avez-vous pu
+la trouver?</p>
+
+<p>--Ici, à quelques arpents, c'est un de mes
+amis qui a eu l'obligeance de me la laisser en
+se réduisant en cendres.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur tressaillit sur sa chaise
+d'écorce: Vous avez de complaisants amis,
+murmura-t-il....</p>
+
+<p>--C'est le seul qui ait été aussi bon pour
+moi. Rien d'étonnant! c'était le Pèlerin de
+Sainte Anne....</p>
+
+<p>--Le pèlerin de Sainte Anne! oh! l'ex-élève
+m'a parlé de cet homme!...</p>
+
+<p>--Je le crois bien, en effet, c'était son ami.</p>
+
+<p>--Et vous épousez la veuve du Pèlerin?...
+interrogea le grand-trappeur....</p>
+
+<p>--Lundi en quinze, le 16 d'octobre.</p>
+
+<p>--C'est aujourd'hui jeudi; dans quinze
+jours il peut se passer bien des choses, observa
+l'étranger; prenez garde que la coupe ne se
+brise avant de toucher vos lèvres!...</p>
+
+<p>--Êtes-vous un prophète de malheur? demanda
+Picounoc.</p>
+
+<p>--Non, fit en s'efforçant de rire le grand-trappeur,
+mais si je me présentais, moi, pour
+épouser la veuve?... je ne suis pas d'une
+tournure ordinaire comme vous voyez--je ne
+veux pas dire que vous n'êtes pas bien--mais
+moi, j'ai le mérite de la nouveauté... je
+viens de loin, j'ai vu beaucoup, je puis amuser
+une femme pendant le reste de ses jours avec
+mes récits fantastiques. Prenez garde! j'ai
+accepté votre invitation, et, si la veuve me
+plaît, je vous la prends....</p>
+
+<p>Picounoc fixa ses yeux de lynx sur son hôte,
+et parut chercher, dans sa figure, ce qu'il y
+avait de plaisanterie et ce qu'il y avait de sérieux
+dans les paroles qu'il venait de prononcer.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+II</h3>
+
+<h3>LA GROSSE GERBE.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Les amis de mademoiselle Marguerite
+avaient été priés de se rendre de bonne heure
+dans l'après-midi, afin d'aider à faire et à lier
+la grosse gerbe. Un seul manquait à l'invitation;
+c'était Gaspard Tintaine, un jaloux du
+grand St. Charles, qui boudait Marguerite
+parce qu'elle ne l'avait pas assez regardé l'autre
+soir. On ne s'apercevait guère de son absence.
+Les poètes font bien la nomenclature de leurs
+guerriers imbéciles qui vont s'entr'égorger au
+profit de l'orgueil et de l'ambition, pourquoi
+ne nommerais-je pas les jeunes gens éveillés
+qui sont venus chez Picounoc prendre part à
+une fête charmante qui s'en va, hélas! avec
+les bonnes années?</p>
+
+<p>L'on vit arriver, à la porte du riche cultivateur,
+les rivaux empressés. L'un était monté
+sur le siége léger d'une petite charrette aux
+ressorts d'acier; un autre se carrait dans une
+calèche antique; un autre, plus fier, descendait
+d'un coquet <i>buggy</i>. Et les chevaux étaient
+habillés de harnais luisants. On voyait des
+boucles blanches partout: à la bride, aux rênes,
+aux guides, aux porte-fers, et des clefs argentées!
+et des pompons rouges! et des pompons
+bleus! Le bonhomme Auger qui les vit arriver
+s'écria en secouant la tête:</p>
+
+<p>--Pauvres jeunes <i>cavaliers!</i> souvent, quelques
+années après leur mariage, on les voit
+encore, mais leurs chevaux sont devenus
+boiteux, les brillants harnais ont perdu leurs
+clefs argentés, et des bouts de corde remplacent
+les boucles sans ardillons; la calèche <i>sonne le
+fer</i>; les raies des roues tremblent dans les
+moyeux. Pauvres <i>cavaliers!</i> ils ont commencé
+par où ils auraient dû finir. Non! les cultivateurs
+ne devraient ni commencer, ni finir par
+se promener dans les voitures brillantes et
+coûteuses qu'ils ne peuvent payer, d'ordinaire,
+qu'après trois ou quatre ans, et en privant leur
+table de pain de blé, et leurs terres, de bonnes
+semences. Qu'ils ne se laissent point aveugler
+par une basse jalousie contre les classes élevées
+de la société, et qu'ils se souviennent que c'est
+Dieu qui a établi, dès le commencement, les
+différentes couches qui composent l'humanité.
+Que chacun soit à sa place; que chacun travaille
+dans la sphère et sur la scène où la Providence
+l'a placé, et le monde ira bien. La
+misère disparaîtra de bien des lieux et la vertu
+brillera comme un soleil sur nos belles campagnes.
+Il est permis d'aspirer à monter,
+mais que l'on ne cherche pas à se placer au-dessus
+des autres par orgueil et pour mieux
+se délecter dans les satisfactions du luxe ou
+les fumées de la vaine gloire; que ce soit pour
+être, dans les mains de Dieu, un instrument
+plus docile et plus noble! que ce soit pour faire
+plus de bien!</p>
+
+<p>Le premier, celui qui marche à côté de Marguerite,
+le long de la clôture de cèdre, c'est
+Victor, le jeune avocat. Il est sans regret du
+passé, sans souci de l'avenir, mais tout entier
+à l'heure présente, parce qu'elle est ensoleillée.
+Pauvre jeune homme! hâte-toi de jouir....
+Les heures de la félicité sont toujours rapides
+et rarement nombreuses! Les trois qui suivent
+et marchent de front, se nomment Isaïe
+Paré, François Piché Nérée Bertrand. Le
+premier est apprenti forgeron, les autres s'engagent
+chez les habitants. Ils regardent d'un
+oeil jaloux cet heureux Victor qui agace Marguerite
+avec un épi oublié dans le champ. Ils
+ont l'air de dire: Si nous avions seulement
+les miettes qui tombent de votre table! Ils
+sont venus avec leurs soeurs. Voici un groupe
+joyeux et loquace. Ce sont des jeunes filles
+du bord de l'eau, de l'Eglise et des concessions:
+Hermine Fiset, gaie comme pinson et
+blanche comme neige; Célina Morissette, qui
+court légère comme une gazelle et cherche
+des fleurs tardives pour orner son chapeau;
+Julie et Joséphine Marcotte, deux cousines
+qui voudraient être soeurs; Blanche Durocher,
+la statue du silence--qui s'oublie de temps
+en temps. Puis viennent encore des garçons,
+puis viennent encore des filles. Et toute
+cette jeunesse rit, babille et chante comme
+les oiseaux, comme les ruisseaux.</p>
+
+<p>--Allons! faisons la grosse gerbe! s'écria
+Picounoc, quand tout le monde fut auprès de
+lui, au milieu du champ. Pour faire la grosse
+gerbe on avait laissé à terre bon nombre de
+javelles. La grosse gerbe! crièrent les voix
+joyeuses de la jeunesse. Alors tous se penchent
+sur la glèbe et enlèvent, dans leurs bras,
+une javelle qu'ils viennent déposer sur le lien
+de saule étendu au milieu d'une planche.
+C'est à qui déposera le premier la précieuse
+brassée d'épis frémissants. Les gars poussent
+les fillettes et les font choir sur le chaume
+piquant avec leurs légers fardeaux; les
+filles passent à rebours, sur la figure riante de
+leurs compagnons, les épis mordants. Et les
+éclats de rire montent comme des feux d'artifice,
+les gais propos pleuvent comme les
+perles quand on secoue un feuillage chargé de
+pluie. La gerbe s'arrondit, les plus forts la lient
+adroitement en s'aidant des genoux. Sa taille
+crie et se corse. On attache des fleurs à sa
+tête d'épis et des rubans à sa jupe de paille.
+Alors on la soulève, on la met debout, puis on
+danse autour des rondes légères et entraînantes.</p>
+
+<p>La première, Marguerite, redit d'une voix
+assez douce:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">J'ai trouvé le nique du liève</p>
+<p class="i16">Mais, le lièv', n'y était pas.</p>
+<p class="i16">Le matin, quand il se lève,</p>
+<p class="i16">Il emporte son lit, ses draps.</p>
+<p class="i16">Sautons! dansons!</p>
+<p class="i16">Beau berger, entrez en danse</p>
+<p class="i16">Et embrassez qui vous plaira!</p>
+</div></div>
+
+<p>Et tous les autres répétèrent, en sautant sur
+le chaume d'or, le refrain sémillant: Sautons!
+dansons!... Victor que l'on a fait entrer dans
+le rond, embrasse la chanteuse, sa voisine, qui
+ne se défend qu'un peu.</p>
+
+<p>Ce fut au tour d'un autre, et ce fut une
+autre chanson. Joséphine Marcotte chanta:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">Dans ma main droite j'ai t'un rosier</p>
+<p class="i16">Dans ma main droite j'ai t'un rosier,</p>
+<p class="i16">Ha! qui fleurit, ma lon, lon, la!</p>
+<p class="i16">Qui fleurira au mois de mai!</p>
+<p class="i16">Entrez en danse, joli rosier,</p>
+<p class="i16">Entrez en danse, joli rosier.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le joli rosier, c'était François Piché.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">Et saluez, ma lon, lon, la!</p>
+<p class="i16">Et saluez qui vous plaira!</p>
+</div></div>
+
+<p>Piché qui n'aimait que mademoiselle Marguerite,
+et qui était jaloux des succès de son
+ami Victor, ne voulut saluer personne; mais,
+pour cacher son dépit sous une boutade, il
+salua la grosse gerbe; ce qui lit rire la troupe
+joviale. Il revint prendre sa place entre Joséphine
+Marcotte et Célina Morissette, et se
+mit à chanter:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">Mademoiselle, on parle de vous,</p>
+<p class="i16">On dit que vous aimez beaucoup!</p>
+</div></div>
+
+<p>Tout le choeur fit chorus. Il continua:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">Si c'est d'amour que vous aimez,</p>
+<p class="i16">Entrez dans la danse, entrez!</p>
+</div></div>
+
+<p>Tous répétèrent encore, et il reprit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i18"> Faites le pot à deux anses.</p>
+<p class="i18"> Regardez comme l'on danse,</p>
+<p class="i16">Fermez la bouche, ouvrez les yeux,</p>
+<p class="i16">Saluez qui vous plaira le mieux!</p>
+</div></div>
+
+<p>Mademoiselle Joséphine Marcotte, poussée
+au milieu des danseurs, se mit les deux mains
+sur les hanches, et ses bras arrondis simulèrent
+deux jolies anses. Elle avait un petit air mutin
+qui ne lui siéait pas mal. Elle salua Nérée
+Bertrand qui rendit la politesse avec un plaisir
+nullement déguisé.</p>
+
+<p>Puis l'on <i>ramena les moutons</i>, et l'on courut à
+perdre haleine autour de la gerbe précieuse,
+en chantant avec force et volubilité.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">Ram'nez! ram'nez! ram'nez, belle,</p>
+<p class="i16">Ram'nez vos moutons des champs!</p>
+<p class="i16">Ram'nez! ram'nez! ram'nez, tous,</p>
+<p class="i16">Ram'nez vos moutons des loups!</p>
+</div></div>
+
+<p>Et cette jeunesse fit bien d'autres danses et
+bien d'autres jeux naïfs et innocents. Les bois
+voisins retentirent longtemps des cris de joie
+et des chants populaires. On eut dit que, plus
+loin, sur les écores du ruisseau, d'autres
+choeurs éveillés chantaient, riaient et dansaient
+autour d'une autre gerbe de grain. C'étaient
+les échos qui prenaient part à la fête.</p>
+
+<p>Picounoc alla chercher une voiture pour
+transporter la gerbe dans la grange. Il garnit
+le harnais de fleurs de toutes sortes et de rubans
+de toutes couleurs. Le cheval hennissait et
+secouait la tête avec une évidente vanité. La
+gerbe fut mise debout au milieu de la grande
+charrette, et les jeunes gens s'entassèrent autour
+pêle-mêle, formant une gerbe plus brillante
+et plus riche que la grosse gerbe de blé.
+La charrette, sous son pesant fardeau, faisait
+crier ses bers et craquer ses roues, dans les
+ornières ou les rigoles. Mais l'essieu étant neuf
+et en bois de merisier, on voguait sans peur.</p>
+
+<p>La grosse gerbe fut dépouillée de ses oripeaux
+et jetée dans la <i>tasserie</i> avec les autres
+plus humbles, en attendant le jour terrible où
+le fléau du batteur la frappera sans merci, jusqu'à
+ce qu'elle ne soit plus qu'une paille informe,
+et que le dernier grain de blé reste sur
+le plancher de l'aire.</p>
+
+<p>Les jeunes gens entrèrent dans la maison.
+Pendant que Picounoc dételait son cheval,
+Jean Tiston son voisin l'aborda.</p>
+
+<p>--Bonjour! Picounoc.</p>
+
+<p>--Bonjour! Tiston.</p>
+
+<p>--Pourquoi Narcisse, ton garçon, n'est-il pas
+venu? demanda Picounoc.</p>
+
+<p>--Il arrive de St. Edouard, et je viens te
+dire cela. Pour raccourcir son chemin, il a
+passé à travers les champs depuis le côteau
+de la route de St. Charles, et il a vu une espèce
+de fou à genoux sur le bord du ruisseau,
+près des débris de l'ancienne cave, sur le
+haut de la terre de Noémie... c'est-à-dire de
+ta terre nouvelle... puisque tu l'as achetée.</p>
+
+<p>Picounoc le regarda curieusement: Un
+homme à genoux? dit-il.</p>
+
+<p>--Oui, un étranger: une grande barbe, des
+cheveux longs, une espèce de sauvage....</p>
+
+<p>--C'est un chasseur des Hauts, reprit Picounoc,
+un ami de l'ex-élève.... Mais c'est
+drôle tout de même qu'il aille ainsi s'agenouiller
+en cet endroit, ajouta-t-il à demi-voix.</p>
+
+<p>Les deux voisins continuèrent à causer
+quelques minutes et se séparèrent. Picounoc
+était soucieux.</p>
+
+<p>Le soir arriva. Une longue table fut dressée
+et tous les convives y trouvèrent place. A
+l'un des bouts était assis Picounoc et sa future,
+madame Letellier, à l'autre bout, Victor et
+Marguerite. Le grand-trappeur se trouvait le
+premier, au coté droit de la table, et voisin de
+Picounoc. Il était un objet de curiosité pour
+tout le monde.</p>
+
+<p>--Vous serez indulgents envers le pauvre
+chasseur, dit-il aux convives, s'il manque d'éducation
+et ne sait plus aussi bien tenir un
+couteau et une fourchette qu'une carabine:
+depuis vingt ans il ne s'est guère assis à une
+table pour manger.</p>
+
+<p>--Soyez sans inquiétude, monsieur, répondit
+Picounoc, et faites comme si vous étiez chez-vous
+dans les bois. On connaît la force de
+l'habitude....</p>
+
+<p>--Tous les jeunes gens avaient les yeux sur
+l'étranger, s'attendant à le voir prendre les côtelettes
+de mouton avec ses mains pour les
+déchirer à belles dents. Grand fût leur désappointement
+quand ils s'aperçurent qu'il savait
+couper sa viande avec son couteau et la porter
+à sa bouche avec sa fourchette. Lorsque l'estomac
+fut lesté, et que l'on fut arrivé du ragoût
+aux croquignoles, en passant par les pâtés et
+les tartes, on se mit à chanter. La chanson,
+aux repas de la campagne, remplace le discours,
+et elle le remplace avantageusement.
+La chanson égaie tout le monde et celui qui
+la chante, au contraire du discours qui embête
+celui qui le fait autant qu'il ennuie ceux qui
+l'écoutent. Le grand-trappeur chanta une
+chanson Montagnaise--car la langue montagnaise
+est la langue généralement parlée par
+les diverses tribus du nord-ouest. Personne
+n'y comprit rien, mais à cause de cela on applaudit
+davantage.</p>
+
+<p>--Ce doit être une complainte bien triste,
+observa l'une des jeunes filles, car des larmes
+ont roulé sur les joues du chasseur et sa voix
+a tremblé pendant qu'il chantait.</p>
+
+<p>En effet le grand-trappeur avait redit ses
+infortunes, dans des couplets poétiques qu'il
+composa lui-même, au milieu des solitudes où
+il avait vécu. La table fut enlevée, puis les
+jeux commencèrent. Assis à l'écart, ayant
+visiblement conscience de son importance et
+de son talent, Narcisse Tiston prit son violon
+enveloppé dans un grand mouchoir de poche
+en soie rouge, déroula le foulard, et, de son
+pouce, fit vibrer tour à tour les quatre cordes
+de l'instrument. Alors un frémissement de
+plaisir courut dans la troupe éveillée, et les
+jeux cessèrent.</p>
+
+<p>--Dansons! dansons! dirent vingt voix ensemble.</p>
+
+<p>--La danse est défendue, observa madame
+Letellier.</p>
+
+<p>--Pardon! madame, vous n'êtes pas encore
+la maîtresse de céans, répliqua en riant Picounoc,
+et je ne suis pas opposé à la danse,
+moi, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Les jeunes gens approuvèrent Picounoc.</p>
+
+<p>--Dansons! dansons! hâtons-nous! dirent-ils,
+avant que madame Noémie devienne la
+maîtresse.</p>
+
+<p>Le violonneux tournait les clefs de son instrument
+pour raidir ou lâcher les cordes,
+pendant que l'archet se promenait lentement
+de la chanterelle à la basse, pour assurer entre
+toutes l'accord parfait. Et ces préludes harmonieux
+réveillaient, dans la salle, le plaisir et
+la volupté. Le violon, c'est l'occasion prochaine
+de la danse: s'il vibre, s'il chante, c'en
+est fait, on dansera.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur était content de retrouver
+cette rigidité dans les moeurs de sa femme.
+Je ne veux pas dire qu'il y a du mal à danser...
+certaines danses... avec certaines personnes:
+mais danser certaines autres danses avec certaines
+autres personnes!...</p>
+
+<p>Noémie se trouva seule contre tous, que
+pouvait-elle faire? danser? cependant elle
+ne dansa point. Picounoc en éprouva un léger
+dépit.</p>
+
+<p>--Quel scrupule de rien! observa-t-il.</p>
+
+<p>--J'ai promis de ne jamais danser, répondit-elle.</p>
+
+<p>--A qui?</p>
+
+<p>--Au bon Dieu.</p>
+
+<p>--En voilà par exemple! Venez donc! une
+promesse manquée en plus ou en moins qu'est-ce
+que cela peut faire?</p>
+
+<p>--Est-ce un reproche? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>--Non, c'est une plaisanterie.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur recueillait avec une joie
+folle ces paroles légèrement acidulées. N'importe,
+les jeunes gens s'amusaient bien et le
+violon ne se reposait guère. Victor et Marguerite
+étaient radieux. Plus d'un oeil jaloux les
+regardait. Quand le violonneux eut le bras
+fatigué de promener l'archet, et les talons fatigués
+de battre la mesure, on demanda au
+trappeur de raconter quelque histoire d'indien.
+Il ne se fit pas prier.</p>
+
+<p>--Avez-vous connu un nommé José Racette?
+commença-t-il.</p>
+
+<p>--Racette! José Racette! répondit Picounoc
+étonné, oui: oui! je l'ai connu, moi.</p>
+
+<p>--Moi aussi, hélas! ajouta, d'une voix triste,
+la veuve Letellier.</p>
+
+<p>--On ne l'a pas connu, mais on a entendu
+parler de lui, dirent les jeunes gens.</p>
+
+<p>--Eh bien! José Racette, continua le grand-trappeur,
+est un chef sauvage, maintenant.</p>
+
+<p>--Un chef sauvage! s'écria tout le monde.</p>
+
+<p>--Oui, le chef de la tribu des Tranltsan-otinés--en
+français, des "Couteaux-jaunes", et se
+nomme le Hibou-blanc.</p>
+
+<p>--Le Hibou-blanc! firent les autres.</p>
+
+<p>--Il est plus cruel que les indiens, plus impie
+que le diable, et je crois qu'il se prépare
+une fin des plus horribles.</p>
+
+<p>--Il était un rien qui vaille, un misérable,
+avant de se faire sauvage, dit Noémie, rien de
+surprenant qu'il ne soit pas en odeur de sainteté,
+maintenant.</p>
+
+<p>--Il s'efforce, reprit le trappeur, de détruire
+l'oeuvre magnifique des missionnaires de la
+foi. Pendant que nos saints envoyés prient,
+souffrent et instruisent les infidèles, lui, il les
+scandalise et les pervertit. Mais j'espère que
+son règne achève, car il est connu aujourd'hui:
+on sait son nom et ses antécédents
+Voici comment Dieu a permis que cet homme
+fut démasqué et confondu. Et le grand-trappeur
+fit le récit des actions lâches et cruelles
+dont s'était rendu coupable le Hibou-blanc.
+Il termina par le coup de théâtre qui eut lieu
+dans l'humble chapelle, au fort Providence,
+quand, pour épouser Iréma la belle Litchanrée,
+il révéla son nom.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, pendant ce récit, des larmes
+remplirent les yeux de Noémie et des jeunes
+filles, et, plusieurs fois des exclamations de
+surprise échappèrent aux bouches avides et
+attentives.</p>
+
+<p>--Tantôt, après la danse qui va recommencer,
+quand vous aurez encore besoin de repos,
+je vous parlerai d'un autre personnage que
+vous devez aussi avoir connu.</p>
+
+<p>--Qui? qui?... l'ex-élève? Paul Hamel?</p>
+
+<p>--Tantôt.</p>
+
+<p>Et la danse reprit plus légère, plus vive et
+plus animée que jamais. Le violon résonna
+avec un redoublement de vigueur et d'éclat.
+On entendait la mesure que marquaient les
+pieds, comme on entend les coups retentissants
+et cadencés de trois fléaux qui battent
+la même airée. Et, quand le dernier cotillon
+eut arrêté ses tourbillons étourdissants, la
+foule anxieuse entoura de nouveau le conteur.</p>
+
+<p>--En vous parlant de Racette, le renégat, je
+vous ai nécessairement parlé du grand-trappeur,
+son plus mortel ennemi, reprit le chasseur.</p>
+
+<p>--Oui! oui! monsieur!</p>
+
+<p>--Ça, c'est un homme! par exemple, exclama
+le violonneux.</p>
+
+<p>--Oui, messieurs, c'est un homme, reprit
+l'étranger, mais c'est un homme malheureux;
+c'est un homme qui doit avoir quelque profond
+chagrin. Il ne rit presque jamais; mais
+il pleure souvent. Il ne nous avait jamais
+révélé son nom avant l'incident dont je vous
+ai parlé, il y a un instant; incident qui eut
+pour effet de démasquer le Hibou-blanc et de
+nous apprendre son vrai nom. Cependant le
+grand-trappeur parcourt en tous sens, la carabine
+sur l'épaule et les pistolets à la ceinture,
+depuis plus de vingt ans, les régions désertes
+et glacées du nord. Il est l'ami de tous les
+chasseurs, et sa force, sa douceur, son agilité,
+en font un compagnon bien précieux. C'est
+notre maître à tous. Il parle peu et paraît
+toujours absorbé dans de sombres pensées. On
+ne l'interroge jamais; cela semble lui faire
+mal. On respecte son secret--car il doit cacher
+un grand secret cet homme--et l'on aime son
+esprit aventureux, son coeur sincère, et son
+dévouement à ses semblables.</p>
+
+<p>En parlant ainsi l'étranger regardait souvent
+Noémie; car il était curieux de voir si le
+passé était complétement enseveli dans l'âme
+de cette femme. Il la vit pâlir, comme si tout
+son sang affluait au coeur, et il crut surprendre
+une larme sous sa paupière baissée. Il continua
+ainsi:</p>
+
+<p>--L'homme quelquefois se trahit dans son
+sommeil, et la bouche, obéissant à l'esprit qui
+ne dort point, parle aussi quelquefois plus que
+de raison. Dans ses rêves, le grand-trappeur
+laisse souvent échapper, de ses lèvres inconscientes,
+un nom qu'il ne prononce jamais devant
+nous alors qu'il est éveillé; c'est le nom
+d'une femme. Il a, c'est évident, un chagrin
+d'amour; mais, grand Dieu! quel chagrin! il
+dure depuis vingt ans!</p>
+
+<p>--Quel est ce nom de femme qu'il murmure
+ainsi dans ses rêves? demanda le jeune avocat.</p>
+
+<p>Ceux qui regardaient Noémie la virent tressaillir
+soudain sur son siége. Elle prit son
+mouchoir blanc et s'essuya le visage. Elle
+avait des sueurs froides sur le front. Picounoc
+dit: Et qu'est-ce que cela nous fait, un nom
+ou un autre?... Continuez, monsieur... où
+bien dansons! Voyons, les jeunes gens, émoustillez-vous
+un peu!</p>
+
+<p>--Le nom de la femme! dirent plusieurs....</p>
+
+<p>--Eh bien! reprit l'étranger, d'un accent
+troublé par l'émotion, le nom de cette femme
+c'est "Noémie!"</p>
+
+<p>--Mon Dieu! s'écria madame Letellier. Et
+elle se mit à sangloter, le visage caché dans
+ses deux mains....</p>
+
+<p>Victor se leva soudain. Tous restèrent
+muets dans leur étonnement; mais au bout d'un
+instant Picounoc s'écria visiblement excité, et
+tout effrayé des conséquences de cette révélation:
+C'est faux ce que vous dites là!</p>
+
+<p>--Monsieur, répliqua le grand-trappeur, se
+levant et tirant, de sa ceinture, un pistolet...
+jamais, dans les forêts de l'ouest, le grand... il
+se ravisa--je n'ai souffert une pareille insulte,
+et, bien que je sois dans votre maison, je ne la
+supporterai point davantage....</p>
+
+<p>Mais il se reprit aussitôt, et, sous une apparence
+de calme, il dit: Pardon! si j'ai répliqué
+un peu trop vivement à votre démenti;
+mais si vous ne me croyez pas sur parole,
+demandez à l'ex-élève, il vous dira la même
+chose que moi....</p>
+
+<p>--Mais non! ce n'est pas possible! disait
+Picounoc marchant au milieu de la salle...
+Djos est mort!... eh! oui, bien mort! brûlé
+avec sa grange. Et puis, s'il revenait!...</p>
+
+<p>Il s'arrêta, voyant qu'il en avait trop dit
+déjà....</p>
+
+<p>--Et s'il revenait? demanda Victor.</p>
+
+<p>--Mais c'est impossible, puisqu'il est mort,
+répondit-il en éludant la question, on a retrouvé
+ses ossements calcinés.... Bah! Et il
+se prit à rire.</p>
+
+<p>--Mon ami, observa Noémie avec douceur
+et tristesse, ce rire me fait mal.</p>
+
+<p>--C'est vrai, pensa Picounoc, je m'excite
+trop, je fais des bêtises....</p>
+
+<p>--Mais il me semble, demanda Victor, que
+ce grand-trappeur a révélé son nom, en
+même temps que le Hibou-blanc faisait connaître
+le sien?</p>
+
+<p>--Oui, jeune homme, répondit l'étranger....</p>
+
+<p>--Et ce nom? quel est-il?</p>
+
+<p>Tout le monde prêtait une oreille attentive
+et curieuse; seul le battement des coeurs
+agitait les poitrines.</p>
+
+<p>--Joseph Letellier! prononça, d'une voix
+lente et forte, l'étranger.</p>
+
+<p>Un nouveau cri s'éleva, ou plutôt plusieurs
+cris à la fois firent retentir la maison de Picounoc.</p>
+
+<p>--Mon mari! mon mari!</p>
+
+<p>--Mon père! c'est mon père!</p>
+
+<p>--Lui!</p>
+
+<p>C'était Picounoc qui avait crié ce "Lui!" Il
+était pâle jusqu'à la lividité. Noémie prête à
+s'évanouir avait demandé à s'en retourner
+chez elle... Victor s'applaudissait tout haut
+d'avoir un père si brave et si étrange.</p>
+
+<p>--Monsieur, dit Picounoc à l'étranger, vous
+êtes venu troubler notre fête.</p>
+
+<p>--C'est bien malgré moi, soyez-en sûr, répondit
+le grand-trappeur d'un air de componction;
+je ne savais pas que la femme et l'enfant
+du grand-trappeur se trouvaient ici.</p>
+
+<p>--Vous ne l'ignoriez pas, et cela est fait à
+dessein; mais, si vous retournez dans les
+Hauts, dites-bien à Djos ou au grand-trappeur,
+comme vous l'appelez, qu'il ne se montre jamais
+ici... le meurtrier qu'il est!...</p>
+
+<p>--Meurtrier, dites-vous? lui, un meurtrier!</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, il a tué ma femme!...</p>
+
+<p>--Il a tué votre femme!... et vous avez
+des preuves de cela?</p>
+
+<p>--Des preuves? je l'ai vu de mes yeux...
+entendez-vous? de mes yeux!... et, s'il revient,
+la corde l'attend!...</p>
+
+<p>--C'est mon père, dit d'une voix émue le
+jeune avocat.</p>
+
+<p>--Je le sais bien que c'est ton père!...</p>
+
+<p>--Vous aviez pardonné?... puisque....</p>
+
+<p>Le jeune homme n'acheva pas, il fondit en
+larmes.... La douleur est contagieuse comme
+la joie. Marguerite se mit à pleurer à son tour,
+et, après elle, plusieurs jeunes filles.</p>
+
+<p>La soirée se termina là. Commencée dans
+l'allégresse elle finit dans les larmes. Victor
+s'approcha de Marguerite:</p>
+
+<p>--Ma pauvre Marguerite, dit-il, les nuages
+montent à l'horizon... l'orage nous menace...
+j'ai de tristes pressentiments....</p>
+
+<p>--Victor, quoiqu'il arrive, je ne serai jamais
+à d'autre qu'à toi....</p>
+
+<p>--Me le promets-tu....</p>
+
+<p>--Je te le jure!</p>
+
+<p>L'étranger s'excusa du mal qu'il avait fait
+et sortit.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+III</h3>
+
+<h3>AMOUR ET VENGEANCE.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Madame Letellier passa la nuit dans un
+état difficile à décrire. A la pensée que son
+mari vivait encore, l'immense douleur qu'elle
+avait ressentie jadis, et que le temps avait
+apaisée, se réveilla tout à coup. Les plaies
+cicatrisées par le baume des années se rouvrirent,
+et il lui sembla que le sanglant événement
+qui avait tué son bonheur et fait asseoir
+le deuil à son foyer n'était arrivé que la
+veille. Cependant à ce lugubre souvenir se
+mêlait une lueur d'espérance, à cette angoisse
+profonde, une vive allégresse, et elle passait
+d'une sensation à une autre, comme la nacelle
+poussée par l'orage, d'une vague à une autre
+vague. Tantôt elle se prenait à espérer un prochain
+retour de son mari, et tantôt elle s'abîmait
+dans une amère terreur, en songeant à
+quel danger il s'exposerait en revenant au
+pays. L'idée qu'un pur hasard seul empêchait
+Picounoc de devenir son époux adultère,
+la faisait frissonner d'horreur; et, maintenant
+qu'elle se savait encore liée à l'homme de son
+choix, maintenant qu'elle savait que la mort
+n'avait pas rompu ses liens, elle éprouvait pour
+Picounoc un éloignement voisin du mépris.
+Elle se représentait Joseph sous l'accoutrement
+original du chasseur qu'elle venait de
+voir; se le figurait bronzé, fort et beau comme
+lui, et disait: j'irai à lui s'il ne vient pas à moi.</p>
+
+<p>Victor n'était guère moins ému que sa
+mère, et il se voyait, comme elle, agité de mille
+sentiments divers. Le désir de connaître cet
+homme qui lui avait donné le jour, luttait
+contre la peur du scandale et du déshonneur;
+l'amour de Marguerite l'entraînait d'un côté,
+puis, de l'autre, le dévouement. Tant d'émotions
+violentes chassèrent de ses paupières le
+sommeil bienfaisant, et, quand vint le matin
+tout radieux, il n'avait, pas plus que sa mère,
+goûté de repos.</p>
+
+<p>Pour tous la nuit fut terrible; mais pour
+personne elle ne le fut autant que pour Picounoc.
+Il voyait s'envoler, en une minute, le
+fruit de vingt ans de travail, de ruses et d'hypocrisie.
+La coupe enchantée tombait de ses
+mains au moment où elle touchait ses lèvres.
+Tous ces désirs de feu qui l'avaient dévoré
+depuis la jeunesse déjà loin, allaient être satisfaits,
+puis il allait jouir en paix, à force d'habileté,
+de l'amour de la femme qu'il convoitait, et de
+l'estime des hommes qu'il abusait, quand, tout
+à coup, par la faute d'un étranger à qui il offre
+l'hospitalité, tout s'évanouit, tout s'écroule!
+Oh! qu'il regrettait d'avoir retenu cet homme!
+et comme il lui eut vite cassé la tête, si ce
+crime eut pu lui rendre le bonheur perdu. Il
+s'efforçait, par moment, de se faire illusion et
+de croire que tout cela n'était qu'un nuage
+que le vent emporterait. Mais en vain, le
+nuage restait étendu comme un immense
+linceul au dessus de sa tête, et nul vent ne pouvait
+plus le dissiper. Il s'endormit, mais son
+sommeil fut plus affreux que l'état de veille.
+Il vit le grand-trappeur s'avancer vers lui,
+conduisant une femme appuyée à son bras. Il
+crut que c'était Noémie et il eut un tressaillement
+de volupté; mais quand la femme leva
+son voile noir il reconnut Aglaé, sa propre
+épouse qu'il avait fait assassiner. Elle portait
+une horrible blessure à la tête, et des larmes
+de sang coulaient de ses yeux. Il voulut fuir;
+mais ses pas alourdis s'attachèrent au sol
+comme à une glaise implacable, et ses jambes
+plièrent sous un fardeau énorme. Ce fardeau,
+une main mystérieuse le tenait sur sa tête, et
+c'était en vain que de ses deux bras, il voulait
+le jeter à terre. Ce fardeau se divisa en sept
+parties; et chacune des sept parties prit la
+forme d'une tête de mort; et sur chaque tête
+il y avait une inscription. Or voici quelles
+étaient ces inscriptions: Orgueil, avarice,
+impureté, envie, gourmandise, colère, paresse!
+Et, au dessus de ces sept têtes de
+mort, un crâne énorme--le crâne nu du
+vieux chef des bandits enterré dans le ruisseau,
+avec cette autre inscription: La malédiction
+d'un père. Et tout cela écrasait le
+malheureux Picounoc qui voulait en vain s'enfuir....
+Toute la nuit son sommeil eut de ces
+cauchemars horribles.</p>
+
+<p>Marguerite qui ne comprenait pas encore
+toutes les conséquences que pouvaient avoir les
+paroles du grand-trappeur, mais qui pressentait
+un malheur cependant, trouva, dans la
+prière et l'amour, la seule consolation qui
+plaît aux âmes vraiment attristées.</p>
+
+<p>Le grand-trappeur craignit de s'être trahi, et
+d'avoir éveillé les soupçons de son ennemi. Il
+passa le reste de la nuit chez Tiston, puis, de bon
+matin, pour détourner les soupçons, il s'achemina
+vers Ste. Croix. Il fit bien, car Picounoc,
+soupçonnant quelque ruse, s'informa où était
+le chasseur. Quand on lui dit qu'il continuait sa
+route, sans plus s'occuper des incidents de la
+veille, il parut satisfait. La journée ne fut pas
+gaie. Picounoc ne put se mettre franchement
+à l'ouvrage et on le vit rôder dans son champ
+comme une ombre en peine.</p>
+
+<p>Vers le soir, Victor parlait avec sa mère de toutes
+ces choses qu'avait rappelées les récits
+du chasseur, et tous deux songeaient aux moyens
+de faire revenir le malheureux exilé, dont
+la conduite, là-bas, était si noble et si chrétienne,
+quand, tout à coup, le jeune avocat
+s'écria en se frappant le front:</p>
+
+<p>--Mon père n'est pas coupable, j'en suis
+certain!</p>
+
+<p>Noémie pencha la tête. Elle ne pouvait pas
+comprendre qu'il ne le fut point, puisqu'il
+fuyait la justice et les regards de ses amis, depuis
+le jour du meurtre.</p>
+
+<p>--Mon père n'est pas coupable! reprit Victor
+avec une émotion à moitié contenue, et
+c'est de lui que me parlait le chasseur, hier
+matin, en revenant de St. Pierre....</p>
+
+<p>Comment? que disait-il donc ce chasseur,
+demanda la femme, tremblante d'espoir et de
+crainte à la fois.</p>
+
+<p>--Il me disait qu'un de ses amis était accusé
+d'un meurtre qu'il n'avait pas commis... non,
+ce n'est pas cela. Il me disait que cet ami,
+trompé par de fausses apparences et par un
+homme qui avait intérêt à se jouer de lui, sans
+doute, avait tué la femme d'un autre, croyant
+tuer sa propre femme, dans un moment d'infidélité....
+Ah! c'est un cas sérieux et beau,
+mais difficile! difficile!... L'avocat prenait le
+dessus, comme on le voit. Ce qui est regrettable,
+reprit Victor, c'est que les preuves
+manquent: le malheureux ne peut pas prouver
+qu'il a été la victime d'un rusé coquin....</p>
+
+<p>Noémie, après être demeurée un instant
+pensive, éclata tout à coup en sanglots. Elle
+venait de comprendre comment, en effet, son
+mari qui était jaloux, avait pu tuer la femme
+de Picounoc, croyant se venger des infidélités
+imaginaires de sa propre épouse; mais elle
+n'osait croire encore qu'il pût entrer tant de
+malice et de fourberie dans le coeur de Picounoc.
+Et pourtant, elle était si heureuse de
+pouvoir alléger la faute de son mari! Victor
+lui demanda d'une voix basse, comme s'il eût
+craint d'être entendu ou d'offenser son père:</p>
+
+<p>--Mère, dites-moi, s'il vous plaît... papa
+était-il jaloux?... Les pleurs de Noémie redoublèrent,
+et c'est avec peine qu'elle répondit.</p>
+
+<p>--Oui, mon fils, et j'ignore pourquoi, Dieu
+sait que je n'ai rien à me reprocher....</p>
+
+<p>--Et quel était son meilleur ami?</p>
+
+<p>--C'était Picounoc....</p>
+
+<p>--Mon Dieu! fit le jeune avocat! serait-il
+donc possible!</p>
+
+<p>Il avait à peine achevé ce cri qu'une ombre
+apparut dans la porte entr'ouverte: c'était le
+grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Je suis content de vous voir, dit vivement
+Victor en se levant pour donner une
+chaise à l'étranger, vous allez me parler de
+mon père, monsieur... de mon père que je
+ne connais point!...</p>
+
+<p>--Oh! dites-lui donc que nous l'attendons,
+reprit Noémie en s'essuyant les yeux, dites-lui
+qu'il revienne, ou qu'il nous demande d'aller
+à lui!</p>
+
+<p>--Vingt ans n'ont donc pas suffi pour le
+faire oublier? demanda l'étranger.</p>
+
+<p>--Ah! reprit la femme toute brisée par la
+douleur, on peut croire que je l'avais oublié,
+puisque je consentais à devenir la femme d'un
+autre, mais à mon âge, on ne fait plus de
+mariage d'amour, et, celui qui allait devenir
+mon deuxième époux savait bien qu'il ne
+m'avait pas toute entière....</p>
+
+<p>--La reconnaissance, monsieur, ajouta Victor,
+est une vertu qui tient souvent la place de
+l'amour, et bien des hommes achètent le bonheur
+en la faisant naître dans les âmes qui ne
+veulent pas ou ne peuvent pas aimer.</p>
+
+<p>--Cet homme que vous appelez Picounoc
+vous a fait beaucoup de bien, Madame?...</p>
+
+<p>--Beaucoup, monsieur....</p>
+
+<p>--C'est lui qui a conseillé ma mère de me
+faire donner une éducation classique, reprit
+Victor, et, n'eût-il fait que cela, je voudrais
+l'aimer toujours....</p>
+
+<p>--Est-ce lui qui a payé votre éducation? demanda
+le grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Non et oui. Ma mère a payé d'abord, et
+pour cela elle s'est imposé bien des privations,
+et elle a emprunté beaucoup d'argent....
+Si bien, qu'à la fin ne pouvant plus rembourser
+le prêteur, qui était ce marchand bourru que
+nous avons vu sur sa galerie, à la rivière du
+Chêne, elle dut voir notre terre décrétée et
+mise en vente.</p>
+
+<p>--Décrétée et vendue par le shérif? fit l'étranger
+tout surpris.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, continua Victor.... Mais
+une douce surprise nous attendait.... M. Saint
+Pierre--celui qu'on surnomme Picounoc--achète
+la terre et nous la rend pour un merci.</p>
+
+<p>--Dites pour la ravoir quelques jours plus
+tard avec la main de la femme qu'il aime, affirma
+d'une voix sourde et menaçante l'étranger....</p>
+
+<p>--C'est vrai, fit le jeune avocat....</p>
+
+<p>--Je vois plus d'égoïsme que de générosité
+dans la conduite de cet homme, ajouta l'étranger.</p>
+
+<p>--C'est vrai, dit Noémie naïvement, je n'avais
+pas songé à cela. Mon Dieu! que je suis
+contente d'échapper à cet homme! s'écria-t-elle
+ensuite, en joignant les mains.</p>
+
+<p>Une larme vint trembler au bord de la paupière
+du grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Retournez-vous dans le Nord-Ouest, Monsieur?
+lui demanda Victor.</p>
+
+<p>--Je ne sais guère, je vous jure, ce que je
+vais faire, ou ce que je vais devenir....</p>
+
+<p>--Ah! retournez-y donc, dit Noémie, retournez-y
+donc pour voir mon mari et lui dire de
+revenir!</p>
+
+<p>Le grand-trappeur se sentait ému, et, le coeur
+gros, il avait peur d'éclater.</p>
+
+<p>--C'est de lui que vous me parliez hier, reprit
+Victor, quand vous m'avez consulté au
+sujet d'un certain meurtre?...</p>
+
+<p>--Oui, Monsieur, précisément.</p>
+
+<p>--Ah! il n'est pas coupable! s'écria de nouveau
+Noémie, dites-lui qu'il revienne, et mon
+Victor, son fils, le défendra bien contre ses
+accusateurs! Vous lui direz que Victor est
+avocat.... N'est-ce pas, Monsieur, que vous
+lui direz ces choses, et que vous le conseillerez
+de revenir vivre avec nous?... Voyez-vous,
+je n'ai que ces deux amours au monde, mon
+enfant et mon mari! Ah! s'il savait ce que
+j'ai souffert! s'il savait comme je l'ai aimé,
+comme je lui ai toujours été fidèle!... Ah! qui
+donc a pu lui faire croire que je ne l'aimais
+plus! que je pouvais m'oublier jusqu'au point
+de faire entrer la honte ou le déshonneur dans
+ma maison! Mon Dieu! mon Dieu! vous seul
+connaissez les larmes que j'ai répandues et
+les tortures que j'ai endurées!... Tenez,
+Monsieur, s'il revenait!... il me semble que
+tout ce passé d'afflictions et d'amertume, ne
+serait qu'un mauvais rêve bien vite oublié!...
+S'il revenait! nous reprendrions la vie... la
+vie de bonheur et de paix où nous l'avons
+laissée il y a si longtemps, et nul ne pourrait
+plus, jamais, jamais, nous arracher l'un à l'autre,
+que le bon Dieu, quand il trouverait nous
+avoir assez récompensés de nos longues années
+de martyre! Ah! s'il revenait, Monsieur, pour
+voir son enfant, son petit Victor qu'il a laissé
+au berceau et qui est maintenant un si beau
+jeune homme! comme il en serait fier de son
+Victor!.. Mais il ne me reconnaîtrait plus, hélas!...
+les chagrins ont laissé de profondes
+traces sur ma figure! Il ne me retrouverait
+pas brillante de jeunesse comme autrefois!...
+et, peut-être!... Mais non! il m'aimerait encore,
+car je l'aime toujours, moi!... Dites-lui, Monsieur,
+dites-lui tout ce que vous entendez, tout
+ce que vous voyez!... Ah! vous pleurez!...
+vous êtes bon! vous êtes sensible! vous comprenez
+les souffrances de mon pauvre coeur!...
+Vous irez, n'est-ce pas, jusqu'à ces pays de glace
+d'où vous venez, pour en ramener mon mari!
+Vous lui direz que vous avez pleuré avec
+nous!...</p>
+
+<p>Le grand-trappeur, ne pouvant plus contenir
+ses émotions, ne pouvant plus calmer son
+coeur qui bondissait à rompre sa poitrine, se
+leva pour se jeter aux genoux de sa femme;
+mais une voix joyeuse qui retentit sur le seuil
+l'arrêta.</p>
+
+<p>--<i>Salvete, omnes gentes! ego sum</i> Paul Hamel
+<i>qui dicitur ex-elevatus</i>....</p>
+
+<p>--L'ex-élève! s'écria Noémie en s'essuyant
+les yeux....</p>
+
+<p>--Monsieur Paul Hamel, dit Victor, en tendant
+la main au chasseur qui entrait....</p>
+
+<p>Le grand-trappeur jeta un regard et un
+sourire à son ami....</p>
+
+<p>--<i>Salve! grandissime</i> trappeur! fit l'ex-élève
+en saluant son compagnon de chasse.</p>
+
+<p>Une pâleur affreuse couvrit les figures de
+Noémie et de Victor qui restèrent immobiles
+dans leur stupeur.... L'ex-élève qui vit leur
+étonnement, reprit tout joyeusement:</p>
+
+<p>--Eh! oui, c'est le grand-trappeur du Nord-Ouest....
+Quoi? est-ce qu'il ne vous l'a pas
+dit encore? Il n'aime pas à se vanter, je le
+sais; mais moi, je n'ai pas de cachette.</p>
+
+<p>Un tremblement nerveux saisit Noémie,
+dont les regards dévoraient le grand-trappeur.
+Victor croyait être le jouet du délire.</p>
+
+<p>--Noémie! Noémie! tu ne me reconnais
+plus! s'écria le grand-trappeur!...</p>
+
+<p>Deux cris terribles firent à la fois retentir la
+maison.</p>
+
+<p>--Joseph!</p>
+
+<p>--Mon père!</p>
+
+<p>Et soudain Djos tomba aux genoux de sa
+femme... et l'on entendit ces mots entrecoupés
+de sanglots.</p>
+
+<p>--Pardon!... pardon!... pardon!...</p>
+
+<p>--Oh! dit l'ex-élève, en s'essuyant les yeux,
+je croyais que la connaissance était faite....
+Je ne veux pas vous déranger, mes enfants....
+Je reviendrai tantôt....</p>
+
+<p>Et, le coeur touché de ce qu'il voyait, il
+sortit! Il est des joies comme il est des douleurs
+qui défient toute description, et si le
+pinceau de l'artiste réussit à montrer, dans la
+figure humaine qu'il reproduit, toutes les douleurs
+ou toutes les joies de l'âme, la plume de l'écrivain
+s'arrête impuissante, ou se brise de désespoir.
+D'abord le silence ne fut interrompu
+que par des paroles isolées comme ces bouffées
+de flamme qui s'échappent des lèvres entr'ouvertes
+du volcan prêt à faire irruption; et ces
+mots, c'étaient les noms de Noémie, de Victor et
+de Joseph: puis, suivirent des baisers d'une ineffable
+douceur, et des regards chargés d'amour
+plus éloquents, plus persuasifs que tous les
+serments à la fois. Après la première effusion,
+le grand-trappeur se débarrassa de sa ceinture
+<i>fléchée</i> et de ses pistolets, puis il voulut revoir
+chaque chambre, chaque morceau, pour
+ainsi dire, de cette maison qui évoquait tout-à-coup
+un passé si calme et si heureux d'abord,
+si amer, hélas! ensuite.</p>
+
+<p>Victor, après quelques moments, déposa un
+baiser sur le front de son père et s'éloigna,
+promettant de rentrer bientôt. Il trouva l'ex-élève
+assis pensif sur la clôture du chemin, à
+un arpent de la maison. Il lui proposa une
+promenade, et tous deux marchèrent en causant
+du grand événement qui venait de se
+produire.</p>
+
+<p>--Je suis bien heureux, disait le jeune
+avocat, je suis bien heureux d'avoir retrouvé
+mon père; mais un bonheur s'achète souvent
+au prix d'un autre bonheur, et je sens que je
+ne serai pas épargné.... Pauvre Marguerite!
+soupirait-il de temps en temps, pauvre Marguerite!
+où s'en vont nos doux projets? où
+s'en vont nos délicieuses espérances?...</p>
+
+<p>Marguerite ne connaissait pas encore toute
+l'étendue du malheur qui la menaçait, et elle
+se plaisait à croire que le coup inattendu qui
+frappait son père ne l'atteindrait point elle-même.
+Elle ne savait point, innocente créature,
+fruit succulent et beau, sorti par hasard
+d'un rameau encore vert, elle ne savait point
+comme le coeur de l'arbre qui l'avait produit,
+était profondément gâté.</p>
+
+<p>Picounoc, après avoir erré vaguement, sans
+but et sans motif, toute la journée, s'était enfermé
+dans sa chambre. Il ne voulut pas
+souper.</p>
+
+<p>--Vous êtes malade, petit papa, risqua timidement
+la jeune fille.</p>
+
+<p>--Si cet homme a le malheur de revenir!...
+gronda-t-il pour toute réponse.</p>
+
+<p>--Le chasseur qui a passé hier soir, papa?</p>
+
+<p>--Celui-là aussi!... que le diable l'emporte!...</p>
+
+<p>--Il ne savait pas la peine qu'il te ferait en
+disant ce qu'il a raconté.</p>
+
+<p>--Qu'avait-on besoin de ces histoires-là? Du
+reste, je suis certain que c'est un menteur. Il
+est payé par quelqu'un pour faire manquer mon
+mariage... je le comprends bien, moi; mais
+Noémie!... Ah! ces femmes!... ces femmes!...
+Elles croiraient manquer à leur dignité si elles
+ne tombaient en pâmoison à la moindre parole
+un peu surprenante qu'elles entendent.</p>
+
+<p>--Vois-la donc, petite père, et dis-lui tout ce
+que tu penses de ces histoires; elle finira par
+comprendre, sans doute, qu'il est fort possible
+que vous soyez tous deux les jouets d'un mauvais
+plaisant, ou d'un ennemi.</p>
+
+<p>--Victor est-il venu aujourd'hui? demanda
+Picounoc.</p>
+
+<p>--Non, papa, répondit Marguerite, l'âme
+oppressée par le regret.</p>
+
+<p>--Il croit aux contes du chasseur, le petit
+fat! il y croit!</p>
+
+<p>--Il aurait tant de bonheur, s'il retrouvait
+son père!... Mon Dieu! si vous partiez pour
+ne revenir qu'après vingt ans!... quelle serait
+ma peine!... mais quelle serait ma joie
+ensuite! Oh! petit père, ne lui garde pas rancune
+de son espoir et de sa félicité!...</p>
+
+<p>--Le grand-trappeur eût mieux fait de ne
+jamais révéler son nom, et de rester mort pour
+tout le monde....</p>
+
+<p>--Tu es injuste, petit papa!... voyons!
+calme-toi....</p>
+
+<p>--Injuste? je suis injuste? dis-tu?</p>
+
+<p>--Mais il me semble que... la charité....</p>
+
+<p>--Il te semble que!... la charité!... oui!
+tout ça, c'est bel et bon. Mais tu sais une
+chose, Marguerite, tu sais que ce grand-trappeur,
+ce Djos, ce Pèlerin, quelque soit son
+nom, est un assassin?</p>
+
+<p>--Mais, mon père, on le dit si bon maintenant,
+reprit la jeune fille avec une douceur
+étrange.</p>
+
+<p>--N'importe! c'est un meurtrier; et je l'ai
+dit hier soir devant tout le monde; c'est un
+meurtrier! qu'il ne remette pas les pieds ici!</p>
+
+<p>--Mon père! les apparences sont parfois
+trompeuses.... On a vu souvent l'innocence
+accusée et la faute impunie, qui sait?...</p>
+
+<p>--Je sais bien, moi! puisque je l'ai vu faire!...
+Vas-tu donc défendre et protéger l'assassin
+de ta mère?... serais-tu oublieuse et ingrate
+à ce point?</p>
+
+<p>--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Marguerite.
+Et, se cachant le visage dans ses deux mains,
+elle demeura longtemps silencieuse.</p>
+
+<p>--Veux-tu donc qu'il revienne maintenant,
+reprit Picounoc, et n'eût-il pas mieux fait de
+passer pour mort plus longtemps encore? dis!...</p>
+
+<p>--Ah! c'est affreux! murmurait la jeune
+fille.... Et un combat terrible se livrait dans
+son coeur: son amour était aux prises avec sa
+dignité. Elle voyait Victor souriant tristement
+et jurant de l'aimer toujours; elle le
+voyait avec toutes ses vertus, sa franchise et sa
+noblesse, et, derrière lui, elle apercevait un
+homme souillé de sang; et cet homme, c'était
+le père de son fiancé, et ce sang, c'était celui
+de sa mère!... Jamais ce souvenir ne s'était
+réveillé aussi amer, et jamais il n'était revenu
+sous de pareilles couleurs! Brisée par le choc
+des sentiments violents et divers qui se heurtaient
+dans son esprit, ne trouvant plus l'appui
+des hommes assez ferme, elle entra dans
+sa chambre et se jeta à genoux. La prière est
+le plus sûr et le meilleur moyen d'arriver au
+repos--que ce soit le repos dans l'allégresse
+ou le repos dans les afflictions. Picounoc
+sortit et se dirigea machinalement vers la demeure
+de Noémie.</p>
+
+<p>La nuit n'était pas encore venue mais le
+ciel était sombre déjà, et les objets de la terre,
+sans couleurs et presque sans formes certaines,
+se confondaient dans une masse grise. On
+eût dit un grand nuage ouvrant ses ailes pour
+couvrir le monde. La lumière de la lampe
+brillait dans chaque maison, s'échappant en
+rayons joyeux par quelqu'une des fenêtres.
+Le plus souvent les cultivateurs, qui n'ont ni
+crainte d'être vus, ni peur de voir trop, ne
+prennent pas la peine de suspendre des rideaux
+à leurs fenêtres, ou de les fermer s'il s'en
+trouve, et le passant voit la famille réunie autour
+de la table pour prendre son souper, ou
+jouer la partie de cartes.</p>
+
+<p>Victor et l'ex-élève ayant rencontré des
+amis du vieux temps s'attardaient à jaser.</p>
+
+<p>Picounoc arriva sans trop savoir pourquoi,
+et en proie à des pensées horribles, à la porte
+de Noémie. Il remarqua avec surprise qu'il
+n'y avait pas de lumière aux fenêtres. Il s'approcha
+davantage et vit qu'on avait improvisé
+des rideaux. Cela l'intrigua bien un peu. Il
+colla son oreille contre le trou de la clenche,
+puis entendit chuchoter. Il écouta avec plus
+d'attention. Le grand-trappeur disait à sa
+femme.</p>
+
+<p>--Si Picounoc savait que je suis ici, il me
+ferait arrêter, vois-tu. Et comme je n'ai pas de
+preuves de sa fourberie, je serais probablement
+condamné!...</p>
+
+<p>Picounoc frissonna jusqu'au fond des entrailles;
+un éclair jaillit de ses paupières, et il
+s'appuya un moment sur le cadre de la porte,
+puis la stupéfaction calmée, il s'inclina de
+nouveau pour écouter...</p>
+
+<p>--Je vendrai la terre et j'irai te rejoindre,
+disait Noémie....</p>
+
+<p>Il n'eut pas besoin d'en entendre plus long.
+Honteux d'avoir été la dupe du chasseur, fou
+de colère à la pensée de cette femme qui lui
+échappait pour toujours, pour retomber dans
+les bras de celui qu'elle aimait, il s'éloigna
+chancelant. Mais, ayant entendu des voix et
+le bruit des pas de quelques personnes qui venaient,
+il longea la maison et se cacha au coin,
+derrière. Là il vit des rayons qui sortaient à
+pleine fenêtre et s'en allaient dormir sur les
+feuilles du verger voisin: Voyons! se dit-il,
+est-ce bien lui? Et, s'approchant de la fenêtre,
+il plongea son oeil avide et cruel dans la maison.
+Il eut un grincement de dents effroyable....</p>
+
+<p>--Je serai vengé! gronda-t-il et, aveuglé
+par la rage il alla se heurter au tronc d'un
+arbre: Maudit! recule-toi donc! grinça-t-il,
+et il frappa du poing l'arbre inoffensif. Il reprit
+le chemin de sa demeure, et, en s'en allant, il
+pensait: Je suis bien bête de perdre la tête
+pour ça!... De quoi va me servir tout ce
+désespoir?... c'est inutile d'y penser, je ne
+l'aurai jamais!... Elle me haïra quand
+même!... Elle va me mépriser!... brisons-la!
+en avant! Ah! l'on veut jouer un tour à
+Picounoc! on veut tout bonnement déguerpir
+l'un après l'autre, sans tambour ni trompette!
+allons donc! pour qui me prenez-vous, M. le
+grand-trappeur? et Madame la <i>grande-trappeuse?</i>...
+Picounoc ne se laisse pas emmancher
+comme ça! Puisque l'on ne peut pas
+goûter à l'amour, eh bien! rassasions-nous de
+vengeance. L'amour passe, paraît-il, mais la
+vengeance! ah! le temps la rend plus belle et
+plus terrible!...</p>
+
+<p>Il attela son cheval, prévint Marguerite de
+ne pas l'attendre avant deux ou trois heures
+du matin, et partit au grand trot. Il s'arrêta à
+l'église, chez un juge de paix, fit une déclaration
+contre Joseph Letellier, l'accusant de
+meurtre et spécifiant tous les détails.... Puis
+il dit au magistrat de se hâter, car l'assassin
+serait probablement disparu de nouveau, le
+lendemain matin. Alors, quand il eut remis
+l'affaire entre les mains de la justice, il remonta
+dans sa voiture; mais il ne revint pas
+chez lui, il se rendit à la rivière du Chêne, et
+alla frapper à la porte du bossu.</p>
+
+<p>--A quoi puis-je attribuer l'honneur de ta
+visite? demanda le marchand d'un air de
+grand seigneur vexé.</p>
+
+<p>--A la vengeance, répondit Picounoc....</p>
+
+<p>--Ce n'est pas chrétien, cela, observa le
+bossu....</p>
+
+<p>--C'est agréable, toujours! si ce n'est pas
+chrétien....</p>
+
+<p>--Et de qui veux-tu donc te venger ainsi?</p>
+
+<p>--D'un homme!</p>
+
+<p>--Ah! je pensais que tu allais dire d'une
+femme.</p>
+
+<p>--D'une femme aussi!</p>
+
+<p>--Bigre! deux vengeances à la fois, c'est du
+corse, cela.</p>
+
+<p>--C'est du Picounoc, en tout cas, répliqua
+l'habitant irrité en se frappant le coeur d'un
+geste vaniteux.</p>
+
+<p>--Le mariage serait-il rompu, par hasard?
+demanda le bossu....</p>
+
+<p>--Les mariages sont rompus! les... mariages,
+entends-tu?</p>
+
+<p>--J'entends mais je ne comprends pas....</p>
+
+<p>--Tu vas comprendre.... Djos, le pèlerin de
+Ste. Anne, est revenu.</p>
+
+<p>--Hein! que dis-tu? Djos est revenu? exclama
+le bossu, se dressant de terreur....</p>
+
+<p>--Oui, il est revenu sous la forme d'un chasseur
+du Nord-Ouest....</p>
+
+<p>--Ah! c'est cet homme que j'ai vu avant
+hier! C'est Djos? dis-tu?</p>
+
+<p>--Oui, c'est lui!... mais tu ne le connais
+pas toi?... et cela ne te fait pas grand'chose,
+continua Picounoc, qui n'avait pas remarqué
+la surprise du bossu.</p>
+
+<p>--C'est vrai! c'est vrai! je ne le connais pas,
+reprit le marchand, mais j'ai tant entendu parler
+de lui!... Ah! il est revenu!... Et que
+veux-tu que je fasse? voyons! je suis disposé
+à t'obliger: Tu m'as un peu maltraité, mais à
+tout péché miséricorde.... Oui, voyons! assieds-toi
+un peu, et causons tranquillement...
+en prenant un petit coup....</p>
+
+<p>--Que tu es bon, mon cher Chèvrefils, et
+que j'ai du regret de t'avoir un instant préféré
+ce petit fat de Victor! mais, Dieu merci! c'est
+fini! Victor et Marguerite se marieront ensemble
+quand Noémie et moi nous serons de
+vieux époux.</p>
+
+<p>--Vraiment! ce serait fini! tu ne plaisantes
+pas?</p>
+
+<p>--Ma fille va-t-elle épouser le fils de l'assassin
+de sa mère? Je la chasserais de ma maison.</p>
+
+<p>--Mais il me semble que....</p>
+
+<p>--J'allais épouser la femme de l'assassin de
+ma femme?... se hâta d'achever Picounoc.
+Oui, oui... mais il me semble à moi que ce
+cas est fort différent.</p>
+
+<p>--En effet, tu as raison. Et que comptes-tu
+faire?</p>
+
+<p>--Je compte faire pendre Djos.</p>
+
+<p>--Rien que ça? et as-tu besoin de mes services
+pour cela?</p>
+
+<p>--Peut-être.</p>
+
+<p>--Ils te sont acquis....</p>
+
+<p>--- Je ne veux qu'une promesse de toi, et
+cette promesse je la paie de ma fille, entends-tu?</p>
+
+<p>Le bossu se leva tout palpitant, et son oeil
+faux jeta mille étincelles.</p>
+
+<p>--Ta fille dis-tu? et si elle ne veut pas plus
+maintenant que l'autre jour?...</p>
+
+<p>--Tu la prendras de force: elle est à toi, je
+te la donne!...</p>
+
+<p>--Voilà qui est parlé! et quelle promesse
+me demandes-tu? que je la rende heureuse?
+que je l'adore toujours? que je....</p>
+
+<p>--Non! non! c'est que tu ne dises jamais,
+quoiqu'il arrive, que tu m'as vendu un châle...
+pour ma femme, il y a vingt ans,... te
+souviens-tu?</p>
+
+<p>--S'il y a si longtemps la promesse tiendra,
+bien sûr!</p>
+
+<p>--Tu diras plutôt, si jamais l'on parle de ce
+châle, que tu ne m'en as jamais vendu!...</p>
+
+<p>--Rien de plus aisé, mon cher beau père;
+et pour cela, tu vas me donner Marguerite!...
+Allons! tu te moques de ton gendre....</p>
+
+<p>--Ce qui te paraît une bagatelle aura peut-être
+une grande importance un jour....</p>
+
+<p>--Comme tu voudras, beau père... et quand
+prendrai-je possession de ta fille que j'aime à
+la folie?...</p>
+
+<p>--Après le procès....</p>
+
+<p>--Ah! il y a un procès? fit le bossu, plus
+sérieusement.</p>
+
+<p>--Sans doute, je te l'ai dit, je livre Djos à la
+justice....</p>
+
+<p>--Bien! bien! je comprends!... parfait!
+compte sur moi!</p>
+
+<p>Pendant cette conversation, un huissier suivi
+de quatre recors armés, entra chez Noémie et
+fit--au nom de la reine--le grand-trappeur
+prisonnier. Heureusement pour l'huissier et
+les recors, le chasseur n'avait pas ses armes
+sous la main, car pas un seul d'entre eux ne
+serait sorti vivant.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+IV</h3>
+
+<h3>FRÈRE ET SOEUR.</h3>
+<br>
+
+<p>
+La mission de Providence, au grand lac des
+Esclaves, fut jetée dans un émoi extraordinaire
+par l'événement qui amena deux des chasseurs
+les plus remarquables--l'un par ses vertus
+morales et physiques et l'autre par ses vices
+--à révéler leurs noms que, pour des motifs
+puissants, ils avaient toujours cachés. Le
+grand-trappeur fit alors connaître à tous ceux
+qui voulurent l'entendre, dans quelle voie
+sinistre il avait été poussé par son ami trompeur,
+et comment, entraîné par une fatale et
+aveugle illusion, il était devenu l'instrument
+probable de la malice de cet ami, en croyant
+n'être que le vengeur de la foi conjugale outragée.
+Le missionnaire lui prodigua les conseils
+éclairés dont il avait besoin pour se guider
+désormais; il lui dit de partir sans retard et
+d'aller, plein de confiance en Dieu, consoler la
+femme infortunée qu'il avait plongée dans le
+deuil, et démasquer en face du monde,
+l'homme pervers dont l'amitié lui avait été si
+funeste. Et le grand-trappeur, accompagné
+de l'ex-élève, s'était acheminé de suite, dans
+l'immense solitude qu'il venait de traverser,
+vers les rives du Saint Laurent. Cependant il
+songeait, en marchant, par quels moyens il
+réussirait à convaincre Picounoc de malice et
+de trahison, et plus il songeait, plus la chose
+lui semblait impossible. Alors il résolut de
+ne point se faire reconnaître, et d'arriver chez
+lui comme un étranger. A sa femme seule il
+révélera tout, et ensemble secrètement, ils
+s'entendront pour éviter les chances d'un
+procès et s'en aller quelque part achever, dans
+le calme, ce qui leur reste d'années. Mais
+Picounoc a surpris le secret du chasseur, et,
+maintenant, c'est entre ces deux hommes une
+lutte à mort. Il y a eu un meurtre, et l'un des
+deux est le coupable. Ils vont s'accuser tour
+à tour, et la justice humaine, si Dieu ne l'aide
+pas, aura peut-être un moment d'hésitation,
+une heure d'angoisse.</p>
+
+<p>Le missionnaire de Providence s'efforça de
+faire rentrer le remords dans l'âme endurcie
+de Racette, le Hibou blanc; mais le criminel
+était trop corrompu pour écouter la voix de la
+religion qui le suppliait de revenir à elle; il
+était surtout trop irrité de la perte d'Iréma et
+du départ du grand-trappeur à qui le bonheur
+semblait maintenant sourire. Il ne répondit
+aux exhortations du ministre du Seigneur
+que par un silence obstiné ou un rire cynique.
+Alors, comprenant tout le mal que pouvait
+faire parmi les naïfs indiens cet être dépravé,
+l'homme de Dieu fit un reproche aux guerriers
+de ce qu'ils se soumettaient lâchement à un
+chef sans honneur, que la justice de son pays
+avait marqué au front d'un cachet de honte
+et d'ignominie; il les conjura de chasser loin
+de leur tribu cet homme de sang, et de se
+choisir un chef parmi les braves chasseurs de
+la nation.</p>
+
+<p>--Vous êtes venus, dit-il, Couteaux-jaunes
+et Litchanrés, avec le désir d'oublier vos haines
+trop longues et de vous unir, comme une seule
+famille, pour chasser dans les forêts qui vous
+appartiennent, eh bien! enterrez les armes de
+la guerre, enterrez le ressentiment et l'orgueil
+qui vous mènent dans le pays du feu qui ne
+s'éteint jamais! Aimez-vous et protégez-vous
+les uns les autres comme si vous étiez tous des
+frères! Le grand Esprit le veut, et si vous ne
+faites pas la volonté du grand Esprit vous
+n'irez pas le rejoindre dans son séjour de gloire
+et de plaisir, après votre mort. Demeurez
+ensemble sous vos tentes, auprès du fort, pendant
+quelques jours. Venez vous agenouiller
+aux pieds de la robe noire qui vous pardonnera
+vos péchés et vous dira de bonnes paroles pour
+vous encourager à la vertu. Vous ferez la
+sainte communion et alors, devenus sages et
+bons, vous élirez ensemble un chef pour vous
+conduire à la chasse, ou veiller sur vous aux
+jours de repos.</p>
+
+<p>--Kisastari n'est peut-être pas mort, dit le
+grand-trappeur, qui n'était pas encore parti
+pour revenir au pays quand le missionnaire
+parla, comme nous venons de le dire, aux indiens
+réunis dans la chapelle.</p>
+
+<p>--Kisastari n'est pas mort! s'écria la pauvre
+Iréma, dans une effervescence soudaine. L'espérance
+lui rendait toute son énergie. Elle
+était belle à voir se dressant ainsi dans son
+amour, frémissante, l'oeil étincelant.</p>
+
+<p>--Je ne sais s'il est mort maintenant, mais
+nous l'avons trouvé gisant dans son sang et
+couvert de blessures, reprit l'ex-élève, et après
+quelques jours passés auprès de lui, pour le
+soigner et le rendre à la vie, à sa demande,
+nous l'avons laissé pour suivre les traces de
+ses ennemis. Kisastari pouvait alors marcher
+seul et chasser pour vivre.</p>
+
+<p>--<i>It is true</i>, dit John.</p>
+
+<p>--C'est la pure vérité! ajouta Baptiste.</p>
+
+<p>--Où est-il? où est mon fiancé? reprit Iréma
+avec exaltation.</p>
+
+<p>--Il est au fort Chippeway, répondit le
+prêtre.</p>
+
+<p>La Grand-Esprit est bon! s'écria Iréma.</p>
+
+<p>--Et j'espère que Kisastari reviendra bientôt,
+reprit à son tour le grand-trappeur, d'une
+voix sévère, pour avertir ses amis Renard
+d'argent et Ours grognard que le grand-trappeur
+n'est ni un lâche, ni un traître, ni un
+assassin....</p>
+
+<p>A cette parole on vit deux guerriers Litchanrés,
+se faufiler honteusement dans la foule
+et sortir l'un après l'autre de la chapelle.</p>
+
+<p>--Vous n'avez pas besoin de vous cacher,
+misérables, continua le grand-trappeur, que
+le souvenir de l'horrible action des guides,
+rendait un peu acerbe; vous n'avez pas besoin
+de fuir! Je suis assez heureux pour ne pas
+souhaiter de mal à ceux qui ont voulu me
+faire périr de faim.</p>
+
+<p>Le missionnaire et les religieuses, tout anxieux,
+voulurent connaître à quelle trahison
+nouvelle, à quelle nouvelle malice, le noble
+chasseur avait été en butte. Le grand-trappeur
+leur raconta comment il avait été enfermé
+dans une grotte, où il était entré pour prier
+sur les cendres de son ancien ami, et comment
+après deux jours seulement il en était sorti,
+grâce à une corne de poudre trouvée dans une
+large fissure de la caverne....</p>
+
+<p>Un mouvement d'indignation courut dans
+la chapelle; mais il fut vite remplacé par une
+pensée de reconnaissance envers Dieu.</p>
+
+<p>--La sainte Providence, dit le missionnaire,
+ne vous a pas tant de fois sauvé de la main de
+vos ennemis, pour vous livrer à une mort
+ignominieuse et imméritée,... partez avec confiance.
+C'est alors qu'ayant embrassé sa soeur
+Marie-Louise, ayant serré la main au missionnaire
+dévoué et à ses anciens camarades, le
+grand-trappeur s'était mis en route.</p>
+
+<p>Les indiens suivirent les avis de la robe
+noire: ils se réunirent comme des frères sous
+les mêmes tentes, allant aux instructions religieuses
+et se confessant. Puis la plupart
+firent la sainte communion. Cependant le
+Hibou-blanc, n'avait pas laissé la tribu, et il
+s'efforçait de réunir autour de lui quelques
+guerriers pour continuer la lutte et le pillage.
+Quelques uns se sentaient entraînés par ses
+paroles fallacieuses, mais n'osaient pas avouer
+leur dessein. Naskarina, honteuse de se retrouver
+parmi ceux qu'elle avait trahis, irritée
+de voir ses projets déjoués par la Providence,
+demeurait fidèle au renégat, et l'encourageait
+dans sa révolte contre les hommes de
+la prière. Elle s'aperçut bientôt qu'elle n'arriverait
+pas à son but en se montrant si franchement
+méchante, et elle résolut de déguiser sa
+noirceur sous le voile de la vertu. Il y avait
+un mois que les indiens avaient dressé leurs
+tentes autour du fort Providence. On était au
+milieu d'août, la plupart des sauvages allaient
+se rendre dans le fort pour la grande fête de
+l'Assomption. Mais, avant de partir, les guerriers
+s'assemblèrent pour élire un chef commun.
+On tira au sort pour savoir dans quelle
+tribu il serait choisi. Le sort favorisa les
+Litchanrés.</p>
+
+<p>--Nous nous soumettons, dirent d'une voix
+un peu triste plusieurs Couteaux-jaunes....</p>
+
+<p>--Vous êtes des lâches! gronda le Hibou-blanc.</p>
+
+<p>--Oui, vous êtes des lâches, répéta Naskarina.</p>
+
+<p>--Nous sommes fidèles à notre parole, répondirent
+les Couteaux-jaunes qui s'étaient
+soumis à l'arrêt du sort.</p>
+
+<p>--Que vont dire vos aïeux? reprit le Hibou-blanc.</p>
+
+<p>--Ils vont rougir de vous et vous maudire,
+continua Naskarina.</p>
+
+<p>--Nous gardons la parole donnée, firent les
+Couteaux-jaunes, d'un ton ferme qui commandait
+le respect.</p>
+
+<p>--Vous vous en repentirez! menaça le Hibou-blanc.</p>
+
+<p>--Tes menaces ne nous effraient point....</p>
+
+<p>--Ce n'était pas la peine de trahir mes frères
+pour vous, reprit cyniquement l'infâme Naskarina.</p>
+
+<p>--Qui d'entre les Litchanrés mérite d'être
+nommé chef, demanda l'un des Couteaux-jaunes.</p>
+
+<p>--Aucun, cria le Hibou-blanc. Naskarina
+battit des mains.</p>
+
+<p>--Tous! dit une voix nouvelle, qui ne
+s'était pas fait entendre encore... tous!</p>
+
+<p>Les regards se tournèrent du côté d'où
+s'élevait cette voix, et une clameur immense
+retentit soudain:</p>
+
+<p>--Kisastari!</p>
+
+<p>C'était le jeune chef qui arrivait, guéri, ou
+à peu près, et disposé à se battre encore. Iréma
+courut à lui; il la reçut dans ses bras et
+la serrant contre sa poitrine, il lui jura qu'avant
+le soir elle serait sa femme. Naskarina
+pâlit et rougit tour à tour de rage et de jalousie.
+Elle s'éloigna du camp et se dirigea vers
+le fort.</p>
+
+<p>--Kisastari! voilà notre chef! crièrent ensemble
+les guerriers des deux tribus.</p>
+
+<p>--Oui, reprit le jeune guerrier, oui, je suis
+votre chef, mais je suis plus encore votre frère!
+chassons ensemble jusqu'aux glaces du lac
+sans fin, dormons sous les mêmes tentes, partageons
+le même festin, chauffons-nous au
+même feu, écoutons ensemble les paroles de
+vie de la robe noire et nous serons heureux!</p>
+
+<p>Un immense cri de triomphe suivit ces
+paroles.</p>
+
+<p>--Hibou-blanc, va-t-en! tu n'es qu'un traître!
+crièrent cent voix.</p>
+
+<p>Et le vieux renégat Racette, l'ancien maître
+d'école qui martyrisait le petit Joseph, prit sa
+carabine et, frémissant de colère, il disparut
+sous les arbres de la forêt profonde. Les deux
+tribus, unies et heureuses, se rendirent à la
+maison de la prière pour la grande cérémonie.
+Kisastari alla trouver le missionnaire.</p>
+
+<p>--Me voici, dit-il, je ne suis pas mort et mes
+blessures sont guéries. Je désire que tu m'unisses
+à Iréma ma bien-aimée. Nous sommes
+prêts tous les deux. Nous nous sommes confessés,
+tu le sais, et nous ne voulons plus être
+séparés.</p>
+
+<p>--C'est bien, mon enfant, je vais vous marier;
+mais attendez quelques instants, il y a là une
+pénitente qui veut se confesser: il ne faut pas
+laisser passer les instants de grâce.</p>
+
+<p>--Nous attendrons, mon père.</p>
+
+<p>Naskarina s'était dit en se dirigeant vers le
+fort: Je n'ai pas réussi à me venger; Iréma
+est encore dans les bras de Kisastari.... Je ne
+suis assez pas méchante, et l'esprit du feu qui ne
+meurt point, ne m'a pas aidée. La robe noire
+dit qu'après une mauvaise confession et une
+communion criminelle on appartient au mauvais
+esprit. Je veux lui appartenir, et je vais
+aller me confesser pour cela.</p>
+
+<p>Et abordant le missionnaire elle lui dit d'un
+air contrit et repentant:</p>
+
+<p>--Père, je veux me confesser pour devenir
+meilleure....</p>
+
+<p>--Pauvre enfant! dit le prêtre, oui, tu as
+raison, confesse toi, demande pardon au grand
+Esprit, à Jésus crucifié pour l'amour de toi, et
+il va te pardonner parce qu'il est miséricordieux.
+Tu as souffert, pauvre enfant! je le
+sais, et tu souffres encore; mais plus on souffre
+ici sur la terre et plus on a de bonheur dans
+le ciel, après la mort. Ceux que l'on aime ici
+et qui ne nous aiment point, changent de coeur
+dans le ciel, et là ils nous aiment toujours.</p>
+
+<p>Les yeux de Naskarina, brillèrent comme
+des escarboucles.</p>
+
+<p>--Est-ce vrai ce que tu dis-là, mon père!</p>
+
+<p>--Oui, mon enfant, sois en sûre. Tu seras
+aimée là comme tu voudras l'être.... Mais il
+faut auparavant que tu demandes pardon à
+Dieu de tes fautes, et que tu les regrettes sincèrement.</p>
+
+<p>--J'ai fait bien des péchés....</p>
+
+<p>--Quand même tu en aurais fait autant
+qu'il y a de feuilles dans la forêt, tu seras
+pardonnée et tu deviendras blanche aux yeux
+de Jésus, comme si tu venais d'être purifiée
+par l'eau du baptême.</p>
+
+<p>--Mais je ne voulais pas me confesser sérieusement;
+je voulais te tromper et tromper
+les autres....</p>
+
+<p>Le prêtre surpris, se retira en arrière et ne
+sut un instant que répondre à cette parole inattendue....</p>
+
+<p>--Tu ne voulais pas te confesser, dis-tu, et
+tu avais de mauvaises dispositions? mais, vois
+comme Jésus est bon et comme il est habile
+pour avoir les coeurs, il t'aime, car tu n'as pas
+toujours été méchante....</p>
+
+<p>--Non, ce n'est que depuis que j'aime, et
+que ma rivale est préférée, dit la jeune fille.</p>
+
+<p>--Eh bien! reprit le confesseur, Jésus t'aime,
+lui, et il t'aime beaucoup, et c'est lui qui te
+parle au coeur et qui te conjure de l'aimer, et
+d'être bonne fille comme tu l'étais d'abord.
+Tu n'as pas été heureuse dans le crime; ton
+sommeil était troublé par des songes affreux,
+et tu n'es pas eu de repos. Sois ferme, sois noble,
+sois courageuse et méprise les conseils du
+démon qui te dit de te venger et d'être jalouse,
+pour te perdre et t'avoir avec lui, ensuite, dans
+le feu de l'enfer....</p>
+
+<p>Naskarina écouta longtemps encore le confesseur
+qui lui parlait de l'enfer et du ciel.
+Soudain, elle jeta un cri, et, se cachant la figure
+dans ses deux mains, elle se mit à sangloter....
+Le prêtre se hâta de l'absoudre au nom du
+Dieu de miséricorde. Les indiens regardaient
+avec admiration le miracle de la grâce. Quand
+Naskarina se releva elle pleurait encore et ses
+yeux rougis cherchèrent à travers ses larmes
+Kisastari et Iréma. Alors, quand elle les eut
+aperçus, elle se rendit à eux, chancelant comme
+une bacchante ivre de vin, elle qui était ivre
+du bonheur que donne la paix de la conscience;
+elle leur saisit les mains et les amenant
+devant le missionnaire:</p>
+
+<p>--Mon père, dit-elle, bénis-les, et qu'ils soient
+heureux!... Ils sont bons, ils ont toujours
+aimé Jésus, eux!...</p>
+
+<p>Iréma jetant ses bras autour du cou de sa
+rivale infortunée l'embrassa avec transport....</p>
+
+<p>--Naskarina, tu seras ma soeur, dit-elle!</p>
+
+<p>Naskarina leva sur Kisastari un regard qui
+implorait la pitié....</p>
+
+<p>--Je t'aime, Naskarina, dit le jeune chef, et
+je te pardonne.</p>
+
+<p>La pénitente eut un frémissement de volupté,
+et le feu sortit de ses paupières....</p>
+
+<p>--Naskarina, reprit le chef, je t'aime comme
+une soeur, car je suis ton frère.... Nous
+avons eu tous deux le même père!...</p>
+
+<p>--Mon frère! toi, mon frère! s'écria Naskarina
+haletante, étourdie....</p>
+
+<p>--Et tout le monde regardait avec défiance
+et surprise ou curiosité le jeune chef.</p>
+
+<p>--Oui, je puis bien le dire maintenant puisque
+notre père est mort... reprit Kisastari.
+Il est avec le grand Esprit depuis deux
+lunes, et ses dépouilles reposent à l'ombre de
+la croix, dans le petit cimetière de la mission
+du lac Supérieur.... Ta mère, tu l'as connue...
+elle ne fut pas la mienne. Elle avait aimé
+mon père, alors qu'elle était jeune, et elle
+fut trop confiante ou trop faible. Avant d'aller
+paraître devant le grand Esprit, mon père m'a
+révélé ces choses... car il venait d'apprendre
+que nous étions fiancés....</p>
+
+<p>--Mon frère! murmurait Naskarina, Kisastari
+est mon frère! Et ses grands yeux noirs ne pouvaient
+se détacher de cet homme qu'elle avait
+tant aimé et que du moins elle ne perdait pas
+tout entier.</p>
+
+<p>Kisastari et Iréma furent unis pour toujours,
+sous le regard de Dieu, et la fête de l'Assomption
+fut une belle fête, cette année-là, pour les
+indiens réunis dans le fort Providence.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+V</h3>
+
+<h3>LE PREMIER PAS VERS L'ÉCHAFAUD.</h3>
+<br>
+
+<p>
+L'arrestation du grand-trappeur fut un coup
+de foudre pour Noémie et Victor. Le soleil
+de la félicité n'avait lui qu'une minute dans
+la maison depuis si longtemps enveloppée de
+deuil, et, après cet éclair de joie, la nuit parut
+plus noire et plus lugubre. Noémie passa
+dans les pleurs le reste de cette nuit extraordinaire.
+Victor aurait voulu suivre son père;
+mais le grand-trappeur, accoutumé à se défendre
+seul contre les attaques du sort, et à ne
+partager avec personne les chagrins dont il
+était depuis un quart de siècle réellement accablé,
+le pria de rester auprès de sa mère pour
+la consoler.</p>
+
+<p>L'huissier amena chez lui son prisonnier et
+le fit garder à vue jusqu'au matin. Il s'efforça,
+par de bonnes paroles, de faire oublier les rigueurs
+nécessaires de sa profession. Joseph
+Letellier avait trop souvent vu la mort en face
+pour trembler quand elle le menaçait de loin.
+Il répondit aux excuses de son geôlier en s'informant,
+avec un certain air de curiosité, des
+personnes de la paroisse qu'il avait connues
+autrefois. Les peines des uns et les succès des
+autres parurent l'intéresser beaucoup plus que
+sa propre situation. A dix heures il fut conduit
+devant le juge de paix. Picounoc était
+rendu, et Victor ne tarda pas à arriver. Le
+bruit de cette arrestation se répandit vite, et
+la maison du juge de paix se remplit de curieux.
+Il était plaisant d'entendre les remarques
+que faisait chacun, à demi-voix, car nul
+ne voulait être entendu de l'accusateur ou de
+l'accusé.</p>
+
+<p>--Ce pauvre Picounoc, disait l'un, il a bien
+raison d'être furieux, se voir ainsi couper
+l'herbe sous le pied!...</p>
+
+<p>--Et à la veille de ses noces! répondait un
+autre....</p>
+
+<p>--Si encore c'eut été au lendemain!</p>
+
+<p>--Il va être obligé de penser de nouveau à
+sa première femme....</p>
+
+<p>--Il croyait pourtant l'avoir oubliée pour
+toujours....</p>
+
+<p>--Et Letellier, vois donc! c'est un bel
+homme après tout....</p>
+
+<p>--Et qui n'a pas l'air d'un meurtrier....</p>
+
+<p>--Il a eu le temps de se refaire la figure et
+la contenance....</p>
+
+<p>--Oui, depuis vingt ans....</p>
+
+<p>--Tout de même, ce n'est pas fin de venir
+se jeter comme ça dans la gueule du loup....</p>
+
+<p>--La Providence, mon cher, c'est la Providence!...</p>
+
+<p>--Elle prend un vilain instrument....</p>
+
+<p>--Comment? Picounoc est un brave et
+honnête homme....</p>
+
+<p>--Vois donc cette figure! on dirait que c'est
+lui qui est le meurtrier et que c'est le meurtrier
+qui est la victime....</p>
+
+<p>--Silence! fit l'huissier.</p>
+
+<p>Le juge de paix venait de s'asseoir au bout
+d'une table couverte de livres et de papiers,
+la plupart inutiles pour le moment. Le greffier
+s'assit au côté de la table et lut la déposition
+assermentée que Picounoc avait faite la veille.
+L'accusé, malgré sa force de volonté, ne put
+cacher son trouble, à la lecture de cette pièce,
+la première d'un procès qui allait sans doute
+avoir du retentissement. Il chercha de son
+regard terrible l'infâme accusateur, mais Picounoc
+semblait se cacher à dessein dans la
+foule.</p>
+
+<p>--Qu'avez-vous à répondre à l'accusation
+portée contre vous, M. Letellier. Victor se
+leva.</p>
+
+<p>--Je suis le défenseur de mon père, monsieur
+le magistrat, et je déclare qu'il est innocent.</p>
+
+<p>Un murmure courut dans la salle.</p>
+
+<p>--Cette déclaration, monsieur, ne suffit pas,
+vous le savez, observa le juge de paix, il faut
+des preuves.</p>
+
+<p>--Vous n'avez pas le pouvoir d'entendre
+une pareille cause, monsieur le magistrat, si
+la déposition qui se trouve devant vous est
+suffisante à vos yeux pour conduire l'accusé à
+la cour criminelle, faites votre devoir, nous
+tâcherons alors de démêler cette affaire plus
+embrouillée qu'on ne le suppose, et de démasquer
+le vrai coupable.</p>
+
+<p>En disant ces derniers mots, le jeune avocat
+s'était retourné vers Picounoc, et l'avait écrasé
+d'un regard de mépris.</p>
+
+<p>L'accusateur, sur un signe du magistrat,
+s'était approché de la table.</p>
+
+<p>--Vous maintenez tout ce qui est écrit dans
+votre déposition, monsieur Saint Pierre? demanda
+le juge de paix.</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Infâme! gronda le grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Il faut, reprit le juge s'adressant à l'accusé,
+que je vous envoie en prison, en attendant
+le terme de la cour criminelle. Alors
+votre procès aura lieu, et j'espère, si vous n'êtes
+pas coupable, que vous ferez aisément briller
+votre innocence.</p>
+
+<p>--Cela ne sera pas facile, dit l'un des curieux
+en sortant.</p>
+
+<p>--Non, répondit un autre, car s'il n'eut pas
+été coupable, il ne se fut pas sauvé.</p>
+
+<p>--C'est clair comme le jour.</p>
+
+<p>--Il croyait que Picounoc ne le reconnaîtrait
+plus....</p>
+
+<p>--Ou bien ne relèverait pas l'affaire....</p>
+
+<p>Picounoc qui entendit ces remarques, reprit
+l'assurance qui lui avait un peu fait défaut en
+présence de sa victime, et s'en retourna confiant
+dans sa bonne étoile. Joseph Letellier
+fut, en effet, conduit à Québec et emprisonné
+en attendant son procès. Victor alla faire part
+à sa malheureuse mère de cette honte, hélas!
+trop prévue.</p>
+
+<p>--Maintenant, dit-il, je vais me séparer de
+vous moi aussi; il faut que je suive mon père et
+que je travaille à le sauver. Vous aurez avec
+vous ma cousine, Agnès; et puis je viendrai
+souvent vous voir, car j'aurai besoin de connaître
+bien des choses....</p>
+
+<p>Mais, avant de partir, il aurait bien voulu
+rencontrer Marguerite, sa fiancée, et lui dire
+qu'il ne la croyait pas responsable des crimes
+de son père, et qu'il l'aimait toujours, elle la
+douce et candide créature. Et Marguerite,
+assise rêveuse dans la fenêtre, se disait aussi:</p>
+
+<p>--Ne viendra-t-il plus?... croit-il donc que
+la faute de son père a flétri son front noble et
+pur?... Ah!... notre union n'est peut-être
+plus qu'un doux rêve envolé; mais je l'aimerai
+toujours.... Et, comme elle s'abandonnait à
+ces pensées de tristesse et d'amour, elle le vit
+venir. Il marchait la tête penchée, et ses pas
+semblaient enchaînés au sol, tant ils étaient
+lents et indécis. Il arriva. Marguerite le salua
+avec un sourire de pitié:</p>
+
+<p>--Ton père est-il ici? demanda le jeune
+homme tout craintif.</p>
+
+<p>--Non, répondit Marguerite, il est allé à la
+rivière du Chêne.</p>
+
+<p>--Tant mieux! nous allons encore passer
+une heure ensemble.</p>
+
+<p>--Hélas! nous n'en passerons peut-être pas
+souvent désormais!...</p>
+
+<p>Il entra et vint s'asseoir aux côtés de son
+amie.</p>
+
+<p>--Quel malheur vient de fondre sur nous!
+commença-t-il... et où cela va-t-il s'arrêter?...</p>
+
+<p>--Nous étions si heureux et si tranquilles!
+murmura Marguerite.</p>
+
+<p>--Qu'avons-nous fait pour mériter ce châtiment?...</p>
+
+<p>--Il est donc vrai, dit Marguerite, que les
+enfants portent la peine des fautes de leurs
+parents!...</p>
+
+<p>--Oui, ma bien aimée, cela est vrai, trop
+souvent vrai!... et les pauvres enfants ne
+sont pourtant nullement coupables!...</p>
+
+<p>--Oh! ils sont injustes ceux qui veulent
+faire expier par les âmes pures et innocentes
+les fautes des autres! dit la jeune fille....</p>
+
+<p>--Mais les liens qui unissent les parents et
+les enfants sont tellement intimes, Marguerite,
+qu'on ne peut les rompre sans offenser Dieu et
+scandaliser les hommes.</p>
+
+<p>--Mais quand Dieu pardonne, Victor, pourquoi
+les enfants ne se pardonneraient-ils pas les
+crimes de leurs pères?</p>
+
+<p>--Tu es bonne, Marguerite, et le bon Dieu
+aura pitié de toi....</p>
+
+<p>La jeune fille regarda son fiancé, avec un
+peu d'étonnement....</p>
+
+<p>--Que veux-tu dire, Victor? demanda-t-elle
+avec douceur.</p>
+
+<p>--Je veux dire que ton père, fut-il mille fois
+plus coupable que le mien, je t'aimerais encore... parce
+que je te sais vertueuse....</p>
+
+<p>--Et mon père est un homme irréprochable.</p>
+
+<p>--Marguerite, préparons-nous à de terribles
+et douloureuses surprises....</p>
+
+<p>--N'en avons-nous pas eu suffisamment?</p>
+
+<p>--Moi, oui:... mais, toi...?</p>
+
+<p>--Mon Dieu! quel est cet air prophétique.</p>
+
+<p>--Je ne prophétise point, mais je veux te
+fortifier contre la douleur... et, peut-être, la
+honte....</p>
+
+<p>La jeune fille se leva subitement. Une expression
+de profond désespoir se peignit dans
+ses yeux:....</p>
+
+<p>Victor! Victor! veux-tu donc me plonger
+dans la désolation où tu viens de tomber toi-même?...
+Si tu me demandes de partager
+tes chagrins, de pleurer avec toi, de rougir
+même de la même honte que toi... Victor,
+je t'aime et je suis ta compagne inséparable....
+Mais si tu me menaces, si tu veux par vengeance
+mettre un sceau d'ignominie sur mon
+front, en accusant mon père, Victor, Victor je
+ne te reconnais plus! je ne t'aime plus! je ne
+veux plus de voir....</p>
+
+<p>Et, épuisée par cet effort pour dire toute sa
+pensée à cet ami qu'elle aimait tant, elle retomba
+sur sa chaise et se mit à pleurer.</p>
+
+<p>Victor la regarda quelques minutes avec admiration.</p>
+
+<p>--Marguerite, dit-il, trouveras-tu mal qu'un
+enfant se dévoue pour sauver son père?</p>
+
+<p>--Pour le sauver, non! répondit la jeune
+fille au milieu de ses larmes.</p>
+
+<p>--Et si, pour sauver mon père, j'arrive nécessairement
+à perdre un autre homme? continua
+le jeune avocat--et si cet autre homme,
+Marguerite, était le tien, ton père?</p>
+
+<p>--Ah! c'est affreux, Victor, ce que tu supposes
+là! tu m'accables, tu ne m'aimes donc plus?</p>
+
+<p>--Je t'aime... oui! mais je hais ton père...
+parce que ton père veut tuer le mien!... et
+qu'il....</p>
+
+<p>--Mais, ton père, à toi... ah! c'est horrible
+à dire cela... ne m'a-t-il pas rendue orpheline?
+Tu deviendras orphelin, et cette chose parfois
+épouvantable qui s'appelle la justice sera satisfaite.</p>
+
+<p>--Marguerite, je te l'affirme sur mon honneur
+et sur Dieu, le coupable n'est pas celui
+que tu penses.</p>
+
+<p>--Oh! je ne saurais blâmer tes paroles, ni
+ta conduite, tu es un fils dévoué.</p>
+
+<p>--Attendons, Marguerite, tout ce drame de
+la mort de ta mère se dévoilera devant le juge,
+et, Dieu aidant, ce mystère de sang et d'iniquité
+sera dévoilé. J'ai voulu te prévenir,
+ma chère amie, car les chocs inattendus sont
+plus terribles et plus dangereux. J'aurais
+peut-être mieux fait de te laisser dans la quiétude;
+mais pardonne-moi... quoiqu'il arrive,
+Marguerite, je t'aimerai toujours.</p>
+
+<p>--Mais pourquoi ce nouveau scandale? et
+pourquoi réveiller ces souvenirs amers? Ma
+mère est au ciel depuis vingt ans, et au ciel
+on ne veut plus de vengeance. Dieu connaît
+le coupable et saura le punir.</p>
+
+<p>--Pourquoi? demande à ton père. Le dépit
+de n'avoir pu épouser ma mère le rend aveugle
+et le fait entrer dans une voie bien dangereuse
+pour lui-même. Il a fait arrêter le
+chasseur qui veillait ici, avant hier.... Cet
+étranger, c'était mon père! On le conduit en
+prison, et peut-être à l'échafaud....</p>
+
+<p>Et le jeune homme, serrant son front dans
+ses mains, demeura quelques temps en proie
+à un découragement profond.</p>
+
+<p>--Mon père a fait cela! pourquoi? pourquoi,
+mon Dieu? exclama Marguerite. Et, dans
+l'agitation de ses esprits, elle essayait de trouver
+une excuse à la conduite de son père....</p>
+
+<p>Mais Picounoc en recherchant l'amour de
+Noémie, en priant cette femme de venir remplacer,
+auprès de lui, l'épouse immolée si
+cruellement, renonçait au droit de venger la
+mort par la mort.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+VI</h3>
+
+<h3>PREMIERS PAS VERS LA LIBERTÉ.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Picounoc et le bossu, assis tous deux devant
+une fenêtre qui donnait sur la rivière et le
+pont, s'entretenaient aussi, dans le même
+temps, de l'arrestation de Letellier.</p>
+
+<p>--Tu as ma parole, dit Picounoc, et tu auras
+ma fille, mais il faut mener le procès rondement,
+et passer la corde autour du cou de ce
+misérable.</p>
+
+<p>--Ta déclaration est formelle?</p>
+
+<p>--Oui, sans doute; mais abondance de biens
+ne nuit pas: si je trouvais un ou deux témoins
+qui appuieraient de quelque façon mon témoignage.</p>
+
+<p>--Je comprends! je comprends, fit le bossu,
+souriant; des gens qui auraient, par hasard,
+entendu quelques paroles échappées Letellier...
+ou qui l'auraient vu faire des menaces à
+la défunte....</p>
+
+<p>--Précisément... c'est cela!...</p>
+
+<p>Le bossu se passa la main dans la barbe et
+fit semblant de réfléchir....</p>
+
+<p>--La chose est possible... assez facile même....
+Tu peux essayer....</p>
+
+<p>--Mais où irai-je? à qui oserai-je m'adresser?
+Si j'allais tomber entre les mains d'un traître?</p>
+
+<p>--Cela demande réflexion, en effet, répliqua
+le bossu.</p>
+
+<p>--Tu ne connais personne, toi? demanda
+Picounoc.</p>
+
+<p>--Je t'avoue que mes relations ne me permettent
+guère....</p>
+
+<p>--Je n'ai pas voulu t'offenser, reprit vivement
+Picounoc en riant; mais enfin comme
+tu connais beaucoup de monde, il se pourrait
+que....</p>
+
+<p>--Ecoute! tu es mon ami, tu vas devenir
+mon beau père, eh bien! je te trouverai peut-être
+ces témoins complaisants: mais, cela te
+coûtera quelques piastres... bah! une bagatelle!
+disons vingt à trente.</p>
+
+<p>--Rien que cela! fais les venir ces hommes.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas tout; répliqua le bossu, l'argent,
+c'est le paiement des témoins, mais à
+moi il me faut aussi quelque chose....</p>
+
+<p>--Tu vas être mon gendre... et....</p>
+
+<p>--Quand?</p>
+
+<p>--Après le procès....</p>
+
+<p>--Après le procès, si tu fais ta preuve seul
+et sans mon aide, mais si je mets la main à la
+roue, je serai ton gendre d'ici à quinze jours.
+Est-ce dit?</p>
+
+<p>--Et si tes témoins font défaut?...</p>
+
+<p>--Je te rendrai ta fille, répondit en riant le
+cynique bossu....</p>
+
+<p>--Marguerite ne se laissera peut-être pas
+aisément persuader, observa Picounoc.</p>
+
+<p>--C'est ton affaire.</p>
+
+<p>--Ecoute! si elle ne consent point, tu la
+prendras de force. Je suis de bon compte
+comme tu vois.</p>
+
+<p>--Soit! Je vois que tu tiens à gagner ce
+procès.</p>
+
+<p>--Oui, j'y tiens!</p>
+
+<p>Le bossu jeta un regard distrait vers le
+pont.</p>
+
+<p>--Que fais-tu là, toi? demanda-t-il tout-à-coup
+à une femme assise sur un bout de planche,
+vis-à-vis la fenêtre.</p>
+
+<p>A la vue de cette femme qui ne s'était pas
+encore retournée, Picounoc eut un tressaillement
+de peur: si elle avait entendu! pensa-t-il....
+Mais la femme se retourna et les deux
+compères reconnurent la folle.</p>
+
+<p>--Elle est partout, cette gueuse-là! murmura
+le bossu.... Puis il répéta: que fais-tu là,
+Geneviève?</p>
+
+<p>--J'enfile des perles pour un faire un collier.
+Marguerite va se marier et ce sera son cadeau
+de noces.</p>
+
+<p>--Avec qui se marie-t-elle?</p>
+
+<p>--Avec un jeune avocat de la ville, un beau
+garçon, un monsieur, quoi!</p>
+
+<p>--Tu te trompes, c'est avec moi, dit le bossu.</p>
+
+<p>--Avec toi? veux-tu te cacher! elle a meilleur
+goût que cela....</p>
+
+<p>--Crois-tu qu'elle épouserait le fils d'un
+meurtrier? demanda Picounoc.</p>
+
+<p>--Tiens! qui se ressemble se rassemble!...</p>
+
+<p>Picounoc ne rit pas de cette parole: il eut
+mieux aimé ne pas l'entendre.</p>
+
+<p>--Que veux-tu dire? reprit-il.</p>
+
+<p>--La folle se mit à rire aux éclats, et s'éloignant
+en montrant du doigt Picounoc presque
+irrité, elle se mit à crier: Il a peur! il a
+peur! il a peur!</p>
+
+<p>--Si elle n'était pas aussi folle qu'on le
+pense? observa le bossu.</p>
+
+<p>--On ne s'est jamais défié d'elle, dit Picounoc...
+mais, mieux vaut tard que jamais!</p>
+
+<p>Et les deux misérables se comprirent sans
+rien dire de plus. Jusque là, et depuis plus de
+vingt ans, ils n'avaient jamais songé, ni l'un ni
+l'autre, à s'enquérir de ce que devenait Geneviève
+à certaines époques de l'année, car elle
+disparaissait souvent et pendant assez longtemps
+chaque fois. Mais l'on ne songe pas à
+tout. S'ils avaient suivi Geneviève, ils l'auraient
+vue reprendre, de temps à autres, sa
+place au sein de cette excellente famille du
+Château Richer qui l'avait si charitablement
+accueillie, alors qu'elle voulait dérober à ses
+persécuteurs la petite Marie-Louise; et ils
+l'auraient vue déposer, en entrant, le masque
+humiliant de la folie; car le calme et le bonheur
+avaient opéré sur sa raison comme un
+réactif puissant, et réparé le mal que lui avait
+fait la peur, pendant cette nuit terrible que
+n'ont pas oubliée les lecteurs du Pèlerin de
+Sainte Anne. Geneviève, il y avait alors vingt
+ans, était entré un soir chez Picounoc, croyant
+ne trouver encore que la veuve et sa fille.
+Elle arrivait du Château Richer, et, ravie, annonçait
+à ses connaissances l'état désormais
+satisfaisant de ses facultés mentales. Elle fut
+étonnée de trouver un berceau où dormait un
+de ces petits anges à qui le monde, hélas!
+coupe bientôt les ailes. Près de ce berceau
+nul ne veillait. Elle embrassa l'enfant et, pour
+causer une surprise à la mère qui ne devait
+pas tarder à paraître, pensait-elle, elle la prit
+dans ses bras et s'assit au pied du lit, ramenant,
+pour se cacher, les grands rideaux de fine
+étoffe du pays. Elle vit entrer Picounoc qui
+ne la vit point, comme on sait, et qui ne
+songea pas à son enfant, préoccupé qu'il était
+de l'horrible forfait qu'il venait de voir. Elle
+remarqua son trouble et la pâleur de son front;
+elle entendit ses paroles mystérieuses, le vit
+prendre un fanal, un plat de fer-blanc et sortir
+précipitamment, tout en regardant autour de
+lui avec crainte et terreur, comme s'il eut fait
+une mauvaise action. Aussitôt elle remit l'enfant
+dans le berceau et sortit. Ceux qui la
+virent alors et dans la suite dirent: Cette
+pauvre Geneviève qui se croyait guérie et qui
+en effet, semblait tout à fait bien, comme elle
+est troublée! comme elle est folle! c'est la
+vue du sang, c'est l'aspect de ce meurtre atroce
+qui l'auront épouvantée de nouveau.</p>
+
+<p>Victor dit adieu à sa fiancée, à sa mère, et
+s'embarqua pour Québec. Il n'avait plus
+qu'une pensée maintenant, pensée grande et
+noble qui dominait les angoisses de sa douleur
+et les élans de son amour: sauver son père.
+Il se rendit à la prison, se fit ouvrir les portes
+de fer qui se ferment impitoyables sur les
+condamnés, et entra dans la cellule du grand-trappeur.
+Le noble prisonnier sourit tristement
+en recevant sur son front soucieux le
+baiser de son fils.</p>
+
+<p>--Mon père, dit Victor, ma mère m'a promis
+d'être courageuse: elle espère et prie.
+C'est aussi ma coutume de recourir à Dieu
+avant d'entreprendre une tâche difficile, voulez-vous
+réciter un <i>Pater</i> et un <i>Ave</i> avec moi?</p>
+
+<p>Le prisonnier, ému jusqu'aux larmes, tomba
+à genoux auprès de son fils, et tous deux, les
+yeux levés sur une humble croix, récitèrent
+la prière divine.</p>
+
+<p>--Et maintenant, dit Victor, racontez-moi
+donc vos relations avec Picounoc depuis le
+jour où il a commencé à souiller la réputation
+de ma mère.</p>
+
+<p>--Mon enfant, cela est impossible. Je n'ai
+point pesé ses paroles alors, car nos relations
+étaient celles de deux intimes; et tu vois que
+je ne le soupçonnais pas de trahison puisque
+j'ai tué sa femme dans ses bras, croyant que
+c'était la mienne...</p>
+
+<p>--Eh bien! causons de ce meurtre d'abord,
+peut-être trouverons-nous quelque branche
+de salut où vous vous accrocherez.</p>
+
+<p>Le prisonnier secoua la tête d'un air de
+doute.</p>
+
+<p>--Quelle heure était-il alors? demanda Victor.</p>
+
+<p>--Neuf heures du soir, je crois.</p>
+
+<p>--Il faisait noir?</p>
+
+<p>--Le 24 de septembre, à neuf heures du soir,
+oui; cependant à quelques pas on distinguait
+les gens, mais sans les connaître.</p>
+
+<p>--Comment avez-vous cru reconnaître ma
+mère?</p>
+
+<p>--Picounoc a fait brûler une allumette, et
+j'ai reconnu le châle de Noémie, un beau
+châle neuf comme aucune autre femme n'en
+avait, j'en suis bien sûr....</p>
+
+<p>--- Mais ce châle était-il réellement celui de
+ma mère?</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien... ta mère pourra mieux
+que moi éclaircir ce point.</p>
+
+<p>--De qui aviez-vous acheté ce châle?</p>
+
+<p>--D'un marchand colporteur, un bossu....</p>
+
+<p>--Un bossu? un bossu?... mais c'est monsieur
+Chèvrefils, de Ste. Emmélie, celui-là
+même qui vous a insulté, l'autre jour, quand
+nous revenions de Saint-Pierre....</p>
+
+<p>--Vraiment? Je ne l'ai pas reconnu....</p>
+
+<p>--Lui non plus ne vous a pas reconnu, car
+il ne vous eut pas parlé de la sorte.</p>
+
+<p>--Et pourquoi?</p>
+
+<p>--Mais c'est un de vos anciens amis....</p>
+
+<p>--Je l'ai vu pour la première et la dernière
+fois quand il m'a vendu ce châle....</p>
+
+<p>--C'est, singulier! dites-moi, mon père, ne se
+trouvait-il pas un bossu parmi vos connaissances
+ou vos amis?</p>
+
+<p>--Non, jamais,... jamais!</p>
+
+<p>--Jamais?... Eh bien! ce M. Chèvrefils
+m'a dit à moi-même qu'il vous avait intimement
+connu et que vous avez été amis un jour.</p>
+
+<p>--Où cela?</p>
+
+<p>--Chez Picounoc.</p>
+
+<p>--Non, où et en quel temps, prétend-il que
+nous avons été amis?...</p>
+
+<p>--Il ne l'a pas dit....</p>
+
+<p>--Il s'est trompé.</p>
+
+<p>--Vous dites, mon père, que la femme de
+Picounoc portait un châle semblable à celui
+de ma mère?</p>
+
+<p>--Absolument pareil....</p>
+
+<p>--C'est ce bossu qui les a vendus tous les
+deux, rien de plus sûr. Serait-il donc complice?
+se demanda Victor, frappé d'une idée
+subite. Que sont devenus vos compagnons
+de jeunesse? vos amis?...</p>
+
+<p>--Je l'ignore... Les seuls que je reconnaisse
+sont l'ex-élève Lefendu Tintaine et Poussedon.
+C'étaient des camarades de chantier....</p>
+
+<p>--Et vos ennemis?</p>
+
+<p>--Le vieux chef des voleurs est mort dans la
+cave du ruisseau, comme tu sais; Picounoc
+jouit de la considération de ses concitoyens;
+Racette est sorti du pénitencier pour aller se
+faire chef d'une tribu sauvage; Ferron...
+l'un des plus habiles et des plus pervers, mon
+camarade d'enfance et mon petit voisin...
+Ferron, le docteur au sirop de la vie éternelle,
+est allé au pénitencier avec Racette... mais
+il y a vingt ans de cela.... Les autres doivent
+être morts ou bien vieux et retirés du vice....</p>
+
+<p>--Il faudra s'assurer de cela....</p>
+
+<p>--Vous m'avez dit tout à l'heure, mon père,
+que Picounoc avait brûlé une allumette, mais
+n'avait-il pas un fanal pour s'éclairer dans le
+jardin?</p>
+
+<p>--S'il en avait un, il ne l'a pas allumé....</p>
+
+<p>--N'a-t-il pas dit.... En effet j'oubliais, cher
+papa, que vous êtes parti cette nuit-là même,
+et que vous ne pouvez pas savoir ce que cet
+homme, a pu dire ensuite.... Mais, est-ce que
+nul de vos amis ne s'apercevait que la conduite
+de Picounoc envers vous ou ma mère, n'était
+pas irréprochable... ou du moins sans quelque
+singularité....</p>
+
+<p>--Oui, oui, en effet, Paul Hamel le chasseur
+m'a dit de me défier de lui, une fois, même
+que cela m'avait un peu refroidi....</p>
+
+<p>--L'ex-élève... je l'ai laissé hier.... Si j'avais
+su! n'importe je le reverrai. Quels étaient
+alors les meilleurs amis de Picounoc?</p>
+
+<p>--A Lotbinière, je ne sais pas trop: il n'en
+avait guère, je crois; moi je l'avais connu intimement
+dans les chantiers, c'était différent....
+A Québec, il devait en avoir quelques-uns
+parmi les habitués de l'auberge de la mère
+Labourique....</p>
+
+<p>--Dans la rue Champlain?</p>
+
+<p>--Oui! à l'Oiseau de Proie....</p>
+
+<p>--Je connais cette vieille boutique.... On ira,
+on ira!...</p>
+
+<p>Le père et le fils causèrent encore longtemps,
+puis mettant en Dieu leur confiance ils se séparèrent.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+VII</h3>
+
+<h3>LES FAUX TÉMOINS.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Quelques jours se sont écoulés. Marguerite
+est triste et se flétrit comme les fleurs du jardin.
+Pourtant, elle n'est qu'à son printemps,
+et les fleurs ne tombent que sous le souffle
+glacé de l'automne. Elle songe aux paroles
+de son ami, et ces paroles déchirent son âme.
+Elle rapproche cet avertissement mystérieux
+et terrible du jeune homme des prières de
+son père qui voulut la jeter, malgré elle, dans
+les bras du bossu; elle essaie à deviner pourquoi
+son père était tombé alors à ses genoux,
+et elle a peur d'en découvrir la raison; elle
+veut croire encore, croire toujours à son innocence.
+Pendant qu'elle est plongée dans
+cette mer d'amertume, Picounoc l'aborde:</p>
+
+<p>--Tu es assez sage, sans doute, lui dit-il
+brusquement, pour comprendre qu'il te faut
+oublier Victor?</p>
+
+<p>--Mon père, pardonnez-moi, mais je n'ai pas
+cette sagesse... si cet oubli toutefois est de
+la sagesse.</p>
+
+<p>--Tous rapports entre ces gens et nous
+doivent cesser.</p>
+
+<p>--C'est l'arrivée de M. Letellier, mon père,
+qui a modifié vos sentiments.</p>
+
+<p>--Il a réveillé un passé que je n'avais réussi
+à oublier qu'avec peine, tant pis pour lui!
+tant pis pour les siens!</p>
+
+<p>--La miséricorde, mon père, est une belle
+chose, et qui n'en a pas besoin?...</p>
+
+<p>Picounoc fixa sur Marguerite un oeil scrutateur.</p>
+
+<p>--As-tu vu Victor? dit-il.</p>
+
+<p>--Oui, mon père....</p>
+
+<p>--Depuis que j'ai fait arrêter le meurtrier
+de ta mère?</p>
+
+<p>--Oui, mon père....</p>
+
+<p>--Et que t'a-t-il dit?...</p>
+
+<p>--Il m'a dit: Quoiqu'il arrive, je t'aimerai
+toujours... car, ajouta-elle, l'âme serrée par
+l'émotion--car, dit-il, les enfants ne doivent
+pas porter la peine due aux fautes de leurs
+pères....</p>
+
+<p>Picounoc réfléchit une minute:</p>
+
+<p>--Et que compte-t-il faire? demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Sauver son père, répondit Marguerite....</p>
+
+<p>--Et comment le sauvera-t-il?</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>--Je le crois bien que tu n'en sais rien, et lui
+non plus ne peut le savoir,... car cet homme
+qui fut un jour mon ami, ce misérable qui fut
+l'assassin de ma femme, le meurtrier de ta
+mère, ne peut pas être sauvé! Au reste, ne
+s'est-il pas avoué coupable lui-même en disparaissant
+après son crime; pour ne reparaître
+que vingt ans après, alors qu'il supposait tout
+oublié.</p>
+
+<p>Marguerite pencha la tête et ne répondit
+rien.</p>
+
+<p>--J'ai promis ta main, reprit Picounoc, et
+tu te marieras dans quinze jours.</p>
+
+<p>--Moi me marier dans quinze jours? dit la
+jeune fille en se redressant tout à coup dans sa
+fierté.</p>
+
+<p>--Oui, je le veux, je l'exige.</p>
+
+<p>--Et avec qui me mariez-vous comme cela?</p>
+
+<p>--Avec Monsieur Chèvrefils.</p>
+
+<p>--Encore lui! fit Marguerite avec un geste
+de dédain, encore lui!...</p>
+
+<p>--Oui, lui! et cette fois je suis bien décidé.</p>
+
+<p>--Et quel prix m'avez-vous vendue?</p>
+
+<p>Cette parole hardie et juste fut un coup de
+foudre pour ce père infâme. Il recula d'un
+pas et resta muet.... Marguerite le regardait
+avec cette assurance que donne la pureté de
+l'intention ou la sainteté de la cause.</p>
+
+<p>--Je ne t'ai pas vendue, reprit Picounoc
+après quelques instants, mais je veux ton
+bonheur. J'ai plus d'expérience que toi, et
+j'espère que tu auras confiance en mon amitié
+paternelle....</p>
+
+<p>Marguerite craignit de le voir se jeter encore
+à ses genoux comme auparavant. Elle
+avait peur des larmes si elle bravait les menaces.</p>
+
+<p>--Mon père, dit-elle, nous parlerons de cela
+plus tard, laissez-moi me retirer je suis souffrante.</p>
+
+<p>Et elle s'éloigna.</p>
+
+<p>Picounoc la regarda s'enfuir. Il eut un
+sentiment de compassion.</p>
+
+<p>--Pauvre enfant! murmura-t-il, tu ne peux
+pas être heureuse, car tu es d'une race maudite....
+Il faut que tu subisses ta destinée....
+Et puis, ajouta-t-il en s'animant, il faut que
+Djos monte sur l'échafaud!...</p>
+
+<p>Victor revint à Lotbinière. Il aborda tout
+le monde, cherchant dans les on-dits quelque
+bribe utile à sa cause, plantant des jalons pour
+s'orienter vers le but où il tendait. Il ne recueillit
+pas grand'chose. Il put s'assurer,
+toutefois, que la défunte femme de Picounoc
+n'avait jamais porté de châle comme celui
+qu'elle avait lorsqu'elle fut tuée. Ce châle
+avait donc été acheté exprès pour tromper le
+malheureux Letellier, puis caché avant et
+après le crime. Il questionna le bossu, mais
+le rusé compère ne se souvenait de rien. Victor
+éprouvait parfois de profonds découragements,
+et se sentait écrasé sous l'implacable
+fatalité. Il se débattait contre la force passive
+de la résistance, la plus redoutable des
+forces. L'ex-élève lui dit bien que Picounoc,
+quelque temps avant son mariage, avait déclaré
+qu'il épousait sa femme sans l'aimer, et
+qu'il se sentait entraîné vers Noémie. Ce fait,
+joint à quelques autres, pouvait faire une
+preuve de circonstance, assez faible il est vrai,
+mais suffisante pour éveiller le doute dans
+l'esprit d'un juré, et c'est déjà une bonne
+chance avec le système d'unanimité qui prévaut
+ici. Souvent Victor visitait son père toujours
+sous les verrous, pour lui faire part du fruit
+de ses recherches et le consoler; mais le prisonnier
+ne faiblissait point; seulement quand
+le spectre de l'échafaud passait devant ses
+yeux avec sa honte éternelle, il frémissait et
+sentait son front devenir humide: c'est que
+l'ignominie ne serait pas pour lui seul, mais
+retomberait sur sa femme et sur son enfant.
+Ah! l'on peut bien être fort contre le malheur
+qui nous broie d'un pied impitoyable, mais jamais
+contre le malheur qui frappe ceux que
+l'on aime!</p>
+
+
+
+<p>Il est dix heures du soir et l'on est au 15
+d'octobre. Encore douze jours et le sort du
+prisonnier sera fixé. Entrons dans l'auberge
+enfumée de la mère Labourique. La Louise,
+veuve de son mari qui n'est qu'absent, verse à
+boire à deux vieux habitués; la bonne femme
+s'est mise au lit et dort du sommeil des...
+endurcis.</p>
+
+<p>--Et comme cela, Robert, vous avez-vu mon
+mari? demande la Louise à l'un des buveurs.</p>
+
+<p>--Comme je te vois là, ma fille, répond le
+vieillard, et il avale son verre.</p>
+
+<p>--Nous avons pinté ensemble toute une
+nuit, dit l'autre vieillard.</p>
+
+<p>--Et la Asselin? continue la fille de la mère
+Labourique.</p>
+
+<p>--Toujours à ta place, répond Robert....</p>
+
+<p>--Que font-ils pour vivre...?</p>
+
+<p>--Ils mangent et boivent....</p>
+
+<p>--Et pour avoir de quoi boire et manger?</p>
+
+<p>--Ils volent....</p>
+
+<p>--Mais ils sont plus chanceux ou plus adroits
+que nous, ajouta Charlot.</p>
+
+<p>--Et ils sont à la veille de se retirer des affaires,
+dit Robert.</p>
+
+<p>--Même que ton mari m'a dit qu'il allait
+acheter une terre et vivre paisiblement des
+rentes des autres, comme un rat dans son
+fromage.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! que j'ai eu de la peine! soupira
+la Louise.</p>
+
+<p>--Cela se comprend.</p>
+
+<p>--Et Asselin? dit la Louise.</p>
+
+<p>--Pauvre comme deux Jobs.</p>
+
+<p>--Ce que c'est!</p>
+
+<p>--Oui, ce que c'est! répéta Robert. Il a
+fermé boutique ces jours-ci, grâce au dernier
+tour que ton mari lui a joué. Nous étions là,
+et il y a deux mois au moins que cette belle
+affaire a eu lieu. C'est réellement un de nos
+meilleurs coups. La Asselin, une vraie comédienne
+vient se jeter aux genoux de son mari;
+la paix est faite, l'absolution accordée.... Bref
+pendant que le mari dort enivré d'un bonheur
+inattendu, sa femme lui donne, je suppose, un
+doux baiser sur le front, et descend silencieusement
+de la couche nuptiale. Elle savait où
+prendre la clef du coffre comme la clef des
+champs. En un clin d'oeil le tour fut joué.
+Asselin était ruiné bel et bien, et d'autant
+mieux que le feu consuma, la même nuit, le
+ménage et la maison dont il était propriétaire.</p>
+
+<p>--Nous avons raconté cette affaire au bossu
+de Ste. Emmélie, mais avec une légère variante,
+dit Charlot. Nous nous sommes fait
+passer pour les victimes....</p>
+
+<p>La porte de l'auberge s'ouvrit tout à coup,
+et tous les yeux se tournèrent vers le nouvel
+arrivé. Les deux compères se touchèrent du
+coude et clignèrent de l'oeil. C'était le bossu
+qui entrait. Il marcha droit au comptoir.
+Robert et Charlot firent un pas en arrière.</p>
+
+<p>--Ne vous dérangez pas, Messieurs, dit le
+bossu, feignant de ne pas les reconnaître.</p>
+
+<p>Les deux vieillards s'effaçaient petit à petit.</p>
+
+<p>--Faites-moi donc l'honneur de prendre un
+verre avec moi, invita le bossu.</p>
+
+<p>--Merci, nous venons de <i>prendre</i>, dit Charlot,
+en se retirant toujours.</p>
+
+<p>--Venez donc! sans façon... je ne bois
+jamais seul, dit le bossu.</p>
+
+<p>Force fut aux deux voleurs de revenir près
+du comptoir. Le bossu ordonna trois verres
+et, tout en vidant le sien, il dévisageait ses
+nouveaux compagnons.</p>
+
+<p>--Il me semble vous avoir vus déjà, dit-il.</p>
+
+<p>--C'est possible, répondit Charlot, mais à
+coup sûr, je ne vous ai jamais vu, moi.</p>
+
+<p>--Jamais! fit le bossu en le fixant de son
+oeil de feu.</p>
+
+<p>--Du moins, répondit Charlot, je n'ai pas
+souvenir....</p>
+
+<p>--Vous avez bien changé tous deux, depuis,
+reprit d'un air moqueur le bossu, et, plus heureux
+que le reste des mortels, vous avez rajeunis
+au lieu de vieillir....</p>
+
+<p>Les deux vieillards se regardèrent avec inquiétude....
+C'est que ce soir-là ils portaient
+fausses barbes et perruques noires. Ils jetèrent
+un coup d'oeil rapide dans la porte pour s'assurer
+que le nouvel ami était bien seul, puis,
+comme la timidité n'était pas de longue durée
+chez eux, ils reprirent leur aplomb.</p>
+
+<p>--Si nous avons changé, reprit Charlot, vous
+avez dû changer, vous aussi, car, foi de gentilhomme,
+nous ne nous rappelons pas de vous
+avoir jamais vu avec cet apanage sur le dos....</p>
+
+<p>Le bossu devint vert de stupeur et ne répliqua
+rien, mais il comprit que Paméla avait
+parlé.... Charlot crut avoir blessé la susceptibilité
+du monsieur, et lui fit des excuses.
+Allons! pensa le bossu, Paméla n'a peut-être
+rien dit.... Et il reprit toute son assurance.</p>
+
+<p>--Je vous connais, mes amis, dit-il, si vous
+ne me connaissez pas. Vous m'avez proprement
+dévalisé, il n'y a pas longtemps, pour
+me récompenser de vous avoir bien accueillis.
+Vous voyez que je vous connais bien et que
+je sais où vous prendre. Je lis à travers les
+masques et je descends jusqu'au fond des
+coeurs. Robert Picouille, Charlot Grismouche,
+vous êtes deux heureux gaillards, car depuis
+quarante ans vous courez après la potence
+sans pouvoir l'atteindre.... Vous voyez que je
+vous sais par coeur. Il n'y a pas d'oreille indiscrète
+ici, je suppose, et je puis parler sans
+crainte?</p>
+
+<p>--Personne autre que vous et moi, dit la
+Louise....</p>
+
+<p>--Et la mère Labourique dort sur les deux
+oreilles? demanda le bossu.</p>
+
+<p>--Oui, et quand même elle entendrait, vous
+n'auriez rien à craindre.</p>
+
+<p>--Oh! je la connais; aussi ce n'est pas comme
+mesure de précaution, mais par convenance,
+que je m'informe d'elle, répliqua le bossu.</p>
+
+<p>Puis s'adressant aux deux voleurs.</p>
+
+<p>--Bien! franchement, savez-vous mon nom,
+vous autres?</p>
+
+<p>--Nous croyons le savoir, répondit Robert,
+vous êtes M. Chèvrefils....</p>
+
+<p>--Oui, mais j'ai un autre nom encore....</p>
+
+<p>Les deux voleurs se regardèrent pour s'interroger.</p>
+
+<p>--Il n'est pas nécessaire de tout dire aujourd'hui,
+répondit Charlot.</p>
+
+<p>--Nous nous tenons sur la défensive, ajouta
+Robert.</p>
+
+<p>Le bossu fit une grimace:</p>
+
+<p>--Eh bien! dit-il, je n'attaque pas. Ce que
+j'ai à vous dire aujourd'hui, c'est que j'ai besoin
+de vous.</p>
+
+<p>--Fort bien, à votre service! répondirent les
+escrocs.</p>
+
+<p>--Vous avez entendu parler de Djos, le
+Pèlerin de Ste. Anne? demanda le bossu.</p>
+
+<p>Les vieillards se mirent à rire....</p>
+
+<p>--Vous savez qu'il a tué la femme de Picounoc
+son voisin?...</p>
+
+<p>--Connu! connu! dirent les vieillards... et
+ensuite il s'est brûlé bêtement dans sa grange.</p>
+
+<p>--Pas du tout! il ne s'est pas réduit en cendres,
+mais il s'est rendu invisible pendant
+vingt ans....</p>
+
+<p>--Ah!... et comment?...</p>
+
+<p>--En allant faire la chasse dans les régions
+du nord....</p>
+
+<p>--Tiens! exclamèrent les escrocs, intéressés
+à ce récit.</p>
+
+<p>--Et il est revenu il y a quinze jours avec
+son camarade l'ex-élève ou Paul Hamel, qui
+lui aussi s'était fait trappeur....</p>
+
+<p>--Mais, Batiscan! la farce est belle, s'écria
+Charlot.</p>
+
+<p>--Impayable! ajouta Robert.</p>
+
+<p>--Je ne serai pas fâché de lui prouver ma
+reconnaissance pour les services qu'il m'a rendus
+autrefois, dit Charlot.</p>
+
+<p>--J'ai bonne mémoire aussi moi, continua
+Robert.</p>
+
+<p>--Et vous, monsieur Chèvrefils, avez-vous
+la bosse de la reconnaissance? demanda
+Charlot.</p>
+
+<p>--Vous ne l'aviez pas jadis, ajouta Robert....</p>
+
+<p>--Vous êtes des drôles, répondit le bossu,
+mais il ne s'agit pas de cela pour le moment.</p>
+
+<p>--Parlez, vos serviteurs vous écoutent.</p>
+
+<p>--Voici ce que je veux. Picounoc a fait
+arrêter le meurtrier. La preuve qu'il va produire
+est forte, mais, en pareil cas, nulle précaution
+n'est de trop, et il voudrait avoir des
+témoins pour corroborer le fait....</p>
+
+<p>--Je comprends, dit Charlot.... C'est un
+moyen comme un autre de faire son chemin...
+vers le pénitencier.</p>
+
+<p>--Il n'y a rien à craindre, dit le bossu.</p>
+
+<p>--Au contraire, répondit Robert... le
+parjure....</p>
+
+<p>--Vous vous effrayez de rien; voici, écoutez
+bien! Vous n'avez pas vu commettre le
+meurtre, mais vous vous êtes rencontrés à
+Montréal ou ailleurs avec l'assassin--rien de
+plus aisé--et vous avez surpris quelques
+paroles compromettantes, comme celles-ci,
+par exemple, qu'il disait à son compagnon:
+J'ai peur d'arriver!... Ce meurtre que j'ai
+commis n'a peut-être pas été oublié... Si j'étais
+reconnu!... arrêté! Rien que cela, ou quelque
+chose de semblable. Vous ne courez
+aucun danger. Si l'ex-élève veut contredire
+vos témoignages, il sera seul et vous serez
+deux! Deux contre un, c'est la victoire....</p>
+
+<p>--Nous y penserons, répondit Charlot. Combien
+cela paie-t-il?</p>
+
+<p>--Je vous donne quittance.... Est-ce assez
+généreux?</p>
+
+<p>--Oh! oui, nous n'espérions pas tant...
+mais....</p>
+
+<p>--Quoi?</p>
+
+<p>--C'est déjà fondu joliment... et voici l'hiver
+qui approche....</p>
+
+<p>--Vous êtes impitoyables.</p>
+
+<p>--Bah! vous êtes riche, monsieur Chèvrefils,...
+et puis le Pèlerin... quelle satisfaction
+pour vous!... comme cela se présente bien!</p>
+
+<p>--Vous comprenez que ce n'est pas mon
+affaire....</p>
+
+<p>--Quel dévouement! fit Charlot avec un
+sérieux comique.</p>
+
+<p>--Voyons! vous aurez chacun vingt dollars,
+est-ce dit?</p>
+
+<p>--Qu'en dis-tu, Charlot?</p>
+
+<p>--Qu'en penses-tu, Robert?</p>
+
+<p>--Va! pour vingt piastres chacun; mais
+c'est peu pour le service... dit Robert....</p>
+
+<p>--Et quand le terme criminel?</p>
+
+<p>--Le vingt-sept de ce mois, répondit le
+bossu.</p>
+
+<p>--Nous serons à Montréal, vous nous ferez
+servir les "subpoenas" à l'auberge du Boeuf-gras,
+près de Bonsecours: Robert Picouille et
+Charlot Grismouche, bourgeois....</p>
+
+<p>Le bossu, de retour chez lui, fit un brin de
+toilette et, tout en faisant une petite marche
+pour se dégourdir, se rendit chez madame
+Gagnon.</p>
+
+<p>--Il faut que vous me rendiez un petit service,
+lui dit-il entre mille autres choses. Je
+voudrais connaître les moyens de défense que
+va employer Victor pour essayer de sauver
+son père....</p>
+
+<p>--Ses moyens de défense? répéta la vieille
+femme en ruminant.</p>
+
+<p>--Oui, ce qu'il va dire, ce qu'il va faire, ce
+qu'il va essayer de prouver, ou de nous empêcher
+de prouver.... Quand je dis nous... ce
+n'est pourtant pas mon affaire....</p>
+
+<p>--Alors, pour vous être agréable, j'irai voir
+Noémie et Victor; je tâcherai de les faire
+parler; ils ne se défieront pas de moi.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+VIII</h3>
+
+<h3>LE MENDIANT.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Ce même soir du 15 octobre, un vieux mendiant,
+arrivé à Lotbinière depuis le matin,
+montait à pas lents la route qui réunit la concession
+St. Eustache et le rang du bord de l'eau.
+Il avait le crâne nu et la barbe blanche. Cette
+barbe longue tombait en cascades sur sa poitrine.
+Les habits de ce mendiant n'étaient
+pas encore ornés de ces capricieuses pièces
+d'étoffes de différentes couleurs qui trahissent
+une longue pratique de la profession, et s'ils
+n'avaient pas, non plus, cet air de jeunesse qui
+dure si peu, ils n'en étaient pas davantage
+rendus à la corde. Ils flottaient entre un passé
+luisant et un avenir sombre.... Ce mendiant,
+novice sans doute et honteux encore, n'avait
+pas osé arborer le sac; il ne portait donc rien
+sur son dos... rien qu'un fardeau de souvenirs
+pénibles et de mauvaises actions, mais,
+hâtons-nous de le dire, de remords aussi et de
+repentance.... Et c'était bien assez. Il arriva
+en haut de la route, jeta un regard en arrière
+pour embrasser le chemin qu'il venait de parcourir,
+le grand fleuve et les campagnes de
+Deschambeault avec les Laurentides bleues
+qui les bordent, et un soupir amer souleva sa
+poitrine. Puis il reprit sa marche lente, le regard
+fixé sur les maisons blanches du village
+où il entrait. Il vit des enfants qui jouaient
+aux portes, et le bonheur inaltérable de ces
+petites créatures qui ne connaissaient encore
+rien des angoisses de la vie, l'affecta profondément.
+Quand les enfants l'aperçurent avec
+son bâton à la main et sa figure étrange ils se
+sauvèrent. Je suis donc un objet d'horreur!
+pensa-t-il, et ses yeux humides tombèrent
+sur la route devenue déserte. Il entendit
+chanter une jeune fille qui rentrait avec un
+paquet de filace jaune comme de l'or sous le
+bras, et son souvenir remonta loin, bien loin
+vers les jours perdus... et il secoua la tête
+comme pour se débarrasser d'une pensée fatigante.
+Il avait faim, et l'angoisse déchirait ses
+entrailles plus que la faim. Il était fatigué et
+ses jambes affaiblies tremblaient. Tout à coup
+ses yeux parurent chercher quelque chose. Il
+s'arrêta: C'est bien là murmura-t-il. Le jour
+s'effaçait, et, du côté du couchant une bande
+couleur d'orange avait succédé à l'océan de
+flamme, comme la pâle sérénité de la vieillesse
+suit l'éclat du jeune âge. Une lumière venait
+de briller à la fenêtre de la maison voisine, et,
+vis-à-vis cette lumière passaient, comme des
+ombres, les habitants de la maison. Un serrement
+de coeur inexprimable fit pâlir le mendiant.</p>
+
+<p>--C'est là! pensa-t-il... c'est là qu'ils demeurent!
+Oh! vais-je donc entrer pour les
+voir, les entendre, et m'assurer qu'ils sont
+heureux encore... eux du moins, qui n'ont
+rien fait pour mériter de souffrir!... S'ils allaient
+me reconnaître! Mais non! impossible!
+le chagrin et l'âge m'ont rendu méconnaissable....
+Il se dirigea vers la porte de la maison
+et vit une femme qui pleurait. Mon Dieu
+pensa-t-il, est-ce que d'autres misérables auraient
+continué mon oeuvre infâme? Et, traversant
+le chemin, il alla s'appuyer sur la
+clôture de cèdre, les yeux toujours plongés
+dans le triste intérieur. La porte s'ouvrit, un
+jeune homme parut sur le seuil. Le mendiant
+ne bougea point, mais il s'appuya comme un
+homme qui souffre, le front dans sa main. Le
+jeune homme vint à lui:</p>
+
+<p>--Etes-vous malade, père? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>Le mendiant tressaillit à cette voix pure et
+sonore; il arrêta sur son interlocuteur un
+regard presque suppliant. Le jeune homme
+répéta sa demande.</p>
+
+<p>--Oh! je souffre beaucoup, répondit le
+vieillard....</p>
+
+<p>--Venez, entrez! vous trouverez d'autres
+personnes qui souffrent aussi, et peut-être plus
+que vous encore.... Les malheureux se doivent
+entre eux de la pitié.</p>
+
+<p>--Mère, dit le jeune homme, rentrant suivi
+du mendiant, ce vieillard a peut-être besoin
+de quelque chose; en tous cas, il ne peut
+coucher dehors, et nous avons un lit.</p>
+
+<p>Le vieillard s'était assis sur une chaise près
+de la porte et n'osait lever les yeux sur ses
+hôtes.</p>
+
+<p>--Je n'ai pas besoin de lit, répondit-il--et sa
+voix chevrotante trahissait une vive émotion--je
+dormirai bien là, sur votre plancher, dans
+un coin, si vous me le permettez.</p>
+
+<p>--Nous avons un bon lit de paille au grenier,
+reprit le jeune homme, nous vous l'offrons
+avec orgueil à vous qui dormez sur le
+plancher, nous l'offririons sans honte aux riches
+accoutumés à dormir sur la plume, car nous
+n'en avons pas de meilleur à donner.</p>
+
+<p>--Et vous avez sans doute besoin de manger?
+demanda la femme.</p>
+
+<p>--J'accepterai un morceau de pain, madame.</p>
+
+<p>--Du pain, du beurre et du thé, c'est peu,
+mais enfin avec cela on s'empêche de mourir,
+dit la femme en apportant sur la table ces
+humbles aliments qu'elle annonçait.</p>
+
+<p>--Approchez-vous, dit-elle au mendiant....</p>
+
+<p>--Vous êtes bien charitable, madame, reprit
+celui-ci, et vos bonnes paroles me consolent
+des avanies que parfois je suis forcé de souffrir.</p>
+
+<p>--Comment! est-ce qu'il se trouve des âmes
+assez peu chrétiennes!... Mais en effet, mon
+Dieu!... reprit-elle, et la tête baissée, elle se
+détourna pour essuyer les pleurs qui coulaient
+de ses yeux.</p>
+
+<p>Le mendiant ne vit pas cette douleur étrange,
+et il dit, répondant à sa première pensée:</p>
+
+<p>--Aujourd'hui même, à midi, je suis entré
+dans une maison de bonne apparence, un peu
+en deçà des côtes de la rivière du Chêne:
+j'avais faim, et j'ai demandé l'aumône d'un
+morceau de pain. Une fille, une servante sans
+doute, était là; elle entr'ouvre une porte et demande
+à sa maîtresse si elle peut me secourir.</p>
+
+<p>--C'est un vieillard qui demande la charité,
+dit-elle.</p>
+
+<p>--La charité! répond la femme que je n'ai
+pu apercevoir, la charité! si je prends le <i>manche
+à balai</i> je vais aller lui en faire une charité,
+moi! comme si nous devions nourrir tous ces
+gueux de fainéants qui traînent les chemins!...
+comme si nous n'avions pas assez de nos propres
+dépenses et de nos propres affaires! Ah!
+l'on serait vite ruiné, si l'on écoutait tous ces
+escamoteurs de confiance!... Je n'ai jamais
+vu une paroisse comme celle-ci pour les
+<i>quêteux</i>!... Il y a peine un mois que nous
+sommes ici, et déjà nous avons fait connaissance
+avec cent figures de coureurs de chemins!
+j'aurai un chien pour les empêcher d'entrer
+ici!...</p>
+
+<p>--La servante ferma la porte et vint me dire
+qu'elle n'avait rien à me donner. Elle aurait
+pu s'en dispenser; j'en avais assez entendu.
+Cette parole dure me fit tant de mal que je
+n'osai plus, de toute la journée, demander rien
+à personne.</p>
+
+<p>--Pauvre vieillard! des coeurs aussi insensibles
+sont rares, heureusement, remarqua le
+jeune homme, mais quelle peut être cette
+femme inhumaine? reprit-il, en s'adressant à
+sa mère.</p>
+
+<p>--Je ne la connais point, répondit Noémie.
+Je sais que dernièrement une famille s'est
+établie à la rivière du Chêne, la famille Gagnon.</p>
+
+<p>A ce nom, le mendiant leva la tête.</p>
+
+<p>--Mais j'ai de la peine à croire, continua-t-elle,
+que ce soit madame Gagnon qui traite
+ainsi les pauvres, car on dit qu'elle est très-pieuse.
+Elle vient à l'église deux ou trois fois
+par semaine, ne manque pas un office et donne
+à la quête du dimanche.</p>
+
+<p>--Je ne veux pas faire de jugement téméraire,
+reprit le jeune homme, mais quelqu'un
+m'a assuré, et je dirai bien qui, c'est le petit
+Xavier-Firmin, que monsieur le curé avait dit
+qu'il ne lui donnerait pas à cette dévote créature
+la communion sans confession.</p>
+
+<p>--Elle m'a fait mander qu'elle viendrait me
+voir, te l'ai-je dit, Victor?</p>
+
+<p>--Non, mère, répondit le jeune avocat--car
+mes lecteurs ont deviné, sans doute, que
+nous sommes dans la maison de Noémie--non,
+vous ne me l'avez pas dit... mais si
+madame Gagnon traite les mendiants comme
+vient de nous le dire ce pauvre, elle peut
+rester chez elle.... Je vais sortir un instant,
+continua Victor; il faut que je voie le père
+Normand.</p>
+
+<p>Le vieillard cessa de manger et se retira
+dans un coin. Il s'apercevait bien qu'il y
+avait dans cette maison un air de tristesse
+inaccoutumée. Il n'avait pas vu un sourire
+sur les lèvres de ses hôtes, pas un rayon dans
+leurs regards, et une teinte de sérieuse mélancolie
+était répandue sur leurs figures douces
+et franches. La femme avait pleuré; des
+cercles rouges entouraient ses orbites et le sang
+paraissait s'être répandu dans l'oeil enflammé
+par le chagrin. L'aspect de cette douleur navrait
+le mendiant. Il voulait en savoir la
+cause et n'osait interroger personne. Noémie
+la première rompit un silence pénible.</p>
+
+<p>--Avez-vous déjà passé par ici? demanda-t-elle
+au mendiant....</p>
+
+<p>--Oui, madame, répondit-il, mais il y a bien
+longtemps....</p>
+
+<p>--Vous devez trouver la <i>place</i> joliment
+changée?...</p>
+
+<p>--Bien changée! fit-il avec un soupir. Et,
+comme s'il eut redouté les questions de cette
+femme, il la prévint en lui demandant:</p>
+
+<p>--Avez-vous encore votre mari, madame?
+je n'ai vu que votre fils.</p>
+
+<p>Noémie poussa un profond soupir.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, répondit-elle....</p>
+
+<p>--Est-il malade? est-il absent? se hâta d'ajouter
+le mendiant.</p>
+
+<p>Noémie se laissa tomber sur une chaise, et
+se voilant la figure, comme pour cacher sa
+honte:</p>
+
+<p>--Il est en prison! Monsieur... en prison!...
+mais il est innocent!... ah!... bien innocent!...
+Victor entra.</p>
+
+<p>--Le père Normand n'est pas chez lui, dit-il.</p>
+
+<p>Il aperçut sa mère qui sanglotait.</p>
+
+<p>--Ne te désole point, petite mère, allons! du
+courage, tout n'est pas fini.... Et se tournant
+vers le vieillard.</p>
+
+<p>--Notre affliction est grande, pauvre homme,
+dit-il, et si le bon Dieu n'a pas pitié de nous,
+je ne sais ce que nous allons devenir....</p>
+
+<p>--J'ai été indiscret, répondit le mendiant,
+et j'ai réveillé sans doute des chagrins qui
+dormaient.</p>
+
+<p>--Oh! monsieur, les chagrins ne dorment
+pas ici!... oh! non! ils veillent depuis vingt
+ans et plus!... s'écria Victor, comme exaspéré....</p>
+
+<p>--Quelle est donc la cause de ces chagrins?
+si toutefois, mon indiscrétion n'est pas trop
+grande.... demanda le vieillard que l'émotion
+gagnait.</p>
+
+<p>--La cause première est loin, répondit
+Victor, et ce serait bien long de vous conter
+toutes les épreuves par lesquelles ma pauvre
+mère a passé... et avant elle et encore mon
+père! mon pauvre père!...</p>
+
+<p>--Votre père?</p>
+
+<p>--Oui, mon père Joseph Letellier....</p>
+
+<p>--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria malgré lui
+le vieillard, et ses mains tremblantes passèrent
+sur ses paupières ridées pour en effacer
+les pleurs.... A ce cri, Noémie se redressa
+frémissante.</p>
+
+<p>--Connaissez-vous mon père? demanda
+Victor.</p>
+
+<p>Le vieillard ne répondit point. Victor renouvela
+sa question.</p>
+
+<p>--Oui, murmura sourdement le vieillard, je
+l'ai connu autrefois....</p>
+
+<p>--Si vous l'avez connu, écoutez-moi, je vais
+vous raconter ses malheur; vous en serez
+ému, et vous comprendrez notre désolation.
+Et Victor retraça à grands traits la vie extraordinaire
+de son père. Il parla de son enfance
+sans amour et sans soleil, pour lui et pour la
+petite Marie-Louise; il rappela l'égoïsme et la
+cruauté d'Asselin, le tuteur et l'oncle de l'orphelin,
+et surtout la malice odieuse de la
+femme d'Asselin; Il n'oublia ni le Maître d'école
+infâme, ni les voleurs de la taverne de la
+mère Labourique, ni le blasphème, ni le châtiment,
+ni surtout le miracle de la bonne
+Sainte-Anne. Mais enfin, dit-il, tout cela était
+passé, fini! et la félicité rayonnait sur les jours
+du jeune homme assez persécuté. Asselin le
+tuteur infidèle s'était repenti... mais il devait
+aussi porter la peine due à sa femme maudite.
+Il s'enfuit pour jamais. La plupart des coupables
+furent punis par la Providence d'une
+façon évidente. Plusieurs échappèrent, il est
+vrai, mais Dieu les retrouvera bien, si déjà il
+ne les a pas punis....</p>
+
+<p>Un homme restait, un ami de mon père,
+mais, hélas! un enfant maudit de l'auteur de
+ses jours, Picounoc, le fils de Saint Pierre, le
+chef des voleurs.... C'est lui ce Picounoc ce
+scélérat, qui est la cause nouvelle de nos misères.
+Je dis nouvelle, je me trompe, puisqu'elle
+remonte à vingt ans.</p>
+
+<p>Et de nouveau le jeune avocat, le coeur
+rempli d'amertume, fit l'histoire de l'astuce et
+de la méchanceté de Picounoc, qui tue sa
+femme par les mains d'une victime qu'il veut
+immoler en même temps; et raconte tout ce
+drame que nous connaissons déjà et qui va se
+continuer encore quelques jours, pour se dénouer
+en cour criminelle, le 27 d'octobre....
+Et, pendant tout le récit du jeune homme, le
+mendiant resta la face cachée dans ses mains
+pâles, sillonnées de grosses veines bleuâtres,
+et ses épaules eurent de fréquentes secousses
+comme en éprouvent les épaules de quelqu'un
+qui gémit, et sa barbe blanche se mouilla
+peu à peu.</p>
+
+<p>--Merci de votre émotion, merci de vos
+larmes! dit le jeune avocat. Cela nous fait
+du bien de vous voir pleurer avec nous.
+Notre amitié est peu de chose, mais vous la
+gagnez toute entière.</p>
+
+<p>--Votre amitié! votre amitié! s'écria le vieillard, dans
+un transport soudain, je ne la mérite
+pas! c'est le pardon qu'il me faut, c'est le
+pardon!</p>
+
+<p>Et il vint tomber aux genoux de Noémie
+et de son fils....</p>
+
+<p>Rien ne pourrait peindre l'étonnement de
+Victor et de sa mère. Ils se regardaient muets
+et pâles, et regardaient ensuite le vieux mendiant
+sanglotant à genoux devant eux.</p>
+
+<p>--Qui êtes-vous donc? qui êtes-vous? demanda
+le jeune homme tout terrifié....</p>
+
+<p>--Je suis un misérable que le Seigneur a
+bien châtié, répondit le vieillard.</p>
+
+<p>--Espérez le pardon alors, reprit Noémie,
+car Dieu est juste et ne punit qu'une fois....</p>
+
+<p>--J'espère le pardon de Dieu, car je me
+repens et je bénis la main qui me tient dans
+la poussière, balbutia le mendiant; mais je
+ne puis pas espérer le pardon des hommes...
+et pourtant je le demande!...</p>
+
+<p>--Les hommes ne sont point miséricordieux
+comme le Seigneur, mais ils doivent pardonner
+cependant: "Pardonnez-nous nos offenses
+comme nous les pardonnons..." reprit Victor.</p>
+
+<p>--Ah! tu es bien le digne enfant de ton
+père, et Dieu te bénira, murmura le vieillard.</p>
+
+<p>--Qui êtes-vous donc? répéta Victor.</p>
+
+<p>--Qui je suis? je suis Asselin ton grand-oncle.</p>
+
+<p>--Mon oncle Asselin! s'écrièrent à la fois
+Victor et Noémie....</p>
+
+<p>--Oui, Asselin votre oncle!... oh! je n'ose
+prendre ce nom que j'ai prostitué....</p>
+
+<p>--Mon oncle, levez-vous, dit Victor, mon
+père vous a pardonné.... Je ne veux pas me
+souvenir du mal que vous lui avez fait....</p>
+
+<p>Mais le mendiant ne se relevait point. Il
+fallut le prendre par le bras et le conduire,
+chancelant, à un siège.</p>
+
+<p>Quand l'émotion fut apaisée, le mendiant
+dit à son tour comment Dieu l'avait châtié.</p>
+
+<p>--Ma femme a quitté depuis bien des années
+le toit conjugal, et je ne l'ai revue qu'une fois,
+il y a deux mois; mais j'ai senti sa main peser
+continuellement sur moi. Dieu s'est servi
+d'elle pour me ruiner. Elle m'a volé, elle a brûlé
+mes bâtisses à maintes reprises, car elle m'avait
+juré haine et vengeance, parce que, repentant,
+j'accueillis comme je devais le faire, Djos mon
+neveu, à son retour de Sainte-Anne, après sa
+guérison miraculeuse. Je n'ai jamais pu la
+surprendre, ni la rencontrer; mais je sais
+qu'elle dirigeait les coups si elle ne les portait
+elle-même. Dernièrement, elle est venue à
+Montréal où je m'étais caché, car on se cache
+mieux dans une grande ville que dans un
+village ou une campagne, et elle m'a porté le
+dernier coup. J'avais vendu ma terre et
+monté une auberge fort proprette, dans une
+rue passante. Elle arrive, se jette à mes pieds,
+pleure et supplie si bien que je me laisse attendrir.
+Je l'embrasse et lui donne les clefs
+de ma maison, car il faut vous dire que je suis
+seul depuis longtemps: tous mes enfants sont
+ou mort, ou dispersés dans les Etats-Unis, ce
+qui ne vaut guère mieux. Dans la nuit, l'on
+me pille, le feu est mis à la maison, et ma
+femme disparaît pour ne plus revenir....
+J'étais ruiné... dans la rue... et, à mon âge,
+on n'a plus le courage de recommencer à
+vivre et à travailler.... Au reste, je sais que
+ce serait inutile: c'est la main de Dieu qui
+s'appesantit sur moi....</p>
+
+<p>Victor avait tressailli pendant ce court récit....</p>
+
+<p>--Mon oncle, dit-il, vous resterez avec nous
+quoiqu'il arrive. Nous avons besoin de l'aide
+de Dieu pour sortir de l'abîme où nous a précipités
+la méchanceté des hommes; et Dieu
+nous aidera, parce que nous lui sommes agréables
+en pratiquant la miséricorde.</p>
+
+<p>--Oui, mon fils, dit Noémie, soyons miséricordieux
+pour obtenir miséricorde.</p>
+
+<p>Le vieillard se précipita de nouveau aux
+genoux de Victor et de Noémie. Une voiture
+s'arrêta à la porte. Une femme bien mise entra
+après avoir frappé!</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+IX</h3>
+
+<h3>MADAME GAGNON.</h3>
+<br>
+
+<p>
+--C'est elle! murmura Noémie.</p>
+
+<p>En effet, c'était madame Gagnon, la femme
+charitable dont on avait parlé tout à l'heure,
+qui venait, selon qu'elle l'avait mandé Noémie,
+visiter les âmes affligées et leur apporter
+quelques consolations.</p>
+
+<p>--Je suis madame Gagnon, dit-elle en entrant;
+je viens un peu tard, pardonnez-moi.</p>
+
+<p>--Vous êtes la bienvenue, Madame; il n'est
+jamais trop tard pour recevoir des personnes
+telles que vous.</p>
+
+<p>--Et j'aime mieux, Madame, reprit la Gagnon,
+que les quelques bonnes oeuvres que je
+fais restent cachées; Dieu me voit, cela me
+suffit.</p>
+
+<p>Le mendiant, assis près de la cheminée, fit
+un mouvement de surprise à la vue de l'étrangère
+et, à sa voix, il la reconnut bien pour
+cette vieille hère qui l'avait si rudement traité
+quelques heures auparavant. Il se recula dans
+l'ombre et parut se distraire en bouleversant
+la cendre du foyer avec les pincettes. Madame
+Gagnon s'assit près de la table et la
+première elle reprit la parole.</p>
+
+<p>--On m'a dit, Madame, commença-t-elle, que
+le bon Dieu vous envoyait une nouvelle et
+grande épreuve.</p>
+
+<p>--- On vous a dit la vérité, répond Noémie,
+en soupirant.</p>
+
+<p>--Mais en même temps, reprit la visiteuse,
+on m'a parlé de votre force d'âme, de votre
+soumission à la volonté divine, de vos vertus
+admirables.</p>
+
+<p>--Oh! Madame, épargnez-moi!... Je suis
+une femme comme une autre, et la douleur
+me tue....</p>
+
+<p>--Je comprends; mais enfin vous ne murmurez
+pas, vous n'accusez pas le ciel.</p>
+
+<p>--Et pourquoi l'accuserais-je? et pourquoi
+voudrais-je murmurer? ne sommes-nous pas
+sur la terre pour souffrir, et, par la souffrance,
+mériter le ciel?</p>
+
+<p>--Oh! que vos sentiments sont beaux, Madame,
+et qu'ils me font du bien à moi-même!
+Rien ne me fait plaisir comme d'entendre
+parler ainsi, comme de voir que Dieu est
+compris et loué par ses bonnes créatures!...</p>
+
+<p>Le mendiant se tordait sur sa chaise, et sa
+figure, sous sa barbe blanche, prenait toutes
+sortes d'expressions.</p>
+
+<p>Victor regardait cette femme avec curiosité,
+et il pensait: Elle est bien bonne ou bien méchante,
+pas de milieu; et, si elle est méchante,
+elle doit avoir un but caché en venant ici.
+Puis il dit tout haut....</p>
+
+<p>--Excusez-moi, Madame Gagnon, je ne vous
+ai pas demandé si vous vouliez dételer votre
+cheval....</p>
+
+<p>--Mon mari est allé plus loin; il me reprendra
+en revenant. Je vous remercie bien.</p>
+
+<p>--Son mari! pensa le mendiant.</p>
+
+<p>--Vous êtes avocat, Monsieur Victor? demanda
+la visiteuse.</p>
+
+<p>--Oui, Madame, répondit celui-ci, étonné
+d'être si bien connu.</p>
+
+<p>--J'espère que vous sauverez votre père, car
+il est innocent, j'en suis sûre?</p>
+
+<p>--Madame, je ferai mon possible, et, avec
+la grâce de Dieu....</p>
+
+<p>--Mais ce doit être assez facile de sauver
+un innocent....</p>
+
+<p>--Pas toujours, Madame....</p>
+
+<p>--Est-ce que vous craindriez?...</p>
+
+<p>--Il y a tant de mauvaise foi, tant de malice
+dans le monde....</p>
+
+<p>--Hélas! oui, vous avez bien raison.... Et
+ce Picounoc, je pense, n'est pas de bois de
+calvaire.</p>
+
+<p>--Le connaissez-vous?</p>
+
+<p>--Assez peu, j'habite la paroisse depuis deux
+mois seulement.</p>
+
+<p>--Vous avez pu le rencontrer?</p>
+
+<p>--Je l'ai rencontré quelquefois.</p>
+
+<p>--Chez M. Chèvrefils probablement?</p>
+
+<p>Madame Gagnon, un peu décontenancée
+par les questions qui tombaient drues et l'intervertissement
+des rôles, hésita une minute.</p>
+
+<p>--Je suis peut-être indiscret, reprit Victor,
+mais voyez-vous, je sais que Picounoc est l'ami
+intime de M. Chèvrefils, et que M. Chèvrefils
+est hospitalier et fier de s'entourer de gens
+marquants.... J'espère bien qu'il l'éloignera
+de sa maison lorsqu'il le connaîtra mieux.</p>
+
+<p>Madame Gagnon se remit tout-à-fait.</p>
+
+<p>--Vous avez des témoins, reprit-elle, qui
+prouveront l'innocence de votre père?</p>
+
+<p>--Il y aura conflit de témoignages, car Picounoc
+va jurer qu'il l'a vu frapper.</p>
+
+<p>--Vous croyez?</p>
+
+<p>--J'en suis certain. Il vous l'a dit lui-même,
+ce me semble?</p>
+
+<p>--En effet, je crois qu'il a dit quelque chose
+comme cela.</p>
+
+<p>--Et j'avoue que mon père n'aurait pas dû
+se sauver.... Cette fuite, c'est l'aveu pour
+plusieurs.</p>
+
+<p>--Vous avez raison, Monsieur, et c'est, il
+faut le reconnaître, assez logique.</p>
+
+<p>--Picounoc va largement exploiter ce fait;
+il ne se gêne pas de le dire; mais il y a quelque
+chose qu'il expliquera difficilement, c'est
+le châle qui a servi à tromper mon père.</p>
+
+<p>--Le châle? demanda la Gagnon.</p>
+
+<p>--Oui, M. Chèvrefils n'en a-t-il pas parlé
+devant vous?</p>
+
+<p>--Devant moi? jamais!</p>
+
+<p>--Il ne vous a pas dit qu'il avait vendu
+un châle à Picounoc peu de temps avant le
+meurtre?</p>
+
+<p>--Non, monsieur.</p>
+
+<p>--Le châle que portait la défunte, quand
+elle a été tuée... et qu'elle n'a porté que
+cette fois-là. C'est peu de chose, si vous voulez,
+mais enfin pourquoi le détruire?</p>
+
+<p>--Est-ce qu'il a été détruit?</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien. Pensez-vous qu'il l'ait
+été, vous?</p>
+
+<p>--Je ne pense rien du tout.... Je l'ignore,
+répondit la femme ahurie.</p>
+
+<p>Le jeune avocat s'était levé d'un bond; il
+fallait jouer serré. Il ouvrit un tiroir de commode,
+et en tira un magnifique châle.</p>
+
+<p>--Il n'a pas été détruit! vous voyez, Madame,
+et cela va joliment embêter Picounoc.</p>
+
+<p>La Gagnon blêmit et balbutia:</p>
+
+<p>--C'est lui, ça?</p>
+
+<p>--Lui-même, affirma Victor.</p>
+
+<p>--N'est-ce pas celui de votre mère? demanda-t-elle
+timidement.</p>
+
+<p>Victor s'écria d'un accent demi-railleur:</p>
+
+<p>--Madame, vous qui êtes si bonne, vous
+m'aiderez, n'est-ce pas, à sauver mon père?</p>
+
+<p>Rassurée par cette exclamation du jeune
+homme qu'elle ne comprit pas bien, Madame
+Gagnon promit de faire ce qu'elle pourrait.</p>
+
+<p>--Et quels sont vos moyens de défense?
+demanda-t-elle brusquement au jeune avocat.</p>
+
+<p>--Je les cherche, répondit Victor, et quand
+je les aurai trouvés, comme vous êtes notre
+amie, je vous les communiquerai.</p>
+
+<p>Il se dit à part soi: Va, ma vieille, je suis
+aussi fin que toi....</p>
+
+<p>Une voiture arriva à la porte....</p>
+
+<p>--C'est mon mari, dit la Gagnon. Elle se
+leva, mit un baiser sur le front de Noémie,
+tendit la main à Victor et sortit.</p>
+
+<p>Le mendiant exaspéré se dressa soudain.
+Ses yeux lançaient des flammes et ses mains
+tremblantes se crispaient de fureur: La misérable!
+s'écria-t-il, la misérable!</p>
+
+<p>--C'est cette femme qui vous a refusé l'aumône?
+demanda Noémie presqu'effrayée de
+la colère du vieillard.</p>
+
+<p>--Oui, c'est elle.... Et on eut dit que ces
+mots l'étranglaient.</p>
+
+<p>--Elle va peut-être nous sauver! s'écria
+Victor, en battant des mains d'espérance....</p>
+
+<p>--Oui, en voulant vous perdre, répondit le
+vieillard.... Et il reprit: la misérable! la misérable!...</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+X</h3>
+
+<h3>LA CHASSE AUX PREUVES.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Cependant l'ex-élève, feignant de croire à la
+culpabilité du grand-trappeur, avait été voir
+son ancien camarade Picounoc, et lui avait
+parlé longuement de cette triste affaire qui
+de nouveau mettait la paroisse en émoi.</p>
+
+<p>--Picounoc, tu aurais dû pardonner, lui dit-il;
+après vingt ans d'expiation, cet homme, s'il
+est coupable, doit être absous.</p>
+
+<p>--Pourquoi est-il revenu? répondit brusquement
+Picounoc.</p>
+
+<p>--Pour revoir sa femme; c'est assez naturel.</p>
+
+<p>--Il a eu tort.</p>
+
+<p>--Peut-être; mais dis-moi donc, ne comptes-tu
+que sur ton seul témoignage pour le faire
+condamner?</p>
+
+<p>--C'est assez.</p>
+
+<p>--Tu pourrais te faire illusion.... On n'envoie
+pas un homme à l'échafaud de gaieté de
+coeur.</p>
+
+<p>--N'importe!...</p>
+
+<p>--Prends garde: quelquefois en prouvant
+trop, on ne prouve rien du tout... si tu manquais
+ta preuve... ou si elle était démolie de
+quelque manière? As-tu songé à cela?</p>
+
+<p>--Pourquoi y songer?</p>
+
+<p>--Pour ne rien faire de trop, ou de mal. Il
+est toujours bon de réfléchir avant d'agir; il
+est bon de savoir où peut conduire le chemin
+que l'on prend.</p>
+
+<p>--Es-tu venu ici pour me faire des sermons?</p>
+
+<p>--Pas du tout; mais pour te dire que tu es
+entré dans une route épineuse.</p>
+
+<p>--J'en sortirai bien.</p>
+
+<p>--Je suis ton ami, eh bien! écoute: à ta
+place, je n'aurais pas fait arrêter Djos, mais je
+lui aurais fourni les moyens de s'en aller avec
+sa femme.</p>
+
+<p>--Avec sa femme?</p>
+
+<p>--Sans doute: mais, allons! tu n'as plus de
+prétentions de ce côté, j'espère?</p>
+
+<p>Picounoc baissa la tête et rougit quasiment:</p>
+
+<p>--Ce qui est fait est fait, dit-il.</p>
+
+<p>--Je sais une chose, moi, reprit l'ex-élève,
+c'est que Djos n'est pas coupable....</p>
+
+<p>--Comment! il n'a pas tué ma femme?</p>
+
+<p>--Oui, il l'a tuée, mais pas de mystère! tu
+sais comment et pourquoi; en bien! moi, je
+témoignerai en sa faveur.</p>
+
+<p>--Toi? que peux-tu dire? tu ne sais rien
+de l'affaire.</p>
+
+<p>--Tu verras!...</p>
+
+<p>--Vas-tu te vendre ou jurer le mensonge
+pour plaire à ton ami?</p>
+
+<p>--Et toi que vas-tu faire pour me venir moraliser
+comme ça? ne sera-ce pas un mensonge
+que tu viendras jurer? n'as-tu pas peur de te
+contredire ou de manquer de sang froid? Tu
+vas être roulé sur le gril, je t'en préviens: tu
+n'as qu'à te bien tenir.</p>
+
+<p>--Si tu es venu ici pour m'insulter, Paul, tu
+peux t'en aller....</p>
+
+<p>--M'en aller! batiscan on ne me déloge
+pas de cette façon? Non, je ne suis pas venu
+pour t'insulter, mais pour t'avertir que la Providence
+se joue des desseins des hommes. Vous
+autre vieux criminels vous êtes bien rusés;
+mais vous négligez toujours un détail insignifiant,
+et c'est ce qui vous perd. On se défie
+des sages et ce sont les fous qui nous attrapent.
+Ces pauvres fous! ils sont plus utiles
+qu'on ne serait porté à le croire.</p>
+
+<p>--Veux-tu parler de Geneviève? demanda
+Picounoc presque épouvanté.</p>
+
+<p>--Sois tranquille, tu le sauras assez tôt.</p>
+
+<p>--Mais je n'ai rien dit, je n'ai rien fait devant
+cette folle qui put me compromettre, reprit
+Picounoc avec un malaise visible.</p>
+
+<p>--Ces personnes-là recueillent tout....</p>
+
+<p>--Et qu'a-t-elle pu dire?</p>
+
+<p>--C'est mon secret... et le sien!...</p>
+
+<p>L'ex-élève avait atteint son but. Il s'était
+dit: Picounoc, depuis vingt ans, a dû se compromettre
+par quelque parole aux yeux de
+Geneviève qui est tant de fois entrée dans sa
+maison; et s'il redoute les déclarations mêmes
+de la pauvre insensée, il s'efforcera de la faire
+disparaître. Ce sera une preuve de circonstance
+qui, ajoutée à d'autre, aidera à éclairer
+la justice. Maintenant que j'ai peut-être exposé
+les jours de cette femme, à moi de la
+protéger.</p>
+
+<p>Victor ne put voir Marguerite qu'un instant,
+au moment où, un soir, elle passait pour
+se rendre à l'église. Les deux jeunes gens
+s'aimaient toujours avec autant d'ardeur et de
+fidélité; mais ils sentaient qu'une ombre menaçante
+montait, montait, qui bientôt les envelopperait
+tout entiers, et, dans leur terreur,
+ils n'osaient plus regarder l'avenir.</p>
+
+<p>Victor retourna à Québec pour rendre de
+nouveau à son père un compte exact de son
+travail. Le grand-trappeur songea longtemps
+à la parole imprudente de la Gagnon, s'accrochant
+à ce futile détail comme un homme qui
+se noie s'accroche à une faible branche. Les
+malheureux ne demandent qu'à espérer. Mais
+quand Victor lui dit l'hypocrisie de cette
+femme, et quand il lui raconta dans tous les
+détails l'histoire du vieux mendiant, il se leva,
+comme fou de terreur, et, tombant à genoux
+devant son crucifix, il y demeura longtemps
+prosterné. Quand il se releva, il vit que Victor
+pleurait. Alors il lui mit les mains sur la tête
+en disant:</p>
+
+<p>--Mon fils, je te bénis!... car tu as pardonné
+en mon nom. Prends soin de ton vieil
+oncle et continue la tâche noble mais difficile
+que tu as entreprise.</p>
+
+<p>Victor se sépara de son père pour continuer
+ses recherches. Il descendit au Foulon par
+le grand escalier, qui se trouve vis-à-vis de la
+prison, et prenant la rue Champlain, se dirigea
+vers la basse ville. Rendu à la porte de l'auberge
+de l'Oiseau de Proie, il s'arrêta un instant,
+comme indécis, puis, tout à coup il entra.
+La Louise et sa mère éprouvèrent un
+mouvement de vanité, car un pareil visiteur
+ne se présentait pas souvent.</p>
+
+<p>--Vous ne me connaissez pas, Mesdames,
+dit Victor, mais moi je sais que j'ai une dette
+de reconnaissance à vous payer....</p>
+
+<p>--Vous, Monsieur! reprit vivement la
+Louise?</p>
+
+<p>--De la part de mon père, Madame.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce qu'il dit donc ce monsieur-là?
+demanda la vieille Labourique.</p>
+
+<p>La Louise ne fît pas attention à la demande
+de la mère qui se mit à grogner. Victor
+reprit:</p>
+
+<p>--Quand je vous aurai dit que je suis le fils
+de ce petit Djos qu'un jour vous avez pris
+dans la rue et protégé, vous me comprendrez,
+Madame.</p>
+
+<p>--Djos! vous dites? vous êtes le garçon de
+Djos?...</p>
+
+<p>--Djos! il parle de Djos! redemanda la
+vieille, qui grogna de plus en plus, parce que
+la Louise ne l'écoutait point....</p>
+
+<p>--Oui! je suis son garçon!...</p>
+
+<p>--Voyez donc ce que c'est!... comme on
+vieillit! Il me semble que c'est hier que j'ai
+trouvé dans la rue ce pauvre petit garçon qui
+pleurait.... reprit la Louise, avec émotion....
+Mère! continua-t-elle, entraînant Victor auprès
+de la vieille, c'est le garçon de Djos,
+notre ancien petit Djos!...</p>
+
+<p>--Ah! non, non, tu badines! ce n'est pas
+possible! exclama la vieille Labourique; mais
+pourtant oui! je le reconnais.... Son père était
+comme cela dans sa jeunesse: même taille,
+même voix, même façon, même figure!...
+Ah! que cela me fait plaisir d'avoir ta visite,
+mon petit!... Je suis une vieille mère pour
+toi... et oui! j'ai élevé ton père.... Ah! le
+satané enfant, il était bien plaisant, et pourtant
+il me faisait bien enrager par fois.... Mais
+approche que je t'embrasse!...</p>
+
+<p>Victor dut subir le baiser de cette vieille
+malpropre, et, de plus, celui de l'autre vieille,
+la veuve Louise--comme elle se faisait appeler.</p>
+
+<p>--Et comment vont les affaires? demanda-t-il,
+après avoir satisfait la curiosité des femmes,
+au sujet de son malheureux père.</p>
+
+<p>--Pas vite, répondit la Louise; on voit peu
+de voyageurs.</p>
+
+<p>--Les habitants viennent les jours de marché?</p>
+
+<p>--Quelques uns....</p>
+
+<p>--Il en vient de Lotbinière?</p>
+
+<p>--Quelquefois.</p>
+
+<p>--Picounoc vient-il souvent?...</p>
+
+<p>--Il est venu la semaine dernière.</p>
+
+<p>--Oui, je sais, il cherchait des témoins.</p>
+
+<p>--Des témoins, il n'en a pas besoin: il a tout
+va de ses yeux, répondit la Louise.</p>
+
+<p>--Il n'est pas bien sûr de réussir.</p>
+
+<p>--A faire condamner votre père? ce pauvre
+Djos?</p>
+
+<p>--Oui; et de fait, mon père n'est pas coupable....</p>
+
+<p>--Pourtant il a l'air bien certain...</p>
+
+<p>--Il y a des détails qui l'inquiètent un peu;
+il vous l'a dit?</p>
+
+<p>--La Louise ne répondait pas....</p>
+
+<p>--Oui, oui, dit la vieille... tu sais bien?</p>
+
+<p>--Taisez-vous donc, vieille folle, répliqua
+brutalement la Louise.</p>
+
+<p>--Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle parle?
+demanda le jeune avocat, est-ce que vous
+n'aimez plus mon père?</p>
+
+<p>--Elle ne sait pas ce qu'elle dit, reprit la
+Louise.</p>
+
+<p>--Quelles personnes se trouvaient avec Picounoc
+ici? demanda Victor.</p>
+
+<p>Le marchand bossu, dit vivement la vieille
+Labourique.</p>
+
+<p>--Et Picounoc demandait l'opinion du bossu?</p>
+
+<p>La Labourique éclata de rire.</p>
+
+<p>--Si vous dites un mot, la vieille, gare à
+vous! répondit d'un air menaçant, la fausse
+veuve.</p>
+
+<p>Victor comprit qu'il y aurait peut-être quelque
+chose à tirer de ce bouge, et il ajouta,
+sur sa liste de témoins, les noms des hôtelières.</p>
+
+<p>--Je vous laisse ma carte et mon adresse,
+dit-il en sortant, et si quelques uns ont besoin
+de mes services, je suis à leurs ordres.</p>
+
+<p>--Ce bossu, pensa-t-il en sortant, qui peut-il
+donc être?... C'est lui qui a, selon toute
+probabilité, vendu les deux châles de soie. Il
+était donc dès lors, ou il est devenu depuis, le
+complice de Picounoc? Pourquoi? Pour de
+l'argent? Peut-être. Par vengeance? Peut-être
+encore. Il prétend, ce singulier bossu,
+avoir été l'ami de mon père, et mon père ne
+le connaît point.... Il faut que je déterre son
+origine, et que je retrace sa vie.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>
+L'EMPOISONNEMENT.</h3>
+<br>
+
+<p>A mesure qu'approchait le terme des assises,
+l'inquiétude de Picounoc augmentait. Cet
+homme façonné au mal et roué ne pouvait se
+défendre d'une vague crainte, car, bien que
+toute mesure de prudence fut prise de sa part
+pour tromper la justice et perdre le trappeur,
+il savait l'oeil de Dieu ouvert sur lui, il savait
+que le hasard frappe des coups, inexplicables
+parfois. Il songeait aux paroles de l'ex-élève,
+et se demandait si jamais devant cet homme
+il avait parlé d'une manière compromettante.
+Et il pensait aussi à Geneviève la folle. De
+celle-ci il ne s'était guère défié en effet; mais
+pourquoi avoir peur du témoignage d'une
+femme insensée? et qui songerait à s'en prévaloir?
+Il labourait son champ. Le labour
+d'automne est bon pour le blé, et puis, le printemps
+est si souvent tardif et long, qu'il est
+sage de gagner du temps, dès avant l'hiver,
+en préparant les sillons. Son humeur se ressentait
+de son trouble intérieur, et ses chevaux
+subissaient les caprices de son humeur, il les
+ahurissait de ses cris, les brûlait de son fouet,
+et quand la charrue se heurtait à une roche il
+poussait des jurons formidables. A la maison,
+il ne se montrait guère plus honnête, et Marguerite
+souffrait en silence.</p>
+
+<p>Un soir, le bossu arriva à la porte. Picounoc
+venait de dételer et se mettait à la table.
+Marguerite versait le thé, cette boisson favorite
+du Canadien. Le marchand fut accueilli avec
+empressement d'une part, et, de l'autre, avec
+une froideur significative. Inutile d'ajouter
+que l'empressement ne venait pas de Marguerite.
+Quand la jeune fille eut servi la table, son
+père la pria de le laisser quelques instants seul
+avec le visiteur. Elle se rendit à la laiterie,
+sous prétexte d'écrémer le lait et de brasser
+une façon de beurre; mais elle était trop préoccupée
+pour se livrer au travail, et elle donna
+libre cours à sa douleur.</p>
+
+<p>--Eh bien! commença le bossu, ça arrive...</p>
+
+<p>--Dix jours encore, ajouta brièvement Picounoc.</p>
+
+<p>--Et ta promesse? Marguerite est-elle prévenue?</p>
+
+<p>--Je l'en ai avertie... mais je crois bien
+qu'il faudra employer les menaces....</p>
+
+<p>--N'importe! c'est aujourd'hui lundi, je
+veux me marier dans huit jours.</p>
+
+<p>--On la fera consentir.</p>
+
+<p>--Victor est en peine, je crois, il ne sait trop
+comment défendre son père, reprit le bossu.</p>
+
+<p>--Il a raison d'être en peine; d'autres le
+seraient à sa place. Mais comment le sais-tu?</p>
+
+<p>--J'ai des agents.... Je suis l'affaire comme
+si elle était mienne... et n'es-tu pas mon
+beau père?...</p>
+
+<p>--Eh oui! eh oui! fit Picounoc ragaillardi...
+dans huit jours....</p>
+
+<p>--As-tu vu Geneviève depuis peu? demanda
+le bossu.</p>
+
+<p>--Ma foi! pas depuis une quinzaine; elle
+se cache, je crois....</p>
+
+<p>--C'est mauvais signe... pour toi.</p>
+
+<p>--Tu crois?</p>
+
+<p>--Elle en a peut-être entendu assez?...</p>
+
+<p>--Si je savais!</p>
+
+<p>--Trop de prudence vaut mieux que trop
+de confiance.</p>
+
+<p>--Tu as raison. D'ailleurs cet imbécile d'ex-élève,
+tout en voulant me menacer, m'a averti
+d'être prudent et de me défier d'elle.</p>
+
+<p>--Et c'est pour cela qu'elle est disparue?</p>
+
+<p>--Non, mais....</p>
+
+<p>--Alors, si tu la trouves, dépêche-la moi,
+et....</p>
+
+<p>Les points qui terminèrent la phrase furent,
+paraît-il, admirablement compris de Picounoc,
+car sa figure sombre se dérida, et un éclair
+joyeux sortit de ses paupières. On appela
+Marguerite.</p>
+
+<p>--Ma fille, commença brutalement Picounoc,
+je te l'ai dit déjà, et je te le répète en
+présence de ton futur, tu vas te marier.</p>
+
+<p>--Je ne me sens point de goût pour l'état
+du mariage, mon père.</p>
+
+<p>--Depuis que vous avez perdu Victor? demanda
+grossièrement le bossu.</p>
+
+<p>--Peut être, fit Marguerite, rougissant de
+dépit.</p>
+
+<p>--Demain en huit, ma fille, reprit le père, le
+mariage aura lieu, c'est décidé.</p>
+
+<p>--Vous m'avez vendue? fit-elle amèrement.</p>
+
+<p>--Oh! il n'y a pas de prix pour vous, Mademoiselle,
+répondit avec une galanterie de
+mauvais aloi, le vilain bossu.</p>
+
+<p>--Vous ne craignez donc pas, monsieur,
+d'épouser une femme qui ne vous aime point?
+répliqua Marguerite, qui s'efforçait de devenir
+menaçante.</p>
+
+<p>--Je suis sûr de votre vertu, Mademoiselle,
+répondit le bossu.</p>
+
+<p>Voyant bien qu'en effet on comptait sur sa
+vertu pour l'immoler, la jeune fille s'abandonna
+à un violent désespoir, et elle eut presque
+un regret de se voir tant estimée.</p>
+
+<p>Quand le bossu fut sur le point de se retirer,
+il lui tendit la main, mais elle refusa de lui
+donner la sienne. Picounoc entra dans une
+sombre fureur.</p>
+
+<p>--Malheur à toi! Marguerite, s'écria-t-il, si
+tu ne fais pas ma volonté!</p>
+
+<p>--O mon père! s'écria la jeune fille, en
+joignant les mains....</p>
+
+<p>--Je veux que tu m'écoutes, reprit le père
+dénaturé; je veux que tu épouses M. Chèvrefils,
+la semaine prochaine; je veux qu'il te
+donne, dès ce soir, en ma présence, le baiser
+des fiançailles!... entends-tu? et si tu t'insurges
+contre ma volonté, je te....</p>
+
+<p>--O mon père, grâce! grâce! supplia Marguerite.</p>
+
+<p>--Je te maudirai!...</p>
+
+<p>--Ah! non! non! arrêtez! arrêtez!... tout
+ce que vous voudrez, mon père... oui je ferai
+tout... je serai soumise... oui! j'épouserai M.
+Chèvrefils! mais, mon père... ne me maudissez
+pas!... ah! ne me maudissez pas!...</p>
+
+<p>--Bon! voilà qui s'appelle parler et comprendre
+le bon sens.... Donc à mardi le
+mariage....</p>
+
+<p>Le lendemain Geneviève la folle, qui n'avait
+point paru depuis deux semaines, passa
+devant la porte de Picounoc. Marguerite la
+vit, l'arrêta, et se mit à causer avec elle, comme
+si la vieille femme eût pu la comprendre. La
+pauvre enfant causait bien avec les rosiers, la
+verveine et l'Héliothrope qui buvaient les rayons
+du soleil à travers les vitres de sa fenêtre;
+elle pouvait aussi chercher une consolation
+dans les paroles souvent raisonnables de l'ancienne
+maîtresse de Racette. Picounoc survint
+à l'instant même.</p>
+
+<p>--Entre donc, Geneviève, dit-il.</p>
+
+<p>La folle entra.</p>
+
+<p>--Vas-tu loin de ce pas? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>--N'importe où, répondit Geneviève.</p>
+
+<p>--Marguerite a une commission à te donner.</p>
+
+<p>Marguerite regarda son père avec étonnement,
+et la folle regarda Marguerite avec une
+expression d'aise.</p>
+
+<p>--C'est une lettre que Marguerite envoie à
+son futur, Monsieur Chèvrefils de la rivière du
+Chêne, tu le connais bien?</p>
+
+<p>--Oui, répondit Geneviève.</p>
+
+<p>--Ta lettre est sur la table dans la grande
+salle, Marguerite; va la prendre et tu la confieras
+à Geneviève.</p>
+
+<p>Marguerite hésitait, tout ahurie de ce quiproquo.</p>
+
+<p>--Viens, dit Picounoc.</p>
+
+<p>Elle suivit son père dans la salle. Il prit
+une lettre oubliée sur la table: Tiens, Marguerite,
+dit-il, adresse-la et l'envoie à M. Chèvrefils.</p>
+
+<p>--Mais, mon père, pas en mon nom, toujours!
+puisque j'ignore le contenu de cette lettre.</p>
+
+<p>--Le contenu? répéta en riant le madré,
+tiens! vois! ce n'est pas compromettant. Et,
+dépliant le papier, il montra quatre pages
+blanches.</p>
+
+<p>--Alors pourquoi, mon père?... observa
+Marguerite.</p>
+
+<p>--C'est mon affaire.... Adresse-la à M. Chèvrefils,
+et demande à Geneviève de l'aller
+porter: ce n'est pas plus malin que ça....
+Mais glisse ton nom au coin d'une de ces
+pages... tu sais, les amoureux!... ah! il va
+trouver la chose plaisante, admirable!...</p>
+
+<p>Marguerite, éprouvant de la répugnance à
+tracer son nom pour les yeux de ce vilain
+bossu, fit semblant d'écrire et n'écrivit rien.</p>
+
+<p>--Ecris! te dis-je, s'écria Picounoc, qui s'aperçut
+de la supercherie.</p>
+
+<p>Elle écrivit, en entremêlant les lettres, "Victor
+et Marguerite," puis, repliant le papier, le
+donna à la folle qui partit pour la rivière du
+Chêne.</p>
+
+<p>En passant devant la maison de Noémie,
+Geneviève jeta un coup d'oeil dans l'intérieur.
+Noémie, l'ex-élève et le mendiant, assis ensemble,
+causaient d'une façon intime. Elle
+entra.</p>
+
+<p>--Voici l'heure fatale qui arrive, dit-elle, et
+le triomphe des méchants n'est pas d'une
+longue durée.</p>
+
+<p>--Les desseins de Dieu sont impénétrables,
+observa Noémie.</p>
+
+<p>--Le Seigneur, continua la folle, se sert souvent
+des plus futiles instruments pour opérer
+de grandes choses.... Vous direz à monsieur
+Victor que Geneviève la folle rendra témoignage
+contre Picounoc et le bossu, et le témoignage
+de Geneviève confondra les pervers.</p>
+
+<p>--Victor s'en doutait, s'écria l'ex-élève triomphant....</p>
+
+<p>--Dieu le veuille! ajouta Noémie.</p>
+
+<p>--Restez avec nous, Geneviève, reprit l'ex-élève....</p>
+
+<p>--Non, je vais chez M. Chèvrefils de la part
+de mademoiselle Marguerite....</p>
+
+<p>--Un piége, peut-être... observa le mendiant....</p>
+
+<p>--Soyez prudente, Geneviève, repartit l'ex-élève,
+et prenez garde à Picounoc et à son
+ami, ce sont des hommes dangereux....</p>
+
+<p>--Je le sais, fit-elle.</p>
+
+<p>--Elle n'est plus folle! Telle fut la pensée
+qui vint à l'esprit de chacun.</p>
+
+<p>Elle était à peine rendue chez M. Chèvrefils
+que l'ex-élève, qui ne voulait pas la perdre de
+vue, rôdait comme un fantôme au milieu des
+grands chênes de la rivière. Il vit sortir la
+folle avec un petit paquet à la main. Elle
+reprit le chemin de Lotbinière: il la suivit.
+Elle s'arrêta dans une maison à pignons gris
+et à contrevents rouges, distante d'un quart
+de lieue environ de la rivière. Il attendit, les
+yeux fixés sur cette maison.</p>
+
+<p>Le bossu avait souri en voyant Geneviève
+lui remettre un billet de la part de Marguerite.
+Il rompit le cachet, et déplia les quatre pages
+blanches, disant: Chère enfant, tu es bien trop
+mignonne! Mais quand il eut déchiffré les deux
+noms enlacés sur le coin de la feuille, il grinça
+des dents et frappa du pied avec colère.</p>
+
+<p>--N'importe! vociféra-t-il, je t'aurai....</p>
+
+<p>Puis, se ravisant tout à coup, il éclata de
+rire.</p>
+
+<p>--Picounoc! Picounoc! s'écria-t-il encore tout
+haut, quand tu ne réussiras pas, le diable lui-même
+n'aura que faire d'essayer....</p>
+
+<p>Il fit plusieurs questions à Geneviève qui
+lui parut plus égarée que jamais, et prenant
+un petit paquet tout préparé, il la pria de le
+donner en passant à Madame Gagnon. En
+recevant le paquet Madame Gagnon pâlit légèrement,
+puis ensuite rougit beaucoup. Elle
+s'approcha de l'armoire et le développa: C'est
+du thé, murmura-t-elle, et du bon!... Geneviève,
+il est l'heure de souper, veux-tu prendre
+une tasse de thé? demanda-t-elle à la folle.</p>
+
+<p>--Oui, répondit la pauvre femme qui avait
+faim et soif.</p>
+
+<p>Le thé fut servi. Geneviève le trouva bien
+fort, bien amer, mais elle en but deux tasses.
+Réconfortée, elle exprima son intention de
+partir, et Madame Gagnon ne la retint point.
+L'ex-élève la suivit de nouveau. Elle avait à
+peine fait une demi-lieue que sa démarche
+parut inégale, tantôt lente, tantôt précipitée,
+et, de temps en temps, la pauvre femme portait
+la main à sa gorge comme pour en arracher
+quelque chose. L'ex-élève la rejoignit.
+Elle le regarda avec une espèce de terreur
+instinctive d'abord, mais dès qu'elle l'eut reconnu
+elle se jeta dans ses bras en s'écriant:
+Je suis empoisonnée! Oh! que je souffre! J'ai
+trop tardé à parler! mon Dieu! j'ai trop tardé...
+je vais mourir!... Picounoc et le bossu....
+Immédiatement elle fut prise de vomissements
+abondants, et elle se plaignit d'une
+soif ardente. L'ex-élève, l'enlevant dans ses
+bras, la porta dans la maison voisine, et demanda
+le médecin et le prêtre....</p>
+
+<p>--J'ai mal à la tête! j'ai mal à la tête! criait
+la malheureuse en se tenant le front dans ses
+deux mains.... Et à chaque minute elle demandait
+à boire, et toujours la boisson ramenait
+le vomissement. Quand le prêtre arriva,
+ses traits étaient déjà profondément altérés,
+ses pieds et ses mains refroidis, et le pouls à
+peine sensible laissait deviner une prochaine
+syncope. Le médecin avait été appelé dans
+une autre paroisse. En son absence l'ex-élève
+qui connaissait bien les simples, administra
+divers médicaments pour favoriser l'expulsion
+du poison ingéré. Mais après quelques
+heures d'attente il commença à douter
+du succès. Le cas était dans la forme suraiguë,
+excessivement grave par conséquent. Le
+prêtre épia les moments de repos que le mal
+laissait à la moribonde, et remplit son saint
+ministère. La pauvre infortunée tomba dans
+le délire, et, dans cette nouvelle folie, elle
+disait une quantité de paroles inintelligibles;
+mais entre toutes, les mots fanal, chandelle,
+cheminée, revenaient souvent. On l'interrogea
+dans ses moments de calme; mais elle parut
+avoir perdu la mémoire. Une fois seulement
+elle s'écria, comme se souvenant tout à coup:--Oh!
+oui! le fanal! cherchez le bien!</p>
+
+<p>Enfin son visage pâle comme la cire prit
+une teinte violacée, ses forces décrurent rapidement,
+sa peau se glaça, et elle rendit l'âme
+à Dieu. Il y avait sept heures seulement
+qu'elle était sortie de chez Madame Gagnon.</p>
+
+<p>Il y eut enquête et il fut constaté comme toujours
+que la défunte était bien morte. Personne
+ne fut arrêté alors, et Madame Gagnon restait
+sous l'égide de sa bonne renommée. L'ex-élève
+ne voulait pas donner l'éveil aux ennemis
+du grand-trappeur: il aimait mieux les
+laisser s'endormir dans la confiance. Dès qu'ils
+connurent le résultat de l'enquête et le verdict
+du jury, le bossu, Picounoc et madame
+Gagnon, poussèrent intérieurement--car cela
+se fait--des cris de triomphe. Victor demanda
+à l'ex-élève pourquoi il n'avait pas, à l'enquête,
+fait connaître tout ce qu'il savait, de
+façon à amener l'arrestation des coupables.</p>
+
+<p>--J'ai mon idée, répondit l'ex-élève; laissons-les
+s'enferrer eux-mêmes, et se jeter dans
+le piége.... Seulement je les pousserai bien
+un peu, sans que cela paraisse. Fiez-vous à
+moi.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+XII</h3>
+
+<h3>LE FANAL.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Victor, Noémie, le vieil Asselin et leur bon
+ami, l'ex-élève, ressentirent une vive douleur
+de la mort tragique de Geneviève: mais ils
+s'efforcèrent d'en tirer--pour la cause sacrée
+qu'ils avaient à défendre--tout le bénéfice
+possible.</p>
+
+<p>--Je retourne à Québec, dit à l'ex-élève, le
+jeune avocat, et, je ne reviendrai peut-être pas
+avant la cour; marchez, voyez, agissez! Les
+paroles de Geneviève ont une signification....
+La pauvre folle savait quelque chose, et elle a
+trop tardé à parler. Ce fanal, cette chandelle,
+cette cheminée, je ne sais ce que cela veut
+dire, mais à coup sûr cela veut dire beaucoup.
+Cherchons.... Ce fanal, ce doit être celui....
+Mais, non, mon Dieu! puis qu'il s'est éclairé
+au moyen d'une simple allumette....</p>
+
+<p>--C'est vrai! dit l'ex-élève, saisissant au
+bond la pensée de Victor, mais Picounoc
+peut bien avoir prévu le cas... et qui sait si,
+dans son témoignage, il ne sera pas fait mention
+d'un fanal?...</p>
+
+<p>--Vous avez raison, mon ami, reprit Victor,
+vous avez raison!... Il était neuf heures du
+soir, alors, il faisait noir, et une simple allumette
+chimique pour aller au jardin avec sa
+femme, cueillir des pommes... non! non!... Il
+y aurait du louche en cela. Ce fanal! cherchez-le,
+trouvez-le!... Mais, mon Dieu! après vingt
+ans?... Ah! c'est folie!... Et puis si on le
+trouve, cela ne sera-t-il pas contre nous?</p>
+
+<p>--Monsieur Victor, cela ne sera pas contre
+nous, puisque Geneviève a dit de le chercher...
+On le cherchera, Monsieur Victor, et, s'il existe
+encore... soyez tranquille, on n'a pas passé
+vingt ans pour rien dans les bois, parmi les
+sauvages!</p>
+
+<p>Et quand Victor fut parti, l'ex-élève se mit
+à l'oeuvre. Il réussit à voir tous ceux qui, le
+soir du meurtre, étaient venus dans le jardin
+et dans la maison de Picounoc. Personne
+n'avait eu connaissance du fanal... seulement
+on se souvenait que Picounoc en avait acheté
+un neuf.</p>
+
+<p>--Arrêtez donc! dit tout à coup Normand,
+à qui Paul Hamel parlait de l'affaire, si vous
+n'avez pas vu François Bernier, vous n'avez
+pas vu tous ceux qui sont venus au jardin de
+Picounoc ce soir-là.</p>
+
+<p>--Je ne l'ai pas vu, répondit l'ex-élève, se
+raccrochant à un dernier espoir.</p>
+
+<p>--François Bernier, qui est un homme à
+cette heure, n'avait que neuf ou dix ans alors;
+je me souviens qu'il était là parce qu'en courant
+il est venu se jeter sur moi, a tombé et s'est
+démis un poignet. C'est la Catoche qui l'a
+<i>remmanché</i>.</p>
+
+<p>--Je le verrai, reprit l'ex-élève; où demeure-t-il?</p>
+
+<p>--Il demeure au troisième rang de Ste. Croix
+maintenant.</p>
+
+<p>L'ex-élève partit de suite. Le temps d'atteler
+un cheval et ce fut tout. François
+Bernier était chez lui. L'ex-élève ne se laissait
+pas retarder par les préambules:</p>
+
+<p>--Vous êtes allé dans le jardin de Picounoc,
+n'est-ce pas, lors du meurtre de sa femme? demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, même que c'est moi qui ai
+ramassé le fanal.</p>
+
+<p>L'ex-élève faillit jeter un cri: Le fanal?
+dit-il, et il avait la gorge serrée par l'angoisse
+ou la fièvre.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, et je l'ai donné à une
+femme, une pauvre folle qui s'appelait Geneviève....</p>
+
+<p>--Et savez-vous ce qu'elle a fait de ce
+fanal?</p>
+
+<p>--Pour cela non, Monsieur, je n'en ai jamais
+plus entendu parler....</p>
+
+<p>--C'est toujours autant de gagné! murmura
+l'ex-élève. Il remercia Bernier, tout surpris
+de ce qu'un homme se dérangeât pour si
+peu, et revint à Lotbinière, le coeur joliment
+refait.</p>
+
+
+
+<p>Victor assis à son bureau écrivait, et de
+temps en temps une larme tombait sur le
+papier étalé devant lui. Le pauvre jeune
+homme avait peur de ne pas être assez éloquent,
+assez habile pour sauver son père.
+Quelqu'un frappa et entra de suite. Ce quelqu'un
+accusait bien soixante ans, et portait
+une figure vulgaire et fatiguée... par le vice,
+sous un front complètement dénudé....</p>
+
+<p>--En quoi puis-je vous être utile, Monsieur?
+demanda l'avocat.</p>
+
+<p>Le rustre roula son chapeau entre ses doigts:</p>
+
+<p>--Je voudrais avoir une <i>consulte</i>, Monsieur; on
+m'a dit que vous êtes bon avocat.</p>
+
+<p>--Parlez! je vous écoute.</p>
+
+<p>--Je voudrais poursuivre en dommage un
+de mes voisins qui a dit que ma femme avait
+empoisonné une autre femme.</p>
+
+<p>--C'est grave....</p>
+
+<p>--J'en ai bien le droit, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Certainement, et même c'est votre devoir,
+non pas de poursuivre pour avoir de l'argent,
+mais pour faire reconnaître l'innocence de
+votre femme, et faire punir un calomniateur....</p>
+
+<p>--Je voudrais poursuivre pour mille piastres.</p>
+
+<p>--Vous avez tort, parce que l'on croira que
+vous spéculez sur l'honneur de votre femme.</p>
+
+<p>--Alors faites comme vous l'entendrez.</p>
+
+<p>--Quel est le nom de cet homme?</p>
+
+<p>--André Barabé....</p>
+
+<p>--Et le nom de votre femme et le vôtre?...</p>
+
+<p>--Gagnon, Madame Alexis Gagnon, de Lotbinière.</p>
+
+<p>Le jeune avocat bondit sur son siége. Il
+prétexta une douleur névralgique et fit un tour
+dans la pièce, en s'efforçant de se remettre de
+sa surprise.</p>
+
+<p>--M'y voici, dit-il, je prends votre cause.
+Nous irons au "criminel." Elle sera sur le rôle
+pour le terme prochain. Je vais intenter l'action
+immédiatement.</p>
+
+<p>--Et vous avez bon espoir?...</p>
+
+<p>--Oh! oui! restez tranquille, ça va marcher....</p>
+
+<p>--On m'avait dit aussi que je pouvais m'adresser
+à vous en toute sûreté....</p>
+
+<p>--Et qui vous a dit cela?</p>
+
+<p>--Un vieux chasseur arrivé à Lotbinière
+dernièrement. Les gens l'appellent l'ex-élève, je
+crois; je ne sais pas pourquoi, ni ce que cela
+veut dire.</p>
+
+<p>C'était un tour de l'ex-élève. Il avait
+mis dans sa confidence ce nommé Barabé,
+un riche cultivateur, et Barabé n'hésita
+pas à prêter son concours aux desseins de
+l'ex-élève en lançant la terrible accusation.
+Madame Gagnon était défendue par sa grande
+réputation de piété: c'était bien une protection
+magnifique. Elle connut les soupçons
+que l'on tâchait de faire planer sur elle, et
+poussa son mari, pardon! son associé, à faire,
+pour imposer silence aux mauvaises langues,
+la démarche que nous savons.</p>
+
+<p>Cependant Marguerite voyait approcher avec
+terreur le jour fixé pour la cérémonie de son
+union avec le bossu. La pensée de son irrévocable
+et malheureux destin l'absorbait toute
+entière, et les douleurs de son âme se manifestaient
+par la pâleur de son front et la tristesse
+de son regard. Elle n'attendait point de secours
+du monde où elle se trouvait de plus en plus
+isolée, et elle s'adressait avec plus de ferveur
+et de foi au ciel qui seul pouvait la sauver
+encore. Son père croyait qu'elle s'était soumise
+sans effort et sans amertume. Tout occupé de
+lui-même il ne songeait guère à sa fille. Et puis
+son propre sort lui semblait bien autrement
+important que ce qu'il appelait un caprice
+d'enfant. Un soir Marguerite resta longtemps
+assise auprès du foyer. Elle était frileuse et la
+flamme pétillante ne la réchauffait point. Ses
+yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, ses
+lèvres étaient brûlantes, et un reflet de pourpre
+embrasait sa figure. Dieu va-t-il m'exaucer,
+pensa-t-elle. Elle espérait mourir. La maladie
+s'aggravait de jour en jour et la fièvre, avec
+ses hallucinations fantastiques et ses délires
+navrants, fit oublier à la fiancée le monde
+réel qui l'entourait, et la transporta dans des
+régions imaginaires où l'amour et la félicité
+règnent sans fin.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>LE JOUR SE FAIT</h3>
+<br>
+
+<p>
+Marguerite ne mourut pas cependant. Elle
+était mieux, mais faible encore, au grand désespoir
+du bossu qui voyait son bonheur
+indéfiniment retardé. L'ex-élève demanda à
+la voir, et, quand il approcha de son lit,
+elle sourit avec tristesse. Il lui dit quelques
+bonnes paroles, puis, lui demanda la permission
+de chercher dans tous les bâtiments,
+à commencer par la maison, un fanal qui
+avait été perdu autrefois. La pauvre enfant
+n'eut garde de refuser une aussi simple chose,
+et, pendant plusieurs jours consécutifs, on
+vit l'ex-élève rôder dans le voisinage des
+bâtisses de Picounoc, comme un homme
+qui veut étudier des lieux nouveaux, ou se
+familiariser avec ceux qu'il connaît déjà, pour
+exécuter quelque dessein secret. On le vit
+entrer dans la grange, dans l'étable, dans la
+bergerie, et n'en sortir chaque fois que longtemps
+après. Il se glissa sous le pavé des
+hangars et des <i>tasseries</i>; il descendit dans la
+cave de la maison et en interrogea tous les
+coins et recoins; il monta au grenier et fureta
+partout. Un visible découragement commençait
+à se lire sur son front. Tout à coup une
+pensée subite lui rendit un faible espoir: la
+cheminée! se dit-il, la cheminée dont parlait
+Geneviève!... Il courut à la cheminée qui
+longeait le pignon sans le toucher; mais, fatalité!
+il n'y avait pas d'espace pour le plus
+petit fanal: Il y a une cheminée au hangar,
+pensa-t-il, et il retourna au hangar. La sablière
+qui couronnait le carré du hangar,
+forçait la cheminée à passer à une distance de
+six pouces environ des planches du pignon.
+L'ex-élève eut un tressaillement presque douloureux,
+tant il eut peur d'une nouvelle déception.
+Il s'approcha avec crainte de la
+cheminée, et regarda derrière. Rien! il n'y
+avait rien que des toiles d'araignées. Restait
+encore une chance, pourtant, et la dernière.
+La sablière était élevée de huit ou neuf pouces
+au dessus du plancher; donc sous la sablière,
+derrière la cheminée, on pouvait fourrer
+un fanal en le mettant sur le côté. L'ex-élève
+se coucha sur le plancher et plongea son
+bras dans la petite cachette ménagée par le
+hasard. Il toucha un objet. Un frisson
+courut dans ses veines et un éclair jaillit de
+ses yeux. Il saisit cette chose qui se trouvait
+au bout de sa main, et, tremblant d'éprouver
+encore une déception, la plus cruelle de toutes,
+il l'amena à lui. Le fanal! c'était le fanal!
+noir de poussière et enveloppé de fils d'araignées.
+Il l'essuya un peu et voulut l'ouvrir
+pour voir s'il n'y avait pas dedans quelque
+chose d'extraordinaire, mais il était scellé par
+une bande de papier collé avec de la pâte.
+Respectons le secret, se dit-il, tout ému, et
+emportons ce document à la cour.</p>
+
+<p>Picounoc était venu à la ville quelques jours
+avant l'ouverture du terme, et c'est en son absence
+que l'ex-élève avait fait ses recherches.</p>
+
+<p>La veille de l'ouverture de la Cour Criminelle,
+l'ex-élève, tenant sous son bras et précieusement
+enveloppé dans une gazette, un
+objet qu'il eut été assez difficile de reconnaître
+ou de deviner, entra, la figure souriante, dans
+le bureau de Victor Letellier. Le jeune avocat
+arpentait la chambre monologuant, gesticulant,
+comme un homme fortement exalté par
+une impression subite.</p>
+
+<p>--Si je pouvais prouver complicité! s'écriait-il,
+oui, si je pouvais! Picounoc se trouverait à
+moitié démoli.... Dis moi qui tu hantes, je te
+dirai qui tu es!...</p>
+
+<p>Il aperçut l'ex-élève: Ah! bonjour! dit-il,
+quelle nouvelle?... qu'apportez-vous donc là?</p>
+
+<p>--<i>Antiquum documentum</i>! répondit gravement
+l'ex-élève.</p>
+
+<p>--Un vieux document?</p>
+
+<p>--Le fanal! mon cher! le fanal....</p>
+
+<p>--Le fanal dont parlait Geneviève?</p>
+
+<p>--Eh oui! ni plus, ni moins,... qu'est-ce
+que cela vaut? je l'ignore. Enfin nous verrons....</p>
+
+<p>Victor prit le fanal des mains de l'ex-élève,
+le débarrassa de son enveloppe de gazette, le
+tourna en tous sens.</p>
+
+<p>--Qui l'a ainsi scellé? demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Elle, répondit laconiquement l'ex-élève...</p>
+
+<p>--Voilà qui est singulier!... reprit Victor.</p>
+
+<p>Mon Dieu! fit-il plus haut, y a-t-il donc là
+de quoi perdre ou sauver mon père!... Cette
+Geneviève n'était donc pas folle autant qu'elle
+le paraissait?...</p>
+
+<p>--Folle? interrompit l'ex-élève, je pense
+qu'elle ne l'était pas du tout... seulement,
+elle a été imprudente:... elle a trop tardé à
+parler. Se croyant sûre de triompher et de
+faire éclater la vérité, elle s'est plu à attendre
+jusqu'à la dernière heure.... Dieu veuille que
+toute chance de succès ne soit pas morte avec
+elle!...</p>
+
+<p>--Oui, Dieu le veuille!</p>
+
+<p>--J'ai travaillé de mon côté, reprit Victor,
+et mes recherches n'ont pas été infructueuses.</p>
+
+<p>--Vite, parlez! qu'avez-vous découvert?
+Voilà le courage qui me revient au coeur. Il
+me semble que le ciel est pour nous enfin.</p>
+
+<p>--J'espère, mais n'ose m'abandonner trop
+vite à la joie... si j'allais être déçu!... Ma
+pauvre Marguerite! il faut que l'un de nous
+soit couvert de honte et abîmé dans la douleur....</p>
+
+<p>Et Victor, le visage caché dans ses mains,
+demeura longtemps silencieux.</p>
+
+<p>--Voyons! qu'avez-vous trouvé? demanda
+l'ex-élève, cela m'intéresse fort, allez!...</p>
+
+<p>--Je connais l'histoire du bossu!...</p>
+
+<p>--Vraiment!...</p>
+
+<p>--J'ai remonté à la source de cet homme
+comme on remonte à la source d'un ruisseau....
+Il m'a fallu écarter bien des broussailles entassées
+à dessein, gravir bien des rochers,
+faire bien des détours; mais enfin j'ai triomphé
+des obstacles, et maintenant, je puis lui
+jeter à la figure, comme une souillure ou un
+défi, son véritable nom....</p>
+
+<p>--Il ne se nomme pas Chèvrefils?</p>
+
+<p>--Il ne s'appelait pas de ce nom il y a vingt
+ans....</p>
+
+<p>--L'ai-je connu?</p>
+
+<p>--Vous avez dû le connaître....</p>
+
+<p>--Et c'est un vaurien?</p>
+
+<p>--Pis que cela.</p>
+
+<p>--Un voleur?</p>
+
+<p>--Pis que cela.</p>
+
+<p>--Un assassin?</p>
+
+<p>Tout cela ensemble!... Et c'est l'intime
+ami de Picounoc! Vous comprenez?</p>
+
+<p>--Ça va venir; laissez faire le procès de
+Madame Gagnon: On va les envelopper là-dedans.
+Ce n'est pas pour rien que l'ex-élève
+est revenu des régions lointaines du
+McKenzie!... ce n'est pas pour rien qu'il a dit à
+Picounoc de se défier de la folle! ce n'est pas
+pour rien qu'il aura avancé la mort, par sa
+faute, de cette infortunée Geneviève!... On
+ne fait pas les choses à moitié!...</p>
+
+<p>Victor serra la main du brave chasseur:</p>
+
+<p>--C'est demain, dit il.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+XIV</h3>
+
+<h3>GAGNON VS. BARABÉ.</h3>
+
+<br>
+
+<p>
+Le 27 octobre est arrivé. Dès avant dix
+heures la salle d'audience est remplie d'une
+foule anxieuse. L'arrestation du grand-trappeur
+a fait du bruit et réveillé bien des souvenirs.
+Les avocats, revêtus de leur toge
+noire, entrent avec un air solennel qui impose
+le respect à la foule et relève à ses yeux la
+grandeur du tribunal.</p>
+
+<p>--Silence! fait l'huissier audiencier.</p>
+
+<p>Le juge entre; le peuple se lève; l'huissier
+crie: Oyez! oyez! oyez! Vous tous qui avez
+quelque procès à la Cour Criminelle dans et
+pour le district de Québec, approchez et soyez
+attentifs.</p>
+
+<p>«Vous tous, juges de paix, coroners et autres
+qui avez des enquêtes on des obligations de
+comparaître, déposez le tout devant ce tribunal
+afin que la justice de la Reine puisse avoir son
+cours.</p>
+
+<p>«Vous tous, honnêtes gens, qui faites partie
+du jury de ce district pour notre Souveraine
+Dame la Reine, répondez de suite et épargnez
+vous l'amende. <i>God save the Queen.</i></p>
+
+<p>Le grand jury rapporta «<i>true bills</i>» accusation
+fondée contre André Barabé, pour calomnie,
+et contre Michel Lépingle et Nicolas
+Calumet, deux jeunes fripons qui se sont bêtement
+laissés prendre en escamotant une chaîne
+d'or au célèbre établissement de Duquet,
+pendant que la chef de la maison, renfermé
+dans une pièce voisine, causait au moyen du
+téléphone, avec les employés de son magasin
+de St. Roch.</p>
+
+<p>Le procès de ces deux jeunes délinquants
+fut le premier entendu. Il ne prit qu'un
+moment, car les accusés plaidèrent coupables.
+La cause de Gagnon contre Barabé fut appelée
+ensuite. Beaucoup de gens éprouvèrent un
+désappointement. Ils n'étaient venus que
+pour voir le grand-trappeur, et le grand-trappeur
+n'avait pas même paru à la barre des
+criminels.</p>
+
+<p>Les témoins de la demanderesse se tiennent
+debout près du banc des juges. Ils sont trois:
+Onézime Desruisseaux, Jacques Letendre et
+Philias Normandeau. Desruisseaux, appelé le
+premier, entre dans la «boîte» et prête serment.</p>
+
+<p>--Votre nom? demanda le procureur.</p>
+
+<p>--Onézime Desruisseaux.</p>
+
+<p>--Vous connaissez l'accusé en cette cause?</p>
+
+<p>--Je le connais bien.</p>
+
+<p>--Est-ce un homme dont l'opinion et la
+parole ont de l'influence généralement sur les
+autres?</p>
+
+<p>--Il a toujours passé pour respectable et
+naturellement on a confiance en lui.</p>
+
+<p>--Quand il dit une chose on le croit?</p>
+
+<p>--Quand cette chose est croyable.</p>
+
+<p>On rit. Silence! crie l'huissier.</p>
+
+<p>--Est-ce que vous ne croiriez pas plutôt une
+chose affirmée par lui que par le premier
+venu? reprend le procureur.</p>
+
+<p>--Quant à cela, oui.</p>
+
+<p>--Eh bien! l'accusé vous a-t-il parlé de la
+demanderesse, depuis la mort de Geneviève
+Bergeron?</p>
+
+<p>--Rien qu'une fois, mais aplomb!</p>
+
+<p>--Répétez tout ce qu'il vous a dit.</p>
+
+<p>--Il m'a dit comme ça: Onésime, crois-tu à
+l'hypocrisie, toi? Et j'ai répondu en badinant:
+je crois à tout ce qui est mal.</p>
+
+<p>--Eh bien! reprit-il, je crois à l'hypocrisie
+de Madame Gagnon ma nouvelle voisine. Elle
+va trop souvent à l'église et chez le bossu, et
+le bossu vient trop souvent chez elle.</p>
+
+<p>--Vous badinez! une vieille couenne comme
+ça, que je réponds.</p>
+
+<p>On éclate de rire de nouveau, et de nouveau
+un formidable «silence» retentit. Le juge
+s'adressant au témoin lui recommande de ne
+rien dire d'inutile, et de rapporter seulement
+les paroles de l'accusé.</p>
+
+<p>--C'est bien, votre honneur, j'y suis. Donc
+André Barabé me dit: Je ne crois pas que
+cette femme soit étrangère à la mort de Geneviève....</p>
+
+<p>--Pas possible!... que je... pardon! j'oubliais.</p>
+
+<p>--Geneviève sortait de chez Madame Gagnon,
+où elle avait bu et mangé, me dit-il
+encore, et c'est une demi-heure après que les
+symptômes d'empoisonnement se manifestèrent.
+Geneviève est morte en sept heures:
+donc le poison était violent. S'il était violent,
+il venait d'être administré, et s'il venait d'être
+administré, c'est chez Madame Gagnon qui
+l'avait été.... Cela me parut clair et je dis la
+même chose à d'autres.</p>
+
+<p>--On ne vous demande pas ce que vous
+avez dit? reprit le juge.</p>
+
+<p>--L'accusé vous a-t-il dit autre chose?</p>
+
+<p>--Oui, mais pas à ce sujet-là....</p>
+
+<p>--Après qu'il vous eut dit cela, perdîtes-vous
+confiance en l'honnêteté de Madame
+Gagnon?</p>
+
+<p>--Oui, raide!</p>
+
+<p>--Et savez-vous si d'autres personnes ont,
+par le fait de l'accusé, perdu aussi confiance
+en la demanderesse?...</p>
+
+<p>--Oui, Jérôme Dufresne, la Maurice Déchéne,
+la Michel Roy, Archange Pépin, et je
+pourrais en nommer bien d'autres....</p>
+
+<p>--Vous n'avez plus rien à ajouter? demanda
+l'avocat de la reine.</p>
+
+<p>--Non monsieur.</p>
+
+<p>--<i>Transquestionné.</i>--Avez-vous vu Madame
+Gagnon, depuis la mort de Geneviève?</p>
+
+<p>--Oui, monsieur.</p>
+
+<p>--Et que vous a-t-elle dit au sujet de cette
+mort?</p>
+
+<p>--Que c'était une mort bien extraordinaire,
+et qu'elle ne pouvait pas expliquer.</p>
+
+<p>--Savait-elle alors que quelqu'un la soupçonnait
+de ce crime?</p>
+
+<p>--Elle ne m'en a rien dit....</p>
+
+<p>--Vous a-t-elle parlé de ce que Geneviève
+avait mangé ou bu chez elle?</p>
+
+<p>--Pas un mot....</p>
+
+<p>--Retirez-vous.</p>
+
+<p>Desruisseaux sortit en s'essuyant le front avec
+la manche de sa blouse. Jacques Letendre et
+Normandeau vinrent, tour à tour, subir à peu
+près les mêmes interrogations et faire les mêmes
+réponses. Seulement, dans les transquestions,
+Normandeau rapporta que Madame Gagnon,
+sachant l'accusation qui pesait sur elle, leva
+les yeux et les mains au ciel en s'écriant:
+Dieu soit béni! qui permet que l'on me persécute
+ici-bas! Bienheureux ceux qui souffrent
+la persécution!... C'est au moins une petite
+ressemblance que j'aurai avec les saints et le
+Divin Sauveur....</p>
+
+<p>Plusieurs personnes, dans l'assistance, se
+sentirent touchées par cette vertu aux prises
+avec la calomnie: d'autres flairaient un scandale
+nouveau, et commençaient à prendre intérêt
+au procès. Les témoins de la défense
+furent appelés. Ils étaient trois aussi, Paul
+Hamel, Picounoc et la servante de Madame
+Gagnon.</p>
+
+<p>--Votre nom? demanda l'avocat.</p>
+
+<p>--Paul Hamel, chasseur, dit fièrement le
+vieux voyageur. Et il continua sans qu'on
+eut le temps de l'interroger: Je dis un jour à
+M. Victor: j'ai une idée qui peut nous être
+utile dans notre grande entreprise--Cette
+grande entreprise, c'était de sauver son père,
+mon ami, l'ancien Pèlerin de Ste Anne--Je
+vais voir Picounoc et tâcher de lui faire croire
+que Geneviève dont il n'a jamais dû se défier,
+va lui jouer, au procès, quelque bon tour. En
+effet, j'accoste l'ancien camarade Picounoc, et
+je joue si habilement mes cartes que bientôt
+je m'aperçois qu'il a peur de Geneviève.
+Alors, que je pense, il y a quelque chose qui
+va mal pour toi, mon vieux, et je n'ai pas été
+mal inspiré. Mais je me dis en moi-même:
+cette pauvre Geneviève est exposée par notre
+faute, il faut veiller sur elle. En effet, après
+ce jour je ne l'ai pas perdue de vue.... Cependant
+elle a été tuée sans que j'aie pu la défendre.
+Le jour de sa mort, Geneviève fut
+envoyée par Picounoc à la rivière du Chêne,
+chez M. Chèvrefils, le bossu, pour porter une
+lettre. Je la suivis. Quand elle sortit de chez
+M. Chèvrefils elle portait un petit paquet.
+Elle reprit le chemin de Lotbinière et entra
+chez Madame Gagnon, dont la maison se
+trouve à une distance d'une demi-lieue environ
+de chez le bossu. J'attendis assis sur la
+clôture, à un arpent de la maison, et je repris
+mon chemin, deux heures après, alors que la
+défunte fut sortie. Elle ne portait plus de paquet.
+Je me proposai de la rejoindre et de la
+faire parler.... Je m'aperçus bientôt qu'elle
+était sous une influence étrange. Elle chancelait
+en marchant, se serrait la gorge avec
+ses doigts et avait des hoquets. Quand elle
+m'aperçut elle s'écria: je suis empoisonnée!...
+je vais mourir!... Picounoc et le bossu!... la
+Gagnon!... il est trop tard! Un instant
+après je fus obligée de la prendre dans mes bras
+comme un enfant, et de la porter dans la maison
+la plus proche où elle expira bientôt. Quelques
+mots qu'elle a dit en mourant: Fanal!
+chandelle et cheminée... m'ont convaincu
+que quelqu'un avait intérêt à sa mort... Le
+lendemain, je sus par la servante de madame
+Gagnon, que la folle avait bu du thé préparé
+par madame elle même. Je ne voulus pas,
+toutefois, faire part de mes soupçons lors de
+l'enquête, et j'avais mes raisons pour agir ainsi.
+Quelques jours après je racontai tout, et je dis
+hautement que madame Gagnon devrait être
+arrêtée. Pour rendre l'affaire plus piquante
+je conseillai à André Barabé de lancer l'accusation,
+et à M. Gagnon de revendiquer, devant
+les tribunaux, l'honneur de sa femme. Cette
+affaire est intimement liée au procès qui va
+commencer bientôt.</p>
+
+<p>Les transquestions ne firent pas broncher
+d'un point le vaillant témoin, et la Cour prit
+un intérêt énorme à cette cause qui tournait
+si fatalement pour sa demanderesse. La servante
+de madame Gagnon fut entendue. Elle
+dit que Geneviève avait en effet apporté une
+livre de thé, et qu'elle l'avait remise à madame
+Gagnon; que celle-ci l'infusa elle même contre
+son habitude, et le servit à la folle qui en but
+deux tasses en mangeant du pain et du beurre;
+qu'aucune autre personne ne but de ce même
+thé dont le reste fut perdu; qu'il y avait dans
+l'armoire, quand la folle est venue, du thé
+pour au moins deux mois encore. Bref, non
+seulement la demanderesse ne prouva pas
+qu'on l'avait calomniée, mais elle demeura
+sous le coup d'un soupçon général, tellement
+motivé, qu'il était presque une condamnation.</p>
+
+<p>Picounoc fut appelé à son tour. Il parut
+extrêmement mal à l'aise et troublé. Son masque
+d'assurance, sa voix nasillarde et couverte le
+trahirent. Le criminel peut être fort, audacieux
+et provocateur devant la foule des ignorants
+et des simples; mais en face de la justice
+implacable et solennelle; au milieu d'hommes
+habitués à lire dans les coeurs et sur les figures,
+habiles à démasquer l'hypocrisie, il n'a pas,
+d'ordinaire, la puissance de se revêtir de sa
+fausse livrée, et baisse la tête honteusement.</p>
+
+<p>--Vous connaissez la demanderesse? commença
+le procureur.</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Depuis longtemps?</p>
+
+<p>--Depuis trois mois environ.</p>
+
+<p>--Elle passait pour une femme comme il
+faut?</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Que pensez-vous d'elle maintenant?</p>
+
+<p>--Je crois qu'elle est calomniée.</p>
+
+<p>--De sorte qu'à vos yeux elle n'éprouve
+aucun tort dans sa réputation?</p>
+
+<p>--Sa réputation d'honnêteté et de piété est
+déjà si bien établie....</p>
+
+<p>--Saviez-vous que Geneviève devait arrêter
+chez Madame Gagnon en revenant de la rivière
+du Chêne?</p>
+
+<p>Objecté comme tendant à incriminer le
+témoin lui-même. Objection maintenue.</p>
+
+<p>--Madame Gagnon vous a-t-elle, avant ou
+depuis la mort de Geneviève, parlé de cette
+pauvre folle? et en quels termes?</p>
+
+<p>Objecté comme tendant à faire une preuve
+qui ne découle pas de la cause. Objection
+maintenue.</p>
+
+<p>--N'avez-vous pas dit que Madame Gagnon
+faisait bien de revendiquer son honneur devant
+les tribunaux?</p>
+
+<p>--Je puis avoir dit cela; je puis ne l'avoir
+pas dit. Ma mémoire s'en va....</p>
+
+<p>--Vous pouvez vous retirer.</p>
+
+<p>Un homme qui ne triomphait pas c'était
+Monsieur Gagnon. Il vit bien qu'il s'était
+fourré dans un guêpier, et il songea à s'en
+tirer le mieux possible. André Barabé fut
+acquitté, et, singulier jeu de la fortune, Madame
+Gagnon et le bossu qui se trouvaient à
+Québec furent immédiatement arrêtés.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>LA REINE <i>VS</i> LETELLIER.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Après l'audition de la cause Gagnon-Barabé,
+la cour s'ajourna. La foule s'écoula lentement
+et à regret, tant elle était avide de voir se dérouler
+l'affaire de Letellier, qui venait de se
+couvrir d'un voile mystérieux, grâce aux témoignages
+de la servante et de l'ex-élève.
+Dans toute la ville on ne s'entretint, ce soir-là,
+que de la femme Gagnon, si malheureuse dans
+la revendication de son honneur, de Geneviève
+la folle, et des rapports que pouvait avoir avec
+le procès du lendemain, la mort subite de cette
+infortunée....</p>
+
+<p>Victor et l'ex-élève, rendus confiants par le
+résultat de la cause qui venait d'être jugée,
+augurant bien de cette première victoire, le
+coeur ouvert à l'espérance, entrèrent dans la
+prison où le grand trappeur se consumait
+depuis un mois dans l'inaction et l'ennui.</p>
+
+<p>--Espérons! mon père, espérons plus que
+jamais! s'écria Victor en se jetant dans les
+bras du grand-trappeur.</p>
+
+<p>--Quoiqu'il arrive, mon fils, je resterai
+homme et chrétien... répondit avec fermeté
+le prisonnier.</p>
+
+<p>L'entretien fut long entre les trois amis.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, à l'ouverture de l'audience,
+il n'y avait pas plus de monde que la
+veille, dans la vaste salle, car, la veille, elle
+regorgeait, mais la foule anxieuse débordait
+jusque dans les corridors et sous le vieux
+portique du vieil édifice. Quand le juge fut
+assis dans son fauteuil surmonté, comme d'une
+égide, des armes royales sculptées et dorées,
+les grands jurés rapportèrent «accusation fondée»
+contre Joseph Letellier. Le greffier debout
+se tourna vers le fond de la salle.</p>
+
+<p>--Geôlier, dit-il, faites mettre Joseph Letellier
+à la barre.</p>
+
+<p>Un mouvement onduleux agita la salle, et
+tous les regards se tournèrent vers le prisonnier
+qui parut entre deux sergents de police.
+Letellier était ferme sans forfanterie et résigné
+sans faiblesse. Personne ne put lire ce qui se
+passait dans son esprit; personne ne put voir
+sur son front la pâleur de la crainte ni les défis
+de la jactance.... Le shérif mit devant la cour
+la liste des jurés, et le greffier procéda à l'appel
+en ces termes:</p>
+
+<p>--Vous qui êtes sur la liste des jurés pour
+décider l'issue jointe entre notre Souveraine
+Dame la Reine et le prisonnier à la barre, répondez
+à vos noms, sous les peines de droit.</p>
+
+<p>Ensuite il s'adressa à l'accusé et lui dit:</p>
+
+<p>«Les personnes dont vous allez maintenant
+entendre appeler les noms, sont celles qui
+vont décider entre Notre Souveraine Dame la
+Reine et vous, de votre vie et de votre mort. Si
+donc vous voulez les récuser ou aucune d'elles,
+vous devez les récuser lorsqu'elles s'avanceront
+pour prendre le livre et être assermentées, et
+avant qu'elles soient assermentées, et vous
+serez écouté.</p>
+
+<p>Les jurés furent appelés. Le prisonnier pouvait
+en récuser trente-cinq, attendu que l'accusation
+était capitale, il n'en récusa qu'un
+seul dont l'intelligence lui parut réellement
+trop limitée. Alors le greffier leur administra
+le serment suivant:</p>
+
+<p>--«Vous examinerez bien et fidèlement et
+ferez un vrai rapport entre notre Souveraine
+Dame la reine et le prisonnier à la barre que
+vous avez maintenant sous votre charge, et
+donnerez un verdict exact suivant la preuve;
+ainsi que Dieu vous aide.» Cela fait, et les douze
+jurés assermentés, il dit à l'huissier de la cour:
+Comptez les jurés. Celui-ci, après les avoir
+comptés leur dit:--«Vous, douze hommes,
+demeurez ensemble et écoutez la preuve qui
+va vous être soumise.» Après cela le crieur
+fit la proclamation suivante:</p>
+
+<p>--«Si quelqu'un peut informer les juges de
+notre Dame la reine, le procureur de la
+Reine, dans l'enquête qui va se faire entre
+notre Souveraine Dame la reine et le prisonnier
+à la barre, de quelque trahison, meurtre,
+félonie ou «<i>misdemeanor</i>» par lui commis, qu'il
+s'avance, et il sera écouté: le prisonnier est à
+la barre pour subir son procès: que toutes les
+personnes obligées par cautionnement ou
+reconnaissance de donner leur témoignage
+contre le prisonnier à la barre, s'avancent pour
+donner leur témoignage; sinon, elles forfairont
+leurs dites reconnaissances.»</p>
+
+<p>Le greffier alors se leva et appelant le
+prisonnier lui dit:</p>
+
+<p>--«Joseph Letellier, levez la main. Prisonnier,
+regardez les jurés, jurés regardez, le
+prisonnier, vous qui êtes assermentés, et écoutez
+l'accusation portée contre lui: Québec, à savoir:
+Les jurés de notre Dame la reine déclarent, sur
+leur serment, que Joseph Letellier, de la paroisse
+de Lotbinière, cultivateur, dans le comté
+de Lotbinière, n'ayant point la crainte de Dieu,
+mais obéissant aux inspirations du démon, a,
+le 24 septembre 1851, dans la quatorzième
+année du règne de Notre Souveraine Dame
+Victoria, par violence et avec un bâton, dans
+la paroisse susdite, dans le susdit comté, commis
+félonieusement avec malice et préméditation,
+un meurtre sur la personne d'Aglaé
+Larose, contre la paix de Dieu et de notre
+Dame la Reine, sa couronne et sa dignité. A
+cette accusation il a plaidé non coupable et
+s'en est rapporté à la décision de Dieu et de
+son pays que vous représentez. Votre devoir
+est donc de vous enquérir s'il est coupable ou
+non du crime de félonie dont il est accusé.
+Ecoutez maintenant les témoignages.</p>
+
+<p>Pendant cette procédure empreinte d'une
+triste solennité, et presque lugubre comme les
+préludes de l'échafaud, une sensation pénible
+oppressa bien des âmes dans cette foule compacte
+qui voulait voir comment un accusé
+arrive à être convaincu et un crime, puni, par
+la prudence et la sagesse des lois. L'avocat de
+la Couronne s'adressant aux petits jurés, leur
+fit avec un soin méticuleux le récit du meurtre
+commis il y avait vingt ans, par le prisonnier
+à la barre, et l'audition des témoins commença.
+Picounoc, c'est-à-dire Pierre-Enoch St-Pierre
+entra dans la «boîte» et jura, sur les Saints-Evangiles,
+de dire la vérité, toute la vérité et
+rien que la vérité. A sa vue, il y eut un long
+chuchotement dans l'auditoire.</p>
+
+<p>--Silence! cria l'huissier.</p>
+
+<p>Picounoc fit un suprême effort pour retenir
+son audace qui tombait, et paraître tout à fait
+rassuré. Les yeux de la foule qui venaient de
+se fixer sur lui le brûlaient. Il courba la tête
+comme pour se recueillir. Il déclina son nom
+et ses prénoms.</p>
+
+<p>--Vous connaissez l'accusé à la barre? demanda
+l'avocat de la Couronne.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, c'est Joseph Letellier.</p>
+
+<p>--Vous connaissiez mieux encore Aglaé
+Larose sa victime?</p>
+
+<p>--Aglaé Larose était ma femme bien-aimée,
+répondit le témoin, en poussant un soupir.</p>
+
+<p>--Voulez-vous raconter à la Cour ce qui
+s'est passé dans la soirée du 24 septembre 1851,
+en rapport avec la cause actuelle.</p>
+
+<p>--Il y a déjà longtemps, reprit Picounoc en
+relevant hypocritement un visage attristé, il y
+a déjà longtemps que cette soirée fatale est
+passée, mais je m'en souviendrai toujours. On
+m'avait dit que Letellier aimait ma femme;
+elle-même m'avoua qu'il la poursuivait de ses
+assiduités, et la menaçait même de sa vengeance
+si elle demeurait toujours aussi insensible.
+J'avertis Letellier, en ami--car nous
+étions intimes--de respecter ma femme. Il me
+répliqua que ce qu'il avait dit à Aglaé n'était
+que du badinage. La chose en demeura là pendant
+quelque temps. Je surveillai les démarches
+et les regards de l'accusé, et je m'aperçus
+bien qu'il n'avait pas renoncé à ses coupables espérances.
+Mais j'étais sans inquiétude, car
+la vertu d'Aglaé m'était connue. Cependant
+Aglaé paraissait triste depuis quelques jours.
+A la remarque que je lui fis à ce sujet, elle se
+mit à pleurer, se jeta dans mes bras et me dit:
+j'ai peur de Djos--c'est ainsi qu'on appelait
+Joseph Letellier--il a juré qu'il me tuerait....
+Je la consolai de mon mieux et lui répondis
+que ses craintes étaient vaines... que Djos
+n'était ni si méchant, ni si amoureux d'elle
+qu'elle le pensait.... Cela se passait sept ou
+huit jours avant la fête de l'église. La veille
+de la fête de l'église, au soir, ma femme me
+demanda d'aller avec elle au jardin pour
+cueillir des pommes. Nous partîmes tous les
+deux, laissant, pour cinq minutes, notre petite
+fille seule dans son berceau. Rendus au jardin,
+nous nous dirigeâmes vers le meilleur pommier,
+et j'en secouai les branches pour faire tomber
+les pommes les plus mûres. Ma femme se mit à
+genoux à terre pour les ramasser à mesure que
+j'agitais l'arbre. Pendant qu'elle était ainsi
+penchée, et que j'étais occupé à secouer le
+pommier, l'accusé s'avança, un rondin à la
+main. Je ne le vis qu'au moment où, le bras
+levé, il abattait son bâton sur la tête de ma
+pauvre femme.... Je poussai un cri, mais il
+était trop tard. Je reconnus bien Letellier; je
+l'appelai par son nom, mais il était loin déjà.
+Je me précipitai au secours de ma femme;
+elle n'avait plus besoin de secours, elle était
+morte. Le bâton lui avait fracassé le crâne.</p>
+
+<p>Ce récit court, succinct et net, gagna à Picounoc
+les sympathies générales de l'assemblée,
+et des regards de haine se dirigèrent
+dès lors vers l'accusé. Mais ce n'était pas
+tout, il fallait répondre aux transquestions, et
+les transquestions sont des écueils où viennent
+souvent faire naufrage la fourberie et la mauvaise
+foi.</p>
+
+<p>--Vous avez dit, commença Victor, qu'on
+vous avait informé des empressements de l'accusé
+auprès de la défunte, nommez donc
+quelqu'un de ceux qui alors vous ont donné
+ces renseignements.</p>
+
+<p>--Plusieurs le disaient; mais je ne me souviens
+pas des noms de ces personnes.</p>
+
+<p>--Comment avez-vous pu oublier leurs
+noms vous qui vous souvenez si bien de ce qu'elles
+vous ont dit alors?...</p>
+
+<p>--Ce n'est pas de ma faute, si je n'ai pas la
+mémoire des noms....</p>
+
+<p>--Quelle heure était-il quand vous êtes allés
+au jardin, vous et la défunte?</p>
+
+<p>--Environ neuf heures du soir.</p>
+
+<p>--Et quand le meurtre a eu lieu?</p>
+
+<p>--Environ une vingtaine de minutes plus
+tard.</p>
+
+<p>--Faisait-il noir?</p>
+
+<p>--Oui, passablement.</p>
+
+<p>--S'il faisait noir, comment avez vous pu
+reconnaître l'accusé?</p>
+
+<p>--Nous avions un fanal.</p>
+
+<p>--Comment était ce fanal?</p>
+
+<p>--De fer-blanc percé à jour.</p>
+
+<p>--Qu'est-il devenu?</p>
+
+<p>--Il m'a été volé ce soir-là, car je ne l'ai jamais
+revu depuis.</p>
+
+<p>--Le reconnaîtriez-vous si vous le voyiez?</p>
+
+<p>--Je le pense.</p>
+
+<p>--Est-ce lui, ce fanal? Et l'avocat montra
+au témoin le fanal trouvé par l'ex-élève....</p>
+
+<p>--Picounoc le prit, l'examina attentivement
+comme on fait d'une connaissance, et répondit:</p>
+
+<p>--C'est lui, on c'en est un pareil: mais il
+n'était pas attaché comme ça par une lisière
+de papier.</p>
+
+<p>--A-t-il été longtemps allumé?</p>
+
+<p>--Pas bien longtemps, dix ou quinze minutes
+peut-être, je ne me rappelle pas au juste.</p>
+
+<p>--L'aviez-vous allumé avant de sortir de la
+maison?</p>
+
+<p>--Oui, du moins je le crois.</p>
+
+<p>--Maintenant dites à la cour, s'il vous plaît,
+comment était habillée votre femme ce soir-là.</p>
+
+<p>--Je ne m'en souviens plus.</p>
+
+<p>--Avait-elle un châle sur ses épaules?</p>
+
+<p>--Non.</p>
+
+<p>--Vous veniez de lui acheter un châle de
+soie?</p>
+
+<p>--Je ne me souviens pas de cela.</p>
+
+<p>--Comment pouvez-vous dire qu'elle apportait
+pas un châle, si vous ne vous souvenez
+plus comment elle était habillée?</p>
+
+<p>--Je ne me souviens plus quelle robe elle
+portait.</p>
+
+<p>--Et vous jurez qu'elle n'avait pas de châle?</p>
+
+<p>--Je le jure.</p>
+
+<p>--Avait-elle un chapeau?</p>
+
+<p>--Non.</p>
+
+<p>--Ne lui avez-vous pas recommandé de se
+couvrir la tête de son châle, à cause du
+serein?</p>
+
+<p>--Non, puisqu'elle n'avait point de châle.</p>
+
+<p>--Vous deviez épouser prochainement Madame
+Letellier qui se croyait veuve?</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Vous l'aimiez depuis longtemps?</p>
+
+<p>--C'est possible.</p>
+
+<p>--Vous avez voulu lui faire la cour moins
+d'un an après la mort de votre femme?</p>
+
+<p>--Je ne me rappelle pas au juste....</p>
+
+<p>--Vous l'aimiez avant qu'elle fut... ou se
+crut libre?</p>
+
+<p>--Comme on en aime bien d'autres?</p>
+
+<p>--Vous l'aimiez quand vous vous êtes marie
+avec Aglaé Larose?</p>
+
+<p>--Qui vous l'a dit?</p>
+
+<p>--Je vous le demande.</p>
+
+<p>--Je n'ai pas remarqué le jour où j'ai commencé
+à l'aimer.</p>
+
+<p>--N'avez-vous pas souvent dit à l'accusé...
+Djos, ta femme est légère... ou Djos, défie
+toi de ta femme? ou quelque chose comme
+cela?</p>
+
+<p>--Je ne pense pas....</p>
+
+<p>--Ne lui avez-vous pas dit que vous vous
+feriez aimer de sa femme, si vous le vouliez?</p>
+
+<p>--Je ne lui ai jamais parlé de cela.</p>
+
+<p>--Vous le jurez?</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Savez-vous où l'accusé avait pris le bâton
+dont il s'est servi?</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>--N'y avait-il pas des rondins près de la
+clôture de votre jardin?</p>
+
+<p>--C'est possible.</p>
+
+<p>--Pourquoi ces rondins se trouvaient-ils là?</p>
+
+<p>--Je ne m'en souviens pas, assurément.</p>
+
+<p>--Aviez-vous coutume de corder du bois en
+cet endroit?</p>
+
+<p>--J'en ai mis quelquefois....</p>
+
+<p>--Vous avez écrit à M. Chèvrefils le jour de
+la mort de Geneviève?</p>
+
+<p>--C'est possible.</p>
+
+<p>--Et vous avez envoyé Geneviève porter
+votre lettre?</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Au nom de qui écriviez-vous?</p>
+
+<p>--En mon nom, je suppose.... C'est-à-dire,
+c'est ma fille....</p>
+
+<p>--Entendons-nous. Est-ce vous ou votre
+fille qui avez écrit?</p>
+
+<p>--C'est ma fille....</p>
+
+<p>--Alors, ce n'est pas vous?</p>
+
+<p>--Elle écrivait en mon nom.</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Par rapport à son prochain mariage...
+de sorte que je puis dire aussi bien que c'est
+elle qui envoyait cette lettre.</p>
+
+<p>--Combien de pages a-t-elle écrites?</p>
+
+<p>--Je ne saurais le dire, je ne les ai pas
+comptées.</p>
+
+<p>--Deux, trois, quatre?</p>
+
+<p>--Pas si vite....</p>
+
+<p>--Une page?</p>
+
+<p>--Plus ou moins.</p>
+
+<p>--A-t-elle signé son nom ou le vôtre?</p>
+
+<p>--Le mien... le sien!... Je n'en sais rien,
+je ne sais pas lire.</p>
+
+<p>--Et vous savez mentir! grommela Victor.
+C'est bien; vous pouvez vous retirer.</p>
+
+<p>Picounoc poussa un soupir de soulagement.
+Il promena son regard dans la salle et toutes
+les figures parurent lui sourire. Charlot Grismouche
+fut appelé et assermenté.</p>
+
+<p>--Vous connaissez le prisonnier à la barre?
+demanda l'avocat de la couronne.</p>
+
+<p>--Oui, répondit-il, je l'ai vu à Montréal, il y
+a un mois à peu près. Nous avons soupé et
+passé une partie de la nuit ensemble à l'hôtel.</p>
+
+<p>--Vous a-t-il parlé de l'affaire du 24 septembre
+1851?</p>
+
+<p>--Nous avions sablé quelques coups ensemble
+et nous avions la langue déliée; nous nous
+vantâmes d'avoir fait quelques bons coups
+dans notre vie. Il dit, lui, qu'il en avait fait
+un, il y a une vingtaine d'années, et qu'il
+l'avait bien regretté, parce que cela l'avait
+obligé de fuir et de se faire passer pour mort.
+Sollicité par nos questions il avoua qu'il avait
+tué une femme qu'il aimait beaucoup: Ne
+parlez de rien, ajouta-t-il, j'espère que l'affaire
+est oubliée et qu'on me laissera en paix.</p>
+
+<p><i>Transquestionné</i>, il dit que la femme à laquelle
+l'accusé avait fait allusion se nommait
+Aglaé. La <i>transquestion</i> tournait contre l'accusé.
+Le témoignage de Robert Picouille fut
+le même que celui de son ami. Les deux
+rusés compères s'étaient fort bien entendus. La
+Couronne fit entendre plusieurs autres témoins
+pour faire éclater les vertus civiques et les
+qualités du citoyen Picounoc. L'un d'eux
+poussa la bonne volonté jusqu'à déclarer qu'il
+était grandement question de l'élire marguillier
+à la Noël prochaine. D'autres vinrent
+déclarer qu'ils avaient entendu dire que l'accusé
+aimait Aglaé la femme de Picounoc;
+mais aucun ne put, toutefois, citer un seul fait
+à l'appui de ces on-dit. D'après tous ces témoignages
+explicites et formels, il était difficile
+de croire à l'innocence de l'accusé. Aussi,
+malgré son apparence honnête et paisible,
+commença-t-il à perdre les sympathies du
+publique. Pendant les dépositions des témoins
+il fronça souvent les sourcils, comme
+un homme qui sent la colère bouillonner au
+fond de son âme: il sourit aussi par fois, mais
+avec amertume. La défense fit comparaître
+ses témoins à son tour.</p>
+
+<p>L'ex-élève fut entendu le premier.</p>
+
+<p>--L'accusateur et l'accusé sont mes amis du
+jeune âge, dit-il.</p>
+
+<p>--Il n'y a pas d'accusateur, reprit le juge,
+M. St. Pierre n'est que témoin, et la cause est
+celle de la Couronne.</p>
+
+<p>--Monsieur Pierre-Enoch Saint-Pierre, répliqua
+l'ex-élève, a été maudit de son père,
+qui avait été maudit du sien aussi lui.</p>
+
+<p>--On ne vous demande pas de faire la biographie
+de M. Saint-Pierre ou de ses aïeux,
+observa l'avocat de la couronne, parlez de la
+cause....</p>
+
+<p>--Pardon, mon savant confrère, reprit Victor,
+mais il est nécessaire de bien connaître
+un homme pour bien comprendre ce qu'il peut
+faire....</p>
+
+<p>L'ex-élève continua:</p>
+
+<p>--C'est en ma présence que Picounoc--pardon!
+que M. Saint-Pierre....</p>
+
+<p>On se mit à rire, mais le formidable "Silence!"
+éclata derechef.</p>
+
+<p>--C'est en ma présence, reprit l'ex-élève,
+que Saint-Pierre a été maudit de son père,
+il y a vingt-deux ans de cela. Plus tard
+un peu je le rencontrai; il me dit qu'il se mariait
+et qu'il n'aimait pas sa fiancée, mais qu'il
+se laissait faire parce qu'elle possédait une belle
+propriété. Je le blâmai. Il répliqua: Tiens!
+je n'ai pas de secret pour toi! j'ai aimé, j'aime
+et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la
+connais, c'est Noémie. Elle est la femme d'un
+autre. Eh bien! puisque de ce côté le bonheur
+m'est ravi, je n'estime plus les femmes
+que d'après leur dot, et je voudrais devenir
+veuf tous les ans pour me remarier toujours
+avec des filles avantageuses.</p>
+
+<p>--Si tu parlais sérieusement, que je lui répliquai,
+j'irais de ce pas avertir ta fiancée: Je
+suis sérieux, qu'il me répond, je suis un maudit
+et le fils d'un maudit, donc il faut que je fasse
+mon oeuvre.</p>
+
+<p>Ces premières paroles du témoin à décharge
+bouleversèrent profondément la salle toute
+entière, et les idées les plus opposées jaillirent
+tout à coup de partout: Quel est le monstre?
+quel est le martyre? est-ce l'accusé? est-ce
+l'accusateur? se demandait-on avec effroi. Et
+l'on cherchait à deviner, sur les traits impassibles
+de Letellier et sur la figure hypocrite
+de Picounoc, le secret de ce mystère.</p>
+
+<p>L'ex-élève continua: Je prévins la défunte,
+et j'avertis aussi l'accusé, car de ce moment je
+perdis toute confiance en Picounoc,--pardon!
+en Saint-Pierre--mais ni Aglaé Larose, ni
+Joseph Letellier ne s'occupèrent de mes avis.
+Je partis pour l'ouest quelque temps après le
+meurtre d'Aglaé. Je savais bien que Letellier
+était accusé de ce meurtre; mais j'ai toujours
+pensé qu'il y avait une ruse en cette affaire, et
+quoique ne m'expliquant pas la fuite ou la mort
+de Djos Letellier je ne le croyais pas coupable.
+Un jour, il y a trois mois de cela environ, nous
+étions réunis, sauvages et trappeurs, dans une
+petite chapelle, au fort Providence, sur le lac
+des Esclaves. Le grand-trappeur arriva. Nous
+le connaissions tous comme chasseur et l'aimions
+beaucoup, mais nous ne savions ni son
+nom véritable, ni d'où il venait. Jamais il
+n'avait voulu desserrer les dents à ce sujet.
+Ce grand-trappeur d'alors, c'est l'accusé d'aujourd'hui.
+Moi je me mets à parler de Lotbinière,
+à propos du vieux chef des Couteaux-jaunes,
+le Hibou-blanc, qui venait de se trahir
+et de s'avouer Canadien renégat, autrefois
+instituteur. Ce misérable s'appelait
+Racette de son vrai nom, et il avait bien maltraité,
+quand il faisait l'école, mon ami Djos
+Letellier. Là dessus je chante pouille au
+vieux renégat, et je ne sais comment, mais
+j'arrive à dire: Pauvre Djos! s'il n'avait pas
+eu tant d'ennemis, il serait encore heureux,
+son enfant ne serait pas orphelin--tous les
+yeux se braquèrent sur le jeune avocat--et sa
+femme ne serait pas veuve, sa femme ne serait
+pas veuve, remarquez bien cela!</p>
+
+<p>--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur
+qui pleurait.</p>
+
+<p>--Et oui, depuis vingt ans.</p>
+
+<p>--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant
+la tête, Djos a tué sa femme dans un moment
+de folle jalousie.</p>
+
+<p>--Il ne l'a pas tuée puisque je l'ai vue il y a
+cinq ans, que je riposte; c'est la femme de
+Picounoc qu'il a tuée!...</p>
+
+<p>--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur
+en tombant à genoux.</p>
+
+<p>--Le missionnaire lui demande ce qu'il a. Il
+pleurait comme une Madelaine, et criait:
+Noémie! Noémie, pardon!... ah! je n'ai pas
+tué ma femme!... mon Dieu, soyez béni!...</p>
+
+<p>--Toutes ces choses me sont bien restées dans
+la tête, allez! ça m'a fait assez d'impression.
+Et tout le monde pleurait dans la chapelle....</p>
+
+<p>Et dans la cour aussi, pendant cette rapide
+et pittoresque esquisse du témoin, bien des
+gens s'essuyaient furtivement les yeux.</p>
+
+<p>--Voilà, votre honneur, une lettre du missionnaire
+du fort Providence qui confirme le
+récit du témoin, dit le jeune avocat, et il déposa
+sur la table, parmi d'autres documents, la
+lettre que le juge fit lire de suite.</p>
+
+<p>--Alors poursuivit l'ex-élève, je revins de
+suite au pays avec le grand-trappeur, pour
+éclaircir cette triste et inexplicable affaire.
+Comme je l'ai dit, dans mon témoignage, hier,
+j'ai fait croire à Picounoc que Geneviève la
+folle pourrait peut-être nous être plus utile
+qu'il ne le croyait. Et Geneviève a été empoisonnée
+quelques jours après. Dans son délire
+elle a parlé de fanal, de chandelle et de cheminée....
+J'ai compris que cela avait rapport
+au meurtre d'Aglaé, et je me suis mis à chercher.
+J'ai fouillé partout. A la fin, derrière
+la cheminée du hangar de Picou... pardon!
+de M. Saint-Pierre, j'ai trouvé le fanal que
+voici. Je ne sais pas ce qu'il va dire, par
+exemple, ce fanal....</p>
+
+<p>La cour éclata de rire malgré la solennité
+de la circonstance.</p>
+
+<p><i>Transquestionné.</i>--L'accusé a avoué, en
+votre présence, qu'il a tué Aglaé Larose, la
+femme de Saint-Pierre?</p>
+
+<p>--Pour ça, oui! mais il croyait avoir tué sa
+propre femme, comprenons-nous. Il pensait
+l'avoir surprise dans les bras de Picounoc....</p>
+
+<p>--Qui a conseillé à l'accusé de revenir au
+pays?</p>
+
+<p>--Personne. Il s'est dit comme ça: Puisque
+c'est la femme de Picounoc que j'ai tuée, j'ai
+été le jouet et l'instrument d'un grand scélérat;
+allons à la grâce de Dieu: il faut que la
+clarté se fasse.... Et nous sommes partis
+tous deux.</p>
+
+<p>La fortune inconstante allait tourner encore,
+et l'accusé apparaissait déjà, aux yeux de plusieurs,
+avec l'auréole du martyre. Madame
+Letellier fut appelée. Elle parut vêtue de
+noir et voilée; mais, pour rendre témoignage,
+elle rejeta en arrière les replis de deuil de son
+grand voile, et sa douce figure fit entrer la
+compassion dans les coeurs. Victor laissa à
+son adjoint la tâche délicate d'interroger
+Noémie.</p>
+
+<p>--Je suis la femme de l'accusée, dit-elle
+d'une voix émue.</p>
+
+<p>--Après une année de bonheur, Madame,
+votre mari ne vous a-t-il pas rendue malheureuse
+en se laissant aller à la jalousie.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur... sans que je puisse deviner
+pourquoi, il est devenu jaloux....</p>
+
+<p>--Et il se montrait violent, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Que mon savant confrère veuille bien
+donner une autre tournure à ses questions, et
+ne pas provoquer ainsi la réponse qu'il désire,
+observa l'avocat de la couronne.</p>
+
+<p>--Se montrait-il violent? repartit l'avocat
+de l'accusé.</p>
+
+<p>--Très-violent.</p>
+
+<p>--Sortait-il souvent?</p>
+
+<p>--Pour ses travaux seulement.</p>
+
+<p>--Avait-il des amis bien intimes?</p>
+
+<p>--M. Saint-Pierre était son plus intime ami.</p>
+
+<p>--Avez-vous connaissance qu'on l'ait averti
+de se défier de son ami?</p>
+
+<p>--M. Paul Hamel l'en a averti en ma présence....</p>
+
+<p>--Et votre mari a-t-il profité de cet avertissement?</p>
+
+<p>--Il a répondu à Paul Hamel que c'était
+probablement le dépit qui le faisait parler
+ainsi, parce qu'il ne pouvait pas avoir en mariage
+Emmélie la soeur de Saint-Pierre.</p>
+
+<p>--Vous aperceviez-vous alors que M. Saint-Pierre
+vous aimait?</p>
+
+<p>--Cela ne me venait pas à l'idée: mais plus
+tard, lorsqu'il me demanda en mariage, il
+m'avoua qu'il m'aimait depuis le jour où il
+m'avait vue pour la première fois.</p>
+
+<p>--Depuis combien de temps sa femme était-elle
+morte quand il vous rechercha en mariage?</p>
+
+<p>--Depuis six mois.</p>
+
+<p>--Et combien de temps avez-vous pris à
+vous décider à l'épouser?</p>
+
+<p>--Vingt ans.</p>
+
+<p>Il y eut un murmure approbateur dans la
+salle.</p>
+
+<p>--Où étiez-vous le soir du meurtre?</p>
+
+<p>--A l'église.</p>
+
+<p>--Savez-vous comment le meurtre a eu lieu?</p>
+
+<p>--Oui... mon mari m'a tout expliqué.</p>
+
+<p>--Racontez fidèlement, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>Le silence, déjà profond, se fit encore plus
+absolu; chacun retenait son souffle pour ne
+rien perdre de ce récit nouveau.</p>
+
+<p>--Ce fut Saint-Pierre qui alluma la jalousie
+dans le coeur de mon mari, en lui disant, à
+chaque instant, que j'étais légère et oublieuse
+de mes devoirs. D'abord, mon mari n'en crut
+rien; mais il m'observa davantage et interpréta
+mal mes actions les plus innocentes. Il
+devint véritablement jaloux sans que j'eusse
+la plus légère faute à me reprocher, Dieu le sait.
+Quand Saint-Pierre le jugea assez prévenu, il
+lui jura que je serais à lui-même Saint-Pierre
+quand il le voudrait, et, la veille de la
+fête de l'église, quand je fus partie pour aller
+à confesse, il vint de nouveau trouver mon
+mari et lui dit: Rends-toi ce soir, vers neuf
+heures, dans mon jardin, et cache-toi bien, tu
+verras si je suis un menteur. Mon mari répliqua:
+Ma femme est à l'église.--C'est pour
+mieux te tromper, répondit Saint Pierre.--Elle
+n'aurait pas mis, pour aller courir dans les
+jardins, le beau châle que je lui ai acheté dernièrement,
+observa mon mari.--Pour aller
+au rendez-vous, on ne se fait jamais trop belle,
+reprit Saint-Pierre. Mon mari, tout bouleversé,
+se rendit dans le jardin, il prit un
+rondin sur un tas de bois que Saint-Pierre
+lui avait montré, comme par hasard, un peu
+auparavant, et se cacha sous les arbres. L'obscurité
+se répandit. Alors il entendit venir
+quelqu'un, et vit deux personnes s'avancer
+vers la barrière. Quand elles furent entrées, il
+entendit Saint-Pierre s'écrier: je t'aime!...
+et la femme qui l'accompagnait poussa un
+soupir. Au bout d'un instant Saint-Pierre
+dit: Asseyons-nous ici, ma douce Noémie--comme
+s'il m'eut parlé--puis, il ajouta d'autres
+paroles encore... et embrassa sa femme....
+Il fit brûler une allumette exprès pour se faire
+voir. Alors mon mari qui se tenait tout près,
+un bâton à la main, aperçut une femme, la
+tête penchée sur l'épaule de Saint Pierre, et
+enveloppée presqu'entièrement dans un châle
+absolument pareil au mien. Il fut trompé par
+ce vêtement; il crut que j'étais infidèle, et il
+voulut me tuer... et il aurait eu raison, si....
+Mais, épuisée par ce long effort, Madame
+Letellier s'affaissa tout à coup et fondit en larmes.
+On lui apporta un peu de vin et d'eau,
+et, quand elle se fut remise, on continua à recevoir
+son témoignage. Picounoc apparaissait
+déjà comme le plus rusé des monstres.</p>
+
+<p>--Vous avez eu dernièrement la visite
+d'une dame Gagnon?</p>
+
+<p>--Oui, monsieur.</p>
+
+<p>--Voulez-vous raconter à la cour ce qui
+s'est dit alors au sujet du châle de la défunte?</p>
+
+<p>--Mon fils disait: Il y a quelque chose
+cependant qui va embarrasser Picounoc, et
+qu'il expliquera difficilement: c'est le châle.</p>
+
+<p>--Madame Gagnon parut surprise un peu:
+Est-ce qu'il l'a détruit ce châle? demanda
+mon fils.--Je n'en sais rien, répondit-elle.--Ensuite
+elle se reprit: Il ne m'en a jamais
+parlé, ajouta-t-elle: Mon fils se leva vivement,
+ouvrit ma commode:--Il ne l'a pas détruit,
+Madame, le voici, dit-il, et il déplia le châle
+que j'avais pris pour aller à l'église, le soir du
+meurtre.... Madame Gagnon demeura un
+instant sans parler, puis elle dit en balbutiant:
+N'est-ce pas celui de votre mère?</p>
+
+<p>--Etiez-vous l'amie de la défunte Aglaé?</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Vous a-t-elle jamais dit que votre mari
+l'importunait de ses assiduités?</p>
+
+<p>--Jamais. Elle m'a dit que c'était une
+fausse rumeur que des méchantes langues
+faisaient courir.</p>
+
+<p><i>Transquestionnée.</i>--Savez-vous, madame,
+si la défunte avait un châle semblable au
+vôtre?</p>
+
+<p>--Je ne lui en ai jamais vu.</p>
+
+<p>--Avez-vous entendu dire qu'elle en eut
+un?</p>
+
+<p>--Jamais....</p>
+
+<p>--Si elle en avait eu un, croyez-vous que vous
+ou les voisines en eussiez pris connaissance de
+quelque façon?</p>
+
+<p>--Si ce châle devait servir à induire mon
+mari en erreur, il a dû être tenu caché.</p>
+
+<p>--C'est tout, Madame, vous pouvez vous
+retirer.</p>
+
+<p>Le médecin Noël Dubois fut cité à son tour.
+Il dit qu'un jour, pendant que penché sur le
+berceau de l'enfant du prisonnier, il regardait,
+en causant avec la mère, la petite créature, le
+prisonnier entra subitement, et, se montrant
+animé de la plus sotte jalousie, l'accabla d'injures
+et l'appela séducteur de femme. Il dit
+aussi que l'accusé passait pour bien jaloux....</p>
+
+<p>Madame Gagnon comparut. Elle arriva
+escortée de deux hommes de police, car elle
+était prisonnière depuis la veille. Elle regarda
+l'assistance d'une façon suppliante, car elle
+n'avait encore rien perdu de son hypocrisie.
+Vieille, laide, rousse et l'air bégueule, elle ne
+pouvait compter que sur son mérite pour
+s'attirer les coeurs.</p>
+
+<p>--Votre nom, madame? demanda Victor.</p>
+
+<p>--Eugénie Laroche, femme Gagnon, monsieur.</p>
+
+<p>--Eugénie Laroche? répéta Victor en la
+regardant fixement.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, reprit la vieille, est-ce que
+mon nom ne vous va pas?</p>
+
+<p>On se mit à rire, et l'huissier imposa son
+éternel "silence!"</p>
+
+<p>--Depuis quand êtes-vous dans la paroisse
+de Lotbinière?</p>
+
+<p>--Depuis un mois et demi environ.</p>
+
+<p>--Vous avez été chez Madame Letellier, il
+y a quelques jours, pourquoi?</p>
+
+<p>--Pour la consoler de ses peines....</p>
+
+<p>--Vous avez regardé un châle assez joli et
+bien conservé que l'on vous a montré alors?</p>
+
+<p>--Oui....</p>
+
+<p>--Et qu'avez-vous dit?</p>
+
+<p>--Je ne me rappelle pas d'avoir fait des
+remarques.</p>
+
+<p>--N'avez-vous pas dit que ce châle appartenait
+à madame Letellier?</p>
+
+<p>--Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>--Comment saviez-vous cela?...</p>
+
+<p>--Parce que... parce que... il sortait de
+sa commode.</p>
+
+<p>--Mais quelqu'un vous affirmait que c'était
+le châle de la défunte, quelle raison aviez-vous
+de dire que c'était celui de madame
+Letellier... répondez! Est-ce parce que les
+deux étaient pareils?</p>
+
+<p>--Probablement....</p>
+
+<p>--Et qui vous a dit que les deux châles
+étaient pareils?</p>
+
+<p>--Personne.</p>
+
+<p>--Vous l'avez deviné?...</p>
+
+<p>La vieille ne voulut plus ajouter un mot.
+De guerre lasse on dut l'éloigner. Plusieurs
+témoins vinrent déclarer que Letellier s'était
+presque tout à coup montré terriblement jaloux.
+Puis vint Angèle Mercier, femme de
+Noé Delorme. Elle déclara que lorsqu'elle
+était enfant, Picounoc la payait pour lui faire
+dire qu'elle portait des billets doux de la part
+de madame Letellier au Docteur et de la part
+du Docteur à madame Letellier, et pour lui
+faire dire aussi à Joseph Letellier qu'il allait,
+lui Picounoc, en cachette voir Noémie; que
+tout cela était faux....</p>
+
+<p>La malice hypocrite de Picounoc se dessinait
+peu à peu, mais sûrement. On voyait
+un rayon d'espoir briller sur le front du prisonnier.
+François Bernier, de Ste. Croix,
+suivit. Il dit que le soir du meurtre de la
+femme de Saint-Pierre, il avait ramassé un
+fanal, dans le jardin, et qu'il l'avait donné à
+Geneviève, une espèce de folle qui demeurait
+la plupart du temps dans le voisinage. C'est
+tout ce qu'il savait. Vint ensuite le tour de
+la petite José Antoine--Héloïse Hamel--qui
+était gardienne chez Letellier, le soir da
+meurtre, pendant l'absence de Noémie.</p>
+
+<p>--Vous étiez gardienne chez Letellier, le
+soir du meurtre?</p>
+
+<p>--Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>--Quel âge aviez-vous alors?</p>
+
+<p>--J'avais douze ans, Monsieur.</p>
+
+<p>--Que s'est il passé alors?</p>
+
+<p>--Madame Letellier m'avait demandé pour
+avoir soin de son enfant, pendant qu'elle irait
+à confesse. Je berçais le petit sur mes genoux--Plusieurs
+sourirent en regardant le
+petit qui était maintenant le beau grand
+garçon qu'on appelait M. l'avocat Victor--Je
+berçais le petit sur mes genoux, continua
+le témoin. Tout à coup, vers neuf heures ou
+neuf heures et demie, M. Letellier entre. Il
+était affreusement changé. Il s'approche de
+l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans
+ses bras, l'embrasse plusieurs fois, et me le
+rend en disant: Aies-en bien soin... car il n'a
+plus de mère!</p>
+
+<p>--Sa mère est allée à confesse, que je réponds,
+il la verra demain.</p>
+
+<p>--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, qu'il
+dit d'une voix à faire peur,... et moi, qu'il
+ajoute, vous ne me reverrez jamais.... Et il
+sortit pour ne plus revenir. J'avais peur. J'ai
+couru avertir le monde.</p>
+
+<p>Le témoignage naïf et concluant de la petite
+gardienne fut corroboré par ceux à qui en
+effet, le soir du meurtre, elle alla annoncer la
+nouvelle de la mort de Madame Letellier.</p>
+
+<p>Le marchand bossu de Ste. Emmélie, prisonnier
+aussi lui, fut questionné à son tour.</p>
+
+<p>--Geneviève, la pauvre folle morte l'autre
+jour, vous a porté une lettre le jour de sa
+mort, demanda le jeune avocat.</p>
+
+<p>--Oui, Monsieur?</p>
+
+<p>--De la part de qui?</p>
+
+<p>--De la part de M. Letellier.</p>
+
+<p>--Pouvez-vous dire à quel sujet cette lettre
+était écrite....</p>
+
+<p>--Non, Monsieur....</p>
+
+<p>--Pouvez-vous dire combien de pages d'écriture
+elle renfermait?</p>
+
+<p>--Je n'ai pas remarqué ce détail.</p>
+
+<p>--Vous l'avez lue cette lettre?</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Y avait-il plus d'une page d'écriture?</p>
+
+<p>--Je ne puis le dire.</p>
+
+<p>--Avez-vous cette lettre?</p>
+
+<p>--Peut-être la retrouverai-je.</p>
+
+<p>--Saint-Pierre l'a-t-il signée lui-même?</p>
+
+<p>--Non, puisqu'il ne sait pas écrire.</p>
+
+<p>--C'est une autre personne qui l'a signée
+pour lui?</p>
+
+<p>--Apparemment.</p>
+
+<p>--De son nom?</p>
+
+<p>--Comme de raison.</p>
+
+<p>--Voici, votre honneur, dit le jeune avocat,
+s'adressant au juge, la déposition certifiée de
+Mademoiselle Marguerite Saint-Pierre au sujet
+de cette lettre. Mademoiselle Saint-Pierre est
+malade et n'a pu venir à la cour.</p>
+
+<p>--Mon père m'a dit d'envoyer à M. Chèvrefils,
+par Geneviève, une lettre qui se trouvait
+sur la table dans la salle. Comme j'éprouvais
+quelque répugnance à obéir, mon père ouvrit
+la lettre et, me montrant les quatre pages
+toutes blanches, il me dit: Tu vois que ce
+n'est pas compromettant. Il n'y avait pas un
+mot d'écriture en effet. Je mis mon nom,
+entrelacé avec celui, de Victor, sur le coin
+d'une page, et je remis la lettre à Geneviève
+qui partit pour ne plus revenir....</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><span class="sc">Marguerite Saint-Pierre.</span></p>
+<br>
+<p class="i4">Assermentée devant moi</p>
+<p class="i6"> le 25 octobre 1871.</p>
+<p class="i8"> <span class="sc">Ovide Frenette</span></p>
+<p class="i10"> Juge de paix.</p>
+</div></div>
+
+<p>Pendant la lecture de ce témoignage le
+bossu et Picounoc passèrent par toutes les
+teintes, depuis la pourpre jusqu'à la lividité, et
+par toutes les sensations, depuis la honte
+jusqu'à la rage.</p>
+
+<p>--C'est tout, dit Victor au bossu, vous pouvez
+sortir.</p>
+
+<p>Eusèbe Asselin fut appelé. Le vieillard
+que nous connaissons bien entra dans la boîte
+des témoins.</p>
+
+<p>--Vous teniez hôtel à Montréal dernièrement?</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Avez-vous vu le prisonnier chez vous?</p>
+
+<p>--Non, jamais à ma connaissance.</p>
+
+<p>--Connaissez-vous Charlot Grismouche et
+Robert Picouille, deux des témoins entendus
+en cette cause?</p>
+
+<p>--Je les ai bien connus autrefois.</p>
+
+<p>--Sont-ils parmi les personnes que vous
+voyez ici dans ce groupe?</p>
+
+<p>--Il y a deux hommes qui leur ressemblent,
+mais ils n'ont pas les cheveux de la même
+couleur.</p>
+
+<p>--Allez toucher ces deux hommes que vous
+croyez reconnaître.</p>
+
+<p>--Les voici, dit le vieillard en montrant
+Charlot et Robert; mais je jure que si ces
+deux hommes sont Robert Picouille et Charlot
+Grismouche, ils étaient déguisés quand je
+les ai connus ou ils le sont aujourd'hui.</p>
+
+<p>--Les croiriez-vous sous serment?</p>
+
+<p>--Non.</p>
+
+<p>Les deux compères gagnèrent la porte instinctivement.
+Le jeune avocat fit remarquer
+au juge que ces hommes étaient peut-être
+venus ici déguisés pour tromper le tribunal,
+et qu'il était expédient de vérifier la chose.
+Alors un huissier s'approcha d'eux et s'aperçut
+qu'on effet ils étaient affublés de perruques et
+de fausses barbes.... Ils furent sommés d'enlever
+ces masques. Le vieux Asselin les regarda
+fixement pendant quelques minutes:</p>
+
+<p>--Oh! oh! je vous reconnais, dit-il... Charlot
+Grismouche et Robert Picouille! deux voleurs
+de profession!... Vous n'étiez pas comme cela,
+non plus, cependant, quand vous êtes venus à
+Montréal....</p>
+
+<p>Les vieux scélérats voulurent s'échapper,
+mais ils s'aperçurent que certains hommes de
+police ont le poignet fort. Alors se voyant
+perdus, ils se prirent à rire:</p>
+
+<p>--N'importe, dit Robert, on a passé une longue
+jeunesse....</p>
+
+<p>--Oui, Seigneur! et un beau brin de vieillesse
+aussi, répondit Charlot....</p>
+
+<p>--Vous n'avez pas besoin d'en demander
+davantage au bonhomme Asselin, reprit Robert,
+tout ce que nous avons dit, c'est de la
+blague.</p>
+
+<p>--Et de la belle encore! ajouta Charlot....</p>
+
+<p>--Pourquoi agissiez-vous ainsi demanda le
+juge sévèrement?</p>
+
+<p>--Charlot se frotta le pouce et l'index comme
+un homme qui fait glisser des pièces blanches.</p>
+
+<p>Le juge se leva plein d'indignation....</p>
+
+<p>--Et qui vous a payés? demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Personne encore, dit Robert et c'est perdu
+à ce que je vois....</p>
+
+<p>--Mais qui vous a engagés à venir rendre
+de faux témoignages?</p>
+
+<p>--Le bossu! dit Robert.</p>
+
+<p>--Tais-toi donc, repartit Charlot, pourquoi
+le dire?</p>
+
+<p>--Faut qu'il y passe lui aussi. On a été
+pincé, tant pis!</p>
+
+<p>--Quel est ce bossu, demanda le juge?</p>
+
+<p>--Un bossu riche et laid qui travaille, paraît-il,
+pour le compte de M. Saint-Pierre dont
+il veut épouser la jolie fille, continua Robert.</p>
+
+<p>--C'est le même qui vient de comparaître,
+reprit Victor, et qui a été arrêté en même temps
+que Mme. Gagnon, soupçonné comme
+elle d'avoir empoisonné Geneviève la folle.</p>
+
+<p>--Monsieur Chèvrefils? dit le juge.</p>
+
+<p>--Chèvrefils, c'est un nom de guerre répondit
+Victor, ou plutôt c'est un masque.</p>
+
+<p>Charlot poussa Robert du coude:</p>
+
+<p>Le jeune avocat a éventé la mèche, mon
+vieux... je gage qu'il a eu un tête à tête avec
+Paméla....</p>
+
+<p>--Fini le bossu! fini! répondit Robert. Il
+va danser au bout de la corde....</p>
+
+<p>--Quel est le nom de M. Chèvrefils? demanda
+le juge.</p>
+
+<p>--Son vrai nom? se hâta, de dire Robert,
+car il en a pour tous les besoins....</p>
+
+<p>--Pour la semaine et les dimanches, ajouta
+Charlot.</p>
+
+<p>--Respectez la Cour! cria l'huissier, ou vous
+allez sortir.</p>
+
+<p>--C'est ce que nous voudrions, répliqua
+Charlot. Et tout le monde éclata de rire.</p>
+
+<p>--Quel est le véritable nom de cet homme,
+M. Letellier? demanda de nouveau le juge au
+jeune avocat.</p>
+
+<p>--Clodomir Ferron, votre honneur, voleur,
+échappé du pénitencier et assassin.</p>
+
+<p>Deux voix crièrent à la fois: Ferron! c'étaient
+Picounoc et l'accusé.</p>
+
+<p>Quand l'émoi fut un peu apaisé, l'interrogatoire
+continua.</p>
+
+<p>--Connaissez-vous la femme Gagnon qui
+vient de donner son témoignage devant l'honorable
+cour? demanda Victor à Asselin.</p>
+
+<p>--Oui.</p>
+
+<p>--Est-elle digne de foi?</p>
+
+<p>--Non.</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Parce que c'est une femme d'une conduite
+scandaleuse et... qui vient de se parjurer.</p>
+
+<p>--Comment pouvez-vous dire cela?</p>
+
+<p>--Parce qu'elle a juré se nommer Eugénie
+Laroche, femme Gagnon, et qu'elle se nomme
+Ombéline Racette, et... qu'elle est ma femme?</p>
+
+<p>Le vieillard, honteux, et chagrin d'avoir à
+révéler de pareilles turpitudes, courba la tête,
+et un grand murmure remplit la salle. Le
+juge ordonna d'amener cette femme et de la
+mettre en présence du témoin. Quand elle
+aperçut le vieillard elle recula en faisant un
+geste de menace ou d'effroi:</p>
+
+<p>--Toi ici! dit-elle.</p>
+
+<p>--Pour te confondre, misérable! répondit
+le vieillard d'une voix sourde et terrible.</p>
+
+<p>--Reconduisez cette femme en prison! ordonna
+le juge.</p>
+
+<p>--Il reste un dernier témoignage, reprit Victor,
+qui sait si la pauvre folle lâchement assassinée
+ne parlera pas du fond de sa tombe. Voici
+le document qu'elle nous a laissé. Il est scellé,
+et il ne doit pas l'être par un simple caprice
+d'une imagination malade. Si votre honneur
+le permet, je romps l'enveloppe.</p>
+
+<p>Sur un signe du juge, le papier fut coupé
+et la petite porte du fanal s'ouvrit. Il n'y
+avait rien dedans qu'un petit bout de chandelle.
+Le fanal passa de main en main. Personne
+n'y trouva rien d'extraordinaire d'abord.
+Tout à coup le jeune avocat s'écria
+d'un air de triomphe en levant les
+mains au ciel:</p>
+
+<p>--A quoi tient donc l'intelligence, la science
+et l'esprit, si une pauvre folle trouve d'un
+coup ce que nous cherchons, si longtemps!
+La chandelle de ce fanal n'a jamais été allumée!...</p>
+
+<p>Pendant une minute l'huissier fut impuissant
+à contenir l'émotion de la foule. Ce
+simple oubli du meurtrier allait le confondre
+à jamais. En examinant le revers de papier
+qui entourait le fanal, on aperçut quelques
+lignes d'écriture, et voici ce qu'on lut:</p>
+
+<p>--Picounoc ment quand il dit qu'il s'est servi
+de son fanal pour s'éclairer; il doit mentir aussi
+quand il accuse Djos du meurtre d'Aglaé. Si
+Djos revient cela pourra le sauver.</p>
+
+<p><span class="sc">Geneviève Bergeron</span>.</p>
+
+<p>--Pauvre Geneviève! soupira Victor en
+essuyant une larme. Pauvre Geneviève! fit,
+comme un écho, la voix émue du prisonnier.
+Et une émotion profonde s'empara de toute
+l'assistance.</p>
+
+<p>L'avocat de la couronne fit son plaidoyer.
+Il remémora d'une manière nette, précise, sans
+passion et sans faiblesse tous les faits que l'on
+sait déjà. Mais son argumentation parut
+faible, car tous les témoins à charge venaient
+d'être convaincus de parjure ou de malhonnêteté.
+Picounoc seul restait debout, mais sa
+version du meurtre ne semblait plus naturelle
+et vraie comme en premier lieu.</p>
+
+<p>--Cependant conclut le procureur, la société
+attend de vous le salut, messieurs les jurés, si
+vous laissez le crime impuni, par compassion ou
+par faiblesse, vous sapez les fondements de l'édifice
+social, et nul n'est à l'abri de la malice des
+méchants. Si vous croyez, devant Dieu, que
+l'accusé soit coupable, et que, plus rusé que
+son ennemi, il ait réussi à déjouer la justice,
+vous devez le condamner sans merci, car
+l'hypocrisie augmente la grandeur d'une faute;
+si, au contraire, vous êtes d'avis qu'il est
+accusé injustement, et qu'il a été amené à
+commettre ce meurtre par un concours de
+circonstances qui l'excusent, vous devez l'acquitter.
+Si vous avez des doutes, donnez à
+l'accusé le bénéfice de ces doutes; car il vaut
+mieux pardonner à tous les coupables que
+faire périr un innocent.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+XVI</h3>
+
+<h3>LE PLAIDOYER DE VICTOR.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Victor se leva au milieu d'un silence presque
+redoutable. Il était pâle et un léger
+tremblement agitait tout son être. C'était la
+première fois qu'il plaidait en cour criminelle,
+et dans quelle circonstance, grand Dieu! La
+vie de son père et l'honneur de sa famille
+pouvaient dépendre de son plus ou moins d'éloquence
+et d'habileté. Il sentait que le prisonnier
+le regardait avec plus de crainte
+encore que d'affection.</p>
+
+<p>--Messieurs les jurés, commença-t-il, vous
+avez à juger une des causes les plus étonnantes
+qui aient jamais été soumises au
+tribunal des hommes. Aurai-je assez d'habileté
+pour vous l'exposer clairement, assez
+de prudence pour ne rien omettre d'utile,
+assez de science pour la bien discuter, assez
+de forces pour en faire jaillir la glorification
+de la justice? Ah! si je n'étais soutenu
+que par l'appât de l'or ou la soif de la gloire,
+je pourrais défaillir, et je mériterais de succomber;
+mais j'ai pour aiguillonner mou courage
+l'amour de la justice et le dévouement
+filial.</p>
+
+<p>--Messieurs les jurés, reportez un instant
+vos regards en arrière; tournez vos souvenirs
+vers Lotbinière, la paroisse de l'accusé; remontez
+d'une vingtaine d'années le cours de
+la vie! Voyez-vous sur ce coteau de St. Eustache,
+cette grande maison blanche, au milieu
+des arbres qui l'ombragent? Là habitent le
+bonheur et la paix. Joseph Letellier et Noémie,
+sa femme jeune et belle, coulent des jours
+heureux dans la crainte du Seigneur. Leur
+maison, comme leur coeur, est ouverte à tout
+le monde, et les amis sont nombreux. Mais
+entre tous, celui qui partage le plus souvent
+la joie des jeunes époux, c'est un voisin, un
+camarade de l'accusé; c'est l'ami intime à qui
+l'on se confie avec le plus de confiance et
+d'abandon. Mais Noémie est belle, et le voisin
+est voluptueux. Noémie est vertueuse et le
+voisin est sans pudeur. Un homme qui se
+sent brûlé d'une flamme honteuse est un
+homme voué à toutes les infamies, s'il n'a pas
+la crainte de Dieu. Ce voisin se laisse donc
+entraîner sur la pente fatale, et il porte un
+oeil de convoitise sur la femme de son ami.
+De ce moment l'amitié est finie et l'ami, condamné.
+L'amitié est remplacée par l'hypocrisie,
+et l'ami, abusé chaque jour. Par une
+combinaison diabolique on appelle le mensonge
+au secours de la volupté, et la femme pure et
+sainte est accusée auprès de son mari.
+Les calomnies répétées éveillent la jalousie
+dans le coeur du mari qui se croit trompé, et
+la jalousie couvre d'un nuage toujours menaçant
+la maison jusqu'alors pleine de sérénité.
+Un jour, enfin, l'accusé trop confiant dans
+l'ami qui l'abuse, aveuglé de plus en plus,
+s'imaginant avoir sous les yeux sa femme infidèle,
+oublieuse de ses devoirs les plus sacrés
+et de la foi jurée, entre dans une de ces colères
+qui rugissent à bon droit dans les profondeurs
+d'un coeur honnête, quand un mari
+croit voir se consommer sa honte. Il était
+armé, il frappa.... Il frappa et s'enfuit.... Il
+entra dans sa maison en pleurant.... Mais
+écoutez plutôt le témoignage naïf de la petite
+fille qui gardait, ce soir-là, l'enfant de Noémie:
+J'étais gardienne chez Letellier le soir du
+meurtre. J'avais alors douze ans. Madame
+Letellier m'avait demandé d'avoir soin de son
+enfant pendant qu'elle irait à confesse. Je
+berçais le petit sur mes genoux. Tout à coup,
+vers les neuf heures ou neuf heures et demie,
+M. Letellier entre. Il était affreusement changé.
+Il s'approche de l'enfant, le regarde en
+pleurant, le prend dans ses bras, l'embrasse
+et me le rend en disant: Aies-en bien soin...
+car il n'a plus de mère.</p>
+
+<p>--Sa mère est allée à confesse, que je réponds,
+et il la verra demain.--Elle ne reviendra
+plus! je l'ai tuée, qu'il dit d'une voix à faire
+peur... et moi, ajoute-t-il, vous ne me reverrez
+jamais....</p>
+
+<p>Quoi de plus fort que ce témoignage dans sa
+touchante naïveté! Et vous le savez, la femme
+qui le rend, ce témoignage, est une femme
+digne de foi, celle-là! et son témoignage se
+trouve corroboré par les dépositions du voisin
+chez lequel elle est accourue, le soir du meurtre,
+pour annoncer la triste nouvelle. Il est donc
+bien vrai que l'accusé, malicieusement induit
+en erreur, avait cru tuer sa femme infidèle.
+Et en effet, il disparut, comme il l'avait déclaré
+à la petite gardienne, et il voulut être mort
+pour tous ceux qui l'avait connu. Il brûla
+sa grange pour faire croire qu'il s'était brûlé
+avec elle.... Pourquoi vivre, en effet, quand
+on a perdu, par la plus lâche des trahisons,
+tout ce que l'on aimait sur la terre? Comment
+un homme de coeur pourrait-il, le front souillé
+par l'ignominie de sa femme, voir ses amis et
+leur sourire? La mort est mille fois plus
+douce que la vie, dans ces douloureuses circonstances,
+la mort ou réelle ou feinte. L'accusé
+choisit la dernière, et, pour tous ceux
+qui l'avaient connu, il fut mort. Il ne choisit
+pas, il fut plus plutôt inspiré de Dieu dont les
+desseins sont impénétrables. Pendant vingt
+ans il se tint caché dans les immenses solitudes
+glacées du Nord-Ouest, et là, sous un nom
+nouveau, il fit des prodiges de valeur et des
+oeuvres de charité sans nombre! Il devint la
+gloire des trappeurs-canadiens et la terreur
+des sauvages barbares, si bien, qu'on l'appelait
+partout le grand-trappeur. Il serait encore
+perdu dans ces régions sans limites, si un événement
+merveilleux ne lui eut appris qu'il
+n'avait pas tué sa femme et qu'elle vivait encore.
+Ici, messieurs les jurés, vous retrouvez
+de nouveau cette preuve indestructible, irrécusable,
+de la bonne foi de l'accusé dans son
+crime et de la malice d'un scélérat qui agit
+dans l'ombre. Ecoutez encore le témoignage
+d'un brave et honnête chasseur qui a la crainte
+de Dieu. Ce témoignage est appuyé par une
+lettre du rév. père Olivier missionnaire du lac
+des Esclaves: Voici ce que dit ce fidèle compagnon
+de l'accusé:</p>
+
+<p>--Pauvre Djos, s'il n'avait pas eu tant d'ennemis,
+il serait encore heureux!... son enfant
+ne serait pas orphelin... et sa femme ne serait
+pas veuve!</p>
+
+<p>--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur
+qui pleurait.</p>
+
+<p>--Et oui, depuis vingt ans.</p>
+
+<p>--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant
+la tête, Djos a tué sa femme dans un moment
+de folle jalousie.</p>
+
+<p>--Il ne l'a pas tuée, puisque je l'ai vue il
+y a cinq ans, que je riposte.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur
+en tombant à genoux. Il pleurait
+comme une Madelaine, et criait: Noémie!
+Noémie! pardon! Oh! je n'ai pas tué ma
+femme!... Mon Dieu! soyez béni!...</p>
+
+<p>Messieurs, quoi de plus concluant? La vérité
+se fait jour de toute part. Elle éclate,
+elle éblouit.</p>
+
+<p>L'accusé savait bien qu'il avait tué;
+mais il croyait avoir droit d'exercer cette suprême
+justice, car il croyait avoir subi un
+suprême outrage de la part de sa femme. Et
+qu'on ne dise pas qu'il s'est laissé tromper volontairement.
+Les machinations les plus habiles
+ont été mises en oeuvre pour l'aveugler et
+le perdre. Il ne peut être coupable en conscience,
+car il était de bonne foi et sa conscience
+lui disait d'agir comme il l'a fait. C'est
+un crime purement matériel qu'il a commis, et
+qui n'offense pas Dieu. Les hommes seraient-ils
+plus sévères que Dieu lui-même?</p>
+
+<p>Ou l'accusé savait qu'il n'avait pas tué sa
+femme, et, alors, il n'eut pas attendu vingt
+ans pour faire cet acte d'hypocrisie qui pouvait
+toutefois le conduire à l'échafaud; car au
+bout de vingt ans de cette vie étrange, active,
+accidentée du chasseur, il était devenu un
+homme tout autre; il avait dû oublier les
+attachements d'autrefois, et tout ce qu'il avait
+aimé, pour se délecter dans sa gloire de grand
+chasseur et l'enivrante liberté des forêts;
+ou il croyait l'avoir tuée, et, alors, il devait
+s'efforcer de rester inconnu de tous, et ne se
+révéler que dans une circonstance étrange
+comme celle qui s'est offerte à lui au bout
+de vingt ans. Mais ici, certain d'avoir été
+le jouet ou l'instrument d'une volonté mystérieuse
+et coupable, il devait se lever et
+partir, sans songer aux conséquences de sa
+détermination. Et c'est ce qu'il a fait. Il est
+venu! Il est venu pour demander pardon à
+sa femme qu'il avait outragée par ses lâches
+soupçons! Il est venu pour dire au monde
+qu'il a été un instrument aveugle et innocent
+dans les mains de l'hypocrisie! Il est venu
+pour soulever le voile qui couvre le mystère
+d'iniquité, et chercher où se cache l'infâme qui
+a tramé, pour le perdre, le plus odieux des
+complots! Il est venu pour aider la justice à
+triompher; pour être l'instrument de Dieu au
+jour de la vengeance, comme il l'a été au jour
+de l'épreuve!... Et, pour cela, il a exposé
+sa vie, ses dernières espérances et ce qui lui
+restait de bonheur sur la terre.</p>
+
+<p>Où est donc le coupable? Voilà ce que je
+dois chercher avec vous, messieurs les jurés,
+car il y a un coupable quand il se commet
+un crime: seulement le vrai coupable n'est pas
+toujours celui par qui l'attentat est consommé,
+mais celui qui l'a médité, préparé et fait
+accomplir. L'autre, comme dans le cas qui
+nous occupe, n'est qu'un instrument inconscient.
+Il existe un axiome bien vieux et bien
+sage que les criminalistes évoquent toujours
+avant d'entrer dans les dédales où se cachent
+les scélérats; un axiome qui jette une première
+lueur dans l'ombre où s'aventure la
+justice, et la conduit souvent comme un fil
+d'Ariane jusqu'à la grande clarté du ciel. Cet
+axiome le voici: A qui profite le crime? En
+effet, l'on ne commet point un crime pour le
+plaisir de le commettre; c'est-à-dire que le
+crime n'est pas un but, mais un moyen: le
+moyen d'arriver à la satisfaction d'une passion;
+et toutes les passions se réduisent à
+deux, la haine et l'amour. Dans l'affaire qui
+nous occupe, on cherche en vain la haine. La
+victime et l'accusé avaient toujours vécu
+comme de bons et honnêtes voisins, quoiqu'en
+ait dit Saint-Pierre dans son témoignage intéressé.
+Et la défunte n'a-t-elle pas avoué elle-même
+à Madame Letellier, que les bruits que
+l'on faisait courir sur le compte de Joseph
+étaient faux et calomniateurs; et qu'il n'avait
+jamais manqué de respect envers elle. Et puis
+ce jeune homme qui venait d'être l'objet d'une
+immense faveur du ciel, l'objet d'un miracle,
+pouvait-il tout à coup devenir si profondément
+méchant, que de tuer une femme qui lui aurait
+donné un soufflet? Est-ce donc la satisfaction
+de l'amour? Pas davantage. Supposez,--ce
+qui n'est pas,--qu'il ait aimé la
+défunte, pourquoi l'eut-il assassinée? Pour
+qu'un autre homme ne la possédât point.
+Mais ne sait-on pas, hélas! qu'un libertin se
+glorifie de partager avec l'époux les faveurs
+de la femme qu'il a détournée de ses devoirs?
+Il arrive qu'un homme plonge le poignard
+dans le coeur de sa maîtresse, mais ce n'est que
+lorsque cet homme est ou doit être le premier
+ou le seul aimé, et croit avoir des droits sur
+cette femme qui le trahit tout à coup. Mais ici,
+rien de cela; et quelle différence! L'accusé
+aimait sa femme... il l'aimait passionnément;
+il l'aimait de l'amour le plus jaloux, vous le
+savez. Et quand a-t-on vu un homme ainsi
+jaloux avoir, à la fois, deux amours également
+violentes? Et quand a-t-on vu un homme
+jaloux devenir infidèle par habitude?... La
+jalousie peut pousser à l'infidélité, mais c'est
+la vengeance qui est le principal motif, et si
+l'infidélité persiste, la jalousie s'apaise nécessairement.
+Or, ici la jalousie est restée jusqu'au
+dernier jour dans l'âme ulcérée du
+malheureux accusé. Donc il aimait sa femme
+et n'en aimait pas d'autre de la façon que l'on
+voudrait faire croire.</p>
+
+<p>A qui donc le crime profite-t-il? Qui pouvait
+gagner quelque chose par la mort d'Aglaé? Son
+mari? Non, s'il l'aimait, oui, s'il ne l'aimait pas.
+Car une femme que l'on hait est un fardeau bien
+lourd à porter. Nous verrons donc si Picounoc,
+le premier accusateur, pouvait en ce sens profiter
+du crime, et nous verrons ensuite pourquoi,
+s'il voulait se débarrasser de sa femme,
+il ne l'a pas fait périr lui-même, et nous verrons
+encore s'il n'avait pas intérêt à compromettre
+l'accusé et à le perdre.</p>
+
+<p>Et d'abord Picounoc ou Saint-Pierre aimait-il
+sa femme?</p>
+
+<p>Picounoc se marie, mais il n'aime pas la
+femme qu'il jure devant le Christ d'aimer et
+de protéger toujours. Il est parjure une première
+fois au pied des autels. Et si ce que je
+dis est vrai, messieurs, ce que je dirai ensuite
+sera bien facile à comprendre; car, du moment
+qu'un homme a laissé, de plein gré, le chemin
+de la vertu et de l'honneur pour entrer résolument
+dans la voie du crime et de l'infamie,
+nul ne sait où cet homme s'arrêtera... parce qu'il
+ne s'arrêtera que dans l'abîme.... Et ce
+que j'ai dit est vrai. Ecoutez plutôt le témoignage
+de Paul Hamel:</p>
+
+<p>--Je rencontrai Picounoc: il me dit qu'il se
+mariait, mais qu'il n'aimait pas sa fiancée...
+qu'il se laissait faire parce qu'elle avait une
+belle propriété.... Je le blâmai, repart le témoin;
+il me répliqua: Tiens! Je n'ai pas de
+secrets pour toi; j'ai aimé, j'aime, et j'aimerai
+toujours. Celle que j'aime tu la connais, c'est
+Noémie! Elle est la femme d'un autre, eh bien!
+puisque de ce côté le bonheur m'est ravi, je
+n'estime plus les femmes que d'après leur dot,
+et je voudrais devenir veuf tous les ans pour
+me remarier toujours avec des filles avantageuses.--Si
+tu parlais sérieusement, réplique
+le témoin, j'irais avertir ta fiancée.--Je suis
+sérieux, répond Picounoc, je suis un maudit
+et le fils d'un maudit... donc il faut que
+je fasse mon oeuvre.</p>
+
+<p>Messieurs, ces paroles épouvantables sont
+le noeud gordien de la cause qui vous est
+soumise, et elles expliquent la noirceur de
+l'homme qui a ourdi ce drame, et la subtilité
+de ses moyens. C'est un maudit qui veut faire
+son oeuvre, et Dieu sait qu'il l'a faite terrible!</p>
+
+<p>Picounoc, marié et père de famille, nourrissait
+toujours dans son âme le feu de ses
+criminels désirs. S'il eut été un scélérat
+vulgaire, s'il n'eut pas été un homme maudit
+peut-être, il serait allé aveuglement où l'entraînaient
+ses désirs, et, comme la plupart des
+criminels, il aurait brisé violemment les obstacles.
+Il eut tué sa femme et son ami. En
+effet, consultez les annales judiciaires et voyez
+si, dans presque tous les cas analogues, l'homme
+ou la femme épris d'une passion coupable, ne
+font pas eux-mêmes, par le fer ou le poison,
+disparaître ceux qui les gênent. Mais Picounoc
+plus rusé, plus fort, plus attaché à la vie,
+imagine, pour arriver à son but, un moyen
+plus lent sans doute, mais plus sûr et moins
+dangereux. Peut-être aussi savait-t-il qu'il avait
+besoin d'abord de diminuer un peu l'extrême
+tendresse de Madame Letellier pour son mari,
+en s'efforçant de rendre celui-ci injuste et cruel
+même envers sa femme. Et c'est ce qu'il fit.
+Dans son imagination infernale il trouva cet
+infernal projet: Faire tuer sa femme bonne et
+fidèle par le mari de Noémie. C'était habile,
+mais malaisé. Comment en arriver là?...
+Par la jalousie, la plus aveugle des passions.
+Oui, rendre Joseph jaloux, se dit l'infâme, et
+lui faire tuer ma femme en guise de la sienne.
+Vous savez, messieurs, par quelle suite de
+fourberies et de mensonges il y est arrivé.
+Vous le savez par le témoignage de Madame
+Letellier, qui avoue ce qu'elle a souffert de
+cette incompréhensible jalousie de son mari.
+Vous le savez par le témoignage d'Angèle
+Mercier, qui déclare que lorsqu'elle était enfant,
+Picounoc la payait pour lui faire dire--ce
+qui était faux--qu'elle était la messagère du
+docteur et de Madame Letellier. Vous le
+savez par le témoignage du docteur lui-même
+qui se vit injurié de la façon la plus grossière,
+parce qu'il causait avec l'infortunée Noémie.
+Et quand Picounoc trouve son travail assez
+avancé; quand il voit son aveugle ami se
+porter à des excès de violence, et dans son
+langage et dans ses actions, alors il songe à
+mettre le couronnement à son oeuvre. Il
+prévient l'accusé que Noémie, sa femme qu'il
+aime tant et qu'il croit si vertueuse et si
+fidèle, déjouera son attention le soir même, et
+viendra--après avoir prétexté la confession, un
+sacrement divin--viendra, dis-je, dans ses
+bras à lui Picounoc.... Mais il a bien soin
+d'attendre les ombres du soir, et de ne pas
+sortir de sa propriété. Il eut été difficile de
+donner à Aglaé, la victime désignée d'avance,
+un motif plausible peur l'entraîner ailleurs.
+Il rentre donc dans son jardin, suivi de sa
+femme à qui il parle comme un amant parle
+à son amante. Aglaé, prévenue de quelque
+façon que l'on ignore, mais que l'on devine
+bien, joua son rôle bien innocemment sans
+doute, et sans prévoir qu'il pourrait avoir des
+suites aussi funestes. Au reste, elle était un
+peu simple, comme l'ont déclaré plusieurs témoins.
+Bonne et simple, c'était bien la victime
+que Picounoc pouvait, sans trop de
+crainte, conduire à la boucherie! Il eut soin
+de la vêtir d'un châle tenu caché pour la circonstance,
+et en tout semblable à celui que
+Madame Letellier venait de recevoir de son
+mari. On n'a pas de preuve directe de ce fait;
+mais cela se déduit de la déclaration de l'accusé
+lui-même et des paroles d'un faux témoin
+de la couronne, de Madame Gagnon.
+En effet, comment cette femme pouvait-elle
+dire à Madame Letellier, en parlant d'un
+châle: Mais! <i>c'est le vôtre!</i> puisqu'elle n'avait
+jamais vu ce châle et qu'elle ne pouvait
+savoir qu'il existait.... Et pourtant cette parole:
+c'est le vôtre! implique nécessairement l'existence
+d'un autre châle. Le vôtre implique le
+mien ou celui d'un autre. Et d'ailleurs quoi de
+surprenant que Madame Gagnon, ou Madame
+Asselin si on lui rend son vrai nom, quoi de
+surprenant, dis-je, que cette dame soit dans les
+secrets d'un assassin? elle est accusée elle-même
+d'empoisonnement, et elle vient d'être
+convaincue de parjure!... Et le marchand qui
+a vendu le châle à Madame Letellier, peut bien,
+quoi qu'il le nie, en avoir aussi vendu un autre
+pareil à Picounoc. Sa dénégation ne vaut rien
+puisque lui-même n'est aussi qu'un misérable,
+un échappé du pénitencier qui va monter sur
+l'échafaud!</p>
+
+<p>Et n'est-ce pas pour que l'accusé fut trompé
+par ce châle et crut reconnaître sa femme, que
+Picounoc fit brûler une allumette? Cette clarté
+légère et momentanée suffisait pour induire
+en erreur, mais ne suffisait pas pour qu'un
+oeil prévenu, comme l'oeil du jaloux, put découvrir
+la ruse. La clarté du fanal eut été
+trop persistante, et qui sait? toute la trame
+ourdie avec tant de soins et d'adresse se fût
+dénouée ridiculement et à la confusion du
+traître. C'est ici surtout que l'on peut admirer
+comment Dieu se joue des projets de l'iniquité!
+D'un souffle il renverse les plans les
+plus hardis, il défait les combinaisons les plus
+merveilleuses. Il serait indigne de lui de sembler
+travailler quand les impies travaillent,
+pour opposer, comme le font les hommes, force
+contre force, pensées contre pensées. Il laisse
+se glisser un futile oubli parmi toutes les
+grandes idées savamment combinées, et l'édifice
+que l'architecte du mal admirait avec
+orgueil s'écroule soudain. Ainsi Picounoc a
+tout prévu, jusqu'à la lumière dont il faudrait
+s'éclairer dans le jardin, et, pour donner plus
+de poids à sa parole, il feint même d'avoir
+oublié le fanal dont il s'est servi, et il jure
+que la chandelle de ce fanal a brûlé pendant
+quinze ou vingt minutes. Mais voilà où la
+Providence qui veille sur les justes l'attend.
+Dans son trouble le malheureux n'a pu songer
+à tout: il n'a peut-être pas même ouvert le
+fanal, il l'a peut-être porté dans le jardin après
+le meurtre... quoiqu'il en soit, le mensonge
+est là, et le mensonge suffit à défaut de toute
+autre preuve, pour attirer sur la tête de celui
+qui l'a proféré, en prenant le nom de Dieu à
+témoin, les châtiments les plus terribles. La
+chandelle du fanal n'a pas été allumée, et,
+après vingt ans, vous la voyez encore avec
+sa mèche blanche que la flamme n'a
+jamais touchée. Un témoin dit qu'il a
+ramassé le fanal et l'a donné à Geneviève la
+folle. Geneviève, étonnée de ce que la chandelle
+n'en avait pas été allumée, bien que
+Picounoc déclarât de suite le contraire, cacha
+ce fanal comme un précieux document, et
+attendit le jour marqué de Dieu. La pauvre
+fille fut alors inspirée du ciel, et, sans savoir
+peut-être qu'elle marchait au martyre, elle
+passa vingt ans de sa vie à chercher ce mystère
+que sa mort a fait éclater. Pauvre Geneviève!
+sainte fille que la pénitence a transfigurée,
+sois bénie, car tu as sauvé mon père!
+sois bénie dans ta tombe, car tu as été un instrument
+terrible dans les mains du Seigneur!</p>
+
+<p>Et ici vous voyez encore la vérité du récit
+de l'accusé à sa femme. Il dit que Picounoc
+fit brûler une allumette, une seule, comme
+pour lui montrer la femme coupable à cette
+lumière faible et passagère, et la tromper plus
+sûrement. Il déclare qu'il ne se produisit pas
+alors d'autre lumière, et la chose est évidente
+pour tous maintenant. Donc tout ce qu'il raconte
+au sujet de cette lugubre affaire est
+aussi véridique.</p>
+
+<p>Picounoc avait raison de se défier de Geneviève
+puisque cette infortunée savait une
+chose qui pouvait le perdre. Cependant il ne
+connaissait point l'irrécusable argument de ce
+fait si futile en apparence, puisqu'il croyait
+que le fanal avait été perdu ou volé. Pourquoi
+alors la pauvre folle a-t-elle été empoisonnée?
+Ah! c'est qu'elle avait entendu quelque conversation,
+surpris quelque secret, et l'on voulait
+s'assurer de son silence. Sa folie est peut-être
+simulée, pensait-on, et, au jour du procès,
+qui sait si cette femme rusée ne se montrera
+pas plus fine et plus intelligente que le criminel
+qui a conçu et exécuté ce projet avec tant
+d'astuce et de patience? Car ce n'est point par
+un simple hasard que Geneviève est morte soudainement
+quelques jours avant le procès, et
+après que l'un des témoins de l'accusé eut
+averti Picounoc de se défier d'elle. Qui, en effet,
+l'a poussée à son destin fatal? Picounoc. Et
+ensuite? Ensuite, elle est partie de la maison
+du bossu infâme pour aller--cela se prouvera
+bientôt--pour aller chez une femme perdue
+boire le poison qui devait la tuer! Et sous
+quel prétexte Picounoc l'envoie-t-il au bossu?
+sous un faux prétexte. On l'envoie porter
+une lettre qui n'est pas écrite.... Que veut
+dire cela? On envoie une lettre pour dire à la
+personne absente ce qu'on lui dirait si elle
+était près de nous. On n'envoie jamais quatre
+pages blanches, excepté quand il y a convention
+d'avance entre les deux correspondants
+sur la signification du singulier envoi. Et
+la convention dans le cas actuel, c'était la
+mort de Geneviève, la mort d'un témoin dangereux,
+les faits l'ont prouvé. Picounoc et le
+bossu se sont compromis au sujet de cette
+lettre, et le témoignage de Marguerite, la fille
+de Picounoc, n'a pas tardé à les confondre.</p>
+
+<p>Et pourquoi parlerais-je des témoignages
+menteurs de ces deux malheureux vieillards
+qui sont venus ici donner publiquement le
+spectacle d'un scandale inouï! Surpris dans
+leur oeuvre coupable, reconnus pour de redoutables
+malfaiteurs, convaincus de parjure,
+jetant, avec le masque matériel qui déguisait
+leur figure, le masque moral qui voilait leur
+âme, ils se sont mis à rire, avec un cynisme
+écoeurant, de leur acte criminel, et à se vanter
+avec orgueil de leur vie honteuse. Ils ont
+eux-mêmes, se voyant perdus, dénoncé leurs
+complices ou plutôt leurs maîtres; car les lâches
+n'aiment pas à rouler seuls dans l'abîme,
+et malheur à ceux qui se servent d'eux! Ils
+ont dénoncé Ferron, Ferron! un échappé du
+pénitencier qui se cachait, riche et redouté
+sous un nom volé, le nom de Chèvrefils. Ils
+ont de plus déclaré--et ces hommes sont sans
+doute bien informés--ils ont déclaré, ce que
+nous savions déjà, que Ferron est l'ami et
+l'instrument de Picounoc. Voilà comme cet
+enchaînement extraordinaire de faits ou de
+témoignages nous conduit infailliblement au
+vrai coupable.</p>
+
+<p>Je me résume. A qui le crime a-t-il bénéficié?
+A l'accusé qui aimait sa femme jusqu'à
+la jalousie, ou à Picounoc qui haïssait la
+sienne, même avant de l'épouser? A l'accusé
+qui ne demandait qu'à vivre en paix dans
+son foyer béni, entre sa Noémie douce et
+fidèle et son enfant au berceau, ou à Picounoc
+qui portait un oeil lubrique sur une autre
+femme et voulait parvenir à en faire sa femme
+légitime, sachant bien que la vertu de cette
+créature était inébranlable? En devenant
+libre Picounoc avait fait un grand pas vers
+le but qu'il convoitait; mais une autre personne
+restait enchaînée à ses devoirs, fidèle à
+ses serments, c'était Noémie la femme désirée.
+Il fallait donc qu'elle fut libre elle aussi.
+Et pour qu'elle le fut, il fallait que son époux
+mourut... ou du moins passa pour mort....
+Et voilà qu'en effet, le même jour, du même
+coup, disparaissent les deux personnes qui
+sont des obstacles à la réalisation des voeux de
+Picounoc: sa femme et son ami. L'une des
+victimes est morte, l'autre se fera justice elle-même;
+elle disparaîtra de plein gré pour
+toujours, ou, si elle demeure, elle sera accusée.
+Oui, dans la pensée de Picounoc, ce qui se fait
+aujourd'hui, aurait eu lieu le lendemain du
+meurtre, si l'accusé ne se fut pas sauvé!</p>
+
+<p>Et pendant vingt ans Picounoc s'efforce de
+gagner l'amour de cette femme qu'il a plongée
+dans le deuil, et pendant vingt ans, soutenue
+par sa vertu, inspirée par le ciel, elle a refusé
+les hommages de ce persécuteur déguisé en
+ami. Et ce n'est que lorsque découragée par
+des épreuves sans nombre, appauvrie par des
+accidents fréquents, jetée dans le chemin public
+par la malice d'un avare, ami et complice
+de Picounoc, de Chèvrefils ou Ferron,
+qu'elle se décide enfin à ne plus être si cruelle
+envers celui qu'elle croit son protecteur.
+Toutefois elle hésite encore. Mais la reconnaissance
+opère en son coeur ce que rien
+n'avait pu y opérer encore. Picounoc, par
+une générosité qui s'explique maintenant,
+rend à la femme affligée le bien qu'à dessein
+il lui avait fait perdre. Hypocrite et fourbe,
+il achète non l'amour mais la foi de cette
+femme, par des sacrifices qu'il n'a jamais accomplis
+et des bienfaits qu'il n'a jamais rendus.
+Il va triompher. Le jour de son mariage
+est fixé. Oh! comme il doit se glorifier de son
+crime d'autrefois! Les vingt ans de souffrance
+et de crainte sont passés. Aglaé ne sortira
+pas de sa tombe pour crier vengeance, et l'ami
+trompé ne reviendra jamais se faire expliquer
+un mystère d'iniquité qu'il n'a jamais soupçonné!
+Mais Dieu qui se rit des complots des
+méchants a marqué le jour de sa justice. Le
+mari si injustement jaloux a expié suffisamment
+sa faiblesse coupable, et le traître a
+triomphé assez longtemps. Celui qu'on disait
+meurtrier est apparu soudain et il a montré,
+de son doigt implacable, la tache de sang sur
+le front de l'accusateur. Il a tué, mais innocemment
+et au signal trompeur d'un homme
+qu'il croyait son ami.</p>
+
+<p>Avec la malédiction de son père, Picounoc a
+fait retomber sur sa tête le sang de sa femme.
+Rien d'étonnant, la malédiction d'un père,
+c'est la malédiction de Dieu, et la malédiction
+de Dieu, c'est la mort!... Mais le ciel
+ne pouvait pas perdre à jamais un homme qu'il
+venait de protéger si hautement. L'accusé,
+vous le savez, c'est le Pèlerin de Sainte-Anne,
+c'est cet homme qui, jeune encore, contrit, repentant
+et humilié, fut guéri miraculeusement
+en présence d'une foule de personnes, dans
+le sanctuaire de Notre Dame de Beaupré!...
+Voilà, messieurs, un gage magnifique de l'innocence
+de l'accusé, car cela prouve qu'il
+était devenu vertueux, et qu'il ne pouvait, en
+conséquence, commettre le crime dont il est accusé,
+que par une erreur fatale, comme l'erreur
+dans laquelle il est tombé par les machinations
+de Picounoc. Cependant, messieurs les
+jurés, le miracle de Sainte-Anne n'est pas plus
+éclatant que celui qui s'accomplit sous vos
+yeux; car tout le monde reconnaîtra l'intervention
+divine dans ce procès tristement célèbre.
+Et l'on dira que cet homme, heureux
+après tout, le Pèlerin de Sainte-Anne ou l'accusé,
+a été deux fois sauvé par un miracle.</p>
+
+<p>Victor paraissait transfiguré, et ses yeux
+étaient mouillés de larmes.</p>
+
+<p>Plusieurs avocats, des plus anciens, se levèrent
+de leur siége pour venir lui serrer la
+main.</p>
+
+<p>Le juge fit alors, avec une gravité imposante,
+un résumé des témoignages. Il exposa
+sans passion et sans faiblesse, les principaux
+faits, et, pour venir en aide à l'honnête simplicité
+des jurés, ils jeta les lumières de sa
+science sur les détails de la cause.</p>
+
+<p>--Quiconque se servira de l'épée périra par
+l'épée, dit-il à la fin de son adresse; c'est la loi
+de Dieu. Cependant cette loi ne frappe pas
+aveuglement et n'est pas impitoyable. Les lois
+des hommes, qui sont les images des lois
+divines, ne sauraient être plus sévères. On ne
+punit pas l'homme qui tue pour défendre sa
+propre vie. Il serait inique de le faire. On
+pardonne au mari qui tue sa femme dans
+l'adultère. Car la douleur et la colère de
+l'homme, alors, sont peut-être plus fortes que sa
+volonté, et détruisent son libre arbitre. Et puis
+s'il est permis de tuer pour sauver sa vie, il
+doit l'être davantage pour sauver ou venger ce
+qui est bien plus précieux que la vie, l'honneur.
+Mais ici il ne s'agit pas d'un malheureux qui
+a tué sa femme coupable, mais d'un homme
+qui, croyant tuer sa femme coupable, a tué la
+femme d'un autre. Est-il excusable dans un
+pareil cas? Difficilement d'ordinaire; mais
+dans le cas actuel il est certain que l'accusé a
+été enveloppé dans un réseau d'intrigues qui
+l'ont tout à fait égaré. On l'a rendu jaloux quand
+il possédait la femme la plus dévouée. N'est-il
+pas blâmable d'avoir cru à l'infidélité de sa
+femme sans jamais avoir pu la surprendre en
+faute? N'est-il pas blâmable d'avoir mis une
+confiance illimitée dans un homme dont il connaissait
+le caractère mauvais? Oui sans doute.
+Et si une femme n'était venue jurer qu'elle
+même, payée pour cela par Picounoc, avait
+induit cet homme jaloux en erreur, en lui racontant
+comme vraies des fautes que sa femme
+n'avait pas commises, je ne pourrais l'excuser
+complètement. Mais après les criminels moyens
+révélés par cette femme, l'aveugle jalousie de
+l'accusé s'explique et s'excuse. Il a été un
+instrument de mort, mais un instrument inconscient.
+Il se trouve un homme plus
+coupable que lui, et seul coupable: c'est
+l'homme qui a préparé cette oeuvre infâme,
+supposé qu'il ne puisse en rien atténuer les
+témoignages qui se sont élevés contre lui,
+lorsqu'il les voulait diriger sur un autre.
+Quant à l'accusé à la barre, il a expié par vingt
+ans d'exil, de pleurs et de souffrances, la lâche
+complaisance avec laquelle il a écouté son
+traître et sensuel ami. Dieu semble satisfait
+de l'expiation; il ne siérait pas à la justice
+humaine de se montrer plus sévère que la
+justice divine.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>
+XVII</h3>
+
+<h3>COUPABLE OU NON COUPABLE.</h3>
+<br>
+
+<p>
+Les jurés, ne s'accordant pas immédiatement,
+se retirèrent dans leur chambre sous la garde
+d'un huissier qui prêta le serment suivant:
+«Vous jurez que vous garderez et tiendrez ce
+jury, sans aliments, boissons, feu ou lumière;
+que vous ne permettrez à qui que ce soit de
+parler à ceux qui en font partie, que vous
+ne leur parlerez pas vous-même, si ce n'est
+pour leur demander s'ils sont d'accord sur
+leur verdict. Ainsi que Dieu vous soit en
+aide.»</p>
+
+<p>La foule éprouva un vif désappointement en
+voyant cette hésitation du jury. Les uns
+murmuraient, les autres, sombres et pensifs,
+doutaient de la sagesse de cette belle institution
+des jurés, et se demandaient en quoi de
+pauvres ignorants, honnêtes tant que vous
+voudrez, mais quelquefois malhonnêtes, peuvent
+juger avec plus de discernement et d'équité
+que des juges savants, ou qu'un autre
+jury qui serait composé d'hommes de loi? Et
+ils avaient raison. Car si parfois un innocent
+court une chance d'être perdu, le coupable
+qui ne peut être condamné que par la totalité
+absolue des jurés, a bien des chances d'échapper.</p>
+
+<p>Le jury, au grand désespoir des curieux, des
+amis, des hommes de loi, passa toute la nuit
+en délibération, ou peut-être à dormir. Quelques
+uns des jurés voulaient acquitter l'accusé,
+d'autres inclinaient à le trouver coupable
+d'homicide, et d'autres encore voulaient le
+verdict de coupable avec circonstances atténuantes
+et recommandation à la clémence de
+la cour.</p>
+
+<p>Le lendemain, le peuple se porta de nouveau
+en foule vers le palais de justice. Sur
+les onze heures, les procédés de la cour furent
+tout à coup interrompus. Les jurés annonçaient
+qu'ils en étaient venus à une entente.
+Ils revinrent dans leur banc. Tous les regards
+de la masse réunie sous les vieilles voûtes les
+interrogeaient avec anxiété. Le prisonnier
+ne put s'empêcher de pâlir un peu. Ce moment
+était solennel pour lui. Le greffier fit
+l'appel des jurés et leur demanda à chacun
+d'eux s'ils étaient d'accord sur leur verdict.
+Tous répondirent affirmativement. Il leur
+demanda alors qui d'entre eux allait prononcer
+le verdict.</p>
+
+<p>--Le chef choisi par nous, répondirent-ils.</p>
+
+<p>Alors le greffier dit à l'accusé de lever la
+main--ce que le grand trappeur fit avec dignité--puis,
+s'adressant aux jurés, il leur dit:
+Regardez le prisonnier, vous qui êtes assermentés:
+Comment dites-vous? est-il coupable
+de la félonie dont il est accusé, ou non
+coupable?</p>
+
+<p>--Non coupable!</p>
+
+<p>--Prisonnier, vous êtes libre, dit le juge
+avec émotion.</p>
+
+<p>Une clameur longtemps contenue s'éleva
+soudain, et des applaudissements frénétiques
+ébranlèrent la vaste salle. Victor, tout en
+larmes, se précipita dans les bras de son père,
+et longtemps le père et le fils se tinrent pressés
+coeur contre coeur. On avait empêché
+Noémie d'assister au verdict qui pouvait, vu
+l'indécision des jurés, tourner fatalement. Le
+grand-trappeur alla lui-même lui annoncer la
+fin de ses épreuves et de son expiation.</p>
+
+<p>Des ordres furent donnés pour l'arrestation
+de Picounoc. Picounoc s'était enfui de la ville,
+comme le rat laisse le navire qui sombre.
+En un jour il avait vu s'écrouler l'immense
+échafaudage élevé, vingt ans durant, par sa
+malice et sa lubricité. Ses amis, tombés et
+perdus à jamais, l'appelaient dans le gouffre, et
+il se sentait inévitablement entraîné. Sombre,
+morose, il entra dans sa maison et parcourut,
+comme un homme ivre ou fou, chaque appartement.
+Il évita les regards de sa fille encore
+faible et souffrante. Par instant il avait encore
+un fol espoir: il est si dur renoncer à
+l'espérance! Il épia le retour des gens qui
+étaient allés à Québec pour le procès, et, afin
+d'apprendre le secret de sa destinée sans s'exposer
+à rougir, il se cacha dans le fossé qui
+longe la route de St. Eustache, sur le coteau de
+sable, parmi les cerisiers sauvages, et il attendit
+patiemment. Il fut bien servi. Les premiers
+qui passèrent furent le grand-trappeur,
+Victor et Noémie. La joie brillait sur leurs
+figures et l'amour débordait de leurs coeurs.
+En passant sur le coteau, le grand-trappeur
+disait: Pauvre Picounoc! je ne lui avais
+pourtant jamais fait de mal!... et s'il eut
+voulu me laisser en paix, je lui aurais bien
+pardonné son crime, j'étais si heureux! Et
+Noémie répondit: Maintenant il est trop tard.--Trop,
+tard! ajouta Victor, on le cherche pour
+l'arrêter.</p>
+
+<p>Picounoc eut le frisson et ses yeux se couvrirent
+d'un nuage de sang. Il eut envie de
+se repentir pour satisfaire à la justice divine,
+et de se livrer au bourreau pour satisfaire à la
+justice humaine. Mais ce premier bon mouvement
+ne fut pas suivi d'un second.</p>
+
+<p>--Malédiction! dit-il, il n'y a point de
+pardon pour moi, ni en cette vie, ni en l'autre!
+Il demeura longtemps dans un abattement
+profond. Il pensa à se sauver comme avait
+fait Djos autrefois; mais ce qui lui paraissait
+facile pour d'autres, lui semblait impossible à
+lui. Quand il se leva, irrésolu encore et tremblant,
+il aperçut des étrangers qui montaient
+la route. Alors il se met à fuir, croyant que
+ce sont des constables qui viennent l'arrêter.
+Et il a raison. Après avoir couru longtemps
+il se détourne. Deux des constables sont sur
+ses talons. La peur lui donne des ailes, et il
+s'élance comme un cerf que la meute poursuit.
+Il passe à la porte de Letellier, et voit
+une foule joyeuse et bruyante.... Il pense
+que cette foule va lui barrer le passage; mais
+elle s'ouvre pour le laisser fuir. Il arrive chez
+lui haletant, épuisé, couvert de sueurs, les
+yeux sanglants et sortis de leurs orbites. Les
+officiers de la police le poursuivent toujours.
+Il passe à côté de la maison, gagne la prairie
+et, soudain, il disparaît comme s'il se fut enfoncé
+dans la terre. Il s'était, précipité dans
+un puits. Dans son élan, il descendit tête première
+au fond, et là, ses mains crispées s'attachèrent
+par hasard à une pierre, fangeuse.
+Quand on le retira il était mort; mais ses
+mains serraient toujours la roche pleine de
+limon.... En jetant cette pierre on s'aperçut que
+son enveloppe se désagrégeait. On l'examina
+attentivement. O jugement de Dieu! on
+reconnut le châle qui avait dû envelopper sa
+victime. Il y avait vingt ans qu'il était là. Ce
+n'avait pas été, en effet, selon la parole de la
+tireuse d'horoscope, la main d'un vivant qui
+l'avait retiré du puits.</p>
+
+<p>Marguerite fut long temps à se remettre de
+ce coup terrible. Cependant elle ignorait, la
+pauvre enfant, l'horrible mystère de la mort
+de son père. On s'était fait un devoir de lui
+cacher cette honte. Elle vit son jeune ami
+Victor et ne rougit pas, inconsciente qu'elle
+était du crime de sa race. Elle s'applaudissait
+d'avoir été délivrée du bossu. Il venait de
+mourir sur le gibet.</p>
+
+<p>C'est le temps de dire que l'ancien docteur
+au <i>sirop de la vie éternelle</i> était devenu bossu à
+la suite du coup de rame qui lui avait été
+infligé--les lecteurs du Pèlerin s'en souviennent--sur
+la grève du Château-Richer, lors
+de l'enlèvement de la petite Marie-Louise.
+Ferron, conduit au pénitencier avec son compère
+Racette le maître-d'école, s'était enfui au
+bout de deux ans, avec le même complice, en
+tuant l'un des gardiens. La femme Asselin, la
+tante inhumaine du Pèlerin, l'épouse infidèle,
+l'empoisonneuse, monta aussi sur l'échafaud.
+Robert et Charlot furent enfermés au pénitencier
+pour le reste de tours jours. En entendant
+leur sentence, ils se poussèrent du coude.</p>
+
+<p>--Batiscan! dit Robert, une pension sur
+l'Etat! qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>--Mille noms! quelle chance! le mérite est
+toujours reconnu, répliqua Charlot.</p>
+
+<p>--On en sortira.</p>
+
+<p>--Oui, couché sur le dos.... N'importe on
+a fait une bonne jeunesse....</p>
+
+<p>--De soixante et quinze ans!...</p>
+
+<p>Marguerite, pourtant, finit par apprendre
+ce qu'avait été son père, et ce qu'il avait fait.
+Inutile d'essayer à peindre son désespoir; nul
+ne le pourrait. Ses entrevues avec Victor
+ne furent que des larmes et des sanglots.
+Un jour, pourtant, qu'il voulait la consoler, et
+lui disait, que les enfants ne sont pas responsables
+des fautes de leurs parents, et qu'il
+l'aimait encore et qu'il l'aimerait toujours, elle
+retrouva son énergie et sa fierté:</p>
+
+<p>--Victor, dit, dit-elle en le couvrant d'un
+regard plein de pleurs et d'amour, Victor,
+consentirais-tu donc à avoir pour enfants les
+petits fils de mon père?...</p>
+
+<p>Victor l'étreignit sur son coeur et, silencieux,
+sortit sans pouvoir répondre.</p>
+
+<p>Plus tard, une belle jeune fille arrivait au
+fort Providence, sur les bords de ce grand lac
+solitaire qui dort dans les régions boréales,
+sous un manteau de glace. Elle apportait
+beaucoup d'argent pour secourir les pauvres
+et embellir la chapelle de Dieu; elle apportait
+beaucoup d'ardeur pour le salut des enfants
+sauvages. Cette nouvelle sainte qui voulait
+expier les fautes de sa race, c'était Marguerite.
+Le trappeur qui l'avait conduite là, c'était
+l'ex-élève. Il revint prendre sa place au
+foyer du grand-trappeur qui ne voulait pas se
+séparer de lui.</p>
+
+<p>Gagnon, instruit par les événements qu'il
+avait vu se dérouler sous ses yeux, retourna
+auprès de la Louise. Il arriva au moment ou
+la vieille Labourique sortait.... Elle sortait
+pour aller au cimetière. Pour racheter un peu
+le mal qu'il avait causé à la société en général
+et au bonhomme Asselin en particulier, il
+donna à ce dernier la belle terre qu'il venait
+d'acquérir à Lotbinière.</p>
+
+<p>Deux ans se sont écoulés. Victor, sur la voie
+de la fortune et de la gloire, vient d'arriver à la
+maison paternelle. Le grand-trappeur, Noémie,
+l'ex-élève et le vieux Asselin font la partie de
+quatre sept, et s'amusent comme seuls peuvent
+s'amuser des chrétiens qui ont la paix et
+l'amour de Dieu dans la conscience, et de l'or
+dans leur bourse.... Victor apporte une lettre
+de Marie Louise, la soeur St. Joseph du fort
+Providence. Les cartes restent pêle-mêle sur
+la table, et les oreilles attentives ne perdent
+pas un mot. Or voici ce que dit cette lettre,
+et ce sera la dernière page de mon livre.</p>
+
+<p><span class="sc">Mon cher grand-trappeur</span>,</p>
+
+<p>Je te donne, frère, ce nom que répéteront
+longtemps nos solitudes immenses; il doit
+être doux à ton oreille comme il l'est au coeur
+des pauvres indiens...................
+.....................................</p>
+
+<p>La religion porte, de plus en plus loin, son
+flambeau divin dans les régions naguère plongées
+dans les ténèbres, et son oeuvre de miséricorde
+et de paix ne s'arrêtera que lorsqu'il
+n'y aura plus d'âmes à sauver. Nos saints
+missionnaires semblent redoubler de zèle et
+de travail à mesure que l'âge et les privations
+de toutes sortes s'acharnent à les écraser. Le
+spectacle de leurs dévoûment nous soutient et
+nous encourage, nous, pauvres femmes....
+............... Nous trouvons aussi un exemple
+admirable de toutes les vertus dans la jeune
+Marguerite. Quel caractère franc et énergique!
+quelle âme soumise et pénitente! et
+comme nos enfants sauvages se plaisent à
+l'entendre et à la voir!................</p>
+
+<p>Couteaux-jaunes et Litchanrés continuent à
+chasser et à vivre ensemble comme des frères,
+sous le jeune Kisastari leur chef commun.
+Iréma est heureuse maintenant et son mariage
+a été béni du Seigneur. Naskarina, son ancienne
+rivale, ne nous a pas laissés. Elle aussi
+a tourné vers le Seigneur le feu de son âme
+ardente...............................</p>
+
+<p>Je t'ai dit antérieurement, mon frère, les
+actions de grâces que nous avons rendues au
+ciel en apprenant comment il avait mis fin à
+tes infortunes et au deuil de ta douce Noémie.</p>
+
+<p>Il faut que je te parle d'un songe extraordinaire
+qu'a eu Marguerite. Tu sais, que je
+suis un peu superstitieuse depuis le songe de
+cette infortunée Geneviève. Au reste il s'agit,
+dans cette vision, d'un personnage que tu as
+bien connu, du Hibou-blanc.... Et d'abord, je
+te dirai que le vieux renégat, chassé de la
+tribu des Couteaux-jaunes, abandonné de tous,
+honni et méprisé, partit seul à travers le désert
+glacé, et se dirigea vers le lac du grand
+Ours. Or Marguerite, qui ne connaît pas cet
+homme, nous le peignit, à son réveil avec une
+fidélité surprenante, et cela suffit pour nous
+faire ajouter à son rêve la foi que l'on ne
+donne d'ordinaire qu'aux récits véridiques.</p>
+
+<p>--J'étais loin vers le nord, dit-elle, et sur
+ma tête l'Ourse glacée tournait dans la voûte
+céleste comme sur un pivot. Mes yeux étaient
+éblouis par le spectacle qui se déroulait autour
+de moi; je me croyais dans un monde
+féerique. Des aigrettes innombrables s'allumaient
+dans le ciel où elles jouaient, comme
+les feux Saint-Elme le long des mâts et des
+vergues; des banderoles de pourpre flottaient
+au zénith; des rideaux sanglants s'ouvraient
+et se fermaient sur l'horizon, pour laisser paraître
+et cacher tour à tour les molles clartés
+de l'aurore, les feux ardents du soleil et
+de fantastiques figures de flamme. Des coupoles
+diaphanes, des mers aux ondes métalliques
+et chatoyantes, des zones d'or ondulées
+comme des rivages, des franges capricieuses
+apparaissaient et disparaissaient soudain. Puis
+des voiles de gaze, puis des nuées de sang
+immobiles et lugubres, puis la neige éclatante,
+infinie qui reflétait toutes ces merveilles. La
+nuit était calme, le silence, si grand que l'on
+croyait entendre jusqu'au soupir des esprits.
+Le froid faisait éclater les arbres; et toutes les
+pierres, tous les troncs, tous les rameaux s'étaient
+cristallisés sous le frimas; et la lumière,
+en les éclairant, les embellissait d'une décoration
+fantastique. Tout à coup j'entendis un
+craquement de raquettes sur la neige durcie;
+je regardai du côté d'où venait le bruit, et ne
+vis rien. Cependant le bruit ne cessait pas.
+O calme effrayant des nuits polaires, que tu es
+trompeur! Ce ne fut que plusieurs heures
+après l'avoir entendu marcher que j'aperçus
+le chasseur. Il était vieux, boitait en marchant,
+avait la barbe blanche et les cheveux
+longs, mais rares. Il pleurait et ses larmes,
+gelées en sortant des paupières, couvraient ses
+joues d'une glace que les lueurs de la nuit
+faisaient resplendir. On eut dit qu'il portait
+un visage de feu ou de sang, et que ses yeux,
+sans éclat, étaient noirs comme les orbites
+d'un crâne de mort. Rendu près de moi, il ne
+me vit pas, et se mit à creuser dans la neige
+pour se faire un abri. Mais il n'eut pas la
+force de creuser assez. Il avait faim et dévorait
+les bouts des petites branches de sapin.
+Il poussa un cri, et moi, qui de si loin avais
+entendu le craquement de ses raquettes, j'entendis
+à peine sa voix. Il voulut armer sa
+carabine pour se suicider, et ses doigts crispés
+se gelèrent sur la gâchette. Son haleine rapide
+faisait bruire l'air en s'échappant de ses
+lèvres. Il était là debout, immobile au milieu
+des neiges comme un tronc moussu, et semblait
+un arbre étrange ou une pierre grossièrement
+sculptée par une main sauvage. Les
+aurores boréales dansaient toujours au dessus
+de sa tête, et des serpents de feu, se glissant
+sur la neige, semblaient accourir de l'horizon
+jusqu'à ses pieds. Des hurlements firent retentir
+la solitude et une troupe de loups apparut
+au loin. Il eut un tressaillement rapide
+et nerveux, et il voulut de nouveau armer sa
+carabine pour défendre, contre la voracité
+des bêtes, son corps glacé qui s'en allait mourant.
+Les loups arrivèrent.... Il poussa une
+clameur formidable et la bande sanguinaire
+s'arrêta étonnée. Mais aussitôt l'une des bêtes,
+flairant un reste de sang encore tiède, déchira
+les mains du malheureux. Les autres ouvrirent,
+à leur tour, leur gueules ardentes et se précipitèrent
+en hurlant sur le chasseur maudit.
+Il tomba et quelques gouttes de sang rougirent
+la neige; et l'on eut dit que ces gouttes
+de sang étaient tombées des franges rouges qui
+s'agitaient en l'air. Un instant après, des chasseurs
+sous la conduite de Kisastari, passèrent
+par là, mirent les loups en fuite, et reconnurent
+le cadavres à demi-dévoré et gelé de
+Racette, le Hibou-Blanc. Ils l'ensevelirent
+sous la neige et récitèrent un <i>pater</i> et un <i>ave</i>
+pour le repos de son âme.</p>
+
+<p>Tel fut le rêve de Marguerite.</p>
+
+<p>P. S.--Cher frère! chose extraordinaire, terrible
+même, Kisastari vient d'arriver au fort
+avec un parti de chasseurs. Ils ont trouvé le
+cadavre du Hibou-Blanc gelé au milieu des
+neiges du nord, et demi-dévoré par les bêtes
+féroces.... Le rêve de Marguerite n'est donc
+pas un rêve!...</p>
+
+<p>--Quelle mort! murmura le grand-trappeur!</p>
+
+<p>--<i>Requiescat in pace!</i> répondit l'ex-élève.</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Picounoc le maudit, by Pamphile Lemay
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICOUNOC LE MAUDIT ***
+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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