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Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe +ont été corrigées. + +Page 157: "La flotte russe" a été remplacé par "la flotte turque" dans +"Remorqué par l'Anglais, le bas coquin Orloff, l'étrangleur de Pierre +III, détruit la flotte russe à Tschesmé (juillet 1770)."] + + + + + HISTOIRE + + DE + + FRANCE + + + + + PAR + + J. MICHELET + + + + + NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + TOME DIX-NEUVIÈME + + + + + PARIS + + LIBRAIRIE INTERNATIONALE + A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS + 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 + + 1877 + + Tout droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + + HISTOIRE DE FRANCE + + + + +PRÉFACE + + +L'Histoire de France est terminée. + +J'y mis la vie.--Je ne regrette rien. + +Commencée dès 1830, elle s'achève enfin (1867). + +Il est rare que cette courte vie humaine suffise à de pareils labeurs. +L'un des grands travailleurs du siècle, M. de Sismondi, eut le chagrin +de ne point achever. Plus heureux, j'ai vécu assez pour mener cette +histoire jusqu'en 89, jusqu'en 95, traverser ces longs âges, enfin +joindre à cette épopée le drame souverain qui l'explique. + +Tout mon enseignement et mes travaux divers convergèrent vers ce but. +Je déclinai ce qui s'en écartait, le monde et la fortune, les +fonctions publiques, estimant que l'histoire est la première de +toutes. + +Mes livres secondaires, qu'on croyait des excursions, ont été les +études, les constructions préalables, parfois même des parties +essentielles du grand édifice. + +Je ne réclame rien pour le travail pénible que j'eus d'explorer le +premier, à chaque âge, les sources alors peu connues (manuscrits ou +imprimés rares). J'ai été trop heureux de les signaler à l'attention. +Chacun de mes volumes, attaqué, discuté, n'en fut pas moins l'occasion +d'éditer les nouveaux documents que j'avais exploités. Beaucoup sont +maintenant publiés, dans les mains de tous. + + * * * * * + +Le principe moderne, tel que je l'exposai (1846) en tête de ma +Révolution, trouve au présent volume, en Louis XV et Louis XVI, sa +confirmation décisive. La clarté saisissante des documents nouveaux, +comme une blanche lumière électrique, perce de part en part le trouble +clair-obscur où s'affaissa la monarchie. + +Nos pères, par une seconde vue, aperçurent en 92 qu'un complot fort +ancien de l'étranger contre la France se tramait en Europe et dans +Versailles même. Les preuves étaient insuffisantes et ils ne pouvaient +qu'affirmer. + +Dans ma Révolution, j'en pus dire davantage (sur le procès de Louis +XVI). Les royalistes eux-mêmes, leurs aveux triomphants, +éclaircissaient au moins 92. + +Mais jusqu'où remontaient l'intrigue et les machinations? Récemment, +dans mon Louis XV (ch. XI, p. 179), réunissant des documents +irrécusables, j'établis que nos pères n'avaient eu qu'une vue +partielle et incomplète en ce qu'ils appelaient le Complot autrichien. +Je remontai plus haut. Je donnai un fil sûr pour l'histoire de +cinquante années: _la Conspiration de famille_. Je montrai que, +non-seulement par Marie-Antoinette, Choiseul et les traités de 1756, +mais bien avant, et dès Fleury, l'étranger régna à Versailles,--bien +plus, que le Roi fut constamment l'étranger[1]. + + [Note 1: Est-ce à un étranger qu'on doit remettre + l'épée, l'armée et le salut? grosse question.--Un livre + spécial là-dessus, un livre fort est parti de Zurich, + livre amer, mais salubre et sain (chose aujourd'hui si + rare), plein de réveil et plein de vie, dont plus d'un + dormeur vibrera. (Dufraisse, _Histoire du droit de + guerre et de paix_, de 89 à 1815. Paris, éd. + Lechevalier.)] + +C'est là le grand courant de l'histoire et le fil général. Ceux qui +voulaient durer et garder le pouvoir, comme Fleury, Choiseul, savaient +parfaitement qu'il fallait se ranger au grand courant, ne pas s'en +écarter, se soucier fort peu de la France, être bon Espagnol, bon +Autrichien, servir la pensée fixe, l'intérêt de famille. + +Louis XV écrivait tous les jours à Madrid, à sa fille l'Infante. La +grande affaire de sa vie fut de faire reine cette fille, ou mieux, de +faire impératrice la fille de sa fille qui épouserait Joseph II. + +De là vient que le Roi; de coeur très-espagnol, devient +très-autrichien, l'Autriche étant la seule maison où celle de Bourbon +puisse se marier sans déroger. Joseph II naît à peine qu'il est le +mari projeté, désiré, de Versailles et Madrid. Prise énorme pour +Vienne. La catholique Autriche, par un ministre philosophe, Choiseul, +met la France en chemise, amuse l'opinion, mystifie Versailles et +Ferney. + +Voilà, je le répète, le grand courant qui domine l'histoire; l'intérêt +de famille. Y eut-il un _contre-courant_? une politique française qui +balançât un peu cet ascendant de l'étranger? On voudrait bien le +croire, et quelques-uns l'ont soutenu. On eût trouvé piquant de +découvrir que Louis XV, ce roi sournois, haïssant ses ministres et +trahissant la trahison, fut en dessous un patriote. L'excellente et +curieuse publication de M. Boutaric (1866) a montré ce qu'on en doit +croire. On y voit que Conti et Broglie firent tout pour l'éclairer, +lui trouvèrent des observateurs habiles et de premier mérite, des +Vergennes et des Dumouriez, et qu'ils ne réussirent à rien. Dans ses +petits billets furtifs, il ne veut et ne cherche qu'un certain plaisir +de police. + +C'est la jouissance peureuse du mauvais écolier qui croit faire un +tour à ses maîtres. Nulle part il n'est plus misérable. Il s'égare en +ses propres fils, veut tromper ses agents, ment à ceux qui mentent +pour lui, il perd la tête et convient qu'il «s'embrouille.» Là son +tyran Choiseul le pince et l'humilie. Il se renfonce dans l'obscur, +dans la vie souterraine d'un rat sous le parquet. Mais on le tient: +Versailles tout entier est sa souricière. + +L'affaire d'Éon--(et la confirmation que M. Boutaric donne au récit de +M. Gaillardet, tiré des papiers d'Éon même),--cette affaire illumine +le rat dans ses plus misérables trous. Choiseul y est cruel, +impitoyable pour son maître. On ne s'étonne pas de la haine fidèle que +lui garda un homme qui haïssait peu (Louis XVI). + +Sur Choiseul j'ai été très-ferme, contre Voltaire et autres dupes. +Croira-t-on que Flassan ose imprudemment dire que Choiseul n'est pas +Autrichien? (T. VI, 151.) + +Que nous en coûta-t-il? rien que le monde. Enfermée désormais, perdant +à la fois ses deux Indes, bannie d'Amérique et d'Asie, la France vit +l'Anglais occuper à son aise les cinq parties du globe. + +Cela apparemment nous brouille avec l'Autriche? Nullement. Remarquable +progrès de cette invasion intérieure. Vienne nous a menés quatorze ans +par le fil peu sûr d'une maîtresse usée, la Pompadour, ou d'un petit +roué, Choiseul. Elle prend à Versailles un solide établissement par +une jeune reine charmante, toute-puissante par la passion, +immuablement Autrichienne, et qui, dans le trône de France, mettra de +petits Autrichiens. De même que, par sa Caroline, Marie-Thérèse a +repris Naples et l'ascendant sur l'Italie,--par Marie-Antoinette elle +pèse sur la France, l'exploite aux moments décisifs. + +Il est curieux de voir combien notre diplomatie a été et est +autrichienne. M. de Bacourt (Intr. à Lamark) n'a pas craint d'avancer +que Marie-Antoinette ne se mêla pas des affaires, n'agit pas pour sa +mère, son frère, etc.!! Voilà jusqu'où, aux derniers temps, on osait +nier l'histoire, démentir la tradition, tous les témoignages +contemporains, la concordance des mémoires, l'aveu des royalistes +eux-mêmes. + +Ce n'était plus un parti, c'était la grande masse des _honnêtes gens_ +et des gens _bien pensants_ qui laissait là l'histoire, préférait le +roman. Sur cette pente, la fantaisie s'enhardissait et avançait, +mêlait ses jeux à des ombres si sérieuses. La légende allait son +chemin. Des esprits inventifs, des plumes adroites, habiles, avaient +des bonheurs singuliers, des trouvailles imprévues, charmantes. Ces +nouveautés étonnaient quelques-uns; mais, dans peu, devenant +anciennes, elles auraient fini par être respectées, prendre l'autorité +du temps. + +Un matin, qui l'eût cru! des archives de Vienne, d'un dépôt si +discret, si peu intéressé à éclaircir l'histoire, arrive à la légende +le plus accablant démenti! + +Et de qui, s'il vous plaît? de la Reine elle-même, de sa mère de ses +frères. + +Par qui? par la voie la plus sûre, l'honorable archiviste de la maison +d'Autriche, M. Arneth, qui donne ces lettres textuelles, et sans +changement que l'orthographe (qu'il a eu le tort de rectifier). + +Le fameux complot autrichien, tant nié, n'est que trop réel. Qui le +dit? C'est Marie-Thérèse. Rien de plus violent que l'action de la mère +sur la fille, de celle-ci sur le Roi. + + * * * * * + +Les projets de démembrement que formait la Coalition, furent-ils +connus du Roi et de la Reine, quand ils appelaient l'étranger? +Savaient-ils qu'il voulait mutiler, déchirer la France? Point fort +essentiel qui devait influer sur le jugement définitif que l'histoire +portera sur eux[2]. + + [Note 2: L'ignorance où l'on était, explique + l'indulgence des historiens, de MM. Thiers, Mignet, + Droz, Louis Blanc, Lanfrey, Carnot, Ternaux, + Quinet.--C'est en juin 1865, que M. Geffroy, le premier + en France, fit connaître la publication d'Arneth, + apprécia les vraies et les fausses lettres du Roi et de + la Reine avec une ingénieuse et intéressante + critique.--Voir l'appendice de son livre _Gustave III et + la cour de France_, si riche de faits nouveaux sur + l'histoire de ce temps.] + +Les lettres publiées par Arneth montrent qu'ils furent très-avertis. +Ils surent que le secours demandé coûterait à la France ses meilleures +frontières, les barrières qui la gardent, et ne purent pas douter +qu'ainsi démantelée et à discrétion, elle ne fût en péril pour +l'intérieur, le corps même de la monarchie. L'ambassadeur d'Autriche +les avertit expressément «que les puissances ne feraient rien pour +rien,» se payeraient de l'Alsace, de nos Alpes et de la Navarre (7 +mars 91, p. 147-149). Malgré cette communication, la Reine réclama de +nouveau l'invasion (20 avril). Enfin, la Coalition s'étant armée et +complétée, la Reine révéla à l'Autriche le plan de Dumouriez et le +point que devait attaquer Lafayette: «Voilà, dit-elle, _le résultat du +conseil d'hier_,» conseil tenu devant le Roi et dont elle connut par +lui le résultat pour en informer l'ennemi (26 mars 92, Arneth, 258). + +Tout ce que les Campan et autres amis de la Reine, pour excuser ses +torts, nous disent de la froideur du Roi, est mis à néant par ces +lettres. Il la suspectait fort, il est vrai, à son arrivée. Il fut un +peu tardif. Mais dès 71, un an après le mariage, quoiqu'ils fussent +encore des enfants, elle était maîtresse de lui. Les ministres +étrangers le voyaient, en tiraient augure (Creutz, _ap._ Geffroy). +Duclos dit à l'avénement (en mots très-crus que je traduis): «La femme +et le lit régneront.» + +Louis XVI n'eut rien de la France, ne la soupçonna même pas. De race +et par sa mère, il était un pur Allemand, de la molle Saxe des +Augustes, obèse et alourdie de sang, charnelle et souvent colérique. +Mais, à la différence des Augustes, son honnêteté naturelle, sa +dévotion, le rendirent régulier dans ses moeurs, sa vie domestique. En +pleine cour il était solitaire, ne vivant qu'à la chasse, dans les +bois de Versailles, à Compiègne ou à Rambouillet. C'est uniquement +pour la chasse, pour conserver ses habitudes, qu'il tint les États +généraux à Versailles (si près de Paris)! + +S'il n'eût vécu ainsi, il serait devenu énorme, comme les Augustes, un +monstre de graisse, comme son père le Dauphin, qui dit lui-même, à +dix-sept ans, «ne pouvoir traîner la masse de son corps». Mais ce +violent exercice est comme une sorte d'ivresse. Il lui fit une vie de +taureau ou de sanglier. Les jours entiers aux bois par tous les temps. +Le soir, un gros repas où il tombait de sommeil, non d'ivresse, quoi +qu'on ait dit. Il n'était nullement crapuleux comme Louis XV. Mais +c'était un barbare, un homme tout de chair et de sang. De là sa +dépendance de la Reine. On le vit dès son âge de vingt ans, dans la +crise indécente de juillet 74. On le vit d'une manière effrayante dans +les premières grossesses. Il était hors de lui, pleurait. + +Nul roi ne montra mieux une loi de l'histoire, qui a bien peu +d'exceptions: «Le Roi, c'est l'étranger.» Tout fils tient de sa mère. +Le Roi est fils de l'étrangère, et il en apporte le sang. La +succession presque toujours a l'effet d'une invasion. Les preuves en +seraient innombrables. Catherine, Marie de Médicis, nous donnèrent de +purs Italiens; la Farnèse de même (dans Charles III d'Espagne). Louis +XVI fut un vrai Saxon, et plus Allemand que l'Allemagne, dans l'alibi +complet, la parfaite ignorance du pays où il a régné. + +Étrangers par la race, les rois le sont par la croyance, tous +nécessairement attachés à la religion qui veut l'obéissance et la +résignation, supprime la patrie, les fiers instincts de liberté. Le +chrétien pour patrie a le ciel, le catholique Rome. Tout roi est +_très-chrétien_. Espagne, Autriche, Portugal, etc., ont un titre +analogue. Le schisme n'y fait rien. Papauté de Moscou, papauté de +Londres, il n'importe, le trône a pour base l'autel. Notre roi, entre +tous, portant jadis la chape, chanoine à Saint-Quentin, abbé de +Saint-Martin, fut essentiellement un personnage ecclésiastique. Les +deux derniers ont été très-fidèles à ce caractère intérieur, +essentiel, de la royauté.--Louis XV, au moment décisif de son règne, +vers 1750, quand la grande question peut déjà s'entrevoir, lorsque +déjà l'on crie: «Allons brûler Versailles!» Louis XV affronte +l'avenir, et à tout prix sauve les biens de l'Église.--Louis XVI, +sérieux, excellent catholique, très-opposé à toute nouveauté, +non-seulement refusa douze ans l'État civil aux Protestants, +non-seulement garda et ménagea les biens d'Église, mais se perdit +plutôt que de demander au Clergé un serment purement politique, qui ne +blessait en rien sa foi religieuse. + + * * * * * + +Telle n'était point la Reine. Elle ne fut d'aucun des deux mondes, ni +philosophe, ni dévote. Elle n'eut de religion que la famille. Malgré +sa servitude passionnée de la Polignac qui semblait l'écarter de +Vienne, il suffisait d'un mot de sa mère, de son frère, pour réveiller +en elle le fond du fonds, l'intérêt autrichien. + +Les lettres qu'on vient de publier éclairent terriblement la figure de +Marie-Thérèse, la part qu'elle a dans le tragique destin de sa fille. +Elle la conseille bien comme femme et pour la vie privée, mais elle la +corrompt comme reine, exige d'elle tout ce qui doit la perdre. + +Par sa lourde, pressante et infatigable insistance, ses prières (qui +vont jusqu'aux larmes), elle en fait, dans les moments graves, ce que +soupçonnait Louis XVI, un funeste agent de l'Autriche. Parfois elle la +trompe, lui ment (ment à sa fille!) Souvent elle l'exploite et spécule +sur ses grossesses qui lui asserviront le Roi. Le détail très-honteux +en est très-authentique. + +On peut le dire, on lui vendit la Reine. Il ne l'eut (en juillet 1774) +qu'au prix d'une concession déplorable. Il lutta quelque peu, et là, +il est intéressant. Aidé de Maurepas, Vergennes, de ses souvenirs +surtout, de sa piété filiale, il s'obstina à repousser Choiseul, +l'ennemi de son père, le chef du parti autrichien. Mais sa servitude +charnelle lui enleva le peu qu'il avait de force et de sens. Il +faiblit trois fois pour l'Autriche, et, pour l'intérêt de Joseph, il +compromit longtemps la cause américaine. + +Les véritables royalistes ne pardonneront pas aux amis de la Reine +d'avoir avili Louis XVI en le faisant compère des Calonne et des +Loménie, de l'avoir employé à couvrir de sa parole, de sa personne +aimée et populaire, ces ministres indignes. C'est le moment où il +tombe au plus bas, le seul moment où vraiment il m'étonne. Dans quel +néant moral le jeta sa matérialité pesante pour qu'il oubliât le vrai +Louis XVI, le roi dévot, et subît l'homme de la Reine, l'incrédule et +le prêtre athée (1787)! + +Mais si le Roi, entraîné par la Reine, eut ce moment d'inconséquence, +reconnaissons qu'en tout le reste, il fut fidèle à sa tradition. Il ne +fut nullement, comme on a dit, incertain et variable, mais toujours le +même et très-fixe (au moins dans son for intérieur) contre toute +nouveauté, contraire à l'Amérique, contraire à Turgot et à Necker, +forcé de marcher quelquefois, mais n'avançant qu'à reculons, et en +protestant en dessous. + +Les réformes que lui arracha la force de l'opinion, n'eurent aucune +portée sérieuse; on le verra par ce volume. Les fameuses Assemblées +provinciales qu'on a fait valoir récemment, ne furent qu'un leurre en +1786.--Le roi, loin de céder en rien au progrès et à la raison, +s'aigrit par les concessions, fort légères, qu'il lui fallut faire, +les mensonges qu'il lui fallut dire.--Nos pères ne se trompèrent en +rien lorsqu'ils sentirent en lui le solide, l'inconvertissable ennemi +de la Révolution. + + * * * * * + +Pour établir cela et le mettre dans tout son jour, j'ai dû m'écarter +un peu, effleurer, éluder ce qui m'en éloignait. De là plusieurs +lacunes[3]. Maintes choses ne sont montrées que de profil, plusieurs +même passées tout à fait. + + [Note 3: En revanche, j'ai développé certains faits + vraiment capitaux, par exemple, la révolution de + Grenoble qui fit celle de la France, et pour laquelle M. + Gariel m'avait ouvert les sources les plus + précieuses.--Je regretterais beaucoup plus mes lacunes + si mon ami, M. Henri Martin, dans sa judicieuse + histoire, si riche en précieux détails, n'y suppléait + souvent avec autant d'exactitude que de + talent.--L'histoire de l'art est mieux dans les fines et + savantes notices de MM. de Goncourt, que je n'aurais pu + faire.--Deux sérieux esprits, si nets et si loyaux, MM. + Bersot, Barni, ont donné sur nos philosophes + d'excellents jugements qui resteront définitifs. Ils + corrigent ce que peut avoir peut-être d'excessif ma + critique de Rousseau.] + +Rien ne me pèse plus que d'omettre sur le chemin tels faits +admirables, héroïques, qui sont restés sans récompense, sans mémoire +jusqu'ici. L'histoire doit payer pour la France. + +Ces dettes me suivent et me poursuivent. + +Je ne me pardonne pas de n'avoir pas parlé de cet obscur Léonidas qui +nous a sauvés à Saint-Cast, et dont la vaillance oubliée m'est révélée +à ce moment par mon savant ami, M. le professeur Macé. + +Que de dévouements, que d'efforts, de sacrifices et de cruels +malheurs, que de vertus punies par la dureté du sort, dans notre +histoire maritime et coloniale! Je resterais inconsolable si je n'y +revenais un jour. + +Il faut dire que la France entière du XVIIIe siècle (tant légère qu'on +la croie) a eu un esprit étonnant de générosité, parfois excessif en +bonté.--L'élan pour l'Amérique est simplement sublime.--L'attachement +bizarre, obstiné, acharné, qu'elle eut pour Louis XVI, fermant les +yeux à l'évidence, le croyant toujours un bonhomme, est ridicule, si +l'on veut, mais touchant. Aucune faute n'y put rien, non pas même les +fusillades de Paris, en 88. + +Nul fiel en cette âme de France. Tellement haïe par l'Angleterre, elle +ne la hait pas du tout. Et, c'est juste au moment où l'Angleterre la +ruine, que la France l'admire, s'en engoue, la copie. Et notez que, +pour le progrès des idées, la France fait tout, l'_Angleterre rien, +pendant soixante-dix ans_. De la mort de Newton à Watt, elle est +exactement stérile (loyal aveu de M. Buckle). + +Ce coeur exubérant, si facile et si bon, si charmant de la France, il +faudrait bien le dire tout au long, ce que je n'ai pu. Ces justices +dues à nos pères pour une foule d'héroïsmes obscurs, il faudrait, tôt +ou tard, qu'on les rendît enfin. On dit que Camoëns eut aux Indes un +emploi, fut l'_administrateur du bien des décédés_. Ce titre, cette +charge, sont ceux de l'historien. Je n'en resterai pas indigne, +j'acquitterai ces dettes et ne mourrai pas insolvable. + + * * * * * + +Il me convient d'être mon juge. J'essayerai, si je vis, dans un +travail à part, d'apprécier cette oeuvre, en ce qu'elle a de bon, +d'incomplet, de mauvais. Je ne sais que trop ses défauts. Alors, je +pourrai faire ce qu'on ne peut dans une préface: je dirai les méthodes +dont j'ai usé selon les temps, la spécialité de nos arts historiques +que l'on connaît fort peu. + +Mais je voudrais surtout y dire le travail personnel, intime, qui se +faisait en moi pendant ce long voyage. Mon oeuvre était pour moi (plus +qu'un livre) la voie de l'âme. Elle m'a fait et a fait ma vie. + +Paris, 1er octobre 1866. + + + + +HISTOIRE + +DE FRANCE + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +CHUTE DE BERNIS.--AVÉNEMENT DE CHOISEUL. + +1758. + + +La paix ou la banqueroute, telle était la situation en 1758. Et une +banqueroute sanglante, des combats dans Paris, peut-être. Le roi avait +dit lui-même: «Si l'on ne paye pas la rente, il y aura une révolte.» + +Le roi n'allait plus à Paris. Mais si Paris affamé avait été à +Versailles? Dans la redoutable émeute de mai 1750, quelqu'un l'avait +proposé. + +L'attente d'une révolution était telle en ce moment, que plusieurs +voulaient partir, émigrer, se mettre à l'abri. Rousseau y songeait, et +bien d'autres, comme cet homme du Parlement, qui le consulta là-dessus +(_Confessions_). + +Bernis aurait tout donné pour ne plus être ministre. Seulement qui eût +pris cette place? Il semblait qu'un homme perdu pouvait seul accepter +l'héritage de la ruine et du désespoir. Bernis supplia Choiseul, notre +ambassadeur à Vienne, de venir, de s'unir à lui, ou plutôt de le +remplacer. + +La situation avait fort empiré depuis Rosbach. Un Condé (prince de +Clermont) battu, reculant jusqu'au Rhin. Les Anglais descendant en +France et démolissant Cherbourg, brûlant en sécurité cent vaisseaux +devant Saint-Malo. Point d'argent pour en refaire. Cinq cents millions +de dépense, trois cents millions de recette. Un déficit annuel de deux +cents millions. Le roi vivant, de mois en mois, sur les avances +usuraires que lui faisaient les banquiers, les priant, souvent en vain +(_Rich._, IX, 429). Les choses en étaient au point que l'on n'osait +plus compter. Une enquête fit connaître, en 1764, que depuis huit ans +on n'écrivait plus dans nos ports. Plus de registres de nos armements +maritimes (_Deffand_, I, 317). + +Le contrôleur des finances, Séchelles, était devenu fou. Bernis était +près de l'être. Il bavardait éperdu, proposait des choses vaines, +conseillait à la Pompadour d'appeler ses ennemis, Maurepas et +Chauvelin! Chauvelin, ennemi né de la cabale autrichienne! Maurepas, +l'ennemi des maîtresses, qui, le lendemain peut-être, eût chassé la +Pompadour! + +Nous n'avons pas assez dit ce qu'était ce pauvre Bernis, monté si haut +par hasard. Il n'était pas ambitieux. S'il hasarda, dit Duclos, de +faire une grande fortune, c'est qu'il ne put réussir à en faire une +petite. Son esprit, ses jolis vers, sa jolie figure poupine, longtemps +l'avaient laissé pauvre. Ayant fait un mauvais poème de la _Religion +vengée_, il plut au Roi, qui le mit auprès de la Pompadour pour la +polir, la former, la mettre au niveau de Versailles (1745). Elle le +fit ministre à Venise (1752), son agent près de l'Infante dans leur +complot autrichien. Il fut l'homme de l'Infante, beaucoup trop lié +avec elle, et lancé surtout par elle dans la criminelle affaire qui +compromettait la France sur le vain espoir que l'Autriche donnerait à +cette folle le trône des Pays-Bas. + +Il se vit avec terreur l'automate dont jouait l'Autriche. Cela fut +très-ridicule pour la Convention de Hanovre. Bernis d'abord applaudit. +Mais, l'Autriche murmurant, Bernis blâma. Puis, sous le coup de +Rosbach, la marionnette vira, approuva. Il n'était plus temps. + +Il était pourtant un point où cessait son obéissance, l'impuissance de +payer le subside promis à Marie-Thérèse. Il exposa sa misère à +l'impératrice elle-même, lui fit craindre que s'il y avait ici une +explosion, elle ne perdît tout à la fois. Elle-même était fort +abattue. En 1758, Frédéric vainqueur, vaincu, resta cependant si fort, +que l'Autrichien, plus malade, n'en pouvant plus, recula et se cacha +en Autriche. + +Bernis, malgré la Pompadour, parla au Conseil pour la paix. Il parla +admirablement, avec la naïve éloquence de la peur, et cela gagna. Le +Roi, encore tout autrichien, partagea l'effroi de Bernis. Avec le +Dauphin, le Conseil, il passe au parti de la paix, il autorise à +traiter. + +Nul homme n'aurait osé, dans une telle extrémité, prendre la +responsabilité énorme de s'opposer à la paix. Il y fallait une audace +d'ignorance que n'eût eue pas un homme. Ce fut un crime de femme. + +Elles osent moins dans la vie commune, vont moins devant les +tribunaux. Mais, dans la haute vie d'intrigue, rien ne les fait +reculer. Avec un sens, souvent fin et délicat des personnes, elles ont +une ignorance terrible des choses, qui fait leur intrépidité là où +tous les hommes ont peur. + +Ce fut une affaire de théâtre. La Pompadour, qui ne fut jamais qu'une +actrice, à quarante ans ne jouait plus les bergerettes; elle visait +aux grands rôles. Faible et molle (au fond), poitrinaire, usée, vide, +un vrai néant, elle avait son âme, sa force en son petit conseil +secret, trois Lorraines qu'on peut appeler la vraie cabale d'Autriche. +Avec des vues personnelles, très-diverses, elles agissaient à +merveille dans le même sens près de la créature régnante. Comme une +mauvaise indienne, sans revers, qui n'a rien dessous, salie, usée et +fripée, qu'on roidit, qu'on met à l'empois, on lui donnait de +l'attitude, une certaine consistance. Elle en reprenait l'apparence +dans ses souvenirs dramatiques. Elle paradait devant la glace, se +haranguait. Fausse en tout, elle se trompait elle-même. Elle se +refaisait Cornélie, déclamait en long, en large, sur les échasses de +Corneille. Les trois spectatrices admiraient, la trouvaient belle de +hauteur, d'indomptable obstination. + +Lorsque Bernis arrivait avec ses yeux égarés, lui montrait le gouffre +béant, lui disait que le danger, la haine et la fureur publique, les +regardaient eux deux seuls, qu'on n'accusait qu'elle et lui, elle +était sourde et muette, ouvrait de grands yeux, nobles, tristes, le +laissait dire, s'agiter. «Je suis le ministre des limbes,» +disait-il, du monde des rêves, incertain, vague et flottant. Elle, +elle ne flottait point. Poussée par ses trois Lorraines, elle +travaillait en dessous à se délivrer de Bernis. + +Il ne demandait pas mieux. Il brûlait de se sauver, pourvu qu'il fût +cardinal, abrité par le chapeau. Il avait un double péril. Sa +dangereuse princesse, l'Infante, l'avait fourré dans les fils obscurs +d'une intrigue nouvelle qui pouvait mettre contre lui et le Roi et le +Dauphin, de plus trois rois étrangers. Il croyait voir déjà la foudre, +croyait que, sans la robe rouge, il était en grand danger. + +L'Infante qui rêvait tous les trônes, et Milan, et les Pays-Bas, et la +Pologne, et les Siciles, se jetait à ce moment dans un nouvel +imbroglio. En août 1758, la mort de la reine d'Espagne, et la mort +prochaine du roi Ferdinand, lui firent faire un plan hardi. Ferdinand, +fils d'un premier lit, aimait peu son frère D. Carlos, roi de Naples, +qui était pourtant son héritier naturel. Ne pouvait-on le décider à +adopter D. Philippe, duc de Parme, mari de l'Infante? Rome et les +Jésuites auraient applaudi. Les Jésuites, maîtres de l'Espagne, +avaient en horreur D. Carlos, frémissaient de le voir venir. Ce +prince, livré aux avocats, aux ardents légistes de Naples, faisait une +guerre terrible aux priviléges du Saint-Siége, aux Jésuites, à +l'Inquisition. Tout en s'habillant en chanoine et chantant l'office au +lutrin, il allait rapidement dans la voie d'émancipation. + +Mais pour exclure D. Carlos de l'Espagne, il fallait faire un scandale +audacieux, le déclarer illégitime et bâtard adultérin, fils d'un +crime, d'une surprise du scélérat Alberoni[4]. + + [Note 4: L'histoire était romanesque, mais moins + invraisemblable qu'on n'a dit. Don Carlos n'avait nul + rapport avec son père Philippe V, ennemi des nouveautés, + serf (à l'excès) de l'habitude. Par sa facilité extrême + à adopter les réformes, sa partialité pour les Italiens, + par l'adoption empressée de leurs plans les plus + utopiques, Carlos, on ne peut le nier, rappelait fort + Alberoni. Celui-ci avait été maître un moment de la + Farnèse. Il l'avait créée, inventée, tirée de son + grenier de Parme, mise au trône de l'Espagne et des + Indes. Italienne chez les Espagnols, seule et mal vue, + elle n'avait d'appui que cet Italien. Elle fut six mois + sans être grosse, ne prenant nulle racine encore contre + le fils du premier lit. Son mentor Alberoni put lui + rappeler comment Anne d'Autriche, enceinte à tout prix, + se moqua de tous et régna. Alberoni était un nain, un + gnome aux paroles magiques, diable noir aux yeux de + diamant. Il fit miroiter devant elle le monde défait, + refait par lui, un Don Carlos roi d'Italie, qui plus + tard, devenant roi d'Espagne, serait un autre + Charles-Quint. Elle n'était pas libertine, mais + furieusement ambitieuse. Il en serait né Don + Carlos.--Elle n'aurait conçu du roi qu'à la chute + d'Alberoni. Celui-ci croyait la tenir par le secret; il + la raillait. Elle fut obligée de le perdre. Elle + espérait le tuer, l'enterrer avec ce secret. Elle envoya + des assassins, mais par miracle il échappa.--Voilà le + roman, bien lié, et qui eût pu réussir entre les mains + de gens habiles autant que l'étaient les Jésuites. + Serait-ce la cause réelle qui irrita tellement Don + Carlos contre eux, le poussa plus qu'à l'expulsion de + l'ordre, mais à des traitements sauvages, qu'on aurait + crus de vengeance, qui semblaient avoir pour but la mort + même des individus? (V. _Al. de Saint-Priest_, etc.)] + +Le général des Jésuites, Ricci, travaillait à cela. Il eût cloué +Carlos à Naples, donné l'Espagne à notre Infante. Chose très-grave qui +aurait sauvé les Jésuites et en France, et en Espagne, prévenu +certainement l'abolition de leur ordre. Dans une lettre de Ricci, que +lut M. de Choiseul, dans les mémoires qui furent saisis en Espagne aux +colléges des Jésuites (V. _Al. de Saint-Priest_), la bâtardise +adultérine de D. Carlos était posée. + +L'infante, pour réussir dans un plan si hasardeux, eût eu besoin que +son père fût pour elle en 1758 ce qu'il avait été en 49 et 50. Elle +avait vingt ans alors. Mais le temps avait passé. Sa familiarité +hardie, italienne, ne pouvait plaire au Roi, sec et fermé de plus en +plus. Elle n'était pas aimée. Son intrigue de Pologne contre la maison +de Saxe indisposait la Dauphine, le Dauphin, madame Adélaïde. + +L'infante n'avait réellement pour elle que Bernis, son Alberoni. +Malheureusement il tombait. Il désirait de tomber, de partir sous le +chapeau, que lui-même il appelait «un excellent parapluie.» Il se +retira le 10 novembre, en appelant Choiseul, et se réservant seulement +de travailler encore pour ce qu'il avait mis en train, la paix avec le +Parlement, surtout l'affaire de l'Infante. Ce fut son dernier acte +politique. Il finit en galant homme, travaillant encore (14 novembre) +à cette adoption de l'infant par le roi d'Espagne, Ferdinand, qui +baissait rapidement (_Coxe_). + +Cependant il n'était point dans l'intérêt de l'Autriche, dans les vues +de la Pompadour, que Bernis restât là à côté de Choiseul, embarrassant +celui-ci dans la trahison hardie qu'on tentait au profit de Vienne. On +n'agit pas directement, mais bien plus habilement, en employant la +cabale, la petite cour du Dauphin. On prit un moyen brutal, simple et +sûr, de les assommer. On prétendit que l'Italienne, étant au lit après +souper, aurait appelé Bernis, lui aurait dit: «Mettez-vous là.» Et ce +n'était pas Bernis qui entrait; c'était un homme du Dauphin qui redit +tout. On fit grand bruit de l'affaire. Et pourtant ce mot jeté ainsi +sans précaution, portes ouvertes, pouvait fort bien signifier: +«Mettez-vous à cette table, écrivez pour moi ceci.» + +Le Roi était fort jaloux. Quand la chose lui fut rapportée, il en +voulut cruellement à l'Infante et à Bernis. Il ne put se rétracter, il +lui donna le chapeau (30 novembre), mais il le jeta plutôt «comme on +jette _un os à un chien_» (_Hausset_). Bernis se sentit perdu. Il fut +exilé le 13 décembre à Soissons, ne revint jamais, enfin s'établit à +Rome. + +Mais le Roi fut bien plus cruel pour l'Infante. Il lui lança un +affront, à la tuer. Il lui écrit qu'il exile Bernis et qu'elle doit +être contente de cette _satisfaction_ qu'il lui donne (_Barbier_ VII, +110). Mot de risée, s'il voulait dire qu'elle allait être +joyeuse,--plus outrageant s'il voulait dire qu'il voulait la venger +par là de celui qui l'avilissait. + +Cette fille tellement aimée, pour qui le Roi a donné le sang de cinq +cent mille hommes, reçoit ce cruel coup de fouet! Elle n'y survit +qu'un an, ayant la douleur de voir que dans le nouveau traité, en +donnant tout à l'Autriche, Choiseul ni le Roi, ni personne, ne se +souvint de l'Infante, ni de ce qu'on lui a promis. Personne ne +s'occupe plus de son adoption d'Espagne, du plan contre D. Carlos. + +Le traité que Choiseul osa, en arrivant au pouvoir, fut l'étonnement +du monde. _Conticuit terra_. Nos vieux alliés les Turcs ne purent +jamais le comprendre. Il renversait toute l'histoire de France en +remontant à Richelieu, Henri IV, et François Ier, la biffait, la +démentait. On put croire qu'un cataclysme, comme un désastre de +Lisbonne, était arrivé ici, avait bouleversé le pays, du moins les +têtes de Versailles. + +La France, depuis des siècles, payait des subsides annuels aux faibles +contre les forts, à la Suède, par exemple, aux princes du Rhin contre +l'Autriche. Il était neuf et piquant de payer cette grosse Autriche +pour écraser ces petits princes, nos alliés, nos amis. + +Un peu plus de _huit millions_ iront chaque année à Vienne, et de plus +la France seule (allégeant Marie-Thérèse) payera la Suède et la Saxe +pour leur guerre au roi de Prusse. + +Bernis promit dix huit mille hommes. _Choiseul en donne cent mille._ + +_Nulle paix sans Marie-Thérèse._ Seule elle jugera du point où peut +s'arrêter la France, éreintée et épuisée. + +Traité naïf, autrichien, sans voile ni précaution. Tout ce que la +France a pris et tout ce qu'elle prendra, _sera pour la seule +Autriche_. + +La France aidera à faire Empereur le petit Joseph, futur de notre +petite Isabelle. + +Nulle mention des Pays-Bas. Ce grand appât qui charma tant à Babiole, +on n'y songe plus. L'infante étant disgraciée, outragée, enfin +mourante, qu'a-t-on besoin des Pays-Bas? On n'y prend plus intérêt. +S'il y eut un traité secret, Choiseul l'a anéanti[5]. + + [Note 5: Cela acheva l'Infante. Cette belle, comme + Henriette, sa soeur, quoique beaucoup plus brillante, + avait toujours été malsaine, ce que semblait révéler par + moment un signe commun, une petite gale au front. + Henriette mourut de l'avoir fait rentrer. L'Infante + peut-être de même. En décembre, elle fut prise d'une de + ces maladies putrides qu'on appelait toutes alors + petites véroles. L'éruption se fait mal. En huit jours + elle est foudroyée. On avait grande impatience qu'elle + mourût, fût emportée, de crainte qu'elle n'infectât + tout. Le Roi avait son carrosse, ses chevaux qui + hennissaient; il voulait fuir à Marly. Et tous. Ce fut + une déroute. L'odeur était insupportable. Deux capucins + qui faisaient voeu de se dévouer à ces choses, ne purent + aller jusqu'au bout. L'idole, la galante, la belle, + maintenant l'horreur de tous, fut sans pompe emportée le + soir, jetée à Saint-Denis (_Barbier_, _Hausset_, + etc.).] + + + + +CHAPITRE II. + +CHOISEUL.--SON TRAITÉ AUTRICHIEN.--RUINE ET REVERS. + +1757. + + +La France, sous les Choiseul, sous les trois dames importantes qui +menaient la Pompadour, fut gouvernée par la Lorraine, à peu près comme +au temps des Guises. + +La Lorraine, réunie à la France, en fut maîtresse. Ce fut comme une +invasion. Elle remplit toutes les places, eut les hautes influences. + +Terre pauvre, traversée, ruinée, barbare, elle avait l'ascendant +d'énergie, d'intrigue et de ruse. Militaire et corrompue, d'une +corruption sauvage, elle a donné tour à tour et les meilleurs et les +pires, et les héros, et les traîtres. + +Elle est double, de France et d'Empire, Janus et souvent Judas. La +faute n'est pas à elle, mais à sa situation. + +Les moeurs y étaient effroyables. Hénault le courtisan lui-même avoue +que, venant en Lorraine, «il se crut en pays Turc.» C'est faire tort à +la Turquie, si grave. On n'y vit jamais, sous les yeux de deux armées, +la scène hardiment priapique qu'y donna un Baufremont. On n'y vit pas +les fureurs galantes des nobles chanoinesses, les religieuses d'épée +qui, à Remiremont et ailleurs, ayant la haute justice, la seigneurie, +dépassaient la vie effrénée des seigneurs. Celle de Béthizy fit +légende. Furieuse d'amour pour son frère, elle étalait, criait sa +honte, et, pour plus de scandale encore, ayant failli pour un autre, +elle se cassa la tête (5 avril 1742). Cela fut fort admiré en Lorraine +et à Versailles, et mit l'inceste à la mode. Le roi avait les quatre +soeurs. Madame de Luxembourg avec son frère Villeroi, la duchesse de +Marsan avec son cardinal Soubise, Choiseul surtout qu'on va voir, +firent ainsi leur cour au roi, qui, enhardi par l'exemple, poussa plus +loin le scandale. + +Deux familles de Lorraine, illustres et nécessiteuses, dans ce pays de +pauvreté, eurent la suite, le sérieux, l'attention à la fortune, +qu'avaient rarement les seigneurs. C'étaient les Beauvau, les +Choiseul. Le vieux prince de Beauvau-Craon, qui avait vingt-deux +enfants, bon mari et très-uni pendant trente ans à sa femme, maîtresse +du dernier duc, eut encore cet insigne honneur qu'une de ses filles +devint maîtresse de Stanislas. L'autre, madame de Mirepoix, froide et +rusée, fut l'Égérie de la Pompadour. Elle la sauva deux fois dans ses +moments désespérés, en lui communiquant son calme, la conseilla dans +sa voie nouvelle de l'intrigue autrichienne qui lui donna la royauté. + +Plus zélée encore pour l'Autriche fut madame de Marsan, gouvernante +des enfants de France, Lorraine par son mariage, soeur de MM. de +Soubise (le cardinal, le maréchal). Très-passionnée pour ses frères, +elle poussa vivement le second, l'immortel héros de Rosbach, le +maintint par la Pompadour contre les risées, les chansons. Et elle le +grandissait toujours. Elle voulait le faire connétable. + +Entre ces sages conseillères, madame de Pompadour en admettait une +autre encore, peu agréable, mais utile, un véritable homme d'affaires, +la soeur de Choiseul, madame de Grammont. Sans l'aimer, elle subissait +l'ascendant de sa logique, de sa masculine énergie. + +Dans cet intérieur, madame de Mirepoix, calme, fine et douce était +appelée _le petit chat_. Et madame de Grammont ne figurait pas mal le +dogue. Sa force et sa solidité, si déplaisante qu'elle fût, soutenait +utilement ce chiffon, la Pompadour. + +M. de Choiseul, fort léger, avec tous ses dons séduisants, n'aurait +jamais pris consistance, s'il n'avait été doublé d'une autre âme, d'un +second Choiseul. J'appelle ainsi cette soeur, une âme bien autrement +lorraine, épaisse, violente, tenace, mordant fort et ne lâchant pas. +Elle le tirait du badinage, elle l'empêchait de s'amuser, comme il eût +fait, aux méchancetés galantes, aux perfidies d'alcôve. Elle lui +rappelait toujours leurs six mille livres de rente, leur misère, elle +le forçait d'avancer, n'importe comment. + +Le meilleur de leur patrimoine avait été la trahison. Les Choiseul +rendirent ici un service immense à l'Autriche. C'est l'un d'eux qui, +voyant la tête déménagée de Fleury, décida cet imbécile à retenir le +secours qui allait sauver notre armée de Prague. De là l'affreuse +catastrophe, l'armée gelée (comme à Moscou). Le fils de ce bon +conseiller, tout jeune, le célèbre Choiseul, est en récompense créé +colonel. Il fait quelque peu la guerre, mais surtout la chasse aux +femmes. C'était un petit doguin, roux et laid, avec une audace +cavalière, une impertinence polie, un persiflage habituel, qui le +faisait redouter. Il plaisait d'autant plus aux femmes qu'il leur +ressemblait davantage. Le grand observateur Quesnay, sous sa surface +brillante, le perce à jour. «Il eût été, dit-il, un _ami_ d'Henri +III.» (_Hausset_.) + +La place de _méchant_ était vacante: il la prend. Il veut qu'on croie +qu'il est le _Méchant_ de Gresset. Il veut continuer Maurepas, spécule +sur les petites flèches qu'il lance à la Pompadour. Spéculation bien +calculée avec une femme fanée, qui a peur du moindre mot. Il +l'inquiète, puis tout à coup la charme en se donnant à elle, +trahissant une Choiseul qui visait au Roi. La Pompadour le paye avec +un riche mariage. Elle lui fit épouser la petite Crozat Duchâtel, fort +riche. Mais on ne lui mit pas cette fortune dans les mains. Il n'en +eut que la jouissance. Si sa femme (enfant de douze ans) mourait, ou +si les parents la reprenaient, il était pauvre. + +C'était en 1750, à l'avènement de Mesdames Henriette et Adélaïde. +Choiseul crut ne pas déplaire en disant venir de Lorraine, en +établissant chez lui sa soeur, qui était chanoinesse. Elle avait +vingt ans, lui trente. C'était une grande forte personne, d'une voix +désagréable, d'un visage fort coloré, percé de petits trous ardents. +L'enfant de douze ans, l'épouse nominale, ne les gêna guère. Choiseul +à côté mit sa soeur, et vécut avec elle fort publiquement (_Lauzun_, +p. 9, éd. 1858; _Dumouriez_, I, 159). + +Le roi n'en était pas fâché, en riait. Après un sermon, il lui dit: +«Le Père, ce me semble, a jeté des pierres dans votre jardin...--Mais, +Sire, n'en est-il pas tombé au parc de V. M.?--Vous serez damné, +Choiseul (dit le roi en souriant).--Mais vous, Sire?--Oh! c'est +différent... Moi, je suis l'Oint du Seigneur.» (_Mss. Choiseul_, _Al. +de S. Priest_). + +L'inceste étant moins à la mode en 1759, Choiseul maria sa soeur, mais +il ne lui donna qu'un mari nominal, M. de Grammont, un interdit. Elle +resta constamment avec son frère, au désespoir de la pauvre petite +madame de Choiseul, qui alors avait dix sept ans. Il ne faisait rien +sans sa soeur. Et je doute fort que, sans elle, il eût pris la +responsabilité de se poser contre la paix, au moment où Louis XV +désirait négocier, au moment où Marie-Thérèse était lasse, ne recevant +plus notre argent, mais des coups terribles de Prusse qui même après +un succès la mirent en pleine retraite. Ce n'est pas seulement Duclos +qui nous le dit; c'est le bon sens: oui, chacun désirait la paix. + +Bernis à Marie-Thérèse montrait la France agonisante. Qu'à ce moment +quelqu'un soit plus autrichien que l'Autriche, la raffermisse dans la +guerre, lui dise que Bernis s'est trompé, que la France a encore du +sang!... C'est chose énorme, au delà du caractère de Choiseul. Sans +sa soeur et ses Lorraines qui le poussaient par derrière, et +poussaient la Pompadour, je ne crois pas qu'il eût lui-même franchi ce +sanglant Rubicon. + +L'audace de présenter l'impudent traité au roi implique que Louis XV +était encore plus absent de lui-même, plus étranger aux affaires, en +décembre 1758, qu'il ne l'était l'autre année en septembre 1757 au +traité de Babiole. + +Il eut cette année le mal que Richelieu venait d'avoir, des dartres +par tout le corps. + +Il vivait d'une cuisine excitante et irritante, pour faire face à +l'exigence non moins irritante et malsaine du Parc-aux-Cerfs. De là un +cerveau flottant, faible, plein de noires visions. Damiens y rôdait +toujours, et la mort, et le successeur, les théories régicides des +Jésuites, amis de son fils. Choiseul tirait cette ficelle, l'excitait +contre le Dauphin. + +Choiseul, qui ne croyait à rien, profitait des lueurs dévotes qu'avait +le Roi dans ses heures d'épuisement. Quelle expiation meilleure que +d'accabler Frédéric? Quoi de plus agréable à Dieu que d'écraser le +Luthérien? l'impie, le moqueur outrageant qui se riait des rois mêmes, +qui regardait impudemment dans les Cabinets de Versailles? Frédéric +nommait ses levrettes ses marquises de Pompadour. + +Le roi ne restait lucide que pour ses petits trafics, ses petites +spéculations. Un jour, il adressa ce mot à son homme d'affaires: «Ne +placez pas _sur le roi_: on dit que ce n'est pas sûr.» + +La seule ressource qu'apportât Choiseul, c'était la banqueroute. + +Banqueroute d'un homme d'esprit, d'abord sur ceux qu'on haïssait, +traitants et fermiers généraux. Cela ne déplaisait pas. On aimait +assez qu'à la turque, le règne fût inauguré en étranglant quelques +pachas. + +Ne pouvant pas les payer, il restait un expédient, c'était de les +assassiner. + +Cent millions mangés d'avance étaient dus aux receveurs généraux. Pour +payement, on les écrasa. Une compagnie de banquiers fut autorisée à +tirer sur eux, s'engageant à fournir au roi trois ou quatre millions +par mois pour un armement maritime, un grand coup qu'on méditait. + +Et les fermiers généraux payés en même monnaie, éreintés. On leur +devait cent cinquante millions. On frappa sur eux soixante-douze mille +actions de mille francs, qui réduisirent de moitié leurs bénéfices. + +Ce ne fut pas fait sans adresse. Choiseul flattant l'opinion, +caressant Voltaire, les salons, le parti philosophique, fit ce tour +par un philosophe. Il prit un homme de lettres, un simple maître des +requêtes, le fit contrôleur général. Homme d'esprit, homme d'affaires, +Silhouette avait lu, voyagé, vécu à Londres, travaillé à la Compagnie +des Indes. Il avait, près des philosophes, le mérite d'avoir traduit +quelque chose des libres penseurs, Pope, Warburton et Bolingbroke. +C'était un parleur agréable, dit Grimm, d'équivoque mine, l'air +double, coupable et faux. Il n'avait nul expédient que ceux où +Machault avait échoué,--impôt sur tous (rejeté),--pensions réduites +(impossible). Tout cela facile à prévoir. Nul résultat à attendre +qu'une tempête de sifflets. + +L'heureuse idée de Choiseul pour gazer son crime d'Autriche, c'était +de faire que la France tournât le dos au levant, ne regardât qu'à +l'ouest vers le grand spectacle qu'il lui préparait. Idée neuve. +C'était celle qui a toujours échoué, la vieille, l'éternelle Armada de +1585, qu'on remet toujours à flot. Sans doute, un coup de surprise +n'est pas impossible. Jeter un Charles XII dans Londres, comme le +rêvait Alberoni, c'est hasardeux, mais non absurde. Les plans les plus +insensés sont ceux d'un Philippe II, qui, par de longs préparatifs, +met un grand peuple en éveil, en demeure d'organiser ses puissantes +résistances. Que dire de ces constructions étranges de bateaux plats +que Choiseul imagina en 1759 pour l'amusement des Anglais? que +Bonaparte imita. + +La grande flotte qui devait couvrir le passage des bateaux, était +préparée au plus loin, à Toulon. Pour rejoindre Brest et rallier +l'autre escadre, que de chances elle avait contre elle! La longue +navigation, l'écartement des vaisseaux, les coups violents, +capricieux, qu'on a au golfe de Gascogne, la rencontre de l'ennemi +qui, dans un pareil voyage, rôdant autour, comme un requin, mordrait +de manière ou d'autre. Tempêtes de l'Armada, ou défaites de Trafalgar, +c'est ce qui ne pouvait manquer. + +Au lieu de concentrer l'effort, on le divisait; à la fois, on +attaquait les trois royaumes. Le corsaire Thurot, de Dunkerque, devait +passer en Irlande. De Brest, Aiguillon menait douze mille hommes en +Écosse. Soubise, avec une armée (pas moins de cinquante mille +hommes), sur les fameux bateaux plats, devait cingler du Havre à +Londres. + +À la grandeur d'un tel projet on devait tout sacrifier. Le vieux +ministre de la guerre, Bellisle, annonça, dès janvier, qu'on +n'enverrait aucun secours aux colonies. La flotte anglaise, avant +avril, nous prit déjà la Guadeloupe. Au Canada, l'intrépide Montcalm, +de Nîmes, sans renfort et sans espoir, lutta jusqu'au mois de +septembre; il fut tué, le pays perdu. Dans l'Indoustan, notre +Irlandais Lally, un fou furieux, qui n'avait que de la bravoure, avait +remplacé Dupleix. Il avait neutralisé l'homme capable, gendre de +Dupleix, l'excellent général Bussy. Il avait par ses barbaries, ses +emportements, son mépris pour les croyances indigènes, mit l'Inde +entière contre nous. Il échoua devant Madras en février 1759, et de +plus en plus déclina devant l'ascendant de lord Clive. + +Ministre à soixante-seize ans, Bellisle épuisait sa vie à faire une +chose impossible, la réforme devant l'ennemi. La cour débordait dans +l'armée, la surchargeait honteusement. Nos cent soixante-dix mille +soldats avaient quarante mille officiers (c'est un officier pour +quatre hommes). Dans les cavaliers, encore pis: un officier pour trois +soldats. À Minden, nos deux généraux, Contades et Broglie, plus +brouillés entre eux qu'avec l'ennemi, perdent le temps. Broglie est +jaloux, et craint le succès de Contades. Tous deux battus, 1er août, +et la défaite de l'armée précède, annonce tristement le désastre de la +flotte. + +La nuit du 16 au 17 août, notre flotte de Toulon a passé devant +Gibraltar. Cinq de ses douze vaisseaux se séparent. Réduite à sept, +cette flotte voit, de Gibraltar, quatorze vaisseaux anglais qui vont à +elle à toutes voiles. Un des nôtres se sacrifie et combat seul contre +cinq. Les autres n'en périssent pas moins. + +Cela ramena au bon sens. On abandonna la partie du plan la plus +chimérique, la grosse armée sur bateaux plats que Soubise devait mener +en Tamise. On s'en tint aux expéditions d'Irlande et d'Écosse. Pour la +seconde, on n'avait plus l'héroïque prince Édouard qui entraîna les +highlands. En revanche, on avait un homme fort considérable à +Versailles, au champ de bataille de l'intrigue. + +C'était le duc d'Aiguillon, le neveu de Richelieu, un de nos plus +beaux courtisans. Deux choses l'ont immortalisé, d'avoir tenu tête au +roi même dans le coeur de Châteauroux,--d'avoir pour le parti jésuite +et la plus grande gloire de Dieu mis chez le roi la Du Barry. En ce +moment il n'était bruit que du succès que les Bretons, sous +d'Aiguillon, avaient eu sur les Anglais à Saint-Cast. Duclos explique +très-bien la prudence qu'il y déploya, simple spectateur à distance, +n'ayant pas même donné d'ordres, les faisant si longtemps attendre, +que les volontaires bretons firent l'exécution d'eux-mêmes, poussèrent +les Anglais dans la mer. Pour la Pompadour et les femmes, d'Aiguillon +devint un héros. + +Cette prudence consommée qu'il avait montrée à Saint-Cast ne +l'abandonna pas ici. Il n'alla pas avec les troupes et les bâtiments +de transport rejoindre la flotte à Brest. Il dit qu'un homme comme +lui, un gouverneur de Bretagne, général de l'expédition, ne pouvait +faire les premiers pas, aller se mettre sous les ordres de l'amiral de +Conflans. Celui-ci dut venir le joindre au Morbihan où il restait, +attendait dans sa dignité. L'Anglais, qui guettait Conflans, fondit +sur lui près de Belle-Isle. Forces égales. Mais Conflans, non moins +prudent que d'Aiguillon, réfléchit que son affaire n'était pas de +livrer bataille, mais de conduire l'armée d'Écosse. Il crut éviter, +éluder, se jetant entre les écueils. L'Anglais furieux l'y suivit, +perdit deux vaisseaux. Quatre des nôtres périssent; Conflans lui-même +brûle le sien. L'avant-garde (sept vaisseaux intacts) va se cacher à +Rochefort; sept autres dans la Vilaine, et ils y restent embourbés. + +Déplorable catastrophe! la marine, ainsi que l'armée, battue et +déshonorée! Notre intrépide Thurot, sans espoir, et pour l'honneur, +ayant donné sa parole, partit pourtant de Dunkerque, exécuta sa +descente, prit une ville, se fit tuer. + +La situation intérieure était au niveau. Deux mois après la défaite de +Minden, le désastre de Belle-Isle, le 26 octobre, eut lieu la +fermeture des caisses publiques, la suspension des payements. Le Roi +suspend pendant la guerre le payement des lettres de change qu'il a +souscrites pour deux ans (1760-1761). Il suspend pendant un an pour +deux cents millions de dettes exigibles, jusqu'à ces rescriptions +qu'il a données récemment sur les receveurs et fermiers, aux banquiers +qui avancèrent les frais de l'armement détruit. Les receveurs et +fermiers, anciens créanciers immolés au printemps, avaient fait rire. +Voici les nouveaux créanciers, les rieurs, qui pleurent à leur tour, +et non-seulement eux, mais la foule des petits rentiers misérables qui +vivaient d'annuités, qui avaient mis sottement aux royales loteries +des dernières années! Le Roi ajourne... leur pain. Ils mangeront après +la guerre. + +Le Roi ne payait plus Versailles; il devait dix mois à ses gens. Une +tentative qu'il fit pour mettre un octroi sur les villes ne fit que +montrer sa faiblesse, la force et la férocité que prenaient les +Parlements. Choiseul avait beau les flatter, leur abandonner +l'Encyclopédie (janvier 1759), cela ne suffisait pas. Le Parlement de +Besançon fit pendre un commis qui osait lever l'octroi ordonné par le +Roi. Le Parlement de Paris fit pendre un huissier qui blâmait son +procès de Damiens. Actes violents, brusques, sauvages, et qui +menaçaient plus haut. + +La moitié du Parlement de Besançon fut exilée; mais celui de Paris +repoussa obstinément tout ce qu'il y avait de bon dans les projets de +Silhouette: l'impôt proportionnellement levé sur tous. Désirable +égalité, mais qui n'apparaissait ici que comme une lourde surcharge +par-dessus les charges antérieures. + +Choiseul, battu en finances, battu sur terre et sur mer, peu ménagé du +Parlement, arrivé en moins de dix mois, ce semble, au bout de son +rouleau, avait à craindre le Dauphin qui avait prédit ce fruit des +traités autrichiens. Le parti dévot l'accablait. Il imagina un moyen +étrange, qu'on n'eût compris en nul pays du monde. Pour balancer la +banqueroute, les revers de terre et de mer, distraire fortement le +public, il lui donna le spectacle d'un tour très-inattendu. Lui, +courtisan de Voltaire, il régale les philosophes d'une volée de coups +de bâton. + +D'abord Choiseul exécute le financier philosophe Silhouette. Il en rit +lui-même. Il se joint gaiement à la meute des siffleurs et des +moqueurs. Désormais le portrait d'une ombre est appelé _silhouette_. +On s'en amuse partout, Versailles autant que Paris. Les habits à la +_silhouette_ n'ont ni poche ni gousset. + +Ceci n'est qu'un commencement. Très-secrètement Choiseul commande au +lorrain Palissot une pièce qui plaira en haut lieu, qui fera rire le +Dauphin, rire le Roi qui ne rit jamais. On y verra les amis de +Choiseul, les gens de lettres les plus illustres de l'époque, +grotesquement piloriés. On y verra d'Alembert, Diderot volant dans les +poches, et Rousseau à quatre pattes «retournant à la nature,» et +gravement broutant sa laitue. + + + + +CHAPITRE III. + +L'ÉCLIPSE DE VOLTAIRE. + +1759-1761. + + +Un des grands moments de _Voltaire_, solennel et vraiment digne du roi +du _siècle de l'esprit_, avait été justement ce triste retour +d'Allemagne où, repoussé de tous côtés, pour ainsi dire, il perdit +terre, n'ayant pas un seul point du globe où il fût en sûreté +(1753-1754). Fuyant de Prusse, il fut rejeté de la France, de la +Lorraine même. Il disparut, se tint obscur et si bien caché en Alsace, +parfois dans une île du Rhin, qu'à Paris on le crut mort. La _bonne_ +madame Du Deffand le croit mort et n'en pleure pas (mars 1754). Pour +comble, ses dangereux livres, autant de péchés de jeunesse, +surgissaient indiscrètement, s'imprimaient partout, quoi qu'il fît. La +Beaumelle héritait déjà, contrefaisait _Louis XIV_, avec des notes +terribles. Malgré lui l'_Essai sur les moeurs_ éclate, incomplet (deux +volumes). Malgré lui, un faux _Louis XV_. Et, pour comble d'épouvante, +par fragments perçait partout la satire choquante, obscène, où, non +content d'insulter «le fainéant Charles VII,» il met nue d'un coup de +griffe «la grisette» impertinente qui s'était si haut montée. + +Il eut une de ces peurs extrêmes, qui rendaient cet homme nerveux par +moment bien ridicule. Le bon sens eût pu lui dire qu'un homme si aimé +du public n'était pas en vrai péril. On pouvait le repousser, +l'éloigner, mais le toucher? non. Dans cette panique, il fit une +comédie inutile qui l'avilissait seulement: il communia, fit ses +pâques. + +La première lueur lui vint de celui qu'il haïssait, de Frédéric. Sa +charmante soeur, sous prétexte d'un voyage, vint à Colmar embrasser, +courtiser le proscrit. Frédéric mit en opéras deux tragédies de +Voltaire. Cela fit songer en Europe. On sentit qu'il n'était pas mort, +qu'on devait encore compter avec celui qui restait l'ami du plus grand +roi du monde. L'armée des encyclopédistes, Diderot et d'Alembert, ne +perdaient nulle occasion de proclamer en lui leur glorieux général. +Voltaire restait le roi des rois. + +On le sentit lorsqu'en mars 1755, il s'établit aux Délices, près de +Genève, et presque en face à Lausanne, et que de ce lieu imposant +(dans la vue sublime des Alpes) partit le grand coup d'archet dont +frémit toute l'Europe, son _Ode à la liberté_, son remercîment à la +libre Suisse où il avait pu respirer. Peu après, il acheva le livre +qui reste son titre capital: l'_Essai sur les moeurs des nations_. Il +ne fut jamais plus haut. + +Deux choses lui faisaient tort. + +Malgré sa bonté facile, vaniteux et emporté, voulant se montrer +redoutable, prouver qu'il n'était pas léger, comme on le redisait +tant, il affectait une haine implacable pour le grand roi qui le +comblait, lui écrivait, qui fit pour lui ses beaux vers, l'héroïque +adieu de Rosbach. Voltaire, là, fut déplorable. Il fit sa cour à +Versailles, aux ennemis de la pensée et de son propre parti, disant: +«La chère Marie-Thérèse,» proposant contre Frédéric de renouveler les +chariots faucheurs des Babyloniens. Idée bizarre, s'il en fut, que le +ministre parut prendre au sérieux, exécutant pour Louis XV un joli +modèle en petit, un joujou qu'on essaya. + +L'autre maladie de Voltaire, qui le vulgarisait fort, c'était madame +Denis. Autant, au château de Cirey, près de sa mathématicienne, dans +sa demi-solitude, il avait eu la vie noble, concentrée, tendue, +haute,--autant avec celle-ci, il l'eut mondaine et lâchée. Fort riche +alors, il menait le train d'un fermier général. De 1756 à 1768, sa +maison fut une auberge. Il travaillait dans son coin tout le jour, +hors du tapage; mais il ne haïssait pas cette vie folle de monde et de +bruit. + +Il avait toujours eu l'imagination sensuelle. Il semble que sa flamme +brillante, son inépuisable torrent d'étincelles, tînt fort à cette +légère électricité du sexe, dont il abusait bien peu. Né si faible et +ne mangeant pas, ne vivant guère que de café, il fut pourtant un peu +satyre, d'esprit, de velléités. En le suivant patiemment, on voit que, +jusqu'au dernier jour, il eut toujours quelque femme. On a noté +parfaitement ce que fut pour lui sa nièce (Nicolardot). Sa mauvaise +humeur à Berlin vint surtout de ce qu'il ne put l'y mener. C'était +une veuve d'à peu près quarante ans, qui n'était pas belle; elle +louchait, elle était lourde, vulgaire et prétentieuse. Elle croyait +faire des vers, fit et défit pendant trente ans une mauvaise pièce, +_Alceste_. Elle ravissait Voltaire, comme actrice, par un jeu +emphatique, ampoulé, pleureur. Il jouait grotesquement le bonhomme +Lusignan; elle les Zaïres et les Chimènes, toujours les jeunes +premières. Elle en avait le tendre coeur, brûlait de se remarier. Elle +avait l'âme très-grande, elle eût dépensé sans compter. Voltaire ne +lâcha pas la clef, la limita d'abord un peu, mais une fois établi en +Suisse, il ouvrit largement la caisse. C'était chaque jour des tables +de quarante, cinquante personnes, des décorations, des costumes +somptueux venus de Paris. Dans ses lettres, on voit qu'alors il se +figure jouir beaucoup. «Je suis si heureux, dit-il, que j'en ai +honte.» Et il ajoute qu'il est heureux surtout par elle. Elle +engraisse, elle est charmante. «Sans elle tout serait un désert.» (19 +septembre 1755, 27 mai 1756.) + +Il signe _le Suisse_ Voltaire. Il avait loué quatre maisons, ici et +là, en des pays différents. Il ne pouvait, disait-il «tomber que sur +ses quatre pattes.» Son indépendance était d'être un homme riche et +mobile, pouvant vivre un peu partout. Sa nièce contribua à le faire +seigneur de village, enraciné dans une terre, et sur la terre serve de +France. C'est elle qui le refit Français. + +Il n'était pas, il est vrai, bien établi aux Délices près Genève. Il y +branlait. Deux partis étaient dans la ville, la Genève de Calvin, et +la Genève mondaine qui sans cesse allait voir Voltaire. Mais dans la +mondaine elle-même, les pasteurs qui dominaient n'en étaient pas moins +chrétiens, anti-encyclopédistes. Dans un pamphlet anonyme, défendant +l'Encyclopédie, il confond dans la même attaque «les persécuteurs +catholiques et les fourbes protestants.» Cela fut fort envenimé par +une lettre de Rousseau, comme on le verra tout à l'heure. + +Il se croyait fort à Lausanne; car c'est là qu'il offrit asile à +l'Encyclopédie persécutée (février 1758). Il donnait deux cent mille +francs pour qu'on l'imprimât à Lausanne. + +Il comptait y demeurer, rester Suisse. Cela, dis-je, en février. Mais +en mai tout est changé. La Pompadour _le protége_ dans son plan +d'acheter en France la seigneurie de Ferney (_Corr._, V, 157, mai +1758). + +Il eût acheté, s'il eût pu, en Lorraine, chez Stanislas. Madame Denis +eût eu là une cour pour étaler ses grâces, refaire madame Du Châtelet. +Et il y aurait trouvé une demi-indépendance. La Pompadour fit défendre +à Stanislas de le recevoir. On le voulait en France même. Toute la +cabale autrichienne, Vienne et Versailles, Kaunitz, Choiseul, la +Pompadour, l'enveloppaient. Au moindre succès de l'Autriche, Kaunitz +disait: «Avertissez-en notre ami.» L'impératrice, si dévote, et qui +proscrivait Molière, n'avait pas honte de faire jouer les tragédies +philosophiques de Voltaire. On le chantait, on le dansait; au théâtre +de la cour, on mettait ses pièces en ballets. Choiseul lui écrivait +sans cesse, encore plus que Frédéric. Il rôdait tout autour de lui +avec sa malice de chat. + +La Pompadour imprime au Louvre son livre sur l'Ecclésiaste avec son +portrait en tête. Bref, on lui fera presque croire qu'il est le favori +du Roi!--Que dis-je? du Roi? du Pape. Une édition plus belle encore se +fait de l'_Ecclésiaste_ que le Pape approuvera. + +Il ne renie plus la _Pucelle_. Il est si haut qu'il n'a plus besoin de +ces précautions. Société singulière. Telle est la mode, que les dames +estimées l'apprennent par coeur. Tel vers se trouve dans les lettres, +sur la petite bouche pudique, de madame de Choiseul. + +Il se lâchait à ce moment dans l'ébauche de _Candide_, une orgie +d'imagination. Du joli voyage de Scarmentado (1747) et du Poème de +Lisbonne, il en avait tiré l'idée, mais en la chargeant d'indécences +et de grosses nudités, de Cunégondes à la Rubens. Dans ce moment, il +est facile de deviner qui influait. On voulait une position. On était +las d'aller, venir, d'errer. Ne serait-on chez soi, une vraie dame de +maison? Dans tout l'été de 58, on travailla à cela. En octobre, au +moment même où Choiseul devenait ministre, on négocia sérieusement +pour l'acquisition de Ferney. Triste et pauvre seigneurie qui ne +donnait guère que du foin. + +On fit valoir près de Voltaire les superbes priviléges qu'Henri IV +avait attachés à ce méchant bout de frontière. «C'était, dit Voltaire, +un royaume.» Il serait un roi d'Yvetot. Idée sotte et ridicule. Ces +exemptions fiscales n'empêchaient pas que ce domaine ne fît Voltaire +dépendant, regardant toujours quel vent soufflait du côté de +Versailles. + +Il acheta Ferney pour madame Denis, s'asservit par là plus encore, +s'interdisant de vendre s'il voulait s'éloigner. Le lieu lui convenait +à elle, étant sur la route même du grand monde qui allait en Suisse, +en Savoie, en Italie. Il convenait moins à Voltaire, étant froid, +humide, sous les vents neigeux. Quand de Lausanne ou des Délices, on +se rend à Ferney, on a le coeur serré. Le lieu, ennuyeux de lui-même, +n'est nullement égayé du château mesquin qu'il y fit. + +Il y eut dès l'entrée un sensible coup. Sa nièce gardant l'idée du +mariage, il avait cru prudent, à l'égard du mari possible, d'avoir +d'elle une contre-lettre où elle eût reconnu qu'il restait maître de +Ferney _pour sa vie_, qu'il pouvait y finir en repos ses jours. Elle +ne tint pas la promesse de lui donner la contre-lettre. Et Voltaire se +trouva logé chez elle et non chez lui. + +Parmi le rire éternel, son enseigne et sa grimace, il avait eu un vrai +moment de larmes, de nature et de coeur, l'affreux désastre de +Lisbonne et le début sanglant de la guerre de Sept Ans, ces grands +massacres inouïs, des trente mille morts en une fois! Cela troubla +l'optimisme qu'il avait professé toujours. Et plus troublé fut-il de +voir une femme intéressée, violente, qui se faisait maîtresse chez +lui, pouvait le renvoyer. Jusque-là il était _Candide_. Et par un +changement subit il fut _Martin_, le pessimiste, ne voyant que mal sur +la terre. Miracle de sa Cunégonde! + +Voltaire, en 1728, le premier, contre Pascal, avait écrit: «L'homme +est heureux.» + +Il y reviendra un jour en 1775. Il se réfutera lui-même et répondra à +Candide. + +Mais en 1760, le coup n'en fut pas moins grave. La haute autorité du +siècle, celui vers qui tous regardaient, que tous suivaient depuis +trente ans,--Voltaire, roi, heureux, paisible,--Voltaire semblait +briser son oeuvre, lançait un livre de doute, la bacchanale effrénée, +satirique et priapique, de l'ironie désespérée. + +D'autre part, le siècle, atteint, bien loin d'avoir envie de rire, +laissait échapper des larmes. On avait dédaigné les drames larmoyants +de la Chaussée. Mais voici le _Père de famille_, déclamation +sentimentale dont Voltaire n'espérait rien (16 novembre 1758), et qui +obtient à Paris, à Versailles, le plus grand succès. Les courtisans +croyaient plaire en riant; ils voient le Roi qui en pleure à chaudes +larmes. Spectacle nouveau, étonnant! Le Roi, surpris, attendri, par un +drame de Diderot! + +Mais l'essor du sentiment, l'éclat pathétique et vainqueur de la +langue émue, orageuse, déclamatoire, de l'amour, c'est la _Nouvelle +Héloïse_, qui ne sera imprimée qu'en janvier 61, mais qui circule en +manuscrit (lue, dévorée) de femme en femme, et qui va faire dans la +vie, tout autant que dans les lettres, une profonde révolution. + +En face le triste Voltaire imprime l'ennuyeux _Pierre le Grand_! + +Le moment était excellent pour attaquer les philosophes. Leur armée +était au point d'une manoeuvre toujours périlleuse; elle tournait et +changeait de front. De leurs rangs était partie la plus aigre +dissonance. Voltaire, par trois fois, donna prise, et trois fois, +contre lui, tonna l'âpre et violente voix de Rousseau. + + + + +CHAPITRE IV. + +ROUSSEAU.--NOUVELLE HÉLOÏSE. + +1754-1760. + + +Rousseau nous apprend lui-même que l'_Émile_ eut un succès fort lent, +«de grands éloges particuliers, mais peu d'approbation publique.» Le +_Contrat social_, imprimé en Hollande, extrêmement prohibé, repoussé à +la frontière, entra tard, difficilement, fut lu par une rare élite. + +Le grand, l'immense succès, fut celui de l'_Héloïse_. + +C'est le plus grand succès, l'unique, qu'offre l'histoire littéraire. +Rien de tel avant, rien après. + +Ce livre inspira une vive, une ardente curiosité. On s'en arrachait +les volumes. On les louait, dit Brizard, à tout prix (douze sous par +heure). Qui ne les trouvait pour le jour, les louait au moins pour la +nuit. + +Ce ne fut pas chose de mode. Les moeurs en restèrent changées. Le mot +d'_amour_, dit Walpole, avait été pour ainsi dire rayé par le +ridicule, biffé du dictionnaire. On n'osait se dire amoureux. Chacun, +après l'_Héloïse_, s'en vante, et tout homme est Saint-Preux. +L'impression ne passe pas. Cela dure trente ans, toujours. Jusqu'en +plein 93, Julie règne. Les Girondins la trouvent dans madame Roland. + +Comment expliquer un effet et si vif, et si profond? C'est qu'avec +tous ses défauts, c'est pourtant un livre sorti de l'amour et de la +douleur. Malgré toute sa rhétorique, ses déclamations d'écolier, c'est +ici le vrai Rousseau, comme dans la _Lettre sur les spectacles_, les +_Confessions_, les _Rêveries_. + +Ses autres ouvrages sont oeuvres artificielles, fort laborieusement +arrangées. + +Le vrai Rousseau est né des femmes, né de madame de Warens. Il le dit +nettement lui-même. Avant elle, il ne parlait pas, était noué et muet. +Hors de sa présence, il n'avait aucune facilité. Devant elle, liberté +parfaite, facilité d'élocution, langue abondante et chaleureuse. + +Séparé, et jeté au loin sur le dur pavé de Paris, il se grima en +Romain, en citoyen, en sauvage. Il suivit Mably, Morelly, avec le +talent, la force âpre, qu'il est si aisé de prendre. Et avec cela, +_noué_. Il ne reconquit sa nature, ne fut de nouveau _dénoué_ que par +madame d'Houdetot. La grimace disparut, le Caton, le Génevois. Et dans +la passion vraie reparut le Savoyard. + + * * * * * + +Tout le monde va voir les Charmettes; mais la grande impression fut +bien plus à Annecy. Les Charmettes où Rousseau déjà est un homme, un +maître de musique, lisant MM. de Port-Royal, faisant un peu +d'astronomie, sont un lieu plus sérieux. La mollesse inexprimable qui +nous fond toujours le coeur en lisant le second livre, le troisième, +des _Confessions_, est propre à l'air doux, languissant, quelque peu +fiévreux d'Annecy. Il y a là de la Maremme. Plus d'un a voulu y mourir +(Eug. Sue). + +En 1865, par un beau mois de septembre, je me trouvai à Annecy, +travaillant comme toujours. Mais vers les dix heures, la matinée était +si douce, plus moyen de travailler. Nous allâmes nous asseoir au lac, +sous un fort beau saule, vieux, qui rappelle que le jardin public +était un marécage, en face de l'agréable et marécageux Albigny. Dans +une brume légère qui gazait à demi l'horizon, nous regardions la +petite île des cygnes, leurs plumes fugitives qui volaient, nageaient +sur l'eau. Les coteaux simulaient un peu, tout autour, ceux de la +Saône. À droite, le petit palais qui fut de saint François de Sales; +derrière, la ville, les églises, les couvents, la Visitation (où rêva +madame Guyon). Il y avait eu des orages, et quelques gouttes de pluie +tombaient encore par moments. Un habitant d'Annecy, assis sur le même +banc, nous expliqua que le lac s'infiltre assez loin sous la plaine. +Il se verse lentement dans un affluent du Rhône. Jadis il était bien +plus lent. Ses eaux paresseuses (tout au contraire de celles des lacs +suisses, qui montent l'été) baissent alors sensiblement, laissent ici +et là des lagunes, des flaques mortes. Il y a, dit-on, peu de fièvre, +mais quelque chose de doux, de mou qui vous ralentit. Et l'âme aussi +ne se sent que trop de ces molles douceurs. + +Les nombreux canaux qui font de l'intérieur de la ville comme une +petite Venise (sans caractère, sans monuments, de si peu de +mouvement), rendent cette langueur plus sensible. Ils ont de petits +brouillards vaporeux, jolis d'effet, plus qu'agréables à l'odorat. +Ajoutez des rues en arcades, des passages obscurs mal tenus, des +fenêtres du XVIe siècle, d'autres étroites et antiques, vieux vilains +trous ornés de fleurs. Ces fleurs boivent l'impureté des canaux avec +délices et n'en sont que plus charmantes. + +Rousseau dit se rappeler tout cela avec volupté. L'étroite rue sous +l'église (fermée alors en impasse) où logeait madame de Warens, entre +l'évêque, les Cordeliers et la Maîtrise où il apprend la musique, +c'est au vrai l'ancienne Savoie. Derrière la maison, le canal lourd et +d'une eau peu limpide. Mais par-dessus il voyait la campagne, «un peu +de vert.» Tous les germes de Rousseau sont là. Il y resta longtemps; +mais surtout pendant six mois, il ne fit que les vingt pas qui +séparaient les deux maisons, celle de _maman_ et la Maîtrise. Tout lui +est resté, dit-il, dans la même vivacité, la température de l'air, les +beaux costumes des prêtres, le son des cloches, l'odeur, odeur bien +mêlée sans doute et des fleurs et des canaux, des drogues +pharmaceutiques que faisait la charmante femme, et qu'elle le forçait +de goûter. Là ce cantique entendu la nuit qui le fit tant songer. Là +la rêveuse promenade qu'il fit un jour de dimanche, pendant qu'elle +était à vêpres, pensant à elle, avec elle espérant vivre et mourir... +Mais moi-même ne rêvais-je pas? Voilà que sans le vouloir, je vais et +je suis ce flot. + +Plus de vingt ans passent. En vain. Le flux, le reflux des misères, la +vie dure de l'homme de lettres dans l'agitation de Paris, les +avortements, les demi-succès, les amis encyclopédistes, l'effort vers +le paradoxe, la folle attaque aux sciences, l'hymne absurde à la vie +sauvage, le travestissement romain, cela passe. Efforts vrais +pourtant, sincères. Honnête tentative pour vivre de son travail, +accorder la vie réelle avec la vie de pensée. + +Ces vingt années passent. En vain. Sous tant de choses voulues, +empruntées, artificielles, subsiste le Rousseau d'Annecy. + +La cloche qu'il entendit là, sonne encore... Pauvre coeur de femme, +sous le masque de Caton!... Pauvre, pauvre _citoyen_! + +À peine il a fait entendre ce cri si fier, si sauvage (_Discours sur +l'inégalité_), la même année il mollit. Il veut se refaire Génevois; +mais pour cela il faut faire un premier pas en arrière. Il lui faut +_se refaire chrétien_ (1754). + +Il ne s'agit point du tout d'abjurer son catholicisme qu'il a laissé +depuis longtemps. C'est Diderot, l'_Encyclopédie_, réellement qu'il +faut abjurer. Il glisse dans les _Confessions_ un peu légèrement +là-dessus. Mais les pasteurs établissent très-bien (_Gaberel_, +_Rousseau_, 62) qu'il ne fut admis _qu'ayant satisfait sur tous les +points à la doctrine_, c'est-à-dire en délaissant la foi du XVIIIe +siècle, se séparant de ses amis et soumettant sa raison à la divinité +de l'Évangile. + +Cet écart fut augmenté, élargi habilement par les ministres de Genève. +Ils l'opposèrent à Voltaire. M. Vernet, la même année, tira de +Rousseau un billet contre lui très-outrageant. M. Roustan le décida à +écrire à Voltaire sa lettre respectueuse, mais irritante, accablante +contre le poème de Lisbonne. Le jeune Vernes obtint de lui, malgré son +hésitation et sa répugnance, qu'il écrivît la _Lettre sur les +spectacles_ contre d'Alembert, Voltaire, les encyclopédistes. + +Jamais Rousseau cependant n'eut le coeur moins polémique. Établi à +l'Ermitage de Montmorency (9 avril 1756) dans une gentille maisonnette +où le logea madame d'Épinay, il y sentit dès le printemps un +attendrissement tout nouveau, se retrouva le Rousseau d'Annecy et des +Charmettes. Disposition peu rare alors. La veille des grandes +catastrophes (la guerre de Sept Ans commençait), il y a de ces +attendrissements singuliers de l'âme humaine. De 1755 à 1758, Gessner +donne son _Daphnis_, les _Idylles_, la _Mort d'Abel_, qu'on traduit en +toutes langues et que Diderot porte aux nues. Voltaire n'exalte pas +moins Saint-Lambert, et ses _Saisons_, faible imitation de Thompson, +que l'auteur lit en manuscrit à Doris et à Chloris, ses admiratrices +ardentes (mesdames d'Épinay, d'Houdetot). + +Rousseau a quarante-quatre ans en 1756, quand il quitte Paris pour +toujours, s'établit à la campagne. En présence de la solitude, à ce +moment grave du milieu de la vie, toute la première vie souvent se +réveille. Les romans que sa mère lisait, qu'elle laissa et que +l'enfant lisait la nuit avec son père «jusqu'à la première hirondelle» +(V. les _Confessions_), il en revient le vague écho. Son charmant +roman personnel chez _Maman_, à Annecy, reparaît dans sa fraîcheur. +Une madame de Warens, mais jeune, touchante demoiselle, envahit, +remplit son esprit, avec Clarens et Chillon, l'adorable paysage où +elle naît, sans oublier la rive opposée de Savoie, où elle passa +fugitive. La voilà créée la Julie, et justement dans la mesure de +madame de Warens, peu Vaudoise, point critique, sans bel +esprit,--gracieuse, délicate dans ces dentelles (qu'aime Rousseau), et +formée, on le dirait, comme il le dit de Maman, «dans le commerce +charmant de la noblesse de Savoie.» (_Conf._, liv. III.) + +Avez-vous entendu parler d'un sauvage qui fit jadis un Discours sur +l'inégalité? L'auteur ne s'en souvient plus. La trace en reste +pourtant dans la vie pauvre et vulgaire, dans l'habit inélégant, la +sèche petite perruque, que Rousseau a adoptés. Elle reste dans +l'abandon du signe aristocratique que tous portaient alors, l'épée. +Tout cela va au sauvage, au citoyen de Genève, mal à l'auteur de +_Julie_. Ne le regrette-t-il pas quand il voit venir chez lui la +charmante, l'enjouée, la douce amie de Saint-Lambert, la jeune madame +d'Houdetot? + +Ah! philosophe! Le monde que tu fuyais, le voilà donc venu à toi! Et +tu t'aperçois de ton âge. Et tu ressens ta pauvreté. Cinq ans de plus +que Saint-Lambert, c'est peu en réalité. Rousseau n'a pas l'air de +savoir que, dans ce siècle de l'esprit, le temps ne compte pour rien. +Il s'injurie, se méprise, se dit vieux, se dit barbon. Saint-Lambert, +lui, semble jeune. Pourquoi? il est élégant, militaire, porte l'épée. + +Le spectacle est lamentable. Il se jette d'autant plus dans cette +aveugle fureur, qu'il se dit qu'un _vieux_ comme lui ne risque point +de réussir, de séduire la jeune maîtresse d'un ami que lui, Rousseau, +ne voudrait pour rien trahir. Ses quatre lettres à _Sarah_ sont ce +qu'on peut voir de plus fou. C'est douleur, c'est frénésie, rage; il +se roule dans la honte, dans le désespoir de voir que ce jeune objet +est un sage, qu'elle a pitié, qu'elle est bonne, désolée d'avoir fait +un fou. Notez que ce nom de _Sarah_ lui-même est une maladresse et une +insigne sottise. Il est pris de Saint-Lambert, d'un roman où l'auteur +nous montre une jeune demoiselle noble qui s'éprend pour son laquais. +Rousseau qui a été laquais, dans sa rage, s'abaisse à tout prix. + +Pour achever l'infortuné, la nature impitoyable à ce moment met la +main sur lui. Il a dès sa naissance apporté une infirmité. Elle se +réveillait aux moments d'exaltation, d'irritation. C'était une +rétention, une maladie de la vessie. + +Madame d'Houdetot pleurait, le voyant dans cet état, abîmée à ses +genoux. + +On fait cercle. Tous ses amis, à leur tour, lui jettent la pierre. +C'est le méchant, c'est le traître, c'est le chien, c'est l'ennemi. +Franchement, il faut l'avouer, toute apparence est contre lui. Je +crois tout à fait ce qu'il dit que le méprisable Grimm n'épargna nul +artifice pour lui ôter ses amis. Mais que Rousseau convienne aussi que +sa conduite discordante dut le poser comme l'homme double et le Judas +du parti. Il est dans l'_Encyclopédie_; il est dehors, il est contre. +Ses trois oeuvres (en 51, en 54, en 58, _Sciences_, _Inégalité_, +_Spectacles_) sont trois attaques violentes contre le parti philosophe +dans lequel il compte toujours. En 55, il insère encore des articles +dans ce livre qu'il renie. En 58, au moment où l'_Encyclopédie_ +succombe sous les Parlements, les Jésuites, sous Trévoux et sous +Fréron, Rousseau (_Lettre sur les spectacles_) la frappe, et du coup +le plus sûr, par un livre sorti du coeur. + +Qu'il dise comme Polyeucte: «Je suis chrétien!» À la bonne heure. «Je +me suis refait chrétien en 1754.» Mais alors pourquoi reste-t-il avec +les Encyclopédistes? Pourquoi loge-t-il chez eux, chez madame +d'Épinay? Pourquoi aime-t-il chez eux? Poursuit-il, entre tant de +femmes, la maîtresse de Saint-Lambert? + +Sa conduite avec Voltaire n'était-elle pas singulière? En avril +(1756), quand Voltaire dans son _Préservatif_ (pamphlet pour +l'_Encyclopédie_) attaque à la fois les prêtres catholiques et +protestants, Rousseau écrit à Vernes un billet colérique, où il +l'appelle: «Ce beau génie, âme basse, grand par ses talents, vil par +leur usage.» Et le billet court partout. Le 18 août (même année), en +écrivant à Voltaire sa belle lettre contre le poème de _Lisbonne_, il +le comble de témoignages d'admiration et de respect, et ce ménagement +habile rend le coup mieux asséné.--Simple lettre pour Voltaire seul, +dit-il. On sent que de telles choses, éloquentes, étincelantes, ne +pourront rester enfermées. Et en effet, Rousseau lui-même avoue en +avoir donné des copies à trois personnes. + +Ainsi en tout sa conduite était horriblement louche, tantôt par sa +nature même, sa dualité intérieure, tantôt par sa propre faute, la +fureur qui était en lui. Pour madame d'Houdetot, il jure qu'il ne veut +rien, qu'il reste pur, «qu'il l'aime trop pour vouloir la posséder.» + +Mais qui aura cette idée en lisant les lettres éperdues, furieuses, +insensées, à Sarah? Lui-même qu'en savait-il? Voyait-il clair dans cet +orage, dans une si profonde nuit? Ce qui est sûr, c'est qu'il cherche +incessamment le danger, attise follement cette flamme, avec la rage +d'un malade qui, de ses ongles acharnés, creuse la cuisante blessure +dont il est brûlé, dévoré. + +Deux choses très-spécialement purent exaspérer ses amis: + +L'ostentation de pauvreté. Certes, Rousseau était pauvre; mais Diderot +n'est pas plus riche, il n'en parle jamais. Ce ne sont pas armes +courtoises que de faire sans cesse appel à la haine et à l'envie, de +se proclamer _le pauvre_. + +L'autre chose qui paraît déjà dans la lettre sur le poème de +_Lisbonne_, et qui va paraître mieux dans le _Contrat social_, c'est +qu'il veut qu'on ait dans chaque État un Code moral qui contienne les +bonnes maximes que chacun soit tenu d'admettre. Il faut que chacun +déclare, confesse, articule sa foi (et sous peine de mort, dans le +_Contrat social_). + +La discordance de Rousseau avec l'_Encyclopédie_ et l'esprit même du +siècle, là était tranchée, terrible. Là commence un cours nouveau +d'idées qui ira tout droit à la Fête de l'Être suprême.--Puis, la +réaction l'exploite, de Robespierre à De Maistre. + +Rousseau et par ses tendances et par son combat bizarre (écrivant et +pour et contre), enfin par cet amour aveugle, peu loyal, leur apparut +un furieux fou, très-méchant. + +Dans une dernière réunion où ils se trouvèrent en face, où l'on crut +les rapprocher, Diderot fut consterné de voir l'état horrible de +Rousseau. Et il en défaillit presque. En rentrant chez lui, il écrit: +«Mon ami, j'ai vu un damné!... Ah! je ne puis m'en remettre... +Montrez-moi, pour que je me calme, la face d'un homme de bien.» +(_Diderot_, XII, 277.) + +Un damné, c'est cela même. Il portait en ce moment un enfer de +discordance; les démons se battaient en lui. Il portait son +enfantement (ses trois livres en deux années) l'_Émile_, la _Julie_, +le _Contrat_. Il portait la réaction, la planche qu'il allait tendre +au naufrage du christianisme. + +L'horreur de Diderot est telle, qu'il semble avoir en ce moment comme +un pressentiment biblique. On est sûr, en lisant sa lettre, qu'il a +vu, par delà Rousseau, quelque chose de sinistre et comme un spectre +d'avenir. Diderot-Danton voit déjà la face de Rousseau-Robespierre. + + * * * * * + +Un homme fort judicieux a dit à nos émigrants qui partent pour +l'Amérique, que, pour réussir là-bas, il fallait être un +naufragé,--c'est-à-dire être perdu, désespéré, prêt à tout, décidé +comme celui qui a vu la mort de près et ne ménage plus rien. + +Rousseau eut cet avantage. Il en était là justement lorsque son ennemi +Grimm, indigne tyran d'une femme, obligea cette faible femme, madame +d'Épinay, à mettre Rousseau à la porte de l'Ermitage en plein décembre +(1756). Service insigne que Grimm lui rend, et qui le délivre, et qui +a fait sa grandeur. + +Autre avantage, et immense, que seul entre tous il eut: _Il écrit en +pleine crise._ C'est dans la crise du coeur, au plus fort de sa +tragédie, qu'il fait d'un seul coup ses grands livres. + +Montesquieu, Voltaire, Buffon, Diderot, ont produit toute leur vie. La +production est chez eux le cours même de la nature. Rousseau est une +éruption. La _Julie_, le _Contrat_, l'_Émile_, lui échappent en une +fois (1761-1762). On recule d'étonnement. + +Grand moment. Tout était prêt. Le monde avait travaillé, et taillé +toutes les pierres pour le grand metteur en oeuvre. Sidney, Locke, +Mably, Morelly, Diderot (dans les discours ardents qui firent aussi +Raynal) lui préparaient sa politique. Ajoutez-y nombre d'articles +admirables et trop publiés de l'_Encyclopédie_ (art. _Autorité_, +etc.). Une demoiselle génevoise, mademoiselle Huber, la tante des +grands naturalistes, dès 1731, écrit un _Vicaire savoyard_[6]. + + [Note 6: Toute critique sur Rousseau sera vaine, si l'on + ne fait pas d'abord l'examen de _ses + précédents_,--j'entends les précédents _de sa langue_ + (de Refuge, et de Savoie),--les précédents _de ses + idées_. Pourquoi ne dit-on jamais que Mably le précéda + dès 1749? Que Morelly fit un _Émile_, un remarquable + _Traité d'éducation_ dès 1743, que sa _Basiliade_ + précéda d'un an le _Discours sur l'inégalité_, qu'elle + parut en 1753? Rousseau, dans ce Discours, part de + l'idée de Morelly, puis l'abandonne et recule. Il savait + à fond tout cela, au moins par Diderot, son brûlant + médiateur, qui chauffa le fameux Discours.] + +Mais avec tout cela, n'ayant encore que la forte langue, _ferme et +serrée_ et tendue de nos meilleurs réfugiés (cette langue que Voltaire +lui-même estimait dans La Beaumelle), il n'aurait été jamais qu'un +habile rhéteur génevois, qui, par de hardis paradoxes, avait surpris +l'attention. Il n'eût jamais dépassé le succès du faux sauvage, +l'éloquente déclamation du _Discours sur l'inégalité_. + +La force, la force magique, c'est que Rousseau tout à coup parle une +langue inconnue. + +On l'entend pour la première fois dans la _Lettre sur les spectacles_ +(1758). On est ému et surpris. Pas un mot de déclamation. Peu de +nouveau. Il reprend l'idée des auteurs chrétiens (Bossuet, Nicole, +etc.) sur les dangers du théâtre. Mais quand il parle de la Suisse, +des moeurs antiques, innocentes, il devient attendrissant. Une mélodie +inconnue s'entend. Et le coeur échappe à ce chant de Pergolèse: «Je +suis au-dessous de moi-même. Une fermentation passagère produisit en +moi quelques lueurs de talent. Il s'est montré tard, il s'est éteint +de bonne heure. En reprenant mon état naturel, je suis rentré dans le +néant. Je n'eus qu'un moment, il est passé. J'ai la honte de me +survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec indulgence, +vous accueillerez mon ombre; car pour moi je ne suis plus.» + +Qu'est-ce ceci? qu'est ce miracle? qu'il est changé! Combien sa langue +est tout à coup _dénouée_! Le coeur pour la seconde fois a fondu. +Madame d'Houdetot a rouvert la source chaude qu'ouvrit madame de +Warens. C'est comme ces eaux thermales longtemps captives; un enfant +par hasard a frappé le roc; un flot brûlant, écumant, va inonder la +vallée. + +Il y a dans la _Julie_ un curieux phénomène qu'on sent bien en Savoie, +en Suisse. C'est un vent doux, dissolvant, qui par moment franchit les +monts, fond les neiges, énerve les forces. C'est ce qu'ils appellent +le _foehn_. Les coeurs aussi en sont malades, troublés, orageux, +alanguis. + +On a pu le remarquer, Julie, Saint-Preux, ne citent que les poètes +italiens, surtout le Tasse et Métastase. Ils sont enivrés de musique +italienne, et nient toute autre. Le seul paysage est suisse; mais les +deux amants rappellent bien plus la Savoie. Leur langue, sauf les +moments où elle est forcée, outrée par Rousseau, est celle de cette +société dont le commerce charmant fit madame de Warens. Ce pays, si +peu productif littérairement, qui semble en être toujours à saint +François de Sales, en revanche a gardé les grâces d'une France qui +n'est plus celle-ci. Mi-gauloise, et, bon gré mal gré, mêlée d'un +souffle d'Italie, ayant Turin pour capitale, la Savoie eut une +influence qu'on n'a pas appréciée. Esprit tout à fait contraire à la +Suisse et au Dauphiné. De Turin et de Chambéry nous vinrent ces femmes +charmantes, d'apparente naïveté (la grâce du petit Savoyard), comme +la duchesse de Bourgogne, la fine comtesse de Verrue, une reine, +madame de Prie, et la Tontine et la Doguine, les deux soeurs sorties +d'Annecy, qui conquirent et gardèrent Paris, et furent belles un +demi-siècle. + +Rousseau n'a pu, quoique rhéteur, et encore empêtré de sa toge +romaine, Rousseau, dis-je, n'a pu tout à fait gâter cette jolie langue +qui, dans son drame personnel, lui revint invinciblement du coeur, en +sortit par torrents. Il garde de son premier rôle des gaucheries +singulières, de grotesques réminiscences de Rousseau-Mably, par +exemple, quand il appelle sa Julie «une Agrippine» (cinquième partie, +lettre 7). Non moins ridiculement il prit le titre à la mode du grand +succès de cette année. En 1758, Colardeau avait éclaté par sa poésie +d'_Héloïse_, et on ne parlait d'autre chose. Rousseau appelle sa Julie +_Nouvelle Héloïse_. À tort. Autant, dans l'immortelle légende +d'Héloïse et d'Abailard on sent l'héroïque élan, l'émancipation de +l'esprit nouveau, autant le roman de Rousseau, avec d'apparentes +hardiesses, est opposé à cet esprit. Il désespère de la raison. Il +inaugure la rêverie, ce narcotisme qui depuis a été toujours +croissant. + +L'abondance et surabondance d'une passion si prolixe, qui nous fatigue +aujourd'hui, fut justement ce qui ravit. Certes, quand on voit la +sécheresse de tous nos romans d'alors, on comprend avec quelle +surprise on se trouva dans ces eaux immenses et intarissables, une +mer! On se figurait que c'était la mer féconde, une mer de jeunesse et +de vie. + +Au fait, l'enfant amoureux parle ainsi,--non, comme on croirait, dans +un langage naïf,--mais dans cette rhétorique. Endurons les deux +premiers livres. Le vrai sujet ne s'aperçoit qu'au troisième, dans la +lettre où Julie dit à Saint-Preux qu'avec un coeur plein de lui, après +une lutte cruelle, menée par son père à l'_église_ où elle épouse +Wolmar, elle sent son coeur changé tout à coup, pacifié,--changé à ce +point qu'elle appelle les devoirs du mariage non pas _sublimes_ +seulement, mais (qui le croirait?) _si doux_! + +Pour faire ressortir encore mieux ce merveilleux coup de la Grâce, +elle exagère dans une étrange et choquante déclamation, l'état honteux +où elle était avant d'entrer à l'église. «Les transports effrénés +d'une passion rendue furieuse... Des horreurs dont l'idée n'avait +jamais souillé mon esprit... Mon coeur était si corrompu que ma raison +ne put résister _aux discours de vos philosophes_,» etc. + +Qu'enseignent donc les philosophes? L'adultère, Julie nous +l'apprend[7]. Et elle réfute longuement ce qu'ils n'ont enseigné +jamais. + + [Note 7: Elle attribue calomnieusement aux philosophes + en général un mot léger d'Helvétius. Mais qu'ils + n'adoptèrent nullement, et que Voltaire reproche à + Helvétius (_Corresp._, éd. Beuchot, t. LX, p. 357).] + +Mais enfin, de quelque manière qu'elle eût accepté ces doctrines, +comment cette pure, cette honnête, cette intéressante Julie, fut-elle +alors _si corrompue_? «C'est que j'aimais à réfléchir et me fiais à ma +raison.» + +Ainsi la charmante femme à laquelle Rousseau nous a tellement +intéressés, celle dont notre âme attendrie, aveugle, suit +l'impulsion, la _prêcheuse_, comme il l'appelle, il va faire prêcher +par elle ce pitoyable radotage qu'on a tant de fois réfuté. Le mépris +de la sagesse, la haine du libre arbitre, le renoncement à l'action, +voilà l'enseignement de Julie. + +«Quel est le plus heureux dès ce monde, du sage avec sa raison, ou du +dévot dans son délire? qu'ai-je besoin de penser, d'imaginer, dans un +moment où toutes mes facultés sont aliénées? «L'ivresse a ses +plaisirs,» disiez-vous. «Eh bien, ce délire en est une.» + +Elle recueille le fruit du délire, de l'ivresse, qui est d'oublier, +d'ignorer, de se perdre de vue soi-même, d'apaiser sa conscience. + +«Mes réflexions ne sont ni amères, ni douloureuses. Mes fautes me +donnent moins d'effroi que de honte. J'ai des regrets, _et non des +remords_.» Pente admirable, rapide. Elle ne se croit pas quiétiste. +Elle rit de madame Guyon. Mais madame Guyon elle-même a-t-elle dit +davantage? On s'enfonce, non sans volupté, au fond de ce demi-sommeil. +Le souvenir, s'il n'est pas douloureux, devient très-doux et Molinos +nous apprend qu'on jouit de la honte même. + +Le demi-jour de l'ivresse, l'éloignement pour la lumière, pour la +raison, met encore Julie sur une autre pente. La lecture, l'examen des +Écritures, ces libertés protestantes, ne lui iront pas longtemps. Il +lui faut, dit-elle, _un culte grossier_. «Par là je me dérobe aux +fantômes d'une raison qui s'égare.» (Liv. V, lettre V.)--Et là +Rousseau est curieux. Dans une note équivoque, il loue, blâme les +catholiques; au total il les loue plutôt. + +Par cette femme adorée, par la belle bouche de Julie, nous reviennent +toutes les sottises que Voltaire a pulvérisées dans ses réponses à +Pascal trente années auparavant (1734). Et tout cela nous arrive dans +cette forme séduisante qu'on ne peut pas repousser. Aux censeurs, on +répondrait: «Laissez donc, ce n'est qu'un roman, c'est la langueur +passionnée d'une femme qui se croit guérie et qui meurt encore +d'amour.»--Oui, laissez... Et tout à l'heure, ce qui passa dans +l'abandon, l'amour des molles rêveries, la haine des philosophe et de +la philosophie, bref, la réaction chrétienne, va revenir formulée! + +Il y a un homme haïssable dans le livre, c'est le mari.--Comment ce +Wolmar si sage, si calme, a-t-il pu de sang-froid, étant si bien +instruit d'avance, immoler Julie à son égoïsme, faire le malheur, le +supplice de ces deux infortunés? Toutes les phrases de Rousseau pour +faire admirer _ce sage_ ne servent guère. On souffre trop à le voir +faire sur deux âmes une expérience si longue, avec la curiosité +terrible du chirurgien dans ses vivisections. + +L'ingénieux, le piquant, c'est de leur faire dire à tous deux qu'ils +sont guéris, ne souffrent plus. Ils n'en souffrent que davantage. +Situation double, trouble, malsaine, de douleur sensuelle. Il le sait +bien, ce Wolmar. Il sait qu'insatiablement ils savourent les +souvenirs, les pleurs. De plus en plus il les rapproche, les expose, +les enflamme. «Plus que jamais, dit-il lui-même, ils brûlent ardemment +l'un pour l'autre.» + +Julie s'efforce de sourire; elle est belle, elle prend même, dit-on, +un léger embonpoint. Elle dit: «Je suis heureuse.» Et elle se meurt +moralement. La prière ne l'en sauve pas, ni ses enfants. Elle avoue, +entourée de tout ce qu'elle aime, qu'elle est détachée de la vie. + +Il faut que le roman finisse. Cette langueur mène tout droit à la +chute ou à la mort. Julie, fort heureusement, se noie et sauve +l'auteur. + +Oh! qu'on aimerait bien mieux que ce Wolmar se noyât, qu'il eût +l'obligeance de _Jacques_ de Georges Sand, qui se tue à propos pour +les amants; mais ce froid Wolmar, l'égoïste, ne donne pas ce plaisir; +il survit à sa victime. L'impression reste tout entière. Les voilà, +les philosophes, ces âmes de glace et d'airain. De cet excellent livre +on garde la haine des raisonneurs et le mépris de la raison. + +Ce qui plaît, c'est le supplice qui commence pour Wolmar. Julie a fait +autour de lui comme un cercle d'amis zélés qui vont le persécuter +doucement, et, bon gré mal gré, le changer et le faire chrétien. +Rousseau dit expressément dans une lettre (à M. Vernes) que l'impie se +convertira. Et l'apôtre principal, pour sauver l'âme de Wolmar, sera +l'amant de Julie. + + + + +CHAPITRE V. + +LA COMÉDIE DES PHILOSOPHES, MAI 1760.--Mlle DE ROMANS. + +1760-1761. + + +La _Julie_ ne fut imprimée qu'en janvier 1761. Mais en 1759 et en +1760, elle circulait manuscrite. Rousseau en vendait des copies. Il en +faisait des lectures d'intérêt brûlant, palpitant avec une émotion qui +souvent touchait jusqu'aux larmes. Les femmes imaginaient toutes qu'il +en était le héros. Dans sa préface et ses notes, il se garde bien de +dire non. + +Sans son extérieur inculte, il allait loin auprès d'elles. Il fut tout +à coup à la mode. En décembre 1756, expulsé de l'Ermitage, écrasé dans +son monde (philosophe et financier), le voilà deux ans après recherché +d'un bien autre monde. M. le prince de Conti, madame de Luxembourg. Et +nul moyen de s'en défendre. Celle-ci, M. de Luxembourg, le prennent, +l'enlèvent, le comblent de caresses. Sous le haut château de +Montmorency, un pavillon délicieux qui fait penser aux Borromées, +solitaire, au milieu des eaux, le reçoit au mois de mai 1759. Du +_citoyen_ plus de nouvelles. L'ours est muselé, lié, bien plus, +séduit, apprivoisé. + +Le pauvre M. de Luxembourg, homme doux et très-éteint, ami personnel +du Roi, fort tristement employé aux violences de Rouen, était un +étrange ami pour Rousseau. Mais combien plus la fée de ce lieu +enchanté, la tragique et sinistre Alcine, madame de Luxembourg! Avec +un esprit délicat, elle avait le coeur le plus noir, une malice +perverse et profonde. Longtemps effrénée Messaline, elle avait marqué +encore plus comme type du _Méchant_ femme. Née Villeroi, et maîtresse +effrontée de son frère, elle usa un premier mari (Boufflers). Pour +s'en faire un second d'un homme déjà marié, Luxembourg, elle employa +une perfidie meurtrière. Elle se fit la tendre amie de madame de +Luxembourg, menant la femme et le mari aux bacchanales priapiques où +cette faible créature, avilie devant son mari, grisée, et jouet de +tous, devint un objet de dégoût (_Besenval_). Elle se vomit elle-même, +mourut, et Luxembourg devint second mari de la Méchante. Ici elle +changea de système, fut décente et honorable, fort ménagée. On la +craignait. Sa passion alors était de tuer tout doucement la fille que +Luxembourg avait du premier mariage, la jeune princesse de Robecq. +Celle-ci était très-faible de poitrine; sa belle-mère lui parlait de +sa mort prochaine, l'en occupait, l'en accablait. Elle disait en +entrant chez elle: «On sent ici le cadavre.» + +Choiseul, soit pour s'assurer le bonhomme Luxembourg, une des +vieilles bêtes du Roi, soit pour le piquant de la chose, faisait +l'amour à la mourante. Et, plus elle était malade, plus (c'est le fait +des poitrinaires) elle était passionnée, possédée d'amour de la vie, +de remords, d'effroi, de regret de ne pas pécher davantage. Elle +semblait déjà dans l'enfer. Elle n'en servait que mieux les saints. De +ce lit de fiévreux plaisir, au nom de son salut risqué et de +l'éternité prochaine, elle ordonnait, elle exigeait, se damnait. Mais +c'était pour Dieu. + +Diderot ne s'y trompa pas. Quand il vit Choiseul, au lieu de soutenir +l'Encyclopédie, lui retirer le privilége, il n'accusa ni les Jésuites, +ni le Parlement, mais _elle_, la damnée, la désespérée, et sa rage +impérieuse. + +Elle avait deux mois à vivre. Choiseul allait être quitte. Mais en lui +obéissant, il marchait à son propre but. Sec et tari, sans ressource, +ne pouvant plus faire un pas sans le Parlement, forcé d'y recourir à +toute heure, il était sûr de lui plaire par une insulte aux +philosophes. D'autre part, elle allait charmer le Dauphin, amuser +Paris. Excellente diversion qui distrairait de Silhouette, de la +demi-banqueroute, des rentes qu'on ne pouvait payer, du nouvel octroi +sur les vivres, de la cherté des denrées. + +Seulement Choiseul eût voulu qu'on s'en tînt à un écrit, à une comédie +non jouée. Mais l'effet eût été trop lent. Elle n'avait pas le temps +d'attendre. Elle dit qu'elle allait mourir, mais qu'elle voulait +jouir, et se donner une fête, voir les impies au pilori, faisant +amende honorable, sinon en Grève, au théâtre. + +Le parti philosophique mollissait miné en dessous. On l'avait alangui +au coeur, attendri, mortifié (la _Lettre sur les spectacles_). On le +détrempait des larmes que faisaient couler les lectures de la _Julie_. +La rêverie, l'âme chrétienne, la haine de la raison, revenaient, mais +gardant pour les philosophes quelques égards, du _respect_. C'est là +ce qu'on voulait frapper. Ceux qu'on ne respecte plus sont bien +aisément méprisés, conspués, foulés aux pieds. Telle est la noblesse +de l'homme. Un soufflet, un coup de pied amuse toujours la foule, bien +ou mal donné... On rit. + +Jouer la pièce était chose hardie et non sans péril. Comment Voltaire +prendrait-il qu'on mît si publiquement les siens dans la boue? Le +public pouvait s'irriter, surtout d'une attaque morale contre ses +oracles chéris, des hommes justement honorés. Je crois volontiers que +Choiseul demanda grâce, pria. Elle fut inexorable. + +Il y a toujours des gens prêts à lancer de la boue. L'ancien Rousseau +(Jean-Baptiste), assez froid versificateur, mais satyre ardent, +écumant dans ses rages et ses priapées, avait engendré Desfontaines, +qui, sentant un peu le roussi, n'en engendra pas moins Fréron. + +Fréron, fort lettré, plat et lourd, un grossier Breton de Quimper, en +vingt ans expectora deux cent cinquante volumes, nauséabonds +(instructifs pourtant), de l'_Année littéraire_, sans compter la +pituite immense de je ne sais combien de livres qu'il déposa à côté. +Il était lu des amis de Voltaire. Le bon Stanislas lui-même goûtait +dans Fréron le plaisir de voir son Voltaire mis en pièces. Il donna +son nom Stanislas au célèbre fils de Fréron. Mais combien plus le +pamphlétaire fut passionnément poussé par madame Adélaïde! + +Fréron se lia aisément aux ennemis de Voltaire, à l'âcre et mordant La +Beaumelle, au malfaisant Palissot. Celui-ci, enfant prodige, fameux à +douze ans, avait soutenu à treize ans une thèse de théologie. Il passa +par l'Oratoire. À dix-huit ans, il avait fait une mauvaise tragédie, +et il était marié, fixé. Il n'alla guère plus loin. + +C'est lui, dit-on, que Diderot a peint, immortalisé, dans son _Neveu +de Rameau_. Le gueux vagabond, parasite, pour dîner reçoit cent +nasardes. C'est là que la vérité manque. Palissot est moins naïf; ce +n'est pas l'insouciant artiste, fainéant et paresseux. De bonne heure +il fut avisé. Il y avait une bonne mine à exploiter chez les dévots. +Le brillant hâbleur Polignac l'ouvrit par son _Anti-Lucrèce_ et Bernis +l'exploita de même par sa _Religion vengée_. Palissot ne fut pas plus +sot. Il ne monta pas aussi haut. Mais sa plume intelligente fut payée +comptant. À vingt-cinq ans, la première fois qu'il joua les +philosophes, à Nancy, il en tira une _recette générale_ des tabacs +(1755). La seconde fois, le privilége, fort lucratif dans la guerre, +_de vendre seul les gazettes étrangères_ qu'on achetait avidement. + +Palissot, comme Lorrain, était sûr d'aller à Choiseul, mais il y alla +bien mieux par madame de Robecq. Il adressa à la dame ses _Lettres_ +anti-philosophiques. Puis il fit, pour ainsi dire près de son lit, +inspiré d'elle (_furens quid foemina possit!_) sa comédie des +_Philosophes_ qui est bien plus qu'une satire, c'est une dénonciation. + +Palissot pesait si peu que peut-être les acteurs eussent refusé sa +comédie. Pour leur inspirer terreur, on l'envoya par le Breton, le +dogue de l'_Année littéraire_. + +Ce fut le grand protégé de madame Adélaïde, Fréron, qui porta la pièce +aux acteurs. «Délibérez, si vous voulez, dit-il avec insolence. Elle +sera jouée malgré vous.» Ils comprirent que de telles paroles venaient +de très-haut, se turent. La Clairon était absente. Elle fut indignée +au retour, leur dit qu'il était honteux que les acteurs se prêtassent +à conspuer les auteurs qui leur faisaient gagner leur vie; qu'elle +avait horreur du monde, qu'elle s'en irait comme Rousseau, et vivrait +au fond des bois (Collé, _Journal historique_). + +La pièce n'a rien de comique que quelques phrases emphatiques prises à +la langue nouvelle, surtout aux formes solennelles de Diderot. On note +comme ridicules des locutions excellentes, neuves alors, qui sont +restées (par exemple, «Il est sous le charme,» un mot du _Fils +naturel_). + +Sauf cela, Palissot copie servilement Molière. Les philosophes chez +lui sont Tartufe et sont Trissotin. Le noeud est le même. On veut +s'emparer subtilement d'une fortune et d'une héritière. Pour cela on +flatte la mère, auteur comme Philaminte, imbécile autant qu'Orgon. +Mais sur qui cela tombe-t-il? On ne le voit pas. Le seul philosophe +marié récemment alors est Helvétius, qui noblement était sorti de la +Ferme générale, et prit sans dot la fille de madame de Graffigny. + +Dans Palissot, les philosophes sont des filous qui, tout en volant les +autres, se volent aussi entre eux. Ils enseignent ou le partage, ou la +_communauté des biens_. Le seul écrivain, très-obscur, qui hasardait +ce paradoxe (Morelly, _Basiliade_, 1753, et _Code de la nature_, +1755), était tout à fait en dehors du parti philosophique. Loin de là, +l'_Encyclopédie_, depuis 1756 et les articles de Quesnay, est le champ +très-spécial des Économistes qui fondent tout sur la propriété. On +n'en voit pas moins dans la pièce le philosophe Frontin, qui, pendant +que son maître enseigne la communauté des biens, la suit en lui vidant +les poches. + +Un mot aigre semble lancé par la mourante elle-même, par madame de +Robecq, contre sa belle-mère. Les philosophes ont le coeur si mal +placé et si dur qu'ils attendent la mort d'un ami pour la joie de le +disséquer. + +Trois personnes sont ménagées. + +Voltaire est tout à fait absent. On n'eût osé. Choiseul même, +craignant qu'il ne soit irrité, lui écrit des lettres câlines. + +Duclos (sauf un petit mot) est à part et respecté, comme intime ami de +Bernis et bien avec la Pompadour. + +L'ami de Duclos, Rousseau, est l'honnête homme de la pièce. Il est +l'excellent Crispin qui déjoue la friponnerie de tous les autres +philosophes, ramène au bon sens la mère et fait par là que la fille +épouse celui qu'elle aime. Crispin-Rousseau s'introduit adroitement +par un jeu bouffon, mais d'un ridicule habile et voulu. Il arrive à +quatre pattes, broutant sa laitue. C'est exactement la plaisanterie de +Voltaire dans sa lettre si connue à Rousseau qu'on savait par coeur: +«Je retombe à quatre pattes. Venez brouter avec moi,» etc. + +L'effet de la pièce fut grand, point gai, lugubre au contraire. On vit +le spectre amené par le libelliste lui-même, la pâle madame de Robecq +qui n'avait plus qu'un mois à vivre, qui, avant de recevoir les +sacrements, avait fait l'effort de sortir du lit, se faire apporter, +pour se repaître les yeux de la honte de ses ennemis, des impies, voir +Dieu vengé. + +La pièce maniée, remaniée, écourtée, pour l'impression, ne montre +guère les traits dévots qui parurent peut-être au théâtre. Un seul a +été conservé: «Et souvent la bêtise a fait des incrédules.» + +On ne voit pas qu'il y ait eu de protestation bruyante, ni cris, ni +sifflets. Mais on resta indigné. C'était une lâche insulte du pouvoir +aux plus beaux génies qui avaient honoré la France. Le Dauphin s'en +lava les mains, et dit qu'il n'y était pour rien. Cela mit tout à nu +Choiseul, l'exposa devant le public. Il eût bien voulu reculer. Le +spectre d'amour le traînait. Dans son unique mois de juin qui lui +restait encore à vivre dans le plaisir enragé, assaisonné de la mort, +elle le força de se flétrir et de se salir lui-même, d'avouer Palissot +pour son homme en lui faisant sa fortune. + +Celui qui eût le plus souffert de la pièce, c'est Rousseau qui (sauf +un petit ridicule) y était fort ménagé. Il frémit de ce danger. À +l'envoi de la pièce, il dit: «Je n'accepte pas cet _horrible_ +présent.» Là il montra un grand sens. Avec cette adoption fatale des +esprits rétrogrades, avec les tendances mystiques manifestées par la +_Julie_, avec telles lettres aux dévotes (à madame de Créqui) où il +leur envie leur bonheur,--il allait se précipiter, presque sans s'en +apercevoir, et se réveiller un matin coryphée du parti dévot. Il eût +été pour un jour adoré puis méprisé. Il eût eu le sort de Gilbert. + +Il s'arrêta court brusquement. Il comprit que le grand succès était +dans l'inconséquence, et juste entre les deux partis. De là le +caractère propre à l'_Émile_, tout contradictoire, et qui n'en réussit +que mieux. Il veut qu'on suive la _Nature_, que l'on revienne à la +_Nature_. Mais en même temps il admet l'_Anti_-Nature, le miracle: «La +mort de Jésus est d'un Dieu.» + +Les deux partis eurent donc de quoi être satisfaits? Point du tout. À +droite, à gauche, les prêtres catholiques et protestants le tiraient. +Là, il est curieux de voir l'innocence des jeunes ministres, qui +voudraient que décidément il se déclarât protestant. Un sûr moyen de +s'enterrer et d'avoir contre soi la France. Il les écarte doucement +(V. lettres à M. Vernes). Il reste au milieu bâtard qui convient mieux +à la foule, mi-raisonneur, mi-chrétien. + +Mais qu'est-il au fond? chrétien. En discutant tels miracles qu'a +faits ou n'a pas faits Jésus, il garde le grand miracle: _l'Évangile +envisagé comme morale absolue_, règle unique et loi divine. Contre le +vrai credo du siècle (le but de l'homme est l'action, la raison libre +et active), il ramène l'ancien credo de rêverie, d'inaction. + +Avec tout cet étalage de logique et de syllogismes, malgré ce grand +mouvement d'idées suscité par ses livres, ce raisonneur des +raisonneurs, que fonde-t-il en réalité, que commence-t-il +sérieusement? deux choses qui, peu à peu, iront énervant le monde: le +roman, la rêverie. + +_Le règne de la rêverie._ Après le Rousseau raisonneur qui argumente +et discute, vient le Rousseau non raisonneur, charmant, mais si mou, +l'aimable auteur de _Paul et Virginie_. + +Puis un grotesque Rousseau, barbaro-breton, dans l'effort, l'entorse, +qui pourtant par _René_ dure et toujours durera. Puis tant d'autres, +pleureurs, malades, mélancoliques, égoïstes, qui vont se pleurant +eux-mêmes, cherchant l'oubli, descendant la pente du narcotisme. + +Cette pente a ses degrés. C'est le roman, c'est le tabac. Plus tard, +ce sera l'opium, chemin sûr et abrégé aux rêveries de l'autre rivage. + +_Jusqu'à Rousseau point de roman._ Du moins, point de roman qui règne. +Ni Manon, ni Marianne, ni Paméla, ni Clarisse, ne faisaient de +révolution; on admirait, c'était tout. Mais sous la _Nouvelle +Héloïse_, on est dompté, entraîné; on copie, on obéit. Dès lors, le +roman est roi. Voici son avénement. La patrie est secondaire, la +religion secondaire. L'âme individuelle est tout. Chaque maladie de +cette âme, finement analysée, regardée au microscope, grossie, +admirée, fomentée, deviendra un mal favori que chacun choiera en soi. +Tous, à partir de ce moment, nous irons caressant nos plaies pour les +irriter davantage. + +Il serait dur et injuste pourtant de ne pas reconnaître ce qu'eut de +noble et de beau l'apparition de la _Julie_, cette résurrection du +coeur, cette réhabilitation de l'amour. L'_Émile_, qui, après la +_Julie_, sembla un livre ennuyeux (madame de Luxembourg même n'en +soutenait pas la lecture), l'_Émile_ eut une très-belle et +attendrissante influence dans les pages aux jeunes mères sur leur +devoir d'allaitement. Elles furent touchées au coeur, ramenées aux +pauvres petits; elles trouvèrent ce devoir non doux seulement, mais +gracieux. Quoi de plus charmant qu'une femme qui a au sein un bel +enfant? Délicates et poitrinaires, sans lait, elles voulaient +allaiter. Ne perdant rien des plaisirs, des soupers, des nuits de +fatigue, elles n'allaitaient pas moins. L'infortuné nourrisson, forcé +de suivre les bals, tétait en vain la danseuse, rouge, échauffée et +tarie. + +Une conversion si brusque à la nature, à l'amour, eut plus d'un effet +comique. Les femmes devinrent tout à coup extraordinairement +sensibles. Madame de Luxembourg, qui venait de faire mourir sa +belle-fille à petit feu, se trouva désormais si tendre, qu'aux +persécutions de Rousseau elle se déclara malade (V. _Madame Du +Deffand_). Tous devenant amoureux, madame Du Deffand, malgré l'âge, ne +crut pouvoir en conscience se dispenser de la mode. L'amour, à +soixante-dix ans, lui vint pour la première fois. Elle voulait un +Anglais, comme l'Édouard de Rousseau. Cela lui sembla neuf, piquant. +Elle hésitait entre trois, l'un un jeune poitrinaire, l'autre un +highlander rêveur. Elle prit enfin (malgré lui) celui qui lui +ressemblait, le plus méchant des trois, Walpole. + +Mais voici le plus merveilleux! La police même est amoureuse! Le +lieutenant de police Bertin, venant au ministère, lui aussi, cherche +sa Julie. Cette Julie facétieuse, une coquine d'esprit amusant, la +d'Arnoult fait payer ses dettes par le crédule Bertin, et plante là +son Saint-Preux (_Bachaumont_). + +Versailles ainsi copie Paris. On l'avait vu après _Zaïre_, à ce moment +où déjà on fut amoureux de l'amour. Le roi prit alors la Mailly +(1732). Aujourd'hui ce pauvre roi, ayant traversé tant de choses, +pouvait-on bien tenter encore de le refaire amoureux? La Pompadour, en +d'autres temps, en eût eu peur. Mais alors, dans cette guerre où +chaque jour apportait d'accablants revers, il lui fallait à tout prix +continuer, augmenter l'alibi où vivait le roi. Elle laissa faire ses +gens, Bertin, Sartines et la police. On chercha au roi sa Julie. + +On la trouva en décembre 1760, au moment où le roman, manuscrit +encore, courait partout, faisait fureur, avec le plus grand succès. Le +roman paraît en janvier. Et elle est enceinte en mars 1761[8]. + + [Note 8: Madame du Hausset ne date pas. Mais Barbier + date très-bien et nous dirige parfaitement. Il dit en + décembre 1761: «_Depuis un an_ environ, on a fait + connaître au Roi une fille de vingt et un ans, qui a de + l'esprit, etc.» Cela nous reporte à décembre 1760. Elle + accoucha le 12 janvier 1761; donc, fut enceinte en mars + 1760, au moment du plus grand éclat de la _Julie_ + imprimée (_Barbier_, VII, 426).] + +La dame d'une maison de jeu du Palais-Royal, bien avec les gens de +police, leur avait dit qu'elle avait leur affaire, sa soeur, une belle +personne et la plus belle du monde, fille d'un avocat de Grenoble, +neuve et jusque-là bien gardée, mademoiselle de Romans, accomplie de +taille et de formes, d'un vrai visage de reine, n'avait qu'un défaut, +d'être gigantesque à ne pas passer les portes, un colosse comme on +voit au Louvre la Pallas ou la Melpomène. Honteuse de cette taille +étrange, elle tâchait de se faire petite, en aplatissant sur sa tête +la masse de ses très-longs et admirables cheveux, ne portait que des +coiffures basses. + +C'était comme une conversion, une purification pour le roi du +Parc-aux-Cerfs, d'avoir cette grande innocente, si digne, qu'on ne +pouvait la croire qu'un objet de passion. On crut que ce serait bien +vu, que cela le referait un peu devant le public. On la menait à grand +bruit d'Auteuil, où était sa maison, à Versailles, royalement, dans un +carrosse à six chevaux. La géante fut à la mode. On adopta ses +coiffures basses, et les naines en portaient aussi. Elle accoucha à +Versailles. À Versailles, elle nourrit, fidèle à la leçon d'Émile. +L'enfant était à son image, d'une extraordinaire beauté. Cela gonflait +la jeune mère. Et cela aussi la perdit. Nulle autre que la Pompadour +n'avait intérêt à la perdre. Ce fut elle certainement (quoi qu'en dise +la Hausset) qui fit croire au roi que cette fille le compromettait, le +donnait en spectacle. Mais qui avait commencé? qui avait permis +qu'elle vînt à Versailles à six chevaux? Qui aurait osé cela sans +l'aveu de la Pompadour? + +Le Roi était si mort de coeur, si froid, qu'il n'objecta rien, laissa +faire ce qu'on voulait. Fin effroyable du roman! Julie ne fut pas +noyée, comme dans la _Nouvelle Héloïse_, mais on lui vola son enfant. +Ses pleurs, ses rugissements ne servirent. Elle eut beau chercher, se +désespérer quinze années. Elle ne le trouva que bien tard sous Louis +XVI. Il s'appelle l'abbé de Bourbon. + + + + +CHAPITRE VI. + +PACTE DE FAMILLE.--RÈGNE DU PARLEMENT.--JÉSUITES CONDAMNÉS. + +1761-1762. + + +Homme d'esprit, homme de cour, connaissant la France à merveille, +Choiseul, à chaque sottise, trouvait un mot noble et fier qui +plaisait, le relevait. Mieux que la sotte Pompadour, il sentait tout +le péril de rester à découvert dans la trahison d'Autriche. En 1761, +le public criait. Choiseul crie aussi, dit que l'Autriche mollit, ne +nous appuie pas assez, se plaint, menace, et donne encore une armée à +Marie-Thérèse. + +En même temps il éblouit et le public et Versailles d'un fait de +grande apparence. Avec l'agilité brillante d'un acrobate accompli qui +saute d'une corde à l'autre, il se raccroche vivement à celle qui +tient au coeur du Roi. Louis XV, toute sa vie, avait été Espagnol. +Choiseul se fait Espagnol, prépare et publie, en août 1761, le fameux +Pacte de famille. + +Superbe tour de voltige qui le maintenait au pouvoir. Louis XV était +Bourbon, Charles III était Bourbon. Quoi de plus beau, quoi de plus +grand (et digne de Louis XIV) que de lier en un faisceau tous les +membres de la famille, de rattacher France, Espagne, Parme, Naples, la +Sicile! Louis XV, qui ne sentait rien, sentit cela, le trouva grand. +On le trouva tel en Europe. + +Pour bien juger ce projet, il faut savoir ce que l'Anglais en pensa... +L'Anglais en frémit de joie. + +Il comprit parfaitement que Choiseul doublait sa proie. Les âpres +chasseur de mer virent dès ce jour les galions entrer chargés d'or +dans Portsmouth. Ils virent les ports et les villes de l'Amérique du +Sud payer d'énormes rançons. Ils virent descendre dans la mer la +grosse flotte espagnole, cette vaine cérémonie de lourds navires +impotents, canonnés, percés, coulés, avant de faire un mouvement. + +Pitt, sous son air rechigné, fut si gai qu'il se lâcha par un mot de +bassesse atroce: «On n'en mettra pas plus grand pot-au-feu; mais la +soupe sera bien meilleure.» + +Ce n'était pas une force qui s'ajoutait à la France, c'était un gros +embarras, une caraque de commerce, traînant derrière un vaisseau, et +qui ne faisait que l'alourdir. Choiseul, depuis ses revers maritimes, +que pouvait-il pour défendre cette Espagne? Rien. Le pacte de famille +est déclaré au mois d'août 1761. Et c'est au mois de décembre que +Choiseul avise à rendre l'essor à notre marine, qu'il suscite (par +l'exemple du premier banquier de la cour) un mouvement national de +dons, de souscriptions. La Ferme donna un vaisseau, Paris souscrit un +vaisseau, et bientôt chaque province. Enthousiasme général. Tous ces +vaisseaux sur le papier, et tout au plus en argent, combien leur +faut-il de temps pour exister réellement, pour cingler, combattre en +mer? + +M. Pitt se faisait fort, avant la guerre déclarée, de faire sa razzia +immense sur les colonies espagnoles, de donner à ses requins la pâtée +la plus épaisse qu'ils aient eue jamais sous la dent. Lord Bute (le +favori du Roi) s'y opposa en Conseil, se fit vertueux, délicat, et +Pitt fièrement se retira. C'était la guerre elle-même qui donnait sa +démission. Et lord Bute, c'était la paix. Il fallait la prendre aux +cheveux (moment unique, irréparable), savoir perdre, sacrifier, pour +ne pas perdre davantage. + +Lord Bute avertit Choiseul secrètement. Et celui-ci fit le sourd! + +Deux choses l'enfonçaient dans la guerre: 1º son crime d'Autriche, son +traité. Il eût fallu rendre ce qu'on avait pris en Allemagne pour +l'impératrice. Et la cabale autrichienne eût jeté Choiseul à bas. 2º +En gagnant l'Espagne et la poussant en avant, ce petit Machiavel +comptait bien qu'elle aurait en mer des revers épouvantables, mais +croyait aussi que par terre elle prendrait le Portugal, lui +procurerait un gage, une conquête à échanger pour le jour terrible des +comptes, de la grande liquidation. Ainsi cette aveugle Espagne allait, +au signe de Choiseul, en n'y gagnant que des coups, tirer du feu les +marrons que l'Autriche finalement devait manger seule. + +Le plan était malhonnête, chimérique et étourdi. Il n'avait qu'un côté +certain: il faisait abîmer l'Espagne dans ses flottes et ses colonies. +Mais le côté incertain, c'était que cette vieille Espagne pût de ses +bras décharnés étreindre le Portugal, défendu par l'Angleterre, +défendu par un homme fort, par Pombal, son Richelieu. + +Louis XV donna là-dedans, tout comme il avait donné dans le traité de +Babiole. Choiseul s'affermit, monta, fut un vrai premier ministre, +plus que Colbert, plus que Louvois. On revit un vrai Mazarin. Ministre +des Affaires étrangères, il prit la Guerre et la Marine, ou par lui ou +par ses parents. Il emplit tout de Choiseuls, frères, cousins, neveux, +grands, petits, et des Stainville, et des Praslin. Il se fit colonel +des Suisses (énorme place d'argent). Par Bertin, son petit valet, il +avait aussi les finances. «_Choiseul_ veut dire _mangerie_,» disait +plus tard Louis XVI. + +Avec ces dépenses et sa guerre, Choiseul était toujours à la merci des +Parlements, comme un mendiant à leur porte. Sa mécanique était fort +simple. À ces dogues toujours grondants, pour tirer d'eux ce qu'il +voulait, il lui suffisait de montrer leur gibier, leur proie, les +Jésuites. Le mot plaisant du sauvage dans _Candide_: «Mangeons du +Jésuite!» c'était toute la harangue de Choiseul aux Parlements. + +Cela allait à merveille avec le Pacte de famille. L'homme du monde qui +haïssait le plus les Jésuites était le roi d'Espagne, Charles III, qui +n'était venu en Espagne que malgré eux, malgré leurs projets de le +faire déclarer fils d'Alberoni et bâtard adultérin. Ils étaient +très-forts en Espagne. Pas un seul fonctionnaire qui ne fût sorti des +Jésuites. Charles n'osait pas encore les frapper. Mais en arrivant, il +avait saisi contre eux l'épée de saint Dominique, se faisant le chef +de l'Inquisition, ayant pour vicaire général un dominicain, attendant +un prétexte, une occasion. + +Dès 1754 et 1756, l'Espagne et le Portugal avaient pu voir en Amérique +ce qu'étaient au fond les Jésuites. Leurs Indiens du Paraguay, dans un +échange de terres que firent alors les deux Couronnes, résistèrent à +main armée. On vit à nu, à découvert, cet empire singulier, étrange +création de la ruse. Ce qu'ils n'avaient pu au Nord avec la race +énergique des Peaux-Rouges, ils l'avaient fait au Midi, se créant là, +dans des pays isolés, un certain paradis à eux. Pour leur pouvoir, +pour leur plaisir, il avaient là des troupeaux de doux imbéciles, +menés paternellement avec la verge et le fouet. Humboldt, si bon +observateur, et nullement hostile aux Jésuites, dit que, partout où +ils ont fait ces _Missions_, l'idiotisme a été si bien fondé, si bien +mêlé à la race, et le cerveau pour toujours si parfaitement rétréci, +que nulle civilisation, nul progrès n'a plus de chance. + +Cela fit mieux examiner ce qu'ils étaient en Europe. Leur force était +en Espagne, où tout employé sortait de leurs mains; ils étaient +devenus l'administration elle-même. En Portugal, ils gouvernaient à +l'aide des grandes familles, ils y étaient détestés comme un ordre +tout espagnol, anti-portugais, qui aurait espagnolisé le pays. Sous +le roi Joseph, ils surent lui donner un premier ministre, Pombal, mais +qui avait vu l'Europe, l'Angleterre, et ne put rester l'humble +serviteur des Jésuites. Pombal, hardi et violent, les étonna fort en +janvier 58. Appuyé des dominicains, il osa lancer contre eux un +manifeste terrible. Il bannit du palais les confesseurs jésuites, mit +près du Roi leurs ennemis. + +Tout cela, je le répète, en janvier 1758, lorsqu'ils faisaient leur +grande intrigue pour exclure Charles III de l'Espagne, et rester +maîtres en y mettant l'Infante. Ils résolurent de tenir ferme en +Portugal à tout prix. Les grands, surtout les Tavora, les Aveyro, leur +appartenaient. Le roi Joseph, tous les soirs, allait faire l'amour à +la jeune marquise de Tavora; on tira sur lui et on le blessa. Il fut +prouvé qu'avant le coup ils avaient consulté les Jésuites, qui, +d'après leurs vieilles maximes de Mariana et autres, autorisèrent le +régicide. Pombal fit décapiter, rompre, brûler tous ces grands. Il fit +par l'Inquisition condamner, comme hérétique, fit étrangler et brûler +le vieux père Malagrida. Rome s'irrita, et brûla un manifeste de +Pombal. Celui-ci, sans hésitation, saisit tous les biens des Jésuites; +il les embarqua eux-mêmes et les jeta en Italie (1759). + +En France, on trouva cela dur. Voltaire avait de l'amitié pour ses +maîtres, les Jésuites, et les regardait aussi comme le meilleur +dissolvant du Christianisme. L'Anglais, d'un machiavélisme plus exquis +et plus haineux, en toute société catholique, voulait le maintien des +Jésuites, comme élément de ruine et germe de corruption. Il regretta +l'acte brusque de Pombal. Et à Paris, plus d'une grande dame anglaise +travaillait pour les Jésuites avec les gens du Dauphin. + +C'était cette pourriture même, reluisant en si beau jour, qui faisait +qu'ici le public les prenait peu au sérieux. La question était grave +au Parlement, grave à Versailles, mais ridicule à Paris. Un fait trop +peu remarqué, curieux, qu'indique Barbier, c'est que huit jours après +que les Jésuites furent condamnés, personne n'y pensait plus. + +Choiseul ne mit dans l'affaire aucune animosité, et il n'en était +besoin. Les Jésuites, _in extremis_, étaient au point où le malade est +sale, souille tout sous lui. L'ordure de la banqueroute que fit leur +père Lavalette fit dégoût. Et le secours odieux, gauche, qu'on crut +leur donner, les acheva par l'horreur. On a vu combien la famille +royale était maladroite; Madame, emportée, aveugle, propre à lancer +aux amis le pavé de l'ours. On crut faire peur au public. On fit, par +le Grand Conseil, condamner un notaire _suspect_ d'avoir fabriqué un +arrêt du Conseil contre les Jésuites. _Suspect_? et qui empêchait une +vérification de fait, si aisée dans les registres? On aurait bien +voulu le pendre. On le condamna aux galères. À quoi il ne consentit +pas. Il affirma son innocence, et il se coupa la gorge. C'était la +couper aux Jésuites. La Compagnie, à ce moment, salie, flétrie, +déclarée solidaire de banqueroute, resta dans son fumier si bas qu'on +ne lui vit plus le nez. + +Mais on ne les laisse pas là. Voyons, qui êtes-vous, bonnes gens? +Voyons vos statuts d'Ignace, vos belles constitutions? Le Roi a beau +se jeter entre, se réserver l'examen. Le Parlement va son chemin, +jusqu'à refuser les taxes. Donc, il faut un Lit de Justice. +Intimidation ridicule. Cette foudre du Lit de Justice, qui frappe le +21 juillet, fait rire, quand elle arrive après la perte d'une bataille +(16 juillet 61). La cérémonie est grotesque quand ce Jupiter tonnant +fait son entrée militaire à Paris, avec sa défaite, entre moqué et +battu. + +À lui d'avoir peur, de trembler. Le Parlement, tout en faisant, malgré +le Roi, l'examen des constitutions des Jésuites, prépare un bien autre +examen. Il veut que le Roi indique la somme des _acquits au comptant_. +Petit mot et énorme chose. Ce sont ces bons qu'il tirait sans compter +sur le trésor, pour combler ses pertes au jeu, payer sa police +secrète, et pour se débarrasser de la mendicité dorée. Enfin sa petite +Sodome, tous ses malpropres secrets, tenaient à ce mystère obscur des +_acquits au comptant_. + +L'idée que le Parlement va descendre dans ces égouts, examiner, sonder +de près, cela fit pâlir tout Versailles. Le Roi montra _un coeur de +roi_, défaillit. Que deviendrait-il si ce Parlement sauvage ébruitait +tout, publiait? Le Parlement avait pour lui une force, la misère +publique, et, par moments, des procédés terriblement expéditifs. On le +vit par la pendaison de Besançon et de Paris. Tout se rapprocha de +Choiseul, qui démuselait, muselait Cerbère à sa volonté, qui disait au +Roi: «Eh! sire! laissons-leur les Jésuites. Cela les occupera.» + +Le Roi, ainsi terrorisé, ne fit plus guère attention aux cris de +cinquante évêques qui criaient pour les Jésuites. Il laissa le +Parlement brûler leurs livres, leur défendre d'enseigner, de +confesser. En octobre 61, à la rentrée, peu de gens y renvoyèrent +leurs enfants. L'herbe commence à pousser dans les cours de +Louis-le-Grand (_J. Quicherat_). Un journal officiel, la _Gazette de +France_, donna au public français le jugement de Malagrida. Que +pouvait de plus Choiseul? Cela fut si agréable au Parlement de Paris, +qu'en décembre 61, il enregistra tout ce qu'on voulut et l'enregistra +purement, simplement, sans restriction. + +Heureuse entente. À quel prix? Les Parlements, bride abattue, vont en +guerre contre les Jésuites, sans avoir aucun souvenir qu'il y ait un +roi en France. Le Parlement de Paris, en octobre 61, à l'énorme +majorité de 139 contre 13, déclare que les Jésuites ne furent jamais +que tolérés, que leurs statuts sont _abusifs_. Le Parlement de Rouen +prend, le 12 février 1762, la grande initiative. Il ordonne qu'au 1er +juillet les Jésuites videront les lieux, quitteront leurs maisons, +leurs colléges, que tous les biens seront saisis, les meubles vendus; +enfin que les villes enverront au procureur général leurs mémoires sur +l'éducation qu'on donnerait à la jeunesse. + +Rennes et Paris suivirent ces voies, Rennes avec le plus grand éclat. +Toute la France lut, admira le réquisitoire, les écrits du procureur +général, du Breton La Chalotais. + +En mars, la famille royale fit une dernière tentative, obtint que le +Grand Conseil déclarât non avenu ce qu'avaient fait les Parlements. +Mais le roi n'osa insister. Choiseul lui disait froidement: «Sire, +supprimez les Jésuites, ou supprimez les Parlements.» Mot terrible. +Cela voulait dire: «Hasardez la Révolution... Courez la chance de +revoir l'année qui vous a fait faire le chemin de la Révolte, de +revoir la guerre des rues, d'entendre le cri: _Versailles!_ et: +_Allons brûler Versailles!_» + +Le Dauphin et ses meneurs voyant le roi si muet, si blême et si +annulé, proposaient un moyen extrême. C'était d'établir partout des +_États provinciaux_, pour primer les Parlements. Ces États, pour la +plupart, machines aristocratiques, auraient été admirables pour +arrêter tout progrès. S'ils agissaient sérieusement, ils déplaçaient +la royauté, la remettaient presque partout au clergé et aux seigneurs. + +Là, Choiseul parla fort net. Il leva vivement le masque par ces +paroles cyniques: «Quelle que soit la forme de ces États provinciaux, +ce sera _une assemblée d'hommes_... Que fera le roi s'ils +s'unissent?... On n'exile pas son royaume.» + +Choiseul aimait mieux jouer de la machine grossière, moins compliquée, +des Parlements. Seulement, qu'avait fait son jeu? Pendant une année +tout entière, on avait vu le roi, traîné toujours en arrière, dire: +Non. Et personne n'y avait pris garde. En ce moment, il écrivait à +Rome pour qu'en _réformant_ les Jésuites on les sauvât. Était-il temps +de réformer ceux qui déjà étaient morts, et dont les maisons, dont les +colléges étaient vides? + +Et le roi aussi semblait mort. À quoi tenait sa reculade? À la peur +qu'on lui avait faite pour ses _acquits au comptant_, pour ses +vilenies coûteuses. Son coeur était au mauvais lieu, voilà tout. Et +dans ce moment où il voyait sa foi, son Dieu, ses Jésuites éreintés, +il laissait faire. + +Un tel avilissement de l'autorité embarrassait assez Choiseul. +Qu'était cette autorité alors, si ce n'était lui-même? Lui seul il +était le pouvoir, donc, ravalé plus que personne. Mais les Parlements, +ses amis, il n'eût su comment les toucher. Il avait pu hasarder de +donner une volée à ses amis les philosophes. Ici, la chose était plus +grave. Avec ces corps violents, colériques, si habitués à pendre, +rouer, brûler, on ne pouvait guère plaisanter. Le fat était +embarrassé. Il y fallait un bon hasard. Il aurait donné beaucoup pour +que les Parlements eux-mêmes en fournissent occasion, pour qu'ils se +déconsidérassent par quelque faute grossière, quelque barbare ânerie. +Il l'eût voulu. Mais que faire? Avec toute son assurance, son air +hardi, impertinent, il reculait, et, pour rien, il n'eût attaché le +grelot. + + + + +CHAPITRE VII. + +LES CALAS.--VOLTAIRE A AFFRANCHI LES PROTESTANTS. + +1761-1764. + + +L'éclat contre les Parlements vint du point d'où nul à coup sûr +n'aurait cru pouvoir l'attendre. Il vint du peuple oublié, dont toute +la France semblait avoir détourné ses regards, d'un monde obscur qui +tâchait de ne plus être aperçu, qui n'occupait plus personne, du +triste monde protestant qui vivait dans le Midi à peu près comme en +Espagne les restes des races mauresque et juive. + +Y avait-il des protestants? Non, pas un devant la loi, mais des +_Nouveaux convertis_. Mensonge atroce qui tenait ces populations +tremblantes dans le désolant supplice d'avoir deux vies: l'apparente, +de demi-hypocrisie;--et la vie secrète et cachée qui, aux grands +moments solennels, baptême, mort et mariage, les replaçait dans le +péril, les jetait dans l'aventure, le roman nocturne et furtif des +assemblées du Désert. Vieilles carrières, antres, cavernes, les lieux +sauvages et désolés, d'horreur biblique, cette poésie ne faisait pas +peu pour maintenir ces âmes sombres dans le culte de leurs pères. + +Du séminaire de Lausanne, incessamment en Languedoc, venaient de +jeunes ministres pour témoigner de leur foi, prêcher au Désert, +mourir. Rien n'irritait davantage les catholiques et le clergé que +cette perpétuité de martyrs, qui, aux dépens de leur vie, démentaient +si haut le mensonge, disaient: «Vous avez beau faire. Il y a un peuple +protestant.» + +On en prenait, on en pendait. On ne prenait pas Rabaut, qui, cinquante +années, en long, en large, par le Languedoc, et surtout autour de +Nîmes, errait librement, prêchait. Le pis, le plus irritant, c'est que +les autorités, intendants, etc., reconnaissaient que c'était surtout à +lui qu'on devait la tranquillité du pays. Hors le culte, en toute +chose, il prêchait l'obéissance[9]. + + [Note 9: Dans ce chapitre je suis partout renseigné, + soutenu, par le _Calas_ de M. Coquerel fils, un + véritable chef-d'oeuvre, auquel on ne peut reprocher + qu'un excès de modération. Mais que de choses je + supprime, et combien je suis privé de ne pas dire ce que + je dois à son oncle, l'auteur des _Églises du Désert_, à + notre savant M. Haag, à notre éloquent Peyrat, à M. + Read, au trésor de son _Bulletin historique_ du + protestantisme!] + +Fleury, en 1738, multiplia les amendes et permit même aux curés +l'emploi des moyens militaires. En 51, l'intendant Saint-Priest, pour +plaire au clergé, fit une chose provocante, infiniment dangereuse, +d'exiger que les protestants rebaptisés, remariés, subissent +expressément les sacrements catholiques. La cour eut peur, l'arrêta. + +Mais si l'on employait moins ces persécutions générales, les +Parlements, par moments, frappaient des coups de terreur. Aux +fermentations du carême, de Pâques, et autres grandes fêtes, parmi les +processions où Messieurs défilaient en robe rouge, on dressait les +échafauds. Spectacle cher à ces masses qui ont des besoins +dramatiques. Mais le grand régal c'était le relaps non confessé, le +suicidé (présumé tel). On le jetait à la rue pour l'amusement du +peuple. Traîné dans la honte et la boue, tout nu sur l'infamante +claie, écorchant sa face à la terre, montrant ce qu'on cache au ciel, +prostitué aux regards, aux rires, aux indignités! + +Profonde horreur! et tout cela n'avait en France aucun écho. La +question protestante durait depuis trop longtemps. Elle ennuyait, +fatiguait. Au premier mot: «Protestants,» on tournait court, on +disait: «Parlons plutôt d'autre chose.» Ayant tant, si longtemps +souffert, ils avaient usé la pitié. On croyait bien en général qu'on +leur faisait des choses indignes. On aimait mieux n'en rien savoir. +Ainsi peu à peu un mur s'était fait entre eux et la France, un mur +d'airain. Ce grand peuple vivait comme au fond d'une tour. Les +martyres, les exécutions, se faisaient en plein soleil de Toulouse, +sous son Capitole. Et on ne les voyait pas! Elles se passaient au +Peyrou de Montpellier, au sommet de ses terrasses étagées! à la vue de +cent mille homme. Et on ne le savait pas! + +Triste côté de l'âme humaine. Les grosses majorités, qui sont bien +sûres de la force, deviennent étonnamment orgueilleuses et +colériques. Toute apparition de ministre semblait une audace coupable +des protestants, un outrage au grand monde catholique. Le 14 +septembre, à Caussade (1761), le jeune ministre Rochette est arrêté, +se déclare noblement, ne daigne mentir. Trois jeunes gentilshommes +verriers, sans armes que leur petite épée, essayent de le dégager. Sur +cela, fureur incroyable des populations catholiques. Les paroisses +sonnent, resonnent le tocsin. Tous prennent la fourche. Les bouchers +courent avec leurs dogues. Chasse atroce! sur quel monstre donc? une +hyène du Gévaudan? L'hyène est ce peuple fou. Rochette et les trois +sont traînés à Toulouse. Triomphe et joie générale. On en jase, on +espère bien jouir bientôt du supplice; mais on ne l'eut qu'en février. + +Presque au même moment que Rochette, autre capture (13 octobre 1762): +une famille de Toulouse, «qui a étranglé son fils.» + +Sachons ce que sont ces gens-là: + +Un bon et brave marchand d'indiennes était à Toulouse, établi depuis +quarante ans. Calas, ce marchand, avait épousé une demoiselle +accomplie, mais noble malheureusement (des Montesquieu, de Languedoc). +Elle donna à ses enfants une éducation selon sa naissance. Ils furent +nobles, dans une boutique. + +Les protestants ne pouvaient avoir de servante protestante. Ils en +eurent une excellente, mais excellemment catholique. Cette bonne +fille, qui vit naître leur second fils, Louis, l'éleva, lui fut +attachée, ne manqua pas de vouloir sauver sa jeune âme, le mena +probablement aux belles églises de Toulouse, enivrantes d'encens et +de fleurs. Le petit allait volontiers chez la voisine d'en face, femme +d'un perruquier catholique, et fut presque camarade de leur fils, un +petit abbé. Louis un matin se sauve, et la perruquière le cache. +Conquête heureuse. L'archevêque est ravi, s'y intéresse. L'enfant +converti, dès sept ans, d'après les bonnes ordonnances, peut faire la +guerre à ses parents. En effet, il montre les dents. Il exige de +l'argent. Le pauvre bonhomme Calas est mandé chez l'archevêque. Il +finance. On lui fait payer 1º les dettes de Louis, six cents livres; +puis, quatre cents pour apprentissage chez un catholique, et cent +francs annuellement.--Est-ce tout? Non, de l'évêché, on signifie à +Calas qu'il ait à établir son fils. Il n'ose pas refuser, ne faisant +qu'une objection, qu'il est bien jeune, incapable. Et cependant il se +saigne. Il dit qu'il ne peut donner que trois cents francs en argent, +et dix mille en marchandises.--Est-ce tout? Non. On fait écrire par ce +misérable Louis un placet à l'Intendant pour demander que ses deux +soeurs et son petit frère Donat soient enlevés à leur père, à leur +mère, et séquestrés. + +Ce placet, tombé de sa poche, fut relevé par l'aîné de la famille, +Marc-Antoine, qui lui reprocha âprement cet acte infâme. + +Marc-Antoine était protestant zélé, d'un caractère sombre. Il avait +autorité dans la maison. C'était lui, et non pas le père Calas, qui +faisait la prière commune. Il était lettré, distingué. Il étudiait en +droit, et s'était fait recevoir bachelier en 59. Il voulait passer la +licence. Mais pour cela il fallait un certificat de catholicité. Il +avait horreur de le demander. Donc, il était arrêté court. Il voyait +ses camarades lancés briller au barreau. Cela le jeta en grande +tristesse. Pour se distraire, il allait aux cafés, devint joueur. Il +aurait voulu alors, se rabattant sur le commerce, que son père +l'associât. Calas, autant qu'il pouvait, le faisait son _alter ego_. +Mais fort raisonnablement, il n'osait s'associer légalement un jeune +homme déjà dérangé qui eût ruiné la famille. Nouveau chagrin pour +Marc-Antoine. Il voyait tout impossible. Il eut envie de s'en aller à +Genève, de se faire ministre, et de revenir se faire pendre. Mais +fallait-il aller si loin pour cela? Il lisait fort ceux qui ont parlé +du suicide, et le Caton de Plutarque, et tel chapitre de Montaigne, et +le monologue d'Hamlet, le Sidney surtout de Gresset. + +Le 13 octobre 61, la sombre boutique reçut une visite, celle d'un +gentil jeune homme de vingt ans, nommé Lavaysse, fils d'un avocat +protestant, mais élevé par les Jésuites. Lui aussi il avait fait fi du +commerce où on le mit. Il avait l'ambition de la marine. À Bordeaux, +il étudia l'anglais, un peu de mathématique. Il voulait être pilotin. +Déjà il portait l'épée. Mais, comme tout lui réussissait, il se trouva +qu'un de ses oncles l'appelait à Saint-Domingue, sur une riche +plantation. C'était une fortune faite. Ce petit favori du sort, avec +son épée, sa gaieté, la grâce des gens heureux, invité par ces bonnes +gens, attrista encore Marc-Antoine. Sombre et muet, celui-ci soupa, +but plusieurs verres de vin. Mais avant que l'on finît, il descendit +tout doucement, ôta son habit, le plia proprement avec son gilet de +nankin, puis se pendit. + +Qu'on juge du désespoir des parents. Mais la vive peur du père, de la +mère encore plus, c'était qu'on ne traitât leur fils en suicidé, que, +subissant la honteuse exhibition, et traîné tout nu sur la claie, il +ne perdît aussi ses frères, ne les déshonorât tous. La férocité +populaire gardait ces affreux souvenirs, les lazzi, les rires atroces; +elle eût pu dire dans trente ans, dans cinquante ans, au dernier des +fils: «J'ai vu ton frère sur le nez, traîné dans les rues de +Toulouse.» + +Voilà ces pauvres Calas qui disent qu'il ne s'est pas tué. «Alors, on +l'a donc tué?... mais vous l'auriez entendu...» Que dire à cela? Les +voisins frémissent, et des furies crient: «Ce sont eux qui l'ont tué!» + +La garde arrive, avec elle, certain capitoul, David, homme emporté, +empressé, de grand zèle et de grand bruit. Sans procès-verbal, il +enlève le cadavre, la famille, et traîne tout dans les rues pleines de +monde (un dimanche soir). Chacun aux fenêtres. «Qu'est-ce?»--«Rien que +des protestants qui ont étranglé leur fils.» + +Dans la procédure d'alors, celle du cruel Moyen âge, confirmée par +Louis XIV en 1670, tout devait partir de l'Église. Le magistrat +requérait que l'autorité ecclésiastique fulminât un _Monitoire_, +sommation à tous les fidèles de déclarer ce qu'ils savaient. Cela +constituait les curés, les prêtres, juges d'instruction. On venait +leur dire à l'oreille ce qu'on savait, imaginait. On se concertait +avec eux, avant d'aller déposer. Mais le _Monitoire_ ne devait parler +qu'en général, ne pas nommer les personnes suspectées. Celui des Calas +les nommait, énonçait comme déjà certains les faits dont on allait +juger. Il disait que Marc-Antoine allait se faire catholique. Il +disait qu'en telle maison un conseil avait été tenu pour faire mourir +Marc-Antoine. Il disait jusqu'aux plaintes, aux cris, qu'avait poussés +la victime. Bref, avec un pareil acte qui tranchait tout, le procès +était tout fait, tout jugé. + +Par cinq fois, par cinq dimanches, ce cri de mort, de vengeance, +partit de toutes les chaires. Le 7 novembre, à l'appui, une grande +fête sépulcrale, le service de Marc-Antoine, se fit dans l'église des +Pénitents blancs. Ces confrères (blancs, bleus, noirs, gris), c'était +à peu près tout le peuple industriel et marchand, cordonniers, +tailleurs, boulangers, etc., enrôlés sous les couleurs, les bannières +ecclésiastiques. Les confréries s'enviaient ce corps saint de +Marc-Antoine. Les curés se le disputaient. Les pénitents blancs, issus +tout droit de saint Dominique, l'emportèrent. L'église entière était +tendue de drap blanc. Sur un catafalque énorme planait un squelette +(la foule crut voir les os de Marc-Antoine). L'osseuse figure, dans la +main tenait brandillante une palme qui glorifiait son martyre, +demandait vengeance. + +Qui pouvait avoir le coeur assez dur pour la refuser? Dieu s'en +mêlait. Trois miracles, quatre, qui se firent sur la tombe, +touchèrent, exaltèrent les femmes, les jetèrent dans le délire. + +L'année redoutable arrivait de l'anniversaire séculaire de 1562, la +Saint-Barthélemy toulousaine. On attendait de grandes fêtes, mais les +plus chères au coeur du peuple, c'étaient les expiations protestantes +qui précéderaient. Cette grande et profonde masse a gardé un levain +étrange. Les horribles événements qui ont eu lieu en ce pays lui ont +laissé un besoin de tragédies, d'émotions. L'église de Saint-Sernin, +née de la fureur du taureau qui traîna jadis le martyr, cette superbe +église de sang, sacrée par la première croisade et les massacres de +l'Asie, rougie du sang albigeois et des massacres de l'Europe, cette +église, des cryptes aux tours, sue la mort. Le peuple, en ses caves, +va voir l'affreux bric-à-brac des crânes, des ossements sacrés, se +repaît incessamment des curiosités du sépulcre. + +Pour répondre à de tels besoins, le Parlement de Toulouse, large et +grand dans ses justices, ne permit pas de regretter la vigueur de +l'Inquisition. En une seule année, dit-on, quatre cents sorciers, +hérétiques, juifs et autres, furent expédiés pêle-mêle, allèrent au +bûcher. + +Dans ces cités du midi, où l'hiver, presque toujours doux, continue la +vie en plein air, à force de parler, plaider, supposer, imaginer, les +rêves populaires prennent corps et toute la fixité que peut avoir le +réel. De femmes en femmes (malades de tendresse et de fureur, +tendresse pour la victime, fureur contre les protestants), la noire +ville se trouva grosse d'une épouvantable grossesse, gonflée comme +d'un vent de haine, de colère et de venin. Un monstre éclata de ce +vent, monstre d'ineptie, de sottise, une légende qui pouvait faire +bien plus qu'une exécution,--un massacre général: + +«Il est sûr, il est certain que si les protestants s'obstinent, malgré +tant de persécutions, à rester toujours protestants, il y a une cause +à cela. La cause, c'est la terreur. Ils ont un tribunal secret qui +met sur-le-champ à mort ceux qui se convertiraient.» + +À quoi les prêtres ajoutaient: «C'est si vrai, que Calvin même leur +ordonne expressément de tuer le fils indocile.» (Calvin ne fait en +cela que citer, traduire la Bible, comme font les docteurs +catholiques. Mais ni les uns ni les autres ne commandent la mort des +enfants.) + +Les femmes allaient bride abattue dans l'absurde. Ce tribunal, pour +exécuter les enfants, a un _sacrificateur_ patenté qui porte une épée. +Or, dans l'affaire de Calas, il y avait le pilotin Lavaysse et sa +petite épée. Voilà le _sacrificateur_. Car, pour étrangler un homme, +il faut avoir une épée. + +Quoi de plus clair? Qui résiste, est un impie certainement. Il n'a ni +la foi ni le coeur. Oh! coeur dur, qui veut impunie la mort des +enfants innocents!... «Des preuves! dis-tu, des preuves!» Misérable! +s'il te faut des preuves, c'est que tu n'es pas chrétien. + +Voltaire, qui court les surfaces et n'a guère de mots profonds, en a +un ici, admirable: «Jugement d'autant plus chrétien qu'il n'y avait +aucune preuve.» (Corr. avril 1762; LX, 22.) + +C'est là toucher le fond des choses. Dans une religion de l'amour, +prouver ou demander preuve, c'est pécher, n'aimer pas assez. L'amour +est si fort qu'il croit le contraire de ce qu'il voit. Plus la chose +est illogique, folle, absurde (c'est le mot même de Tertullien, +d'Augustin), plus elle est matière à la foi, à la croyance d'amour. + +Surprise par le mari, l'épouse dit: «Si vous aimiez, vous n'en +croiriez pas vos yeux; vous en croiriez votre coeur. Non, vous n'avez +pas la foi; vous n'eûtes jamais l'amour.» + +Telle fut l'affaire des Calas, un vigoureux acte de la foi de la ville +de Toulouse. Il y avait des choses évidentes qui rendaient +invraisemblable le martyre de Marc-Antoine, mais plus c'était +invraisemblable, plus il était beau de le croire, méritant, d'un coeur +chrétien. + +C'était le charmant éveil du printemps méridional, de la fermentation +première. C'était l'ouverture de l'année émouvante et dramatique où +devaient se suivre les fêtes, celle de mai en souvenir du massacre +protestant, celle de juin, la Fête-Dieu, rouge des roses albigeoises. +L'exécution de Rochette avait commencé, et, dans un _crescendo_ +superbe, cela allait continuer. Les bons capitouls, unis à ce +sentiment populaire, accueillirent avec plaisir un torrent de femmes +joyeuses qui savaient ou ne savaient pas, venaient parler, soulager +leur trop-plein, leur cerveau malade. La dernière racaille eut crédit. +Ils reçurent à témoigner une fille qui venait d'être fouettée de la +main du bourreau. + +Le Parlement qui, sur appel, rejugea le jugement, ne s'associa pas +moins aux sensibilités du peuple. Un seul conseiller hésita. Menacé, +il n'osa juger, s'abstint. Ce fut une merveille qu'il se trouva un +avocat, Sudre; que ce nom intrépide reste dans l'immortalité. C'était +un légiste très-fort. Il mit les choses en pleine clarté. Comment s'y +prit le Parlement pour se faire assez de ténèbres? D'une part, en +suivant certains _us_ abolis, de l'Inquisition. D'autre part, en +suivant la belle ordonnance de Louis XIV, en jugeant: que plusieurs +indices légers font un indice grave, deux graves un indice violent, +qu'avec quatre quarts de preuves et huit huitièmes de preuves, on a +deux preuves complètes, etc. + +Sur treize voix, il y en eut sept contre l'accusé. Ce n'était pas +assez; mais le plus vieux des conseillers, d'abord favorable à Calas, +ne put résister à l'aspect menaçant de ses collègues, ou à +l'entraînement du peuple qui attendait, espérait. + +Ce qui trancha tout peut-être, c'est que les protestants, tremblant +pour eux-mêmes plus que pour Calas, firent déclarer par leur homme, +Rabaut, le héros du Désert, par l'église de Genève, qu'on n'enseignait +nullement le meurtre des enfants. Mais cela même augmenta la fureur +des catholiques. Quoi! Rabaut si hardiment vit, se promène autour de +Nîmes, il ose se signaler, il parle, écrit, intervient! Cela fut fatal +à Calas. + +Comme si on eût voulu piquer le taureau populaire, lui mettre la +braise à la queue, ce bruit court: «Ils vont échapper!» La nuit, on +place des lanternes sur le toit de la prison. La foule veille autour +inquiète. Si on lui ôtait sa proie! + +Mais le voilà... Soyez heureux!... Le voilà sur la charrette entre +deux Dominicains. Ce bonhomme de 64 ans, qui n'avait marqué en rien, +le voilà (qui l'eût attendu?) d'une noblesse héroïque. Les deux moines +en sont stupéfaits. À son amende honorable, à l'échafaud, sur la roue, +il répète: «Je suis innocent.» Il prie Dieu de pardonner sa mort à ses +juges. + +Il ne cria qu'au premier coup. Rompu, brisé, deux heures encore la +face tournée contre le ciel, il eut la même constance d'âme. Le +misérable capitoul David était là présent, espérant qu'il avouerait. +Il ne put se contenir, s'élança vers le roué, et lui montrant le +bûcher: «Dans un moment, tu n'es que cendre... Allons, dis, +malheureux, avoue!» Calas détourna la tête du côté de l'éternité. + +L'effet fut violent, terrible. Toulouse à l'instant dégonfla. La masse +de poison, de colère, disparut. Les visages blêmes disaient l'énorme +avortement qui se faisait tout d'un coup. La folie du jugement crevait +les yeux. En ne condamnant que Calas, on supposait que ce vieillard, +faible, de jambes chancelantes, avait seul pendu, étranglé, un fort +gaillard de vingt-huit ans! On espérait apparemment que, dans l'excès +des douleurs, il accuserait les siens pour avoir quelque répit, qu'un +mot lui échapperait. On se fût servi de ce mot. La mère, le fils +Pierre et l'ami, tous auraient été rompus. Mais sa fermeté les sauva. + +Les amis, parents, de Lavaysse, craignaient, quand on le fit sortir, +que le peuple ne lui fît un mauvais parti. Mais ce fut tout le +contraire. La foule l'accueillit, le bénit. Les femmes disaient: +«Qu'il est joli! qu'il a l'air doux!» Elles pleuraient encore plus que +pour Marc-Antoine. + + * * * * * + +Un Marseillais qui avait vu l'exécution de Calas, en parla en mars à +Voltaire. Il sauta d'indignation. Le petit Donat Calas était à Genève. +Il le vit, le fit parler. Puis, il écrivit à la veuve, lui demandant +si elle signerait, au nom de Dieu, que Calas était mort innocent. +«Elle n'hésita pas, dit-il. Je n'hésitai pas non plus.» + +Voilà qui est admirable. Voltaire n'est pas un héros. Et pourtant, à +l'imprévu, il fait la terrible entreprise de réhabiliter Calas, +c'est-à-dire de déshonorer le Parlement de Toulouse, c'est-à-dire, de +braver, blesser, peut-être, tous les Parlements. + +Richelieu, quand il lui en parle, demande s'il est devenu fou. + +Car, quelle arme a-t-il? Aucune. D'aucune source officielle il +n'obtient de renseignements. Les pièces sont sous la clef du Parlement +de Toulouse. Comment les atteindre là? + +Que pensait M. de Choiseul? Si on eût osé le sonder, eût-il avoué +jamais (ayant besoin des Parlements) qu'il verrait avec plaisir ce +hardi soufflet donné à leur popularité? + +Choiseul était bien puissant. Eh bien, dans l'ombre plus bas, une +puissance quasi-domestique existait qu'il n'osait toucher. C'était la +dynastie sournoise de la Vrillière, immuables ministres des Lettres de +cachet. Celui d'alors, Saint-Florentin, avait une maladie, la jalousie +de ses prisons. Il aimait tant ses prisonniers, que lui en enlever un +seul, c'était lui tirer du sang. Le clergé n'eût pu avoir un meilleur +geôlier, plus tenace. La cour le trouvait commode, obligeant. Il +enfermait les maris récalcitrants. Lui-même, cet ami du clergé, il +s'était par ce procédé donné une femme mariée. Il pouvait se permettre +tout. Il avait de fortes racines. Par lui, par cette femme méchante, +il exploitait son ministère de terreur pour le plaisir, effrayait, +livrait des dames. S'il est vrai, comme on le dit, que le Roi, +nullement cruel, ait été pourtant jusqu'au crime (_Rich._, IX, +353-355), je ne vois guère dans cette cour qu'un homme qui ait pu l'y +servir. Je ne vois qu'un seul visage sur qui on lise ces choses. C'est +l'image convulsive qui vous arrête tout court dans le musée de +Versailles. Face atroce, grimaçante, qu'on dirait épileptique. J'y lis +ces funèbres plaisirs. J'y lis les galères protestantes et l'exécution +de Calas. + +Quand on voit les demandes ignobles de pensions, etc., qu'adressaient +ces magistrats à Saint-Florentin, quand on voit qu'il leur écrit ses +regrets de ne pas avoir des soldats pour les dragonnades, on ne peut +douter que ces juges n'aient cru par un si bel arrêt faire leur cour, +n'aient pensé que rien ne pouvait le charmer plus qu'un roué. + +Voltaire avait bien de l'audace. Il écrit à ce misérable, fait +semblant d'espérer en lui. Il envoie à Saint-Florentin je ne sais +combien de personnes. Tout cela, bien entendu, inutile. Mais l'effet +est fort. Le jour dans ce lieu maudit a lui; le soleil d'aplomb arrive +au royaume sombre. Le noir coquin voit sur lui l'oeil pétillant de +Voltaire, et bientôt toute la France va le regarder en face. + +«Qu'y faire? dit-il timidement. C'est l'affaire de la justice. Cela ne +me regarde pas.» + +Ce n'est pas Voltaire seulement qu'il faut admirer ici, c'est la +société française. Les Anglais, si méprisants, doivent ôter leurs +chapeaux, et les Allemands, et tous. Ce mouvement électrique n'aurait +eu chez nul autre peuple des résultats si rapides. L'étincelle partie +de Ferney fait à l'instant un incendie, et point du tout éphémère. Un +foyer se crée durable de bonté intelligente, de pitié, d'humanité... + +Les salons furent à l'instant des tribunaux d'équité, où le bon sens, +l'esprit fin, perçant, mit la chose à clair. Des femmes éloquentes, +admirables, parlèrent comme jamais avocat, magistrat, n'aurait su +dire. Lorsque Voltaire remit la chose à d'Alembert, il savait qu'il +évoquait là un salon, et le plus ardent, un volcan de passion, +mademoiselle Lespinasse, trois fois plus Rousseau que Rousseau. Sur +ses lettres il a passé cent ans: le papier brûle encore. + +Que faisait M. de Choiseul? sa manoeuvre est ingénieuse. Il ne se met +pas encore dans l'attaque au Parlement. Il agit, mais par derrière, en +dessous, par un coup de griffe qu'il donne à Saint-Florentin. Il y +avait à Toulon un admirable forçat, un saint, le fameux jeune Fabre +qui se glissa aux galères par surprise pour sauver son père (Coquerel, +_Forçats de la foi_). Je ne sais combien de gens priaient le ministre +pour Fabre. En vain. Choiseul, en prenant le ministère de la marine, +fait ce tour à Saint-Florentin de lui voler son galérien (mai 1762). +Il en fut presque malade. Choiseul avait là sous la main une histoire +très-pathétique. Il en joua parfaitement. + +Bon signe pour les Calas. Voltaire commença d'écrire, d'imprimer pour +eux à Genève. On n'osait encore à Paris. Le Parlement de Paris +laisserait-il circuler? + +Voltaire l'obtint par un homme dont le nom ne doit pas périr. L'abbé +de Chauvelin, infirme, un petit homme bancroche, et qui ne vivait que +de lait, n'en était pas moins l'orateur le plus vif du Parlement, +véhément et intrépide. Il avait tâté déjà des cachots de Saint-Michel. +Il allait toujours son chemin. Loyola mourut de sa main. Dans cette +circonstance critique il ne crut pas que le Parlement de Paris dût, en +se déshonorant, défendre l'ânerie de Toulouse. + +On ne sait pas bien au juste ce qui roulait sous les perruques du +Parlement de Paris. Ses Jansénistes encroûtés, en laissant circuler +Voltaire, voulaient se dédommager en emprisonnant Rousseau. La +mauvaise humeur qu'ils eurent contre tous les philosophes, en voyant +l'affaire Calas, et madame Calas à Paris, dut avoir grande influence +sur leur condamnation d'_Émile_. Ce fut justement le 8 juin qu'ils +lancèrent arrêt contre lui. Dans la nuit du 8 au 9, Rousseau s'enfuit, +sortit de France. + +Voltaire avait voulu à tout prix que la veuve fût à Paris. Elle +hésitait, avait peur. Ses deux filles étaient au couvent, et l'on +pouvait les maltraiter. Mais on lui dit que c'était son devoir +d'aller. Elle alla. + +Il était temps. Déjà ceux de Toulouse demandaient à Saint-Florentin +son arrestation. Dès qu'elle était à Paris, cela devenait impossible. +Tous l'entourent, tous sont pour elle. Cette dame intéressante et si +noble dans son deuil... quoi! c'est là une marchande? quoi! c'est une +protestante!... Que de préjugés effacés! + +Saint-Florentin, lâchement, devant cet effet public, fait son +compliment à Voltaire, dit s'intéresser aux Calas. On eût voulu +seulement avoir le temps d'arranger contre Voltaire une machine, un +petit baril de poudre qu'on aurait mis sous Ferney. + +On avait lâché Fréron pour aboyer, occuper. Pendant ce temps, un +journal peu lu, un journal français, traduit certain journal anglais +qui donne une lettre de Voltaire. Voltaire qui, en ce moment, a +tellement besoin du roi, dans cette lettre lance au roi les injures +les plus étourdies. Quelle invention heureuse, naturelle et +vraisemblable! Mais Choiseul l'en avertit. Il éclate, il rit de ces +sots, marque au fer chaud les faussaires. + +Cependant autre machine (exécrable) dans Toulouse. Le Parlement, pour +excuser la sentence de Calas, veut faire un second Calas. «Oui, +dit-il, les protestants égorgent leurs propres enfants. On va vous en +donner la preuve.» (Oct. 1762.) + +Deux années auparavant, l'évêque de Castres avait pris une enfant à la +famille protestante des Sirven. Cette enfant est si doucement traitée +par des religieuses auxquelles elle est confiée, qu'elle est folle, +rendue aux parents. Elle se jeta dans un puits. Une petite amie a vu +ses parents qui l'y jetaient. Témoin grave qui, plus tard, avoue avoir +dit cela pour avoir des confitures. Le Parlement de Toulouse, sans +autre témoin, sans preuves, condamne à mort les Sirven. Ces pauvres +gens, en décembre, par les neiges des Cévennes, s'enfuient. Une de +leurs filles accouche au milieu des glaces. Ils échappent cependant, +un matin tombent à Ferney. + +Nouvelle secousse d'horreur. Toute l'Europe fut émue, vint voir ces +infortunés, les Calas et les Sirven. Voltaire nourrissait tout cela, +les abritait, les présentait à la foule des grands seigneurs, des gens +influents qui venaient. De l'Angleterre, de la Russie, on souscrit +pour les Calas. La France seule tardera-t-elle à se déclarer? Le Grand +Conseil est parvenu à arracher enfin les pièces au Parlement de +Toulouse. Le 1er mars 63, le bureau des cassations déclare la requête +admissible. Le 7 mars, la cassation est prononcée. Et le 8, madame +Calas est à Versailles. + +Partout bien reçue. Les portes sont ouvertes à deux battants. Bon +accueil du chancelier. Force caresses des Choiseul. Le dimanche où +l'on est admis à voir dans la galerie le Roi qui va à la messe, elle +est là avec ses filles. Grand spectacle. Ces trois simples femmes, +avec leurs cornettes noires, leur deuil, c'est la Révolution. + +Qu'en dit là-haut le grand Roi, au plafond de la galerie, qui dans sa +main immobile, sur l'hérésie terrassée, balance les foudres de Lebrun? +Les pauvres victimes, à Versailles, dans leur modestie muette, n'en +sont pas moins la victoire de la Justice éternelle. + +On supposa que cette vue serait trop pénible au Roi. Quelqu'un eut +l'attention de glisser, de se laisser choir, pour que, détournant ses +regards, il fût dispensé de voir mesdames Calas. Mais la Reine les fit +venir, les reçut avec bonté. + +Il fallut du temps encore. Ce ne fut que le 7 mars 1765, trois ans, +jour pour jour, après l'arrêt de Calas, qu'il fut déclaré innocent. + +La cour fut très-maladroite. Elle défendit quelque temps l'estampe +célèbre de la famille, et puis enfin la permit. Une petite +gratification leur fut donnée pour les empêcher de poursuivre les +juges pécuniairement. + +Ce Parlement, chose curieuse, n'obéit pas, n'effaça pas de ses +registres le jugement de Calas. Ce qui exprime à merveille l'orgueil +sanguinaire de ce corps et la barbarie du temps, c'est qu'il fallut +payer très-cher l'huissier qui faisait la signification au Parlement +de Toulouse. L'huissier croyait risquer sa vie. + +Voltaire ne fut pas d'avis qu'on poussât plus loin les choses. La +victoire était énorme, la mieux gagnée qui fut jamais. Les +protestants, dès ce jour, ont été sauvés. Ce que la ligue de l'Europe +n'a pu, en trente ans de guerre, arracher de Louis XIV, Voltaire l'a +fait sous Louis XV avec quelques mains de papier. + +L'humanité, la tolérance, sont tout à coup choses à la mode. Choiseul +fait jouer la pièce de l'_Honnête criminel_, de Fabre, délivré par +lui. Le parti contraire à Choiseul, Richelieu et les Beauvau, par une +noble concurrence, appuient aussi les protestants. Le chevaleresque +Beauvau, gouverneur du Languedoc, introduit dans ces pays, en +attendant la loi meilleure, un régime d'humanité. + +Choiseul fut assez habile. Au moment où sa longue guerre et sa +misérable paix imposent la honte et la ruine, il prend son appui à +Ferney dans cette tardive victoire des idées justes et humaines. Qui +l'aurait crû? il accepte ici un représentant des églises protestantes. +Un savant, Court de Gébelin, réside à Paris dès lors, correspond avec +les ministres, les magistrats, ambassadeurs, etc. Homme éminemment +pacifique, d'érudition visionnaire, crédule, innocent, bien propre à +montrer ce que les victimes ont gardé de douceur d'âme. + + + + +CHAPITRE VIII. + +L'EUROPE.--LA PAIX. + +1763. + + +Pendant ce drame intérieur, des événements énormes avaient eu lieu en +Europe, hors de toute prévoyance, des péripéties rapides qui allaient +changer le monde. La Russie apparaissait sous une forme nouvelle, plus +barbare et plus menteuse, sous un masque d'Occident. + +J'ai vu dans la nature des monstres, les grosses araignées des +tropiques, noires, aux longues pattes velues. J'ai vu des poulpes +horribles avec leur gluante méduse, les suçoirs et les ventouses +qu'ils tendent, agitent vers vous. Mais je n'ai rien vu de tel que +l'odieux minotaure russe dont on a l'image à Ferney. + +Tout le monde a vu les images si différentes et si fades, que l'on fit +de Catherine, sous la couronne de lauriers, un douceâtre César +femelle, courtisane en cheveux blancs, banale comme le coin de la rue, +bonne fille, si bonne, si bonne, qu'elle attend le premier passant. +Que de bonté on y lit! La tolérance en Pologne! la peine de mort +abolie! un code philosophique établi chez les Calmouks! En recevant +ces portraits, les crédules, Diderot, Voltaire, voyaient arriver l'âge +d'or, et pleuraient à chaudes larmes. + +Que dut devenir Voltaire quand, vers 1770, il reçut le vrai portrait! +OEuvre médiocre, il est vrai, mais d'admirable conscience. Un peintre +flamand, fidèle, ne peignant que ce qu'il voyait, n'osant mentir, +embellir, d'une main pesante, exacte, a donné la réalité. Seulement il +l'a grandie à la taille de cet empire, il en a fait un géant. + +Elle a le regard si dur, si mornement inhumain, que le portrait de +Frédéric qu'on voit dans la même chambre, avec ses yeux bleus +terribles (comme d'un chien de faïence), à côté paraît très-doux. + +Pour arriver à cet état étonnant d'endurcissement, il a fallu bien des +choses. La vraie Catherine d'abord, une laborieuse Allemande, était +bien loin de cela. La Catherine de trente-trois ans, qui fit étrangler +Pierre III, était loin encore de cela. Il a fallu que vingt ans de +plus elle entrât dans le mal, régnant avec les meurtriers (neuf ans +avec les Orloff, quinze ans avec Potemkin). Il a fallu qu'avec eux +elle entrât de plus en plus dans les assassinats en grand, les atroces +perfidies, les égorgements en masse de Pologne et de Turquie. Ajoutez +la brutalité flétrissante du torrent fangeux d'amours achetés que la +vieille incessamment renouvelait. + +Elle est terriblement parée. Son roide corset, ou plutôt sa cuirasse +de pierreries, couvre-t-il un être humain? rien ne le fait présumer. +Mais on sent bien que _cela_, quoi qu'il soit, est impitoyable, qu'il +y a là un élément et de sauvage exigence. Rouge et de tête carline, le +corps épaissi de matière, énorme d'iniquités. Endurcie au plaisir +brut, elle fait trembler pour la foule des misérables forcés de passer +par cette épreuve, pour l'intrépide armée russe qui, tout entière, eut +la chance de faire l'amour à ce monstre. + +Est-elle bien Russe elle-même? oui et non. Elle n'a pas l'expansion +généreuse d'un Pierre III, d'un Paul Ier; c'est une pesante Allemande +russifiée, boeuf de travail, un scribe, type de ces Allemands qui +écrasent la Russie. On le sent. Deux tyrannies ici se combinent en +une. Bureaucratie et police, inquisition plumitive, ajoutant un poids +de plomb à la terreur du Kremlin. + +Moins lettrée, moins hypocrite, non moins sale, Élisabeth, vraie fille +de Pierre le Grand, avait, avant Catherine, barbarement exprimé les +appétits de la Russie. + +Cette Russie semblait un ventre profond, un gouffre, une gueule qui +s'ouvrait grande à l'Ouest, disant: «Que me donnerez-vous?» + +Ce monstre avait faim de tout, faim de Turquie, faim de Pologne, mais +beaucoup plus, faim de Prusse. + +Cela datait de très-loin. La Pologne lui importait infiniment moins +que la Prusse, le Holstein, le Danemark, le cercle enfin de la +Baltique. + +Frédéric, dans sa petitesse, simple mouche, à chaque instant, pouvait +être happé, aspiré, englouti dans cette gueule qui bâillait +horriblement. + +Si petit, il avait pourtant, en 1755, fermé la porte de l'Ouest, +s'était fait gardien de l'Europe. Alors on appelait les Russes. +Frédéric leur dit: «Arrière! Vous n'entrerez pas dans l'Empire.» + +Pierre III arrivant au trône, la Prusse semblait sauvée. C'était un +généreux jeune homme, parfois brutal et violent, mais d'un admirable +coeur[10]. Il voyait dans Frédéric le seul homme de l'Europe. Il se +déclara pour lui. Eh bien! l'aveugle poussée de la Russie vers l'Ouest +était si forte et si fatale, que Frédéric eut bientôt un péril dans +cet ami. Pierre III, né Holstein-Gottorp, voulait punir le Danemark +des torts faits à sa famille. Il allait traverser la Prusse, la noyer +de ses armées. Frédéric n'imagina rien de mieux pour le détourner que +de lui montrer la Pologne. Déjà les Russes, il est vrai, y entraient à +chaque instant, y venaient camper chaque hiver. + + [Note 10: Frédéric, si fort, si grave, si juste dans ses + jugements, si sévère pour ses amis, dit cela, et je le + crois. Le pauvre Paul que l'histoire a de même calomnié, + était homme de grand coeur. Il eût voulu réparer, pleura + devant Kosciusko.] + +Il fit comme le cerf à la chasse quand il fait lever un cerf, le met à +sa place, échappe. À la Prusse, que la Russie eût absorbée tôt ou +tard, il substitue la Pologne et propose à son ami Pierre III de la +partager. + +C'est le crime de son règne. Pour l'instant, il est puni. Au bout de +six mois le czar est dépossédé, étranglé. + +Pierre III se croyait aimé. Il copiait les Prussiens, mais lui-même +était vrai Russe. Dans une généreuse confiance, il se promenait tout +seul, sans gardes ni précautions. Ses vices mêmes ne déplaisaient +pas; il buvait comme Pierre le Grand. Il eut le tort et l'imprudence +de louer trop haut la Prusse, de plier à la discipline les gardes, un +corps orgueilleux. Il voulait payer lui-même le clergé, et prenait ses +biens. Tout cela trop brusquement, malgré les sages conseils que lui +donnait Frédéric. Il l'écouta, mais en un point qui lui devint +très-fatal. C'est Frédéric qui avait désigné à la czarine, quand elle +maria Pierre III, Catherine, princesse d'Anhalt. Quoi qu'elle ait dit +dans ses Mémoires (dont on a le premier volume), elle se montra +hardiment insolente et désordonnée. Elle prédit la mort de Pierre III, +de manière à la provoquer. Il aurait pu l'enfermer. Frédéric l'en +détourna. Pierre ne fit rien, périt. + +L'histoire honteuse est connue. C'est l'eau-de-vie qui fit tout. +Catherine en pleurs dit aux gardes que Pierre veut les faire +Luthériens. Dans le manifeste qui suit et qui glorifie le crime, on +mêle toute hypocrisie. Pierre III était le tyran; Catherine a été le +Brutus qui a sauvé la patrie. Pierre était l'ennemi de l'Église; +Catherine a sauvé l'Église, sauvé la religion. + +Montée ainsi dans le sang par le secours du popisme, le lendemain, +impudemment, elle se dit philosophe. Elle offre tout à d'Alembert pour +qu'il élève son fils. Elle prend Voltaire par le coeur, par des dons +pour les Calas. Elle a déclaré la Prusse l'_ennemie héréditaire de la +Russie_. Mais elle n'ose agir encore; Frédéric a un répit. + +Tout s'acheminait vers la paix. L'Angleterre avait atteint le plus +haut de sa victoire. Dès septembre 1760, elle eut, avec le Canada, +tout le monde américain. En janvier 61, nous perdîmes Pondichéry. Le +drapeau français disparut de l'Inde. Et en même temps le drapeau +anglais fut planté en France, à Belle-Isle (27 avril). Mais cela ne +suffit pas. Pitt voulait surtout outrager. Le point le plus cher à son +coeur, c'était Dunkerque, la présence d'une autorité britannique en +France même. À tout cela il ajoutait ces fières et amères paroles: +«L'Angleterre a l'empire des mers; je n'ai pas peur de Dunkerque, mais +le préjugé subsiste. On hasarderait sa tête à ne pas le respecter. +Dans la ruine de Dunkerque, le peuple voit un _monument éternel du +joug imposé à la France_.» + +Deux choses auraient dû pourtant tempérer un peu cet orgueil. +Premièrement, l'Angleterre eut des succès trop faciles sur une France +désorganisée, qui ne combattait que d'un bras, employant l'autre, et +le meilleur, à la vaine guerre d'Allemagne. Deuxièmement, la pose +hautaine, l'orgueil imité de Pitt, couvrait dans la majorité immense +de l'Angleterre un fond avide et avare, la convoitise d'argent. + +Pitt avait eu beau leur dire: «C'est en Allemagne qu'il faut conquérir +l'Amérique.» Cela n'était pas compris, ou cela semblait trop cher. On +grondait. À l'avénement de George III, l'Écossais Bute, qui +gouvernait, répondit à cette avarice. Il n'envoya plus un sou à celui +qui, dans vingt batailles, avait tant servi l'Angleterre. Les Anglais +grondèrent contre Bute plus qu'ils n'avaient fait contre Pitt, et ne +lui pardonnèrent pas d'avoir fait ce qu'ils voulaient. + +Choiseul eut la paix dans les mains. On vit alors à quel point il +restait, au fond, autrichien. Toute la difficulté qu'il trouva à faire +la paix, c'est qu'on voulait que la France rendît ses conquêtes +d'Allemagne; mais, par le traité, ces conquêtes revenaient à +l'impératrice. Son intérêt arrêta tout. + +Lord Bute était si avide, si impatient de la paix, que, pour abréger, +il entrait sans scrupule dans l'indigne plan des ennemis de Frédéric, +qui, pour avoir le secours de la Russie, avait offert de lui faire +cadeau de la Prusse, mettant ainsi les Tartares en Europe et presque +au Rhin. L'Autriche l'avait offert, et la France n'y répugnait pas. +Mais l'énorme, l'incroyable, c'est que l'Angleterre elle-même, si bien +servie par les victoires de Frédéric, l'eût livré! + +Vienne seule voulait encore la guerre. Choiseul, sur le dos de la +France et sur le dos de l'Espagne, en 1762, avait reçu une grêle +épouvantable de revers. La pauvre Espagne fut battue en Portugal, +rançonnée aux Philippines, éreintée à la Havane. Sa riche, délicieuse +Cuba, tomba aux mains des Anglais, et ses millions, et ses vaisseaux. +Et nul secours de Choiseul. Nos corsaires nombreux, heureux, faisaient +mille tours aux Anglais. Mais la flotte était encore en partie sur le +papier. Nous ne pouvions qu'assister au naufrage de l'Espagne, +compromise si étourdiment. Vienne a beau dire. On n'en peut plus. Un +million d'hommes ont péri en Europe. Tous en ont assez. + +Qu'est-ce que l'Autriche a gagné? Rien du tout. Frédéric reste le +même. + +Qu'est-ce que la France a perdu? Le monde, pas davantage. + +Pour longtemps elle est désarmée, abattue, humiliée. + +Que cette cour de Versailles, cette monarchie criminelle, cette France +légère, étourdie, perde l'Inde, perde l'Amérique, c'est justice. Mais +le résultat laisse un problème bien grave dans le destin du genre +humain. + +Du plus haut lac du Canada jusqu'à la Floride espagnole (qui est +livrée à l'Anglais), un superbe empire va se faire, tout européen, +admirable de jeunesse et de grandeur. _Qui aura péri? L'Amérique_. + +Toutes les races américaines avec nous auraient subsisté. Comment. Les +sauvages le disent: «Les Français épousaient nos filles.» Un monde +mixte se fût formé, où se serait conservé le génie américain. + +Les Anglais ne sauvent point, ne conservent point les races. Ils les +remplacent seulement.--Et cela encore ne se voit que dans les rares +climats moyens, où l'Anglais peut s'acclimater (Bertillon, +_Acclimatement_). + +Dans l'Inde, qu'est-il advenu? Les Anglais en firent la conquête +extérieure. Ils n'y vivent point. Ils n'ont pu y rien créer. + +Dupleix, mieux compris, mieux aidé du cabinet de Versailles, aurait +égalé, je le crois, la cruelle habileté, les ruses, les succès de lord +Clive. Je n'y ai aucun regret. Ce qui me laisse du regret, c'est que +la France, répandue, mêlée à l'élément indien, eût duré, fait une +race. Le mariage de Dupleix avec une femme indienne, de capacité si +grande, dit assez ce que ce mélange eût pu avoir de fécond. + +L'Inde dure, fort heureusement. Elle n'est pas effacée, comme +l'Amérique du Nord, en ses races primitives. Les Anglais n'y ont rien +fait que laisser périr, crever, les admirables réservoirs qui +recevaient les pluies des Gattes, fertilisaient le pays. + +Malgré tout l'écrasement du pesant boa anglais, qui ne fait que +digérer, les arts exquis de l'Indostan sont venus à l'Exposition de +1856, et ils ont éclipsé tout. (V. les _Reports_ et ma _Bible de +l'humanité_.) + +On a juré mille fois devant moi que l'Italie ne pourrait renaître +jamais. Elle est renée, vit et vivra. + +Eh bien! je jure à mon tour que l'Indostan revivra; qu'il revivra, et +de lui-même, et par des races amies. + +Non, certes, par les Anglais, gras, vieux, riches et endormis. Non +pas, certes, par les Russes, que l'on connaît depuis deux ans, et qui +sont l'horreur du monde. + +Les Russes y viendront sans doute. Il faut bien qu'ils engraissent +l'Inde de leurs corps, comme ont fait les autres peuples. Ils y +fondront plus vite encore, disparaîtront comme neige. Et bien plus que +les Anglais, ils laisseront un souvenir exécré de barbarie. + +Tout cela est à la surface. L'Inde est comme l'Océan, et rien n'y +bouge en dessous. Elle revivra par sa race guerrière dont la discorde +seule a créé, et récemment a sauvé l'empire anglais. Si elle s'aide +des Européens, ce sera de ceux du Midi, Provençaux, Catalans, Grecs, +Siciliens, Maltais, Génois, de ces races sobres, qui résistent à tout +climat et qui sont aussi durables que l'est peu l'homme d'Angleterre +dans la dévorante Asie. + +Une telle paix demandait des fêtes. Elles furent fort irritantes. On +trouva d'un comique amer qu'une statue triomphale, après Rosbach et +tant de hontes, fût érigée à Louis XV. Des épigrammes sanglantes +furent attachées au piédestal. + +Tout cela en pleine banqueroute. Le Roi ne paye rien aux Français; il +réduit de moitié la rente; mais il paye les étrangers. L'Autriche, +après cette guerre ruineuse que l'on fit pour elle, reçoit jusqu'au +dernier sou les subsides arriérés, pas moins de trente-quatre +millions. + +Nos Autrichiens s'arrondissaient. Toute la légion lorraine, les +Choiseul, Praslin, Stainville. Choiseul achète Chanteloup, se donne un +grand fief en Alsace. Son revenu primitif, de six mille livres de +rentes, a profité tellement qu'il a un million de rentes, si nous en +croyons Barbier. + +On ne supprime qu'un impôt. Mais un autre le remplace. Tout impôt de +guerre persiste. Les dons gratuits des villes s'exigeront pendant cinq +ans. Le second vingtième de guerre durera encore six ans. Le premier +vingtième se classe dans l'impôt perpétuel et reste pour l'éternité. + +Le 31 mai 1763, fanfares! Le Roi, avec une armée, gardes à pied, +gardes à cheval, fait son entrée redoutable, et tient son Lit de +justice. Il impose au Parlement... quoi? ces édits odieux qu'on n'ose +même publier encore. Le secret est commandé aux magistrats. Contraste +étrange! grand bruit et grande lâcheté! + +Les remontrances, violentes et sur un ton inouï, firent entendre que +l'autorité par cet abus de la force se suicidait, qu'en foulant la +loi aux pieds, la royauté supprimait la base même qui soutenait la +royauté. + +Le Parlement de Rouen, non moins hardi, affirma que la propriété est +un droit antérieur et supérieur à celui du gouvernement, réclama pour +la nation son imprescriptible droit d'accepter librement la loi. + +La Cour des Aides alla plus loin. Par l'organe de son président, le +jeune et courageux Malesherbes, magistrat de vertu antique et +d'admirable candeur, elle prononça le mot solennel et décisif, demanda +le grand remède, l'appel des _États généraux_ (23 juillet 1763). + +Les Parlements, peu amis des philosophes, leur empruntent désormais +des doctrines, des paroles même. Celui de Rouen a parlé comme eussent +fait Quesnay, Mirabeau (dont l'_Ami des hommes_ a paru dès 1755). En +1763, les _Entretiens de Phocion_ par Mably, sous forme plus faible, +font accepter les idées qui ont étonné naguère dans le _Contrat +social_ de 1762. Malesherbes, ami des philosophes, qui dans la +direction des affaires de la librairie servit si bien Rousseau et +tous, donne à la pensée commune une formule forte et simple: l'appel à +la nation. + +Irait-on jusqu'à l'action? La puissance judiciaire frapperait-elle la +royauté? Les Parlements de Grenoble, Besançon, Rouen, Toulouse, +citent, appellent en justice l'homme du roi, leur gouverneur de +Province. Le plus violent fut à Toulouse. Le gouverneur Fitz-James +avait mis les magistrats aux arrêts dans leurs maisons. Le Parlement, +à son tour, voulut arrêter Fitz-James. + +La question révolutionnaire se posait avec netteté: laquelle des deux +autorités avait le droit d'arrêter l'autre? + +Si les Parlements s'unissaient sur ce point, si Paris surtout appuyait +ici Toulouse, on sautait d'un coup vingt-cinq ans, on passait sans +transition à l'année 89, et le cataclysme arrivait. + +La cour ne marchanda pas. Elle se jeta aux genoux du Parlement de +Paris. + +De cette chambre des enquêtes, si bruyante, si redoutée, du foyer de +l'opposition, Choiseul tire un simple membre, modeste, estimé, +Laverdy, et le met au ministère des Finances. Plus, le roi prie les +Parlements, les Chambres des comptes, les Aides, de lui envoyer des +mémoires, de le conseiller en finances, et pour la répartition, et (ce +qui est fort) pour l'_emploi_. + +Grande, grande révolution. + +Cela amortit, détrempa le Parlement de Paris, et il lâcha la proie +pour l'ombre. + +Sa vraie force aurait été dans l'union des Parlements. + +Il trahit, délaissa Toulouse. + +Fitz-James était pair. Un pair ne peut-il être ajourné qu'ici? et le +Parlement de Paris n'est-ce pas la cour des pairs? Grosse question de +vanité? + +Cinquante membres mirent de côté leur privilége et leur orgueil, +soutinrent Toulouse et dirent qu'on pouvait pousser le procès; mais +quatre-vingt-neuf votèrent pour eux-mêmes, pour leur privilége, en +désarmant les Parlements, se bornant aux remontrances, à leurs +éternels papiers. + +Choiseul, à ce coup d'adresse, gagna sept années de règne. Les +Parlements désunis firent du bruit (surtout en Bretagne), mais à son +profit plutôt et contre ses ennemis. + + + + +CHAPITRE IX. + +TYRANNIE DE CHOISEUL SUR LE ROI.--MORTS DE LA POMPADOUR, DU DAUPHIN, +DE LA DAUPHINE. + +1763-1766. + + +Louis XVI était dès l'enfance imbu de l'idée que Choiseul avait +empoisonné son père. Cela est vrai moralement. Dans son impertinence +hardie il avait fort directement humilié, mortifié le Dauphin et le +roi même. Il tenait le roi en crainte, sous une espèce de terreur. On +avait pu l'entrevoir dans les Mémoires que Choiseul lui-même imprima +dans l'exil. On le voit parfaitement dans les pièces relatives aux +agents secrets du roi, publiées par M. Gaillardet (1834), Boutaric +(1866). Ces agents, de grand mérite et qui plus tard ont bien servi +Louis XVI contre la cabale autrichienne, furent persécutés par +Choiseul avec une extrême violence, sans le moindre respect du roi, et +le roi même assiégé dans son plus intime intérieur. + +Choiseul était-il violent? Avec les formes charmantes et légères de +l'homme du monde, il était sec et hautain, indiscret, _méchant_ de +langue, et même dans la galanterie, si l'orgueil était blessé, on le +vit parfois cruel. En affaires, il était facile et n'eût pas poussé le +roi avec une telle insolence, s'il n'avait eu près de lui deux +très-mauvais conseillers, sa soeur, rude, impétueuse, et son cousin, +plus âgé, M. de Praslin, ministre, qui travaillait avec lui, dans son +propre appartement (sans séparation qu'une porte) et qui influait sur +lui par la pesanteur, l'insistance, un caractère triste et dur. + +Dans le récit de Choiseul même (année 1760) on voit comme il effraya +le roi par le Parlement. Le Dauphin, assez gauchement, avait remis à +son père un mémoire que la Vauguyon avait fait faire par un Jésuite, +et qui, disait le Dauphin, lui était venu par hasard des mains d'un +parlementaire. On y montrait comment Choiseul travailla le Parlement +en lui immolant les Jésuites. La chose était vraie au fond; il n'y +avait d'inexact que les dates et certains détails. La Pompadour fit si +bien que Choiseul eut le mémoire, et le roi trahit son fils. Choiseul +le prit de très-haut, donna sa démission, et dit qu'il allait porter +l'affaire au Parlement même. + +Le roi fut épouvanté. Il crut voir cinquante Damiens. Il pleura +abondamment et obtint grâce en avouant «que son fils avait _menti_.» +(Choiseul, _Mém._, I, p. 54.) + +Choiseul ne s'en tint pas là. Il alla chez le Dauphin et le mit au +pied du mur, lui disant (si on l'en croit): «Monsieur, je puis avoir +le malheur de devenir votre sujet, mais je ne serai jamais _votre +serviteur_.» + +Comment un homme en de tels termes avec le roi et son fils put-il +régner douze ans en France? + +Il dura comme la tête de la cabale autrichienne, agent des doubles +mariages et des pactes bourboniens. Il arriva au pouvoir par le +mariage d'Isabelle. Il le quitta en nous donnant Marie-Antoinette, un +fléau. + +Il dura, après la mort du Dauphin, parce que le roi le croyait capable +de tout, empoisonneur de son fils, et parce que le roi voulait vivre. + +Enfin (c'est le beau côté) il dura en exerçant une grande force +d'opinion. Il eut la chance singulière de se trouver juste au moment +du plus admirable réveil de lumière et d'humanité. Ces belles et +grandes choses, tardives, qui enfin avaient éclaté, firent honneur à +son ministère. + +Ici, le bien et le mal s'attribuent toujours au gouvernement. Si l'on +a vu de nos jours la création gigantesque des chemins de fer décupler +la circulation, et pour tels pays doubler la richesse, c'est la gloire +du gouvernement. Il en fut ainsi pour Choiseul. Quand la pourriture +des Jésuites fut arrivée au degré de décomposition dernière, quand on +purifia l'atmosphère, ce fut la gloire de Choiseul. Et il eut le +Parlement. Quand un cri perçant de Voltaire, révélant l'affaire Calas, +renversa le mur d'airain qui cachait l'enfer protestant, quand enfin +on se souvint de ce monde infortuné, ce fut la gloire de Choiseul. Et +il eut les philosophes. + +Les Économistes montaient. L'admirable _Ami des hommes_ avait dit aux +propriétaires, à la noblesse obérée, que pour doubler son revenu, il +fallait aimer la terre, encourager le paysan, lui faire de bonnes +conditions, ou de fermage ou de vente. Une révolution agricole +commençait (V. _Doniol_). Elle exigea la circulation des grains, leur +libre sortie, qui, en élevant les prix, augmenta la production (1762, +1766). Ce fut l'honneur de Choiseul. Il eut les Économistes, le haut +public propriétaire. Et c'était _la société_, le monde, et ce qui +parlait. + +On a vu combien il craignait les États, les assemblées. Il crut +pourtant sans danger d'amuser l'opinion par la petite comédie de +réunions de notables que feraient les localités, d'un semblant +d'élections qu'on octroya aux communes. Cela n'eut aucun effet; les +villes gouvernées en famille n'allèrent pas moins dans la ruine +jusqu'à la Révolution. + +Il connaissait bien la France. Au moment de la paix terrible de 1763, +il dit que le Canada, «ces quelques arpents de neige,» n'était rien, +que nous aurions mieux, que la _France équinoxiale_, sous un climat +puissant, fécond, nous dédommagerait au centuple. Il baptisait de ce +beau nom notre funeste Cayenne, le cimetière des Européens. Il attrapa +quelques colons, ramassa des vagabonds, et cette misérable masse, +d'environ douze mille âmes, sans ressources ni précautions, fut jetée +là pour mourir. N'importe, l'effet fut produit. + +Il est caractéristique pour _ce siècle de l'esprit_ de voir à quel +point un homme qui ménageait si peu le Roi, ménageait tant les salons, +et s'en occupait sans cesse. La grande affaire de l'Europe pour +Choiseul (on le dirait) c'est le vieux salon Du Deffand. Salon mixte +où l'un des chenets était le président Hénault (c'est la petite cour +de la Reine), l'autre un frère de d'Argental (c'est le parti de +Voltaire). Là venaient les _Méchantes_ illustres, madame de +Luxembourg, et madame de Mirepoix, _petit chat_ de la Pompadour, tête +froide, très-dangereuse, avec qui le Roi comptait. La pire est la +vieille aveugle qui gourmande Choiseul et Voltaire, courtisans, +flatteurs assidus de ce foyer redouté de parlages, de méchancetés. + +Choiseul avait là toujours sa jeune et aimable femme, innocente petite +sainte. En la voyant, qui pouvait croire à tant de noirceurs du mari? +Il l'avait eue à douze ans, et elle gardait ses douze ans; timide, +modeste, résignée, avec son extrême mérite, elle osait parler à peine. +Elle se sentait des Crozat, de cette famille de banque (d'un laquais +devenu caissier), mais fine race du Midi, cultivée, amie des arts. +L'exquise et mignonne personne avait, malgré elle, une cour. Walpole, +qui ne loue jamais, avoue en être amoureux. Il en fait ce joli +portrait: «Oh! c'est la plus gentille, la plus honnête petite créature +qui soit jamais sortie d'un oeuf enchanté!... Tous l'aiment, excepté +son mari qui préfère sa soeur détestée.» + +Mais laissons les apparences, et laissons le dessous. Quel était le +gouvernement, et le contre-gouvernement, la secrète agence du Roi qui, +il est vrai, n'agissait guère, mais contrôlait, écrivait? Le centre en +était Conti, puis Broglie. Le Roi remettait ses billets à son factotum +Lebel, qui les portait à Tercier, un commis qui envoyait et recevait +les réponses. + +Deux choses disent les moeurs du temps: + +Une femme-homme gouvernait Choiseul, sa soeur,--gouvernée elle-même +par un bijou équivoque, sa Julie, femme de chambre? demoiselle? on ne +sait trop quoi. + +Et l'un des agents principaux du Roi était un homme-femme, le fameux +chevalier d'Éon, que son visage de fille et ses travestissements +faisaient pénétrer chez les reines, en qualité de lectrice, demoiselle +de compagnie. + +Le règne de ces demoiselles, femmes de chambre, etc., est un trait de +cette époque. Les hommes étaient si indiscrets que les dames s'en +tenaient souvent aux amitiés féminines, à ces petites amies. Nombre +d'elles avaient leur Julie, leur mademoiselle de Beaumont, c'est le +nom féminin d'Éon, que le Roi envoie en Russie. + +La Russie était le champ que l'intrigue européenne disputait. +Élisabeth, la fille de Pierre le Grand, fut mise au trône par l'audace +du Français la Chétardie. Mais son chancelier, Bestuchef, domina, la +fit anglaise. Pour la rattacher à la France en 1755, on imagina à +Versailles de lui donner une jolie demoiselle de compagnie. + +La chose n'était pas sans danger. Un Français envoyé déjà avait +étrangement péri. Éon n'avait rien à perdre. C'était un jeune +Bourguignon, déterminé. Fils d'avocat, il avait essayé les lettres, il +avait fait deux gros livres. Il avait écrit chez Fréron. Grécourt, le +fameux satyre, le présenta à Conti. Il avait alors vingt-six ans, et +il avait la figure d'une demoiselle de dix-huit. Conti dans ses grands +projets de Pologne, de Russie même (rêvant d'épouser la Czarine), +montra à la Pompadour, au Roi, ce jeune amphibie, l'original +très-réel de Chérubin, de Faublas. On l'envoya, on réussit. La bonne +dame Élisabeth, au milieu de son sérail d'ours, fut ravie de la +surprise. Elle en sut gré à Louis XV. Elle s'unit à la France pour +anéantir la Prusse, que d'ailleurs elle détestait. Elle témoigna, sans +gêne, combien elle aimait Éon, en le chargeant (chose étonnante) de ce +que le plus grand seigneur eût demandé, de porter au roi de France ce +traité si important. + +Cela fit parler de lui. On commença à débattre s'il était vraiment +homme ou femme, ou tous les deux à la fois. En guerre, certes, il +était homme; il brilla, fut capitaine. Il était grand ferrailleur. +C'était une tête de feu pour l'épée et pour la plume. Mais tout était +dans le cerveau. Les dames disaient qu'il était femme, et pourtant à +ce sujet n'en restaient pas moins curieuses, avec un danger réel, au +moins pour leur réputation. + +Quand il s'agit de faire la paix, Versailles envoya à Londres le plus +aimable des Français, le bon duc de Nivernais, et, pour occuper les +Anglaises, ce brillant, ce douteux Éon. La jeune reine d'Angleterre, +une Allemande, Sophie-Charlotte, mariée à son lourd George III, était +passionnée pour la France, comme sa belle-mère, autre Allemande, dont +l'amant, l'Écossais Bute, gouvernait alors l'Angleterre. Ces dames +furent aussi curieuses. Sophie-Charlotte, si jeune, fit +l'extraordinaire imprudence de faire venir chez elle Éon. + +Versailles, très-certainement, avait spéculé là-dessus. On avait +compté qu'il plairait, comme il avait fait en Russie. S'il n'eut pas +le même succès, il en eut du moins l'apparence. Lord Bute, pour +envoyer la ratification du Roi, eut ce ménagement singulier de ne pas +choisir un lord qui eût triomphé à Versailles. Il envoya un Français, +et ce jeune secrétaire, Éon!... Chose si contraire aux usages, que le +ministre Praslin se refusait à le croire. Nivernais lui dit finement: +«Cher ami, vous êtes une bête. Vous ne savez pas à quel point nous +sommes aimés ici» (lettre de février 1763). + +Il eut la croix de Saint-Louis, et on le renvoya à Londres. +L'opposition eût voulu dans le traité ce mot cruel: que la France +n'aurait plus que tant de vaisseaux. Elle voulait que réellement on +exécutât Dunkerque, qu'on n'y laissât pas une pierre. Chose inutile à +l'Angleterre (Pitt lui-même en convenait), simple outrage, insulte +amère, que les deux bonnes Allemandes tâchaient de nous épargner. Cinq +mois durant on traîna, et nombre de fois Éon alla raffermir le zèle de +notre amie, Sophie-Charlotte, sans qui Bute aurait cédé. Ces +conférences mystérieuses (dans la crainte de l'opposition) n'étaient +pourtant pas trop secrètes; on a les _billets d'audience_ du maître +des cérémonies. Ce fut le malheur de la vie pour la pauvre petite +reine. On inquiéta George III, on dit que Sophie-Charlotte avait été +en Allemagne déjà connue et surprise par la fausse demoiselle, que +George IV était son fils (chose impossible par les dates). + +Choiseul était si étourdi, ou si faible pour Praslin, qu'il le laissa +désigner pour successeur de Nivernais, dans cette délicate ambassade, +un Guerchy, dont le vrai mérite était la beauté de sa femme. Praslin +n'y vit que l'agrément de donner à ce cher ami un traitement de deux +cent mille francs. + +Éon fut, pendant l'entr'acte, _ministre_ plénipotentiaire. Et en même +temps (la fortune à ce moment l'accablait), il eut une commission +très-secrète de Louis XV, pour _observer_, _reconnaître_, préparer un +plan de descente (juin 1763). Versailles, contre l'Angleterre, couvait +de sinistres projets, au moment du traité même. En 1764, lord +Rochefort donna les détails d'un épouvantable plan que Choiseul aurait +approuvé pour brûler Plymouth et Portsmouth (V. tout le détail dans +_Coxe_). Un tel acte, en pleine paix, le lendemain du traité, eût +rendu la France exécrable; de plus, elle l'eût replongée (épuisée et +impuissante) dans la guerre la plus terrible. + +Mais la grande affaire de Choiseul (j'entends la trinité Choiseul, de +la Grammont et Praslin) c'était moins celle d'Angleterre que la sourde +guerre qu'ils faisaient à leur maître Louis XV dans son plus intime +intérieur. + +Ils avaient tout, le royaume, guerre, finances, administration, +police, affaires étrangères. Le roi n'avait rien à lui que cette +agence secrète, cinq ou six hommes en Europe, qui observaient, +n'entravaient guère (ils n'auraient jamais osé). Les lettres publiées +récemment étonnent par la timidité. Le roi, dit très-bien l'éditeur +(_Boutaric_, 1866), n'y cherchait «qu'un plaisir inquiet,» une petite +joie maligne d'écolier à blâmer ses maîtres. Tout son refuge était là, +et toute sa royauté, dans ce méchant secrétaire qu'on a mis au musée +du Louvre. Il en portait la clef sur lui. Un matin pourtant il y +trouve ses papiers dérangés, brouillés. Il frémit, se voit découvert. +La Pompadour, enhardie par les Choiseul, avait osé lui prendre la clef +dans sa poche et on avait eu le temps d'entrevoir, de fureter. + +Cette affaire de détruire l'agence, d'ôter au roi son secret, son +dernier retranchement, leur semblait la question de la royauté +elle-même. Il fallait un coup d'audace, frapper un agent du roi, et de +façon que les autres vissent bien que sa protection ne pouvait couvrir +personne. Effrayée, découragée, l'agence ne pouvait manquer de périr. + +Ils surent ou devinèrent qu'en juin le roi avait pris Éon pour agent à +Londres. En août, ils lui envoyèrent un espion, un certain Vergy, +homme de lettres comme Éon, qui avait aussi fait des livres. Éon le +vit de part en part et il le mit à la porte. Les Choiseul furent +furieux, et ils le furent plus encore quand Éon, ayant reçu de son +ministre Praslin une lettre dure et méprisante, lui répondit +fièrement, avec la verve légère, le mordant, l'emporte-pièce qu'on +croirait de Beaumarchais. Une telle lettre, ostensible, semblait un +défi de l'agence. + +On espérait qu'il viendrait se mettre dans la souricière, qu'on +prendrait l'homme et les papiers, qu'encastré dans l'épaisseur des +murs profonds de la Bastille on le ferait bien parler. On ne le paye +plus. Il reste. Praslin le rappelle, il reste. Ce même jour, 4 +octobre, le roi lui écrit _que le roi a signé_ (non de sa main, mais +d'une griffe) _son rappel, qu'il doit rester, reprendre ses habits de +femme, prendre abri dans la Cité; car il n'est pas en sûreté dans son +hôtel, et ici il a de puissants ennemis_. (Bout., I, 298). + +Cependant, du 4 au 15, le roi reprend un peu courage. Il s'adresse à +Laverdy, le Contrôleur des finances, il lui fait écrire un billet qui +au nom du roi invite Éon à continuer son travail. Puis, songeant que +ce ministre n'a nul pouvoir sur Éon (qui est employé des Choiseul), +par un vrai tour de Scapin, le roi (le 18 octobre) fait une lettre +dans le même sens, y _mettant le seing de Choiseul_ (par la griffe des +bureaux?). + +Le vrai Choiseul cependant agissait tout au contraire. Bien loin de +reculer devant l'intention du roi (_intention constatée dans la lettre +de Laverdy_), par une pression odieuse, Choiseul et Praslin exigent +_que le roi signe une demande aux Anglais de livrer Éon_, avec ordre +d'envoyer main-forte pour qu'on s'en saisisse. Ordre à notre +ambassadeur de s'emparer de ses papiers. Le même jour, 4 novembre, le +roi avertit Éon: «Si vous ne pouvez vous sauver, sauvez du moins vos +papiers.» (_Bout._, I, 302.) + +Cet ordre contradictoire pouvait faire un combat dans Londres. Éon +réunit ses amis, les arme, s'arme jusqu'aux dents. Il calcule qu'il a +tant d'épées, de sabres, de fusils turcs, qu'il peut résister +longtemps. + +L'extradition est refusée. Croyez-vous que l'on s'arrête? point du +tout. On persévère dans le plan d'enlèvement. D'abord on essaie +d'attirer Éon dans un guet-apens, un duel avec ce Vergy, où l'on +aurait happé l'homme. Mais les Anglais s'y opposent. Notre ambassadeur +Guerchy alors se rapproche d'Éon, l'apaise, l'invite à souper, et par +son écuyer Chazal met de l'opium dans son vin. Endormi on eût pu le +prendre. Cela manqua. Alors Guerchy fit sauver l'empoisonneur, et +désespéré pria Vergy d'assassiner Éon(?). + +Ce qui est sûr, c'est que _quelqu'un_ chez Praslin s'était chargé +d'amener Éon «_mort ou vif_» (_Bout._, I, 321), que Praslin rassurait +le roi, disait qu'on ne le tuerait pas. + +Guerchy nie. Éon affirme. Il porte la chose au plein jour devant le +grand Jury de Londres. Ce Jury déclare l'accusation valable, accepte +le témoignage de Vergy, qui se repent, dit lui-même qu'on le subornait +pour ce crime. Vergy le répéta encore dans une brochure terrible. +(_Lettre à M. de Choiseul_, V. Bachaumont, t. II, 26 nov. 1764). + +Éon acheta-t-il Vergy? Avec quoi? il mourait de faim. Mais Choiseul, +Praslin, Guerchy, avaient tout l'argent de la France et pouvaient +richement payer un coup de terreur sur l'agence du roi (et sur le roi +même). + +Guerchy était ambassadeur. Il décline le tribunal populaire du Jury de +Londres. Mais tout ambassadeur qu'il est, il accepte des juges +anglais. Il fait évoquer l'affaire par le Banc du roi, qui l'étouffe +et ne blanchit pas Guerchy. Pourquoi celui-ci fait-il disparaître +l'homme essentiel, celui qui aurait versé l'opium? Et pourquoi +lui-même Guerchy n'ose-t-il rester en Angleterre, quitte-t-il cette +belle ambassade? On verra que Louis XV, le Dauphin et Louis XVI se +posèrent ces questions, et se firent sur tout cela une idée +très-arrêtée. Derrière Guerchy, ils virent Praslin, et derrière +Praslin, Choiseul. Ils ne doutèrent pas que Choiseul n'eût autorisé +l'opium, et sur cela le jugèrent (sans doute à tort) empoisonneur. + +Ce qui étonne dans un homme d'autant d'esprit que Choiseul, c'est +qu'il crut tromper Éon. Le 14 novembre, espérant prévenir ce honteux +procès, il lui écrit une douce lettre, et tout entière de sa main, +pour lui dire, à _ce cher Éon_, de revenir au plus tôt; il le placera +dans l'armée. Éon savait parfaitement que Choiseul, Praslin, c'était +le même homme. Le piège était trop grossier. Le cuisinier a beau +cacher aux canards le grand couteau, et leur dire: «Petits! petits!» +les petits fuient encore plus fort. + +Ayant tant besoin des Anglais, devenus leurs juges, les Choiseul +laissèrent aller l'affaire de Dunkerque. Ils burent la honte complète. +Et ils en eurent une autre encore: c'est que le peuple de Londres, +furieux de voir les recors français opérer chez lui comme sur le pavé +de Paris, jura que, si on touchait Éon, l'ambassadeur et l'ambassade à +l'instant seraient mis en pièces. + +Tout retomba sur le roi. Les Choiseul l'avaient déjà réduit à employer +Laverdy. Ils le réduisirent au point d'implorer M. de Sartine, le +lieutenant de police. Effaré dans ses mensonges opposés, il perdait la +tête, ne s'y reconnaissait plus. Dans une lettre il dit: «Je +m'embrouille» (17 janvier 1765). Cela n'était que trop vrai. En +arrêtant les messages qu'il envoyait à Éon, ils l'obligèrent de prier +Sartine de sauver ces agents. + +Enfin, pour lui faire entendre que tout était inutile, ils lui +faisaient arriver ses mystérieuses dépêches par la poste +_décachetées_. Le _cabinet noir_ s'amusait des secrets de Louis XV. +Mais, comme des magisters intraitables, Choiseul, Praslin, n'étaient +pas contents encore du châtiment. Ils voulaient que le coupable +_avouât_ (_Boutaric_, I, 127). + +Pourquoi l'avilir jusque-là? Était-ce une vaine fureur? Non. On +espérait le briser au point que dans son lit même il subît le tyran +femelle que lui donneraient les Choiseul. + +Le ministère des ministères, c'était certainement le poste de la +maîtresse officielle. Ce personnage historique allait disparaître du +monde. Usée de tant d'activité, pulmonique, elle traînait. Elle eût +voulu, _in extremis_, ramener l'opinion. Ses amis faisaient valoir +l'intérêt qu'elle prenait aux Économistes, la comédie qu'elle arrangea +d'obtenir que Louis XV donnât des armes à Quesnay, imprimât de ses +mains royales quelques feuilles de ses livres. + +Mais, au milieu de tout cela, elle se sentait cruellement haïe de la +nation. Elle avait la Bastille, les prisons d'État. Ses geôliers +exploitaient ses peurs de femme; ils jetaient le premier venu qui +pouvait l'inquiéter aux cachots d'éternel oubli. Ces spectres sont peu +à peu sortis au grand jour vengeur, et Latude, et d'autres encore, ce +misérable, par exemple, dont les billets déchirants sont aujourd'hui +par hasard aux Archives de Pétersbourg (trouvés par M. de Lamothe en +1865). + +Cette vie si bien gardée lui échappait cependant. À Vienne, on savait +déjà qu'elle avait peu de mois à vivre. Marie-Thérèse, qui en avait +si odieusement abusé, se hâtait de la renier. Elle écrivait à +l'électrice de Saxe dans son baragouin grossier: «Qu'elle n'avait +jamais usé du canal de cette femme-là, que certes un tel canal ne lui +aurait pas convenu,» etc., etc. (_Archives de Dresde_.) + +Ici sa succession semblait ouverte déjà. Le débat était entre les +Lorraines. Tels pensaient à la Mirepoix, qui avec ses cinquante ans, +sa fine douce mine de chat, une perfection de convenances, semblait +nécessaire au roi, et plus que personne à Choisy était _sa société_ +(Du Deffand). Mais la Grammont, impétueuse, mais la légion des +Choiseul, n'aurait pas permis cela. Elle était antipathique au roi: +cela ne l'arrêta pas. Elle crut, à trente ans, avoir aisément bon +marché de cette Pompadour en ruine, éteinte, qui n'avait plus qu'un +oeil (_Voltaire_, LX, 235). Elle crut (sachant le froid du roi pour +tout ce qui finissait) que ce meuble de rebut, flétri des commodités +basses qu'il avait fournies si longtemps, avait besoin d'un coup de +pied pour s'en aller décidément. Selon Richelieu, elle aurait essayé +de brusquer la chose dans certain souper à quatre que le roi n'osa +refuser, ni la Pompadour, quoique déjà mal avec Choiseul. À la fin, +l'ivresse arrivant, Choiseul aurait fait le galant auprès de la borgne +marquise, et son intrépide soeur se serait emparée du roi sous l'oeil +de la Pompadour. + +Le plus sûr, c'est que celle-ci, voyant l'audace de l'autre, le matin +serra le roi, le tira de son mutisme, lui fit avouer qu'il était +indigné jusqu'au fond, navré de subir l'hommasse personne. «Mais, +Sire, vous êtes le maître. Pourquoi garder ces Choiseul? Votre Bernis +n'est pas loin.» Voilà ce qu'elle dut dire. Bernis était près +Soissons, déjà à Paris peut-être. Il avait précédé Choiseul, et +pouvait bien le remplacer. Le roi (selon Richelieu) vit Bernis, et fut +si brave qu'il signa l'exil de Choiseul. + +Il signa, et puis frémit. Choiseul avait le Parlement; il semblait +capable de tout; il était ami des amis, des vieux maîtres de Damiens. +Le coeur manquait encore au roi; il hésitait, il ajournait. Cependant +la Pompadour est prise de vives douleurs. Elle croit que, la voyant si +bas, peu éloignée de son terme, on a voulu abréger, que le poison a +aidé. Mais point de bruit. Elle sait, par la mort de la tant aimée +(madame de Vintimille), que le roi ne veut pas de bruit, qu'il ne fera +pas de procès. Elle se contente de tout dire à Richelieu. Elle lui +lègue ce poignard contre les Choiseul. + +Elle meurt (23 avril 1764). L'histoire du poison ne meurt pas. Quoique +bien peu vraisemblable, plusieurs s'efforcent d'y croire, d'après le +besoin des Choiseul, et leur violente passion. La Grammont crut que, +quoique morte, l'autre avait le dernier mot, l'avait coulée pour +toujours. Cachée sous une capote, elle alla aux Capucines, pour prier +en apparence, réellement pour fouler la bière de la Pompadour +(_Rich._, IX, 325). + + * * * * * + +Beaucoup disaient: «Le roi, à son âge, a moins besoin d'une maîtresse +que d'une dame aimable, douce, qui représente bien, tienne +agréablement la cour.» Cette dame était toute trouvée. C'était madame +la Dauphine, qui avait su plaire à la reine, capter madame Adélaïde, +et peu à peu devenait agréable au roi. Elle était cultivée, savait +beaucoup de langues, entre autres le latin (et citait son Horace). +Elle avait ce don de mémoire qu'eurent ses fils Louis XVI, Monsieur. +C'était une forte personne (comme ses père et grand-père les Auguste), +blanche et grasse, avec cette richesse de chair et de sang que Louis +XVI hérita d'elle. Elle était très-saxonne, passionnée pour un de ses +frères qu'elle voulait faire roi de Pologne à la mort d'Auguste III (8 +octobre 1763). + +Sortie d'une maison la plus corrompue de l'Europe, elle donnait +l'exemple de toutes les vertus domestiques, travaillait +très-activement pour son frère et pour son mari. Le roi, si défiant +pour son fils, se confiait bien plus à cette bonne Allemande. Seule à +la cour elle eut le secret de son Agence et en tira parti. D'accord +avec l'abbé de Broglie, un des agents, elle donna courage à Richelieu, +à d'Aiguillon, neveu de Richelieu, pour pousser le parti Choiseul. + +D'Aiguillon, qui n'était qu'un fat, s'y prit fort-mal. Gouverneur de +Bretagne, il crut pouvoir contre le Parlement faire agir les États. +Ils se réunirent contre lui pour la vieille constitution de la +province. La tête de la résistance était La Chalotais, procureur +général, le grand adversaire des Jésuites. Ils voulurent frapper à la +tête, perdre La Chalotais. L'homme était très-hardi, avait des mots +mordants. On supposa qu'il les avait écrits. On forgea de fausses +lettres pleines de mépris pour le roi. Tout cela grossier, maladroit. +Le Parlement de Paris allait en faire justice, marquer au fer chaud +les faussaires. L'affaire était menée par un petit Calonne, un +vaurien, qui voulait monter. Derrière lui, d'Aiguillon. Mais derrière +celui-ci n'allait-on pas trouver les hommes du Dauphin, la Vauguyon, +l'évêque de Verdun, le violent Nicolaï? Ignoraient-ils ce faux? Et le +Dauphin lui-même n'en sut-il rien, du moins _après_? On peut juger de +ses inquiétudes, des tristesses qu'il eut. Déjà il maigrissait; son +grand embonpoint disparut. Pour arracher l'affaire au Parlement, pour +donner au roi le courage d'agir malgré Choiseul, il fallait un +miracle. Il se fit: on put voir alors que _la bonne Allemande_, qui +seule alors influait près du roi, avait aussi certaine audace, +certaine force de caractère. + +On fit signer au roi un acte qui évoquait la chose à une commission du +Grand Conseil. Les faussaires rassurés allèrent bride abattue. Le +dénonciateur Calonne est fait juge, se donne carrière, bâtit un roman, +un poème sur la prétendue conspiration universelle des Parlements, une +révolution sur le plan du _Contrat social_. Tout cela ridicule, moqué +et sifflé du public. On n'en jette pas moins aux cachots La Chalotais, +son fils et ses amis (22 novembre 1765). + +Le Dauphin se mourait et la Dauphine était malade. Ces deux honnêtes +gens, selon toute apparence, souffraient de se trouver mêlés à tout +cela. Le Dauphin s'était vu dans le détroit fâcheux où il fut, vers +1750, d'immoler sa conscience d'homme à sa conscience de dévot. Il +gouvernait alors ses soeurs, et, _pour sauver l'Église_, il leur +laissa subir l'orgie de Louis XV, cette étrange cohabitation qui fit +l'étonnement du monde. Et maintenant encore _le salut du parti de +Dieu et des honnêtes gens_ lui faisait employer une épouse innocente +dans une affaire très-trouble qui devait fort lui répugner. + +L'avénement de la Dauphine apparaissait. À la mort du Dauphin +(décembre 1762), elle eut du roi les trois promesses: _d'habiter au +plus près de lui_,--_d'élever Louis XVI_,--de garder le droit de son +rang, autrement dit _d'être Régente_, si le roi venait à mourir. + +Cependant la Dauphine entrait fortement dans son rôle de mère, de +régente possible. Elle avait moins d'esprit que de mémoire, mais du +sérieux, du travail, de la patience, une passion incroyable de suivre +les idées et les plans du Dauphin. Pour cela rien ne lui coûtait. Elle +se mit comme à l'école, apprenant par coeur les cahiers qu'on lui +faisait d'après les papiers de son mari, cahiers d'éducation et +cahiers de gouvernement. Chaque jour, dans son oratoire, elle +répétait, comme un enfant, sa leçon à son confesseur. + +Elle était fort touchante. Le devoir, malgré elle, la faisait +reprendre à la vie. Docile aux avis de Tronchin, elle quitta le régime +du lait, se nourrit mieux, reprit un aimable embonpoint. Le roi la +quittait peu. Au voyage de Compiègne (en juillet au bout de six mois +de veuvage) sa toute-puissance éclata; elle tint solennellement la +cour, et, ce qui étonna beaucoup dans la douce Allemande, c'est +qu'elle parla haut, d'une voix forte et d'un ton de maître. + +Avec un homme tel que le roi, la grande question était de savoir où +elle logerait. Et bravement elle avait demandé de loger au plus près. +Le grand appartement du nord (rez-de-chaussée) qu'avaient eu la maman +Toulouse et madame de Pompadour, menait droit chez le roi par +l'escalier secret. Choiseul tremblait qu'elle ne l'eût. Il le faisait +dire peu solide. On traînait pour le réparer. Cela piqua le roi. Il +trancha, dit qu'elle logerait chez lui. + +Madame Adélaïde y demeurait déjà. Mais le roi, sur sa tête, avait un +entre-sol, bien mal famé du temps des quatre soeurs. Plus tard, il fut +plus sale, étant le logis de Lebel, qui y arrangeait des surprises, +attrapait des dames au passage. On l'appelait le Trébuchet. La +Pompadour s'y cache à ses trois premières nuits. Plus tard, la Du +Barry y niche. Étrange colombier, digne de telles colombes, mais, ce +semble, impossible pour une telle dame, une telle veuve. La mettre +chez Lebel! le mot seul fait horreur. C'était braver toute pudeur, +risquer de reproduire pour la pauvre princesse les bruits qui par deux +fois coururent sur Adélaïde elle-même. + +La Dauphine n'était pas une enfant. Elle savait assez, par son père, +son grand-père (publiquement amants de leurs filles) que les rois ne +respectent rien. Elle obéit pourtant. Ses meneurs qui, pour la bonne +cause, venaient de faire un faux, n'eurent pas plus de scrupule ici. +Ils la poussèrent, au nom de Dieu, mais surtout par sa passion, son +ardeur d'accomplir ce qu'avait voulu le Dauphin, de le faire (tout +mort qu'il était) vaincre, triompher et régner. + +Depuis octobre (dixième mois du veuvage) tout semblait arrangé. Elle +suivait le roi partout, en voiture, à la chasse, même en janvier, fort +rajeunie, brillante. Déjà elle faisait son futur ministère. Elle dit à +Nicolaï: «Vous serez grand aumônier et cardinal. Votre frère a les +sceaux.» D'Aiguillon remplaçait Choiseul. + +La chute de celui-ci semblait certaine. Un coup imprévu changea tout. +Le 1er février (à son treizième mois de veuvage), la Dauphine un matin +tombe en syncope, _et elle a une énorme perte_. L'accident est ainsi +précisé dans la note que Richelieu, homme de la Dauphine, dicta +lui-même, et qui plus tard fut imprimée par Mirabeau, réimprimée par +Soulavie (_Louis XVI_, I, 305-324). + +Ce pauvre corps, gros, mou, sanguin, s'affaissa tout à coup. Si +longtemps immobile près du Dauphin, si mobile depuis chez le roi, dans +les courses, les chasses, les secousses de voitures rapides, elle +avait pu être blessée. + +Tronchin, qui était avec elle, descendit chez le roi, lui dit que +cette crise n'était pas naturelle. Elle venait de boire son chocolat. +Madame Adélaïde dit qu'elle était empoisonnée. Elle tira de ses +cassettes un contre-poison qu'elle portait partout avec elle. Du 2 au +12 elle fait elle-même le chocolat de la Dauphine, qui meurt pourtant. +On l'ouvre. Nul poison apparent. Grande dispute entre médecins. Sénac +dit: «_accident_,» Tronchin soutient: «_poison_.» C'était la version +préférée de la cour, du roi, d'Adélaïde. On disait que certains +poisons tuent sans laisser de traces. Tout à coup on ne dit plus rien. +Mais ce qui saisit d'étonnement, ce fut de voir cette violente +Adélaïde elle-même reculer tout à coup, se dédire, ou du moins se +taire. Elle vit que Choiseul resterait, elle le ménagea, désirant à +tout prix avoir l'éducation du petit Louis XVI, tenir l'enfant et +l'avenir. On l'amusa ainsi pour lui fermer la bouche. Et puis, on +l'attrapa. L'enfant fut donné à la reine. Elle aimait peu sa fille. +Choiseul sut faire agir ses Jésuites polonais, les sots meneurs de la +vieille malade, qui, du reste, vécut peu de temps. + +De plus en plus suspect, haï du roi, Choiseul (chose bizarre) +paraissait s'affermir. À la mort du Dauphin, quoiqu'on crût au poison, +le roi n'osa souffler. Il s'était enfermé. Choiseul perça à lui. +Surpris de son audace, le roi très-faiblement dit «_regretter peu_ le +Dauphin, mais bien l'opposition qu'il avait faite au Parlement.» + +La Dauphine mourant, le roi fut accablé, mais ne fit nulle enquête. Il +ordonna seulement aux médecins des études, des recherches sur les +poisons. + +S'il osait quelque chose, c'était en grand secret. Il fit sous main +une pension très-forte à son Éon de Londres, qui avait dénoncé les +Choiseul comme empoisonneurs (V. Gaillardet, Boutaric). + +De plus en plus, il vivait comme un rat, sous terre et se cachant, +recherchant les ténèbres. Il prit le Parc-aux-Cerfs en haine. Il +voulut quelque temps tromper la police des Choiseul, il essaya des +moyens d'Orient, d'avoir dans certain trou (la chambrette près de la +chapelle) de ces petits mignons qui permettent l'absolu secret. Il +acheta un enfant de neuf ans, et, jusqu'à treize au moins, le tint +dans ce sépulcre. Il nourrissait, soignait, comme un petit animal +domestique, la gentille créature (c'était une fille). Nulle femme de +service. Il la servait lui-même. En même temps il lui faisait l'école +et lui apprenait ses prières, gâtait, grondait, caressait, corrigeait. +Étrange éducation, dévote et libertine. L'enfant s'en irritait, lui +disait parfois: «Je te hais.» Par cela même le petit lion en cage +l'attacha fort, si on doit en juger par la fortune qu'il lui fit +(_Richelieu_). + +Mais l'enfance était tout dans ce honteux mystère. Elle grandit et fut +femme un matin, enceinte. Il ne voulut plus la garder. + + + + +CHAPITRE X. + +FIN DES CHOISEUL. + +1767-1770. + + +Si bien assis, si fortement planté, Choiseul, de plus, était ancré ici +par deux câbles, Vienne et Madrid. + +Marie-Thérèse aimait tellement Louis XV, tellement notre France, que, +ne pouvant elle-même les épouser, elle brûlait de leur donner sa +fille, toutes ses filles, si elle eût pu. Elle en avait de grandes et +de petites, au choix, depuis vingt-cinq ans jusqu'à douze, pour le +Roi, le Dauphin, et tous nos petits princes. Elle mit sa Caroline à +Naples (1768). Si le Roi, à cinquante-huit ans, eût voulu une grande +personne, il y avait Marie-Élisabeth. S'il aimait plutôt les enfants, +il y avait Marie-Antoinette, une blondine à qui on envoya d'ici un +précepteur et qu'on élevait expressément pour être reine de France, +dans nos goûts, nos futilités. + +Choiseul était donc cher, nécessaire à Marie-Thérèse. Mais la haine, +autant que l'amour, peut lier, plus encore peut-être. La haine +l'unissait à Madrid, la vengeance que Charles III voulait tirer de +l'Angleterre. Dès le lendemain de la paix, Choiseul lui envoya des +gens pour lui faire des canons. Il était impossible de mieux avertir +les Anglais. + +Non moins indiscrètement, il eut la fatuité d'endosser le rôle +insolent d'ennemi personnel du grand Frédéric. Quelqu'un mandant +l'auteur des vers outrageants à ce prince (vers qu'on fit faire à +Palissot): «L'auteur? dit Choiseul, mais c'est moi!» + +Attitude bien peu politique, mais dont l'impertinence hardie ne +déplaisait pas à la France.--À ce point qu'aujourd'hui encore +l'histoire traite fort doucement ce fidèle agent de l'Autriche. + +Cette tactique, qui lui réussit tellement dans l'opinion, en faisait +un scabreux et dangereux ministre, qui, parlant toujours de la guerre, +de la descente en Angleterre, de surprendre et brûler Carthage, +risquait de nous perdre nous-mêmes. + +Grisant incessamment l'Espagne, il pouvait fort bien être pris à son +propre piége, être engagé (lui et la France) dans un coup de tête +espagnol,--et cela si peu préparé, ruiné, en pleine banqueroute! + +Ces vanteries guerrières allaient juste au rebours du mouvement +économique qu'il prétendait encourager. Les réformes agricoles, les +sociétés d'agriculture (V. Doniol, Bonnemère, etc.), demandaient de la +confiance dans la paix. La pauvre France avait besoin, grand besoin de +se reconnaître et de se refaire quelque peu. + +Mais quoi que fût Choiseul, il avait l'opinion, la Presse, les +salons, Ferney. Cela le rendait impeccable. D'une sécurité étonnante, +Choiseul, sa soeur, avaient l'absolution d'avance dans leurs actes les +plus risqués. À tout on mettait la sourdine. + +Un coup d'État contre une femme, l'emploi de la toute-puissance dans +une vengeance d'amour, en tout temps c'est chose odieuse. On la passe +à Choiseul. Il poursuivait sa belle-soeur, la jeune femme de son frère +Stainville. Repoussé, il la fait prendre (sous prétexte de mauvaises +moeurs), en pleine cour, en plein bal, par les exempts, comme une +fille, et enfermer pour toujours au couvent en correction. + +Tout ce qui, plus tard, compromit tellement Marie-Antoinette, fut +accepté patiemment de madame de Grammont. Elle gouvernait son frère, +Julie la gouvernait (V. Dumouriez), Julie fut reine de France. + +Les dames, excédées des bavards et des hommes qui n'étaient guère +hommes, s'étaient dit: «Plus d'amants, car c'est abdiquer.» +(_Lauzun._)--Elles croyaient rester indépendantes en s'en tenant aux +petites amies, ayant dans l'intérieur quelque bijou discret, qui +couvrait, cachait leurs faiblesses. Ici, ce fut tout le contraire. +Madame de Grammont eut un maître dans la friponne qui impudemment +l'affichait. + +Mademoiselle Julie, loin d'être, comme les autres, aux petits +cabinets, tenait appartement, un entre-sol à elle, et un bureau à tout +venant. Dans le bureau trônait son petit chien. Bête adorée, idole, à +qui les plus huppés faisaient la révérence. On lui faisait des vers. +On s'ingéniait à deviner ce qui plaisait au chien, à la maîtresse. La +voyant soucieuse, un Italien trouva que dans ses chiffons elle avait +des billets de notre défunt Canada (et pas moins d'un demi-million). +Vrais chiffons, papiers de rebut. On offrit de les lui changer pour +d'excellents billets de Gênes. Il suffisait qu'elle agît près de +madame de Grammont pour qu'on secourût les Gênois contre la Corse +révoltée. Le projet plut; la soeur prit feu et enflamma le frère pour +deux vilaines choses: tromper Gênes, écraser la Corse. On traîna, on +fit si bien que les Gênois épuisés, endettés, furent trop heureux +finalement de céder cette Corse, si peu utile, et funeste plus tard. + +Julie, lancée dans les affaires, en fit plus d'une. Par elle et son +crédit, M. de Penthièvre put faire le désiré mariage de sa fille avec +Orléans, faire cet entassement de deux fortunes colossales, énorme, +dangereux; un roi d'argent auprès de Louis XVI, un centre provisoire, +un foyer de révolution. + +Mais l'affaire où Julie éclata tristement, ce fut le procès de Lally. + +_Lally-Tullendally._ La France, étourdiment, a souvent employé des +fous sauvages ou intrigants, héros écervelés ou fourbes, comme les +O'Reilly, Lally, d'Irlande, comme le Stuart (Sobieski), les Ornano de +Corse, qui faillirent être rois de France vers 1632. Gens dangereux, +brillants, nés pour la gloire et les chutes finales, pour faire +miracle et nous casser le cou. + +Lally, superbe à Fontenoy, n'en fut pas moins un homme né tristement +et de mauvais augure, marqué du sort d'avance. Par ses vertus et par +ses vices, probité, dureté, brutalité et fureurs folles, dès l'arrivée +dans l'Inde, il se brouille avec tous, insulte tous, perd tout. Il +était prisonnier à Londres quand il sut qu'on le menaçait à Paris. Il +se fait renvoyer prisonnier sur parole, apporte ici sa tête. L'intérêt +de Choiseul, pour excuser les fautes de sa guerre de Sept Ans, était +certainement de se rejeter sur Lally, de le perdre. L'ennemi capital +de celui-ci avait épousé une Choiseul. Le ministre eût voulu que le +procès se fît au Parlement, mais craignait la présence, l'énergie de +Lally; il voulait l'éloigner. Madame de Grammont ne le lui permit pas. +On disait dans Paris que Lally, revenant de l'Inde, lui avait donné +des diamants; cela voulait dire _à Julie_. La dame était fort nette. +Elle court chez son frère, s'emporte, exige que Lally soit arrêté. +Choiseul en signe l'ordre, en faisant avertir Lally. En vain. Notre +Irlandais va droit à la Bastille. + +Dès lors, il est perdu. Tant de gens ruinés avec la Compagnie des +Indes entourent le Parlement. Ces magistrats, si ignorants et des +choses militaires, et de l'Inde, et de tout, n'en trouvent pas moins +que Lally a trahi les intérêts du roi. Trahi? Est-ce par erreur ou par +sottise? + +Horrible fut le jugement. Quand on lui lut ce mot, _trahi_, il entra +en fureur, prit un couteau, se poignarda. Il ne put se tuer. On +l'emmena hurlant; on lui mit un bâillon; on le mit dans un tombereau, +on le frappa, on le manqua; enfin on lui scia la tête (1766). + +La tête de Lally était le seul à-compte qu'on pût donner à la misère +publique, aux enragés de l'Inde et aux désespérés du Canada, aux +rentiers faméliques qui, d'époque en époque, toujours ajournée, se +mouraient. Depuis 61 et la petite banqueroute de Silhouette, +Choiseul remit tout à la paix (63). À la paix, rien. Il remit tout à +l'an 1767. Et alors, rien. Il remit tout à 69, où vint Terray, +l'exterminateur général. Et Choiseul s'en lava les mains. Il tomba à +merveille, populaire, accusant Terray, lequel ne fit pourtant que la +banqueroute de Choiseul. + +L'honneur pour celui-ci ce fut d'avoir eu l'art de manier le +Parlement, de le faire tourner à sa guise. Féroce pour Lally, féroce +pour le petit La Barre dont il confirma la sentence, le Parlement, +pour Choiseul, fut très-doux. Qu'on le consultât en finances et qu'on +prît chez lui les ministres (Laverdy, Terray, etc.), cela le calmait +fort. Dans les remboursements, si ajournés, si difficiles, on +remboursait d'abord le Parlement. Choiseul, en retour, en tira la +déclaration si nouvelle: «Qu'en le roi seul était tout le pouvoir +législatif.» Le roi (1766) put solennellement proscrire l'union des +parlements, se faire même apporter de tous les parlements de France +leurs registres et biffer les noms prohibés de sa main. + +Pour le dehors, Choiseul fut moins habile. Tenu par Vienne, il croyait +la tenir. Jamais il ne prévit que Vienne, cette mortelle ennemie de la +Prusse, s'arrangerait à son insu avec la Prusse et la Russie dans +l'affaire de Pologne. Il dit d'abord avec son ton tranchant: «C'est +loin, très-loin de nous. Eh! qu'importe à la France?» Puis il dit: +«Nul accord possible entre les partageants.» Puis, il s'inquiéta, +encouragea les résistances, envoya des secours minimes et dérisoires +(Boutaric, I, 145, 155). Il souleva les Turcs mais ne put faire bouger +l'Autriche. + +Où se réfugia la Pologne? Précisément dans le principe catholique qui +l'avait perdue. La Confédération de Bar donne beau jeu aux hypocrites +envahisseurs qui reprochaient l'intolérance aux Polonais[11]. Menée +par des évêques, elle jure le triomphe du catholicisme, son maintien +exclusif contre les protestants (1768). Qu'arrive-t-il? Un tiers sans +scrupule viendra prendre sa part. Le jeune empereur Joseph II, +sectaire de Frédéric et de nos philosophes, entrera en Pologne. +L'Europe protestante, et l'Angleterre en tête, applaudit au partage. +L'Angleterre, tout à l'heure, empêche à main armée les faibles +tentatives de la France pour les Polonais. + + [Note 11: Dans l'_Histoire de la Pologne_ des deux + Mickiewicz, pleine de faits nouveaux, d'idées grandes et + profondes, je trouve une fort bonne note qui éclaire + l'affaire obscure des _dissidents_ (p. 433). C'étaient + uniquement les calvinistes et luthériens (et non les + grecs, alors réunis à l'Église romaine). Les + _dissidents_ n'étaient nullement en servitude, comme le + disaient la Russie et la Prusse. Ils avaient deux cents + églises et la parfaite liberté de culte. Ils occupaient + des grades dans l'armée. Mais on les excluait des + charges. _On leur refusait le droit de voter._ Dans un + pays sans doute où le _veto_ d'un seul arrêtait tout, il + semblait dangereux de faire voter des gens qu'appuyait + l'étranger (_Mickiewicz_, 1866).--J'insiste peu sur + cette grande affaire. Elle absorberait mon récit. Et je + dois avant tout tenir ferme et serré le fil intérieur de + la France.--Pour la même raison, j'ai peu parlé de la + suppression des Jésuites, m'en rapportant à tant + d'écrits qu'on a faits là-dessus, spécialement à celui + d'Alexis de Saint-Priest. Pour bien comprendre la scène + principale, celle de l'Espagne (1766), il faut se + rappeler ce que j'ai dit dans une note du premier + chapitre (1758), pour leur complot sur notre Infante et + pour faire croire Charles III bâtard adultérin et fils + d'Alberoni.] + +Myope vers le Nord, Choiseul vit-il clair au Midi? Il y eut deux +succès, deux conquêtes faciles, qui eurent pour sa ruine +d'incalculables résultats. Il prit Avignon, prit la Corse. + +Clément XIII, irrité du renvoi des Jésuites, d'Espagne, de Naples et +de Parme, s'en prit au plus faible des trois, à notre infant de Parme, +lança l'excommunication. Choiseul en prit prétexte pour venger les +Bourbons. Il saisit le Comtat (juin 1768). Et, presque en même temps, +jetant toute une armée en Corse, il s'en empara en trois mois (juin +1769), méprisables conquêtes. Avignon, saisi pour un jour. La Corse, +possession précaire, si peu sûre pour la France toujours secondaire en +marine, à qui la mer peut se fermer demain. + +Cette petite Corse, méchant «rocher sanglant,» (_Notes de Louis XVI_), +exaspéra l'Anglais et lui fit faire une énorme sottise. En haine de +Choiseul et des Turcs, il seconda, exalta la Russie. Du fond de la +Baltique, il prend sa flotte en main, l'accueille dans ses ports. +Londres était Russe pour ses bas intérêts (les suifs, cuirs et +goudrons). L'Europe applaudissait. Les Russes vont délivrer la Grèce. +Voltaire crie: «Bravo! Salamine! Victoire! Résurrection d'Athènes!» +Remorqué par l'Anglais, le bas coquin Orloff, l'étrangleur de Pierre +III, détruit la flotte turque à Tschesmé (juillet 1770). L'Anglais a eu +le beau succès d'avoir fait de la Russie une glorieuse puissance +maritime. + +La nouvelle, à l'instant portée en Allemagne, trouve Frédéric et +Joseph II en conférence, en amitié. Seconde défaite pour Choiseul. Ses +Turcs sont écrasés, son Autriche lui tourne le dos. + +Sa troisième défaite est en France. Le compte de la guerre de Sept +Ans, remis à 63, remis à 67, irrémissiblement l'accable en 69. Les +banquiers de la cour n'avancent plus un sou. La catastrophe arrive, la +banqueroute, accomplie par Terray. Quelle banqueroute? celle de +Choiseul. Impudemment il crie contre Terray, et Terray peut répondre: +«Vos quinze cent millions de la guerre de Sept Ans (_V. Voltaire_), +soixante-quinze millions donnés à Vienne, c'est la banqueroute +d'aujourd'hui.» Dans cette même année 1769, Choiseul payait encore son +tribut à l'Autriche. Il fait avec Terray comme un homme qui, ayant +encombré la place d'ordures, crie haro sur le balayeur. + +Le pis pour celui qui avait si bien surpris l'opinion, c'est qu'elle +risquait fort de lui échapper un matin. Visiblement il n'avait rien +prévu, et Vienne s'était moquée de lui. Le moqueur, le _méchant_, +drapé en scélérat, allait tout bonnement paraître un innocent. + +Sans la guerre il était perdu, c'était sa dernière chance. Il nie +qu'il l'ait voulue. Mais ses actes, sa situation, son intérêt visible +pèsent beaucoup plus que ses paroles. + +De longue date il préparait la guerre. Il aigrissait l'Anglais. Il +payait sans mystère les aboyeurs de Londres et ses faux patriotes. +Lord Rochefort réclamant pour la Corse, n'en tire qu'un mot +impertinent: «Qu'il ne ferait pas un seul pas, dans sa chambre même, +pour rassurer l'Angleterre là-dessus.» + +Parler ainsi, braver la guerre, quand on est sans ressources, quand on +est arrivé, de délai en délai, à la dernière culbute, faire en pleine +banqueroute le bravache insolent, cela se comprend-il? Il avait, il +est vrai, fait des vaisseaux, mais nullement refait la marine. Il +avait en espoir la révolte des États-Unis, mais révolte future, +lointaine, éloignée de six ans, et qui viendrait trop tard. Il était +sûr d'avoir du premier coup des revers effroyables. Il n'en allait pas +moins, poussait, précipitait l'Espagne à se perdre, à nous perdre, à +entraîner la France. Cette fureur s'explique par l'intrigue intérieure +de Versailles, où Choiseul, la Grammont étaient précipités, s'ils ne +mettaient l'Europe en feu. Mais la paix triompha par un sauveur +étrange. La France fut sauvée de la guerre par la Du Barry. + + + + +CHAPITRE XI. + +LA DU BARRY.--MORT DE LOUIS XV. + +1770-1774. + + +On a vu que la Pompadour, et plus anciennement la De Prie, avaient été +de pures spéculations, arrangées et créées par la Banque, la haute +finance. Il en fut à peu près de même pour celle-ci. Elle fut +inventée, exploitée et soufflée par un escroc gascon, le joueur Du +Barry. + +Richelieu, son patron, entra d'autant plus en ceci qu'il sentait deux +dangers. Choiseul pouvait pousser le roi à se remarier, à prendre un +de ces anges blonds (comme en eut tant Marie-Thérèse), qui eût +éternisé Choiseul et l'influence de l'Autriche. Le roi pouvait aussi +mourir. Et il en prenait le chemin. Après la mort de la Dauphine, il +eut comme un accès de peur, crut sentir là la main de Dieu. Mais après +il eut un retour de fureur libertine, qui tournait au Tibère. On parle +de dames forcées, surprises par des drogues érotiques, de quatre +jeunes religieuses, livrées toutes à la fois au caprice impuissant. Si +tout cela est vrai, il courait à la mort. Ce fut en Richelieu un vrai +coup de génie de couper court, vendre le Parc-aux-Cerfs, de deviner +qu'après tant de raffinements, une chose pouvait agir encore, quelle? +la vie naturelle, tout simplement monogamique, une bonne fille, le +rire et la joie. + +La fille n'avait pas moins de vingt-cinq ans, avait tout traversé. Il +n'y paraissait pas. Vendue, revendue dès l'enfance, insoucieuse, elle +avait l'air d'avoir ignoré tout cela, ou du moins oublié. Elle n'eut +pas ces hontes, ces retours, ces aigreurs, qui gâtent la fille de +joie, la font triste comme un cimetière. Elle resta sereine, +admirablement gaie et bonne[12], pour faire plaisir à tout le monde, +aimer le genre humain. + + [Note 12: Elle était vraiment bonne. Brissot en conte un + trait charmant. En 1778, quand Paris et la France + s'étouffaient à la porte de Voltaire, Brissot, alors + fort inconnu, un pauvre auteur mal mis, n'avait pu + pénétrer, s'en allait tête basse. «À ce moment, dit-il, + une jeune personne éblouissante sort, voit ma triste + mine, s'émeut, me dit: «Monsieur, que + vouliez-vous?--Voir M. de Voltaire.--Eh bien, dit-elle, + je remonte: j'obtiendrai qu'on vous fasse entrer.»] + +Mi-Lorraine et mi-Champenoise, mais amenée très-jeune, c'était un +enfant de Paris. Cela se sent du premier coup au fameux buste du +Louvre. Cette petite crânerie à relever ainsi la tête ne se voit guère +qu'ici. Elle est bonne, elle est gaie, jolie (quoique Walpole assure +qu'on ne l'aurait pas remarquée). Pour vingt-cinq ans elle est un peu +mesquine et de formes peu riches. Si elle était plus femme, sa vie eût +laissé trace. C'est un gamin plutôt, un gentil petit polisson, bon +diable, en train de rire. + +Sa figure n'est pas libertine, ni menteuse, ni impertinente, mais +joyeuse et espiègle, ayant la malice à coup sûr et tous les menus +vices des enfants des rues de Paris. Elle n'a pas besoin, comme nos +fausses bacchantes, de singer la folie. Elle sera suffisamment folle, +ayant pourtant une petite tête pour être folle à point, délirer à +propos. + +Elle naquit bien bas. Le nom carnavalesque de sa mère est dans +Rabelais, petit nom de guerre abrégé, la Bécu[13]. Quel père? le +savait-elle? Tels en font honneur à un moine, tels à un cuisinier. Je +tiens pour celui-ci. Elle n'a rien d'obscène, mais la lèvre friande. +Elle dut naître en quelque cuisine un jour de Mardi gras. Habillée en +garçon, coiffée du blanc bonnet, elle ferait penser à ce charmant +Lulli, le petit pâtissier. + + [Note 13: MM. de Goncourt ont retrouvé ce nom. Tout ceci + chez eux est fort curieux, très-neuf, fondé sur des + pièces précieuses, des manuscrits, etc.] + +C'était à table qu'il fallait la montrer. Là elle avait tout son +essor. Richelieu et Lebel la firent souper entre eux. Le roi regardait +par un trou. Lui qui ne riait pas, qui voyait si peu rire dans son +palais maussade, il fut surpris et stupéfait... C'était la Joie +vivante, la libre liberté, et des élans et des éclats... Dans son +ravissement, il veut la voir de près. Nul embarras, nulle gêne; rien +ne l'étonne; chez lui elle est chez elle, aussi gaie, aussi folle. +Lebel est effrayé lui-même de voir le roi pris à ce point pour une +fille. Le roi n'en tient compte. Il la fait dame, la titre, la marie. + +La grosse affaire, c'étaient Mesdames, si sévères, si collet-monté. Le +roi avait déjà eu des _filles_. Mais celle-ci faisait tant de bruit! +Tout Paris la chantait. Choiseul, avec sa soeur, avait organisé une +batterie terrible de chansons contre elle et le roi (_La belle +Bourbonnaise, la maîtresse de Blaise_, etc.). Honte! scandale! +horreur!... On raisonna Mesdames. On leur cita l'Ancien, le Nouveau +Testament, où l'on voit que le ciel prend bien bas ses élus. C'est +Raab, c'est Jahel (les Du Barry d'alors), qui sauvèrent le peuple de +Dieu. Plus l'instrument est vil, et plus la main d'en haut visiblement +éclate. Une chose de plus dut trancher pour Mesdames: c'est que le roi +vivrait bien plus, se réduisant à celle-ci. + +On attendait, on était en prières pour qu'Esther triomphât d'Aman. +Dans un souper de prêtres, l'un dit: «Messieurs, buvons à la +Présentation!--Quelle? C'est demain la Chandeleur, où l'on présente au +Temple Notre-Seigneur... S'agit-il de cela!--Point. Je dis la +présentation de la nouvelle Esther qu'on fait aujourd'hui à +Versailles, et qui va nous sauver l'Église.» (_Mss. Hardi_, _Goncourt_, +II, 129.) + +On la trouva non-seulement charmante, mais décente et plus modeste que +bien des femmes de cour. À la messe où elle parut, il y eut nombre +d'évêques. Chose plus forte, elle fut reçue chez Mesdames, à leur +concert spirituel, reçue chez leur élève, leur enfant, le Dauphin, qui +donnait un concert aussi. + +Choiseul se rabattait du côté du Dauphin, voulait s'en emparer. +N'ayant pu marier le roi, il imposa, il exigea que le mariage tant +promis eût lieu aussi, que la petite fille élevée tout exprès pour la +France ne restât pas à Vienne. On céda. Elle vint. Le fatal mariage de +Marie-Antoinette se fit dans une fête tragique du plus sinistre +augure. Quel résultat? aucun pour Choiseul. Au contraire. Sa soeur, +qui s'échappait en outrages pour la Du Barry, reçut ordre du roi de ne +plus paraître à la cour. + +Elle mit son exil à profit, courut les Parlements, hardie +solliciteuse. Et contre qui? contre le roi, arrangeant un procès où +indirectement il aurait été l'accusé. + +Choiseul, contre son maître, avait gardé des armes, pour l'effrayer au +moins. Il avait pris doubles précautions, et défensives et offensives. + +_Défensives._ C'était de lui faire signer tout, jusqu'aux mesures +hostiles qu'il prenait contre le roi même (on l'a vu dans l'affaire +d'Éon). «Le roi n'est pas mineur. Lui seul a tout voulu, tout ordonné, +tout fait.» (Choiseul, _Mém._, I, 93-94.) + +Autres précautions très-directement _offensives_, Richelieu dit qu'au +moment trouble où le roi perdit le Dauphin, Choiseul en profita pour +tirer de lui contre lui une pièce accablante, où il se diffamait +lui-même. D'Aiguillon et Calonne tenaient La Chalotais; avec de +fausses pièces, ils croyaient l'égorger; le bourreau était prêt. +Choiseul fit dire au roi, au bas d'un mémoire de Calonne «qu'il +l'avouait, que celui-ci n'avait rien fait _que par ses ordres_.» + +Le roi, compromis à ce point par ce mot imprudent, ayant l'air de +faire corps avec ces faussaires assassins, resta fort tristement en +cause. Lorsque le Parlement fit le procès à d'Aiguillon, lorsque, +encouragés par Choiseul, de Bretagne à Paris vinrent dix-huit cents +Bretons, pour témoigner et l'accabler, le roi, pour ainsi dire, était +coaccusé, lui qui avait couvert Calonne, agent de d'Aiguillon. + +Autre affaire plus cruelle, qu'avait en main Choiseul, vrai poignard +dans les reins du roi. + +Les mauvaises récoltes, qui commencèrent en 67, amenant la cherté, le +peuple en accusait l'exportation, l'agiotage sur les blés. Le roi +était associé à une compagnie, qui, d'abord honorable, tourna aux plus +vilains trafics, aux plus coupables monopoles. Le Parlement de Rouen +attaqua les monopoleurs. La cour arrêta les poursuites. Et le +Parlement insistant dit que là on avait encore reconnu le pouvoir. +Soufflet hardi, et encore aggravé par l'ironique explication: «À Dieu +ne plaise, Sire, que nous ayons pensé à vous!» + +Arme terrible pour Choiseul. Versailles en dut pâlir, quand la +discussion passa de Rouen à Paris, reprise ici par notre Parlement, +sur ce volcan si inflammable, au terrain brûlant des révoltes. + +Choiseul, à ce moment, faisait un coup hardi qui tranchait tout, +lançait la guerre, et pour longtemps, ce semble, le rivait au pouvoir. +Écrivant seul au roi d'Espagne, sans l'intermédiaire des commis, il +lui fit sauter le grand pas, tirer l'épée contre l'Anglais, et dès +lors entraîner la France. + +Stupeur profonde ici. Le roi entre deux peurs, peur de la guerre et +peur du Parlement, n'aurait rien fait du tout. On vit là ce que c'est +qu'un enfant de Paris. La folle, la rieuse, exploita sa peur même, +l'augmenta pour le rendre hardi. Elle avait acheté _Charles Ier_ de +Van Dyck. Le montrant, elle dit: «Vois-tu ce roi? _la France!_... Eh +bien! ton Parlement te fera couper la tête aussi.» + +Maupeou, Terray, deux têtes fortes, étaient derrière, et la faisaient +parler. Ils savaient au plus juste ce qu'on pouvait oser. Le Roi ayant +imposé le silence sur d'Aiguillon, et le Parlement s'en moquant, le +Roi, le 3 septembre, vint enlever les pièces. Le 24 décembre, il exila +Choiseul. La nuit du 20 janvier il enleva le Parlement. + +Heureux Choiseul! Il tombe dans la gloire! Il a l'air d'emporter les +libertés publiques. Il tombe à point, à temps pour esquiver l'horreur +de la ruine publique, la banqueroute qu'il a préparée. + +Sa chute est un triomphe. Toute la France va s'inscrire chez lui. Tout +court à Chanteloup. Les habiles envisagent le roi vieux et usé, et la +jeune Dauphine autrichienne dont Choiseul (on n'en doute) sera premier +ministre. + +Le Roi, dans son courage de renverser Choiseul, fut très-timide +encore. Il eut peur de la voix publique, peur des révélations qu'il +pouvait faire, et qu'il ne fit que mieux, les livrant à la foule de +ses visiteurs innombrables, leur disant à tous à l'oreille ce qu'il +voulait faire répéter. Non sans raison, d'Aiguillon se demande si le +Roi n'eût pas risqué moins à mettre Choiseul en jugement. + +Le Parlement était peu regrettable. Dans ses cruels procès des +derniers temps, il s'était fort souillé. Doux pour Choiseul qui lui +donnait les places, doux pour Terray qui le ménage seul dans +l'universelle ruine, il se soutenait peu dans sa vieille voie +d'austérité. Il n'avait pu rien faire, rien empêcher, ni les guerres +de ce règne, ni la ruineuse banqueroute, ni l'asservissement à +l'Autriche. Il tua les Jésuites, mais tard, et quand ils étaient +morts. + +On en peut dire une seule chose, assez grave au fond: _Il parlait._ Il +prêtait une voix officielle à l'opinion. Parlage utile qui l'avança +parfois; mais funeste pourtant, s'il devait à jamais faire qu'on s'en +tînt à des paroles, et que jamais la France ne fît sa vraie +constitution. + +La révolution de Maupeou, louée et saluée de Voltaire, fut approuvée +très-haut par un sérieux juge, qui eût voulu la maintenir, par +l'irréprochable Turgot. Elle rend la justice gratuite. Elle supprime +la vénalité des charges, réduit le ressort immense du Parlement de +Paris, qui comprenait Arras et Lyon, imposait des voyages immenses et +ruineux aux plaideurs, et les faisait attendre des années. + +À regarder les choses froidement, on peut dire que la révolution avait +été heureuse. + +Elle brisait la chaîne qui nous rattachait à l'Autriche. D'Aiguillon, +tant haï et méprisé qu'il fût, eût voulu revenir au système français, +à la tradition de son grand-oncle, le cardinal de Richelieu. + +D'Aiguillon dit de la Pologne: «Qu'y pouvais-je? C'était trop tard. Il +eût fallu agir depuis longtemps. Tout était impossible dans l'état où +Choiseul laissa la France, ruinée, épuisée pour l'Autriche.» (V. +_Mémoires d'Aiguillon_.) + +Quoi qu'on pût faire alors, tout gouvernement était sûr d'être +d'avance condamné, moqué, maudit, flétri. De Maupeou, d'Aiguillon, de +Terray, on ne voulait rien, on n'acceptait rien. Leur ministère +semblait un moment de passage, un carnaval malpropre où l'on ne +pouvait se mêler. On ne voulait y voir qu'une fille flanquée de trois +fripons. + +Maupeou eut beau chercher. Pour sa magistrature, il trouva peu de gens +honnêtes. Ceux qui l'auraient été, ayant endossé cette honte de se +rattacher à Maupeou, se découragèrent, se salirent. Plus on les +méprisa, plus ils furent méprisables. Paris accueillait tout contre +eux. + +On lut avidement les amusants mémoires où Beaumarchais soutint avoir +corrompu un des leurs. Ce Figaro, lui-même équivoque intrigant, puis +spéculateur éhonté, justement étrillé plus tard par Mirabeau, Éon, +etc., fut cru comme Évangile, quand il servit la haine, le mépris du +public pour les magistrats de Maupeou. + +D'Aiguillon avait eu cependant un succès qui aurait relevé tout autre. +Tirant de la disgrâce un homme très-capable, Vergennes, il l'envoya en +Suède et y fit la révolution. La Russie et la Prusse comptaient sur +l'anarchie qu'entretenait le sénat; déjà sur le papier ils se +partageaient la Suède. (Geffroy d'après les _Archives de Suède_.) Avec +notre Vergennes et un peu d'argent de la France, la royauté y fut +rétablie par Gustave, le partage empêché. Ce fut le salut du pays +(1773). + +D'Aiguillon avait fait quelques ouvertures à la Prusse. Cela venait +bien tard. Depuis un quart de siècle, Frédéric, délaissé par nous, +puis si âprement attaqué, avait pris son parti, laissé là le haut rôle +de héros, pactisé avec la barbarie, adoptant sans retour la _via mala_ +des voleurs. Son affaire, à cette heure, était d'y enrôler l'Autriche, +de forcer la pudeur de la vieille Marie-Thérèse, dont la dévotion +avait honte de voler sur des catholiques. Malgré ses confesseurs qui +la rassuraient là-dessus, «elle pleurait terriblement, dit Frédéric. +Mais plus elle pleurait, et plus elle prenait de Pologne. Il fallut +qu'on lui fît sa part.» + +Tout l'usage que fit Frédéric des ouvertures de d'Aiguillon, ce fut +d'en parler à l'Autriche. Celle-ci trouva là un prétexte pour +s'excuser d'entrer dans le partage, quand, tout étant réglé, elle nous +fit le honteux aveu. + +Le Roi n'ayant rien fait, et ne voulant rien faire, n'en fut pas moins +blessé. Il avait toujours cru (comme Louis XIV) mettre là un des +siens. La cour, d'après le Roi, parut fort indignée. Il fallut faire +semblant de vouloir quelque chose. Aiguillon faisait mine de +rassembler des troupes, et menaçait l'Autriche aux Pays-Bas. Il réunit +à Brest, il arma une flotte. Tout cela peu utile, d'un pitoyable +résultat. Les Anglais défendirent à cette flotte de sortir; même +outrageusement, leurs frégates, à Brest, à Toulon, entrèrent, pour +surveiller les nôtres et les faire obéir à l'ordre souverain de +Londres! + +C'est le point le plus bas où soit tombée la France. La situation tout +entière est exposée, mieux qu'en aucune histoire, dans les admirables +mémoires que remit Broglie à Louis XV (_Boutaric_, I et II). Mais d'un +si triste état, qu'elle est l'explication, le vrai mot qui dit tout? +_Banqueroute, épuisement_. + +On a des billets de Terray à tel banquier; il le prie à genoux de lui +prêter au moins telle petite somme pour les payements du jour. Sans +quoi le misérable ne pourrait plus aller, et mettrait la clef sous la +porte. + +Terray, dans sa première années avait été fort dur, l'instrument +odieux, excusable pourtant, de la nécessité. Par les moyens les plus +cruels, il établissait la balance des dépenses et des recettes. Il +voulait l'ordre, et il était capable de le faire, mais demandait +l'économie. Il n'obtint rien, et il fut entraîné. Il augmente l'impôt, +crée des taxes nouvelles. Il double les péages, les droits de greffe +et de contrôle, vend les charges municipales. Et avec tout cela, le +voilà débordé encore. Le déficit reparaît de nouveau. + +En plein gâchis et n'espérant plus rien, on va, on court, on lâche +tout. Le parti Du Barry, un monde d'intrigants (cour, tripot, +sacristie), la volée dévorante de ces mouches immondes qui naissent +aux lieux fétides, emplit Versailles. Et chacun pille.--Le Roi, comme +les autres, en son petit commerce. En bon négociant, il note jour par +jour sur son carnet le prix des blés.--Gain rapace et dépense aveugle. +La folle, qui l'est de plus en plus, jette l'argent par les fenêtres. +Elle prend, donne, achète au hasard. Mais dans cette furie de dépense, +elle est (moins que folle) imbécile, elle radote, veut _une toilette +d'or!_... Meuble bête, qui fut commencé, mais la mort du Roi l'arrêta. + +Cette mort est une comédie. La petite vérole l'ayant pris (à +soixante-quatre ans, d'autant plus dangereuse), le débat s'engagea de +la façon la plus étrange. Les dévots qui régnaient, craignaient les +sacrements, qui auraient effrayé, tué le Roi. Les non-dévots, par +contre, voulaient les sacrements pour envoyer le Roi au diable. +Richelieu, comme athée, était chef du parti dévot, et ce fut lui qui +se chargea d'arrêter au passage l'archevêque de Paris. Il le retint, +lui dit: «Monseigneur, s'il vous faut un homme à confesser, +prenez-moi, me voici. Et je vous en dirai de belles!» De Beaumont, qui +était un saint, mollit pourtant ici; il eut peur d'effrayer ce bon roi +si utile à la religion, et rengaina ses sacrements. (V. _La +Rochefoucauld_, _Bezenval_, _Richelieu_, _G. d'Heilly_, etc.) + +Mais le Roi les voulut. Il se sentait partir. Il éloigna la Du Barry, +communia, mourut fort décemment. Le 10 mai, à deux heures, ce règne de +cinquante-neuf ans finit, et la France eut la joie d'avoir perdu le +Bien-Aimé (1715-1774). + + + + +CHAPITRE XII. + +AVÉNEMENT DE LOUIS XVI. + +1774. + + +Grâce aux récentes publications de Vienne, nous ne parlons plus au +hasard, comme on faisait, du mariage de Louis XVI, des années qui +s'écoulent avant la mort de Louis XV et des premières du nouveau +règne. L'intérieur, dans son plus intime, nous est désormais révélé. + +Les deux jeunes époux avaient cela de singulier que lui, né à +Versailles, était tout Allemand, comme sa mère. Et elle au contraire, +née à Vienne, était absolument Française, ou pour mieux dire Lorraine, +comme son père, qui, épousant Marie-Thérèse, devenant Empereur, ne put +pourtant jamais apprendre l'allemand. Il était neveu de notre Régent, +lui ressemblait au moins par l'amour du plaisir, une légèreté qui +passa à sa fille. + +Le Dauphin avait le malheur d'avoir des deux côtés, paternel, +maternel, un fâcheux précédent de lourdeur et d'obésité. Il combattit +cela toute sa vie par l'exercice, la chasse, la fatigue des métiers +manuels, le marteau et l'enclume. Il ne devint jamais comme son père +un monstre de graisse. + +Sous ses formes un peu rudes, le fond chez lui était la sensibilité, +aveugle, il est vrai, et sanguine, qui lui échappait par accès. Morne, +muet, dur d'apparence, il n'en avait pas moins quelquefois des +torrents de larmes. Quand, coup sur coup, son père, sa mère moururent, +il eut ce cri: «Qui m'aimera!» Sa tante Adélaïde l'aimait assez, mais +aigre et sèche, elle allait peu à sa nature. Cette bonne nature parut +aux tristes fêtes du mariage où cent personnes furent étouffées; il en +eut un chagrin profond. Elle parut à l'_entrée_ dans Paris qu'il fit +plus tard; la joie, la tendresse du peuple, eurent sur lui cet effet +qu'il parla à merveille; son coeur dénoua son esprit. + +On a vu que Choiseul faisait, _in extremis_, ce mariage d'Autriche +pour remonter, durer encore (mai 1770). On mariait le Dauphin malgré +lui. La petite fille vint quand personne ne la désirait. Ce que furent +l'arrivée et les premiers rapports, un témoin nous le dit, un témoin +oculaire, Vermond, le précepteur de Marie-Antoinette. Il y eut des +deux côtés un froid mortel, étrange entre si jeunes gens. L'enfant de +quatorze ans laissait son coeur à Vienne, et se croyait entre des +ennemis. Le Dauphin (de seize ans), bien instruit par ses tantes, ne +vit dans sa petite épouse qu'un agent de Marie-Thérèse. + +Celle-ci, avec sa passion, son effort ordinaire pour peser sur ses +filles, fit pour son Antoinette ce qu'elle fit auparavant pour sa +Caroline de Naples. Elle l'endoctrina fortement au départ, la fit +coucher près d'elle aux derniers mois, l'entretenant la nuit du +terrible pays de France, où elle allait, lui remplissant la tête de +toutes sortes de craintes, de précautions qu'il fallait prendre, +faisant enfin tout ce qui pouvait ôter le naturel à cette enfant, +créer la défiance contre elle. + +La petite était fort troublée. Elle avait une peur extrême du Dauphin, +ne permettait pas que Vermond la quittât. Ce redouté Dauphin avait +cependant l'air d'un bon jeune Allemand encore plus embarrassé +qu'elle. Le lendemain de l'arrivée, il entre, au matin: «Avez-vous +dormi?» C'est tout ce qu'il trouva. «Oui,» dit-elle. Vermond était là, +un peu éloigné seulement. Le Dauphin brusquement sortit. + +Elle montrait beaucoup trop la prudence qu'on lui avait recommandée, +ne se fiant à aucune clef, cachant dans son lit même les lettres de sa +mère, et par là faisant croire qu'elles contenaient de grands secrets. +Elle écrivait le jour où ses lettres partaient, les cachetait au +moment même, les envoyait tout droit par l'ambassade. Les innocents +cahiers de ses extraits d'histoire (un complément d'éducation), elle +n'osait les continuer avec Vermond «de peur d'être surprise par M. le +Dauphin.» (_Lettres de Vermond_, p. 369-370.) + +Sa mère fort maladroitement, par une exigence vaine, lui ménagea une +querelle dès l'arrivée. Elle demanda à Louis XV que mademoiselle de +Lorraine, parente de l'Empereur, fût aux fêtes après les Condé, avant +les Bouillon, les Rohan, et autres familles titrées. Vive, très-vive +résistance de tous ces gens, qui, blessant la Dauphine, se crurent dès +lors en guerre avec elle, furent ses ennemis. + +Son aimable figure et sa vivacité d'enfant avaient plu fort au Roi. +Elle n'avait nullement déplu à Mesdames. Raisonnablement elle +inclinait de ce côté, attirée spécialement par la bonté de madame +Victoire. Elle y allait trois fois par jour (_Arneth_, p. 13) et elle +y voyait le Dauphin. Il était trop heureux que la jeune princesse, +isolée, d'elle-même préférât le seul lien sûr, honorable, de +Versailles. Mais Mesdames étaient suspectes à Marie-Thérèse. Elle eut +le tort très-grave d'en éloigner sa fille, qui dès lors suivit sa +nature, alla aux jeunes dames, aux rieuses étourdies, aux petites +moqueuses, dont sa mère la blâma (trop tard). + +La vieille impératrice, qui, malgré elle et en tremblant, entrait dans +cette mauvaise action, le partage de la Pologne, aurait voulu que la +Dauphine lui ménageât la Du Barry. Mais cette fille, si familière, se +fût fait à l'instant amie et camarade. La Dauphine se serait brouillée +avec Mesdames, avec son mari même. Ce qui la rapprochait quelque peu +du Dauphin, c'était précisément la haine et le dégoût commun qu'ils +avaient de la Du Barry. + +Autre tort, de la mère. N'ayant plus son Choiseul, voyant branler +l'alliance française, elle eût voulu à tout prix une grossesse, un +enfant, qui raffermît ici l'influence autrichienne. Impatience +étrange, inconvenante. Elle en rougit parfois. Puis elle revient à la +charge, elle inquiète, tourmente sa fille. De là beaucoup de +bavardages, tout le monde au courant de ces secrets du lit. Les +courtisans moqueurs, et les femmes de chambre (Campan, etc.), ont fort +indécemment occupé l'histoire de cela, et aux dépens de Louis XVI, +excusant par sa négligence les échappées de la jeune étourdie. + +Le gouverneur la Vauguyon eut la première année un motif spécieux de +les tenir à part. C'étaient de vrais enfants encore, qui semblaient +faibles, lymphatiques. La petite grandit encore pendant deux ans. + +Le Dauphin, sans jamais tomber dans les excès de Louis XV, ni boire +beaucoup, mangeait à l'allemande, lourdement, gauchement, trop vite. +Il avait des indigestions. Elle des diarrhées, coliques, etc. +(_Arneth_, p. 10, 188, 227), souvent les yeux rouges et malades +(_Arn._, p. 337, et _Soul._, II, 65). En deux ans cependant elle +engraissa un peu; sa peau alors fut extrêmement belle; elle eut +l'éclat unique, la splendeur de la beauté rousse. La Du Barry en +plaisantait, et d'autres, pour en éloigner le Dauphin par l'idée du +défaut des rousses que Ferdinand imputait à la Caroline. Antoinette du +reste brunit. + +Leurs appartements à Versailles étaient fort séparés. Le Dauphin +chassait tous les jours, revenait fatigué, dormait (et même à la table +du Roi). Ce n'était pas le compte de Marie-Thérèse. Le nouveau +ministère lui était très-contraire. Il croyait (non sans cause) aux +espionnages de l'Autriche. Il n'envoyait plus même d'ambassadeur à +Vienne. Marie-Thérèse s'en mourait de chagrin, de peur, au partage de +la Pologne. La vieille y descend jusqu'à tromper sa fille même, dans +ses lettres intimes et secrètes. Le 4 mars, elle signe le Partage et +le pacte avec la Russie. Le 4 mai, elle écrit à sa fille qu'on la +calomnie en disant qu'elle s'allie avec la Russie (_Arneth_, p. 86). + +Quoique M. Arneth ne donne évidemment que des lettres choisies et +triées, ce qui reste est assez honteux. On y voit qu'elle fit de sa +fille l'instrument de sa politique. Elle gémit à chaque lettre de ne +pas la savoir enceinte. Elle n'ose écrire tout. Mais elle lui dit: +«Croyez Mercy (l'ambassadeur), faites ce qu'il dira.» Vermond sans nul +doute agissait, avec un Bezenval, un fat très-corrompu, que Choiseul +avait mis comme mentor près de la Dauphine. Stylée par ces honnêtes +gens, cette enfant de quinze ans joua un triste rôle. N'ayant nul goût +pour le Dauphin, plutôt un peu de répugnance, elle fit les avances et +elle obtint le lit commun. On le voit indirectement, mais clairement, +dans une lettre du 21 juin 1771: «Il a pris médecine, mais va bien, et +m'a bien promis qu'il ne sera pas si longtemps à revenir coucher.» +Cela gagné, tout fut gagné. Le jeune homme, honnête et touché de voir +la petite (très-fière) mettre la fierté sous ses pieds, sentit son +devoir, fut exact et assidu près d'elle. Le 18 décembre, elle espère +être enceinte. «M. le Dauphin se fortifie. Il est tous les jours plus +aimable, et _il ne manque à mon bonheur_ que d'être dans le cas de ma +soeur (enceinte); _je l'espère_ bientôt.» + +Les choses étaient précipitées. C'était le 18 décembre. Le partage de +la Pologne fut signé le 4 mars, nié encore en mai, avoué en juillet. La +mère eût donné toutes choses pour qu'elle fût grosse auparavant[14]. + + [Note 14: Elle eût fort bien pu l'être. Leurs rapports, + sans être complets, pouvaient être féconds; cela se voit + souvent. Les trop zélés apologistes de la Reine, pour + excuser ses fautes, voudraient nous faire accroire que + le Roi était froid pour elle ou impuissant. Baudeau nous + précise la chose (juin-juillet 74). Il avait seulement + ce qu'ont souvent les plus robustes chez qui les + attaches sont fortes. Nombre d'enfants (Mirabeau par + exemple) ont un petit obstacle analogue, au frein de la + langue; on le coupe pour la délier; souvent aussi cela + se délie de soi-même. Il n'en fallait faire tant de + bruit. Nous n'en parlerions pas si les gens de la Reine + (_Campan_, etc.) n'avaient adroitement trompé le public + là-dessus.] + +La Dauphine y avait le mérite de l'obéissance. Car tous ses goûts +l'éloignaient du Dauphin. Il était sérieux et s'appliquait, employait +sa forte mémoire. Menacé d'être roi, il eût voulu entrevoir les +affaires, être admis au Conseil. Il étudiait, en bonne fortune et à +l'insu de Louis XV, avec un officier instruit qui lui parlait de +guerre et d'administration. + +La Dauphine au contraire n'eut aucun goût d'études. Sa mère l'avait +fort négligée jusqu'à treize ans (1768), jusqu'à l'année où la mort de +la reine de France fit croire qu'on pourrait la faire reine. Elle +reçut alors tous les maîtres à la fois, mais n'apprit rien du tout. +Ses lettres, ses dessins, que l'on montrait, n'étaient pas d'elle. À +Versailles, elle était trop distraite ou trop vaniteuse pour refaire +son éducation. Vermond s'en désolait. Sa mère lui en écrit en vain. +«La lecture, lui dit-elle, vous est plus nécessaire qu'à une autre, +n'ayant aucun acquis, ni la musique, ni le dessein, ni la danse, +peinture et autres.» (6 janvier 1771, _Arneth_, p. 23.) + +Elle n'avait de goût que pour les comédies. Elle en jouait, y +remplissait des rôles, faisait Marton, Lisette. Elle riait de +l'étiquette, et s'en allait légère cavalcader avec le frère Artois, un +petit fou. Ils font des courses à ânes, elle tombe et donne à rire. +Elle-même, avec ses dames, rit du Roi, un peu du Dauphin. + +Elle était très-charmante, avec tout cela, point méchante, sensible +par moment. À l'_entrée_ dans Paris (juin 73), elle a un joli +mouvement de coeur pour ce bon peuple ému et tendre, pour son mari +aussi qui a très-bien parlé.--«Aux Tuileries, nous ne pouvions ni +avancer ni reculer. Au retour, nous sommes montés sur une terrasse +élevée. Je ne puis dire les transports d'affection qu'on nous a +témoignés. Nous avons salué le peuple avec la main. Rien de si +précieux que l'amitié du peuple; je l'ai senti et ne l'oublierai +jamais.» (_Arn._, 89.) + + * * * * * + +Mais le jour redouté du Dauphin est venu. On lui apprend que Louis XV +est mort, qu'il est roi. Il s'évanouit. + +Puis, revenant à lui, il s'écria:--«Oh! quel fardeau!... Et on ne m'a +rien appris!» (_Baudeau_) + +Le scrupuleux jeune homme était dans un état qu'on peut dire +admirable, décidé à marcher dans la droite voie, et contre son coeur +même. On le vit tout d'abord. Sa grande religion en ce monde, c'était +son père. Son unique affection, c'était la Reine. Or, ce père, le +Dauphin, avait protégé d'Aiguillon, et l'eût gardé certainement. La +Reine aimait Choiseul qui avait fait son mariage, brûlait de le faire +revenir, Louis XVI écarta Choiseul et d'Aiguillon. + +À l'ouverture première du secrétaire de Louis XV, il eut un coup au +coeur, vit à quel point l'Autriche l'enveloppait, combien il lui +faudrait se garder de la Reine. Rohan, ambassadeur à Vienne, tout +récemment, le 10 janvier, avait averti Louis XV qu'il était vendu jour +par jour. Mercy, l'ambassadeur d'Autriche, avait acheté un commis qui +lui révélait l'arrivée des dépêches et leur effet au ministère. Il +avait acheté à la cour un seigneur qui l'informait de tout. Le +ministre Kaunitz avait nos chiffres, avait copie de nos dépêches de +Versailles et des ambassades françaises dans toute l'Europe. Des +bureaux, à Liége, Bruxelles, Francfort et Ratisbonne, interceptaient +nos lettres, les lisaient au passage (_Georgel_, I, 269-304). L'homme +à qui on devait l'importante révélation fut noyé, et bientôt trouvé +dans le Danube, exposé avec un billet pour dire qu'il se noyait +lui-même (_Boutaric_, II, 378; _Flossan_, VII, 119). + +Tout cela était clair. Le premier soin de Louis XVI, ce fut de cacher +les papiers relatifs à l'Autriche dans un lieu où la reine n'allait +point, la pièce des enclumes où furtivement il forgeait, près des +combles. Seul, libre encore, il écrivit en Suède, il appela de là +Vergennes, ennemi de Choiseul, et qui pouvait l'aider à lui fermer la +porte solidement. + +Autre effort, et très-beau. Lui, dévot, ami du clergé et élevé par un +Jésuite, il voulait faire ministre l'homme qui devait le moins lui +plaire, Machault, la bête noire du clergé. Mais probité incontestée. +Le père même de Louis XVI en convenait dans ses papiers. + +Madame Adélaïde vint cette fois encore au secours du clergé. Elle dit +que rappeler Machault, cet homme haï, c'était revenir aux disputes. +Que ne nommait-on Maurepas, si aimable, et aimé du père de Louis XVI? +Elle prit la lettre tout écrite, changea un peu l'adresse, et de +_Machault_ fit _Maurepas_. + +Maurepas, si léger, avait pourtant deux vrais mérites. Il avait de +l'esprit, il était anti-autrichien. Le Roi le logea près de lui pour +avoir à toute heure son soutien, son autorité, avec celle de ses +tantes, pour se garder un peu de sa faiblesse conjugale. Entre +Maurepas et Vergennes, ses deux gardes du corps, il craignit moins, +accorda à la Reine de voir et recevoir Choiseul. + +On crut que celui-ci revenait au pouvoir. Et nos Autrichiens +exultaient. Leur déroute n'en fut que mieux marquée. Le Roi reçut +Choiseul, et ne lui dit qu'un mot: «Qu'il était bien changé, devenu +gras et chauve.» Puis lui tourna le dos. Choiseul désarçonné retombe +pour jamais dans l'exil (13 juin 74). + +L'Autriche eût moins perdu en perdant dix batailles. Tout son espoir +était le retour de Choiseul. Joseph II et Kaunitz, dans leurs vastes +projets de Turquie, d'Allemagne, partaient de cette idée qu'Antoinette +leur tenait la France pour s'en servir à volonté. Marie-Thérèse, à +chaque lettre, lui demande toujours d'être bonne Autrichienne, lui dit +expressément (_Arn._, 119, 124 et passim): «Mêlez-vous des +affaires... Devenez le conseil du Roi... Faites de Mercy votre +ministre.» En toute chose qui ne s'écrit pas, on la menait par Mercy, +Vermond, Bezenval, par les Choiseul et la Grammont. + +Tout acte indépendant de la France leur semblait révolte. On le vit en +78, quand le Roi refusa de faire la guerre pour Joseph II; Kaunitz, si +réservé, rougit et pâlit de fureur (_Flassan_, VII). On le vit en 74; +la Grammont indignée courait Paris, disant que l'on saurait bien +mettre le Roi à la raison (_Soul._, II, 256). + +Rohan, le 29 mai, avait pris congé de Marie-Thérèse (_Arn._, 116), +mais il resta à Vienne un mois pour observer encore. Il recueillit des +preuves d'autant plus accablantes de la perfidie de l'Autriche, +qu'elles concordaient à merveille avec tout ce que Broglie, dans ses +lettres secrètes, avait dit au feu Roi (V. _Boutaric_). Louis XVI +allait voir qu'il était épié, vendu, ainsi que Louis XV. Il était +défiant. Comment le changer à l'instant, obtenir qu'il s'aveugle, se +crève les deux yeux, je veux dire qu'il écarte à la fois et Broglie et +Rohan? + +Marie-Thérèse était épouvantée, et encore plus l'ambassadeur-mouchard, +Mercy, qui sur sa face voyait arriver le soufflet. Leur unique +ressource était la Reine, bien jeune, il est vrai, bien légère, peu +corrompue encore, pour ruser et tromper longtemps. La mère la flatta +fort, l'appela son _amie_ (_Arn._, 122). Mercy, Vermond, lui dirent +sans nul doute qu'en servant l'Autriche, elle servait la France, le +Roi, la paix du monde. Elle était orgueilleuse, et on la prit par là +pour lui faire soutenir un mois ou deux le rôle le plus honteux pour +une femme, d'obséder, d'enivrer de caresses menteuses un mari qui lui +répugnait. + +D'abord elle assura qu'après la mort presque subite du feu Roi, elle +ne serait jamais tranquille si Louis XVI n'était inoculé. Elle ferma +sa porte, s'enferma avec lui, l'enveloppant de soins et de tendresse. +Cela le toucha fort, et lui fit faire une chose sotte de confiance +illimitée. Il supprima l'agence secrète de Louis XV, donna l'ordre de +brûler cette précieuse correspondance, et les papiers de Broglie, +terribles pour l'Autriche (_Bout._, II, 410; 6 juin). Ordre inexécuté. +Du moins, il tint Broglie éloigné, se boucha les oreilles et ne voulut +jamais l'entendre. + +Mais le plus fort restait à faire. Rohan venait, voulait être entendu, +et nul prétexte pour l'exclure. Le Roi était guéri, sauf des boutons +secs au visage (_Arn._, 122). Moment fort décisif où la Reine dut +emporter tout. C'était juin; il avait vingt ans. L'explosion des sens +(tardive chez l'Allemand, comme il était) n'éclatait que plus +violente, et l'aveugle désir d'un bonheur jusque-là incomplet, +ajourné. + +Au 28 pourtant rien encore[15]. Paris jasait de chirurgie, d'obstacle, +etc., sachant, notant tout jour par jour. Mais il fallait auparavant +que la Reine écrasât Rohan. Cela eut lieu à l'entrée de juillet. Elle +tenait le Roi si ivre, si aveugle, que, bien loin de rien craindre, +elle voulut qu'il reçut Rohan, l'assommât en personne. Celui-ci qui +venait de rendre un tel service, qui apportait ses preuves, n'eut +qu'un regard, celui du sanglier, un grondement farouche qui le fit +fuir. Telle est la bête en l'homme! + + [Note 15: Les dates ici sont tout. On peut les établir + non-seulement par George (I, 302), par Soulavie (III, + 179), mais surtout par Baudeau, fort désintéressé, fort + instruit, et intime ami d'un ministre qui put lui dire + tout (Baudeau, _Revue rétrosp._, III, 272, etc.).] + +Et telle la victoire d'Ève. L'impossible devint aisé (_Baudeau_, 14 +juillet 1774). Ingrat pour Broglie, et ingrat pour Rohan, il fit +encore un pas du côté de l'Autriche; il envoya à Vienne Breteuil que +demandait la Reine, et que voulait Marie-Thérèse. Il renonça à rien +voir ni savoir. + +La Reine avait partie gagnée. Elle ne jouit pas modestement de sa +victoire. D'une part, espiègle, impertinente, elle insultait les +ennemis de l'Autriche, tirait la langue à d'Aiguillon. D'autre part, +sans souci des chagrins qu'en eut son mari, elle courait sans lui de +nuit, de jour, disant qu'à Vienne on était libre ainsi. Louis XVI en +grondait (_Bandeau_); sa mère s'en plaint en vain à chaque lettre +(_Arneth_). + +Elle portait la tête haute, surexhaussée de plumes et de panaches, +d'aigrettes qui menaçaient le ciel. Cette mode (odieuse à sa mère, à +Mesdames) allait bien, il est vrai, à sa beauté hautaine. On a +finement remarqué (_Geoffroy_) que les portraits charmants de madame +Lebrun l'ont trop féminisée. Le front bombé, les yeux saillants, le +nez plus qu'aquilin, et presque recourbé, eussent fait un ensemble +sévère sans l'adoucissement d'un léger embonpoint et d'une +incomparable peau. La lèvre inférieure faisait lippe et semblait +sensuelle. Les sourcils, très-fournis, marquaient l'énergie du +tempérament. Sa belle chevelure le disait mieux encore par ces tons +roux et chauds qui n'ont rien de commun avec les blondes +languissantes. + +Elle était colorée plus que ne le sont les grandes dames. N'aimant +guère que la viande (_Arn._, 80, 88), elle était fort sanguine, avait +aussi beaucoup d'humeurs et certaines crises bilieuses (_Id._, 188). +Elle n'était ni gaie, ni sereine, mais toujours émue, véhémente. Par +moments très-sensible et bonne: «Si touchante! écrivait sa mère +(_Arn._, 53), on ne peut pas lui résister.» Mais elle était aussi +emportée par instants, colère au moindre obstacle, et alors aveuglée, +sans respect d'elle-même. Montbarrey en raconte une scène terrible, si +bruyante, qu'un orage qui éclatait alors, passa inaperçu: on +n'entendait pas Dieu tonner. + +Déjà on avait fait contre elle un très-cruel pamphlet (_Aurore_), où +on lui prêtait des amants. En avait-elle avant l'avénement? quelque +goût passager, quelque léger caprice? La chose est incertaine. Mais +elle avait une passion très-vive, pour un très-digne objet, bon autant +que charmant, madame de Lamballe. Cette jeune princesse de Savoie, +Italienne de naissance et de mère allemande, était un ange de douceur. +Elle avait de tout petits traits, une tête d'enfant, gentille (comme +on voit au portrait de Versailles, malgré la coiffure ridicule). Plus +âgée que la reine, elle semblait plus jeune, comme une mignonne petite +soeur. Mariée un moment, et très-mal, elle s'était vouée à son +beau-père, Penthièvre, venait peu à la cour, vivait seule avec lui +dans les bois de Vernon. C'était toute une idylle. La reine, chaque +hiver, l'avait vue, et pourtant ce ne fut qu'aux courses de traîneaux +(janvier 74) qu'elle fut prise au coeur. Elle la vit glisser, passer +comme un éclair. «C'était le printemps dans l'hermine.» De là un vif +caprice, une ardeur de tendresse, excessive, éphémère, fatale à la +douce personne, faible créature sans défense, née pour se donner trop, +pour aimer et mourir. + + + + +CHAPITRE XIII. + +MINISTÈRE DE TURGOT. + +1774-1776. + + +Ce matin, à cinq heures, dans la nuit noire encore (de ce 1er +novembre), d'autant plus éveillée, une voix intérieure m'avertit et me +dit: «Qui est digne aujourd'hui de parler de Turgot?» + +Le caractère unique de ce grand stoïcien,--absolu de vertu, de force +et de lumière,--n'offre qu'un seul défaut: une ardeur sans mesure et +qu'on trouvait sauvage, dans l'amour du pays, l'amour du genre humain. + +Il se précipitait. En dix-huit mois, il fit l'oeuvre des siècles, cent +ordonnances, dont les considérants sont autant de traités forts, +lumineux, profonds. Et la plupart étaient des victoires remportées sur +la contradiction, après de grands débats dans le Conseil. Ce qui reste +de ces débats montre sa vigueur âpre et son acharnement au bien. + +Malesherbes lui-même, son collègue, étonné: «Vous vous imaginez, +disait-il, avoir l'amour du bien public. Vous en avez la rage. Il faut +être enragé pour forcer à la fois la main au roi, à Maurepas, à la +cour et au Parlement.»--Turgot répondait gravement: «Je vivrai peu...» + +Il devait mourir jeune. Mais, de plus, il sentait que le pouvoir +allait lui échapper. Il était déplacé à Versailles, et son ministère y +était une anomalie, un hasard, une erreur évidemment de Maurepas. Le +plus léger des hommes avait choisi le plus austère. Il avait appelé +l'esprit même du siècle et la Révolution près de ce jeune roi, dont le +seul idéal, si différent, était son père, ou son aïeul, le duc de +Bourgogne; il voulait adoucir, mais sauver les abus. + +On a beaucoup parlé de Turgot, et fort mal. On ne le comprend pas, si +on ne le replace _en ce temps_, dans ces circonstances. Le temps, le +temps, c'est tout. Laissez là vos systèmes. Seraient-ils bons en eux, +ils sont absurdes ici. Ce n'est pas d'un pays quelconque qu'il s'agit: +c'est de la France d'alors, opposée sous tant de rapports à la France +que vous voyez. + +Partez d'un point d'abord très-sûr, c'est que la terre ne voulait plus +produire, _c'est qu'on semait le moins possible_. La grosse affaire du +temps était de réveiller la culture endormie, de faire qu'on voulût +travailler, labourer, semer, vivre encore. Songez bien que le sol +pesait à ses propriétaires; la terre leur était odieuse. On la donnait +presque pour rien. Déjà _un quart du sol de France était aux mains des +laboureurs_ (_Letrosne_). Circonstance heureuse, ce semble, pour la +production. Eh bien, on ne produisait pas. + +S'occuper d'industrie, avant l'agriculture, faire des habits de soie +pour qui n'avait rien sous la dent, c'était la plus sotte sottise. +C'était bâtir en l'air, comme font ces tableaux de la Chine, où vous +voyez là-haut des palais, des kiosques, rien en bas, point de sol +dessous. + +Il est plaisant de voir le banquier Necker, couché sur ses écus, +injurier le propriétaire, «lion dévorant,» etc. Il était trop aisé de +le décourager. Le difficile était de faire tout au contraire qu'il se +reprît à la propriété, à l'aimer, à la cultiver, à la faire +travailler, produire. + +L'école Économique fut le vrai salut de la France. Elle fit un +vigoureux appel à la terre, à la liberté de vendre les produits de la +terre. Elle hâta le grand mouvement qui mettait cette terre (à vil +prix) aux mains mêmes qui la travaillaient. Ses exagérations furent +très-utiles. Nulle autre théorie n'eût répondu aux besoins du moment, +de cette France encore agricole, où la manufacture était fort +secondaire, et où il fallait à tout prix défricher, augmenter la +culture du seul aliment de la population d'alors. + +Assez sur les Économistes. Quant à Turgot lui-même, on lui a imputé +tout ce qui lui venait de l'École. Je vois tout au contraire que, dans +son intendance du Limousin, et surtout dans son Ministère, il s'en +affranchit fort souvent, consulta les faits seuls, prit dans +l'occasion telles mesures que les Économistes n'auraient approuvées +nullement. + +Quant à sa politique proprement dite, qui la sait? Qui osera dire ce +qu'il eût fait, s'il eût duré? Son ministère de dix-huit mois ne fut +évidemment qu'une préface. On le voit bien par la réserve qu'il garde +sur tels points, le clergé, par exemple, qu'il ajournait expressément. + +Turgot, comme cadet, avait, bon gré mal gré, d'abord été d'Église. À +vingt-cinq ans, il dit qu'il ne pouvait garder ce masque, et le jeta. +Il resta solitaire, et dans sa vie on ne peut découvrir aucun rapport +d'amour. Sa timidité et la goutte (mal cruel de famille) aidèrent à +cette pureté; mais ce qui y fit plus, ce fut la vie terrible d'études +en tous les sens qu'il entreprit, voulant conquérir le savoir humain, +mais bien plus, le savoir pratique, l'action et l'administration. +Toute science, toute langue, toute littérature, toute affaire, +l'intéressaient. Je le vois à vingt ans faire un livre admirable sur +_la monnaie et le crédit_, plus tard traduire Homère, Klopstock et +Ossian, observer une comète, écrire à Buffon la critique de sa Théorie +de la terre, formuler le premier la perfectibilité humaine. + +Il passa par le Parlement pour arriver à l'Intendance. On lui donna +Limoges, le plus pauvre pays. Qu'était un Intendant? Ou plutôt que +n'était-il pas? C'était un roi, ou à peu près. Quelqu'un a très-bien +dit que, depuis Richelieu, notre gouvernement était celui de trente +tyrans. Turgot le fut dans un sens admirable. Son labeur, sa rigidité, +imposèrent tellement aux ministres qu'il obtint carte blanche et fit +ce qu'il voulait. En treize ans, il changea le Limousin de fond en +comble. Les grandes entreprises qui semblent regarder le seul pouvoir +central, de son chef il les veut. Le cadastre, l'égale répartition des +tailles, la réforme de la milice, la création des écoles, on lui +passe tout. Il fait cent soixante lieues de routes. Mais c'est surtout +dans les disettes que l'on connut son énergie, son indépendance +d'esprit, même à l'égard de son École. + +L'abbé Véri, un de ses camarades, homme d'affaires, de coup d'oeil +juste et fin, sentit là le génie, la force, et fort habilement le fit +accepter de Maurepas, de sa femme, leur montrant bien surtout que +c'était un sauvage, un homme gauche, impropre à la cour, qui ne +pouvait porter ombrage, un travailleur terrible, mais ne visant à +rien, si bien qu'une fois en Limousin il n'avait pas voulu des grandes +intendances, de Rouen, de Lyon même; qu'enfin, il était seul, sans +appui, et que Maurepas le renverrait quand il voudrait. + +La mémorable scène entre Turgot et Louis XVI est bien connue (_Véri_, +_Lespinasse_). Le jeune Roi lui pressa les mains, lui dit qu'il +entrerait dans toutes ses vues, promit qu'il aurait du courage. Tous +deux furent très-émus. Turgot, en sortant, écrivit la belle lettre où +il dit tout l'esprit de son ministère: Ni surcharge d'impôt, ni +banqueroute, ni emprunt; _la seule économie_ et _la production_ +augmentée. Il pressent les obstacles, prédit presque son sort. + +Dans la réalité, il n'avait qu'un moment, cette première jeunesse du +Roi dans ses vingt ans. Soulevée au-dessus de sa lourde nature par un +élan sanguin de coeur, de sensibilité, dès vingt-cinq ou trente ans, +Louis XVI devait retomber. Turgot, en trois années, voulut faire sa +révolution. + +Il y avait en France un misérable prisonnier, le blé, qu'on forçait +de pourrir au lieu même où il était né. Chaque pays tenait son blé +captif. Les greniers de la Beauce pouvaient crever de grains; on ne +les ouvrait pas aux voisins affamés. Chaque province, séparée des +autres, était comme un sépulcre pour la culture découragée. Le vin, +étant de même enfermé, à vil prix, au-dessous des frais de culture, on +avait intérêt à arracher la vigne. On criait là-dessus depuis cent +ans. Récemment on avait tenté d'abattre ces barrières. Mais le peuple +ignorant des localités y tenait. Plus la production semblait faible, +plus le peuple avait peur de voir partir son blé. Ces paniques +faisaient des émeutes. Pour relever l'agriculture par la circulation +des grains, leur libre vente, il fallait un gouvernement fort, hardi. + +Turgot, entrant au ministère, se mettant à sa table, à l'instant +prépare et écrit l'admirable ordonnance de septembre, noble, claire, +éloquente. C'est la Marseillaise du blé. Donnée précisément la veille +des semailles, elle disait à peu près: «Semez, vous êtes sûr de +vendre. Désormais vous vendrez partout.» Mot magique, dont la terre +frémit. La charrue prit l'essor, et les boeufs semblaient réveillés. + +C'est là-dessus qu'avait compté Turgot, et plus encore que sur +l'économie. Si la culture doublait d'activité, si le blé, si le vin, +roulant d'un bout à l'autre du royaume, récompensaient leurs +producteurs, la richesse allait croître énormément. L'État était +sauvé. + +Ce n'était pas tout dans son plan. À la seconde année, Turgot +déchaînait l'industrie, qui, libre tout à coup, allait décupler +d'énergie, de volonté, d'effort. L'ouvrier fainéant, languissant chez +un maître, allait, devenant maître, travailler nuit et jour. Heureux +dans ce travail d'avoir à lui son métier, son foyer, bientôt une +famille. Il n'enchérirait pas à plaisir, donnerait à bon marché tant +de choses nécessaires à tous. + +À la troisième année, Turgot devait fonder l'instruction. Dans les +cent arrêts du Conseil qu'il fit en dix-huit mois, lui-même il donne +un admirable et souverain enseignement sur nombre de matières +économiques et sociales. Il comprend toutefois que l'on doit s'élever +soi-même, que l'on ne s'instruit bien que par son propre effort, +surtout par l'examen et la discussion de ses intérêts. Il aurait +assemblé, par communes, les propriétaires et les eût fait délibérer. + +Donc, _Culture affranchie_ (1775), _Industrie affranchie_ (1776), et +_Raison affranchie_ (1777).--Voilà tout le plan de Turgot. + +«Tout cela trop hâté?»--Oui, mais il le fallait. Il sentait sous ses +pieds des rats qui lui creusaient le sol pour le faire bientôt +enfoncer. Nous devons le donner, le plan de ces mineurs, leur marche +souterraine, qui ne fut nullement fortuite. Ils marchèrent fort et +droit. Leur objet capital (pour la plupart du moins) est visible et +très-simple. C'est le retour de M. de Choiseul, triomphe de la cour et +de l'alliance autrichienne. + +Le parti de Choiseul avait besoin d'abord qu'on rappelât le Parlement. +Ce corps avait marché si longtemps avec lui; il ne pouvait manquer de +l'aider, d'entraver la marche de Turgot. La Reine agit. La sensibilité +du Roi fut mise en jeu. Étant venu un jour à Paris, et, le trouvant +froid, la foule étant muette, il s'attrista, s'examina, rentra dans sa +conscience. Il y trouva que le Parlement avait des titres après tout, +aussi bien que la royauté, que Louis XV, en y touchant, avait fait une +chose dangereuse, révolutionnaire. Le rétablir, c'était réparer une +brèche que le Roi même avait faite dans l'édifice monarchique. Turgot +en vain lutta et réclama. Maurepas, qui ne voulait que plaire, céda. +Le Parlement rentra (novembre 1774), hautain, tel qu'il était parti, +hargneux, et résistant aux réformes les plus utiles. + +Première défaite pour Turgot. L'hiver se fit la ligue générale de ses +ennemis. Il avait commencé par frapper la finance, en supprimant le +_Banquier de la cour_, ne voulant plus d'avances ni d'anticipations. +Il avait cassé les baux récents faits par Terray à des prix usuraires. +Il avait refusé le présent ordinaire des fermiers généraux. Enfin, +l'affreux tyran avait pensé qu'à l'avenir, la cour, les seigneurs, les +grandes dames, ne seraient plus _croupiers_, _croupières_ +(pensionnaires) des fermiers généraux. La capitation des princes, +ducs, etc., pour la première fois fut levée, leurs carrosses visités, +comme tous, par l'octroi aux portes des villes. + +Contre un pareil ministre, la route était toute tracée: 1º rappel du +Parlement; 2º attaque violente sur le point où Turgot était plus +vulnérable, _la liberté des grains_, la cherté du blé qui viendrait au +printemps. + +L'année était pourtant médiocre et non pas mauvaise. La misère était +grande; on peut le croire après Louis XV et Terray. Turgot avait +ouvert des ateliers de charité. Il n'y avait de disette nulle part. À +Dijon, des troubles éclatent contre un magistrat accusé d'être du +_Pacte de famine_. Mouvement populaire qu'on imita ici assez +habilement. Des agents (que Turgot crut ceux du prince de Conti) +ameutèrent des masses crédules, les poussèrent au pillage. Ils +criaient la famine, et ils crevaient les sacs, ils jetaient les blés à +la Seine. + +On laissa ces bandits courir les champs, aller même à Versailles. +L'armée de dix mille hommes qui y était toujours, qu'on nommait la +Maison du Roi, ne bougea pas, et, au contraire, c'est de là que partit +l'ordre honteux de céder. Certain capitaine des gardes, au nom du Roi +qui avait fait la faute de paraître au balcon, ordonne aux boulangers +de baisser le prix du pain. + +On travaillait le Roi de très-près. Un certain Pezay, qu'il avait +consulté souvent étant Dauphin, poussait auprès de lui le banquier +génevois Necker, l'adversaire de Turgot. Necker, dans un livre +ridicule, à l'usage «des âmes sensibles,» avait ressassé et gâté le +joli petit livre de Galiani contre la secte Économique. Devant +l'émeute, il aurait dû ajourner la publication. Par une très-coupable +imprudence, il publia son livre justement ce jour même. + +La fameuse police de Paris, tant admirée, qui sait tout comme Dieu, ne +voulut rien savoir, ne bougea, laissa la bande entrer, piller les +boulangers. La Justice se conduit tout aussi bien. Le Parlement +encourage l'émeute dans une supplique hypocrite, il prie le Roi +d'avoir pitié du peuple, _de faire baisser le prix du pain_. + +Restait de faire pendre Turgot, qui avait fait le mal _en livrant_, +disait-on, _nos blés à l'étranger_. Mensonge, odieux mensonge! Loin +d'exporter, Turgot avait encouragé par des primes l'importation, +appelé les blés étrangers. Necker, dans son fatras, avait le tort de +répondre toujours au principe de l'exportation, et de réfuter +pesamment ce que Turgot n'avait pas dit. + +Celui-ci avait contre lui tout le monde, le Roi même, qui avait les +larmes aux yeux. On vit alors la force de la foi. On vit ce que +pouvait la colère d'un homme de bien. Il accourt à Versailles, change +tout, se fait autoriser à donner des ordres à la troupe. On prend, on +pend deux des pillards. Et on rejoint la bande à Sèvres. Leurs chefs, +qui allaient être pris, tinrent ferme et furent tués. On trouva parmi +eux des officiers, vieux reîtres à vendre, qui dans la sale affaire +étaient agents provocateurs. + +Cependant le Roi pleure. Il disait à Turgot: «N'avons-nous rien à nous +reprocher?» Sous _l'Henri IV_ du Pont-Neuf, on avait mis: +_Resurrexit_, et ce mot, dans l'émeute, avait été biffé. Cela +bouleversa Louis XVI. Il alla se cacher, sanglotant, dans ses +cabinets. + +On espérait beaucoup de ce pleureur, en l'enlevant à Reims, loin de +ses précepteurs, pour la cérémonie du sacre. Là l'élève de Turgot +retombait en plein Moyen âge. Et pis: on ôta même de l'ancien +formulaire le seul point qu'on eût dû garder, le moment où le prêtre +interroge le peuple, lui demande _s'il voudrait ce roi_. Mais on +maintient (malgré Turgot) l'exécrable serment _d'exterminer les +hérétiques_. Le Roi n'osa le refuser, barbouilla seulement des paroles +inintelligibles. À Reims et sur la route, les cris: Vive le Roi! +l'avaient fort attendri, les cérémonies ému. Le voyant à l'état où +tout chrétien pardonne, la Reine osa lui dire qu'elle voudrait bien +revoir Choiseul. «J'ai si bien fait, dit-elle, que _le pauvre homme_ +m'a arrangé lui-même l'heure commode où je pouvais le voir.» (_Arn._, +152.) + +La cabale de cour tirait de là l'espoir de glisser au Conseil un homme +à elle. Turgot y met bon ordre. Il fit tout au contraire nommer celui +qu'on attendait le moins après le sacre, l'homme le moins aimé du +Clergé, Malesherbes, l'ami et protecteur des philosophes. Chose +imprévue: le Roi, que l'on croyait dévot, nomma volontiers +Malesherbes, et le chargea avec Turgot de répondre aux plaintes du +Clergé qui demandait la mort pour les auteurs impies. + +Turgot avait dit franchement que, si dans ses réformes il touchait la +noblesse, non le Clergé encore, c'était «parce qu'il ne faut pas se +faire deux querelles à la fois.» Personne ne doutait qu'il ne reprît +bientôt les projets de Machault. Le Clergé menacé s'unit à ses ennemis +mêmes, seconda de son mieux les Choiseul et le Parlement. + +Donc le cercle se ferme autour de lui. Tous sont toréadors, et il est +le taureau. Rien de plus grand que ce spectacle. Dans le mémorable +duel qu'il eut avec le garde des sceaux Miromesnil, on sent à +l'attitude de celui-ci qu'il a un monde derrière lui. Turgot, tout au +contraire, est seul, mais qu'il est fortement armé! non d'idées +seulement, de raison, de logique, mais de faits, mais de chiffres. On +voit combien ce prétendu rêveur possède le détail infini, le positif +des intérêts du temps. + +On a dit, répété, que Turgot, aveugle sectaire de son école +Économique, ne pensait qu'à la terre et à l'agriculture. Mais tous ses +ennemis, Miromesnil dans ce débat, Monsieur dans ses pamphlets, le +Parlement dans ses remontrances, lui font précisément le reproche +contraire. Ils l'accusent _d'écraser le propriétaire_, l'agriculteur, +de favoriser tellement l'industrie qu'on désertera les campagnes (_Éd. +Daire_, 328, 335). Grief fort spécieux. L'industrie étant libre, +beaucoup d'hommes en effet délaissèrent les champs pour les villes. + +Ce fameux défenseur des libertés publiques, le Parlement, voudrait +laisser sur les campagnes la charge des corvées, blâme Turgot d'y +suppléer par un impôt que tous payeront également, les privilégiés +même. Il voudrait maintenir pour l'ouvrier des villes sa triste +servitude sous les Corporations, l'apprentissage interminable et les +frais écrasants qui rendent le métier inaccessible au pauvre, n'y +laissent arriver que les enfants des maîtres, héritiers endormis des +routines éternelles. Turgot, dans son beau préambule, pose avec +grandeur le principe: «Dieu a fait du _droit de travailler_ la +propriété de tout homme. C'est la première, la plus sacrée de toutes.» +(_Éd. D._, II, 302.) + +Les aigres résistances du Parlement trouvaient appui dans les gros +marchands de Paris, les six corps de métiers. La fière boutique +héréditaire fut furieuse, autant que Versailles. Turgot eut contre lui +les seigneurs et les épiciers. + +Contraste curieux. L'étranger admirait. En France, tout paraissait +hostile. Marie-Thérèse elle-même est frappée de la grandeur des +résultats. La Hollande rend à Turgot un hommage significatif. Elle +montre sa confiance, offre ses capitaux à un faible intérêt. Ce sage +peuple, voyant en dix-huit mois l'ordre si merveilleusement revenu, +sent bien que, pour la première fois, c'est un homme qui conduit la +France. + +«Le Roi apparemment doit être bien joyeux?» Au contraire, de plus en +plus sombre. Il avait dit à son avénement: «Je voudrais être aimé!» Et +il ne voit que mécontents. «M. Turgot, dit-il, ne se fait aimer de +personne.» + +Ce ministère tout entier déplaisait. En guérissant les plaies, il les +avait montrées. Malesherbes lui-même, visitant les prisons, avait +manifesté l'horreur du vieux régime de la Grâce. Il avait obtenu du +Roi de ne plus signer de lettres de cachet. La faveur d'enfermer un +mari incommode, un fils embarrassant, un héritier qu'on voulait +écarter, ces douceurs obtenues si aisément sous la Vrillière, elles +furent désormais refusées. Le père de Mirabeau ne put continuer de +poursuivre, enfermer son fils. + +Encore plus odieux fut le ministre de la guerre, Saint-Germain, vieux +soldat farouche, qui eût voulu établir dans l'armée la dure discipline +prussienne, qui supprimait les priviléges et les troupes privilégiées. +Il avait fait une charge terrible sur la Maison du Roi, commencé à +sabrer ces fainéants dorés. Les cris furent si perçants, le Roi si +ébranlé, qu'on resta à moitié chemin. + +Turgot ne réussit pas mieux pour la Maison civile, la valetaille qui +dévorait Versailles. On imagine à peine ce que c'était alors que cette +ruche énorme, grouillante, dans ses recoins obscurs, cabinets, +entresols, trous noirs, soupentes fétides. Les corridors en outre, les +escaliers tout pleins de petites boutiques, marchands fripons et +marchands équivoques. Le fouet n'était pas trop pour chasser les +marchands du temple, épurer l'antre immonde. Mais quelle tempête au +premier coup! Le Roi en devint sourd, ne put plus entendre Turgot. + +Son combat intérieur, obscur, mais violent, était contre la Reine, la +faiblesse, l'embarras du Roi, obligé de payer sa femme, comme il eût +fait d'une maîtresse. La Reine avait quatre millions par an. Mais elle +voulut renouveler la charge très-coûteuse de Surintendante. Aimant +déjà moins sa Lamballe, elle voulait l'étouffer d'honneurs. Elle +voulait aussi écarter, marier le petit Luxembourg qui d'abord avait +plu, mais alors ennuyait. On demandait pour lui une dot légère de +40,000 livres de rentes. L'homme du jour (1775) était l'agréable +Lauzun, pour qui elle voulait se faire venir d'Autriche une belle +garde hongroise, de grand faste, de grande dépense. Lauzun n'était pas +seul. Il avait un rival qui commençait à poindre, la délicieuse +Polignac, si charmante et si pauvre, qu'il fallait enrichir. + +La férocité de Turgot ne parut jamais mieux que dans l'affaire de +Luxembourg. Au premier mot que l'on dit pour que l'État dotât le petit +favori, il éclata d'indignation. On s'adressa à Malesherbes, qui, +sentant l'affaire grave, ne voulant pas avec la Reine engager un +combat à mort, fit signer au roi cette grâce sous la forme d'_acquit +au comptant_, cette forme dont Louis XV abusa tant, et que le nouveau +roi promettait de n'employer plus. Turgot fut furieux et s'emporta +contre Malesherbes. + +Les gazettes étrangères disaient: «Luxembourg a vaincu Turgot.» La +chose retentit. La reine s'excusa près de Marie-Thérèse et s'en lava +les mains, prétendant n'y être pour rien. Mais personne ne le pensait. +De même que sa soeur Caroline de Naples avait chassé le vieux ministre +dirigeant, l'illustre Tanucci, on crut que Marie-Antoinette ferait +bientôt chasser Turgot. Le Parlement le sentit mûr, près de tomber, +l'attaqua sans ménagement. On censura une brochure (de Voltaire) qui +le défendait. On condamna, on fit brûler par le bourreau, un livre +modéré, très-sage, d'un commis de Turgot (mars 1776). Coup violent. Il +voyait bien sa chute, et regrettait de succomber avant d'avoir pu +essayer la troisième partie de sa révolution, _son plan d'instruction_ +et de municipalisation. Dans les dangers qu'il prévoyait, il +frémissait de laisser ce peuple orphelin qui irait, ignorant, barbare, +à sa grande crise, sans nulle préparation. Dans une lettre éloquente, +il dit au roi tout ce qu'il voit venir, lui montre la voie où il +s'engage, cette voie où un roi n'a plus que l'option d'être ou un +Charles IX, ou un Charles Ier, le choix de la mort ou du crime. + +Quel que fût son chagrin de quitter le pouvoir quand il était si +nécessaire, de quitter Louis XVI que très-réellement il aimait, il +resta immuable, inflexible, sur une question: «Point de guerre! Le +premier coup de canon serait pour nous la banqueroute.» Pour en être +plus sûr, il eût supprimé la milice, eût réduit les soldats à ce que +peut fournir l'engagement volontaire. Ce plan qu'il porta au Conseil +n'y eut pour lui exactement personne. Pour la première fois il fut +seul. + +Turgot ne voulait pas comprendre aux brusqueries du maître, qu'on +désirait qu'il s'en allât. Une machine très-grossière avait aigri, +troublé le roi. On forgea de prétendues lettres où Turgot (un homme si +grave) plaisantait de la reine qui ne se gênait plus, mettait sa +vanité à se montrer partout avec l'homme à la mode, jusqu'à lui +demander la plume qu'il avait portée, jusqu'à lui prendre son cheval, +asseoir là la reine de France!--Goût pourtant éphémère, goût du bruit, +du scandale. Un autre plus profond, durable, avait pris le coeur. + +Si l'on en croit les parents de Turgot, en mai 1776, _une personne_ de +la cour présente au Trésor un bon signé du roi, un de ces acquits au +comptant que le roi avait tant promis à Turgot de ne plus signer. Bon +énorme! un demi-million! + +Turgot ne veut payer, court au roi. «On m'a surpris,» dit celui-ci +embarrassé. «Sire, que faire?»--«Ne payez pas.» + +Turgot ne paya point, et trois jours après fut destitué (_Bailly_, II, +214). + +Quelle personne autre que la reine demanda ce don monstrueux? Quelle +fut assez puissante pour punir ainsi le refus? pour faire que si +honteusement le roi démentît sa parole, oubliât tous ses sentiments +(réels, sincères) d'économie? Il y fallut une force majeure, la +passion (contestée à tort) qu'il avait pour la reine, sa triste +dépendance de celle qu'il fallait acheter. + +Pour avoir un prétexte, elle acquit un bijou, des diamants, qui furent +loin de coûter un demi-million. Elle était au plus fort de son goût +pour la Polignac, dans les premiers transports, faut-il dire d'amitié? +Elle tremblait de la perdre. Et la petite femme, stylée par de bas +intrigants, avait très-doucement annoncé à la reine qu'elle aurait la +douleur de s'en aller, _étant trop pauvre_, et ne pouvant vivre à +Versailles (_Campan_). La reine épouvantée chercha de l'argent à tout +prix. + +Marie-Thérèse, dans une lettre, reproche amèrement _ces diamants_ à sa +fille (_Arn._, 187). Puis, dans une autre lettre, elle semble savoir +qu'il s'agit d'autre chose encore, dit ce mot singulier: «En se parant +ainsi, on _s'avilit_.» (_Arn._, 192, 1er octobre 1776.) + +Malesherbes et Turgot s'en vont le même jour (_Arn._, 172). +Saint-Germain, arrêté dans sa réforme militaire, reçoit un +surveillant, meurt bientôt de chagrin. + +Voltaire pleura. Et, ce qui est frappant, Frédéric et Marie-Thérèse +sentirent la perte de la France. La reine a honte, veut faire croire à +sa mère qu'elle n'a nulle part à l'événement (_Arn._, 173-174). + +Turgot avait quitté sa place avec douleur. La corvée rétablie lui +arracha des larmes. Il sentit qu'avec lui tout s'en allait, que +c'était fait de la prudence, que la France, lancée dans la guerre +ruineuse, l'emprunt illimité, irait les yeux fermés à la sanglante +expérience, irait par le fer et le feu. + +Ce qu'il allait faire, l'année même, c'était précisément ce qui eût +adouci, préparé le passage. Il voulait en octobre 1776 entamer sa +grande oeuvre, _l'éducation nationale_, et celle qu'on reçoit par +l'école, et celle qu'on se donne en s'instruisant de ses affaires, +examinant, jugeant les intérêts publics. + +N'avait-il aucun plan, comme disent Monthion, Besenval? N'avait-il +d'autre plan que celui que nous donne l'école Économiste de Dupont de +Nemours? Je n'en crois pas un mot. + +Ce que je vois, c'est que, dans les affaires, il ne suit son École que +librement, s'en écarte souvent. Ce que je vois, c'est que toute sa vie +fut dominée par l'idée haute, la foi du Progrès infini, du +développement sans bornes des puissances et des activités humaines. +«Il avait, dit Monthion, une confiance excessive, présomptueuse, dans +la sagesse populaire.» Donc on ne peut pas croire qu'il se fût arrêté +à des idées mesquines, analogues aux essais que fit Choiseul en 63, +que fit Necker en 78. Cela n'était pour lui qu'une éducation préalable +des masses, que leur préparation à l'action. Hardi autant que ferme, +il eût marché très-loin, mené très-loin le peuple, les yeux sur son +étoile, le _Progrès_, sans broncher sur le chemin du Droit. + +On ne peut découvrir dans sa vie qu'un seul moment faible. Il fut +touché du roi, attendri d'un homme si jeune, naïf encore, et qui +voulait le bien. Il trompait d'autant mieux, ce roi, qu'il se trompait +lui-même. Il se croyait très-bon. Mais c'était la bonté de son père le +Dauphin, de son aïeul le duc de Bourgogne. Son évangile était les +papiers de son père et ceux du dévot Télémaque. Il sortait peu de là. +Il voulait être juste, mais pour tous les injustes. Quand on lui fit +supprimer le servage sur ses domaines, il n'osa y toucher sur les +domaines des seigneurs, _respectant la propriété_ (propriété de chair +humaine). Sur un plan de Turgot, qui ne tient compte des Ordres et +priviléges, il écrit ce mot étonnant: «Mais qu'ont donc fait les +Grands, les États de provinces, les Parlements, pour mériter leur +déchéance?» Tellement il était ignorant, ou aveugle plutôt, incapable +d'apprendre. + +Là était la difficulté, plus qu'en aucune intrigue. Le réel adversaire +du progrès, de l'idée nouvelle, c'était le bon coeur de cet homme qui, +tout en admettant certaines nouveautés, n'en couvait pas moins le +passé d'une tendresse religieuse, respectait _tous les droits acquis_, +et n'y portait atteinte qu'avec regret, remords. L'ennemi véritable, +c'était surtout le roi. Il était l'antiquité même. + + + + +CHAPITRE XIV. + +TRANSFORMATION DES ESPRITS.--L'ÉLAN POUR L'AMÉRIQUE.--LA GUERRE. + +1760-1783. + + +Deux mois après la chute de Turgot, l'Amérique en péril vient ici +demander secours (17 juillet 1776). Que répondra la France? + +Qu'elle-même succombe, qu'elle est obérée, ruinée? Non, la France +emprunte un milliard, se perd et sauve l'Amérique. + +Cela est grand et singulier. + +Quelle est donc cette France qui ressemble si peu à ce que nous +voyons? + +Qui dit France, ne dit pas le roi. Et c'est là même la merveille que +la France ait tellement dominé, entraîné le roi, qu'il se soit, contre +ses idées, ses goûts et ses désirs, trouvé fatalement dans l'affaire. + +La France de 1750 n'eût ni voulu, ni pu cela. Mais, en vingt-cinq +années, une nation toute autre s'était faite. Ainsi que l'enfant +retardé, qui grandit tout à coup de six pouces ou d'un pied,--ce +peuple eut brusquement deux ou trois accès de croissance. + +De 1750 à 1760, par l'_Encyclopédie_, par Voltaire, Diderot et les +premiers Économistes, elle fit table rase d'un monde de vieilleries, +entre dans la vraie voie de pensée et d'activité. + +Et depuis 1760, par Rousseau, et Mably, par la lutte des écoles de +Rousseau et de Montesquieu, on discuta le Juste, on rechercha le +Droit. Le succès colossal du livre de Raynal (1770) étendit ces idées +de la patrie au monde. + +Mouvement rare, unique, où tous entrèrent, les femmes!... ce qui ne +s'était vu jamais. La femme, de nos jours triste agent de réaction, +fut dans ce temps admirablement jeune, ardente, devança l'homme même. + +Elle est alors la fille de Rousseau, tout attendrie de lui, le lisant +nuit et jour, ne pouvant pas dormir si elle ne l'a sous l'oreiller. +Aveugle à ses contradictions, et l'embellissant de ses rêves, elle +croyait le voir, sur les ruines du monde, recommençant tout par +l'amour, refaisant le monde en trois livres (par la Femme, l'Enfant, +la Patrie). + +Féconde en fut l'émotion, vive au coeur, aux entrailles. Toutes ont +conçu d'_Émile_. Ce n'est pas sans raison qu'on note les enfants nés +de ce beau moment comme animés d'un esprit supérieur, d'un don de +flamme et de génie. C'est la génération des Titans révolutionnaires; +l'autre génération non moins hardie, dans la science. C'est Danton, +Vergniaud, Desmoulins; c'est Ampère et Laplace, c'est Cuvier, +Geoffroy Saint-Hilaire. + +Mademoiselle de Lespinasse marque admirablement cette heure (1776), où +les salons changèrent. _On se tut un moment_ et on se recueillit dans +l'attente solennelle de tout ce qu'allait faire Turgot. Puis on ne +parle plus que d'affaires sociales et d'intérêts publics. De plus en +plus les femmes vont de l'amour au grand amour, celui du bon, du +juste, de l'humanité, de la France. + +Mêmes pensées du plus haut au plus bas, à Paris, à Versailles même. La +plus noble, la plus entourée, la charmante madame d'Egmont, dans sa +foi à la liberté, qu'écrit-elle à Gustave, au nouveau roi de Suède +(_Geffroy_)? Le nouvel évangile qui fait battre le coeur à Manon +Phlipon, la fille d'ouvrier, dans l'asile indigent où je la vois si +belle, entre Rousseau, Plutarque, bientôt l'austère épouse de ce grand +citoyen, Roland. + +Les pires sont les meilleurs. N'est-il pas surprenant de voir chez +Conti, Richelieu (chez les _méchants_ de 1750), ces femmes si tendres +et si sincères? Cette d'Egmont dont l'adorable larme est immortalisée +par les _Confessions_, c'est la fille pourtant du dur et malin +Richelieu. + +Voici qui est plus fort. Figaro devient un héros. L'effronté +Beaumarchais, spéculateur heureux et auteur applaudi, dans son +frétillement, agent de Du Barry ou courrier de la Reine (1774), avait +tout gagné, hors l'honneur. Mais, attentif à tout, finement il odore +d'où va souffler la gloire, il pressent le grand coeur généreux de la +France, s'empare de l'affaire d'Amérique. + +Les insurgents tirent l'épée en avril 1775. Et à l'instant une voix de +la France répond, les proclame _invincibles_ (25 septembre). + +Voix très-retentissante, celle de l'homme du succès, de celui qui dans +les affaires, comme au théâtre, a si bien réussi, la voix de +Beaumarchais. Il arrive de Londres, jure que l'Anglais enfonce et que +l'_Américain vaincra_. + +Forte parole d'évocation magique qui plus que cent vaisseaux aida au +grand événement. C'était la publicité même. On dit même la chose +jusqu'au bout de l'Europe. Peu de journaux. Les cafés suppléaient, et +la parole bien autrement ardente. Tous avaient dans l'esprit le livre +de Raynal (depuis 1770), livre si oublié, mais si puissant alors, qui, +pendant vingt années, fut comme la Bible des deux mondes. Au fond des +mers des Indes, dans la mer des Antilles, on dévorait Raynal. +Toussaint-Louverture, qui déjà a trente-neuf ans alors, l'apprend par +coeur avec son Ancien Testament. Bernardin de Saint-Pierre s'en +inspire à l'île de France. L'Américain Franklin, si fin et si sagace, +place tout son espoir au pays de Raynal. + +Pourquoi? c'est le plus beau. Nous devrions, ce semble, haïr ces +colons qui ont pris les pays découverts par nous, qui tuent nos amis +les sauvages, qui choisissent pour général Washington, l'homme même +dont le nom ouvrit tristement la guerre (1755) par l'accident de +Jumonville. Grands motifs pour haïr? Cela n'arrête rien. L'Amérique +est reçue sur le coeur de la France, et la France lui dit: «Tu +vaincras!» + +Admirable intriguant! avec quelle foi hardie ce Beaumarchais répond +de la victoire! comme il est sûr de ce qu'il dit! Ils vaincront. Ils +n'ont point de poudre, et ne savent pas même en faire. Ils vaincront, +car ils sont sans armes, sinon de vieux fusils de chasse. C'est +justement cela qui emporte la France: _La justice, le Droit désarmé!_ + +Le prévoyant Franklin avait arrangé deux machines, l'une en France, +l'autre en Angleterre. En France, il avait un ami, le médecin Dubourg, +lié avec Vergennes, et qui obtint quelques secours secrets. Tout cela +était lent. L'Angleterre achetait, lançait sur l'Amérique une armée de +Hessois, ces durs soldats du Rhin. Les heures étaient comptées. La +chance était mauvaise, si la brûlante activité de Beaumarchais n'eût +tiré de l'argent d'ici et de l'Espagne, et tout, armes, habits, +canons, jusqu'aux chaussures, n'eût mis là sa fortune, celle de ses +amis, dans la scabreuse affaire, excellente pour se ruiner. + +Tout y était obscur, la question elle-même de savoir si vraiment +l'Amérique voulait être délivrée. Nul accord, et personne n'eût pu +dire la majorité. Sparks (tr. Guizot) nous dit la chose au vrai. Les +royalistes étaient au moins aussi nombreux. Les fils des puritains, +malgré tout ce qu'on croit, n'étaient nullement républicains. Leur +grand livre, les Psaumes, c'est le livre d'un Roi. La Bible, sur la +royauté, comme sur tout, dit le pour et le contre. Ces gens d'esprit +biblique étaient des sujets fort soumis, attachés à leur George, +admirateurs aveugles de l'Angleterre, chapeau bas devant elle, éblouis +de lord Clive et de la conquête des Indes, stupéfaits de cette +grandeur. + +L'Amérique avait pu lutter dans la limite de la constitution, résister +vertueusement par l'abstinence et se passer de thé; elle avait pu même +s'armer contre les soldats mercenaires; mais elle avait de grands +scrupules. Personne n'eut osé lui parler de renier sa mère, pas un +Américain. Nul n'eût eu ce courage impie. + +Il fallait un impie, un brutal, pour lui dire cela, lancer le grand +blasphème, le mot d'arrachement qui devait la créer, la tirer du +néant, le mot créateur: «Sois!» + +La savane, la libre forêt, ne donnent point ces grandes puissances. On +ne trouve cela qu'au fond du peuple même, aux grandes foules, aux +vieilles cités. Le rusé bonhomme Franklin sut déterrer la chose à +Londres. + +C'était un certain Thomas Paine, ouvrier-matelot magister, qui avait +traversé toute chose. Fils de quaker, il avait le calme de ses pères. +C'était un homme fort, qui allait devant lui, sans soupçonner +d'obstacle et sans respecter rien, ne s'arrêtant qu'à la raison. Vrai +citoyen du monde, d'Anglais Américain, d'Américain Français, il +défendit la France, défendit Louis XVI et dans la vraie mesure (comme +coupable qu'on devait enfermer). Lui-même prisonnier, voyant de près +la mort, dans un calme admirable, il écrivait ses livres: _Droits de +l'homme_,--_Âge de raison_. + +L'année 1775 (14 février) s'ouvre par le livre de Paine, _le Bon +Sens_, tiré à cent mille. C'est le plus grand succès qu'un livre ait +eu jamais. Il fut l'âme d'un peuple,--bien plus que sa pensée,--_son +acte_. Il trancha la séparation. En quatre mois, il change, +convertit l'Amérique, et le 4 juillet, il devient _La loi_ même. Il +fait l'Acte d'indépendance. + +L'Amérique, à celui qui dit: «Sois,» répond: «Je suis.» + +Cela fait honneur à ce peuple. Un autre eût été fort choqué. Il +mettait son orgueil à être Anglais. Paine lui dit durement: «Vous êtes +mêlé de tous les peuples. Même en cette province (Pensylvanie), pas un +tiers n'est de sang anglais.» + +Il y avait aussi un préjugé très-fort pour la constitution anglaise, +l'_admirable_ et l'_incomparable_, merveille d'harmonie, et autres +bavardages. Paine réduit le tout à la très-sèche vérité. Un roi qui a +en main tant d'or et de places à donner (et plus, le budget monstre de +l'Église anglicane) rompt lourdement cette balance. Sa volonté, sous +la forme hypocrite, «la forme redoutable d'un bill du Parlement,» pèse +bien plus que l'ordre d'un despote. Celui-ci a cela de bon que c'est +un gouvernement simple: on sait à qui s'en prendre. Mais la grande +machine anglaise est si brouillée qu'on souffre très-longtemps sans +bien savoir d'où. + +La pire situation, c'était d'être _des rebelles_. Devenez un État. La +France et l'Espagne aideront. + +Rester Anglais, c'est la guerre éternelle. L'Europe est si drue de +royaumes, d'intérêts opposés, qu'il vous faut faire toujours la +guerre. Assez, assez de guerre. Soyez l'asile paisible des persécutés +de ce monde. Votre éloignement fait votre paix. Le sang des morts, les +pleurs de la nature, vous crient: «Séparez-vous... Le temps en est +venu (_It is time to part_).» + +C'est le moment, le seul. Dans cinquante ans, il serait impossible de +réunir ce continent. Faites un gouvernement quand tout est plus +facile, neuf, entier, et qu'on peut tout régler d'après la raison. +Jeunesse est le bon temps pour semer, commencer le bien (_seed time_). + +Jamais plus grande affaire ne fut sous le soleil. Car, il s'agit d'un +monde, et de tout le temps à venir. Toute postérité est mêlée à ceci. +Il en sera comme d'un nom gravé sur l'écorce d'un chêne; le chêne +croît, et le nom grandit. + +Ne restez donc pas là à attendre, à vous regarder curieux, +soupçonneux. Tendez donc au voisin la main de l'amitié. Enterrez la +discorde. Plus de noms de partis, un seul nom: _citoyen_, ami franc, +résolu, champion courageux des libres États d'Amérique. + +Cette rude éloquence, qui n'est pas sans grandeur, inspira les +légistes qui firent l'Acte d'indépendance, le brillant Jefferson, +Adams, si calculé, sous les yeux de Franklin, la diplomatie même. Cet +acte s'adressait très-directement à la France. C'est d'elle uniquement +en ce moment qu'il s'agissait. L'Acte part justement avec la demande +de secours (4 et 17 juillet 1776). + +Donc la rédaction n'a pas un mot biblique. La phraséologie de Rousseau +est seule employée. Point de _Dieu des armées_, de _Jéhovah_, de +_Sabaoth_. Mais uniquement la _Providence_, le _Créateur_ et le +_Suprême Juge_, sont attestés comme garants des droits de liberté, +d'égalité. + +Toute école française, et même Helvétius, accepteront un acte où l'on +invoque _la Nature_, où pour l'homme on réclame spécialement le droit +au _Bonheur_. + +Non moins habilement, ils biffèrent dans cette pièce solennelle ce +qu'ils y avaient mis de l'esclavage. On eût choqué de front la France +de Raynal. + +L'Acte arriva ici vers la fin de l'année, et fut reçu avec +enthousiasme. Mais déjà le secours était prêt, attendait le départ. +Comment dire l'adresse infinie, l'activité qui l'avaient préparé? Quel +génie fallut-il pour que Beaumarchais éblouît, entraînât des hommes +aussi flottants que le Roi et Vergennes? Il vainquit par ce mot: «De +toute façon c'est la guerre. S'ils s'arrangent entre eux, ils vont +tomber sur nous.» + +Il eut en grand secret un million de la France, un million de +l'Espagne, mais ce qui ne pouvait rester inaperçu, la facilité +d'acheter, non en Hollande, mais en France, et dans nos arsenaux, les +25,000 fusils, la poudre, les 200 pièces de canon, nécessaires aux +Américains. + +Il est très-beau au Havre, ce Figaro, qui défie l'Océan. Les +Américains trament, ne viennent pas prendre le secours. Il cherche, il +trouve des navires, les arme, et met dessus d'excellents officiers, +tels du grand Frédéric. Que de choses il risquait! être pris, n'être +pas payé, être sacrifié par Versailles, si l'Angleterre criait, si le +Roi prenait peur, voulait arrêter tout. C'est ce qui arriva. Un +contre-ordre survint, mais tard, et les vaisseaux filèrent (janvier +1777). + +M. de Lafayette part le 26 avril. Un homme de vingt ans, dans sa +première année de mariage, laisse sa femme enceinte, secrètement +achète un vaisseau, et malgré sa famille, les défenses du Roi, les +menaces, s'embarque et traverse la mer. Lui-même il a écrit ce mot +simple, héroïque: «Dès que je connus la querelle, mon coeur fut +enrôlé, et je ne songeai plus qu'à joindre mes drapeaux.» (_Mém._, I, +7.) + +L'effet fut admirable. Les Français affluèrent. L'Amérique eut des +armes et sur-le-champ vainquit (1777). Le contre-coup de joie fut tel +ici que le Roi, que Vergennes, hésitants, frémissants, furent +entraînés par le public. _La France s'allia._ Le Roi n'eut qu'à signer +(février 1778). + +Il était entendu qu'il s'agissait pour nous de nous perdre et de nous +ruiner. Mais cela n'était pas facile. Personne ne voulait nous prêter. +Il y fallut un homme de talent, de ressources, un banquier admirable. +Personnage un peu ridicule par sa vanité, son pathos, pédant, fils de +pédant, M. Necker n'était pas moins un homme honnête et bon, noblement +désintéressé, qui, par sa probité, son honorable caractère, encouragea +l'Europe à prêter à la France, mit celle-ci à même de courir à son gré +dans la voie de la banqueroute. Sa vertu, ses talents, funestes à la +patrie, ont sauvé l'Amérique, servi le genre humain. + +Un fermier général, qui l'aime peu, en fait, malgré lui, cet éloge: +«Sa sensibilité avait pour but les hommes en masse. Elle tenait +surtout d'un esprit d'ordre et de justice.» (_Monthion_, 204.) + +L'ordre fut son objet d'abord. Les quatre mois après Turgot avaient +été un vrai pillage. Il rétablit la comptabilité. Il annonça les vues +d'un gouvernement probe qui ne craignait pas la lumière. La foi à la +lumière, à la publicité, c'est en cela qu'il rappelle Turgot. Dès sa +première année, il joue cartes sur table, avoue ce grand secret que +l'État est grevé de quarante millions de rentes viagères (7 janvier +1777). On crie: l'imprudent! l'indiscret! Et cela au contraire +rassure; on apporte l'argent à cet homme si franc qui dit tout. Genève +seule prête cent millions. Sept mois après, _la lumière dans l'impôt_. +Nulle crue de cote personnelle sans vérification publique de ce qu'a +donné la paroisse par-devant les notables que la paroisse élit (août +1777). L'année suivante, 1778, essai (timide encore) des assemblées +provinciales de Turgot, et d'abord partiel, en Berry, en Guienne, en +Dauphiné, en Bourbonnais. Assemblées où le Tiers-État sera en nombre +dominant, qui doivent éclairer, conseiller, et non entraver le +pouvoir. (V. _Lavergne_.) + +Necker nourrit la guerre. Mais à ce moment même, l'Autriche aurait +voulu nous jeter par-dessus une seconde guerre, d'Allemagne, d'Europe. +Joseph, comme plusieurs des enfants de Marie-Thérèse, n'eut pas +l'esprit très-sain. Sa soeur de Naples fut un monstre de lubrique +férocité, impudente, avec son Emma. Celle de France, légère et +charmante, violente par moment, plus douce (avec ses douces femmes +Lamballe et Polignac), avait dans ses caprices, dans son visage (au +nez un peu oblique), quelque chose de discordant. Le plus bizarre +était Joseph. Ce sombre personnage, bilieux, lanciné d'humeurs âcres +et d'hémorroïdes (_Arn._, 289), semblait ne tenir dans sa peau. Il +était résolu à se faire, à tout prix, grand homme, à éclipser le roi +de Prusse. Réformateur étrange, d'une part il ferme les couvents, de +l'autre il poursuit les déistes: tout déiste sera bâtonné, dépouillé +de ses biens, tiré de sa famille, enrégimenté et perdu dans les +colonies militaires (V. _Michiels_, II, 251). + +Son cauchemar était Frédéric. Ayant si aisément gagné la Gallicie, il +guettait la Bavière, énorme proie, attenant à l'Autriche, qui l'aurait +fait compacte et monstrueusement arrondie en grand _Empire du Sud_. +L'électeur de Bavière était près de la mort. Son futur successeur, le +faible Palatin, était serré de près, obsédé par l'Autriche, effrayé, +corrompu; Joseph n'était pas loin de lui faire échanger son droit, son +héritage, pour un plat de lentilles, une petite fortune que Joseph +promettait à un bâtard du Palatin. Indigne escamotage. Mais il fallait +le faire sous les yeux perçants de Frédéric qui regardait. + +Joseph vint voir ce qu'il pouvait attendre de notre appui contre la +Prusse, de notre vieille servitude autrichienne sous Choiseul et la +Pompadour. Antoinette serait-elle la Pompadour de Louis XVI, pour +livrer le sang de la France? Pour lui c'était la question. Il trouva +son Choiseul très-solidement enterré à Chanteloup. La Polignac, créée +exprès pour ramener Choiseul, n'y songeait plus, exploitait la faveur. +Quoi qu'on fît, Antoinette ne pensait qu'au plaisir: si vaine et si +mobile, quelque aimée qu'elle fût du roi, elle était réellement +neutralisée par Maurepas, Vergennes. Et la France? Son coeur et ses +yeux étaient tournés vers l'Amérique. Il était insensé de lui demander +autre chose. + +Joseph fut ridicule. Les nigauds admirèrent qu'il fût descendu à +l'auberge, dans un hôtel de troisième ordre. Lui qui bâtonnait les +déistes, il visita Rousseau et lui fit ses hommages. + +Censeur austère des moeurs et méprisant Versailles, il alla présenter +ses respects à la Du Barry, ramassa sa jarretière. Tout fut baroque en +lui, discordant, dissonant. + +Il était parti de l'idée que Louis XVI était un idiot. Il le trouva +gardé, cuirassé, averti. Vergennes, chaque matin, prévoyait et disait +au roi ce que Joseph allait lui dire le soir, lui soufflait ses +réponses. Son humeur retomba sur Marie-Antoinette. Il lui reprocha +amèrement de n'être pas encore enceinte, de n'avoir pas su faire un +Dauphin qui lui aurait donné le pouvoir de servir l'Autriche. Dans les +notes écrites qu'il lui laissa (29 mai 1777), il la tance pour ses +_parties fines_ et ses courses de nuit, lui prédit une chute affreuse. +Il fait fort bien entendre que si elle n'est pas enceinte la faute en +est à elle, qui s'est remise à vouloir coucher seule, qui glace le roi +par ses dédains, etc. (_Arneth_, _Joseph_, p. 6). Certainement +l'obstacle était l'objet chéri dont s'indigne Marie-Thérèse (_Arn._, +1779). Le charme du bijou faisait tort au gros Louis XVI. Joseph +gardait rancune et mépris à la Polignac. Cyniquement il riait à son +nom (_Voyage de Bouillé, Mél. de Barrière_). + +On est émerveillé de voir avec quelle douceur, celle qu'on aurait crue +si hautaine, reçut la correction. Elle se réforma un peu, se rapprocha +de son mari (janvier 1778) pour servir sa mère et son frère. Le +Bavarois était mort (en décembre) et la crise arrivait. Et il se +trouvait justement que le roi ne pouvait plus rien, étant lié (6 +février) par l'alliance américaine et la guerre avec l'Angleterre. + +Joseph eut l'air d'un écolier. Il prenait la Bavière. Frédéric lui +saisit la main, l'arrête et lui prend la Bohême. Joseph arme alors. Sa +mère pleure. Elle crie: _Au secours!_ Elle implore Antoinette. Elle +espère dans le roi, «dans la tendresse du roi pour sa chère petite +femme.» (_Arn._, 247.) Et ce n'est pas en vain. + +La reine obtint le 18 mars que le roi renvoyât durement le ministre de +Prusse, qui le sollicitait de s'unir, d'imposer la paix. Louis XVI se +dit neutre, mais sous main donne à Joseph un secours de quinze +millions, selon le beau traité de 1756, nous refaisant ainsi +tributaires de l'Autriche. Lâcheté misérable et demi-trahison qui ne +fut guère secrète. Une si grosse somme ne fut pas invisible. Au départ +de l'Hôtel des postes, on vit les sacs et les fourgons. Cet argent et +celui que l'on donna en 1785, au total vingt millions, restèrent +ineffaçables. Louis XV en avait donné soixante-quinze à peu près. +Cette faiblesse du roi, cette duplicité et la haine du peuple, furent +payés comptant en amour. Ce jour même du 18 mars, la reine fut +enceinte de l'enfant qui naquit le 18 décembre 1778 (ce fut Madame +d'Angoulême). + +Les neuf mois de grossesse furent très-cruels à l'Amérique. Le roi, +engagé avec elle, fit tout pour agir peu, ne pas trop fâcher +l'Angleterre, dans l'idée vaine que la guerre maritime pourrait être +évitée encore, et qu'il resterait libre d'agir contre la Prusse, libre +au moins de l'intimider. Il ne fit rien pour l'Inde. Il intima à +l'Amérique de ne pas attaquer les Anglais au Canada. Il refusa +l'argent qu'elle espérait, ne le donna qu'à regret et plus tard. Il +retint notre flotte à Brest, sous le prétexte que l'Espagne voulait +intervenir. Le 27 juillet seulement, on sortit, on se canonna, mais +sans résultat décisif. Nous rentrâmes bientôt, «faute d'hommes et +d'argent,» disait-on. L'autre escadre partit de Toulon, sous +d'Estaing, arriva tard, eut un fort beau combat et puis une tempête, +se retira. L'Amérique se crut trahie. + +Le roi trahissait-il? Oui et non. Il s'intéressait à la guerre +maritime, mais n'y allait que d'une main, gardait l'autre pour +protéger l'Autriche, s'il en était besoin. La situation de Joseph en +août fut pitoyable. Avec sa grande armée, il était devant Frédéric. Le +vieux, de cent façons, l'appelait au combat; et le jeune n'osait +bouger. Son armée lui semblait trop neuve; il se défiait de ses +talents; bref, restait échoué tristement, méprisable à ses propres +yeux, lui si fier, qui visait si haut! + +Jamais naufragé n'empoigna la planche de salut avec la peur, la force, +dont Marie-Thérèse éperdue empoigna Marie-Antoinette. Ce sont des +pleurs, ce sont des cris: «Sauvez, sauvez votre maison! Vous sauverez +un frère, une mère qui n'en peut plus.--Dira-t-on que la France nous a +abandonnés? et cela dans votre grossesse! (269, 277, 283.)--Dieu! si +nous étions culbutés!... Non, la France ne peut laisser notre cruel +ennemi nous subjuguer... Hélas! la Russie le soutient. Notre sainte +religion va recevoir le dernier coup.» + +Cela bouleversait Antoinette. Elle fut violente à seconder sa mère, +faisant venir Maurepas, Vergennes, les forçant de parler. Toujours ils +échappaient. Que voulait-elle? de l'argent? Point du tout. Elle +voulait une armée et la guerre. Donc deux guerres à la fois? +N'importe! la timidité des ministres, leurs refus, la désespéraient. +Elle n'allait plus au spectacle, affichant sa douleur, se déclarant +tout Autrichienne. Elle pleurait à fendre le coeur, et faisait pleurer +Louis XVI (_Arn._, 265). En cet état, la femme est si touchante! Quel +chagrin de lui refuser!... Deux ivresses (des sens et des pleurs), +c'est plus qu'on ne peut supporter. Le roi n'y tenait pas. L'enfant +remue!... Il ne se connaît plus, il menace la Prusse (271), et l'on +est tout près de la guerre. Enfin l'accouchement (déc.), +l'enchantement de la paternité le met comme hors de lui. Il est tout à +sa femme, à l'Autriche. Il étale son dégoût des Américains et le +regret de cette guerre. Sa joie grossière (tout allemande) aux +relevailles, est marquée d'une farce indigne, d'un outrage à ce peuple +qu'il a promis de secourir. Aux étrennes il donna à une dame, qui +admirait Franklin, la figure de Franklin au fond d'un pot de chambre. + +Certainement la France exagérait Franklin. Il était ridicule d'en +faire tout à la fois un Socrate, un Newton. Ses qualités réelles, sa +vertu calculée, sa dextérité, sa finesse à exploiter l'enthousiasme, +méritaient peu un pareil fanatisme. Lorsque l'homme du siècle, +Voltaire, vint mourir à Paris (mai 1778), ce grand événement n'éclipsa +pas Franklin. On les mit de niveau. Il en riait sous cape. Son esprit, +net et sûr dans un cercle borné, ne sentait nullement la sagesse de +notre folie. Dans ses enthousiasmes qu'on croit souvent frivoles, la +France a l'instinct vrai des grandes choses de l'avenir. Le culte +qu'on rendait aux gros souliers, à l'habit brun, ces fêtes qu'on +donnait à _l'homme simple_, à l'ex-ouvrier, il les prenait pour lui; +on les donnait bien plus à l'immense avenir, à cet avénement des +classes industrielles qui marque notre temps, à la création de la +patrie commune, asile des libertés du monde. + +Revenons au printemps de 1779. L'Espagne avait fini par se joindre à +nous, s'ébranlait. Notre flotte, ralliant la sienne, allait avoir la +force étonnante, inouïe, de 68 vaisseaux de ligne. Effroyable +armement, à faire trembler les mers. Qu'était-ce auprès que l'_Armada_ +dont on parle toujours? L'Anglais ne l'avait pas prévu. Portsmouth +n'était pas en défense. Quarante mille Français attendaient sur nos +côtes qu'on les lançât sur l'autre bord. + +Grand moment! décisif! Le Roi avait paru l'attendre et l'espérer. Il +avait réuni, gardait dans une armoire secrète tous les plans, les +projets de la descente d'Angleterre. Et alors, il l'oublie! Il est à +la famille, à la femme, à l'enfant, c'est-à-dire, à l'Autriche. Il +s'agit avant tout de sauver Joseph II. Notre intervention y réussit. +Joseph n'y perdit pas; sa folie lui valut un morceau de Bavière, sans +compter nos 15 millions. Seulement il baissa à ses yeux, espéra moins +dès lors éclipser Frédéric, douta d'être un grand homme. Dans son +orgueil morose, il nous en voulut à jamais de l'avoir sauvé, nous haït +et se tourna vers l'Angleterre. Marie-Thérèse, moins ingrate, déclara +hautement que sa fille était son salut (A., 288, 295). + +Fille admirable en vérité. Dans son zèle autrichien, elle parvient +encore à faire un de ses frères électeur de Cologne, établissant +l'Autriche sur le Rhin près de Frédéric, le blessant pour toujours, +lui mettant cette épine au pied (juin 1779). + +Ce ne fut qu'en juillet que nos énormes flottes, espagnole et +française, se joignirent, tinrent la mer. L'Angleterre frémissait. +Elle sentait l'Irlande qui s'agitait derrière. Elle n'avait que 38 +vaisseaux qui ne parurent que pour se cacher dans Plymouth, puis +sortirent, mais pour fuir, et disparaître à toutes voiles. Qui +empêchait l'attaque? les vents? ou le scorbut? Le vrai scorbut fut à +Versailles. On eut peur de prendre Portsmouth. On eut peur de saisir +Liverpool, de le rançonner, comme le proposait Lafayette. Porter aux +Anglais ces grands coups, ces coups honteux, c'était les enrager, +fermer la porte aux négociations, que le Roi, si froid pour la guerre, +que l'octogénaire Maurepas, que le prudent Vergennes, désiraient, +surtout Necker, accablé du fardeau. Le ministre de la marine, +Sartines, en préparant la flotte gigantesque, lui avait fourni un +prétexte excellent pour rentrer: elle avait peu de vivres (17 +septembre 1779). + +Le courage n'avait manqué qu'à Versailles. Il brillait aux duels de +vaisseau à vaisseau. Il éclata à la Grenade où le vaillant d'Estaing +battit la flotte anglaise, força de sa personne, sans canons, par +assaut, les batteries qui dominaient l'île. De là, en Géorgie, +attaquant Savannah, à pied, d'un même élan, il se fait repousser, +blesser. Et la campagne est nulle encore pour l'Amérique (1779). + +Ce trop bouillant d'Estaing n'était pas moins alors celui qui +entraînait les hommes. Le corps de la marine, entre tous orgueilleux, +insolent et aristocrate, lui reprochait deux choses: d'abord d'avoir +servi dans les troupes de terre; 2º d'écouter les avis d'un officier +_bleu_ (non noble). On fit si bien que, pendant trois campagnes, +d'Estaing, écarté d'Amérique, laissa le libre champ aux victoires de +Rodney et des flottes anglaises. Les Américains déclinaient. Toujours +et toujours des revers. Ils ébranlaient la foi. Plusieurs se mirent à +croire que l'Angleterre vaincrait, et que même elle avait raison. En +voyant Washington avoir si peu de monde, on pouvait croire encore que +la majorité, le droit du nombre était pour George. Le brillant général +Arnold en juge ainsi et se déclare _Anglais_. Pour la seconde fois, +l'Amérique périt, si la France ne vient au secours. Washington écrit +une lettre directement à Louis XVI. + +Celui-ci fut mis en demeure, embarrassé. L'opinion pesait, et +fortement, pour l'Amérique, et Franklin était là, un dieu pour la +société de Paris. Comment reculer devant lui? Tout pourtant dépendait +de ce que pourrait M. Necker. L'emprunt, longtemps facile, tarissait. +Il fallut en venir aux économies difficiles, scabreuses, à la Maison +du Roi, où quatre cents charges furent supprimées à la fois. Grand +coup qui achevait de tourner la cour contre Necker. Il devait ou périr +ou grandir par l'appui des peuples. Il grandit, publia son célèbre +_Compte rendu_, première révélation (incomplète encore, il est vrai) +de l'état réel des finances. La foi de l'honnête homme à la lumière, à +la publicité, eut deux effets profonds: il éclaira la France, il sauva +l'Amérique. L'emprunt devint possible. On lui porta deux cents +millions. + +Sans augmenter l'impôt, il a donc pu faire face à cinq années +terribles,--«en chargeant l'avenir?»--sans doute, mais il lui crée un +monde, et l'avenir le remercie. + +Les années 80-81 sont la gloire de la France. Elle y était _la grande +nation_: + +D'un côté, elle pose la vraie loi de la guerre humaine, le respect dû +aux neutres. Elle couvre les faibles (Hollande, Suède, Danemark, etc.) +de la brutalité anglaise. La Russie, dans le Nord, établit ce droit +maritime, ferme la Baltique à la guerre. + +D'autre part, on finit par ce qui eût dû commencer, on donne des +troupes à l'Amérique sous Rochambeau, avec cette noble déférence de le +subordonner à Washington. Le 28 septembre, huit mille insurgés, autant +de Français, enferment dans York-Town l'armée anglaise. Lafayette +menant une colonne d'Américains, Viomesnil une de Français, enlèvent +les redoutes qui la couvrent. Et les Anglais se rendent. Leur flotte +qui venait au secours, disparaît. L'Amérique est libre. «L'humanité a +gagné la partie.» + + * * * * * + +La France garde la gloire et la ruine. + +L'économie était partie avec Turgot, en mai 1776. Avec Necker, s'en va +le crédit, mai 1781. + +Pour la cour, les privilégiés, la grande affaire était de chasser le +bon sens, de renverser celui par qui seul on marchait encore. +Quoiqu'il eut ménagé plus que Turgot les entours de la Reine, sa +réforme hardie de la Maison royale, puis son Compte rendu qui montrait +tant de choses, avaient décidément fait de lui un objet d'horreur. Il +était absolument seul. L'effort était terrible pour le Roi, +intolérable la fatigue de garder cet homme impossible, à ce point haï, +poursuivi. Admiré de l'Europe, envié de l'Angleterre même, Necker à +Versailles était la bête noire, et personne ne lui parlait plus. + +Qui n'avait-il blessé, lui financier? la finance elle-même, en +supprimant quarante receveurs généraux, en démembrant le corps +redoutable de la Ferme, qui jusqu'à lui régnait depuis Fleury. Les +Parlements lui en voulaient à mort pour son essai des Assemblées +provinciales, pour les atteintes à leurs exemptions d'impôts. Il +voulait leur ôter la torture, leur plus doux privilége. Il inquiétait +les seigneurs. En supprimant la servitude chez le Roi, il voulait +l'étendre chez eux (_avec indemnité_). Et il l'aurait fait si le Roi +ne l'avait empêché, par un respect stupide _pour la propriété!_ + +Il tomba (mai 81). Ses successeurs incapables, Joly, d'Ormesson, aux +quatre cents millions que Necker emprunta en cinq ans, en ajoutent +autant en trois ans. + +La guerre nous dévorait. Les Polignac avaient fait deux ministres, +Castries, Ségur, gens de mérite, mais sous qui la Guerre, la Marine, +deviennent énormément coûteuses. Ministres aristocrates. Sous Ségur, +plus d'officiers qui ne soient nobles. Sous Castries, l'insolent et +violent corps de la marine, à son aise écrasa _les bleus_ (les +roturiers). D'Estaing fut écarté pour faire place à De Grasse, qui +attache son nom à l'une de nos plus terribles défaites. L'intrépide +Suffren, qui, seul et sans secours, ramena la victoire à nos flottes +dans les mers des Indes, ne pouvait amener ses nobles capitaines à +combattre de près, à la portée du pistolet (V. Roux, etc.). Trois fois +en plein combat, il fut laissé, trahi. Nul châtiment des traîtres. Ce +grand homme de mer, précurseur de Nelson, dans un duel indigne avec un +prince, un parent des coupables, devait être bientôt lâchement tué. +Crime encore impuni. + +Dissolution profonde. On comprend nos revers. Le plus terrible effort +ruineux, pour prendre Gibraltar, n'avait eu nul effet (1781). Une +expédition gigantesque s'organisait l'année suivante. Par une étrange +inconséquence, on se ruine en préparatifs, et l'on montre un désir +imprudent de la paix. L'Angleterre en avait grand besoin. On pouvait +le croire, en voyant le fils de Chatham, notre plus cruel ennemi, +Pitt, vouloir qu'on traitât. Tout est imprudemment, indécemment +précipité. L'Amérique traite avant la France, la France traite avant +la Hollande (janvier 83), sans stipuler pour elle ni pour nos alliés +indiens. L'Anglais naviguera dès lors dans les Indes hollandaises, +poussera librement la réduction de l'Indostan. L'Espagne gagne à la +guerre Minorque et les Florides. + +La France? Rien. + +Rien que de n'avoir plus un Anglais à Dunkerque. + +Rien que d'avoir sauvé, délivré l'Amérique. + +Reste à payer la guerre, le milliard emprunté. + +Nous le regrettons peu, quand nous avons la joie de la voir, la grande +Amérique, monter, monter si haut, dans son immensité,--orgueil, +espoir, salut du monde. + +Qu'importe qu'elle oublie, dans sa voie si rapide?... Elle fait mieux +que songer au passé. Elle ouvre l'avenir, et l'éclaire par ses grands +exemples, par la solidité de son gouvernement, en face de la flottante +Europe qui ne fait plus un pas que la terre ne lui tremble aux pieds. + + + + +CHAPITRE XV. + +LA REINE.--CALONNE ET FIGARO. + +1774-1784. + + +Avant la paix, Choiseul était mort dans l'exil (1782), et avec lui le +meilleur espoir de l'Autriche. Il était mort au moment où la naissance +du Dauphin (1781), doublant l'ascendant de la Reine, lui rendait enfin +quelque chance. La Reine avait manqué sa vie. + +Car pourquoi naquit-elle? pourquoi fut-elle élevée, préparée, mariée, +dans les plans de Marie-Thérèse, sinon pour faire ici un ministre +autrichien, pour refaire de la France un fief de l'Empereur? Vergennes +y résistait, et l'honnêteté de Louis XVI. + +Marie-Thérèse mourut. Et la Reine, d'autant plus flottante, rejetée +d'un écueil sur l'autre, au gré des Polignac, mit leur homme au +pouvoir, leur Calonne, qui la perdit, et la royauté elle-même. + +Tragique destinée! On la comprendrait peu si on ne la suivait dans +son développement, dans la série des fautes et des entraînements, des +fatalités même, qui l'ont poussée, précipitée. + +L'enivrement s'explique, au début de ce règne. Tous l'éprouvaient. +Quelle joie de voir enfin s'asseoir sur le trône purifié de Louis XV +l'honnête, l'excellent jeune Roi, cette Reine charmante! Qui n'eût +tout espéré? Un grand mouvement d'art décorait ce moment, illuminait +la scène. Et la Reine en était le centre.--Tout gravitait vers +elle.--Glück arrivait pour elle de Vienne, lui apportait _Iphigénie_. +Il écrivait _Armide_ (1775), pour qui, si ce n'était pour l'Armide +couronnée de Versailles? Peu artiste elle-même, elle sentait du moins +l'art par la passion. Piccini, appelé à Versailles par la Du Barry, +n'en fut pas moins accueilli d'elle, caressé, consolé des fureurs de +partis. Elle le fit son maître de chant. Elle est touchante et belle +au souper solennel où elle réunit les rivaux, Piccini, Glück, veut +finir cette guerre de l'Allemagne et de l'Italie. + +Combat d'art supérieur. Mais la France pensait à Grétry. Grétry et +Monsigny, le _Déserteur_, la _Belle Arsène_, surtout _Zémire et Azor_ +(traduit en toute langue), c'étaient les grands succès populaires et +nationaux, avec le _Barbier de Séville_, la Rosine de Beaumarchais. +Art tout français, d'étoffe un peu légère, mais tout à fait du temps, +d'accord avec son peintre et son poète, Fragonard, Parny (1775). La +poésie créole de celui-ci régnait. Moins le coeur, moins l'amour, que +l'élan du plaisir. Le tout à la surface, en mobile étincelle. La vraie +furie des sens n'éclata qu'à Vincennes, aux délires de deux +prisonniers (Mirabeau..., faut-il nommer l'autre?) + +Toute image d'amour, Rosine, Arsène, Armide, faisaient regarder vers +la Reine, en vérité éblouissante. Une seule femme semblait exister. +Les fats tournaient autour. Elle s'amusait d'eux, de son mari aussi +avec grande imprudence. Elle avait le tort grave d'accepter trop le +rôle d'épouse négligée, qui les enhardissait. Très-justement son frère +lui reproche sa lettre étourdie où, se moquant du roi Vulcain, elle +dit qu'elle n'a garde d'aller faire Vénus à la forge, etc. Quelle +prise funeste pour la cabale haineuse qui lui supposait vingt amants! + +Certes on exagérait. À regarder de près, on est plutôt porté à croire +qu'elle n'aima vraiment aucun homme. Elle fut éblouie un moment de +Lauzun. Elle subit longtemps un grondeur ennuyeux, Coigny, qui se +faisait son pédagogue. Elle fut sans nul doute reconnaissante pour +Fersen, qui prodigua sa vie aux jours les plus terribles. En tout +cela, je ne vois rien qui semble vraiment de l'amour. Elle n'eut de +passion que pour ses deux amies, mesdames de Lamballe et de Polignac. + +Lauzun, tout fat qu'il est, dit qu'il plut, mais _que ce fut tout_. Ce +qu'elle aimait en lui, c'était le bruit, la mode. Le fou charmant +arrivait de Pologne. Ce pays de roman lui avait enlevé le peu qu'il +avait de cervelle. Il est si fou, qu'il croit convertir Catherine à la +cause polonaise. Puis il lui écrit de Versailles que ce serait sa +gloire «de faire qu'après sa mort une femme restât _reine du monde_. +Nulle n'en serait plus digne que Marie-Antoinette.» Mais celle-ci +n'en a pas envie. Elle dit n'en avoir ni le coeur, ni la force. Ce qui +lui faudrait, c'est l'amour. Dans cette atmosphère érotique, où tous +chantaient Éléonore, où elle-même honorait Parny, elle eût voulu, ce +semble, être amoureuse. Mais ne l'est pas qui veut dans les temps +énervés. On sent cette faiblesse jusque dans Parny même, dans ses +chants sans haleine, élan d'un pulmonique qui se vante d'infinis +désirs. + +Elle quitta Lauzun fort aisément, et cela au moment où un amour réel +se serait attaché, lorsqu'étant ruiné, poursuivi pour ses dettes, il +ne fut plus l'homme à la mode. Je l'en excuse fort, mais lui pardonne +moins son infidélité pour la charmante femme qui l'eût dû toujours +retenir. + +C'était alors la mode des _inséparables amies_, dont rit madame de +Genlis. La reine le fut un moment de madame de Lamballe. Elle ne +pouvait plus la quitter. Elle renvoyait tout le monde. Seule avec elle +à Trianon, elle faisait de petit dîners, d'interminables promenades. +On en riait, on en fit des chansons. Et pourtant quel plus heureux +choix? quelle amie désintéressée, ne se mêlant de rien, prête à servir +en tout, et même aux choses les plus dures (V. plus bas l'affaire du +collier)! Elle était tout coeur, tout amour, sans vanité, se trouvant +heureuse et comblée, toute princesse qu'elle était, des humbles +privautés où la dame d'honneur était moins que servante[16]. + + [Note 16: Madame de Campan (I, 99) dit crûment l'étrange + étiquette, choquante et indécente, qui fut pour la Reine + un supplice avec sa première duègne (V. _Hyde_) et qui + en vérité ne pouvait être tolérable qu'avec la créature + aimée, l'unique à qui on est bien sûr de ne déplaire + jamais.--Les grandes dames, pour ces petits mystères, + aimaient à s'élever une enfant aimable et discrète, + souvent une demi-demoiselle (V. Sylvine, _Staal_). + Couchée près de l'alcôve dans la toilette intime, + brodant, lisant le jour derrière un paravent, elle + savait exactement tout. À Vienne, tout passait par ces + mignonnes favorites (de qui la Prusse achetait les + secrets). Elles étaient de grandes puissances. Le vieux + Duval, vivant à Vienne, le savait bien. On voit dans ses + _Mémoires_ qu'il ne courtise pas l'Empereur, mais deux + femmes de chambre, une sage fille de Marie-Thérèse et + une jolie Russe, de celles avec qui la Czarine aimait à + folâtrer.--Une gravure allemande, faite à Paris sous + Marie-Antoinette, exprime ces moeurs naïvement: _le + Lever_, 1774: _Freudsberg invenit; Romanet sculpsit_.] + +Elle avait un attrait tout singulier d'enfance (elle n'a jamais eu que +quinze ans), une fraîcheur éblouissante, avec la candeur de Savoie. La +reine trouva délicieux d'abord d'être en ces douces mains. Sa nature +vive et forte, le riche sang de Marie-Thérèse s'arrangeait à merveille +de la faible petite amie. Mais trop faible peut-être. L'odeur de +violette la faisait trouver mal (dit madame de Buffon). Son médecin +Seetzen attribue sa faiblesse, ses spasmes singuliers, à l'éducation +énervante, aux habitudes de couvent, dont les grandes dames, selon +lui, ne se corrigeaient jamais bien. + +Cette mollesse plus que féminine n'est pas sans se marquer dans les +arts de l'époque, à telles délicatesses, telles sensualités. Les +petits bains obscurs, les secrets cabinets (comme à Fontainebleau), +peuvent en donner l'idée, avec leurs glaces mal placées, leurs +ornements de nacre, point de peintures obscènes, mais faibles et +galantes, comme de main de femme, et de femme énervée. + +On devina bientôt que la pauvre Lamballe, si tendre, mais passive, +n'était pas pour répondre aux vives énergies de la reine. En la +nommant Surintendante, lui donnant une place d'affaires qui la faisait +le centre de la cour, elle-même finit le tête-à-tête, la sevra des +soins personnels qu'elle eût aimés bien mieux. Leur amitié languit. +Et, juste à ce moment (août 1776), on inventa la Polignac. + +Combinaison profonde. Le vrai chef des Choiseul, madame de Grammont, +travaillant pour son frère croyant que la Lamballe ni Lauzun +n'intrigueraient pour lui, désirait donner à la reine ou un amant ou +une amie. Dans son expérience, jugeant par sa Julie, elle crut qu'une +amie aurait bien plus de prise. Un jour, dans les salons Lamballe, la +reine, en ses folles plumes, flottant au vent léger, arrête et fixe +son regard sur un objet charmant, une jeune dame inconnue à la cour. +Visage d'ange, de sourire enchanteur, et de simplicité touchante, sans +diamants, sans parure; qu'une rose aux cheveux. Toujours en robe +blanche. Sa pauvreté l'exilait en province. Quelle douce occasion! La +reine s'attendrit, l'enrichit sur-le-champ, la garda, la mena partout. +L'infortunée Lamballe tâcha d'abord de se soumettre et de subir cela. +Mais c'était trop. Elle tomba malade, et eut dès lors des accès de +catalepsie. Elle quitta Versailles. Elle alla à Plombières. Elle alla +en Hollande, revint s'enfermer à Paris. Toujours inconsolable, elle +pleurait dans les bois de Sceaux (V. Guénard, Hyde, etc.). + +Toute autre, la nouvelle amie, avec son abandon apparent, son air de +bergère, était très-froide au fond. C'est ce qui la fit absolue. La +Lamballe avait été moins que femme, un enfant. La Polignac fut un +maître, doux, mais impérieux, comme un amant, qui maîtrisait la reine, +par moment la faisait pleurer. «Plus avide que tendre,» disait +Marie-Thérèse. L'_ange_ avait un mari, qu'il fallut faire sur-le-champ +grand officier de la couronne, en blessant toute la cour. L'_ange_ +avait un amant, Vaudreuil, un officier, à qui pour commencer on donna +trente mille livres de rente. L'_ange_ avait un ami, un certain +Adhémar, qui ne voulait pas moins que l'ambassade d'Angleterre. Et son +autre ami, Besenval, eût voulu seulement faire le gouvernement, faire +nommer les ministres. Et pourquoi tous ces Polignac n'auraient-ils pas +été au moins ministres _adjoints_? + +En tout cela, la jolie femme était menée par deux démons, Diane, sa +belle-soeur, bossue, galante, d'esprit malin, pervers, et son ami +Vaudreuil, un violent créole, colère, emporté, provoquant. Voilà les +maîtres de la reine. + +Était-elle asservie sans retour? On peut en douter. Elle restait +capable de sentiments honnêtes. On a vu sa patience à recevoir les +rudes corrections de son frère (1777). Elle se réforma, accepta les +devoirs, les conditions du mariage, s'accoutuma à son mari. Il avait +vingt-quatre ans, et un grand éclat de jeunesse. Il était devenu +très-fort, par delà le commun des hommes. Elle fut enceinte coup sur +coup. À peine accouchée (de Madame), elle se trouva grosse, crut avoir +un dauphin. Elle eut le malheur d'avorter. Et, par-dessus, elle eut +un grave avis du temps: elle perdit presque ses cheveux. Il lui fallut +baisser, paraître en coiffure plate, découronnée pour ainsi dire. +Frappée, elle pensa aux prophéties sinistres de sa mère. Elle pleura, +se laissa aller, versa son coeur, sans doute. Le roi pleurait aussi, +plus tendre encore pour elle, dès ce jour l'aimant trop et faiblissant +de plus en plus. + +N'eût-elle pu alors quitter la Polignac, la combler et la renvoyer? +Elle y songeait peut-être (1779). Elle lui donna presque un million +pour sa fille. Elle eût voulu, dit-on, lui faire un duché en Alsace. +Mais comment satisfaire toute la bande, les amis de la dame? +Vaudreuil, à ce moment, voulait faire un ministre, faire sauter celui +de la guerre, Montbarrey, qui lui refusait de l'argent. La reine était +embarrassée, craignant la censure de Coigny, intime ami de Montbarrey. +Il lui semblait dur d'obéir. Poussée par l'insistance obstinée de la +Polignac, elle éclata et s'emporta. Mais quel coup pour la reine! +Très-froidement la dame dit qu'elle va partir, lui rendre ses +bienfaits. Adoucie tout à coup, la reine voudrait la ramener. Elle est +plus froide encore, impitoyable. La reine n'en peut plus, ne peut se +contenir, étouffe de sanglots et de larmes. Elle demande pardon, prie, +s'humilie, se jette à genoux (_Besenval_, II, 197). + +Domptée ainsi, elle tomba plus bas dans sa honteuse obéissance, agit +pour son tyran avec ardeur, exigea à tout prix qu'on fît ministre +Ségur, l'homme des Polignac. Qu'était Ségur? Elle ne le savait même +pas. Un jour, elle revient triomphante, et dit à son amie: «Soyez +heureuse enfin! _Puységur_ est nommé!» (_Ibid._ 110.) Que dire d'une +si grande ignorance? Que dire de Louis XVI, si aveugle et si dominé, +qui pour elle aujourd'hui prend _Puységur_, _Ségur_ demain? Tyrannie +pitoyable! Ségur passe, et elle est enceinte (22 janvier 1781). + +Ce fut un Dauphin cette fois (22 octobre). Le Roi fut dans le ciel. +Mais ce bonheur tant désiré devint un malheur pour la Reine. On cria +que l'enfant ne venait pas du Roi. Orléans, que les Polignac avaient +blessé indignement (disant qu'il se cacha au combat d'Ouessant), +Orléans, en revanche, lança un trait mortel: «Qu'il n'obéirait pas à +un _fils de Coigny_.» Imputation injuste, selon toute apparence. La +Reine, à ce moment où l'enfant fut conçu, chassait un ami de Coigny. + +La Reine retombée ainsi, assotie de ses Polignac, oubliait tout et +jusqu'à sa famille, ne répondant plus même à sa soeur, la reine de +Naples (_Augeard_, 251). Elle s'oubliait elle-même, elle allait se +mêler à la cour de la Polignac, qui ne daignait en écarter ceux qui +déplaisaient à la Reine. Le plus dur pour celle-ci, c'était +l'insolence de Vaudreuil; elle le détestait, le souffrait. Mais il ne +suffisait pas de l'endurer: il fallait l'admirer, en ses goûts, ses +petits talents. Poitrinaire, disait-il, il avait droit de ne rien +faire, il était l'amateur, le juge en tout. Sa passion était surtout +pour Fragonard, Parny de la peinture. Vaudreuil, étant créole, +protégeait le créole Parny, bien reçu chez la Reine, exalté, consulté. + +Un seul prince, d'Artois, «un polisson,» dit la Reine elle-même, était +de cette société. Vivant avec les filles et les danseuses, il en +apportait le langage. On ne se gênait nullement devant la Reine. +Impudemment Vaudreuil se moquait devant elle de Vermond, son vieux +précepteur. Brutalement, dans un accès, il cassait au billard un objet +d'art, délicat, précieux, auquel elle tenait. Elle ne disait rien. Il +aurait cassé davantage. + +De ce planteur le nègre était la Polignac, de qui le nègre était la +Reine, de qui le nègre était le Roi. + +La royauté avait passé dans cette société. On le vit en 83. Malgré le +Roi, ils lancent, font jouer _Figaro_. Malgré la Reine même, qui +préférait un autre, ils mettent au pouvoir Figaro, je veux dire +Calonne. + +L'affaire La Chalotais avait mis Calonne en son jour, démontré le +coquin. Ni le Roi, ni la Reine n'en voulaient. Donc il arriva. + +Nul plus charmant ministre. D'avance il avait parlé net. Il promit +tout à tous, déclara qu'au rebours de Necker, il penserait aux +fortunes _privées_, qu'il ferait plaisir à chacun. Son système, neuf, +ingénieux, était de dépenser le plus possible. Ce ministère ouvrit +comme une fête. Les femmes l'appelaient _l'enchanteur_. Si l'on +demandait peu, il disait: «Pas assez!» + +Des cent millions qu'il emprunta d'abord, pas un quart n'arriva au +Roi. Il paya les dettes des princes, les gorgea. Cinquante-six +millions pour le seul comte d'Artois, et vingt-cinq pour Monsieur. +Condé n'en eut que douze, mais avec six cent mille livres en viager. +On ne dit pas ce qu'eurent les prôneurs, les menteurs, intrigants de +tous genres, qui avaient fait ce grand ministre. (V. _Augeard_, 249.) + +Tout va aller à la dérive. Où est le Roi? Que devient-il, il était +travailleur, sérieux, sous Turgot. À voir aujourd'hui sa torpeur, on +le croirait hydrocéphale. La table, la vie conjugale, l'invincible +progrès de l'obésité paternelle, semblent paralyser sa grosse tête +d'embryon. On lui fait en un an signer en acquits au comptant cent +trente-six millions! Pour qui? Je ne le sais. Il ne le sait lui-même. + +Le seul point où le Roi se souvient qu'il est roi, c'est l'exclusion +de Figaro, son refus obstiné de lui ouvrir la scène. + +Cette énorme apostume d'âcretés, de satires, traits haineux, mots +mordants, avait mis six ans à mûrir. Elle avait (Beaumarchais le dit) +pris son germe au salon du Temple, qui, des Vendômes à Conti, fut +toujours le foyer des nouveautés risquées. Conti, ce bizarre prince en +qui tout fut contraste (Conti-de-Sades, Conti-police, Conti-Rousseau, +l'ennemi de Turgot, révolutionnaire au pire sens), pressentit au +_Barbier_ ce que deviendrait Figaro. Il le voulut marié, en défia +l'auteur, lui mit le feu au ventre. + +Six ans durant, à travers les affaires, Beaumarchais prit au vol cent +mots étincelants, qui jaillissaient vers la fin des soupers. La pièce +est chargée, surchargée d'esprit; elle en est fatigante. + +Elle devint fort âcre, quand Beaumarchais, pour l'affaire d'Amérique, +ne put se faire payer, ne put trouver justice ni ici, ni là-bas. Il +s'aigrit, menaça, prédit un cataclysme, et sembla le vouloir, comme si +le torrent ne devait pas d'abord le rouler des premiers et l'emporter +lui-même. + +_Figaro_ est très-sombre. Pendant toute la pièce, les lazzis, le faux +rire, j'entends derrière un bruit comme un vague roulement d'orage. Il +est partout dans l'air. «Je l'entends, dit madame Roland, au clos de +la Platrière.» (_Lettres._) Et Fabre d'Églantine, au petit chant +plaintif, dont tous les coeurs ont palpité. + +J'aime peu _Figaro_. Je n'y sens nullement l'esprit de la Révolution. +Stérile, tout à fait négative, la pièce est à cent lieues du grand +coeur révolutionnaire. Ce n'est point du tout là l'homme du peuple. +C'est le laquais hardi, le bâtard insolent de quelque grand seigneur +(et point du tout de Bartholo.) + +La pièce manque son but. Que le grand seigneur soit un sot, d'accord. +Mais qui voudrait que le puissant fût Figaro? Il est pire que ceux +qu'il attaque. On lui sent tous les vices des grands et des petits. Si +ce drôle arrivait, que serait-ce du monde? Qu'espérer de celui qui rit +de la nature, se moque de la maternité, qui salit l'autel même, _sa +mère_! + +Le Roi qui se fit lire la pièce, jura qu'on ne la jouerait pas. +Cependant (le 12 juin 1783) le pétulant d'Artois, se moquant des +défenses, allait la faire jouer chez le Roi même, à ses +Menus-Plaisirs. Un ordre l'empêcha. Cela n'arrêta pas l'audace des +amis de la Reine. Vaudreuil, le 26 septembre, la fit jouer chez lui +devant la Polignac et sa cour de trois cents personnes (_Madame V. +Lebrun_, I, 147). + +Surprenante insolence. Mais ils étaient maîtres du tout. Un mois après +cet acte d'effrontée désobéissance, le Roi justement nomme leur ami +de plaisir, le ministre qu'ils poussent, l'agréable coquin qui va +faire leur fortune de la fortune de l'État. Figaro avait dit: «Rions! +car qui sait si le monde vivra dans six semaines?»--Il n'en fallut que +trois pour faire la fin du monde, pour remettre la France au prodigue +effréné, Calonne, qui emporta la monarchie. + +Ayant cédé la grande chose, le Roi s'obstine à la petite. De nouveau +il empêche _Figaro_ (fin de février), mais il est débordé. La Reine +lui fait croire que la pièce est changée, qu'elle est si mauvaise +d'ailleurs, qu'en jouant cette rapsodie, on en dégoûtera le public (17 +avril 1784). + +Le torrent attendait, les portes du théâtre frémissaient... On se +précipite... Ce fut presque aussi gai qu'au mariage de Louis XVI. +Plusieurs furent étouffés. Une si longue attente rendait terriblement +avide; on applaudit tout au hasard. Cent représentations ne peuvent +rassasier le public. + +Quelle joie! Tout est égratigné, jusqu'aux protecteurs de la pièce, +jusqu'au ministère Polignac. Leur Calonne a son mot: «Il fallait un +calculateur; ce fut un danseur qui l'obtint.» + +«Sot ou méchant... C'est le substantif _qui gouverne_.»--«Son mari la +néglige.»--«Fils de butor,» etc.--C'est la Reine, le Roi, le Dauphin. +Tout était saisi âprement, et telle allusion (imprévue de l'auteur) +était avec fureur trouvée, claquée, bissée. + +La pièce fut servie à merveille par les acteurs. L'attrait +mélancolique de la comtesse (ou de la Reine?), de l'épouse _négligée_, +fut très-touchant dans la Sainval, belle pleureuse de tragédie, qui +cette fois joua le comique. Mademoiselle Contat, si fine de grâce et +d'esprit, traitée jusqu'à ce jour fort durement et souvent sifflée, +joua avec un charme frémissant la rieuse, l'espiègle Suzanne. Une +enfant de cet âge à qui tout est permis, mademoiselle Ollivier qui +jouait Chérubin, prêtait son innocence à des effets de scène calculés, +sensuels, où Beaumarchais, flatteur hardi des goûts du temps, groupait +ces trois femmes amoureuses. Autour de la Sainval, autour de la +Contat, Ollivier Chérubin voltigeait, «léger comme une abeille» dans +les jardins de Trianon. C'était fort chatouilleux, sensible avec cela, +libertin, et pourtant les yeux étaient humides. Sans deviner pourquoi, +on eût tout pardonné à ce Chérubin-fille, à cette enfant touchante, +qui défaillit bientôt, mourut (à dix-huit ans), et qui, dans le plus +hasardé, gardait l'attendrissant de celle qui devait vivre peu. + +Au moral, le drame valait les moeurs publiques. Tout en les censurant, +il en donnait le pire. Le Roi fut très-chagrin de son étourderie à +permettre la pièce; il fut blessé aussi pour Monsieur, critique +anonyme, qui eut de Figaro un vigoureux soufflet. Mais le Roi, je le +crois, fut bien plus blessé pour lui-même. On avait dans la pièce +repris pour la comtesse (visiblement la Reine) la très-sotte légende +d'_épouse négligée_. Il l'aimait plus alors qu'il n'avait jamais fait +plus jeune, s'attachant, s'enivrant de la possession quotidienne, la +voyant elle-même se prendre peu à peu d'habitude, de fatalité. Et +très-réellement sans guérir de ses vices, elle finit par aimer son +mari. + +Que l'on jouât dans _Figaro_ les tristesses de la chère personne, et +sa légèreté, les orages de Trianon, il le trouva exorbitant. Quand +Monsieur le pria de punir Beaumarchais, il était à jouer, il saisit +une carte, et (le sang lui montant au coeur et au visage), il écrit +dessus: «Saint-Lazare.» + +Arrêté! et à Saint-Lazare, où l'on fouettait les petits polissons!... +Lâche outrage d'un homme tout-puissant au talent! à celui qui, tel +quel, avait eu le bonheur de faire plus que personne dans le destin de +l'Amérique. Par cela, Beaumarchais devait rester sacré. + +Une caricature atroce figurait Beaumarchais entre les mains des +bourreaux lazaristes. + +Le public prit pour lui l'outrage. Et quel public? Quelle est cette +jeunesse ardente à Figaro? Quels sont ces enfants sombres et qui ne +rient de rien? Les juges mêmes de Louis XVI. Dans ce parterre, Danton, +Robespierre ont vingt ans. + + + + +CHAPITRE XVI. + +MONTGOLFIER, LAVOISIER.--ROHAN ET LA VALOIS. + +1783-1784. + + +«De l'audace, encore de l'audace!» Ce mot qu'on dit plus tard était +dans les esprits. Un fait extraordinaire, un spectacle inouï, en +montrant tout possible au courage de l'homme, exalta l'espérance, +déchaîna l'imagination. + +Tout Paris réuni à la Muette, le 21 novembre 1783, vit deux hommes +dans une nacelle qu'emportait un ballon, monter majestueux et calmes. +Le ballon, trouvé le 6 juin par Montgolfier, se gonflait constamment +dans le voyage au moyen d'un réchaud, d'une combustion qui +l'emplissait de gaz. Moyen très-dangereux. Ce n'étaient pas des hommes +d'un courage vulgaire (Pilâtre, Arlandes); les premiers des mortels +qui quittèrent notre globe, osèrent mettre l'air sous leurs pieds, +soulevés vers le ciel par la machine incendiaire qui pouvait les +précipiter. + +Aux Tuileries, le 1er décembre, nouvelle expérience, plus hasardeuse. +Charles et Robert gonflèrent leur ballon de _gaz inflammable_. Les +esprits, pleins alors des expériences de Franklin sur l'électricité +des nues, supposaient que ce gaz, les traversant, pourrait s'enflammer +au contact. C'était aller à la rencontre de la foudre, la défier, +présenter l'aliment à sa redoutable étincelle. On fut épouvanté. +L'humanité du Roi s'émut, défendit de tenter la chose. Mais l'attente +était excitée; la foule était tremblante, impatiente... Les intrépides +passèrent outre, malgré le Roi, partirent. L'effroi, l'enthousiasme, +le délire furent au comble. On eût dit que les hommes avaient perdu le +sens, et les femmes s'évanouissaient... + +Moment rare! L'infini de l'espoir s'ouvrit. On se crut sûr de naviguer +là-haut. Les plus lointains voyages dès lors étaient faciles. Plus +d'obstacles, d'Alpes ni de fleuves, plus de vaines barrières, plus de +douanes absurdes, plus de vexations des tyrans. L'homme ailé, devenu +condor, aigle, frégate, planant sur toute la terre! + +Ne rions pas trop de nos pères. N'accusons pas ces élans +d'imagination. On s'est complu à mettre leur crédule espérance aux +miracles nouveaux, en face de leur philosophie, de leur logique +politique, de leur culte de la raison. Mais nulle contradiction. La +raison, à ce moment même, éclatait en prodiges, certains, palpables, +incontestables. Le plus grand événement des sciences, depuis Newton, +avait eu lieu et bien plus important. Il ne s'agissait pas de trouver +seulement des faits, de les lier et de les calculer. La science était +née _qui seule fait son objet_, qui crée les faits eux-mêmes, bref, +un _art de créer_. Chose énorme, que le siècle cherchait comme à +tâtons, et qui un matin a jailli, si grande, du front de Lavoisier +(1775), et tout à coup si claire! populaire, accessible à tous, +offrant une langue nouvelle, entendue de toute nation. + +«L'homme est un Prométhée, _un second créateur_,» voilà ce que +proclament la chimie et la mécanique à la fin de ce siècle.--L'homme +est-il _guérisseur_? Trouvera-t-il en lui un remède à ses maux? a-t-il +une puissance qui referait chez lui l'équilibre détruit? Cette +question profonde fut posée au moment où Lavoisier résolvait la +première. Mesmer nous apparut en 1778, apportant aux sciences un fait +incontestable, l'action magnétique, que l'homme peut exercer sur +l'homme pour apaiser parfois, suspendre les douleurs. Ses disciples, +les Puységur, trouvèrent, ou plutôt reconnurent, le fait du sommeil +extatique, l'état du somnambule qui semble dépasser les barrières de +la vie, voit par un sens à part. Faculté obscure, variable, peu rare +chez l'être faible, chez la femme nerveuse, surtout aux moments +troubles où l'animalité domine. Elle l'expie, en est plus faible +encore. Ces singulières puissances (de faiblesse et non pas de force) +furent d'autant plus mal observées qu'on trouva intérêt à embrouiller +la chose pour exploiter, dominer ou corrompre. Les faits réels étaient +un texte trop commode aux fictions du charlatanisme, de l'empirisme +avide. Ils furent noyés d'abord des fumées équivoques d'une +thaumaturgie médicale, illusoire et souvent funeste. Dans les crises +que le maladif, la dame délicate, éprouvaient en formant la chaîne +magnétique au baquet de Mesmer, les nerfs, vainement agités d'un vague +orage sensuel, acquéraient un degré nouveau d'agitation morbide, et +l'esprit en restait atteint. Les débilités de Mesmer étaient prêts à +toute chimère, avides de merveilles, prêts à croire, prêts à voir les +miracles de Cagliostro. + +Crédulité, charlatanisme, demi-folie, tout cela se trouvait ailleurs, +au gouvernement même. Calonne avait l'aspect d'un Mesmer politique. +L'impossible n'était pas pour lui. Il riait à ce mot. Il prenait en +pitié ceux qui avaient peine à comprendre son symbole financier: «À +dépenser, on s'enrichit.» + +L'impossible, de même, a disparu pour Joseph II. Il embrasse le monde. +D'une part, il prendra le Danube, divisera l'empire Ottoman. D'autre +part, il mettra la main sur la Bavière, il forcera l'Escaut. Ayant +déjà Cologne par son frère, dominant le Rhin, il va prendre Maëstricht +et dominer la Meuse, peser sur la Hollande. En mai 84, il sonne contre +lui la cloche de la guerre, défie Frédéric et l'Europe. + +Témérités étranges. Vergennes et Louis XVI en frémissaient, voyaient +le monde en feu, et la France épuisée de la guerre d'Amérique entrer +dans celle d'Allemagne. La Reine seule n'avait peur de rien. Elle +suivait Joseph à l'aveugle en son rêve, voulait nous y lancer. Bien +loin qu'elle soit restée froide (comme l'a dit M. de Bacourt), ses +lettres montrent à quel point elle fut violente pour son frère, +obstinée dix-huit mois, et chicanant pour lui. Elle parla fort et +ferme aux ministres, fit venir chez elle Vergennes, voulut +l'intimider, crut l'entraver, retenant ses dépêches. Mais son moyen le +plus direct fut celui qui avait réussi en 1778. Elle obsède, enlace le +Roi, et la voilà encore enceinte (juin 1784). + +On dit qu'elle fit plus. Joseph empruntant pour la guerre, on prétend +que la Reine entreprit d'y aider, soit par les juifs d'Alsace, soit +par ses banquiers même (par Laborde et S. James), qui se fièrent à +elle pour garantir l'emprunt, et qui finalement en furent payés par +nous. Ainsi tout à la fois la France par Vergennes s'efforçait +d'empêcher la guerre, la France par la Reine y poussait, en faisait +les fonds! + +Pour tout cela, la Reine ne pouvait compter sur Calonne. Elle était +brouillée avec lui. Elle l'avait créé, mais malgré elle, et forcée par +la Polignac. Elle aurait mieux aimé un ami de Choiseul, Loménie, ou +tout autre qu'aurait voulu l'Autriche. Calonne le savait à merveille, +savait ne tenir qu'à un fil. Il ne fut pas un an sans lutter avec +elle, travailla sourdement à la miner, la perdre. + +«_Nul ministre solide que par la faveur de l'Autriche_;» c'est ce qui +ressortait de la légende de Choiseul, qui par là se maintint au +pouvoir si longtemps. Nul n'avait cette foi plus que Rohan qui, +changé, transformé, devenu Autrichien, à Strasbourg, à Versailles, +agissait fort pour l'Empereur. Son palais de Strasbourg, son château +de Saverne étaient le grand passage d'innombrables courriers entre +Versailles et Vienne. Prince d'empire et riche en Allemagne, influent +en Alsace, Rohan agissait pour l'emprunt qu'eût fait le juif Cerfbeer +ou autre. En même temps il offrait à Versailles un projet de finance, +pour faire sauter Calonne qu'il aurait remplacé, avec l'appui de +Joseph II. Serait-il pour cela accepté de la Reine? Rentrerait-il en +grâce près d'elle? C'était la question. + +Rohan, pour refaire un Choiseul, était bien mieux posé que lui, ne +partait pas de rien. Il avait à Strasbourg quatre cent mille francs de +rente, trois cent mille à Saint-Vast, en tout presque un million par +an. Il était endetté, il est vrai, devait deux millions. Somme légère +en comparaison de la colossale banqueroute de son parent Guéménée (30 +millions). Tout dans la famille était grand. Fort unis, ces +Rohan-Soubise poussaient d'ensemble au ministère. Le cardinal y visait +dès longtemps, stimulé par sa cour, ses secrétaires ardents qui ne le +laissaient pas dormir. Le dirigeant était le fin, le faux abbé +Georgel. D'autres étaient plus jeunes, entre autres un jeune homme +éloquent, de noble coeur, crédule, Ramond, le célèbre Ramond (des +Pyrénées, du Mont perdu). Mais le conseiller très-intime, l'oracle, +était Cagliostro, le magicien et le prophète, homme, il est vrai, +très-fin aux choses de ce monde, propre à associer des naïfs (Ramond, +d'Épréménil), à créer ces nombreuses loges, dont le centre eût été +Strasbourg. + +Grande fortune. Rohan n'était pas au niveau. Il n'était nullement un +sot, comme on a dit. Mais pitoyablement faible, et scandaleusement +libertin. Usé à cinquante ans de corps, de coeur, sous sa belle +apparence, il était lâche, et, au moindre péril, prêt à tomber +très-bas. Il n'en avait pas moins les rêves royaux de sa famille, de +ces fameux rois de Bretagne qui s'estimaient autant au moins que les +Capets, trouvaient bien jeunes les Bourbons. Rien n'avait plus flatté +Rohan que d'acquérir, d'entretenir la plus noble maîtresse qu'on pût +avoir en France, la dernière du sang des Valois. + +Cette femme, à coup sûr infortunée, quelles qu'aient été ses fautes, +est restée écrasée quatre-vingts ans sous l'infamie. Récemment +cependant un peu de jour s'est fait. M. Beugnot la relève sous +certains rapports. Il nous porte à conclure que les Mémoires qu'elle +écrivit pour se laver ne sont pas méprisables autant qu'on avait +cru,--bref, que ce grand procès n'a été que jugé,--éclairci? examiné? +non. + +Ce n'était pas du tout un monstre. On ne résistait guère à son +charmant aspect, à sa parole agréable, enjouée. Tout d'abord son +visage disait: «Je suis Valois,» ayant l'ovale très-noble et un peu +long de la famille. Ses yeux bleus expressifs, sous l'arc des sourcils +noirs, brillaient de certaine étincelle qu'eut cette dynastie de +poètes, de Charles d'Orléans à la divine Marguerite. Elle en avait la +bouche un peu grande et le fin sourire, prête à conter les _Cent +Nouvelles_. Avec ses jolies dents, elle avait quelque chose de +railleur, de mordant, certain attrait sauvage. Et sauvage elle fut en +effet de misère dans l'enfance jusqu'à quatorze ans. Les Saint-Remy, +ses pères, méprisant tout métier, ruinés, misérables, avaient ici la +vie qu'ils auraient eue en Canada, vivant de rien, de baies, de +misérables fruits, faisant aux bois de petits vols, que (par charité +ou par peur) on ne voulait pas voir. Ils n'étaient pas errants +cependant. Ils restaient autour de Bar-sur-Aube, près de leurs +anciens fiefs, comme attachés encore à ces terres, attendant je ne +sais quel hasard qui pourrait les y faire rentrer. + +Le dernier Saint-Remy mourant, laissa trois orphelins, que la mère +mena à Paris. Celle dont nous parlons, jolie, intelligente, mendiait +pour les autres, devait rapporter tant le soir, sinon battue +cruellement. Sa mère la maltraitait; son frère, sa soeur, nourris par +elle, la malmenaient comme mendiante. + +L'enfant resta assez petite, fut faible et délicate. Elle garda de +tant de souffrances une trace (qu'a remarquée Beugnot), c'est que la +nature, en formant son sein, n'acheva pas, «n'en fit qu'une moitié, +qui faisait fort regretter l'autre.» + +Une bonne dame qui en eut pitié, prit les orphelins, les présente à +Louis XVI. Ce qui surprend, c'est qu'il fut peu touché. Cette race des +Valois lui parut dangereuse. Il voulait les éteindre, faisant du frère +un moine, un chevalier de Malte, et les deux soeurs religieuses. Avec +une petite pension, on les mit à Longchamps. Et dès qu'elles furent +grandes, l'abbesse, selon les vues du roi, voulut, de gré, de force, +les voiler, les enfermer là pour toujours. Dans cette abbaye, près +Paris, de renom musical, qui recevait tout le beau monde, elles +avaient rêvé une autre vie. À tout hasard, elles partirent, n'ayant +que dix-huit francs chacune, sans appui, abri, ni ami. + +Ces pauvres demoiselles, seules ainsi dans la rue, étaient comme une +proie. La seule maison qu'elles connussent, était celle de leur +bienfaitrice. Mais elle leur était dangereuse. Le mari, prévôt de +Paris, corrompu, endurci dans ses exécutions sommaires des voleurs et +des filles, avait persécuté l'aînée dès quatorze ans, voulant +vilainement se payer sur l'enfant du pain qu'elle mangeait chez lui. +Elles fuirent de Paris, allèrent à Bar-sur-Aube, le pays de leurs +pères, y arrivèrent avec six francs. Une dame les reçut par charité. +Cette dame avait un neveu, militaire en congé, gendarme de la maison +du roi. La Valois n'y échappa point. L'hôte, le protecteur s'en +empare, la rend enceinte. On la marie, et elle accouche au bout d'un +mois de deux enfants. Mais elle était trop faible, les enfants ne +vinrent pas viables. Elle resta affublée d'un mari, sot, laid et +endetté, et qui n'était qu'un embarras. + +Elle avait bien du nerf, ne désespéra pas. L'idée fixe qui avait +soutenu ses aïeux, la soutenait aussi: c'était sa terre, ce +patrimoine, qui, après avoir passé de main en main, était rentré alors +au domaine royal, et semblait d'autant plus facile à recouvrer. Elle +vint vaillamment seule à Paris, réclamer, mendier, avec son grand nom +de Valois. Son compatriote Beugnot, jeune avocat, lui donnait parfois +à dîner. Toujours souriante, gracieuse, elle semblait n'avoir jamais +faim, en mourait; menée au café, elle tombait sur les échaudés. Un +jour, chez une grande dame qu'elle sollicitait, elle se trouva mal; +c'était de faim. + +La grande aumônerie avait par an plus d'un million et demi pour aider +la noblesse pauvre. Nulle plus noble, plus pauvre, à coup sûr, que +celle-ci. Rohan, à qui on la présente, est attendri, et lui donne +d'abord en secours deux ou trois mille francs. Mais son coeur se +prend fort; le voilà amoureux, lui si blasé, usé. Celle-ci, soit par +l'effet du nom, soit par son enjouement charmant, malicieux, certain +attrait sauvage de chatte ou de panthère, lui mit la griffe au coeur. +De Paris à Versailles, où elle était pour ses affaires, il lui écrit +des lettres éperdues (Beugnot les vit plus tard), lettres folles, +honteuses, de désir effréné. Bref, il la prend à lui, l'établit, +l'entretient sur la caisse des pauvres, la met dans un hôtel, avec +quatorze domestiques. Tout cela, dit Beugnot, bien avant le vol du +collier. Elle n'avait que faire de filoutage. Il y suffisait de +l'amour. + +Dès lors, faisant figure et mendiante à quatre chevaux, elle +sollicitait à Versailles. Mal reçue pourtant des puissants, mal de la +Polignac, qui se souciait peu d'approcher de la Reine une personne +agréable et dangereusement intrigante. Elle ne fut guère mieux +accueillie de Calonne, qui crut la renvoyer avec un peu d'argent. Elle +y fut superbe d'orgueil, parla comme auraient fait Charles IX, Henri +II, lui dit que des Bourbons elle ne voulait que sa terre, qu'elle +resterait là et ne s'en irait pas qu'il ne lui eût mieux répondu. + +Elle fut bien reçue de la comtesse d'Artois, de la bonne soeur du Roi, +qui aimaient peu la Polignac, bien aussi (si on doit l'en croire) de +l'intérieur de la Reine, de ses femmes, excédées du règne de +l'éternelle amie, et charmée d'introduire du nouveau en dessous. La +reine lui donna un secours. Qu'elle l'ait vue, ou non, c'est un point +secondaire. Pour ses femmes (Misery, Dervat), elle put, à l'insu de +son tyran, la Polignac, accueillir l'envoyée du parti opposé, de +Rohan, alors bon Autrichien, agent de Joseph II, et courtier de +l'emprunt que l'Autriche crut faire en Alsace. Rohan dut s'y tromper +et se croire pardonné. Se rendant nécessaire, il crut aller plus loin, +pouvoir devenir agréable. Il avait cinquante ans. Mais Besenval les +avait bien, quand il osa faire à la reine une déclaration, qui ne la +fâcha pas; elle le toléra, le garda comme ami, et même familier +d'intérieur dans ses parties de Trianon. + +La reine avait trente ans, s'était assez rangée. Les excentricités +d'Orléans, les folies d'Artois, le vertige des bals de nuit (d'où une +fois elle revint en fiacre), toutes ces légèretés de jeunesse +n'allaient plus à son âge. Elle était plutôt triste. Mais le vide +d'esprit ne lui permettait pas de chercher, de trouver de plus dignes +amusements. Le catalogue de ses livres, si différent de la +bibliothèque excellente de la Pompadour, fait peine et fait pitié. On +y voit figurer _Faublas_, les livres de Rétif, si vulgaires et si +graveleux. Son goût pour jouer les soubrettes, s'exposer dans ces +rôles, non pas à huis clos aux amis, mais aux gardes de la porte même +qu'elle appelait, tout cela est peu digne de la fille de +Marie-Thérèse. + +Elle n'était nullement méchante, dans l'intérieur elle était fort +aimée. Elle n'eût jamais de jeu cruel, ni de souffre-douleur, comme en +avaient trop souvent les princesses (V. la Harcourt dans +_Saint-Simon_). Mais elle aimait les farces, et le bas grotesque +italien. Espiègleries parfois fort innocentes, comme la fête où +d'Artois convalescent dut (captif et lié) souffrir les compliments +des faux bergers de Trianon. Parfois c'étaient choses malignes, comme +la comtesse d'Artois qu'on fit prendre, exposer devant tous dans un +rendez-vous. Une chose fort cruelle fut faite pour amuser la reine, +qui ne s'est jamais effacée de la tradition de Paris. Les dames de la +Halle étaient venues pour une fête, superbes et familières, dans leurs +royaux atours. Au dîner que donna le roi, les gardes du corps les +grisèrent, et (dit-on) eurent l'indignité de mêler dans les vins de +dangereuses drogues, qui leur firent dire et faire mille choses +comiquement impudiques. Certaines se jetaient aux rieurs, se livraient +elles-mêmes. Elles furent le matin rendues à leurs maris dans un état +qu'on n'ose dire. Cela fut impuni. La reine, qui le blâma, sans doute, +fut pourtant curieuse, et, dit-on, voulut voir, eut le tort d'en salir +ses yeux. + +Beaucoup plus innocente était la mystification dont le cardinal de +Rohan fut l'objet en juillet 1784. La reine était alors fort triste +pour son frère, et de plus enceinte d'un mois, dans les premiers +ennuis de la grossesse. Probablement on voulait la distraire. _Figaro_ +était à la mode, la fureur du moment. La reine, qui jouait Rosine du +_Barbier_ (et Suzanne plus tard, ou la comtesse Almaviva), raffolait +de Beaumarchais. Les quiproquos du dernier acte, la scène de nuit et +de forêt, furent-ils réalisés, pour l'amuser, dans le parc de +Versailles? cela n'est point invraisemblable. Rohan, bien plus que +Figaro, était mystifiable; un fat de cinquante ans rappelait encore +mieux le Falstaff si comique des _Joyeuses femmes_ de Windsor. La +farce était certainement dans les goûts connus de la reine, mais du +reste innocente. La reine eût désiré, dit-on, que le roi même y +assistât, qu'il connût son grand-aumônier. On ne voulait faire à Rohan +d'autre mal que le ridicule. La Valois, sans difficulté, se prêta à la +chose contre son bienfaiteur, croyant (sur une idée fort juste de la +nature humaine) que la Reine l'ayant mystifié, s'en étant amusé, lui +serait moins hostile et peut-être amie tout à fait. + +Il fallait une actrice qui, de port, d'apparence, ressemblât à la +Reine, pour tromper les yeux de Rohan. Il y avait justement une +demoiselle d'Essigny qui avait cette ressemblance. Était-ce proprement +une fille? Non, mais son habitude était d'aller s'asseoir chaque +soirée sous les ombrages (alors beaux et grands) du Palais-Royal. Un +enfant de quatre ans qu'elle amenait, la gardait, la faisait respecter +un peu de ceux qui la suivaient. La Valois n'osa dire ce qu'était +d'Essigny. Elle la fit baronne étrangère, et la baptisa _Oliva_ (c'est +le mot _Valois_ retourné). Pour décider une telle dame, une baronne, à +s'en aller la nuit au bois, jouer un rôle scabreux, il fallait un +payement assez fort. On ne marchanda pas. La Valois dut donner quinze +mille francs à Oliva, sans doute les reçut, mais ne lui en donna que +quatre. + +Oliva avait un peu peur. Elle craignait surtout que le grand seigneur +qui viendrait, ne s'émancipât trop (devant un tel témoin! la Reine, +qui serait cachée et verrait). La Valois la calma, la styla, et pour +être sûre qu'elle jouât mieux son petit rôle, elle la mena à _Figaro_, +pour voir ce cinquième acte qu'on voulait imiter. + +Oliva, en robe _à l'enfant_, de fin linon blanc moucheté, sous un +blanc mantelet, une jolie _thérèse_ à la tête, fut amenée la nuit au +bas du tapis vert, dans un bosquet obscur, et tremblante attendit. + +De son côté Rohan n'était pas rassuré. Non qu'il ne se crût beau dans +un habit de mousquetaire où il s'était serré. Mais il ne savait pas +jusqu'où irait la bonté de la Reine, doutait d'en être digne. La +Valois dit qu'avant, pour se faire le coeur jeune, il avait jugé bon +de prendre l'étincelle, et chez Cagliostro, et près d'une jeune Ève, +enfant qu'il avait à Passy, dans cette unique but de raviver l'amour. + +Tout alla à merveille. Rohan vit la figure, ombre blanche et légère, +qui vint et d'une voix très-douce, basse (timide de passion, il n'en +douta pas), dit: «Tout est oublié!» Éperdu, il se mit à genoux, et +plus encore, en vrai esclave, s'aplatit, lui baisa le pied +(_Georgel_). Il était dans l'extase. + +Mais la Valois accourt, les avertit: «On vient!» Funeste contre-temps! +bien amer à cet homme heureux!... La fausse Reine s'évanouit, pas si +vite pourtant qu'auparavant n'échappe de sa main une rose, sur +laquelle il se précipite, qu'il baise, adore... Mais il est entraîné. + +La Valois voudrait nous faire croire que la Reine s'étant amusée de +Rohan, l'ayant trouvé crédule, ému, passionné, en avait eu pitié et +l'avait consolé, qu'ils eurent des rendez-vous. + +Je n'en crois pas un mot. + +Mais je trouve fort vraisemblable que la Reine ait fait faire la +mystification. Jamais la Valois d'elle-même n'eût offert ce salaire +énorme à Oliva, salaire royal, de celle qui peut jeter l'argent pour +un caprice. + +Le lieu du rendez-vous n'est pas dans les bois de Versailles, mais +dans le Parc, fermé de grille. On n'y va pas la nuit sans un ordre +d'ouvrir. + +Si la Valois avait fait de sa tête, et non autorisée, un pareil coup +d'audace, elle eût craint beaucoup plus une indiscrétion d'Oliva. Elle +l'eût ménagée davantage. Elle était bien peu inquiète, puisqu'au +risque de la faire parler elle osa empocher les deux tiers du salaire +promis. + + + + +CHAPITRE XVII. + +LE COLLIER. + +1785. + + +La mystification était trop fructueuse pour ne pas la continuer. Et ce +n'était pas difficile. La Reine, en sa triste grossesse, avait besoin +d'amusement. Elle aimait, on l'a vu, le burlesque et les petites +farces, comme en Autriche, en Italie. Le cardinal, embarrassé, avait +besoin du ministère; la passion le rendait crédule, et prêt à faire +toute folie. Et la Valois avait besoin de les exploiter tous les deux. +Fastueusement entretenue par Rohan en 83 sur la caisse ecclésiastique, +elle baissa en 84, suppléa l'amour par l'intrigue. On l'a vu gagner +dix mille francs du salaire réduit d'Oliva. Elle dut attraper quelque +argent de la Reine pour les lettres grotesques qu'elle apportait du +cardinal. Ces lettres éperdues de l'_esclave_, adorations folles, +étaient une riche source, intarissable, de risée. Le succès enhardit +la Valois. Elle osa (à l'insu de la Reine) faire de fausses réponses +en son nom; réponses encourageantes qui exaltaient Rohan, et le +rendaient sans doute plus généreux pour la Valois. + +Rohan croyait toucher au but, et remplacer Calonne. Entre celui-ci et +la Reine une guerre avait éclaté en 1784. Enceinte de trois ou quatre +mois, elle avait une envie, un vif désir d'avoir Saint-Cloud, de +l'acheter aux Orléans. Saint-Cloud, c'est Paris presque, lieu libre, +où l'on rentre à toute heure. Elle avait souvenir de cette nuit de bal +où le Roi lui ferma la grille de Versailles, la laissa à la porte +négocier, prier (Bachaumont). Devenue régulière, elle avait cependant +ce caprice de la liberté, d'une propriété tout à elle, acquise en +propre et privé nom. Le Roi consent, mais Calonne résiste, disant +qu'acquis ainsi, Saint-Cloud serait terre autrichienne, propriété de +l'Empereur, si la Reine mourrait ne laissant pas d'enfants. Il résiste +six mois, ne cède que forcé par le Roi, mais se venge. Il arrête sous +un prétexte Hugeard, secrétaire de la Reine, qui a rédigé le contrat +(_Mém. d'Augeard_). + +Lutte étonnante qui indigna la Reine. Calonne n'était pas un Turgot. +Prodigue des prodigues, pour elle seule il est économe. Cent millions +ont passé à son joyeux avénement pour les princes et les Polignacs. Il +a de l'argent pour Cherbourg, pour les canaux, les barrières de Paris +qui vont coûter douze millions. Il en donne quatorze pour payer +Rambouillet, acheté par le Roi. Il achète les terres de tous les +seigneurs obérés au prix qu'ils veulent (pour soixante-dix millions). +Il fait signer au Roi en un an cent trente-six millions en acquits +au comptant (dont vingt et un millions inconnus, anonymes). Et il n'en +a pas quinze pour acheter Saint-Cloud! + +Combien moins aura-t-il de l'argent pour l'Autriche et les millions de +Joseph II! + +La Reine aurait voulu le chasser à tout prix. Rohan, plus complaisant +et brûlant de servir, s'offrait, offrait un plan de finances qu'un +certain avocat Laporte avait écrit et lui avait donné par la Valois. + +La Reine était troublée. Elle n'avait jamais eu une grossesse si +orageuse. Elle croyait mourir en couches. Dans ses craintes, elle +permit qu'on consultât pour elle le devin à la mode, grand ami de +Rohan, et qui logeait chez lui, le célèbre Cagliostro. Véritable +enchanteur, dont on n'approchait guère sans en être séduit. Aux +pratiques occultes (magnétiques et somnambuliques), il liait la +maçonnerie. C'était son originalité, ce qui le distinguait et du +fameux Borri, qui brilla à Strasbourg au XVIIe siècle, et du comte de +Saint-Germain, cet homme d'infiniment d'esprit, qui dut éblouir Louis +XV, faisant à volonté et donnant des diamants. Cagliostro l'avait vu +en Allemagne, avait pris sa tradition. Mais sa grande éloquence, son +génie sicilien, lui donnait une bien autre action, et même sur des +gens sérieux. Il semblait que par lui il vînt un nouveau dogme. Ne +brisant nul autel, il en élevait un au dieu inconnu, la Nature. Il +avait pris d'abord un point central, le Rhin, entre France et Empire, +au palais de Rohan et sous la flèche de Strasbourg. + +On débitait mille choses. Les Allemands, en lui, revirent le Juif +errant. À Paris, il était musulman d'origine, fils de quelque roi +d'Orient, élevé dans les Pyramides, où il apprit à fond les sciences +occultes. Ainsi que Saint-Germain, il avait vécu trois cents ans. Il +en paraissait trente. C'est qu'il possédait le secret de rajeunir, +renouveler la vie, et la puissance aussi de réveiller l'amour. +L'amour? on le voyait, vivant, en sa charmante femme, Serafina +Feliciani, une fleur du Vésuve (lui était de l'Etna). + +Cette Serafina semble être pour beaucoup dans la puissance +d'attraction qu'eut Cagliostro pour Rohan. Dès qu'ils vinrent à Paris, +le prince cardinal les établit près de lui, au Marais, paya tout et +défraya tout. Ils eurent un hôtel rue Saint-Claude. Serafina eut une +cour. Madame de Valois dut se subordonner, lui tenir compagnie. À se +loger si loin, Cagliostro gagna. Le désert attira la foule. Le plus +grand monde, les belles dames affluaient, consultaient le sage, +s'initiaient à ses mystères. On s'enivrait de sa parole et de sa +fantasmagorie. Ému, illuminé, et d'autant moins lucide, on errait +volontiers dans les sombres jardins du vieil hôtel, hantés de visions, +d'ombres aimées peut-être, de ces illusions qu'avait trouvées Rohan +sous l'heureux bosquet de Versailles. + +C'est dans cette maison, de renommée douteuse, qu'on vint consulter +pour la Reine. Mais le sage, pour sonder le sort, avait besoin d'une +_innocente_. Rohan et la Valois lui amenèrent la nièce de celle-ci, +encore enfant, qui, certains rites accomplis, eut (par une carafe et à +travers l'eau trouble) la vision que l'on désirait. Une figure de la +Reine apparut, et, questionnée sur l'accouchement, donna un signe +favorable. + +Un des initiés de ce temple de la Nature qu'y avait mené la Valois, +était le riche Saint-James, qui avec les Laborde, fit l'emprunt +autrichien. Saint-James était, avec les deux joailliers de la Reine, +Boehmer et Bassange, propriétaire en tiers d'un collier de diamants, +de près de deux millions, fait jadis pour la Du Barry. On ne pouvait +plus s'en défaire, ne trouvant personne assez fou. On en parlait sans +cesse. On disait qu'on donnerait bien deux cent mille francs à qui le +ferait acheter. Cagliostro sentit la portée d'un tel mot. Georgel dit +(comme la Valois) que le grand magicien «mieux que personne sut le +secret des motifs de l'acquisition du collier (t. II, 119).» Mais il +ajoute, par respect, «que c'est un grand secret, profond, des loges +égyptiennes.» + +Secret fort transparent, facile à deviner. Cagliostro, expert aux +moyens d'aviver l'amour, voyant le cardinal inquiet d'avancer si peu, +et d'autre part, voyant la Reine dans l'orage, aux moments où la femme +est faible,--conseilla à Rohan l'essai d'un talisman, qui, devenu +magique par des conjurations puissantes, lierait deux coeurs, deux +âmes. Vieille recette, employée tant de fois par les Cagliostro du +Moyen âge. Rohan crut voir la Reine asservie du moment qu'on aurait pu +(comme aux coursiers sauvages) adroitement lui jeter ce _lazo_. + +De naissance, elle avait la passion des diamants. Elle en reçut +beaucoup du Roi, et cependant tout d'abord, à l'avénement, acheta des +bracelets très-chers (que censure fort Marie-Thérèse). Bien plus, au +moment même (1776), des girandoles merveilleuses qu'elle ne put payer +qu'en six ans. Tout cela était éclipsé, disait-on, par les diamants de +la reine d'Angleterre, alors nouvelle reine des Indes. Le collier, qui +eût pu rivaliser, semblait trop cher. Louis XVI avait dit: «J'en +aurais deux vaisseaux.» Cependant ce collier, unique, irréparable, +allait (on l'assurait) passer en Portugal. Quelle perte pour la +France, pour la couronne de France! Aussi grande sans doute que si +elle perdait le _Régent_, notre diamant (unique!). Il semblait +très-français de garder le collier. + +La royauté, cette religion, ce permanent miracle, a besoin de ces +choses éblouissantes qui étonnent, qui obligent à baisser les yeux. +Les étranges reflets du diamant aux lumières font comme un mystère de +féerie, une auréole (divine? ou diabolique?)--De là ces passions +violentes, ces furieuses manies du diamant. On sait le joaillier +terrible qui ne vendait les siens qu'en voulant les reprendre, et +poignardant les acheteurs. + +Si la Reine, dit-on, avait tant d'envie du collier, pourquoi n'en +parla-t-elle pas au Roi, qui ne l'aurait pas refusé? Mais le Roi, à +l'instant, venait de lui donner Saint-Cloud (quinze millions). Mais le +Roi, à son frère allait faire don de cinq millions. Elle eût été bien +indiscrète de prendre un tel moment pour faire une troisième demande, +d'une futilité si coûteuse. Elle dut avoir honte, tout autant que +désir. On sait d'ailleurs que ces caprices, ces _envies_ de la femme +enceinte, sa friandise avide d'avoir sur-le-champ tel objet l'humilie +d'autant plus qu'elle est d'instinct aveugle, sans raison, contre la +raison. Il y faut le mystère. Le grand jour gâte tout. Offrez +l'objet; elle refuse, «car cela n'est pas raisonnable.» + +Ses tentateurs, les joailliers, gens fins, que leur commerce initiait +à ces faiblesses de femme, venaient tous les jours _travailler_ avec +elle pour les parures de ses prochaines relevailles; et elle ne +pensait qu'aux bijoux. Elle voulait l'objet, mais qu'il vînt de +lui-même. Saint-James qui gagnait sur l'emprunt, Rohan visant au +ministère, auraient pu l'offrir comme _épingles_. L'affaire tardait, +traînait. Le désir l'emporta. Excédée du retard, elle permit d'agir +(si l'on croit la Valois), et dit «qu'on fît ce qu'on voudrait.» + +Longtemps après, en 1797, à Bâle, les deux joailliers avouèrent à +Georgel _que la Reine n'ignora nullement_ qu'on achetait le collier +pour elle (_Georgel_, II, 66). Ils étaient trop prudents pour livrer +un pareil objet sans être sûrs de son désir. + +Mais la Reine n'écrivait jamais (sinon un peu à sa mère, à son frère). +Vermond, Augeard, faisaient ses lettres. Dessales les écrivait; il +était son _faussaire en titre_, comme en ont toujours eu les rois[17]. +Même les signatures des lettres aux souverains n'étaient pas de sa +main. Ses joailliers n'auraient jamais eu l'impudence d'exiger plus +que n'en avaient les rois. Il suffit donc que Rohan achetât, et qu'on +mît au traité qu'elle acceptait. C'est ce qu'on fit _sans imiter son +écriture_. Elle-même le dit à Augeard. + + [Note 17: V. S. Simon sur Rose, et ce qu'en dit M. + Feuillet de Conches, _Revue des Deux Mondes_, 13 juillet + 1866.] + +On mit sur le traité: Antoinette _de France_--et non +d'Autriche,--pour que cet objet précieux restât à la Couronne, ne +devînt jamais autrichien, comme eût pu devenir Saint-Cloud, d'après +les termes du contrat. + +«Comment, dit-on, la Reine eût-elle désiré le collier? pour le cacher, +l'enfouir? L'ayant refusé publiquement, elle n'aurait osé le porter.» +Comme collier sans doute, mais fort bien sous une autre forme. Dès +longtemps elle cherchait, achetait un à un des diamants pour se faire +des bracelets. On le savait. Et c'est l'usage qu'elle eût fait de ceux +du collier. + +Ce funeste bijou (dont Georgel a donné la forme), en collier, en +festons, était bien pour la Du Barry. Il était combiné pour faire +valoir le sein, descendre sur la gorge fort bas, et scintiller à son +onduleux mouvement. La Reine, plus âgée, ayant eu trois enfants, en +eut paré plutôt ses beaux bras, ceux qu'on a admirés aussi chez sa +fille. Elle aurait employé les gros diamants en bracelets, et les +petits (des festons et des noeuds) pouvaient être vendus. C'est ce qui +aidait fort à l'achat. Ces petits, qui valaient un peu plus de trois +cent mille francs, suffisaient justement pour le premier payement, qui +devait se faire en juillet. + +Si l'on croit la Valois, le vrai collier, de gros diamants, valant +plus d'un million, aurait été, chez elle, livré le 1er février 1785, +par Rohan à Desclaux, un garçon de la reine. Et les petits diamants, +détachés du collier, auraient été vendus pour le compte de Rohan par +la Valois ici, par son mari Lamotte en Angleterre, où l'envoya le +cardinal. Ce mari prit des traites, pour ses frais de voyage, chez +Perregaux, banquier du cardinal, fit sa commission sans le moindre +mystère. L'ayant faite, il _revint_, et rapporta trois cent mille +francs (mai 1785). + +_Il revint._ Notez bien ce mot. Si sa femme vraiment eût volé le +collier, s'il avait eu les gros diamants (plus d'un million), s'il les +avait portés, vendus en Angleterre, il y eût fait venir sa femme +apparemment, _mais ne fût jamais revenu_. + +C'est ce que dit le plus simple bon sens. + +Quelque peu délicats que fussent le mari et la femme, une certaine +chose assurait leur vertu. C'est que les gros diamants du collier, +objet rare et si facile à reconnaître, étaient peu faciles à voler, +dangereux, difficiles à vendre. Des objets de ce prix ne vont guère +qu'à des rois. + +La grande occasion pour laquelle la reine se préparait, voulait +paraître avec tous ses diamants, c'était la grande pompe des +relevailles, où, traversant Paris, elle irait rendre grâce à +Notre-Dame. Triste fête, et d'effet sinistre. Elle fut accueillie avec +un silence mortel. Elle revint désolée à Versailles. Le roi dit +brusquement: «Je ne sais comment vous faites... Quand je vais à Paris, +tout le monde s'enroue à crier: «Vive le Roi!» + +On avait pris très-mal qu'elle achetât à Saint-Cloud, eût sa maison à +elle pour rentrer à ses heures, et découcher à volonté. N'était-ce pas +assez de Versailles et des bosquets de Trianon? Les amis de Calonne +brodaient cruellement là-dessus. L'affaire d'Oliva s'ébruitait, et +plusieurs soutenaient qu'il n'y avait pas d'autre Oliva que la reine. +Rohan le croyait fermement, tâchait de le faire croire. Il avait +encadré la rose et la montrait à tout venant. Il faisait à Saverne, +dans ses jardins épiscopaux, l'_allée_ triomphale _de la Rose_. Sa +fatuité outrageante, son délire sensuel pour se persuader son rêve, +alla jusqu'à faire faire une galante boîte, d'écaille noire, entourée +de diamants. Dessus, un beau soleil levant dissipait un nuage. Dedans, +si l'on poussait un ressort, on voyait la reine en robe blanche, une +rose à la main (_Beugnot_). Don d'amour? On l'aurait pu croire. Cela +se donnait fort à un amant favorisé. + +La reine, à un autre âge, pour un homme à la mode, avait bravé, +affronté le scandale, s'était fait croire coupable (et plus qu'elle ne +l'était peut-être). Mais ici, au scandale se mêlait le dégoût, +l'indignité, le ridicule. Qu'un prêtre libertin, à cinquante ans, de +fille en fille, en fût venu à elle, c'est ce dont la cabale, Monsieur, +Mesdames, et le Palais-Royal, et Calonne (le grand libelliste), +pouvaient se régaler, faire leur joie, leur victoire. La cruelle +affaire du collier arrivait en cadence. À quiconque doutait des succès +de Rohan: «Pourquoi pas? disait-on. Elle a bien reçu le collier.» + +Christine, pour bien moins, dans un temps plus barbare, avait fait +sous ses yeux _saigner_ Monaldeschi. Les hommes de la reine, qui +savaient ses souffrances, sa fureur, Vermond et Breteuil, voulurent au +moins flétrir Rohan. + +Dans sa folle maison, entre Cagliostro, Serafina et la Valois, et je +ne sais combien de parasites, le produit des petits diamants fondit, +disparut en deux mois. Rapportés par Lamotte, de Londres, en mai, les +cent mille écus prirent des ailes, n'attendirent pas juillet. À ce +terme du premier payement, voilà Rohan tout éperdu. Il cherche, il +prie Saint-James de payer à sa place. Saint-James en avertit Vermond, +et les deux joailliers avertissent Breteuil, ministre de Paris. +Breteuil en est ravi, espère perdre Rohan. Mais la reine pourrait +hésiter. Durement et crûment, il lui apprend la chose, le bruit qu'on +en fait dans Paris, le scandale du collier qui est la fable du public. +Elle rougit. Elle est interdite, semble ne rien savoir. + +Rohan craignait extrêmement que l'on n'arrêtât la Valois, qu'on ne la +fît parler. Il la cache, elle et son mari. Puis il voulait les décider +_en ami_ à sortir de France. Le faisant, il eut pu mentir tout à son +aise, tout rejeter sur eux, dire qu'il ne savait rien, que, non +autorisés par lui, ils avaient vendu les petits diamants. La Valois +parut obéir et prit la route d'Allemagne, avec Lamotte son mari, mais +s'arrêta chez elle, à Bar-sur-Aube, attendit les événements. + +Qu'eût-elle craint? Nul ne l'accusait. Georgel, l'homme du cardinal, +lui-même en fait l'aveu: Saint-James, Boehmer, Bassange, n'avaient +accusé que Rohan (G., II, 135). Elle ne se cacha nullement, alla voir +ses voisins de Bar, le duc de Penthièvre, le couvent de Clairvaux, où +l'on fêtait la Saint-Bernard (_Beugnot_). + +Breteuil, habilement, avait pris le premier moment de la juste colère +du roi, à une telle révélation. Le 15 août, au grand jour de la +Saint-Louis, où Rohan officie dans ses habits pontificaux, la cour et +tout un monde emplissant la grande galerie, Breteuil crie: «Qu'on +l'arrête! qu'on arrête le cardinal!» Rohan se voit conduit devant le +roi et les ministres. Vrai tribunal; la reine y siége aussi, exaltée +et en pleurs. Le roi hors de lui-même. Anéanti, le prêtre fait la +lâche réponse d'Adam contre Ève: «Une femme m'a trompé.» Il la croyait +bien loin, déjà passée en Allemagne, s'imaginait pouvoir s'innocenter +à ses dépens. + +Tant colère que parut le Roi, on savait bien qu'il reviendrait +bientôt, ne voudrait pas porter un tel coup à l'Église. On agit dans +ce sens, et on laissa Rohan faire tout ce qui pouvait l'aider. On le +laissa écrire dans son bonnet un petit mot, un ordre de brûler +certaines choses. Breteuil, son ennemi (retenu par le roi sans doute), +retarda soixante heures avant d'aller chez lui visiter ses papiers. + +Rohan, mené à la Bastille par le gouverneur Delaunay, son ami +personnel, eut par ordre du roi le bel appartement, parfaite liberté +de promener, _de communiquer_. La Valois était à Clairvaux, en fête, +avec Beugnot, lorsqu'elle apprit cette nouvelle. Il la vit face à face +à ce moment, put l'observer. Elle pâlit, mais resta très-ferme pour ne +pas fuir, rentra chez elle à Bar-sur-Aube. En vain il la pria, supplia +de partir, lui montra les facilités. Elle lui dit: «Monsieur, vous +m'ennuyez!» Le conseil de Beugnot, en effet, était détestable. Fuir, +c'était s'accuser, appuyer les mensonges qu'il plairait à Rohan de +faire. Rester, c'était rendre improbable à tout jamais l'accusation. +Si elle avait eu le collier, serait-elle restée pour qu'on la +tourmentât et la forçât de rendre? Et, si elle l'avait vendu, si +elle eût eu en Angleterre le million qu'on disait, elle aurait fui +certainement. Cela tranche pour moi le procès. + +Le mari, la voyant arrêtée, fut si peu troublé, qu'il eût voulu la +suivre et le demanda à l'exempt. Celui-ci refusa, «n'ayant pas d'ordre +pour lui.» (_Besenval_, II, 169.) + +Il ne voulait nullement fuir, quelque instance qu'en fît Beugnot. Il +finit pourtant par comprendre que, s'il ne restait libre, si on les +tenait tous les deux, leur voix pourrait rester à jamais étouffée, +qu'en partant il pourrait de Londres parler, et tout au moins laisser +un témoignage écrit contre la calomnie[18]. + + [Note 18: Georgel, et madame Campan, apologistes l'un de + Rohan, et l'autre de la reine, ont intérêt à tout + brouiller. Je les serre de très-près, avec les six + volumes des mémoires d'avocats et témoins, avec + Besenval, Augeard, Beugnot, surtout avec le _Mémoire + justificatif_ de la Valois (1788), qui, sauf sa calomnie + sur les galanteries de la reine, est très-fort, bien + lié, suivi, et la pièce vraiment capitale (_Bibl. impér. + Réserve_). Il me serait facile de relever les erreurs + innombrables, volontaires ou involontaires, de Georgel + et de madame Campan. Il y en a une bien grossière: ils + placent la scène du bosquet (qui est de juillet 1784) en + 1785, dans l'affaire du collier, au moment du premier + payement (_Georgel_, II, 80; _Campan_, II, 355).] + + + + +CHAPITRE XVIII. + +PROCÈS DU COLLIER. + +1785-1786. + + +Rohan fut bien surpris de voir que la Valois n'avait pas voulu fuir, +qu'elle restait pour répondre à tout. Les Rohan, les Soubise, fort +inquiets, lui rassemblèrent à la Bastille les grands avocats de +l'époque, les Target, les Tronchet. Une consultation eut lieu. Mais +ces docteurs trouvèrent leur homme bien malade, hochèrent la tête, +n'augurèrent rien de bon. Ses précédents étaient honteux et +déplorables. Il avait, disait-on, volé les deniers des Aveugles, pillé +les Quinze-Vingts (_Besenval_, II, 167). Il était très-notoire qu'il +avait établi et entretenu la Valois avec l'argent des pauvres. +Maintenant qu'il vivait chez son Cagliostro et sa Serafina, où il +dînait quatre fois par semaine, il était bien probable qu'il avait +prélevé sur le collier, pour son courtage, les petits diamants +rejetés, et les avait vendus à Londres pour en manger le prix dans ce +tripot. L'avis des avocats fut qu'il était perdu, qu'il n'avait de +ressources que dans la clémence du roi. + +Mais Beugnot, le jeune barreau, allaient plus loin que l'affaire +d'escroquerie. Ils croyaient qu'en prenant la chose comme crime de +lèse-majesté, d'outrage au roi, d'attentat à la reine, on pouvait le +mener tout droit à l'échafaud. + +Rohan _in extremis_, gisant, désespéré, n'avait pas le choix des +remèdes. Il écouta un homme que depuis quelque temps il écartait de +lui, Georgel, habile et dangereux, et qui faisait peur à son maître. +En 1774 par des moyens étranges et ténébreux, il avait pris le fil de +l'intrigue autrichienne. Ce grand service ne fut pas reconnu. Georgel +n'avança pas. Il attendit dix ans, simple abbé, secrétaire dans ce +palais de la folie, tapi dans sa mansarde, comme une araignée +suspendue. Au jour de la ruine, l'araignée descendit. + +Comment restait-il libre? comment le laissait-on communiquer avec +Rohan? Breteuil disait qu'il fallait l'arrêter. Vermond dit non, et la +Reine, suivant toujours le pire conseil, adopta l'avis de Vermond. + +Georgel, sans peur et sans scrupule, ne s'embarrassa pas au noeud qui +arrêtait ces pauvres avocats. Il sut bien le trancher. Il avait pour +cela une lame terrible dont Rohan même ne voyait qu'un côté. Un des +tranchants pouvait égorger la Valois; l'autre, Rohan lui-même, qui eût +été absous, mais comme incapable, idiot; et l'administration de tous +ses bénéfices eût passé à l'abbé Georgel. + +Celui-ci, dès le premier jour, profitant de la peur de Rohan et de sa +famille, se fit donner une procuration et des pouvoirs illimités. Il +s'empara de tout, à Paris, à Versailles. Occupant jour et nuit deux +secrétaires, ne dormant que deux heures, fatigant six chevaux par +jour, il fit tout marcher à sa guise, dirigea les Rohan, guida les +avocats, influença les juges. + +Si Georgel parvenait à donner à Rohan une ferme et solide impudence +pour bien mentir, l'affaire était sauvée. La vente s'était faite par +la Valois et son mari. Mais qui prouvait que Rohan l'eût fait faire? +En avaient-ils un ordre écrit?--«Ils avaient remis à Rohan l'argent de +cette vente.» _Qui le prouvait?_--Avaient-ils un reçu? + +Un reçu! la Valois eût-elle osé le demander à un tel seigneur, son +patron? Un reçu! dans les termes intimes où ils étaient, qui pense à +demander, à donner des reçus? + +Elle n'aurait que son allégation. Mais qui l'écouterait? quel poids +peut avoir sa parole? qui oserait apposer son _oui_ au _non_ d'un +prince de l'église, d'un cardinal de Rome et du chef de l'épiscopat? + +Elle avait eu une arme, les folles lettres de Rohan à la Reine. Pièces +terribles, un titre à l'échafaud. Rohan lui avait dit: «Il y va de ma +tête.» Avant de partir de Paris, elle se fit un devoir de les brûler, +et cela devant un témoin qui pût en assurer Rohan. + +Donc point de pièces contre lui. Cela le rassura. Et Georgel encore +mieux. Lié avec Vermond, par lui il avait un oeil dans Versailles, +savait l'inquiétude du Roi et de la Reine. On tenait Louis XVI par sa +vive sensibilité en ce qui la touchait, par sa crainte naturelle du +bruit, et son regret d'avoir fait tant d'éclat. Il eût voulu d'abord +se réfugier dans le huis-clos, remettre l'affaire aux ministres, MM. +de Vergennes et de Castries. Mais quelle ombre fâcheuse en serait +restée sur la Reine! Il eût bien mieux valu que Rohan fît appel au +Roi, aidât lui-même à étouffer la chose. Les ministres allèrent lui +demander à la Bastille, s'il ne voulait pas se fier à la bonté du Roi; +sinon l'affaire serait livrée au Parlement. Il avait grande envie +d'abréger tout, de se remettre au Roi. Mais sa famille, mais Georgel, +l'affermirent. Il demanda d'être jugé. + +L'essentiel était que le public n'entendît trop les cris de la Valois. +On la tenait dans la Bastille, sous la griffe de Delaunay, l'excellent +gouverneur, le client des Rohan, qui savait comme on peut faire taire +un prisonnier. On a fait de nos jours des idylles sur la Bastille. +Dans la réalité, elle était douce aux gens qu'on ménageait (la Staal, +Marmontel, etc.); mais pour d'autres, terrible. Sans croire aux _in +pace_ qu'on se figura voir dans l'épaisseur des murs, elle avait +très-certainement au plus bas d'horribles cachots, boueux, où l'eau +entrait, et les rats d'eau, féroces, friands de nez, d'oreilles. La +Bastille (comme le fort de Brest et tant d'autres prisons) avait ses +légendes trop vraies, de prisonniers mangés, du moins attaqués jour et +nuit, mordus et mutilés. Grand moyen de terreur. Pour n'être pas mis +là, que ne faisait-on pas? L'idée seule pouvait faire défaillir une +femme. Les aumôniers parfois, dit-on, en profitèrent avec de pauvres +protestantes, qui en sortaient enceintes et converties. + +La Valois, se trouvant entre quatre murs noirs, et tenue d'abord +seule, sans conseil, se trouva heureuse de voir un être humain, un +homme doux et compatissant, l'aumônier (que le gouverneur envoyait). +Elle s'épancha fort, dit tout à cet homme de Dieu. Il ne lui fut pas +difficile de tirer d'elle ce qu'on voulait savoir: _qu'elle n'avait +aucun papier_, et pas même des lettres d'amour. Elles l'auraient +servie beaucoup dans le procès: 1º on y eût vu le vilain prêtre à nu, +ignoble libertin, un gibier de Bicêtre, sans coeur et sans cervelle, +_indigne d'être cru_; 2º ces lettres montrant combien il l'avait +désirée, achetée à tout prix, auraient (contre Target et les +défenseurs de Rohan) prouvé que sa fortune précédait l'affaire du +collier, _venait de l'amour non du vol_; 3º que neuf mois avant cette +affaire, elle était richement, fastueusement entretenue (_Beugnot_). + +Ces lettres, si utiles, la Valois les avait brûlées, se désarmant +ainsi pour l'honneur de Rohan. Elle avait tout détruit, sauvé Rohan, +s'était perdue. + +On le devinait bien. Son compatriote Beugnot, son jeune ami, qu'elle +voulait pour avocat, n'osa pas la défendre. En vain, du fond de la +Bastille, elle appela et supplia. Elle croyait qu'il avait souvenir de +son arrivée à Paris, où il la promenait, où ils avaient passé de doux +moments. Elle avait eu un tort, de se moquer un peu de lui: il eût pu +l'oublier. Si elle avait eu le malheur de passer par l'amour de cet +indigne prêtre, la faim en était cause. Avec ses échaudés, Beugnot ne +la nourrissait pas. Dans son plus grand éclat, recevant le beau monde, +elle l'invitait fort, le traitait en ami. Elle se fia à lui, à son +moment suprême, sa dernière nuit de liberté; elle lui mit en main ses +papiers, s'aida de lui pour les brûler. C'est là qu'il parcourut les +lettres de Rohan. Lui laissant voir ses lettres, sa honte à elle-même, +elle disait assez: «J'ai péché!» Cela demandait grâce. Elle était fort +touchante dans cet appel de la Bastille. S'il y était venu, elle +l'aurait ressaisi peut-être. Elle avait vingt-six ans, étincelait +d'esprit, était (plus que jamais) charmante de grâce et de passion. + +Elle était bien naïve, avec cet âge et tant d'épreuves, de s'adresser +à ce sage jeune homme, ce prudent Champenois, né pour faire son +chemin. Si elle avait encore une chance de salut, c'eût été de dire +tout, sans taire ce qui était contre elle, et d'ébranler la France du +tonnerre de l'opinion. Il eût fallu, non un Beugnot, mais bien un +Mirabeau, un intrépide fou, qui, tenté par la gloire, se perdît, +s'immortalisât. Mais eût-elle voulu elle-même être ainsi défendue? +Nullement. Espérant être ménagée de Rohan, un peu couverte par la +Reine, elle voulait ruser, ménager tous les deux. Cela fut impossible. +Tous les deux l'accablèrent. Elle se trouva prise entre l'enclume et +le marteau. + +Un fait fort singulier ferait croire que d'avance le Roi, engagé +malgré lui dans ce fatal procès, redoutait les écarts hardis des +avocats, aurait ouvert l'oreille à certain compromis. Georgel, voulant +d'abord faire taire les joailliers (pour la partie du collier qu'on +vendit à Londres), demanda et _obtint du Roi_ qu'on leur assignât ce +payement sur son abbaye de Saint-Vast. Grâce étrange et bien étonnante +au début d'un pareil procès! Quoi! le Roi le poursuit et l'envoie en +justice, prévenu d'attentats qui pourraient lui coûter la tête; et +pourtant il s'y intéresse tellement, a soin de ses affaires! Ne +pourra-t-on pas dire que, tout en l'accusant, il le craint, le ménage, +achète sa discrétion? Quoi qu'il en soit, Georgel a fait un coup de +maître faisant croire que le Roi est au fond pour Rohan. + +Cela énerve le procès, le rendra vain et ridicule. + +Les lettres du roi au Parlement sont pitoyables de timidité, de +mollesse, très-propres à confirmer ces bruits. + +On y voit un mari inquiet qui se dépêche de mettre sa femme hors de +cause. Il affirme d'abord ce qui est en litige: _Elle n'a pas reçu le +collier_. + +On n'y voit pas du tout le roi. Il oublie qu'il est roi; il n'a nul +sentiment de la Majesté outragée. Beugnot dit à merveille: «La +Révolution était faite lorsque le roi s'oublie lui-même, réduit toute +la cause à une affaire d'escroquerie.» + +Le roi explique, d'un ton qu'on croirait apologétique, l'arrestation +du cardinal; il mentionne l'excuse que Rohan a donnée: «_Il a été +trompé._» Cela simplifie tout. Il est dupe plus que criminel. Le juge +n'aura pas grand'peine pour trouver le coupable sur qui on doit +frapper. Il a été trompé «_par une femme_.» Rohan a peu à craindre. Si +justice se fait, ce sera seulement _in anima vili_. + +Le procès est tracé d'avance. Seulement, pour arranger cela, il ne +faut pas trop de clarté. C'était précisément l'année où un magistrat +(Dupaty) demanda _qu'il n'y eût plus de procédure secrète_, que +l'accusé ne fût plus isolé, qu'il fût environné des garanties de la +publicité, que l'information, les débats, se fissent en plein soleil. +La Justice elle-même devait le désirer, vouloir sortir de la nuit +odieuse qui la rendait suspecte, obtenir le grand jour et montrer +qu'elle est la Justice. + +Le contraire arriva. Le Parlement condamna Dupaty, garda et défendit +ses formes inquisitoriales, l'arbitraire infini que lui donnait +l'obscurité. + +Mais le roi est le roi. Il pouvait se placer du côté du public qui +demandait cette réforme, l'imposer à son Parlement. Dans une affaire +où il était partie, où la reine même était en jeu, il devait le +vouloir, ne laisser là-dessus nulle ombre.--Le contraire arriva. Il +recula devant cette réforme. On put croire qu'il craignait que +l'affaire ne fût éclaircie. + +L'épiscopat français se serait fait honneur, si son chef (le grand +aumônier) acceptant le juge laïque, il eût demandé le grand jour. +Heureuse occasion de faire taire les méchants, de montrer l'innocence +de cet agneau sans tache. Mais l'Église n'en profita pas. + +Le roi, la Justice et l'Église furent d'accord pour fuir la clarté. + +On montra du procès aussi peu que l'on put. On fit plus que le +supprimer. On le faussa, en écartant ceci, faisant voir cela. La nuit +absolue, pour tromper, vaut moins que les fausses lueurs. + +Une chose a frappé Beugnot, c'est que dans les Mémoires, si nombreux, +d'avocats, on ne sent aucun sérieux. «Ce ne sont que jeux puérils.» Il +semble que l'affaire est arrangée d'avance, l'issue prévue, qu'il +s'agit simplement d'amuser le public et de jouer la comédie. + +L'avocat de Cagliostro dit gravement comment, élevé dans les +Pyramides, il y apprit toute science. Le mémoire du prophète fut si +piquant, si curieux, qu'il y eut queue à son hôtel, où on le débitait; +il fallut y mettre des gardes.--Mademoiselle Oliva, charmant témoin, +docile, prête à dire tout ce qu'on voulait, fit un délicieux mémoire, +«très-digne, dit Georgel, de Paphos et de Gnide.» + +Tous veulent amuser, être divertissants; ils visent au succès si grand +qu'eut Beaumarchais. Pour aucun d'eux l'affaire n'est sérieuse. Nul ne +semble prévoir l'effondrement moral qui va se faire, la reine avilie, +le trône ébranlé. Ils se disent: «Nulle vie n'est en jeu. Il n'y aura +pas mort d'homme... Une femme tout au plus _exposée, corrigée_.» + +Mais quittons l'avant-scène. Que disait cette femme: «La reine a reçu +le collier. L'accessoire du collier, les petit diamants (inutiles pour +elle, et détachés par elle) ont été vendus par moi et mon mari à Paris +et à Londres, sur l'ordre du cardinal, à qui nous en avons remis le +prix, trois cent mille francs.» + +Rohan niait cet ordre, niait avoir reçu l'argent, récriminait, disant: +«Vous avez vendu le collier.» + +Par là il se lavait de la vente des petits diamants; la Valois, selon +lui, avait en même temps vendu les petits et les gros. + +Rohan, du même coup, lavait la reine et lui. Tout retombait sur la +Valois. + +Le premier pas évidemment que la Justice avait à faire était de +s'informer à Londres, d'obtenir par le ministère qu'elle y pût faire +enquête, d'y envoyer des hommes sûrs. Le ministère, le roi, devaient +s'y entremettre. Inexplicable énigme: rien de tel ne se fit!... + +Le roi, le Parlement, les ministres n'agissent pas. On se fie pour +l'enquête, à qui? chose inouïe que ne croira pas l'avenir, on se fie +justement à l'accusé Rohan et à ses gens. Un petit secrétaire de Rohan +est envoyé avec un capucin qui prétend être sur la voie, pouvoir +diriger la recherche. + +Notons ce capucin, et admirons Georgel qui manipulait tout cela. + +Si la fiction est poésie, création, Georgel fut grand poète, et +vraiment créateur. Il inventa des choses, il inventa des hommes. Il +fit sortir de terre deux moines, _amis de la Valois_. C'étaient des +Mendiants, de ces rôdeurs, qui, tout en demandant, flattant, mangeant, +observent. À Paris, c'était un P. Loth, un Minime, que la Valois +sottement protégeait, à qui elle avait rendu un service essentiel, +d'obtenir (par Rohan) qu'il prêchât à la cour. L'autre capucin, +Irlandais, un P. Macdermot, son parasite à Bar, prétendit pouvoir +désigner à quels marchands en Angleterre elle avait vendu le collier. + +La Valois a donné, publié minutieusement le compte des petits diamants +qu'elle vendit pour le cardinal, avec les noms, les dates et +circonstances. + +Mais Rohan n'a pas publié l'enquête de son secrétaire, du capucin, sur +le collier, sur cette énorme vente qu'elle aurait faite, sur le +million et demi qu'elle en eût retiré, sur le placement qu'elle en +eût fait, etc. + +Bonne ou mauvaise, la pièce rapportée par le capucin était favorable à +la reine aussi bien qu'à Rohan (faisant croire que la reine n'avait +jamais eu le collier). Donc, on pensait qu'elle serait fort bien reçue +des gens du roi, du procureur du roi, qui l'admettrait les yeux +fermés. On l'avait fait timbrer, viser à Londres par je ne sais quelle +autorité. Cela ne disait pas grand'chose, n'impliquait nullement que +cette autorité eût jugé cette pièce, la donnât pour valable. +L'autorité était peu attentive à Londres, si j'en juge par tant +d'histoires étranges, d'aventures, de désordres, de meurtres, vols et +violences, qu'on a données pour ce temps-là. + +Ce visa imposa fort peu aux gens du roi. L'oeuvre du capucin leur +parut très-informe, infiniment suspecte, de fort mauvaise mine, et ils +refusèrent de l'admettre. + +Un tel refus méritait le respect. Forcer la main à la magistrature, +l'obliger d'accepter une pièce véreuse, qui, si on l'acceptait, +tranchait toute l'affaire, c'était chose indigne et énorme. Mais +encore une fois, cette pièce avait le grand mérite de couvrir à la +fois et le cardinal et la reine. Les Rohan s'adressèrent au garde des +sceaux, Miromesnil. Pouvait-il juger sur les juges, faire trouver +blanc ce qu'ils avaient vu noir? Du moins ne devait-il examiner la +pièce, et surtout inviter les prétendus Anglais dont elle donnait le +témoignage, à venir s'expliquer eux-mêmes? Londres est-il donc au bout +du monde? Miromesnil ne fit rien de cela. Il força la Justice. Ordre +aux magistrats de trouver la pièce bonne et de l'employer! + +Une affaire engagée ainsi était bien claire d'avance. Les témoins qui +d'abord avaient chargé Rohan, se dédirent, chargèrent la Valois. Et +nul ne les reprit de leurs variations. Par exemple, Boehmer et +Bassange, les joailliers, eurent trois avis: d'abord contre Rohan, +puis contre la Valois, longtemps après contre la reine. Quatre ans +après sa mort, en 1797, trouvant Georgel à Bâle, ils finirent par lui +avouer que la reine n'avait rien ignoré de l'achat du collier. Et en +effet eux-mêmes, sans cette garantie, auraient été bien sots de livrer +un pareil bijou. + +Le procès fut un jeu. Le cardinal parlait assis, en robe rouge et +barrette rouge. On le stylait, le dirigeait. On écrivait avec respect. +La Valois, au contraire, bridée et muselée, devait marcher comme on +voulait. Si elle hasardait un écart, le greffier n'écrivait plus rien. +Georgel lui-même avoue qu'on se garda d'écrire telle échappée qui lui +venait. + +Rohan lui disait une fois: «Mais, Madame, cela n'est pas vrai...;» +elle répondit en souriant: «Monsieur, autant que tout le reste. Depuis +que ces messieurs nous interrogent, vous savez que ni vous ni moi nous +ne leur avons dit un mot de vérité.» + +Situation terrible. La Reine aurait voulu qu'elle chargeât le +cardinal. Était-elle libre de le faire? Un violent parti se formait +pour Rohan. Les Condés mêmes venaient solliciter pour lui. Si la +Valois avait osé parler contre, on aurait crié: «Blasphème! elle +ment!... Il faut la faire _chanter_» (la mettre à la torture). La +torture, que Necker voulut supprimer, avait ses partisans, pouvait +être ordonnée encore. À Aix (1780), avait paru l'apologie de la +torture par Muyard de Vouglans, un président, membre du Grand-Conseil. +Le pape Pie VI avait consacré cet ouvrage par son approbation. Le Roi +en accepta la dédicace et maintint la torture jusqu'en mai 1788. + +Les Parlements y tenaient fort. Ce que le juge avait de terrible (et +de bien cher aussi), c'était cette terreur, cet arbitraire énorme +d'ordonner ou n'ordonner pas ce qui, au fond, tranchait tout, faisait +qu'on s'accusait soi-même. Que de saluts très-bas, que de sourires des +dames (d'autres faveurs aussi) au monsieur qui pouvait vous faire +craquer les os? + +Donc la Valois rusait, était sage, ménageait Rohan. Les amis de Rohan +la voyant désarmée, et n'osant se défendre, l'accablaient à plaisir, +l'insultaient, s'en moquaient. On voulut voir jusqu'à cela pourrait +aller. Cagliostro, par un mépris glacé, lui fit perdre enfin patience. + +Elle eut un accès effroyable de fureur et de désespoir. Un chandelier +était entre eux, elle le prit, et le lui lança à la tête. Scène +sauvage dont elle usa contre elle pour ne plus l'écouter du tout. On +dit qu'elle était enragée, une bête féroce, qu'elle avait mordu son +geôlier (ce qui pourtant se trouva faux). + +Ce qui achevait la Valois, c'est qu'elle avait contre elle +non-seulement les amis de Rohan, mais les ennemis de la Reine, dont on +la supposait l'agent. Ces ennemis, c'était tout le monde: + +1º Le Parlement, qui, forcé en décembre, dans un Lit de justice, +d'enregistrer les emprunts de Calonne, en voulut à la cour, crut la +frapper dans la Valois; + +2º Calonne, fort branlant, ayant décidément épuisé le charlatanisme, +et sachant que la Reine avait son successeur tout prêt, voulait la +prévenir, l'avilir, s'il pouvait, la flétrir, l'écraser dans sa +créature la Valois. Il ne paraissait pas, mais travaillait le +Parlement par un tiers, Lamoignon (auquel il eût donné les sceaux). + +Le plus terrible pour la Reine, c'est qu'à ce moment décisif, +s'ébruitait le traité par lequel Louis XVI avait arrangé les affaires +de Joseph II avec l'argent français. L'Empereur, pour le mal qu'il +avait fait aux Hollandais, exigeait qu'ils lui fissent réparation, lui +payassent dix millions d'amende. La France en paya la moitié. Utile +arrangement pour éviter la guerre. Mais le public s'en indigna, le +trouva bas et lâche, crut y revoir le temps où la France payait un +tribut à l'Autriche. On rappela l'année 78, et les quinze millions, +tant de fourgons d'argent qui partirent de l'hôtel des postes. On +soupçonna la Reine d'épuiser sous main le trésor. Et l'orage s'amassa +contre elle. Cette haine tourna en amour pour Rohan. Par un effet +bizarre, ce vieux libertin sale devient tout à coup une idole. Sa +cause devient celle du droit, de la patrie, des libertés publiques. + +La cour amèrement regretta d'avoir tant ménagé Rohan. On revint à +l'idée de l'attaquer par le point grave qu'on avait écarté, +_l'attentat à la Majesté_, à l'honneur de la Reine. Pour cela, on +voulait faire venir d'Angleterre un dangereux témoin, Lamotte, mari +de la Valois. Plusieurs fois il avait couru le danger de la vie. +L'ambassadeur français, ou plutôt les Rohan, l'auraient mieux aimé +mort. Mais quand on vit l'affaire prendre si mauvaise tournure, la +cour crut au contraire qu'on pouvait l'employer, faire témoigner par +lui de l'insolence de Rohan, de ses mensonges indignes pour faire +croire qu'il avait les faveurs de la Reine. La mystérieuse boîte +d'écaille, la rose encadrée, d'autres choses, n'auraient prouvé que +trop sa fatuité calomnieuse. L'irritation du Roi aurait été au comble. +Le public même n'eût pu que le trouver coupable. On eût pu demander sa +tête. + +Plan très-bon, mais tardif; Calonne le sut à temps, et, par son +Lamoignon, il fit brusquer le jugement. + +Le procureur du roi avait conclu, pour toute peine, à ce que Rohan +perdit la grande aumônerie, à ce qu'il fût _blâmé_, et demandât pardon +au Roi et à la Reine. Conclusion très-molle, et singulièrement +modérée. Ses plus ardents amis n'avaient jamais nié qu'il n'eût été +déplorablement indiscret, ne dût réparation. Mais l'état des esprits +était si violent, si aveugle pour lui, qu'on ne pouvait plus faire +justice; une foule exaltée de dix mille hommes assiégeait le Palais. +L'arrêt était dicté, et on le rendit tel: Rohan, absous, loué, et la +Reine accablée en sa créature la Valois, qui serait marquée et +flétrie. + +Quand les juges sortirent, la scène fut extraordinaire. Mirabeau qui +la vit, fut surpris, effrayé, de l'emportement de ce peuple; il en +prit vaguement de sinistres idées de l'avenir. Ces furieux, non +contents de crier, baisaient les mains des conseillers, se jetaient à +genoux, presque en larmes, adoraient. Rohan rentrant à la Bastille, la +foule s'indigna; le sang aurait coulé, si lui-même Rohan ne les eût +apaisés. Autre scène et plus folle: exilé par le Roi, il vit, à son +départ, tout Paris à sa porte, la foule se ruer dans ses cours, +l'appeler au balcon. Il parut, et il la bénit. + +Qu'adviendrait-il de la Valois? Il n'était nullement question de lui +faire grâce, mais d'adoucir l'arrêt, de ne pas faire l'exécution +publique, où sans doute elle crierait. La Reine était embarrassée. En +lui sauvant l'exécution, elle affermissait le public dans l'idée que +c'était son agent et sa créature. En la laissant subir l'arrêt, elle +faisait dire à la cabale qu'elle n'osait sauver sa complice, que, par +une hypocrisie lâche, elle se lavait en l'immolant. + +Elle était redevenue enceinte, et d'autant plus craintive, plus +sensible peut-être. Elle eût voulu qu'on n'exécutât pas (dit Adhémar). +Mais elle n'osa insister. Elle était en Conseil sous les yeux de +Vergennes, son adversaire secret, qui guettait ce qu'elle dirait. Le +Roi même, défiant et le coeur fort gonflé, aurait pu mal interpréter +un excès d'insistance. Vergennes dit sèchement que l'honneur de la +Reine exigeait qu'on suivît l'arrêt. Les ministres, moins le seul +Breteuil, voulurent aussi l'éclat, bien sûrs qu'il tournerait contre +la Reine. + +Au Roi de décider. Il est juge des juges. L'exercice du droit de grâce +n'est rien qu'un second jugement qui implique certain examen. + +L'examen eût donné les résultats suivants: _Point de faux_; on n'imita +pas l'écriture de la Reine (_Augeard_). _Le vol très-incertain_, sans +preuve que la pièce rejetée par les gens du Roi.--Le vrai crime, +c'était _d'avoir supposé des lettres de la Reine_ pour encourager les +folies dont la Reine était accusée. + +L'arrêt était terrible. «Rasée, marquée et flagellée de verges!»--Et +le supplice durait jusqu'à la mort. À la Salpêtrière où elle allait +être jetée, ainsi qu'à Saint-Lazare, la règle était le fouet. À +Bicêtre, le fouet, jusqu'en 89, était donné même aux malades, au dire +du docteur Cullorier. Maisons d'opprobre et de cruelle risée. La honte +du châtiment d'enfance, loin d'inspirer la pitié, avait ce triste +effet que la victime avait contre elle les rieurs. Beaumarchais +l'éprouva. Quoiqu'il n'eût rien subi, il en garda la note. Ses succès, +les millions qu'on lui paya, nulle réparation ne put effacer +Saint-Lazare. Dès lors il ne rit plus. Le coup de Louis XVI lui ôta +pour jamais le rire. + +Mais la Salpêtrière était bien pis. Hôpital et prison, mêlée de +voleuses et de folles, c'était une Sodome de fureurs libertines, +d'effrénées violences. Toute victime un peu distinguée, d'autant plus +était poursuivie, outragée. Qui ignorait cela? personne. L'autorité le +voyait, le souffrait, de peur de plus grands maux. Les tyrans du +théâtre, les gentilshommes de la chambre, tiraient de là une terreur +qui rendait souples les actrices. Maintes fois en ce siècle, au lieu +du For-l'Évêque, telle pour prison eut le Grand Hôpital, c'est-à-dire +fut jetée aux bêtes. La Valois, avec un tel nom, avait bien plus à +craindre, dans cette sauvage république. + +Le sang royal au moins eût pu arrêter Louis XVI, le respect du passé, +la mémoire d'Henri III. N'était-ce pas déjà une chose bien étrange, +bien révolutionnaire et de terrible égalité, qu'une Valois parût à +l'échafaud? Étrange imprévoyance! Qu'il était loin alors de prévoir +qu'en sept ans les Bourbons à leur tour y suivraient les Valois. + +Il était cependant humain. On l'avait vu dans tous ses actes. On le +voyait dans les touchantes instructions qu'il donna en 84 à La +Peyrouse pour le voyage autour du monde, recommandant d'épargner les +sauvages, et de leur faire du bien, de n'employer contre eux nos armes +supérieures qu'à la dernière extrémité. Une seule chose pouvait faire +tort à sa bonté, c'était sa sensibilité, violente, emportée, +pléthorique. Comme sa soeur Élisabeth, il débordait, crevait de sang. +Son teint rouge, ses lèvres gonflées et ses gros yeux saillants, ne le +disaient que trop. Facile aux larmes, il ne l'était pas moins à +certaines fureurs dont il n'était pas maître. Ici, dans une affaire +personnelle, où son coeur, sa passion, étaient tellement intéressés, +où l'on put croire que la justice fut aussi colère et vengeance, il +eût dû mieux résister. + +L'exécution se fit, mais avec des précautions qui montrèrent qu'on +craignait les cris de la patiente, des protestations, des fureurs. On +prit l'heure matinale, six heures, pour qu'il y eût peu de monde. +Point de Grève. Tout se fit dans la cour grillée du Palais. On rusa +avec elle. Elle eût été un lion qu'on aurait mis moins d'adresse à la +prendre. Elle était au lit. On lui dit qu'on la demande. Elle se lève +en hâte. Dès qu'elle quitte sa chambre, on ferme la porte derrière +elle. Et entre deux portes on la prend, on la lie, on l'entraîne +furieuse, vers la grille de fer, qui de la Conciergerie fait passer +dans la cour du Palais. + +L'arrêt, cruellement impudique, disait qu'elle serait fouettée _nue_. +Elle lutte, quoique liée, se débat; on arrache ses vêtements. Mais +l'effroi domina la honte, quand elle vit le fer rouge approcher... +Elle se tordit d'épouvante, détourna, déroba l'épaule... Le fer +glissa, brûla le sein... + +Évanouie, anéantie, on l'emporta. Dans la voiture, reprenant +connaissance, elle s'élança par la portière, voulant se faire écraser +(_Besenval_, II, 173). + +Domptée, liée, rasée, vêtue du sale habit de la maison, elle passa les +portes terribles, et se vit là dans cette ville de sept mille +créatures immondes. Énorme entassement de vies malsaines, de +souillures de tout genre. Dès l'entrée, une odeur repoussante et +nauséabonde. Les dortoirs servaient d'ateliers, la nuit, le jour, +étouffés et fétides. Dans la règle première, les tâches excessives, +impossibles, en faisaient un enfer de châtiments, de pleurs. «Qui ne +coud sa demi-chemise, aura le fouet deux fois par jour.» Rigueur +inapplicable. L'autorité s'était lassée. Pour avoir seulement un peu +d'ordre apparent, les supérieures et religieuses souffraient mille +choses infâmes, les voyaient froidement. Comme en tout hôpital alors, +on couchait six dans chaque lit. Promiscuité très-cruelle, où les +fortes régnaient. Nulle protection des faibles. Si l'autorité eût osé +s'en mêler, il y eût eu révolte, le sang eût coulé tous les jours. Ces +terribles Madeleines s'armaient au moindre mot de chaises, frappaient +à mort de tessons et de pots cassés (_Vie de madame de Lamotte_, II, +124-25). On se gardait de les troubler dans les jeux effrénés où elles +épuisaient leurs fureurs, dans la chasse surtout qu'elles faisaient +des nouvelles, la nuit, le jour, se relayant pour les désespérer de +coups et d'insomnies, les hébéter, s'en faire des esclaves idiotes. + +La Valois eut grand'peur quand elle fut lâchée dans le troupeau, quand +elle se vit seule dans cette foule faut-il dire de femmes? La plupart +semblaient hommes, de traits durs, d'oeil lubrique. Une chose la +sauva, c'est que l'on sut d'avance qu'elle était victime de la Reine +(_Vie_, II, 122). Elle leur dit: «La Reine devrait être à ma place.» +Cela les adoucit. La supérieure, du reste, s'intéressa à elle, et lui +sauva le pire, la nuit. Elle la fit coucher à part, et cependant, la +première nuit, elle essaya de s'étrangler (_Besenval_, II, 173). + +Dans quel état était la Reine? bien troublée, dit madame Campan. Je +l'en crois. Car je vois revenir madame de Lamballe, le bon ange des +mauvais jours. Cette femme, si faible, fit la chose la plus +courageuse. Elle entreprit d'aller au terrible hôpital, d'entrer dans +cet enfer, d'adoucir la Valois, de lui fermer la bouche. Admirable +imprudence! Mais comment croyait-elle être reçue, à ce premier accès +de fureur et de haine, quand l'épaule lui brûlait encore? Le pis, +c'est que la Reine lui donna une bourse, crut que l'argent ne nuirait +pas. + +Cela tout au contraire ferma la porte de la Salpêtrière. Madame Robin, +la supérieure, fut indignée, foudroya la pauvre Lamballe de ce mot: +«Elle est condamnée, madame, mais non pas à vous voir!» (_Guénard_, +etc.). + +La cour avait montré une étonnante inconséquence: la frapper, et puis +la laisser en vue dans un lieu tout public où elle exciterait +l'intérêt. La prisonnière devint la curiosité de Paris, l'objet d'un +vrai pèlerinage. Tout le monde y allait. On ne lui parlait pas; mais +on la voyait dans les cours, mêlée à ce triste troupeau; elle semblait +vouloir échapper aux regards, on la reconnaissait à sa désolation, à +ses profonds gémissements. + +Elle avait touché tout le monde, les plus dures même, religieuses et +prisonnières. Les religieuses, si sèches, faites à commander, à punir, +devinrent tendres pour celle-ci, et les aumôniers encore plus. Sa +chambre fut ornée de portraits de saints, de martyrs, d'images qui +pouvaient la consoler et l'amener au repentir, l'adoucir et la +désarmer. On lui disait: «Écrivez à la Reine, et elle vous +pardonnera.» + +Elle était prise encore par un autre côté. Ses compagnes si violentes, +pour elle devenaient des agneaux. La Valois est trop fière pour dire +comment elle y vivait. Ce qui est sûr, c'est qu'une certaine Angélique +la protégeait, l'aimait et la servait. Cela fondit son coeur, énerva +ses rancunes. Elle faiblit, écrivit à la Reine, et sans doute demanda +sa grâce. + +Elle eut tout le contraire. On ne répondit pas. Mais on lui ôta +Angélique, en la graciant. La graciée fut désespérée, plus tard +sacrifia son pays, sa famille, alla rejoindre la Valois. + +Celle-ci s'était donc humiliée en vain. Elle retombe à l'état +sauvage. Une nuit, favorisée peut-être de quelque religieuse, elle +trouva moyen de s'échapper (11 sept. 1787). + +Comment? on ne le sait. Ce qu'on voit (dans Beugnot), c'est que la +malheureuse, fuyant comme un lièvre, un renard, courant de nuit sans +doute, alla à Bar-sur-Aube. Son aveugle instinct, l'idée fixe qui +avait dominé sa vie, la ramenait à son lieu de naissance. Sans but et +sans espoir. Dans cette petite ville de province, qui aurait reçu la +flétrie? Elle alla se blottir au fond d'une carrière. Là, la mère de +Beugnot, se souvenant qu'elle avait dans les mains certaine somme, +jadis laissée pour les pauvres par la Valois, eut le charitable +courage d'aller la nuit lui porter cet argent dans sa caverne. Sans +cela, elle y serait morte de faim, n'eût pu passer en Angleterre. + +Mais là même de quoi vivrait-elle? Son indigence prouvait bien qu'elle +n'avait ni eu ni vendu le collier, ni placé un million. Elle ne +pouvait vivre que d'injures à la Reine. Je ne crois pas du tout que la +cour ait été si sotte que de favoriser, comme on a dit, sa fuite, +qu'elle ait déchaîné elle-même cet être dangereux qui brûlait de +parler, et que les libellistes et les libraires de Londres ne +pouvaient manquer d'exploiter. + +Il y avait à Londres, en tout temps, une manufacture de pamphlets, de +libelles, fort lucrative et doublement payée, et par le public +curieux, et par la cour qui les craignait, travaillait à les +supprimer. Très-sottement sous la Du Barry, puis à l'avénement de +Marie-Antoinette, on traitait avec ces faquins, et, chose encore plus +sage, pour les marchés mystérieux, on employait les hommes les plus +retentissants de France, un Éon ou un Beaumarchais. En 1774, celui-ci +court l'Europe, de Londres à Vienne, poursuivant un libelle +(l'_Aurore_), avec mille aventures; il en fait un roman. Avec la même +adresse, en 1787, la cour traite avec la Valois, pour l'empêcher de +publier son _Mémoire justificatif_ (corrigé, dit-on, par Calonne). La +bombe cependant éclata en 1788. + +Ce Mémoire, étendu, devint un véritable livre, _Vie_ de l'auteur, en +deux volumes in-8. Nouvelle peur du Roi, de la Reine. Par une +singulière imprudence, pour faire disparaître le livre, on envoie la +personne la plus en vue, que suivaient les regards, madame de +Polignac. L'édition entière est achetée. Elle périt dans un four de +Londres... moins un seul exemplaire que garda un de nos ministres et +que la Convention a fait réimprimer. + +La Valois ou ses rédacteurs avaient dans le _Mémoire_, d'extrême +vraisemblance, mis un trait fort invraisemblable, romanesque et +calomnieux (les rendez-vous nocturnes que la Reine aurait donnés à +Rohan). Les libellistes à gage ne suivirent que trop cette voie. +Encouragés sans doute, payés des ennemis de la Reine, ils firent de +Marie-Antoinette, en quelques pages, une horrible légende, absurde, +insensée, dégoûtante, où elle est à la fois Messaline et la +Brinvilliers, empoisonnant Vergennes et tout ce qui lui fait obstacle, +donnant à tout venant l'arsenic et la mort-aux-rats. + +Il suffit de jeter un regard sur ces pages pour voir qu'elles n'ont +nul rapport avec les vraies publications de la Valois. Pour mieux +vendre, on y mit son nom. Elle eut beau protester, jurer que ce +n'était pas d'elle. La masse passionnée avalait toute chose dans sa +voracité crédule. Par contre, Burke et nos ennemis entreprenaient dès +lors la canonisation de Marie-Antoinette. Les deux légendes étaient en +face et les deux fanatismes. La Valois risquait de nouveau d'être +prise entre, écrasée, aplatie. + +Plusieurs fois, dès 1786, on avait essayé de tuer le mari. Combien +plus elle avait à craindre! Elle avait trente-deux ans. Elle eût voulu +finir. Elle pensa plusieurs fois au suicide. + +Son mari, qui aussi a écrit des mémoires, dit que les Orléans +voulaient l'enlever, la traîner à Paris, la jeter à la barre de +l'Assemblée, au risque de la faire poignarder par les royalistes. + +Si l'on eut cette idée, les royalistes avaient intérêt à la prévenir, +donc, à l'assassiner avant l'enlèvement. + +Elle était entre deux dangers. + +Elle était seule (le mari à Paris) dans ce noir infini de Londres, +alors à peu près sans police. Pas de secours à espérer. Et elle +n'aurait pas été quitte pour la mort. Elle avait un sort effroyable à +attendre. Si Damiens, pour une égratignure au Roi, fut tenaillé, que +n'eût-on fait à celle-ci? Quelle fête c'eût été pour nos enragés (si +atroces, de Vendée, de la Terreur blanche), quel joyeux carnaval, de +l'enlever dans quelque maison sûre, de s'amuser du _monstre_, de la +faire lentement mourir à coups d'épingles, qui sait, _chauffée_, +disséquée vive!... Telles étaient du moins ses terreurs. + +Un soir, trois ou quatre coquins entrent chez elle et lui apprennent +qu'elle doit venir avec eux, que l'un d'eux a juré sur l'Évangile +qu'elle lui doit cent guinées, et que, selon la loi de ce pays de +liberté, il va l'emmener chez le juge. Elle leur verse à boire, +parvient à se sauver dans la maison voisine, s'enferme dans une +chambre du troisième étage. Les entendant monter, et décidée à tout +pour ne pas tomber dans leurs mains, elle se pend par les mains au +balcon. La porte de bois blanc éclate. Ils entrent... Elle lâche tout, +elle tombe... Assommée et brisée... bras et cuisse cassés, un oeil +hors de la tête, et l'épine rompue... Elle mit trois semaines à mourir +(_Mém. de Lamotte_, 199; édit. Lacour, 1858). + + + + +CHAPITRE XIX. + +RÉVOLUTION DANS LA FAMILLE.--MIRABEAU. + +1776-1786. + + +Le Roi, fort contristé de l'affaire du collier, mécontent de Paris, +peu content de la Reine, fit une chose nouvelle et unique en son +règne, rompit ses habitudes pour la première fois, voyagea. Plus il +l'aimait, plus il était blessé. Il ne lui parla pas des nouveaux +projets de Calonne; elle ne les connut qu'avec la cour et tout le +monde. Il alla voir Cherbourg, ses bons peuples des côtes. + +Un triomphe lui fut arrangé. Il trôna un moment (sur ces énormes cônes +que l'on coulait pour y asseoir la digue), comme un Roi de la mer, +entre la foule en barques et la flotte tonnante. Très-imprudent +triomphe qui aida fort à Londres nos ennemis dans leurs déclamations, +irrita, effraya. Dans les fougueux discours de Burke, l'Angleterre +croyait voir la France avancer (comme un crabe) deux pinces vers +Plymouth et Portsmouth. + +Gigantesque menace qui couvrait l'impuissance. Élevé par l'effort des +emprunts usuraires, le prodige éphémère que la mer emporta, +n'exprimait que trop bien notre grandeur croulante, la ruine que +Calonne avoue au Roi à son retour. + +Ce triomphal voyage, un calcul du ministre, n'avait été qu'illusion. +Le Roi, le peuple, s'étaient trompés l'un l'autre. Leur +attendrissement mutuel leur cacha la situation. + +C'était un temps ému et de larmes faciles. La langue en témoignait. À +chaque phrase, on lit _sensible_ et _sensibilité_. Dans les actes, les +pièces les plus froides de la diplomatie, les ministres, les rois, +disent à propos de rien: «La sensibilité de mon coeur.» Tout livre est +dans ce sens. Les _Confessions_ viennent de faire comme un cataclysme +de larmes (82). Bernardin de Saint-Pierre suit en 84. Toute la menue +littérature, les Florian et les Berquin, montent leur lyre sur cette +corde. Le théâtre s'y met dans les grands succès de Sedaine. Impulsion +si forte que 89 même n'y fera rien. Même en pleine Terreur, on ne +jouera que bergeries. + +Le Roi (quels qu'aient été les sourires échangés, les demi-railleries +de la cour) est bien l'_homme sensible_ du temps. Un peu +grotesquement, il a cependant du Gessner. Ses goûts d'intérieur, de +famille, sa rondeur apparente, son obésité même, ses yeux qu'on croit +myopes (et qui ne le sont point), tout cela donne au peuple l'idée +d'un bonhomme de Roi, d'un roi fermier (c'était le mot de mon père, +qui le vit au Temple). Ses cheveux, quoi qu'on fit, échappaient et +restaient incultes; cela plaisait au paysan. Sur la côte, on savait +qu'il aimait la marine. Les foules affluèrent, s'empressèrent. On cria +fort, et les femmes pleuraient. Le Roi eut les yeux moites. Il se +croyait très-bon, rêvait du duc de Bourgogne. + +Sa bonté justement était la plaie publique. Pendant qu'il se disait: +«Je suis le père du peuple,» sa sensibilité pour ce qui l'entourait +lui faisait gaspiller la vie, le sang du peuple, les trois quarts de +l'impôt en largesses insensées. Son respect filial pour tous les vieux +abus était la pierre d'achoppement, le Terme, la borne fatale où la +France était accrochée. Ménageant les seigneurs, il maintint le +servage et les corvées du paysan. Par égard pour les us, les droits +des Parlements, il maintint le secret des débats, la torture (jusqu'en +mai 88). Quand les Parlements mêmes, quittant leur esprit janséniste, +proposèrent de donner l'état civil aux protestants, le Roi s'y refusa +pour n'affliger pas le clergé. + +Comment se fait-il que Malesherbes visitant les prisons et consolant +les prisonniers, pourtant n'en élargit que deux (_Sénac_, 103)? +Comment? On aurait cru manquer à Louis XV si l'on eût fait sortir tout +ce monde au grand jour, si le public eût vu la face de Latude, ou de +l'homme intrépide qui dénonça le Pacte de famine. Malesherbes du moins +tire du Roi la promesse qu'il n'y aura plus de lettres de cachet. Ce +ministre est fort dur; il est sourd aux familles qui voudraient +enfermer les leurs. Mais le Roi est très-bon; il ne résiste pas à +leurs prières; les prisons se remplissent en 1777. C'est la vraie +pente monarchique, et le retour à la tradition. Premier gentilhomme de +France, comme disait très-bien Henri IV, et protecteur de la Noblesse +(ainsi que du Clergé), le Roi pour les familles est _le gardien de +l'honneur_, naturel défenseur de l'autorité conjugale, de l'autorité +paternelle. L'unité des trois despotismes, État, Clergé, Famille, se +maintient complète en ce règne. + +L'essence et la vie même de ce Gouvernement était la Lettre de cachet. +Elle ne put finir qu'avec lui. En vain Mirabeau l'attaqua. Trois ans +après son livre, au procès du Collier, la cour parut s'en souvenir; +l'homme de la Reine, Breteuil, dans ce moment critique, pour regagner +un peu de popularité, ordonne la mise en liberté des prisonniers +enfermés à la prière de leur famille (31 oct. 1785). Mais après le +Collier, on ne s'en souvient plus; tout reprend sa marche ordinaire. +En 1789, réveillé brusquement, le ministère demande ce que sont +devenus tels de ses prisonniers, oubliés de lui-même. Ils sont morts, +ou partis (Joly, _Lettres de cachet_, p. 35, 36 _note_).--La royauté +mourante, tirée de son Versailles, prisonnière elle-même (qui le +croirait?) faisait encore des prisonniers, lançait des Lettres de +cachet. En février 90, le Roi en accorde une contre un Fontalard, +qu'on envoie au _Grand Hôpital_, la plus dure des maisons de force +(Maurice, _Histoire des prisons_, 420). + +Le sceau, la clef de voûte du grand sépulcre monarchique, c'est le +Roi.--_Roi_, _Bastille_, sont deux mots synonymes. On le vit en 89; +nul grand coup ne l'émeut; mais on prend la Bastille?... Il +tressaille... c'était lui-même. + +Qu'il soit bien entendu que ce mot seul de _Bastille_ comprend les +mille prisons, bagnes, galères, vaisseaux et colonies. Joignez-y les +couvents, où l'on envoie par Lettre de cachet. + +Quelqu'un demande à Mirabeau le père, l'_Ami des hommes_, des +nouvelles de sa femme et de sa famille: «Où est madame la +marquise?--Au couvent.--Et monsieur votre fils?--Au couvent.--Et votre +fille de Provence?--Au couvent.--Vous avez donc juré de peupler les +couvents?--Oui, Monsieur. Et si vous étiez mon fils, il y a longtemps +que vous y seriez.» (_Mém._, II., 185.) De cinq enfants, l'Ami des +hommes en tient quatre enfermés, sans parler de la mère (_ibid._, +306)[19]. + + [Note 19: La mère est le plus fort. Il est affreux de + voir, chez ce dur patriarche, Agar chassant Sarah, les + servantes maîtresses mettant la maîtresse à la porte, + une mère de onze enfants qui lui a apporté 60,000 livres + de rente. Plus tard, il veut qu'elle reçoive une + intrigante dans sa chambre, son lit. Il la fait + _interner_, il la fait enfermer. Il la fait enlever pour + la mettre (à son âge!) à la cruelle maison de + Saint-Michel. Elle y serait restée à jamais ignorée, ne + pouvant pas écrire, si sa fille n'eût intrépidement + dénoncé la chose au Parlement.--C'est la mère qu'il hait + et poursuit dans la fille, le fils aîné. Rien de plus + vain que ses accusations contre son fils; ses dettes + étaient fort peu de chose et ses désordres moindres que + ceux des autres officiers du temps. Quant à Sophie, il + ne l'enleva pas; c'est elle plutôt qui l'enleva. Elle + avait, à dix-huit ans, épousé un octogénaire, qui + souffrait très-bien le jeune homme, l'allait chercher + quand il ne venait pas. Sophie n'endura pas cet indigne + partage. Elle se serait tuée si elle n'avait fui et + rejoint Mirabeau.--Le fils est cent fois moins libertin + que le père. Celui-ci, avec son orgueil sauvage et ses + formes austères, son dur génie de style qui fait + illusion, a un côté bien bas qu'on ne peut oublier. Il + gagne à les faire enfermer, mange leur bien avec ses + coquines.--Histoire commune alors. Elle explique + pourquoi on jetait ses enfants si aisément par la + fenêtre, aux couvents, aux prisons, aux colonies, etc. + Pour suffire aux dépenses insensées, aux désordres, il + faut des sacrifices humains. La Famille représente + exactement l'État. Folie des deux côtés, et des deux + côtés _Déficit_.--On fait grand bruit pour l'ancien + monde des enfants que Tyr ou Carthage, dans de rares + circonstances, dans des dangers extrêmes, jetaient au + brasier de Moloch. Et l'on rappelle à peine que, bien + plus de mille ans, la famille chrétienne jetait ses + enfants au sépulcre. Long supplice, plus cruel + peut-être. J'ai dit au XVIIe siècle l'immense extension + des sacrifices humains. J'ai cité la famille des Arnaud. + Chez le premier, sur quinze enfants, _sept filles + religieuses_, et qui _meurent jeunes_. Chez le second, + sur douze enfants, _six filles religieuses_, qui la + plupart _meurent jeunes_, etc. C'est bientôt dit, mais + qui saura jamais ce que ces simples mots contiennent de + désespoir et de dépravation? _La Religieuse_ de Diderot + (imprimée tard, à la Révolution) en est un portrait + faible encore. Les grands procès (_Aix_, _Loudun_, + _Louviers_, _la Cadière_, etc.) sont des percées dans + ces ténèbres. Mais rien n'éclaire l'histoire des moeurs + autant que les procès des Mirabeau. Écrivant ceci en + Provence, j'ai pu (grâce à mes amis d'Aix, Marseille et + Toulon) lire les Mémoires et plaidoyers contradictoires + de Mirabeau et de Portalis. Pièces infiniment curieuses + qu'on devrait réunir, réimprimer d'ensemble. On peut y + voir combien la piété filiale de M. Lucas de Montigny a + atténué, adouci, supprimé.] + +Ce père est-il unique, un être extraordinaire? Point du tout. Fort peu +rare au XVIIIe siècle. Dans un tout petit cercle, je vois des familles +analogues. La jeune femme de Mirabeau se marie parce qu'elle est +maltraitée de sa mère. Sa célèbre amante Sophie a une telle frayeur de +son père, qu'à dix-huit ans elle accepte de lui un mari de +soixante-quinze ans. + +Dira-t-on qu'il s'agit de la noblesse uniquement? Erreur, très-grave +erreur (voir Joly, _passim_). L'austère famille janséniste, la dure +maison parlementaire, de moeurs si différentes, suivaient pourtant +même modèle. L'arbitraire monarchique se copiait au plus humble foyer. +L'aîné sur les cadets et le frère sur la soeur reproduisaient la +dureté du père, plus vexatoire encore. On le voit dans les lettres de +la pauvre Sophie (_Mém. de Mir._, II, 118); on croirait lire des pages +arrachées de _Clarisse Harlowe_. + +Les Mirabeau, bruyants, retentissants, dans leurs scandales, leurs +procès, leurs clameurs, nous ont rendu un grand service. Tout ce qui +s'éteignait, s'étouffait entre quatre murs, éclata. Le foyer apparut, +et sa guerre intestine.--On vit combien l'État corrompait la Famille +par la facilité avec laquelle le Roi appuyait, secondait toutes les +tyrannies domestiques. On vit qu'en haut, en bas, ce terrible +gouvernement de la faveur et de la Grâce, ennemi du jour et de la Loi, +s'accordait, se reproduisait. Dix ans passèrent à peine, et le grand +fruit du temps que le temps n'a pu enlever, fut donné à la France, _la +Révolution de la famille_, la vraie famille enfin, créée et fondée +dans la Loi selon le coeur et la nature. C'est le Code civil de la +Convention (1794). Les moeurs suivirent la Loi. Quelle douceur +aujourd'hui auprès de cette époque, pourtant si rapprochée de nous! + +Le point de départ fut Vincennes. De là pendant plusieurs années, une +voix éclatait, à soulever les voûtes, (et tous les siècles +l'entendront): «Mon père, je suis tout nu! Mon père, je suis aveugle! +Déjà, je ne vois plus qu'à travers des points noirs! Mon père, je +vais mourir des tortures de la néphrétique!...» Puis des rugissements, +et de terribles pleurs. Puis, des aveux honteux, cruels, la nature aux +abois, des délires effrénés. Va-t-il devenir fou? + +C'est l'adversaire de Mirabeau, c'est Portalis lui-même, l'avocat de +sa femme, qui nous a conservé les lettres épouvantables du père contre +le fils. Elle nous montre de quelle rage il désira sa mort, pensant le +faire périr à Surinam, à Rhé, en Corse, à If, à Joux, le poussant aux +duels et à la fin comptant qu'il crèverait à Vincennes. Haine +profonde, car elle est de nature, d'antipathie, sans motif sérieux. + +Mais la férocité du père semble encore moins atroce que la froideur de +la femme de Mirabeau. Il lui écrit des lettres déchirantes, d'humbles +supplications, un peu basses, il faut bien le dire (_Plaid. de +Portalis_, p. 57). À genoux devant son beau-père qui le tient aussi +enfermé, il lui demande la liberté, la vie. + +Madame de Mirabeau n'avait guère le droit d'être sévère. Tête vaine et +légère, à peine mariée, elle avait été prise en faute, avait été +pardonnée, graciée, l'avait reconnu par écrit. Lui, il l'aima +toujours, et l'eût préférée à toute autre. Dans ses prisons à If, à +Joux, il la priait toujours de venir le trouver. À Joux, lorsque +Sophie, la charmante Sophie, se jeta, se donna à lui d'un tel élan, il +conjura sa femme de venir et de le sauver de lui-même. Il fit plus, il +pria son père et son beau-père d'ordonner à sa femme de venir le +trouver. Cette tragique Sophie l'épouvantait. Elle avançait vers lui +comme un abîme du destin, dans un funèbre attrait d'amour et de +suicide. Il résiste, il implore sa femme. Mais la poupée n'a garde de +quitter ses plaisirs. Elle passait sa vie de fête en fête. Elle dansa +le jour où Mirabeau fut condamné à mort. Elle joua la comédie dans la +chambre où son fils de deux ans venait de mourir. + +C'était la vaine idole, sans coeur et sans cervelle, de la noblesse de +Provence. Elle finit par élire domicile chez les Galiffet (V. la +lettre indignée de l'oncle.) Un petit Galiffet la patronne contre son +mari. À l'appel du mari que répond-elle? Un mot d'un froid mortel qui +pouvait l'achever. Elle lui demande avec douceur «_s'il ne serait pas +devenu fou?_» + +Il y avait espoir. La prison fait des fous[20]. Ceux qu'on trouva à la +Bastille, à Bicêtre, étaient hébétés. On a vu les fureurs de la +Salpêtrière. Un fou épouvantable existait dans Vincennes, le venimeux +de Sade, écrivant dans l'espoir de «corrompre les temps à venir.» On +l'élargit bientôt. On garda Mirabeau. + + [Note 20: La folie était infaillible dans les prisons + épouvantables qu'on employait depuis le Moyen âge. La + plupart furent certainement, dans l'origine, des _in + pace_ ecclésiastiques. La tour de _Châti-moine_, à Caen, + avait le sien à une profondeur de trente pieds, dans une + cave, sans jour, presque sans air. Autour, de petites + cellules où l'on était comme scellé dans le mur. Chacune + à sa porte de fer avait un petit trou où passait le + pain, les ordures. Dans cet horrible lieu, visité en 85, + on trouve une femme toute nue. Une autre de dix-neuf ans + y est dans une basse-fosse, les jambes dans l'eau, au + milieu des reptiles. À Saint-Michel-en-Grève, cette + funèbre abbaye, la fameuse cage de fer était placée dans + le vieil _in pace_ des moines, cave voûtée, pratiquée + sous leur cimetière. Le prisonnier avait sur lui les + morts. Du cimetière à travers la voûte, l'eau filtrait; + il recevait la pluie glacée. V. MM. Le Héricher, Joly, + Hippeau (_Archives d'Harcourt_), Beaurepaire (_Antiq. + norm._, XXIV, 479).] + +Il est fort beau, étrange, que celui-ci, à travers une persécution si +sauvage, ayant presque usé les prisons, ne devienne pas une bête +féroce, qu'il reste à ce point _homme_, que son coeur soit si plein et +d'amour, et d'humanité, que dis-je? tendre pour son père même! S'il a +eu le tort grave d'écrire contre son père (en faveur de sa mère), il +aime cependant ce barbare, il l'exalte, lui croit du génie. Il +s'attendrit pour lui. Sortant à trente-trois ans de sa longue prison, +voyant chez un ami le portrait du tyran, il le regarde et pleure, et +s'écrie: «Pauvre père!» + +En mourant, il demande à être enterré près de lui. + +Sophie n'est pas moins bonne. Quand le tyran cruel a perdu ses procès, +est presque ruiné, voilà qu'elle est touchée, s'attendrit, pleure +aussi. + +Cette pauvre Sophie, enfermée au couvent, qui y a accouché et qui y +meurt de faim, Mirabeau, la nourrit. Nuit et jour, il travaille. Sans +feu, sans bas, sans pain pour ainsi dire, il écrit cent volumes. +Inspiration, compilation, les livres érotiques ou révolutionnaires, +flamme et fange, tout va par torrents. Les échappées cyniques, les +aveugles fureurs, désespérées, des sens, ne peuvent empêcher de le +dire: Cet homme est très-grand à Vincennes... Oh! que je l'aime mieux +là qu'en ses fameux triomphes, mêlés de menées équivoques! + +L'histoire est admirable. Elle agit presque autant que les +_Confessions_ de Rousseau. Mirabeau, dans ses lettres, ses procès, ses +mémoires (bien plus forts que tous ses discours), ouvrit un jour +nouveau sur l'âme humaine. Ce qui est curieux, c'est qu'à chaque +prison ses gardiens sont à lui. Les exempts qui l'arrêtent deviennent +ses zélés serviteurs. Tous pleurent, geôliers et porte-clefs. Lenoir, +le lieutenant de police, agit pour lui et le protége. Le _chef du +secret_ même, un homme qui sait tant et voit tant, qui doit être +endurci, Boucher, devint l'intermédiaire des deux infortunés. Sans +lui, il serait mort. Boucher court les libraires pour lui placer ses +manuscrits. Il est infatigable. Il intercède auprès du père, lui +écrit, le poursuit au fond du Limousin, il arrache la grâce, il amène +le fils, il sanglotte.... Gloire à la nature! + +Gloire à l'esprit du temps! au grand élan de coeur qu'avaient produit +surtout les livres de Rousseau. On sent à quels points ils sont +maîtres, et comme ils ont percé partout. + +Quelle transformation générale! Quoi! l'humanité, la pitié, les +meilleurs sentiments de l'homme, ont changé, ont dissous la Police à +ce point!... Mais s'il en est ainsi, la Police n'est plus, et le +Despotisme n'est plus! et la Révolution est faite. + +Quelle étonnante chose que ce soit à Lenoir, à Boucher, que le +prisonnier adresse pour le faire imprimer ce livre des Prisons, des +Lettres de cachet, écrit de si grand coeur, de si haute liberté d'âme! +Comment l'ancien régime, du sommet à la base, ne frémit-il à ces mots +intrépides: «Mon âme, enhardie par la persécution, a élevé mon génie +abattu par les souffrances... Sans papiers, sans société, n'ayant que +très-peu de livres, privé de correspondance, de liberté, de santé!... +On ne peut avoir plus d'entraves... Libre ou non, je réclamerai +jusqu'à mon dernier soupir les droits de l'espèce humaine.» + +Mot fort et vrai. Je ne vois aucun homme dans l'histoire qui ait plus +constamment prêté appui aux faibles. Il plaide pour les Corses, pour +Genève opprimée, pour les Hessois vendus par leur indigne maître. Il +plaide pour les juifs auprès de Frédéric, et il obtient leur +émancipation. + +«Mais Mirabeau, sans doute, au livre des Prisons, aura du moins +tourné, éludé l'actuel, se tenant aux limites resserrées de la +question?» Vous le connaissez peu. Le Mirabeau d'alors a beaucoup de +Danton. L'Amérique envoyant sa grande Déclaration des droits, il écrit +sans détour: Tout gouvernement est déchu. Il va plus loin encore: +George a moins fait que les Capets. + +Ces deux mots mis ensemble destituent Louis XVI. + +Cela est grand, hardi. Mais voyons le dessous. Regardons dedans, +l'homme même. + +Et d'abord écartons les exagérations grotesques, je ne sais quelle +tradition monstrueuse qu'on a faite à plaisir, d'après les effets de +tribune, l'illusion optique, les éclairs, les tonnerres, dont +s'entourait le grand acteur. C'est commun au théâtre. Mademoiselle +Clairon, fort petite, à la scène devenait colossale. À la tribune, +Mirabeau se gonflait, paraissait énorme. + +La fantasmagorie de ses cheveux ébouriffés faisait parfois un lion, +parfois une tête de Méduse. Un jeune homme raconte qu'il dînait près +de lui. Mirabeau lui parla, et lui mit la main sur l'épaule. «Je la +sentis immense!» Il l'avait très-petite, la fine main de l'artiste et +du gentilhomme. + +Un document très-sûr, irrécusable, c'est le plâtre pris sur le mort. +Je l'ai vu plusieurs fois, regardé de très-près, au regrettable Musée +de la Révolution qu'avait fait M. de Saint-Albin. Au bout de quinze +années, il me reste présent; il est fixé dans mon esprit. + +Rien d'énorme, rien de monstrueux. Ce qui marque et qui saute aux +yeux, c'est l'audace, la familiarité hardie, et la légèreté libertine. +Il a l'air _bon vivant, bon diable_. Beaucoup certes d'esprit et de +facilité. Tout cela en dehors, donc, bien loin du génie, des dons de +profondeur qui supposent l'incubation. + +Une bouche menteuse, non par hypocrisie, mais pour l'effet et +l'exagération, voulant séduire, étonner, effrayer. Un fanfaron de +crimes, ravi qu'on le suppose un profond scélérat (V. Corr. de +Lamark). Effréné de paroles, heureux qu'on le croie un satyre. Il n'en +a pas le masque. L'aiguillon bestial visiblement lui manque. Son +visage gravé semble impur, il est vrai, mais impur de pensée, de +fantaisie lubrique, d'un priapisme cérébral. Qu'une soeur, une mère, +l'aient corrompu enfant, on n'a pour le prouver que les allégations du +père. Ce qui est plus certain, c'est que ce libertin (tout au rebours +des jeunes gens d'alors) garda toujours l'horreur des filles +publiques, fut toujours amoureux dans ses libertinages, et même assez +fidèle. De vingt ans à quarante, il a eu trois amours (sa femme, +Sophie, et Nehra). S'il a tombé très-bas (en amour, comme en +politique), c'est vers sa triste fin, où il répond trop bien au sort +cruel que lui jeta son père, disant «que pour la terre il prendrait le +bourbier.» + +La haine est clairvoyante aussi bien que l'amour. Elle donne une +seconde vue. Montaigne, Saint-Simon, les grands observateurs n'ont +rien de supérieur, ni peut-être d'égal aux traits forts et profonds +dont le père a marqué son fils. + +Il en a un terrible, et bien paradoxal: «Nul en idées. Tout est +d'emprunt et de réminiscence. C'est une ombre. _Et il n'a aucune +passion_ (_Mém._, III, 176). Il est vorace et inégal, mais ni +gourmand, ni aimant le vin. Pour les femmes, par ma foi, ce fut pure +exubérance et jactance. Ni tendre, ni galant, ni efféminé, ni +voluptueux.--Cette tête sera toujours enfant. C'est le meilleur diable +du monde, sauf mauvaise compagnie. + +«Pour le talent sans pair. Quand le diable nous avertirait cent fois +par heure, il est impossible de ne pas s'y prendre; d'autant qu'étant +capable et du pis et du mieux, cela lui est égal; _le vrai, le faux +lui étant absolument un_, le droit, le tordu tout de même, je crois +(Dieu me pardonne) qu'il en pense alors la moitié.» (_Mém._, IV, 318.) + +«Dès douze ans, un matamore ébouriffé à avaler le monde.» + +Trente-trois ans: «Un tonneau boursouflé, gravé et vieux, qui dit: +«Papa.» (171.) Laideur amère, sourcil atroce, un épouvantail de coton. +Tout le farouche dont il a su environner sa personne, sa réputation, +tout cela n'est que vapeur. Au fond, c'est peut-être l'homme du +royaume le plus incapable d'une méchanceté réfléchie.» (174.) + +Il n'eut rien de son père, le dur et bilieux Provençal. Il a la +fougue, mais sanguine (tempérée par l'hémorragie). Né Limousin et de +mère limousine, il a de la pléthore du Nord, une ampleur rare dans le +Midi. De son père, il n'a pas les dards, l'exquis, l'atroce, mais une +veine énorme, d'incroyables torrents. + +Il naît déplaisant et baroque, déjà dentu, le frein à la langue et le +pied tordu. Il naît scribe, à quatre ans, cherchant partout du papier +pour écrire. Il naît bouffon et mime, cynique, et ne croyant à rien. +«Il a toutes les qualités viles de sa souche maternelle,» aime les +petites gens (quoique fort gentilhomme au fond), et mange avec ses +paysans. + +Mais ce qui en fait pour son père un véritable objet d'horreur, c'est +un terrible don de familiarité (faut-il dire, d'audace impudente?) +qu'il apporte en naissant. Ce père, «oiseau hagard entre quatre +tourelles,» est tout effarouché. Les barrières qu'il met entre, +l'enfant terrible les saute sans s'en apercevoir. + +Quand son père n'a pas pu en trente-trois ans l'exterminer, il recule +un moment, l'admire (mais sans le haïr moins). C'est en effet alors +qu'il est prodigieux (bien plus qu'à la Constituante). Ses deux procès +sont des miracles. Au premier, il s'agit d'aller, au sortir de prison, +se remettre en prison à Pontarlier où il fut condamné à mort, et +remettre sa tête sur le billot, sous le coup de ses ennemis. «Depuis +feu César, dit son père, l'audace ne fut nullement comme chez lui. Il +dit avoir son étoile. Il a moins de génie, mais bien autant d'esprit.» + +Et c'est pis à Aix, au procès de 83, où il redemande sa femme. Grande +terreur, ligue furieuse de tous les galants de Provence, de ces nobles +insolents, de ces riches impudents, qui veulent à tout prix la garder. +Lui, il est fort et doux, très-charmant de bonté pour elle, tenant, ne +montrant pas cette lettre d'aveu, qui aurait trop prouvé qu'elle eut +les premiers torts. Les amants au contraire firent par leur avocat +(Portalis) employer le poignard, les lettres folles, atroces, du père +de Mirabeau, où il le qualifie d'empoisonneur et d'assassin. À Aix, +ainsi qu'à Pontarlier, le père étrangle ainsi son fils. + +Tout le public était pour Mirabeau. Malgré la triple garde, portes, +barrières, fenêtres, furent enfoncées. On monta sur les toits. Il +dépassa l'attente, troubla, attendrit tout le monde. + +Quand, au nom de sa femme, on vient de l'égorger, lui la ménage +encore. Contraint de montrer son aveu, il craint d'en user trop; il +lui ouvre son coeur, l'y rappelle, lui montre un infini d'amour, +d'oubli et de pardon. Il arracha des larmes à ses adversaires mêmes; +le beau-père en versa; tout l'auditoire croyait qu'il allait se lever, +et donner la main à son gendre. Portalis, foudroyé, retomba sur son +banc évanoui. Il fallut l'emporter. + +Mirabeau avait dit: «L'issue de ce procès dira si le mariage existe +encore.» L'arrêt définitif dit: «Non.» Le mariage eut tort. La femme +est _séparée_; adjugée aux amants. + +Mirabeau disait: «Que ferais-je? Il me faudrait un coup d'épée.» Un +duel qu'après le procès il exigea de Galiffet, ne lui procura pas ce +coup libérateur. C'est Mirabeau qui blessa l'autre. + +Il avait grandi en tout sens, et d'autant plus était perdu. Son nom +eut un éclat immense, mais effrayant, sinistre. Ni son père, ni son +oncle, ne voulurent plus le recevoir. Ses pourvois, ses appels furent +supprimés, tout lui fut impossible, tout fermé, excepté la mort. Il y +avait pensé plus d'une fois, l'avait essayé même (1777). Mais sa soeur +de Provence l'appela, l'obligea de vivre. + +Cette soeur (la Cabris) était un Mirabeau, avec moins de douceur. Un +prodige d'esprit et d'audace. C'est elle qui délivra sa mère en +dénonçant son père. Enfermée par lui à son tour, elle brisa sa chaîne +et plaida contre lui. Mariée à un fou, on l'eût crue un peu folle, +propre au crime, propre à l'héroïsme. Mirabeau la peint franchement, +très-charmante «et très-dépravée.» Le fils de Mirabeau avoue que +madame Cabris eut sur lui un pouvoir terrible, et ne cache pas qu'en +cette crise elle nous a sauvé Mirabeau. + +Il était né très-faible. S'il était resté là sous cette influence +malsaine, il eût baissé toujours. Par bonheur, son pourvoi, sa lutte +furieuse contre les nobles de Provence, le menaient à Paris. Il y +était connu, dès longtemps annoncé par son beau livre des _Prisons_, +par ses procès, surtout par une action fort généreuse qu'il fit dans +ses embarras même, sa Défense de Genève, alors occupée, écrasée par +une armée de Louis XVI. On allait bientôt reconnaître en lui la +grande voix de l'époque. Demain il serait grand, s'il n'était mort de +faim. Son père obstinément lui refusait sa pension alimentaire. +Comment subsistait-il sur ce dur pavé de Paris? On ne le sait. Et il +n'était pas seul. Un singulier bagage qu'un homme si mobile n'aime +guère à traîner, le suivait, le suivit partout, à Paris, à Londres, à +Berlin. «Et quoi? une maîtresse?...» Un berceau, un enfant. + +Grand mystère de sa vie qu'on n'a pu éclaircir. Cet enfant qui +grandit, qui eut un vrai mérite, qui dans ses beaux Mémoires nous a +révélé tant de choses, est resté lui-même une énigme. Mirabeau +l'emportait partout avec inquiétude, «craignant qu'on ne le lui +retirât.» Étrange position de mère et de nourrice pour l'homme +d'aventure qui venait l'épée à la main se jeter au travers de toutes +les querelles du temps. + +Rousseau et Mirabeau partirent du désespoir. Cela leur est commun. +Comparons leur destin. Rousseau naît de ce jour (1756) où, délaissé, +maudit de ses amis et de lui-même, il fut seul, sans famille, rejetant +ses enfants, fort de sa liberté, de sa pauvreté solitaire, pour couver +ses trois fils immortels, ses trois livres. Mirabeau n'est pas seul. +Chez lui, la nature fut plus forte. Celui qu'on redoutait, l'emporté, +le terrible, dans l'antre du lion cachait et nourrissait la molle +créature qui fait mollir les lions, un enfant de deux ans (1784). + +L'enfant influe beaucoup plus qu'on ne croit. Il lie, retient le père. +Mirabeau sera-t-il le vrai Mirabeau de Vincennes? J'en doute. Il +gardera, sous son orage et son tonnerre, des faiblesses de femme pour +le passé, de grandes timidités d'opinion,--hélas! aussi sans doute +les transactions peu scrupuleuses et les fatalités d'argent d'un foyer +trop nécessiteux. + +Est-ce que Mirabeau va bercer cet enfant? Il lui faut une mère. Il en +trouve une à point. Une jeune orpheline hollandaise, mademoiselle +Ahren (Nehra), était dans un couvent. Elle vit Mirabeau, subit son +ascendant et le suivit. Voilà un ménage complet, un changement et de +vie et d'âme. Notre homme, dégagé de sa terrible soeur, sous la jeune +influence de la douce Hollandaise, ne rêve plus que travaux paisibles, +les plus humbles, n'importe. Il veut pour les libraires faire des +compilations. Refus. Tous les vents sont de guerre, et, pour gagner sa +vie, il doit être une épée. + +Si jamais une épée fut bénie, c'est celle-ci. Le pénétrant Franklin, +sans s'arrêter à sa réputation, lui fit un grand honneur, le plus +grand qu'eut jamais un homme, qui eût glorifié le plus pur! + +L'Amérique en était à son second moment,--dangereux,--après la +victoire. Elle tournait, virait, rétrogradait contre elle-même. +Avait-elle expulsé tout à fait l'Angleterre? Non, elle la portait dans +son sein. La vieillerie aristocratique ne demandait qu'à reparaître. +Une chevalerie _héréditaire_, les Cincinnati se formaient. Funeste +anomalie. Washington eut le tort de s'en laisser faire le prétexte, le +centre. Quoi de plus dangereux? Si l'on disait un mot: Blasphème! +«Vous parlez contre Washington!» + +Qui serait assez grave pour plaider dans une telle cause? Ce n'eût été +trop de Rousseau. Il était grand, hardi, de se porter entre deux +mondes, d'avertir la jeune Amérique, la priant, au nom de la France, +de nous garder intact l'idéal de la liberté (1784). + +Mirabeau, en 85, n'a pas baissé encore. On le paye, mais pour faire +une guerre honorable à la Bourse, aux agioteurs. Entre ses amis +génevois, les uns, comme Clavières, furent purement et vaillamment +Français. Tels, du Roverray, Dumont, furent peu à peu anglais. Tel +enfin, un habile, peu scrupuleux banquier, Panchaud, travaillait pour +Calonne. Panchaud qui était son meneur, l'auteur de ses premiers +succès, de plus en plus, dans ses emprunts, avait la concurrence des +Compagnies, des grands boursiers, les Cabarrus, les Beaumarchais. Qui +oserait contre ce Figaro tirer l'épée? On ne trouva qu'un homme, le +désespéré Mirabeau. + +Surprise singulière qui fit une ère nouvelle. Figaro voudrait rire, ne +peut. Le diapason change. Sa voix ne s'entend plus. Contre la gravité +de la basse profonde, il n'émet qu'un son faible, aigu, la voix des +ombres, ce son grêle et sans souffle auquel on reconnaît les morts. + + + + +CHAPITRE XX. + +CALONNE.--COMÉDIE DES NOTABLES. + +1787. + + +«Calonne fut un danseur qu'on chargea, pour un temps, du rôle de roi +de théâtre; quand il fut à bout d'haleine, quelqu'un lui suggéra le +bon système (_d'assembler les Notables_), qu'il saisit avec la sagesse +que nature a placée dans son occiput. Le tout n'est pas d'imprimer, +enregistrer, etc.; il faut faire danser ces assemblées. En niais, il +leur jette au nez un _déficit_, qu'il ne sait pas lui-même, comme s'il +avait besoin d'amasser des pierres pour le lapider. Il n'a pas imaginé +qu'on pût demander: «À qui la faute?» (Mirabeau père, _Mém._, IV, I, +95.) + +Ce parleur, ce bavard, à qui on croyait tant d'esprit, il l'appelle de +son nom: _un niais_. Très-bien jugé. Exécution définitive. + +Sur les Notables, il dit: «Vu de près, oh! que c'est bête!...» Ce +danseur, se trouvant à bout assemble une troupe de _guillots_ +(c'est-à-dire les premiers venus), qu'il appelle la nation, dit: «Nous +avons mangé les pauvres, et nous en venons aux riches. Et, ces riches, +c'est vous, sachez-le. Dites-nous donc amiablement comment devons-nous +vous manger?» + +Il est plaisant de faire, comme quelqu'un l'essaye aujourd'hui, de +faire de ce Calonne un profond révolutionnaire, qui ne jeta l'argent, +qui ne gorgea la cour, ne ruina la France «que pour les mener au bord +d'un abîme si profond, si effrayant, que roi, clergé, noblesse, +appelleraient de leurs cris les nouveautés libératrices.» Roman +bizarre qu'on n'appuie de nulle preuve. Rien, absolument rien, dans +les documents de l'époque. + +Calonne fut créé, on l'a vu, par la coalition qui se fit un moment +entre Trianon et les princes, entre les Polignacs, Monsieur, d'Artois, +Condé. + +On ne le comprend bien qu'en envisageant dans l'ensemble les dix +années des Polignacs, les deux phases qu'offre leur long règne. + +La fin de Maurepas doublant leur ascendant, ils crurent d'abord +s'emparer de l'armée, firent ministre Ségur. Trois ans après, ils +firent Calonne contrôleur général, et purent s'emparer de la caisse. + +Par Ségur, ils obtiennent l'ordonnance de 81, qui monopolisa les hauts +grades, les gros traitements pour la cour et les favoris. Le roi ferme +aux non-nobles la carrière militaire, que Louis XV ouvrit en 1750. +Pour le plus petit grade (sous-lieutenant), il faut prouver quatre +degrés de noblesse paternelle. Et les nobles eux-mêmes ne sont jamais +que capitaines. Pour être officier général, il faut être admis à +monter dans les carrosses du roi. + +Pour suivre ce système, il faut que le Trésor, aussi bien que l'armée, +tombe aux mains de la cour. Voilà le vrai sens de Calonne. + +Un petit magistrat, taré et endetté, que les Parlements détestaient, +que Maurepas appelait un panier percé, était juste celui que pour +toute raison on aurait dû exclure. Étranger aux finances, il avait sa +science dans la tête d'un homme équivoque, certain Panchaud, un +banquier génevois, qui, après avoir fait de mauvaises affaires, se +mêla des affaires publiques. Tout le duel du temps est en réalité +entre deux Génevois, deux banquiers, ce Panchaud et Necker. + +La machine arrangée par Panchaud pour éblouir, servir à la parade, +était l'amortissement, qui, grossi _vingt-cinq ans_ par l'intérêt +composé, devait libérer le trésor, amortir douze cents millions. +_Vingt-cinq ans!_ en ces temps où tout changeait sans cesse, où l'on +mit aux Finances trois ministres en trois mois (en 1787)! _Vingt-cinq +ans!_ un malhonnête homme pouvait seul faire de telles promesses. + +Calonne, pour attirer des dupes, assurait que l'emprunt s'éteignant +chaque année par remboursements, et le capital s'augmentant, les +prêteurs qui resteraient à la vingt-cinquième année, recevraient plus +de cent pour cent! + +Nul charlatan de place, nul arracheur de dents, n'eut jamais tant +d'audace. Ses préambules austères ne parlent que d'économie, d'ordre +sage, de juste balance. + +Ses affiches effrontées réussirent à ce point qu'en trois ans, les +badauds avec empressement lui apportèrent cinq cent millions. + +À force de mentir, le menteur s'attrapa lui-même. Il crut que son +Panchaud lui continuerait à jamais le miracle de pomper l'argent dans +les poches. En 86, tout tarit. Voilà notre étourdi effaré, éperdu, +qui, du péril, se sauve en un péril plus grand, croyant _fort +niaisement_ (dit Mirabeau le père) qu'il resterait le maître d'un si +grand mouvement, mystifierait la France, et payerait en monnaie de +singe. + +Que fait-il, l'imprudent? Il va fournir des pièces pour instruire son +procès, pour préparer de loin le procès qui finit au 21 janvier. + +Qu'est-ce donc que la France va voir au fond du sac? + +Disons-le franchement. Des chiffres? Non, des crimes. + +Crimes de Calonne, crimes du roi; j'entends les fautes déplorables de +la faiblesse étrange qui, dans ces trois années, donna, gaspilla, +lâcha tout. + +1º Mainte opération de Calonne était de telle nature que tout pays +gouverné par les lois lui aurait décerné le bagne. Sur des emprunts +déjà remplis, _furtivement_ il négocia des rentes pour cent +vingt-trois millions. _Sans autorisation_ du roi, il lança dans +l'agiotage, gaspilla et perdit pour douze millions de domaines, etc. + +Mais ses opérations légales ne sont guère moins coupables. _Cinq cent +millions d'emprunt en trois années de paix!_ + +Quoiqu'en dix ans le revenu public ait augmenté de cent quarante +millions, ce furieux prodigue accroît le déficit annuel de trente-cinq +millions. + +Sous le plus mauvais roi, le plus mauvais ministre, Louis XV et +Terray, l'impôt fut de trois cent millions.--Il est de cinq cent sous +Calonne. + +Où passait cet argent? En partie à la rente, mais aussi aux +splendeurs de la bureaucratie, aux folies administratives. Sous +Terray, un bureau coûtait trois cent mille francs; il coûte trois +millions sous Calonne. On dédouble la Poste pour en donner moitié à +madame de Polignac, petit cadeau de deux millions. + +Pour pourvoir aux dépenses de cette immense monarchie, que reste-t-il? +Bien peu: + +_Cent quatre-vingt millions._ + +2º Ce qui suit est le plus pénible. Qui pourra croire dans l'avenir +que, sur ce reste misérable, ce pauvre denier de la France, le Roi en +jetait les deux tiers en largesses insensées? + +On veut tout rejeter sur Calonne, excuser le roi. Mais bien longtemps +avant Calonne, depuis mai 76, le roi est retombé dans la vieille voie +de Louis XV, le gaspillage des acquits au comptant. + +Aux années les plus pauvres, le roi est le plus généreux. + +En 1783, l'année qui suit la guerre, l'année d'épuisement, le roi, en +acquits au comptant, donne cent quarante-cinq millions (Bailly, _Hist. +des finances_). + +En 1785, l'année qui suit la sécheresse, la stérilité de 84, une année +presque de famine, le Roi donne cent trente-six millions. + +On objecte bien vite qu'il y a là-dessus quelques pensions +diplomatiques, et l'intérêt des anticipations. C'est la moindre +partie. La masse est en faveurs, en grâces pour la Cour, dots, +établissements de famille, générosités fortuites. + +À quoi allons-nous retomber? Sur les cinq cent millions de l'impôt +annuel, en ôtant les frais et les dons, en dernière analyse, il en +reste _quarante_! + +Rien de pareil sous Louis XV, qui cependant par an reçoit deux cent +millions de moins. Rien de tel sous Louis XIV, aux pires temps de ses +grandes guerres. Rien, rien de tel en aucun temps. Louis XVI, +vraiment, à juger par les chiffres, est le pire des trente-deux +Capets. + +On voudrait nous faire croire qu'il fut surpris de la révélation du +Déficit, qu'il avait ignoré ou n'avait pas compris les actes +déplorables qu'il signait tous les jours. C'est le mettre bien bas, +dire qu'il n'avait gardé nul sens de ses devoirs. Il n'est pas si +facile qu'on le croit de tout ignorer. Et, si l'on y parvient, c'est +un crime déjà de se faire en s'étourdissant une fausse et coupable +innocence. + +Pouvait-il ignorer la somme épouvantable dont Calonne au début paya, +gorgea ses frères? Pouvait-il ignorer l'achat de Rambouillet (si +inutile), pour étendre ses chasses (quatorze millions)? Et les quinze +millions de Saint-Cloud? Ignorait-il la succion terrible d'un poulpe +insatiable, la société de Trianon, les pensions étranges de Coigny, +Dillon et Fersen? les présents monstrueux entassés sur les Polignacs? +Ce qu'on en sait est effrayant. + +Le roi n'a jamais eu de favori ni d'ami personnel. Il écartait la +cour «par ses coups de boutoir.» Qui donc le changea à ce point? On +impute tout à Calonne. Le roi le connaissait et ne l'accepta qu'à +regret. Il le trouva commode et agréable, ne l'estima jamais. La +reine, il faut le dire, fut réellement la seule personne qui ait +profondément agi sur lui. Par elle, la cour de Trianon, et même la +grande cour de Versailles, non-seulement le domina, mais le changea, +le transforma. On cherchera en vain; on ne pourra trouver aucune autre +puissance qui ait pu opérer cette étrange métamorphose. + +On eût pu le prévoir, quand (en 74) elle lui fit chasser ceux qui +l'éclairaient sur l'Autriche, et quand, deux ans plus tard, elle lui +fit renvoyer Turgot. Les enfants l'attachèrent encore. Les fautes +l'attachèrent, et le besoin de pardonner. Plus il souffrit par elle, +plus il aima. Le procès du Collier, qui lui fut si cruel, l'attrista, +l'éloigna un instant, mais pour le ramener plus faible que jamais. Il +l'aima pour sa honte, il l'aima pour ses larmes. Plus tard, pour son +audace et sa témérité. Il arrive à ce point (en 1787) de ne pouvoir la +quitter un moment. Quand elle va passer le jour à Trianon, quoiqu'elle +n'y couche point et doive lui revenir le soir, il ne peut durer à +Versailles et va à Trianon trois fois dans la journée. Au moindre mot +qu'elle lui dit, on le voit ému, empressé (Besenval, II, 307). Quelle +maîtresse eut jamais un pareil ascendant? La Pompadour se fit le chien +de Louis XV, ne le garda qu'à force de bassesses. Louis XVI, au +contraire, est le serf tremblant de la reine, observant son regard, +redoutant sa parole hautaine. Tout ce qu'on a conté au Moyen âge de +la magie cruelle, des opérations diaboliques, où, gardant l'apparence, +on perdait l'âme, ces histoires sont trop vraies: on les retrouve ici. + +À la Fédération de 1790, un royaliste, M. de Virieu, voyant la reine +sur l'estrade, l'admira, mais ne put garder un mot: «Voyez la +magicienne!» Ce mot fut répété. Et la reine elle-même, dans la +tragique année 91, n'ayant agi que trop sur Mirabeau, Barnave, +l'appelle en souriant «La fée.» + +Ses portraits successifs, de plus en plus, expriment cette énigmatique +puissance, à part de la jeunesse, à part de la beauté. Suivez-les à +Versailles. Au premier (de vingt ans), elle est éblouissante, mais +cela paraît peu encore. Ce sont les deux derniers portraits (de 31 et +32 ans), qui nous la donnent ainsi, triste, trouble, fort dangereuse. +Ce n'est pas là la bonne fée. L'image est fantasmagorique, point +naturelle, point rassurante. Est-ce Circé? Non pas. L'altier et le +tendu en diminuent le charme. Est-ce Médée? Non pas. Elle n'a pas du +tout l'obscène atrocité de la vraie Médée (Caroline). Après plusieurs +grossesses, et à trente et un ans, dans le second portrait de madame +Lebrun (86-87), elle reste fort belle, garde sa peau nacrée, «si +transparente qu'elle n'admettait nulle ombre.» Autour d'elle et sur +ses genoux, elle a ses beaux enfants. On repense à Van Dyck, à son +Henriette d'Angleterre. Moelleusement vêtue d'un très-doux velours +rouge, qui prête ses reflets au satin de la peau, elle séduirait fort, +n'était le bleu trop bleu de l'oeil, le regard fixe à faire baisser +les yeux. + +Mais avec ses enfants pourquoi se roidit-elle? Ces innocents gardiens +la protégent. Ils devraient donner à ce tableau du calme. Il n'est +point innocent, il n'est point rassuré. Il n'a pas la sécurité du +noble tableau de Van Dick. La fée y nuit trop à la mère. Elle fascine +au lieu de toucher. L'artiste aussi, nerveuse et troublée de la reine, +émue de l'avenir, travaillait inquiète, et la main, je crois, a +tremblé. + +Je ne crois pas du tout que le roi n'ait pas vu la pente sur laquelle +sa cruelle passion le traînait. Sous sa morne figure que l'on eût crue +insouciante, il avait de grands troubles. Un mot lui échappa qui peut +en faire juger. Quand la mort de Vergennes (janvier 87) enleva les +derniers moyens qu'il avait d'enrayer, le laissa faible et seul, il +alla voir sa tombe au cimetière et dit: «Plût au ciel que déjà je +pusse reposer à côté de vous!» + +Grave parole! on croirait volontiers qu'il eut à ce moment +l'affligeante lueur de tous les changements qui s'étaient faits en +lui, de son énorme écart d'avec le premier Louis XVI.--Où est le +scrupuleux dauphin, le roi si amoureux du bien public, et, ce qui est +plus fort, _où est le roi chrétien?_ Quelle trace en son règne actuel +de ce primitif idéal du duc de Bourgogne, dont il avait, lisait, +relisait les papiers? Cet idéal du roi, quoique si favorable aux +nobles et au clergé, implique le respect du devoir, l'intérêt du +pasteur pour le troupeau que Dieu lui confia. L'âme de Fénelon y était +contenue. Combien cette âme est loin, dans l'égoïste oubli où le roi +est tombé! Que reste-t-il ici du sentiment chrétien des tendresses du +_Télémaque_ pour les misères du pauvre peuple? Il avait été élevé par +deux Jésuites, la Vauguyon, Radonvilliers, qui ne purent cependant +fausser entièrement l'honnêteté de sa bonne nature allemande. S'il +disait faux parfois, c'était faiblesse, ou bien respect humain. Nul +doute que ses très-mauvais maîtres ne lui aient de bonne heure donné +la grande tradition monarchique, le droit des rois de tromper pour le +bien. Ces leçons lui revinrent bien plus qu'on n'aurait cru en 1787. +Par trois fois, il entra, avec Calonne, avec Brienne, dans leurs plans +misérables, dans les ruses grossières qui ne pouvaient que l'avilir. + +Voici ce que les faiseurs de Calonne avaient imaginé (son financier +Panchaud, son parleur Mirabeau, etc.): d'éblouir le public, à ce +fâcheux moment, et de le dérouter par l'imprévu d'un grand spectacle, +par une mise en scène dans le genre de Cagliostro. C'était l'évocation +d'une ombre. + +Contre le Parlement qui se disait la France, on faisait apparaître une +certaine figure qu'on disait la France elle-même. Une fausse petite +France, choisie, triée adroitement, d'une centaine de Notables. Henri +IV autrefois fit jouer cette comédie. Le fond était ceci: Ces +Notables, arrivant sans droit, par simple choix du Roi, pouvaient +l'aider mais ne le gênaient guère. Selon les occurrences, c'était peu +ou beaucoup. Tantôt on disait: «C'est la France.» Tantôt on disait: +«Ce n'est rien.» + +Mirabeau nous assure que c'est lui qui donna l'idée à Calonne. Il +avait besoin d'une place et se figurait être secrétaire des Notables. +Si on l'en croit du reste, dans cette oeuvre de ruse, il espérait +mener Calonne plus loin qu'il ne voulait, des Notables aux États +généraux, à l'Assemblée nationale. Il croyait tromper les trompeurs. +Son second, dans la ruse, était l'abbé de Périgord, M. de Talleyrand, +qui fort adroitement, d'un pied boiteux, marchait derrière le puissant +orateur, s'en faisait remorquer. Mirabeau le donna à Calonne (5 +juillet 86), le lui recommanda comme un jeune homme habile, discret, +fort capable d'écrire «les très-grandes idées, conçues de son génie.» +Nul plus apte en effet à vêtir le mensonge de forme décevante et +menteuse.--Ce petit Talleyrand allait mieux à la chose que Mirabeau +lui-même, trop bruyant, trop retentissant. De Mirabeau, Calonne prit +l'avis et prit l'homme, mais l'éloigna lui-même, l'envoya à Berlin. + +La singularité piquante de ce plan de Calonne, c'est qu'il offrait, +article par article, les réformes les plus contraires à ce qu'on +attendait de lui, les idées qu'on savait les plus antipathiques au +roi. + +1º _Unité administrative._ La monarchie, enfin tranquille, peut +effacer les bigarrures parmi lesquelles elle a grandi. Proposition +immense qui eût fait disparaître ces corps, ces priviléges antiques +pour qui le Roi avait tant de respect (lui-même l'écrivait en 1788 +dans une note sur les plans de Turgot). + +2º _Égalité d'impôts par la taxe territoriale_, que jadis Machault +proposa. + +On se rappelle le combat que Machault soutint cinq années (1749-1754) +contre le Dauphin, père du Roi. La terreur du Dauphin, la terreur du +Clergé, était que, pour une telle taxe, il fallait préalablement +_estimer tous les biens_. Machault voulait avoir un état des biens du +clergé. Proposition horrible qui crevait l'Arche sainte, renversait +la religion. On eût vu ce que l'oeil laïque ne devait voir jamais (que +le clergé avait quatre milliards). Le Dauphin, pour une telle cause, +fit une guerre désespérée, s'immola et ses soeurs, l'honneur et la +conscience. Louis XVI, son fils, fidèle à sa mémoire, se réglant sur +lui seul et lisant toujours ses papiers, put-il tout à coup agir +contre dans le point le plus sérieux? Était-il converti sur cela? +Point du tout. S'il fut l'invariable ennemi de la Révolution, ce fut +moins pour ses droits que pour ceux du clergé. + +La taxe de Machault qu'on mettait en avant n'était rien qu'un +épouvantail. Ce qui le prouve assez, c'est qu'on la proposait sous la +forme la plus impossible, chimérique, enfantine: «Elle serait levée en +denrées.» Mais avant on allait, en estimant les biens, sonder toute +fortune, regarder dans les poches des deux ordres privilégiés. +Qu'eût-on vu? La richesse énorme du clergé, le déshonneur des nobles, +le désordre de leurs affaires. En leur donnant la peur de tout montrer +au jour, on allait les forcer de composer avec le roi, d'accorder des +subsides, d'autoriser l'emprunt refusé par le Parlement. + +3º Le troisième mensonge du grand prestidigitateur, c'était une +certaine ombre de représentation nationale. Turgot, en 76, dans ses +vastes idées d'éducation politique, pour préparer la France à se +gouverner elle-même, imaginait un système d'assemblées communales, +provinciales, couronné par l'assemblée des assemblées. Necker fit un +petit essai des assemblées provinciales en 1778. Ces choses, bonnes +alors, dix ans après avaient bien peu de sens. Au moment où l'esprit +public voulait et exigeait une représentation sérieuse, où la France +allait se soulever en souveraine, en juge, ouvrir un sévère examen, le +roi et le ministre, qui voulaient l'arrêter aux vieilleries, étaient +jugés par là. On voyait des coupables occupés de gagner du temps. + +Du premier coup on réclama contre ces ruses trop grossières. Les +prétendues _Assemblées provinciales_ de Calonne n'avaient rien de +provincial. (Cela fut dit crûment à Besançon, à Grenoble, etc.) Tout +émanait du roi. _Il nommait_ d'abord trente personnes qui elles-mêmes +en choisissaient trente. La Fayette, un des trente qu'on nomma d'abord +pour l'Auvergne, explique cela parfaitement. Il ajoute: «_Nous nommons +aussi_ la moitié des assemblées _inférieures_.» Ainsi ces délégués du +roi ne faisaient pas seulement l'assemblée provinciale, mais celles +des communes ou paroisses. Donc nulle élection populaire. Et rien de +sérieux. Du haut en bas, tout était faux. + +Ces assemblées devaient répartir la taille, régler certains travaux, +juger en premier ressort certains litiges. En réalité, l'Intendant, le +vrai roi administratif de la province, restait maître de garder par +devers lui ce qu'il voulait, de les imiter plus ou moins. Ce qui +irritait, indignait, ce qui même à Grenoble fit repousser ces +assemblées, c'est que le ministère n'en donnant pas le règlement, +laissait ainsi louche et douteuse la limite réelle de leurs +attributions, ne voulait que créer par elles certaine opposition aux +Parlements, mais se réservait en dessous de les tenir par l'Intendant +toujours faibles, mineures, ignorantes. + +Un bienfait plus réel, mais tardif, c'étaient les réformes dont +Calonne avait pris l'idée aux Économistes, à Turgot: Libre commerce +des grains,--Plus de douanes intérieures,--Meilleur règlement des +maîtrises,--Adoucissement de la gabelle,--Plus de corvée (mais en +payant),--Belle promesse d'économie, même sur la Maison du roi. + +Surprenant travestissement. Le prodigue, l'effréné Calonne, tout à +coup grimé en Turgot! On ne voit plus sur sa table que les livres des +économistes. Ceux à qui il donne audience, lui trouvent en main l'_Ami +des Hommes_, annoté en cent endroits. Comédie bien suspecte à ceux qui +le soir voient ce Turgot chez les Polignacs, leur ami et celui +d'Artois, qui s'amusent de la parade, contemplent l'excellent acteur. + +Le beau, c'est son austérité. Pour être secrétaire des notables, +Mirabeau n'est pas assez pur. Calonne ne veut plus que des saints. Il +ne lui faut que des rosières. Il couronne l'innocence même dans +l'ancien ami de Turgot: son premier commis des finances et le +secrétaire des Notables, ce sera Dupont de Nemours. + +On est surpris et triste de voir le Roi couvrir, autoriser, accepter +comme siennes ces idées de Turgot qu'il hait, méprise au fond (on le +voit par les notes très-aigres, de sa main, qu'il met au vieux plan de +Turgot en 1788). Pour le décider au mensonge, il fallait que Calonne +répondît, garantît que tout était illusion, un moyen de sortir de +l'affaire, une planche pour passer l'abîme, et qu'une fois passé, on +jetterait du pied. + +Le roi avait été d'abord surpris et alarmé. Il put se rassurer, quand +on lui fit bien voir le secret de la chose. Tout en parlant de +confiance, il ne confiait rien, gardait tout dans sa main, jouait à +volonté de la fallacieuse machine. Les cent quarante-quatre notables +ne siégeaient pas ensemble. On les tenait parqués et divisés en sept +bureaux, chacun présidé par un prince. Chaque bureau donnait une voix, +quatre bureaux sur sept faisaient majorité. _Mais dans quatre bureaux +on avait la majorité avec quarante-quatre notables._ Avec les quatre +voix de ces quatre bureaux (faux et déloyal avantage!), on primait la +majorité réelle, fût-elle de cent voix. Donc, c'est affaire de rire. +L'escamoteur attrape ces benêts de Notables, éblouis, hébétés et menés +par le nez. Ils votent les impôts, autorisent l'emprunt; ils +remplissent la caisse, s'en vont... Et le tour est joué! + +Un roi, lourd comme Louis XVI, était peu propre à ces manoeuvres. Il +accepta pourtant, il prit son petit rôle, s'efforça d'être gai, +assuré, fit le brave. La veille, il écrit à Calonne: «Je n'ai pas +dormi, mais c'est de plaisir!» + +Calonne et sa tête légère, son profil de renard, sa petite perruque, +était une mesquine figure pour la hâblerie redoutable qu'il apportait +à l'Assemblée. Il exposait les maux publics avec sévérité, comme s'il +n'y eût été pour rien. Il montrait l'impuissance des palliatifs, +ajoutant ce mot solennel: + +«Que reste-t-il qui supplée?... LES ABUS.» + +«Oui, Messieurs, dans les abus se trouve un fonds de richesse que +l'État a droit de réclamer. Dans la proscription des abus réside le +seul moyen de subvenir aux besoins... Et le plus grand des abus +serait de n'attaquer que les petits. Ce sont les plus considérables, +les plus protégés qu'il s'agit d'anéantir.» + +Là, l'Assemblée se regarda. Qui siégeait? Les abus eux-mêmes. + +Il poussa, s'expliqua...: «Abus qui pèsent sur la classe productive et +laborieuse, priviléges pécuniaires, exemptions injustes qui ne peuvent +décharger les uns qu'en aggravant le sort des autres.» + +C'était accuser les Notables, les mettre au pied du mur, les mettant +en demeure de voter contre eux-mêmes, ou de se signaler à la haine +publique. L'impopularité dont souffrait le gouvernement, elle aurait +passé aux Notables. + +Plus d'un dut regarder la porte, croire à un guet-apens. Le clergé fut +surtout inquiet de se voir fortement désigné par un mot sur +l'intolérance. + +Ainsi, montrant les dents, Calonne, enveloppé de la peau du lion de +Némée, ne pouvait pourtant éviter de montrer le bout de l'oreille. +Mais il le fit avec talent. Dans un langage magnifique, il rappela le +Déficit, mal antique de l'État, qui se perd dans la nuit des temps. Sa +poésie pompeuse brouilla tout. Ce qu'on en comprit, c'est que le +Déficit s'était accru sous Necker, qu'à son départ, il fut de +quatre-vingt millions par an. + +Ainsi, il aurait mis le plus fort sur le dos de Necker, détourné le +public sur un autre terrain, l'examen du _Compte rendu_ de celui-ci, +écarté, ajourné la chose capitale: le crime des cinq cent millions +empruntés, et dissipés en trois années. + +Plus tard, il osa dira que Necker, quittant la caisse, n'y avait rien +laissé, qu'il n'avait pas pourvu aux dépenses de l'année. + +Personne ne douta que le menteur ne fut Calonne. Il y eut un _tolle_! +véhément contre lui, un cri universel pour Necker. L'effroi fut dans +Versailles. Quelqu'un osa insinuer qu'il y aurait prudence à envoyer +les Polignacs à Londres. Quelqu'un ouvrit l'avis de se saisir de +Necker et de le bâillonner. Comment? en le faisant ministre. On +sentait qu'à propos de sa défense personnelle, il récriminerait, +démontrerait les hontes de Calonne, du roi, de la cour. + +Des complices de Calonne, les premiers à coup sûr étaient les princes +qui lui vendirent sa place et en tirèrent des sommes épouvantables +(_Augeard_). En faisant Monsieur, d'Artois et Condé, présidents des +Notables, Calonne avait bien droit de croire qu'il avait là de solides +compères qui plaideraient, mentiraient pour lui. Mais ayant tant reçu, +se sentant si véreux, ils furent sous la panique. Ils cherchèrent un +abri, la popularité. Des Notables disaient que l'ordre populaire +devait avoir _autant_ de délégués que les deux autres réunis. Monsieur +et le comte d'Artois le dirent et dirent bien plus: que les deux +ordres privilégiés ne devaient avoir _que le tiers des voix_! + +Mais Monsieur enfonça dans le coeur de Calonne un coup plus direct... +_Tu quoque, mi fili!_... Il dit qu'avant d'examiner l'impôt nouveau, +il faut juger l'ancien et regarder _les comptes_. + +Simple menace. S'il osa dire cela, c'est qu'il était bien sûr que le +roi, que Calonne n'oseraient exposer ce fumier. Réellement le roi +avait peur. Il renia son fripon de ministre, l'accusa, se mit en +fureur. Il invectiva violemment «contre ce coquin de Calonne, qu'il +aurait dû faire pendre!» Il saisit une chaise, la maltraita, brisa, +extermina. + +Des évêques, voyant que le Roi même enfonçait son ministère, le +poussèrent vivement. «Nul impôt, lui dirent-ils, que par les États +généraux.» Sorte d'appel au peuple. Calonne y répondit par un +semblable appel. Il imprima ses plans, il donna à grand bruit l'exposé +des bienfaits que les Notables repoussaient. Manifeste de guerre que +durent lire partout les curés. Deux ans plus tard, c'eût été un +tocsin. Mais rien encore n'est éveillé. + +D'autre part, il rappelle de Berlin son dogue de combat, Mirabeau, +pour lui faire mordre Necker, comme il a mordu Beaumarchais. Mirabeau, +sans scrupule, usa d'un véhément pamphlet qu'il avait fait jadis +contre Calonne, biffa _Calonne_ et mit _Necker_ à la place. +Très-mauvaise action. Il ne tenait nul compte dans ce livre de ce qui +excusait les grands emprunts de Necker (la guerre), de ce qui +condamnait les emprunts de Calonne (la paix). + +Le livre réussit par-dessus les nuées. Le roi en fut ravi (Mir., +_Mém._, IV, 404), croyant Necker tué pour toujours. + +Calonne y gagna peu. Son improbité le coulait. On sentait trop que +même les plus belles réformes, dans une telle bouche, étaient un +leurre. On n'eût rien accepté de lui. On sentit qu'il fallait à tout +prix purger le terrain. On le mit sur un point qui eût commencé son +procès: les échanges qu'il avait fait au préjudice du domaine. +L'accusation, dressée, fut signée _La Fayette_. + +Le roi, travaillé fortement contre Calonne par la reine et Miromesnil, +reçut et lui montra avec sévérité une pièce qui prouvait son mensonge. +Joly, le successeur de Necker, témoignait qu'en effet Necker partant +en 81 avait fait les fonds de l'année. Calonne, au lieu de se +défendre, attaque et récrimine. Il accuse Miromesnil d'agir contre le +ministère. «Quel succès espérer, si l'on n'agit d'ensemble, si l'on +n'assure l'unité du pouvoir?...» Cela frappe le roi... Mais qui +pourrait-on mettre à la place de Miromesnil? Calonne désigna +Lamoignon. + +Il ne s'en tint pas là. Voyant le roi facile, il saisit l'occasion, +dit qu'on n'obtiendrait pas cette unité sans renvoyer aussi Breteuil. + +Breteuil! proposition hardie. C'était toucher la reine même. + +Breteuil c'était l'Autriche, c'était l'homme de la famille, adopté de +Marie-Thérèse. Le roi devint rêveur; il ne refusa pas, mais dit qu'il +fallait en parler à la reine. + +L'orage fut plus grand qu'il ne prévoyait même. Au premier mot, elle +bondit, s'étonna, s'emporta épouvantablement, invectiva contre +Calonne. Le roi lui parlant d'unité, elle dit que le vrai moyen de +l'établir, c'était de chasser ce Calonne qui avait tout gâté par son +assemblée des Notables. Le roi restait muet; l'excès de la colère +tourna en déluge de larmes. Elle avait perdu un enfant. Elle craignait +de perdre le Dauphin, qui maigrissait, se déformait (Arneth). Tout +l'accablait dans la famille! et on lui enlèverait son plus cher +serviteur!... + +Le roi est interdit, accablé, n'ose répliquer. Venu pour renvoyer +Breteuil, il signe sans mot dire le renvoi de Calonne (7 avril). + +Comment le remplacer? Plusieurs proposaient Necker; mais le roi +justement venait de l'exiler, pour avoir publié sa réponse à Calonne. +La reine proposait Loménie de Brienne, un homme antipathique au roi +(créature de celui qu'il hait tant, Choiseul!), un prêtre galantin, +frétillant, malgré l'âge, dans les salons, l'intrigue, et se mêlant de +tout,--de plus (comble d'horreur!) fort impudemment philosophe, +affichant le matérialisme. On avait osé en parler pour l'archevêché de +Paris, et le roi avait dit ce mot amer qui paraissait devoir +l'éloigner pour toujours: «Mais ne faudrait-il pas au moins qu'un +archevêque de Paris crût en Dieu?» + +Faible sur tout le reste, le roi, sur cette corde, semblait fort +arrêté, ne pouvoir changer guère. Ici, chose imprévue, il mollit, +immola sa foi, sa conscience chrétienne, et pour ministre il prit le +prêtre athée. «On le veut; mais, dit-il, on s'en repentira.» Son +accablement fut extrême, profond son découragement. + + + + +CHAPITRE XXI. + +LA REINE ET BRIENNE.--FERA-T-ON LA BANQUEROUTE? + +1787. + + +La reine, toute sa vie, fidèle à sa famille, dès octobre 83, voulait +nommer Brienne, agréable à l'Autriche, créature de Choiseul, ami de +Vermond et Mercy. La Polignac, d'accord avec l'Artois, l'obligea de +subir Calonne. + +L'avénement de Brienne était une défaite pour la société de Trianon, +un affranchissement pour la reine. Elle avait pu enfin rompre ses +habitudes, reconquérir son coeur. Sa longue servitude de dix ans +finissait. Nul avis de sa mère, nulle risée du public, nulle froideur, +nul orage, nulle humiliation n'y avaient réussi. Il y fallut le temps, +et que l'amie vieillît. Il y fallut la très-amère expérience que la +reine eut des Polignacs. Quand elle rompit avec Calonne, quand il lui +fit sous main une guerre si atroce, ils restèrent avec lui, infidèles +à la reine, et fidèles à la caisse. + +Elle prit sa revanche au 1er mai. Faisant Brienne chef des finances, +elle dit fièrement devant toute la cour: «Ne vous y trompez pas, +messieurs, c'est un premier ministre.» + +Le divorce éclata au point le plus sensible, au sujet de Vaudreuil, +cet ami de la bien-aimée, tyran de Trianon, le bruyant, l'emporté, le +fougueux personnage dont on redoutait les colères, et dont le +caractère malheureusement donnait le ton. Il venait de tirer un +million de Calonne pour je ne sais quel bien de Saint-Domingue. Mais +cela n'était rien. Il exigeait encore que le roi lui payât ses dettes. +Pour la première fois la reine eut l'intrépidité de dire Non, ou de le +faire dire. Le furieux créole, fait à être obéi, considéra cela comme +une révolte, et passa droit à l'ennemi, je veux dire à Calonne, à +l'atroce cabale des premiers émigrés, si cruels pour la reine, qui +voulaient l'enfermer, la voiler, la raser. Ils étaient sa terreur plus +que la Terreur même, au point qu'elle aima mieux se perdre que de +tomber vivante dans leurs mains. + +Il semble qu'en 87, elle ait eu un bon mouvement, un élan de fierté, +un souvenir de Marie-Thérèse. C'était tard. Après le Collier, un tel +déchaînement, chansonnée, déconsidérée, elle hasardait beaucoup à +prendre le pouvoir. Deux ans entiers, elle avait défrayé les +conversations des cafés. La d'Arnoult, la Duthé, la Contat, étaient +oubliées. On ne parlait que de la reine. Versailles avait été plus +amer encore que Paris. Mesdames avaient dit un mot dur (prophétique +pour le destin du roi): «Elle serait mieux sur terre d'Autriche.» +Maintes fois madame Louise, la violente religieuse, s'était jetée aux +pieds du Roi pour qu'il lui fît faire pénitence, la mît un peu au +Val-de-Grâce. + +Les meilleurs serviteurs du Roi croyaient eux-mêmes qu'aimé comme il +était encore, il lui serait toujours possible de remonter en se +séparant de la reine. Lui seul la défendait, et pouvait la +sauvegarder. Et, juste à ce moment, elle éclipse le Roi, seule, occupe +hardiment la scène. Ses amis en tremblaient, et Besenval lui-même lui +dit qu'on l'accusait d'annuler trop le roi. + +Brienne était-il l'homme de poids et d'apparence derrière qui elle pût +agir? Nullement. Il était transparent. Derrière, on voyait trop la +reine. Petit prêtre vieillot, sous sa jolie figure de femme usée, +faiblet et poitrinaire, il n'exprimait que l'impuissance. Son talent, +disait-on, était la comédie qu'il jouait à huis clos. Tout était faux +en lui. Il prenait tous les masques, moins par hypocrisie que par +indécision. Jésuite et philosophe, créature de Choiseul, il n'en +jouait pas moins le disciple de Turgot. Il jouait l'administrateur +dans son archevêché de Toulouse. Aux Notables contre Calonne, il joua +le chef de parti. Il arrive fini au ministère. À cette femme il faudra +un homme. Et cet homme, sera-ce la reine? + +Elle avait du courage et des moments de volonté. Mais quel défaut de +suite! quelle profonde ignorance de la situation! Quelle empreinte +funeste (de vingt ans à trente ans), elle reçut de ses Polignacs, +Diane, Vaudreuil, etc., esprits faux, violents, insolents, +provoquants, et de la petite cour militaire du comte d'Artois! Ses +nouveaux conducteurs, Mercy, Vermond, Breteuil, plus vieux, n'en +étaient pas plus graves. Elle-même incapable de juger entre deux avis. +Telle son frère la dépeint vers 1778, frivole et étourdie, telle +Besenval la trouve dix ans après, absolument la même, ne lisant point, +ne réfléchissant point, incapable de conversation suivie. + +Elle était fort bizarre, en certains points baroque, sans souci de +l'opinion. Au moment où elle entre au pouvoir, devient vrai roi de +France, et devrait se montrer Française, elle rappelle qu'elle est +Autrichienne, elle prend un maître d'allemand (Campan). + +Le coup pour l'achever, c'était qu'elle se fît Anglaise, qu'elle eût +un favori anglais. L'adroite et dépravée Diane, pour la tenir encore +par un fil chez les Polignacs, attira et fixa chez eux le bel Anglais +Dorset, qui (routine grossière, connue de la diplomatie) faisait +l'admirateur et quasi l'amoureux. + +Dès la guerre d'Amérique, quand la France parut de coeur américaine, +la Reine avait aimé et favorisé les Anglais. Mais prendre le moment du +traité qui nous inonda de leurs produits et tua nos fabriques, le +moment où l'on fit Cherbourg, prendre ce moment, dis-je, pour traîner +partout ce Dorset, écouter ce vain badinage (qui menait cependant à +une très-réelle influence), il semblait que ce fût vouloir braver la +France, vouloir exaspérer, ulcérer la haine publique. + +Agent de la vengeance anglaise, ce cruel Lovelace, en 1790, se +démasqua contre la reine, l'un des premiers lui mit la corde au cou. +Ce qu'on a dit de ses sourdes menées pour brouiller tout et pousser à +la crise, n'est que trop vraisemblable. Il n'y aida pas peu en se +chargeant (lui étranger!) d'insulter, pour la reine, le duc d'Orléans; +il le lui rendit implacable. En 1787, il réussit à faire faire à la +reine, alors toute puissante, une chose funeste: l'abandon de la +Hollande, à qui la France devrait protection. Quand l'Angleterre +payait les émeutes orangistes pour y tuer la République et l'influence +française, elle écrit: «Que nous font ces gens-là? Et qu'importe +qu'ils se battent entre eux?» (Arneth, _Jos._, 108.) + +La calomnie aida. La femme du stathouder, soeur de roi, veut son mari +roi. Pour décider son frère le roi de Prusse à l'aider dans ce crime, +elle emploie la ruse grossière de dire qu'elle a été arrêtée, +insultée. Ce frère voudrait agir. Calonne et Ségur, nos ministres, ne +peuvent manquer à la Hollande. Calonne fait les fonds d'un camp qui +sera à Givet. Démonstration peu dangereuse. La Prusse n'aurait pas +fait un pas. Mais dès que la reine est maîtresse, plus de camp. +«_L'argent manque._» Fausse et menteuse excuse. Ségur ne demandait que +deux millions. Est-ce que la Hollande, si riche en numéraire, la +Hollande qui va s'inonder (noyer cinq cents millions peut-être) n'eût +pas été heureuse d'avancer deux millions qui lui eussent sauvé ce +naufrage? + +Dorset en septembre put rire. La catastrophe eut lieu. La Hollande en +vain s'inonda. Les Prussiens entrèrent, vinrent soutenir la canaille +payée du stathouder. Une atroce anarchie fonda le despotisme. Ce beau +pays (si sage) de l'ordre et des moeurs graves fut, par son premier +magistrat, le stathouder, mis à sac, livré aux brigands. Il les lâcha +dans ces riches villes, pillées de fond en comble. Le ministre anglais +à la Haye, Harris, et Dorset à Versailles, arrivèrent ainsi à leur +but. Ils perdirent la Hollande, déshonorèrent la France. En janvier, +le stathouder s'inféode à ses maîtres: le Prussien, l'Anglais. La +Hollande sombre toujours.--«La France aussi!» s'écria Joseph II. + +Des villes entières de Hollande émigrent, des populations de la classe +riche, intelligente, active. Excellent élément qui, quelque part qu'il +vînt, apportait le bien-être, qui, autrefois, avait créé Berlin, et +qui, en Angleterre, a tellement augmenté chez ce peuple les qualités +moyennes (qu'il n'avait nullement, ni chez les Cavaliers, ni chez les +Puritains). Ces pauvres Hollandais, justement indignés contre la +Prusse et l'Angleterre, amies de leur tyran, venaient chercher abri en +France. Les ayant protégés si mal dans leur pays, on aurait dû ici les +accueillir, les bien établir à tout prix. Dumouriez, alors à +Cherbourg, proposait de leur faire près de là une Hollande sur des +terrains disputés par la mer, qu'ils auraient exploités avec leurs +propres capitaux, de leur faire une ville qu'on eût nommée Batavia. On +n'eût fait là que son devoir, une légitime expiation. On pouvait +croire que Louis XVI, qui connaissait les lieux, et qui aimait +Cherbourg, on devait croire surtout que la reine et Brienne, +réellement coupables de l'abandon de la Hollande, feraient cette bonne +oeuvre si utile et qui eût attiré de plus en plus les émigrés. On ne +fit rien, on ne voulut rien. + +Revenons en avril. Brienne, tant aimé des Notables, leur chef contre +Calonne, n'y échoue pas moins tout à plat. En vain il leur livre les +comptes, promet l'économie de quarante millions, en vain s'appuie du +bon Malesherbes, qui se laisse mettre au ministère. La seule ombre de +l'égalité, de la suppression de privilége, les glace. Au premier mot +de subvention, d'emprunt, ils ne savent que dire; ils n'ont pas +d'instructions de leurs provinces. Tels lancent le grand mot: «Aux +_États généraux_ seuls il appartient de décider.» L'assemblée, en +définitive, se croit incompétente, dit que, pour tout impôt, elle s'en +remet à la sagesse du roi. + +Autrement dit, avec respect, elle le laisse dans le bourbier, devant +les Parlements irrités plus qu'avant, ou devant l'inconnu, les États +généraux. + +Brienne, il est vrai, pouvait croire que ces États apparaissaient +redoutables au Parlement, autant et plus qu'à lui, et qu'il aimerait +mieux mollir que de laisser venir son grand successeur légitime, +l'assemblée de la Nation. Comment le Parlement, ce corps judiciaire, +s'est-il élevé à une telle importance politique? En usurpant le rôle +des États généraux, en parlant à leur place, en se constituant +lui-même ce qu'ils étaient: _la voix du peuple_. Le roi, le clergé, la +noblesse, avaient toujours primé dans ces États; qu'avaient-ils à en +craindre? Mais on voyait fort bien que, les États venant, le Parlement +allait se retrouver obscur, subalterne, rentrer dans la poudre des +greffes, renvoyé à ses sacs, ses dossiers, ses procès. C'était le +Parlement surtout que menaçait ce cri universel: les États généraux! + +S'il suivait sa vraie politique, sa voie était toute tracée: lutter +modérément, et ne pas trop pousser le ministère. C'est ce qu'il fit +d'abord. Il enregistra les édits sur les grains, la corvée, les +assemblées provinciales. Pour la Subvention, Brienne avait à craindre; +il présenta plutôt un édit sur le timbre. Là commença la résistance. +Le Parlement imita les Notables et voulut avant tout qu'on lui montrât +les comptes. Les lui livrer, c'était le faire assemblée souveraine, à +l'égal des États. On refuse (7 juillet). Et alors, élevé par la lutte, +emporté, entraîné, le Parlement donne un spectacle inattendu. Ce +corps, jusque-là si tenace à défendre ses droits, vrais ou faux, tout +à coup s'immole et s'oublie, abdique brusquement sa tradition de trois +cents ans. Toutes ces prétentions qui lui étaient si chères, il les +met sous ses pieds. Lui aussi il appelle... les États généraux! + +Le Parlement fut lui-même surpris d'un si beau mouvement, aveugle et +désintéressé, du pas immense qu'il avait fait d'élan. Il avança, +recula, avança. + +Le roi double l'orage, au lieu de le calmer. Au Timbre qu'on refuse, +il ajoute la Subvention, l'envoi au Parlement. Le 6 août, en Lit de +justice, il fait enregistrer les impôts refusés, il déclare qu'il est +le seul administrateur du royaume, qu'à lui seul appartient d'appeler, +_quand il veut_, les États généraux. + +Le Parlement alors, justement irrité, se souvenant de son métier de +juge, tire l'épée de justice. Il ne peut, dit-il, conniver au vol, _à +la déprédation_. La déprédation, c'est Calonne. Adrien Duport le +dénonce, et l'accusation est reçue (10 août). Calonne se garde bien de +venir; il s'enfuit de France. La cour est alarmée. Elle publie enfin +(si tard!) l'économie qu'on fait sur la maison royale[21]. Elle +allègue (si tard! et quand il n'est plus temps) l'affaire de la +Hollande, les dépenses qu'elle exigerait. Le Parlement est sourd, +défend expressément de percevoir l'impôt. + + [Note 21: La maison de la reine, plus splendide que + celle du roi, coûtait 4 millions 700,000 livres (V. le + budget de 1783, _État de la France en 89_, par Boileau, + p. 412). Ajoutez-y les pensions de certains amis + personnels: Dillon, 160,000; Fersen, 130,000; Coigny, 1 + million par an (_ibidem_, p. 338, d'après le _Recueil + des pensions_, imprimé en 90 à l'encre rouge). Coigny + avait de plus la Petite Écurie, qu'on supprima; il y + perdit 100,000 livres de rente. La reine réduisit 1 + million sur sa maison. Le roi en fit autant sur ses + gardes, ses chasses, etc. Cette réforme pénible traîna + fort, n'arriva qu'au 11 août; l'effet fut manqué.--La + reine imaginait qu'une si noble société prendrait bien + tout cela. Le contraire arriva. Coigny fit une scène + épouvantable au roi et lui lava la tête. Tous parlaient, + clabaudaient. Besenval assez durement dit à la reine: + «Il est affreux de vivre dans un pays où on n'est sûr de + rien. Cela ne se voit qu'en Turquie.» (II, 236).] + +Le 15 août, les Parlementaires apprennent, non pas qu'on les exile, +mais qu'ils _continueront à Troyes_ d'exercer leurs fonctions. Brienne +concentre le pouvoir, se fait premier ministre, donne à son frère la +Guerre, et des hommes à lui prennent la Marine et les Finances. +Castries, Ségur s'en vont, et avec eux, la considération du ministère. + +Brienne est au plus haut, mais très-parfaitement délaissé, solitaire. +Tout court à Troyes. Parlements de provinces, tribunaux inférieurs, +les grandes Compagnies (Aides et Comptes), tout se déclare pour +Troyes. Un immense concert s'établit sur ce mot: Les États généraux! + +Les procès suspendus et l'interruption des affaires irritaient fort +Paris. Le monde du Palais, les clercs, le petit peuple s'agitaient. Le +ministre fit des avances au Parlement. Une dame fut son médiateur +auprès du premier président. Il mollissait, offrait de substituer à la +Subvention deux vingtièmes, _et pour cinq années seulement_. Donc, pas +d'impôt perpétuel, _pas d'emprunt_, si l'on n'a guerre. + +_Point d'emprunt!_ En leurrant le Parlement de ce mensonge, Brienne +l'apprivoise et le rappelle ici. Grande joie dans Paris. On brûle +Calonne et Polignac. On crie: «Les États généraux!» Brienne espérait +bien profiter de ce cri, de ce grand désir populaire. Il méditait un +coup. En septembre et octobre, dans toutes les vacances, il tâta, +travailla le Parlement, et, en novembre, il crut le mettre dans le +sac. + +Ce corps, fort divisé, par cela même offrait des prises. L'élément +janséniste, sans y être amorti, y était faible en nombre. L'élément +des rêveurs (d'un d'Éprémesnil par exemple) qui voulaient restaurer +les libertés du Moyen âge, les libertés privilégiées, y était assez +fort. Enfin, sous Adrien Duport, le futur créateur de la Société +Jacobine, l'élément révolutionnaire se groupait, ardent et actif. Tous +voulaient, demandaient les États généraux, en plaçant sous ce mot des +idées différentes: les premiers y voyaient la machine gothique dont se +jouerait la monarchie; les derniers comptaient bien y trouver un +levier qui la démolît, et permît de la refaire de fond en comble. + +La Fayette les avait demandés pour 92. Ce fut une lueur pour Brienne. +Dans un délai si long, il dit comme le fabuliste: «D'ici là, le roi, +l'âne ou moi, nous mourrons.» Quel danger de promettre? Avec ce voeu +ardent, cette passion devenue (par le refus) si violente, on pouvait +enchérir, mettre très-haut le prix des États généraux et les vendre +très-cher. La masse et les meneurs eux-mêmes s'en vont mordre à +l'appât, ne croyant pas pouvoir payer trop ces États par qui la France +enfin doit se reconquérir. On ne peut marchander la rançon de la +France. + +Combien? cinq cents millions? Cela effrayerait trop. Divisons: cent +vingt d'abord pour 1788, quatre-vingt-dix pour 1789, et pour toujours +en diminuant. _Au total pour cinq ans quatre cent vingt millions!_ + +Mais pour avoir le temps, le calme, pour bien préparer les États, le +tout sera _voté en une fois!_ + +Proposition étrange, étonnante! Brienne n'ayant pu obtenir peu, +demandait hardiment beaucoup, infiniment, la somme énorme et folle, +qui l'aurait rendu maître. Au roi et à la reine alarmés il disait +qu'ayant palpé l'argent, on serait bien à l'aise d'oublier sa parole, +de donner les États ou de les éluder. + +Avec ce leurre lointain et vain probablement, Brienne offrait un autre +leurre, _l'émancipation protestante_, tant demandée des philosophes. +Le roi l'a refusée deux fois aux parlements. Il l'accorde ici, +mensongère, même effrayante aux protestants. Le curé aura leur +registre. Leurs naissances, morts et mariages, jusque-là inconnus et +libres au désert, seront enregistrés par le curé leur ennemi. + +Avec ces deux mensonges si grossiers, on parvint pourtant à éblouir, à +fasciner des hommes ardents, crédules par l'excès du désir. On accuse +la Révolution d'avoir été trop défiante. Mon Dieu! qu'il y fallut du +temps! combien de dures expériences! Qu'ils étaient jeunes, crédules, +ces redoutés meneurs! On assure que Duport, Duport qui tout à l'heure +créera les Jacobins, s'était laissé duper par ces facéties de Brienne, +et qu'avec ses amis, il eût donné dans le panneau. + +Ce qui prouve pourtant qu'on n'était sûr de rien, c'est que, pour +emporter la chose, on prenait un moment vraiment honteux, furtif, ces +premiers jours de la rentrée où le Parlement incomplet a nombre de ses +membres encore à la vendange, à leurs affaires rurales. On ne +rougissait pas d'apporter à la salle vide encore et aux bancs déserts +la grande affaire d'argent qu'on voulait escroquer. + +Un pareil filoutage aurait eu besoin du secret. Mais on avait tâté +beaucoup de gens qui ne furent pas discrets. Le coup était pour le 19. +Le 10 et le 18, certaines lettres, fort vives et menaçantes, purent +faire songer le Parlement. + +Grande initiative. Mirabeau, qui la prit, avait bien des raisons +d'hésiter, de se taire. Revenu de Berlin, alors fort misérable, ayant +Nehra malade (il le devint lui-même en la soignant), il eût voulu +pouvoir se placer au loin dans la diplomatie, mais nullement écrire +pour un ministère qui sombrait. Les 10 et 18 novembre, voyant le tour +ignoble qu'on arrangeait, il en fut indigné, sa grandeur naturelle se +réveilla. Par deux lettres terribles, il menaça, il avertit. En voici +à peu près le sens: + +1º Les États généraux, qu'on le veuille ou non, vont venir. Fait +certain et fatal: ils arrivent pour 89. + +2º Voter cinq cents millions sur un mot captieux qui remet à cinq ans +les États, c'est d'un malhonnête homme. C'est chose périlleuse pour la +magistrature. On jugera fort mal ce pacte de la cour avec le +Parlement; on dira qu'ils s'entendent pour gouverner ensemble et pour +se passer de la France. + +3º Le projet n'aura pour lui qu'une minorité honteuse. On ne peut +expliquer l'audace de Brienne qu'en supposant qu'il veut un prétexte +pour la banqueroute. + +4º Mais que pourra-t-il? Rien. Il ne peut même la banqueroute. +Proscrira-t-il? Moyens d'un autre temps! Richelieu y serait, que le +siècle n'est plus à cela. Va-t-il entrer en guerre contre la nation? +un tel procès serait bientôt jugé. + +Il ne peut rien, ne fera rien, que reculer, tomber, périr (Mir., +_Mém._, IV, 459-465). + +Dans de pareils moments, prophétiser, c'est faire, déterminer +l'événement. Le Parlement dut y bien regarder. + +On soulevait son masque populaire, qui tenait mal à son visage. Il +avait laissé voir déjà à ses adorateurs qu'il était fort peu digne de +leur idolâtrie, contraire à leurs pensées d'égalité d'impôt, et +défenseur du privilége. Qu'il votât pour Brienne, il se précipitait, +il roulait du ciel au ruisseau. + +D'autre part, Mirabeau avait percé les murs. Il avait très-bien vu, +comme s'il eût été au fond de Trianon, que derrière lui Brienne avait +un parti violent, la petite cour militaire d'Artois et de la Reine, +qui méprisait ces ruses, vantait la banqueroute, se croyait assez +fort pour payer en coups de bâton. + +La surprise attendue fut tentée le 19. Le roi tient brusquement une +séance royale. Ce n'est pas un Lit de justice. Nul appareil n'indique +que rien soit imposé, forcé. Le débat est ouvert. Il semble que l'on +veuille écouter, s'éclairer. Seulement, pour marquer le cercle où il +faut se tenir, le roi et Lamoignon prêchent d'en haut le dogme +monarchique: «Le Roi est seul législateur, juge des États généraux. La +France libérée, seul il avisera à ce qui reste à faire.» Préface +altière pour étourdir sans doute. On crut que d'autant moins on +attendait l'oeuvre de ruse. Jupin tonne d'abord pour finir en Scapin. + +La séance ne fut ni violente, ni inconvenante (dit M. Droz d'après des +témoins oculaires). Un janséniste seul, Robert de Saint-Vincent, +s'exprima avec véhémence. Il dit que l'acte proposé était tel que, si +un fils de famille en faisait un pareil, tout tribunal l'annulerait. + +Cent millions accordés--les États en 89--c'était l'avis très-général +et fort sensé de l'assemblée. D'Éprémesnil n'eut rien de sa fougue +ordinaire. Vrai royaliste, il fut attendri pour le Roi autant que pour +la France, sentit qu'en ce moment il se perdait ou se sauvait. Il +parla à son coeur avec une onction admirable. Tous furent touchés, et +crurent le roi touché. L'était-il? C'est possible. Mais eût-il pu +changer le rôle convenu le matin, prendre seul un si grand parti? + +Dans le plan de Brienne il était excellent de lasser l'assemblée, +d'épuiser les poitrines, la verbeuse éloquence de ces gens de +barreau, de la tarir patiemment jusqu'à l'heure où la Nature parle à +son tour, dit qu'on n'a pas dîné. Tout fini, chacun crut que, comme à +l'ordinaire, le Président allait prendre et compter les voix. La +surprise fut forte quand on vit Lamoignon qui montait vers le trône, +et parlait bas au roi. Ayant reçu son ordre, il se tourne, il prononce +l'enregistrement des édits. + +Chacun se regardait. «Mais c'est donc un Lit de justice? qui le +savait? qui l'aurait cru? Quelle longue comédie d'écouter ces discours +pendant six heures, puisqu'on ne veut rien qu'ordonner!» + +Odieuse surprise! mais frauduleuse ici, basse, en matière d'argent. +Empocher un demi-milliard. + +Qui allait protester? L'universel murmure était déjà une protestation. + +Mais qui allait parler? s'avancer? On y répugnait. Plus la chose était +basse et le rôle du roi pitoyable, plus il était pénible de le prendre +en flagrant délit. + +Conti, tant qu'il vécut, s'était mis volontiers en avant pour des +coups fourrés, d'imprévues résistances. Eût-il hasardé celle-ci, qui, +quelle qu'en fut la forme, contenait un affront? Il était évident que +ce gros roi, mis en avant (plus faible que coupable, et de tant +d'hommes aimé encore!), recevrait là un coup sanglant. + +Quel serait le désespéré, l'envenimé, qui frapperait? Il faut le dire: +celui qu'à force d'insolences la cour avait fait tel. La folle +violence de la Reine, de ses militaires de salon, s'était épuisée en +outrages sur le duc d'Orléans. Ses démarches obstinées pour revenir en +grâce, n'avaient fait que les enhardir à redoubler d'indignités. On +l'insulte en lui-même. On l'insulte en sa fille, la très-charmante +Adélaïde, par un projet de mariage qui n'est qu'une mystification. Il +était fort timide, un bellâtre, encore élégant, d'un visage rouge, et +déformé par ses excès. On le croyait fini, incapable d'agir. Il agit +cependant, sans doute remorqué, dressé pour ce terrible coup. + +Non sans hésitation, et non sans grâce, avec la funèbre douceur du +matador, qui, la mort dans la main, marche au taureau,--il dit: «Sire, +je demande à Votre Majesté la permission de déposer à ses pieds ma +déclaration. Je regarde cet enregistrement comme illégal. _Il serait +nécessaire, pour la décharge_ des personnes qui seraient censées avoir +délibéré, d'ajouter qu'il est fait par très-exprès commandement de +Votre Majesté.» + +Traduit brutalement, cela disait: Nous nous lavons les mains de +l'infamie.» Et encore: «Point d'argent! Personne ne remplira +l'emprunt.» + +Le roi sentit la pierre qui frappait droit au front. Il se troubla, et +troubla, et fort trivialement, il bredouilla: «Ça m'est égal... Vous +êtes bien le maître.» + +Et puis, se ravisant et se souvenant qu'il est roi, il dit avec +colère: «Si! c'est légal, parce que je le veux!» + +Il fit signe au Garde des Sceaux, lui parla d'enlever Orléans de son +siége, de l'arracher du Parlement. Lamoignon éluda, dit qu'on n'avait +pas sous la main les moyens d'une telle violence. Le roi ne se +connaissait plus. Surpris quand il croyait surprendre, arrêté au +moment honteux, il avait eu besoin pour se remettre (contre son +reproche intérieur, sa trouble conscience) de se reprendre à la +formule grossière de la foi monarchique qui fait le fond du coeur des +rois: «Si! c'est la loi! car je le veux.» + +Adieu l'argent, les quatre cents millions! La consolation de la Cour, +ce fut de jeter deux parlementaires aux forteresses, d'exiler Orléans. +Éloigné à vingt lieues de son Palais-Royal, de ses orgies du soir, il +se désespéra tout d'abord et demanda grâce. La reine se montra +très-haineuse. Elle ne céda pas qu'il n'eût l'amertume, la honte de sa +lâcheté. Elle voulut qu'il lui écrivît à elle-même. Il le fit, et +resta avili à ses propres yeux, gardant de noires pensées. Elle avait +réussi à donner à ses ennemis, sinon un chef, au moins un centre, à +donner pour caissier à l'intrigue, à l'émeute, un prince de vingt +millions de rente. S'il n'agit pas contre elle encore directement, dès +lors il la regarde, la suit dans sa course à l'abîme. + +Les amis de la reine l'y poussaient de leur mieux. Ayant décidément +manqué l'escamotage de leur demi-milliard, arrêtés dans l'emprunt, +arrêtés dans l'impôt, ils prenaient leur parti vaillamment, +militairement, et conseillaient la banqueroute. + +Vraie tradition de gentilhomme. L'illustre Saint-Simon, le grand +seigneur austère, la glorifie et la prêche au Régent, en la +sanctifiant «et la canonisant avec les États généraux.» Mais pourquoi +les États? La banqueroute, tellement usitée au grand siècle, semble +chose royale, une institution monarchique. + +Besenval, toujours jeune (près de 70 ans), aimable étourdi, vrai +hussard, tête chaude de Pologne et Savoie, qui naquit par hasard en +Suisse, n'a pas tenu sa langue. Il nous a révélé ce qu'on eût deviné +fort bien sans lui, l'opinion de Trianon, l'estime et l'engouement +qu'on avait pour la banqueroute. «Vain propos?» Point du tout. La fine +oreille, Mirabeau, habile à écouter aux portes, et qui a des amis, en +cour, écrit au moment même (20 nov.) une lettre très-vive qui affirme +trois fois la chose. + +«Dépend-il d'un gouvernement d'enchérir sur la guerre, la peste et la +famine? Le forfait qu'on prépare, l'horrible proposition qu'on apporte +au Conseil, c'est la mort de deux cent mille hommes! Mais, par-dessus +ceux-là on met à mort encore tout un monde de leurs créanciers qu'ils +ne pourront payer et qui seront sans pain.» + +«Faire cela, n'est-ce pas renoncer à tout droit que l'on a sur un +peuple?» + +Puis, à ce roi déchu, il a l'air d'annoncer un Clément ou un +Ravaillac: + +Conspués de l'Europe, en horreur à nous-mêmes, dangereux à nos chefs, +tels nous serons, contre l'État, le roi... Craignez le fanatisme!... +la fureur de la faim vaut bien la fureur de la foi... Qui osera +répondre de la vie du roi, _de tout ce qui est près du trône?_ + +Le parti militaire pouvait dire à cela que «le pâle rentier» (Boileau +le nomme ainsi), l'homme ruiné, affamé, épuisé, a bien peu d'énergie. +Ces misérables encore dans la Fronde avaient pris les armes. Mais +depuis ils n'ont pas la force de crier. Les noyés du Système moururent +fort décemment. Aux plus cruelles opérations, Fleury n'entendit rien, +Choiseul rien, Terray rien.--Aujourd'hui c'est un peuple, il est +vrai, qui peut faire du bruit... Eh! tant mieux! Montons à cheval! et +sus à la canaille!... Paris a besoin de leçon. + +Petit mal! et grand bien! Quel bienfait que la banqueroute! l'État, +libre, léger, dès lors, agira dans sa force, Paris perdra, c'est vrai. +La France y gagnera. L'argent et la population y reflueront; ce +gouffre de Paris n'absorbera plus le royaume, etc. C'est ce que +Bezenval dit, non pas de sa tête,--d'après «un publiciste, peu +scrupuleux, assez profond.» + +Ce publiciste me semble être Linguet. Son journal, imprimé à Londres, +est l'apôtre de la banqueroute (_Annales politiques et littéraires_, +XV). Combien le payait-on? L'arrêt qui le condamne en 1788, fait +entendre que «l'homme vénal» avait le mot d'en haut, était ainsi lancé +pour préparer les choses et pour tâter l'opinion. + +Sans détour, il exalte, il divinise la banqueroute, l'appelle «cette +grande et salutaire opération.» Elle peut être mauvaise en Angleterre, +car c'est le peuple qui s'engage. Mais en France, _ce n'est que le +Roi_. L'anéantissement de la dette publique, à chaque avénement, +serait _sage et très-légitime_.--Ingénieuse idée. La banqueroute, +criée au milieu des fanfares, serait apparemment une des cérémonies du +sacre. + +On est émerveillé, non de l'effronterie de ce paradoxal Linguet, mais +de l'aimable aisance avec laquelle la cour, nos loyaux gentilshommes +(délicats aux duels et aux dettes de jeu) acceptent et vantent ces +doctrines. De l'honneur, pas un mot. Où donc est cet honneur qui, +selon Montesquieu, faisait l'âme des monarchies? Un roi _failli_, +fripon, dévalisant son peuple pour enrichir sa Cour, cela leur paraît +naturel. + +Grand, étonnant contraste avec la vieille France qui même n'eut jamais +le mot de banqueroute, emprunta aux Lombards le mot vil de _banca +rotta_. L'austérité bourgeoise de nos vieilles Coutumes marquait de +traits atroces ceux qui en venaient là. Elles ne tiennent le +banqueroutier quitte qu'au prix d'une infamante exhibition. Parant sa +folle tête du bonnet vert des fous, il ira, demi-nu et la chemise au +vent, sur la place, siéger et frapper par trois fois la pierre. + +Si la veuve ne veut pas payer pour son mari défunt, il faut +qu'impudemment elle renie son mariage. Avant qu'il entre en terre, +elle va devant tous insulter ce corps mort, lui jette au nez les clefs +de la maison. + +Conseillers admirables! chevaliers scrupuleux! Voilà donc leur +avis!... Que le Roi vienne aussi, banqueroutier frauduleux, orné du +vert bonnet, narguer les affamés, jeter les clefs sur le corps de la +France. + + + + +CHAPITRE XXII. + +LE COUP D'ÉTAT.--LES RÉSISTANCES DE BRETAGNE, DAUPHINÉ, +ETC.--CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX. + +Mai-Août 1788. + + +Brienne était perdu s'il n'eût eu un solide appui dans la reine et son +extrême irritation. La honte du tour de passe-passe qui avait si mal +réussi, l'exalta, et pour mieux braver, elle siégea dès lors aux +comités et aux conseils. Elle opina, et prit la voix prépondérante. +Ainsi, elle trôna, se découvrit entièrement, comme avait fait depuis +dix ans sa soeur, la Caroline de Naples, tant louée de Marie-Thérèse +et donnée pour exemple à Marie-Antoinette. + +Brienne, encore plus mal à la cour que dans le public, succombait sous +le faix. Il devint très-malade, sa poitrine se prit; on lui mit trois +cautères. Autour de lui ce n'étaient qu'ennemis. Sa réforme, pourtant +bien modérée, sur la maison du roi, son refus de payer les dettes de +Vaudreuil, ses sages retranchements sur les Coigny, les Polignac, +avaient exaspéré. Qu'est devenu le grand, le généreux Calonne: ce +Brienne est si sec! La jeune cour d'Artois l'aurait bien volontiers +jeté par les fenêtres. Que faire avec ce prêtre? Il est temps, +disait-on, de déployer la force. + +Ce qui pouvait le plus y faire penser la reine, c'était le rude +accueil qu'elle avait reçu dans Paris. Ayant hasardé de venir à +l'Opéra, elle y fut presque huée. Elle dut se sentir comme excommuniée +de la France. De tous côtés un cri lui déchira l'oreille, ce nom: +«Madame Déficit!» Le ministre de Paris fut effrayé, la supplia de ne +plus s'y montrer. Son image y était proscrite. Le beau tableau de +madame Lebrun resta comme captif à Versailles; s'il se fût hasardé de +paraître à l'Exposition, il eut été insulté ou crevé. Dans Versailles +même, elle fut avertie, et par ses gens! En allant aux conseils, elle +entendit un musicien de la chapelle dire tout haut: «Une reine doit +rester à filer.» (Campan.) + +Elle avait été très-longtemps sous la détestable influence des +bravaches étourdis, insolents, provoquants, qui contribuèrent tant à +faire précipiter la crise. Le premier goût qu'elle eut à vingt ans, +fut un officier de marine, un homme de ce corps odieux qui concentrait +en lui tout ce que la noblesse eut de plus haïssable. Trianon, on l'a +vu, et la Polignac, et la reine, subirent dix ans Vaudreuil, frère du +marin célèbre, homme cassant, emporté, d'humeur folle, usant de son +droit de créole, de passer en tout la mesure, de mépriser, écraser +tout. Par bonheur, elle n'était plus sous ces funestes influences. +Vaudreuil, avec Calonne, et tous les violents, s'étaient groupés +autour d'Artois. Elle voyait chez lui ses ennemis. Cependant elle +hésitait fort, semblait se demander parfois s'il ne vaudrait pas mieux +essayer de la violence. Pensant tout haut, dans l'intime intérieur, +devant ses femmes et familiers, elle dit un jour à Augeard, son +secrétaire, comme en l'interrogeant: «Tout cela serait bientôt fini... +Mais il faudrait verser du sang?...» + +Augeard, secrétaire-chancelier, en même temps fermier général, gros +financier colère, un Ajax, un Achille, répondit sèchement: «Oui, +Madame.» + +Quelle était la force réelle dont disposait la Cour? Considérable et +imposante. Si Brienne et la reine en avaient fait usage, ils eussent +pu verser bien du sang. + +La force la plus sûre était celle des vingt régiments étrangers. Arme +fort dangereuse. Ces mercenaires, surtout les Suisses, se piquaient +d'être au roi, de ne pas connaître la France. Mangeant le pain du roi, +ne connaissant que lui, à Paris comme à Naples, ils eussent loyalement +tué. Les régiments dits Allemands, fort mêlés, n'étaient d'aucun +peuple. Ces barbares, barbouilleurs, massacrant les deux langues, fort +repus, souvent ivres, meute aveugle et grossière, auraient +certainement sabré sans regarder, écrasé et femmes et enfants. + +La belle cavalerie de la maison du roi, ce corps hautain, superbe, +tant payé et privilégié, n'eût été guère moins sûre. Mais les Gardes +françaises pouvaient vaciller davantage, ayant des rapports dans Paris +où plusieurs étaient mariés. + +L'armée, depuis 81, s'était fort transformée. _Nul officier que +noble._ De là haine et envie du sous-officier roturier à qui on +fermait l'avenir. Au moins on avait supposé que les officiers seraient +sûrs... Eh bien, le contraire arriva. + +Les Polignac qui firent cette ordonnance (par Ségur, nommé tout +exprès) n'y favorisèrent la noblesse que dans une petite mesure. Les +nobles de province qui entraient au service, n'avaient rien à attendre +que de devenir capitaines. Tout grade supérieur fut pour l'autre +noblesse, celle de cour, avec tous les gros traitements. Les simples +officiers étaient très-peu payés, s'endettaient. Au service, leur +perspective était de n'arriver à rien et de mourir de faim. + +Les colonels et autres supérieurs traitaient fort lestement ce peuple +de petits officiers (souvent plus nobles qu'eux). Ils commandaient, +ils punissaient avec l'insolence outrageante de hauts seigneurs, posés +en cour, pour qui la noble populace de ces provinciaux pesait peu. +Ceux-ci, pour de légers motifs, étaient brisés, chassés piteusement. +«Un colonel qui a besoin d'argent, disait-on, sait s'en faire. Il +casse un officier, vend son grade à un autre.» (V. Servan et Chassin, +_l'Armée_.) + +Voilà comment la cour se trouva avoir mis contre elle non-seulement le +sous-officier non noble qui ne pouvait monter, mais l'officier +lui-même, le noble, écrasé par le favori, le colonel de +l'OEil-de-Boeuf. + +Cette première révolution de 1788, ce fut celle de la noblesse. + +Chose plus forte encore: la cour n'avait pas la cour même. Les grands +noms, les hautes fortunes, les pairs de France, la vraie cour du +royaume allait agir à part contre la cour de Trianon. Celle-ci put +s'apercevoir de sa grande solitude. Les pairs que Louis XV avait pu +écarter et séparer du Parlement, y siégent aujourd'hui malgré le roi. + +Tout va vers une crise. + +D'une part le Parlement (par la voix d'Adrien Duport) veut désarmer le +Roi, s'attaque aux Lettres de cachet.--Repoussé durement, il remonte +plus haut; accuse (sans la nommer) la reine. + +Donc, mort au Parlement. Versailles hasarde un coup. Des ouvriers, +gardés à vue, impriment au château les dépêches qui vont porter +partout la foudre. Profond secret qui n'en transpire pas moins. Une +boulette de glaise, contenant une épreuve, part d'une des fenêtres, +est portée à d'Éprémesnil. + +Que trouva-t-on dans cette boule? Le plus monstrueux avorton qui +peut-être fût jamais sorti de la cervelle humaine.--Un fou n'eût pas +suffi. Il fallut trois fous. On y distingue à merveille l'influence, +la main, le style de plusieurs auteurs différents. + +Brienne était dans son lit, toussant fort et n'en pouvant plus, avec +ses trois cautères. Je ne puis lui imputer la partie vaillante et +brillante, jeune évidemment, du projet. + +Le grand article capital était, on peut dire, signé d'une écriture +princière. Le Roi pour conseil suprême d'enregistrement prenait... +qui? Ses propres domestiques, le grand aumônier, le grand chambellan, +le grand écuyer, le grand maître de sa maison, et son capitaine des +gardes!--Ajoutez quelques dignitaires, prélats, maréchaux, +gouverneurs, chevaliers de Saint-Louis, quatre seigneurs titrés (en +tout vingt et une personnes). Cela s'appelait _Cour plénière_. Louis +XVI, en sa _Cour plénière_, renouvelait Charlemagne. Comme splendeur, +comme costume, rien n'était plus éblouissant. Qui dit _Cour plénière_ +dit _fête_ (selon tous les dictionnaires). La monarchie allait être +une fête perpétuelle. + +Quel dommage que le roi, si gauche, soit peu propre à jouer +Charlemagne ou Philippe-Auguste! Combien ce rôle irait mieux à ce +prince de roman, au jeune et brillant Galaor, le cousin d'Amadis de +Gaule! On donnait volontiers ce nom au charmant comte d'Artois. Son +agréable figure, qu'une bouche toujours entr'ouverte faisait paraître +un peu niaise, promettait déjà à la France le héros de l'émigration, +le roi pour qui 1815 a trouvé _le genre troubadour_. + +La Sottise n'est que sotte, parfois modeste et prudente. Mais au delà, +plus naïve s'étend largement la Bêtise. Elle parade, elle triomphe, +fait la roue au soleil. C'est le caractère qui reluit dans la nouvelle +institution. Elle est très-bien combinée pour détruire ce qui reste de +la religion monarchique. Le roi était dans celle-ci un être à part que +Dieu souffle et inspire (c'est ce que Louis XIV dit expressément à son +petit-fils). Ici, derrière le roi, on voit, au lieu de Dieu, la +valetaille qui remue le mannequin. + +Ce qui prouve que ces valets de Versailles travaillaient pour eux, +c'est qu'ils se sont nommés _à vie_. Choisis irrévocablement, ils +siégent dans leur dignité aussi fermes que le roi. Ceci répond à la +plainte qu'avait faite l'un d'eux (Besenval): «Qu'à Versailles, on +n'est sûr de rien.» + +Une chose admirable encore, d'inimitable insolence, que Lamoignon +certainement n'écrivit que sous la dictée de ces fous, ce fut +l'étrange article: «Les Parlements _ne jugent plus que les nobles et +les prêtres_. Les roturiers sont désormais jugés par de simples +bailliages.» + +Cela fait deux nations. Hors des ordres privilégiés, la vie humaine +est si peu comptée, que pour en décider, il suffit des juges +inférieurs. + +Il va sans dire qu'après un tel outrage à la nation, les réformes de +Lamoignon dans le droit criminel ne comptaient guère; quelque bonnes +qu'elles fussent, personne n'y fit attention. + +Les Parlements étaient réduits à quelques membres. Le reste supprimé, +ruiné, remboursé quand et comment? En rentes apparemment sur ce trésor +insolvable, qui va suspendre ses payements. + +Ce que je crois de Brienne dans cette belle composition, c'est un +article de ruse, d'une ruse maladroite, risible invention d'un cerveau +faible, que la maladie affaiblit encore. + +_Dans le cas de circonstances extraordinaires où nous serions obligés +d'établir de nouveaux impôts_ (mot plaisant pour un homme, qui n'a pas +cessé d'être dans cet état extraordinaire)... _d'établir de nouveaux +impôts avant les États généraux, l'enregistrement de ces impôts par la +Cour plénière n'aura qu'un effet provisoire jusqu'aux États que nous +convoquons._ + +Ainsi le roi à volonté va créer de nouveaux impôts. Pour le faire +avaler, on confirme l'espoir d'avoir les États généraux. Mais cela est +trop fin. La Cour est indignée de ces ménagements de Brienne. Elle +reprend la plume. «Eh! quoi, Sire? La Cour plénière alors ne fera que +du provisoire? Comment! Votre Majesté se subordonne à ces États?...» +La reine, ou le comte d'Artois, ajoutent fièrement une ligne qui +anéantit tout le reste, ôte espoir, détruit les États, même avant +qu'on les ait donnés, qui défie la nation, ferme solidement les +bourses et rend la banqueroute sûre: + +_Sur cette délibération des États, nous statuerons définitivement._ +Donc les États ne seront rien qu'une vaine cérémonie. On a soin ici de +le dire, d'avertir la Nation. + +Cette pièce extraordinaire, éclose une fois de sa boule, courut +partout secrètement. Plusieurs parlements de province la reçurent, +protestèrent d'avance. Ici les pairs s'effrayèrent, et crurent, comme +les magistrats, qu'autour de ce monde en délire, il fallait au plus +tôt dresser des garde-fous. M. de La Rochefoucauld, admirateur et +traducteur des constitutions américaines, fut probablement celui qui +conseilla de faire une _Déclaration des droits_. Les pairs, unis au +Parlement, déclarèrent que les «coups préparés contre la magistrature +n'avaient de but que de couvrir les anciennes dissipations, sans +recourir aux États généraux, que le système de _la volonté unique_ +manifesté par les ministres annonçait le projet d'anéantir _les +principes de la monarchie_.» + +«Cela considéré, ils décident que: la France est une monarchie +gouvernée suivant les lois. Ces lois fondamentales embrassent: 1º le +droit de la maison régnante; 2º le droit de la nation d'accorder +l'impôt; 3º les droits et coutumes des provinces; 4º l'inamovibilité +des magistrats, leur droit de vérifier si les volontés du Roi sont +conformes aux lois fondamentales; 5º le droit du citoyen de n'être +jugé que par ses juges naturels, de n'être arrêté que pour être remis +sans délai aux juges compétents. + +«Ils déclarent unanimement que si la force disperse le Parlement, elle +remet le dépôt de ces principes entre les mains du Roi et des États +généraux.» + +Déjà une tentative directe de désarmer la cour en empêchant toute +levée d'impôt, avait été faite par deux conseillers, Goislard et +d'Éprémesnil. Le 4, ordre de les arrêter. + +On n'avait vu que trop souvent de pareils enlèvements. Chez un peuple +devenu si patient depuis deux siècles, l'insolence de la royauté, la +brutalité militaire semblaient toutes naturelles. C'était la joie, la +risée des gardes et des mousquetaires d'insulter les grandes robes. +Ici, pour la première fois, l'homme d'épée hésita. Les deux +conseillers menacés s'étant réfugiés dans le Parlement, le capitaine +M. d'Agoult, devant l'imposante l'assemblée, se sentit pris de +respect, troublé dans sa conscience. Quand il demanda les deux +membres, tous se levèrent, s'écrièrent: «Nous sommes tous Duval et +Goislard!--Un exempt qu'il fit entrer pour les lui désigner, s'obstina +à ne pas les voir. M. d'Agoult, embarrassé et honteux de son rôle, +envoya à Versailles demander de nouveaux ordres. La séance, de jour, +de nuit, continua pendant trente heures. L'effet était obtenu; +l'esprit nouveau, le respect de la loi, l'horreur de la violer, +avaient fortement éclaté. Cette grande scène dramatique où l'homme +d'exécution avait rougi de lui-même, devint une grande leçon. Elle fut +connue partout, et partout, comme on va voir, l'épée se trouva brisée. +Duval et Goislard eux-mêmes terminèrent, se désignèrent, adressèrent +au Parlement de pathétiques adieux, et suivirent fièrement d'Agoult, +contristé et humilié. + +Même avant cette grande scène, la mine était éventée. Des +protestations foudroyantes partaient de tous les Parlements. Le plus +éloigné de tous, le Parlement de Navarre, éclata dès le 2 mai. Celui +de Rouen le 5; Rennes et Nancy, le 7; Aix et Besançon, le 8; Bordeaux +et Dijon, le 9. + +Ces pièces, que j'ai sous les yeux réunies dans une précieuse brochure +(Bibl. de Grenoble), sortent de la banalité ordinaire; elles sont des +appels éloquents à la loi, à l'honneur. Le vrai danger des Parlements +était que, par la création subite de quarante-sept bailliages, le +ministère allait tenter tout un peuple d'avocats et de gens de loi. Il +tentait beaucoup de villes jalouses de l'importance des villes de +Parlements. Par exemple, il pouvait se faire en Bretagne que Nantes et +Quimper, jalouses de Rennes, acceptassent les bailliages, et +saisissent l'occasion de détrôner le Parlement. + +Ces oppositions surgirent, mais plus tard. Pour le moment, avec un bon +sens admirable, chacun ajourna, subordonna l'intérêt personnel. +Personne n'accepta de places d'un gouvernement flétri. Il y avait +alors, en cette France (tant légère, gâtée qu'elle fût), certaine +délicatesse, certain sentiment de l'honneur qui ne s'est guère +retrouvé aux temps soi-disant _positifs_. + +Donc, le Roi, le ministre, se trouvaient réellement dans une grande +solitude. Le Roi (sauf ses cinq ou six domestiques, chambellans, +etc.), ne trouvait personne à mettre dans sa fameuse Cour plénière. Sa +parade du 8 mai fut singulièrement ridicule. + +Ceux qu'on traîna de force à cette Cour plénière protestèrent avant et +après. Plaisante magistrature qu'il eût fallu garder à vue, lier sur +ses chaises curules. Après un seul jour d'essai, on ajourne +indéfiniment. Le 10 mai, le jour où partout (à Rennes, à Grenoble, +Rouen, etc.), on fit l'exécution brutale de forcer les Parlements à +enregistrer leur décès, la Cour plénière elle-même pour qui on faisait +tout ce bruit, ce triste avorton déjà était mort et enterré. + +Nul spectacle plus curieux que de voir en chaque province les formes +diverses de la résistance. Elles donnent la mesure exacte de ce que +chacune d'elles gardait de vitalité sous l'écrasement monarchique. + +Le Midi était assommé. Les deux Terreurs épouvantables des massacres +albigeois et des massacres protestants, tombant les uns sur les +autres, avaient admirablement monarchisé le pays. Les États de +Languedoc, tant vantés pour leur cadastre, répartition, etc., +n'étaient pas moins épiscopaux, comme au lendemain de la conquête de +Montfort. Le Tiers-État y votait, mais _il ne parlait jamais_. Toutes +ces municipalités étaient muettes. + +La Bourgogne, tous les trois ans, se réunissait vingt jours en États +pour baiser les bottes du gouverneur héréditaire, un Condé. Cinquante +bourgeois, en présence de trois cents nobles et cent prêtres, ne +soufflaient que pour voter des présents au gouvernement, aux premiers +de l'assemblée. + +Trois familles suffisaient pour jouer la comédie des petits États +d'Artois. Ceux de Provence étaient nuls; le pays avait maigri jusqu'à +l'os et au squelette, à l'instar de ses montagnes, dévasté, dépouillé, +chauve; ses pauvres communautés, trop heureuses de vendre leurs voix, +étaient toutes dans la main d'un seigneur, le consul d'Aix. +L'imperceptible Navarre et le tout petit Béarn avaient seuls gardé +quelque chose des libertés antiques. En Béarn, le peuple avait au +moins un veto négatif. En Navarre, seul il votait dans les questions +d'argent. + +Rouen, Besançon, Grenoble, regrettaient amèrement, redemandaient leurs +États, depuis longtemps supprimés. + +La Bretagne avait les siens, on l'a vu, orageux, troubles, dominés par +un grand peuple de petits nobles turbulents. Ces dures têtes de silex +n'étaient pas moins bouillonnantes. Toujours quelques fous, du Régent +à Louis XVI, rêvaient la séparation, la Bretagne libre de la France, +seule en son trône de granit, comme un Arthur ressuscité, avec la +monarchie celtique. Un grand peuple dispersé, curés, bourgeois, +paysans, matelots, ne partageait pas ces songes, et se montrait plus +docile, entraîné pourtant par moment aux emportements de la noblesse, +aux audaces du Parlement. C'était le plus fier du royaume. Il +rappelait incessamment sa fameuse duchesse Anne et les droits de son +contrat. Lui-même parfois représentait la trop quinteuse duchesse dans +sa mauvaise humeur hautaine. En 1764, le Roi ayant écrit qu'il cassait +sa décision, le Parlement, sans voir la lettre, la lui renvoya par la +poste. + +La grande bataille de la France fut réellement soutenue par deux +provinces, la Bretagne et le Dauphiné. + +La Bretagne eut réellement quelque avance sur le Dauphiné. Rennes eut +son combat le 10 mai, et Grenoble le 7 juin. + +Ces deux provinces avaient fort préparé l'esprit public. La Bretagne, +dès Louis XV, dès l'affaire de La Chalotais qui fit vibrer toute la +France. Le Dauphiné déjoua le mensonge des Assemblées provinciales. Le +Parlement de Grenoble dit qu'on devait publier leur règlement, +préciser leur mission: jusque-là, intrépidement, _il leur défendit de +s'assembler_ (15 décembre 1787). + +La première scène décisive est celle de Rennes. Le Parlement ferme ses +portes. C'est aux commissaires du Roi, au gouverneur Thiard, à +l'intendant Molleville, de les forcer. À leur sortie du Parlement, les +pierres, les bûches et les bouteilles volent et menacent leurs têtes. + +L'intendant tombe, est frappé. Que ferait la troupe? Thiard était peu +en force et défendait de tirer. Ses officiers, qui voyaient dans le +peuple tant de gentilshommes, n'avaient nulle envie de tirer sur les +leurs. Un d'eux, Blondel de Nonainville, dit: «Moi aussi, je suis +citoyen!» On lui saute au cou; on le porte en triomphe. Et nombre +d'officiers l'imitent. (Duchatellier, I, 43, 73.) + +La cour ne comprit pas encore. Elle expliqua l'événement par la +mollesse de Thiard, qui n'avait pas voulu tirer sur la noblesse de +Bretagne. La révolution de Rennes commandait quelques égards, étant +surtout celle des nobles et des fils de la bonne bourgeoisie, des +étudiants en droit de cette université. Ces nobles, nous les avons +vus, dans l'affaire de Damiens, marquer entre tous les Français, par +la vive émotion, le violent amour du Roi. Ils n'étaient pas suspects +au fond. D'autant plus violents aussi dans leur attaque au ministère, +ils dressèrent son accusation. Avec l'obstination bretonne, ils la +portèrent à Versailles, par une, deux, trois députations. La première, +douze gentilshommes, brutalement mise à la Bastille; la seconde de +dix-huit, arrêtée en route, n'empêchèrent pas cinquante-trois députés +de pénétrer enfin au Roi. + +Thiard n'en réussit pas moins à disperser le Parlement et à l'exiler +de Rennes. La chose fut plus difficile pour le Parlement de Grenoble. + +Le Dauphiné, il faut le dire, ne ressemblait guère à la France. Il +avait certains bonheurs qui le mettaient fort à part. + +Le premier, c'est que sa vieille noblesse (l'_écarlate des +gentilshommes_) avait eu le bon esprit de s'exterminer dans les +guerres; nulle ne prodigua tant son sang. À Montlhéry, sur cent +gentilshommes tués, cinquante étaient des Dauphinois. Et cela ne se +refit pas. Les anoblis pesaient très-peu. Un monde de petits nobliaux +labourant l'épée au côté, nombre d'honorables bourgeois qui se +croyaient bien plus que nobles, composaient un niveau commun rapproché +de l'égalité. Le paysan, vaillant et fier, s'estimait, portait la tête +haute. + +L'histoire de leurs États est belle. On y voit la vigueur du Tiers qui +surgit du fond de la terre, la soulève avec son front. Peu nombreux, +ne formant pas le cinquième de l'assemblée, il monte. Il exige d'abord +des procès-verbaux dans sa langue, écrits en français (1388). Il +monte; il obtient d'avoir un veto négatif; s'il ne fait encore, il +empêche (1554). Dans les questions qui lui sont propres, il vote +double, il obtient la double représentation. + +Un trait singulier du pays, c'est qu'en gravissant l'amphithéâtre des +Alpes, on rencontrait sur les hauteurs la vénérable et modeste image +de nos vieilles Gaules, de nos fédérations celtiques. Ces contrées +froides et stériles n'eussent jamais été habitées si on n'y eût laissé +régner le vrai gouvernement humain, la république et la raison. Tout +ce que la France désirait (ou ne connaissait même pas), tout ce que le +Dauphiné d'en bas conquérait lentement, ce pauvre Dauphiné d'en haut, +sous le vent sévère des glaciers, l'avait toujours eu. La déraison +féodale, la violence des gouvernements s'arrêtaient là; les intendants +de Richelieu, de Colbert, comprenaient eux-mêmes que, s'ils se +mêlaient de ce peuple, il descendrait, s'en irait, laissant un éternel +désert. Il avait fait un bon cadastre; on lui laissait répartir +l'impôt (payé très-exactement). On le laissait faire ses routes, ses +travaux, bref se gouverner. Ils disent très-fortement que, pour leurs +charges, ils n'ont que faire d'aucune autorisation et n'ont pas à +rendre compte,--qu'ils ont acheté ces droits, par maints sacrifices, +«par des services à la patrie qu'ils rendirent et rendront encore.» +(Fauché-Prunelle, 704.) + +L'idéal américain, en bien des choses essentielles, était ainsi +suspendu au-dessus du Dauphiné. À travers toutes les misères qu'il +traversait avec la grosse monarchie, il n'avait qu'à regarder vers un +certain point des neiges pour aspirer l'air meilleur, se redresser, se +sentir homme. Dans les veines les plus royalistes, cet air gaillard de +la montagne mettait du républicain. + +Depuis l'enregistrement du 10 mai, fait à main armée, jusqu'au 7 juin, +où le gouverneur Clermont-Tonnerre envoya aux magistrats les ordres +d'exil, l'irritation alla croissant. Grenoble semblait ruinée par la +perte du Parlement. La province se crut perdue. Un violent écrit du +jeune avocat Barnave fut semé la nuit dans les rues. Le 20 mai, le +Parlement avait lancé (une vive provocation qui semblait l'appel aux +armes): «Il faut enfin leur apprendre ce que peut une nation généreuse +qu'on veut mettre aux fers.» + +On pensait bien qu'il y aurait un soulèvement à Grenoble. On y avait +envoyé deux solides régiments (Austrasie et Royal-Marine). L'ordre +était de ne pas tirer, mais charger à la baïonnette, n'employer que +l'arme blanche, qui, sans bruit, n'en est que plus sûre dans la foule +pour frapper de près. + +J'ai sous les yeux huit ou dix relations de la journée du 7 juin; +celle du Parlement, celle de l'Hôtel de ville, les lettres du +procureur du roi, les récits d'un procureur, d'un étudiant (L. +Berriat Saint-Prix), d'autres anonymes. Le meilleur, celui d'un +religieux, est adorablement naïf. C'est un vieux cahier où le bonhomme +qui jardine, écrit les vertus des plantes, des recettes de jardinage, +de médecine, etc. Mais le tocsin a sonné. Il retourne son cahier, il +écrit la Révolution (_Bibl. de Grenoble_). + +Le matin, vers six heures, des soldats portèrent aux conseillers les +lettres d'exil. Dès sept heures, très-grand mouvement: tout le +commerce, en ses quarante corps, va en procession faire compliment de +condoléance au premier président. Puis, une autre procession, +dramatique et d'effet lugubre, tout le barreau en robes noires. Devant +ces images de deuil, les boutiques se fermèrent; toute vie parut +suspendue. + +Cela saisit terriblement l'esprit des femmes du peuple. Les vendeuses +des marchés s'assemblaient par pelotons. Tout à coup voilà qu'elles +fondent chez le premier président; elles se jettent sur les voitures +attelées, détellent, déchargent les malles, coupent les harnais des +chevaux. Mais pour que le Parlement ne sorte pas de la ville, il faut +s'emparer des portes. Elles étaient fort bien gardées, chacune par +trente soldats. Ces dames prenne chacune «une trique,» et vont à +l'assaut des portes. Quelques hommes déterminés se joignent à elles, +armés de bâtons, de pierres, chassent la garde, et à sa place ils se +constituent portiers. Les femmes rapportent les clefs en triomphe, +vont aux églises, montent dans tous les clochers et sonnent +furieusement le tocsin. + +Il était midi. Ce bruit sinistre, retentissant par les détours de la +profonde vallée, les rudes paysans de la Tronche et des communes +voisines, dans un terrible transport, saisirent leurs fusils, +coururent. Mais les portes étaient clouées. Ils vont chercher des +échelles. Par malheur, elles sont courtes. Ils finissent par percer un +mur qui fermait une fausse porte. C'est long, mais leur seule présence +faisait voir que la campagne était une avec la ville. + +La troupe n'avait pu reprendre les portes. On la réunit en bataille +sur la place principale. Deux compagnies de Royal-Marine étaient en +avant, engagées dans une rue. Il était environ deux heures. Le peuple +(au premier rang les femmes) regardait fort de travers les soldats de +Royal-Marine, insolents et provoquants autant que le noble corps de la +Marine elle-même. Beaucoup, de mine singulière, étaient des Basques ou +des Bretons. Celui qui était en tête, un sous-officier béarnais, à +grand nez crochu d'épervier, oiseau de proie, oiseau de nuit, oeil +noir de ténèbres et de ruse, blessa au premier regard leur rude +instinct de loyauté. Une des femmes n'y tint pas. Elle traverse la +rue, va à lui, et, devant sa troupe, lui applique un hardi soufflet +(récit d'un témoin oculaire). Ce Béarnais est Bernadotte. Le coup lui +valut le salut de la sorcière (Tu seras roi!). Il vit l'éclair de sa +fortune et fit commencer le feu. + +Il avait une bonne chance de tout finir en deux minutes. Il n'avait +réellement que vingt ou trente _hommes_ en face, le reste femmes et +curieux. Ces vingt ou trente, chargés vivement, s'enfuirent, comme il +l'avait prévu. Mais ce qu'il ne prévoyait pas, c'est qu'ils revinrent +peu après avec une masse énorme, c'est que tout ce vaillant peuple se +mit avec eux. Devant, derrière, sur les toits, partout on ne voyait +que peuple. Tuiles, pierres, briques, pleuvaient à la fois. Notre +Béarnais est blessé, mais reste noté comme homme d'audace peu +scrupuleuse, qui n'irait pas de main morte et pouvait monter à tout. +L'affaire fut assez sanglante. Force blessés de part et d'autre. Un +vieux portefaix est tué; un jeune homme a les deux cuisses traversées. +Même un enfant de douze ans fut cruellement tué d'un coup de +baïonnette. + +Le peuple, ayant l'avantage, en vint à grands coups de pierre sur la +masse des deux régiments en bataille sur la place. Au moment où M. de +Boissieux, lieutenant-colonel, défend de tirer et veut s'expliquer +avec la foule, une pierre lui frappe la tête. Il n'en persista pas +moins dans son pacifique héroïsme. Cela émut fort le peuple. On vint +lui faire réparation. Les femmes voulurent le panser et l'emportèrent +dans leurs bras. + +Même dans Royal-Marine, plusieurs officiers bretons (instruits +très-certainement de l'affaire de ceux de Rennes), ne voulaient pas +qu'on se battît. Le commandant consentit à aller, avec une femme, au +commandant Clermont-Tonnerre qui donna de bonnes paroles, fit espérer +que la troupe rentrerait dans ses quartiers. + +Mais cela ne suffisait pas. Un terrible flot de peuple arrivait pour +prendre au commandant les clefs du palais de justice, et rétablir, +faire siéger sur-le-champ le Parlement. L'hôtel est en vain fermé. On +brise la porte extérieure, on brise une porte intérieure, et derrière +on trouve M. de Clermont-Tonnerre avec quelques officiers. + +Il faut ignorer tout à fait la nature humaine et ce que c'est que la +foule, pour croire (avec M. Taulier) qu'on ménageât le commandant. Il +fut dans un danger réel. On lui reprocha violemment l'effusion du sang +du peuple. Plusieurs voulaient qu'il livrât celui qui avait fait +tirer. D'autres que lui même expiât: un charpentier tint une hache +levée sur sa tête. Un avocat la détourna. On a voulu douter du fait, +mais le charpentier en fit gloire, ne se cacha pas, resta huit jours +encore à Grenoble, et n'en partit qu'en recevant l'argent d'une +souscription faite pour lui (Berthelon). + +Dans ce danger du commandant, les consuls de la ville étaient venus à +son secours. Eux-mêmes ils furent en danger. On leur arracha de la +tête leurs chaperons municipaux. La foule cassait, brisait. Elle jeta +par les fenêtres l'argenterie du commandant (qu'on porta chez le +président). Elle ne prit rien dans l'hôtel que le dîner qui était +prêt, à point, et qu'on avala, plus du vin bu dans les caves. Un seul +lieu fut respecté, un cabinet d'histoire naturelle que possédait ce +grand seigneur. On n'y prit qu'un aigle empaillé qu'on voulait faire +figurer dans le solennel triomphe qu'on préparait au Parlement. + +Le commandant sous leur dictée écrivit au Président qu'il l'invitait à +assembler le Parlement au plus tôt. Il livra les clefs du Palais. Mais +une femme ne voulait pas croire qu'il agît de bonne foi. Elle empoigna +un inspecteur militaire qui était là, l'emmena pour qu'il témoignât +avec elle que la lettre était sérieuse, venait bien du commandant. +Elle le menait «trique en main, comme un patient qu'on mène au gibet» +(cinq heures de l'après-midi). + +Le Président eut beau louvoyer et refuser. On ne lui donna qu'une +heure. Le peuple se chargea lui-même d'avertir les conseillers. En +attendant, il faisait l'ouverture du Parlement. Le Président n'eût +osé. On lui prit un de ses gens, qu'on habilla superbement d'une riche +robe de chambre; on lui mit les clefs en main, et afin qu'il fût mieux +vu, un homme à califourchon l'enleva sur ses épaules. Derrière, on lui +portait la queue. Ce majestueux personnage, que nul ne connaissait, +représenta d'autant mieux le grand anonyme, le Peuple, faisant ses +affaires lui-même, rouvrant son Palais de justice, fermé par la +royauté. + +Les membres du Parlement se cachaient, mais on en trouva suffisamment +pour le cortége qu'on fit au Président, de son hôtel au palais. Ces +messieurs, dans leurs robes rouges, étaient galamment conduits par +_les dames_ portant _leur trique_, de l'autre main des branches +vertes. Le tocsin ne sonnait plus, mais les cloches, à volée, joyeuses +et toutes en branle. «Les clochers jusqu'au sommet étaient remplis de +femmes bondissantes comme des chèvres.» C'était six heures du soir (en +juin). Partout des rameaux, des roses. Le carrosse du Président, +traîné lestement par des hommes (et plus vite que par des chevaux), +avançait couvert de fleurs, royalement couronné de l'aigle prisonnier +du peuple, la seule et noble dépouille qu'il emporta de sa victoire. +Une fraîche couronne de roses (assez ridiculement) avait été préparée +pour la vieille tête chenue du premier président. Il tremblait de se +compromettre, la repoussa. Mais on la portait devant lui. Un énorme +feu de joie était dressé sur la place, le Palais enguirlandé de +banderoles ou drapeaux. «Enfin des cris incroyables, une telle fête +(dit le bonhomme) que jamais les fastes de Rome n'ont fourni de +pareils exemples.» + +Le Président, effrayé de son succès, trouva moyen d'écrire à l'instant +en cour que tout se faisait malgré lui. Le Commandant écrivit aussi. +Mais on saisit sa lettre, et on ne la laissa passer que quand le +Président l'eut lue à la foule et bien montré qu'elle ne contenait +aucun mal. La séance ne dura qu'une heure, et le peuple, fort modéré, +ne demanda rien que le départ du régiment qui avait versé le sang. Le +Parlement, heureux de voir finir son triomphe, fut solennellement +reconduit. Mais défense aux magistrats de sortir de la ville; défense +aux portes de les laisser passer. + +Situation assez triste pour le peuple, forcé de garder presque à vue +ses chefs qui voulaient s'échapper. Les femmes étaient inquiètes. +Elles veillèrent en armes, et seules voulurent monter la garde au +palais du Parlement. + +Une chose était pour Grenoble, c'est que tous les environs étaient +armés pour elle et n'attendaient qu'un signal. Mais au dedans, on +s'arrangeait pour énerver le mouvement. Pendant la nuit, les consuls +formèrent la garde bourgeoise des honorables marchands qui le matin se +saisit du corps de garde, des portes. Le peuple avait nommé une +commission pour s'entendre avec les consuls. Le procureur syndic de +cette commission était un cordonnier, lui-même de la garde bourgeoise, +de cette garde précisément que l'on opposait au peuple (V. Berthelon). +Cette opposition se marqua surtout en ce que le peuple, entendant dire +qu'on faisait venir contre lui l'artillerie de Valence, assiégeait les +dépôts d'armes, voulait prendre les fusils. Les bourgeois s'y +opposaient. Le peu de fusils qu'on eût manquaient de certaine pièce et +ne pouvaient servir à rien. De là une juste inquiétude. Les femmes, +plus d'une fois, sonnèrent le tocsin. Elles juraient de ne pas +désarmer tant qu'elles n'auraient pas vu partir le régiment meurtrier. + +Ainsi, du 9 au 14, marcha la réaction. On défendit bientôt aux +bourgeois de monter la garde. Les deux régiments reprirent tous les +postes. Clermont-Tonnerre établit des batteries sur les hauteurs qui +pouvaient foudroyer la ville. Le Parlement se sauva (nuit du 13 juin). +Le soldat haïssait le peuple au point que, sur le rempart, un ouvrier +regardant la brèche du 7, la sentinelle lui tira un coup de fusil dont +la balle heureusement ne fit que trouer son chapeau. + +Le 14, deux nouvelles (récit du religieux) émurent fortement Grenoble. +Le foudroyant mémoire de Rennes fut connu, la fermeté menaçante des +Bretons, l'accord des nobles, du peuple, des étudiants. On apprit en +même temps qu'à Besançon un régiment suisse avait refusé de tirer, +aimait mieux s'en aller en Suisse. La noblesse de Grenoble et celle +des environs s'assembla (le 14 juin), et les consuls, indignés d'avoir +été pris pour dupes et de voir déjà renvoyés sans façon leur garde +bourgeoise, vinrent siéger avec ces nobles. Les menaces et les +défenses de l'autorité militaire n'y firent rien. On fit vaillamment +la démarche décisive, _non-seulement de demander_ le rétablissement +des États, mais réellement _de les faire_, de les créer, les +convoquer, en invitant toutes les villes et bourgs à nommer des +députés pris dans les trois ordres, qui se réuniront à «jour convenu.» +Voilà ce qui fut écrit (_Bibl. de Grenoble_.) Mais on convint +verbalement de se réunir à Vizille, ancien château du Dauphin, que +possédait M. Périer, dont il avait fait une usine, et qu'il offrit +courageusement. + +La cour se montra fort double. Elle écrivit des choses douces sur +l'amour du Roi pour le peuple. «Jamais il ne fut plus loin d'exiger de +nouveaux impôts.» (Impr. bibl. de Grenoble.) Avis paterne que l'évêque +de Grenoble répandit par les curés. En même temps, on fait filer une +armée en Dauphiné, sous l'homme le plus sévère de France, le vieux +maréchal de Vaux, durci par cinquante ans de guerre (en Corse, +Amérique, partout). On lui donne des Suisses et des Corses et beaucoup +d'artillerie. Le bailliage est établi à Valence, et on va le faire à +Grenoble à main armée. Deux des consuls de Grenoble iront répondre à +Versailles, y resteront comme otages. Le maire de Romans, enlevé, est +prisonnier en Languedoc. + +Tout cela était assez vigoureux, bien combiné. Mais rien ne pouvait +servir dans un si grand mouvement. Une unanimité immense, formidable, +se déclare. Toutes les femmes prennent la ceinture aurore et bleue du +Dauphiné, les hommes la cocarde au chapeau. On arrache des murailles +l'arrêt contre les consuls. De tous côtés grandes nouvelles: _la +France est pour le Dauphiné_. Les petits États de Béarn fraternisent +avec lui. Des gentilshommes de Lyon, de Toulouse, de Provence, +adhèrent à ses résolutions et veulent agir de concert. La Guyenne va +les imiter. Les mêmes résistances éclatent juste aux deux bouts du +royaume, à Pau, à Amiens, Arras. À Pau, on dresse une potence pour +pendre le commandant. À Arras, le bailliage est chassé à coups de +bâton, tout brisé et saccagé. Le Parlement de Rouen continue de +s'assembler, met le ministère en accusation. + +Tout s'arrête, et plus d'affaires. Lyon halète, Paris s'irrite par le +retard des payements. L'Hôtel de Ville a renvoyé en août ses payements +de mai. + +Je copie tout ce qui précède d'un petit journal manuscrit de 8 pages +qui donne très-bien le mois de juillet, à Grenoble, les nouvelles +qu'on y recevait. Il ajoute, au 3 juillet, deux choses extrêmement +graves. + +«La disgrâce du ministère a été signée pendant huit heures. La Reine a +tout fait révoquer. + +«À notre assemblée du 2, _des officiers en uniforme ont signé la +délibération_.» + +Jamais le vieux maréchal, qui avait vu tant de choses, n'avait vu un +tel spectacle. Il se trouva, avec ses vingt mille hommes, comme noyé +dans ce tourbillon, ce vertige populaire de vaillance, d'ardeur et de +joie. Ses officiers lui échappaient. Il l'écrivit à la cour +(_Augeard_.) Ce qui dut l'étonner surtout, ce fut, dans une telle +ardeur, un bon sens, une mesure, un sang-froid extraordinaires. Cela +ne se voit guère ailleurs. Si fermes dans les grandes choses, ils +cédaient sur les petites, qui souvent exaltent encore plus. Il crut +les embarrasser en défendant la cocarde bleue aurore, l'insigne de la +province. Mais cela leur rendait service. Il valait mieux être +Français. On disait, non sans apparence: «Toute la France sera +Dauphiné.» + +De Vaux, de mauvaise humeur, avait signifié d'abord qu'on ne +s'assemblerait pas, qu'il saurait bien l'empêcher. On lui répondit +gaiement: «Nous nous assemblerons, fût-ce à la bouche du canon.» + +Il se rabattit à dire: «Ce ne sera pas à Grenoble.» On n'y avait +jamais songé. Enfin il entoura Vizille de grandes forces militaires, +comme si l'on avait craint des rassemblements du peuple. Il croyait +que ses baïonnettes intimideraient l'assemblée. On n'y regarda même +pas. Cela l'achève. Il s'alite, et le voilà très-malade. On crut qu'il +y passerait. Il traîna un an ou deux. + +M. Périer, fort noblement, avait préparé des tables pour servir quatre +cents personnes. La salle d'armes du vieux connétable, Lesdiguières, +était préparée pour faire siéger dignement cette première de nos +assemblées. + +Le secrétaire était Mounier, juge royal de Grenoble, homme capable, +fort mesuré, qui avait tenu la plume avec adresse et courage dans les +réunions de la ville. L'assemblée s'ouvrit à huit heures, s'organisa +jusqu'à onze, examina les mémoires proposés jusqu'à minuit, signa +jusqu'à quatre heures du matin. Tout ainsi fut consommé dans un long +jour de juillet. On arrêta (outre les choses arrêtées le 14 juin): +que voulant montrer à la France un exemple d'union, d'attachement à la +monarchie, on n'octroierait les impôts qu'après délibération dans les +États généraux--que le Tiers-État aurait autant de députés que les +deux autres ordres réunis. + +Une mesure admirable fut gardée par cette assemblée: + +1º _La municipalité n'y domina pas._ Les députés de Grenoble, +très-nombreux, ne voulurent pas être comptés selon leur nombre. + +2º _Le parlement n'y domina pas._ Quoique seul il eût d'abord dirigé +le mouvement, l'assemblée se mit à sa place, dit même indirectement +qu'il n'était pas impeccable. Elle exprime que la conduite généreuse +des Parlements avait réparé leurs torts. + +3º _Nul ordre ne pesa sur les autres._ Le Tiers n'abusa pas de la +force supérieure que donnait la situation. Le clergé et la noblesse, +entraînés d'un bel élan, votèrent sans difficulté la double +représentation du Tiers. + +4º L'assemblée ne se montra _pas exclusivement dauphinoise_. Elle fut +surtout française, protesta dans deux articles de son amour pour +l'unité, dit que le Dauphiné ne séparerait jamais sa cause de celle +des autres provinces. + +Tout cela était très-neuf. + +On sait bien que dans son fantôme d'Assemblées provinciales, le roi +avait doublé le Tiers. C'était un mensonge de plus. Puisqu'il nommait +les députés, on était sûr qu'il prendrait l'élite des faibles et des +serviles, les plus plats de la bourgeoisie.--Le Tiers aussi était +double dans les États de Languedoc. Autre leurre, autre mensonge. Les +formes ne sont rien du tout dans l'absence de la vie. Ce Tiers ne +parlait jamais, sauf un compliment ampoulé que le capitoul de Toulouse +débitait à l'ouverture. Les capitouls, les consuls, en toute chose +importante suivaient leurs seigneurs les évêques. + +Non, la leçon de la France ne fut pas le type bâtard des Assemblées +provinciales, ni les États de Languedoc. Elle fut dans l'unanimité des +trois ordres du Dauphiné. Elle fut dans l'unanimité (peu durable, mais +réelle alors) des nobles bretons et du peuple. + +Elle fut dans l'ébranlement de l'armée, dans cet aveu terrible du +maréchal de Vaux: _que la troupe n'est pas sûre_. Nonainville à +Rennes, Boissieux à Grenoble, s'obstinent à ne pas tirer. + +Ce qui dut aussi frapper fort, c'est le changement étonnant de formes +qui se fait tout à coup dans les pièces adressées au roi. Pour la +première fois, on y parle de _sa responsabilité personnelle_, on y +fait une allusion fort nette au danger qu'il court. Dans une adresse +(manuscrite, anonyme et sans date) de Grenoble, on lui fait entendre +que la Constitution seule _fait sa sûreté_. Mais la pièce la plus +terrible (19 juin 88) vient du corps jusqu'ici le plus souple, le plus +docile, qui le croirait? du Grand Conseil. On y demande la tête de +Brienne et de Lamoignon. On dit au roi: «Il ne faudrait qu'un instant +pour détruire votre autorité... Vous tenez votre force de vos sujets; +elle est dans leurs mains. C'est uniquement de leur pécune que se +soutient votre puissance.» Puis, par deux fois, on répète avec une +insistance menaçante: «Vous devez bien les connaître, tous ces abus de +pouvoir, puisqu'ils se font par vos ordres précédés de ces douces +paroles: _De l'ordre du roi_, et qu'ils sont _signés de vous!_ Que +d'innocents dans les fers par ces lettres de cachet!... Vous ne pouvez +les ignorer; elles portent _votre signature_.» + +Paroles vraiment redoutables qui commencent le procès, non pas de la +royauté seule, mais du roi, de Louis XVI. + +Brienne était fort timide en réalité. Il voyait venir ces jours où +l'on rend de sérieux comptes. Un magistrat de Grenoble, le 10 mai, +demandait la mort de Terray et de Calonne. Le 19 juin, le Grand +Conseil demandait celle de Brienne, tout au moins sa condamnation. + +Le Clergé, loin de l'appuyer, lui donna, au lieu d'argent, la leçon la +plus amère. En Dauphiné, en Bretagne, partout la noblesse était contre +lui, contre la cour et la reine. Le vrai moyen d'embarrasser, faire +taire tous ces privilégiés, c'était de leur lâcher le Tiers. Brienne +avait autour de lui des gens qui devaient lui faire croire que le +Tiers serait royaliste. Il employait surtout la plume d'un petit homme +de talent, fils d'un cordonnier d'Avignon, le fameux abbé Maury, un +roué et un rusé sous forme insolente, emportée. Il put être pour +beaucoup dans le parti que prit Brienne de se sauver en ouvrant la +grande Babel. Le 8 août, au nom du roi, il convoque les États +généraux. + +Qu'est-ce que ces États? Il ne le sait lui-même. Il invite tout le +monde à fouiller, chercher, ce qu'au vrai ils ont été. On allait sans +difficulté trouver que le Tiers y était très-constamment écrasé, +humilié, agenouillé. À lui de prendre sa revanche au profit de la +royauté contre le Clergé, la Noblesse. La Cour, blessée par ceux-ci, +leur lançait la meute immense des avocats, des lettrés, pour les +égratigner aux jambes et les mordre par derrière. + +Malesherbes était épouvanté. D'accord avec son cousin Lamoignon, dans +une timidité coupable, il démentit toute sa vie, fit un mémoire au roi +contre les États généraux. + +Il se trompait d'époque, croyait que les idées de 76 suffisaient en +88. + +Que pouvait faire Brienne? + +Par les États, il périssait. Sans les États, il périssait. En face des +nécessités implacables de chaque jour, il fouillait au plus bas, il +cherchait dans la boue. Le 16 août, il ne peut payer qu'à moitié en +billets. Il pille, force des caisses que respecteraient des voleurs, +dépôts de charité et fonds des hôpitaux, des aumônes aux grêlés! Cela +faisait horreur! De tels crimes pour si peu d'argent! + +Où sommes-nous? les plus sacrées dépenses, celles de cour, deviennent +impossibles! Les Polignacs, ennemis de Brienne, et d'Artois, son ami, +qui le poussait contre le Parlement, se liguent contre lui. La reine a +peine à le défendre. On se souvient de l'homme qui seul évoquait les +écus. Si l'on rappelait Necker? On pourrait l'exploiter, profiter de +sa main adroite pour tirer les marrons du feu. C'était peu difficile. +Son livre de 84 dit assez clairement qu'il se meurt de chagrin de +n'être plus au ministère. Sa vanité souffrante exige seulement que +l'on renvoie Brienne (25 août). Mais on le mystifie. On garde contre +lui l'homme d'exécution, Lamoignon. + + + + +CHAPITRE DERNIER. + +LES FUSILLADES DE PARIS.--NECKER.--CAHIERS.--ÉLECTIONS.--MIRABEAU. + +Août 1788-avril 1789. + + +M. Necker débuta en bon et galant homme. Trouvant le trésor vide, il y +mit sa fortune. Il versa deux millions à son entrée au ministère, et, +plus tard, engagea tout ce qu'il possédait. + +Cela remonta l'âme, l'espoir et le crédit. + +Les notaires, dont les fonds sont chose de confiance et sacrés, firent +un acte de foi, apportèrent six millions. Les créanciers rougirent +d'être exigeants, se contentèrent d'à-comptes, désormais sûrs d'être +payés. + +Les ennemis de Necker sont bien forcés ici de l'admirer. Monthyon, le +fermier général, dit: «Sans moyens violents, sans coups de force, il +nous sauva de la banqueroute. Mille expédients de détails furent +employés, faibles séparément, puissants par leur ensemble. Toute +grande mesure eût trouvé trop d'obstacles. Son industrie fut un +prodige.» Et combien on doit l'admirer, quand on songe qu'au moyen de +tant d'embarras politiques, il se trouva en face d'une disette qui +venait à grands pas, bientôt devant l'atroce hiver, le grand hiver du +siècle (88-89) qui, rompant la circulation, doubla les maux de la +famine. Plus de travail et plus d'obéissance dans l'administration. +L'autorité morale de Necker, son crédit personnel, suppléèrent aux +ressources de l'État qui n'existait plus. De toutes parts on vint au +secours. Il parvint à passer ces terribles huit mois, à gagner le +printemps, les États généraux. Tout ce qu'on blâme en lui de fautes ou +de faiblesses s'efface devant un tel service. On peut répondre à tout: +«Il a nourri la France.» + +Il fallait ces extrémités pour que la cour, la reine, Artois, les plus +antipathiques à Necker, l'appelassent, pour que le roi subît le +protestant! Dès longtemps, il haïssait Necker pour son pathos, sa +suffisance. Mais il le méprisait de plus pour ses côtés bourgeois, +qui, il est vrai, devant les grands et les puissants, le tenaient bas +et servile. Il y voyait un sot, espérait l'amuser, garder contre lui +Lamoignon, l'absolutisme même. Il montra plus d'adresse que l'on n'eût +attendu. Tout en avouant ses répugnances pour appeler le Génevois, il +dit «qu'il le suivrait en tout.» Dans les premiers rapports qu'ils +eurent, il parut confiant, s'épancha avec lui, dit: «Monsieur Necker, +voilà bien des années que j'ai à peine un instant de bonheur.» Necker +attendri: «Encore un peu de temps, Sire. Vous ne direz pas toujours +ainsi. Tout se terminera bien.» + +La crédulité vaniteuse de Necker, sans doute aussi l'amour du bien +public, l'avaient trop pressé d'accepter. Lamoignon faisait croire au +roi qu'il pouvait éviter les États généraux. Des parlementaires +assuraient qu'en abandonnant la malheureuse Cour plénière, rouvrant le +Parlement, on obtiendrait de lui ce qu'on voudrait. Très-coupable +complot qui, dans une situation si dangereuse, allait neutraliser le +seul sauveur possible, détruire l'espoir qui soutenait la France. Déjà +le roi faisait imprimer les nouveaux édits. + +Mais l'indigne manoeuvre des deux côtés fut arrêtée. Plusieurs +parlementaires noblement réclamèrent. Necker alla à la reine même, +humblement lui fit observer que, Lamoignon restant, son crédit serait +nul, qu'il ne pourrait fournir l'argent qu'on espérait. C'était le 7 +septembre, et l'on voyait déjà avec effroi que la récolte avait manqué +partout, en France et en Europe. Necker, ce jour du 7, interdit la +sortie des grains. Cela marquait la crise, et rendit la reine +sérieuse. Necker fit apparaître le fléau imminent, l'universel chaos +et le spectre de la famine. + +Les adieux du roi, de la reine, à Brienne et à Lamoignon furent +pathétiques, et ceux qu'ils auraient faits à la royauté même. En +effet, désormais, il fallait marcher droit aux États généraux. Plus de +fraude, plus d'échappatoire, la France allait venir et demander des +comptes. Cette vague terreur leur fit amèrement regretter ceux qui +emportaient le passé. On les combla, sans souci de l'opinion. On avait +les larmes aux yeux. La reine voulut embrasser Brienne, lui donna son +portrait enrichi de diamants. Elle garda sa nièce comme dame +d'honneur. Il reçut le chapeau. Un de ses neveux fut coadjuteur de son +archevêché, et un autre eut un régiment. Lamoignon, pour son fils, eut +la pairie, une ambassade, et pour lui 4,000,000 de livres (dans une +telle pénurie!). + +Rien n'exaspéra plus la reine que la vive joie de Paris. Et le signal +partit de la Bastille. Les Bretons prisonniers trouvèrent le moyen +d'illuminer la plate-forme. Trois jours, trois nuits, c'est dans +toutes les rues une furie d'illuminations, pétards, fusées, etc., et +l'on casse les vitres des amis de la Cour qui n'illuminent point. Ce +désordre fut un prétexte pour l'irritation de Versailles. Le ministre +Villedeuil demanda et obtint du roi un ordre «de dissiper par la force +les attroupements.» C'était se hâter fort. Ces effervescences durent +peu. Les réprimer d'un coup, au moment de l'explosion, c'est ce qu'on +ne peut guère qu'au prix de bien du sang. + +Ici, on le pouvait, ayant en main, non pas, comme à Rennes, à +Grenoble, des troupes ordinaires et peu sûres, mais des corps +privilégiés, à haute paye, aimant peu le bourgeois. La Garde de Paris, +en butte aux railleries qui toujours poursuivaient le Guet, était fort +disposée à faire voir qu'elle est «_vrai soldat_.» Son chef, le +chevalier Dubois, fut ravi de sabrer, fit une charge à fond sur le +Pont-Neuf plein de monde, galopant sur les trottoirs mêmes. Les +spectateurs paisibles, des gens de toute classe (Florian, le marquis +de Nesle, etc.) furent ou sabrés ou écrasés. + +Cela irrita fort. Le lendemain, on revint avec de grosses cannes, et, +devant Henri IV, on brûla un archevêque de carton. Plusieurs, irrités +de la veille, disaient: «Brûlons les corps de garde». Dubois, dit-on, +habilement avait embusqué des fusils. On tire. Et voilà vingt-cinq +morts. + +Mais il y eut, pour Lamoignon, bien plus de sang encore, deux vrais +massacres aux deux bouts de Paris. Une foule, en bonne partie de +femmes, s'était portée aux trois hôtels Dubois, Lamoignon et Brienne, +et devant criait, aboyait. Du dernier (Hôtel de la Guerre), on avertit +Sombreuil, le gouverneur des Invalides, qui les envoie, et les fusils +chargés. D'autre part, les Gardes françaises, sous M. de Biron, +entrent par l'autre bout de la rue. Opération habile et d'un succès +terrible, qu'on veut attribuer _au hasard_. La foule, serrée des deux +côtés, fait une masse compacte, où tout coup porte. Prise entre les +deux feux, elle est poussée sur l'un, sur l'autre; des deux côtés, la +mort! + +C'est encore _le hasard_ qui, par la Garde de Paris, fit le carnage +aux boulevards. De la porte du Temple et de la porte Saint-Martin, on +refoula les masses au traquenard de la rue Meslay. Des deux bouts on +chargea, on sabra pêle-mêle le peuple, les promeneurs, l'habitant qui +rentrait chez lui. (Cf. Droz, II, 91; Soulavie, VI, 213-218.) + +Le Parlement, rouvert le 24 septembre, manda et gronda fort Dubois, la +Garde de Paris. Qu'eût-il dit à Biron, à la Maison du roi, trop +excusés, garantis par leurs ordres? La Cour eut cette tache de sang. +On a dit, répété sottement que ce gouvernement ne périt que de sa +débonnaireté. Je ne vois point cela. Il périt de son abandon. S'il +avait trouvé dans l'armée le zèle qu'il trouva dans ces corps, il eut +certes lutté. La petite cour militaire, qui menait alors Louis XVI, +eût pu avec sa signature livrer de vraies batailles, disputer la +fortune. Mais l'armée lui tourna le dos. + +Que ces choses cruelles se soient passées sous Necker, le plus humain +des hommes, cela nous éclaire fort sur un point très-obscur de la +situation où l'histoire ne dit rien. _Était-il? n'était-il pas +maître?_ + +Il avait l'apparence et la décoration d'un vrai premier ministre. +Protestant, il entre au Conseil! insigne grâce. Il a les embarras +immenses des finances et des subsistances. Il a la charge grave et +infiniment compliquée de préparer les États généraux. Il devrait être +fort, tenant cette misérable Cour par ses besoins et par sa peur, +ayant trois prises, le pain, l'argent, l'opinion. Il pouvait fort bien +voir, par l'effort que le roi se fit de quitter Lamoignon, combien il +était nécessaire. Il n'en profita pas, ne prit pas le haut ascendant. +De là tant de fausses mesures, en désaccord avec ses idées et sa +probité, et pourtant signées de son nom. + +Ce pauvre homme de bien, né à Genève, n'était point Génevois. Il n'en +eut pas les vertueuses résistances. Allemand d'origine, il avait dans +le sang le mou et le bonasse des sujets de ces petits princes, chapeau +bas devant les valets de l'illustrissime Cour. Fils d'un précepteur ou +régent et de bonne heure commis, il tenait à la fois et du maître +d'école et du plumitif subalterne. On ne réussit guère, aux bureaux +comme ailleurs, que par l'attention soutenue d'être agréable et de +plaire à ses maîtres. Tel il resta en montant au plus haut, gardant +toujours l'humble respect de tous faquins titrés, heureux de leurs +sourires. De là un être ridicule, double, bâtard et faux, d'un côté +flatteur du public, amant de la gloriole, d'autre part tenant fort à +gagner les privilégiés, occupé de les apaiser, de se faire pardonner +le bien. + +On eût pu deviner tout cela dès 84 par son livre, _Administration_. Il +y est pitoyable, visiblement il pleure de n'être plus ministre. On +sent parfaitement la prise aisée qu'on a sur un homme si faible. Dans +son pathos sentimental de bon charlatan allemand, il fait fort bien +entendre qu'on aurait grand tort de le craindre. Il attend tout _de la +vertu_ (grande tirade sur la vertu), celle des princes et des +privilégiés. Ils sont si généreux que tout s'arrangera. Qu'ils se +confient à Necker. Il est discret, prudent. Il n'en fera pas trop. Et +déjà il le prouve, en embrouillant, cachant ce que l'on veut cacher. +De quelle main délicate il touche le clergé, par exemple! déguisant sa +richesse, cotant son revenu au chiffre ridicule d'à peu près cent +millions. + +On put voir tout d'abord que Necker était traîné, que, dominé des +hautes influences, attendri et trompé par l'équivoque bonhomie de +Louis XVI, il prêterait l'appui de son nom aux actes des privilégiés, +serait tout à la fois leur dupe et leur compère. L'assemblée +dauphinoise, sur qui la France avait les yeux, du 27 juillet s'était +ajournée à octobre. Réunie à Romans, elle fit un remarquable plan +d'États provinciaux. Dans ce plan, l'électeur devait être le +propriétaire payant d'impôt six francs par an (dix sous par mois, ou à +peu près _un liard par jour_). L'électeur des villes un peu plus. +Mais on excluait tout à fait le fermier, comme trop dépendant. En +effet, la propriété appartenant surtout au clergé et aux nobles, +admettre leurs fermiers innombrables, c'était mettre l'élection dans +la main des privilégiés. Les campagnes pouvaient devenir, ce qu'elles +ont été de nos jours, le brutal instrument de la réaction. + +Plusieurs fermiers siégeaient à Romans, et eux-mêmes ils demandèrent +«que le fermier ne fût pas électeur», n'eût pas la dure alternative de +voter contre sa conscience, ou contre l'existence, le pain de sa +famille. À cela que va dire le roi? que va dire Necker? Ils corrigent +le plan, _veulent que le fermier vote_. Quelle dureté serait-ce +d'exclure l'innocent laboureur, l'homme des champs, etc. Ils tiennent +à donner au clergé, aux nobles, une armée d'électeurs. + +C'est dans le même esprit que la Cour, si peu satisfaite des Notables +en 87, les rappelle en 88, étant sûre de n'avoir par eux que des avis +pour enrayer ou reculer. Si le ministre était ferme et loyal, il +devait rejeter, refuser à tout prix une assemblée certainement hostile +à la convocation des États généraux. + +Ces Notables montrèrent une remarquable clairvoyance dans leur haine à +la liberté. + +1º Ils repoussèrent presque unanimement la double représentation du +Tiers, sentirent parfaitement que, si la Nation était vraiment +représentée, le Privilége était perdu. + +2º Ils parurent deviner et prévoir que la fausse démocratie serait le +sûr moyen d'étouffer, d'écraser la vraie, que le suffrage universel +serait l'arme mortelle de la contre-révolution. Ils admirent au +suffrage _même les domestiques_, laquais des villes, et valets de +charrue, ces rustres qui bientôt vont donner les Chouans. De peur +qu'ils ne se trompent et n'oublient le mot d'ordre, ils voteront _à +haute voix_. Avec ces valets, les Notables appelaient au scrutin un +monde de fainéants à vendre, de nobles affamés, parasites, et de +petits collets qui couraient les dîners. + +À l'appui de ce bel avis (12 décembre), parut une incroyable lettre +des princes au roi, superbe d'insolence. Ils se croient en 1614, +s'indignent, comme les nobles firent alors, de ce qu'on croit le +bourgeois du même sang, de ce qu'on humilie cette bonne noblesse, qui +a fait roi Hugues Capet. Ils finissent par menacer, par dire que si +les premiers ordres devaient descendre ainsi, leurs protestations +dispenseraient de payer l'impôt. + +Au même temps un coup répondit, un grand coup, le livre de Sieyès, +qui, d'un énorme poids, trancha les questions, qui arma la Révolution +de sa formule victorieuse, de sa hache et de son épée. + +«Qu'est-ce que le Tiers? le Tout.--Le Tiers est la Nation.» + +Il écarte du pied les théories des sots, des ignorants qui s'imaginent +(comme Mounier) qu'on pourrait faire ici une Angleterre. + +Vous demandez qui aura droit de convoquer la Nation? Demandez donc +plutôt qui n'en a pas le droit, dans le danger de la Patrie. + +Vous demandez quelle place les corps privilégiés, deux cent mille +prêtres ou nobles, auront dans l'ordre social? c'est demander quelle +place, dans le corps des malades, aura l'humeur maligne et corrompue. + +Ceci s'entend assez et dépasse fort 89. + +Non moins sinistrement, cet âpre, inflexible Sieyès dans les +_Instructions_ électorales du duc d'Orléans, rappela la question +suprême, la _responsabilité_. On a vu qu'à Grenoble un magistrat +l'explique par la mort de Calonne, le Grand Conseil par la mort de +Brienne, plaçant même plus haut encore la responsabilité. La brochure +d'Orléans demande «que _quelqu'un_ soit responsable.» Inutile de +nommer ce _quelqu'un_. Chacun comprendra. + +Tout devient clair, fort, bref. Le public marche droit. Malheur à qui +gauchit. Le _doublement du Tiers_ est le grand shiboleth où l'on se +reconnaît. Le Parlement, cette vieille perruque, hier si populaire, a +osé rappeler les États de 1614 (les nobles triomphants et le Tiers à +genoux). Dès ce jour, sans retour, il sombre, il s'enfonce, il +descend, il s'abîme, cent pieds sous la terre. Il n'en remontera que +pour paraître en masse à la place funèbre de la Révolution. + +Cette chute subite du Parlement devait avertir Necker. Il flottait +misérablement (j'en crois Droz, Mounier, Malouet, et nullement le fils +de Necker). Ce coeur sensible et tendre, qui voulait plaire à tous, +était désespéré de faire du chagrin aux privilégiés. Entre quelques +hommes et la France, la justice et l'iniquité, il se taisait, restait +admirablement impartial. + +On lui montrait que la noblesse avait été partout contre Brienne (de +mai en août); qu'en Dauphiné, seule au 13 juin, elle avait convoqué +les États à Vizille; qu'à Rennes, ailleurs encore, elle avait gagné et +désarmé l'officier (noble). N'étaient-ce pas des nobles, ces vaillants +députés bretons, les douze qu'on mit à la Bastille, ces obstinés qui +vinrent, les dix-huit, et les cinquante-deux? Trente ducs et pairs +avaient offert de renoncer à leurs priviléges pécuniaires. Donc la +noblesse, haute ou petite, en majorité figurait au premier acte du +grand drame. + +Un coup de vent, avant décembre, éclaircit la situation. La majorité +noble, un moment entraînée hors de son état naturel par l'esprit +généreux du siècle ou par la haine de la cour, rentra dans les rangs +rétrogrades, aussi bien que les Parlements. Ce fut fort clair en +Bretagne. Nantes et Quimper, et Rennes même (des bourgeois, des +étudiants éclatèrent contre la noblesse), furent appuyées de +Saint-Brieuc, d'Auray et d'autres villes. Contre son corps municipal, +Nantes créa une autre assemblée, plus sérieusement municipale, et qui +réellement représenta la ville. Nantes envoya au Roi demander le +doublement du Tiers (_Mellinet_). Dans le cahier commun des villes de +Bretagne qu'on fit à Rennes, la demande en fut faite expressément +d'après le Dauphiné (_Duch._, I, 85). + +Des avocats terribles parlaient encore plus haut pour la cause du +peuple. Deux avocats: la faim, la mort. + +La détresse s'accrut par l'hiver. Dès le 9 décembre la Seine est +prise, et tous les fleuves. Les arrivages cessent. Le froid tombe à +trente degrés. Le peuple en chaque pays retient les blés. Plus de +circulation. Tout négoce des grains est taxé d'accaparement. Le +ministère en vain demande à acheter. L'effroi entrave tout. Necker, +aux abois, de nuit, de jour, écrit lettres sur lettres et reçoit cent +courriers. D'heure en heure, de toute province, arrivent d'accablantes +nouvelles: ici, là, partout la famine. + +La situation de Paris était un sujet de terreur. On l'alimentait jour +par jour, et la vie de ce corps énorme était suspendue à un fil. La +mortalité fut immense. De toutes parts, les pauvres gens périssaient +de froid et de faim. On mourait dans les greniers. On mourait dans les +rues. Des processions infinies de convois s'allongeaient vers les +cimetières. Il y eut un grand mouvement de charité, de bienfaisance, +disons-le, de prudence aussi. Que serait-il arrivé si le redoutable +Paris, au dernier degré des misères et sous l'aiguillon de la mort, +eût forcé ces palais regorgeant d'un luxe odieux, forcé, à la place +Vendôme, les insolents hôtels des Fermiers généraux? Les curés, les +philosophes, l'archevêque de Paris, tous donnèrent. Nul davantage que +le duc d'Orléans. Sa prodigalité royale fit l'inquiétude de +Versailles. Celui qui si largement jetait sa fortune privée n'avait-il +pas un but plus haut? Dès ce temps, en toute chose, imaginative et +haineuse, la Cour voit la main d'Orléans. Les clubs qui commencent à +ouvrir, sont dirigés par Orléans. Deux mille cinq cents brochures, +parues en quatre mois, sont l'oeuvre d'Orléans. Le grand mouvement des +campagnes en 1789, les vagabonds, les affamés, ceux qu'on appelait +_les brigands_, c'est Orléans qui les suscite. Il devient une légende, +un extraordinaire magicien qui, de ses occultes puissances, remue le +monde, opère les immenses phénomènes qu'offrira la Révolution. + +C'est pourtant du Palais-Royal, d'un homme du duc d'Orléans (Ducrest) +qu'était venu, en 77, le meilleur de tous les conseils que reçut +jamais Louis XVI: Faire lui-même la Révolution, lui-même démolir la +Bastille, prendre l'initiative de toute grande mesure populaire. En +décembre 88, la terreur, la nécessité, rendirent le Roi moins sourd. +Au grand peuple affamé, dont la voix demandait: «Du pain!» il donne +_le Doublement du Tiers_ (27 décembre 1788). + +Le Tiers (de 25 millions d'hommes) fournit autant de députés que le +Clergé et la Noblesse réunis (les deux cent mille privilégiés). + +Victoire de la justice, petite, injuste encore. Et on ne l'eût pas +obtenue si le roi et la reine n'avaient pas été décidés dans le +danger, la crainte, de plus par la rancune. Ils en voulaient à la +noblesse. Cette noblesse, appui du trône, c'est elle qui le +démolissait. De la cour, de Versailles bien plus que de Paris, étaient +sortis les chansons, les libelles contre la reine. Qui avait +précipité, désarmé son ministre Brienne? sinon les nobles de province, +ces officiers qui refusèrent de faire tirer. La première illumination +pour la chute de Brienne fut celle des nobles de Bretagne, renfermés à +la Bastille. Rien de plus amer pour la reine. + +Dans le doublement du Tiers, le roi, la reine, n'eurent nulle autre +pensée. Ils ne donnèrent point le change. Ils marquèrent vivement +qu'ils se vengeaient de la Noblesse. Quand on dit à Louis XVI qu'aux +Notables un seul bureau avait voté pour le Tiers à la majorité d'une +voix, il dit: «Qu'on ajoute la mienne!» La reine, le 27 décembre, +assista au Conseil, voulant publiquement participer de sa personne à +l'acte que la noblesse appelait «sa dégradation.» + +Du reste, ils crurent ne faire qu'une manifestation de mécontentement. +Le Tiers augmenté gagne peu. Tout comme auparavant il n'est qu'un +ordre à part, il n'a _qu'une voix contre deux_. Il est, comme +toujours, dominé par les deux ordres supérieurs, le Clergé et la +Noblesse. Necker ne mêlant pas les trois ordres en une même assemblée, +n'accordant pas le vote par tête, conservant la vieille forme +oppressive du vote par ordres, rassurait par là la conscience du roi, +inquiète pour les privilégiés. Par là encore il espérait calmer le +ressentiment, l'indignation de la Noblesse. Il s'excusait, clignait de +l'oeil, semblait dire: «Ne vous fâchez pas! Au fond, je n'ai accordé +rien.» + +Le règlement d'élection qui parut (24 janvier), étonna, effraya. +Plusieurs crurent follement que les bannis génevois, aux gages de +l'Angleterre, avaient voulu lancer la France en pleine désorganisation, +que Necker les écoutait (ce qui n'était pas vrai), qu'il voulait dans +cette grande France faire la démocratie des petits cantons de la Suisse, +ou l'égalité barbare des nomades qui ne savent ce que c'est que propriété. + +La base surprenait: Tout imposé est électeur. Tout homme de +vingt-cinq ans. Cela voulait dire: tout le monde; car tous payaient la +capitation. + +Quelle confiance illimitée dans l'excellence de la nature humaine, le +patriotisme des masses et la modération des pauvres! + +En regardant de près, plusieurs, comme Mirabeau, jugeaient que ce +plan, d'apparence ultra-démocratique, dérobait, retirait par +l'artifice du détail ce qu'il accordait par l'ensemble. Les prêtres à +bénéfices, les nobles ayant des fiefs, donc un très-petit nombre, ont +seuls le privilége de l'élection directe. Le Tiers (la nation) n'a que +l'élection de second degré. En conservant aux vieux bailliages leurs +absurdes droits, on y annule adroitement la proportion supérieure du +Tiers. On appelle tous les petits nobles, faméliques, aisés à gagner. +On favorise les jurandes, servile oligarchie industrielle. + +La convocation n'est ni uniforme, ni simultanée. Paris, la tête de la +France, qui devrait marcher devant, éclairer et guider, +très-machiavéliquement est convoqué le dernier, après tous, et de +façon à n'exercer nulle influence. On alla si loin dans la haine, la +méfiance contre la grande ville qu'on eût dû le plus ménager, qu'au 13 +avril, le ministère, violant pour elle seule le principe d'élection +qu'il avait posé pour la France, décida qu'à Paris il faudrait payer +six livres de capitation pour être admis aux assemblées électorales du +Tiers. + +Mirabeau va jusqu'à conclure qu'on ne voulait pas sérieusement les +États généraux. Plusieurs pensaient en effet qu'on n'y voulait qu'une +mêlée, où tous, combattant contre tous, s'annuleraient également au +profit du pouvoir royal. Une grosse masse noire de curés, venant avec +leurs haines et leur pauvreté irritée, allait engloutir les évêques. +Les anoblis, contestés, méprisés de la noblesse, voulaient +certainement l'abaisser. Mais ces vainqueurs subalternes du clergé et +de la noblesse vont eux-mêmes à leur tour être écrasés par la roture +qui veut partout un plat niveau. D'autant plus haut, sur la ruine +générale, doit monter le trône. + +Dans ce plan, au premier regard, inhabile et informe, mais plein de +fautes calculées, on put montrer au roi le résultat probable: qu'on +aurait à la fois la popularité des bonnes intentions et le profit de +la duplicité (Mir., _Mém._, V, 224). + +On a cru qu'en cette mesure le Roi s'était démenti, contredit, qu'il +avait pris tout à coup un sentiment novateur, révolutionnaire. Quoi de +moins vraisemblable? Mais nous n'avons pas là-dessus à douter, à +conjecturer. Les notes aigres que, en cette année 88, il écrivit sur +les plans de Turgot, et contre son idée de _grande municipalité_ ou +assemblée nationale, constatent ses sentiments réels. Écrites dix ans +après Turgot, et sans occasion apparente, elles sont sans nul doute +une protestation indirecte non pas contre Turgot, enterré dès +longtemps, mais contre Necker, contre ses mesures populaires. + +Le coeur n'y fut pour rien. Celui de Louis XVI fut au fond immuable +pour le Clergé et la Noblesse, très-fixe et très-fidèle. Il y parut +bien à la fin, lorsqu'en juillet 91, non sans danger, il refusa de +mettre le feu à l'arbre féodal où l'on brûla les armoiries des nobles. +Il y parut dans son obstination à n'exiger point du clergé un serment +politique qui ne gênait en rien la conscience religieuse. Il y mit un +entêtement mortel, inexplicable. Plutôt que de céder, il aima mieux se +perdre, il aima mieux nous perdre, appeler l'étranger, trahir, livrer +la France. + +Ici, le 27 décembre, il crut tout simplement donner un leurre au +Tiers, ruser avec la crise, le moment du danger, mais, conservant le +vote par ordres, rendre vain l'avantage qu'il donnait à la Nation, +maintenir la suprématie des deux ordres privilégiés. + +Étrange ingratitude! On est vraiment surpris de le voir si peu touché +de l'opiniâtre attachement de la Nation. Le renvoi de Turgot, de +Necker, partout ailleurs qu'en France, l'eût fait haïr du peuple. Sa +connivence déplorable au grand pillage de Calonne, partout ailleurs, +lui eût rendu le public implacable. Les fusillades de Paris, ces +exécutions étourdies, cruelles, auraient perdu tout autre. + +Rien n'y faisait. Le peuple s'acharnait dans cette surprenante fiction +que tout le mal venait d'ailleurs, que le roi ignorait les choses +qu'il signait tous les jours. Quoi qu'il pût faire, la France +persistait en ce songe, cette vaine légende, d'un certain Louis XVI +dans le genre du _bon roi_ Robert ou de Louis le _débonnaire_. + +La France était très-royaliste. Et cela sans exception. Tous, +Robespierre même et Marat. + +Et le plus royaliste des trois ordres, c'était le Tiers. Partout dans +les pays où il pouvait parler, dans les pays d'États, il s'était +montré tel. Cela est frappant en Bretagne, pour tout le siècle. +Lorsqu'en 50, 52, 56, on exige les nouveaux vingtièmes, Nobles et +Parlement refusent: le Tiers cède toujours: il vote obstinément pour +le roi et contre lui-même. Plus royaliste encore il est sous Louis +XVI. En 1778, il vote aveuglément tout ce qu'on veut, et en 86, au +voyage de Cherbourg, quand le roi passe, deux provinces se précipitent +au passage, tout l'acclame, le bénit, tout pleure. + +Les cahiers du Tiers manifestent combien, dans sa victoire, au moment +même où il sentit sa force, il fut respectueux et tendre pour cette +vieille idole, la royauté. Ses assemblées, graves, sérieuses (autant +que celles des nobles furent tumultueuses, violentes), témoignent +d'une modération singulière. En réclamant les droits éternels de +l'espèce humaine avec simplicité, elles ne sont nullement audacieuses, +plutôt un peu timides. Le Tiers admet patiemment qu'une nation, +vingt-cinq millions d'hommes, n'aient pas plus de représentants que +deux cent mille privilégiés. Pour l'État, pour l'Église, il voudrait +relier l'avenir au passé. Il porte encore le joug chrétien. Tous ses +cahiers demandent la _liberté de conscience_. Nul ne réclame la +_liberté des cultes_. Paris, Rennes, croient que l'ordre public +n'admet qu'une religion dominante. On a accusé fortement Mirabeau et +les grands meneurs d'avoir hésité, reculé devant l'Église. Mais cela +leur semblait exigé par leurs commettants. + +«La Constitution civile du clergé, cette oeuvre malheureuse de la +Constituante, lui était imposée par la majorité de ses électeurs.» +(Chassin, livre III, ch. III, p. 3.) + +Les cahiers des privilégiés contrastent fort avec cette modération. +Ils sont préoccupés surtout de jeter sur les autres le fardeau que +l'ordre nouveau va imposer. Les nobles, dans les leurs, demandent la +ruine du clergé (abolition des dîmes, suppression des moines, vente +d'une partie des biens ecclésiastiques). Et le clergé, de son côté, +pour se venger des nobles, désire que les non nobles arrivent à toute +charge, même d'épée. + +Les cahiers des Nobles, en maintes choses insolents et puérils, +insistent sur ce qu'eux seuls auront droit de porter l'épée, sur ce +que leurs préséances subsisteront dans les assemblées. Il leur faut un +tribunal héraldique d'épuration pour écarter la canaille, la tourbe +des anoblis. Ils veulent bien partager l'impôt, mais pour un temps +seulement. Ils pourraient avoir la bonté d'abolir leurs droits +féodaux, si on leur payait pendant dix ans une grosse indemnité. Mais +dans ces nobles cahiers, le sublime, c'est l'heureuse idée d'un ordre +_de paysans_, sans doute les fermiers ou valets des seigneurs, qui +puisse au besoin donner un coup de main à la noblesse. + +J'admire les cahiers du Clergé, surprenants d'hypocrisie. Il immole +magnanimement ses priviléges pécuniaires. Mais comment les +immole-t-il? À quel prix? il faut le savoir: 1º _Il mettra sa dette à +la charge de l'État_ (grosse dette, il empruntait toujours pour ne pas +toucher à ses revenus); 2º _Les revenus des curés seront augmentés_; +3º _Le clergé répartira lui-même sa part de l'impôt_; 4º On conservera +la grosse sangsue monastique, _les couvents_, _les Mendiants_; 5º Enfin, +pour son sacrifice de vouloir donner quelque argent, il faut au +clergé donner l'âme,--_l'éducation_, l'enfant, l'avenir. Car, dit ce +bon Clergé, l'âme se perd, la moralité, depuis qu'on n'a plus les +Jésuites[22]. + + [Note 22: Cela est fort curieux. La majorité du Clergé + qui écrit ceci, ce n'est pas, comme aux assemblées de + cet ordre, l'épiscopat, c'est le clergé inférieur, ce + sont surtout ces curés dont plusieurs, sous divers + rapports, seront révolutionnaires. Mais ils n'en restent + pas moins _prêtres_. On le voit dans certains articles + de la _visite des prisons_ dont parlent les autres + ordres. M. Chassin remarque très-bien (livre III, ch. + II) que le Clergé n'en parle pas. Il se soucie peu + d'introduire le magistrat dans les cruelles prisons + d'Église, dans ces ténébreux _in pace_. Le Clergé et la + Noblesse s'accordent pour rester juges, pour garder + leurs tribunaux ecclésiastiques, leurs tribunaux + féodaux, ces justices qu'on peut dire la moelle même de + l'iniquité. Ceux où le Clergé jugeait des questions de + mariage, le rendait maître de la femme, de l'homme (à + son moment faible), de la famille elle-même.] + +Les cahiers, en Bretagne, révélèrent la situation. La Noblesse qui, +contre Brienne, avait pris l'avant-garde, et qu'on eût crue la tête de +l'armée de la liberté, se montra ce qu'elle était, parut fortement +rétrograde. Le Tiers trouvait dans ses cahiers, dans les pouvoirs que +lui donnaient les villes, l'injonction de ne rien faire aux États de +la province, tant qu'on n'aurait pas accepté _le vote par tête_, qui +seul donnait une valeur sérieuse au doublement du Tiers. Les nobles +(900 gentilshommes contre 42 bourgeois) furent outrageusement +provoquants. Ils avaient avec eux une masse barbare, grossière, de +paysans à eux, valets et domestiques (les chouans de demain) qu'ils +lâchaient dans le peuple, criant: «Le pain à quatre sols!» Appel +ignoble que le peuple de Rennes eut la fierté de ne comprendre pas. + +Alors on essaya de la brutalité. Ces chouans jouaient du couteau. En +vain on dissout les États. Les nobles, à eux seuls, tiennent les États +dans une église. Ils y sont assiégés par la jeunesse armée, par les +forces qu'envoient et Nantes et d'autres villes. Ils se rendent. Mais +on n'obtient nulle enquête contre leurs violences. Le déni de justice +du Parlement de Rennes est approuvé, favorisé du Roi, qui renvoie tout +au suspect arbitrage d'un autre Parlement (Bordeaux). Les avocats de +Rennes lui adressent un mémoire. Le Roi le fait poursuivre par son +avocat général Séguier; il est brûlé par le Parlement de Paris (6 +avril). + +La Provence offrit un spectacle analogue et pire: les furieuses +résistances des nobles, leurs coupables efforts pour créer des +tempêtes dans les grands foyers redoutables, motiver des batailles et +des répressions sanglantes, qui pussent ajourner les États généraux. +La Cour de même s'y montra partiale pour l'aristocratie. La Révolution +y vainquit, mais par un moyen dangereux, de sinistre avenir, en +s'incarnant, se faisant homme, un bon tyran, idolâtré du peuple, qui y +chercha son dieu sauveur. + +Mirabeau semblait peu digne d'être cette idole. Rien de plus tortueux +que sa conduite à cette époque. Avec son enfant, sa Nehra, une maison +dispendieuse, il choisissait peu les moyens. Il allait fort chez +Lamoignon (quoique opposé au coup d'État), recherchait Montmorin, en +tira quelque argent pour ne pas publier ses lettres écrites de Berlin +au ministre. Montmorin voulait l'absorber, l'aurait fait candidat aux +États généraux. Ses lettres de ce temps sont d'un royaliste timide. +Les États généraux, tant désirés, l'alarment maintenant, lui semblent +_précipités_. S'il est élu, il sera _très-monarchiste_. En tuant le +despotisme bureaucratique, il faut _relever l'autorité royale_ (Mir., +_Mém._, V, 187-188). Il se fie peu aux masses. Le Tiers n'a ni plan, +ni lumières, etc. Avec de telles opinions, si peu de foi au peuple, il +regardait vers la Noblesse, vers sa famille, son père, et (faut-il le +dire?) vers sa femme et le monde de sa femme! Son père l'eût autorisé +à représenter ses fiefs dans la noblesse des États de Provence. Mais +les nobles, contre qui il plaidait en 84, allaient-ils l'amnistier? +Une lettre qu'il écrit à son oncle, nous apprend qu'il accepterait +d'Arimane (du Démon) une place aux États généraux, qu'il se +rapprocherait de sa femme même, c'est-à-dire irait à la gloire par la +voie d'infamie. + +Le hasard le tira de là, lui sauva cette indigne chute. + +D'abord Necker, contre Montmorin, s'opposa, refusa de prendre Mirabeau +pour candidat du ministère. + +Deuxièmement, une femme lui vint,--je ne dis pas un amour,--certaine +madame Lejay, femme d'esprit, d'énergie, d'audace, de brutalité +colérique, la grossière image du peuple, en qui il sentit cette force, +qu'il ne connaissait nullement. + +Troisièmement, les insultes, les défis, les risées atroces de la +noblesse de Provence, éveillèrent en lui une autre âme, le mirent +au-dessus de lui-même, le portèrent à une hauteur qu'il n'eut ni +avant ni après. + +Gentilhomme jusqu'à la moelle, il avait pourtant de naissance du goût +pour s'encanailler dans la société des petits, de ses paysans +limousins, provençaux (c'est ce qui indignait son père). D'après eux, +il croyait le peuple doux et faible, le Tiers incapable de lutter s'il +siégeait en face des nobles dans une même assemblée. Lorsqu'il alla, +en novembre, au club qu'Adrien Duport ouvrait chez lui (au Marais, et +plus tard aux Jacobins), il n'y vit que la robe, les clabaudeurs du +Parlement, et cette élite maussade de la bourgeoisie ne le charma +guère. + +L'impression fut toute autre devant sa libraire madame Lejay. +Béranger, qui l'a connue, m'a donné quelques détails sur cette +personne singulière. + +C'était une petite femme, jolie, hardie, robuste, vive de la langue et +de la main. Sa vigueur au pugilat fut une des choses qui frappèrent, +qui charmèrent le plus Mirabeau. Il aimait cette gymnastique. À +Berlin, après un travail excessif, il se remettait en se battant, non +pas avec sa trop douce Nehra, mais avec son secrétaire, ses valets et +tout le monde. + +Madame Lejay, qui menait son commerce et sa maison, avait fait la +mauvaise affaire d'imprimer la _Monarchie prussienne_ de Mirabeau. +Elle vint un matin lui dire que Lejay fermait boutique, que ses +échéances arrivaient, que le pauvre homme était perdu. Lui seul +pouvait les sauver en leur donnant un manuscrit scandaleux, d'un +succès certain. C'étaient ses _Lettres de Berlin_. Elle était jolie, +pressante. Mirabeau allégua qu'il ne les avait point. Il avait pris +contre lui-même une précaution singulière. Il avait mis le manuscrit +dans les mains d'un jeune homme, sûr, très-honnête, très-dévoué, lui +commandant de l'enfermer, et, s'il le lui demandait, de ne pas le lui +donner. Comment le tirer de ses mains? Comment livrer ce secret +d'honneur déjà payé deux fois? Tout cela n'arrêta guère la violente +petite femme. D'emportement, de passion, elle fut irrésistible. Elle +aurait battu Mirabeau. Il fit ce qu'elle voulait. Il força le +secrétaire où son ami tenait enfermée l'oeuvre fatale, la livra. Elle +en eut sur l'heure et de quoi payer ses billets, et de quoi faciliter +à Mirabeau son voyage d'élection qu'il ne pouvait faire sans argent. + +On a dit que Mirabeau ouvrit boutique à Marseille, s'afficha _marchand +de draps_. Le fait est faux. Ce qui est sûr, c'est qu'à ce moment +décisif où il allait prendre place dans la noblesse de Provence, il se +fit peuple, se déclara contraire à l'opposition qu'elle faisait au +doublement du Tiers. Quelque appui qu'il eût au dehors, il était seul +dans l'assemblée, au milieu de ses ennemis, nullement soutenu du Tiers +(quelques municipaux serviles). Pouvait-il diviser les nobles, se +faire un appui parmi eux? On lui fit à ce sujet une très-dangereuse +ouverture. Sa femme, qui n'était plus jeune, pouvait, en revenant à +lui, lui gagner sa coterie, parents, amis ou amants. Il leur aurait +fort convenu de l'avilir, de l'énerver, de l'accabler du patronage de +ceux qui le déshonoraient. Il refusa (20 janvier 1789). + +L'assemblée était d'avance si bien travaillée contre lui, qu'aux +premiers mots qu'il prononça (30 janvier), mots prudents, +très-modérés, une tempête de colères, vraies ou simulées, s'éleva. La +fureur avec laquelle il fut insulté, dépasse toute haine politique. +Évidemment les blessures que firent ses plaidoyers terribles, le coup +d'épée qu'il donna alors au petit Galiffet, après quatre ans, +saignaient encore. On avait ameuté la masse contre le _chien enragé_ +(p. 269). Le plan était de _s'en défaire_ de manière ou d'autre. «Nous +l'insulterons, disaient-ils; s'il vient à bout de l'un de nous, il +faudra qu'il passe sur le corps à tous.» (262.) Donc on vit ce +spectacle indigne de cent quatre-vingts nobles ou prêtres aboyant +contre un seul homme. La pétulance du Midi ne connut aucune borne. Les +risées furent prodiguées au gentilhomme débonnaire et au mari patient. +Il attendait calme et fort, refusant aux provocateurs l'occasion +qu'ils cherchaient, contenant dans sa poitrine et accumulant l'orage +qui bientôt les écrasa. + +Mirabeau put comprendre un pitoyable mystère qui a fait énormément +pour hâter la Révolution. C'est la _Terreur_ du duellisme que la +Noblesse impunément exerçait sur la nation. + +Cent ou deux cent mille fainéants qui ne s'occupaient que d'escrime, +constamment humiliaient les gens laborieux, utiles, même les +militaires inférieurs qui ne savaient ce petit art. La bravoure ne +préservait pas de ces affronts continuels. Des soldats, comme Hoche ou +Marceau, étaient rossés comme les autres. Pour les tenir souples et +bas, ils avaient imaginé (c'est ce qui a fait plus tard l'horrible +affaire de Châteauvieux) de faire courir le soir dans la rue des +maîtres d'armes pour défier le soldat. Il était blessé ou tué; s'il +refusait, déshonoré. + +On parle de la Terreur judiciaire de 93. On ne parle pas assez de la +fantasque Terreur qu'exerçait cette Noblesse sous l'ancien régime, et +les furieux royalistes de 89 à 92. La garde constitutionnelle, +composée de maîtres d'armes, de bretteurs et coupe-jarrets, porta +l'irritation au comble. Un membre de la Convention, Grangeneuve, qui +était un nain, fut encore, en 92, outragé dans les Tuileries. + +Tout cela partait d'en haut. C'était l'amusement de la cour. On en +faisait des gorges chaudes chez d'Artois, chez ceux qui s'enfuirent au +premier jour même de l'émigration. + +Le duel de Mirabeau fut d'un géant, d'un titan. Il arracha de lui-même +une montagne, la lança. C'est la foudroyante apostrophe que tous ont +retenue par coeur. Aplatis, ils ne répondirent qu'en se dispensant de +répondre. Ils prirent un prétexte absurde pour l'exclure de +l'assemblée. C'était le 8 février. Le 10, ils eurent de Paris un +admirable secours pour perdre et flétrir Mirabeau. On put voir combien +le pouvoir, libéral en apparence, était pour l'aristocratie. Le 10, +l'avocat du roi demanda au parlement, obtint que les _Lettres de +Berlin_ fussent brûlées par la main du bourreau. + +Au moment où le géant semble illuminé d'éclairs, la main du bourreau +le touche! Qui ne le croirait perdu? Il court à Paris, mais n'ose y +entrer de jour. La nuit, il sollicite ses amis. Nul plus sûr +apparemment qu'un jeune homme qu'il a poussé. Ce cher ami ferme sa +porte, le renie. C'est Talleyrand. + +Mirabeau avait plusieurs âmes. Et son âme dantonique s'éveillait dans +ces moments. Avec le colonel Servan, l'intrépide girondin, il +traduisit, imprima un livre qui aurait fait en haut un coup de +Terreur: _La Royauté_, de Milton. Cette bombe, en éclatant, eût touché +le trône même. Servan, dans ses propres livres (_Le soldat citoyen_), +n'avait reculé nullement devant ces moyens d'intimidation. Il y +adresse aux militaires de cour les plus directes menaces, les avertit +du jugement prochain de la Révolution. + +Le Parlement, qui enfonçait dans l'impopularité, avait bien à +réfléchir avant de poursuivre, de provoquer personnellement une telle +force. Il s'arrêta, il n'osa. + +On avait dit en Provence qu'il ne reviendrait jamais. Le syndic de la +Noblesse en avait fait une fête. Le jour du banquet, il arrive (7 mars +89). + +Mais bien avant qu'il soit à Aix, dès Lambesc, quel est ce grand bruit +de cloches dans toute la campagne? Qu'est-ce que c'est sur les routes +que cette affluence effrayante?... Étonnant peuple du Midi! Hier, tout +semblait dormir. Aujourd'hui tout est en danse. On se l'arrache, cet +homme. «Vive le père de la Patrie!» On veut dételer la voiture, +s'atteler. Il s'y oppose, il pleure, et laisse échapper un sombre mot +prophétique (Mir., _Mém._, V, 271, 278.) + +À Aix, pour fuir l'ovation, la voiture allait au galop. On la suivait +à toutes jambes. À travers les fleurs, les couronnes, les feux +d'artifice, il arrive, il descend dans les bras du peuple. + +À Marseille, le 18 mars, il entre, tout travail cesse. Une masse de +cent vingt mille âmes l'enveloppe. Le carrosse est accablé de +lauriers, d'oliviers, de palmes. Les frénétiques baisent les roues. +Les femmes, dans leur transport, offrent en oblation leurs enfants +(279). + +Le plus piquant du triomphe, c'est que la petite tête vaine de madame +de Mirabeau n'y tient pas. Elle est éperdue de sa gloire. Et cela dura +trois ans. Elle acheta, à sa mort, son hôtel, son lit, voulut léguer +tout son bien à l'enfant de Mirabeau. Au moment de l'ovation (mars +89), des paysans, apostés très-probablement par elle, allèrent prier +Mirabeau de la reprendre, de donner des Mirabeau. + +Les nobles étaient si furieux, qu'à Aix, à Marseille et à Toulon, ils +firent un coup désespéré. On ne peut le comparer qu'à la folie de +Saint-Domingue, quand les colons imaginèrent de lâcher leurs propres +nègres, de faire par eux l'incendie, le pillage des plantations. On +organisa aux trois villes trois épouvantables émeutes. Cela n'était +que trop facile après ce cruel hiver de misère et de famine. Le blé +manqua, grande cherté. Le peuple, à Marseille, s'en prit à +l'Intendant, au Fermier de la ville, força leurs hôtels, brisa tout, +força, pilla les boutiques des boulangers. Le gouverneur, les consuls, +épouvantés, donnent au peuple encore plus qu'il ne demande (284), +baissant le prix du pain, de la viande, à un bas prix insensé. L'effet +naturel eût été, que personne ne voulant apporter du blé à ce prix, on +aurait eu la famine. On la faisait dès le jour même, chacun forçant le +boulanger à donner du pain pour quinze jours. Le gouverneur s'était +sauvé. Marseille était en grand péril. Les Génois, nombre d'étrangers, +préparaient d'affreux désordres. Plusieurs auraient eu envie de +brûler, piller le port. D'autres, pour grossir leur nombre, parlaient +d'ouvrir les prisons, de s'adjoindre les voleurs. Et déjà trois cents +bandits échappés couraient la ville. + +L'autorité avait péri. Ce fut le gouverneur même de la Provence, +réfugié de Marseille à Aix, qui fit appel à Mirabeau, lui dit de +«faire ce que son coeur lui conseillerait.» Terrible appel au danger +le plus évident, à la ruine presque certaine de sa popularité. On +pouvait croire que de toute façon il était fini et tué,--ou tué de sa +hardiesse dans une entreprise impossible,--ou, s'il refusait de +répondre, tué de honte et de lâcheté. + +Il montra un coeur admirable, vola à Marseille, sauva la Provence. + +Ce qu'il avait hautement conseillé dans ses écrits, la _milice +nationale_ remplaçant toute force armée, il l'organise à Marseille, +aidé et par la jeunesse et par les corporations, les portefaix +(corporation redoutable). Mais on travaillait en dessous. Le 25, +pendant qu'il s'occupe à contenir un mouvement, une nouvelle +accablante, décourageante lui vient: Aix et Toulon sont en feu. + +À Aix, le consul (marquis de la Fare), celui même qui avait fait +exclure Mirabeau des États, fait une indigne tentative pour pousser le +peuple à bout, pouvoir frapper, coûte que coûte. Ses provocations, ses +injures, ne suffisaient pas, il en vint à dire aux affamés «que le +crottin de cheval était assez bon pour eux.» (Mir., _Mém._, V, 306.) +On s'emporte. C'est ce qu'il voulait. Il fait tirer ses soldats. Deux +morts et plusieurs blessés. Là, le peuple exaspéré s'élance, rembarre +les soldats, les désarme. La Fare se cache. Il est assiégé. Il baisse +le prix du pain, il livre les magasins. Enfin de peur, il s'enfuit. + +Cette victoire du peuple d'Aix pouvait rendre celui de Marseille plus +fier et plus difficile. Ce rude peuple est terrible. Mais le lion se +fit agneau. Mirabeau lui expliqua à merveille la situation, +l'instruisit et l'apaisa. + +Le 26, le soir, aux flambeaux, il fit proclamer la hausse, et le +peuple ne murmura pas. + +Aix n'était pas apaisé. On menaçait un magasin. Le gouverneur Caraman +n'y avait su d'autre remède que de faire venir des troupes, de +préparer un carnage. Mirabeau accourt à Aix, et empêche la bataille. +Il persuade au gouverneur d'écarter la force armée, de confier la +ville à elle-même, aux milices bourgeoises. Des paysans arrivaient +pour aggraver le désordre. Mirabeau court au devant, les harangue et +les renvoie. Point de sang!... Belle victoire, et vraiment +attendrissante. On mouille de larmes ce sauveur, ses habits, ses pas. +Tous pleurent, et il pleure aussi (305). + +Mais voici le plus merveilleux. Les nobles, cachés tout à l'heure, +reparaissent plus fiers que jamais. Ils daigneront être officiers de +milices nationales. Mais il faut qu'on expie le trouble, que le peuple +soit puni pour avoir été massacré. «Une bonne justice prévôtale.» + +«Oui, dit le peuple, pour vous.» Et voilà que les potences, sans +Mirabeau, se dresseraient. Il sauva ses ennemis. + +Un des plus furieux contre lui avait été certain évêque. On le tenait +à Sisteron. Il était en grand péril. Mirabeau court, il harangue; il +enlève son évêque et le met en sûreté. + +Il fut élu, on peut le dire, non-seulement à Aix, à Marseille, mais en +France. Il arriva, porté sur les bras de la France, aux États +généraux. + +Ce fort et pénétrant esprit, au plus haut de son triomphe, se jugeant +sans doute au dedans, sentit certaine tristesse. Était-il digne d'être +à ce point exalté, divinisé par ce peuple confiant? + +Qu'avait-on adoré en lui? le génie, surtout la force. Son triomphe +n'ouvre-t-il pas la voie au culte des forts? + +Et si l'orateur est dieu, que sera-ce, chez ce peuple encore si novice +et si barbare, que sera-ce du capitaine divinisé par la victoire? + +Au moment où il vint à Aix, où le peuple voulait le traîner, il fondit +en larmes, disant: «Voilà comme on devient esclave!» + + +FIN DU TOME DIX-NEUVIÈME ET DERNIER. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + + + +PRÉFACE, I + + L'_Histoire de France_ est terminée ............................ I + Le fil du présent volume est _la Conspiration de famille_, + aujourd'hui prouvée, démontrée .............................. II + Les légendes récentes ont été démenties par les lettres + mêmes de Marie-Antoinette et de Marie-Thérèse .............. VII + Combien Louis XVI fut Allemand, étranger à la France ........... X + Toujours le roi en France a été l'étranger .................... XI + L'ascendant croissant de la reine ............................ XII + Méthode suivie dans ce volume ............................... XIII + Adieu à la France d'alors ..................................... XV + + +CHAPITRE PREMIER. + + CHUTE DE BERNIS.--AVÉNEMENT DE CHOISEUL. 1758 ................. 17 + Cabale autrichienne des trois Lorraines ..................... 20 + Elles perdent Bernis et l'Infante, créent Choiseul .......... 23 + Choiseul livre la France à l'Autriche ....................... 24 + + +CHAPITRE II. + + CHOISEUL.--SON TRAITÉ AUTRICHIEN.--RUINE ET REVERS. 1759 ...... 27 + Ascendant de la Lorraine. Règne des Lorraines ............... 28 + Choiseul et sa soeur (Grammont) ............................. 29 + Situation désespérée. Choiseul manque la descente + d'Angleterre; banqueroute ................................. 33 + + +CHAPITRE III. + + L'ÉCLIPSE DE VOLTAIRE. 1759-1761 .............................. 40 + Le parti autrichien fait rentrer Voltaire en France et le + loge à Ferney ............................................. 44 + _Candide_ ................................................... 45 + + +CHAPITRE IV. + + ROUSSEAU.--NOUVELLE HÉLOÏSE. 1764-1761 ........................ 49 + Le Rousseau naturel et le Rousseau artificiel ............... 50 + La Savoie, madame de Warens ................................. 52 + Fluctuations. Il se fait chrétien (1754) .................... 53 + Les Génevois le lancent contre Voltaire ..................... 54 + Discordances et reniements. Délire. Madame d'Houdetot + (1756) .................................................... 56 + _Lettres sur les spectacles_ (1758). Nouvelle langue. Le + grand schisme ............................................. 57 + La _Julie_ (janvier 1761) ................................... 62 + + +CHAPITRE V. + + LA COMÉDIE DES PHILOSOPHES. Mai 1760.--MADEMOISELLE + DE ROMANS. 1761 ............................................. 68 + Rousseau chez madame de Luxembourg .......................... 69 + Sa belle-fille obtient de Choiseul qu'il supprime + l'_Encyclopédie_ et diffame les philosophes ............... 70 + Ménagements des dévots pour Rousseau ........................ 71 + Il les redoute. Caractère bâtard de l'_Émile_ ............... 78 + L'amour est à la mode. La _Julie_ du roi .................... 80 + + +CHAPITRE VI. + + PACTE DE FAMILLE.--RÈGNE DU PARLEMENT.--JÉSUITES CONDAMNÉS. + 1761-1762 ................................................... 82 + Choiseul s'allie à l'Espagne et la compromet; se fait seul + ministre .................................................. 83 + Il amuse les Parlements avec la chasse aux Jésuites ......... 89 + + +CHAPITRE VII. + + LES CALAS.--VOLTAIRE A AFFRANCHI LES PROTESTANTS. 1761-1764 ... 93 + Les protestants avaient usé la pitié ........................ 95 + Calas. Fêtes meurtrières du Clergé dans le Midi ............. 96 + Violente pitié de Voltaire; son audace contre les + Parlements ............................................... 106 + Ils répondent barbarement par le procès des Sirven ......... 110 + Choiseul heureux d'écraser ses amis des Parlements. Triomphe + de la tolérance .......................................... 112 + + +CHAPITRE VIII. + + L'EUROPE.--LA PAIX. 1763 ..................................... 114 + L'ogre russe. Frédéric le détourne de la Prusse sur la + Pologne .................................................. 117 + Choiseul ne dispute que pour l'Autriche .................... 120 + La France exclue du monde, ruinée en Amérique et en Asie + (1763). Destruction des races américaines ................ 121 + Choiseul s'assure des Parlements et se fait sept années de + règne .................................................... 125 + + +CHAPITRE IX. + + TYRANNIE DE CHOISEUL SUR LE ROI.--MORTS DE LA POMPADOUR, DU + DAUPHIN, DE LA DAUPHINE. 1763-1766 ......................... 126 + Choiseul brave le roi et le dauphin, caresse l'opinion ..... 128 + Agence secrète du roi, le chevalier d'Éon .................. 132 + Embarras et humiliation du roi ............................. 139 + Lutte de la soeur de Choiseul et de la Pompadour qui meurt + (1764) ................................................... 141 + Mort du Dauphin (1765), et lutte des Choiseul avec la + Dauphine qui meurt (1766) ................................ 144 + Vie du roi, peureuse et furtive; l'enfant cachée ........... 148 + + +CHAPITRE X. + + FIN DES CHOISEUL. 1767-1770 .................................. 150 + Choiseul fort par Vienne et Madrid; sa fatuité dangereuse .. 151 + Influence de sa soeur; règne de mademoiselle Julie. Corse, + Lally, etc. .............................................. 152 + Choiseul dupe de Vienne; ne prévit rien. Partage de la + Pologne .................................................. 155 + Il provoque la guerre; nous lègue la banqueroute ........... 158 + + +CHAPITRE XI. + + LA DU BARRY.--MORT DE LOUIS XV. 1770-1774 .................... 160 + Le parti dévot oppose la Du Barry à Choiseul ............... 163 + Choiseul nous impose l'Autrichienne, menace le roi, tombe + (24 décembre 1770) ....................................... 166 + D'Aiguillon, Maupeou, Terray; le coup d'État. Mémoires de + Beaumarchais ............................................. 168 + Les deux partis se disputent le roi mourant (mai 1774) ..... 170 + + +CHAPITRE XII. + + AVÉNEMENT DE LOUIS XVI. 1774 ................................. 172 + Louis XVI fut tout Allemand (par sa mère), Marie-Antoinette + Lorraine (par son père) .................................. 172 + Forcé de l'épouser, il n'y voit qu'un agent de l'Autriche .. 173 + Elle suit les conseils de sa mère, qui la trompe (4 mai 1771), + pour le partage de la Pologne ............................ 177 + Elle s'empare de son jeune mari (juin 1771) ................ 177 + Bonne nature du dauphin, charme et légèreté de la dauphine . 179 + Avénement (10 mai 1774). Effort du jeune roi pour écarter + l'influence autrichienne; il repousse Choiseul, appelle + Maurepas, Vergennes ...................................... 180 + Sa chute morale (juillet 1774). Il chasse Rohan, Broglie, + ceux qui l'éclairaient sur l'Autriche .................... 183 + Triomphe de la reine, son tempérament violent; madame de + Lamballe ................................................. 185 + + +CHAPITRE XIII. + + MINISTÈRE DE TURGOT. 1774-1776 ............................... 187 + Les exagérations des Économistes furent utiles; il fallait + ranimer la production découragée ......................... 189 + Génie indépendant de Turgot, nullement serf des Économistes 190 + Comment le roi le prit sans le connaître ................... 191 + La Marseillaise du blé ..................................... 192 + Son plan: Culture affranchie. Industrie affranchie. Raison + affranchie ............................................... 193 + Intrigue des Choiseul qui font rappeler le Parlement + (novembre 1774) .......................................... 194 + Ligue universelle contre Turgot, émeute factice ............ 195 + Faiblesse du roi; le Sacre ................................. 196 + Turgot refuse de doter les gens agréables à la reine; il + tombe (mai 1776) ......................................... 201 + Le roi peu éducable; il trompe Turgot et se trompe, garde + tout son coeur au passé .................................. 204 + + +CHAPITRE XIV. + + TRANSFORMATION DES ESPRITS. 1760-1780.--L'ÉLAN POUR + L'AMÉRIQUE.--LA GUERRE. 1777-1783 .......................... 206 + Grandeur morale de la France; trois accès de croissance en + vingt ans ................................................ 207 + Influence de Rousseau, Raynal.--Enfants sublimes ........... 208 + Beaumarchais jure que l'Amérique vaincra (25 septembre 1776) 209 + Combien elle était peu républicaine. Paine coupe le câble + qui l'attache à l'Europe ................................. 211 + Déclaration d'indépendance (juillet 1776) .................. 213 + Secours de Beaumarchais (janvier 1777). Départ de La Fayette + (avril) .................................................. 214 + Necker. La confiance qu'il inspire permet à la France + d'emprunter et de se ruiner pour l'Amérique .............. 216 + Le roi contraint par l'opinion d'agir pour l'Amérique + (février 1778), et par la reine d'agir pour Joseph II .... 218 + Marie-Thérèse implore sa fille, qui devient enceinte le 18 + mars 1778 ................................................ 219 + Le roi agit peu ou mal pour l'Amérique, se réserve pour + l'Autriche, sauve et indemnise Joseph (1779) ............. 223 + Force de l'opinion. Necker, par le _Compte rendu_, relève + encore le crédit, trouve l'argent nécessaire à la guerre . 224 + Le roi forcé d'envoyer une armée. Victoire et délivrance (28 + septembre 1771) .......................................... 225 + Chute de Necker (mai 1781). Vaillance inutile de d'Estaing, + Suffren, paralysés par l'aristocratie. Paix précipitée + (1783) ................................................... 226 + + +CHAPITRE XV. + + LA REINE.--CALONNE ET FIGARO. 1774-1784 ...................... 229 + Éclat qui entourait la reine.--La lutte de Glück et Piccini. + Succès de Grétry, Monsigny, de Parny, de Fragonard. _Le + Barbier de Séville_, etc.................................. 230 + Goût pour Lauzun. Ascendant de Coigny. Fidélité de Fersen .. 231 + Les Choiseul remplacent la Lamballe par la Polignac (mai + 1776) .................................................... 234 + Les meneurs de la Polignac. Longue servitude de la reine + (1776-1787) .............................................. 236 + Ils s'emparent de la Guerre (1781), des Finances (1783). + Calonne .................................................. 238 + Ils font représenter _Figaro_ (17 avril 1784) .............. 241 + Le roi met Beaumarchais à Saint-Lazare ..................... 243 + + +CHAPITRE XVI. + + MONTGOLFIER. LAVOISIER.--ROHAN ET LA VALOIS. 1783-1774 ....... 244 + L'impossible supprimé, Première ascension en ballon (21 + novembre 1783) ........................................... 245 + L'homme devient _un créateur_. Lavoisier (1775) ............ 246 + Est-il en lui-même _un guérisseur_. Mesmer, Cagliostro ..... 247 + Folies de Joseph II appuyées de la reine ................... 248 + Rohan se fait agent de Joseph, veut remplacer Calonne ...... 249 + Sa maîtresse, madame de Valois (Lamotte) ................... 250 + Légèreté de la reine, goût des farces, des mystifications .. 254 + La Valois amuse la reine d'une mystification de Rohan + (juillet 1784) ........................................... 256 + + +CHAPITRE XVII. + + LE COLLIER. 1785 ............................................. 259 + La reine brouillée avec Calonne pour l'achat de Saint-Cloud 260 + Elle consulte Cagliostro que Rohan a établi près de lui .... 262 + Sa passion pour les diamants; on lui offre le Collier + (février 1785) ........................................... 263 + Fatuité de Rohan. Il ne peut payer le Collier (juillet) .... 269 + Son arrestation (15 août). La Valois refuse de fuir ........ 270 + + +CHAPITRE XVIII. + + PROCÈS DU COLLIER. 1785-1786 ................................. 272 + Rohan dirigé par Georgel, se sauve aux dépens de la Valois . 273 + Ménagements singuliers du roi pour Rohan ................... 277 + Ni le roi, ni le Parlement, ni le Clergé ne veulent de + procédure publique ....................................... 278 + On laisse Rohan faire lui-même l'enquête des joailliers de + Londres .................................................. 280 + On force les magistrats de trouver bonne la pièce rapportée + de Londres ............................................... 282 + La Valois contenue, muselée, dirigée, crue agent de la reine 284 + Triomphe de Rohan. La Valois fouettée, marquée; à la + Salpêtrière .............................................. 288 + Elle devient une légende, échappe, se justifie, se tue ..... 292 + + +CHAPITRE XIX. + + RÉVOLUTION DANS LA FAMILLE.--MIRABEAU. 1776-1786 ............. 297 + Le roi à Cherbourg. _Sensibilité_ .......................... 298 + Son attachement au passé, aux vieux abus ................... 299 + Sa facilité pour accorder aux familles des lettres de cachet 300 + Dureté de la Famille. Les sacrifices humains. Couvents et + prisons .................................................. 301 + Les Mirabeau. La voix de Vincennes (1778-1781) ............. 303 + Le Mirabeau réel; ridiculement exagéré ..................... 306 + Son procès pour sa femme (1783). Sa soeur. L'enfant + mystérieux ............................................... 312 + Comme Rousseau, il part du désespoir ....................... 314 + Franklin le relève. On le fait écrire contre Washington, + contre Beaumarchais (1784-1785) .......................... 315 + + +CHAPITRE XX. + + CALONNE.--COMÉDIE DES NOTABLES. 1787 ......................... 317 + + Charlatanisme de Calonne, ses meneurs ...................... 318 + Il crève la caisse publique ................................ 319 + Le roi était-il innocent des actes qu'il signait tous les + jours? ................................................... 321 + Sa passion. La reine en 1787. Portraits .................... 323 + Combien le roi est loin de lui-même, du _Louis XVI dauphin_ + et du _Louis XVI de 1774_ ................................ 325 + Les Notables expédient pour amnistier le gaspillage et + trouver de l'argent ...................................... 326 + Ruses grossières auxquelles le roi se laisse associer ...... 330 + La fallacieuse machine des Notables ........................ 331 + Calonne rejette le déficit sur Necker ...................... 332 + Il est repoussé des Notables, renié du roi ................. 333 + Chute du roi; la reine lui impose un prêtre athée .......... 334 + + +CHAPITRE XXI. + + LA REINE ET BRIENNE.--FERA-T-ON LA BANQUEROUTE? 1787 ......... 337 + Brienne, créature du parti autrichien, est la défaite du + parti Polignac ........................................... 337 + La reine, déconsidérée, prend publiquement le pouvoir ...... 338 + L'Anglais Dorset lui fait abandonner la Hollande ........... 340 + Brienne repoussé des Notables. Le Parlement demande les + États généraux ........................................... 343 + Exil et retour du Parlement. Tentative d'escamoter 420 + millions. Dénoncée par Mirabeau. Elle avorte (19 novembre + 1787). Fureur du roi ..................................... 348 + On conseille et on glorifie la banqueroute. Doctrine de + Saint-Simon, Besenval, Linguet, etc. ..................... 354 + + +CHAPITRE XXII. + + LE COUP D'ÉTAT.--LES RÉSISTANCES DE BRETAGNE, DAUPHINÉ, + ETC.--CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX. Mai-août 1788 ........ 357 + La reine siége aux conseils, y prend la voix prépondérante . 358 + Tentations de violence. État de l'armée .................... 359 + Écrasement du Parlement, _Cour plénière_, etc. Le roi n'aura + plus de conseil que ses domestiques (8 mai 1788) ......... 361 + Les pairs font une Déclaration des droits (3 mai) .......... 364 + Arrestation de d'Ésprémesnil (5 mai) ....................... 365 + Protestation des Parlements (2-9 mai) ...................... 366 + Résistance de la Bretagne. Lutte de Rennes (10 mai) ........ 367 + Résistance du Dauphiné. Combat de Grenoble (7 juin) ........ 370 + La noblesse de Grenoble rétablit les anciens États. Vizille + (27 juillet) ............................................. 380 + Toute la France suit le Dauphiné ........................... 381 + Vigueur du gouvernement, mais _la troupe n'est pas sûre_ ... 384 + Le Grand Conseil demande la tête de Brienne, menace le roi + (19 juin) ................................................ 384 + Brienne convoque les États généraux (8 août) ............... 385 + + +CHAPITRE XXIII ET DERNIER. + + LES FUSILLADES DE PARIS.--NECKER.--CAHIERS.--ÉLECTIONS.--MIRABEAU. + Août 1788-avril 1789 ....................................... 388 + Le roi appelle Necker, veut l'exploiter, garder son + ministère................................................. 389 + Chute de Brienne et Lamoignon. Fêtes de Paris. Massacres + (septembre 1788) ......................................... 390 + Faiblesse de Necker. Ménagements pour la Cour, + l'Aristocratie ........................................... 393 + On convoque les Notables pour soutenir les privilégiés + (décembre) ............................................... 395 + Le coup de Sieyès: _Le Tiers est le tout_ .................. 396 + La Noblesse recule, et s'avoue rétrograde .................. 398 + Cruel hiver et famine ...................................... 399 + Le roi n'osa refuser le Doublement du Tiers (27 décembre + 1788) .................................................... 400 + Caractère équivoque du Règlement d'élection (24 janvier + 1789) .................................................... 401 + Violente lutte pour l'élection de Mirabeau ................. 408 + Mirabeau sauve la Provence, triomphe; prévoit la tyrannie .. 414 + + +Paris.--Imprimerie Moderne (Barthier, dr.), rue J.-J.-Rousseau, 61. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE *** + +***** This file should be named 24490-8.txt or 24490-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/4/9/24490/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de France + 1758-1789, Volume 19 (of 19) + +Author: Jules Michelet + +Release Date: February 2, 2008 [EBook #24490] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<div class="tn"> +<p>Note: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe +ont été corrigées.</p> + +<p>Page 157: "La flotte russe" a été remplacé par "la flotte turque" dans +"Remorqué par l'Anglais, le bas coquin Orloff, l'étrangleur de Pierre +III, détruit la flotte russe à Tschesmé (juillet 1770)."</p> +</div> + + +<h1>HISTOIRE +DE FRANCE</h1> + +<h2>PAR</h2> + +<h1>J. MICHELET</h1> + +<p class="p2"> </p> + +<h3>NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</h3> + +<p class="p2"> </p> + +<h3>TOME DIX-NEUVIÈME</h3> + +<p class="p2"> </p> + +<h4>PARIS<br> + +LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br> + +A. LACROIX & C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS<br> + +13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</h4> + +<p class="p2"> </p> + +<h6>1876<br> +Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</h6> + + +<h1>HISTOIRE + +DE FRANCE</h1> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="pagei" name="pagei"></a>(p. i)</span> PRÉFACE</h2> + + +<p>L'Histoire de France est terminée.</p> + +<p>J'y mis la vie.—Je ne regrette rien.</p> + +<p>Commencée dès 1830, elle s'achève enfin (1867).</p> + +<p>Il est rare que cette courte vie humaine suffise à de pareils labeurs. +L'un des grands travailleurs du siècle, M. de Sismondi, eut le chagrin +de ne point achever. Plus heureux, j'ai vécu assez pour mener cette +histoire jusqu'en 89, jusqu'en 95, traverser ces longs âges, enfin +joindre à cette épopée le drame souverain qui l'explique.</p> + +<p>Tout mon enseignement et mes travaux divers convergèrent vers ce but. +Je déclinai ce qui s'en écartait, le monde et la fortune, les +fonctions publiques, estimant que l'histoire est la première de +toutes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageii" name="pageii"></a>(p. ii)</span> Mes livres secondaires, qu'on croyait des excursions, ont été +les études, les constructions préalables, parfois même des parties +essentielles du grand édifice.</p> + +<p>Je ne réclame rien pour le travail pénible que j'eus d'explorer le +premier, à chaque âge, les sources alors peu connues (manuscrits ou +imprimés rares). J'ai été trop heureux de les signaler à l'attention. +Chacun de mes volumes, attaqué, discuté, n'en fut pas moins l'occasion +d'éditer les nouveaux documents que j'avais exploités. Beaucoup sont +maintenant publiés, dans les mains de tous.</p> + +<p class="p2">Le principe moderne, tel que je l'exposai (1846) en tête de ma +Révolution, trouve au présent volume, en Louis XV et Louis XVI, sa +confirmation décisive. La clarté saisissante des documents nouveaux, +comme une blanche lumière électrique, perce de part en part le trouble +clair-obscur où s'affaissa la monarchie.</p> + +<p>Nos pères, par une seconde vue, aperçurent en 92 qu'un complot fort +ancien de l'étranger contre la France se tramait en Europe et dans +Versailles même. Les preuves étaient insuffisantes et ils ne pouvaient +qu'affirmer.</p> + +<p>Dans ma Révolution, j'en pus dire davantage (sur le procès de Louis +XVI). Les royalistes eux-mêmes, <span class="pagenum"><a id="pageiii" name="pageiii"></a>(p. iii)</span> leurs aveux triomphants, +éclaircissaient au moins 92.</p> + +<p>Mais jusqu'où remontaient l'intrigue et les machinations? Récemment, +dans mon Louis XV (ch. <span class="smcap">xi</span>, p. 179), réunissant des documents +irrécusables, j'établis que nos pères n'avaient eu qu'une vue +partielle et incomplète en ce qu'ils appelaient le Complot autrichien. +Je remontai plus haut. Je donnai un fil sûr pour l'histoire de +cinquante années: <span class="italic">la Conspiration de famille</span>. Je montrai que, +non-seulement par Marie-Antoinette, Choiseul et les traités de 1756, +mais bien avant, et dès Fleury, l'étranger régna à Versailles,—bien +plus, que le Roi fut constamment l'étranger<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="small">[1]</span></a>.</p> + +<p>C'est là le grand courant de l'histoire et le fil général. Ceux qui +voulaient durer et garder le pouvoir, comme Fleury, Choiseul, savaient +parfaitement qu'il fallait se ranger au grand courant, ne pas s'en +écarter, se soucier fort peu de la France, être bon Espagnol, bon +Autrichien, servir la pensée fixe, l'intérêt de famille.</p> + +<p>Louis XV écrivait tous les jours à Madrid, à sa fille <span class="pagenum"><a id="pageiv" name="pageiv"></a>(p. iv)</span> +l'Infante. La grande affaire de sa vie fut de faire reine cette fille, +ou mieux, de faire impératrice la fille de sa fille qui épouserait +Joseph II.</p> + +<p>De là vient que le Roi; de cœur très-espagnol, devient +très-autrichien, l'Autriche étant la seule maison où celle de Bourbon +puisse se marier sans déroger. Joseph II naît à peine qu'il est le +mari projeté, désiré, de Versailles et Madrid. Prise énorme pour +Vienne. La catholique Autriche, par un ministre philosophe, Choiseul, +met la France en chemise, amuse l'opinion, mystifie Versailles et +Ferney.</p> + +<p>Voilà, je le répète, le grand courant qui domine l'histoire; l'intérêt +de famille. Y eut-il un <span class="italic">contre-courant</span>? une politique française qui +balançât un peu cet ascendant de l'étranger? On voudrait bien le +croire, et quelques-uns l'ont soutenu. On eût trouvé piquant de +découvrir que Louis XV, ce roi sournois, haïssant ses ministres et +trahissant la trahison, fut en dessous un patriote. L'excellente et +curieuse publication de M. Boutaric (1866) a montré ce qu'on en doit +croire. On y voit que Conti et Broglie firent tout pour l'éclairer, +lui trouvèrent des observateurs habiles et de premier mérite, des +Vergennes et des Dumouriez, et qu'ils ne réussirent à rien. Dans ses +petits billets furtifs, il ne veut et ne cherche qu'un certain plaisir +de police.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> C'est la jouissance peureuse du mauvais écolier qui croit faire +un tour à ses maîtres. Nulle part il n'est plus misérable. Il s'égare +en ses propres fils, veut tromper ses agents, ment à ceux qui mentent +pour lui, il perd la tête et convient qu'il «s'embrouille.» Là son +tyran Choiseul le pince et l'humilie. Il se renfonce dans l'obscur, +dans la vie souterraine d'un rat sous le parquet. Mais on le tient: +Versailles tout entier est sa souricière.</p> + +<p>L'affaire d'Éon—(et la confirmation que M. Boutaric donne au récit de +M. Gaillardet, tiré des papiers d'Éon même),—cette affaire illumine +le rat dans ses plus misérables trous. Choiseul y est cruel, +impitoyable pour son maître. On ne s'étonne pas de la haine fidèle que +lui garda un homme qui haïssait peu (Louis XVI).</p> + +<p>Sur Choiseul j'ai été très-ferme, contre Voltaire et autres dupes. +Croira-t-on que Flassan ose imprudemment dire que Choiseul n'est pas +Autrichien? (T. VI, 151.)</p> + +<p>Que nous en coûta-t-il? rien que le monde. Enfermée désormais, perdant +à la fois ses deux Indes, bannie d'Amérique et d'Asie, la France vit +l'Anglais occuper à son aise les cinq parties du globe.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> Cela apparemment nous brouille avec l'Autriche? Nullement. +Remarquable progrès de cette invasion intérieure. Vienne nous a menés +quatorze ans par le fil peu sûr d'une maîtresse usée, la Pompadour, ou +d'un petit roué, Choiseul. Elle prend à Versailles un solide +établissement par une jeune reine charmante, toute-puissante par la +passion, immuablement Autrichienne, et qui, dans le trône de France, +mettra de petits Autrichiens. De même que, par sa Caroline, +Marie-Thérèse a repris Naples et l'ascendant sur l'Italie,—par +Marie-Antoinette elle pèse sur la France, l'exploite aux moments +décisifs.</p> + +<p>Il est curieux de voir combien notre diplomatie a été et est +autrichienne. M. de Bacourt (Intr. à Lamark) n'a pas craint d'avancer +que Marie-Antoinette ne se mêla pas des affaires, n'agit pas pour sa +mère, son frère, etc.!! Voilà jusqu'où, aux derniers temps, on osait +nier l'histoire, démentir la tradition, tous les témoignages +contemporains, la concordance des mémoires, l'aveu des royalistes +eux-mêmes.</p> + +<p>Ce n'était plus un parti, c'était la grande masse des <span class="italic">honnêtes gens</span> +et des gens <span class="italic">bien pensants</span> qui laissait là l'histoire, préférait le +roman. Sur cette pente, la fantaisie s'enhardissait et avançait, +mêlait ses jeux à des ombres si sérieuses. La légende allait son +chemin. Des <span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> esprits inventifs, des plumes adroites, habiles, +avaient des bonheurs singuliers, des trouvailles imprévues, +charmantes. Ces nouveautés étonnaient quelques-uns; mais, dans peu, +devenant anciennes, elles auraient fini par être respectées, prendre +l'autorité du temps.</p> + +<p>Un matin, qui l'eût cru! des archives de Vienne, d'un dépôt si +discret, si peu intéressé à éclaircir l'histoire, arrive à la légende +le plus accablant démenti!</p> + +<p>Et de qui, s'il vous plaît? de la Reine elle-même, de sa mère de ses +frères.</p> + +<p>Par qui? par la voie la plus sûre, l'honorable archiviste de la maison +d'Autriche, M. Arneth, qui donne ces lettres textuelles, et sans +changement que l'orthographe (qu'il a eu le tort de rectifier).</p> + +<p>Le fameux complot autrichien, tant nié, n'est que trop réel. Qui le +dit? C'est Marie-Thérèse. Rien de plus violent que l'action de la mère +sur la fille, de celle-ci sur le Roi.</p> + +<p class="p2">Les projets de démembrement que formait la Coalition, furent-ils +connus du Roi et de la Reine, quand ils appelaient l'étranger? +Savaient-ils qu'il voulait mutiler, déchirer la France? Point fort +essentiel qui <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> devait influer sur le jugement définitif que +l'histoire portera sur eux<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="small">[2]</span></a>.</p> + +<p>Les lettres publiées par Arneth montrent qu'ils furent très-avertis. +Ils surent que le secours demandé coûterait à la France ses meilleures +frontières, les barrières qui la gardent, et ne purent pas douter +qu'ainsi démantelée et à discrétion, elle ne fût en péril pour +l'intérieur, le corps même de la monarchie. L'ambassadeur d'Autriche +les avertit expressément «que les puissances ne feraient rien pour +rien,» se payeraient de l'Alsace, de nos Alpes et de la Navarre (7 +mars 91, p. 147-149). Malgré cette communication, la Reine réclama de +nouveau l'invasion (20 avril). Enfin, la Coalition s'étant armée et +complétée, la Reine révéla à l'Autriche le plan de Dumouriez et le +point que devait attaquer Lafayette: «Voilà, dit-elle, <span class="italic">le résultat du +conseil d'hier</span>,» conseil tenu devant le Roi et dont elle connut par +lui le résultat pour en informer l'ennemi (26 mars 92, Arneth, 258).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> Tout ce que les Campan et autres amis de la Reine, pour +excuser ses torts, nous disent de la froideur du Roi, est mis à néant +par ces lettres. Il la suspectait fort, il est vrai, à son arrivée. Il +fut un peu tardif. Mais dès 71, un an après le mariage, quoiqu'ils +fussent encore des enfants, elle était maîtresse de lui. Les ministres +étrangers le voyaient, en tiraient augure (Creutz, <span class="italic">ap.</span> Geffroy). +Duclos dit à l'avénement (en mots très-crus que je traduis): «La femme +et le lit régneront.»</p> + +<p>Louis XVI n'eut rien de la France, ne la soupçonna même pas. De race +et par sa mère, il était un pur Allemand, de la molle Saxe des +Augustes, obèse et alourdie de sang, charnelle et souvent colérique. +Mais, à la différence des Augustes, son honnêteté naturelle, sa +dévotion, le rendirent régulier dans ses mœurs, sa vie domestique. +En pleine cour il était solitaire, ne vivant qu'à la chasse, dans les +bois de Versailles, à Compiègne ou à Rambouillet. C'est uniquement +pour la chasse, pour conserver ses habitudes, qu'il tint les États +généraux à Versailles (si près de Paris)!</p> + +<p>S'il n'eût vécu ainsi, il serait devenu énorme, comme les Augustes, un +monstre de graisse, comme son père le Dauphin, qui dit lui-même, à +dix-sept <span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> ans, «ne pouvoir traîner la masse de son corps». Mais +ce violent exercice est comme une sorte d'ivresse. Il lui fit une vie +de taureau ou de sanglier. Les jours entiers aux bois par tous les +temps. Le soir, un gros repas où il tombait de sommeil, non d'ivresse, +quoi qu'on ait dit. Il n'était nullement crapuleux comme Louis XV. +Mais c'était un barbare, un homme tout de chair et de sang. De là sa +dépendance de la Reine. On le vit dès son âge de vingt ans, dans la +crise indécente de juillet 74. On le vit d'une manière effrayante dans +les premières grossesses. Il était hors de lui, pleurait.</p> + +<p>Nul roi ne montra mieux une loi de l'histoire, qui a bien peu +d'exceptions: «Le Roi, c'est l'étranger.» Tout fils tient de sa mère. +Le Roi est fils de l'étrangère, et il en apporte le sang. La +succession presque toujours a l'effet d'une invasion. Les preuves en +seraient innombrables. Catherine, Marie de Médicis, nous donnèrent de +purs Italiens; la Farnèse de même (dans Charles III d'Espagne). Louis +XVI fut un vrai Saxon, et plus Allemand que l'Allemagne, dans l'alibi +complet, la parfaite ignorance du pays où il a régné.</p> + +<p>Étrangers par la race, les rois le sont par la croyance, tous +nécessairement attachés à la religion qui veut l'obéissance et la +résignation, supprime la <span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> patrie, les fiers instincts de +liberté. Le chrétien pour patrie a le ciel, le catholique Rome. Tout +roi est <span class="italic">très-chrétien</span>. Espagne, Autriche, Portugal, etc., ont un +titre analogue. Le schisme n'y fait rien. Papauté de Moscou, papauté +de Londres, il n'importe, le trône a pour base l'autel. Notre roi, +entre tous, portant jadis la chape, chanoine à Saint-Quentin, abbé de +Saint-Martin, fut essentiellement un personnage ecclésiastique. Les +deux derniers ont été très-fidèles à ce caractère intérieur, +essentiel, de la royauté.—Louis XV, au moment décisif de son règne, +vers 1750, quand la grande question peut déjà s'entrevoir, lorsque +déjà l'on crie: «Allons brûler Versailles!» Louis XV affronte +l'avenir, et à tout prix sauve les biens de l'Église.—Louis XVI, +sérieux, excellent catholique, très-opposé à toute nouveauté, +non-seulement refusa douze ans l'État civil aux Protestants, +non-seulement garda et ménagea les biens d'Église, mais se perdit +plutôt que de demander au Clergé un serment purement politique, qui ne +blessait en rien sa foi religieuse.</p> + +<p class="p2">Telle n'était point la Reine. Elle ne fut d'aucun des deux mondes, ni +philosophe, ni dévote. Elle n'eut de religion que la famille. Malgré +sa servitude passionnée <span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> de la Polignac qui semblait +l'écarter de Vienne, il suffisait d'un mot de sa mère, de son frère, +pour réveiller en elle le fond du fonds, l'intérêt autrichien.</p> + +<p>Les lettres qu'on vient de publier éclairent terriblement la figure de +Marie-Thérèse, la part qu'elle a dans le tragique destin de sa fille. +Elle la conseille bien comme femme et pour la vie privée, mais elle la +corrompt comme reine, exige d'elle tout ce qui doit la perdre.</p> + +<p>Par sa lourde, pressante et infatigable insistance, ses prières (qui +vont jusqu'aux larmes), elle en fait, dans les moments graves, ce que +soupçonnait Louis XVI, un funeste agent de l'Autriche. Parfois elle la +trompe, lui ment (ment à sa fille!) Souvent elle l'exploite et spécule +sur ses grossesses qui lui asserviront le Roi. Le détail très-honteux +en est très-authentique.</p> + +<p>On peut le dire, on lui vendit la Reine. Il ne l'eut (en juillet 1774) +qu'au prix d'une concession déplorable. Il lutta quelque peu, et là, +il est intéressant. Aidé de Maurepas, Vergennes, de ses souvenirs +surtout, de sa piété filiale, il s'obstina à repousser Choiseul, +l'ennemi de son père, le chef du parti autrichien. Mais sa servitude +charnelle lui enleva le peu qu'il avait de force et de sens. Il +faiblit trois fois pour <span class="pagenum"><a id="pagexiii" name="pagexiii"></a>(p. xiii)</span> l'Autriche, et, pour l'intérêt de +Joseph, il compromit longtemps la cause américaine.</p> + +<p>Les véritables royalistes ne pardonneront pas aux amis de la Reine +d'avoir avili Louis XVI en le faisant compère des Calonne et des +Loménie, de l'avoir employé à couvrir de sa parole, de sa personne +aimée et populaire, ces ministres indignes. C'est le moment où il +tombe au plus bas, le seul moment où vraiment il m'étonne. Dans quel +néant moral le jeta sa matérialité pesante pour qu'il oubliât le vrai +Louis XVI, le roi dévot, et subît l'homme de la Reine, l'incrédule et +le prêtre athée (1787)!</p> + +<p>Mais si le Roi, entraîné par la Reine, eut ce moment d'inconséquence, +reconnaissons qu'en tout le reste, il fut fidèle à sa tradition. Il ne +fut nullement, comme on a dit, incertain et variable, mais toujours le +même et très-fixe (au moins dans son for intérieur) contre toute +nouveauté, contraire à l'Amérique, contraire à Turgot et à Necker, +forcé de marcher quelquefois, mais n'avançant qu'à reculons, et en +protestant en dessous.</p> + +<p>Les réformes que lui arracha la force de l'opinion, n'eurent aucune +portée sérieuse; on le verra par ce volume. Les fameuses Assemblées +provinciales qu'on a fait valoir récemment, ne furent qu'un leurre en +<span class="pagenum"><a id="pagexiv" name="pagexiv"></a>(p. xiv)</span> 1786.—Le roi, loin de céder en rien au progrès et à la +raison, s'aigrit par les concessions, fort légères, qu'il lui fallut +faire, les mensonges qu'il lui fallut dire.—Nos pères ne se +trompèrent en rien lorsqu'ils sentirent en lui le solide, +l'inconvertissable ennemi de la Révolution.</p> + +<p class="p2">Pour établir cela et le mettre dans tout son jour, j'ai dû m'écarter +un peu, effleurer, éluder ce qui m'en éloignait. De là plusieurs +lacunes<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="small">[3]</span></a>. Maintes choses ne sont montrées que de profil, plusieurs +même passées tout à fait.</p> + +<p>Rien ne me pèse plus que d'omettre sur le chemin tels faits +admirables, héroïques, qui sont restés sans récompense, sans mémoire +jusqu'ici. L'histoire doit payer pour la France.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pagexv" name="pagexv"></a>(p. xv)</span> Ces dettes me suivent et me poursuivent.</p> + +<p>Je ne me pardonne pas de n'avoir pas parlé de cet obscur Léonidas qui +nous a sauvés à Saint-Cast, et dont la vaillance oubliée m'est révélée +à ce moment par mon savant ami, M. le professeur Macé.</p> + +<p>Que de dévouements, que d'efforts, de sacrifices et de cruels +malheurs, que de vertus punies par la dureté du sort, dans notre +histoire maritime et coloniale! Je resterais inconsolable si je n'y +revenais un jour.</p> + +<p>Il faut dire que la France entière du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle (tant légère +qu'on la croie) a eu un esprit étonnant de générosité, parfois +excessif en bonté.—L'élan pour l'Amérique est simplement +sublime.—L'attachement bizarre, obstiné, acharné, qu'elle eut pour +Louis XVI, fermant les yeux à l'évidence, le croyant toujours un +bonhomme, est ridicule, si l'on veut, mais touchant. Aucune faute n'y +put rien, non pas même les fusillades de Paris, en 88.</p> + +<p>Nul fiel en cette âme de France. Tellement haïe par l'Angleterre, elle +ne la hait pas du tout. Et, c'est juste au moment où l'Angleterre la +ruine, que la France l'admire, s'en engoue, la copie. Et notez que, +pour le progrès des idées, la France fait tout, l'<span class="italic">Angleterre rien, +pendant soixante-dix ans</span>. De la mort de Newton <span class="pagenum"><a id="pagexvi" name="pagexvi"></a>(p. xvi)</span> à Watt, elle +est exactement stérile (loyal aveu de M. Buckle).</p> + +<p>Ce cœur exubérant, si facile et si bon, si charmant de la France, +il faudrait bien le dire tout au long, ce que je n'ai pu. Ces justices +dues à nos pères pour une foule d'héroïsmes obscurs, il faudrait, tôt +ou tard, qu'on les rendît enfin. On dit que Camoëns eut aux Indes un +emploi, fut l'<span class="italic">administrateur du bien des décédés</span>. Ce titre, cette +charge, sont ceux de l'historien. Je n'en resterai pas indigne, +j'acquitterai ces dettes et ne mourrai pas insolvable.</p> + +<p class="p2">Il me convient d'être mon juge. J'essayerai, si je vis, dans un +travail à part, d'apprécier cette œuvre, en ce qu'elle a de bon, +d'incomplet, de mauvais. Je ne sais que trop ses défauts. Alors, je +pourrai faire ce qu'on ne peut dans une préface: je dirai les méthodes +dont j'ai usé selon les temps, la spécialité de nos arts historiques +que l'on connaît fort peu.</p> + +<p>Mais je voudrais surtout y dire le travail personnel, intime, qui se +faisait en moi pendant ce long voyage. Mon œuvre était pour moi +(plus qu'un livre) la voie de l'âme. Elle m'a fait et a fait ma vie.</p> + +<p>Paris, 1<sup>er</sup> octobre 1866.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> HISTOIRE + +DE FRANCE</h1> + + + + +<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<h4>CHUTE DE BERNIS. — AVÉNEMENT DE CHOISEUL.</h4> + +<h4>1758.</h4> + + +<p>La paix ou la banqueroute, telle était la situation en 1758. Et une +banqueroute sanglante, des combats dans Paris, peut-être. Le roi avait +dit lui-même: «Si l'on ne paye pas la rente, il y aura une révolte.»</p> + +<p>Le roi n'allait plus à Paris. Mais si Paris affamé avait été à +Versailles? Dans la redoutable émeute de mai 1750, quelqu'un l'avait +proposé.</p> + +<p>L'attente d'une révolution était telle en ce moment, que plusieurs +voulaient partir, émigrer, se mettre à l'abri. Rousseau y songeait, et +bien d'autres, comme cet homme du Parlement, qui le consulta là-dessus +(<span class="italic">Confessions</span>).</p> + +<p>Bernis aurait tout donné pour ne plus être ministre. Seulement qui eût +pris cette place? Il semblait qu'un homme perdu pouvait seul accepter +l'héritage de la ruine et du désespoir. Bernis supplia Choiseul, notre +<span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> ambassadeur à Vienne, de venir, de s'unir à lui, ou plutôt +de le remplacer.</p> + +<p>La situation avait fort empiré depuis Rosbach. Un Condé (prince de +Clermont) battu, reculant jusqu'au Rhin. Les Anglais descendant en +France et démolissant Cherbourg, brûlant en sécurité cent vaisseaux +devant Saint-Malo. Point d'argent pour en refaire. Cinq cents millions +de dépense, trois cents millions de recette. Un déficit annuel de deux +cents millions. Le roi vivant, de mois en mois, sur les avances +usuraires que lui faisaient les banquiers, les priant, souvent en vain +(<span class="italic">Rich.</span>, IX, 429). Les choses en étaient au point que l'on n'osait +plus compter. Une enquête fit connaître, en 1764, que depuis huit ans +on n'écrivait plus dans nos ports. Plus de registres de nos armements +maritimes (<span class="italic">Deffand</span>, I, 317).</p> + +<p>Le contrôleur des finances, Séchelles, était devenu fou. Bernis était +près de l'être. Il bavardait éperdu, proposait des choses vaines, +conseillait à la Pompadour d'appeler ses ennemis, Maurepas et +Chauvelin! Chauvelin, ennemi né de la cabale autrichienne! Maurepas, +l'ennemi des maîtresses, qui, le lendemain peut-être, eût chassé la +Pompadour!</p> + +<p>Nous n'avons pas assez dit ce qu'était ce pauvre Bernis, monté si haut +par hasard. Il n'était pas ambitieux. S'il hasarda, dit Duclos, de +faire une grande fortune, c'est qu'il ne put réussir à en faire une +petite. Son esprit, ses jolis vers, sa jolie figure poupine, longtemps +l'avaient laissé pauvre. Ayant fait un mauvais poème de la <span class="italic">Religion +vengée</span>, il plut au Roi, qui le mit auprès de la Pompadour pour la +polir, la former, la <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> mettre au niveau de Versailles (1745). +Elle le fit ministre à Venise (1752), son agent près de l'Infante dans +leur complot autrichien. Il fut l'homme de l'Infante, beaucoup trop +lié avec elle, et lancé surtout par elle dans la criminelle affaire +qui compromettait la France sur le vain espoir que l'Autriche +donnerait à cette folle le trône des Pays-Bas.</p> + +<p>Il se vit avec terreur l'automate dont jouait l'Autriche. Cela fut +très-ridicule pour la Convention de Hanovre. Bernis d'abord applaudit. +Mais, l'Autriche murmurant, Bernis blâma. Puis, sous le coup de +Rosbach, la marionnette vira, approuva. Il n'était plus temps.</p> + +<p>Il était pourtant un point où cessait son obéissance, l'impuissance de +payer le subside promis à Marie-Thérèse. Il exposa sa misère à +l'impératrice elle-même, lui fit craindre que s'il y avait ici une +explosion, elle ne perdît tout à la fois. Elle-même était fort +abattue. En 1758, Frédéric vainqueur, vaincu, resta cependant si fort, +que l'Autrichien, plus malade, n'en pouvant plus, recula et se cacha +en Autriche.</p> + +<p>Bernis, malgré la Pompadour, parla au Conseil pour la paix. Il parla +admirablement, avec la naïve éloquence de la peur, et cela gagna. Le +Roi, encore tout autrichien, partagea l'effroi de Bernis. Avec le +Dauphin, le Conseil, il passe au parti de la paix, il autorise à +traiter.</p> + +<p>Nul homme n'aurait osé, dans une telle extrémité, prendre la +responsabilité énorme de s'opposer à la paix. Il y fallait une audace +d'ignorance que n'eût eue pas un homme. Ce fut un crime de femme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> Elles osent moins dans la vie commune, vont moins devant les +tribunaux. Mais, dans la haute vie d'intrigue, rien ne les fait +reculer. Avec un sens, souvent fin et délicat des personnes, elles ont +une ignorance terrible des choses, qui fait leur intrépidité là où +tous les hommes ont peur.</p> + +<p>Ce fut une affaire de théâtre. La Pompadour, qui ne fut jamais qu'une +actrice, à quarante ans ne jouait plus les bergerettes; elle visait +aux grands rôles. Faible et molle (au fond), poitrinaire, usée, vide, +un vrai néant, elle avait son âme, sa force en son petit conseil +secret, trois Lorraines qu'on peut appeler la vraie cabale d'Autriche. +Avec des vues personnelles, très-diverses, elles agissaient à +merveille dans le même sens près de la créature régnante. Comme une +mauvaise indienne, sans revers, qui n'a rien dessous, salie, usée et +fripée, qu'on roidit, qu'on met à l'empois, on lui donnait de +l'attitude, une certaine consistance. Elle en reprenait l'apparence +dans ses souvenirs dramatiques. Elle paradait devant la glace, se +haranguait. Fausse en tout, elle se trompait elle-même. Elle se +refaisait Cornélie, déclamait en long, en large, sur les échasses de +Corneille. Les trois spectatrices admiraient, la trouvaient belle de +hauteur, d'indomptable obstination.</p> + +<p>Lorsque Bernis arrivait avec ses yeux égarés, lui montrait le gouffre +béant, lui disait que le danger, la haine et la fureur publique, les +regardaient eux deux seuls, qu'on n'accusait qu'elle et lui, elle +était sourde et muette, ouvrait de grands yeux, nobles, tristes, le +laissait dire, s'agiter. «Je suis le ministre des limbes,» <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> +disait-il, du monde des rêves, incertain, vague et flottant. Elle, +elle ne flottait point. Poussée par ses trois Lorraines, elle +travaillait en dessous à se délivrer de Bernis.</p> + +<p>Il ne demandait pas mieux. Il brûlait de se sauver, pourvu qu'il fût +cardinal, abrité par le chapeau. Il avait un double péril. Sa +dangereuse princesse, l'Infante, l'avait fourré dans les fils obscurs +d'une intrigue nouvelle qui pouvait mettre contre lui et le Roi et le +Dauphin, de plus trois rois étrangers. Il croyait voir déjà la foudre, +croyait que, sans la robe rouge, il était en grand danger.</p> + +<p>L'Infante qui rêvait tous les trônes, et Milan, et les Pays-Bas, et la +Pologne, et les Siciles, se jetait à ce moment dans un nouvel +imbroglio. En août 1758, la mort de la reine d'Espagne, et la mort +prochaine du roi Ferdinand, lui firent faire un plan hardi. Ferdinand, +fils d'un premier lit, aimait peu son frère D. Carlos, roi de Naples, +qui était pourtant son héritier naturel. Ne pouvait-on le décider à +adopter D. Philippe, duc de Parme, mari de l'Infante? Rome et les +Jésuites auraient applaudi. Les Jésuites, maîtres de l'Espagne, +avaient en horreur D. Carlos, frémissaient de le voir venir. Ce +prince, livré aux avocats, aux ardents légistes de Naples, faisait une +guerre terrible aux priviléges du Saint-Siége, aux Jésuites, à +l'Inquisition. Tout en s'habillant en chanoine et chantant l'office au +lutrin, il allait rapidement dans la voie d'émancipation.</p> + +<p>Mais pour exclure D. Carlos de l'Espagne, il fallait faire un scandale +audacieux, le déclarer illégitime et <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> bâtard adultérin, fils +d'un crime, d'une surprise du scélérat Alberoni<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="small">[4]</span></a>.</p> + +<p>Le général des Jésuites, Ricci, travaillait à cela. Il eût cloué +Carlos à Naples, donné l'Espagne à notre Infante. Chose très-grave qui +aurait sauvé les Jésuites et en France, et en Espagne, prévenu +certainement l'abolition de leur ordre. Dans une lettre de Ricci, +<span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> que lut M. de Choiseul, dans les mémoires qui furent saisis +en Espagne aux colléges des Jésuites (V. <span class="italic">Al. de Saint-Priest</span>), la +bâtardise adultérine de D. Carlos était posée.</p> + +<p>L'infante, pour réussir dans un plan si hasardeux, eût eu besoin que +son père fût pour elle en 1758 ce qu'il avait été en 49 et 50. Elle +avait vingt ans alors. Mais le temps avait passé. Sa familiarité +hardie, italienne, ne pouvait plaire au Roi, sec et fermé de plus en +plus. Elle n'était pas aimée. Son intrigue de Pologne contre la maison +de Saxe indisposait la Dauphine, le Dauphin, madame Adélaïde.</p> + +<p>L'infante n'avait réellement pour elle que Bernis, son Alberoni. +Malheureusement il tombait. Il désirait de tomber, de partir sous le +chapeau, que lui-même il appelait «un excellent parapluie.» Il se +retira le 10 novembre, en appelant Choiseul, et se réservant seulement +de travailler encore pour ce qu'il avait mis en train, la paix avec le +Parlement, surtout l'affaire de l'Infante. Ce fut son dernier acte +politique. Il finit en galant homme, travaillant encore (14 novembre) +à cette adoption de l'infant par le roi d'Espagne, Ferdinand, qui +baissait rapidement (<span class="italic">Coxe</span>).</p> + +<p>Cependant il n'était point dans l'intérêt de l'Autriche, dans les vues +de la Pompadour, que Bernis restât là à côté de Choiseul, embarrassant +celui-ci dans la trahison hardie qu'on tentait au profit de Vienne. On +n'agit pas directement, mais bien plus habilement, en employant la +cabale, la petite cour du Dauphin. On prit un moyen brutal, simple et +sûr, de les assommer. On prétendit que l'Italienne, étant au lit après +souper, <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> aurait appelé Bernis, lui aurait dit: «Mettez-vous +là.» Et ce n'était pas Bernis qui entrait; c'était un homme du Dauphin +qui redit tout. On fit grand bruit de l'affaire. Et pourtant ce mot +jeté ainsi sans précaution, portes ouvertes, pouvait fort bien +signifier: «Mettez-vous à cette table, écrivez pour moi ceci.»</p> + +<p>Le Roi était fort jaloux. Quand la chose lui fut rapportée, il en +voulut cruellement à l'Infante et à Bernis. Il ne put se rétracter, il +lui donna le chapeau (30 novembre), mais il le jeta plutôt «comme on +jette <span class="italic">un os à un chien</span>» (<span class="italic">Hausset</span>). Bernis se sentit perdu. Il fut +exilé le 13 décembre à Soissons, ne revint jamais, enfin s'établit à +Rome.</p> + +<p>Mais le Roi fut bien plus cruel pour l'Infante. Il lui lança un +affront, à la tuer. Il lui écrit qu'il exile Bernis et qu'elle doit +être contente de cette <span class="italic">satisfaction</span> qu'il lui donne (<span class="italic">Barbier</span> VII, +110). Mot de risée, s'il voulait dire qu'elle allait être +joyeuse,—plus outrageant s'il voulait dire qu'il voulait la venger +par là de celui qui l'avilissait.</p> + +<p>Cette fille tellement aimée, pour qui le Roi a donné le sang de cinq +cent mille hommes, reçoit ce cruel coup de fouet! Elle n'y survit +qu'un an, ayant la douleur de voir que dans le nouveau traité, en +donnant tout à l'Autriche, Choiseul ni le Roi, ni personne, ne se +souvint de l'Infante, ni de ce qu'on lui a promis. Personne ne +s'occupe plus de son adoption d'Espagne, du plan contre D. Carlos.</p> + +<p>Le traité que Choiseul osa, en arrivant au pouvoir, fut l'étonnement +du monde. <span class="italic">Conticuit terra</span>. Nos vieux alliés les Turcs ne purent +jamais le comprendre. Il <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> renversait toute l'histoire de +France en remontant à Richelieu, Henri IV, et François I<sup>er</sup>, la +biffait, la démentait. On put croire qu'un cataclysme, comme un +désastre de Lisbonne, était arrivé ici, avait bouleversé le pays, du +moins les têtes de Versailles.</p> + +<p>La France, depuis des siècles, payait des subsides annuels aux faibles +contre les forts, à la Suède, par exemple, aux princes du Rhin contre +l'Autriche. Il était neuf et piquant de payer cette grosse Autriche +pour écraser ces petits princes, nos alliés, nos amis.</p> + +<p>Un peu plus de <span class="italic">huit millions</span> iront chaque année à Vienne, et de plus +la France seule (allégeant Marie-Thérèse) payera la Suède et la Saxe +pour leur guerre au roi de Prusse.</p> + +<p>Bernis promit dix huit mille hommes. <span class="italic">Choiseul en donne cent mille.</span></p> + +<p><span class="italic">Nulle paix sans Marie-Thérèse.</span> Seule elle jugera du point où peut +s'arrêter la France, éreintée et épuisée.</p> + +<p>Traité naïf, autrichien, sans voile ni précaution. Tout ce que la +France a pris et tout ce qu'elle prendra, <span class="italic">sera pour la seule +Autriche</span>.</p> + +<p>La France aidera à faire Empereur le petit Joseph, futur de notre +petite Isabelle.</p> + +<p>Nulle mention des Pays-Bas. Ce grand appât qui charma tant à Babiole, +on n'y songe plus. L'infante étant disgraciée, outragée, enfin +mourante, qu'a-t-on besoin des Pays-Bas? On n'y prend plus intérêt. +S'il y eut un traité secret, Choiseul l'a anéanti<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="small">[5]</span></a>.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> CHAPITRE II.</h3> + +<h4>CHOISEUL. — SON TRAITÉ AUTRICHIEN. — RUINE ET REVERS.</h4> + +<h4>1757.</h4> + + +<p>La France, sous les Choiseul, sous les trois dames importantes qui +menaient la Pompadour, fut gouvernée par la Lorraine, à peu près comme +au temps des Guises.</p> + +<p>La Lorraine, réunie à la France, en fut maîtresse. Ce fut comme une +invasion. Elle remplit toutes les places, eut les hautes influences.</p> + +<p>Terre pauvre, traversée, ruinée, barbare, elle avait l'ascendant +d'énergie, d'intrigue et de ruse. Militaire et corrompue, d'une +corruption sauvage, elle a donné tour à tour et les meilleurs et les +pires, et les héros, et les traîtres.</p> + +<p>Elle est double, de France et d'Empire, Janus et souvent Judas. La +faute n'est pas à elle, mais à sa situation.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> Les mœurs y étaient effroyables. Hénault le courtisan +lui-même avoue que, venant en Lorraine, «il se crut en pays Turc.» +C'est faire tort à la Turquie, si grave. On n'y vit jamais, sous les +yeux de deux armées, la scène hardiment priapique qu'y donna un +Baufremont. On n'y vit pas les fureurs galantes des nobles +chanoinesses, les religieuses d'épée qui, à Remiremont et ailleurs, +ayant la haute justice, la seigneurie, dépassaient la vie effrénée des +seigneurs. Celle de Béthizy fit légende. Furieuse d'amour pour son +frère, elle étalait, criait sa honte, et, pour plus de scandale +encore, ayant failli pour un autre, elle se cassa la tête (5 avril +1742). Cela fut fort admiré en Lorraine et à Versailles, et mit +l'inceste à la mode. Le roi avait les quatre sœurs. Madame de +Luxembourg avec son frère Villeroi, la duchesse de Marsan avec son +cardinal Soubise, Choiseul surtout qu'on va voir, firent ainsi leur +cour au roi, qui, enhardi par l'exemple, poussa plus loin le scandale.</p> + +<p>Deux familles de Lorraine, illustres et nécessiteuses, dans ce pays de +pauvreté, eurent la suite, le sérieux, l'attention à la fortune, +qu'avaient rarement les seigneurs. C'étaient les Beauvau, les +Choiseul. Le vieux prince de Beauvau-Craon, qui avait vingt-deux +enfants, bon mari et très-uni pendant trente ans à sa femme, maîtresse +du dernier duc, eut encore cet insigne honneur qu'une de ses filles +devint maîtresse de Stanislas. L'autre, madame de Mirepoix, froide et +rusée, fut l'Égérie de la Pompadour. Elle la sauva deux fois dans ses +moments désespérés, en lui communiquant son calme, la conseilla dans +sa voie nouvelle <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> de l'intrigue autrichienne qui lui donna la +royauté.</p> + +<p>Plus zélée encore pour l'Autriche fut madame de Marsan, gouvernante +des enfants de France, Lorraine par son mariage, sœur de MM. de +Soubise (le cardinal, le maréchal). Très-passionnée pour ses frères, +elle poussa vivement le second, l'immortel héros de Rosbach, le +maintint par la Pompadour contre les risées, les chansons. Et elle le +grandissait toujours. Elle voulait le faire connétable.</p> + +<p>Entre ces sages conseillères, madame de Pompadour en admettait une +autre encore, peu agréable, mais utile, un véritable homme d'affaires, +la sœur de Choiseul, madame de Grammont. Sans l'aimer, elle +subissait l'ascendant de sa logique, de sa masculine énergie.</p> + +<p>Dans cet intérieur, madame de Mirepoix, calme, fine et douce était +appelée <span class="italic">le petit chat</span>. Et madame de Grammont ne figurait pas mal le +dogue. Sa force et sa solidité, si déplaisante qu'elle fût, soutenait +utilement ce chiffon, la Pompadour.</p> + +<p>M. de Choiseul, fort léger, avec tous ses dons séduisants, n'aurait +jamais pris consistance, s'il n'avait été doublé d'une autre âme, d'un +second Choiseul. J'appelle ainsi cette sœur, une âme bien autrement +lorraine, épaisse, violente, tenace, mordant fort et ne lâchant pas. +Elle le tirait du badinage, elle l'empêchait de s'amuser, comme il eût +fait, aux méchancetés galantes, aux perfidies d'alcôve. Elle lui +rappelait toujours leurs six mille livres de rente, leur misère, elle +le forçait d'avancer, n'importe comment.</p> + +<p>Le meilleur de leur patrimoine avait été la trahison. <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> Les +Choiseul rendirent ici un service immense à l'Autriche. C'est l'un +d'eux qui, voyant la tête déménagée de Fleury, décida cet imbécile à +retenir le secours qui allait sauver notre armée de Prague. De là +l'affreuse catastrophe, l'armée gelée (comme à Moscou). Le fils de ce +bon conseiller, tout jeune, le célèbre Choiseul, est en récompense +créé colonel. Il fait quelque peu la guerre, mais surtout la chasse +aux femmes. C'était un petit doguin, roux et laid, avec une audace +cavalière, une impertinence polie, un persiflage habituel, qui le +faisait redouter. Il plaisait d'autant plus aux femmes qu'il leur +ressemblait davantage. Le grand observateur Quesnay, sous sa surface +brillante, le perce à jour. «Il eût été, dit-il, un <span class="italic">ami</span> d'Henri +III.» (<span class="italic">Hausset</span>.)</p> + +<p>La place de <span class="italic">méchant</span> était vacante: il la prend. Il veut qu'on croie +qu'il est le <span class="italic">Méchant</span> de Gresset. Il veut continuer Maurepas, spécule +sur les petites flèches qu'il lance à la Pompadour. Spéculation bien +calculée avec une femme fanée, qui a peur du moindre mot. Il +l'inquiète, puis tout à coup la charme en se donnant à elle, +trahissant une Choiseul qui visait au Roi. La Pompadour le paye avec +un riche mariage. Elle lui fit épouser la petite Crozat Duchâtel, fort +riche. Mais on ne lui mit pas cette fortune dans les mains. Il n'en +eut que la jouissance. Si sa femme (enfant de douze ans) mourait, ou +si les parents la reprenaient, il était pauvre.</p> + +<p>C'était en 1750, à l'avènement de Mesdames Henriette et Adélaïde. +Choiseul crut ne pas déplaire en disant venir de Lorraine, en +établissant chez lui sa <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> sœur, qui était chanoinesse. Elle +avait vingt ans, lui trente. C'était une grande forte personne, d'une +voix désagréable, d'un visage fort coloré, percé de petits trous +ardents. L'enfant de douze ans, l'épouse nominale, ne les gêna guère. +Choiseul à côté mit sa sœur, et vécut avec elle fort publiquement +(<span class="italic">Lauzun</span>, p. 9, éd. 1858; <span class="italic">Dumouriez</span>, I, 159).</p> + +<p>Le roi n'en était pas fâché, en riait. Après un sermon, il lui dit: +«Le Père, ce me semble, a jeté des pierres dans votre jardin...—Mais, +Sire, n'en est-il pas tombé au parc de V. M.?—Vous serez damné, +Choiseul (dit le roi en souriant).—Mais vous, Sire?—Oh! c'est +différent... Moi, je suis l'Oint du Seigneur.» (<span class="italic">Mss. Choiseul</span>, <span class="italic">Al. +de S. Priest</span>).</p> + +<p>L'inceste étant moins à la mode en 1759, Choiseul maria sa sœur, +mais il ne lui donna qu'un mari nominal, M. de Grammont, un interdit. +Elle resta constamment avec son frère, au désespoir de la pauvre +petite madame de Choiseul, qui alors avait dix sept ans. Il ne faisait +rien sans sa sœur. Et je doute fort que, sans elle, il eût pris la +responsabilité de se poser contre la paix, au moment où Louis XV +désirait négocier, au moment où Marie-Thérèse était lasse, ne recevant +plus notre argent, mais des coups terribles de Prusse qui même après +un succès la mirent en pleine retraite. Ce n'est pas seulement Duclos +qui nous le dit; c'est le bon sens: oui, chacun désirait la paix.</p> + +<p>Bernis à Marie-Thérèse montrait la France agonisante. Qu'à ce moment +quelqu'un soit plus autrichien que l'Autriche, la raffermisse dans la +guerre, lui dise que Bernis s'est trompé, que la France a encore du +<span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> sang!... C'est chose énorme, au delà du caractère de +Choiseul. Sans sa sœur et ses Lorraines qui le poussaient par +derrière, et poussaient la Pompadour, je ne crois pas qu'il eût +lui-même franchi ce sanglant Rubicon.</p> + +<p>L'audace de présenter l'impudent traité au roi implique que Louis XV +était encore plus absent de lui-même, plus étranger aux affaires, en +décembre 1758, qu'il ne l'était l'autre année en septembre 1757 au +traité de Babiole.</p> + +<p>Il eut cette année le mal que Richelieu venait d'avoir, des dartres +par tout le corps.</p> + +<p>Il vivait d'une cuisine excitante et irritante, pour faire face à +l'exigence non moins irritante et malsaine du Parc-aux-Cerfs. De là un +cerveau flottant, faible, plein de noires visions. Damiens y rôdait +toujours, et la mort, et le successeur, les théories régicides des +Jésuites, amis de son fils. Choiseul tirait cette ficelle, l'excitait +contre le Dauphin.</p> + +<p>Choiseul, qui ne croyait à rien, profitait des lueurs dévotes qu'avait +le Roi dans ses heures d'épuisement. Quelle expiation meilleure que +d'accabler Frédéric? Quoi de plus agréable à Dieu que d'écraser le +Luthérien? l'impie, le moqueur outrageant qui se riait des rois mêmes, +qui regardait impudemment dans les Cabinets de Versailles? Frédéric +nommait ses levrettes ses marquises de Pompadour.</p> + +<p>Le roi ne restait lucide que pour ses petits trafics, ses petites +spéculations. Un jour, il adressa ce mot à son homme d'affaires: «Ne +placez pas <span class="italic">sur le roi</span>: on dit que ce n'est pas sûr.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> La seule ressource qu'apportât Choiseul, c'était la +banqueroute.</p> + +<p>Banqueroute d'un homme d'esprit, d'abord sur ceux qu'on haïssait, +traitants et fermiers généraux. Cela ne déplaisait pas. On aimait +assez qu'à la turque, le règne fût inauguré en étranglant quelques +pachas.</p> + +<p>Ne pouvant pas les payer, il restait un expédient, c'était de les +assassiner.</p> + +<p>Cent millions mangés d'avance étaient dus aux receveurs généraux. Pour +payement, on les écrasa. Une compagnie de banquiers fut autorisée à +tirer sur eux, s'engageant à fournir au roi trois ou quatre millions +par mois pour un armement maritime, un grand coup qu'on méditait.</p> + +<p>Et les fermiers généraux payés en même monnaie, éreintés. On leur +devait cent cinquante millions. On frappa sur eux soixante-douze mille +actions de mille francs, qui réduisirent de moitié leurs bénéfices.</p> + +<p>Ce ne fut pas fait sans adresse. Choiseul flattant l'opinion, +caressant Voltaire, les salons, le parti philosophique, fit ce tour +par un philosophe. Il prit un homme de lettres, un simple maître des +requêtes, le fit contrôleur général. Homme d'esprit, homme d'affaires, +Silhouette avait lu, voyagé, vécu à Londres, travaillé à la Compagnie +des Indes. Il avait, près des philosophes, le mérite d'avoir traduit +quelque chose des libres penseurs, Pope, Warburton et Bolingbroke. +C'était un parleur agréable, dit Grimm, d'équivoque mine, l'air +double, coupable et faux. Il n'avait nul expédient que ceux où +Machault avait échoué,—impôt sur tous (rejeté),—pensions réduites +(impossible). <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> Tout cela facile à prévoir. Nul résultat à +attendre qu'une tempête de sifflets.</p> + +<p>L'heureuse idée de Choiseul pour gazer son crime d'Autriche, c'était +de faire que la France tournât le dos au levant, ne regardât qu'à +l'ouest vers le grand spectacle qu'il lui préparait. Idée neuve. +C'était celle qui a toujours échoué, la vieille, l'éternelle Armada de +1585, qu'on remet toujours à flot. Sans doute, un coup de surprise +n'est pas impossible. Jeter un Charles XII dans Londres, comme le +rêvait Alberoni, c'est hasardeux, mais non absurde. Les plans les plus +insensés sont ceux d'un Philippe II, qui, par de longs préparatifs, +met un grand peuple en éveil, en demeure d'organiser ses puissantes +résistances. Que dire de ces constructions étranges de bateaux plats +que Choiseul imagina en 1759 pour l'amusement des Anglais? que +Bonaparte imita.</p> + +<p>La grande flotte qui devait couvrir le passage des bateaux, était +préparée au plus loin, à Toulon. Pour rejoindre Brest et rallier +l'autre escadre, que de chances elle avait contre elle! La longue +navigation, l'écartement des vaisseaux, les coups violents, +capricieux, qu'on a au golfe de Gascogne, la rencontre de l'ennemi +qui, dans un pareil voyage, rôdant autour, comme un requin, mordrait +de manière ou d'autre. Tempêtes de l'Armada, ou défaites de Trafalgar, +c'est ce qui ne pouvait manquer.</p> + +<p>Au lieu de concentrer l'effort, on le divisait; à la fois, on +attaquait les trois royaumes. Le corsaire Thurot, de Dunkerque, devait +passer en Irlande. De Brest, Aiguillon menait douze mille hommes en +Écosse. Soubise, <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> avec une armée (pas moins de cinquante +mille hommes), sur les fameux bateaux plats, devait cingler du Havre à +Londres.</p> + +<p>À la grandeur d'un tel projet on devait tout sacrifier. Le vieux +ministre de la guerre, Bellisle, annonça, dès janvier, qu'on +n'enverrait aucun secours aux colonies. La flotte anglaise, avant +avril, nous prit déjà la Guadeloupe. Au Canada, l'intrépide Montcalm, +de Nîmes, sans renfort et sans espoir, lutta jusqu'au mois de +septembre; il fut tué, le pays perdu. Dans l'Indoustan, notre +Irlandais Lally, un fou furieux, qui n'avait que de la bravoure, avait +remplacé Dupleix. Il avait neutralisé l'homme capable, gendre de +Dupleix, l'excellent général Bussy. Il avait par ses barbaries, ses +emportements, son mépris pour les croyances indigènes, mit l'Inde +entière contre nous. Il échoua devant Madras en février 1759, et de +plus en plus déclina devant l'ascendant de lord Clive.</p> + +<p>Ministre à soixante-seize ans, Bellisle épuisait sa vie à faire une +chose impossible, la réforme devant l'ennemi. La cour débordait dans +l'armée, la surchargeait honteusement. Nos cent soixante-dix mille +soldats avaient quarante mille officiers (c'est un officier pour +quatre hommes). Dans les cavaliers, encore pis: un officier pour trois +soldats. À Minden, nos deux généraux, Contades et Broglie, plus +brouillés entre eux qu'avec l'ennemi, perdent le temps. Broglie est +jaloux, et craint le succès de Contades. Tous deux battus, 1<sup>er</sup> août, +et la défaite de l'armée précède, annonce tristement le désastre de la +flotte.</p> + +<p>La nuit du 16 au 17 août, notre flotte de Toulon a <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> passé +devant Gibraltar. Cinq de ses douze vaisseaux se séparent. Réduite à +sept, cette flotte voit, de Gibraltar, quatorze vaisseaux anglais qui +vont à elle à toutes voiles. Un des nôtres se sacrifie et combat seul +contre cinq. Les autres n'en périssent pas moins.</p> + +<p>Cela ramena au bon sens. On abandonna la partie du plan la plus +chimérique, la grosse armée sur bateaux plats que Soubise devait mener +en Tamise. On s'en tint aux expéditions d'Irlande et d'Écosse. Pour la +seconde, on n'avait plus l'héroïque prince Édouard qui entraîna les +highlands. En revanche, on avait un homme fort considérable à +Versailles, au champ de bataille de l'intrigue.</p> + +<p>C'était le duc d'Aiguillon, le neveu de Richelieu, un de nos plus +beaux courtisans. Deux choses l'ont immortalisé, d'avoir tenu tête au +roi même dans le cœur de Châteauroux,—d'avoir pour le parti +jésuite et la plus grande gloire de Dieu mis chez le roi la Du Barry. +En ce moment il n'était bruit que du succès que les Bretons, sous +d'Aiguillon, avaient eu sur les Anglais à Saint-Cast. Duclos explique +très-bien la prudence qu'il y déploya, simple spectateur à distance, +n'ayant pas même donné d'ordres, les faisant si longtemps attendre, +que les volontaires bretons firent l'exécution d'eux-mêmes, poussèrent +les Anglais dans la mer. Pour la Pompadour et les femmes, d'Aiguillon +devint un héros.</p> + +<p>Cette prudence consommée qu'il avait montrée à Saint-Cast ne +l'abandonna pas ici. Il n'alla pas avec les troupes et les bâtiments +de transport rejoindre la flotte à Brest. Il dit qu'un homme comme +lui, un gouverneur <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> de Bretagne, général de l'expédition, ne +pouvait faire les premiers pas, aller se mettre sous les ordres de +l'amiral de Conflans. Celui-ci dut venir le joindre au Morbihan où il +restait, attendait dans sa dignité. L'Anglais, qui guettait Conflans, +fondit sur lui près de Belle-Isle. Forces égales. Mais Conflans, non +moins prudent que d'Aiguillon, réfléchit que son affaire n'était pas +de livrer bataille, mais de conduire l'armée d'Écosse. Il crut éviter, +éluder, se jetant entre les écueils. L'Anglais furieux l'y suivit, +perdit deux vaisseaux. Quatre des nôtres périssent; Conflans lui-même +brûle le sien. L'avant-garde (sept vaisseaux intacts) va se cacher à +Rochefort; sept autres dans la Vilaine, et ils y restent embourbés.</p> + +<p>Déplorable catastrophe! la marine, ainsi que l'armée, battue et +déshonorée! Notre intrépide Thurot, sans espoir, et pour l'honneur, +ayant donné sa parole, partit pourtant de Dunkerque, exécuta sa +descente, prit une ville, se fit tuer.</p> + +<p>La situation intérieure était au niveau. Deux mois après la défaite de +Minden, le désastre de Belle-Isle, le 26 octobre, eut lieu la +fermeture des caisses publiques, la suspension des payements. Le Roi +suspend pendant la guerre le payement des lettres de change qu'il a +souscrites pour deux ans (1760-1761). Il suspend pendant un an pour +deux cents millions de dettes exigibles, jusqu'à ces rescriptions +qu'il a données récemment sur les receveurs et fermiers, aux banquiers +qui avancèrent les frais de l'armement détruit. Les receveurs et +fermiers, anciens créanciers immolés au printemps, avaient fait rire. +Voici les nouveaux créanciers, <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> les rieurs, qui pleurent à +leur tour, et non-seulement eux, mais la foule des petits rentiers +misérables qui vivaient d'annuités, qui avaient mis sottement aux +royales loteries des dernières années! Le Roi ajourne... leur pain. +Ils mangeront après la guerre.</p> + +<p>Le Roi ne payait plus Versailles; il devait dix mois à ses gens. Une +tentative qu'il fit pour mettre un octroi sur les villes ne fit que +montrer sa faiblesse, la force et la férocité que prenaient les +Parlements. Choiseul avait beau les flatter, leur abandonner +l'Encyclopédie (janvier 1759), cela ne suffisait pas. Le Parlement de +Besançon fit pendre un commis qui osait lever l'octroi ordonné par le +Roi. Le Parlement de Paris fit pendre un huissier qui blâmait son +procès de Damiens. Actes violents, brusques, sauvages, et qui +menaçaient plus haut.</p> + +<p>La moitié du Parlement de Besançon fut exilée; mais celui de Paris +repoussa obstinément tout ce qu'il y avait de bon dans les projets de +Silhouette: l'impôt proportionnellement levé sur tous. Désirable +égalité, mais qui n'apparaissait ici que comme une lourde surcharge +par-dessus les charges antérieures.</p> + +<p>Choiseul, battu en finances, battu sur terre et sur mer, peu ménagé du +Parlement, arrivé en moins de dix mois, ce semble, au bout de son +rouleau, avait à craindre le Dauphin qui avait prédit ce fruit des +traités autrichiens. Le parti dévot l'accablait. Il imagina un moyen +étrange, qu'on n'eût compris en nul pays du monde. Pour balancer la +banqueroute, les revers de terre et de mer, distraire fortement le +public, il lui donna le spectacle d'un tour très-inattendu. Lui, +courtisan <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> de Voltaire, il régale les philosophes d'une volée +de coups de bâton.</p> + +<p>D'abord Choiseul exécute le financier philosophe Silhouette. Il en rit +lui-même. Il se joint gaiement à la meute des siffleurs et des +moqueurs. Désormais le portrait d'une ombre est appelé <span class="italic">silhouette</span>. +On s'en amuse partout, Versailles autant que Paris. Les habits à la +<span class="italic">silhouette</span> n'ont ni poche ni gousset.</p> + +<p>Ceci n'est qu'un commencement. Très-secrètement Choiseul commande au +lorrain Palissot une pièce qui plaira en haut lieu, qui fera rire le +Dauphin, rire le Roi qui ne rit jamais. On y verra les amis de +Choiseul, les gens de lettres les plus illustres de l'époque, +grotesquement piloriés. On y verra d'Alembert, Diderot volant dans les +poches, et Rousseau à quatre pattes «retournant à la nature,» et +gravement broutant sa laitue.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> CHAPITRE III.</h3> + +<h4>L'ÉCLIPSE DE VOLTAIRE.</h4> + +<h4>1759-1761.</h4> + + +<p>Un des grands moments de <span class="italic">Voltaire</span>, solennel et vraiment digne du roi +du <span class="italic">siècle de l'esprit</span>, avait été justement ce triste retour +d'Allemagne où, repoussé de tous côtés, pour ainsi dire, il perdit +terre, n'ayant pas un seul point du globe où il fût en sûreté +(1753-1754). Fuyant de Prusse, il fut rejeté de la France, de la +Lorraine même. Il disparut, se tint obscur et si bien caché en Alsace, +parfois dans une île du Rhin, qu'à Paris on le crut mort. La <span class="italic">bonne</span> +madame Du Deffand le croit mort et n'en pleure pas (mars 1754). Pour +comble, ses dangereux livres, autant de péchés de jeunesse, +surgissaient indiscrètement, s'imprimaient partout, quoi qu'il fît. La +Beaumelle héritait déjà, contrefaisait <span class="italic">Louis XIV</span>, avec des notes +terribles. Malgré lui l'<span class="italic">Essai sur les mœurs</span> éclate, incomplet +(deux volumes). Malgré lui, un faux <span class="italic">Louis XV</span>. Et, pour comble +d'épouvante, <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> par fragments perçait partout la satire +choquante, obscène, où, non content d'insulter «le fainéant Charles +VII,» il met nue d'un coup de griffe «la grisette» impertinente qui +s'était si haut montée.</p> + +<p>Il eut une de ces peurs extrêmes, qui rendaient cet homme nerveux par +moment bien ridicule. Le bon sens eût pu lui dire qu'un homme si aimé +du public n'était pas en vrai péril. On pouvait le repousser, +l'éloigner, mais le toucher? non. Dans cette panique, il fit une +comédie inutile qui l'avilissait seulement: il communia, fit ses +pâques.</p> + +<p>La première lueur lui vint de celui qu'il haïssait, de Frédéric. Sa +charmante sœur, sous prétexte d'un voyage, vint à Colmar embrasser, +courtiser le proscrit. Frédéric mit en opéras deux tragédies de +Voltaire. Cela fit songer en Europe. On sentit qu'il n'était pas mort, +qu'on devait encore compter avec celui qui restait l'ami du plus grand +roi du monde. L'armée des encyclopédistes, Diderot et d'Alembert, ne +perdaient nulle occasion de proclamer en lui leur glorieux général. +Voltaire restait le roi des rois.</p> + +<p>On le sentit lorsqu'en mars 1755, il s'établit aux Délices, près de +Genève, et presque en face à Lausanne, et que de ce lieu imposant +(dans la vue sublime des Alpes) partit le grand coup d'archet dont +frémit toute l'Europe, son <span class="italic">Ode à la liberté</span>, son remercîment à la +libre Suisse où il avait pu respirer. Peu après, il acheva le livre +qui reste son titre capital: l'<span class="italic">Essai sur les mœurs des nations</span>. +Il ne fut jamais plus haut.</p> + +<p>Deux choses lui faisaient tort.</p> + +<p>Malgré sa bonté facile, vaniteux et emporté, voulant <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> se +montrer redoutable, prouver qu'il n'était pas léger, comme on le +redisait tant, il affectait une haine implacable pour le grand roi qui +le comblait, lui écrivait, qui fit pour lui ses beaux vers, l'héroïque +adieu de Rosbach. Voltaire, là, fut déplorable. Il fit sa cour à +Versailles, aux ennemis de la pensée et de son propre parti, disant: +«La chère Marie-Thérèse,» proposant contre Frédéric de renouveler les +chariots faucheurs des Babyloniens. Idée bizarre, s'il en fut, que le +ministre parut prendre au sérieux, exécutant pour Louis XV un joli +modèle en petit, un joujou qu'on essaya.</p> + +<p>L'autre maladie de Voltaire, qui le vulgarisait fort, c'était madame +Denis. Autant, au château de Cirey, près de sa mathématicienne, dans +sa demi-solitude, il avait eu la vie noble, concentrée, tendue, +haute,—autant avec celle-ci, il l'eut mondaine et lâchée. Fort riche +alors, il menait le train d'un fermier général. De 1756 à 1768, sa +maison fut une auberge. Il travaillait dans son coin tout le jour, +hors du tapage; mais il ne haïssait pas cette vie folle de monde et de +bruit.</p> + +<p>Il avait toujours eu l'imagination sensuelle. Il semble que sa flamme +brillante, son inépuisable torrent d'étincelles, tînt fort à cette +légère électricité du sexe, dont il abusait bien peu. Né si faible et +ne mangeant pas, ne vivant guère que de café, il fut pourtant un peu +satyre, d'esprit, de velléités. En le suivant patiemment, on voit que, +jusqu'au dernier jour, il eut toujours quelque femme. On a noté +parfaitement ce que fut pour lui sa nièce (Nicolardot). Sa mauvaise +<span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> humeur à Berlin vint surtout de ce qu'il ne put l'y mener. +C'était une veuve d'à peu près quarante ans, qui n'était pas belle; +elle louchait, elle était lourde, vulgaire et prétentieuse. Elle +croyait faire des vers, fit et défit pendant trente ans une mauvaise +pièce, <span class="italic">Alceste</span>. Elle ravissait Voltaire, comme actrice, par un jeu +emphatique, ampoulé, pleureur. Il jouait grotesquement le bonhomme +Lusignan; elle les Zaïres et les Chimènes, toujours les jeunes +premières. Elle en avait le tendre cœur, brûlait de se remarier. +Elle avait l'âme très-grande, elle eût dépensé sans compter. Voltaire +ne lâcha pas la clef, la limita d'abord un peu, mais une fois établi +en Suisse, il ouvrit largement la caisse. C'était chaque jour des +tables de quarante, cinquante personnes, des décorations, des costumes +somptueux venus de Paris. Dans ses lettres, on voit qu'alors il se +figure jouir beaucoup. «Je suis si heureux, dit-il, que j'en ai +honte.» Et il ajoute qu'il est heureux surtout par elle. Elle +engraisse, elle est charmante. «Sans elle tout serait un désert.» (19 +septembre 1755, 27 mai 1756.)</p> + +<p>Il signe <span class="italic">le Suisse</span> Voltaire. Il avait loué quatre maisons, ici et +là, en des pays différents. Il ne pouvait, disait-il «tomber que sur +ses quatre pattes.» Son indépendance était d'être un homme riche et +mobile, pouvant vivre un peu partout. Sa nièce contribua à le faire +seigneur de village, enraciné dans une terre, et sur la terre serve de +France. C'est elle qui le refit Français.</p> + +<p>Il n'était pas, il est vrai, bien établi aux Délices près Genève. Il y +branlait. Deux partis étaient dans <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> la ville, la Genève de +Calvin, et la Genève mondaine qui sans cesse allait voir Voltaire. +Mais dans la mondaine elle-même, les pasteurs qui dominaient n'en +étaient pas moins chrétiens, anti-encyclopédistes. Dans un pamphlet +anonyme, défendant l'Encyclopédie, il confond dans la même attaque +«les persécuteurs catholiques et les fourbes protestants.» Cela fut +fort envenimé par une lettre de Rousseau, comme on le verra tout à +l'heure.</p> + +<p>Il se croyait fort à Lausanne; car c'est là qu'il offrit asile à +l'Encyclopédie persécutée (février 1758). Il donnait deux cent mille +francs pour qu'on l'imprimât à Lausanne.</p> + +<p>Il comptait y demeurer, rester Suisse. Cela, dis-je, en février. Mais +en mai tout est changé. La Pompadour <span class="italic">le protége</span> dans son plan +d'acheter en France la seigneurie de Ferney (<span class="italic">Corr.</span>, V, 157, mai +1758).</p> + +<p>Il eût acheté, s'il eût pu, en Lorraine, chez Stanislas. Madame Denis +eût eu là une cour pour étaler ses grâces, refaire madame Du Châtelet. +Et il y aurait trouvé une demi-indépendance. La Pompadour fit défendre +à Stanislas de le recevoir. On le voulait en France même. Toute la +cabale autrichienne, Vienne et Versailles, Kaunitz, Choiseul, la +Pompadour, l'enveloppaient. Au moindre succès de l'Autriche, Kaunitz +disait: «Avertissez-en notre ami.» L'impératrice, si dévote, et qui +proscrivait Molière, n'avait pas honte de faire jouer les tragédies +philosophiques de Voltaire. On le chantait, on le dansait; au théâtre +de la cour, on mettait ses pièces en ballets. Choiseul lui écrivait +<span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> sans cesse, encore plus que Frédéric. Il rôdait tout autour +de lui avec sa malice de chat.</p> + +<p>La Pompadour imprime au Louvre son livre sur l'Ecclésiaste avec son +portrait en tête. Bref, on lui fera presque croire qu'il est le favori +du Roi!—Que dis-je? du Roi? du Pape. Une édition plus belle encore se +fait de l'<span class="italic">Ecclésiaste</span> que le Pape approuvera.</p> + +<p>Il ne renie plus la <span class="italic">Pucelle</span>. Il est si haut qu'il n'a plus besoin de +ces précautions. Société singulière. Telle est la mode, que les dames +estimées l'apprennent par cœur. Tel vers se trouve dans les +lettres, sur la petite bouche pudique, de madame de Choiseul.</p> + +<p>Il se lâchait à ce moment dans l'ébauche de <span class="italic">Candide</span>, une orgie +d'imagination. Du joli voyage de Scarmentado (1747) et du Poème de +Lisbonne, il en avait tiré l'idée, mais en la chargeant d'indécences +et de grosses nudités, de Cunégondes à la Rubens. Dans ce moment, il +est facile de deviner qui influait. On voulait une position. On était +las d'aller, venir, d'errer. Ne serait-on chez soi, une vraie dame de +maison? Dans tout l'été de 58, on travailla à cela. En octobre, au +moment même où Choiseul devenait ministre, on négocia sérieusement +pour l'acquisition de Ferney. Triste et pauvre seigneurie qui ne +donnait guère que du foin.</p> + +<p>On fit valoir près de Voltaire les superbes priviléges qu'Henri IV +avait attachés à ce méchant bout de frontière. «C'était, dit Voltaire, +un royaume.» Il serait un roi d'Yvetot. Idée sotte et ridicule. Ces +exemptions fiscales n'empêchaient pas que ce domaine <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> ne fît +Voltaire dépendant, regardant toujours quel vent soufflait du côté de +Versailles.</p> + +<p>Il acheta Ferney pour madame Denis, s'asservit par là plus encore, +s'interdisant de vendre s'il voulait s'éloigner. Le lieu lui convenait +à elle, étant sur la route même du grand monde qui allait en Suisse, +en Savoie, en Italie. Il convenait moins à Voltaire, étant froid, +humide, sous les vents neigeux. Quand de Lausanne ou des Délices, on +se rend à Ferney, on a le cœur serré. Le lieu, ennuyeux de +lui-même, n'est nullement égayé du château mesquin qu'il y fit.</p> + +<p>Il y eut dès l'entrée un sensible coup. Sa nièce gardant l'idée du +mariage, il avait cru prudent, à l'égard du mari possible, d'avoir +d'elle une contre-lettre où elle eût reconnu qu'il restait maître de +Ferney <span class="italic">pour sa vie</span>, qu'il pouvait y finir en repos ses jours. Elle +ne tint pas la promesse de lui donner la contre-lettre. Et Voltaire se +trouva logé chez elle et non chez lui.</p> + +<p>Parmi le rire éternel, son enseigne et sa grimace, il avait eu un vrai +moment de larmes, de nature et de cœur, l'affreux désastre de +Lisbonne et le début sanglant de la guerre de Sept Ans, ces grands +massacres inouïs, des trente mille morts en une fois! Cela troubla +l'optimisme qu'il avait professé toujours. Et plus troublé fut-il de +voir une femme intéressée, violente, qui se faisait maîtresse chez +lui, pouvait le renvoyer. Jusque-là il était <span class="italic">Candide</span>. Et par un +changement subit il fut <span class="italic">Martin</span>, le pessimiste, ne voyant que mal sur +la terre. Miracle de sa Cunégonde!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> Voltaire, en 1728, le premier, contre Pascal, avait écrit: +«L'homme est heureux.»</p> + +<p>Il y reviendra un jour en 1775. Il se réfutera lui-même et répondra à +Candide.</p> + +<p>Mais en 1760, le coup n'en fut pas moins grave. La haute autorité du +siècle, celui vers qui tous regardaient, que tous suivaient depuis +trente ans,—Voltaire, roi, heureux, paisible,—Voltaire semblait +briser son œuvre, lançait un livre de doute, la bacchanale +effrénée, satirique et priapique, de l'ironie désespérée.</p> + +<p>D'autre part, le siècle, atteint, bien loin d'avoir envie de rire, +laissait échapper des larmes. On avait dédaigné les drames larmoyants +de la Chaussée. Mais voici le <span class="italic">Père de famille</span>, déclamation +sentimentale dont Voltaire n'espérait rien (16 novembre 1758), et qui +obtient à Paris, à Versailles, le plus grand succès. Les courtisans +croyaient plaire en riant; ils voient le Roi qui en pleure à chaudes +larmes. Spectacle nouveau, étonnant! Le Roi, surpris, attendri, par un +drame de Diderot!</p> + +<p>Mais l'essor du sentiment, l'éclat pathétique et vainqueur de la +langue émue, orageuse, déclamatoire, de l'amour, c'est la <span class="italic">Nouvelle +Héloïse</span>, qui ne sera imprimée qu'en janvier 61, mais qui circule en +manuscrit (lue, dévorée) de femme en femme, et qui va faire dans la +vie, tout autant que dans les lettres, une profonde révolution.</p> + +<p>En face le triste Voltaire imprime l'ennuyeux <span class="italic">Pierre le Grand</span>!</p> + +<p>Le moment était excellent pour attaquer les philosophes. <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> +Leur armée était au point d'une manœuvre toujours périlleuse; elle +tournait et changeait de front. De leurs rangs était partie la plus +aigre dissonance. Voltaire, par trois fois, donna prise, et trois +fois, contre lui, tonna l'âpre et violente voix de Rousseau.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> CHAPITRE IV.</h3> + +<h4>ROUSSEAU. — NOUVELLE HÉLOÏSE.</h4> + +<h4>1754-1760.</h4> + + +<p>Rousseau nous apprend lui-même que l'<span class="italic">Émile</span> eut un succès fort lent, +«de grands éloges particuliers, mais peu d'approbation publique.» Le +<span class="italic">Contrat social</span>, imprimé en Hollande, extrêmement prohibé, repoussé à +la frontière, entra tard, difficilement, fut lu par une rare élite.</p> + +<p>Le grand, l'immense succès, fut celui de l'<span class="italic">Héloïse</span>.</p> + +<p>C'est le plus grand succès, l'unique, qu'offre l'histoire littéraire. +Rien de tel avant, rien après.</p> + +<p>Ce livre inspira une vive, une ardente curiosité. On s'en arrachait +les volumes. On les louait, dit Brizard, à tout prix (douze sous par +heure). Qui ne les trouvait pour le jour, les louait au moins pour la +nuit.</p> + +<p>Ce ne fut pas chose de mode. Les mœurs en restèrent changées. Le +mot d'<span class="italic">amour</span>, dit Walpole, avait <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> été pour ainsi dire rayé +par le ridicule, biffé du dictionnaire. On n'osait se dire amoureux. +Chacun, après l'<span class="italic">Héloïse</span>, s'en vante, et tout homme est Saint-Preux. +L'impression ne passe pas. Cela dure trente ans, toujours. Jusqu'en +plein 93, Julie règne. Les Girondins la trouvent dans madame Roland.</p> + +<p>Comment expliquer un effet et si vif, et si profond? C'est qu'avec +tous ses défauts, c'est pourtant un livre sorti de l'amour et de la +douleur. Malgré toute sa rhétorique, ses déclamations d'écolier, c'est +ici le vrai Rousseau, comme dans la <span class="italic">Lettre sur les spectacles</span>, les +<span class="italic">Confessions</span>, les <span class="italic">Rêveries</span>.</p> + +<p>Ses autres ouvrages sont œuvres artificielles, fort laborieusement +arrangées.</p> + +<p>Le vrai Rousseau est né des femmes, né de madame de Warens. Il le dit +nettement lui-même. Avant elle, il ne parlait pas, était noué et muet. +Hors de sa présence, il n'avait aucune facilité. Devant elle, liberté +parfaite, facilité d'élocution, langue abondante et chaleureuse.</p> + +<p>Séparé, et jeté au loin sur le dur pavé de Paris, il se grima en +Romain, en citoyen, en sauvage. Il suivit Mably, Morelly, avec le +talent, la force âpre, qu'il est si aisé de prendre. Et avec cela, +<span class="italic">noué</span>. Il ne reconquit sa nature, ne fut de nouveau <span class="italic">dénoué</span> que par +madame d'Houdetot. La grimace disparut, le Caton, le Génevois. Et dans +la passion vraie reparut le Savoyard.</p> + +<hr class="small"> + +<p><span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> Tout le monde va voir les Charmettes; mais la grande +impression fut bien plus à Annecy. Les Charmettes où Rousseau déjà est +un homme, un maître de musique, lisant MM. de Port-Royal, faisant un +peu d'astronomie, sont un lieu plus sérieux. La mollesse inexprimable +qui nous fond toujours le cœur en lisant le second livre, le +troisième, des <span class="italic">Confessions</span>, est propre à l'air doux, languissant, +quelque peu fiévreux d'Annecy. Il y a là de la Maremme. Plus d'un a +voulu y mourir (Eug. Sue).</p> + +<p>En 1865, par un beau mois de septembre, je me trouvai à Annecy, +travaillant comme toujours. Mais vers les dix heures, la matinée était +si douce, plus moyen de travailler. Nous allâmes nous asseoir au lac, +sous un fort beau saule, vieux, qui rappelle que le jardin public +était un marécage, en face de l'agréable et marécageux Albigny. Dans +une brume légère qui gazait à demi l'horizon, nous regardions la +petite île des cygnes, leurs plumes fugitives qui volaient, nageaient +sur l'eau. Les coteaux simulaient un peu, tout autour, ceux de la +Saône. À droite, le petit palais qui fut de saint François de Sales; +derrière, la ville, les églises, les couvents, la Visitation (où rêva +madame Guyon). Il y avait eu des orages, et quelques gouttes de pluie +tombaient encore par moments. Un habitant d'Annecy, assis sur le même +banc, nous expliqua que le lac s'infiltre assez loin sous la plaine. +Il se verse lentement dans un affluent du Rhône. Jadis il était bien +plus lent. Ses eaux paresseuses (tout au contraire de celles des lacs +suisses, qui montent l'été) baissent alors sensiblement, laissent ici +et là <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> des lagunes, des flaques mortes. Il y a, dit-on, peu +de fièvre, mais quelque chose de doux, de mou qui vous ralentit. Et +l'âme aussi ne se sent que trop de ces molles douceurs.</p> + +<p>Les nombreux canaux qui font de l'intérieur de la ville comme une +petite Venise (sans caractère, sans monuments, de si peu de +mouvement), rendent cette langueur plus sensible. Ils ont de petits +brouillards vaporeux, jolis d'effet, plus qu'agréables à l'odorat. +Ajoutez des rues en arcades, des passages obscurs mal tenus, des +fenêtres du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, d'autres étroites et antiques, vieux vilains +trous ornés de fleurs. Ces fleurs boivent l'impureté des canaux avec +délices et n'en sont que plus charmantes.</p> + +<p>Rousseau dit se rappeler tout cela avec volupté. L'étroite rue sous +l'église (fermée alors en impasse) où logeait madame de Warens, entre +l'évêque, les Cordeliers et la Maîtrise où il apprend la musique, +c'est au vrai l'ancienne Savoie. Derrière la maison, le canal lourd et +d'une eau peu limpide. Mais par-dessus il voyait la campagne, «un peu +de vert.» Tous les germes de Rousseau sont là. Il y resta longtemps; +mais surtout pendant six mois, il ne fit que les vingt pas qui +séparaient les deux maisons, celle de <span class="italic">maman</span> et la Maîtrise. Tout lui +est resté, dit-il, dans la même vivacité, la température de l'air, les +beaux costumes des prêtres, le son des cloches, l'odeur, odeur bien +mêlée sans doute et des fleurs et des canaux, des drogues +pharmaceutiques que faisait la charmante femme, et qu'elle le forçait +de goûter. Là ce cantique entendu la nuit qui le fit tant songer. Là +la rêveuse promenade <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> qu'il fit un jour de dimanche, pendant +qu'elle était à vêpres, pensant à elle, avec elle espérant vivre et +mourir... Mais moi-même ne rêvais-je pas? Voilà que sans le vouloir, +je vais et je suis ce flot.</p> + +<p>Plus de vingt ans passent. En vain. Le flux, le reflux des misères, la +vie dure de l'homme de lettres dans l'agitation de Paris, les +avortements, les demi-succès, les amis encyclopédistes, l'effort vers +le paradoxe, la folle attaque aux sciences, l'hymne absurde à la vie +sauvage, le travestissement romain, cela passe. Efforts vrais +pourtant, sincères. Honnête tentative pour vivre de son travail, +accorder la vie réelle avec la vie de pensée.</p> + +<p>Ces vingt années passent. En vain. Sous tant de choses voulues, +empruntées, artificielles, subsiste le Rousseau d'Annecy.</p> + +<p>La cloche qu'il entendit là, sonne encore... Pauvre cœur de femme, +sous le masque de Caton!... Pauvre, pauvre <span class="italic">citoyen</span>!</p> + +<p>À peine il a fait entendre ce cri si fier, si sauvage (<span class="italic">Discours sur +l'inégalité</span>), la même année il mollit. Il veut se refaire Génevois; +mais pour cela il faut faire un premier pas en arrière. Il lui faut +<span class="italic">se refaire chrétien</span> (1754).</p> + +<p>Il ne s'agit point du tout d'abjurer son catholicisme qu'il a laissé +depuis longtemps. C'est Diderot, l'<span class="italic">Encyclopédie</span>, réellement qu'il +faut abjurer. Il glisse dans les <span class="italic">Confessions</span> un peu légèrement +là-dessus. Mais les pasteurs établissent très-bien (<span class="italic">Gaberel</span>, +<span class="italic">Rousseau</span>, 62) qu'il ne fut admis <span class="italic">qu'ayant satisfait sur tous les +points à la doctrine</span>, c'est-à-dire en délaissant la foi du <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> +<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, se séparant de ses amis et soumettant sa raison à la +divinité de l'Évangile.</p> + +<p>Cet écart fut augmenté, élargi habilement par les ministres de Genève. +Ils l'opposèrent à Voltaire. M. Vernet, la même année, tira de +Rousseau un billet contre lui très-outrageant. M. Roustan le décida à +écrire à Voltaire sa lettre respectueuse, mais irritante, accablante +contre le poème de Lisbonne. Le jeune Vernes obtint de lui, malgré son +hésitation et sa répugnance, qu'il écrivît la <span class="italic">Lettre sur les +spectacles</span> contre d'Alembert, Voltaire, les encyclopédistes.</p> + +<p>Jamais Rousseau cependant n'eut le cœur moins polémique. Établi à +l'Ermitage de Montmorency (9 avril 1756) dans une gentille maisonnette +où le logea madame d'Épinay, il y sentit dès le printemps un +attendrissement tout nouveau, se retrouva le Rousseau d'Annecy et des +Charmettes. Disposition peu rare alors. La veille des grandes +catastrophes (la guerre de Sept Ans commençait), il y a de ces +attendrissements singuliers de l'âme humaine. De 1755 à 1758, Gessner +donne son <span class="italic">Daphnis</span>, les <span class="italic">Idylles</span>, la <span class="italic">Mort d'Abel</span>, qu'on traduit en +toutes langues et que Diderot porte aux nues. Voltaire n'exalte pas +moins Saint-Lambert, et ses <span class="italic">Saisons</span>, faible imitation de Thompson, +que l'auteur lit en manuscrit à Doris et à Chloris, ses admiratrices +ardentes (mesdames d'Épinay, d'Houdetot).</p> + +<p>Rousseau a quarante-quatre ans en 1756, quand il quitte Paris pour +toujours, s'établit à la campagne. En présence de la solitude, à ce +moment grave du milieu de la vie, toute la première vie souvent se +réveille. Les romans que sa mère lisait, qu'elle laissa <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> et +que l'enfant lisait la nuit avec son père «jusqu'à la première +hirondelle» (V. les <span class="italic">Confessions</span>), il en revient le vague écho. Son +charmant roman personnel chez <span class="italic">Maman</span>, à Annecy, reparaît dans sa +fraîcheur. Une madame de Warens, mais jeune, touchante demoiselle, +envahit, remplit son esprit, avec Clarens et Chillon, l'adorable +paysage où elle naît, sans oublier la rive opposée de Savoie, où elle +passa fugitive. La voilà créée la Julie, et justement dans la mesure +de madame de Warens, peu Vaudoise, point critique, sans bel +esprit,—gracieuse, délicate dans ces dentelles (qu'aime Rousseau), et +formée, on le dirait, comme il le dit de Maman, «dans le commerce +charmant de la noblesse de Savoie.» (<span class="italic">Conf.</span>, liv. III.)</p> + +<p>Avez-vous entendu parler d'un sauvage qui fit jadis un Discours sur +l'inégalité? L'auteur ne s'en souvient plus. La trace en reste +pourtant dans la vie pauvre et vulgaire, dans l'habit inélégant, la +sèche petite perruque, que Rousseau a adoptés. Elle reste dans +l'abandon du signe aristocratique que tous portaient alors, l'épée. +Tout cela va au sauvage, au citoyen de Genève, mal à l'auteur de +<span class="italic">Julie</span>. Ne le regrette-t-il pas quand il voit venir chez lui la +charmante, l'enjouée, la douce amie de Saint-Lambert, la jeune madame +d'Houdetot?</p> + +<p>Ah! philosophe! Le monde que tu fuyais, le voilà donc venu à toi! Et +tu t'aperçois de ton âge. Et tu ressens ta pauvreté. Cinq ans de plus +que Saint-Lambert, c'est peu en réalité. Rousseau n'a pas l'air de +savoir que, dans ce siècle de l'esprit, le temps ne compte pour rien. +Il s'injurie, se méprise, se dit vieux, <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> se dit barbon. +Saint-Lambert, lui, semble jeune. Pourquoi? il est élégant, militaire, +porte l'épée.</p> + +<p>Le spectacle est lamentable. Il se jette d'autant plus dans cette +aveugle fureur, qu'il se dit qu'un <span class="italic">vieux</span> comme lui ne risque point +de réussir, de séduire la jeune maîtresse d'un ami que lui, Rousseau, +ne voudrait pour rien trahir. Ses quatre lettres à <span class="italic">Sarah</span> sont ce +qu'on peut voir de plus fou. C'est douleur, c'est frénésie, rage; il +se roule dans la honte, dans le désespoir de voir que ce jeune objet +est un sage, qu'elle a pitié, qu'elle est bonne, désolée d'avoir fait +un fou. Notez que ce nom de <span class="italic">Sarah</span> lui-même est une maladresse et une +insigne sottise. Il est pris de Saint-Lambert, d'un roman où l'auteur +nous montre une jeune demoiselle noble qui s'éprend pour son laquais. +Rousseau qui a été laquais, dans sa rage, s'abaisse à tout prix.</p> + +<p>Pour achever l'infortuné, la nature impitoyable à ce moment met la +main sur lui. Il a dès sa naissance apporté une infirmité. Elle se +réveillait aux moments d'exaltation, d'irritation. C'était une +rétention, une maladie de la vessie.</p> + +<p>Madame d'Houdetot pleurait, le voyant dans cet état, abîmée à ses +genoux.</p> + +<p>On fait cercle. Tous ses amis, à leur tour, lui jettent la pierre. +C'est le méchant, c'est le traître, c'est le chien, c'est l'ennemi. +Franchement, il faut l'avouer, toute apparence est contre lui. Je +crois tout à fait ce qu'il dit que le méprisable Grimm n'épargna nul +artifice pour lui ôter ses amis. Mais que Rousseau convienne aussi que +sa conduite discordante dut le poser <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> comme l'homme double et +le Judas du parti. Il est dans l'<span class="italic">Encyclopédie</span>; il est dehors, il est +contre. Ses trois œuvres (en 51, en 54, en 58, <span class="italic">Sciences</span>, +<span class="italic">Inégalité</span>, <span class="italic">Spectacles</span>) sont trois attaques violentes contre le +parti philosophe dans lequel il compte toujours. En 55, il insère +encore des articles dans ce livre qu'il renie. En 58, au moment où +l'<span class="italic">Encyclopédie</span> succombe sous les Parlements, les Jésuites, sous +Trévoux et sous Fréron, Rousseau (<span class="italic">Lettre sur les spectacles</span>) la +frappe, et du coup le plus sûr, par un livre sorti du cœur.</p> + +<p>Qu'il dise comme Polyeucte: «Je suis chrétien!» À la bonne heure. «Je +me suis refait chrétien en 1754.» Mais alors pourquoi reste-t-il avec +les Encyclopédistes? Pourquoi loge-t-il chez eux, chez madame +d'Épinay? Pourquoi aime-t-il chez eux? Poursuit-il, entre tant de +femmes, la maîtresse de Saint-Lambert?</p> + +<p>Sa conduite avec Voltaire n'était-elle pas singulière? En avril +(1756), quand Voltaire dans son <span class="italic">Préservatif</span> (pamphlet pour +l'<span class="italic">Encyclopédie</span>) attaque à la fois les prêtres catholiques et +protestants, Rousseau écrit à Vernes un billet colérique, où il +l'appelle: «Ce beau génie, âme basse, grand par ses talents, vil par +leur usage.» Et le billet court partout. Le 18 août (même année), en +écrivant à Voltaire sa belle lettre contre le poème de <span class="italic">Lisbonne</span>, il +le comble de témoignages d'admiration et de respect, et ce ménagement +habile rend le coup mieux asséné.—Simple lettre pour Voltaire seul, +dit-il. On sent que de telles choses, éloquentes, étincelantes, ne +pourront rester enfermées. Et en effet, Rousseau lui-même avoue en +avoir donné des copies à trois personnes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> Ainsi en tout sa conduite était horriblement louche, tantôt +par sa nature même, sa dualité intérieure, tantôt par sa propre faute, +la fureur qui était en lui. Pour madame d'Houdetot, il jure qu'il ne +veut rien, qu'il reste pur, «qu'il l'aime trop pour vouloir la +posséder.»</p> + +<p>Mais qui aura cette idée en lisant les lettres éperdues, furieuses, +insensées, à Sarah? Lui-même qu'en savait-il? Voyait-il clair dans cet +orage, dans une si profonde nuit? Ce qui est sûr, c'est qu'il cherche +incessamment le danger, attise follement cette flamme, avec la rage +d'un malade qui, de ses ongles acharnés, creuse la cuisante blessure +dont il est brûlé, dévoré.</p> + +<p>Deux choses très-spécialement purent exaspérer ses amis:</p> + +<p>L'ostentation de pauvreté. Certes, Rousseau était pauvre; mais Diderot +n'est pas plus riche, il n'en parle jamais. Ce ne sont pas armes +courtoises que de faire sans cesse appel à la haine et à l'envie, de +se proclamer <span class="italic">le pauvre</span>.</p> + +<p>L'autre chose qui paraît déjà dans la lettre sur le poème de +<span class="italic">Lisbonne</span>, et qui va paraître mieux dans le <span class="italic">Contrat social</span>, c'est +qu'il veut qu'on ait dans chaque État un Code moral qui contienne les +bonnes maximes que chacun soit tenu d'admettre. Il faut que chacun +déclare, confesse, articule sa foi (et sous peine de mort, dans le +<span class="italic">Contrat social</span>).</p> + +<p>La discordance de Rousseau avec l'<span class="italic">Encyclopédie</span> et l'esprit même du +siècle, là était tranchée, terrible. Là commence un cours nouveau +d'idées qui ira tout droit <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> à la Fête de l'Être +suprême.—Puis, la réaction l'exploite, de Robespierre à De Maistre.</p> + +<p>Rousseau et par ses tendances et par son combat bizarre (écrivant et +pour et contre), enfin par cet amour aveugle, peu loyal, leur apparut +un furieux fou, très-méchant.</p> + +<p>Dans une dernière réunion où ils se trouvèrent en face, où l'on crut +les rapprocher, Diderot fut consterné de voir l'état horrible de +Rousseau. Et il en défaillit presque. En rentrant chez lui, il écrit: +«Mon ami, j'ai vu un damné!... Ah! je ne puis m'en remettre... +Montrez-moi, pour que je me calme, la face d'un homme de bien.» +(<span class="italic">Diderot</span>, XII, 277.)</p> + +<p>Un damné, c'est cela même. Il portait en ce moment un enfer de +discordance; les démons se battaient en lui. Il portait son +enfantement (ses trois livres en deux années) l'<span class="italic">Émile</span>, la <span class="italic">Julie</span>, +le <span class="italic">Contrat</span>. Il portait la réaction, la planche qu'il allait tendre +au naufrage du christianisme.</p> + +<p>L'horreur de Diderot est telle, qu'il semble avoir en ce moment comme +un pressentiment biblique. On est sûr, en lisant sa lettre, qu'il a +vu, par delà Rousseau, quelque chose de sinistre et comme un spectre +d'avenir. Diderot-Danton voit déjà la face de Rousseau-Robespierre.</p> + +<p class="p2">Un homme fort judicieux a dit à nos émigrants qui partent pour +l'Amérique, que, pour réussir là-bas, il <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> fallait être un +naufragé,—c'est-à-dire être perdu, désespéré, prêt à tout, décidé +comme celui qui a vu la mort de près et ne ménage plus rien.</p> + +<p>Rousseau eut cet avantage. Il en était là justement lorsque son ennemi +Grimm, indigne tyran d'une femme, obligea cette faible femme, madame +d'Épinay, à mettre Rousseau à la porte de l'Ermitage en plein décembre +(1756). Service insigne que Grimm lui rend, et qui le délivre, et qui +a fait sa grandeur.</p> + +<p>Autre avantage, et immense, que seul entre tous il eut: <span class="italic">Il écrit en +pleine crise.</span> C'est dans la crise du cœur, au plus fort de sa +tragédie, qu'il fait d'un seul coup ses grands livres.</p> + +<p>Montesquieu, Voltaire, Buffon, Diderot, ont produit toute leur vie. La +production est chez eux le cours même de la nature. Rousseau est une +éruption. La <span class="italic">Julie</span>, le <span class="italic">Contrat</span>, l'<span class="italic">Émile</span>, lui échappent en une +fois (1761-1762). On recule d'étonnement.</p> + +<p>Grand moment. Tout était prêt. Le monde avait travaillé, et taillé +toutes les pierres pour le grand metteur en œuvre. Sidney, Locke, +Mably, Morelly, Diderot (dans les discours ardents qui firent aussi +Raynal) lui préparaient sa politique. Ajoutez-y nombre d'articles +admirables et trop publiés de l'<span class="italic">Encyclopédie</span> (art. <span class="italic">Autorité</span>, +etc.). Une demoiselle génevoise, mademoiselle Huber, la tante des +grands naturalistes, dès 1731, écrit un <span class="italic">Vicaire savoyard</span><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="small">[6]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> Mais avec tout cela, n'ayant encore que la forte langue, +<span class="italic">ferme et serrée</span> et tendue de nos meilleurs réfugiés (cette langue +que Voltaire lui-même estimait dans La Beaumelle), il n'aurait été +jamais qu'un habile rhéteur génevois, qui, par de hardis paradoxes, +avait surpris l'attention. Il n'eût jamais dépassé le succès du faux +sauvage, l'éloquente déclamation du <span class="italic">Discours sur l'inégalité</span>.</p> + +<p>La force, la force magique, c'est que Rousseau tout à coup parle une +langue inconnue.</p> + +<p>On l'entend pour la première fois dans la <span class="italic">Lettre sur les spectacles</span> +(1758). On est ému et surpris. Pas un mot de déclamation. Peu de +nouveau. Il reprend l'idée des auteurs chrétiens (Bossuet, Nicole, +etc.) sur les dangers du théâtre. Mais quand il parle de la Suisse, +des mœurs antiques, innocentes, il devient attendrissant. Une +mélodie inconnue s'entend. Et le cœur échappe à ce chant de +Pergolèse: «Je suis au-dessous de moi-même. Une fermentation passagère +produisit en moi quelques lueurs de talent. Il s'est montré tard, il +s'est éteint de bonne heure. En reprenant mon état naturel, je suis +rentré dans le néant. Je n'eus qu'un moment, il est passé. J'ai la +honte de me survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec +indulgence, <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> vous accueillerez mon ombre; car pour moi je ne +suis plus.»</p> + +<p>Qu'est-ce ceci? qu'est ce miracle? qu'il est changé! Combien sa langue +est tout à coup <span class="italic">dénouée</span>! Le cœur pour la seconde fois a fondu. +Madame d'Houdetot a rouvert la source chaude qu'ouvrit madame de +Warens. C'est comme ces eaux thermales longtemps captives; un enfant +par hasard a frappé le roc; un flot brûlant, écumant, va inonder la +vallée.</p> + +<p>Il y a dans la <span class="italic">Julie</span> un curieux phénomène qu'on sent bien en Savoie, +en Suisse. C'est un vent doux, dissolvant, qui par moment franchit les +monts, fond les neiges, énerve les forces. C'est ce qu'ils appellent +le <span class="italic">fœhn</span>. Les cœurs aussi en sont malades, troublés, orageux, +alanguis.</p> + +<p>On a pu le remarquer, Julie, Saint-Preux, ne citent que les poètes +italiens, surtout le Tasse et Métastase. Ils sont enivrés de musique +italienne, et nient toute autre. Le seul paysage est suisse; mais les +deux amants rappellent bien plus la Savoie. Leur langue, sauf les +moments où elle est forcée, outrée par Rousseau, est celle de cette +société dont le commerce charmant fit madame de Warens. Ce pays, si +peu productif littérairement, qui semble en être toujours à saint +François de Sales, en revanche a gardé les grâces d'une France qui +n'est plus celle-ci. Mi-gauloise, et, bon gré mal gré, mêlée d'un +souffle d'Italie, ayant Turin pour capitale, la Savoie eut une +influence qu'on n'a pas appréciée. Esprit tout à fait contraire à la +Suisse et au Dauphiné. De Turin et de Chambéry nous vinrent ces femmes +charmantes, d'apparente naïveté <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> (la grâce du petit +Savoyard), comme la duchesse de Bourgogne, la fine comtesse de Verrue, +une reine, madame de Prie, et la Tontine et la Doguine, les deux +sœurs sorties d'Annecy, qui conquirent et gardèrent Paris, et +furent belles un demi-siècle.</p> + +<p>Rousseau n'a pu, quoique rhéteur, et encore empêtré de sa toge +romaine, Rousseau, dis-je, n'a pu tout à fait gâter cette jolie langue +qui, dans son drame personnel, lui revint invinciblement du cœur, +en sortit par torrents. Il garde de son premier rôle des gaucheries +singulières, de grotesques réminiscences de Rousseau-Mably, par +exemple, quand il appelle sa Julie «une Agrippine» (cinquième partie, +lettre 7). Non moins ridiculement il prit le titre à la mode du grand +succès de cette année. En 1758, Colardeau avait éclaté par sa poésie +d'<span class="italic">Héloïse</span>, et on ne parlait d'autre chose. Rousseau appelle sa Julie +<span class="italic">Nouvelle Héloïse</span>. À tort. Autant, dans l'immortelle légende +d'Héloïse et d'Abailard on sent l'héroïque élan, l'émancipation de +l'esprit nouveau, autant le roman de Rousseau, avec d'apparentes +hardiesses, est opposé à cet esprit. Il désespère de la raison. Il +inaugure la rêverie, ce narcotisme qui depuis a été toujours +croissant.</p> + +<p>L'abondance et surabondance d'une passion si prolixe, qui nous fatigue +aujourd'hui, fut justement ce qui ravit. Certes, quand on voit la +sécheresse de tous nos romans d'alors, on comprend avec quelle +surprise on se trouva dans ces eaux immenses et intarissables, une +mer! On se figurait que c'était la mer féconde, une mer de jeunesse et +de vie.</p> + +<p>Au fait, l'enfant amoureux parle ainsi,—non, <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> comme on +croirait, dans un langage naïf,—mais dans cette rhétorique. Endurons +les deux premiers livres. Le vrai sujet ne s'aperçoit qu'au troisième, +dans la lettre où Julie dit à Saint-Preux qu'avec un cœur plein de +lui, après une lutte cruelle, menée par son père à l'<span class="italic">église</span> où elle +épouse Wolmar, elle sent son cœur changé tout à coup, +pacifié,—changé à ce point qu'elle appelle les devoirs du mariage non +pas <span class="italic">sublimes</span> seulement, mais (qui le croirait?) <span class="italic">si doux</span>!</p> + +<p>Pour faire ressortir encore mieux ce merveilleux coup de la Grâce, +elle exagère dans une étrange et choquante déclamation, l'état honteux +où elle était avant d'entrer à l'église. «Les transports effrénés +d'une passion rendue furieuse... Des horreurs dont l'idée n'avait +jamais souillé mon esprit... Mon cœur était si corrompu que ma +raison ne put résister <span class="italic">aux discours de vos philosophes</span>,» etc.</p> + +<p>Qu'enseignent donc les philosophes? L'adultère, Julie nous +l'apprend<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="small">[7]</span></a>. Et elle réfute longuement ce qu'ils n'ont enseigné +jamais.</p> + +<p>Mais enfin, de quelque manière qu'elle eût accepté ces doctrines, +comment cette pure, cette honnête, cette intéressante Julie, fut-elle +alors <span class="italic">si corrompue</span>? «C'est que j'aimais à réfléchir et me fiais à ma +raison.»</p> + +<p>Ainsi la charmante femme à laquelle Rousseau nous a tellement +intéressés, celle dont notre âme attendrie, <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> aveugle, suit +l'impulsion, la <span class="italic">prêcheuse</span>, comme il l'appelle, il va faire prêcher +par elle ce pitoyable radotage qu'on a tant de fois réfuté. Le mépris +de la sagesse, la haine du libre arbitre, le renoncement à l'action, +voilà l'enseignement de Julie.</p> + +<p>«Quel est le plus heureux dès ce monde, du sage avec sa raison, ou du +dévot dans son délire? qu'ai-je besoin de penser, d'imaginer, dans un +moment où toutes mes facultés sont aliénées? «L'ivresse a ses +plaisirs,» disiez-vous. «Eh bien, ce délire en est une.»</p> + +<p>Elle recueille le fruit du délire, de l'ivresse, qui est d'oublier, +d'ignorer, de se perdre de vue soi-même, d'apaiser sa conscience.</p> + +<p>«Mes réflexions ne sont ni amères, ni douloureuses. Mes fautes me +donnent moins d'effroi que de honte. J'ai des regrets, <span class="italic">et non des +remords</span>.» Pente admirable, rapide. Elle ne se croit pas quiétiste. +Elle rit de madame Guyon. Mais madame Guyon elle-même a-t-elle dit +davantage? On s'enfonce, non sans volupté, au fond de ce demi-sommeil. +Le souvenir, s'il n'est pas douloureux, devient très-doux et Molinos +nous apprend qu'on jouit de la honte même.</p> + +<p>Le demi-jour de l'ivresse, l'éloignement pour la lumière, pour la +raison, met encore Julie sur une autre pente. La lecture, l'examen des +Écritures, ces libertés protestantes, ne lui iront pas longtemps. Il +lui faut, dit-elle, <span class="italic">un culte grossier</span>. «Par là je me dérobe aux +fantômes d'une raison qui s'égare.» (Liv. V, lettre <span class="smcap">V</span>.)—Et là +Rousseau est curieux. Dans une note équivoque, il loue, blâme les +catholiques; au total il les loue plutôt.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> Par cette femme adorée, par la belle bouche de Julie, nous +reviennent toutes les sottises que Voltaire a pulvérisées dans ses +réponses à Pascal trente années auparavant (1734). Et tout cela nous +arrive dans cette forme séduisante qu'on ne peut pas repousser. Aux +censeurs, on répondrait: «Laissez donc, ce n'est qu'un roman, c'est la +langueur passionnée d'une femme qui se croit guérie et qui meurt +encore d'amour.»—Oui, laissez... Et tout à l'heure, ce qui passa dans +l'abandon, l'amour des molles rêveries, la haine des philosophe et de +la philosophie, bref, la réaction chrétienne, va revenir formulée!</p> + +<p>Il y a un homme haïssable dans le livre, c'est le mari.—Comment ce +Wolmar si sage, si calme, a-t-il pu de sang-froid, étant si bien +instruit d'avance, immoler Julie à son égoïsme, faire le malheur, le +supplice de ces deux infortunés? Toutes les phrases de Rousseau pour +faire admirer <span class="italic">ce sage</span> ne servent guère. On souffre trop à le voir +faire sur deux âmes une expérience si longue, avec la curiosité +terrible du chirurgien dans ses vivisections.</p> + +<p>L'ingénieux, le piquant, c'est de leur faire dire à tous deux qu'ils +sont guéris, ne souffrent plus. Ils n'en souffrent que davantage. +Situation double, trouble, malsaine, de douleur sensuelle. Il le sait +bien, ce Wolmar. Il sait qu'insatiablement ils savourent les +souvenirs, les pleurs. De plus en plus il les rapproche, les expose, +les enflamme. «Plus que jamais, dit-il lui-même, ils brûlent ardemment +l'un pour l'autre.»</p> + +<p>Julie s'efforce de sourire; elle est belle, elle prend même, dit-on, +un léger embonpoint. Elle dit: «Je <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> suis heureuse.» Et elle +se meurt moralement. La prière ne l'en sauve pas, ni ses enfants. Elle +avoue, entourée de tout ce qu'elle aime, qu'elle est détachée de la +vie.</p> + +<p>Il faut que le roman finisse. Cette langueur mène tout droit à la +chute ou à la mort. Julie, fort heureusement, se noie et sauve +l'auteur.</p> + +<p>Oh! qu'on aimerait bien mieux que ce Wolmar se noyât, qu'il eût +l'obligeance de <span class="italic">Jacques</span> de Georges Sand, qui se tue à propos pour +les amants; mais ce froid Wolmar, l'égoïste, ne donne pas ce plaisir; +il survit à sa victime. L'impression reste tout entière. Les voilà, +les philosophes, ces âmes de glace et d'airain. De cet excellent livre +on garde la haine des raisonneurs et le mépris de la raison.</p> + +<p>Ce qui plaît, c'est le supplice qui commence pour Wolmar. Julie a fait +autour de lui comme un cercle d'amis zélés qui vont le persécuter +doucement, et, bon gré mal gré, le changer et le faire chrétien. +Rousseau dit expressément dans une lettre (à M. Vernes) que l'impie se +convertira. Et l'apôtre principal, pour sauver l'âme de Wolmar, sera +l'amant de Julie.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> CHAPITRE V.</h3> + +<h4>LA COMÉDIE DES PHILOSOPHES, MAI 1760. — M<sup>lle</sup> DE ROMANS.</h4> + +<h4>1760-1761.</h4> + + +<p>La <span class="italic">Julie</span> ne fut imprimée qu'en janvier 1761. Mais en 1759 et en +1760, elle circulait manuscrite. Rousseau en vendait des copies. Il en +faisait des lectures d'intérêt brûlant, palpitant avec une émotion qui +souvent touchait jusqu'aux larmes. Les femmes imaginaient toutes qu'il +en était le héros. Dans sa préface et ses notes, il se garde bien de +dire non.</p> + +<p>Sans son extérieur inculte, il allait loin auprès d'elles. Il fut tout +à coup à la mode. En décembre 1756, expulsé de l'Ermitage, écrasé dans +son monde (philosophe et financier), le voilà deux ans après recherché +d'un bien autre monde. M. le prince de Conti, madame de Luxembourg. Et +nul moyen de s'en défendre. Celle-ci, M. de Luxembourg, le prennent, +l'enlèvent, le comblent de caresses. Sous le haut château de +Montmorency, <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> un pavillon délicieux qui fait penser aux +Borromées, solitaire, au milieu des eaux, le reçoit au mois de mai +1759. Du <span class="italic">citoyen</span> plus de nouvelles. L'ours est muselé, lié, bien +plus, séduit, apprivoisé.</p> + +<p>Le pauvre M. de Luxembourg, homme doux et très-éteint, ami personnel +du Roi, fort tristement employé aux violences de Rouen, était un +étrange ami pour Rousseau. Mais combien plus la fée de ce lieu +enchanté, la tragique et sinistre Alcine, madame de Luxembourg! Avec +un esprit délicat, elle avait le cœur le plus noir, une malice +perverse et profonde. Longtemps effrénée Messaline, elle avait marqué +encore plus comme type du <span class="italic">Méchant</span> femme. Née Villeroi, et maîtresse +effrontée de son frère, elle usa un premier mari (Boufflers). Pour +s'en faire un second d'un homme déjà marié, Luxembourg, elle employa +une perfidie meurtrière. Elle se fit la tendre amie de madame de +Luxembourg, menant la femme et le mari aux bacchanales priapiques où +cette faible créature, avilie devant son mari, grisée, et jouet de +tous, devint un objet de dégoût (<span class="italic">Besenval</span>). Elle se vomit elle-même, +mourut, et Luxembourg devint second mari de la Méchante. Ici elle +changea de système, fut décente et honorable, fort ménagée. On la +craignait. Sa passion alors était de tuer tout doucement la fille que +Luxembourg avait du premier mariage, la jeune princesse de Robecq. +Celle-ci était très-faible de poitrine; sa belle-mère lui parlait de +sa mort prochaine, l'en occupait, l'en accablait. Elle disait en +entrant chez elle: «On sent ici le cadavre.»</p> + +<p>Choiseul, soit pour s'assurer le bonhomme Luxembourg, <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> une +des vieilles bêtes du Roi, soit pour le piquant de la chose, faisait +l'amour à la mourante. Et, plus elle était malade, plus (c'est le fait +des poitrinaires) elle était passionnée, possédée d'amour de la vie, +de remords, d'effroi, de regret de ne pas pécher davantage. Elle +semblait déjà dans l'enfer. Elle n'en servait que mieux les saints. De +ce lit de fiévreux plaisir, au nom de son salut risqué et de +l'éternité prochaine, elle ordonnait, elle exigeait, se damnait. Mais +c'était pour Dieu.</p> + +<p>Diderot ne s'y trompa pas. Quand il vit Choiseul, au lieu de soutenir +l'Encyclopédie, lui retirer le privilége, il n'accusa ni les Jésuites, +ni le Parlement, mais <span class="italic">elle</span>, la damnée, la désespérée, et sa rage +impérieuse.</p> + +<p>Elle avait deux mois à vivre. Choiseul allait être quitte. Mais en lui +obéissant, il marchait à son propre but. Sec et tari, sans ressource, +ne pouvant plus faire un pas sans le Parlement, forcé d'y recourir à +toute heure, il était sûr de lui plaire par une insulte aux +philosophes. D'autre part, elle allait charmer le Dauphin, amuser +Paris. Excellente diversion qui distrairait de Silhouette, de la +demi-banqueroute, des rentes qu'on ne pouvait payer, du nouvel octroi +sur les vivres, de la cherté des denrées.</p> + +<p>Seulement Choiseul eût voulu qu'on s'en tînt à un écrit, à une comédie +non jouée. Mais l'effet eût été trop lent. Elle n'avait pas le temps +d'attendre. Elle dit qu'elle allait mourir, mais qu'elle voulait +jouir, et se donner une fête, voir les impies au pilori, faisant +amende honorable, sinon en Grève, au théâtre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> Le parti philosophique mollissait miné en dessous. On l'avait +alangui au cœur, attendri, mortifié (la <span class="italic">Lettre sur les +spectacles</span>). On le détrempait des larmes que faisaient couler les +lectures de la <span class="italic">Julie</span>. La rêverie, l'âme chrétienne, la haine de la +raison, revenaient, mais gardant pour les philosophes quelques égards, +du <span class="italic">respect</span>. C'est là ce qu'on voulait frapper. Ceux qu'on ne +respecte plus sont bien aisément méprisés, conspués, foulés aux pieds. +Telle est la noblesse de l'homme. Un soufflet, un coup de pied amuse +toujours la foule, bien ou mal donné... On rit.</p> + +<p>Jouer la pièce était chose hardie et non sans péril. Comment Voltaire +prendrait-il qu'on mît si publiquement les siens dans la boue? Le +public pouvait s'irriter, surtout d'une attaque morale contre ses +oracles chéris, des hommes justement honorés. Je crois volontiers que +Choiseul demanda grâce, pria. Elle fut inexorable.</p> + +<p>Il y a toujours des gens prêts à lancer de la boue. L'ancien Rousseau +(Jean-Baptiste), assez froid versificateur, mais satyre ardent, +écumant dans ses rages et ses priapées, avait engendré Desfontaines, +qui, sentant un peu le roussi, n'en engendra pas moins Fréron.</p> + +<p>Fréron, fort lettré, plat et lourd, un grossier Breton de Quimper, en +vingt ans expectora deux cent cinquante volumes, nauséabonds +(instructifs pourtant), de l'<span class="italic">Année littéraire</span>, sans compter la +pituite immense de je ne sais combien de livres qu'il déposa à côté. +Il était lu des amis de Voltaire. Le bon Stanislas lui-même goûtait +dans Fréron le plaisir de voir son Voltaire <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> mis en pièces. +Il donna son nom Stanislas au célèbre fils de Fréron. Mais combien +plus le pamphlétaire fut passionnément poussé par madame Adélaïde!</p> + +<p>Fréron se lia aisément aux ennemis de Voltaire, à l'âcre et mordant La +Beaumelle, au malfaisant Palissot. Celui-ci, enfant prodige, fameux à +douze ans, avait soutenu à treize ans une thèse de théologie. Il passa +par l'Oratoire. À dix-huit ans, il avait fait une mauvaise tragédie, +et il était marié, fixé. Il n'alla guère plus loin.</p> + +<p>C'est lui, dit-on, que Diderot a peint, immortalisé, dans son <span class="italic">Neveu +de Rameau</span>. Le gueux vagabond, parasite, pour dîner reçoit cent +nasardes. C'est là que la vérité manque. Palissot est moins naïf; ce +n'est pas l'insouciant artiste, fainéant et paresseux. De bonne heure +il fut avisé. Il y avait une bonne mine à exploiter chez les dévots. +Le brillant hâbleur Polignac l'ouvrit par son <span class="italic">Anti-Lucrèce</span> et Bernis +l'exploita de même par sa <span class="italic">Religion vengée</span>. Palissot ne fut pas plus +sot. Il ne monta pas aussi haut. Mais sa plume intelligente fut payée +comptant. À vingt-cinq ans, la première fois qu'il joua les +philosophes, à Nancy, il en tira une <span class="italic">recette générale</span> des tabacs +(1755). La seconde fois, le privilége, fort lucratif dans la guerre, +<span class="italic">de vendre seul les gazettes étrangères</span> qu'on achetait avidement.</p> + +<p>Palissot, comme Lorrain, était sûr d'aller à Choiseul, mais il y alla +bien mieux par madame de Robecq. Il adressa à la dame ses <span class="italic">Lettres</span> +anti-philosophiques. Puis il fit, pour ainsi dire près de son lit, +inspiré d'elle (<span class="italic">furens quid fœmina possit!</span>) sa comédie <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> des +<span class="italic">Philosophes</span> qui est bien plus qu'une satire, c'est une dénonciation.</p> + +<p>Palissot pesait si peu que peut-être les acteurs eussent refusé sa +comédie. Pour leur inspirer terreur, on l'envoya par le Breton, le +dogue de l'<span class="italic">Année littéraire</span>.</p> + +<p>Ce fut le grand protégé de madame Adélaïde, Fréron, qui porta la pièce +aux acteurs. «Délibérez, si vous voulez, dit-il avec insolence. Elle +sera jouée malgré vous.» Ils comprirent que de telles paroles venaient +de très-haut, se turent. La Clairon était absente. Elle fut indignée +au retour, leur dit qu'il était honteux que les acteurs se prêtassent +à conspuer les auteurs qui leur faisaient gagner leur vie; qu'elle +avait horreur du monde, qu'elle s'en irait comme Rousseau, et vivrait +au fond des bois (Collé, <span class="italic">Journal historique</span>).</p> + +<p>La pièce n'a rien de comique que quelques phrases emphatiques prises à +la langue nouvelle, surtout aux formes solennelles de Diderot. On note +comme ridicules des locutions excellentes, neuves alors, qui sont +restées (par exemple, «Il est sous le charme,» un mot du <span class="italic">Fils +naturel</span>).</p> + +<p>Sauf cela, Palissot copie servilement Molière. Les philosophes chez +lui sont Tartufe et sont Trissotin. Le nœud est le même. On veut +s'emparer subtilement d'une fortune et d'une héritière. Pour cela on +flatte la mère, auteur comme Philaminte, imbécile autant qu'Orgon. +Mais sur qui cela tombe-t-il? On ne le voit pas. Le seul philosophe +marié récemment alors est Helvétius, qui noblement était sorti de la +Ferme générale, <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> et prit sans dot la fille de madame de +Graffigny.</p> + +<p>Dans Palissot, les philosophes sont des filous qui, tout en volant les +autres, se volent aussi entre eux. Ils enseignent ou le partage, ou la +<span class="italic">communauté des biens</span>. Le seul écrivain, très-obscur, qui hasardait +ce paradoxe (Morelly, <span class="italic">Basiliade</span>, 1753, et <span class="italic">Code de la nature</span>, +1755), était tout à fait en dehors du parti philosophique. Loin de là, +l'<span class="italic">Encyclopédie</span>, depuis 1756 et les articles de Quesnay, est le champ +très-spécial des Économistes qui fondent tout sur la propriété. On +n'en voit pas moins dans la pièce le philosophe Frontin, qui, pendant +que son maître enseigne la communauté des biens, la suit en lui vidant +les poches.</p> + +<p>Un mot aigre semble lancé par la mourante elle-même, par madame de +Robecq, contre sa belle-mère. Les philosophes ont le cœur si mal +placé et si dur qu'ils attendent la mort d'un ami pour la joie de le +disséquer.</p> + +<p>Trois personnes sont ménagées.</p> + +<p>Voltaire est tout à fait absent. On n'eût osé. Choiseul même, +craignant qu'il ne soit irrité, lui écrit des lettres câlines.</p> + +<p>Duclos (sauf un petit mot) est à part et respecté, comme intime ami de +Bernis et bien avec la Pompadour.</p> + +<p>L'ami de Duclos, Rousseau, est l'honnête homme de la pièce. Il est +l'excellent Crispin qui déjoue la friponnerie de tous les autres +philosophes, ramène au bon sens la mère et fait par là que la fille +épouse celui qu'elle aime. Crispin-Rousseau s'introduit adroitement +<span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> par un jeu bouffon, mais d'un ridicule habile et voulu. Il +arrive à quatre pattes, broutant sa laitue. C'est exactement la +plaisanterie de Voltaire dans sa lettre si connue à Rousseau qu'on +savait par cœur: «Je retombe à quatre pattes. Venez brouter avec +moi,» etc.</p> + +<p>L'effet de la pièce fut grand, point gai, lugubre au contraire. On vit +le spectre amené par le libelliste lui-même, la pâle madame de Robecq +qui n'avait plus qu'un mois à vivre, qui, avant de recevoir les +sacrements, avait fait l'effort de sortir du lit, se faire apporter, +pour se repaître les yeux de la honte de ses ennemis, des impies, voir +Dieu vengé.</p> + +<p>La pièce maniée, remaniée, écourtée, pour l'impression, ne montre +guère les traits dévots qui parurent peut-être au théâtre. Un seul a +été conservé: «Et souvent la bêtise a fait des incrédules.»</p> + +<p>On ne voit pas qu'il y ait eu de protestation bruyante, ni cris, ni +sifflets. Mais on resta indigné. C'était une lâche insulte du pouvoir +aux plus beaux génies qui avaient honoré la France. Le Dauphin s'en +lava les mains, et dit qu'il n'y était pour rien. Cela mit tout à nu +Choiseul, l'exposa devant le public. Il eût bien voulu reculer. Le +spectre d'amour le traînait. Dans son unique mois de juin qui lui +restait encore à vivre dans le plaisir enragé, assaisonné de la mort, +elle le força de se flétrir et de se salir lui-même, d'avouer Palissot +pour son homme en lui faisant sa fortune.</p> + +<p>Celui qui eût le plus souffert de la pièce, c'est Rousseau qui (sauf +un petit ridicule) y était fort ménagé. Il frémit de ce danger. À +l'envoi de la pièce, il dit: <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> «Je n'accepte pas cet +<span class="italic">horrible</span> présent.» Là il montra un grand sens. Avec cette adoption +fatale des esprits rétrogrades, avec les tendances mystiques +manifestées par la <span class="italic">Julie</span>, avec telles lettres aux dévotes (à madame +de Créqui) où il leur envie leur bonheur,—il allait se précipiter, +presque sans s'en apercevoir, et se réveiller un matin coryphée du +parti dévot. Il eût été pour un jour adoré puis méprisé. Il eût eu le +sort de Gilbert.</p> + +<p>Il s'arrêta court brusquement. Il comprit que le grand succès était +dans l'inconséquence, et juste entre les deux partis. De là le +caractère propre à l'<span class="italic">Émile</span>, tout contradictoire, et qui n'en réussit +que mieux. Il veut qu'on suive la <span class="italic">Nature</span>, que l'on revienne à la +<span class="italic">Nature</span>. Mais en même temps il admet l'<span class="italic">Anti</span>-Nature, le miracle: «La +mort de Jésus est d'un Dieu.»</p> + +<p>Les deux partis eurent donc de quoi être satisfaits? Point du tout. À +droite, à gauche, les prêtres catholiques et protestants le tiraient. +Là, il est curieux de voir l'innocence des jeunes ministres, qui +voudraient que décidément il se déclarât protestant. Un sûr moyen de +s'enterrer et d'avoir contre soi la France. Il les écarte doucement +(V. lettres à M. Vernes). Il reste au milieu bâtard qui convient mieux +à la foule, mi-raisonneur, mi-chrétien.</p> + +<p>Mais qu'est-il au fond? chrétien. En discutant tels miracles qu'a +faits ou n'a pas faits Jésus, il garde le grand miracle: <span class="italic">l'Évangile +envisagé comme morale absolue</span>, règle unique et loi divine. Contre le +vrai credo du siècle (le but de l'homme est l'action, la raison +<span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> libre et active), il ramène l'ancien credo de rêverie, +d'inaction.</p> + +<p>Avec tout cet étalage de logique et de syllogismes, malgré ce grand +mouvement d'idées suscité par ses livres, ce raisonneur des +raisonneurs, que fonde-t-il en réalité, que commence-t-il +sérieusement? deux choses qui, peu à peu, iront énervant le monde: le +roman, la rêverie.</p> + +<p><span class="italic">Le règne de la rêverie.</span> Après le Rousseau raisonneur qui argumente +et discute, vient le Rousseau non raisonneur, charmant, mais si mou, +l'aimable auteur de <span class="italic">Paul et Virginie</span>.</p> + +<p>Puis un grotesque Rousseau, barbaro-breton, dans l'effort, l'entorse, +qui pourtant par <span class="italic">René</span> dure et toujours durera. Puis tant d'autres, +pleureurs, malades, mélancoliques, égoïstes, qui vont se pleurant +eux-mêmes, cherchant l'oubli, descendant la pente du narcotisme.</p> + +<p>Cette pente a ses degrés. C'est le roman, c'est le tabac. Plus tard, +ce sera l'opium, chemin sûr et abrégé aux rêveries de l'autre rivage.</p> + +<p><span class="italic">Jusqu'à Rousseau point de roman.</span> Du moins, point de roman qui règne. +Ni Manon, ni Marianne, ni Paméla, ni Clarisse, ne faisaient de +révolution; on admirait, c'était tout. Mais sous la <span class="italic">Nouvelle +Héloïse</span>, on est dompté, entraîné; on copie, on obéit. Dès lors, le +roman est roi. Voici son avénement. La patrie est secondaire, la +religion secondaire. L'âme individuelle est tout. Chaque maladie de +cette âme, finement analysée, regardée au microscope, grossie, +admirée, fomentée, deviendra un mal favori que chacun choiera en soi. +<span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> Tous, à partir de ce moment, nous irons caressant nos plaies +pour les irriter davantage.</p> + +<p>Il serait dur et injuste pourtant de ne pas reconnaître ce qu'eut de +noble et de beau l'apparition de la <span class="italic">Julie</span>, cette résurrection du +cœur, cette réhabilitation de l'amour. L'<span class="italic">Émile</span>, qui, après la +<span class="italic">Julie</span>, sembla un livre ennuyeux (madame de Luxembourg même n'en +soutenait pas la lecture), l'<span class="italic">Émile</span> eut une très-belle et +attendrissante influence dans les pages aux jeunes mères sur leur +devoir d'allaitement. Elles furent touchées au cœur, ramenées aux +pauvres petits; elles trouvèrent ce devoir non doux seulement, mais +gracieux. Quoi de plus charmant qu'une femme qui a au sein un bel +enfant? Délicates et poitrinaires, sans lait, elles voulaient +allaiter. Ne perdant rien des plaisirs, des soupers, des nuits de +fatigue, elles n'allaitaient pas moins. L'infortuné nourrisson, forcé +de suivre les bals, tétait en vain la danseuse, rouge, échauffée et +tarie.</p> + +<p>Une conversion si brusque à la nature, à l'amour, eut plus d'un effet +comique. Les femmes devinrent tout à coup extraordinairement +sensibles. Madame de Luxembourg, qui venait de faire mourir sa +belle-fille à petit feu, se trouva désormais si tendre, qu'aux +persécutions de Rousseau elle se déclara malade (V. <span class="italic">Madame Du +Deffand</span>). Tous devenant amoureux, madame Du Deffand, malgré l'âge, ne +crut pouvoir en conscience se dispenser de la mode. L'amour, à +soixante-dix ans, lui vint pour la première fois. Elle voulait un +Anglais, comme l'Édouard de Rousseau. Cela lui sembla neuf, piquant. +Elle hésitait entre trois, l'un un <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> jeune poitrinaire, +l'autre un highlander rêveur. Elle prit enfin (malgré lui) celui qui +lui ressemblait, le plus méchant des trois, Walpole.</p> + +<p>Mais voici le plus merveilleux! La police même est amoureuse! Le +lieutenant de police Bertin, venant au ministère, lui aussi, cherche +sa Julie. Cette Julie facétieuse, une coquine d'esprit amusant, la +d'Arnoult fait payer ses dettes par le crédule Bertin, et plante là +son Saint-Preux (<span class="italic">Bachaumont</span>).</p> + +<p>Versailles ainsi copie Paris. On l'avait vu après <span class="italic">Zaïre</span>, à ce moment +où déjà on fut amoureux de l'amour. Le roi prit alors la Mailly +(1732). Aujourd'hui ce pauvre roi, ayant traversé tant de choses, +pouvait-on bien tenter encore de le refaire amoureux? La Pompadour, en +d'autres temps, en eût eu peur. Mais alors, dans cette guerre où +chaque jour apportait d'accablants revers, il lui fallait à tout prix +continuer, augmenter l'alibi où vivait le roi. Elle laissa faire ses +gens, Bertin, Sartines et la police. On chercha au roi sa Julie.</p> + +<p>On la trouva en décembre 1760, au moment où le roman, manuscrit +encore, courait partout, faisait fureur, avec le plus grand succès. Le +roman paraît en janvier. Et elle est enceinte en mars 1761<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="small">[8]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> La dame d'une maison de jeu du Palais-Royal, bien avec les +gens de police, leur avait dit qu'elle avait leur affaire, sa sœur, +une belle personne et la plus belle du monde, fille d'un avocat de +Grenoble, neuve et jusque-là bien gardée, mademoiselle de Romans, +accomplie de taille et de formes, d'un vrai visage de reine, n'avait +qu'un défaut, d'être gigantesque à ne pas passer les portes, un +colosse comme on voit au Louvre la Pallas ou la Melpomène. Honteuse de +cette taille étrange, elle tâchait de se faire petite, en aplatissant +sur sa tête la masse de ses très-longs et admirables cheveux, ne +portait que des coiffures basses.</p> + +<p>C'était comme une conversion, une purification pour le roi du +Parc-aux-Cerfs, d'avoir cette grande innocente, si digne, qu'on ne +pouvait la croire qu'un objet de passion. On crut que ce serait bien +vu, que cela le referait un peu devant le public. On la menait à grand +bruit d'Auteuil, où était sa maison, à Versailles, royalement, dans un +carrosse à six chevaux. La géante fut à la mode. On adopta ses +coiffures basses, et les naines en portaient aussi. Elle accoucha à +Versailles. À Versailles, elle nourrit, fidèle à la leçon d'Émile. +L'enfant était à son image, d'une extraordinaire beauté. Cela gonflait +la jeune mère. Et cela aussi la perdit. Nulle autre que la Pompadour +n'avait intérêt à la perdre. Ce fut elle certainement (quoi qu'en dise +la Hausset) qui fit croire au roi que cette fille le compromettait, le +donnait en spectacle. Mais qui avait commencé? qui avait permis +qu'elle vînt à Versailles à six chevaux? Qui aurait osé cela sans +l'aveu de la Pompadour?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> Le Roi était si mort de cœur, si froid, qu'il n'objecta +rien, laissa faire ce qu'on voulait. Fin effroyable du roman! Julie ne +fut pas noyée, comme dans la <span class="italic">Nouvelle Héloïse</span>, mais on lui vola son +enfant. Ses pleurs, ses rugissements ne servirent. Elle eut beau +chercher, se désespérer quinze années. Elle ne le trouva que bien tard +sous Louis XVI. Il s'appelle l'abbé de Bourbon.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> CHAPITRE VI.</h3> + +<h4>PACTE DE FAMILLE. — RÈGNE DU PARLEMENT. — JÉSUITES CONDAMNÉS.</h4> + +<h4>1761-1762.</h4> + + +<p>Homme d'esprit, homme de cour, connaissant la France à merveille, +Choiseul, à chaque sottise, trouvait un mot noble et fier qui +plaisait, le relevait. Mieux que la sotte Pompadour, il sentait tout +le péril de rester à découvert dans la trahison d'Autriche. En 1761, +le public criait. Choiseul crie aussi, dit que l'Autriche mollit, ne +nous appuie pas assez, se plaint, menace, et donne encore une armée à +Marie-Thérèse.</p> + +<p>En même temps il éblouit et le public et Versailles d'un fait de +grande apparence. Avec l'agilité brillante d'un acrobate accompli qui +saute d'une corde à l'autre, il se raccroche vivement à celle qui +tient au cœur du Roi. Louis XV, toute sa vie, avait été Espagnol. +Choiseul <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> se fait Espagnol, prépare et publie, en août 1761, +le fameux Pacte de famille.</p> + +<p>Superbe tour de voltige qui le maintenait au pouvoir. Louis XV était +Bourbon, Charles III était Bourbon. Quoi de plus beau, quoi de plus +grand (et digne de Louis XIV) que de lier en un faisceau tous les +membres de la famille, de rattacher France, Espagne, Parme, Naples, la +Sicile! Louis XV, qui ne sentait rien, sentit cela, le trouva grand. +On le trouva tel en Europe.</p> + +<p>Pour bien juger ce projet, il faut savoir ce que l'Anglais en pensa... +L'Anglais en frémit de joie.</p> + +<p>Il comprit parfaitement que Choiseul doublait sa proie. Les âpres +chasseur de mer virent dès ce jour les galions entrer chargés d'or +dans Portsmouth. Ils virent les ports et les villes de l'Amérique du +Sud payer d'énormes rançons. Ils virent descendre dans la mer la +grosse flotte espagnole, cette vaine cérémonie de lourds navires +impotents, canonnés, percés, coulés, avant de faire un mouvement.</p> + +<p>Pitt, sous son air rechigné, fut si gai qu'il se lâcha par un mot de +bassesse atroce: «On n'en mettra pas plus grand pot-au-feu; mais la +soupe sera bien meilleure.»</p> + +<p>Ce n'était pas une force qui s'ajoutait à la France, c'était un gros +embarras, une caraque de commerce, traînant derrière un vaisseau, et +qui ne faisait que l'alourdir. Choiseul, depuis ses revers maritimes, +que pouvait-il pour défendre cette Espagne? Rien. Le pacte de famille +est déclaré au mois d'août 1761. Et c'est au mois de décembre que +Choiseul avise à rendre <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> l'essor à notre marine, qu'il +suscite (par l'exemple du premier banquier de la cour) un mouvement +national de dons, de souscriptions. La Ferme donna un vaisseau, Paris +souscrit un vaisseau, et bientôt chaque province. Enthousiasme +général. Tous ces vaisseaux sur le papier, et tout au plus en argent, +combien leur faut-il de temps pour exister réellement, pour cingler, +combattre en mer?</p> + +<p>M. Pitt se faisait fort, avant la guerre déclarée, de faire sa razzia +immense sur les colonies espagnoles, de donner à ses requins la pâtée +la plus épaisse qu'ils aient eue jamais sous la dent. Lord Bute (le +favori du Roi) s'y opposa en Conseil, se fit vertueux, délicat, et +Pitt fièrement se retira. C'était la guerre elle-même qui donnait sa +démission. Et lord Bute, c'était la paix. Il fallait la prendre aux +cheveux (moment unique, irréparable), savoir perdre, sacrifier, pour +ne pas perdre davantage.</p> + +<p>Lord Bute avertit Choiseul secrètement. Et celui-ci fit le sourd!</p> + +<p>Deux choses l'enfonçaient dans la guerre: 1º son crime d'Autriche, +son traité. Il eût fallu rendre ce qu'on avait pris en Allemagne pour +l'impératrice. Et la cabale autrichienne eût jeté Choiseul à bas. 2º +En gagnant l'Espagne et la poussant en avant, ce petit Machiavel +comptait bien qu'elle aurait en mer des revers épouvantables, mais +croyait aussi que par terre elle prendrait le Portugal, lui +procurerait un gage, une conquête à échanger pour le jour terrible des +comptes, de la grande liquidation. Ainsi cette aveugle Espagne allait, +au signe de Choiseul, en n'y gagnant <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> que des coups, tirer du +feu les marrons que l'Autriche finalement devait manger seule.</p> + +<p>Le plan était malhonnête, chimérique et étourdi. Il n'avait qu'un côté +certain: il faisait abîmer l'Espagne dans ses flottes et ses colonies. +Mais le côté incertain, c'était que cette vieille Espagne pût de ses +bras décharnés étreindre le Portugal, défendu par l'Angleterre, +défendu par un homme fort, par Pombal, son Richelieu.</p> + +<p>Louis XV donna là-dedans, tout comme il avait donné dans le traité de +Babiole. Choiseul s'affermit, monta, fut un vrai premier ministre, +plus que Colbert, plus que Louvois. On revit un vrai Mazarin. Ministre +des Affaires étrangères, il prit la Guerre et la Marine, ou par lui ou +par ses parents. Il emplit tout de Choiseuls, frères, cousins, neveux, +grands, petits, et des Stainville, et des Praslin. Il se fit colonel +des Suisses (énorme place d'argent). Par Bertin, son petit valet, il +avait aussi les finances. «<span class="italic">Choiseul</span> veut dire <span class="italic">mangerie</span>,» disait +plus tard Louis XVI.</p> + +<p>Avec ces dépenses et sa guerre, Choiseul était toujours à la merci des +Parlements, comme un mendiant à leur porte. Sa mécanique était fort +simple. À ces dogues toujours grondants, pour tirer d'eux ce qu'il +voulait, il lui suffisait de montrer leur gibier, leur proie, les +Jésuites. Le mot plaisant du sauvage dans <span class="italic">Candide</span>: «Mangeons du +Jésuite!» c'était toute la harangue de Choiseul aux Parlements.</p> + +<p>Cela allait à merveille avec le Pacte de famille. L'homme du monde qui +haïssait le plus les Jésuites était le roi d'Espagne, Charles III, qui +n'était venu en <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> Espagne que malgré eux, malgré leurs projets +de le faire déclarer fils d'Alberoni et bâtard adultérin. Ils étaient +très-forts en Espagne. Pas un seul fonctionnaire qui ne fût sorti des +Jésuites. Charles n'osait pas encore les frapper. Mais en arrivant, il +avait saisi contre eux l'épée de saint Dominique, se faisant le chef +de l'Inquisition, ayant pour vicaire général un dominicain, attendant +un prétexte, une occasion.</p> + +<p>Dès 1754 et 1756, l'Espagne et le Portugal avaient pu voir en Amérique +ce qu'étaient au fond les Jésuites. Leurs Indiens du Paraguay, dans un +échange de terres que firent alors les deux Couronnes, résistèrent à +main armée. On vit à nu, à découvert, cet empire singulier, étrange +création de la ruse. Ce qu'ils n'avaient pu au Nord avec la race +énergique des Peaux-Rouges, ils l'avaient fait au Midi, se créant là, +dans des pays isolés, un certain paradis à eux. Pour leur pouvoir, +pour leur plaisir, il avaient là des troupeaux de doux imbéciles, +menés paternellement avec la verge et le fouet. Humboldt, si bon +observateur, et nullement hostile aux Jésuites, dit que, partout où +ils ont fait ces <span class="italic">Missions</span>, l'idiotisme a été si bien fondé, si bien +mêlé à la race, et le cerveau pour toujours si parfaitement rétréci, +que nulle civilisation, nul progrès n'a plus de chance.</p> + +<p>Cela fit mieux examiner ce qu'ils étaient en Europe. Leur force était +en Espagne, où tout employé sortait de leurs mains; ils étaient +devenus l'administration elle-même. En Portugal, ils gouvernaient à +l'aide des grandes familles, ils y étaient détestés comme un ordre +tout espagnol, anti-portugais, qui aurait espagnolisé <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> le +pays. Sous le roi Joseph, ils surent lui donner un premier ministre, +Pombal, mais qui avait vu l'Europe, l'Angleterre, et ne put rester +l'humble serviteur des Jésuites. Pombal, hardi et violent, les étonna +fort en janvier 58. Appuyé des dominicains, il osa lancer contre eux +un manifeste terrible. Il bannit du palais les confesseurs jésuites, +mit près du Roi leurs ennemis.</p> + +<p>Tout cela, je le répète, en janvier 1758, lorsqu'ils faisaient leur +grande intrigue pour exclure Charles III de l'Espagne, et rester +maîtres en y mettant l'Infante. Ils résolurent de tenir ferme en +Portugal à tout prix. Les grands, surtout les Tavora, les Aveyro, leur +appartenaient. Le roi Joseph, tous les soirs, allait faire l'amour à +la jeune marquise de Tavora; on tira sur lui et on le blessa. Il fut +prouvé qu'avant le coup ils avaient consulté les Jésuites, qui, +d'après leurs vieilles maximes de Mariana et autres, autorisèrent le +régicide. Pombal fit décapiter, rompre, brûler tous ces grands. Il fit +par l'Inquisition condamner, comme hérétique, fit étrangler et brûler +le vieux père Malagrida. Rome s'irrita, et brûla un manifeste de +Pombal. Celui-ci, sans hésitation, saisit tous les biens des Jésuites; +il les embarqua eux-mêmes et les jeta en Italie (1759).</p> + +<p>En France, on trouva cela dur. Voltaire avait de l'amitié pour ses +maîtres, les Jésuites, et les regardait aussi comme le meilleur +dissolvant du Christianisme. L'Anglais, d'un machiavélisme plus exquis +et plus haineux, en toute société catholique, voulait le maintien des +Jésuites, comme élément de ruine et germe <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> de corruption. Il +regretta l'acte brusque de Pombal. Et à Paris, plus d'une grande dame +anglaise travaillait pour les Jésuites avec les gens du Dauphin.</p> + +<p>C'était cette pourriture même, reluisant en si beau jour, qui faisait +qu'ici le public les prenait peu au sérieux. La question était grave +au Parlement, grave à Versailles, mais ridicule à Paris. Un fait trop +peu remarqué, curieux, qu'indique Barbier, c'est que huit jours après +que les Jésuites furent condamnés, personne n'y pensait plus.</p> + +<p>Choiseul ne mit dans l'affaire aucune animosité, et il n'en était +besoin. Les Jésuites, <span class="italic">in extremis</span>, étaient au point où le malade est +sale, souille tout sous lui. L'ordure de la banqueroute que fit leur +père Lavalette fit dégoût. Et le secours odieux, gauche, qu'on crut +leur donner, les acheva par l'horreur. On a vu combien la famille +royale était maladroite; Madame, emportée, aveugle, propre à lancer +aux amis le pavé de l'ours. On crut faire peur au public. On fit, par +le Grand Conseil, condamner un notaire <span class="italic">suspect</span> d'avoir fabriqué un +arrêt du Conseil contre les Jésuites. <span class="italic">Suspect</span>? et qui empêchait une +vérification de fait, si aisée dans les registres? On aurait bien +voulu le pendre. On le condamna aux galères. À quoi il ne consentit +pas. Il affirma son innocence, et il se coupa la gorge. C'était la +couper aux Jésuites. La Compagnie, à ce moment, salie, flétrie, +déclarée solidaire de banqueroute, resta dans son fumier si bas qu'on +ne lui vit plus le nez.</p> + +<p>Mais on ne les laisse pas là. Voyons, qui êtes-vous, bonnes gens? +Voyons vos statuts d'Ignace, vos belles <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> constitutions? Le +Roi a beau se jeter entre, se réserver l'examen. Le Parlement va son +chemin, jusqu'à refuser les taxes. Donc, il faut un Lit de Justice. +Intimidation ridicule. Cette foudre du Lit de Justice, qui frappe le +21 juillet, fait rire, quand elle arrive après la perte d'une bataille +(16 juillet 61). La cérémonie est grotesque quand ce Jupiter tonnant +fait son entrée militaire à Paris, avec sa défaite, entre moqué et +battu.</p> + +<p>À lui d'avoir peur, de trembler. Le Parlement, tout en faisant, malgré +le Roi, l'examen des constitutions des Jésuites, prépare un bien autre +examen. Il veut que le Roi indique la somme des <span class="italic">acquits au comptant</span>. +Petit mot et énorme chose. Ce sont ces bons qu'il tirait sans compter +sur le trésor, pour combler ses pertes au jeu, payer sa police +secrète, et pour se débarrasser de la mendicité dorée. Enfin sa petite +Sodome, tous ses malpropres secrets, tenaient à ce mystère obscur des +<span class="italic">acquits au comptant</span>.</p> + +<p>L'idée que le Parlement va descendre dans ces égouts, examiner, sonder +de près, cela fit pâlir tout Versailles. Le Roi montra <span class="italic">un cœur de +roi</span>, défaillit. Que deviendrait-il si ce Parlement sauvage ébruitait +tout, publiait? Le Parlement avait pour lui une force, la misère +publique, et, par moments, des procédés terriblement expéditifs. On le +vit par la pendaison de Besançon et de Paris. Tout se rapprocha de +Choiseul, qui démuselait, muselait Cerbère à sa volonté, qui disait au +Roi: «Eh! sire! laissons-leur les Jésuites. Cela les occupera.»</p> + +<p>Le Roi, ainsi terrorisé, ne fit plus guère attention <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> aux +cris de cinquante évêques qui criaient pour les Jésuites. Il laissa le +Parlement brûler leurs livres, leur défendre d'enseigner, de +confesser. En octobre 61, à la rentrée, peu de gens y renvoyèrent +leurs enfants. L'herbe commence à pousser dans les cours de +Louis-le-Grand (<span class="italic">J. Quicherat</span>). Un journal officiel, la <span class="italic">Gazette de +France</span>, donna au public français le jugement de Malagrida. Que +pouvait de plus Choiseul? Cela fut si agréable au Parlement de Paris, +qu'en décembre 61, il enregistra tout ce qu'on voulut et l'enregistra +purement, simplement, sans restriction.</p> + +<p>Heureuse entente. À quel prix? Les Parlements, bride abattue, vont en +guerre contre les Jésuites, sans avoir aucun souvenir qu'il y ait un +roi en France. Le Parlement de Paris, en octobre 61, à l'énorme +majorité de 139 contre 13, déclare que les Jésuites ne furent jamais +que tolérés, que leurs statuts sont <span class="italic">abusifs</span>. Le Parlement de Rouen +prend, le 12 février 1762, la grande initiative. Il ordonne qu'au 1<sup>er</sup> +juillet les Jésuites videront les lieux, quitteront leurs maisons, +leurs colléges, que tous les biens seront saisis, les meubles vendus; +enfin que les villes enverront au procureur général leurs mémoires sur +l'éducation qu'on donnerait à la jeunesse.</p> + +<p>Rennes et Paris suivirent ces voies, Rennes avec le plus grand éclat. +Toute la France lut, admira le réquisitoire, les écrits du procureur +général, du Breton La Chalotais.</p> + +<p>En mars, la famille royale fit une dernière tentative, obtint que le +Grand Conseil déclarât non avenu ce qu'avaient fait les Parlements. +Mais le roi n'osa insister. <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> Choiseul lui disait froidement: +«Sire, supprimez les Jésuites, ou supprimez les Parlements.» Mot +terrible. Cela voulait dire: «Hasardez la Révolution... Courez la +chance de revoir l'année qui vous a fait faire le chemin de la +Révolte, de revoir la guerre des rues, d'entendre le cri: +<span class="italic">Versailles!</span> et: <span class="italic">Allons brûler Versailles!</span>»</p> + +<p>Le Dauphin et ses meneurs voyant le roi si muet, si blême et si +annulé, proposaient un moyen extrême. C'était d'établir partout des +<span class="italic">États provinciaux</span>, pour primer les Parlements. Ces États, pour la +plupart, machines aristocratiques, auraient été admirables pour +arrêter tout progrès. S'ils agissaient sérieusement, ils déplaçaient +la royauté, la remettaient presque partout au clergé et aux seigneurs.</p> + +<p>Là, Choiseul parla fort net. Il leva vivement le masque par ces +paroles cyniques: «Quelle que soit la forme de ces États provinciaux, +ce sera <span class="italic">une assemblée d'hommes</span>... Que fera le roi s'ils +s'unissent?... On n'exile pas son royaume.»</p> + +<p>Choiseul aimait mieux jouer de la machine grossière, moins compliquée, +des Parlements. Seulement, qu'avait fait son jeu? Pendant une année +tout entière, on avait vu le roi, traîné toujours en arrière, dire: +Non. Et personne n'y avait pris garde. En ce moment, il écrivait à +Rome pour qu'en <span class="italic">réformant</span> les Jésuites on les sauvât. Était-il temps +de réformer ceux qui déjà étaient morts, et dont les maisons, dont les +colléges étaient vides?</p> + +<p>Et le roi aussi semblait mort. À quoi tenait sa reculade? À la peur +qu'on lui avait faite pour ses <span class="italic">acquits <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> au comptant</span>, pour +ses vilenies coûteuses. Son cœur était au mauvais lieu, voilà tout. +Et dans ce moment où il voyait sa foi, son Dieu, ses Jésuites +éreintés, il laissait faire.</p> + +<p>Un tel avilissement de l'autorité embarrassait assez Choiseul. +Qu'était cette autorité alors, si ce n'était lui-même? Lui seul il +était le pouvoir, donc, ravalé plus que personne. Mais les Parlements, +ses amis, il n'eût su comment les toucher. Il avait pu hasarder de +donner une volée à ses amis les philosophes. Ici, la chose était plus +grave. Avec ces corps violents, colériques, si habitués à pendre, +rouer, brûler, on ne pouvait guère plaisanter. Le fat était +embarrassé. Il y fallait un bon hasard. Il aurait donné beaucoup pour +que les Parlements eux-mêmes en fournissent occasion, pour qu'ils se +déconsidérassent par quelque faute grossière, quelque barbare ânerie. +Il l'eût voulu. Mais que faire? Avec toute son assurance, son air +hardi, impertinent, il reculait, et, pour rien, il n'eût attaché le +grelot.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> CHAPITRE VII.</h3> + +<h4>LES CALAS. — VOLTAIRE A AFFRANCHI LES PROTESTANTS.</h4> + +<h4>1761-1764.</h4> + + +<p>L'éclat contre les Parlements vint du point d'où nul à coup sûr +n'aurait cru pouvoir l'attendre. Il vint du peuple oublié, dont toute +la France semblait avoir détourné ses regards, d'un monde obscur qui +tâchait de ne plus être aperçu, qui n'occupait plus personne, du +triste monde protestant qui vivait dans le Midi à peu près comme en +Espagne les restes des races mauresque et juive.</p> + +<p>Y avait-il des protestants? Non, pas un devant la loi, mais des +<span class="italic">Nouveaux convertis</span>. Mensonge atroce qui tenait ces populations +tremblantes dans le désolant supplice d'avoir deux vies: l'apparente, +de demi-hypocrisie;—et la vie secrète et cachée qui, aux grands +moments solennels, baptême, mort et mariage, les replaçait dans le +péril, les jetait dans l'aventure, le <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> roman nocturne et +furtif des assemblées du Désert. Vieilles carrières, antres, cavernes, +les lieux sauvages et désolés, d'horreur biblique, cette poésie ne +faisait pas peu pour maintenir ces âmes sombres dans le culte de leurs +pères.</p> + +<p>Du séminaire de Lausanne, incessamment en Languedoc, venaient de +jeunes ministres pour témoigner de leur foi, prêcher au Désert, +mourir. Rien n'irritait davantage les catholiques et le clergé que +cette perpétuité de martyrs, qui, aux dépens de leur vie, démentaient +si haut le mensonge, disaient: «Vous avez beau faire. Il y a un peuple +protestant.»</p> + +<p>On en prenait, on en pendait. On ne prenait pas Rabaut, qui, cinquante +années, en long, en large, par le Languedoc, et surtout autour de +Nîmes, errait librement, prêchait. Le pis, le plus irritant, c'est que +les autorités, intendants, etc., reconnaissaient que c'était surtout à +lui qu'on devait la tranquillité du pays. Hors le culte, en toute +chose, il prêchait l'obéissance<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="small">[9]</span></a>.</p> + +<p>Fleury, en 1738, multiplia les amendes et permit même aux curés +l'emploi des moyens militaires. En 51, l'intendant Saint-Priest, pour +plaire au clergé, fit une chose provocante, infiniment dangereuse, +d'exiger que les protestants rebaptisés, remariés, subissent <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> +expressément les sacrements catholiques. La cour eut peur, l'arrêta.</p> + +<p>Mais si l'on employait moins ces persécutions générales, les +Parlements, par moments, frappaient des coups de terreur. Aux +fermentations du carême, de Pâques, et autres grandes fêtes, parmi les +processions où Messieurs défilaient en robe rouge, on dressait les +échafauds. Spectacle cher à ces masses qui ont des besoins +dramatiques. Mais le grand régal c'était le relaps non confessé, le +suicidé (présumé tel). On le jetait à la rue pour l'amusement du +peuple. Traîné dans la honte et la boue, tout nu sur l'infamante +claie, écorchant sa face à la terre, montrant ce qu'on cache au ciel, +prostitué aux regards, aux rires, aux indignités!</p> + +<p>Profonde horreur! et tout cela n'avait en France aucun écho. La +question protestante durait depuis trop longtemps. Elle ennuyait, +fatiguait. Au premier mot: «Protestants,» on tournait court, on +disait: «Parlons plutôt d'autre chose.» Ayant tant, si longtemps +souffert, ils avaient usé la pitié. On croyait bien en général qu'on +leur faisait des choses indignes. On aimait mieux n'en rien savoir. +Ainsi peu à peu un mur s'était fait entre eux et la France, un mur +d'airain. Ce grand peuple vivait comme au fond d'une tour. Les +martyres, les exécutions, se faisaient en plein soleil de Toulouse, +sous son Capitole. Et on ne les voyait pas! Elles se passaient au +Peyrou de Montpellier, au sommet de ses terrasses étagées! à la vue de +cent mille homme. Et on ne le savait pas!</p> + +<p>Triste côté de l'âme humaine. Les grosses majorités, qui sont bien +sûres de la force, deviennent étonnamment <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> orgueilleuses et +colériques. Toute apparition de ministre semblait une audace coupable +des protestants, un outrage au grand monde catholique. Le 14 +septembre, à Caussade (1761), le jeune ministre Rochette est arrêté, +se déclare noblement, ne daigne mentir. Trois jeunes gentilshommes +verriers, sans armes que leur petite épée, essayent de le dégager. Sur +cela, fureur incroyable des populations catholiques. Les paroisses +sonnent, resonnent le tocsin. Tous prennent la fourche. Les bouchers +courent avec leurs dogues. Chasse atroce! sur quel monstre donc? une +hyène du Gévaudan? L'hyène est ce peuple fou. Rochette et les trois +sont traînés à Toulouse. Triomphe et joie générale. On en jase, on +espère bien jouir bientôt du supplice; mais on ne l'eut qu'en février.</p> + +<p>Presque au même moment que Rochette, autre capture (13 octobre 1762): +une famille de Toulouse, «qui a étranglé son fils.»</p> + +<p>Sachons ce que sont ces gens-là:</p> + +<p>Un bon et brave marchand d'indiennes était à Toulouse, établi depuis +quarante ans. Calas, ce marchand, avait épousé une demoiselle +accomplie, mais noble malheureusement (des Montesquieu, de Languedoc). +Elle donna à ses enfants une éducation selon sa naissance. Ils furent +nobles, dans une boutique.</p> + +<p>Les protestants ne pouvaient avoir de servante protestante. Ils en +eurent une excellente, mais excellemment catholique. Cette bonne +fille, qui vit naître leur second fils, Louis, l'éleva, lui fut +attachée, ne manqua pas de vouloir sauver sa jeune âme, le mena +probablement aux belles églises de Toulouse, enivrantes <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> +d'encens et de fleurs. Le petit allait volontiers chez la voisine d'en +face, femme d'un perruquier catholique, et fut presque camarade de +leur fils, un petit abbé. Louis un matin se sauve, et la perruquière +le cache. Conquête heureuse. L'archevêque est ravi, s'y intéresse. +L'enfant converti, dès sept ans, d'après les bonnes ordonnances, peut +faire la guerre à ses parents. En effet, il montre les dents. Il exige +de l'argent. Le pauvre bonhomme Calas est mandé chez l'archevêque. Il +finance. On lui fait payer 1º les dettes de Louis, six cents livres; +puis, quatre cents pour apprentissage chez un catholique, et cent +francs annuellement.—Est-ce tout? Non, de l'évêché, on signifie à +Calas qu'il ait à établir son fils. Il n'ose pas refuser, ne faisant +qu'une objection, qu'il est bien jeune, incapable. Et cependant il se +saigne. Il dit qu'il ne peut donner que trois cents francs en argent, +et dix mille en marchandises.—Est-ce tout? Non. On fait écrire par ce +misérable Louis un placet à l'Intendant pour demander que ses deux +sœurs et son petit frère Donat soient enlevés à leur père, à leur +mère, et séquestrés.</p> + +<p>Ce placet, tombé de sa poche, fut relevé par l'aîné de la famille, +Marc-Antoine, qui lui reprocha âprement cet acte infâme.</p> + +<p>Marc-Antoine était protestant zélé, d'un caractère sombre. Il avait +autorité dans la maison. C'était lui, et non pas le père Calas, qui +faisait la prière commune. Il était lettré, distingué. Il étudiait en +droit, et s'était fait recevoir bachelier en 59. Il voulait passer la +licence. Mais pour cela il fallait un certificat de catholicité. Il +avait horreur de le demander. Donc, il <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> était arrêté court. +Il voyait ses camarades lancés briller au barreau. Cela le jeta en +grande tristesse. Pour se distraire, il allait aux cafés, devint +joueur. Il aurait voulu alors, se rabattant sur le commerce, que son +père l'associât. Calas, autant qu'il pouvait, le faisait son <span class="italic">alter +ego</span>. Mais fort raisonnablement, il n'osait s'associer légalement un +jeune homme déjà dérangé qui eût ruiné la famille. Nouveau chagrin +pour Marc-Antoine. Il voyait tout impossible. Il eut envie de s'en +aller à Genève, de se faire ministre, et de revenir se faire pendre. +Mais fallait-il aller si loin pour cela? Il lisait fort ceux qui ont +parlé du suicide, et le Caton de Plutarque, et tel chapitre de +Montaigne, et le monologue d'Hamlet, le Sidney surtout de Gresset.</p> + +<p>Le 13 octobre 61, la sombre boutique reçut une visite, celle d'un +gentil jeune homme de vingt ans, nommé Lavaysse, fils d'un avocat +protestant, mais élevé par les Jésuites. Lui aussi il avait fait fi du +commerce où on le mit. Il avait l'ambition de la marine. À Bordeaux, +il étudia l'anglais, un peu de mathématique. Il voulait être pilotin. +Déjà il portait l'épée. Mais, comme tout lui réussissait, il se trouva +qu'un de ses oncles l'appelait à Saint-Domingue, sur une riche +plantation. C'était une fortune faite. Ce petit favori du sort, avec +son épée, sa gaieté, la grâce des gens heureux, invité par ces bonnes +gens, attrista encore Marc-Antoine. Sombre et muet, celui-ci soupa, +but plusieurs verres de vin. Mais avant que l'on finît, il descendit +tout doucement, ôta son habit, le plia proprement avec son gilet de +nankin, puis se pendit.</p> + +<p>Qu'on juge du désespoir des parents. Mais la vive <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> peur du +père, de la mère encore plus, c'était qu'on ne traitât leur fils en +suicidé, que, subissant la honteuse exhibition, et traîné tout nu sur +la claie, il ne perdît aussi ses frères, ne les déshonorât tous. La +férocité populaire gardait ces affreux souvenirs, les lazzi, les rires +atroces; elle eût pu dire dans trente ans, dans cinquante ans, au +dernier des fils: «J'ai vu ton frère sur le nez, traîné dans les rues +de Toulouse.»</p> + +<p>Voilà ces pauvres Calas qui disent qu'il ne s'est pas tué. «Alors, on +l'a donc tué?... mais vous l'auriez entendu...» Que dire à cela? Les +voisins frémissent, et des furies crient: «Ce sont eux qui l'ont tué!»</p> + +<p>La garde arrive, avec elle, certain capitoul, David, homme emporté, +empressé, de grand zèle et de grand bruit. Sans procès-verbal, il +enlève le cadavre, la famille, et traîne tout dans les rues pleines de +monde (un dimanche soir). Chacun aux fenêtres. «Qu'est-ce?»—«Rien que +des protestants qui ont étranglé leur fils.»</p> + +<p>Dans la procédure d'alors, celle du cruel Moyen âge, confirmée par +Louis XIV en 1670, tout devait partir de l'Église. Le magistrat +requérait que l'autorité ecclésiastique fulminât un <span class="italic">Monitoire</span>, +sommation à tous les fidèles de déclarer ce qu'ils savaient. Cela +constituait les curés, les prêtres, juges d'instruction. On venait +leur dire à l'oreille ce qu'on savait, imaginait. On se concertait +avec eux, avant d'aller déposer. Mais le <span class="italic">Monitoire</span> ne devait parler +qu'en général, ne pas nommer les personnes suspectées. Celui des Calas +les nommait, énonçait comme déjà certains les faits dont on allait +juger. Il disait que Marc-Antoine allait <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> se faire +catholique. Il disait qu'en telle maison un conseil avait été tenu +pour faire mourir Marc-Antoine. Il disait jusqu'aux plaintes, aux +cris, qu'avait poussés la victime. Bref, avec un pareil acte qui +tranchait tout, le procès était tout fait, tout jugé.</p> + +<p>Par cinq fois, par cinq dimanches, ce cri de mort, de vengeance, +partit de toutes les chaires. Le 7 novembre, à l'appui, une grande +fête sépulcrale, le service de Marc-Antoine, se fit dans l'église des +Pénitents blancs. Ces confrères (blancs, bleus, noirs, gris), c'était +à peu près tout le peuple industriel et marchand, cordonniers, +tailleurs, boulangers, etc., enrôlés sous les couleurs, les bannières +ecclésiastiques. Les confréries s'enviaient ce corps saint de +Marc-Antoine. Les curés se le disputaient. Les pénitents blancs, issus +tout droit de saint Dominique, l'emportèrent. L'église entière était +tendue de drap blanc. Sur un catafalque énorme planait un squelette +(la foule crut voir les os de Marc-Antoine). L'osseuse figure, dans la +main tenait brandillante une palme qui glorifiait son martyre, +demandait vengeance.</p> + +<p>Qui pouvait avoir le cœur assez dur pour la refuser? Dieu s'en +mêlait. Trois miracles, quatre, qui se firent sur la tombe, +touchèrent, exaltèrent les femmes, les jetèrent dans le délire.</p> + +<p>L'année redoutable arrivait de l'anniversaire séculaire de 1562, la +Saint-Barthélemy toulousaine. On attendait de grandes fêtes, mais les +plus chères au cœur du peuple, c'étaient les expiations +protestantes qui précéderaient. Cette grande et profonde masse a gardé +un levain étrange. Les horribles événements qui ont <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> eu lieu +en ce pays lui ont laissé un besoin de tragédies, d'émotions. L'église +de Saint-Sernin, née de la fureur du taureau qui traîna jadis le +martyr, cette superbe église de sang, sacrée par la première croisade +et les massacres de l'Asie, rougie du sang albigeois et des massacres +de l'Europe, cette église, des cryptes aux tours, sue la mort. Le +peuple, en ses caves, va voir l'affreux bric-à-brac des crânes, des +ossements sacrés, se repaît incessamment des curiosités du sépulcre.</p> + +<p>Pour répondre à de tels besoins, le Parlement de Toulouse, large et +grand dans ses justices, ne permit pas de regretter la vigueur de +l'Inquisition. En une seule année, dit-on, quatre cents sorciers, +hérétiques, juifs et autres, furent expédiés pêle-mêle, allèrent au +bûcher.</p> + +<p>Dans ces cités du midi, où l'hiver, presque toujours doux, continue la +vie en plein air, à force de parler, plaider, supposer, imaginer, les +rêves populaires prennent corps et toute la fixité que peut avoir le +réel. De femmes en femmes (malades de tendresse et de fureur, +tendresse pour la victime, fureur contre les protestants), la noire +ville se trouva grosse d'une épouvantable grossesse, gonflée comme +d'un vent de haine, de colère et de venin. Un monstre éclata de ce +vent, monstre d'ineptie, de sottise, une légende qui pouvait faire +bien plus qu'une exécution,—un massacre général:</p> + +<p>«Il est sûr, il est certain que si les protestants s'obstinent, malgré +tant de persécutions, à rester toujours protestants, il y a une cause +à cela. La cause, c'est la <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> terreur. Ils ont un tribunal +secret qui met sur-le-champ à mort ceux qui se convertiraient.»</p> + +<p>À quoi les prêtres ajoutaient: «C'est si vrai, que Calvin même leur +ordonne expressément de tuer le fils indocile.» (Calvin ne fait en +cela que citer, traduire la Bible, comme font les docteurs +catholiques. Mais ni les uns ni les autres ne commandent la mort des +enfants.)</p> + +<p>Les femmes allaient bride abattue dans l'absurde. Ce tribunal, pour +exécuter les enfants, a un <span class="italic">sacrificateur</span> patenté qui porte une épée. +Or, dans l'affaire de Calas, il y avait le pilotin Lavaysse et sa +petite épée. Voilà le <span class="italic">sacrificateur</span>. Car, pour étrangler un homme, +il faut avoir une épée.</p> + +<p>Quoi de plus clair? Qui résiste, est un impie certainement. Il n'a ni +la foi ni le cœur. Oh! cœur dur, qui veut impunie la mort des +enfants innocents!... «Des preuves! dis-tu, des preuves!» Misérable! +s'il te faut des preuves, c'est que tu n'es pas chrétien.</p> + +<p>Voltaire, qui court les surfaces et n'a guère de mots profonds, en a +un ici, admirable: «Jugement d'autant plus chrétien qu'il n'y avait +aucune preuve.» (Corr. avril 1762; LX, 22.)</p> + +<p>C'est là toucher le fond des choses. Dans une religion de l'amour, +prouver ou demander preuve, c'est pécher, n'aimer pas assez. L'amour +est si fort qu'il croit le contraire de ce qu'il voit. Plus la chose +est illogique, folle, absurde (c'est le mot même de Tertullien, +d'Augustin), plus elle est matière à la foi, à la croyance d'amour.</p> + +<p>Surprise par le mari, l'épouse dit: «Si vous aimiez, <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> vous +n'en croiriez pas vos yeux; vous en croiriez votre cœur. Non, vous +n'avez pas la foi; vous n'eûtes jamais l'amour.»</p> + +<p>Telle fut l'affaire des Calas, un vigoureux acte de la foi de la ville +de Toulouse. Il y avait des choses évidentes qui rendaient +invraisemblable le martyre de Marc-Antoine, mais plus c'était +invraisemblable, plus il était beau de le croire, méritant, d'un +cœur chrétien.</p> + +<p>C'était le charmant éveil du printemps méridional, de la fermentation +première. C'était l'ouverture de l'année émouvante et dramatique où +devaient se suivre les fêtes, celle de mai en souvenir du massacre +protestant, celle de juin, la Fête-Dieu, rouge des roses albigeoises. +L'exécution de Rochette avait commencé, et, dans un <span class="italic">crescendo</span> +superbe, cela allait continuer. Les bons capitouls, unis à ce +sentiment populaire, accueillirent avec plaisir un torrent de femmes +joyeuses qui savaient ou ne savaient pas, venaient parler, soulager +leur trop-plein, leur cerveau malade. La dernière racaille eut crédit. +Ils reçurent à témoigner une fille qui venait d'être fouettée de la +main du bourreau.</p> + +<p>Le Parlement qui, sur appel, rejugea le jugement, ne s'associa pas +moins aux sensibilités du peuple. Un seul conseiller hésita. Menacé, +il n'osa juger, s'abstint. Ce fut une merveille qu'il se trouva un +avocat, Sudre; que ce nom intrépide reste dans l'immortalité. C'était +un légiste très-fort. Il mit les choses en pleine clarté. Comment s'y +prit le Parlement pour se faire assez de ténèbres? D'une part, en +suivant certains <span class="italic">us</span> abolis, de l'Inquisition. D'autre part, en +suivant la <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> belle ordonnance de Louis XIV, en jugeant: que +plusieurs indices légers font un indice grave, deux graves un indice +violent, qu'avec quatre quarts de preuves et huit huitièmes de +preuves, on a deux preuves complètes, etc.</p> + +<p>Sur treize voix, il y en eut sept contre l'accusé. Ce n'était pas +assez; mais le plus vieux des conseillers, d'abord favorable à Calas, +ne put résister à l'aspect menaçant de ses collègues, ou à +l'entraînement du peuple qui attendait, espérait.</p> + +<p>Ce qui trancha tout peut-être, c'est que les protestants, tremblant +pour eux-mêmes plus que pour Calas, firent déclarer par leur homme, +Rabaut, le héros du Désert, par l'église de Genève, qu'on n'enseignait +nullement le meurtre des enfants. Mais cela même augmenta la fureur +des catholiques. Quoi! Rabaut si hardiment vit, se promène autour de +Nîmes, il ose se signaler, il parle, écrit, intervient! Cela fut fatal +à Calas.</p> + +<p>Comme si on eût voulu piquer le taureau populaire, lui mettre la +braise à la queue, ce bruit court: «Ils vont échapper!» La nuit, on +place des lanternes sur le toit de la prison. La foule veille autour +inquiète. Si on lui ôtait sa proie!</p> + +<p>Mais le voilà... Soyez heureux!... Le voilà sur la charrette entre +deux Dominicains. Ce bonhomme de 64 ans, qui n'avait marqué en rien, +le voilà (qui l'eût attendu?) d'une noblesse héroïque. Les deux moines +en sont stupéfaits. À son amende honorable, à l'échafaud, sur la roue, +il répète: «Je suis innocent.» Il prie Dieu de pardonner sa mort à ses +juges.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Il ne cria qu'au premier coup. Rompu, brisé, deux heures +encore la face tournée contre le ciel, il eut la même constance d'âme. +Le misérable capitoul David était là présent, espérant qu'il +avouerait. Il ne put se contenir, s'élança vers le roué, et lui +montrant le bûcher: «Dans un moment, tu n'es que cendre... Allons, +dis, malheureux, avoue!» Calas détourna la tête du côté de l'éternité.</p> + +<p>L'effet fut violent, terrible. Toulouse à l'instant dégonfla. La masse +de poison, de colère, disparut. Les visages blêmes disaient l'énorme +avortement qui se faisait tout d'un coup. La folie du jugement crevait +les yeux. En ne condamnant que Calas, on supposait que ce vieillard, +faible, de jambes chancelantes, avait seul pendu, étranglé, un fort +gaillard de vingt-huit ans! On espérait apparemment que, dans l'excès +des douleurs, il accuserait les siens pour avoir quelque répit, qu'un +mot lui échapperait. On se fût servi de ce mot. La mère, le fils +Pierre et l'ami, tous auraient été rompus. Mais sa fermeté les sauva.</p> + +<p>Les amis, parents, de Lavaysse, craignaient, quand on le fit sortir, +que le peuple ne lui fît un mauvais parti. Mais ce fut tout le +contraire. La foule l'accueillit, le bénit. Les femmes disaient: +«Qu'il est joli! qu'il a l'air doux!» Elles pleuraient encore plus que +pour Marc-Antoine.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Un Marseillais qui avait vu l'exécution de Calas, <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> en parla +en mars à Voltaire. Il sauta d'indignation. Le petit Donat Calas était +à Genève. Il le vit, le fit parler. Puis, il écrivit à la veuve, lui +demandant si elle signerait, au nom de Dieu, que Calas était mort +innocent. «Elle n'hésita pas, dit-il. Je n'hésitai pas non plus.»</p> + +<p>Voilà qui est admirable. Voltaire n'est pas un héros. Et pourtant, à +l'imprévu, il fait la terrible entreprise de réhabiliter Calas, +c'est-à-dire de déshonorer le Parlement de Toulouse, c'est-à-dire, de +braver, blesser, peut-être, tous les Parlements.</p> + +<p>Richelieu, quand il lui en parle, demande s'il est devenu fou.</p> + +<p>Car, quelle arme a-t-il? Aucune. D'aucune source officielle il +n'obtient de renseignements. Les pièces sont sous la clef du Parlement +de Toulouse. Comment les atteindre là?</p> + +<p>Que pensait M. de Choiseul? Si on eût osé le sonder, eût-il avoué +jamais (ayant besoin des Parlements) qu'il verrait avec plaisir ce +hardi soufflet donné à leur popularité?</p> + +<p>Choiseul était bien puissant. Eh bien, dans l'ombre plus bas, une +puissance quasi-domestique existait qu'il n'osait toucher. C'était la +dynastie sournoise de la Vrillière, immuables ministres des Lettres de +cachet. Celui d'alors, Saint-Florentin, avait une maladie, la jalousie +de ses prisons. Il aimait tant ses prisonniers, que lui en enlever un +seul, c'était lui tirer du sang. Le clergé n'eût pu avoir un meilleur +geôlier, plus tenace. La cour le trouvait commode, obligeant. Il +enfermait les maris récalcitrants. Lui-même, <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> cet ami du +clergé, il s'était par ce procédé donné une femme mariée. Il pouvait +se permettre tout. Il avait de fortes racines. Par lui, par cette +femme méchante, il exploitait son ministère de terreur pour le +plaisir, effrayait, livrait des dames. S'il est vrai, comme on le dit, +que le Roi, nullement cruel, ait été pourtant jusqu'au crime (<span class="italic">Rich.</span>, +IX, 353-355), je ne vois guère dans cette cour qu'un homme qui ait pu +l'y servir. Je ne vois qu'un seul visage sur qui on lise ces choses. +C'est l'image convulsive qui vous arrête tout court dans le musée de +Versailles. Face atroce, grimaçante, qu'on dirait épileptique. J'y lis +ces funèbres plaisirs. J'y lis les galères protestantes et l'exécution +de Calas.</p> + +<p>Quand on voit les demandes ignobles de pensions, etc., qu'adressaient +ces magistrats à Saint-Florentin, quand on voit qu'il leur écrit ses +regrets de ne pas avoir des soldats pour les dragonnades, on ne peut +douter que ces juges n'aient cru par un si bel arrêt faire leur cour, +n'aient pensé que rien ne pouvait le charmer plus qu'un roué.</p> + +<p>Voltaire avait bien de l'audace. Il écrit à ce misérable, fait +semblant d'espérer en lui. Il envoie à Saint-Florentin je ne sais +combien de personnes. Tout cela, bien entendu, inutile. Mais l'effet +est fort. Le jour dans ce lieu maudit a lui; le soleil d'aplomb arrive +au royaume sombre. Le noir coquin voit sur lui l'œil pétillant de +Voltaire, et bientôt toute la France va le regarder en face.</p> + +<p>«Qu'y faire? dit-il timidement. C'est l'affaire de la justice. Cela ne +me regarde pas.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> Ce n'est pas Voltaire seulement qu'il faut admirer ici, c'est +la société française. Les Anglais, si méprisants, doivent ôter leurs +chapeaux, et les Allemands, et tous. Ce mouvement électrique n'aurait +eu chez nul autre peuple des résultats si rapides. L'étincelle partie +de Ferney fait à l'instant un incendie, et point du tout éphémère. Un +foyer se crée durable de bonté intelligente, de pitié, d'humanité...</p> + +<p>Les salons furent à l'instant des tribunaux d'équité, où le bon sens, +l'esprit fin, perçant, mit la chose à clair. Des femmes éloquentes, +admirables, parlèrent comme jamais avocat, magistrat, n'aurait su +dire. Lorsque Voltaire remit la chose à d'Alembert, il savait qu'il +évoquait là un salon, et le plus ardent, un volcan de passion, +mademoiselle Lespinasse, trois fois plus Rousseau que Rousseau. Sur +ses lettres il a passé cent ans: le papier brûle encore.</p> + +<p>Que faisait M. de Choiseul? sa manœuvre est ingénieuse. Il ne se +met pas encore dans l'attaque au Parlement. Il agit, mais par +derrière, en dessous, par un coup de griffe qu'il donne à +Saint-Florentin. Il y avait à Toulon un admirable forçat, un saint, le +fameux jeune Fabre qui se glissa aux galères par surprise pour sauver +son père (Coquerel, <span class="italic">Forçats de la foi</span>). Je ne sais combien de gens +priaient le ministre pour Fabre. En vain. Choiseul, en prenant le +ministère de la marine, fait ce tour à Saint-Florentin de lui voler +son galérien (mai 1762). Il en fut presque malade. Choiseul avait là +sous la main une histoire très-pathétique. Il en joua parfaitement.</p> + +<p>Bon signe pour les Calas. Voltaire commença <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> d'écrire, +d'imprimer pour eux à Genève. On n'osait encore à Paris. Le Parlement +de Paris laisserait-il circuler?</p> + +<p>Voltaire l'obtint par un homme dont le nom ne doit pas périr. L'abbé +de Chauvelin, infirme, un petit homme bancroche, et qui ne vivait que +de lait, n'en était pas moins l'orateur le plus vif du Parlement, +véhément et intrépide. Il avait tâté déjà des cachots de Saint-Michel. +Il allait toujours son chemin. Loyola mourut de sa main. Dans cette +circonstance critique il ne crut pas que le Parlement de Paris dût, en +se déshonorant, défendre l'ânerie de Toulouse.</p> + +<p>On ne sait pas bien au juste ce qui roulait sous les perruques du +Parlement de Paris. Ses Jansénistes encroûtés, en laissant circuler +Voltaire, voulaient se dédommager en emprisonnant Rousseau. La +mauvaise humeur qu'ils eurent contre tous les philosophes, en voyant +l'affaire Calas, et madame Calas à Paris, dut avoir grande influence +sur leur condamnation d'<span class="italic">Émile</span>. Ce fut justement le 8 juin qu'ils +lancèrent arrêt contre lui. Dans la nuit du 8 au 9, Rousseau s'enfuit, +sortit de France.</p> + +<p>Voltaire avait voulu à tout prix que la veuve fût à Paris. Elle +hésitait, avait peur. Ses deux filles étaient au couvent, et l'on +pouvait les maltraiter. Mais on lui dit que c'était son devoir +d'aller. Elle alla.</p> + +<p>Il était temps. Déjà ceux de Toulouse demandaient à Saint-Florentin +son arrestation. Dès qu'elle était à Paris, cela devenait impossible. +Tous l'entourent, tous sont pour elle. Cette dame intéressante et si +noble dans son deuil... quoi! c'est là une marchande? <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> quoi! +c'est une protestante!... Que de préjugés effacés!</p> + +<p>Saint-Florentin, lâchement, devant cet effet public, fait son +compliment à Voltaire, dit s'intéresser aux Calas. On eût voulu +seulement avoir le temps d'arranger contre Voltaire une machine, un +petit baril de poudre qu'on aurait mis sous Ferney.</p> + +<p>On avait lâché Fréron pour aboyer, occuper. Pendant ce temps, un +journal peu lu, un journal français, traduit certain journal anglais +qui donne une lettre de Voltaire. Voltaire qui, en ce moment, a +tellement besoin du roi, dans cette lettre lance au roi les injures +les plus étourdies. Quelle invention heureuse, naturelle et +vraisemblable! Mais Choiseul l'en avertit. Il éclate, il rit de ces +sots, marque au fer chaud les faussaires.</p> + +<p>Cependant autre machine (exécrable) dans Toulouse. Le Parlement, pour +excuser la sentence de Calas, veut faire un second Calas. «Oui, +dit-il, les protestants égorgent leurs propres enfants. On va vous en +donner la preuve.» (Oct. 1762.)</p> + +<p>Deux années auparavant, l'évêque de Castres avait pris une enfant à la +famille protestante des Sirven. Cette enfant est si doucement traitée +par des religieuses auxquelles elle est confiée, qu'elle est folle, +rendue aux parents. Elle se jeta dans un puits. Une petite amie a vu +ses parents qui l'y jetaient. Témoin grave qui, plus tard, avoue avoir +dit cela pour avoir des confitures. Le Parlement de Toulouse, sans +autre témoin, sans preuves, condamne à mort les Sirven. Ces pauvres +gens, en décembre, par les neiges des Cévennes, s'enfuient. Une de +leurs filles accouche au milieu <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> des glaces. Ils échappent +cependant, un matin tombent à Ferney.</p> + +<p>Nouvelle secousse d'horreur. Toute l'Europe fut émue, vint voir ces +infortunés, les Calas et les Sirven. Voltaire nourrissait tout cela, +les abritait, les présentait à la foule des grands seigneurs, des gens +influents qui venaient. De l'Angleterre, de la Russie, on souscrit +pour les Calas. La France seule tardera-t-elle à se déclarer? Le Grand +Conseil est parvenu à arracher enfin les pièces au Parlement de +Toulouse. Le 1<sup>er</sup> mars 63, le bureau des cassations déclare la requête +admissible. Le 7 mars, la cassation est prononcée. Et le 8, madame +Calas est à Versailles.</p> + +<p>Partout bien reçue. Les portes sont ouvertes à deux battants. Bon +accueil du chancelier. Force caresses des Choiseul. Le dimanche où +l'on est admis à voir dans la galerie le Roi qui va à la messe, elle +est là avec ses filles. Grand spectacle. Ces trois simples femmes, +avec leurs cornettes noires, leur deuil, c'est la Révolution.</p> + +<p>Qu'en dit là-haut le grand Roi, au plafond de la galerie, qui dans sa +main immobile, sur l'hérésie terrassée, balance les foudres de Lebrun? +Les pauvres victimes, à Versailles, dans leur modestie muette, n'en +sont pas moins la victoire de la Justice éternelle.</p> + +<p>On supposa que cette vue serait trop pénible au Roi. Quelqu'un eut +l'attention de glisser, de se laisser choir, pour que, détournant ses +regards, il fût dispensé de voir mesdames Calas. Mais la Reine les fit +venir, les reçut avec bonté.</p> + +<p>Il fallut du temps encore. Ce ne fut que le 7 mars <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> 1765, +trois ans, jour pour jour, après l'arrêt de Calas, qu'il fut déclaré +innocent.</p> + +<p>La cour fut très-maladroite. Elle défendit quelque temps l'estampe +célèbre de la famille, et puis enfin la permit. Une petite +gratification leur fut donnée pour les empêcher de poursuivre les +juges pécuniairement.</p> + +<p>Ce Parlement, chose curieuse, n'obéit pas, n'effaça pas de ses +registres le jugement de Calas. Ce qui exprime à merveille l'orgueil +sanguinaire de ce corps et la barbarie du temps, c'est qu'il fallut +payer très-cher l'huissier qui faisait la signification au Parlement +de Toulouse. L'huissier croyait risquer sa vie.</p> + +<p>Voltaire ne fut pas d'avis qu'on poussât plus loin les choses. La +victoire était énorme, la mieux gagnée qui fut jamais. Les +protestants, dès ce jour, ont été sauvés. Ce que la ligue de l'Europe +n'a pu, en trente ans de guerre, arracher de Louis XIV, Voltaire l'a +fait sous Louis XV avec quelques mains de papier.</p> + +<p>L'humanité, la tolérance, sont tout à coup choses à la mode. Choiseul +fait jouer la pièce de l'<span class="italic">Honnête criminel</span>, de Fabre, délivré par +lui. Le parti contraire à Choiseul, Richelieu et les Beauvau, par une +noble concurrence, appuient aussi les protestants. Le chevaleresque +Beauvau, gouverneur du Languedoc, introduit dans ces pays, en +attendant la loi meilleure, un régime d'humanité.</p> + +<p>Choiseul fut assez habile. Au moment où sa longue guerre et sa +misérable paix imposent la honte et la ruine, il prend son appui à +Ferney dans cette tardive victoire des idées justes et humaines. Qui +l'aurait crû? il accepte ici un représentant des églises protestantes. +<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Un savant, Court de Gébelin, réside à Paris dès lors, +correspond avec les ministres, les magistrats, ambassadeurs, etc. +Homme éminemment pacifique, d'érudition visionnaire, crédule, +innocent, bien propre à montrer ce que les victimes ont gardé de +douceur d'âme.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> CHAPITRE VIII.</h3> + +<h4>L'EUROPE. — LA PAIX.</h4> + +<h4>1763.</h4> + + +<p>Pendant ce drame intérieur, des événements énormes avaient eu lieu en +Europe, hors de toute prévoyance, des péripéties rapides qui allaient +changer le monde. La Russie apparaissait sous une forme nouvelle, plus +barbare et plus menteuse, sous un masque d'Occident.</p> + +<p>J'ai vu dans la nature des monstres, les grosses araignées des +tropiques, noires, aux longues pattes velues. J'ai vu des poulpes +horribles avec leur gluante méduse, les suçoirs et les ventouses +qu'ils tendent, agitent vers vous. Mais je n'ai rien vu de tel que +l'odieux minotaure russe dont on a l'image à Ferney.</p> + +<p>Tout le monde a vu les images si différentes et si fades, que l'on fit +de Catherine, sous la couronne de lauriers, un douceâtre César +femelle, courtisane en cheveux blancs, banale comme le coin de la rue, +bonne fille, si bonne, si bonne, qu'elle attend le premier passant. +<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> Que de bonté on y lit! La tolérance en Pologne! la peine de +mort abolie! un code philosophique établi chez les Calmouks! En +recevant ces portraits, les crédules, Diderot, Voltaire, voyaient +arriver l'âge d'or, et pleuraient à chaudes larmes.</p> + +<p>Que dut devenir Voltaire quand, vers 1770, il reçut le vrai portrait! +Œuvre médiocre, il est vrai, mais d'admirable conscience. Un +peintre flamand, fidèle, ne peignant que ce qu'il voyait, n'osant +mentir, embellir, d'une main pesante, exacte, a donné la réalité. +Seulement il l'a grandie à la taille de cet empire, il en a fait un +géant.</p> + +<p>Elle a le regard si dur, si mornement inhumain, que le portrait de +Frédéric qu'on voit dans la même chambre, avec ses yeux bleus +terribles (comme d'un chien de faïence), à côté paraît très-doux.</p> + +<p>Pour arriver à cet état étonnant d'endurcissement, il a fallu bien des +choses. La vraie Catherine d'abord, une laborieuse Allemande, était +bien loin de cela. La Catherine de trente-trois ans, qui fit étrangler +Pierre III, était loin encore de cela. Il a fallu que vingt ans de +plus elle entrât dans le mal, régnant avec les meurtriers (neuf ans +avec les Orloff, quinze ans avec Potemkin). Il a fallu qu'avec eux +elle entrât de plus en plus dans les assassinats en grand, les atroces +perfidies, les égorgements en masse de Pologne et de Turquie. Ajoutez +la brutalité flétrissante du torrent fangeux d'amours achetés que la +vieille incessamment renouvelait.</p> + +<p>Elle est terriblement parée. Son roide corset, ou plutôt sa cuirasse +de pierreries, couvre-t-il un être <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> humain? rien ne le fait +présumer. Mais on sent bien que <span class="italic">cela</span>, quoi qu'il soit, est +impitoyable, qu'il y a là un élément et de sauvage exigence. Rouge et +de tête carline, le corps épaissi de matière, énorme d'iniquités. +Endurcie au plaisir brut, elle fait trembler pour la foule des +misérables forcés de passer par cette épreuve, pour l'intrépide armée +russe qui, tout entière, eut la chance de faire l'amour à ce monstre.</p> + +<p>Est-elle bien Russe elle-même? oui et non. Elle n'a pas l'expansion +généreuse d'un Pierre III, d'un Paul I<sup>er</sup>; c'est une pesante Allemande +russifiée, bœuf de travail, un scribe, type de ces Allemands qui +écrasent la Russie. On le sent. Deux tyrannies ici se combinent en +une. Bureaucratie et police, inquisition plumitive, ajoutant un poids +de plomb à la terreur du Kremlin.</p> + +<p>Moins lettrée, moins hypocrite, non moins sale, Élisabeth, vraie fille +de Pierre le Grand, avait, avant Catherine, barbarement exprimé les +appétits de la Russie.</p> + +<p>Cette Russie semblait un ventre profond, un gouffre, une gueule qui +s'ouvrait grande à l'Ouest, disant: «Que me donnerez-vous?»</p> + +<p>Ce monstre avait faim de tout, faim de Turquie, faim de Pologne, mais +beaucoup plus, faim de Prusse.</p> + +<p>Cela datait de très-loin. La Pologne lui importait infiniment moins +que la Prusse, le Holstein, le Danemark, le cercle enfin de la +Baltique.</p> + +<p>Frédéric, dans sa petitesse, simple mouche, à chaque instant, pouvait +être happé, aspiré, englouti dans cette gueule qui bâillait +horriblement.</p> + +<p>Si petit, il avait pourtant, en 1755, fermé la porte <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> de +l'Ouest, s'était fait gardien de l'Europe. Alors on appelait les +Russes. Frédéric leur dit: «Arrière! Vous n'entrerez pas dans +l'Empire.»</p> + +<p>Pierre III arrivant au trône, la Prusse semblait sauvée. C'était un +généreux jeune homme, parfois brutal et violent, mais d'un admirable +cœur<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="small">[10]</span></a>. Il voyait dans Frédéric le seul homme de l'Europe. Il se +déclara pour lui. Eh bien! l'aveugle poussée de la Russie vers l'Ouest +était si forte et si fatale, que Frédéric eut bientôt un péril dans +cet ami. Pierre III, né Holstein-Gottorp, voulait punir le Danemark +des torts faits à sa famille. Il allait traverser la Prusse, la noyer +de ses armées. Frédéric n'imagina rien de mieux pour le détourner que +de lui montrer la Pologne. Déjà les Russes, il est vrai, y entraient à +chaque instant, y venaient camper chaque hiver.</p> + +<p>Il fit comme le cerf à la chasse quand il fait lever un cerf, le met à +sa place, échappe. À la Prusse, que la Russie eût absorbée tôt ou +tard, il substitue la Pologne et propose à son ami Pierre III de la +partager.</p> + +<p>C'est le crime de son règne. Pour l'instant, il est puni. Au bout de +six mois le czar est dépossédé, étranglé.</p> + +<p>Pierre III se croyait aimé. Il copiait les Prussiens, mais lui-même +était vrai Russe. Dans une généreuse confiance, il se promenait tout +seul, sans gardes ni <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> précautions. Ses vices mêmes ne +déplaisaient pas; il buvait comme Pierre le Grand. Il eut le tort et +l'imprudence de louer trop haut la Prusse, de plier à la discipline +les gardes, un corps orgueilleux. Il voulait payer lui-même le clergé, +et prenait ses biens. Tout cela trop brusquement, malgré les sages +conseils que lui donnait Frédéric. Il l'écouta, mais en un point qui +lui devint très-fatal. C'est Frédéric qui avait désigné à la czarine, +quand elle maria Pierre III, Catherine, princesse d'Anhalt. Quoi +qu'elle ait dit dans ses Mémoires (dont on a le premier volume), elle +se montra hardiment insolente et désordonnée. Elle prédit la mort de +Pierre III, de manière à la provoquer. Il aurait pu l'enfermer. +Frédéric l'en détourna. Pierre ne fit rien, périt.</p> + +<p>L'histoire honteuse est connue. C'est l'eau-de-vie qui fit tout. +Catherine en pleurs dit aux gardes que Pierre veut les faire +Luthériens. Dans le manifeste qui suit et qui glorifie le crime, on +mêle toute hypocrisie. Pierre III était le tyran; Catherine a été le +Brutus qui a sauvé la patrie. Pierre était l'ennemi de l'Église; +Catherine a sauvé l'Église, sauvé la religion.</p> + +<p>Montée ainsi dans le sang par le secours du popisme, le lendemain, +impudemment, elle se dit philosophe. Elle offre tout à d'Alembert pour +qu'il élève son fils. Elle prend Voltaire par le cœur, par des dons +pour les Calas. Elle a déclaré la Prusse l'<span class="italic">ennemie héréditaire de la +Russie</span>. Mais elle n'ose agir encore; Frédéric a un répit.</p> + +<p>Tout s'acheminait vers la paix. L'Angleterre avait atteint le plus +haut de sa victoire. Dès septembre 1760, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> elle eut, avec le +Canada, tout le monde américain. En janvier 61, nous perdîmes +Pondichéry. Le drapeau français disparut de l'Inde. Et en même temps +le drapeau anglais fut planté en France, à Belle-Isle (27 avril). Mais +cela ne suffit pas. Pitt voulait surtout outrager. Le point le plus +cher à son cœur, c'était Dunkerque, la présence d'une autorité +britannique en France même. À tout cela il ajoutait ces fières et +amères paroles: «L'Angleterre a l'empire des mers; je n'ai pas peur de +Dunkerque, mais le préjugé subsiste. On hasarderait sa tête à ne pas +le respecter. Dans la ruine de Dunkerque, le peuple voit un <span class="italic">monument +éternel du joug imposé à la France</span>.»</p> + +<p>Deux choses auraient dû pourtant tempérer un peu cet orgueil. +Premièrement, l'Angleterre eut des succès trop faciles sur une France +désorganisée, qui ne combattait que d'un bras, employant l'autre, et +le meilleur, à la vaine guerre d'Allemagne. Deuxièmement, la pose +hautaine, l'orgueil imité de Pitt, couvrait dans la majorité immense +de l'Angleterre un fond avide et avare, la convoitise d'argent.</p> + +<p>Pitt avait eu beau leur dire: «C'est en Allemagne qu'il faut conquérir +l'Amérique.» Cela n'était pas compris, ou cela semblait trop cher. On +grondait. À l'avénement de George III, l'Écossais Bute, qui +gouvernait, répondit à cette avarice. Il n'envoya plus un sou à celui +qui, dans vingt batailles, avait tant servi l'Angleterre. Les Anglais +grondèrent contre Bute plus qu'ils n'avaient fait contre Pitt, et ne +lui pardonnèrent pas d'avoir fait ce qu'ils voulaient.</p> + +<p>Choiseul eut la paix dans les mains. On vit alors à <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> quel +point il restait, au fond, autrichien. Toute la difficulté qu'il +trouva à faire la paix, c'est qu'on voulait que la France rendît ses +conquêtes d'Allemagne; mais, par le traité, ces conquêtes revenaient à +l'impératrice. Son intérêt arrêta tout.</p> + +<p>Lord Bute était si avide, si impatient de la paix, que, pour abréger, +il entrait sans scrupule dans l'indigne plan des ennemis de Frédéric, +qui, pour avoir le secours de la Russie, avait offert de lui faire +cadeau de la Prusse, mettant ainsi les Tartares en Europe et presque +au Rhin. L'Autriche l'avait offert, et la France n'y répugnait pas. +Mais l'énorme, l'incroyable, c'est que l'Angleterre elle-même, si bien +servie par les victoires de Frédéric, l'eût livré!</p> + +<p>Vienne seule voulait encore la guerre. Choiseul, sur le dos de la +France et sur le dos de l'Espagne, en 1762, avait reçu une grêle +épouvantable de revers. La pauvre Espagne fut battue en Portugal, +rançonnée aux Philippines, éreintée à la Havane. Sa riche, délicieuse +Cuba, tomba aux mains des Anglais, et ses millions, et ses vaisseaux. +Et nul secours de Choiseul. Nos corsaires nombreux, heureux, faisaient +mille tours aux Anglais. Mais la flotte était encore en partie sur le +papier. Nous ne pouvions qu'assister au naufrage de l'Espagne, +compromise si étourdiment. Vienne a beau dire. On n'en peut plus. Un +million d'hommes ont péri en Europe. Tous en ont assez.</p> + +<p>Qu'est-ce que l'Autriche a gagné? Rien du tout. Frédéric reste le +même.</p> + +<p>Qu'est-ce que la France a perdu? Le monde, pas davantage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> Pour longtemps elle est désarmée, abattue, humiliée.</p> + +<p>Que cette cour de Versailles, cette monarchie criminelle, cette France +légère, étourdie, perde l'Inde, perde l'Amérique, c'est justice. Mais +le résultat laisse un problème bien grave dans le destin du genre +humain.</p> + +<p>Du plus haut lac du Canada jusqu'à la Floride espagnole (qui est +livrée à l'Anglais), un superbe empire va se faire, tout européen, +admirable de jeunesse et de grandeur. <span class="italic">Qui aura péri? L'Amérique</span>.</p> + +<p>Toutes les races américaines avec nous auraient subsisté. Comment. Les +sauvages le disent: «Les Français épousaient nos filles.» Un monde +mixte se fût formé, où se serait conservé le génie américain.</p> + +<p>Les Anglais ne sauvent point, ne conservent point les races. Ils les +remplacent seulement.—Et cela encore ne se voit que dans les rares +climats moyens, où l'Anglais peut s'acclimater (Bertillon, +<span class="italic">Acclimatement</span>).</p> + +<p>Dans l'Inde, qu'est-il advenu? Les Anglais en firent la conquête +extérieure. Ils n'y vivent point. Ils n'ont pu y rien créer.</p> + +<p>Dupleix, mieux compris, mieux aidé du cabinet de Versailles, aurait +égalé, je le crois, la cruelle habileté, les ruses, les succès de lord +Clive. Je n'y ai aucun regret. Ce qui me laisse du regret, c'est que +la France, répandue, mêlée à l'élément indien, eût duré, fait une +race. Le mariage de Dupleix avec une femme indienne, de capacité si +grande, dit assez ce que ce mélange eût pu avoir de fécond.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> L'Inde dure, fort heureusement. Elle n'est pas effacée, comme +l'Amérique du Nord, en ses races primitives. Les Anglais n'y ont rien +fait que laisser périr, crever, les admirables réservoirs qui +recevaient les pluies des Gattes, fertilisaient le pays.</p> + +<p>Malgré tout l'écrasement du pesant boa anglais, qui ne fait que +digérer, les arts exquis de l'Indostan sont venus à l'Exposition de +1856, et ils ont éclipsé tout. (V. les <span class="italic">Reports</span> et ma <span class="italic">Bible de +l'humanité</span>.)</p> + +<p>On a juré mille fois devant moi que l'Italie ne pourrait renaître +jamais. Elle est renée, vit et vivra.</p> + +<p>Eh bien! je jure à mon tour que l'Indostan revivra; qu'il revivra, et +de lui-même, et par des races amies.</p> + +<p>Non, certes, par les Anglais, gras, vieux, riches et endormis. Non +pas, certes, par les Russes, que l'on connaît depuis deux ans, et qui +sont l'horreur du monde.</p> + +<p>Les Russes y viendront sans doute. Il faut bien qu'ils engraissent +l'Inde de leurs corps, comme ont fait les autres peuples. Ils y +fondront plus vite encore, disparaîtront comme neige. Et bien plus que +les Anglais, ils laisseront un souvenir exécré de barbarie.</p> + +<p>Tout cela est à la surface. L'Inde est comme l'Océan, et rien n'y +bouge en dessous. Elle revivra par sa race guerrière dont la discorde +seule a créé, et récemment a sauvé l'empire anglais. Si elle s'aide +des Européens, ce sera de ceux du Midi, Provençaux, Catalans, Grecs, +Siciliens, Maltais, Génois, de ces races sobres, qui résistent à tout +climat et qui sont aussi durables que l'est peu l'homme d'Angleterre +dans la dévorante Asie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> Une telle paix demandait des fêtes. Elles furent fort +irritantes. On trouva d'un comique amer qu'une statue triomphale, +après Rosbach et tant de hontes, fût érigée à Louis XV. Des épigrammes +sanglantes furent attachées au piédestal.</p> + +<p>Tout cela en pleine banqueroute. Le Roi ne paye rien aux Français; il +réduit de moitié la rente; mais il paye les étrangers. L'Autriche, +après cette guerre ruineuse que l'on fit pour elle, reçoit jusqu'au +dernier sou les subsides arriérés, pas moins de trente-quatre +millions.</p> + +<p>Nos Autrichiens s'arrondissaient. Toute la légion lorraine, les +Choiseul, Praslin, Stainville. Choiseul achète Chanteloup, se donne un +grand fief en Alsace. Son revenu primitif, de six mille livres de +rentes, a profité tellement qu'il a un million de rentes, si nous en +croyons Barbier.</p> + +<p>On ne supprime qu'un impôt. Mais un autre le remplace. Tout impôt de +guerre persiste. Les dons gratuits des villes s'exigeront pendant cinq +ans. Le second vingtième de guerre durera encore six ans. Le premier +vingtième se classe dans l'impôt perpétuel et reste pour l'éternité.</p> + +<p>Le 31 mai 1763, fanfares! Le Roi, avec une armée, gardes à pied, +gardes à cheval, fait son entrée redoutable, et tient son Lit de +justice. Il impose au Parlement... quoi? ces édits odieux qu'on n'ose +même publier encore. Le secret est commandé aux magistrats. Contraste +étrange! grand bruit et grande lâcheté!</p> + +<p>Les remontrances, violentes et sur un ton inouï, firent entendre que +l'autorité par cet abus de la force <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> se suicidait, qu'en +foulant la loi aux pieds, la royauté supprimait la base même qui +soutenait la royauté.</p> + +<p>Le Parlement de Rouen, non moins hardi, affirma que la propriété est +un droit antérieur et supérieur à celui du gouvernement, réclama pour +la nation son imprescriptible droit d'accepter librement la loi.</p> + +<p>La Cour des Aides alla plus loin. Par l'organe de son président, le +jeune et courageux Malesherbes, magistrat de vertu antique et +d'admirable candeur, elle prononça le mot solennel et décisif, demanda +le grand remède, l'appel des <span class="italic">États généraux</span> (23 juillet 1763).</p> + +<p>Les Parlements, peu amis des philosophes, leur empruntent désormais +des doctrines, des paroles même. Celui de Rouen a parlé comme eussent +fait Quesnay, Mirabeau (dont l'<span class="italic">Ami des hommes</span> a paru dès 1755). En +1763, les <span class="italic">Entretiens de Phocion</span> par Mably, sous forme plus faible, +font accepter les idées qui ont étonné naguère dans le <span class="italic">Contrat +social</span> de 1762. Malesherbes, ami des philosophes, qui dans la +direction des affaires de la librairie servit si bien Rousseau et +tous, donne à la pensée commune une formule forte et simple: l'appel à +la nation.</p> + +<p>Irait-on jusqu'à l'action? La puissance judiciaire frapperait-elle la +royauté? Les Parlements de Grenoble, Besançon, Rouen, Toulouse, +citent, appellent en justice l'homme du roi, leur gouverneur de +Province. Le plus violent fut à Toulouse. Le gouverneur Fitz-James +avait mis les magistrats aux arrêts dans leurs maisons. Le Parlement, +à son tour, voulut arrêter Fitz-James.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> La question révolutionnaire se posait avec netteté: laquelle +des deux autorités avait le droit d'arrêter l'autre?</p> + +<p>Si les Parlements s'unissaient sur ce point, si Paris surtout appuyait +ici Toulouse, on sautait d'un coup vingt-cinq ans, on passait sans +transition à l'année 89, et le cataclysme arrivait.</p> + +<p>La cour ne marchanda pas. Elle se jeta aux genoux du Parlement de +Paris.</p> + +<p>De cette chambre des enquêtes, si bruyante, si redoutée, du foyer de +l'opposition, Choiseul tire un simple membre, modeste, estimé, +Laverdy, et le met au ministère des Finances. Plus, le roi prie les +Parlements, les Chambres des comptes, les Aides, de lui envoyer des +mémoires, de le conseiller en finances, et pour la répartition, et (ce +qui est fort) pour l'<span class="italic">emploi</span>.</p> + +<p>Grande, grande révolution.</p> + +<p>Cela amortit, détrempa le Parlement de Paris, et il lâcha la proie +pour l'ombre.</p> + +<p>Sa vraie force aurait été dans l'union des Parlements.</p> + +<p>Il trahit, délaissa Toulouse.</p> + +<p>Fitz-James était pair. Un pair ne peut-il être ajourné qu'ici? et le +Parlement de Paris n'est-ce pas la cour des pairs? Grosse question de +vanité?</p> + +<p>Cinquante membres mirent de côté leur privilége et leur orgueil, +soutinrent Toulouse et dirent qu'on pouvait pousser le procès; mais +quatre-vingt-neuf votèrent pour eux-mêmes, pour leur privilége, en +désarmant les Parlements, se bornant aux remontrances, à leurs +éternels papiers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> Choiseul, à ce coup d'adresse, gagna sept années de règne. +Les Parlements désunis firent du bruit (surtout en Bretagne), mais à +son profit plutôt et contre ses ennemis.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> CHAPITRE IX.</h3> + +<h4>TYRANNIE DE CHOISEUL SUR LE ROI. — MORTS DE LA POMPADOUR, DU DAUPHIN, +DE LA DAUPHINE.</h4> + +<h4>1763-1766.</h4> + + +<p>Louis XVI était dès l'enfance imbu de l'idée que Choiseul avait +empoisonné son père. Cela est vrai moralement. Dans son impertinence +hardie il avait fort directement humilié, mortifié le Dauphin et le +roi même. Il tenait le roi en crainte, sous une espèce de terreur. On +avait pu l'entrevoir dans les Mémoires que Choiseul lui-même imprima +dans l'exil. On le voit parfaitement dans les pièces relatives aux +agents secrets du roi, publiées par M. Gaillardet (1834), Boutaric +(1866). Ces agents, de grand mérite et qui plus tard ont bien servi +Louis XVI contre la cabale autrichienne, furent persécutés par +Choiseul avec une extrême violence, sans le moindre respect du roi, et +le roi même assiégé dans son plus intime intérieur.</p> + +<p>Choiseul était-il violent? Avec les formes charmantes et légères de +l'homme du monde, il était sec et hautain, <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> indiscret, +<span class="italic">méchant</span> de langue, et même dans la galanterie, si l'orgueil était +blessé, on le vit parfois cruel. En affaires, il était facile et n'eût +pas poussé le roi avec une telle insolence, s'il n'avait eu près de +lui deux très-mauvais conseillers, sa sœur, rude, impétueuse, et +son cousin, plus âgé, M. de Praslin, ministre, qui travaillait avec +lui, dans son propre appartement (sans séparation qu'une porte) et qui +influait sur lui par la pesanteur, l'insistance, un caractère triste +et dur.</p> + +<p>Dans le récit de Choiseul même (année 1760) on voit comme il effraya +le roi par le Parlement. Le Dauphin, assez gauchement, avait remis à +son père un mémoire que la Vauguyon avait fait faire par un Jésuite, +et qui, disait le Dauphin, lui était venu par hasard des mains d'un +parlementaire. On y montrait comment Choiseul travailla le Parlement +en lui immolant les Jésuites. La chose était vraie au fond; il n'y +avait d'inexact que les dates et certains détails. La Pompadour fit si +bien que Choiseul eut le mémoire, et le roi trahit son fils. Choiseul +le prit de très-haut, donna sa démission, et dit qu'il allait porter +l'affaire au Parlement même.</p> + +<p>Le roi fut épouvanté. Il crut voir cinquante Damiens. Il pleura +abondamment et obtint grâce en avouant «que son fils avait <span class="italic">menti</span>.» +(Choiseul, <span class="italic">Mém.</span>, I, p. 54.)</p> + +<p>Choiseul ne s'en tint pas là. Il alla chez le Dauphin et le mit au +pied du mur, lui disant (si on l'en croit): «Monsieur, je puis avoir +le malheur de devenir votre sujet, mais je ne serai jamais <span class="italic">votre +serviteur</span>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> Comment un homme en de tels termes avec le roi et son fils +put-il régner douze ans en France?</p> + +<p>Il dura comme la tête de la cabale autrichienne, agent des doubles +mariages et des pactes bourboniens. Il arriva au pouvoir par le +mariage d'Isabelle. Il le quitta en nous donnant Marie-Antoinette, un +fléau.</p> + +<p>Il dura, après la mort du Dauphin, parce que le roi le croyait capable +de tout, empoisonneur de son fils, et parce que le roi voulait vivre.</p> + +<p>Enfin (c'est le beau côté) il dura en exerçant une grande force +d'opinion. Il eut la chance singulière de se trouver juste au moment +du plus admirable réveil de lumière et d'humanité. Ces belles et +grandes choses, tardives, qui enfin avaient éclaté, firent honneur à +son ministère.</p> + +<p>Ici, le bien et le mal s'attribuent toujours au gouvernement. Si l'on +a vu de nos jours la création gigantesque des chemins de fer décupler +la circulation, et pour tels pays doubler la richesse, c'est la gloire +du gouvernement. Il en fut ainsi pour Choiseul. Quand la pourriture +des Jésuites fut arrivée au degré de décomposition dernière, quand on +purifia l'atmosphère, ce fut la gloire de Choiseul. Et il eut le +Parlement. Quand un cri perçant de Voltaire, révélant l'affaire Calas, +renversa le mur d'airain qui cachait l'enfer protestant, quand enfin +on se souvint de ce monde infortuné, ce fut la gloire de Choiseul. Et +il eut les philosophes.</p> + +<p>Les Économistes montaient. L'admirable <span class="italic">Ami des hommes</span> avait dit aux +propriétaires, à la noblesse obérée, que pour doubler son revenu, il +fallait aimer la <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> terre, encourager le paysan, lui faire de +bonnes conditions, ou de fermage ou de vente. Une révolution agricole +commençait (V. <span class="italic">Doniol</span>). Elle exigea la circulation des grains, leur +libre sortie, qui, en élevant les prix, augmenta la production (1762, +1766). Ce fut l'honneur de Choiseul. Il eut les Économistes, le haut +public propriétaire. Et c'était <span class="italic">la société</span>, le monde, et ce qui +parlait.</p> + +<p>On a vu combien il craignait les États, les assemblées. Il crut +pourtant sans danger d'amuser l'opinion par la petite comédie de +réunions de notables que feraient les localités, d'un semblant +d'élections qu'on octroya aux communes. Cela n'eut aucun effet; les +villes gouvernées en famille n'allèrent pas moins dans la ruine +jusqu'à la Révolution.</p> + +<p>Il connaissait bien la France. Au moment de la paix terrible de 1763, +il dit que le Canada, «ces quelques arpents de neige,» n'était rien, +que nous aurions mieux, que la <span class="italic">France équinoxiale</span>, sous un climat +puissant, fécond, nous dédommagerait au centuple. Il baptisait de ce +beau nom notre funeste Cayenne, le cimetière des Européens. Il attrapa +quelques colons, ramassa des vagabonds, et cette misérable masse, +d'environ douze mille âmes, sans ressources ni précautions, fut jetée +là pour mourir. N'importe, l'effet fut produit.</p> + +<p>Il est caractéristique pour <span class="italic">ce siècle de l'esprit</span> de voir à quel +point un homme qui ménageait si peu le Roi, ménageait tant les salons, +et s'en occupait sans cesse. La grande affaire de l'Europe pour +Choiseul (on le dirait) c'est le vieux salon Du Deffand. Salon mixte +où <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> l'un des chenets était le président Hénault (c'est la +petite cour de la Reine), l'autre un frère de d'Argental (c'est le +parti de Voltaire). Là venaient les <span class="italic">Méchantes</span> illustres, madame de +Luxembourg, et madame de Mirepoix, <span class="italic">petit chat</span> de la Pompadour, tête +froide, très-dangereuse, avec qui le Roi comptait. La pire est la +vieille aveugle qui gourmande Choiseul et Voltaire, courtisans, +flatteurs assidus de ce foyer redouté de parlages, de méchancetés.</p> + +<p>Choiseul avait là toujours sa jeune et aimable femme, innocente petite +sainte. En la voyant, qui pouvait croire à tant de noirceurs du mari? +Il l'avait eue à douze ans, et elle gardait ses douze ans; timide, +modeste, résignée, avec son extrême mérite, elle osait parler à peine. +Elle se sentait des Crozat, de cette famille de banque (d'un laquais +devenu caissier), mais fine race du Midi, cultivée, amie des arts. +L'exquise et mignonne personne avait, malgré elle, une cour. Walpole, +qui ne loue jamais, avoue en être amoureux. Il en fait ce joli +portrait: «Oh! c'est la plus gentille, la plus honnête petite créature +qui soit jamais sortie d'un œuf enchanté!... Tous l'aiment, excepté +son mari qui préfère sa sœur détestée.»</p> + +<p>Mais laissons les apparences, et laissons le dessous. Quel était le +gouvernement, et le contre-gouvernement, la secrète agence du Roi qui, +il est vrai, n'agissait guère, mais contrôlait, écrivait? Le centre en +était Conti, puis Broglie. Le Roi remettait ses billets à son factotum +Lebel, qui les portait à Tercier, un commis qui envoyait et recevait +les réponses.</p> + +<p>Deux choses disent les mœurs du temps:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> Une femme-homme gouvernait Choiseul, sa sœur,—gouvernée +elle-même par un bijou équivoque, sa Julie, femme de chambre? +demoiselle? on ne sait trop quoi.</p> + +<p>Et l'un des agents principaux du Roi était un homme-femme, le fameux +chevalier d'Éon, que son visage de fille et ses travestissements +faisaient pénétrer chez les reines, en qualité de lectrice, demoiselle +de compagnie.</p> + +<p>Le règne de ces demoiselles, femmes de chambre, etc., est un trait de +cette époque. Les hommes étaient si indiscrets que les dames s'en +tenaient souvent aux amitiés féminines, à ces petites amies. Nombre +d'elles avaient leur Julie, leur mademoiselle de Beaumont, c'est le +nom féminin d'Éon, que le Roi envoie en Russie.</p> + +<p>La Russie était le champ que l'intrigue européenne disputait. +Élisabeth, la fille de Pierre le Grand, fut mise au trône par l'audace +du Français la Chétardie. Mais son chancelier, Bestuchef, domina, la +fit anglaise. Pour la rattacher à la France en 1755, on imagina à +Versailles de lui donner une jolie demoiselle de compagnie.</p> + +<p>La chose n'était pas sans danger. Un Français envoyé déjà avait +étrangement péri. Éon n'avait rien à perdre. C'était un jeune +Bourguignon, déterminé. Fils d'avocat, il avait essayé les lettres, il +avait fait deux gros livres. Il avait écrit chez Fréron. Grécourt, le +fameux satyre, le présenta à Conti. Il avait alors vingt-six ans, et +il avait la figure d'une demoiselle de dix-huit. Conti dans ses grands +projets de Pologne, de Russie même (rêvant d'épouser la Czarine), +montra <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> à la Pompadour, au Roi, ce jeune amphibie, l'original +très-réel de Chérubin, de Faublas. On l'envoya, on réussit. La bonne +dame Élisabeth, au milieu de son sérail d'ours, fut ravie de la +surprise. Elle en sut gré à Louis XV. Elle s'unit à la France pour +anéantir la Prusse, que d'ailleurs elle détestait. Elle témoigna, sans +gêne, combien elle aimait Éon, en le chargeant (chose étonnante) de ce +que le plus grand seigneur eût demandé, de porter au roi de France ce +traité si important.</p> + +<p>Cela fit parler de lui. On commença à débattre s'il était vraiment +homme ou femme, ou tous les deux à la fois. En guerre, certes, il +était homme; il brilla, fut capitaine. Il était grand ferrailleur. +C'était une tête de feu pour l'épée et pour la plume. Mais tout était +dans le cerveau. Les dames disaient qu'il était femme, et pourtant à +ce sujet n'en restaient pas moins curieuses, avec un danger réel, au +moins pour leur réputation.</p> + +<p>Quand il s'agit de faire la paix, Versailles envoya à Londres le plus +aimable des Français, le bon duc de Nivernais, et, pour occuper les +Anglaises, ce brillant, ce douteux Éon. La jeune reine d'Angleterre, +une Allemande, Sophie-Charlotte, mariée à son lourd George III, était +passionnée pour la France, comme sa belle-mère, autre Allemande, dont +l'amant, l'Écossais Bute, gouvernait alors l'Angleterre. Ces dames +furent aussi curieuses. Sophie-Charlotte, si jeune, fit +l'extraordinaire imprudence de faire venir chez elle Éon.</p> + +<p>Versailles, très-certainement, avait spéculé là-dessus. <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> On +avait compté qu'il plairait, comme il avait fait en Russie. S'il n'eut +pas le même succès, il en eut du moins l'apparence. Lord Bute, pour +envoyer la ratification du Roi, eut ce ménagement singulier de ne pas +choisir un lord qui eût triomphé à Versailles. Il envoya un Français, +et ce jeune secrétaire, Éon!... Chose si contraire aux usages, que le +ministre Praslin se refusait à le croire. Nivernais lui dit finement: +«Cher ami, vous êtes une bête. Vous ne savez pas à quel point nous +sommes aimés ici» (lettre de février 1763).</p> + +<p>Il eut la croix de Saint-Louis, et on le renvoya à Londres. +L'opposition eût voulu dans le traité ce mot cruel: que la France +n'aurait plus que tant de vaisseaux. Elle voulait que réellement on +exécutât Dunkerque, qu'on n'y laissât pas une pierre. Chose inutile à +l'Angleterre (Pitt lui-même en convenait), simple outrage, insulte +amère, que les deux bonnes Allemandes tâchaient de nous épargner. Cinq +mois durant on traîna, et nombre de fois Éon alla raffermir le zèle de +notre amie, Sophie-Charlotte, sans qui Bute aurait cédé. Ces +conférences mystérieuses (dans la crainte de l'opposition) n'étaient +pourtant pas trop secrètes; on a les <span class="italic">billets d'audience</span> du maître +des cérémonies. Ce fut le malheur de la vie pour la pauvre petite +reine. On inquiéta George III, on dit que Sophie-Charlotte avait été +en Allemagne déjà connue et surprise par la fausse demoiselle, que +George IV était son fils (chose impossible par les dates).</p> + +<p>Choiseul était si étourdi, ou si faible pour Praslin, qu'il le laissa +désigner pour successeur de Nivernais, <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> dans cette délicate +ambassade, un Guerchy, dont le vrai mérite était la beauté de sa +femme. Praslin n'y vit que l'agrément de donner à ce cher ami un +traitement de deux cent mille francs.</p> + +<p>Éon fut, pendant l'entr'acte, <span class="italic">ministre</span> plénipotentiaire. Et en même +temps (la fortune à ce moment l'accablait), il eut une commission +très-secrète de Louis XV, pour <span class="italic">observer</span>, <span class="italic">reconnaître</span>, préparer un +plan de descente (juin 1763). Versailles, contre l'Angleterre, couvait +de sinistres projets, au moment du traité même. En 1764, lord +Rochefort donna les détails d'un épouvantable plan que Choiseul aurait +approuvé pour brûler Plymouth et Portsmouth (V. tout le détail dans +<span class="italic">Coxe</span>). Un tel acte, en pleine paix, le lendemain du traité, eût +rendu la France exécrable; de plus, elle l'eût replongée (épuisée et +impuissante) dans la guerre la plus terrible.</p> + +<p>Mais la grande affaire de Choiseul (j'entends la trinité Choiseul, de +la Grammont et Praslin) c'était moins celle d'Angleterre que la sourde +guerre qu'ils faisaient à leur maître Louis XV dans son plus intime +intérieur.</p> + +<p>Ils avaient tout, le royaume, guerre, finances, administration, +police, affaires étrangères. Le roi n'avait rien à lui que cette +agence secrète, cinq ou six hommes en Europe, qui observaient, +n'entravaient guère (ils n'auraient jamais osé). Les lettres publiées +récemment étonnent par la timidité. Le roi, dit très-bien l'éditeur +(<span class="italic">Boutaric</span>, 1866), n'y cherchait «qu'un plaisir inquiet,» une petite +joie maligne d'écolier à blâmer ses maîtres. Tout son refuge était là, +et toute <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> sa royauté, dans ce méchant secrétaire qu'on a mis +au musée du Louvre. Il en portait la clef sur lui. Un matin pourtant +il y trouve ses papiers dérangés, brouillés. Il frémit, se voit +découvert. La Pompadour, enhardie par les Choiseul, avait osé lui +prendre la clef dans sa poche et on avait eu le temps d'entrevoir, de +fureter.</p> + +<p>Cette affaire de détruire l'agence, d'ôter au roi son secret, son +dernier retranchement, leur semblait la question de la royauté +elle-même. Il fallait un coup d'audace, frapper un agent du roi, et de +façon que les autres vissent bien que sa protection ne pouvait couvrir +personne. Effrayée, découragée, l'agence ne pouvait manquer de périr.</p> + +<p>Ils surent ou devinèrent qu'en juin le roi avait pris Éon pour agent à +Londres. En août, ils lui envoyèrent un espion, un certain Vergy, +homme de lettres comme Éon, qui avait aussi fait des livres. Éon le +vit de part en part et il le mit à la porte. Les Choiseul furent +furieux, et ils le furent plus encore quand Éon, ayant reçu de son +ministre Praslin une lettre dure et méprisante, lui répondit +fièrement, avec la verve légère, le mordant, l'emporte-pièce qu'on +croirait de Beaumarchais. Une telle lettre, ostensible, semblait un +défi de l'agence.</p> + +<p>On espérait qu'il viendrait se mettre dans la souricière, qu'on +prendrait l'homme et les papiers, qu'encastré dans l'épaisseur des +murs profonds de la Bastille on le ferait bien parler. On ne le paye +plus. Il reste. Praslin le rappelle, il reste. Ce même jour, 4 +octobre, le roi lui écrit <span class="italic">que le roi a signé</span> (non de sa main, mais +d'une griffe) <span class="italic">son rappel, qu'il doit rester, <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> reprendre ses +habits de femme, prendre abri dans la Cité; car il n'est pas en sûreté +dans son hôtel, et ici il a de puissants ennemis</span>. (Bout., I, 298).</p> + +<p>Cependant, du 4 au 15, le roi reprend un peu courage. Il s'adresse à +Laverdy, le Contrôleur des finances, il lui fait écrire un billet qui +au nom du roi invite Éon à continuer son travail. Puis, songeant que +ce ministre n'a nul pouvoir sur Éon (qui est employé des Choiseul), +par un vrai tour de Scapin, le roi (le 18 octobre) fait une lettre +dans le même sens, y <span class="italic">mettant le seing de Choiseul</span> (par la griffe des +bureaux?).</p> + +<p>Le vrai Choiseul cependant agissait tout au contraire. Bien loin de +reculer devant l'intention du roi (<span class="italic">intention constatée dans la lettre +de Laverdy</span>), par une pression odieuse, Choiseul et Praslin exigent +<span class="italic">que le roi signe une demande aux Anglais de livrer Éon</span>, avec ordre +d'envoyer main-forte pour qu'on s'en saisisse. Ordre à notre +ambassadeur de s'emparer de ses papiers. Le même jour, 4 novembre, le +roi avertit Éon: «Si vous ne pouvez vous sauver, sauvez du moins vos +papiers.» (<span class="italic">Bout.</span>, I, 302.)</p> + +<p>Cet ordre contradictoire pouvait faire un combat dans Londres. Éon +réunit ses amis, les arme, s'arme jusqu'aux dents. Il calcule qu'il a +tant d'épées, de sabres, de fusils turcs, qu'il peut résister +longtemps.</p> + +<p>L'extradition est refusée. Croyez-vous que l'on s'arrête? point du +tout. On persévère dans le plan d'enlèvement. D'abord on essaie +d'attirer Éon dans un guet-apens, un duel avec ce Vergy, où l'on +aurait happé l'homme. Mais les Anglais s'y opposent. Notre ambassadeur +Guerchy alors se rapproche d'Éon, l'apaise, <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> l'invite à +souper, et par son écuyer Chazal met de l'opium dans son vin. Endormi +on eût pu le prendre. Cela manqua. Alors Guerchy fit sauver +l'empoisonneur, et désespéré pria Vergy d'assassiner Éon(?).</p> + +<p>Ce qui est sûr, c'est que <span class="italic">quelqu'un</span> chez Praslin s'était chargé +d'amener Éon «<span class="italic">mort ou vif</span>» (<span class="italic">Bout.</span>, I, 321), que Praslin rassurait +le roi, disait qu'on ne le tuerait pas.</p> + +<p>Guerchy nie. Éon affirme. Il porte la chose au plein jour devant le +grand Jury de Londres. Ce Jury déclare l'accusation valable, accepte +le témoignage de Vergy, qui se repent, dit lui-même qu'on le subornait +pour ce crime. Vergy le répéta encore dans une brochure terrible. +(<span class="italic">Lettre à M. de Choiseul</span>, V. Bachaumont, t. II, 26 nov. 1764).</p> + +<p>Éon acheta-t-il Vergy? Avec quoi? il mourait de faim. Mais Choiseul, +Praslin, Guerchy, avaient tout l'argent de la France et pouvaient +richement payer un coup de terreur sur l'agence du roi (et sur le roi +même).</p> + +<p>Guerchy était ambassadeur. Il décline le tribunal populaire du Jury de +Londres. Mais tout ambassadeur qu'il est, il accepte des juges +anglais. Il fait évoquer l'affaire par le Banc du roi, qui l'étouffe +et ne blanchit pas Guerchy. Pourquoi celui-ci fait-il disparaître +l'homme essentiel, celui qui aurait versé l'opium? Et pourquoi +lui-même Guerchy n'ose-t-il rester en Angleterre, quitte-t-il cette +belle ambassade? On verra que Louis XV, le Dauphin et Louis XVI se +posèrent ces questions, et se firent sur tout cela une idée +très-arrêtée. Derrière Guerchy, ils virent Praslin, <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> et +derrière Praslin, Choiseul. Ils ne doutèrent pas que Choiseul n'eût +autorisé l'opium, et sur cela le jugèrent (sans doute à tort) +empoisonneur.</p> + +<p>Ce qui étonne dans un homme d'autant d'esprit que Choiseul, c'est +qu'il crut tromper Éon. Le 14 novembre, espérant prévenir ce honteux +procès, il lui écrit une douce lettre, et tout entière de sa main, +pour lui dire, à <span class="italic">ce cher Éon</span>, de revenir au plus tôt; il le placera +dans l'armée. Éon savait parfaitement que Choiseul, Praslin, c'était +le même homme. Le piège était trop grossier. Le cuisinier a beau +cacher aux canards le grand couteau, et leur dire: «Petits! petits!» +les petits fuient encore plus fort.</p> + +<p>Ayant tant besoin des Anglais, devenus leurs juges, les Choiseul +laissèrent aller l'affaire de Dunkerque. Ils burent la honte complète. +Et ils en eurent une autre encore: c'est que le peuple de Londres, +furieux de voir les recors français opérer chez lui comme sur le pavé +de Paris, jura que, si on touchait Éon, l'ambassadeur et l'ambassade à +l'instant seraient mis en pièces.</p> + +<p>Tout retomba sur le roi. Les Choiseul l'avaient déjà réduit à employer +Laverdy. Ils le réduisirent au point d'implorer M. de Sartine, le +lieutenant de police. Effaré dans ses mensonges opposés, il perdait la +tête, ne s'y reconnaissait plus. Dans une lettre il dit: «Je +m'embrouille» (17 janvier 1765). Cela n'était que trop vrai. En +arrêtant les messages qu'il envoyait à Éon, ils l'obligèrent de prier +Sartine de sauver ces agents.</p> + +<p>Enfin, pour lui faire entendre que tout était inutile, <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> ils +lui faisaient arriver ses mystérieuses dépêches par la poste +<span class="italic">décachetées</span>. Le <span class="italic">cabinet noir</span> s'amusait des secrets de Louis XV. +Mais, comme des magisters intraitables, Choiseul, Praslin, n'étaient +pas contents encore du châtiment. Ils voulaient que le coupable +<span class="italic">avouât</span> (<span class="italic">Boutaric</span>, I, 127).</p> + +<p>Pourquoi l'avilir jusque-là? Était-ce une vaine fureur? Non. On +espérait le briser au point que dans son lit même il subît le tyran +femelle que lui donneraient les Choiseul.</p> + +<p>Le ministère des ministères, c'était certainement le poste de la +maîtresse officielle. Ce personnage historique allait disparaître du +monde. Usée de tant d'activité, pulmonique, elle traînait. Elle eût +voulu, <span class="italic">in extremis</span>, ramener l'opinion. Ses amis faisaient valoir +l'intérêt qu'elle prenait aux Économistes, la comédie qu'elle arrangea +d'obtenir que Louis XV donnât des armes à Quesnay, imprimât de ses +mains royales quelques feuilles de ses livres.</p> + +<p>Mais, au milieu de tout cela, elle se sentait cruellement haïe de la +nation. Elle avait la Bastille, les prisons d'État. Ses geôliers +exploitaient ses peurs de femme; ils jetaient le premier venu qui +pouvait l'inquiéter aux cachots d'éternel oubli. Ces spectres sont peu +à peu sortis au grand jour vengeur, et Latude, et d'autres encore, ce +misérable, par exemple, dont les billets déchirants sont aujourd'hui +par hasard aux Archives de Pétersbourg (trouvés par M. de Lamothe en +1865).</p> + +<p>Cette vie si bien gardée lui échappait cependant. À Vienne, on savait +déjà qu'elle avait peu de mois à <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> vivre. Marie-Thérèse, qui +en avait si odieusement abusé, se hâtait de la renier. Elle écrivait à +l'électrice de Saxe dans son baragouin grossier: «Qu'elle n'avait +jamais usé du canal de cette femme-là, que certes un tel canal ne lui +aurait pas convenu,» etc., etc. (<span class="italic">Archives de Dresde</span>.)</p> + +<p>Ici sa succession semblait ouverte déjà. Le débat était entre les +Lorraines. Tels pensaient à la Mirepoix, qui avec ses cinquante ans, +sa fine douce mine de chat, une perfection de convenances, semblait +nécessaire au roi, et plus que personne à Choisy était <span class="italic">sa société</span> +(Du Deffand). Mais la Grammont, impétueuse, mais la légion des +Choiseul, n'aurait pas permis cela. Elle était antipathique au roi: +cela ne l'arrêta pas. Elle crut, à trente ans, avoir aisément bon +marché de cette Pompadour en ruine, éteinte, qui n'avait plus qu'un +œil (<span class="italic">Voltaire</span>, LX, 235). Elle crut (sachant le froid du roi pour +tout ce qui finissait) que ce meuble de rebut, flétri des commodités +basses qu'il avait fournies si longtemps, avait besoin d'un coup de +pied pour s'en aller décidément. Selon Richelieu, elle aurait essayé +de brusquer la chose dans certain souper à quatre que le roi n'osa +refuser, ni la Pompadour, quoique déjà mal avec Choiseul. À la fin, +l'ivresse arrivant, Choiseul aurait fait le galant auprès de la borgne +marquise, et son intrépide sœur se serait emparée du roi sous +l'œil de la Pompadour.</p> + +<p>Le plus sûr, c'est que celle-ci, voyant l'audace de l'autre, le matin +serra le roi, le tira de son mutisme, lui fit avouer qu'il était +indigné jusqu'au fond, navré de subir l'hommasse personne. «Mais, +Sire, vous êtes <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> le maître. Pourquoi garder ces Choiseul? +Votre Bernis n'est pas loin.» Voilà ce qu'elle dut dire. Bernis était +près Soissons, déjà à Paris peut-être. Il avait précédé Choiseul, et +pouvait bien le remplacer. Le roi (selon Richelieu) vit Bernis, et fut +si brave qu'il signa l'exil de Choiseul.</p> + +<p>Il signa, et puis frémit. Choiseul avait le Parlement; il semblait +capable de tout; il était ami des amis, des vieux maîtres de Damiens. +Le cœur manquait encore au roi; il hésitait, il ajournait. +Cependant la Pompadour est prise de vives douleurs. Elle croit que, la +voyant si bas, peu éloignée de son terme, on a voulu abréger, que le +poison a aidé. Mais point de bruit. Elle sait, par la mort de la tant +aimée (madame de Vintimille), que le roi ne veut pas de bruit, qu'il +ne fera pas de procès. Elle se contente de tout dire à Richelieu. Elle +lui lègue ce poignard contre les Choiseul.</p> + +<p>Elle meurt (23 avril 1764). L'histoire du poison ne meurt pas. Quoique +bien peu vraisemblable, plusieurs s'efforcent d'y croire, d'après le +besoin des Choiseul, et leur violente passion. La Grammont crut que, +quoique morte, l'autre avait le dernier mot, l'avait coulée pour +toujours. Cachée sous une capote, elle alla aux Capucines, pour prier +en apparence, réellement pour fouler la bière de la Pompadour +(<span class="italic">Rich.</span>, IX, 325).</p> + +<p class="p2">Beaucoup disaient: «Le roi, à son âge, a moins besoin d'une maîtresse +que d'une dame aimable, douce, qui représente bien, tienne +agréablement la cour.» Cette dame était toute trouvée. C'était madame +<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> la Dauphine, qui avait su plaire à la reine, capter madame +Adélaïde, et peu à peu devenait agréable au roi. Elle était cultivée, +savait beaucoup de langues, entre autres le latin (et citait son +Horace). Elle avait ce don de mémoire qu'eurent ses fils Louis XVI, +Monsieur. C'était une forte personne (comme ses père et grand-père les +Auguste), blanche et grasse, avec cette richesse de chair et de sang +que Louis XVI hérita d'elle. Elle était très-saxonne, passionnée pour +un de ses frères qu'elle voulait faire roi de Pologne à la mort +d'Auguste III (8 octobre 1763).</p> + +<p>Sortie d'une maison la plus corrompue de l'Europe, elle donnait +l'exemple de toutes les vertus domestiques, travaillait +très-activement pour son frère et pour son mari. Le roi, si défiant +pour son fils, se confiait bien plus à cette bonne Allemande. Seule à +la cour elle eut le secret de son Agence et en tira parti. D'accord +avec l'abbé de Broglie, un des agents, elle donna courage à Richelieu, +à d'Aiguillon, neveu de Richelieu, pour pousser le parti Choiseul.</p> + +<p>D'Aiguillon, qui n'était qu'un fat, s'y prit fort-mal. Gouverneur de +Bretagne, il crut pouvoir contre le Parlement faire agir les États. +Ils se réunirent contre lui pour la vieille constitution de la +province. La tête de la résistance était La Chalotais, procureur +général, le grand adversaire des Jésuites. Ils voulurent frapper à la +tête, perdre La Chalotais. L'homme était très-hardi, avait des mots +mordants. On supposa qu'il les avait écrits. On forgea de fausses +lettres pleines de mépris pour le roi. Tout cela grossier, maladroit. +Le Parlement de Paris allait en faire justice, marquer au <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> +fer chaud les faussaires. L'affaire était menée par un petit Calonne, +un vaurien, qui voulait monter. Derrière lui, d'Aiguillon. Mais +derrière celui-ci n'allait-on pas trouver les hommes du Dauphin, la +Vauguyon, l'évêque de Verdun, le violent Nicolaï? Ignoraient-ils ce +faux? Et le Dauphin lui-même n'en sut-il rien, du moins <span class="italic">après</span>? On +peut juger de ses inquiétudes, des tristesses qu'il eut. Déjà il +maigrissait; son grand embonpoint disparut. Pour arracher l'affaire au +Parlement, pour donner au roi le courage d'agir malgré Choiseul, il +fallait un miracle. Il se fit: on put voir alors que <span class="italic">la bonne +Allemande</span>, qui seule alors influait près du roi, avait aussi certaine +audace, certaine force de caractère.</p> + +<p>On fit signer au roi un acte qui évoquait la chose à une commission du +Grand Conseil. Les faussaires rassurés allèrent bride abattue. Le +dénonciateur Calonne est fait juge, se donne carrière, bâtit un roman, +un poème sur la prétendue conspiration universelle des Parlements, une +révolution sur le plan du <span class="italic">Contrat social</span>. Tout cela ridicule, moqué +et sifflé du public. On n'en jette pas moins aux cachots La Chalotais, +son fils et ses amis (22 novembre 1765).</p> + +<p>Le Dauphin se mourait et la Dauphine était malade. Ces deux honnêtes +gens, selon toute apparence, souffraient de se trouver mêlés à tout +cela. Le Dauphin s'était vu dans le détroit fâcheux où il fut, vers +1750, d'immoler sa conscience d'homme à sa conscience de dévot. Il +gouvernait alors ses sœurs, et, <span class="italic">pour sauver l'Église</span>, il leur +laissa subir l'orgie de Louis XV, cette étrange cohabitation qui fit +l'étonnement du monde. <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> Et maintenant encore <span class="italic">le salut du +parti de Dieu et des honnêtes gens</span> lui faisait employer une épouse +innocente dans une affaire très-trouble qui devait fort lui répugner.</p> + +<p>L'avénement de la Dauphine apparaissait. À la mort du Dauphin +(décembre 1762), elle eut du roi les trois promesses: <span class="italic">d'habiter au +plus près de lui</span>,—<span class="italic">d'élever Louis XVI</span>,—de garder le droit de son +rang, autrement dit <span class="italic">d'être Régente</span>, si le roi venait à mourir.</p> + +<p>Cependant la Dauphine entrait fortement dans son rôle de mère, de +régente possible. Elle avait moins d'esprit que de mémoire, mais du +sérieux, du travail, de la patience, une passion incroyable de suivre +les idées et les plans du Dauphin. Pour cela rien ne lui coûtait. Elle +se mit comme à l'école, apprenant par cœur les cahiers qu'on lui +faisait d'après les papiers de son mari, cahiers d'éducation et +cahiers de gouvernement. Chaque jour, dans son oratoire, elle +répétait, comme un enfant, sa leçon à son confesseur.</p> + +<p>Elle était fort touchante. Le devoir, malgré elle, la faisait +reprendre à la vie. Docile aux avis de Tronchin, elle quitta le régime +du lait, se nourrit mieux, reprit un aimable embonpoint. Le roi la +quittait peu. Au voyage de Compiègne (en juillet au bout de six mois +de veuvage) sa toute-puissance éclata; elle tint solennellement la +cour, et, ce qui étonna beaucoup dans la douce Allemande, c'est +qu'elle parla haut, d'une voix forte et d'un ton de maître.</p> + +<p>Avec un homme tel que le roi, la grande question était de savoir où +elle logerait. Et bravement elle avait demandé de loger au plus près. +Le grand appartement <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> du nord (rez-de-chaussée) qu'avaient eu +la maman Toulouse et madame de Pompadour, menait droit chez le roi par +l'escalier secret. Choiseul tremblait qu'elle ne l'eût. Il le faisait +dire peu solide. On traînait pour le réparer. Cela piqua le roi. Il +trancha, dit qu'elle logerait chez lui.</p> + +<p>Madame Adélaïde y demeurait déjà. Mais le roi, sur sa tête, avait un +entre-sol, bien mal famé du temps des quatre sœurs. Plus tard, il +fut plus sale, étant le logis de Lebel, qui y arrangeait des +surprises, attrapait des dames au passage. On l'appelait le Trébuchet. +La Pompadour s'y cache à ses trois premières nuits. Plus tard, la Du +Barry y niche. Étrange colombier, digne de telles colombes, mais, ce +semble, impossible pour une telle dame, une telle veuve. La mettre +chez Lebel! le mot seul fait horreur. C'était braver toute pudeur, +risquer de reproduire pour la pauvre princesse les bruits qui par deux +fois coururent sur Adélaïde elle-même.</p> + +<p>La Dauphine n'était pas une enfant. Elle savait assez, par son père, +son grand-père (publiquement amants de leurs filles) que les rois ne +respectent rien. Elle obéit pourtant. Ses meneurs qui, pour la bonne +cause, venaient de faire un faux, n'eurent pas plus de scrupule ici. +Ils la poussèrent, au nom de Dieu, mais surtout par sa passion, son +ardeur d'accomplir ce qu'avait voulu le Dauphin, de le faire (tout +mort qu'il était) vaincre, triompher et régner.</p> + +<p>Depuis octobre (dixième mois du veuvage) tout semblait arrangé. Elle +suivait le roi partout, en voiture, à la chasse, même en janvier, fort +rajeunie, brillante. <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> Déjà elle faisait son futur ministère. +Elle dit à Nicolaï: «Vous serez grand aumônier et cardinal. Votre +frère a les sceaux.» D'Aiguillon remplaçait Choiseul.</p> + +<p>La chute de celui-ci semblait certaine. Un coup imprévu changea tout. +Le 1<sup>er</sup> février (à son treizième mois de veuvage), la Dauphine un +matin tombe en syncope, <span class="italic">et elle a une énorme perte</span>. L'accident est +ainsi précisé dans la note que Richelieu, homme de la Dauphine, dicta +lui-même, et qui plus tard fut imprimée par Mirabeau, réimprimée par +Soulavie (<span class="italic">Louis XVI</span>, I, 305-324).</p> + +<p>Ce pauvre corps, gros, mou, sanguin, s'affaissa tout à coup. Si +longtemps immobile près du Dauphin, si mobile depuis chez le roi, dans +les courses, les chasses, les secousses de voitures rapides, elle +avait pu être blessée.</p> + +<p>Tronchin, qui était avec elle, descendit chez le roi, lui dit que +cette crise n'était pas naturelle. Elle venait de boire son chocolat. +Madame Adélaïde dit qu'elle était empoisonnée. Elle tira de ses +cassettes un contre-poison qu'elle portait partout avec elle. Du 2 au +12 elle fait elle-même le chocolat de la Dauphine, qui meurt pourtant. +On l'ouvre. Nul poison apparent. Grande dispute entre médecins. Sénac +dit: «<span class="italic">accident</span>,» Tronchin soutient: «<span class="italic">poison</span>.» C'était la version +préférée de la cour, du roi, d'Adélaïde. On disait que certains +poisons tuent sans laisser de traces. Tout à coup on ne dit plus rien. +Mais ce qui saisit d'étonnement, ce fut de voir cette violente +Adélaïde elle-même reculer tout à coup, se dédire, ou du moins se +taire. Elle vit que Choiseul resterait, elle le ménagea, désirant +<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> à tout prix avoir l'éducation du petit Louis XVI, tenir +l'enfant et l'avenir. On l'amusa ainsi pour lui fermer la bouche. Et +puis, on l'attrapa. L'enfant fut donné à la reine. Elle aimait peu sa +fille. Choiseul sut faire agir ses Jésuites polonais, les sots meneurs +de la vieille malade, qui, du reste, vécut peu de temps.</p> + +<p>De plus en plus suspect, haï du roi, Choiseul (chose bizarre) +paraissait s'affermir. À la mort du Dauphin, quoiqu'on crût au poison, +le roi n'osa souffler. Il s'était enfermé. Choiseul perça à lui. +Surpris de son audace, le roi très-faiblement dit «<span class="italic">regretter peu</span> le +Dauphin, mais bien l'opposition qu'il avait faite au Parlement.»</p> + +<p>La Dauphine mourant, le roi fut accablé, mais ne fit nulle enquête. Il +ordonna seulement aux médecins des études, des recherches sur les +poisons.</p> + +<p>S'il osait quelque chose, c'était en grand secret. Il fit sous main +une pension très-forte à son Éon de Londres, qui avait dénoncé les +Choiseul comme empoisonneurs (V. Gaillardet, Boutaric).</p> + +<p>De plus en plus, il vivait comme un rat, sous terre et se cachant, +recherchant les ténèbres. Il prit le Parc-aux-Cerfs en haine. Il +voulut quelque temps tromper la police des Choiseul, il essaya des +moyens d'Orient, d'avoir dans certain trou (la chambrette près de la +chapelle) de ces petits mignons qui permettent l'absolu secret. Il +acheta un enfant de neuf ans, et, jusqu'à treize au moins, le tint +dans ce sépulcre. Il nourrissait, soignait, comme un petit animal +domestique, la gentille créature (c'était une fille). Nulle femme de +service. Il la servait lui-même. En même <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> temps il lui +faisait l'école et lui apprenait ses prières, gâtait, grondait, +caressait, corrigeait. Étrange éducation, dévote et libertine. +L'enfant s'en irritait, lui disait parfois: «Je te hais.» Par cela +même le petit lion en cage l'attacha fort, si on doit en juger par la +fortune qu'il lui fit (<span class="italic">Richelieu</span>).</p> + +<p>Mais l'enfance était tout dans ce honteux mystère. Elle grandit et fut +femme un matin, enceinte. Il ne voulut plus la garder.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> CHAPITRE X.</h3> + +<h4>FIN DES CHOISEUL.</h4> + +<h4>1767-1770.</h4> + + +<p>Si bien assis, si fortement planté, Choiseul, de plus, était ancré ici +par deux câbles, Vienne et Madrid.</p> + +<p>Marie-Thérèse aimait tellement Louis XV, tellement notre France, que, +ne pouvant elle-même les épouser, elle brûlait de leur donner sa +fille, toutes ses filles, si elle eût pu. Elle en avait de grandes et +de petites, au choix, depuis vingt-cinq ans jusqu'à douze, pour le +Roi, le Dauphin, et tous nos petits princes. Elle mit sa Caroline à +Naples (1768). Si le Roi, à cinquante-huit ans, eût voulu une grande +personne, il y avait Marie-Élisabeth. S'il aimait plutôt les enfants, +il y avait Marie-Antoinette, une blondine à qui on envoya d'ici un +précepteur et qu'on élevait expressément pour être reine de France, +dans nos goûts, nos futilités.</p> + +<p>Choiseul était donc cher, nécessaire à Marie-Thérèse. Mais la haine, +autant que l'amour, peut lier, <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> plus encore peut-être. La +haine l'unissait à Madrid, la vengeance que Charles III voulait tirer +de l'Angleterre. Dès le lendemain de la paix, Choiseul lui envoya des +gens pour lui faire des canons. Il était impossible de mieux avertir +les Anglais.</p> + +<p>Non moins indiscrètement, il eut la fatuité d'endosser le rôle +insolent d'ennemi personnel du grand Frédéric. Quelqu'un mandant +l'auteur des vers outrageants à ce prince (vers qu'on fit faire à +Palissot): «L'auteur? dit Choiseul, mais c'est moi!»</p> + +<p>Attitude bien peu politique, mais dont l'impertinence hardie ne +déplaisait pas à la France.—À ce point qu'aujourd'hui encore +l'histoire traite fort doucement ce fidèle agent de l'Autriche.</p> + +<p>Cette tactique, qui lui réussit tellement dans l'opinion, en faisait +un scabreux et dangereux ministre, qui, parlant toujours de la guerre, +de la descente en Angleterre, de surprendre et brûler Carthage, +risquait de nous perdre nous-mêmes.</p> + +<p>Grisant incessamment l'Espagne, il pouvait fort bien être pris à son +propre piége, être engagé (lui et la France) dans un coup de tête +espagnol,—et cela si peu préparé, ruiné, en pleine banqueroute!</p> + +<p>Ces vanteries guerrières allaient juste au rebours du mouvement +économique qu'il prétendait encourager. Les réformes agricoles, les +sociétés d'agriculture (V. Doniol, Bonnemère, etc.), demandaient de la +confiance dans la paix. La pauvre France avait besoin, grand besoin de +se reconnaître et de se refaire quelque peu.</p> + +<p>Mais quoi que fût Choiseul, il avait l'opinion, la <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> Presse, +les salons, Ferney. Cela le rendait impeccable. D'une sécurité +étonnante, Choiseul, sa sœur, avaient l'absolution d'avance dans +leurs actes les plus risqués. À tout on mettait la sourdine.</p> + +<p>Un coup d'État contre une femme, l'emploi de la toute-puissance dans +une vengeance d'amour, en tout temps c'est chose odieuse. On la passe +à Choiseul. Il poursuivait sa belle-sœur, la jeune femme de son +frère Stainville. Repoussé, il la fait prendre (sous prétexte de +mauvaises mœurs), en pleine cour, en plein bal, par les exempts, +comme une fille, et enfermer pour toujours au couvent en correction.</p> + +<p>Tout ce qui, plus tard, compromit tellement Marie-Antoinette, fut +accepté patiemment de madame de Grammont. Elle gouvernait son frère, +Julie la gouvernait (V. Dumouriez), Julie fut reine de France.</p> + +<p>Les dames, excédées des bavards et des hommes qui n'étaient guère +hommes, s'étaient dit: «Plus d'amants, car c'est abdiquer.» +(<span class="italic">Lauzun.</span>)—Elles croyaient rester indépendantes en s'en tenant aux +petites amies, ayant dans l'intérieur quelque bijou discret, qui +couvrait, cachait leurs faiblesses. Ici, ce fut tout le contraire. +Madame de Grammont eut un maître dans la friponne qui impudemment +l'affichait.</p> + +<p>Mademoiselle Julie, loin d'être, comme les autres, aux petits +cabinets, tenait appartement, un entre-sol à elle, et un bureau à tout +venant. Dans le bureau trônait son petit chien. Bête adorée, idole, à +qui les plus huppés faisaient la révérence. On lui faisait des vers. +On s'ingéniait à deviner ce qui plaisait au chien, à la maîtresse. La +voyant soucieuse, un Italien trouva que <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> dans ses chiffons +elle avait des billets de notre défunt Canada (et pas moins d'un +demi-million). Vrais chiffons, papiers de rebut. On offrit de les lui +changer pour d'excellents billets de Gênes. Il suffisait qu'elle agît +près de madame de Grammont pour qu'on secourût les Gênois contre la +Corse révoltée. Le projet plut; la sœur prit feu et enflamma le +frère pour deux vilaines choses: tromper Gênes, écraser la Corse. On +traîna, on fit si bien que les Gênois épuisés, endettés, furent trop +heureux finalement de céder cette Corse, si peu utile, et funeste plus +tard.</p> + +<p>Julie, lancée dans les affaires, en fit plus d'une. Par elle et son +crédit, M. de Penthièvre put faire le désiré mariage de sa fille avec +Orléans, faire cet entassement de deux fortunes colossales, énorme, +dangereux; un roi d'argent auprès de Louis XVI, un centre provisoire, +un foyer de révolution.</p> + +<p>Mais l'affaire où Julie éclata tristement, ce fut le procès de Lally.</p> + +<p><span class="italic">Lally-Tullendally.</span> La France, étourdiment, a souvent employé des +fous sauvages ou intrigants, héros écervelés ou fourbes, comme les +O'Reilly, Lally, d'Irlande, comme le Stuart (Sobieski), les Ornano de +Corse, qui faillirent être rois de France vers 1632. Gens dangereux, +brillants, nés pour la gloire et les chutes finales, pour faire +miracle et nous casser le cou.</p> + +<p>Lally, superbe à Fontenoy, n'en fut pas moins un homme né tristement +et de mauvais augure, marqué du sort d'avance. Par ses vertus et par +ses vices, probité, dureté, brutalité et fureurs folles, dès l'arrivée +dans l'Inde, il se brouille avec tous, insulte tous, perd <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> +tout. Il était prisonnier à Londres quand il sut qu'on le menaçait à +Paris. Il se fait renvoyer prisonnier sur parole, apporte ici sa tête. +L'intérêt de Choiseul, pour excuser les fautes de sa guerre de Sept +Ans, était certainement de se rejeter sur Lally, de le perdre. +L'ennemi capital de celui-ci avait épousé une Choiseul. Le ministre +eût voulu que le procès se fît au Parlement, mais craignait la +présence, l'énergie de Lally; il voulait l'éloigner. Madame de +Grammont ne le lui permit pas. On disait dans Paris que Lally, +revenant de l'Inde, lui avait donné des diamants; cela voulait dire <span class="italic">à +Julie</span>. La dame était fort nette. Elle court chez son frère, +s'emporte, exige que Lally soit arrêté. Choiseul en signe l'ordre, en +faisant avertir Lally. En vain. Notre Irlandais va droit à la +Bastille.</p> + +<p>Dès lors, il est perdu. Tant de gens ruinés avec la Compagnie des +Indes entourent le Parlement. Ces magistrats, si ignorants et des +choses militaires, et de l'Inde, et de tout, n'en trouvent pas moins +que Lally a trahi les intérêts du roi. Trahi? Est-ce par erreur ou par +sottise?</p> + +<p>Horrible fut le jugement. Quand on lui lut ce mot, <span class="italic">trahi</span>, il entra +en fureur, prit un couteau, se poignarda. Il ne put se tuer. On +l'emmena hurlant; on lui mit un bâillon; on le mit dans un tombereau, +on le frappa, on le manqua; enfin on lui scia la tête (1766).</p> + +<p>La tête de Lally était le seul à-compte qu'on pût donner à la misère +publique, aux enragés de l'Inde et aux désespérés du Canada, aux +rentiers faméliques qui, d'époque en époque, toujours ajournée, se +mouraient. Depuis 61 et la petite banqueroute de Silhouette, <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> +Choiseul remit tout à la paix (63). À la paix, rien. Il remit tout à +l'an 1767. Et alors, rien. Il remit tout à 69, où vint Terray, +l'exterminateur général. Et Choiseul s'en lava les mains. Il tomba à +merveille, populaire, accusant Terray, lequel ne fit pourtant que la +banqueroute de Choiseul.</p> + +<p>L'honneur pour celui-ci ce fut d'avoir eu l'art de manier le +Parlement, de le faire tourner à sa guise. Féroce pour Lally, féroce +pour le petit La Barre dont il confirma la sentence, le Parlement, +pour Choiseul, fut très-doux. Qu'on le consultât en finances et qu'on +prît chez lui les ministres (Laverdy, Terray, etc.), cela le calmait +fort. Dans les remboursements, si ajournés, si difficiles, on +remboursait d'abord le Parlement. Choiseul, en retour, en tira la +déclaration si nouvelle: «Qu'en le roi seul était tout le pouvoir +législatif.» Le roi (1766) put solennellement proscrire l'union des +parlements, se faire même apporter de tous les parlements de France +leurs registres et biffer les noms prohibés de sa main.</p> + +<p>Pour le dehors, Choiseul fut moins habile. Tenu par Vienne, il croyait +la tenir. Jamais il ne prévit que Vienne, cette mortelle ennemie de la +Prusse, s'arrangerait à son insu avec la Prusse et la Russie dans +l'affaire de Pologne. Il dit d'abord avec son ton tranchant: «C'est +loin, très-loin de nous. Eh! qu'importe à la France?» Puis il dit: +«Nul accord possible entre les partageants.» Puis, il s'inquiéta, +encouragea les résistances, envoya des secours minimes et dérisoires +(Boutaric, I, 145, 155). Il souleva les Turcs mais ne put faire bouger +l'Autriche.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> Où se réfugia la Pologne? Précisément dans le principe +catholique qui l'avait perdue. La Confédération de Bar donne beau jeu +aux hypocrites envahisseurs qui reprochaient l'intolérance aux +Polonais<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="small">[11]</span></a>. Menée par des évêques, elle jure le triomphe du +catholicisme, son maintien exclusif contre les protestants (1768). +Qu'arrive-t-il? Un tiers sans scrupule viendra prendre sa part. Le +jeune empereur Joseph II, sectaire de Frédéric et de nos philosophes, +entrera en Pologne. L'Europe protestante, et l'Angleterre en tête, +applaudit au partage. L'Angleterre, tout à l'heure, empêche à main +armée les faibles tentatives de la France pour les Polonais.</p> + +<p>Myope vers le Nord, Choiseul vit-il clair au Midi? Il <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> y eut +deux succès, deux conquêtes faciles, qui eurent pour sa ruine +d'incalculables résultats. Il prit Avignon, prit la Corse.</p> + +<p>Clément XIII, irrité du renvoi des Jésuites, d'Espagne, de Naples et +de Parme, s'en prit au plus faible des trois, à notre infant de Parme, +lança l'excommunication. Choiseul en prit prétexte pour venger les +Bourbons. Il saisit le Comtat (juin 1768). Et, presque en même temps, +jetant toute une armée en Corse, il s'en empara en trois mois (juin +1769), méprisables conquêtes. Avignon, saisi pour un jour. La Corse, +possession précaire, si peu sûre pour la France toujours secondaire en +marine, à qui la mer peut se fermer demain.</p> + +<p>Cette petite Corse, méchant «rocher sanglant,» (<span class="italic">Notes de Louis XVI</span>), +exaspéra l'Anglais et lui fit faire une énorme sottise. En haine de +Choiseul et des Turcs, il seconda, exalta la Russie. Du fond de la +Baltique, il prend sa flotte en main, l'accueille dans ses ports. +Londres était Russe pour ses bas intérêts (les suifs, cuirs et +goudrons). L'Europe applaudissait. Les Russes vont délivrer la Grèce. +Voltaire crie: «Bravo! Salamine! Victoire! Résurrection d'Athènes!» +Remorqué par l'Anglais, le bas coquin Orloff, l'étrangleur de Pierre +III, détruit la flotte turque à Tschesmé (juillet 1770). L'Anglais a eu +le beau succès d'avoir fait de la Russie une glorieuse puissance +maritime.</p> + +<p>La nouvelle, à l'instant portée en Allemagne, trouve Frédéric et +Joseph II en conférence, en amitié. Seconde défaite pour Choiseul. Ses +Turcs sont écrasés, son Autriche lui tourne le dos.</p> + +<p>Sa troisième défaite est en France. Le compte de la <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> guerre +de Sept Ans, remis à 63, remis à 67, irrémissiblement l'accable en 69. +Les banquiers de la cour n'avancent plus un sou. La catastrophe +arrive, la banqueroute, accomplie par Terray. Quelle banqueroute? +celle de Choiseul. Impudemment il crie contre Terray, et Terray peut +répondre: «Vos quinze cent millions de la guerre de Sept Ans (<span class="italic">V. +Voltaire</span>), soixante-quinze millions donnés à Vienne, c'est la +banqueroute d'aujourd'hui.» Dans cette même année 1769, Choiseul +payait encore son tribut à l'Autriche. Il fait avec Terray comme un +homme qui, ayant encombré la place d'ordures, crie haro sur le +balayeur.</p> + +<p>Le pis pour celui qui avait si bien surpris l'opinion, c'est qu'elle +risquait fort de lui échapper un matin. Visiblement il n'avait rien +prévu, et Vienne s'était moquée de lui. Le moqueur, le <span class="italic">méchant</span>, +drapé en scélérat, allait tout bonnement paraître un innocent.</p> + +<p>Sans la guerre il était perdu, c'était sa dernière chance. Il nie +qu'il l'ait voulue. Mais ses actes, sa situation, son intérêt visible +pèsent beaucoup plus que ses paroles.</p> + +<p>De longue date il préparait la guerre. Il aigrissait l'Anglais. Il +payait sans mystère les aboyeurs de Londres et ses faux patriotes. +Lord Rochefort réclamant pour la Corse, n'en tire qu'un mot +impertinent: «Qu'il ne ferait pas un seul pas, dans sa chambre même, +pour rassurer l'Angleterre là-dessus.»</p> + +<p>Parler ainsi, braver la guerre, quand on est sans ressources, quand on +est arrivé, de délai en délai, à la dernière culbute, faire en pleine +banqueroute le bravache insolent, cela se comprend-il? Il avait, il +est <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> vrai, fait des vaisseaux, mais nullement refait la +marine. Il avait en espoir la révolte des États-Unis, mais révolte +future, lointaine, éloignée de six ans, et qui viendrait trop tard. Il +était sûr d'avoir du premier coup des revers effroyables. Il n'en +allait pas moins, poussait, précipitait l'Espagne à se perdre, à nous +perdre, à entraîner la France. Cette fureur s'explique par l'intrigue +intérieure de Versailles, où Choiseul, la Grammont étaient précipités, +s'ils ne mettaient l'Europe en feu. Mais la paix triompha par un +sauveur étrange. La France fut sauvée de la guerre par la Du Barry.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> CHAPITRE XI.</h3> + +<h4>LA DU BARRY. — MORT DE LOUIS XV.</h4> + +<h4>1770-1774.</h4> + + +<p>On a vu que la Pompadour, et plus anciennement la De Prie, avaient été +de pures spéculations, arrangées et créées par la Banque, la haute +finance. Il en fut à peu près de même pour celle-ci. Elle fut +inventée, exploitée et soufflée par un escroc gascon, le joueur Du +Barry.</p> + +<p>Richelieu, son patron, entra d'autant plus en ceci qu'il sentait deux +dangers. Choiseul pouvait pousser le roi à se remarier, à prendre un +de ces anges blonds (comme en eut tant Marie-Thérèse), qui eût +éternisé Choiseul et l'influence de l'Autriche. Le roi pouvait aussi +mourir. Et il en prenait le chemin. Après la mort de la Dauphine, il +eut comme un accès de peur, crut sentir là la main de Dieu. Mais après +il eut un retour de fureur libertine, qui tournait au Tibère. On parle +de dames forcées, surprises par des drogues érotiques, de <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> +quatre jeunes religieuses, livrées toutes à la fois au caprice +impuissant. Si tout cela est vrai, il courait à la mort. Ce fut en +Richelieu un vrai coup de génie de couper court, vendre le +Parc-aux-Cerfs, de deviner qu'après tant de raffinements, une chose +pouvait agir encore, quelle? la vie naturelle, tout simplement +monogamique, une bonne fille, le rire et la joie.</p> + +<p>La fille n'avait pas moins de vingt-cinq ans, avait tout traversé. Il +n'y paraissait pas. Vendue, revendue dès l'enfance, insoucieuse, elle +avait l'air d'avoir ignoré tout cela, ou du moins oublié. Elle n'eut +pas ces hontes, ces retours, ces aigreurs, qui gâtent la fille de +joie, la font triste comme un cimetière. Elle resta sereine, +admirablement gaie et bonne<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="small">[12]</span></a>, pour faire plaisir à tout le monde, +aimer le genre humain.</p> + +<p>Mi-Lorraine et mi-Champenoise, mais amenée très-jeune, c'était un +enfant de Paris. Cela se sent du premier coup au fameux buste du +Louvre. Cette petite crânerie à relever ainsi la tête ne se voit guère +qu'ici. Elle est bonne, elle est gaie, jolie (quoique Walpole assure +qu'on ne l'aurait pas remarquée). Pour vingt-cinq ans elle est un peu +mesquine et de formes peu riches. Si elle était plus femme, sa vie eût +laissé trace. <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> C'est un gamin plutôt, un gentil petit +polisson, bon diable, en train de rire.</p> + +<p>Sa figure n'est pas libertine, ni menteuse, ni impertinente, mais +joyeuse et espiègle, ayant la malice à coup sûr et tous les menus +vices des enfants des rues de Paris. Elle n'a pas besoin, comme nos +fausses bacchantes, de singer la folie. Elle sera suffisamment folle, +ayant pourtant une petite tête pour être folle à point, délirer à +propos.</p> + +<p>Elle naquit bien bas. Le nom carnavalesque de sa mère est dans +Rabelais, petit nom de guerre abrégé, la Bécu<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="small">[13]</span></a>. Quel père? le +savait-elle? Tels en font honneur à un moine, tels à un cuisinier. Je +tiens pour celui-ci. Elle n'a rien d'obscène, mais la lèvre friande. +Elle dut naître en quelque cuisine un jour de Mardi gras. Habillée en +garçon, coiffée du blanc bonnet, elle ferait penser à ce charmant +Lulli, le petit pâtissier.</p> + +<p>C'était à table qu'il fallait la montrer. Là elle avait tout son +essor. Richelieu et Lebel la firent souper entre eux. Le roi regardait +par un trou. Lui qui ne riait pas, qui voyait si peu rire dans son +palais maussade, il fut surpris et stupéfait... C'était la Joie +vivante, la libre liberté, et des élans et des éclats... Dans son +ravissement, il veut la voir de près. Nul embarras, nulle gêne; rien +ne l'étonne; chez lui elle est chez elle, aussi gaie, aussi folle. +Lebel est effrayé lui-même <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> de voir le roi pris à ce point +pour une fille. Le roi n'en tient compte. Il la fait dame, la titre, +la marie.</p> + +<p>La grosse affaire, c'étaient Mesdames, si sévères, si collet-monté. Le +roi avait déjà eu des <span class="italic">filles</span>. Mais celle-ci faisait tant de bruit! +Tout Paris la chantait. Choiseul, avec sa sœur, avait organisé une +batterie terrible de chansons contre elle et le roi (<span class="italic">La belle +Bourbonnaise, la maîtresse de Blaise</span>, etc.). Honte! scandale! +horreur!... On raisonna Mesdames. On leur cita l'Ancien, le Nouveau +Testament, où l'on voit que le ciel prend bien bas ses élus. C'est +Raab, c'est Jahel (les Du Barry d'alors), qui sauvèrent le peuple de +Dieu. Plus l'instrument est vil, et plus la main d'en haut visiblement +éclate. Une chose de plus dut trancher pour Mesdames: c'est que le roi +vivrait bien plus, se réduisant à celle-ci.</p> + +<p>On attendait, on était en prières pour qu'Esther triomphât d'Aman. +Dans un souper de prêtres, l'un dit: «Messieurs, buvons à la +Présentation!—Quelle? C'est demain la Chandeleur, où l'on présente au +Temple Notre-Seigneur... S'agit-il de cela!—Point. Je dis la +présentation de la nouvelle Esther qu'on fait aujourd'hui à +Versailles, et qui va nous sauver l'Église.» (<span class="italic">Mss. Hardi</span>, <span class="italic">Goncourt</span>, +II, 129.)</p> + +<p>On la trouva non-seulement charmante, mais décente et plus modeste que +bien des femmes de cour. À la messe où elle parut, il y eut nombre +d'évêques. Chose plus forte, elle fut reçue chez Mesdames, à leur +concert spirituel, reçue chez leur élève, leur enfant, le Dauphin, qui +donnait un concert aussi.</p> + +<p>Choiseul se rabattait du côté du Dauphin, voulait <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> s'en +emparer. N'ayant pu marier le roi, il imposa, il exigea que le mariage +tant promis eût lieu aussi, que la petite fille élevée tout exprès +pour la France ne restât pas à Vienne. On céda. Elle vint. Le fatal +mariage de Marie-Antoinette se fit dans une fête tragique du plus +sinistre augure. Quel résultat? aucun pour Choiseul. Au contraire. Sa +sœur, qui s'échappait en outrages pour la Du Barry, reçut ordre du +roi de ne plus paraître à la cour.</p> + +<p>Elle mit son exil à profit, courut les Parlements, hardie +solliciteuse. Et contre qui? contre le roi, arrangeant un procès où +indirectement il aurait été l'accusé.</p> + +<p>Choiseul, contre son maître, avait gardé des armes, pour l'effrayer au +moins. Il avait pris doubles précautions, et défensives et offensives.</p> + +<p><span class="italic">Défensives.</span> C'était de lui faire signer tout, jusqu'aux mesures +hostiles qu'il prenait contre le roi même (on l'a vu dans l'affaire +d'Éon). «Le roi n'est pas mineur. Lui seul a tout voulu, tout ordonné, +tout fait.» (Choiseul, <span class="italic">Mém.</span>, I, 93-94.)</p> + +<p>Autres précautions très-directement <span class="italic">offensives</span>, Richelieu dit qu'au +moment trouble où le roi perdit le Dauphin, Choiseul en profita pour +tirer de lui contre lui une pièce accablante, où il se diffamait +lui-même. D'Aiguillon et Calonne tenaient La Chalotais; avec de +fausses pièces, ils croyaient l'égorger; le bourreau était prêt. +Choiseul fit dire au roi, au bas d'un mémoire de Calonne «qu'il +l'avouait, que celui-ci n'avait rien fait <span class="italic">que par ses ordres</span>.»</p> + +<p>Le roi, compromis à ce point par ce mot imprudent, <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> ayant +l'air de faire corps avec ces faussaires assassins, resta fort +tristement en cause. Lorsque le Parlement fit le procès à d'Aiguillon, +lorsque, encouragés par Choiseul, de Bretagne à Paris vinrent dix-huit +cents Bretons, pour témoigner et l'accabler, le roi, pour ainsi dire, +était coaccusé, lui qui avait couvert Calonne, agent de d'Aiguillon.</p> + +<p>Autre affaire plus cruelle, qu'avait en main Choiseul, vrai poignard +dans les reins du roi.</p> + +<p>Les mauvaises récoltes, qui commencèrent en 67, amenant la cherté, le +peuple en accusait l'exportation, l'agiotage sur les blés. Le roi +était associé à une compagnie, qui, d'abord honorable, tourna aux plus +vilains trafics, aux plus coupables monopoles. Le Parlement de Rouen +attaqua les monopoleurs. La cour arrêta les poursuites. Et le +Parlement insistant dit que là on avait encore reconnu le pouvoir. +Soufflet hardi, et encore aggravé par l'ironique explication: «À Dieu +ne plaise, Sire, que nous ayons pensé à vous!»</p> + +<p>Arme terrible pour Choiseul. Versailles en dut pâlir, quand la +discussion passa de Rouen à Paris, reprise ici par notre Parlement, +sur ce volcan si inflammable, au terrain brûlant des révoltes.</p> + +<p>Choiseul, à ce moment, faisait un coup hardi qui tranchait tout, +lançait la guerre, et pour longtemps, ce semble, le rivait au pouvoir. +Écrivant seul au roi d'Espagne, sans l'intermédiaire des commis, il +lui fit sauter le grand pas, tirer l'épée contre l'Anglais, et dès +lors entraîner la France.</p> + +<p>Stupeur profonde ici. Le roi entre deux peurs, peur <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> de la +guerre et peur du Parlement, n'aurait rien fait du tout. On vit là ce +que c'est qu'un enfant de Paris. La folle, la rieuse, exploita sa peur +même, l'augmenta pour le rendre hardi. Elle avait acheté <span class="italic">Charles +I<sup>er</sup></span> de Van Dyck. Le montrant, elle dit: «Vois-tu ce roi? <span class="italic">la +France!</span>... Eh bien! ton Parlement te fera couper la tête aussi.»</p> + +<p>Maupeou, Terray, deux têtes fortes, étaient derrière, et la faisaient +parler. Ils savaient au plus juste ce qu'on pouvait oser. Le Roi ayant +imposé le silence sur d'Aiguillon, et le Parlement s'en moquant, le +Roi, le 3 septembre, vint enlever les pièces. Le 24 décembre, il exila +Choiseul. La nuit du 20 janvier il enleva le Parlement.</p> + +<p>Heureux Choiseul! Il tombe dans la gloire! Il a l'air d'emporter les +libertés publiques. Il tombe à point, à temps pour esquiver l'horreur +de la ruine publique, la banqueroute qu'il a préparée.</p> + +<p>Sa chute est un triomphe. Toute la France va s'inscrire chez lui. Tout +court à Chanteloup. Les habiles envisagent le roi vieux et usé, et la +jeune Dauphine autrichienne dont Choiseul (on n'en doute) sera premier +ministre.</p> + +<p>Le Roi, dans son courage de renverser Choiseul, fut très-timide +encore. Il eut peur de la voix publique, peur des révélations qu'il +pouvait faire, et qu'il ne fit que mieux, les livrant à la foule de +ses visiteurs innombrables, leur disant à tous à l'oreille ce qu'il +voulait faire répéter. Non sans raison, d'Aiguillon se demande si le +Roi n'eût pas risqué moins à mettre Choiseul en jugement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> Le Parlement était peu regrettable. Dans ses cruels procès +des derniers temps, il s'était fort souillé. Doux pour Choiseul qui +lui donnait les places, doux pour Terray qui le ménage seul dans +l'universelle ruine, il se soutenait peu dans sa vieille voie +d'austérité. Il n'avait pu rien faire, rien empêcher, ni les guerres +de ce règne, ni la ruineuse banqueroute, ni l'asservissement à +l'Autriche. Il tua les Jésuites, mais tard, et quand ils étaient +morts.</p> + +<p>On en peut dire une seule chose, assez grave au fond: <span class="italic">Il parlait.</span> Il +prêtait une voix officielle à l'opinion. Parlage utile qui l'avança +parfois; mais funeste pourtant, s'il devait à jamais faire qu'on s'en +tînt à des paroles, et que jamais la France ne fît sa vraie +constitution.</p> + +<p>La révolution de Maupeou, louée et saluée de Voltaire, fut approuvée +très-haut par un sérieux juge, qui eût voulu la maintenir, par +l'irréprochable Turgot. Elle rend la justice gratuite. Elle supprime +la vénalité des charges, réduit le ressort immense du Parlement de +Paris, qui comprenait Arras et Lyon, imposait des voyages immenses et +ruineux aux plaideurs, et les faisait attendre des années.</p> + +<p>À regarder les choses froidement, on peut dire que la révolution avait +été heureuse.</p> + +<p>Elle brisait la chaîne qui nous rattachait à l'Autriche. D'Aiguillon, +tant haï et méprisé qu'il fût, eût voulu revenir au système français, +à la tradition de son grand-oncle, le cardinal de Richelieu.</p> + +<p>D'Aiguillon dit de la Pologne: «Qu'y pouvais-je? C'était trop tard. Il +eût fallu agir depuis longtemps. <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> Tout était impossible dans +l'état où Choiseul laissa la France, ruinée, épuisée pour l'Autriche.» +(V. <span class="italic">Mémoires d'Aiguillon</span>.)</p> + +<p>Quoi qu'on pût faire alors, tout gouvernement était sûr d'être +d'avance condamné, moqué, maudit, flétri. De Maupeou, d'Aiguillon, de +Terray, on ne voulait rien, on n'acceptait rien. Leur ministère +semblait un moment de passage, un carnaval malpropre où l'on ne +pouvait se mêler. On ne voulait y voir qu'une fille flanquée de trois +fripons.</p> + +<p>Maupeou eut beau chercher. Pour sa magistrature, il trouva peu de gens +honnêtes. Ceux qui l'auraient été, ayant endossé cette honte de se +rattacher à Maupeou, se découragèrent, se salirent. Plus on les +méprisa, plus ils furent méprisables. Paris accueillait tout contre +eux.</p> + +<p>On lut avidement les amusants mémoires où Beaumarchais soutint avoir +corrompu un des leurs. Ce Figaro, lui-même équivoque intrigant, puis +spéculateur éhonté, justement étrillé plus tard par Mirabeau, Éon, +etc., fut cru comme Évangile, quand il servit la haine, le mépris du +public pour les magistrats de Maupeou.</p> + +<p>D'Aiguillon avait eu cependant un succès qui aurait relevé tout autre. +Tirant de la disgrâce un homme très-capable, Vergennes, il l'envoya en +Suède et y fit la révolution. La Russie et la Prusse comptaient sur +l'anarchie qu'entretenait le sénat; déjà sur le papier ils se +partageaient la Suède. (Geffroy d'après les <span class="italic">Archives de Suède</span>.) Avec +notre Vergennes et un peu d'argent de la France, la royauté y fut +rétablie par <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> Gustave, le partage empêché. Ce fut le salut du +pays (1773).</p> + +<p>D'Aiguillon avait fait quelques ouvertures à la Prusse. Cela venait +bien tard. Depuis un quart de siècle, Frédéric, délaissé par nous, +puis si âprement attaqué, avait pris son parti, laissé là le haut rôle +de héros, pactisé avec la barbarie, adoptant sans retour la <span class="italic">via mala</span> +des voleurs. Son affaire, à cette heure, était d'y enrôler l'Autriche, +de forcer la pudeur de la vieille Marie-Thérèse, dont la dévotion +avait honte de voler sur des catholiques. Malgré ses confesseurs qui +la rassuraient là-dessus, «elle pleurait terriblement, dit Frédéric. +Mais plus elle pleurait, et plus elle prenait de Pologne. Il fallut +qu'on lui fît sa part.»</p> + +<p>Tout l'usage que fit Frédéric des ouvertures de d'Aiguillon, ce fut +d'en parler à l'Autriche. Celle-ci trouva là un prétexte pour +s'excuser d'entrer dans le partage, quand, tout étant réglé, elle nous +fit le honteux aveu.</p> + +<p>Le Roi n'ayant rien fait, et ne voulant rien faire, n'en fut pas moins +blessé. Il avait toujours cru (comme Louis XIV) mettre là un des +siens. La cour, d'après le Roi, parut fort indignée. Il fallut faire +semblant de vouloir quelque chose. Aiguillon faisait mine de +rassembler des troupes, et menaçait l'Autriche aux Pays-Bas. Il réunit +à Brest, il arma une flotte. Tout cela peu utile, d'un pitoyable +résultat. Les Anglais défendirent à cette flotte de sortir; même +outrageusement, leurs frégates, à Brest, à Toulon, entrèrent, pour +surveiller les nôtres et les faire obéir à l'ordre souverain de +Londres!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> C'est le point le plus bas où soit tombée la France. La +situation tout entière est exposée, mieux qu'en aucune histoire, dans +les admirables mémoires que remit Broglie à Louis XV (<span class="italic">Boutaric</span>, I et +II). Mais d'un si triste état, qu'elle est l'explication, le vrai mot +qui dit tout? <span class="italic">Banqueroute, épuisement</span>.</p> + +<p>On a des billets de Terray à tel banquier; il le prie à genoux de lui +prêter au moins telle petite somme pour les payements du jour. Sans +quoi le misérable ne pourrait plus aller, et mettrait la clef sous la +porte.</p> + +<p>Terray, dans sa première années avait été fort dur, l'instrument +odieux, excusable pourtant, de la nécessité. Par les moyens les plus +cruels, il établissait la balance des dépenses et des recettes. Il +voulait l'ordre, et il était capable de le faire, mais demandait +l'économie. Il n'obtint rien, et il fut entraîné. Il augmente l'impôt, +crée des taxes nouvelles. Il double les péages, les droits de greffe +et de contrôle, vend les charges municipales. Et avec tout cela, le +voilà débordé encore. Le déficit reparaît de nouveau.</p> + +<p>En plein gâchis et n'espérant plus rien, on va, on court, on lâche +tout. Le parti Du Barry, un monde d'intrigants (cour, tripot, +sacristie), la volée dévorante de ces mouches immondes qui naissent +aux lieux fétides, emplit Versailles. Et chacun pille.—Le Roi, comme +les autres, en son petit commerce. En bon négociant, il note jour par +jour sur son carnet le prix des blés.—Gain rapace et dépense aveugle. +La folle, qui l'est de plus en plus, jette l'argent par les fenêtres. +Elle prend, donne, achète au hasard. Mais dans cette furie de dépense, +elle est (moins que folle) imbécile, <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> elle radote, veut <span class="italic">une +toilette d'or!</span>... Meuble bête, qui fut commencé, mais la mort du Roi +l'arrêta.</p> + +<p>Cette mort est une comédie. La petite vérole l'ayant pris (à +soixante-quatre ans, d'autant plus dangereuse), le débat s'engagea de +la façon la plus étrange. Les dévots qui régnaient, craignaient les +sacrements, qui auraient effrayé, tué le Roi. Les non-dévots, par +contre, voulaient les sacrements pour envoyer le Roi au diable. +Richelieu, comme athée, était chef du parti dévot, et ce fut lui qui +se chargea d'arrêter au passage l'archevêque de Paris. Il le retint, +lui dit: «Monseigneur, s'il vous faut un homme à confesser, +prenez-moi, me voici. Et je vous en dirai de belles!» De Beaumont, qui +était un saint, mollit pourtant ici; il eut peur d'effrayer ce bon roi +si utile à la religion, et rengaina ses sacrements. (V. <span class="italic">La +Rochefoucauld</span>, <span class="italic">Bezenval</span>, <span class="italic">Richelieu</span>, <span class="italic">G. d'Heilly</span>, etc.)</p> + +<p>Mais le Roi les voulut. Il se sentait partir. Il éloigna la Du Barry, +communia, mourut fort décemment. Le 10 mai, à deux heures, ce règne de +cinquante-neuf ans finit, et la France eut la joie d'avoir perdu le +Bien-Aimé (1715-1774).<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> CHAPITRE XII.</h3> + +<h4>AVÉNEMENT DE LOUIS XVI.</h4> + +<h4>1774.</h4> + + +<p>Grâce aux récentes publications de Vienne, nous ne parlons plus au +hasard, comme on faisait, du mariage de Louis XVI, des années qui +s'écoulent avant la mort de Louis XV et des premières du nouveau +règne. L'intérieur, dans son plus intime, nous est désormais révélé.</p> + +<p>Les deux jeunes époux avaient cela de singulier que lui, né à +Versailles, était tout Allemand, comme sa mère. Et elle au contraire, +née à Vienne, était absolument Française, ou pour mieux dire Lorraine, +comme son père, qui, épousant Marie-Thérèse, devenant Empereur, ne put +pourtant jamais apprendre l'allemand. Il était neveu de notre Régent, +lui ressemblait au moins par l'amour du plaisir, une légèreté qui +passa à sa fille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> Le Dauphin avait le malheur d'avoir des deux côtés, paternel, +maternel, un fâcheux précédent de lourdeur et d'obésité. Il combattit +cela toute sa vie par l'exercice, la chasse, la fatigue des métiers +manuels, le marteau et l'enclume. Il ne devint jamais comme son père +un monstre de graisse.</p> + +<p>Sous ses formes un peu rudes, le fond chez lui était la sensibilité, +aveugle, il est vrai, et sanguine, qui lui échappait par accès. Morne, +muet, dur d'apparence, il n'en avait pas moins quelquefois des +torrents de larmes. Quand, coup sur coup, son père, sa mère moururent, +il eut ce cri: «Qui m'aimera!» Sa tante Adélaïde l'aimait assez, mais +aigre et sèche, elle allait peu à sa nature. Cette bonne nature parut +aux tristes fêtes du mariage où cent personnes furent étouffées; il en +eut un chagrin profond. Elle parut à l'<span class="italic">entrée</span> dans Paris qu'il fit +plus tard; la joie, la tendresse du peuple, eurent sur lui cet effet +qu'il parla à merveille; son cœur dénoua son esprit.</p> + +<p>On a vu que Choiseul faisait, <span class="italic">in extremis</span>, ce mariage d'Autriche +pour remonter, durer encore (mai 1770). On mariait le Dauphin malgré +lui. La petite fille vint quand personne ne la désirait. Ce que furent +l'arrivée et les premiers rapports, un témoin nous le dit, un témoin +oculaire, Vermond, le précepteur de Marie-Antoinette. Il y eut des +deux côtés un froid mortel, étrange entre si jeunes gens. L'enfant de +quatorze ans laissait son cœur à Vienne, et se croyait entre des +ennemis. Le Dauphin (de seize ans), bien instruit par ses tantes, ne +vit dans sa petite épouse qu'un agent de Marie-Thérèse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> Celle-ci, avec sa passion, son effort ordinaire pour peser +sur ses filles, fit pour son Antoinette ce qu'elle fit auparavant pour +sa Caroline de Naples. Elle l'endoctrina fortement au départ, la fit +coucher près d'elle aux derniers mois, l'entretenant la nuit du +terrible pays de France, où elle allait, lui remplissant la tête de +toutes sortes de craintes, de précautions qu'il fallait prendre, +faisant enfin tout ce qui pouvait ôter le naturel à cette enfant, +créer la défiance contre elle.</p> + +<p>La petite était fort troublée. Elle avait une peur extrême du Dauphin, +ne permettait pas que Vermond la quittât. Ce redouté Dauphin avait +cependant l'air d'un bon jeune Allemand encore plus embarrassé +qu'elle. Le lendemain de l'arrivée, il entre, au matin: «Avez-vous +dormi?» C'est tout ce qu'il trouva. «Oui,» dit-elle. Vermond était là, +un peu éloigné seulement. Le Dauphin brusquement sortit.</p> + +<p>Elle montrait beaucoup trop la prudence qu'on lui avait recommandée, +ne se fiant à aucune clef, cachant dans son lit même les lettres de sa +mère, et par là faisant croire qu'elles contenaient de grands secrets. +Elle écrivait le jour où ses lettres partaient, les cachetait au +moment même, les envoyait tout droit par l'ambassade. Les innocents +cahiers de ses extraits d'histoire (un complément d'éducation), elle +n'osait les continuer avec Vermond «de peur d'être surprise par M. le +Dauphin.» (<span class="italic">Lettres de Vermond</span>, p. 369-370.)</p> + +<p>Sa mère fort maladroitement, par une exigence vaine, lui ménagea une +querelle dès l'arrivée. Elle <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> demanda à Louis XV que +mademoiselle de Lorraine, parente de l'Empereur, fût aux fêtes après +les Condé, avant les Bouillon, les Rohan, et autres familles titrées. +Vive, très-vive résistance de tous ces gens, qui, blessant la +Dauphine, se crurent dès lors en guerre avec elle, furent ses ennemis.</p> + +<p>Son aimable figure et sa vivacité d'enfant avaient plu fort au Roi. +Elle n'avait nullement déplu à Mesdames. Raisonnablement elle +inclinait de ce côté, attirée spécialement par la bonté de madame +Victoire. Elle y allait trois fois par jour (<span class="italic">Arneth</span>, p. 13) et elle +y voyait le Dauphin. Il était trop heureux que la jeune princesse, +isolée, d'elle-même préférât le seul lien sûr, honorable, de +Versailles. Mais Mesdames étaient suspectes à Marie-Thérèse. Elle eut +le tort très-grave d'en éloigner sa fille, qui dès lors suivit sa +nature, alla aux jeunes dames, aux rieuses étourdies, aux petites +moqueuses, dont sa mère la blâma (trop tard).</p> + +<p>La vieille impératrice, qui, malgré elle et en tremblant, entrait dans +cette mauvaise action, le partage de la Pologne, aurait voulu que la +Dauphine lui ménageât la Du Barry. Mais cette fille, si familière, se +fût fait à l'instant amie et camarade. La Dauphine se serait brouillée +avec Mesdames, avec son mari même. Ce qui la rapprochait quelque peu +du Dauphin, c'était précisément la haine et le dégoût commun qu'ils +avaient de la Du Barry.</p> + +<p>Autre tort, de la mère. N'ayant plus son Choiseul, voyant branler +l'alliance française, elle eût voulu à tout prix une grossesse, un +enfant, qui raffermît ici <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> l'influence autrichienne. +Impatience étrange, inconvenante. Elle en rougit parfois. Puis elle +revient à la charge, elle inquiète, tourmente sa fille. De là beaucoup +de bavardages, tout le monde au courant de ces secrets du lit. Les +courtisans moqueurs, et les femmes de chambre (Campan, etc.), ont fort +indécemment occupé l'histoire de cela, et aux dépens de Louis XVI, +excusant par sa négligence les échappées de la jeune étourdie.</p> + +<p>Le gouverneur la Vauguyon eut la première année un motif spécieux de +les tenir à part. C'étaient de vrais enfants encore, qui semblaient +faibles, lymphatiques. La petite grandit encore pendant deux ans.</p> + +<p>Le Dauphin, sans jamais tomber dans les excès de Louis XV, ni boire +beaucoup, mangeait à l'allemande, lourdement, gauchement, trop vite. +Il avait des indigestions. Elle des diarrhées, coliques, etc. +(<span class="italic">Arneth</span>, p. 10, 188, 227), souvent les yeux rouges et malades +(<span class="italic">Arn.</span>, p. 337, et <span class="italic">Soul.</span>, II, 65). En deux ans cependant elle +engraissa un peu; sa peau alors fut extrêmement belle; elle eut +l'éclat unique, la splendeur de la beauté rousse. La Du Barry en +plaisantait, et d'autres, pour en éloigner le Dauphin par l'idée du +défaut des rousses que Ferdinand imputait à la Caroline. Antoinette du +reste brunit.</p> + +<p>Leurs appartements à Versailles étaient fort séparés. Le Dauphin +chassait tous les jours, revenait fatigué, dormait (et même à la table +du Roi). Ce n'était pas le compte de Marie-Thérèse. Le nouveau +ministère lui était très-contraire. Il croyait (non sans cause) aux +espionnages de l'Autriche. Il n'envoyait plus <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> même +d'ambassadeur à Vienne. Marie-Thérèse s'en mourait de chagrin, de +peur, au partage de la Pologne. La vieille y descend jusqu'à tromper +sa fille même, dans ses lettres intimes et secrètes. Le 4 mars, elle +signe le Partage et le pacte avec la Russie. Le 4 mai, elle écrit à sa +fille qu'on la calomnie en disant qu'elle s'allie avec la Russie +(<span class="italic">Arneth</span>, p. 86).</p> + +<p>Quoique M. Arneth ne donne évidemment que des lettres choisies et +triées, ce qui reste est assez honteux. On y voit qu'elle fit de sa +fille l'instrument de sa politique. Elle gémit à chaque lettre de ne +pas la savoir enceinte. Elle n'ose écrire tout. Mais elle lui dit: +«Croyez Mercy (l'ambassadeur), faites ce qu'il dira.» Vermond sans nul +doute agissait, avec un Bezenval, un fat très-corrompu, que Choiseul +avait mis comme mentor près de la Dauphine. Stylée par ces honnêtes +gens, cette enfant de quinze ans joua un triste rôle. N'ayant nul goût +pour le Dauphin, plutôt un peu de répugnance, elle fit les avances et +elle obtint le lit commun. On le voit indirectement, mais clairement, +dans une lettre du 21 juin 1771: «Il a pris médecine, mais va bien, et +m'a bien promis qu'il ne sera pas si longtemps à revenir coucher.» +Cela gagné, tout fut gagné. Le jeune homme, honnête et touché de voir +la petite (très-fière) mettre la fierté sous ses pieds, sentit son +devoir, fut exact et assidu près d'elle. Le 18 décembre, elle espère +être enceinte. «M. le Dauphin se fortifie. Il est tous les jours plus +aimable, et <span class="italic">il ne manque à mon bonheur</span> que d'être dans le cas de ma +sœur (enceinte); <span class="italic">je l'espère</span> bientôt.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> Les choses étaient précipitées. C'était le 18 décembre. Le +partage de la Pologne fut signé le 4 mars, nié encore en mai, avoué en +juillet. La mère eût donné toutes choses pour qu'elle fût grosse +auparavant<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="small">[14]</span></a>.</p> + +<p>La Dauphine y avait le mérite de l'obéissance. Car tous ses goûts +l'éloignaient du Dauphin. Il était sérieux et s'appliquait, employait +sa forte mémoire. Menacé d'être roi, il eût voulu entrevoir les +affaires, être admis au Conseil. Il étudiait, en bonne fortune et à +l'insu de Louis XV, avec un officier instruit qui lui parlait de +guerre et d'administration.</p> + +<p>La Dauphine au contraire n'eut aucun goût d'études. Sa mère l'avait +fort négligée jusqu'à treize ans (1768), jusqu'à l'année où la mort de +la reine de France fit croire qu'on pourrait la faire reine. Elle +reçut alors tous les maîtres à la fois, mais n'apprit rien du tout. +Ses lettres, ses dessins, que l'on montrait, n'étaient pas d'elle. À +Versailles, elle était trop distraite ou trop vaniteuse pour refaire +son éducation. Vermond s'en désolait. Sa mère lui en écrit en vain. +«La lecture, lui dit-elle, vous est plus nécessaire qu'à <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> une +autre, n'ayant aucun acquis, ni la musique, ni le dessein, ni la +danse, peinture et autres.» (6 janvier 1771, <span class="italic">Arneth</span>, p. 23.)</p> + +<p>Elle n'avait de goût que pour les comédies. Elle en jouait, y +remplissait des rôles, faisait Marton, Lisette. Elle riait de +l'étiquette, et s'en allait légère cavalcader avec le frère Artois, un +petit fou. Ils font des courses à ânes, elle tombe et donne à rire. +Elle-même, avec ses dames, rit du Roi, un peu du Dauphin.</p> + +<p>Elle était très-charmante, avec tout cela, point méchante, sensible +par moment. À l'<span class="italic">entrée</span> dans Paris (juin 73), elle a un joli +mouvement de cœur pour ce bon peuple ému et tendre, pour son mari +aussi qui a très-bien parlé.—«Aux Tuileries, nous ne pouvions ni +avancer ni reculer. Au retour, nous sommes montés sur une terrasse +élevée. Je ne puis dire les transports d'affection qu'on nous a +témoignés. Nous avons salué le peuple avec la main. Rien de si +précieux que l'amitié du peuple; je l'ai senti et ne l'oublierai +jamais.» (<span class="italic">Arn.</span>, 89.)</p> + +<p class="p2">Mais le jour redouté du Dauphin est venu. On lui apprend que Louis XV +est mort, qu'il est roi. Il s'évanouit.</p> + +<p>Puis, revenant à lui, il s'écria:—«Oh! quel fardeau!... Et on ne m'a +rien appris!» (<span class="italic">Baudeau</span>)</p> + +<p>Le scrupuleux jeune homme était dans un état qu'on peut dire +admirable, décidé à marcher dans la droite voie, et contre son cœur +même. On le vit tout d'abord. Sa grande religion en ce monde, c'était +son père. Son unique affection, c'était la Reine. Or, ce père, le +Dauphin, <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> avait protégé d'Aiguillon, et l'eût gardé +certainement. La Reine aimait Choiseul qui avait fait son mariage, +brûlait de le faire revenir, Louis XVI écarta Choiseul et d'Aiguillon.</p> + +<p>À l'ouverture première du secrétaire de Louis XV, il eut un coup au +cœur, vit à quel point l'Autriche l'enveloppait, combien il lui +faudrait se garder de la Reine. Rohan, ambassadeur à Vienne, tout +récemment, le 10 janvier, avait averti Louis XV qu'il était vendu jour +par jour. Mercy, l'ambassadeur d'Autriche, avait acheté un commis qui +lui révélait l'arrivée des dépêches et leur effet au ministère. Il +avait acheté à la cour un seigneur qui l'informait de tout. Le +ministre Kaunitz avait nos chiffres, avait copie de nos dépêches de +Versailles et des ambassades françaises dans toute l'Europe. Des +bureaux, à Liége, Bruxelles, Francfort et Ratisbonne, interceptaient +nos lettres, les lisaient au passage (<span class="italic">Georgel</span>, I, 269-304). L'homme +à qui on devait l'importante révélation fut noyé, et bientôt trouvé +dans le Danube, exposé avec un billet pour dire qu'il se noyait +lui-même (<span class="italic">Boutaric</span>, II, 378; <span class="italic">Flossan</span>, VII, 119).</p> + +<p>Tout cela était clair. Le premier soin de Louis XVI, ce fut de cacher +les papiers relatifs à l'Autriche dans un lieu où la reine n'allait +point, la pièce des enclumes où furtivement il forgeait, près des +combles. Seul, libre encore, il écrivit en Suède, il appela de là +Vergennes, ennemi de Choiseul, et qui pouvait l'aider à lui fermer la +porte solidement.</p> + +<p>Autre effort, et très-beau. Lui, dévot, ami du clergé et élevé par un +Jésuite, il voulait faire ministre <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> l'homme qui devait le +moins lui plaire, Machault, la bête noire du clergé. Mais probité +incontestée. Le père même de Louis XVI en convenait dans ses papiers.</p> + +<p>Madame Adélaïde vint cette fois encore au secours du clergé. Elle dit +que rappeler Machault, cet homme haï, c'était revenir aux disputes. +Que ne nommait-on Maurepas, si aimable, et aimé du père de Louis XVI? +Elle prit la lettre tout écrite, changea un peu l'adresse, et de +<span class="italic">Machault</span> fit <span class="italic">Maurepas</span>.</p> + +<p>Maurepas, si léger, avait pourtant deux vrais mérites. Il avait de +l'esprit, il était anti-autrichien. Le Roi le logea près de lui pour +avoir à toute heure son soutien, son autorité, avec celle de ses +tantes, pour se garder un peu de sa faiblesse conjugale. Entre +Maurepas et Vergennes, ses deux gardes du corps, il craignit moins, +accorda à la Reine de voir et recevoir Choiseul.</p> + +<p>On crut que celui-ci revenait au pouvoir. Et nos Autrichiens +exultaient. Leur déroute n'en fut que mieux marquée. Le Roi reçut +Choiseul, et ne lui dit qu'un mot: «Qu'il était bien changé, devenu +gras et chauve.» Puis lui tourna le dos. Choiseul désarçonné retombe +pour jamais dans l'exil (13 juin 74).</p> + +<p>L'Autriche eût moins perdu en perdant dix batailles. Tout son espoir +était le retour de Choiseul. Joseph II et Kaunitz, dans leurs vastes +projets de Turquie, d'Allemagne, partaient de cette idée qu'Antoinette +leur tenait la France pour s'en servir à volonté. Marie-Thérèse, à +chaque lettre, lui demande toujours d'être bonne Autrichienne, lui dit +expressément <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> (<span class="italic">Arn.</span>, 119, 124 et passim): «Mêlez-vous des +affaires... Devenez le conseil du Roi... Faites de Mercy votre +ministre.» En toute chose qui ne s'écrit pas, on la menait par Mercy, +Vermond, Bezenval, par les Choiseul et la Grammont.</p> + +<p>Tout acte indépendant de la France leur semblait révolte. On le vit en +78, quand le Roi refusa de faire la guerre pour Joseph II; Kaunitz, si +réservé, rougit et pâlit de fureur (<span class="italic">Flassan</span>, VII). On le vit en 74; +la Grammont indignée courait Paris, disant que l'on saurait bien +mettre le Roi à la raison (<span class="italic">Soul.</span>, II, 256).</p> + +<p>Rohan, le 29 mai, avait pris congé de Marie-Thérèse (<span class="italic">Arn.</span>, 116), +mais il resta à Vienne un mois pour observer encore. Il recueillit des +preuves d'autant plus accablantes de la perfidie de l'Autriche, +qu'elles concordaient à merveille avec tout ce que Broglie, dans ses +lettres secrètes, avait dit au feu Roi (V. <span class="italic">Boutaric</span>). Louis XVI +allait voir qu'il était épié, vendu, ainsi que Louis XV. Il était +défiant. Comment le changer à l'instant, obtenir qu'il s'aveugle, se +crève les deux yeux, je veux dire qu'il écarte à la fois et Broglie et +Rohan?</p> + +<p>Marie-Thérèse était épouvantée, et encore plus l'ambassadeur-mouchard, +Mercy, qui sur sa face voyait arriver le soufflet. Leur unique +ressource était la Reine, bien jeune, il est vrai, bien légère, peu +corrompue encore, pour ruser et tromper longtemps. La mère la flatta +fort, l'appela son <span class="italic">amie</span> (<span class="italic">Arn.</span>, 122). Mercy, Vermond, lui dirent +sans nul doute qu'en servant l'Autriche, elle servait la France, le +Roi, la paix du monde. Elle était orgueilleuse, et on la prit par +<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> là pour lui faire soutenir un mois ou deux le rôle le plus +honteux pour une femme, d'obséder, d'enivrer de caresses menteuses un +mari qui lui répugnait.</p> + +<p>D'abord elle assura qu'après la mort presque subite du feu Roi, elle +ne serait jamais tranquille si Louis XVI n'était inoculé. Elle ferma +sa porte, s'enferma avec lui, l'enveloppant de soins et de tendresse. +Cela le toucha fort, et lui fit faire une chose sotte de confiance +illimitée. Il supprima l'agence secrète de Louis XV, donna l'ordre de +brûler cette précieuse correspondance, et les papiers de Broglie, +terribles pour l'Autriche (<span class="italic">Bout.</span>, II, 410; 6 juin). Ordre inexécuté. +Du moins, il tint Broglie éloigné, se boucha les oreilles et ne voulut +jamais l'entendre.</p> + +<p>Mais le plus fort restait à faire. Rohan venait, voulait être entendu, +et nul prétexte pour l'exclure. Le Roi était guéri, sauf des boutons +secs au visage (<span class="italic">Arn.</span>, 122). Moment fort décisif où la Reine dut +emporter tout. C'était juin; il avait vingt ans. L'explosion des sens +(tardive chez l'Allemand, comme il était) n'éclatait que plus +violente, et l'aveugle désir d'un bonheur jusque-là incomplet, +ajourné.</p> + +<p>Au 28 pourtant rien encore<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="small">[15]</span></a>. Paris jasait de chirurgie, d'obstacle, +etc., sachant, notant tout jour par jour. Mais il fallait auparavant +que la Reine écrasât Rohan. Cela eut lieu à l'entrée de juillet. Elle +tenait <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> le Roi si ivre, si aveugle, que, bien loin de rien +craindre, elle voulut qu'il reçut Rohan, l'assommât en personne. +Celui-ci qui venait de rendre un tel service, qui apportait ses +preuves, n'eut qu'un regard, celui du sanglier, un grondement farouche +qui le fit fuir. Telle est la bête en l'homme!</p> + +<p>Et telle la victoire d'Ève. L'impossible devint aisé (<span class="italic">Baudeau</span>, 14 +juillet 1774). Ingrat pour Broglie, et ingrat pour Rohan, il fit +encore un pas du côté de l'Autriche; il envoya à Vienne Breteuil que +demandait la Reine, et que voulait Marie-Thérèse. Il renonça à rien +voir ni savoir.</p> + +<p>La Reine avait partie gagnée. Elle ne jouit pas modestement de sa +victoire. D'une part, espiègle, impertinente, elle insultait les +ennemis de l'Autriche, tirait la langue à d'Aiguillon. D'autre part, +sans souci des chagrins qu'en eut son mari, elle courait sans lui de +nuit, de jour, disant qu'à Vienne on était libre ainsi. Louis XVI en +grondait (<span class="italic">Bandeau</span>); sa mère s'en plaint en vain à chaque lettre +(<span class="italic">Arneth</span>).</p> + +<p>Elle portait la tête haute, surexhaussée de plumes et de panaches, +d'aigrettes qui menaçaient le ciel. Cette mode (odieuse à sa mère, à +Mesdames) allait bien, il est vrai, à sa beauté hautaine. On a +finement remarqué (<span class="italic">Geoffroy</span>) que les portraits charmants de madame +Lebrun l'ont trop féminisée. Le front bombé, les yeux saillants, le +nez plus qu'aquilin, et presque recourbé, eussent fait un ensemble +sévère sans l'adoucissement d'un léger embonpoint et d'une +incomparable peau. La lèvre inférieure faisait lippe et semblait +sensuelle. Les sourcils, très-fournis, marquaient <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> l'énergie +du tempérament. Sa belle chevelure le disait mieux encore par ces tons +roux et chauds qui n'ont rien de commun avec les blondes +languissantes.</p> + +<p>Elle était colorée plus que ne le sont les grandes dames. N'aimant +guère que la viande (<span class="italic">Arn.</span>, 80, 88), elle était fort sanguine, avait +aussi beaucoup d'humeurs et certaines crises bilieuses (<span class="italic">Id.</span>, 188). +Elle n'était ni gaie, ni sereine, mais toujours émue, véhémente. Par +moments très-sensible et bonne: «Si touchante! écrivait sa mère +(<span class="italic">Arn.</span>, 53), on ne peut pas lui résister.» Mais elle était aussi +emportée par instants, colère au moindre obstacle, et alors aveuglée, +sans respect d'elle-même. Montbarrey en raconte une scène terrible, si +bruyante, qu'un orage qui éclatait alors, passa inaperçu: on +n'entendait pas Dieu tonner.</p> + +<p>Déjà on avait fait contre elle un très-cruel pamphlet (<span class="italic">Aurore</span>), où +on lui prêtait des amants. En avait-elle avant l'avénement? quelque +goût passager, quelque léger caprice? La chose est incertaine. Mais +elle avait une passion très-vive, pour un très-digne objet, bon autant +que charmant, madame de Lamballe. Cette jeune princesse de Savoie, +Italienne de naissance et de mère allemande, était un ange de douceur. +Elle avait de tout petits traits, une tête d'enfant, gentille (comme +on voit au portrait de Versailles, malgré la coiffure ridicule). Plus +âgée que la reine, elle semblait plus jeune, comme une mignonne petite +sœur. Mariée un moment, et très-mal, elle s'était vouée à son +beau-père, Penthièvre, venait peu à la cour, vivait seule avec lui +dans les bois de Vernon. C'était toute une <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> idylle. La reine, +chaque hiver, l'avait vue, et pourtant ce ne fut qu'aux courses de +traîneaux (janvier 74) qu'elle fut prise au cœur. Elle la vit +glisser, passer comme un éclair. «C'était le printemps dans +l'hermine.» De là un vif caprice, une ardeur de tendresse, excessive, +éphémère, fatale à la douce personne, faible créature sans défense, +née pour se donner trop, pour aimer et mourir.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> CHAPITRE XIII.</h3> + +<h4>MINISTÈRE DE TURGOT.</h4> + +<h4>1774-1776.</h4> + + +<p>Ce matin, à cinq heures, dans la nuit noire encore (de ce 1<sup>er</sup> +novembre), d'autant plus éveillée, une voix intérieure m'avertit et me +dit: «Qui est digne aujourd'hui de parler de Turgot?»</p> + +<p>Le caractère unique de ce grand stoïcien,—absolu de vertu, de force +et de lumière,—n'offre qu'un seul défaut: une ardeur sans mesure et +qu'on trouvait sauvage, dans l'amour du pays, l'amour du genre humain.</p> + +<p>Il se précipitait. En dix-huit mois, il fit l'œuvre des siècles, +cent ordonnances, dont les considérants sont autant de traités forts, +lumineux, profonds. Et la plupart étaient des victoires remportées sur +la contradiction, après de grands débats dans le Conseil. Ce qui reste +de ces débats montre sa vigueur âpre et son acharnement au bien.</p> + +<p>Malesherbes lui-même, son collègue, étonné: «Vous <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> vous +imaginez, disait-il, avoir l'amour du bien public. Vous en avez la +rage. Il faut être enragé pour forcer à la fois la main au roi, à +Maurepas, à la cour et au Parlement.»—Turgot répondait gravement: «Je +vivrai peu...»</p> + +<p>Il devait mourir jeune. Mais, de plus, il sentait que le pouvoir +allait lui échapper. Il était déplacé à Versailles, et son ministère y +était une anomalie, un hasard, une erreur évidemment de Maurepas. Le +plus léger des hommes avait choisi le plus austère. Il avait appelé +l'esprit même du siècle et la Révolution près de ce jeune roi, dont le +seul idéal, si différent, était son père, ou son aïeul, le duc de +Bourgogne; il voulait adoucir, mais sauver les abus.</p> + +<p>On a beaucoup parlé de Turgot, et fort mal. On ne le comprend pas, si +on ne le replace <span class="italic">en ce temps</span>, dans ces circonstances. Le temps, le +temps, c'est tout. Laissez là vos systèmes. Seraient-ils bons en eux, +ils sont absurdes ici. Ce n'est pas d'un pays quelconque qu'il s'agit: +c'est de la France d'alors, opposée sous tant de rapports à la France +que vous voyez.</p> + +<p>Partez d'un point d'abord très-sûr, c'est que la terre ne voulait plus +produire, <span class="italic">c'est qu'on semait le moins possible</span>. La grosse affaire du +temps était de réveiller la culture endormie, de faire qu'on voulût +travailler, labourer, semer, vivre encore. Songez bien que le sol +pesait à ses propriétaires; la terre leur était odieuse. On la donnait +presque pour rien. Déjà <span class="italic">un quart du sol de France était aux mains des +laboureurs</span> (<span class="italic">Letrosne</span>). Circonstance heureuse, ce semble, pour la +production. Eh bien, on ne produisait pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> S'occuper d'industrie, avant l'agriculture, faire des habits +de soie pour qui n'avait rien sous la dent, c'était la plus sotte +sottise. C'était bâtir en l'air, comme font ces tableaux de la Chine, +où vous voyez là-haut des palais, des kiosques, rien en bas, point de +sol dessous.</p> + +<p>Il est plaisant de voir le banquier Necker, couché sur ses écus, +injurier le propriétaire, «lion dévorant,» etc. Il était trop aisé de +le décourager. Le difficile était de faire tout au contraire qu'il se +reprît à la propriété, à l'aimer, à la cultiver, à la faire +travailler, produire.</p> + +<p>L'école Économique fut le vrai salut de la France. Elle fit un +vigoureux appel à la terre, à la liberté de vendre les produits de la +terre. Elle hâta le grand mouvement qui mettait cette terre (à vil +prix) aux mains mêmes qui la travaillaient. Ses exagérations furent +très-utiles. Nulle autre théorie n'eût répondu aux besoins du moment, +de cette France encore agricole, où la manufacture était fort +secondaire, et où il fallait à tout prix défricher, augmenter la +culture du seul aliment de la population d'alors.</p> + +<p>Assez sur les Économistes. Quant à Turgot lui-même, on lui a imputé +tout ce qui lui venait de l'École. Je vois tout au contraire que, dans +son intendance du Limousin, et surtout dans son Ministère, il s'en +affranchit fort souvent, consulta les faits seuls, prit dans +l'occasion telles mesures que les Économistes n'auraient approuvées +nullement.</p> + +<p>Quant à sa politique proprement dite, qui la sait? Qui osera dire ce +qu'il eût fait, s'il eût duré? Son ministère <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> de dix-huit +mois ne fut évidemment qu'une préface. On le voit bien par la réserve +qu'il garde sur tels points, le clergé, par exemple, qu'il ajournait +expressément.</p> + +<p>Turgot, comme cadet, avait, bon gré mal gré, d'abord été d'Église. À +vingt-cinq ans, il dit qu'il ne pouvait garder ce masque, et le jeta. +Il resta solitaire, et dans sa vie on ne peut découvrir aucun rapport +d'amour. Sa timidité et la goutte (mal cruel de famille) aidèrent à +cette pureté; mais ce qui y fit plus, ce fut la vie terrible d'études +en tous les sens qu'il entreprit, voulant conquérir le savoir humain, +mais bien plus, le savoir pratique, l'action et l'administration. +Toute science, toute langue, toute littérature, toute affaire, +l'intéressaient. Je le vois à vingt ans faire un livre admirable sur +<span class="italic">la monnaie et le crédit</span>, plus tard traduire Homère, Klopstock et +Ossian, observer une comète, écrire à Buffon la critique de sa Théorie +de la terre, formuler le premier la perfectibilité humaine.</p> + +<p>Il passa par le Parlement pour arriver à l'Intendance. On lui donna +Limoges, le plus pauvre pays. Qu'était un Intendant? Ou plutôt que +n'était-il pas? C'était un roi, ou à peu près. Quelqu'un a très-bien +dit que, depuis Richelieu, notre gouvernement était celui de trente +tyrans. Turgot le fut dans un sens admirable. Son labeur, sa rigidité, +imposèrent tellement aux ministres qu'il obtint carte blanche et fit +ce qu'il voulait. En treize ans, il changea le Limousin de fond en +comble. Les grandes entreprises qui semblent regarder le seul pouvoir +central, de son chef il les veut. Le cadastre, l'égale répartition des +tailles, la réforme de la <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> milice, la création des écoles, on +lui passe tout. Il fait cent soixante lieues de routes. Mais c'est +surtout dans les disettes que l'on connut son énergie, son +indépendance d'esprit, même à l'égard de son École.</p> + +<p>L'abbé Véri, un de ses camarades, homme d'affaires, de coup d'œil +juste et fin, sentit là le génie, la force, et fort habilement le fit +accepter de Maurepas, de sa femme, leur montrant bien surtout que +c'était un sauvage, un homme gauche, impropre à la cour, qui ne +pouvait porter ombrage, un travailleur terrible, mais ne visant à +rien, si bien qu'une fois en Limousin il n'avait pas voulu des grandes +intendances, de Rouen, de Lyon même; qu'enfin, il était seul, sans +appui, et que Maurepas le renverrait quand il voudrait.</p> + +<p>La mémorable scène entre Turgot et Louis XVI est bien connue (<span class="italic">Véri</span>, +<span class="italic">Lespinasse</span>). Le jeune Roi lui pressa les mains, lui dit qu'il +entrerait dans toutes ses vues, promit qu'il aurait du courage. Tous +deux furent très-émus. Turgot, en sortant, écrivit la belle lettre où +il dit tout l'esprit de son ministère: Ni surcharge d'impôt, ni +banqueroute, ni emprunt; <span class="italic">la seule économie</span> et <span class="italic">la production</span> +augmentée. Il pressent les obstacles, prédit presque son sort.</p> + +<p>Dans la réalité, il n'avait qu'un moment, cette première jeunesse du +Roi dans ses vingt ans. Soulevée au-dessus de sa lourde nature par un +élan sanguin de cœur, de sensibilité, dès vingt-cinq ou trente ans, +Louis XVI devait retomber. Turgot, en trois années, voulut faire sa +révolution.</p> + +<p>Il y avait en France un misérable prisonnier, le <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> blé, qu'on +forçait de pourrir au lieu même où il était né. Chaque pays tenait son +blé captif. Les greniers de la Beauce pouvaient crever de grains; on +ne les ouvrait pas aux voisins affamés. Chaque province, séparée des +autres, était comme un sépulcre pour la culture découragée. Le vin, +étant de même enfermé, à vil prix, au-dessous des frais de culture, on +avait intérêt à arracher la vigne. On criait là-dessus depuis cent +ans. Récemment on avait tenté d'abattre ces barrières. Mais le peuple +ignorant des localités y tenait. Plus la production semblait faible, +plus le peuple avait peur de voir partir son blé. Ces paniques +faisaient des émeutes. Pour relever l'agriculture par la circulation +des grains, leur libre vente, il fallait un gouvernement fort, hardi.</p> + +<p>Turgot, entrant au ministère, se mettant à sa table, à l'instant +prépare et écrit l'admirable ordonnance de septembre, noble, claire, +éloquente. C'est la Marseillaise du blé. Donnée précisément la veille +des semailles, elle disait à peu près: «Semez, vous êtes sûr de +vendre. Désormais vous vendrez partout.» Mot magique, dont la terre +frémit. La charrue prit l'essor, et les bœufs semblaient réveillés.</p> + +<p>C'est là-dessus qu'avait compté Turgot, et plus encore que sur +l'économie. Si la culture doublait d'activité, si le blé, si le vin, +roulant d'un bout à l'autre du royaume, récompensaient leurs +producteurs, la richesse allait croître énormément. L'État était +sauvé.</p> + +<p>Ce n'était pas tout dans son plan. À la seconde année, Turgot +déchaînait l'industrie, qui, libre tout à coup, allait décupler +d'énergie, de volonté, d'effort. <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> L'ouvrier fainéant, +languissant chez un maître, allait, devenant maître, travailler nuit +et jour. Heureux dans ce travail d'avoir à lui son métier, son foyer, +bientôt une famille. Il n'enchérirait pas à plaisir, donnerait à bon +marché tant de choses nécessaires à tous.</p> + +<p>À la troisième année, Turgot devait fonder l'instruction. Dans les +cent arrêts du Conseil qu'il fit en dix-huit mois, lui-même il donne +un admirable et souverain enseignement sur nombre de matières +économiques et sociales. Il comprend toutefois que l'on doit s'élever +soi-même, que l'on ne s'instruit bien que par son propre effort, +surtout par l'examen et la discussion de ses intérêts. Il aurait +assemblé, par communes, les propriétaires et les eût fait délibérer.</p> + +<p>Donc, <span class="italic">Culture affranchie</span> (1775), <span class="italic">Industrie affranchie</span> (1776), et +<span class="italic">Raison affranchie</span> (1777).—Voilà tout le plan de Turgot.</p> + +<p>«Tout cela trop hâté?»—Oui, mais il le fallait. Il sentait sous ses +pieds des rats qui lui creusaient le sol pour le faire bientôt +enfoncer. Nous devons le donner, le plan de ces mineurs, leur marche +souterraine, qui ne fut nullement fortuite. Ils marchèrent fort et +droit. Leur objet capital (pour la plupart du moins) est visible et +très-simple. C'est le retour de M. de Choiseul, triomphe de la cour et +de l'alliance autrichienne.</p> + +<p>Le parti de Choiseul avait besoin d'abord qu'on rappelât le Parlement. +Ce corps avait marché si longtemps avec lui; il ne pouvait manquer de +l'aider, d'entraver la marche de Turgot. La Reine agit. La sensibilité +du Roi fut mise en jeu. Étant venu un jour à Paris, et, <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> le +trouvant froid, la foule étant muette, il s'attrista, s'examina, +rentra dans sa conscience. Il y trouva que le Parlement avait des +titres après tout, aussi bien que la royauté, que Louis XV, en y +touchant, avait fait une chose dangereuse, révolutionnaire. Le +rétablir, c'était réparer une brèche que le Roi même avait faite dans +l'édifice monarchique. Turgot en vain lutta et réclama. Maurepas, qui +ne voulait que plaire, céda. Le Parlement rentra (novembre 1774), +hautain, tel qu'il était parti, hargneux, et résistant aux réformes +les plus utiles.</p> + +<p>Première défaite pour Turgot. L'hiver se fit la ligue générale de ses +ennemis. Il avait commencé par frapper la finance, en supprimant le +<span class="italic">Banquier de la cour</span>, ne voulant plus d'avances ni d'anticipations. +Il avait cassé les baux récents faits par Terray à des prix usuraires. +Il avait refusé le présent ordinaire des fermiers généraux. Enfin, +l'affreux tyran avait pensé qu'à l'avenir, la cour, les seigneurs, les +grandes dames, ne seraient plus <span class="italic">croupiers</span>, <span class="italic">croupières</span> +(pensionnaires) des fermiers généraux. La capitation des princes, +ducs, etc., pour la première fois fut levée, leurs carrosses visités, +comme tous, par l'octroi aux portes des villes.</p> + +<p>Contre un pareil ministre, la route était toute tracée: 1º rappel du +Parlement; 2º attaque violente sur le point où Turgot était plus +vulnérable, <span class="italic">la liberté des grains</span>, la cherté du blé qui viendrait au +printemps.</p> + +<p>L'année était pourtant médiocre et non pas mauvaise. La misère était +grande; on peut le croire après Louis XV et Terray. Turgot avait +ouvert des ateliers de charité. Il n'y avait de disette nulle part. À +Dijon, <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> des troubles éclatent contre un magistrat accusé +d'être du <span class="italic">Pacte de famine</span>. Mouvement populaire qu'on imita ici assez +habilement. Des agents (que Turgot crut ceux du prince de Conti) +ameutèrent des masses crédules, les poussèrent au pillage. Ils +criaient la famine, et ils crevaient les sacs, ils jetaient les blés à +la Seine.</p> + +<p>On laissa ces bandits courir les champs, aller même à Versailles. +L'armée de dix mille hommes qui y était toujours, qu'on nommait la +Maison du Roi, ne bougea pas, et, au contraire, c'est de là que partit +l'ordre honteux de céder. Certain capitaine des gardes, au nom du Roi +qui avait fait la faute de paraître au balcon, ordonne aux boulangers +de baisser le prix du pain.</p> + +<p>On travaillait le Roi de très-près. Un certain Pezay, qu'il avait +consulté souvent étant Dauphin, poussait auprès de lui le banquier +génevois Necker, l'adversaire de Turgot. Necker, dans un livre +ridicule, à l'usage «des âmes sensibles,» avait ressassé et gâté le +joli petit livre de Galiani contre la secte Économique. Devant +l'émeute, il aurait dû ajourner la publication. Par une très-coupable +imprudence, il publia son livre justement ce jour même.</p> + +<p>La fameuse police de Paris, tant admirée, qui sait tout comme Dieu, ne +voulut rien savoir, ne bougea, laissa la bande entrer, piller les +boulangers. La Justice se conduit tout aussi bien. Le Parlement +encourage l'émeute dans une supplique hypocrite, il prie le Roi +d'avoir pitié du peuple, <span class="italic">de faire baisser le prix du pain</span>.</p> + +<p>Restait de faire pendre Turgot, qui avait fait le mal <span class="italic">en livrant</span>, +disait-on, <span class="italic">nos blés à l'étranger</span>. Mensonge, <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> odieux +mensonge! Loin d'exporter, Turgot avait encouragé par des primes +l'importation, appelé les blés étrangers. Necker, dans son fatras, +avait le tort de répondre toujours au principe de l'exportation, et de +réfuter pesamment ce que Turgot n'avait pas dit.</p> + +<p>Celui-ci avait contre lui tout le monde, le Roi même, qui avait les +larmes aux yeux. On vit alors la force de la foi. On vit ce que +pouvait la colère d'un homme de bien. Il accourt à Versailles, change +tout, se fait autoriser à donner des ordres à la troupe. On prend, on +pend deux des pillards. Et on rejoint la bande à Sèvres. Leurs chefs, +qui allaient être pris, tinrent ferme et furent tués. On trouva parmi +eux des officiers, vieux reîtres à vendre, qui dans la sale affaire +étaient agents provocateurs.</p> + +<p>Cependant le Roi pleure. Il disait à Turgot: «N'avons-nous rien à nous +reprocher?» Sous <span class="italic">l'Henri IV</span> du Pont-Neuf, on avait mis: +<span class="italic">Resurrexit</span>, et ce mot, dans l'émeute, avait été biffé. Cela +bouleversa Louis XVI. Il alla se cacher, sanglotant, dans ses +cabinets.</p> + +<p>On espérait beaucoup de ce pleureur, en l'enlevant à Reims, loin de +ses précepteurs, pour la cérémonie du sacre. Là l'élève de Turgot +retombait en plein Moyen âge. Et pis: on ôta même de l'ancien +formulaire le seul point qu'on eût dû garder, le moment où le prêtre +interroge le peuple, lui demande <span class="italic">s'il voudrait ce roi</span>. Mais on +maintient (malgré Turgot) l'exécrable serment <span class="italic">d'exterminer les +hérétiques</span>. Le Roi n'osa le refuser, barbouilla seulement des paroles +inintelligibles. À Reims et sur la route, les cris: Vive le Roi! +l'avaient fort attendri, les cérémonies ému. Le <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> voyant à +l'état où tout chrétien pardonne, la Reine osa lui dire qu'elle +voudrait bien revoir Choiseul. «J'ai si bien fait, dit-elle, que <span class="italic">le +pauvre homme</span> m'a arrangé lui-même l'heure commode où je pouvais le +voir.» (<span class="italic">Arn.</span>, 152.)</p> + +<p>La cabale de cour tirait de là l'espoir de glisser au Conseil un homme +à elle. Turgot y met bon ordre. Il fit tout au contraire nommer celui +qu'on attendait le moins après le sacre, l'homme le moins aimé du +Clergé, Malesherbes, l'ami et protecteur des philosophes. Chose +imprévue: le Roi, que l'on croyait dévot, nomma volontiers +Malesherbes, et le chargea avec Turgot de répondre aux plaintes du +Clergé qui demandait la mort pour les auteurs impies.</p> + +<p>Turgot avait dit franchement que, si dans ses réformes il touchait la +noblesse, non le Clergé encore, c'était «parce qu'il ne faut pas se +faire deux querelles à la fois.» Personne ne doutait qu'il ne reprît +bientôt les projets de Machault. Le Clergé menacé s'unit à ses ennemis +mêmes, seconda de son mieux les Choiseul et le Parlement.</p> + +<p>Donc le cercle se ferme autour de lui. Tous sont toréadors, et il est +le taureau. Rien de plus grand que ce spectacle. Dans le mémorable +duel qu'il eut avec le garde des sceaux Miromesnil, on sent à +l'attitude de celui-ci qu'il a un monde derrière lui. Turgot, tout au +contraire, est seul, mais qu'il est fortement armé! non d'idées +seulement, de raison, de logique, mais de faits, mais de chiffres. On +voit combien ce prétendu rêveur possède le détail infini, le positif +des intérêts du temps.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> On a dit, répété, que Turgot, aveugle sectaire de son école +Économique, ne pensait qu'à la terre et à l'agriculture. Mais tous ses +ennemis, Miromesnil dans ce débat, Monsieur dans ses pamphlets, le +Parlement dans ses remontrances, lui font précisément le reproche +contraire. Ils l'accusent <span class="italic">d'écraser le propriétaire</span>, l'agriculteur, +de favoriser tellement l'industrie qu'on désertera les campagnes (<span class="italic">Éd. +Daire</span>, 328, 335). Grief fort spécieux. L'industrie étant libre, +beaucoup d'hommes en effet délaissèrent les champs pour les villes.</p> + +<p>Ce fameux défenseur des libertés publiques, le Parlement, voudrait +laisser sur les campagnes la charge des corvées, blâme Turgot d'y +suppléer par un impôt que tous payeront également, les privilégiés +même. Il voudrait maintenir pour l'ouvrier des villes sa triste +servitude sous les Corporations, l'apprentissage interminable et les +frais écrasants qui rendent le métier inaccessible au pauvre, n'y +laissent arriver que les enfants des maîtres, héritiers endormis des +routines éternelles. Turgot, dans son beau préambule, pose avec +grandeur le principe: «Dieu a fait du <span class="italic">droit de travailler</span> la +propriété de tout homme. C'est la première, la plus sacrée de toutes.» +(<span class="italic">Éd. D.</span>, II, 302.)</p> + +<p>Les aigres résistances du Parlement trouvaient appui dans les gros +marchands de Paris, les six corps de métiers. La fière boutique +héréditaire fut furieuse, autant que Versailles. Turgot eut contre lui +les seigneurs et les épiciers.</p> + +<p>Contraste curieux. L'étranger admirait. En France, <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> tout +paraissait hostile. Marie-Thérèse elle-même est frappée de la grandeur +des résultats. La Hollande rend à Turgot un hommage significatif. Elle +montre sa confiance, offre ses capitaux à un faible intérêt. Ce sage +peuple, voyant en dix-huit mois l'ordre si merveilleusement revenu, +sent bien que, pour la première fois, c'est un homme qui conduit la +France.</p> + +<p>«Le Roi apparemment doit être bien joyeux?» Au contraire, de plus en +plus sombre. Il avait dit à son avénement: «Je voudrais être aimé!» Et +il ne voit que mécontents. «M. Turgot, dit-il, ne se fait aimer de +personne.»</p> + +<p>Ce ministère tout entier déplaisait. En guérissant les plaies, il les +avait montrées. Malesherbes lui-même, visitant les prisons, avait +manifesté l'horreur du vieux régime de la Grâce. Il avait obtenu du +Roi de ne plus signer de lettres de cachet. La faveur d'enfermer un +mari incommode, un fils embarrassant, un héritier qu'on voulait +écarter, ces douceurs obtenues si aisément sous la Vrillière, elles +furent désormais refusées. Le père de Mirabeau ne put continuer de +poursuivre, enfermer son fils.</p> + +<p>Encore plus odieux fut le ministre de la guerre, Saint-Germain, vieux +soldat farouche, qui eût voulu établir dans l'armée la dure discipline +prussienne, qui supprimait les priviléges et les troupes privilégiées. +Il avait fait une charge terrible sur la Maison du Roi, commencé à +sabrer ces fainéants dorés. Les cris furent si perçants, le Roi si +ébranlé, qu'on resta à moitié chemin.</p> + +<p>Turgot ne réussit pas mieux pour la Maison civile, <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> la +valetaille qui dévorait Versailles. On imagine à peine ce que c'était +alors que cette ruche énorme, grouillante, dans ses recoins obscurs, +cabinets, entresols, trous noirs, soupentes fétides. Les corridors en +outre, les escaliers tout pleins de petites boutiques, marchands +fripons et marchands équivoques. Le fouet n'était pas trop pour +chasser les marchands du temple, épurer l'antre immonde. Mais quelle +tempête au premier coup! Le Roi en devint sourd, ne put plus entendre +Turgot.</p> + +<p>Son combat intérieur, obscur, mais violent, était contre la Reine, la +faiblesse, l'embarras du Roi, obligé de payer sa femme, comme il eût +fait d'une maîtresse. La Reine avait quatre millions par an. Mais elle +voulut renouveler la charge très-coûteuse de Surintendante. Aimant +déjà moins sa Lamballe, elle voulait l'étouffer d'honneurs. Elle +voulait aussi écarter, marier le petit Luxembourg qui d'abord avait +plu, mais alors ennuyait. On demandait pour lui une dot légère de +40,000 livres de rentes. L'homme du jour (1775) était l'agréable +Lauzun, pour qui elle voulait se faire venir d'Autriche une belle +garde hongroise, de grand faste, de grande dépense. Lauzun n'était pas +seul. Il avait un rival qui commençait à poindre, la délicieuse +Polignac, si charmante et si pauvre, qu'il fallait enrichir.</p> + +<p>La férocité de Turgot ne parut jamais mieux que dans l'affaire de +Luxembourg. Au premier mot que l'on dit pour que l'État dotât le petit +favori, il éclata d'indignation. On s'adressa à Malesherbes, qui, +sentant l'affaire grave, ne voulant pas avec la Reine engager +<span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> un combat à mort, fit signer au roi cette grâce sous la +forme d'<span class="italic">acquit au comptant</span>, cette forme dont Louis XV abusa tant, et +que le nouveau roi promettait de n'employer plus. Turgot fut furieux +et s'emporta contre Malesherbes.</p> + +<p>Les gazettes étrangères disaient: «Luxembourg a vaincu Turgot.» La +chose retentit. La reine s'excusa près de Marie-Thérèse et s'en lava +les mains, prétendant n'y être pour rien. Mais personne ne le pensait. +De même que sa sœur Caroline de Naples avait chassé le vieux +ministre dirigeant, l'illustre Tanucci, on crut que Marie-Antoinette +ferait bientôt chasser Turgot. Le Parlement le sentit mûr, près de +tomber, l'attaqua sans ménagement. On censura une brochure (de +Voltaire) qui le défendait. On condamna, on fit brûler par le +bourreau, un livre modéré, très-sage, d'un commis de Turgot (mars +1776). Coup violent. Il voyait bien sa chute, et regrettait de +succomber avant d'avoir pu essayer la troisième partie de sa +révolution, <span class="italic">son plan d'instruction</span> et de municipalisation. Dans les +dangers qu'il prévoyait, il frémissait de laisser ce peuple orphelin +qui irait, ignorant, barbare, à sa grande crise, sans nulle +préparation. Dans une lettre éloquente, il dit au roi tout ce qu'il +voit venir, lui montre la voie où il s'engage, cette voie où un roi +n'a plus que l'option d'être ou un Charles IX, ou un Charles I<sup>er</sup>, le +choix de la mort ou du crime.</p> + +<p>Quel que fût son chagrin de quitter le pouvoir quand il était si +nécessaire, de quitter Louis XVI que très-réellement il aimait, il +resta immuable, inflexible, sur une question: «Point de guerre! Le +premier coup <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> de canon serait pour nous la banqueroute.» Pour +en être plus sûr, il eût supprimé la milice, eût réduit les soldats à +ce que peut fournir l'engagement volontaire. Ce plan qu'il porta au +Conseil n'y eut pour lui exactement personne. Pour la première fois il +fut seul.</p> + +<p>Turgot ne voulait pas comprendre aux brusqueries du maître, qu'on +désirait qu'il s'en allât. Une machine très-grossière avait aigri, +troublé le roi. On forgea de prétendues lettres où Turgot (un homme si +grave) plaisantait de la reine qui ne se gênait plus, mettait sa +vanité à se montrer partout avec l'homme à la mode, jusqu'à lui +demander la plume qu'il avait portée, jusqu'à lui prendre son cheval, +asseoir là la reine de France!—Goût pourtant éphémère, goût du bruit, +du scandale. Un autre plus profond, durable, avait pris le cœur.</p> + +<p>Si l'on en croit les parents de Turgot, en mai 1776, <span class="italic">une personne</span> de +la cour présente au Trésor un bon signé du roi, un de ces acquits au +comptant que le roi avait tant promis à Turgot de ne plus signer. Bon +énorme! un demi-million!</p> + +<p>Turgot ne veut payer, court au roi. «On m'a surpris,» dit celui-ci +embarrassé. «Sire, que faire?»—«Ne payez pas.»</p> + +<p>Turgot ne paya point, et trois jours après fut destitué (<span class="italic">Bailly</span>, II, +214).</p> + +<p>Quelle personne autre que la reine demanda ce don monstrueux? Quelle +fut assez puissante pour punir ainsi le refus? pour faire que si +honteusement le roi démentît sa parole, oubliât tous ses sentiments +(réels, sincères) d'économie? Il y fallut une force majeure, <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> +la passion (contestée à tort) qu'il avait pour la reine, sa triste +dépendance de celle qu'il fallait acheter.</p> + +<p>Pour avoir un prétexte, elle acquit un bijou, des diamants, qui furent +loin de coûter un demi-million. Elle était au plus fort de son goût +pour la Polignac, dans les premiers transports, faut-il dire d'amitié? +Elle tremblait de la perdre. Et la petite femme, stylée par de bas +intrigants, avait très-doucement annoncé à la reine qu'elle aurait la +douleur de s'en aller, <span class="italic">étant trop pauvre</span>, et ne pouvant vivre à +Versailles (<span class="italic">Campan</span>). La reine épouvantée chercha de l'argent à tout +prix.</p> + +<p>Marie-Thérèse, dans une lettre, reproche amèrement <span class="italic">ces diamants</span> à sa +fille (<span class="italic">Arn.</span>, 187). Puis, dans une autre lettre, elle semble savoir +qu'il s'agit d'autre chose encore, dit ce mot singulier: «En se parant +ainsi, on <span class="italic">s'avilit</span>.» (<span class="italic">Arn.</span>, 192, 1<sup>er</sup> octobre 1776.)</p> + +<p>Malesherbes et Turgot s'en vont le même jour (<span class="italic">Arn.</span>, 172). +Saint-Germain, arrêté dans sa réforme militaire, reçoit un +surveillant, meurt bientôt de chagrin.</p> + +<p>Voltaire pleura. Et, ce qui est frappant, Frédéric et Marie-Thérèse +sentirent la perte de la France. La reine a honte, veut faire croire à +sa mère qu'elle n'a nulle part à l'événement (<span class="italic">Arn.</span>, 173-174).</p> + +<p>Turgot avait quitté sa place avec douleur. La corvée rétablie lui +arracha des larmes. Il sentit qu'avec lui tout s'en allait, que +c'était fait de la prudence, que la France, lancée dans la guerre +ruineuse, l'emprunt illimité, irait les yeux fermés à la sanglante +expérience, irait par le fer et le feu.</p> + +<p>Ce qu'il allait faire, l'année même, c'était précisément <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> ce +qui eût adouci, préparé le passage. Il voulait en octobre 1776 entamer +sa grande œuvre, <span class="italic">l'éducation nationale</span>, et celle qu'on reçoit par +l'école, et celle qu'on se donne en s'instruisant de ses affaires, +examinant, jugeant les intérêts publics.</p> + +<p>N'avait-il aucun plan, comme disent Monthion, Besenval? N'avait-il +d'autre plan que celui que nous donne l'école Économiste de Dupont de +Nemours? Je n'en crois pas un mot.</p> + +<p>Ce que je vois, c'est que, dans les affaires, il ne suit son École que +librement, s'en écarte souvent. Ce que je vois, c'est que toute sa vie +fut dominée par l'idée haute, la foi du Progrès infini, du +développement sans bornes des puissances et des activités humaines. +«Il avait, dit Monthion, une confiance excessive, présomptueuse, dans +la sagesse populaire.» Donc on ne peut pas croire qu'il se fût arrêté +à des idées mesquines, analogues aux essais que fit Choiseul en 63, +que fit Necker en 78. Cela n'était pour lui qu'une éducation préalable +des masses, que leur préparation à l'action. Hardi autant que ferme, +il eût marché très-loin, mené très-loin le peuple, les yeux sur son +étoile, le <span class="italic">Progrès</span>, sans broncher sur le chemin du Droit.</p> + +<p>On ne peut découvrir dans sa vie qu'un seul moment faible. Il fut +touché du roi, attendri d'un homme si jeune, naïf encore, et qui +voulait le bien. Il trompait d'autant mieux, ce roi, qu'il se trompait +lui-même. Il se croyait très-bon. Mais c'était la bonté de son père le +Dauphin, de son aïeul le duc de Bourgogne. Son évangile était les +papiers de son père et ceux du dévot <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> Télémaque. Il sortait +peu de là. Il voulait être juste, mais pour tous les injustes. Quand +on lui fit supprimer le servage sur ses domaines, il n'osa y toucher +sur les domaines des seigneurs, <span class="italic">respectant la propriété</span> (propriété +de chair humaine). Sur un plan de Turgot, qui ne tient compte des +Ordres et priviléges, il écrit ce mot étonnant: «Mais qu'ont donc fait +les Grands, les États de provinces, les Parlements, pour mériter leur +déchéance?» Tellement il était ignorant, ou aveugle plutôt, incapable +d'apprendre.</p> + +<p>Là était la difficulté, plus qu'en aucune intrigue. Le réel adversaire +du progrès, de l'idée nouvelle, c'était le bon cœur de cet homme +qui, tout en admettant certaines nouveautés, n'en couvait pas moins le +passé d'une tendresse religieuse, respectait <span class="italic">tous les droits acquis</span>, +et n'y portait atteinte qu'avec regret, remords. L'ennemi véritable, +c'était surtout le roi. Il était l'antiquité même.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> CHAPITRE XIV.</h3> + +<h4>TRANSFORMATION DES ESPRITS. — L'ÉLAN POUR L'AMÉRIQUE. — LA GUERRE.</h4> + +<h4>1760-1783.</h4> + + +<p>Deux mois après la chute de Turgot, l'Amérique en péril vient ici +demander secours (17 juillet 1776). Que répondra la France?</p> + +<p>Qu'elle-même succombe, qu'elle est obérée, ruinée? Non, la France +emprunte un milliard, se perd et sauve l'Amérique.</p> + +<p>Cela est grand et singulier.</p> + +<p>Quelle est donc cette France qui ressemble si peu à ce que nous +voyons?</p> + +<p>Qui dit France, ne dit pas le roi. Et c'est là même la merveille que +la France ait tellement dominé, entraîné le roi, qu'il se soit, contre +ses idées, ses goûts et ses désirs, trouvé fatalement dans l'affaire.</p> + +<p>La France de 1750 n'eût ni voulu, ni pu cela. Mais, en vingt-cinq +années, une nation toute autre s'était <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> faite. Ainsi que +l'enfant retardé, qui grandit tout à coup de six pouces ou d'un +pied,—ce peuple eut brusquement deux ou trois accès de croissance.</p> + +<p>De 1750 à 1760, par l'<span class="italic">Encyclopédie</span>, par Voltaire, Diderot et les +premiers Économistes, elle fit table rase d'un monde de vieilleries, +entre dans la vraie voie de pensée et d'activité.</p> + +<p>Et depuis 1760, par Rousseau, et Mably, par la lutte des écoles de +Rousseau et de Montesquieu, on discuta le Juste, on rechercha le +Droit. Le succès colossal du livre de Raynal (1770) étendit ces idées +de la patrie au monde.</p> + +<p>Mouvement rare, unique, où tous entrèrent, les femmes!... ce qui ne +s'était vu jamais. La femme, de nos jours triste agent de réaction, +fut dans ce temps admirablement jeune, ardente, devança l'homme même.</p> + +<p>Elle est alors la fille de Rousseau, tout attendrie de lui, le lisant +nuit et jour, ne pouvant pas dormir si elle ne l'a sous l'oreiller. +Aveugle à ses contradictions, et l'embellissant de ses rêves, elle +croyait le voir, sur les ruines du monde, recommençant tout par +l'amour, refaisant le monde en trois livres (par la Femme, l'Enfant, +la Patrie).</p> + +<p>Féconde en fut l'émotion, vive au cœur, aux entrailles. Toutes ont +conçu d'<span class="italic">Émile</span>. Ce n'est pas sans raison qu'on note les enfants nés +de ce beau moment comme animés d'un esprit supérieur, d'un don de +flamme et de génie. C'est la génération des Titans révolutionnaires; +l'autre génération non moins hardie, dans la science. C'est Danton, +Vergniaud, Desmoulins; <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> c'est Ampère et Laplace, c'est +Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire.</p> + +<p>Mademoiselle de Lespinasse marque admirablement cette heure (1776), où +les salons changèrent. <span class="italic">On se tut un moment</span> et on se recueillit dans +l'attente solennelle de tout ce qu'allait faire Turgot. Puis on ne +parle plus que d'affaires sociales et d'intérêts publics. De plus en +plus les femmes vont de l'amour au grand amour, celui du bon, du +juste, de l'humanité, de la France.</p> + +<p>Mêmes pensées du plus haut au plus bas, à Paris, à Versailles même. La +plus noble, la plus entourée, la charmante madame d'Egmont, dans sa +foi à la liberté, qu'écrit-elle à Gustave, au nouveau roi de Suède +(<span class="italic">Geffroy</span>)? Le nouvel évangile qui fait battre le cœur à Manon +Phlipon, la fille d'ouvrier, dans l'asile indigent où je la vois si +belle, entre Rousseau, Plutarque, bientôt l'austère épouse de ce grand +citoyen, Roland.</p> + +<p>Les pires sont les meilleurs. N'est-il pas surprenant de voir chez +Conti, Richelieu (chez les <span class="italic">méchants</span> de 1750), ces femmes si tendres +et si sincères? Cette d'Egmont dont l'adorable larme est immortalisée +par les <span class="italic">Confessions</span>, c'est la fille pourtant du dur et malin +Richelieu.</p> + +<p>Voici qui est plus fort. Figaro devient un héros. L'effronté +Beaumarchais, spéculateur heureux et auteur applaudi, dans son +frétillement, agent de Du Barry ou courrier de la Reine (1774), avait +tout gagné, hors l'honneur. Mais, attentif à tout, finement il odore +d'où va souffler la gloire, il pressent le grand cœur généreux de +la France, s'empare de l'affaire d'Amérique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> Les insurgents tirent l'épée en avril 1775. Et à l'instant +une voix de la France répond, les proclame <span class="italic">invincibles</span> (25 +septembre).</p> + +<p>Voix très-retentissante, celle de l'homme du succès, de celui qui dans +les affaires, comme au théâtre, a si bien réussi, la voix de +Beaumarchais. Il arrive de Londres, jure que l'Anglais enfonce et que +l'<span class="italic">Américain vaincra</span>.</p> + +<p>Forte parole d'évocation magique qui plus que cent vaisseaux aida au +grand événement. C'était la publicité même. On dit même la chose +jusqu'au bout de l'Europe. Peu de journaux. Les cafés suppléaient, et +la parole bien autrement ardente. Tous avaient dans l'esprit le livre +de Raynal (depuis 1770), livre si oublié, mais si puissant alors, qui, +pendant vingt années, fut comme la Bible des deux mondes. Au fond des +mers des Indes, dans la mer des Antilles, on dévorait Raynal. +Toussaint-Louverture, qui déjà a trente-neuf ans alors, l'apprend par +cœur avec son Ancien Testament. Bernardin de Saint-Pierre s'en +inspire à l'île de France. L'Américain Franklin, si fin et si sagace, +place tout son espoir au pays de Raynal.</p> + +<p>Pourquoi? c'est le plus beau. Nous devrions, ce semble, haïr ces +colons qui ont pris les pays découverts par nous, qui tuent nos amis +les sauvages, qui choisissent pour général Washington, l'homme même +dont le nom ouvrit tristement la guerre (1755) par l'accident de +Jumonville. Grands motifs pour haïr? Cela n'arrête rien. L'Amérique +est reçue sur le cœur de la France, et la France lui dit: «Tu +vaincras!»</p> + +<p>Admirable intriguant! avec quelle foi hardie ce Beaumarchais <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> +répond de la victoire! comme il est sûr de ce qu'il dit! Ils +vaincront. Ils n'ont point de poudre, et ne savent pas même en faire. +Ils vaincront, car ils sont sans armes, sinon de vieux fusils de +chasse. C'est justement cela qui emporte la France: <span class="italic">La justice, le +Droit désarmé!</span></p> + +<p>Le prévoyant Franklin avait arrangé deux machines, l'une en France, +l'autre en Angleterre. En France, il avait un ami, le médecin Dubourg, +lié avec Vergennes, et qui obtint quelques secours secrets. Tout cela +était lent. L'Angleterre achetait, lançait sur l'Amérique une armée de +Hessois, ces durs soldats du Rhin. Les heures étaient comptées. La +chance était mauvaise, si la brûlante activité de Beaumarchais n'eût +tiré de l'argent d'ici et de l'Espagne, et tout, armes, habits, +canons, jusqu'aux chaussures, n'eût mis là sa fortune, celle de ses +amis, dans la scabreuse affaire, excellente pour se ruiner.</p> + +<p>Tout y était obscur, la question elle-même de savoir si vraiment +l'Amérique voulait être délivrée. Nul accord, et personne n'eût pu +dire la majorité. Sparks (tr. Guizot) nous dit la chose au vrai. Les +royalistes étaient au moins aussi nombreux. Les fils des puritains, +malgré tout ce qu'on croit, n'étaient nullement républicains. Leur +grand livre, les Psaumes, c'est le livre d'un Roi. La Bible, sur la +royauté, comme sur tout, dit le pour et le contre. Ces gens d'esprit +biblique étaient des sujets fort soumis, attachés à leur George, +admirateurs aveugles de l'Angleterre, chapeau bas devant elle, éblouis +de lord Clive et de la conquête des Indes, stupéfaits de cette +grandeur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> L'Amérique avait pu lutter dans la limite de la constitution, +résister vertueusement par l'abstinence et se passer de thé; elle +avait pu même s'armer contre les soldats mercenaires; mais elle avait +de grands scrupules. Personne n'eut osé lui parler de renier sa mère, +pas un Américain. Nul n'eût eu ce courage impie.</p> + +<p>Il fallait un impie, un brutal, pour lui dire cela, lancer le grand +blasphème, le mot d'arrachement qui devait la créer, la tirer du +néant, le mot créateur: «Sois!»</p> + +<p>La savane, la libre forêt, ne donnent point ces grandes puissances. On +ne trouve cela qu'au fond du peuple même, aux grandes foules, aux +vieilles cités. Le rusé bonhomme Franklin sut déterrer la chose à +Londres.</p> + +<p>C'était un certain Thomas Paine, ouvrier-matelot magister, qui avait +traversé toute chose. Fils de quaker, il avait le calme de ses pères. +C'était un homme fort, qui allait devant lui, sans soupçonner +d'obstacle et sans respecter rien, ne s'arrêtant qu'à la raison. Vrai +citoyen du monde, d'Anglais Américain, d'Américain Français, il +défendit la France, défendit Louis XVI et dans la vraie mesure (comme +coupable qu'on devait enfermer). Lui-même prisonnier, voyant de près +la mort, dans un calme admirable, il écrivait ses livres: <span class="italic">Droits de +l'homme</span>,—<span class="italic">Âge de raison</span>.</p> + +<p>L'année 1775 (14 février) s'ouvre par le livre de Paine, <span class="italic">le Bon +Sens</span>, tiré à cent mille. C'est le plus grand succès qu'un livre ait +eu jamais. Il fut l'âme d'un peuple,—bien plus que sa pensée,—<span class="italic">son +acte</span>. Il trancha la séparation. En quatre mois, il change, <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> +convertit l'Amérique, et le 4 juillet, il devient <span class="italic">La loi</span> même. Il +fait l'Acte d'indépendance.</p> + +<p>L'Amérique, à celui qui dit: «Sois,» répond: «Je suis.»</p> + +<p>Cela fait honneur à ce peuple. Un autre eût été fort choqué. Il +mettait son orgueil à être Anglais. Paine lui dit durement: «Vous êtes +mêlé de tous les peuples. Même en cette province (Pensylvanie), pas un +tiers n'est de sang anglais.»</p> + +<p>Il y avait aussi un préjugé très-fort pour la constitution anglaise, +l'<span class="italic">admirable</span> et l'<span class="italic">incomparable</span>, merveille d'harmonie, et autres +bavardages. Paine réduit le tout à la très-sèche vérité. Un roi qui a +en main tant d'or et de places à donner (et plus, le budget monstre de +l'Église anglicane) rompt lourdement cette balance. Sa volonté, sous +la forme hypocrite, «la forme redoutable d'un bill du Parlement,» pèse +bien plus que l'ordre d'un despote. Celui-ci a cela de bon que c'est +un gouvernement simple: on sait à qui s'en prendre. Mais la grande +machine anglaise est si brouillée qu'on souffre très-longtemps sans +bien savoir d'où.</p> + +<p>La pire situation, c'était d'être <span class="italic">des rebelles</span>. Devenez un État. La +France et l'Espagne aideront.</p> + +<p>Rester Anglais, c'est la guerre éternelle. L'Europe est si drue de +royaumes, d'intérêts opposés, qu'il vous faut faire toujours la +guerre. Assez, assez de guerre. Soyez l'asile paisible des persécutés +de ce monde. Votre éloignement fait votre paix. Le sang des morts, les +pleurs de la nature, vous crient: «Séparez-vous... Le temps en est +venu (<span class="italic">It is time to part</span>).»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> C'est le moment, le seul. Dans cinquante ans, il serait +impossible de réunir ce continent. Faites un gouvernement quand tout +est plus facile, neuf, entier, et qu'on peut tout régler d'après la +raison. Jeunesse est le bon temps pour semer, commencer le bien (<span class="italic">seed +time</span>).</p> + +<p>Jamais plus grande affaire ne fut sous le soleil. Car, il s'agit d'un +monde, et de tout le temps à venir. Toute postérité est mêlée à ceci. +Il en sera comme d'un nom gravé sur l'écorce d'un chêne; le chêne +croît, et le nom grandit.</p> + +<p>Ne restez donc pas là à attendre, à vous regarder curieux, +soupçonneux. Tendez donc au voisin la main de l'amitié. Enterrez la +discorde. Plus de noms de partis, un seul nom: <span class="italic">citoyen</span>, ami franc, +résolu, champion courageux des libres États d'Amérique.</p> + +<p>Cette rude éloquence, qui n'est pas sans grandeur, inspira les +légistes qui firent l'Acte d'indépendance, le brillant Jefferson, +Adams, si calculé, sous les yeux de Franklin, la diplomatie même. Cet +acte s'adressait très-directement à la France. C'est d'elle uniquement +en ce moment qu'il s'agissait. L'Acte part justement avec la demande +de secours (4 et 17 juillet 1776).</p> + +<p>Donc la rédaction n'a pas un mot biblique. La phraséologie de Rousseau +est seule employée. Point de <span class="italic">Dieu des armées</span>, de <span class="italic">Jéhovah</span>, de +<span class="italic">Sabaoth</span>. Mais uniquement la <span class="italic">Providence</span>, le <span class="italic">Créateur</span> et le +<span class="italic">Suprême Juge</span>, sont attestés comme garants des droits de liberté, +d'égalité.</p> + +<p>Toute école française, et même Helvétius, accepteront un acte où l'on +invoque <span class="italic">la Nature</span>, où pour <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> l'homme on réclame spécialement +le droit au <span class="italic">Bonheur</span>.</p> + +<p>Non moins habilement, ils biffèrent dans cette pièce solennelle ce +qu'ils y avaient mis de l'esclavage. On eût choqué de front la France +de Raynal.</p> + +<p>L'Acte arriva ici vers la fin de l'année, et fut reçu avec +enthousiasme. Mais déjà le secours était prêt, attendait le départ. +Comment dire l'adresse infinie, l'activité qui l'avaient préparé? Quel +génie fallut-il pour que Beaumarchais éblouît, entraînât des hommes +aussi flottants que le Roi et Vergennes? Il vainquit par ce mot: «De +toute façon c'est la guerre. S'ils s'arrangent entre eux, ils vont +tomber sur nous.»</p> + +<p>Il eut en grand secret un million de la France, un million de +l'Espagne, mais ce qui ne pouvait rester inaperçu, la facilité +d'acheter, non en Hollande, mais en France, et dans nos arsenaux, les +25,000 fusils, la poudre, les 200 pièces de canon, nécessaires aux +Américains.</p> + +<p>Il est très-beau au Havre, ce Figaro, qui défie l'Océan. Les +Américains trament, ne viennent pas prendre le secours. Il cherche, il +trouve des navires, les arme, et met dessus d'excellents officiers, +tels du grand Frédéric. Que de choses il risquait! être pris, n'être +pas payé, être sacrifié par Versailles, si l'Angleterre criait, si le +Roi prenait peur, voulait arrêter tout. C'est ce qui arriva. Un +contre-ordre survint, mais tard, et les vaisseaux filèrent (janvier +1777).</p> + +<p>M. de Lafayette part le 26 avril. Un homme de vingt ans, dans sa +première année de mariage, laisse sa femme enceinte, secrètement +achète un vaisseau, et malgré sa famille, les défenses du Roi, les +menaces, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> s'embarque et traverse la mer. Lui-même il a écrit +ce mot simple, héroïque: «Dès que je connus la querelle, mon cœur +fut enrôlé, et je ne songeai plus qu'à joindre mes drapeaux.» (<span class="italic">Mém.</span>, +I, 7.)</p> + +<p>L'effet fut admirable. Les Français affluèrent. L'Amérique eut des +armes et sur-le-champ vainquit (1777). Le contre-coup de joie fut tel +ici que le Roi, que Vergennes, hésitants, frémissants, furent +entraînés par le public. <span class="italic">La France s'allia.</span> Le Roi n'eut qu'à signer +(février 1778).</p> + +<p>Il était entendu qu'il s'agissait pour nous de nous perdre et de nous +ruiner. Mais cela n'était pas facile. Personne ne voulait nous prêter. +Il y fallut un homme de talent, de ressources, un banquier admirable. +Personnage un peu ridicule par sa vanité, son pathos, pédant, fils de +pédant, M. Necker n'était pas moins un homme honnête et bon, noblement +désintéressé, qui, par sa probité, son honorable caractère, encouragea +l'Europe à prêter à la France, mit celle-ci à même de courir à son gré +dans la voie de la banqueroute. Sa vertu, ses talents, funestes à la +patrie, ont sauvé l'Amérique, servi le genre humain.</p> + +<p>Un fermier général, qui l'aime peu, en fait, malgré lui, cet éloge: +«Sa sensibilité avait pour but les hommes en masse. Elle tenait +surtout d'un esprit d'ordre et de justice.» (<span class="italic">Monthion</span>, 204.)</p> + +<p>L'ordre fut son objet d'abord. Les quatre mois après Turgot avaient +été un vrai pillage. Il rétablit la comptabilité. Il annonça les vues +d'un gouvernement probe qui ne craignait pas la lumière. La foi à la +lumière, à la publicité, c'est en cela qu'il rappelle Turgot. Dès +<span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> sa première année, il joue cartes sur table, avoue ce grand +secret que l'État est grevé de quarante millions de rentes viagères (7 +janvier 1777). On crie: l'imprudent! l'indiscret! Et cela au contraire +rassure; on apporte l'argent à cet homme si franc qui dit tout. Genève +seule prête cent millions. Sept mois après, <span class="italic">la lumière dans l'impôt</span>. +Nulle crue de cote personnelle sans vérification publique de ce qu'a +donné la paroisse par-devant les notables que la paroisse élit (août +1777). L'année suivante, 1778, essai (timide encore) des assemblées +provinciales de Turgot, et d'abord partiel, en Berry, en Guienne, en +Dauphiné, en Bourbonnais. Assemblées où le Tiers-État sera en nombre +dominant, qui doivent éclairer, conseiller, et non entraver le +pouvoir. (V. <span class="italic">Lavergne</span>.)</p> + +<p>Necker nourrit la guerre. Mais à ce moment même, l'Autriche aurait +voulu nous jeter par-dessus une seconde guerre, d'Allemagne, d'Europe. +Joseph, comme plusieurs des enfants de Marie-Thérèse, n'eut pas +l'esprit très-sain. Sa sœur de Naples fut un monstre de lubrique +férocité, impudente, avec son Emma. Celle de France, légère et +charmante, violente par moment, plus douce (avec ses douces femmes +Lamballe et Polignac), avait dans ses caprices, dans son visage (au +nez un peu oblique), quelque chose de discordant. Le plus bizarre +était Joseph. Ce sombre personnage, bilieux, lanciné d'humeurs âcres +et d'hémorroïdes (<span class="italic">Arn.</span>, 289), semblait ne tenir dans sa peau. Il +était résolu à se faire, à tout prix, grand homme, à éclipser le roi +de Prusse. Réformateur étrange, d'une part il ferme les couvents, de +l'autre il poursuit les déistes: tout <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> déiste sera bâtonné, +dépouillé de ses biens, tiré de sa famille, enrégimenté et perdu dans +les colonies militaires (V. <span class="italic">Michiels</span>, II, 251).</p> + +<p>Son cauchemar était Frédéric. Ayant si aisément gagné la Gallicie, il +guettait la Bavière, énorme proie, attenant à l'Autriche, qui l'aurait +fait compacte et monstrueusement arrondie en grand <span class="italic">Empire du Sud</span>. +L'électeur de Bavière était près de la mort. Son futur successeur, le +faible Palatin, était serré de près, obsédé par l'Autriche, effrayé, +corrompu; Joseph n'était pas loin de lui faire échanger son droit, son +héritage, pour un plat de lentilles, une petite fortune que Joseph +promettait à un bâtard du Palatin. Indigne escamotage. Mais il fallait +le faire sous les yeux perçants de Frédéric qui regardait.</p> + +<p>Joseph vint voir ce qu'il pouvait attendre de notre appui contre la +Prusse, de notre vieille servitude autrichienne sous Choiseul et la +Pompadour. Antoinette serait-elle la Pompadour de Louis XVI, pour +livrer le sang de la France? Pour lui c'était la question. Il trouva +son Choiseul très-solidement enterré à Chanteloup. La Polignac, créée +exprès pour ramener Choiseul, n'y songeait plus, exploitait la faveur. +Quoi qu'on fît, Antoinette ne pensait qu'au plaisir: si vaine et si +mobile, quelque aimée qu'elle fût du roi, elle était réellement +neutralisée par Maurepas, Vergennes. Et la France? Son cœur et ses +yeux étaient tournés vers l'Amérique. Il était insensé de lui demander +autre chose.</p> + +<p>Joseph fut ridicule. Les nigauds admirèrent qu'il fût descendu à +l'auberge, dans un hôtel de troisième <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> ordre. Lui qui +bâtonnait les déistes, il visita Rousseau et lui fit ses hommages.</p> + +<p>Censeur austère des mœurs et méprisant Versailles, il alla +présenter ses respects à la Du Barry, ramassa sa jarretière. Tout fut +baroque en lui, discordant, dissonant.</p> + +<p>Il était parti de l'idée que Louis XVI était un idiot. Il le trouva +gardé, cuirassé, averti. Vergennes, chaque matin, prévoyait et disait +au roi ce que Joseph allait lui dire le soir, lui soufflait ses +réponses. Son humeur retomba sur Marie-Antoinette. Il lui reprocha +amèrement de n'être pas encore enceinte, de n'avoir pas su faire un +Dauphin qui lui aurait donné le pouvoir de servir l'Autriche. Dans les +notes écrites qu'il lui laissa (29 mai 1777), il la tance pour ses +<span class="italic">parties fines</span> et ses courses de nuit, lui prédit une chute affreuse. +Il fait fort bien entendre que si elle n'est pas enceinte la faute en +est à elle, qui s'est remise à vouloir coucher seule, qui glace le roi +par ses dédains, etc. (<span class="italic">Arneth</span>, <span class="italic">Joseph</span>, p. 6). Certainement +l'obstacle était l'objet chéri dont s'indigne Marie-Thérèse (<span class="italic">Arn.</span>, +1779). Le charme du bijou faisait tort au gros Louis XVI. Joseph +gardait rancune et mépris à la Polignac. Cyniquement il riait à son +nom (<span class="italic">Voyage de Bouillé, Mél. de Barrière</span>).</p> + +<p>On est émerveillé de voir avec quelle douceur, celle qu'on aurait crue +si hautaine, reçut la correction. Elle se réforma un peu, se rapprocha +de son mari (janvier 1778) pour servir sa mère et son frère. Le +Bavarois était mort (en décembre) et la crise arrivait. Et il se +trouvait justement que le roi ne pouvait plus rien, <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> étant +lié (6 février) par l'alliance américaine et la guerre avec +l'Angleterre.</p> + +<p>Joseph eut l'air d'un écolier. Il prenait la Bavière. Frédéric lui +saisit la main, l'arrête et lui prend la Bohême. Joseph arme alors. Sa +mère pleure. Elle crie: <span class="italic">Au secours!</span> Elle implore Antoinette. Elle +espère dans le roi, «dans la tendresse du roi pour sa chère petite +femme.» (<span class="italic">Arn.</span>, 247.) Et ce n'est pas en vain.</p> + +<p>La reine obtint le 18 mars que le roi renvoyât durement le ministre de +Prusse, qui le sollicitait de s'unir, d'imposer la paix. Louis XVI se +dit neutre, mais sous main donne à Joseph un secours de quinze +millions, selon le beau traité de 1756, nous refaisant ainsi +tributaires de l'Autriche. Lâcheté misérable et demi-trahison qui ne +fut guère secrète. Une si grosse somme ne fut pas invisible. Au départ +de l'Hôtel des postes, on vit les sacs et les fourgons. Cet argent et +celui que l'on donna en 1785, au total vingt millions, restèrent +ineffaçables. Louis XV en avait donné soixante-quinze à peu près. +Cette faiblesse du roi, cette duplicité et la haine du peuple, furent +payés comptant en amour. Ce jour même du 18 mars, la reine fut +enceinte de l'enfant qui naquit le 18 décembre 1778 (ce fut Madame +d'Angoulême).</p> + +<p>Les neuf mois de grossesse furent très-cruels à l'Amérique. Le roi, +engagé avec elle, fit tout pour agir peu, ne pas trop fâcher +l'Angleterre, dans l'idée vaine que la guerre maritime pourrait être +évitée encore, et qu'il resterait libre d'agir contre la Prusse, libre +au moins de l'intimider. Il ne fit rien pour l'Inde. Il intima à +l'Amérique de ne pas attaquer les Anglais <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> au Canada. Il +refusa l'argent qu'elle espérait, ne le donna qu'à regret et plus +tard. Il retint notre flotte à Brest, sous le prétexte que l'Espagne +voulait intervenir. Le 27 juillet seulement, on sortit, on se canonna, +mais sans résultat décisif. Nous rentrâmes bientôt, «faute d'hommes et +d'argent,» disait-on. L'autre escadre partit de Toulon, sous +d'Estaing, arriva tard, eut un fort beau combat et puis une tempête, +se retira. L'Amérique se crut trahie.</p> + +<p>Le roi trahissait-il? Oui et non. Il s'intéressait à la guerre +maritime, mais n'y allait que d'une main, gardait l'autre pour +protéger l'Autriche, s'il en était besoin. La situation de Joseph en +août fut pitoyable. Avec sa grande armée, il était devant Frédéric. Le +vieux, de cent façons, l'appelait au combat; et le jeune n'osait +bouger. Son armée lui semblait trop neuve; il se défiait de ses +talents; bref, restait échoué tristement, méprisable à ses propres +yeux, lui si fier, qui visait si haut!</p> + +<p>Jamais naufragé n'empoigna la planche de salut avec la peur, la force, +dont Marie-Thérèse éperdue empoigna Marie-Antoinette. Ce sont des +pleurs, ce sont des cris: «Sauvez, sauvez votre maison! Vous sauverez +un frère, une mère qui n'en peut plus.—Dira-t-on que la France nous a +abandonnés? et cela dans votre grossesse! (269, 277, 283.)—Dieu! si +nous étions culbutés!... Non, la France ne peut laisser notre cruel +ennemi nous subjuguer... Hélas! la Russie le soutient. Notre sainte +religion va recevoir le dernier coup.»</p> + +<p>Cela bouleversait Antoinette. Elle fut violente à seconder <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> +sa mère, faisant venir Maurepas, Vergennes, les forçant de parler. +Toujours ils échappaient. Que voulait-elle? de l'argent? Point du +tout. Elle voulait une armée et la guerre. Donc deux guerres à la +fois? N'importe! la timidité des ministres, leurs refus, la +désespéraient. Elle n'allait plus au spectacle, affichant sa douleur, +se déclarant tout Autrichienne. Elle pleurait à fendre le cœur, et +faisait pleurer Louis XVI (<span class="italic">Arn.</span>, 265). En cet état, la femme est si +touchante! Quel chagrin de lui refuser!... Deux ivresses (des sens et +des pleurs), c'est plus qu'on ne peut supporter. Le roi n'y tenait +pas. L'enfant remue!... Il ne se connaît plus, il menace la Prusse +(271), et l'on est tout près de la guerre. Enfin l'accouchement +(déc.), l'enchantement de la paternité le met comme hors de lui. Il +est tout à sa femme, à l'Autriche. Il étale son dégoût des Américains +et le regret de cette guerre. Sa joie grossière (tout allemande) aux +relevailles, est marquée d'une farce indigne, d'un outrage à ce peuple +qu'il a promis de secourir. Aux étrennes il donna à une dame, qui +admirait Franklin, la figure de Franklin au fond d'un pot de chambre.</p> + +<p>Certainement la France exagérait Franklin. Il était ridicule d'en +faire tout à la fois un Socrate, un Newton. Ses qualités réelles, sa +vertu calculée, sa dextérité, sa finesse à exploiter l'enthousiasme, +méritaient peu un pareil fanatisme. Lorsque l'homme du siècle, +Voltaire, vint mourir à Paris (mai 1778), ce grand événement n'éclipsa +pas Franklin. On les mit de niveau. Il en riait sous cape. Son esprit, +net et sûr dans un cercle borné, ne sentait nullement la sagesse de +<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> notre folie. Dans ses enthousiasmes qu'on croit souvent +frivoles, la France a l'instinct vrai des grandes choses de l'avenir. +Le culte qu'on rendait aux gros souliers, à l'habit brun, ces fêtes +qu'on donnait à <span class="italic">l'homme simple</span>, à l'ex-ouvrier, il les prenait pour +lui; on les donnait bien plus à l'immense avenir, à cet avénement des +classes industrielles qui marque notre temps, à la création de la +patrie commune, asile des libertés du monde.</p> + +<p>Revenons au printemps de 1779. L'Espagne avait fini par se joindre à +nous, s'ébranlait. Notre flotte, ralliant la sienne, allait avoir la +force étonnante, inouïe, de 68 vaisseaux de ligne. Effroyable +armement, à faire trembler les mers. Qu'était-ce auprès que l'<span class="italic">Armada</span> +dont on parle toujours? L'Anglais ne l'avait pas prévu. Portsmouth +n'était pas en défense. Quarante mille Français attendaient sur nos +côtes qu'on les lançât sur l'autre bord.</p> + +<p>Grand moment! décisif! Le Roi avait paru l'attendre et l'espérer. Il +avait réuni, gardait dans une armoire secrète tous les plans, les +projets de la descente d'Angleterre. Et alors, il l'oublie! Il est à +la famille, à la femme, à l'enfant, c'est-à-dire, à l'Autriche. Il +s'agit avant tout de sauver Joseph II. Notre intervention y réussit. +Joseph n'y perdit pas; sa folie lui valut un morceau de Bavière, sans +compter nos 15 millions. Seulement il baissa à ses yeux, espéra moins +dès lors éclipser Frédéric, douta d'être un grand homme. Dans son +orgueil morose, il nous en voulut à jamais de l'avoir sauvé, nous haït +et se tourna vers l'Angleterre. Marie-Thérèse, moins ingrate, +<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> déclara hautement que sa fille était son salut (A., 288, +295).</p> + +<p>Fille admirable en vérité. Dans son zèle autrichien, elle parvient +encore à faire un de ses frères électeur de Cologne, établissant +l'Autriche sur le Rhin près de Frédéric, le blessant pour toujours, +lui mettant cette épine au pied (juin 1779).</p> + +<p>Ce ne fut qu'en juillet que nos énormes flottes, espagnole et +française, se joignirent, tinrent la mer. L'Angleterre frémissait. +Elle sentait l'Irlande qui s'agitait derrière. Elle n'avait que 38 +vaisseaux qui ne parurent que pour se cacher dans Plymouth, puis +sortirent, mais pour fuir, et disparaître à toutes voiles. Qui +empêchait l'attaque? les vents? ou le scorbut? Le vrai scorbut fut à +Versailles. On eut peur de prendre Portsmouth. On eut peur de saisir +Liverpool, de le rançonner, comme le proposait Lafayette. Porter aux +Anglais ces grands coups, ces coups honteux, c'était les enrager, +fermer la porte aux négociations, que le Roi, si froid pour la guerre, +que l'octogénaire Maurepas, que le prudent Vergennes, désiraient, +surtout Necker, accablé du fardeau. Le ministre de la marine, +Sartines, en préparant la flotte gigantesque, lui avait fourni un +prétexte excellent pour rentrer: elle avait peu de vivres (17 +septembre 1779).</p> + +<p>Le courage n'avait manqué qu'à Versailles. Il brillait aux duels de +vaisseau à vaisseau. Il éclata à la Grenade où le vaillant d'Estaing +battit la flotte anglaise, força de sa personne, sans canons, par +assaut, les batteries qui dominaient l'île. De là, en Géorgie, +attaquant Savannah, à pied, d'un même élan, il se <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> fait +repousser, blesser. Et la campagne est nulle encore pour l'Amérique +(1779).</p> + +<p>Ce trop bouillant d'Estaing n'était pas moins alors celui qui +entraînait les hommes. Le corps de la marine, entre tous orgueilleux, +insolent et aristocrate, lui reprochait deux choses: d'abord d'avoir +servi dans les troupes de terre; 2º d'écouter les avis d'un officier +<span class="italic">bleu</span> (non noble). On fit si bien que, pendant trois campagnes, +d'Estaing, écarté d'Amérique, laissa le libre champ aux victoires de +Rodney et des flottes anglaises. Les Américains déclinaient. Toujours +et toujours des revers. Ils ébranlaient la foi. Plusieurs se mirent à +croire que l'Angleterre vaincrait, et que même elle avait raison. En +voyant Washington avoir si peu de monde, on pouvait croire encore que +la majorité, le droit du nombre était pour George. Le brillant général +Arnold en juge ainsi et se déclare <span class="italic">Anglais</span>. Pour la seconde fois, +l'Amérique périt, si la France ne vient au secours. Washington écrit +une lettre directement à Louis XVI.</p> + +<p>Celui-ci fut mis en demeure, embarrassé. L'opinion pesait, et +fortement, pour l'Amérique, et Franklin était là, un dieu pour la +société de Paris. Comment reculer devant lui? Tout pourtant dépendait +de ce que pourrait M. Necker. L'emprunt, longtemps facile, tarissait. +Il fallut en venir aux économies difficiles, scabreuses, à la Maison +du Roi, où quatre cents charges furent supprimées à la fois. Grand +coup qui achevait de tourner la cour contre Necker. Il devait ou périr +ou grandir par l'appui des peuples. Il grandit, publia son célèbre +<span class="italic">Compte rendu</span>, première révélation <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> (incomplète encore, il +est vrai) de l'état réel des finances. La foi de l'honnête homme à la +lumière, à la publicité, eut deux effets profonds: il éclaira la +France, il sauva l'Amérique. L'emprunt devint possible. On lui porta +deux cents millions.</p> + +<p>Sans augmenter l'impôt, il a donc pu faire face à cinq années +terribles,—«en chargeant l'avenir?»—sans doute, mais il lui crée un +monde, et l'avenir le remercie.</p> + +<p>Les années 80-81 sont la gloire de la France. Elle y était <span class="italic">la grande +nation</span>:</p> + +<p>D'un côté, elle pose la vraie loi de la guerre humaine, le respect dû +aux neutres. Elle couvre les faibles (Hollande, Suède, Danemark, etc.) +de la brutalité anglaise. La Russie, dans le Nord, établit ce droit +maritime, ferme la Baltique à la guerre.</p> + +<p>D'autre part, on finit par ce qui eût dû commencer, on donne des +troupes à l'Amérique sous Rochambeau, avec cette noble déférence de le +subordonner à Washington. Le 28 septembre, huit mille insurgés, autant +de Français, enferment dans York-Town l'armée anglaise. Lafayette +menant une colonne d'Américains, Viomesnil une de Français, enlèvent +les redoutes qui la couvrent. Et les Anglais se rendent. Leur flotte +qui venait au secours, disparaît. L'Amérique est libre. «L'humanité a +gagné la partie.»</p> + +<hr class="small"> + +<p>La France garde la gloire et la ruine.</p> + +<p>L'économie était partie avec Turgot, en mai 1776. Avec Necker, s'en va +le crédit, mai 1781.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> Pour la cour, les privilégiés, la grande affaire était de +chasser le bon sens, de renverser celui par qui seul on marchait +encore. Quoiqu'il eut ménagé plus que Turgot les entours de la Reine, +sa réforme hardie de la Maison royale, puis son Compte rendu qui +montrait tant de choses, avaient décidément fait de lui un objet +d'horreur. Il était absolument seul. L'effort était terrible pour le +Roi, intolérable la fatigue de garder cet homme impossible, à ce point +haï, poursuivi. Admiré de l'Europe, envié de l'Angleterre même, Necker +à Versailles était la bête noire, et personne ne lui parlait plus.</p> + +<p>Qui n'avait-il blessé, lui financier? la finance elle-même, en +supprimant quarante receveurs généraux, en démembrant le corps +redoutable de la Ferme, qui jusqu'à lui régnait depuis Fleury. Les +Parlements lui en voulaient à mort pour son essai des Assemblées +provinciales, pour les atteintes à leurs exemptions d'impôts. Il +voulait leur ôter la torture, leur plus doux privilége. Il inquiétait +les seigneurs. En supprimant la servitude chez le Roi, il voulait +l'étendre chez eux (<span class="italic">avec indemnité</span>). Et il l'aurait fait si le Roi +ne l'avait empêché, par un respect stupide <span class="italic">pour la propriété!</span></p> + +<p>Il tomba (mai 81). Ses successeurs incapables, Joly, d'Ormesson, aux +quatre cents millions que Necker emprunta en cinq ans, en ajoutent +autant en trois ans.</p> + +<p>La guerre nous dévorait. Les Polignac avaient fait deux ministres, +Castries, Ségur, gens de mérite, mais sous qui la Guerre, la Marine, +deviennent énormément coûteuses. Ministres aristocrates. Sous Ségur, +plus d'officiers qui ne soient nobles. Sous Castries, l'insolent +<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> et violent corps de la marine, à son aise écrasa <span class="italic">les bleus</span> +(les roturiers). D'Estaing fut écarté pour faire place à De Grasse, +qui attache son nom à l'une de nos plus terribles défaites. +L'intrépide Suffren, qui, seul et sans secours, ramena la victoire à +nos flottes dans les mers des Indes, ne pouvait amener ses nobles +capitaines à combattre de près, à la portée du pistolet (V. Roux, +etc.). Trois fois en plein combat, il fut laissé, trahi. Nul châtiment +des traîtres. Ce grand homme de mer, précurseur de Nelson, dans un +duel indigne avec un prince, un parent des coupables, devait être +bientôt lâchement tué. Crime encore impuni.</p> + +<p>Dissolution profonde. On comprend nos revers. Le plus terrible effort +ruineux, pour prendre Gibraltar, n'avait eu nul effet (1781). Une +expédition gigantesque s'organisait l'année suivante. Par une étrange +inconséquence, on se ruine en préparatifs, et l'on montre un désir +imprudent de la paix. L'Angleterre en avait grand besoin. On pouvait +le croire, en voyant le fils de Chatham, notre plus cruel ennemi, +Pitt, vouloir qu'on traitât. Tout est imprudemment, indécemment +précipité. L'Amérique traite avant la France, la France traite avant +la Hollande (janvier 83), sans stipuler pour elle ni pour nos alliés +indiens. L'Anglais naviguera dès lors dans les Indes hollandaises, +poussera librement la réduction de l'Indostan. L'Espagne gagne à la +guerre Minorque et les Florides.</p> + +<p>La France? Rien.</p> + +<p>Rien que de n'avoir plus un Anglais à Dunkerque.</p> + +<p>Rien que d'avoir sauvé, délivré l'Amérique.</p> + +<p>Reste à payer la guerre, le milliard emprunté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Nous le regrettons peu, quand nous avons la joie de la voir, +la grande Amérique, monter, monter si haut, dans son +immensité,—orgueil, espoir, salut du monde.</p> + +<p>Qu'importe qu'elle oublie, dans sa voie si rapide?... Elle fait mieux +que songer au passé. Elle ouvre l'avenir, et l'éclaire par ses grands +exemples, par la solidité de son gouvernement, en face de la flottante +Europe qui ne fait plus un pas que la terre ne lui tremble aux pieds.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> CHAPITRE XV.</h3> + +<h4>LA REINE. — CALONNE ET FIGARO.</h4> + +<h4>1774-1784.</h4> + + +<p>Avant la paix, Choiseul était mort dans l'exil (1782), et avec lui le +meilleur espoir de l'Autriche. Il était mort au moment où la naissance +du Dauphin (1781), doublant l'ascendant de la Reine, lui rendait enfin +quelque chance. La Reine avait manqué sa vie.</p> + +<p>Car pourquoi naquit-elle? pourquoi fut-elle élevée, préparée, mariée, +dans les plans de Marie-Thérèse, sinon pour faire ici un ministre +autrichien, pour refaire de la France un fief de l'Empereur? Vergennes +y résistait, et l'honnêteté de Louis XVI.</p> + +<p>Marie-Thérèse mourut. Et la Reine, d'autant plus flottante, rejetée +d'un écueil sur l'autre, au gré des Polignac, mit leur homme au +pouvoir, leur Calonne, qui la perdit, et la royauté elle-même.</p> + +<p>Tragique destinée! On la comprendrait peu si on ne <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> la +suivait dans son développement, dans la série des fautes et des +entraînements, des fatalités même, qui l'ont poussée, précipitée.</p> + +<p>L'enivrement s'explique, au début de ce règne. Tous l'éprouvaient. +Quelle joie de voir enfin s'asseoir sur le trône purifié de Louis XV +l'honnête, l'excellent jeune Roi, cette Reine charmante! Qui n'eût +tout espéré? Un grand mouvement d'art décorait ce moment, illuminait +la scène. Et la Reine en était le centre.—Tout gravitait vers +elle.—Glück arrivait pour elle de Vienne, lui apportait <span class="italic">Iphigénie</span>. +Il écrivait <span class="italic">Armide</span> (1775), pour qui, si ce n'était pour l'Armide +couronnée de Versailles? Peu artiste elle-même, elle sentait du moins +l'art par la passion. Piccini, appelé à Versailles par la Du Barry, +n'en fut pas moins accueilli d'elle, caressé, consolé des fureurs de +partis. Elle le fit son maître de chant. Elle est touchante et belle +au souper solennel où elle réunit les rivaux, Piccini, Glück, veut +finir cette guerre de l'Allemagne et de l'Italie.</p> + +<p>Combat d'art supérieur. Mais la France pensait à Grétry. Grétry et +Monsigny, le <span class="italic">Déserteur</span>, la <span class="italic">Belle Arsène</span>, surtout <span class="italic">Zémire et Azor</span> +(traduit en toute langue), c'étaient les grands succès populaires et +nationaux, avec le <span class="italic">Barbier de Séville</span>, la Rosine de Beaumarchais. +Art tout français, d'étoffe un peu légère, mais tout à fait du temps, +d'accord avec son peintre et son poète, Fragonard, Parny (1775). La +poésie créole de celui-ci régnait. Moins le cœur, moins l'amour, +que l'élan du plaisir. Le tout à la surface, en mobile étincelle. La +vraie furie des sens n'éclata qu'à Vincennes, aux délires <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> de +deux prisonniers (Mirabeau..., faut-il nommer l'autre?)</p> + +<p>Toute image d'amour, Rosine, Arsène, Armide, faisaient regarder vers +la Reine, en vérité éblouissante. Une seule femme semblait exister. +Les fats tournaient autour. Elle s'amusait d'eux, de son mari aussi +avec grande imprudence. Elle avait le tort grave d'accepter trop le +rôle d'épouse négligée, qui les enhardissait. Très-justement son frère +lui reproche sa lettre étourdie où, se moquant du roi Vulcain, elle +dit qu'elle n'a garde d'aller faire Vénus à la forge, etc. Quelle +prise funeste pour la cabale haineuse qui lui supposait vingt amants!</p> + +<p>Certes on exagérait. À regarder de près, on est plutôt porté à croire +qu'elle n'aima vraiment aucun homme. Elle fut éblouie un moment de +Lauzun. Elle subit longtemps un grondeur ennuyeux, Coigny, qui se +faisait son pédagogue. Elle fut sans nul doute reconnaissante pour +Fersen, qui prodigua sa vie aux jours les plus terribles. En tout +cela, je ne vois rien qui semble vraiment de l'amour. Elle n'eut de +passion que pour ses deux amies, mesdames de Lamballe et de Polignac.</p> + +<p>Lauzun, tout fat qu'il est, dit qu'il plut, mais <span class="italic">que ce fut tout</span>. Ce +qu'elle aimait en lui, c'était le bruit, la mode. Le fou charmant +arrivait de Pologne. Ce pays de roman lui avait enlevé le peu qu'il +avait de cervelle. Il est si fou, qu'il croit convertir Catherine à la +cause polonaise. Puis il lui écrit de Versailles que ce serait sa +gloire «de faire qu'après sa mort une femme restât <span class="italic">reine du monde</span>. +Nulle n'en serait plus digne que <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Marie-Antoinette.» Mais +celle-ci n'en a pas envie. Elle dit n'en avoir ni le cœur, ni la +force. Ce qui lui faudrait, c'est l'amour. Dans cette atmosphère +érotique, où tous chantaient Éléonore, où elle-même honorait Parny, +elle eût voulu, ce semble, être amoureuse. Mais ne l'est pas qui veut +dans les temps énervés. On sent cette faiblesse jusque dans Parny +même, dans ses chants sans haleine, élan d'un pulmonique qui se vante +d'infinis désirs.</p> + +<p>Elle quitta Lauzun fort aisément, et cela au moment où un amour réel +se serait attaché, lorsqu'étant ruiné, poursuivi pour ses dettes, il +ne fut plus l'homme à la mode. Je l'en excuse fort, mais lui pardonne +moins son infidélité pour la charmante femme qui l'eût dû toujours +retenir.</p> + +<p>C'était alors la mode des <span class="italic">inséparables amies</span>, dont rit madame de +Genlis. La reine le fut un moment de madame de Lamballe. Elle ne +pouvait plus la quitter. Elle renvoyait tout le monde. Seule avec elle +à Trianon, elle faisait de petit dîners, d'interminables promenades. +On en riait, on en fit des chansons. Et pourtant quel plus heureux +choix? quelle amie désintéressée, ne se mêlant de rien, prête à servir +en tout, et même aux choses les plus dures (V. plus bas <a href="#page259">l'affaire du +collier</a>)! Elle était tout cœur, tout amour, sans vanité, se +trouvant heureuse et comblée, toute princesse qu'elle était, des +humbles privautés où la dame d'honneur était moins que servante<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="small">[16]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> Elle avait un attrait tout singulier d'enfance (elle n'a +jamais eu que quinze ans), une fraîcheur éblouissante, avec la candeur +de Savoie. La reine trouva délicieux d'abord d'être en ces douces +mains. Sa nature vive et forte, le riche sang de Marie-Thérèse +s'arrangeait à merveille de la faible petite amie. Mais trop faible +peut-être. L'odeur de violette la faisait trouver mal (dit madame de +Buffon). Son médecin Seetzen attribue sa faiblesse, ses spasmes +singuliers, à l'éducation énervante, aux habitudes de couvent, dont +les grandes dames, selon lui, ne se corrigeaient jamais bien.</p> + +<p>Cette mollesse plus que féminine n'est pas sans se marquer dans les +arts de l'époque, à telles délicatesses, telles sensualités. Les +petits bains obscurs, les secrets cabinets (comme à Fontainebleau), +peuvent en donner l'idée, avec leurs glaces mal placées, leurs +ornements de nacre, point de peintures obscènes, mais faibles et +<span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> galantes, comme de main de femme, et de femme énervée.</p> + +<p>On devina bientôt que la pauvre Lamballe, si tendre, mais passive, +n'était pas pour répondre aux vives énergies de la reine. En la +nommant Surintendante, lui donnant une place d'affaires qui la faisait +le centre de la cour, elle-même finit le tête-à-tête, la sevra des +soins personnels qu'elle eût aimés bien mieux. Leur amitié languit. +Et, juste à ce moment (août 1776), on inventa la Polignac.</p> + +<p>Combinaison profonde. Le vrai chef des Choiseul, madame de Grammont, +travaillant pour son frère croyant que la Lamballe ni Lauzun +n'intrigueraient pour lui, désirait donner à la reine ou un amant ou +une amie. Dans son expérience, jugeant par sa Julie, elle crut qu'une +amie aurait bien plus de prise. Un jour, dans les salons Lamballe, la +reine, en ses folles plumes, flottant au vent léger, arrête et fixe +son regard sur un objet charmant, une jeune dame inconnue à la cour. +Visage d'ange, de sourire enchanteur, et de simplicité touchante, sans +diamants, sans parure; qu'une rose aux cheveux. Toujours en robe +blanche. Sa pauvreté l'exilait en province. Quelle douce occasion! La +reine s'attendrit, l'enrichit sur-le-champ, la garda, la mena partout. +L'infortunée Lamballe tâcha d'abord de se soumettre et de subir cela. +Mais c'était trop. Elle tomba malade, et eut dès lors des accès de +catalepsie. Elle quitta Versailles. Elle alla à Plombières. Elle alla +en Hollande, revint s'enfermer à Paris. Toujours inconsolable, elle +pleurait dans les bois de Sceaux (V. Guénard, Hyde, etc.).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> Toute autre, la nouvelle amie, avec son abandon apparent, son +air de bergère, était très-froide au fond. C'est ce qui la fit +absolue. La Lamballe avait été moins que femme, un enfant. La Polignac +fut un maître, doux, mais impérieux, comme un amant, qui maîtrisait la +reine, par moment la faisait pleurer. «Plus avide que tendre,» disait +Marie-Thérèse. L'<span class="italic">ange</span> avait un mari, qu'il fallut faire sur-le-champ +grand officier de la couronne, en blessant toute la cour. L'<span class="italic">ange</span> +avait un amant, Vaudreuil, un officier, à qui pour commencer on donna +trente mille livres de rente. L'<span class="italic">ange</span> avait un ami, un certain +Adhémar, qui ne voulait pas moins que l'ambassade d'Angleterre. Et son +autre ami, Besenval, eût voulu seulement faire le gouvernement, faire +nommer les ministres. Et pourquoi tous ces Polignac n'auraient-ils pas +été au moins ministres <span class="italic">adjoints</span>?</p> + +<p>En tout cela, la jolie femme était menée par deux démons, Diane, sa +belle-sœur, bossue, galante, d'esprit malin, pervers, et son ami +Vaudreuil, un violent créole, colère, emporté, provoquant. Voilà les +maîtres de la reine.</p> + +<p>Était-elle asservie sans retour? On peut en douter. Elle restait +capable de sentiments honnêtes. On a vu sa patience à recevoir les +rudes corrections de son frère (1777). Elle se réforma, accepta les +devoirs, les conditions du mariage, s'accoutuma à son mari. Il avait +vingt-quatre ans, et un grand éclat de jeunesse. Il était devenu +très-fort, par delà le commun des hommes. Elle fut enceinte coup sur +coup. À peine accouchée (de Madame), elle se trouva grosse, crut avoir +<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> un dauphin. Elle eut le malheur d'avorter. Et, par-dessus, +elle eut un grave avis du temps: elle perdit presque ses cheveux. Il +lui fallut baisser, paraître en coiffure plate, découronnée pour ainsi +dire. Frappée, elle pensa aux prophéties sinistres de sa mère. Elle +pleura, se laissa aller, versa son cœur, sans doute. Le roi +pleurait aussi, plus tendre encore pour elle, dès ce jour l'aimant +trop et faiblissant de plus en plus.</p> + +<p>N'eût-elle pu alors quitter la Polignac, la combler et la renvoyer? +Elle y songeait peut-être (1779). Elle lui donna presque un million +pour sa fille. Elle eût voulu, dit-on, lui faire un duché en Alsace. +Mais comment satisfaire toute la bande, les amis de la dame? +Vaudreuil, à ce moment, voulait faire un ministre, faire sauter celui +de la guerre, Montbarrey, qui lui refusait de l'argent. La reine était +embarrassée, craignant la censure de Coigny, intime ami de Montbarrey. +Il lui semblait dur d'obéir. Poussée par l'insistance obstinée de la +Polignac, elle éclata et s'emporta. Mais quel coup pour la reine! +Très-froidement la dame dit qu'elle va partir, lui rendre ses +bienfaits. Adoucie tout à coup, la reine voudrait la ramener. Elle est +plus froide encore, impitoyable. La reine n'en peut plus, ne peut se +contenir, étouffe de sanglots et de larmes. Elle demande pardon, prie, +s'humilie, se jette à genoux (<span class="italic">Besenval</span>, II, 197).</p> + +<p>Domptée ainsi, elle tomba plus bas dans sa honteuse obéissance, agit +pour son tyran avec ardeur, exigea à tout prix qu'on fît ministre +Ségur, l'homme des Polignac. Qu'était Ségur? Elle ne le savait même +pas. Un jour, <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> elle revient triomphante, et dit à son amie: +«Soyez heureuse enfin! <span class="italic">Puységur</span> est nommé!» (<span class="italic">Ibid.</span> 110.) Que dire +d'une si grande ignorance? Que dire de Louis XVI, si aveugle et si +dominé, qui pour elle aujourd'hui prend <span class="italic">Puységur</span>, <span class="italic">Ségur</span> demain? +Tyrannie pitoyable! Ségur passe, et elle est enceinte (22 janvier +1781).</p> + +<p>Ce fut un Dauphin cette fois (22 octobre). Le Roi fut dans le ciel. +Mais ce bonheur tant désiré devint un malheur pour la Reine. On cria +que l'enfant ne venait pas du Roi. Orléans, que les Polignac avaient +blessé indignement (disant qu'il se cacha au combat d'Ouessant), +Orléans, en revanche, lança un trait mortel: «Qu'il n'obéirait pas à +un <span class="italic">fils de Coigny</span>.» Imputation injuste, selon toute apparence. La +Reine, à ce moment où l'enfant fut conçu, chassait un ami de Coigny.</p> + +<p>La Reine retombée ainsi, assotie de ses Polignac, oubliait tout et +jusqu'à sa famille, ne répondant plus même à sa sœur, la reine de +Naples (<span class="italic">Augeard</span>, 251). Elle s'oubliait elle-même, elle allait se +mêler à la cour de la Polignac, qui ne daignait en écarter ceux qui +déplaisaient à la Reine. Le plus dur pour celle-ci, c'était +l'insolence de Vaudreuil; elle le détestait, le souffrait. Mais il ne +suffisait pas de l'endurer: il fallait l'admirer, en ses goûts, ses +petits talents. Poitrinaire, disait-il, il avait droit de ne rien +faire, il était l'amateur, le juge en tout. Sa passion était surtout +pour Fragonard, Parny de la peinture. Vaudreuil, étant créole, +protégeait le créole Parny, bien reçu chez la Reine, exalté, consulté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> Un seul prince, d'Artois, «un polisson,» dit la Reine +elle-même, était de cette société. Vivant avec les filles et les +danseuses, il en apportait le langage. On ne se gênait nullement +devant la Reine. Impudemment Vaudreuil se moquait devant elle de +Vermond, son vieux précepteur. Brutalement, dans un accès, il cassait +au billard un objet d'art, délicat, précieux, auquel elle tenait. Elle +ne disait rien. Il aurait cassé davantage.</p> + +<p>De ce planteur le nègre était la Polignac, de qui le nègre était la +Reine, de qui le nègre était le Roi.</p> + +<p>La royauté avait passé dans cette société. On le vit en 83. Malgré le +Roi, ils lancent, font jouer <span class="italic">Figaro</span>. Malgré la Reine même, qui +préférait un autre, ils mettent au pouvoir Figaro, je veux dire +Calonne.</p> + +<p>L'affaire La Chalotais avait mis Calonne en son jour, démontré le +coquin. Ni le Roi, ni la Reine n'en voulaient. Donc il arriva.</p> + +<p>Nul plus charmant ministre. D'avance il avait parlé net. Il promit +tout à tous, déclara qu'au rebours de Necker, il penserait aux +fortunes <span class="italic">privées</span>, qu'il ferait plaisir à chacun. Son système, neuf, +ingénieux, était de dépenser le plus possible. Ce ministère ouvrit +comme une fête. Les femmes l'appelaient <span class="italic">l'enchanteur</span>. Si l'on +demandait peu, il disait: «Pas assez!»</p> + +<p>Des cent millions qu'il emprunta d'abord, pas un quart n'arriva au +Roi. Il paya les dettes des princes, les gorgea. Cinquante-six +millions pour le seul comte d'Artois, et vingt-cinq pour Monsieur. +Condé n'en eut que douze, mais avec six cent mille livres en viager. +On ne dit pas ce qu'eurent les prôneurs, les menteurs, <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> +intrigants de tous genres, qui avaient fait ce grand ministre. (V. +<span class="italic">Augeard</span>, 249.)</p> + +<p>Tout va aller à la dérive. Où est le Roi? Que devient-il, il était +travailleur, sérieux, sous Turgot. À voir aujourd'hui sa torpeur, on +le croirait hydrocéphale. La table, la vie conjugale, l'invincible +progrès de l'obésité paternelle, semblent paralyser sa grosse tête +d'embryon. On lui fait en un an signer en acquits au comptant cent +trente-six millions! Pour qui? Je ne le sais. Il ne le sait lui-même.</p> + +<p>Le seul point où le Roi se souvient qu'il est roi, c'est l'exclusion +de Figaro, son refus obstiné de lui ouvrir la scène.</p> + +<p>Cette énorme apostume d'âcretés, de satires, traits haineux, mots +mordants, avait mis six ans à mûrir. Elle avait (Beaumarchais le dit) +pris son germe au salon du Temple, qui, des Vendômes à Conti, fut +toujours le foyer des nouveautés risquées. Conti, ce bizarre prince en +qui tout fut contraste (Conti-de-Sades, Conti-police, Conti-Rousseau, +l'ennemi de Turgot, révolutionnaire au pire sens), pressentit au +<span class="italic">Barbier</span> ce que deviendrait Figaro. Il le voulut marié, en défia +l'auteur, lui mit le feu au ventre.</p> + +<p>Six ans durant, à travers les affaires, Beaumarchais prit au vol cent +mots étincelants, qui jaillissaient vers la fin des soupers. La pièce +est chargée, surchargée d'esprit; elle en est fatigante.</p> + +<p>Elle devint fort âcre, quand Beaumarchais, pour l'affaire d'Amérique, +ne put se faire payer, ne put trouver justice ni ici, ni là-bas. Il +s'aigrit, menaça, prédit un cataclysme, et sembla le vouloir, comme si +<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> le torrent ne devait pas d'abord le rouler des premiers et +l'emporter lui-même.</p> + +<p><span class="italic">Figaro</span> est très-sombre. Pendant toute la pièce, les lazzis, le faux +rire, j'entends derrière un bruit comme un vague roulement d'orage. Il +est partout dans l'air. «Je l'entends, dit madame Roland, au clos de +la Platrière.» (<span class="italic">Lettres.</span>) Et Fabre d'Églantine, au petit chant +plaintif, dont tous les cœurs ont palpité.</p> + +<p>J'aime peu <span class="italic">Figaro</span>. Je n'y sens nullement l'esprit de la Révolution. +Stérile, tout à fait négative, la pièce est à cent lieues du grand +cœur révolutionnaire. Ce n'est point du tout là l'homme du peuple. +C'est le laquais hardi, le bâtard insolent de quelque grand seigneur +(et point du tout de Bartholo.)</p> + +<p>La pièce manque son but. Que le grand seigneur soit un sot, d'accord. +Mais qui voudrait que le puissant fût Figaro? Il est pire que ceux +qu'il attaque. On lui sent tous les vices des grands et des petits. Si +ce drôle arrivait, que serait-ce du monde? Qu'espérer de celui qui rit +de la nature, se moque de la maternité, qui salit l'autel même, <span class="italic">sa +mère</span>!</p> + +<p>Le Roi qui se fit lire la pièce, jura qu'on ne la jouerait pas. +Cependant (le 12 juin 1783) le pétulant d'Artois, se moquant des +défenses, allait la faire jouer chez le Roi même, à ses +Menus-Plaisirs. Un ordre l'empêcha. Cela n'arrêta pas l'audace des +amis de la Reine. Vaudreuil, le 26 septembre, la fit jouer chez lui +devant la Polignac et sa cour de trois cents personnes (<span class="italic">Madame V. +Lebrun</span>, I, 147).</p> + +<p>Surprenante insolence. Mais ils étaient maîtres du tout. Un mois après +cet acte d'effrontée désobéissance, <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> le Roi justement nomme +leur ami de plaisir, le ministre qu'ils poussent, l'agréable coquin +qui va faire leur fortune de la fortune de l'État. Figaro avait dit: +«Rions! car qui sait si le monde vivra dans six semaines?»—Il n'en +fallut que trois pour faire la fin du monde, pour remettre la France +au prodigue effréné, Calonne, qui emporta la monarchie.</p> + +<p>Ayant cédé la grande chose, le Roi s'obstine à la petite. De nouveau +il empêche <span class="italic">Figaro</span> (fin de février), mais il est débordé. La Reine +lui fait croire que la pièce est changée, qu'elle est si mauvaise +d'ailleurs, qu'en jouant cette rapsodie, on en dégoûtera le public (17 +avril 1784).</p> + +<p>Le torrent attendait, les portes du théâtre frémissaient... On se +précipite... Ce fut presque aussi gai qu'au mariage de Louis XVI. +Plusieurs furent étouffés. Une si longue attente rendait terriblement +avide; on applaudit tout au hasard. Cent représentations ne peuvent +rassasier le public.</p> + +<p>Quelle joie! Tout est égratigné, jusqu'aux protecteurs de la pièce, +jusqu'au ministère Polignac. Leur Calonne a son mot: «Il fallait un +calculateur; ce fut un danseur qui l'obtint.»</p> + +<p>«Sot ou méchant... C'est le substantif <span class="italic">qui gouverne</span>.»—«Son mari la +néglige.»—«Fils de butor,» etc.—C'est la Reine, le Roi, le Dauphin. +Tout était saisi âprement, et telle allusion (imprévue de l'auteur) +était avec fureur trouvée, claquée, bissée.</p> + +<p>La pièce fut servie à merveille par les acteurs. L'attrait +mélancolique de la comtesse (ou de la Reine?), de l'épouse <span class="italic">négligée</span>, +fut très-touchant dans la Sainval, <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> belle pleureuse de +tragédie, qui cette fois joua le comique. Mademoiselle Contat, si fine +de grâce et d'esprit, traitée jusqu'à ce jour fort durement et souvent +sifflée, joua avec un charme frémissant la rieuse, l'espiègle Suzanne. +Une enfant de cet âge à qui tout est permis, mademoiselle Ollivier qui +jouait Chérubin, prêtait son innocence à des effets de scène calculés, +sensuels, où Beaumarchais, flatteur hardi des goûts du temps, groupait +ces trois femmes amoureuses. Autour de la Sainval, autour de la +Contat, Ollivier Chérubin voltigeait, «léger comme une abeille» dans +les jardins de Trianon. C'était fort chatouilleux, sensible avec cela, +libertin, et pourtant les yeux étaient humides. Sans deviner pourquoi, +on eût tout pardonné à ce Chérubin-fille, à cette enfant touchante, +qui défaillit bientôt, mourut (à dix-huit ans), et qui, dans le plus +hasardé, gardait l'attendrissant de celle qui devait vivre peu.</p> + +<p>Au moral, le drame valait les mœurs publiques. Tout en les +censurant, il en donnait le pire. Le Roi fut très-chagrin de son +étourderie à permettre la pièce; il fut blessé aussi pour Monsieur, +critique anonyme, qui eut de Figaro un vigoureux soufflet. Mais le +Roi, je le crois, fut bien plus blessé pour lui-même. On avait dans la +pièce repris pour la comtesse (visiblement la Reine) la très-sotte +légende d'<span class="italic">épouse négligée</span>. Il l'aimait plus alors qu'il n'avait +jamais fait plus jeune, s'attachant, s'enivrant de la possession +quotidienne, la voyant elle-même se prendre peu à peu d'habitude, de +fatalité. Et très-réellement sans guérir de ses vices, elle finit par +aimer son mari.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> Que l'on jouât dans <span class="italic">Figaro</span> les tristesses de la chère +personne, et sa légèreté, les orages de Trianon, il le trouva +exorbitant. Quand Monsieur le pria de punir Beaumarchais, il était à +jouer, il saisit une carte, et (le sang lui montant au cœur et au +visage), il écrit dessus: «Saint-Lazare.»</p> + +<p>Arrêté! et à Saint-Lazare, où l'on fouettait les petits polissons!... +Lâche outrage d'un homme tout-puissant au talent! à celui qui, tel +quel, avait eu le bonheur de faire plus que personne dans le destin de +l'Amérique. Par cela, Beaumarchais devait rester sacré.</p> + +<p>Une caricature atroce figurait Beaumarchais entre les mains des +bourreaux lazaristes.</p> + +<p>Le public prit pour lui l'outrage. Et quel public? Quelle est cette +jeunesse ardente à Figaro? Quels sont ces enfants sombres et qui ne +rient de rien? Les juges mêmes de Louis XVI. Dans ce parterre, Danton, +Robespierre ont vingt ans.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> CHAPITRE XVI.</h3> + +<h4>MONTGOLFIER, LAVOISIER. — ROHAN ET LA VALOIS.</h4> + +<h4>1783-1784.</h4> + + +<p>«De l'audace, encore de l'audace!» Ce mot qu'on dit plus tard était +dans les esprits. Un fait extraordinaire, un spectacle inouï, en +montrant tout possible au courage de l'homme, exalta l'espérance, +déchaîna l'imagination.</p> + +<p>Tout Paris réuni à la Muette, le 21 novembre 1783, vit deux hommes +dans une nacelle qu'emportait un ballon, monter majestueux et calmes. +Le ballon, trouvé le 6 juin par Montgolfier, se gonflait constamment +dans le voyage au moyen d'un réchaud, d'une combustion qui +l'emplissait de gaz. Moyen très-dangereux. Ce n'étaient pas des hommes +d'un courage vulgaire (Pilâtre, Arlandes); les premiers des mortels +qui quittèrent notre globe, osèrent mettre l'air sous leurs pieds, +soulevés vers le ciel par la machine incendiaire qui pouvait les +précipiter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> Aux Tuileries, le 1<sup>er</sup> décembre, nouvelle expérience, plus +hasardeuse. Charles et Robert gonflèrent leur ballon de <span class="italic">gaz +inflammable</span>. Les esprits, pleins alors des expériences de Franklin +sur l'électricité des nues, supposaient que ce gaz, les traversant, +pourrait s'enflammer au contact. C'était aller à la rencontre de la +foudre, la défier, présenter l'aliment à sa redoutable étincelle. On +fut épouvanté. L'humanité du Roi s'émut, défendit de tenter la chose. +Mais l'attente était excitée; la foule était tremblante, impatiente... +Les intrépides passèrent outre, malgré le Roi, partirent. L'effroi, +l'enthousiasme, le délire furent au comble. On eût dit que les hommes +avaient perdu le sens, et les femmes s'évanouissaient...</p> + +<p>Moment rare! L'infini de l'espoir s'ouvrit. On se crut sûr de naviguer +là-haut. Les plus lointains voyages dès lors étaient faciles. Plus +d'obstacles, d'Alpes ni de fleuves, plus de vaines barrières, plus de +douanes absurdes, plus de vexations des tyrans. L'homme ailé, devenu +condor, aigle, frégate, planant sur toute la terre!</p> + +<p>Ne rions pas trop de nos pères. N'accusons pas ces élans +d'imagination. On s'est complu à mettre leur crédule espérance aux +miracles nouveaux, en face de leur philosophie, de leur logique +politique, de leur culte de la raison. Mais nulle contradiction. La +raison, à ce moment même, éclatait en prodiges, certains, palpables, +incontestables. Le plus grand événement des sciences, depuis Newton, +avait eu lieu et bien plus important. Il ne s'agissait pas de trouver +seulement des faits, de les lier et de les calculer. La science était +<span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> née <span class="italic">qui seule fait son objet</span>, qui crée les faits +eux-mêmes, bref, un <span class="italic">art de créer</span>. Chose énorme, que le siècle +cherchait comme à tâtons, et qui un matin a jailli, si grande, du +front de Lavoisier (1775), et tout à coup si claire! populaire, +accessible à tous, offrant une langue nouvelle, entendue de toute +nation.</p> + +<p>«L'homme est un Prométhée, <span class="italic">un second créateur</span>,» voilà ce que +proclament la chimie et la mécanique à la fin de ce siècle.—L'homme +est-il <span class="italic">guérisseur</span>? Trouvera-t-il en lui un remède à ses maux? a-t-il +une puissance qui referait chez lui l'équilibre détruit? Cette +question profonde fut posée au moment où Lavoisier résolvait la +première. Mesmer nous apparut en 1778, apportant aux sciences un fait +incontestable, l'action magnétique, que l'homme peut exercer sur +l'homme pour apaiser parfois, suspendre les douleurs. Ses disciples, +les Puységur, trouvèrent, ou plutôt reconnurent, le fait du sommeil +extatique, l'état du somnambule qui semble dépasser les barrières de +la vie, voit par un sens à part. Faculté obscure, variable, peu rare +chez l'être faible, chez la femme nerveuse, surtout aux moments +troubles où l'animalité domine. Elle l'expie, en est plus faible +encore. Ces singulières puissances (de faiblesse et non pas de force) +furent d'autant plus mal observées qu'on trouva intérêt à embrouiller +la chose pour exploiter, dominer ou corrompre. Les faits réels étaient +un texte trop commode aux fictions du charlatanisme, de l'empirisme +avide. Ils furent noyés d'abord des fumées équivoques d'une +thaumaturgie médicale, illusoire et souvent funeste. Dans les crises +que le maladif, la dame délicate, <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> éprouvaient en formant la +chaîne magnétique au baquet de Mesmer, les nerfs, vainement agités +d'un vague orage sensuel, acquéraient un degré nouveau d'agitation +morbide, et l'esprit en restait atteint. Les débilités de Mesmer +étaient prêts à toute chimère, avides de merveilles, prêts à croire, +prêts à voir les miracles de Cagliostro.</p> + +<p>Crédulité, charlatanisme, demi-folie, tout cela se trouvait ailleurs, +au gouvernement même. Calonne avait l'aspect d'un Mesmer politique. +L'impossible n'était pas pour lui. Il riait à ce mot. Il prenait en +pitié ceux qui avaient peine à comprendre son symbole financier: «À +dépenser, on s'enrichit.»</p> + +<p>L'impossible, de même, a disparu pour Joseph II. Il embrasse le monde. +D'une part, il prendra le Danube, divisera l'empire Ottoman. D'autre +part, il mettra la main sur la Bavière, il forcera l'Escaut. Ayant +déjà Cologne par son frère, dominant le Rhin, il va prendre Maëstricht +et dominer la Meuse, peser sur la Hollande. En mai 84, il sonne contre +lui la cloche de la guerre, défie Frédéric et l'Europe.</p> + +<p>Témérités étranges. Vergennes et Louis XVI en frémissaient, voyaient +le monde en feu, et la France épuisée de la guerre d'Amérique entrer +dans celle d'Allemagne. La Reine seule n'avait peur de rien. Elle +suivait Joseph à l'aveugle en son rêve, voulait nous y lancer. Bien +loin qu'elle soit restée froide (comme l'a dit M. de Bacourt), ses +lettres montrent à quel point elle fut violente pour son frère, +obstinée dix-huit mois, et chicanant pour lui. Elle parla fort et +ferme aux ministres, fit venir chez elle Vergennes, <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> voulut +l'intimider, crut l'entraver, retenant ses dépêches. Mais son moyen le +plus direct fut celui qui avait réussi en 1778. Elle obsède, enlace le +Roi, et la voilà encore enceinte (juin 1784).</p> + +<p>On dit qu'elle fit plus. Joseph empruntant pour la guerre, on prétend +que la Reine entreprit d'y aider, soit par les juifs d'Alsace, soit +par ses banquiers même (par Laborde et S. James), qui se fièrent à +elle pour garantir l'emprunt, et qui finalement en furent payés par +nous. Ainsi tout à la fois la France par Vergennes s'efforçait +d'empêcher la guerre, la France par la Reine y poussait, en faisait +les fonds!</p> + +<p>Pour tout cela, la Reine ne pouvait compter sur Calonne. Elle était +brouillée avec lui. Elle l'avait créé, mais malgré elle, et forcée par +la Polignac. Elle aurait mieux aimé un ami de Choiseul, Loménie, ou +tout autre qu'aurait voulu l'Autriche. Calonne le savait à merveille, +savait ne tenir qu'à un fil. Il ne fut pas un an sans lutter avec +elle, travailla sourdement à la miner, la perdre.</p> + +<p>«<span class="italic">Nul ministre solide que par la faveur de l'Autriche</span>;» c'est ce qui +ressortait de la légende de Choiseul, qui par là se maintint au +pouvoir si longtemps. Nul n'avait cette foi plus que Rohan qui, +changé, transformé, devenu Autrichien, à Strasbourg, à Versailles, +agissait fort pour l'Empereur. Son palais de Strasbourg, son château +de Saverne étaient le grand passage d'innombrables courriers entre +Versailles et Vienne. Prince d'empire et riche en Allemagne, influent +en Alsace, Rohan agissait pour l'emprunt qu'eût fait le juif Cerfbeer +ou autre. En même temps il offrait à Versailles <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> un projet de +finance, pour faire sauter Calonne qu'il aurait remplacé, avec l'appui +de Joseph II. Serait-il pour cela accepté de la Reine? Rentrerait-il +en grâce près d'elle? C'était la question.</p> + +<p>Rohan, pour refaire un Choiseul, était bien mieux posé que lui, ne +partait pas de rien. Il avait à Strasbourg quatre cent mille francs de +rente, trois cent mille à Saint-Vast, en tout presque un million par +an. Il était endetté, il est vrai, devait deux millions. Somme légère +en comparaison de la colossale banqueroute de son parent Guéménée (30 +millions). Tout dans la famille était grand. Fort unis, ces +Rohan-Soubise poussaient d'ensemble au ministère. Le cardinal y visait +dès longtemps, stimulé par sa cour, ses secrétaires ardents qui ne le +laissaient pas dormir. Le dirigeant était le fin, le faux abbé +Georgel. D'autres étaient plus jeunes, entre autres un jeune homme +éloquent, de noble cœur, crédule, Ramond, le célèbre Ramond (des +Pyrénées, du Mont perdu). Mais le conseiller très-intime, l'oracle, +était Cagliostro, le magicien et le prophète, homme, il est vrai, +très-fin aux choses de ce monde, propre à associer des naïfs (Ramond, +d'Épréménil), à créer ces nombreuses loges, dont le centre eût été +Strasbourg.</p> + +<p>Grande fortune. Rohan n'était pas au niveau. Il n'était nullement un +sot, comme on a dit. Mais pitoyablement faible, et scandaleusement +libertin. Usé à cinquante ans de corps, de cœur, sous sa belle +apparence, il était lâche, et, au moindre péril, prêt à tomber +très-bas. Il n'en avait pas moins les rêves royaux de sa famille, de +ces fameux rois de Bretagne qui s'estimaient <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> autant au moins +que les Capets, trouvaient bien jeunes les Bourbons. Rien n'avait plus +flatté Rohan que d'acquérir, d'entretenir la plus noble maîtresse +qu'on pût avoir en France, la dernière du sang des Valois.</p> + +<p>Cette femme, à coup sûr infortunée, quelles qu'aient été ses fautes, +est restée écrasée quatre-vingts ans sous l'infamie. Récemment +cependant un peu de jour s'est fait. M. Beugnot la relève sous +certains rapports. Il nous porte à conclure que les Mémoires qu'elle +écrivit pour se laver ne sont pas méprisables autant qu'on avait +cru,—bref, que ce grand procès n'a été que jugé,—éclairci? examiné? +non.</p> + +<p>Ce n'était pas du tout un monstre. On ne résistait guère à son +charmant aspect, à sa parole agréable, enjouée. Tout d'abord son +visage disait: «Je suis Valois,» ayant l'ovale très-noble et un peu +long de la famille. Ses yeux bleus expressifs, sous l'arc des sourcils +noirs, brillaient de certaine étincelle qu'eut cette dynastie de +poètes, de Charles d'Orléans à la divine Marguerite. Elle en avait la +bouche un peu grande et le fin sourire, prête à conter les <span class="italic">Cent +Nouvelles</span>. Avec ses jolies dents, elle avait quelque chose de +railleur, de mordant, certain attrait sauvage. Et sauvage elle fut en +effet de misère dans l'enfance jusqu'à quatorze ans. Les Saint-Remy, +ses pères, méprisant tout métier, ruinés, misérables, avaient ici la +vie qu'ils auraient eue en Canada, vivant de rien, de baies, de +misérables fruits, faisant aux bois de petits vols, que (par charité +ou par peur) on ne voulait pas voir. Ils n'étaient pas errants +cependant. Ils restaient autour <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> de Bar-sur-Aube, près de +leurs anciens fiefs, comme attachés encore à ces terres, attendant je +ne sais quel hasard qui pourrait les y faire rentrer.</p> + +<p>Le dernier Saint-Remy mourant, laissa trois orphelins, que la mère +mena à Paris. Celle dont nous parlons, jolie, intelligente, mendiait +pour les autres, devait rapporter tant le soir, sinon battue +cruellement. Sa mère la maltraitait; son frère, sa sœur, nourris +par elle, la malmenaient comme mendiante.</p> + +<p>L'enfant resta assez petite, fut faible et délicate. Elle garda de +tant de souffrances une trace (qu'a remarquée Beugnot), c'est que la +nature, en formant son sein, n'acheva pas, «n'en fit qu'une moitié, +qui faisait fort regretter l'autre.»</p> + +<p>Une bonne dame qui en eut pitié, prit les orphelins, les présente à +Louis XVI. Ce qui surprend, c'est qu'il fut peu touché. Cette race des +Valois lui parut dangereuse. Il voulait les éteindre, faisant du frère +un moine, un chevalier de Malte, et les deux sœurs religieuses. +Avec une petite pension, on les mit à Longchamps. Et dès qu'elles +furent grandes, l'abbesse, selon les vues du roi, voulut, de gré, de +force, les voiler, les enfermer là pour toujours. Dans cette abbaye, +près Paris, de renom musical, qui recevait tout le beau monde, elles +avaient rêvé une autre vie. À tout hasard, elles partirent, n'ayant +que dix-huit francs chacune, sans appui, abri, ni ami.</p> + +<p>Ces pauvres demoiselles, seules ainsi dans la rue, étaient comme une +proie. La seule maison qu'elles connussent, était celle de leur +bienfaitrice. Mais elle leur était dangereuse. Le mari, prévôt de +Paris, corrompu, <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> endurci dans ses exécutions sommaires des +voleurs et des filles, avait persécuté l'aînée dès quatorze ans, +voulant vilainement se payer sur l'enfant du pain qu'elle mangeait +chez lui. Elles fuirent de Paris, allèrent à Bar-sur-Aube, le pays de +leurs pères, y arrivèrent avec six francs. Une dame les reçut par +charité. Cette dame avait un neveu, militaire en congé, gendarme de la +maison du roi. La Valois n'y échappa point. L'hôte, le protecteur s'en +empare, la rend enceinte. On la marie, et elle accouche au bout d'un +mois de deux enfants. Mais elle était trop faible, les enfants ne +vinrent pas viables. Elle resta affublée d'un mari, sot, laid et +endetté, et qui n'était qu'un embarras.</p> + +<p>Elle avait bien du nerf, ne désespéra pas. L'idée fixe qui avait +soutenu ses aïeux, la soutenait aussi: c'était sa terre, ce +patrimoine, qui, après avoir passé de main en main, était rentré alors +au domaine royal, et semblait d'autant plus facile à recouvrer. Elle +vint vaillamment seule à Paris, réclamer, mendier, avec son grand nom +de Valois. Son compatriote Beugnot, jeune avocat, lui donnait parfois +à dîner. Toujours souriante, gracieuse, elle semblait n'avoir jamais +faim, en mourait; menée au café, elle tombait sur les échaudés. Un +jour, chez une grande dame qu'elle sollicitait, elle se trouva mal; +c'était de faim.</p> + +<p>La grande aumônerie avait par an plus d'un million et demi pour aider +la noblesse pauvre. Nulle plus noble, plus pauvre, à coup sûr, que +celle-ci. Rohan, à qui on la présente, est attendri, et lui donne +d'abord en secours deux ou trois mille francs. Mais son cœur +<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> se prend fort; le voilà amoureux, lui si blasé, usé. +Celle-ci, soit par l'effet du nom, soit par son enjouement charmant, +malicieux, certain attrait sauvage de chatte ou de panthère, lui mit +la griffe au cœur. De Paris à Versailles, où elle était pour ses +affaires, il lui écrit des lettres éperdues (Beugnot les vit plus +tard), lettres folles, honteuses, de désir effréné. Bref, il la prend +à lui, l'établit, l'entretient sur la caisse des pauvres, la met dans +un hôtel, avec quatorze domestiques. Tout cela, dit Beugnot, bien +avant le vol du collier. Elle n'avait que faire de filoutage. Il y +suffisait de l'amour.</p> + +<p>Dès lors, faisant figure et mendiante à quatre chevaux, elle +sollicitait à Versailles. Mal reçue pourtant des puissants, mal de la +Polignac, qui se souciait peu d'approcher de la Reine une personne +agréable et dangereusement intrigante. Elle ne fut guère mieux +accueillie de Calonne, qui crut la renvoyer avec un peu d'argent. Elle +y fut superbe d'orgueil, parla comme auraient fait Charles IX, Henri +II, lui dit que des Bourbons elle ne voulait que sa terre, qu'elle +resterait là et ne s'en irait pas qu'il ne lui eût mieux répondu.</p> + +<p>Elle fut bien reçue de la comtesse d'Artois, de la bonne sœur du +Roi, qui aimaient peu la Polignac, bien aussi (si on doit l'en croire) +de l'intérieur de la Reine, de ses femmes, excédées du règne de +l'éternelle amie, et charmée d'introduire du nouveau en dessous. La +reine lui donna un secours. Qu'elle l'ait vue, ou non, c'est un point +secondaire. Pour ses femmes (Misery, Dervat), elle put, à l'insu de +son tyran, la Polignac, <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> accueillir l'envoyée du parti +opposé, de Rohan, alors bon Autrichien, agent de Joseph II, et +courtier de l'emprunt que l'Autriche crut faire en Alsace. Rohan dut +s'y tromper et se croire pardonné. Se rendant nécessaire, il crut +aller plus loin, pouvoir devenir agréable. Il avait cinquante ans. +Mais Besenval les avait bien, quand il osa faire à la reine une +déclaration, qui ne la fâcha pas; elle le toléra, le garda comme ami, +et même familier d'intérieur dans ses parties de Trianon.</p> + +<p>La reine avait trente ans, s'était assez rangée. Les excentricités +d'Orléans, les folies d'Artois, le vertige des bals de nuit (d'où une +fois elle revint en fiacre), toutes ces légèretés de jeunesse +n'allaient plus à son âge. Elle était plutôt triste. Mais le vide +d'esprit ne lui permettait pas de chercher, de trouver de plus dignes +amusements. Le catalogue de ses livres, si différent de la +bibliothèque excellente de la Pompadour, fait peine et fait pitié. On +y voit figurer <span class="italic">Faublas</span>, les livres de Rétif, si vulgaires et si +graveleux. Son goût pour jouer les soubrettes, s'exposer dans ces +rôles, non pas à huis clos aux amis, mais aux gardes de la porte même +qu'elle appelait, tout cela est peu digne de la fille de +Marie-Thérèse.</p> + +<p>Elle n'était nullement méchante, dans l'intérieur elle était fort +aimée. Elle n'eût jamais de jeu cruel, ni de souffre-douleur, comme en +avaient trop souvent les princesses (V. la Harcourt dans +<span class="italic">Saint-Simon</span>). Mais elle aimait les farces, et le bas grotesque +italien. Espiègleries parfois fort innocentes, comme la fête où +d'Artois convalescent dut (captif et lié) souffrir les <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> +compliments des faux bergers de Trianon. Parfois c'étaient choses +malignes, comme la comtesse d'Artois qu'on fit prendre, exposer devant +tous dans un rendez-vous. Une chose fort cruelle fut faite pour amuser +la reine, qui ne s'est jamais effacée de la tradition de Paris. Les +dames de la Halle étaient venues pour une fête, superbes et +familières, dans leurs royaux atours. Au dîner que donna le roi, les +gardes du corps les grisèrent, et (dit-on) eurent l'indignité de mêler +dans les vins de dangereuses drogues, qui leur firent dire et faire +mille choses comiquement impudiques. Certaines se jetaient aux rieurs, +se livraient elles-mêmes. Elles furent le matin rendues à leurs maris +dans un état qu'on n'ose dire. Cela fut impuni. La reine, qui le +blâma, sans doute, fut pourtant curieuse, et, dit-on, voulut voir, eut +le tort d'en salir ses yeux.</p> + +<p>Beaucoup plus innocente était la mystification dont le cardinal de +Rohan fut l'objet en juillet 1784. La reine était alors fort triste +pour son frère, et de plus enceinte d'un mois, dans les premiers +ennuis de la grossesse. Probablement on voulait la distraire. <span class="italic">Figaro</span> +était à la mode, la fureur du moment. La reine, qui jouait Rosine du +<span class="italic">Barbier</span> (et Suzanne plus tard, ou la comtesse Almaviva), raffolait +de Beaumarchais. Les quiproquos du dernier acte, la scène de nuit et +de forêt, furent-ils réalisés, pour l'amuser, dans le parc de +Versailles? cela n'est point invraisemblable. Rohan, bien plus que +Figaro, était mystifiable; un fat de cinquante ans rappelait encore +mieux le Falstaff si comique des <span class="italic">Joyeuses femmes</span> de Windsor. La +farce était certainement dans les goûts connus de la reine, <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> +mais du reste innocente. La reine eût désiré, dit-on, que le roi même +y assistât, qu'il connût son grand-aumônier. On ne voulait faire à +Rohan d'autre mal que le ridicule. La Valois, sans difficulté, se +prêta à la chose contre son bienfaiteur, croyant (sur une idée fort +juste de la nature humaine) que la Reine l'ayant mystifié, s'en étant +amusé, lui serait moins hostile et peut-être amie tout à fait.</p> + +<p>Il fallait une actrice qui, de port, d'apparence, ressemblât à la +Reine, pour tromper les yeux de Rohan. Il y avait justement une +demoiselle d'Essigny qui avait cette ressemblance. Était-ce proprement +une fille? Non, mais son habitude était d'aller s'asseoir chaque +soirée sous les ombrages (alors beaux et grands) du Palais-Royal. Un +enfant de quatre ans qu'elle amenait, la gardait, la faisait respecter +un peu de ceux qui la suivaient. La Valois n'osa dire ce qu'était +d'Essigny. Elle la fit baronne étrangère, et la baptisa <span class="italic">Oliva</span> (c'est +le mot <span class="italic">Valois</span> retourné). Pour décider une telle dame, une baronne, à +s'en aller la nuit au bois, jouer un rôle scabreux, il fallait un +payement assez fort. On ne marchanda pas. La Valois dut donner quinze +mille francs à Oliva, sans doute les reçut, mais ne lui en donna que +quatre.</p> + +<p>Oliva avait un peu peur. Elle craignait surtout que le grand seigneur +qui viendrait, ne s'émancipât trop (devant un tel témoin! la Reine, +qui serait cachée et verrait). La Valois la calma, la styla, et pour +être sûre qu'elle jouât mieux son petit rôle, elle la mena à <span class="italic">Figaro</span>, +pour voir ce cinquième acte qu'on voulait imiter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> Oliva, en robe <span class="italic">à l'enfant</span>, de fin linon blanc moucheté, +sous un blanc mantelet, une jolie <span class="italic">thérèse</span> à la tête, fut amenée la +nuit au bas du tapis vert, dans un bosquet obscur, et tremblante +attendit.</p> + +<p>De son côté Rohan n'était pas rassuré. Non qu'il ne se crût beau dans +un habit de mousquetaire où il s'était serré. Mais il ne savait pas +jusqu'où irait la bonté de la Reine, doutait d'en être digne. La +Valois dit qu'avant, pour se faire le cœur jeune, il avait jugé bon +de prendre l'étincelle, et chez Cagliostro, et près d'une jeune Ève, +enfant qu'il avait à Passy, dans cette unique but de raviver l'amour.</p> + +<p>Tout alla à merveille. Rohan vit la figure, ombre blanche et légère, +qui vint et d'une voix très-douce, basse (timide de passion, il n'en +douta pas), dit: «Tout est oublié!» Éperdu, il se mit à genoux, et +plus encore, en vrai esclave, s'aplatit, lui baisa le pied +(<span class="italic">Georgel</span>). Il était dans l'extase.</p> + +<p>Mais la Valois accourt, les avertit: «On vient!» Funeste contre-temps! +bien amer à cet homme heureux!... La fausse Reine s'évanouit, pas si +vite pourtant qu'auparavant n'échappe de sa main une rose, sur +laquelle il se précipite, qu'il baise, adore... Mais il est entraîné.</p> + +<p>La Valois voudrait nous faire croire que la Reine s'étant amusée de +Rohan, l'ayant trouvé crédule, ému, passionné, en avait eu pitié et +l'avait consolé, qu'ils eurent des rendez-vous.</p> + +<p>Je n'en crois pas un mot.</p> + +<p>Mais je trouve fort vraisemblable que la Reine ait fait faire la +mystification. Jamais la Valois d'elle-même <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> n'eût offert ce +salaire énorme à Oliva, salaire royal, de celle qui peut jeter +l'argent pour un caprice.</p> + +<p>Le lieu du rendez-vous n'est pas dans les bois de Versailles, mais +dans le Parc, fermé de grille. On n'y va pas la nuit sans un ordre +d'ouvrir.</p> + +<p>Si la Valois avait fait de sa tête, et non autorisée, un pareil coup +d'audace, elle eût craint beaucoup plus une indiscrétion d'Oliva. Elle +l'eût ménagée davantage. Elle était bien peu inquiète, puisqu'au +risque de la faire parler elle osa empocher les deux tiers du salaire +promis.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> CHAPITRE XVII.</h3> + +<h4>LE COLLIER.</h4> + +<h4>1785.</h4> + + +<p>La mystification était trop fructueuse pour ne pas la continuer. Et ce +n'était pas difficile. La Reine, en sa triste grossesse, avait besoin +d'amusement. Elle aimait, on l'a vu, le burlesque et les petites +farces, comme en Autriche, en Italie. Le cardinal, embarrassé, avait +besoin du ministère; la passion le rendait crédule, et prêt à faire +toute folie. Et la Valois avait besoin de les exploiter tous les deux. +Fastueusement entretenue par Rohan en 83 sur la caisse ecclésiastique, +elle baissa en 84, suppléa l'amour par l'intrigue. On l'a vu gagner +dix mille francs du salaire réduit d'Oliva. Elle dut attraper quelque +argent de la Reine pour les lettres grotesques qu'elle apportait du +cardinal. Ces lettres éperdues de l'<span class="italic">esclave</span>, adorations folles, +étaient une riche source, intarissable, de risée. Le succès <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> +enhardit la Valois. Elle osa (à l'insu de la Reine) faire de fausses +réponses en son nom; réponses encourageantes qui exaltaient Rohan, et +le rendaient sans doute plus généreux pour la Valois.</p> + +<p>Rohan croyait toucher au but, et remplacer Calonne. Entre celui-ci et +la Reine une guerre avait éclaté en 1784. Enceinte de trois ou quatre +mois, elle avait une envie, un vif désir d'avoir Saint-Cloud, de +l'acheter aux Orléans. Saint-Cloud, c'est Paris presque, lieu libre, +où l'on rentre à toute heure. Elle avait souvenir de cette nuit de bal +où le Roi lui ferma la grille de Versailles, la laissa à la porte +négocier, prier (Bachaumont). Devenue régulière, elle avait cependant +ce caprice de la liberté, d'une propriété tout à elle, acquise en +propre et privé nom. Le Roi consent, mais Calonne résiste, disant +qu'acquis ainsi, Saint-Cloud serait terre autrichienne, propriété de +l'Empereur, si la Reine mourrait ne laissant pas d'enfants. Il résiste +six mois, ne cède que forcé par le Roi, mais se venge. Il arrête sous +un prétexte Hugeard, secrétaire de la Reine, qui a rédigé le contrat +(<span class="italic">Mém. d'Augeard</span>).</p> + +<p>Lutte étonnante qui indigna la Reine. Calonne n'était pas un Turgot. +Prodigue des prodigues, pour elle seule il est économe. Cent millions +ont passé à son joyeux avénement pour les princes et les Polignacs. Il +a de l'argent pour Cherbourg, pour les canaux, les barrières de Paris +qui vont coûter douze millions. Il en donne quatorze pour payer +Rambouillet, acheté par le Roi. Il achète les terres de tous les +seigneurs obérés au prix qu'ils veulent (pour soixante-dix millions). +Il fait signer au Roi en un an cent trente-six millions en <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> +acquits au comptant (dont vingt et un millions inconnus, anonymes). Et +il n'en a pas quinze pour acheter Saint-Cloud!</p> + +<p>Combien moins aura-t-il de l'argent pour l'Autriche et les millions de +Joseph II!</p> + +<p>La Reine aurait voulu le chasser à tout prix. Rohan, plus complaisant +et brûlant de servir, s'offrait, offrait un plan de finances qu'un +certain avocat Laporte avait écrit et lui avait donné par la Valois.</p> + +<p>La Reine était troublée. Elle n'avait jamais eu une grossesse si +orageuse. Elle croyait mourir en couches. Dans ses craintes, elle +permit qu'on consultât pour elle le devin à la mode, grand ami de +Rohan, et qui logeait chez lui, le célèbre Cagliostro. Véritable +enchanteur, dont on n'approchait guère sans en être séduit. Aux +pratiques occultes (magnétiques et somnambuliques), il liait la +maçonnerie. C'était son originalité, ce qui le distinguait et du +fameux Borri, qui brilla à Strasbourg au XVII<sup>e</sup> siècle, et du comte de +Saint-Germain, cet homme d'infiniment d'esprit, qui dut éblouir Louis +XV, faisant à volonté et donnant des diamants. Cagliostro l'avait vu +en Allemagne, avait pris sa tradition. Mais sa grande éloquence, son +génie sicilien, lui donnait une bien autre action, et même sur des +gens sérieux. Il semblait que par lui il vînt un nouveau dogme. Ne +brisant nul autel, il en élevait un au dieu inconnu, la Nature. Il +avait pris d'abord un point central, le Rhin, entre France et Empire, +au palais de Rohan et sous la flèche de Strasbourg.</p> + +<p>On débitait mille choses. Les Allemands, en lui, revirent le Juif +errant. À Paris, il était musulman d'origine, <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> fils de +quelque roi d'Orient, élevé dans les Pyramides, où il apprit à fond +les sciences occultes. Ainsi que Saint-Germain, il avait vécu trois +cents ans. Il en paraissait trente. C'est qu'il possédait le secret de +rajeunir, renouveler la vie, et la puissance aussi de réveiller +l'amour. L'amour? on le voyait, vivant, en sa charmante femme, +Serafina Feliciani, une fleur du Vésuve (lui était de l'Etna).</p> + +<p>Cette Serafina semble être pour beaucoup dans la puissance +d'attraction qu'eut Cagliostro pour Rohan. Dès qu'ils vinrent à Paris, +le prince cardinal les établit près de lui, au Marais, paya tout et +défraya tout. Ils eurent un hôtel rue Saint-Claude. Serafina eut une +cour. Madame de Valois dut se subordonner, lui tenir compagnie. À se +loger si loin, Cagliostro gagna. Le désert attira la foule. Le plus +grand monde, les belles dames affluaient, consultaient le sage, +s'initiaient à ses mystères. On s'enivrait de sa parole et de sa +fantasmagorie. Ému, illuminé, et d'autant moins lucide, on errait +volontiers dans les sombres jardins du vieil hôtel, hantés de visions, +d'ombres aimées peut-être, de ces illusions qu'avait trouvées Rohan +sous l'heureux bosquet de Versailles.</p> + +<p>C'est dans cette maison, de renommée douteuse, qu'on vint consulter +pour la Reine. Mais le sage, pour sonder le sort, avait besoin d'une +<span class="italic">innocente</span>. Rohan et la Valois lui amenèrent la nièce de celle-ci, +encore enfant, qui, certains rites accomplis, eut (par une carafe et à +travers l'eau trouble) la vision que l'on désirait. Une figure de la +Reine apparut, et, questionnée sur l'accouchement, donna un signe +favorable.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Un des initiés de ce temple de la Nature qu'y avait mené la +Valois, était le riche Saint-James, qui avec les Laborde, fit +l'emprunt autrichien. Saint-James était, avec les deux joailliers de +la Reine, Bœhmer et Bassange, propriétaire en tiers d'un collier de +diamants, de près de deux millions, fait jadis pour la Du Barry. On ne +pouvait plus s'en défaire, ne trouvant personne assez fou. On en +parlait sans cesse. On disait qu'on donnerait bien deux cent mille +francs à qui le ferait acheter. Cagliostro sentit la portée d'un tel +mot. Georgel dit (comme la Valois) que le grand magicien «mieux que +personne sut le secret des motifs de l'acquisition du collier (t. II, +119).» Mais il ajoute, par respect, «que c'est un grand secret, +profond, des loges égyptiennes.»</p> + +<p>Secret fort transparent, facile à deviner. Cagliostro, expert aux +moyens d'aviver l'amour, voyant le cardinal inquiet d'avancer si peu, +et d'autre part, voyant la Reine dans l'orage, aux moments où la femme +est faible,—conseilla à Rohan l'essai d'un talisman, qui, devenu +magique par des conjurations puissantes, lierait deux cœurs, deux +âmes. Vieille recette, employée tant de fois par les Cagliostro du +Moyen âge. Rohan crut voir la Reine asservie du moment qu'on aurait pu +(comme aux coursiers sauvages) adroitement lui jeter ce <span class="italic">lazo</span>.</p> + +<p>De naissance, elle avait la passion des diamants. Elle en reçut +beaucoup du Roi, et cependant tout d'abord, à l'avénement, acheta des +bracelets très-chers (que censure fort Marie-Thérèse). Bien plus, au +moment même (1776), des girandoles merveilleuses <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> qu'elle ne +put payer qu'en six ans. Tout cela était éclipsé, disait-on, par les +diamants de la reine d'Angleterre, alors nouvelle reine des Indes. Le +collier, qui eût pu rivaliser, semblait trop cher. Louis XVI avait +dit: «J'en aurais deux vaisseaux.» Cependant ce collier, unique, +irréparable, allait (on l'assurait) passer en Portugal. Quelle perte +pour la France, pour la couronne de France! Aussi grande sans doute +que si elle perdait le <span class="italic">Régent</span>, notre diamant (unique!). Il semblait +très-français de garder le collier.</p> + +<p>La royauté, cette religion, ce permanent miracle, a besoin de ces +choses éblouissantes qui étonnent, qui obligent à baisser les yeux. +Les étranges reflets du diamant aux lumières font comme un mystère de +féerie, une auréole (divine? ou diabolique?)—De là ces passions +violentes, ces furieuses manies du diamant. On sait le joaillier +terrible qui ne vendait les siens qu'en voulant les reprendre, et +poignardant les acheteurs.</p> + +<p>Si la Reine, dit-on, avait tant d'envie du collier, pourquoi n'en +parla-t-elle pas au Roi, qui ne l'aurait pas refusé? Mais le Roi, à +l'instant, venait de lui donner Saint-Cloud (quinze millions). Mais le +Roi, à son frère allait faire don de cinq millions. Elle eût été bien +indiscrète de prendre un tel moment pour faire une troisième demande, +d'une futilité si coûteuse. Elle dut avoir honte, tout autant que +désir. On sait d'ailleurs que ces caprices, ces <span class="italic">envies</span> de la femme +enceinte, sa friandise avide d'avoir sur-le-champ tel objet l'humilie +d'autant plus qu'elle est d'instinct aveugle, sans raison, contre la +raison. Il y faut le mystère. Le grand <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> jour gâte tout. +Offrez l'objet; elle refuse, «car cela n'est pas raisonnable.»</p> + +<p>Ses tentateurs, les joailliers, gens fins, que leur commerce initiait +à ces faiblesses de femme, venaient tous les jours <span class="italic">travailler</span> avec +elle pour les parures de ses prochaines relevailles; et elle ne +pensait qu'aux bijoux. Elle voulait l'objet, mais qu'il vînt de +lui-même. Saint-James qui gagnait sur l'emprunt, Rohan visant au +ministère, auraient pu l'offrir comme <span class="italic">épingles</span>. L'affaire tardait, +traînait. Le désir l'emporta. Excédée du retard, elle permit d'agir +(si l'on croit la Valois), et dit «qu'on fît ce qu'on voudrait.»</p> + +<p>Longtemps après, en 1797, à Bâle, les deux joailliers avouèrent à +Georgel <span class="italic">que la Reine n'ignora nullement</span> qu'on achetait le collier +pour elle (<span class="italic">Georgel</span>, II, 66). Ils étaient trop prudents pour livrer +un pareil objet sans être sûrs de son désir.</p> + +<p>Mais la Reine n'écrivait jamais (sinon un peu à sa mère, à son frère). +Vermond, Augeard, faisaient ses lettres. Dessales les écrivait; il +était son <span class="italic">faussaire en titre</span>, comme en ont toujours eu les rois<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="small">[17]</span></a>. +Même les signatures des lettres aux souverains n'étaient pas de sa +main. Ses joailliers n'auraient jamais eu l'impudence d'exiger plus +que n'en avaient les rois. Il suffit donc que Rohan achetât, et qu'on +mît au traité qu'elle acceptait. C'est ce qu'on fit <span class="italic">sans imiter son +écriture</span>. Elle-même le dit à Augeard.</p> + +<p>On mit sur le traité: Antoinette <span class="italic">de France</span>—et non <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> +d'Autriche,—pour que cet objet précieux restât à la Couronne, ne +devînt jamais autrichien, comme eût pu devenir Saint-Cloud, d'après +les termes du contrat.</p> + +<p>«Comment, dit-on, la Reine eût-elle désiré le collier? pour le cacher, +l'enfouir? L'ayant refusé publiquement, elle n'aurait osé le porter.» +Comme collier sans doute, mais fort bien sous une autre forme. Dès +longtemps elle cherchait, achetait un à un des diamants pour se faire +des bracelets. On le savait. Et c'est l'usage qu'elle eût fait de ceux +du collier.</p> + +<p>Ce funeste bijou (dont Georgel a donné la forme), en collier, en +festons, était bien pour la Du Barry. Il était combiné pour faire +valoir le sein, descendre sur la gorge fort bas, et scintiller à son +onduleux mouvement. La Reine, plus âgée, ayant eu trois enfants, en +eut paré plutôt ses beaux bras, ceux qu'on a admirés aussi chez sa +fille. Elle aurait employé les gros diamants en bracelets, et les +petits (des festons et des nœuds) pouvaient être vendus. C'est ce +qui aidait fort à l'achat. Ces petits, qui valaient un peu plus de +trois cent mille francs, suffisaient justement pour le premier +payement, qui devait se faire en juillet.</p> + +<p>Si l'on croit la Valois, le vrai collier, de gros diamants, valant +plus d'un million, aurait été, chez elle, livré le 1<sup>er</sup> février 1785, +par Rohan à Desclaux, un garçon de la reine. Et les petits diamants, +détachés du collier, auraient été vendus pour le compte de Rohan par +la Valois ici, par son mari Lamotte en Angleterre, où l'envoya le +cardinal. Ce mari prit des traites, pour ses frais de voyage, chez +Perregaux, banquier du cardinal, fit sa commission sans le moindre +<span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> mystère. L'ayant faite, il <span class="italic">revint</span>, et rapporta trois cent +mille francs (mai 1785).</p> + +<p><span class="italic">Il revint.</span> Notez bien ce mot. Si sa femme vraiment eût volé le +collier, s'il avait eu les gros diamants (plus d'un million), s'il les +avait portés, vendus en Angleterre, il y eût fait venir sa femme +apparemment, <span class="italic">mais ne fût jamais revenu</span>.</p> + +<p>C'est ce que dit le plus simple bon sens.</p> + +<p>Quelque peu délicats que fussent le mari et la femme, une certaine +chose assurait leur vertu. C'est que les gros diamants du collier, +objet rare et si facile à reconnaître, étaient peu faciles à voler, +dangereux, difficiles à vendre. Des objets de ce prix ne vont guère +qu'à des rois.</p> + +<p>La grande occasion pour laquelle la reine se préparait, voulait +paraître avec tous ses diamants, c'était la grande pompe des +relevailles, où, traversant Paris, elle irait rendre grâce à +Notre-Dame. Triste fête, et d'effet sinistre. Elle fut accueillie avec +un silence mortel. Elle revint désolée à Versailles. Le roi dit +brusquement: «Je ne sais comment vous faites... Quand je vais à Paris, +tout le monde s'enroue à crier: «Vive le Roi!»</p> + +<p>On avait pris très-mal qu'elle achetât à Saint-Cloud, eût sa maison à +elle pour rentrer à ses heures, et découcher à volonté. N'était-ce pas +assez de Versailles et des bosquets de Trianon? Les amis de Calonne +brodaient cruellement là-dessus. L'affaire d'Oliva s'ébruitait, et +plusieurs soutenaient qu'il n'y avait pas d'autre Oliva que la reine. +Rohan le croyait fermement, tâchait de le faire croire. Il avait +encadré la rose et la <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> montrait à tout venant. Il faisait à +Saverne, dans ses jardins épiscopaux, l'<span class="italic">allée</span> triomphale <span class="italic">de la +Rose</span>. Sa fatuité outrageante, son délire sensuel pour se persuader +son rêve, alla jusqu'à faire faire une galante boîte, d'écaille noire, +entourée de diamants. Dessus, un beau soleil levant dissipait un +nuage. Dedans, si l'on poussait un ressort, on voyait la reine en robe +blanche, une rose à la main (<span class="italic">Beugnot</span>). Don d'amour? On l'aurait pu +croire. Cela se donnait fort à un amant favorisé.</p> + +<p>La reine, à un autre âge, pour un homme à la mode, avait bravé, +affronté le scandale, s'était fait croire coupable (et plus qu'elle ne +l'était peut-être). Mais ici, au scandale se mêlait le dégoût, +l'indignité, le ridicule. Qu'un prêtre libertin, à cinquante ans, de +fille en fille, en fût venu à elle, c'est ce dont la cabale, Monsieur, +Mesdames, et le Palais-Royal, et Calonne (le grand libelliste), +pouvaient se régaler, faire leur joie, leur victoire. La cruelle +affaire du collier arrivait en cadence. À quiconque doutait des succès +de Rohan: «Pourquoi pas? disait-on. Elle a bien reçu le collier.»</p> + +<p>Christine, pour bien moins, dans un temps plus barbare, avait fait +sous ses yeux <span class="italic">saigner</span> Monaldeschi. Les hommes de la reine, qui +savaient ses souffrances, sa fureur, Vermond et Breteuil, voulurent au +moins flétrir Rohan.</p> + +<p>Dans sa folle maison, entre Cagliostro, Serafina et la Valois, et je +ne sais combien de parasites, le produit des petits diamants fondit, +disparut en deux mois. Rapportés par Lamotte, de Londres, en mai, les +cent <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> mille écus prirent des ailes, n'attendirent pas +juillet. À ce terme du premier payement, voilà Rohan tout éperdu. Il +cherche, il prie Saint-James de payer à sa place. Saint-James en +avertit Vermond, et les deux joailliers avertissent Breteuil, ministre +de Paris. Breteuil en est ravi, espère perdre Rohan. Mais la reine +pourrait hésiter. Durement et crûment, il lui apprend la chose, le +bruit qu'on en fait dans Paris, le scandale du collier qui est la +fable du public. Elle rougit. Elle est interdite, semble ne rien +savoir.</p> + +<p>Rohan craignait extrêmement que l'on n'arrêtât la Valois, qu'on ne la +fît parler. Il la cache, elle et son mari. Puis il voulait les décider +<span class="italic">en ami</span> à sortir de France. Le faisant, il eut pu mentir tout à son +aise, tout rejeter sur eux, dire qu'il ne savait rien, que, non +autorisés par lui, ils avaient vendu les petits diamants. La Valois +parut obéir et prit la route d'Allemagne, avec Lamotte son mari, mais +s'arrêta chez elle, à Bar-sur-Aube, attendit les événements.</p> + +<p>Qu'eût-elle craint? Nul ne l'accusait. Georgel, l'homme du cardinal, +lui-même en fait l'aveu: Saint-James, Bœhmer, Bassange, n'avaient +accusé que Rohan (G., II, 135). Elle ne se cacha nullement, alla voir +ses voisins de Bar, le duc de Penthièvre, le couvent de Clairvaux, où +l'on fêtait la Saint-Bernard (<span class="italic">Beugnot</span>).</p> + +<p>Breteuil, habilement, avait pris le premier moment de la juste colère +du roi, à une telle révélation. Le 15 août, au grand jour de la +Saint-Louis, où Rohan officie dans ses habits pontificaux, la cour et +tout un monde emplissant la grande galerie, Breteuil crie: <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> +«Qu'on l'arrête! qu'on arrête le cardinal!» Rohan se voit conduit +devant le roi et les ministres. Vrai tribunal; la reine y siége aussi, +exaltée et en pleurs. Le roi hors de lui-même. Anéanti, le prêtre fait +la lâche réponse d'Adam contre Ève: «Une femme m'a trompé.» Il la +croyait bien loin, déjà passée en Allemagne, s'imaginait pouvoir +s'innocenter à ses dépens.</p> + +<p>Tant colère que parut le Roi, on savait bien qu'il reviendrait +bientôt, ne voudrait pas porter un tel coup à l'Église. On agit dans +ce sens, et on laissa Rohan faire tout ce qui pouvait l'aider. On le +laissa écrire dans son bonnet un petit mot, un ordre de brûler +certaines choses. Breteuil, son ennemi (retenu par le roi sans doute), +retarda soixante heures avant d'aller chez lui visiter ses papiers.</p> + +<p>Rohan, mené à la Bastille par le gouverneur Delaunay, son ami +personnel, eut par ordre du roi le bel appartement, parfaite liberté +de promener, <span class="italic">de communiquer</span>. La Valois était à Clairvaux, en fête, +avec Beugnot, lorsqu'elle apprit cette nouvelle. Il la vit face à face +à ce moment, put l'observer. Elle pâlit, mais resta très-ferme pour ne +pas fuir, rentra chez elle à Bar-sur-Aube. En vain il la pria, supplia +de partir, lui montra les facilités. Elle lui dit: «Monsieur, vous +m'ennuyez!» Le conseil de Beugnot, en effet, était détestable. Fuir, +c'était s'accuser, appuyer les mensonges qu'il plairait à Rohan de +faire. Rester, c'était rendre improbable à tout jamais l'accusation. +Si elle avait eu le collier, serait-elle restée pour qu'on la +tourmentât et la forçât de rendre? Et, si elle l'avait <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> +vendu, si elle eût eu en Angleterre le million qu'on disait, elle +aurait fui certainement. Cela tranche pour moi le procès.</p> + +<p>Le mari, la voyant arrêtée, fut si peu troublé, qu'il eût voulu la +suivre et le demanda à l'exempt. Celui-ci refusa, «n'ayant pas d'ordre +pour lui.» (<span class="italic">Besenval</span>, II, 169.)</p> + +<p>Il ne voulait nullement fuir, quelque instance qu'en fît Beugnot. Il +finit pourtant par comprendre que, s'il ne restait libre, si on les +tenait tous les deux, leur voix pourrait rester à jamais étouffée, +qu'en partant il pourrait de Londres parler, et tout au moins laisser +un témoignage écrit contre la calomnie<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="small">[18]</span></a>.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> CHAPITRE XVIII.</h3> + +<h4>PROCÈS DU COLLIER.</h4> + +<h4>1785-1786.</h4> + + +<p>Rohan fut bien surpris de voir que la Valois n'avait pas voulu fuir, +qu'elle restait pour répondre à tout. Les Rohan, les Soubise, fort +inquiets, lui rassemblèrent à la Bastille les grands avocats de +l'époque, les Target, les Tronchet. Une consultation eut lieu. Mais +ces docteurs trouvèrent leur homme bien malade, hochèrent la tête, +n'augurèrent rien de bon. Ses précédents étaient honteux et +déplorables. Il avait, disait-on, volé les deniers des Aveugles, pillé +les Quinze-Vingts (<span class="italic">Besenval</span>, II, 167). Il était très-notoire qu'il +avait établi et entretenu la Valois avec l'argent des pauvres. +Maintenant qu'il vivait chez son Cagliostro et sa Serafina, où il +dînait quatre fois par semaine, il était bien probable qu'il avait +prélevé sur le collier, pour son courtage, les petits diamants +rejetés, et <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> les avait vendus à Londres pour en manger le +prix dans ce tripot. L'avis des avocats fut qu'il était perdu, qu'il +n'avait de ressources que dans la clémence du roi.</p> + +<p>Mais Beugnot, le jeune barreau, allaient plus loin que l'affaire +d'escroquerie. Ils croyaient qu'en prenant la chose comme crime de +lèse-majesté, d'outrage au roi, d'attentat à la reine, on pouvait le +mener tout droit à l'échafaud.</p> + +<p>Rohan <span class="italic">in extremis</span>, gisant, désespéré, n'avait pas le choix des +remèdes. Il écouta un homme que depuis quelque temps il écartait de +lui, Georgel, habile et dangereux, et qui faisait peur à son maître. +En 1774 par des moyens étranges et ténébreux, il avait pris le fil de +l'intrigue autrichienne. Ce grand service ne fut pas reconnu. Georgel +n'avança pas. Il attendit dix ans, simple abbé, secrétaire dans ce +palais de la folie, tapi dans sa mansarde, comme une araignée +suspendue. Au jour de la ruine, l'araignée descendit.</p> + +<p>Comment restait-il libre? comment le laissait-on communiquer avec +Rohan? Breteuil disait qu'il fallait l'arrêter. Vermond dit non, et la +Reine, suivant toujours le pire conseil, adopta l'avis de Vermond.</p> + +<p>Georgel, sans peur et sans scrupule, ne s'embarrassa pas au nœud +qui arrêtait ces pauvres avocats. Il sut bien le trancher. Il avait +pour cela une lame terrible dont Rohan même ne voyait qu'un côté. Un +des tranchants pouvait égorger la Valois; l'autre, Rohan lui-même, qui +eût été absous, mais comme incapable, idiot; et l'administration de +tous ses bénéfices eût passé à l'abbé Georgel.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> Celui-ci, dès le premier jour, profitant de la peur de Rohan +et de sa famille, se fit donner une procuration et des pouvoirs +illimités. Il s'empara de tout, à Paris, à Versailles. Occupant jour +et nuit deux secrétaires, ne dormant que deux heures, fatigant six +chevaux par jour, il fit tout marcher à sa guise, dirigea les Rohan, +guida les avocats, influença les juges.</p> + +<p>Si Georgel parvenait à donner à Rohan une ferme et solide impudence +pour bien mentir, l'affaire était sauvée. La vente s'était faite par +la Valois et son mari. Mais qui prouvait que Rohan l'eût fait faire? +En avaient-ils un ordre écrit?—«Ils avaient remis à Rohan l'argent de +cette vente.» <span class="italic">Qui le prouvait?</span>—Avaient-ils un reçu?</p> + +<p>Un reçu! la Valois eût-elle osé le demander à un tel seigneur, son +patron? Un reçu! dans les termes intimes où ils étaient, qui pense à +demander, à donner des reçus?</p> + +<p>Elle n'aurait que son allégation. Mais qui l'écouterait? quel poids +peut avoir sa parole? qui oserait apposer son <span class="italic">oui</span> au <span class="italic">non</span> d'un +prince de l'église, d'un cardinal de Rome et du chef de l'épiscopat?</p> + +<p>Elle avait eu une arme, les folles lettres de Rohan à la Reine. Pièces +terribles, un titre à l'échafaud. Rohan lui avait dit: «Il y va de ma +tête.» Avant de partir de Paris, elle se fit un devoir de les brûler, +et cela devant un témoin qui pût en assurer Rohan.</p> + +<p>Donc point de pièces contre lui. Cela le rassura. Et Georgel encore +mieux. Lié avec Vermond, par lui il avait un œil dans Versailles, +savait l'inquiétude du Roi et de la Reine. On tenait Louis XVI par sa +vive <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> sensibilité en ce qui la touchait, par sa crainte +naturelle du bruit, et son regret d'avoir fait tant d'éclat. Il eût +voulu d'abord se réfugier dans le huis-clos, remettre l'affaire aux +ministres, MM. de Vergennes et de Castries. Mais quelle ombre fâcheuse +en serait restée sur la Reine! Il eût bien mieux valu que Rohan fît +appel au Roi, aidât lui-même à étouffer la chose. Les ministres +allèrent lui demander à la Bastille, s'il ne voulait pas se fier à la +bonté du Roi; sinon l'affaire serait livrée au Parlement. Il avait +grande envie d'abréger tout, de se remettre au Roi. Mais sa famille, +mais Georgel, l'affermirent. Il demanda d'être jugé.</p> + +<p>L'essentiel était que le public n'entendît trop les cris de la Valois. +On la tenait dans la Bastille, sous la griffe de Delaunay, l'excellent +gouverneur, le client des Rohan, qui savait comme on peut faire taire +un prisonnier. On a fait de nos jours des idylles sur la Bastille. +Dans la réalité, elle était douce aux gens qu'on ménageait (la Staal, +Marmontel, etc.); mais pour d'autres, terrible. Sans croire aux <span class="italic">in +pace</span> qu'on se figura voir dans l'épaisseur des murs, elle avait +très-certainement au plus bas d'horribles cachots, boueux, où l'eau +entrait, et les rats d'eau, féroces, friands de nez, d'oreilles. La +Bastille (comme le fort de Brest et tant d'autres prisons) avait ses +légendes trop vraies, de prisonniers mangés, du moins attaqués jour et +nuit, mordus et mutilés. Grand moyen de terreur. Pour n'être pas mis +là, que ne faisait-on pas? L'idée seule pouvait faire défaillir une +femme. Les aumôniers parfois, dit-on, en profitèrent avec de pauvres +protestantes, qui en sortaient enceintes et converties.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> La Valois, se trouvant entre quatre murs noirs, et tenue +d'abord seule, sans conseil, se trouva heureuse de voir un être +humain, un homme doux et compatissant, l'aumônier (que le gouverneur +envoyait). Elle s'épancha fort, dit tout à cet homme de Dieu. Il ne +lui fut pas difficile de tirer d'elle ce qu'on voulait savoir: +<span class="italic">qu'elle n'avait aucun papier</span>, et pas même des lettres d'amour. Elles +l'auraient servie beaucoup dans le procès: 1º on y eût vu le vilain +prêtre à nu, ignoble libertin, un gibier de Bicêtre, sans cœur et +sans cervelle, <span class="italic">indigne d'être cru</span>; 2º ces lettres montrant combien +il l'avait désirée, achetée à tout prix, auraient (contre Target et +les défenseurs de Rohan) prouvé que sa fortune précédait l'affaire du +collier, <span class="italic">venait de l'amour non du vol</span>; 3º que neuf mois avant cette +affaire, elle était richement, fastueusement entretenue (<span class="italic">Beugnot</span>).</p> + +<p>Ces lettres, si utiles, la Valois les avait brûlées, se désarmant +ainsi pour l'honneur de Rohan. Elle avait tout détruit, sauvé Rohan, +s'était perdue.</p> + +<p>On le devinait bien. Son compatriote Beugnot, son jeune ami, qu'elle +voulait pour avocat, n'osa pas la défendre. En vain, du fond de la +Bastille, elle appela et supplia. Elle croyait qu'il avait souvenir de +son arrivée à Paris, où il la promenait, où ils avaient passé de doux +moments. Elle avait eu un tort, de se moquer un peu de lui: il eût pu +l'oublier. Si elle avait eu le malheur de passer par l'amour de cet +indigne prêtre, la faim en était cause. Avec ses échaudés, Beugnot ne +la nourrissait pas. Dans son plus grand éclat, recevant le beau monde, +elle l'invitait fort, le traitait en ami. <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> Elle se fia à lui, +à son moment suprême, sa dernière nuit de liberté; elle lui mit en +main ses papiers, s'aida de lui pour les brûler. C'est là qu'il +parcourut les lettres de Rohan. Lui laissant voir ses lettres, sa +honte à elle-même, elle disait assez: «J'ai péché!» Cela demandait +grâce. Elle était fort touchante dans cet appel de la Bastille. S'il y +était venu, elle l'aurait ressaisi peut-être. Elle avait vingt-six +ans, étincelait d'esprit, était (plus que jamais) charmante de grâce +et de passion.</p> + +<p>Elle était bien naïve, avec cet âge et tant d'épreuves, de s'adresser +à ce sage jeune homme, ce prudent Champenois, né pour faire son +chemin. Si elle avait encore une chance de salut, c'eût été de dire +tout, sans taire ce qui était contre elle, et d'ébranler la France du +tonnerre de l'opinion. Il eût fallu, non un Beugnot, mais bien un +Mirabeau, un intrépide fou, qui, tenté par la gloire, se perdît, +s'immortalisât. Mais eût-elle voulu elle-même être ainsi défendue? +Nullement. Espérant être ménagée de Rohan, un peu couverte par la +Reine, elle voulait ruser, ménager tous les deux. Cela fut impossible. +Tous les deux l'accablèrent. Elle se trouva prise entre l'enclume et +le marteau.</p> + +<p>Un fait fort singulier ferait croire que d'avance le Roi, engagé +malgré lui dans ce fatal procès, redoutait les écarts hardis des +avocats, aurait ouvert l'oreille à certain compromis. Georgel, voulant +d'abord faire taire les joailliers (pour la partie du collier qu'on +vendit à Londres), demanda et <span class="italic">obtint du Roi</span> qu'on leur assignât ce +payement sur son abbaye de Saint-Vast. Grâce étrange et bien étonnante +au début d'un <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> pareil procès! Quoi! le Roi le poursuit et +l'envoie en justice, prévenu d'attentats qui pourraient lui coûter la +tête; et pourtant il s'y intéresse tellement, a soin de ses affaires! +Ne pourra-t-on pas dire que, tout en l'accusant, il le craint, le +ménage, achète sa discrétion? Quoi qu'il en soit, Georgel a fait un +coup de maître faisant croire que le Roi est au fond pour Rohan.</p> + +<p>Cela énerve le procès, le rendra vain et ridicule.</p> + +<p>Les lettres du roi au Parlement sont pitoyables de timidité, de +mollesse, très-propres à confirmer ces bruits.</p> + +<p>On y voit un mari inquiet qui se dépêche de mettre sa femme hors de +cause. Il affirme d'abord ce qui est en litige: <span class="italic">Elle n'a pas reçu le +collier</span>.</p> + +<p>On n'y voit pas du tout le roi. Il oublie qu'il est roi; il n'a nul +sentiment de la Majesté outragée. Beugnot dit à merveille: «La +Révolution était faite lorsque le roi s'oublie lui-même, réduit toute +la cause à une affaire d'escroquerie.»</p> + +<p>Le roi explique, d'un ton qu'on croirait apologétique, l'arrestation +du cardinal; il mentionne l'excuse que Rohan a donnée: «<span class="italic">Il a été +trompé.</span>» Cela simplifie tout. Il est dupe plus que criminel. Le juge +n'aura pas grand'peine pour trouver le coupable sur qui on doit +frapper. Il a été trompé «<span class="italic">par une femme</span>.» Rohan a peu à craindre. Si +justice se fait, ce sera seulement <span class="italic">in anima vili</span>.</p> + +<p>Le procès est tracé d'avance. Seulement, pour arranger cela, il ne +faut pas trop de clarté. C'était précisément l'année où un magistrat +(Dupaty) demanda <span class="italic">qu'il n'y eût plus de procédure secrète</span>, que +l'accusé ne <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> fût plus isolé, qu'il fût environné des +garanties de la publicité, que l'information, les débats, se fissent +en plein soleil. La Justice elle-même devait le désirer, vouloir +sortir de la nuit odieuse qui la rendait suspecte, obtenir le grand +jour et montrer qu'elle est la Justice.</p> + +<p>Le contraire arriva. Le Parlement condamna Dupaty, garda et défendit +ses formes inquisitoriales, l'arbitraire infini que lui donnait +l'obscurité.</p> + +<p>Mais le roi est le roi. Il pouvait se placer du côté du public qui +demandait cette réforme, l'imposer à son Parlement. Dans une affaire +où il était partie, où la reine même était en jeu, il devait le +vouloir, ne laisser là-dessus nulle ombre.—Le contraire arriva. Il +recula devant cette réforme. On put croire qu'il craignait que +l'affaire ne fût éclaircie.</p> + +<p>L'épiscopat français se serait fait honneur, si son chef (le grand +aumônier) acceptant le juge laïque, il eût demandé le grand jour. +Heureuse occasion de faire taire les méchants, de montrer l'innocence +de cet agneau sans tache. Mais l'Église n'en profita pas.</p> + +<p>Le roi, la Justice et l'Église furent d'accord pour fuir la clarté.</p> + +<p>On montra du procès aussi peu que l'on put. On fit plus que le +supprimer. On le faussa, en écartant ceci, faisant voir cela. La nuit +absolue, pour tromper, vaut moins que les fausses lueurs.</p> + +<p>Une chose a frappé Beugnot, c'est que dans les Mémoires, si nombreux, +d'avocats, on ne sent aucun sérieux. «Ce ne sont que jeux puérils.» Il +semble que l'affaire est arrangée d'avance, l'issue prévue, qu'il +<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> s'agit simplement d'amuser le public et de jouer la comédie.</p> + +<p>L'avocat de Cagliostro dit gravement comment, élevé dans les +Pyramides, il y apprit toute science. Le mémoire du prophète fut si +piquant, si curieux, qu'il y eut queue à son hôtel, où on le débitait; +il fallut y mettre des gardes.—Mademoiselle Oliva, charmant témoin, +docile, prête à dire tout ce qu'on voulait, fit un délicieux mémoire, +«très-digne, dit Georgel, de Paphos et de Gnide.»</p> + +<p>Tous veulent amuser, être divertissants; ils visent au succès si grand +qu'eut Beaumarchais. Pour aucun d'eux l'affaire n'est sérieuse. Nul ne +semble prévoir l'effondrement moral qui va se faire, la reine avilie, +le trône ébranlé. Ils se disent: «Nulle vie n'est en jeu. Il n'y aura +pas mort d'homme... Une femme tout au plus <span class="italic">exposée, corrigée</span>.»</p> + +<p>Mais quittons l'avant-scène. Que disait cette femme: «La reine a reçu +le collier. L'accessoire du collier, les petit diamants (inutiles pour +elle, et détachés par elle) ont été vendus par moi et mon mari à Paris +et à Londres, sur l'ordre du cardinal, à qui nous en avons remis le +prix, trois cent mille francs.»</p> + +<p>Rohan niait cet ordre, niait avoir reçu l'argent, récriminait, disant: +«Vous avez vendu le collier.»</p> + +<p>Par là il se lavait de la vente des petits diamants; la Valois, selon +lui, avait en même temps vendu les petits et les gros.</p> + +<p>Rohan, du même coup, lavait la reine et lui. Tout retombait sur la +Valois.</p> + +<p>Le premier pas évidemment que la Justice avait à <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> faire était +de s'informer à Londres, d'obtenir par le ministère qu'elle y pût +faire enquête, d'y envoyer des hommes sûrs. Le ministère, le roi, +devaient s'y entremettre. Inexplicable énigme: rien de tel ne se +fit!...</p> + +<p>Le roi, le Parlement, les ministres n'agissent pas. On se fie pour +l'enquête, à qui? chose inouïe que ne croira pas l'avenir, on se fie +justement à l'accusé Rohan et à ses gens. Un petit secrétaire de Rohan +est envoyé avec un capucin qui prétend être sur la voie, pouvoir +diriger la recherche.</p> + +<p>Notons ce capucin, et admirons Georgel qui manipulait tout cela.</p> + +<p>Si la fiction est poésie, création, Georgel fut grand poète, et +vraiment créateur. Il inventa des choses, il inventa des hommes. Il +fit sortir de terre deux moines, <span class="italic">amis de la Valois</span>. C'étaient des +Mendiants, de ces rôdeurs, qui, tout en demandant, flattant, mangeant, +observent. À Paris, c'était un P. Loth, un Minime, que la Valois +sottement protégeait, à qui elle avait rendu un service essentiel, +d'obtenir (par Rohan) qu'il prêchât à la cour. L'autre capucin, +Irlandais, un P. Macdermot, son parasite à Bar, prétendit pouvoir +désigner à quels marchands en Angleterre elle avait vendu le collier.</p> + +<p>La Valois a donné, publié minutieusement le compte des petits diamants +qu'elle vendit pour le cardinal, avec les noms, les dates et +circonstances.</p> + +<p>Mais Rohan n'a pas publié l'enquête de son secrétaire, du capucin, sur +le collier, sur cette énorme vente qu'elle aurait faite, sur le +million et demi qu'elle <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> en eût retiré, sur le placement +qu'elle en eût fait, etc.</p> + +<p>Bonne ou mauvaise, la pièce rapportée par le capucin était favorable à +la reine aussi bien qu'à Rohan (faisant croire que la reine n'avait +jamais eu le collier). Donc, on pensait qu'elle serait fort bien reçue +des gens du roi, du procureur du roi, qui l'admettrait les yeux +fermés. On l'avait fait timbrer, viser à Londres par je ne sais quelle +autorité. Cela ne disait pas grand'chose, n'impliquait nullement que +cette autorité eût jugé cette pièce, la donnât pour valable. +L'autorité était peu attentive à Londres, si j'en juge par tant +d'histoires étranges, d'aventures, de désordres, de meurtres, vols et +violences, qu'on a données pour ce temps-là.</p> + +<p>Ce visa imposa fort peu aux gens du roi. L'œuvre du capucin leur +parut très-informe, infiniment suspecte, de fort mauvaise mine, et ils +refusèrent de l'admettre.</p> + +<p>Un tel refus méritait le respect. Forcer la main à la magistrature, +l'obliger d'accepter une pièce véreuse, qui, si on l'acceptait, +tranchait toute l'affaire, c'était chose indigne et énorme. Mais +encore une fois, cette pièce avait le grand mérite de couvrir à la +fois et le cardinal et la reine. Les Rohan s'adressèrent au garde des +sceaux, Miromesnil. Pouvait-il juger sur les juges, faire trouver +blanc ce qu'ils avaient vu noir? Du moins ne devait-il examiner la +pièce, et surtout inviter les prétendus Anglais dont elle donnait le +témoignage, à venir s'expliquer eux-mêmes? Londres est-il donc au bout +du monde? Miromesnil ne fit rien <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> de cela. Il força la +Justice. Ordre aux magistrats de trouver la pièce bonne et de +l'employer!</p> + +<p>Une affaire engagée ainsi était bien claire d'avance. Les témoins qui +d'abord avaient chargé Rohan, se dédirent, chargèrent la Valois. Et +nul ne les reprit de leurs variations. Par exemple, Bœhmer et +Bassange, les joailliers, eurent trois avis: d'abord contre Rohan, +puis contre la Valois, longtemps après contre la reine. Quatre ans +après sa mort, en 1797, trouvant Georgel à Bâle, ils finirent par lui +avouer que la reine n'avait rien ignoré de l'achat du collier. Et en +effet eux-mêmes, sans cette garantie, auraient été bien sots de livrer +un pareil bijou.</p> + +<p>Le procès fut un jeu. Le cardinal parlait assis, en robe rouge et +barrette rouge. On le stylait, le dirigeait. On écrivait avec respect. +La Valois, au contraire, bridée et muselée, devait marcher comme on +voulait. Si elle hasardait un écart, le greffier n'écrivait plus rien. +Georgel lui-même avoue qu'on se garda d'écrire telle échappée qui lui +venait.</p> + +<p>Rohan lui disait une fois: «Mais, Madame, cela n'est pas vrai...;» +elle répondit en souriant: «Monsieur, autant que tout le reste. Depuis +que ces messieurs nous interrogent, vous savez que ni vous ni moi nous +ne leur avons dit un mot de vérité.»</p> + +<p>Situation terrible. La Reine aurait voulu qu'elle chargeât le +cardinal. Était-elle libre de le faire? Un violent parti se formait +pour Rohan. Les Condés mêmes venaient solliciter pour lui. Si la +Valois avait osé parler contre, on aurait crié: «Blasphème! elle +ment!... Il faut la faire <span class="italic">chanter</span>» (la mettre à la torture). +<span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> La torture, que Necker voulut supprimer, avait ses +partisans, pouvait être ordonnée encore. À Aix (1780), avait paru +l'apologie de la torture par Muyard de Vouglans, un président, membre +du Grand-Conseil. Le pape Pie VI avait consacré cet ouvrage par son +approbation. Le Roi en accepta la dédicace et maintint la torture +jusqu'en mai 1788.</p> + +<p>Les Parlements y tenaient fort. Ce que le juge avait de terrible (et +de bien cher aussi), c'était cette terreur, cet arbitraire énorme +d'ordonner ou n'ordonner pas ce qui, au fond, tranchait tout, faisait +qu'on s'accusait soi-même. Que de saluts très-bas, que de sourires des +dames (d'autres faveurs aussi) au monsieur qui pouvait vous faire +craquer les os?</p> + +<p>Donc la Valois rusait, était sage, ménageait Rohan. Les amis de Rohan +la voyant désarmée, et n'osant se défendre, l'accablaient à plaisir, +l'insultaient, s'en moquaient. On voulut voir jusqu'à cela pourrait +aller. Cagliostro, par un mépris glacé, lui fit perdre enfin patience.</p> + +<p>Elle eut un accès effroyable de fureur et de désespoir. Un chandelier +était entre eux, elle le prit, et le lui lança à la tête. Scène +sauvage dont elle usa contre elle pour ne plus l'écouter du tout. On +dit qu'elle était enragée, une bête féroce, qu'elle avait mordu son +geôlier (ce qui pourtant se trouva faux).</p> + +<p>Ce qui achevait la Valois, c'est qu'elle avait contre elle +non-seulement les amis de Rohan, mais les ennemis de la Reine, dont on +la supposait l'agent. Ces ennemis, c'était tout le monde:</p> + +<p>1º Le Parlement, qui, forcé en décembre, dans un <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> Lit de +justice, d'enregistrer les emprunts de Calonne, en voulut à la cour, +crut la frapper dans la Valois;</p> + +<p>2º Calonne, fort branlant, ayant décidément épuisé le charlatanisme, +et sachant que la Reine avait son successeur tout prêt, voulait la +prévenir, l'avilir, s'il pouvait, la flétrir, l'écraser dans sa +créature la Valois. Il ne paraissait pas, mais travaillait le +Parlement par un tiers, Lamoignon (auquel il eût donné les sceaux).</p> + +<p>Le plus terrible pour la Reine, c'est qu'à ce moment décisif, +s'ébruitait le traité par lequel Louis XVI avait arrangé les affaires +de Joseph II avec l'argent français. L'Empereur, pour le mal qu'il +avait fait aux Hollandais, exigeait qu'ils lui fissent réparation, lui +payassent dix millions d'amende. La France en paya la moitié. Utile +arrangement pour éviter la guerre. Mais le public s'en indigna, le +trouva bas et lâche, crut y revoir le temps où la France payait un +tribut à l'Autriche. On rappela l'année 78, et les quinze millions, +tant de fourgons d'argent qui partirent de l'hôtel des postes. On +soupçonna la Reine d'épuiser sous main le trésor. Et l'orage s'amassa +contre elle. Cette haine tourna en amour pour Rohan. Par un effet +bizarre, ce vieux libertin sale devient tout à coup une idole. Sa +cause devient celle du droit, de la patrie, des libertés publiques.</p> + +<p>La cour amèrement regretta d'avoir tant ménagé Rohan. On revint à +l'idée de l'attaquer par le point grave qu'on avait écarté, +<span class="italic">l'attentat à la Majesté</span>, à l'honneur de la Reine. Pour cela, on +voulait faire venir d'Angleterre un dangereux témoin, Lamotte, +<span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> mari de la Valois. Plusieurs fois il avait couru le danger +de la vie. L'ambassadeur français, ou plutôt les Rohan, l'auraient +mieux aimé mort. Mais quand on vit l'affaire prendre si mauvaise +tournure, la cour crut au contraire qu'on pouvait l'employer, faire +témoigner par lui de l'insolence de Rohan, de ses mensonges indignes +pour faire croire qu'il avait les faveurs de la Reine. La mystérieuse +boîte d'écaille, la rose encadrée, d'autres choses, n'auraient prouvé +que trop sa fatuité calomnieuse. L'irritation du Roi aurait été au +comble. Le public même n'eût pu que le trouver coupable. On eût pu +demander sa tête.</p> + +<p>Plan très-bon, mais tardif; Calonne le sut à temps, et, par son +Lamoignon, il fit brusquer le jugement.</p> + +<p>Le procureur du roi avait conclu, pour toute peine, à ce que Rohan +perdit la grande aumônerie, à ce qu'il fût <span class="italic">blâmé</span>, et demandât pardon +au Roi et à la Reine. Conclusion très-molle, et singulièrement +modérée. Ses plus ardents amis n'avaient jamais nié qu'il n'eût été +déplorablement indiscret, ne dût réparation. Mais l'état des esprits +était si violent, si aveugle pour lui, qu'on ne pouvait plus faire +justice; une foule exaltée de dix mille hommes assiégeait le Palais. +L'arrêt était dicté, et on le rendit tel: Rohan, absous, loué, et la +Reine accablée en sa créature la Valois, qui serait marquée et +flétrie.</p> + +<p>Quand les juges sortirent, la scène fut extraordinaire. Mirabeau qui +la vit, fut surpris, effrayé, de l'emportement de ce peuple; il en +prit vaguement de sinistres idées de l'avenir. Ces furieux, non +contents de crier, baisaient les mains des conseillers, se jetaient +<span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> à genoux, presque en larmes, adoraient. Rohan rentrant à la +Bastille, la foule s'indigna; le sang aurait coulé, si lui-même Rohan +ne les eût apaisés. Autre scène et plus folle: exilé par le Roi, il +vit, à son départ, tout Paris à sa porte, la foule se ruer dans ses +cours, l'appeler au balcon. Il parut, et il la bénit.</p> + +<p>Qu'adviendrait-il de la Valois? Il n'était nullement question de lui +faire grâce, mais d'adoucir l'arrêt, de ne pas faire l'exécution +publique, où sans doute elle crierait. La Reine était embarrassée. En +lui sauvant l'exécution, elle affermissait le public dans l'idée que +c'était son agent et sa créature. En la laissant subir l'arrêt, elle +faisait dire à la cabale qu'elle n'osait sauver sa complice, que, par +une hypocrisie lâche, elle se lavait en l'immolant.</p> + +<p>Elle était redevenue enceinte, et d'autant plus craintive, plus +sensible peut-être. Elle eût voulu qu'on n'exécutât pas (dit Adhémar). +Mais elle n'osa insister. Elle était en Conseil sous les yeux de +Vergennes, son adversaire secret, qui guettait ce qu'elle dirait. Le +Roi même, défiant et le cœur fort gonflé, aurait pu mal interpréter +un excès d'insistance. Vergennes dit sèchement que l'honneur de la +Reine exigeait qu'on suivît l'arrêt. Les ministres, moins le seul +Breteuil, voulurent aussi l'éclat, bien sûrs qu'il tournerait contre +la Reine.</p> + +<p>Au Roi de décider. Il est juge des juges. L'exercice du droit de grâce +n'est rien qu'un second jugement qui implique certain examen.</p> + +<p>L'examen eût donné les résultats suivants: <span class="italic">Point de faux</span>; on n'imita +pas l'écriture de la Reine (<span class="italic">Augeard</span>). <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> <span class="italic">Le vol +très-incertain</span>, sans preuve que la pièce rejetée par les gens du +Roi.—Le vrai crime, c'était <span class="italic">d'avoir supposé des lettres de la Reine</span> +pour encourager les folies dont la Reine était accusée.</p> + +<p>L'arrêt était terrible. «Rasée, marquée et flagellée de verges!»—Et +le supplice durait jusqu'à la mort. À la Salpêtrière où elle allait +être jetée, ainsi qu'à Saint-Lazare, la règle était le fouet. À +Bicêtre, le fouet, jusqu'en 89, était donné même aux malades, au dire +du docteur Cullorier. Maisons d'opprobre et de cruelle risée. La honte +du châtiment d'enfance, loin d'inspirer la pitié, avait ce triste +effet que la victime avait contre elle les rieurs. Beaumarchais +l'éprouva. Quoiqu'il n'eût rien subi, il en garda la note. Ses succès, +les millions qu'on lui paya, nulle réparation ne put effacer +Saint-Lazare. Dès lors il ne rit plus. Le coup de Louis XVI lui ôta +pour jamais le rire.</p> + +<p>Mais la Salpêtrière était bien pis. Hôpital et prison, mêlée de +voleuses et de folles, c'était une Sodome de fureurs libertines, +d'effrénées violences. Toute victime un peu distinguée, d'autant plus +était poursuivie, outragée. Qui ignorait cela? personne. L'autorité le +voyait, le souffrait, de peur de plus grands maux. Les tyrans du +théâtre, les gentilshommes de la chambre, tiraient de là une terreur +qui rendait souples les actrices. Maintes fois en ce siècle, au lieu +du For-l'Évêque, telle pour prison eut le Grand Hôpital, c'est-à-dire +fut jetée aux bêtes. La Valois, avec un tel nom, avait bien plus à +craindre, dans cette sauvage république.</p> + +<p>Le sang royal au moins eût pu arrêter Louis XVI, <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> le respect +du passé, la mémoire d'Henri III. N'était-ce pas déjà une chose bien +étrange, bien révolutionnaire et de terrible égalité, qu'une Valois +parût à l'échafaud? Étrange imprévoyance! Qu'il était loin alors de +prévoir qu'en sept ans les Bourbons à leur tour y suivraient les +Valois.</p> + +<p>Il était cependant humain. On l'avait vu dans tous ses actes. On le +voyait dans les touchantes instructions qu'il donna en 84 à La +Peyrouse pour le voyage autour du monde, recommandant d'épargner les +sauvages, et de leur faire du bien, de n'employer contre eux nos armes +supérieures qu'à la dernière extrémité. Une seule chose pouvait faire +tort à sa bonté, c'était sa sensibilité, violente, emportée, +pléthorique. Comme sa sœur Élisabeth, il débordait, crevait de +sang. Son teint rouge, ses lèvres gonflées et ses gros yeux saillants, +ne le disaient que trop. Facile aux larmes, il ne l'était pas moins à +certaines fureurs dont il n'était pas maître. Ici, dans une affaire +personnelle, où son cœur, sa passion, étaient tellement intéressés, +où l'on put croire que la justice fut aussi colère et vengeance, il +eût dû mieux résister.</p> + +<p>L'exécution se fit, mais avec des précautions qui montrèrent qu'on +craignait les cris de la patiente, des protestations, des fureurs. On +prit l'heure matinale, six heures, pour qu'il y eût peu de monde. +Point de Grève. Tout se fit dans la cour grillée du Palais. On rusa +avec elle. Elle eût été un lion qu'on aurait mis moins d'adresse à la +prendre. Elle était au lit. On lui dit qu'on la demande. Elle se lève +en hâte. Dès qu'elle quitte sa chambre, on ferme la porte derrière +elle. Et <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> entre deux portes on la prend, on la lie, on +l'entraîne furieuse, vers la grille de fer, qui de la Conciergerie +fait passer dans la cour du Palais.</p> + +<p>L'arrêt, cruellement impudique, disait qu'elle serait fouettée <span class="italic">nue</span>. +Elle lutte, quoique liée, se débat; on arrache ses vêtements. Mais +l'effroi domina la honte, quand elle vit le fer rouge approcher... +Elle se tordit d'épouvante, détourna, déroba l'épaule... Le fer +glissa, brûla le sein...</p> + +<p>Évanouie, anéantie, on l'emporta. Dans la voiture, reprenant +connaissance, elle s'élança par la portière, voulant se faire écraser +(<span class="italic">Besenval</span>, II, 173).</p> + +<p>Domptée, liée, rasée, vêtue du sale habit de la maison, elle passa les +portes terribles, et se vit là dans cette ville de sept mille +créatures immondes. Énorme entassement de vies malsaines, de +souillures de tout genre. Dès l'entrée, une odeur repoussante et +nauséabonde. Les dortoirs servaient d'ateliers, la nuit, le jour, +étouffés et fétides. Dans la règle première, les tâches excessives, +impossibles, en faisaient un enfer de châtiments, de pleurs. «Qui ne +coud sa demi-chemise, aura le fouet deux fois par jour.» Rigueur +inapplicable. L'autorité s'était lassée. Pour avoir seulement un peu +d'ordre apparent, les supérieures et religieuses souffraient mille +choses infâmes, les voyaient froidement. Comme en tout hôpital alors, +on couchait six dans chaque lit. Promiscuité très-cruelle, où les +fortes régnaient. Nulle protection des faibles. Si l'autorité eût osé +s'en mêler, il y eût eu révolte, le sang eût coulé tous les jours. Ces +terribles Madeleines s'armaient au moindre mot de chaises, frappaient +à mort <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> de tessons et de pots cassés (<span class="italic">Vie de madame de +Lamotte</span>, II, 124-25). On se gardait de les troubler dans les jeux +effrénés où elles épuisaient leurs fureurs, dans la chasse surtout +qu'elles faisaient des nouvelles, la nuit, le jour, se relayant pour +les désespérer de coups et d'insomnies, les hébéter, s'en faire des +esclaves idiotes.</p> + +<p>La Valois eut grand'peur quand elle fut lâchée dans le troupeau, quand +elle se vit seule dans cette foule faut-il dire de femmes? La plupart +semblaient hommes, de traits durs, d'œil lubrique. Une chose la +sauva, c'est que l'on sut d'avance qu'elle était victime de la Reine +(<span class="italic">Vie</span>, II, 122). Elle leur dit: «La Reine devrait être à ma place.» +Cela les adoucit. La supérieure, du reste, s'intéressa à elle, et lui +sauva le pire, la nuit. Elle la fit coucher à part, et cependant, la +première nuit, elle essaya de s'étrangler (<span class="italic">Besenval</span>, II, 173).</p> + +<p>Dans quel état était la Reine? bien troublée, dit madame Campan. Je +l'en crois. Car je vois revenir madame de Lamballe, le bon ange des +mauvais jours. Cette femme, si faible, fit la chose la plus +courageuse. Elle entreprit d'aller au terrible hôpital, d'entrer dans +cet enfer, d'adoucir la Valois, de lui fermer la bouche. Admirable +imprudence! Mais comment croyait-elle être reçue, à ce premier accès +de fureur et de haine, quand l'épaule lui brûlait encore? Le pis, +c'est que la Reine lui donna une bourse, crut que l'argent ne nuirait +pas.</p> + +<p>Cela tout au contraire ferma la porte de la Salpêtrière. Madame Robin, +la supérieure, fut indignée, foudroya la pauvre Lamballe de ce mot: +«Elle <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> est condamnée, madame, mais non pas à vous voir!» +(<span class="italic">Guénard</span>, etc.).</p> + +<p>La cour avait montré une étonnante inconséquence: la frapper, et puis +la laisser en vue dans un lieu tout public où elle exciterait +l'intérêt. La prisonnière devint la curiosité de Paris, l'objet d'un +vrai pèlerinage. Tout le monde y allait. On ne lui parlait pas; mais +on la voyait dans les cours, mêlée à ce triste troupeau; elle semblait +vouloir échapper aux regards, on la reconnaissait à sa désolation, à +ses profonds gémissements.</p> + +<p>Elle avait touché tout le monde, les plus dures même, religieuses et +prisonnières. Les religieuses, si sèches, faites à commander, à punir, +devinrent tendres pour celle-ci, et les aumôniers encore plus. Sa +chambre fut ornée de portraits de saints, de martyrs, d'images qui +pouvaient la consoler et l'amener au repentir, l'adoucir et la +désarmer. On lui disait: «Écrivez à la Reine, et elle vous +pardonnera.»</p> + +<p>Elle était prise encore par un autre côté. Ses compagnes si violentes, +pour elle devenaient des agneaux. La Valois est trop fière pour dire +comment elle y vivait. Ce qui est sûr, c'est qu'une certaine Angélique +la protégeait, l'aimait et la servait. Cela fondit son cœur, énerva +ses rancunes. Elle faiblit, écrivit à la Reine, et sans doute demanda +sa grâce.</p> + +<p>Elle eut tout le contraire. On ne répondit pas. Mais on lui ôta +Angélique, en la graciant. La graciée fut désespérée, plus tard +sacrifia son pays, sa famille, alla rejoindre la Valois.</p> + +<p>Celle-ci s'était donc humiliée en vain. Elle retombe <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> à +l'état sauvage. Une nuit, favorisée peut-être de quelque religieuse, +elle trouva moyen de s'échapper (11 sept. 1787).</p> + +<p>Comment? on ne le sait. Ce qu'on voit (dans Beugnot), c'est que la +malheureuse, fuyant comme un lièvre, un renard, courant de nuit sans +doute, alla à Bar-sur-Aube. Son aveugle instinct, l'idée fixe qui +avait dominé sa vie, la ramenait à son lieu de naissance. Sans but et +sans espoir. Dans cette petite ville de province, qui aurait reçu la +flétrie? Elle alla se blottir au fond d'une carrière. Là, la mère de +Beugnot, se souvenant qu'elle avait dans les mains certaine somme, +jadis laissée pour les pauvres par la Valois, eut le charitable +courage d'aller la nuit lui porter cet argent dans sa caverne. Sans +cela, elle y serait morte de faim, n'eût pu passer en Angleterre.</p> + +<p>Mais là même de quoi vivrait-elle? Son indigence prouvait bien qu'elle +n'avait ni eu ni vendu le collier, ni placé un million. Elle ne +pouvait vivre que d'injures à la Reine. Je ne crois pas du tout que la +cour ait été si sotte que de favoriser, comme on a dit, sa fuite, +qu'elle ait déchaîné elle-même cet être dangereux qui brûlait de +parler, et que les libellistes et les libraires de Londres ne +pouvaient manquer d'exploiter.</p> + +<p>Il y avait à Londres, en tout temps, une manufacture de pamphlets, de +libelles, fort lucrative et doublement payée, et par le public +curieux, et par la cour qui les craignait, travaillait à les +supprimer. Très-sottement sous la Du Barry, puis à l'avénement de +Marie-Antoinette, on traitait avec ces faquins, et, chose encore plus +sage, pour les marchés mystérieux, on <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> employait les hommes +les plus retentissants de France, un Éon ou un Beaumarchais. En 1774, +celui-ci court l'Europe, de Londres à Vienne, poursuivant un libelle +(l'<span class="italic">Aurore</span>), avec mille aventures; il en fait un roman. Avec la même +adresse, en 1787, la cour traite avec la Valois, pour l'empêcher de +publier son <span class="italic">Mémoire justificatif</span> (corrigé, dit-on, par Calonne). La +bombe cependant éclata en 1788.</p> + +<p>Ce Mémoire, étendu, devint un véritable livre, <span class="italic">Vie</span> de l'auteur, en +deux volumes in-8. Nouvelle peur du Roi, de la Reine. Par une +singulière imprudence, pour faire disparaître le livre, on envoie la +personne la plus en vue, que suivaient les regards, madame de +Polignac. L'édition entière est achetée. Elle périt dans un four de +Londres... moins un seul exemplaire que garda un de nos ministres et +que la Convention a fait réimprimer.</p> + +<p>La Valois ou ses rédacteurs avaient dans le <span class="italic">Mémoire</span>, d'extrême +vraisemblance, mis un trait fort invraisemblable, romanesque et +calomnieux (les rendez-vous nocturnes que la Reine aurait donnés à +Rohan). Les libellistes à gage ne suivirent que trop cette voie. +Encouragés sans doute, payés des ennemis de la Reine, ils firent de +Marie-Antoinette, en quelques pages, une horrible légende, absurde, +insensée, dégoûtante, où elle est à la fois Messaline et la +Brinvilliers, empoisonnant Vergennes et tout ce qui lui fait obstacle, +donnant à tout venant l'arsenic et la mort-aux-rats.</p> + +<p>Il suffit de jeter un regard sur ces pages pour voir qu'elles n'ont +nul rapport avec les vraies publications de la Valois. Pour mieux +vendre, on y mit son nom. <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> Elle eut beau protester, jurer que +ce n'était pas d'elle. La masse passionnée avalait toute chose dans sa +voracité crédule. Par contre, Burke et nos ennemis entreprenaient dès +lors la canonisation de Marie-Antoinette. Les deux légendes étaient en +face et les deux fanatismes. La Valois risquait de nouveau d'être +prise entre, écrasée, aplatie.</p> + +<p>Plusieurs fois, dès 1786, on avait essayé de tuer le mari. Combien +plus elle avait à craindre! Elle avait trente-deux ans. Elle eût voulu +finir. Elle pensa plusieurs fois au suicide.</p> + +<p>Son mari, qui aussi a écrit des mémoires, dit que les Orléans +voulaient l'enlever, la traîner à Paris, la jeter à la barre de +l'Assemblée, au risque de la faire poignarder par les royalistes.</p> + +<p>Si l'on eut cette idée, les royalistes avaient intérêt à la prévenir, +donc, à l'assassiner avant l'enlèvement.</p> + +<p>Elle était entre deux dangers.</p> + +<p>Elle était seule (le mari à Paris) dans ce noir infini de Londres, +alors à peu près sans police. Pas de secours à espérer. Et elle +n'aurait pas été quitte pour la mort. Elle avait un sort effroyable à +attendre. Si Damiens, pour une égratignure au Roi, fut tenaillé, que +n'eût-on fait à celle-ci? Quelle fête c'eût été pour nos enragés (si +atroces, de Vendée, de la Terreur blanche), quel joyeux carnaval, de +l'enlever dans quelque maison sûre, de s'amuser du <span class="italic">monstre</span>, de la +faire lentement mourir à coups d'épingles, qui sait, <span class="italic">chauffée</span>, +disséquée vive!... Telles étaient du moins ses terreurs.</p> + +<p>Un soir, trois ou quatre coquins entrent chez elle et lui apprennent +qu'elle doit venir avec eux, que l'un <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> d'eux a juré sur +l'Évangile qu'elle lui doit cent guinées, et que, selon la loi de ce +pays de liberté, il va l'emmener chez le juge. Elle leur verse à +boire, parvient à se sauver dans la maison voisine, s'enferme dans une +chambre du troisième étage. Les entendant monter, et décidée à tout +pour ne pas tomber dans leurs mains, elle se pend par les mains au +balcon. La porte de bois blanc éclate. Ils entrent... Elle lâche tout, +elle tombe... Assommée et brisée... bras et cuisse cassés, un œil +hors de la tête, et l'épine rompue... Elle mit trois semaines à mourir +(<span class="italic">Mém. de Lamotte</span>, 199; édit. Lacour, 1858).<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> CHAPITRE XIX.</h3> + +<h4>RÉVOLUTION DANS LA FAMILLE. — MIRABEAU.</h4> + +<h4>1776-1786.</h4> + + +<p>Le Roi, fort contristé de l'affaire du collier, mécontent de Paris, +peu content de la Reine, fit une chose nouvelle et unique en son +règne, rompit ses habitudes pour la première fois, voyagea. Plus il +l'aimait, plus il était blessé. Il ne lui parla pas des nouveaux +projets de Calonne; elle ne les connut qu'avec la cour et tout le +monde. Il alla voir Cherbourg, ses bons peuples des côtes.</p> + +<p>Un triomphe lui fut arrangé. Il trôna un moment (sur ces énormes cônes +que l'on coulait pour y asseoir la digue), comme un Roi de la mer, +entre la foule en barques et la flotte tonnante. Très-imprudent +triomphe qui aida fort à Londres nos ennemis dans leurs déclamations, +irrita, effraya. Dans les fougueux discours de Burke, l'Angleterre +croyait voir la France avancer <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> (comme un crabe) deux pinces +vers Plymouth et Portsmouth.</p> + +<p>Gigantesque menace qui couvrait l'impuissance. Élevé par l'effort des +emprunts usuraires, le prodige éphémère que la mer emporta, +n'exprimait que trop bien notre grandeur croulante, la ruine que +Calonne avoue au Roi à son retour.</p> + +<p>Ce triomphal voyage, un calcul du ministre, n'avait été qu'illusion. +Le Roi, le peuple, s'étaient trompés l'un l'autre. Leur +attendrissement mutuel leur cacha la situation.</p> + +<p>C'était un temps ému et de larmes faciles. La langue en témoignait. À +chaque phrase, on lit <span class="italic">sensible</span> et <span class="italic">sensibilité</span>. Dans les actes, les +pièces les plus froides de la diplomatie, les ministres, les rois, +disent à propos de rien: «La sensibilité de mon cœur.» Tout livre +est dans ce sens. Les <span class="italic">Confessions</span> viennent de faire comme un +cataclysme de larmes (82). Bernardin de Saint-Pierre suit en 84. Toute +la menue littérature, les Florian et les Berquin, montent leur lyre +sur cette corde. Le théâtre s'y met dans les grands succès de Sedaine. +Impulsion si forte que 89 même n'y fera rien. Même en pleine Terreur, +on ne jouera que bergeries.</p> + +<p>Le Roi (quels qu'aient été les sourires échangés, les demi-railleries +de la cour) est bien l'<span class="italic">homme sensible</span> du temps. Un peu +grotesquement, il a cependant du Gessner. Ses goûts d'intérieur, de +famille, sa rondeur apparente, son obésité même, ses yeux qu'on croit +myopes (et qui ne le sont point), tout cela donne au peuple l'idée +d'un bonhomme de Roi, d'un roi fermier <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> (c'était le mot de +mon père, qui le vit au Temple). Ses cheveux, quoi qu'on fit, +échappaient et restaient incultes; cela plaisait au paysan. Sur la +côte, on savait qu'il aimait la marine. Les foules affluèrent, +s'empressèrent. On cria fort, et les femmes pleuraient. Le Roi eut les +yeux moites. Il se croyait très-bon, rêvait du duc de Bourgogne.</p> + +<p>Sa bonté justement était la plaie publique. Pendant qu'il se disait: +«Je suis le père du peuple,» sa sensibilité pour ce qui l'entourait +lui faisait gaspiller la vie, le sang du peuple, les trois quarts de +l'impôt en largesses insensées. Son respect filial pour tous les vieux +abus était la pierre d'achoppement, le Terme, la borne fatale où la +France était accrochée. Ménageant les seigneurs, il maintint le +servage et les corvées du paysan. Par égard pour les us, les droits +des Parlements, il maintint le secret des débats, la torture (jusqu'en +mai 88). Quand les Parlements mêmes, quittant leur esprit janséniste, +proposèrent de donner l'état civil aux protestants, le Roi s'y refusa +pour n'affliger pas le clergé.</p> + +<p>Comment se fait-il que Malesherbes visitant les prisons et consolant +les prisonniers, pourtant n'en élargit que deux (<span class="italic">Sénac</span>, 103)? +Comment? On aurait cru manquer à Louis XV si l'on eût fait sortir tout +ce monde au grand jour, si le public eût vu la face de Latude, ou de +l'homme intrépide qui dénonça le Pacte de famine. Malesherbes du moins +tire du Roi la promesse qu'il n'y aura plus de lettres de cachet. Ce +ministre est fort dur; il est sourd aux familles qui voudraient +enfermer les leurs. Mais le Roi est très-bon; il ne résiste <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> +pas à leurs prières; les prisons se remplissent en 1777. C'est la +vraie pente monarchique, et le retour à la tradition. Premier +gentilhomme de France, comme disait très-bien Henri IV, et protecteur +de la Noblesse (ainsi que du Clergé), le Roi pour les familles est <span class="italic">le +gardien de l'honneur</span>, naturel défenseur de l'autorité conjugale, de +l'autorité paternelle. L'unité des trois despotismes, État, Clergé, +Famille, se maintient complète en ce règne.</p> + +<p>L'essence et la vie même de ce Gouvernement était la Lettre de cachet. +Elle ne put finir qu'avec lui. En vain Mirabeau l'attaqua. Trois ans +après son livre, au procès du Collier, la cour parut s'en souvenir; +l'homme de la Reine, Breteuil, dans ce moment critique, pour regagner +un peu de popularité, ordonne la mise en liberté des prisonniers +enfermés à la prière de leur famille (31 oct. 1785). Mais après le +Collier, on ne s'en souvient plus; tout reprend sa marche ordinaire. +En 1789, réveillé brusquement, le ministère demande ce que sont +devenus tels de ses prisonniers, oubliés de lui-même. Ils sont morts, +ou partis (Joly, <span class="italic">Lettres de cachet</span>, p. 35, 36 <span class="italic">note</span>).—La royauté +mourante, tirée de son Versailles, prisonnière elle-même (qui le +croirait?) faisait encore des prisonniers, lançait des Lettres de +cachet. En février 90, le Roi en accorde une contre un Fontalard, +qu'on envoie au <span class="italic">Grand Hôpital</span>, la plus dure des maisons de force +(Maurice, <span class="italic">Histoire des prisons</span>, 420).</p> + +<p>Le sceau, la clef de voûte du grand sépulcre monarchique, c'est le +Roi.—<span class="italic">Roi</span>, <span class="italic">Bastille</span>, sont deux mots synonymes. On le vit en 89; +nul grand coup ne l'émeut; <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> mais on prend la Bastille?... Il +tressaille... c'était lui-même.</p> + +<p>Qu'il soit bien entendu que ce mot seul de <span class="italic">Bastille</span> comprend les +mille prisons, bagnes, galères, vaisseaux et colonies. Joignez-y les +couvents, où l'on envoie par Lettre de cachet.</p> + +<p>Quelqu'un demande à Mirabeau le père, l'<span class="italic">Ami des hommes</span>, des +nouvelles de sa femme et de sa famille: «Où est madame la +marquise?—Au couvent.—Et monsieur votre fils?—Au couvent.—Et votre +fille de Provence?—Au couvent.—Vous avez donc juré de peupler les +couvents?—Oui, Monsieur. Et si vous étiez mon fils, il y a longtemps +que vous y seriez.» (<span class="italic">Mém.</span>, II., 185.) De cinq enfants, l'Ami des +hommes en tient quatre enfermés, sans parler de la mère (<span class="italic">ibid.</span>, +306)<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="small">[19]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> Ce père est-il unique, un être extraordinaire? Point du tout. +Fort peu rare au XVIII<sup>e</sup> siècle. Dans un tout petit cercle, je vois +des familles analogues. La jeune femme de Mirabeau se marie parce +qu'elle est maltraitée de sa mère. Sa célèbre amante Sophie a une +telle frayeur de son père, qu'à dix-huit ans elle accepte de lui un +mari de soixante-quinze ans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> Dira-t-on qu'il s'agit de la noblesse uniquement? Erreur, +très-grave erreur (voir Joly, <span class="italic">passim</span>). L'austère famille janséniste, +la dure maison parlementaire, de mœurs si différentes, suivaient +pourtant même modèle. L'arbitraire monarchique se copiait au plus +humble foyer. L'aîné sur les cadets et le frère sur la sœur +reproduisaient la dureté du père, plus vexatoire encore. On le voit +dans les lettres de la pauvre Sophie (<span class="italic">Mém. de Mir.</span>, II, 118); on +croirait lire des pages arrachées de <span class="italic">Clarisse Harlowe</span>.</p> + +<p>Les Mirabeau, bruyants, retentissants, dans leurs scandales, leurs +procès, leurs clameurs, nous ont rendu un grand service. Tout ce qui +s'éteignait, s'étouffait entre quatre murs, éclata. Le foyer apparut, +et sa guerre intestine.—On vit combien l'État corrompait la Famille +par la facilité avec laquelle le Roi appuyait, secondait toutes les +tyrannies domestiques. On vit qu'en haut, en bas, ce terrible +gouvernement de la faveur et de la Grâce, ennemi du jour et de la Loi, +s'accordait, se reproduisait. Dix ans passèrent à peine, et le grand +fruit du temps que le temps n'a pu enlever, fut donné à la France, <span class="italic">la +Révolution de la famille</span>, la vraie famille enfin, créée et fondée +dans la Loi selon le cœur et la nature. C'est le Code civil de la +Convention (1794). Les mœurs suivirent la Loi. Quelle douceur +aujourd'hui auprès de cette époque, pourtant si rapprochée de nous!</p> + +<p>Le point de départ fut Vincennes. De là pendant plusieurs années, une +voix éclatait, à soulever les voûtes, (et tous les siècles +l'entendront): «Mon père, je suis tout nu! Mon père, je suis aveugle! +Déjà, je ne vois <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> plus qu'à travers des points noirs! Mon +père, je vais mourir des tortures de la néphrétique!...» Puis des +rugissements, et de terribles pleurs. Puis, des aveux honteux, cruels, +la nature aux abois, des délires effrénés. Va-t-il devenir fou?</p> + +<p>C'est l'adversaire de Mirabeau, c'est Portalis lui-même, l'avocat de +sa femme, qui nous a conservé les lettres épouvantables du père contre +le fils. Elle nous montre de quelle rage il désira sa mort, pensant le +faire périr à Surinam, à Rhé, en Corse, à If, à Joux, le poussant aux +duels et à la fin comptant qu'il crèverait à Vincennes. Haine +profonde, car elle est de nature, d'antipathie, sans motif sérieux.</p> + +<p>Mais la férocité du père semble encore moins atroce que la froideur de +la femme de Mirabeau. Il lui écrit des lettres déchirantes, d'humbles +supplications, un peu basses, il faut bien le dire (<span class="italic">Plaid. de +Portalis</span>, p. 57). À genoux devant son beau-père qui le tient aussi +enfermé, il lui demande la liberté, la vie.</p> + +<p>Madame de Mirabeau n'avait guère le droit d'être sévère. Tête vaine et +légère, à peine mariée, elle avait été prise en faute, avait été +pardonnée, graciée, l'avait reconnu par écrit. Lui, il l'aima +toujours, et l'eût préférée à toute autre. Dans ses prisons à If, à +Joux, il la priait toujours de venir le trouver. À Joux, lorsque +Sophie, la charmante Sophie, se jeta, se donna à lui d'un tel élan, il +conjura sa femme de venir et de le sauver de lui-même. Il fit plus, il +pria son père et son beau-père d'ordonner à sa femme de venir le +trouver. Cette tragique Sophie l'épouvantait. Elle avançait vers lui +comme un abîme du destin, dans un funèbre <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> attrait d'amour et +de suicide. Il résiste, il implore sa femme. Mais la poupée n'a garde +de quitter ses plaisirs. Elle passait sa vie de fête en fête. Elle +dansa le jour où Mirabeau fut condamné à mort. Elle joua la comédie +dans la chambre où son fils de deux ans venait de mourir.</p> + +<p>C'était la vaine idole, sans cœur et sans cervelle, de la noblesse +de Provence. Elle finit par élire domicile chez les Galiffet (V. la +lettre indignée de l'oncle.) Un petit Galiffet la patronne contre son +mari. À l'appel du mari que répond-elle? Un mot d'un froid mortel qui +pouvait l'achever. Elle lui demande avec douceur «<span class="italic">s'il ne serait pas +devenu fou?</span>»</p> + +<p>Il y avait espoir. La prison fait des fous<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="small">[20]</span></a>. Ceux qu'on trouva à la +Bastille, à Bicêtre, étaient hébétés. On a vu les fureurs de la +Salpêtrière. Un fou épouvantable existait dans Vincennes, le venimeux +de Sade, écrivant <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> dans l'espoir de «corrompre les temps à +venir.» On l'élargit bientôt. On garda Mirabeau.</p> + +<p>Il est fort beau, étrange, que celui-ci, à travers une persécution si +sauvage, ayant presque usé les prisons, ne devienne pas une bête +féroce, qu'il reste à ce point <span class="italic">homme</span>, que son cœur soit si plein +et d'amour, et d'humanité, que dis-je? tendre pour son père même! S'il +a eu le tort grave d'écrire contre son père (en faveur de sa mère), il +aime cependant ce barbare, il l'exalte, lui croit du génie. Il +s'attendrit pour lui. Sortant à trente-trois ans de sa longue prison, +voyant chez un ami le portrait du tyran, il le regarde et pleure, et +s'écrie: «Pauvre père!»</p> + +<p>En mourant, il demande à être enterré près de lui.</p> + +<p>Sophie n'est pas moins bonne. Quand le tyran cruel a perdu ses procès, +est presque ruiné, voilà qu'elle est touchée, s'attendrit, pleure +aussi.</p> + +<p>Cette pauvre Sophie, enfermée au couvent, qui y a accouché et qui y +meurt de faim, Mirabeau, la nourrit. Nuit et jour, il travaille. Sans +feu, sans bas, sans pain pour ainsi dire, il écrit cent volumes. +Inspiration, compilation, les livres érotiques ou révolutionnaires, +flamme et fange, tout va par torrents. Les échappées cyniques, les +aveugles fureurs, désespérées, des sens, ne peuvent empêcher de le +dire: Cet homme est très-grand à Vincennes... Oh! que je l'aime mieux +là qu'en ses fameux triomphes, mêlés de menées équivoques!</p> + +<p>L'histoire est admirable. Elle agit presque autant que les +<span class="italic">Confessions</span> de Rousseau. Mirabeau, dans ses lettres, ses procès, ses +mémoires (bien plus forts que tous ses discours), ouvrit un jour +nouveau sur l'âme <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> humaine. Ce qui est curieux, c'est qu'à +chaque prison ses gardiens sont à lui. Les exempts qui l'arrêtent +deviennent ses zélés serviteurs. Tous pleurent, geôliers et +porte-clefs. Lenoir, le lieutenant de police, agit pour lui et le +protége. Le <span class="italic">chef du secret</span> même, un homme qui sait tant et voit +tant, qui doit être endurci, Boucher, devint l'intermédiaire des deux +infortunés. Sans lui, il serait mort. Boucher court les libraires pour +lui placer ses manuscrits. Il est infatigable. Il intercède auprès du +père, lui écrit, le poursuit au fond du Limousin, il arrache la grâce, +il amène le fils, il sanglotte.... Gloire à la nature!</p> + +<p>Gloire à l'esprit du temps! au grand élan de cœur qu'avaient +produit surtout les livres de Rousseau. On sent à quels points ils +sont maîtres, et comme ils ont percé partout.</p> + +<p>Quelle transformation générale! Quoi! l'humanité, la pitié, les +meilleurs sentiments de l'homme, ont changé, ont dissous la Police à +ce point!... Mais s'il en est ainsi, la Police n'est plus, et le +Despotisme n'est plus! et la Révolution est faite.</p> + +<p>Quelle étonnante chose que ce soit à Lenoir, à Boucher, que le +prisonnier adresse pour le faire imprimer ce livre des Prisons, des +Lettres de cachet, écrit de si grand cœur, de si haute liberté +d'âme! Comment l'ancien régime, du sommet à la base, ne frémit-il à +ces mots intrépides: «Mon âme, enhardie par la persécution, a élevé +mon génie abattu par les souffrances... Sans papiers, sans société, +n'ayant que très-peu de livres, privé de correspondance, de liberté, +de santé!... On ne peut avoir plus d'entraves... Libre ou non, je +<span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> réclamerai jusqu'à mon dernier soupir les droits de +l'espèce humaine.»</p> + +<p>Mot fort et vrai. Je ne vois aucun homme dans l'histoire qui ait plus +constamment prêté appui aux faibles. Il plaide pour les Corses, pour +Genève opprimée, pour les Hessois vendus par leur indigne maître. Il +plaide pour les juifs auprès de Frédéric, et il obtient leur +émancipation.</p> + +<p>«Mais Mirabeau, sans doute, au livre des Prisons, aura du moins +tourné, éludé l'actuel, se tenant aux limites resserrées de la +question?» Vous le connaissez peu. Le Mirabeau d'alors a beaucoup de +Danton. L'Amérique envoyant sa grande Déclaration des droits, il écrit +sans détour: Tout gouvernement est déchu. Il va plus loin encore: +George a moins fait que les Capets.</p> + +<p>Ces deux mots mis ensemble destituent Louis XVI.</p> + +<p>Cela est grand, hardi. Mais voyons le dessous. Regardons dedans, +l'homme même.</p> + +<p>Et d'abord écartons les exagérations grotesques, je ne sais quelle +tradition monstrueuse qu'on a faite à plaisir, d'après les effets de +tribune, l'illusion optique, les éclairs, les tonnerres, dont +s'entourait le grand acteur. C'est commun au théâtre. Mademoiselle +Clairon, fort petite, à la scène devenait colossale. À la tribune, +Mirabeau se gonflait, paraissait énorme.</p> + +<p>La fantasmagorie de ses cheveux ébouriffés faisait parfois un lion, +parfois une tête de Méduse. Un jeune homme raconte qu'il dînait près +de lui. Mirabeau lui parla, et lui mit la main sur l'épaule. «Je la +<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> sentis immense!» Il l'avait très-petite, la fine main de +l'artiste et du gentilhomme.</p> + +<p>Un document très-sûr, irrécusable, c'est le plâtre pris sur le mort. +Je l'ai vu plusieurs fois, regardé de très-près, au regrettable Musée +de la Révolution qu'avait fait M. de Saint-Albin. Au bout de quinze +années, il me reste présent; il est fixé dans mon esprit.</p> + +<p>Rien d'énorme, rien de monstrueux. Ce qui marque et qui saute aux +yeux, c'est l'audace, la familiarité hardie, et la légèreté libertine. +Il a l'air <span class="italic">bon vivant, bon diable</span>. Beaucoup certes d'esprit et de +facilité. Tout cela en dehors, donc, bien loin du génie, des dons de +profondeur qui supposent l'incubation.</p> + +<p>Une bouche menteuse, non par hypocrisie, mais pour l'effet et +l'exagération, voulant séduire, étonner, effrayer. Un fanfaron de +crimes, ravi qu'on le suppose un profond scélérat (V. Corr. de +Lamark). Effréné de paroles, heureux qu'on le croie un satyre. Il n'en +a pas le masque. L'aiguillon bestial visiblement lui manque. Son +visage gravé semble impur, il est vrai, mais impur de pensée, de +fantaisie lubrique, d'un priapisme cérébral. Qu'une sœur, une mère, +l'aient corrompu enfant, on n'a pour le prouver que les allégations du +père. Ce qui est plus certain, c'est que ce libertin (tout au rebours +des jeunes gens d'alors) garda toujours l'horreur des filles +publiques, fut toujours amoureux dans ses libertinages, et même assez +fidèle. De vingt ans à quarante, il a eu trois amours (sa femme, +Sophie, et Nehra). S'il a tombé très-bas (en amour, comme en +politique), c'est vers <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> sa triste fin, où il répond trop bien +au sort cruel que lui jeta son père, disant «que pour la terre il +prendrait le bourbier.»</p> + +<p>La haine est clairvoyante aussi bien que l'amour. Elle donne une +seconde vue. Montaigne, Saint-Simon, les grands observateurs n'ont +rien de supérieur, ni peut-être d'égal aux traits forts et profonds +dont le père a marqué son fils.</p> + +<p>Il en a un terrible, et bien paradoxal: «Nul en idées. Tout est +d'emprunt et de réminiscence. C'est une ombre. <span class="italic">Et il n'a aucune +passion</span> (<span class="italic">Mém.</span>, III, 176). Il est vorace et inégal, mais ni +gourmand, ni aimant le vin. Pour les femmes, par ma foi, ce fut pure +exubérance et jactance. Ni tendre, ni galant, ni efféminé, ni +voluptueux.—Cette tête sera toujours enfant. C'est le meilleur diable +du monde, sauf mauvaise compagnie.</p> + +<p>«Pour le talent sans pair. Quand le diable nous avertirait cent fois +par heure, il est impossible de ne pas s'y prendre; d'autant qu'étant +capable et du pis et du mieux, cela lui est égal; <span class="italic">le vrai, le faux +lui étant absolument un</span>, le droit, le tordu tout de même, je crois +(Dieu me pardonne) qu'il en pense alors la moitié.» (<span class="italic">Mém.</span>, IV, 318.)</p> + +<p>«Dès douze ans, un matamore ébouriffé à avaler le monde.»</p> + +<p>Trente-trois ans: «Un tonneau boursouflé, gravé et vieux, qui dit: +«Papa.» (171.) Laideur amère, sourcil atroce, un épouvantail de coton. +Tout le farouche dont il a su environner sa personne, sa réputation, +tout cela n'est que vapeur. Au fond, c'est peut-être <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> l'homme +du royaume le plus incapable d'une méchanceté réfléchie.» (174.)</p> + +<p>Il n'eut rien de son père, le dur et bilieux Provençal. Il a la +fougue, mais sanguine (tempérée par l'hémorragie). Né Limousin et de +mère limousine, il a de la pléthore du Nord, une ampleur rare dans le +Midi. De son père, il n'a pas les dards, l'exquis, l'atroce, mais une +veine énorme, d'incroyables torrents.</p> + +<p>Il naît déplaisant et baroque, déjà dentu, le frein à la langue et le +pied tordu. Il naît scribe, à quatre ans, cherchant partout du papier +pour écrire. Il naît bouffon et mime, cynique, et ne croyant à rien. +«Il a toutes les qualités viles de sa souche maternelle,» aime les +petites gens (quoique fort gentilhomme au fond), et mange avec ses +paysans.</p> + +<p>Mais ce qui en fait pour son père un véritable objet d'horreur, c'est +un terrible don de familiarité (faut-il dire, d'audace impudente?) +qu'il apporte en naissant. Ce père, «oiseau hagard entre quatre +tourelles,» est tout effarouché. Les barrières qu'il met entre, +l'enfant terrible les saute sans s'en apercevoir.</p> + +<p>Quand son père n'a pas pu en trente-trois ans l'exterminer, il recule +un moment, l'admire (mais sans le haïr moins). C'est en effet alors +qu'il est prodigieux (bien plus qu'à la Constituante). Ses deux procès +sont des miracles. Au premier, il s'agit d'aller, au sortir de prison, +se remettre en prison à Pontarlier où il fut condamné à mort, et +remettre sa tête sur le billot, sous le coup de ses ennemis. «Depuis +feu César, dit son père, l'audace ne fut nullement comme chez lui. +<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Il dit avoir son étoile. Il a moins de génie, mais bien +autant d'esprit.»</p> + +<p>Et c'est pis à Aix, au procès de 83, où il redemande sa femme. Grande +terreur, ligue furieuse de tous les galants de Provence, de ces nobles +insolents, de ces riches impudents, qui veulent à tout prix la garder. +Lui, il est fort et doux, très-charmant de bonté pour elle, tenant, ne +montrant pas cette lettre d'aveu, qui aurait trop prouvé qu'elle eut +les premiers torts. Les amants au contraire firent par leur avocat +(Portalis) employer le poignard, les lettres folles, atroces, du père +de Mirabeau, où il le qualifie d'empoisonneur et d'assassin. À Aix, +ainsi qu'à Pontarlier, le père étrangle ainsi son fils.</p> + +<p>Tout le public était pour Mirabeau. Malgré la triple garde, portes, +barrières, fenêtres, furent enfoncées. On monta sur les toits. Il +dépassa l'attente, troubla, attendrit tout le monde.</p> + +<p>Quand, au nom de sa femme, on vient de l'égorger, lui la ménage +encore. Contraint de montrer son aveu, il craint d'en user trop; il +lui ouvre son cœur, l'y rappelle, lui montre un infini d'amour, +d'oubli et de pardon. Il arracha des larmes à ses adversaires mêmes; +le beau-père en versa; tout l'auditoire croyait qu'il allait se lever, +et donner la main à son gendre. Portalis, foudroyé, retomba sur son +banc évanoui. Il fallut l'emporter.</p> + +<p>Mirabeau avait dit: «L'issue de ce procès dira si le mariage existe +encore.» L'arrêt définitif dit: «Non.» Le mariage eut tort. La femme +est <span class="italic">séparée</span>; adjugée aux amants.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> Mirabeau disait: «Que ferais-je? Il me faudrait un coup +d'épée.» Un duel qu'après le procès il exigea de Galiffet, ne lui +procura pas ce coup libérateur. C'est Mirabeau qui blessa l'autre.</p> + +<p>Il avait grandi en tout sens, et d'autant plus était perdu. Son nom +eut un éclat immense, mais effrayant, sinistre. Ni son père, ni son +oncle, ne voulurent plus le recevoir. Ses pourvois, ses appels furent +supprimés, tout lui fut impossible, tout fermé, excepté la mort. Il y +avait pensé plus d'une fois, l'avait essayé même (1777). Mais sa +sœur de Provence l'appela, l'obligea de vivre.</p> + +<p>Cette sœur (la Cabris) était un Mirabeau, avec moins de douceur. Un +prodige d'esprit et d'audace. C'est elle qui délivra sa mère en +dénonçant son père. Enfermée par lui à son tour, elle brisa sa chaîne +et plaida contre lui. Mariée à un fou, on l'eût crue un peu folle, +propre au crime, propre à l'héroïsme. Mirabeau la peint franchement, +très-charmante «et très-dépravée.» Le fils de Mirabeau avoue que +madame Cabris eut sur lui un pouvoir terrible, et ne cache pas qu'en +cette crise elle nous a sauvé Mirabeau.</p> + +<p>Il était né très-faible. S'il était resté là sous cette influence +malsaine, il eût baissé toujours. Par bonheur, son pourvoi, sa lutte +furieuse contre les nobles de Provence, le menaient à Paris. Il y +était connu, dès longtemps annoncé par son beau livre des <span class="italic">Prisons</span>, +par ses procès, surtout par une action fort généreuse qu'il fit dans +ses embarras même, sa Défense de Genève, alors occupée, écrasée par +une armée de Louis XVI. On allait bientôt reconnaître en lui la +<span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> grande voix de l'époque. Demain il serait grand, s'il +n'était mort de faim. Son père obstinément lui refusait sa pension +alimentaire. Comment subsistait-il sur ce dur pavé de Paris? On ne le +sait. Et il n'était pas seul. Un singulier bagage qu'un homme si +mobile n'aime guère à traîner, le suivait, le suivit partout, à Paris, +à Londres, à Berlin. «Et quoi? une maîtresse?...» Un berceau, un +enfant.</p> + +<p>Grand mystère de sa vie qu'on n'a pu éclaircir. Cet enfant qui +grandit, qui eut un vrai mérite, qui dans ses beaux Mémoires nous a +révélé tant de choses, est resté lui-même une énigme. Mirabeau +l'emportait partout avec inquiétude, «craignant qu'on ne le lui +retirât.» Étrange position de mère et de nourrice pour l'homme +d'aventure qui venait l'épée à la main se jeter au travers de toutes +les querelles du temps.</p> + +<p>Rousseau et Mirabeau partirent du désespoir. Cela leur est commun. +Comparons leur destin. Rousseau naît de ce jour (1756) où, délaissé, +maudit de ses amis et de lui-même, il fut seul, sans famille, rejetant +ses enfants, fort de sa liberté, de sa pauvreté solitaire, pour couver +ses trois fils immortels, ses trois livres. Mirabeau n'est pas seul. +Chez lui, la nature fut plus forte. Celui qu'on redoutait, l'emporté, +le terrible, dans l'antre du lion cachait et nourrissait la molle +créature qui fait mollir les lions, un enfant de deux ans (1784).</p> + +<p>L'enfant influe beaucoup plus qu'on ne croit. Il lie, retient le père. +Mirabeau sera-t-il le vrai Mirabeau de Vincennes? J'en doute. Il +gardera, sous son orage et son tonnerre, des faiblesses de femme pour +le passé, <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> de grandes timidités d'opinion,—hélas! aussi sans +doute les transactions peu scrupuleuses et les fatalités d'argent d'un +foyer trop nécessiteux.</p> + +<p>Est-ce que Mirabeau va bercer cet enfant? Il lui faut une mère. Il en +trouve une à point. Une jeune orpheline hollandaise, mademoiselle +Ahren (Nehra), était dans un couvent. Elle vit Mirabeau, subit son +ascendant et le suivit. Voilà un ménage complet, un changement et de +vie et d'âme. Notre homme, dégagé de sa terrible sœur, sous la +jeune influence de la douce Hollandaise, ne rêve plus que travaux +paisibles, les plus humbles, n'importe. Il veut pour les libraires +faire des compilations. Refus. Tous les vents sont de guerre, et, pour +gagner sa vie, il doit être une épée.</p> + +<p>Si jamais une épée fut bénie, c'est celle-ci. Le pénétrant Franklin, +sans s'arrêter à sa réputation, lui fit un grand honneur, le plus +grand qu'eut jamais un homme, qui eût glorifié le plus pur!</p> + +<p>L'Amérique en était à son second moment,—dangereux,—après la +victoire. Elle tournait, virait, rétrogradait contre elle-même. +Avait-elle expulsé tout à fait l'Angleterre? Non, elle la portait dans +son sein. La vieillerie aristocratique ne demandait qu'à reparaître. +Une chevalerie <span class="italic">héréditaire</span>, les Cincinnati se formaient. Funeste +anomalie. Washington eut le tort de s'en laisser faire le prétexte, le +centre. Quoi de plus dangereux? Si l'on disait un mot: Blasphème! +«Vous parlez contre Washington!»</p> + +<p>Qui serait assez grave pour plaider dans une telle cause? Ce n'eût été +trop de Rousseau. Il était grand, hardi, de se porter entre deux +mondes, d'avertir la <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> jeune Amérique, la priant, au nom de la +France, de nous garder intact l'idéal de la liberté (1784).</p> + +<p>Mirabeau, en 85, n'a pas baissé encore. On le paye, mais pour faire +une guerre honorable à la Bourse, aux agioteurs. Entre ses amis +génevois, les uns, comme Clavières, furent purement et vaillamment +Français. Tels, du Roverray, Dumont, furent peu à peu anglais. Tel +enfin, un habile, peu scrupuleux banquier, Panchaud, travaillait pour +Calonne. Panchaud qui était son meneur, l'auteur de ses premiers +succès, de plus en plus, dans ses emprunts, avait la concurrence des +Compagnies, des grands boursiers, les Cabarrus, les Beaumarchais. Qui +oserait contre ce Figaro tirer l'épée? On ne trouva qu'un homme, le +désespéré Mirabeau.</p> + +<p>Surprise singulière qui fit une ère nouvelle. Figaro voudrait rire, ne +peut. Le diapason change. Sa voix ne s'entend plus. Contre la gravité +de la basse profonde, il n'émet qu'un son faible, aigu, la voix des +ombres, ce son grêle et sans souffle auquel on reconnaît les morts.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> CHAPITRE XX.</h3> + +<h4>CALONNE. — COMÉDIE DES NOTABLES.</h4> + +<h4>1787.</h4> + + +<p>«Calonne fut un danseur qu'on chargea, pour un temps, du rôle de roi +de théâtre; quand il fut à bout d'haleine, quelqu'un lui suggéra le +bon système (<span class="italic">d'assembler les Notables</span>), qu'il saisit avec la sagesse +que nature a placée dans son occiput. Le tout n'est pas d'imprimer, +enregistrer, etc.; il faut faire danser ces assemblées. En niais, il +leur jette au nez un <span class="italic">déficit</span>, qu'il ne sait pas lui-même, comme s'il +avait besoin d'amasser des pierres pour le lapider. Il n'a pas imaginé +qu'on pût demander: «À qui la faute?» (Mirabeau père, <span class="italic">Mém.</span>, IV, I, +95.)</p> + +<p>Ce parleur, ce bavard, à qui on croyait tant d'esprit, il l'appelle de +son nom: <span class="italic">un niais</span>. Très-bien jugé. Exécution définitive.</p> + +<p>Sur les Notables, il dit: «Vu de près, oh! que c'est bête!...» Ce +danseur, se trouvant à bout assemble une <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> troupe de +<span class="italic">guillots</span> (c'est-à-dire les premiers venus), qu'il appelle la nation, +dit: «Nous avons mangé les pauvres, et nous en venons aux riches. Et, +ces riches, c'est vous, sachez-le. Dites-nous donc amiablement comment +devons-nous vous manger?»</p> + +<p>Il est plaisant de faire, comme quelqu'un l'essaye aujourd'hui, de +faire de ce Calonne un profond révolutionnaire, qui ne jeta l'argent, +qui ne gorgea la cour, ne ruina la France «que pour les mener au bord +d'un abîme si profond, si effrayant, que roi, clergé, noblesse, +appelleraient de leurs cris les nouveautés libératrices.» Roman +bizarre qu'on n'appuie de nulle preuve. Rien, absolument rien, dans +les documents de l'époque.</p> + +<p>Calonne fut créé, on l'a vu, par la coalition qui se fit un moment +entre Trianon et les princes, entre les Polignacs, Monsieur, d'Artois, +Condé.</p> + +<p>On ne le comprend bien qu'en envisageant dans l'ensemble les dix +années des Polignacs, les deux phases qu'offre leur long règne.</p> + +<p>La fin de Maurepas doublant leur ascendant, ils crurent d'abord +s'emparer de l'armée, firent ministre Ségur. Trois ans après, ils +firent Calonne contrôleur général, et purent s'emparer de la caisse.</p> + +<p>Par Ségur, ils obtiennent l'ordonnance de 81, qui monopolisa les hauts +grades, les gros traitements pour la cour et les favoris. Le roi ferme +aux non-nobles la carrière militaire, que Louis XV ouvrit en 1750. +Pour le plus petit grade (sous-lieutenant), il faut prouver quatre +degrés de noblesse paternelle. Et les nobles eux-mêmes ne sont jamais +que capitaines. Pour <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> être officier général, il faut être +admis à monter dans les carrosses du roi.</p> + +<p>Pour suivre ce système, il faut que le Trésor, aussi bien que l'armée, +tombe aux mains de la cour. Voilà le vrai sens de Calonne.</p> + +<p>Un petit magistrat, taré et endetté, que les Parlements détestaient, +que Maurepas appelait un panier percé, était juste celui que pour +toute raison on aurait dû exclure. Étranger aux finances, il avait sa +science dans la tête d'un homme équivoque, certain Panchaud, un +banquier génevois, qui, après avoir fait de mauvaises affaires, se +mêla des affaires publiques. Tout le duel du temps est en réalité +entre deux Génevois, deux banquiers, ce Panchaud et Necker.</p> + +<p>La machine arrangée par Panchaud pour éblouir, servir à la parade, +était l'amortissement, qui, grossi <span class="italic">vingt-cinq ans</span> par l'intérêt +composé, devait libérer le trésor, amortir douze cents millions. +<span class="italic">Vingt-cinq ans!</span> en ces temps où tout changeait sans cesse, où l'on +mit aux Finances trois ministres en trois mois (en 1787)! <span class="italic">Vingt-cinq +ans!</span> un malhonnête homme pouvait seul faire de telles promesses.</p> + +<p>Calonne, pour attirer des dupes, assurait que l'emprunt s'éteignant +chaque année par remboursements, et le capital s'augmentant, les +prêteurs qui resteraient à la vingt-cinquième année, recevraient plus +de cent pour cent!</p> + +<p>Nul charlatan de place, nul arracheur de dents, n'eut jamais tant +d'audace. Ses préambules austères ne parlent que d'économie, d'ordre +sage, de juste balance.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> Ses affiches effrontées réussirent à ce point qu'en trois +ans, les badauds avec empressement lui apportèrent cinq cent millions.</p> + +<p>À force de mentir, le menteur s'attrapa lui-même. Il crut que son +Panchaud lui continuerait à jamais le miracle de pomper l'argent dans +les poches. En 86, tout tarit. Voilà notre étourdi effaré, éperdu, +qui, du péril, se sauve en un péril plus grand, croyant <span class="italic">fort +niaisement</span> (dit Mirabeau le père) qu'il resterait le maître d'un si +grand mouvement, mystifierait la France, et payerait en monnaie de +singe.</p> + +<p>Que fait-il, l'imprudent? Il va fournir des pièces pour instruire son +procès, pour préparer de loin le procès qui finit au 21 janvier.</p> + +<p>Qu'est-ce donc que la France va voir au fond du sac?</p> + +<p>Disons-le franchement. Des chiffres? Non, des crimes.</p> + +<p>Crimes de Calonne, crimes du roi; j'entends les fautes déplorables de +la faiblesse étrange qui, dans ces trois années, donna, gaspilla, +lâcha tout.</p> + +<p>1º Mainte opération de Calonne était de telle nature que tout pays +gouverné par les lois lui aurait décerné le bagne. Sur des emprunts +déjà remplis, <span class="italic">furtivement</span> il négocia des rentes pour cent +vingt-trois millions. <span class="italic">Sans autorisation</span> du roi, il lança dans +l'agiotage, gaspilla et perdit pour douze millions de domaines, etc.</p> + +<p>Mais ses opérations légales ne sont guère moins coupables. <span class="italic">Cinq cent +millions d'emprunt en trois années de paix!</span></p> + +<p>Quoiqu'en dix ans le revenu public ait augmenté de <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> cent +quarante millions, ce furieux prodigue accroît le déficit annuel de +trente-cinq millions.</p> + +<p>Sous le plus mauvais roi, le plus mauvais ministre, Louis XV et +Terray, l'impôt fut de trois cent millions.—Il est de cinq cent sous +Calonne.</p> + +<p>Où passait cet argent? En partie à la rente, mais aussi aux +splendeurs de la bureaucratie, aux folies administratives. Sous +Terray, un bureau coûtait trois cent mille francs; il coûte trois +millions sous Calonne. On dédouble la Poste pour en donner moitié à +madame de Polignac, petit cadeau de deux millions.</p> + +<p>Pour pourvoir aux dépenses de cette immense monarchie, que reste-t-il? +Bien peu:</p> + +<p><span class="italic">Cent quatre-vingt millions.</span></p> + +<p>2º Ce qui suit est le plus pénible. Qui pourra croire dans l'avenir +que, sur ce reste misérable, ce pauvre denier de la France, le Roi en +jetait les deux tiers en largesses insensées?</p> + +<p>On veut tout rejeter sur Calonne, excuser le roi. Mais bien longtemps +avant Calonne, depuis mai 76, le roi est retombé dans la vieille voie +de Louis XV, le gaspillage des acquits au comptant.</p> + +<p>Aux années les plus pauvres, le roi est le plus généreux.</p> + +<p>En 1783, l'année qui suit la guerre, l'année d'épuisement, le roi, en +acquits au comptant, donne cent quarante-cinq millions (Bailly, <span class="italic">Hist. +des finances</span>).</p> + +<p>En 1785, l'année qui suit la sécheresse, la stérilité de 84, une année +presque de famine, le Roi donne cent trente-six millions.</p> + +<p>On objecte bien vite qu'il y a là-dessus quelques <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> pensions +diplomatiques, et l'intérêt des anticipations. C'est la moindre +partie. La masse est en faveurs, en grâces pour la Cour, dots, +établissements de famille, générosités fortuites.</p> + +<p>À quoi allons-nous retomber? Sur les cinq cent millions de l'impôt +annuel, en ôtant les frais et les dons, en dernière analyse, il en +reste <span class="italic">quarante</span>!</p> + +<p>Rien de pareil sous Louis XV, qui cependant par an reçoit deux cent +millions de moins. Rien de tel sous Louis XIV, aux pires temps de ses +grandes guerres. Rien, rien de tel en aucun temps. Louis XVI, +vraiment, à juger par les chiffres, est le pire des trente-deux +Capets.</p> + +<p>On voudrait nous faire croire qu'il fut surpris de la révélation du +Déficit, qu'il avait ignoré ou n'avait pas compris les actes +déplorables qu'il signait tous les jours. C'est le mettre bien bas, +dire qu'il n'avait gardé nul sens de ses devoirs. Il n'est pas si +facile qu'on le croit de tout ignorer. Et, si l'on y parvient, c'est +un crime déjà de se faire en s'étourdissant une fausse et coupable +innocence.</p> + +<p>Pouvait-il ignorer la somme épouvantable dont Calonne au début paya, +gorgea ses frères? Pouvait-il ignorer l'achat de Rambouillet (si +inutile), pour étendre ses chasses (quatorze millions)? Et les quinze +millions de Saint-Cloud? Ignorait-il la succion terrible d'un poulpe +insatiable, la société de Trianon, les pensions étranges de Coigny, +Dillon et Fersen? les présents monstrueux entassés sur les Polignacs? +Ce qu'on en sait est effrayant.</p> + +<p>Le roi n'a jamais eu de favori ni d'ami personnel. <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> Il +écartait la cour «par ses coups de boutoir.» Qui donc le changea à ce +point? On impute tout à Calonne. Le roi le connaissait et ne l'accepta +qu'à regret. Il le trouva commode et agréable, ne l'estima jamais. La +reine, il faut le dire, fut réellement la seule personne qui ait +profondément agi sur lui. Par elle, la cour de Trianon, et même la +grande cour de Versailles, non-seulement le domina, mais le changea, +le transforma. On cherchera en vain; on ne pourra trouver aucune autre +puissance qui ait pu opérer cette étrange métamorphose.</p> + +<p>On eût pu le prévoir, quand (en 74) elle lui fit chasser ceux qui +l'éclairaient sur l'Autriche, et quand, deux ans plus tard, elle lui +fit renvoyer Turgot. Les enfants l'attachèrent encore. Les fautes +l'attachèrent, et le besoin de pardonner. Plus il souffrit par elle, +plus il aima. Le procès du Collier, qui lui fut si cruel, l'attrista, +l'éloigna un instant, mais pour le ramener plus faible que jamais. Il +l'aima pour sa honte, il l'aima pour ses larmes. Plus tard, pour son +audace et sa témérité. Il arrive à ce point (en 1787) de ne pouvoir la +quitter un moment. Quand elle va passer le jour à Trianon, quoiqu'elle +n'y couche point et doive lui revenir le soir, il ne peut durer à +Versailles et va à Trianon trois fois dans la journée. Au moindre mot +qu'elle lui dit, on le voit ému, empressé (Besenval, II, 307). Quelle +maîtresse eut jamais un pareil ascendant? La Pompadour se fit le chien +de Louis XV, ne le garda qu'à force de bassesses. Louis XVI, au +contraire, est le serf tremblant de la reine, observant son regard, +redoutant sa parole hautaine. Tout ce qu'on a conté au <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> Moyen +âge de la magie cruelle, des opérations diaboliques, où, gardant +l'apparence, on perdait l'âme, ces histoires sont trop vraies: on les +retrouve ici.</p> + +<p>À la Fédération de 1790, un royaliste, M. de Virieu, voyant la reine +sur l'estrade, l'admira, mais ne put garder un mot: «Voyez la +magicienne!» Ce mot fut répété. Et la reine elle-même, dans la +tragique année 91, n'ayant agi que trop sur Mirabeau, Barnave, +l'appelle en souriant «La fée.»</p> + +<p>Ses portraits successifs, de plus en plus, expriment cette énigmatique +puissance, à part de la jeunesse, à part de la beauté. Suivez-les à +Versailles. Au premier (de vingt ans), elle est éblouissante, mais +cela paraît peu encore. Ce sont les deux derniers portraits (de 31 et +32 ans), qui nous la donnent ainsi, triste, trouble, fort dangereuse. +Ce n'est pas là la bonne fée. L'image est fantasmagorique, point +naturelle, point rassurante. Est-ce Circé? Non pas. L'altier et le +tendu en diminuent le charme. Est-ce Médée? Non pas. Elle n'a pas du +tout l'obscène atrocité de la vraie Médée (Caroline). Après plusieurs +grossesses, et à trente et un ans, dans le second portrait de madame +Lebrun (86-87), elle reste fort belle, garde sa peau nacrée, «si +transparente qu'elle n'admettait nulle ombre.» Autour d'elle et sur +ses genoux, elle a ses beaux enfants. On repense à Van Dyck, à son +Henriette d'Angleterre. Moelleusement vêtue d'un très-doux velours +rouge, qui prête ses reflets au satin de la peau, elle séduirait fort, +n'était le bleu trop bleu de l'œil, le regard fixe à faire baisser +les yeux.</p> + +<p>Mais avec ses enfants pourquoi se roidit-elle? Ces <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> innocents +gardiens la protégent. Ils devraient donner à ce tableau du calme. Il +n'est point innocent, il n'est point rassuré. Il n'a pas la sécurité +du noble tableau de Van Dick. La fée y nuit trop à la mère. Elle +fascine au lieu de toucher. L'artiste aussi, nerveuse et troublée de +la reine, émue de l'avenir, travaillait inquiète, et la main, je +crois, a tremblé.</p> + +<p>Je ne crois pas du tout que le roi n'ait pas vu la pente sur laquelle +sa cruelle passion le traînait. Sous sa morne figure que l'on eût crue +insouciante, il avait de grands troubles. Un mot lui échappa qui peut +en faire juger. Quand la mort de Vergennes (janvier 87) enleva les +derniers moyens qu'il avait d'enrayer, le laissa faible et seul, il +alla voir sa tombe au cimetière et dit: «Plût au ciel que déjà je +pusse reposer à côté de vous!»</p> + +<p>Grave parole! on croirait volontiers qu'il eut à ce moment +l'affligeante lueur de tous les changements qui s'étaient faits en +lui, de son énorme écart d'avec le premier Louis XVI.—Où est le +scrupuleux dauphin, le roi si amoureux du bien public, et, ce qui est +plus fort, <span class="italic">où est le roi chrétien?</span> Quelle trace en son règne actuel +de ce primitif idéal du duc de Bourgogne, dont il avait, lisait, +relisait les papiers? Cet idéal du roi, quoique si favorable aux +nobles et au clergé, implique le respect du devoir, l'intérêt du +pasteur pour le troupeau que Dieu lui confia. L'âme de Fénelon y était +contenue. Combien cette âme est loin, dans l'égoïste oubli où le roi +est tombé! Que reste-t-il ici du sentiment chrétien des tendresses du +<span class="italic">Télémaque</span> pour les misères du pauvre peuple? Il avait été élevé par +deux Jésuites, la <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Vauguyon, Radonvilliers, qui ne purent +cependant fausser entièrement l'honnêteté de sa bonne nature +allemande. S'il disait faux parfois, c'était faiblesse, ou bien +respect humain. Nul doute que ses très-mauvais maîtres ne lui aient de +bonne heure donné la grande tradition monarchique, le droit des rois +de tromper pour le bien. Ces leçons lui revinrent bien plus qu'on +n'aurait cru en 1787. Par trois fois, il entra, avec Calonne, avec +Brienne, dans leurs plans misérables, dans les ruses grossières qui ne +pouvaient que l'avilir.</p> + +<p>Voici ce que les faiseurs de Calonne avaient imaginé (son financier +Panchaud, son parleur Mirabeau, etc.): d'éblouir le public, à ce +fâcheux moment, et de le dérouter par l'imprévu d'un grand spectacle, +par une mise en scène dans le genre de Cagliostro. C'était l'évocation +d'une ombre.</p> + +<p>Contre le Parlement qui se disait la France, on faisait apparaître une +certaine figure qu'on disait la France elle-même. Une fausse petite +France, choisie, triée adroitement, d'une centaine de Notables. Henri +IV autrefois fit jouer cette comédie. Le fond était ceci: Ces +Notables, arrivant sans droit, par simple choix du Roi, pouvaient +l'aider mais ne le gênaient guère. Selon les occurrences, c'était peu +ou beaucoup. Tantôt on disait: «C'est la France.» Tantôt on disait: +«Ce n'est rien.»</p> + +<p>Mirabeau nous assure que c'est lui qui donna l'idée à Calonne. Il +avait besoin d'une place et se figurait être secrétaire des Notables. +Si on l'en croit du reste, dans cette œuvre de ruse, il espérait +mener Calonne plus loin qu'il ne voulait, des Notables aux États +généraux, <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> à l'Assemblée nationale. Il croyait tromper les +trompeurs. Son second, dans la ruse, était l'abbé de Périgord, M. de +Talleyrand, qui fort adroitement, d'un pied boiteux, marchait derrière +le puissant orateur, s'en faisait remorquer. Mirabeau le donna à +Calonne (5 juillet 86), le lui recommanda comme un jeune homme habile, +discret, fort capable d'écrire «les très-grandes idées, conçues de son +génie.» Nul plus apte en effet à vêtir le mensonge de forme décevante +et menteuse.—Ce petit Talleyrand allait mieux à la chose que Mirabeau +lui-même, trop bruyant, trop retentissant. De Mirabeau, Calonne prit +l'avis et prit l'homme, mais l'éloigna lui-même, l'envoya à Berlin.</p> + +<p>La singularité piquante de ce plan de Calonne, c'est qu'il offrait, +article par article, les réformes les plus contraires à ce qu'on +attendait de lui, les idées qu'on savait les plus antipathiques au +roi.</p> + +<p>1º <span class="italic">Unité administrative.</span> La monarchie, enfin tranquille, peut +effacer les bigarrures parmi lesquelles elle a grandi. Proposition +immense qui eût fait disparaître ces corps, ces priviléges antiques +pour qui le Roi avait tant de respect (lui-même l'écrivait en 1788 +dans une note sur les plans de Turgot).</p> + +<p>2º <span class="italic">Égalité d'impôts par la taxe territoriale</span>, que jadis Machault +proposa.</p> + +<p>On se rappelle le combat que Machault soutint cinq années (1749-1754) +contre le Dauphin, père du Roi. La terreur du Dauphin, la terreur du +Clergé, était que, pour une telle taxe, il fallait préalablement +<span class="italic">estimer tous les biens</span>. Machault voulait avoir un état des biens du +clergé. Proposition horrible qui crevait l'Arche <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> sainte, +renversait la religion. On eût vu ce que l'œil laïque ne devait +voir jamais (que le clergé avait quatre milliards). Le Dauphin, pour +une telle cause, fit une guerre désespérée, s'immola et ses sœurs, +l'honneur et la conscience. Louis XVI, son fils, fidèle à sa mémoire, +se réglant sur lui seul et lisant toujours ses papiers, put-il tout à +coup agir contre dans le point le plus sérieux? Était-il converti sur +cela? Point du tout. S'il fut l'invariable ennemi de la Révolution, ce +fut moins pour ses droits que pour ceux du clergé.</p> + +<p>La taxe de Machault qu'on mettait en avant n'était rien qu'un +épouvantail. Ce qui le prouve assez, c'est qu'on la proposait sous la +forme la plus impossible, chimérique, enfantine: «Elle serait levée en +denrées.» Mais avant on allait, en estimant les biens, sonder toute +fortune, regarder dans les poches des deux ordres privilégiés. +Qu'eût-on vu? La richesse énorme du clergé, le déshonneur des nobles, +le désordre de leurs affaires. En leur donnant la peur de tout montrer +au jour, on allait les forcer de composer avec le roi, d'accorder des +subsides, d'autoriser l'emprunt refusé par le Parlement.</p> + +<p>3º Le troisième mensonge du grand prestidigitateur, c'était une +certaine ombre de représentation nationale. Turgot, en 76, dans ses +vastes idées d'éducation politique, pour préparer la France à se +gouverner elle-même, imaginait un système d'assemblées communales, +provinciales, couronné par l'assemblée des assemblées. Necker fit un +petit essai des assemblées provinciales en 1778. Ces choses, bonnes +alors, dix ans après avaient bien peu de sens. Au moment où <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> +l'esprit public voulait et exigeait une représentation sérieuse, où la +France allait se soulever en souveraine, en juge, ouvrir un sévère +examen, le roi et le ministre, qui voulaient l'arrêter aux +vieilleries, étaient jugés par là. On voyait des coupables occupés de +gagner du temps.</p> + +<p>Du premier coup on réclama contre ces ruses trop grossières. Les +prétendues <span class="italic">Assemblées provinciales</span> de Calonne n'avaient rien de +provincial. (Cela fut dit crûment à Besançon, à Grenoble, etc.) Tout +émanait du roi. <span class="italic">Il nommait</span> d'abord trente personnes qui elles-mêmes +en choisissaient trente. La Fayette, un des trente qu'on nomma d'abord +pour l'Auvergne, explique cela parfaitement. Il ajoute: «<span class="italic">Nous nommons +aussi</span> la moitié des assemblées <span class="italic">inférieures</span>.» Ainsi ces délégués du +roi ne faisaient pas seulement l'assemblée provinciale, mais celles +des communes ou paroisses. Donc nulle élection populaire. Et rien de +sérieux. Du haut en bas, tout était faux.</p> + +<p>Ces assemblées devaient répartir la taille, régler certains travaux, +juger en premier ressort certains litiges. En réalité, l'Intendant, le +vrai roi administratif de la province, restait maître de garder par +devers lui ce qu'il voulait, de les imiter plus ou moins. Ce qui +irritait, indignait, ce qui même à Grenoble fit repousser ces +assemblées, c'est que le ministère n'en donnant pas le règlement, +laissait ainsi louche et douteuse la limite réelle de leurs +attributions, ne voulait que créer par elles certaine opposition aux +Parlements, mais se réservait en dessous de les tenir par l'Intendant +toujours faibles, mineures, ignorantes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> Un bienfait plus réel, mais tardif, c'étaient les réformes +dont Calonne avait pris l'idée aux Économistes, à Turgot: Libre +commerce des grains,—Plus de douanes intérieures,—Meilleur règlement +des maîtrises,—Adoucissement de la gabelle,—Plus de corvée (mais en +payant),—Belle promesse d'économie, même sur la Maison du roi.</p> + +<p>Surprenant travestissement. Le prodigue, l'effréné Calonne, tout à +coup grimé en Turgot! On ne voit plus sur sa table que les livres des +économistes. Ceux à qui il donne audience, lui trouvent en main l'<span class="italic">Ami +des Hommes</span>, annoté en cent endroits. Comédie bien suspecte à ceux qui +le soir voient ce Turgot chez les Polignacs, leur ami et celui +d'Artois, qui s'amusent de la parade, contemplent l'excellent acteur.</p> + +<p>Le beau, c'est son austérité. Pour être secrétaire des notables, +Mirabeau n'est pas assez pur. Calonne ne veut plus que des saints. Il +ne lui faut que des rosières. Il couronne l'innocence même dans +l'ancien ami de Turgot: son premier commis des finances et le +secrétaire des Notables, ce sera Dupont de Nemours.</p> + +<p>On est surpris et triste de voir le Roi couvrir, autoriser, accepter +comme siennes ces idées de Turgot qu'il hait, méprise au fond (on le +voit par les notes très-aigres, de sa main, qu'il met au vieux plan de +Turgot en 1788). Pour le décider au mensonge, il fallait que Calonne +répondît, garantît que tout était illusion, un moyen de sortir de +l'affaire, une planche pour passer l'abîme, et qu'une fois passé, on +jetterait du pied.</p> + +<p>Le roi avait été d'abord surpris et alarmé. Il put <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> se +rassurer, quand on lui fit bien voir le secret de la chose. Tout en +parlant de confiance, il ne confiait rien, gardait tout dans sa main, +jouait à volonté de la fallacieuse machine. Les cent quarante-quatre +notables ne siégeaient pas ensemble. On les tenait parqués et divisés +en sept bureaux, chacun présidé par un prince. Chaque bureau donnait +une voix, quatre bureaux sur sept faisaient majorité. <span class="italic">Mais dans +quatre bureaux on avait la majorité avec quarante-quatre notables.</span> +Avec les quatre voix de ces quatre bureaux (faux et déloyal +avantage!), on primait la majorité réelle, fût-elle de cent voix. +Donc, c'est affaire de rire. L'escamoteur attrape ces benêts de +Notables, éblouis, hébétés et menés par le nez. Ils votent les impôts, +autorisent l'emprunt; ils remplissent la caisse, s'en vont... Et le +tour est joué!</p> + +<p>Un roi, lourd comme Louis XVI, était peu propre à ces manœuvres. Il +accepta pourtant, il prit son petit rôle, s'efforça d'être gai, +assuré, fit le brave. La veille, il écrit à Calonne: «Je n'ai pas +dormi, mais c'est de plaisir!»</p> + +<p>Calonne et sa tête légère, son profil de renard, sa petite perruque, +était une mesquine figure pour la hâblerie redoutable qu'il apportait +à l'Assemblée. Il exposait les maux publics avec sévérité, comme s'il +n'y eût été pour rien. Il montrait l'impuissance des palliatifs, +ajoutant ce mot solennel:</p> + +<p>«Que reste-t-il qui supplée?... LES ABUS.»</p> + +<p>«Oui, Messieurs, dans les abus se trouve un fonds de richesse que +l'État a droit de réclamer. Dans la proscription des abus réside le +seul moyen de subvenir <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> aux besoins... Et le plus grand des +abus serait de n'attaquer que les petits. Ce sont les plus +considérables, les plus protégés qu'il s'agit d'anéantir.»</p> + +<p>Là, l'Assemblée se regarda. Qui siégeait? Les abus eux-mêmes.</p> + +<p>Il poussa, s'expliqua...: «Abus qui pèsent sur la classe productive et +laborieuse, priviléges pécuniaires, exemptions injustes qui ne peuvent +décharger les uns qu'en aggravant le sort des autres.»</p> + +<p>C'était accuser les Notables, les mettre au pied du mur, les mettant +en demeure de voter contre eux-mêmes, ou de se signaler à la haine +publique. L'impopularité dont souffrait le gouvernement, elle aurait +passé aux Notables.</p> + +<p>Plus d'un dut regarder la porte, croire à un guet-apens. Le clergé fut +surtout inquiet de se voir fortement désigné par un mot sur +l'intolérance.</p> + +<p>Ainsi, montrant les dents, Calonne, enveloppé de la peau du lion de +Némée, ne pouvait pourtant éviter de montrer le bout de l'oreille. +Mais il le fit avec talent. Dans un langage magnifique, il rappela le +Déficit, mal antique de l'État, qui se perd dans la nuit des temps. Sa +poésie pompeuse brouilla tout. Ce qu'on en comprit, c'est que le +Déficit s'était accru sous Necker, qu'à son départ, il fut de +quatre-vingt millions par an.</p> + +<p>Ainsi, il aurait mis le plus fort sur le dos de Necker, détourné le +public sur un autre terrain, l'examen du <span class="italic">Compte rendu</span> de celui-ci, +écarté, ajourné la chose capitale: le crime des cinq cent millions +empruntés, et dissipés en trois années.</p> + +<p>Plus tard, il osa dira que Necker, quittant la caisse, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> n'y +avait rien laissé, qu'il n'avait pas pourvu aux dépenses de l'année.</p> + +<p>Personne ne douta que le menteur ne fut Calonne. Il y eut un <span class="italic">tolle</span>! +véhément contre lui, un cri universel pour Necker. L'effroi fut dans +Versailles. Quelqu'un osa insinuer qu'il y aurait prudence à envoyer +les Polignacs à Londres. Quelqu'un ouvrit l'avis de se saisir de +Necker et de le bâillonner. Comment? en le faisant ministre. On +sentait qu'à propos de sa défense personnelle, il récriminerait, +démontrerait les hontes de Calonne, du roi, de la cour.</p> + +<p>Des complices de Calonne, les premiers à coup sûr étaient les princes +qui lui vendirent sa place et en tirèrent des sommes épouvantables +(<span class="italic">Augeard</span>). En faisant Monsieur, d'Artois et Condé, présidents des +Notables, Calonne avait bien droit de croire qu'il avait là de solides +compères qui plaideraient, mentiraient pour lui. Mais ayant tant reçu, +se sentant si véreux, ils furent sous la panique. Ils cherchèrent un +abri, la popularité. Des Notables disaient que l'ordre populaire +devait avoir <span class="italic">autant</span> de délégués que les deux autres réunis. Monsieur +et le comte d'Artois le dirent et dirent bien plus: que les deux +ordres privilégiés ne devaient avoir <span class="italic">que le tiers des voix</span>!</p> + +<p>Mais Monsieur enfonça dans le cœur de Calonne un coup plus +direct... <span class="italic">Tu quoque, mi fili!</span>... Il dit qu'avant d'examiner l'impôt +nouveau, il faut juger l'ancien et regarder <span class="italic">les comptes</span>.</p> + +<p>Simple menace. S'il osa dire cela, c'est qu'il était bien sûr que le +roi, que Calonne n'oseraient exposer ce fumier. Réellement le roi +avait peur. Il renia son <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> fripon de ministre, l'accusa, se +mit en fureur. Il invectiva violemment «contre ce coquin de Calonne, +qu'il aurait dû faire pendre!» Il saisit une chaise, la maltraita, +brisa, extermina.</p> + +<p>Des évêques, voyant que le Roi même enfonçait son ministère, le +poussèrent vivement. «Nul impôt, lui dirent-ils, que par les États +généraux.» Sorte d'appel au peuple. Calonne y répondit par un +semblable appel. Il imprima ses plans, il donna à grand bruit l'exposé +des bienfaits que les Notables repoussaient. Manifeste de guerre que +durent lire partout les curés. Deux ans plus tard, c'eût été un +tocsin. Mais rien encore n'est éveillé.</p> + +<p>D'autre part, il rappelle de Berlin son dogue de combat, Mirabeau, +pour lui faire mordre Necker, comme il a mordu Beaumarchais. Mirabeau, +sans scrupule, usa d'un véhément pamphlet qu'il avait fait jadis +contre Calonne, biffa <span class="italic">Calonne</span> et mit <span class="italic">Necker</span> à la place. +Très-mauvaise action. Il ne tenait nul compte dans ce livre de ce qui +excusait les grands emprunts de Necker (la guerre), de ce qui +condamnait les emprunts de Calonne (la paix).</p> + +<p>Le livre réussit par-dessus les nuées. Le roi en fut ravi (Mir., +<span class="italic">Mém.</span>, IV, 404), croyant Necker tué pour toujours.</p> + +<p>Calonne y gagna peu. Son improbité le coulait. On sentait trop que +même les plus belles réformes, dans une telle bouche, étaient un +leurre. On n'eût rien accepté de lui. On sentit qu'il fallait à tout +prix purger le terrain. On le mit sur un point qui eût commencé son +procès: les échanges qu'il avait fait au préjudice <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> du +domaine. L'accusation, dressée, fut signée <span class="italic">La Fayette</span>.</p> + +<p>Le roi, travaillé fortement contre Calonne par la reine et Miromesnil, +reçut et lui montra avec sévérité une pièce qui prouvait son mensonge. +Joly, le successeur de Necker, témoignait qu'en effet Necker partant +en 81 avait fait les fonds de l'année. Calonne, au lieu de se +défendre, attaque et récrimine. Il accuse Miromesnil d'agir contre le +ministère. «Quel succès espérer, si l'on n'agit d'ensemble, si l'on +n'assure l'unité du pouvoir?...» Cela frappe le roi... Mais qui +pourrait-on mettre à la place de Miromesnil? Calonne désigna +Lamoignon.</p> + +<p>Il ne s'en tint pas là. Voyant le roi facile, il saisit l'occasion, +dit qu'on n'obtiendrait pas cette unité sans renvoyer aussi Breteuil.</p> + +<p>Breteuil! proposition hardie. C'était toucher la reine même.</p> + +<p>Breteuil c'était l'Autriche, c'était l'homme de la famille, adopté de +Marie-Thérèse. Le roi devint rêveur; il ne refusa pas, mais dit qu'il +fallait en parler à la reine.</p> + +<p>L'orage fut plus grand qu'il ne prévoyait même. Au premier mot, elle +bondit, s'étonna, s'emporta épouvantablement, invectiva contre +Calonne. Le roi lui parlant d'unité, elle dit que le vrai moyen de +l'établir, c'était de chasser ce Calonne qui avait tout gâté par son +assemblée des Notables. Le roi restait muet; l'excès de la colère +tourna en déluge de larmes. Elle avait perdu un enfant. Elle craignait +de perdre le Dauphin, qui maigrissait, se déformait (Arneth). Tout +<span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> l'accablait dans la famille! et on lui enlèverait son plus +cher serviteur!...</p> + +<p>Le roi est interdit, accablé, n'ose répliquer. Venu pour renvoyer +Breteuil, il signe sans mot dire le renvoi de Calonne (7 avril).</p> + +<p>Comment le remplacer? Plusieurs proposaient Necker; mais le roi +justement venait de l'exiler, pour avoir publié sa réponse à Calonne. +La reine proposait Loménie de Brienne, un homme antipathique au roi +(créature de celui qu'il hait tant, Choiseul!), un prêtre galantin, +frétillant, malgré l'âge, dans les salons, l'intrigue, et se mêlant de +tout,—de plus (comble d'horreur!) fort impudemment philosophe, +affichant le matérialisme. On avait osé en parler pour l'archevêché de +Paris, et le roi avait dit ce mot amer qui paraissait devoir +l'éloigner pour toujours: «Mais ne faudrait-il pas au moins qu'un +archevêque de Paris crût en Dieu?»</p> + +<p>Faible sur tout le reste, le roi, sur cette corde, semblait fort +arrêté, ne pouvoir changer guère. Ici, chose imprévue, il mollit, +immola sa foi, sa conscience chrétienne, et pour ministre il prit le +prêtre athée. «On le veut; mais, dit-il, on s'en repentira.» Son +accablement fut extrême, profond son découragement.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> CHAPITRE XXI.</h3> + +<h4>LA REINE ET BRIENNE. — FERA-T-ON LA BANQUEROUTE?</h4> + +<h4>1787.</h4> + + +<p>La reine, toute sa vie, fidèle à sa famille, dès octobre 83, voulait +nommer Brienne, agréable à l'Autriche, créature de Choiseul, ami de +Vermond et Mercy. La Polignac, d'accord avec l'Artois, l'obligea de +subir Calonne.</p> + +<p>L'avénement de Brienne était une défaite pour la société de Trianon, +un affranchissement pour la reine. Elle avait pu enfin rompre ses +habitudes, reconquérir son cœur. Sa longue servitude de dix ans +finissait. Nul avis de sa mère, nulle risée du public, nulle froideur, +nul orage, nulle humiliation n'y avaient réussi. Il y fallut le temps, +et que l'amie vieillît. Il y fallut la très-amère expérience que la +reine eut des Polignacs. Quand elle rompit avec Calonne, quand il lui +fit sous main une guerre si atroce, ils restèrent avec lui, infidèles +à la reine, et fidèles à la caisse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> Elle prit sa revanche au 1<sup>er</sup> mai. Faisant Brienne chef des +finances, elle dit fièrement devant toute la cour: «Ne vous y trompez +pas, messieurs, c'est un premier ministre.»</p> + +<p>Le divorce éclata au point le plus sensible, au sujet de Vaudreuil, +cet ami de la bien-aimée, tyran de Trianon, le bruyant, l'emporté, le +fougueux personnage dont on redoutait les colères, et dont le +caractère malheureusement donnait le ton. Il venait de tirer un +million de Calonne pour je ne sais quel bien de Saint-Domingue. Mais +cela n'était rien. Il exigeait encore que le roi lui payât ses dettes. +Pour la première fois la reine eut l'intrépidité de dire Non, ou de le +faire dire. Le furieux créole, fait à être obéi, considéra cela comme +une révolte, et passa droit à l'ennemi, je veux dire à Calonne, à +l'atroce cabale des premiers émigrés, si cruels pour la reine, qui +voulaient l'enfermer, la voiler, la raser. Ils étaient sa terreur plus +que la Terreur même, au point qu'elle aima mieux se perdre que de +tomber vivante dans leurs mains.</p> + +<p>Il semble qu'en 87, elle ait eu un bon mouvement, un élan de fierté, +un souvenir de Marie-Thérèse. C'était tard. Après le Collier, un tel +déchaînement, chansonnée, déconsidérée, elle hasardait beaucoup à +prendre le pouvoir. Deux ans entiers, elle avait défrayé les +conversations des cafés. La d'Arnoult, la Duthé, la Contat, étaient +oubliées. On ne parlait que de la reine. Versailles avait été plus +amer encore que Paris. Mesdames avaient dit un mot dur (prophétique +pour le destin du roi): «Elle serait mieux sur <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> terre +d'Autriche.» Maintes fois madame Louise, la violente religieuse, +s'était jetée aux pieds du Roi pour qu'il lui fît faire pénitence, la +mît un peu au Val-de-Grâce.</p> + +<p>Les meilleurs serviteurs du Roi croyaient eux-mêmes qu'aimé comme il +était encore, il lui serait toujours possible de remonter en se +séparant de la reine. Lui seul la défendait, et pouvait la +sauvegarder. Et, juste à ce moment, elle éclipse le Roi, seule, occupe +hardiment la scène. Ses amis en tremblaient, et Besenval lui-même lui +dit qu'on l'accusait d'annuler trop le roi.</p> + +<p>Brienne était-il l'homme de poids et d'apparence derrière qui elle pût +agir? Nullement. Il était transparent. Derrière, on voyait trop la +reine. Petit prêtre vieillot, sous sa jolie figure de femme usée, +faiblet et poitrinaire, il n'exprimait que l'impuissance. Son talent, +disait-on, était la comédie qu'il jouait à huis clos. Tout était faux +en lui. Il prenait tous les masques, moins par hypocrisie que par +indécision. Jésuite et philosophe, créature de Choiseul, il n'en +jouait pas moins le disciple de Turgot. Il jouait l'administrateur +dans son archevêché de Toulouse. Aux Notables contre Calonne, il joua +le chef de parti. Il arrive fini au ministère. À cette femme il faudra +un homme. Et cet homme, sera-ce la reine?</p> + +<p>Elle avait du courage et des moments de volonté. Mais quel défaut de +suite! quelle profonde ignorance de la situation! Quelle empreinte +funeste (de vingt ans à trente ans), elle reçut de ses Polignacs, +Diane, Vaudreuil, etc., esprits faux, violents, insolents, +provoquants, <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> et de la petite cour militaire du comte +d'Artois! Ses nouveaux conducteurs, Mercy, Vermond, Breteuil, plus +vieux, n'en étaient pas plus graves. Elle-même incapable de juger +entre deux avis. Telle son frère la dépeint vers 1778, frivole et +étourdie, telle Besenval la trouve dix ans après, absolument la même, +ne lisant point, ne réfléchissant point, incapable de conversation +suivie.</p> + +<p>Elle était fort bizarre, en certains points baroque, sans souci de +l'opinion. Au moment où elle entre au pouvoir, devient vrai roi de +France, et devrait se montrer Française, elle rappelle qu'elle est +Autrichienne, elle prend un maître d'allemand (Campan).</p> + +<p>Le coup pour l'achever, c'était qu'elle se fît Anglaise, qu'elle eût +un favori anglais. L'adroite et dépravée Diane, pour la tenir encore +par un fil chez les Polignacs, attira et fixa chez eux le bel Anglais +Dorset, qui (routine grossière, connue de la diplomatie) faisait +l'admirateur et quasi l'amoureux.</p> + +<p>Dès la guerre d'Amérique, quand la France parut de cœur américaine, +la Reine avait aimé et favorisé les Anglais. Mais prendre le moment du +traité qui nous inonda de leurs produits et tua nos fabriques, le +moment où l'on fit Cherbourg, prendre ce moment, dis-je, pour traîner +partout ce Dorset, écouter ce vain badinage (qui menait cependant à +une très-réelle influence), il semblait que ce fût vouloir braver la +France, vouloir exaspérer, ulcérer la haine publique.</p> + +<p>Agent de la vengeance anglaise, ce cruel Lovelace, en 1790, se +démasqua contre la reine, l'un des premiers lui mit la corde au cou. +Ce qu'on a dit de ses <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> sourdes menées pour brouiller tout et +pousser à la crise, n'est que trop vraisemblable. Il n'y aida pas peu +en se chargeant (lui étranger!) d'insulter, pour la reine, le duc +d'Orléans; il le lui rendit implacable. En 1787, il réussit à faire +faire à la reine, alors toute puissante, une chose funeste: l'abandon +de la Hollande, à qui la France devrait protection. Quand l'Angleterre +payait les émeutes orangistes pour y tuer la République et l'influence +française, elle écrit: «Que nous font ces gens-là? Et qu'importe +qu'ils se battent entre eux?» (Arneth, <span class="italic">Jos.</span>, 108.)</p> + +<p>La calomnie aida. La femme du stathouder, sœur de roi, veut son +mari roi. Pour décider son frère le roi de Prusse à l'aider dans ce +crime, elle emploie la ruse grossière de dire qu'elle a été arrêtée, +insultée. Ce frère voudrait agir. Calonne et Ségur, nos ministres, ne +peuvent manquer à la Hollande. Calonne fait les fonds d'un camp qui +sera à Givet. Démonstration peu dangereuse. La Prusse n'aurait pas +fait un pas. Mais dès que la reine est maîtresse, plus de camp. +«<span class="italic">L'argent manque.</span>» Fausse et menteuse excuse. Ségur ne demandait que +deux millions. Est-ce que la Hollande, si riche en numéraire, la +Hollande qui va s'inonder (noyer cinq cents millions peut-être) n'eût +pas été heureuse d'avancer deux millions qui lui eussent sauvé ce +naufrage?</p> + +<p>Dorset en septembre put rire. La catastrophe eut lieu. La Hollande en +vain s'inonda. Les Prussiens entrèrent, vinrent soutenir la canaille +payée du stathouder. Une atroce anarchie fonda le despotisme. Ce beau +pays (si sage) de l'ordre et des mœurs graves fut, par <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> +son premier magistrat, le stathouder, mis à sac, livré aux brigands. +Il les lâcha dans ces riches villes, pillées de fond en comble. Le +ministre anglais à la Haye, Harris, et Dorset à Versailles, arrivèrent +ainsi à leur but. Ils perdirent la Hollande, déshonorèrent la France. +En janvier, le stathouder s'inféode à ses maîtres: le Prussien, +l'Anglais. La Hollande sombre toujours.—«La France aussi!» s'écria +Joseph II.</p> + +<p>Des villes entières de Hollande émigrent, des populations de la classe +riche, intelligente, active. Excellent élément qui, quelque part qu'il +vînt, apportait le bien-être, qui, autrefois, avait créé Berlin, et +qui, en Angleterre, a tellement augmenté chez ce peuple les qualités +moyennes (qu'il n'avait nullement, ni chez les Cavaliers, ni chez les +Puritains). Ces pauvres Hollandais, justement indignés contre la +Prusse et l'Angleterre, amies de leur tyran, venaient chercher abri en +France. Les ayant protégés si mal dans leur pays, on aurait dû ici les +accueillir, les bien établir à tout prix. Dumouriez, alors à +Cherbourg, proposait de leur faire près de là une Hollande sur des +terrains disputés par la mer, qu'ils auraient exploités avec leurs +propres capitaux, de leur faire une ville qu'on eût nommée Batavia. On +n'eût fait là que son devoir, une légitime expiation. On pouvait +croire que Louis XVI, qui connaissait les lieux, et qui aimait +Cherbourg, on devait croire surtout que la reine et Brienne, +réellement coupables de l'abandon de la Hollande, feraient cette bonne +œuvre si utile et qui eût attiré de plus en plus les émigrés. On ne +fit rien, on ne voulut rien.</p> + +<p>Revenons en avril. Brienne, tant aimé des Notables, <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> leur +chef contre Calonne, n'y échoue pas moins tout à plat. En vain il leur +livre les comptes, promet l'économie de quarante millions, en vain +s'appuie du bon Malesherbes, qui se laisse mettre au ministère. La +seule ombre de l'égalité, de la suppression de privilége, les glace. +Au premier mot de subvention, d'emprunt, ils ne savent que dire; ils +n'ont pas d'instructions de leurs provinces. Tels lancent le grand +mot: «Aux <span class="italic">États généraux</span> seuls il appartient de décider.» +L'assemblée, en définitive, se croit incompétente, dit que, pour tout +impôt, elle s'en remet à la sagesse du roi.</p> + +<p>Autrement dit, avec respect, elle le laisse dans le bourbier, devant +les Parlements irrités plus qu'avant, ou devant l'inconnu, les États +généraux.</p> + +<p>Brienne, il est vrai, pouvait croire que ces États apparaissaient +redoutables au Parlement, autant et plus qu'à lui, et qu'il aimerait +mieux mollir que de laisser venir son grand successeur légitime, +l'assemblée de la Nation. Comment le Parlement, ce corps judiciaire, +s'est-il élevé à une telle importance politique? En usurpant le rôle +des États généraux, en parlant à leur place, en se constituant +lui-même ce qu'ils étaient: <span class="italic">la voix du peuple</span>. Le roi, le clergé, la +noblesse, avaient toujours primé dans ces États; qu'avaient-ils à en +craindre? Mais on voyait fort bien que, les États venant, le Parlement +allait se retrouver obscur, subalterne, rentrer dans la poudre des +greffes, renvoyé à ses sacs, ses dossiers, ses procès. C'était le +Parlement surtout que menaçait ce cri universel: les États généraux!</p> + +<p>S'il suivait sa vraie politique, sa voie était toute tracée: lutter +modérément, et ne pas trop pousser le <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> ministère. C'est ce +qu'il fit d'abord. Il enregistra les édits sur les grains, la corvée, +les assemblées provinciales. Pour la Subvention, Brienne avait à +craindre; il présenta plutôt un édit sur le timbre. Là commença la +résistance. Le Parlement imita les Notables et voulut avant tout qu'on +lui montrât les comptes. Les lui livrer, c'était le faire assemblée +souveraine, à l'égal des États. On refuse (7 juillet). Et alors, élevé +par la lutte, emporté, entraîné, le Parlement donne un spectacle +inattendu. Ce corps, jusque-là si tenace à défendre ses droits, vrais +ou faux, tout à coup s'immole et s'oublie, abdique brusquement sa +tradition de trois cents ans. Toutes ces prétentions qui lui étaient +si chères, il les met sous ses pieds. Lui aussi il appelle... les +États généraux!</p> + +<p>Le Parlement fut lui-même surpris d'un si beau mouvement, aveugle et +désintéressé, du pas immense qu'il avait fait d'élan. Il avança, +recula, avança.</p> + +<p>Le roi double l'orage, au lieu de le calmer. Au Timbre qu'on refuse, +il ajoute la Subvention, l'envoi au Parlement. Le 6 août, en Lit de +justice, il fait enregistrer les impôts refusés, il déclare qu'il est +le seul administrateur du royaume, qu'à lui seul appartient d'appeler, +<span class="italic">quand il veut</span>, les États généraux.</p> + +<p>Le Parlement alors, justement irrité, se souvenant de son métier de +juge, tire l'épée de justice. Il ne peut, dit-il, conniver au vol, <span class="italic">à +la déprédation</span>. La déprédation, c'est Calonne. Adrien Duport le +dénonce, et l'accusation est reçue (10 août). Calonne se garde bien de +venir; il s'enfuit de France. La cour est alarmée. Elle publie enfin +(si tard!) l'économie qu'on fait sur la <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> maison royale<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="small">[21]</span></a>. +Elle allègue (si tard! et quand il n'est plus temps) l'affaire de la +Hollande, les dépenses qu'elle exigerait. Le Parlement est sourd, +défend expressément de percevoir l'impôt.</p> + +<p>Le 15 août, les Parlementaires apprennent, non pas qu'on les exile, +mais qu'ils <span class="italic">continueront à Troyes</span> d'exercer leurs fonctions. Brienne +concentre le pouvoir, se fait premier ministre, donne à son frère la +Guerre, et des hommes à lui prennent la Marine et les Finances. +Castries, Ségur s'en vont, et avec eux, la considération du ministère.</p> + +<p>Brienne est au plus haut, mais très-parfaitement délaissé, solitaire. +Tout court à Troyes. Parlements de provinces, tribunaux inférieurs, +les grandes Compagnies (Aides et Comptes), tout se déclare pour +Troyes. Un immense concert s'établit sur ce mot: Les États généraux!</p> + +<p>Les procès suspendus et l'interruption des affaires <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> +irritaient fort Paris. Le monde du Palais, les clercs, le petit peuple +s'agitaient. Le ministre fit des avances au Parlement. Une dame fut +son médiateur auprès du premier président. Il mollissait, offrait de +substituer à la Subvention deux vingtièmes, <span class="italic">et pour cinq années +seulement</span>. Donc, pas d'impôt perpétuel, <span class="italic">pas d'emprunt</span>, si l'on n'a +guerre.</p> + +<p><span class="italic">Point d'emprunt!</span> En leurrant le Parlement de ce mensonge, Brienne +l'apprivoise et le rappelle ici. Grande joie dans Paris. On brûle +Calonne et Polignac. On crie: «Les États généraux!» Brienne espérait +bien profiter de ce cri, de ce grand désir populaire. Il méditait un +coup. En septembre et octobre, dans toutes les vacances, il tâta, +travailla le Parlement, et, en novembre, il crut le mettre dans le +sac.</p> + +<p>Ce corps, fort divisé, par cela même offrait des prises. L'élément +janséniste, sans y être amorti, y était faible en nombre. L'élément +des rêveurs (d'un d'Éprémesnil par exemple) qui voulaient restaurer +les libertés du Moyen âge, les libertés privilégiées, y était assez +fort. Enfin, sous Adrien Duport, le futur créateur de la Société +Jacobine, l'élément révolutionnaire se groupait, ardent et actif. Tous +voulaient, demandaient les États généraux, en plaçant sous ce mot des +idées différentes: les premiers y voyaient la machine gothique dont se +jouerait la monarchie; les derniers comptaient bien y trouver un +levier qui la démolît, et permît de la refaire de fond en comble.</p> + +<p>La Fayette les avait demandés pour 92. Ce fut une lueur pour Brienne. +Dans un délai si long, il dit comme le fabuliste: «D'ici là, le roi, +l'âne ou moi, <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> nous mourrons.» Quel danger de promettre? Avec +ce vœu ardent, cette passion devenue (par le refus) si violente, on +pouvait enchérir, mettre très-haut le prix des États généraux et les +vendre très-cher. La masse et les meneurs eux-mêmes s'en vont mordre à +l'appât, ne croyant pas pouvoir payer trop ces États par qui la France +enfin doit se reconquérir. On ne peut marchander la rançon de la +France.</p> + +<p>Combien? cinq cents millions? Cela effrayerait trop. Divisons: cent +vingt d'abord pour 1788, quatre-vingt-dix pour 1789, et pour toujours +en diminuant. <span class="italic">Au total pour cinq ans quatre cent vingt millions!</span></p> + +<p>Mais pour avoir le temps, le calme, pour bien préparer les États, le +tout sera <span class="italic">voté en une fois!</span></p> + +<p>Proposition étrange, étonnante! Brienne n'ayant pu obtenir peu, +demandait hardiment beaucoup, infiniment, la somme énorme et folle, +qui l'aurait rendu maître. Au roi et à la reine alarmés il disait +qu'ayant palpé l'argent, on serait bien à l'aise d'oublier sa parole, +de donner les États ou de les éluder.</p> + +<p>Avec ce leurre lointain et vain probablement, Brienne offrait un autre +leurre, <span class="italic">l'émancipation protestante</span>, tant demandée des philosophes. +Le roi l'a refusée deux fois aux parlements. Il l'accorde ici, +mensongère, même effrayante aux protestants. Le curé aura leur +registre. Leurs naissances, morts et mariages, jusque-là inconnus et +libres au désert, seront enregistrés par le curé leur ennemi.</p> + +<p>Avec ces deux mensonges si grossiers, on parvint pourtant à éblouir, à +fasciner des hommes ardents, crédules par l'excès du désir. On accuse +la Révolution <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> d'avoir été trop défiante. Mon Dieu! qu'il y +fallut du temps! combien de dures expériences! Qu'ils étaient jeunes, +crédules, ces redoutés meneurs! On assure que Duport, Duport qui tout +à l'heure créera les Jacobins, s'était laissé duper par ces facéties +de Brienne, et qu'avec ses amis, il eût donné dans le panneau.</p> + +<p>Ce qui prouve pourtant qu'on n'était sûr de rien, c'est que, pour +emporter la chose, on prenait un moment vraiment honteux, furtif, ces +premiers jours de la rentrée où le Parlement incomplet a nombre de ses +membres encore à la vendange, à leurs affaires rurales. On ne +rougissait pas d'apporter à la salle vide encore et aux bancs déserts +la grande affaire d'argent qu'on voulait escroquer.</p> + +<p>Un pareil filoutage aurait eu besoin du secret. Mais on avait tâté +beaucoup de gens qui ne furent pas discrets. Le coup était pour le 19. +Le 10 et le 18, certaines lettres, fort vives et menaçantes, purent +faire songer le Parlement.</p> + +<p>Grande initiative. Mirabeau, qui la prit, avait bien des raisons +d'hésiter, de se taire. Revenu de Berlin, alors fort misérable, ayant +Nehra malade (il le devint lui-même en la soignant), il eût voulu +pouvoir se placer au loin dans la diplomatie, mais nullement écrire +pour un ministère qui sombrait. Les 10 et 18 novembre, voyant le tour +ignoble qu'on arrangeait, il en fut indigné, sa grandeur naturelle se +réveilla. Par deux lettres terribles, il menaça, il avertit. En voici +à peu près le sens:</p> + +<p>1º Les États généraux, qu'on le veuille ou non, vont venir. Fait +certain et fatal: ils arrivent pour 89.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> 2º Voter cinq cents millions sur un mot captieux qui remet à +cinq ans les États, c'est d'un malhonnête homme. C'est chose +périlleuse pour la magistrature. On jugera fort mal ce pacte de la +cour avec le Parlement; on dira qu'ils s'entendent pour gouverner +ensemble et pour se passer de la France.</p> + +<p>3º Le projet n'aura pour lui qu'une minorité honteuse. On ne peut +expliquer l'audace de Brienne qu'en supposant qu'il veut un prétexte +pour la banqueroute.</p> + +<p>4º Mais que pourra-t-il? Rien. Il ne peut même la banqueroute. +Proscrira-t-il? Moyens d'un autre temps! Richelieu y serait, que le +siècle n'est plus à cela. Va-t-il entrer en guerre contre la nation? +un tel procès serait bientôt jugé.</p> + +<p>Il ne peut rien, ne fera rien, que reculer, tomber, périr (Mir., +<span class="italic">Mém.</span>, IV, 459-465).</p> + +<p>Dans de pareils moments, prophétiser, c'est faire, déterminer +l'événement. Le Parlement dut y bien regarder.</p> + +<p>On soulevait son masque populaire, qui tenait mal à son visage. Il +avait laissé voir déjà à ses adorateurs qu'il était fort peu digne de +leur idolâtrie, contraire à leurs pensées d'égalité d'impôt, et +défenseur du privilége. Qu'il votât pour Brienne, il se précipitait, +il roulait du ciel au ruisseau.</p> + +<p>D'autre part, Mirabeau avait percé les murs. Il avait très-bien vu, +comme s'il eût été au fond de Trianon, que derrière lui Brienne avait +un parti violent, la petite cour militaire d'Artois et de la Reine, +qui méprisait ces ruses, vantait la banqueroute, <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> se croyait +assez fort pour payer en coups de bâton.</p> + +<p>La surprise attendue fut tentée le 19. Le roi tient brusquement une +séance royale. Ce n'est pas un Lit de justice. Nul appareil n'indique +que rien soit imposé, forcé. Le débat est ouvert. Il semble que l'on +veuille écouter, s'éclairer. Seulement, pour marquer le cercle où il +faut se tenir, le roi et Lamoignon prêchent d'en haut le dogme +monarchique: «Le Roi est seul législateur, juge des États généraux. La +France libérée, seul il avisera à ce qui reste à faire.» Préface +altière pour étourdir sans doute. On crut que d'autant moins on +attendait l'œuvre de ruse. Jupin tonne d'abord pour finir en +Scapin.</p> + +<p>La séance ne fut ni violente, ni inconvenante (dit M. Droz d'après des +témoins oculaires). Un janséniste seul, Robert de Saint-Vincent, +s'exprima avec véhémence. Il dit que l'acte proposé était tel que, si +un fils de famille en faisait un pareil, tout tribunal l'annulerait.</p> + +<p>Cent millions accordés—les États en 89—c'était l'avis très-général +et fort sensé de l'assemblée. D'Éprémesnil n'eut rien de sa fougue +ordinaire. Vrai royaliste, il fut attendri pour le Roi autant que pour +la France, sentit qu'en ce moment il se perdait ou se sauvait. Il +parla à son cœur avec une onction admirable. Tous furent touchés, +et crurent le roi touché. L'était-il? C'est possible. Mais eût-il pu +changer le rôle convenu le matin, prendre seul un si grand parti?</p> + +<p>Dans le plan de Brienne il était excellent de lasser l'assemblée, +d'épuiser les poitrines, la verbeuse éloquence <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> de ces gens +de barreau, de la tarir patiemment jusqu'à l'heure où la Nature parle +à son tour, dit qu'on n'a pas dîné. Tout fini, chacun crut que, comme +à l'ordinaire, le Président allait prendre et compter les voix. La +surprise fut forte quand on vit Lamoignon qui montait vers le trône, +et parlait bas au roi. Ayant reçu son ordre, il se tourne, il prononce +l'enregistrement des édits.</p> + +<p>Chacun se regardait. «Mais c'est donc un Lit de justice? qui le +savait? qui l'aurait cru? Quelle longue comédie d'écouter ces discours +pendant six heures, puisqu'on ne veut rien qu'ordonner!»</p> + +<p>Odieuse surprise! mais frauduleuse ici, basse, en matière d'argent. +Empocher un demi-milliard.</p> + +<p>Qui allait protester? L'universel murmure était déjà une protestation.</p> + +<p>Mais qui allait parler? s'avancer? On y répugnait. Plus la chose était +basse et le rôle du roi pitoyable, plus il était pénible de le prendre +en flagrant délit.</p> + +<p>Conti, tant qu'il vécut, s'était mis volontiers en avant pour des +coups fourrés, d'imprévues résistances. Eût-il hasardé celle-ci, qui, +quelle qu'en fut la forme, contenait un affront? Il était évident que +ce gros roi, mis en avant (plus faible que coupable, et de tant +d'hommes aimé encore!), recevrait là un coup sanglant.</p> + +<p>Quel serait le désespéré, l'envenimé, qui frapperait? Il faut le dire: +celui qu'à force d'insolences la cour avait fait tel. La folle +violence de la Reine, de ses militaires de salon, s'était épuisée en +outrages sur le duc d'Orléans. Ses démarches obstinées pour revenir en +grâce, n'avaient fait que les enhardir à redoubler <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> +d'indignités. On l'insulte en lui-même. On l'insulte en sa fille, la +très-charmante Adélaïde, par un projet de mariage qui n'est qu'une +mystification. Il était fort timide, un bellâtre, encore élégant, d'un +visage rouge, et déformé par ses excès. On le croyait fini, incapable +d'agir. Il agit cependant, sans doute remorqué, dressé pour ce +terrible coup.</p> + +<p>Non sans hésitation, et non sans grâce, avec la funèbre douceur du +matador, qui, la mort dans la main, marche au taureau,—il dit: «Sire, +je demande à Votre Majesté la permission de déposer à ses pieds ma +déclaration. Je regarde cet enregistrement comme illégal. <span class="italic">Il serait +nécessaire, pour la décharge</span> des personnes qui seraient censées avoir +délibéré, d'ajouter qu'il est fait par très-exprès commandement de +Votre Majesté.»</p> + +<p>Traduit brutalement, cela disait: Nous nous lavons les mains de +l'infamie.» Et encore: «Point d'argent! Personne ne remplira +l'emprunt.»</p> + +<p>Le roi sentit la pierre qui frappait droit au front. Il se troubla, et +troubla, et fort trivialement, il bredouilla: «Ça m'est égal... Vous +êtes bien le maître.»</p> + +<p>Et puis, se ravisant et se souvenant qu'il est roi, il dit avec +colère: «Si! c'est légal, parce que je le veux!»</p> + +<p>Il fit signe au Garde des Sceaux, lui parla d'enlever Orléans de son +siége, de l'arracher du Parlement. Lamoignon éluda, dit qu'on n'avait +pas sous la main les moyens d'une telle violence. Le roi ne se +connaissait plus. Surpris quand il croyait surprendre, arrêté au +moment honteux, il avait eu besoin pour se remettre <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> (contre +son reproche intérieur, sa trouble conscience) de se reprendre à la +formule grossière de la foi monarchique qui fait le fond du cœur +des rois: «Si! c'est la loi! car je le veux.»</p> + +<p>Adieu l'argent, les quatre cents millions! La consolation de la Cour, +ce fut de jeter deux parlementaires aux forteresses, d'exiler Orléans. +Éloigné à vingt lieues de son Palais-Royal, de ses orgies du soir, il +se désespéra tout d'abord et demanda grâce. La reine se montra +très-haineuse. Elle ne céda pas qu'il n'eût l'amertume, la honte de sa +lâcheté. Elle voulut qu'il lui écrivît à elle-même. Il le fit, et +resta avili à ses propres yeux, gardant de noires pensées. Elle avait +réussi à donner à ses ennemis, sinon un chef, au moins un centre, à +donner pour caissier à l'intrigue, à l'émeute, un prince de vingt +millions de rente. S'il n'agit pas contre elle encore directement, dès +lors il la regarde, la suit dans sa course à l'abîme.</p> + +<p>Les amis de la reine l'y poussaient de leur mieux. Ayant décidément +manqué l'escamotage de leur demi-milliard, arrêtés dans l'emprunt, +arrêtés dans l'impôt, ils prenaient leur parti vaillamment, +militairement, et conseillaient la banqueroute.</p> + +<p>Vraie tradition de gentilhomme. L'illustre Saint-Simon, le grand +seigneur austère, la glorifie et la prêche au Régent, en la +sanctifiant «et la canonisant avec les États généraux.» Mais pourquoi +les États? La banqueroute, tellement usitée au grand siècle, semble +chose royale, une institution monarchique.</p> + +<p>Besenval, toujours jeune (près de 70 ans), aimable étourdi, vrai +hussard, tête chaude de Pologne et Savoie, <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> qui naquit par +hasard en Suisse, n'a pas tenu sa langue. Il nous a révélé ce qu'on +eût deviné fort bien sans lui, l'opinion de Trianon, l'estime et +l'engouement qu'on avait pour la banqueroute. «Vain propos?» Point du +tout. La fine oreille, Mirabeau, habile à écouter aux portes, et qui a +des amis, en cour, écrit au moment même (20 nov.) une lettre très-vive +qui affirme trois fois la chose.</p> + +<p>«Dépend-il d'un gouvernement d'enchérir sur la guerre, la peste et la +famine? Le forfait qu'on prépare, l'horrible proposition qu'on apporte +au Conseil, c'est la mort de deux cent mille hommes! Mais, par-dessus +ceux-là on met à mort encore tout un monde de leurs créanciers qu'ils +ne pourront payer et qui seront sans pain.»</p> + +<p>«Faire cela, n'est-ce pas renoncer à tout droit que l'on a sur un +peuple?»</p> + +<p>Puis, à ce roi déchu, il a l'air d'annoncer un Clément ou un +Ravaillac:</p> + +<p>Conspués de l'Europe, en horreur à nous-mêmes, dangereux à nos chefs, +tels nous serons, contre l'État, le roi... Craignez le fanatisme!... +la fureur de la faim vaut bien la fureur de la foi... Qui osera +répondre de la vie du roi, <span class="italic">de tout ce qui est près du trône?</span></p> + +<p>Le parti militaire pouvait dire à cela que «le pâle rentier» (Boileau +le nomme ainsi), l'homme ruiné, affamé, épuisé, a bien peu d'énergie. +Ces misérables encore dans la Fronde avaient pris les armes. Mais +depuis ils n'ont pas la force de crier. Les noyés du Système moururent +fort décemment. Aux plus cruelles opérations, Fleury n'entendit rien, +Choiseul rien, Terray <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> rien.—Aujourd'hui c'est un peuple, il +est vrai, qui peut faire du bruit... Eh! tant mieux! Montons à cheval! +et sus à la canaille!... Paris a besoin de leçon.</p> + +<p>Petit mal! et grand bien! Quel bienfait que la banqueroute! l'État, +libre, léger, dès lors, agira dans sa force, Paris perdra, c'est vrai. +La France y gagnera. L'argent et la population y reflueront; ce +gouffre de Paris n'absorbera plus le royaume, etc. C'est ce que +Bezenval dit, non pas de sa tête,—d'après «un publiciste, peu +scrupuleux, assez profond.»</p> + +<p>Ce publiciste me semble être Linguet. Son journal, imprimé à Londres, +est l'apôtre de la banqueroute (<span class="italic">Annales politiques et littéraires</span>, +XV). Combien le payait-on? L'arrêt qui le condamne en 1788, fait +entendre que «l'homme vénal» avait le mot d'en haut, était ainsi lancé +pour préparer les choses et pour tâter l'opinion.</p> + +<p>Sans détour, il exalte, il divinise la banqueroute, l'appelle «cette +grande et salutaire opération.» Elle peut être mauvaise en Angleterre, +car c'est le peuple qui s'engage. Mais en France, <span class="italic">ce n'est que le +Roi</span>. L'anéantissement de la dette publique, à chaque avénement, +serait <span class="italic">sage et très-légitime</span>.—Ingénieuse idée. La banqueroute, +criée au milieu des fanfares, serait apparemment une des cérémonies du +sacre.</p> + +<p>On est émerveillé, non de l'effronterie de ce paradoxal Linguet, mais +de l'aimable aisance avec laquelle la cour, nos loyaux gentilshommes +(délicats aux duels et aux dettes de jeu) acceptent et vantent ces +doctrines. De l'honneur, pas un mot. Où donc est cet honneur <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> +qui, selon Montesquieu, faisait l'âme des monarchies? Un roi <span class="italic">failli</span>, +fripon, dévalisant son peuple pour enrichir sa Cour, cela leur paraît +naturel.</p> + +<p>Grand, étonnant contraste avec la vieille France qui même n'eut jamais +le mot de banqueroute, emprunta aux Lombards le mot vil de <span class="italic">banca +rotta</span>. L'austérité bourgeoise de nos vieilles Coutumes marquait de +traits atroces ceux qui en venaient là. Elles ne tiennent le +banqueroutier quitte qu'au prix d'une infamante exhibition. Parant sa +folle tête du bonnet vert des fous, il ira, demi-nu et la chemise au +vent, sur la place, siéger et frapper par trois fois la pierre.</p> + +<p>Si la veuve ne veut pas payer pour son mari défunt, il faut +qu'impudemment elle renie son mariage. Avant qu'il entre en terre, +elle va devant tous insulter ce corps mort, lui jette au nez les clefs +de la maison.</p> + +<p>Conseillers admirables! chevaliers scrupuleux! Voilà donc leur +avis!... Que le Roi vienne aussi, banqueroutier frauduleux, orné du +vert bonnet, narguer les affamés, jeter les clefs sur le corps de la +France.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> CHAPITRE XXII.</h3> + +<h4>LE COUP D'ÉTAT. — LES RÉSISTANCES DE BRETAGNE, DAUPHINÉ, +ETC. — CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX.</h4> + +<h4>Mai-Août 1788.</h4> + + +<p>Brienne était perdu s'il n'eût eu un solide appui dans la reine et son +extrême irritation. La honte du tour de passe-passe qui avait si mal +réussi, l'exalta, et pour mieux braver, elle siégea dès lors aux +comités et aux conseils. Elle opina, et prit la voix prépondérante. +Ainsi, elle trôna, se découvrit entièrement, comme avait fait depuis +dix ans sa sœur, la Caroline de Naples, tant louée de Marie-Thérèse +et donnée pour exemple à Marie-Antoinette.</p> + +<p>Brienne, encore plus mal à la cour que dans le public, succombait sous +le faix. Il devint très-malade, sa poitrine se prit; on lui mit trois +cautères. Autour de lui ce n'étaient qu'ennemis. Sa réforme, pourtant +bien modérée, sur la maison du roi, son refus de payer les dettes de +Vaudreuil, ses sages retranchements <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> sur les Coigny, les +Polignac, avaient exaspéré. Qu'est devenu le grand, le généreux +Calonne: ce Brienne est si sec! La jeune cour d'Artois l'aurait bien +volontiers jeté par les fenêtres. Que faire avec ce prêtre? Il est +temps, disait-on, de déployer la force.</p> + +<p>Ce qui pouvait le plus y faire penser la reine, c'était le rude +accueil qu'elle avait reçu dans Paris. Ayant hasardé de venir à +l'Opéra, elle y fut presque huée. Elle dut se sentir comme excommuniée +de la France. De tous côtés un cri lui déchira l'oreille, ce nom: +«Madame Déficit!» Le ministre de Paris fut effrayé, la supplia de ne +plus s'y montrer. Son image y était proscrite. Le beau tableau de +madame Lebrun resta comme captif à Versailles; s'il se fût hasardé de +paraître à l'Exposition, il eut été insulté ou crevé. Dans Versailles +même, elle fut avertie, et par ses gens! En allant aux conseils, elle +entendit un musicien de la chapelle dire tout haut: «Une reine doit +rester à filer.» (Campan.)</p> + +<p>Elle avait été très-longtemps sous la détestable influence des +bravaches étourdis, insolents, provoquants, qui contribuèrent tant à +faire précipiter la crise. Le premier goût qu'elle eut à vingt ans, +fut un officier de marine, un homme de ce corps odieux qui concentrait +en lui tout ce que la noblesse eut de plus haïssable. Trianon, on l'a +vu, et la Polignac, et la reine, subirent dix ans Vaudreuil, frère du +marin célèbre, homme cassant, emporté, d'humeur folle, usant de son +droit de créole, de passer en tout la mesure, de mépriser, écraser +tout. Par bonheur, elle n'était plus sous ces funestes influences. +Vaudreuil, <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> avec Calonne, et tous les violents, s'étaient +groupés autour d'Artois. Elle voyait chez lui ses ennemis. Cependant +elle hésitait fort, semblait se demander parfois s'il ne vaudrait pas +mieux essayer de la violence. Pensant tout haut, dans l'intime +intérieur, devant ses femmes et familiers, elle dit un jour à Augeard, +son secrétaire, comme en l'interrogeant: «Tout cela serait bientôt +fini... Mais il faudrait verser du sang?...»</p> + +<p>Augeard, secrétaire-chancelier, en même temps fermier général, gros +financier colère, un Ajax, un Achille, répondit sèchement: «Oui, +Madame.»</p> + +<p>Quelle était la force réelle dont disposait la Cour? Considérable et +imposante. Si Brienne et la reine en avaient fait usage, ils eussent +pu verser bien du sang.</p> + +<p>La force la plus sûre était celle des vingt régiments étrangers. Arme +fort dangereuse. Ces mercenaires, surtout les Suisses, se piquaient +d'être au roi, de ne pas connaître la France. Mangeant le pain du roi, +ne connaissant que lui, à Paris comme à Naples, ils eussent loyalement +tué. Les régiments dits Allemands, fort mêlés, n'étaient d'aucun +peuple. Ces barbares, barbouilleurs, massacrant les deux langues, fort +repus, souvent ivres, meute aveugle et grossière, auraient +certainement sabré sans regarder, écrasé et femmes et enfants.</p> + +<p>La belle cavalerie de la maison du roi, ce corps hautain, superbe, +tant payé et privilégié, n'eût été guère moins sûre. Mais les Gardes +françaises pouvaient vaciller davantage, ayant des rapports dans Paris +où plusieurs étaient mariés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> L'armée, depuis 81, s'était fort transformée. <span class="italic">Nul officier +que noble.</span> De là haine et envie du sous-officier roturier à qui on +fermait l'avenir. Au moins on avait supposé que les officiers seraient +sûrs... Eh bien, le contraire arriva.</p> + +<p>Les Polignac qui firent cette ordonnance (par Ségur, nommé tout +exprès) n'y favorisèrent la noblesse que dans une petite mesure. Les +nobles de province qui entraient au service, n'avaient rien à attendre +que de devenir capitaines. Tout grade supérieur fut pour l'autre +noblesse, celle de cour, avec tous les gros traitements. Les simples +officiers étaient très-peu payés, s'endettaient. Au service, leur +perspective était de n'arriver à rien et de mourir de faim.</p> + +<p>Les colonels et autres supérieurs traitaient fort lestement ce peuple +de petits officiers (souvent plus nobles qu'eux). Ils commandaient, +ils punissaient avec l'insolence outrageante de hauts seigneurs, posés +en cour, pour qui la noble populace de ces provinciaux pesait peu. +Ceux-ci, pour de légers motifs, étaient brisés, chassés piteusement. +«Un colonel qui a besoin d'argent, disait-on, sait s'en faire. Il +casse un officier, vend son grade à un autre.» (V. Servan et Chassin, +<span class="italic">l'Armée</span>.)</p> + +<p>Voilà comment la cour se trouva avoir mis contre elle non-seulement le +sous-officier non noble qui ne pouvait monter, mais l'officier +lui-même, le noble, écrasé par le favori, le colonel de +l'Œil-de-Bœuf.</p> + +<p>Cette première révolution de 1788, ce fut celle de la noblesse.</p> + +<p>Chose plus forte encore: la cour n'avait pas la cour <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> même. +Les grands noms, les hautes fortunes, les pairs de France, la vraie +cour du royaume allait agir à part contre la cour de Trianon. Celle-ci +put s'apercevoir de sa grande solitude. Les pairs que Louis XV avait +pu écarter et séparer du Parlement, y siégent aujourd'hui malgré le +roi.</p> + +<p>Tout va vers une crise.</p> + +<p>D'une part le Parlement (par la voix d'Adrien Duport) veut désarmer le +Roi, s'attaque aux Lettres de cachet.—Repoussé durement, il remonte +plus haut; accuse (sans la nommer) la reine.</p> + +<p>Donc, mort au Parlement. Versailles hasarde un coup. Des ouvriers, +gardés à vue, impriment au château les dépêches qui vont porter +partout la foudre. Profond secret qui n'en transpire pas moins. Une +boulette de glaise, contenant une épreuve, part d'une des fenêtres, +est portée à d'Éprémesnil.</p> + +<p>Que trouva-t-on dans cette boule? Le plus monstrueux avorton qui +peut-être fût jamais sorti de la cervelle humaine.—Un fou n'eût pas +suffi. Il fallut trois fous. On y distingue à merveille l'influence, +la main, le style de plusieurs auteurs différents.</p> + +<p>Brienne était dans son lit, toussant fort et n'en pouvant plus, avec +ses trois cautères. Je ne puis lui imputer la partie vaillante et +brillante, jeune évidemment, du projet.</p> + +<p>Le grand article capital était, on peut dire, signé d'une écriture +princière. Le Roi pour conseil suprême d'enregistrement prenait... +qui? Ses propres domestiques, le grand aumônier, le grand chambellan, +le grand écuyer, le grand maître de sa maison, et son <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> +capitaine des gardes!—Ajoutez quelques dignitaires, prélats, +maréchaux, gouverneurs, chevaliers de Saint-Louis, quatre seigneurs +titrés (en tout vingt et une personnes). Cela s'appelait <span class="italic">Cour +plénière</span>. Louis XVI, en sa <span class="italic">Cour plénière</span>, renouvelait Charlemagne. +Comme splendeur, comme costume, rien n'était plus éblouissant. Qui dit +<span class="italic">Cour plénière</span> dit <span class="italic">fête</span> (selon tous les dictionnaires). La +monarchie allait être une fête perpétuelle.</p> + +<p>Quel dommage que le roi, si gauche, soit peu propre à jouer +Charlemagne ou Philippe-Auguste! Combien ce rôle irait mieux à ce +prince de roman, au jeune et brillant Galaor, le cousin d'Amadis de +Gaule! On donnait volontiers ce nom au charmant comte d'Artois. Son +agréable figure, qu'une bouche toujours entr'ouverte faisait paraître +un peu niaise, promettait déjà à la France le héros de l'émigration, +le roi pour qui 1815 a trouvé <span class="italic">le genre troubadour</span>.</p> + +<p>La Sottise n'est que sotte, parfois modeste et prudente. Mais au delà, +plus naïve s'étend largement la Bêtise. Elle parade, elle triomphe, +fait la roue au soleil. C'est le caractère qui reluit dans la nouvelle +institution. Elle est très-bien combinée pour détruire ce qui reste de +la religion monarchique. Le roi était dans celle-ci un être à part que +Dieu souffle et inspire (c'est ce que Louis XIV dit expressément à son +petit-fils). Ici, derrière le roi, on voit, au lieu de Dieu, la +valetaille qui remue le mannequin.</p> + +<p>Ce qui prouve que ces valets de Versailles travaillaient pour eux, +c'est qu'ils se sont nommés <span class="italic">à vie</span>. Choisis irrévocablement, ils +siégent dans leur dignité <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> aussi fermes que le roi. Ceci +répond à la plainte qu'avait faite l'un d'eux (Besenval): «Qu'à +Versailles, on n'est sûr de rien.»</p> + +<p>Une chose admirable encore, d'inimitable insolence, que Lamoignon +certainement n'écrivit que sous la dictée de ces fous, ce fut +l'étrange article: «Les Parlements <span class="italic">ne jugent plus que les nobles et +les prêtres</span>. Les roturiers sont désormais jugés par de simples +bailliages.»</p> + +<p>Cela fait deux nations. Hors des ordres privilégiés, la vie humaine +est si peu comptée, que pour en décider, il suffit des juges +inférieurs.</p> + +<p>Il va sans dire qu'après un tel outrage à la nation, les réformes de +Lamoignon dans le droit criminel ne comptaient guère; quelque bonnes +qu'elles fussent, personne n'y fit attention.</p> + +<p>Les Parlements étaient réduits à quelques membres. Le reste supprimé, +ruiné, remboursé quand et comment? En rentes apparemment sur ce trésor +insolvable, qui va suspendre ses payements.</p> + +<p>Ce que je crois de Brienne dans cette belle composition, c'est un +article de ruse, d'une ruse maladroite, risible invention d'un cerveau +faible, que la maladie affaiblit encore.</p> + +<p><span class="italic">Dans le cas de circonstances extraordinaires où nous serions obligés +d'établir de nouveaux impôts</span> (mot plaisant pour un homme, qui n'a pas +cessé d'être dans cet état extraordinaire)... <span class="italic">d'établir de nouveaux +impôts avant les États généraux, l'enregistrement de ces impôts par la +Cour plénière n'aura qu'un effet provisoire jusqu'aux États que nous +convoquons.</span></p> + +<p>Ainsi le roi à volonté va créer de nouveaux impôts. <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> Pour le +faire avaler, on confirme l'espoir d'avoir les États généraux. Mais +cela est trop fin. La Cour est indignée de ces ménagements de Brienne. +Elle reprend la plume. «Eh! quoi, Sire? La Cour plénière alors ne fera +que du provisoire? Comment! Votre Majesté se subordonne à ces +États?...» La reine, ou le comte d'Artois, ajoutent fièrement une +ligne qui anéantit tout le reste, ôte espoir, détruit les États, même +avant qu'on les ait donnés, qui défie la nation, ferme solidement les +bourses et rend la banqueroute sûre:</p> + +<p><span class="italic">Sur cette délibération des États, nous statuerons définitivement.</span> +Donc les États ne seront rien qu'une vaine cérémonie. On a soin ici de +le dire, d'avertir la Nation.</p> + +<p>Cette pièce extraordinaire, éclose une fois de sa boule, courut +partout secrètement. Plusieurs parlements de province la reçurent, +protestèrent d'avance. Ici les pairs s'effrayèrent, et crurent, comme +les magistrats, qu'autour de ce monde en délire, il fallait au plus +tôt dresser des garde-fous. M. de La Rochefoucauld, admirateur et +traducteur des constitutions américaines, fut probablement celui qui +conseilla de faire une <span class="italic">Déclaration des droits</span>. Les pairs, unis au +Parlement, déclarèrent que les «coups préparés contre la magistrature +n'avaient de but que de couvrir les anciennes dissipations, sans +recourir aux États généraux, que le système de <span class="italic">la volonté unique</span> +manifesté par les ministres annonçait le projet d'anéantir <span class="italic">les +principes de la monarchie</span>.»</p> + +<p>«Cela considéré, ils décident que: la France est une monarchie +gouvernée suivant les lois. Ces lois <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> fondamentales +embrassent: 1º le droit de la maison régnante; 2º le droit de la +nation d'accorder l'impôt; 3º les droits et coutumes des provinces; +4º l'inamovibilité des magistrats, leur droit de vérifier si les +volontés du Roi sont conformes aux lois fondamentales; 5º le droit du +citoyen de n'être jugé que par ses juges naturels, de n'être arrêté +que pour être remis sans délai aux juges compétents.</p> + +<p>«Ils déclarent unanimement que si la force disperse le Parlement, elle +remet le dépôt de ces principes entre les mains du Roi et des États +généraux.»</p> + +<p>Déjà une tentative directe de désarmer la cour en empêchant toute +levée d'impôt, avait été faite par deux conseillers, Goislard et +d'Éprémesnil. Le 4, ordre de les arrêter.</p> + +<p>On n'avait vu que trop souvent de pareils enlèvements. Chez un peuple +devenu si patient depuis deux siècles, l'insolence de la royauté, la +brutalité militaire semblaient toutes naturelles. C'était la joie, la +risée des gardes et des mousquetaires d'insulter les grandes robes. +Ici, pour la première fois, l'homme d'épée hésita. Les deux +conseillers menacés s'étant réfugiés dans le Parlement, le capitaine +M. d'Agoult, devant l'imposante l'assemblée, se sentit pris de +respect, troublé dans sa conscience. Quand il demanda les deux +membres, tous se levèrent, s'écrièrent: «Nous sommes tous Duval et +Goislard!—Un exempt qu'il fit entrer pour les lui désigner, s'obstina +à ne pas les voir. M. d'Agoult, embarrassé et honteux de son rôle, +envoya à Versailles demander de nouveaux ordres. La séance, de jour, +de nuit, continua pendant trente heures. <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> L'effet était +obtenu; l'esprit nouveau, le respect de la loi, l'horreur de la +violer, avaient fortement éclaté. Cette grande scène dramatique où +l'homme d'exécution avait rougi de lui-même, devint une grande leçon. +Elle fut connue partout, et partout, comme on va voir, l'épée se +trouva brisée. Duval et Goislard eux-mêmes terminèrent, se +désignèrent, adressèrent au Parlement de pathétiques adieux, et +suivirent fièrement d'Agoult, contristé et humilié.</p> + +<p>Même avant cette grande scène, la mine était éventée. Des +protestations foudroyantes partaient de tous les Parlements. Le plus +éloigné de tous, le Parlement de Navarre, éclata dès le 2 mai. Celui +de Rouen le 5; Rennes et Nancy, le 7; Aix et Besançon, le 8; Bordeaux +et Dijon, le 9.</p> + +<p>Ces pièces, que j'ai sous les yeux réunies dans une précieuse brochure +(Bibl. de Grenoble), sortent de la banalité ordinaire; elles sont des +appels éloquents à la loi, à l'honneur. Le vrai danger des Parlements +était que, par la création subite de quarante-sept bailliages, le +ministère allait tenter tout un peuple d'avocats et de gens de loi. Il +tentait beaucoup de villes jalouses de l'importance des villes de +Parlements. Par exemple, il pouvait se faire en Bretagne que Nantes et +Quimper, jalouses de Rennes, acceptassent les bailliages, et +saisissent l'occasion de détrôner le Parlement.</p> + +<p>Ces oppositions surgirent, mais plus tard. Pour le moment, avec un bon +sens admirable, chacun ajourna, subordonna l'intérêt personnel. +Personne n'accepta de places d'un gouvernement flétri. Il y avait +alors, en <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> cette France (tant légère, gâtée qu'elle fût), +certaine délicatesse, certain sentiment de l'honneur qui ne s'est +guère retrouvé aux temps soi-disant <span class="italic">positifs</span>.</p> + +<p>Donc, le Roi, le ministre, se trouvaient réellement dans une grande +solitude. Le Roi (sauf ses cinq ou six domestiques, chambellans, +etc.), ne trouvait personne à mettre dans sa fameuse Cour plénière. Sa +parade du 8 mai fut singulièrement ridicule.</p> + +<p>Ceux qu'on traîna de force à cette Cour plénière protestèrent avant et +après. Plaisante magistrature qu'il eût fallu garder à vue, lier sur +ses chaises curules. Après un seul jour d'essai, on ajourne +indéfiniment. Le 10 mai, le jour où partout (à Rennes, à Grenoble, +Rouen, etc.), on fit l'exécution brutale de forcer les Parlements à +enregistrer leur décès, la Cour plénière elle-même pour qui on faisait +tout ce bruit, ce triste avorton déjà était mort et enterré.</p> + +<p>Nul spectacle plus curieux que de voir en chaque province les formes +diverses de la résistance. Elles donnent la mesure exacte de ce que +chacune d'elles gardait de vitalité sous l'écrasement monarchique.</p> + +<p>Le Midi était assommé. Les deux Terreurs épouvantables des massacres +albigeois et des massacres protestants, tombant les uns sur les +autres, avaient admirablement monarchisé le pays. Les États de +Languedoc, tant vantés pour leur cadastre, répartition, etc., +n'étaient pas moins épiscopaux, comme au lendemain de la conquête de +Montfort. Le Tiers-État y votait, mais <span class="italic">il ne parlait jamais</span>. Toutes +ces municipalités étaient muettes.</p> + +<p>La Bourgogne, tous les trois ans, se réunissait vingt <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> jours +en États pour baiser les bottes du gouverneur héréditaire, un Condé. +Cinquante bourgeois, en présence de trois cents nobles et cent +prêtres, ne soufflaient que pour voter des présents au gouvernement, +aux premiers de l'assemblée.</p> + +<p>Trois familles suffisaient pour jouer la comédie des petits États +d'Artois. Ceux de Provence étaient nuls; le pays avait maigri jusqu'à +l'os et au squelette, à l'instar de ses montagnes, dévasté, dépouillé, +chauve; ses pauvres communautés, trop heureuses de vendre leurs voix, +étaient toutes dans la main d'un seigneur, le consul d'Aix. +L'imperceptible Navarre et le tout petit Béarn avaient seuls gardé +quelque chose des libertés antiques. En Béarn, le peuple avait au +moins un veto négatif. En Navarre, seul il votait dans les questions +d'argent.</p> + +<p>Rouen, Besançon, Grenoble, regrettaient amèrement, redemandaient leurs +États, depuis longtemps supprimés.</p> + +<p>La Bretagne avait les siens, on l'a vu, orageux, troubles, dominés par +un grand peuple de petits nobles turbulents. Ces dures têtes de silex +n'étaient pas moins bouillonnantes. Toujours quelques fous, du Régent +à Louis XVI, rêvaient la séparation, la Bretagne libre de la France, +seule en son trône de granit, comme un Arthur ressuscité, avec la +monarchie celtique. Un grand peuple dispersé, curés, bourgeois, +paysans, matelots, ne partageait pas ces songes, et se montrait plus +docile, entraîné pourtant par moment aux emportements de la noblesse, +aux audaces du Parlement. C'était le plus fier du royaume. Il +<span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> rappelait incessamment sa fameuse duchesse Anne et les +droits de son contrat. Lui-même parfois représentait la trop quinteuse +duchesse dans sa mauvaise humeur hautaine. En 1764, le Roi ayant écrit +qu'il cassait sa décision, le Parlement, sans voir la lettre, la lui +renvoya par la poste.</p> + +<p>La grande bataille de la France fut réellement soutenue par deux +provinces, la Bretagne et le Dauphiné.</p> + +<p>La Bretagne eut réellement quelque avance sur le Dauphiné. Rennes eut +son combat le 10 mai, et Grenoble le 7 juin.</p> + +<p>Ces deux provinces avaient fort préparé l'esprit public. La Bretagne, +dès Louis XV, dès l'affaire de La Chalotais qui fit vibrer toute la +France. Le Dauphiné déjoua le mensonge des Assemblées provinciales. Le +Parlement de Grenoble dit qu'on devait publier leur règlement, +préciser leur mission: jusque-là, intrépidement, <span class="italic">il leur défendit de +s'assembler</span> (15 décembre 1787).</p> + +<p>La première scène décisive est celle de Rennes. Le Parlement ferme ses +portes. C'est aux commissaires du Roi, au gouverneur Thiard, à +l'intendant Molleville, de les forcer. À leur sortie du Parlement, les +pierres, les bûches et les bouteilles volent et menacent leurs têtes.</p> + +<p>L'intendant tombe, est frappé. Que ferait la troupe? Thiard était peu +en force et défendait de tirer. Ses officiers, qui voyaient dans le +peuple tant de gentilshommes, n'avaient nulle envie de tirer sur les +leurs. Un d'eux, Blondel de Nonainville, dit: «Moi aussi, je suis +citoyen!» On lui saute au cou; on le porte en <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> triomphe. Et +nombre d'officiers l'imitent. (Duchatellier, I, 43, 73.)</p> + +<p>La cour ne comprit pas encore. Elle expliqua l'événement par la +mollesse de Thiard, qui n'avait pas voulu tirer sur la noblesse de +Bretagne. La révolution de Rennes commandait quelques égards, étant +surtout celle des nobles et des fils de la bonne bourgeoisie, des +étudiants en droit de cette université. Ces nobles, nous les avons +vus, dans l'affaire de Damiens, marquer entre tous les Français, par +la vive émotion, le violent amour du Roi. Ils n'étaient pas suspects +au fond. D'autant plus violents aussi dans leur attaque au ministère, +ils dressèrent son accusation. Avec l'obstination bretonne, ils la +portèrent à Versailles, par une, deux, trois députations. La première, +douze gentilshommes, brutalement mise à la Bastille; la seconde de +dix-huit, arrêtée en route, n'empêchèrent pas cinquante-trois députés +de pénétrer enfin au Roi.</p> + +<p>Thiard n'en réussit pas moins à disperser le Parlement et à l'exiler +de Rennes. La chose fut plus difficile pour le Parlement de Grenoble.</p> + +<p>Le Dauphiné, il faut le dire, ne ressemblait guère à la France. Il +avait certains bonheurs qui le mettaient fort à part.</p> + +<p>Le premier, c'est que sa vieille noblesse (l'<span class="italic">écarlate des +gentilshommes</span>) avait eu le bon esprit de s'exterminer dans les +guerres; nulle ne prodigua tant son sang. À Montlhéry, sur cent +gentilshommes tués, cinquante étaient des Dauphinois. Et cela ne se +refit pas. Les anoblis pesaient très-peu. Un monde de petits nobliaux +labourant l'épée au côté, nombre d'honorables bourgeois <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> qui +se croyaient bien plus que nobles, composaient un niveau commun +rapproché de l'égalité. Le paysan, vaillant et fier, s'estimait, +portait la tête haute.</p> + +<p>L'histoire de leurs États est belle. On y voit la vigueur du Tiers qui +surgit du fond de la terre, la soulève avec son front. Peu nombreux, +ne formant pas le cinquième de l'assemblée, il monte. Il exige d'abord +des procès-verbaux dans sa langue, écrits en français (1388). Il +monte; il obtient d'avoir un veto négatif; s'il ne fait encore, il +empêche (1554). Dans les questions qui lui sont propres, il vote +double, il obtient la double représentation.</p> + +<p>Un trait singulier du pays, c'est qu'en gravissant l'amphithéâtre des +Alpes, on rencontrait sur les hauteurs la vénérable et modeste image +de nos vieilles Gaules, de nos fédérations celtiques. Ces contrées +froides et stériles n'eussent jamais été habitées si on n'y eût laissé +régner le vrai gouvernement humain, la république et la raison. Tout +ce que la France désirait (ou ne connaissait même pas), tout ce que le +Dauphiné d'en bas conquérait lentement, ce pauvre Dauphiné d'en haut, +sous le vent sévère des glaciers, l'avait toujours eu. La déraison +féodale, la violence des gouvernements s'arrêtaient là; les intendants +de Richelieu, de Colbert, comprenaient eux-mêmes que, s'ils se +mêlaient de ce peuple, il descendrait, s'en irait, laissant un éternel +désert. Il avait fait un bon cadastre; on lui laissait répartir +l'impôt (payé très-exactement). On le laissait faire ses routes, ses +travaux, bref se gouverner. Ils disent très-fortement que, pour leurs +charges, <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> ils n'ont que faire d'aucune autorisation et n'ont +pas à rendre compte,—qu'ils ont acheté ces droits, par maints +sacrifices, «par des services à la patrie qu'ils rendirent et rendront +encore.» (Fauché-Prunelle, 704.)</p> + +<p>L'idéal américain, en bien des choses essentielles, était ainsi +suspendu au-dessus du Dauphiné. À travers toutes les misères qu'il +traversait avec la grosse monarchie, il n'avait qu'à regarder vers un +certain point des neiges pour aspirer l'air meilleur, se redresser, se +sentir homme. Dans les veines les plus royalistes, cet air gaillard de +la montagne mettait du républicain.</p> + +<p>Depuis l'enregistrement du 10 mai, fait à main armée, jusqu'au 7 juin, +où le gouverneur Clermont-Tonnerre envoya aux magistrats les ordres +d'exil, l'irritation alla croissant. Grenoble semblait ruinée par la +perte du Parlement. La province se crut perdue. Un violent écrit du +jeune avocat Barnave fut semé la nuit dans les rues. Le 20 mai, le +Parlement avait lancé (une vive provocation qui semblait l'appel aux +armes): «Il faut enfin leur apprendre ce que peut une nation généreuse +qu'on veut mettre aux fers.»</p> + +<p>On pensait bien qu'il y aurait un soulèvement à Grenoble. On y avait +envoyé deux solides régiments (Austrasie et Royal-Marine). L'ordre +était de ne pas tirer, mais charger à la baïonnette, n'employer que +l'arme blanche, qui, sans bruit, n'en est que plus sûre dans la foule +pour frapper de près.</p> + +<p>J'ai sous les yeux huit ou dix relations de la journée du 7 juin; +celle du Parlement, celle de l'Hôtel de ville, les lettres du +procureur du roi, les récits d'un procureur, <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> d'un étudiant +(L. Berriat Saint-Prix), d'autres anonymes. Le meilleur, celui d'un +religieux, est adorablement naïf. C'est un vieux cahier où le bonhomme +qui jardine, écrit les vertus des plantes, des recettes de jardinage, +de médecine, etc. Mais le tocsin a sonné. Il retourne son cahier, il +écrit la Révolution (<span class="italic">Bibl. de Grenoble</span>).</p> + +<p>Le matin, vers six heures, des soldats portèrent aux conseillers les +lettres d'exil. Dès sept heures, très-grand mouvement: tout le +commerce, en ses quarante corps, va en procession faire compliment de +condoléance au premier président. Puis, une autre procession, +dramatique et d'effet lugubre, tout le barreau en robes noires. Devant +ces images de deuil, les boutiques se fermèrent; toute vie parut +suspendue.</p> + +<p>Cela saisit terriblement l'esprit des femmes du peuple. Les vendeuses +des marchés s'assemblaient par pelotons. Tout à coup voilà qu'elles +fondent chez le premier président; elles se jettent sur les voitures +attelées, détellent, déchargent les malles, coupent les harnais des +chevaux. Mais pour que le Parlement ne sorte pas de la ville, il faut +s'emparer des portes. Elles étaient fort bien gardées, chacune par +trente soldats. Ces dames prenne chacune «une trique,» et vont à +l'assaut des portes. Quelques hommes déterminés se joignent à elles, +armés de bâtons, de pierres, chassent la garde, et à sa place ils se +constituent portiers. Les femmes rapportent les clefs en triomphe, +vont aux églises, montent dans tous les clochers et sonnent +furieusement le tocsin.</p> + +<p>Il était midi. Ce bruit sinistre, retentissant par les <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> +détours de la profonde vallée, les rudes paysans de la Tronche et des +communes voisines, dans un terrible transport, saisirent leurs fusils, +coururent. Mais les portes étaient clouées. Ils vont chercher des +échelles. Par malheur, elles sont courtes. Ils finissent par percer un +mur qui fermait une fausse porte. C'est long, mais leur seule présence +faisait voir que la campagne était une avec la ville.</p> + +<p>La troupe n'avait pu reprendre les portes. On la réunit en bataille +sur la place principale. Deux compagnies de Royal-Marine étaient en +avant, engagées dans une rue. Il était environ deux heures. Le peuple +(au premier rang les femmes) regardait fort de travers les soldats de +Royal-Marine, insolents et provoquants autant que le noble corps de la +Marine elle-même. Beaucoup, de mine singulière, étaient des Basques ou +des Bretons. Celui qui était en tête, un sous-officier béarnais, à +grand nez crochu d'épervier, oiseau de proie, oiseau de nuit, œil +noir de ténèbres et de ruse, blessa au premier regard leur rude +instinct de loyauté. Une des femmes n'y tint pas. Elle traverse la +rue, va à lui, et, devant sa troupe, lui applique un hardi soufflet +(récit d'un témoin oculaire). Ce Béarnais est Bernadotte. Le coup lui +valut le salut de la sorcière (Tu seras roi!). Il vit l'éclair de sa +fortune et fit commencer le feu.</p> + +<p>Il avait une bonne chance de tout finir en deux minutes. Il n'avait +réellement que vingt ou trente <span class="italic">hommes</span> en face, le reste femmes et +curieux. Ces vingt ou trente, chargés vivement, s'enfuirent, comme il +l'avait prévu. Mais ce qu'il ne prévoyait pas, c'est <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> qu'ils +revinrent peu après avec une masse énorme, c'est que tout ce vaillant +peuple se mit avec eux. Devant, derrière, sur les toits, partout on ne +voyait que peuple. Tuiles, pierres, briques, pleuvaient à la fois. +Notre Béarnais est blessé, mais reste noté comme homme d'audace peu +scrupuleuse, qui n'irait pas de main morte et pouvait monter à tout. +L'affaire fut assez sanglante. Force blessés de part et d'autre. Un +vieux portefaix est tué; un jeune homme a les deux cuisses traversées. +Même un enfant de douze ans fut cruellement tué d'un coup de +baïonnette.</p> + +<p>Le peuple, ayant l'avantage, en vint à grands coups de pierre sur la +masse des deux régiments en bataille sur la place. Au moment où M. de +Boissieux, lieutenant-colonel, défend de tirer et veut s'expliquer +avec la foule, une pierre lui frappe la tête. Il n'en persista pas +moins dans son pacifique héroïsme. Cela émut fort le peuple. On vint +lui faire réparation. Les femmes voulurent le panser et l'emportèrent +dans leurs bras.</p> + +<p>Même dans Royal-Marine, plusieurs officiers bretons (instruits +très-certainement de l'affaire de ceux de Rennes), ne voulaient pas +qu'on se battît. Le commandant consentit à aller, avec une femme, au +commandant Clermont-Tonnerre qui donna de bonnes paroles, fit espérer +que la troupe rentrerait dans ses quartiers.</p> + +<p>Mais cela ne suffisait pas. Un terrible flot de peuple arrivait pour +prendre au commandant les clefs du palais de justice, et rétablir, +faire siéger sur-le-champ le Parlement. L'hôtel est en vain fermé. On +brise la porte extérieure, on brise une porte intérieure, <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> et +derrière on trouve M. de Clermont-Tonnerre avec quelques officiers.</p> + +<p>Il faut ignorer tout à fait la nature humaine et ce que c'est que la +foule, pour croire (avec M. Taulier) qu'on ménageât le commandant. Il +fut dans un danger réel. On lui reprocha violemment l'effusion du sang +du peuple. Plusieurs voulaient qu'il livrât celui qui avait fait +tirer. D'autres que lui même expiât: un charpentier tint une hache +levée sur sa tête. Un avocat la détourna. On a voulu douter du fait, +mais le charpentier en fit gloire, ne se cacha pas, resta huit jours +encore à Grenoble, et n'en partit qu'en recevant l'argent d'une +souscription faite pour lui (Berthelon).</p> + +<p>Dans ce danger du commandant, les consuls de la ville étaient venus à +son secours. Eux-mêmes ils furent en danger. On leur arracha de la +tête leurs chaperons municipaux. La foule cassait, brisait. Elle jeta +par les fenêtres l'argenterie du commandant (qu'on porta chez le +président). Elle ne prit rien dans l'hôtel que le dîner qui était +prêt, à point, et qu'on avala, plus du vin bu dans les caves. Un seul +lieu fut respecté, un cabinet d'histoire naturelle que possédait ce +grand seigneur. On n'y prit qu'un aigle empaillé qu'on voulait faire +figurer dans le solennel triomphe qu'on préparait au Parlement.</p> + +<p>Le commandant sous leur dictée écrivit au Président qu'il l'invitait à +assembler le Parlement au plus tôt. Il livra les clefs du Palais. Mais +une femme ne voulait pas croire qu'il agît de bonne foi. Elle empoigna +un inspecteur militaire qui était là, l'emmena pour qu'il témoignât +avec elle que la lettre était sérieuse, venait <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> bien du +commandant. Elle le menait «trique en main, comme un patient qu'on +mène au gibet» (cinq heures de l'après-midi).</p> + +<p>Le Président eut beau louvoyer et refuser. On ne lui donna qu'une +heure. Le peuple se chargea lui-même d'avertir les conseillers. En +attendant, il faisait l'ouverture du Parlement. Le Président n'eût +osé. On lui prit un de ses gens, qu'on habilla superbement d'une riche +robe de chambre; on lui mit les clefs en main, et afin qu'il fût mieux +vu, un homme à califourchon l'enleva sur ses épaules. Derrière, on lui +portait la queue. Ce majestueux personnage, que nul ne connaissait, +représenta d'autant mieux le grand anonyme, le Peuple, faisant ses +affaires lui-même, rouvrant son Palais de justice, fermé par la +royauté.</p> + +<p>Les membres du Parlement se cachaient, mais on en trouva suffisamment +pour le cortége qu'on fit au Président, de son hôtel au palais. Ces +messieurs, dans leurs robes rouges, étaient galamment conduits par +<span class="italic">les dames</span> portant <span class="italic">leur trique</span>, de l'autre main des branches +vertes. Le tocsin ne sonnait plus, mais les cloches, à volée, joyeuses +et toutes en branle. «Les clochers jusqu'au sommet étaient remplis de +femmes bondissantes comme des chèvres.» C'était six heures du soir (en +juin). Partout des rameaux, des roses. Le carrosse du Président, +traîné lestement par des hommes (et plus vite que par des chevaux), +avançait couvert de fleurs, royalement couronné de l'aigle prisonnier +du peuple, la seule et noble dépouille qu'il emporta de sa victoire. +Une fraîche couronne de roses (assez ridiculement) avait été préparée +pour la vieille tête chenue <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> du premier président. Il +tremblait de se compromettre, la repoussa. Mais on la portait devant +lui. Un énorme feu de joie était dressé sur la place, le Palais +enguirlandé de banderoles ou drapeaux. «Enfin des cris incroyables, +une telle fête (dit le bonhomme) que jamais les fastes de Rome n'ont +fourni de pareils exemples.»</p> + +<p>Le Président, effrayé de son succès, trouva moyen d'écrire à l'instant +en cour que tout se faisait malgré lui. Le Commandant écrivit aussi. +Mais on saisit sa lettre, et on ne la laissa passer que quand le +Président l'eut lue à la foule et bien montré qu'elle ne contenait +aucun mal. La séance ne dura qu'une heure, et le peuple, fort modéré, +ne demanda rien que le départ du régiment qui avait versé le sang. Le +Parlement, heureux de voir finir son triomphe, fut solennellement +reconduit. Mais défense aux magistrats de sortir de la ville; défense +aux portes de les laisser passer.</p> + +<p>Situation assez triste pour le peuple, forcé de garder presque à vue +ses chefs qui voulaient s'échapper. Les femmes étaient inquiètes. +Elles veillèrent en armes, et seules voulurent monter la garde au +palais du Parlement.</p> + +<p>Une chose était pour Grenoble, c'est que tous les environs étaient +armés pour elle et n'attendaient qu'un signal. Mais au dedans, on +s'arrangeait pour énerver le mouvement. Pendant la nuit, les consuls +formèrent la garde bourgeoise des honorables marchands qui le matin se +saisit du corps de garde, des portes. Le peuple avait nommé une +commission pour s'entendre avec <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> les consuls. Le procureur +syndic de cette commission était un cordonnier, lui-même de la garde +bourgeoise, de cette garde précisément que l'on opposait au peuple (V. +Berthelon). Cette opposition se marqua surtout en ce que le peuple, +entendant dire qu'on faisait venir contre lui l'artillerie de Valence, +assiégeait les dépôts d'armes, voulait prendre les fusils. Les +bourgeois s'y opposaient. Le peu de fusils qu'on eût manquaient de +certaine pièce et ne pouvaient servir à rien. De là une juste +inquiétude. Les femmes, plus d'une fois, sonnèrent le tocsin. Elles +juraient de ne pas désarmer tant qu'elles n'auraient pas vu partir le +régiment meurtrier.</p> + +<p>Ainsi, du 9 au 14, marcha la réaction. On défendit bientôt aux +bourgeois de monter la garde. Les deux régiments reprirent tous les +postes. Clermont-Tonnerre établit des batteries sur les hauteurs qui +pouvaient foudroyer la ville. Le Parlement se sauva (nuit du 13 juin). +Le soldat haïssait le peuple au point que, sur le rempart, un ouvrier +regardant la brèche du 7, la sentinelle lui tira un coup de fusil dont +la balle heureusement ne fit que trouer son chapeau.</p> + +<p>Le 14, deux nouvelles (récit du religieux) émurent fortement Grenoble. +Le foudroyant mémoire de Rennes fut connu, la fermeté menaçante des +Bretons, l'accord des nobles, du peuple, des étudiants. On apprit en +même temps qu'à Besançon un régiment suisse avait refusé de tirer, +aimait mieux s'en aller en Suisse. La noblesse de Grenoble et celle +des environs s'assembla (le 14 juin), et les consuls, indignés d'avoir +été pris pour dupes et de voir déjà renvoyés sans façon <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> leur +garde bourgeoise, vinrent siéger avec ces nobles. Les menaces et les +défenses de l'autorité militaire n'y firent rien. On fit vaillamment +la démarche décisive, <span class="italic">non-seulement de demander</span> le rétablissement +des États, mais réellement <span class="italic">de les faire</span>, de les créer, les +convoquer, en invitant toutes les villes et bourgs à nommer des +députés pris dans les trois ordres, qui se réuniront à «jour convenu.» +Voilà ce qui fut écrit (<span class="italic">Bibl. de Grenoble</span>.) Mais on convint +verbalement de se réunir à Vizille, ancien château du Dauphin, que +possédait M. Périer, dont il avait fait une usine, et qu'il offrit +courageusement.</p> + +<p>La cour se montra fort double. Elle écrivit des choses douces sur +l'amour du Roi pour le peuple. «Jamais il ne fut plus loin d'exiger de +nouveaux impôts.» (Impr. bibl. de Grenoble.) Avis paterne que l'évêque +de Grenoble répandit par les curés. En même temps, on fait filer une +armée en Dauphiné, sous l'homme le plus sévère de France, le vieux +maréchal de Vaux, durci par cinquante ans de guerre (en Corse, +Amérique, partout). On lui donne des Suisses et des Corses et beaucoup +d'artillerie. Le bailliage est établi à Valence, et on va le faire à +Grenoble à main armée. Deux des consuls de Grenoble iront répondre à +Versailles, y resteront comme otages. Le maire de Romans, enlevé, est +prisonnier en Languedoc.</p> + +<p>Tout cela était assez vigoureux, bien combiné. Mais rien ne pouvait +servir dans un si grand mouvement. Une unanimité immense, formidable, +se déclare. Toutes les femmes prennent la ceinture aurore et bleue du +Dauphiné, les hommes la cocarde au chapeau. On <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> arrache des +murailles l'arrêt contre les consuls. De tous côtés grandes nouvelles: +<span class="italic">la France est pour le Dauphiné</span>. Les petits États de Béarn +fraternisent avec lui. Des gentilshommes de Lyon, de Toulouse, de +Provence, adhèrent à ses résolutions et veulent agir de concert. La +Guyenne va les imiter. Les mêmes résistances éclatent juste aux deux +bouts du royaume, à Pau, à Amiens, Arras. À Pau, on dresse une potence +pour pendre le commandant. À Arras, le bailliage est chassé à coups de +bâton, tout brisé et saccagé. Le Parlement de Rouen continue de +s'assembler, met le ministère en accusation.</p> + +<p>Tout s'arrête, et plus d'affaires. Lyon halète, Paris s'irrite par le +retard des payements. L'Hôtel de Ville a renvoyé en août ses payements +de mai.</p> + +<p>Je copie tout ce qui précède d'un petit journal manuscrit de 8 pages +qui donne très-bien le mois de juillet, à Grenoble, les nouvelles +qu'on y recevait. Il ajoute, au 3 juillet, deux choses extrêmement +graves.</p> + +<p>«La disgrâce du ministère a été signée pendant huit heures. La Reine a +tout fait révoquer.</p> + +<p>«À notre assemblée du 2, <span class="italic">des officiers en uniforme ont signé la +délibération</span>.»</p> + +<p>Jamais le vieux maréchal, qui avait vu tant de choses, n'avait vu un +tel spectacle. Il se trouva, avec ses vingt mille hommes, comme noyé +dans ce tourbillon, ce vertige populaire de vaillance, d'ardeur et de +joie. Ses officiers lui échappaient. Il l'écrivit à la cour +(<span class="italic">Augeard</span>.) Ce qui dut l'étonner surtout, ce fut, dans une telle +ardeur, un bon sens, une mesure, un sang-froid <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> +extraordinaires. Cela ne se voit guère ailleurs. Si fermes dans les +grandes choses, ils cédaient sur les petites, qui souvent exaltent +encore plus. Il crut les embarrasser en défendant la cocarde bleue +aurore, l'insigne de la province. Mais cela leur rendait service. Il +valait mieux être Français. On disait, non sans apparence: «Toute la +France sera Dauphiné.»</p> + +<p>De Vaux, de mauvaise humeur, avait signifié d'abord qu'on ne +s'assemblerait pas, qu'il saurait bien l'empêcher. On lui répondit +gaiement: «Nous nous assemblerons, fût-ce à la bouche du canon.»</p> + +<p>Il se rabattit à dire: «Ce ne sera pas à Grenoble.» On n'y avait +jamais songé. Enfin il entoura Vizille de grandes forces militaires, +comme si l'on avait craint des rassemblements du peuple. Il croyait +que ses baïonnettes intimideraient l'assemblée. On n'y regarda même +pas. Cela l'achève. Il s'alite, et le voilà très-malade. On crut qu'il +y passerait. Il traîna un an ou deux.</p> + +<p>M. Périer, fort noblement, avait préparé des tables pour servir quatre +cents personnes. La salle d'armes du vieux connétable, Lesdiguières, +était préparée pour faire siéger dignement cette première de nos +assemblées.</p> + +<p>Le secrétaire était Mounier, juge royal de Grenoble, homme capable, +fort mesuré, qui avait tenu la plume avec adresse et courage dans les +réunions de la ville. L'assemblée s'ouvrit à huit heures, s'organisa +jusqu'à onze, examina les mémoires proposés jusqu'à minuit, signa +jusqu'à quatre heures du matin. Tout ainsi fut consommé dans un long +jour de juillet. On arrêta <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> (outre les choses arrêtées le 14 +juin): que voulant montrer à la France un exemple d'union, +d'attachement à la monarchie, on n'octroierait les impôts qu'après +délibération dans les États généraux—que le Tiers-État aurait autant +de députés que les deux autres ordres réunis.</p> + +<p>Une mesure admirable fut gardée par cette assemblée:</p> + +<p>1º <span class="italic">La municipalité n'y domina pas.</span> Les députés de Grenoble, +très-nombreux, ne voulurent pas être comptés selon leur nombre.</p> + +<p>2º <span class="italic">Le parlement n'y domina pas.</span> Quoique seul il eût d'abord dirigé +le mouvement, l'assemblée se mit à sa place, dit même indirectement +qu'il n'était pas impeccable. Elle exprime que la conduite généreuse +des Parlements avait réparé leurs torts.</p> + +<p>3º <span class="italic">Nul ordre ne pesa sur les autres.</span> Le Tiers n'abusa pas de la +force supérieure que donnait la situation. Le clergé et la noblesse, +entraînés d'un bel élan, votèrent sans difficulté la double +représentation du Tiers.</p> + +<p>4º L'assemblée ne se montra <span class="italic">pas exclusivement +dauphinoise</span>. Elle fut surtout française, protesta dans deux articles +de son amour pour l'unité, dit que le Dauphiné ne séparerait jamais sa +cause de celle des autres provinces.</p> + +<p>Tout cela était très-neuf.</p> + +<p>On sait bien que dans son fantôme d'Assemblées provinciales, le roi +avait doublé le Tiers. C'était un mensonge de plus. Puisqu'il nommait +les députés, on était sûr qu'il prendrait l'élite des faibles et des +serviles, les plus plats de la bourgeoisie.—Le Tiers <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> aussi +était double dans les États de Languedoc. Autre leurre, autre +mensonge. Les formes ne sont rien du tout dans l'absence de la vie. Ce +Tiers ne parlait jamais, sauf un compliment ampoulé que le capitoul de +Toulouse débitait à l'ouverture. Les capitouls, les consuls, en toute +chose importante suivaient leurs seigneurs les évêques.</p> + +<p>Non, la leçon de la France ne fut pas le type bâtard des Assemblées +provinciales, ni les États de Languedoc. Elle fut dans l'unanimité des +trois ordres du Dauphiné. Elle fut dans l'unanimité (peu durable, mais +réelle alors) des nobles bretons et du peuple.</p> + +<p>Elle fut dans l'ébranlement de l'armée, dans cet aveu terrible du +maréchal de Vaux: <span class="italic">que la troupe n'est pas sûre</span>. Nonainville à +Rennes, Boissieux à Grenoble, s'obstinent à ne pas tirer.</p> + +<p>Ce qui dut aussi frapper fort, c'est le changement étonnant de formes +qui se fait tout à coup dans les pièces adressées au roi. Pour la +première fois, on y parle de <span class="italic">sa responsabilité personnelle</span>, on y +fait une allusion fort nette au danger qu'il court. Dans une adresse +(manuscrite, anonyme et sans date) de Grenoble, on lui fait entendre +que la Constitution seule <span class="italic">fait sa sûreté</span>. Mais la pièce la plus +terrible (19 juin 88) vient du corps jusqu'ici le plus souple, le plus +docile, qui le croirait? du Grand Conseil. On y demande la tête de +Brienne et de Lamoignon. On dit au roi: «Il ne faudrait qu'un instant +pour détruire votre autorité... Vous tenez votre force de vos sujets; +elle est dans leurs mains. C'est uniquement de leur pécune que se +soutient votre puissance.» Puis, par deux fois, on <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> répète +avec une insistance menaçante: «Vous devez bien les connaître, tous +ces abus de pouvoir, puisqu'ils se font par vos ordres précédés de ces +douces paroles: <span class="italic">De l'ordre du roi</span>, et qu'ils sont <span class="italic">signés de vous!</span> +Que d'innocents dans les fers par ces lettres de cachet!... Vous ne +pouvez les ignorer; elles portent <span class="italic">votre signature</span>.»</p> + +<p>Paroles vraiment redoutables qui commencent le procès, non pas de la +royauté seule, mais du roi, de Louis XVI.</p> + +<p>Brienne était fort timide en réalité. Il voyait venir ces jours où +l'on rend de sérieux comptes. Un magistrat de Grenoble, le 10 mai, +demandait la mort de Terray et de Calonne. Le 19 juin, le Grand +Conseil demandait celle de Brienne, tout au moins sa condamnation.</p> + +<p>Le Clergé, loin de l'appuyer, lui donna, au lieu d'argent, la leçon la +plus amère. En Dauphiné, en Bretagne, partout la noblesse était contre +lui, contre la cour et la reine. Le vrai moyen d'embarrasser, faire +taire tous ces privilégiés, c'était de leur lâcher le Tiers. Brienne +avait autour de lui des gens qui devaient lui faire croire que le +Tiers serait royaliste. Il employait surtout la plume d'un petit homme +de talent, fils d'un cordonnier d'Avignon, le fameux abbé Maury, un +roué et un rusé sous forme insolente, emportée. Il put être pour +beaucoup dans le parti que prit Brienne de se sauver en ouvrant la +grande Babel. Le 8 août, au nom du roi, il convoque les États +généraux.</p> + +<p>Qu'est-ce que ces États? Il ne le sait lui-même. Il invite <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> +tout le monde à fouiller, chercher, ce qu'au vrai ils ont été. On +allait sans difficulté trouver que le Tiers y était très-constamment +écrasé, humilié, agenouillé. À lui de prendre sa revanche au profit de +la royauté contre le Clergé, la Noblesse. La Cour, blessée par +ceux-ci, leur lançait la meute immense des avocats, des lettrés, pour +les égratigner aux jambes et les mordre par derrière.</p> + +<p>Malesherbes était épouvanté. D'accord avec son cousin Lamoignon, dans +une timidité coupable, il démentit toute sa vie, fit un mémoire au roi +contre les États généraux.</p> + +<p>Il se trompait d'époque, croyait que les idées de 76 suffisaient en +88.</p> + +<p>Que pouvait faire Brienne?</p> + +<p>Par les États, il périssait. Sans les États, il périssait. En face des +nécessités implacables de chaque jour, il fouillait au plus bas, il +cherchait dans la boue. Le 16 août, il ne peut payer qu'à moitié en +billets. Il pille, force des caisses que respecteraient des voleurs, +dépôts de charité et fonds des hôpitaux, des aumônes aux grêlés! Cela +faisait horreur! De tels crimes pour si peu d'argent!</p> + +<p>Où sommes-nous? les plus sacrées dépenses, celles de cour, deviennent +impossibles! Les Polignacs, ennemis de Brienne, et d'Artois, son ami, +qui le poussait contre le Parlement, se liguent contre lui. La reine a +peine à le défendre. On se souvient de l'homme qui seul évoquait les +écus. Si l'on rappelait Necker? On pourrait l'exploiter, profiter de +sa main adroite pour tirer les marrons du feu. C'était peu difficile. +Son livre <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> de 84 dit assez clairement qu'il se meurt de +chagrin de n'être plus au ministère. Sa vanité souffrante exige +seulement que l'on renvoie Brienne (25 août). Mais on le mystifie. On +garde contre lui l'homme d'exécution, Lamoignon.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> CHAPITRE DERNIER.</h3> + +<h4>LES FUSILLADES DE PARIS. — NECKER. — CAHIERS. — ÉLECTIONS. — MIRABEAU.</h4> + +<h4>Août 1788-avril 1789.</h4> + + +<p>M. Necker débuta en bon et galant homme. Trouvant le trésor vide, il y +mit sa fortune. Il versa deux millions à son entrée au ministère, et, +plus tard, engagea tout ce qu'il possédait.</p> + +<p>Cela remonta l'âme, l'espoir et le crédit.</p> + +<p>Les notaires, dont les fonds sont chose de confiance et sacrés, firent +un acte de foi, apportèrent six millions. Les créanciers rougirent +d'être exigeants, se contentèrent d'à-comptes, désormais sûrs d'être +payés.</p> + +<p>Les ennemis de Necker sont bien forcés ici de l'admirer. Monthyon, le +fermier général, dit: «Sans moyens violents, sans coups de force, il +nous sauva de la banqueroute. Mille expédients de détails furent +employés, faibles séparément, puissants par leur ensemble. <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> +Toute grande mesure eût trouvé trop d'obstacles. Son industrie fut un +prodige.» Et combien on doit l'admirer, quand on songe qu'au moyen de +tant d'embarras politiques, il se trouva en face d'une disette qui +venait à grands pas, bientôt devant l'atroce hiver, le grand hiver du +siècle (88-89) qui, rompant la circulation, doubla les maux de la +famine. Plus de travail et plus d'obéissance dans l'administration. +L'autorité morale de Necker, son crédit personnel, suppléèrent aux +ressources de l'État qui n'existait plus. De toutes parts on vint au +secours. Il parvint à passer ces terribles huit mois, à gagner le +printemps, les États généraux. Tout ce qu'on blâme en lui de fautes ou +de faiblesses s'efface devant un tel service. On peut répondre à tout: +«Il a nourri la France.»</p> + +<p>Il fallait ces extrémités pour que la cour, la reine, Artois, les plus +antipathiques à Necker, l'appelassent, pour que le roi subît le +protestant! Dès longtemps, il haïssait Necker pour son pathos, sa +suffisance. Mais il le méprisait de plus pour ses côtés bourgeois, +qui, il est vrai, devant les grands et les puissants, le tenaient bas +et servile. Il y voyait un sot, espérait l'amuser, garder contre lui +Lamoignon, l'absolutisme même. Il montra plus d'adresse que l'on n'eût +attendu. Tout en avouant ses répugnances pour appeler le Génevois, il +dit «qu'il le suivrait en tout.» Dans les premiers rapports qu'ils +eurent, il parut confiant, s'épancha avec lui, dit: «Monsieur Necker, +voilà bien des années que j'ai à peine un instant de bonheur.» Necker +attendri: «Encore un peu de temps, Sire. Vous ne direz pas toujours +ainsi. Tout se terminera bien.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> La crédulité vaniteuse de Necker, sans doute aussi l'amour du +bien public, l'avaient trop pressé d'accepter. Lamoignon faisait +croire au roi qu'il pouvait éviter les États généraux. Des +parlementaires assuraient qu'en abandonnant la malheureuse Cour +plénière, rouvrant le Parlement, on obtiendrait de lui ce qu'on +voudrait. Très-coupable complot qui, dans une situation si dangereuse, +allait neutraliser le seul sauveur possible, détruire l'espoir qui +soutenait la France. Déjà le roi faisait imprimer les nouveaux édits.</p> + +<p>Mais l'indigne manœuvre des deux côtés fut arrêtée. Plusieurs +parlementaires noblement réclamèrent. Necker alla à la reine même, +humblement lui fit observer que, Lamoignon restant, son crédit serait +nul, qu'il ne pourrait fournir l'argent qu'on espérait. C'était le 7 +septembre, et l'on voyait déjà avec effroi que la récolte avait manqué +partout, en France et en Europe. Necker, ce jour du 7, interdit la +sortie des grains. Cela marquait la crise, et rendit la reine +sérieuse. Necker fit apparaître le fléau imminent, l'universel chaos +et le spectre de la famine.</p> + +<p>Les adieux du roi, de la reine, à Brienne et à Lamoignon furent +pathétiques, et ceux qu'ils auraient faits à la royauté même. En +effet, désormais, il fallait marcher droit aux États généraux. Plus de +fraude, plus d'échappatoire, la France allait venir et demander des +comptes. Cette vague terreur leur fit amèrement regretter ceux qui +emportaient le passé. On les combla, sans souci de l'opinion. On avait +les larmes aux yeux. La reine voulut embrasser Brienne, lui donna son +portrait enrichi de diamants. Elle garda sa nièce <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> comme dame +d'honneur. Il reçut le chapeau. Un de ses neveux fut coadjuteur de son +archevêché, et un autre eut un régiment. Lamoignon, pour son fils, eut +la pairie, une ambassade, et pour lui 4,000,000 de livres (dans une +telle pénurie!).</p> + +<p>Rien n'exaspéra plus la reine que la vive joie de Paris. Et le signal +partit de la Bastille. Les Bretons prisonniers trouvèrent le moyen +d'illuminer la plate-forme. Trois jours, trois nuits, c'est dans +toutes les rues une furie d'illuminations, pétards, fusées, etc., et +l'on casse les vitres des amis de la Cour qui n'illuminent point. Ce +désordre fut un prétexte pour l'irritation de Versailles. Le ministre +Villedeuil demanda et obtint du roi un ordre «de dissiper par la force +les attroupements.» C'était se hâter fort. Ces effervescences durent +peu. Les réprimer d'un coup, au moment de l'explosion, c'est ce qu'on +ne peut guère qu'au prix de bien du sang.</p> + +<p>Ici, on le pouvait, ayant en main, non pas, comme à Rennes, à +Grenoble, des troupes ordinaires et peu sûres, mais des corps +privilégiés, à haute paye, aimant peu le bourgeois. La Garde de Paris, +en butte aux railleries qui toujours poursuivaient le Guet, était fort +disposée à faire voir qu'elle est «<span class="italic">vrai soldat</span>.» Son chef, le +chevalier Dubois, fut ravi de sabrer, fit une charge à fond sur le +Pont-Neuf plein de monde, galopant sur les trottoirs mêmes. Les +spectateurs paisibles, des gens de toute classe (Florian, le marquis +de Nesle, etc.) furent ou sabrés ou écrasés.</p> + +<p>Cela irrita fort. Le lendemain, on revint avec de grosses cannes, et, +devant Henri IV, on brûla un archevêque <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> de carton. +Plusieurs, irrités de la veille, disaient: «Brûlons les corps de +garde». Dubois, dit-on, habilement avait embusqué des fusils. On tire. +Et voilà vingt-cinq morts.</p> + +<p>Mais il y eut, pour Lamoignon, bien plus de sang encore, deux vrais +massacres aux deux bouts de Paris. Une foule, en bonne partie de +femmes, s'était portée aux trois hôtels Dubois, Lamoignon et Brienne, +et devant criait, aboyait. Du dernier (Hôtel de la Guerre), on avertit +Sombreuil, le gouverneur des Invalides, qui les envoie, et les fusils +chargés. D'autre part, les Gardes françaises, sous M. de Biron, +entrent par l'autre bout de la rue. Opération habile et d'un succès +terrible, qu'on veut attribuer <span class="italic">au hasard</span>. La foule, serrée des deux +côtés, fait une masse compacte, où tout coup porte. Prise entre les +deux feux, elle est poussée sur l'un, sur l'autre; des deux côtés, la +mort!</p> + +<p>C'est encore <span class="italic">le hasard</span> qui, par la Garde de Paris, fit le carnage +aux boulevards. De la porte du Temple et de la porte Saint-Martin, on +refoula les masses au traquenard de la rue Meslay. Des deux bouts on +chargea, on sabra pêle-mêle le peuple, les promeneurs, l'habitant qui +rentrait chez lui. (Cf. Droz, II, 91; Soulavie, VI, 213-218.)</p> + +<p>Le Parlement, rouvert le 24 septembre, manda et gronda fort Dubois, la +Garde de Paris. Qu'eût-il dit à Biron, à la Maison du roi, trop +excusés, garantis par leurs ordres? La Cour eut cette tache de sang. +On a dit, répété sottement que ce gouvernement ne périt que de sa +débonnaireté. Je ne vois point cela. Il périt de son abandon. S'il +avait trouvé dans l'armée le zèle <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> qu'il trouva dans ces +corps, il eut certes lutté. La petite cour militaire, qui menait alors +Louis XVI, eût pu avec sa signature livrer de vraies batailles, +disputer la fortune. Mais l'armée lui tourna le dos.</p> + +<p>Que ces choses cruelles se soient passées sous Necker, le plus humain +des hommes, cela nous éclaire fort sur un point très-obscur de la +situation où l'histoire ne dit rien. <span class="italic">Était-il? n'était-il pas +maître?</span></p> + +<p>Il avait l'apparence et la décoration d'un vrai premier ministre. +Protestant, il entre au Conseil! insigne grâce. Il a les embarras +immenses des finances et des subsistances. Il a la charge grave et +infiniment compliquée de préparer les États généraux. Il devrait être +fort, tenant cette misérable Cour par ses besoins et par sa peur, +ayant trois prises, le pain, l'argent, l'opinion. Il pouvait fort bien +voir, par l'effort que le roi se fit de quitter Lamoignon, combien il +était nécessaire. Il n'en profita pas, ne prit pas le haut ascendant. +De là tant de fausses mesures, en désaccord avec ses idées et sa +probité, et pourtant signées de son nom.</p> + +<p>Ce pauvre homme de bien, né à Genève, n'était point Génevois. Il n'en +eut pas les vertueuses résistances. Allemand d'origine, il avait dans +le sang le mou et le bonasse des sujets de ces petits princes, chapeau +bas devant les valets de l'illustrissime Cour. Fils d'un précepteur ou +régent et de bonne heure commis, il tenait à la fois et du maître +d'école et du plumitif subalterne. On ne réussit guère, aux bureaux +comme ailleurs, que par l'attention soutenue d'être agréable et de +plaire à ses maîtres. Tel il resta en <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> montant au plus haut, +gardant toujours l'humble respect de tous faquins titrés, heureux de +leurs sourires. De là un être ridicule, double, bâtard et faux, d'un +côté flatteur du public, amant de la gloriole, d'autre part tenant +fort à gagner les privilégiés, occupé de les apaiser, de se faire +pardonner le bien.</p> + +<p>On eût pu deviner tout cela dès 84 par son livre, <span class="italic">Administration</span>. Il +y est pitoyable, visiblement il pleure de n'être plus ministre. On +sent parfaitement la prise aisée qu'on a sur un homme si faible. Dans +son pathos sentimental de bon charlatan allemand, il fait fort bien +entendre qu'on aurait grand tort de le craindre. Il attend tout <span class="italic">de la +vertu</span> (grande tirade sur la vertu), celle des princes et des +privilégiés. Ils sont si généreux que tout s'arrangera. Qu'ils se +confient à Necker. Il est discret, prudent. Il n'en fera pas trop. Et +déjà il le prouve, en embrouillant, cachant ce que l'on veut cacher. +De quelle main délicate il touche le clergé, par exemple! déguisant sa +richesse, cotant son revenu au chiffre ridicule d'à peu près cent +millions.</p> + +<p>On put voir tout d'abord que Necker était traîné, que, dominé des +hautes influences, attendri et trompé par l'équivoque bonhomie de +Louis XVI, il prêterait l'appui de son nom aux actes des privilégiés, +serait tout à la fois leur dupe et leur compère. L'assemblée +dauphinoise, sur qui la France avait les yeux, du 27 juillet s'était +ajournée à octobre. Réunie à Romans, elle fit un remarquable plan +d'États provinciaux. Dans ce plan, l'électeur devait être le +propriétaire payant d'impôt six francs par an (dix sous par mois, ou à +peu près <span class="italic">un liard par jour</span>). L'électeur des villes un peu <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> +plus. Mais on excluait tout à fait le fermier, comme trop dépendant. +En effet, la propriété appartenant surtout au clergé et aux nobles, +admettre leurs fermiers innombrables, c'était mettre l'élection dans +la main des privilégiés. Les campagnes pouvaient devenir, ce qu'elles +ont été de nos jours, le brutal instrument de la réaction.</p> + +<p>Plusieurs fermiers siégeaient à Romans, et eux-mêmes ils demandèrent +«que le fermier ne fût pas électeur», n'eût pas la dure alternative de +voter contre sa conscience, ou contre l'existence, le pain de sa +famille. À cela que va dire le roi? que va dire Necker? Ils corrigent +le plan, <span class="italic">veulent que le fermier vote</span>. Quelle dureté serait-ce +d'exclure l'innocent laboureur, l'homme des champs, etc. Ils tiennent +à donner au clergé, aux nobles, une armée d'électeurs.</p> + +<p>C'est dans le même esprit que la Cour, si peu satisfaite des Notables +en 87, les rappelle en 88, étant sûre de n'avoir par eux que des avis +pour enrayer ou reculer. Si le ministre était ferme et loyal, il +devait rejeter, refuser à tout prix une assemblée certainement hostile +à la convocation des États généraux.</p> + +<p>Ces Notables montrèrent une remarquable clairvoyance dans leur haine à +la liberté.</p> + +<p>1º Ils repoussèrent presque unanimement la double représentation du +Tiers, sentirent parfaitement que, si la Nation était vraiment +représentée, le Privilége était perdu.</p> + +<p>2º Ils parurent deviner et prévoir que la fausse démocratie serait le +sûr moyen d'étouffer, d'écraser la vraie, que le suffrage universel +serait l'arme mortelle <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> de la contre-révolution. Ils admirent +au suffrage <span class="italic">même les domestiques</span>, laquais des villes, et valets de +charrue, ces rustres qui bientôt vont donner les Chouans. De peur +qu'ils ne se trompent et n'oublient le mot d'ordre, ils voteront <span class="italic">à +haute voix</span>. Avec ces valets, les Notables appelaient au scrutin un +monde de fainéants à vendre, de nobles affamés, parasites, et de +petits collets qui couraient les dîners.</p> + +<p>À l'appui de ce bel avis (12 décembre), parut une incroyable lettre +des princes au roi, superbe d'insolence. Ils se croient en 1614, +s'indignent, comme les nobles firent alors, de ce qu'on croit le +bourgeois du même sang, de ce qu'on humilie cette bonne noblesse, qui +a fait roi Hugues Capet. Ils finissent par menacer, par dire que si +les premiers ordres devaient descendre ainsi, leurs protestations +dispenseraient de payer l'impôt.</p> + +<p>Au même temps un coup répondit, un grand coup, le livre de Sieyès, +qui, d'un énorme poids, trancha les questions, qui arma la Révolution +de sa formule victorieuse, de sa hache et de son épée.</p> + +<p>«Qu'est-ce que le Tiers? le Tout.—Le Tiers est la Nation.»</p> + +<p>Il écarte du pied les théories des sots, des ignorants qui s'imaginent +(comme Mounier) qu'on pourrait faire ici une Angleterre.</p> + +<p>Vous demandez qui aura droit de convoquer la Nation? Demandez donc +plutôt qui n'en a pas le droit, dans le danger de la Patrie.</p> + +<p>Vous demandez quelle place les corps privilégiés, deux cent mille +prêtres ou nobles, auront dans <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> l'ordre social? c'est +demander quelle place, dans le corps des malades, aura l'humeur +maligne et corrompue.</p> + +<p>Ceci s'entend assez et dépasse fort 89.</p> + +<p>Non moins sinistrement, cet âpre, inflexible Sieyès dans les +<span class="italic">Instructions</span> électorales du duc d'Orléans, rappela la question +suprême, la <span class="italic">responsabilité</span>. On a vu qu'à Grenoble un magistrat +l'explique par la mort de Calonne, le Grand Conseil par la mort de +Brienne, plaçant même plus haut encore la responsabilité. La brochure +d'Orléans demande «que <span class="italic">quelqu'un</span> soit responsable.» Inutile de +nommer ce <span class="italic">quelqu'un</span>. Chacun comprendra.</p> + +<p>Tout devient clair, fort, bref. Le public marche droit. Malheur à qui +gauchit. Le <span class="italic">doublement du Tiers</span> est le grand shiboleth où l'on se +reconnaît. Le Parlement, cette vieille perruque, hier si populaire, a +osé rappeler les États de 1614 (les nobles triomphants et le Tiers à +genoux). Dès ce jour, sans retour, il sombre, il s'enfonce, il +descend, il s'abîme, cent pieds sous la terre. Il n'en remontera que +pour paraître en masse à la place funèbre de la Révolution.</p> + +<p>Cette chute subite du Parlement devait avertir Necker. Il flottait +misérablement (j'en crois Droz, Mounier, Malouet, et nullement le fils +de Necker). Ce cœur sensible et tendre, qui voulait plaire à tous, +était désespéré de faire du chagrin aux privilégiés. Entre quelques +hommes et la France, la justice et l'iniquité, il se taisait, restait +admirablement impartial.</p> + +<p>On lui montrait que la noblesse avait été partout contre Brienne (de +mai en août); qu'en Dauphiné, <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> seule au 13 juin, elle avait +convoqué les États à Vizille; qu'à Rennes, ailleurs encore, elle avait +gagné et désarmé l'officier (noble). N'étaient-ce pas des nobles, ces +vaillants députés bretons, les douze qu'on mit à la Bastille, ces +obstinés qui vinrent, les dix-huit, et les cinquante-deux? Trente ducs +et pairs avaient offert de renoncer à leurs priviléges pécuniaires. +Donc la noblesse, haute ou petite, en majorité figurait au premier +acte du grand drame.</p> + +<p>Un coup de vent, avant décembre, éclaircit la situation. La majorité +noble, un moment entraînée hors de son état naturel par l'esprit +généreux du siècle ou par la haine de la cour, rentra dans les rangs +rétrogrades, aussi bien que les Parlements. Ce fut fort clair en +Bretagne. Nantes et Quimper, et Rennes même (des bourgeois, des +étudiants éclatèrent contre la noblesse), furent appuyées de +Saint-Brieuc, d'Auray et d'autres villes. Contre son corps municipal, +Nantes créa une autre assemblée, plus sérieusement municipale, et qui +réellement représenta la ville. Nantes envoya au Roi demander le +doublement du Tiers (<span class="italic">Mellinet</span>). Dans le cahier commun des villes de +Bretagne qu'on fit à Rennes, la demande en fut faite expressément +d'après le Dauphiné (<span class="italic">Duch.</span>, I, 85).</p> + +<p>Des avocats terribles parlaient encore plus haut pour la cause du +peuple. Deux avocats: la faim, la mort.</p> + +<p>La détresse s'accrut par l'hiver. Dès le 9 décembre la Seine est +prise, et tous les fleuves. Les arrivages cessent. Le froid tombe à +trente degrés. Le peuple en chaque pays retient les blés. Plus de +circulation. Tout <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> négoce des grains est taxé d'accaparement. +Le ministère en vain demande à acheter. L'effroi entrave tout. Necker, +aux abois, de nuit, de jour, écrit lettres sur lettres et reçoit cent +courriers. D'heure en heure, de toute province, arrivent d'accablantes +nouvelles: ici, là, partout la famine.</p> + +<p>La situation de Paris était un sujet de terreur. On l'alimentait jour +par jour, et la vie de ce corps énorme était suspendue à un fil. La +mortalité fut immense. De toutes parts, les pauvres gens périssaient +de froid et de faim. On mourait dans les greniers. On mourait dans les +rues. Des processions infinies de convois s'allongeaient vers les +cimetières. Il y eut un grand mouvement de charité, de bienfaisance, +disons-le, de prudence aussi. Que serait-il arrivé si le redoutable +Paris, au dernier degré des misères et sous l'aiguillon de la mort, +eût forcé ces palais regorgeant d'un luxe odieux, forcé, à la place +Vendôme, les insolents hôtels des Fermiers généraux? Les curés, les +philosophes, l'archevêque de Paris, tous donnèrent. Nul davantage que +le duc d'Orléans. Sa prodigalité royale fit l'inquiétude de +Versailles. Celui qui si largement jetait sa fortune privée n'avait-il +pas un but plus haut? Dès ce temps, en toute chose, imaginative et +haineuse, la Cour voit la main d'Orléans. Les clubs qui commencent à +ouvrir, sont dirigés par Orléans. Deux mille cinq cents brochures, +parues en quatre mois, sont l'œuvre d'Orléans. Le grand mouvement +des campagnes en 1789, les vagabonds, les affamés, ceux qu'on appelait +<span class="italic">les brigands</span>, c'est Orléans qui les suscite. Il devient une légende, +un extraordinaire magicien <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> qui, de ses occultes puissances, +remue le monde, opère les immenses phénomènes qu'offrira la +Révolution.</p> + +<p>C'est pourtant du Palais-Royal, d'un homme du duc d'Orléans (Ducrest) +qu'était venu, en 77, le meilleur de tous les conseils que reçut +jamais Louis XVI: Faire lui-même la Révolution, lui-même démolir la +Bastille, prendre l'initiative de toute grande mesure populaire. En +décembre 88, la terreur, la nécessité, rendirent le Roi moins sourd. +Au grand peuple affamé, dont la voix demandait: «Du pain!» il donne +<span class="italic">le Doublement du Tiers</span> (27 décembre 1788).</p> + +<p>Le Tiers (de 25 millions d'hommes) fournit autant de députés que le +Clergé et la Noblesse réunis (les deux cent mille privilégiés).</p> + +<p>Victoire de la justice, petite, injuste encore. Et on ne l'eût pas +obtenue si le roi et la reine n'avaient pas été décidés dans le +danger, la crainte, de plus par la rancune. Ils en voulaient à la +noblesse. Cette noblesse, appui du trône, c'est elle qui le +démolissait. De la cour, de Versailles bien plus que de Paris, étaient +sortis les chansons, les libelles contre la reine. Qui avait +précipité, désarmé son ministre Brienne? sinon les nobles de province, +ces officiers qui refusèrent de faire tirer. La première illumination +pour la chute de Brienne fut celle des nobles de Bretagne, renfermés à +la Bastille. Rien de plus amer pour la reine.</p> + +<p>Dans le doublement du Tiers, le roi, la reine, n'eurent nulle autre +pensée. Ils ne donnèrent point le change. Ils marquèrent vivement +qu'ils se vengeaient <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> de la Noblesse. Quand on dit à Louis +XVI qu'aux Notables un seul bureau avait voté pour le Tiers à la +majorité d'une voix, il dit: «Qu'on ajoute la mienne!» La reine, le 27 +décembre, assista au Conseil, voulant publiquement participer de sa +personne à l'acte que la noblesse appelait «sa dégradation.»</p> + +<p>Du reste, ils crurent ne faire qu'une manifestation de mécontentement. +Le Tiers augmenté gagne peu. Tout comme auparavant il n'est qu'un +ordre à part, il n'a <span class="italic">qu'une voix contre deux</span>. Il est, comme +toujours, dominé par les deux ordres supérieurs, le Clergé et la +Noblesse. Necker ne mêlant pas les trois ordres en une même assemblée, +n'accordant pas le vote par tête, conservant la vieille forme +oppressive du vote par ordres, rassurait par là la conscience du roi, +inquiète pour les privilégiés. Par là encore il espérait calmer le +ressentiment, l'indignation de la Noblesse. Il s'excusait, clignait de +l'œil, semblait dire: «Ne vous fâchez pas! Au fond, je n'ai accordé +rien.»</p> + +<p>Le règlement d'élection qui parut (24 janvier), étonna, effraya. +Plusieurs crurent follement que les bannis génevois, aux gages de +l'Angleterre, avaient voulu lancer la France en pleine +désorganisation, que Necker les écoutait (ce qui n'était pas vrai), +qu'il voulait dans cette grande France faire la démocratie des petits +cantons de la Suisse, ou l'égalité barbare des nomades qui ne savent +ce que c'est que propriété.</p> + +<p>La base surprenait: Tout imposé est électeur. Tout <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> homme de +vingt-cinq ans. Cela voulait dire: tout le monde; car tous payaient la +capitation.</p> + +<p>Quelle confiance illimitée dans l'excellence de la nature humaine, le +patriotisme des masses et la modération des pauvres!</p> + +<p>En regardant de près, plusieurs, comme Mirabeau, jugeaient que ce +plan, d'apparence ultra-démocratique, dérobait, retirait par +l'artifice du détail ce qu'il accordait par l'ensemble. Les prêtres à +bénéfices, les nobles ayant des fiefs, donc un très-petit nombre, ont +seuls le privilége de l'élection directe. Le Tiers (la nation) n'a que +l'élection de second degré. En conservant aux vieux bailliages leurs +absurdes droits, on y annule adroitement la proportion supérieure du +Tiers. On appelle tous les petits nobles, faméliques, aisés à gagner. +On favorise les jurandes, servile oligarchie industrielle.</p> + +<p>La convocation n'est ni uniforme, ni simultanée. Paris, la tête de la +France, qui devrait marcher devant, éclairer et guider, +très-machiavéliquement est convoqué le dernier, après tous, et de +façon à n'exercer nulle influence. On alla si loin dans la haine, la +méfiance contre la grande ville qu'on eût dû le plus ménager, qu'au 13 +avril, le ministère, violant pour elle seule le principe d'élection +qu'il avait posé pour la France, décida qu'à Paris il faudrait payer +six livres de capitation pour être admis aux assemblées électorales du +Tiers.</p> + +<p>Mirabeau va jusqu'à conclure qu'on ne voulait pas sérieusement les +États généraux. Plusieurs pensaient en effet qu'on n'y voulait qu'une +mêlée, où tous, combattant contre tous, s'annuleraient également au +profit <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> du pouvoir royal. Une grosse masse noire de curés, +venant avec leurs haines et leur pauvreté irritée, allait engloutir +les évêques. Les anoblis, contestés, méprisés de la noblesse, +voulaient certainement l'abaisser. Mais ces vainqueurs subalternes du +clergé et de la noblesse vont eux-mêmes à leur tour être écrasés par +la roture qui veut partout un plat niveau. D'autant plus haut, sur la +ruine générale, doit monter le trône.</p> + +<p>Dans ce plan, au premier regard, inhabile et informe, mais plein de +fautes calculées, on put montrer au roi le résultat probable: qu'on +aurait à la fois la popularité des bonnes intentions et le profit de +la duplicité (Mir., <span class="italic">Mém.</span>, V, 224).</p> + +<p>On a cru qu'en cette mesure le Roi s'était démenti, contredit, qu'il +avait pris tout à coup un sentiment novateur, révolutionnaire. Quoi de +moins vraisemblable? Mais nous n'avons pas là-dessus à douter, à +conjecturer. Les notes aigres que, en cette année 88, il écrivit sur +les plans de Turgot, et contre son idée de <span class="italic">grande municipalité</span> ou +assemblée nationale, constatent ses sentiments réels. Écrites dix ans +après Turgot, et sans occasion apparente, elles sont sans nul doute +une protestation indirecte non pas contre Turgot, enterré dès +longtemps, mais contre Necker, contre ses mesures populaires.</p> + +<p>Le cœur n'y fut pour rien. Celui de Louis XVI fut au fond immuable +pour le Clergé et la Noblesse, très-fixe et très-fidèle. Il y parut +bien à la fin, lorsqu'en juillet 91, non sans danger, il refusa de +mettre le feu à l'arbre féodal où l'on brûla les armoiries des nobles. +Il y parut dans son obstination à n'exiger point du <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> clergé +un serment politique qui ne gênait en rien la conscience religieuse. +Il y mit un entêtement mortel, inexplicable. Plutôt que de céder, il +aima mieux se perdre, il aima mieux nous perdre, appeler l'étranger, +trahir, livrer la France.</p> + +<p>Ici, le 27 décembre, il crut tout simplement donner un leurre au +Tiers, ruser avec la crise, le moment du danger, mais, conservant le +vote par ordres, rendre vain l'avantage qu'il donnait à la Nation, +maintenir la suprématie des deux ordres privilégiés.</p> + +<p>Étrange ingratitude! On est vraiment surpris de le voir si peu touché +de l'opiniâtre attachement de la Nation. Le renvoi de Turgot, de +Necker, partout ailleurs qu'en France, l'eût fait haïr du peuple. Sa +connivence déplorable au grand pillage de Calonne, partout ailleurs, +lui eût rendu le public implacable. Les fusillades de Paris, ces +exécutions étourdies, cruelles, auraient perdu tout autre.</p> + +<p>Rien n'y faisait. Le peuple s'acharnait dans cette surprenante fiction +que tout le mal venait d'ailleurs, que le roi ignorait les choses +qu'il signait tous les jours. Quoi qu'il pût faire, la France +persistait en ce songe, cette vaine légende, d'un certain Louis XVI +dans le genre du <span class="italic">bon roi</span> Robert ou de Louis le <span class="italic">débonnaire</span>.</p> + +<p>La France était très-royaliste. Et cela sans exception. Tous, +Robespierre même et Marat.</p> + +<p>Et le plus royaliste des trois ordres, c'était le Tiers. Partout dans +les pays où il pouvait parler, dans les pays d'États, il s'était +montré tel. Cela est frappant en Bretagne, pour tout le siècle. +Lorsqu'en 50, 52, 56, on <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> exige les nouveaux vingtièmes, +Nobles et Parlement refusent: le Tiers cède toujours: il vote +obstinément pour le roi et contre lui-même. Plus royaliste encore il +est sous Louis XVI. En 1778, il vote aveuglément tout ce qu'on veut, +et en 86, au voyage de Cherbourg, quand le roi passe, deux provinces +se précipitent au passage, tout l'acclame, le bénit, tout pleure.</p> + +<p>Les cahiers du Tiers manifestent combien, dans sa victoire, au moment +même où il sentit sa force, il fut respectueux et tendre pour cette +vieille idole, la royauté. Ses assemblées, graves, sérieuses (autant +que celles des nobles furent tumultueuses, violentes), témoignent +d'une modération singulière. En réclamant les droits éternels de +l'espèce humaine avec simplicité, elles ne sont nullement audacieuses, +plutôt un peu timides. Le Tiers admet patiemment qu'une nation, +vingt-cinq millions d'hommes, n'aient pas plus de représentants que +deux cent mille privilégiés. Pour l'État, pour l'Église, il voudrait +relier l'avenir au passé. Il porte encore le joug chrétien. Tous ses +cahiers demandent la <span class="italic">liberté de conscience</span>. Nul ne réclame la +<span class="italic">liberté des cultes</span>. Paris, Rennes, croient que l'ordre public +n'admet qu'une religion dominante. On a accusé fortement Mirabeau et +les grands meneurs d'avoir hésité, reculé devant l'Église. Mais cela +leur semblait exigé par leurs commettants.</p> + +<p>«La Constitution civile du clergé, cette œuvre malheureuse de la +Constituante, lui était imposée par la majorité de ses électeurs.» +(Chassin, livre III, ch. III, p. 3.)</p> + +<p>Les cahiers des privilégiés contrastent fort avec cette <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> +modération. Ils sont préoccupés surtout de jeter sur les autres le +fardeau que l'ordre nouveau va imposer. Les nobles, dans les leurs, +demandent la ruine du clergé (abolition des dîmes, suppression des +moines, vente d'une partie des biens ecclésiastiques). Et le clergé, +de son côté, pour se venger des nobles, désire que les non nobles +arrivent à toute charge, même d'épée.</p> + +<p>Les cahiers des Nobles, en maintes choses insolents et puérils, +insistent sur ce qu'eux seuls auront droit de porter l'épée, sur ce +que leurs préséances subsisteront dans les assemblées. Il leur faut un +tribunal héraldique d'épuration pour écarter la canaille, la tourbe +des anoblis. Ils veulent bien partager l'impôt, mais pour un temps +seulement. Ils pourraient avoir la bonté d'abolir leurs droits +féodaux, si on leur payait pendant dix ans une grosse indemnité. Mais +dans ces nobles cahiers, le sublime, c'est l'heureuse idée d'un ordre +<span class="italic">de paysans</span>, sans doute les fermiers ou valets des seigneurs, qui +puisse au besoin donner un coup de main à la noblesse.</p> + +<p>J'admire les cahiers du Clergé, surprenants d'hypocrisie. Il immole +magnanimement ses priviléges pécuniaires. Mais comment les +immole-t-il? À quel prix? il faut le savoir: 1º <span class="italic">Il mettra sa dette à +la charge de l'État</span> (grosse dette, il empruntait toujours pour ne pas +toucher à ses revenus); 2º <span class="italic">Les revenus des curés seront augmentés;</span> +3º <span class="italic">Le clergé répartira lui-même sa part de l'impôt;</span> 4º On conservera +la grosse sangsue monastique, <span class="italic">les couvents, les Mendiants</span>; 5º Enfin, +pour son sacrifice de vouloir donner quelque argent, <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> il faut +au clergé donner l'âme,—<span class="italic">l'éducation</span>, l'enfant, l'avenir. Car, dit +ce bon Clergé, l'âme se perd, la moralité, depuis qu'on n'a plus les +Jésuites<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="small">[22]</span></a>.</p> + +<p>Les cahiers, en Bretagne, révélèrent la situation. La Noblesse qui, +contre Brienne, avait pris l'avant-garde, et qu'on eût crue la tête de +l'armée de la liberté, se montra ce qu'elle était, parut fortement +rétrograde. Le Tiers trouvait dans ses cahiers, dans les pouvoirs que +lui donnaient les villes, l'injonction de ne rien faire aux États de +la province, tant qu'on n'aurait pas accepté <span class="italic">le vote par tête</span>, qui +seul donnait une valeur sérieuse au doublement du Tiers. Les nobles +(900 gentilshommes contre 42 bourgeois) furent outrageusement +provoquants. Ils avaient avec eux une masse barbare, grossière, de +paysans à eux, valets et domestiques (les chouans de demain) qu'ils +lâchaient dans le peuple, criant: «Le pain à quatre <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> sols!» +Appel ignoble que le peuple de Rennes eut la fierté de ne comprendre +pas.</p> + +<p>Alors on essaya de la brutalité. Ces chouans jouaient du couteau. En +vain on dissout les États. Les nobles, à eux seuls, tiennent les États +dans une église. Ils y sont assiégés par la jeunesse armée, par les +forces qu'envoient et Nantes et d'autres villes. Ils se rendent. Mais +on n'obtient nulle enquête contre leurs violences. Le déni de justice +du Parlement de Rennes est approuvé, favorisé du Roi, qui renvoie tout +au suspect arbitrage d'un autre Parlement (Bordeaux). Les avocats de +Rennes lui adressent un mémoire. Le Roi le fait poursuivre par son +avocat général Séguier; il est brûlé par le Parlement de Paris (6 +avril).</p> + +<p>La Provence offrit un spectacle analogue et pire: les furieuses +résistances des nobles, leurs coupables efforts pour créer des +tempêtes dans les grands foyers redoutables, motiver des batailles et +des répressions sanglantes, qui pussent ajourner les États généraux. +La Cour de même s'y montra partiale pour l'aristocratie. La Révolution +y vainquit, mais par un moyen dangereux, de sinistre avenir, en +s'incarnant, se faisant homme, un bon tyran, idolâtré du peuple, qui y +chercha son dieu sauveur.</p> + +<p>Mirabeau semblait peu digne d'être cette idole. Rien de plus tortueux +que sa conduite à cette époque. Avec son enfant, sa Nehra, une maison +dispendieuse, il choisissait peu les moyens. Il allait fort chez +Lamoignon (quoique opposé au coup d'État), recherchait Montmorin, en +tira quelque argent pour ne pas <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> publier ses lettres écrites +de Berlin au ministre. Montmorin voulait l'absorber, l'aurait fait +candidat aux États généraux. Ses lettres de ce temps sont d'un +royaliste timide. Les États généraux, tant désirés, l'alarment +maintenant, lui semblent <span class="italic">précipités</span>. S'il est élu, il sera +<span class="italic">très-monarchiste</span>. En tuant le despotisme bureaucratique, il faut +<span class="italic">relever l'autorité royale</span> (Mir., <span class="italic">Mém.</span>, V, 187-188). Il se fie peu +aux masses. Le Tiers n'a ni plan, ni lumières, etc. Avec de telles +opinions, si peu de foi au peuple, il regardait vers la Noblesse, vers +sa famille, son père, et (faut-il le dire?) vers sa femme et le monde +de sa femme! Son père l'eût autorisé à représenter ses fiefs dans la +noblesse des États de Provence. Mais les nobles, contre qui il +plaidait en 84, allaient-ils l'amnistier? Une lettre qu'il écrit à son +oncle, nous apprend qu'il accepterait d'Arimane (du Démon) une place +aux États généraux, qu'il se rapprocherait de sa femme même, +c'est-à-dire irait à la gloire par la voie d'infamie.</p> + +<p>Le hasard le tira de là, lui sauva cette indigne chute.</p> + +<p>D'abord Necker, contre Montmorin, s'opposa, refusa de prendre Mirabeau +pour candidat du ministère.</p> + +<p>Deuxièmement, une femme lui vint,—je ne dis pas un amour,—certaine +madame Lejay, femme d'esprit, d'énergie, d'audace, de brutalité +colérique, la grossière image du peuple, en qui il sentit cette force, +qu'il ne connaissait nullement.</p> + +<p>Troisièmement, les insultes, les défis, les risées atroces de la +noblesse de Provence, éveillèrent en lui une autre âme, le mirent +au-dessus de lui-même, le <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> portèrent à une hauteur qu'il +n'eut ni avant ni après.</p> + +<p>Gentilhomme jusqu'à la moelle, il avait pourtant de naissance du goût +pour s'encanailler dans la société des petits, de ses paysans +limousins, provençaux (c'est ce qui indignait son père). D'après eux, +il croyait le peuple doux et faible, le Tiers incapable de lutter s'il +siégeait en face des nobles dans une même assemblée. Lorsqu'il alla, +en novembre, au club qu'Adrien Duport ouvrait chez lui (au Marais, et +plus tard aux Jacobins), il n'y vit que la robe, les clabaudeurs du +Parlement, et cette élite maussade de la bourgeoisie ne le charma +guère.</p> + +<p>L'impression fut toute autre devant sa libraire madame Lejay. +Béranger, qui l'a connue, m'a donné quelques détails sur cette +personne singulière.</p> + +<p>C'était une petite femme, jolie, hardie, robuste, vive de la langue et +de la main. Sa vigueur au pugilat fut une des choses qui frappèrent, +qui charmèrent le plus Mirabeau. Il aimait cette gymnastique. À +Berlin, après un travail excessif, il se remettait en se battant, non +pas avec sa trop douce Nehra, mais avec son secrétaire, ses valets et +tout le monde.</p> + +<p>Madame Lejay, qui menait son commerce et sa maison, avait fait la +mauvaise affaire d'imprimer la <span class="italic">Monarchie prussienne</span> de Mirabeau. +Elle vint un matin lui dire que Lejay fermait boutique, que ses +échéances arrivaient, que le pauvre homme était perdu. Lui seul +pouvait les sauver en leur donnant un manuscrit scandaleux, d'un +succès certain. C'étaient ses <span class="italic">Lettres de Berlin</span>. Elle était jolie, +pressante. Mirabeau allégua qu'il ne les avait point. Il avait pris +contre lui-même <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> une précaution singulière. Il avait mis le +manuscrit dans les mains d'un jeune homme, sûr, très-honnête, +très-dévoué, lui commandant de l'enfermer, et, s'il le lui demandait, +de ne pas le lui donner. Comment le tirer de ses mains? Comment livrer +ce secret d'honneur déjà payé deux fois? Tout cela n'arrêta guère la +violente petite femme. D'emportement, de passion, elle fut +irrésistible. Elle aurait battu Mirabeau. Il fit ce qu'elle voulait. +Il força le secrétaire où son ami tenait enfermée l'œuvre fatale, +la livra. Elle en eut sur l'heure et de quoi payer ses billets, et de +quoi faciliter à Mirabeau son voyage d'élection qu'il ne pouvait faire +sans argent.</p> + +<p>On a dit que Mirabeau ouvrit boutique à Marseille, s'afficha <span class="italic">marchand +de draps</span>. Le fait est faux. Ce qui est sûr, c'est qu'à ce moment +décisif où il allait prendre place dans la noblesse de Provence, il se +fit peuple, se déclara contraire à l'opposition qu'elle faisait au +doublement du Tiers. Quelque appui qu'il eût au dehors, il était seul +dans l'assemblée, au milieu de ses ennemis, nullement soutenu du Tiers +(quelques municipaux serviles). Pouvait-il diviser les nobles, se +faire un appui parmi eux? On lui fit à ce sujet une très-dangereuse +ouverture. Sa femme, qui n'était plus jeune, pouvait, en revenant à +lui, lui gagner sa coterie, parents, amis ou amants. Il leur aurait +fort convenu de l'avilir, de l'énerver, de l'accabler du patronage de +ceux qui le déshonoraient. Il refusa (20 janvier 1789).</p> + +<p>L'assemblée était d'avance si bien travaillée contre lui, qu'aux +premiers mots qu'il prononça (30 janvier), <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> mots prudents, +très-modérés, une tempête de colères, vraies ou simulées, s'éleva. La +fureur avec laquelle il fut insulté, dépasse toute haine politique. +Évidemment les blessures que firent ses plaidoyers terribles, le coup +d'épée qu'il donna alors au petit Galiffet, après quatre ans, +saignaient encore. On avait ameuté la masse contre le <span class="italic">chien enragé</span> +(p. 269). Le plan était de <span class="italic">s'en défaire</span> de manière ou d'autre. «Nous +l'insulterons, disaient-ils; s'il vient à bout de l'un de nous, il +faudra qu'il passe sur le corps à tous.» (262.) Donc on vit ce +spectacle indigne de cent quatre-vingts nobles ou prêtres aboyant +contre un seul homme. La pétulance du Midi ne connut aucune borne. Les +risées furent prodiguées au gentilhomme débonnaire et au mari patient. +Il attendait calme et fort, refusant aux provocateurs l'occasion +qu'ils cherchaient, contenant dans sa poitrine et accumulant l'orage +qui bientôt les écrasa.</p> + +<p>Mirabeau put comprendre un pitoyable mystère qui a fait énormément +pour hâter la Révolution. C'est la <span class="italic">Terreur</span> du duellisme que la +Noblesse impunément exerçait sur la nation.</p> + +<p>Cent ou deux cent mille fainéants qui ne s'occupaient que d'escrime, +constamment humiliaient les gens laborieux, utiles, même les +militaires inférieurs qui ne savaient ce petit art. La bravoure ne +préservait pas de ces affronts continuels. Des soldats, comme Hoche ou +Marceau, étaient rossés comme les autres. Pour les tenir souples et +bas, ils avaient imaginé (c'est ce qui a fait plus tard l'horrible +affaire de Châteauvieux) de faire courir le soir dans la rue des +maîtres d'armes <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> pour défier le soldat. Il était blessé ou +tué; s'il refusait, déshonoré.</p> + +<p>On parle de la Terreur judiciaire de 93. On ne parle pas assez de la +fantasque Terreur qu'exerçait cette Noblesse sous l'ancien régime, et +les furieux royalistes de 89 à 92. La garde constitutionnelle, +composée de maîtres d'armes, de bretteurs et coupe-jarrets, porta +l'irritation au comble. Un membre de la Convention, Grangeneuve, qui +était un nain, fut encore, en 92, outragé dans les Tuileries.</p> + +<p>Tout cela partait d'en haut. C'était l'amusement de la cour. On en +faisait des gorges chaudes chez d'Artois, chez ceux qui s'enfuirent au +premier jour même de l'émigration.</p> + +<p>Le duel de Mirabeau fut d'un géant, d'un titan. Il arracha de lui-même +une montagne, la lança. C'est la foudroyante apostrophe que tous ont +retenue par cœur. Aplatis, ils ne répondirent qu'en se dispensant +de répondre. Ils prirent un prétexte absurde pour l'exclure de +l'assemblée. C'était le 8 février. Le 10, ils eurent de Paris un +admirable secours pour perdre et flétrir Mirabeau. On put voir combien +le pouvoir, libéral en apparence, était pour l'aristocratie. Le 10, +l'avocat du roi demanda au parlement, obtint que les <span class="italic">Lettres de +Berlin</span> fussent brûlées par la main du bourreau.</p> + +<p>Au moment où le géant semble illuminé d'éclairs, la main du bourreau +le touche! Qui ne le croirait perdu? Il court à Paris, mais n'ose y +entrer de jour. La nuit, il sollicite ses amis. Nul plus sûr +apparemment qu'un jeune homme qu'il a poussé. Ce cher ami ferme sa +porte, le renie. C'est Talleyrand.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> Mirabeau avait plusieurs âmes. Et son âme dantonique +s'éveillait dans ces moments. Avec le colonel Servan, l'intrépide +girondin, il traduisit, imprima un livre qui aurait fait en haut un +coup de Terreur: <span class="italic">La Royauté</span>, de Milton. Cette bombe, en éclatant, +eût touché le trône même. Servan, dans ses propres livres (<span class="italic">Le soldat +citoyen</span>), n'avait reculé nullement devant ces moyens d'intimidation. +Il y adresse aux militaires de cour les plus directes menaces, les +avertit du jugement prochain de la Révolution.</p> + +<p>Le Parlement, qui enfonçait dans l'impopularité, avait bien à +réfléchir avant de poursuivre, de provoquer personnellement une telle +force. Il s'arrêta, il n'osa.</p> + +<p>On avait dit en Provence qu'il ne reviendrait jamais. Le syndic de la +Noblesse en avait fait une fête. Le jour du banquet, il arrive (7 mars +89).</p> + +<p>Mais bien avant qu'il soit à Aix, dès Lambesc, quel est ce grand bruit +de cloches dans toute la campagne? Qu'est-ce que c'est sur les routes +que cette affluence effrayante?... Étonnant peuple du Midi! Hier, tout +semblait dormir. Aujourd'hui tout est en danse. On se l'arrache, cet +homme. «Vive le père de la Patrie!» On veut dételer la voiture, +s'atteler. Il s'y oppose, il pleure, et laisse échapper un sombre mot +prophétique (Mir., <span class="italic">Mém.</span>, V, 271, 278.)</p> + +<p>À Aix, pour fuir l'ovation, la voiture allait au galop. On la suivait +à toutes jambes. À travers les fleurs, les couronnes, les feux +d'artifice, il arrive, il descend dans les bras du peuple.</p> + +<p>À Marseille, le 18 mars, il entre, tout travail cesse. <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> Une +masse de cent vingt mille âmes l'enveloppe. Le carrosse est accablé de +lauriers, d'oliviers, de palmes. Les frénétiques baisent les roues. +Les femmes, dans leur transport, offrent en oblation leurs enfants +(279).</p> + +<p>Le plus piquant du triomphe, c'est que la petite tête vaine de madame +de Mirabeau n'y tient pas. Elle est éperdue de sa gloire. Et cela dura +trois ans. Elle acheta, à sa mort, son hôtel, son lit, voulut léguer +tout son bien à l'enfant de Mirabeau. Au moment de l'ovation (mars +89), des paysans, apostés très-probablement par elle, allèrent prier +Mirabeau de la reprendre, de donner des Mirabeau.</p> + +<p>Les nobles étaient si furieux, qu'à Aix, à Marseille et à Toulon, ils +firent un coup désespéré. On ne peut le comparer qu'à la folie de +Saint-Domingue, quand les colons imaginèrent de lâcher leurs propres +nègres, de faire par eux l'incendie, le pillage des plantations. On +organisa aux trois villes trois épouvantables émeutes. Cela n'était +que trop facile après ce cruel hiver de misère et de famine. Le blé +manqua, grande cherté. Le peuple, à Marseille, s'en prit à +l'Intendant, au Fermier de la ville, força leurs hôtels, brisa tout, +força, pilla les boutiques des boulangers. Le gouverneur, les consuls, +épouvantés, donnent au peuple encore plus qu'il ne demande (284), +baissant le prix du pain, de la viande, à un bas prix insensé. L'effet +naturel eût été, que personne ne voulant apporter du blé à ce prix, on +aurait eu la famine. On la faisait dès le jour même, chacun forçant le +boulanger à donner du pain pour quinze jours. Le gouverneur s'était +sauvé. Marseille était en grand péril. Les Génois, nombre d'étrangers, +<span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> préparaient d'affreux désordres. Plusieurs auraient eu envie +de brûler, piller le port. D'autres, pour grossir leur nombre, +parlaient d'ouvrir les prisons, de s'adjoindre les voleurs. Et déjà +trois cents bandits échappés couraient la ville.</p> + +<p>L'autorité avait péri. Ce fut le gouverneur même de la Provence, +réfugié de Marseille à Aix, qui fit appel à Mirabeau, lui dit de +«faire ce que son cœur lui conseillerait.» Terrible appel au danger +le plus évident, à la ruine presque certaine de sa popularité. On +pouvait croire que de toute façon il était fini et tué,—ou tué de sa +hardiesse dans une entreprise impossible,—ou, s'il refusait de +répondre, tué de honte et de lâcheté.</p> + +<p>Il montra un cœur admirable, vola à Marseille, sauva la Provence.</p> + +<p>Ce qu'il avait hautement conseillé dans ses écrits, la <span class="italic">milice +nationale</span> remplaçant toute force armée, il l'organise à Marseille, +aidé et par la jeunesse et par les corporations, les portefaix +(corporation redoutable). Mais on travaillait en dessous. Le 25, +pendant qu'il s'occupe à contenir un mouvement, une nouvelle +accablante, décourageante lui vient: Aix et Toulon sont en feu.</p> + +<p>À Aix, le consul (marquis de la Fare), celui même qui avait fait +exclure Mirabeau des États, fait une indigne tentative pour pousser le +peuple à bout, pouvoir frapper, coûte que coûte. Ses provocations, ses +injures, ne suffisaient pas, il en vint à dire aux affamés «que le +crottin de cheval était assez bon pour eux.» (Mir., <span class="italic">Mém.</span>, V, 306.) +On s'emporte. C'est ce <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> qu'il voulait. Il fait tirer ses +soldats. Deux morts et plusieurs blessés. Là, le peuple exaspéré +s'élance, rembarre les soldats, les désarme. La Fare se cache. Il est +assiégé. Il baisse le prix du pain, il livre les magasins. Enfin de +peur, il s'enfuit.</p> + +<p>Cette victoire du peuple d'Aix pouvait rendre celui de Marseille plus +fier et plus difficile. Ce rude peuple est terrible. Mais le lion se +fit agneau. Mirabeau lui expliqua à merveille la situation, +l'instruisit et l'apaisa.</p> + +<p>Le 26, le soir, aux flambeaux, il fit proclamer la hausse, et le +peuple ne murmura pas.</p> + +<p>Aix n'était pas apaisé. On menaçait un magasin. Le gouverneur Caraman +n'y avait su d'autre remède que de faire venir des troupes, de +préparer un carnage. Mirabeau accourt à Aix, et empêche la bataille. +Il persuade au gouverneur d'écarter la force armée, de confier la +ville à elle-même, aux milices bourgeoises. Des paysans arrivaient +pour aggraver le désordre. Mirabeau court au devant, les harangue et +les renvoie. Point de sang!... Belle victoire, et vraiment +attendrissante. On mouille de larmes ce sauveur, ses habits, ses pas. +Tous pleurent, et il pleure aussi (305).</p> + +<p>Mais voici le plus merveilleux. Les nobles, cachés tout à l'heure, +reparaissent plus fiers que jamais. Ils daigneront être officiers de +milices nationales. Mais il faut qu'on expie le trouble, que le peuple +soit puni pour avoir été massacré. «Une bonne justice prévôtale.»</p> + +<p>«Oui, dit le peuple, pour vous.» Et voilà que les <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> potences, +sans Mirabeau, se dresseraient. Il sauva ses ennemis.</p> + +<p>Un des plus furieux contre lui avait été certain évêque. On le tenait +à Sisteron. Il était en grand péril. Mirabeau court, il harangue; il +enlève son évêque et le met en sûreté.</p> + +<p>Il fut élu, on peut le dire, non-seulement à Aix, à Marseille, mais en +France. Il arriva, porté sur les bras de la France, aux États +généraux.</p> + +<p>Ce fort et pénétrant esprit, au plus haut de son triomphe, se jugeant +sans doute au dedans, sentit certaine tristesse. Était-il digne d'être +à ce point exalté, divinisé par ce peuple confiant?</p> + +<p>Qu'avait-on adoré en lui? le génie, surtout la force. Son triomphe +n'ouvre-t-il pas la voie au culte des forts?</p> + +<p>Et si l'orateur est dieu, que sera-ce, chez ce peuple encore si novice +et si barbare, que sera-ce du capitaine divinisé par la victoire?</p> + +<p>Au moment où il vint à Aix, où le peuple voulait le traîner, il fondit +en larmes, disant: «Voilà comme on devient esclave!»<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<p class="p4 center">FIN DU TOME DIX-NEUVIÈME ET DERNIER.</p> + +<a id="tam" name="tam"></a> +<h2><span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> TABLE DES MATIÈRES.</h2> + +<div class="index"> +<p><span class="index-3">PRÉFACE</span>, <span class="ralign"><a href="#pagei">I</a></span></p> + +<ul class="none"> +<li><span class="min1em">L'</span><span class="italic">Histoire de France</span> est terminée, <span class="ralign"><a href="#pagei">I</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le</span> fil du présent volume est <span class="italic">la Conspiration de famille</span>, + aujourd'hui prouvée, démontrée, <span class="ralign"><a href="#pageii">II</a></span></li> +<li><span class="min1em">Les</span> légendes récentes ont été démenties par les lettres + mêmes de Marie-Antoinette et de Marie-Thérèse, <span class="ralign"><a href="#pagevii">VII</a></span></li> +<li><span class="min1em">Combien</span> Louis XVI fut Allemand, étranger à la France, <span class="ralign"><a href="#pagex">X</a></span></li> +<li><span class="min1em">Toujours</span> le roi en France a été l'étranger, <span class="ralign"><a href="#pagexi">XI</a></span></li> +<li><span class="min1em">L'ascendant</span> croissant de la reine, <span class="ralign"><a href="#pagexii">XII</a></span></li> +<li><span class="min1em">Méthode</span> suivie dans ce volume, <span class="ralign"><a href="#pagexiii">XIII</a></span></li> +<li><span class="min1em">Adieu</span> à la France d'alors, <span class="ralign"><a href="#pagexv">XV</a></span></li> +</ul> + + +<p class="index-3">CHAPITRE PREMIER.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Chute de Bernis.—Avénement de Choiseul</span>. 1758, <span class="ralign"><a href="#page017">17</a></span></li> +<li><span class="min1em">Cabale</span> autrichienne des trois Lorraines, <span class="ralign"><a href="#page020">20</a></span></li> +<li><span class="min1em">Elles</span> perdent Bernis et l'Infante, créent Choiseul, <span class="ralign"><a href="#page023">23</a></span></li> +<li><span class="min1em">Choiseul</span> livre la France à l'Autriche, <span class="ralign"><a href="#page024">24</a></span></li> +</ul> + + +<p class="index-3">CHAPITRE II.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Choiseul.—Son traité autrichien.—Ruine et revers</span>. + 1759, <span class="ralign"><a href="#page027">27</a></span></li> +<li><span class="min1em">Ascendant</span> de la Lorraine. Règne des Lorraines, <span class="ralign"><a href="#page028">28</a></span></li> +<li><span class="min1em">Choiseul</span> et sa sœur (Grammont), <span class="ralign"><a href="#page029">29</a></span></li> +<li><span class="min1em">Situation</span> désespérée. Choiseul manque la descente + d'Angleterre; banqueroute, <span class="ralign"><a href="#page033">33</a></span></li> +</ul> + + +<p class="index-3">CHAPITRE III.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">L'éclipse de Voltaire</span>. 1759-1761, <span class="ralign"><a href="#page040">40</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le</span> parti autrichien fait rentrer Voltaire en France et le + loge à Ferney, <span class="ralign"><a href="#page044">44</a></span></li> +<li><span class="italic min1em">Candide</span>, <span class="ralign"><a href="#page045">45</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE IV.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Rousseau.—Nouvelle Héloïse</span>. 1764-1761, <span class="ralign"><a href="#page049">49</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le</span> Rousseau naturel et le Rousseau artificiel, <span class="ralign"><a href="#page050">50</a></span></li> +<li><span class="min1em">La</span> Savoie, madame de Warens, <span class="ralign"><a href="#page052">52</a></span></li> +<li><span class="min1em">Fluctuations.</span> Il se fait chrétien (1754), <span class="ralign"><a href="#page053">53</a></span></li> +<li><span class="min1em">Les</span> Génevois le lancent contre Voltaire, <span class="ralign"><a href="#page054">54</a></span></li> +<li><span class="min1em">Discordances</span> et reniements. Délire. Madame d'Houdetot + (1756), <span class="ralign"><a href="#page056">56</a></span></li> +<li><span class="italic min1em">Lettres sur les spectacles</span> (1758). Nouvelle langue. Le + grand schisme, <span class="ralign"><a href="#page057">57</a></span></li> +<li><span class="min1em">La</span> <span class="italic">Julie</span> (janvier 1761), <span class="ralign"><a href="#page062">62</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE V.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">La comédie des Philosophes</span>. Mai 1760.—<span class="smcap">Mademoiselle de + Romans</span>. 1761, <span class="ralign"><a href="#page068">68</a></span></li> +<li><span class="min1em">Rousseau</span> chez madame de Luxembourg, <span class="ralign"><a href="#page069">69</a></span></li> +<li><span class="min1em">Sa</span> belle-fille obtient de Choiseul qu'il supprime + l'<span class="italic">Encyclopédie</span> et diffame les philosophes, <span class="ralign"><a href="#page070">70</a></span></li> +<li><span class="min1em">Ménagements</span> des dévots pour Rousseau, <span class="ralign"><a href="#page071">71</a></span></li> +<li><span class="min1em">Il</span> les redoute. Caractère bâtard de l'<span class="italic">Émile</span>, <span class="ralign"><a href="#page078">78</a></span></li> +<li><span class="min1em">L'amour</span> est à la mode. La <span class="italic">Julie</span> du roi, <span class="ralign"><a href="#page080">80</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE VI.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Pacte de famille.—Règne du Parlement.—Jésuites condamnés</span>. + 1761-1762, <span class="ralign"><a href="#page082">82</a></span></li> +<li><span class="min1em">Choiseul</span> s'allie à l'Espagne et la compromet; se fait seul + ministre, <span class="ralign"><a href="#page083">83</a></span></li> +<li><span class="min1em">Il</span> amuse les Parlements avec la chasse aux Jésuites, <span class="ralign"><a href="#page089">89</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE VII.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Les Calas.—Voltaire a affranchi les protestants</span>. 1761-1764, + <span class="ralign"><a href="#page093">93</a></span></li> +<li><span class="min1em">Les</span> protestants avaient usé la pitié, <span class="ralign"><a href="#page095">95</a></span></li> +<li><span class="min1em">Calas.</span> Fêtes meurtrières du Clergé dans le Midi, <span class="ralign"><a href="#page096">96</a></span></li> +<li><span class="min1em">Violente</span> pitié de Voltaire; son audace contre les + Parlements, <span class="ralign"><a href="#page106">106</a></span></li> +<li><span class="min1em">Ils</span> répondent barbarement par le procès des Sirven, <span class="ralign"><a href="#page110">110</a></span></li> +<li><span class="min1em">Choiseul</span> heureux d'écraser ses amis des Parlements. Triomphe + de la tolérance, <span class="ralign"><a href="#page112">112</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE VIII.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">L'Europe.—La Paix</span>. 1763, <span class="ralign"><a href="#page114">114</a></span></li> +<li><span class="min1em">L'ogre</span> russe. Frédéric le détourne de la Prusse sur la + Pologne, <span class="ralign"><a href="#page117">117</a></span></li> +<li><span class="min1em">Choiseul</span> ne dispute que pour l'Autriche, <span class="ralign"><a href="#page120">120</a></span></li> +<li><span class="min1em">La</span> France exclue du monde, ruinée en Amérique et en Asie + (1763). Destruction des races américaines, <span class="ralign"><a href="#page121">121</a></span></li> +<li><span class="min1em">Choiseul</span> s'assure des Parlements et se fait sept années de + règne, <span class="ralign"><a href="#page125">125</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE IX.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Tyrannie de Choiseul sur le roi.—Morts de la Pompadour, du + Dauphin, de la Dauphine</span>. 1763-1766, <span class="ralign"><a href="#page126">126</a></span></li> +<li><span class="min1em">Choiseul</span> brave le roi et le dauphin, caresse l'opinion, <span class="ralign"><a href="#page128">128</a></span></li> +<li><span class="min1em">Agence</span> secrète du roi, le chevalier d'Éon, <span class="ralign"><a href="#page132">132</a></span></li> +<li><span class="min1em">Embarras</span> et humiliation du roi, <span class="ralign"><a href="#page139">139</a></span></li> +<li><span class="min1em">Lutte</span> de la sœur de Choiseul et de la Pompadour qui meurt + (1764), <span class="ralign"><a href="#page141">141</a></span></li> +<li><span class="min1em">Mort</span> du Dauphin (1765), et lutte des Choiseul avec la + Dauphine qui meurt (1766), <span class="ralign"><a href="#page144">144</a></span></li> +<li><span class="min1em">Vie</span> du roi, peureuse et furtive; l'enfant cachée, <span class="ralign"><a href="#page148">148</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE X.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Fin des Choiseul</span>. 1767-1770, <span class="ralign"><a href="#page150">150</a></span></li> +<li><span class="min1em">Choiseul</span> fort par Vienne et Madrid; sa fatuité dangereuse, + <span class="ralign"><a href="#page151">151</a></span></li> +<li><span class="min1em">Influence</span> de sa sœur; règne de mademoiselle Julie. Corse, + Lally, etc., <span class="ralign"><a href="#page152">152</a></span></li> +<li><span class="min1em">Choiseul</span> dupe de Vienne; ne prévit rien. Partage de la + Pologne, <span class="ralign"><a href="#page155">155</a></span></li> +<li><span class="min1em">Il</span> provoque la guerre; nous lègue la banqueroute, <span class="ralign"><a href="#page158">158</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE XI.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">La Du Barry.—Mort de Louis XV</span>. 1770-1774, <span class="ralign"><a href="#page160">160</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le</span> parti dévot oppose la Du Barry à Choiseul, <span class="ralign"><a href="#page163">163</a></span></li> +<li><span class="min1em">Choiseul</span> nous impose l'Autrichienne, menace le roi, tombe + (24 décembre 1770), <span class="ralign"><a href="#page166">166</a></span></li> +<li><span class="min1em">D'Aiguillon,</span> Maupeou, Terray; le coup d'État. Mémoires de + Beaumarchais, <span class="ralign"><a href="#page168">168</a></span></li> +<li><span class="min1em">Les</span> deux partis se disputent le roi mourant (mai 1774), <span class="ralign"><a href="#page170">170</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE XII.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Avénement de Louis XVI</span>. 1774, <span class="ralign"><a href="#page172">172</a></span></li> +<li><span class="min1em">Louis</span> XVI fut tout Allemand (par sa mère), Marie-Antoinette + Lorraine (par son père), <span class="ralign"><a href="#page172">172</a></span></li> +<li><span class="min1em">Forcé</span> de l'épouser, il n'y voit qu'un agent de l'Autriche, + <span class="ralign"><a href="#page173">173</a></span></li> +<li><span class="min1em">Elle</span> suit les conseils de sa mère, qui la trompe (4 mai + 1771), pour le partage de la Pologne, <span class="ralign"><a href="#page177">177</a></span></li> +<li><span class="min1em">Elle</span> s'empare de son jeune mari (juin 1771), <span class="ralign"><a href="#page177">177</a></span></li> +<li><span class="min1em">Bonne</span> nature du dauphin, charme et légèreté de la dauphine, + <span class="ralign"><a href="#page179">179</a></span></li> +<li><span class="min1em">Avénement</span> (10 mai 1774). Effort du jeune roi pour écarter + l'influence autrichienne; il repousse Choiseul, appelle + Maurepas, Vergennes, <span class="ralign"><a href="#page180">180</a></span></li> +<li><span class="min1em">Sa</span> chute morale (juillet 1774). Il chasse Rohan, Broglie, + ceux qui l'éclairaient sur l'Autriche, <span class="ralign"><a href="#page183">183</a></span></li> +<li><span class="min1em">Triomphe</span> de la reine, son tempérament violent; madame de + Lamballe, <span class="ralign"><a href="#page185">185</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE XIII.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Ministère de Turgot</span>. 1774-1776, <span class="ralign"><a href="#page187">187</a></span></li> +<li><span class="min1em">Les</span> exagérations des Économistes furent utiles; il fallait + ranimer la production découragée, <span class="ralign"><a href="#page189">189</a></span></li> +<li><span class="min1em">Génie</span> indépendant de Turgot, nullement serf des Économistes, + <span class="ralign"><a href="#page190">190</a></span></li> +<li><span class="min1em">Comment</span> le roi le prit sans le connaître, <span class="ralign"><a href="#page191">191</a></span></li> +<li><span class="min1em">La</span> Marseillaise du blé, <span class="ralign"><a href="#page192">192</a></span></li> +<li><span class="min1em">Son</span> plan: Culture affranchie. Industrie affranchie. Raison + affranchie, <span class="ralign"><a href="#page193">193</a></span></li> +<li><span class="min1em">Intrigue</span> des Choiseul qui font rappeler le Parlement + (novembre 1774). <span class="ralign"><a href="#page194">194</a></span></li> +<li><span class="min1em">Ligue</span> universelle contre Turgot, émeute factice, <span class="ralign"><a href="#page195">195</a></span></li> +<li><span class="min1em">Faiblesse</span> du roi; le Sacre, <span class="ralign"><a href="#page196">196</a></span></li> +<li><span class="min1em">Turgot</span> refuse de doter les gens agréables à la reine; il + tombe (mai 1776), <span class="ralign"><a href="#page201">201</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le</span> roi peu éducable; il trompe Turgot et se trompe, garde + tout son cœur au passé, <span class="ralign"><a href="#page204">204</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE XIV.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Transformation des esprits</span>. 1760-1780.—<span class="smcap">L'élan pour + l'Amérique</span>.—<span class="smcap">La guerre</span>. 1777-1783, <span class="ralign"><a href="#page206">206</a></span></li> +<li><span class="min1em">Grandeur</span> morale de la France; trois accès de croissance en + vingt ans, <span class="ralign"><a href="#page207">207</a></span></li> +<li><span class="min1em">Influence</span> de Rousseau, Raynal.—Enfants sublimes, <span class="ralign"><a href="#page208">208</a></span></li> +<li><span class="min1em">Beaumarchais</span> jure que l'Amérique vaincra (25 septembre + 1776), <span class="ralign"><a href="#page209">209</a></span></li> +<li><span class="min1em">Combien</span> elle était peu républicaine. Paine coupe le câble + qui l'attache à l'Europe, <span class="ralign"><a href="#page211">211</a></span></li> +<li><span class="min1em">Déclaration</span> d'indépendance (juillet 1776), <span class="ralign"><a href="#page213">213</a></span></li> +<li><span class="min1em">Secours</span> de Beaumarchais (janvier 1777). Départ de La Fayette + (avril), <span class="ralign"><a href="#page214">214</a></span></li> +<li><span class="min1em">Necker.</span> La confiance qu'il inspire permet à la France + d'emprunter et de se ruiner pour l'Amérique, <span class="ralign"><a href="#page216">216</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le</span> roi contraint par l'opinion d'agir pour l'Amérique + (février 1778), et par la reine d'agir pour Joseph II, <span class="ralign"><a href="#page218">218</a></span></li> +<li><span class="min1em">Marie-Thérèse</span> implore sa fille, qui devient enceinte le 18 + mars 1778, <span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le roi</span> agit peu ou mal pour l'Amérique, se réserve pour + l'Autriche, sauve et indemnise Joseph (1779), <span class="ralign"><a href="#page223">223</a></span></li> +<li><span class="min1em">Force</span> de l'opinion. Necker, par le <span class="italic">Compte rendu</span>, relève + encore le crédit, trouve l'argent nécessaire à la guerre <span class="ralign"><a href="#page224">224</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le roi</span> forcé d'envoyer une armée. Victoire et délivrance (28 + septembre 1771), <span class="ralign"><a href="#page225">225</a></span></li> +<li><span class="min1em">Chute</span> de Necker (mai 1781). Vaillance inutile de d'Estaing, + Suffren, paralysés par l'aristocratie. Paix précipitée + (1783), <span class="ralign"><a href="#page226">226</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE XV.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">La reine.—Calonne et Figaro</span>. 1774-1784 <span class="ralign"><a href="#page229">229</a></span></li> +<li><span class="min1em">Éclat</span> qui entourait la reine.—La lutte de Glück et Piccini. + Succès de Grétry, Monsigny, de Parny, de Fragonard. <span class="italic">Le + Barbier de Séville</span>, etc. <span class="ralign"><a href="#page230">230</a></span></li> +<li><span class="min1em">Goût</span> pour Lauzun. Ascendant de Coigny. Fidélité de Fersen + <span class="ralign"><a href="#page231">231</a></span></li> +<li><span class="min1em">Les</span> Choiseul remplacent la Lamballe par la Polignac (mai + 1776) <span class="ralign"><a href="#page234">234</a></span></li> +<li><span class="min1em">Les</span> meneurs de la Polignac. Longue servitude de la reine + (1776-1787) <span class="ralign"><a href="#page236">236</a></span></li> +<li><span class="min1em">Ils</span> s'emparent de la Guerre (1781), des Finances (1783). + Calonne <span class="ralign"><a href="#page238">238</a></span></li> +<li><span class="min1em">Ils</span> font représenter <span class="italic">Figaro</span> (17 avril 1784) <span class="ralign"><a href="#page241">241</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le</span> roi met Beaumarchais à Saint-Lazare <span class="ralign"><a href="#page243">243</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE XVI.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Montgolfier. Lavoisier.—Rohan et la Valois</span>. 1783-1774 <span class="ralign"><a href="#page244">244</a></span></li> +<li><span class="min1em">L'impossible</span> supprimé, Première ascension en ballon (21 + novembre 1783) <span class="ralign"><a href="#page245">245</a></span></li> +<li><span class="min1em">L'homme</span> devient <span class="italic">un créateur</span>. Lavoisier (1775) <span class="ralign"><a href="#page246">246</a></span></li> +<li><span class="min1em">Est-il</span> en lui-même <span class="italic">un guérisseur</span>. Mesmer, Cagliostro <span class="ralign"><a href="#page247">247</a></span></li> +<li><span class="min1em">Folies</span> de Joseph II appuyées de la reine <span class="ralign"><a href="#page248">248</a></span></li> +<li><span class="min1em">Rohan</span> se fait agent de Joseph, veut remplacer Calonne <span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></li> +<li><span class="min1em">Sa</span> maîtresse, madame de Valois (Lamotte) <span class="ralign"><a href="#page250">250</a></span></li> +<li><span class="min1em">Légèreté</span> de la reine, goût des farces, des mystifications + <span class="ralign"><a href="#page254">254</a></span></li> +<li><span class="min1em">La</span> Valois amuse la reine d'une mystification de Rohan + (juillet 1784) <span class="ralign"><a href="#page256">256</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE XVII.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Le Collier.</span> 1785. <span class="ralign"><a href="#page259">259</a></span></li> +<li><span class="min1em">La</span> reine brouillée avec Calonne pour l'achat de Saint-Cloud + <span class="ralign"><a href="#page260">260</a></span></li> +<li><span class="min1em">Elle</span> consulte Cagliostro que Rohan a établi près de lui <span class="ralign"><a href="#page262">262</a></span></li> +<li><span class="min1em">Sa</span> passion pour les diamants; on lui offre le Collier + (février 1785) <span class="ralign"><a href="#page263">263</a></span></li> +<li><span class="min1em">Fatuité</span> de Rohan. Il ne peut payer le Collier (juillet) <span class="ralign"><a href="#page269">269</a></span></li> +<li><span class="min1em">Son</span> arrestation (15 août). La Valois refuse de fuir <span class="ralign"><a href="#page270">270</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE XVIII.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Procès du Collier.</span> 1785-1786. <span class="ralign"><a href="#page272">272</a></span></li> +<li><span class="min1em">Rohan</span> dirigé par Georgel, se sauve aux dépens de la Valois + <span class="ralign"><a href="#page273">273</a></span></li> +<li><span class="min1em">Ménagements</span> singuliers du roi pour Rohan <span class="ralign"><a href="#page277">277</a></span></li> +<li><span class="min1em">Ni</span> le roi, ni le Parlement, ni le Clergé ne veulent de + procédure publique <span class="ralign"><a href="#page278">278</a></span></li> +<li><span class="min1em">On</span> laisse Rohan faire lui-même l'enquête des joailliers de + Londres <span class="ralign"><a href="#page280">280</a></span></li> +<li><span class="min1em">On</span> force les magistrats de trouver bonne la pièce rapportée + de Londres <span class="ralign"><a href="#page282">282</a></span></li> +<li><span class="min1em">La</span> Valois contenue, muselée, dirigée, crue agent de la reine + <span class="ralign"><a href="#page284">284</a></span></li> +<li><span class="min1em">Triomphe</span> de Rohan. La Valois fouettée, marquée; à la + Salpêtrière <span class="ralign"><a href="#page288">288</a></span></li> +<li><span class="min1em">Elle</span> devient une légende, échappe, se justifie, se tue <span class="ralign"><a href="#page292">292</a></span></li> +</ul> + + +<p class="index-3">CHAPITRE XIX.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Révolution dans la Famille.—Mirabeau</span>. 1776-1786 <span class="ralign"><a href="#page297">297</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le</span> roi à Cherbourg. <span class="italic">Sensibilité</span> <span class="ralign"><a href="#page298">298</a></span></li> +<li><span class="min1em">Son</span> attachement au passé, aux vieux abus <span class="ralign"><a href="#page299">299</a></span></li> +<li><span class="min1em">Sa</span> facilité pour accorder aux familles des lettres de cachet + <span class="ralign"><a href="#page300">300</a></span></li> +<li><span class="min1em">Dureté</span> de la Famille. Les sacrifices humains. Couvents et + prisons <span class="ralign"><a href="#page301">301</a></span></li> +<li><span class="min1em">Les</span> Mirabeau. La voix de Vincennes (1778-1781) <span class="ralign"><a href="#page303">303</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le</span> Mirabeau réel; ridiculement exagéré <span class="ralign"><a href="#page306">306</a></span></li> +<li><span class="min1em">Son</span> procès pour sa femme (1783). Sa sœur. L'enfant + mystérieux <span class="ralign"><a href="#page312">312</a></span></li> +<li><span class="min1em">Comme</span> Rousseau, il part du désespoir <span class="ralign"><a href="#page314">314</a></span></li> +<li><span class="min1em">Franklin</span> le relève. On le fait écrire contre Washington, + contre Beaumarchais (1784-1785) <span class="ralign"><a href="#page315">315</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE XX.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Calonne.—Comédie des Notables</span>. 1787 <span class="ralign"><a href="#page317">317</a></span></li> +<li><span class="min1em">Charlatanisme</span> de Calonne, ses meneurs <span class="ralign"><a href="#page318">318</a></span></li> +<li><span class="min1em">Il</span> crève la caisse publique <span class="ralign"><a href="#page319">319</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le</span> roi était-il innocent des actes qu'il signait tous les + jours? <span class="ralign"><a href="#page321">321</a></span></li> +<li><span class="min1em">Sa</span> passion. La reine en 1787. Portraits <span class="ralign"><a href="#page323">323</a></span></li> +<li><span class="min1em">Combien</span> le roi est loin de lui-même, du <span class="italic">Louis XVI dauphin</span> + et du <span class="italic">Louis XVI de 1774</span> <span class="ralign"><a href="#page325">325</a></span></li> +<li><span class="min1em">Les</span> Notables expédient pour amnistier le gaspillage et + trouver de l'argent <span class="ralign"><a href="#page326">326</a></span></li> +<li><span class="min1em">Ruses</span> grossières auxquelles le roi se laisse associer. <span class="ralign"><a href="#page330">330</a></span></li> +<li><span class="min1em">La</span> fallacieuse machine des Notables <span class="ralign"><a href="#page331">331</a></span></li> +<li><span class="min1em">Calonne</span> rejette le déficit sur Necker <span class="ralign"><a href="#page332">332</a></span></li> +<li><span class="min1em">Il</span> est repoussé des Notables, renié du roi <span class="ralign"><a href="#page333">333</a></span></li> +<li><span class="min1em">Chute</span> du roi; la reine lui impose un prêtre athée <span class="ralign"><a href="#page334">334</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE XXI.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">La Reine et Brienne.—Fera-t-on la banqueroute?</span> 1787 <span class="ralign"><a href="#page337">337</a></span></li> +<li><span class="min1em">Brienne,</span> créature du parti autrichien, est la défaite du + parti Polignac <span class="ralign"><a href="#page337">337</a></span></li> +<li><span class="min1em">La</span> reine, déconsidérée, prend publiquement le pouvoir <span class="ralign"><a href="#page338">338</a></span></li> +<li><span class="min1em">L'Anglais</span> Dorset lui fait abandonner la Hollande <span class="ralign"><a href="#page340">340</a></span></li> +<li><span class="min1em">Brienne</span> repoussé des Notables. Le Parlement demande les + États généraux <span class="ralign"><a href="#page343">343</a></span></li> +<li><span class="min1em">Exil</span> et retour du Parlement. Tentative d'escamoter 420 + millions. Dénoncée par Mirabeau. Elle avorte (19 novembre + 1787). Fureur du roi <span class="ralign"><a href="#page348">348</a></span></li> +<li><span class="min1em">On</span> conseille et on glorifie la banqueroute. Doctrine de + Saint-Simon, Besenval, Linguet, etc. <span class="ralign"><a href="#page354">354</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE XXII.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Le coup d'État.—Les résistances de Bretagne, Dauphiné, + etc.—Convocation des États généraux</span>. Mai-août 1788 <span class="ralign"><a href="#page357">357</a></span></li> +<li><span class="min1em">La</span> reine siége aux conseils, y prend la voix prépondérante + <span class="ralign"><a href="#page358">358</a></span></li> +<li><span class="min1em">Tentations</span> de violence. État de l'armée <span class="ralign"><a href="#page359">359</a></span></li> +<li><span class="min1em">Écrasement</span> du Parlement, <span class="italic">Cour plénière</span>, etc. Le roi n'aura + plus de conseil que ses domestiques (8 mai 1788) <span class="ralign"><a href="#page361">361</a></span></li> +<li><span class="min1em">Les</span> pairs font une Déclaration des droits (3 mai) <span class="ralign"><a href="#page364">364</a></span></li> +<li><span class="min1em">Arrestation</span> de d'Ésprémesnil (5 mai) <span class="ralign"><a href="#page365">365</a></span></li> +<li><span class="min1em">Protestation</span> des Parlements (2-9 mai) <span class="ralign"><a href="#page366">366</a></span></li> +<li><span class="min1em">Résistance</span> de la Bretagne. Lutte de Rennes (10 mai) <span class="ralign"><a href="#page367">367</a></span></li> +<li><span class="min1em">Résistance</span> du Dauphiné. Combat de Grenoble (7 juin) <span class="ralign"><a href="#page370">370</a></span></li> +<li><span class="min1em">La</span> noblesse de Grenoble rétablit les anciens États. Vizille + (27 juillet) <span class="ralign"><a href="#page380">380</a></span></li> +<li><span class="min1em">Toute</span> la France suit le Dauphiné <span class="ralign"><a href="#page381">381</a></span></li> +<li><span class="min1em">Vigueur</span> du gouvernement, mais <span class="italic">la troupe n'est pas sûre</span> <span class="ralign"><a href="#page384">384</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le</span> Grand Conseil demande la tête de Brienne, menace le roi + (19 juin) <span class="ralign"><a href="#page384">384</a></span></li> +<li><span class="min1em">Brienne</span> convoque les États généraux (8 août) <span class="ralign"><a href="#page385">385</a></span></li> +</ul> + +<p class="index-3">CHAPITRE XXIII ET DERNIER.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap min2em">Les fusillades de + Paris.—Necker.—Cahiers.—Élections.—Mirabeau</span>. Août + 1788-avril 1789 <span class="ralign"><a href="#page388">388</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le</span> roi appelle Necker, veut l'exploiter, garder son + ministère <span class="ralign"><a href="#page389">389</a></span></li> +<li><span class="min1em">Chute</span> de Brienne et Lamoignon. Fêtes de Paris. Massacres + (septembre 1788) <span class="ralign"><a href="#page390">390</a></span></li> +<li><span class="min1em">Faiblesse</span> de Necker. Ménagements pour la Cour, + l'Aristocratie <span class="ralign"><a href="#page393">393</a></span></li> +<li><span class="min1em">On</span> convoque les Notables pour soutenir les privilégiés + (décembre) <span class="ralign"><a href="#page395">395</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le</span> coup de Sieyès: <span class="italic">Le Tiers est le tout</span> <span class="ralign"><a href="#page396">396</a></span></li> +<li><span class="min1em">La</span> Noblesse recule, et s'avoue rétrograde <span class="ralign"><a href="#page398">398</a></span></li> +<li><span class="min1em">Cruel</span> hiver et famine <span class="ralign"><a href="#page399">399</a></span></li> +<li><span class="min1em">Le</span> roi n'osa refuser le Doublement du Tiers (27 décembre + 1788) <span class="ralign"><a href="#page400">400</a></span></li> +<li><span class="min1em">Caractère</span> équivoque du Règlement d'élection (24 janvier + 1789) <span class="ralign"><a href="#page401">401</a></span></li> +<li><span class="min1em">Violente</span> lutte pour l'élection de Mirabeau <span class="ralign"><a href="#page408">408</a></span></li> +<li><span class="min1em">Mirabeau</span> sauve la Provence, triomphe; prévoit la tyrannie + <span class="ralign"><a href="#page414">414</a></span></li> +</ul> +</div> + +<p class="center p4">Paris.—<span class="smcap">Imprimerie Moderne</span> (Barthier, d<sup>r</sup>.), rue J.-J.-Rousseau, 61.</p> + + +<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<strong>Note 1:</strong> Est-ce à un étranger qu'on doit remettre l'épée, l'armée +et le salut? grosse question.—Un livre spécial là-dessus, un livre +fort est parti de Zurich, livre amer, mais salubre et sain (chose +aujourd'hui si rare), plein de réveil et plein de vie, dont plus d'un +dormeur vibrera. (Dufraisse, <span class="italic">Histoire du droit de guerre et de paix</span>, +de 89 à 1815. Paris, éd. Lechevalier.)<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<strong>Note 2:</strong> L'ignorance où l'on était, explique l'indulgence des +historiens, de MM. Thiers, Mignet, Droz, Louis Blanc, Lanfrey, Carnot, +Ternaux, Quinet.—C'est en juin 1865, que M. Geffroy, le premier en +France, fit connaître la publication d'Arneth, apprécia les vraies et +les fausses lettres du Roi et de la Reine avec une ingénieuse et +intéressante critique.—Voir l'appendice de son livre <span class="italic">Gustave III et +la cour de France</span>, si riche de faits nouveaux sur l'histoire de ce +temps.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<strong>Note 3:</strong> En revanche, j'ai développé certains faits vraiment +capitaux, par exemple, la révolution de Grenoble qui fit celle de la +France, et pour laquelle M. Gariel m'avait ouvert les sources les plus +précieuses.—Je regretterais beaucoup plus mes lacunes si mon ami, M. +Henri Martin, dans sa judicieuse histoire, si riche en précieux +détails, n'y suppléait souvent avec autant d'exactitude que de +talent.—L'histoire de l'art est mieux dans les fines et savantes +notices de MM. de Goncourt, que je n'aurais pu faire.—Deux sérieux +esprits, si nets et si loyaux, MM. Bersot, Barni, ont donné sur nos +philosophes d'excellents jugements qui resteront définitifs. Ils +corrigent ce que peut avoir peut-être d'excessif ma critique de +Rousseau.<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<strong>Note 4:</strong> L'histoire était romanesque, mais moins invraisemblable +qu'on n'a dit. Don Carlos n'avait nul rapport avec son père Philippe +V, ennemi des nouveautés, serf (à l'excès) de l'habitude. Par sa +facilité extrême à adopter les réformes, sa partialité pour les +Italiens, par l'adoption empressée de leurs plans les plus utopiques, +Carlos, on ne peut le nier, rappelait fort Alberoni. Celui-ci avait +été maître un moment de la Farnèse. Il l'avait créée, inventée, tirée +de son grenier de Parme, mise au trône de l'Espagne et des Indes. +Italienne chez les Espagnols, seule et mal vue, elle n'avait d'appui +que cet Italien. Elle fut six mois sans être grosse, ne prenant nulle +racine encore contre le fils du premier lit. Son mentor Alberoni put +lui rappeler comment Anne d'Autriche, enceinte à tout prix, se moqua +de tous et régna. Alberoni était un nain, un gnome aux paroles +magiques, diable noir aux yeux de diamant. Il fit miroiter devant elle +le monde défait, refait par lui, un Don Carlos roi d'Italie, qui plus +tard, devenant roi d'Espagne, serait un autre Charles-Quint. Elle +n'était pas libertine, mais furieusement ambitieuse. Il en serait né +Don Carlos.—Elle n'aurait conçu du roi qu'à la chute d'Alberoni. +Celui-ci croyait la tenir par le secret; il la raillait. Elle fut +obligée de le perdre. Elle espérait le tuer, l'enterrer avec ce +secret. Elle envoya des assassins, mais par miracle il échappa.—Voilà +le roman, bien lié, et qui eût pu réussir entre les mains de gens +habiles autant que l'étaient les Jésuites. Serait-ce la cause réelle +qui irrita tellement Don Carlos contre eux, le poussa plus qu'à +l'expulsion de l'ordre, mais à des traitements sauvages, qu'on aurait +crus de vengeance, qui semblaient avoir pour but la mort même des +individus? (V. <span class="italic">Al. de Saint-Priest</span>, etc.)<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<strong>Note 5:</strong> Cela acheva l'Infante. Cette belle, comme Henriette, sa +sœur, quoique beaucoup plus brillante, avait toujours été malsaine, +ce que semblait révéler par moment un signe commun, une petite gale au +front. Henriette mourut de l'avoir fait rentrer. L'Infante peut-être +de même. En décembre, elle fut prise d'une de ces maladies putrides +qu'on appelait toutes alors petites véroles. L'éruption se fait mal. +En huit jours elle est foudroyée. On avait grande impatience qu'elle +mourût, fût emportée, de crainte qu'elle n'infectât tout. Le Roi avait +son carrosse, ses chevaux qui hennissaient; il voulait fuir à Marly. +Et tous. Ce fut une déroute. L'odeur était insupportable. Deux +capucins qui faisaient vœu de se dévouer à ces choses, ne purent +aller jusqu'au bout. L'idole, la galante, la belle, maintenant +l'horreur de tous, fut sans pompe emportée le soir, jetée à +Saint-Denis (<span class="italic">Barbier</span>, <span class="italic">Hausset</span>, etc.).<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<strong>Note 6:</strong> Toute critique sur Rousseau sera vaine, si l'on ne fait +pas d'abord l'examen de <span class="italic">ses précédents</span>,—j'entends les précédents +<span class="italic">de sa langue</span> (de Refuge, et de Savoie),—les précédents <span class="italic">de ses +idées</span>. Pourquoi ne dit-on jamais que Mably le précéda dès 1749? Que +Morelly fit un <span class="italic">Émile</span>, un remarquable <span class="italic">Traité d'éducation</span> dès 1743, +que sa <span class="italic">Basiliade</span> précéda d'un an le <span class="italic">Discours sur l'inégalité</span>, +qu'elle parut en 1753? Rousseau, dans ce Discours, part de l'idée de +Morelly, puis l'abandonne et recule. Il savait à fond tout cela, au +moins par Diderot, son brûlant médiateur, qui chauffa le fameux +Discours.<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<strong>Note 7:</strong> Elle attribue calomnieusement aux philosophes en général +un mot léger d'Helvétius. Mais qu'ils n'adoptèrent nullement, et que +Voltaire reproche à Helvétius (<span class="italic">Corresp.</span>, éd. Beuchot, t. LX, p. +357).<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<strong>Note 8:</strong> Madame du Hausset ne date pas. Mais Barbier date +très-bien et nous dirige parfaitement. Il dit en décembre 1761: +«<span class="italic">Depuis un an</span> environ, on a fait connaître au Roi une fille de vingt +et un ans, qui a de l'esprit, etc.» Cela nous reporte à décembre 1760. +Elle accoucha le 12 janvier 1761; donc, fut enceinte en mars 1760, au +moment du plus grand éclat de la <span class="italic">Julie</span> imprimée (<span class="italic">Barbier</span>, VII, +426).<a href="#footnotetag8"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<strong>Note 9:</strong> Dans ce chapitre je suis partout renseigné, soutenu, par +le <span class="italic">Calas</span> de M. Coquerel fils, un véritable chef-d'œuvre, auquel +on ne peut reprocher qu'un excès de modération. Mais que de choses je +supprime, et combien je suis privé de ne pas dire ce que je dois à son +oncle, l'auteur des <span class="italic">Églises du Désert</span>, à notre savant M. Haag, à +notre éloquent Peyrat, à M. Read, au trésor de son <span class="italic">Bulletin +historique</span> du protestantisme!<a href="#footnotetag9"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<strong>Note 10:</strong> Frédéric, si fort, si grave, si juste dans ses +jugements, si sévère pour ses amis, dit cela, et je le crois. Le +pauvre Paul que l'histoire a de même calomnié, était homme de grand +cœur. Il eût voulu réparer, pleura devant Kosciusko.<a href="#footnotetag10"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<strong>Note 11:</strong> Dans l'<span class="italic">Histoire de la Pologne</span> des deux Mickiewicz, +pleine de faits nouveaux, d'idées grandes et profondes, je trouve une +fort bonne note qui éclaire l'affaire obscure des <span class="italic">dissidents</span> (p. +433). C'étaient uniquement les calvinistes et luthériens (et non les +grecs, alors réunis à l'Église romaine). Les <span class="italic">dissidents</span> n'étaient +nullement en servitude, comme le disaient la Russie et la Prusse. Ils +avaient deux cents églises et la parfaite liberté de culte. Ils +occupaient des grades dans l'armée. Mais on les excluait des charges. +<span class="italic">On leur refusait le droit de voter.</span> Dans un pays sans doute où le +<span class="italic">veto</span> d'un seul arrêtait tout, il semblait dangereux de faire voter +des gens qu'appuyait l'étranger (<span class="italic">Mickiewicz</span>, 1866).—J'insiste peu +sur cette grande affaire. Elle absorberait mon récit. Et je dois avant +tout tenir ferme et serré le fil intérieur de la France.—Pour la même +raison, j'ai peu parlé de la suppression des Jésuites, m'en rapportant +à tant d'écrits qu'on a faits là-dessus, spécialement à celui d'Alexis +de Saint-Priest. Pour bien comprendre la scène principale, celle de +l'Espagne (1766), il faut se rappeler ce que j'ai dit dans une note du +premier chapitre (1758), pour leur complot sur notre Infante et pour +faire croire Charles III bâtard adultérin et fils d'Alberoni.<a href="#footnotetag11"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<strong>Note 12:</strong> Elle était vraiment bonne. Brissot en conte un trait +charmant. En 1778, quand Paris et la France s'étouffaient à la porte +de Voltaire, Brissot, alors fort inconnu, un pauvre auteur mal mis, +n'avait pu pénétrer, s'en allait tête basse. «À ce moment, dit-il, une +jeune personne éblouissante sort, voit ma triste mine, s'émeut, me +dit: «Monsieur, que vouliez-vous?—Voir M. de Voltaire.—Eh bien, +dit-elle, je remonte: j'obtiendrai qu'on vous fasse entrer.»<a href="#footnotetag12"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<strong>Note 13:</strong> MM. de Goncourt ont retrouvé ce nom. Tout ceci chez eux +est fort curieux, très-neuf, fondé sur des pièces précieuses, des +manuscrits, etc.<a href="#footnotetag13"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<strong>Note 14:</strong> Elle eût fort bien pu l'être. Leurs rapports, sans être +complets, pouvaient être féconds; cela se voit souvent. Les trop zélés +apologistes de la Reine, pour excuser ses fautes, voudraient nous +faire accroire que le Roi était froid pour elle ou impuissant. Baudeau +nous précise la chose (juin-juillet 74). Il avait seulement ce qu'ont +souvent les plus robustes chez qui les attaches sont fortes. Nombre +d'enfants (Mirabeau par exemple) ont un petit obstacle analogue, au +frein de la langue; on le coupe pour la délier; souvent aussi cela se +délie de soi-même. Il n'en fallait faire tant de bruit. Nous n'en +parlerions pas si les gens de la Reine (<span class="italic">Campan</span>, etc.) n'avaient +adroitement trompé le public là-dessus.<a href="#footnotetag14"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<strong>Note 15:</strong> Les dates ici sont tout. On peut les établir +non-seulement par George (I, 302), par Soulavie (III, 179), mais +surtout par Baudeau, fort désintéressé, fort instruit, et intime ami +d'un ministre qui put lui dire tout (Baudeau, <span class="italic">Revue rétrosp.</span>, III, +272, etc.).<a href="#footnotetag15"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<strong>Note 16:</strong> Madame de Campan (I, 99) dit crûment l'étrange +étiquette, choquante et indécente, qui fut pour la Reine un supplice +avec sa première duègne (V. <span class="italic">Hyde</span>) et qui en vérité ne pouvait être +tolérable qu'avec la créature aimée, l'unique à qui on est bien sûr de +ne déplaire jamais.—Les grandes dames, pour ces petits mystères, +aimaient à s'élever une enfant aimable et discrète, souvent une +demi-demoiselle (V. Sylvine, <span class="italic">Staal</span>). Couchée près de l'alcôve dans +la toilette intime, brodant, lisant le jour derrière un paravent, elle +savait exactement tout. À Vienne, tout passait par ces mignonnes +favorites (de qui la Prusse achetait les secrets). Elles étaient de +grandes puissances. Le vieux Duval, vivant à Vienne, le savait bien. +On voit dans ses <span class="italic">Mémoires</span> qu'il ne courtise pas l'Empereur, mais +deux femmes de chambre, une sage fille de Marie-Thérèse et une jolie +Russe, de celles avec qui la Czarine aimait à folâtrer.—Une gravure +allemande, faite à Paris sous Marie-Antoinette, exprime ces mœurs +naïvement: <span class="italic">le Lever</span>, 1774: <span class="italic">Freudsberg invenit; Romanet sculpsit</span>.<a href="#footnotetag16"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<strong>Note 17:</strong> V. S. Simon sur Rose, et ce qu'en dit M. Feuillet de +Conches, <span class="italic">Revue des Deux Mondes</span>, 13 juillet 1866.<a href="#footnotetag17"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<strong>Note 18:</strong> Georgel, et madame Campan, apologistes l'un de Rohan, et +l'autre de la reine, ont intérêt à tout brouiller. Je les serre de +très-près, avec les six volumes des mémoires d'avocats et témoins, +avec Besenval, Augeard, Beugnot, surtout avec le <span class="italic">Mémoire +justificatif</span> de la Valois (1788), qui, sauf sa calomnie sur les +galanteries de la reine, est très-fort, bien lié, suivi, et la pièce +vraiment capitale (<span class="italic">Bibl. impér. Réserve</span>). Il me serait facile de +relever les erreurs innombrables, volontaires ou involontaires, de +Georgel et de madame Campan. Il y en a une bien grossière: ils placent +la scène du bosquet (qui est de juillet 1784) en 1785, dans l'affaire +du collier, au moment du premier payement (<span class="italic">Georgel</span>, II, 80; +<span class="italic">Campan</span>, II, 355).<a href="#footnotetag18"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<strong>Note 19:</strong> La mère est le plus fort. Il est affreux de voir, chez +ce dur patriarche, Agar chassant Sarah, les servantes maîtresses +mettant la maîtresse à la porte, une mère de onze enfants qui lui a +apporté 60,000 livres de rente. Plus tard, il veut qu'elle reçoive une +intrigante dans sa chambre, son lit. Il la fait <span class="italic">interner</span>, il la fait +enfermer. Il la fait enlever pour la mettre (à son âge!) à la cruelle +maison de Saint-Michel. Elle y serait restée à jamais ignorée, ne +pouvant pas écrire, si sa fille n'eût intrépidement dénoncé la chose +au Parlement.—C'est la mère qu'il hait et poursuit dans la fille, le +fils aîné. Rien de plus vain que ses accusations contre son fils; ses +dettes étaient fort peu de chose et ses désordres moindres que ceux +des autres officiers du temps. Quant à Sophie, il ne l'enleva pas; +c'est elle plutôt qui l'enleva. Elle avait, à dix-huit ans, épousé un +octogénaire, qui souffrait très-bien le jeune homme, l'allait chercher +quand il ne venait pas. Sophie n'endura pas cet indigne partage. Elle +se serait tuée si elle n'avait fui et rejoint Mirabeau.—Le fils est +cent fois moins libertin que le père. Celui-ci, avec son orgueil +sauvage et ses formes austères, son dur génie de style qui fait +illusion, a un côté bien bas qu'on ne peut oublier. Il gagne à les +faire enfermer, mange leur bien avec ses coquines.—Histoire commune +alors. Elle explique pourquoi on jetait ses enfants si aisément par la +fenêtre, aux couvents, aux prisons, aux colonies, etc. Pour suffire +aux dépenses insensées, aux désordres, il faut des sacrifices humains. +La Famille représente exactement l'État. Folie des deux côtés, et des +deux côtés <span class="italic">Déficit</span>.—On fait grand bruit pour l'ancien monde des +enfants que Tyr ou Carthage, dans de rares circonstances, dans des +dangers extrêmes, jetaient au brasier de Moloch. Et l'on rappelle à +peine que, bien plus de mille ans, la famille chrétienne jetait ses +enfants au sépulcre. Long supplice, plus cruel peut-être. J'ai dit au +XVII<sup>e</sup> siècle l'immense extension des sacrifices humains. J'ai cité la +famille des Arnaud. Chez le premier, sur quinze enfants, <span class="italic">sept filles +religieuses</span>, et qui <span class="italic">meurent jeunes</span>. Chez le second, sur douze +enfants, <span class="italic">six filles religieuses</span>, qui la plupart <span class="italic">meurent jeunes</span>, +etc. C'est bientôt dit, mais qui saura jamais ce que ces simples mots +contiennent de désespoir et de dépravation? <span class="italic">La Religieuse</span> de Diderot +(imprimée tard, à la Révolution) en est un portrait faible encore. Les +grands procès (<span class="italic">Aix</span>, <span class="italic">Loudun</span>, <span class="italic">Louviers</span>, <span class="italic">la Cadière</span>, etc.) sont des +percées dans ces ténèbres. Mais rien n'éclaire l'histoire des mœurs +autant que les procès des Mirabeau. Écrivant ceci en Provence, j'ai pu +(grâce à mes amis d'Aix, Marseille et Toulon) lire les Mémoires et +plaidoyers contradictoires de Mirabeau et de Portalis. Pièces +infiniment curieuses qu'on devrait réunir, réimprimer d'ensemble. On +peut y voir combien la piété filiale de M. Lucas de Montigny a +atténué, adouci, supprimé.<a href="#footnotetag19"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<strong>Note 20:</strong> La folie était infaillible dans les prisons +épouvantables qu'on employait depuis le Moyen âge. La plupart furent +certainement, dans l'origine, des <span class="italic">in pace</span> ecclésiastiques. La tour +de <span class="italic">Châti-moine</span>, à Caen, avait le sien à une profondeur de trente +pieds, dans une cave, sans jour, presque sans air. Autour, de petites +cellules où l'on était comme scellé dans le mur. Chacune à sa porte de +fer avait un petit trou où passait le pain, les ordures. Dans cet +horrible lieu, visité en 85, on trouve une femme toute nue. Une autre +de dix-neuf ans y est dans une basse-fosse, les jambes dans l'eau, au +milieu des reptiles. À Saint-Michel-en-Grève, cette funèbre abbaye, la +fameuse cage de fer était placée dans le vieil <span class="italic">in pace</span> des moines, +cave voûtée, pratiquée sous leur cimetière. Le prisonnier avait sur +lui les morts. Du cimetière à travers la voûte, l'eau filtrait; il +recevait la pluie glacée. V. MM. Le Héricher, Joly, Hippeau (<span class="italic">Archives +d'Harcourt</span>), Beaurepaire (<span class="italic">Antiq. norm.</span>, XXIV, 479).<a href="#footnotetag20"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<strong>Note 21:</strong> La maison de la reine, plus splendide que celle du roi, +coûtait 4 millions 700,000 livres (V. le budget de 1783, <span class="italic">État de la +France en 89</span>, par Boileau, p. 412). Ajoutez-y les pensions de +certains amis personnels: Dillon, 160,000; Fersen, 130,000; Coigny, 1 +million par an (<span class="italic">ibidem</span>, p. 338, d'après le <span class="italic">Recueil des pensions</span>, +imprimé en 90 à l'encre rouge). Coigny avait de plus la Petite Écurie, +qu'on supprima; il y perdit 100,000 livres de rente. La reine réduisit +1 million sur sa maison. Le roi en fit autant sur ses gardes, ses +chasses, etc. Cette réforme pénible traîna fort, n'arriva qu'au 11 +août; l'effet fut manqué.—La reine imaginait qu'une si noble société +prendrait bien tout cela. Le contraire arriva. Coigny fit une scène +épouvantable au roi et lui lava la tête. Tous parlaient, clabaudaient. +Besenval assez durement dit à la reine: «Il est affreux de vivre dans +un pays où on n'est sûr de rien. Cela ne se voit qu'en Turquie.» (II, +236).<a href="#footnotetag21"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<strong>Note 22:</strong> Cela est fort curieux. La majorité du Clergé qui écrit +ceci, ce n'est pas, comme aux assemblées de cet ordre, l'épiscopat, +c'est le clergé inférieur, ce sont surtout ces curés dont plusieurs, +sous divers rapports, seront révolutionnaires. Mais ils n'en restent +pas moins <span class="italic">prêtres</span>. On le voit dans certains articles de la <span class="italic">visite +des prisons</span> dont parlent les autres ordres. M. Chassin remarque +très-bien (livre III, ch. II) que le Clergé n'en parle pas. Il se +soucie peu d'introduire le magistrat dans les cruelles prisons +d'Église, dans ces ténébreux <span class="italic">in pace</span>. Le Clergé et la Noblesse +s'accordent pour rester juges, pour garder leurs tribunaux +ecclésiastiques, leurs tribunaux féodaux, ces justices qu'on peut dire +la moelle même de l'iniquité. Ceux où le Clergé jugeait des questions +de mariage, le rendait maître de la femme, de l'homme (à son moment +faible), de la famille elle-même.<a href="#footnotetag22"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE *** + +***** This file should be named 24490-h.htm or 24490-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/4/9/24490/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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