summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:13:29 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:13:29 -0700
commitfb46de12b003b0f6936938b896650ea68fe6e340 (patch)
treeaee76ef387457dc85cf2b1ae2ceb86d217ae5cb3
initial commit of ebook 24490HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--24490-8.txt12247
-rw-r--r--24490-8.zipbin0 -> 270092 bytes
-rw-r--r--24490-h.zipbin0 -> 284650 bytes
-rw-r--r--24490-h/24490-h.htm12380
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 24643 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/24490-8.txt b/24490-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..7b21976
--- /dev/null
+++ b/24490-8.txt
@@ -0,0 +1,12247 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jules Michelet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de France
+ 1758-1789, Volume 19 (of 19)
+
+Author: Jules Michelet
+
+Release Date: February 2, 2008 [EBook #24490]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+[Note: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe
+ont été corrigées.
+
+Page 157: "La flotte russe" a été remplacé par "la flotte turque" dans
+"Remorqué par l'Anglais, le bas coquin Orloff, l'étrangleur de Pierre
+III, détruit la flotte russe à Tschesmé (juillet 1770)."]
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ FRANCE
+
+
+
+
+ PAR
+
+ J. MICHELET
+
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ TOME DIX-NEUVIÈME
+
+
+
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+ A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
+
+ 1877
+
+ Tout droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+ HISTOIRE DE FRANCE
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+L'Histoire de France est terminée.
+
+J'y mis la vie.--Je ne regrette rien.
+
+Commencée dès 1830, elle s'achève enfin (1867).
+
+Il est rare que cette courte vie humaine suffise à de pareils labeurs.
+L'un des grands travailleurs du siècle, M. de Sismondi, eut le chagrin
+de ne point achever. Plus heureux, j'ai vécu assez pour mener cette
+histoire jusqu'en 89, jusqu'en 95, traverser ces longs âges, enfin
+joindre à cette épopée le drame souverain qui l'explique.
+
+Tout mon enseignement et mes travaux divers convergèrent vers ce but.
+Je déclinai ce qui s'en écartait, le monde et la fortune, les
+fonctions publiques, estimant que l'histoire est la première de
+toutes.
+
+Mes livres secondaires, qu'on croyait des excursions, ont été les
+études, les constructions préalables, parfois même des parties
+essentielles du grand édifice.
+
+Je ne réclame rien pour le travail pénible que j'eus d'explorer le
+premier, à chaque âge, les sources alors peu connues (manuscrits ou
+imprimés rares). J'ai été trop heureux de les signaler à l'attention.
+Chacun de mes volumes, attaqué, discuté, n'en fut pas moins l'occasion
+d'éditer les nouveaux documents que j'avais exploités. Beaucoup sont
+maintenant publiés, dans les mains de tous.
+
+ * * * * *
+
+Le principe moderne, tel que je l'exposai (1846) en tête de ma
+Révolution, trouve au présent volume, en Louis XV et Louis XVI, sa
+confirmation décisive. La clarté saisissante des documents nouveaux,
+comme une blanche lumière électrique, perce de part en part le trouble
+clair-obscur où s'affaissa la monarchie.
+
+Nos pères, par une seconde vue, aperçurent en 92 qu'un complot fort
+ancien de l'étranger contre la France se tramait en Europe et dans
+Versailles même. Les preuves étaient insuffisantes et ils ne pouvaient
+qu'affirmer.
+
+Dans ma Révolution, j'en pus dire davantage (sur le procès de Louis
+XVI). Les royalistes eux-mêmes, leurs aveux triomphants,
+éclaircissaient au moins 92.
+
+Mais jusqu'où remontaient l'intrigue et les machinations? Récemment,
+dans mon Louis XV (ch. XI, p. 179), réunissant des documents
+irrécusables, j'établis que nos pères n'avaient eu qu'une vue
+partielle et incomplète en ce qu'ils appelaient le Complot autrichien.
+Je remontai plus haut. Je donnai un fil sûr pour l'histoire de
+cinquante années: _la Conspiration de famille_. Je montrai que,
+non-seulement par Marie-Antoinette, Choiseul et les traités de 1756,
+mais bien avant, et dès Fleury, l'étranger régna à Versailles,--bien
+plus, que le Roi fut constamment l'étranger[1].
+
+ [Note 1: Est-ce à un étranger qu'on doit remettre
+ l'épée, l'armée et le salut? grosse question.--Un livre
+ spécial là-dessus, un livre fort est parti de Zurich,
+ livre amer, mais salubre et sain (chose aujourd'hui si
+ rare), plein de réveil et plein de vie, dont plus d'un
+ dormeur vibrera. (Dufraisse, _Histoire du droit de
+ guerre et de paix_, de 89 à 1815. Paris, éd.
+ Lechevalier.)]
+
+C'est là le grand courant de l'histoire et le fil général. Ceux qui
+voulaient durer et garder le pouvoir, comme Fleury, Choiseul, savaient
+parfaitement qu'il fallait se ranger au grand courant, ne pas s'en
+écarter, se soucier fort peu de la France, être bon Espagnol, bon
+Autrichien, servir la pensée fixe, l'intérêt de famille.
+
+Louis XV écrivait tous les jours à Madrid, à sa fille l'Infante. La
+grande affaire de sa vie fut de faire reine cette fille, ou mieux, de
+faire impératrice la fille de sa fille qui épouserait Joseph II.
+
+De là vient que le Roi; de coeur très-espagnol, devient
+très-autrichien, l'Autriche étant la seule maison où celle de Bourbon
+puisse se marier sans déroger. Joseph II naît à peine qu'il est le
+mari projeté, désiré, de Versailles et Madrid. Prise énorme pour
+Vienne. La catholique Autriche, par un ministre philosophe, Choiseul,
+met la France en chemise, amuse l'opinion, mystifie Versailles et
+Ferney.
+
+Voilà, je le répète, le grand courant qui domine l'histoire; l'intérêt
+de famille. Y eut-il un _contre-courant_? une politique française qui
+balançât un peu cet ascendant de l'étranger? On voudrait bien le
+croire, et quelques-uns l'ont soutenu. On eût trouvé piquant de
+découvrir que Louis XV, ce roi sournois, haïssant ses ministres et
+trahissant la trahison, fut en dessous un patriote. L'excellente et
+curieuse publication de M. Boutaric (1866) a montré ce qu'on en doit
+croire. On y voit que Conti et Broglie firent tout pour l'éclairer,
+lui trouvèrent des observateurs habiles et de premier mérite, des
+Vergennes et des Dumouriez, et qu'ils ne réussirent à rien. Dans ses
+petits billets furtifs, il ne veut et ne cherche qu'un certain plaisir
+de police.
+
+C'est la jouissance peureuse du mauvais écolier qui croit faire un
+tour à ses maîtres. Nulle part il n'est plus misérable. Il s'égare en
+ses propres fils, veut tromper ses agents, ment à ceux qui mentent
+pour lui, il perd la tête et convient qu'il «s'embrouille.» Là son
+tyran Choiseul le pince et l'humilie. Il se renfonce dans l'obscur,
+dans la vie souterraine d'un rat sous le parquet. Mais on le tient:
+Versailles tout entier est sa souricière.
+
+L'affaire d'Éon--(et la confirmation que M. Boutaric donne au récit de
+M. Gaillardet, tiré des papiers d'Éon même),--cette affaire illumine
+le rat dans ses plus misérables trous. Choiseul y est cruel,
+impitoyable pour son maître. On ne s'étonne pas de la haine fidèle que
+lui garda un homme qui haïssait peu (Louis XVI).
+
+Sur Choiseul j'ai été très-ferme, contre Voltaire et autres dupes.
+Croira-t-on que Flassan ose imprudemment dire que Choiseul n'est pas
+Autrichien? (T. VI, 151.)
+
+Que nous en coûta-t-il? rien que le monde. Enfermée désormais, perdant
+à la fois ses deux Indes, bannie d'Amérique et d'Asie, la France vit
+l'Anglais occuper à son aise les cinq parties du globe.
+
+Cela apparemment nous brouille avec l'Autriche? Nullement. Remarquable
+progrès de cette invasion intérieure. Vienne nous a menés quatorze ans
+par le fil peu sûr d'une maîtresse usée, la Pompadour, ou d'un petit
+roué, Choiseul. Elle prend à Versailles un solide établissement par
+une jeune reine charmante, toute-puissante par la passion,
+immuablement Autrichienne, et qui, dans le trône de France, mettra de
+petits Autrichiens. De même que, par sa Caroline, Marie-Thérèse a
+repris Naples et l'ascendant sur l'Italie,--par Marie-Antoinette elle
+pèse sur la France, l'exploite aux moments décisifs.
+
+Il est curieux de voir combien notre diplomatie a été et est
+autrichienne. M. de Bacourt (Intr. à Lamark) n'a pas craint d'avancer
+que Marie-Antoinette ne se mêla pas des affaires, n'agit pas pour sa
+mère, son frère, etc.!! Voilà jusqu'où, aux derniers temps, on osait
+nier l'histoire, démentir la tradition, tous les témoignages
+contemporains, la concordance des mémoires, l'aveu des royalistes
+eux-mêmes.
+
+Ce n'était plus un parti, c'était la grande masse des _honnêtes gens_
+et des gens _bien pensants_ qui laissait là l'histoire, préférait le
+roman. Sur cette pente, la fantaisie s'enhardissait et avançait,
+mêlait ses jeux à des ombres si sérieuses. La légende allait son
+chemin. Des esprits inventifs, des plumes adroites, habiles, avaient
+des bonheurs singuliers, des trouvailles imprévues, charmantes. Ces
+nouveautés étonnaient quelques-uns; mais, dans peu, devenant
+anciennes, elles auraient fini par être respectées, prendre l'autorité
+du temps.
+
+Un matin, qui l'eût cru! des archives de Vienne, d'un dépôt si
+discret, si peu intéressé à éclaircir l'histoire, arrive à la légende
+le plus accablant démenti!
+
+Et de qui, s'il vous plaît? de la Reine elle-même, de sa mère de ses
+frères.
+
+Par qui? par la voie la plus sûre, l'honorable archiviste de la maison
+d'Autriche, M. Arneth, qui donne ces lettres textuelles, et sans
+changement que l'orthographe (qu'il a eu le tort de rectifier).
+
+Le fameux complot autrichien, tant nié, n'est que trop réel. Qui le
+dit? C'est Marie-Thérèse. Rien de plus violent que l'action de la mère
+sur la fille, de celle-ci sur le Roi.
+
+ * * * * *
+
+Les projets de démembrement que formait la Coalition, furent-ils
+connus du Roi et de la Reine, quand ils appelaient l'étranger?
+Savaient-ils qu'il voulait mutiler, déchirer la France? Point fort
+essentiel qui devait influer sur le jugement définitif que l'histoire
+portera sur eux[2].
+
+ [Note 2: L'ignorance où l'on était, explique
+ l'indulgence des historiens, de MM. Thiers, Mignet,
+ Droz, Louis Blanc, Lanfrey, Carnot, Ternaux,
+ Quinet.--C'est en juin 1865, que M. Geffroy, le premier
+ en France, fit connaître la publication d'Arneth,
+ apprécia les vraies et les fausses lettres du Roi et de
+ la Reine avec une ingénieuse et intéressante
+ critique.--Voir l'appendice de son livre _Gustave III et
+ la cour de France_, si riche de faits nouveaux sur
+ l'histoire de ce temps.]
+
+Les lettres publiées par Arneth montrent qu'ils furent très-avertis.
+Ils surent que le secours demandé coûterait à la France ses meilleures
+frontières, les barrières qui la gardent, et ne purent pas douter
+qu'ainsi démantelée et à discrétion, elle ne fût en péril pour
+l'intérieur, le corps même de la monarchie. L'ambassadeur d'Autriche
+les avertit expressément «que les puissances ne feraient rien pour
+rien,» se payeraient de l'Alsace, de nos Alpes et de la Navarre (7
+mars 91, p. 147-149). Malgré cette communication, la Reine réclama de
+nouveau l'invasion (20 avril). Enfin, la Coalition s'étant armée et
+complétée, la Reine révéla à l'Autriche le plan de Dumouriez et le
+point que devait attaquer Lafayette: «Voilà, dit-elle, _le résultat du
+conseil d'hier_,» conseil tenu devant le Roi et dont elle connut par
+lui le résultat pour en informer l'ennemi (26 mars 92, Arneth, 258).
+
+Tout ce que les Campan et autres amis de la Reine, pour excuser ses
+torts, nous disent de la froideur du Roi, est mis à néant par ces
+lettres. Il la suspectait fort, il est vrai, à son arrivée. Il fut un
+peu tardif. Mais dès 71, un an après le mariage, quoiqu'ils fussent
+encore des enfants, elle était maîtresse de lui. Les ministres
+étrangers le voyaient, en tiraient augure (Creutz, _ap._ Geffroy).
+Duclos dit à l'avénement (en mots très-crus que je traduis): «La femme
+et le lit régneront.»
+
+Louis XVI n'eut rien de la France, ne la soupçonna même pas. De race
+et par sa mère, il était un pur Allemand, de la molle Saxe des
+Augustes, obèse et alourdie de sang, charnelle et souvent colérique.
+Mais, à la différence des Augustes, son honnêteté naturelle, sa
+dévotion, le rendirent régulier dans ses moeurs, sa vie domestique. En
+pleine cour il était solitaire, ne vivant qu'à la chasse, dans les
+bois de Versailles, à Compiègne ou à Rambouillet. C'est uniquement
+pour la chasse, pour conserver ses habitudes, qu'il tint les États
+généraux à Versailles (si près de Paris)!
+
+S'il n'eût vécu ainsi, il serait devenu énorme, comme les Augustes, un
+monstre de graisse, comme son père le Dauphin, qui dit lui-même, à
+dix-sept ans, «ne pouvoir traîner la masse de son corps». Mais ce
+violent exercice est comme une sorte d'ivresse. Il lui fit une vie de
+taureau ou de sanglier. Les jours entiers aux bois par tous les temps.
+Le soir, un gros repas où il tombait de sommeil, non d'ivresse, quoi
+qu'on ait dit. Il n'était nullement crapuleux comme Louis XV. Mais
+c'était un barbare, un homme tout de chair et de sang. De là sa
+dépendance de la Reine. On le vit dès son âge de vingt ans, dans la
+crise indécente de juillet 74. On le vit d'une manière effrayante dans
+les premières grossesses. Il était hors de lui, pleurait.
+
+Nul roi ne montra mieux une loi de l'histoire, qui a bien peu
+d'exceptions: «Le Roi, c'est l'étranger.» Tout fils tient de sa mère.
+Le Roi est fils de l'étrangère, et il en apporte le sang. La
+succession presque toujours a l'effet d'une invasion. Les preuves en
+seraient innombrables. Catherine, Marie de Médicis, nous donnèrent de
+purs Italiens; la Farnèse de même (dans Charles III d'Espagne). Louis
+XVI fut un vrai Saxon, et plus Allemand que l'Allemagne, dans l'alibi
+complet, la parfaite ignorance du pays où il a régné.
+
+Étrangers par la race, les rois le sont par la croyance, tous
+nécessairement attachés à la religion qui veut l'obéissance et la
+résignation, supprime la patrie, les fiers instincts de liberté. Le
+chrétien pour patrie a le ciel, le catholique Rome. Tout roi est
+_très-chrétien_. Espagne, Autriche, Portugal, etc., ont un titre
+analogue. Le schisme n'y fait rien. Papauté de Moscou, papauté de
+Londres, il n'importe, le trône a pour base l'autel. Notre roi, entre
+tous, portant jadis la chape, chanoine à Saint-Quentin, abbé de
+Saint-Martin, fut essentiellement un personnage ecclésiastique. Les
+deux derniers ont été très-fidèles à ce caractère intérieur,
+essentiel, de la royauté.--Louis XV, au moment décisif de son règne,
+vers 1750, quand la grande question peut déjà s'entrevoir, lorsque
+déjà l'on crie: «Allons brûler Versailles!» Louis XV affronte
+l'avenir, et à tout prix sauve les biens de l'Église.--Louis XVI,
+sérieux, excellent catholique, très-opposé à toute nouveauté,
+non-seulement refusa douze ans l'État civil aux Protestants,
+non-seulement garda et ménagea les biens d'Église, mais se perdit
+plutôt que de demander au Clergé un serment purement politique, qui ne
+blessait en rien sa foi religieuse.
+
+ * * * * *
+
+Telle n'était point la Reine. Elle ne fut d'aucun des deux mondes, ni
+philosophe, ni dévote. Elle n'eut de religion que la famille. Malgré
+sa servitude passionnée de la Polignac qui semblait l'écarter de
+Vienne, il suffisait d'un mot de sa mère, de son frère, pour réveiller
+en elle le fond du fonds, l'intérêt autrichien.
+
+Les lettres qu'on vient de publier éclairent terriblement la figure de
+Marie-Thérèse, la part qu'elle a dans le tragique destin de sa fille.
+Elle la conseille bien comme femme et pour la vie privée, mais elle la
+corrompt comme reine, exige d'elle tout ce qui doit la perdre.
+
+Par sa lourde, pressante et infatigable insistance, ses prières (qui
+vont jusqu'aux larmes), elle en fait, dans les moments graves, ce que
+soupçonnait Louis XVI, un funeste agent de l'Autriche. Parfois elle la
+trompe, lui ment (ment à sa fille!) Souvent elle l'exploite et spécule
+sur ses grossesses qui lui asserviront le Roi. Le détail très-honteux
+en est très-authentique.
+
+On peut le dire, on lui vendit la Reine. Il ne l'eut (en juillet 1774)
+qu'au prix d'une concession déplorable. Il lutta quelque peu, et là,
+il est intéressant. Aidé de Maurepas, Vergennes, de ses souvenirs
+surtout, de sa piété filiale, il s'obstina à repousser Choiseul,
+l'ennemi de son père, le chef du parti autrichien. Mais sa servitude
+charnelle lui enleva le peu qu'il avait de force et de sens. Il
+faiblit trois fois pour l'Autriche, et, pour l'intérêt de Joseph, il
+compromit longtemps la cause américaine.
+
+Les véritables royalistes ne pardonneront pas aux amis de la Reine
+d'avoir avili Louis XVI en le faisant compère des Calonne et des
+Loménie, de l'avoir employé à couvrir de sa parole, de sa personne
+aimée et populaire, ces ministres indignes. C'est le moment où il
+tombe au plus bas, le seul moment où vraiment il m'étonne. Dans quel
+néant moral le jeta sa matérialité pesante pour qu'il oubliât le vrai
+Louis XVI, le roi dévot, et subît l'homme de la Reine, l'incrédule et
+le prêtre athée (1787)!
+
+Mais si le Roi, entraîné par la Reine, eut ce moment d'inconséquence,
+reconnaissons qu'en tout le reste, il fut fidèle à sa tradition. Il ne
+fut nullement, comme on a dit, incertain et variable, mais toujours le
+même et très-fixe (au moins dans son for intérieur) contre toute
+nouveauté, contraire à l'Amérique, contraire à Turgot et à Necker,
+forcé de marcher quelquefois, mais n'avançant qu'à reculons, et en
+protestant en dessous.
+
+Les réformes que lui arracha la force de l'opinion, n'eurent aucune
+portée sérieuse; on le verra par ce volume. Les fameuses Assemblées
+provinciales qu'on a fait valoir récemment, ne furent qu'un leurre en
+1786.--Le roi, loin de céder en rien au progrès et à la raison,
+s'aigrit par les concessions, fort légères, qu'il lui fallut faire,
+les mensonges qu'il lui fallut dire.--Nos pères ne se trompèrent en
+rien lorsqu'ils sentirent en lui le solide, l'inconvertissable ennemi
+de la Révolution.
+
+ * * * * *
+
+Pour établir cela et le mettre dans tout son jour, j'ai dû m'écarter
+un peu, effleurer, éluder ce qui m'en éloignait. De là plusieurs
+lacunes[3]. Maintes choses ne sont montrées que de profil, plusieurs
+même passées tout à fait.
+
+ [Note 3: En revanche, j'ai développé certains faits
+ vraiment capitaux, par exemple, la révolution de
+ Grenoble qui fit celle de la France, et pour laquelle M.
+ Gariel m'avait ouvert les sources les plus
+ précieuses.--Je regretterais beaucoup plus mes lacunes
+ si mon ami, M. Henri Martin, dans sa judicieuse
+ histoire, si riche en précieux détails, n'y suppléait
+ souvent avec autant d'exactitude que de
+ talent.--L'histoire de l'art est mieux dans les fines et
+ savantes notices de MM. de Goncourt, que je n'aurais pu
+ faire.--Deux sérieux esprits, si nets et si loyaux, MM.
+ Bersot, Barni, ont donné sur nos philosophes
+ d'excellents jugements qui resteront définitifs. Ils
+ corrigent ce que peut avoir peut-être d'excessif ma
+ critique de Rousseau.]
+
+Rien ne me pèse plus que d'omettre sur le chemin tels faits
+admirables, héroïques, qui sont restés sans récompense, sans mémoire
+jusqu'ici. L'histoire doit payer pour la France.
+
+Ces dettes me suivent et me poursuivent.
+
+Je ne me pardonne pas de n'avoir pas parlé de cet obscur Léonidas qui
+nous a sauvés à Saint-Cast, et dont la vaillance oubliée m'est révélée
+à ce moment par mon savant ami, M. le professeur Macé.
+
+Que de dévouements, que d'efforts, de sacrifices et de cruels
+malheurs, que de vertus punies par la dureté du sort, dans notre
+histoire maritime et coloniale! Je resterais inconsolable si je n'y
+revenais un jour.
+
+Il faut dire que la France entière du XVIIIe siècle (tant légère qu'on
+la croie) a eu un esprit étonnant de générosité, parfois excessif en
+bonté.--L'élan pour l'Amérique est simplement sublime.--L'attachement
+bizarre, obstiné, acharné, qu'elle eut pour Louis XVI, fermant les
+yeux à l'évidence, le croyant toujours un bonhomme, est ridicule, si
+l'on veut, mais touchant. Aucune faute n'y put rien, non pas même les
+fusillades de Paris, en 88.
+
+Nul fiel en cette âme de France. Tellement haïe par l'Angleterre, elle
+ne la hait pas du tout. Et, c'est juste au moment où l'Angleterre la
+ruine, que la France l'admire, s'en engoue, la copie. Et notez que,
+pour le progrès des idées, la France fait tout, l'_Angleterre rien,
+pendant soixante-dix ans_. De la mort de Newton à Watt, elle est
+exactement stérile (loyal aveu de M. Buckle).
+
+Ce coeur exubérant, si facile et si bon, si charmant de la France, il
+faudrait bien le dire tout au long, ce que je n'ai pu. Ces justices
+dues à nos pères pour une foule d'héroïsmes obscurs, il faudrait, tôt
+ou tard, qu'on les rendît enfin. On dit que Camoëns eut aux Indes un
+emploi, fut l'_administrateur du bien des décédés_. Ce titre, cette
+charge, sont ceux de l'historien. Je n'en resterai pas indigne,
+j'acquitterai ces dettes et ne mourrai pas insolvable.
+
+ * * * * *
+
+Il me convient d'être mon juge. J'essayerai, si je vis, dans un
+travail à part, d'apprécier cette oeuvre, en ce qu'elle a de bon,
+d'incomplet, de mauvais. Je ne sais que trop ses défauts. Alors, je
+pourrai faire ce qu'on ne peut dans une préface: je dirai les méthodes
+dont j'ai usé selon les temps, la spécialité de nos arts historiques
+que l'on connaît fort peu.
+
+Mais je voudrais surtout y dire le travail personnel, intime, qui se
+faisait en moi pendant ce long voyage. Mon oeuvre était pour moi (plus
+qu'un livre) la voie de l'âme. Elle m'a fait et a fait ma vie.
+
+Paris, 1er octobre 1866.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE FRANCE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+CHUTE DE BERNIS.--AVÉNEMENT DE CHOISEUL.
+
+1758.
+
+
+La paix ou la banqueroute, telle était la situation en 1758. Et une
+banqueroute sanglante, des combats dans Paris, peut-être. Le roi avait
+dit lui-même: «Si l'on ne paye pas la rente, il y aura une révolte.»
+
+Le roi n'allait plus à Paris. Mais si Paris affamé avait été à
+Versailles? Dans la redoutable émeute de mai 1750, quelqu'un l'avait
+proposé.
+
+L'attente d'une révolution était telle en ce moment, que plusieurs
+voulaient partir, émigrer, se mettre à l'abri. Rousseau y songeait, et
+bien d'autres, comme cet homme du Parlement, qui le consulta là-dessus
+(_Confessions_).
+
+Bernis aurait tout donné pour ne plus être ministre. Seulement qui eût
+pris cette place? Il semblait qu'un homme perdu pouvait seul accepter
+l'héritage de la ruine et du désespoir. Bernis supplia Choiseul, notre
+ambassadeur à Vienne, de venir, de s'unir à lui, ou plutôt de le
+remplacer.
+
+La situation avait fort empiré depuis Rosbach. Un Condé (prince de
+Clermont) battu, reculant jusqu'au Rhin. Les Anglais descendant en
+France et démolissant Cherbourg, brûlant en sécurité cent vaisseaux
+devant Saint-Malo. Point d'argent pour en refaire. Cinq cents millions
+de dépense, trois cents millions de recette. Un déficit annuel de deux
+cents millions. Le roi vivant, de mois en mois, sur les avances
+usuraires que lui faisaient les banquiers, les priant, souvent en vain
+(_Rich._, IX, 429). Les choses en étaient au point que l'on n'osait
+plus compter. Une enquête fit connaître, en 1764, que depuis huit ans
+on n'écrivait plus dans nos ports. Plus de registres de nos armements
+maritimes (_Deffand_, I, 317).
+
+Le contrôleur des finances, Séchelles, était devenu fou. Bernis était
+près de l'être. Il bavardait éperdu, proposait des choses vaines,
+conseillait à la Pompadour d'appeler ses ennemis, Maurepas et
+Chauvelin! Chauvelin, ennemi né de la cabale autrichienne! Maurepas,
+l'ennemi des maîtresses, qui, le lendemain peut-être, eût chassé la
+Pompadour!
+
+Nous n'avons pas assez dit ce qu'était ce pauvre Bernis, monté si haut
+par hasard. Il n'était pas ambitieux. S'il hasarda, dit Duclos, de
+faire une grande fortune, c'est qu'il ne put réussir à en faire une
+petite. Son esprit, ses jolis vers, sa jolie figure poupine, longtemps
+l'avaient laissé pauvre. Ayant fait un mauvais poème de la _Religion
+vengée_, il plut au Roi, qui le mit auprès de la Pompadour pour la
+polir, la former, la mettre au niveau de Versailles (1745). Elle le
+fit ministre à Venise (1752), son agent près de l'Infante dans leur
+complot autrichien. Il fut l'homme de l'Infante, beaucoup trop lié
+avec elle, et lancé surtout par elle dans la criminelle affaire qui
+compromettait la France sur le vain espoir que l'Autriche donnerait à
+cette folle le trône des Pays-Bas.
+
+Il se vit avec terreur l'automate dont jouait l'Autriche. Cela fut
+très-ridicule pour la Convention de Hanovre. Bernis d'abord applaudit.
+Mais, l'Autriche murmurant, Bernis blâma. Puis, sous le coup de
+Rosbach, la marionnette vira, approuva. Il n'était plus temps.
+
+Il était pourtant un point où cessait son obéissance, l'impuissance de
+payer le subside promis à Marie-Thérèse. Il exposa sa misère à
+l'impératrice elle-même, lui fit craindre que s'il y avait ici une
+explosion, elle ne perdît tout à la fois. Elle-même était fort
+abattue. En 1758, Frédéric vainqueur, vaincu, resta cependant si fort,
+que l'Autrichien, plus malade, n'en pouvant plus, recula et se cacha
+en Autriche.
+
+Bernis, malgré la Pompadour, parla au Conseil pour la paix. Il parla
+admirablement, avec la naïve éloquence de la peur, et cela gagna. Le
+Roi, encore tout autrichien, partagea l'effroi de Bernis. Avec le
+Dauphin, le Conseil, il passe au parti de la paix, il autorise à
+traiter.
+
+Nul homme n'aurait osé, dans une telle extrémité, prendre la
+responsabilité énorme de s'opposer à la paix. Il y fallait une audace
+d'ignorance que n'eût eue pas un homme. Ce fut un crime de femme.
+
+Elles osent moins dans la vie commune, vont moins devant les
+tribunaux. Mais, dans la haute vie d'intrigue, rien ne les fait
+reculer. Avec un sens, souvent fin et délicat des personnes, elles ont
+une ignorance terrible des choses, qui fait leur intrépidité là où
+tous les hommes ont peur.
+
+Ce fut une affaire de théâtre. La Pompadour, qui ne fut jamais qu'une
+actrice, à quarante ans ne jouait plus les bergerettes; elle visait
+aux grands rôles. Faible et molle (au fond), poitrinaire, usée, vide,
+un vrai néant, elle avait son âme, sa force en son petit conseil
+secret, trois Lorraines qu'on peut appeler la vraie cabale d'Autriche.
+Avec des vues personnelles, très-diverses, elles agissaient à
+merveille dans le même sens près de la créature régnante. Comme une
+mauvaise indienne, sans revers, qui n'a rien dessous, salie, usée et
+fripée, qu'on roidit, qu'on met à l'empois, on lui donnait de
+l'attitude, une certaine consistance. Elle en reprenait l'apparence
+dans ses souvenirs dramatiques. Elle paradait devant la glace, se
+haranguait. Fausse en tout, elle se trompait elle-même. Elle se
+refaisait Cornélie, déclamait en long, en large, sur les échasses de
+Corneille. Les trois spectatrices admiraient, la trouvaient belle de
+hauteur, d'indomptable obstination.
+
+Lorsque Bernis arrivait avec ses yeux égarés, lui montrait le gouffre
+béant, lui disait que le danger, la haine et la fureur publique, les
+regardaient eux deux seuls, qu'on n'accusait qu'elle et lui, elle
+était sourde et muette, ouvrait de grands yeux, nobles, tristes, le
+laissait dire, s'agiter. «Je suis le ministre des limbes,»
+disait-il, du monde des rêves, incertain, vague et flottant. Elle,
+elle ne flottait point. Poussée par ses trois Lorraines, elle
+travaillait en dessous à se délivrer de Bernis.
+
+Il ne demandait pas mieux. Il brûlait de se sauver, pourvu qu'il fût
+cardinal, abrité par le chapeau. Il avait un double péril. Sa
+dangereuse princesse, l'Infante, l'avait fourré dans les fils obscurs
+d'une intrigue nouvelle qui pouvait mettre contre lui et le Roi et le
+Dauphin, de plus trois rois étrangers. Il croyait voir déjà la foudre,
+croyait que, sans la robe rouge, il était en grand danger.
+
+L'Infante qui rêvait tous les trônes, et Milan, et les Pays-Bas, et la
+Pologne, et les Siciles, se jetait à ce moment dans un nouvel
+imbroglio. En août 1758, la mort de la reine d'Espagne, et la mort
+prochaine du roi Ferdinand, lui firent faire un plan hardi. Ferdinand,
+fils d'un premier lit, aimait peu son frère D. Carlos, roi de Naples,
+qui était pourtant son héritier naturel. Ne pouvait-on le décider à
+adopter D. Philippe, duc de Parme, mari de l'Infante? Rome et les
+Jésuites auraient applaudi. Les Jésuites, maîtres de l'Espagne,
+avaient en horreur D. Carlos, frémissaient de le voir venir. Ce
+prince, livré aux avocats, aux ardents légistes de Naples, faisait une
+guerre terrible aux priviléges du Saint-Siége, aux Jésuites, à
+l'Inquisition. Tout en s'habillant en chanoine et chantant l'office au
+lutrin, il allait rapidement dans la voie d'émancipation.
+
+Mais pour exclure D. Carlos de l'Espagne, il fallait faire un scandale
+audacieux, le déclarer illégitime et bâtard adultérin, fils d'un
+crime, d'une surprise du scélérat Alberoni[4].
+
+ [Note 4: L'histoire était romanesque, mais moins
+ invraisemblable qu'on n'a dit. Don Carlos n'avait nul
+ rapport avec son père Philippe V, ennemi des nouveautés,
+ serf (à l'excès) de l'habitude. Par sa facilité extrême
+ à adopter les réformes, sa partialité pour les Italiens,
+ par l'adoption empressée de leurs plans les plus
+ utopiques, Carlos, on ne peut le nier, rappelait fort
+ Alberoni. Celui-ci avait été maître un moment de la
+ Farnèse. Il l'avait créée, inventée, tirée de son
+ grenier de Parme, mise au trône de l'Espagne et des
+ Indes. Italienne chez les Espagnols, seule et mal vue,
+ elle n'avait d'appui que cet Italien. Elle fut six mois
+ sans être grosse, ne prenant nulle racine encore contre
+ le fils du premier lit. Son mentor Alberoni put lui
+ rappeler comment Anne d'Autriche, enceinte à tout prix,
+ se moqua de tous et régna. Alberoni était un nain, un
+ gnome aux paroles magiques, diable noir aux yeux de
+ diamant. Il fit miroiter devant elle le monde défait,
+ refait par lui, un Don Carlos roi d'Italie, qui plus
+ tard, devenant roi d'Espagne, serait un autre
+ Charles-Quint. Elle n'était pas libertine, mais
+ furieusement ambitieuse. Il en serait né Don
+ Carlos.--Elle n'aurait conçu du roi qu'à la chute
+ d'Alberoni. Celui-ci croyait la tenir par le secret; il
+ la raillait. Elle fut obligée de le perdre. Elle
+ espérait le tuer, l'enterrer avec ce secret. Elle envoya
+ des assassins, mais par miracle il échappa.--Voilà le
+ roman, bien lié, et qui eût pu réussir entre les mains
+ de gens habiles autant que l'étaient les Jésuites.
+ Serait-ce la cause réelle qui irrita tellement Don
+ Carlos contre eux, le poussa plus qu'à l'expulsion de
+ l'ordre, mais à des traitements sauvages, qu'on aurait
+ crus de vengeance, qui semblaient avoir pour but la mort
+ même des individus? (V. _Al. de Saint-Priest_, etc.)]
+
+Le général des Jésuites, Ricci, travaillait à cela. Il eût cloué
+Carlos à Naples, donné l'Espagne à notre Infante. Chose très-grave qui
+aurait sauvé les Jésuites et en France, et en Espagne, prévenu
+certainement l'abolition de leur ordre. Dans une lettre de Ricci, que
+lut M. de Choiseul, dans les mémoires qui furent saisis en Espagne aux
+colléges des Jésuites (V. _Al. de Saint-Priest_), la bâtardise
+adultérine de D. Carlos était posée.
+
+L'infante, pour réussir dans un plan si hasardeux, eût eu besoin que
+son père fût pour elle en 1758 ce qu'il avait été en 49 et 50. Elle
+avait vingt ans alors. Mais le temps avait passé. Sa familiarité
+hardie, italienne, ne pouvait plaire au Roi, sec et fermé de plus en
+plus. Elle n'était pas aimée. Son intrigue de Pologne contre la maison
+de Saxe indisposait la Dauphine, le Dauphin, madame Adélaïde.
+
+L'infante n'avait réellement pour elle que Bernis, son Alberoni.
+Malheureusement il tombait. Il désirait de tomber, de partir sous le
+chapeau, que lui-même il appelait «un excellent parapluie.» Il se
+retira le 10 novembre, en appelant Choiseul, et se réservant seulement
+de travailler encore pour ce qu'il avait mis en train, la paix avec le
+Parlement, surtout l'affaire de l'Infante. Ce fut son dernier acte
+politique. Il finit en galant homme, travaillant encore (14 novembre)
+à cette adoption de l'infant par le roi d'Espagne, Ferdinand, qui
+baissait rapidement (_Coxe_).
+
+Cependant il n'était point dans l'intérêt de l'Autriche, dans les vues
+de la Pompadour, que Bernis restât là à côté de Choiseul, embarrassant
+celui-ci dans la trahison hardie qu'on tentait au profit de Vienne. On
+n'agit pas directement, mais bien plus habilement, en employant la
+cabale, la petite cour du Dauphin. On prit un moyen brutal, simple et
+sûr, de les assommer. On prétendit que l'Italienne, étant au lit après
+souper, aurait appelé Bernis, lui aurait dit: «Mettez-vous là.» Et ce
+n'était pas Bernis qui entrait; c'était un homme du Dauphin qui redit
+tout. On fit grand bruit de l'affaire. Et pourtant ce mot jeté ainsi
+sans précaution, portes ouvertes, pouvait fort bien signifier:
+«Mettez-vous à cette table, écrivez pour moi ceci.»
+
+Le Roi était fort jaloux. Quand la chose lui fut rapportée, il en
+voulut cruellement à l'Infante et à Bernis. Il ne put se rétracter, il
+lui donna le chapeau (30 novembre), mais il le jeta plutôt «comme on
+jette _un os à un chien_» (_Hausset_). Bernis se sentit perdu. Il fut
+exilé le 13 décembre à Soissons, ne revint jamais, enfin s'établit à
+Rome.
+
+Mais le Roi fut bien plus cruel pour l'Infante. Il lui lança un
+affront, à la tuer. Il lui écrit qu'il exile Bernis et qu'elle doit
+être contente de cette _satisfaction_ qu'il lui donne (_Barbier_ VII,
+110). Mot de risée, s'il voulait dire qu'elle allait être
+joyeuse,--plus outrageant s'il voulait dire qu'il voulait la venger
+par là de celui qui l'avilissait.
+
+Cette fille tellement aimée, pour qui le Roi a donné le sang de cinq
+cent mille hommes, reçoit ce cruel coup de fouet! Elle n'y survit
+qu'un an, ayant la douleur de voir que dans le nouveau traité, en
+donnant tout à l'Autriche, Choiseul ni le Roi, ni personne, ne se
+souvint de l'Infante, ni de ce qu'on lui a promis. Personne ne
+s'occupe plus de son adoption d'Espagne, du plan contre D. Carlos.
+
+Le traité que Choiseul osa, en arrivant au pouvoir, fut l'étonnement
+du monde. _Conticuit terra_. Nos vieux alliés les Turcs ne purent
+jamais le comprendre. Il renversait toute l'histoire de France en
+remontant à Richelieu, Henri IV, et François Ier, la biffait, la
+démentait. On put croire qu'un cataclysme, comme un désastre de
+Lisbonne, était arrivé ici, avait bouleversé le pays, du moins les
+têtes de Versailles.
+
+La France, depuis des siècles, payait des subsides annuels aux faibles
+contre les forts, à la Suède, par exemple, aux princes du Rhin contre
+l'Autriche. Il était neuf et piquant de payer cette grosse Autriche
+pour écraser ces petits princes, nos alliés, nos amis.
+
+Un peu plus de _huit millions_ iront chaque année à Vienne, et de plus
+la France seule (allégeant Marie-Thérèse) payera la Suède et la Saxe
+pour leur guerre au roi de Prusse.
+
+Bernis promit dix huit mille hommes. _Choiseul en donne cent mille._
+
+_Nulle paix sans Marie-Thérèse._ Seule elle jugera du point où peut
+s'arrêter la France, éreintée et épuisée.
+
+Traité naïf, autrichien, sans voile ni précaution. Tout ce que la
+France a pris et tout ce qu'elle prendra, _sera pour la seule
+Autriche_.
+
+La France aidera à faire Empereur le petit Joseph, futur de notre
+petite Isabelle.
+
+Nulle mention des Pays-Bas. Ce grand appât qui charma tant à Babiole,
+on n'y songe plus. L'infante étant disgraciée, outragée, enfin
+mourante, qu'a-t-on besoin des Pays-Bas? On n'y prend plus intérêt.
+S'il y eut un traité secret, Choiseul l'a anéanti[5].
+
+ [Note 5: Cela acheva l'Infante. Cette belle, comme
+ Henriette, sa soeur, quoique beaucoup plus brillante,
+ avait toujours été malsaine, ce que semblait révéler par
+ moment un signe commun, une petite gale au front.
+ Henriette mourut de l'avoir fait rentrer. L'Infante
+ peut-être de même. En décembre, elle fut prise d'une de
+ ces maladies putrides qu'on appelait toutes alors
+ petites véroles. L'éruption se fait mal. En huit jours
+ elle est foudroyée. On avait grande impatience qu'elle
+ mourût, fût emportée, de crainte qu'elle n'infectât
+ tout. Le Roi avait son carrosse, ses chevaux qui
+ hennissaient; il voulait fuir à Marly. Et tous. Ce fut
+ une déroute. L'odeur était insupportable. Deux capucins
+ qui faisaient voeu de se dévouer à ces choses, ne purent
+ aller jusqu'au bout. L'idole, la galante, la belle,
+ maintenant l'horreur de tous, fut sans pompe emportée le
+ soir, jetée à Saint-Denis (_Barbier_, _Hausset_,
+ etc.).]
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+CHOISEUL.--SON TRAITÉ AUTRICHIEN.--RUINE ET REVERS.
+
+1757.
+
+
+La France, sous les Choiseul, sous les trois dames importantes qui
+menaient la Pompadour, fut gouvernée par la Lorraine, à peu près comme
+au temps des Guises.
+
+La Lorraine, réunie à la France, en fut maîtresse. Ce fut comme une
+invasion. Elle remplit toutes les places, eut les hautes influences.
+
+Terre pauvre, traversée, ruinée, barbare, elle avait l'ascendant
+d'énergie, d'intrigue et de ruse. Militaire et corrompue, d'une
+corruption sauvage, elle a donné tour à tour et les meilleurs et les
+pires, et les héros, et les traîtres.
+
+Elle est double, de France et d'Empire, Janus et souvent Judas. La
+faute n'est pas à elle, mais à sa situation.
+
+Les moeurs y étaient effroyables. Hénault le courtisan lui-même avoue
+que, venant en Lorraine, «il se crut en pays Turc.» C'est faire tort à
+la Turquie, si grave. On n'y vit jamais, sous les yeux de deux armées,
+la scène hardiment priapique qu'y donna un Baufremont. On n'y vit pas
+les fureurs galantes des nobles chanoinesses, les religieuses d'épée
+qui, à Remiremont et ailleurs, ayant la haute justice, la seigneurie,
+dépassaient la vie effrénée des seigneurs. Celle de Béthizy fit
+légende. Furieuse d'amour pour son frère, elle étalait, criait sa
+honte, et, pour plus de scandale encore, ayant failli pour un autre,
+elle se cassa la tête (5 avril 1742). Cela fut fort admiré en Lorraine
+et à Versailles, et mit l'inceste à la mode. Le roi avait les quatre
+soeurs. Madame de Luxembourg avec son frère Villeroi, la duchesse de
+Marsan avec son cardinal Soubise, Choiseul surtout qu'on va voir,
+firent ainsi leur cour au roi, qui, enhardi par l'exemple, poussa plus
+loin le scandale.
+
+Deux familles de Lorraine, illustres et nécessiteuses, dans ce pays de
+pauvreté, eurent la suite, le sérieux, l'attention à la fortune,
+qu'avaient rarement les seigneurs. C'étaient les Beauvau, les
+Choiseul. Le vieux prince de Beauvau-Craon, qui avait vingt-deux
+enfants, bon mari et très-uni pendant trente ans à sa femme, maîtresse
+du dernier duc, eut encore cet insigne honneur qu'une de ses filles
+devint maîtresse de Stanislas. L'autre, madame de Mirepoix, froide et
+rusée, fut l'Égérie de la Pompadour. Elle la sauva deux fois dans ses
+moments désespérés, en lui communiquant son calme, la conseilla dans
+sa voie nouvelle de l'intrigue autrichienne qui lui donna la royauté.
+
+Plus zélée encore pour l'Autriche fut madame de Marsan, gouvernante
+des enfants de France, Lorraine par son mariage, soeur de MM. de
+Soubise (le cardinal, le maréchal). Très-passionnée pour ses frères,
+elle poussa vivement le second, l'immortel héros de Rosbach, le
+maintint par la Pompadour contre les risées, les chansons. Et elle le
+grandissait toujours. Elle voulait le faire connétable.
+
+Entre ces sages conseillères, madame de Pompadour en admettait une
+autre encore, peu agréable, mais utile, un véritable homme d'affaires,
+la soeur de Choiseul, madame de Grammont. Sans l'aimer, elle subissait
+l'ascendant de sa logique, de sa masculine énergie.
+
+Dans cet intérieur, madame de Mirepoix, calme, fine et douce était
+appelée _le petit chat_. Et madame de Grammont ne figurait pas mal le
+dogue. Sa force et sa solidité, si déplaisante qu'elle fût, soutenait
+utilement ce chiffon, la Pompadour.
+
+M. de Choiseul, fort léger, avec tous ses dons séduisants, n'aurait
+jamais pris consistance, s'il n'avait été doublé d'une autre âme, d'un
+second Choiseul. J'appelle ainsi cette soeur, une âme bien autrement
+lorraine, épaisse, violente, tenace, mordant fort et ne lâchant pas.
+Elle le tirait du badinage, elle l'empêchait de s'amuser, comme il eût
+fait, aux méchancetés galantes, aux perfidies d'alcôve. Elle lui
+rappelait toujours leurs six mille livres de rente, leur misère, elle
+le forçait d'avancer, n'importe comment.
+
+Le meilleur de leur patrimoine avait été la trahison. Les Choiseul
+rendirent ici un service immense à l'Autriche. C'est l'un d'eux qui,
+voyant la tête déménagée de Fleury, décida cet imbécile à retenir le
+secours qui allait sauver notre armée de Prague. De là l'affreuse
+catastrophe, l'armée gelée (comme à Moscou). Le fils de ce bon
+conseiller, tout jeune, le célèbre Choiseul, est en récompense créé
+colonel. Il fait quelque peu la guerre, mais surtout la chasse aux
+femmes. C'était un petit doguin, roux et laid, avec une audace
+cavalière, une impertinence polie, un persiflage habituel, qui le
+faisait redouter. Il plaisait d'autant plus aux femmes qu'il leur
+ressemblait davantage. Le grand observateur Quesnay, sous sa surface
+brillante, le perce à jour. «Il eût été, dit-il, un _ami_ d'Henri
+III.» (_Hausset_.)
+
+La place de _méchant_ était vacante: il la prend. Il veut qu'on croie
+qu'il est le _Méchant_ de Gresset. Il veut continuer Maurepas, spécule
+sur les petites flèches qu'il lance à la Pompadour. Spéculation bien
+calculée avec une femme fanée, qui a peur du moindre mot. Il
+l'inquiète, puis tout à coup la charme en se donnant à elle,
+trahissant une Choiseul qui visait au Roi. La Pompadour le paye avec
+un riche mariage. Elle lui fit épouser la petite Crozat Duchâtel, fort
+riche. Mais on ne lui mit pas cette fortune dans les mains. Il n'en
+eut que la jouissance. Si sa femme (enfant de douze ans) mourait, ou
+si les parents la reprenaient, il était pauvre.
+
+C'était en 1750, à l'avènement de Mesdames Henriette et Adélaïde.
+Choiseul crut ne pas déplaire en disant venir de Lorraine, en
+établissant chez lui sa soeur, qui était chanoinesse. Elle avait
+vingt ans, lui trente. C'était une grande forte personne, d'une voix
+désagréable, d'un visage fort coloré, percé de petits trous ardents.
+L'enfant de douze ans, l'épouse nominale, ne les gêna guère. Choiseul
+à côté mit sa soeur, et vécut avec elle fort publiquement (_Lauzun_,
+p. 9, éd. 1858; _Dumouriez_, I, 159).
+
+Le roi n'en était pas fâché, en riait. Après un sermon, il lui dit:
+«Le Père, ce me semble, a jeté des pierres dans votre jardin...--Mais,
+Sire, n'en est-il pas tombé au parc de V. M.?--Vous serez damné,
+Choiseul (dit le roi en souriant).--Mais vous, Sire?--Oh! c'est
+différent... Moi, je suis l'Oint du Seigneur.» (_Mss. Choiseul_, _Al.
+de S. Priest_).
+
+L'inceste étant moins à la mode en 1759, Choiseul maria sa soeur, mais
+il ne lui donna qu'un mari nominal, M. de Grammont, un interdit. Elle
+resta constamment avec son frère, au désespoir de la pauvre petite
+madame de Choiseul, qui alors avait dix sept ans. Il ne faisait rien
+sans sa soeur. Et je doute fort que, sans elle, il eût pris la
+responsabilité de se poser contre la paix, au moment où Louis XV
+désirait négocier, au moment où Marie-Thérèse était lasse, ne recevant
+plus notre argent, mais des coups terribles de Prusse qui même après
+un succès la mirent en pleine retraite. Ce n'est pas seulement Duclos
+qui nous le dit; c'est le bon sens: oui, chacun désirait la paix.
+
+Bernis à Marie-Thérèse montrait la France agonisante. Qu'à ce moment
+quelqu'un soit plus autrichien que l'Autriche, la raffermisse dans la
+guerre, lui dise que Bernis s'est trompé, que la France a encore du
+sang!... C'est chose énorme, au delà du caractère de Choiseul. Sans
+sa soeur et ses Lorraines qui le poussaient par derrière, et
+poussaient la Pompadour, je ne crois pas qu'il eût lui-même franchi ce
+sanglant Rubicon.
+
+L'audace de présenter l'impudent traité au roi implique que Louis XV
+était encore plus absent de lui-même, plus étranger aux affaires, en
+décembre 1758, qu'il ne l'était l'autre année en septembre 1757 au
+traité de Babiole.
+
+Il eut cette année le mal que Richelieu venait d'avoir, des dartres
+par tout le corps.
+
+Il vivait d'une cuisine excitante et irritante, pour faire face à
+l'exigence non moins irritante et malsaine du Parc-aux-Cerfs. De là un
+cerveau flottant, faible, plein de noires visions. Damiens y rôdait
+toujours, et la mort, et le successeur, les théories régicides des
+Jésuites, amis de son fils. Choiseul tirait cette ficelle, l'excitait
+contre le Dauphin.
+
+Choiseul, qui ne croyait à rien, profitait des lueurs dévotes qu'avait
+le Roi dans ses heures d'épuisement. Quelle expiation meilleure que
+d'accabler Frédéric? Quoi de plus agréable à Dieu que d'écraser le
+Luthérien? l'impie, le moqueur outrageant qui se riait des rois mêmes,
+qui regardait impudemment dans les Cabinets de Versailles? Frédéric
+nommait ses levrettes ses marquises de Pompadour.
+
+Le roi ne restait lucide que pour ses petits trafics, ses petites
+spéculations. Un jour, il adressa ce mot à son homme d'affaires: «Ne
+placez pas _sur le roi_: on dit que ce n'est pas sûr.»
+
+La seule ressource qu'apportât Choiseul, c'était la banqueroute.
+
+Banqueroute d'un homme d'esprit, d'abord sur ceux qu'on haïssait,
+traitants et fermiers généraux. Cela ne déplaisait pas. On aimait
+assez qu'à la turque, le règne fût inauguré en étranglant quelques
+pachas.
+
+Ne pouvant pas les payer, il restait un expédient, c'était de les
+assassiner.
+
+Cent millions mangés d'avance étaient dus aux receveurs généraux. Pour
+payement, on les écrasa. Une compagnie de banquiers fut autorisée à
+tirer sur eux, s'engageant à fournir au roi trois ou quatre millions
+par mois pour un armement maritime, un grand coup qu'on méditait.
+
+Et les fermiers généraux payés en même monnaie, éreintés. On leur
+devait cent cinquante millions. On frappa sur eux soixante-douze mille
+actions de mille francs, qui réduisirent de moitié leurs bénéfices.
+
+Ce ne fut pas fait sans adresse. Choiseul flattant l'opinion,
+caressant Voltaire, les salons, le parti philosophique, fit ce tour
+par un philosophe. Il prit un homme de lettres, un simple maître des
+requêtes, le fit contrôleur général. Homme d'esprit, homme d'affaires,
+Silhouette avait lu, voyagé, vécu à Londres, travaillé à la Compagnie
+des Indes. Il avait, près des philosophes, le mérite d'avoir traduit
+quelque chose des libres penseurs, Pope, Warburton et Bolingbroke.
+C'était un parleur agréable, dit Grimm, d'équivoque mine, l'air
+double, coupable et faux. Il n'avait nul expédient que ceux où
+Machault avait échoué,--impôt sur tous (rejeté),--pensions réduites
+(impossible). Tout cela facile à prévoir. Nul résultat à attendre
+qu'une tempête de sifflets.
+
+L'heureuse idée de Choiseul pour gazer son crime d'Autriche, c'était
+de faire que la France tournât le dos au levant, ne regardât qu'à
+l'ouest vers le grand spectacle qu'il lui préparait. Idée neuve.
+C'était celle qui a toujours échoué, la vieille, l'éternelle Armada de
+1585, qu'on remet toujours à flot. Sans doute, un coup de surprise
+n'est pas impossible. Jeter un Charles XII dans Londres, comme le
+rêvait Alberoni, c'est hasardeux, mais non absurde. Les plans les plus
+insensés sont ceux d'un Philippe II, qui, par de longs préparatifs,
+met un grand peuple en éveil, en demeure d'organiser ses puissantes
+résistances. Que dire de ces constructions étranges de bateaux plats
+que Choiseul imagina en 1759 pour l'amusement des Anglais? que
+Bonaparte imita.
+
+La grande flotte qui devait couvrir le passage des bateaux, était
+préparée au plus loin, à Toulon. Pour rejoindre Brest et rallier
+l'autre escadre, que de chances elle avait contre elle! La longue
+navigation, l'écartement des vaisseaux, les coups violents,
+capricieux, qu'on a au golfe de Gascogne, la rencontre de l'ennemi
+qui, dans un pareil voyage, rôdant autour, comme un requin, mordrait
+de manière ou d'autre. Tempêtes de l'Armada, ou défaites de Trafalgar,
+c'est ce qui ne pouvait manquer.
+
+Au lieu de concentrer l'effort, on le divisait; à la fois, on
+attaquait les trois royaumes. Le corsaire Thurot, de Dunkerque, devait
+passer en Irlande. De Brest, Aiguillon menait douze mille hommes en
+Écosse. Soubise, avec une armée (pas moins de cinquante mille
+hommes), sur les fameux bateaux plats, devait cingler du Havre à
+Londres.
+
+À la grandeur d'un tel projet on devait tout sacrifier. Le vieux
+ministre de la guerre, Bellisle, annonça, dès janvier, qu'on
+n'enverrait aucun secours aux colonies. La flotte anglaise, avant
+avril, nous prit déjà la Guadeloupe. Au Canada, l'intrépide Montcalm,
+de Nîmes, sans renfort et sans espoir, lutta jusqu'au mois de
+septembre; il fut tué, le pays perdu. Dans l'Indoustan, notre
+Irlandais Lally, un fou furieux, qui n'avait que de la bravoure, avait
+remplacé Dupleix. Il avait neutralisé l'homme capable, gendre de
+Dupleix, l'excellent général Bussy. Il avait par ses barbaries, ses
+emportements, son mépris pour les croyances indigènes, mit l'Inde
+entière contre nous. Il échoua devant Madras en février 1759, et de
+plus en plus déclina devant l'ascendant de lord Clive.
+
+Ministre à soixante-seize ans, Bellisle épuisait sa vie à faire une
+chose impossible, la réforme devant l'ennemi. La cour débordait dans
+l'armée, la surchargeait honteusement. Nos cent soixante-dix mille
+soldats avaient quarante mille officiers (c'est un officier pour
+quatre hommes). Dans les cavaliers, encore pis: un officier pour trois
+soldats. À Minden, nos deux généraux, Contades et Broglie, plus
+brouillés entre eux qu'avec l'ennemi, perdent le temps. Broglie est
+jaloux, et craint le succès de Contades. Tous deux battus, 1er août,
+et la défaite de l'armée précède, annonce tristement le désastre de la
+flotte.
+
+La nuit du 16 au 17 août, notre flotte de Toulon a passé devant
+Gibraltar. Cinq de ses douze vaisseaux se séparent. Réduite à sept,
+cette flotte voit, de Gibraltar, quatorze vaisseaux anglais qui vont à
+elle à toutes voiles. Un des nôtres se sacrifie et combat seul contre
+cinq. Les autres n'en périssent pas moins.
+
+Cela ramena au bon sens. On abandonna la partie du plan la plus
+chimérique, la grosse armée sur bateaux plats que Soubise devait mener
+en Tamise. On s'en tint aux expéditions d'Irlande et d'Écosse. Pour la
+seconde, on n'avait plus l'héroïque prince Édouard qui entraîna les
+highlands. En revanche, on avait un homme fort considérable à
+Versailles, au champ de bataille de l'intrigue.
+
+C'était le duc d'Aiguillon, le neveu de Richelieu, un de nos plus
+beaux courtisans. Deux choses l'ont immortalisé, d'avoir tenu tête au
+roi même dans le coeur de Châteauroux,--d'avoir pour le parti jésuite
+et la plus grande gloire de Dieu mis chez le roi la Du Barry. En ce
+moment il n'était bruit que du succès que les Bretons, sous
+d'Aiguillon, avaient eu sur les Anglais à Saint-Cast. Duclos explique
+très-bien la prudence qu'il y déploya, simple spectateur à distance,
+n'ayant pas même donné d'ordres, les faisant si longtemps attendre,
+que les volontaires bretons firent l'exécution d'eux-mêmes, poussèrent
+les Anglais dans la mer. Pour la Pompadour et les femmes, d'Aiguillon
+devint un héros.
+
+Cette prudence consommée qu'il avait montrée à Saint-Cast ne
+l'abandonna pas ici. Il n'alla pas avec les troupes et les bâtiments
+de transport rejoindre la flotte à Brest. Il dit qu'un homme comme
+lui, un gouverneur de Bretagne, général de l'expédition, ne pouvait
+faire les premiers pas, aller se mettre sous les ordres de l'amiral de
+Conflans. Celui-ci dut venir le joindre au Morbihan où il restait,
+attendait dans sa dignité. L'Anglais, qui guettait Conflans, fondit
+sur lui près de Belle-Isle. Forces égales. Mais Conflans, non moins
+prudent que d'Aiguillon, réfléchit que son affaire n'était pas de
+livrer bataille, mais de conduire l'armée d'Écosse. Il crut éviter,
+éluder, se jetant entre les écueils. L'Anglais furieux l'y suivit,
+perdit deux vaisseaux. Quatre des nôtres périssent; Conflans lui-même
+brûle le sien. L'avant-garde (sept vaisseaux intacts) va se cacher à
+Rochefort; sept autres dans la Vilaine, et ils y restent embourbés.
+
+Déplorable catastrophe! la marine, ainsi que l'armée, battue et
+déshonorée! Notre intrépide Thurot, sans espoir, et pour l'honneur,
+ayant donné sa parole, partit pourtant de Dunkerque, exécuta sa
+descente, prit une ville, se fit tuer.
+
+La situation intérieure était au niveau. Deux mois après la défaite de
+Minden, le désastre de Belle-Isle, le 26 octobre, eut lieu la
+fermeture des caisses publiques, la suspension des payements. Le Roi
+suspend pendant la guerre le payement des lettres de change qu'il a
+souscrites pour deux ans (1760-1761). Il suspend pendant un an pour
+deux cents millions de dettes exigibles, jusqu'à ces rescriptions
+qu'il a données récemment sur les receveurs et fermiers, aux banquiers
+qui avancèrent les frais de l'armement détruit. Les receveurs et
+fermiers, anciens créanciers immolés au printemps, avaient fait rire.
+Voici les nouveaux créanciers, les rieurs, qui pleurent à leur tour,
+et non-seulement eux, mais la foule des petits rentiers misérables qui
+vivaient d'annuités, qui avaient mis sottement aux royales loteries
+des dernières années! Le Roi ajourne... leur pain. Ils mangeront après
+la guerre.
+
+Le Roi ne payait plus Versailles; il devait dix mois à ses gens. Une
+tentative qu'il fit pour mettre un octroi sur les villes ne fit que
+montrer sa faiblesse, la force et la férocité que prenaient les
+Parlements. Choiseul avait beau les flatter, leur abandonner
+l'Encyclopédie (janvier 1759), cela ne suffisait pas. Le Parlement de
+Besançon fit pendre un commis qui osait lever l'octroi ordonné par le
+Roi. Le Parlement de Paris fit pendre un huissier qui blâmait son
+procès de Damiens. Actes violents, brusques, sauvages, et qui
+menaçaient plus haut.
+
+La moitié du Parlement de Besançon fut exilée; mais celui de Paris
+repoussa obstinément tout ce qu'il y avait de bon dans les projets de
+Silhouette: l'impôt proportionnellement levé sur tous. Désirable
+égalité, mais qui n'apparaissait ici que comme une lourde surcharge
+par-dessus les charges antérieures.
+
+Choiseul, battu en finances, battu sur terre et sur mer, peu ménagé du
+Parlement, arrivé en moins de dix mois, ce semble, au bout de son
+rouleau, avait à craindre le Dauphin qui avait prédit ce fruit des
+traités autrichiens. Le parti dévot l'accablait. Il imagina un moyen
+étrange, qu'on n'eût compris en nul pays du monde. Pour balancer la
+banqueroute, les revers de terre et de mer, distraire fortement le
+public, il lui donna le spectacle d'un tour très-inattendu. Lui,
+courtisan de Voltaire, il régale les philosophes d'une volée de coups
+de bâton.
+
+D'abord Choiseul exécute le financier philosophe Silhouette. Il en rit
+lui-même. Il se joint gaiement à la meute des siffleurs et des
+moqueurs. Désormais le portrait d'une ombre est appelé _silhouette_.
+On s'en amuse partout, Versailles autant que Paris. Les habits à la
+_silhouette_ n'ont ni poche ni gousset.
+
+Ceci n'est qu'un commencement. Très-secrètement Choiseul commande au
+lorrain Palissot une pièce qui plaira en haut lieu, qui fera rire le
+Dauphin, rire le Roi qui ne rit jamais. On y verra les amis de
+Choiseul, les gens de lettres les plus illustres de l'époque,
+grotesquement piloriés. On y verra d'Alembert, Diderot volant dans les
+poches, et Rousseau à quatre pattes «retournant à la nature,» et
+gravement broutant sa laitue.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+L'ÉCLIPSE DE VOLTAIRE.
+
+1759-1761.
+
+
+Un des grands moments de _Voltaire_, solennel et vraiment digne du roi
+du _siècle de l'esprit_, avait été justement ce triste retour
+d'Allemagne où, repoussé de tous côtés, pour ainsi dire, il perdit
+terre, n'ayant pas un seul point du globe où il fût en sûreté
+(1753-1754). Fuyant de Prusse, il fut rejeté de la France, de la
+Lorraine même. Il disparut, se tint obscur et si bien caché en Alsace,
+parfois dans une île du Rhin, qu'à Paris on le crut mort. La _bonne_
+madame Du Deffand le croit mort et n'en pleure pas (mars 1754). Pour
+comble, ses dangereux livres, autant de péchés de jeunesse,
+surgissaient indiscrètement, s'imprimaient partout, quoi qu'il fît. La
+Beaumelle héritait déjà, contrefaisait _Louis XIV_, avec des notes
+terribles. Malgré lui l'_Essai sur les moeurs_ éclate, incomplet (deux
+volumes). Malgré lui, un faux _Louis XV_. Et, pour comble d'épouvante,
+par fragments perçait partout la satire choquante, obscène, où, non
+content d'insulter «le fainéant Charles VII,» il met nue d'un coup de
+griffe «la grisette» impertinente qui s'était si haut montée.
+
+Il eut une de ces peurs extrêmes, qui rendaient cet homme nerveux par
+moment bien ridicule. Le bon sens eût pu lui dire qu'un homme si aimé
+du public n'était pas en vrai péril. On pouvait le repousser,
+l'éloigner, mais le toucher? non. Dans cette panique, il fit une
+comédie inutile qui l'avilissait seulement: il communia, fit ses
+pâques.
+
+La première lueur lui vint de celui qu'il haïssait, de Frédéric. Sa
+charmante soeur, sous prétexte d'un voyage, vint à Colmar embrasser,
+courtiser le proscrit. Frédéric mit en opéras deux tragédies de
+Voltaire. Cela fit songer en Europe. On sentit qu'il n'était pas mort,
+qu'on devait encore compter avec celui qui restait l'ami du plus grand
+roi du monde. L'armée des encyclopédistes, Diderot et d'Alembert, ne
+perdaient nulle occasion de proclamer en lui leur glorieux général.
+Voltaire restait le roi des rois.
+
+On le sentit lorsqu'en mars 1755, il s'établit aux Délices, près de
+Genève, et presque en face à Lausanne, et que de ce lieu imposant
+(dans la vue sublime des Alpes) partit le grand coup d'archet dont
+frémit toute l'Europe, son _Ode à la liberté_, son remercîment à la
+libre Suisse où il avait pu respirer. Peu après, il acheva le livre
+qui reste son titre capital: l'_Essai sur les moeurs des nations_. Il
+ne fut jamais plus haut.
+
+Deux choses lui faisaient tort.
+
+Malgré sa bonté facile, vaniteux et emporté, voulant se montrer
+redoutable, prouver qu'il n'était pas léger, comme on le redisait
+tant, il affectait une haine implacable pour le grand roi qui le
+comblait, lui écrivait, qui fit pour lui ses beaux vers, l'héroïque
+adieu de Rosbach. Voltaire, là, fut déplorable. Il fit sa cour à
+Versailles, aux ennemis de la pensée et de son propre parti, disant:
+«La chère Marie-Thérèse,» proposant contre Frédéric de renouveler les
+chariots faucheurs des Babyloniens. Idée bizarre, s'il en fut, que le
+ministre parut prendre au sérieux, exécutant pour Louis XV un joli
+modèle en petit, un joujou qu'on essaya.
+
+L'autre maladie de Voltaire, qui le vulgarisait fort, c'était madame
+Denis. Autant, au château de Cirey, près de sa mathématicienne, dans
+sa demi-solitude, il avait eu la vie noble, concentrée, tendue,
+haute,--autant avec celle-ci, il l'eut mondaine et lâchée. Fort riche
+alors, il menait le train d'un fermier général. De 1756 à 1768, sa
+maison fut une auberge. Il travaillait dans son coin tout le jour,
+hors du tapage; mais il ne haïssait pas cette vie folle de monde et de
+bruit.
+
+Il avait toujours eu l'imagination sensuelle. Il semble que sa flamme
+brillante, son inépuisable torrent d'étincelles, tînt fort à cette
+légère électricité du sexe, dont il abusait bien peu. Né si faible et
+ne mangeant pas, ne vivant guère que de café, il fut pourtant un peu
+satyre, d'esprit, de velléités. En le suivant patiemment, on voit que,
+jusqu'au dernier jour, il eut toujours quelque femme. On a noté
+parfaitement ce que fut pour lui sa nièce (Nicolardot). Sa mauvaise
+humeur à Berlin vint surtout de ce qu'il ne put l'y mener. C'était
+une veuve d'à peu près quarante ans, qui n'était pas belle; elle
+louchait, elle était lourde, vulgaire et prétentieuse. Elle croyait
+faire des vers, fit et défit pendant trente ans une mauvaise pièce,
+_Alceste_. Elle ravissait Voltaire, comme actrice, par un jeu
+emphatique, ampoulé, pleureur. Il jouait grotesquement le bonhomme
+Lusignan; elle les Zaïres et les Chimènes, toujours les jeunes
+premières. Elle en avait le tendre coeur, brûlait de se remarier. Elle
+avait l'âme très-grande, elle eût dépensé sans compter. Voltaire ne
+lâcha pas la clef, la limita d'abord un peu, mais une fois établi en
+Suisse, il ouvrit largement la caisse. C'était chaque jour des tables
+de quarante, cinquante personnes, des décorations, des costumes
+somptueux venus de Paris. Dans ses lettres, on voit qu'alors il se
+figure jouir beaucoup. «Je suis si heureux, dit-il, que j'en ai
+honte.» Et il ajoute qu'il est heureux surtout par elle. Elle
+engraisse, elle est charmante. «Sans elle tout serait un désert.» (19
+septembre 1755, 27 mai 1756.)
+
+Il signe _le Suisse_ Voltaire. Il avait loué quatre maisons, ici et
+là, en des pays différents. Il ne pouvait, disait-il «tomber que sur
+ses quatre pattes.» Son indépendance était d'être un homme riche et
+mobile, pouvant vivre un peu partout. Sa nièce contribua à le faire
+seigneur de village, enraciné dans une terre, et sur la terre serve de
+France. C'est elle qui le refit Français.
+
+Il n'était pas, il est vrai, bien établi aux Délices près Genève. Il y
+branlait. Deux partis étaient dans la ville, la Genève de Calvin, et
+la Genève mondaine qui sans cesse allait voir Voltaire. Mais dans la
+mondaine elle-même, les pasteurs qui dominaient n'en étaient pas moins
+chrétiens, anti-encyclopédistes. Dans un pamphlet anonyme, défendant
+l'Encyclopédie, il confond dans la même attaque «les persécuteurs
+catholiques et les fourbes protestants.» Cela fut fort envenimé par
+une lettre de Rousseau, comme on le verra tout à l'heure.
+
+Il se croyait fort à Lausanne; car c'est là qu'il offrit asile à
+l'Encyclopédie persécutée (février 1758). Il donnait deux cent mille
+francs pour qu'on l'imprimât à Lausanne.
+
+Il comptait y demeurer, rester Suisse. Cela, dis-je, en février. Mais
+en mai tout est changé. La Pompadour _le protége_ dans son plan
+d'acheter en France la seigneurie de Ferney (_Corr._, V, 157, mai
+1758).
+
+Il eût acheté, s'il eût pu, en Lorraine, chez Stanislas. Madame Denis
+eût eu là une cour pour étaler ses grâces, refaire madame Du Châtelet.
+Et il y aurait trouvé une demi-indépendance. La Pompadour fit défendre
+à Stanislas de le recevoir. On le voulait en France même. Toute la
+cabale autrichienne, Vienne et Versailles, Kaunitz, Choiseul, la
+Pompadour, l'enveloppaient. Au moindre succès de l'Autriche, Kaunitz
+disait: «Avertissez-en notre ami.» L'impératrice, si dévote, et qui
+proscrivait Molière, n'avait pas honte de faire jouer les tragédies
+philosophiques de Voltaire. On le chantait, on le dansait; au théâtre
+de la cour, on mettait ses pièces en ballets. Choiseul lui écrivait
+sans cesse, encore plus que Frédéric. Il rôdait tout autour de lui
+avec sa malice de chat.
+
+La Pompadour imprime au Louvre son livre sur l'Ecclésiaste avec son
+portrait en tête. Bref, on lui fera presque croire qu'il est le favori
+du Roi!--Que dis-je? du Roi? du Pape. Une édition plus belle encore se
+fait de l'_Ecclésiaste_ que le Pape approuvera.
+
+Il ne renie plus la _Pucelle_. Il est si haut qu'il n'a plus besoin de
+ces précautions. Société singulière. Telle est la mode, que les dames
+estimées l'apprennent par coeur. Tel vers se trouve dans les lettres,
+sur la petite bouche pudique, de madame de Choiseul.
+
+Il se lâchait à ce moment dans l'ébauche de _Candide_, une orgie
+d'imagination. Du joli voyage de Scarmentado (1747) et du Poème de
+Lisbonne, il en avait tiré l'idée, mais en la chargeant d'indécences
+et de grosses nudités, de Cunégondes à la Rubens. Dans ce moment, il
+est facile de deviner qui influait. On voulait une position. On était
+las d'aller, venir, d'errer. Ne serait-on chez soi, une vraie dame de
+maison? Dans tout l'été de 58, on travailla à cela. En octobre, au
+moment même où Choiseul devenait ministre, on négocia sérieusement
+pour l'acquisition de Ferney. Triste et pauvre seigneurie qui ne
+donnait guère que du foin.
+
+On fit valoir près de Voltaire les superbes priviléges qu'Henri IV
+avait attachés à ce méchant bout de frontière. «C'était, dit Voltaire,
+un royaume.» Il serait un roi d'Yvetot. Idée sotte et ridicule. Ces
+exemptions fiscales n'empêchaient pas que ce domaine ne fît Voltaire
+dépendant, regardant toujours quel vent soufflait du côté de
+Versailles.
+
+Il acheta Ferney pour madame Denis, s'asservit par là plus encore,
+s'interdisant de vendre s'il voulait s'éloigner. Le lieu lui convenait
+à elle, étant sur la route même du grand monde qui allait en Suisse,
+en Savoie, en Italie. Il convenait moins à Voltaire, étant froid,
+humide, sous les vents neigeux. Quand de Lausanne ou des Délices, on
+se rend à Ferney, on a le coeur serré. Le lieu, ennuyeux de lui-même,
+n'est nullement égayé du château mesquin qu'il y fit.
+
+Il y eut dès l'entrée un sensible coup. Sa nièce gardant l'idée du
+mariage, il avait cru prudent, à l'égard du mari possible, d'avoir
+d'elle une contre-lettre où elle eût reconnu qu'il restait maître de
+Ferney _pour sa vie_, qu'il pouvait y finir en repos ses jours. Elle
+ne tint pas la promesse de lui donner la contre-lettre. Et Voltaire se
+trouva logé chez elle et non chez lui.
+
+Parmi le rire éternel, son enseigne et sa grimace, il avait eu un vrai
+moment de larmes, de nature et de coeur, l'affreux désastre de
+Lisbonne et le début sanglant de la guerre de Sept Ans, ces grands
+massacres inouïs, des trente mille morts en une fois! Cela troubla
+l'optimisme qu'il avait professé toujours. Et plus troublé fut-il de
+voir une femme intéressée, violente, qui se faisait maîtresse chez
+lui, pouvait le renvoyer. Jusque-là il était _Candide_. Et par un
+changement subit il fut _Martin_, le pessimiste, ne voyant que mal sur
+la terre. Miracle de sa Cunégonde!
+
+Voltaire, en 1728, le premier, contre Pascal, avait écrit: «L'homme
+est heureux.»
+
+Il y reviendra un jour en 1775. Il se réfutera lui-même et répondra à
+Candide.
+
+Mais en 1760, le coup n'en fut pas moins grave. La haute autorité du
+siècle, celui vers qui tous regardaient, que tous suivaient depuis
+trente ans,--Voltaire, roi, heureux, paisible,--Voltaire semblait
+briser son oeuvre, lançait un livre de doute, la bacchanale effrénée,
+satirique et priapique, de l'ironie désespérée.
+
+D'autre part, le siècle, atteint, bien loin d'avoir envie de rire,
+laissait échapper des larmes. On avait dédaigné les drames larmoyants
+de la Chaussée. Mais voici le _Père de famille_, déclamation
+sentimentale dont Voltaire n'espérait rien (16 novembre 1758), et qui
+obtient à Paris, à Versailles, le plus grand succès. Les courtisans
+croyaient plaire en riant; ils voient le Roi qui en pleure à chaudes
+larmes. Spectacle nouveau, étonnant! Le Roi, surpris, attendri, par un
+drame de Diderot!
+
+Mais l'essor du sentiment, l'éclat pathétique et vainqueur de la
+langue émue, orageuse, déclamatoire, de l'amour, c'est la _Nouvelle
+Héloïse_, qui ne sera imprimée qu'en janvier 61, mais qui circule en
+manuscrit (lue, dévorée) de femme en femme, et qui va faire dans la
+vie, tout autant que dans les lettres, une profonde révolution.
+
+En face le triste Voltaire imprime l'ennuyeux _Pierre le Grand_!
+
+Le moment était excellent pour attaquer les philosophes. Leur armée
+était au point d'une manoeuvre toujours périlleuse; elle tournait et
+changeait de front. De leurs rangs était partie la plus aigre
+dissonance. Voltaire, par trois fois, donna prise, et trois fois,
+contre lui, tonna l'âpre et violente voix de Rousseau.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ROUSSEAU.--NOUVELLE HÉLOÏSE.
+
+1754-1760.
+
+
+Rousseau nous apprend lui-même que l'_Émile_ eut un succès fort lent,
+«de grands éloges particuliers, mais peu d'approbation publique.» Le
+_Contrat social_, imprimé en Hollande, extrêmement prohibé, repoussé à
+la frontière, entra tard, difficilement, fut lu par une rare élite.
+
+Le grand, l'immense succès, fut celui de l'_Héloïse_.
+
+C'est le plus grand succès, l'unique, qu'offre l'histoire littéraire.
+Rien de tel avant, rien après.
+
+Ce livre inspira une vive, une ardente curiosité. On s'en arrachait
+les volumes. On les louait, dit Brizard, à tout prix (douze sous par
+heure). Qui ne les trouvait pour le jour, les louait au moins pour la
+nuit.
+
+Ce ne fut pas chose de mode. Les moeurs en restèrent changées. Le mot
+d'_amour_, dit Walpole, avait été pour ainsi dire rayé par le
+ridicule, biffé du dictionnaire. On n'osait se dire amoureux. Chacun,
+après l'_Héloïse_, s'en vante, et tout homme est Saint-Preux.
+L'impression ne passe pas. Cela dure trente ans, toujours. Jusqu'en
+plein 93, Julie règne. Les Girondins la trouvent dans madame Roland.
+
+Comment expliquer un effet et si vif, et si profond? C'est qu'avec
+tous ses défauts, c'est pourtant un livre sorti de l'amour et de la
+douleur. Malgré toute sa rhétorique, ses déclamations d'écolier, c'est
+ici le vrai Rousseau, comme dans la _Lettre sur les spectacles_, les
+_Confessions_, les _Rêveries_.
+
+Ses autres ouvrages sont oeuvres artificielles, fort laborieusement
+arrangées.
+
+Le vrai Rousseau est né des femmes, né de madame de Warens. Il le dit
+nettement lui-même. Avant elle, il ne parlait pas, était noué et muet.
+Hors de sa présence, il n'avait aucune facilité. Devant elle, liberté
+parfaite, facilité d'élocution, langue abondante et chaleureuse.
+
+Séparé, et jeté au loin sur le dur pavé de Paris, il se grima en
+Romain, en citoyen, en sauvage. Il suivit Mably, Morelly, avec le
+talent, la force âpre, qu'il est si aisé de prendre. Et avec cela,
+_noué_. Il ne reconquit sa nature, ne fut de nouveau _dénoué_ que par
+madame d'Houdetot. La grimace disparut, le Caton, le Génevois. Et dans
+la passion vraie reparut le Savoyard.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde va voir les Charmettes; mais la grande impression fut
+bien plus à Annecy. Les Charmettes où Rousseau déjà est un homme, un
+maître de musique, lisant MM. de Port-Royal, faisant un peu
+d'astronomie, sont un lieu plus sérieux. La mollesse inexprimable qui
+nous fond toujours le coeur en lisant le second livre, le troisième,
+des _Confessions_, est propre à l'air doux, languissant, quelque peu
+fiévreux d'Annecy. Il y a là de la Maremme. Plus d'un a voulu y mourir
+(Eug. Sue).
+
+En 1865, par un beau mois de septembre, je me trouvai à Annecy,
+travaillant comme toujours. Mais vers les dix heures, la matinée était
+si douce, plus moyen de travailler. Nous allâmes nous asseoir au lac,
+sous un fort beau saule, vieux, qui rappelle que le jardin public
+était un marécage, en face de l'agréable et marécageux Albigny. Dans
+une brume légère qui gazait à demi l'horizon, nous regardions la
+petite île des cygnes, leurs plumes fugitives qui volaient, nageaient
+sur l'eau. Les coteaux simulaient un peu, tout autour, ceux de la
+Saône. À droite, le petit palais qui fut de saint François de Sales;
+derrière, la ville, les églises, les couvents, la Visitation (où rêva
+madame Guyon). Il y avait eu des orages, et quelques gouttes de pluie
+tombaient encore par moments. Un habitant d'Annecy, assis sur le même
+banc, nous expliqua que le lac s'infiltre assez loin sous la plaine.
+Il se verse lentement dans un affluent du Rhône. Jadis il était bien
+plus lent. Ses eaux paresseuses (tout au contraire de celles des lacs
+suisses, qui montent l'été) baissent alors sensiblement, laissent ici
+et là des lagunes, des flaques mortes. Il y a, dit-on, peu de fièvre,
+mais quelque chose de doux, de mou qui vous ralentit. Et l'âme aussi
+ne se sent que trop de ces molles douceurs.
+
+Les nombreux canaux qui font de l'intérieur de la ville comme une
+petite Venise (sans caractère, sans monuments, de si peu de
+mouvement), rendent cette langueur plus sensible. Ils ont de petits
+brouillards vaporeux, jolis d'effet, plus qu'agréables à l'odorat.
+Ajoutez des rues en arcades, des passages obscurs mal tenus, des
+fenêtres du XVIe siècle, d'autres étroites et antiques, vieux vilains
+trous ornés de fleurs. Ces fleurs boivent l'impureté des canaux avec
+délices et n'en sont que plus charmantes.
+
+Rousseau dit se rappeler tout cela avec volupté. L'étroite rue sous
+l'église (fermée alors en impasse) où logeait madame de Warens, entre
+l'évêque, les Cordeliers et la Maîtrise où il apprend la musique,
+c'est au vrai l'ancienne Savoie. Derrière la maison, le canal lourd et
+d'une eau peu limpide. Mais par-dessus il voyait la campagne, «un peu
+de vert.» Tous les germes de Rousseau sont là. Il y resta longtemps;
+mais surtout pendant six mois, il ne fit que les vingt pas qui
+séparaient les deux maisons, celle de _maman_ et la Maîtrise. Tout lui
+est resté, dit-il, dans la même vivacité, la température de l'air, les
+beaux costumes des prêtres, le son des cloches, l'odeur, odeur bien
+mêlée sans doute et des fleurs et des canaux, des drogues
+pharmaceutiques que faisait la charmante femme, et qu'elle le forçait
+de goûter. Là ce cantique entendu la nuit qui le fit tant songer. Là
+la rêveuse promenade qu'il fit un jour de dimanche, pendant qu'elle
+était à vêpres, pensant à elle, avec elle espérant vivre et mourir...
+Mais moi-même ne rêvais-je pas? Voilà que sans le vouloir, je vais et
+je suis ce flot.
+
+Plus de vingt ans passent. En vain. Le flux, le reflux des misères, la
+vie dure de l'homme de lettres dans l'agitation de Paris, les
+avortements, les demi-succès, les amis encyclopédistes, l'effort vers
+le paradoxe, la folle attaque aux sciences, l'hymne absurde à la vie
+sauvage, le travestissement romain, cela passe. Efforts vrais
+pourtant, sincères. Honnête tentative pour vivre de son travail,
+accorder la vie réelle avec la vie de pensée.
+
+Ces vingt années passent. En vain. Sous tant de choses voulues,
+empruntées, artificielles, subsiste le Rousseau d'Annecy.
+
+La cloche qu'il entendit là, sonne encore... Pauvre coeur de femme,
+sous le masque de Caton!... Pauvre, pauvre _citoyen_!
+
+À peine il a fait entendre ce cri si fier, si sauvage (_Discours sur
+l'inégalité_), la même année il mollit. Il veut se refaire Génevois;
+mais pour cela il faut faire un premier pas en arrière. Il lui faut
+_se refaire chrétien_ (1754).
+
+Il ne s'agit point du tout d'abjurer son catholicisme qu'il a laissé
+depuis longtemps. C'est Diderot, l'_Encyclopédie_, réellement qu'il
+faut abjurer. Il glisse dans les _Confessions_ un peu légèrement
+là-dessus. Mais les pasteurs établissent très-bien (_Gaberel_,
+_Rousseau_, 62) qu'il ne fut admis _qu'ayant satisfait sur tous les
+points à la doctrine_, c'est-à-dire en délaissant la foi du XVIIIe
+siècle, se séparant de ses amis et soumettant sa raison à la divinité
+de l'Évangile.
+
+Cet écart fut augmenté, élargi habilement par les ministres de Genève.
+Ils l'opposèrent à Voltaire. M. Vernet, la même année, tira de
+Rousseau un billet contre lui très-outrageant. M. Roustan le décida à
+écrire à Voltaire sa lettre respectueuse, mais irritante, accablante
+contre le poème de Lisbonne. Le jeune Vernes obtint de lui, malgré son
+hésitation et sa répugnance, qu'il écrivît la _Lettre sur les
+spectacles_ contre d'Alembert, Voltaire, les encyclopédistes.
+
+Jamais Rousseau cependant n'eut le coeur moins polémique. Établi à
+l'Ermitage de Montmorency (9 avril 1756) dans une gentille maisonnette
+où le logea madame d'Épinay, il y sentit dès le printemps un
+attendrissement tout nouveau, se retrouva le Rousseau d'Annecy et des
+Charmettes. Disposition peu rare alors. La veille des grandes
+catastrophes (la guerre de Sept Ans commençait), il y a de ces
+attendrissements singuliers de l'âme humaine. De 1755 à 1758, Gessner
+donne son _Daphnis_, les _Idylles_, la _Mort d'Abel_, qu'on traduit en
+toutes langues et que Diderot porte aux nues. Voltaire n'exalte pas
+moins Saint-Lambert, et ses _Saisons_, faible imitation de Thompson,
+que l'auteur lit en manuscrit à Doris et à Chloris, ses admiratrices
+ardentes (mesdames d'Épinay, d'Houdetot).
+
+Rousseau a quarante-quatre ans en 1756, quand il quitte Paris pour
+toujours, s'établit à la campagne. En présence de la solitude, à ce
+moment grave du milieu de la vie, toute la première vie souvent se
+réveille. Les romans que sa mère lisait, qu'elle laissa et que
+l'enfant lisait la nuit avec son père «jusqu'à la première hirondelle»
+(V. les _Confessions_), il en revient le vague écho. Son charmant
+roman personnel chez _Maman_, à Annecy, reparaît dans sa fraîcheur.
+Une madame de Warens, mais jeune, touchante demoiselle, envahit,
+remplit son esprit, avec Clarens et Chillon, l'adorable paysage où
+elle naît, sans oublier la rive opposée de Savoie, où elle passa
+fugitive. La voilà créée la Julie, et justement dans la mesure de
+madame de Warens, peu Vaudoise, point critique, sans bel
+esprit,--gracieuse, délicate dans ces dentelles (qu'aime Rousseau), et
+formée, on le dirait, comme il le dit de Maman, «dans le commerce
+charmant de la noblesse de Savoie.» (_Conf._, liv. III.)
+
+Avez-vous entendu parler d'un sauvage qui fit jadis un Discours sur
+l'inégalité? L'auteur ne s'en souvient plus. La trace en reste
+pourtant dans la vie pauvre et vulgaire, dans l'habit inélégant, la
+sèche petite perruque, que Rousseau a adoptés. Elle reste dans
+l'abandon du signe aristocratique que tous portaient alors, l'épée.
+Tout cela va au sauvage, au citoyen de Genève, mal à l'auteur de
+_Julie_. Ne le regrette-t-il pas quand il voit venir chez lui la
+charmante, l'enjouée, la douce amie de Saint-Lambert, la jeune madame
+d'Houdetot?
+
+Ah! philosophe! Le monde que tu fuyais, le voilà donc venu à toi! Et
+tu t'aperçois de ton âge. Et tu ressens ta pauvreté. Cinq ans de plus
+que Saint-Lambert, c'est peu en réalité. Rousseau n'a pas l'air de
+savoir que, dans ce siècle de l'esprit, le temps ne compte pour rien.
+Il s'injurie, se méprise, se dit vieux, se dit barbon. Saint-Lambert,
+lui, semble jeune. Pourquoi? il est élégant, militaire, porte l'épée.
+
+Le spectacle est lamentable. Il se jette d'autant plus dans cette
+aveugle fureur, qu'il se dit qu'un _vieux_ comme lui ne risque point
+de réussir, de séduire la jeune maîtresse d'un ami que lui, Rousseau,
+ne voudrait pour rien trahir. Ses quatre lettres à _Sarah_ sont ce
+qu'on peut voir de plus fou. C'est douleur, c'est frénésie, rage; il
+se roule dans la honte, dans le désespoir de voir que ce jeune objet
+est un sage, qu'elle a pitié, qu'elle est bonne, désolée d'avoir fait
+un fou. Notez que ce nom de _Sarah_ lui-même est une maladresse et une
+insigne sottise. Il est pris de Saint-Lambert, d'un roman où l'auteur
+nous montre une jeune demoiselle noble qui s'éprend pour son laquais.
+Rousseau qui a été laquais, dans sa rage, s'abaisse à tout prix.
+
+Pour achever l'infortuné, la nature impitoyable à ce moment met la
+main sur lui. Il a dès sa naissance apporté une infirmité. Elle se
+réveillait aux moments d'exaltation, d'irritation. C'était une
+rétention, une maladie de la vessie.
+
+Madame d'Houdetot pleurait, le voyant dans cet état, abîmée à ses
+genoux.
+
+On fait cercle. Tous ses amis, à leur tour, lui jettent la pierre.
+C'est le méchant, c'est le traître, c'est le chien, c'est l'ennemi.
+Franchement, il faut l'avouer, toute apparence est contre lui. Je
+crois tout à fait ce qu'il dit que le méprisable Grimm n'épargna nul
+artifice pour lui ôter ses amis. Mais que Rousseau convienne aussi que
+sa conduite discordante dut le poser comme l'homme double et le Judas
+du parti. Il est dans l'_Encyclopédie_; il est dehors, il est contre.
+Ses trois oeuvres (en 51, en 54, en 58, _Sciences_, _Inégalité_,
+_Spectacles_) sont trois attaques violentes contre le parti philosophe
+dans lequel il compte toujours. En 55, il insère encore des articles
+dans ce livre qu'il renie. En 58, au moment où l'_Encyclopédie_
+succombe sous les Parlements, les Jésuites, sous Trévoux et sous
+Fréron, Rousseau (_Lettre sur les spectacles_) la frappe, et du coup
+le plus sûr, par un livre sorti du coeur.
+
+Qu'il dise comme Polyeucte: «Je suis chrétien!» À la bonne heure. «Je
+me suis refait chrétien en 1754.» Mais alors pourquoi reste-t-il avec
+les Encyclopédistes? Pourquoi loge-t-il chez eux, chez madame
+d'Épinay? Pourquoi aime-t-il chez eux? Poursuit-il, entre tant de
+femmes, la maîtresse de Saint-Lambert?
+
+Sa conduite avec Voltaire n'était-elle pas singulière? En avril
+(1756), quand Voltaire dans son _Préservatif_ (pamphlet pour
+l'_Encyclopédie_) attaque à la fois les prêtres catholiques et
+protestants, Rousseau écrit à Vernes un billet colérique, où il
+l'appelle: «Ce beau génie, âme basse, grand par ses talents, vil par
+leur usage.» Et le billet court partout. Le 18 août (même année), en
+écrivant à Voltaire sa belle lettre contre le poème de _Lisbonne_, il
+le comble de témoignages d'admiration et de respect, et ce ménagement
+habile rend le coup mieux asséné.--Simple lettre pour Voltaire seul,
+dit-il. On sent que de telles choses, éloquentes, étincelantes, ne
+pourront rester enfermées. Et en effet, Rousseau lui-même avoue en
+avoir donné des copies à trois personnes.
+
+Ainsi en tout sa conduite était horriblement louche, tantôt par sa
+nature même, sa dualité intérieure, tantôt par sa propre faute, la
+fureur qui était en lui. Pour madame d'Houdetot, il jure qu'il ne veut
+rien, qu'il reste pur, «qu'il l'aime trop pour vouloir la posséder.»
+
+Mais qui aura cette idée en lisant les lettres éperdues, furieuses,
+insensées, à Sarah? Lui-même qu'en savait-il? Voyait-il clair dans cet
+orage, dans une si profonde nuit? Ce qui est sûr, c'est qu'il cherche
+incessamment le danger, attise follement cette flamme, avec la rage
+d'un malade qui, de ses ongles acharnés, creuse la cuisante blessure
+dont il est brûlé, dévoré.
+
+Deux choses très-spécialement purent exaspérer ses amis:
+
+L'ostentation de pauvreté. Certes, Rousseau était pauvre; mais Diderot
+n'est pas plus riche, il n'en parle jamais. Ce ne sont pas armes
+courtoises que de faire sans cesse appel à la haine et à l'envie, de
+se proclamer _le pauvre_.
+
+L'autre chose qui paraît déjà dans la lettre sur le poème de
+_Lisbonne_, et qui va paraître mieux dans le _Contrat social_, c'est
+qu'il veut qu'on ait dans chaque État un Code moral qui contienne les
+bonnes maximes que chacun soit tenu d'admettre. Il faut que chacun
+déclare, confesse, articule sa foi (et sous peine de mort, dans le
+_Contrat social_).
+
+La discordance de Rousseau avec l'_Encyclopédie_ et l'esprit même du
+siècle, là était tranchée, terrible. Là commence un cours nouveau
+d'idées qui ira tout droit à la Fête de l'Être suprême.--Puis, la
+réaction l'exploite, de Robespierre à De Maistre.
+
+Rousseau et par ses tendances et par son combat bizarre (écrivant et
+pour et contre), enfin par cet amour aveugle, peu loyal, leur apparut
+un furieux fou, très-méchant.
+
+Dans une dernière réunion où ils se trouvèrent en face, où l'on crut
+les rapprocher, Diderot fut consterné de voir l'état horrible de
+Rousseau. Et il en défaillit presque. En rentrant chez lui, il écrit:
+«Mon ami, j'ai vu un damné!... Ah! je ne puis m'en remettre...
+Montrez-moi, pour que je me calme, la face d'un homme de bien.»
+(_Diderot_, XII, 277.)
+
+Un damné, c'est cela même. Il portait en ce moment un enfer de
+discordance; les démons se battaient en lui. Il portait son
+enfantement (ses trois livres en deux années) l'_Émile_, la _Julie_,
+le _Contrat_. Il portait la réaction, la planche qu'il allait tendre
+au naufrage du christianisme.
+
+L'horreur de Diderot est telle, qu'il semble avoir en ce moment comme
+un pressentiment biblique. On est sûr, en lisant sa lettre, qu'il a
+vu, par delà Rousseau, quelque chose de sinistre et comme un spectre
+d'avenir. Diderot-Danton voit déjà la face de Rousseau-Robespierre.
+
+ * * * * *
+
+Un homme fort judicieux a dit à nos émigrants qui partent pour
+l'Amérique, que, pour réussir là-bas, il fallait être un
+naufragé,--c'est-à-dire être perdu, désespéré, prêt à tout, décidé
+comme celui qui a vu la mort de près et ne ménage plus rien.
+
+Rousseau eut cet avantage. Il en était là justement lorsque son ennemi
+Grimm, indigne tyran d'une femme, obligea cette faible femme, madame
+d'Épinay, à mettre Rousseau à la porte de l'Ermitage en plein décembre
+(1756). Service insigne que Grimm lui rend, et qui le délivre, et qui
+a fait sa grandeur.
+
+Autre avantage, et immense, que seul entre tous il eut: _Il écrit en
+pleine crise._ C'est dans la crise du coeur, au plus fort de sa
+tragédie, qu'il fait d'un seul coup ses grands livres.
+
+Montesquieu, Voltaire, Buffon, Diderot, ont produit toute leur vie. La
+production est chez eux le cours même de la nature. Rousseau est une
+éruption. La _Julie_, le _Contrat_, l'_Émile_, lui échappent en une
+fois (1761-1762). On recule d'étonnement.
+
+Grand moment. Tout était prêt. Le monde avait travaillé, et taillé
+toutes les pierres pour le grand metteur en oeuvre. Sidney, Locke,
+Mably, Morelly, Diderot (dans les discours ardents qui firent aussi
+Raynal) lui préparaient sa politique. Ajoutez-y nombre d'articles
+admirables et trop publiés de l'_Encyclopédie_ (art. _Autorité_,
+etc.). Une demoiselle génevoise, mademoiselle Huber, la tante des
+grands naturalistes, dès 1731, écrit un _Vicaire savoyard_[6].
+
+ [Note 6: Toute critique sur Rousseau sera vaine, si l'on
+ ne fait pas d'abord l'examen de _ses
+ précédents_,--j'entends les précédents _de sa langue_
+ (de Refuge, et de Savoie),--les précédents _de ses
+ idées_. Pourquoi ne dit-on jamais que Mably le précéda
+ dès 1749? Que Morelly fit un _Émile_, un remarquable
+ _Traité d'éducation_ dès 1743, que sa _Basiliade_
+ précéda d'un an le _Discours sur l'inégalité_, qu'elle
+ parut en 1753? Rousseau, dans ce Discours, part de
+ l'idée de Morelly, puis l'abandonne et recule. Il savait
+ à fond tout cela, au moins par Diderot, son brûlant
+ médiateur, qui chauffa le fameux Discours.]
+
+Mais avec tout cela, n'ayant encore que la forte langue, _ferme et
+serrée_ et tendue de nos meilleurs réfugiés (cette langue que Voltaire
+lui-même estimait dans La Beaumelle), il n'aurait été jamais qu'un
+habile rhéteur génevois, qui, par de hardis paradoxes, avait surpris
+l'attention. Il n'eût jamais dépassé le succès du faux sauvage,
+l'éloquente déclamation du _Discours sur l'inégalité_.
+
+La force, la force magique, c'est que Rousseau tout à coup parle une
+langue inconnue.
+
+On l'entend pour la première fois dans la _Lettre sur les spectacles_
+(1758). On est ému et surpris. Pas un mot de déclamation. Peu de
+nouveau. Il reprend l'idée des auteurs chrétiens (Bossuet, Nicole,
+etc.) sur les dangers du théâtre. Mais quand il parle de la Suisse,
+des moeurs antiques, innocentes, il devient attendrissant. Une mélodie
+inconnue s'entend. Et le coeur échappe à ce chant de Pergolèse: «Je
+suis au-dessous de moi-même. Une fermentation passagère produisit en
+moi quelques lueurs de talent. Il s'est montré tard, il s'est éteint
+de bonne heure. En reprenant mon état naturel, je suis rentré dans le
+néant. Je n'eus qu'un moment, il est passé. J'ai la honte de me
+survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec indulgence,
+vous accueillerez mon ombre; car pour moi je ne suis plus.»
+
+Qu'est-ce ceci? qu'est ce miracle? qu'il est changé! Combien sa langue
+est tout à coup _dénouée_! Le coeur pour la seconde fois a fondu.
+Madame d'Houdetot a rouvert la source chaude qu'ouvrit madame de
+Warens. C'est comme ces eaux thermales longtemps captives; un enfant
+par hasard a frappé le roc; un flot brûlant, écumant, va inonder la
+vallée.
+
+Il y a dans la _Julie_ un curieux phénomène qu'on sent bien en Savoie,
+en Suisse. C'est un vent doux, dissolvant, qui par moment franchit les
+monts, fond les neiges, énerve les forces. C'est ce qu'ils appellent
+le _foehn_. Les coeurs aussi en sont malades, troublés, orageux,
+alanguis.
+
+On a pu le remarquer, Julie, Saint-Preux, ne citent que les poètes
+italiens, surtout le Tasse et Métastase. Ils sont enivrés de musique
+italienne, et nient toute autre. Le seul paysage est suisse; mais les
+deux amants rappellent bien plus la Savoie. Leur langue, sauf les
+moments où elle est forcée, outrée par Rousseau, est celle de cette
+société dont le commerce charmant fit madame de Warens. Ce pays, si
+peu productif littérairement, qui semble en être toujours à saint
+François de Sales, en revanche a gardé les grâces d'une France qui
+n'est plus celle-ci. Mi-gauloise, et, bon gré mal gré, mêlée d'un
+souffle d'Italie, ayant Turin pour capitale, la Savoie eut une
+influence qu'on n'a pas appréciée. Esprit tout à fait contraire à la
+Suisse et au Dauphiné. De Turin et de Chambéry nous vinrent ces femmes
+charmantes, d'apparente naïveté (la grâce du petit Savoyard), comme
+la duchesse de Bourgogne, la fine comtesse de Verrue, une reine,
+madame de Prie, et la Tontine et la Doguine, les deux soeurs sorties
+d'Annecy, qui conquirent et gardèrent Paris, et furent belles un
+demi-siècle.
+
+Rousseau n'a pu, quoique rhéteur, et encore empêtré de sa toge
+romaine, Rousseau, dis-je, n'a pu tout à fait gâter cette jolie langue
+qui, dans son drame personnel, lui revint invinciblement du coeur, en
+sortit par torrents. Il garde de son premier rôle des gaucheries
+singulières, de grotesques réminiscences de Rousseau-Mably, par
+exemple, quand il appelle sa Julie «une Agrippine» (cinquième partie,
+lettre 7). Non moins ridiculement il prit le titre à la mode du grand
+succès de cette année. En 1758, Colardeau avait éclaté par sa poésie
+d'_Héloïse_, et on ne parlait d'autre chose. Rousseau appelle sa Julie
+_Nouvelle Héloïse_. À tort. Autant, dans l'immortelle légende
+d'Héloïse et d'Abailard on sent l'héroïque élan, l'émancipation de
+l'esprit nouveau, autant le roman de Rousseau, avec d'apparentes
+hardiesses, est opposé à cet esprit. Il désespère de la raison. Il
+inaugure la rêverie, ce narcotisme qui depuis a été toujours
+croissant.
+
+L'abondance et surabondance d'une passion si prolixe, qui nous fatigue
+aujourd'hui, fut justement ce qui ravit. Certes, quand on voit la
+sécheresse de tous nos romans d'alors, on comprend avec quelle
+surprise on se trouva dans ces eaux immenses et intarissables, une
+mer! On se figurait que c'était la mer féconde, une mer de jeunesse et
+de vie.
+
+Au fait, l'enfant amoureux parle ainsi,--non, comme on croirait, dans
+un langage naïf,--mais dans cette rhétorique. Endurons les deux
+premiers livres. Le vrai sujet ne s'aperçoit qu'au troisième, dans la
+lettre où Julie dit à Saint-Preux qu'avec un coeur plein de lui, après
+une lutte cruelle, menée par son père à l'_église_ où elle épouse
+Wolmar, elle sent son coeur changé tout à coup, pacifié,--changé à ce
+point qu'elle appelle les devoirs du mariage non pas _sublimes_
+seulement, mais (qui le croirait?) _si doux_!
+
+Pour faire ressortir encore mieux ce merveilleux coup de la Grâce,
+elle exagère dans une étrange et choquante déclamation, l'état honteux
+où elle était avant d'entrer à l'église. «Les transports effrénés
+d'une passion rendue furieuse... Des horreurs dont l'idée n'avait
+jamais souillé mon esprit... Mon coeur était si corrompu que ma raison
+ne put résister _aux discours de vos philosophes_,» etc.
+
+Qu'enseignent donc les philosophes? L'adultère, Julie nous
+l'apprend[7]. Et elle réfute longuement ce qu'ils n'ont enseigné
+jamais.
+
+ [Note 7: Elle attribue calomnieusement aux philosophes
+ en général un mot léger d'Helvétius. Mais qu'ils
+ n'adoptèrent nullement, et que Voltaire reproche à
+ Helvétius (_Corresp._, éd. Beuchot, t. LX, p. 357).]
+
+Mais enfin, de quelque manière qu'elle eût accepté ces doctrines,
+comment cette pure, cette honnête, cette intéressante Julie, fut-elle
+alors _si corrompue_? «C'est que j'aimais à réfléchir et me fiais à ma
+raison.»
+
+Ainsi la charmante femme à laquelle Rousseau nous a tellement
+intéressés, celle dont notre âme attendrie, aveugle, suit
+l'impulsion, la _prêcheuse_, comme il l'appelle, il va faire prêcher
+par elle ce pitoyable radotage qu'on a tant de fois réfuté. Le mépris
+de la sagesse, la haine du libre arbitre, le renoncement à l'action,
+voilà l'enseignement de Julie.
+
+«Quel est le plus heureux dès ce monde, du sage avec sa raison, ou du
+dévot dans son délire? qu'ai-je besoin de penser, d'imaginer, dans un
+moment où toutes mes facultés sont aliénées? «L'ivresse a ses
+plaisirs,» disiez-vous. «Eh bien, ce délire en est une.»
+
+Elle recueille le fruit du délire, de l'ivresse, qui est d'oublier,
+d'ignorer, de se perdre de vue soi-même, d'apaiser sa conscience.
+
+«Mes réflexions ne sont ni amères, ni douloureuses. Mes fautes me
+donnent moins d'effroi que de honte. J'ai des regrets, _et non des
+remords_.» Pente admirable, rapide. Elle ne se croit pas quiétiste.
+Elle rit de madame Guyon. Mais madame Guyon elle-même a-t-elle dit
+davantage? On s'enfonce, non sans volupté, au fond de ce demi-sommeil.
+Le souvenir, s'il n'est pas douloureux, devient très-doux et Molinos
+nous apprend qu'on jouit de la honte même.
+
+Le demi-jour de l'ivresse, l'éloignement pour la lumière, pour la
+raison, met encore Julie sur une autre pente. La lecture, l'examen des
+Écritures, ces libertés protestantes, ne lui iront pas longtemps. Il
+lui faut, dit-elle, _un culte grossier_. «Par là je me dérobe aux
+fantômes d'une raison qui s'égare.» (Liv. V, lettre V.)--Et là
+Rousseau est curieux. Dans une note équivoque, il loue, blâme les
+catholiques; au total il les loue plutôt.
+
+Par cette femme adorée, par la belle bouche de Julie, nous reviennent
+toutes les sottises que Voltaire a pulvérisées dans ses réponses à
+Pascal trente années auparavant (1734). Et tout cela nous arrive dans
+cette forme séduisante qu'on ne peut pas repousser. Aux censeurs, on
+répondrait: «Laissez donc, ce n'est qu'un roman, c'est la langueur
+passionnée d'une femme qui se croit guérie et qui meurt encore
+d'amour.»--Oui, laissez... Et tout à l'heure, ce qui passa dans
+l'abandon, l'amour des molles rêveries, la haine des philosophe et de
+la philosophie, bref, la réaction chrétienne, va revenir formulée!
+
+Il y a un homme haïssable dans le livre, c'est le mari.--Comment ce
+Wolmar si sage, si calme, a-t-il pu de sang-froid, étant si bien
+instruit d'avance, immoler Julie à son égoïsme, faire le malheur, le
+supplice de ces deux infortunés? Toutes les phrases de Rousseau pour
+faire admirer _ce sage_ ne servent guère. On souffre trop à le voir
+faire sur deux âmes une expérience si longue, avec la curiosité
+terrible du chirurgien dans ses vivisections.
+
+L'ingénieux, le piquant, c'est de leur faire dire à tous deux qu'ils
+sont guéris, ne souffrent plus. Ils n'en souffrent que davantage.
+Situation double, trouble, malsaine, de douleur sensuelle. Il le sait
+bien, ce Wolmar. Il sait qu'insatiablement ils savourent les
+souvenirs, les pleurs. De plus en plus il les rapproche, les expose,
+les enflamme. «Plus que jamais, dit-il lui-même, ils brûlent ardemment
+l'un pour l'autre.»
+
+Julie s'efforce de sourire; elle est belle, elle prend même, dit-on,
+un léger embonpoint. Elle dit: «Je suis heureuse.» Et elle se meurt
+moralement. La prière ne l'en sauve pas, ni ses enfants. Elle avoue,
+entourée de tout ce qu'elle aime, qu'elle est détachée de la vie.
+
+Il faut que le roman finisse. Cette langueur mène tout droit à la
+chute ou à la mort. Julie, fort heureusement, se noie et sauve
+l'auteur.
+
+Oh! qu'on aimerait bien mieux que ce Wolmar se noyât, qu'il eût
+l'obligeance de _Jacques_ de Georges Sand, qui se tue à propos pour
+les amants; mais ce froid Wolmar, l'égoïste, ne donne pas ce plaisir;
+il survit à sa victime. L'impression reste tout entière. Les voilà,
+les philosophes, ces âmes de glace et d'airain. De cet excellent livre
+on garde la haine des raisonneurs et le mépris de la raison.
+
+Ce qui plaît, c'est le supplice qui commence pour Wolmar. Julie a fait
+autour de lui comme un cercle d'amis zélés qui vont le persécuter
+doucement, et, bon gré mal gré, le changer et le faire chrétien.
+Rousseau dit expressément dans une lettre (à M. Vernes) que l'impie se
+convertira. Et l'apôtre principal, pour sauver l'âme de Wolmar, sera
+l'amant de Julie.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LA COMÉDIE DES PHILOSOPHES, MAI 1760.--Mlle DE ROMANS.
+
+1760-1761.
+
+
+La _Julie_ ne fut imprimée qu'en janvier 1761. Mais en 1759 et en
+1760, elle circulait manuscrite. Rousseau en vendait des copies. Il en
+faisait des lectures d'intérêt brûlant, palpitant avec une émotion qui
+souvent touchait jusqu'aux larmes. Les femmes imaginaient toutes qu'il
+en était le héros. Dans sa préface et ses notes, il se garde bien de
+dire non.
+
+Sans son extérieur inculte, il allait loin auprès d'elles. Il fut tout
+à coup à la mode. En décembre 1756, expulsé de l'Ermitage, écrasé dans
+son monde (philosophe et financier), le voilà deux ans après recherché
+d'un bien autre monde. M. le prince de Conti, madame de Luxembourg. Et
+nul moyen de s'en défendre. Celle-ci, M. de Luxembourg, le prennent,
+l'enlèvent, le comblent de caresses. Sous le haut château de
+Montmorency, un pavillon délicieux qui fait penser aux Borromées,
+solitaire, au milieu des eaux, le reçoit au mois de mai 1759. Du
+_citoyen_ plus de nouvelles. L'ours est muselé, lié, bien plus,
+séduit, apprivoisé.
+
+Le pauvre M. de Luxembourg, homme doux et très-éteint, ami personnel
+du Roi, fort tristement employé aux violences de Rouen, était un
+étrange ami pour Rousseau. Mais combien plus la fée de ce lieu
+enchanté, la tragique et sinistre Alcine, madame de Luxembourg! Avec
+un esprit délicat, elle avait le coeur le plus noir, une malice
+perverse et profonde. Longtemps effrénée Messaline, elle avait marqué
+encore plus comme type du _Méchant_ femme. Née Villeroi, et maîtresse
+effrontée de son frère, elle usa un premier mari (Boufflers). Pour
+s'en faire un second d'un homme déjà marié, Luxembourg, elle employa
+une perfidie meurtrière. Elle se fit la tendre amie de madame de
+Luxembourg, menant la femme et le mari aux bacchanales priapiques où
+cette faible créature, avilie devant son mari, grisée, et jouet de
+tous, devint un objet de dégoût (_Besenval_). Elle se vomit elle-même,
+mourut, et Luxembourg devint second mari de la Méchante. Ici elle
+changea de système, fut décente et honorable, fort ménagée. On la
+craignait. Sa passion alors était de tuer tout doucement la fille que
+Luxembourg avait du premier mariage, la jeune princesse de Robecq.
+Celle-ci était très-faible de poitrine; sa belle-mère lui parlait de
+sa mort prochaine, l'en occupait, l'en accablait. Elle disait en
+entrant chez elle: «On sent ici le cadavre.»
+
+Choiseul, soit pour s'assurer le bonhomme Luxembourg, une des
+vieilles bêtes du Roi, soit pour le piquant de la chose, faisait
+l'amour à la mourante. Et, plus elle était malade, plus (c'est le fait
+des poitrinaires) elle était passionnée, possédée d'amour de la vie,
+de remords, d'effroi, de regret de ne pas pécher davantage. Elle
+semblait déjà dans l'enfer. Elle n'en servait que mieux les saints. De
+ce lit de fiévreux plaisir, au nom de son salut risqué et de
+l'éternité prochaine, elle ordonnait, elle exigeait, se damnait. Mais
+c'était pour Dieu.
+
+Diderot ne s'y trompa pas. Quand il vit Choiseul, au lieu de soutenir
+l'Encyclopédie, lui retirer le privilége, il n'accusa ni les Jésuites,
+ni le Parlement, mais _elle_, la damnée, la désespérée, et sa rage
+impérieuse.
+
+Elle avait deux mois à vivre. Choiseul allait être quitte. Mais en lui
+obéissant, il marchait à son propre but. Sec et tari, sans ressource,
+ne pouvant plus faire un pas sans le Parlement, forcé d'y recourir à
+toute heure, il était sûr de lui plaire par une insulte aux
+philosophes. D'autre part, elle allait charmer le Dauphin, amuser
+Paris. Excellente diversion qui distrairait de Silhouette, de la
+demi-banqueroute, des rentes qu'on ne pouvait payer, du nouvel octroi
+sur les vivres, de la cherté des denrées.
+
+Seulement Choiseul eût voulu qu'on s'en tînt à un écrit, à une comédie
+non jouée. Mais l'effet eût été trop lent. Elle n'avait pas le temps
+d'attendre. Elle dit qu'elle allait mourir, mais qu'elle voulait
+jouir, et se donner une fête, voir les impies au pilori, faisant
+amende honorable, sinon en Grève, au théâtre.
+
+Le parti philosophique mollissait miné en dessous. On l'avait alangui
+au coeur, attendri, mortifié (la _Lettre sur les spectacles_). On le
+détrempait des larmes que faisaient couler les lectures de la _Julie_.
+La rêverie, l'âme chrétienne, la haine de la raison, revenaient, mais
+gardant pour les philosophes quelques égards, du _respect_. C'est là
+ce qu'on voulait frapper. Ceux qu'on ne respecte plus sont bien
+aisément méprisés, conspués, foulés aux pieds. Telle est la noblesse
+de l'homme. Un soufflet, un coup de pied amuse toujours la foule, bien
+ou mal donné... On rit.
+
+Jouer la pièce était chose hardie et non sans péril. Comment Voltaire
+prendrait-il qu'on mît si publiquement les siens dans la boue? Le
+public pouvait s'irriter, surtout d'une attaque morale contre ses
+oracles chéris, des hommes justement honorés. Je crois volontiers que
+Choiseul demanda grâce, pria. Elle fut inexorable.
+
+Il y a toujours des gens prêts à lancer de la boue. L'ancien Rousseau
+(Jean-Baptiste), assez froid versificateur, mais satyre ardent,
+écumant dans ses rages et ses priapées, avait engendré Desfontaines,
+qui, sentant un peu le roussi, n'en engendra pas moins Fréron.
+
+Fréron, fort lettré, plat et lourd, un grossier Breton de Quimper, en
+vingt ans expectora deux cent cinquante volumes, nauséabonds
+(instructifs pourtant), de l'_Année littéraire_, sans compter la
+pituite immense de je ne sais combien de livres qu'il déposa à côté.
+Il était lu des amis de Voltaire. Le bon Stanislas lui-même goûtait
+dans Fréron le plaisir de voir son Voltaire mis en pièces. Il donna
+son nom Stanislas au célèbre fils de Fréron. Mais combien plus le
+pamphlétaire fut passionnément poussé par madame Adélaïde!
+
+Fréron se lia aisément aux ennemis de Voltaire, à l'âcre et mordant La
+Beaumelle, au malfaisant Palissot. Celui-ci, enfant prodige, fameux à
+douze ans, avait soutenu à treize ans une thèse de théologie. Il passa
+par l'Oratoire. À dix-huit ans, il avait fait une mauvaise tragédie,
+et il était marié, fixé. Il n'alla guère plus loin.
+
+C'est lui, dit-on, que Diderot a peint, immortalisé, dans son _Neveu
+de Rameau_. Le gueux vagabond, parasite, pour dîner reçoit cent
+nasardes. C'est là que la vérité manque. Palissot est moins naïf; ce
+n'est pas l'insouciant artiste, fainéant et paresseux. De bonne heure
+il fut avisé. Il y avait une bonne mine à exploiter chez les dévots.
+Le brillant hâbleur Polignac l'ouvrit par son _Anti-Lucrèce_ et Bernis
+l'exploita de même par sa _Religion vengée_. Palissot ne fut pas plus
+sot. Il ne monta pas aussi haut. Mais sa plume intelligente fut payée
+comptant. À vingt-cinq ans, la première fois qu'il joua les
+philosophes, à Nancy, il en tira une _recette générale_ des tabacs
+(1755). La seconde fois, le privilége, fort lucratif dans la guerre,
+_de vendre seul les gazettes étrangères_ qu'on achetait avidement.
+
+Palissot, comme Lorrain, était sûr d'aller à Choiseul, mais il y alla
+bien mieux par madame de Robecq. Il adressa à la dame ses _Lettres_
+anti-philosophiques. Puis il fit, pour ainsi dire près de son lit,
+inspiré d'elle (_furens quid foemina possit!_) sa comédie des
+_Philosophes_ qui est bien plus qu'une satire, c'est une dénonciation.
+
+Palissot pesait si peu que peut-être les acteurs eussent refusé sa
+comédie. Pour leur inspirer terreur, on l'envoya par le Breton, le
+dogue de l'_Année littéraire_.
+
+Ce fut le grand protégé de madame Adélaïde, Fréron, qui porta la pièce
+aux acteurs. «Délibérez, si vous voulez, dit-il avec insolence. Elle
+sera jouée malgré vous.» Ils comprirent que de telles paroles venaient
+de très-haut, se turent. La Clairon était absente. Elle fut indignée
+au retour, leur dit qu'il était honteux que les acteurs se prêtassent
+à conspuer les auteurs qui leur faisaient gagner leur vie; qu'elle
+avait horreur du monde, qu'elle s'en irait comme Rousseau, et vivrait
+au fond des bois (Collé, _Journal historique_).
+
+La pièce n'a rien de comique que quelques phrases emphatiques prises à
+la langue nouvelle, surtout aux formes solennelles de Diderot. On note
+comme ridicules des locutions excellentes, neuves alors, qui sont
+restées (par exemple, «Il est sous le charme,» un mot du _Fils
+naturel_).
+
+Sauf cela, Palissot copie servilement Molière. Les philosophes chez
+lui sont Tartufe et sont Trissotin. Le noeud est le même. On veut
+s'emparer subtilement d'une fortune et d'une héritière. Pour cela on
+flatte la mère, auteur comme Philaminte, imbécile autant qu'Orgon.
+Mais sur qui cela tombe-t-il? On ne le voit pas. Le seul philosophe
+marié récemment alors est Helvétius, qui noblement était sorti de la
+Ferme générale, et prit sans dot la fille de madame de Graffigny.
+
+Dans Palissot, les philosophes sont des filous qui, tout en volant les
+autres, se volent aussi entre eux. Ils enseignent ou le partage, ou la
+_communauté des biens_. Le seul écrivain, très-obscur, qui hasardait
+ce paradoxe (Morelly, _Basiliade_, 1753, et _Code de la nature_,
+1755), était tout à fait en dehors du parti philosophique. Loin de là,
+l'_Encyclopédie_, depuis 1756 et les articles de Quesnay, est le champ
+très-spécial des Économistes qui fondent tout sur la propriété. On
+n'en voit pas moins dans la pièce le philosophe Frontin, qui, pendant
+que son maître enseigne la communauté des biens, la suit en lui vidant
+les poches.
+
+Un mot aigre semble lancé par la mourante elle-même, par madame de
+Robecq, contre sa belle-mère. Les philosophes ont le coeur si mal
+placé et si dur qu'ils attendent la mort d'un ami pour la joie de le
+disséquer.
+
+Trois personnes sont ménagées.
+
+Voltaire est tout à fait absent. On n'eût osé. Choiseul même,
+craignant qu'il ne soit irrité, lui écrit des lettres câlines.
+
+Duclos (sauf un petit mot) est à part et respecté, comme intime ami de
+Bernis et bien avec la Pompadour.
+
+L'ami de Duclos, Rousseau, est l'honnête homme de la pièce. Il est
+l'excellent Crispin qui déjoue la friponnerie de tous les autres
+philosophes, ramène au bon sens la mère et fait par là que la fille
+épouse celui qu'elle aime. Crispin-Rousseau s'introduit adroitement
+par un jeu bouffon, mais d'un ridicule habile et voulu. Il arrive à
+quatre pattes, broutant sa laitue. C'est exactement la plaisanterie de
+Voltaire dans sa lettre si connue à Rousseau qu'on savait par coeur:
+«Je retombe à quatre pattes. Venez brouter avec moi,» etc.
+
+L'effet de la pièce fut grand, point gai, lugubre au contraire. On vit
+le spectre amené par le libelliste lui-même, la pâle madame de Robecq
+qui n'avait plus qu'un mois à vivre, qui, avant de recevoir les
+sacrements, avait fait l'effort de sortir du lit, se faire apporter,
+pour se repaître les yeux de la honte de ses ennemis, des impies, voir
+Dieu vengé.
+
+La pièce maniée, remaniée, écourtée, pour l'impression, ne montre
+guère les traits dévots qui parurent peut-être au théâtre. Un seul a
+été conservé: «Et souvent la bêtise a fait des incrédules.»
+
+On ne voit pas qu'il y ait eu de protestation bruyante, ni cris, ni
+sifflets. Mais on resta indigné. C'était une lâche insulte du pouvoir
+aux plus beaux génies qui avaient honoré la France. Le Dauphin s'en
+lava les mains, et dit qu'il n'y était pour rien. Cela mit tout à nu
+Choiseul, l'exposa devant le public. Il eût bien voulu reculer. Le
+spectre d'amour le traînait. Dans son unique mois de juin qui lui
+restait encore à vivre dans le plaisir enragé, assaisonné de la mort,
+elle le força de se flétrir et de se salir lui-même, d'avouer Palissot
+pour son homme en lui faisant sa fortune.
+
+Celui qui eût le plus souffert de la pièce, c'est Rousseau qui (sauf
+un petit ridicule) y était fort ménagé. Il frémit de ce danger. À
+l'envoi de la pièce, il dit: «Je n'accepte pas cet _horrible_
+présent.» Là il montra un grand sens. Avec cette adoption fatale des
+esprits rétrogrades, avec les tendances mystiques manifestées par la
+_Julie_, avec telles lettres aux dévotes (à madame de Créqui) où il
+leur envie leur bonheur,--il allait se précipiter, presque sans s'en
+apercevoir, et se réveiller un matin coryphée du parti dévot. Il eût
+été pour un jour adoré puis méprisé. Il eût eu le sort de Gilbert.
+
+Il s'arrêta court brusquement. Il comprit que le grand succès était
+dans l'inconséquence, et juste entre les deux partis. De là le
+caractère propre à l'_Émile_, tout contradictoire, et qui n'en réussit
+que mieux. Il veut qu'on suive la _Nature_, que l'on revienne à la
+_Nature_. Mais en même temps il admet l'_Anti_-Nature, le miracle: «La
+mort de Jésus est d'un Dieu.»
+
+Les deux partis eurent donc de quoi être satisfaits? Point du tout. À
+droite, à gauche, les prêtres catholiques et protestants le tiraient.
+Là, il est curieux de voir l'innocence des jeunes ministres, qui
+voudraient que décidément il se déclarât protestant. Un sûr moyen de
+s'enterrer et d'avoir contre soi la France. Il les écarte doucement
+(V. lettres à M. Vernes). Il reste au milieu bâtard qui convient mieux
+à la foule, mi-raisonneur, mi-chrétien.
+
+Mais qu'est-il au fond? chrétien. En discutant tels miracles qu'a
+faits ou n'a pas faits Jésus, il garde le grand miracle: _l'Évangile
+envisagé comme morale absolue_, règle unique et loi divine. Contre le
+vrai credo du siècle (le but de l'homme est l'action, la raison libre
+et active), il ramène l'ancien credo de rêverie, d'inaction.
+
+Avec tout cet étalage de logique et de syllogismes, malgré ce grand
+mouvement d'idées suscité par ses livres, ce raisonneur des
+raisonneurs, que fonde-t-il en réalité, que commence-t-il
+sérieusement? deux choses qui, peu à peu, iront énervant le monde: le
+roman, la rêverie.
+
+_Le règne de la rêverie._ Après le Rousseau raisonneur qui argumente
+et discute, vient le Rousseau non raisonneur, charmant, mais si mou,
+l'aimable auteur de _Paul et Virginie_.
+
+Puis un grotesque Rousseau, barbaro-breton, dans l'effort, l'entorse,
+qui pourtant par _René_ dure et toujours durera. Puis tant d'autres,
+pleureurs, malades, mélancoliques, égoïstes, qui vont se pleurant
+eux-mêmes, cherchant l'oubli, descendant la pente du narcotisme.
+
+Cette pente a ses degrés. C'est le roman, c'est le tabac. Plus tard,
+ce sera l'opium, chemin sûr et abrégé aux rêveries de l'autre rivage.
+
+_Jusqu'à Rousseau point de roman._ Du moins, point de roman qui règne.
+Ni Manon, ni Marianne, ni Paméla, ni Clarisse, ne faisaient de
+révolution; on admirait, c'était tout. Mais sous la _Nouvelle
+Héloïse_, on est dompté, entraîné; on copie, on obéit. Dès lors, le
+roman est roi. Voici son avénement. La patrie est secondaire, la
+religion secondaire. L'âme individuelle est tout. Chaque maladie de
+cette âme, finement analysée, regardée au microscope, grossie,
+admirée, fomentée, deviendra un mal favori que chacun choiera en soi.
+Tous, à partir de ce moment, nous irons caressant nos plaies pour les
+irriter davantage.
+
+Il serait dur et injuste pourtant de ne pas reconnaître ce qu'eut de
+noble et de beau l'apparition de la _Julie_, cette résurrection du
+coeur, cette réhabilitation de l'amour. L'_Émile_, qui, après la
+_Julie_, sembla un livre ennuyeux (madame de Luxembourg même n'en
+soutenait pas la lecture), l'_Émile_ eut une très-belle et
+attendrissante influence dans les pages aux jeunes mères sur leur
+devoir d'allaitement. Elles furent touchées au coeur, ramenées aux
+pauvres petits; elles trouvèrent ce devoir non doux seulement, mais
+gracieux. Quoi de plus charmant qu'une femme qui a au sein un bel
+enfant? Délicates et poitrinaires, sans lait, elles voulaient
+allaiter. Ne perdant rien des plaisirs, des soupers, des nuits de
+fatigue, elles n'allaitaient pas moins. L'infortuné nourrisson, forcé
+de suivre les bals, tétait en vain la danseuse, rouge, échauffée et
+tarie.
+
+Une conversion si brusque à la nature, à l'amour, eut plus d'un effet
+comique. Les femmes devinrent tout à coup extraordinairement
+sensibles. Madame de Luxembourg, qui venait de faire mourir sa
+belle-fille à petit feu, se trouva désormais si tendre, qu'aux
+persécutions de Rousseau elle se déclara malade (V. _Madame Du
+Deffand_). Tous devenant amoureux, madame Du Deffand, malgré l'âge, ne
+crut pouvoir en conscience se dispenser de la mode. L'amour, à
+soixante-dix ans, lui vint pour la première fois. Elle voulait un
+Anglais, comme l'Édouard de Rousseau. Cela lui sembla neuf, piquant.
+Elle hésitait entre trois, l'un un jeune poitrinaire, l'autre un
+highlander rêveur. Elle prit enfin (malgré lui) celui qui lui
+ressemblait, le plus méchant des trois, Walpole.
+
+Mais voici le plus merveilleux! La police même est amoureuse! Le
+lieutenant de police Bertin, venant au ministère, lui aussi, cherche
+sa Julie. Cette Julie facétieuse, une coquine d'esprit amusant, la
+d'Arnoult fait payer ses dettes par le crédule Bertin, et plante là
+son Saint-Preux (_Bachaumont_).
+
+Versailles ainsi copie Paris. On l'avait vu après _Zaïre_, à ce moment
+où déjà on fut amoureux de l'amour. Le roi prit alors la Mailly
+(1732). Aujourd'hui ce pauvre roi, ayant traversé tant de choses,
+pouvait-on bien tenter encore de le refaire amoureux? La Pompadour, en
+d'autres temps, en eût eu peur. Mais alors, dans cette guerre où
+chaque jour apportait d'accablants revers, il lui fallait à tout prix
+continuer, augmenter l'alibi où vivait le roi. Elle laissa faire ses
+gens, Bertin, Sartines et la police. On chercha au roi sa Julie.
+
+On la trouva en décembre 1760, au moment où le roman, manuscrit
+encore, courait partout, faisait fureur, avec le plus grand succès. Le
+roman paraît en janvier. Et elle est enceinte en mars 1761[8].
+
+ [Note 8: Madame du Hausset ne date pas. Mais Barbier
+ date très-bien et nous dirige parfaitement. Il dit en
+ décembre 1761: «_Depuis un an_ environ, on a fait
+ connaître au Roi une fille de vingt et un ans, qui a de
+ l'esprit, etc.» Cela nous reporte à décembre 1760. Elle
+ accoucha le 12 janvier 1761; donc, fut enceinte en mars
+ 1760, au moment du plus grand éclat de la _Julie_
+ imprimée (_Barbier_, VII, 426).]
+
+La dame d'une maison de jeu du Palais-Royal, bien avec les gens de
+police, leur avait dit qu'elle avait leur affaire, sa soeur, une belle
+personne et la plus belle du monde, fille d'un avocat de Grenoble,
+neuve et jusque-là bien gardée, mademoiselle de Romans, accomplie de
+taille et de formes, d'un vrai visage de reine, n'avait qu'un défaut,
+d'être gigantesque à ne pas passer les portes, un colosse comme on
+voit au Louvre la Pallas ou la Melpomène. Honteuse de cette taille
+étrange, elle tâchait de se faire petite, en aplatissant sur sa tête
+la masse de ses très-longs et admirables cheveux, ne portait que des
+coiffures basses.
+
+C'était comme une conversion, une purification pour le roi du
+Parc-aux-Cerfs, d'avoir cette grande innocente, si digne, qu'on ne
+pouvait la croire qu'un objet de passion. On crut que ce serait bien
+vu, que cela le referait un peu devant le public. On la menait à grand
+bruit d'Auteuil, où était sa maison, à Versailles, royalement, dans un
+carrosse à six chevaux. La géante fut à la mode. On adopta ses
+coiffures basses, et les naines en portaient aussi. Elle accoucha à
+Versailles. À Versailles, elle nourrit, fidèle à la leçon d'Émile.
+L'enfant était à son image, d'une extraordinaire beauté. Cela gonflait
+la jeune mère. Et cela aussi la perdit. Nulle autre que la Pompadour
+n'avait intérêt à la perdre. Ce fut elle certainement (quoi qu'en dise
+la Hausset) qui fit croire au roi que cette fille le compromettait, le
+donnait en spectacle. Mais qui avait commencé? qui avait permis
+qu'elle vînt à Versailles à six chevaux? Qui aurait osé cela sans
+l'aveu de la Pompadour?
+
+Le Roi était si mort de coeur, si froid, qu'il n'objecta rien, laissa
+faire ce qu'on voulait. Fin effroyable du roman! Julie ne fut pas
+noyée, comme dans la _Nouvelle Héloïse_, mais on lui vola son enfant.
+Ses pleurs, ses rugissements ne servirent. Elle eut beau chercher, se
+désespérer quinze années. Elle ne le trouva que bien tard sous Louis
+XVI. Il s'appelle l'abbé de Bourbon.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+PACTE DE FAMILLE.--RÈGNE DU PARLEMENT.--JÉSUITES CONDAMNÉS.
+
+1761-1762.
+
+
+Homme d'esprit, homme de cour, connaissant la France à merveille,
+Choiseul, à chaque sottise, trouvait un mot noble et fier qui
+plaisait, le relevait. Mieux que la sotte Pompadour, il sentait tout
+le péril de rester à découvert dans la trahison d'Autriche. En 1761,
+le public criait. Choiseul crie aussi, dit que l'Autriche mollit, ne
+nous appuie pas assez, se plaint, menace, et donne encore une armée à
+Marie-Thérèse.
+
+En même temps il éblouit et le public et Versailles d'un fait de
+grande apparence. Avec l'agilité brillante d'un acrobate accompli qui
+saute d'une corde à l'autre, il se raccroche vivement à celle qui
+tient au coeur du Roi. Louis XV, toute sa vie, avait été Espagnol.
+Choiseul se fait Espagnol, prépare et publie, en août 1761, le fameux
+Pacte de famille.
+
+Superbe tour de voltige qui le maintenait au pouvoir. Louis XV était
+Bourbon, Charles III était Bourbon. Quoi de plus beau, quoi de plus
+grand (et digne de Louis XIV) que de lier en un faisceau tous les
+membres de la famille, de rattacher France, Espagne, Parme, Naples, la
+Sicile! Louis XV, qui ne sentait rien, sentit cela, le trouva grand.
+On le trouva tel en Europe.
+
+Pour bien juger ce projet, il faut savoir ce que l'Anglais en pensa...
+L'Anglais en frémit de joie.
+
+Il comprit parfaitement que Choiseul doublait sa proie. Les âpres
+chasseur de mer virent dès ce jour les galions entrer chargés d'or
+dans Portsmouth. Ils virent les ports et les villes de l'Amérique du
+Sud payer d'énormes rançons. Ils virent descendre dans la mer la
+grosse flotte espagnole, cette vaine cérémonie de lourds navires
+impotents, canonnés, percés, coulés, avant de faire un mouvement.
+
+Pitt, sous son air rechigné, fut si gai qu'il se lâcha par un mot de
+bassesse atroce: «On n'en mettra pas plus grand pot-au-feu; mais la
+soupe sera bien meilleure.»
+
+Ce n'était pas une force qui s'ajoutait à la France, c'était un gros
+embarras, une caraque de commerce, traînant derrière un vaisseau, et
+qui ne faisait que l'alourdir. Choiseul, depuis ses revers maritimes,
+que pouvait-il pour défendre cette Espagne? Rien. Le pacte de famille
+est déclaré au mois d'août 1761. Et c'est au mois de décembre que
+Choiseul avise à rendre l'essor à notre marine, qu'il suscite (par
+l'exemple du premier banquier de la cour) un mouvement national de
+dons, de souscriptions. La Ferme donna un vaisseau, Paris souscrit un
+vaisseau, et bientôt chaque province. Enthousiasme général. Tous ces
+vaisseaux sur le papier, et tout au plus en argent, combien leur
+faut-il de temps pour exister réellement, pour cingler, combattre en
+mer?
+
+M. Pitt se faisait fort, avant la guerre déclarée, de faire sa razzia
+immense sur les colonies espagnoles, de donner à ses requins la pâtée
+la plus épaisse qu'ils aient eue jamais sous la dent. Lord Bute (le
+favori du Roi) s'y opposa en Conseil, se fit vertueux, délicat, et
+Pitt fièrement se retira. C'était la guerre elle-même qui donnait sa
+démission. Et lord Bute, c'était la paix. Il fallait la prendre aux
+cheveux (moment unique, irréparable), savoir perdre, sacrifier, pour
+ne pas perdre davantage.
+
+Lord Bute avertit Choiseul secrètement. Et celui-ci fit le sourd!
+
+Deux choses l'enfonçaient dans la guerre: 1º son crime d'Autriche, son
+traité. Il eût fallu rendre ce qu'on avait pris en Allemagne pour
+l'impératrice. Et la cabale autrichienne eût jeté Choiseul à bas. 2º
+En gagnant l'Espagne et la poussant en avant, ce petit Machiavel
+comptait bien qu'elle aurait en mer des revers épouvantables, mais
+croyait aussi que par terre elle prendrait le Portugal, lui
+procurerait un gage, une conquête à échanger pour le jour terrible des
+comptes, de la grande liquidation. Ainsi cette aveugle Espagne allait,
+au signe de Choiseul, en n'y gagnant que des coups, tirer du feu les
+marrons que l'Autriche finalement devait manger seule.
+
+Le plan était malhonnête, chimérique et étourdi. Il n'avait qu'un côté
+certain: il faisait abîmer l'Espagne dans ses flottes et ses colonies.
+Mais le côté incertain, c'était que cette vieille Espagne pût de ses
+bras décharnés étreindre le Portugal, défendu par l'Angleterre,
+défendu par un homme fort, par Pombal, son Richelieu.
+
+Louis XV donna là-dedans, tout comme il avait donné dans le traité de
+Babiole. Choiseul s'affermit, monta, fut un vrai premier ministre,
+plus que Colbert, plus que Louvois. On revit un vrai Mazarin. Ministre
+des Affaires étrangères, il prit la Guerre et la Marine, ou par lui ou
+par ses parents. Il emplit tout de Choiseuls, frères, cousins, neveux,
+grands, petits, et des Stainville, et des Praslin. Il se fit colonel
+des Suisses (énorme place d'argent). Par Bertin, son petit valet, il
+avait aussi les finances. «_Choiseul_ veut dire _mangerie_,» disait
+plus tard Louis XVI.
+
+Avec ces dépenses et sa guerre, Choiseul était toujours à la merci des
+Parlements, comme un mendiant à leur porte. Sa mécanique était fort
+simple. À ces dogues toujours grondants, pour tirer d'eux ce qu'il
+voulait, il lui suffisait de montrer leur gibier, leur proie, les
+Jésuites. Le mot plaisant du sauvage dans _Candide_: «Mangeons du
+Jésuite!» c'était toute la harangue de Choiseul aux Parlements.
+
+Cela allait à merveille avec le Pacte de famille. L'homme du monde qui
+haïssait le plus les Jésuites était le roi d'Espagne, Charles III, qui
+n'était venu en Espagne que malgré eux, malgré leurs projets de le
+faire déclarer fils d'Alberoni et bâtard adultérin. Ils étaient
+très-forts en Espagne. Pas un seul fonctionnaire qui ne fût sorti des
+Jésuites. Charles n'osait pas encore les frapper. Mais en arrivant, il
+avait saisi contre eux l'épée de saint Dominique, se faisant le chef
+de l'Inquisition, ayant pour vicaire général un dominicain, attendant
+un prétexte, une occasion.
+
+Dès 1754 et 1756, l'Espagne et le Portugal avaient pu voir en Amérique
+ce qu'étaient au fond les Jésuites. Leurs Indiens du Paraguay, dans un
+échange de terres que firent alors les deux Couronnes, résistèrent à
+main armée. On vit à nu, à découvert, cet empire singulier, étrange
+création de la ruse. Ce qu'ils n'avaient pu au Nord avec la race
+énergique des Peaux-Rouges, ils l'avaient fait au Midi, se créant là,
+dans des pays isolés, un certain paradis à eux. Pour leur pouvoir,
+pour leur plaisir, il avaient là des troupeaux de doux imbéciles,
+menés paternellement avec la verge et le fouet. Humboldt, si bon
+observateur, et nullement hostile aux Jésuites, dit que, partout où
+ils ont fait ces _Missions_, l'idiotisme a été si bien fondé, si bien
+mêlé à la race, et le cerveau pour toujours si parfaitement rétréci,
+que nulle civilisation, nul progrès n'a plus de chance.
+
+Cela fit mieux examiner ce qu'ils étaient en Europe. Leur force était
+en Espagne, où tout employé sortait de leurs mains; ils étaient
+devenus l'administration elle-même. En Portugal, ils gouvernaient à
+l'aide des grandes familles, ils y étaient détestés comme un ordre
+tout espagnol, anti-portugais, qui aurait espagnolisé le pays. Sous
+le roi Joseph, ils surent lui donner un premier ministre, Pombal, mais
+qui avait vu l'Europe, l'Angleterre, et ne put rester l'humble
+serviteur des Jésuites. Pombal, hardi et violent, les étonna fort en
+janvier 58. Appuyé des dominicains, il osa lancer contre eux un
+manifeste terrible. Il bannit du palais les confesseurs jésuites, mit
+près du Roi leurs ennemis.
+
+Tout cela, je le répète, en janvier 1758, lorsqu'ils faisaient leur
+grande intrigue pour exclure Charles III de l'Espagne, et rester
+maîtres en y mettant l'Infante. Ils résolurent de tenir ferme en
+Portugal à tout prix. Les grands, surtout les Tavora, les Aveyro, leur
+appartenaient. Le roi Joseph, tous les soirs, allait faire l'amour à
+la jeune marquise de Tavora; on tira sur lui et on le blessa. Il fut
+prouvé qu'avant le coup ils avaient consulté les Jésuites, qui,
+d'après leurs vieilles maximes de Mariana et autres, autorisèrent le
+régicide. Pombal fit décapiter, rompre, brûler tous ces grands. Il fit
+par l'Inquisition condamner, comme hérétique, fit étrangler et brûler
+le vieux père Malagrida. Rome s'irrita, et brûla un manifeste de
+Pombal. Celui-ci, sans hésitation, saisit tous les biens des Jésuites;
+il les embarqua eux-mêmes et les jeta en Italie (1759).
+
+En France, on trouva cela dur. Voltaire avait de l'amitié pour ses
+maîtres, les Jésuites, et les regardait aussi comme le meilleur
+dissolvant du Christianisme. L'Anglais, d'un machiavélisme plus exquis
+et plus haineux, en toute société catholique, voulait le maintien des
+Jésuites, comme élément de ruine et germe de corruption. Il regretta
+l'acte brusque de Pombal. Et à Paris, plus d'une grande dame anglaise
+travaillait pour les Jésuites avec les gens du Dauphin.
+
+C'était cette pourriture même, reluisant en si beau jour, qui faisait
+qu'ici le public les prenait peu au sérieux. La question était grave
+au Parlement, grave à Versailles, mais ridicule à Paris. Un fait trop
+peu remarqué, curieux, qu'indique Barbier, c'est que huit jours après
+que les Jésuites furent condamnés, personne n'y pensait plus.
+
+Choiseul ne mit dans l'affaire aucune animosité, et il n'en était
+besoin. Les Jésuites, _in extremis_, étaient au point où le malade est
+sale, souille tout sous lui. L'ordure de la banqueroute que fit leur
+père Lavalette fit dégoût. Et le secours odieux, gauche, qu'on crut
+leur donner, les acheva par l'horreur. On a vu combien la famille
+royale était maladroite; Madame, emportée, aveugle, propre à lancer
+aux amis le pavé de l'ours. On crut faire peur au public. On fit, par
+le Grand Conseil, condamner un notaire _suspect_ d'avoir fabriqué un
+arrêt du Conseil contre les Jésuites. _Suspect_? et qui empêchait une
+vérification de fait, si aisée dans les registres? On aurait bien
+voulu le pendre. On le condamna aux galères. À quoi il ne consentit
+pas. Il affirma son innocence, et il se coupa la gorge. C'était la
+couper aux Jésuites. La Compagnie, à ce moment, salie, flétrie,
+déclarée solidaire de banqueroute, resta dans son fumier si bas qu'on
+ne lui vit plus le nez.
+
+Mais on ne les laisse pas là. Voyons, qui êtes-vous, bonnes gens?
+Voyons vos statuts d'Ignace, vos belles constitutions? Le Roi a beau
+se jeter entre, se réserver l'examen. Le Parlement va son chemin,
+jusqu'à refuser les taxes. Donc, il faut un Lit de Justice.
+Intimidation ridicule. Cette foudre du Lit de Justice, qui frappe le
+21 juillet, fait rire, quand elle arrive après la perte d'une bataille
+(16 juillet 61). La cérémonie est grotesque quand ce Jupiter tonnant
+fait son entrée militaire à Paris, avec sa défaite, entre moqué et
+battu.
+
+À lui d'avoir peur, de trembler. Le Parlement, tout en faisant, malgré
+le Roi, l'examen des constitutions des Jésuites, prépare un bien autre
+examen. Il veut que le Roi indique la somme des _acquits au comptant_.
+Petit mot et énorme chose. Ce sont ces bons qu'il tirait sans compter
+sur le trésor, pour combler ses pertes au jeu, payer sa police
+secrète, et pour se débarrasser de la mendicité dorée. Enfin sa petite
+Sodome, tous ses malpropres secrets, tenaient à ce mystère obscur des
+_acquits au comptant_.
+
+L'idée que le Parlement va descendre dans ces égouts, examiner, sonder
+de près, cela fit pâlir tout Versailles. Le Roi montra _un coeur de
+roi_, défaillit. Que deviendrait-il si ce Parlement sauvage ébruitait
+tout, publiait? Le Parlement avait pour lui une force, la misère
+publique, et, par moments, des procédés terriblement expéditifs. On le
+vit par la pendaison de Besançon et de Paris. Tout se rapprocha de
+Choiseul, qui démuselait, muselait Cerbère à sa volonté, qui disait au
+Roi: «Eh! sire! laissons-leur les Jésuites. Cela les occupera.»
+
+Le Roi, ainsi terrorisé, ne fit plus guère attention aux cris de
+cinquante évêques qui criaient pour les Jésuites. Il laissa le
+Parlement brûler leurs livres, leur défendre d'enseigner, de
+confesser. En octobre 61, à la rentrée, peu de gens y renvoyèrent
+leurs enfants. L'herbe commence à pousser dans les cours de
+Louis-le-Grand (_J. Quicherat_). Un journal officiel, la _Gazette de
+France_, donna au public français le jugement de Malagrida. Que
+pouvait de plus Choiseul? Cela fut si agréable au Parlement de Paris,
+qu'en décembre 61, il enregistra tout ce qu'on voulut et l'enregistra
+purement, simplement, sans restriction.
+
+Heureuse entente. À quel prix? Les Parlements, bride abattue, vont en
+guerre contre les Jésuites, sans avoir aucun souvenir qu'il y ait un
+roi en France. Le Parlement de Paris, en octobre 61, à l'énorme
+majorité de 139 contre 13, déclare que les Jésuites ne furent jamais
+que tolérés, que leurs statuts sont _abusifs_. Le Parlement de Rouen
+prend, le 12 février 1762, la grande initiative. Il ordonne qu'au 1er
+juillet les Jésuites videront les lieux, quitteront leurs maisons,
+leurs colléges, que tous les biens seront saisis, les meubles vendus;
+enfin que les villes enverront au procureur général leurs mémoires sur
+l'éducation qu'on donnerait à la jeunesse.
+
+Rennes et Paris suivirent ces voies, Rennes avec le plus grand éclat.
+Toute la France lut, admira le réquisitoire, les écrits du procureur
+général, du Breton La Chalotais.
+
+En mars, la famille royale fit une dernière tentative, obtint que le
+Grand Conseil déclarât non avenu ce qu'avaient fait les Parlements.
+Mais le roi n'osa insister. Choiseul lui disait froidement: «Sire,
+supprimez les Jésuites, ou supprimez les Parlements.» Mot terrible.
+Cela voulait dire: «Hasardez la Révolution... Courez la chance de
+revoir l'année qui vous a fait faire le chemin de la Révolte, de
+revoir la guerre des rues, d'entendre le cri: _Versailles!_ et:
+_Allons brûler Versailles!_»
+
+Le Dauphin et ses meneurs voyant le roi si muet, si blême et si
+annulé, proposaient un moyen extrême. C'était d'établir partout des
+_États provinciaux_, pour primer les Parlements. Ces États, pour la
+plupart, machines aristocratiques, auraient été admirables pour
+arrêter tout progrès. S'ils agissaient sérieusement, ils déplaçaient
+la royauté, la remettaient presque partout au clergé et aux seigneurs.
+
+Là, Choiseul parla fort net. Il leva vivement le masque par ces
+paroles cyniques: «Quelle que soit la forme de ces États provinciaux,
+ce sera _une assemblée d'hommes_... Que fera le roi s'ils
+s'unissent?... On n'exile pas son royaume.»
+
+Choiseul aimait mieux jouer de la machine grossière, moins compliquée,
+des Parlements. Seulement, qu'avait fait son jeu? Pendant une année
+tout entière, on avait vu le roi, traîné toujours en arrière, dire:
+Non. Et personne n'y avait pris garde. En ce moment, il écrivait à
+Rome pour qu'en _réformant_ les Jésuites on les sauvât. Était-il temps
+de réformer ceux qui déjà étaient morts, et dont les maisons, dont les
+colléges étaient vides?
+
+Et le roi aussi semblait mort. À quoi tenait sa reculade? À la peur
+qu'on lui avait faite pour ses _acquits au comptant_, pour ses
+vilenies coûteuses. Son coeur était au mauvais lieu, voilà tout. Et
+dans ce moment où il voyait sa foi, son Dieu, ses Jésuites éreintés,
+il laissait faire.
+
+Un tel avilissement de l'autorité embarrassait assez Choiseul.
+Qu'était cette autorité alors, si ce n'était lui-même? Lui seul il
+était le pouvoir, donc, ravalé plus que personne. Mais les Parlements,
+ses amis, il n'eût su comment les toucher. Il avait pu hasarder de
+donner une volée à ses amis les philosophes. Ici, la chose était plus
+grave. Avec ces corps violents, colériques, si habitués à pendre,
+rouer, brûler, on ne pouvait guère plaisanter. Le fat était
+embarrassé. Il y fallait un bon hasard. Il aurait donné beaucoup pour
+que les Parlements eux-mêmes en fournissent occasion, pour qu'ils se
+déconsidérassent par quelque faute grossière, quelque barbare ânerie.
+Il l'eût voulu. Mais que faire? Avec toute son assurance, son air
+hardi, impertinent, il reculait, et, pour rien, il n'eût attaché le
+grelot.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+LES CALAS.--VOLTAIRE A AFFRANCHI LES PROTESTANTS.
+
+1761-1764.
+
+
+L'éclat contre les Parlements vint du point d'où nul à coup sûr
+n'aurait cru pouvoir l'attendre. Il vint du peuple oublié, dont toute
+la France semblait avoir détourné ses regards, d'un monde obscur qui
+tâchait de ne plus être aperçu, qui n'occupait plus personne, du
+triste monde protestant qui vivait dans le Midi à peu près comme en
+Espagne les restes des races mauresque et juive.
+
+Y avait-il des protestants? Non, pas un devant la loi, mais des
+_Nouveaux convertis_. Mensonge atroce qui tenait ces populations
+tremblantes dans le désolant supplice d'avoir deux vies: l'apparente,
+de demi-hypocrisie;--et la vie secrète et cachée qui, aux grands
+moments solennels, baptême, mort et mariage, les replaçait dans le
+péril, les jetait dans l'aventure, le roman nocturne et furtif des
+assemblées du Désert. Vieilles carrières, antres, cavernes, les lieux
+sauvages et désolés, d'horreur biblique, cette poésie ne faisait pas
+peu pour maintenir ces âmes sombres dans le culte de leurs pères.
+
+Du séminaire de Lausanne, incessamment en Languedoc, venaient de
+jeunes ministres pour témoigner de leur foi, prêcher au Désert,
+mourir. Rien n'irritait davantage les catholiques et le clergé que
+cette perpétuité de martyrs, qui, aux dépens de leur vie, démentaient
+si haut le mensonge, disaient: «Vous avez beau faire. Il y a un peuple
+protestant.»
+
+On en prenait, on en pendait. On ne prenait pas Rabaut, qui, cinquante
+années, en long, en large, par le Languedoc, et surtout autour de
+Nîmes, errait librement, prêchait. Le pis, le plus irritant, c'est que
+les autorités, intendants, etc., reconnaissaient que c'était surtout à
+lui qu'on devait la tranquillité du pays. Hors le culte, en toute
+chose, il prêchait l'obéissance[9].
+
+ [Note 9: Dans ce chapitre je suis partout renseigné,
+ soutenu, par le _Calas_ de M. Coquerel fils, un
+ véritable chef-d'oeuvre, auquel on ne peut reprocher
+ qu'un excès de modération. Mais que de choses je
+ supprime, et combien je suis privé de ne pas dire ce que
+ je dois à son oncle, l'auteur des _Églises du Désert_, à
+ notre savant M. Haag, à notre éloquent Peyrat, à M.
+ Read, au trésor de son _Bulletin historique_ du
+ protestantisme!]
+
+Fleury, en 1738, multiplia les amendes et permit même aux curés
+l'emploi des moyens militaires. En 51, l'intendant Saint-Priest, pour
+plaire au clergé, fit une chose provocante, infiniment dangereuse,
+d'exiger que les protestants rebaptisés, remariés, subissent
+expressément les sacrements catholiques. La cour eut peur, l'arrêta.
+
+Mais si l'on employait moins ces persécutions générales, les
+Parlements, par moments, frappaient des coups de terreur. Aux
+fermentations du carême, de Pâques, et autres grandes fêtes, parmi les
+processions où Messieurs défilaient en robe rouge, on dressait les
+échafauds. Spectacle cher à ces masses qui ont des besoins
+dramatiques. Mais le grand régal c'était le relaps non confessé, le
+suicidé (présumé tel). On le jetait à la rue pour l'amusement du
+peuple. Traîné dans la honte et la boue, tout nu sur l'infamante
+claie, écorchant sa face à la terre, montrant ce qu'on cache au ciel,
+prostitué aux regards, aux rires, aux indignités!
+
+Profonde horreur! et tout cela n'avait en France aucun écho. La
+question protestante durait depuis trop longtemps. Elle ennuyait,
+fatiguait. Au premier mot: «Protestants,» on tournait court, on
+disait: «Parlons plutôt d'autre chose.» Ayant tant, si longtemps
+souffert, ils avaient usé la pitié. On croyait bien en général qu'on
+leur faisait des choses indignes. On aimait mieux n'en rien savoir.
+Ainsi peu à peu un mur s'était fait entre eux et la France, un mur
+d'airain. Ce grand peuple vivait comme au fond d'une tour. Les
+martyres, les exécutions, se faisaient en plein soleil de Toulouse,
+sous son Capitole. Et on ne les voyait pas! Elles se passaient au
+Peyrou de Montpellier, au sommet de ses terrasses étagées! à la vue de
+cent mille homme. Et on ne le savait pas!
+
+Triste côté de l'âme humaine. Les grosses majorités, qui sont bien
+sûres de la force, deviennent étonnamment orgueilleuses et
+colériques. Toute apparition de ministre semblait une audace coupable
+des protestants, un outrage au grand monde catholique. Le 14
+septembre, à Caussade (1761), le jeune ministre Rochette est arrêté,
+se déclare noblement, ne daigne mentir. Trois jeunes gentilshommes
+verriers, sans armes que leur petite épée, essayent de le dégager. Sur
+cela, fureur incroyable des populations catholiques. Les paroisses
+sonnent, resonnent le tocsin. Tous prennent la fourche. Les bouchers
+courent avec leurs dogues. Chasse atroce! sur quel monstre donc? une
+hyène du Gévaudan? L'hyène est ce peuple fou. Rochette et les trois
+sont traînés à Toulouse. Triomphe et joie générale. On en jase, on
+espère bien jouir bientôt du supplice; mais on ne l'eut qu'en février.
+
+Presque au même moment que Rochette, autre capture (13 octobre 1762):
+une famille de Toulouse, «qui a étranglé son fils.»
+
+Sachons ce que sont ces gens-là:
+
+Un bon et brave marchand d'indiennes était à Toulouse, établi depuis
+quarante ans. Calas, ce marchand, avait épousé une demoiselle
+accomplie, mais noble malheureusement (des Montesquieu, de Languedoc).
+Elle donna à ses enfants une éducation selon sa naissance. Ils furent
+nobles, dans une boutique.
+
+Les protestants ne pouvaient avoir de servante protestante. Ils en
+eurent une excellente, mais excellemment catholique. Cette bonne
+fille, qui vit naître leur second fils, Louis, l'éleva, lui fut
+attachée, ne manqua pas de vouloir sauver sa jeune âme, le mena
+probablement aux belles églises de Toulouse, enivrantes d'encens et
+de fleurs. Le petit allait volontiers chez la voisine d'en face, femme
+d'un perruquier catholique, et fut presque camarade de leur fils, un
+petit abbé. Louis un matin se sauve, et la perruquière le cache.
+Conquête heureuse. L'archevêque est ravi, s'y intéresse. L'enfant
+converti, dès sept ans, d'après les bonnes ordonnances, peut faire la
+guerre à ses parents. En effet, il montre les dents. Il exige de
+l'argent. Le pauvre bonhomme Calas est mandé chez l'archevêque. Il
+finance. On lui fait payer 1º les dettes de Louis, six cents livres;
+puis, quatre cents pour apprentissage chez un catholique, et cent
+francs annuellement.--Est-ce tout? Non, de l'évêché, on signifie à
+Calas qu'il ait à établir son fils. Il n'ose pas refuser, ne faisant
+qu'une objection, qu'il est bien jeune, incapable. Et cependant il se
+saigne. Il dit qu'il ne peut donner que trois cents francs en argent,
+et dix mille en marchandises.--Est-ce tout? Non. On fait écrire par ce
+misérable Louis un placet à l'Intendant pour demander que ses deux
+soeurs et son petit frère Donat soient enlevés à leur père, à leur
+mère, et séquestrés.
+
+Ce placet, tombé de sa poche, fut relevé par l'aîné de la famille,
+Marc-Antoine, qui lui reprocha âprement cet acte infâme.
+
+Marc-Antoine était protestant zélé, d'un caractère sombre. Il avait
+autorité dans la maison. C'était lui, et non pas le père Calas, qui
+faisait la prière commune. Il était lettré, distingué. Il étudiait en
+droit, et s'était fait recevoir bachelier en 59. Il voulait passer la
+licence. Mais pour cela il fallait un certificat de catholicité. Il
+avait horreur de le demander. Donc, il était arrêté court. Il voyait
+ses camarades lancés briller au barreau. Cela le jeta en grande
+tristesse. Pour se distraire, il allait aux cafés, devint joueur. Il
+aurait voulu alors, se rabattant sur le commerce, que son père
+l'associât. Calas, autant qu'il pouvait, le faisait son _alter ego_.
+Mais fort raisonnablement, il n'osait s'associer légalement un jeune
+homme déjà dérangé qui eût ruiné la famille. Nouveau chagrin pour
+Marc-Antoine. Il voyait tout impossible. Il eut envie de s'en aller à
+Genève, de se faire ministre, et de revenir se faire pendre. Mais
+fallait-il aller si loin pour cela? Il lisait fort ceux qui ont parlé
+du suicide, et le Caton de Plutarque, et tel chapitre de Montaigne, et
+le monologue d'Hamlet, le Sidney surtout de Gresset.
+
+Le 13 octobre 61, la sombre boutique reçut une visite, celle d'un
+gentil jeune homme de vingt ans, nommé Lavaysse, fils d'un avocat
+protestant, mais élevé par les Jésuites. Lui aussi il avait fait fi du
+commerce où on le mit. Il avait l'ambition de la marine. À Bordeaux,
+il étudia l'anglais, un peu de mathématique. Il voulait être pilotin.
+Déjà il portait l'épée. Mais, comme tout lui réussissait, il se trouva
+qu'un de ses oncles l'appelait à Saint-Domingue, sur une riche
+plantation. C'était une fortune faite. Ce petit favori du sort, avec
+son épée, sa gaieté, la grâce des gens heureux, invité par ces bonnes
+gens, attrista encore Marc-Antoine. Sombre et muet, celui-ci soupa,
+but plusieurs verres de vin. Mais avant que l'on finît, il descendit
+tout doucement, ôta son habit, le plia proprement avec son gilet de
+nankin, puis se pendit.
+
+Qu'on juge du désespoir des parents. Mais la vive peur du père, de la
+mère encore plus, c'était qu'on ne traitât leur fils en suicidé, que,
+subissant la honteuse exhibition, et traîné tout nu sur la claie, il
+ne perdît aussi ses frères, ne les déshonorât tous. La férocité
+populaire gardait ces affreux souvenirs, les lazzi, les rires atroces;
+elle eût pu dire dans trente ans, dans cinquante ans, au dernier des
+fils: «J'ai vu ton frère sur le nez, traîné dans les rues de
+Toulouse.»
+
+Voilà ces pauvres Calas qui disent qu'il ne s'est pas tué. «Alors, on
+l'a donc tué?... mais vous l'auriez entendu...» Que dire à cela? Les
+voisins frémissent, et des furies crient: «Ce sont eux qui l'ont tué!»
+
+La garde arrive, avec elle, certain capitoul, David, homme emporté,
+empressé, de grand zèle et de grand bruit. Sans procès-verbal, il
+enlève le cadavre, la famille, et traîne tout dans les rues pleines de
+monde (un dimanche soir). Chacun aux fenêtres. «Qu'est-ce?»--«Rien que
+des protestants qui ont étranglé leur fils.»
+
+Dans la procédure d'alors, celle du cruel Moyen âge, confirmée par
+Louis XIV en 1670, tout devait partir de l'Église. Le magistrat
+requérait que l'autorité ecclésiastique fulminât un _Monitoire_,
+sommation à tous les fidèles de déclarer ce qu'ils savaient. Cela
+constituait les curés, les prêtres, juges d'instruction. On venait
+leur dire à l'oreille ce qu'on savait, imaginait. On se concertait
+avec eux, avant d'aller déposer. Mais le _Monitoire_ ne devait parler
+qu'en général, ne pas nommer les personnes suspectées. Celui des Calas
+les nommait, énonçait comme déjà certains les faits dont on allait
+juger. Il disait que Marc-Antoine allait se faire catholique. Il
+disait qu'en telle maison un conseil avait été tenu pour faire mourir
+Marc-Antoine. Il disait jusqu'aux plaintes, aux cris, qu'avait poussés
+la victime. Bref, avec un pareil acte qui tranchait tout, le procès
+était tout fait, tout jugé.
+
+Par cinq fois, par cinq dimanches, ce cri de mort, de vengeance,
+partit de toutes les chaires. Le 7 novembre, à l'appui, une grande
+fête sépulcrale, le service de Marc-Antoine, se fit dans l'église des
+Pénitents blancs. Ces confrères (blancs, bleus, noirs, gris), c'était
+à peu près tout le peuple industriel et marchand, cordonniers,
+tailleurs, boulangers, etc., enrôlés sous les couleurs, les bannières
+ecclésiastiques. Les confréries s'enviaient ce corps saint de
+Marc-Antoine. Les curés se le disputaient. Les pénitents blancs, issus
+tout droit de saint Dominique, l'emportèrent. L'église entière était
+tendue de drap blanc. Sur un catafalque énorme planait un squelette
+(la foule crut voir les os de Marc-Antoine). L'osseuse figure, dans la
+main tenait brandillante une palme qui glorifiait son martyre,
+demandait vengeance.
+
+Qui pouvait avoir le coeur assez dur pour la refuser? Dieu s'en
+mêlait. Trois miracles, quatre, qui se firent sur la tombe,
+touchèrent, exaltèrent les femmes, les jetèrent dans le délire.
+
+L'année redoutable arrivait de l'anniversaire séculaire de 1562, la
+Saint-Barthélemy toulousaine. On attendait de grandes fêtes, mais les
+plus chères au coeur du peuple, c'étaient les expiations protestantes
+qui précéderaient. Cette grande et profonde masse a gardé un levain
+étrange. Les horribles événements qui ont eu lieu en ce pays lui ont
+laissé un besoin de tragédies, d'émotions. L'église de Saint-Sernin,
+née de la fureur du taureau qui traîna jadis le martyr, cette superbe
+église de sang, sacrée par la première croisade et les massacres de
+l'Asie, rougie du sang albigeois et des massacres de l'Europe, cette
+église, des cryptes aux tours, sue la mort. Le peuple, en ses caves,
+va voir l'affreux bric-à-brac des crânes, des ossements sacrés, se
+repaît incessamment des curiosités du sépulcre.
+
+Pour répondre à de tels besoins, le Parlement de Toulouse, large et
+grand dans ses justices, ne permit pas de regretter la vigueur de
+l'Inquisition. En une seule année, dit-on, quatre cents sorciers,
+hérétiques, juifs et autres, furent expédiés pêle-mêle, allèrent au
+bûcher.
+
+Dans ces cités du midi, où l'hiver, presque toujours doux, continue la
+vie en plein air, à force de parler, plaider, supposer, imaginer, les
+rêves populaires prennent corps et toute la fixité que peut avoir le
+réel. De femmes en femmes (malades de tendresse et de fureur,
+tendresse pour la victime, fureur contre les protestants), la noire
+ville se trouva grosse d'une épouvantable grossesse, gonflée comme
+d'un vent de haine, de colère et de venin. Un monstre éclata de ce
+vent, monstre d'ineptie, de sottise, une légende qui pouvait faire
+bien plus qu'une exécution,--un massacre général:
+
+«Il est sûr, il est certain que si les protestants s'obstinent, malgré
+tant de persécutions, à rester toujours protestants, il y a une cause
+à cela. La cause, c'est la terreur. Ils ont un tribunal secret qui
+met sur-le-champ à mort ceux qui se convertiraient.»
+
+À quoi les prêtres ajoutaient: «C'est si vrai, que Calvin même leur
+ordonne expressément de tuer le fils indocile.» (Calvin ne fait en
+cela que citer, traduire la Bible, comme font les docteurs
+catholiques. Mais ni les uns ni les autres ne commandent la mort des
+enfants.)
+
+Les femmes allaient bride abattue dans l'absurde. Ce tribunal, pour
+exécuter les enfants, a un _sacrificateur_ patenté qui porte une épée.
+Or, dans l'affaire de Calas, il y avait le pilotin Lavaysse et sa
+petite épée. Voilà le _sacrificateur_. Car, pour étrangler un homme,
+il faut avoir une épée.
+
+Quoi de plus clair? Qui résiste, est un impie certainement. Il n'a ni
+la foi ni le coeur. Oh! coeur dur, qui veut impunie la mort des
+enfants innocents!... «Des preuves! dis-tu, des preuves!» Misérable!
+s'il te faut des preuves, c'est que tu n'es pas chrétien.
+
+Voltaire, qui court les surfaces et n'a guère de mots profonds, en a
+un ici, admirable: «Jugement d'autant plus chrétien qu'il n'y avait
+aucune preuve.» (Corr. avril 1762; LX, 22.)
+
+C'est là toucher le fond des choses. Dans une religion de l'amour,
+prouver ou demander preuve, c'est pécher, n'aimer pas assez. L'amour
+est si fort qu'il croit le contraire de ce qu'il voit. Plus la chose
+est illogique, folle, absurde (c'est le mot même de Tertullien,
+d'Augustin), plus elle est matière à la foi, à la croyance d'amour.
+
+Surprise par le mari, l'épouse dit: «Si vous aimiez, vous n'en
+croiriez pas vos yeux; vous en croiriez votre coeur. Non, vous n'avez
+pas la foi; vous n'eûtes jamais l'amour.»
+
+Telle fut l'affaire des Calas, un vigoureux acte de la foi de la ville
+de Toulouse. Il y avait des choses évidentes qui rendaient
+invraisemblable le martyre de Marc-Antoine, mais plus c'était
+invraisemblable, plus il était beau de le croire, méritant, d'un coeur
+chrétien.
+
+C'était le charmant éveil du printemps méridional, de la fermentation
+première. C'était l'ouverture de l'année émouvante et dramatique où
+devaient se suivre les fêtes, celle de mai en souvenir du massacre
+protestant, celle de juin, la Fête-Dieu, rouge des roses albigeoises.
+L'exécution de Rochette avait commencé, et, dans un _crescendo_
+superbe, cela allait continuer. Les bons capitouls, unis à ce
+sentiment populaire, accueillirent avec plaisir un torrent de femmes
+joyeuses qui savaient ou ne savaient pas, venaient parler, soulager
+leur trop-plein, leur cerveau malade. La dernière racaille eut crédit.
+Ils reçurent à témoigner une fille qui venait d'être fouettée de la
+main du bourreau.
+
+Le Parlement qui, sur appel, rejugea le jugement, ne s'associa pas
+moins aux sensibilités du peuple. Un seul conseiller hésita. Menacé,
+il n'osa juger, s'abstint. Ce fut une merveille qu'il se trouva un
+avocat, Sudre; que ce nom intrépide reste dans l'immortalité. C'était
+un légiste très-fort. Il mit les choses en pleine clarté. Comment s'y
+prit le Parlement pour se faire assez de ténèbres? D'une part, en
+suivant certains _us_ abolis, de l'Inquisition. D'autre part, en
+suivant la belle ordonnance de Louis XIV, en jugeant: que plusieurs
+indices légers font un indice grave, deux graves un indice violent,
+qu'avec quatre quarts de preuves et huit huitièmes de preuves, on a
+deux preuves complètes, etc.
+
+Sur treize voix, il y en eut sept contre l'accusé. Ce n'était pas
+assez; mais le plus vieux des conseillers, d'abord favorable à Calas,
+ne put résister à l'aspect menaçant de ses collègues, ou à
+l'entraînement du peuple qui attendait, espérait.
+
+Ce qui trancha tout peut-être, c'est que les protestants, tremblant
+pour eux-mêmes plus que pour Calas, firent déclarer par leur homme,
+Rabaut, le héros du Désert, par l'église de Genève, qu'on n'enseignait
+nullement le meurtre des enfants. Mais cela même augmenta la fureur
+des catholiques. Quoi! Rabaut si hardiment vit, se promène autour de
+Nîmes, il ose se signaler, il parle, écrit, intervient! Cela fut fatal
+à Calas.
+
+Comme si on eût voulu piquer le taureau populaire, lui mettre la
+braise à la queue, ce bruit court: «Ils vont échapper!» La nuit, on
+place des lanternes sur le toit de la prison. La foule veille autour
+inquiète. Si on lui ôtait sa proie!
+
+Mais le voilà... Soyez heureux!... Le voilà sur la charrette entre
+deux Dominicains. Ce bonhomme de 64 ans, qui n'avait marqué en rien,
+le voilà (qui l'eût attendu?) d'une noblesse héroïque. Les deux moines
+en sont stupéfaits. À son amende honorable, à l'échafaud, sur la roue,
+il répète: «Je suis innocent.» Il prie Dieu de pardonner sa mort à ses
+juges.
+
+Il ne cria qu'au premier coup. Rompu, brisé, deux heures encore la
+face tournée contre le ciel, il eut la même constance d'âme. Le
+misérable capitoul David était là présent, espérant qu'il avouerait.
+Il ne put se contenir, s'élança vers le roué, et lui montrant le
+bûcher: «Dans un moment, tu n'es que cendre... Allons, dis,
+malheureux, avoue!» Calas détourna la tête du côté de l'éternité.
+
+L'effet fut violent, terrible. Toulouse à l'instant dégonfla. La masse
+de poison, de colère, disparut. Les visages blêmes disaient l'énorme
+avortement qui se faisait tout d'un coup. La folie du jugement crevait
+les yeux. En ne condamnant que Calas, on supposait que ce vieillard,
+faible, de jambes chancelantes, avait seul pendu, étranglé, un fort
+gaillard de vingt-huit ans! On espérait apparemment que, dans l'excès
+des douleurs, il accuserait les siens pour avoir quelque répit, qu'un
+mot lui échapperait. On se fût servi de ce mot. La mère, le fils
+Pierre et l'ami, tous auraient été rompus. Mais sa fermeté les sauva.
+
+Les amis, parents, de Lavaysse, craignaient, quand on le fit sortir,
+que le peuple ne lui fît un mauvais parti. Mais ce fut tout le
+contraire. La foule l'accueillit, le bénit. Les femmes disaient:
+«Qu'il est joli! qu'il a l'air doux!» Elles pleuraient encore plus que
+pour Marc-Antoine.
+
+ * * * * *
+
+Un Marseillais qui avait vu l'exécution de Calas, en parla en mars à
+Voltaire. Il sauta d'indignation. Le petit Donat Calas était à Genève.
+Il le vit, le fit parler. Puis, il écrivit à la veuve, lui demandant
+si elle signerait, au nom de Dieu, que Calas était mort innocent.
+«Elle n'hésita pas, dit-il. Je n'hésitai pas non plus.»
+
+Voilà qui est admirable. Voltaire n'est pas un héros. Et pourtant, à
+l'imprévu, il fait la terrible entreprise de réhabiliter Calas,
+c'est-à-dire de déshonorer le Parlement de Toulouse, c'est-à-dire, de
+braver, blesser, peut-être, tous les Parlements.
+
+Richelieu, quand il lui en parle, demande s'il est devenu fou.
+
+Car, quelle arme a-t-il? Aucune. D'aucune source officielle il
+n'obtient de renseignements. Les pièces sont sous la clef du Parlement
+de Toulouse. Comment les atteindre là?
+
+Que pensait M. de Choiseul? Si on eût osé le sonder, eût-il avoué
+jamais (ayant besoin des Parlements) qu'il verrait avec plaisir ce
+hardi soufflet donné à leur popularité?
+
+Choiseul était bien puissant. Eh bien, dans l'ombre plus bas, une
+puissance quasi-domestique existait qu'il n'osait toucher. C'était la
+dynastie sournoise de la Vrillière, immuables ministres des Lettres de
+cachet. Celui d'alors, Saint-Florentin, avait une maladie, la jalousie
+de ses prisons. Il aimait tant ses prisonniers, que lui en enlever un
+seul, c'était lui tirer du sang. Le clergé n'eût pu avoir un meilleur
+geôlier, plus tenace. La cour le trouvait commode, obligeant. Il
+enfermait les maris récalcitrants. Lui-même, cet ami du clergé, il
+s'était par ce procédé donné une femme mariée. Il pouvait se permettre
+tout. Il avait de fortes racines. Par lui, par cette femme méchante,
+il exploitait son ministère de terreur pour le plaisir, effrayait,
+livrait des dames. S'il est vrai, comme on le dit, que le Roi,
+nullement cruel, ait été pourtant jusqu'au crime (_Rich._, IX,
+353-355), je ne vois guère dans cette cour qu'un homme qui ait pu l'y
+servir. Je ne vois qu'un seul visage sur qui on lise ces choses. C'est
+l'image convulsive qui vous arrête tout court dans le musée de
+Versailles. Face atroce, grimaçante, qu'on dirait épileptique. J'y lis
+ces funèbres plaisirs. J'y lis les galères protestantes et l'exécution
+de Calas.
+
+Quand on voit les demandes ignobles de pensions, etc., qu'adressaient
+ces magistrats à Saint-Florentin, quand on voit qu'il leur écrit ses
+regrets de ne pas avoir des soldats pour les dragonnades, on ne peut
+douter que ces juges n'aient cru par un si bel arrêt faire leur cour,
+n'aient pensé que rien ne pouvait le charmer plus qu'un roué.
+
+Voltaire avait bien de l'audace. Il écrit à ce misérable, fait
+semblant d'espérer en lui. Il envoie à Saint-Florentin je ne sais
+combien de personnes. Tout cela, bien entendu, inutile. Mais l'effet
+est fort. Le jour dans ce lieu maudit a lui; le soleil d'aplomb arrive
+au royaume sombre. Le noir coquin voit sur lui l'oeil pétillant de
+Voltaire, et bientôt toute la France va le regarder en face.
+
+«Qu'y faire? dit-il timidement. C'est l'affaire de la justice. Cela ne
+me regarde pas.»
+
+Ce n'est pas Voltaire seulement qu'il faut admirer ici, c'est la
+société française. Les Anglais, si méprisants, doivent ôter leurs
+chapeaux, et les Allemands, et tous. Ce mouvement électrique n'aurait
+eu chez nul autre peuple des résultats si rapides. L'étincelle partie
+de Ferney fait à l'instant un incendie, et point du tout éphémère. Un
+foyer se crée durable de bonté intelligente, de pitié, d'humanité...
+
+Les salons furent à l'instant des tribunaux d'équité, où le bon sens,
+l'esprit fin, perçant, mit la chose à clair. Des femmes éloquentes,
+admirables, parlèrent comme jamais avocat, magistrat, n'aurait su
+dire. Lorsque Voltaire remit la chose à d'Alembert, il savait qu'il
+évoquait là un salon, et le plus ardent, un volcan de passion,
+mademoiselle Lespinasse, trois fois plus Rousseau que Rousseau. Sur
+ses lettres il a passé cent ans: le papier brûle encore.
+
+Que faisait M. de Choiseul? sa manoeuvre est ingénieuse. Il ne se met
+pas encore dans l'attaque au Parlement. Il agit, mais par derrière, en
+dessous, par un coup de griffe qu'il donne à Saint-Florentin. Il y
+avait à Toulon un admirable forçat, un saint, le fameux jeune Fabre
+qui se glissa aux galères par surprise pour sauver son père (Coquerel,
+_Forçats de la foi_). Je ne sais combien de gens priaient le ministre
+pour Fabre. En vain. Choiseul, en prenant le ministère de la marine,
+fait ce tour à Saint-Florentin de lui voler son galérien (mai 1762).
+Il en fut presque malade. Choiseul avait là sous la main une histoire
+très-pathétique. Il en joua parfaitement.
+
+Bon signe pour les Calas. Voltaire commença d'écrire, d'imprimer pour
+eux à Genève. On n'osait encore à Paris. Le Parlement de Paris
+laisserait-il circuler?
+
+Voltaire l'obtint par un homme dont le nom ne doit pas périr. L'abbé
+de Chauvelin, infirme, un petit homme bancroche, et qui ne vivait que
+de lait, n'en était pas moins l'orateur le plus vif du Parlement,
+véhément et intrépide. Il avait tâté déjà des cachots de Saint-Michel.
+Il allait toujours son chemin. Loyola mourut de sa main. Dans cette
+circonstance critique il ne crut pas que le Parlement de Paris dût, en
+se déshonorant, défendre l'ânerie de Toulouse.
+
+On ne sait pas bien au juste ce qui roulait sous les perruques du
+Parlement de Paris. Ses Jansénistes encroûtés, en laissant circuler
+Voltaire, voulaient se dédommager en emprisonnant Rousseau. La
+mauvaise humeur qu'ils eurent contre tous les philosophes, en voyant
+l'affaire Calas, et madame Calas à Paris, dut avoir grande influence
+sur leur condamnation d'_Émile_. Ce fut justement le 8 juin qu'ils
+lancèrent arrêt contre lui. Dans la nuit du 8 au 9, Rousseau s'enfuit,
+sortit de France.
+
+Voltaire avait voulu à tout prix que la veuve fût à Paris. Elle
+hésitait, avait peur. Ses deux filles étaient au couvent, et l'on
+pouvait les maltraiter. Mais on lui dit que c'était son devoir
+d'aller. Elle alla.
+
+Il était temps. Déjà ceux de Toulouse demandaient à Saint-Florentin
+son arrestation. Dès qu'elle était à Paris, cela devenait impossible.
+Tous l'entourent, tous sont pour elle. Cette dame intéressante et si
+noble dans son deuil... quoi! c'est là une marchande? quoi! c'est une
+protestante!... Que de préjugés effacés!
+
+Saint-Florentin, lâchement, devant cet effet public, fait son
+compliment à Voltaire, dit s'intéresser aux Calas. On eût voulu
+seulement avoir le temps d'arranger contre Voltaire une machine, un
+petit baril de poudre qu'on aurait mis sous Ferney.
+
+On avait lâché Fréron pour aboyer, occuper. Pendant ce temps, un
+journal peu lu, un journal français, traduit certain journal anglais
+qui donne une lettre de Voltaire. Voltaire qui, en ce moment, a
+tellement besoin du roi, dans cette lettre lance au roi les injures
+les plus étourdies. Quelle invention heureuse, naturelle et
+vraisemblable! Mais Choiseul l'en avertit. Il éclate, il rit de ces
+sots, marque au fer chaud les faussaires.
+
+Cependant autre machine (exécrable) dans Toulouse. Le Parlement, pour
+excuser la sentence de Calas, veut faire un second Calas. «Oui,
+dit-il, les protestants égorgent leurs propres enfants. On va vous en
+donner la preuve.» (Oct. 1762.)
+
+Deux années auparavant, l'évêque de Castres avait pris une enfant à la
+famille protestante des Sirven. Cette enfant est si doucement traitée
+par des religieuses auxquelles elle est confiée, qu'elle est folle,
+rendue aux parents. Elle se jeta dans un puits. Une petite amie a vu
+ses parents qui l'y jetaient. Témoin grave qui, plus tard, avoue avoir
+dit cela pour avoir des confitures. Le Parlement de Toulouse, sans
+autre témoin, sans preuves, condamne à mort les Sirven. Ces pauvres
+gens, en décembre, par les neiges des Cévennes, s'enfuient. Une de
+leurs filles accouche au milieu des glaces. Ils échappent cependant,
+un matin tombent à Ferney.
+
+Nouvelle secousse d'horreur. Toute l'Europe fut émue, vint voir ces
+infortunés, les Calas et les Sirven. Voltaire nourrissait tout cela,
+les abritait, les présentait à la foule des grands seigneurs, des gens
+influents qui venaient. De l'Angleterre, de la Russie, on souscrit
+pour les Calas. La France seule tardera-t-elle à se déclarer? Le Grand
+Conseil est parvenu à arracher enfin les pièces au Parlement de
+Toulouse. Le 1er mars 63, le bureau des cassations déclare la requête
+admissible. Le 7 mars, la cassation est prononcée. Et le 8, madame
+Calas est à Versailles.
+
+Partout bien reçue. Les portes sont ouvertes à deux battants. Bon
+accueil du chancelier. Force caresses des Choiseul. Le dimanche où
+l'on est admis à voir dans la galerie le Roi qui va à la messe, elle
+est là avec ses filles. Grand spectacle. Ces trois simples femmes,
+avec leurs cornettes noires, leur deuil, c'est la Révolution.
+
+Qu'en dit là-haut le grand Roi, au plafond de la galerie, qui dans sa
+main immobile, sur l'hérésie terrassée, balance les foudres de Lebrun?
+Les pauvres victimes, à Versailles, dans leur modestie muette, n'en
+sont pas moins la victoire de la Justice éternelle.
+
+On supposa que cette vue serait trop pénible au Roi. Quelqu'un eut
+l'attention de glisser, de se laisser choir, pour que, détournant ses
+regards, il fût dispensé de voir mesdames Calas. Mais la Reine les fit
+venir, les reçut avec bonté.
+
+Il fallut du temps encore. Ce ne fut que le 7 mars 1765, trois ans,
+jour pour jour, après l'arrêt de Calas, qu'il fut déclaré innocent.
+
+La cour fut très-maladroite. Elle défendit quelque temps l'estampe
+célèbre de la famille, et puis enfin la permit. Une petite
+gratification leur fut donnée pour les empêcher de poursuivre les
+juges pécuniairement.
+
+Ce Parlement, chose curieuse, n'obéit pas, n'effaça pas de ses
+registres le jugement de Calas. Ce qui exprime à merveille l'orgueil
+sanguinaire de ce corps et la barbarie du temps, c'est qu'il fallut
+payer très-cher l'huissier qui faisait la signification au Parlement
+de Toulouse. L'huissier croyait risquer sa vie.
+
+Voltaire ne fut pas d'avis qu'on poussât plus loin les choses. La
+victoire était énorme, la mieux gagnée qui fut jamais. Les
+protestants, dès ce jour, ont été sauvés. Ce que la ligue de l'Europe
+n'a pu, en trente ans de guerre, arracher de Louis XIV, Voltaire l'a
+fait sous Louis XV avec quelques mains de papier.
+
+L'humanité, la tolérance, sont tout à coup choses à la mode. Choiseul
+fait jouer la pièce de l'_Honnête criminel_, de Fabre, délivré par
+lui. Le parti contraire à Choiseul, Richelieu et les Beauvau, par une
+noble concurrence, appuient aussi les protestants. Le chevaleresque
+Beauvau, gouverneur du Languedoc, introduit dans ces pays, en
+attendant la loi meilleure, un régime d'humanité.
+
+Choiseul fut assez habile. Au moment où sa longue guerre et sa
+misérable paix imposent la honte et la ruine, il prend son appui à
+Ferney dans cette tardive victoire des idées justes et humaines. Qui
+l'aurait crû? il accepte ici un représentant des églises protestantes.
+Un savant, Court de Gébelin, réside à Paris dès lors, correspond avec
+les ministres, les magistrats, ambassadeurs, etc. Homme éminemment
+pacifique, d'érudition visionnaire, crédule, innocent, bien propre à
+montrer ce que les victimes ont gardé de douceur d'âme.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+L'EUROPE.--LA PAIX.
+
+1763.
+
+
+Pendant ce drame intérieur, des événements énormes avaient eu lieu en
+Europe, hors de toute prévoyance, des péripéties rapides qui allaient
+changer le monde. La Russie apparaissait sous une forme nouvelle, plus
+barbare et plus menteuse, sous un masque d'Occident.
+
+J'ai vu dans la nature des monstres, les grosses araignées des
+tropiques, noires, aux longues pattes velues. J'ai vu des poulpes
+horribles avec leur gluante méduse, les suçoirs et les ventouses
+qu'ils tendent, agitent vers vous. Mais je n'ai rien vu de tel que
+l'odieux minotaure russe dont on a l'image à Ferney.
+
+Tout le monde a vu les images si différentes et si fades, que l'on fit
+de Catherine, sous la couronne de lauriers, un douceâtre César
+femelle, courtisane en cheveux blancs, banale comme le coin de la rue,
+bonne fille, si bonne, si bonne, qu'elle attend le premier passant.
+Que de bonté on y lit! La tolérance en Pologne! la peine de mort
+abolie! un code philosophique établi chez les Calmouks! En recevant
+ces portraits, les crédules, Diderot, Voltaire, voyaient arriver l'âge
+d'or, et pleuraient à chaudes larmes.
+
+Que dut devenir Voltaire quand, vers 1770, il reçut le vrai portrait!
+OEuvre médiocre, il est vrai, mais d'admirable conscience. Un peintre
+flamand, fidèle, ne peignant que ce qu'il voyait, n'osant mentir,
+embellir, d'une main pesante, exacte, a donné la réalité. Seulement il
+l'a grandie à la taille de cet empire, il en a fait un géant.
+
+Elle a le regard si dur, si mornement inhumain, que le portrait de
+Frédéric qu'on voit dans la même chambre, avec ses yeux bleus
+terribles (comme d'un chien de faïence), à côté paraît très-doux.
+
+Pour arriver à cet état étonnant d'endurcissement, il a fallu bien des
+choses. La vraie Catherine d'abord, une laborieuse Allemande, était
+bien loin de cela. La Catherine de trente-trois ans, qui fit étrangler
+Pierre III, était loin encore de cela. Il a fallu que vingt ans de
+plus elle entrât dans le mal, régnant avec les meurtriers (neuf ans
+avec les Orloff, quinze ans avec Potemkin). Il a fallu qu'avec eux
+elle entrât de plus en plus dans les assassinats en grand, les atroces
+perfidies, les égorgements en masse de Pologne et de Turquie. Ajoutez
+la brutalité flétrissante du torrent fangeux d'amours achetés que la
+vieille incessamment renouvelait.
+
+Elle est terriblement parée. Son roide corset, ou plutôt sa cuirasse
+de pierreries, couvre-t-il un être humain? rien ne le fait présumer.
+Mais on sent bien que _cela_, quoi qu'il soit, est impitoyable, qu'il
+y a là un élément et de sauvage exigence. Rouge et de tête carline, le
+corps épaissi de matière, énorme d'iniquités. Endurcie au plaisir
+brut, elle fait trembler pour la foule des misérables forcés de passer
+par cette épreuve, pour l'intrépide armée russe qui, tout entière, eut
+la chance de faire l'amour à ce monstre.
+
+Est-elle bien Russe elle-même? oui et non. Elle n'a pas l'expansion
+généreuse d'un Pierre III, d'un Paul Ier; c'est une pesante Allemande
+russifiée, boeuf de travail, un scribe, type de ces Allemands qui
+écrasent la Russie. On le sent. Deux tyrannies ici se combinent en
+une. Bureaucratie et police, inquisition plumitive, ajoutant un poids
+de plomb à la terreur du Kremlin.
+
+Moins lettrée, moins hypocrite, non moins sale, Élisabeth, vraie fille
+de Pierre le Grand, avait, avant Catherine, barbarement exprimé les
+appétits de la Russie.
+
+Cette Russie semblait un ventre profond, un gouffre, une gueule qui
+s'ouvrait grande à l'Ouest, disant: «Que me donnerez-vous?»
+
+Ce monstre avait faim de tout, faim de Turquie, faim de Pologne, mais
+beaucoup plus, faim de Prusse.
+
+Cela datait de très-loin. La Pologne lui importait infiniment moins
+que la Prusse, le Holstein, le Danemark, le cercle enfin de la
+Baltique.
+
+Frédéric, dans sa petitesse, simple mouche, à chaque instant, pouvait
+être happé, aspiré, englouti dans cette gueule qui bâillait
+horriblement.
+
+Si petit, il avait pourtant, en 1755, fermé la porte de l'Ouest,
+s'était fait gardien de l'Europe. Alors on appelait les Russes.
+Frédéric leur dit: «Arrière! Vous n'entrerez pas dans l'Empire.»
+
+Pierre III arrivant au trône, la Prusse semblait sauvée. C'était un
+généreux jeune homme, parfois brutal et violent, mais d'un admirable
+coeur[10]. Il voyait dans Frédéric le seul homme de l'Europe. Il se
+déclara pour lui. Eh bien! l'aveugle poussée de la Russie vers l'Ouest
+était si forte et si fatale, que Frédéric eut bientôt un péril dans
+cet ami. Pierre III, né Holstein-Gottorp, voulait punir le Danemark
+des torts faits à sa famille. Il allait traverser la Prusse, la noyer
+de ses armées. Frédéric n'imagina rien de mieux pour le détourner que
+de lui montrer la Pologne. Déjà les Russes, il est vrai, y entraient à
+chaque instant, y venaient camper chaque hiver.
+
+ [Note 10: Frédéric, si fort, si grave, si juste dans ses
+ jugements, si sévère pour ses amis, dit cela, et je le
+ crois. Le pauvre Paul que l'histoire a de même calomnié,
+ était homme de grand coeur. Il eût voulu réparer, pleura
+ devant Kosciusko.]
+
+Il fit comme le cerf à la chasse quand il fait lever un cerf, le met à
+sa place, échappe. À la Prusse, que la Russie eût absorbée tôt ou
+tard, il substitue la Pologne et propose à son ami Pierre III de la
+partager.
+
+C'est le crime de son règne. Pour l'instant, il est puni. Au bout de
+six mois le czar est dépossédé, étranglé.
+
+Pierre III se croyait aimé. Il copiait les Prussiens, mais lui-même
+était vrai Russe. Dans une généreuse confiance, il se promenait tout
+seul, sans gardes ni précautions. Ses vices mêmes ne déplaisaient
+pas; il buvait comme Pierre le Grand. Il eut le tort et l'imprudence
+de louer trop haut la Prusse, de plier à la discipline les gardes, un
+corps orgueilleux. Il voulait payer lui-même le clergé, et prenait ses
+biens. Tout cela trop brusquement, malgré les sages conseils que lui
+donnait Frédéric. Il l'écouta, mais en un point qui lui devint
+très-fatal. C'est Frédéric qui avait désigné à la czarine, quand elle
+maria Pierre III, Catherine, princesse d'Anhalt. Quoi qu'elle ait dit
+dans ses Mémoires (dont on a le premier volume), elle se montra
+hardiment insolente et désordonnée. Elle prédit la mort de Pierre III,
+de manière à la provoquer. Il aurait pu l'enfermer. Frédéric l'en
+détourna. Pierre ne fit rien, périt.
+
+L'histoire honteuse est connue. C'est l'eau-de-vie qui fit tout.
+Catherine en pleurs dit aux gardes que Pierre veut les faire
+Luthériens. Dans le manifeste qui suit et qui glorifie le crime, on
+mêle toute hypocrisie. Pierre III était le tyran; Catherine a été le
+Brutus qui a sauvé la patrie. Pierre était l'ennemi de l'Église;
+Catherine a sauvé l'Église, sauvé la religion.
+
+Montée ainsi dans le sang par le secours du popisme, le lendemain,
+impudemment, elle se dit philosophe. Elle offre tout à d'Alembert pour
+qu'il élève son fils. Elle prend Voltaire par le coeur, par des dons
+pour les Calas. Elle a déclaré la Prusse l'_ennemie héréditaire de la
+Russie_. Mais elle n'ose agir encore; Frédéric a un répit.
+
+Tout s'acheminait vers la paix. L'Angleterre avait atteint le plus
+haut de sa victoire. Dès septembre 1760, elle eut, avec le Canada,
+tout le monde américain. En janvier 61, nous perdîmes Pondichéry. Le
+drapeau français disparut de l'Inde. Et en même temps le drapeau
+anglais fut planté en France, à Belle-Isle (27 avril). Mais cela ne
+suffit pas. Pitt voulait surtout outrager. Le point le plus cher à son
+coeur, c'était Dunkerque, la présence d'une autorité britannique en
+France même. À tout cela il ajoutait ces fières et amères paroles:
+«L'Angleterre a l'empire des mers; je n'ai pas peur de Dunkerque, mais
+le préjugé subsiste. On hasarderait sa tête à ne pas le respecter.
+Dans la ruine de Dunkerque, le peuple voit un _monument éternel du
+joug imposé à la France_.»
+
+Deux choses auraient dû pourtant tempérer un peu cet orgueil.
+Premièrement, l'Angleterre eut des succès trop faciles sur une France
+désorganisée, qui ne combattait que d'un bras, employant l'autre, et
+le meilleur, à la vaine guerre d'Allemagne. Deuxièmement, la pose
+hautaine, l'orgueil imité de Pitt, couvrait dans la majorité immense
+de l'Angleterre un fond avide et avare, la convoitise d'argent.
+
+Pitt avait eu beau leur dire: «C'est en Allemagne qu'il faut conquérir
+l'Amérique.» Cela n'était pas compris, ou cela semblait trop cher. On
+grondait. À l'avénement de George III, l'Écossais Bute, qui
+gouvernait, répondit à cette avarice. Il n'envoya plus un sou à celui
+qui, dans vingt batailles, avait tant servi l'Angleterre. Les Anglais
+grondèrent contre Bute plus qu'ils n'avaient fait contre Pitt, et ne
+lui pardonnèrent pas d'avoir fait ce qu'ils voulaient.
+
+Choiseul eut la paix dans les mains. On vit alors à quel point il
+restait, au fond, autrichien. Toute la difficulté qu'il trouva à faire
+la paix, c'est qu'on voulait que la France rendît ses conquêtes
+d'Allemagne; mais, par le traité, ces conquêtes revenaient à
+l'impératrice. Son intérêt arrêta tout.
+
+Lord Bute était si avide, si impatient de la paix, que, pour abréger,
+il entrait sans scrupule dans l'indigne plan des ennemis de Frédéric,
+qui, pour avoir le secours de la Russie, avait offert de lui faire
+cadeau de la Prusse, mettant ainsi les Tartares en Europe et presque
+au Rhin. L'Autriche l'avait offert, et la France n'y répugnait pas.
+Mais l'énorme, l'incroyable, c'est que l'Angleterre elle-même, si bien
+servie par les victoires de Frédéric, l'eût livré!
+
+Vienne seule voulait encore la guerre. Choiseul, sur le dos de la
+France et sur le dos de l'Espagne, en 1762, avait reçu une grêle
+épouvantable de revers. La pauvre Espagne fut battue en Portugal,
+rançonnée aux Philippines, éreintée à la Havane. Sa riche, délicieuse
+Cuba, tomba aux mains des Anglais, et ses millions, et ses vaisseaux.
+Et nul secours de Choiseul. Nos corsaires nombreux, heureux, faisaient
+mille tours aux Anglais. Mais la flotte était encore en partie sur le
+papier. Nous ne pouvions qu'assister au naufrage de l'Espagne,
+compromise si étourdiment. Vienne a beau dire. On n'en peut plus. Un
+million d'hommes ont péri en Europe. Tous en ont assez.
+
+Qu'est-ce que l'Autriche a gagné? Rien du tout. Frédéric reste le
+même.
+
+Qu'est-ce que la France a perdu? Le monde, pas davantage.
+
+Pour longtemps elle est désarmée, abattue, humiliée.
+
+Que cette cour de Versailles, cette monarchie criminelle, cette France
+légère, étourdie, perde l'Inde, perde l'Amérique, c'est justice. Mais
+le résultat laisse un problème bien grave dans le destin du genre
+humain.
+
+Du plus haut lac du Canada jusqu'à la Floride espagnole (qui est
+livrée à l'Anglais), un superbe empire va se faire, tout européen,
+admirable de jeunesse et de grandeur. _Qui aura péri? L'Amérique_.
+
+Toutes les races américaines avec nous auraient subsisté. Comment. Les
+sauvages le disent: «Les Français épousaient nos filles.» Un monde
+mixte se fût formé, où se serait conservé le génie américain.
+
+Les Anglais ne sauvent point, ne conservent point les races. Ils les
+remplacent seulement.--Et cela encore ne se voit que dans les rares
+climats moyens, où l'Anglais peut s'acclimater (Bertillon,
+_Acclimatement_).
+
+Dans l'Inde, qu'est-il advenu? Les Anglais en firent la conquête
+extérieure. Ils n'y vivent point. Ils n'ont pu y rien créer.
+
+Dupleix, mieux compris, mieux aidé du cabinet de Versailles, aurait
+égalé, je le crois, la cruelle habileté, les ruses, les succès de lord
+Clive. Je n'y ai aucun regret. Ce qui me laisse du regret, c'est que
+la France, répandue, mêlée à l'élément indien, eût duré, fait une
+race. Le mariage de Dupleix avec une femme indienne, de capacité si
+grande, dit assez ce que ce mélange eût pu avoir de fécond.
+
+L'Inde dure, fort heureusement. Elle n'est pas effacée, comme
+l'Amérique du Nord, en ses races primitives. Les Anglais n'y ont rien
+fait que laisser périr, crever, les admirables réservoirs qui
+recevaient les pluies des Gattes, fertilisaient le pays.
+
+Malgré tout l'écrasement du pesant boa anglais, qui ne fait que
+digérer, les arts exquis de l'Indostan sont venus à l'Exposition de
+1856, et ils ont éclipsé tout. (V. les _Reports_ et ma _Bible de
+l'humanité_.)
+
+On a juré mille fois devant moi que l'Italie ne pourrait renaître
+jamais. Elle est renée, vit et vivra.
+
+Eh bien! je jure à mon tour que l'Indostan revivra; qu'il revivra, et
+de lui-même, et par des races amies.
+
+Non, certes, par les Anglais, gras, vieux, riches et endormis. Non
+pas, certes, par les Russes, que l'on connaît depuis deux ans, et qui
+sont l'horreur du monde.
+
+Les Russes y viendront sans doute. Il faut bien qu'ils engraissent
+l'Inde de leurs corps, comme ont fait les autres peuples. Ils y
+fondront plus vite encore, disparaîtront comme neige. Et bien plus que
+les Anglais, ils laisseront un souvenir exécré de barbarie.
+
+Tout cela est à la surface. L'Inde est comme l'Océan, et rien n'y
+bouge en dessous. Elle revivra par sa race guerrière dont la discorde
+seule a créé, et récemment a sauvé l'empire anglais. Si elle s'aide
+des Européens, ce sera de ceux du Midi, Provençaux, Catalans, Grecs,
+Siciliens, Maltais, Génois, de ces races sobres, qui résistent à tout
+climat et qui sont aussi durables que l'est peu l'homme d'Angleterre
+dans la dévorante Asie.
+
+Une telle paix demandait des fêtes. Elles furent fort irritantes. On
+trouva d'un comique amer qu'une statue triomphale, après Rosbach et
+tant de hontes, fût érigée à Louis XV. Des épigrammes sanglantes
+furent attachées au piédestal.
+
+Tout cela en pleine banqueroute. Le Roi ne paye rien aux Français; il
+réduit de moitié la rente; mais il paye les étrangers. L'Autriche,
+après cette guerre ruineuse que l'on fit pour elle, reçoit jusqu'au
+dernier sou les subsides arriérés, pas moins de trente-quatre
+millions.
+
+Nos Autrichiens s'arrondissaient. Toute la légion lorraine, les
+Choiseul, Praslin, Stainville. Choiseul achète Chanteloup, se donne un
+grand fief en Alsace. Son revenu primitif, de six mille livres de
+rentes, a profité tellement qu'il a un million de rentes, si nous en
+croyons Barbier.
+
+On ne supprime qu'un impôt. Mais un autre le remplace. Tout impôt de
+guerre persiste. Les dons gratuits des villes s'exigeront pendant cinq
+ans. Le second vingtième de guerre durera encore six ans. Le premier
+vingtième se classe dans l'impôt perpétuel et reste pour l'éternité.
+
+Le 31 mai 1763, fanfares! Le Roi, avec une armée, gardes à pied,
+gardes à cheval, fait son entrée redoutable, et tient son Lit de
+justice. Il impose au Parlement... quoi? ces édits odieux qu'on n'ose
+même publier encore. Le secret est commandé aux magistrats. Contraste
+étrange! grand bruit et grande lâcheté!
+
+Les remontrances, violentes et sur un ton inouï, firent entendre que
+l'autorité par cet abus de la force se suicidait, qu'en foulant la
+loi aux pieds, la royauté supprimait la base même qui soutenait la
+royauté.
+
+Le Parlement de Rouen, non moins hardi, affirma que la propriété est
+un droit antérieur et supérieur à celui du gouvernement, réclama pour
+la nation son imprescriptible droit d'accepter librement la loi.
+
+La Cour des Aides alla plus loin. Par l'organe de son président, le
+jeune et courageux Malesherbes, magistrat de vertu antique et
+d'admirable candeur, elle prononça le mot solennel et décisif, demanda
+le grand remède, l'appel des _États généraux_ (23 juillet 1763).
+
+Les Parlements, peu amis des philosophes, leur empruntent désormais
+des doctrines, des paroles même. Celui de Rouen a parlé comme eussent
+fait Quesnay, Mirabeau (dont l'_Ami des hommes_ a paru dès 1755). En
+1763, les _Entretiens de Phocion_ par Mably, sous forme plus faible,
+font accepter les idées qui ont étonné naguère dans le _Contrat
+social_ de 1762. Malesherbes, ami des philosophes, qui dans la
+direction des affaires de la librairie servit si bien Rousseau et
+tous, donne à la pensée commune une formule forte et simple: l'appel à
+la nation.
+
+Irait-on jusqu'à l'action? La puissance judiciaire frapperait-elle la
+royauté? Les Parlements de Grenoble, Besançon, Rouen, Toulouse,
+citent, appellent en justice l'homme du roi, leur gouverneur de
+Province. Le plus violent fut à Toulouse. Le gouverneur Fitz-James
+avait mis les magistrats aux arrêts dans leurs maisons. Le Parlement,
+à son tour, voulut arrêter Fitz-James.
+
+La question révolutionnaire se posait avec netteté: laquelle des deux
+autorités avait le droit d'arrêter l'autre?
+
+Si les Parlements s'unissaient sur ce point, si Paris surtout appuyait
+ici Toulouse, on sautait d'un coup vingt-cinq ans, on passait sans
+transition à l'année 89, et le cataclysme arrivait.
+
+La cour ne marchanda pas. Elle se jeta aux genoux du Parlement de
+Paris.
+
+De cette chambre des enquêtes, si bruyante, si redoutée, du foyer de
+l'opposition, Choiseul tire un simple membre, modeste, estimé,
+Laverdy, et le met au ministère des Finances. Plus, le roi prie les
+Parlements, les Chambres des comptes, les Aides, de lui envoyer des
+mémoires, de le conseiller en finances, et pour la répartition, et (ce
+qui est fort) pour l'_emploi_.
+
+Grande, grande révolution.
+
+Cela amortit, détrempa le Parlement de Paris, et il lâcha la proie
+pour l'ombre.
+
+Sa vraie force aurait été dans l'union des Parlements.
+
+Il trahit, délaissa Toulouse.
+
+Fitz-James était pair. Un pair ne peut-il être ajourné qu'ici? et le
+Parlement de Paris n'est-ce pas la cour des pairs? Grosse question de
+vanité?
+
+Cinquante membres mirent de côté leur privilége et leur orgueil,
+soutinrent Toulouse et dirent qu'on pouvait pousser le procès; mais
+quatre-vingt-neuf votèrent pour eux-mêmes, pour leur privilége, en
+désarmant les Parlements, se bornant aux remontrances, à leurs
+éternels papiers.
+
+Choiseul, à ce coup d'adresse, gagna sept années de règne. Les
+Parlements désunis firent du bruit (surtout en Bretagne), mais à son
+profit plutôt et contre ses ennemis.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+TYRANNIE DE CHOISEUL SUR LE ROI.--MORTS DE LA POMPADOUR, DU DAUPHIN,
+DE LA DAUPHINE.
+
+1763-1766.
+
+
+Louis XVI était dès l'enfance imbu de l'idée que Choiseul avait
+empoisonné son père. Cela est vrai moralement. Dans son impertinence
+hardie il avait fort directement humilié, mortifié le Dauphin et le
+roi même. Il tenait le roi en crainte, sous une espèce de terreur. On
+avait pu l'entrevoir dans les Mémoires que Choiseul lui-même imprima
+dans l'exil. On le voit parfaitement dans les pièces relatives aux
+agents secrets du roi, publiées par M. Gaillardet (1834), Boutaric
+(1866). Ces agents, de grand mérite et qui plus tard ont bien servi
+Louis XVI contre la cabale autrichienne, furent persécutés par
+Choiseul avec une extrême violence, sans le moindre respect du roi, et
+le roi même assiégé dans son plus intime intérieur.
+
+Choiseul était-il violent? Avec les formes charmantes et légères de
+l'homme du monde, il était sec et hautain, indiscret, _méchant_ de
+langue, et même dans la galanterie, si l'orgueil était blessé, on le
+vit parfois cruel. En affaires, il était facile et n'eût pas poussé le
+roi avec une telle insolence, s'il n'avait eu près de lui deux
+très-mauvais conseillers, sa soeur, rude, impétueuse, et son cousin,
+plus âgé, M. de Praslin, ministre, qui travaillait avec lui, dans son
+propre appartement (sans séparation qu'une porte) et qui influait sur
+lui par la pesanteur, l'insistance, un caractère triste et dur.
+
+Dans le récit de Choiseul même (année 1760) on voit comme il effraya
+le roi par le Parlement. Le Dauphin, assez gauchement, avait remis à
+son père un mémoire que la Vauguyon avait fait faire par un Jésuite,
+et qui, disait le Dauphin, lui était venu par hasard des mains d'un
+parlementaire. On y montrait comment Choiseul travailla le Parlement
+en lui immolant les Jésuites. La chose était vraie au fond; il n'y
+avait d'inexact que les dates et certains détails. La Pompadour fit si
+bien que Choiseul eut le mémoire, et le roi trahit son fils. Choiseul
+le prit de très-haut, donna sa démission, et dit qu'il allait porter
+l'affaire au Parlement même.
+
+Le roi fut épouvanté. Il crut voir cinquante Damiens. Il pleura
+abondamment et obtint grâce en avouant «que son fils avait _menti_.»
+(Choiseul, _Mém._, I, p. 54.)
+
+Choiseul ne s'en tint pas là. Il alla chez le Dauphin et le mit au
+pied du mur, lui disant (si on l'en croit): «Monsieur, je puis avoir
+le malheur de devenir votre sujet, mais je ne serai jamais _votre
+serviteur_.»
+
+Comment un homme en de tels termes avec le roi et son fils put-il
+régner douze ans en France?
+
+Il dura comme la tête de la cabale autrichienne, agent des doubles
+mariages et des pactes bourboniens. Il arriva au pouvoir par le
+mariage d'Isabelle. Il le quitta en nous donnant Marie-Antoinette, un
+fléau.
+
+Il dura, après la mort du Dauphin, parce que le roi le croyait capable
+de tout, empoisonneur de son fils, et parce que le roi voulait vivre.
+
+Enfin (c'est le beau côté) il dura en exerçant une grande force
+d'opinion. Il eut la chance singulière de se trouver juste au moment
+du plus admirable réveil de lumière et d'humanité. Ces belles et
+grandes choses, tardives, qui enfin avaient éclaté, firent honneur à
+son ministère.
+
+Ici, le bien et le mal s'attribuent toujours au gouvernement. Si l'on
+a vu de nos jours la création gigantesque des chemins de fer décupler
+la circulation, et pour tels pays doubler la richesse, c'est la gloire
+du gouvernement. Il en fut ainsi pour Choiseul. Quand la pourriture
+des Jésuites fut arrivée au degré de décomposition dernière, quand on
+purifia l'atmosphère, ce fut la gloire de Choiseul. Et il eut le
+Parlement. Quand un cri perçant de Voltaire, révélant l'affaire Calas,
+renversa le mur d'airain qui cachait l'enfer protestant, quand enfin
+on se souvint de ce monde infortuné, ce fut la gloire de Choiseul. Et
+il eut les philosophes.
+
+Les Économistes montaient. L'admirable _Ami des hommes_ avait dit aux
+propriétaires, à la noblesse obérée, que pour doubler son revenu, il
+fallait aimer la terre, encourager le paysan, lui faire de bonnes
+conditions, ou de fermage ou de vente. Une révolution agricole
+commençait (V. _Doniol_). Elle exigea la circulation des grains, leur
+libre sortie, qui, en élevant les prix, augmenta la production (1762,
+1766). Ce fut l'honneur de Choiseul. Il eut les Économistes, le haut
+public propriétaire. Et c'était _la société_, le monde, et ce qui
+parlait.
+
+On a vu combien il craignait les États, les assemblées. Il crut
+pourtant sans danger d'amuser l'opinion par la petite comédie de
+réunions de notables que feraient les localités, d'un semblant
+d'élections qu'on octroya aux communes. Cela n'eut aucun effet; les
+villes gouvernées en famille n'allèrent pas moins dans la ruine
+jusqu'à la Révolution.
+
+Il connaissait bien la France. Au moment de la paix terrible de 1763,
+il dit que le Canada, «ces quelques arpents de neige,» n'était rien,
+que nous aurions mieux, que la _France équinoxiale_, sous un climat
+puissant, fécond, nous dédommagerait au centuple. Il baptisait de ce
+beau nom notre funeste Cayenne, le cimetière des Européens. Il attrapa
+quelques colons, ramassa des vagabonds, et cette misérable masse,
+d'environ douze mille âmes, sans ressources ni précautions, fut jetée
+là pour mourir. N'importe, l'effet fut produit.
+
+Il est caractéristique pour _ce siècle de l'esprit_ de voir à quel
+point un homme qui ménageait si peu le Roi, ménageait tant les salons,
+et s'en occupait sans cesse. La grande affaire de l'Europe pour
+Choiseul (on le dirait) c'est le vieux salon Du Deffand. Salon mixte
+où l'un des chenets était le président Hénault (c'est la petite cour
+de la Reine), l'autre un frère de d'Argental (c'est le parti de
+Voltaire). Là venaient les _Méchantes_ illustres, madame de
+Luxembourg, et madame de Mirepoix, _petit chat_ de la Pompadour, tête
+froide, très-dangereuse, avec qui le Roi comptait. La pire est la
+vieille aveugle qui gourmande Choiseul et Voltaire, courtisans,
+flatteurs assidus de ce foyer redouté de parlages, de méchancetés.
+
+Choiseul avait là toujours sa jeune et aimable femme, innocente petite
+sainte. En la voyant, qui pouvait croire à tant de noirceurs du mari?
+Il l'avait eue à douze ans, et elle gardait ses douze ans; timide,
+modeste, résignée, avec son extrême mérite, elle osait parler à peine.
+Elle se sentait des Crozat, de cette famille de banque (d'un laquais
+devenu caissier), mais fine race du Midi, cultivée, amie des arts.
+L'exquise et mignonne personne avait, malgré elle, une cour. Walpole,
+qui ne loue jamais, avoue en être amoureux. Il en fait ce joli
+portrait: «Oh! c'est la plus gentille, la plus honnête petite créature
+qui soit jamais sortie d'un oeuf enchanté!... Tous l'aiment, excepté
+son mari qui préfère sa soeur détestée.»
+
+Mais laissons les apparences, et laissons le dessous. Quel était le
+gouvernement, et le contre-gouvernement, la secrète agence du Roi qui,
+il est vrai, n'agissait guère, mais contrôlait, écrivait? Le centre en
+était Conti, puis Broglie. Le Roi remettait ses billets à son factotum
+Lebel, qui les portait à Tercier, un commis qui envoyait et recevait
+les réponses.
+
+Deux choses disent les moeurs du temps:
+
+Une femme-homme gouvernait Choiseul, sa soeur,--gouvernée elle-même
+par un bijou équivoque, sa Julie, femme de chambre? demoiselle? on ne
+sait trop quoi.
+
+Et l'un des agents principaux du Roi était un homme-femme, le fameux
+chevalier d'Éon, que son visage de fille et ses travestissements
+faisaient pénétrer chez les reines, en qualité de lectrice, demoiselle
+de compagnie.
+
+Le règne de ces demoiselles, femmes de chambre, etc., est un trait de
+cette époque. Les hommes étaient si indiscrets que les dames s'en
+tenaient souvent aux amitiés féminines, à ces petites amies. Nombre
+d'elles avaient leur Julie, leur mademoiselle de Beaumont, c'est le
+nom féminin d'Éon, que le Roi envoie en Russie.
+
+La Russie était le champ que l'intrigue européenne disputait.
+Élisabeth, la fille de Pierre le Grand, fut mise au trône par l'audace
+du Français la Chétardie. Mais son chancelier, Bestuchef, domina, la
+fit anglaise. Pour la rattacher à la France en 1755, on imagina à
+Versailles de lui donner une jolie demoiselle de compagnie.
+
+La chose n'était pas sans danger. Un Français envoyé déjà avait
+étrangement péri. Éon n'avait rien à perdre. C'était un jeune
+Bourguignon, déterminé. Fils d'avocat, il avait essayé les lettres, il
+avait fait deux gros livres. Il avait écrit chez Fréron. Grécourt, le
+fameux satyre, le présenta à Conti. Il avait alors vingt-six ans, et
+il avait la figure d'une demoiselle de dix-huit. Conti dans ses grands
+projets de Pologne, de Russie même (rêvant d'épouser la Czarine),
+montra à la Pompadour, au Roi, ce jeune amphibie, l'original
+très-réel de Chérubin, de Faublas. On l'envoya, on réussit. La bonne
+dame Élisabeth, au milieu de son sérail d'ours, fut ravie de la
+surprise. Elle en sut gré à Louis XV. Elle s'unit à la France pour
+anéantir la Prusse, que d'ailleurs elle détestait. Elle témoigna, sans
+gêne, combien elle aimait Éon, en le chargeant (chose étonnante) de ce
+que le plus grand seigneur eût demandé, de porter au roi de France ce
+traité si important.
+
+Cela fit parler de lui. On commença à débattre s'il était vraiment
+homme ou femme, ou tous les deux à la fois. En guerre, certes, il
+était homme; il brilla, fut capitaine. Il était grand ferrailleur.
+C'était une tête de feu pour l'épée et pour la plume. Mais tout était
+dans le cerveau. Les dames disaient qu'il était femme, et pourtant à
+ce sujet n'en restaient pas moins curieuses, avec un danger réel, au
+moins pour leur réputation.
+
+Quand il s'agit de faire la paix, Versailles envoya à Londres le plus
+aimable des Français, le bon duc de Nivernais, et, pour occuper les
+Anglaises, ce brillant, ce douteux Éon. La jeune reine d'Angleterre,
+une Allemande, Sophie-Charlotte, mariée à son lourd George III, était
+passionnée pour la France, comme sa belle-mère, autre Allemande, dont
+l'amant, l'Écossais Bute, gouvernait alors l'Angleterre. Ces dames
+furent aussi curieuses. Sophie-Charlotte, si jeune, fit
+l'extraordinaire imprudence de faire venir chez elle Éon.
+
+Versailles, très-certainement, avait spéculé là-dessus. On avait
+compté qu'il plairait, comme il avait fait en Russie. S'il n'eut pas
+le même succès, il en eut du moins l'apparence. Lord Bute, pour
+envoyer la ratification du Roi, eut ce ménagement singulier de ne pas
+choisir un lord qui eût triomphé à Versailles. Il envoya un Français,
+et ce jeune secrétaire, Éon!... Chose si contraire aux usages, que le
+ministre Praslin se refusait à le croire. Nivernais lui dit finement:
+«Cher ami, vous êtes une bête. Vous ne savez pas à quel point nous
+sommes aimés ici» (lettre de février 1763).
+
+Il eut la croix de Saint-Louis, et on le renvoya à Londres.
+L'opposition eût voulu dans le traité ce mot cruel: que la France
+n'aurait plus que tant de vaisseaux. Elle voulait que réellement on
+exécutât Dunkerque, qu'on n'y laissât pas une pierre. Chose inutile à
+l'Angleterre (Pitt lui-même en convenait), simple outrage, insulte
+amère, que les deux bonnes Allemandes tâchaient de nous épargner. Cinq
+mois durant on traîna, et nombre de fois Éon alla raffermir le zèle de
+notre amie, Sophie-Charlotte, sans qui Bute aurait cédé. Ces
+conférences mystérieuses (dans la crainte de l'opposition) n'étaient
+pourtant pas trop secrètes; on a les _billets d'audience_ du maître
+des cérémonies. Ce fut le malheur de la vie pour la pauvre petite
+reine. On inquiéta George III, on dit que Sophie-Charlotte avait été
+en Allemagne déjà connue et surprise par la fausse demoiselle, que
+George IV était son fils (chose impossible par les dates).
+
+Choiseul était si étourdi, ou si faible pour Praslin, qu'il le laissa
+désigner pour successeur de Nivernais, dans cette délicate ambassade,
+un Guerchy, dont le vrai mérite était la beauté de sa femme. Praslin
+n'y vit que l'agrément de donner à ce cher ami un traitement de deux
+cent mille francs.
+
+Éon fut, pendant l'entr'acte, _ministre_ plénipotentiaire. Et en même
+temps (la fortune à ce moment l'accablait), il eut une commission
+très-secrète de Louis XV, pour _observer_, _reconnaître_, préparer un
+plan de descente (juin 1763). Versailles, contre l'Angleterre, couvait
+de sinistres projets, au moment du traité même. En 1764, lord
+Rochefort donna les détails d'un épouvantable plan que Choiseul aurait
+approuvé pour brûler Plymouth et Portsmouth (V. tout le détail dans
+_Coxe_). Un tel acte, en pleine paix, le lendemain du traité, eût
+rendu la France exécrable; de plus, elle l'eût replongée (épuisée et
+impuissante) dans la guerre la plus terrible.
+
+Mais la grande affaire de Choiseul (j'entends la trinité Choiseul, de
+la Grammont et Praslin) c'était moins celle d'Angleterre que la sourde
+guerre qu'ils faisaient à leur maître Louis XV dans son plus intime
+intérieur.
+
+Ils avaient tout, le royaume, guerre, finances, administration,
+police, affaires étrangères. Le roi n'avait rien à lui que cette
+agence secrète, cinq ou six hommes en Europe, qui observaient,
+n'entravaient guère (ils n'auraient jamais osé). Les lettres publiées
+récemment étonnent par la timidité. Le roi, dit très-bien l'éditeur
+(_Boutaric_, 1866), n'y cherchait «qu'un plaisir inquiet,» une petite
+joie maligne d'écolier à blâmer ses maîtres. Tout son refuge était là,
+et toute sa royauté, dans ce méchant secrétaire qu'on a mis au musée
+du Louvre. Il en portait la clef sur lui. Un matin pourtant il y
+trouve ses papiers dérangés, brouillés. Il frémit, se voit découvert.
+La Pompadour, enhardie par les Choiseul, avait osé lui prendre la clef
+dans sa poche et on avait eu le temps d'entrevoir, de fureter.
+
+Cette affaire de détruire l'agence, d'ôter au roi son secret, son
+dernier retranchement, leur semblait la question de la royauté
+elle-même. Il fallait un coup d'audace, frapper un agent du roi, et de
+façon que les autres vissent bien que sa protection ne pouvait couvrir
+personne. Effrayée, découragée, l'agence ne pouvait manquer de périr.
+
+Ils surent ou devinèrent qu'en juin le roi avait pris Éon pour agent à
+Londres. En août, ils lui envoyèrent un espion, un certain Vergy,
+homme de lettres comme Éon, qui avait aussi fait des livres. Éon le
+vit de part en part et il le mit à la porte. Les Choiseul furent
+furieux, et ils le furent plus encore quand Éon, ayant reçu de son
+ministre Praslin une lettre dure et méprisante, lui répondit
+fièrement, avec la verve légère, le mordant, l'emporte-pièce qu'on
+croirait de Beaumarchais. Une telle lettre, ostensible, semblait un
+défi de l'agence.
+
+On espérait qu'il viendrait se mettre dans la souricière, qu'on
+prendrait l'homme et les papiers, qu'encastré dans l'épaisseur des
+murs profonds de la Bastille on le ferait bien parler. On ne le paye
+plus. Il reste. Praslin le rappelle, il reste. Ce même jour, 4
+octobre, le roi lui écrit _que le roi a signé_ (non de sa main, mais
+d'une griffe) _son rappel, qu'il doit rester, reprendre ses habits de
+femme, prendre abri dans la Cité; car il n'est pas en sûreté dans son
+hôtel, et ici il a de puissants ennemis_. (Bout., I, 298).
+
+Cependant, du 4 au 15, le roi reprend un peu courage. Il s'adresse à
+Laverdy, le Contrôleur des finances, il lui fait écrire un billet qui
+au nom du roi invite Éon à continuer son travail. Puis, songeant que
+ce ministre n'a nul pouvoir sur Éon (qui est employé des Choiseul),
+par un vrai tour de Scapin, le roi (le 18 octobre) fait une lettre
+dans le même sens, y _mettant le seing de Choiseul_ (par la griffe des
+bureaux?).
+
+Le vrai Choiseul cependant agissait tout au contraire. Bien loin de
+reculer devant l'intention du roi (_intention constatée dans la lettre
+de Laverdy_), par une pression odieuse, Choiseul et Praslin exigent
+_que le roi signe une demande aux Anglais de livrer Éon_, avec ordre
+d'envoyer main-forte pour qu'on s'en saisisse. Ordre à notre
+ambassadeur de s'emparer de ses papiers. Le même jour, 4 novembre, le
+roi avertit Éon: «Si vous ne pouvez vous sauver, sauvez du moins vos
+papiers.» (_Bout._, I, 302.)
+
+Cet ordre contradictoire pouvait faire un combat dans Londres. Éon
+réunit ses amis, les arme, s'arme jusqu'aux dents. Il calcule qu'il a
+tant d'épées, de sabres, de fusils turcs, qu'il peut résister
+longtemps.
+
+L'extradition est refusée. Croyez-vous que l'on s'arrête? point du
+tout. On persévère dans le plan d'enlèvement. D'abord on essaie
+d'attirer Éon dans un guet-apens, un duel avec ce Vergy, où l'on
+aurait happé l'homme. Mais les Anglais s'y opposent. Notre ambassadeur
+Guerchy alors se rapproche d'Éon, l'apaise, l'invite à souper, et par
+son écuyer Chazal met de l'opium dans son vin. Endormi on eût pu le
+prendre. Cela manqua. Alors Guerchy fit sauver l'empoisonneur, et
+désespéré pria Vergy d'assassiner Éon(?).
+
+Ce qui est sûr, c'est que _quelqu'un_ chez Praslin s'était chargé
+d'amener Éon «_mort ou vif_» (_Bout._, I, 321), que Praslin rassurait
+le roi, disait qu'on ne le tuerait pas.
+
+Guerchy nie. Éon affirme. Il porte la chose au plein jour devant le
+grand Jury de Londres. Ce Jury déclare l'accusation valable, accepte
+le témoignage de Vergy, qui se repent, dit lui-même qu'on le subornait
+pour ce crime. Vergy le répéta encore dans une brochure terrible.
+(_Lettre à M. de Choiseul_, V. Bachaumont, t. II, 26 nov. 1764).
+
+Éon acheta-t-il Vergy? Avec quoi? il mourait de faim. Mais Choiseul,
+Praslin, Guerchy, avaient tout l'argent de la France et pouvaient
+richement payer un coup de terreur sur l'agence du roi (et sur le roi
+même).
+
+Guerchy était ambassadeur. Il décline le tribunal populaire du Jury de
+Londres. Mais tout ambassadeur qu'il est, il accepte des juges
+anglais. Il fait évoquer l'affaire par le Banc du roi, qui l'étouffe
+et ne blanchit pas Guerchy. Pourquoi celui-ci fait-il disparaître
+l'homme essentiel, celui qui aurait versé l'opium? Et pourquoi
+lui-même Guerchy n'ose-t-il rester en Angleterre, quitte-t-il cette
+belle ambassade? On verra que Louis XV, le Dauphin et Louis XVI se
+posèrent ces questions, et se firent sur tout cela une idée
+très-arrêtée. Derrière Guerchy, ils virent Praslin, et derrière
+Praslin, Choiseul. Ils ne doutèrent pas que Choiseul n'eût autorisé
+l'opium, et sur cela le jugèrent (sans doute à tort) empoisonneur.
+
+Ce qui étonne dans un homme d'autant d'esprit que Choiseul, c'est
+qu'il crut tromper Éon. Le 14 novembre, espérant prévenir ce honteux
+procès, il lui écrit une douce lettre, et tout entière de sa main,
+pour lui dire, à _ce cher Éon_, de revenir au plus tôt; il le placera
+dans l'armée. Éon savait parfaitement que Choiseul, Praslin, c'était
+le même homme. Le piège était trop grossier. Le cuisinier a beau
+cacher aux canards le grand couteau, et leur dire: «Petits! petits!»
+les petits fuient encore plus fort.
+
+Ayant tant besoin des Anglais, devenus leurs juges, les Choiseul
+laissèrent aller l'affaire de Dunkerque. Ils burent la honte complète.
+Et ils en eurent une autre encore: c'est que le peuple de Londres,
+furieux de voir les recors français opérer chez lui comme sur le pavé
+de Paris, jura que, si on touchait Éon, l'ambassadeur et l'ambassade à
+l'instant seraient mis en pièces.
+
+Tout retomba sur le roi. Les Choiseul l'avaient déjà réduit à employer
+Laverdy. Ils le réduisirent au point d'implorer M. de Sartine, le
+lieutenant de police. Effaré dans ses mensonges opposés, il perdait la
+tête, ne s'y reconnaissait plus. Dans une lettre il dit: «Je
+m'embrouille» (17 janvier 1765). Cela n'était que trop vrai. En
+arrêtant les messages qu'il envoyait à Éon, ils l'obligèrent de prier
+Sartine de sauver ces agents.
+
+Enfin, pour lui faire entendre que tout était inutile, ils lui
+faisaient arriver ses mystérieuses dépêches par la poste
+_décachetées_. Le _cabinet noir_ s'amusait des secrets de Louis XV.
+Mais, comme des magisters intraitables, Choiseul, Praslin, n'étaient
+pas contents encore du châtiment. Ils voulaient que le coupable
+_avouât_ (_Boutaric_, I, 127).
+
+Pourquoi l'avilir jusque-là? Était-ce une vaine fureur? Non. On
+espérait le briser au point que dans son lit même il subît le tyran
+femelle que lui donneraient les Choiseul.
+
+Le ministère des ministères, c'était certainement le poste de la
+maîtresse officielle. Ce personnage historique allait disparaître du
+monde. Usée de tant d'activité, pulmonique, elle traînait. Elle eût
+voulu, _in extremis_, ramener l'opinion. Ses amis faisaient valoir
+l'intérêt qu'elle prenait aux Économistes, la comédie qu'elle arrangea
+d'obtenir que Louis XV donnât des armes à Quesnay, imprimât de ses
+mains royales quelques feuilles de ses livres.
+
+Mais, au milieu de tout cela, elle se sentait cruellement haïe de la
+nation. Elle avait la Bastille, les prisons d'État. Ses geôliers
+exploitaient ses peurs de femme; ils jetaient le premier venu qui
+pouvait l'inquiéter aux cachots d'éternel oubli. Ces spectres sont peu
+à peu sortis au grand jour vengeur, et Latude, et d'autres encore, ce
+misérable, par exemple, dont les billets déchirants sont aujourd'hui
+par hasard aux Archives de Pétersbourg (trouvés par M. de Lamothe en
+1865).
+
+Cette vie si bien gardée lui échappait cependant. À Vienne, on savait
+déjà qu'elle avait peu de mois à vivre. Marie-Thérèse, qui en avait
+si odieusement abusé, se hâtait de la renier. Elle écrivait à
+l'électrice de Saxe dans son baragouin grossier: «Qu'elle n'avait
+jamais usé du canal de cette femme-là, que certes un tel canal ne lui
+aurait pas convenu,» etc., etc. (_Archives de Dresde_.)
+
+Ici sa succession semblait ouverte déjà. Le débat était entre les
+Lorraines. Tels pensaient à la Mirepoix, qui avec ses cinquante ans,
+sa fine douce mine de chat, une perfection de convenances, semblait
+nécessaire au roi, et plus que personne à Choisy était _sa société_
+(Du Deffand). Mais la Grammont, impétueuse, mais la légion des
+Choiseul, n'aurait pas permis cela. Elle était antipathique au roi:
+cela ne l'arrêta pas. Elle crut, à trente ans, avoir aisément bon
+marché de cette Pompadour en ruine, éteinte, qui n'avait plus qu'un
+oeil (_Voltaire_, LX, 235). Elle crut (sachant le froid du roi pour
+tout ce qui finissait) que ce meuble de rebut, flétri des commodités
+basses qu'il avait fournies si longtemps, avait besoin d'un coup de
+pied pour s'en aller décidément. Selon Richelieu, elle aurait essayé
+de brusquer la chose dans certain souper à quatre que le roi n'osa
+refuser, ni la Pompadour, quoique déjà mal avec Choiseul. À la fin,
+l'ivresse arrivant, Choiseul aurait fait le galant auprès de la borgne
+marquise, et son intrépide soeur se serait emparée du roi sous l'oeil
+de la Pompadour.
+
+Le plus sûr, c'est que celle-ci, voyant l'audace de l'autre, le matin
+serra le roi, le tira de son mutisme, lui fit avouer qu'il était
+indigné jusqu'au fond, navré de subir l'hommasse personne. «Mais,
+Sire, vous êtes le maître. Pourquoi garder ces Choiseul? Votre Bernis
+n'est pas loin.» Voilà ce qu'elle dut dire. Bernis était près
+Soissons, déjà à Paris peut-être. Il avait précédé Choiseul, et
+pouvait bien le remplacer. Le roi (selon Richelieu) vit Bernis, et fut
+si brave qu'il signa l'exil de Choiseul.
+
+Il signa, et puis frémit. Choiseul avait le Parlement; il semblait
+capable de tout; il était ami des amis, des vieux maîtres de Damiens.
+Le coeur manquait encore au roi; il hésitait, il ajournait. Cependant
+la Pompadour est prise de vives douleurs. Elle croit que, la voyant si
+bas, peu éloignée de son terme, on a voulu abréger, que le poison a
+aidé. Mais point de bruit. Elle sait, par la mort de la tant aimée
+(madame de Vintimille), que le roi ne veut pas de bruit, qu'il ne fera
+pas de procès. Elle se contente de tout dire à Richelieu. Elle lui
+lègue ce poignard contre les Choiseul.
+
+Elle meurt (23 avril 1764). L'histoire du poison ne meurt pas. Quoique
+bien peu vraisemblable, plusieurs s'efforcent d'y croire, d'après le
+besoin des Choiseul, et leur violente passion. La Grammont crut que,
+quoique morte, l'autre avait le dernier mot, l'avait coulée pour
+toujours. Cachée sous une capote, elle alla aux Capucines, pour prier
+en apparence, réellement pour fouler la bière de la Pompadour
+(_Rich._, IX, 325).
+
+ * * * * *
+
+Beaucoup disaient: «Le roi, à son âge, a moins besoin d'une maîtresse
+que d'une dame aimable, douce, qui représente bien, tienne
+agréablement la cour.» Cette dame était toute trouvée. C'était madame
+la Dauphine, qui avait su plaire à la reine, capter madame Adélaïde,
+et peu à peu devenait agréable au roi. Elle était cultivée, savait
+beaucoup de langues, entre autres le latin (et citait son Horace).
+Elle avait ce don de mémoire qu'eurent ses fils Louis XVI, Monsieur.
+C'était une forte personne (comme ses père et grand-père les Auguste),
+blanche et grasse, avec cette richesse de chair et de sang que Louis
+XVI hérita d'elle. Elle était très-saxonne, passionnée pour un de ses
+frères qu'elle voulait faire roi de Pologne à la mort d'Auguste III (8
+octobre 1763).
+
+Sortie d'une maison la plus corrompue de l'Europe, elle donnait
+l'exemple de toutes les vertus domestiques, travaillait
+très-activement pour son frère et pour son mari. Le roi, si défiant
+pour son fils, se confiait bien plus à cette bonne Allemande. Seule à
+la cour elle eut le secret de son Agence et en tira parti. D'accord
+avec l'abbé de Broglie, un des agents, elle donna courage à Richelieu,
+à d'Aiguillon, neveu de Richelieu, pour pousser le parti Choiseul.
+
+D'Aiguillon, qui n'était qu'un fat, s'y prit fort-mal. Gouverneur de
+Bretagne, il crut pouvoir contre le Parlement faire agir les États.
+Ils se réunirent contre lui pour la vieille constitution de la
+province. La tête de la résistance était La Chalotais, procureur
+général, le grand adversaire des Jésuites. Ils voulurent frapper à la
+tête, perdre La Chalotais. L'homme était très-hardi, avait des mots
+mordants. On supposa qu'il les avait écrits. On forgea de fausses
+lettres pleines de mépris pour le roi. Tout cela grossier, maladroit.
+Le Parlement de Paris allait en faire justice, marquer au fer chaud
+les faussaires. L'affaire était menée par un petit Calonne, un
+vaurien, qui voulait monter. Derrière lui, d'Aiguillon. Mais derrière
+celui-ci n'allait-on pas trouver les hommes du Dauphin, la Vauguyon,
+l'évêque de Verdun, le violent Nicolaï? Ignoraient-ils ce faux? Et le
+Dauphin lui-même n'en sut-il rien, du moins _après_? On peut juger de
+ses inquiétudes, des tristesses qu'il eut. Déjà il maigrissait; son
+grand embonpoint disparut. Pour arracher l'affaire au Parlement, pour
+donner au roi le courage d'agir malgré Choiseul, il fallait un
+miracle. Il se fit: on put voir alors que _la bonne Allemande_, qui
+seule alors influait près du roi, avait aussi certaine audace,
+certaine force de caractère.
+
+On fit signer au roi un acte qui évoquait la chose à une commission du
+Grand Conseil. Les faussaires rassurés allèrent bride abattue. Le
+dénonciateur Calonne est fait juge, se donne carrière, bâtit un roman,
+un poème sur la prétendue conspiration universelle des Parlements, une
+révolution sur le plan du _Contrat social_. Tout cela ridicule, moqué
+et sifflé du public. On n'en jette pas moins aux cachots La Chalotais,
+son fils et ses amis (22 novembre 1765).
+
+Le Dauphin se mourait et la Dauphine était malade. Ces deux honnêtes
+gens, selon toute apparence, souffraient de se trouver mêlés à tout
+cela. Le Dauphin s'était vu dans le détroit fâcheux où il fut, vers
+1750, d'immoler sa conscience d'homme à sa conscience de dévot. Il
+gouvernait alors ses soeurs, et, _pour sauver l'Église_, il leur
+laissa subir l'orgie de Louis XV, cette étrange cohabitation qui fit
+l'étonnement du monde. Et maintenant encore _le salut du parti de
+Dieu et des honnêtes gens_ lui faisait employer une épouse innocente
+dans une affaire très-trouble qui devait fort lui répugner.
+
+L'avénement de la Dauphine apparaissait. À la mort du Dauphin
+(décembre 1762), elle eut du roi les trois promesses: _d'habiter au
+plus près de lui_,--_d'élever Louis XVI_,--de garder le droit de son
+rang, autrement dit _d'être Régente_, si le roi venait à mourir.
+
+Cependant la Dauphine entrait fortement dans son rôle de mère, de
+régente possible. Elle avait moins d'esprit que de mémoire, mais du
+sérieux, du travail, de la patience, une passion incroyable de suivre
+les idées et les plans du Dauphin. Pour cela rien ne lui coûtait. Elle
+se mit comme à l'école, apprenant par coeur les cahiers qu'on lui
+faisait d'après les papiers de son mari, cahiers d'éducation et
+cahiers de gouvernement. Chaque jour, dans son oratoire, elle
+répétait, comme un enfant, sa leçon à son confesseur.
+
+Elle était fort touchante. Le devoir, malgré elle, la faisait
+reprendre à la vie. Docile aux avis de Tronchin, elle quitta le régime
+du lait, se nourrit mieux, reprit un aimable embonpoint. Le roi la
+quittait peu. Au voyage de Compiègne (en juillet au bout de six mois
+de veuvage) sa toute-puissance éclata; elle tint solennellement la
+cour, et, ce qui étonna beaucoup dans la douce Allemande, c'est
+qu'elle parla haut, d'une voix forte et d'un ton de maître.
+
+Avec un homme tel que le roi, la grande question était de savoir où
+elle logerait. Et bravement elle avait demandé de loger au plus près.
+Le grand appartement du nord (rez-de-chaussée) qu'avaient eu la maman
+Toulouse et madame de Pompadour, menait droit chez le roi par
+l'escalier secret. Choiseul tremblait qu'elle ne l'eût. Il le faisait
+dire peu solide. On traînait pour le réparer. Cela piqua le roi. Il
+trancha, dit qu'elle logerait chez lui.
+
+Madame Adélaïde y demeurait déjà. Mais le roi, sur sa tête, avait un
+entre-sol, bien mal famé du temps des quatre soeurs. Plus tard, il fut
+plus sale, étant le logis de Lebel, qui y arrangeait des surprises,
+attrapait des dames au passage. On l'appelait le Trébuchet. La
+Pompadour s'y cache à ses trois premières nuits. Plus tard, la Du
+Barry y niche. Étrange colombier, digne de telles colombes, mais, ce
+semble, impossible pour une telle dame, une telle veuve. La mettre
+chez Lebel! le mot seul fait horreur. C'était braver toute pudeur,
+risquer de reproduire pour la pauvre princesse les bruits qui par deux
+fois coururent sur Adélaïde elle-même.
+
+La Dauphine n'était pas une enfant. Elle savait assez, par son père,
+son grand-père (publiquement amants de leurs filles) que les rois ne
+respectent rien. Elle obéit pourtant. Ses meneurs qui, pour la bonne
+cause, venaient de faire un faux, n'eurent pas plus de scrupule ici.
+Ils la poussèrent, au nom de Dieu, mais surtout par sa passion, son
+ardeur d'accomplir ce qu'avait voulu le Dauphin, de le faire (tout
+mort qu'il était) vaincre, triompher et régner.
+
+Depuis octobre (dixième mois du veuvage) tout semblait arrangé. Elle
+suivait le roi partout, en voiture, à la chasse, même en janvier, fort
+rajeunie, brillante. Déjà elle faisait son futur ministère. Elle dit à
+Nicolaï: «Vous serez grand aumônier et cardinal. Votre frère a les
+sceaux.» D'Aiguillon remplaçait Choiseul.
+
+La chute de celui-ci semblait certaine. Un coup imprévu changea tout.
+Le 1er février (à son treizième mois de veuvage), la Dauphine un matin
+tombe en syncope, _et elle a une énorme perte_. L'accident est ainsi
+précisé dans la note que Richelieu, homme de la Dauphine, dicta
+lui-même, et qui plus tard fut imprimée par Mirabeau, réimprimée par
+Soulavie (_Louis XVI_, I, 305-324).
+
+Ce pauvre corps, gros, mou, sanguin, s'affaissa tout à coup. Si
+longtemps immobile près du Dauphin, si mobile depuis chez le roi, dans
+les courses, les chasses, les secousses de voitures rapides, elle
+avait pu être blessée.
+
+Tronchin, qui était avec elle, descendit chez le roi, lui dit que
+cette crise n'était pas naturelle. Elle venait de boire son chocolat.
+Madame Adélaïde dit qu'elle était empoisonnée. Elle tira de ses
+cassettes un contre-poison qu'elle portait partout avec elle. Du 2 au
+12 elle fait elle-même le chocolat de la Dauphine, qui meurt pourtant.
+On l'ouvre. Nul poison apparent. Grande dispute entre médecins. Sénac
+dit: «_accident_,» Tronchin soutient: «_poison_.» C'était la version
+préférée de la cour, du roi, d'Adélaïde. On disait que certains
+poisons tuent sans laisser de traces. Tout à coup on ne dit plus rien.
+Mais ce qui saisit d'étonnement, ce fut de voir cette violente
+Adélaïde elle-même reculer tout à coup, se dédire, ou du moins se
+taire. Elle vit que Choiseul resterait, elle le ménagea, désirant à
+tout prix avoir l'éducation du petit Louis XVI, tenir l'enfant et
+l'avenir. On l'amusa ainsi pour lui fermer la bouche. Et puis, on
+l'attrapa. L'enfant fut donné à la reine. Elle aimait peu sa fille.
+Choiseul sut faire agir ses Jésuites polonais, les sots meneurs de la
+vieille malade, qui, du reste, vécut peu de temps.
+
+De plus en plus suspect, haï du roi, Choiseul (chose bizarre)
+paraissait s'affermir. À la mort du Dauphin, quoiqu'on crût au poison,
+le roi n'osa souffler. Il s'était enfermé. Choiseul perça à lui.
+Surpris de son audace, le roi très-faiblement dit «_regretter peu_ le
+Dauphin, mais bien l'opposition qu'il avait faite au Parlement.»
+
+La Dauphine mourant, le roi fut accablé, mais ne fit nulle enquête. Il
+ordonna seulement aux médecins des études, des recherches sur les
+poisons.
+
+S'il osait quelque chose, c'était en grand secret. Il fit sous main
+une pension très-forte à son Éon de Londres, qui avait dénoncé les
+Choiseul comme empoisonneurs (V. Gaillardet, Boutaric).
+
+De plus en plus, il vivait comme un rat, sous terre et se cachant,
+recherchant les ténèbres. Il prit le Parc-aux-Cerfs en haine. Il
+voulut quelque temps tromper la police des Choiseul, il essaya des
+moyens d'Orient, d'avoir dans certain trou (la chambrette près de la
+chapelle) de ces petits mignons qui permettent l'absolu secret. Il
+acheta un enfant de neuf ans, et, jusqu'à treize au moins, le tint
+dans ce sépulcre. Il nourrissait, soignait, comme un petit animal
+domestique, la gentille créature (c'était une fille). Nulle femme de
+service. Il la servait lui-même. En même temps il lui faisait l'école
+et lui apprenait ses prières, gâtait, grondait, caressait, corrigeait.
+Étrange éducation, dévote et libertine. L'enfant s'en irritait, lui
+disait parfois: «Je te hais.» Par cela même le petit lion en cage
+l'attacha fort, si on doit en juger par la fortune qu'il lui fit
+(_Richelieu_).
+
+Mais l'enfance était tout dans ce honteux mystère. Elle grandit et fut
+femme un matin, enceinte. Il ne voulut plus la garder.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+FIN DES CHOISEUL.
+
+1767-1770.
+
+
+Si bien assis, si fortement planté, Choiseul, de plus, était ancré ici
+par deux câbles, Vienne et Madrid.
+
+Marie-Thérèse aimait tellement Louis XV, tellement notre France, que,
+ne pouvant elle-même les épouser, elle brûlait de leur donner sa
+fille, toutes ses filles, si elle eût pu. Elle en avait de grandes et
+de petites, au choix, depuis vingt-cinq ans jusqu'à douze, pour le
+Roi, le Dauphin, et tous nos petits princes. Elle mit sa Caroline à
+Naples (1768). Si le Roi, à cinquante-huit ans, eût voulu une grande
+personne, il y avait Marie-Élisabeth. S'il aimait plutôt les enfants,
+il y avait Marie-Antoinette, une blondine à qui on envoya d'ici un
+précepteur et qu'on élevait expressément pour être reine de France,
+dans nos goûts, nos futilités.
+
+Choiseul était donc cher, nécessaire à Marie-Thérèse. Mais la haine,
+autant que l'amour, peut lier, plus encore peut-être. La haine
+l'unissait à Madrid, la vengeance que Charles III voulait tirer de
+l'Angleterre. Dès le lendemain de la paix, Choiseul lui envoya des
+gens pour lui faire des canons. Il était impossible de mieux avertir
+les Anglais.
+
+Non moins indiscrètement, il eut la fatuité d'endosser le rôle
+insolent d'ennemi personnel du grand Frédéric. Quelqu'un mandant
+l'auteur des vers outrageants à ce prince (vers qu'on fit faire à
+Palissot): «L'auteur? dit Choiseul, mais c'est moi!»
+
+Attitude bien peu politique, mais dont l'impertinence hardie ne
+déplaisait pas à la France.--À ce point qu'aujourd'hui encore
+l'histoire traite fort doucement ce fidèle agent de l'Autriche.
+
+Cette tactique, qui lui réussit tellement dans l'opinion, en faisait
+un scabreux et dangereux ministre, qui, parlant toujours de la guerre,
+de la descente en Angleterre, de surprendre et brûler Carthage,
+risquait de nous perdre nous-mêmes.
+
+Grisant incessamment l'Espagne, il pouvait fort bien être pris à son
+propre piége, être engagé (lui et la France) dans un coup de tête
+espagnol,--et cela si peu préparé, ruiné, en pleine banqueroute!
+
+Ces vanteries guerrières allaient juste au rebours du mouvement
+économique qu'il prétendait encourager. Les réformes agricoles, les
+sociétés d'agriculture (V. Doniol, Bonnemère, etc.), demandaient de la
+confiance dans la paix. La pauvre France avait besoin, grand besoin de
+se reconnaître et de se refaire quelque peu.
+
+Mais quoi que fût Choiseul, il avait l'opinion, la Presse, les
+salons, Ferney. Cela le rendait impeccable. D'une sécurité étonnante,
+Choiseul, sa soeur, avaient l'absolution d'avance dans leurs actes les
+plus risqués. À tout on mettait la sourdine.
+
+Un coup d'État contre une femme, l'emploi de la toute-puissance dans
+une vengeance d'amour, en tout temps c'est chose odieuse. On la passe
+à Choiseul. Il poursuivait sa belle-soeur, la jeune femme de son frère
+Stainville. Repoussé, il la fait prendre (sous prétexte de mauvaises
+moeurs), en pleine cour, en plein bal, par les exempts, comme une
+fille, et enfermer pour toujours au couvent en correction.
+
+Tout ce qui, plus tard, compromit tellement Marie-Antoinette, fut
+accepté patiemment de madame de Grammont. Elle gouvernait son frère,
+Julie la gouvernait (V. Dumouriez), Julie fut reine de France.
+
+Les dames, excédées des bavards et des hommes qui n'étaient guère
+hommes, s'étaient dit: «Plus d'amants, car c'est abdiquer.»
+(_Lauzun._)--Elles croyaient rester indépendantes en s'en tenant aux
+petites amies, ayant dans l'intérieur quelque bijou discret, qui
+couvrait, cachait leurs faiblesses. Ici, ce fut tout le contraire.
+Madame de Grammont eut un maître dans la friponne qui impudemment
+l'affichait.
+
+Mademoiselle Julie, loin d'être, comme les autres, aux petits
+cabinets, tenait appartement, un entre-sol à elle, et un bureau à tout
+venant. Dans le bureau trônait son petit chien. Bête adorée, idole, à
+qui les plus huppés faisaient la révérence. On lui faisait des vers.
+On s'ingéniait à deviner ce qui plaisait au chien, à la maîtresse. La
+voyant soucieuse, un Italien trouva que dans ses chiffons elle avait
+des billets de notre défunt Canada (et pas moins d'un demi-million).
+Vrais chiffons, papiers de rebut. On offrit de les lui changer pour
+d'excellents billets de Gênes. Il suffisait qu'elle agît près de
+madame de Grammont pour qu'on secourût les Gênois contre la Corse
+révoltée. Le projet plut; la soeur prit feu et enflamma le frère pour
+deux vilaines choses: tromper Gênes, écraser la Corse. On traîna, on
+fit si bien que les Gênois épuisés, endettés, furent trop heureux
+finalement de céder cette Corse, si peu utile, et funeste plus tard.
+
+Julie, lancée dans les affaires, en fit plus d'une. Par elle et son
+crédit, M. de Penthièvre put faire le désiré mariage de sa fille avec
+Orléans, faire cet entassement de deux fortunes colossales, énorme,
+dangereux; un roi d'argent auprès de Louis XVI, un centre provisoire,
+un foyer de révolution.
+
+Mais l'affaire où Julie éclata tristement, ce fut le procès de Lally.
+
+_Lally-Tullendally._ La France, étourdiment, a souvent employé des
+fous sauvages ou intrigants, héros écervelés ou fourbes, comme les
+O'Reilly, Lally, d'Irlande, comme le Stuart (Sobieski), les Ornano de
+Corse, qui faillirent être rois de France vers 1632. Gens dangereux,
+brillants, nés pour la gloire et les chutes finales, pour faire
+miracle et nous casser le cou.
+
+Lally, superbe à Fontenoy, n'en fut pas moins un homme né tristement
+et de mauvais augure, marqué du sort d'avance. Par ses vertus et par
+ses vices, probité, dureté, brutalité et fureurs folles, dès l'arrivée
+dans l'Inde, il se brouille avec tous, insulte tous, perd tout. Il
+était prisonnier à Londres quand il sut qu'on le menaçait à Paris. Il
+se fait renvoyer prisonnier sur parole, apporte ici sa tête. L'intérêt
+de Choiseul, pour excuser les fautes de sa guerre de Sept Ans, était
+certainement de se rejeter sur Lally, de le perdre. L'ennemi capital
+de celui-ci avait épousé une Choiseul. Le ministre eût voulu que le
+procès se fît au Parlement, mais craignait la présence, l'énergie de
+Lally; il voulait l'éloigner. Madame de Grammont ne le lui permit pas.
+On disait dans Paris que Lally, revenant de l'Inde, lui avait donné
+des diamants; cela voulait dire _à Julie_. La dame était fort nette.
+Elle court chez son frère, s'emporte, exige que Lally soit arrêté.
+Choiseul en signe l'ordre, en faisant avertir Lally. En vain. Notre
+Irlandais va droit à la Bastille.
+
+Dès lors, il est perdu. Tant de gens ruinés avec la Compagnie des
+Indes entourent le Parlement. Ces magistrats, si ignorants et des
+choses militaires, et de l'Inde, et de tout, n'en trouvent pas moins
+que Lally a trahi les intérêts du roi. Trahi? Est-ce par erreur ou par
+sottise?
+
+Horrible fut le jugement. Quand on lui lut ce mot, _trahi_, il entra
+en fureur, prit un couteau, se poignarda. Il ne put se tuer. On
+l'emmena hurlant; on lui mit un bâillon; on le mit dans un tombereau,
+on le frappa, on le manqua; enfin on lui scia la tête (1766).
+
+La tête de Lally était le seul à-compte qu'on pût donner à la misère
+publique, aux enragés de l'Inde et aux désespérés du Canada, aux
+rentiers faméliques qui, d'époque en époque, toujours ajournée, se
+mouraient. Depuis 61 et la petite banqueroute de Silhouette,
+Choiseul remit tout à la paix (63). À la paix, rien. Il remit tout à
+l'an 1767. Et alors, rien. Il remit tout à 69, où vint Terray,
+l'exterminateur général. Et Choiseul s'en lava les mains. Il tomba à
+merveille, populaire, accusant Terray, lequel ne fit pourtant que la
+banqueroute de Choiseul.
+
+L'honneur pour celui-ci ce fut d'avoir eu l'art de manier le
+Parlement, de le faire tourner à sa guise. Féroce pour Lally, féroce
+pour le petit La Barre dont il confirma la sentence, le Parlement,
+pour Choiseul, fut très-doux. Qu'on le consultât en finances et qu'on
+prît chez lui les ministres (Laverdy, Terray, etc.), cela le calmait
+fort. Dans les remboursements, si ajournés, si difficiles, on
+remboursait d'abord le Parlement. Choiseul, en retour, en tira la
+déclaration si nouvelle: «Qu'en le roi seul était tout le pouvoir
+législatif.» Le roi (1766) put solennellement proscrire l'union des
+parlements, se faire même apporter de tous les parlements de France
+leurs registres et biffer les noms prohibés de sa main.
+
+Pour le dehors, Choiseul fut moins habile. Tenu par Vienne, il croyait
+la tenir. Jamais il ne prévit que Vienne, cette mortelle ennemie de la
+Prusse, s'arrangerait à son insu avec la Prusse et la Russie dans
+l'affaire de Pologne. Il dit d'abord avec son ton tranchant: «C'est
+loin, très-loin de nous. Eh! qu'importe à la France?» Puis il dit:
+«Nul accord possible entre les partageants.» Puis, il s'inquiéta,
+encouragea les résistances, envoya des secours minimes et dérisoires
+(Boutaric, I, 145, 155). Il souleva les Turcs mais ne put faire bouger
+l'Autriche.
+
+Où se réfugia la Pologne? Précisément dans le principe catholique qui
+l'avait perdue. La Confédération de Bar donne beau jeu aux hypocrites
+envahisseurs qui reprochaient l'intolérance aux Polonais[11]. Menée
+par des évêques, elle jure le triomphe du catholicisme, son maintien
+exclusif contre les protestants (1768). Qu'arrive-t-il? Un tiers sans
+scrupule viendra prendre sa part. Le jeune empereur Joseph II,
+sectaire de Frédéric et de nos philosophes, entrera en Pologne.
+L'Europe protestante, et l'Angleterre en tête, applaudit au partage.
+L'Angleterre, tout à l'heure, empêche à main armée les faibles
+tentatives de la France pour les Polonais.
+
+ [Note 11: Dans l'_Histoire de la Pologne_ des deux
+ Mickiewicz, pleine de faits nouveaux, d'idées grandes et
+ profondes, je trouve une fort bonne note qui éclaire
+ l'affaire obscure des _dissidents_ (p. 433). C'étaient
+ uniquement les calvinistes et luthériens (et non les
+ grecs, alors réunis à l'Église romaine). Les
+ _dissidents_ n'étaient nullement en servitude, comme le
+ disaient la Russie et la Prusse. Ils avaient deux cents
+ églises et la parfaite liberté de culte. Ils occupaient
+ des grades dans l'armée. Mais on les excluait des
+ charges. _On leur refusait le droit de voter._ Dans un
+ pays sans doute où le _veto_ d'un seul arrêtait tout, il
+ semblait dangereux de faire voter des gens qu'appuyait
+ l'étranger (_Mickiewicz_, 1866).--J'insiste peu sur
+ cette grande affaire. Elle absorberait mon récit. Et je
+ dois avant tout tenir ferme et serré le fil intérieur de
+ la France.--Pour la même raison, j'ai peu parlé de la
+ suppression des Jésuites, m'en rapportant à tant
+ d'écrits qu'on a faits là-dessus, spécialement à celui
+ d'Alexis de Saint-Priest. Pour bien comprendre la scène
+ principale, celle de l'Espagne (1766), il faut se
+ rappeler ce que j'ai dit dans une note du premier
+ chapitre (1758), pour leur complot sur notre Infante et
+ pour faire croire Charles III bâtard adultérin et fils
+ d'Alberoni.]
+
+Myope vers le Nord, Choiseul vit-il clair au Midi? Il y eut deux
+succès, deux conquêtes faciles, qui eurent pour sa ruine
+d'incalculables résultats. Il prit Avignon, prit la Corse.
+
+Clément XIII, irrité du renvoi des Jésuites, d'Espagne, de Naples et
+de Parme, s'en prit au plus faible des trois, à notre infant de Parme,
+lança l'excommunication. Choiseul en prit prétexte pour venger les
+Bourbons. Il saisit le Comtat (juin 1768). Et, presque en même temps,
+jetant toute une armée en Corse, il s'en empara en trois mois (juin
+1769), méprisables conquêtes. Avignon, saisi pour un jour. La Corse,
+possession précaire, si peu sûre pour la France toujours secondaire en
+marine, à qui la mer peut se fermer demain.
+
+Cette petite Corse, méchant «rocher sanglant,» (_Notes de Louis XVI_),
+exaspéra l'Anglais et lui fit faire une énorme sottise. En haine de
+Choiseul et des Turcs, il seconda, exalta la Russie. Du fond de la
+Baltique, il prend sa flotte en main, l'accueille dans ses ports.
+Londres était Russe pour ses bas intérêts (les suifs, cuirs et
+goudrons). L'Europe applaudissait. Les Russes vont délivrer la Grèce.
+Voltaire crie: «Bravo! Salamine! Victoire! Résurrection d'Athènes!»
+Remorqué par l'Anglais, le bas coquin Orloff, l'étrangleur de Pierre
+III, détruit la flotte turque à Tschesmé (juillet 1770). L'Anglais a eu
+le beau succès d'avoir fait de la Russie une glorieuse puissance
+maritime.
+
+La nouvelle, à l'instant portée en Allemagne, trouve Frédéric et
+Joseph II en conférence, en amitié. Seconde défaite pour Choiseul. Ses
+Turcs sont écrasés, son Autriche lui tourne le dos.
+
+Sa troisième défaite est en France. Le compte de la guerre de Sept
+Ans, remis à 63, remis à 67, irrémissiblement l'accable en 69. Les
+banquiers de la cour n'avancent plus un sou. La catastrophe arrive, la
+banqueroute, accomplie par Terray. Quelle banqueroute? celle de
+Choiseul. Impudemment il crie contre Terray, et Terray peut répondre:
+«Vos quinze cent millions de la guerre de Sept Ans (_V. Voltaire_),
+soixante-quinze millions donnés à Vienne, c'est la banqueroute
+d'aujourd'hui.» Dans cette même année 1769, Choiseul payait encore son
+tribut à l'Autriche. Il fait avec Terray comme un homme qui, ayant
+encombré la place d'ordures, crie haro sur le balayeur.
+
+Le pis pour celui qui avait si bien surpris l'opinion, c'est qu'elle
+risquait fort de lui échapper un matin. Visiblement il n'avait rien
+prévu, et Vienne s'était moquée de lui. Le moqueur, le _méchant_,
+drapé en scélérat, allait tout bonnement paraître un innocent.
+
+Sans la guerre il était perdu, c'était sa dernière chance. Il nie
+qu'il l'ait voulue. Mais ses actes, sa situation, son intérêt visible
+pèsent beaucoup plus que ses paroles.
+
+De longue date il préparait la guerre. Il aigrissait l'Anglais. Il
+payait sans mystère les aboyeurs de Londres et ses faux patriotes.
+Lord Rochefort réclamant pour la Corse, n'en tire qu'un mot
+impertinent: «Qu'il ne ferait pas un seul pas, dans sa chambre même,
+pour rassurer l'Angleterre là-dessus.»
+
+Parler ainsi, braver la guerre, quand on est sans ressources, quand on
+est arrivé, de délai en délai, à la dernière culbute, faire en pleine
+banqueroute le bravache insolent, cela se comprend-il? Il avait, il
+est vrai, fait des vaisseaux, mais nullement refait la marine. Il
+avait en espoir la révolte des États-Unis, mais révolte future,
+lointaine, éloignée de six ans, et qui viendrait trop tard. Il était
+sûr d'avoir du premier coup des revers effroyables. Il n'en allait pas
+moins, poussait, précipitait l'Espagne à se perdre, à nous perdre, à
+entraîner la France. Cette fureur s'explique par l'intrigue intérieure
+de Versailles, où Choiseul, la Grammont étaient précipités, s'ils ne
+mettaient l'Europe en feu. Mais la paix triompha par un sauveur
+étrange. La France fut sauvée de la guerre par la Du Barry.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LA DU BARRY.--MORT DE LOUIS XV.
+
+1770-1774.
+
+
+On a vu que la Pompadour, et plus anciennement la De Prie, avaient été
+de pures spéculations, arrangées et créées par la Banque, la haute
+finance. Il en fut à peu près de même pour celle-ci. Elle fut
+inventée, exploitée et soufflée par un escroc gascon, le joueur Du
+Barry.
+
+Richelieu, son patron, entra d'autant plus en ceci qu'il sentait deux
+dangers. Choiseul pouvait pousser le roi à se remarier, à prendre un
+de ces anges blonds (comme en eut tant Marie-Thérèse), qui eût
+éternisé Choiseul et l'influence de l'Autriche. Le roi pouvait aussi
+mourir. Et il en prenait le chemin. Après la mort de la Dauphine, il
+eut comme un accès de peur, crut sentir là la main de Dieu. Mais après
+il eut un retour de fureur libertine, qui tournait au Tibère. On parle
+de dames forcées, surprises par des drogues érotiques, de quatre
+jeunes religieuses, livrées toutes à la fois au caprice impuissant. Si
+tout cela est vrai, il courait à la mort. Ce fut en Richelieu un vrai
+coup de génie de couper court, vendre le Parc-aux-Cerfs, de deviner
+qu'après tant de raffinements, une chose pouvait agir encore, quelle?
+la vie naturelle, tout simplement monogamique, une bonne fille, le
+rire et la joie.
+
+La fille n'avait pas moins de vingt-cinq ans, avait tout traversé. Il
+n'y paraissait pas. Vendue, revendue dès l'enfance, insoucieuse, elle
+avait l'air d'avoir ignoré tout cela, ou du moins oublié. Elle n'eut
+pas ces hontes, ces retours, ces aigreurs, qui gâtent la fille de
+joie, la font triste comme un cimetière. Elle resta sereine,
+admirablement gaie et bonne[12], pour faire plaisir à tout le monde,
+aimer le genre humain.
+
+ [Note 12: Elle était vraiment bonne. Brissot en conte un
+ trait charmant. En 1778, quand Paris et la France
+ s'étouffaient à la porte de Voltaire, Brissot, alors
+ fort inconnu, un pauvre auteur mal mis, n'avait pu
+ pénétrer, s'en allait tête basse. «À ce moment, dit-il,
+ une jeune personne éblouissante sort, voit ma triste
+ mine, s'émeut, me dit: «Monsieur, que
+ vouliez-vous?--Voir M. de Voltaire.--Eh bien, dit-elle,
+ je remonte: j'obtiendrai qu'on vous fasse entrer.»]
+
+Mi-Lorraine et mi-Champenoise, mais amenée très-jeune, c'était un
+enfant de Paris. Cela se sent du premier coup au fameux buste du
+Louvre. Cette petite crânerie à relever ainsi la tête ne se voit guère
+qu'ici. Elle est bonne, elle est gaie, jolie (quoique Walpole assure
+qu'on ne l'aurait pas remarquée). Pour vingt-cinq ans elle est un peu
+mesquine et de formes peu riches. Si elle était plus femme, sa vie eût
+laissé trace. C'est un gamin plutôt, un gentil petit polisson, bon
+diable, en train de rire.
+
+Sa figure n'est pas libertine, ni menteuse, ni impertinente, mais
+joyeuse et espiègle, ayant la malice à coup sûr et tous les menus
+vices des enfants des rues de Paris. Elle n'a pas besoin, comme nos
+fausses bacchantes, de singer la folie. Elle sera suffisamment folle,
+ayant pourtant une petite tête pour être folle à point, délirer à
+propos.
+
+Elle naquit bien bas. Le nom carnavalesque de sa mère est dans
+Rabelais, petit nom de guerre abrégé, la Bécu[13]. Quel père? le
+savait-elle? Tels en font honneur à un moine, tels à un cuisinier. Je
+tiens pour celui-ci. Elle n'a rien d'obscène, mais la lèvre friande.
+Elle dut naître en quelque cuisine un jour de Mardi gras. Habillée en
+garçon, coiffée du blanc bonnet, elle ferait penser à ce charmant
+Lulli, le petit pâtissier.
+
+ [Note 13: MM. de Goncourt ont retrouvé ce nom. Tout ceci
+ chez eux est fort curieux, très-neuf, fondé sur des
+ pièces précieuses, des manuscrits, etc.]
+
+C'était à table qu'il fallait la montrer. Là elle avait tout son
+essor. Richelieu et Lebel la firent souper entre eux. Le roi regardait
+par un trou. Lui qui ne riait pas, qui voyait si peu rire dans son
+palais maussade, il fut surpris et stupéfait... C'était la Joie
+vivante, la libre liberté, et des élans et des éclats... Dans son
+ravissement, il veut la voir de près. Nul embarras, nulle gêne; rien
+ne l'étonne; chez lui elle est chez elle, aussi gaie, aussi folle.
+Lebel est effrayé lui-même de voir le roi pris à ce point pour une
+fille. Le roi n'en tient compte. Il la fait dame, la titre, la marie.
+
+La grosse affaire, c'étaient Mesdames, si sévères, si collet-monté. Le
+roi avait déjà eu des _filles_. Mais celle-ci faisait tant de bruit!
+Tout Paris la chantait. Choiseul, avec sa soeur, avait organisé une
+batterie terrible de chansons contre elle et le roi (_La belle
+Bourbonnaise, la maîtresse de Blaise_, etc.). Honte! scandale!
+horreur!... On raisonna Mesdames. On leur cita l'Ancien, le Nouveau
+Testament, où l'on voit que le ciel prend bien bas ses élus. C'est
+Raab, c'est Jahel (les Du Barry d'alors), qui sauvèrent le peuple de
+Dieu. Plus l'instrument est vil, et plus la main d'en haut visiblement
+éclate. Une chose de plus dut trancher pour Mesdames: c'est que le roi
+vivrait bien plus, se réduisant à celle-ci.
+
+On attendait, on était en prières pour qu'Esther triomphât d'Aman.
+Dans un souper de prêtres, l'un dit: «Messieurs, buvons à la
+Présentation!--Quelle? C'est demain la Chandeleur, où l'on présente au
+Temple Notre-Seigneur... S'agit-il de cela!--Point. Je dis la
+présentation de la nouvelle Esther qu'on fait aujourd'hui à
+Versailles, et qui va nous sauver l'Église.» (_Mss. Hardi_, _Goncourt_,
+II, 129.)
+
+On la trouva non-seulement charmante, mais décente et plus modeste que
+bien des femmes de cour. À la messe où elle parut, il y eut nombre
+d'évêques. Chose plus forte, elle fut reçue chez Mesdames, à leur
+concert spirituel, reçue chez leur élève, leur enfant, le Dauphin, qui
+donnait un concert aussi.
+
+Choiseul se rabattait du côté du Dauphin, voulait s'en emparer.
+N'ayant pu marier le roi, il imposa, il exigea que le mariage tant
+promis eût lieu aussi, que la petite fille élevée tout exprès pour la
+France ne restât pas à Vienne. On céda. Elle vint. Le fatal mariage de
+Marie-Antoinette se fit dans une fête tragique du plus sinistre
+augure. Quel résultat? aucun pour Choiseul. Au contraire. Sa soeur,
+qui s'échappait en outrages pour la Du Barry, reçut ordre du roi de ne
+plus paraître à la cour.
+
+Elle mit son exil à profit, courut les Parlements, hardie
+solliciteuse. Et contre qui? contre le roi, arrangeant un procès où
+indirectement il aurait été l'accusé.
+
+Choiseul, contre son maître, avait gardé des armes, pour l'effrayer au
+moins. Il avait pris doubles précautions, et défensives et offensives.
+
+_Défensives._ C'était de lui faire signer tout, jusqu'aux mesures
+hostiles qu'il prenait contre le roi même (on l'a vu dans l'affaire
+d'Éon). «Le roi n'est pas mineur. Lui seul a tout voulu, tout ordonné,
+tout fait.» (Choiseul, _Mém._, I, 93-94.)
+
+Autres précautions très-directement _offensives_, Richelieu dit qu'au
+moment trouble où le roi perdit le Dauphin, Choiseul en profita pour
+tirer de lui contre lui une pièce accablante, où il se diffamait
+lui-même. D'Aiguillon et Calonne tenaient La Chalotais; avec de
+fausses pièces, ils croyaient l'égorger; le bourreau était prêt.
+Choiseul fit dire au roi, au bas d'un mémoire de Calonne «qu'il
+l'avouait, que celui-ci n'avait rien fait _que par ses ordres_.»
+
+Le roi, compromis à ce point par ce mot imprudent, ayant l'air de
+faire corps avec ces faussaires assassins, resta fort tristement en
+cause. Lorsque le Parlement fit le procès à d'Aiguillon, lorsque,
+encouragés par Choiseul, de Bretagne à Paris vinrent dix-huit cents
+Bretons, pour témoigner et l'accabler, le roi, pour ainsi dire, était
+coaccusé, lui qui avait couvert Calonne, agent de d'Aiguillon.
+
+Autre affaire plus cruelle, qu'avait en main Choiseul, vrai poignard
+dans les reins du roi.
+
+Les mauvaises récoltes, qui commencèrent en 67, amenant la cherté, le
+peuple en accusait l'exportation, l'agiotage sur les blés. Le roi
+était associé à une compagnie, qui, d'abord honorable, tourna aux plus
+vilains trafics, aux plus coupables monopoles. Le Parlement de Rouen
+attaqua les monopoleurs. La cour arrêta les poursuites. Et le
+Parlement insistant dit que là on avait encore reconnu le pouvoir.
+Soufflet hardi, et encore aggravé par l'ironique explication: «À Dieu
+ne plaise, Sire, que nous ayons pensé à vous!»
+
+Arme terrible pour Choiseul. Versailles en dut pâlir, quand la
+discussion passa de Rouen à Paris, reprise ici par notre Parlement,
+sur ce volcan si inflammable, au terrain brûlant des révoltes.
+
+Choiseul, à ce moment, faisait un coup hardi qui tranchait tout,
+lançait la guerre, et pour longtemps, ce semble, le rivait au pouvoir.
+Écrivant seul au roi d'Espagne, sans l'intermédiaire des commis, il
+lui fit sauter le grand pas, tirer l'épée contre l'Anglais, et dès
+lors entraîner la France.
+
+Stupeur profonde ici. Le roi entre deux peurs, peur de la guerre et
+peur du Parlement, n'aurait rien fait du tout. On vit là ce que c'est
+qu'un enfant de Paris. La folle, la rieuse, exploita sa peur même,
+l'augmenta pour le rendre hardi. Elle avait acheté _Charles Ier_ de
+Van Dyck. Le montrant, elle dit: «Vois-tu ce roi? _la France!_... Eh
+bien! ton Parlement te fera couper la tête aussi.»
+
+Maupeou, Terray, deux têtes fortes, étaient derrière, et la faisaient
+parler. Ils savaient au plus juste ce qu'on pouvait oser. Le Roi ayant
+imposé le silence sur d'Aiguillon, et le Parlement s'en moquant, le
+Roi, le 3 septembre, vint enlever les pièces. Le 24 décembre, il exila
+Choiseul. La nuit du 20 janvier il enleva le Parlement.
+
+Heureux Choiseul! Il tombe dans la gloire! Il a l'air d'emporter les
+libertés publiques. Il tombe à point, à temps pour esquiver l'horreur
+de la ruine publique, la banqueroute qu'il a préparée.
+
+Sa chute est un triomphe. Toute la France va s'inscrire chez lui. Tout
+court à Chanteloup. Les habiles envisagent le roi vieux et usé, et la
+jeune Dauphine autrichienne dont Choiseul (on n'en doute) sera premier
+ministre.
+
+Le Roi, dans son courage de renverser Choiseul, fut très-timide
+encore. Il eut peur de la voix publique, peur des révélations qu'il
+pouvait faire, et qu'il ne fit que mieux, les livrant à la foule de
+ses visiteurs innombrables, leur disant à tous à l'oreille ce qu'il
+voulait faire répéter. Non sans raison, d'Aiguillon se demande si le
+Roi n'eût pas risqué moins à mettre Choiseul en jugement.
+
+Le Parlement était peu regrettable. Dans ses cruels procès des
+derniers temps, il s'était fort souillé. Doux pour Choiseul qui lui
+donnait les places, doux pour Terray qui le ménage seul dans
+l'universelle ruine, il se soutenait peu dans sa vieille voie
+d'austérité. Il n'avait pu rien faire, rien empêcher, ni les guerres
+de ce règne, ni la ruineuse banqueroute, ni l'asservissement à
+l'Autriche. Il tua les Jésuites, mais tard, et quand ils étaient
+morts.
+
+On en peut dire une seule chose, assez grave au fond: _Il parlait._ Il
+prêtait une voix officielle à l'opinion. Parlage utile qui l'avança
+parfois; mais funeste pourtant, s'il devait à jamais faire qu'on s'en
+tînt à des paroles, et que jamais la France ne fît sa vraie
+constitution.
+
+La révolution de Maupeou, louée et saluée de Voltaire, fut approuvée
+très-haut par un sérieux juge, qui eût voulu la maintenir, par
+l'irréprochable Turgot. Elle rend la justice gratuite. Elle supprime
+la vénalité des charges, réduit le ressort immense du Parlement de
+Paris, qui comprenait Arras et Lyon, imposait des voyages immenses et
+ruineux aux plaideurs, et les faisait attendre des années.
+
+À regarder les choses froidement, on peut dire que la révolution avait
+été heureuse.
+
+Elle brisait la chaîne qui nous rattachait à l'Autriche. D'Aiguillon,
+tant haï et méprisé qu'il fût, eût voulu revenir au système français,
+à la tradition de son grand-oncle, le cardinal de Richelieu.
+
+D'Aiguillon dit de la Pologne: «Qu'y pouvais-je? C'était trop tard. Il
+eût fallu agir depuis longtemps. Tout était impossible dans l'état où
+Choiseul laissa la France, ruinée, épuisée pour l'Autriche.» (V.
+_Mémoires d'Aiguillon_.)
+
+Quoi qu'on pût faire alors, tout gouvernement était sûr d'être
+d'avance condamné, moqué, maudit, flétri. De Maupeou, d'Aiguillon, de
+Terray, on ne voulait rien, on n'acceptait rien. Leur ministère
+semblait un moment de passage, un carnaval malpropre où l'on ne
+pouvait se mêler. On ne voulait y voir qu'une fille flanquée de trois
+fripons.
+
+Maupeou eut beau chercher. Pour sa magistrature, il trouva peu de gens
+honnêtes. Ceux qui l'auraient été, ayant endossé cette honte de se
+rattacher à Maupeou, se découragèrent, se salirent. Plus on les
+méprisa, plus ils furent méprisables. Paris accueillait tout contre
+eux.
+
+On lut avidement les amusants mémoires où Beaumarchais soutint avoir
+corrompu un des leurs. Ce Figaro, lui-même équivoque intrigant, puis
+spéculateur éhonté, justement étrillé plus tard par Mirabeau, Éon,
+etc., fut cru comme Évangile, quand il servit la haine, le mépris du
+public pour les magistrats de Maupeou.
+
+D'Aiguillon avait eu cependant un succès qui aurait relevé tout autre.
+Tirant de la disgrâce un homme très-capable, Vergennes, il l'envoya en
+Suède et y fit la révolution. La Russie et la Prusse comptaient sur
+l'anarchie qu'entretenait le sénat; déjà sur le papier ils se
+partageaient la Suède. (Geffroy d'après les _Archives de Suède_.) Avec
+notre Vergennes et un peu d'argent de la France, la royauté y fut
+rétablie par Gustave, le partage empêché. Ce fut le salut du pays
+(1773).
+
+D'Aiguillon avait fait quelques ouvertures à la Prusse. Cela venait
+bien tard. Depuis un quart de siècle, Frédéric, délaissé par nous,
+puis si âprement attaqué, avait pris son parti, laissé là le haut rôle
+de héros, pactisé avec la barbarie, adoptant sans retour la _via mala_
+des voleurs. Son affaire, à cette heure, était d'y enrôler l'Autriche,
+de forcer la pudeur de la vieille Marie-Thérèse, dont la dévotion
+avait honte de voler sur des catholiques. Malgré ses confesseurs qui
+la rassuraient là-dessus, «elle pleurait terriblement, dit Frédéric.
+Mais plus elle pleurait, et plus elle prenait de Pologne. Il fallut
+qu'on lui fît sa part.»
+
+Tout l'usage que fit Frédéric des ouvertures de d'Aiguillon, ce fut
+d'en parler à l'Autriche. Celle-ci trouva là un prétexte pour
+s'excuser d'entrer dans le partage, quand, tout étant réglé, elle nous
+fit le honteux aveu.
+
+Le Roi n'ayant rien fait, et ne voulant rien faire, n'en fut pas moins
+blessé. Il avait toujours cru (comme Louis XIV) mettre là un des
+siens. La cour, d'après le Roi, parut fort indignée. Il fallut faire
+semblant de vouloir quelque chose. Aiguillon faisait mine de
+rassembler des troupes, et menaçait l'Autriche aux Pays-Bas. Il réunit
+à Brest, il arma une flotte. Tout cela peu utile, d'un pitoyable
+résultat. Les Anglais défendirent à cette flotte de sortir; même
+outrageusement, leurs frégates, à Brest, à Toulon, entrèrent, pour
+surveiller les nôtres et les faire obéir à l'ordre souverain de
+Londres!
+
+C'est le point le plus bas où soit tombée la France. La situation tout
+entière est exposée, mieux qu'en aucune histoire, dans les admirables
+mémoires que remit Broglie à Louis XV (_Boutaric_, I et II). Mais d'un
+si triste état, qu'elle est l'explication, le vrai mot qui dit tout?
+_Banqueroute, épuisement_.
+
+On a des billets de Terray à tel banquier; il le prie à genoux de lui
+prêter au moins telle petite somme pour les payements du jour. Sans
+quoi le misérable ne pourrait plus aller, et mettrait la clef sous la
+porte.
+
+Terray, dans sa première années avait été fort dur, l'instrument
+odieux, excusable pourtant, de la nécessité. Par les moyens les plus
+cruels, il établissait la balance des dépenses et des recettes. Il
+voulait l'ordre, et il était capable de le faire, mais demandait
+l'économie. Il n'obtint rien, et il fut entraîné. Il augmente l'impôt,
+crée des taxes nouvelles. Il double les péages, les droits de greffe
+et de contrôle, vend les charges municipales. Et avec tout cela, le
+voilà débordé encore. Le déficit reparaît de nouveau.
+
+En plein gâchis et n'espérant plus rien, on va, on court, on lâche
+tout. Le parti Du Barry, un monde d'intrigants (cour, tripot,
+sacristie), la volée dévorante de ces mouches immondes qui naissent
+aux lieux fétides, emplit Versailles. Et chacun pille.--Le Roi, comme
+les autres, en son petit commerce. En bon négociant, il note jour par
+jour sur son carnet le prix des blés.--Gain rapace et dépense aveugle.
+La folle, qui l'est de plus en plus, jette l'argent par les fenêtres.
+Elle prend, donne, achète au hasard. Mais dans cette furie de dépense,
+elle est (moins que folle) imbécile, elle radote, veut _une toilette
+d'or!_... Meuble bête, qui fut commencé, mais la mort du Roi l'arrêta.
+
+Cette mort est une comédie. La petite vérole l'ayant pris (à
+soixante-quatre ans, d'autant plus dangereuse), le débat s'engagea de
+la façon la plus étrange. Les dévots qui régnaient, craignaient les
+sacrements, qui auraient effrayé, tué le Roi. Les non-dévots, par
+contre, voulaient les sacrements pour envoyer le Roi au diable.
+Richelieu, comme athée, était chef du parti dévot, et ce fut lui qui
+se chargea d'arrêter au passage l'archevêque de Paris. Il le retint,
+lui dit: «Monseigneur, s'il vous faut un homme à confesser,
+prenez-moi, me voici. Et je vous en dirai de belles!» De Beaumont, qui
+était un saint, mollit pourtant ici; il eut peur d'effrayer ce bon roi
+si utile à la religion, et rengaina ses sacrements. (V. _La
+Rochefoucauld_, _Bezenval_, _Richelieu_, _G. d'Heilly_, etc.)
+
+Mais le Roi les voulut. Il se sentait partir. Il éloigna la Du Barry,
+communia, mourut fort décemment. Le 10 mai, à deux heures, ce règne de
+cinquante-neuf ans finit, et la France eut la joie d'avoir perdu le
+Bien-Aimé (1715-1774).
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+AVÉNEMENT DE LOUIS XVI.
+
+1774.
+
+
+Grâce aux récentes publications de Vienne, nous ne parlons plus au
+hasard, comme on faisait, du mariage de Louis XVI, des années qui
+s'écoulent avant la mort de Louis XV et des premières du nouveau
+règne. L'intérieur, dans son plus intime, nous est désormais révélé.
+
+Les deux jeunes époux avaient cela de singulier que lui, né à
+Versailles, était tout Allemand, comme sa mère. Et elle au contraire,
+née à Vienne, était absolument Française, ou pour mieux dire Lorraine,
+comme son père, qui, épousant Marie-Thérèse, devenant Empereur, ne put
+pourtant jamais apprendre l'allemand. Il était neveu de notre Régent,
+lui ressemblait au moins par l'amour du plaisir, une légèreté qui
+passa à sa fille.
+
+Le Dauphin avait le malheur d'avoir des deux côtés, paternel,
+maternel, un fâcheux précédent de lourdeur et d'obésité. Il combattit
+cela toute sa vie par l'exercice, la chasse, la fatigue des métiers
+manuels, le marteau et l'enclume. Il ne devint jamais comme son père
+un monstre de graisse.
+
+Sous ses formes un peu rudes, le fond chez lui était la sensibilité,
+aveugle, il est vrai, et sanguine, qui lui échappait par accès. Morne,
+muet, dur d'apparence, il n'en avait pas moins quelquefois des
+torrents de larmes. Quand, coup sur coup, son père, sa mère moururent,
+il eut ce cri: «Qui m'aimera!» Sa tante Adélaïde l'aimait assez, mais
+aigre et sèche, elle allait peu à sa nature. Cette bonne nature parut
+aux tristes fêtes du mariage où cent personnes furent étouffées; il en
+eut un chagrin profond. Elle parut à l'_entrée_ dans Paris qu'il fit
+plus tard; la joie, la tendresse du peuple, eurent sur lui cet effet
+qu'il parla à merveille; son coeur dénoua son esprit.
+
+On a vu que Choiseul faisait, _in extremis_, ce mariage d'Autriche
+pour remonter, durer encore (mai 1770). On mariait le Dauphin malgré
+lui. La petite fille vint quand personne ne la désirait. Ce que furent
+l'arrivée et les premiers rapports, un témoin nous le dit, un témoin
+oculaire, Vermond, le précepteur de Marie-Antoinette. Il y eut des
+deux côtés un froid mortel, étrange entre si jeunes gens. L'enfant de
+quatorze ans laissait son coeur à Vienne, et se croyait entre des
+ennemis. Le Dauphin (de seize ans), bien instruit par ses tantes, ne
+vit dans sa petite épouse qu'un agent de Marie-Thérèse.
+
+Celle-ci, avec sa passion, son effort ordinaire pour peser sur ses
+filles, fit pour son Antoinette ce qu'elle fit auparavant pour sa
+Caroline de Naples. Elle l'endoctrina fortement au départ, la fit
+coucher près d'elle aux derniers mois, l'entretenant la nuit du
+terrible pays de France, où elle allait, lui remplissant la tête de
+toutes sortes de craintes, de précautions qu'il fallait prendre,
+faisant enfin tout ce qui pouvait ôter le naturel à cette enfant,
+créer la défiance contre elle.
+
+La petite était fort troublée. Elle avait une peur extrême du Dauphin,
+ne permettait pas que Vermond la quittât. Ce redouté Dauphin avait
+cependant l'air d'un bon jeune Allemand encore plus embarrassé
+qu'elle. Le lendemain de l'arrivée, il entre, au matin: «Avez-vous
+dormi?» C'est tout ce qu'il trouva. «Oui,» dit-elle. Vermond était là,
+un peu éloigné seulement. Le Dauphin brusquement sortit.
+
+Elle montrait beaucoup trop la prudence qu'on lui avait recommandée,
+ne se fiant à aucune clef, cachant dans son lit même les lettres de sa
+mère, et par là faisant croire qu'elles contenaient de grands secrets.
+Elle écrivait le jour où ses lettres partaient, les cachetait au
+moment même, les envoyait tout droit par l'ambassade. Les innocents
+cahiers de ses extraits d'histoire (un complément d'éducation), elle
+n'osait les continuer avec Vermond «de peur d'être surprise par M. le
+Dauphin.» (_Lettres de Vermond_, p. 369-370.)
+
+Sa mère fort maladroitement, par une exigence vaine, lui ménagea une
+querelle dès l'arrivée. Elle demanda à Louis XV que mademoiselle de
+Lorraine, parente de l'Empereur, fût aux fêtes après les Condé, avant
+les Bouillon, les Rohan, et autres familles titrées. Vive, très-vive
+résistance de tous ces gens, qui, blessant la Dauphine, se crurent dès
+lors en guerre avec elle, furent ses ennemis.
+
+Son aimable figure et sa vivacité d'enfant avaient plu fort au Roi.
+Elle n'avait nullement déplu à Mesdames. Raisonnablement elle
+inclinait de ce côté, attirée spécialement par la bonté de madame
+Victoire. Elle y allait trois fois par jour (_Arneth_, p. 13) et elle
+y voyait le Dauphin. Il était trop heureux que la jeune princesse,
+isolée, d'elle-même préférât le seul lien sûr, honorable, de
+Versailles. Mais Mesdames étaient suspectes à Marie-Thérèse. Elle eut
+le tort très-grave d'en éloigner sa fille, qui dès lors suivit sa
+nature, alla aux jeunes dames, aux rieuses étourdies, aux petites
+moqueuses, dont sa mère la blâma (trop tard).
+
+La vieille impératrice, qui, malgré elle et en tremblant, entrait dans
+cette mauvaise action, le partage de la Pologne, aurait voulu que la
+Dauphine lui ménageât la Du Barry. Mais cette fille, si familière, se
+fût fait à l'instant amie et camarade. La Dauphine se serait brouillée
+avec Mesdames, avec son mari même. Ce qui la rapprochait quelque peu
+du Dauphin, c'était précisément la haine et le dégoût commun qu'ils
+avaient de la Du Barry.
+
+Autre tort, de la mère. N'ayant plus son Choiseul, voyant branler
+l'alliance française, elle eût voulu à tout prix une grossesse, un
+enfant, qui raffermît ici l'influence autrichienne. Impatience
+étrange, inconvenante. Elle en rougit parfois. Puis elle revient à la
+charge, elle inquiète, tourmente sa fille. De là beaucoup de
+bavardages, tout le monde au courant de ces secrets du lit. Les
+courtisans moqueurs, et les femmes de chambre (Campan, etc.), ont fort
+indécemment occupé l'histoire de cela, et aux dépens de Louis XVI,
+excusant par sa négligence les échappées de la jeune étourdie.
+
+Le gouverneur la Vauguyon eut la première année un motif spécieux de
+les tenir à part. C'étaient de vrais enfants encore, qui semblaient
+faibles, lymphatiques. La petite grandit encore pendant deux ans.
+
+Le Dauphin, sans jamais tomber dans les excès de Louis XV, ni boire
+beaucoup, mangeait à l'allemande, lourdement, gauchement, trop vite.
+Il avait des indigestions. Elle des diarrhées, coliques, etc.
+(_Arneth_, p. 10, 188, 227), souvent les yeux rouges et malades
+(_Arn._, p. 337, et _Soul._, II, 65). En deux ans cependant elle
+engraissa un peu; sa peau alors fut extrêmement belle; elle eut
+l'éclat unique, la splendeur de la beauté rousse. La Du Barry en
+plaisantait, et d'autres, pour en éloigner le Dauphin par l'idée du
+défaut des rousses que Ferdinand imputait à la Caroline. Antoinette du
+reste brunit.
+
+Leurs appartements à Versailles étaient fort séparés. Le Dauphin
+chassait tous les jours, revenait fatigué, dormait (et même à la table
+du Roi). Ce n'était pas le compte de Marie-Thérèse. Le nouveau
+ministère lui était très-contraire. Il croyait (non sans cause) aux
+espionnages de l'Autriche. Il n'envoyait plus même d'ambassadeur à
+Vienne. Marie-Thérèse s'en mourait de chagrin, de peur, au partage de
+la Pologne. La vieille y descend jusqu'à tromper sa fille même, dans
+ses lettres intimes et secrètes. Le 4 mars, elle signe le Partage et
+le pacte avec la Russie. Le 4 mai, elle écrit à sa fille qu'on la
+calomnie en disant qu'elle s'allie avec la Russie (_Arneth_, p. 86).
+
+Quoique M. Arneth ne donne évidemment que des lettres choisies et
+triées, ce qui reste est assez honteux. On y voit qu'elle fit de sa
+fille l'instrument de sa politique. Elle gémit à chaque lettre de ne
+pas la savoir enceinte. Elle n'ose écrire tout. Mais elle lui dit:
+«Croyez Mercy (l'ambassadeur), faites ce qu'il dira.» Vermond sans nul
+doute agissait, avec un Bezenval, un fat très-corrompu, que Choiseul
+avait mis comme mentor près de la Dauphine. Stylée par ces honnêtes
+gens, cette enfant de quinze ans joua un triste rôle. N'ayant nul goût
+pour le Dauphin, plutôt un peu de répugnance, elle fit les avances et
+elle obtint le lit commun. On le voit indirectement, mais clairement,
+dans une lettre du 21 juin 1771: «Il a pris médecine, mais va bien, et
+m'a bien promis qu'il ne sera pas si longtemps à revenir coucher.»
+Cela gagné, tout fut gagné. Le jeune homme, honnête et touché de voir
+la petite (très-fière) mettre la fierté sous ses pieds, sentit son
+devoir, fut exact et assidu près d'elle. Le 18 décembre, elle espère
+être enceinte. «M. le Dauphin se fortifie. Il est tous les jours plus
+aimable, et _il ne manque à mon bonheur_ que d'être dans le cas de ma
+soeur (enceinte); _je l'espère_ bientôt.»
+
+Les choses étaient précipitées. C'était le 18 décembre. Le partage de
+la Pologne fut signé le 4 mars, nié encore en mai, avoué en juillet. La
+mère eût donné toutes choses pour qu'elle fût grosse auparavant[14].
+
+ [Note 14: Elle eût fort bien pu l'être. Leurs rapports,
+ sans être complets, pouvaient être féconds; cela se voit
+ souvent. Les trop zélés apologistes de la Reine, pour
+ excuser ses fautes, voudraient nous faire accroire que
+ le Roi était froid pour elle ou impuissant. Baudeau nous
+ précise la chose (juin-juillet 74). Il avait seulement
+ ce qu'ont souvent les plus robustes chez qui les
+ attaches sont fortes. Nombre d'enfants (Mirabeau par
+ exemple) ont un petit obstacle analogue, au frein de la
+ langue; on le coupe pour la délier; souvent aussi cela
+ se délie de soi-même. Il n'en fallait faire tant de
+ bruit. Nous n'en parlerions pas si les gens de la Reine
+ (_Campan_, etc.) n'avaient adroitement trompé le public
+ là-dessus.]
+
+La Dauphine y avait le mérite de l'obéissance. Car tous ses goûts
+l'éloignaient du Dauphin. Il était sérieux et s'appliquait, employait
+sa forte mémoire. Menacé d'être roi, il eût voulu entrevoir les
+affaires, être admis au Conseil. Il étudiait, en bonne fortune et à
+l'insu de Louis XV, avec un officier instruit qui lui parlait de
+guerre et d'administration.
+
+La Dauphine au contraire n'eut aucun goût d'études. Sa mère l'avait
+fort négligée jusqu'à treize ans (1768), jusqu'à l'année où la mort de
+la reine de France fit croire qu'on pourrait la faire reine. Elle
+reçut alors tous les maîtres à la fois, mais n'apprit rien du tout.
+Ses lettres, ses dessins, que l'on montrait, n'étaient pas d'elle. À
+Versailles, elle était trop distraite ou trop vaniteuse pour refaire
+son éducation. Vermond s'en désolait. Sa mère lui en écrit en vain.
+«La lecture, lui dit-elle, vous est plus nécessaire qu'à une autre,
+n'ayant aucun acquis, ni la musique, ni le dessein, ni la danse,
+peinture et autres.» (6 janvier 1771, _Arneth_, p. 23.)
+
+Elle n'avait de goût que pour les comédies. Elle en jouait, y
+remplissait des rôles, faisait Marton, Lisette. Elle riait de
+l'étiquette, et s'en allait légère cavalcader avec le frère Artois, un
+petit fou. Ils font des courses à ânes, elle tombe et donne à rire.
+Elle-même, avec ses dames, rit du Roi, un peu du Dauphin.
+
+Elle était très-charmante, avec tout cela, point méchante, sensible
+par moment. À l'_entrée_ dans Paris (juin 73), elle a un joli
+mouvement de coeur pour ce bon peuple ému et tendre, pour son mari
+aussi qui a très-bien parlé.--«Aux Tuileries, nous ne pouvions ni
+avancer ni reculer. Au retour, nous sommes montés sur une terrasse
+élevée. Je ne puis dire les transports d'affection qu'on nous a
+témoignés. Nous avons salué le peuple avec la main. Rien de si
+précieux que l'amitié du peuple; je l'ai senti et ne l'oublierai
+jamais.» (_Arn._, 89.)
+
+ * * * * *
+
+Mais le jour redouté du Dauphin est venu. On lui apprend que Louis XV
+est mort, qu'il est roi. Il s'évanouit.
+
+Puis, revenant à lui, il s'écria:--«Oh! quel fardeau!... Et on ne m'a
+rien appris!» (_Baudeau_)
+
+Le scrupuleux jeune homme était dans un état qu'on peut dire
+admirable, décidé à marcher dans la droite voie, et contre son coeur
+même. On le vit tout d'abord. Sa grande religion en ce monde, c'était
+son père. Son unique affection, c'était la Reine. Or, ce père, le
+Dauphin, avait protégé d'Aiguillon, et l'eût gardé certainement. La
+Reine aimait Choiseul qui avait fait son mariage, brûlait de le faire
+revenir, Louis XVI écarta Choiseul et d'Aiguillon.
+
+À l'ouverture première du secrétaire de Louis XV, il eut un coup au
+coeur, vit à quel point l'Autriche l'enveloppait, combien il lui
+faudrait se garder de la Reine. Rohan, ambassadeur à Vienne, tout
+récemment, le 10 janvier, avait averti Louis XV qu'il était vendu jour
+par jour. Mercy, l'ambassadeur d'Autriche, avait acheté un commis qui
+lui révélait l'arrivée des dépêches et leur effet au ministère. Il
+avait acheté à la cour un seigneur qui l'informait de tout. Le
+ministre Kaunitz avait nos chiffres, avait copie de nos dépêches de
+Versailles et des ambassades françaises dans toute l'Europe. Des
+bureaux, à Liége, Bruxelles, Francfort et Ratisbonne, interceptaient
+nos lettres, les lisaient au passage (_Georgel_, I, 269-304). L'homme
+à qui on devait l'importante révélation fut noyé, et bientôt trouvé
+dans le Danube, exposé avec un billet pour dire qu'il se noyait
+lui-même (_Boutaric_, II, 378; _Flossan_, VII, 119).
+
+Tout cela était clair. Le premier soin de Louis XVI, ce fut de cacher
+les papiers relatifs à l'Autriche dans un lieu où la reine n'allait
+point, la pièce des enclumes où furtivement il forgeait, près des
+combles. Seul, libre encore, il écrivit en Suède, il appela de là
+Vergennes, ennemi de Choiseul, et qui pouvait l'aider à lui fermer la
+porte solidement.
+
+Autre effort, et très-beau. Lui, dévot, ami du clergé et élevé par un
+Jésuite, il voulait faire ministre l'homme qui devait le moins lui
+plaire, Machault, la bête noire du clergé. Mais probité incontestée.
+Le père même de Louis XVI en convenait dans ses papiers.
+
+Madame Adélaïde vint cette fois encore au secours du clergé. Elle dit
+que rappeler Machault, cet homme haï, c'était revenir aux disputes.
+Que ne nommait-on Maurepas, si aimable, et aimé du père de Louis XVI?
+Elle prit la lettre tout écrite, changea un peu l'adresse, et de
+_Machault_ fit _Maurepas_.
+
+Maurepas, si léger, avait pourtant deux vrais mérites. Il avait de
+l'esprit, il était anti-autrichien. Le Roi le logea près de lui pour
+avoir à toute heure son soutien, son autorité, avec celle de ses
+tantes, pour se garder un peu de sa faiblesse conjugale. Entre
+Maurepas et Vergennes, ses deux gardes du corps, il craignit moins,
+accorda à la Reine de voir et recevoir Choiseul.
+
+On crut que celui-ci revenait au pouvoir. Et nos Autrichiens
+exultaient. Leur déroute n'en fut que mieux marquée. Le Roi reçut
+Choiseul, et ne lui dit qu'un mot: «Qu'il était bien changé, devenu
+gras et chauve.» Puis lui tourna le dos. Choiseul désarçonné retombe
+pour jamais dans l'exil (13 juin 74).
+
+L'Autriche eût moins perdu en perdant dix batailles. Tout son espoir
+était le retour de Choiseul. Joseph II et Kaunitz, dans leurs vastes
+projets de Turquie, d'Allemagne, partaient de cette idée qu'Antoinette
+leur tenait la France pour s'en servir à volonté. Marie-Thérèse, à
+chaque lettre, lui demande toujours d'être bonne Autrichienne, lui dit
+expressément (_Arn._, 119, 124 et passim): «Mêlez-vous des
+affaires... Devenez le conseil du Roi... Faites de Mercy votre
+ministre.» En toute chose qui ne s'écrit pas, on la menait par Mercy,
+Vermond, Bezenval, par les Choiseul et la Grammont.
+
+Tout acte indépendant de la France leur semblait révolte. On le vit en
+78, quand le Roi refusa de faire la guerre pour Joseph II; Kaunitz, si
+réservé, rougit et pâlit de fureur (_Flassan_, VII). On le vit en 74;
+la Grammont indignée courait Paris, disant que l'on saurait bien
+mettre le Roi à la raison (_Soul._, II, 256).
+
+Rohan, le 29 mai, avait pris congé de Marie-Thérèse (_Arn._, 116),
+mais il resta à Vienne un mois pour observer encore. Il recueillit des
+preuves d'autant plus accablantes de la perfidie de l'Autriche,
+qu'elles concordaient à merveille avec tout ce que Broglie, dans ses
+lettres secrètes, avait dit au feu Roi (V. _Boutaric_). Louis XVI
+allait voir qu'il était épié, vendu, ainsi que Louis XV. Il était
+défiant. Comment le changer à l'instant, obtenir qu'il s'aveugle, se
+crève les deux yeux, je veux dire qu'il écarte à la fois et Broglie et
+Rohan?
+
+Marie-Thérèse était épouvantée, et encore plus l'ambassadeur-mouchard,
+Mercy, qui sur sa face voyait arriver le soufflet. Leur unique
+ressource était la Reine, bien jeune, il est vrai, bien légère, peu
+corrompue encore, pour ruser et tromper longtemps. La mère la flatta
+fort, l'appela son _amie_ (_Arn._, 122). Mercy, Vermond, lui dirent
+sans nul doute qu'en servant l'Autriche, elle servait la France, le
+Roi, la paix du monde. Elle était orgueilleuse, et on la prit par là
+pour lui faire soutenir un mois ou deux le rôle le plus honteux pour
+une femme, d'obséder, d'enivrer de caresses menteuses un mari qui lui
+répugnait.
+
+D'abord elle assura qu'après la mort presque subite du feu Roi, elle
+ne serait jamais tranquille si Louis XVI n'était inoculé. Elle ferma
+sa porte, s'enferma avec lui, l'enveloppant de soins et de tendresse.
+Cela le toucha fort, et lui fit faire une chose sotte de confiance
+illimitée. Il supprima l'agence secrète de Louis XV, donna l'ordre de
+brûler cette précieuse correspondance, et les papiers de Broglie,
+terribles pour l'Autriche (_Bout._, II, 410; 6 juin). Ordre inexécuté.
+Du moins, il tint Broglie éloigné, se boucha les oreilles et ne voulut
+jamais l'entendre.
+
+Mais le plus fort restait à faire. Rohan venait, voulait être entendu,
+et nul prétexte pour l'exclure. Le Roi était guéri, sauf des boutons
+secs au visage (_Arn._, 122). Moment fort décisif où la Reine dut
+emporter tout. C'était juin; il avait vingt ans. L'explosion des sens
+(tardive chez l'Allemand, comme il était) n'éclatait que plus
+violente, et l'aveugle désir d'un bonheur jusque-là incomplet,
+ajourné.
+
+Au 28 pourtant rien encore[15]. Paris jasait de chirurgie, d'obstacle,
+etc., sachant, notant tout jour par jour. Mais il fallait auparavant
+que la Reine écrasât Rohan. Cela eut lieu à l'entrée de juillet. Elle
+tenait le Roi si ivre, si aveugle, que, bien loin de rien craindre,
+elle voulut qu'il reçut Rohan, l'assommât en personne. Celui-ci qui
+venait de rendre un tel service, qui apportait ses preuves, n'eut
+qu'un regard, celui du sanglier, un grondement farouche qui le fit
+fuir. Telle est la bête en l'homme!
+
+ [Note 15: Les dates ici sont tout. On peut les établir
+ non-seulement par George (I, 302), par Soulavie (III,
+ 179), mais surtout par Baudeau, fort désintéressé, fort
+ instruit, et intime ami d'un ministre qui put lui dire
+ tout (Baudeau, _Revue rétrosp._, III, 272, etc.).]
+
+Et telle la victoire d'Ève. L'impossible devint aisé (_Baudeau_, 14
+juillet 1774). Ingrat pour Broglie, et ingrat pour Rohan, il fit
+encore un pas du côté de l'Autriche; il envoya à Vienne Breteuil que
+demandait la Reine, et que voulait Marie-Thérèse. Il renonça à rien
+voir ni savoir.
+
+La Reine avait partie gagnée. Elle ne jouit pas modestement de sa
+victoire. D'une part, espiègle, impertinente, elle insultait les
+ennemis de l'Autriche, tirait la langue à d'Aiguillon. D'autre part,
+sans souci des chagrins qu'en eut son mari, elle courait sans lui de
+nuit, de jour, disant qu'à Vienne on était libre ainsi. Louis XVI en
+grondait (_Bandeau_); sa mère s'en plaint en vain à chaque lettre
+(_Arneth_).
+
+Elle portait la tête haute, surexhaussée de plumes et de panaches,
+d'aigrettes qui menaçaient le ciel. Cette mode (odieuse à sa mère, à
+Mesdames) allait bien, il est vrai, à sa beauté hautaine. On a
+finement remarqué (_Geoffroy_) que les portraits charmants de madame
+Lebrun l'ont trop féminisée. Le front bombé, les yeux saillants, le
+nez plus qu'aquilin, et presque recourbé, eussent fait un ensemble
+sévère sans l'adoucissement d'un léger embonpoint et d'une
+incomparable peau. La lèvre inférieure faisait lippe et semblait
+sensuelle. Les sourcils, très-fournis, marquaient l'énergie du
+tempérament. Sa belle chevelure le disait mieux encore par ces tons
+roux et chauds qui n'ont rien de commun avec les blondes
+languissantes.
+
+Elle était colorée plus que ne le sont les grandes dames. N'aimant
+guère que la viande (_Arn._, 80, 88), elle était fort sanguine, avait
+aussi beaucoup d'humeurs et certaines crises bilieuses (_Id._, 188).
+Elle n'était ni gaie, ni sereine, mais toujours émue, véhémente. Par
+moments très-sensible et bonne: «Si touchante! écrivait sa mère
+(_Arn._, 53), on ne peut pas lui résister.» Mais elle était aussi
+emportée par instants, colère au moindre obstacle, et alors aveuglée,
+sans respect d'elle-même. Montbarrey en raconte une scène terrible, si
+bruyante, qu'un orage qui éclatait alors, passa inaperçu: on
+n'entendait pas Dieu tonner.
+
+Déjà on avait fait contre elle un très-cruel pamphlet (_Aurore_), où
+on lui prêtait des amants. En avait-elle avant l'avénement? quelque
+goût passager, quelque léger caprice? La chose est incertaine. Mais
+elle avait une passion très-vive, pour un très-digne objet, bon autant
+que charmant, madame de Lamballe. Cette jeune princesse de Savoie,
+Italienne de naissance et de mère allemande, était un ange de douceur.
+Elle avait de tout petits traits, une tête d'enfant, gentille (comme
+on voit au portrait de Versailles, malgré la coiffure ridicule). Plus
+âgée que la reine, elle semblait plus jeune, comme une mignonne petite
+soeur. Mariée un moment, et très-mal, elle s'était vouée à son
+beau-père, Penthièvre, venait peu à la cour, vivait seule avec lui
+dans les bois de Vernon. C'était toute une idylle. La reine, chaque
+hiver, l'avait vue, et pourtant ce ne fut qu'aux courses de traîneaux
+(janvier 74) qu'elle fut prise au coeur. Elle la vit glisser, passer
+comme un éclair. «C'était le printemps dans l'hermine.» De là un vif
+caprice, une ardeur de tendresse, excessive, éphémère, fatale à la
+douce personne, faible créature sans défense, née pour se donner trop,
+pour aimer et mourir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+MINISTÈRE DE TURGOT.
+
+1774-1776.
+
+
+Ce matin, à cinq heures, dans la nuit noire encore (de ce 1er
+novembre), d'autant plus éveillée, une voix intérieure m'avertit et me
+dit: «Qui est digne aujourd'hui de parler de Turgot?»
+
+Le caractère unique de ce grand stoïcien,--absolu de vertu, de force
+et de lumière,--n'offre qu'un seul défaut: une ardeur sans mesure et
+qu'on trouvait sauvage, dans l'amour du pays, l'amour du genre humain.
+
+Il se précipitait. En dix-huit mois, il fit l'oeuvre des siècles, cent
+ordonnances, dont les considérants sont autant de traités forts,
+lumineux, profonds. Et la plupart étaient des victoires remportées sur
+la contradiction, après de grands débats dans le Conseil. Ce qui reste
+de ces débats montre sa vigueur âpre et son acharnement au bien.
+
+Malesherbes lui-même, son collègue, étonné: «Vous vous imaginez,
+disait-il, avoir l'amour du bien public. Vous en avez la rage. Il faut
+être enragé pour forcer à la fois la main au roi, à Maurepas, à la
+cour et au Parlement.»--Turgot répondait gravement: «Je vivrai peu...»
+
+Il devait mourir jeune. Mais, de plus, il sentait que le pouvoir
+allait lui échapper. Il était déplacé à Versailles, et son ministère y
+était une anomalie, un hasard, une erreur évidemment de Maurepas. Le
+plus léger des hommes avait choisi le plus austère. Il avait appelé
+l'esprit même du siècle et la Révolution près de ce jeune roi, dont le
+seul idéal, si différent, était son père, ou son aïeul, le duc de
+Bourgogne; il voulait adoucir, mais sauver les abus.
+
+On a beaucoup parlé de Turgot, et fort mal. On ne le comprend pas, si
+on ne le replace _en ce temps_, dans ces circonstances. Le temps, le
+temps, c'est tout. Laissez là vos systèmes. Seraient-ils bons en eux,
+ils sont absurdes ici. Ce n'est pas d'un pays quelconque qu'il s'agit:
+c'est de la France d'alors, opposée sous tant de rapports à la France
+que vous voyez.
+
+Partez d'un point d'abord très-sûr, c'est que la terre ne voulait plus
+produire, _c'est qu'on semait le moins possible_. La grosse affaire du
+temps était de réveiller la culture endormie, de faire qu'on voulût
+travailler, labourer, semer, vivre encore. Songez bien que le sol
+pesait à ses propriétaires; la terre leur était odieuse. On la donnait
+presque pour rien. Déjà _un quart du sol de France était aux mains des
+laboureurs_ (_Letrosne_). Circonstance heureuse, ce semble, pour la
+production. Eh bien, on ne produisait pas.
+
+S'occuper d'industrie, avant l'agriculture, faire des habits de soie
+pour qui n'avait rien sous la dent, c'était la plus sotte sottise.
+C'était bâtir en l'air, comme font ces tableaux de la Chine, où vous
+voyez là-haut des palais, des kiosques, rien en bas, point de sol
+dessous.
+
+Il est plaisant de voir le banquier Necker, couché sur ses écus,
+injurier le propriétaire, «lion dévorant,» etc. Il était trop aisé de
+le décourager. Le difficile était de faire tout au contraire qu'il se
+reprît à la propriété, à l'aimer, à la cultiver, à la faire
+travailler, produire.
+
+L'école Économique fut le vrai salut de la France. Elle fit un
+vigoureux appel à la terre, à la liberté de vendre les produits de la
+terre. Elle hâta le grand mouvement qui mettait cette terre (à vil
+prix) aux mains mêmes qui la travaillaient. Ses exagérations furent
+très-utiles. Nulle autre théorie n'eût répondu aux besoins du moment,
+de cette France encore agricole, où la manufacture était fort
+secondaire, et où il fallait à tout prix défricher, augmenter la
+culture du seul aliment de la population d'alors.
+
+Assez sur les Économistes. Quant à Turgot lui-même, on lui a imputé
+tout ce qui lui venait de l'École. Je vois tout au contraire que, dans
+son intendance du Limousin, et surtout dans son Ministère, il s'en
+affranchit fort souvent, consulta les faits seuls, prit dans
+l'occasion telles mesures que les Économistes n'auraient approuvées
+nullement.
+
+Quant à sa politique proprement dite, qui la sait? Qui osera dire ce
+qu'il eût fait, s'il eût duré? Son ministère de dix-huit mois ne fut
+évidemment qu'une préface. On le voit bien par la réserve qu'il garde
+sur tels points, le clergé, par exemple, qu'il ajournait expressément.
+
+Turgot, comme cadet, avait, bon gré mal gré, d'abord été d'Église. À
+vingt-cinq ans, il dit qu'il ne pouvait garder ce masque, et le jeta.
+Il resta solitaire, et dans sa vie on ne peut découvrir aucun rapport
+d'amour. Sa timidité et la goutte (mal cruel de famille) aidèrent à
+cette pureté; mais ce qui y fit plus, ce fut la vie terrible d'études
+en tous les sens qu'il entreprit, voulant conquérir le savoir humain,
+mais bien plus, le savoir pratique, l'action et l'administration.
+Toute science, toute langue, toute littérature, toute affaire,
+l'intéressaient. Je le vois à vingt ans faire un livre admirable sur
+_la monnaie et le crédit_, plus tard traduire Homère, Klopstock et
+Ossian, observer une comète, écrire à Buffon la critique de sa Théorie
+de la terre, formuler le premier la perfectibilité humaine.
+
+Il passa par le Parlement pour arriver à l'Intendance. On lui donna
+Limoges, le plus pauvre pays. Qu'était un Intendant? Ou plutôt que
+n'était-il pas? C'était un roi, ou à peu près. Quelqu'un a très-bien
+dit que, depuis Richelieu, notre gouvernement était celui de trente
+tyrans. Turgot le fut dans un sens admirable. Son labeur, sa rigidité,
+imposèrent tellement aux ministres qu'il obtint carte blanche et fit
+ce qu'il voulait. En treize ans, il changea le Limousin de fond en
+comble. Les grandes entreprises qui semblent regarder le seul pouvoir
+central, de son chef il les veut. Le cadastre, l'égale répartition des
+tailles, la réforme de la milice, la création des écoles, on lui
+passe tout. Il fait cent soixante lieues de routes. Mais c'est surtout
+dans les disettes que l'on connut son énergie, son indépendance
+d'esprit, même à l'égard de son École.
+
+L'abbé Véri, un de ses camarades, homme d'affaires, de coup d'oeil
+juste et fin, sentit là le génie, la force, et fort habilement le fit
+accepter de Maurepas, de sa femme, leur montrant bien surtout que
+c'était un sauvage, un homme gauche, impropre à la cour, qui ne
+pouvait porter ombrage, un travailleur terrible, mais ne visant à
+rien, si bien qu'une fois en Limousin il n'avait pas voulu des grandes
+intendances, de Rouen, de Lyon même; qu'enfin, il était seul, sans
+appui, et que Maurepas le renverrait quand il voudrait.
+
+La mémorable scène entre Turgot et Louis XVI est bien connue (_Véri_,
+_Lespinasse_). Le jeune Roi lui pressa les mains, lui dit qu'il
+entrerait dans toutes ses vues, promit qu'il aurait du courage. Tous
+deux furent très-émus. Turgot, en sortant, écrivit la belle lettre où
+il dit tout l'esprit de son ministère: Ni surcharge d'impôt, ni
+banqueroute, ni emprunt; _la seule économie_ et _la production_
+augmentée. Il pressent les obstacles, prédit presque son sort.
+
+Dans la réalité, il n'avait qu'un moment, cette première jeunesse du
+Roi dans ses vingt ans. Soulevée au-dessus de sa lourde nature par un
+élan sanguin de coeur, de sensibilité, dès vingt-cinq ou trente ans,
+Louis XVI devait retomber. Turgot, en trois années, voulut faire sa
+révolution.
+
+Il y avait en France un misérable prisonnier, le blé, qu'on forçait
+de pourrir au lieu même où il était né. Chaque pays tenait son blé
+captif. Les greniers de la Beauce pouvaient crever de grains; on ne
+les ouvrait pas aux voisins affamés. Chaque province, séparée des
+autres, était comme un sépulcre pour la culture découragée. Le vin,
+étant de même enfermé, à vil prix, au-dessous des frais de culture, on
+avait intérêt à arracher la vigne. On criait là-dessus depuis cent
+ans. Récemment on avait tenté d'abattre ces barrières. Mais le peuple
+ignorant des localités y tenait. Plus la production semblait faible,
+plus le peuple avait peur de voir partir son blé. Ces paniques
+faisaient des émeutes. Pour relever l'agriculture par la circulation
+des grains, leur libre vente, il fallait un gouvernement fort, hardi.
+
+Turgot, entrant au ministère, se mettant à sa table, à l'instant
+prépare et écrit l'admirable ordonnance de septembre, noble, claire,
+éloquente. C'est la Marseillaise du blé. Donnée précisément la veille
+des semailles, elle disait à peu près: «Semez, vous êtes sûr de
+vendre. Désormais vous vendrez partout.» Mot magique, dont la terre
+frémit. La charrue prit l'essor, et les boeufs semblaient réveillés.
+
+C'est là-dessus qu'avait compté Turgot, et plus encore que sur
+l'économie. Si la culture doublait d'activité, si le blé, si le vin,
+roulant d'un bout à l'autre du royaume, récompensaient leurs
+producteurs, la richesse allait croître énormément. L'État était
+sauvé.
+
+Ce n'était pas tout dans son plan. À la seconde année, Turgot
+déchaînait l'industrie, qui, libre tout à coup, allait décupler
+d'énergie, de volonté, d'effort. L'ouvrier fainéant, languissant chez
+un maître, allait, devenant maître, travailler nuit et jour. Heureux
+dans ce travail d'avoir à lui son métier, son foyer, bientôt une
+famille. Il n'enchérirait pas à plaisir, donnerait à bon marché tant
+de choses nécessaires à tous.
+
+À la troisième année, Turgot devait fonder l'instruction. Dans les
+cent arrêts du Conseil qu'il fit en dix-huit mois, lui-même il donne
+un admirable et souverain enseignement sur nombre de matières
+économiques et sociales. Il comprend toutefois que l'on doit s'élever
+soi-même, que l'on ne s'instruit bien que par son propre effort,
+surtout par l'examen et la discussion de ses intérêts. Il aurait
+assemblé, par communes, les propriétaires et les eût fait délibérer.
+
+Donc, _Culture affranchie_ (1775), _Industrie affranchie_ (1776), et
+_Raison affranchie_ (1777).--Voilà tout le plan de Turgot.
+
+«Tout cela trop hâté?»--Oui, mais il le fallait. Il sentait sous ses
+pieds des rats qui lui creusaient le sol pour le faire bientôt
+enfoncer. Nous devons le donner, le plan de ces mineurs, leur marche
+souterraine, qui ne fut nullement fortuite. Ils marchèrent fort et
+droit. Leur objet capital (pour la plupart du moins) est visible et
+très-simple. C'est le retour de M. de Choiseul, triomphe de la cour et
+de l'alliance autrichienne.
+
+Le parti de Choiseul avait besoin d'abord qu'on rappelât le Parlement.
+Ce corps avait marché si longtemps avec lui; il ne pouvait manquer de
+l'aider, d'entraver la marche de Turgot. La Reine agit. La sensibilité
+du Roi fut mise en jeu. Étant venu un jour à Paris, et, le trouvant
+froid, la foule étant muette, il s'attrista, s'examina, rentra dans sa
+conscience. Il y trouva que le Parlement avait des titres après tout,
+aussi bien que la royauté, que Louis XV, en y touchant, avait fait une
+chose dangereuse, révolutionnaire. Le rétablir, c'était réparer une
+brèche que le Roi même avait faite dans l'édifice monarchique. Turgot
+en vain lutta et réclama. Maurepas, qui ne voulait que plaire, céda.
+Le Parlement rentra (novembre 1774), hautain, tel qu'il était parti,
+hargneux, et résistant aux réformes les plus utiles.
+
+Première défaite pour Turgot. L'hiver se fit la ligue générale de ses
+ennemis. Il avait commencé par frapper la finance, en supprimant le
+_Banquier de la cour_, ne voulant plus d'avances ni d'anticipations.
+Il avait cassé les baux récents faits par Terray à des prix usuraires.
+Il avait refusé le présent ordinaire des fermiers généraux. Enfin,
+l'affreux tyran avait pensé qu'à l'avenir, la cour, les seigneurs, les
+grandes dames, ne seraient plus _croupiers_, _croupières_
+(pensionnaires) des fermiers généraux. La capitation des princes,
+ducs, etc., pour la première fois fut levée, leurs carrosses visités,
+comme tous, par l'octroi aux portes des villes.
+
+Contre un pareil ministre, la route était toute tracée: 1º rappel du
+Parlement; 2º attaque violente sur le point où Turgot était plus
+vulnérable, _la liberté des grains_, la cherté du blé qui viendrait au
+printemps.
+
+L'année était pourtant médiocre et non pas mauvaise. La misère était
+grande; on peut le croire après Louis XV et Terray. Turgot avait
+ouvert des ateliers de charité. Il n'y avait de disette nulle part. À
+Dijon, des troubles éclatent contre un magistrat accusé d'être du
+_Pacte de famine_. Mouvement populaire qu'on imita ici assez
+habilement. Des agents (que Turgot crut ceux du prince de Conti)
+ameutèrent des masses crédules, les poussèrent au pillage. Ils
+criaient la famine, et ils crevaient les sacs, ils jetaient les blés à
+la Seine.
+
+On laissa ces bandits courir les champs, aller même à Versailles.
+L'armée de dix mille hommes qui y était toujours, qu'on nommait la
+Maison du Roi, ne bougea pas, et, au contraire, c'est de là que partit
+l'ordre honteux de céder. Certain capitaine des gardes, au nom du Roi
+qui avait fait la faute de paraître au balcon, ordonne aux boulangers
+de baisser le prix du pain.
+
+On travaillait le Roi de très-près. Un certain Pezay, qu'il avait
+consulté souvent étant Dauphin, poussait auprès de lui le banquier
+génevois Necker, l'adversaire de Turgot. Necker, dans un livre
+ridicule, à l'usage «des âmes sensibles,» avait ressassé et gâté le
+joli petit livre de Galiani contre la secte Économique. Devant
+l'émeute, il aurait dû ajourner la publication. Par une très-coupable
+imprudence, il publia son livre justement ce jour même.
+
+La fameuse police de Paris, tant admirée, qui sait tout comme Dieu, ne
+voulut rien savoir, ne bougea, laissa la bande entrer, piller les
+boulangers. La Justice se conduit tout aussi bien. Le Parlement
+encourage l'émeute dans une supplique hypocrite, il prie le Roi
+d'avoir pitié du peuple, _de faire baisser le prix du pain_.
+
+Restait de faire pendre Turgot, qui avait fait le mal _en livrant_,
+disait-on, _nos blés à l'étranger_. Mensonge, odieux mensonge! Loin
+d'exporter, Turgot avait encouragé par des primes l'importation,
+appelé les blés étrangers. Necker, dans son fatras, avait le tort de
+répondre toujours au principe de l'exportation, et de réfuter
+pesamment ce que Turgot n'avait pas dit.
+
+Celui-ci avait contre lui tout le monde, le Roi même, qui avait les
+larmes aux yeux. On vit alors la force de la foi. On vit ce que
+pouvait la colère d'un homme de bien. Il accourt à Versailles, change
+tout, se fait autoriser à donner des ordres à la troupe. On prend, on
+pend deux des pillards. Et on rejoint la bande à Sèvres. Leurs chefs,
+qui allaient être pris, tinrent ferme et furent tués. On trouva parmi
+eux des officiers, vieux reîtres à vendre, qui dans la sale affaire
+étaient agents provocateurs.
+
+Cependant le Roi pleure. Il disait à Turgot: «N'avons-nous rien à nous
+reprocher?» Sous _l'Henri IV_ du Pont-Neuf, on avait mis:
+_Resurrexit_, et ce mot, dans l'émeute, avait été biffé. Cela
+bouleversa Louis XVI. Il alla se cacher, sanglotant, dans ses
+cabinets.
+
+On espérait beaucoup de ce pleureur, en l'enlevant à Reims, loin de
+ses précepteurs, pour la cérémonie du sacre. Là l'élève de Turgot
+retombait en plein Moyen âge. Et pis: on ôta même de l'ancien
+formulaire le seul point qu'on eût dû garder, le moment où le prêtre
+interroge le peuple, lui demande _s'il voudrait ce roi_. Mais on
+maintient (malgré Turgot) l'exécrable serment _d'exterminer les
+hérétiques_. Le Roi n'osa le refuser, barbouilla seulement des paroles
+inintelligibles. À Reims et sur la route, les cris: Vive le Roi!
+l'avaient fort attendri, les cérémonies ému. Le voyant à l'état où
+tout chrétien pardonne, la Reine osa lui dire qu'elle voudrait bien
+revoir Choiseul. «J'ai si bien fait, dit-elle, que _le pauvre homme_
+m'a arrangé lui-même l'heure commode où je pouvais le voir.» (_Arn._,
+152.)
+
+La cabale de cour tirait de là l'espoir de glisser au Conseil un homme
+à elle. Turgot y met bon ordre. Il fit tout au contraire nommer celui
+qu'on attendait le moins après le sacre, l'homme le moins aimé du
+Clergé, Malesherbes, l'ami et protecteur des philosophes. Chose
+imprévue: le Roi, que l'on croyait dévot, nomma volontiers
+Malesherbes, et le chargea avec Turgot de répondre aux plaintes du
+Clergé qui demandait la mort pour les auteurs impies.
+
+Turgot avait dit franchement que, si dans ses réformes il touchait la
+noblesse, non le Clergé encore, c'était «parce qu'il ne faut pas se
+faire deux querelles à la fois.» Personne ne doutait qu'il ne reprît
+bientôt les projets de Machault. Le Clergé menacé s'unit à ses ennemis
+mêmes, seconda de son mieux les Choiseul et le Parlement.
+
+Donc le cercle se ferme autour de lui. Tous sont toréadors, et il est
+le taureau. Rien de plus grand que ce spectacle. Dans le mémorable
+duel qu'il eut avec le garde des sceaux Miromesnil, on sent à
+l'attitude de celui-ci qu'il a un monde derrière lui. Turgot, tout au
+contraire, est seul, mais qu'il est fortement armé! non d'idées
+seulement, de raison, de logique, mais de faits, mais de chiffres. On
+voit combien ce prétendu rêveur possède le détail infini, le positif
+des intérêts du temps.
+
+On a dit, répété, que Turgot, aveugle sectaire de son école
+Économique, ne pensait qu'à la terre et à l'agriculture. Mais tous ses
+ennemis, Miromesnil dans ce débat, Monsieur dans ses pamphlets, le
+Parlement dans ses remontrances, lui font précisément le reproche
+contraire. Ils l'accusent _d'écraser le propriétaire_, l'agriculteur,
+de favoriser tellement l'industrie qu'on désertera les campagnes (_Éd.
+Daire_, 328, 335). Grief fort spécieux. L'industrie étant libre,
+beaucoup d'hommes en effet délaissèrent les champs pour les villes.
+
+Ce fameux défenseur des libertés publiques, le Parlement, voudrait
+laisser sur les campagnes la charge des corvées, blâme Turgot d'y
+suppléer par un impôt que tous payeront également, les privilégiés
+même. Il voudrait maintenir pour l'ouvrier des villes sa triste
+servitude sous les Corporations, l'apprentissage interminable et les
+frais écrasants qui rendent le métier inaccessible au pauvre, n'y
+laissent arriver que les enfants des maîtres, héritiers endormis des
+routines éternelles. Turgot, dans son beau préambule, pose avec
+grandeur le principe: «Dieu a fait du _droit de travailler_ la
+propriété de tout homme. C'est la première, la plus sacrée de toutes.»
+(_Éd. D._, II, 302.)
+
+Les aigres résistances du Parlement trouvaient appui dans les gros
+marchands de Paris, les six corps de métiers. La fière boutique
+héréditaire fut furieuse, autant que Versailles. Turgot eut contre lui
+les seigneurs et les épiciers.
+
+Contraste curieux. L'étranger admirait. En France, tout paraissait
+hostile. Marie-Thérèse elle-même est frappée de la grandeur des
+résultats. La Hollande rend à Turgot un hommage significatif. Elle
+montre sa confiance, offre ses capitaux à un faible intérêt. Ce sage
+peuple, voyant en dix-huit mois l'ordre si merveilleusement revenu,
+sent bien que, pour la première fois, c'est un homme qui conduit la
+France.
+
+«Le Roi apparemment doit être bien joyeux?» Au contraire, de plus en
+plus sombre. Il avait dit à son avénement: «Je voudrais être aimé!» Et
+il ne voit que mécontents. «M. Turgot, dit-il, ne se fait aimer de
+personne.»
+
+Ce ministère tout entier déplaisait. En guérissant les plaies, il les
+avait montrées. Malesherbes lui-même, visitant les prisons, avait
+manifesté l'horreur du vieux régime de la Grâce. Il avait obtenu du
+Roi de ne plus signer de lettres de cachet. La faveur d'enfermer un
+mari incommode, un fils embarrassant, un héritier qu'on voulait
+écarter, ces douceurs obtenues si aisément sous la Vrillière, elles
+furent désormais refusées. Le père de Mirabeau ne put continuer de
+poursuivre, enfermer son fils.
+
+Encore plus odieux fut le ministre de la guerre, Saint-Germain, vieux
+soldat farouche, qui eût voulu établir dans l'armée la dure discipline
+prussienne, qui supprimait les priviléges et les troupes privilégiées.
+Il avait fait une charge terrible sur la Maison du Roi, commencé à
+sabrer ces fainéants dorés. Les cris furent si perçants, le Roi si
+ébranlé, qu'on resta à moitié chemin.
+
+Turgot ne réussit pas mieux pour la Maison civile, la valetaille qui
+dévorait Versailles. On imagine à peine ce que c'était alors que cette
+ruche énorme, grouillante, dans ses recoins obscurs, cabinets,
+entresols, trous noirs, soupentes fétides. Les corridors en outre, les
+escaliers tout pleins de petites boutiques, marchands fripons et
+marchands équivoques. Le fouet n'était pas trop pour chasser les
+marchands du temple, épurer l'antre immonde. Mais quelle tempête au
+premier coup! Le Roi en devint sourd, ne put plus entendre Turgot.
+
+Son combat intérieur, obscur, mais violent, était contre la Reine, la
+faiblesse, l'embarras du Roi, obligé de payer sa femme, comme il eût
+fait d'une maîtresse. La Reine avait quatre millions par an. Mais elle
+voulut renouveler la charge très-coûteuse de Surintendante. Aimant
+déjà moins sa Lamballe, elle voulait l'étouffer d'honneurs. Elle
+voulait aussi écarter, marier le petit Luxembourg qui d'abord avait
+plu, mais alors ennuyait. On demandait pour lui une dot légère de
+40,000 livres de rentes. L'homme du jour (1775) était l'agréable
+Lauzun, pour qui elle voulait se faire venir d'Autriche une belle
+garde hongroise, de grand faste, de grande dépense. Lauzun n'était pas
+seul. Il avait un rival qui commençait à poindre, la délicieuse
+Polignac, si charmante et si pauvre, qu'il fallait enrichir.
+
+La férocité de Turgot ne parut jamais mieux que dans l'affaire de
+Luxembourg. Au premier mot que l'on dit pour que l'État dotât le petit
+favori, il éclata d'indignation. On s'adressa à Malesherbes, qui,
+sentant l'affaire grave, ne voulant pas avec la Reine engager un
+combat à mort, fit signer au roi cette grâce sous la forme d'_acquit
+au comptant_, cette forme dont Louis XV abusa tant, et que le nouveau
+roi promettait de n'employer plus. Turgot fut furieux et s'emporta
+contre Malesherbes.
+
+Les gazettes étrangères disaient: «Luxembourg a vaincu Turgot.» La
+chose retentit. La reine s'excusa près de Marie-Thérèse et s'en lava
+les mains, prétendant n'y être pour rien. Mais personne ne le pensait.
+De même que sa soeur Caroline de Naples avait chassé le vieux ministre
+dirigeant, l'illustre Tanucci, on crut que Marie-Antoinette ferait
+bientôt chasser Turgot. Le Parlement le sentit mûr, près de tomber,
+l'attaqua sans ménagement. On censura une brochure (de Voltaire) qui
+le défendait. On condamna, on fit brûler par le bourreau, un livre
+modéré, très-sage, d'un commis de Turgot (mars 1776). Coup violent. Il
+voyait bien sa chute, et regrettait de succomber avant d'avoir pu
+essayer la troisième partie de sa révolution, _son plan d'instruction_
+et de municipalisation. Dans les dangers qu'il prévoyait, il
+frémissait de laisser ce peuple orphelin qui irait, ignorant, barbare,
+à sa grande crise, sans nulle préparation. Dans une lettre éloquente,
+il dit au roi tout ce qu'il voit venir, lui montre la voie où il
+s'engage, cette voie où un roi n'a plus que l'option d'être ou un
+Charles IX, ou un Charles Ier, le choix de la mort ou du crime.
+
+Quel que fût son chagrin de quitter le pouvoir quand il était si
+nécessaire, de quitter Louis XVI que très-réellement il aimait, il
+resta immuable, inflexible, sur une question: «Point de guerre! Le
+premier coup de canon serait pour nous la banqueroute.» Pour en être
+plus sûr, il eût supprimé la milice, eût réduit les soldats à ce que
+peut fournir l'engagement volontaire. Ce plan qu'il porta au Conseil
+n'y eut pour lui exactement personne. Pour la première fois il fut
+seul.
+
+Turgot ne voulait pas comprendre aux brusqueries du maître, qu'on
+désirait qu'il s'en allât. Une machine très-grossière avait aigri,
+troublé le roi. On forgea de prétendues lettres où Turgot (un homme si
+grave) plaisantait de la reine qui ne se gênait plus, mettait sa
+vanité à se montrer partout avec l'homme à la mode, jusqu'à lui
+demander la plume qu'il avait portée, jusqu'à lui prendre son cheval,
+asseoir là la reine de France!--Goût pourtant éphémère, goût du bruit,
+du scandale. Un autre plus profond, durable, avait pris le coeur.
+
+Si l'on en croit les parents de Turgot, en mai 1776, _une personne_ de
+la cour présente au Trésor un bon signé du roi, un de ces acquits au
+comptant que le roi avait tant promis à Turgot de ne plus signer. Bon
+énorme! un demi-million!
+
+Turgot ne veut payer, court au roi. «On m'a surpris,» dit celui-ci
+embarrassé. «Sire, que faire?»--«Ne payez pas.»
+
+Turgot ne paya point, et trois jours après fut destitué (_Bailly_, II,
+214).
+
+Quelle personne autre que la reine demanda ce don monstrueux? Quelle
+fut assez puissante pour punir ainsi le refus? pour faire que si
+honteusement le roi démentît sa parole, oubliât tous ses sentiments
+(réels, sincères) d'économie? Il y fallut une force majeure, la
+passion (contestée à tort) qu'il avait pour la reine, sa triste
+dépendance de celle qu'il fallait acheter.
+
+Pour avoir un prétexte, elle acquit un bijou, des diamants, qui furent
+loin de coûter un demi-million. Elle était au plus fort de son goût
+pour la Polignac, dans les premiers transports, faut-il dire d'amitié?
+Elle tremblait de la perdre. Et la petite femme, stylée par de bas
+intrigants, avait très-doucement annoncé à la reine qu'elle aurait la
+douleur de s'en aller, _étant trop pauvre_, et ne pouvant vivre à
+Versailles (_Campan_). La reine épouvantée chercha de l'argent à tout
+prix.
+
+Marie-Thérèse, dans une lettre, reproche amèrement _ces diamants_ à sa
+fille (_Arn._, 187). Puis, dans une autre lettre, elle semble savoir
+qu'il s'agit d'autre chose encore, dit ce mot singulier: «En se parant
+ainsi, on _s'avilit_.» (_Arn._, 192, 1er octobre 1776.)
+
+Malesherbes et Turgot s'en vont le même jour (_Arn._, 172).
+Saint-Germain, arrêté dans sa réforme militaire, reçoit un
+surveillant, meurt bientôt de chagrin.
+
+Voltaire pleura. Et, ce qui est frappant, Frédéric et Marie-Thérèse
+sentirent la perte de la France. La reine a honte, veut faire croire à
+sa mère qu'elle n'a nulle part à l'événement (_Arn._, 173-174).
+
+Turgot avait quitté sa place avec douleur. La corvée rétablie lui
+arracha des larmes. Il sentit qu'avec lui tout s'en allait, que
+c'était fait de la prudence, que la France, lancée dans la guerre
+ruineuse, l'emprunt illimité, irait les yeux fermés à la sanglante
+expérience, irait par le fer et le feu.
+
+Ce qu'il allait faire, l'année même, c'était précisément ce qui eût
+adouci, préparé le passage. Il voulait en octobre 1776 entamer sa
+grande oeuvre, _l'éducation nationale_, et celle qu'on reçoit par
+l'école, et celle qu'on se donne en s'instruisant de ses affaires,
+examinant, jugeant les intérêts publics.
+
+N'avait-il aucun plan, comme disent Monthion, Besenval? N'avait-il
+d'autre plan que celui que nous donne l'école Économiste de Dupont de
+Nemours? Je n'en crois pas un mot.
+
+Ce que je vois, c'est que, dans les affaires, il ne suit son École que
+librement, s'en écarte souvent. Ce que je vois, c'est que toute sa vie
+fut dominée par l'idée haute, la foi du Progrès infini, du
+développement sans bornes des puissances et des activités humaines.
+«Il avait, dit Monthion, une confiance excessive, présomptueuse, dans
+la sagesse populaire.» Donc on ne peut pas croire qu'il se fût arrêté
+à des idées mesquines, analogues aux essais que fit Choiseul en 63,
+que fit Necker en 78. Cela n'était pour lui qu'une éducation préalable
+des masses, que leur préparation à l'action. Hardi autant que ferme,
+il eût marché très-loin, mené très-loin le peuple, les yeux sur son
+étoile, le _Progrès_, sans broncher sur le chemin du Droit.
+
+On ne peut découvrir dans sa vie qu'un seul moment faible. Il fut
+touché du roi, attendri d'un homme si jeune, naïf encore, et qui
+voulait le bien. Il trompait d'autant mieux, ce roi, qu'il se trompait
+lui-même. Il se croyait très-bon. Mais c'était la bonté de son père le
+Dauphin, de son aïeul le duc de Bourgogne. Son évangile était les
+papiers de son père et ceux du dévot Télémaque. Il sortait peu de là.
+Il voulait être juste, mais pour tous les injustes. Quand on lui fit
+supprimer le servage sur ses domaines, il n'osa y toucher sur les
+domaines des seigneurs, _respectant la propriété_ (propriété de chair
+humaine). Sur un plan de Turgot, qui ne tient compte des Ordres et
+priviléges, il écrit ce mot étonnant: «Mais qu'ont donc fait les
+Grands, les États de provinces, les Parlements, pour mériter leur
+déchéance?» Tellement il était ignorant, ou aveugle plutôt, incapable
+d'apprendre.
+
+Là était la difficulté, plus qu'en aucune intrigue. Le réel adversaire
+du progrès, de l'idée nouvelle, c'était le bon coeur de cet homme qui,
+tout en admettant certaines nouveautés, n'en couvait pas moins le
+passé d'une tendresse religieuse, respectait _tous les droits acquis_,
+et n'y portait atteinte qu'avec regret, remords. L'ennemi véritable,
+c'était surtout le roi. Il était l'antiquité même.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+TRANSFORMATION DES ESPRITS.--L'ÉLAN POUR L'AMÉRIQUE.--LA GUERRE.
+
+1760-1783.
+
+
+Deux mois après la chute de Turgot, l'Amérique en péril vient ici
+demander secours (17 juillet 1776). Que répondra la France?
+
+Qu'elle-même succombe, qu'elle est obérée, ruinée? Non, la France
+emprunte un milliard, se perd et sauve l'Amérique.
+
+Cela est grand et singulier.
+
+Quelle est donc cette France qui ressemble si peu à ce que nous
+voyons?
+
+Qui dit France, ne dit pas le roi. Et c'est là même la merveille que
+la France ait tellement dominé, entraîné le roi, qu'il se soit, contre
+ses idées, ses goûts et ses désirs, trouvé fatalement dans l'affaire.
+
+La France de 1750 n'eût ni voulu, ni pu cela. Mais, en vingt-cinq
+années, une nation toute autre s'était faite. Ainsi que l'enfant
+retardé, qui grandit tout à coup de six pouces ou d'un pied,--ce
+peuple eut brusquement deux ou trois accès de croissance.
+
+De 1750 à 1760, par l'_Encyclopédie_, par Voltaire, Diderot et les
+premiers Économistes, elle fit table rase d'un monde de vieilleries,
+entre dans la vraie voie de pensée et d'activité.
+
+Et depuis 1760, par Rousseau, et Mably, par la lutte des écoles de
+Rousseau et de Montesquieu, on discuta le Juste, on rechercha le
+Droit. Le succès colossal du livre de Raynal (1770) étendit ces idées
+de la patrie au monde.
+
+Mouvement rare, unique, où tous entrèrent, les femmes!... ce qui ne
+s'était vu jamais. La femme, de nos jours triste agent de réaction,
+fut dans ce temps admirablement jeune, ardente, devança l'homme même.
+
+Elle est alors la fille de Rousseau, tout attendrie de lui, le lisant
+nuit et jour, ne pouvant pas dormir si elle ne l'a sous l'oreiller.
+Aveugle à ses contradictions, et l'embellissant de ses rêves, elle
+croyait le voir, sur les ruines du monde, recommençant tout par
+l'amour, refaisant le monde en trois livres (par la Femme, l'Enfant,
+la Patrie).
+
+Féconde en fut l'émotion, vive au coeur, aux entrailles. Toutes ont
+conçu d'_Émile_. Ce n'est pas sans raison qu'on note les enfants nés
+de ce beau moment comme animés d'un esprit supérieur, d'un don de
+flamme et de génie. C'est la génération des Titans révolutionnaires;
+l'autre génération non moins hardie, dans la science. C'est Danton,
+Vergniaud, Desmoulins; c'est Ampère et Laplace, c'est Cuvier,
+Geoffroy Saint-Hilaire.
+
+Mademoiselle de Lespinasse marque admirablement cette heure (1776), où
+les salons changèrent. _On se tut un moment_ et on se recueillit dans
+l'attente solennelle de tout ce qu'allait faire Turgot. Puis on ne
+parle plus que d'affaires sociales et d'intérêts publics. De plus en
+plus les femmes vont de l'amour au grand amour, celui du bon, du
+juste, de l'humanité, de la France.
+
+Mêmes pensées du plus haut au plus bas, à Paris, à Versailles même. La
+plus noble, la plus entourée, la charmante madame d'Egmont, dans sa
+foi à la liberté, qu'écrit-elle à Gustave, au nouveau roi de Suède
+(_Geffroy_)? Le nouvel évangile qui fait battre le coeur à Manon
+Phlipon, la fille d'ouvrier, dans l'asile indigent où je la vois si
+belle, entre Rousseau, Plutarque, bientôt l'austère épouse de ce grand
+citoyen, Roland.
+
+Les pires sont les meilleurs. N'est-il pas surprenant de voir chez
+Conti, Richelieu (chez les _méchants_ de 1750), ces femmes si tendres
+et si sincères? Cette d'Egmont dont l'adorable larme est immortalisée
+par les _Confessions_, c'est la fille pourtant du dur et malin
+Richelieu.
+
+Voici qui est plus fort. Figaro devient un héros. L'effronté
+Beaumarchais, spéculateur heureux et auteur applaudi, dans son
+frétillement, agent de Du Barry ou courrier de la Reine (1774), avait
+tout gagné, hors l'honneur. Mais, attentif à tout, finement il odore
+d'où va souffler la gloire, il pressent le grand coeur généreux de la
+France, s'empare de l'affaire d'Amérique.
+
+Les insurgents tirent l'épée en avril 1775. Et à l'instant une voix de
+la France répond, les proclame _invincibles_ (25 septembre).
+
+Voix très-retentissante, celle de l'homme du succès, de celui qui dans
+les affaires, comme au théâtre, a si bien réussi, la voix de
+Beaumarchais. Il arrive de Londres, jure que l'Anglais enfonce et que
+l'_Américain vaincra_.
+
+Forte parole d'évocation magique qui plus que cent vaisseaux aida au
+grand événement. C'était la publicité même. On dit même la chose
+jusqu'au bout de l'Europe. Peu de journaux. Les cafés suppléaient, et
+la parole bien autrement ardente. Tous avaient dans l'esprit le livre
+de Raynal (depuis 1770), livre si oublié, mais si puissant alors, qui,
+pendant vingt années, fut comme la Bible des deux mondes. Au fond des
+mers des Indes, dans la mer des Antilles, on dévorait Raynal.
+Toussaint-Louverture, qui déjà a trente-neuf ans alors, l'apprend par
+coeur avec son Ancien Testament. Bernardin de Saint-Pierre s'en
+inspire à l'île de France. L'Américain Franklin, si fin et si sagace,
+place tout son espoir au pays de Raynal.
+
+Pourquoi? c'est le plus beau. Nous devrions, ce semble, haïr ces
+colons qui ont pris les pays découverts par nous, qui tuent nos amis
+les sauvages, qui choisissent pour général Washington, l'homme même
+dont le nom ouvrit tristement la guerre (1755) par l'accident de
+Jumonville. Grands motifs pour haïr? Cela n'arrête rien. L'Amérique
+est reçue sur le coeur de la France, et la France lui dit: «Tu
+vaincras!»
+
+Admirable intriguant! avec quelle foi hardie ce Beaumarchais répond
+de la victoire! comme il est sûr de ce qu'il dit! Ils vaincront. Ils
+n'ont point de poudre, et ne savent pas même en faire. Ils vaincront,
+car ils sont sans armes, sinon de vieux fusils de chasse. C'est
+justement cela qui emporte la France: _La justice, le Droit désarmé!_
+
+Le prévoyant Franklin avait arrangé deux machines, l'une en France,
+l'autre en Angleterre. En France, il avait un ami, le médecin Dubourg,
+lié avec Vergennes, et qui obtint quelques secours secrets. Tout cela
+était lent. L'Angleterre achetait, lançait sur l'Amérique une armée de
+Hessois, ces durs soldats du Rhin. Les heures étaient comptées. La
+chance était mauvaise, si la brûlante activité de Beaumarchais n'eût
+tiré de l'argent d'ici et de l'Espagne, et tout, armes, habits,
+canons, jusqu'aux chaussures, n'eût mis là sa fortune, celle de ses
+amis, dans la scabreuse affaire, excellente pour se ruiner.
+
+Tout y était obscur, la question elle-même de savoir si vraiment
+l'Amérique voulait être délivrée. Nul accord, et personne n'eût pu
+dire la majorité. Sparks (tr. Guizot) nous dit la chose au vrai. Les
+royalistes étaient au moins aussi nombreux. Les fils des puritains,
+malgré tout ce qu'on croit, n'étaient nullement républicains. Leur
+grand livre, les Psaumes, c'est le livre d'un Roi. La Bible, sur la
+royauté, comme sur tout, dit le pour et le contre. Ces gens d'esprit
+biblique étaient des sujets fort soumis, attachés à leur George,
+admirateurs aveugles de l'Angleterre, chapeau bas devant elle, éblouis
+de lord Clive et de la conquête des Indes, stupéfaits de cette
+grandeur.
+
+L'Amérique avait pu lutter dans la limite de la constitution, résister
+vertueusement par l'abstinence et se passer de thé; elle avait pu même
+s'armer contre les soldats mercenaires; mais elle avait de grands
+scrupules. Personne n'eut osé lui parler de renier sa mère, pas un
+Américain. Nul n'eût eu ce courage impie.
+
+Il fallait un impie, un brutal, pour lui dire cela, lancer le grand
+blasphème, le mot d'arrachement qui devait la créer, la tirer du
+néant, le mot créateur: «Sois!»
+
+La savane, la libre forêt, ne donnent point ces grandes puissances. On
+ne trouve cela qu'au fond du peuple même, aux grandes foules, aux
+vieilles cités. Le rusé bonhomme Franklin sut déterrer la chose à
+Londres.
+
+C'était un certain Thomas Paine, ouvrier-matelot magister, qui avait
+traversé toute chose. Fils de quaker, il avait le calme de ses pères.
+C'était un homme fort, qui allait devant lui, sans soupçonner
+d'obstacle et sans respecter rien, ne s'arrêtant qu'à la raison. Vrai
+citoyen du monde, d'Anglais Américain, d'Américain Français, il
+défendit la France, défendit Louis XVI et dans la vraie mesure (comme
+coupable qu'on devait enfermer). Lui-même prisonnier, voyant de près
+la mort, dans un calme admirable, il écrivait ses livres: _Droits de
+l'homme_,--_Âge de raison_.
+
+L'année 1775 (14 février) s'ouvre par le livre de Paine, _le Bon
+Sens_, tiré à cent mille. C'est le plus grand succès qu'un livre ait
+eu jamais. Il fut l'âme d'un peuple,--bien plus que sa pensée,--_son
+acte_. Il trancha la séparation. En quatre mois, il change,
+convertit l'Amérique, et le 4 juillet, il devient _La loi_ même. Il
+fait l'Acte d'indépendance.
+
+L'Amérique, à celui qui dit: «Sois,» répond: «Je suis.»
+
+Cela fait honneur à ce peuple. Un autre eût été fort choqué. Il
+mettait son orgueil à être Anglais. Paine lui dit durement: «Vous êtes
+mêlé de tous les peuples. Même en cette province (Pensylvanie), pas un
+tiers n'est de sang anglais.»
+
+Il y avait aussi un préjugé très-fort pour la constitution anglaise,
+l'_admirable_ et l'_incomparable_, merveille d'harmonie, et autres
+bavardages. Paine réduit le tout à la très-sèche vérité. Un roi qui a
+en main tant d'or et de places à donner (et plus, le budget monstre de
+l'Église anglicane) rompt lourdement cette balance. Sa volonté, sous
+la forme hypocrite, «la forme redoutable d'un bill du Parlement,» pèse
+bien plus que l'ordre d'un despote. Celui-ci a cela de bon que c'est
+un gouvernement simple: on sait à qui s'en prendre. Mais la grande
+machine anglaise est si brouillée qu'on souffre très-longtemps sans
+bien savoir d'où.
+
+La pire situation, c'était d'être _des rebelles_. Devenez un État. La
+France et l'Espagne aideront.
+
+Rester Anglais, c'est la guerre éternelle. L'Europe est si drue de
+royaumes, d'intérêts opposés, qu'il vous faut faire toujours la
+guerre. Assez, assez de guerre. Soyez l'asile paisible des persécutés
+de ce monde. Votre éloignement fait votre paix. Le sang des morts, les
+pleurs de la nature, vous crient: «Séparez-vous... Le temps en est
+venu (_It is time to part_).»
+
+C'est le moment, le seul. Dans cinquante ans, il serait impossible de
+réunir ce continent. Faites un gouvernement quand tout est plus
+facile, neuf, entier, et qu'on peut tout régler d'après la raison.
+Jeunesse est le bon temps pour semer, commencer le bien (_seed time_).
+
+Jamais plus grande affaire ne fut sous le soleil. Car, il s'agit d'un
+monde, et de tout le temps à venir. Toute postérité est mêlée à ceci.
+Il en sera comme d'un nom gravé sur l'écorce d'un chêne; le chêne
+croît, et le nom grandit.
+
+Ne restez donc pas là à attendre, à vous regarder curieux,
+soupçonneux. Tendez donc au voisin la main de l'amitié. Enterrez la
+discorde. Plus de noms de partis, un seul nom: _citoyen_, ami franc,
+résolu, champion courageux des libres États d'Amérique.
+
+Cette rude éloquence, qui n'est pas sans grandeur, inspira les
+légistes qui firent l'Acte d'indépendance, le brillant Jefferson,
+Adams, si calculé, sous les yeux de Franklin, la diplomatie même. Cet
+acte s'adressait très-directement à la France. C'est d'elle uniquement
+en ce moment qu'il s'agissait. L'Acte part justement avec la demande
+de secours (4 et 17 juillet 1776).
+
+Donc la rédaction n'a pas un mot biblique. La phraséologie de Rousseau
+est seule employée. Point de _Dieu des armées_, de _Jéhovah_, de
+_Sabaoth_. Mais uniquement la _Providence_, le _Créateur_ et le
+_Suprême Juge_, sont attestés comme garants des droits de liberté,
+d'égalité.
+
+Toute école française, et même Helvétius, accepteront un acte où l'on
+invoque _la Nature_, où pour l'homme on réclame spécialement le droit
+au _Bonheur_.
+
+Non moins habilement, ils biffèrent dans cette pièce solennelle ce
+qu'ils y avaient mis de l'esclavage. On eût choqué de front la France
+de Raynal.
+
+L'Acte arriva ici vers la fin de l'année, et fut reçu avec
+enthousiasme. Mais déjà le secours était prêt, attendait le départ.
+Comment dire l'adresse infinie, l'activité qui l'avaient préparé? Quel
+génie fallut-il pour que Beaumarchais éblouît, entraînât des hommes
+aussi flottants que le Roi et Vergennes? Il vainquit par ce mot: «De
+toute façon c'est la guerre. S'ils s'arrangent entre eux, ils vont
+tomber sur nous.»
+
+Il eut en grand secret un million de la France, un million de
+l'Espagne, mais ce qui ne pouvait rester inaperçu, la facilité
+d'acheter, non en Hollande, mais en France, et dans nos arsenaux, les
+25,000 fusils, la poudre, les 200 pièces de canon, nécessaires aux
+Américains.
+
+Il est très-beau au Havre, ce Figaro, qui défie l'Océan. Les
+Américains trament, ne viennent pas prendre le secours. Il cherche, il
+trouve des navires, les arme, et met dessus d'excellents officiers,
+tels du grand Frédéric. Que de choses il risquait! être pris, n'être
+pas payé, être sacrifié par Versailles, si l'Angleterre criait, si le
+Roi prenait peur, voulait arrêter tout. C'est ce qui arriva. Un
+contre-ordre survint, mais tard, et les vaisseaux filèrent (janvier
+1777).
+
+M. de Lafayette part le 26 avril. Un homme de vingt ans, dans sa
+première année de mariage, laisse sa femme enceinte, secrètement
+achète un vaisseau, et malgré sa famille, les défenses du Roi, les
+menaces, s'embarque et traverse la mer. Lui-même il a écrit ce mot
+simple, héroïque: «Dès que je connus la querelle, mon coeur fut
+enrôlé, et je ne songeai plus qu'à joindre mes drapeaux.» (_Mém._, I,
+7.)
+
+L'effet fut admirable. Les Français affluèrent. L'Amérique eut des
+armes et sur-le-champ vainquit (1777). Le contre-coup de joie fut tel
+ici que le Roi, que Vergennes, hésitants, frémissants, furent
+entraînés par le public. _La France s'allia._ Le Roi n'eut qu'à signer
+(février 1778).
+
+Il était entendu qu'il s'agissait pour nous de nous perdre et de nous
+ruiner. Mais cela n'était pas facile. Personne ne voulait nous prêter.
+Il y fallut un homme de talent, de ressources, un banquier admirable.
+Personnage un peu ridicule par sa vanité, son pathos, pédant, fils de
+pédant, M. Necker n'était pas moins un homme honnête et bon, noblement
+désintéressé, qui, par sa probité, son honorable caractère, encouragea
+l'Europe à prêter à la France, mit celle-ci à même de courir à son gré
+dans la voie de la banqueroute. Sa vertu, ses talents, funestes à la
+patrie, ont sauvé l'Amérique, servi le genre humain.
+
+Un fermier général, qui l'aime peu, en fait, malgré lui, cet éloge:
+«Sa sensibilité avait pour but les hommes en masse. Elle tenait
+surtout d'un esprit d'ordre et de justice.» (_Monthion_, 204.)
+
+L'ordre fut son objet d'abord. Les quatre mois après Turgot avaient
+été un vrai pillage. Il rétablit la comptabilité. Il annonça les vues
+d'un gouvernement probe qui ne craignait pas la lumière. La foi à la
+lumière, à la publicité, c'est en cela qu'il rappelle Turgot. Dès sa
+première année, il joue cartes sur table, avoue ce grand secret que
+l'État est grevé de quarante millions de rentes viagères (7 janvier
+1777). On crie: l'imprudent! l'indiscret! Et cela au contraire
+rassure; on apporte l'argent à cet homme si franc qui dit tout. Genève
+seule prête cent millions. Sept mois après, _la lumière dans l'impôt_.
+Nulle crue de cote personnelle sans vérification publique de ce qu'a
+donné la paroisse par-devant les notables que la paroisse élit (août
+1777). L'année suivante, 1778, essai (timide encore) des assemblées
+provinciales de Turgot, et d'abord partiel, en Berry, en Guienne, en
+Dauphiné, en Bourbonnais. Assemblées où le Tiers-État sera en nombre
+dominant, qui doivent éclairer, conseiller, et non entraver le
+pouvoir. (V. _Lavergne_.)
+
+Necker nourrit la guerre. Mais à ce moment même, l'Autriche aurait
+voulu nous jeter par-dessus une seconde guerre, d'Allemagne, d'Europe.
+Joseph, comme plusieurs des enfants de Marie-Thérèse, n'eut pas
+l'esprit très-sain. Sa soeur de Naples fut un monstre de lubrique
+férocité, impudente, avec son Emma. Celle de France, légère et
+charmante, violente par moment, plus douce (avec ses douces femmes
+Lamballe et Polignac), avait dans ses caprices, dans son visage (au
+nez un peu oblique), quelque chose de discordant. Le plus bizarre
+était Joseph. Ce sombre personnage, bilieux, lanciné d'humeurs âcres
+et d'hémorroïdes (_Arn._, 289), semblait ne tenir dans sa peau. Il
+était résolu à se faire, à tout prix, grand homme, à éclipser le roi
+de Prusse. Réformateur étrange, d'une part il ferme les couvents, de
+l'autre il poursuit les déistes: tout déiste sera bâtonné, dépouillé
+de ses biens, tiré de sa famille, enrégimenté et perdu dans les
+colonies militaires (V. _Michiels_, II, 251).
+
+Son cauchemar était Frédéric. Ayant si aisément gagné la Gallicie, il
+guettait la Bavière, énorme proie, attenant à l'Autriche, qui l'aurait
+fait compacte et monstrueusement arrondie en grand _Empire du Sud_.
+L'électeur de Bavière était près de la mort. Son futur successeur, le
+faible Palatin, était serré de près, obsédé par l'Autriche, effrayé,
+corrompu; Joseph n'était pas loin de lui faire échanger son droit, son
+héritage, pour un plat de lentilles, une petite fortune que Joseph
+promettait à un bâtard du Palatin. Indigne escamotage. Mais il fallait
+le faire sous les yeux perçants de Frédéric qui regardait.
+
+Joseph vint voir ce qu'il pouvait attendre de notre appui contre la
+Prusse, de notre vieille servitude autrichienne sous Choiseul et la
+Pompadour. Antoinette serait-elle la Pompadour de Louis XVI, pour
+livrer le sang de la France? Pour lui c'était la question. Il trouva
+son Choiseul très-solidement enterré à Chanteloup. La Polignac, créée
+exprès pour ramener Choiseul, n'y songeait plus, exploitait la faveur.
+Quoi qu'on fît, Antoinette ne pensait qu'au plaisir: si vaine et si
+mobile, quelque aimée qu'elle fût du roi, elle était réellement
+neutralisée par Maurepas, Vergennes. Et la France? Son coeur et ses
+yeux étaient tournés vers l'Amérique. Il était insensé de lui demander
+autre chose.
+
+Joseph fut ridicule. Les nigauds admirèrent qu'il fût descendu à
+l'auberge, dans un hôtel de troisième ordre. Lui qui bâtonnait les
+déistes, il visita Rousseau et lui fit ses hommages.
+
+Censeur austère des moeurs et méprisant Versailles, il alla présenter
+ses respects à la Du Barry, ramassa sa jarretière. Tout fut baroque en
+lui, discordant, dissonant.
+
+Il était parti de l'idée que Louis XVI était un idiot. Il le trouva
+gardé, cuirassé, averti. Vergennes, chaque matin, prévoyait et disait
+au roi ce que Joseph allait lui dire le soir, lui soufflait ses
+réponses. Son humeur retomba sur Marie-Antoinette. Il lui reprocha
+amèrement de n'être pas encore enceinte, de n'avoir pas su faire un
+Dauphin qui lui aurait donné le pouvoir de servir l'Autriche. Dans les
+notes écrites qu'il lui laissa (29 mai 1777), il la tance pour ses
+_parties fines_ et ses courses de nuit, lui prédit une chute affreuse.
+Il fait fort bien entendre que si elle n'est pas enceinte la faute en
+est à elle, qui s'est remise à vouloir coucher seule, qui glace le roi
+par ses dédains, etc. (_Arneth_, _Joseph_, p. 6). Certainement
+l'obstacle était l'objet chéri dont s'indigne Marie-Thérèse (_Arn._,
+1779). Le charme du bijou faisait tort au gros Louis XVI. Joseph
+gardait rancune et mépris à la Polignac. Cyniquement il riait à son
+nom (_Voyage de Bouillé, Mél. de Barrière_).
+
+On est émerveillé de voir avec quelle douceur, celle qu'on aurait crue
+si hautaine, reçut la correction. Elle se réforma un peu, se rapprocha
+de son mari (janvier 1778) pour servir sa mère et son frère. Le
+Bavarois était mort (en décembre) et la crise arrivait. Et il se
+trouvait justement que le roi ne pouvait plus rien, étant lié (6
+février) par l'alliance américaine et la guerre avec l'Angleterre.
+
+Joseph eut l'air d'un écolier. Il prenait la Bavière. Frédéric lui
+saisit la main, l'arrête et lui prend la Bohême. Joseph arme alors. Sa
+mère pleure. Elle crie: _Au secours!_ Elle implore Antoinette. Elle
+espère dans le roi, «dans la tendresse du roi pour sa chère petite
+femme.» (_Arn._, 247.) Et ce n'est pas en vain.
+
+La reine obtint le 18 mars que le roi renvoyât durement le ministre de
+Prusse, qui le sollicitait de s'unir, d'imposer la paix. Louis XVI se
+dit neutre, mais sous main donne à Joseph un secours de quinze
+millions, selon le beau traité de 1756, nous refaisant ainsi
+tributaires de l'Autriche. Lâcheté misérable et demi-trahison qui ne
+fut guère secrète. Une si grosse somme ne fut pas invisible. Au départ
+de l'Hôtel des postes, on vit les sacs et les fourgons. Cet argent et
+celui que l'on donna en 1785, au total vingt millions, restèrent
+ineffaçables. Louis XV en avait donné soixante-quinze à peu près.
+Cette faiblesse du roi, cette duplicité et la haine du peuple, furent
+payés comptant en amour. Ce jour même du 18 mars, la reine fut
+enceinte de l'enfant qui naquit le 18 décembre 1778 (ce fut Madame
+d'Angoulême).
+
+Les neuf mois de grossesse furent très-cruels à l'Amérique. Le roi,
+engagé avec elle, fit tout pour agir peu, ne pas trop fâcher
+l'Angleterre, dans l'idée vaine que la guerre maritime pourrait être
+évitée encore, et qu'il resterait libre d'agir contre la Prusse, libre
+au moins de l'intimider. Il ne fit rien pour l'Inde. Il intima à
+l'Amérique de ne pas attaquer les Anglais au Canada. Il refusa
+l'argent qu'elle espérait, ne le donna qu'à regret et plus tard. Il
+retint notre flotte à Brest, sous le prétexte que l'Espagne voulait
+intervenir. Le 27 juillet seulement, on sortit, on se canonna, mais
+sans résultat décisif. Nous rentrâmes bientôt, «faute d'hommes et
+d'argent,» disait-on. L'autre escadre partit de Toulon, sous
+d'Estaing, arriva tard, eut un fort beau combat et puis une tempête,
+se retira. L'Amérique se crut trahie.
+
+Le roi trahissait-il? Oui et non. Il s'intéressait à la guerre
+maritime, mais n'y allait que d'une main, gardait l'autre pour
+protéger l'Autriche, s'il en était besoin. La situation de Joseph en
+août fut pitoyable. Avec sa grande armée, il était devant Frédéric. Le
+vieux, de cent façons, l'appelait au combat; et le jeune n'osait
+bouger. Son armée lui semblait trop neuve; il se défiait de ses
+talents; bref, restait échoué tristement, méprisable à ses propres
+yeux, lui si fier, qui visait si haut!
+
+Jamais naufragé n'empoigna la planche de salut avec la peur, la force,
+dont Marie-Thérèse éperdue empoigna Marie-Antoinette. Ce sont des
+pleurs, ce sont des cris: «Sauvez, sauvez votre maison! Vous sauverez
+un frère, une mère qui n'en peut plus.--Dira-t-on que la France nous a
+abandonnés? et cela dans votre grossesse! (269, 277, 283.)--Dieu! si
+nous étions culbutés!... Non, la France ne peut laisser notre cruel
+ennemi nous subjuguer... Hélas! la Russie le soutient. Notre sainte
+religion va recevoir le dernier coup.»
+
+Cela bouleversait Antoinette. Elle fut violente à seconder sa mère,
+faisant venir Maurepas, Vergennes, les forçant de parler. Toujours ils
+échappaient. Que voulait-elle? de l'argent? Point du tout. Elle
+voulait une armée et la guerre. Donc deux guerres à la fois?
+N'importe! la timidité des ministres, leurs refus, la désespéraient.
+Elle n'allait plus au spectacle, affichant sa douleur, se déclarant
+tout Autrichienne. Elle pleurait à fendre le coeur, et faisait pleurer
+Louis XVI (_Arn._, 265). En cet état, la femme est si touchante! Quel
+chagrin de lui refuser!... Deux ivresses (des sens et des pleurs),
+c'est plus qu'on ne peut supporter. Le roi n'y tenait pas. L'enfant
+remue!... Il ne se connaît plus, il menace la Prusse (271), et l'on
+est tout près de la guerre. Enfin l'accouchement (déc.),
+l'enchantement de la paternité le met comme hors de lui. Il est tout à
+sa femme, à l'Autriche. Il étale son dégoût des Américains et le
+regret de cette guerre. Sa joie grossière (tout allemande) aux
+relevailles, est marquée d'une farce indigne, d'un outrage à ce peuple
+qu'il a promis de secourir. Aux étrennes il donna à une dame, qui
+admirait Franklin, la figure de Franklin au fond d'un pot de chambre.
+
+Certainement la France exagérait Franklin. Il était ridicule d'en
+faire tout à la fois un Socrate, un Newton. Ses qualités réelles, sa
+vertu calculée, sa dextérité, sa finesse à exploiter l'enthousiasme,
+méritaient peu un pareil fanatisme. Lorsque l'homme du siècle,
+Voltaire, vint mourir à Paris (mai 1778), ce grand événement n'éclipsa
+pas Franklin. On les mit de niveau. Il en riait sous cape. Son esprit,
+net et sûr dans un cercle borné, ne sentait nullement la sagesse de
+notre folie. Dans ses enthousiasmes qu'on croit souvent frivoles, la
+France a l'instinct vrai des grandes choses de l'avenir. Le culte
+qu'on rendait aux gros souliers, à l'habit brun, ces fêtes qu'on
+donnait à _l'homme simple_, à l'ex-ouvrier, il les prenait pour lui;
+on les donnait bien plus à l'immense avenir, à cet avénement des
+classes industrielles qui marque notre temps, à la création de la
+patrie commune, asile des libertés du monde.
+
+Revenons au printemps de 1779. L'Espagne avait fini par se joindre à
+nous, s'ébranlait. Notre flotte, ralliant la sienne, allait avoir la
+force étonnante, inouïe, de 68 vaisseaux de ligne. Effroyable
+armement, à faire trembler les mers. Qu'était-ce auprès que l'_Armada_
+dont on parle toujours? L'Anglais ne l'avait pas prévu. Portsmouth
+n'était pas en défense. Quarante mille Français attendaient sur nos
+côtes qu'on les lançât sur l'autre bord.
+
+Grand moment! décisif! Le Roi avait paru l'attendre et l'espérer. Il
+avait réuni, gardait dans une armoire secrète tous les plans, les
+projets de la descente d'Angleterre. Et alors, il l'oublie! Il est à
+la famille, à la femme, à l'enfant, c'est-à-dire, à l'Autriche. Il
+s'agit avant tout de sauver Joseph II. Notre intervention y réussit.
+Joseph n'y perdit pas; sa folie lui valut un morceau de Bavière, sans
+compter nos 15 millions. Seulement il baissa à ses yeux, espéra moins
+dès lors éclipser Frédéric, douta d'être un grand homme. Dans son
+orgueil morose, il nous en voulut à jamais de l'avoir sauvé, nous haït
+et se tourna vers l'Angleterre. Marie-Thérèse, moins ingrate, déclara
+hautement que sa fille était son salut (A., 288, 295).
+
+Fille admirable en vérité. Dans son zèle autrichien, elle parvient
+encore à faire un de ses frères électeur de Cologne, établissant
+l'Autriche sur le Rhin près de Frédéric, le blessant pour toujours,
+lui mettant cette épine au pied (juin 1779).
+
+Ce ne fut qu'en juillet que nos énormes flottes, espagnole et
+française, se joignirent, tinrent la mer. L'Angleterre frémissait.
+Elle sentait l'Irlande qui s'agitait derrière. Elle n'avait que 38
+vaisseaux qui ne parurent que pour se cacher dans Plymouth, puis
+sortirent, mais pour fuir, et disparaître à toutes voiles. Qui
+empêchait l'attaque? les vents? ou le scorbut? Le vrai scorbut fut à
+Versailles. On eut peur de prendre Portsmouth. On eut peur de saisir
+Liverpool, de le rançonner, comme le proposait Lafayette. Porter aux
+Anglais ces grands coups, ces coups honteux, c'était les enrager,
+fermer la porte aux négociations, que le Roi, si froid pour la guerre,
+que l'octogénaire Maurepas, que le prudent Vergennes, désiraient,
+surtout Necker, accablé du fardeau. Le ministre de la marine,
+Sartines, en préparant la flotte gigantesque, lui avait fourni un
+prétexte excellent pour rentrer: elle avait peu de vivres (17
+septembre 1779).
+
+Le courage n'avait manqué qu'à Versailles. Il brillait aux duels de
+vaisseau à vaisseau. Il éclata à la Grenade où le vaillant d'Estaing
+battit la flotte anglaise, força de sa personne, sans canons, par
+assaut, les batteries qui dominaient l'île. De là, en Géorgie,
+attaquant Savannah, à pied, d'un même élan, il se fait repousser,
+blesser. Et la campagne est nulle encore pour l'Amérique (1779).
+
+Ce trop bouillant d'Estaing n'était pas moins alors celui qui
+entraînait les hommes. Le corps de la marine, entre tous orgueilleux,
+insolent et aristocrate, lui reprochait deux choses: d'abord d'avoir
+servi dans les troupes de terre; 2º d'écouter les avis d'un officier
+_bleu_ (non noble). On fit si bien que, pendant trois campagnes,
+d'Estaing, écarté d'Amérique, laissa le libre champ aux victoires de
+Rodney et des flottes anglaises. Les Américains déclinaient. Toujours
+et toujours des revers. Ils ébranlaient la foi. Plusieurs se mirent à
+croire que l'Angleterre vaincrait, et que même elle avait raison. En
+voyant Washington avoir si peu de monde, on pouvait croire encore que
+la majorité, le droit du nombre était pour George. Le brillant général
+Arnold en juge ainsi et se déclare _Anglais_. Pour la seconde fois,
+l'Amérique périt, si la France ne vient au secours. Washington écrit
+une lettre directement à Louis XVI.
+
+Celui-ci fut mis en demeure, embarrassé. L'opinion pesait, et
+fortement, pour l'Amérique, et Franklin était là, un dieu pour la
+société de Paris. Comment reculer devant lui? Tout pourtant dépendait
+de ce que pourrait M. Necker. L'emprunt, longtemps facile, tarissait.
+Il fallut en venir aux économies difficiles, scabreuses, à la Maison
+du Roi, où quatre cents charges furent supprimées à la fois. Grand
+coup qui achevait de tourner la cour contre Necker. Il devait ou périr
+ou grandir par l'appui des peuples. Il grandit, publia son célèbre
+_Compte rendu_, première révélation (incomplète encore, il est vrai)
+de l'état réel des finances. La foi de l'honnête homme à la lumière, à
+la publicité, eut deux effets profonds: il éclaira la France, il sauva
+l'Amérique. L'emprunt devint possible. On lui porta deux cents
+millions.
+
+Sans augmenter l'impôt, il a donc pu faire face à cinq années
+terribles,--«en chargeant l'avenir?»--sans doute, mais il lui crée un
+monde, et l'avenir le remercie.
+
+Les années 80-81 sont la gloire de la France. Elle y était _la grande
+nation_:
+
+D'un côté, elle pose la vraie loi de la guerre humaine, le respect dû
+aux neutres. Elle couvre les faibles (Hollande, Suède, Danemark, etc.)
+de la brutalité anglaise. La Russie, dans le Nord, établit ce droit
+maritime, ferme la Baltique à la guerre.
+
+D'autre part, on finit par ce qui eût dû commencer, on donne des
+troupes à l'Amérique sous Rochambeau, avec cette noble déférence de le
+subordonner à Washington. Le 28 septembre, huit mille insurgés, autant
+de Français, enferment dans York-Town l'armée anglaise. Lafayette
+menant une colonne d'Américains, Viomesnil une de Français, enlèvent
+les redoutes qui la couvrent. Et les Anglais se rendent. Leur flotte
+qui venait au secours, disparaît. L'Amérique est libre. «L'humanité a
+gagné la partie.»
+
+ * * * * *
+
+La France garde la gloire et la ruine.
+
+L'économie était partie avec Turgot, en mai 1776. Avec Necker, s'en va
+le crédit, mai 1781.
+
+Pour la cour, les privilégiés, la grande affaire était de chasser le
+bon sens, de renverser celui par qui seul on marchait encore.
+Quoiqu'il eut ménagé plus que Turgot les entours de la Reine, sa
+réforme hardie de la Maison royale, puis son Compte rendu qui montrait
+tant de choses, avaient décidément fait de lui un objet d'horreur. Il
+était absolument seul. L'effort était terrible pour le Roi,
+intolérable la fatigue de garder cet homme impossible, à ce point haï,
+poursuivi. Admiré de l'Europe, envié de l'Angleterre même, Necker à
+Versailles était la bête noire, et personne ne lui parlait plus.
+
+Qui n'avait-il blessé, lui financier? la finance elle-même, en
+supprimant quarante receveurs généraux, en démembrant le corps
+redoutable de la Ferme, qui jusqu'à lui régnait depuis Fleury. Les
+Parlements lui en voulaient à mort pour son essai des Assemblées
+provinciales, pour les atteintes à leurs exemptions d'impôts. Il
+voulait leur ôter la torture, leur plus doux privilége. Il inquiétait
+les seigneurs. En supprimant la servitude chez le Roi, il voulait
+l'étendre chez eux (_avec indemnité_). Et il l'aurait fait si le Roi
+ne l'avait empêché, par un respect stupide _pour la propriété!_
+
+Il tomba (mai 81). Ses successeurs incapables, Joly, d'Ormesson, aux
+quatre cents millions que Necker emprunta en cinq ans, en ajoutent
+autant en trois ans.
+
+La guerre nous dévorait. Les Polignac avaient fait deux ministres,
+Castries, Ségur, gens de mérite, mais sous qui la Guerre, la Marine,
+deviennent énormément coûteuses. Ministres aristocrates. Sous Ségur,
+plus d'officiers qui ne soient nobles. Sous Castries, l'insolent et
+violent corps de la marine, à son aise écrasa _les bleus_ (les
+roturiers). D'Estaing fut écarté pour faire place à De Grasse, qui
+attache son nom à l'une de nos plus terribles défaites. L'intrépide
+Suffren, qui, seul et sans secours, ramena la victoire à nos flottes
+dans les mers des Indes, ne pouvait amener ses nobles capitaines à
+combattre de près, à la portée du pistolet (V. Roux, etc.). Trois fois
+en plein combat, il fut laissé, trahi. Nul châtiment des traîtres. Ce
+grand homme de mer, précurseur de Nelson, dans un duel indigne avec un
+prince, un parent des coupables, devait être bientôt lâchement tué.
+Crime encore impuni.
+
+Dissolution profonde. On comprend nos revers. Le plus terrible effort
+ruineux, pour prendre Gibraltar, n'avait eu nul effet (1781). Une
+expédition gigantesque s'organisait l'année suivante. Par une étrange
+inconséquence, on se ruine en préparatifs, et l'on montre un désir
+imprudent de la paix. L'Angleterre en avait grand besoin. On pouvait
+le croire, en voyant le fils de Chatham, notre plus cruel ennemi,
+Pitt, vouloir qu'on traitât. Tout est imprudemment, indécemment
+précipité. L'Amérique traite avant la France, la France traite avant
+la Hollande (janvier 83), sans stipuler pour elle ni pour nos alliés
+indiens. L'Anglais naviguera dès lors dans les Indes hollandaises,
+poussera librement la réduction de l'Indostan. L'Espagne gagne à la
+guerre Minorque et les Florides.
+
+La France? Rien.
+
+Rien que de n'avoir plus un Anglais à Dunkerque.
+
+Rien que d'avoir sauvé, délivré l'Amérique.
+
+Reste à payer la guerre, le milliard emprunté.
+
+Nous le regrettons peu, quand nous avons la joie de la voir, la grande
+Amérique, monter, monter si haut, dans son immensité,--orgueil,
+espoir, salut du monde.
+
+Qu'importe qu'elle oublie, dans sa voie si rapide?... Elle fait mieux
+que songer au passé. Elle ouvre l'avenir, et l'éclaire par ses grands
+exemples, par la solidité de son gouvernement, en face de la flottante
+Europe qui ne fait plus un pas que la terre ne lui tremble aux pieds.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+LA REINE.--CALONNE ET FIGARO.
+
+1774-1784.
+
+
+Avant la paix, Choiseul était mort dans l'exil (1782), et avec lui le
+meilleur espoir de l'Autriche. Il était mort au moment où la naissance
+du Dauphin (1781), doublant l'ascendant de la Reine, lui rendait enfin
+quelque chance. La Reine avait manqué sa vie.
+
+Car pourquoi naquit-elle? pourquoi fut-elle élevée, préparée, mariée,
+dans les plans de Marie-Thérèse, sinon pour faire ici un ministre
+autrichien, pour refaire de la France un fief de l'Empereur? Vergennes
+y résistait, et l'honnêteté de Louis XVI.
+
+Marie-Thérèse mourut. Et la Reine, d'autant plus flottante, rejetée
+d'un écueil sur l'autre, au gré des Polignac, mit leur homme au
+pouvoir, leur Calonne, qui la perdit, et la royauté elle-même.
+
+Tragique destinée! On la comprendrait peu si on ne la suivait dans
+son développement, dans la série des fautes et des entraînements, des
+fatalités même, qui l'ont poussée, précipitée.
+
+L'enivrement s'explique, au début de ce règne. Tous l'éprouvaient.
+Quelle joie de voir enfin s'asseoir sur le trône purifié de Louis XV
+l'honnête, l'excellent jeune Roi, cette Reine charmante! Qui n'eût
+tout espéré? Un grand mouvement d'art décorait ce moment, illuminait
+la scène. Et la Reine en était le centre.--Tout gravitait vers
+elle.--Glück arrivait pour elle de Vienne, lui apportait _Iphigénie_.
+Il écrivait _Armide_ (1775), pour qui, si ce n'était pour l'Armide
+couronnée de Versailles? Peu artiste elle-même, elle sentait du moins
+l'art par la passion. Piccini, appelé à Versailles par la Du Barry,
+n'en fut pas moins accueilli d'elle, caressé, consolé des fureurs de
+partis. Elle le fit son maître de chant. Elle est touchante et belle
+au souper solennel où elle réunit les rivaux, Piccini, Glück, veut
+finir cette guerre de l'Allemagne et de l'Italie.
+
+Combat d'art supérieur. Mais la France pensait à Grétry. Grétry et
+Monsigny, le _Déserteur_, la _Belle Arsène_, surtout _Zémire et Azor_
+(traduit en toute langue), c'étaient les grands succès populaires et
+nationaux, avec le _Barbier de Séville_, la Rosine de Beaumarchais.
+Art tout français, d'étoffe un peu légère, mais tout à fait du temps,
+d'accord avec son peintre et son poète, Fragonard, Parny (1775). La
+poésie créole de celui-ci régnait. Moins le coeur, moins l'amour, que
+l'élan du plaisir. Le tout à la surface, en mobile étincelle. La vraie
+furie des sens n'éclata qu'à Vincennes, aux délires de deux
+prisonniers (Mirabeau..., faut-il nommer l'autre?)
+
+Toute image d'amour, Rosine, Arsène, Armide, faisaient regarder vers
+la Reine, en vérité éblouissante. Une seule femme semblait exister.
+Les fats tournaient autour. Elle s'amusait d'eux, de son mari aussi
+avec grande imprudence. Elle avait le tort grave d'accepter trop le
+rôle d'épouse négligée, qui les enhardissait. Très-justement son frère
+lui reproche sa lettre étourdie où, se moquant du roi Vulcain, elle
+dit qu'elle n'a garde d'aller faire Vénus à la forge, etc. Quelle
+prise funeste pour la cabale haineuse qui lui supposait vingt amants!
+
+Certes on exagérait. À regarder de près, on est plutôt porté à croire
+qu'elle n'aima vraiment aucun homme. Elle fut éblouie un moment de
+Lauzun. Elle subit longtemps un grondeur ennuyeux, Coigny, qui se
+faisait son pédagogue. Elle fut sans nul doute reconnaissante pour
+Fersen, qui prodigua sa vie aux jours les plus terribles. En tout
+cela, je ne vois rien qui semble vraiment de l'amour. Elle n'eut de
+passion que pour ses deux amies, mesdames de Lamballe et de Polignac.
+
+Lauzun, tout fat qu'il est, dit qu'il plut, mais _que ce fut tout_. Ce
+qu'elle aimait en lui, c'était le bruit, la mode. Le fou charmant
+arrivait de Pologne. Ce pays de roman lui avait enlevé le peu qu'il
+avait de cervelle. Il est si fou, qu'il croit convertir Catherine à la
+cause polonaise. Puis il lui écrit de Versailles que ce serait sa
+gloire «de faire qu'après sa mort une femme restât _reine du monde_.
+Nulle n'en serait plus digne que Marie-Antoinette.» Mais celle-ci
+n'en a pas envie. Elle dit n'en avoir ni le coeur, ni la force. Ce qui
+lui faudrait, c'est l'amour. Dans cette atmosphère érotique, où tous
+chantaient Éléonore, où elle-même honorait Parny, elle eût voulu, ce
+semble, être amoureuse. Mais ne l'est pas qui veut dans les temps
+énervés. On sent cette faiblesse jusque dans Parny même, dans ses
+chants sans haleine, élan d'un pulmonique qui se vante d'infinis
+désirs.
+
+Elle quitta Lauzun fort aisément, et cela au moment où un amour réel
+se serait attaché, lorsqu'étant ruiné, poursuivi pour ses dettes, il
+ne fut plus l'homme à la mode. Je l'en excuse fort, mais lui pardonne
+moins son infidélité pour la charmante femme qui l'eût dû toujours
+retenir.
+
+C'était alors la mode des _inséparables amies_, dont rit madame de
+Genlis. La reine le fut un moment de madame de Lamballe. Elle ne
+pouvait plus la quitter. Elle renvoyait tout le monde. Seule avec elle
+à Trianon, elle faisait de petit dîners, d'interminables promenades.
+On en riait, on en fit des chansons. Et pourtant quel plus heureux
+choix? quelle amie désintéressée, ne se mêlant de rien, prête à servir
+en tout, et même aux choses les plus dures (V. plus bas l'affaire du
+collier)! Elle était tout coeur, tout amour, sans vanité, se trouvant
+heureuse et comblée, toute princesse qu'elle était, des humbles
+privautés où la dame d'honneur était moins que servante[16].
+
+ [Note 16: Madame de Campan (I, 99) dit crûment l'étrange
+ étiquette, choquante et indécente, qui fut pour la Reine
+ un supplice avec sa première duègne (V. _Hyde_) et qui
+ en vérité ne pouvait être tolérable qu'avec la créature
+ aimée, l'unique à qui on est bien sûr de ne déplaire
+ jamais.--Les grandes dames, pour ces petits mystères,
+ aimaient à s'élever une enfant aimable et discrète,
+ souvent une demi-demoiselle (V. Sylvine, _Staal_).
+ Couchée près de l'alcôve dans la toilette intime,
+ brodant, lisant le jour derrière un paravent, elle
+ savait exactement tout. À Vienne, tout passait par ces
+ mignonnes favorites (de qui la Prusse achetait les
+ secrets). Elles étaient de grandes puissances. Le vieux
+ Duval, vivant à Vienne, le savait bien. On voit dans ses
+ _Mémoires_ qu'il ne courtise pas l'Empereur, mais deux
+ femmes de chambre, une sage fille de Marie-Thérèse et
+ une jolie Russe, de celles avec qui la Czarine aimait à
+ folâtrer.--Une gravure allemande, faite à Paris sous
+ Marie-Antoinette, exprime ces moeurs naïvement: _le
+ Lever_, 1774: _Freudsberg invenit; Romanet sculpsit_.]
+
+Elle avait un attrait tout singulier d'enfance (elle n'a jamais eu que
+quinze ans), une fraîcheur éblouissante, avec la candeur de Savoie. La
+reine trouva délicieux d'abord d'être en ces douces mains. Sa nature
+vive et forte, le riche sang de Marie-Thérèse s'arrangeait à merveille
+de la faible petite amie. Mais trop faible peut-être. L'odeur de
+violette la faisait trouver mal (dit madame de Buffon). Son médecin
+Seetzen attribue sa faiblesse, ses spasmes singuliers, à l'éducation
+énervante, aux habitudes de couvent, dont les grandes dames, selon
+lui, ne se corrigeaient jamais bien.
+
+Cette mollesse plus que féminine n'est pas sans se marquer dans les
+arts de l'époque, à telles délicatesses, telles sensualités. Les
+petits bains obscurs, les secrets cabinets (comme à Fontainebleau),
+peuvent en donner l'idée, avec leurs glaces mal placées, leurs
+ornements de nacre, point de peintures obscènes, mais faibles et
+galantes, comme de main de femme, et de femme énervée.
+
+On devina bientôt que la pauvre Lamballe, si tendre, mais passive,
+n'était pas pour répondre aux vives énergies de la reine. En la
+nommant Surintendante, lui donnant une place d'affaires qui la faisait
+le centre de la cour, elle-même finit le tête-à-tête, la sevra des
+soins personnels qu'elle eût aimés bien mieux. Leur amitié languit.
+Et, juste à ce moment (août 1776), on inventa la Polignac.
+
+Combinaison profonde. Le vrai chef des Choiseul, madame de Grammont,
+travaillant pour son frère croyant que la Lamballe ni Lauzun
+n'intrigueraient pour lui, désirait donner à la reine ou un amant ou
+une amie. Dans son expérience, jugeant par sa Julie, elle crut qu'une
+amie aurait bien plus de prise. Un jour, dans les salons Lamballe, la
+reine, en ses folles plumes, flottant au vent léger, arrête et fixe
+son regard sur un objet charmant, une jeune dame inconnue à la cour.
+Visage d'ange, de sourire enchanteur, et de simplicité touchante, sans
+diamants, sans parure; qu'une rose aux cheveux. Toujours en robe
+blanche. Sa pauvreté l'exilait en province. Quelle douce occasion! La
+reine s'attendrit, l'enrichit sur-le-champ, la garda, la mena partout.
+L'infortunée Lamballe tâcha d'abord de se soumettre et de subir cela.
+Mais c'était trop. Elle tomba malade, et eut dès lors des accès de
+catalepsie. Elle quitta Versailles. Elle alla à Plombières. Elle alla
+en Hollande, revint s'enfermer à Paris. Toujours inconsolable, elle
+pleurait dans les bois de Sceaux (V. Guénard, Hyde, etc.).
+
+Toute autre, la nouvelle amie, avec son abandon apparent, son air de
+bergère, était très-froide au fond. C'est ce qui la fit absolue. La
+Lamballe avait été moins que femme, un enfant. La Polignac fut un
+maître, doux, mais impérieux, comme un amant, qui maîtrisait la reine,
+par moment la faisait pleurer. «Plus avide que tendre,» disait
+Marie-Thérèse. L'_ange_ avait un mari, qu'il fallut faire sur-le-champ
+grand officier de la couronne, en blessant toute la cour. L'_ange_
+avait un amant, Vaudreuil, un officier, à qui pour commencer on donna
+trente mille livres de rente. L'_ange_ avait un ami, un certain
+Adhémar, qui ne voulait pas moins que l'ambassade d'Angleterre. Et son
+autre ami, Besenval, eût voulu seulement faire le gouvernement, faire
+nommer les ministres. Et pourquoi tous ces Polignac n'auraient-ils pas
+été au moins ministres _adjoints_?
+
+En tout cela, la jolie femme était menée par deux démons, Diane, sa
+belle-soeur, bossue, galante, d'esprit malin, pervers, et son ami
+Vaudreuil, un violent créole, colère, emporté, provoquant. Voilà les
+maîtres de la reine.
+
+Était-elle asservie sans retour? On peut en douter. Elle restait
+capable de sentiments honnêtes. On a vu sa patience à recevoir les
+rudes corrections de son frère (1777). Elle se réforma, accepta les
+devoirs, les conditions du mariage, s'accoutuma à son mari. Il avait
+vingt-quatre ans, et un grand éclat de jeunesse. Il était devenu
+très-fort, par delà le commun des hommes. Elle fut enceinte coup sur
+coup. À peine accouchée (de Madame), elle se trouva grosse, crut avoir
+un dauphin. Elle eut le malheur d'avorter. Et, par-dessus, elle eut
+un grave avis du temps: elle perdit presque ses cheveux. Il lui fallut
+baisser, paraître en coiffure plate, découronnée pour ainsi dire.
+Frappée, elle pensa aux prophéties sinistres de sa mère. Elle pleura,
+se laissa aller, versa son coeur, sans doute. Le roi pleurait aussi,
+plus tendre encore pour elle, dès ce jour l'aimant trop et faiblissant
+de plus en plus.
+
+N'eût-elle pu alors quitter la Polignac, la combler et la renvoyer?
+Elle y songeait peut-être (1779). Elle lui donna presque un million
+pour sa fille. Elle eût voulu, dit-on, lui faire un duché en Alsace.
+Mais comment satisfaire toute la bande, les amis de la dame?
+Vaudreuil, à ce moment, voulait faire un ministre, faire sauter celui
+de la guerre, Montbarrey, qui lui refusait de l'argent. La reine était
+embarrassée, craignant la censure de Coigny, intime ami de Montbarrey.
+Il lui semblait dur d'obéir. Poussée par l'insistance obstinée de la
+Polignac, elle éclata et s'emporta. Mais quel coup pour la reine!
+Très-froidement la dame dit qu'elle va partir, lui rendre ses
+bienfaits. Adoucie tout à coup, la reine voudrait la ramener. Elle est
+plus froide encore, impitoyable. La reine n'en peut plus, ne peut se
+contenir, étouffe de sanglots et de larmes. Elle demande pardon, prie,
+s'humilie, se jette à genoux (_Besenval_, II, 197).
+
+Domptée ainsi, elle tomba plus bas dans sa honteuse obéissance, agit
+pour son tyran avec ardeur, exigea à tout prix qu'on fît ministre
+Ségur, l'homme des Polignac. Qu'était Ségur? Elle ne le savait même
+pas. Un jour, elle revient triomphante, et dit à son amie: «Soyez
+heureuse enfin! _Puységur_ est nommé!» (_Ibid._ 110.) Que dire d'une
+si grande ignorance? Que dire de Louis XVI, si aveugle et si dominé,
+qui pour elle aujourd'hui prend _Puységur_, _Ségur_ demain? Tyrannie
+pitoyable! Ségur passe, et elle est enceinte (22 janvier 1781).
+
+Ce fut un Dauphin cette fois (22 octobre). Le Roi fut dans le ciel.
+Mais ce bonheur tant désiré devint un malheur pour la Reine. On cria
+que l'enfant ne venait pas du Roi. Orléans, que les Polignac avaient
+blessé indignement (disant qu'il se cacha au combat d'Ouessant),
+Orléans, en revanche, lança un trait mortel: «Qu'il n'obéirait pas à
+un _fils de Coigny_.» Imputation injuste, selon toute apparence. La
+Reine, à ce moment où l'enfant fut conçu, chassait un ami de Coigny.
+
+La Reine retombée ainsi, assotie de ses Polignac, oubliait tout et
+jusqu'à sa famille, ne répondant plus même à sa soeur, la reine de
+Naples (_Augeard_, 251). Elle s'oubliait elle-même, elle allait se
+mêler à la cour de la Polignac, qui ne daignait en écarter ceux qui
+déplaisaient à la Reine. Le plus dur pour celle-ci, c'était
+l'insolence de Vaudreuil; elle le détestait, le souffrait. Mais il ne
+suffisait pas de l'endurer: il fallait l'admirer, en ses goûts, ses
+petits talents. Poitrinaire, disait-il, il avait droit de ne rien
+faire, il était l'amateur, le juge en tout. Sa passion était surtout
+pour Fragonard, Parny de la peinture. Vaudreuil, étant créole,
+protégeait le créole Parny, bien reçu chez la Reine, exalté, consulté.
+
+Un seul prince, d'Artois, «un polisson,» dit la Reine elle-même, était
+de cette société. Vivant avec les filles et les danseuses, il en
+apportait le langage. On ne se gênait nullement devant la Reine.
+Impudemment Vaudreuil se moquait devant elle de Vermond, son vieux
+précepteur. Brutalement, dans un accès, il cassait au billard un objet
+d'art, délicat, précieux, auquel elle tenait. Elle ne disait rien. Il
+aurait cassé davantage.
+
+De ce planteur le nègre était la Polignac, de qui le nègre était la
+Reine, de qui le nègre était le Roi.
+
+La royauté avait passé dans cette société. On le vit en 83. Malgré le
+Roi, ils lancent, font jouer _Figaro_. Malgré la Reine même, qui
+préférait un autre, ils mettent au pouvoir Figaro, je veux dire
+Calonne.
+
+L'affaire La Chalotais avait mis Calonne en son jour, démontré le
+coquin. Ni le Roi, ni la Reine n'en voulaient. Donc il arriva.
+
+Nul plus charmant ministre. D'avance il avait parlé net. Il promit
+tout à tous, déclara qu'au rebours de Necker, il penserait aux
+fortunes _privées_, qu'il ferait plaisir à chacun. Son système, neuf,
+ingénieux, était de dépenser le plus possible. Ce ministère ouvrit
+comme une fête. Les femmes l'appelaient _l'enchanteur_. Si l'on
+demandait peu, il disait: «Pas assez!»
+
+Des cent millions qu'il emprunta d'abord, pas un quart n'arriva au
+Roi. Il paya les dettes des princes, les gorgea. Cinquante-six
+millions pour le seul comte d'Artois, et vingt-cinq pour Monsieur.
+Condé n'en eut que douze, mais avec six cent mille livres en viager.
+On ne dit pas ce qu'eurent les prôneurs, les menteurs, intrigants de
+tous genres, qui avaient fait ce grand ministre. (V. _Augeard_, 249.)
+
+Tout va aller à la dérive. Où est le Roi? Que devient-il, il était
+travailleur, sérieux, sous Turgot. À voir aujourd'hui sa torpeur, on
+le croirait hydrocéphale. La table, la vie conjugale, l'invincible
+progrès de l'obésité paternelle, semblent paralyser sa grosse tête
+d'embryon. On lui fait en un an signer en acquits au comptant cent
+trente-six millions! Pour qui? Je ne le sais. Il ne le sait lui-même.
+
+Le seul point où le Roi se souvient qu'il est roi, c'est l'exclusion
+de Figaro, son refus obstiné de lui ouvrir la scène.
+
+Cette énorme apostume d'âcretés, de satires, traits haineux, mots
+mordants, avait mis six ans à mûrir. Elle avait (Beaumarchais le dit)
+pris son germe au salon du Temple, qui, des Vendômes à Conti, fut
+toujours le foyer des nouveautés risquées. Conti, ce bizarre prince en
+qui tout fut contraste (Conti-de-Sades, Conti-police, Conti-Rousseau,
+l'ennemi de Turgot, révolutionnaire au pire sens), pressentit au
+_Barbier_ ce que deviendrait Figaro. Il le voulut marié, en défia
+l'auteur, lui mit le feu au ventre.
+
+Six ans durant, à travers les affaires, Beaumarchais prit au vol cent
+mots étincelants, qui jaillissaient vers la fin des soupers. La pièce
+est chargée, surchargée d'esprit; elle en est fatigante.
+
+Elle devint fort âcre, quand Beaumarchais, pour l'affaire d'Amérique,
+ne put se faire payer, ne put trouver justice ni ici, ni là-bas. Il
+s'aigrit, menaça, prédit un cataclysme, et sembla le vouloir, comme si
+le torrent ne devait pas d'abord le rouler des premiers et l'emporter
+lui-même.
+
+_Figaro_ est très-sombre. Pendant toute la pièce, les lazzis, le faux
+rire, j'entends derrière un bruit comme un vague roulement d'orage. Il
+est partout dans l'air. «Je l'entends, dit madame Roland, au clos de
+la Platrière.» (_Lettres._) Et Fabre d'Églantine, au petit chant
+plaintif, dont tous les coeurs ont palpité.
+
+J'aime peu _Figaro_. Je n'y sens nullement l'esprit de la Révolution.
+Stérile, tout à fait négative, la pièce est à cent lieues du grand
+coeur révolutionnaire. Ce n'est point du tout là l'homme du peuple.
+C'est le laquais hardi, le bâtard insolent de quelque grand seigneur
+(et point du tout de Bartholo.)
+
+La pièce manque son but. Que le grand seigneur soit un sot, d'accord.
+Mais qui voudrait que le puissant fût Figaro? Il est pire que ceux
+qu'il attaque. On lui sent tous les vices des grands et des petits. Si
+ce drôle arrivait, que serait-ce du monde? Qu'espérer de celui qui rit
+de la nature, se moque de la maternité, qui salit l'autel même, _sa
+mère_!
+
+Le Roi qui se fit lire la pièce, jura qu'on ne la jouerait pas.
+Cependant (le 12 juin 1783) le pétulant d'Artois, se moquant des
+défenses, allait la faire jouer chez le Roi même, à ses
+Menus-Plaisirs. Un ordre l'empêcha. Cela n'arrêta pas l'audace des
+amis de la Reine. Vaudreuil, le 26 septembre, la fit jouer chez lui
+devant la Polignac et sa cour de trois cents personnes (_Madame V.
+Lebrun_, I, 147).
+
+Surprenante insolence. Mais ils étaient maîtres du tout. Un mois après
+cet acte d'effrontée désobéissance, le Roi justement nomme leur ami
+de plaisir, le ministre qu'ils poussent, l'agréable coquin qui va
+faire leur fortune de la fortune de l'État. Figaro avait dit: «Rions!
+car qui sait si le monde vivra dans six semaines?»--Il n'en fallut que
+trois pour faire la fin du monde, pour remettre la France au prodigue
+effréné, Calonne, qui emporta la monarchie.
+
+Ayant cédé la grande chose, le Roi s'obstine à la petite. De nouveau
+il empêche _Figaro_ (fin de février), mais il est débordé. La Reine
+lui fait croire que la pièce est changée, qu'elle est si mauvaise
+d'ailleurs, qu'en jouant cette rapsodie, on en dégoûtera le public (17
+avril 1784).
+
+Le torrent attendait, les portes du théâtre frémissaient... On se
+précipite... Ce fut presque aussi gai qu'au mariage de Louis XVI.
+Plusieurs furent étouffés. Une si longue attente rendait terriblement
+avide; on applaudit tout au hasard. Cent représentations ne peuvent
+rassasier le public.
+
+Quelle joie! Tout est égratigné, jusqu'aux protecteurs de la pièce,
+jusqu'au ministère Polignac. Leur Calonne a son mot: «Il fallait un
+calculateur; ce fut un danseur qui l'obtint.»
+
+«Sot ou méchant... C'est le substantif _qui gouverne_.»--«Son mari la
+néglige.»--«Fils de butor,» etc.--C'est la Reine, le Roi, le Dauphin.
+Tout était saisi âprement, et telle allusion (imprévue de l'auteur)
+était avec fureur trouvée, claquée, bissée.
+
+La pièce fut servie à merveille par les acteurs. L'attrait
+mélancolique de la comtesse (ou de la Reine?), de l'épouse _négligée_,
+fut très-touchant dans la Sainval, belle pleureuse de tragédie, qui
+cette fois joua le comique. Mademoiselle Contat, si fine de grâce et
+d'esprit, traitée jusqu'à ce jour fort durement et souvent sifflée,
+joua avec un charme frémissant la rieuse, l'espiègle Suzanne. Une
+enfant de cet âge à qui tout est permis, mademoiselle Ollivier qui
+jouait Chérubin, prêtait son innocence à des effets de scène calculés,
+sensuels, où Beaumarchais, flatteur hardi des goûts du temps, groupait
+ces trois femmes amoureuses. Autour de la Sainval, autour de la
+Contat, Ollivier Chérubin voltigeait, «léger comme une abeille» dans
+les jardins de Trianon. C'était fort chatouilleux, sensible avec cela,
+libertin, et pourtant les yeux étaient humides. Sans deviner pourquoi,
+on eût tout pardonné à ce Chérubin-fille, à cette enfant touchante,
+qui défaillit bientôt, mourut (à dix-huit ans), et qui, dans le plus
+hasardé, gardait l'attendrissant de celle qui devait vivre peu.
+
+Au moral, le drame valait les moeurs publiques. Tout en les censurant,
+il en donnait le pire. Le Roi fut très-chagrin de son étourderie à
+permettre la pièce; il fut blessé aussi pour Monsieur, critique
+anonyme, qui eut de Figaro un vigoureux soufflet. Mais le Roi, je le
+crois, fut bien plus blessé pour lui-même. On avait dans la pièce
+repris pour la comtesse (visiblement la Reine) la très-sotte légende
+d'_épouse négligée_. Il l'aimait plus alors qu'il n'avait jamais fait
+plus jeune, s'attachant, s'enivrant de la possession quotidienne, la
+voyant elle-même se prendre peu à peu d'habitude, de fatalité. Et
+très-réellement sans guérir de ses vices, elle finit par aimer son
+mari.
+
+Que l'on jouât dans _Figaro_ les tristesses de la chère personne, et
+sa légèreté, les orages de Trianon, il le trouva exorbitant. Quand
+Monsieur le pria de punir Beaumarchais, il était à jouer, il saisit
+une carte, et (le sang lui montant au coeur et au visage), il écrit
+dessus: «Saint-Lazare.»
+
+Arrêté! et à Saint-Lazare, où l'on fouettait les petits polissons!...
+Lâche outrage d'un homme tout-puissant au talent! à celui qui, tel
+quel, avait eu le bonheur de faire plus que personne dans le destin de
+l'Amérique. Par cela, Beaumarchais devait rester sacré.
+
+Une caricature atroce figurait Beaumarchais entre les mains des
+bourreaux lazaristes.
+
+Le public prit pour lui l'outrage. Et quel public? Quelle est cette
+jeunesse ardente à Figaro? Quels sont ces enfants sombres et qui ne
+rient de rien? Les juges mêmes de Louis XVI. Dans ce parterre, Danton,
+Robespierre ont vingt ans.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+MONTGOLFIER, LAVOISIER.--ROHAN ET LA VALOIS.
+
+1783-1784.
+
+
+«De l'audace, encore de l'audace!» Ce mot qu'on dit plus tard était
+dans les esprits. Un fait extraordinaire, un spectacle inouï, en
+montrant tout possible au courage de l'homme, exalta l'espérance,
+déchaîna l'imagination.
+
+Tout Paris réuni à la Muette, le 21 novembre 1783, vit deux hommes
+dans une nacelle qu'emportait un ballon, monter majestueux et calmes.
+Le ballon, trouvé le 6 juin par Montgolfier, se gonflait constamment
+dans le voyage au moyen d'un réchaud, d'une combustion qui
+l'emplissait de gaz. Moyen très-dangereux. Ce n'étaient pas des hommes
+d'un courage vulgaire (Pilâtre, Arlandes); les premiers des mortels
+qui quittèrent notre globe, osèrent mettre l'air sous leurs pieds,
+soulevés vers le ciel par la machine incendiaire qui pouvait les
+précipiter.
+
+Aux Tuileries, le 1er décembre, nouvelle expérience, plus hasardeuse.
+Charles et Robert gonflèrent leur ballon de _gaz inflammable_. Les
+esprits, pleins alors des expériences de Franklin sur l'électricité
+des nues, supposaient que ce gaz, les traversant, pourrait s'enflammer
+au contact. C'était aller à la rencontre de la foudre, la défier,
+présenter l'aliment à sa redoutable étincelle. On fut épouvanté.
+L'humanité du Roi s'émut, défendit de tenter la chose. Mais l'attente
+était excitée; la foule était tremblante, impatiente... Les intrépides
+passèrent outre, malgré le Roi, partirent. L'effroi, l'enthousiasme,
+le délire furent au comble. On eût dit que les hommes avaient perdu le
+sens, et les femmes s'évanouissaient...
+
+Moment rare! L'infini de l'espoir s'ouvrit. On se crut sûr de naviguer
+là-haut. Les plus lointains voyages dès lors étaient faciles. Plus
+d'obstacles, d'Alpes ni de fleuves, plus de vaines barrières, plus de
+douanes absurdes, plus de vexations des tyrans. L'homme ailé, devenu
+condor, aigle, frégate, planant sur toute la terre!
+
+Ne rions pas trop de nos pères. N'accusons pas ces élans
+d'imagination. On s'est complu à mettre leur crédule espérance aux
+miracles nouveaux, en face de leur philosophie, de leur logique
+politique, de leur culte de la raison. Mais nulle contradiction. La
+raison, à ce moment même, éclatait en prodiges, certains, palpables,
+incontestables. Le plus grand événement des sciences, depuis Newton,
+avait eu lieu et bien plus important. Il ne s'agissait pas de trouver
+seulement des faits, de les lier et de les calculer. La science était
+née _qui seule fait son objet_, qui crée les faits eux-mêmes, bref,
+un _art de créer_. Chose énorme, que le siècle cherchait comme à
+tâtons, et qui un matin a jailli, si grande, du front de Lavoisier
+(1775), et tout à coup si claire! populaire, accessible à tous,
+offrant une langue nouvelle, entendue de toute nation.
+
+«L'homme est un Prométhée, _un second créateur_,» voilà ce que
+proclament la chimie et la mécanique à la fin de ce siècle.--L'homme
+est-il _guérisseur_? Trouvera-t-il en lui un remède à ses maux? a-t-il
+une puissance qui referait chez lui l'équilibre détruit? Cette
+question profonde fut posée au moment où Lavoisier résolvait la
+première. Mesmer nous apparut en 1778, apportant aux sciences un fait
+incontestable, l'action magnétique, que l'homme peut exercer sur
+l'homme pour apaiser parfois, suspendre les douleurs. Ses disciples,
+les Puységur, trouvèrent, ou plutôt reconnurent, le fait du sommeil
+extatique, l'état du somnambule qui semble dépasser les barrières de
+la vie, voit par un sens à part. Faculté obscure, variable, peu rare
+chez l'être faible, chez la femme nerveuse, surtout aux moments
+troubles où l'animalité domine. Elle l'expie, en est plus faible
+encore. Ces singulières puissances (de faiblesse et non pas de force)
+furent d'autant plus mal observées qu'on trouva intérêt à embrouiller
+la chose pour exploiter, dominer ou corrompre. Les faits réels étaient
+un texte trop commode aux fictions du charlatanisme, de l'empirisme
+avide. Ils furent noyés d'abord des fumées équivoques d'une
+thaumaturgie médicale, illusoire et souvent funeste. Dans les crises
+que le maladif, la dame délicate, éprouvaient en formant la chaîne
+magnétique au baquet de Mesmer, les nerfs, vainement agités d'un vague
+orage sensuel, acquéraient un degré nouveau d'agitation morbide, et
+l'esprit en restait atteint. Les débilités de Mesmer étaient prêts à
+toute chimère, avides de merveilles, prêts à croire, prêts à voir les
+miracles de Cagliostro.
+
+Crédulité, charlatanisme, demi-folie, tout cela se trouvait ailleurs,
+au gouvernement même. Calonne avait l'aspect d'un Mesmer politique.
+L'impossible n'était pas pour lui. Il riait à ce mot. Il prenait en
+pitié ceux qui avaient peine à comprendre son symbole financier: «À
+dépenser, on s'enrichit.»
+
+L'impossible, de même, a disparu pour Joseph II. Il embrasse le monde.
+D'une part, il prendra le Danube, divisera l'empire Ottoman. D'autre
+part, il mettra la main sur la Bavière, il forcera l'Escaut. Ayant
+déjà Cologne par son frère, dominant le Rhin, il va prendre Maëstricht
+et dominer la Meuse, peser sur la Hollande. En mai 84, il sonne contre
+lui la cloche de la guerre, défie Frédéric et l'Europe.
+
+Témérités étranges. Vergennes et Louis XVI en frémissaient, voyaient
+le monde en feu, et la France épuisée de la guerre d'Amérique entrer
+dans celle d'Allemagne. La Reine seule n'avait peur de rien. Elle
+suivait Joseph à l'aveugle en son rêve, voulait nous y lancer. Bien
+loin qu'elle soit restée froide (comme l'a dit M. de Bacourt), ses
+lettres montrent à quel point elle fut violente pour son frère,
+obstinée dix-huit mois, et chicanant pour lui. Elle parla fort et
+ferme aux ministres, fit venir chez elle Vergennes, voulut
+l'intimider, crut l'entraver, retenant ses dépêches. Mais son moyen le
+plus direct fut celui qui avait réussi en 1778. Elle obsède, enlace le
+Roi, et la voilà encore enceinte (juin 1784).
+
+On dit qu'elle fit plus. Joseph empruntant pour la guerre, on prétend
+que la Reine entreprit d'y aider, soit par les juifs d'Alsace, soit
+par ses banquiers même (par Laborde et S. James), qui se fièrent à
+elle pour garantir l'emprunt, et qui finalement en furent payés par
+nous. Ainsi tout à la fois la France par Vergennes s'efforçait
+d'empêcher la guerre, la France par la Reine y poussait, en faisait
+les fonds!
+
+Pour tout cela, la Reine ne pouvait compter sur Calonne. Elle était
+brouillée avec lui. Elle l'avait créé, mais malgré elle, et forcée par
+la Polignac. Elle aurait mieux aimé un ami de Choiseul, Loménie, ou
+tout autre qu'aurait voulu l'Autriche. Calonne le savait à merveille,
+savait ne tenir qu'à un fil. Il ne fut pas un an sans lutter avec
+elle, travailla sourdement à la miner, la perdre.
+
+«_Nul ministre solide que par la faveur de l'Autriche_;» c'est ce qui
+ressortait de la légende de Choiseul, qui par là se maintint au
+pouvoir si longtemps. Nul n'avait cette foi plus que Rohan qui,
+changé, transformé, devenu Autrichien, à Strasbourg, à Versailles,
+agissait fort pour l'Empereur. Son palais de Strasbourg, son château
+de Saverne étaient le grand passage d'innombrables courriers entre
+Versailles et Vienne. Prince d'empire et riche en Allemagne, influent
+en Alsace, Rohan agissait pour l'emprunt qu'eût fait le juif Cerfbeer
+ou autre. En même temps il offrait à Versailles un projet de finance,
+pour faire sauter Calonne qu'il aurait remplacé, avec l'appui de
+Joseph II. Serait-il pour cela accepté de la Reine? Rentrerait-il en
+grâce près d'elle? C'était la question.
+
+Rohan, pour refaire un Choiseul, était bien mieux posé que lui, ne
+partait pas de rien. Il avait à Strasbourg quatre cent mille francs de
+rente, trois cent mille à Saint-Vast, en tout presque un million par
+an. Il était endetté, il est vrai, devait deux millions. Somme légère
+en comparaison de la colossale banqueroute de son parent Guéménée (30
+millions). Tout dans la famille était grand. Fort unis, ces
+Rohan-Soubise poussaient d'ensemble au ministère. Le cardinal y visait
+dès longtemps, stimulé par sa cour, ses secrétaires ardents qui ne le
+laissaient pas dormir. Le dirigeant était le fin, le faux abbé
+Georgel. D'autres étaient plus jeunes, entre autres un jeune homme
+éloquent, de noble coeur, crédule, Ramond, le célèbre Ramond (des
+Pyrénées, du Mont perdu). Mais le conseiller très-intime, l'oracle,
+était Cagliostro, le magicien et le prophète, homme, il est vrai,
+très-fin aux choses de ce monde, propre à associer des naïfs (Ramond,
+d'Épréménil), à créer ces nombreuses loges, dont le centre eût été
+Strasbourg.
+
+Grande fortune. Rohan n'était pas au niveau. Il n'était nullement un
+sot, comme on a dit. Mais pitoyablement faible, et scandaleusement
+libertin. Usé à cinquante ans de corps, de coeur, sous sa belle
+apparence, il était lâche, et, au moindre péril, prêt à tomber
+très-bas. Il n'en avait pas moins les rêves royaux de sa famille, de
+ces fameux rois de Bretagne qui s'estimaient autant au moins que les
+Capets, trouvaient bien jeunes les Bourbons. Rien n'avait plus flatté
+Rohan que d'acquérir, d'entretenir la plus noble maîtresse qu'on pût
+avoir en France, la dernière du sang des Valois.
+
+Cette femme, à coup sûr infortunée, quelles qu'aient été ses fautes,
+est restée écrasée quatre-vingts ans sous l'infamie. Récemment
+cependant un peu de jour s'est fait. M. Beugnot la relève sous
+certains rapports. Il nous porte à conclure que les Mémoires qu'elle
+écrivit pour se laver ne sont pas méprisables autant qu'on avait
+cru,--bref, que ce grand procès n'a été que jugé,--éclairci? examiné?
+non.
+
+Ce n'était pas du tout un monstre. On ne résistait guère à son
+charmant aspect, à sa parole agréable, enjouée. Tout d'abord son
+visage disait: «Je suis Valois,» ayant l'ovale très-noble et un peu
+long de la famille. Ses yeux bleus expressifs, sous l'arc des sourcils
+noirs, brillaient de certaine étincelle qu'eut cette dynastie de
+poètes, de Charles d'Orléans à la divine Marguerite. Elle en avait la
+bouche un peu grande et le fin sourire, prête à conter les _Cent
+Nouvelles_. Avec ses jolies dents, elle avait quelque chose de
+railleur, de mordant, certain attrait sauvage. Et sauvage elle fut en
+effet de misère dans l'enfance jusqu'à quatorze ans. Les Saint-Remy,
+ses pères, méprisant tout métier, ruinés, misérables, avaient ici la
+vie qu'ils auraient eue en Canada, vivant de rien, de baies, de
+misérables fruits, faisant aux bois de petits vols, que (par charité
+ou par peur) on ne voulait pas voir. Ils n'étaient pas errants
+cependant. Ils restaient autour de Bar-sur-Aube, près de leurs
+anciens fiefs, comme attachés encore à ces terres, attendant je ne
+sais quel hasard qui pourrait les y faire rentrer.
+
+Le dernier Saint-Remy mourant, laissa trois orphelins, que la mère
+mena à Paris. Celle dont nous parlons, jolie, intelligente, mendiait
+pour les autres, devait rapporter tant le soir, sinon battue
+cruellement. Sa mère la maltraitait; son frère, sa soeur, nourris par
+elle, la malmenaient comme mendiante.
+
+L'enfant resta assez petite, fut faible et délicate. Elle garda de
+tant de souffrances une trace (qu'a remarquée Beugnot), c'est que la
+nature, en formant son sein, n'acheva pas, «n'en fit qu'une moitié,
+qui faisait fort regretter l'autre.»
+
+Une bonne dame qui en eut pitié, prit les orphelins, les présente à
+Louis XVI. Ce qui surprend, c'est qu'il fut peu touché. Cette race des
+Valois lui parut dangereuse. Il voulait les éteindre, faisant du frère
+un moine, un chevalier de Malte, et les deux soeurs religieuses. Avec
+une petite pension, on les mit à Longchamps. Et dès qu'elles furent
+grandes, l'abbesse, selon les vues du roi, voulut, de gré, de force,
+les voiler, les enfermer là pour toujours. Dans cette abbaye, près
+Paris, de renom musical, qui recevait tout le beau monde, elles
+avaient rêvé une autre vie. À tout hasard, elles partirent, n'ayant
+que dix-huit francs chacune, sans appui, abri, ni ami.
+
+Ces pauvres demoiselles, seules ainsi dans la rue, étaient comme une
+proie. La seule maison qu'elles connussent, était celle de leur
+bienfaitrice. Mais elle leur était dangereuse. Le mari, prévôt de
+Paris, corrompu, endurci dans ses exécutions sommaires des voleurs et
+des filles, avait persécuté l'aînée dès quatorze ans, voulant
+vilainement se payer sur l'enfant du pain qu'elle mangeait chez lui.
+Elles fuirent de Paris, allèrent à Bar-sur-Aube, le pays de leurs
+pères, y arrivèrent avec six francs. Une dame les reçut par charité.
+Cette dame avait un neveu, militaire en congé, gendarme de la maison
+du roi. La Valois n'y échappa point. L'hôte, le protecteur s'en
+empare, la rend enceinte. On la marie, et elle accouche au bout d'un
+mois de deux enfants. Mais elle était trop faible, les enfants ne
+vinrent pas viables. Elle resta affublée d'un mari, sot, laid et
+endetté, et qui n'était qu'un embarras.
+
+Elle avait bien du nerf, ne désespéra pas. L'idée fixe qui avait
+soutenu ses aïeux, la soutenait aussi: c'était sa terre, ce
+patrimoine, qui, après avoir passé de main en main, était rentré alors
+au domaine royal, et semblait d'autant plus facile à recouvrer. Elle
+vint vaillamment seule à Paris, réclamer, mendier, avec son grand nom
+de Valois. Son compatriote Beugnot, jeune avocat, lui donnait parfois
+à dîner. Toujours souriante, gracieuse, elle semblait n'avoir jamais
+faim, en mourait; menée au café, elle tombait sur les échaudés. Un
+jour, chez une grande dame qu'elle sollicitait, elle se trouva mal;
+c'était de faim.
+
+La grande aumônerie avait par an plus d'un million et demi pour aider
+la noblesse pauvre. Nulle plus noble, plus pauvre, à coup sûr, que
+celle-ci. Rohan, à qui on la présente, est attendri, et lui donne
+d'abord en secours deux ou trois mille francs. Mais son coeur se
+prend fort; le voilà amoureux, lui si blasé, usé. Celle-ci, soit par
+l'effet du nom, soit par son enjouement charmant, malicieux, certain
+attrait sauvage de chatte ou de panthère, lui mit la griffe au coeur.
+De Paris à Versailles, où elle était pour ses affaires, il lui écrit
+des lettres éperdues (Beugnot les vit plus tard), lettres folles,
+honteuses, de désir effréné. Bref, il la prend à lui, l'établit,
+l'entretient sur la caisse des pauvres, la met dans un hôtel, avec
+quatorze domestiques. Tout cela, dit Beugnot, bien avant le vol du
+collier. Elle n'avait que faire de filoutage. Il y suffisait de
+l'amour.
+
+Dès lors, faisant figure et mendiante à quatre chevaux, elle
+sollicitait à Versailles. Mal reçue pourtant des puissants, mal de la
+Polignac, qui se souciait peu d'approcher de la Reine une personne
+agréable et dangereusement intrigante. Elle ne fut guère mieux
+accueillie de Calonne, qui crut la renvoyer avec un peu d'argent. Elle
+y fut superbe d'orgueil, parla comme auraient fait Charles IX, Henri
+II, lui dit que des Bourbons elle ne voulait que sa terre, qu'elle
+resterait là et ne s'en irait pas qu'il ne lui eût mieux répondu.
+
+Elle fut bien reçue de la comtesse d'Artois, de la bonne soeur du Roi,
+qui aimaient peu la Polignac, bien aussi (si on doit l'en croire) de
+l'intérieur de la Reine, de ses femmes, excédées du règne de
+l'éternelle amie, et charmée d'introduire du nouveau en dessous. La
+reine lui donna un secours. Qu'elle l'ait vue, ou non, c'est un point
+secondaire. Pour ses femmes (Misery, Dervat), elle put, à l'insu de
+son tyran, la Polignac, accueillir l'envoyée du parti opposé, de
+Rohan, alors bon Autrichien, agent de Joseph II, et courtier de
+l'emprunt que l'Autriche crut faire en Alsace. Rohan dut s'y tromper
+et se croire pardonné. Se rendant nécessaire, il crut aller plus loin,
+pouvoir devenir agréable. Il avait cinquante ans. Mais Besenval les
+avait bien, quand il osa faire à la reine une déclaration, qui ne la
+fâcha pas; elle le toléra, le garda comme ami, et même familier
+d'intérieur dans ses parties de Trianon.
+
+La reine avait trente ans, s'était assez rangée. Les excentricités
+d'Orléans, les folies d'Artois, le vertige des bals de nuit (d'où une
+fois elle revint en fiacre), toutes ces légèretés de jeunesse
+n'allaient plus à son âge. Elle était plutôt triste. Mais le vide
+d'esprit ne lui permettait pas de chercher, de trouver de plus dignes
+amusements. Le catalogue de ses livres, si différent de la
+bibliothèque excellente de la Pompadour, fait peine et fait pitié. On
+y voit figurer _Faublas_, les livres de Rétif, si vulgaires et si
+graveleux. Son goût pour jouer les soubrettes, s'exposer dans ces
+rôles, non pas à huis clos aux amis, mais aux gardes de la porte même
+qu'elle appelait, tout cela est peu digne de la fille de
+Marie-Thérèse.
+
+Elle n'était nullement méchante, dans l'intérieur elle était fort
+aimée. Elle n'eût jamais de jeu cruel, ni de souffre-douleur, comme en
+avaient trop souvent les princesses (V. la Harcourt dans
+_Saint-Simon_). Mais elle aimait les farces, et le bas grotesque
+italien. Espiègleries parfois fort innocentes, comme la fête où
+d'Artois convalescent dut (captif et lié) souffrir les compliments
+des faux bergers de Trianon. Parfois c'étaient choses malignes, comme
+la comtesse d'Artois qu'on fit prendre, exposer devant tous dans un
+rendez-vous. Une chose fort cruelle fut faite pour amuser la reine,
+qui ne s'est jamais effacée de la tradition de Paris. Les dames de la
+Halle étaient venues pour une fête, superbes et familières, dans leurs
+royaux atours. Au dîner que donna le roi, les gardes du corps les
+grisèrent, et (dit-on) eurent l'indignité de mêler dans les vins de
+dangereuses drogues, qui leur firent dire et faire mille choses
+comiquement impudiques. Certaines se jetaient aux rieurs, se livraient
+elles-mêmes. Elles furent le matin rendues à leurs maris dans un état
+qu'on n'ose dire. Cela fut impuni. La reine, qui le blâma, sans doute,
+fut pourtant curieuse, et, dit-on, voulut voir, eut le tort d'en salir
+ses yeux.
+
+Beaucoup plus innocente était la mystification dont le cardinal de
+Rohan fut l'objet en juillet 1784. La reine était alors fort triste
+pour son frère, et de plus enceinte d'un mois, dans les premiers
+ennuis de la grossesse. Probablement on voulait la distraire. _Figaro_
+était à la mode, la fureur du moment. La reine, qui jouait Rosine du
+_Barbier_ (et Suzanne plus tard, ou la comtesse Almaviva), raffolait
+de Beaumarchais. Les quiproquos du dernier acte, la scène de nuit et
+de forêt, furent-ils réalisés, pour l'amuser, dans le parc de
+Versailles? cela n'est point invraisemblable. Rohan, bien plus que
+Figaro, était mystifiable; un fat de cinquante ans rappelait encore
+mieux le Falstaff si comique des _Joyeuses femmes_ de Windsor. La
+farce était certainement dans les goûts connus de la reine, mais du
+reste innocente. La reine eût désiré, dit-on, que le roi même y
+assistât, qu'il connût son grand-aumônier. On ne voulait faire à Rohan
+d'autre mal que le ridicule. La Valois, sans difficulté, se prêta à la
+chose contre son bienfaiteur, croyant (sur une idée fort juste de la
+nature humaine) que la Reine l'ayant mystifié, s'en étant amusé, lui
+serait moins hostile et peut-être amie tout à fait.
+
+Il fallait une actrice qui, de port, d'apparence, ressemblât à la
+Reine, pour tromper les yeux de Rohan. Il y avait justement une
+demoiselle d'Essigny qui avait cette ressemblance. Était-ce proprement
+une fille? Non, mais son habitude était d'aller s'asseoir chaque
+soirée sous les ombrages (alors beaux et grands) du Palais-Royal. Un
+enfant de quatre ans qu'elle amenait, la gardait, la faisait respecter
+un peu de ceux qui la suivaient. La Valois n'osa dire ce qu'était
+d'Essigny. Elle la fit baronne étrangère, et la baptisa _Oliva_ (c'est
+le mot _Valois_ retourné). Pour décider une telle dame, une baronne, à
+s'en aller la nuit au bois, jouer un rôle scabreux, il fallait un
+payement assez fort. On ne marchanda pas. La Valois dut donner quinze
+mille francs à Oliva, sans doute les reçut, mais ne lui en donna que
+quatre.
+
+Oliva avait un peu peur. Elle craignait surtout que le grand seigneur
+qui viendrait, ne s'émancipât trop (devant un tel témoin! la Reine,
+qui serait cachée et verrait). La Valois la calma, la styla, et pour
+être sûre qu'elle jouât mieux son petit rôle, elle la mena à _Figaro_,
+pour voir ce cinquième acte qu'on voulait imiter.
+
+Oliva, en robe _à l'enfant_, de fin linon blanc moucheté, sous un
+blanc mantelet, une jolie _thérèse_ à la tête, fut amenée la nuit au
+bas du tapis vert, dans un bosquet obscur, et tremblante attendit.
+
+De son côté Rohan n'était pas rassuré. Non qu'il ne se crût beau dans
+un habit de mousquetaire où il s'était serré. Mais il ne savait pas
+jusqu'où irait la bonté de la Reine, doutait d'en être digne. La
+Valois dit qu'avant, pour se faire le coeur jeune, il avait jugé bon
+de prendre l'étincelle, et chez Cagliostro, et près d'une jeune Ève,
+enfant qu'il avait à Passy, dans cette unique but de raviver l'amour.
+
+Tout alla à merveille. Rohan vit la figure, ombre blanche et légère,
+qui vint et d'une voix très-douce, basse (timide de passion, il n'en
+douta pas), dit: «Tout est oublié!» Éperdu, il se mit à genoux, et
+plus encore, en vrai esclave, s'aplatit, lui baisa le pied
+(_Georgel_). Il était dans l'extase.
+
+Mais la Valois accourt, les avertit: «On vient!» Funeste contre-temps!
+bien amer à cet homme heureux!... La fausse Reine s'évanouit, pas si
+vite pourtant qu'auparavant n'échappe de sa main une rose, sur
+laquelle il se précipite, qu'il baise, adore... Mais il est entraîné.
+
+La Valois voudrait nous faire croire que la Reine s'étant amusée de
+Rohan, l'ayant trouvé crédule, ému, passionné, en avait eu pitié et
+l'avait consolé, qu'ils eurent des rendez-vous.
+
+Je n'en crois pas un mot.
+
+Mais je trouve fort vraisemblable que la Reine ait fait faire la
+mystification. Jamais la Valois d'elle-même n'eût offert ce salaire
+énorme à Oliva, salaire royal, de celle qui peut jeter l'argent pour
+un caprice.
+
+Le lieu du rendez-vous n'est pas dans les bois de Versailles, mais
+dans le Parc, fermé de grille. On n'y va pas la nuit sans un ordre
+d'ouvrir.
+
+Si la Valois avait fait de sa tête, et non autorisée, un pareil coup
+d'audace, elle eût craint beaucoup plus une indiscrétion d'Oliva. Elle
+l'eût ménagée davantage. Elle était bien peu inquiète, puisqu'au
+risque de la faire parler elle osa empocher les deux tiers du salaire
+promis.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+LE COLLIER.
+
+1785.
+
+
+La mystification était trop fructueuse pour ne pas la continuer. Et ce
+n'était pas difficile. La Reine, en sa triste grossesse, avait besoin
+d'amusement. Elle aimait, on l'a vu, le burlesque et les petites
+farces, comme en Autriche, en Italie. Le cardinal, embarrassé, avait
+besoin du ministère; la passion le rendait crédule, et prêt à faire
+toute folie. Et la Valois avait besoin de les exploiter tous les deux.
+Fastueusement entretenue par Rohan en 83 sur la caisse ecclésiastique,
+elle baissa en 84, suppléa l'amour par l'intrigue. On l'a vu gagner
+dix mille francs du salaire réduit d'Oliva. Elle dut attraper quelque
+argent de la Reine pour les lettres grotesques qu'elle apportait du
+cardinal. Ces lettres éperdues de l'_esclave_, adorations folles,
+étaient une riche source, intarissable, de risée. Le succès enhardit
+la Valois. Elle osa (à l'insu de la Reine) faire de fausses réponses
+en son nom; réponses encourageantes qui exaltaient Rohan, et le
+rendaient sans doute plus généreux pour la Valois.
+
+Rohan croyait toucher au but, et remplacer Calonne. Entre celui-ci et
+la Reine une guerre avait éclaté en 1784. Enceinte de trois ou quatre
+mois, elle avait une envie, un vif désir d'avoir Saint-Cloud, de
+l'acheter aux Orléans. Saint-Cloud, c'est Paris presque, lieu libre,
+où l'on rentre à toute heure. Elle avait souvenir de cette nuit de bal
+où le Roi lui ferma la grille de Versailles, la laissa à la porte
+négocier, prier (Bachaumont). Devenue régulière, elle avait cependant
+ce caprice de la liberté, d'une propriété tout à elle, acquise en
+propre et privé nom. Le Roi consent, mais Calonne résiste, disant
+qu'acquis ainsi, Saint-Cloud serait terre autrichienne, propriété de
+l'Empereur, si la Reine mourrait ne laissant pas d'enfants. Il résiste
+six mois, ne cède que forcé par le Roi, mais se venge. Il arrête sous
+un prétexte Hugeard, secrétaire de la Reine, qui a rédigé le contrat
+(_Mém. d'Augeard_).
+
+Lutte étonnante qui indigna la Reine. Calonne n'était pas un Turgot.
+Prodigue des prodigues, pour elle seule il est économe. Cent millions
+ont passé à son joyeux avénement pour les princes et les Polignacs. Il
+a de l'argent pour Cherbourg, pour les canaux, les barrières de Paris
+qui vont coûter douze millions. Il en donne quatorze pour payer
+Rambouillet, acheté par le Roi. Il achète les terres de tous les
+seigneurs obérés au prix qu'ils veulent (pour soixante-dix millions).
+Il fait signer au Roi en un an cent trente-six millions en acquits
+au comptant (dont vingt et un millions inconnus, anonymes). Et il n'en
+a pas quinze pour acheter Saint-Cloud!
+
+Combien moins aura-t-il de l'argent pour l'Autriche et les millions de
+Joseph II!
+
+La Reine aurait voulu le chasser à tout prix. Rohan, plus complaisant
+et brûlant de servir, s'offrait, offrait un plan de finances qu'un
+certain avocat Laporte avait écrit et lui avait donné par la Valois.
+
+La Reine était troublée. Elle n'avait jamais eu une grossesse si
+orageuse. Elle croyait mourir en couches. Dans ses craintes, elle
+permit qu'on consultât pour elle le devin à la mode, grand ami de
+Rohan, et qui logeait chez lui, le célèbre Cagliostro. Véritable
+enchanteur, dont on n'approchait guère sans en être séduit. Aux
+pratiques occultes (magnétiques et somnambuliques), il liait la
+maçonnerie. C'était son originalité, ce qui le distinguait et du
+fameux Borri, qui brilla à Strasbourg au XVIIe siècle, et du comte de
+Saint-Germain, cet homme d'infiniment d'esprit, qui dut éblouir Louis
+XV, faisant à volonté et donnant des diamants. Cagliostro l'avait vu
+en Allemagne, avait pris sa tradition. Mais sa grande éloquence, son
+génie sicilien, lui donnait une bien autre action, et même sur des
+gens sérieux. Il semblait que par lui il vînt un nouveau dogme. Ne
+brisant nul autel, il en élevait un au dieu inconnu, la Nature. Il
+avait pris d'abord un point central, le Rhin, entre France et Empire,
+au palais de Rohan et sous la flèche de Strasbourg.
+
+On débitait mille choses. Les Allemands, en lui, revirent le Juif
+errant. À Paris, il était musulman d'origine, fils de quelque roi
+d'Orient, élevé dans les Pyramides, où il apprit à fond les sciences
+occultes. Ainsi que Saint-Germain, il avait vécu trois cents ans. Il
+en paraissait trente. C'est qu'il possédait le secret de rajeunir,
+renouveler la vie, et la puissance aussi de réveiller l'amour.
+L'amour? on le voyait, vivant, en sa charmante femme, Serafina
+Feliciani, une fleur du Vésuve (lui était de l'Etna).
+
+Cette Serafina semble être pour beaucoup dans la puissance
+d'attraction qu'eut Cagliostro pour Rohan. Dès qu'ils vinrent à Paris,
+le prince cardinal les établit près de lui, au Marais, paya tout et
+défraya tout. Ils eurent un hôtel rue Saint-Claude. Serafina eut une
+cour. Madame de Valois dut se subordonner, lui tenir compagnie. À se
+loger si loin, Cagliostro gagna. Le désert attira la foule. Le plus
+grand monde, les belles dames affluaient, consultaient le sage,
+s'initiaient à ses mystères. On s'enivrait de sa parole et de sa
+fantasmagorie. Ému, illuminé, et d'autant moins lucide, on errait
+volontiers dans les sombres jardins du vieil hôtel, hantés de visions,
+d'ombres aimées peut-être, de ces illusions qu'avait trouvées Rohan
+sous l'heureux bosquet de Versailles.
+
+C'est dans cette maison, de renommée douteuse, qu'on vint consulter
+pour la Reine. Mais le sage, pour sonder le sort, avait besoin d'une
+_innocente_. Rohan et la Valois lui amenèrent la nièce de celle-ci,
+encore enfant, qui, certains rites accomplis, eut (par une carafe et à
+travers l'eau trouble) la vision que l'on désirait. Une figure de la
+Reine apparut, et, questionnée sur l'accouchement, donna un signe
+favorable.
+
+Un des initiés de ce temple de la Nature qu'y avait mené la Valois,
+était le riche Saint-James, qui avec les Laborde, fit l'emprunt
+autrichien. Saint-James était, avec les deux joailliers de la Reine,
+Boehmer et Bassange, propriétaire en tiers d'un collier de diamants,
+de près de deux millions, fait jadis pour la Du Barry. On ne pouvait
+plus s'en défaire, ne trouvant personne assez fou. On en parlait sans
+cesse. On disait qu'on donnerait bien deux cent mille francs à qui le
+ferait acheter. Cagliostro sentit la portée d'un tel mot. Georgel dit
+(comme la Valois) que le grand magicien «mieux que personne sut le
+secret des motifs de l'acquisition du collier (t. II, 119).» Mais il
+ajoute, par respect, «que c'est un grand secret, profond, des loges
+égyptiennes.»
+
+Secret fort transparent, facile à deviner. Cagliostro, expert aux
+moyens d'aviver l'amour, voyant le cardinal inquiet d'avancer si peu,
+et d'autre part, voyant la Reine dans l'orage, aux moments où la femme
+est faible,--conseilla à Rohan l'essai d'un talisman, qui, devenu
+magique par des conjurations puissantes, lierait deux coeurs, deux
+âmes. Vieille recette, employée tant de fois par les Cagliostro du
+Moyen âge. Rohan crut voir la Reine asservie du moment qu'on aurait pu
+(comme aux coursiers sauvages) adroitement lui jeter ce _lazo_.
+
+De naissance, elle avait la passion des diamants. Elle en reçut
+beaucoup du Roi, et cependant tout d'abord, à l'avénement, acheta des
+bracelets très-chers (que censure fort Marie-Thérèse). Bien plus, au
+moment même (1776), des girandoles merveilleuses qu'elle ne put payer
+qu'en six ans. Tout cela était éclipsé, disait-on, par les diamants de
+la reine d'Angleterre, alors nouvelle reine des Indes. Le collier, qui
+eût pu rivaliser, semblait trop cher. Louis XVI avait dit: «J'en
+aurais deux vaisseaux.» Cependant ce collier, unique, irréparable,
+allait (on l'assurait) passer en Portugal. Quelle perte pour la
+France, pour la couronne de France! Aussi grande sans doute que si
+elle perdait le _Régent_, notre diamant (unique!). Il semblait
+très-français de garder le collier.
+
+La royauté, cette religion, ce permanent miracle, a besoin de ces
+choses éblouissantes qui étonnent, qui obligent à baisser les yeux.
+Les étranges reflets du diamant aux lumières font comme un mystère de
+féerie, une auréole (divine? ou diabolique?)--De là ces passions
+violentes, ces furieuses manies du diamant. On sait le joaillier
+terrible qui ne vendait les siens qu'en voulant les reprendre, et
+poignardant les acheteurs.
+
+Si la Reine, dit-on, avait tant d'envie du collier, pourquoi n'en
+parla-t-elle pas au Roi, qui ne l'aurait pas refusé? Mais le Roi, à
+l'instant, venait de lui donner Saint-Cloud (quinze millions). Mais le
+Roi, à son frère allait faire don de cinq millions. Elle eût été bien
+indiscrète de prendre un tel moment pour faire une troisième demande,
+d'une futilité si coûteuse. Elle dut avoir honte, tout autant que
+désir. On sait d'ailleurs que ces caprices, ces _envies_ de la femme
+enceinte, sa friandise avide d'avoir sur-le-champ tel objet l'humilie
+d'autant plus qu'elle est d'instinct aveugle, sans raison, contre la
+raison. Il y faut le mystère. Le grand jour gâte tout. Offrez
+l'objet; elle refuse, «car cela n'est pas raisonnable.»
+
+Ses tentateurs, les joailliers, gens fins, que leur commerce initiait
+à ces faiblesses de femme, venaient tous les jours _travailler_ avec
+elle pour les parures de ses prochaines relevailles; et elle ne
+pensait qu'aux bijoux. Elle voulait l'objet, mais qu'il vînt de
+lui-même. Saint-James qui gagnait sur l'emprunt, Rohan visant au
+ministère, auraient pu l'offrir comme _épingles_. L'affaire tardait,
+traînait. Le désir l'emporta. Excédée du retard, elle permit d'agir
+(si l'on croit la Valois), et dit «qu'on fît ce qu'on voudrait.»
+
+Longtemps après, en 1797, à Bâle, les deux joailliers avouèrent à
+Georgel _que la Reine n'ignora nullement_ qu'on achetait le collier
+pour elle (_Georgel_, II, 66). Ils étaient trop prudents pour livrer
+un pareil objet sans être sûrs de son désir.
+
+Mais la Reine n'écrivait jamais (sinon un peu à sa mère, à son frère).
+Vermond, Augeard, faisaient ses lettres. Dessales les écrivait; il
+était son _faussaire en titre_, comme en ont toujours eu les rois[17].
+Même les signatures des lettres aux souverains n'étaient pas de sa
+main. Ses joailliers n'auraient jamais eu l'impudence d'exiger plus
+que n'en avaient les rois. Il suffit donc que Rohan achetât, et qu'on
+mît au traité qu'elle acceptait. C'est ce qu'on fit _sans imiter son
+écriture_. Elle-même le dit à Augeard.
+
+ [Note 17: V. S. Simon sur Rose, et ce qu'en dit M.
+ Feuillet de Conches, _Revue des Deux Mondes_, 13 juillet
+ 1866.]
+
+On mit sur le traité: Antoinette _de France_--et non
+d'Autriche,--pour que cet objet précieux restât à la Couronne, ne
+devînt jamais autrichien, comme eût pu devenir Saint-Cloud, d'après
+les termes du contrat.
+
+«Comment, dit-on, la Reine eût-elle désiré le collier? pour le cacher,
+l'enfouir? L'ayant refusé publiquement, elle n'aurait osé le porter.»
+Comme collier sans doute, mais fort bien sous une autre forme. Dès
+longtemps elle cherchait, achetait un à un des diamants pour se faire
+des bracelets. On le savait. Et c'est l'usage qu'elle eût fait de ceux
+du collier.
+
+Ce funeste bijou (dont Georgel a donné la forme), en collier, en
+festons, était bien pour la Du Barry. Il était combiné pour faire
+valoir le sein, descendre sur la gorge fort bas, et scintiller à son
+onduleux mouvement. La Reine, plus âgée, ayant eu trois enfants, en
+eut paré plutôt ses beaux bras, ceux qu'on a admirés aussi chez sa
+fille. Elle aurait employé les gros diamants en bracelets, et les
+petits (des festons et des noeuds) pouvaient être vendus. C'est ce qui
+aidait fort à l'achat. Ces petits, qui valaient un peu plus de trois
+cent mille francs, suffisaient justement pour le premier payement, qui
+devait se faire en juillet.
+
+Si l'on croit la Valois, le vrai collier, de gros diamants, valant
+plus d'un million, aurait été, chez elle, livré le 1er février 1785,
+par Rohan à Desclaux, un garçon de la reine. Et les petits diamants,
+détachés du collier, auraient été vendus pour le compte de Rohan par
+la Valois ici, par son mari Lamotte en Angleterre, où l'envoya le
+cardinal. Ce mari prit des traites, pour ses frais de voyage, chez
+Perregaux, banquier du cardinal, fit sa commission sans le moindre
+mystère. L'ayant faite, il _revint_, et rapporta trois cent mille
+francs (mai 1785).
+
+_Il revint._ Notez bien ce mot. Si sa femme vraiment eût volé le
+collier, s'il avait eu les gros diamants (plus d'un million), s'il les
+avait portés, vendus en Angleterre, il y eût fait venir sa femme
+apparemment, _mais ne fût jamais revenu_.
+
+C'est ce que dit le plus simple bon sens.
+
+Quelque peu délicats que fussent le mari et la femme, une certaine
+chose assurait leur vertu. C'est que les gros diamants du collier,
+objet rare et si facile à reconnaître, étaient peu faciles à voler,
+dangereux, difficiles à vendre. Des objets de ce prix ne vont guère
+qu'à des rois.
+
+La grande occasion pour laquelle la reine se préparait, voulait
+paraître avec tous ses diamants, c'était la grande pompe des
+relevailles, où, traversant Paris, elle irait rendre grâce à
+Notre-Dame. Triste fête, et d'effet sinistre. Elle fut accueillie avec
+un silence mortel. Elle revint désolée à Versailles. Le roi dit
+brusquement: «Je ne sais comment vous faites... Quand je vais à Paris,
+tout le monde s'enroue à crier: «Vive le Roi!»
+
+On avait pris très-mal qu'elle achetât à Saint-Cloud, eût sa maison à
+elle pour rentrer à ses heures, et découcher à volonté. N'était-ce pas
+assez de Versailles et des bosquets de Trianon? Les amis de Calonne
+brodaient cruellement là-dessus. L'affaire d'Oliva s'ébruitait, et
+plusieurs soutenaient qu'il n'y avait pas d'autre Oliva que la reine.
+Rohan le croyait fermement, tâchait de le faire croire. Il avait
+encadré la rose et la montrait à tout venant. Il faisait à Saverne,
+dans ses jardins épiscopaux, l'_allée_ triomphale _de la Rose_. Sa
+fatuité outrageante, son délire sensuel pour se persuader son rêve,
+alla jusqu'à faire faire une galante boîte, d'écaille noire, entourée
+de diamants. Dessus, un beau soleil levant dissipait un nuage. Dedans,
+si l'on poussait un ressort, on voyait la reine en robe blanche, une
+rose à la main (_Beugnot_). Don d'amour? On l'aurait pu croire. Cela
+se donnait fort à un amant favorisé.
+
+La reine, à un autre âge, pour un homme à la mode, avait bravé,
+affronté le scandale, s'était fait croire coupable (et plus qu'elle ne
+l'était peut-être). Mais ici, au scandale se mêlait le dégoût,
+l'indignité, le ridicule. Qu'un prêtre libertin, à cinquante ans, de
+fille en fille, en fût venu à elle, c'est ce dont la cabale, Monsieur,
+Mesdames, et le Palais-Royal, et Calonne (le grand libelliste),
+pouvaient se régaler, faire leur joie, leur victoire. La cruelle
+affaire du collier arrivait en cadence. À quiconque doutait des succès
+de Rohan: «Pourquoi pas? disait-on. Elle a bien reçu le collier.»
+
+Christine, pour bien moins, dans un temps plus barbare, avait fait
+sous ses yeux _saigner_ Monaldeschi. Les hommes de la reine, qui
+savaient ses souffrances, sa fureur, Vermond et Breteuil, voulurent au
+moins flétrir Rohan.
+
+Dans sa folle maison, entre Cagliostro, Serafina et la Valois, et je
+ne sais combien de parasites, le produit des petits diamants fondit,
+disparut en deux mois. Rapportés par Lamotte, de Londres, en mai, les
+cent mille écus prirent des ailes, n'attendirent pas juillet. À ce
+terme du premier payement, voilà Rohan tout éperdu. Il cherche, il
+prie Saint-James de payer à sa place. Saint-James en avertit Vermond,
+et les deux joailliers avertissent Breteuil, ministre de Paris.
+Breteuil en est ravi, espère perdre Rohan. Mais la reine pourrait
+hésiter. Durement et crûment, il lui apprend la chose, le bruit qu'on
+en fait dans Paris, le scandale du collier qui est la fable du public.
+Elle rougit. Elle est interdite, semble ne rien savoir.
+
+Rohan craignait extrêmement que l'on n'arrêtât la Valois, qu'on ne la
+fît parler. Il la cache, elle et son mari. Puis il voulait les décider
+_en ami_ à sortir de France. Le faisant, il eut pu mentir tout à son
+aise, tout rejeter sur eux, dire qu'il ne savait rien, que, non
+autorisés par lui, ils avaient vendu les petits diamants. La Valois
+parut obéir et prit la route d'Allemagne, avec Lamotte son mari, mais
+s'arrêta chez elle, à Bar-sur-Aube, attendit les événements.
+
+Qu'eût-elle craint? Nul ne l'accusait. Georgel, l'homme du cardinal,
+lui-même en fait l'aveu: Saint-James, Boehmer, Bassange, n'avaient
+accusé que Rohan (G., II, 135). Elle ne se cacha nullement, alla voir
+ses voisins de Bar, le duc de Penthièvre, le couvent de Clairvaux, où
+l'on fêtait la Saint-Bernard (_Beugnot_).
+
+Breteuil, habilement, avait pris le premier moment de la juste colère
+du roi, à une telle révélation. Le 15 août, au grand jour de la
+Saint-Louis, où Rohan officie dans ses habits pontificaux, la cour et
+tout un monde emplissant la grande galerie, Breteuil crie: «Qu'on
+l'arrête! qu'on arrête le cardinal!» Rohan se voit conduit devant le
+roi et les ministres. Vrai tribunal; la reine y siége aussi, exaltée
+et en pleurs. Le roi hors de lui-même. Anéanti, le prêtre fait la
+lâche réponse d'Adam contre Ève: «Une femme m'a trompé.» Il la croyait
+bien loin, déjà passée en Allemagne, s'imaginait pouvoir s'innocenter
+à ses dépens.
+
+Tant colère que parut le Roi, on savait bien qu'il reviendrait
+bientôt, ne voudrait pas porter un tel coup à l'Église. On agit dans
+ce sens, et on laissa Rohan faire tout ce qui pouvait l'aider. On le
+laissa écrire dans son bonnet un petit mot, un ordre de brûler
+certaines choses. Breteuil, son ennemi (retenu par le roi sans doute),
+retarda soixante heures avant d'aller chez lui visiter ses papiers.
+
+Rohan, mené à la Bastille par le gouverneur Delaunay, son ami
+personnel, eut par ordre du roi le bel appartement, parfaite liberté
+de promener, _de communiquer_. La Valois était à Clairvaux, en fête,
+avec Beugnot, lorsqu'elle apprit cette nouvelle. Il la vit face à face
+à ce moment, put l'observer. Elle pâlit, mais resta très-ferme pour ne
+pas fuir, rentra chez elle à Bar-sur-Aube. En vain il la pria, supplia
+de partir, lui montra les facilités. Elle lui dit: «Monsieur, vous
+m'ennuyez!» Le conseil de Beugnot, en effet, était détestable. Fuir,
+c'était s'accuser, appuyer les mensonges qu'il plairait à Rohan de
+faire. Rester, c'était rendre improbable à tout jamais l'accusation.
+Si elle avait eu le collier, serait-elle restée pour qu'on la
+tourmentât et la forçât de rendre? Et, si elle l'avait vendu, si
+elle eût eu en Angleterre le million qu'on disait, elle aurait fui
+certainement. Cela tranche pour moi le procès.
+
+Le mari, la voyant arrêtée, fut si peu troublé, qu'il eût voulu la
+suivre et le demanda à l'exempt. Celui-ci refusa, «n'ayant pas d'ordre
+pour lui.» (_Besenval_, II, 169.)
+
+Il ne voulait nullement fuir, quelque instance qu'en fît Beugnot. Il
+finit pourtant par comprendre que, s'il ne restait libre, si on les
+tenait tous les deux, leur voix pourrait rester à jamais étouffée,
+qu'en partant il pourrait de Londres parler, et tout au moins laisser
+un témoignage écrit contre la calomnie[18].
+
+ [Note 18: Georgel, et madame Campan, apologistes l'un de
+ Rohan, et l'autre de la reine, ont intérêt à tout
+ brouiller. Je les serre de très-près, avec les six
+ volumes des mémoires d'avocats et témoins, avec
+ Besenval, Augeard, Beugnot, surtout avec le _Mémoire
+ justificatif_ de la Valois (1788), qui, sauf sa calomnie
+ sur les galanteries de la reine, est très-fort, bien
+ lié, suivi, et la pièce vraiment capitale (_Bibl. impér.
+ Réserve_). Il me serait facile de relever les erreurs
+ innombrables, volontaires ou involontaires, de Georgel
+ et de madame Campan. Il y en a une bien grossière: ils
+ placent la scène du bosquet (qui est de juillet 1784) en
+ 1785, dans l'affaire du collier, au moment du premier
+ payement (_Georgel_, II, 80; _Campan_, II, 355).]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+PROCÈS DU COLLIER.
+
+1785-1786.
+
+
+Rohan fut bien surpris de voir que la Valois n'avait pas voulu fuir,
+qu'elle restait pour répondre à tout. Les Rohan, les Soubise, fort
+inquiets, lui rassemblèrent à la Bastille les grands avocats de
+l'époque, les Target, les Tronchet. Une consultation eut lieu. Mais
+ces docteurs trouvèrent leur homme bien malade, hochèrent la tête,
+n'augurèrent rien de bon. Ses précédents étaient honteux et
+déplorables. Il avait, disait-on, volé les deniers des Aveugles, pillé
+les Quinze-Vingts (_Besenval_, II, 167). Il était très-notoire qu'il
+avait établi et entretenu la Valois avec l'argent des pauvres.
+Maintenant qu'il vivait chez son Cagliostro et sa Serafina, où il
+dînait quatre fois par semaine, il était bien probable qu'il avait
+prélevé sur le collier, pour son courtage, les petits diamants
+rejetés, et les avait vendus à Londres pour en manger le prix dans ce
+tripot. L'avis des avocats fut qu'il était perdu, qu'il n'avait de
+ressources que dans la clémence du roi.
+
+Mais Beugnot, le jeune barreau, allaient plus loin que l'affaire
+d'escroquerie. Ils croyaient qu'en prenant la chose comme crime de
+lèse-majesté, d'outrage au roi, d'attentat à la reine, on pouvait le
+mener tout droit à l'échafaud.
+
+Rohan _in extremis_, gisant, désespéré, n'avait pas le choix des
+remèdes. Il écouta un homme que depuis quelque temps il écartait de
+lui, Georgel, habile et dangereux, et qui faisait peur à son maître.
+En 1774 par des moyens étranges et ténébreux, il avait pris le fil de
+l'intrigue autrichienne. Ce grand service ne fut pas reconnu. Georgel
+n'avança pas. Il attendit dix ans, simple abbé, secrétaire dans ce
+palais de la folie, tapi dans sa mansarde, comme une araignée
+suspendue. Au jour de la ruine, l'araignée descendit.
+
+Comment restait-il libre? comment le laissait-on communiquer avec
+Rohan? Breteuil disait qu'il fallait l'arrêter. Vermond dit non, et la
+Reine, suivant toujours le pire conseil, adopta l'avis de Vermond.
+
+Georgel, sans peur et sans scrupule, ne s'embarrassa pas au noeud qui
+arrêtait ces pauvres avocats. Il sut bien le trancher. Il avait pour
+cela une lame terrible dont Rohan même ne voyait qu'un côté. Un des
+tranchants pouvait égorger la Valois; l'autre, Rohan lui-même, qui eût
+été absous, mais comme incapable, idiot; et l'administration de tous
+ses bénéfices eût passé à l'abbé Georgel.
+
+Celui-ci, dès le premier jour, profitant de la peur de Rohan et de sa
+famille, se fit donner une procuration et des pouvoirs illimités. Il
+s'empara de tout, à Paris, à Versailles. Occupant jour et nuit deux
+secrétaires, ne dormant que deux heures, fatigant six chevaux par
+jour, il fit tout marcher à sa guise, dirigea les Rohan, guida les
+avocats, influença les juges.
+
+Si Georgel parvenait à donner à Rohan une ferme et solide impudence
+pour bien mentir, l'affaire était sauvée. La vente s'était faite par
+la Valois et son mari. Mais qui prouvait que Rohan l'eût fait faire?
+En avaient-ils un ordre écrit?--«Ils avaient remis à Rohan l'argent de
+cette vente.» _Qui le prouvait?_--Avaient-ils un reçu?
+
+Un reçu! la Valois eût-elle osé le demander à un tel seigneur, son
+patron? Un reçu! dans les termes intimes où ils étaient, qui pense à
+demander, à donner des reçus?
+
+Elle n'aurait que son allégation. Mais qui l'écouterait? quel poids
+peut avoir sa parole? qui oserait apposer son _oui_ au _non_ d'un
+prince de l'église, d'un cardinal de Rome et du chef de l'épiscopat?
+
+Elle avait eu une arme, les folles lettres de Rohan à la Reine. Pièces
+terribles, un titre à l'échafaud. Rohan lui avait dit: «Il y va de ma
+tête.» Avant de partir de Paris, elle se fit un devoir de les brûler,
+et cela devant un témoin qui pût en assurer Rohan.
+
+Donc point de pièces contre lui. Cela le rassura. Et Georgel encore
+mieux. Lié avec Vermond, par lui il avait un oeil dans Versailles,
+savait l'inquiétude du Roi et de la Reine. On tenait Louis XVI par sa
+vive sensibilité en ce qui la touchait, par sa crainte naturelle du
+bruit, et son regret d'avoir fait tant d'éclat. Il eût voulu d'abord
+se réfugier dans le huis-clos, remettre l'affaire aux ministres, MM.
+de Vergennes et de Castries. Mais quelle ombre fâcheuse en serait
+restée sur la Reine! Il eût bien mieux valu que Rohan fît appel au
+Roi, aidât lui-même à étouffer la chose. Les ministres allèrent lui
+demander à la Bastille, s'il ne voulait pas se fier à la bonté du Roi;
+sinon l'affaire serait livrée au Parlement. Il avait grande envie
+d'abréger tout, de se remettre au Roi. Mais sa famille, mais Georgel,
+l'affermirent. Il demanda d'être jugé.
+
+L'essentiel était que le public n'entendît trop les cris de la Valois.
+On la tenait dans la Bastille, sous la griffe de Delaunay, l'excellent
+gouverneur, le client des Rohan, qui savait comme on peut faire taire
+un prisonnier. On a fait de nos jours des idylles sur la Bastille.
+Dans la réalité, elle était douce aux gens qu'on ménageait (la Staal,
+Marmontel, etc.); mais pour d'autres, terrible. Sans croire aux _in
+pace_ qu'on se figura voir dans l'épaisseur des murs, elle avait
+très-certainement au plus bas d'horribles cachots, boueux, où l'eau
+entrait, et les rats d'eau, féroces, friands de nez, d'oreilles. La
+Bastille (comme le fort de Brest et tant d'autres prisons) avait ses
+légendes trop vraies, de prisonniers mangés, du moins attaqués jour et
+nuit, mordus et mutilés. Grand moyen de terreur. Pour n'être pas mis
+là, que ne faisait-on pas? L'idée seule pouvait faire défaillir une
+femme. Les aumôniers parfois, dit-on, en profitèrent avec de pauvres
+protestantes, qui en sortaient enceintes et converties.
+
+La Valois, se trouvant entre quatre murs noirs, et tenue d'abord
+seule, sans conseil, se trouva heureuse de voir un être humain, un
+homme doux et compatissant, l'aumônier (que le gouverneur envoyait).
+Elle s'épancha fort, dit tout à cet homme de Dieu. Il ne lui fut pas
+difficile de tirer d'elle ce qu'on voulait savoir: _qu'elle n'avait
+aucun papier_, et pas même des lettres d'amour. Elles l'auraient
+servie beaucoup dans le procès: 1º on y eût vu le vilain prêtre à nu,
+ignoble libertin, un gibier de Bicêtre, sans coeur et sans cervelle,
+_indigne d'être cru_; 2º ces lettres montrant combien il l'avait
+désirée, achetée à tout prix, auraient (contre Target et les
+défenseurs de Rohan) prouvé que sa fortune précédait l'affaire du
+collier, _venait de l'amour non du vol_; 3º que neuf mois avant cette
+affaire, elle était richement, fastueusement entretenue (_Beugnot_).
+
+Ces lettres, si utiles, la Valois les avait brûlées, se désarmant
+ainsi pour l'honneur de Rohan. Elle avait tout détruit, sauvé Rohan,
+s'était perdue.
+
+On le devinait bien. Son compatriote Beugnot, son jeune ami, qu'elle
+voulait pour avocat, n'osa pas la défendre. En vain, du fond de la
+Bastille, elle appela et supplia. Elle croyait qu'il avait souvenir de
+son arrivée à Paris, où il la promenait, où ils avaient passé de doux
+moments. Elle avait eu un tort, de se moquer un peu de lui: il eût pu
+l'oublier. Si elle avait eu le malheur de passer par l'amour de cet
+indigne prêtre, la faim en était cause. Avec ses échaudés, Beugnot ne
+la nourrissait pas. Dans son plus grand éclat, recevant le beau monde,
+elle l'invitait fort, le traitait en ami. Elle se fia à lui, à son
+moment suprême, sa dernière nuit de liberté; elle lui mit en main ses
+papiers, s'aida de lui pour les brûler. C'est là qu'il parcourut les
+lettres de Rohan. Lui laissant voir ses lettres, sa honte à elle-même,
+elle disait assez: «J'ai péché!» Cela demandait grâce. Elle était fort
+touchante dans cet appel de la Bastille. S'il y était venu, elle
+l'aurait ressaisi peut-être. Elle avait vingt-six ans, étincelait
+d'esprit, était (plus que jamais) charmante de grâce et de passion.
+
+Elle était bien naïve, avec cet âge et tant d'épreuves, de s'adresser
+à ce sage jeune homme, ce prudent Champenois, né pour faire son
+chemin. Si elle avait encore une chance de salut, c'eût été de dire
+tout, sans taire ce qui était contre elle, et d'ébranler la France du
+tonnerre de l'opinion. Il eût fallu, non un Beugnot, mais bien un
+Mirabeau, un intrépide fou, qui, tenté par la gloire, se perdît,
+s'immortalisât. Mais eût-elle voulu elle-même être ainsi défendue?
+Nullement. Espérant être ménagée de Rohan, un peu couverte par la
+Reine, elle voulait ruser, ménager tous les deux. Cela fut impossible.
+Tous les deux l'accablèrent. Elle se trouva prise entre l'enclume et
+le marteau.
+
+Un fait fort singulier ferait croire que d'avance le Roi, engagé
+malgré lui dans ce fatal procès, redoutait les écarts hardis des
+avocats, aurait ouvert l'oreille à certain compromis. Georgel, voulant
+d'abord faire taire les joailliers (pour la partie du collier qu'on
+vendit à Londres), demanda et _obtint du Roi_ qu'on leur assignât ce
+payement sur son abbaye de Saint-Vast. Grâce étrange et bien étonnante
+au début d'un pareil procès! Quoi! le Roi le poursuit et l'envoie en
+justice, prévenu d'attentats qui pourraient lui coûter la tête; et
+pourtant il s'y intéresse tellement, a soin de ses affaires! Ne
+pourra-t-on pas dire que, tout en l'accusant, il le craint, le ménage,
+achète sa discrétion? Quoi qu'il en soit, Georgel a fait un coup de
+maître faisant croire que le Roi est au fond pour Rohan.
+
+Cela énerve le procès, le rendra vain et ridicule.
+
+Les lettres du roi au Parlement sont pitoyables de timidité, de
+mollesse, très-propres à confirmer ces bruits.
+
+On y voit un mari inquiet qui se dépêche de mettre sa femme hors de
+cause. Il affirme d'abord ce qui est en litige: _Elle n'a pas reçu le
+collier_.
+
+On n'y voit pas du tout le roi. Il oublie qu'il est roi; il n'a nul
+sentiment de la Majesté outragée. Beugnot dit à merveille: «La
+Révolution était faite lorsque le roi s'oublie lui-même, réduit toute
+la cause à une affaire d'escroquerie.»
+
+Le roi explique, d'un ton qu'on croirait apologétique, l'arrestation
+du cardinal; il mentionne l'excuse que Rohan a donnée: «_Il a été
+trompé._» Cela simplifie tout. Il est dupe plus que criminel. Le juge
+n'aura pas grand'peine pour trouver le coupable sur qui on doit
+frapper. Il a été trompé «_par une femme_.» Rohan a peu à craindre. Si
+justice se fait, ce sera seulement _in anima vili_.
+
+Le procès est tracé d'avance. Seulement, pour arranger cela, il ne
+faut pas trop de clarté. C'était précisément l'année où un magistrat
+(Dupaty) demanda _qu'il n'y eût plus de procédure secrète_, que
+l'accusé ne fût plus isolé, qu'il fût environné des garanties de la
+publicité, que l'information, les débats, se fissent en plein soleil.
+La Justice elle-même devait le désirer, vouloir sortir de la nuit
+odieuse qui la rendait suspecte, obtenir le grand jour et montrer
+qu'elle est la Justice.
+
+Le contraire arriva. Le Parlement condamna Dupaty, garda et défendit
+ses formes inquisitoriales, l'arbitraire infini que lui donnait
+l'obscurité.
+
+Mais le roi est le roi. Il pouvait se placer du côté du public qui
+demandait cette réforme, l'imposer à son Parlement. Dans une affaire
+où il était partie, où la reine même était en jeu, il devait le
+vouloir, ne laisser là-dessus nulle ombre.--Le contraire arriva. Il
+recula devant cette réforme. On put croire qu'il craignait que
+l'affaire ne fût éclaircie.
+
+L'épiscopat français se serait fait honneur, si son chef (le grand
+aumônier) acceptant le juge laïque, il eût demandé le grand jour.
+Heureuse occasion de faire taire les méchants, de montrer l'innocence
+de cet agneau sans tache. Mais l'Église n'en profita pas.
+
+Le roi, la Justice et l'Église furent d'accord pour fuir la clarté.
+
+On montra du procès aussi peu que l'on put. On fit plus que le
+supprimer. On le faussa, en écartant ceci, faisant voir cela. La nuit
+absolue, pour tromper, vaut moins que les fausses lueurs.
+
+Une chose a frappé Beugnot, c'est que dans les Mémoires, si nombreux,
+d'avocats, on ne sent aucun sérieux. «Ce ne sont que jeux puérils.» Il
+semble que l'affaire est arrangée d'avance, l'issue prévue, qu'il
+s'agit simplement d'amuser le public et de jouer la comédie.
+
+L'avocat de Cagliostro dit gravement comment, élevé dans les
+Pyramides, il y apprit toute science. Le mémoire du prophète fut si
+piquant, si curieux, qu'il y eut queue à son hôtel, où on le débitait;
+il fallut y mettre des gardes.--Mademoiselle Oliva, charmant témoin,
+docile, prête à dire tout ce qu'on voulait, fit un délicieux mémoire,
+«très-digne, dit Georgel, de Paphos et de Gnide.»
+
+Tous veulent amuser, être divertissants; ils visent au succès si grand
+qu'eut Beaumarchais. Pour aucun d'eux l'affaire n'est sérieuse. Nul ne
+semble prévoir l'effondrement moral qui va se faire, la reine avilie,
+le trône ébranlé. Ils se disent: «Nulle vie n'est en jeu. Il n'y aura
+pas mort d'homme... Une femme tout au plus _exposée, corrigée_.»
+
+Mais quittons l'avant-scène. Que disait cette femme: «La reine a reçu
+le collier. L'accessoire du collier, les petit diamants (inutiles pour
+elle, et détachés par elle) ont été vendus par moi et mon mari à Paris
+et à Londres, sur l'ordre du cardinal, à qui nous en avons remis le
+prix, trois cent mille francs.»
+
+Rohan niait cet ordre, niait avoir reçu l'argent, récriminait, disant:
+«Vous avez vendu le collier.»
+
+Par là il se lavait de la vente des petits diamants; la Valois, selon
+lui, avait en même temps vendu les petits et les gros.
+
+Rohan, du même coup, lavait la reine et lui. Tout retombait sur la
+Valois.
+
+Le premier pas évidemment que la Justice avait à faire était de
+s'informer à Londres, d'obtenir par le ministère qu'elle y pût faire
+enquête, d'y envoyer des hommes sûrs. Le ministère, le roi, devaient
+s'y entremettre. Inexplicable énigme: rien de tel ne se fit!...
+
+Le roi, le Parlement, les ministres n'agissent pas. On se fie pour
+l'enquête, à qui? chose inouïe que ne croira pas l'avenir, on se fie
+justement à l'accusé Rohan et à ses gens. Un petit secrétaire de Rohan
+est envoyé avec un capucin qui prétend être sur la voie, pouvoir
+diriger la recherche.
+
+Notons ce capucin, et admirons Georgel qui manipulait tout cela.
+
+Si la fiction est poésie, création, Georgel fut grand poète, et
+vraiment créateur. Il inventa des choses, il inventa des hommes. Il
+fit sortir de terre deux moines, _amis de la Valois_. C'étaient des
+Mendiants, de ces rôdeurs, qui, tout en demandant, flattant, mangeant,
+observent. À Paris, c'était un P. Loth, un Minime, que la Valois
+sottement protégeait, à qui elle avait rendu un service essentiel,
+d'obtenir (par Rohan) qu'il prêchât à la cour. L'autre capucin,
+Irlandais, un P. Macdermot, son parasite à Bar, prétendit pouvoir
+désigner à quels marchands en Angleterre elle avait vendu le collier.
+
+La Valois a donné, publié minutieusement le compte des petits diamants
+qu'elle vendit pour le cardinal, avec les noms, les dates et
+circonstances.
+
+Mais Rohan n'a pas publié l'enquête de son secrétaire, du capucin, sur
+le collier, sur cette énorme vente qu'elle aurait faite, sur le
+million et demi qu'elle en eût retiré, sur le placement qu'elle en
+eût fait, etc.
+
+Bonne ou mauvaise, la pièce rapportée par le capucin était favorable à
+la reine aussi bien qu'à Rohan (faisant croire que la reine n'avait
+jamais eu le collier). Donc, on pensait qu'elle serait fort bien reçue
+des gens du roi, du procureur du roi, qui l'admettrait les yeux
+fermés. On l'avait fait timbrer, viser à Londres par je ne sais quelle
+autorité. Cela ne disait pas grand'chose, n'impliquait nullement que
+cette autorité eût jugé cette pièce, la donnât pour valable.
+L'autorité était peu attentive à Londres, si j'en juge par tant
+d'histoires étranges, d'aventures, de désordres, de meurtres, vols et
+violences, qu'on a données pour ce temps-là.
+
+Ce visa imposa fort peu aux gens du roi. L'oeuvre du capucin leur
+parut très-informe, infiniment suspecte, de fort mauvaise mine, et ils
+refusèrent de l'admettre.
+
+Un tel refus méritait le respect. Forcer la main à la magistrature,
+l'obliger d'accepter une pièce véreuse, qui, si on l'acceptait,
+tranchait toute l'affaire, c'était chose indigne et énorme. Mais
+encore une fois, cette pièce avait le grand mérite de couvrir à la
+fois et le cardinal et la reine. Les Rohan s'adressèrent au garde des
+sceaux, Miromesnil. Pouvait-il juger sur les juges, faire trouver
+blanc ce qu'ils avaient vu noir? Du moins ne devait-il examiner la
+pièce, et surtout inviter les prétendus Anglais dont elle donnait le
+témoignage, à venir s'expliquer eux-mêmes? Londres est-il donc au bout
+du monde? Miromesnil ne fit rien de cela. Il força la Justice. Ordre
+aux magistrats de trouver la pièce bonne et de l'employer!
+
+Une affaire engagée ainsi était bien claire d'avance. Les témoins qui
+d'abord avaient chargé Rohan, se dédirent, chargèrent la Valois. Et
+nul ne les reprit de leurs variations. Par exemple, Boehmer et
+Bassange, les joailliers, eurent trois avis: d'abord contre Rohan,
+puis contre la Valois, longtemps après contre la reine. Quatre ans
+après sa mort, en 1797, trouvant Georgel à Bâle, ils finirent par lui
+avouer que la reine n'avait rien ignoré de l'achat du collier. Et en
+effet eux-mêmes, sans cette garantie, auraient été bien sots de livrer
+un pareil bijou.
+
+Le procès fut un jeu. Le cardinal parlait assis, en robe rouge et
+barrette rouge. On le stylait, le dirigeait. On écrivait avec respect.
+La Valois, au contraire, bridée et muselée, devait marcher comme on
+voulait. Si elle hasardait un écart, le greffier n'écrivait plus rien.
+Georgel lui-même avoue qu'on se garda d'écrire telle échappée qui lui
+venait.
+
+Rohan lui disait une fois: «Mais, Madame, cela n'est pas vrai...;»
+elle répondit en souriant: «Monsieur, autant que tout le reste. Depuis
+que ces messieurs nous interrogent, vous savez que ni vous ni moi nous
+ne leur avons dit un mot de vérité.»
+
+Situation terrible. La Reine aurait voulu qu'elle chargeât le
+cardinal. Était-elle libre de le faire? Un violent parti se formait
+pour Rohan. Les Condés mêmes venaient solliciter pour lui. Si la
+Valois avait osé parler contre, on aurait crié: «Blasphème! elle
+ment!... Il faut la faire _chanter_» (la mettre à la torture). La
+torture, que Necker voulut supprimer, avait ses partisans, pouvait
+être ordonnée encore. À Aix (1780), avait paru l'apologie de la
+torture par Muyard de Vouglans, un président, membre du Grand-Conseil.
+Le pape Pie VI avait consacré cet ouvrage par son approbation. Le Roi
+en accepta la dédicace et maintint la torture jusqu'en mai 1788.
+
+Les Parlements y tenaient fort. Ce que le juge avait de terrible (et
+de bien cher aussi), c'était cette terreur, cet arbitraire énorme
+d'ordonner ou n'ordonner pas ce qui, au fond, tranchait tout, faisait
+qu'on s'accusait soi-même. Que de saluts très-bas, que de sourires des
+dames (d'autres faveurs aussi) au monsieur qui pouvait vous faire
+craquer les os?
+
+Donc la Valois rusait, était sage, ménageait Rohan. Les amis de Rohan
+la voyant désarmée, et n'osant se défendre, l'accablaient à plaisir,
+l'insultaient, s'en moquaient. On voulut voir jusqu'à cela pourrait
+aller. Cagliostro, par un mépris glacé, lui fit perdre enfin patience.
+
+Elle eut un accès effroyable de fureur et de désespoir. Un chandelier
+était entre eux, elle le prit, et le lui lança à la tête. Scène
+sauvage dont elle usa contre elle pour ne plus l'écouter du tout. On
+dit qu'elle était enragée, une bête féroce, qu'elle avait mordu son
+geôlier (ce qui pourtant se trouva faux).
+
+Ce qui achevait la Valois, c'est qu'elle avait contre elle
+non-seulement les amis de Rohan, mais les ennemis de la Reine, dont on
+la supposait l'agent. Ces ennemis, c'était tout le monde:
+
+1º Le Parlement, qui, forcé en décembre, dans un Lit de justice,
+d'enregistrer les emprunts de Calonne, en voulut à la cour, crut la
+frapper dans la Valois;
+
+2º Calonne, fort branlant, ayant décidément épuisé le charlatanisme,
+et sachant que la Reine avait son successeur tout prêt, voulait la
+prévenir, l'avilir, s'il pouvait, la flétrir, l'écraser dans sa
+créature la Valois. Il ne paraissait pas, mais travaillait le
+Parlement par un tiers, Lamoignon (auquel il eût donné les sceaux).
+
+Le plus terrible pour la Reine, c'est qu'à ce moment décisif,
+s'ébruitait le traité par lequel Louis XVI avait arrangé les affaires
+de Joseph II avec l'argent français. L'Empereur, pour le mal qu'il
+avait fait aux Hollandais, exigeait qu'ils lui fissent réparation, lui
+payassent dix millions d'amende. La France en paya la moitié. Utile
+arrangement pour éviter la guerre. Mais le public s'en indigna, le
+trouva bas et lâche, crut y revoir le temps où la France payait un
+tribut à l'Autriche. On rappela l'année 78, et les quinze millions,
+tant de fourgons d'argent qui partirent de l'hôtel des postes. On
+soupçonna la Reine d'épuiser sous main le trésor. Et l'orage s'amassa
+contre elle. Cette haine tourna en amour pour Rohan. Par un effet
+bizarre, ce vieux libertin sale devient tout à coup une idole. Sa
+cause devient celle du droit, de la patrie, des libertés publiques.
+
+La cour amèrement regretta d'avoir tant ménagé Rohan. On revint à
+l'idée de l'attaquer par le point grave qu'on avait écarté,
+_l'attentat à la Majesté_, à l'honneur de la Reine. Pour cela, on
+voulait faire venir d'Angleterre un dangereux témoin, Lamotte, mari
+de la Valois. Plusieurs fois il avait couru le danger de la vie.
+L'ambassadeur français, ou plutôt les Rohan, l'auraient mieux aimé
+mort. Mais quand on vit l'affaire prendre si mauvaise tournure, la
+cour crut au contraire qu'on pouvait l'employer, faire témoigner par
+lui de l'insolence de Rohan, de ses mensonges indignes pour faire
+croire qu'il avait les faveurs de la Reine. La mystérieuse boîte
+d'écaille, la rose encadrée, d'autres choses, n'auraient prouvé que
+trop sa fatuité calomnieuse. L'irritation du Roi aurait été au comble.
+Le public même n'eût pu que le trouver coupable. On eût pu demander sa
+tête.
+
+Plan très-bon, mais tardif; Calonne le sut à temps, et, par son
+Lamoignon, il fit brusquer le jugement.
+
+Le procureur du roi avait conclu, pour toute peine, à ce que Rohan
+perdit la grande aumônerie, à ce qu'il fût _blâmé_, et demandât pardon
+au Roi et à la Reine. Conclusion très-molle, et singulièrement
+modérée. Ses plus ardents amis n'avaient jamais nié qu'il n'eût été
+déplorablement indiscret, ne dût réparation. Mais l'état des esprits
+était si violent, si aveugle pour lui, qu'on ne pouvait plus faire
+justice; une foule exaltée de dix mille hommes assiégeait le Palais.
+L'arrêt était dicté, et on le rendit tel: Rohan, absous, loué, et la
+Reine accablée en sa créature la Valois, qui serait marquée et
+flétrie.
+
+Quand les juges sortirent, la scène fut extraordinaire. Mirabeau qui
+la vit, fut surpris, effrayé, de l'emportement de ce peuple; il en
+prit vaguement de sinistres idées de l'avenir. Ces furieux, non
+contents de crier, baisaient les mains des conseillers, se jetaient à
+genoux, presque en larmes, adoraient. Rohan rentrant à la Bastille, la
+foule s'indigna; le sang aurait coulé, si lui-même Rohan ne les eût
+apaisés. Autre scène et plus folle: exilé par le Roi, il vit, à son
+départ, tout Paris à sa porte, la foule se ruer dans ses cours,
+l'appeler au balcon. Il parut, et il la bénit.
+
+Qu'adviendrait-il de la Valois? Il n'était nullement question de lui
+faire grâce, mais d'adoucir l'arrêt, de ne pas faire l'exécution
+publique, où sans doute elle crierait. La Reine était embarrassée. En
+lui sauvant l'exécution, elle affermissait le public dans l'idée que
+c'était son agent et sa créature. En la laissant subir l'arrêt, elle
+faisait dire à la cabale qu'elle n'osait sauver sa complice, que, par
+une hypocrisie lâche, elle se lavait en l'immolant.
+
+Elle était redevenue enceinte, et d'autant plus craintive, plus
+sensible peut-être. Elle eût voulu qu'on n'exécutât pas (dit Adhémar).
+Mais elle n'osa insister. Elle était en Conseil sous les yeux de
+Vergennes, son adversaire secret, qui guettait ce qu'elle dirait. Le
+Roi même, défiant et le coeur fort gonflé, aurait pu mal interpréter
+un excès d'insistance. Vergennes dit sèchement que l'honneur de la
+Reine exigeait qu'on suivît l'arrêt. Les ministres, moins le seul
+Breteuil, voulurent aussi l'éclat, bien sûrs qu'il tournerait contre
+la Reine.
+
+Au Roi de décider. Il est juge des juges. L'exercice du droit de grâce
+n'est rien qu'un second jugement qui implique certain examen.
+
+L'examen eût donné les résultats suivants: _Point de faux_; on n'imita
+pas l'écriture de la Reine (_Augeard_). _Le vol très-incertain_, sans
+preuve que la pièce rejetée par les gens du Roi.--Le vrai crime,
+c'était _d'avoir supposé des lettres de la Reine_ pour encourager les
+folies dont la Reine était accusée.
+
+L'arrêt était terrible. «Rasée, marquée et flagellée de verges!»--Et
+le supplice durait jusqu'à la mort. À la Salpêtrière où elle allait
+être jetée, ainsi qu'à Saint-Lazare, la règle était le fouet. À
+Bicêtre, le fouet, jusqu'en 89, était donné même aux malades, au dire
+du docteur Cullorier. Maisons d'opprobre et de cruelle risée. La honte
+du châtiment d'enfance, loin d'inspirer la pitié, avait ce triste
+effet que la victime avait contre elle les rieurs. Beaumarchais
+l'éprouva. Quoiqu'il n'eût rien subi, il en garda la note. Ses succès,
+les millions qu'on lui paya, nulle réparation ne put effacer
+Saint-Lazare. Dès lors il ne rit plus. Le coup de Louis XVI lui ôta
+pour jamais le rire.
+
+Mais la Salpêtrière était bien pis. Hôpital et prison, mêlée de
+voleuses et de folles, c'était une Sodome de fureurs libertines,
+d'effrénées violences. Toute victime un peu distinguée, d'autant plus
+était poursuivie, outragée. Qui ignorait cela? personne. L'autorité le
+voyait, le souffrait, de peur de plus grands maux. Les tyrans du
+théâtre, les gentilshommes de la chambre, tiraient de là une terreur
+qui rendait souples les actrices. Maintes fois en ce siècle, au lieu
+du For-l'Évêque, telle pour prison eut le Grand Hôpital, c'est-à-dire
+fut jetée aux bêtes. La Valois, avec un tel nom, avait bien plus à
+craindre, dans cette sauvage république.
+
+Le sang royal au moins eût pu arrêter Louis XVI, le respect du passé,
+la mémoire d'Henri III. N'était-ce pas déjà une chose bien étrange,
+bien révolutionnaire et de terrible égalité, qu'une Valois parût à
+l'échafaud? Étrange imprévoyance! Qu'il était loin alors de prévoir
+qu'en sept ans les Bourbons à leur tour y suivraient les Valois.
+
+Il était cependant humain. On l'avait vu dans tous ses actes. On le
+voyait dans les touchantes instructions qu'il donna en 84 à La
+Peyrouse pour le voyage autour du monde, recommandant d'épargner les
+sauvages, et de leur faire du bien, de n'employer contre eux nos armes
+supérieures qu'à la dernière extrémité. Une seule chose pouvait faire
+tort à sa bonté, c'était sa sensibilité, violente, emportée,
+pléthorique. Comme sa soeur Élisabeth, il débordait, crevait de sang.
+Son teint rouge, ses lèvres gonflées et ses gros yeux saillants, ne le
+disaient que trop. Facile aux larmes, il ne l'était pas moins à
+certaines fureurs dont il n'était pas maître. Ici, dans une affaire
+personnelle, où son coeur, sa passion, étaient tellement intéressés,
+où l'on put croire que la justice fut aussi colère et vengeance, il
+eût dû mieux résister.
+
+L'exécution se fit, mais avec des précautions qui montrèrent qu'on
+craignait les cris de la patiente, des protestations, des fureurs. On
+prit l'heure matinale, six heures, pour qu'il y eût peu de monde.
+Point de Grève. Tout se fit dans la cour grillée du Palais. On rusa
+avec elle. Elle eût été un lion qu'on aurait mis moins d'adresse à la
+prendre. Elle était au lit. On lui dit qu'on la demande. Elle se lève
+en hâte. Dès qu'elle quitte sa chambre, on ferme la porte derrière
+elle. Et entre deux portes on la prend, on la lie, on l'entraîne
+furieuse, vers la grille de fer, qui de la Conciergerie fait passer
+dans la cour du Palais.
+
+L'arrêt, cruellement impudique, disait qu'elle serait fouettée _nue_.
+Elle lutte, quoique liée, se débat; on arrache ses vêtements. Mais
+l'effroi domina la honte, quand elle vit le fer rouge approcher...
+Elle se tordit d'épouvante, détourna, déroba l'épaule... Le fer
+glissa, brûla le sein...
+
+Évanouie, anéantie, on l'emporta. Dans la voiture, reprenant
+connaissance, elle s'élança par la portière, voulant se faire écraser
+(_Besenval_, II, 173).
+
+Domptée, liée, rasée, vêtue du sale habit de la maison, elle passa les
+portes terribles, et se vit là dans cette ville de sept mille
+créatures immondes. Énorme entassement de vies malsaines, de
+souillures de tout genre. Dès l'entrée, une odeur repoussante et
+nauséabonde. Les dortoirs servaient d'ateliers, la nuit, le jour,
+étouffés et fétides. Dans la règle première, les tâches excessives,
+impossibles, en faisaient un enfer de châtiments, de pleurs. «Qui ne
+coud sa demi-chemise, aura le fouet deux fois par jour.» Rigueur
+inapplicable. L'autorité s'était lassée. Pour avoir seulement un peu
+d'ordre apparent, les supérieures et religieuses souffraient mille
+choses infâmes, les voyaient froidement. Comme en tout hôpital alors,
+on couchait six dans chaque lit. Promiscuité très-cruelle, où les
+fortes régnaient. Nulle protection des faibles. Si l'autorité eût osé
+s'en mêler, il y eût eu révolte, le sang eût coulé tous les jours. Ces
+terribles Madeleines s'armaient au moindre mot de chaises, frappaient
+à mort de tessons et de pots cassés (_Vie de madame de Lamotte_, II,
+124-25). On se gardait de les troubler dans les jeux effrénés où elles
+épuisaient leurs fureurs, dans la chasse surtout qu'elles faisaient
+des nouvelles, la nuit, le jour, se relayant pour les désespérer de
+coups et d'insomnies, les hébéter, s'en faire des esclaves idiotes.
+
+La Valois eut grand'peur quand elle fut lâchée dans le troupeau, quand
+elle se vit seule dans cette foule faut-il dire de femmes? La plupart
+semblaient hommes, de traits durs, d'oeil lubrique. Une chose la
+sauva, c'est que l'on sut d'avance qu'elle était victime de la Reine
+(_Vie_, II, 122). Elle leur dit: «La Reine devrait être à ma place.»
+Cela les adoucit. La supérieure, du reste, s'intéressa à elle, et lui
+sauva le pire, la nuit. Elle la fit coucher à part, et cependant, la
+première nuit, elle essaya de s'étrangler (_Besenval_, II, 173).
+
+Dans quel état était la Reine? bien troublée, dit madame Campan. Je
+l'en crois. Car je vois revenir madame de Lamballe, le bon ange des
+mauvais jours. Cette femme, si faible, fit la chose la plus
+courageuse. Elle entreprit d'aller au terrible hôpital, d'entrer dans
+cet enfer, d'adoucir la Valois, de lui fermer la bouche. Admirable
+imprudence! Mais comment croyait-elle être reçue, à ce premier accès
+de fureur et de haine, quand l'épaule lui brûlait encore? Le pis,
+c'est que la Reine lui donna une bourse, crut que l'argent ne nuirait
+pas.
+
+Cela tout au contraire ferma la porte de la Salpêtrière. Madame Robin,
+la supérieure, fut indignée, foudroya la pauvre Lamballe de ce mot:
+«Elle est condamnée, madame, mais non pas à vous voir!» (_Guénard_,
+etc.).
+
+La cour avait montré une étonnante inconséquence: la frapper, et puis
+la laisser en vue dans un lieu tout public où elle exciterait
+l'intérêt. La prisonnière devint la curiosité de Paris, l'objet d'un
+vrai pèlerinage. Tout le monde y allait. On ne lui parlait pas; mais
+on la voyait dans les cours, mêlée à ce triste troupeau; elle semblait
+vouloir échapper aux regards, on la reconnaissait à sa désolation, à
+ses profonds gémissements.
+
+Elle avait touché tout le monde, les plus dures même, religieuses et
+prisonnières. Les religieuses, si sèches, faites à commander, à punir,
+devinrent tendres pour celle-ci, et les aumôniers encore plus. Sa
+chambre fut ornée de portraits de saints, de martyrs, d'images qui
+pouvaient la consoler et l'amener au repentir, l'adoucir et la
+désarmer. On lui disait: «Écrivez à la Reine, et elle vous
+pardonnera.»
+
+Elle était prise encore par un autre côté. Ses compagnes si violentes,
+pour elle devenaient des agneaux. La Valois est trop fière pour dire
+comment elle y vivait. Ce qui est sûr, c'est qu'une certaine Angélique
+la protégeait, l'aimait et la servait. Cela fondit son coeur, énerva
+ses rancunes. Elle faiblit, écrivit à la Reine, et sans doute demanda
+sa grâce.
+
+Elle eut tout le contraire. On ne répondit pas. Mais on lui ôta
+Angélique, en la graciant. La graciée fut désespérée, plus tard
+sacrifia son pays, sa famille, alla rejoindre la Valois.
+
+Celle-ci s'était donc humiliée en vain. Elle retombe à l'état
+sauvage. Une nuit, favorisée peut-être de quelque religieuse, elle
+trouva moyen de s'échapper (11 sept. 1787).
+
+Comment? on ne le sait. Ce qu'on voit (dans Beugnot), c'est que la
+malheureuse, fuyant comme un lièvre, un renard, courant de nuit sans
+doute, alla à Bar-sur-Aube. Son aveugle instinct, l'idée fixe qui
+avait dominé sa vie, la ramenait à son lieu de naissance. Sans but et
+sans espoir. Dans cette petite ville de province, qui aurait reçu la
+flétrie? Elle alla se blottir au fond d'une carrière. Là, la mère de
+Beugnot, se souvenant qu'elle avait dans les mains certaine somme,
+jadis laissée pour les pauvres par la Valois, eut le charitable
+courage d'aller la nuit lui porter cet argent dans sa caverne. Sans
+cela, elle y serait morte de faim, n'eût pu passer en Angleterre.
+
+Mais là même de quoi vivrait-elle? Son indigence prouvait bien qu'elle
+n'avait ni eu ni vendu le collier, ni placé un million. Elle ne
+pouvait vivre que d'injures à la Reine. Je ne crois pas du tout que la
+cour ait été si sotte que de favoriser, comme on a dit, sa fuite,
+qu'elle ait déchaîné elle-même cet être dangereux qui brûlait de
+parler, et que les libellistes et les libraires de Londres ne
+pouvaient manquer d'exploiter.
+
+Il y avait à Londres, en tout temps, une manufacture de pamphlets, de
+libelles, fort lucrative et doublement payée, et par le public
+curieux, et par la cour qui les craignait, travaillait à les
+supprimer. Très-sottement sous la Du Barry, puis à l'avénement de
+Marie-Antoinette, on traitait avec ces faquins, et, chose encore plus
+sage, pour les marchés mystérieux, on employait les hommes les plus
+retentissants de France, un Éon ou un Beaumarchais. En 1774, celui-ci
+court l'Europe, de Londres à Vienne, poursuivant un libelle
+(l'_Aurore_), avec mille aventures; il en fait un roman. Avec la même
+adresse, en 1787, la cour traite avec la Valois, pour l'empêcher de
+publier son _Mémoire justificatif_ (corrigé, dit-on, par Calonne). La
+bombe cependant éclata en 1788.
+
+Ce Mémoire, étendu, devint un véritable livre, _Vie_ de l'auteur, en
+deux volumes in-8. Nouvelle peur du Roi, de la Reine. Par une
+singulière imprudence, pour faire disparaître le livre, on envoie la
+personne la plus en vue, que suivaient les regards, madame de
+Polignac. L'édition entière est achetée. Elle périt dans un four de
+Londres... moins un seul exemplaire que garda un de nos ministres et
+que la Convention a fait réimprimer.
+
+La Valois ou ses rédacteurs avaient dans le _Mémoire_, d'extrême
+vraisemblance, mis un trait fort invraisemblable, romanesque et
+calomnieux (les rendez-vous nocturnes que la Reine aurait donnés à
+Rohan). Les libellistes à gage ne suivirent que trop cette voie.
+Encouragés sans doute, payés des ennemis de la Reine, ils firent de
+Marie-Antoinette, en quelques pages, une horrible légende, absurde,
+insensée, dégoûtante, où elle est à la fois Messaline et la
+Brinvilliers, empoisonnant Vergennes et tout ce qui lui fait obstacle,
+donnant à tout venant l'arsenic et la mort-aux-rats.
+
+Il suffit de jeter un regard sur ces pages pour voir qu'elles n'ont
+nul rapport avec les vraies publications de la Valois. Pour mieux
+vendre, on y mit son nom. Elle eut beau protester, jurer que ce
+n'était pas d'elle. La masse passionnée avalait toute chose dans sa
+voracité crédule. Par contre, Burke et nos ennemis entreprenaient dès
+lors la canonisation de Marie-Antoinette. Les deux légendes étaient en
+face et les deux fanatismes. La Valois risquait de nouveau d'être
+prise entre, écrasée, aplatie.
+
+Plusieurs fois, dès 1786, on avait essayé de tuer le mari. Combien
+plus elle avait à craindre! Elle avait trente-deux ans. Elle eût voulu
+finir. Elle pensa plusieurs fois au suicide.
+
+Son mari, qui aussi a écrit des mémoires, dit que les Orléans
+voulaient l'enlever, la traîner à Paris, la jeter à la barre de
+l'Assemblée, au risque de la faire poignarder par les royalistes.
+
+Si l'on eut cette idée, les royalistes avaient intérêt à la prévenir,
+donc, à l'assassiner avant l'enlèvement.
+
+Elle était entre deux dangers.
+
+Elle était seule (le mari à Paris) dans ce noir infini de Londres,
+alors à peu près sans police. Pas de secours à espérer. Et elle
+n'aurait pas été quitte pour la mort. Elle avait un sort effroyable à
+attendre. Si Damiens, pour une égratignure au Roi, fut tenaillé, que
+n'eût-on fait à celle-ci? Quelle fête c'eût été pour nos enragés (si
+atroces, de Vendée, de la Terreur blanche), quel joyeux carnaval, de
+l'enlever dans quelque maison sûre, de s'amuser du _monstre_, de la
+faire lentement mourir à coups d'épingles, qui sait, _chauffée_,
+disséquée vive!... Telles étaient du moins ses terreurs.
+
+Un soir, trois ou quatre coquins entrent chez elle et lui apprennent
+qu'elle doit venir avec eux, que l'un d'eux a juré sur l'Évangile
+qu'elle lui doit cent guinées, et que, selon la loi de ce pays de
+liberté, il va l'emmener chez le juge. Elle leur verse à boire,
+parvient à se sauver dans la maison voisine, s'enferme dans une
+chambre du troisième étage. Les entendant monter, et décidée à tout
+pour ne pas tomber dans leurs mains, elle se pend par les mains au
+balcon. La porte de bois blanc éclate. Ils entrent... Elle lâche tout,
+elle tombe... Assommée et brisée... bras et cuisse cassés, un oeil
+hors de la tête, et l'épine rompue... Elle mit trois semaines à mourir
+(_Mém. de Lamotte_, 199; édit. Lacour, 1858).
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+RÉVOLUTION DANS LA FAMILLE.--MIRABEAU.
+
+1776-1786.
+
+
+Le Roi, fort contristé de l'affaire du collier, mécontent de Paris,
+peu content de la Reine, fit une chose nouvelle et unique en son
+règne, rompit ses habitudes pour la première fois, voyagea. Plus il
+l'aimait, plus il était blessé. Il ne lui parla pas des nouveaux
+projets de Calonne; elle ne les connut qu'avec la cour et tout le
+monde. Il alla voir Cherbourg, ses bons peuples des côtes.
+
+Un triomphe lui fut arrangé. Il trôna un moment (sur ces énormes cônes
+que l'on coulait pour y asseoir la digue), comme un Roi de la mer,
+entre la foule en barques et la flotte tonnante. Très-imprudent
+triomphe qui aida fort à Londres nos ennemis dans leurs déclamations,
+irrita, effraya. Dans les fougueux discours de Burke, l'Angleterre
+croyait voir la France avancer (comme un crabe) deux pinces vers
+Plymouth et Portsmouth.
+
+Gigantesque menace qui couvrait l'impuissance. Élevé par l'effort des
+emprunts usuraires, le prodige éphémère que la mer emporta,
+n'exprimait que trop bien notre grandeur croulante, la ruine que
+Calonne avoue au Roi à son retour.
+
+Ce triomphal voyage, un calcul du ministre, n'avait été qu'illusion.
+Le Roi, le peuple, s'étaient trompés l'un l'autre. Leur
+attendrissement mutuel leur cacha la situation.
+
+C'était un temps ému et de larmes faciles. La langue en témoignait. À
+chaque phrase, on lit _sensible_ et _sensibilité_. Dans les actes, les
+pièces les plus froides de la diplomatie, les ministres, les rois,
+disent à propos de rien: «La sensibilité de mon coeur.» Tout livre est
+dans ce sens. Les _Confessions_ viennent de faire comme un cataclysme
+de larmes (82). Bernardin de Saint-Pierre suit en 84. Toute la menue
+littérature, les Florian et les Berquin, montent leur lyre sur cette
+corde. Le théâtre s'y met dans les grands succès de Sedaine. Impulsion
+si forte que 89 même n'y fera rien. Même en pleine Terreur, on ne
+jouera que bergeries.
+
+Le Roi (quels qu'aient été les sourires échangés, les demi-railleries
+de la cour) est bien l'_homme sensible_ du temps. Un peu
+grotesquement, il a cependant du Gessner. Ses goûts d'intérieur, de
+famille, sa rondeur apparente, son obésité même, ses yeux qu'on croit
+myopes (et qui ne le sont point), tout cela donne au peuple l'idée
+d'un bonhomme de Roi, d'un roi fermier (c'était le mot de mon père,
+qui le vit au Temple). Ses cheveux, quoi qu'on fit, échappaient et
+restaient incultes; cela plaisait au paysan. Sur la côte, on savait
+qu'il aimait la marine. Les foules affluèrent, s'empressèrent. On cria
+fort, et les femmes pleuraient. Le Roi eut les yeux moites. Il se
+croyait très-bon, rêvait du duc de Bourgogne.
+
+Sa bonté justement était la plaie publique. Pendant qu'il se disait:
+«Je suis le père du peuple,» sa sensibilité pour ce qui l'entourait
+lui faisait gaspiller la vie, le sang du peuple, les trois quarts de
+l'impôt en largesses insensées. Son respect filial pour tous les vieux
+abus était la pierre d'achoppement, le Terme, la borne fatale où la
+France était accrochée. Ménageant les seigneurs, il maintint le
+servage et les corvées du paysan. Par égard pour les us, les droits
+des Parlements, il maintint le secret des débats, la torture (jusqu'en
+mai 88). Quand les Parlements mêmes, quittant leur esprit janséniste,
+proposèrent de donner l'état civil aux protestants, le Roi s'y refusa
+pour n'affliger pas le clergé.
+
+Comment se fait-il que Malesherbes visitant les prisons et consolant
+les prisonniers, pourtant n'en élargit que deux (_Sénac_, 103)?
+Comment? On aurait cru manquer à Louis XV si l'on eût fait sortir tout
+ce monde au grand jour, si le public eût vu la face de Latude, ou de
+l'homme intrépide qui dénonça le Pacte de famine. Malesherbes du moins
+tire du Roi la promesse qu'il n'y aura plus de lettres de cachet. Ce
+ministre est fort dur; il est sourd aux familles qui voudraient
+enfermer les leurs. Mais le Roi est très-bon; il ne résiste pas à
+leurs prières; les prisons se remplissent en 1777. C'est la vraie
+pente monarchique, et le retour à la tradition. Premier gentilhomme de
+France, comme disait très-bien Henri IV, et protecteur de la Noblesse
+(ainsi que du Clergé), le Roi pour les familles est _le gardien de
+l'honneur_, naturel défenseur de l'autorité conjugale, de l'autorité
+paternelle. L'unité des trois despotismes, État, Clergé, Famille, se
+maintient complète en ce règne.
+
+L'essence et la vie même de ce Gouvernement était la Lettre de cachet.
+Elle ne put finir qu'avec lui. En vain Mirabeau l'attaqua. Trois ans
+après son livre, au procès du Collier, la cour parut s'en souvenir;
+l'homme de la Reine, Breteuil, dans ce moment critique, pour regagner
+un peu de popularité, ordonne la mise en liberté des prisonniers
+enfermés à la prière de leur famille (31 oct. 1785). Mais après le
+Collier, on ne s'en souvient plus; tout reprend sa marche ordinaire.
+En 1789, réveillé brusquement, le ministère demande ce que sont
+devenus tels de ses prisonniers, oubliés de lui-même. Ils sont morts,
+ou partis (Joly, _Lettres de cachet_, p. 35, 36 _note_).--La royauté
+mourante, tirée de son Versailles, prisonnière elle-même (qui le
+croirait?) faisait encore des prisonniers, lançait des Lettres de
+cachet. En février 90, le Roi en accorde une contre un Fontalard,
+qu'on envoie au _Grand Hôpital_, la plus dure des maisons de force
+(Maurice, _Histoire des prisons_, 420).
+
+Le sceau, la clef de voûte du grand sépulcre monarchique, c'est le
+Roi.--_Roi_, _Bastille_, sont deux mots synonymes. On le vit en 89;
+nul grand coup ne l'émeut; mais on prend la Bastille?... Il
+tressaille... c'était lui-même.
+
+Qu'il soit bien entendu que ce mot seul de _Bastille_ comprend les
+mille prisons, bagnes, galères, vaisseaux et colonies. Joignez-y les
+couvents, où l'on envoie par Lettre de cachet.
+
+Quelqu'un demande à Mirabeau le père, l'_Ami des hommes_, des
+nouvelles de sa femme et de sa famille: «Où est madame la
+marquise?--Au couvent.--Et monsieur votre fils?--Au couvent.--Et votre
+fille de Provence?--Au couvent.--Vous avez donc juré de peupler les
+couvents?--Oui, Monsieur. Et si vous étiez mon fils, il y a longtemps
+que vous y seriez.» (_Mém._, II., 185.) De cinq enfants, l'Ami des
+hommes en tient quatre enfermés, sans parler de la mère (_ibid._,
+306)[19].
+
+ [Note 19: La mère est le plus fort. Il est affreux de
+ voir, chez ce dur patriarche, Agar chassant Sarah, les
+ servantes maîtresses mettant la maîtresse à la porte,
+ une mère de onze enfants qui lui a apporté 60,000 livres
+ de rente. Plus tard, il veut qu'elle reçoive une
+ intrigante dans sa chambre, son lit. Il la fait
+ _interner_, il la fait enfermer. Il la fait enlever pour
+ la mettre (à son âge!) à la cruelle maison de
+ Saint-Michel. Elle y serait restée à jamais ignorée, ne
+ pouvant pas écrire, si sa fille n'eût intrépidement
+ dénoncé la chose au Parlement.--C'est la mère qu'il hait
+ et poursuit dans la fille, le fils aîné. Rien de plus
+ vain que ses accusations contre son fils; ses dettes
+ étaient fort peu de chose et ses désordres moindres que
+ ceux des autres officiers du temps. Quant à Sophie, il
+ ne l'enleva pas; c'est elle plutôt qui l'enleva. Elle
+ avait, à dix-huit ans, épousé un octogénaire, qui
+ souffrait très-bien le jeune homme, l'allait chercher
+ quand il ne venait pas. Sophie n'endura pas cet indigne
+ partage. Elle se serait tuée si elle n'avait fui et
+ rejoint Mirabeau.--Le fils est cent fois moins libertin
+ que le père. Celui-ci, avec son orgueil sauvage et ses
+ formes austères, son dur génie de style qui fait
+ illusion, a un côté bien bas qu'on ne peut oublier. Il
+ gagne à les faire enfermer, mange leur bien avec ses
+ coquines.--Histoire commune alors. Elle explique
+ pourquoi on jetait ses enfants si aisément par la
+ fenêtre, aux couvents, aux prisons, aux colonies, etc.
+ Pour suffire aux dépenses insensées, aux désordres, il
+ faut des sacrifices humains. La Famille représente
+ exactement l'État. Folie des deux côtés, et des deux
+ côtés _Déficit_.--On fait grand bruit pour l'ancien
+ monde des enfants que Tyr ou Carthage, dans de rares
+ circonstances, dans des dangers extrêmes, jetaient au
+ brasier de Moloch. Et l'on rappelle à peine que, bien
+ plus de mille ans, la famille chrétienne jetait ses
+ enfants au sépulcre. Long supplice, plus cruel
+ peut-être. J'ai dit au XVIIe siècle l'immense extension
+ des sacrifices humains. J'ai cité la famille des Arnaud.
+ Chez le premier, sur quinze enfants, _sept filles
+ religieuses_, et qui _meurent jeunes_. Chez le second,
+ sur douze enfants, _six filles religieuses_, qui la
+ plupart _meurent jeunes_, etc. C'est bientôt dit, mais
+ qui saura jamais ce que ces simples mots contiennent de
+ désespoir et de dépravation? _La Religieuse_ de Diderot
+ (imprimée tard, à la Révolution) en est un portrait
+ faible encore. Les grands procès (_Aix_, _Loudun_,
+ _Louviers_, _la Cadière_, etc.) sont des percées dans
+ ces ténèbres. Mais rien n'éclaire l'histoire des moeurs
+ autant que les procès des Mirabeau. Écrivant ceci en
+ Provence, j'ai pu (grâce à mes amis d'Aix, Marseille et
+ Toulon) lire les Mémoires et plaidoyers contradictoires
+ de Mirabeau et de Portalis. Pièces infiniment curieuses
+ qu'on devrait réunir, réimprimer d'ensemble. On peut y
+ voir combien la piété filiale de M. Lucas de Montigny a
+ atténué, adouci, supprimé.]
+
+Ce père est-il unique, un être extraordinaire? Point du tout. Fort peu
+rare au XVIIIe siècle. Dans un tout petit cercle, je vois des familles
+analogues. La jeune femme de Mirabeau se marie parce qu'elle est
+maltraitée de sa mère. Sa célèbre amante Sophie a une telle frayeur de
+son père, qu'à dix-huit ans elle accepte de lui un mari de
+soixante-quinze ans.
+
+Dira-t-on qu'il s'agit de la noblesse uniquement? Erreur, très-grave
+erreur (voir Joly, _passim_). L'austère famille janséniste, la dure
+maison parlementaire, de moeurs si différentes, suivaient pourtant
+même modèle. L'arbitraire monarchique se copiait au plus humble foyer.
+L'aîné sur les cadets et le frère sur la soeur reproduisaient la
+dureté du père, plus vexatoire encore. On le voit dans les lettres de
+la pauvre Sophie (_Mém. de Mir._, II, 118); on croirait lire des pages
+arrachées de _Clarisse Harlowe_.
+
+Les Mirabeau, bruyants, retentissants, dans leurs scandales, leurs
+procès, leurs clameurs, nous ont rendu un grand service. Tout ce qui
+s'éteignait, s'étouffait entre quatre murs, éclata. Le foyer apparut,
+et sa guerre intestine.--On vit combien l'État corrompait la Famille
+par la facilité avec laquelle le Roi appuyait, secondait toutes les
+tyrannies domestiques. On vit qu'en haut, en bas, ce terrible
+gouvernement de la faveur et de la Grâce, ennemi du jour et de la Loi,
+s'accordait, se reproduisait. Dix ans passèrent à peine, et le grand
+fruit du temps que le temps n'a pu enlever, fut donné à la France, _la
+Révolution de la famille_, la vraie famille enfin, créée et fondée
+dans la Loi selon le coeur et la nature. C'est le Code civil de la
+Convention (1794). Les moeurs suivirent la Loi. Quelle douceur
+aujourd'hui auprès de cette époque, pourtant si rapprochée de nous!
+
+Le point de départ fut Vincennes. De là pendant plusieurs années, une
+voix éclatait, à soulever les voûtes, (et tous les siècles
+l'entendront): «Mon père, je suis tout nu! Mon père, je suis aveugle!
+Déjà, je ne vois plus qu'à travers des points noirs! Mon père, je
+vais mourir des tortures de la néphrétique!...» Puis des rugissements,
+et de terribles pleurs. Puis, des aveux honteux, cruels, la nature aux
+abois, des délires effrénés. Va-t-il devenir fou?
+
+C'est l'adversaire de Mirabeau, c'est Portalis lui-même, l'avocat de
+sa femme, qui nous a conservé les lettres épouvantables du père contre
+le fils. Elle nous montre de quelle rage il désira sa mort, pensant le
+faire périr à Surinam, à Rhé, en Corse, à If, à Joux, le poussant aux
+duels et à la fin comptant qu'il crèverait à Vincennes. Haine
+profonde, car elle est de nature, d'antipathie, sans motif sérieux.
+
+Mais la férocité du père semble encore moins atroce que la froideur de
+la femme de Mirabeau. Il lui écrit des lettres déchirantes, d'humbles
+supplications, un peu basses, il faut bien le dire (_Plaid. de
+Portalis_, p. 57). À genoux devant son beau-père qui le tient aussi
+enfermé, il lui demande la liberté, la vie.
+
+Madame de Mirabeau n'avait guère le droit d'être sévère. Tête vaine et
+légère, à peine mariée, elle avait été prise en faute, avait été
+pardonnée, graciée, l'avait reconnu par écrit. Lui, il l'aima
+toujours, et l'eût préférée à toute autre. Dans ses prisons à If, à
+Joux, il la priait toujours de venir le trouver. À Joux, lorsque
+Sophie, la charmante Sophie, se jeta, se donna à lui d'un tel élan, il
+conjura sa femme de venir et de le sauver de lui-même. Il fit plus, il
+pria son père et son beau-père d'ordonner à sa femme de venir le
+trouver. Cette tragique Sophie l'épouvantait. Elle avançait vers lui
+comme un abîme du destin, dans un funèbre attrait d'amour et de
+suicide. Il résiste, il implore sa femme. Mais la poupée n'a garde de
+quitter ses plaisirs. Elle passait sa vie de fête en fête. Elle dansa
+le jour où Mirabeau fut condamné à mort. Elle joua la comédie dans la
+chambre où son fils de deux ans venait de mourir.
+
+C'était la vaine idole, sans coeur et sans cervelle, de la noblesse de
+Provence. Elle finit par élire domicile chez les Galiffet (V. la
+lettre indignée de l'oncle.) Un petit Galiffet la patronne contre son
+mari. À l'appel du mari que répond-elle? Un mot d'un froid mortel qui
+pouvait l'achever. Elle lui demande avec douceur «_s'il ne serait pas
+devenu fou?_»
+
+Il y avait espoir. La prison fait des fous[20]. Ceux qu'on trouva à la
+Bastille, à Bicêtre, étaient hébétés. On a vu les fureurs de la
+Salpêtrière. Un fou épouvantable existait dans Vincennes, le venimeux
+de Sade, écrivant dans l'espoir de «corrompre les temps à venir.» On
+l'élargit bientôt. On garda Mirabeau.
+
+ [Note 20: La folie était infaillible dans les prisons
+ épouvantables qu'on employait depuis le Moyen âge. La
+ plupart furent certainement, dans l'origine, des _in
+ pace_ ecclésiastiques. La tour de _Châti-moine_, à Caen,
+ avait le sien à une profondeur de trente pieds, dans une
+ cave, sans jour, presque sans air. Autour, de petites
+ cellules où l'on était comme scellé dans le mur. Chacune
+ à sa porte de fer avait un petit trou où passait le
+ pain, les ordures. Dans cet horrible lieu, visité en 85,
+ on trouve une femme toute nue. Une autre de dix-neuf ans
+ y est dans une basse-fosse, les jambes dans l'eau, au
+ milieu des reptiles. À Saint-Michel-en-Grève, cette
+ funèbre abbaye, la fameuse cage de fer était placée dans
+ le vieil _in pace_ des moines, cave voûtée, pratiquée
+ sous leur cimetière. Le prisonnier avait sur lui les
+ morts. Du cimetière à travers la voûte, l'eau filtrait;
+ il recevait la pluie glacée. V. MM. Le Héricher, Joly,
+ Hippeau (_Archives d'Harcourt_), Beaurepaire (_Antiq.
+ norm._, XXIV, 479).]
+
+Il est fort beau, étrange, que celui-ci, à travers une persécution si
+sauvage, ayant presque usé les prisons, ne devienne pas une bête
+féroce, qu'il reste à ce point _homme_, que son coeur soit si plein et
+d'amour, et d'humanité, que dis-je? tendre pour son père même! S'il a
+eu le tort grave d'écrire contre son père (en faveur de sa mère), il
+aime cependant ce barbare, il l'exalte, lui croit du génie. Il
+s'attendrit pour lui. Sortant à trente-trois ans de sa longue prison,
+voyant chez un ami le portrait du tyran, il le regarde et pleure, et
+s'écrie: «Pauvre père!»
+
+En mourant, il demande à être enterré près de lui.
+
+Sophie n'est pas moins bonne. Quand le tyran cruel a perdu ses procès,
+est presque ruiné, voilà qu'elle est touchée, s'attendrit, pleure
+aussi.
+
+Cette pauvre Sophie, enfermée au couvent, qui y a accouché et qui y
+meurt de faim, Mirabeau, la nourrit. Nuit et jour, il travaille. Sans
+feu, sans bas, sans pain pour ainsi dire, il écrit cent volumes.
+Inspiration, compilation, les livres érotiques ou révolutionnaires,
+flamme et fange, tout va par torrents. Les échappées cyniques, les
+aveugles fureurs, désespérées, des sens, ne peuvent empêcher de le
+dire: Cet homme est très-grand à Vincennes... Oh! que je l'aime mieux
+là qu'en ses fameux triomphes, mêlés de menées équivoques!
+
+L'histoire est admirable. Elle agit presque autant que les
+_Confessions_ de Rousseau. Mirabeau, dans ses lettres, ses procès, ses
+mémoires (bien plus forts que tous ses discours), ouvrit un jour
+nouveau sur l'âme humaine. Ce qui est curieux, c'est qu'à chaque
+prison ses gardiens sont à lui. Les exempts qui l'arrêtent deviennent
+ses zélés serviteurs. Tous pleurent, geôliers et porte-clefs. Lenoir,
+le lieutenant de police, agit pour lui et le protége. Le _chef du
+secret_ même, un homme qui sait tant et voit tant, qui doit être
+endurci, Boucher, devint l'intermédiaire des deux infortunés. Sans
+lui, il serait mort. Boucher court les libraires pour lui placer ses
+manuscrits. Il est infatigable. Il intercède auprès du père, lui
+écrit, le poursuit au fond du Limousin, il arrache la grâce, il amène
+le fils, il sanglotte.... Gloire à la nature!
+
+Gloire à l'esprit du temps! au grand élan de coeur qu'avaient produit
+surtout les livres de Rousseau. On sent à quels points ils sont
+maîtres, et comme ils ont percé partout.
+
+Quelle transformation générale! Quoi! l'humanité, la pitié, les
+meilleurs sentiments de l'homme, ont changé, ont dissous la Police à
+ce point!... Mais s'il en est ainsi, la Police n'est plus, et le
+Despotisme n'est plus! et la Révolution est faite.
+
+Quelle étonnante chose que ce soit à Lenoir, à Boucher, que le
+prisonnier adresse pour le faire imprimer ce livre des Prisons, des
+Lettres de cachet, écrit de si grand coeur, de si haute liberté d'âme!
+Comment l'ancien régime, du sommet à la base, ne frémit-il à ces mots
+intrépides: «Mon âme, enhardie par la persécution, a élevé mon génie
+abattu par les souffrances... Sans papiers, sans société, n'ayant que
+très-peu de livres, privé de correspondance, de liberté, de santé!...
+On ne peut avoir plus d'entraves... Libre ou non, je réclamerai
+jusqu'à mon dernier soupir les droits de l'espèce humaine.»
+
+Mot fort et vrai. Je ne vois aucun homme dans l'histoire qui ait plus
+constamment prêté appui aux faibles. Il plaide pour les Corses, pour
+Genève opprimée, pour les Hessois vendus par leur indigne maître. Il
+plaide pour les juifs auprès de Frédéric, et il obtient leur
+émancipation.
+
+«Mais Mirabeau, sans doute, au livre des Prisons, aura du moins
+tourné, éludé l'actuel, se tenant aux limites resserrées de la
+question?» Vous le connaissez peu. Le Mirabeau d'alors a beaucoup de
+Danton. L'Amérique envoyant sa grande Déclaration des droits, il écrit
+sans détour: Tout gouvernement est déchu. Il va plus loin encore:
+George a moins fait que les Capets.
+
+Ces deux mots mis ensemble destituent Louis XVI.
+
+Cela est grand, hardi. Mais voyons le dessous. Regardons dedans,
+l'homme même.
+
+Et d'abord écartons les exagérations grotesques, je ne sais quelle
+tradition monstrueuse qu'on a faite à plaisir, d'après les effets de
+tribune, l'illusion optique, les éclairs, les tonnerres, dont
+s'entourait le grand acteur. C'est commun au théâtre. Mademoiselle
+Clairon, fort petite, à la scène devenait colossale. À la tribune,
+Mirabeau se gonflait, paraissait énorme.
+
+La fantasmagorie de ses cheveux ébouriffés faisait parfois un lion,
+parfois une tête de Méduse. Un jeune homme raconte qu'il dînait près
+de lui. Mirabeau lui parla, et lui mit la main sur l'épaule. «Je la
+sentis immense!» Il l'avait très-petite, la fine main de l'artiste et
+du gentilhomme.
+
+Un document très-sûr, irrécusable, c'est le plâtre pris sur le mort.
+Je l'ai vu plusieurs fois, regardé de très-près, au regrettable Musée
+de la Révolution qu'avait fait M. de Saint-Albin. Au bout de quinze
+années, il me reste présent; il est fixé dans mon esprit.
+
+Rien d'énorme, rien de monstrueux. Ce qui marque et qui saute aux
+yeux, c'est l'audace, la familiarité hardie, et la légèreté libertine.
+Il a l'air _bon vivant, bon diable_. Beaucoup certes d'esprit et de
+facilité. Tout cela en dehors, donc, bien loin du génie, des dons de
+profondeur qui supposent l'incubation.
+
+Une bouche menteuse, non par hypocrisie, mais pour l'effet et
+l'exagération, voulant séduire, étonner, effrayer. Un fanfaron de
+crimes, ravi qu'on le suppose un profond scélérat (V. Corr. de
+Lamark). Effréné de paroles, heureux qu'on le croie un satyre. Il n'en
+a pas le masque. L'aiguillon bestial visiblement lui manque. Son
+visage gravé semble impur, il est vrai, mais impur de pensée, de
+fantaisie lubrique, d'un priapisme cérébral. Qu'une soeur, une mère,
+l'aient corrompu enfant, on n'a pour le prouver que les allégations du
+père. Ce qui est plus certain, c'est que ce libertin (tout au rebours
+des jeunes gens d'alors) garda toujours l'horreur des filles
+publiques, fut toujours amoureux dans ses libertinages, et même assez
+fidèle. De vingt ans à quarante, il a eu trois amours (sa femme,
+Sophie, et Nehra). S'il a tombé très-bas (en amour, comme en
+politique), c'est vers sa triste fin, où il répond trop bien au sort
+cruel que lui jeta son père, disant «que pour la terre il prendrait le
+bourbier.»
+
+La haine est clairvoyante aussi bien que l'amour. Elle donne une
+seconde vue. Montaigne, Saint-Simon, les grands observateurs n'ont
+rien de supérieur, ni peut-être d'égal aux traits forts et profonds
+dont le père a marqué son fils.
+
+Il en a un terrible, et bien paradoxal: «Nul en idées. Tout est
+d'emprunt et de réminiscence. C'est une ombre. _Et il n'a aucune
+passion_ (_Mém._, III, 176). Il est vorace et inégal, mais ni
+gourmand, ni aimant le vin. Pour les femmes, par ma foi, ce fut pure
+exubérance et jactance. Ni tendre, ni galant, ni efféminé, ni
+voluptueux.--Cette tête sera toujours enfant. C'est le meilleur diable
+du monde, sauf mauvaise compagnie.
+
+«Pour le talent sans pair. Quand le diable nous avertirait cent fois
+par heure, il est impossible de ne pas s'y prendre; d'autant qu'étant
+capable et du pis et du mieux, cela lui est égal; _le vrai, le faux
+lui étant absolument un_, le droit, le tordu tout de même, je crois
+(Dieu me pardonne) qu'il en pense alors la moitié.» (_Mém._, IV, 318.)
+
+«Dès douze ans, un matamore ébouriffé à avaler le monde.»
+
+Trente-trois ans: «Un tonneau boursouflé, gravé et vieux, qui dit:
+«Papa.» (171.) Laideur amère, sourcil atroce, un épouvantail de coton.
+Tout le farouche dont il a su environner sa personne, sa réputation,
+tout cela n'est que vapeur. Au fond, c'est peut-être l'homme du
+royaume le plus incapable d'une méchanceté réfléchie.» (174.)
+
+Il n'eut rien de son père, le dur et bilieux Provençal. Il a la
+fougue, mais sanguine (tempérée par l'hémorragie). Né Limousin et de
+mère limousine, il a de la pléthore du Nord, une ampleur rare dans le
+Midi. De son père, il n'a pas les dards, l'exquis, l'atroce, mais une
+veine énorme, d'incroyables torrents.
+
+Il naît déplaisant et baroque, déjà dentu, le frein à la langue et le
+pied tordu. Il naît scribe, à quatre ans, cherchant partout du papier
+pour écrire. Il naît bouffon et mime, cynique, et ne croyant à rien.
+«Il a toutes les qualités viles de sa souche maternelle,» aime les
+petites gens (quoique fort gentilhomme au fond), et mange avec ses
+paysans.
+
+Mais ce qui en fait pour son père un véritable objet d'horreur, c'est
+un terrible don de familiarité (faut-il dire, d'audace impudente?)
+qu'il apporte en naissant. Ce père, «oiseau hagard entre quatre
+tourelles,» est tout effarouché. Les barrières qu'il met entre,
+l'enfant terrible les saute sans s'en apercevoir.
+
+Quand son père n'a pas pu en trente-trois ans l'exterminer, il recule
+un moment, l'admire (mais sans le haïr moins). C'est en effet alors
+qu'il est prodigieux (bien plus qu'à la Constituante). Ses deux procès
+sont des miracles. Au premier, il s'agit d'aller, au sortir de prison,
+se remettre en prison à Pontarlier où il fut condamné à mort, et
+remettre sa tête sur le billot, sous le coup de ses ennemis. «Depuis
+feu César, dit son père, l'audace ne fut nullement comme chez lui. Il
+dit avoir son étoile. Il a moins de génie, mais bien autant d'esprit.»
+
+Et c'est pis à Aix, au procès de 83, où il redemande sa femme. Grande
+terreur, ligue furieuse de tous les galants de Provence, de ces nobles
+insolents, de ces riches impudents, qui veulent à tout prix la garder.
+Lui, il est fort et doux, très-charmant de bonté pour elle, tenant, ne
+montrant pas cette lettre d'aveu, qui aurait trop prouvé qu'elle eut
+les premiers torts. Les amants au contraire firent par leur avocat
+(Portalis) employer le poignard, les lettres folles, atroces, du père
+de Mirabeau, où il le qualifie d'empoisonneur et d'assassin. À Aix,
+ainsi qu'à Pontarlier, le père étrangle ainsi son fils.
+
+Tout le public était pour Mirabeau. Malgré la triple garde, portes,
+barrières, fenêtres, furent enfoncées. On monta sur les toits. Il
+dépassa l'attente, troubla, attendrit tout le monde.
+
+Quand, au nom de sa femme, on vient de l'égorger, lui la ménage
+encore. Contraint de montrer son aveu, il craint d'en user trop; il
+lui ouvre son coeur, l'y rappelle, lui montre un infini d'amour,
+d'oubli et de pardon. Il arracha des larmes à ses adversaires mêmes;
+le beau-père en versa; tout l'auditoire croyait qu'il allait se lever,
+et donner la main à son gendre. Portalis, foudroyé, retomba sur son
+banc évanoui. Il fallut l'emporter.
+
+Mirabeau avait dit: «L'issue de ce procès dira si le mariage existe
+encore.» L'arrêt définitif dit: «Non.» Le mariage eut tort. La femme
+est _séparée_; adjugée aux amants.
+
+Mirabeau disait: «Que ferais-je? Il me faudrait un coup d'épée.» Un
+duel qu'après le procès il exigea de Galiffet, ne lui procura pas ce
+coup libérateur. C'est Mirabeau qui blessa l'autre.
+
+Il avait grandi en tout sens, et d'autant plus était perdu. Son nom
+eut un éclat immense, mais effrayant, sinistre. Ni son père, ni son
+oncle, ne voulurent plus le recevoir. Ses pourvois, ses appels furent
+supprimés, tout lui fut impossible, tout fermé, excepté la mort. Il y
+avait pensé plus d'une fois, l'avait essayé même (1777). Mais sa soeur
+de Provence l'appela, l'obligea de vivre.
+
+Cette soeur (la Cabris) était un Mirabeau, avec moins de douceur. Un
+prodige d'esprit et d'audace. C'est elle qui délivra sa mère en
+dénonçant son père. Enfermée par lui à son tour, elle brisa sa chaîne
+et plaida contre lui. Mariée à un fou, on l'eût crue un peu folle,
+propre au crime, propre à l'héroïsme. Mirabeau la peint franchement,
+très-charmante «et très-dépravée.» Le fils de Mirabeau avoue que
+madame Cabris eut sur lui un pouvoir terrible, et ne cache pas qu'en
+cette crise elle nous a sauvé Mirabeau.
+
+Il était né très-faible. S'il était resté là sous cette influence
+malsaine, il eût baissé toujours. Par bonheur, son pourvoi, sa lutte
+furieuse contre les nobles de Provence, le menaient à Paris. Il y
+était connu, dès longtemps annoncé par son beau livre des _Prisons_,
+par ses procès, surtout par une action fort généreuse qu'il fit dans
+ses embarras même, sa Défense de Genève, alors occupée, écrasée par
+une armée de Louis XVI. On allait bientôt reconnaître en lui la
+grande voix de l'époque. Demain il serait grand, s'il n'était mort de
+faim. Son père obstinément lui refusait sa pension alimentaire.
+Comment subsistait-il sur ce dur pavé de Paris? On ne le sait. Et il
+n'était pas seul. Un singulier bagage qu'un homme si mobile n'aime
+guère à traîner, le suivait, le suivit partout, à Paris, à Londres, à
+Berlin. «Et quoi? une maîtresse?...» Un berceau, un enfant.
+
+Grand mystère de sa vie qu'on n'a pu éclaircir. Cet enfant qui
+grandit, qui eut un vrai mérite, qui dans ses beaux Mémoires nous a
+révélé tant de choses, est resté lui-même une énigme. Mirabeau
+l'emportait partout avec inquiétude, «craignant qu'on ne le lui
+retirât.» Étrange position de mère et de nourrice pour l'homme
+d'aventure qui venait l'épée à la main se jeter au travers de toutes
+les querelles du temps.
+
+Rousseau et Mirabeau partirent du désespoir. Cela leur est commun.
+Comparons leur destin. Rousseau naît de ce jour (1756) où, délaissé,
+maudit de ses amis et de lui-même, il fut seul, sans famille, rejetant
+ses enfants, fort de sa liberté, de sa pauvreté solitaire, pour couver
+ses trois fils immortels, ses trois livres. Mirabeau n'est pas seul.
+Chez lui, la nature fut plus forte. Celui qu'on redoutait, l'emporté,
+le terrible, dans l'antre du lion cachait et nourrissait la molle
+créature qui fait mollir les lions, un enfant de deux ans (1784).
+
+L'enfant influe beaucoup plus qu'on ne croit. Il lie, retient le père.
+Mirabeau sera-t-il le vrai Mirabeau de Vincennes? J'en doute. Il
+gardera, sous son orage et son tonnerre, des faiblesses de femme pour
+le passé, de grandes timidités d'opinion,--hélas! aussi sans doute
+les transactions peu scrupuleuses et les fatalités d'argent d'un foyer
+trop nécessiteux.
+
+Est-ce que Mirabeau va bercer cet enfant? Il lui faut une mère. Il en
+trouve une à point. Une jeune orpheline hollandaise, mademoiselle
+Ahren (Nehra), était dans un couvent. Elle vit Mirabeau, subit son
+ascendant et le suivit. Voilà un ménage complet, un changement et de
+vie et d'âme. Notre homme, dégagé de sa terrible soeur, sous la jeune
+influence de la douce Hollandaise, ne rêve plus que travaux paisibles,
+les plus humbles, n'importe. Il veut pour les libraires faire des
+compilations. Refus. Tous les vents sont de guerre, et, pour gagner sa
+vie, il doit être une épée.
+
+Si jamais une épée fut bénie, c'est celle-ci. Le pénétrant Franklin,
+sans s'arrêter à sa réputation, lui fit un grand honneur, le plus
+grand qu'eut jamais un homme, qui eût glorifié le plus pur!
+
+L'Amérique en était à son second moment,--dangereux,--après la
+victoire. Elle tournait, virait, rétrogradait contre elle-même.
+Avait-elle expulsé tout à fait l'Angleterre? Non, elle la portait dans
+son sein. La vieillerie aristocratique ne demandait qu'à reparaître.
+Une chevalerie _héréditaire_, les Cincinnati se formaient. Funeste
+anomalie. Washington eut le tort de s'en laisser faire le prétexte, le
+centre. Quoi de plus dangereux? Si l'on disait un mot: Blasphème!
+«Vous parlez contre Washington!»
+
+Qui serait assez grave pour plaider dans une telle cause? Ce n'eût été
+trop de Rousseau. Il était grand, hardi, de se porter entre deux
+mondes, d'avertir la jeune Amérique, la priant, au nom de la France,
+de nous garder intact l'idéal de la liberté (1784).
+
+Mirabeau, en 85, n'a pas baissé encore. On le paye, mais pour faire
+une guerre honorable à la Bourse, aux agioteurs. Entre ses amis
+génevois, les uns, comme Clavières, furent purement et vaillamment
+Français. Tels, du Roverray, Dumont, furent peu à peu anglais. Tel
+enfin, un habile, peu scrupuleux banquier, Panchaud, travaillait pour
+Calonne. Panchaud qui était son meneur, l'auteur de ses premiers
+succès, de plus en plus, dans ses emprunts, avait la concurrence des
+Compagnies, des grands boursiers, les Cabarrus, les Beaumarchais. Qui
+oserait contre ce Figaro tirer l'épée? On ne trouva qu'un homme, le
+désespéré Mirabeau.
+
+Surprise singulière qui fit une ère nouvelle. Figaro voudrait rire, ne
+peut. Le diapason change. Sa voix ne s'entend plus. Contre la gravité
+de la basse profonde, il n'émet qu'un son faible, aigu, la voix des
+ombres, ce son grêle et sans souffle auquel on reconnaît les morts.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+CALONNE.--COMÉDIE DES NOTABLES.
+
+1787.
+
+
+«Calonne fut un danseur qu'on chargea, pour un temps, du rôle de roi
+de théâtre; quand il fut à bout d'haleine, quelqu'un lui suggéra le
+bon système (_d'assembler les Notables_), qu'il saisit avec la sagesse
+que nature a placée dans son occiput. Le tout n'est pas d'imprimer,
+enregistrer, etc.; il faut faire danser ces assemblées. En niais, il
+leur jette au nez un _déficit_, qu'il ne sait pas lui-même, comme s'il
+avait besoin d'amasser des pierres pour le lapider. Il n'a pas imaginé
+qu'on pût demander: «À qui la faute?» (Mirabeau père, _Mém._, IV, I,
+95.)
+
+Ce parleur, ce bavard, à qui on croyait tant d'esprit, il l'appelle de
+son nom: _un niais_. Très-bien jugé. Exécution définitive.
+
+Sur les Notables, il dit: «Vu de près, oh! que c'est bête!...» Ce
+danseur, se trouvant à bout assemble une troupe de _guillots_
+(c'est-à-dire les premiers venus), qu'il appelle la nation, dit: «Nous
+avons mangé les pauvres, et nous en venons aux riches. Et, ces riches,
+c'est vous, sachez-le. Dites-nous donc amiablement comment devons-nous
+vous manger?»
+
+Il est plaisant de faire, comme quelqu'un l'essaye aujourd'hui, de
+faire de ce Calonne un profond révolutionnaire, qui ne jeta l'argent,
+qui ne gorgea la cour, ne ruina la France «que pour les mener au bord
+d'un abîme si profond, si effrayant, que roi, clergé, noblesse,
+appelleraient de leurs cris les nouveautés libératrices.» Roman
+bizarre qu'on n'appuie de nulle preuve. Rien, absolument rien, dans
+les documents de l'époque.
+
+Calonne fut créé, on l'a vu, par la coalition qui se fit un moment
+entre Trianon et les princes, entre les Polignacs, Monsieur, d'Artois,
+Condé.
+
+On ne le comprend bien qu'en envisageant dans l'ensemble les dix
+années des Polignacs, les deux phases qu'offre leur long règne.
+
+La fin de Maurepas doublant leur ascendant, ils crurent d'abord
+s'emparer de l'armée, firent ministre Ségur. Trois ans après, ils
+firent Calonne contrôleur général, et purent s'emparer de la caisse.
+
+Par Ségur, ils obtiennent l'ordonnance de 81, qui monopolisa les hauts
+grades, les gros traitements pour la cour et les favoris. Le roi ferme
+aux non-nobles la carrière militaire, que Louis XV ouvrit en 1750.
+Pour le plus petit grade (sous-lieutenant), il faut prouver quatre
+degrés de noblesse paternelle. Et les nobles eux-mêmes ne sont jamais
+que capitaines. Pour être officier général, il faut être admis à
+monter dans les carrosses du roi.
+
+Pour suivre ce système, il faut que le Trésor, aussi bien que l'armée,
+tombe aux mains de la cour. Voilà le vrai sens de Calonne.
+
+Un petit magistrat, taré et endetté, que les Parlements détestaient,
+que Maurepas appelait un panier percé, était juste celui que pour
+toute raison on aurait dû exclure. Étranger aux finances, il avait sa
+science dans la tête d'un homme équivoque, certain Panchaud, un
+banquier génevois, qui, après avoir fait de mauvaises affaires, se
+mêla des affaires publiques. Tout le duel du temps est en réalité
+entre deux Génevois, deux banquiers, ce Panchaud et Necker.
+
+La machine arrangée par Panchaud pour éblouir, servir à la parade,
+était l'amortissement, qui, grossi _vingt-cinq ans_ par l'intérêt
+composé, devait libérer le trésor, amortir douze cents millions.
+_Vingt-cinq ans!_ en ces temps où tout changeait sans cesse, où l'on
+mit aux Finances trois ministres en trois mois (en 1787)! _Vingt-cinq
+ans!_ un malhonnête homme pouvait seul faire de telles promesses.
+
+Calonne, pour attirer des dupes, assurait que l'emprunt s'éteignant
+chaque année par remboursements, et le capital s'augmentant, les
+prêteurs qui resteraient à la vingt-cinquième année, recevraient plus
+de cent pour cent!
+
+Nul charlatan de place, nul arracheur de dents, n'eut jamais tant
+d'audace. Ses préambules austères ne parlent que d'économie, d'ordre
+sage, de juste balance.
+
+Ses affiches effrontées réussirent à ce point qu'en trois ans, les
+badauds avec empressement lui apportèrent cinq cent millions.
+
+À force de mentir, le menteur s'attrapa lui-même. Il crut que son
+Panchaud lui continuerait à jamais le miracle de pomper l'argent dans
+les poches. En 86, tout tarit. Voilà notre étourdi effaré, éperdu,
+qui, du péril, se sauve en un péril plus grand, croyant _fort
+niaisement_ (dit Mirabeau le père) qu'il resterait le maître d'un si
+grand mouvement, mystifierait la France, et payerait en monnaie de
+singe.
+
+Que fait-il, l'imprudent? Il va fournir des pièces pour instruire son
+procès, pour préparer de loin le procès qui finit au 21 janvier.
+
+Qu'est-ce donc que la France va voir au fond du sac?
+
+Disons-le franchement. Des chiffres? Non, des crimes.
+
+Crimes de Calonne, crimes du roi; j'entends les fautes déplorables de
+la faiblesse étrange qui, dans ces trois années, donna, gaspilla,
+lâcha tout.
+
+1º Mainte opération de Calonne était de telle nature que tout pays
+gouverné par les lois lui aurait décerné le bagne. Sur des emprunts
+déjà remplis, _furtivement_ il négocia des rentes pour cent
+vingt-trois millions. _Sans autorisation_ du roi, il lança dans
+l'agiotage, gaspilla et perdit pour douze millions de domaines, etc.
+
+Mais ses opérations légales ne sont guère moins coupables. _Cinq cent
+millions d'emprunt en trois années de paix!_
+
+Quoiqu'en dix ans le revenu public ait augmenté de cent quarante
+millions, ce furieux prodigue accroît le déficit annuel de trente-cinq
+millions.
+
+Sous le plus mauvais roi, le plus mauvais ministre, Louis XV et
+Terray, l'impôt fut de trois cent millions.--Il est de cinq cent sous
+Calonne.
+
+Où passait cet argent? En partie à la rente, mais aussi aux
+splendeurs de la bureaucratie, aux folies administratives. Sous
+Terray, un bureau coûtait trois cent mille francs; il coûte trois
+millions sous Calonne. On dédouble la Poste pour en donner moitié à
+madame de Polignac, petit cadeau de deux millions.
+
+Pour pourvoir aux dépenses de cette immense monarchie, que reste-t-il?
+Bien peu:
+
+_Cent quatre-vingt millions._
+
+2º Ce qui suit est le plus pénible. Qui pourra croire dans l'avenir
+que, sur ce reste misérable, ce pauvre denier de la France, le Roi en
+jetait les deux tiers en largesses insensées?
+
+On veut tout rejeter sur Calonne, excuser le roi. Mais bien longtemps
+avant Calonne, depuis mai 76, le roi est retombé dans la vieille voie
+de Louis XV, le gaspillage des acquits au comptant.
+
+Aux années les plus pauvres, le roi est le plus généreux.
+
+En 1783, l'année qui suit la guerre, l'année d'épuisement, le roi, en
+acquits au comptant, donne cent quarante-cinq millions (Bailly, _Hist.
+des finances_).
+
+En 1785, l'année qui suit la sécheresse, la stérilité de 84, une année
+presque de famine, le Roi donne cent trente-six millions.
+
+On objecte bien vite qu'il y a là-dessus quelques pensions
+diplomatiques, et l'intérêt des anticipations. C'est la moindre
+partie. La masse est en faveurs, en grâces pour la Cour, dots,
+établissements de famille, générosités fortuites.
+
+À quoi allons-nous retomber? Sur les cinq cent millions de l'impôt
+annuel, en ôtant les frais et les dons, en dernière analyse, il en
+reste _quarante_!
+
+Rien de pareil sous Louis XV, qui cependant par an reçoit deux cent
+millions de moins. Rien de tel sous Louis XIV, aux pires temps de ses
+grandes guerres. Rien, rien de tel en aucun temps. Louis XVI,
+vraiment, à juger par les chiffres, est le pire des trente-deux
+Capets.
+
+On voudrait nous faire croire qu'il fut surpris de la révélation du
+Déficit, qu'il avait ignoré ou n'avait pas compris les actes
+déplorables qu'il signait tous les jours. C'est le mettre bien bas,
+dire qu'il n'avait gardé nul sens de ses devoirs. Il n'est pas si
+facile qu'on le croit de tout ignorer. Et, si l'on y parvient, c'est
+un crime déjà de se faire en s'étourdissant une fausse et coupable
+innocence.
+
+Pouvait-il ignorer la somme épouvantable dont Calonne au début paya,
+gorgea ses frères? Pouvait-il ignorer l'achat de Rambouillet (si
+inutile), pour étendre ses chasses (quatorze millions)? Et les quinze
+millions de Saint-Cloud? Ignorait-il la succion terrible d'un poulpe
+insatiable, la société de Trianon, les pensions étranges de Coigny,
+Dillon et Fersen? les présents monstrueux entassés sur les Polignacs?
+Ce qu'on en sait est effrayant.
+
+Le roi n'a jamais eu de favori ni d'ami personnel. Il écartait la
+cour «par ses coups de boutoir.» Qui donc le changea à ce point? On
+impute tout à Calonne. Le roi le connaissait et ne l'accepta qu'à
+regret. Il le trouva commode et agréable, ne l'estima jamais. La
+reine, il faut le dire, fut réellement la seule personne qui ait
+profondément agi sur lui. Par elle, la cour de Trianon, et même la
+grande cour de Versailles, non-seulement le domina, mais le changea,
+le transforma. On cherchera en vain; on ne pourra trouver aucune autre
+puissance qui ait pu opérer cette étrange métamorphose.
+
+On eût pu le prévoir, quand (en 74) elle lui fit chasser ceux qui
+l'éclairaient sur l'Autriche, et quand, deux ans plus tard, elle lui
+fit renvoyer Turgot. Les enfants l'attachèrent encore. Les fautes
+l'attachèrent, et le besoin de pardonner. Plus il souffrit par elle,
+plus il aima. Le procès du Collier, qui lui fut si cruel, l'attrista,
+l'éloigna un instant, mais pour le ramener plus faible que jamais. Il
+l'aima pour sa honte, il l'aima pour ses larmes. Plus tard, pour son
+audace et sa témérité. Il arrive à ce point (en 1787) de ne pouvoir la
+quitter un moment. Quand elle va passer le jour à Trianon, quoiqu'elle
+n'y couche point et doive lui revenir le soir, il ne peut durer à
+Versailles et va à Trianon trois fois dans la journée. Au moindre mot
+qu'elle lui dit, on le voit ému, empressé (Besenval, II, 307). Quelle
+maîtresse eut jamais un pareil ascendant? La Pompadour se fit le chien
+de Louis XV, ne le garda qu'à force de bassesses. Louis XVI, au
+contraire, est le serf tremblant de la reine, observant son regard,
+redoutant sa parole hautaine. Tout ce qu'on a conté au Moyen âge de
+la magie cruelle, des opérations diaboliques, où, gardant l'apparence,
+on perdait l'âme, ces histoires sont trop vraies: on les retrouve ici.
+
+À la Fédération de 1790, un royaliste, M. de Virieu, voyant la reine
+sur l'estrade, l'admira, mais ne put garder un mot: «Voyez la
+magicienne!» Ce mot fut répété. Et la reine elle-même, dans la
+tragique année 91, n'ayant agi que trop sur Mirabeau, Barnave,
+l'appelle en souriant «La fée.»
+
+Ses portraits successifs, de plus en plus, expriment cette énigmatique
+puissance, à part de la jeunesse, à part de la beauté. Suivez-les à
+Versailles. Au premier (de vingt ans), elle est éblouissante, mais
+cela paraît peu encore. Ce sont les deux derniers portraits (de 31 et
+32 ans), qui nous la donnent ainsi, triste, trouble, fort dangereuse.
+Ce n'est pas là la bonne fée. L'image est fantasmagorique, point
+naturelle, point rassurante. Est-ce Circé? Non pas. L'altier et le
+tendu en diminuent le charme. Est-ce Médée? Non pas. Elle n'a pas du
+tout l'obscène atrocité de la vraie Médée (Caroline). Après plusieurs
+grossesses, et à trente et un ans, dans le second portrait de madame
+Lebrun (86-87), elle reste fort belle, garde sa peau nacrée, «si
+transparente qu'elle n'admettait nulle ombre.» Autour d'elle et sur
+ses genoux, elle a ses beaux enfants. On repense à Van Dyck, à son
+Henriette d'Angleterre. Moelleusement vêtue d'un très-doux velours
+rouge, qui prête ses reflets au satin de la peau, elle séduirait fort,
+n'était le bleu trop bleu de l'oeil, le regard fixe à faire baisser
+les yeux.
+
+Mais avec ses enfants pourquoi se roidit-elle? Ces innocents gardiens
+la protégent. Ils devraient donner à ce tableau du calme. Il n'est
+point innocent, il n'est point rassuré. Il n'a pas la sécurité du
+noble tableau de Van Dick. La fée y nuit trop à la mère. Elle fascine
+au lieu de toucher. L'artiste aussi, nerveuse et troublée de la reine,
+émue de l'avenir, travaillait inquiète, et la main, je crois, a
+tremblé.
+
+Je ne crois pas du tout que le roi n'ait pas vu la pente sur laquelle
+sa cruelle passion le traînait. Sous sa morne figure que l'on eût crue
+insouciante, il avait de grands troubles. Un mot lui échappa qui peut
+en faire juger. Quand la mort de Vergennes (janvier 87) enleva les
+derniers moyens qu'il avait d'enrayer, le laissa faible et seul, il
+alla voir sa tombe au cimetière et dit: «Plût au ciel que déjà je
+pusse reposer à côté de vous!»
+
+Grave parole! on croirait volontiers qu'il eut à ce moment
+l'affligeante lueur de tous les changements qui s'étaient faits en
+lui, de son énorme écart d'avec le premier Louis XVI.--Où est le
+scrupuleux dauphin, le roi si amoureux du bien public, et, ce qui est
+plus fort, _où est le roi chrétien?_ Quelle trace en son règne actuel
+de ce primitif idéal du duc de Bourgogne, dont il avait, lisait,
+relisait les papiers? Cet idéal du roi, quoique si favorable aux
+nobles et au clergé, implique le respect du devoir, l'intérêt du
+pasteur pour le troupeau que Dieu lui confia. L'âme de Fénelon y était
+contenue. Combien cette âme est loin, dans l'égoïste oubli où le roi
+est tombé! Que reste-t-il ici du sentiment chrétien des tendresses du
+_Télémaque_ pour les misères du pauvre peuple? Il avait été élevé par
+deux Jésuites, la Vauguyon, Radonvilliers, qui ne purent cependant
+fausser entièrement l'honnêteté de sa bonne nature allemande. S'il
+disait faux parfois, c'était faiblesse, ou bien respect humain. Nul
+doute que ses très-mauvais maîtres ne lui aient de bonne heure donné
+la grande tradition monarchique, le droit des rois de tromper pour le
+bien. Ces leçons lui revinrent bien plus qu'on n'aurait cru en 1787.
+Par trois fois, il entra, avec Calonne, avec Brienne, dans leurs plans
+misérables, dans les ruses grossières qui ne pouvaient que l'avilir.
+
+Voici ce que les faiseurs de Calonne avaient imaginé (son financier
+Panchaud, son parleur Mirabeau, etc.): d'éblouir le public, à ce
+fâcheux moment, et de le dérouter par l'imprévu d'un grand spectacle,
+par une mise en scène dans le genre de Cagliostro. C'était l'évocation
+d'une ombre.
+
+Contre le Parlement qui se disait la France, on faisait apparaître une
+certaine figure qu'on disait la France elle-même. Une fausse petite
+France, choisie, triée adroitement, d'une centaine de Notables. Henri
+IV autrefois fit jouer cette comédie. Le fond était ceci: Ces
+Notables, arrivant sans droit, par simple choix du Roi, pouvaient
+l'aider mais ne le gênaient guère. Selon les occurrences, c'était peu
+ou beaucoup. Tantôt on disait: «C'est la France.» Tantôt on disait:
+«Ce n'est rien.»
+
+Mirabeau nous assure que c'est lui qui donna l'idée à Calonne. Il
+avait besoin d'une place et se figurait être secrétaire des Notables.
+Si on l'en croit du reste, dans cette oeuvre de ruse, il espérait
+mener Calonne plus loin qu'il ne voulait, des Notables aux États
+généraux, à l'Assemblée nationale. Il croyait tromper les trompeurs.
+Son second, dans la ruse, était l'abbé de Périgord, M. de Talleyrand,
+qui fort adroitement, d'un pied boiteux, marchait derrière le puissant
+orateur, s'en faisait remorquer. Mirabeau le donna à Calonne (5
+juillet 86), le lui recommanda comme un jeune homme habile, discret,
+fort capable d'écrire «les très-grandes idées, conçues de son génie.»
+Nul plus apte en effet à vêtir le mensonge de forme décevante et
+menteuse.--Ce petit Talleyrand allait mieux à la chose que Mirabeau
+lui-même, trop bruyant, trop retentissant. De Mirabeau, Calonne prit
+l'avis et prit l'homme, mais l'éloigna lui-même, l'envoya à Berlin.
+
+La singularité piquante de ce plan de Calonne, c'est qu'il offrait,
+article par article, les réformes les plus contraires à ce qu'on
+attendait de lui, les idées qu'on savait les plus antipathiques au
+roi.
+
+1º _Unité administrative._ La monarchie, enfin tranquille, peut
+effacer les bigarrures parmi lesquelles elle a grandi. Proposition
+immense qui eût fait disparaître ces corps, ces priviléges antiques
+pour qui le Roi avait tant de respect (lui-même l'écrivait en 1788
+dans une note sur les plans de Turgot).
+
+2º _Égalité d'impôts par la taxe territoriale_, que jadis Machault
+proposa.
+
+On se rappelle le combat que Machault soutint cinq années (1749-1754)
+contre le Dauphin, père du Roi. La terreur du Dauphin, la terreur du
+Clergé, était que, pour une telle taxe, il fallait préalablement
+_estimer tous les biens_. Machault voulait avoir un état des biens du
+clergé. Proposition horrible qui crevait l'Arche sainte, renversait
+la religion. On eût vu ce que l'oeil laïque ne devait voir jamais (que
+le clergé avait quatre milliards). Le Dauphin, pour une telle cause,
+fit une guerre désespérée, s'immola et ses soeurs, l'honneur et la
+conscience. Louis XVI, son fils, fidèle à sa mémoire, se réglant sur
+lui seul et lisant toujours ses papiers, put-il tout à coup agir
+contre dans le point le plus sérieux? Était-il converti sur cela?
+Point du tout. S'il fut l'invariable ennemi de la Révolution, ce fut
+moins pour ses droits que pour ceux du clergé.
+
+La taxe de Machault qu'on mettait en avant n'était rien qu'un
+épouvantail. Ce qui le prouve assez, c'est qu'on la proposait sous la
+forme la plus impossible, chimérique, enfantine: «Elle serait levée en
+denrées.» Mais avant on allait, en estimant les biens, sonder toute
+fortune, regarder dans les poches des deux ordres privilégiés.
+Qu'eût-on vu? La richesse énorme du clergé, le déshonneur des nobles,
+le désordre de leurs affaires. En leur donnant la peur de tout montrer
+au jour, on allait les forcer de composer avec le roi, d'accorder des
+subsides, d'autoriser l'emprunt refusé par le Parlement.
+
+3º Le troisième mensonge du grand prestidigitateur, c'était une
+certaine ombre de représentation nationale. Turgot, en 76, dans ses
+vastes idées d'éducation politique, pour préparer la France à se
+gouverner elle-même, imaginait un système d'assemblées communales,
+provinciales, couronné par l'assemblée des assemblées. Necker fit un
+petit essai des assemblées provinciales en 1778. Ces choses, bonnes
+alors, dix ans après avaient bien peu de sens. Au moment où l'esprit
+public voulait et exigeait une représentation sérieuse, où la France
+allait se soulever en souveraine, en juge, ouvrir un sévère examen, le
+roi et le ministre, qui voulaient l'arrêter aux vieilleries, étaient
+jugés par là. On voyait des coupables occupés de gagner du temps.
+
+Du premier coup on réclama contre ces ruses trop grossières. Les
+prétendues _Assemblées provinciales_ de Calonne n'avaient rien de
+provincial. (Cela fut dit crûment à Besançon, à Grenoble, etc.) Tout
+émanait du roi. _Il nommait_ d'abord trente personnes qui elles-mêmes
+en choisissaient trente. La Fayette, un des trente qu'on nomma d'abord
+pour l'Auvergne, explique cela parfaitement. Il ajoute: «_Nous nommons
+aussi_ la moitié des assemblées _inférieures_.» Ainsi ces délégués du
+roi ne faisaient pas seulement l'assemblée provinciale, mais celles
+des communes ou paroisses. Donc nulle élection populaire. Et rien de
+sérieux. Du haut en bas, tout était faux.
+
+Ces assemblées devaient répartir la taille, régler certains travaux,
+juger en premier ressort certains litiges. En réalité, l'Intendant, le
+vrai roi administratif de la province, restait maître de garder par
+devers lui ce qu'il voulait, de les imiter plus ou moins. Ce qui
+irritait, indignait, ce qui même à Grenoble fit repousser ces
+assemblées, c'est que le ministère n'en donnant pas le règlement,
+laissait ainsi louche et douteuse la limite réelle de leurs
+attributions, ne voulait que créer par elles certaine opposition aux
+Parlements, mais se réservait en dessous de les tenir par l'Intendant
+toujours faibles, mineures, ignorantes.
+
+Un bienfait plus réel, mais tardif, c'étaient les réformes dont
+Calonne avait pris l'idée aux Économistes, à Turgot: Libre commerce
+des grains,--Plus de douanes intérieures,--Meilleur règlement des
+maîtrises,--Adoucissement de la gabelle,--Plus de corvée (mais en
+payant),--Belle promesse d'économie, même sur la Maison du roi.
+
+Surprenant travestissement. Le prodigue, l'effréné Calonne, tout à
+coup grimé en Turgot! On ne voit plus sur sa table que les livres des
+économistes. Ceux à qui il donne audience, lui trouvent en main l'_Ami
+des Hommes_, annoté en cent endroits. Comédie bien suspecte à ceux qui
+le soir voient ce Turgot chez les Polignacs, leur ami et celui
+d'Artois, qui s'amusent de la parade, contemplent l'excellent acteur.
+
+Le beau, c'est son austérité. Pour être secrétaire des notables,
+Mirabeau n'est pas assez pur. Calonne ne veut plus que des saints. Il
+ne lui faut que des rosières. Il couronne l'innocence même dans
+l'ancien ami de Turgot: son premier commis des finances et le
+secrétaire des Notables, ce sera Dupont de Nemours.
+
+On est surpris et triste de voir le Roi couvrir, autoriser, accepter
+comme siennes ces idées de Turgot qu'il hait, méprise au fond (on le
+voit par les notes très-aigres, de sa main, qu'il met au vieux plan de
+Turgot en 1788). Pour le décider au mensonge, il fallait que Calonne
+répondît, garantît que tout était illusion, un moyen de sortir de
+l'affaire, une planche pour passer l'abîme, et qu'une fois passé, on
+jetterait du pied.
+
+Le roi avait été d'abord surpris et alarmé. Il put se rassurer, quand
+on lui fit bien voir le secret de la chose. Tout en parlant de
+confiance, il ne confiait rien, gardait tout dans sa main, jouait à
+volonté de la fallacieuse machine. Les cent quarante-quatre notables
+ne siégeaient pas ensemble. On les tenait parqués et divisés en sept
+bureaux, chacun présidé par un prince. Chaque bureau donnait une voix,
+quatre bureaux sur sept faisaient majorité. _Mais dans quatre bureaux
+on avait la majorité avec quarante-quatre notables._ Avec les quatre
+voix de ces quatre bureaux (faux et déloyal avantage!), on primait la
+majorité réelle, fût-elle de cent voix. Donc, c'est affaire de rire.
+L'escamoteur attrape ces benêts de Notables, éblouis, hébétés et menés
+par le nez. Ils votent les impôts, autorisent l'emprunt; ils
+remplissent la caisse, s'en vont... Et le tour est joué!
+
+Un roi, lourd comme Louis XVI, était peu propre à ces manoeuvres. Il
+accepta pourtant, il prit son petit rôle, s'efforça d'être gai,
+assuré, fit le brave. La veille, il écrit à Calonne: «Je n'ai pas
+dormi, mais c'est de plaisir!»
+
+Calonne et sa tête légère, son profil de renard, sa petite perruque,
+était une mesquine figure pour la hâblerie redoutable qu'il apportait
+à l'Assemblée. Il exposait les maux publics avec sévérité, comme s'il
+n'y eût été pour rien. Il montrait l'impuissance des palliatifs,
+ajoutant ce mot solennel:
+
+«Que reste-t-il qui supplée?... LES ABUS.»
+
+«Oui, Messieurs, dans les abus se trouve un fonds de richesse que
+l'État a droit de réclamer. Dans la proscription des abus réside le
+seul moyen de subvenir aux besoins... Et le plus grand des abus
+serait de n'attaquer que les petits. Ce sont les plus considérables,
+les plus protégés qu'il s'agit d'anéantir.»
+
+Là, l'Assemblée se regarda. Qui siégeait? Les abus eux-mêmes.
+
+Il poussa, s'expliqua...: «Abus qui pèsent sur la classe productive et
+laborieuse, priviléges pécuniaires, exemptions injustes qui ne peuvent
+décharger les uns qu'en aggravant le sort des autres.»
+
+C'était accuser les Notables, les mettre au pied du mur, les mettant
+en demeure de voter contre eux-mêmes, ou de se signaler à la haine
+publique. L'impopularité dont souffrait le gouvernement, elle aurait
+passé aux Notables.
+
+Plus d'un dut regarder la porte, croire à un guet-apens. Le clergé fut
+surtout inquiet de se voir fortement désigné par un mot sur
+l'intolérance.
+
+Ainsi, montrant les dents, Calonne, enveloppé de la peau du lion de
+Némée, ne pouvait pourtant éviter de montrer le bout de l'oreille.
+Mais il le fit avec talent. Dans un langage magnifique, il rappela le
+Déficit, mal antique de l'État, qui se perd dans la nuit des temps. Sa
+poésie pompeuse brouilla tout. Ce qu'on en comprit, c'est que le
+Déficit s'était accru sous Necker, qu'à son départ, il fut de
+quatre-vingt millions par an.
+
+Ainsi, il aurait mis le plus fort sur le dos de Necker, détourné le
+public sur un autre terrain, l'examen du _Compte rendu_ de celui-ci,
+écarté, ajourné la chose capitale: le crime des cinq cent millions
+empruntés, et dissipés en trois années.
+
+Plus tard, il osa dira que Necker, quittant la caisse, n'y avait rien
+laissé, qu'il n'avait pas pourvu aux dépenses de l'année.
+
+Personne ne douta que le menteur ne fut Calonne. Il y eut un _tolle_!
+véhément contre lui, un cri universel pour Necker. L'effroi fut dans
+Versailles. Quelqu'un osa insinuer qu'il y aurait prudence à envoyer
+les Polignacs à Londres. Quelqu'un ouvrit l'avis de se saisir de
+Necker et de le bâillonner. Comment? en le faisant ministre. On
+sentait qu'à propos de sa défense personnelle, il récriminerait,
+démontrerait les hontes de Calonne, du roi, de la cour.
+
+Des complices de Calonne, les premiers à coup sûr étaient les princes
+qui lui vendirent sa place et en tirèrent des sommes épouvantables
+(_Augeard_). En faisant Monsieur, d'Artois et Condé, présidents des
+Notables, Calonne avait bien droit de croire qu'il avait là de solides
+compères qui plaideraient, mentiraient pour lui. Mais ayant tant reçu,
+se sentant si véreux, ils furent sous la panique. Ils cherchèrent un
+abri, la popularité. Des Notables disaient que l'ordre populaire
+devait avoir _autant_ de délégués que les deux autres réunis. Monsieur
+et le comte d'Artois le dirent et dirent bien plus: que les deux
+ordres privilégiés ne devaient avoir _que le tiers des voix_!
+
+Mais Monsieur enfonça dans le coeur de Calonne un coup plus direct...
+_Tu quoque, mi fili!_... Il dit qu'avant d'examiner l'impôt nouveau,
+il faut juger l'ancien et regarder _les comptes_.
+
+Simple menace. S'il osa dire cela, c'est qu'il était bien sûr que le
+roi, que Calonne n'oseraient exposer ce fumier. Réellement le roi
+avait peur. Il renia son fripon de ministre, l'accusa, se mit en
+fureur. Il invectiva violemment «contre ce coquin de Calonne, qu'il
+aurait dû faire pendre!» Il saisit une chaise, la maltraita, brisa,
+extermina.
+
+Des évêques, voyant que le Roi même enfonçait son ministère, le
+poussèrent vivement. «Nul impôt, lui dirent-ils, que par les États
+généraux.» Sorte d'appel au peuple. Calonne y répondit par un
+semblable appel. Il imprima ses plans, il donna à grand bruit l'exposé
+des bienfaits que les Notables repoussaient. Manifeste de guerre que
+durent lire partout les curés. Deux ans plus tard, c'eût été un
+tocsin. Mais rien encore n'est éveillé.
+
+D'autre part, il rappelle de Berlin son dogue de combat, Mirabeau,
+pour lui faire mordre Necker, comme il a mordu Beaumarchais. Mirabeau,
+sans scrupule, usa d'un véhément pamphlet qu'il avait fait jadis
+contre Calonne, biffa _Calonne_ et mit _Necker_ à la place.
+Très-mauvaise action. Il ne tenait nul compte dans ce livre de ce qui
+excusait les grands emprunts de Necker (la guerre), de ce qui
+condamnait les emprunts de Calonne (la paix).
+
+Le livre réussit par-dessus les nuées. Le roi en fut ravi (Mir.,
+_Mém._, IV, 404), croyant Necker tué pour toujours.
+
+Calonne y gagna peu. Son improbité le coulait. On sentait trop que
+même les plus belles réformes, dans une telle bouche, étaient un
+leurre. On n'eût rien accepté de lui. On sentit qu'il fallait à tout
+prix purger le terrain. On le mit sur un point qui eût commencé son
+procès: les échanges qu'il avait fait au préjudice du domaine.
+L'accusation, dressée, fut signée _La Fayette_.
+
+Le roi, travaillé fortement contre Calonne par la reine et Miromesnil,
+reçut et lui montra avec sévérité une pièce qui prouvait son mensonge.
+Joly, le successeur de Necker, témoignait qu'en effet Necker partant
+en 81 avait fait les fonds de l'année. Calonne, au lieu de se
+défendre, attaque et récrimine. Il accuse Miromesnil d'agir contre le
+ministère. «Quel succès espérer, si l'on n'agit d'ensemble, si l'on
+n'assure l'unité du pouvoir?...» Cela frappe le roi... Mais qui
+pourrait-on mettre à la place de Miromesnil? Calonne désigna
+Lamoignon.
+
+Il ne s'en tint pas là. Voyant le roi facile, il saisit l'occasion,
+dit qu'on n'obtiendrait pas cette unité sans renvoyer aussi Breteuil.
+
+Breteuil! proposition hardie. C'était toucher la reine même.
+
+Breteuil c'était l'Autriche, c'était l'homme de la famille, adopté de
+Marie-Thérèse. Le roi devint rêveur; il ne refusa pas, mais dit qu'il
+fallait en parler à la reine.
+
+L'orage fut plus grand qu'il ne prévoyait même. Au premier mot, elle
+bondit, s'étonna, s'emporta épouvantablement, invectiva contre
+Calonne. Le roi lui parlant d'unité, elle dit que le vrai moyen de
+l'établir, c'était de chasser ce Calonne qui avait tout gâté par son
+assemblée des Notables. Le roi restait muet; l'excès de la colère
+tourna en déluge de larmes. Elle avait perdu un enfant. Elle craignait
+de perdre le Dauphin, qui maigrissait, se déformait (Arneth). Tout
+l'accablait dans la famille! et on lui enlèverait son plus cher
+serviteur!...
+
+Le roi est interdit, accablé, n'ose répliquer. Venu pour renvoyer
+Breteuil, il signe sans mot dire le renvoi de Calonne (7 avril).
+
+Comment le remplacer? Plusieurs proposaient Necker; mais le roi
+justement venait de l'exiler, pour avoir publié sa réponse à Calonne.
+La reine proposait Loménie de Brienne, un homme antipathique au roi
+(créature de celui qu'il hait tant, Choiseul!), un prêtre galantin,
+frétillant, malgré l'âge, dans les salons, l'intrigue, et se mêlant de
+tout,--de plus (comble d'horreur!) fort impudemment philosophe,
+affichant le matérialisme. On avait osé en parler pour l'archevêché de
+Paris, et le roi avait dit ce mot amer qui paraissait devoir
+l'éloigner pour toujours: «Mais ne faudrait-il pas au moins qu'un
+archevêque de Paris crût en Dieu?»
+
+Faible sur tout le reste, le roi, sur cette corde, semblait fort
+arrêté, ne pouvoir changer guère. Ici, chose imprévue, il mollit,
+immola sa foi, sa conscience chrétienne, et pour ministre il prit le
+prêtre athée. «On le veut; mais, dit-il, on s'en repentira.» Son
+accablement fut extrême, profond son découragement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+LA REINE ET BRIENNE.--FERA-T-ON LA BANQUEROUTE?
+
+1787.
+
+
+La reine, toute sa vie, fidèle à sa famille, dès octobre 83, voulait
+nommer Brienne, agréable à l'Autriche, créature de Choiseul, ami de
+Vermond et Mercy. La Polignac, d'accord avec l'Artois, l'obligea de
+subir Calonne.
+
+L'avénement de Brienne était une défaite pour la société de Trianon,
+un affranchissement pour la reine. Elle avait pu enfin rompre ses
+habitudes, reconquérir son coeur. Sa longue servitude de dix ans
+finissait. Nul avis de sa mère, nulle risée du public, nulle froideur,
+nul orage, nulle humiliation n'y avaient réussi. Il y fallut le temps,
+et que l'amie vieillît. Il y fallut la très-amère expérience que la
+reine eut des Polignacs. Quand elle rompit avec Calonne, quand il lui
+fit sous main une guerre si atroce, ils restèrent avec lui, infidèles
+à la reine, et fidèles à la caisse.
+
+Elle prit sa revanche au 1er mai. Faisant Brienne chef des finances,
+elle dit fièrement devant toute la cour: «Ne vous y trompez pas,
+messieurs, c'est un premier ministre.»
+
+Le divorce éclata au point le plus sensible, au sujet de Vaudreuil,
+cet ami de la bien-aimée, tyran de Trianon, le bruyant, l'emporté, le
+fougueux personnage dont on redoutait les colères, et dont le
+caractère malheureusement donnait le ton. Il venait de tirer un
+million de Calonne pour je ne sais quel bien de Saint-Domingue. Mais
+cela n'était rien. Il exigeait encore que le roi lui payât ses dettes.
+Pour la première fois la reine eut l'intrépidité de dire Non, ou de le
+faire dire. Le furieux créole, fait à être obéi, considéra cela comme
+une révolte, et passa droit à l'ennemi, je veux dire à Calonne, à
+l'atroce cabale des premiers émigrés, si cruels pour la reine, qui
+voulaient l'enfermer, la voiler, la raser. Ils étaient sa terreur plus
+que la Terreur même, au point qu'elle aima mieux se perdre que de
+tomber vivante dans leurs mains.
+
+Il semble qu'en 87, elle ait eu un bon mouvement, un élan de fierté,
+un souvenir de Marie-Thérèse. C'était tard. Après le Collier, un tel
+déchaînement, chansonnée, déconsidérée, elle hasardait beaucoup à
+prendre le pouvoir. Deux ans entiers, elle avait défrayé les
+conversations des cafés. La d'Arnoult, la Duthé, la Contat, étaient
+oubliées. On ne parlait que de la reine. Versailles avait été plus
+amer encore que Paris. Mesdames avaient dit un mot dur (prophétique
+pour le destin du roi): «Elle serait mieux sur terre d'Autriche.»
+Maintes fois madame Louise, la violente religieuse, s'était jetée aux
+pieds du Roi pour qu'il lui fît faire pénitence, la mît un peu au
+Val-de-Grâce.
+
+Les meilleurs serviteurs du Roi croyaient eux-mêmes qu'aimé comme il
+était encore, il lui serait toujours possible de remonter en se
+séparant de la reine. Lui seul la défendait, et pouvait la
+sauvegarder. Et, juste à ce moment, elle éclipse le Roi, seule, occupe
+hardiment la scène. Ses amis en tremblaient, et Besenval lui-même lui
+dit qu'on l'accusait d'annuler trop le roi.
+
+Brienne était-il l'homme de poids et d'apparence derrière qui elle pût
+agir? Nullement. Il était transparent. Derrière, on voyait trop la
+reine. Petit prêtre vieillot, sous sa jolie figure de femme usée,
+faiblet et poitrinaire, il n'exprimait que l'impuissance. Son talent,
+disait-on, était la comédie qu'il jouait à huis clos. Tout était faux
+en lui. Il prenait tous les masques, moins par hypocrisie que par
+indécision. Jésuite et philosophe, créature de Choiseul, il n'en
+jouait pas moins le disciple de Turgot. Il jouait l'administrateur
+dans son archevêché de Toulouse. Aux Notables contre Calonne, il joua
+le chef de parti. Il arrive fini au ministère. À cette femme il faudra
+un homme. Et cet homme, sera-ce la reine?
+
+Elle avait du courage et des moments de volonté. Mais quel défaut de
+suite! quelle profonde ignorance de la situation! Quelle empreinte
+funeste (de vingt ans à trente ans), elle reçut de ses Polignacs,
+Diane, Vaudreuil, etc., esprits faux, violents, insolents,
+provoquants, et de la petite cour militaire du comte d'Artois! Ses
+nouveaux conducteurs, Mercy, Vermond, Breteuil, plus vieux, n'en
+étaient pas plus graves. Elle-même incapable de juger entre deux avis.
+Telle son frère la dépeint vers 1778, frivole et étourdie, telle
+Besenval la trouve dix ans après, absolument la même, ne lisant point,
+ne réfléchissant point, incapable de conversation suivie.
+
+Elle était fort bizarre, en certains points baroque, sans souci de
+l'opinion. Au moment où elle entre au pouvoir, devient vrai roi de
+France, et devrait se montrer Française, elle rappelle qu'elle est
+Autrichienne, elle prend un maître d'allemand (Campan).
+
+Le coup pour l'achever, c'était qu'elle se fît Anglaise, qu'elle eût
+un favori anglais. L'adroite et dépravée Diane, pour la tenir encore
+par un fil chez les Polignacs, attira et fixa chez eux le bel Anglais
+Dorset, qui (routine grossière, connue de la diplomatie) faisait
+l'admirateur et quasi l'amoureux.
+
+Dès la guerre d'Amérique, quand la France parut de coeur américaine,
+la Reine avait aimé et favorisé les Anglais. Mais prendre le moment du
+traité qui nous inonda de leurs produits et tua nos fabriques, le
+moment où l'on fit Cherbourg, prendre ce moment, dis-je, pour traîner
+partout ce Dorset, écouter ce vain badinage (qui menait cependant à
+une très-réelle influence), il semblait que ce fût vouloir braver la
+France, vouloir exaspérer, ulcérer la haine publique.
+
+Agent de la vengeance anglaise, ce cruel Lovelace, en 1790, se
+démasqua contre la reine, l'un des premiers lui mit la corde au cou.
+Ce qu'on a dit de ses sourdes menées pour brouiller tout et pousser à
+la crise, n'est que trop vraisemblable. Il n'y aida pas peu en se
+chargeant (lui étranger!) d'insulter, pour la reine, le duc d'Orléans;
+il le lui rendit implacable. En 1787, il réussit à faire faire à la
+reine, alors toute puissante, une chose funeste: l'abandon de la
+Hollande, à qui la France devrait protection. Quand l'Angleterre
+payait les émeutes orangistes pour y tuer la République et l'influence
+française, elle écrit: «Que nous font ces gens-là? Et qu'importe
+qu'ils se battent entre eux?» (Arneth, _Jos._, 108.)
+
+La calomnie aida. La femme du stathouder, soeur de roi, veut son mari
+roi. Pour décider son frère le roi de Prusse à l'aider dans ce crime,
+elle emploie la ruse grossière de dire qu'elle a été arrêtée,
+insultée. Ce frère voudrait agir. Calonne et Ségur, nos ministres, ne
+peuvent manquer à la Hollande. Calonne fait les fonds d'un camp qui
+sera à Givet. Démonstration peu dangereuse. La Prusse n'aurait pas
+fait un pas. Mais dès que la reine est maîtresse, plus de camp.
+«_L'argent manque._» Fausse et menteuse excuse. Ségur ne demandait que
+deux millions. Est-ce que la Hollande, si riche en numéraire, la
+Hollande qui va s'inonder (noyer cinq cents millions peut-être) n'eût
+pas été heureuse d'avancer deux millions qui lui eussent sauvé ce
+naufrage?
+
+Dorset en septembre put rire. La catastrophe eut lieu. La Hollande en
+vain s'inonda. Les Prussiens entrèrent, vinrent soutenir la canaille
+payée du stathouder. Une atroce anarchie fonda le despotisme. Ce beau
+pays (si sage) de l'ordre et des moeurs graves fut, par son premier
+magistrat, le stathouder, mis à sac, livré aux brigands. Il les lâcha
+dans ces riches villes, pillées de fond en comble. Le ministre anglais
+à la Haye, Harris, et Dorset à Versailles, arrivèrent ainsi à leur
+but. Ils perdirent la Hollande, déshonorèrent la France. En janvier,
+le stathouder s'inféode à ses maîtres: le Prussien, l'Anglais. La
+Hollande sombre toujours.--«La France aussi!» s'écria Joseph II.
+
+Des villes entières de Hollande émigrent, des populations de la classe
+riche, intelligente, active. Excellent élément qui, quelque part qu'il
+vînt, apportait le bien-être, qui, autrefois, avait créé Berlin, et
+qui, en Angleterre, a tellement augmenté chez ce peuple les qualités
+moyennes (qu'il n'avait nullement, ni chez les Cavaliers, ni chez les
+Puritains). Ces pauvres Hollandais, justement indignés contre la
+Prusse et l'Angleterre, amies de leur tyran, venaient chercher abri en
+France. Les ayant protégés si mal dans leur pays, on aurait dû ici les
+accueillir, les bien établir à tout prix. Dumouriez, alors à
+Cherbourg, proposait de leur faire près de là une Hollande sur des
+terrains disputés par la mer, qu'ils auraient exploités avec leurs
+propres capitaux, de leur faire une ville qu'on eût nommée Batavia. On
+n'eût fait là que son devoir, une légitime expiation. On pouvait
+croire que Louis XVI, qui connaissait les lieux, et qui aimait
+Cherbourg, on devait croire surtout que la reine et Brienne,
+réellement coupables de l'abandon de la Hollande, feraient cette bonne
+oeuvre si utile et qui eût attiré de plus en plus les émigrés. On ne
+fit rien, on ne voulut rien.
+
+Revenons en avril. Brienne, tant aimé des Notables, leur chef contre
+Calonne, n'y échoue pas moins tout à plat. En vain il leur livre les
+comptes, promet l'économie de quarante millions, en vain s'appuie du
+bon Malesherbes, qui se laisse mettre au ministère. La seule ombre de
+l'égalité, de la suppression de privilége, les glace. Au premier mot
+de subvention, d'emprunt, ils ne savent que dire; ils n'ont pas
+d'instructions de leurs provinces. Tels lancent le grand mot: «Aux
+_États généraux_ seuls il appartient de décider.» L'assemblée, en
+définitive, se croit incompétente, dit que, pour tout impôt, elle s'en
+remet à la sagesse du roi.
+
+Autrement dit, avec respect, elle le laisse dans le bourbier, devant
+les Parlements irrités plus qu'avant, ou devant l'inconnu, les États
+généraux.
+
+Brienne, il est vrai, pouvait croire que ces États apparaissaient
+redoutables au Parlement, autant et plus qu'à lui, et qu'il aimerait
+mieux mollir que de laisser venir son grand successeur légitime,
+l'assemblée de la Nation. Comment le Parlement, ce corps judiciaire,
+s'est-il élevé à une telle importance politique? En usurpant le rôle
+des États généraux, en parlant à leur place, en se constituant
+lui-même ce qu'ils étaient: _la voix du peuple_. Le roi, le clergé, la
+noblesse, avaient toujours primé dans ces États; qu'avaient-ils à en
+craindre? Mais on voyait fort bien que, les États venant, le Parlement
+allait se retrouver obscur, subalterne, rentrer dans la poudre des
+greffes, renvoyé à ses sacs, ses dossiers, ses procès. C'était le
+Parlement surtout que menaçait ce cri universel: les États généraux!
+
+S'il suivait sa vraie politique, sa voie était toute tracée: lutter
+modérément, et ne pas trop pousser le ministère. C'est ce qu'il fit
+d'abord. Il enregistra les édits sur les grains, la corvée, les
+assemblées provinciales. Pour la Subvention, Brienne avait à craindre;
+il présenta plutôt un édit sur le timbre. Là commença la résistance.
+Le Parlement imita les Notables et voulut avant tout qu'on lui montrât
+les comptes. Les lui livrer, c'était le faire assemblée souveraine, à
+l'égal des États. On refuse (7 juillet). Et alors, élevé par la lutte,
+emporté, entraîné, le Parlement donne un spectacle inattendu. Ce
+corps, jusque-là si tenace à défendre ses droits, vrais ou faux, tout
+à coup s'immole et s'oublie, abdique brusquement sa tradition de trois
+cents ans. Toutes ces prétentions qui lui étaient si chères, il les
+met sous ses pieds. Lui aussi il appelle... les États généraux!
+
+Le Parlement fut lui-même surpris d'un si beau mouvement, aveugle et
+désintéressé, du pas immense qu'il avait fait d'élan. Il avança,
+recula, avança.
+
+Le roi double l'orage, au lieu de le calmer. Au Timbre qu'on refuse,
+il ajoute la Subvention, l'envoi au Parlement. Le 6 août, en Lit de
+justice, il fait enregistrer les impôts refusés, il déclare qu'il est
+le seul administrateur du royaume, qu'à lui seul appartient d'appeler,
+_quand il veut_, les États généraux.
+
+Le Parlement alors, justement irrité, se souvenant de son métier de
+juge, tire l'épée de justice. Il ne peut, dit-il, conniver au vol, _à
+la déprédation_. La déprédation, c'est Calonne. Adrien Duport le
+dénonce, et l'accusation est reçue (10 août). Calonne se garde bien de
+venir; il s'enfuit de France. La cour est alarmée. Elle publie enfin
+(si tard!) l'économie qu'on fait sur la maison royale[21]. Elle
+allègue (si tard! et quand il n'est plus temps) l'affaire de la
+Hollande, les dépenses qu'elle exigerait. Le Parlement est sourd,
+défend expressément de percevoir l'impôt.
+
+ [Note 21: La maison de la reine, plus splendide que
+ celle du roi, coûtait 4 millions 700,000 livres (V. le
+ budget de 1783, _État de la France en 89_, par Boileau,
+ p. 412). Ajoutez-y les pensions de certains amis
+ personnels: Dillon, 160,000; Fersen, 130,000; Coigny, 1
+ million par an (_ibidem_, p. 338, d'après le _Recueil
+ des pensions_, imprimé en 90 à l'encre rouge). Coigny
+ avait de plus la Petite Écurie, qu'on supprima; il y
+ perdit 100,000 livres de rente. La reine réduisit 1
+ million sur sa maison. Le roi en fit autant sur ses
+ gardes, ses chasses, etc. Cette réforme pénible traîna
+ fort, n'arriva qu'au 11 août; l'effet fut manqué.--La
+ reine imaginait qu'une si noble société prendrait bien
+ tout cela. Le contraire arriva. Coigny fit une scène
+ épouvantable au roi et lui lava la tête. Tous parlaient,
+ clabaudaient. Besenval assez durement dit à la reine:
+ «Il est affreux de vivre dans un pays où on n'est sûr de
+ rien. Cela ne se voit qu'en Turquie.» (II, 236).]
+
+Le 15 août, les Parlementaires apprennent, non pas qu'on les exile,
+mais qu'ils _continueront à Troyes_ d'exercer leurs fonctions. Brienne
+concentre le pouvoir, se fait premier ministre, donne à son frère la
+Guerre, et des hommes à lui prennent la Marine et les Finances.
+Castries, Ségur s'en vont, et avec eux, la considération du ministère.
+
+Brienne est au plus haut, mais très-parfaitement délaissé, solitaire.
+Tout court à Troyes. Parlements de provinces, tribunaux inférieurs,
+les grandes Compagnies (Aides et Comptes), tout se déclare pour
+Troyes. Un immense concert s'établit sur ce mot: Les États généraux!
+
+Les procès suspendus et l'interruption des affaires irritaient fort
+Paris. Le monde du Palais, les clercs, le petit peuple s'agitaient. Le
+ministre fit des avances au Parlement. Une dame fut son médiateur
+auprès du premier président. Il mollissait, offrait de substituer à la
+Subvention deux vingtièmes, _et pour cinq années seulement_. Donc, pas
+d'impôt perpétuel, _pas d'emprunt_, si l'on n'a guerre.
+
+_Point d'emprunt!_ En leurrant le Parlement de ce mensonge, Brienne
+l'apprivoise et le rappelle ici. Grande joie dans Paris. On brûle
+Calonne et Polignac. On crie: «Les États généraux!» Brienne espérait
+bien profiter de ce cri, de ce grand désir populaire. Il méditait un
+coup. En septembre et octobre, dans toutes les vacances, il tâta,
+travailla le Parlement, et, en novembre, il crut le mettre dans le
+sac.
+
+Ce corps, fort divisé, par cela même offrait des prises. L'élément
+janséniste, sans y être amorti, y était faible en nombre. L'élément
+des rêveurs (d'un d'Éprémesnil par exemple) qui voulaient restaurer
+les libertés du Moyen âge, les libertés privilégiées, y était assez
+fort. Enfin, sous Adrien Duport, le futur créateur de la Société
+Jacobine, l'élément révolutionnaire se groupait, ardent et actif. Tous
+voulaient, demandaient les États généraux, en plaçant sous ce mot des
+idées différentes: les premiers y voyaient la machine gothique dont se
+jouerait la monarchie; les derniers comptaient bien y trouver un
+levier qui la démolît, et permît de la refaire de fond en comble.
+
+La Fayette les avait demandés pour 92. Ce fut une lueur pour Brienne.
+Dans un délai si long, il dit comme le fabuliste: «D'ici là, le roi,
+l'âne ou moi, nous mourrons.» Quel danger de promettre? Avec ce voeu
+ardent, cette passion devenue (par le refus) si violente, on pouvait
+enchérir, mettre très-haut le prix des États généraux et les vendre
+très-cher. La masse et les meneurs eux-mêmes s'en vont mordre à
+l'appât, ne croyant pas pouvoir payer trop ces États par qui la France
+enfin doit se reconquérir. On ne peut marchander la rançon de la
+France.
+
+Combien? cinq cents millions? Cela effrayerait trop. Divisons: cent
+vingt d'abord pour 1788, quatre-vingt-dix pour 1789, et pour toujours
+en diminuant. _Au total pour cinq ans quatre cent vingt millions!_
+
+Mais pour avoir le temps, le calme, pour bien préparer les États, le
+tout sera _voté en une fois!_
+
+Proposition étrange, étonnante! Brienne n'ayant pu obtenir peu,
+demandait hardiment beaucoup, infiniment, la somme énorme et folle,
+qui l'aurait rendu maître. Au roi et à la reine alarmés il disait
+qu'ayant palpé l'argent, on serait bien à l'aise d'oublier sa parole,
+de donner les États ou de les éluder.
+
+Avec ce leurre lointain et vain probablement, Brienne offrait un autre
+leurre, _l'émancipation protestante_, tant demandée des philosophes.
+Le roi l'a refusée deux fois aux parlements. Il l'accorde ici,
+mensongère, même effrayante aux protestants. Le curé aura leur
+registre. Leurs naissances, morts et mariages, jusque-là inconnus et
+libres au désert, seront enregistrés par le curé leur ennemi.
+
+Avec ces deux mensonges si grossiers, on parvint pourtant à éblouir, à
+fasciner des hommes ardents, crédules par l'excès du désir. On accuse
+la Révolution d'avoir été trop défiante. Mon Dieu! qu'il y fallut du
+temps! combien de dures expériences! Qu'ils étaient jeunes, crédules,
+ces redoutés meneurs! On assure que Duport, Duport qui tout à l'heure
+créera les Jacobins, s'était laissé duper par ces facéties de Brienne,
+et qu'avec ses amis, il eût donné dans le panneau.
+
+Ce qui prouve pourtant qu'on n'était sûr de rien, c'est que, pour
+emporter la chose, on prenait un moment vraiment honteux, furtif, ces
+premiers jours de la rentrée où le Parlement incomplet a nombre de ses
+membres encore à la vendange, à leurs affaires rurales. On ne
+rougissait pas d'apporter à la salle vide encore et aux bancs déserts
+la grande affaire d'argent qu'on voulait escroquer.
+
+Un pareil filoutage aurait eu besoin du secret. Mais on avait tâté
+beaucoup de gens qui ne furent pas discrets. Le coup était pour le 19.
+Le 10 et le 18, certaines lettres, fort vives et menaçantes, purent
+faire songer le Parlement.
+
+Grande initiative. Mirabeau, qui la prit, avait bien des raisons
+d'hésiter, de se taire. Revenu de Berlin, alors fort misérable, ayant
+Nehra malade (il le devint lui-même en la soignant), il eût voulu
+pouvoir se placer au loin dans la diplomatie, mais nullement écrire
+pour un ministère qui sombrait. Les 10 et 18 novembre, voyant le tour
+ignoble qu'on arrangeait, il en fut indigné, sa grandeur naturelle se
+réveilla. Par deux lettres terribles, il menaça, il avertit. En voici
+à peu près le sens:
+
+1º Les États généraux, qu'on le veuille ou non, vont venir. Fait
+certain et fatal: ils arrivent pour 89.
+
+2º Voter cinq cents millions sur un mot captieux qui remet à cinq ans
+les États, c'est d'un malhonnête homme. C'est chose périlleuse pour la
+magistrature. On jugera fort mal ce pacte de la cour avec le
+Parlement; on dira qu'ils s'entendent pour gouverner ensemble et pour
+se passer de la France.
+
+3º Le projet n'aura pour lui qu'une minorité honteuse. On ne peut
+expliquer l'audace de Brienne qu'en supposant qu'il veut un prétexte
+pour la banqueroute.
+
+4º Mais que pourra-t-il? Rien. Il ne peut même la banqueroute.
+Proscrira-t-il? Moyens d'un autre temps! Richelieu y serait, que le
+siècle n'est plus à cela. Va-t-il entrer en guerre contre la nation?
+un tel procès serait bientôt jugé.
+
+Il ne peut rien, ne fera rien, que reculer, tomber, périr (Mir.,
+_Mém._, IV, 459-465).
+
+Dans de pareils moments, prophétiser, c'est faire, déterminer
+l'événement. Le Parlement dut y bien regarder.
+
+On soulevait son masque populaire, qui tenait mal à son visage. Il
+avait laissé voir déjà à ses adorateurs qu'il était fort peu digne de
+leur idolâtrie, contraire à leurs pensées d'égalité d'impôt, et
+défenseur du privilége. Qu'il votât pour Brienne, il se précipitait,
+il roulait du ciel au ruisseau.
+
+D'autre part, Mirabeau avait percé les murs. Il avait très-bien vu,
+comme s'il eût été au fond de Trianon, que derrière lui Brienne avait
+un parti violent, la petite cour militaire d'Artois et de la Reine,
+qui méprisait ces ruses, vantait la banqueroute, se croyait assez
+fort pour payer en coups de bâton.
+
+La surprise attendue fut tentée le 19. Le roi tient brusquement une
+séance royale. Ce n'est pas un Lit de justice. Nul appareil n'indique
+que rien soit imposé, forcé. Le débat est ouvert. Il semble que l'on
+veuille écouter, s'éclairer. Seulement, pour marquer le cercle où il
+faut se tenir, le roi et Lamoignon prêchent d'en haut le dogme
+monarchique: «Le Roi est seul législateur, juge des États généraux. La
+France libérée, seul il avisera à ce qui reste à faire.» Préface
+altière pour étourdir sans doute. On crut que d'autant moins on
+attendait l'oeuvre de ruse. Jupin tonne d'abord pour finir en Scapin.
+
+La séance ne fut ni violente, ni inconvenante (dit M. Droz d'après des
+témoins oculaires). Un janséniste seul, Robert de Saint-Vincent,
+s'exprima avec véhémence. Il dit que l'acte proposé était tel que, si
+un fils de famille en faisait un pareil, tout tribunal l'annulerait.
+
+Cent millions accordés--les États en 89--c'était l'avis très-général
+et fort sensé de l'assemblée. D'Éprémesnil n'eut rien de sa fougue
+ordinaire. Vrai royaliste, il fut attendri pour le Roi autant que pour
+la France, sentit qu'en ce moment il se perdait ou se sauvait. Il
+parla à son coeur avec une onction admirable. Tous furent touchés, et
+crurent le roi touché. L'était-il? C'est possible. Mais eût-il pu
+changer le rôle convenu le matin, prendre seul un si grand parti?
+
+Dans le plan de Brienne il était excellent de lasser l'assemblée,
+d'épuiser les poitrines, la verbeuse éloquence de ces gens de
+barreau, de la tarir patiemment jusqu'à l'heure où la Nature parle à
+son tour, dit qu'on n'a pas dîné. Tout fini, chacun crut que, comme à
+l'ordinaire, le Président allait prendre et compter les voix. La
+surprise fut forte quand on vit Lamoignon qui montait vers le trône,
+et parlait bas au roi. Ayant reçu son ordre, il se tourne, il prononce
+l'enregistrement des édits.
+
+Chacun se regardait. «Mais c'est donc un Lit de justice? qui le
+savait? qui l'aurait cru? Quelle longue comédie d'écouter ces discours
+pendant six heures, puisqu'on ne veut rien qu'ordonner!»
+
+Odieuse surprise! mais frauduleuse ici, basse, en matière d'argent.
+Empocher un demi-milliard.
+
+Qui allait protester? L'universel murmure était déjà une protestation.
+
+Mais qui allait parler? s'avancer? On y répugnait. Plus la chose était
+basse et le rôle du roi pitoyable, plus il était pénible de le prendre
+en flagrant délit.
+
+Conti, tant qu'il vécut, s'était mis volontiers en avant pour des
+coups fourrés, d'imprévues résistances. Eût-il hasardé celle-ci, qui,
+quelle qu'en fut la forme, contenait un affront? Il était évident que
+ce gros roi, mis en avant (plus faible que coupable, et de tant
+d'hommes aimé encore!), recevrait là un coup sanglant.
+
+Quel serait le désespéré, l'envenimé, qui frapperait? Il faut le dire:
+celui qu'à force d'insolences la cour avait fait tel. La folle
+violence de la Reine, de ses militaires de salon, s'était épuisée en
+outrages sur le duc d'Orléans. Ses démarches obstinées pour revenir en
+grâce, n'avaient fait que les enhardir à redoubler d'indignités. On
+l'insulte en lui-même. On l'insulte en sa fille, la très-charmante
+Adélaïde, par un projet de mariage qui n'est qu'une mystification. Il
+était fort timide, un bellâtre, encore élégant, d'un visage rouge, et
+déformé par ses excès. On le croyait fini, incapable d'agir. Il agit
+cependant, sans doute remorqué, dressé pour ce terrible coup.
+
+Non sans hésitation, et non sans grâce, avec la funèbre douceur du
+matador, qui, la mort dans la main, marche au taureau,--il dit: «Sire,
+je demande à Votre Majesté la permission de déposer à ses pieds ma
+déclaration. Je regarde cet enregistrement comme illégal. _Il serait
+nécessaire, pour la décharge_ des personnes qui seraient censées avoir
+délibéré, d'ajouter qu'il est fait par très-exprès commandement de
+Votre Majesté.»
+
+Traduit brutalement, cela disait: Nous nous lavons les mains de
+l'infamie.» Et encore: «Point d'argent! Personne ne remplira
+l'emprunt.»
+
+Le roi sentit la pierre qui frappait droit au front. Il se troubla, et
+troubla, et fort trivialement, il bredouilla: «Ça m'est égal... Vous
+êtes bien le maître.»
+
+Et puis, se ravisant et se souvenant qu'il est roi, il dit avec
+colère: «Si! c'est légal, parce que je le veux!»
+
+Il fit signe au Garde des Sceaux, lui parla d'enlever Orléans de son
+siége, de l'arracher du Parlement. Lamoignon éluda, dit qu'on n'avait
+pas sous la main les moyens d'une telle violence. Le roi ne se
+connaissait plus. Surpris quand il croyait surprendre, arrêté au
+moment honteux, il avait eu besoin pour se remettre (contre son
+reproche intérieur, sa trouble conscience) de se reprendre à la
+formule grossière de la foi monarchique qui fait le fond du coeur des
+rois: «Si! c'est la loi! car je le veux.»
+
+Adieu l'argent, les quatre cents millions! La consolation de la Cour,
+ce fut de jeter deux parlementaires aux forteresses, d'exiler Orléans.
+Éloigné à vingt lieues de son Palais-Royal, de ses orgies du soir, il
+se désespéra tout d'abord et demanda grâce. La reine se montra
+très-haineuse. Elle ne céda pas qu'il n'eût l'amertume, la honte de sa
+lâcheté. Elle voulut qu'il lui écrivît à elle-même. Il le fit, et
+resta avili à ses propres yeux, gardant de noires pensées. Elle avait
+réussi à donner à ses ennemis, sinon un chef, au moins un centre, à
+donner pour caissier à l'intrigue, à l'émeute, un prince de vingt
+millions de rente. S'il n'agit pas contre elle encore directement, dès
+lors il la regarde, la suit dans sa course à l'abîme.
+
+Les amis de la reine l'y poussaient de leur mieux. Ayant décidément
+manqué l'escamotage de leur demi-milliard, arrêtés dans l'emprunt,
+arrêtés dans l'impôt, ils prenaient leur parti vaillamment,
+militairement, et conseillaient la banqueroute.
+
+Vraie tradition de gentilhomme. L'illustre Saint-Simon, le grand
+seigneur austère, la glorifie et la prêche au Régent, en la
+sanctifiant «et la canonisant avec les États généraux.» Mais pourquoi
+les États? La banqueroute, tellement usitée au grand siècle, semble
+chose royale, une institution monarchique.
+
+Besenval, toujours jeune (près de 70 ans), aimable étourdi, vrai
+hussard, tête chaude de Pologne et Savoie, qui naquit par hasard en
+Suisse, n'a pas tenu sa langue. Il nous a révélé ce qu'on eût deviné
+fort bien sans lui, l'opinion de Trianon, l'estime et l'engouement
+qu'on avait pour la banqueroute. «Vain propos?» Point du tout. La fine
+oreille, Mirabeau, habile à écouter aux portes, et qui a des amis, en
+cour, écrit au moment même (20 nov.) une lettre très-vive qui affirme
+trois fois la chose.
+
+«Dépend-il d'un gouvernement d'enchérir sur la guerre, la peste et la
+famine? Le forfait qu'on prépare, l'horrible proposition qu'on apporte
+au Conseil, c'est la mort de deux cent mille hommes! Mais, par-dessus
+ceux-là on met à mort encore tout un monde de leurs créanciers qu'ils
+ne pourront payer et qui seront sans pain.»
+
+«Faire cela, n'est-ce pas renoncer à tout droit que l'on a sur un
+peuple?»
+
+Puis, à ce roi déchu, il a l'air d'annoncer un Clément ou un
+Ravaillac:
+
+Conspués de l'Europe, en horreur à nous-mêmes, dangereux à nos chefs,
+tels nous serons, contre l'État, le roi... Craignez le fanatisme!...
+la fureur de la faim vaut bien la fureur de la foi... Qui osera
+répondre de la vie du roi, _de tout ce qui est près du trône?_
+
+Le parti militaire pouvait dire à cela que «le pâle rentier» (Boileau
+le nomme ainsi), l'homme ruiné, affamé, épuisé, a bien peu d'énergie.
+Ces misérables encore dans la Fronde avaient pris les armes. Mais
+depuis ils n'ont pas la force de crier. Les noyés du Système moururent
+fort décemment. Aux plus cruelles opérations, Fleury n'entendit rien,
+Choiseul rien, Terray rien.--Aujourd'hui c'est un peuple, il est
+vrai, qui peut faire du bruit... Eh! tant mieux! Montons à cheval! et
+sus à la canaille!... Paris a besoin de leçon.
+
+Petit mal! et grand bien! Quel bienfait que la banqueroute! l'État,
+libre, léger, dès lors, agira dans sa force, Paris perdra, c'est vrai.
+La France y gagnera. L'argent et la population y reflueront; ce
+gouffre de Paris n'absorbera plus le royaume, etc. C'est ce que
+Bezenval dit, non pas de sa tête,--d'après «un publiciste, peu
+scrupuleux, assez profond.»
+
+Ce publiciste me semble être Linguet. Son journal, imprimé à Londres,
+est l'apôtre de la banqueroute (_Annales politiques et littéraires_,
+XV). Combien le payait-on? L'arrêt qui le condamne en 1788, fait
+entendre que «l'homme vénal» avait le mot d'en haut, était ainsi lancé
+pour préparer les choses et pour tâter l'opinion.
+
+Sans détour, il exalte, il divinise la banqueroute, l'appelle «cette
+grande et salutaire opération.» Elle peut être mauvaise en Angleterre,
+car c'est le peuple qui s'engage. Mais en France, _ce n'est que le
+Roi_. L'anéantissement de la dette publique, à chaque avénement,
+serait _sage et très-légitime_.--Ingénieuse idée. La banqueroute,
+criée au milieu des fanfares, serait apparemment une des cérémonies du
+sacre.
+
+On est émerveillé, non de l'effronterie de ce paradoxal Linguet, mais
+de l'aimable aisance avec laquelle la cour, nos loyaux gentilshommes
+(délicats aux duels et aux dettes de jeu) acceptent et vantent ces
+doctrines. De l'honneur, pas un mot. Où donc est cet honneur qui,
+selon Montesquieu, faisait l'âme des monarchies? Un roi _failli_,
+fripon, dévalisant son peuple pour enrichir sa Cour, cela leur paraît
+naturel.
+
+Grand, étonnant contraste avec la vieille France qui même n'eut jamais
+le mot de banqueroute, emprunta aux Lombards le mot vil de _banca
+rotta_. L'austérité bourgeoise de nos vieilles Coutumes marquait de
+traits atroces ceux qui en venaient là. Elles ne tiennent le
+banqueroutier quitte qu'au prix d'une infamante exhibition. Parant sa
+folle tête du bonnet vert des fous, il ira, demi-nu et la chemise au
+vent, sur la place, siéger et frapper par trois fois la pierre.
+
+Si la veuve ne veut pas payer pour son mari défunt, il faut
+qu'impudemment elle renie son mariage. Avant qu'il entre en terre,
+elle va devant tous insulter ce corps mort, lui jette au nez les clefs
+de la maison.
+
+Conseillers admirables! chevaliers scrupuleux! Voilà donc leur
+avis!... Que le Roi vienne aussi, banqueroutier frauduleux, orné du
+vert bonnet, narguer les affamés, jeter les clefs sur le corps de la
+France.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+LE COUP D'ÉTAT.--LES RÉSISTANCES DE BRETAGNE, DAUPHINÉ,
+ETC.--CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX.
+
+Mai-Août 1788.
+
+
+Brienne était perdu s'il n'eût eu un solide appui dans la reine et son
+extrême irritation. La honte du tour de passe-passe qui avait si mal
+réussi, l'exalta, et pour mieux braver, elle siégea dès lors aux
+comités et aux conseils. Elle opina, et prit la voix prépondérante.
+Ainsi, elle trôna, se découvrit entièrement, comme avait fait depuis
+dix ans sa soeur, la Caroline de Naples, tant louée de Marie-Thérèse
+et donnée pour exemple à Marie-Antoinette.
+
+Brienne, encore plus mal à la cour que dans le public, succombait sous
+le faix. Il devint très-malade, sa poitrine se prit; on lui mit trois
+cautères. Autour de lui ce n'étaient qu'ennemis. Sa réforme, pourtant
+bien modérée, sur la maison du roi, son refus de payer les dettes de
+Vaudreuil, ses sages retranchements sur les Coigny, les Polignac,
+avaient exaspéré. Qu'est devenu le grand, le généreux Calonne: ce
+Brienne est si sec! La jeune cour d'Artois l'aurait bien volontiers
+jeté par les fenêtres. Que faire avec ce prêtre? Il est temps,
+disait-on, de déployer la force.
+
+Ce qui pouvait le plus y faire penser la reine, c'était le rude
+accueil qu'elle avait reçu dans Paris. Ayant hasardé de venir à
+l'Opéra, elle y fut presque huée. Elle dut se sentir comme excommuniée
+de la France. De tous côtés un cri lui déchira l'oreille, ce nom:
+«Madame Déficit!» Le ministre de Paris fut effrayé, la supplia de ne
+plus s'y montrer. Son image y était proscrite. Le beau tableau de
+madame Lebrun resta comme captif à Versailles; s'il se fût hasardé de
+paraître à l'Exposition, il eut été insulté ou crevé. Dans Versailles
+même, elle fut avertie, et par ses gens! En allant aux conseils, elle
+entendit un musicien de la chapelle dire tout haut: «Une reine doit
+rester à filer.» (Campan.)
+
+Elle avait été très-longtemps sous la détestable influence des
+bravaches étourdis, insolents, provoquants, qui contribuèrent tant à
+faire précipiter la crise. Le premier goût qu'elle eut à vingt ans,
+fut un officier de marine, un homme de ce corps odieux qui concentrait
+en lui tout ce que la noblesse eut de plus haïssable. Trianon, on l'a
+vu, et la Polignac, et la reine, subirent dix ans Vaudreuil, frère du
+marin célèbre, homme cassant, emporté, d'humeur folle, usant de son
+droit de créole, de passer en tout la mesure, de mépriser, écraser
+tout. Par bonheur, elle n'était plus sous ces funestes influences.
+Vaudreuil, avec Calonne, et tous les violents, s'étaient groupés
+autour d'Artois. Elle voyait chez lui ses ennemis. Cependant elle
+hésitait fort, semblait se demander parfois s'il ne vaudrait pas mieux
+essayer de la violence. Pensant tout haut, dans l'intime intérieur,
+devant ses femmes et familiers, elle dit un jour à Augeard, son
+secrétaire, comme en l'interrogeant: «Tout cela serait bientôt fini...
+Mais il faudrait verser du sang?...»
+
+Augeard, secrétaire-chancelier, en même temps fermier général, gros
+financier colère, un Ajax, un Achille, répondit sèchement: «Oui,
+Madame.»
+
+Quelle était la force réelle dont disposait la Cour? Considérable et
+imposante. Si Brienne et la reine en avaient fait usage, ils eussent
+pu verser bien du sang.
+
+La force la plus sûre était celle des vingt régiments étrangers. Arme
+fort dangereuse. Ces mercenaires, surtout les Suisses, se piquaient
+d'être au roi, de ne pas connaître la France. Mangeant le pain du roi,
+ne connaissant que lui, à Paris comme à Naples, ils eussent loyalement
+tué. Les régiments dits Allemands, fort mêlés, n'étaient d'aucun
+peuple. Ces barbares, barbouilleurs, massacrant les deux langues, fort
+repus, souvent ivres, meute aveugle et grossière, auraient
+certainement sabré sans regarder, écrasé et femmes et enfants.
+
+La belle cavalerie de la maison du roi, ce corps hautain, superbe,
+tant payé et privilégié, n'eût été guère moins sûre. Mais les Gardes
+françaises pouvaient vaciller davantage, ayant des rapports dans Paris
+où plusieurs étaient mariés.
+
+L'armée, depuis 81, s'était fort transformée. _Nul officier que
+noble._ De là haine et envie du sous-officier roturier à qui on
+fermait l'avenir. Au moins on avait supposé que les officiers seraient
+sûrs... Eh bien, le contraire arriva.
+
+Les Polignac qui firent cette ordonnance (par Ségur, nommé tout
+exprès) n'y favorisèrent la noblesse que dans une petite mesure. Les
+nobles de province qui entraient au service, n'avaient rien à attendre
+que de devenir capitaines. Tout grade supérieur fut pour l'autre
+noblesse, celle de cour, avec tous les gros traitements. Les simples
+officiers étaient très-peu payés, s'endettaient. Au service, leur
+perspective était de n'arriver à rien et de mourir de faim.
+
+Les colonels et autres supérieurs traitaient fort lestement ce peuple
+de petits officiers (souvent plus nobles qu'eux). Ils commandaient,
+ils punissaient avec l'insolence outrageante de hauts seigneurs, posés
+en cour, pour qui la noble populace de ces provinciaux pesait peu.
+Ceux-ci, pour de légers motifs, étaient brisés, chassés piteusement.
+«Un colonel qui a besoin d'argent, disait-on, sait s'en faire. Il
+casse un officier, vend son grade à un autre.» (V. Servan et Chassin,
+_l'Armée_.)
+
+Voilà comment la cour se trouva avoir mis contre elle non-seulement le
+sous-officier non noble qui ne pouvait monter, mais l'officier
+lui-même, le noble, écrasé par le favori, le colonel de
+l'OEil-de-Boeuf.
+
+Cette première révolution de 1788, ce fut celle de la noblesse.
+
+Chose plus forte encore: la cour n'avait pas la cour même. Les grands
+noms, les hautes fortunes, les pairs de France, la vraie cour du
+royaume allait agir à part contre la cour de Trianon. Celle-ci put
+s'apercevoir de sa grande solitude. Les pairs que Louis XV avait pu
+écarter et séparer du Parlement, y siégent aujourd'hui malgré le roi.
+
+Tout va vers une crise.
+
+D'une part le Parlement (par la voix d'Adrien Duport) veut désarmer le
+Roi, s'attaque aux Lettres de cachet.--Repoussé durement, il remonte
+plus haut; accuse (sans la nommer) la reine.
+
+Donc, mort au Parlement. Versailles hasarde un coup. Des ouvriers,
+gardés à vue, impriment au château les dépêches qui vont porter
+partout la foudre. Profond secret qui n'en transpire pas moins. Une
+boulette de glaise, contenant une épreuve, part d'une des fenêtres,
+est portée à d'Éprémesnil.
+
+Que trouva-t-on dans cette boule? Le plus monstrueux avorton qui
+peut-être fût jamais sorti de la cervelle humaine.--Un fou n'eût pas
+suffi. Il fallut trois fous. On y distingue à merveille l'influence,
+la main, le style de plusieurs auteurs différents.
+
+Brienne était dans son lit, toussant fort et n'en pouvant plus, avec
+ses trois cautères. Je ne puis lui imputer la partie vaillante et
+brillante, jeune évidemment, du projet.
+
+Le grand article capital était, on peut dire, signé d'une écriture
+princière. Le Roi pour conseil suprême d'enregistrement prenait...
+qui? Ses propres domestiques, le grand aumônier, le grand chambellan,
+le grand écuyer, le grand maître de sa maison, et son capitaine des
+gardes!--Ajoutez quelques dignitaires, prélats, maréchaux,
+gouverneurs, chevaliers de Saint-Louis, quatre seigneurs titrés (en
+tout vingt et une personnes). Cela s'appelait _Cour plénière_. Louis
+XVI, en sa _Cour plénière_, renouvelait Charlemagne. Comme splendeur,
+comme costume, rien n'était plus éblouissant. Qui dit _Cour plénière_
+dit _fête_ (selon tous les dictionnaires). La monarchie allait être
+une fête perpétuelle.
+
+Quel dommage que le roi, si gauche, soit peu propre à jouer
+Charlemagne ou Philippe-Auguste! Combien ce rôle irait mieux à ce
+prince de roman, au jeune et brillant Galaor, le cousin d'Amadis de
+Gaule! On donnait volontiers ce nom au charmant comte d'Artois. Son
+agréable figure, qu'une bouche toujours entr'ouverte faisait paraître
+un peu niaise, promettait déjà à la France le héros de l'émigration,
+le roi pour qui 1815 a trouvé _le genre troubadour_.
+
+La Sottise n'est que sotte, parfois modeste et prudente. Mais au delà,
+plus naïve s'étend largement la Bêtise. Elle parade, elle triomphe,
+fait la roue au soleil. C'est le caractère qui reluit dans la nouvelle
+institution. Elle est très-bien combinée pour détruire ce qui reste de
+la religion monarchique. Le roi était dans celle-ci un être à part que
+Dieu souffle et inspire (c'est ce que Louis XIV dit expressément à son
+petit-fils). Ici, derrière le roi, on voit, au lieu de Dieu, la
+valetaille qui remue le mannequin.
+
+Ce qui prouve que ces valets de Versailles travaillaient pour eux,
+c'est qu'ils se sont nommés _à vie_. Choisis irrévocablement, ils
+siégent dans leur dignité aussi fermes que le roi. Ceci répond à la
+plainte qu'avait faite l'un d'eux (Besenval): «Qu'à Versailles, on
+n'est sûr de rien.»
+
+Une chose admirable encore, d'inimitable insolence, que Lamoignon
+certainement n'écrivit que sous la dictée de ces fous, ce fut
+l'étrange article: «Les Parlements _ne jugent plus que les nobles et
+les prêtres_. Les roturiers sont désormais jugés par de simples
+bailliages.»
+
+Cela fait deux nations. Hors des ordres privilégiés, la vie humaine
+est si peu comptée, que pour en décider, il suffit des juges
+inférieurs.
+
+Il va sans dire qu'après un tel outrage à la nation, les réformes de
+Lamoignon dans le droit criminel ne comptaient guère; quelque bonnes
+qu'elles fussent, personne n'y fit attention.
+
+Les Parlements étaient réduits à quelques membres. Le reste supprimé,
+ruiné, remboursé quand et comment? En rentes apparemment sur ce trésor
+insolvable, qui va suspendre ses payements.
+
+Ce que je crois de Brienne dans cette belle composition, c'est un
+article de ruse, d'une ruse maladroite, risible invention d'un cerveau
+faible, que la maladie affaiblit encore.
+
+_Dans le cas de circonstances extraordinaires où nous serions obligés
+d'établir de nouveaux impôts_ (mot plaisant pour un homme, qui n'a pas
+cessé d'être dans cet état extraordinaire)... _d'établir de nouveaux
+impôts avant les États généraux, l'enregistrement de ces impôts par la
+Cour plénière n'aura qu'un effet provisoire jusqu'aux États que nous
+convoquons._
+
+Ainsi le roi à volonté va créer de nouveaux impôts. Pour le faire
+avaler, on confirme l'espoir d'avoir les États généraux. Mais cela est
+trop fin. La Cour est indignée de ces ménagements de Brienne. Elle
+reprend la plume. «Eh! quoi, Sire? La Cour plénière alors ne fera que
+du provisoire? Comment! Votre Majesté se subordonne à ces États?...»
+La reine, ou le comte d'Artois, ajoutent fièrement une ligne qui
+anéantit tout le reste, ôte espoir, détruit les États, même avant
+qu'on les ait donnés, qui défie la nation, ferme solidement les
+bourses et rend la banqueroute sûre:
+
+_Sur cette délibération des États, nous statuerons définitivement._
+Donc les États ne seront rien qu'une vaine cérémonie. On a soin ici de
+le dire, d'avertir la Nation.
+
+Cette pièce extraordinaire, éclose une fois de sa boule, courut
+partout secrètement. Plusieurs parlements de province la reçurent,
+protestèrent d'avance. Ici les pairs s'effrayèrent, et crurent, comme
+les magistrats, qu'autour de ce monde en délire, il fallait au plus
+tôt dresser des garde-fous. M. de La Rochefoucauld, admirateur et
+traducteur des constitutions américaines, fut probablement celui qui
+conseilla de faire une _Déclaration des droits_. Les pairs, unis au
+Parlement, déclarèrent que les «coups préparés contre la magistrature
+n'avaient de but que de couvrir les anciennes dissipations, sans
+recourir aux États généraux, que le système de _la volonté unique_
+manifesté par les ministres annonçait le projet d'anéantir _les
+principes de la monarchie_.»
+
+«Cela considéré, ils décident que: la France est une monarchie
+gouvernée suivant les lois. Ces lois fondamentales embrassent: 1º le
+droit de la maison régnante; 2º le droit de la nation d'accorder
+l'impôt; 3º les droits et coutumes des provinces; 4º l'inamovibilité
+des magistrats, leur droit de vérifier si les volontés du Roi sont
+conformes aux lois fondamentales; 5º le droit du citoyen de n'être
+jugé que par ses juges naturels, de n'être arrêté que pour être remis
+sans délai aux juges compétents.
+
+«Ils déclarent unanimement que si la force disperse le Parlement, elle
+remet le dépôt de ces principes entre les mains du Roi et des États
+généraux.»
+
+Déjà une tentative directe de désarmer la cour en empêchant toute
+levée d'impôt, avait été faite par deux conseillers, Goislard et
+d'Éprémesnil. Le 4, ordre de les arrêter.
+
+On n'avait vu que trop souvent de pareils enlèvements. Chez un peuple
+devenu si patient depuis deux siècles, l'insolence de la royauté, la
+brutalité militaire semblaient toutes naturelles. C'était la joie, la
+risée des gardes et des mousquetaires d'insulter les grandes robes.
+Ici, pour la première fois, l'homme d'épée hésita. Les deux
+conseillers menacés s'étant réfugiés dans le Parlement, le capitaine
+M. d'Agoult, devant l'imposante l'assemblée, se sentit pris de
+respect, troublé dans sa conscience. Quand il demanda les deux
+membres, tous se levèrent, s'écrièrent: «Nous sommes tous Duval et
+Goislard!--Un exempt qu'il fit entrer pour les lui désigner, s'obstina
+à ne pas les voir. M. d'Agoult, embarrassé et honteux de son rôle,
+envoya à Versailles demander de nouveaux ordres. La séance, de jour,
+de nuit, continua pendant trente heures. L'effet était obtenu;
+l'esprit nouveau, le respect de la loi, l'horreur de la violer,
+avaient fortement éclaté. Cette grande scène dramatique où l'homme
+d'exécution avait rougi de lui-même, devint une grande leçon. Elle fut
+connue partout, et partout, comme on va voir, l'épée se trouva brisée.
+Duval et Goislard eux-mêmes terminèrent, se désignèrent, adressèrent
+au Parlement de pathétiques adieux, et suivirent fièrement d'Agoult,
+contristé et humilié.
+
+Même avant cette grande scène, la mine était éventée. Des
+protestations foudroyantes partaient de tous les Parlements. Le plus
+éloigné de tous, le Parlement de Navarre, éclata dès le 2 mai. Celui
+de Rouen le 5; Rennes et Nancy, le 7; Aix et Besançon, le 8; Bordeaux
+et Dijon, le 9.
+
+Ces pièces, que j'ai sous les yeux réunies dans une précieuse brochure
+(Bibl. de Grenoble), sortent de la banalité ordinaire; elles sont des
+appels éloquents à la loi, à l'honneur. Le vrai danger des Parlements
+était que, par la création subite de quarante-sept bailliages, le
+ministère allait tenter tout un peuple d'avocats et de gens de loi. Il
+tentait beaucoup de villes jalouses de l'importance des villes de
+Parlements. Par exemple, il pouvait se faire en Bretagne que Nantes et
+Quimper, jalouses de Rennes, acceptassent les bailliages, et
+saisissent l'occasion de détrôner le Parlement.
+
+Ces oppositions surgirent, mais plus tard. Pour le moment, avec un bon
+sens admirable, chacun ajourna, subordonna l'intérêt personnel.
+Personne n'accepta de places d'un gouvernement flétri. Il y avait
+alors, en cette France (tant légère, gâtée qu'elle fût), certaine
+délicatesse, certain sentiment de l'honneur qui ne s'est guère
+retrouvé aux temps soi-disant _positifs_.
+
+Donc, le Roi, le ministre, se trouvaient réellement dans une grande
+solitude. Le Roi (sauf ses cinq ou six domestiques, chambellans,
+etc.), ne trouvait personne à mettre dans sa fameuse Cour plénière. Sa
+parade du 8 mai fut singulièrement ridicule.
+
+Ceux qu'on traîna de force à cette Cour plénière protestèrent avant et
+après. Plaisante magistrature qu'il eût fallu garder à vue, lier sur
+ses chaises curules. Après un seul jour d'essai, on ajourne
+indéfiniment. Le 10 mai, le jour où partout (à Rennes, à Grenoble,
+Rouen, etc.), on fit l'exécution brutale de forcer les Parlements à
+enregistrer leur décès, la Cour plénière elle-même pour qui on faisait
+tout ce bruit, ce triste avorton déjà était mort et enterré.
+
+Nul spectacle plus curieux que de voir en chaque province les formes
+diverses de la résistance. Elles donnent la mesure exacte de ce que
+chacune d'elles gardait de vitalité sous l'écrasement monarchique.
+
+Le Midi était assommé. Les deux Terreurs épouvantables des massacres
+albigeois et des massacres protestants, tombant les uns sur les
+autres, avaient admirablement monarchisé le pays. Les États de
+Languedoc, tant vantés pour leur cadastre, répartition, etc.,
+n'étaient pas moins épiscopaux, comme au lendemain de la conquête de
+Montfort. Le Tiers-État y votait, mais _il ne parlait jamais_. Toutes
+ces municipalités étaient muettes.
+
+La Bourgogne, tous les trois ans, se réunissait vingt jours en États
+pour baiser les bottes du gouverneur héréditaire, un Condé. Cinquante
+bourgeois, en présence de trois cents nobles et cent prêtres, ne
+soufflaient que pour voter des présents au gouvernement, aux premiers
+de l'assemblée.
+
+Trois familles suffisaient pour jouer la comédie des petits États
+d'Artois. Ceux de Provence étaient nuls; le pays avait maigri jusqu'à
+l'os et au squelette, à l'instar de ses montagnes, dévasté, dépouillé,
+chauve; ses pauvres communautés, trop heureuses de vendre leurs voix,
+étaient toutes dans la main d'un seigneur, le consul d'Aix.
+L'imperceptible Navarre et le tout petit Béarn avaient seuls gardé
+quelque chose des libertés antiques. En Béarn, le peuple avait au
+moins un veto négatif. En Navarre, seul il votait dans les questions
+d'argent.
+
+Rouen, Besançon, Grenoble, regrettaient amèrement, redemandaient leurs
+États, depuis longtemps supprimés.
+
+La Bretagne avait les siens, on l'a vu, orageux, troubles, dominés par
+un grand peuple de petits nobles turbulents. Ces dures têtes de silex
+n'étaient pas moins bouillonnantes. Toujours quelques fous, du Régent
+à Louis XVI, rêvaient la séparation, la Bretagne libre de la France,
+seule en son trône de granit, comme un Arthur ressuscité, avec la
+monarchie celtique. Un grand peuple dispersé, curés, bourgeois,
+paysans, matelots, ne partageait pas ces songes, et se montrait plus
+docile, entraîné pourtant par moment aux emportements de la noblesse,
+aux audaces du Parlement. C'était le plus fier du royaume. Il
+rappelait incessamment sa fameuse duchesse Anne et les droits de son
+contrat. Lui-même parfois représentait la trop quinteuse duchesse dans
+sa mauvaise humeur hautaine. En 1764, le Roi ayant écrit qu'il cassait
+sa décision, le Parlement, sans voir la lettre, la lui renvoya par la
+poste.
+
+La grande bataille de la France fut réellement soutenue par deux
+provinces, la Bretagne et le Dauphiné.
+
+La Bretagne eut réellement quelque avance sur le Dauphiné. Rennes eut
+son combat le 10 mai, et Grenoble le 7 juin.
+
+Ces deux provinces avaient fort préparé l'esprit public. La Bretagne,
+dès Louis XV, dès l'affaire de La Chalotais qui fit vibrer toute la
+France. Le Dauphiné déjoua le mensonge des Assemblées provinciales. Le
+Parlement de Grenoble dit qu'on devait publier leur règlement,
+préciser leur mission: jusque-là, intrépidement, _il leur défendit de
+s'assembler_ (15 décembre 1787).
+
+La première scène décisive est celle de Rennes. Le Parlement ferme ses
+portes. C'est aux commissaires du Roi, au gouverneur Thiard, à
+l'intendant Molleville, de les forcer. À leur sortie du Parlement, les
+pierres, les bûches et les bouteilles volent et menacent leurs têtes.
+
+L'intendant tombe, est frappé. Que ferait la troupe? Thiard était peu
+en force et défendait de tirer. Ses officiers, qui voyaient dans le
+peuple tant de gentilshommes, n'avaient nulle envie de tirer sur les
+leurs. Un d'eux, Blondel de Nonainville, dit: «Moi aussi, je suis
+citoyen!» On lui saute au cou; on le porte en triomphe. Et nombre
+d'officiers l'imitent. (Duchatellier, I, 43, 73.)
+
+La cour ne comprit pas encore. Elle expliqua l'événement par la
+mollesse de Thiard, qui n'avait pas voulu tirer sur la noblesse de
+Bretagne. La révolution de Rennes commandait quelques égards, étant
+surtout celle des nobles et des fils de la bonne bourgeoisie, des
+étudiants en droit de cette université. Ces nobles, nous les avons
+vus, dans l'affaire de Damiens, marquer entre tous les Français, par
+la vive émotion, le violent amour du Roi. Ils n'étaient pas suspects
+au fond. D'autant plus violents aussi dans leur attaque au ministère,
+ils dressèrent son accusation. Avec l'obstination bretonne, ils la
+portèrent à Versailles, par une, deux, trois députations. La première,
+douze gentilshommes, brutalement mise à la Bastille; la seconde de
+dix-huit, arrêtée en route, n'empêchèrent pas cinquante-trois députés
+de pénétrer enfin au Roi.
+
+Thiard n'en réussit pas moins à disperser le Parlement et à l'exiler
+de Rennes. La chose fut plus difficile pour le Parlement de Grenoble.
+
+Le Dauphiné, il faut le dire, ne ressemblait guère à la France. Il
+avait certains bonheurs qui le mettaient fort à part.
+
+Le premier, c'est que sa vieille noblesse (l'_écarlate des
+gentilshommes_) avait eu le bon esprit de s'exterminer dans les
+guerres; nulle ne prodigua tant son sang. À Montlhéry, sur cent
+gentilshommes tués, cinquante étaient des Dauphinois. Et cela ne se
+refit pas. Les anoblis pesaient très-peu. Un monde de petits nobliaux
+labourant l'épée au côté, nombre d'honorables bourgeois qui se
+croyaient bien plus que nobles, composaient un niveau commun rapproché
+de l'égalité. Le paysan, vaillant et fier, s'estimait, portait la tête
+haute.
+
+L'histoire de leurs États est belle. On y voit la vigueur du Tiers qui
+surgit du fond de la terre, la soulève avec son front. Peu nombreux,
+ne formant pas le cinquième de l'assemblée, il monte. Il exige d'abord
+des procès-verbaux dans sa langue, écrits en français (1388). Il
+monte; il obtient d'avoir un veto négatif; s'il ne fait encore, il
+empêche (1554). Dans les questions qui lui sont propres, il vote
+double, il obtient la double représentation.
+
+Un trait singulier du pays, c'est qu'en gravissant l'amphithéâtre des
+Alpes, on rencontrait sur les hauteurs la vénérable et modeste image
+de nos vieilles Gaules, de nos fédérations celtiques. Ces contrées
+froides et stériles n'eussent jamais été habitées si on n'y eût laissé
+régner le vrai gouvernement humain, la république et la raison. Tout
+ce que la France désirait (ou ne connaissait même pas), tout ce que le
+Dauphiné d'en bas conquérait lentement, ce pauvre Dauphiné d'en haut,
+sous le vent sévère des glaciers, l'avait toujours eu. La déraison
+féodale, la violence des gouvernements s'arrêtaient là; les intendants
+de Richelieu, de Colbert, comprenaient eux-mêmes que, s'ils se
+mêlaient de ce peuple, il descendrait, s'en irait, laissant un éternel
+désert. Il avait fait un bon cadastre; on lui laissait répartir
+l'impôt (payé très-exactement). On le laissait faire ses routes, ses
+travaux, bref se gouverner. Ils disent très-fortement que, pour leurs
+charges, ils n'ont que faire d'aucune autorisation et n'ont pas à
+rendre compte,--qu'ils ont acheté ces droits, par maints sacrifices,
+«par des services à la patrie qu'ils rendirent et rendront encore.»
+(Fauché-Prunelle, 704.)
+
+L'idéal américain, en bien des choses essentielles, était ainsi
+suspendu au-dessus du Dauphiné. À travers toutes les misères qu'il
+traversait avec la grosse monarchie, il n'avait qu'à regarder vers un
+certain point des neiges pour aspirer l'air meilleur, se redresser, se
+sentir homme. Dans les veines les plus royalistes, cet air gaillard de
+la montagne mettait du républicain.
+
+Depuis l'enregistrement du 10 mai, fait à main armée, jusqu'au 7 juin,
+où le gouverneur Clermont-Tonnerre envoya aux magistrats les ordres
+d'exil, l'irritation alla croissant. Grenoble semblait ruinée par la
+perte du Parlement. La province se crut perdue. Un violent écrit du
+jeune avocat Barnave fut semé la nuit dans les rues. Le 20 mai, le
+Parlement avait lancé (une vive provocation qui semblait l'appel aux
+armes): «Il faut enfin leur apprendre ce que peut une nation généreuse
+qu'on veut mettre aux fers.»
+
+On pensait bien qu'il y aurait un soulèvement à Grenoble. On y avait
+envoyé deux solides régiments (Austrasie et Royal-Marine). L'ordre
+était de ne pas tirer, mais charger à la baïonnette, n'employer que
+l'arme blanche, qui, sans bruit, n'en est que plus sûre dans la foule
+pour frapper de près.
+
+J'ai sous les yeux huit ou dix relations de la journée du 7 juin;
+celle du Parlement, celle de l'Hôtel de ville, les lettres du
+procureur du roi, les récits d'un procureur, d'un étudiant (L.
+Berriat Saint-Prix), d'autres anonymes. Le meilleur, celui d'un
+religieux, est adorablement naïf. C'est un vieux cahier où le bonhomme
+qui jardine, écrit les vertus des plantes, des recettes de jardinage,
+de médecine, etc. Mais le tocsin a sonné. Il retourne son cahier, il
+écrit la Révolution (_Bibl. de Grenoble_).
+
+Le matin, vers six heures, des soldats portèrent aux conseillers les
+lettres d'exil. Dès sept heures, très-grand mouvement: tout le
+commerce, en ses quarante corps, va en procession faire compliment de
+condoléance au premier président. Puis, une autre procession,
+dramatique et d'effet lugubre, tout le barreau en robes noires. Devant
+ces images de deuil, les boutiques se fermèrent; toute vie parut
+suspendue.
+
+Cela saisit terriblement l'esprit des femmes du peuple. Les vendeuses
+des marchés s'assemblaient par pelotons. Tout à coup voilà qu'elles
+fondent chez le premier président; elles se jettent sur les voitures
+attelées, détellent, déchargent les malles, coupent les harnais des
+chevaux. Mais pour que le Parlement ne sorte pas de la ville, il faut
+s'emparer des portes. Elles étaient fort bien gardées, chacune par
+trente soldats. Ces dames prenne chacune «une trique,» et vont à
+l'assaut des portes. Quelques hommes déterminés se joignent à elles,
+armés de bâtons, de pierres, chassent la garde, et à sa place ils se
+constituent portiers. Les femmes rapportent les clefs en triomphe,
+vont aux églises, montent dans tous les clochers et sonnent
+furieusement le tocsin.
+
+Il était midi. Ce bruit sinistre, retentissant par les détours de la
+profonde vallée, les rudes paysans de la Tronche et des communes
+voisines, dans un terrible transport, saisirent leurs fusils,
+coururent. Mais les portes étaient clouées. Ils vont chercher des
+échelles. Par malheur, elles sont courtes. Ils finissent par percer un
+mur qui fermait une fausse porte. C'est long, mais leur seule présence
+faisait voir que la campagne était une avec la ville.
+
+La troupe n'avait pu reprendre les portes. On la réunit en bataille
+sur la place principale. Deux compagnies de Royal-Marine étaient en
+avant, engagées dans une rue. Il était environ deux heures. Le peuple
+(au premier rang les femmes) regardait fort de travers les soldats de
+Royal-Marine, insolents et provoquants autant que le noble corps de la
+Marine elle-même. Beaucoup, de mine singulière, étaient des Basques ou
+des Bretons. Celui qui était en tête, un sous-officier béarnais, à
+grand nez crochu d'épervier, oiseau de proie, oiseau de nuit, oeil
+noir de ténèbres et de ruse, blessa au premier regard leur rude
+instinct de loyauté. Une des femmes n'y tint pas. Elle traverse la
+rue, va à lui, et, devant sa troupe, lui applique un hardi soufflet
+(récit d'un témoin oculaire). Ce Béarnais est Bernadotte. Le coup lui
+valut le salut de la sorcière (Tu seras roi!). Il vit l'éclair de sa
+fortune et fit commencer le feu.
+
+Il avait une bonne chance de tout finir en deux minutes. Il n'avait
+réellement que vingt ou trente _hommes_ en face, le reste femmes et
+curieux. Ces vingt ou trente, chargés vivement, s'enfuirent, comme il
+l'avait prévu. Mais ce qu'il ne prévoyait pas, c'est qu'ils revinrent
+peu après avec une masse énorme, c'est que tout ce vaillant peuple se
+mit avec eux. Devant, derrière, sur les toits, partout on ne voyait
+que peuple. Tuiles, pierres, briques, pleuvaient à la fois. Notre
+Béarnais est blessé, mais reste noté comme homme d'audace peu
+scrupuleuse, qui n'irait pas de main morte et pouvait monter à tout.
+L'affaire fut assez sanglante. Force blessés de part et d'autre. Un
+vieux portefaix est tué; un jeune homme a les deux cuisses traversées.
+Même un enfant de douze ans fut cruellement tué d'un coup de
+baïonnette.
+
+Le peuple, ayant l'avantage, en vint à grands coups de pierre sur la
+masse des deux régiments en bataille sur la place. Au moment où M. de
+Boissieux, lieutenant-colonel, défend de tirer et veut s'expliquer
+avec la foule, une pierre lui frappe la tête. Il n'en persista pas
+moins dans son pacifique héroïsme. Cela émut fort le peuple. On vint
+lui faire réparation. Les femmes voulurent le panser et l'emportèrent
+dans leurs bras.
+
+Même dans Royal-Marine, plusieurs officiers bretons (instruits
+très-certainement de l'affaire de ceux de Rennes), ne voulaient pas
+qu'on se battît. Le commandant consentit à aller, avec une femme, au
+commandant Clermont-Tonnerre qui donna de bonnes paroles, fit espérer
+que la troupe rentrerait dans ses quartiers.
+
+Mais cela ne suffisait pas. Un terrible flot de peuple arrivait pour
+prendre au commandant les clefs du palais de justice, et rétablir,
+faire siéger sur-le-champ le Parlement. L'hôtel est en vain fermé. On
+brise la porte extérieure, on brise une porte intérieure, et derrière
+on trouve M. de Clermont-Tonnerre avec quelques officiers.
+
+Il faut ignorer tout à fait la nature humaine et ce que c'est que la
+foule, pour croire (avec M. Taulier) qu'on ménageât le commandant. Il
+fut dans un danger réel. On lui reprocha violemment l'effusion du sang
+du peuple. Plusieurs voulaient qu'il livrât celui qui avait fait
+tirer. D'autres que lui même expiât: un charpentier tint une hache
+levée sur sa tête. Un avocat la détourna. On a voulu douter du fait,
+mais le charpentier en fit gloire, ne se cacha pas, resta huit jours
+encore à Grenoble, et n'en partit qu'en recevant l'argent d'une
+souscription faite pour lui (Berthelon).
+
+Dans ce danger du commandant, les consuls de la ville étaient venus à
+son secours. Eux-mêmes ils furent en danger. On leur arracha de la
+tête leurs chaperons municipaux. La foule cassait, brisait. Elle jeta
+par les fenêtres l'argenterie du commandant (qu'on porta chez le
+président). Elle ne prit rien dans l'hôtel que le dîner qui était
+prêt, à point, et qu'on avala, plus du vin bu dans les caves. Un seul
+lieu fut respecté, un cabinet d'histoire naturelle que possédait ce
+grand seigneur. On n'y prit qu'un aigle empaillé qu'on voulait faire
+figurer dans le solennel triomphe qu'on préparait au Parlement.
+
+Le commandant sous leur dictée écrivit au Président qu'il l'invitait à
+assembler le Parlement au plus tôt. Il livra les clefs du Palais. Mais
+une femme ne voulait pas croire qu'il agît de bonne foi. Elle empoigna
+un inspecteur militaire qui était là, l'emmena pour qu'il témoignât
+avec elle que la lettre était sérieuse, venait bien du commandant.
+Elle le menait «trique en main, comme un patient qu'on mène au gibet»
+(cinq heures de l'après-midi).
+
+Le Président eut beau louvoyer et refuser. On ne lui donna qu'une
+heure. Le peuple se chargea lui-même d'avertir les conseillers. En
+attendant, il faisait l'ouverture du Parlement. Le Président n'eût
+osé. On lui prit un de ses gens, qu'on habilla superbement d'une riche
+robe de chambre; on lui mit les clefs en main, et afin qu'il fût mieux
+vu, un homme à califourchon l'enleva sur ses épaules. Derrière, on lui
+portait la queue. Ce majestueux personnage, que nul ne connaissait,
+représenta d'autant mieux le grand anonyme, le Peuple, faisant ses
+affaires lui-même, rouvrant son Palais de justice, fermé par la
+royauté.
+
+Les membres du Parlement se cachaient, mais on en trouva suffisamment
+pour le cortége qu'on fit au Président, de son hôtel au palais. Ces
+messieurs, dans leurs robes rouges, étaient galamment conduits par
+_les dames_ portant _leur trique_, de l'autre main des branches
+vertes. Le tocsin ne sonnait plus, mais les cloches, à volée, joyeuses
+et toutes en branle. «Les clochers jusqu'au sommet étaient remplis de
+femmes bondissantes comme des chèvres.» C'était six heures du soir (en
+juin). Partout des rameaux, des roses. Le carrosse du Président,
+traîné lestement par des hommes (et plus vite que par des chevaux),
+avançait couvert de fleurs, royalement couronné de l'aigle prisonnier
+du peuple, la seule et noble dépouille qu'il emporta de sa victoire.
+Une fraîche couronne de roses (assez ridiculement) avait été préparée
+pour la vieille tête chenue du premier président. Il tremblait de se
+compromettre, la repoussa. Mais on la portait devant lui. Un énorme
+feu de joie était dressé sur la place, le Palais enguirlandé de
+banderoles ou drapeaux. «Enfin des cris incroyables, une telle fête
+(dit le bonhomme) que jamais les fastes de Rome n'ont fourni de
+pareils exemples.»
+
+Le Président, effrayé de son succès, trouva moyen d'écrire à l'instant
+en cour que tout se faisait malgré lui. Le Commandant écrivit aussi.
+Mais on saisit sa lettre, et on ne la laissa passer que quand le
+Président l'eut lue à la foule et bien montré qu'elle ne contenait
+aucun mal. La séance ne dura qu'une heure, et le peuple, fort modéré,
+ne demanda rien que le départ du régiment qui avait versé le sang. Le
+Parlement, heureux de voir finir son triomphe, fut solennellement
+reconduit. Mais défense aux magistrats de sortir de la ville; défense
+aux portes de les laisser passer.
+
+Situation assez triste pour le peuple, forcé de garder presque à vue
+ses chefs qui voulaient s'échapper. Les femmes étaient inquiètes.
+Elles veillèrent en armes, et seules voulurent monter la garde au
+palais du Parlement.
+
+Une chose était pour Grenoble, c'est que tous les environs étaient
+armés pour elle et n'attendaient qu'un signal. Mais au dedans, on
+s'arrangeait pour énerver le mouvement. Pendant la nuit, les consuls
+formèrent la garde bourgeoise des honorables marchands qui le matin se
+saisit du corps de garde, des portes. Le peuple avait nommé une
+commission pour s'entendre avec les consuls. Le procureur syndic de
+cette commission était un cordonnier, lui-même de la garde bourgeoise,
+de cette garde précisément que l'on opposait au peuple (V. Berthelon).
+Cette opposition se marqua surtout en ce que le peuple, entendant dire
+qu'on faisait venir contre lui l'artillerie de Valence, assiégeait les
+dépôts d'armes, voulait prendre les fusils. Les bourgeois s'y
+opposaient. Le peu de fusils qu'on eût manquaient de certaine pièce et
+ne pouvaient servir à rien. De là une juste inquiétude. Les femmes,
+plus d'une fois, sonnèrent le tocsin. Elles juraient de ne pas
+désarmer tant qu'elles n'auraient pas vu partir le régiment meurtrier.
+
+Ainsi, du 9 au 14, marcha la réaction. On défendit bientôt aux
+bourgeois de monter la garde. Les deux régiments reprirent tous les
+postes. Clermont-Tonnerre établit des batteries sur les hauteurs qui
+pouvaient foudroyer la ville. Le Parlement se sauva (nuit du 13 juin).
+Le soldat haïssait le peuple au point que, sur le rempart, un ouvrier
+regardant la brèche du 7, la sentinelle lui tira un coup de fusil dont
+la balle heureusement ne fit que trouer son chapeau.
+
+Le 14, deux nouvelles (récit du religieux) émurent fortement Grenoble.
+Le foudroyant mémoire de Rennes fut connu, la fermeté menaçante des
+Bretons, l'accord des nobles, du peuple, des étudiants. On apprit en
+même temps qu'à Besançon un régiment suisse avait refusé de tirer,
+aimait mieux s'en aller en Suisse. La noblesse de Grenoble et celle
+des environs s'assembla (le 14 juin), et les consuls, indignés d'avoir
+été pris pour dupes et de voir déjà renvoyés sans façon leur garde
+bourgeoise, vinrent siéger avec ces nobles. Les menaces et les
+défenses de l'autorité militaire n'y firent rien. On fit vaillamment
+la démarche décisive, _non-seulement de demander_ le rétablissement
+des États, mais réellement _de les faire_, de les créer, les
+convoquer, en invitant toutes les villes et bourgs à nommer des
+députés pris dans les trois ordres, qui se réuniront à «jour convenu.»
+Voilà ce qui fut écrit (_Bibl. de Grenoble_.) Mais on convint
+verbalement de se réunir à Vizille, ancien château du Dauphin, que
+possédait M. Périer, dont il avait fait une usine, et qu'il offrit
+courageusement.
+
+La cour se montra fort double. Elle écrivit des choses douces sur
+l'amour du Roi pour le peuple. «Jamais il ne fut plus loin d'exiger de
+nouveaux impôts.» (Impr. bibl. de Grenoble.) Avis paterne que l'évêque
+de Grenoble répandit par les curés. En même temps, on fait filer une
+armée en Dauphiné, sous l'homme le plus sévère de France, le vieux
+maréchal de Vaux, durci par cinquante ans de guerre (en Corse,
+Amérique, partout). On lui donne des Suisses et des Corses et beaucoup
+d'artillerie. Le bailliage est établi à Valence, et on va le faire à
+Grenoble à main armée. Deux des consuls de Grenoble iront répondre à
+Versailles, y resteront comme otages. Le maire de Romans, enlevé, est
+prisonnier en Languedoc.
+
+Tout cela était assez vigoureux, bien combiné. Mais rien ne pouvait
+servir dans un si grand mouvement. Une unanimité immense, formidable,
+se déclare. Toutes les femmes prennent la ceinture aurore et bleue du
+Dauphiné, les hommes la cocarde au chapeau. On arrache des murailles
+l'arrêt contre les consuls. De tous côtés grandes nouvelles: _la
+France est pour le Dauphiné_. Les petits États de Béarn fraternisent
+avec lui. Des gentilshommes de Lyon, de Toulouse, de Provence,
+adhèrent à ses résolutions et veulent agir de concert. La Guyenne va
+les imiter. Les mêmes résistances éclatent juste aux deux bouts du
+royaume, à Pau, à Amiens, Arras. À Pau, on dresse une potence pour
+pendre le commandant. À Arras, le bailliage est chassé à coups de
+bâton, tout brisé et saccagé. Le Parlement de Rouen continue de
+s'assembler, met le ministère en accusation.
+
+Tout s'arrête, et plus d'affaires. Lyon halète, Paris s'irrite par le
+retard des payements. L'Hôtel de Ville a renvoyé en août ses payements
+de mai.
+
+Je copie tout ce qui précède d'un petit journal manuscrit de 8 pages
+qui donne très-bien le mois de juillet, à Grenoble, les nouvelles
+qu'on y recevait. Il ajoute, au 3 juillet, deux choses extrêmement
+graves.
+
+«La disgrâce du ministère a été signée pendant huit heures. La Reine a
+tout fait révoquer.
+
+«À notre assemblée du 2, _des officiers en uniforme ont signé la
+délibération_.»
+
+Jamais le vieux maréchal, qui avait vu tant de choses, n'avait vu un
+tel spectacle. Il se trouva, avec ses vingt mille hommes, comme noyé
+dans ce tourbillon, ce vertige populaire de vaillance, d'ardeur et de
+joie. Ses officiers lui échappaient. Il l'écrivit à la cour
+(_Augeard_.) Ce qui dut l'étonner surtout, ce fut, dans une telle
+ardeur, un bon sens, une mesure, un sang-froid extraordinaires. Cela
+ne se voit guère ailleurs. Si fermes dans les grandes choses, ils
+cédaient sur les petites, qui souvent exaltent encore plus. Il crut
+les embarrasser en défendant la cocarde bleue aurore, l'insigne de la
+province. Mais cela leur rendait service. Il valait mieux être
+Français. On disait, non sans apparence: «Toute la France sera
+Dauphiné.»
+
+De Vaux, de mauvaise humeur, avait signifié d'abord qu'on ne
+s'assemblerait pas, qu'il saurait bien l'empêcher. On lui répondit
+gaiement: «Nous nous assemblerons, fût-ce à la bouche du canon.»
+
+Il se rabattit à dire: «Ce ne sera pas à Grenoble.» On n'y avait
+jamais songé. Enfin il entoura Vizille de grandes forces militaires,
+comme si l'on avait craint des rassemblements du peuple. Il croyait
+que ses baïonnettes intimideraient l'assemblée. On n'y regarda même
+pas. Cela l'achève. Il s'alite, et le voilà très-malade. On crut qu'il
+y passerait. Il traîna un an ou deux.
+
+M. Périer, fort noblement, avait préparé des tables pour servir quatre
+cents personnes. La salle d'armes du vieux connétable, Lesdiguières,
+était préparée pour faire siéger dignement cette première de nos
+assemblées.
+
+Le secrétaire était Mounier, juge royal de Grenoble, homme capable,
+fort mesuré, qui avait tenu la plume avec adresse et courage dans les
+réunions de la ville. L'assemblée s'ouvrit à huit heures, s'organisa
+jusqu'à onze, examina les mémoires proposés jusqu'à minuit, signa
+jusqu'à quatre heures du matin. Tout ainsi fut consommé dans un long
+jour de juillet. On arrêta (outre les choses arrêtées le 14 juin):
+que voulant montrer à la France un exemple d'union, d'attachement à la
+monarchie, on n'octroierait les impôts qu'après délibération dans les
+États généraux--que le Tiers-État aurait autant de députés que les
+deux autres ordres réunis.
+
+Une mesure admirable fut gardée par cette assemblée:
+
+1º _La municipalité n'y domina pas._ Les députés de Grenoble,
+très-nombreux, ne voulurent pas être comptés selon leur nombre.
+
+2º _Le parlement n'y domina pas._ Quoique seul il eût d'abord dirigé
+le mouvement, l'assemblée se mit à sa place, dit même indirectement
+qu'il n'était pas impeccable. Elle exprime que la conduite généreuse
+des Parlements avait réparé leurs torts.
+
+3º _Nul ordre ne pesa sur les autres._ Le Tiers n'abusa pas de la
+force supérieure que donnait la situation. Le clergé et la noblesse,
+entraînés d'un bel élan, votèrent sans difficulté la double
+représentation du Tiers.
+
+4º L'assemblée ne se montra _pas exclusivement dauphinoise_. Elle fut
+surtout française, protesta dans deux articles de son amour pour
+l'unité, dit que le Dauphiné ne séparerait jamais sa cause de celle
+des autres provinces.
+
+Tout cela était très-neuf.
+
+On sait bien que dans son fantôme d'Assemblées provinciales, le roi
+avait doublé le Tiers. C'était un mensonge de plus. Puisqu'il nommait
+les députés, on était sûr qu'il prendrait l'élite des faibles et des
+serviles, les plus plats de la bourgeoisie.--Le Tiers aussi était
+double dans les États de Languedoc. Autre leurre, autre mensonge. Les
+formes ne sont rien du tout dans l'absence de la vie. Ce Tiers ne
+parlait jamais, sauf un compliment ampoulé que le capitoul de Toulouse
+débitait à l'ouverture. Les capitouls, les consuls, en toute chose
+importante suivaient leurs seigneurs les évêques.
+
+Non, la leçon de la France ne fut pas le type bâtard des Assemblées
+provinciales, ni les États de Languedoc. Elle fut dans l'unanimité des
+trois ordres du Dauphiné. Elle fut dans l'unanimité (peu durable, mais
+réelle alors) des nobles bretons et du peuple.
+
+Elle fut dans l'ébranlement de l'armée, dans cet aveu terrible du
+maréchal de Vaux: _que la troupe n'est pas sûre_. Nonainville à
+Rennes, Boissieux à Grenoble, s'obstinent à ne pas tirer.
+
+Ce qui dut aussi frapper fort, c'est le changement étonnant de formes
+qui se fait tout à coup dans les pièces adressées au roi. Pour la
+première fois, on y parle de _sa responsabilité personnelle_, on y
+fait une allusion fort nette au danger qu'il court. Dans une adresse
+(manuscrite, anonyme et sans date) de Grenoble, on lui fait entendre
+que la Constitution seule _fait sa sûreté_. Mais la pièce la plus
+terrible (19 juin 88) vient du corps jusqu'ici le plus souple, le plus
+docile, qui le croirait? du Grand Conseil. On y demande la tête de
+Brienne et de Lamoignon. On dit au roi: «Il ne faudrait qu'un instant
+pour détruire votre autorité... Vous tenez votre force de vos sujets;
+elle est dans leurs mains. C'est uniquement de leur pécune que se
+soutient votre puissance.» Puis, par deux fois, on répète avec une
+insistance menaçante: «Vous devez bien les connaître, tous ces abus de
+pouvoir, puisqu'ils se font par vos ordres précédés de ces douces
+paroles: _De l'ordre du roi_, et qu'ils sont _signés de vous!_ Que
+d'innocents dans les fers par ces lettres de cachet!... Vous ne pouvez
+les ignorer; elles portent _votre signature_.»
+
+Paroles vraiment redoutables qui commencent le procès, non pas de la
+royauté seule, mais du roi, de Louis XVI.
+
+Brienne était fort timide en réalité. Il voyait venir ces jours où
+l'on rend de sérieux comptes. Un magistrat de Grenoble, le 10 mai,
+demandait la mort de Terray et de Calonne. Le 19 juin, le Grand
+Conseil demandait celle de Brienne, tout au moins sa condamnation.
+
+Le Clergé, loin de l'appuyer, lui donna, au lieu d'argent, la leçon la
+plus amère. En Dauphiné, en Bretagne, partout la noblesse était contre
+lui, contre la cour et la reine. Le vrai moyen d'embarrasser, faire
+taire tous ces privilégiés, c'était de leur lâcher le Tiers. Brienne
+avait autour de lui des gens qui devaient lui faire croire que le
+Tiers serait royaliste. Il employait surtout la plume d'un petit homme
+de talent, fils d'un cordonnier d'Avignon, le fameux abbé Maury, un
+roué et un rusé sous forme insolente, emportée. Il put être pour
+beaucoup dans le parti que prit Brienne de se sauver en ouvrant la
+grande Babel. Le 8 août, au nom du roi, il convoque les États
+généraux.
+
+Qu'est-ce que ces États? Il ne le sait lui-même. Il invite tout le
+monde à fouiller, chercher, ce qu'au vrai ils ont été. On allait sans
+difficulté trouver que le Tiers y était très-constamment écrasé,
+humilié, agenouillé. À lui de prendre sa revanche au profit de la
+royauté contre le Clergé, la Noblesse. La Cour, blessée par ceux-ci,
+leur lançait la meute immense des avocats, des lettrés, pour les
+égratigner aux jambes et les mordre par derrière.
+
+Malesherbes était épouvanté. D'accord avec son cousin Lamoignon, dans
+une timidité coupable, il démentit toute sa vie, fit un mémoire au roi
+contre les États généraux.
+
+Il se trompait d'époque, croyait que les idées de 76 suffisaient en
+88.
+
+Que pouvait faire Brienne?
+
+Par les États, il périssait. Sans les États, il périssait. En face des
+nécessités implacables de chaque jour, il fouillait au plus bas, il
+cherchait dans la boue. Le 16 août, il ne peut payer qu'à moitié en
+billets. Il pille, force des caisses que respecteraient des voleurs,
+dépôts de charité et fonds des hôpitaux, des aumônes aux grêlés! Cela
+faisait horreur! De tels crimes pour si peu d'argent!
+
+Où sommes-nous? les plus sacrées dépenses, celles de cour, deviennent
+impossibles! Les Polignacs, ennemis de Brienne, et d'Artois, son ami,
+qui le poussait contre le Parlement, se liguent contre lui. La reine a
+peine à le défendre. On se souvient de l'homme qui seul évoquait les
+écus. Si l'on rappelait Necker? On pourrait l'exploiter, profiter de
+sa main adroite pour tirer les marrons du feu. C'était peu difficile.
+Son livre de 84 dit assez clairement qu'il se meurt de chagrin de
+n'être plus au ministère. Sa vanité souffrante exige seulement que
+l'on renvoie Brienne (25 août). Mais on le mystifie. On garde contre
+lui l'homme d'exécution, Lamoignon.
+
+
+
+
+CHAPITRE DERNIER.
+
+LES FUSILLADES DE PARIS.--NECKER.--CAHIERS.--ÉLECTIONS.--MIRABEAU.
+
+Août 1788-avril 1789.
+
+
+M. Necker débuta en bon et galant homme. Trouvant le trésor vide, il y
+mit sa fortune. Il versa deux millions à son entrée au ministère, et,
+plus tard, engagea tout ce qu'il possédait.
+
+Cela remonta l'âme, l'espoir et le crédit.
+
+Les notaires, dont les fonds sont chose de confiance et sacrés, firent
+un acte de foi, apportèrent six millions. Les créanciers rougirent
+d'être exigeants, se contentèrent d'à-comptes, désormais sûrs d'être
+payés.
+
+Les ennemis de Necker sont bien forcés ici de l'admirer. Monthyon, le
+fermier général, dit: «Sans moyens violents, sans coups de force, il
+nous sauva de la banqueroute. Mille expédients de détails furent
+employés, faibles séparément, puissants par leur ensemble. Toute
+grande mesure eût trouvé trop d'obstacles. Son industrie fut un
+prodige.» Et combien on doit l'admirer, quand on songe qu'au moyen de
+tant d'embarras politiques, il se trouva en face d'une disette qui
+venait à grands pas, bientôt devant l'atroce hiver, le grand hiver du
+siècle (88-89) qui, rompant la circulation, doubla les maux de la
+famine. Plus de travail et plus d'obéissance dans l'administration.
+L'autorité morale de Necker, son crédit personnel, suppléèrent aux
+ressources de l'État qui n'existait plus. De toutes parts on vint au
+secours. Il parvint à passer ces terribles huit mois, à gagner le
+printemps, les États généraux. Tout ce qu'on blâme en lui de fautes ou
+de faiblesses s'efface devant un tel service. On peut répondre à tout:
+«Il a nourri la France.»
+
+Il fallait ces extrémités pour que la cour, la reine, Artois, les plus
+antipathiques à Necker, l'appelassent, pour que le roi subît le
+protestant! Dès longtemps, il haïssait Necker pour son pathos, sa
+suffisance. Mais il le méprisait de plus pour ses côtés bourgeois,
+qui, il est vrai, devant les grands et les puissants, le tenaient bas
+et servile. Il y voyait un sot, espérait l'amuser, garder contre lui
+Lamoignon, l'absolutisme même. Il montra plus d'adresse que l'on n'eût
+attendu. Tout en avouant ses répugnances pour appeler le Génevois, il
+dit «qu'il le suivrait en tout.» Dans les premiers rapports qu'ils
+eurent, il parut confiant, s'épancha avec lui, dit: «Monsieur Necker,
+voilà bien des années que j'ai à peine un instant de bonheur.» Necker
+attendri: «Encore un peu de temps, Sire. Vous ne direz pas toujours
+ainsi. Tout se terminera bien.»
+
+La crédulité vaniteuse de Necker, sans doute aussi l'amour du bien
+public, l'avaient trop pressé d'accepter. Lamoignon faisait croire au
+roi qu'il pouvait éviter les États généraux. Des parlementaires
+assuraient qu'en abandonnant la malheureuse Cour plénière, rouvrant le
+Parlement, on obtiendrait de lui ce qu'on voudrait. Très-coupable
+complot qui, dans une situation si dangereuse, allait neutraliser le
+seul sauveur possible, détruire l'espoir qui soutenait la France. Déjà
+le roi faisait imprimer les nouveaux édits.
+
+Mais l'indigne manoeuvre des deux côtés fut arrêtée. Plusieurs
+parlementaires noblement réclamèrent. Necker alla à la reine même,
+humblement lui fit observer que, Lamoignon restant, son crédit serait
+nul, qu'il ne pourrait fournir l'argent qu'on espérait. C'était le 7
+septembre, et l'on voyait déjà avec effroi que la récolte avait manqué
+partout, en France et en Europe. Necker, ce jour du 7, interdit la
+sortie des grains. Cela marquait la crise, et rendit la reine
+sérieuse. Necker fit apparaître le fléau imminent, l'universel chaos
+et le spectre de la famine.
+
+Les adieux du roi, de la reine, à Brienne et à Lamoignon furent
+pathétiques, et ceux qu'ils auraient faits à la royauté même. En
+effet, désormais, il fallait marcher droit aux États généraux. Plus de
+fraude, plus d'échappatoire, la France allait venir et demander des
+comptes. Cette vague terreur leur fit amèrement regretter ceux qui
+emportaient le passé. On les combla, sans souci de l'opinion. On avait
+les larmes aux yeux. La reine voulut embrasser Brienne, lui donna son
+portrait enrichi de diamants. Elle garda sa nièce comme dame
+d'honneur. Il reçut le chapeau. Un de ses neveux fut coadjuteur de son
+archevêché, et un autre eut un régiment. Lamoignon, pour son fils, eut
+la pairie, une ambassade, et pour lui 4,000,000 de livres (dans une
+telle pénurie!).
+
+Rien n'exaspéra plus la reine que la vive joie de Paris. Et le signal
+partit de la Bastille. Les Bretons prisonniers trouvèrent le moyen
+d'illuminer la plate-forme. Trois jours, trois nuits, c'est dans
+toutes les rues une furie d'illuminations, pétards, fusées, etc., et
+l'on casse les vitres des amis de la Cour qui n'illuminent point. Ce
+désordre fut un prétexte pour l'irritation de Versailles. Le ministre
+Villedeuil demanda et obtint du roi un ordre «de dissiper par la force
+les attroupements.» C'était se hâter fort. Ces effervescences durent
+peu. Les réprimer d'un coup, au moment de l'explosion, c'est ce qu'on
+ne peut guère qu'au prix de bien du sang.
+
+Ici, on le pouvait, ayant en main, non pas, comme à Rennes, à
+Grenoble, des troupes ordinaires et peu sûres, mais des corps
+privilégiés, à haute paye, aimant peu le bourgeois. La Garde de Paris,
+en butte aux railleries qui toujours poursuivaient le Guet, était fort
+disposée à faire voir qu'elle est «_vrai soldat_.» Son chef, le
+chevalier Dubois, fut ravi de sabrer, fit une charge à fond sur le
+Pont-Neuf plein de monde, galopant sur les trottoirs mêmes. Les
+spectateurs paisibles, des gens de toute classe (Florian, le marquis
+de Nesle, etc.) furent ou sabrés ou écrasés.
+
+Cela irrita fort. Le lendemain, on revint avec de grosses cannes, et,
+devant Henri IV, on brûla un archevêque de carton. Plusieurs, irrités
+de la veille, disaient: «Brûlons les corps de garde». Dubois, dit-on,
+habilement avait embusqué des fusils. On tire. Et voilà vingt-cinq
+morts.
+
+Mais il y eut, pour Lamoignon, bien plus de sang encore, deux vrais
+massacres aux deux bouts de Paris. Une foule, en bonne partie de
+femmes, s'était portée aux trois hôtels Dubois, Lamoignon et Brienne,
+et devant criait, aboyait. Du dernier (Hôtel de la Guerre), on avertit
+Sombreuil, le gouverneur des Invalides, qui les envoie, et les fusils
+chargés. D'autre part, les Gardes françaises, sous M. de Biron,
+entrent par l'autre bout de la rue. Opération habile et d'un succès
+terrible, qu'on veut attribuer _au hasard_. La foule, serrée des deux
+côtés, fait une masse compacte, où tout coup porte. Prise entre les
+deux feux, elle est poussée sur l'un, sur l'autre; des deux côtés, la
+mort!
+
+C'est encore _le hasard_ qui, par la Garde de Paris, fit le carnage
+aux boulevards. De la porte du Temple et de la porte Saint-Martin, on
+refoula les masses au traquenard de la rue Meslay. Des deux bouts on
+chargea, on sabra pêle-mêle le peuple, les promeneurs, l'habitant qui
+rentrait chez lui. (Cf. Droz, II, 91; Soulavie, VI, 213-218.)
+
+Le Parlement, rouvert le 24 septembre, manda et gronda fort Dubois, la
+Garde de Paris. Qu'eût-il dit à Biron, à la Maison du roi, trop
+excusés, garantis par leurs ordres? La Cour eut cette tache de sang.
+On a dit, répété sottement que ce gouvernement ne périt que de sa
+débonnaireté. Je ne vois point cela. Il périt de son abandon. S'il
+avait trouvé dans l'armée le zèle qu'il trouva dans ces corps, il eut
+certes lutté. La petite cour militaire, qui menait alors Louis XVI,
+eût pu avec sa signature livrer de vraies batailles, disputer la
+fortune. Mais l'armée lui tourna le dos.
+
+Que ces choses cruelles se soient passées sous Necker, le plus humain
+des hommes, cela nous éclaire fort sur un point très-obscur de la
+situation où l'histoire ne dit rien. _Était-il? n'était-il pas
+maître?_
+
+Il avait l'apparence et la décoration d'un vrai premier ministre.
+Protestant, il entre au Conseil! insigne grâce. Il a les embarras
+immenses des finances et des subsistances. Il a la charge grave et
+infiniment compliquée de préparer les États généraux. Il devrait être
+fort, tenant cette misérable Cour par ses besoins et par sa peur,
+ayant trois prises, le pain, l'argent, l'opinion. Il pouvait fort bien
+voir, par l'effort que le roi se fit de quitter Lamoignon, combien il
+était nécessaire. Il n'en profita pas, ne prit pas le haut ascendant.
+De là tant de fausses mesures, en désaccord avec ses idées et sa
+probité, et pourtant signées de son nom.
+
+Ce pauvre homme de bien, né à Genève, n'était point Génevois. Il n'en
+eut pas les vertueuses résistances. Allemand d'origine, il avait dans
+le sang le mou et le bonasse des sujets de ces petits princes, chapeau
+bas devant les valets de l'illustrissime Cour. Fils d'un précepteur ou
+régent et de bonne heure commis, il tenait à la fois et du maître
+d'école et du plumitif subalterne. On ne réussit guère, aux bureaux
+comme ailleurs, que par l'attention soutenue d'être agréable et de
+plaire à ses maîtres. Tel il resta en montant au plus haut, gardant
+toujours l'humble respect de tous faquins titrés, heureux de leurs
+sourires. De là un être ridicule, double, bâtard et faux, d'un côté
+flatteur du public, amant de la gloriole, d'autre part tenant fort à
+gagner les privilégiés, occupé de les apaiser, de se faire pardonner
+le bien.
+
+On eût pu deviner tout cela dès 84 par son livre, _Administration_. Il
+y est pitoyable, visiblement il pleure de n'être plus ministre. On
+sent parfaitement la prise aisée qu'on a sur un homme si faible. Dans
+son pathos sentimental de bon charlatan allemand, il fait fort bien
+entendre qu'on aurait grand tort de le craindre. Il attend tout _de la
+vertu_ (grande tirade sur la vertu), celle des princes et des
+privilégiés. Ils sont si généreux que tout s'arrangera. Qu'ils se
+confient à Necker. Il est discret, prudent. Il n'en fera pas trop. Et
+déjà il le prouve, en embrouillant, cachant ce que l'on veut cacher.
+De quelle main délicate il touche le clergé, par exemple! déguisant sa
+richesse, cotant son revenu au chiffre ridicule d'à peu près cent
+millions.
+
+On put voir tout d'abord que Necker était traîné, que, dominé des
+hautes influences, attendri et trompé par l'équivoque bonhomie de
+Louis XVI, il prêterait l'appui de son nom aux actes des privilégiés,
+serait tout à la fois leur dupe et leur compère. L'assemblée
+dauphinoise, sur qui la France avait les yeux, du 27 juillet s'était
+ajournée à octobre. Réunie à Romans, elle fit un remarquable plan
+d'États provinciaux. Dans ce plan, l'électeur devait être le
+propriétaire payant d'impôt six francs par an (dix sous par mois, ou à
+peu près _un liard par jour_). L'électeur des villes un peu plus.
+Mais on excluait tout à fait le fermier, comme trop dépendant. En
+effet, la propriété appartenant surtout au clergé et aux nobles,
+admettre leurs fermiers innombrables, c'était mettre l'élection dans
+la main des privilégiés. Les campagnes pouvaient devenir, ce qu'elles
+ont été de nos jours, le brutal instrument de la réaction.
+
+Plusieurs fermiers siégeaient à Romans, et eux-mêmes ils demandèrent
+«que le fermier ne fût pas électeur», n'eût pas la dure alternative de
+voter contre sa conscience, ou contre l'existence, le pain de sa
+famille. À cela que va dire le roi? que va dire Necker? Ils corrigent
+le plan, _veulent que le fermier vote_. Quelle dureté serait-ce
+d'exclure l'innocent laboureur, l'homme des champs, etc. Ils tiennent
+à donner au clergé, aux nobles, une armée d'électeurs.
+
+C'est dans le même esprit que la Cour, si peu satisfaite des Notables
+en 87, les rappelle en 88, étant sûre de n'avoir par eux que des avis
+pour enrayer ou reculer. Si le ministre était ferme et loyal, il
+devait rejeter, refuser à tout prix une assemblée certainement hostile
+à la convocation des États généraux.
+
+Ces Notables montrèrent une remarquable clairvoyance dans leur haine à
+la liberté.
+
+1º Ils repoussèrent presque unanimement la double représentation du
+Tiers, sentirent parfaitement que, si la Nation était vraiment
+représentée, le Privilége était perdu.
+
+2º Ils parurent deviner et prévoir que la fausse démocratie serait le
+sûr moyen d'étouffer, d'écraser la vraie, que le suffrage universel
+serait l'arme mortelle de la contre-révolution. Ils admirent au
+suffrage _même les domestiques_, laquais des villes, et valets de
+charrue, ces rustres qui bientôt vont donner les Chouans. De peur
+qu'ils ne se trompent et n'oublient le mot d'ordre, ils voteront _à
+haute voix_. Avec ces valets, les Notables appelaient au scrutin un
+monde de fainéants à vendre, de nobles affamés, parasites, et de
+petits collets qui couraient les dîners.
+
+À l'appui de ce bel avis (12 décembre), parut une incroyable lettre
+des princes au roi, superbe d'insolence. Ils se croient en 1614,
+s'indignent, comme les nobles firent alors, de ce qu'on croit le
+bourgeois du même sang, de ce qu'on humilie cette bonne noblesse, qui
+a fait roi Hugues Capet. Ils finissent par menacer, par dire que si
+les premiers ordres devaient descendre ainsi, leurs protestations
+dispenseraient de payer l'impôt.
+
+Au même temps un coup répondit, un grand coup, le livre de Sieyès,
+qui, d'un énorme poids, trancha les questions, qui arma la Révolution
+de sa formule victorieuse, de sa hache et de son épée.
+
+«Qu'est-ce que le Tiers? le Tout.--Le Tiers est la Nation.»
+
+Il écarte du pied les théories des sots, des ignorants qui s'imaginent
+(comme Mounier) qu'on pourrait faire ici une Angleterre.
+
+Vous demandez qui aura droit de convoquer la Nation? Demandez donc
+plutôt qui n'en a pas le droit, dans le danger de la Patrie.
+
+Vous demandez quelle place les corps privilégiés, deux cent mille
+prêtres ou nobles, auront dans l'ordre social? c'est demander quelle
+place, dans le corps des malades, aura l'humeur maligne et corrompue.
+
+Ceci s'entend assez et dépasse fort 89.
+
+Non moins sinistrement, cet âpre, inflexible Sieyès dans les
+_Instructions_ électorales du duc d'Orléans, rappela la question
+suprême, la _responsabilité_. On a vu qu'à Grenoble un magistrat
+l'explique par la mort de Calonne, le Grand Conseil par la mort de
+Brienne, plaçant même plus haut encore la responsabilité. La brochure
+d'Orléans demande «que _quelqu'un_ soit responsable.» Inutile de
+nommer ce _quelqu'un_. Chacun comprendra.
+
+Tout devient clair, fort, bref. Le public marche droit. Malheur à qui
+gauchit. Le _doublement du Tiers_ est le grand shiboleth où l'on se
+reconnaît. Le Parlement, cette vieille perruque, hier si populaire, a
+osé rappeler les États de 1614 (les nobles triomphants et le Tiers à
+genoux). Dès ce jour, sans retour, il sombre, il s'enfonce, il
+descend, il s'abîme, cent pieds sous la terre. Il n'en remontera que
+pour paraître en masse à la place funèbre de la Révolution.
+
+Cette chute subite du Parlement devait avertir Necker. Il flottait
+misérablement (j'en crois Droz, Mounier, Malouet, et nullement le fils
+de Necker). Ce coeur sensible et tendre, qui voulait plaire à tous,
+était désespéré de faire du chagrin aux privilégiés. Entre quelques
+hommes et la France, la justice et l'iniquité, il se taisait, restait
+admirablement impartial.
+
+On lui montrait que la noblesse avait été partout contre Brienne (de
+mai en août); qu'en Dauphiné, seule au 13 juin, elle avait convoqué
+les États à Vizille; qu'à Rennes, ailleurs encore, elle avait gagné et
+désarmé l'officier (noble). N'étaient-ce pas des nobles, ces vaillants
+députés bretons, les douze qu'on mit à la Bastille, ces obstinés qui
+vinrent, les dix-huit, et les cinquante-deux? Trente ducs et pairs
+avaient offert de renoncer à leurs priviléges pécuniaires. Donc la
+noblesse, haute ou petite, en majorité figurait au premier acte du
+grand drame.
+
+Un coup de vent, avant décembre, éclaircit la situation. La majorité
+noble, un moment entraînée hors de son état naturel par l'esprit
+généreux du siècle ou par la haine de la cour, rentra dans les rangs
+rétrogrades, aussi bien que les Parlements. Ce fut fort clair en
+Bretagne. Nantes et Quimper, et Rennes même (des bourgeois, des
+étudiants éclatèrent contre la noblesse), furent appuyées de
+Saint-Brieuc, d'Auray et d'autres villes. Contre son corps municipal,
+Nantes créa une autre assemblée, plus sérieusement municipale, et qui
+réellement représenta la ville. Nantes envoya au Roi demander le
+doublement du Tiers (_Mellinet_). Dans le cahier commun des villes de
+Bretagne qu'on fit à Rennes, la demande en fut faite expressément
+d'après le Dauphiné (_Duch._, I, 85).
+
+Des avocats terribles parlaient encore plus haut pour la cause du
+peuple. Deux avocats: la faim, la mort.
+
+La détresse s'accrut par l'hiver. Dès le 9 décembre la Seine est
+prise, et tous les fleuves. Les arrivages cessent. Le froid tombe à
+trente degrés. Le peuple en chaque pays retient les blés. Plus de
+circulation. Tout négoce des grains est taxé d'accaparement. Le
+ministère en vain demande à acheter. L'effroi entrave tout. Necker,
+aux abois, de nuit, de jour, écrit lettres sur lettres et reçoit cent
+courriers. D'heure en heure, de toute province, arrivent d'accablantes
+nouvelles: ici, là, partout la famine.
+
+La situation de Paris était un sujet de terreur. On l'alimentait jour
+par jour, et la vie de ce corps énorme était suspendue à un fil. La
+mortalité fut immense. De toutes parts, les pauvres gens périssaient
+de froid et de faim. On mourait dans les greniers. On mourait dans les
+rues. Des processions infinies de convois s'allongeaient vers les
+cimetières. Il y eut un grand mouvement de charité, de bienfaisance,
+disons-le, de prudence aussi. Que serait-il arrivé si le redoutable
+Paris, au dernier degré des misères et sous l'aiguillon de la mort,
+eût forcé ces palais regorgeant d'un luxe odieux, forcé, à la place
+Vendôme, les insolents hôtels des Fermiers généraux? Les curés, les
+philosophes, l'archevêque de Paris, tous donnèrent. Nul davantage que
+le duc d'Orléans. Sa prodigalité royale fit l'inquiétude de
+Versailles. Celui qui si largement jetait sa fortune privée n'avait-il
+pas un but plus haut? Dès ce temps, en toute chose, imaginative et
+haineuse, la Cour voit la main d'Orléans. Les clubs qui commencent à
+ouvrir, sont dirigés par Orléans. Deux mille cinq cents brochures,
+parues en quatre mois, sont l'oeuvre d'Orléans. Le grand mouvement des
+campagnes en 1789, les vagabonds, les affamés, ceux qu'on appelait
+_les brigands_, c'est Orléans qui les suscite. Il devient une légende,
+un extraordinaire magicien qui, de ses occultes puissances, remue le
+monde, opère les immenses phénomènes qu'offrira la Révolution.
+
+C'est pourtant du Palais-Royal, d'un homme du duc d'Orléans (Ducrest)
+qu'était venu, en 77, le meilleur de tous les conseils que reçut
+jamais Louis XVI: Faire lui-même la Révolution, lui-même démolir la
+Bastille, prendre l'initiative de toute grande mesure populaire. En
+décembre 88, la terreur, la nécessité, rendirent le Roi moins sourd.
+Au grand peuple affamé, dont la voix demandait: «Du pain!» il donne
+_le Doublement du Tiers_ (27 décembre 1788).
+
+Le Tiers (de 25 millions d'hommes) fournit autant de députés que le
+Clergé et la Noblesse réunis (les deux cent mille privilégiés).
+
+Victoire de la justice, petite, injuste encore. Et on ne l'eût pas
+obtenue si le roi et la reine n'avaient pas été décidés dans le
+danger, la crainte, de plus par la rancune. Ils en voulaient à la
+noblesse. Cette noblesse, appui du trône, c'est elle qui le
+démolissait. De la cour, de Versailles bien plus que de Paris, étaient
+sortis les chansons, les libelles contre la reine. Qui avait
+précipité, désarmé son ministre Brienne? sinon les nobles de province,
+ces officiers qui refusèrent de faire tirer. La première illumination
+pour la chute de Brienne fut celle des nobles de Bretagne, renfermés à
+la Bastille. Rien de plus amer pour la reine.
+
+Dans le doublement du Tiers, le roi, la reine, n'eurent nulle autre
+pensée. Ils ne donnèrent point le change. Ils marquèrent vivement
+qu'ils se vengeaient de la Noblesse. Quand on dit à Louis XVI qu'aux
+Notables un seul bureau avait voté pour le Tiers à la majorité d'une
+voix, il dit: «Qu'on ajoute la mienne!» La reine, le 27 décembre,
+assista au Conseil, voulant publiquement participer de sa personne à
+l'acte que la noblesse appelait «sa dégradation.»
+
+Du reste, ils crurent ne faire qu'une manifestation de mécontentement.
+Le Tiers augmenté gagne peu. Tout comme auparavant il n'est qu'un
+ordre à part, il n'a _qu'une voix contre deux_. Il est, comme
+toujours, dominé par les deux ordres supérieurs, le Clergé et la
+Noblesse. Necker ne mêlant pas les trois ordres en une même assemblée,
+n'accordant pas le vote par tête, conservant la vieille forme
+oppressive du vote par ordres, rassurait par là la conscience du roi,
+inquiète pour les privilégiés. Par là encore il espérait calmer le
+ressentiment, l'indignation de la Noblesse. Il s'excusait, clignait de
+l'oeil, semblait dire: «Ne vous fâchez pas! Au fond, je n'ai accordé
+rien.»
+
+Le règlement d'élection qui parut (24 janvier), étonna, effraya.
+Plusieurs crurent follement que les bannis génevois, aux gages de
+l'Angleterre, avaient voulu lancer la France en pleine désorganisation,
+que Necker les écoutait (ce qui n'était pas vrai), qu'il voulait dans
+cette grande France faire la démocratie des petits cantons de la Suisse,
+ou l'égalité barbare des nomades qui ne savent ce que c'est que propriété.
+
+La base surprenait: Tout imposé est électeur. Tout homme de
+vingt-cinq ans. Cela voulait dire: tout le monde; car tous payaient la
+capitation.
+
+Quelle confiance illimitée dans l'excellence de la nature humaine, le
+patriotisme des masses et la modération des pauvres!
+
+En regardant de près, plusieurs, comme Mirabeau, jugeaient que ce
+plan, d'apparence ultra-démocratique, dérobait, retirait par
+l'artifice du détail ce qu'il accordait par l'ensemble. Les prêtres à
+bénéfices, les nobles ayant des fiefs, donc un très-petit nombre, ont
+seuls le privilége de l'élection directe. Le Tiers (la nation) n'a que
+l'élection de second degré. En conservant aux vieux bailliages leurs
+absurdes droits, on y annule adroitement la proportion supérieure du
+Tiers. On appelle tous les petits nobles, faméliques, aisés à gagner.
+On favorise les jurandes, servile oligarchie industrielle.
+
+La convocation n'est ni uniforme, ni simultanée. Paris, la tête de la
+France, qui devrait marcher devant, éclairer et guider,
+très-machiavéliquement est convoqué le dernier, après tous, et de
+façon à n'exercer nulle influence. On alla si loin dans la haine, la
+méfiance contre la grande ville qu'on eût dû le plus ménager, qu'au 13
+avril, le ministère, violant pour elle seule le principe d'élection
+qu'il avait posé pour la France, décida qu'à Paris il faudrait payer
+six livres de capitation pour être admis aux assemblées électorales du
+Tiers.
+
+Mirabeau va jusqu'à conclure qu'on ne voulait pas sérieusement les
+États généraux. Plusieurs pensaient en effet qu'on n'y voulait qu'une
+mêlée, où tous, combattant contre tous, s'annuleraient également au
+profit du pouvoir royal. Une grosse masse noire de curés, venant avec
+leurs haines et leur pauvreté irritée, allait engloutir les évêques.
+Les anoblis, contestés, méprisés de la noblesse, voulaient
+certainement l'abaisser. Mais ces vainqueurs subalternes du clergé et
+de la noblesse vont eux-mêmes à leur tour être écrasés par la roture
+qui veut partout un plat niveau. D'autant plus haut, sur la ruine
+générale, doit monter le trône.
+
+Dans ce plan, au premier regard, inhabile et informe, mais plein de
+fautes calculées, on put montrer au roi le résultat probable: qu'on
+aurait à la fois la popularité des bonnes intentions et le profit de
+la duplicité (Mir., _Mém._, V, 224).
+
+On a cru qu'en cette mesure le Roi s'était démenti, contredit, qu'il
+avait pris tout à coup un sentiment novateur, révolutionnaire. Quoi de
+moins vraisemblable? Mais nous n'avons pas là-dessus à douter, à
+conjecturer. Les notes aigres que, en cette année 88, il écrivit sur
+les plans de Turgot, et contre son idée de _grande municipalité_ ou
+assemblée nationale, constatent ses sentiments réels. Écrites dix ans
+après Turgot, et sans occasion apparente, elles sont sans nul doute
+une protestation indirecte non pas contre Turgot, enterré dès
+longtemps, mais contre Necker, contre ses mesures populaires.
+
+Le coeur n'y fut pour rien. Celui de Louis XVI fut au fond immuable
+pour le Clergé et la Noblesse, très-fixe et très-fidèle. Il y parut
+bien à la fin, lorsqu'en juillet 91, non sans danger, il refusa de
+mettre le feu à l'arbre féodal où l'on brûla les armoiries des nobles.
+Il y parut dans son obstination à n'exiger point du clergé un serment
+politique qui ne gênait en rien la conscience religieuse. Il y mit un
+entêtement mortel, inexplicable. Plutôt que de céder, il aima mieux se
+perdre, il aima mieux nous perdre, appeler l'étranger, trahir, livrer
+la France.
+
+Ici, le 27 décembre, il crut tout simplement donner un leurre au
+Tiers, ruser avec la crise, le moment du danger, mais, conservant le
+vote par ordres, rendre vain l'avantage qu'il donnait à la Nation,
+maintenir la suprématie des deux ordres privilégiés.
+
+Étrange ingratitude! On est vraiment surpris de le voir si peu touché
+de l'opiniâtre attachement de la Nation. Le renvoi de Turgot, de
+Necker, partout ailleurs qu'en France, l'eût fait haïr du peuple. Sa
+connivence déplorable au grand pillage de Calonne, partout ailleurs,
+lui eût rendu le public implacable. Les fusillades de Paris, ces
+exécutions étourdies, cruelles, auraient perdu tout autre.
+
+Rien n'y faisait. Le peuple s'acharnait dans cette surprenante fiction
+que tout le mal venait d'ailleurs, que le roi ignorait les choses
+qu'il signait tous les jours. Quoi qu'il pût faire, la France
+persistait en ce songe, cette vaine légende, d'un certain Louis XVI
+dans le genre du _bon roi_ Robert ou de Louis le _débonnaire_.
+
+La France était très-royaliste. Et cela sans exception. Tous,
+Robespierre même et Marat.
+
+Et le plus royaliste des trois ordres, c'était le Tiers. Partout dans
+les pays où il pouvait parler, dans les pays d'États, il s'était
+montré tel. Cela est frappant en Bretagne, pour tout le siècle.
+Lorsqu'en 50, 52, 56, on exige les nouveaux vingtièmes, Nobles et
+Parlement refusent: le Tiers cède toujours: il vote obstinément pour
+le roi et contre lui-même. Plus royaliste encore il est sous Louis
+XVI. En 1778, il vote aveuglément tout ce qu'on veut, et en 86, au
+voyage de Cherbourg, quand le roi passe, deux provinces se précipitent
+au passage, tout l'acclame, le bénit, tout pleure.
+
+Les cahiers du Tiers manifestent combien, dans sa victoire, au moment
+même où il sentit sa force, il fut respectueux et tendre pour cette
+vieille idole, la royauté. Ses assemblées, graves, sérieuses (autant
+que celles des nobles furent tumultueuses, violentes), témoignent
+d'une modération singulière. En réclamant les droits éternels de
+l'espèce humaine avec simplicité, elles ne sont nullement audacieuses,
+plutôt un peu timides. Le Tiers admet patiemment qu'une nation,
+vingt-cinq millions d'hommes, n'aient pas plus de représentants que
+deux cent mille privilégiés. Pour l'État, pour l'Église, il voudrait
+relier l'avenir au passé. Il porte encore le joug chrétien. Tous ses
+cahiers demandent la _liberté de conscience_. Nul ne réclame la
+_liberté des cultes_. Paris, Rennes, croient que l'ordre public
+n'admet qu'une religion dominante. On a accusé fortement Mirabeau et
+les grands meneurs d'avoir hésité, reculé devant l'Église. Mais cela
+leur semblait exigé par leurs commettants.
+
+«La Constitution civile du clergé, cette oeuvre malheureuse de la
+Constituante, lui était imposée par la majorité de ses électeurs.»
+(Chassin, livre III, ch. III, p. 3.)
+
+Les cahiers des privilégiés contrastent fort avec cette modération.
+Ils sont préoccupés surtout de jeter sur les autres le fardeau que
+l'ordre nouveau va imposer. Les nobles, dans les leurs, demandent la
+ruine du clergé (abolition des dîmes, suppression des moines, vente
+d'une partie des biens ecclésiastiques). Et le clergé, de son côté,
+pour se venger des nobles, désire que les non nobles arrivent à toute
+charge, même d'épée.
+
+Les cahiers des Nobles, en maintes choses insolents et puérils,
+insistent sur ce qu'eux seuls auront droit de porter l'épée, sur ce
+que leurs préséances subsisteront dans les assemblées. Il leur faut un
+tribunal héraldique d'épuration pour écarter la canaille, la tourbe
+des anoblis. Ils veulent bien partager l'impôt, mais pour un temps
+seulement. Ils pourraient avoir la bonté d'abolir leurs droits
+féodaux, si on leur payait pendant dix ans une grosse indemnité. Mais
+dans ces nobles cahiers, le sublime, c'est l'heureuse idée d'un ordre
+_de paysans_, sans doute les fermiers ou valets des seigneurs, qui
+puisse au besoin donner un coup de main à la noblesse.
+
+J'admire les cahiers du Clergé, surprenants d'hypocrisie. Il immole
+magnanimement ses priviléges pécuniaires. Mais comment les
+immole-t-il? À quel prix? il faut le savoir: 1º _Il mettra sa dette à
+la charge de l'État_ (grosse dette, il empruntait toujours pour ne pas
+toucher à ses revenus); 2º _Les revenus des curés seront augmentés_;
+3º _Le clergé répartira lui-même sa part de l'impôt_; 4º On conservera
+la grosse sangsue monastique, _les couvents_, _les Mendiants_; 5º Enfin,
+pour son sacrifice de vouloir donner quelque argent, il faut au
+clergé donner l'âme,--_l'éducation_, l'enfant, l'avenir. Car, dit ce
+bon Clergé, l'âme se perd, la moralité, depuis qu'on n'a plus les
+Jésuites[22].
+
+ [Note 22: Cela est fort curieux. La majorité du Clergé
+ qui écrit ceci, ce n'est pas, comme aux assemblées de
+ cet ordre, l'épiscopat, c'est le clergé inférieur, ce
+ sont surtout ces curés dont plusieurs, sous divers
+ rapports, seront révolutionnaires. Mais ils n'en restent
+ pas moins _prêtres_. On le voit dans certains articles
+ de la _visite des prisons_ dont parlent les autres
+ ordres. M. Chassin remarque très-bien (livre III, ch.
+ II) que le Clergé n'en parle pas. Il se soucie peu
+ d'introduire le magistrat dans les cruelles prisons
+ d'Église, dans ces ténébreux _in pace_. Le Clergé et la
+ Noblesse s'accordent pour rester juges, pour garder
+ leurs tribunaux ecclésiastiques, leurs tribunaux
+ féodaux, ces justices qu'on peut dire la moelle même de
+ l'iniquité. Ceux où le Clergé jugeait des questions de
+ mariage, le rendait maître de la femme, de l'homme (à
+ son moment faible), de la famille elle-même.]
+
+Les cahiers, en Bretagne, révélèrent la situation. La Noblesse qui,
+contre Brienne, avait pris l'avant-garde, et qu'on eût crue la tête de
+l'armée de la liberté, se montra ce qu'elle était, parut fortement
+rétrograde. Le Tiers trouvait dans ses cahiers, dans les pouvoirs que
+lui donnaient les villes, l'injonction de ne rien faire aux États de
+la province, tant qu'on n'aurait pas accepté _le vote par tête_, qui
+seul donnait une valeur sérieuse au doublement du Tiers. Les nobles
+(900 gentilshommes contre 42 bourgeois) furent outrageusement
+provoquants. Ils avaient avec eux une masse barbare, grossière, de
+paysans à eux, valets et domestiques (les chouans de demain) qu'ils
+lâchaient dans le peuple, criant: «Le pain à quatre sols!» Appel
+ignoble que le peuple de Rennes eut la fierté de ne comprendre pas.
+
+Alors on essaya de la brutalité. Ces chouans jouaient du couteau. En
+vain on dissout les États. Les nobles, à eux seuls, tiennent les États
+dans une église. Ils y sont assiégés par la jeunesse armée, par les
+forces qu'envoient et Nantes et d'autres villes. Ils se rendent. Mais
+on n'obtient nulle enquête contre leurs violences. Le déni de justice
+du Parlement de Rennes est approuvé, favorisé du Roi, qui renvoie tout
+au suspect arbitrage d'un autre Parlement (Bordeaux). Les avocats de
+Rennes lui adressent un mémoire. Le Roi le fait poursuivre par son
+avocat général Séguier; il est brûlé par le Parlement de Paris (6
+avril).
+
+La Provence offrit un spectacle analogue et pire: les furieuses
+résistances des nobles, leurs coupables efforts pour créer des
+tempêtes dans les grands foyers redoutables, motiver des batailles et
+des répressions sanglantes, qui pussent ajourner les États généraux.
+La Cour de même s'y montra partiale pour l'aristocratie. La Révolution
+y vainquit, mais par un moyen dangereux, de sinistre avenir, en
+s'incarnant, se faisant homme, un bon tyran, idolâtré du peuple, qui y
+chercha son dieu sauveur.
+
+Mirabeau semblait peu digne d'être cette idole. Rien de plus tortueux
+que sa conduite à cette époque. Avec son enfant, sa Nehra, une maison
+dispendieuse, il choisissait peu les moyens. Il allait fort chez
+Lamoignon (quoique opposé au coup d'État), recherchait Montmorin, en
+tira quelque argent pour ne pas publier ses lettres écrites de Berlin
+au ministre. Montmorin voulait l'absorber, l'aurait fait candidat aux
+États généraux. Ses lettres de ce temps sont d'un royaliste timide.
+Les États généraux, tant désirés, l'alarment maintenant, lui semblent
+_précipités_. S'il est élu, il sera _très-monarchiste_. En tuant le
+despotisme bureaucratique, il faut _relever l'autorité royale_ (Mir.,
+_Mém._, V, 187-188). Il se fie peu aux masses. Le Tiers n'a ni plan,
+ni lumières, etc. Avec de telles opinions, si peu de foi au peuple, il
+regardait vers la Noblesse, vers sa famille, son père, et (faut-il le
+dire?) vers sa femme et le monde de sa femme! Son père l'eût autorisé
+à représenter ses fiefs dans la noblesse des États de Provence. Mais
+les nobles, contre qui il plaidait en 84, allaient-ils l'amnistier?
+Une lettre qu'il écrit à son oncle, nous apprend qu'il accepterait
+d'Arimane (du Démon) une place aux États généraux, qu'il se
+rapprocherait de sa femme même, c'est-à-dire irait à la gloire par la
+voie d'infamie.
+
+Le hasard le tira de là, lui sauva cette indigne chute.
+
+D'abord Necker, contre Montmorin, s'opposa, refusa de prendre Mirabeau
+pour candidat du ministère.
+
+Deuxièmement, une femme lui vint,--je ne dis pas un amour,--certaine
+madame Lejay, femme d'esprit, d'énergie, d'audace, de brutalité
+colérique, la grossière image du peuple, en qui il sentit cette force,
+qu'il ne connaissait nullement.
+
+Troisièmement, les insultes, les défis, les risées atroces de la
+noblesse de Provence, éveillèrent en lui une autre âme, le mirent
+au-dessus de lui-même, le portèrent à une hauteur qu'il n'eut ni
+avant ni après.
+
+Gentilhomme jusqu'à la moelle, il avait pourtant de naissance du goût
+pour s'encanailler dans la société des petits, de ses paysans
+limousins, provençaux (c'est ce qui indignait son père). D'après eux,
+il croyait le peuple doux et faible, le Tiers incapable de lutter s'il
+siégeait en face des nobles dans une même assemblée. Lorsqu'il alla,
+en novembre, au club qu'Adrien Duport ouvrait chez lui (au Marais, et
+plus tard aux Jacobins), il n'y vit que la robe, les clabaudeurs du
+Parlement, et cette élite maussade de la bourgeoisie ne le charma
+guère.
+
+L'impression fut toute autre devant sa libraire madame Lejay.
+Béranger, qui l'a connue, m'a donné quelques détails sur cette
+personne singulière.
+
+C'était une petite femme, jolie, hardie, robuste, vive de la langue et
+de la main. Sa vigueur au pugilat fut une des choses qui frappèrent,
+qui charmèrent le plus Mirabeau. Il aimait cette gymnastique. À
+Berlin, après un travail excessif, il se remettait en se battant, non
+pas avec sa trop douce Nehra, mais avec son secrétaire, ses valets et
+tout le monde.
+
+Madame Lejay, qui menait son commerce et sa maison, avait fait la
+mauvaise affaire d'imprimer la _Monarchie prussienne_ de Mirabeau.
+Elle vint un matin lui dire que Lejay fermait boutique, que ses
+échéances arrivaient, que le pauvre homme était perdu. Lui seul
+pouvait les sauver en leur donnant un manuscrit scandaleux, d'un
+succès certain. C'étaient ses _Lettres de Berlin_. Elle était jolie,
+pressante. Mirabeau allégua qu'il ne les avait point. Il avait pris
+contre lui-même une précaution singulière. Il avait mis le manuscrit
+dans les mains d'un jeune homme, sûr, très-honnête, très-dévoué, lui
+commandant de l'enfermer, et, s'il le lui demandait, de ne pas le lui
+donner. Comment le tirer de ses mains? Comment livrer ce secret
+d'honneur déjà payé deux fois? Tout cela n'arrêta guère la violente
+petite femme. D'emportement, de passion, elle fut irrésistible. Elle
+aurait battu Mirabeau. Il fit ce qu'elle voulait. Il força le
+secrétaire où son ami tenait enfermée l'oeuvre fatale, la livra. Elle
+en eut sur l'heure et de quoi payer ses billets, et de quoi faciliter
+à Mirabeau son voyage d'élection qu'il ne pouvait faire sans argent.
+
+On a dit que Mirabeau ouvrit boutique à Marseille, s'afficha _marchand
+de draps_. Le fait est faux. Ce qui est sûr, c'est qu'à ce moment
+décisif où il allait prendre place dans la noblesse de Provence, il se
+fit peuple, se déclara contraire à l'opposition qu'elle faisait au
+doublement du Tiers. Quelque appui qu'il eût au dehors, il était seul
+dans l'assemblée, au milieu de ses ennemis, nullement soutenu du Tiers
+(quelques municipaux serviles). Pouvait-il diviser les nobles, se
+faire un appui parmi eux? On lui fit à ce sujet une très-dangereuse
+ouverture. Sa femme, qui n'était plus jeune, pouvait, en revenant à
+lui, lui gagner sa coterie, parents, amis ou amants. Il leur aurait
+fort convenu de l'avilir, de l'énerver, de l'accabler du patronage de
+ceux qui le déshonoraient. Il refusa (20 janvier 1789).
+
+L'assemblée était d'avance si bien travaillée contre lui, qu'aux
+premiers mots qu'il prononça (30 janvier), mots prudents,
+très-modérés, une tempête de colères, vraies ou simulées, s'éleva. La
+fureur avec laquelle il fut insulté, dépasse toute haine politique.
+Évidemment les blessures que firent ses plaidoyers terribles, le coup
+d'épée qu'il donna alors au petit Galiffet, après quatre ans,
+saignaient encore. On avait ameuté la masse contre le _chien enragé_
+(p. 269). Le plan était de _s'en défaire_ de manière ou d'autre. «Nous
+l'insulterons, disaient-ils; s'il vient à bout de l'un de nous, il
+faudra qu'il passe sur le corps à tous.» (262.) Donc on vit ce
+spectacle indigne de cent quatre-vingts nobles ou prêtres aboyant
+contre un seul homme. La pétulance du Midi ne connut aucune borne. Les
+risées furent prodiguées au gentilhomme débonnaire et au mari patient.
+Il attendait calme et fort, refusant aux provocateurs l'occasion
+qu'ils cherchaient, contenant dans sa poitrine et accumulant l'orage
+qui bientôt les écrasa.
+
+Mirabeau put comprendre un pitoyable mystère qui a fait énormément
+pour hâter la Révolution. C'est la _Terreur_ du duellisme que la
+Noblesse impunément exerçait sur la nation.
+
+Cent ou deux cent mille fainéants qui ne s'occupaient que d'escrime,
+constamment humiliaient les gens laborieux, utiles, même les
+militaires inférieurs qui ne savaient ce petit art. La bravoure ne
+préservait pas de ces affronts continuels. Des soldats, comme Hoche ou
+Marceau, étaient rossés comme les autres. Pour les tenir souples et
+bas, ils avaient imaginé (c'est ce qui a fait plus tard l'horrible
+affaire de Châteauvieux) de faire courir le soir dans la rue des
+maîtres d'armes pour défier le soldat. Il était blessé ou tué; s'il
+refusait, déshonoré.
+
+On parle de la Terreur judiciaire de 93. On ne parle pas assez de la
+fantasque Terreur qu'exerçait cette Noblesse sous l'ancien régime, et
+les furieux royalistes de 89 à 92. La garde constitutionnelle,
+composée de maîtres d'armes, de bretteurs et coupe-jarrets, porta
+l'irritation au comble. Un membre de la Convention, Grangeneuve, qui
+était un nain, fut encore, en 92, outragé dans les Tuileries.
+
+Tout cela partait d'en haut. C'était l'amusement de la cour. On en
+faisait des gorges chaudes chez d'Artois, chez ceux qui s'enfuirent au
+premier jour même de l'émigration.
+
+Le duel de Mirabeau fut d'un géant, d'un titan. Il arracha de lui-même
+une montagne, la lança. C'est la foudroyante apostrophe que tous ont
+retenue par coeur. Aplatis, ils ne répondirent qu'en se dispensant de
+répondre. Ils prirent un prétexte absurde pour l'exclure de
+l'assemblée. C'était le 8 février. Le 10, ils eurent de Paris un
+admirable secours pour perdre et flétrir Mirabeau. On put voir combien
+le pouvoir, libéral en apparence, était pour l'aristocratie. Le 10,
+l'avocat du roi demanda au parlement, obtint que les _Lettres de
+Berlin_ fussent brûlées par la main du bourreau.
+
+Au moment où le géant semble illuminé d'éclairs, la main du bourreau
+le touche! Qui ne le croirait perdu? Il court à Paris, mais n'ose y
+entrer de jour. La nuit, il sollicite ses amis. Nul plus sûr
+apparemment qu'un jeune homme qu'il a poussé. Ce cher ami ferme sa
+porte, le renie. C'est Talleyrand.
+
+Mirabeau avait plusieurs âmes. Et son âme dantonique s'éveillait dans
+ces moments. Avec le colonel Servan, l'intrépide girondin, il
+traduisit, imprima un livre qui aurait fait en haut un coup de
+Terreur: _La Royauté_, de Milton. Cette bombe, en éclatant, eût touché
+le trône même. Servan, dans ses propres livres (_Le soldat citoyen_),
+n'avait reculé nullement devant ces moyens d'intimidation. Il y
+adresse aux militaires de cour les plus directes menaces, les avertit
+du jugement prochain de la Révolution.
+
+Le Parlement, qui enfonçait dans l'impopularité, avait bien à
+réfléchir avant de poursuivre, de provoquer personnellement une telle
+force. Il s'arrêta, il n'osa.
+
+On avait dit en Provence qu'il ne reviendrait jamais. Le syndic de la
+Noblesse en avait fait une fête. Le jour du banquet, il arrive (7 mars
+89).
+
+Mais bien avant qu'il soit à Aix, dès Lambesc, quel est ce grand bruit
+de cloches dans toute la campagne? Qu'est-ce que c'est sur les routes
+que cette affluence effrayante?... Étonnant peuple du Midi! Hier, tout
+semblait dormir. Aujourd'hui tout est en danse. On se l'arrache, cet
+homme. «Vive le père de la Patrie!» On veut dételer la voiture,
+s'atteler. Il s'y oppose, il pleure, et laisse échapper un sombre mot
+prophétique (Mir., _Mém._, V, 271, 278.)
+
+À Aix, pour fuir l'ovation, la voiture allait au galop. On la suivait
+à toutes jambes. À travers les fleurs, les couronnes, les feux
+d'artifice, il arrive, il descend dans les bras du peuple.
+
+À Marseille, le 18 mars, il entre, tout travail cesse. Une masse de
+cent vingt mille âmes l'enveloppe. Le carrosse est accablé de
+lauriers, d'oliviers, de palmes. Les frénétiques baisent les roues.
+Les femmes, dans leur transport, offrent en oblation leurs enfants
+(279).
+
+Le plus piquant du triomphe, c'est que la petite tête vaine de madame
+de Mirabeau n'y tient pas. Elle est éperdue de sa gloire. Et cela dura
+trois ans. Elle acheta, à sa mort, son hôtel, son lit, voulut léguer
+tout son bien à l'enfant de Mirabeau. Au moment de l'ovation (mars
+89), des paysans, apostés très-probablement par elle, allèrent prier
+Mirabeau de la reprendre, de donner des Mirabeau.
+
+Les nobles étaient si furieux, qu'à Aix, à Marseille et à Toulon, ils
+firent un coup désespéré. On ne peut le comparer qu'à la folie de
+Saint-Domingue, quand les colons imaginèrent de lâcher leurs propres
+nègres, de faire par eux l'incendie, le pillage des plantations. On
+organisa aux trois villes trois épouvantables émeutes. Cela n'était
+que trop facile après ce cruel hiver de misère et de famine. Le blé
+manqua, grande cherté. Le peuple, à Marseille, s'en prit à
+l'Intendant, au Fermier de la ville, força leurs hôtels, brisa tout,
+força, pilla les boutiques des boulangers. Le gouverneur, les consuls,
+épouvantés, donnent au peuple encore plus qu'il ne demande (284),
+baissant le prix du pain, de la viande, à un bas prix insensé. L'effet
+naturel eût été, que personne ne voulant apporter du blé à ce prix, on
+aurait eu la famine. On la faisait dès le jour même, chacun forçant le
+boulanger à donner du pain pour quinze jours. Le gouverneur s'était
+sauvé. Marseille était en grand péril. Les Génois, nombre d'étrangers,
+préparaient d'affreux désordres. Plusieurs auraient eu envie de
+brûler, piller le port. D'autres, pour grossir leur nombre, parlaient
+d'ouvrir les prisons, de s'adjoindre les voleurs. Et déjà trois cents
+bandits échappés couraient la ville.
+
+L'autorité avait péri. Ce fut le gouverneur même de la Provence,
+réfugié de Marseille à Aix, qui fit appel à Mirabeau, lui dit de
+«faire ce que son coeur lui conseillerait.» Terrible appel au danger
+le plus évident, à la ruine presque certaine de sa popularité. On
+pouvait croire que de toute façon il était fini et tué,--ou tué de sa
+hardiesse dans une entreprise impossible,--ou, s'il refusait de
+répondre, tué de honte et de lâcheté.
+
+Il montra un coeur admirable, vola à Marseille, sauva la Provence.
+
+Ce qu'il avait hautement conseillé dans ses écrits, la _milice
+nationale_ remplaçant toute force armée, il l'organise à Marseille,
+aidé et par la jeunesse et par les corporations, les portefaix
+(corporation redoutable). Mais on travaillait en dessous. Le 25,
+pendant qu'il s'occupe à contenir un mouvement, une nouvelle
+accablante, décourageante lui vient: Aix et Toulon sont en feu.
+
+À Aix, le consul (marquis de la Fare), celui même qui avait fait
+exclure Mirabeau des États, fait une indigne tentative pour pousser le
+peuple à bout, pouvoir frapper, coûte que coûte. Ses provocations, ses
+injures, ne suffisaient pas, il en vint à dire aux affamés «que le
+crottin de cheval était assez bon pour eux.» (Mir., _Mém._, V, 306.)
+On s'emporte. C'est ce qu'il voulait. Il fait tirer ses soldats. Deux
+morts et plusieurs blessés. Là, le peuple exaspéré s'élance, rembarre
+les soldats, les désarme. La Fare se cache. Il est assiégé. Il baisse
+le prix du pain, il livre les magasins. Enfin de peur, il s'enfuit.
+
+Cette victoire du peuple d'Aix pouvait rendre celui de Marseille plus
+fier et plus difficile. Ce rude peuple est terrible. Mais le lion se
+fit agneau. Mirabeau lui expliqua à merveille la situation,
+l'instruisit et l'apaisa.
+
+Le 26, le soir, aux flambeaux, il fit proclamer la hausse, et le
+peuple ne murmura pas.
+
+Aix n'était pas apaisé. On menaçait un magasin. Le gouverneur Caraman
+n'y avait su d'autre remède que de faire venir des troupes, de
+préparer un carnage. Mirabeau accourt à Aix, et empêche la bataille.
+Il persuade au gouverneur d'écarter la force armée, de confier la
+ville à elle-même, aux milices bourgeoises. Des paysans arrivaient
+pour aggraver le désordre. Mirabeau court au devant, les harangue et
+les renvoie. Point de sang!... Belle victoire, et vraiment
+attendrissante. On mouille de larmes ce sauveur, ses habits, ses pas.
+Tous pleurent, et il pleure aussi (305).
+
+Mais voici le plus merveilleux. Les nobles, cachés tout à l'heure,
+reparaissent plus fiers que jamais. Ils daigneront être officiers de
+milices nationales. Mais il faut qu'on expie le trouble, que le peuple
+soit puni pour avoir été massacré. «Une bonne justice prévôtale.»
+
+«Oui, dit le peuple, pour vous.» Et voilà que les potences, sans
+Mirabeau, se dresseraient. Il sauva ses ennemis.
+
+Un des plus furieux contre lui avait été certain évêque. On le tenait
+à Sisteron. Il était en grand péril. Mirabeau court, il harangue; il
+enlève son évêque et le met en sûreté.
+
+Il fut élu, on peut le dire, non-seulement à Aix, à Marseille, mais en
+France. Il arriva, porté sur les bras de la France, aux États
+généraux.
+
+Ce fort et pénétrant esprit, au plus haut de son triomphe, se jugeant
+sans doute au dedans, sentit certaine tristesse. Était-il digne d'être
+à ce point exalté, divinisé par ce peuple confiant?
+
+Qu'avait-on adoré en lui? le génie, surtout la force. Son triomphe
+n'ouvre-t-il pas la voie au culte des forts?
+
+Et si l'orateur est dieu, que sera-ce, chez ce peuple encore si novice
+et si barbare, que sera-ce du capitaine divinisé par la victoire?
+
+Au moment où il vint à Aix, où le peuple voulait le traîner, il fondit
+en larmes, disant: «Voilà comme on devient esclave!»
+
+
+FIN DU TOME DIX-NEUVIÈME ET DERNIER.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+PRÉFACE, I
+
+ L'_Histoire de France_ est terminée ............................ I
+ Le fil du présent volume est _la Conspiration de famille_,
+ aujourd'hui prouvée, démontrée .............................. II
+ Les légendes récentes ont été démenties par les lettres
+ mêmes de Marie-Antoinette et de Marie-Thérèse .............. VII
+ Combien Louis XVI fut Allemand, étranger à la France ........... X
+ Toujours le roi en France a été l'étranger .................... XI
+ L'ascendant croissant de la reine ............................ XII
+ Méthode suivie dans ce volume ............................... XIII
+ Adieu à la France d'alors ..................................... XV
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+ CHUTE DE BERNIS.--AVÉNEMENT DE CHOISEUL. 1758 ................. 17
+ Cabale autrichienne des trois Lorraines ..................... 20
+ Elles perdent Bernis et l'Infante, créent Choiseul .......... 23
+ Choiseul livre la France à l'Autriche ....................... 24
+
+
+CHAPITRE II.
+
+ CHOISEUL.--SON TRAITÉ AUTRICHIEN.--RUINE ET REVERS. 1759 ...... 27
+ Ascendant de la Lorraine. Règne des Lorraines ............... 28
+ Choiseul et sa soeur (Grammont) ............................. 29
+ Situation désespérée. Choiseul manque la descente
+ d'Angleterre; banqueroute ................................. 33
+
+
+CHAPITRE III.
+
+ L'ÉCLIPSE DE VOLTAIRE. 1759-1761 .............................. 40
+ Le parti autrichien fait rentrer Voltaire en France et le
+ loge à Ferney ............................................. 44
+ _Candide_ ................................................... 45
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ ROUSSEAU.--NOUVELLE HÉLOÏSE. 1764-1761 ........................ 49
+ Le Rousseau naturel et le Rousseau artificiel ............... 50
+ La Savoie, madame de Warens ................................. 52
+ Fluctuations. Il se fait chrétien (1754) .................... 53
+ Les Génevois le lancent contre Voltaire ..................... 54
+ Discordances et reniements. Délire. Madame d'Houdetot
+ (1756) .................................................... 56
+ _Lettres sur les spectacles_ (1758). Nouvelle langue. Le
+ grand schisme ............................................. 57
+ La _Julie_ (janvier 1761) ................................... 62
+
+
+CHAPITRE V.
+
+ LA COMÉDIE DES PHILOSOPHES. Mai 1760.--MADEMOISELLE
+ DE ROMANS. 1761 ............................................. 68
+ Rousseau chez madame de Luxembourg .......................... 69
+ Sa belle-fille obtient de Choiseul qu'il supprime
+ l'_Encyclopédie_ et diffame les philosophes ............... 70
+ Ménagements des dévots pour Rousseau ........................ 71
+ Il les redoute. Caractère bâtard de l'_Émile_ ............... 78
+ L'amour est à la mode. La _Julie_ du roi .................... 80
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+ PACTE DE FAMILLE.--RÈGNE DU PARLEMENT.--JÉSUITES CONDAMNÉS.
+ 1761-1762 ................................................... 82
+ Choiseul s'allie à l'Espagne et la compromet; se fait seul
+ ministre .................................................. 83
+ Il amuse les Parlements avec la chasse aux Jésuites ......... 89
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+ LES CALAS.--VOLTAIRE A AFFRANCHI LES PROTESTANTS. 1761-1764 ... 93
+ Les protestants avaient usé la pitié ........................ 95
+ Calas. Fêtes meurtrières du Clergé dans le Midi ............. 96
+ Violente pitié de Voltaire; son audace contre les
+ Parlements ............................................... 106
+ Ils répondent barbarement par le procès des Sirven ......... 110
+ Choiseul heureux d'écraser ses amis des Parlements. Triomphe
+ de la tolérance .......................................... 112
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+ L'EUROPE.--LA PAIX. 1763 ..................................... 114
+ L'ogre russe. Frédéric le détourne de la Prusse sur la
+ Pologne .................................................. 117
+ Choiseul ne dispute que pour l'Autriche .................... 120
+ La France exclue du monde, ruinée en Amérique et en Asie
+ (1763). Destruction des races américaines ................ 121
+ Choiseul s'assure des Parlements et se fait sept années de
+ règne .................................................... 125
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+ TYRANNIE DE CHOISEUL SUR LE ROI.--MORTS DE LA POMPADOUR, DU
+ DAUPHIN, DE LA DAUPHINE. 1763-1766 ......................... 126
+ Choiseul brave le roi et le dauphin, caresse l'opinion ..... 128
+ Agence secrète du roi, le chevalier d'Éon .................. 132
+ Embarras et humiliation du roi ............................. 139
+ Lutte de la soeur de Choiseul et de la Pompadour qui meurt
+ (1764) ................................................... 141
+ Mort du Dauphin (1765), et lutte des Choiseul avec la
+ Dauphine qui meurt (1766) ................................ 144
+ Vie du roi, peureuse et furtive; l'enfant cachée ........... 148
+
+
+CHAPITRE X.
+
+ FIN DES CHOISEUL. 1767-1770 .................................. 150
+ Choiseul fort par Vienne et Madrid; sa fatuité dangereuse .. 151
+ Influence de sa soeur; règne de mademoiselle Julie. Corse,
+ Lally, etc. .............................................. 152
+ Choiseul dupe de Vienne; ne prévit rien. Partage de la
+ Pologne .................................................. 155
+ Il provoque la guerre; nous lègue la banqueroute ........... 158
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+ LA DU BARRY.--MORT DE LOUIS XV. 1770-1774 .................... 160
+ Le parti dévot oppose la Du Barry à Choiseul ............... 163
+ Choiseul nous impose l'Autrichienne, menace le roi, tombe
+ (24 décembre 1770) ....................................... 166
+ D'Aiguillon, Maupeou, Terray; le coup d'État. Mémoires de
+ Beaumarchais ............................................. 168
+ Les deux partis se disputent le roi mourant (mai 1774) ..... 170
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+ AVÉNEMENT DE LOUIS XVI. 1774 ................................. 172
+ Louis XVI fut tout Allemand (par sa mère), Marie-Antoinette
+ Lorraine (par son père) .................................. 172
+ Forcé de l'épouser, il n'y voit qu'un agent de l'Autriche .. 173
+ Elle suit les conseils de sa mère, qui la trompe (4 mai 1771),
+ pour le partage de la Pologne ............................ 177
+ Elle s'empare de son jeune mari (juin 1771) ................ 177
+ Bonne nature du dauphin, charme et légèreté de la dauphine . 179
+ Avénement (10 mai 1774). Effort du jeune roi pour écarter
+ l'influence autrichienne; il repousse Choiseul, appelle
+ Maurepas, Vergennes ...................................... 180
+ Sa chute morale (juillet 1774). Il chasse Rohan, Broglie,
+ ceux qui l'éclairaient sur l'Autriche .................... 183
+ Triomphe de la reine, son tempérament violent; madame de
+ Lamballe ................................................. 185
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+ MINISTÈRE DE TURGOT. 1774-1776 ............................... 187
+ Les exagérations des Économistes furent utiles; il fallait
+ ranimer la production découragée ......................... 189
+ Génie indépendant de Turgot, nullement serf des Économistes 190
+ Comment le roi le prit sans le connaître ................... 191
+ La Marseillaise du blé ..................................... 192
+ Son plan: Culture affranchie. Industrie affranchie. Raison
+ affranchie ............................................... 193
+ Intrigue des Choiseul qui font rappeler le Parlement
+ (novembre 1774) .......................................... 194
+ Ligue universelle contre Turgot, émeute factice ............ 195
+ Faiblesse du roi; le Sacre ................................. 196
+ Turgot refuse de doter les gens agréables à la reine; il
+ tombe (mai 1776) ......................................... 201
+ Le roi peu éducable; il trompe Turgot et se trompe, garde
+ tout son coeur au passé .................................. 204
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+ TRANSFORMATION DES ESPRITS. 1760-1780.--L'ÉLAN POUR
+ L'AMÉRIQUE.--LA GUERRE. 1777-1783 .......................... 206
+ Grandeur morale de la France; trois accès de croissance en
+ vingt ans ................................................ 207
+ Influence de Rousseau, Raynal.--Enfants sublimes ........... 208
+ Beaumarchais jure que l'Amérique vaincra (25 septembre 1776) 209
+ Combien elle était peu républicaine. Paine coupe le câble
+ qui l'attache à l'Europe ................................. 211
+ Déclaration d'indépendance (juillet 1776) .................. 213
+ Secours de Beaumarchais (janvier 1777). Départ de La Fayette
+ (avril) .................................................. 214
+ Necker. La confiance qu'il inspire permet à la France
+ d'emprunter et de se ruiner pour l'Amérique .............. 216
+ Le roi contraint par l'opinion d'agir pour l'Amérique
+ (février 1778), et par la reine d'agir pour Joseph II .... 218
+ Marie-Thérèse implore sa fille, qui devient enceinte le 18
+ mars 1778 ................................................ 219
+ Le roi agit peu ou mal pour l'Amérique, se réserve pour
+ l'Autriche, sauve et indemnise Joseph (1779) ............. 223
+ Force de l'opinion. Necker, par le _Compte rendu_, relève
+ encore le crédit, trouve l'argent nécessaire à la guerre . 224
+ Le roi forcé d'envoyer une armée. Victoire et délivrance (28
+ septembre 1771) .......................................... 225
+ Chute de Necker (mai 1781). Vaillance inutile de d'Estaing,
+ Suffren, paralysés par l'aristocratie. Paix précipitée
+ (1783) ................................................... 226
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+ LA REINE.--CALONNE ET FIGARO. 1774-1784 ...................... 229
+ Éclat qui entourait la reine.--La lutte de Glück et Piccini.
+ Succès de Grétry, Monsigny, de Parny, de Fragonard. _Le
+ Barbier de Séville_, etc.................................. 230
+ Goût pour Lauzun. Ascendant de Coigny. Fidélité de Fersen .. 231
+ Les Choiseul remplacent la Lamballe par la Polignac (mai
+ 1776) .................................................... 234
+ Les meneurs de la Polignac. Longue servitude de la reine
+ (1776-1787) .............................................. 236
+ Ils s'emparent de la Guerre (1781), des Finances (1783).
+ Calonne .................................................. 238
+ Ils font représenter _Figaro_ (17 avril 1784) .............. 241
+ Le roi met Beaumarchais à Saint-Lazare ..................... 243
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+ MONTGOLFIER. LAVOISIER.--ROHAN ET LA VALOIS. 1783-1774 ....... 244
+ L'impossible supprimé, Première ascension en ballon (21
+ novembre 1783) ........................................... 245
+ L'homme devient _un créateur_. Lavoisier (1775) ............ 246
+ Est-il en lui-même _un guérisseur_. Mesmer, Cagliostro ..... 247
+ Folies de Joseph II appuyées de la reine ................... 248
+ Rohan se fait agent de Joseph, veut remplacer Calonne ...... 249
+ Sa maîtresse, madame de Valois (Lamotte) ................... 250
+ Légèreté de la reine, goût des farces, des mystifications .. 254
+ La Valois amuse la reine d'une mystification de Rohan
+ (juillet 1784) ........................................... 256
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+ LE COLLIER. 1785 ............................................. 259
+ La reine brouillée avec Calonne pour l'achat de Saint-Cloud 260
+ Elle consulte Cagliostro que Rohan a établi près de lui .... 262
+ Sa passion pour les diamants; on lui offre le Collier
+ (février 1785) ........................................... 263
+ Fatuité de Rohan. Il ne peut payer le Collier (juillet) .... 269
+ Son arrestation (15 août). La Valois refuse de fuir ........ 270
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+ PROCÈS DU COLLIER. 1785-1786 ................................. 272
+ Rohan dirigé par Georgel, se sauve aux dépens de la Valois . 273
+ Ménagements singuliers du roi pour Rohan ................... 277
+ Ni le roi, ni le Parlement, ni le Clergé ne veulent de
+ procédure publique ....................................... 278
+ On laisse Rohan faire lui-même l'enquête des joailliers de
+ Londres .................................................. 280
+ On force les magistrats de trouver bonne la pièce rapportée
+ de Londres ............................................... 282
+ La Valois contenue, muselée, dirigée, crue agent de la reine 284
+ Triomphe de Rohan. La Valois fouettée, marquée; à la
+ Salpêtrière .............................................. 288
+ Elle devient une légende, échappe, se justifie, se tue ..... 292
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+ RÉVOLUTION DANS LA FAMILLE.--MIRABEAU. 1776-1786 ............. 297
+ Le roi à Cherbourg. _Sensibilité_ .......................... 298
+ Son attachement au passé, aux vieux abus ................... 299
+ Sa facilité pour accorder aux familles des lettres de cachet 300
+ Dureté de la Famille. Les sacrifices humains. Couvents et
+ prisons .................................................. 301
+ Les Mirabeau. La voix de Vincennes (1778-1781) ............. 303
+ Le Mirabeau réel; ridiculement exagéré ..................... 306
+ Son procès pour sa femme (1783). Sa soeur. L'enfant
+ mystérieux ............................................... 312
+ Comme Rousseau, il part du désespoir ....................... 314
+ Franklin le relève. On le fait écrire contre Washington,
+ contre Beaumarchais (1784-1785) .......................... 315
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+ CALONNE.--COMÉDIE DES NOTABLES. 1787 ......................... 317
+
+ Charlatanisme de Calonne, ses meneurs ...................... 318
+ Il crève la caisse publique ................................ 319
+ Le roi était-il innocent des actes qu'il signait tous les
+ jours? ................................................... 321
+ Sa passion. La reine en 1787. Portraits .................... 323
+ Combien le roi est loin de lui-même, du _Louis XVI dauphin_
+ et du _Louis XVI de 1774_ ................................ 325
+ Les Notables expédient pour amnistier le gaspillage et
+ trouver de l'argent ...................................... 326
+ Ruses grossières auxquelles le roi se laisse associer ...... 330
+ La fallacieuse machine des Notables ........................ 331
+ Calonne rejette le déficit sur Necker ...................... 332
+ Il est repoussé des Notables, renié du roi ................. 333
+ Chute du roi; la reine lui impose un prêtre athée .......... 334
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+ LA REINE ET BRIENNE.--FERA-T-ON LA BANQUEROUTE? 1787 ......... 337
+ Brienne, créature du parti autrichien, est la défaite du
+ parti Polignac ........................................... 337
+ La reine, déconsidérée, prend publiquement le pouvoir ...... 338
+ L'Anglais Dorset lui fait abandonner la Hollande ........... 340
+ Brienne repoussé des Notables. Le Parlement demande les
+ États généraux ........................................... 343
+ Exil et retour du Parlement. Tentative d'escamoter 420
+ millions. Dénoncée par Mirabeau. Elle avorte (19 novembre
+ 1787). Fureur du roi ..................................... 348
+ On conseille et on glorifie la banqueroute. Doctrine de
+ Saint-Simon, Besenval, Linguet, etc. ..................... 354
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+ LE COUP D'ÉTAT.--LES RÉSISTANCES DE BRETAGNE, DAUPHINÉ,
+ ETC.--CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX. Mai-août 1788 ........ 357
+ La reine siége aux conseils, y prend la voix prépondérante . 358
+ Tentations de violence. État de l'armée .................... 359
+ Écrasement du Parlement, _Cour plénière_, etc. Le roi n'aura
+ plus de conseil que ses domestiques (8 mai 1788) ......... 361
+ Les pairs font une Déclaration des droits (3 mai) .......... 364
+ Arrestation de d'Ésprémesnil (5 mai) ....................... 365
+ Protestation des Parlements (2-9 mai) ...................... 366
+ Résistance de la Bretagne. Lutte de Rennes (10 mai) ........ 367
+ Résistance du Dauphiné. Combat de Grenoble (7 juin) ........ 370
+ La noblesse de Grenoble rétablit les anciens États. Vizille
+ (27 juillet) ............................................. 380
+ Toute la France suit le Dauphiné ........................... 381
+ Vigueur du gouvernement, mais _la troupe n'est pas sûre_ ... 384
+ Le Grand Conseil demande la tête de Brienne, menace le roi
+ (19 juin) ................................................ 384
+ Brienne convoque les États généraux (8 août) ............... 385
+
+
+CHAPITRE XXIII ET DERNIER.
+
+ LES FUSILLADES DE PARIS.--NECKER.--CAHIERS.--ÉLECTIONS.--MIRABEAU.
+ Août 1788-avril 1789 ....................................... 388
+ Le roi appelle Necker, veut l'exploiter, garder son
+ ministère................................................. 389
+ Chute de Brienne et Lamoignon. Fêtes de Paris. Massacres
+ (septembre 1788) ......................................... 390
+ Faiblesse de Necker. Ménagements pour la Cour,
+ l'Aristocratie ........................................... 393
+ On convoque les Notables pour soutenir les privilégiés
+ (décembre) ............................................... 395
+ Le coup de Sieyès: _Le Tiers est le tout_ .................. 396
+ La Noblesse recule, et s'avoue rétrograde .................. 398
+ Cruel hiver et famine ...................................... 399
+ Le roi n'osa refuser le Doublement du Tiers (27 décembre
+ 1788) .................................................... 400
+ Caractère équivoque du Règlement d'élection (24 janvier
+ 1789) .................................................... 401
+ Violente lutte pour l'élection de Mirabeau ................. 408
+ Mirabeau sauve la Provence, triomphe; prévoit la tyrannie .. 414
+
+
+Paris.--Imprimerie Moderne (Barthier, dr.), rue J.-J.-Rousseau, 61.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE ***
+
+***** This file should be named 24490-8.txt or 24490-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/4/4/9/24490/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/24490-8.zip b/24490-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..18ee325
--- /dev/null
+++ b/24490-8.zip
Binary files differ
diff --git a/24490-h.zip b/24490-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..c4bf775
--- /dev/null
+++ b/24490-h.zip
Binary files differ
diff --git a/24490-h/24490-h.htm b/24490-h/24490-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..87e9197
--- /dev/null
+++ b/24490-h/24490-h.htm
@@ -0,0 +1,12380 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html lang="fr">
+
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de France (19/19) - J. Michelet</title>
+
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {font-size: 1em; text-align: justify;
+ margin-left: 5%; margin-right: 5%; }
+
+h1 {font-size: 140%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;}
+h2 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;}
+h3 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;}
+h4 {text-align: center; margin-top: 1em; margin-bottom: 2em;}
+h6 {font-size: 0.8em; text-align: center;}
+
+a:focus, a:active {outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;}
+a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; }
+
+ul.none {list-style-type: none; margin-right: 10%; margin-bottom: 2em;}
+
+hr.small {margin-left: 40%; width: 20%;}
+
+sup {line-height: 0.5em;}
+
+.p2 {margin-top: 2em;}
+.p4 {margin-top: 4em;}
+
+.tn {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 90%;}
+
+.pagenum {visibility: hidden;
+ position: absolute; right:0; text-align: right;
+ font-size: 10px;
+ font-weight: normal; font-variant: normal;
+ font-style: normal; letter-spacing: normal;
+ color: #C0C0C0; background-color: inherit;}
+
+.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 0.9em;}
+.italic {font-style: italic;}
+.small {font-size: 70%;}
+
+.center {text-align: center;}
+.ralign {position: absolute; right: 5%;}
+
+.index {margin-left: 5%;}
+.index-3 {margin-left: -3%;}
+
+.min1em {margin-left: -1em;}
+.min2em {margin-left: -2em;}
+
+-->
+</style>
+
+</head>
+
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jules Michelet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de France
+ 1758-1789, Volume 19 (of 19)
+
+Author: Jules Michelet
+
+Release Date: February 2, 2008 [EBook #24490]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<div class="tn">
+<p>Note: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe
+ont été corrigées.</p>
+
+<p>Page 157: "La flotte russe" a été remplacé par "la flotte turque" dans
+"Remorqué par l'Anglais, le bas coquin Orloff, l'étrangleur de Pierre
+III, détruit la flotte russe à Tschesmé (juillet 1770)."</p>
+</div>
+
+
+<h1>HISTOIRE
+DE FRANCE</h1>
+
+<h2>PAR</h2>
+
+<h1>J. MICHELET</h1>
+
+<p class="p2"> </p>
+
+<h3>NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</h3>
+
+<p class="p2"> </p>
+
+<h3>TOME DIX-NEUVIÈME</h3>
+
+<p class="p2"> </p>
+
+<h4>PARIS<br>
+
+LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br>
+
+A. LACROIX &amp; C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS<br>
+
+13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</h4>
+
+<p class="p2"> </p>
+
+<h6>1876<br>
+Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</h6>
+
+
+<h1>HISTOIRE
+
+DE FRANCE</h1>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="pagei" name="pagei"></a>(p. i)</span> PRÉFACE</h2>
+
+
+<p>L'Histoire de France est terminée.</p>
+
+<p>J'y mis la vie.&mdash;Je ne regrette rien.</p>
+
+<p>Commencée dès 1830, elle s'achève enfin (1867).</p>
+
+<p>Il est rare que cette courte vie humaine suffise à de pareils labeurs.
+L'un des grands travailleurs du siècle, M. de Sismondi, eut le chagrin
+de ne point achever. Plus heureux, j'ai vécu assez pour mener cette
+histoire jusqu'en 89, jusqu'en 95, traverser ces longs âges, enfin
+joindre à cette épopée le drame souverain qui l'explique.</p>
+
+<p>Tout mon enseignement et mes travaux divers convergèrent vers ce but.
+Je déclinai ce qui s'en écartait, le monde et la fortune, les
+fonctions publiques, estimant que l'histoire est la première de
+toutes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pageii" name="pageii"></a>(p. ii)</span> Mes livres secondaires, qu'on croyait des excursions, ont été
+les études, les constructions préalables, parfois même des parties
+essentielles du grand édifice.</p>
+
+<p>Je ne réclame rien pour le travail pénible que j'eus d'explorer le
+premier, à chaque âge, les sources alors peu connues (manuscrits ou
+imprimés rares). J'ai été trop heureux de les signaler à l'attention.
+Chacun de mes volumes, attaqué, discuté, n'en fut pas moins l'occasion
+d'éditer les nouveaux documents que j'avais exploités. Beaucoup sont
+maintenant publiés, dans les mains de tous.</p>
+
+<p class="p2">Le principe moderne, tel que je l'exposai (1846) en tête de ma
+Révolution, trouve au présent volume, en Louis XV et Louis XVI, sa
+confirmation décisive. La clarté saisissante des documents nouveaux,
+comme une blanche lumière électrique, perce de part en part le trouble
+clair-obscur où s'affaissa la monarchie.</p>
+
+<p>Nos pères, par une seconde vue, aperçurent en 92 qu'un complot fort
+ancien de l'étranger contre la France se tramait en Europe et dans
+Versailles même. Les preuves étaient insuffisantes et ils ne pouvaient
+qu'affirmer.</p>
+
+<p>Dans ma Révolution, j'en pus dire davantage (sur le procès de Louis
+XVI). Les royalistes eux-mêmes, <span class="pagenum"><a id="pageiii" name="pageiii"></a>(p. iii)</span> leurs aveux triomphants,
+éclaircissaient au moins 92.</p>
+
+<p>Mais jusqu'où remontaient l'intrigue et les machinations? Récemment,
+dans mon Louis XV (ch. <span class="smcap">xi</span>, p. 179), réunissant des documents
+irrécusables, j'établis que nos pères n'avaient eu qu'une vue
+partielle et incomplète en ce qu'ils appelaient le Complot autrichien.
+Je remontai plus haut. Je donnai un fil sûr pour l'histoire de
+cinquante années: <span class="italic">la Conspiration de famille</span>. Je montrai que,
+non-seulement par Marie-Antoinette, Choiseul et les traités de 1756,
+mais bien avant, et dès Fleury, l'étranger régna à Versailles,&mdash;bien
+plus, que le Roi fut constamment l'étranger<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="small">[1]</span></a>.</p>
+
+<p>C'est là le grand courant de l'histoire et le fil général. Ceux qui
+voulaient durer et garder le pouvoir, comme Fleury, Choiseul, savaient
+parfaitement qu'il fallait se ranger au grand courant, ne pas s'en
+écarter, se soucier fort peu de la France, être bon Espagnol, bon
+Autrichien, servir la pensée fixe, l'intérêt de famille.</p>
+
+<p>Louis XV écrivait tous les jours à Madrid, à sa fille <span class="pagenum"><a id="pageiv" name="pageiv"></a>(p. iv)</span>
+l'Infante. La grande affaire de sa vie fut de faire reine cette fille,
+ou mieux, de faire impératrice la fille de sa fille qui épouserait
+Joseph II.</p>
+
+<p>De là vient que le Roi; de c&oelig;ur très-espagnol, devient
+très-autrichien, l'Autriche étant la seule maison où celle de Bourbon
+puisse se marier sans déroger. Joseph II naît à peine qu'il est le
+mari projeté, désiré, de Versailles et Madrid. Prise énorme pour
+Vienne. La catholique Autriche, par un ministre philosophe, Choiseul,
+met la France en chemise, amuse l'opinion, mystifie Versailles et
+Ferney.</p>
+
+<p>Voilà, je le répète, le grand courant qui domine l'histoire; l'intérêt
+de famille. Y eut-il un <span class="italic">contre-courant</span>? une politique française qui
+balançât un peu cet ascendant de l'étranger? On voudrait bien le
+croire, et quelques-uns l'ont soutenu. On eût trouvé piquant de
+découvrir que Louis XV, ce roi sournois, haïssant ses ministres et
+trahissant la trahison, fut en dessous un patriote. L'excellente et
+curieuse publication de M. Boutaric (1866) a montré ce qu'on en doit
+croire. On y voit que Conti et Broglie firent tout pour l'éclairer,
+lui trouvèrent des observateurs habiles et de premier mérite, des
+Vergennes et des Dumouriez, et qu'ils ne réussirent à rien. Dans ses
+petits billets furtifs, il ne veut et ne cherche qu'un certain plaisir
+de police.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> C'est la jouissance peureuse du mauvais écolier qui croit faire
+un tour à ses maîtres. Nulle part il n'est plus misérable. Il s'égare
+en ses propres fils, veut tromper ses agents, ment à ceux qui mentent
+pour lui, il perd la tête et convient qu'il «s'embrouille.» Là son
+tyran Choiseul le pince et l'humilie. Il se renfonce dans l'obscur,
+dans la vie souterraine d'un rat sous le parquet. Mais on le tient:
+Versailles tout entier est sa souricière.</p>
+
+<p>L'affaire d'Éon&mdash;(et la confirmation que M. Boutaric donne au récit de
+M. Gaillardet, tiré des papiers d'Éon même),&mdash;cette affaire illumine
+le rat dans ses plus misérables trous. Choiseul y est cruel,
+impitoyable pour son maître. On ne s'étonne pas de la haine fidèle que
+lui garda un homme qui haïssait peu (Louis XVI).</p>
+
+<p>Sur Choiseul j'ai été très-ferme, contre Voltaire et autres dupes.
+Croira-t-on que Flassan ose imprudemment dire que Choiseul n'est pas
+Autrichien? (T. VI, 151.)</p>
+
+<p>Que nous en coûta-t-il? rien que le monde. Enfermée désormais, perdant
+à la fois ses deux Indes, bannie d'Amérique et d'Asie, la France vit
+l'Anglais occuper à son aise les cinq parties du globe.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> Cela apparemment nous brouille avec l'Autriche? Nullement.
+Remarquable progrès de cette invasion intérieure. Vienne nous a menés
+quatorze ans par le fil peu sûr d'une maîtresse usée, la Pompadour, ou
+d'un petit roué, Choiseul. Elle prend à Versailles un solide
+établissement par une jeune reine charmante, toute-puissante par la
+passion, immuablement Autrichienne, et qui, dans le trône de France,
+mettra de petits Autrichiens. De même que, par sa Caroline,
+Marie-Thérèse a repris Naples et l'ascendant sur l'Italie,&mdash;par
+Marie-Antoinette elle pèse sur la France, l'exploite aux moments
+décisifs.</p>
+
+<p>Il est curieux de voir combien notre diplomatie a été et est
+autrichienne. M. de Bacourt (Intr. à Lamark) n'a pas craint d'avancer
+que Marie-Antoinette ne se mêla pas des affaires, n'agit pas pour sa
+mère, son frère, etc.!! Voilà jusqu'où, aux derniers temps, on osait
+nier l'histoire, démentir la tradition, tous les témoignages
+contemporains, la concordance des mémoires, l'aveu des royalistes
+eux-mêmes.</p>
+
+<p>Ce n'était plus un parti, c'était la grande masse des <span class="italic">honnêtes gens</span>
+et des gens <span class="italic">bien pensants</span> qui laissait là l'histoire, préférait le
+roman. Sur cette pente, la fantaisie s'enhardissait et avançait,
+mêlait ses jeux à des ombres si sérieuses. La légende allait son
+chemin. Des <span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> esprits inventifs, des plumes adroites, habiles,
+avaient des bonheurs singuliers, des trouvailles imprévues,
+charmantes. Ces nouveautés étonnaient quelques-uns; mais, dans peu,
+devenant anciennes, elles auraient fini par être respectées, prendre
+l'autorité du temps.</p>
+
+<p>Un matin, qui l'eût cru! des archives de Vienne, d'un dépôt si
+discret, si peu intéressé à éclaircir l'histoire, arrive à la légende
+le plus accablant démenti!</p>
+
+<p>Et de qui, s'il vous plaît? de la Reine elle-même, de sa mère de ses
+frères.</p>
+
+<p>Par qui? par la voie la plus sûre, l'honorable archiviste de la maison
+d'Autriche, M. Arneth, qui donne ces lettres textuelles, et sans
+changement que l'orthographe (qu'il a eu le tort de rectifier).</p>
+
+<p>Le fameux complot autrichien, tant nié, n'est que trop réel. Qui le
+dit? C'est Marie-Thérèse. Rien de plus violent que l'action de la mère
+sur la fille, de celle-ci sur le Roi.</p>
+
+<p class="p2">Les projets de démembrement que formait la Coalition, furent-ils
+connus du Roi et de la Reine, quand ils appelaient l'étranger?
+Savaient-ils qu'il voulait mutiler, déchirer la France? Point fort
+essentiel qui <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> devait influer sur le jugement définitif que
+l'histoire portera sur eux<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="small">[2]</span></a>.</p>
+
+<p>Les lettres publiées par Arneth montrent qu'ils furent très-avertis.
+Ils surent que le secours demandé coûterait à la France ses meilleures
+frontières, les barrières qui la gardent, et ne purent pas douter
+qu'ainsi démantelée et à discrétion, elle ne fût en péril pour
+l'intérieur, le corps même de la monarchie. L'ambassadeur d'Autriche
+les avertit expressément «que les puissances ne feraient rien pour
+rien,» se payeraient de l'Alsace, de nos Alpes et de la Navarre (7
+mars 91, p. 147-149). Malgré cette communication, la Reine réclama de
+nouveau l'invasion (20 avril). Enfin, la Coalition s'étant armée et
+complétée, la Reine révéla à l'Autriche le plan de Dumouriez et le
+point que devait attaquer Lafayette: «Voilà, dit-elle, <span class="italic">le résultat du
+conseil d'hier</span>,» conseil tenu devant le Roi et dont elle connut par
+lui le résultat pour en informer l'ennemi (26 mars 92, Arneth, 258).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> Tout ce que les Campan et autres amis de la Reine, pour
+excuser ses torts, nous disent de la froideur du Roi, est mis à néant
+par ces lettres. Il la suspectait fort, il est vrai, à son arrivée. Il
+fut un peu tardif. Mais dès 71, un an après le mariage, quoiqu'ils
+fussent encore des enfants, elle était maîtresse de lui. Les ministres
+étrangers le voyaient, en tiraient augure (Creutz, <span class="italic">ap.</span> Geffroy).
+Duclos dit à l'avénement (en mots très-crus que je traduis): «La femme
+et le lit régneront.»</p>
+
+<p>Louis XVI n'eut rien de la France, ne la soupçonna même pas. De race
+et par sa mère, il était un pur Allemand, de la molle Saxe des
+Augustes, obèse et alourdie de sang, charnelle et souvent colérique.
+Mais, à la différence des Augustes, son honnêteté naturelle, sa
+dévotion, le rendirent régulier dans ses m&oelig;urs, sa vie domestique.
+En pleine cour il était solitaire, ne vivant qu'à la chasse, dans les
+bois de Versailles, à Compiègne ou à Rambouillet. C'est uniquement
+pour la chasse, pour conserver ses habitudes, qu'il tint les États
+généraux à Versailles (si près de Paris)!</p>
+
+<p>S'il n'eût vécu ainsi, il serait devenu énorme, comme les Augustes, un
+monstre de graisse, comme son père le Dauphin, qui dit lui-même, à
+dix-sept <span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> ans, «ne pouvoir traîner la masse de son corps». Mais
+ce violent exercice est comme une sorte d'ivresse. Il lui fit une vie
+de taureau ou de sanglier. Les jours entiers aux bois par tous les
+temps. Le soir, un gros repas où il tombait de sommeil, non d'ivresse,
+quoi qu'on ait dit. Il n'était nullement crapuleux comme Louis XV.
+Mais c'était un barbare, un homme tout de chair et de sang. De là sa
+dépendance de la Reine. On le vit dès son âge de vingt ans, dans la
+crise indécente de juillet 74. On le vit d'une manière effrayante dans
+les premières grossesses. Il était hors de lui, pleurait.</p>
+
+<p>Nul roi ne montra mieux une loi de l'histoire, qui a bien peu
+d'exceptions: «Le Roi, c'est l'étranger.» Tout fils tient de sa mère.
+Le Roi est fils de l'étrangère, et il en apporte le sang. La
+succession presque toujours a l'effet d'une invasion. Les preuves en
+seraient innombrables. Catherine, Marie de Médicis, nous donnèrent de
+purs Italiens; la Farnèse de même (dans Charles III d'Espagne). Louis
+XVI fut un vrai Saxon, et plus Allemand que l'Allemagne, dans l'alibi
+complet, la parfaite ignorance du pays où il a régné.</p>
+
+<p>Étrangers par la race, les rois le sont par la croyance, tous
+nécessairement attachés à la religion qui veut l'obéissance et la
+résignation, supprime la <span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> patrie, les fiers instincts de
+liberté. Le chrétien pour patrie a le ciel, le catholique Rome. Tout
+roi est <span class="italic">très-chrétien</span>. Espagne, Autriche, Portugal, etc., ont un
+titre analogue. Le schisme n'y fait rien. Papauté de Moscou, papauté
+de Londres, il n'importe, le trône a pour base l'autel. Notre roi,
+entre tous, portant jadis la chape, chanoine à Saint-Quentin, abbé de
+Saint-Martin, fut essentiellement un personnage ecclésiastique. Les
+deux derniers ont été très-fidèles à ce caractère intérieur,
+essentiel, de la royauté.&mdash;Louis XV, au moment décisif de son règne,
+vers 1750, quand la grande question peut déjà s'entrevoir, lorsque
+déjà l'on crie: «Allons brûler Versailles!» Louis XV affronte
+l'avenir, et à tout prix sauve les biens de l'Église.&mdash;Louis XVI,
+sérieux, excellent catholique, très-opposé à toute nouveauté,
+non-seulement refusa douze ans l'État civil aux Protestants,
+non-seulement garda et ménagea les biens d'Église, mais se perdit
+plutôt que de demander au Clergé un serment purement politique, qui ne
+blessait en rien sa foi religieuse.</p>
+
+<p class="p2">Telle n'était point la Reine. Elle ne fut d'aucun des deux mondes, ni
+philosophe, ni dévote. Elle n'eut de religion que la famille. Malgré
+sa servitude passionnée <span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> de la Polignac qui semblait
+l'écarter de Vienne, il suffisait d'un mot de sa mère, de son frère,
+pour réveiller en elle le fond du fonds, l'intérêt autrichien.</p>
+
+<p>Les lettres qu'on vient de publier éclairent terriblement la figure de
+Marie-Thérèse, la part qu'elle a dans le tragique destin de sa fille.
+Elle la conseille bien comme femme et pour la vie privée, mais elle la
+corrompt comme reine, exige d'elle tout ce qui doit la perdre.</p>
+
+<p>Par sa lourde, pressante et infatigable insistance, ses prières (qui
+vont jusqu'aux larmes), elle en fait, dans les moments graves, ce que
+soupçonnait Louis XVI, un funeste agent de l'Autriche. Parfois elle la
+trompe, lui ment (ment à sa fille!) Souvent elle l'exploite et spécule
+sur ses grossesses qui lui asserviront le Roi. Le détail très-honteux
+en est très-authentique.</p>
+
+<p>On peut le dire, on lui vendit la Reine. Il ne l'eut (en juillet 1774)
+qu'au prix d'une concession déplorable. Il lutta quelque peu, et là,
+il est intéressant. Aidé de Maurepas, Vergennes, de ses souvenirs
+surtout, de sa piété filiale, il s'obstina à repousser Choiseul,
+l'ennemi de son père, le chef du parti autrichien. Mais sa servitude
+charnelle lui enleva le peu qu'il avait de force et de sens. Il
+faiblit trois fois pour <span class="pagenum"><a id="pagexiii" name="pagexiii"></a>(p. xiii)</span> l'Autriche, et, pour l'intérêt de
+Joseph, il compromit longtemps la cause américaine.</p>
+
+<p>Les véritables royalistes ne pardonneront pas aux amis de la Reine
+d'avoir avili Louis XVI en le faisant compère des Calonne et des
+Loménie, de l'avoir employé à couvrir de sa parole, de sa personne
+aimée et populaire, ces ministres indignes. C'est le moment où il
+tombe au plus bas, le seul moment où vraiment il m'étonne. Dans quel
+néant moral le jeta sa matérialité pesante pour qu'il oubliât le vrai
+Louis XVI, le roi dévot, et subît l'homme de la Reine, l'incrédule et
+le prêtre athée (1787)!</p>
+
+<p>Mais si le Roi, entraîné par la Reine, eut ce moment d'inconséquence,
+reconnaissons qu'en tout le reste, il fut fidèle à sa tradition. Il ne
+fut nullement, comme on a dit, incertain et variable, mais toujours le
+même et très-fixe (au moins dans son for intérieur) contre toute
+nouveauté, contraire à l'Amérique, contraire à Turgot et à Necker,
+forcé de marcher quelquefois, mais n'avançant qu'à reculons, et en
+protestant en dessous.</p>
+
+<p>Les réformes que lui arracha la force de l'opinion, n'eurent aucune
+portée sérieuse; on le verra par ce volume. Les fameuses Assemblées
+provinciales qu'on a fait valoir récemment, ne furent qu'un leurre en
+<span class="pagenum"><a id="pagexiv" name="pagexiv"></a>(p. xiv)</span> 1786.&mdash;Le roi, loin de céder en rien au progrès et à la
+raison, s'aigrit par les concessions, fort légères, qu'il lui fallut
+faire, les mensonges qu'il lui fallut dire.&mdash;Nos pères ne se
+trompèrent en rien lorsqu'ils sentirent en lui le solide,
+l'inconvertissable ennemi de la Révolution.</p>
+
+<p class="p2">Pour établir cela et le mettre dans tout son jour, j'ai dû m'écarter
+un peu, effleurer, éluder ce qui m'en éloignait. De là plusieurs
+lacunes<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="small">[3]</span></a>. Maintes choses ne sont montrées que de profil, plusieurs
+même passées tout à fait.</p>
+
+<p>Rien ne me pèse plus que d'omettre sur le chemin tels faits
+admirables, héroïques, qui sont restés sans récompense, sans mémoire
+jusqu'ici. L'histoire doit payer pour la France.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="pagexv" name="pagexv"></a>(p. xv)</span> Ces dettes me suivent et me poursuivent.</p>
+
+<p>Je ne me pardonne pas de n'avoir pas parlé de cet obscur Léonidas qui
+nous a sauvés à Saint-Cast, et dont la vaillance oubliée m'est révélée
+à ce moment par mon savant ami, M. le professeur Macé.</p>
+
+<p>Que de dévouements, que d'efforts, de sacrifices et de cruels
+malheurs, que de vertus punies par la dureté du sort, dans notre
+histoire maritime et coloniale! Je resterais inconsolable si je n'y
+revenais un jour.</p>
+
+<p>Il faut dire que la France entière du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle (tant légère
+qu'on la croie) a eu un esprit étonnant de générosité, parfois
+excessif en bonté.&mdash;L'élan pour l'Amérique est simplement
+sublime.&mdash;L'attachement bizarre, obstiné, acharné, qu'elle eut pour
+Louis XVI, fermant les yeux à l'évidence, le croyant toujours un
+bonhomme, est ridicule, si l'on veut, mais touchant. Aucune faute n'y
+put rien, non pas même les fusillades de Paris, en 88.</p>
+
+<p>Nul fiel en cette âme de France. Tellement haïe par l'Angleterre, elle
+ne la hait pas du tout. Et, c'est juste au moment où l'Angleterre la
+ruine, que la France l'admire, s'en engoue, la copie. Et notez que,
+pour le progrès des idées, la France fait tout, l'<span class="italic">Angleterre rien,
+pendant soixante-dix ans</span>. De la mort de Newton <span class="pagenum"><a id="pagexvi" name="pagexvi"></a>(p. xvi)</span> à Watt, elle
+est exactement stérile (loyal aveu de M. Buckle).</p>
+
+<p>Ce c&oelig;ur exubérant, si facile et si bon, si charmant de la France,
+il faudrait bien le dire tout au long, ce que je n'ai pu. Ces justices
+dues à nos pères pour une foule d'héroïsmes obscurs, il faudrait, tôt
+ou tard, qu'on les rendît enfin. On dit que Camoëns eut aux Indes un
+emploi, fut l'<span class="italic">administrateur du bien des décédés</span>. Ce titre, cette
+charge, sont ceux de l'historien. Je n'en resterai pas indigne,
+j'acquitterai ces dettes et ne mourrai pas insolvable.</p>
+
+<p class="p2">Il me convient d'être mon juge. J'essayerai, si je vis, dans un
+travail à part, d'apprécier cette &oelig;uvre, en ce qu'elle a de bon,
+d'incomplet, de mauvais. Je ne sais que trop ses défauts. Alors, je
+pourrai faire ce qu'on ne peut dans une préface: je dirai les méthodes
+dont j'ai usé selon les temps, la spécialité de nos arts historiques
+que l'on connaît fort peu.</p>
+
+<p>Mais je voudrais surtout y dire le travail personnel, intime, qui se
+faisait en moi pendant ce long voyage. Mon &oelig;uvre était pour moi
+(plus qu'un livre) la voie de l'âme. Elle m'a fait et a fait ma vie.</p>
+
+<p>Paris, 1<sup>er</sup> octobre 1866.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> HISTOIRE
+
+DE FRANCE</h1>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h4>CHUTE DE BERNIS. &mdash; AVÉNEMENT DE CHOISEUL.</h4>
+
+<h4>1758.</h4>
+
+
+<p>La paix ou la banqueroute, telle était la situation en 1758. Et une
+banqueroute sanglante, des combats dans Paris, peut-être. Le roi avait
+dit lui-même: «Si l'on ne paye pas la rente, il y aura une révolte.»</p>
+
+<p>Le roi n'allait plus à Paris. Mais si Paris affamé avait été à
+Versailles? Dans la redoutable émeute de mai 1750, quelqu'un l'avait
+proposé.</p>
+
+<p>L'attente d'une révolution était telle en ce moment, que plusieurs
+voulaient partir, émigrer, se mettre à l'abri. Rousseau y songeait, et
+bien d'autres, comme cet homme du Parlement, qui le consulta là-dessus
+(<span class="italic">Confessions</span>).</p>
+
+<p>Bernis aurait tout donné pour ne plus être ministre. Seulement qui eût
+pris cette place? Il semblait qu'un homme perdu pouvait seul accepter
+l'héritage de la ruine et du désespoir. Bernis supplia Choiseul, notre
+<span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> ambassadeur à Vienne, de venir, de s'unir à lui, ou plutôt
+de le remplacer.</p>
+
+<p>La situation avait fort empiré depuis Rosbach. Un Condé (prince de
+Clermont) battu, reculant jusqu'au Rhin. Les Anglais descendant en
+France et démolissant Cherbourg, brûlant en sécurité cent vaisseaux
+devant Saint-Malo. Point d'argent pour en refaire. Cinq cents millions
+de dépense, trois cents millions de recette. Un déficit annuel de deux
+cents millions. Le roi vivant, de mois en mois, sur les avances
+usuraires que lui faisaient les banquiers, les priant, souvent en vain
+(<span class="italic">Rich.</span>, IX, 429). Les choses en étaient au point que l'on n'osait
+plus compter. Une enquête fit connaître, en 1764, que depuis huit ans
+on n'écrivait plus dans nos ports. Plus de registres de nos armements
+maritimes (<span class="italic">Deffand</span>, I, 317).</p>
+
+<p>Le contrôleur des finances, Séchelles, était devenu fou. Bernis était
+près de l'être. Il bavardait éperdu, proposait des choses vaines,
+conseillait à la Pompadour d'appeler ses ennemis, Maurepas et
+Chauvelin! Chauvelin, ennemi né de la cabale autrichienne! Maurepas,
+l'ennemi des maîtresses, qui, le lendemain peut-être, eût chassé la
+Pompadour!</p>
+
+<p>Nous n'avons pas assez dit ce qu'était ce pauvre Bernis, monté si haut
+par hasard. Il n'était pas ambitieux. S'il hasarda, dit Duclos, de
+faire une grande fortune, c'est qu'il ne put réussir à en faire une
+petite. Son esprit, ses jolis vers, sa jolie figure poupine, longtemps
+l'avaient laissé pauvre. Ayant fait un mauvais poème de la <span class="italic">Religion
+vengée</span>, il plut au Roi, qui le mit auprès de la Pompadour pour la
+polir, la former, la <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> mettre au niveau de Versailles (1745).
+Elle le fit ministre à Venise (1752), son agent près de l'Infante dans
+leur complot autrichien. Il fut l'homme de l'Infante, beaucoup trop
+lié avec elle, et lancé surtout par elle dans la criminelle affaire
+qui compromettait la France sur le vain espoir que l'Autriche
+donnerait à cette folle le trône des Pays-Bas.</p>
+
+<p>Il se vit avec terreur l'automate dont jouait l'Autriche. Cela fut
+très-ridicule pour la Convention de Hanovre. Bernis d'abord applaudit.
+Mais, l'Autriche murmurant, Bernis blâma. Puis, sous le coup de
+Rosbach, la marionnette vira, approuva. Il n'était plus temps.</p>
+
+<p>Il était pourtant un point où cessait son obéissance, l'impuissance de
+payer le subside promis à Marie-Thérèse. Il exposa sa misère à
+l'impératrice elle-même, lui fit craindre que s'il y avait ici une
+explosion, elle ne perdît tout à la fois. Elle-même était fort
+abattue. En 1758, Frédéric vainqueur, vaincu, resta cependant si fort,
+que l'Autrichien, plus malade, n'en pouvant plus, recula et se cacha
+en Autriche.</p>
+
+<p>Bernis, malgré la Pompadour, parla au Conseil pour la paix. Il parla
+admirablement, avec la naïve éloquence de la peur, et cela gagna. Le
+Roi, encore tout autrichien, partagea l'effroi de Bernis. Avec le
+Dauphin, le Conseil, il passe au parti de la paix, il autorise à
+traiter.</p>
+
+<p>Nul homme n'aurait osé, dans une telle extrémité, prendre la
+responsabilité énorme de s'opposer à la paix. Il y fallait une audace
+d'ignorance que n'eût eue pas un homme. Ce fut un crime de femme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> Elles osent moins dans la vie commune, vont moins devant les
+tribunaux. Mais, dans la haute vie d'intrigue, rien ne les fait
+reculer. Avec un sens, souvent fin et délicat des personnes, elles ont
+une ignorance terrible des choses, qui fait leur intrépidité là où
+tous les hommes ont peur.</p>
+
+<p>Ce fut une affaire de théâtre. La Pompadour, qui ne fut jamais qu'une
+actrice, à quarante ans ne jouait plus les bergerettes; elle visait
+aux grands rôles. Faible et molle (au fond), poitrinaire, usée, vide,
+un vrai néant, elle avait son âme, sa force en son petit conseil
+secret, trois Lorraines qu'on peut appeler la vraie cabale d'Autriche.
+Avec des vues personnelles, très-diverses, elles agissaient à
+merveille dans le même sens près de la créature régnante. Comme une
+mauvaise indienne, sans revers, qui n'a rien dessous, salie, usée et
+fripée, qu'on roidit, qu'on met à l'empois, on lui donnait de
+l'attitude, une certaine consistance. Elle en reprenait l'apparence
+dans ses souvenirs dramatiques. Elle paradait devant la glace, se
+haranguait. Fausse en tout, elle se trompait elle-même. Elle se
+refaisait Cornélie, déclamait en long, en large, sur les échasses de
+Corneille. Les trois spectatrices admiraient, la trouvaient belle de
+hauteur, d'indomptable obstination.</p>
+
+<p>Lorsque Bernis arrivait avec ses yeux égarés, lui montrait le gouffre
+béant, lui disait que le danger, la haine et la fureur publique, les
+regardaient eux deux seuls, qu'on n'accusait qu'elle et lui, elle
+était sourde et muette, ouvrait de grands yeux, nobles, tristes, le
+laissait dire, s'agiter. «Je suis le ministre des limbes,» <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span>
+disait-il, du monde des rêves, incertain, vague et flottant. Elle,
+elle ne flottait point. Poussée par ses trois Lorraines, elle
+travaillait en dessous à se délivrer de Bernis.</p>
+
+<p>Il ne demandait pas mieux. Il brûlait de se sauver, pourvu qu'il fût
+cardinal, abrité par le chapeau. Il avait un double péril. Sa
+dangereuse princesse, l'Infante, l'avait fourré dans les fils obscurs
+d'une intrigue nouvelle qui pouvait mettre contre lui et le Roi et le
+Dauphin, de plus trois rois étrangers. Il croyait voir déjà la foudre,
+croyait que, sans la robe rouge, il était en grand danger.</p>
+
+<p>L'Infante qui rêvait tous les trônes, et Milan, et les Pays-Bas, et la
+Pologne, et les Siciles, se jetait à ce moment dans un nouvel
+imbroglio. En août 1758, la mort de la reine d'Espagne, et la mort
+prochaine du roi Ferdinand, lui firent faire un plan hardi. Ferdinand,
+fils d'un premier lit, aimait peu son frère D. Carlos, roi de Naples,
+qui était pourtant son héritier naturel. Ne pouvait-on le décider à
+adopter D. Philippe, duc de Parme, mari de l'Infante? Rome et les
+Jésuites auraient applaudi. Les Jésuites, maîtres de l'Espagne,
+avaient en horreur D. Carlos, frémissaient de le voir venir. Ce
+prince, livré aux avocats, aux ardents légistes de Naples, faisait une
+guerre terrible aux priviléges du Saint-Siége, aux Jésuites, à
+l'Inquisition. Tout en s'habillant en chanoine et chantant l'office au
+lutrin, il allait rapidement dans la voie d'émancipation.</p>
+
+<p>Mais pour exclure D. Carlos de l'Espagne, il fallait faire un scandale
+audacieux, le déclarer illégitime et <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> bâtard adultérin, fils
+d'un crime, d'une surprise du scélérat Alberoni<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="small">[4]</span></a>.</p>
+
+<p>Le général des Jésuites, Ricci, travaillait à cela. Il eût cloué
+Carlos à Naples, donné l'Espagne à notre Infante. Chose très-grave qui
+aurait sauvé les Jésuites et en France, et en Espagne, prévenu
+certainement l'abolition de leur ordre. Dans une lettre de Ricci,
+<span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> que lut M. de Choiseul, dans les mémoires qui furent saisis
+en Espagne aux colléges des Jésuites (V. <span class="italic">Al. de Saint-Priest</span>), la
+bâtardise adultérine de D. Carlos était posée.</p>
+
+<p>L'infante, pour réussir dans un plan si hasardeux, eût eu besoin que
+son père fût pour elle en 1758 ce qu'il avait été en 49 et 50. Elle
+avait vingt ans alors. Mais le temps avait passé. Sa familiarité
+hardie, italienne, ne pouvait plaire au Roi, sec et fermé de plus en
+plus. Elle n'était pas aimée. Son intrigue de Pologne contre la maison
+de Saxe indisposait la Dauphine, le Dauphin, madame Adélaïde.</p>
+
+<p>L'infante n'avait réellement pour elle que Bernis, son Alberoni.
+Malheureusement il tombait. Il désirait de tomber, de partir sous le
+chapeau, que lui-même il appelait «un excellent parapluie.» Il se
+retira le 10 novembre, en appelant Choiseul, et se réservant seulement
+de travailler encore pour ce qu'il avait mis en train, la paix avec le
+Parlement, surtout l'affaire de l'Infante. Ce fut son dernier acte
+politique. Il finit en galant homme, travaillant encore (14 novembre)
+à cette adoption de l'infant par le roi d'Espagne, Ferdinand, qui
+baissait rapidement (<span class="italic">Coxe</span>).</p>
+
+<p>Cependant il n'était point dans l'intérêt de l'Autriche, dans les vues
+de la Pompadour, que Bernis restât là à côté de Choiseul, embarrassant
+celui-ci dans la trahison hardie qu'on tentait au profit de Vienne. On
+n'agit pas directement, mais bien plus habilement, en employant la
+cabale, la petite cour du Dauphin. On prit un moyen brutal, simple et
+sûr, de les assommer. On prétendit que l'Italienne, étant au lit après
+souper, <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> aurait appelé Bernis, lui aurait dit: «Mettez-vous
+là.» Et ce n'était pas Bernis qui entrait; c'était un homme du Dauphin
+qui redit tout. On fit grand bruit de l'affaire. Et pourtant ce mot
+jeté ainsi sans précaution, portes ouvertes, pouvait fort bien
+signifier: «Mettez-vous à cette table, écrivez pour moi ceci.»</p>
+
+<p>Le Roi était fort jaloux. Quand la chose lui fut rapportée, il en
+voulut cruellement à l'Infante et à Bernis. Il ne put se rétracter, il
+lui donna le chapeau (30 novembre), mais il le jeta plutôt «comme on
+jette <span class="italic">un os à un chien</span>» (<span class="italic">Hausset</span>). Bernis se sentit perdu. Il fut
+exilé le 13 décembre à Soissons, ne revint jamais, enfin s'établit à
+Rome.</p>
+
+<p>Mais le Roi fut bien plus cruel pour l'Infante. Il lui lança un
+affront, à la tuer. Il lui écrit qu'il exile Bernis et qu'elle doit
+être contente de cette <span class="italic">satisfaction</span> qu'il lui donne (<span class="italic">Barbier</span> VII,
+110). Mot de risée, s'il voulait dire qu'elle allait être
+joyeuse,&mdash;plus outrageant s'il voulait dire qu'il voulait la venger
+par là de celui qui l'avilissait.</p>
+
+<p>Cette fille tellement aimée, pour qui le Roi a donné le sang de cinq
+cent mille hommes, reçoit ce cruel coup de fouet! Elle n'y survit
+qu'un an, ayant la douleur de voir que dans le nouveau traité, en
+donnant tout à l'Autriche, Choiseul ni le Roi, ni personne, ne se
+souvint de l'Infante, ni de ce qu'on lui a promis. Personne ne
+s'occupe plus de son adoption d'Espagne, du plan contre D. Carlos.</p>
+
+<p>Le traité que Choiseul osa, en arrivant au pouvoir, fut l'étonnement
+du monde. <span class="italic">Conticuit terra</span>. Nos vieux alliés les Turcs ne purent
+jamais le comprendre. Il <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> renversait toute l'histoire de
+France en remontant à Richelieu, Henri IV, et François I<sup>er</sup>, la
+biffait, la démentait. On put croire qu'un cataclysme, comme un
+désastre de Lisbonne, était arrivé ici, avait bouleversé le pays, du
+moins les têtes de Versailles.</p>
+
+<p>La France, depuis des siècles, payait des subsides annuels aux faibles
+contre les forts, à la Suède, par exemple, aux princes du Rhin contre
+l'Autriche. Il était neuf et piquant de payer cette grosse Autriche
+pour écraser ces petits princes, nos alliés, nos amis.</p>
+
+<p>Un peu plus de <span class="italic">huit millions</span> iront chaque année à Vienne, et de plus
+la France seule (allégeant Marie-Thérèse) payera la Suède et la Saxe
+pour leur guerre au roi de Prusse.</p>
+
+<p>Bernis promit dix huit mille hommes. <span class="italic">Choiseul en donne cent mille.</span></p>
+
+<p><span class="italic">Nulle paix sans Marie-Thérèse.</span> Seule elle jugera du point où peut
+s'arrêter la France, éreintée et épuisée.</p>
+
+<p>Traité naïf, autrichien, sans voile ni précaution. Tout ce que la
+France a pris et tout ce qu'elle prendra, <span class="italic">sera pour la seule
+Autriche</span>.</p>
+
+<p>La France aidera à faire Empereur le petit Joseph, futur de notre
+petite Isabelle.</p>
+
+<p>Nulle mention des Pays-Bas. Ce grand appât qui charma tant à Babiole,
+on n'y songe plus. L'infante étant disgraciée, outragée, enfin
+mourante, qu'a-t-on besoin des Pays-Bas? On n'y prend plus intérêt.
+S'il y eut un traité secret, Choiseul l'a anéanti<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="small">[5]</span></a>.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> CHAPITRE II.</h3>
+
+<h4>CHOISEUL. &mdash; SON TRAITÉ AUTRICHIEN. &mdash; RUINE ET REVERS.</h4>
+
+<h4>1757.</h4>
+
+
+<p>La France, sous les Choiseul, sous les trois dames importantes qui
+menaient la Pompadour, fut gouvernée par la Lorraine, à peu près comme
+au temps des Guises.</p>
+
+<p>La Lorraine, réunie à la France, en fut maîtresse. Ce fut comme une
+invasion. Elle remplit toutes les places, eut les hautes influences.</p>
+
+<p>Terre pauvre, traversée, ruinée, barbare, elle avait l'ascendant
+d'énergie, d'intrigue et de ruse. Militaire et corrompue, d'une
+corruption sauvage, elle a donné tour à tour et les meilleurs et les
+pires, et les héros, et les traîtres.</p>
+
+<p>Elle est double, de France et d'Empire, Janus et souvent Judas. La
+faute n'est pas à elle, mais à sa situation.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> Les m&oelig;urs y étaient effroyables. Hénault le courtisan
+lui-même avoue que, venant en Lorraine, «il se crut en pays Turc.»
+C'est faire tort à la Turquie, si grave. On n'y vit jamais, sous les
+yeux de deux armées, la scène hardiment priapique qu'y donna un
+Baufremont. On n'y vit pas les fureurs galantes des nobles
+chanoinesses, les religieuses d'épée qui, à Remiremont et ailleurs,
+ayant la haute justice, la seigneurie, dépassaient la vie effrénée des
+seigneurs. Celle de Béthizy fit légende. Furieuse d'amour pour son
+frère, elle étalait, criait sa honte, et, pour plus de scandale
+encore, ayant failli pour un autre, elle se cassa la tête (5 avril
+1742). Cela fut fort admiré en Lorraine et à Versailles, et mit
+l'inceste à la mode. Le roi avait les quatre s&oelig;urs. Madame de
+Luxembourg avec son frère Villeroi, la duchesse de Marsan avec son
+cardinal Soubise, Choiseul surtout qu'on va voir, firent ainsi leur
+cour au roi, qui, enhardi par l'exemple, poussa plus loin le scandale.</p>
+
+<p>Deux familles de Lorraine, illustres et nécessiteuses, dans ce pays de
+pauvreté, eurent la suite, le sérieux, l'attention à la fortune,
+qu'avaient rarement les seigneurs. C'étaient les Beauvau, les
+Choiseul. Le vieux prince de Beauvau-Craon, qui avait vingt-deux
+enfants, bon mari et très-uni pendant trente ans à sa femme, maîtresse
+du dernier duc, eut encore cet insigne honneur qu'une de ses filles
+devint maîtresse de Stanislas. L'autre, madame de Mirepoix, froide et
+rusée, fut l'Égérie de la Pompadour. Elle la sauva deux fois dans ses
+moments désespérés, en lui communiquant son calme, la conseilla dans
+sa voie nouvelle <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> de l'intrigue autrichienne qui lui donna la
+royauté.</p>
+
+<p>Plus zélée encore pour l'Autriche fut madame de Marsan, gouvernante
+des enfants de France, Lorraine par son mariage, s&oelig;ur de MM. de
+Soubise (le cardinal, le maréchal). Très-passionnée pour ses frères,
+elle poussa vivement le second, l'immortel héros de Rosbach, le
+maintint par la Pompadour contre les risées, les chansons. Et elle le
+grandissait toujours. Elle voulait le faire connétable.</p>
+
+<p>Entre ces sages conseillères, madame de Pompadour en admettait une
+autre encore, peu agréable, mais utile, un véritable homme d'affaires,
+la s&oelig;ur de Choiseul, madame de Grammont. Sans l'aimer, elle
+subissait l'ascendant de sa logique, de sa masculine énergie.</p>
+
+<p>Dans cet intérieur, madame de Mirepoix, calme, fine et douce était
+appelée <span class="italic">le petit chat</span>. Et madame de Grammont ne figurait pas mal le
+dogue. Sa force et sa solidité, si déplaisante qu'elle fût, soutenait
+utilement ce chiffon, la Pompadour.</p>
+
+<p>M. de Choiseul, fort léger, avec tous ses dons séduisants, n'aurait
+jamais pris consistance, s'il n'avait été doublé d'une autre âme, d'un
+second Choiseul. J'appelle ainsi cette s&oelig;ur, une âme bien autrement
+lorraine, épaisse, violente, tenace, mordant fort et ne lâchant pas.
+Elle le tirait du badinage, elle l'empêchait de s'amuser, comme il eût
+fait, aux méchancetés galantes, aux perfidies d'alcôve. Elle lui
+rappelait toujours leurs six mille livres de rente, leur misère, elle
+le forçait d'avancer, n'importe comment.</p>
+
+<p>Le meilleur de leur patrimoine avait été la trahison. <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> Les
+Choiseul rendirent ici un service immense à l'Autriche. C'est l'un
+d'eux qui, voyant la tête déménagée de Fleury, décida cet imbécile à
+retenir le secours qui allait sauver notre armée de Prague. De là
+l'affreuse catastrophe, l'armée gelée (comme à Moscou). Le fils de ce
+bon conseiller, tout jeune, le célèbre Choiseul, est en récompense
+créé colonel. Il fait quelque peu la guerre, mais surtout la chasse
+aux femmes. C'était un petit doguin, roux et laid, avec une audace
+cavalière, une impertinence polie, un persiflage habituel, qui le
+faisait redouter. Il plaisait d'autant plus aux femmes qu'il leur
+ressemblait davantage. Le grand observateur Quesnay, sous sa surface
+brillante, le perce à jour. «Il eût été, dit-il, un <span class="italic">ami</span> d'Henri
+III.» (<span class="italic">Hausset</span>.)</p>
+
+<p>La place de <span class="italic">méchant</span> était vacante: il la prend. Il veut qu'on croie
+qu'il est le <span class="italic">Méchant</span> de Gresset. Il veut continuer Maurepas, spécule
+sur les petites flèches qu'il lance à la Pompadour. Spéculation bien
+calculée avec une femme fanée, qui a peur du moindre mot. Il
+l'inquiète, puis tout à coup la charme en se donnant à elle,
+trahissant une Choiseul qui visait au Roi. La Pompadour le paye avec
+un riche mariage. Elle lui fit épouser la petite Crozat Duchâtel, fort
+riche. Mais on ne lui mit pas cette fortune dans les mains. Il n'en
+eut que la jouissance. Si sa femme (enfant de douze ans) mourait, ou
+si les parents la reprenaient, il était pauvre.</p>
+
+<p>C'était en 1750, à l'avènement de Mesdames Henriette et Adélaïde.
+Choiseul crut ne pas déplaire en disant venir de Lorraine, en
+établissant chez lui sa <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> s&oelig;ur, qui était chanoinesse. Elle
+avait vingt ans, lui trente. C'était une grande forte personne, d'une
+voix désagréable, d'un visage fort coloré, percé de petits trous
+ardents. L'enfant de douze ans, l'épouse nominale, ne les gêna guère.
+Choiseul à côté mit sa s&oelig;ur, et vécut avec elle fort publiquement
+(<span class="italic">Lauzun</span>, p. 9, éd. 1858; <span class="italic">Dumouriez</span>, I, 159).</p>
+
+<p>Le roi n'en était pas fâché, en riait. Après un sermon, il lui dit:
+«Le Père, ce me semble, a jeté des pierres dans votre jardin...&mdash;Mais,
+Sire, n'en est-il pas tombé au parc de V. M.?&mdash;Vous serez damné,
+Choiseul (dit le roi en souriant).&mdash;Mais vous, Sire?&mdash;Oh! c'est
+différent... Moi, je suis l'Oint du Seigneur.» (<span class="italic">Mss. Choiseul</span>, <span class="italic">Al.
+de S. Priest</span>).</p>
+
+<p>L'inceste étant moins à la mode en 1759, Choiseul maria sa s&oelig;ur,
+mais il ne lui donna qu'un mari nominal, M. de Grammont, un interdit.
+Elle resta constamment avec son frère, au désespoir de la pauvre
+petite madame de Choiseul, qui alors avait dix sept ans. Il ne faisait
+rien sans sa s&oelig;ur. Et je doute fort que, sans elle, il eût pris la
+responsabilité de se poser contre la paix, au moment où Louis XV
+désirait négocier, au moment où Marie-Thérèse était lasse, ne recevant
+plus notre argent, mais des coups terribles de Prusse qui même après
+un succès la mirent en pleine retraite. Ce n'est pas seulement Duclos
+qui nous le dit; c'est le bon sens: oui, chacun désirait la paix.</p>
+
+<p>Bernis à Marie-Thérèse montrait la France agonisante. Qu'à ce moment
+quelqu'un soit plus autrichien que l'Autriche, la raffermisse dans la
+guerre, lui dise que Bernis s'est trompé, que la France a encore du
+<span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> sang!... C'est chose énorme, au delà du caractère de
+Choiseul. Sans sa s&oelig;ur et ses Lorraines qui le poussaient par
+derrière, et poussaient la Pompadour, je ne crois pas qu'il eût
+lui-même franchi ce sanglant Rubicon.</p>
+
+<p>L'audace de présenter l'impudent traité au roi implique que Louis XV
+était encore plus absent de lui-même, plus étranger aux affaires, en
+décembre 1758, qu'il ne l'était l'autre année en septembre 1757 au
+traité de Babiole.</p>
+
+<p>Il eut cette année le mal que Richelieu venait d'avoir, des dartres
+par tout le corps.</p>
+
+<p>Il vivait d'une cuisine excitante et irritante, pour faire face à
+l'exigence non moins irritante et malsaine du Parc-aux-Cerfs. De là un
+cerveau flottant, faible, plein de noires visions. Damiens y rôdait
+toujours, et la mort, et le successeur, les théories régicides des
+Jésuites, amis de son fils. Choiseul tirait cette ficelle, l'excitait
+contre le Dauphin.</p>
+
+<p>Choiseul, qui ne croyait à rien, profitait des lueurs dévotes qu'avait
+le Roi dans ses heures d'épuisement. Quelle expiation meilleure que
+d'accabler Frédéric? Quoi de plus agréable à Dieu que d'écraser le
+Luthérien? l'impie, le moqueur outrageant qui se riait des rois mêmes,
+qui regardait impudemment dans les Cabinets de Versailles? Frédéric
+nommait ses levrettes ses marquises de Pompadour.</p>
+
+<p>Le roi ne restait lucide que pour ses petits trafics, ses petites
+spéculations. Un jour, il adressa ce mot à son homme d'affaires: «Ne
+placez pas <span class="italic">sur le roi</span>: on dit que ce n'est pas sûr.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> La seule ressource qu'apportât Choiseul, c'était la
+banqueroute.</p>
+
+<p>Banqueroute d'un homme d'esprit, d'abord sur ceux qu'on haïssait,
+traitants et fermiers généraux. Cela ne déplaisait pas. On aimait
+assez qu'à la turque, le règne fût inauguré en étranglant quelques
+pachas.</p>
+
+<p>Ne pouvant pas les payer, il restait un expédient, c'était de les
+assassiner.</p>
+
+<p>Cent millions mangés d'avance étaient dus aux receveurs généraux. Pour
+payement, on les écrasa. Une compagnie de banquiers fut autorisée à
+tirer sur eux, s'engageant à fournir au roi trois ou quatre millions
+par mois pour un armement maritime, un grand coup qu'on méditait.</p>
+
+<p>Et les fermiers généraux payés en même monnaie, éreintés. On leur
+devait cent cinquante millions. On frappa sur eux soixante-douze mille
+actions de mille francs, qui réduisirent de moitié leurs bénéfices.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas fait sans adresse. Choiseul flattant l'opinion,
+caressant Voltaire, les salons, le parti philosophique, fit ce tour
+par un philosophe. Il prit un homme de lettres, un simple maître des
+requêtes, le fit contrôleur général. Homme d'esprit, homme d'affaires,
+Silhouette avait lu, voyagé, vécu à Londres, travaillé à la Compagnie
+des Indes. Il avait, près des philosophes, le mérite d'avoir traduit
+quelque chose des libres penseurs, Pope, Warburton et Bolingbroke.
+C'était un parleur agréable, dit Grimm, d'équivoque mine, l'air
+double, coupable et faux. Il n'avait nul expédient que ceux où
+Machault avait échoué,&mdash;impôt sur tous (rejeté),&mdash;pensions réduites
+(impossible). <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> Tout cela facile à prévoir. Nul résultat à
+attendre qu'une tempête de sifflets.</p>
+
+<p>L'heureuse idée de Choiseul pour gazer son crime d'Autriche, c'était
+de faire que la France tournât le dos au levant, ne regardât qu'à
+l'ouest vers le grand spectacle qu'il lui préparait. Idée neuve.
+C'était celle qui a toujours échoué, la vieille, l'éternelle Armada de
+1585, qu'on remet toujours à flot. Sans doute, un coup de surprise
+n'est pas impossible. Jeter un Charles XII dans Londres, comme le
+rêvait Alberoni, c'est hasardeux, mais non absurde. Les plans les plus
+insensés sont ceux d'un Philippe II, qui, par de longs préparatifs,
+met un grand peuple en éveil, en demeure d'organiser ses puissantes
+résistances. Que dire de ces constructions étranges de bateaux plats
+que Choiseul imagina en 1759 pour l'amusement des Anglais? que
+Bonaparte imita.</p>
+
+<p>La grande flotte qui devait couvrir le passage des bateaux, était
+préparée au plus loin, à Toulon. Pour rejoindre Brest et rallier
+l'autre escadre, que de chances elle avait contre elle! La longue
+navigation, l'écartement des vaisseaux, les coups violents,
+capricieux, qu'on a au golfe de Gascogne, la rencontre de l'ennemi
+qui, dans un pareil voyage, rôdant autour, comme un requin, mordrait
+de manière ou d'autre. Tempêtes de l'Armada, ou défaites de Trafalgar,
+c'est ce qui ne pouvait manquer.</p>
+
+<p>Au lieu de concentrer l'effort, on le divisait; à la fois, on
+attaquait les trois royaumes. Le corsaire Thurot, de Dunkerque, devait
+passer en Irlande. De Brest, Aiguillon menait douze mille hommes en
+Écosse. Soubise, <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> avec une armée (pas moins de cinquante
+mille hommes), sur les fameux bateaux plats, devait cingler du Havre à
+Londres.</p>
+
+<p>À la grandeur d'un tel projet on devait tout sacrifier. Le vieux
+ministre de la guerre, Bellisle, annonça, dès janvier, qu'on
+n'enverrait aucun secours aux colonies. La flotte anglaise, avant
+avril, nous prit déjà la Guadeloupe. Au Canada, l'intrépide Montcalm,
+de Nîmes, sans renfort et sans espoir, lutta jusqu'au mois de
+septembre; il fut tué, le pays perdu. Dans l'Indoustan, notre
+Irlandais Lally, un fou furieux, qui n'avait que de la bravoure, avait
+remplacé Dupleix. Il avait neutralisé l'homme capable, gendre de
+Dupleix, l'excellent général Bussy. Il avait par ses barbaries, ses
+emportements, son mépris pour les croyances indigènes, mit l'Inde
+entière contre nous. Il échoua devant Madras en février 1759, et de
+plus en plus déclina devant l'ascendant de lord Clive.</p>
+
+<p>Ministre à soixante-seize ans, Bellisle épuisait sa vie à faire une
+chose impossible, la réforme devant l'ennemi. La cour débordait dans
+l'armée, la surchargeait honteusement. Nos cent soixante-dix mille
+soldats avaient quarante mille officiers (c'est un officier pour
+quatre hommes). Dans les cavaliers, encore pis: un officier pour trois
+soldats. À Minden, nos deux généraux, Contades et Broglie, plus
+brouillés entre eux qu'avec l'ennemi, perdent le temps. Broglie est
+jaloux, et craint le succès de Contades. Tous deux battus, 1<sup>er</sup> août,
+et la défaite de l'armée précède, annonce tristement le désastre de la
+flotte.</p>
+
+<p>La nuit du 16 au 17 août, notre flotte de Toulon a <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> passé
+devant Gibraltar. Cinq de ses douze vaisseaux se séparent. Réduite à
+sept, cette flotte voit, de Gibraltar, quatorze vaisseaux anglais qui
+vont à elle à toutes voiles. Un des nôtres se sacrifie et combat seul
+contre cinq. Les autres n'en périssent pas moins.</p>
+
+<p>Cela ramena au bon sens. On abandonna la partie du plan la plus
+chimérique, la grosse armée sur bateaux plats que Soubise devait mener
+en Tamise. On s'en tint aux expéditions d'Irlande et d'Écosse. Pour la
+seconde, on n'avait plus l'héroïque prince Édouard qui entraîna les
+highlands. En revanche, on avait un homme fort considérable à
+Versailles, au champ de bataille de l'intrigue.</p>
+
+<p>C'était le duc d'Aiguillon, le neveu de Richelieu, un de nos plus
+beaux courtisans. Deux choses l'ont immortalisé, d'avoir tenu tête au
+roi même dans le c&oelig;ur de Châteauroux,&mdash;d'avoir pour le parti
+jésuite et la plus grande gloire de Dieu mis chez le roi la Du Barry.
+En ce moment il n'était bruit que du succès que les Bretons, sous
+d'Aiguillon, avaient eu sur les Anglais à Saint-Cast. Duclos explique
+très-bien la prudence qu'il y déploya, simple spectateur à distance,
+n'ayant pas même donné d'ordres, les faisant si longtemps attendre,
+que les volontaires bretons firent l'exécution d'eux-mêmes, poussèrent
+les Anglais dans la mer. Pour la Pompadour et les femmes, d'Aiguillon
+devint un héros.</p>
+
+<p>Cette prudence consommée qu'il avait montrée à Saint-Cast ne
+l'abandonna pas ici. Il n'alla pas avec les troupes et les bâtiments
+de transport rejoindre la flotte à Brest. Il dit qu'un homme comme
+lui, un gouverneur <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> de Bretagne, général de l'expédition, ne
+pouvait faire les premiers pas, aller se mettre sous les ordres de
+l'amiral de Conflans. Celui-ci dut venir le joindre au Morbihan où il
+restait, attendait dans sa dignité. L'Anglais, qui guettait Conflans,
+fondit sur lui près de Belle-Isle. Forces égales. Mais Conflans, non
+moins prudent que d'Aiguillon, réfléchit que son affaire n'était pas
+de livrer bataille, mais de conduire l'armée d'Écosse. Il crut éviter,
+éluder, se jetant entre les écueils. L'Anglais furieux l'y suivit,
+perdit deux vaisseaux. Quatre des nôtres périssent; Conflans lui-même
+brûle le sien. L'avant-garde (sept vaisseaux intacts) va se cacher à
+Rochefort; sept autres dans la Vilaine, et ils y restent embourbés.</p>
+
+<p>Déplorable catastrophe! la marine, ainsi que l'armée, battue et
+déshonorée! Notre intrépide Thurot, sans espoir, et pour l'honneur,
+ayant donné sa parole, partit pourtant de Dunkerque, exécuta sa
+descente, prit une ville, se fit tuer.</p>
+
+<p>La situation intérieure était au niveau. Deux mois après la défaite de
+Minden, le désastre de Belle-Isle, le 26 octobre, eut lieu la
+fermeture des caisses publiques, la suspension des payements. Le Roi
+suspend pendant la guerre le payement des lettres de change qu'il a
+souscrites pour deux ans (1760-1761). Il suspend pendant un an pour
+deux cents millions de dettes exigibles, jusqu'à ces rescriptions
+qu'il a données récemment sur les receveurs et fermiers, aux banquiers
+qui avancèrent les frais de l'armement détruit. Les receveurs et
+fermiers, anciens créanciers immolés au printemps, avaient fait rire.
+Voici les nouveaux créanciers, <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> les rieurs, qui pleurent à
+leur tour, et non-seulement eux, mais la foule des petits rentiers
+misérables qui vivaient d'annuités, qui avaient mis sottement aux
+royales loteries des dernières années! Le Roi ajourne... leur pain.
+Ils mangeront après la guerre.</p>
+
+<p>Le Roi ne payait plus Versailles; il devait dix mois à ses gens. Une
+tentative qu'il fit pour mettre un octroi sur les villes ne fit que
+montrer sa faiblesse, la force et la férocité que prenaient les
+Parlements. Choiseul avait beau les flatter, leur abandonner
+l'Encyclopédie (janvier 1759), cela ne suffisait pas. Le Parlement de
+Besançon fit pendre un commis qui osait lever l'octroi ordonné par le
+Roi. Le Parlement de Paris fit pendre un huissier qui blâmait son
+procès de Damiens. Actes violents, brusques, sauvages, et qui
+menaçaient plus haut.</p>
+
+<p>La moitié du Parlement de Besançon fut exilée; mais celui de Paris
+repoussa obstinément tout ce qu'il y avait de bon dans les projets de
+Silhouette: l'impôt proportionnellement levé sur tous. Désirable
+égalité, mais qui n'apparaissait ici que comme une lourde surcharge
+par-dessus les charges antérieures.</p>
+
+<p>Choiseul, battu en finances, battu sur terre et sur mer, peu ménagé du
+Parlement, arrivé en moins de dix mois, ce semble, au bout de son
+rouleau, avait à craindre le Dauphin qui avait prédit ce fruit des
+traités autrichiens. Le parti dévot l'accablait. Il imagina un moyen
+étrange, qu'on n'eût compris en nul pays du monde. Pour balancer la
+banqueroute, les revers de terre et de mer, distraire fortement le
+public, il lui donna le spectacle d'un tour très-inattendu. Lui,
+courtisan <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> de Voltaire, il régale les philosophes d'une volée
+de coups de bâton.</p>
+
+<p>D'abord Choiseul exécute le financier philosophe Silhouette. Il en rit
+lui-même. Il se joint gaiement à la meute des siffleurs et des
+moqueurs. Désormais le portrait d'une ombre est appelé <span class="italic">silhouette</span>.
+On s'en amuse partout, Versailles autant que Paris. Les habits à la
+<span class="italic">silhouette</span> n'ont ni poche ni gousset.</p>
+
+<p>Ceci n'est qu'un commencement. Très-secrètement Choiseul commande au
+lorrain Palissot une pièce qui plaira en haut lieu, qui fera rire le
+Dauphin, rire le Roi qui ne rit jamais. On y verra les amis de
+Choiseul, les gens de lettres les plus illustres de l'époque,
+grotesquement piloriés. On y verra d'Alembert, Diderot volant dans les
+poches, et Rousseau à quatre pattes «retournant à la nature,» et
+gravement broutant sa laitue.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> CHAPITRE III.</h3>
+
+<h4>L'ÉCLIPSE DE VOLTAIRE.</h4>
+
+<h4>1759-1761.</h4>
+
+
+<p>Un des grands moments de <span class="italic">Voltaire</span>, solennel et vraiment digne du roi
+du <span class="italic">siècle de l'esprit</span>, avait été justement ce triste retour
+d'Allemagne où, repoussé de tous côtés, pour ainsi dire, il perdit
+terre, n'ayant pas un seul point du globe où il fût en sûreté
+(1753-1754). Fuyant de Prusse, il fut rejeté de la France, de la
+Lorraine même. Il disparut, se tint obscur et si bien caché en Alsace,
+parfois dans une île du Rhin, qu'à Paris on le crut mort. La <span class="italic">bonne</span>
+madame Du Deffand le croit mort et n'en pleure pas (mars 1754). Pour
+comble, ses dangereux livres, autant de péchés de jeunesse,
+surgissaient indiscrètement, s'imprimaient partout, quoi qu'il fît. La
+Beaumelle héritait déjà, contrefaisait <span class="italic">Louis XIV</span>, avec des notes
+terribles. Malgré lui l'<span class="italic">Essai sur les m&oelig;urs</span> éclate, incomplet
+(deux volumes). Malgré lui, un faux <span class="italic">Louis XV</span>. Et, pour comble
+d'épouvante, <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> par fragments perçait partout la satire
+choquante, obscène, où, non content d'insulter «le fainéant Charles
+VII,» il met nue d'un coup de griffe «la grisette» impertinente qui
+s'était si haut montée.</p>
+
+<p>Il eut une de ces peurs extrêmes, qui rendaient cet homme nerveux par
+moment bien ridicule. Le bon sens eût pu lui dire qu'un homme si aimé
+du public n'était pas en vrai péril. On pouvait le repousser,
+l'éloigner, mais le toucher? non. Dans cette panique, il fit une
+comédie inutile qui l'avilissait seulement: il communia, fit ses
+pâques.</p>
+
+<p>La première lueur lui vint de celui qu'il haïssait, de Frédéric. Sa
+charmante s&oelig;ur, sous prétexte d'un voyage, vint à Colmar embrasser,
+courtiser le proscrit. Frédéric mit en opéras deux tragédies de
+Voltaire. Cela fit songer en Europe. On sentit qu'il n'était pas mort,
+qu'on devait encore compter avec celui qui restait l'ami du plus grand
+roi du monde. L'armée des encyclopédistes, Diderot et d'Alembert, ne
+perdaient nulle occasion de proclamer en lui leur glorieux général.
+Voltaire restait le roi des rois.</p>
+
+<p>On le sentit lorsqu'en mars 1755, il s'établit aux Délices, près de
+Genève, et presque en face à Lausanne, et que de ce lieu imposant
+(dans la vue sublime des Alpes) partit le grand coup d'archet dont
+frémit toute l'Europe, son <span class="italic">Ode à la liberté</span>, son remercîment à la
+libre Suisse où il avait pu respirer. Peu après, il acheva le livre
+qui reste son titre capital: l'<span class="italic">Essai sur les m&oelig;urs des nations</span>.
+Il ne fut jamais plus haut.</p>
+
+<p>Deux choses lui faisaient tort.</p>
+
+<p>Malgré sa bonté facile, vaniteux et emporté, voulant <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> se
+montrer redoutable, prouver qu'il n'était pas léger, comme on le
+redisait tant, il affectait une haine implacable pour le grand roi qui
+le comblait, lui écrivait, qui fit pour lui ses beaux vers, l'héroïque
+adieu de Rosbach. Voltaire, là, fut déplorable. Il fit sa cour à
+Versailles, aux ennemis de la pensée et de son propre parti, disant:
+«La chère Marie-Thérèse,» proposant contre Frédéric de renouveler les
+chariots faucheurs des Babyloniens. Idée bizarre, s'il en fut, que le
+ministre parut prendre au sérieux, exécutant pour Louis XV un joli
+modèle en petit, un joujou qu'on essaya.</p>
+
+<p>L'autre maladie de Voltaire, qui le vulgarisait fort, c'était madame
+Denis. Autant, au château de Cirey, près de sa mathématicienne, dans
+sa demi-solitude, il avait eu la vie noble, concentrée, tendue,
+haute,&mdash;autant avec celle-ci, il l'eut mondaine et lâchée. Fort riche
+alors, il menait le train d'un fermier général. De 1756 à 1768, sa
+maison fut une auberge. Il travaillait dans son coin tout le jour,
+hors du tapage; mais il ne haïssait pas cette vie folle de monde et de
+bruit.</p>
+
+<p>Il avait toujours eu l'imagination sensuelle. Il semble que sa flamme
+brillante, son inépuisable torrent d'étincelles, tînt fort à cette
+légère électricité du sexe, dont il abusait bien peu. Né si faible et
+ne mangeant pas, ne vivant guère que de café, il fut pourtant un peu
+satyre, d'esprit, de velléités. En le suivant patiemment, on voit que,
+jusqu'au dernier jour, il eut toujours quelque femme. On a noté
+parfaitement ce que fut pour lui sa nièce (Nicolardot). Sa mauvaise
+<span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> humeur à Berlin vint surtout de ce qu'il ne put l'y mener.
+C'était une veuve d'à peu près quarante ans, qui n'était pas belle;
+elle louchait, elle était lourde, vulgaire et prétentieuse. Elle
+croyait faire des vers, fit et défit pendant trente ans une mauvaise
+pièce, <span class="italic">Alceste</span>. Elle ravissait Voltaire, comme actrice, par un jeu
+emphatique, ampoulé, pleureur. Il jouait grotesquement le bonhomme
+Lusignan; elle les Zaïres et les Chimènes, toujours les jeunes
+premières. Elle en avait le tendre c&oelig;ur, brûlait de se remarier.
+Elle avait l'âme très-grande, elle eût dépensé sans compter. Voltaire
+ne lâcha pas la clef, la limita d'abord un peu, mais une fois établi
+en Suisse, il ouvrit largement la caisse. C'était chaque jour des
+tables de quarante, cinquante personnes, des décorations, des costumes
+somptueux venus de Paris. Dans ses lettres, on voit qu'alors il se
+figure jouir beaucoup. «Je suis si heureux, dit-il, que j'en ai
+honte.» Et il ajoute qu'il est heureux surtout par elle. Elle
+engraisse, elle est charmante. «Sans elle tout serait un désert.» (19
+septembre 1755, 27 mai 1756.)</p>
+
+<p>Il signe <span class="italic">le Suisse</span> Voltaire. Il avait loué quatre maisons, ici et
+là, en des pays différents. Il ne pouvait, disait-il «tomber que sur
+ses quatre pattes.» Son indépendance était d'être un homme riche et
+mobile, pouvant vivre un peu partout. Sa nièce contribua à le faire
+seigneur de village, enraciné dans une terre, et sur la terre serve de
+France. C'est elle qui le refit Français.</p>
+
+<p>Il n'était pas, il est vrai, bien établi aux Délices près Genève. Il y
+branlait. Deux partis étaient dans <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> la ville, la Genève de
+Calvin, et la Genève mondaine qui sans cesse allait voir Voltaire.
+Mais dans la mondaine elle-même, les pasteurs qui dominaient n'en
+étaient pas moins chrétiens, anti-encyclopédistes. Dans un pamphlet
+anonyme, défendant l'Encyclopédie, il confond dans la même attaque
+«les persécuteurs catholiques et les fourbes protestants.» Cela fut
+fort envenimé par une lettre de Rousseau, comme on le verra tout à
+l'heure.</p>
+
+<p>Il se croyait fort à Lausanne; car c'est là qu'il offrit asile à
+l'Encyclopédie persécutée (février 1758). Il donnait deux cent mille
+francs pour qu'on l'imprimât à Lausanne.</p>
+
+<p>Il comptait y demeurer, rester Suisse. Cela, dis-je, en février. Mais
+en mai tout est changé. La Pompadour <span class="italic">le protége</span> dans son plan
+d'acheter en France la seigneurie de Ferney (<span class="italic">Corr.</span>, V, 157, mai
+1758).</p>
+
+<p>Il eût acheté, s'il eût pu, en Lorraine, chez Stanislas. Madame Denis
+eût eu là une cour pour étaler ses grâces, refaire madame Du Châtelet.
+Et il y aurait trouvé une demi-indépendance. La Pompadour fit défendre
+à Stanislas de le recevoir. On le voulait en France même. Toute la
+cabale autrichienne, Vienne et Versailles, Kaunitz, Choiseul, la
+Pompadour, l'enveloppaient. Au moindre succès de l'Autriche, Kaunitz
+disait: «Avertissez-en notre ami.» L'impératrice, si dévote, et qui
+proscrivait Molière, n'avait pas honte de faire jouer les tragédies
+philosophiques de Voltaire. On le chantait, on le dansait; au théâtre
+de la cour, on mettait ses pièces en ballets. Choiseul lui écrivait
+<span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> sans cesse, encore plus que Frédéric. Il rôdait tout autour
+de lui avec sa malice de chat.</p>
+
+<p>La Pompadour imprime au Louvre son livre sur l'Ecclésiaste avec son
+portrait en tête. Bref, on lui fera presque croire qu'il est le favori
+du Roi!&mdash;Que dis-je? du Roi? du Pape. Une édition plus belle encore se
+fait de l'<span class="italic">Ecclésiaste</span> que le Pape approuvera.</p>
+
+<p>Il ne renie plus la <span class="italic">Pucelle</span>. Il est si haut qu'il n'a plus besoin de
+ces précautions. Société singulière. Telle est la mode, que les dames
+estimées l'apprennent par c&oelig;ur. Tel vers se trouve dans les
+lettres, sur la petite bouche pudique, de madame de Choiseul.</p>
+
+<p>Il se lâchait à ce moment dans l'ébauche de <span class="italic">Candide</span>, une orgie
+d'imagination. Du joli voyage de Scarmentado (1747) et du Poème de
+Lisbonne, il en avait tiré l'idée, mais en la chargeant d'indécences
+et de grosses nudités, de Cunégondes à la Rubens. Dans ce moment, il
+est facile de deviner qui influait. On voulait une position. On était
+las d'aller, venir, d'errer. Ne serait-on chez soi, une vraie dame de
+maison? Dans tout l'été de 58, on travailla à cela. En octobre, au
+moment même où Choiseul devenait ministre, on négocia sérieusement
+pour l'acquisition de Ferney. Triste et pauvre seigneurie qui ne
+donnait guère que du foin.</p>
+
+<p>On fit valoir près de Voltaire les superbes priviléges qu'Henri IV
+avait attachés à ce méchant bout de frontière. «C'était, dit Voltaire,
+un royaume.» Il serait un roi d'Yvetot. Idée sotte et ridicule. Ces
+exemptions fiscales n'empêchaient pas que ce domaine <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> ne fît
+Voltaire dépendant, regardant toujours quel vent soufflait du côté de
+Versailles.</p>
+
+<p>Il acheta Ferney pour madame Denis, s'asservit par là plus encore,
+s'interdisant de vendre s'il voulait s'éloigner. Le lieu lui convenait
+à elle, étant sur la route même du grand monde qui allait en Suisse,
+en Savoie, en Italie. Il convenait moins à Voltaire, étant froid,
+humide, sous les vents neigeux. Quand de Lausanne ou des Délices, on
+se rend à Ferney, on a le c&oelig;ur serré. Le lieu, ennuyeux de
+lui-même, n'est nullement égayé du château mesquin qu'il y fit.</p>
+
+<p>Il y eut dès l'entrée un sensible coup. Sa nièce gardant l'idée du
+mariage, il avait cru prudent, à l'égard du mari possible, d'avoir
+d'elle une contre-lettre où elle eût reconnu qu'il restait maître de
+Ferney <span class="italic">pour sa vie</span>, qu'il pouvait y finir en repos ses jours. Elle
+ne tint pas la promesse de lui donner la contre-lettre. Et Voltaire se
+trouva logé chez elle et non chez lui.</p>
+
+<p>Parmi le rire éternel, son enseigne et sa grimace, il avait eu un vrai
+moment de larmes, de nature et de c&oelig;ur, l'affreux désastre de
+Lisbonne et le début sanglant de la guerre de Sept Ans, ces grands
+massacres inouïs, des trente mille morts en une fois! Cela troubla
+l'optimisme qu'il avait professé toujours. Et plus troublé fut-il de
+voir une femme intéressée, violente, qui se faisait maîtresse chez
+lui, pouvait le renvoyer. Jusque-là il était <span class="italic">Candide</span>. Et par un
+changement subit il fut <span class="italic">Martin</span>, le pessimiste, ne voyant que mal sur
+la terre. Miracle de sa Cunégonde!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> Voltaire, en 1728, le premier, contre Pascal, avait écrit:
+«L'homme est heureux.»</p>
+
+<p>Il y reviendra un jour en 1775. Il se réfutera lui-même et répondra à
+Candide.</p>
+
+<p>Mais en 1760, le coup n'en fut pas moins grave. La haute autorité du
+siècle, celui vers qui tous regardaient, que tous suivaient depuis
+trente ans,&mdash;Voltaire, roi, heureux, paisible,&mdash;Voltaire semblait
+briser son &oelig;uvre, lançait un livre de doute, la bacchanale
+effrénée, satirique et priapique, de l'ironie désespérée.</p>
+
+<p>D'autre part, le siècle, atteint, bien loin d'avoir envie de rire,
+laissait échapper des larmes. On avait dédaigné les drames larmoyants
+de la Chaussée. Mais voici le <span class="italic">Père de famille</span>, déclamation
+sentimentale dont Voltaire n'espérait rien (16 novembre 1758), et qui
+obtient à Paris, à Versailles, le plus grand succès. Les courtisans
+croyaient plaire en riant; ils voient le Roi qui en pleure à chaudes
+larmes. Spectacle nouveau, étonnant! Le Roi, surpris, attendri, par un
+drame de Diderot!</p>
+
+<p>Mais l'essor du sentiment, l'éclat pathétique et vainqueur de la
+langue émue, orageuse, déclamatoire, de l'amour, c'est la <span class="italic">Nouvelle
+Héloïse</span>, qui ne sera imprimée qu'en janvier 61, mais qui circule en
+manuscrit (lue, dévorée) de femme en femme, et qui va faire dans la
+vie, tout autant que dans les lettres, une profonde révolution.</p>
+
+<p>En face le triste Voltaire imprime l'ennuyeux <span class="italic">Pierre le Grand</span>!</p>
+
+<p>Le moment était excellent pour attaquer les philosophes. <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span>
+Leur armée était au point d'une man&oelig;uvre toujours périlleuse; elle
+tournait et changeait de front. De leurs rangs était partie la plus
+aigre dissonance. Voltaire, par trois fois, donna prise, et trois
+fois, contre lui, tonna l'âpre et violente voix de Rousseau.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h4>ROUSSEAU. &mdash; NOUVELLE HÉLOÏSE.</h4>
+
+<h4>1754-1760.</h4>
+
+
+<p>Rousseau nous apprend lui-même que l'<span class="italic">Émile</span> eut un succès fort lent,
+«de grands éloges particuliers, mais peu d'approbation publique.» Le
+<span class="italic">Contrat social</span>, imprimé en Hollande, extrêmement prohibé, repoussé à
+la frontière, entra tard, difficilement, fut lu par une rare élite.</p>
+
+<p>Le grand, l'immense succès, fut celui de l'<span class="italic">Héloïse</span>.</p>
+
+<p>C'est le plus grand succès, l'unique, qu'offre l'histoire littéraire.
+Rien de tel avant, rien après.</p>
+
+<p>Ce livre inspira une vive, une ardente curiosité. On s'en arrachait
+les volumes. On les louait, dit Brizard, à tout prix (douze sous par
+heure). Qui ne les trouvait pour le jour, les louait au moins pour la
+nuit.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas chose de mode. Les m&oelig;urs en restèrent changées. Le
+mot d'<span class="italic">amour</span>, dit Walpole, avait <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> été pour ainsi dire rayé
+par le ridicule, biffé du dictionnaire. On n'osait se dire amoureux.
+Chacun, après l'<span class="italic">Héloïse</span>, s'en vante, et tout homme est Saint-Preux.
+L'impression ne passe pas. Cela dure trente ans, toujours. Jusqu'en
+plein 93, Julie règne. Les Girondins la trouvent dans madame Roland.</p>
+
+<p>Comment expliquer un effet et si vif, et si profond? C'est qu'avec
+tous ses défauts, c'est pourtant un livre sorti de l'amour et de la
+douleur. Malgré toute sa rhétorique, ses déclamations d'écolier, c'est
+ici le vrai Rousseau, comme dans la <span class="italic">Lettre sur les spectacles</span>, les
+<span class="italic">Confessions</span>, les <span class="italic">Rêveries</span>.</p>
+
+<p>Ses autres ouvrages sont &oelig;uvres artificielles, fort laborieusement
+arrangées.</p>
+
+<p>Le vrai Rousseau est né des femmes, né de madame de Warens. Il le dit
+nettement lui-même. Avant elle, il ne parlait pas, était noué et muet.
+Hors de sa présence, il n'avait aucune facilité. Devant elle, liberté
+parfaite, facilité d'élocution, langue abondante et chaleureuse.</p>
+
+<p>Séparé, et jeté au loin sur le dur pavé de Paris, il se grima en
+Romain, en citoyen, en sauvage. Il suivit Mably, Morelly, avec le
+talent, la force âpre, qu'il est si aisé de prendre. Et avec cela,
+<span class="italic">noué</span>. Il ne reconquit sa nature, ne fut de nouveau <span class="italic">dénoué</span> que par
+madame d'Houdetot. La grimace disparut, le Caton, le Génevois. Et dans
+la passion vraie reparut le Savoyard.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> Tout le monde va voir les Charmettes; mais la grande
+impression fut bien plus à Annecy. Les Charmettes où Rousseau déjà est
+un homme, un maître de musique, lisant MM. de Port-Royal, faisant un
+peu d'astronomie, sont un lieu plus sérieux. La mollesse inexprimable
+qui nous fond toujours le c&oelig;ur en lisant le second livre, le
+troisième, des <span class="italic">Confessions</span>, est propre à l'air doux, languissant,
+quelque peu fiévreux d'Annecy. Il y a là de la Maremme. Plus d'un a
+voulu y mourir (Eug. Sue).</p>
+
+<p>En 1865, par un beau mois de septembre, je me trouvai à Annecy,
+travaillant comme toujours. Mais vers les dix heures, la matinée était
+si douce, plus moyen de travailler. Nous allâmes nous asseoir au lac,
+sous un fort beau saule, vieux, qui rappelle que le jardin public
+était un marécage, en face de l'agréable et marécageux Albigny. Dans
+une brume légère qui gazait à demi l'horizon, nous regardions la
+petite île des cygnes, leurs plumes fugitives qui volaient, nageaient
+sur l'eau. Les coteaux simulaient un peu, tout autour, ceux de la
+Saône. À droite, le petit palais qui fut de saint François de Sales;
+derrière, la ville, les églises, les couvents, la Visitation (où rêva
+madame Guyon). Il y avait eu des orages, et quelques gouttes de pluie
+tombaient encore par moments. Un habitant d'Annecy, assis sur le même
+banc, nous expliqua que le lac s'infiltre assez loin sous la plaine.
+Il se verse lentement dans un affluent du Rhône. Jadis il était bien
+plus lent. Ses eaux paresseuses (tout au contraire de celles des lacs
+suisses, qui montent l'été) baissent alors sensiblement, laissent ici
+et là <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> des lagunes, des flaques mortes. Il y a, dit-on, peu
+de fièvre, mais quelque chose de doux, de mou qui vous ralentit. Et
+l'âme aussi ne se sent que trop de ces molles douceurs.</p>
+
+<p>Les nombreux canaux qui font de l'intérieur de la ville comme une
+petite Venise (sans caractère, sans monuments, de si peu de
+mouvement), rendent cette langueur plus sensible. Ils ont de petits
+brouillards vaporeux, jolis d'effet, plus qu'agréables à l'odorat.
+Ajoutez des rues en arcades, des passages obscurs mal tenus, des
+fenêtres du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, d'autres étroites et antiques, vieux vilains
+trous ornés de fleurs. Ces fleurs boivent l'impureté des canaux avec
+délices et n'en sont que plus charmantes.</p>
+
+<p>Rousseau dit se rappeler tout cela avec volupté. L'étroite rue sous
+l'église (fermée alors en impasse) où logeait madame de Warens, entre
+l'évêque, les Cordeliers et la Maîtrise où il apprend la musique,
+c'est au vrai l'ancienne Savoie. Derrière la maison, le canal lourd et
+d'une eau peu limpide. Mais par-dessus il voyait la campagne, «un peu
+de vert.» Tous les germes de Rousseau sont là. Il y resta longtemps;
+mais surtout pendant six mois, il ne fit que les vingt pas qui
+séparaient les deux maisons, celle de <span class="italic">maman</span> et la Maîtrise. Tout lui
+est resté, dit-il, dans la même vivacité, la température de l'air, les
+beaux costumes des prêtres, le son des cloches, l'odeur, odeur bien
+mêlée sans doute et des fleurs et des canaux, des drogues
+pharmaceutiques que faisait la charmante femme, et qu'elle le forçait
+de goûter. Là ce cantique entendu la nuit qui le fit tant songer. Là
+la rêveuse promenade <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> qu'il fit un jour de dimanche, pendant
+qu'elle était à vêpres, pensant à elle, avec elle espérant vivre et
+mourir... Mais moi-même ne rêvais-je pas? Voilà que sans le vouloir,
+je vais et je suis ce flot.</p>
+
+<p>Plus de vingt ans passent. En vain. Le flux, le reflux des misères, la
+vie dure de l'homme de lettres dans l'agitation de Paris, les
+avortements, les demi-succès, les amis encyclopédistes, l'effort vers
+le paradoxe, la folle attaque aux sciences, l'hymne absurde à la vie
+sauvage, le travestissement romain, cela passe. Efforts vrais
+pourtant, sincères. Honnête tentative pour vivre de son travail,
+accorder la vie réelle avec la vie de pensée.</p>
+
+<p>Ces vingt années passent. En vain. Sous tant de choses voulues,
+empruntées, artificielles, subsiste le Rousseau d'Annecy.</p>
+
+<p>La cloche qu'il entendit là, sonne encore... Pauvre c&oelig;ur de femme,
+sous le masque de Caton!... Pauvre, pauvre <span class="italic">citoyen</span>!</p>
+
+<p>À peine il a fait entendre ce cri si fier, si sauvage (<span class="italic">Discours sur
+l'inégalité</span>), la même année il mollit. Il veut se refaire Génevois;
+mais pour cela il faut faire un premier pas en arrière. Il lui faut
+<span class="italic">se refaire chrétien</span> (1754).</p>
+
+<p>Il ne s'agit point du tout d'abjurer son catholicisme qu'il a laissé
+depuis longtemps. C'est Diderot, l'<span class="italic">Encyclopédie</span>, réellement qu'il
+faut abjurer. Il glisse dans les <span class="italic">Confessions</span> un peu légèrement
+là-dessus. Mais les pasteurs établissent très-bien (<span class="italic">Gaberel</span>,
+<span class="italic">Rousseau</span>, 62) qu'il ne fut admis <span class="italic">qu'ayant satisfait sur tous les
+points à la doctrine</span>, c'est-à-dire en délaissant la foi du <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span>
+<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, se séparant de ses amis et soumettant sa raison à la
+divinité de l'Évangile.</p>
+
+<p>Cet écart fut augmenté, élargi habilement par les ministres de Genève.
+Ils l'opposèrent à Voltaire. M. Vernet, la même année, tira de
+Rousseau un billet contre lui très-outrageant. M. Roustan le décida à
+écrire à Voltaire sa lettre respectueuse, mais irritante, accablante
+contre le poème de Lisbonne. Le jeune Vernes obtint de lui, malgré son
+hésitation et sa répugnance, qu'il écrivît la <span class="italic">Lettre sur les
+spectacles</span> contre d'Alembert, Voltaire, les encyclopédistes.</p>
+
+<p>Jamais Rousseau cependant n'eut le c&oelig;ur moins polémique. Établi à
+l'Ermitage de Montmorency (9 avril 1756) dans une gentille maisonnette
+où le logea madame d'Épinay, il y sentit dès le printemps un
+attendrissement tout nouveau, se retrouva le Rousseau d'Annecy et des
+Charmettes. Disposition peu rare alors. La veille des grandes
+catastrophes (la guerre de Sept Ans commençait), il y a de ces
+attendrissements singuliers de l'âme humaine. De 1755 à 1758, Gessner
+donne son <span class="italic">Daphnis</span>, les <span class="italic">Idylles</span>, la <span class="italic">Mort d'Abel</span>, qu'on traduit en
+toutes langues et que Diderot porte aux nues. Voltaire n'exalte pas
+moins Saint-Lambert, et ses <span class="italic">Saisons</span>, faible imitation de Thompson,
+que l'auteur lit en manuscrit à Doris et à Chloris, ses admiratrices
+ardentes (mesdames d'Épinay, d'Houdetot).</p>
+
+<p>Rousseau a quarante-quatre ans en 1756, quand il quitte Paris pour
+toujours, s'établit à la campagne. En présence de la solitude, à ce
+moment grave du milieu de la vie, toute la première vie souvent se
+réveille. Les romans que sa mère lisait, qu'elle laissa <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> et
+que l'enfant lisait la nuit avec son père «jusqu'à la première
+hirondelle» (V. les <span class="italic">Confessions</span>), il en revient le vague écho. Son
+charmant roman personnel chez <span class="italic">Maman</span>, à Annecy, reparaît dans sa
+fraîcheur. Une madame de Warens, mais jeune, touchante demoiselle,
+envahit, remplit son esprit, avec Clarens et Chillon, l'adorable
+paysage où elle naît, sans oublier la rive opposée de Savoie, où elle
+passa fugitive. La voilà créée la Julie, et justement dans la mesure
+de madame de Warens, peu Vaudoise, point critique, sans bel
+esprit,&mdash;gracieuse, délicate dans ces dentelles (qu'aime Rousseau), et
+formée, on le dirait, comme il le dit de Maman, «dans le commerce
+charmant de la noblesse de Savoie.» (<span class="italic">Conf.</span>, liv. III.)</p>
+
+<p>Avez-vous entendu parler d'un sauvage qui fit jadis un Discours sur
+l'inégalité? L'auteur ne s'en souvient plus. La trace en reste
+pourtant dans la vie pauvre et vulgaire, dans l'habit inélégant, la
+sèche petite perruque, que Rousseau a adoptés. Elle reste dans
+l'abandon du signe aristocratique que tous portaient alors, l'épée.
+Tout cela va au sauvage, au citoyen de Genève, mal à l'auteur de
+<span class="italic">Julie</span>. Ne le regrette-t-il pas quand il voit venir chez lui la
+charmante, l'enjouée, la douce amie de Saint-Lambert, la jeune madame
+d'Houdetot?</p>
+
+<p>Ah! philosophe! Le monde que tu fuyais, le voilà donc venu à toi! Et
+tu t'aperçois de ton âge. Et tu ressens ta pauvreté. Cinq ans de plus
+que Saint-Lambert, c'est peu en réalité. Rousseau n'a pas l'air de
+savoir que, dans ce siècle de l'esprit, le temps ne compte pour rien.
+Il s'injurie, se méprise, se dit vieux, <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> se dit barbon.
+Saint-Lambert, lui, semble jeune. Pourquoi? il est élégant, militaire,
+porte l'épée.</p>
+
+<p>Le spectacle est lamentable. Il se jette d'autant plus dans cette
+aveugle fureur, qu'il se dit qu'un <span class="italic">vieux</span> comme lui ne risque point
+de réussir, de séduire la jeune maîtresse d'un ami que lui, Rousseau,
+ne voudrait pour rien trahir. Ses quatre lettres à <span class="italic">Sarah</span> sont ce
+qu'on peut voir de plus fou. C'est douleur, c'est frénésie, rage; il
+se roule dans la honte, dans le désespoir de voir que ce jeune objet
+est un sage, qu'elle a pitié, qu'elle est bonne, désolée d'avoir fait
+un fou. Notez que ce nom de <span class="italic">Sarah</span> lui-même est une maladresse et une
+insigne sottise. Il est pris de Saint-Lambert, d'un roman où l'auteur
+nous montre une jeune demoiselle noble qui s'éprend pour son laquais.
+Rousseau qui a été laquais, dans sa rage, s'abaisse à tout prix.</p>
+
+<p>Pour achever l'infortuné, la nature impitoyable à ce moment met la
+main sur lui. Il a dès sa naissance apporté une infirmité. Elle se
+réveillait aux moments d'exaltation, d'irritation. C'était une
+rétention, une maladie de la vessie.</p>
+
+<p>Madame d'Houdetot pleurait, le voyant dans cet état, abîmée à ses
+genoux.</p>
+
+<p>On fait cercle. Tous ses amis, à leur tour, lui jettent la pierre.
+C'est le méchant, c'est le traître, c'est le chien, c'est l'ennemi.
+Franchement, il faut l'avouer, toute apparence est contre lui. Je
+crois tout à fait ce qu'il dit que le méprisable Grimm n'épargna nul
+artifice pour lui ôter ses amis. Mais que Rousseau convienne aussi que
+sa conduite discordante dut le poser <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> comme l'homme double et
+le Judas du parti. Il est dans l'<span class="italic">Encyclopédie</span>; il est dehors, il est
+contre. Ses trois &oelig;uvres (en 51, en 54, en 58, <span class="italic">Sciences</span>,
+<span class="italic">Inégalité</span>, <span class="italic">Spectacles</span>) sont trois attaques violentes contre le
+parti philosophe dans lequel il compte toujours. En 55, il insère
+encore des articles dans ce livre qu'il renie. En 58, au moment où
+l'<span class="italic">Encyclopédie</span> succombe sous les Parlements, les Jésuites, sous
+Trévoux et sous Fréron, Rousseau (<span class="italic">Lettre sur les spectacles</span>) la
+frappe, et du coup le plus sûr, par un livre sorti du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Qu'il dise comme Polyeucte: «Je suis chrétien!» À la bonne heure. «Je
+me suis refait chrétien en 1754.» Mais alors pourquoi reste-t-il avec
+les Encyclopédistes? Pourquoi loge-t-il chez eux, chez madame
+d'Épinay? Pourquoi aime-t-il chez eux? Poursuit-il, entre tant de
+femmes, la maîtresse de Saint-Lambert?</p>
+
+<p>Sa conduite avec Voltaire n'était-elle pas singulière? En avril
+(1756), quand Voltaire dans son <span class="italic">Préservatif</span> (pamphlet pour
+l'<span class="italic">Encyclopédie</span>) attaque à la fois les prêtres catholiques et
+protestants, Rousseau écrit à Vernes un billet colérique, où il
+l'appelle: «Ce beau génie, âme basse, grand par ses talents, vil par
+leur usage.» Et le billet court partout. Le 18 août (même année), en
+écrivant à Voltaire sa belle lettre contre le poème de <span class="italic">Lisbonne</span>, il
+le comble de témoignages d'admiration et de respect, et ce ménagement
+habile rend le coup mieux asséné.&mdash;Simple lettre pour Voltaire seul,
+dit-il. On sent que de telles choses, éloquentes, étincelantes, ne
+pourront rester enfermées. Et en effet, Rousseau lui-même avoue en
+avoir donné des copies à trois personnes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> Ainsi en tout sa conduite était horriblement louche, tantôt
+par sa nature même, sa dualité intérieure, tantôt par sa propre faute,
+la fureur qui était en lui. Pour madame d'Houdetot, il jure qu'il ne
+veut rien, qu'il reste pur, «qu'il l'aime trop pour vouloir la
+posséder.»</p>
+
+<p>Mais qui aura cette idée en lisant les lettres éperdues, furieuses,
+insensées, à Sarah? Lui-même qu'en savait-il? Voyait-il clair dans cet
+orage, dans une si profonde nuit? Ce qui est sûr, c'est qu'il cherche
+incessamment le danger, attise follement cette flamme, avec la rage
+d'un malade qui, de ses ongles acharnés, creuse la cuisante blessure
+dont il est brûlé, dévoré.</p>
+
+<p>Deux choses très-spécialement purent exaspérer ses amis:</p>
+
+<p>L'ostentation de pauvreté. Certes, Rousseau était pauvre; mais Diderot
+n'est pas plus riche, il n'en parle jamais. Ce ne sont pas armes
+courtoises que de faire sans cesse appel à la haine et à l'envie, de
+se proclamer <span class="italic">le pauvre</span>.</p>
+
+<p>L'autre chose qui paraît déjà dans la lettre sur le poème de
+<span class="italic">Lisbonne</span>, et qui va paraître mieux dans le <span class="italic">Contrat social</span>, c'est
+qu'il veut qu'on ait dans chaque État un Code moral qui contienne les
+bonnes maximes que chacun soit tenu d'admettre. Il faut que chacun
+déclare, confesse, articule sa foi (et sous peine de mort, dans le
+<span class="italic">Contrat social</span>).</p>
+
+<p>La discordance de Rousseau avec l'<span class="italic">Encyclopédie</span> et l'esprit même du
+siècle, là était tranchée, terrible. Là commence un cours nouveau
+d'idées qui ira tout droit <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> à la Fête de l'Être
+suprême.&mdash;Puis, la réaction l'exploite, de Robespierre à De Maistre.</p>
+
+<p>Rousseau et par ses tendances et par son combat bizarre (écrivant et
+pour et contre), enfin par cet amour aveugle, peu loyal, leur apparut
+un furieux fou, très-méchant.</p>
+
+<p>Dans une dernière réunion où ils se trouvèrent en face, où l'on crut
+les rapprocher, Diderot fut consterné de voir l'état horrible de
+Rousseau. Et il en défaillit presque. En rentrant chez lui, il écrit:
+«Mon ami, j'ai vu un damné!... Ah! je ne puis m'en remettre...
+Montrez-moi, pour que je me calme, la face d'un homme de bien.»
+(<span class="italic">Diderot</span>, XII, 277.)</p>
+
+<p>Un damné, c'est cela même. Il portait en ce moment un enfer de
+discordance; les démons se battaient en lui. Il portait son
+enfantement (ses trois livres en deux années) l'<span class="italic">Émile</span>, la <span class="italic">Julie</span>,
+le <span class="italic">Contrat</span>. Il portait la réaction, la planche qu'il allait tendre
+au naufrage du christianisme.</p>
+
+<p>L'horreur de Diderot est telle, qu'il semble avoir en ce moment comme
+un pressentiment biblique. On est sûr, en lisant sa lettre, qu'il a
+vu, par delà Rousseau, quelque chose de sinistre et comme un spectre
+d'avenir. Diderot-Danton voit déjà la face de Rousseau-Robespierre.</p>
+
+<p class="p2">Un homme fort judicieux a dit à nos émigrants qui partent pour
+l'Amérique, que, pour réussir là-bas, il <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> fallait être un
+naufragé,&mdash;c'est-à-dire être perdu, désespéré, prêt à tout, décidé
+comme celui qui a vu la mort de près et ne ménage plus rien.</p>
+
+<p>Rousseau eut cet avantage. Il en était là justement lorsque son ennemi
+Grimm, indigne tyran d'une femme, obligea cette faible femme, madame
+d'Épinay, à mettre Rousseau à la porte de l'Ermitage en plein décembre
+(1756). Service insigne que Grimm lui rend, et qui le délivre, et qui
+a fait sa grandeur.</p>
+
+<p>Autre avantage, et immense, que seul entre tous il eut: <span class="italic">Il écrit en
+pleine crise.</span> C'est dans la crise du c&oelig;ur, au plus fort de sa
+tragédie, qu'il fait d'un seul coup ses grands livres.</p>
+
+<p>Montesquieu, Voltaire, Buffon, Diderot, ont produit toute leur vie. La
+production est chez eux le cours même de la nature. Rousseau est une
+éruption. La <span class="italic">Julie</span>, le <span class="italic">Contrat</span>, l'<span class="italic">Émile</span>, lui échappent en une
+fois (1761-1762). On recule d'étonnement.</p>
+
+<p>Grand moment. Tout était prêt. Le monde avait travaillé, et taillé
+toutes les pierres pour le grand metteur en &oelig;uvre. Sidney, Locke,
+Mably, Morelly, Diderot (dans les discours ardents qui firent aussi
+Raynal) lui préparaient sa politique. Ajoutez-y nombre d'articles
+admirables et trop publiés de l'<span class="italic">Encyclopédie</span> (art. <span class="italic">Autorité</span>,
+etc.). Une demoiselle génevoise, mademoiselle Huber, la tante des
+grands naturalistes, dès 1731, écrit un <span class="italic">Vicaire savoyard</span><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="small">[6]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> Mais avec tout cela, n'ayant encore que la forte langue,
+<span class="italic">ferme et serrée</span> et tendue de nos meilleurs réfugiés (cette langue
+que Voltaire lui-même estimait dans La Beaumelle), il n'aurait été
+jamais qu'un habile rhéteur génevois, qui, par de hardis paradoxes,
+avait surpris l'attention. Il n'eût jamais dépassé le succès du faux
+sauvage, l'éloquente déclamation du <span class="italic">Discours sur l'inégalité</span>.</p>
+
+<p>La force, la force magique, c'est que Rousseau tout à coup parle une
+langue inconnue.</p>
+
+<p>On l'entend pour la première fois dans la <span class="italic">Lettre sur les spectacles</span>
+(1758). On est ému et surpris. Pas un mot de déclamation. Peu de
+nouveau. Il reprend l'idée des auteurs chrétiens (Bossuet, Nicole,
+etc.) sur les dangers du théâtre. Mais quand il parle de la Suisse,
+des m&oelig;urs antiques, innocentes, il devient attendrissant. Une
+mélodie inconnue s'entend. Et le c&oelig;ur échappe à ce chant de
+Pergolèse: «Je suis au-dessous de moi-même. Une fermentation passagère
+produisit en moi quelques lueurs de talent. Il s'est montré tard, il
+s'est éteint de bonne heure. En reprenant mon état naturel, je suis
+rentré dans le néant. Je n'eus qu'un moment, il est passé. J'ai la
+honte de me survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec
+indulgence, <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> vous accueillerez mon ombre; car pour moi je ne
+suis plus.»</p>
+
+<p>Qu'est-ce ceci? qu'est ce miracle? qu'il est changé! Combien sa langue
+est tout à coup <span class="italic">dénouée</span>! Le c&oelig;ur pour la seconde fois a fondu.
+Madame d'Houdetot a rouvert la source chaude qu'ouvrit madame de
+Warens. C'est comme ces eaux thermales longtemps captives; un enfant
+par hasard a frappé le roc; un flot brûlant, écumant, va inonder la
+vallée.</p>
+
+<p>Il y a dans la <span class="italic">Julie</span> un curieux phénomène qu'on sent bien en Savoie,
+en Suisse. C'est un vent doux, dissolvant, qui par moment franchit les
+monts, fond les neiges, énerve les forces. C'est ce qu'ils appellent
+le <span class="italic">f&oelig;hn</span>. Les c&oelig;urs aussi en sont malades, troublés, orageux,
+alanguis.</p>
+
+<p>On a pu le remarquer, Julie, Saint-Preux, ne citent que les poètes
+italiens, surtout le Tasse et Métastase. Ils sont enivrés de musique
+italienne, et nient toute autre. Le seul paysage est suisse; mais les
+deux amants rappellent bien plus la Savoie. Leur langue, sauf les
+moments où elle est forcée, outrée par Rousseau, est celle de cette
+société dont le commerce charmant fit madame de Warens. Ce pays, si
+peu productif littérairement, qui semble en être toujours à saint
+François de Sales, en revanche a gardé les grâces d'une France qui
+n'est plus celle-ci. Mi-gauloise, et, bon gré mal gré, mêlée d'un
+souffle d'Italie, ayant Turin pour capitale, la Savoie eut une
+influence qu'on n'a pas appréciée. Esprit tout à fait contraire à la
+Suisse et au Dauphiné. De Turin et de Chambéry nous vinrent ces femmes
+charmantes, d'apparente naïveté <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> (la grâce du petit
+Savoyard), comme la duchesse de Bourgogne, la fine comtesse de Verrue,
+une reine, madame de Prie, et la Tontine et la Doguine, les deux
+s&oelig;urs sorties d'Annecy, qui conquirent et gardèrent Paris, et
+furent belles un demi-siècle.</p>
+
+<p>Rousseau n'a pu, quoique rhéteur, et encore empêtré de sa toge
+romaine, Rousseau, dis-je, n'a pu tout à fait gâter cette jolie langue
+qui, dans son drame personnel, lui revint invinciblement du c&oelig;ur,
+en sortit par torrents. Il garde de son premier rôle des gaucheries
+singulières, de grotesques réminiscences de Rousseau-Mably, par
+exemple, quand il appelle sa Julie «une Agrippine» (cinquième partie,
+lettre 7). Non moins ridiculement il prit le titre à la mode du grand
+succès de cette année. En 1758, Colardeau avait éclaté par sa poésie
+d'<span class="italic">Héloïse</span>, et on ne parlait d'autre chose. Rousseau appelle sa Julie
+<span class="italic">Nouvelle Héloïse</span>. À tort. Autant, dans l'immortelle légende
+d'Héloïse et d'Abailard on sent l'héroïque élan, l'émancipation de
+l'esprit nouveau, autant le roman de Rousseau, avec d'apparentes
+hardiesses, est opposé à cet esprit. Il désespère de la raison. Il
+inaugure la rêverie, ce narcotisme qui depuis a été toujours
+croissant.</p>
+
+<p>L'abondance et surabondance d'une passion si prolixe, qui nous fatigue
+aujourd'hui, fut justement ce qui ravit. Certes, quand on voit la
+sécheresse de tous nos romans d'alors, on comprend avec quelle
+surprise on se trouva dans ces eaux immenses et intarissables, une
+mer! On se figurait que c'était la mer féconde, une mer de jeunesse et
+de vie.</p>
+
+<p>Au fait, l'enfant amoureux parle ainsi,&mdash;non, <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> comme on
+croirait, dans un langage naïf,&mdash;mais dans cette rhétorique. Endurons
+les deux premiers livres. Le vrai sujet ne s'aperçoit qu'au troisième,
+dans la lettre où Julie dit à Saint-Preux qu'avec un c&oelig;ur plein de
+lui, après une lutte cruelle, menée par son père à l'<span class="italic">église</span> où elle
+épouse Wolmar, elle sent son c&oelig;ur changé tout à coup,
+pacifié,&mdash;changé à ce point qu'elle appelle les devoirs du mariage non
+pas <span class="italic">sublimes</span> seulement, mais (qui le croirait?) <span class="italic">si doux</span>!</p>
+
+<p>Pour faire ressortir encore mieux ce merveilleux coup de la Grâce,
+elle exagère dans une étrange et choquante déclamation, l'état honteux
+où elle était avant d'entrer à l'église. «Les transports effrénés
+d'une passion rendue furieuse... Des horreurs dont l'idée n'avait
+jamais souillé mon esprit... Mon c&oelig;ur était si corrompu que ma
+raison ne put résister <span class="italic">aux discours de vos philosophes</span>,» etc.</p>
+
+<p>Qu'enseignent donc les philosophes? L'adultère, Julie nous
+l'apprend<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="small">[7]</span></a>. Et elle réfute longuement ce qu'ils n'ont enseigné
+jamais.</p>
+
+<p>Mais enfin, de quelque manière qu'elle eût accepté ces doctrines,
+comment cette pure, cette honnête, cette intéressante Julie, fut-elle
+alors <span class="italic">si corrompue</span>? «C'est que j'aimais à réfléchir et me fiais à ma
+raison.»</p>
+
+<p>Ainsi la charmante femme à laquelle Rousseau nous a tellement
+intéressés, celle dont notre âme attendrie, <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> aveugle, suit
+l'impulsion, la <span class="italic">prêcheuse</span>, comme il l'appelle, il va faire prêcher
+par elle ce pitoyable radotage qu'on a tant de fois réfuté. Le mépris
+de la sagesse, la haine du libre arbitre, le renoncement à l'action,
+voilà l'enseignement de Julie.</p>
+
+<p>«Quel est le plus heureux dès ce monde, du sage avec sa raison, ou du
+dévot dans son délire? qu'ai-je besoin de penser, d'imaginer, dans un
+moment où toutes mes facultés sont aliénées? «L'ivresse a ses
+plaisirs,» disiez-vous. «Eh bien, ce délire en est une.»</p>
+
+<p>Elle recueille le fruit du délire, de l'ivresse, qui est d'oublier,
+d'ignorer, de se perdre de vue soi-même, d'apaiser sa conscience.</p>
+
+<p>«Mes réflexions ne sont ni amères, ni douloureuses. Mes fautes me
+donnent moins d'effroi que de honte. J'ai des regrets, <span class="italic">et non des
+remords</span>.» Pente admirable, rapide. Elle ne se croit pas quiétiste.
+Elle rit de madame Guyon. Mais madame Guyon elle-même a-t-elle dit
+davantage? On s'enfonce, non sans volupté, au fond de ce demi-sommeil.
+Le souvenir, s'il n'est pas douloureux, devient très-doux et Molinos
+nous apprend qu'on jouit de la honte même.</p>
+
+<p>Le demi-jour de l'ivresse, l'éloignement pour la lumière, pour la
+raison, met encore Julie sur une autre pente. La lecture, l'examen des
+Écritures, ces libertés protestantes, ne lui iront pas longtemps. Il
+lui faut, dit-elle, <span class="italic">un culte grossier</span>. «Par là je me dérobe aux
+fantômes d'une raison qui s'égare.» (Liv. V, lettre <span class="smcap">V</span>.)&mdash;Et là
+Rousseau est curieux. Dans une note équivoque, il loue, blâme les
+catholiques; au total il les loue plutôt.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> Par cette femme adorée, par la belle bouche de Julie, nous
+reviennent toutes les sottises que Voltaire a pulvérisées dans ses
+réponses à Pascal trente années auparavant (1734). Et tout cela nous
+arrive dans cette forme séduisante qu'on ne peut pas repousser. Aux
+censeurs, on répondrait: «Laissez donc, ce n'est qu'un roman, c'est la
+langueur passionnée d'une femme qui se croit guérie et qui meurt
+encore d'amour.»&mdash;Oui, laissez... Et tout à l'heure, ce qui passa dans
+l'abandon, l'amour des molles rêveries, la haine des philosophe et de
+la philosophie, bref, la réaction chrétienne, va revenir formulée!</p>
+
+<p>Il y a un homme haïssable dans le livre, c'est le mari.&mdash;Comment ce
+Wolmar si sage, si calme, a-t-il pu de sang-froid, étant si bien
+instruit d'avance, immoler Julie à son égoïsme, faire le malheur, le
+supplice de ces deux infortunés? Toutes les phrases de Rousseau pour
+faire admirer <span class="italic">ce sage</span> ne servent guère. On souffre trop à le voir
+faire sur deux âmes une expérience si longue, avec la curiosité
+terrible du chirurgien dans ses vivisections.</p>
+
+<p>L'ingénieux, le piquant, c'est de leur faire dire à tous deux qu'ils
+sont guéris, ne souffrent plus. Ils n'en souffrent que davantage.
+Situation double, trouble, malsaine, de douleur sensuelle. Il le sait
+bien, ce Wolmar. Il sait qu'insatiablement ils savourent les
+souvenirs, les pleurs. De plus en plus il les rapproche, les expose,
+les enflamme. «Plus que jamais, dit-il lui-même, ils brûlent ardemment
+l'un pour l'autre.»</p>
+
+<p>Julie s'efforce de sourire; elle est belle, elle prend même, dit-on,
+un léger embonpoint. Elle dit: «Je <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> suis heureuse.» Et elle
+se meurt moralement. La prière ne l'en sauve pas, ni ses enfants. Elle
+avoue, entourée de tout ce qu'elle aime, qu'elle est détachée de la
+vie.</p>
+
+<p>Il faut que le roman finisse. Cette langueur mène tout droit à la
+chute ou à la mort. Julie, fort heureusement, se noie et sauve
+l'auteur.</p>
+
+<p>Oh! qu'on aimerait bien mieux que ce Wolmar se noyât, qu'il eût
+l'obligeance de <span class="italic">Jacques</span> de Georges Sand, qui se tue à propos pour
+les amants; mais ce froid Wolmar, l'égoïste, ne donne pas ce plaisir;
+il survit à sa victime. L'impression reste tout entière. Les voilà,
+les philosophes, ces âmes de glace et d'airain. De cet excellent livre
+on garde la haine des raisonneurs et le mépris de la raison.</p>
+
+<p>Ce qui plaît, c'est le supplice qui commence pour Wolmar. Julie a fait
+autour de lui comme un cercle d'amis zélés qui vont le persécuter
+doucement, et, bon gré mal gré, le changer et le faire chrétien.
+Rousseau dit expressément dans une lettre (à M. Vernes) que l'impie se
+convertira. Et l'apôtre principal, pour sauver l'âme de Wolmar, sera
+l'amant de Julie.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> CHAPITRE V.</h3>
+
+<h4>LA COMÉDIE DES PHILOSOPHES, MAI 1760. &mdash; M<sup>lle</sup> DE ROMANS.</h4>
+
+<h4>1760-1761.</h4>
+
+
+<p>La <span class="italic">Julie</span> ne fut imprimée qu'en janvier 1761. Mais en 1759 et en
+1760, elle circulait manuscrite. Rousseau en vendait des copies. Il en
+faisait des lectures d'intérêt brûlant, palpitant avec une émotion qui
+souvent touchait jusqu'aux larmes. Les femmes imaginaient toutes qu'il
+en était le héros. Dans sa préface et ses notes, il se garde bien de
+dire non.</p>
+
+<p>Sans son extérieur inculte, il allait loin auprès d'elles. Il fut tout
+à coup à la mode. En décembre 1756, expulsé de l'Ermitage, écrasé dans
+son monde (philosophe et financier), le voilà deux ans après recherché
+d'un bien autre monde. M. le prince de Conti, madame de Luxembourg. Et
+nul moyen de s'en défendre. Celle-ci, M. de Luxembourg, le prennent,
+l'enlèvent, le comblent de caresses. Sous le haut château de
+Montmorency, <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> un pavillon délicieux qui fait penser aux
+Borromées, solitaire, au milieu des eaux, le reçoit au mois de mai
+1759. Du <span class="italic">citoyen</span> plus de nouvelles. L'ours est muselé, lié, bien
+plus, séduit, apprivoisé.</p>
+
+<p>Le pauvre M. de Luxembourg, homme doux et très-éteint, ami personnel
+du Roi, fort tristement employé aux violences de Rouen, était un
+étrange ami pour Rousseau. Mais combien plus la fée de ce lieu
+enchanté, la tragique et sinistre Alcine, madame de Luxembourg! Avec
+un esprit délicat, elle avait le c&oelig;ur le plus noir, une malice
+perverse et profonde. Longtemps effrénée Messaline, elle avait marqué
+encore plus comme type du <span class="italic">Méchant</span> femme. Née Villeroi, et maîtresse
+effrontée de son frère, elle usa un premier mari (Boufflers). Pour
+s'en faire un second d'un homme déjà marié, Luxembourg, elle employa
+une perfidie meurtrière. Elle se fit la tendre amie de madame de
+Luxembourg, menant la femme et le mari aux bacchanales priapiques où
+cette faible créature, avilie devant son mari, grisée, et jouet de
+tous, devint un objet de dégoût (<span class="italic">Besenval</span>). Elle se vomit elle-même,
+mourut, et Luxembourg devint second mari de la Méchante. Ici elle
+changea de système, fut décente et honorable, fort ménagée. On la
+craignait. Sa passion alors était de tuer tout doucement la fille que
+Luxembourg avait du premier mariage, la jeune princesse de Robecq.
+Celle-ci était très-faible de poitrine; sa belle-mère lui parlait de
+sa mort prochaine, l'en occupait, l'en accablait. Elle disait en
+entrant chez elle: «On sent ici le cadavre.»</p>
+
+<p>Choiseul, soit pour s'assurer le bonhomme Luxembourg, <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> une
+des vieilles bêtes du Roi, soit pour le piquant de la chose, faisait
+l'amour à la mourante. Et, plus elle était malade, plus (c'est le fait
+des poitrinaires) elle était passionnée, possédée d'amour de la vie,
+de remords, d'effroi, de regret de ne pas pécher davantage. Elle
+semblait déjà dans l'enfer. Elle n'en servait que mieux les saints. De
+ce lit de fiévreux plaisir, au nom de son salut risqué et de
+l'éternité prochaine, elle ordonnait, elle exigeait, se damnait. Mais
+c'était pour Dieu.</p>
+
+<p>Diderot ne s'y trompa pas. Quand il vit Choiseul, au lieu de soutenir
+l'Encyclopédie, lui retirer le privilége, il n'accusa ni les Jésuites,
+ni le Parlement, mais <span class="italic">elle</span>, la damnée, la désespérée, et sa rage
+impérieuse.</p>
+
+<p>Elle avait deux mois à vivre. Choiseul allait être quitte. Mais en lui
+obéissant, il marchait à son propre but. Sec et tari, sans ressource,
+ne pouvant plus faire un pas sans le Parlement, forcé d'y recourir à
+toute heure, il était sûr de lui plaire par une insulte aux
+philosophes. D'autre part, elle allait charmer le Dauphin, amuser
+Paris. Excellente diversion qui distrairait de Silhouette, de la
+demi-banqueroute, des rentes qu'on ne pouvait payer, du nouvel octroi
+sur les vivres, de la cherté des denrées.</p>
+
+<p>Seulement Choiseul eût voulu qu'on s'en tînt à un écrit, à une comédie
+non jouée. Mais l'effet eût été trop lent. Elle n'avait pas le temps
+d'attendre. Elle dit qu'elle allait mourir, mais qu'elle voulait
+jouir, et se donner une fête, voir les impies au pilori, faisant
+amende honorable, sinon en Grève, au théâtre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> Le parti philosophique mollissait miné en dessous. On l'avait
+alangui au c&oelig;ur, attendri, mortifié (la <span class="italic">Lettre sur les
+spectacles</span>). On le détrempait des larmes que faisaient couler les
+lectures de la <span class="italic">Julie</span>. La rêverie, l'âme chrétienne, la haine de la
+raison, revenaient, mais gardant pour les philosophes quelques égards,
+du <span class="italic">respect</span>. C'est là ce qu'on voulait frapper. Ceux qu'on ne
+respecte plus sont bien aisément méprisés, conspués, foulés aux pieds.
+Telle est la noblesse de l'homme. Un soufflet, un coup de pied amuse
+toujours la foule, bien ou mal donné... On rit.</p>
+
+<p>Jouer la pièce était chose hardie et non sans péril. Comment Voltaire
+prendrait-il qu'on mît si publiquement les siens dans la boue? Le
+public pouvait s'irriter, surtout d'une attaque morale contre ses
+oracles chéris, des hommes justement honorés. Je crois volontiers que
+Choiseul demanda grâce, pria. Elle fut inexorable.</p>
+
+<p>Il y a toujours des gens prêts à lancer de la boue. L'ancien Rousseau
+(Jean-Baptiste), assez froid versificateur, mais satyre ardent,
+écumant dans ses rages et ses priapées, avait engendré Desfontaines,
+qui, sentant un peu le roussi, n'en engendra pas moins Fréron.</p>
+
+<p>Fréron, fort lettré, plat et lourd, un grossier Breton de Quimper, en
+vingt ans expectora deux cent cinquante volumes, nauséabonds
+(instructifs pourtant), de l'<span class="italic">Année littéraire</span>, sans compter la
+pituite immense de je ne sais combien de livres qu'il déposa à côté.
+Il était lu des amis de Voltaire. Le bon Stanislas lui-même goûtait
+dans Fréron le plaisir de voir son Voltaire <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> mis en pièces.
+Il donna son nom Stanislas au célèbre fils de Fréron. Mais combien
+plus le pamphlétaire fut passionnément poussé par madame Adélaïde!</p>
+
+<p>Fréron se lia aisément aux ennemis de Voltaire, à l'âcre et mordant La
+Beaumelle, au malfaisant Palissot. Celui-ci, enfant prodige, fameux à
+douze ans, avait soutenu à treize ans une thèse de théologie. Il passa
+par l'Oratoire. À dix-huit ans, il avait fait une mauvaise tragédie,
+et il était marié, fixé. Il n'alla guère plus loin.</p>
+
+<p>C'est lui, dit-on, que Diderot a peint, immortalisé, dans son <span class="italic">Neveu
+de Rameau</span>. Le gueux vagabond, parasite, pour dîner reçoit cent
+nasardes. C'est là que la vérité manque. Palissot est moins naïf; ce
+n'est pas l'insouciant artiste, fainéant et paresseux. De bonne heure
+il fut avisé. Il y avait une bonne mine à exploiter chez les dévots.
+Le brillant hâbleur Polignac l'ouvrit par son <span class="italic">Anti-Lucrèce</span> et Bernis
+l'exploita de même par sa <span class="italic">Religion vengée</span>. Palissot ne fut pas plus
+sot. Il ne monta pas aussi haut. Mais sa plume intelligente fut payée
+comptant. À vingt-cinq ans, la première fois qu'il joua les
+philosophes, à Nancy, il en tira une <span class="italic">recette générale</span> des tabacs
+(1755). La seconde fois, le privilége, fort lucratif dans la guerre,
+<span class="italic">de vendre seul les gazettes étrangères</span> qu'on achetait avidement.</p>
+
+<p>Palissot, comme Lorrain, était sûr d'aller à Choiseul, mais il y alla
+bien mieux par madame de Robecq. Il adressa à la dame ses <span class="italic">Lettres</span>
+anti-philosophiques. Puis il fit, pour ainsi dire près de son lit,
+inspiré d'elle (<span class="italic">furens quid f&oelig;mina possit!</span>) sa comédie <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> des
+<span class="italic">Philosophes</span> qui est bien plus qu'une satire, c'est une dénonciation.</p>
+
+<p>Palissot pesait si peu que peut-être les acteurs eussent refusé sa
+comédie. Pour leur inspirer terreur, on l'envoya par le Breton, le
+dogue de l'<span class="italic">Année littéraire</span>.</p>
+
+<p>Ce fut le grand protégé de madame Adélaïde, Fréron, qui porta la pièce
+aux acteurs. «Délibérez, si vous voulez, dit-il avec insolence. Elle
+sera jouée malgré vous.» Ils comprirent que de telles paroles venaient
+de très-haut, se turent. La Clairon était absente. Elle fut indignée
+au retour, leur dit qu'il était honteux que les acteurs se prêtassent
+à conspuer les auteurs qui leur faisaient gagner leur vie; qu'elle
+avait horreur du monde, qu'elle s'en irait comme Rousseau, et vivrait
+au fond des bois (Collé, <span class="italic">Journal historique</span>).</p>
+
+<p>La pièce n'a rien de comique que quelques phrases emphatiques prises à
+la langue nouvelle, surtout aux formes solennelles de Diderot. On note
+comme ridicules des locutions excellentes, neuves alors, qui sont
+restées (par exemple, «Il est sous le charme,» un mot du <span class="italic">Fils
+naturel</span>).</p>
+
+<p>Sauf cela, Palissot copie servilement Molière. Les philosophes chez
+lui sont Tartufe et sont Trissotin. Le n&oelig;ud est le même. On veut
+s'emparer subtilement d'une fortune et d'une héritière. Pour cela on
+flatte la mère, auteur comme Philaminte, imbécile autant qu'Orgon.
+Mais sur qui cela tombe-t-il? On ne le voit pas. Le seul philosophe
+marié récemment alors est Helvétius, qui noblement était sorti de la
+Ferme générale, <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> et prit sans dot la fille de madame de
+Graffigny.</p>
+
+<p>Dans Palissot, les philosophes sont des filous qui, tout en volant les
+autres, se volent aussi entre eux. Ils enseignent ou le partage, ou la
+<span class="italic">communauté des biens</span>. Le seul écrivain, très-obscur, qui hasardait
+ce paradoxe (Morelly, <span class="italic">Basiliade</span>, 1753, et <span class="italic">Code de la nature</span>,
+1755), était tout à fait en dehors du parti philosophique. Loin de là,
+l'<span class="italic">Encyclopédie</span>, depuis 1756 et les articles de Quesnay, est le champ
+très-spécial des Économistes qui fondent tout sur la propriété. On
+n'en voit pas moins dans la pièce le philosophe Frontin, qui, pendant
+que son maître enseigne la communauté des biens, la suit en lui vidant
+les poches.</p>
+
+<p>Un mot aigre semble lancé par la mourante elle-même, par madame de
+Robecq, contre sa belle-mère. Les philosophes ont le c&oelig;ur si mal
+placé et si dur qu'ils attendent la mort d'un ami pour la joie de le
+disséquer.</p>
+
+<p>Trois personnes sont ménagées.</p>
+
+<p>Voltaire est tout à fait absent. On n'eût osé. Choiseul même,
+craignant qu'il ne soit irrité, lui écrit des lettres câlines.</p>
+
+<p>Duclos (sauf un petit mot) est à part et respecté, comme intime ami de
+Bernis et bien avec la Pompadour.</p>
+
+<p>L'ami de Duclos, Rousseau, est l'honnête homme de la pièce. Il est
+l'excellent Crispin qui déjoue la friponnerie de tous les autres
+philosophes, ramène au bon sens la mère et fait par là que la fille
+épouse celui qu'elle aime. Crispin-Rousseau s'introduit adroitement
+<span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> par un jeu bouffon, mais d'un ridicule habile et voulu. Il
+arrive à quatre pattes, broutant sa laitue. C'est exactement la
+plaisanterie de Voltaire dans sa lettre si connue à Rousseau qu'on
+savait par c&oelig;ur: «Je retombe à quatre pattes. Venez brouter avec
+moi,» etc.</p>
+
+<p>L'effet de la pièce fut grand, point gai, lugubre au contraire. On vit
+le spectre amené par le libelliste lui-même, la pâle madame de Robecq
+qui n'avait plus qu'un mois à vivre, qui, avant de recevoir les
+sacrements, avait fait l'effort de sortir du lit, se faire apporter,
+pour se repaître les yeux de la honte de ses ennemis, des impies, voir
+Dieu vengé.</p>
+
+<p>La pièce maniée, remaniée, écourtée, pour l'impression, ne montre
+guère les traits dévots qui parurent peut-être au théâtre. Un seul a
+été conservé: «Et souvent la bêtise a fait des incrédules.»</p>
+
+<p>On ne voit pas qu'il y ait eu de protestation bruyante, ni cris, ni
+sifflets. Mais on resta indigné. C'était une lâche insulte du pouvoir
+aux plus beaux génies qui avaient honoré la France. Le Dauphin s'en
+lava les mains, et dit qu'il n'y était pour rien. Cela mit tout à nu
+Choiseul, l'exposa devant le public. Il eût bien voulu reculer. Le
+spectre d'amour le traînait. Dans son unique mois de juin qui lui
+restait encore à vivre dans le plaisir enragé, assaisonné de la mort,
+elle le força de se flétrir et de se salir lui-même, d'avouer Palissot
+pour son homme en lui faisant sa fortune.</p>
+
+<p>Celui qui eût le plus souffert de la pièce, c'est Rousseau qui (sauf
+un petit ridicule) y était fort ménagé. Il frémit de ce danger. À
+l'envoi de la pièce, il dit: <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> «Je n'accepte pas cet
+<span class="italic">horrible</span> présent.» Là il montra un grand sens. Avec cette adoption
+fatale des esprits rétrogrades, avec les tendances mystiques
+manifestées par la <span class="italic">Julie</span>, avec telles lettres aux dévotes (à madame
+de Créqui) où il leur envie leur bonheur,&mdash;il allait se précipiter,
+presque sans s'en apercevoir, et se réveiller un matin coryphée du
+parti dévot. Il eût été pour un jour adoré puis méprisé. Il eût eu le
+sort de Gilbert.</p>
+
+<p>Il s'arrêta court brusquement. Il comprit que le grand succès était
+dans l'inconséquence, et juste entre les deux partis. De là le
+caractère propre à l'<span class="italic">Émile</span>, tout contradictoire, et qui n'en réussit
+que mieux. Il veut qu'on suive la <span class="italic">Nature</span>, que l'on revienne à la
+<span class="italic">Nature</span>. Mais en même temps il admet l'<span class="italic">Anti</span>-Nature, le miracle: «La
+mort de Jésus est d'un Dieu.»</p>
+
+<p>Les deux partis eurent donc de quoi être satisfaits? Point du tout. À
+droite, à gauche, les prêtres catholiques et protestants le tiraient.
+Là, il est curieux de voir l'innocence des jeunes ministres, qui
+voudraient que décidément il se déclarât protestant. Un sûr moyen de
+s'enterrer et d'avoir contre soi la France. Il les écarte doucement
+(V. lettres à M. Vernes). Il reste au milieu bâtard qui convient mieux
+à la foule, mi-raisonneur, mi-chrétien.</p>
+
+<p>Mais qu'est-il au fond? chrétien. En discutant tels miracles qu'a
+faits ou n'a pas faits Jésus, il garde le grand miracle: <span class="italic">l'Évangile
+envisagé comme morale absolue</span>, règle unique et loi divine. Contre le
+vrai credo du siècle (le but de l'homme est l'action, la raison
+<span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> libre et active), il ramène l'ancien credo de rêverie,
+d'inaction.</p>
+
+<p>Avec tout cet étalage de logique et de syllogismes, malgré ce grand
+mouvement d'idées suscité par ses livres, ce raisonneur des
+raisonneurs, que fonde-t-il en réalité, que commence-t-il
+sérieusement? deux choses qui, peu à peu, iront énervant le monde: le
+roman, la rêverie.</p>
+
+<p><span class="italic">Le règne de la rêverie.</span> Après le Rousseau raisonneur qui argumente
+et discute, vient le Rousseau non raisonneur, charmant, mais si mou,
+l'aimable auteur de <span class="italic">Paul et Virginie</span>.</p>
+
+<p>Puis un grotesque Rousseau, barbaro-breton, dans l'effort, l'entorse,
+qui pourtant par <span class="italic">René</span> dure et toujours durera. Puis tant d'autres,
+pleureurs, malades, mélancoliques, égoïstes, qui vont se pleurant
+eux-mêmes, cherchant l'oubli, descendant la pente du narcotisme.</p>
+
+<p>Cette pente a ses degrés. C'est le roman, c'est le tabac. Plus tard,
+ce sera l'opium, chemin sûr et abrégé aux rêveries de l'autre rivage.</p>
+
+<p><span class="italic">Jusqu'à Rousseau point de roman.</span> Du moins, point de roman qui règne.
+Ni Manon, ni Marianne, ni Paméla, ni Clarisse, ne faisaient de
+révolution; on admirait, c'était tout. Mais sous la <span class="italic">Nouvelle
+Héloïse</span>, on est dompté, entraîné; on copie, on obéit. Dès lors, le
+roman est roi. Voici son avénement. La patrie est secondaire, la
+religion secondaire. L'âme individuelle est tout. Chaque maladie de
+cette âme, finement analysée, regardée au microscope, grossie,
+admirée, fomentée, deviendra un mal favori que chacun choiera en soi.
+<span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> Tous, à partir de ce moment, nous irons caressant nos plaies
+pour les irriter davantage.</p>
+
+<p>Il serait dur et injuste pourtant de ne pas reconnaître ce qu'eut de
+noble et de beau l'apparition de la <span class="italic">Julie</span>, cette résurrection du
+c&oelig;ur, cette réhabilitation de l'amour. L'<span class="italic">Émile</span>, qui, après la
+<span class="italic">Julie</span>, sembla un livre ennuyeux (madame de Luxembourg même n'en
+soutenait pas la lecture), l'<span class="italic">Émile</span> eut une très-belle et
+attendrissante influence dans les pages aux jeunes mères sur leur
+devoir d'allaitement. Elles furent touchées au c&oelig;ur, ramenées aux
+pauvres petits; elles trouvèrent ce devoir non doux seulement, mais
+gracieux. Quoi de plus charmant qu'une femme qui a au sein un bel
+enfant? Délicates et poitrinaires, sans lait, elles voulaient
+allaiter. Ne perdant rien des plaisirs, des soupers, des nuits de
+fatigue, elles n'allaitaient pas moins. L'infortuné nourrisson, forcé
+de suivre les bals, tétait en vain la danseuse, rouge, échauffée et
+tarie.</p>
+
+<p>Une conversion si brusque à la nature, à l'amour, eut plus d'un effet
+comique. Les femmes devinrent tout à coup extraordinairement
+sensibles. Madame de Luxembourg, qui venait de faire mourir sa
+belle-fille à petit feu, se trouva désormais si tendre, qu'aux
+persécutions de Rousseau elle se déclara malade (V. <span class="italic">Madame Du
+Deffand</span>). Tous devenant amoureux, madame Du Deffand, malgré l'âge, ne
+crut pouvoir en conscience se dispenser de la mode. L'amour, à
+soixante-dix ans, lui vint pour la première fois. Elle voulait un
+Anglais, comme l'Édouard de Rousseau. Cela lui sembla neuf, piquant.
+Elle hésitait entre trois, l'un un <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> jeune poitrinaire,
+l'autre un highlander rêveur. Elle prit enfin (malgré lui) celui qui
+lui ressemblait, le plus méchant des trois, Walpole.</p>
+
+<p>Mais voici le plus merveilleux! La police même est amoureuse! Le
+lieutenant de police Bertin, venant au ministère, lui aussi, cherche
+sa Julie. Cette Julie facétieuse, une coquine d'esprit amusant, la
+d'Arnoult fait payer ses dettes par le crédule Bertin, et plante là
+son Saint-Preux (<span class="italic">Bachaumont</span>).</p>
+
+<p>Versailles ainsi copie Paris. On l'avait vu après <span class="italic">Zaïre</span>, à ce moment
+où déjà on fut amoureux de l'amour. Le roi prit alors la Mailly
+(1732). Aujourd'hui ce pauvre roi, ayant traversé tant de choses,
+pouvait-on bien tenter encore de le refaire amoureux? La Pompadour, en
+d'autres temps, en eût eu peur. Mais alors, dans cette guerre où
+chaque jour apportait d'accablants revers, il lui fallait à tout prix
+continuer, augmenter l'alibi où vivait le roi. Elle laissa faire ses
+gens, Bertin, Sartines et la police. On chercha au roi sa Julie.</p>
+
+<p>On la trouva en décembre 1760, au moment où le roman, manuscrit
+encore, courait partout, faisait fureur, avec le plus grand succès. Le
+roman paraît en janvier. Et elle est enceinte en mars 1761<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="small">[8]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> La dame d'une maison de jeu du Palais-Royal, bien avec les
+gens de police, leur avait dit qu'elle avait leur affaire, sa s&oelig;ur,
+une belle personne et la plus belle du monde, fille d'un avocat de
+Grenoble, neuve et jusque-là bien gardée, mademoiselle de Romans,
+accomplie de taille et de formes, d'un vrai visage de reine, n'avait
+qu'un défaut, d'être gigantesque à ne pas passer les portes, un
+colosse comme on voit au Louvre la Pallas ou la Melpomène. Honteuse de
+cette taille étrange, elle tâchait de se faire petite, en aplatissant
+sur sa tête la masse de ses très-longs et admirables cheveux, ne
+portait que des coiffures basses.</p>
+
+<p>C'était comme une conversion, une purification pour le roi du
+Parc-aux-Cerfs, d'avoir cette grande innocente, si digne, qu'on ne
+pouvait la croire qu'un objet de passion. On crut que ce serait bien
+vu, que cela le referait un peu devant le public. On la menait à grand
+bruit d'Auteuil, où était sa maison, à Versailles, royalement, dans un
+carrosse à six chevaux. La géante fut à la mode. On adopta ses
+coiffures basses, et les naines en portaient aussi. Elle accoucha à
+Versailles. À Versailles, elle nourrit, fidèle à la leçon d'Émile.
+L'enfant était à son image, d'une extraordinaire beauté. Cela gonflait
+la jeune mère. Et cela aussi la perdit. Nulle autre que la Pompadour
+n'avait intérêt à la perdre. Ce fut elle certainement (quoi qu'en dise
+la Hausset) qui fit croire au roi que cette fille le compromettait, le
+donnait en spectacle. Mais qui avait commencé? qui avait permis
+qu'elle vînt à Versailles à six chevaux? Qui aurait osé cela sans
+l'aveu de la Pompadour?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> Le Roi était si mort de c&oelig;ur, si froid, qu'il n'objecta
+rien, laissa faire ce qu'on voulait. Fin effroyable du roman! Julie ne
+fut pas noyée, comme dans la <span class="italic">Nouvelle Héloïse</span>, mais on lui vola son
+enfant. Ses pleurs, ses rugissements ne servirent. Elle eut beau
+chercher, se désespérer quinze années. Elle ne le trouva que bien tard
+sous Louis XVI. Il s'appelle l'abbé de Bourbon.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h4>PACTE DE FAMILLE. &mdash; RÈGNE DU PARLEMENT. &mdash; JÉSUITES CONDAMNÉS.</h4>
+
+<h4>1761-1762.</h4>
+
+
+<p>Homme d'esprit, homme de cour, connaissant la France à merveille,
+Choiseul, à chaque sottise, trouvait un mot noble et fier qui
+plaisait, le relevait. Mieux que la sotte Pompadour, il sentait tout
+le péril de rester à découvert dans la trahison d'Autriche. En 1761,
+le public criait. Choiseul crie aussi, dit que l'Autriche mollit, ne
+nous appuie pas assez, se plaint, menace, et donne encore une armée à
+Marie-Thérèse.</p>
+
+<p>En même temps il éblouit et le public et Versailles d'un fait de
+grande apparence. Avec l'agilité brillante d'un acrobate accompli qui
+saute d'une corde à l'autre, il se raccroche vivement à celle qui
+tient au c&oelig;ur du Roi. Louis XV, toute sa vie, avait été Espagnol.
+Choiseul <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> se fait Espagnol, prépare et publie, en août 1761,
+le fameux Pacte de famille.</p>
+
+<p>Superbe tour de voltige qui le maintenait au pouvoir. Louis XV était
+Bourbon, Charles III était Bourbon. Quoi de plus beau, quoi de plus
+grand (et digne de Louis XIV) que de lier en un faisceau tous les
+membres de la famille, de rattacher France, Espagne, Parme, Naples, la
+Sicile! Louis XV, qui ne sentait rien, sentit cela, le trouva grand.
+On le trouva tel en Europe.</p>
+
+<p>Pour bien juger ce projet, il faut savoir ce que l'Anglais en pensa...
+L'Anglais en frémit de joie.</p>
+
+<p>Il comprit parfaitement que Choiseul doublait sa proie. Les âpres
+chasseur de mer virent dès ce jour les galions entrer chargés d'or
+dans Portsmouth. Ils virent les ports et les villes de l'Amérique du
+Sud payer d'énormes rançons. Ils virent descendre dans la mer la
+grosse flotte espagnole, cette vaine cérémonie de lourds navires
+impotents, canonnés, percés, coulés, avant de faire un mouvement.</p>
+
+<p>Pitt, sous son air rechigné, fut si gai qu'il se lâcha par un mot de
+bassesse atroce: «On n'en mettra pas plus grand pot-au-feu; mais la
+soupe sera bien meilleure.»</p>
+
+<p>Ce n'était pas une force qui s'ajoutait à la France, c'était un gros
+embarras, une caraque de commerce, traînant derrière un vaisseau, et
+qui ne faisait que l'alourdir. Choiseul, depuis ses revers maritimes,
+que pouvait-il pour défendre cette Espagne? Rien. Le pacte de famille
+est déclaré au mois d'août 1761. Et c'est au mois de décembre que
+Choiseul avise à rendre <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> l'essor à notre marine, qu'il
+suscite (par l'exemple du premier banquier de la cour) un mouvement
+national de dons, de souscriptions. La Ferme donna un vaisseau, Paris
+souscrit un vaisseau, et bientôt chaque province. Enthousiasme
+général. Tous ces vaisseaux sur le papier, et tout au plus en argent,
+combien leur faut-il de temps pour exister réellement, pour cingler,
+combattre en mer?</p>
+
+<p>M. Pitt se faisait fort, avant la guerre déclarée, de faire sa razzia
+immense sur les colonies espagnoles, de donner à ses requins la pâtée
+la plus épaisse qu'ils aient eue jamais sous la dent. Lord Bute (le
+favori du Roi) s'y opposa en Conseil, se fit vertueux, délicat, et
+Pitt fièrement se retira. C'était la guerre elle-même qui donnait sa
+démission. Et lord Bute, c'était la paix. Il fallait la prendre aux
+cheveux (moment unique, irréparable), savoir perdre, sacrifier, pour
+ne pas perdre davantage.</p>
+
+<p>Lord Bute avertit Choiseul secrètement. Et celui-ci fit le sourd!</p>
+
+<p>Deux choses l'enfonçaient dans la guerre: 1º son crime d'Autriche,
+son traité. Il eût fallu rendre ce qu'on avait pris en Allemagne pour
+l'impératrice. Et la cabale autrichienne eût jeté Choiseul à bas. 2º
+En gagnant l'Espagne et la poussant en avant, ce petit Machiavel
+comptait bien qu'elle aurait en mer des revers épouvantables, mais
+croyait aussi que par terre elle prendrait le Portugal, lui
+procurerait un gage, une conquête à échanger pour le jour terrible des
+comptes, de la grande liquidation. Ainsi cette aveugle Espagne allait,
+au signe de Choiseul, en n'y gagnant <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> que des coups, tirer du
+feu les marrons que l'Autriche finalement devait manger seule.</p>
+
+<p>Le plan était malhonnête, chimérique et étourdi. Il n'avait qu'un côté
+certain: il faisait abîmer l'Espagne dans ses flottes et ses colonies.
+Mais le côté incertain, c'était que cette vieille Espagne pût de ses
+bras décharnés étreindre le Portugal, défendu par l'Angleterre,
+défendu par un homme fort, par Pombal, son Richelieu.</p>
+
+<p>Louis XV donna là-dedans, tout comme il avait donné dans le traité de
+Babiole. Choiseul s'affermit, monta, fut un vrai premier ministre,
+plus que Colbert, plus que Louvois. On revit un vrai Mazarin. Ministre
+des Affaires étrangères, il prit la Guerre et la Marine, ou par lui ou
+par ses parents. Il emplit tout de Choiseuls, frères, cousins, neveux,
+grands, petits, et des Stainville, et des Praslin. Il se fit colonel
+des Suisses (énorme place d'argent). Par Bertin, son petit valet, il
+avait aussi les finances. «<span class="italic">Choiseul</span> veut dire <span class="italic">mangerie</span>,» disait
+plus tard Louis XVI.</p>
+
+<p>Avec ces dépenses et sa guerre, Choiseul était toujours à la merci des
+Parlements, comme un mendiant à leur porte. Sa mécanique était fort
+simple. À ces dogues toujours grondants, pour tirer d'eux ce qu'il
+voulait, il lui suffisait de montrer leur gibier, leur proie, les
+Jésuites. Le mot plaisant du sauvage dans <span class="italic">Candide</span>: «Mangeons du
+Jésuite!» c'était toute la harangue de Choiseul aux Parlements.</p>
+
+<p>Cela allait à merveille avec le Pacte de famille. L'homme du monde qui
+haïssait le plus les Jésuites était le roi d'Espagne, Charles III, qui
+n'était venu en <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> Espagne que malgré eux, malgré leurs projets
+de le faire déclarer fils d'Alberoni et bâtard adultérin. Ils étaient
+très-forts en Espagne. Pas un seul fonctionnaire qui ne fût sorti des
+Jésuites. Charles n'osait pas encore les frapper. Mais en arrivant, il
+avait saisi contre eux l'épée de saint Dominique, se faisant le chef
+de l'Inquisition, ayant pour vicaire général un dominicain, attendant
+un prétexte, une occasion.</p>
+
+<p>Dès 1754 et 1756, l'Espagne et le Portugal avaient pu voir en Amérique
+ce qu'étaient au fond les Jésuites. Leurs Indiens du Paraguay, dans un
+échange de terres que firent alors les deux Couronnes, résistèrent à
+main armée. On vit à nu, à découvert, cet empire singulier, étrange
+création de la ruse. Ce qu'ils n'avaient pu au Nord avec la race
+énergique des Peaux-Rouges, ils l'avaient fait au Midi, se créant là,
+dans des pays isolés, un certain paradis à eux. Pour leur pouvoir,
+pour leur plaisir, il avaient là des troupeaux de doux imbéciles,
+menés paternellement avec la verge et le fouet. Humboldt, si bon
+observateur, et nullement hostile aux Jésuites, dit que, partout où
+ils ont fait ces <span class="italic">Missions</span>, l'idiotisme a été si bien fondé, si bien
+mêlé à la race, et le cerveau pour toujours si parfaitement rétréci,
+que nulle civilisation, nul progrès n'a plus de chance.</p>
+
+<p>Cela fit mieux examiner ce qu'ils étaient en Europe. Leur force était
+en Espagne, où tout employé sortait de leurs mains; ils étaient
+devenus l'administration elle-même. En Portugal, ils gouvernaient à
+l'aide des grandes familles, ils y étaient détestés comme un ordre
+tout espagnol, anti-portugais, qui aurait espagnolisé <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> le
+pays. Sous le roi Joseph, ils surent lui donner un premier ministre,
+Pombal, mais qui avait vu l'Europe, l'Angleterre, et ne put rester
+l'humble serviteur des Jésuites. Pombal, hardi et violent, les étonna
+fort en janvier 58. Appuyé des dominicains, il osa lancer contre eux
+un manifeste terrible. Il bannit du palais les confesseurs jésuites,
+mit près du Roi leurs ennemis.</p>
+
+<p>Tout cela, je le répète, en janvier 1758, lorsqu'ils faisaient leur
+grande intrigue pour exclure Charles III de l'Espagne, et rester
+maîtres en y mettant l'Infante. Ils résolurent de tenir ferme en
+Portugal à tout prix. Les grands, surtout les Tavora, les Aveyro, leur
+appartenaient. Le roi Joseph, tous les soirs, allait faire l'amour à
+la jeune marquise de Tavora; on tira sur lui et on le blessa. Il fut
+prouvé qu'avant le coup ils avaient consulté les Jésuites, qui,
+d'après leurs vieilles maximes de Mariana et autres, autorisèrent le
+régicide. Pombal fit décapiter, rompre, brûler tous ces grands. Il fit
+par l'Inquisition condamner, comme hérétique, fit étrangler et brûler
+le vieux père Malagrida. Rome s'irrita, et brûla un manifeste de
+Pombal. Celui-ci, sans hésitation, saisit tous les biens des Jésuites;
+il les embarqua eux-mêmes et les jeta en Italie (1759).</p>
+
+<p>En France, on trouva cela dur. Voltaire avait de l'amitié pour ses
+maîtres, les Jésuites, et les regardait aussi comme le meilleur
+dissolvant du Christianisme. L'Anglais, d'un machiavélisme plus exquis
+et plus haineux, en toute société catholique, voulait le maintien des
+Jésuites, comme élément de ruine et germe <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> de corruption. Il
+regretta l'acte brusque de Pombal. Et à Paris, plus d'une grande dame
+anglaise travaillait pour les Jésuites avec les gens du Dauphin.</p>
+
+<p>C'était cette pourriture même, reluisant en si beau jour, qui faisait
+qu'ici le public les prenait peu au sérieux. La question était grave
+au Parlement, grave à Versailles, mais ridicule à Paris. Un fait trop
+peu remarqué, curieux, qu'indique Barbier, c'est que huit jours après
+que les Jésuites furent condamnés, personne n'y pensait plus.</p>
+
+<p>Choiseul ne mit dans l'affaire aucune animosité, et il n'en était
+besoin. Les Jésuites, <span class="italic">in extremis</span>, étaient au point où le malade est
+sale, souille tout sous lui. L'ordure de la banqueroute que fit leur
+père Lavalette fit dégoût. Et le secours odieux, gauche, qu'on crut
+leur donner, les acheva par l'horreur. On a vu combien la famille
+royale était maladroite; Madame, emportée, aveugle, propre à lancer
+aux amis le pavé de l'ours. On crut faire peur au public. On fit, par
+le Grand Conseil, condamner un notaire <span class="italic">suspect</span> d'avoir fabriqué un
+arrêt du Conseil contre les Jésuites. <span class="italic">Suspect</span>? et qui empêchait une
+vérification de fait, si aisée dans les registres? On aurait bien
+voulu le pendre. On le condamna aux galères. À quoi il ne consentit
+pas. Il affirma son innocence, et il se coupa la gorge. C'était la
+couper aux Jésuites. La Compagnie, à ce moment, salie, flétrie,
+déclarée solidaire de banqueroute, resta dans son fumier si bas qu'on
+ne lui vit plus le nez.</p>
+
+<p>Mais on ne les laisse pas là. Voyons, qui êtes-vous, bonnes gens?
+Voyons vos statuts d'Ignace, vos belles <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> constitutions? Le
+Roi a beau se jeter entre, se réserver l'examen. Le Parlement va son
+chemin, jusqu'à refuser les taxes. Donc, il faut un Lit de Justice.
+Intimidation ridicule. Cette foudre du Lit de Justice, qui frappe le
+21 juillet, fait rire, quand elle arrive après la perte d'une bataille
+(16 juillet 61). La cérémonie est grotesque quand ce Jupiter tonnant
+fait son entrée militaire à Paris, avec sa défaite, entre moqué et
+battu.</p>
+
+<p>À lui d'avoir peur, de trembler. Le Parlement, tout en faisant, malgré
+le Roi, l'examen des constitutions des Jésuites, prépare un bien autre
+examen. Il veut que le Roi indique la somme des <span class="italic">acquits au comptant</span>.
+Petit mot et énorme chose. Ce sont ces bons qu'il tirait sans compter
+sur le trésor, pour combler ses pertes au jeu, payer sa police
+secrète, et pour se débarrasser de la mendicité dorée. Enfin sa petite
+Sodome, tous ses malpropres secrets, tenaient à ce mystère obscur des
+<span class="italic">acquits au comptant</span>.</p>
+
+<p>L'idée que le Parlement va descendre dans ces égouts, examiner, sonder
+de près, cela fit pâlir tout Versailles. Le Roi montra <span class="italic">un c&oelig;ur de
+roi</span>, défaillit. Que deviendrait-il si ce Parlement sauvage ébruitait
+tout, publiait? Le Parlement avait pour lui une force, la misère
+publique, et, par moments, des procédés terriblement expéditifs. On le
+vit par la pendaison de Besançon et de Paris. Tout se rapprocha de
+Choiseul, qui démuselait, muselait Cerbère à sa volonté, qui disait au
+Roi: «Eh! sire! laissons-leur les Jésuites. Cela les occupera.»</p>
+
+<p>Le Roi, ainsi terrorisé, ne fit plus guère attention <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> aux
+cris de cinquante évêques qui criaient pour les Jésuites. Il laissa le
+Parlement brûler leurs livres, leur défendre d'enseigner, de
+confesser. En octobre 61, à la rentrée, peu de gens y renvoyèrent
+leurs enfants. L'herbe commence à pousser dans les cours de
+Louis-le-Grand (<span class="italic">J. Quicherat</span>). Un journal officiel, la <span class="italic">Gazette de
+France</span>, donna au public français le jugement de Malagrida. Que
+pouvait de plus Choiseul? Cela fut si agréable au Parlement de Paris,
+qu'en décembre 61, il enregistra tout ce qu'on voulut et l'enregistra
+purement, simplement, sans restriction.</p>
+
+<p>Heureuse entente. À quel prix? Les Parlements, bride abattue, vont en
+guerre contre les Jésuites, sans avoir aucun souvenir qu'il y ait un
+roi en France. Le Parlement de Paris, en octobre 61, à l'énorme
+majorité de 139 contre 13, déclare que les Jésuites ne furent jamais
+que tolérés, que leurs statuts sont <span class="italic">abusifs</span>. Le Parlement de Rouen
+prend, le 12 février 1762, la grande initiative. Il ordonne qu'au 1<sup>er</sup>
+juillet les Jésuites videront les lieux, quitteront leurs maisons,
+leurs colléges, que tous les biens seront saisis, les meubles vendus;
+enfin que les villes enverront au procureur général leurs mémoires sur
+l'éducation qu'on donnerait à la jeunesse.</p>
+
+<p>Rennes et Paris suivirent ces voies, Rennes avec le plus grand éclat.
+Toute la France lut, admira le réquisitoire, les écrits du procureur
+général, du Breton La Chalotais.</p>
+
+<p>En mars, la famille royale fit une dernière tentative, obtint que le
+Grand Conseil déclarât non avenu ce qu'avaient fait les Parlements.
+Mais le roi n'osa insister. <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> Choiseul lui disait froidement:
+«Sire, supprimez les Jésuites, ou supprimez les Parlements.» Mot
+terrible. Cela voulait dire: «Hasardez la Révolution... Courez la
+chance de revoir l'année qui vous a fait faire le chemin de la
+Révolte, de revoir la guerre des rues, d'entendre le cri:
+<span class="italic">Versailles!</span> et: <span class="italic">Allons brûler Versailles!</span>»</p>
+
+<p>Le Dauphin et ses meneurs voyant le roi si muet, si blême et si
+annulé, proposaient un moyen extrême. C'était d'établir partout des
+<span class="italic">États provinciaux</span>, pour primer les Parlements. Ces États, pour la
+plupart, machines aristocratiques, auraient été admirables pour
+arrêter tout progrès. S'ils agissaient sérieusement, ils déplaçaient
+la royauté, la remettaient presque partout au clergé et aux seigneurs.</p>
+
+<p>Là, Choiseul parla fort net. Il leva vivement le masque par ces
+paroles cyniques: «Quelle que soit la forme de ces États provinciaux,
+ce sera <span class="italic">une assemblée d'hommes</span>... Que fera le roi s'ils
+s'unissent?... On n'exile pas son royaume.»</p>
+
+<p>Choiseul aimait mieux jouer de la machine grossière, moins compliquée,
+des Parlements. Seulement, qu'avait fait son jeu? Pendant une année
+tout entière, on avait vu le roi, traîné toujours en arrière, dire:
+Non. Et personne n'y avait pris garde. En ce moment, il écrivait à
+Rome pour qu'en <span class="italic">réformant</span> les Jésuites on les sauvât. Était-il temps
+de réformer ceux qui déjà étaient morts, et dont les maisons, dont les
+colléges étaient vides?</p>
+
+<p>Et le roi aussi semblait mort. À quoi tenait sa reculade? À la peur
+qu'on lui avait faite pour ses <span class="italic">acquits <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> au comptant</span>, pour
+ses vilenies coûteuses. Son c&oelig;ur était au mauvais lieu, voilà tout.
+Et dans ce moment où il voyait sa foi, son Dieu, ses Jésuites
+éreintés, il laissait faire.</p>
+
+<p>Un tel avilissement de l'autorité embarrassait assez Choiseul.
+Qu'était cette autorité alors, si ce n'était lui-même? Lui seul il
+était le pouvoir, donc, ravalé plus que personne. Mais les Parlements,
+ses amis, il n'eût su comment les toucher. Il avait pu hasarder de
+donner une volée à ses amis les philosophes. Ici, la chose était plus
+grave. Avec ces corps violents, colériques, si habitués à pendre,
+rouer, brûler, on ne pouvait guère plaisanter. Le fat était
+embarrassé. Il y fallait un bon hasard. Il aurait donné beaucoup pour
+que les Parlements eux-mêmes en fournissent occasion, pour qu'ils se
+déconsidérassent par quelque faute grossière, quelque barbare ânerie.
+Il l'eût voulu. Mais que faire? Avec toute son assurance, son air
+hardi, impertinent, il reculait, et, pour rien, il n'eût attaché le
+grelot.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> CHAPITRE VII.</h3>
+
+<h4>LES CALAS. &mdash; VOLTAIRE A AFFRANCHI LES PROTESTANTS.</h4>
+
+<h4>1761-1764.</h4>
+
+
+<p>L'éclat contre les Parlements vint du point d'où nul à coup sûr
+n'aurait cru pouvoir l'attendre. Il vint du peuple oublié, dont toute
+la France semblait avoir détourné ses regards, d'un monde obscur qui
+tâchait de ne plus être aperçu, qui n'occupait plus personne, du
+triste monde protestant qui vivait dans le Midi à peu près comme en
+Espagne les restes des races mauresque et juive.</p>
+
+<p>Y avait-il des protestants? Non, pas un devant la loi, mais des
+<span class="italic">Nouveaux convertis</span>. Mensonge atroce qui tenait ces populations
+tremblantes dans le désolant supplice d'avoir deux vies: l'apparente,
+de demi-hypocrisie;&mdash;et la vie secrète et cachée qui, aux grands
+moments solennels, baptême, mort et mariage, les replaçait dans le
+péril, les jetait dans l'aventure, le <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> roman nocturne et
+furtif des assemblées du Désert. Vieilles carrières, antres, cavernes,
+les lieux sauvages et désolés, d'horreur biblique, cette poésie ne
+faisait pas peu pour maintenir ces âmes sombres dans le culte de leurs
+pères.</p>
+
+<p>Du séminaire de Lausanne, incessamment en Languedoc, venaient de
+jeunes ministres pour témoigner de leur foi, prêcher au Désert,
+mourir. Rien n'irritait davantage les catholiques et le clergé que
+cette perpétuité de martyrs, qui, aux dépens de leur vie, démentaient
+si haut le mensonge, disaient: «Vous avez beau faire. Il y a un peuple
+protestant.»</p>
+
+<p>On en prenait, on en pendait. On ne prenait pas Rabaut, qui, cinquante
+années, en long, en large, par le Languedoc, et surtout autour de
+Nîmes, errait librement, prêchait. Le pis, le plus irritant, c'est que
+les autorités, intendants, etc., reconnaissaient que c'était surtout à
+lui qu'on devait la tranquillité du pays. Hors le culte, en toute
+chose, il prêchait l'obéissance<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="small">[9]</span></a>.</p>
+
+<p>Fleury, en 1738, multiplia les amendes et permit même aux curés
+l'emploi des moyens militaires. En 51, l'intendant Saint-Priest, pour
+plaire au clergé, fit une chose provocante, infiniment dangereuse,
+d'exiger que les protestants rebaptisés, remariés, subissent <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span>
+expressément les sacrements catholiques. La cour eut peur, l'arrêta.</p>
+
+<p>Mais si l'on employait moins ces persécutions générales, les
+Parlements, par moments, frappaient des coups de terreur. Aux
+fermentations du carême, de Pâques, et autres grandes fêtes, parmi les
+processions où Messieurs défilaient en robe rouge, on dressait les
+échafauds. Spectacle cher à ces masses qui ont des besoins
+dramatiques. Mais le grand régal c'était le relaps non confessé, le
+suicidé (présumé tel). On le jetait à la rue pour l'amusement du
+peuple. Traîné dans la honte et la boue, tout nu sur l'infamante
+claie, écorchant sa face à la terre, montrant ce qu'on cache au ciel,
+prostitué aux regards, aux rires, aux indignités!</p>
+
+<p>Profonde horreur! et tout cela n'avait en France aucun écho. La
+question protestante durait depuis trop longtemps. Elle ennuyait,
+fatiguait. Au premier mot: «Protestants,» on tournait court, on
+disait: «Parlons plutôt d'autre chose.» Ayant tant, si longtemps
+souffert, ils avaient usé la pitié. On croyait bien en général qu'on
+leur faisait des choses indignes. On aimait mieux n'en rien savoir.
+Ainsi peu à peu un mur s'était fait entre eux et la France, un mur
+d'airain. Ce grand peuple vivait comme au fond d'une tour. Les
+martyres, les exécutions, se faisaient en plein soleil de Toulouse,
+sous son Capitole. Et on ne les voyait pas! Elles se passaient au
+Peyrou de Montpellier, au sommet de ses terrasses étagées! à la vue de
+cent mille homme. Et on ne le savait pas!</p>
+
+<p>Triste côté de l'âme humaine. Les grosses majorités, qui sont bien
+sûres de la force, deviennent étonnamment <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> orgueilleuses et
+colériques. Toute apparition de ministre semblait une audace coupable
+des protestants, un outrage au grand monde catholique. Le 14
+septembre, à Caussade (1761), le jeune ministre Rochette est arrêté,
+se déclare noblement, ne daigne mentir. Trois jeunes gentilshommes
+verriers, sans armes que leur petite épée, essayent de le dégager. Sur
+cela, fureur incroyable des populations catholiques. Les paroisses
+sonnent, resonnent le tocsin. Tous prennent la fourche. Les bouchers
+courent avec leurs dogues. Chasse atroce! sur quel monstre donc? une
+hyène du Gévaudan? L'hyène est ce peuple fou. Rochette et les trois
+sont traînés à Toulouse. Triomphe et joie générale. On en jase, on
+espère bien jouir bientôt du supplice; mais on ne l'eut qu'en février.</p>
+
+<p>Presque au même moment que Rochette, autre capture (13 octobre 1762):
+une famille de Toulouse, «qui a étranglé son fils.»</p>
+
+<p>Sachons ce que sont ces gens-là:</p>
+
+<p>Un bon et brave marchand d'indiennes était à Toulouse, établi depuis
+quarante ans. Calas, ce marchand, avait épousé une demoiselle
+accomplie, mais noble malheureusement (des Montesquieu, de Languedoc).
+Elle donna à ses enfants une éducation selon sa naissance. Ils furent
+nobles, dans une boutique.</p>
+
+<p>Les protestants ne pouvaient avoir de servante protestante. Ils en
+eurent une excellente, mais excellemment catholique. Cette bonne
+fille, qui vit naître leur second fils, Louis, l'éleva, lui fut
+attachée, ne manqua pas de vouloir sauver sa jeune âme, le mena
+probablement aux belles églises de Toulouse, enivrantes <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span>
+d'encens et de fleurs. Le petit allait volontiers chez la voisine d'en
+face, femme d'un perruquier catholique, et fut presque camarade de
+leur fils, un petit abbé. Louis un matin se sauve, et la perruquière
+le cache. Conquête heureuse. L'archevêque est ravi, s'y intéresse.
+L'enfant converti, dès sept ans, d'après les bonnes ordonnances, peut
+faire la guerre à ses parents. En effet, il montre les dents. Il exige
+de l'argent. Le pauvre bonhomme Calas est mandé chez l'archevêque. Il
+finance. On lui fait payer 1º les dettes de Louis, six cents livres;
+puis, quatre cents pour apprentissage chez un catholique, et cent
+francs annuellement.&mdash;Est-ce tout? Non, de l'évêché, on signifie à
+Calas qu'il ait à établir son fils. Il n'ose pas refuser, ne faisant
+qu'une objection, qu'il est bien jeune, incapable. Et cependant il se
+saigne. Il dit qu'il ne peut donner que trois cents francs en argent,
+et dix mille en marchandises.&mdash;Est-ce tout? Non. On fait écrire par ce
+misérable Louis un placet à l'Intendant pour demander que ses deux
+s&oelig;urs et son petit frère Donat soient enlevés à leur père, à leur
+mère, et séquestrés.</p>
+
+<p>Ce placet, tombé de sa poche, fut relevé par l'aîné de la famille,
+Marc-Antoine, qui lui reprocha âprement cet acte infâme.</p>
+
+<p>Marc-Antoine était protestant zélé, d'un caractère sombre. Il avait
+autorité dans la maison. C'était lui, et non pas le père Calas, qui
+faisait la prière commune. Il était lettré, distingué. Il étudiait en
+droit, et s'était fait recevoir bachelier en 59. Il voulait passer la
+licence. Mais pour cela il fallait un certificat de catholicité. Il
+avait horreur de le demander. Donc, il <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> était arrêté court.
+Il voyait ses camarades lancés briller au barreau. Cela le jeta en
+grande tristesse. Pour se distraire, il allait aux cafés, devint
+joueur. Il aurait voulu alors, se rabattant sur le commerce, que son
+père l'associât. Calas, autant qu'il pouvait, le faisait son <span class="italic">alter
+ego</span>. Mais fort raisonnablement, il n'osait s'associer légalement un
+jeune homme déjà dérangé qui eût ruiné la famille. Nouveau chagrin
+pour Marc-Antoine. Il voyait tout impossible. Il eut envie de s'en
+aller à Genève, de se faire ministre, et de revenir se faire pendre.
+Mais fallait-il aller si loin pour cela? Il lisait fort ceux qui ont
+parlé du suicide, et le Caton de Plutarque, et tel chapitre de
+Montaigne, et le monologue d'Hamlet, le Sidney surtout de Gresset.</p>
+
+<p>Le 13 octobre 61, la sombre boutique reçut une visite, celle d'un
+gentil jeune homme de vingt ans, nommé Lavaysse, fils d'un avocat
+protestant, mais élevé par les Jésuites. Lui aussi il avait fait fi du
+commerce où on le mit. Il avait l'ambition de la marine. À Bordeaux,
+il étudia l'anglais, un peu de mathématique. Il voulait être pilotin.
+Déjà il portait l'épée. Mais, comme tout lui réussissait, il se trouva
+qu'un de ses oncles l'appelait à Saint-Domingue, sur une riche
+plantation. C'était une fortune faite. Ce petit favori du sort, avec
+son épée, sa gaieté, la grâce des gens heureux, invité par ces bonnes
+gens, attrista encore Marc-Antoine. Sombre et muet, celui-ci soupa,
+but plusieurs verres de vin. Mais avant que l'on finît, il descendit
+tout doucement, ôta son habit, le plia proprement avec son gilet de
+nankin, puis se pendit.</p>
+
+<p>Qu'on juge du désespoir des parents. Mais la vive <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> peur du
+père, de la mère encore plus, c'était qu'on ne traitât leur fils en
+suicidé, que, subissant la honteuse exhibition, et traîné tout nu sur
+la claie, il ne perdît aussi ses frères, ne les déshonorât tous. La
+férocité populaire gardait ces affreux souvenirs, les lazzi, les rires
+atroces; elle eût pu dire dans trente ans, dans cinquante ans, au
+dernier des fils: «J'ai vu ton frère sur le nez, traîné dans les rues
+de Toulouse.»</p>
+
+<p>Voilà ces pauvres Calas qui disent qu'il ne s'est pas tué. «Alors, on
+l'a donc tué?... mais vous l'auriez entendu...» Que dire à cela? Les
+voisins frémissent, et des furies crient: «Ce sont eux qui l'ont tué!»</p>
+
+<p>La garde arrive, avec elle, certain capitoul, David, homme emporté,
+empressé, de grand zèle et de grand bruit. Sans procès-verbal, il
+enlève le cadavre, la famille, et traîne tout dans les rues pleines de
+monde (un dimanche soir). Chacun aux fenêtres. «Qu'est-ce?»&mdash;«Rien que
+des protestants qui ont étranglé leur fils.»</p>
+
+<p>Dans la procédure d'alors, celle du cruel Moyen âge, confirmée par
+Louis XIV en 1670, tout devait partir de l'Église. Le magistrat
+requérait que l'autorité ecclésiastique fulminât un <span class="italic">Monitoire</span>,
+sommation à tous les fidèles de déclarer ce qu'ils savaient. Cela
+constituait les curés, les prêtres, juges d'instruction. On venait
+leur dire à l'oreille ce qu'on savait, imaginait. On se concertait
+avec eux, avant d'aller déposer. Mais le <span class="italic">Monitoire</span> ne devait parler
+qu'en général, ne pas nommer les personnes suspectées. Celui des Calas
+les nommait, énonçait comme déjà certains les faits dont on allait
+juger. Il disait que Marc-Antoine allait <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> se faire
+catholique. Il disait qu'en telle maison un conseil avait été tenu
+pour faire mourir Marc-Antoine. Il disait jusqu'aux plaintes, aux
+cris, qu'avait poussés la victime. Bref, avec un pareil acte qui
+tranchait tout, le procès était tout fait, tout jugé.</p>
+
+<p>Par cinq fois, par cinq dimanches, ce cri de mort, de vengeance,
+partit de toutes les chaires. Le 7 novembre, à l'appui, une grande
+fête sépulcrale, le service de Marc-Antoine, se fit dans l'église des
+Pénitents blancs. Ces confrères (blancs, bleus, noirs, gris), c'était
+à peu près tout le peuple industriel et marchand, cordonniers,
+tailleurs, boulangers, etc., enrôlés sous les couleurs, les bannières
+ecclésiastiques. Les confréries s'enviaient ce corps saint de
+Marc-Antoine. Les curés se le disputaient. Les pénitents blancs, issus
+tout droit de saint Dominique, l'emportèrent. L'église entière était
+tendue de drap blanc. Sur un catafalque énorme planait un squelette
+(la foule crut voir les os de Marc-Antoine). L'osseuse figure, dans la
+main tenait brandillante une palme qui glorifiait son martyre,
+demandait vengeance.</p>
+
+<p>Qui pouvait avoir le c&oelig;ur assez dur pour la refuser? Dieu s'en
+mêlait. Trois miracles, quatre, qui se firent sur la tombe,
+touchèrent, exaltèrent les femmes, les jetèrent dans le délire.</p>
+
+<p>L'année redoutable arrivait de l'anniversaire séculaire de 1562, la
+Saint-Barthélemy toulousaine. On attendait de grandes fêtes, mais les
+plus chères au c&oelig;ur du peuple, c'étaient les expiations
+protestantes qui précéderaient. Cette grande et profonde masse a gardé
+un levain étrange. Les horribles événements qui ont <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> eu lieu
+en ce pays lui ont laissé un besoin de tragédies, d'émotions. L'église
+de Saint-Sernin, née de la fureur du taureau qui traîna jadis le
+martyr, cette superbe église de sang, sacrée par la première croisade
+et les massacres de l'Asie, rougie du sang albigeois et des massacres
+de l'Europe, cette église, des cryptes aux tours, sue la mort. Le
+peuple, en ses caves, va voir l'affreux bric-à-brac des crânes, des
+ossements sacrés, se repaît incessamment des curiosités du sépulcre.</p>
+
+<p>Pour répondre à de tels besoins, le Parlement de Toulouse, large et
+grand dans ses justices, ne permit pas de regretter la vigueur de
+l'Inquisition. En une seule année, dit-on, quatre cents sorciers,
+hérétiques, juifs et autres, furent expédiés pêle-mêle, allèrent au
+bûcher.</p>
+
+<p>Dans ces cités du midi, où l'hiver, presque toujours doux, continue la
+vie en plein air, à force de parler, plaider, supposer, imaginer, les
+rêves populaires prennent corps et toute la fixité que peut avoir le
+réel. De femmes en femmes (malades de tendresse et de fureur,
+tendresse pour la victime, fureur contre les protestants), la noire
+ville se trouva grosse d'une épouvantable grossesse, gonflée comme
+d'un vent de haine, de colère et de venin. Un monstre éclata de ce
+vent, monstre d'ineptie, de sottise, une légende qui pouvait faire
+bien plus qu'une exécution,&mdash;un massacre général:</p>
+
+<p>«Il est sûr, il est certain que si les protestants s'obstinent, malgré
+tant de persécutions, à rester toujours protestants, il y a une cause
+à cela. La cause, c'est la <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> terreur. Ils ont un tribunal
+secret qui met sur-le-champ à mort ceux qui se convertiraient.»</p>
+
+<p>À quoi les prêtres ajoutaient: «C'est si vrai, que Calvin même leur
+ordonne expressément de tuer le fils indocile.» (Calvin ne fait en
+cela que citer, traduire la Bible, comme font les docteurs
+catholiques. Mais ni les uns ni les autres ne commandent la mort des
+enfants.)</p>
+
+<p>Les femmes allaient bride abattue dans l'absurde. Ce tribunal, pour
+exécuter les enfants, a un <span class="italic">sacrificateur</span> patenté qui porte une épée.
+Or, dans l'affaire de Calas, il y avait le pilotin Lavaysse et sa
+petite épée. Voilà le <span class="italic">sacrificateur</span>. Car, pour étrangler un homme,
+il faut avoir une épée.</p>
+
+<p>Quoi de plus clair? Qui résiste, est un impie certainement. Il n'a ni
+la foi ni le c&oelig;ur. Oh! c&oelig;ur dur, qui veut impunie la mort des
+enfants innocents!... «Des preuves! dis-tu, des preuves!» Misérable!
+s'il te faut des preuves, c'est que tu n'es pas chrétien.</p>
+
+<p>Voltaire, qui court les surfaces et n'a guère de mots profonds, en a
+un ici, admirable: «Jugement d'autant plus chrétien qu'il n'y avait
+aucune preuve.» (Corr. avril 1762; LX, 22.)</p>
+
+<p>C'est là toucher le fond des choses. Dans une religion de l'amour,
+prouver ou demander preuve, c'est pécher, n'aimer pas assez. L'amour
+est si fort qu'il croit le contraire de ce qu'il voit. Plus la chose
+est illogique, folle, absurde (c'est le mot même de Tertullien,
+d'Augustin), plus elle est matière à la foi, à la croyance d'amour.</p>
+
+<p>Surprise par le mari, l'épouse dit: «Si vous aimiez, <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> vous
+n'en croiriez pas vos yeux; vous en croiriez votre c&oelig;ur. Non, vous
+n'avez pas la foi; vous n'eûtes jamais l'amour.»</p>
+
+<p>Telle fut l'affaire des Calas, un vigoureux acte de la foi de la ville
+de Toulouse. Il y avait des choses évidentes qui rendaient
+invraisemblable le martyre de Marc-Antoine, mais plus c'était
+invraisemblable, plus il était beau de le croire, méritant, d'un
+c&oelig;ur chrétien.</p>
+
+<p>C'était le charmant éveil du printemps méridional, de la fermentation
+première. C'était l'ouverture de l'année émouvante et dramatique où
+devaient se suivre les fêtes, celle de mai en souvenir du massacre
+protestant, celle de juin, la Fête-Dieu, rouge des roses albigeoises.
+L'exécution de Rochette avait commencé, et, dans un <span class="italic">crescendo</span>
+superbe, cela allait continuer. Les bons capitouls, unis à ce
+sentiment populaire, accueillirent avec plaisir un torrent de femmes
+joyeuses qui savaient ou ne savaient pas, venaient parler, soulager
+leur trop-plein, leur cerveau malade. La dernière racaille eut crédit.
+Ils reçurent à témoigner une fille qui venait d'être fouettée de la
+main du bourreau.</p>
+
+<p>Le Parlement qui, sur appel, rejugea le jugement, ne s'associa pas
+moins aux sensibilités du peuple. Un seul conseiller hésita. Menacé,
+il n'osa juger, s'abstint. Ce fut une merveille qu'il se trouva un
+avocat, Sudre; que ce nom intrépide reste dans l'immortalité. C'était
+un légiste très-fort. Il mit les choses en pleine clarté. Comment s'y
+prit le Parlement pour se faire assez de ténèbres? D'une part, en
+suivant certains <span class="italic">us</span> abolis, de l'Inquisition. D'autre part, en
+suivant la <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> belle ordonnance de Louis XIV, en jugeant: que
+plusieurs indices légers font un indice grave, deux graves un indice
+violent, qu'avec quatre quarts de preuves et huit huitièmes de
+preuves, on a deux preuves complètes, etc.</p>
+
+<p>Sur treize voix, il y en eut sept contre l'accusé. Ce n'était pas
+assez; mais le plus vieux des conseillers, d'abord favorable à Calas,
+ne put résister à l'aspect menaçant de ses collègues, ou à
+l'entraînement du peuple qui attendait, espérait.</p>
+
+<p>Ce qui trancha tout peut-être, c'est que les protestants, tremblant
+pour eux-mêmes plus que pour Calas, firent déclarer par leur homme,
+Rabaut, le héros du Désert, par l'église de Genève, qu'on n'enseignait
+nullement le meurtre des enfants. Mais cela même augmenta la fureur
+des catholiques. Quoi! Rabaut si hardiment vit, se promène autour de
+Nîmes, il ose se signaler, il parle, écrit, intervient! Cela fut fatal
+à Calas.</p>
+
+<p>Comme si on eût voulu piquer le taureau populaire, lui mettre la
+braise à la queue, ce bruit court: «Ils vont échapper!» La nuit, on
+place des lanternes sur le toit de la prison. La foule veille autour
+inquiète. Si on lui ôtait sa proie!</p>
+
+<p>Mais le voilà... Soyez heureux!... Le voilà sur la charrette entre
+deux Dominicains. Ce bonhomme de 64 ans, qui n'avait marqué en rien,
+le voilà (qui l'eût attendu?) d'une noblesse héroïque. Les deux moines
+en sont stupéfaits. À son amende honorable, à l'échafaud, sur la roue,
+il répète: «Je suis innocent.» Il prie Dieu de pardonner sa mort à ses
+juges.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Il ne cria qu'au premier coup. Rompu, brisé, deux heures
+encore la face tournée contre le ciel, il eut la même constance d'âme.
+Le misérable capitoul David était là présent, espérant qu'il
+avouerait. Il ne put se contenir, s'élança vers le roué, et lui
+montrant le bûcher: «Dans un moment, tu n'es que cendre... Allons,
+dis, malheureux, avoue!» Calas détourna la tête du côté de l'éternité.</p>
+
+<p>L'effet fut violent, terrible. Toulouse à l'instant dégonfla. La masse
+de poison, de colère, disparut. Les visages blêmes disaient l'énorme
+avortement qui se faisait tout d'un coup. La folie du jugement crevait
+les yeux. En ne condamnant que Calas, on supposait que ce vieillard,
+faible, de jambes chancelantes, avait seul pendu, étranglé, un fort
+gaillard de vingt-huit ans! On espérait apparemment que, dans l'excès
+des douleurs, il accuserait les siens pour avoir quelque répit, qu'un
+mot lui échapperait. On se fût servi de ce mot. La mère, le fils
+Pierre et l'ami, tous auraient été rompus. Mais sa fermeté les sauva.</p>
+
+<p>Les amis, parents, de Lavaysse, craignaient, quand on le fit sortir,
+que le peuple ne lui fît un mauvais parti. Mais ce fut tout le
+contraire. La foule l'accueillit, le bénit. Les femmes disaient:
+«Qu'il est joli! qu'il a l'air doux!» Elles pleuraient encore plus que
+pour Marc-Antoine.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Un Marseillais qui avait vu l'exécution de Calas, <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> en parla
+en mars à Voltaire. Il sauta d'indignation. Le petit Donat Calas était
+à Genève. Il le vit, le fit parler. Puis, il écrivit à la veuve, lui
+demandant si elle signerait, au nom de Dieu, que Calas était mort
+innocent. «Elle n'hésita pas, dit-il. Je n'hésitai pas non plus.»</p>
+
+<p>Voilà qui est admirable. Voltaire n'est pas un héros. Et pourtant, à
+l'imprévu, il fait la terrible entreprise de réhabiliter Calas,
+c'est-à-dire de déshonorer le Parlement de Toulouse, c'est-à-dire, de
+braver, blesser, peut-être, tous les Parlements.</p>
+
+<p>Richelieu, quand il lui en parle, demande s'il est devenu fou.</p>
+
+<p>Car, quelle arme a-t-il? Aucune. D'aucune source officielle il
+n'obtient de renseignements. Les pièces sont sous la clef du Parlement
+de Toulouse. Comment les atteindre là?</p>
+
+<p>Que pensait M. de Choiseul? Si on eût osé le sonder, eût-il avoué
+jamais (ayant besoin des Parlements) qu'il verrait avec plaisir ce
+hardi soufflet donné à leur popularité?</p>
+
+<p>Choiseul était bien puissant. Eh bien, dans l'ombre plus bas, une
+puissance quasi-domestique existait qu'il n'osait toucher. C'était la
+dynastie sournoise de la Vrillière, immuables ministres des Lettres de
+cachet. Celui d'alors, Saint-Florentin, avait une maladie, la jalousie
+de ses prisons. Il aimait tant ses prisonniers, que lui en enlever un
+seul, c'était lui tirer du sang. Le clergé n'eût pu avoir un meilleur
+geôlier, plus tenace. La cour le trouvait commode, obligeant. Il
+enfermait les maris récalcitrants. Lui-même, <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> cet ami du
+clergé, il s'était par ce procédé donné une femme mariée. Il pouvait
+se permettre tout. Il avait de fortes racines. Par lui, par cette
+femme méchante, il exploitait son ministère de terreur pour le
+plaisir, effrayait, livrait des dames. S'il est vrai, comme on le dit,
+que le Roi, nullement cruel, ait été pourtant jusqu'au crime (<span class="italic">Rich.</span>,
+IX, 353-355), je ne vois guère dans cette cour qu'un homme qui ait pu
+l'y servir. Je ne vois qu'un seul visage sur qui on lise ces choses.
+C'est l'image convulsive qui vous arrête tout court dans le musée de
+Versailles. Face atroce, grimaçante, qu'on dirait épileptique. J'y lis
+ces funèbres plaisirs. J'y lis les galères protestantes et l'exécution
+de Calas.</p>
+
+<p>Quand on voit les demandes ignobles de pensions, etc., qu'adressaient
+ces magistrats à Saint-Florentin, quand on voit qu'il leur écrit ses
+regrets de ne pas avoir des soldats pour les dragonnades, on ne peut
+douter que ces juges n'aient cru par un si bel arrêt faire leur cour,
+n'aient pensé que rien ne pouvait le charmer plus qu'un roué.</p>
+
+<p>Voltaire avait bien de l'audace. Il écrit à ce misérable, fait
+semblant d'espérer en lui. Il envoie à Saint-Florentin je ne sais
+combien de personnes. Tout cela, bien entendu, inutile. Mais l'effet
+est fort. Le jour dans ce lieu maudit a lui; le soleil d'aplomb arrive
+au royaume sombre. Le noir coquin voit sur lui l'&oelig;il pétillant de
+Voltaire, et bientôt toute la France va le regarder en face.</p>
+
+<p>«Qu'y faire? dit-il timidement. C'est l'affaire de la justice. Cela ne
+me regarde pas.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> Ce n'est pas Voltaire seulement qu'il faut admirer ici, c'est
+la société française. Les Anglais, si méprisants, doivent ôter leurs
+chapeaux, et les Allemands, et tous. Ce mouvement électrique n'aurait
+eu chez nul autre peuple des résultats si rapides. L'étincelle partie
+de Ferney fait à l'instant un incendie, et point du tout éphémère. Un
+foyer se crée durable de bonté intelligente, de pitié, d'humanité...</p>
+
+<p>Les salons furent à l'instant des tribunaux d'équité, où le bon sens,
+l'esprit fin, perçant, mit la chose à clair. Des femmes éloquentes,
+admirables, parlèrent comme jamais avocat, magistrat, n'aurait su
+dire. Lorsque Voltaire remit la chose à d'Alembert, il savait qu'il
+évoquait là un salon, et le plus ardent, un volcan de passion,
+mademoiselle Lespinasse, trois fois plus Rousseau que Rousseau. Sur
+ses lettres il a passé cent ans: le papier brûle encore.</p>
+
+<p>Que faisait M. de Choiseul? sa man&oelig;uvre est ingénieuse. Il ne se
+met pas encore dans l'attaque au Parlement. Il agit, mais par
+derrière, en dessous, par un coup de griffe qu'il donne à
+Saint-Florentin. Il y avait à Toulon un admirable forçat, un saint, le
+fameux jeune Fabre qui se glissa aux galères par surprise pour sauver
+son père (Coquerel, <span class="italic">Forçats de la foi</span>). Je ne sais combien de gens
+priaient le ministre pour Fabre. En vain. Choiseul, en prenant le
+ministère de la marine, fait ce tour à Saint-Florentin de lui voler
+son galérien (mai 1762). Il en fut presque malade. Choiseul avait là
+sous la main une histoire très-pathétique. Il en joua parfaitement.</p>
+
+<p>Bon signe pour les Calas. Voltaire commença <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> d'écrire,
+d'imprimer pour eux à Genève. On n'osait encore à Paris. Le Parlement
+de Paris laisserait-il circuler?</p>
+
+<p>Voltaire l'obtint par un homme dont le nom ne doit pas périr. L'abbé
+de Chauvelin, infirme, un petit homme bancroche, et qui ne vivait que
+de lait, n'en était pas moins l'orateur le plus vif du Parlement,
+véhément et intrépide. Il avait tâté déjà des cachots de Saint-Michel.
+Il allait toujours son chemin. Loyola mourut de sa main. Dans cette
+circonstance critique il ne crut pas que le Parlement de Paris dût, en
+se déshonorant, défendre l'ânerie de Toulouse.</p>
+
+<p>On ne sait pas bien au juste ce qui roulait sous les perruques du
+Parlement de Paris. Ses Jansénistes encroûtés, en laissant circuler
+Voltaire, voulaient se dédommager en emprisonnant Rousseau. La
+mauvaise humeur qu'ils eurent contre tous les philosophes, en voyant
+l'affaire Calas, et madame Calas à Paris, dut avoir grande influence
+sur leur condamnation d'<span class="italic">Émile</span>. Ce fut justement le 8 juin qu'ils
+lancèrent arrêt contre lui. Dans la nuit du 8 au 9, Rousseau s'enfuit,
+sortit de France.</p>
+
+<p>Voltaire avait voulu à tout prix que la veuve fût à Paris. Elle
+hésitait, avait peur. Ses deux filles étaient au couvent, et l'on
+pouvait les maltraiter. Mais on lui dit que c'était son devoir
+d'aller. Elle alla.</p>
+
+<p>Il était temps. Déjà ceux de Toulouse demandaient à Saint-Florentin
+son arrestation. Dès qu'elle était à Paris, cela devenait impossible.
+Tous l'entourent, tous sont pour elle. Cette dame intéressante et si
+noble dans son deuil... quoi! c'est là une marchande? <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> quoi!
+c'est une protestante!... Que de préjugés effacés!</p>
+
+<p>Saint-Florentin, lâchement, devant cet effet public, fait son
+compliment à Voltaire, dit s'intéresser aux Calas. On eût voulu
+seulement avoir le temps d'arranger contre Voltaire une machine, un
+petit baril de poudre qu'on aurait mis sous Ferney.</p>
+
+<p>On avait lâché Fréron pour aboyer, occuper. Pendant ce temps, un
+journal peu lu, un journal français, traduit certain journal anglais
+qui donne une lettre de Voltaire. Voltaire qui, en ce moment, a
+tellement besoin du roi, dans cette lettre lance au roi les injures
+les plus étourdies. Quelle invention heureuse, naturelle et
+vraisemblable! Mais Choiseul l'en avertit. Il éclate, il rit de ces
+sots, marque au fer chaud les faussaires.</p>
+
+<p>Cependant autre machine (exécrable) dans Toulouse. Le Parlement, pour
+excuser la sentence de Calas, veut faire un second Calas. «Oui,
+dit-il, les protestants égorgent leurs propres enfants. On va vous en
+donner la preuve.» (Oct. 1762.)</p>
+
+<p>Deux années auparavant, l'évêque de Castres avait pris une enfant à la
+famille protestante des Sirven. Cette enfant est si doucement traitée
+par des religieuses auxquelles elle est confiée, qu'elle est folle,
+rendue aux parents. Elle se jeta dans un puits. Une petite amie a vu
+ses parents qui l'y jetaient. Témoin grave qui, plus tard, avoue avoir
+dit cela pour avoir des confitures. Le Parlement de Toulouse, sans
+autre témoin, sans preuves, condamne à mort les Sirven. Ces pauvres
+gens, en décembre, par les neiges des Cévennes, s'enfuient. Une de
+leurs filles accouche au milieu <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> des glaces. Ils échappent
+cependant, un matin tombent à Ferney.</p>
+
+<p>Nouvelle secousse d'horreur. Toute l'Europe fut émue, vint voir ces
+infortunés, les Calas et les Sirven. Voltaire nourrissait tout cela,
+les abritait, les présentait à la foule des grands seigneurs, des gens
+influents qui venaient. De l'Angleterre, de la Russie, on souscrit
+pour les Calas. La France seule tardera-t-elle à se déclarer? Le Grand
+Conseil est parvenu à arracher enfin les pièces au Parlement de
+Toulouse. Le 1<sup>er</sup> mars 63, le bureau des cassations déclare la requête
+admissible. Le 7 mars, la cassation est prononcée. Et le 8, madame
+Calas est à Versailles.</p>
+
+<p>Partout bien reçue. Les portes sont ouvertes à deux battants. Bon
+accueil du chancelier. Force caresses des Choiseul. Le dimanche où
+l'on est admis à voir dans la galerie le Roi qui va à la messe, elle
+est là avec ses filles. Grand spectacle. Ces trois simples femmes,
+avec leurs cornettes noires, leur deuil, c'est la Révolution.</p>
+
+<p>Qu'en dit là-haut le grand Roi, au plafond de la galerie, qui dans sa
+main immobile, sur l'hérésie terrassée, balance les foudres de Lebrun?
+Les pauvres victimes, à Versailles, dans leur modestie muette, n'en
+sont pas moins la victoire de la Justice éternelle.</p>
+
+<p>On supposa que cette vue serait trop pénible au Roi. Quelqu'un eut
+l'attention de glisser, de se laisser choir, pour que, détournant ses
+regards, il fût dispensé de voir mesdames Calas. Mais la Reine les fit
+venir, les reçut avec bonté.</p>
+
+<p>Il fallut du temps encore. Ce ne fut que le 7 mars <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> 1765,
+trois ans, jour pour jour, après l'arrêt de Calas, qu'il fut déclaré
+innocent.</p>
+
+<p>La cour fut très-maladroite. Elle défendit quelque temps l'estampe
+célèbre de la famille, et puis enfin la permit. Une petite
+gratification leur fut donnée pour les empêcher de poursuivre les
+juges pécuniairement.</p>
+
+<p>Ce Parlement, chose curieuse, n'obéit pas, n'effaça pas de ses
+registres le jugement de Calas. Ce qui exprime à merveille l'orgueil
+sanguinaire de ce corps et la barbarie du temps, c'est qu'il fallut
+payer très-cher l'huissier qui faisait la signification au Parlement
+de Toulouse. L'huissier croyait risquer sa vie.</p>
+
+<p>Voltaire ne fut pas d'avis qu'on poussât plus loin les choses. La
+victoire était énorme, la mieux gagnée qui fut jamais. Les
+protestants, dès ce jour, ont été sauvés. Ce que la ligue de l'Europe
+n'a pu, en trente ans de guerre, arracher de Louis XIV, Voltaire l'a
+fait sous Louis XV avec quelques mains de papier.</p>
+
+<p>L'humanité, la tolérance, sont tout à coup choses à la mode. Choiseul
+fait jouer la pièce de l'<span class="italic">Honnête criminel</span>, de Fabre, délivré par
+lui. Le parti contraire à Choiseul, Richelieu et les Beauvau, par une
+noble concurrence, appuient aussi les protestants. Le chevaleresque
+Beauvau, gouverneur du Languedoc, introduit dans ces pays, en
+attendant la loi meilleure, un régime d'humanité.</p>
+
+<p>Choiseul fut assez habile. Au moment où sa longue guerre et sa
+misérable paix imposent la honte et la ruine, il prend son appui à
+Ferney dans cette tardive victoire des idées justes et humaines. Qui
+l'aurait crû? il accepte ici un représentant des églises protestantes.
+<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Un savant, Court de Gébelin, réside à Paris dès lors,
+correspond avec les ministres, les magistrats, ambassadeurs, etc.
+Homme éminemment pacifique, d'érudition visionnaire, crédule,
+innocent, bien propre à montrer ce que les victimes ont gardé de
+douceur d'âme.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<h4>L'EUROPE. &mdash; LA PAIX.</h4>
+
+<h4>1763.</h4>
+
+
+<p>Pendant ce drame intérieur, des événements énormes avaient eu lieu en
+Europe, hors de toute prévoyance, des péripéties rapides qui allaient
+changer le monde. La Russie apparaissait sous une forme nouvelle, plus
+barbare et plus menteuse, sous un masque d'Occident.</p>
+
+<p>J'ai vu dans la nature des monstres, les grosses araignées des
+tropiques, noires, aux longues pattes velues. J'ai vu des poulpes
+horribles avec leur gluante méduse, les suçoirs et les ventouses
+qu'ils tendent, agitent vers vous. Mais je n'ai rien vu de tel que
+l'odieux minotaure russe dont on a l'image à Ferney.</p>
+
+<p>Tout le monde a vu les images si différentes et si fades, que l'on fit
+de Catherine, sous la couronne de lauriers, un douceâtre César
+femelle, courtisane en cheveux blancs, banale comme le coin de la rue,
+bonne fille, si bonne, si bonne, qu'elle attend le premier passant.
+<span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> Que de bonté on y lit! La tolérance en Pologne! la peine de
+mort abolie! un code philosophique établi chez les Calmouks! En
+recevant ces portraits, les crédules, Diderot, Voltaire, voyaient
+arriver l'âge d'or, et pleuraient à chaudes larmes.</p>
+
+<p>Que dut devenir Voltaire quand, vers 1770, il reçut le vrai portrait!
+&OElig;uvre médiocre, il est vrai, mais d'admirable conscience. Un
+peintre flamand, fidèle, ne peignant que ce qu'il voyait, n'osant
+mentir, embellir, d'une main pesante, exacte, a donné la réalité.
+Seulement il l'a grandie à la taille de cet empire, il en a fait un
+géant.</p>
+
+<p>Elle a le regard si dur, si mornement inhumain, que le portrait de
+Frédéric qu'on voit dans la même chambre, avec ses yeux bleus
+terribles (comme d'un chien de faïence), à côté paraît très-doux.</p>
+
+<p>Pour arriver à cet état étonnant d'endurcissement, il a fallu bien des
+choses. La vraie Catherine d'abord, une laborieuse Allemande, était
+bien loin de cela. La Catherine de trente-trois ans, qui fit étrangler
+Pierre III, était loin encore de cela. Il a fallu que vingt ans de
+plus elle entrât dans le mal, régnant avec les meurtriers (neuf ans
+avec les Orloff, quinze ans avec Potemkin). Il a fallu qu'avec eux
+elle entrât de plus en plus dans les assassinats en grand, les atroces
+perfidies, les égorgements en masse de Pologne et de Turquie. Ajoutez
+la brutalité flétrissante du torrent fangeux d'amours achetés que la
+vieille incessamment renouvelait.</p>
+
+<p>Elle est terriblement parée. Son roide corset, ou plutôt sa cuirasse
+de pierreries, couvre-t-il un être <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> humain? rien ne le fait
+présumer. Mais on sent bien que <span class="italic">cela</span>, quoi qu'il soit, est
+impitoyable, qu'il y a là un élément et de sauvage exigence. Rouge et
+de tête carline, le corps épaissi de matière, énorme d'iniquités.
+Endurcie au plaisir brut, elle fait trembler pour la foule des
+misérables forcés de passer par cette épreuve, pour l'intrépide armée
+russe qui, tout entière, eut la chance de faire l'amour à ce monstre.</p>
+
+<p>Est-elle bien Russe elle-même? oui et non. Elle n'a pas l'expansion
+généreuse d'un Pierre III, d'un Paul I<sup>er</sup>; c'est une pesante Allemande
+russifiée, b&oelig;uf de travail, un scribe, type de ces Allemands qui
+écrasent la Russie. On le sent. Deux tyrannies ici se combinent en
+une. Bureaucratie et police, inquisition plumitive, ajoutant un poids
+de plomb à la terreur du Kremlin.</p>
+
+<p>Moins lettrée, moins hypocrite, non moins sale, Élisabeth, vraie fille
+de Pierre le Grand, avait, avant Catherine, barbarement exprimé les
+appétits de la Russie.</p>
+
+<p>Cette Russie semblait un ventre profond, un gouffre, une gueule qui
+s'ouvrait grande à l'Ouest, disant: «Que me donnerez-vous?»</p>
+
+<p>Ce monstre avait faim de tout, faim de Turquie, faim de Pologne, mais
+beaucoup plus, faim de Prusse.</p>
+
+<p>Cela datait de très-loin. La Pologne lui importait infiniment moins
+que la Prusse, le Holstein, le Danemark, le cercle enfin de la
+Baltique.</p>
+
+<p>Frédéric, dans sa petitesse, simple mouche, à chaque instant, pouvait
+être happé, aspiré, englouti dans cette gueule qui bâillait
+horriblement.</p>
+
+<p>Si petit, il avait pourtant, en 1755, fermé la porte <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> de
+l'Ouest, s'était fait gardien de l'Europe. Alors on appelait les
+Russes. Frédéric leur dit: «Arrière! Vous n'entrerez pas dans
+l'Empire.»</p>
+
+<p>Pierre III arrivant au trône, la Prusse semblait sauvée. C'était un
+généreux jeune homme, parfois brutal et violent, mais d'un admirable
+c&oelig;ur<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="small">[10]</span></a>. Il voyait dans Frédéric le seul homme de l'Europe. Il se
+déclara pour lui. Eh bien! l'aveugle poussée de la Russie vers l'Ouest
+était si forte et si fatale, que Frédéric eut bientôt un péril dans
+cet ami. Pierre III, né Holstein-Gottorp, voulait punir le Danemark
+des torts faits à sa famille. Il allait traverser la Prusse, la noyer
+de ses armées. Frédéric n'imagina rien de mieux pour le détourner que
+de lui montrer la Pologne. Déjà les Russes, il est vrai, y entraient à
+chaque instant, y venaient camper chaque hiver.</p>
+
+<p>Il fit comme le cerf à la chasse quand il fait lever un cerf, le met à
+sa place, échappe. À la Prusse, que la Russie eût absorbée tôt ou
+tard, il substitue la Pologne et propose à son ami Pierre III de la
+partager.</p>
+
+<p>C'est le crime de son règne. Pour l'instant, il est puni. Au bout de
+six mois le czar est dépossédé, étranglé.</p>
+
+<p>Pierre III se croyait aimé. Il copiait les Prussiens, mais lui-même
+était vrai Russe. Dans une généreuse confiance, il se promenait tout
+seul, sans gardes ni <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> précautions. Ses vices mêmes ne
+déplaisaient pas; il buvait comme Pierre le Grand. Il eut le tort et
+l'imprudence de louer trop haut la Prusse, de plier à la discipline
+les gardes, un corps orgueilleux. Il voulait payer lui-même le clergé,
+et prenait ses biens. Tout cela trop brusquement, malgré les sages
+conseils que lui donnait Frédéric. Il l'écouta, mais en un point qui
+lui devint très-fatal. C'est Frédéric qui avait désigné à la czarine,
+quand elle maria Pierre III, Catherine, princesse d'Anhalt. Quoi
+qu'elle ait dit dans ses Mémoires (dont on a le premier volume), elle
+se montra hardiment insolente et désordonnée. Elle prédit la mort de
+Pierre III, de manière à la provoquer. Il aurait pu l'enfermer.
+Frédéric l'en détourna. Pierre ne fit rien, périt.</p>
+
+<p>L'histoire honteuse est connue. C'est l'eau-de-vie qui fit tout.
+Catherine en pleurs dit aux gardes que Pierre veut les faire
+Luthériens. Dans le manifeste qui suit et qui glorifie le crime, on
+mêle toute hypocrisie. Pierre III était le tyran; Catherine a été le
+Brutus qui a sauvé la patrie. Pierre était l'ennemi de l'Église;
+Catherine a sauvé l'Église, sauvé la religion.</p>
+
+<p>Montée ainsi dans le sang par le secours du popisme, le lendemain,
+impudemment, elle se dit philosophe. Elle offre tout à d'Alembert pour
+qu'il élève son fils. Elle prend Voltaire par le c&oelig;ur, par des dons
+pour les Calas. Elle a déclaré la Prusse l'<span class="italic">ennemie héréditaire de la
+Russie</span>. Mais elle n'ose agir encore; Frédéric a un répit.</p>
+
+<p>Tout s'acheminait vers la paix. L'Angleterre avait atteint le plus
+haut de sa victoire. Dès septembre 1760, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> elle eut, avec le
+Canada, tout le monde américain. En janvier 61, nous perdîmes
+Pondichéry. Le drapeau français disparut de l'Inde. Et en même temps
+le drapeau anglais fut planté en France, à Belle-Isle (27 avril). Mais
+cela ne suffit pas. Pitt voulait surtout outrager. Le point le plus
+cher à son c&oelig;ur, c'était Dunkerque, la présence d'une autorité
+britannique en France même. À tout cela il ajoutait ces fières et
+amères paroles: «L'Angleterre a l'empire des mers; je n'ai pas peur de
+Dunkerque, mais le préjugé subsiste. On hasarderait sa tête à ne pas
+le respecter. Dans la ruine de Dunkerque, le peuple voit un <span class="italic">monument
+éternel du joug imposé à la France</span>.»</p>
+
+<p>Deux choses auraient dû pourtant tempérer un peu cet orgueil.
+Premièrement, l'Angleterre eut des succès trop faciles sur une France
+désorganisée, qui ne combattait que d'un bras, employant l'autre, et
+le meilleur, à la vaine guerre d'Allemagne. Deuxièmement, la pose
+hautaine, l'orgueil imité de Pitt, couvrait dans la majorité immense
+de l'Angleterre un fond avide et avare, la convoitise d'argent.</p>
+
+<p>Pitt avait eu beau leur dire: «C'est en Allemagne qu'il faut conquérir
+l'Amérique.» Cela n'était pas compris, ou cela semblait trop cher. On
+grondait. À l'avénement de George III, l'Écossais Bute, qui
+gouvernait, répondit à cette avarice. Il n'envoya plus un sou à celui
+qui, dans vingt batailles, avait tant servi l'Angleterre. Les Anglais
+grondèrent contre Bute plus qu'ils n'avaient fait contre Pitt, et ne
+lui pardonnèrent pas d'avoir fait ce qu'ils voulaient.</p>
+
+<p>Choiseul eut la paix dans les mains. On vit alors à <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> quel
+point il restait, au fond, autrichien. Toute la difficulté qu'il
+trouva à faire la paix, c'est qu'on voulait que la France rendît ses
+conquêtes d'Allemagne; mais, par le traité, ces conquêtes revenaient à
+l'impératrice. Son intérêt arrêta tout.</p>
+
+<p>Lord Bute était si avide, si impatient de la paix, que, pour abréger,
+il entrait sans scrupule dans l'indigne plan des ennemis de Frédéric,
+qui, pour avoir le secours de la Russie, avait offert de lui faire
+cadeau de la Prusse, mettant ainsi les Tartares en Europe et presque
+au Rhin. L'Autriche l'avait offert, et la France n'y répugnait pas.
+Mais l'énorme, l'incroyable, c'est que l'Angleterre elle-même, si bien
+servie par les victoires de Frédéric, l'eût livré!</p>
+
+<p>Vienne seule voulait encore la guerre. Choiseul, sur le dos de la
+France et sur le dos de l'Espagne, en 1762, avait reçu une grêle
+épouvantable de revers. La pauvre Espagne fut battue en Portugal,
+rançonnée aux Philippines, éreintée à la Havane. Sa riche, délicieuse
+Cuba, tomba aux mains des Anglais, et ses millions, et ses vaisseaux.
+Et nul secours de Choiseul. Nos corsaires nombreux, heureux, faisaient
+mille tours aux Anglais. Mais la flotte était encore en partie sur le
+papier. Nous ne pouvions qu'assister au naufrage de l'Espagne,
+compromise si étourdiment. Vienne a beau dire. On n'en peut plus. Un
+million d'hommes ont péri en Europe. Tous en ont assez.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que l'Autriche a gagné? Rien du tout. Frédéric reste le
+même.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que la France a perdu? Le monde, pas davantage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> Pour longtemps elle est désarmée, abattue, humiliée.</p>
+
+<p>Que cette cour de Versailles, cette monarchie criminelle, cette France
+légère, étourdie, perde l'Inde, perde l'Amérique, c'est justice. Mais
+le résultat laisse un problème bien grave dans le destin du genre
+humain.</p>
+
+<p>Du plus haut lac du Canada jusqu'à la Floride espagnole (qui est
+livrée à l'Anglais), un superbe empire va se faire, tout européen,
+admirable de jeunesse et de grandeur. <span class="italic">Qui aura péri? L'Amérique</span>.</p>
+
+<p>Toutes les races américaines avec nous auraient subsisté. Comment. Les
+sauvages le disent: «Les Français épousaient nos filles.» Un monde
+mixte se fût formé, où se serait conservé le génie américain.</p>
+
+<p>Les Anglais ne sauvent point, ne conservent point les races. Ils les
+remplacent seulement.&mdash;Et cela encore ne se voit que dans les rares
+climats moyens, où l'Anglais peut s'acclimater (Bertillon,
+<span class="italic">Acclimatement</span>).</p>
+
+<p>Dans l'Inde, qu'est-il advenu? Les Anglais en firent la conquête
+extérieure. Ils n'y vivent point. Ils n'ont pu y rien créer.</p>
+
+<p>Dupleix, mieux compris, mieux aidé du cabinet de Versailles, aurait
+égalé, je le crois, la cruelle habileté, les ruses, les succès de lord
+Clive. Je n'y ai aucun regret. Ce qui me laisse du regret, c'est que
+la France, répandue, mêlée à l'élément indien, eût duré, fait une
+race. Le mariage de Dupleix avec une femme indienne, de capacité si
+grande, dit assez ce que ce mélange eût pu avoir de fécond.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> L'Inde dure, fort heureusement. Elle n'est pas effacée, comme
+l'Amérique du Nord, en ses races primitives. Les Anglais n'y ont rien
+fait que laisser périr, crever, les admirables réservoirs qui
+recevaient les pluies des Gattes, fertilisaient le pays.</p>
+
+<p>Malgré tout l'écrasement du pesant boa anglais, qui ne fait que
+digérer, les arts exquis de l'Indostan sont venus à l'Exposition de
+1856, et ils ont éclipsé tout. (V. les <span class="italic">Reports</span> et ma <span class="italic">Bible de
+l'humanité</span>.)</p>
+
+<p>On a juré mille fois devant moi que l'Italie ne pourrait renaître
+jamais. Elle est renée, vit et vivra.</p>
+
+<p>Eh bien! je jure à mon tour que l'Indostan revivra; qu'il revivra, et
+de lui-même, et par des races amies.</p>
+
+<p>Non, certes, par les Anglais, gras, vieux, riches et endormis. Non
+pas, certes, par les Russes, que l'on connaît depuis deux ans, et qui
+sont l'horreur du monde.</p>
+
+<p>Les Russes y viendront sans doute. Il faut bien qu'ils engraissent
+l'Inde de leurs corps, comme ont fait les autres peuples. Ils y
+fondront plus vite encore, disparaîtront comme neige. Et bien plus que
+les Anglais, ils laisseront un souvenir exécré de barbarie.</p>
+
+<p>Tout cela est à la surface. L'Inde est comme l'Océan, et rien n'y
+bouge en dessous. Elle revivra par sa race guerrière dont la discorde
+seule a créé, et récemment a sauvé l'empire anglais. Si elle s'aide
+des Européens, ce sera de ceux du Midi, Provençaux, Catalans, Grecs,
+Siciliens, Maltais, Génois, de ces races sobres, qui résistent à tout
+climat et qui sont aussi durables que l'est peu l'homme d'Angleterre
+dans la dévorante Asie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> Une telle paix demandait des fêtes. Elles furent fort
+irritantes. On trouva d'un comique amer qu'une statue triomphale,
+après Rosbach et tant de hontes, fût érigée à Louis XV. Des épigrammes
+sanglantes furent attachées au piédestal.</p>
+
+<p>Tout cela en pleine banqueroute. Le Roi ne paye rien aux Français; il
+réduit de moitié la rente; mais il paye les étrangers. L'Autriche,
+après cette guerre ruineuse que l'on fit pour elle, reçoit jusqu'au
+dernier sou les subsides arriérés, pas moins de trente-quatre
+millions.</p>
+
+<p>Nos Autrichiens s'arrondissaient. Toute la légion lorraine, les
+Choiseul, Praslin, Stainville. Choiseul achète Chanteloup, se donne un
+grand fief en Alsace. Son revenu primitif, de six mille livres de
+rentes, a profité tellement qu'il a un million de rentes, si nous en
+croyons Barbier.</p>
+
+<p>On ne supprime qu'un impôt. Mais un autre le remplace. Tout impôt de
+guerre persiste. Les dons gratuits des villes s'exigeront pendant cinq
+ans. Le second vingtième de guerre durera encore six ans. Le premier
+vingtième se classe dans l'impôt perpétuel et reste pour l'éternité.</p>
+
+<p>Le 31 mai 1763, fanfares! Le Roi, avec une armée, gardes à pied,
+gardes à cheval, fait son entrée redoutable, et tient son Lit de
+justice. Il impose au Parlement... quoi? ces édits odieux qu'on n'ose
+même publier encore. Le secret est commandé aux magistrats. Contraste
+étrange! grand bruit et grande lâcheté!</p>
+
+<p>Les remontrances, violentes et sur un ton inouï, firent entendre que
+l'autorité par cet abus de la force <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> se suicidait, qu'en
+foulant la loi aux pieds, la royauté supprimait la base même qui
+soutenait la royauté.</p>
+
+<p>Le Parlement de Rouen, non moins hardi, affirma que la propriété est
+un droit antérieur et supérieur à celui du gouvernement, réclama pour
+la nation son imprescriptible droit d'accepter librement la loi.</p>
+
+<p>La Cour des Aides alla plus loin. Par l'organe de son président, le
+jeune et courageux Malesherbes, magistrat de vertu antique et
+d'admirable candeur, elle prononça le mot solennel et décisif, demanda
+le grand remède, l'appel des <span class="italic">États généraux</span> (23 juillet 1763).</p>
+
+<p>Les Parlements, peu amis des philosophes, leur empruntent désormais
+des doctrines, des paroles même. Celui de Rouen a parlé comme eussent
+fait Quesnay, Mirabeau (dont l'<span class="italic">Ami des hommes</span> a paru dès 1755). En
+1763, les <span class="italic">Entretiens de Phocion</span> par Mably, sous forme plus faible,
+font accepter les idées qui ont étonné naguère dans le <span class="italic">Contrat
+social</span> de 1762. Malesherbes, ami des philosophes, qui dans la
+direction des affaires de la librairie servit si bien Rousseau et
+tous, donne à la pensée commune une formule forte et simple: l'appel à
+la nation.</p>
+
+<p>Irait-on jusqu'à l'action? La puissance judiciaire frapperait-elle la
+royauté? Les Parlements de Grenoble, Besançon, Rouen, Toulouse,
+citent, appellent en justice l'homme du roi, leur gouverneur de
+Province. Le plus violent fut à Toulouse. Le gouverneur Fitz-James
+avait mis les magistrats aux arrêts dans leurs maisons. Le Parlement,
+à son tour, voulut arrêter Fitz-James.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> La question révolutionnaire se posait avec netteté: laquelle
+des deux autorités avait le droit d'arrêter l'autre?</p>
+
+<p>Si les Parlements s'unissaient sur ce point, si Paris surtout appuyait
+ici Toulouse, on sautait d'un coup vingt-cinq ans, on passait sans
+transition à l'année 89, et le cataclysme arrivait.</p>
+
+<p>La cour ne marchanda pas. Elle se jeta aux genoux du Parlement de
+Paris.</p>
+
+<p>De cette chambre des enquêtes, si bruyante, si redoutée, du foyer de
+l'opposition, Choiseul tire un simple membre, modeste, estimé,
+Laverdy, et le met au ministère des Finances. Plus, le roi prie les
+Parlements, les Chambres des comptes, les Aides, de lui envoyer des
+mémoires, de le conseiller en finances, et pour la répartition, et (ce
+qui est fort) pour l'<span class="italic">emploi</span>.</p>
+
+<p>Grande, grande révolution.</p>
+
+<p>Cela amortit, détrempa le Parlement de Paris, et il lâcha la proie
+pour l'ombre.</p>
+
+<p>Sa vraie force aurait été dans l'union des Parlements.</p>
+
+<p>Il trahit, délaissa Toulouse.</p>
+
+<p>Fitz-James était pair. Un pair ne peut-il être ajourné qu'ici? et le
+Parlement de Paris n'est-ce pas la cour des pairs? Grosse question de
+vanité?</p>
+
+<p>Cinquante membres mirent de côté leur privilége et leur orgueil,
+soutinrent Toulouse et dirent qu'on pouvait pousser le procès; mais
+quatre-vingt-neuf votèrent pour eux-mêmes, pour leur privilége, en
+désarmant les Parlements, se bornant aux remontrances, à leurs
+éternels papiers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> Choiseul, à ce coup d'adresse, gagna sept années de règne.
+Les Parlements désunis firent du bruit (surtout en Bretagne), mais à
+son profit plutôt et contre ses ennemis.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> CHAPITRE IX.</h3>
+
+<h4>TYRANNIE DE CHOISEUL SUR LE ROI. &mdash; MORTS DE LA POMPADOUR, DU DAUPHIN,
+DE LA DAUPHINE.</h4>
+
+<h4>1763-1766.</h4>
+
+
+<p>Louis XVI était dès l'enfance imbu de l'idée que Choiseul avait
+empoisonné son père. Cela est vrai moralement. Dans son impertinence
+hardie il avait fort directement humilié, mortifié le Dauphin et le
+roi même. Il tenait le roi en crainte, sous une espèce de terreur. On
+avait pu l'entrevoir dans les Mémoires que Choiseul lui-même imprima
+dans l'exil. On le voit parfaitement dans les pièces relatives aux
+agents secrets du roi, publiées par M. Gaillardet (1834), Boutaric
+(1866). Ces agents, de grand mérite et qui plus tard ont bien servi
+Louis XVI contre la cabale autrichienne, furent persécutés par
+Choiseul avec une extrême violence, sans le moindre respect du roi, et
+le roi même assiégé dans son plus intime intérieur.</p>
+
+<p>Choiseul était-il violent? Avec les formes charmantes et légères de
+l'homme du monde, il était sec et hautain, <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> indiscret,
+<span class="italic">méchant</span> de langue, et même dans la galanterie, si l'orgueil était
+blessé, on le vit parfois cruel. En affaires, il était facile et n'eût
+pas poussé le roi avec une telle insolence, s'il n'avait eu près de
+lui deux très-mauvais conseillers, sa s&oelig;ur, rude, impétueuse, et
+son cousin, plus âgé, M. de Praslin, ministre, qui travaillait avec
+lui, dans son propre appartement (sans séparation qu'une porte) et qui
+influait sur lui par la pesanteur, l'insistance, un caractère triste
+et dur.</p>
+
+<p>Dans le récit de Choiseul même (année 1760) on voit comme il effraya
+le roi par le Parlement. Le Dauphin, assez gauchement, avait remis à
+son père un mémoire que la Vauguyon avait fait faire par un Jésuite,
+et qui, disait le Dauphin, lui était venu par hasard des mains d'un
+parlementaire. On y montrait comment Choiseul travailla le Parlement
+en lui immolant les Jésuites. La chose était vraie au fond; il n'y
+avait d'inexact que les dates et certains détails. La Pompadour fit si
+bien que Choiseul eut le mémoire, et le roi trahit son fils. Choiseul
+le prit de très-haut, donna sa démission, et dit qu'il allait porter
+l'affaire au Parlement même.</p>
+
+<p>Le roi fut épouvanté. Il crut voir cinquante Damiens. Il pleura
+abondamment et obtint grâce en avouant «que son fils avait <span class="italic">menti</span>.»
+(Choiseul, <span class="italic">Mém.</span>, I, p. 54.)</p>
+
+<p>Choiseul ne s'en tint pas là. Il alla chez le Dauphin et le mit au
+pied du mur, lui disant (si on l'en croit): «Monsieur, je puis avoir
+le malheur de devenir votre sujet, mais je ne serai jamais <span class="italic">votre
+serviteur</span>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> Comment un homme en de tels termes avec le roi et son fils
+put-il régner douze ans en France?</p>
+
+<p>Il dura comme la tête de la cabale autrichienne, agent des doubles
+mariages et des pactes bourboniens. Il arriva au pouvoir par le
+mariage d'Isabelle. Il le quitta en nous donnant Marie-Antoinette, un
+fléau.</p>
+
+<p>Il dura, après la mort du Dauphin, parce que le roi le croyait capable
+de tout, empoisonneur de son fils, et parce que le roi voulait vivre.</p>
+
+<p>Enfin (c'est le beau côté) il dura en exerçant une grande force
+d'opinion. Il eut la chance singulière de se trouver juste au moment
+du plus admirable réveil de lumière et d'humanité. Ces belles et
+grandes choses, tardives, qui enfin avaient éclaté, firent honneur à
+son ministère.</p>
+
+<p>Ici, le bien et le mal s'attribuent toujours au gouvernement. Si l'on
+a vu de nos jours la création gigantesque des chemins de fer décupler
+la circulation, et pour tels pays doubler la richesse, c'est la gloire
+du gouvernement. Il en fut ainsi pour Choiseul. Quand la pourriture
+des Jésuites fut arrivée au degré de décomposition dernière, quand on
+purifia l'atmosphère, ce fut la gloire de Choiseul. Et il eut le
+Parlement. Quand un cri perçant de Voltaire, révélant l'affaire Calas,
+renversa le mur d'airain qui cachait l'enfer protestant, quand enfin
+on se souvint de ce monde infortuné, ce fut la gloire de Choiseul. Et
+il eut les philosophes.</p>
+
+<p>Les Économistes montaient. L'admirable <span class="italic">Ami des hommes</span> avait dit aux
+propriétaires, à la noblesse obérée, que pour doubler son revenu, il
+fallait aimer la <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> terre, encourager le paysan, lui faire de
+bonnes conditions, ou de fermage ou de vente. Une révolution agricole
+commençait (V. <span class="italic">Doniol</span>). Elle exigea la circulation des grains, leur
+libre sortie, qui, en élevant les prix, augmenta la production (1762,
+1766). Ce fut l'honneur de Choiseul. Il eut les Économistes, le haut
+public propriétaire. Et c'était <span class="italic">la société</span>, le monde, et ce qui
+parlait.</p>
+
+<p>On a vu combien il craignait les États, les assemblées. Il crut
+pourtant sans danger d'amuser l'opinion par la petite comédie de
+réunions de notables que feraient les localités, d'un semblant
+d'élections qu'on octroya aux communes. Cela n'eut aucun effet; les
+villes gouvernées en famille n'allèrent pas moins dans la ruine
+jusqu'à la Révolution.</p>
+
+<p>Il connaissait bien la France. Au moment de la paix terrible de 1763,
+il dit que le Canada, «ces quelques arpents de neige,» n'était rien,
+que nous aurions mieux, que la <span class="italic">France équinoxiale</span>, sous un climat
+puissant, fécond, nous dédommagerait au centuple. Il baptisait de ce
+beau nom notre funeste Cayenne, le cimetière des Européens. Il attrapa
+quelques colons, ramassa des vagabonds, et cette misérable masse,
+d'environ douze mille âmes, sans ressources ni précautions, fut jetée
+là pour mourir. N'importe, l'effet fut produit.</p>
+
+<p>Il est caractéristique pour <span class="italic">ce siècle de l'esprit</span> de voir à quel
+point un homme qui ménageait si peu le Roi, ménageait tant les salons,
+et s'en occupait sans cesse. La grande affaire de l'Europe pour
+Choiseul (on le dirait) c'est le vieux salon Du Deffand. Salon mixte
+où <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> l'un des chenets était le président Hénault (c'est la
+petite cour de la Reine), l'autre un frère de d'Argental (c'est le
+parti de Voltaire). Là venaient les <span class="italic">Méchantes</span> illustres, madame de
+Luxembourg, et madame de Mirepoix, <span class="italic">petit chat</span> de la Pompadour, tête
+froide, très-dangereuse, avec qui le Roi comptait. La pire est la
+vieille aveugle qui gourmande Choiseul et Voltaire, courtisans,
+flatteurs assidus de ce foyer redouté de parlages, de méchancetés.</p>
+
+<p>Choiseul avait là toujours sa jeune et aimable femme, innocente petite
+sainte. En la voyant, qui pouvait croire à tant de noirceurs du mari?
+Il l'avait eue à douze ans, et elle gardait ses douze ans; timide,
+modeste, résignée, avec son extrême mérite, elle osait parler à peine.
+Elle se sentait des Crozat, de cette famille de banque (d'un laquais
+devenu caissier), mais fine race du Midi, cultivée, amie des arts.
+L'exquise et mignonne personne avait, malgré elle, une cour. Walpole,
+qui ne loue jamais, avoue en être amoureux. Il en fait ce joli
+portrait: «Oh! c'est la plus gentille, la plus honnête petite créature
+qui soit jamais sortie d'un &oelig;uf enchanté!... Tous l'aiment, excepté
+son mari qui préfère sa s&oelig;ur détestée.»</p>
+
+<p>Mais laissons les apparences, et laissons le dessous. Quel était le
+gouvernement, et le contre-gouvernement, la secrète agence du Roi qui,
+il est vrai, n'agissait guère, mais contrôlait, écrivait? Le centre en
+était Conti, puis Broglie. Le Roi remettait ses billets à son factotum
+Lebel, qui les portait à Tercier, un commis qui envoyait et recevait
+les réponses.</p>
+
+<p>Deux choses disent les m&oelig;urs du temps:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> Une femme-homme gouvernait Choiseul, sa s&oelig;ur,&mdash;gouvernée
+elle-même par un bijou équivoque, sa Julie, femme de chambre?
+demoiselle? on ne sait trop quoi.</p>
+
+<p>Et l'un des agents principaux du Roi était un homme-femme, le fameux
+chevalier d'Éon, que son visage de fille et ses travestissements
+faisaient pénétrer chez les reines, en qualité de lectrice, demoiselle
+de compagnie.</p>
+
+<p>Le règne de ces demoiselles, femmes de chambre, etc., est un trait de
+cette époque. Les hommes étaient si indiscrets que les dames s'en
+tenaient souvent aux amitiés féminines, à ces petites amies. Nombre
+d'elles avaient leur Julie, leur mademoiselle de Beaumont, c'est le
+nom féminin d'Éon, que le Roi envoie en Russie.</p>
+
+<p>La Russie était le champ que l'intrigue européenne disputait.
+Élisabeth, la fille de Pierre le Grand, fut mise au trône par l'audace
+du Français la Chétardie. Mais son chancelier, Bestuchef, domina, la
+fit anglaise. Pour la rattacher à la France en 1755, on imagina à
+Versailles de lui donner une jolie demoiselle de compagnie.</p>
+
+<p>La chose n'était pas sans danger. Un Français envoyé déjà avait
+étrangement péri. Éon n'avait rien à perdre. C'était un jeune
+Bourguignon, déterminé. Fils d'avocat, il avait essayé les lettres, il
+avait fait deux gros livres. Il avait écrit chez Fréron. Grécourt, le
+fameux satyre, le présenta à Conti. Il avait alors vingt-six ans, et
+il avait la figure d'une demoiselle de dix-huit. Conti dans ses grands
+projets de Pologne, de Russie même (rêvant d'épouser la Czarine),
+montra <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> à la Pompadour, au Roi, ce jeune amphibie, l'original
+très-réel de Chérubin, de Faublas. On l'envoya, on réussit. La bonne
+dame Élisabeth, au milieu de son sérail d'ours, fut ravie de la
+surprise. Elle en sut gré à Louis XV. Elle s'unit à la France pour
+anéantir la Prusse, que d'ailleurs elle détestait. Elle témoigna, sans
+gêne, combien elle aimait Éon, en le chargeant (chose étonnante) de ce
+que le plus grand seigneur eût demandé, de porter au roi de France ce
+traité si important.</p>
+
+<p>Cela fit parler de lui. On commença à débattre s'il était vraiment
+homme ou femme, ou tous les deux à la fois. En guerre, certes, il
+était homme; il brilla, fut capitaine. Il était grand ferrailleur.
+C'était une tête de feu pour l'épée et pour la plume. Mais tout était
+dans le cerveau. Les dames disaient qu'il était femme, et pourtant à
+ce sujet n'en restaient pas moins curieuses, avec un danger réel, au
+moins pour leur réputation.</p>
+
+<p>Quand il s'agit de faire la paix, Versailles envoya à Londres le plus
+aimable des Français, le bon duc de Nivernais, et, pour occuper les
+Anglaises, ce brillant, ce douteux Éon. La jeune reine d'Angleterre,
+une Allemande, Sophie-Charlotte, mariée à son lourd George III, était
+passionnée pour la France, comme sa belle-mère, autre Allemande, dont
+l'amant, l'Écossais Bute, gouvernait alors l'Angleterre. Ces dames
+furent aussi curieuses. Sophie-Charlotte, si jeune, fit
+l'extraordinaire imprudence de faire venir chez elle Éon.</p>
+
+<p>Versailles, très-certainement, avait spéculé là-dessus. <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> On
+avait compté qu'il plairait, comme il avait fait en Russie. S'il n'eut
+pas le même succès, il en eut du moins l'apparence. Lord Bute, pour
+envoyer la ratification du Roi, eut ce ménagement singulier de ne pas
+choisir un lord qui eût triomphé à Versailles. Il envoya un Français,
+et ce jeune secrétaire, Éon!... Chose si contraire aux usages, que le
+ministre Praslin se refusait à le croire. Nivernais lui dit finement:
+«Cher ami, vous êtes une bête. Vous ne savez pas à quel point nous
+sommes aimés ici» (lettre de février 1763).</p>
+
+<p>Il eut la croix de Saint-Louis, et on le renvoya à Londres.
+L'opposition eût voulu dans le traité ce mot cruel: que la France
+n'aurait plus que tant de vaisseaux. Elle voulait que réellement on
+exécutât Dunkerque, qu'on n'y laissât pas une pierre. Chose inutile à
+l'Angleterre (Pitt lui-même en convenait), simple outrage, insulte
+amère, que les deux bonnes Allemandes tâchaient de nous épargner. Cinq
+mois durant on traîna, et nombre de fois Éon alla raffermir le zèle de
+notre amie, Sophie-Charlotte, sans qui Bute aurait cédé. Ces
+conférences mystérieuses (dans la crainte de l'opposition) n'étaient
+pourtant pas trop secrètes; on a les <span class="italic">billets d'audience</span> du maître
+des cérémonies. Ce fut le malheur de la vie pour la pauvre petite
+reine. On inquiéta George III, on dit que Sophie-Charlotte avait été
+en Allemagne déjà connue et surprise par la fausse demoiselle, que
+George IV était son fils (chose impossible par les dates).</p>
+
+<p>Choiseul était si étourdi, ou si faible pour Praslin, qu'il le laissa
+désigner pour successeur de Nivernais, <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> dans cette délicate
+ambassade, un Guerchy, dont le vrai mérite était la beauté de sa
+femme. Praslin n'y vit que l'agrément de donner à ce cher ami un
+traitement de deux cent mille francs.</p>
+
+<p>Éon fut, pendant l'entr'acte, <span class="italic">ministre</span> plénipotentiaire. Et en même
+temps (la fortune à ce moment l'accablait), il eut une commission
+très-secrète de Louis XV, pour <span class="italic">observer</span>, <span class="italic">reconnaître</span>, préparer un
+plan de descente (juin 1763). Versailles, contre l'Angleterre, couvait
+de sinistres projets, au moment du traité même. En 1764, lord
+Rochefort donna les détails d'un épouvantable plan que Choiseul aurait
+approuvé pour brûler Plymouth et Portsmouth (V. tout le détail dans
+<span class="italic">Coxe</span>). Un tel acte, en pleine paix, le lendemain du traité, eût
+rendu la France exécrable; de plus, elle l'eût replongée (épuisée et
+impuissante) dans la guerre la plus terrible.</p>
+
+<p>Mais la grande affaire de Choiseul (j'entends la trinité Choiseul, de
+la Grammont et Praslin) c'était moins celle d'Angleterre que la sourde
+guerre qu'ils faisaient à leur maître Louis XV dans son plus intime
+intérieur.</p>
+
+<p>Ils avaient tout, le royaume, guerre, finances, administration,
+police, affaires étrangères. Le roi n'avait rien à lui que cette
+agence secrète, cinq ou six hommes en Europe, qui observaient,
+n'entravaient guère (ils n'auraient jamais osé). Les lettres publiées
+récemment étonnent par la timidité. Le roi, dit très-bien l'éditeur
+(<span class="italic">Boutaric</span>, 1866), n'y cherchait «qu'un plaisir inquiet,» une petite
+joie maligne d'écolier à blâmer ses maîtres. Tout son refuge était là,
+et toute <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> sa royauté, dans ce méchant secrétaire qu'on a mis
+au musée du Louvre. Il en portait la clef sur lui. Un matin pourtant
+il y trouve ses papiers dérangés, brouillés. Il frémit, se voit
+découvert. La Pompadour, enhardie par les Choiseul, avait osé lui
+prendre la clef dans sa poche et on avait eu le temps d'entrevoir, de
+fureter.</p>
+
+<p>Cette affaire de détruire l'agence, d'ôter au roi son secret, son
+dernier retranchement, leur semblait la question de la royauté
+elle-même. Il fallait un coup d'audace, frapper un agent du roi, et de
+façon que les autres vissent bien que sa protection ne pouvait couvrir
+personne. Effrayée, découragée, l'agence ne pouvait manquer de périr.</p>
+
+<p>Ils surent ou devinèrent qu'en juin le roi avait pris Éon pour agent à
+Londres. En août, ils lui envoyèrent un espion, un certain Vergy,
+homme de lettres comme Éon, qui avait aussi fait des livres. Éon le
+vit de part en part et il le mit à la porte. Les Choiseul furent
+furieux, et ils le furent plus encore quand Éon, ayant reçu de son
+ministre Praslin une lettre dure et méprisante, lui répondit
+fièrement, avec la verve légère, le mordant, l'emporte-pièce qu'on
+croirait de Beaumarchais. Une telle lettre, ostensible, semblait un
+défi de l'agence.</p>
+
+<p>On espérait qu'il viendrait se mettre dans la souricière, qu'on
+prendrait l'homme et les papiers, qu'encastré dans l'épaisseur des
+murs profonds de la Bastille on le ferait bien parler. On ne le paye
+plus. Il reste. Praslin le rappelle, il reste. Ce même jour, 4
+octobre, le roi lui écrit <span class="italic">que le roi a signé</span> (non de sa main, mais
+d'une griffe) <span class="italic">son rappel, qu'il doit rester, <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> reprendre ses
+habits de femme, prendre abri dans la Cité; car il n'est pas en sûreté
+dans son hôtel, et ici il a de puissants ennemis</span>. (Bout., I, 298).</p>
+
+<p>Cependant, du 4 au 15, le roi reprend un peu courage. Il s'adresse à
+Laverdy, le Contrôleur des finances, il lui fait écrire un billet qui
+au nom du roi invite Éon à continuer son travail. Puis, songeant que
+ce ministre n'a nul pouvoir sur Éon (qui est employé des Choiseul),
+par un vrai tour de Scapin, le roi (le 18 octobre) fait une lettre
+dans le même sens, y <span class="italic">mettant le seing de Choiseul</span> (par la griffe des
+bureaux?).</p>
+
+<p>Le vrai Choiseul cependant agissait tout au contraire. Bien loin de
+reculer devant l'intention du roi (<span class="italic">intention constatée dans la lettre
+de Laverdy</span>), par une pression odieuse, Choiseul et Praslin exigent
+<span class="italic">que le roi signe une demande aux Anglais de livrer Éon</span>, avec ordre
+d'envoyer main-forte pour qu'on s'en saisisse. Ordre à notre
+ambassadeur de s'emparer de ses papiers. Le même jour, 4 novembre, le
+roi avertit Éon: «Si vous ne pouvez vous sauver, sauvez du moins vos
+papiers.» (<span class="italic">Bout.</span>, I, 302.)</p>
+
+<p>Cet ordre contradictoire pouvait faire un combat dans Londres. Éon
+réunit ses amis, les arme, s'arme jusqu'aux dents. Il calcule qu'il a
+tant d'épées, de sabres, de fusils turcs, qu'il peut résister
+longtemps.</p>
+
+<p>L'extradition est refusée. Croyez-vous que l'on s'arrête? point du
+tout. On persévère dans le plan d'enlèvement. D'abord on essaie
+d'attirer Éon dans un guet-apens, un duel avec ce Vergy, où l'on
+aurait happé l'homme. Mais les Anglais s'y opposent. Notre ambassadeur
+Guerchy alors se rapproche d'Éon, l'apaise, <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> l'invite à
+souper, et par son écuyer Chazal met de l'opium dans son vin. Endormi
+on eût pu le prendre. Cela manqua. Alors Guerchy fit sauver
+l'empoisonneur, et désespéré pria Vergy d'assassiner Éon(?).</p>
+
+<p>Ce qui est sûr, c'est que <span class="italic">quelqu'un</span> chez Praslin s'était chargé
+d'amener Éon «<span class="italic">mort ou vif</span>» (<span class="italic">Bout.</span>, I, 321), que Praslin rassurait
+le roi, disait qu'on ne le tuerait pas.</p>
+
+<p>Guerchy nie. Éon affirme. Il porte la chose au plein jour devant le
+grand Jury de Londres. Ce Jury déclare l'accusation valable, accepte
+le témoignage de Vergy, qui se repent, dit lui-même qu'on le subornait
+pour ce crime. Vergy le répéta encore dans une brochure terrible.
+(<span class="italic">Lettre à M. de Choiseul</span>, V. Bachaumont, t. II, 26 nov. 1764).</p>
+
+<p>Éon acheta-t-il Vergy? Avec quoi? il mourait de faim. Mais Choiseul,
+Praslin, Guerchy, avaient tout l'argent de la France et pouvaient
+richement payer un coup de terreur sur l'agence du roi (et sur le roi
+même).</p>
+
+<p>Guerchy était ambassadeur. Il décline le tribunal populaire du Jury de
+Londres. Mais tout ambassadeur qu'il est, il accepte des juges
+anglais. Il fait évoquer l'affaire par le Banc du roi, qui l'étouffe
+et ne blanchit pas Guerchy. Pourquoi celui-ci fait-il disparaître
+l'homme essentiel, celui qui aurait versé l'opium? Et pourquoi
+lui-même Guerchy n'ose-t-il rester en Angleterre, quitte-t-il cette
+belle ambassade? On verra que Louis XV, le Dauphin et Louis XVI se
+posèrent ces questions, et se firent sur tout cela une idée
+très-arrêtée. Derrière Guerchy, ils virent Praslin, <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> et
+derrière Praslin, Choiseul. Ils ne doutèrent pas que Choiseul n'eût
+autorisé l'opium, et sur cela le jugèrent (sans doute à tort)
+empoisonneur.</p>
+
+<p>Ce qui étonne dans un homme d'autant d'esprit que Choiseul, c'est
+qu'il crut tromper Éon. Le 14 novembre, espérant prévenir ce honteux
+procès, il lui écrit une douce lettre, et tout entière de sa main,
+pour lui dire, à <span class="italic">ce cher Éon</span>, de revenir au plus tôt; il le placera
+dans l'armée. Éon savait parfaitement que Choiseul, Praslin, c'était
+le même homme. Le piège était trop grossier. Le cuisinier a beau
+cacher aux canards le grand couteau, et leur dire: «Petits! petits!»
+les petits fuient encore plus fort.</p>
+
+<p>Ayant tant besoin des Anglais, devenus leurs juges, les Choiseul
+laissèrent aller l'affaire de Dunkerque. Ils burent la honte complète.
+Et ils en eurent une autre encore: c'est que le peuple de Londres,
+furieux de voir les recors français opérer chez lui comme sur le pavé
+de Paris, jura que, si on touchait Éon, l'ambassadeur et l'ambassade à
+l'instant seraient mis en pièces.</p>
+
+<p>Tout retomba sur le roi. Les Choiseul l'avaient déjà réduit à employer
+Laverdy. Ils le réduisirent au point d'implorer M. de Sartine, le
+lieutenant de police. Effaré dans ses mensonges opposés, il perdait la
+tête, ne s'y reconnaissait plus. Dans une lettre il dit: «Je
+m'embrouille» (17 janvier 1765). Cela n'était que trop vrai. En
+arrêtant les messages qu'il envoyait à Éon, ils l'obligèrent de prier
+Sartine de sauver ces agents.</p>
+
+<p>Enfin, pour lui faire entendre que tout était inutile, <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> ils
+lui faisaient arriver ses mystérieuses dépêches par la poste
+<span class="italic">décachetées</span>. Le <span class="italic">cabinet noir</span> s'amusait des secrets de Louis XV.
+Mais, comme des magisters intraitables, Choiseul, Praslin, n'étaient
+pas contents encore du châtiment. Ils voulaient que le coupable
+<span class="italic">avouât</span> (<span class="italic">Boutaric</span>, I, 127).</p>
+
+<p>Pourquoi l'avilir jusque-là? Était-ce une vaine fureur? Non. On
+espérait le briser au point que dans son lit même il subît le tyran
+femelle que lui donneraient les Choiseul.</p>
+
+<p>Le ministère des ministères, c'était certainement le poste de la
+maîtresse officielle. Ce personnage historique allait disparaître du
+monde. Usée de tant d'activité, pulmonique, elle traînait. Elle eût
+voulu, <span class="italic">in extremis</span>, ramener l'opinion. Ses amis faisaient valoir
+l'intérêt qu'elle prenait aux Économistes, la comédie qu'elle arrangea
+d'obtenir que Louis XV donnât des armes à Quesnay, imprimât de ses
+mains royales quelques feuilles de ses livres.</p>
+
+<p>Mais, au milieu de tout cela, elle se sentait cruellement haïe de la
+nation. Elle avait la Bastille, les prisons d'État. Ses geôliers
+exploitaient ses peurs de femme; ils jetaient le premier venu qui
+pouvait l'inquiéter aux cachots d'éternel oubli. Ces spectres sont peu
+à peu sortis au grand jour vengeur, et Latude, et d'autres encore, ce
+misérable, par exemple, dont les billets déchirants sont aujourd'hui
+par hasard aux Archives de Pétersbourg (trouvés par M. de Lamothe en
+1865).</p>
+
+<p>Cette vie si bien gardée lui échappait cependant. À Vienne, on savait
+déjà qu'elle avait peu de mois à <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> vivre. Marie-Thérèse, qui
+en avait si odieusement abusé, se hâtait de la renier. Elle écrivait à
+l'électrice de Saxe dans son baragouin grossier: «Qu'elle n'avait
+jamais usé du canal de cette femme-là, que certes un tel canal ne lui
+aurait pas convenu,» etc., etc. (<span class="italic">Archives de Dresde</span>.)</p>
+
+<p>Ici sa succession semblait ouverte déjà. Le débat était entre les
+Lorraines. Tels pensaient à la Mirepoix, qui avec ses cinquante ans,
+sa fine douce mine de chat, une perfection de convenances, semblait
+nécessaire au roi, et plus que personne à Choisy était <span class="italic">sa société</span>
+(Du Deffand). Mais la Grammont, impétueuse, mais la légion des
+Choiseul, n'aurait pas permis cela. Elle était antipathique au roi:
+cela ne l'arrêta pas. Elle crut, à trente ans, avoir aisément bon
+marché de cette Pompadour en ruine, éteinte, qui n'avait plus qu'un
+&oelig;il (<span class="italic">Voltaire</span>, LX, 235). Elle crut (sachant le froid du roi pour
+tout ce qui finissait) que ce meuble de rebut, flétri des commodités
+basses qu'il avait fournies si longtemps, avait besoin d'un coup de
+pied pour s'en aller décidément. Selon Richelieu, elle aurait essayé
+de brusquer la chose dans certain souper à quatre que le roi n'osa
+refuser, ni la Pompadour, quoique déjà mal avec Choiseul. À la fin,
+l'ivresse arrivant, Choiseul aurait fait le galant auprès de la borgne
+marquise, et son intrépide s&oelig;ur se serait emparée du roi sous
+l'&oelig;il de la Pompadour.</p>
+
+<p>Le plus sûr, c'est que celle-ci, voyant l'audace de l'autre, le matin
+serra le roi, le tira de son mutisme, lui fit avouer qu'il était
+indigné jusqu'au fond, navré de subir l'hommasse personne. «Mais,
+Sire, vous êtes <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> le maître. Pourquoi garder ces Choiseul?
+Votre Bernis n'est pas loin.» Voilà ce qu'elle dut dire. Bernis était
+près Soissons, déjà à Paris peut-être. Il avait précédé Choiseul, et
+pouvait bien le remplacer. Le roi (selon Richelieu) vit Bernis, et fut
+si brave qu'il signa l'exil de Choiseul.</p>
+
+<p>Il signa, et puis frémit. Choiseul avait le Parlement; il semblait
+capable de tout; il était ami des amis, des vieux maîtres de Damiens.
+Le c&oelig;ur manquait encore au roi; il hésitait, il ajournait.
+Cependant la Pompadour est prise de vives douleurs. Elle croit que, la
+voyant si bas, peu éloignée de son terme, on a voulu abréger, que le
+poison a aidé. Mais point de bruit. Elle sait, par la mort de la tant
+aimée (madame de Vintimille), que le roi ne veut pas de bruit, qu'il
+ne fera pas de procès. Elle se contente de tout dire à Richelieu. Elle
+lui lègue ce poignard contre les Choiseul.</p>
+
+<p>Elle meurt (23 avril 1764). L'histoire du poison ne meurt pas. Quoique
+bien peu vraisemblable, plusieurs s'efforcent d'y croire, d'après le
+besoin des Choiseul, et leur violente passion. La Grammont crut que,
+quoique morte, l'autre avait le dernier mot, l'avait coulée pour
+toujours. Cachée sous une capote, elle alla aux Capucines, pour prier
+en apparence, réellement pour fouler la bière de la Pompadour
+(<span class="italic">Rich.</span>, IX, 325).</p>
+
+<p class="p2">Beaucoup disaient: «Le roi, à son âge, a moins besoin d'une maîtresse
+que d'une dame aimable, douce, qui représente bien, tienne
+agréablement la cour.» Cette dame était toute trouvée. C'était madame
+<span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> la Dauphine, qui avait su plaire à la reine, capter madame
+Adélaïde, et peu à peu devenait agréable au roi. Elle était cultivée,
+savait beaucoup de langues, entre autres le latin (et citait son
+Horace). Elle avait ce don de mémoire qu'eurent ses fils Louis XVI,
+Monsieur. C'était une forte personne (comme ses père et grand-père les
+Auguste), blanche et grasse, avec cette richesse de chair et de sang
+que Louis XVI hérita d'elle. Elle était très-saxonne, passionnée pour
+un de ses frères qu'elle voulait faire roi de Pologne à la mort
+d'Auguste III (8 octobre 1763).</p>
+
+<p>Sortie d'une maison la plus corrompue de l'Europe, elle donnait
+l'exemple de toutes les vertus domestiques, travaillait
+très-activement pour son frère et pour son mari. Le roi, si défiant
+pour son fils, se confiait bien plus à cette bonne Allemande. Seule à
+la cour elle eut le secret de son Agence et en tira parti. D'accord
+avec l'abbé de Broglie, un des agents, elle donna courage à Richelieu,
+à d'Aiguillon, neveu de Richelieu, pour pousser le parti Choiseul.</p>
+
+<p>D'Aiguillon, qui n'était qu'un fat, s'y prit fort-mal. Gouverneur de
+Bretagne, il crut pouvoir contre le Parlement faire agir les États.
+Ils se réunirent contre lui pour la vieille constitution de la
+province. La tête de la résistance était La Chalotais, procureur
+général, le grand adversaire des Jésuites. Ils voulurent frapper à la
+tête, perdre La Chalotais. L'homme était très-hardi, avait des mots
+mordants. On supposa qu'il les avait écrits. On forgea de fausses
+lettres pleines de mépris pour le roi. Tout cela grossier, maladroit.
+Le Parlement de Paris allait en faire justice, marquer au <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span>
+fer chaud les faussaires. L'affaire était menée par un petit Calonne,
+un vaurien, qui voulait monter. Derrière lui, d'Aiguillon. Mais
+derrière celui-ci n'allait-on pas trouver les hommes du Dauphin, la
+Vauguyon, l'évêque de Verdun, le violent Nicolaï? Ignoraient-ils ce
+faux? Et le Dauphin lui-même n'en sut-il rien, du moins <span class="italic">après</span>? On
+peut juger de ses inquiétudes, des tristesses qu'il eut. Déjà il
+maigrissait; son grand embonpoint disparut. Pour arracher l'affaire au
+Parlement, pour donner au roi le courage d'agir malgré Choiseul, il
+fallait un miracle. Il se fit: on put voir alors que <span class="italic">la bonne
+Allemande</span>, qui seule alors influait près du roi, avait aussi certaine
+audace, certaine force de caractère.</p>
+
+<p>On fit signer au roi un acte qui évoquait la chose à une commission du
+Grand Conseil. Les faussaires rassurés allèrent bride abattue. Le
+dénonciateur Calonne est fait juge, se donne carrière, bâtit un roman,
+un poème sur la prétendue conspiration universelle des Parlements, une
+révolution sur le plan du <span class="italic">Contrat social</span>. Tout cela ridicule, moqué
+et sifflé du public. On n'en jette pas moins aux cachots La Chalotais,
+son fils et ses amis (22 novembre 1765).</p>
+
+<p>Le Dauphin se mourait et la Dauphine était malade. Ces deux honnêtes
+gens, selon toute apparence, souffraient de se trouver mêlés à tout
+cela. Le Dauphin s'était vu dans le détroit fâcheux où il fut, vers
+1750, d'immoler sa conscience d'homme à sa conscience de dévot. Il
+gouvernait alors ses s&oelig;urs, et, <span class="italic">pour sauver l'Église</span>, il leur
+laissa subir l'orgie de Louis XV, cette étrange cohabitation qui fit
+l'étonnement du monde. <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> Et maintenant encore <span class="italic">le salut du
+parti de Dieu et des honnêtes gens</span> lui faisait employer une épouse
+innocente dans une affaire très-trouble qui devait fort lui répugner.</p>
+
+<p>L'avénement de la Dauphine apparaissait. À la mort du Dauphin
+(décembre 1762), elle eut du roi les trois promesses: <span class="italic">d'habiter au
+plus près de lui</span>,&mdash;<span class="italic">d'élever Louis XVI</span>,&mdash;de garder le droit de son
+rang, autrement dit <span class="italic">d'être Régente</span>, si le roi venait à mourir.</p>
+
+<p>Cependant la Dauphine entrait fortement dans son rôle de mère, de
+régente possible. Elle avait moins d'esprit que de mémoire, mais du
+sérieux, du travail, de la patience, une passion incroyable de suivre
+les idées et les plans du Dauphin. Pour cela rien ne lui coûtait. Elle
+se mit comme à l'école, apprenant par c&oelig;ur les cahiers qu'on lui
+faisait d'après les papiers de son mari, cahiers d'éducation et
+cahiers de gouvernement. Chaque jour, dans son oratoire, elle
+répétait, comme un enfant, sa leçon à son confesseur.</p>
+
+<p>Elle était fort touchante. Le devoir, malgré elle, la faisait
+reprendre à la vie. Docile aux avis de Tronchin, elle quitta le régime
+du lait, se nourrit mieux, reprit un aimable embonpoint. Le roi la
+quittait peu. Au voyage de Compiègne (en juillet au bout de six mois
+de veuvage) sa toute-puissance éclata; elle tint solennellement la
+cour, et, ce qui étonna beaucoup dans la douce Allemande, c'est
+qu'elle parla haut, d'une voix forte et d'un ton de maître.</p>
+
+<p>Avec un homme tel que le roi, la grande question était de savoir où
+elle logerait. Et bravement elle avait demandé de loger au plus près.
+Le grand appartement <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> du nord (rez-de-chaussée) qu'avaient eu
+la maman Toulouse et madame de Pompadour, menait droit chez le roi par
+l'escalier secret. Choiseul tremblait qu'elle ne l'eût. Il le faisait
+dire peu solide. On traînait pour le réparer. Cela piqua le roi. Il
+trancha, dit qu'elle logerait chez lui.</p>
+
+<p>Madame Adélaïde y demeurait déjà. Mais le roi, sur sa tête, avait un
+entre-sol, bien mal famé du temps des quatre s&oelig;urs. Plus tard, il
+fut plus sale, étant le logis de Lebel, qui y arrangeait des
+surprises, attrapait des dames au passage. On l'appelait le Trébuchet.
+La Pompadour s'y cache à ses trois premières nuits. Plus tard, la Du
+Barry y niche. Étrange colombier, digne de telles colombes, mais, ce
+semble, impossible pour une telle dame, une telle veuve. La mettre
+chez Lebel! le mot seul fait horreur. C'était braver toute pudeur,
+risquer de reproduire pour la pauvre princesse les bruits qui par deux
+fois coururent sur Adélaïde elle-même.</p>
+
+<p>La Dauphine n'était pas une enfant. Elle savait assez, par son père,
+son grand-père (publiquement amants de leurs filles) que les rois ne
+respectent rien. Elle obéit pourtant. Ses meneurs qui, pour la bonne
+cause, venaient de faire un faux, n'eurent pas plus de scrupule ici.
+Ils la poussèrent, au nom de Dieu, mais surtout par sa passion, son
+ardeur d'accomplir ce qu'avait voulu le Dauphin, de le faire (tout
+mort qu'il était) vaincre, triompher et régner.</p>
+
+<p>Depuis octobre (dixième mois du veuvage) tout semblait arrangé. Elle
+suivait le roi partout, en voiture, à la chasse, même en janvier, fort
+rajeunie, brillante. <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> Déjà elle faisait son futur ministère.
+Elle dit à Nicolaï: «Vous serez grand aumônier et cardinal. Votre
+frère a les sceaux.» D'Aiguillon remplaçait Choiseul.</p>
+
+<p>La chute de celui-ci semblait certaine. Un coup imprévu changea tout.
+Le 1<sup>er</sup> février (à son treizième mois de veuvage), la Dauphine un
+matin tombe en syncope, <span class="italic">et elle a une énorme perte</span>. L'accident est
+ainsi précisé dans la note que Richelieu, homme de la Dauphine, dicta
+lui-même, et qui plus tard fut imprimée par Mirabeau, réimprimée par
+Soulavie (<span class="italic">Louis XVI</span>, I, 305-324).</p>
+
+<p>Ce pauvre corps, gros, mou, sanguin, s'affaissa tout à coup. Si
+longtemps immobile près du Dauphin, si mobile depuis chez le roi, dans
+les courses, les chasses, les secousses de voitures rapides, elle
+avait pu être blessée.</p>
+
+<p>Tronchin, qui était avec elle, descendit chez le roi, lui dit que
+cette crise n'était pas naturelle. Elle venait de boire son chocolat.
+Madame Adélaïde dit qu'elle était empoisonnée. Elle tira de ses
+cassettes un contre-poison qu'elle portait partout avec elle. Du 2 au
+12 elle fait elle-même le chocolat de la Dauphine, qui meurt pourtant.
+On l'ouvre. Nul poison apparent. Grande dispute entre médecins. Sénac
+dit: «<span class="italic">accident</span>,» Tronchin soutient: «<span class="italic">poison</span>.» C'était la version
+préférée de la cour, du roi, d'Adélaïde. On disait que certains
+poisons tuent sans laisser de traces. Tout à coup on ne dit plus rien.
+Mais ce qui saisit d'étonnement, ce fut de voir cette violente
+Adélaïde elle-même reculer tout à coup, se dédire, ou du moins se
+taire. Elle vit que Choiseul resterait, elle le ménagea, désirant
+<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> à tout prix avoir l'éducation du petit Louis XVI, tenir
+l'enfant et l'avenir. On l'amusa ainsi pour lui fermer la bouche. Et
+puis, on l'attrapa. L'enfant fut donné à la reine. Elle aimait peu sa
+fille. Choiseul sut faire agir ses Jésuites polonais, les sots meneurs
+de la vieille malade, qui, du reste, vécut peu de temps.</p>
+
+<p>De plus en plus suspect, haï du roi, Choiseul (chose bizarre)
+paraissait s'affermir. À la mort du Dauphin, quoiqu'on crût au poison,
+le roi n'osa souffler. Il s'était enfermé. Choiseul perça à lui.
+Surpris de son audace, le roi très-faiblement dit «<span class="italic">regretter peu</span> le
+Dauphin, mais bien l'opposition qu'il avait faite au Parlement.»</p>
+
+<p>La Dauphine mourant, le roi fut accablé, mais ne fit nulle enquête. Il
+ordonna seulement aux médecins des études, des recherches sur les
+poisons.</p>
+
+<p>S'il osait quelque chose, c'était en grand secret. Il fit sous main
+une pension très-forte à son Éon de Londres, qui avait dénoncé les
+Choiseul comme empoisonneurs (V. Gaillardet, Boutaric).</p>
+
+<p>De plus en plus, il vivait comme un rat, sous terre et se cachant,
+recherchant les ténèbres. Il prit le Parc-aux-Cerfs en haine. Il
+voulut quelque temps tromper la police des Choiseul, il essaya des
+moyens d'Orient, d'avoir dans certain trou (la chambrette près de la
+chapelle) de ces petits mignons qui permettent l'absolu secret. Il
+acheta un enfant de neuf ans, et, jusqu'à treize au moins, le tint
+dans ce sépulcre. Il nourrissait, soignait, comme un petit animal
+domestique, la gentille créature (c'était une fille). Nulle femme de
+service. Il la servait lui-même. En même <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> temps il lui
+faisait l'école et lui apprenait ses prières, gâtait, grondait,
+caressait, corrigeait. Étrange éducation, dévote et libertine.
+L'enfant s'en irritait, lui disait parfois: «Je te hais.» Par cela
+même le petit lion en cage l'attacha fort, si on doit en juger par la
+fortune qu'il lui fit (<span class="italic">Richelieu</span>).</p>
+
+<p>Mais l'enfance était tout dans ce honteux mystère. Elle grandit et fut
+femme un matin, enceinte. Il ne voulut plus la garder.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> CHAPITRE X.</h3>
+
+<h4>FIN DES CHOISEUL.</h4>
+
+<h4>1767-1770.</h4>
+
+
+<p>Si bien assis, si fortement planté, Choiseul, de plus, était ancré ici
+par deux câbles, Vienne et Madrid.</p>
+
+<p>Marie-Thérèse aimait tellement Louis XV, tellement notre France, que,
+ne pouvant elle-même les épouser, elle brûlait de leur donner sa
+fille, toutes ses filles, si elle eût pu. Elle en avait de grandes et
+de petites, au choix, depuis vingt-cinq ans jusqu'à douze, pour le
+Roi, le Dauphin, et tous nos petits princes. Elle mit sa Caroline à
+Naples (1768). Si le Roi, à cinquante-huit ans, eût voulu une grande
+personne, il y avait Marie-Élisabeth. S'il aimait plutôt les enfants,
+il y avait Marie-Antoinette, une blondine à qui on envoya d'ici un
+précepteur et qu'on élevait expressément pour être reine de France,
+dans nos goûts, nos futilités.</p>
+
+<p>Choiseul était donc cher, nécessaire à Marie-Thérèse. Mais la haine,
+autant que l'amour, peut lier, <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> plus encore peut-être. La
+haine l'unissait à Madrid, la vengeance que Charles III voulait tirer
+de l'Angleterre. Dès le lendemain de la paix, Choiseul lui envoya des
+gens pour lui faire des canons. Il était impossible de mieux avertir
+les Anglais.</p>
+
+<p>Non moins indiscrètement, il eut la fatuité d'endosser le rôle
+insolent d'ennemi personnel du grand Frédéric. Quelqu'un mandant
+l'auteur des vers outrageants à ce prince (vers qu'on fit faire à
+Palissot): «L'auteur? dit Choiseul, mais c'est moi!»</p>
+
+<p>Attitude bien peu politique, mais dont l'impertinence hardie ne
+déplaisait pas à la France.&mdash;À ce point qu'aujourd'hui encore
+l'histoire traite fort doucement ce fidèle agent de l'Autriche.</p>
+
+<p>Cette tactique, qui lui réussit tellement dans l'opinion, en faisait
+un scabreux et dangereux ministre, qui, parlant toujours de la guerre,
+de la descente en Angleterre, de surprendre et brûler Carthage,
+risquait de nous perdre nous-mêmes.</p>
+
+<p>Grisant incessamment l'Espagne, il pouvait fort bien être pris à son
+propre piége, être engagé (lui et la France) dans un coup de tête
+espagnol,&mdash;et cela si peu préparé, ruiné, en pleine banqueroute!</p>
+
+<p>Ces vanteries guerrières allaient juste au rebours du mouvement
+économique qu'il prétendait encourager. Les réformes agricoles, les
+sociétés d'agriculture (V. Doniol, Bonnemère, etc.), demandaient de la
+confiance dans la paix. La pauvre France avait besoin, grand besoin de
+se reconnaître et de se refaire quelque peu.</p>
+
+<p>Mais quoi que fût Choiseul, il avait l'opinion, la <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> Presse,
+les salons, Ferney. Cela le rendait impeccable. D'une sécurité
+étonnante, Choiseul, sa s&oelig;ur, avaient l'absolution d'avance dans
+leurs actes les plus risqués. À tout on mettait la sourdine.</p>
+
+<p>Un coup d'État contre une femme, l'emploi de la toute-puissance dans
+une vengeance d'amour, en tout temps c'est chose odieuse. On la passe
+à Choiseul. Il poursuivait sa belle-s&oelig;ur, la jeune femme de son
+frère Stainville. Repoussé, il la fait prendre (sous prétexte de
+mauvaises m&oelig;urs), en pleine cour, en plein bal, par les exempts,
+comme une fille, et enfermer pour toujours au couvent en correction.</p>
+
+<p>Tout ce qui, plus tard, compromit tellement Marie-Antoinette, fut
+accepté patiemment de madame de Grammont. Elle gouvernait son frère,
+Julie la gouvernait (V. Dumouriez), Julie fut reine de France.</p>
+
+<p>Les dames, excédées des bavards et des hommes qui n'étaient guère
+hommes, s'étaient dit: «Plus d'amants, car c'est abdiquer.»
+(<span class="italic">Lauzun.</span>)&mdash;Elles croyaient rester indépendantes en s'en tenant aux
+petites amies, ayant dans l'intérieur quelque bijou discret, qui
+couvrait, cachait leurs faiblesses. Ici, ce fut tout le contraire.
+Madame de Grammont eut un maître dans la friponne qui impudemment
+l'affichait.</p>
+
+<p>Mademoiselle Julie, loin d'être, comme les autres, aux petits
+cabinets, tenait appartement, un entre-sol à elle, et un bureau à tout
+venant. Dans le bureau trônait son petit chien. Bête adorée, idole, à
+qui les plus huppés faisaient la révérence. On lui faisait des vers.
+On s'ingéniait à deviner ce qui plaisait au chien, à la maîtresse. La
+voyant soucieuse, un Italien trouva que <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> dans ses chiffons
+elle avait des billets de notre défunt Canada (et pas moins d'un
+demi-million). Vrais chiffons, papiers de rebut. On offrit de les lui
+changer pour d'excellents billets de Gênes. Il suffisait qu'elle agît
+près de madame de Grammont pour qu'on secourût les Gênois contre la
+Corse révoltée. Le projet plut; la s&oelig;ur prit feu et enflamma le
+frère pour deux vilaines choses: tromper Gênes, écraser la Corse. On
+traîna, on fit si bien que les Gênois épuisés, endettés, furent trop
+heureux finalement de céder cette Corse, si peu utile, et funeste plus
+tard.</p>
+
+<p>Julie, lancée dans les affaires, en fit plus d'une. Par elle et son
+crédit, M. de Penthièvre put faire le désiré mariage de sa fille avec
+Orléans, faire cet entassement de deux fortunes colossales, énorme,
+dangereux; un roi d'argent auprès de Louis XVI, un centre provisoire,
+un foyer de révolution.</p>
+
+<p>Mais l'affaire où Julie éclata tristement, ce fut le procès de Lally.</p>
+
+<p><span class="italic">Lally-Tullendally.</span> La France, étourdiment, a souvent employé des
+fous sauvages ou intrigants, héros écervelés ou fourbes, comme les
+O'Reilly, Lally, d'Irlande, comme le Stuart (Sobieski), les Ornano de
+Corse, qui faillirent être rois de France vers 1632. Gens dangereux,
+brillants, nés pour la gloire et les chutes finales, pour faire
+miracle et nous casser le cou.</p>
+
+<p>Lally, superbe à Fontenoy, n'en fut pas moins un homme né tristement
+et de mauvais augure, marqué du sort d'avance. Par ses vertus et par
+ses vices, probité, dureté, brutalité et fureurs folles, dès l'arrivée
+dans l'Inde, il se brouille avec tous, insulte tous, perd <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span>
+tout. Il était prisonnier à Londres quand il sut qu'on le menaçait à
+Paris. Il se fait renvoyer prisonnier sur parole, apporte ici sa tête.
+L'intérêt de Choiseul, pour excuser les fautes de sa guerre de Sept
+Ans, était certainement de se rejeter sur Lally, de le perdre.
+L'ennemi capital de celui-ci avait épousé une Choiseul. Le ministre
+eût voulu que le procès se fît au Parlement, mais craignait la
+présence, l'énergie de Lally; il voulait l'éloigner. Madame de
+Grammont ne le lui permit pas. On disait dans Paris que Lally,
+revenant de l'Inde, lui avait donné des diamants; cela voulait dire <span class="italic">à
+Julie</span>. La dame était fort nette. Elle court chez son frère,
+s'emporte, exige que Lally soit arrêté. Choiseul en signe l'ordre, en
+faisant avertir Lally. En vain. Notre Irlandais va droit à la
+Bastille.</p>
+
+<p>Dès lors, il est perdu. Tant de gens ruinés avec la Compagnie des
+Indes entourent le Parlement. Ces magistrats, si ignorants et des
+choses militaires, et de l'Inde, et de tout, n'en trouvent pas moins
+que Lally a trahi les intérêts du roi. Trahi? Est-ce par erreur ou par
+sottise?</p>
+
+<p>Horrible fut le jugement. Quand on lui lut ce mot, <span class="italic">trahi</span>, il entra
+en fureur, prit un couteau, se poignarda. Il ne put se tuer. On
+l'emmena hurlant; on lui mit un bâillon; on le mit dans un tombereau,
+on le frappa, on le manqua; enfin on lui scia la tête (1766).</p>
+
+<p>La tête de Lally était le seul à-compte qu'on pût donner à la misère
+publique, aux enragés de l'Inde et aux désespérés du Canada, aux
+rentiers faméliques qui, d'époque en époque, toujours ajournée, se
+mouraient. Depuis 61 et la petite banqueroute de Silhouette, <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span>
+Choiseul remit tout à la paix (63). À la paix, rien. Il remit tout à
+l'an 1767. Et alors, rien. Il remit tout à 69, où vint Terray,
+l'exterminateur général. Et Choiseul s'en lava les mains. Il tomba à
+merveille, populaire, accusant Terray, lequel ne fit pourtant que la
+banqueroute de Choiseul.</p>
+
+<p>L'honneur pour celui-ci ce fut d'avoir eu l'art de manier le
+Parlement, de le faire tourner à sa guise. Féroce pour Lally, féroce
+pour le petit La Barre dont il confirma la sentence, le Parlement,
+pour Choiseul, fut très-doux. Qu'on le consultât en finances et qu'on
+prît chez lui les ministres (Laverdy, Terray, etc.), cela le calmait
+fort. Dans les remboursements, si ajournés, si difficiles, on
+remboursait d'abord le Parlement. Choiseul, en retour, en tira la
+déclaration si nouvelle: «Qu'en le roi seul était tout le pouvoir
+législatif.» Le roi (1766) put solennellement proscrire l'union des
+parlements, se faire même apporter de tous les parlements de France
+leurs registres et biffer les noms prohibés de sa main.</p>
+
+<p>Pour le dehors, Choiseul fut moins habile. Tenu par Vienne, il croyait
+la tenir. Jamais il ne prévit que Vienne, cette mortelle ennemie de la
+Prusse, s'arrangerait à son insu avec la Prusse et la Russie dans
+l'affaire de Pologne. Il dit d'abord avec son ton tranchant: «C'est
+loin, très-loin de nous. Eh! qu'importe à la France?» Puis il dit:
+«Nul accord possible entre les partageants.» Puis, il s'inquiéta,
+encouragea les résistances, envoya des secours minimes et dérisoires
+(Boutaric, I, 145, 155). Il souleva les Turcs mais ne put faire bouger
+l'Autriche.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> Où se réfugia la Pologne? Précisément dans le principe
+catholique qui l'avait perdue. La Confédération de Bar donne beau jeu
+aux hypocrites envahisseurs qui reprochaient l'intolérance aux
+Polonais<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="small">[11]</span></a>. Menée par des évêques, elle jure le triomphe du
+catholicisme, son maintien exclusif contre les protestants (1768).
+Qu'arrive-t-il? Un tiers sans scrupule viendra prendre sa part. Le
+jeune empereur Joseph II, sectaire de Frédéric et de nos philosophes,
+entrera en Pologne. L'Europe protestante, et l'Angleterre en tête,
+applaudit au partage. L'Angleterre, tout à l'heure, empêche à main
+armée les faibles tentatives de la France pour les Polonais.</p>
+
+<p>Myope vers le Nord, Choiseul vit-il clair au Midi? Il <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> y eut
+deux succès, deux conquêtes faciles, qui eurent pour sa ruine
+d'incalculables résultats. Il prit Avignon, prit la Corse.</p>
+
+<p>Clément XIII, irrité du renvoi des Jésuites, d'Espagne, de Naples et
+de Parme, s'en prit au plus faible des trois, à notre infant de Parme,
+lança l'excommunication. Choiseul en prit prétexte pour venger les
+Bourbons. Il saisit le Comtat (juin 1768). Et, presque en même temps,
+jetant toute une armée en Corse, il s'en empara en trois mois (juin
+1769), méprisables conquêtes. Avignon, saisi pour un jour. La Corse,
+possession précaire, si peu sûre pour la France toujours secondaire en
+marine, à qui la mer peut se fermer demain.</p>
+
+<p>Cette petite Corse, méchant «rocher sanglant,» (<span class="italic">Notes de Louis XVI</span>),
+exaspéra l'Anglais et lui fit faire une énorme sottise. En haine de
+Choiseul et des Turcs, il seconda, exalta la Russie. Du fond de la
+Baltique, il prend sa flotte en main, l'accueille dans ses ports.
+Londres était Russe pour ses bas intérêts (les suifs, cuirs et
+goudrons). L'Europe applaudissait. Les Russes vont délivrer la Grèce.
+Voltaire crie: «Bravo! Salamine! Victoire! Résurrection d'Athènes!»
+Remorqué par l'Anglais, le bas coquin Orloff, l'étrangleur de Pierre
+III, détruit la flotte turque à Tschesmé (juillet 1770). L'Anglais a eu
+le beau succès d'avoir fait de la Russie une glorieuse puissance
+maritime.</p>
+
+<p>La nouvelle, à l'instant portée en Allemagne, trouve Frédéric et
+Joseph II en conférence, en amitié. Seconde défaite pour Choiseul. Ses
+Turcs sont écrasés, son Autriche lui tourne le dos.</p>
+
+<p>Sa troisième défaite est en France. Le compte de la <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> guerre
+de Sept Ans, remis à 63, remis à 67, irrémissiblement l'accable en 69.
+Les banquiers de la cour n'avancent plus un sou. La catastrophe
+arrive, la banqueroute, accomplie par Terray. Quelle banqueroute?
+celle de Choiseul. Impudemment il crie contre Terray, et Terray peut
+répondre: «Vos quinze cent millions de la guerre de Sept Ans (<span class="italic">V.
+Voltaire</span>), soixante-quinze millions donnés à Vienne, c'est la
+banqueroute d'aujourd'hui.» Dans cette même année 1769, Choiseul
+payait encore son tribut à l'Autriche. Il fait avec Terray comme un
+homme qui, ayant encombré la place d'ordures, crie haro sur le
+balayeur.</p>
+
+<p>Le pis pour celui qui avait si bien surpris l'opinion, c'est qu'elle
+risquait fort de lui échapper un matin. Visiblement il n'avait rien
+prévu, et Vienne s'était moquée de lui. Le moqueur, le <span class="italic">méchant</span>,
+drapé en scélérat, allait tout bonnement paraître un innocent.</p>
+
+<p>Sans la guerre il était perdu, c'était sa dernière chance. Il nie
+qu'il l'ait voulue. Mais ses actes, sa situation, son intérêt visible
+pèsent beaucoup plus que ses paroles.</p>
+
+<p>De longue date il préparait la guerre. Il aigrissait l'Anglais. Il
+payait sans mystère les aboyeurs de Londres et ses faux patriotes.
+Lord Rochefort réclamant pour la Corse, n'en tire qu'un mot
+impertinent: «Qu'il ne ferait pas un seul pas, dans sa chambre même,
+pour rassurer l'Angleterre là-dessus.»</p>
+
+<p>Parler ainsi, braver la guerre, quand on est sans ressources, quand on
+est arrivé, de délai en délai, à la dernière culbute, faire en pleine
+banqueroute le bravache insolent, cela se comprend-il? Il avait, il
+est <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> vrai, fait des vaisseaux, mais nullement refait la
+marine. Il avait en espoir la révolte des États-Unis, mais révolte
+future, lointaine, éloignée de six ans, et qui viendrait trop tard. Il
+était sûr d'avoir du premier coup des revers effroyables. Il n'en
+allait pas moins, poussait, précipitait l'Espagne à se perdre, à nous
+perdre, à entraîner la France. Cette fureur s'explique par l'intrigue
+intérieure de Versailles, où Choiseul, la Grammont étaient précipités,
+s'ils ne mettaient l'Europe en feu. Mais la paix triompha par un
+sauveur étrange. La France fut sauvée de la guerre par la Du Barry.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> CHAPITRE XI.</h3>
+
+<h4>LA DU BARRY. &mdash; MORT DE LOUIS XV.</h4>
+
+<h4>1770-1774.</h4>
+
+
+<p>On a vu que la Pompadour, et plus anciennement la De Prie, avaient été
+de pures spéculations, arrangées et créées par la Banque, la haute
+finance. Il en fut à peu près de même pour celle-ci. Elle fut
+inventée, exploitée et soufflée par un escroc gascon, le joueur Du
+Barry.</p>
+
+<p>Richelieu, son patron, entra d'autant plus en ceci qu'il sentait deux
+dangers. Choiseul pouvait pousser le roi à se remarier, à prendre un
+de ces anges blonds (comme en eut tant Marie-Thérèse), qui eût
+éternisé Choiseul et l'influence de l'Autriche. Le roi pouvait aussi
+mourir. Et il en prenait le chemin. Après la mort de la Dauphine, il
+eut comme un accès de peur, crut sentir là la main de Dieu. Mais après
+il eut un retour de fureur libertine, qui tournait au Tibère. On parle
+de dames forcées, surprises par des drogues érotiques, de <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span>
+quatre jeunes religieuses, livrées toutes à la fois au caprice
+impuissant. Si tout cela est vrai, il courait à la mort. Ce fut en
+Richelieu un vrai coup de génie de couper court, vendre le
+Parc-aux-Cerfs, de deviner qu'après tant de raffinements, une chose
+pouvait agir encore, quelle? la vie naturelle, tout simplement
+monogamique, une bonne fille, le rire et la joie.</p>
+
+<p>La fille n'avait pas moins de vingt-cinq ans, avait tout traversé. Il
+n'y paraissait pas. Vendue, revendue dès l'enfance, insoucieuse, elle
+avait l'air d'avoir ignoré tout cela, ou du moins oublié. Elle n'eut
+pas ces hontes, ces retours, ces aigreurs, qui gâtent la fille de
+joie, la font triste comme un cimetière. Elle resta sereine,
+admirablement gaie et bonne<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="small">[12]</span></a>, pour faire plaisir à tout le monde,
+aimer le genre humain.</p>
+
+<p>Mi-Lorraine et mi-Champenoise, mais amenée très-jeune, c'était un
+enfant de Paris. Cela se sent du premier coup au fameux buste du
+Louvre. Cette petite crânerie à relever ainsi la tête ne se voit guère
+qu'ici. Elle est bonne, elle est gaie, jolie (quoique Walpole assure
+qu'on ne l'aurait pas remarquée). Pour vingt-cinq ans elle est un peu
+mesquine et de formes peu riches. Si elle était plus femme, sa vie eût
+laissé trace. <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> C'est un gamin plutôt, un gentil petit
+polisson, bon diable, en train de rire.</p>
+
+<p>Sa figure n'est pas libertine, ni menteuse, ni impertinente, mais
+joyeuse et espiègle, ayant la malice à coup sûr et tous les menus
+vices des enfants des rues de Paris. Elle n'a pas besoin, comme nos
+fausses bacchantes, de singer la folie. Elle sera suffisamment folle,
+ayant pourtant une petite tête pour être folle à point, délirer à
+propos.</p>
+
+<p>Elle naquit bien bas. Le nom carnavalesque de sa mère est dans
+Rabelais, petit nom de guerre abrégé, la Bécu<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="small">[13]</span></a>. Quel père? le
+savait-elle? Tels en font honneur à un moine, tels à un cuisinier. Je
+tiens pour celui-ci. Elle n'a rien d'obscène, mais la lèvre friande.
+Elle dut naître en quelque cuisine un jour de Mardi gras. Habillée en
+garçon, coiffée du blanc bonnet, elle ferait penser à ce charmant
+Lulli, le petit pâtissier.</p>
+
+<p>C'était à table qu'il fallait la montrer. Là elle avait tout son
+essor. Richelieu et Lebel la firent souper entre eux. Le roi regardait
+par un trou. Lui qui ne riait pas, qui voyait si peu rire dans son
+palais maussade, il fut surpris et stupéfait... C'était la Joie
+vivante, la libre liberté, et des élans et des éclats... Dans son
+ravissement, il veut la voir de près. Nul embarras, nulle gêne; rien
+ne l'étonne; chez lui elle est chez elle, aussi gaie, aussi folle.
+Lebel est effrayé lui-même <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> de voir le roi pris à ce point
+pour une fille. Le roi n'en tient compte. Il la fait dame, la titre,
+la marie.</p>
+
+<p>La grosse affaire, c'étaient Mesdames, si sévères, si collet-monté. Le
+roi avait déjà eu des <span class="italic">filles</span>. Mais celle-ci faisait tant de bruit!
+Tout Paris la chantait. Choiseul, avec sa s&oelig;ur, avait organisé une
+batterie terrible de chansons contre elle et le roi (<span class="italic">La belle
+Bourbonnaise, la maîtresse de Blaise</span>, etc.). Honte! scandale!
+horreur!... On raisonna Mesdames. On leur cita l'Ancien, le Nouveau
+Testament, où l'on voit que le ciel prend bien bas ses élus. C'est
+Raab, c'est Jahel (les Du Barry d'alors), qui sauvèrent le peuple de
+Dieu. Plus l'instrument est vil, et plus la main d'en haut visiblement
+éclate. Une chose de plus dut trancher pour Mesdames: c'est que le roi
+vivrait bien plus, se réduisant à celle-ci.</p>
+
+<p>On attendait, on était en prières pour qu'Esther triomphât d'Aman.
+Dans un souper de prêtres, l'un dit: «Messieurs, buvons à la
+Présentation!&mdash;Quelle? C'est demain la Chandeleur, où l'on présente au
+Temple Notre-Seigneur... S'agit-il de cela!&mdash;Point. Je dis la
+présentation de la nouvelle Esther qu'on fait aujourd'hui à
+Versailles, et qui va nous sauver l'Église.» (<span class="italic">Mss. Hardi</span>, <span class="italic">Goncourt</span>,
+II, 129.)</p>
+
+<p>On la trouva non-seulement charmante, mais décente et plus modeste que
+bien des femmes de cour. À la messe où elle parut, il y eut nombre
+d'évêques. Chose plus forte, elle fut reçue chez Mesdames, à leur
+concert spirituel, reçue chez leur élève, leur enfant, le Dauphin, qui
+donnait un concert aussi.</p>
+
+<p>Choiseul se rabattait du côté du Dauphin, voulait <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> s'en
+emparer. N'ayant pu marier le roi, il imposa, il exigea que le mariage
+tant promis eût lieu aussi, que la petite fille élevée tout exprès
+pour la France ne restât pas à Vienne. On céda. Elle vint. Le fatal
+mariage de Marie-Antoinette se fit dans une fête tragique du plus
+sinistre augure. Quel résultat? aucun pour Choiseul. Au contraire. Sa
+s&oelig;ur, qui s'échappait en outrages pour la Du Barry, reçut ordre du
+roi de ne plus paraître à la cour.</p>
+
+<p>Elle mit son exil à profit, courut les Parlements, hardie
+solliciteuse. Et contre qui? contre le roi, arrangeant un procès où
+indirectement il aurait été l'accusé.</p>
+
+<p>Choiseul, contre son maître, avait gardé des armes, pour l'effrayer au
+moins. Il avait pris doubles précautions, et défensives et offensives.</p>
+
+<p><span class="italic">Défensives.</span> C'était de lui faire signer tout, jusqu'aux mesures
+hostiles qu'il prenait contre le roi même (on l'a vu dans l'affaire
+d'Éon). «Le roi n'est pas mineur. Lui seul a tout voulu, tout ordonné,
+tout fait.» (Choiseul, <span class="italic">Mém.</span>, I, 93-94.)</p>
+
+<p>Autres précautions très-directement <span class="italic">offensives</span>, Richelieu dit qu'au
+moment trouble où le roi perdit le Dauphin, Choiseul en profita pour
+tirer de lui contre lui une pièce accablante, où il se diffamait
+lui-même. D'Aiguillon et Calonne tenaient La Chalotais; avec de
+fausses pièces, ils croyaient l'égorger; le bourreau était prêt.
+Choiseul fit dire au roi, au bas d'un mémoire de Calonne «qu'il
+l'avouait, que celui-ci n'avait rien fait <span class="italic">que par ses ordres</span>.»</p>
+
+<p>Le roi, compromis à ce point par ce mot imprudent, <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> ayant
+l'air de faire corps avec ces faussaires assassins, resta fort
+tristement en cause. Lorsque le Parlement fit le procès à d'Aiguillon,
+lorsque, encouragés par Choiseul, de Bretagne à Paris vinrent dix-huit
+cents Bretons, pour témoigner et l'accabler, le roi, pour ainsi dire,
+était coaccusé, lui qui avait couvert Calonne, agent de d'Aiguillon.</p>
+
+<p>Autre affaire plus cruelle, qu'avait en main Choiseul, vrai poignard
+dans les reins du roi.</p>
+
+<p>Les mauvaises récoltes, qui commencèrent en 67, amenant la cherté, le
+peuple en accusait l'exportation, l'agiotage sur les blés. Le roi
+était associé à une compagnie, qui, d'abord honorable, tourna aux plus
+vilains trafics, aux plus coupables monopoles. Le Parlement de Rouen
+attaqua les monopoleurs. La cour arrêta les poursuites. Et le
+Parlement insistant dit que là on avait encore reconnu le pouvoir.
+Soufflet hardi, et encore aggravé par l'ironique explication: «À Dieu
+ne plaise, Sire, que nous ayons pensé à vous!»</p>
+
+<p>Arme terrible pour Choiseul. Versailles en dut pâlir, quand la
+discussion passa de Rouen à Paris, reprise ici par notre Parlement,
+sur ce volcan si inflammable, au terrain brûlant des révoltes.</p>
+
+<p>Choiseul, à ce moment, faisait un coup hardi qui tranchait tout,
+lançait la guerre, et pour longtemps, ce semble, le rivait au pouvoir.
+Écrivant seul au roi d'Espagne, sans l'intermédiaire des commis, il
+lui fit sauter le grand pas, tirer l'épée contre l'Anglais, et dès
+lors entraîner la France.</p>
+
+<p>Stupeur profonde ici. Le roi entre deux peurs, peur <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> de la
+guerre et peur du Parlement, n'aurait rien fait du tout. On vit là ce
+que c'est qu'un enfant de Paris. La folle, la rieuse, exploita sa peur
+même, l'augmenta pour le rendre hardi. Elle avait acheté <span class="italic">Charles
+I<sup>er</sup></span> de Van Dyck. Le montrant, elle dit: «Vois-tu ce roi? <span class="italic">la
+France!</span>... Eh bien! ton Parlement te fera couper la tête aussi.»</p>
+
+<p>Maupeou, Terray, deux têtes fortes, étaient derrière, et la faisaient
+parler. Ils savaient au plus juste ce qu'on pouvait oser. Le Roi ayant
+imposé le silence sur d'Aiguillon, et le Parlement s'en moquant, le
+Roi, le 3 septembre, vint enlever les pièces. Le 24 décembre, il exila
+Choiseul. La nuit du 20 janvier il enleva le Parlement.</p>
+
+<p>Heureux Choiseul! Il tombe dans la gloire! Il a l'air d'emporter les
+libertés publiques. Il tombe à point, à temps pour esquiver l'horreur
+de la ruine publique, la banqueroute qu'il a préparée.</p>
+
+<p>Sa chute est un triomphe. Toute la France va s'inscrire chez lui. Tout
+court à Chanteloup. Les habiles envisagent le roi vieux et usé, et la
+jeune Dauphine autrichienne dont Choiseul (on n'en doute) sera premier
+ministre.</p>
+
+<p>Le Roi, dans son courage de renverser Choiseul, fut très-timide
+encore. Il eut peur de la voix publique, peur des révélations qu'il
+pouvait faire, et qu'il ne fit que mieux, les livrant à la foule de
+ses visiteurs innombrables, leur disant à tous à l'oreille ce qu'il
+voulait faire répéter. Non sans raison, d'Aiguillon se demande si le
+Roi n'eût pas risqué moins à mettre Choiseul en jugement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> Le Parlement était peu regrettable. Dans ses cruels procès
+des derniers temps, il s'était fort souillé. Doux pour Choiseul qui
+lui donnait les places, doux pour Terray qui le ménage seul dans
+l'universelle ruine, il se soutenait peu dans sa vieille voie
+d'austérité. Il n'avait pu rien faire, rien empêcher, ni les guerres
+de ce règne, ni la ruineuse banqueroute, ni l'asservissement à
+l'Autriche. Il tua les Jésuites, mais tard, et quand ils étaient
+morts.</p>
+
+<p>On en peut dire une seule chose, assez grave au fond: <span class="italic">Il parlait.</span> Il
+prêtait une voix officielle à l'opinion. Parlage utile qui l'avança
+parfois; mais funeste pourtant, s'il devait à jamais faire qu'on s'en
+tînt à des paroles, et que jamais la France ne fît sa vraie
+constitution.</p>
+
+<p>La révolution de Maupeou, louée et saluée de Voltaire, fut approuvée
+très-haut par un sérieux juge, qui eût voulu la maintenir, par
+l'irréprochable Turgot. Elle rend la justice gratuite. Elle supprime
+la vénalité des charges, réduit le ressort immense du Parlement de
+Paris, qui comprenait Arras et Lyon, imposait des voyages immenses et
+ruineux aux plaideurs, et les faisait attendre des années.</p>
+
+<p>À regarder les choses froidement, on peut dire que la révolution avait
+été heureuse.</p>
+
+<p>Elle brisait la chaîne qui nous rattachait à l'Autriche. D'Aiguillon,
+tant haï et méprisé qu'il fût, eût voulu revenir au système français,
+à la tradition de son grand-oncle, le cardinal de Richelieu.</p>
+
+<p>D'Aiguillon dit de la Pologne: «Qu'y pouvais-je? C'était trop tard. Il
+eût fallu agir depuis longtemps. <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> Tout était impossible dans
+l'état où Choiseul laissa la France, ruinée, épuisée pour l'Autriche.»
+(V. <span class="italic">Mémoires d'Aiguillon</span>.)</p>
+
+<p>Quoi qu'on pût faire alors, tout gouvernement était sûr d'être
+d'avance condamné, moqué, maudit, flétri. De Maupeou, d'Aiguillon, de
+Terray, on ne voulait rien, on n'acceptait rien. Leur ministère
+semblait un moment de passage, un carnaval malpropre où l'on ne
+pouvait se mêler. On ne voulait y voir qu'une fille flanquée de trois
+fripons.</p>
+
+<p>Maupeou eut beau chercher. Pour sa magistrature, il trouva peu de gens
+honnêtes. Ceux qui l'auraient été, ayant endossé cette honte de se
+rattacher à Maupeou, se découragèrent, se salirent. Plus on les
+méprisa, plus ils furent méprisables. Paris accueillait tout contre
+eux.</p>
+
+<p>On lut avidement les amusants mémoires où Beaumarchais soutint avoir
+corrompu un des leurs. Ce Figaro, lui-même équivoque intrigant, puis
+spéculateur éhonté, justement étrillé plus tard par Mirabeau, Éon,
+etc., fut cru comme Évangile, quand il servit la haine, le mépris du
+public pour les magistrats de Maupeou.</p>
+
+<p>D'Aiguillon avait eu cependant un succès qui aurait relevé tout autre.
+Tirant de la disgrâce un homme très-capable, Vergennes, il l'envoya en
+Suède et y fit la révolution. La Russie et la Prusse comptaient sur
+l'anarchie qu'entretenait le sénat; déjà sur le papier ils se
+partageaient la Suède. (Geffroy d'après les <span class="italic">Archives de Suède</span>.) Avec
+notre Vergennes et un peu d'argent de la France, la royauté y fut
+rétablie par <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> Gustave, le partage empêché. Ce fut le salut du
+pays (1773).</p>
+
+<p>D'Aiguillon avait fait quelques ouvertures à la Prusse. Cela venait
+bien tard. Depuis un quart de siècle, Frédéric, délaissé par nous,
+puis si âprement attaqué, avait pris son parti, laissé là le haut rôle
+de héros, pactisé avec la barbarie, adoptant sans retour la <span class="italic">via mala</span>
+des voleurs. Son affaire, à cette heure, était d'y enrôler l'Autriche,
+de forcer la pudeur de la vieille Marie-Thérèse, dont la dévotion
+avait honte de voler sur des catholiques. Malgré ses confesseurs qui
+la rassuraient là-dessus, «elle pleurait terriblement, dit Frédéric.
+Mais plus elle pleurait, et plus elle prenait de Pologne. Il fallut
+qu'on lui fît sa part.»</p>
+
+<p>Tout l'usage que fit Frédéric des ouvertures de d'Aiguillon, ce fut
+d'en parler à l'Autriche. Celle-ci trouva là un prétexte pour
+s'excuser d'entrer dans le partage, quand, tout étant réglé, elle nous
+fit le honteux aveu.</p>
+
+<p>Le Roi n'ayant rien fait, et ne voulant rien faire, n'en fut pas moins
+blessé. Il avait toujours cru (comme Louis XIV) mettre là un des
+siens. La cour, d'après le Roi, parut fort indignée. Il fallut faire
+semblant de vouloir quelque chose. Aiguillon faisait mine de
+rassembler des troupes, et menaçait l'Autriche aux Pays-Bas. Il réunit
+à Brest, il arma une flotte. Tout cela peu utile, d'un pitoyable
+résultat. Les Anglais défendirent à cette flotte de sortir; même
+outrageusement, leurs frégates, à Brest, à Toulon, entrèrent, pour
+surveiller les nôtres et les faire obéir à l'ordre souverain de
+Londres!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> C'est le point le plus bas où soit tombée la France. La
+situation tout entière est exposée, mieux qu'en aucune histoire, dans
+les admirables mémoires que remit Broglie à Louis XV (<span class="italic">Boutaric</span>, I et
+II). Mais d'un si triste état, qu'elle est l'explication, le vrai mot
+qui dit tout? <span class="italic">Banqueroute, épuisement</span>.</p>
+
+<p>On a des billets de Terray à tel banquier; il le prie à genoux de lui
+prêter au moins telle petite somme pour les payements du jour. Sans
+quoi le misérable ne pourrait plus aller, et mettrait la clef sous la
+porte.</p>
+
+<p>Terray, dans sa première années avait été fort dur, l'instrument
+odieux, excusable pourtant, de la nécessité. Par les moyens les plus
+cruels, il établissait la balance des dépenses et des recettes. Il
+voulait l'ordre, et il était capable de le faire, mais demandait
+l'économie. Il n'obtint rien, et il fut entraîné. Il augmente l'impôt,
+crée des taxes nouvelles. Il double les péages, les droits de greffe
+et de contrôle, vend les charges municipales. Et avec tout cela, le
+voilà débordé encore. Le déficit reparaît de nouveau.</p>
+
+<p>En plein gâchis et n'espérant plus rien, on va, on court, on lâche
+tout. Le parti Du Barry, un monde d'intrigants (cour, tripot,
+sacristie), la volée dévorante de ces mouches immondes qui naissent
+aux lieux fétides, emplit Versailles. Et chacun pille.&mdash;Le Roi, comme
+les autres, en son petit commerce. En bon négociant, il note jour par
+jour sur son carnet le prix des blés.&mdash;Gain rapace et dépense aveugle.
+La folle, qui l'est de plus en plus, jette l'argent par les fenêtres.
+Elle prend, donne, achète au hasard. Mais dans cette furie de dépense,
+elle est (moins que folle) imbécile, <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> elle radote, veut <span class="italic">une
+toilette d'or!</span>... Meuble bête, qui fut commencé, mais la mort du Roi
+l'arrêta.</p>
+
+<p>Cette mort est une comédie. La petite vérole l'ayant pris (à
+soixante-quatre ans, d'autant plus dangereuse), le débat s'engagea de
+la façon la plus étrange. Les dévots qui régnaient, craignaient les
+sacrements, qui auraient effrayé, tué le Roi. Les non-dévots, par
+contre, voulaient les sacrements pour envoyer le Roi au diable.
+Richelieu, comme athée, était chef du parti dévot, et ce fut lui qui
+se chargea d'arrêter au passage l'archevêque de Paris. Il le retint,
+lui dit: «Monseigneur, s'il vous faut un homme à confesser,
+prenez-moi, me voici. Et je vous en dirai de belles!» De Beaumont, qui
+était un saint, mollit pourtant ici; il eut peur d'effrayer ce bon roi
+si utile à la religion, et rengaina ses sacrements. (V. <span class="italic">La
+Rochefoucauld</span>, <span class="italic">Bezenval</span>, <span class="italic">Richelieu</span>, <span class="italic">G. d'Heilly</span>, etc.)</p>
+
+<p>Mais le Roi les voulut. Il se sentait partir. Il éloigna la Du Barry,
+communia, mourut fort décemment. Le 10 mai, à deux heures, ce règne de
+cinquante-neuf ans finit, et la France eut la joie d'avoir perdu le
+Bien-Aimé (1715-1774).<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> CHAPITRE XII.</h3>
+
+<h4>AVÉNEMENT DE LOUIS XVI.</h4>
+
+<h4>1774.</h4>
+
+
+<p>Grâce aux récentes publications de Vienne, nous ne parlons plus au
+hasard, comme on faisait, du mariage de Louis XVI, des années qui
+s'écoulent avant la mort de Louis XV et des premières du nouveau
+règne. L'intérieur, dans son plus intime, nous est désormais révélé.</p>
+
+<p>Les deux jeunes époux avaient cela de singulier que lui, né à
+Versailles, était tout Allemand, comme sa mère. Et elle au contraire,
+née à Vienne, était absolument Française, ou pour mieux dire Lorraine,
+comme son père, qui, épousant Marie-Thérèse, devenant Empereur, ne put
+pourtant jamais apprendre l'allemand. Il était neveu de notre Régent,
+lui ressemblait au moins par l'amour du plaisir, une légèreté qui
+passa à sa fille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> Le Dauphin avait le malheur d'avoir des deux côtés, paternel,
+maternel, un fâcheux précédent de lourdeur et d'obésité. Il combattit
+cela toute sa vie par l'exercice, la chasse, la fatigue des métiers
+manuels, le marteau et l'enclume. Il ne devint jamais comme son père
+un monstre de graisse.</p>
+
+<p>Sous ses formes un peu rudes, le fond chez lui était la sensibilité,
+aveugle, il est vrai, et sanguine, qui lui échappait par accès. Morne,
+muet, dur d'apparence, il n'en avait pas moins quelquefois des
+torrents de larmes. Quand, coup sur coup, son père, sa mère moururent,
+il eut ce cri: «Qui m'aimera!» Sa tante Adélaïde l'aimait assez, mais
+aigre et sèche, elle allait peu à sa nature. Cette bonne nature parut
+aux tristes fêtes du mariage où cent personnes furent étouffées; il en
+eut un chagrin profond. Elle parut à l'<span class="italic">entrée</span> dans Paris qu'il fit
+plus tard; la joie, la tendresse du peuple, eurent sur lui cet effet
+qu'il parla à merveille; son c&oelig;ur dénoua son esprit.</p>
+
+<p>On a vu que Choiseul faisait, <span class="italic">in extremis</span>, ce mariage d'Autriche
+pour remonter, durer encore (mai 1770). On mariait le Dauphin malgré
+lui. La petite fille vint quand personne ne la désirait. Ce que furent
+l'arrivée et les premiers rapports, un témoin nous le dit, un témoin
+oculaire, Vermond, le précepteur de Marie-Antoinette. Il y eut des
+deux côtés un froid mortel, étrange entre si jeunes gens. L'enfant de
+quatorze ans laissait son c&oelig;ur à Vienne, et se croyait entre des
+ennemis. Le Dauphin (de seize ans), bien instruit par ses tantes, ne
+vit dans sa petite épouse qu'un agent de Marie-Thérèse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> Celle-ci, avec sa passion, son effort ordinaire pour peser
+sur ses filles, fit pour son Antoinette ce qu'elle fit auparavant pour
+sa Caroline de Naples. Elle l'endoctrina fortement au départ, la fit
+coucher près d'elle aux derniers mois, l'entretenant la nuit du
+terrible pays de France, où elle allait, lui remplissant la tête de
+toutes sortes de craintes, de précautions qu'il fallait prendre,
+faisant enfin tout ce qui pouvait ôter le naturel à cette enfant,
+créer la défiance contre elle.</p>
+
+<p>La petite était fort troublée. Elle avait une peur extrême du Dauphin,
+ne permettait pas que Vermond la quittât. Ce redouté Dauphin avait
+cependant l'air d'un bon jeune Allemand encore plus embarrassé
+qu'elle. Le lendemain de l'arrivée, il entre, au matin: «Avez-vous
+dormi?» C'est tout ce qu'il trouva. «Oui,» dit-elle. Vermond était là,
+un peu éloigné seulement. Le Dauphin brusquement sortit.</p>
+
+<p>Elle montrait beaucoup trop la prudence qu'on lui avait recommandée,
+ne se fiant à aucune clef, cachant dans son lit même les lettres de sa
+mère, et par là faisant croire qu'elles contenaient de grands secrets.
+Elle écrivait le jour où ses lettres partaient, les cachetait au
+moment même, les envoyait tout droit par l'ambassade. Les innocents
+cahiers de ses extraits d'histoire (un complément d'éducation), elle
+n'osait les continuer avec Vermond «de peur d'être surprise par M. le
+Dauphin.» (<span class="italic">Lettres de Vermond</span>, p. 369-370.)</p>
+
+<p>Sa mère fort maladroitement, par une exigence vaine, lui ménagea une
+querelle dès l'arrivée. Elle <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> demanda à Louis XV que
+mademoiselle de Lorraine, parente de l'Empereur, fût aux fêtes après
+les Condé, avant les Bouillon, les Rohan, et autres familles titrées.
+Vive, très-vive résistance de tous ces gens, qui, blessant la
+Dauphine, se crurent dès lors en guerre avec elle, furent ses ennemis.</p>
+
+<p>Son aimable figure et sa vivacité d'enfant avaient plu fort au Roi.
+Elle n'avait nullement déplu à Mesdames. Raisonnablement elle
+inclinait de ce côté, attirée spécialement par la bonté de madame
+Victoire. Elle y allait trois fois par jour (<span class="italic">Arneth</span>, p. 13) et elle
+y voyait le Dauphin. Il était trop heureux que la jeune princesse,
+isolée, d'elle-même préférât le seul lien sûr, honorable, de
+Versailles. Mais Mesdames étaient suspectes à Marie-Thérèse. Elle eut
+le tort très-grave d'en éloigner sa fille, qui dès lors suivit sa
+nature, alla aux jeunes dames, aux rieuses étourdies, aux petites
+moqueuses, dont sa mère la blâma (trop tard).</p>
+
+<p>La vieille impératrice, qui, malgré elle et en tremblant, entrait dans
+cette mauvaise action, le partage de la Pologne, aurait voulu que la
+Dauphine lui ménageât la Du Barry. Mais cette fille, si familière, se
+fût fait à l'instant amie et camarade. La Dauphine se serait brouillée
+avec Mesdames, avec son mari même. Ce qui la rapprochait quelque peu
+du Dauphin, c'était précisément la haine et le dégoût commun qu'ils
+avaient de la Du Barry.</p>
+
+<p>Autre tort, de la mère. N'ayant plus son Choiseul, voyant branler
+l'alliance française, elle eût voulu à tout prix une grossesse, un
+enfant, qui raffermît ici <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> l'influence autrichienne.
+Impatience étrange, inconvenante. Elle en rougit parfois. Puis elle
+revient à la charge, elle inquiète, tourmente sa fille. De là beaucoup
+de bavardages, tout le monde au courant de ces secrets du lit. Les
+courtisans moqueurs, et les femmes de chambre (Campan, etc.), ont fort
+indécemment occupé l'histoire de cela, et aux dépens de Louis XVI,
+excusant par sa négligence les échappées de la jeune étourdie.</p>
+
+<p>Le gouverneur la Vauguyon eut la première année un motif spécieux de
+les tenir à part. C'étaient de vrais enfants encore, qui semblaient
+faibles, lymphatiques. La petite grandit encore pendant deux ans.</p>
+
+<p>Le Dauphin, sans jamais tomber dans les excès de Louis XV, ni boire
+beaucoup, mangeait à l'allemande, lourdement, gauchement, trop vite.
+Il avait des indigestions. Elle des diarrhées, coliques, etc.
+(<span class="italic">Arneth</span>, p. 10, 188, 227), souvent les yeux rouges et malades
+(<span class="italic">Arn.</span>, p. 337, et <span class="italic">Soul.</span>, II, 65). En deux ans cependant elle
+engraissa un peu; sa peau alors fut extrêmement belle; elle eut
+l'éclat unique, la splendeur de la beauté rousse. La Du Barry en
+plaisantait, et d'autres, pour en éloigner le Dauphin par l'idée du
+défaut des rousses que Ferdinand imputait à la Caroline. Antoinette du
+reste brunit.</p>
+
+<p>Leurs appartements à Versailles étaient fort séparés. Le Dauphin
+chassait tous les jours, revenait fatigué, dormait (et même à la table
+du Roi). Ce n'était pas le compte de Marie-Thérèse. Le nouveau
+ministère lui était très-contraire. Il croyait (non sans cause) aux
+espionnages de l'Autriche. Il n'envoyait plus <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> même
+d'ambassadeur à Vienne. Marie-Thérèse s'en mourait de chagrin, de
+peur, au partage de la Pologne. La vieille y descend jusqu'à tromper
+sa fille même, dans ses lettres intimes et secrètes. Le 4 mars, elle
+signe le Partage et le pacte avec la Russie. Le 4 mai, elle écrit à sa
+fille qu'on la calomnie en disant qu'elle s'allie avec la Russie
+(<span class="italic">Arneth</span>, p. 86).</p>
+
+<p>Quoique M. Arneth ne donne évidemment que des lettres choisies et
+triées, ce qui reste est assez honteux. On y voit qu'elle fit de sa
+fille l'instrument de sa politique. Elle gémit à chaque lettre de ne
+pas la savoir enceinte. Elle n'ose écrire tout. Mais elle lui dit:
+«Croyez Mercy (l'ambassadeur), faites ce qu'il dira.» Vermond sans nul
+doute agissait, avec un Bezenval, un fat très-corrompu, que Choiseul
+avait mis comme mentor près de la Dauphine. Stylée par ces honnêtes
+gens, cette enfant de quinze ans joua un triste rôle. N'ayant nul goût
+pour le Dauphin, plutôt un peu de répugnance, elle fit les avances et
+elle obtint le lit commun. On le voit indirectement, mais clairement,
+dans une lettre du 21 juin 1771: «Il a pris médecine, mais va bien, et
+m'a bien promis qu'il ne sera pas si longtemps à revenir coucher.»
+Cela gagné, tout fut gagné. Le jeune homme, honnête et touché de voir
+la petite (très-fière) mettre la fierté sous ses pieds, sentit son
+devoir, fut exact et assidu près d'elle. Le 18 décembre, elle espère
+être enceinte. «M. le Dauphin se fortifie. Il est tous les jours plus
+aimable, et <span class="italic">il ne manque à mon bonheur</span> que d'être dans le cas de ma
+s&oelig;ur (enceinte); <span class="italic">je l'espère</span> bientôt.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> Les choses étaient précipitées. C'était le 18 décembre. Le
+partage de la Pologne fut signé le 4 mars, nié encore en mai, avoué en
+juillet. La mère eût donné toutes choses pour qu'elle fût grosse
+auparavant<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="small">[14]</span></a>.</p>
+
+<p>La Dauphine y avait le mérite de l'obéissance. Car tous ses goûts
+l'éloignaient du Dauphin. Il était sérieux et s'appliquait, employait
+sa forte mémoire. Menacé d'être roi, il eût voulu entrevoir les
+affaires, être admis au Conseil. Il étudiait, en bonne fortune et à
+l'insu de Louis XV, avec un officier instruit qui lui parlait de
+guerre et d'administration.</p>
+
+<p>La Dauphine au contraire n'eut aucun goût d'études. Sa mère l'avait
+fort négligée jusqu'à treize ans (1768), jusqu'à l'année où la mort de
+la reine de France fit croire qu'on pourrait la faire reine. Elle
+reçut alors tous les maîtres à la fois, mais n'apprit rien du tout.
+Ses lettres, ses dessins, que l'on montrait, n'étaient pas d'elle. À
+Versailles, elle était trop distraite ou trop vaniteuse pour refaire
+son éducation. Vermond s'en désolait. Sa mère lui en écrit en vain.
+«La lecture, lui dit-elle, vous est plus nécessaire qu'à <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> une
+autre, n'ayant aucun acquis, ni la musique, ni le dessein, ni la
+danse, peinture et autres.» (6 janvier 1771, <span class="italic">Arneth</span>, p. 23.)</p>
+
+<p>Elle n'avait de goût que pour les comédies. Elle en jouait, y
+remplissait des rôles, faisait Marton, Lisette. Elle riait de
+l'étiquette, et s'en allait légère cavalcader avec le frère Artois, un
+petit fou. Ils font des courses à ânes, elle tombe et donne à rire.
+Elle-même, avec ses dames, rit du Roi, un peu du Dauphin.</p>
+
+<p>Elle était très-charmante, avec tout cela, point méchante, sensible
+par moment. À l'<span class="italic">entrée</span> dans Paris (juin 73), elle a un joli
+mouvement de c&oelig;ur pour ce bon peuple ému et tendre, pour son mari
+aussi qui a très-bien parlé.&mdash;«Aux Tuileries, nous ne pouvions ni
+avancer ni reculer. Au retour, nous sommes montés sur une terrasse
+élevée. Je ne puis dire les transports d'affection qu'on nous a
+témoignés. Nous avons salué le peuple avec la main. Rien de si
+précieux que l'amitié du peuple; je l'ai senti et ne l'oublierai
+jamais.» (<span class="italic">Arn.</span>, 89.)</p>
+
+<p class="p2">Mais le jour redouté du Dauphin est venu. On lui apprend que Louis XV
+est mort, qu'il est roi. Il s'évanouit.</p>
+
+<p>Puis, revenant à lui, il s'écria:&mdash;«Oh! quel fardeau!... Et on ne m'a
+rien appris!» (<span class="italic">Baudeau</span>)</p>
+
+<p>Le scrupuleux jeune homme était dans un état qu'on peut dire
+admirable, décidé à marcher dans la droite voie, et contre son c&oelig;ur
+même. On le vit tout d'abord. Sa grande religion en ce monde, c'était
+son père. Son unique affection, c'était la Reine. Or, ce père, le
+Dauphin, <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> avait protégé d'Aiguillon, et l'eût gardé
+certainement. La Reine aimait Choiseul qui avait fait son mariage,
+brûlait de le faire revenir, Louis XVI écarta Choiseul et d'Aiguillon.</p>
+
+<p>À l'ouverture première du secrétaire de Louis XV, il eut un coup au
+c&oelig;ur, vit à quel point l'Autriche l'enveloppait, combien il lui
+faudrait se garder de la Reine. Rohan, ambassadeur à Vienne, tout
+récemment, le 10 janvier, avait averti Louis XV qu'il était vendu jour
+par jour. Mercy, l'ambassadeur d'Autriche, avait acheté un commis qui
+lui révélait l'arrivée des dépêches et leur effet au ministère. Il
+avait acheté à la cour un seigneur qui l'informait de tout. Le
+ministre Kaunitz avait nos chiffres, avait copie de nos dépêches de
+Versailles et des ambassades françaises dans toute l'Europe. Des
+bureaux, à Liége, Bruxelles, Francfort et Ratisbonne, interceptaient
+nos lettres, les lisaient au passage (<span class="italic">Georgel</span>, I, 269-304). L'homme
+à qui on devait l'importante révélation fut noyé, et bientôt trouvé
+dans le Danube, exposé avec un billet pour dire qu'il se noyait
+lui-même (<span class="italic">Boutaric</span>, II, 378; <span class="italic">Flossan</span>, VII, 119).</p>
+
+<p>Tout cela était clair. Le premier soin de Louis XVI, ce fut de cacher
+les papiers relatifs à l'Autriche dans un lieu où la reine n'allait
+point, la pièce des enclumes où furtivement il forgeait, près des
+combles. Seul, libre encore, il écrivit en Suède, il appela de là
+Vergennes, ennemi de Choiseul, et qui pouvait l'aider à lui fermer la
+porte solidement.</p>
+
+<p>Autre effort, et très-beau. Lui, dévot, ami du clergé et élevé par un
+Jésuite, il voulait faire ministre <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> l'homme qui devait le
+moins lui plaire, Machault, la bête noire du clergé. Mais probité
+incontestée. Le père même de Louis XVI en convenait dans ses papiers.</p>
+
+<p>Madame Adélaïde vint cette fois encore au secours du clergé. Elle dit
+que rappeler Machault, cet homme haï, c'était revenir aux disputes.
+Que ne nommait-on Maurepas, si aimable, et aimé du père de Louis XVI?
+Elle prit la lettre tout écrite, changea un peu l'adresse, et de
+<span class="italic">Machault</span> fit <span class="italic">Maurepas</span>.</p>
+
+<p>Maurepas, si léger, avait pourtant deux vrais mérites. Il avait de
+l'esprit, il était anti-autrichien. Le Roi le logea près de lui pour
+avoir à toute heure son soutien, son autorité, avec celle de ses
+tantes, pour se garder un peu de sa faiblesse conjugale. Entre
+Maurepas et Vergennes, ses deux gardes du corps, il craignit moins,
+accorda à la Reine de voir et recevoir Choiseul.</p>
+
+<p>On crut que celui-ci revenait au pouvoir. Et nos Autrichiens
+exultaient. Leur déroute n'en fut que mieux marquée. Le Roi reçut
+Choiseul, et ne lui dit qu'un mot: «Qu'il était bien changé, devenu
+gras et chauve.» Puis lui tourna le dos. Choiseul désarçonné retombe
+pour jamais dans l'exil (13 juin 74).</p>
+
+<p>L'Autriche eût moins perdu en perdant dix batailles. Tout son espoir
+était le retour de Choiseul. Joseph II et Kaunitz, dans leurs vastes
+projets de Turquie, d'Allemagne, partaient de cette idée qu'Antoinette
+leur tenait la France pour s'en servir à volonté. Marie-Thérèse, à
+chaque lettre, lui demande toujours d'être bonne Autrichienne, lui dit
+expressément <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> (<span class="italic">Arn.</span>, 119, 124 et passim): «Mêlez-vous des
+affaires... Devenez le conseil du Roi... Faites de Mercy votre
+ministre.» En toute chose qui ne s'écrit pas, on la menait par Mercy,
+Vermond, Bezenval, par les Choiseul et la Grammont.</p>
+
+<p>Tout acte indépendant de la France leur semblait révolte. On le vit en
+78, quand le Roi refusa de faire la guerre pour Joseph II; Kaunitz, si
+réservé, rougit et pâlit de fureur (<span class="italic">Flassan</span>, VII). On le vit en 74;
+la Grammont indignée courait Paris, disant que l'on saurait bien
+mettre le Roi à la raison (<span class="italic">Soul.</span>, II, 256).</p>
+
+<p>Rohan, le 29 mai, avait pris congé de Marie-Thérèse (<span class="italic">Arn.</span>, 116),
+mais il resta à Vienne un mois pour observer encore. Il recueillit des
+preuves d'autant plus accablantes de la perfidie de l'Autriche,
+qu'elles concordaient à merveille avec tout ce que Broglie, dans ses
+lettres secrètes, avait dit au feu Roi (V. <span class="italic">Boutaric</span>). Louis XVI
+allait voir qu'il était épié, vendu, ainsi que Louis XV. Il était
+défiant. Comment le changer à l'instant, obtenir qu'il s'aveugle, se
+crève les deux yeux, je veux dire qu'il écarte à la fois et Broglie et
+Rohan?</p>
+
+<p>Marie-Thérèse était épouvantée, et encore plus l'ambassadeur-mouchard,
+Mercy, qui sur sa face voyait arriver le soufflet. Leur unique
+ressource était la Reine, bien jeune, il est vrai, bien légère, peu
+corrompue encore, pour ruser et tromper longtemps. La mère la flatta
+fort, l'appela son <span class="italic">amie</span> (<span class="italic">Arn.</span>, 122). Mercy, Vermond, lui dirent
+sans nul doute qu'en servant l'Autriche, elle servait la France, le
+Roi, la paix du monde. Elle était orgueilleuse, et on la prit par
+<span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> là pour lui faire soutenir un mois ou deux le rôle le plus
+honteux pour une femme, d'obséder, d'enivrer de caresses menteuses un
+mari qui lui répugnait.</p>
+
+<p>D'abord elle assura qu'après la mort presque subite du feu Roi, elle
+ne serait jamais tranquille si Louis XVI n'était inoculé. Elle ferma
+sa porte, s'enferma avec lui, l'enveloppant de soins et de tendresse.
+Cela le toucha fort, et lui fit faire une chose sotte de confiance
+illimitée. Il supprima l'agence secrète de Louis XV, donna l'ordre de
+brûler cette précieuse correspondance, et les papiers de Broglie,
+terribles pour l'Autriche (<span class="italic">Bout.</span>, II, 410; 6 juin). Ordre inexécuté.
+Du moins, il tint Broglie éloigné, se boucha les oreilles et ne voulut
+jamais l'entendre.</p>
+
+<p>Mais le plus fort restait à faire. Rohan venait, voulait être entendu,
+et nul prétexte pour l'exclure. Le Roi était guéri, sauf des boutons
+secs au visage (<span class="italic">Arn.</span>, 122). Moment fort décisif où la Reine dut
+emporter tout. C'était juin; il avait vingt ans. L'explosion des sens
+(tardive chez l'Allemand, comme il était) n'éclatait que plus
+violente, et l'aveugle désir d'un bonheur jusque-là incomplet,
+ajourné.</p>
+
+<p>Au 28 pourtant rien encore<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="small">[15]</span></a>. Paris jasait de chirurgie, d'obstacle,
+etc., sachant, notant tout jour par jour. Mais il fallait auparavant
+que la Reine écrasât Rohan. Cela eut lieu à l'entrée de juillet. Elle
+tenait <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> le Roi si ivre, si aveugle, que, bien loin de rien
+craindre, elle voulut qu'il reçut Rohan, l'assommât en personne.
+Celui-ci qui venait de rendre un tel service, qui apportait ses
+preuves, n'eut qu'un regard, celui du sanglier, un grondement farouche
+qui le fit fuir. Telle est la bête en l'homme!</p>
+
+<p>Et telle la victoire d'Ève. L'impossible devint aisé (<span class="italic">Baudeau</span>, 14
+juillet 1774). Ingrat pour Broglie, et ingrat pour Rohan, il fit
+encore un pas du côté de l'Autriche; il envoya à Vienne Breteuil que
+demandait la Reine, et que voulait Marie-Thérèse. Il renonça à rien
+voir ni savoir.</p>
+
+<p>La Reine avait partie gagnée. Elle ne jouit pas modestement de sa
+victoire. D'une part, espiègle, impertinente, elle insultait les
+ennemis de l'Autriche, tirait la langue à d'Aiguillon. D'autre part,
+sans souci des chagrins qu'en eut son mari, elle courait sans lui de
+nuit, de jour, disant qu'à Vienne on était libre ainsi. Louis XVI en
+grondait (<span class="italic">Bandeau</span>); sa mère s'en plaint en vain à chaque lettre
+(<span class="italic">Arneth</span>).</p>
+
+<p>Elle portait la tête haute, surexhaussée de plumes et de panaches,
+d'aigrettes qui menaçaient le ciel. Cette mode (odieuse à sa mère, à
+Mesdames) allait bien, il est vrai, à sa beauté hautaine. On a
+finement remarqué (<span class="italic">Geoffroy</span>) que les portraits charmants de madame
+Lebrun l'ont trop féminisée. Le front bombé, les yeux saillants, le
+nez plus qu'aquilin, et presque recourbé, eussent fait un ensemble
+sévère sans l'adoucissement d'un léger embonpoint et d'une
+incomparable peau. La lèvre inférieure faisait lippe et semblait
+sensuelle. Les sourcils, très-fournis, marquaient <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> l'énergie
+du tempérament. Sa belle chevelure le disait mieux encore par ces tons
+roux et chauds qui n'ont rien de commun avec les blondes
+languissantes.</p>
+
+<p>Elle était colorée plus que ne le sont les grandes dames. N'aimant
+guère que la viande (<span class="italic">Arn.</span>, 80, 88), elle était fort sanguine, avait
+aussi beaucoup d'humeurs et certaines crises bilieuses (<span class="italic">Id.</span>, 188).
+Elle n'était ni gaie, ni sereine, mais toujours émue, véhémente. Par
+moments très-sensible et bonne: «Si touchante! écrivait sa mère
+(<span class="italic">Arn.</span>, 53), on ne peut pas lui résister.» Mais elle était aussi
+emportée par instants, colère au moindre obstacle, et alors aveuglée,
+sans respect d'elle-même. Montbarrey en raconte une scène terrible, si
+bruyante, qu'un orage qui éclatait alors, passa inaperçu: on
+n'entendait pas Dieu tonner.</p>
+
+<p>Déjà on avait fait contre elle un très-cruel pamphlet (<span class="italic">Aurore</span>), où
+on lui prêtait des amants. En avait-elle avant l'avénement? quelque
+goût passager, quelque léger caprice? La chose est incertaine. Mais
+elle avait une passion très-vive, pour un très-digne objet, bon autant
+que charmant, madame de Lamballe. Cette jeune princesse de Savoie,
+Italienne de naissance et de mère allemande, était un ange de douceur.
+Elle avait de tout petits traits, une tête d'enfant, gentille (comme
+on voit au portrait de Versailles, malgré la coiffure ridicule). Plus
+âgée que la reine, elle semblait plus jeune, comme une mignonne petite
+s&oelig;ur. Mariée un moment, et très-mal, elle s'était vouée à son
+beau-père, Penthièvre, venait peu à la cour, vivait seule avec lui
+dans les bois de Vernon. C'était toute une <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> idylle. La reine,
+chaque hiver, l'avait vue, et pourtant ce ne fut qu'aux courses de
+traîneaux (janvier 74) qu'elle fut prise au c&oelig;ur. Elle la vit
+glisser, passer comme un éclair. «C'était le printemps dans
+l'hermine.» De là un vif caprice, une ardeur de tendresse, excessive,
+éphémère, fatale à la douce personne, faible créature sans défense,
+née pour se donner trop, pour aimer et mourir.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<h4>MINISTÈRE DE TURGOT.</h4>
+
+<h4>1774-1776.</h4>
+
+
+<p>Ce matin, à cinq heures, dans la nuit noire encore (de ce 1<sup>er</sup>
+novembre), d'autant plus éveillée, une voix intérieure m'avertit et me
+dit: «Qui est digne aujourd'hui de parler de Turgot?»</p>
+
+<p>Le caractère unique de ce grand stoïcien,&mdash;absolu de vertu, de force
+et de lumière,&mdash;n'offre qu'un seul défaut: une ardeur sans mesure et
+qu'on trouvait sauvage, dans l'amour du pays, l'amour du genre humain.</p>
+
+<p>Il se précipitait. En dix-huit mois, il fit l'&oelig;uvre des siècles,
+cent ordonnances, dont les considérants sont autant de traités forts,
+lumineux, profonds. Et la plupart étaient des victoires remportées sur
+la contradiction, après de grands débats dans le Conseil. Ce qui reste
+de ces débats montre sa vigueur âpre et son acharnement au bien.</p>
+
+<p>Malesherbes lui-même, son collègue, étonné: «Vous <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> vous
+imaginez, disait-il, avoir l'amour du bien public. Vous en avez la
+rage. Il faut être enragé pour forcer à la fois la main au roi, à
+Maurepas, à la cour et au Parlement.»&mdash;Turgot répondait gravement: «Je
+vivrai peu...»</p>
+
+<p>Il devait mourir jeune. Mais, de plus, il sentait que le pouvoir
+allait lui échapper. Il était déplacé à Versailles, et son ministère y
+était une anomalie, un hasard, une erreur évidemment de Maurepas. Le
+plus léger des hommes avait choisi le plus austère. Il avait appelé
+l'esprit même du siècle et la Révolution près de ce jeune roi, dont le
+seul idéal, si différent, était son père, ou son aïeul, le duc de
+Bourgogne; il voulait adoucir, mais sauver les abus.</p>
+
+<p>On a beaucoup parlé de Turgot, et fort mal. On ne le comprend pas, si
+on ne le replace <span class="italic">en ce temps</span>, dans ces circonstances. Le temps, le
+temps, c'est tout. Laissez là vos systèmes. Seraient-ils bons en eux,
+ils sont absurdes ici. Ce n'est pas d'un pays quelconque qu'il s'agit:
+c'est de la France d'alors, opposée sous tant de rapports à la France
+que vous voyez.</p>
+
+<p>Partez d'un point d'abord très-sûr, c'est que la terre ne voulait plus
+produire, <span class="italic">c'est qu'on semait le moins possible</span>. La grosse affaire du
+temps était de réveiller la culture endormie, de faire qu'on voulût
+travailler, labourer, semer, vivre encore. Songez bien que le sol
+pesait à ses propriétaires; la terre leur était odieuse. On la donnait
+presque pour rien. Déjà <span class="italic">un quart du sol de France était aux mains des
+laboureurs</span> (<span class="italic">Letrosne</span>). Circonstance heureuse, ce semble, pour la
+production. Eh bien, on ne produisait pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> S'occuper d'industrie, avant l'agriculture, faire des habits
+de soie pour qui n'avait rien sous la dent, c'était la plus sotte
+sottise. C'était bâtir en l'air, comme font ces tableaux de la Chine,
+où vous voyez là-haut des palais, des kiosques, rien en bas, point de
+sol dessous.</p>
+
+<p>Il est plaisant de voir le banquier Necker, couché sur ses écus,
+injurier le propriétaire, «lion dévorant,» etc. Il était trop aisé de
+le décourager. Le difficile était de faire tout au contraire qu'il se
+reprît à la propriété, à l'aimer, à la cultiver, à la faire
+travailler, produire.</p>
+
+<p>L'école Économique fut le vrai salut de la France. Elle fit un
+vigoureux appel à la terre, à la liberté de vendre les produits de la
+terre. Elle hâta le grand mouvement qui mettait cette terre (à vil
+prix) aux mains mêmes qui la travaillaient. Ses exagérations furent
+très-utiles. Nulle autre théorie n'eût répondu aux besoins du moment,
+de cette France encore agricole, où la manufacture était fort
+secondaire, et où il fallait à tout prix défricher, augmenter la
+culture du seul aliment de la population d'alors.</p>
+
+<p>Assez sur les Économistes. Quant à Turgot lui-même, on lui a imputé
+tout ce qui lui venait de l'École. Je vois tout au contraire que, dans
+son intendance du Limousin, et surtout dans son Ministère, il s'en
+affranchit fort souvent, consulta les faits seuls, prit dans
+l'occasion telles mesures que les Économistes n'auraient approuvées
+nullement.</p>
+
+<p>Quant à sa politique proprement dite, qui la sait? Qui osera dire ce
+qu'il eût fait, s'il eût duré? Son ministère <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> de dix-huit
+mois ne fut évidemment qu'une préface. On le voit bien par la réserve
+qu'il garde sur tels points, le clergé, par exemple, qu'il ajournait
+expressément.</p>
+
+<p>Turgot, comme cadet, avait, bon gré mal gré, d'abord été d'Église. À
+vingt-cinq ans, il dit qu'il ne pouvait garder ce masque, et le jeta.
+Il resta solitaire, et dans sa vie on ne peut découvrir aucun rapport
+d'amour. Sa timidité et la goutte (mal cruel de famille) aidèrent à
+cette pureté; mais ce qui y fit plus, ce fut la vie terrible d'études
+en tous les sens qu'il entreprit, voulant conquérir le savoir humain,
+mais bien plus, le savoir pratique, l'action et l'administration.
+Toute science, toute langue, toute littérature, toute affaire,
+l'intéressaient. Je le vois à vingt ans faire un livre admirable sur
+<span class="italic">la monnaie et le crédit</span>, plus tard traduire Homère, Klopstock et
+Ossian, observer une comète, écrire à Buffon la critique de sa Théorie
+de la terre, formuler le premier la perfectibilité humaine.</p>
+
+<p>Il passa par le Parlement pour arriver à l'Intendance. On lui donna
+Limoges, le plus pauvre pays. Qu'était un Intendant? Ou plutôt que
+n'était-il pas? C'était un roi, ou à peu près. Quelqu'un a très-bien
+dit que, depuis Richelieu, notre gouvernement était celui de trente
+tyrans. Turgot le fut dans un sens admirable. Son labeur, sa rigidité,
+imposèrent tellement aux ministres qu'il obtint carte blanche et fit
+ce qu'il voulait. En treize ans, il changea le Limousin de fond en
+comble. Les grandes entreprises qui semblent regarder le seul pouvoir
+central, de son chef il les veut. Le cadastre, l'égale répartition des
+tailles, la réforme de la <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> milice, la création des écoles, on
+lui passe tout. Il fait cent soixante lieues de routes. Mais c'est
+surtout dans les disettes que l'on connut son énergie, son
+indépendance d'esprit, même à l'égard de son École.</p>
+
+<p>L'abbé Véri, un de ses camarades, homme d'affaires, de coup d'&oelig;il
+juste et fin, sentit là le génie, la force, et fort habilement le fit
+accepter de Maurepas, de sa femme, leur montrant bien surtout que
+c'était un sauvage, un homme gauche, impropre à la cour, qui ne
+pouvait porter ombrage, un travailleur terrible, mais ne visant à
+rien, si bien qu'une fois en Limousin il n'avait pas voulu des grandes
+intendances, de Rouen, de Lyon même; qu'enfin, il était seul, sans
+appui, et que Maurepas le renverrait quand il voudrait.</p>
+
+<p>La mémorable scène entre Turgot et Louis XVI est bien connue (<span class="italic">Véri</span>,
+<span class="italic">Lespinasse</span>). Le jeune Roi lui pressa les mains, lui dit qu'il
+entrerait dans toutes ses vues, promit qu'il aurait du courage. Tous
+deux furent très-émus. Turgot, en sortant, écrivit la belle lettre où
+il dit tout l'esprit de son ministère: Ni surcharge d'impôt, ni
+banqueroute, ni emprunt; <span class="italic">la seule économie</span> et <span class="italic">la production</span>
+augmentée. Il pressent les obstacles, prédit presque son sort.</p>
+
+<p>Dans la réalité, il n'avait qu'un moment, cette première jeunesse du
+Roi dans ses vingt ans. Soulevée au-dessus de sa lourde nature par un
+élan sanguin de c&oelig;ur, de sensibilité, dès vingt-cinq ou trente ans,
+Louis XVI devait retomber. Turgot, en trois années, voulut faire sa
+révolution.</p>
+
+<p>Il y avait en France un misérable prisonnier, le <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> blé, qu'on
+forçait de pourrir au lieu même où il était né. Chaque pays tenait son
+blé captif. Les greniers de la Beauce pouvaient crever de grains; on
+ne les ouvrait pas aux voisins affamés. Chaque province, séparée des
+autres, était comme un sépulcre pour la culture découragée. Le vin,
+étant de même enfermé, à vil prix, au-dessous des frais de culture, on
+avait intérêt à arracher la vigne. On criait là-dessus depuis cent
+ans. Récemment on avait tenté d'abattre ces barrières. Mais le peuple
+ignorant des localités y tenait. Plus la production semblait faible,
+plus le peuple avait peur de voir partir son blé. Ces paniques
+faisaient des émeutes. Pour relever l'agriculture par la circulation
+des grains, leur libre vente, il fallait un gouvernement fort, hardi.</p>
+
+<p>Turgot, entrant au ministère, se mettant à sa table, à l'instant
+prépare et écrit l'admirable ordonnance de septembre, noble, claire,
+éloquente. C'est la Marseillaise du blé. Donnée précisément la veille
+des semailles, elle disait à peu près: «Semez, vous êtes sûr de
+vendre. Désormais vous vendrez partout.» Mot magique, dont la terre
+frémit. La charrue prit l'essor, et les b&oelig;ufs semblaient réveillés.</p>
+
+<p>C'est là-dessus qu'avait compté Turgot, et plus encore que sur
+l'économie. Si la culture doublait d'activité, si le blé, si le vin,
+roulant d'un bout à l'autre du royaume, récompensaient leurs
+producteurs, la richesse allait croître énormément. L'État était
+sauvé.</p>
+
+<p>Ce n'était pas tout dans son plan. À la seconde année, Turgot
+déchaînait l'industrie, qui, libre tout à coup, allait décupler
+d'énergie, de volonté, d'effort. <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> L'ouvrier fainéant,
+languissant chez un maître, allait, devenant maître, travailler nuit
+et jour. Heureux dans ce travail d'avoir à lui son métier, son foyer,
+bientôt une famille. Il n'enchérirait pas à plaisir, donnerait à bon
+marché tant de choses nécessaires à tous.</p>
+
+<p>À la troisième année, Turgot devait fonder l'instruction. Dans les
+cent arrêts du Conseil qu'il fit en dix-huit mois, lui-même il donne
+un admirable et souverain enseignement sur nombre de matières
+économiques et sociales. Il comprend toutefois que l'on doit s'élever
+soi-même, que l'on ne s'instruit bien que par son propre effort,
+surtout par l'examen et la discussion de ses intérêts. Il aurait
+assemblé, par communes, les propriétaires et les eût fait délibérer.</p>
+
+<p>Donc, <span class="italic">Culture affranchie</span> (1775), <span class="italic">Industrie affranchie</span> (1776), et
+<span class="italic">Raison affranchie</span> (1777).&mdash;Voilà tout le plan de Turgot.</p>
+
+<p>«Tout cela trop hâté?»&mdash;Oui, mais il le fallait. Il sentait sous ses
+pieds des rats qui lui creusaient le sol pour le faire bientôt
+enfoncer. Nous devons le donner, le plan de ces mineurs, leur marche
+souterraine, qui ne fut nullement fortuite. Ils marchèrent fort et
+droit. Leur objet capital (pour la plupart du moins) est visible et
+très-simple. C'est le retour de M. de Choiseul, triomphe de la cour et
+de l'alliance autrichienne.</p>
+
+<p>Le parti de Choiseul avait besoin d'abord qu'on rappelât le Parlement.
+Ce corps avait marché si longtemps avec lui; il ne pouvait manquer de
+l'aider, d'entraver la marche de Turgot. La Reine agit. La sensibilité
+du Roi fut mise en jeu. Étant venu un jour à Paris, et, <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> le
+trouvant froid, la foule étant muette, il s'attrista, s'examina,
+rentra dans sa conscience. Il y trouva que le Parlement avait des
+titres après tout, aussi bien que la royauté, que Louis XV, en y
+touchant, avait fait une chose dangereuse, révolutionnaire. Le
+rétablir, c'était réparer une brèche que le Roi même avait faite dans
+l'édifice monarchique. Turgot en vain lutta et réclama. Maurepas, qui
+ne voulait que plaire, céda. Le Parlement rentra (novembre 1774),
+hautain, tel qu'il était parti, hargneux, et résistant aux réformes
+les plus utiles.</p>
+
+<p>Première défaite pour Turgot. L'hiver se fit la ligue générale de ses
+ennemis. Il avait commencé par frapper la finance, en supprimant le
+<span class="italic">Banquier de la cour</span>, ne voulant plus d'avances ni d'anticipations.
+Il avait cassé les baux récents faits par Terray à des prix usuraires.
+Il avait refusé le présent ordinaire des fermiers généraux. Enfin,
+l'affreux tyran avait pensé qu'à l'avenir, la cour, les seigneurs, les
+grandes dames, ne seraient plus <span class="italic">croupiers</span>, <span class="italic">croupières</span>
+(pensionnaires) des fermiers généraux. La capitation des princes,
+ducs, etc., pour la première fois fut levée, leurs carrosses visités,
+comme tous, par l'octroi aux portes des villes.</p>
+
+<p>Contre un pareil ministre, la route était toute tracée: 1º rappel du
+Parlement; 2º attaque violente sur le point où Turgot était plus
+vulnérable, <span class="italic">la liberté des grains</span>, la cherté du blé qui viendrait au
+printemps.</p>
+
+<p>L'année était pourtant médiocre et non pas mauvaise. La misère était
+grande; on peut le croire après Louis XV et Terray. Turgot avait
+ouvert des ateliers de charité. Il n'y avait de disette nulle part. À
+Dijon, <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> des troubles éclatent contre un magistrat accusé
+d'être du <span class="italic">Pacte de famine</span>. Mouvement populaire qu'on imita ici assez
+habilement. Des agents (que Turgot crut ceux du prince de Conti)
+ameutèrent des masses crédules, les poussèrent au pillage. Ils
+criaient la famine, et ils crevaient les sacs, ils jetaient les blés à
+la Seine.</p>
+
+<p>On laissa ces bandits courir les champs, aller même à Versailles.
+L'armée de dix mille hommes qui y était toujours, qu'on nommait la
+Maison du Roi, ne bougea pas, et, au contraire, c'est de là que partit
+l'ordre honteux de céder. Certain capitaine des gardes, au nom du Roi
+qui avait fait la faute de paraître au balcon, ordonne aux boulangers
+de baisser le prix du pain.</p>
+
+<p>On travaillait le Roi de très-près. Un certain Pezay, qu'il avait
+consulté souvent étant Dauphin, poussait auprès de lui le banquier
+génevois Necker, l'adversaire de Turgot. Necker, dans un livre
+ridicule, à l'usage «des âmes sensibles,» avait ressassé et gâté le
+joli petit livre de Galiani contre la secte Économique. Devant
+l'émeute, il aurait dû ajourner la publication. Par une très-coupable
+imprudence, il publia son livre justement ce jour même.</p>
+
+<p>La fameuse police de Paris, tant admirée, qui sait tout comme Dieu, ne
+voulut rien savoir, ne bougea, laissa la bande entrer, piller les
+boulangers. La Justice se conduit tout aussi bien. Le Parlement
+encourage l'émeute dans une supplique hypocrite, il prie le Roi
+d'avoir pitié du peuple, <span class="italic">de faire baisser le prix du pain</span>.</p>
+
+<p>Restait de faire pendre Turgot, qui avait fait le mal <span class="italic">en livrant</span>,
+disait-on, <span class="italic">nos blés à l'étranger</span>. Mensonge, <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> odieux
+mensonge! Loin d'exporter, Turgot avait encouragé par des primes
+l'importation, appelé les blés étrangers. Necker, dans son fatras,
+avait le tort de répondre toujours au principe de l'exportation, et de
+réfuter pesamment ce que Turgot n'avait pas dit.</p>
+
+<p>Celui-ci avait contre lui tout le monde, le Roi même, qui avait les
+larmes aux yeux. On vit alors la force de la foi. On vit ce que
+pouvait la colère d'un homme de bien. Il accourt à Versailles, change
+tout, se fait autoriser à donner des ordres à la troupe. On prend, on
+pend deux des pillards. Et on rejoint la bande à Sèvres. Leurs chefs,
+qui allaient être pris, tinrent ferme et furent tués. On trouva parmi
+eux des officiers, vieux reîtres à vendre, qui dans la sale affaire
+étaient agents provocateurs.</p>
+
+<p>Cependant le Roi pleure. Il disait à Turgot: «N'avons-nous rien à nous
+reprocher?» Sous <span class="italic">l'Henri IV</span> du Pont-Neuf, on avait mis:
+<span class="italic">Resurrexit</span>, et ce mot, dans l'émeute, avait été biffé. Cela
+bouleversa Louis XVI. Il alla se cacher, sanglotant, dans ses
+cabinets.</p>
+
+<p>On espérait beaucoup de ce pleureur, en l'enlevant à Reims, loin de
+ses précepteurs, pour la cérémonie du sacre. Là l'élève de Turgot
+retombait en plein Moyen âge. Et pis: on ôta même de l'ancien
+formulaire le seul point qu'on eût dû garder, le moment où le prêtre
+interroge le peuple, lui demande <span class="italic">s'il voudrait ce roi</span>. Mais on
+maintient (malgré Turgot) l'exécrable serment <span class="italic">d'exterminer les
+hérétiques</span>. Le Roi n'osa le refuser, barbouilla seulement des paroles
+inintelligibles. À Reims et sur la route, les cris: Vive le Roi!
+l'avaient fort attendri, les cérémonies ému. Le <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> voyant à
+l'état où tout chrétien pardonne, la Reine osa lui dire qu'elle
+voudrait bien revoir Choiseul. «J'ai si bien fait, dit-elle, que <span class="italic">le
+pauvre homme</span> m'a arrangé lui-même l'heure commode où je pouvais le
+voir.» (<span class="italic">Arn.</span>, 152.)</p>
+
+<p>La cabale de cour tirait de là l'espoir de glisser au Conseil un homme
+à elle. Turgot y met bon ordre. Il fit tout au contraire nommer celui
+qu'on attendait le moins après le sacre, l'homme le moins aimé du
+Clergé, Malesherbes, l'ami et protecteur des philosophes. Chose
+imprévue: le Roi, que l'on croyait dévot, nomma volontiers
+Malesherbes, et le chargea avec Turgot de répondre aux plaintes du
+Clergé qui demandait la mort pour les auteurs impies.</p>
+
+<p>Turgot avait dit franchement que, si dans ses réformes il touchait la
+noblesse, non le Clergé encore, c'était «parce qu'il ne faut pas se
+faire deux querelles à la fois.» Personne ne doutait qu'il ne reprît
+bientôt les projets de Machault. Le Clergé menacé s'unit à ses ennemis
+mêmes, seconda de son mieux les Choiseul et le Parlement.</p>
+
+<p>Donc le cercle se ferme autour de lui. Tous sont toréadors, et il est
+le taureau. Rien de plus grand que ce spectacle. Dans le mémorable
+duel qu'il eut avec le garde des sceaux Miromesnil, on sent à
+l'attitude de celui-ci qu'il a un monde derrière lui. Turgot, tout au
+contraire, est seul, mais qu'il est fortement armé! non d'idées
+seulement, de raison, de logique, mais de faits, mais de chiffres. On
+voit combien ce prétendu rêveur possède le détail infini, le positif
+des intérêts du temps.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> On a dit, répété, que Turgot, aveugle sectaire de son école
+Économique, ne pensait qu'à la terre et à l'agriculture. Mais tous ses
+ennemis, Miromesnil dans ce débat, Monsieur dans ses pamphlets, le
+Parlement dans ses remontrances, lui font précisément le reproche
+contraire. Ils l'accusent <span class="italic">d'écraser le propriétaire</span>, l'agriculteur,
+de favoriser tellement l'industrie qu'on désertera les campagnes (<span class="italic">Éd.
+Daire</span>, 328, 335). Grief fort spécieux. L'industrie étant libre,
+beaucoup d'hommes en effet délaissèrent les champs pour les villes.</p>
+
+<p>Ce fameux défenseur des libertés publiques, le Parlement, voudrait
+laisser sur les campagnes la charge des corvées, blâme Turgot d'y
+suppléer par un impôt que tous payeront également, les privilégiés
+même. Il voudrait maintenir pour l'ouvrier des villes sa triste
+servitude sous les Corporations, l'apprentissage interminable et les
+frais écrasants qui rendent le métier inaccessible au pauvre, n'y
+laissent arriver que les enfants des maîtres, héritiers endormis des
+routines éternelles. Turgot, dans son beau préambule, pose avec
+grandeur le principe: «Dieu a fait du <span class="italic">droit de travailler</span> la
+propriété de tout homme. C'est la première, la plus sacrée de toutes.»
+(<span class="italic">Éd. D.</span>, II, 302.)</p>
+
+<p>Les aigres résistances du Parlement trouvaient appui dans les gros
+marchands de Paris, les six corps de métiers. La fière boutique
+héréditaire fut furieuse, autant que Versailles. Turgot eut contre lui
+les seigneurs et les épiciers.</p>
+
+<p>Contraste curieux. L'étranger admirait. En France, <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> tout
+paraissait hostile. Marie-Thérèse elle-même est frappée de la grandeur
+des résultats. La Hollande rend à Turgot un hommage significatif. Elle
+montre sa confiance, offre ses capitaux à un faible intérêt. Ce sage
+peuple, voyant en dix-huit mois l'ordre si merveilleusement revenu,
+sent bien que, pour la première fois, c'est un homme qui conduit la
+France.</p>
+
+<p>«Le Roi apparemment doit être bien joyeux?» Au contraire, de plus en
+plus sombre. Il avait dit à son avénement: «Je voudrais être aimé!» Et
+il ne voit que mécontents. «M. Turgot, dit-il, ne se fait aimer de
+personne.»</p>
+
+<p>Ce ministère tout entier déplaisait. En guérissant les plaies, il les
+avait montrées. Malesherbes lui-même, visitant les prisons, avait
+manifesté l'horreur du vieux régime de la Grâce. Il avait obtenu du
+Roi de ne plus signer de lettres de cachet. La faveur d'enfermer un
+mari incommode, un fils embarrassant, un héritier qu'on voulait
+écarter, ces douceurs obtenues si aisément sous la Vrillière, elles
+furent désormais refusées. Le père de Mirabeau ne put continuer de
+poursuivre, enfermer son fils.</p>
+
+<p>Encore plus odieux fut le ministre de la guerre, Saint-Germain, vieux
+soldat farouche, qui eût voulu établir dans l'armée la dure discipline
+prussienne, qui supprimait les priviléges et les troupes privilégiées.
+Il avait fait une charge terrible sur la Maison du Roi, commencé à
+sabrer ces fainéants dorés. Les cris furent si perçants, le Roi si
+ébranlé, qu'on resta à moitié chemin.</p>
+
+<p>Turgot ne réussit pas mieux pour la Maison civile, <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> la
+valetaille qui dévorait Versailles. On imagine à peine ce que c'était
+alors que cette ruche énorme, grouillante, dans ses recoins obscurs,
+cabinets, entresols, trous noirs, soupentes fétides. Les corridors en
+outre, les escaliers tout pleins de petites boutiques, marchands
+fripons et marchands équivoques. Le fouet n'était pas trop pour
+chasser les marchands du temple, épurer l'antre immonde. Mais quelle
+tempête au premier coup! Le Roi en devint sourd, ne put plus entendre
+Turgot.</p>
+
+<p>Son combat intérieur, obscur, mais violent, était contre la Reine, la
+faiblesse, l'embarras du Roi, obligé de payer sa femme, comme il eût
+fait d'une maîtresse. La Reine avait quatre millions par an. Mais elle
+voulut renouveler la charge très-coûteuse de Surintendante. Aimant
+déjà moins sa Lamballe, elle voulait l'étouffer d'honneurs. Elle
+voulait aussi écarter, marier le petit Luxembourg qui d'abord avait
+plu, mais alors ennuyait. On demandait pour lui une dot légère de
+40,000 livres de rentes. L'homme du jour (1775) était l'agréable
+Lauzun, pour qui elle voulait se faire venir d'Autriche une belle
+garde hongroise, de grand faste, de grande dépense. Lauzun n'était pas
+seul. Il avait un rival qui commençait à poindre, la délicieuse
+Polignac, si charmante et si pauvre, qu'il fallait enrichir.</p>
+
+<p>La férocité de Turgot ne parut jamais mieux que dans l'affaire de
+Luxembourg. Au premier mot que l'on dit pour que l'État dotât le petit
+favori, il éclata d'indignation. On s'adressa à Malesherbes, qui,
+sentant l'affaire grave, ne voulant pas avec la Reine engager
+<span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> un combat à mort, fit signer au roi cette grâce sous la
+forme d'<span class="italic">acquit au comptant</span>, cette forme dont Louis XV abusa tant, et
+que le nouveau roi promettait de n'employer plus. Turgot fut furieux
+et s'emporta contre Malesherbes.</p>
+
+<p>Les gazettes étrangères disaient: «Luxembourg a vaincu Turgot.» La
+chose retentit. La reine s'excusa près de Marie-Thérèse et s'en lava
+les mains, prétendant n'y être pour rien. Mais personne ne le pensait.
+De même que sa s&oelig;ur Caroline de Naples avait chassé le vieux
+ministre dirigeant, l'illustre Tanucci, on crut que Marie-Antoinette
+ferait bientôt chasser Turgot. Le Parlement le sentit mûr, près de
+tomber, l'attaqua sans ménagement. On censura une brochure (de
+Voltaire) qui le défendait. On condamna, on fit brûler par le
+bourreau, un livre modéré, très-sage, d'un commis de Turgot (mars
+1776). Coup violent. Il voyait bien sa chute, et regrettait de
+succomber avant d'avoir pu essayer la troisième partie de sa
+révolution, <span class="italic">son plan d'instruction</span> et de municipalisation. Dans les
+dangers qu'il prévoyait, il frémissait de laisser ce peuple orphelin
+qui irait, ignorant, barbare, à sa grande crise, sans nulle
+préparation. Dans une lettre éloquente, il dit au roi tout ce qu'il
+voit venir, lui montre la voie où il s'engage, cette voie où un roi
+n'a plus que l'option d'être ou un Charles IX, ou un Charles I<sup>er</sup>, le
+choix de la mort ou du crime.</p>
+
+<p>Quel que fût son chagrin de quitter le pouvoir quand il était si
+nécessaire, de quitter Louis XVI que très-réellement il aimait, il
+resta immuable, inflexible, sur une question: «Point de guerre! Le
+premier coup <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> de canon serait pour nous la banqueroute.» Pour
+en être plus sûr, il eût supprimé la milice, eût réduit les soldats à
+ce que peut fournir l'engagement volontaire. Ce plan qu'il porta au
+Conseil n'y eut pour lui exactement personne. Pour la première fois il
+fut seul.</p>
+
+<p>Turgot ne voulait pas comprendre aux brusqueries du maître, qu'on
+désirait qu'il s'en allât. Une machine très-grossière avait aigri,
+troublé le roi. On forgea de prétendues lettres où Turgot (un homme si
+grave) plaisantait de la reine qui ne se gênait plus, mettait sa
+vanité à se montrer partout avec l'homme à la mode, jusqu'à lui
+demander la plume qu'il avait portée, jusqu'à lui prendre son cheval,
+asseoir là la reine de France!&mdash;Goût pourtant éphémère, goût du bruit,
+du scandale. Un autre plus profond, durable, avait pris le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Si l'on en croit les parents de Turgot, en mai 1776, <span class="italic">une personne</span> de
+la cour présente au Trésor un bon signé du roi, un de ces acquits au
+comptant que le roi avait tant promis à Turgot de ne plus signer. Bon
+énorme! un demi-million!</p>
+
+<p>Turgot ne veut payer, court au roi. «On m'a surpris,» dit celui-ci
+embarrassé. «Sire, que faire?»&mdash;«Ne payez pas.»</p>
+
+<p>Turgot ne paya point, et trois jours après fut destitué (<span class="italic">Bailly</span>, II,
+214).</p>
+
+<p>Quelle personne autre que la reine demanda ce don monstrueux? Quelle
+fut assez puissante pour punir ainsi le refus? pour faire que si
+honteusement le roi démentît sa parole, oubliât tous ses sentiments
+(réels, sincères) d'économie? Il y fallut une force majeure, <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>
+la passion (contestée à tort) qu'il avait pour la reine, sa triste
+dépendance de celle qu'il fallait acheter.</p>
+
+<p>Pour avoir un prétexte, elle acquit un bijou, des diamants, qui furent
+loin de coûter un demi-million. Elle était au plus fort de son goût
+pour la Polignac, dans les premiers transports, faut-il dire d'amitié?
+Elle tremblait de la perdre. Et la petite femme, stylée par de bas
+intrigants, avait très-doucement annoncé à la reine qu'elle aurait la
+douleur de s'en aller, <span class="italic">étant trop pauvre</span>, et ne pouvant vivre à
+Versailles (<span class="italic">Campan</span>). La reine épouvantée chercha de l'argent à tout
+prix.</p>
+
+<p>Marie-Thérèse, dans une lettre, reproche amèrement <span class="italic">ces diamants</span> à sa
+fille (<span class="italic">Arn.</span>, 187). Puis, dans une autre lettre, elle semble savoir
+qu'il s'agit d'autre chose encore, dit ce mot singulier: «En se parant
+ainsi, on <span class="italic">s'avilit</span>.» (<span class="italic">Arn.</span>, 192, 1<sup>er</sup> octobre 1776.)</p>
+
+<p>Malesherbes et Turgot s'en vont le même jour (<span class="italic">Arn.</span>, 172).
+Saint-Germain, arrêté dans sa réforme militaire, reçoit un
+surveillant, meurt bientôt de chagrin.</p>
+
+<p>Voltaire pleura. Et, ce qui est frappant, Frédéric et Marie-Thérèse
+sentirent la perte de la France. La reine a honte, veut faire croire à
+sa mère qu'elle n'a nulle part à l'événement (<span class="italic">Arn.</span>, 173-174).</p>
+
+<p>Turgot avait quitté sa place avec douleur. La corvée rétablie lui
+arracha des larmes. Il sentit qu'avec lui tout s'en allait, que
+c'était fait de la prudence, que la France, lancée dans la guerre
+ruineuse, l'emprunt illimité, irait les yeux fermés à la sanglante
+expérience, irait par le fer et le feu.</p>
+
+<p>Ce qu'il allait faire, l'année même, c'était précisément <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> ce
+qui eût adouci, préparé le passage. Il voulait en octobre 1776 entamer
+sa grande &oelig;uvre, <span class="italic">l'éducation nationale</span>, et celle qu'on reçoit par
+l'école, et celle qu'on se donne en s'instruisant de ses affaires,
+examinant, jugeant les intérêts publics.</p>
+
+<p>N'avait-il aucun plan, comme disent Monthion, Besenval? N'avait-il
+d'autre plan que celui que nous donne l'école Économiste de Dupont de
+Nemours? Je n'en crois pas un mot.</p>
+
+<p>Ce que je vois, c'est que, dans les affaires, il ne suit son École que
+librement, s'en écarte souvent. Ce que je vois, c'est que toute sa vie
+fut dominée par l'idée haute, la foi du Progrès infini, du
+développement sans bornes des puissances et des activités humaines.
+«Il avait, dit Monthion, une confiance excessive, présomptueuse, dans
+la sagesse populaire.» Donc on ne peut pas croire qu'il se fût arrêté
+à des idées mesquines, analogues aux essais que fit Choiseul en 63,
+que fit Necker en 78. Cela n'était pour lui qu'une éducation préalable
+des masses, que leur préparation à l'action. Hardi autant que ferme,
+il eût marché très-loin, mené très-loin le peuple, les yeux sur son
+étoile, le <span class="italic">Progrès</span>, sans broncher sur le chemin du Droit.</p>
+
+<p>On ne peut découvrir dans sa vie qu'un seul moment faible. Il fut
+touché du roi, attendri d'un homme si jeune, naïf encore, et qui
+voulait le bien. Il trompait d'autant mieux, ce roi, qu'il se trompait
+lui-même. Il se croyait très-bon. Mais c'était la bonté de son père le
+Dauphin, de son aïeul le duc de Bourgogne. Son évangile était les
+papiers de son père et ceux du dévot <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> Télémaque. Il sortait
+peu de là. Il voulait être juste, mais pour tous les injustes. Quand
+on lui fit supprimer le servage sur ses domaines, il n'osa y toucher
+sur les domaines des seigneurs, <span class="italic">respectant la propriété</span> (propriété
+de chair humaine). Sur un plan de Turgot, qui ne tient compte des
+Ordres et priviléges, il écrit ce mot étonnant: «Mais qu'ont donc fait
+les Grands, les États de provinces, les Parlements, pour mériter leur
+déchéance?» Tellement il était ignorant, ou aveugle plutôt, incapable
+d'apprendre.</p>
+
+<p>Là était la difficulté, plus qu'en aucune intrigue. Le réel adversaire
+du progrès, de l'idée nouvelle, c'était le bon c&oelig;ur de cet homme
+qui, tout en admettant certaines nouveautés, n'en couvait pas moins le
+passé d'une tendresse religieuse, respectait <span class="italic">tous les droits acquis</span>,
+et n'y portait atteinte qu'avec regret, remords. L'ennemi véritable,
+c'était surtout le roi. Il était l'antiquité même.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<h4>TRANSFORMATION DES ESPRITS. &mdash; L'ÉLAN POUR L'AMÉRIQUE. &mdash; LA GUERRE.</h4>
+
+<h4>1760-1783.</h4>
+
+
+<p>Deux mois après la chute de Turgot, l'Amérique en péril vient ici
+demander secours (17 juillet 1776). Que répondra la France?</p>
+
+<p>Qu'elle-même succombe, qu'elle est obérée, ruinée? Non, la France
+emprunte un milliard, se perd et sauve l'Amérique.</p>
+
+<p>Cela est grand et singulier.</p>
+
+<p>Quelle est donc cette France qui ressemble si peu à ce que nous
+voyons?</p>
+
+<p>Qui dit France, ne dit pas le roi. Et c'est là même la merveille que
+la France ait tellement dominé, entraîné le roi, qu'il se soit, contre
+ses idées, ses goûts et ses désirs, trouvé fatalement dans l'affaire.</p>
+
+<p>La France de 1750 n'eût ni voulu, ni pu cela. Mais, en vingt-cinq
+années, une nation toute autre s'était <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> faite. Ainsi que
+l'enfant retardé, qui grandit tout à coup de six pouces ou d'un
+pied,&mdash;ce peuple eut brusquement deux ou trois accès de croissance.</p>
+
+<p>De 1750 à 1760, par l'<span class="italic">Encyclopédie</span>, par Voltaire, Diderot et les
+premiers Économistes, elle fit table rase d'un monde de vieilleries,
+entre dans la vraie voie de pensée et d'activité.</p>
+
+<p>Et depuis 1760, par Rousseau, et Mably, par la lutte des écoles de
+Rousseau et de Montesquieu, on discuta le Juste, on rechercha le
+Droit. Le succès colossal du livre de Raynal (1770) étendit ces idées
+de la patrie au monde.</p>
+
+<p>Mouvement rare, unique, où tous entrèrent, les femmes!... ce qui ne
+s'était vu jamais. La femme, de nos jours triste agent de réaction,
+fut dans ce temps admirablement jeune, ardente, devança l'homme même.</p>
+
+<p>Elle est alors la fille de Rousseau, tout attendrie de lui, le lisant
+nuit et jour, ne pouvant pas dormir si elle ne l'a sous l'oreiller.
+Aveugle à ses contradictions, et l'embellissant de ses rêves, elle
+croyait le voir, sur les ruines du monde, recommençant tout par
+l'amour, refaisant le monde en trois livres (par la Femme, l'Enfant,
+la Patrie).</p>
+
+<p>Féconde en fut l'émotion, vive au c&oelig;ur, aux entrailles. Toutes ont
+conçu d'<span class="italic">Émile</span>. Ce n'est pas sans raison qu'on note les enfants nés
+de ce beau moment comme animés d'un esprit supérieur, d'un don de
+flamme et de génie. C'est la génération des Titans révolutionnaires;
+l'autre génération non moins hardie, dans la science. C'est Danton,
+Vergniaud, Desmoulins; <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> c'est Ampère et Laplace, c'est
+Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Lespinasse marque admirablement cette heure (1776), où
+les salons changèrent. <span class="italic">On se tut un moment</span> et on se recueillit dans
+l'attente solennelle de tout ce qu'allait faire Turgot. Puis on ne
+parle plus que d'affaires sociales et d'intérêts publics. De plus en
+plus les femmes vont de l'amour au grand amour, celui du bon, du
+juste, de l'humanité, de la France.</p>
+
+<p>Mêmes pensées du plus haut au plus bas, à Paris, à Versailles même. La
+plus noble, la plus entourée, la charmante madame d'Egmont, dans sa
+foi à la liberté, qu'écrit-elle à Gustave, au nouveau roi de Suède
+(<span class="italic">Geffroy</span>)? Le nouvel évangile qui fait battre le c&oelig;ur à Manon
+Phlipon, la fille d'ouvrier, dans l'asile indigent où je la vois si
+belle, entre Rousseau, Plutarque, bientôt l'austère épouse de ce grand
+citoyen, Roland.</p>
+
+<p>Les pires sont les meilleurs. N'est-il pas surprenant de voir chez
+Conti, Richelieu (chez les <span class="italic">méchants</span> de 1750), ces femmes si tendres
+et si sincères? Cette d'Egmont dont l'adorable larme est immortalisée
+par les <span class="italic">Confessions</span>, c'est la fille pourtant du dur et malin
+Richelieu.</p>
+
+<p>Voici qui est plus fort. Figaro devient un héros. L'effronté
+Beaumarchais, spéculateur heureux et auteur applaudi, dans son
+frétillement, agent de Du Barry ou courrier de la Reine (1774), avait
+tout gagné, hors l'honneur. Mais, attentif à tout, finement il odore
+d'où va souffler la gloire, il pressent le grand c&oelig;ur généreux de
+la France, s'empare de l'affaire d'Amérique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> Les insurgents tirent l'épée en avril 1775. Et à l'instant
+une voix de la France répond, les proclame <span class="italic">invincibles</span> (25
+septembre).</p>
+
+<p>Voix très-retentissante, celle de l'homme du succès, de celui qui dans
+les affaires, comme au théâtre, a si bien réussi, la voix de
+Beaumarchais. Il arrive de Londres, jure que l'Anglais enfonce et que
+l'<span class="italic">Américain vaincra</span>.</p>
+
+<p>Forte parole d'évocation magique qui plus que cent vaisseaux aida au
+grand événement. C'était la publicité même. On dit même la chose
+jusqu'au bout de l'Europe. Peu de journaux. Les cafés suppléaient, et
+la parole bien autrement ardente. Tous avaient dans l'esprit le livre
+de Raynal (depuis 1770), livre si oublié, mais si puissant alors, qui,
+pendant vingt années, fut comme la Bible des deux mondes. Au fond des
+mers des Indes, dans la mer des Antilles, on dévorait Raynal.
+Toussaint-Louverture, qui déjà a trente-neuf ans alors, l'apprend par
+c&oelig;ur avec son Ancien Testament. Bernardin de Saint-Pierre s'en
+inspire à l'île de France. L'Américain Franklin, si fin et si sagace,
+place tout son espoir au pays de Raynal.</p>
+
+<p>Pourquoi? c'est le plus beau. Nous devrions, ce semble, haïr ces
+colons qui ont pris les pays découverts par nous, qui tuent nos amis
+les sauvages, qui choisissent pour général Washington, l'homme même
+dont le nom ouvrit tristement la guerre (1755) par l'accident de
+Jumonville. Grands motifs pour haïr? Cela n'arrête rien. L'Amérique
+est reçue sur le c&oelig;ur de la France, et la France lui dit: «Tu
+vaincras!»</p>
+
+<p>Admirable intriguant! avec quelle foi hardie ce Beaumarchais <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>
+répond de la victoire! comme il est sûr de ce qu'il dit! Ils
+vaincront. Ils n'ont point de poudre, et ne savent pas même en faire.
+Ils vaincront, car ils sont sans armes, sinon de vieux fusils de
+chasse. C'est justement cela qui emporte la France: <span class="italic">La justice, le
+Droit désarmé!</span></p>
+
+<p>Le prévoyant Franklin avait arrangé deux machines, l'une en France,
+l'autre en Angleterre. En France, il avait un ami, le médecin Dubourg,
+lié avec Vergennes, et qui obtint quelques secours secrets. Tout cela
+était lent. L'Angleterre achetait, lançait sur l'Amérique une armée de
+Hessois, ces durs soldats du Rhin. Les heures étaient comptées. La
+chance était mauvaise, si la brûlante activité de Beaumarchais n'eût
+tiré de l'argent d'ici et de l'Espagne, et tout, armes, habits,
+canons, jusqu'aux chaussures, n'eût mis là sa fortune, celle de ses
+amis, dans la scabreuse affaire, excellente pour se ruiner.</p>
+
+<p>Tout y était obscur, la question elle-même de savoir si vraiment
+l'Amérique voulait être délivrée. Nul accord, et personne n'eût pu
+dire la majorité. Sparks (tr. Guizot) nous dit la chose au vrai. Les
+royalistes étaient au moins aussi nombreux. Les fils des puritains,
+malgré tout ce qu'on croit, n'étaient nullement républicains. Leur
+grand livre, les Psaumes, c'est le livre d'un Roi. La Bible, sur la
+royauté, comme sur tout, dit le pour et le contre. Ces gens d'esprit
+biblique étaient des sujets fort soumis, attachés à leur George,
+admirateurs aveugles de l'Angleterre, chapeau bas devant elle, éblouis
+de lord Clive et de la conquête des Indes, stupéfaits de cette
+grandeur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> L'Amérique avait pu lutter dans la limite de la constitution,
+résister vertueusement par l'abstinence et se passer de thé; elle
+avait pu même s'armer contre les soldats mercenaires; mais elle avait
+de grands scrupules. Personne n'eut osé lui parler de renier sa mère,
+pas un Américain. Nul n'eût eu ce courage impie.</p>
+
+<p>Il fallait un impie, un brutal, pour lui dire cela, lancer le grand
+blasphème, le mot d'arrachement qui devait la créer, la tirer du
+néant, le mot créateur: «Sois!»</p>
+
+<p>La savane, la libre forêt, ne donnent point ces grandes puissances. On
+ne trouve cela qu'au fond du peuple même, aux grandes foules, aux
+vieilles cités. Le rusé bonhomme Franklin sut déterrer la chose à
+Londres.</p>
+
+<p>C'était un certain Thomas Paine, ouvrier-matelot magister, qui avait
+traversé toute chose. Fils de quaker, il avait le calme de ses pères.
+C'était un homme fort, qui allait devant lui, sans soupçonner
+d'obstacle et sans respecter rien, ne s'arrêtant qu'à la raison. Vrai
+citoyen du monde, d'Anglais Américain, d'Américain Français, il
+défendit la France, défendit Louis XVI et dans la vraie mesure (comme
+coupable qu'on devait enfermer). Lui-même prisonnier, voyant de près
+la mort, dans un calme admirable, il écrivait ses livres: <span class="italic">Droits de
+l'homme</span>,&mdash;<span class="italic">Âge de raison</span>.</p>
+
+<p>L'année 1775 (14 février) s'ouvre par le livre de Paine, <span class="italic">le Bon
+Sens</span>, tiré à cent mille. C'est le plus grand succès qu'un livre ait
+eu jamais. Il fut l'âme d'un peuple,&mdash;bien plus que sa pensée,&mdash;<span class="italic">son
+acte</span>. Il trancha la séparation. En quatre mois, il change, <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>
+convertit l'Amérique, et le 4 juillet, il devient <span class="italic">La loi</span> même. Il
+fait l'Acte d'indépendance.</p>
+
+<p>L'Amérique, à celui qui dit: «Sois,» répond: «Je suis.»</p>
+
+<p>Cela fait honneur à ce peuple. Un autre eût été fort choqué. Il
+mettait son orgueil à être Anglais. Paine lui dit durement: «Vous êtes
+mêlé de tous les peuples. Même en cette province (Pensylvanie), pas un
+tiers n'est de sang anglais.»</p>
+
+<p>Il y avait aussi un préjugé très-fort pour la constitution anglaise,
+l'<span class="italic">admirable</span> et l'<span class="italic">incomparable</span>, merveille d'harmonie, et autres
+bavardages. Paine réduit le tout à la très-sèche vérité. Un roi qui a
+en main tant d'or et de places à donner (et plus, le budget monstre de
+l'Église anglicane) rompt lourdement cette balance. Sa volonté, sous
+la forme hypocrite, «la forme redoutable d'un bill du Parlement,» pèse
+bien plus que l'ordre d'un despote. Celui-ci a cela de bon que c'est
+un gouvernement simple: on sait à qui s'en prendre. Mais la grande
+machine anglaise est si brouillée qu'on souffre très-longtemps sans
+bien savoir d'où.</p>
+
+<p>La pire situation, c'était d'être <span class="italic">des rebelles</span>. Devenez un État. La
+France et l'Espagne aideront.</p>
+
+<p>Rester Anglais, c'est la guerre éternelle. L'Europe est si drue de
+royaumes, d'intérêts opposés, qu'il vous faut faire toujours la
+guerre. Assez, assez de guerre. Soyez l'asile paisible des persécutés
+de ce monde. Votre éloignement fait votre paix. Le sang des morts, les
+pleurs de la nature, vous crient: «Séparez-vous... Le temps en est
+venu (<span class="italic">It is time to part</span>).»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> C'est le moment, le seul. Dans cinquante ans, il serait
+impossible de réunir ce continent. Faites un gouvernement quand tout
+est plus facile, neuf, entier, et qu'on peut tout régler d'après la
+raison. Jeunesse est le bon temps pour semer, commencer le bien (<span class="italic">seed
+time</span>).</p>
+
+<p>Jamais plus grande affaire ne fut sous le soleil. Car, il s'agit d'un
+monde, et de tout le temps à venir. Toute postérité est mêlée à ceci.
+Il en sera comme d'un nom gravé sur l'écorce d'un chêne; le chêne
+croît, et le nom grandit.</p>
+
+<p>Ne restez donc pas là à attendre, à vous regarder curieux,
+soupçonneux. Tendez donc au voisin la main de l'amitié. Enterrez la
+discorde. Plus de noms de partis, un seul nom: <span class="italic">citoyen</span>, ami franc,
+résolu, champion courageux des libres États d'Amérique.</p>
+
+<p>Cette rude éloquence, qui n'est pas sans grandeur, inspira les
+légistes qui firent l'Acte d'indépendance, le brillant Jefferson,
+Adams, si calculé, sous les yeux de Franklin, la diplomatie même. Cet
+acte s'adressait très-directement à la France. C'est d'elle uniquement
+en ce moment qu'il s'agissait. L'Acte part justement avec la demande
+de secours (4 et 17 juillet 1776).</p>
+
+<p>Donc la rédaction n'a pas un mot biblique. La phraséologie de Rousseau
+est seule employée. Point de <span class="italic">Dieu des armées</span>, de <span class="italic">Jéhovah</span>, de
+<span class="italic">Sabaoth</span>. Mais uniquement la <span class="italic">Providence</span>, le <span class="italic">Créateur</span> et le
+<span class="italic">Suprême Juge</span>, sont attestés comme garants des droits de liberté,
+d'égalité.</p>
+
+<p>Toute école française, et même Helvétius, accepteront un acte où l'on
+invoque <span class="italic">la Nature</span>, où pour <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> l'homme on réclame spécialement
+le droit au <span class="italic">Bonheur</span>.</p>
+
+<p>Non moins habilement, ils biffèrent dans cette pièce solennelle ce
+qu'ils y avaient mis de l'esclavage. On eût choqué de front la France
+de Raynal.</p>
+
+<p>L'Acte arriva ici vers la fin de l'année, et fut reçu avec
+enthousiasme. Mais déjà le secours était prêt, attendait le départ.
+Comment dire l'adresse infinie, l'activité qui l'avaient préparé? Quel
+génie fallut-il pour que Beaumarchais éblouît, entraînât des hommes
+aussi flottants que le Roi et Vergennes? Il vainquit par ce mot: «De
+toute façon c'est la guerre. S'ils s'arrangent entre eux, ils vont
+tomber sur nous.»</p>
+
+<p>Il eut en grand secret un million de la France, un million de
+l'Espagne, mais ce qui ne pouvait rester inaperçu, la facilité
+d'acheter, non en Hollande, mais en France, et dans nos arsenaux, les
+25,000 fusils, la poudre, les 200 pièces de canon, nécessaires aux
+Américains.</p>
+
+<p>Il est très-beau au Havre, ce Figaro, qui défie l'Océan. Les
+Américains trament, ne viennent pas prendre le secours. Il cherche, il
+trouve des navires, les arme, et met dessus d'excellents officiers,
+tels du grand Frédéric. Que de choses il risquait! être pris, n'être
+pas payé, être sacrifié par Versailles, si l'Angleterre criait, si le
+Roi prenait peur, voulait arrêter tout. C'est ce qui arriva. Un
+contre-ordre survint, mais tard, et les vaisseaux filèrent (janvier
+1777).</p>
+
+<p>M. de Lafayette part le 26 avril. Un homme de vingt ans, dans sa
+première année de mariage, laisse sa femme enceinte, secrètement
+achète un vaisseau, et malgré sa famille, les défenses du Roi, les
+menaces, <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> s'embarque et traverse la mer. Lui-même il a écrit
+ce mot simple, héroïque: «Dès que je connus la querelle, mon c&oelig;ur
+fut enrôlé, et je ne songeai plus qu'à joindre mes drapeaux.» (<span class="italic">Mém.</span>,
+I, 7.)</p>
+
+<p>L'effet fut admirable. Les Français affluèrent. L'Amérique eut des
+armes et sur-le-champ vainquit (1777). Le contre-coup de joie fut tel
+ici que le Roi, que Vergennes, hésitants, frémissants, furent
+entraînés par le public. <span class="italic">La France s'allia.</span> Le Roi n'eut qu'à signer
+(février 1778).</p>
+
+<p>Il était entendu qu'il s'agissait pour nous de nous perdre et de nous
+ruiner. Mais cela n'était pas facile. Personne ne voulait nous prêter.
+Il y fallut un homme de talent, de ressources, un banquier admirable.
+Personnage un peu ridicule par sa vanité, son pathos, pédant, fils de
+pédant, M. Necker n'était pas moins un homme honnête et bon, noblement
+désintéressé, qui, par sa probité, son honorable caractère, encouragea
+l'Europe à prêter à la France, mit celle-ci à même de courir à son gré
+dans la voie de la banqueroute. Sa vertu, ses talents, funestes à la
+patrie, ont sauvé l'Amérique, servi le genre humain.</p>
+
+<p>Un fermier général, qui l'aime peu, en fait, malgré lui, cet éloge:
+«Sa sensibilité avait pour but les hommes en masse. Elle tenait
+surtout d'un esprit d'ordre et de justice.» (<span class="italic">Monthion</span>, 204.)</p>
+
+<p>L'ordre fut son objet d'abord. Les quatre mois après Turgot avaient
+été un vrai pillage. Il rétablit la comptabilité. Il annonça les vues
+d'un gouvernement probe qui ne craignait pas la lumière. La foi à la
+lumière, à la publicité, c'est en cela qu'il rappelle Turgot. Dès
+<span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> sa première année, il joue cartes sur table, avoue ce grand
+secret que l'État est grevé de quarante millions de rentes viagères (7
+janvier 1777). On crie: l'imprudent! l'indiscret! Et cela au contraire
+rassure; on apporte l'argent à cet homme si franc qui dit tout. Genève
+seule prête cent millions. Sept mois après, <span class="italic">la lumière dans l'impôt</span>.
+Nulle crue de cote personnelle sans vérification publique de ce qu'a
+donné la paroisse par-devant les notables que la paroisse élit (août
+1777). L'année suivante, 1778, essai (timide encore) des assemblées
+provinciales de Turgot, et d'abord partiel, en Berry, en Guienne, en
+Dauphiné, en Bourbonnais. Assemblées où le Tiers-État sera en nombre
+dominant, qui doivent éclairer, conseiller, et non entraver le
+pouvoir. (V. <span class="italic">Lavergne</span>.)</p>
+
+<p>Necker nourrit la guerre. Mais à ce moment même, l'Autriche aurait
+voulu nous jeter par-dessus une seconde guerre, d'Allemagne, d'Europe.
+Joseph, comme plusieurs des enfants de Marie-Thérèse, n'eut pas
+l'esprit très-sain. Sa s&oelig;ur de Naples fut un monstre de lubrique
+férocité, impudente, avec son Emma. Celle de France, légère et
+charmante, violente par moment, plus douce (avec ses douces femmes
+Lamballe et Polignac), avait dans ses caprices, dans son visage (au
+nez un peu oblique), quelque chose de discordant. Le plus bizarre
+était Joseph. Ce sombre personnage, bilieux, lanciné d'humeurs âcres
+et d'hémorroïdes (<span class="italic">Arn.</span>, 289), semblait ne tenir dans sa peau. Il
+était résolu à se faire, à tout prix, grand homme, à éclipser le roi
+de Prusse. Réformateur étrange, d'une part il ferme les couvents, de
+l'autre il poursuit les déistes: tout <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> déiste sera bâtonné,
+dépouillé de ses biens, tiré de sa famille, enrégimenté et perdu dans
+les colonies militaires (V. <span class="italic">Michiels</span>, II, 251).</p>
+
+<p>Son cauchemar était Frédéric. Ayant si aisément gagné la Gallicie, il
+guettait la Bavière, énorme proie, attenant à l'Autriche, qui l'aurait
+fait compacte et monstrueusement arrondie en grand <span class="italic">Empire du Sud</span>.
+L'électeur de Bavière était près de la mort. Son futur successeur, le
+faible Palatin, était serré de près, obsédé par l'Autriche, effrayé,
+corrompu; Joseph n'était pas loin de lui faire échanger son droit, son
+héritage, pour un plat de lentilles, une petite fortune que Joseph
+promettait à un bâtard du Palatin. Indigne escamotage. Mais il fallait
+le faire sous les yeux perçants de Frédéric qui regardait.</p>
+
+<p>Joseph vint voir ce qu'il pouvait attendre de notre appui contre la
+Prusse, de notre vieille servitude autrichienne sous Choiseul et la
+Pompadour. Antoinette serait-elle la Pompadour de Louis XVI, pour
+livrer le sang de la France? Pour lui c'était la question. Il trouva
+son Choiseul très-solidement enterré à Chanteloup. La Polignac, créée
+exprès pour ramener Choiseul, n'y songeait plus, exploitait la faveur.
+Quoi qu'on fît, Antoinette ne pensait qu'au plaisir: si vaine et si
+mobile, quelque aimée qu'elle fût du roi, elle était réellement
+neutralisée par Maurepas, Vergennes. Et la France? Son c&oelig;ur et ses
+yeux étaient tournés vers l'Amérique. Il était insensé de lui demander
+autre chose.</p>
+
+<p>Joseph fut ridicule. Les nigauds admirèrent qu'il fût descendu à
+l'auberge, dans un hôtel de troisième <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> ordre. Lui qui
+bâtonnait les déistes, il visita Rousseau et lui fit ses hommages.</p>
+
+<p>Censeur austère des m&oelig;urs et méprisant Versailles, il alla
+présenter ses respects à la Du Barry, ramassa sa jarretière. Tout fut
+baroque en lui, discordant, dissonant.</p>
+
+<p>Il était parti de l'idée que Louis XVI était un idiot. Il le trouva
+gardé, cuirassé, averti. Vergennes, chaque matin, prévoyait et disait
+au roi ce que Joseph allait lui dire le soir, lui soufflait ses
+réponses. Son humeur retomba sur Marie-Antoinette. Il lui reprocha
+amèrement de n'être pas encore enceinte, de n'avoir pas su faire un
+Dauphin qui lui aurait donné le pouvoir de servir l'Autriche. Dans les
+notes écrites qu'il lui laissa (29 mai 1777), il la tance pour ses
+<span class="italic">parties fines</span> et ses courses de nuit, lui prédit une chute affreuse.
+Il fait fort bien entendre que si elle n'est pas enceinte la faute en
+est à elle, qui s'est remise à vouloir coucher seule, qui glace le roi
+par ses dédains, etc. (<span class="italic">Arneth</span>, <span class="italic">Joseph</span>, p. 6). Certainement
+l'obstacle était l'objet chéri dont s'indigne Marie-Thérèse (<span class="italic">Arn.</span>,
+1779). Le charme du bijou faisait tort au gros Louis XVI. Joseph
+gardait rancune et mépris à la Polignac. Cyniquement il riait à son
+nom (<span class="italic">Voyage de Bouillé, Mél. de Barrière</span>).</p>
+
+<p>On est émerveillé de voir avec quelle douceur, celle qu'on aurait crue
+si hautaine, reçut la correction. Elle se réforma un peu, se rapprocha
+de son mari (janvier 1778) pour servir sa mère et son frère. Le
+Bavarois était mort (en décembre) et la crise arrivait. Et il se
+trouvait justement que le roi ne pouvait plus rien, <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> étant
+lié (6 février) par l'alliance américaine et la guerre avec
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>Joseph eut l'air d'un écolier. Il prenait la Bavière. Frédéric lui
+saisit la main, l'arrête et lui prend la Bohême. Joseph arme alors. Sa
+mère pleure. Elle crie: <span class="italic">Au secours!</span> Elle implore Antoinette. Elle
+espère dans le roi, «dans la tendresse du roi pour sa chère petite
+femme.» (<span class="italic">Arn.</span>, 247.) Et ce n'est pas en vain.</p>
+
+<p>La reine obtint le 18 mars que le roi renvoyât durement le ministre de
+Prusse, qui le sollicitait de s'unir, d'imposer la paix. Louis XVI se
+dit neutre, mais sous main donne à Joseph un secours de quinze
+millions, selon le beau traité de 1756, nous refaisant ainsi
+tributaires de l'Autriche. Lâcheté misérable et demi-trahison qui ne
+fut guère secrète. Une si grosse somme ne fut pas invisible. Au départ
+de l'Hôtel des postes, on vit les sacs et les fourgons. Cet argent et
+celui que l'on donna en 1785, au total vingt millions, restèrent
+ineffaçables. Louis XV en avait donné soixante-quinze à peu près.
+Cette faiblesse du roi, cette duplicité et la haine du peuple, furent
+payés comptant en amour. Ce jour même du 18 mars, la reine fut
+enceinte de l'enfant qui naquit le 18 décembre 1778 (ce fut Madame
+d'Angoulême).</p>
+
+<p>Les neuf mois de grossesse furent très-cruels à l'Amérique. Le roi,
+engagé avec elle, fit tout pour agir peu, ne pas trop fâcher
+l'Angleterre, dans l'idée vaine que la guerre maritime pourrait être
+évitée encore, et qu'il resterait libre d'agir contre la Prusse, libre
+au moins de l'intimider. Il ne fit rien pour l'Inde. Il intima à
+l'Amérique de ne pas attaquer les Anglais <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> au Canada. Il
+refusa l'argent qu'elle espérait, ne le donna qu'à regret et plus
+tard. Il retint notre flotte à Brest, sous le prétexte que l'Espagne
+voulait intervenir. Le 27 juillet seulement, on sortit, on se canonna,
+mais sans résultat décisif. Nous rentrâmes bientôt, «faute d'hommes et
+d'argent,» disait-on. L'autre escadre partit de Toulon, sous
+d'Estaing, arriva tard, eut un fort beau combat et puis une tempête,
+se retira. L'Amérique se crut trahie.</p>
+
+<p>Le roi trahissait-il? Oui et non. Il s'intéressait à la guerre
+maritime, mais n'y allait que d'une main, gardait l'autre pour
+protéger l'Autriche, s'il en était besoin. La situation de Joseph en
+août fut pitoyable. Avec sa grande armée, il était devant Frédéric. Le
+vieux, de cent façons, l'appelait au combat; et le jeune n'osait
+bouger. Son armée lui semblait trop neuve; il se défiait de ses
+talents; bref, restait échoué tristement, méprisable à ses propres
+yeux, lui si fier, qui visait si haut!</p>
+
+<p>Jamais naufragé n'empoigna la planche de salut avec la peur, la force,
+dont Marie-Thérèse éperdue empoigna Marie-Antoinette. Ce sont des
+pleurs, ce sont des cris: «Sauvez, sauvez votre maison! Vous sauverez
+un frère, une mère qui n'en peut plus.&mdash;Dira-t-on que la France nous a
+abandonnés? et cela dans votre grossesse! (269, 277, 283.)&mdash;Dieu! si
+nous étions culbutés!... Non, la France ne peut laisser notre cruel
+ennemi nous subjuguer... Hélas! la Russie le soutient. Notre sainte
+religion va recevoir le dernier coup.»</p>
+
+<p>Cela bouleversait Antoinette. Elle fut violente à seconder <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span>
+sa mère, faisant venir Maurepas, Vergennes, les forçant de parler.
+Toujours ils échappaient. Que voulait-elle? de l'argent? Point du
+tout. Elle voulait une armée et la guerre. Donc deux guerres à la
+fois? N'importe! la timidité des ministres, leurs refus, la
+désespéraient. Elle n'allait plus au spectacle, affichant sa douleur,
+se déclarant tout Autrichienne. Elle pleurait à fendre le c&oelig;ur, et
+faisait pleurer Louis XVI (<span class="italic">Arn.</span>, 265). En cet état, la femme est si
+touchante! Quel chagrin de lui refuser!... Deux ivresses (des sens et
+des pleurs), c'est plus qu'on ne peut supporter. Le roi n'y tenait
+pas. L'enfant remue!... Il ne se connaît plus, il menace la Prusse
+(271), et l'on est tout près de la guerre. Enfin l'accouchement
+(déc.), l'enchantement de la paternité le met comme hors de lui. Il
+est tout à sa femme, à l'Autriche. Il étale son dégoût des Américains
+et le regret de cette guerre. Sa joie grossière (tout allemande) aux
+relevailles, est marquée d'une farce indigne, d'un outrage à ce peuple
+qu'il a promis de secourir. Aux étrennes il donna à une dame, qui
+admirait Franklin, la figure de Franklin au fond d'un pot de chambre.</p>
+
+<p>Certainement la France exagérait Franklin. Il était ridicule d'en
+faire tout à la fois un Socrate, un Newton. Ses qualités réelles, sa
+vertu calculée, sa dextérité, sa finesse à exploiter l'enthousiasme,
+méritaient peu un pareil fanatisme. Lorsque l'homme du siècle,
+Voltaire, vint mourir à Paris (mai 1778), ce grand événement n'éclipsa
+pas Franklin. On les mit de niveau. Il en riait sous cape. Son esprit,
+net et sûr dans un cercle borné, ne sentait nullement la sagesse de
+<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> notre folie. Dans ses enthousiasmes qu'on croit souvent
+frivoles, la France a l'instinct vrai des grandes choses de l'avenir.
+Le culte qu'on rendait aux gros souliers, à l'habit brun, ces fêtes
+qu'on donnait à <span class="italic">l'homme simple</span>, à l'ex-ouvrier, il les prenait pour
+lui; on les donnait bien plus à l'immense avenir, à cet avénement des
+classes industrielles qui marque notre temps, à la création de la
+patrie commune, asile des libertés du monde.</p>
+
+<p>Revenons au printemps de 1779. L'Espagne avait fini par se joindre à
+nous, s'ébranlait. Notre flotte, ralliant la sienne, allait avoir la
+force étonnante, inouïe, de 68 vaisseaux de ligne. Effroyable
+armement, à faire trembler les mers. Qu'était-ce auprès que l'<span class="italic">Armada</span>
+dont on parle toujours? L'Anglais ne l'avait pas prévu. Portsmouth
+n'était pas en défense. Quarante mille Français attendaient sur nos
+côtes qu'on les lançât sur l'autre bord.</p>
+
+<p>Grand moment! décisif! Le Roi avait paru l'attendre et l'espérer. Il
+avait réuni, gardait dans une armoire secrète tous les plans, les
+projets de la descente d'Angleterre. Et alors, il l'oublie! Il est à
+la famille, à la femme, à l'enfant, c'est-à-dire, à l'Autriche. Il
+s'agit avant tout de sauver Joseph II. Notre intervention y réussit.
+Joseph n'y perdit pas; sa folie lui valut un morceau de Bavière, sans
+compter nos 15 millions. Seulement il baissa à ses yeux, espéra moins
+dès lors éclipser Frédéric, douta d'être un grand homme. Dans son
+orgueil morose, il nous en voulut à jamais de l'avoir sauvé, nous haït
+et se tourna vers l'Angleterre. Marie-Thérèse, moins ingrate,
+<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> déclara hautement que sa fille était son salut (A., 288,
+295).</p>
+
+<p>Fille admirable en vérité. Dans son zèle autrichien, elle parvient
+encore à faire un de ses frères électeur de Cologne, établissant
+l'Autriche sur le Rhin près de Frédéric, le blessant pour toujours,
+lui mettant cette épine au pied (juin 1779).</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'en juillet que nos énormes flottes, espagnole et
+française, se joignirent, tinrent la mer. L'Angleterre frémissait.
+Elle sentait l'Irlande qui s'agitait derrière. Elle n'avait que 38
+vaisseaux qui ne parurent que pour se cacher dans Plymouth, puis
+sortirent, mais pour fuir, et disparaître à toutes voiles. Qui
+empêchait l'attaque? les vents? ou le scorbut? Le vrai scorbut fut à
+Versailles. On eut peur de prendre Portsmouth. On eut peur de saisir
+Liverpool, de le rançonner, comme le proposait Lafayette. Porter aux
+Anglais ces grands coups, ces coups honteux, c'était les enrager,
+fermer la porte aux négociations, que le Roi, si froid pour la guerre,
+que l'octogénaire Maurepas, que le prudent Vergennes, désiraient,
+surtout Necker, accablé du fardeau. Le ministre de la marine,
+Sartines, en préparant la flotte gigantesque, lui avait fourni un
+prétexte excellent pour rentrer: elle avait peu de vivres (17
+septembre 1779).</p>
+
+<p>Le courage n'avait manqué qu'à Versailles. Il brillait aux duels de
+vaisseau à vaisseau. Il éclata à la Grenade où le vaillant d'Estaing
+battit la flotte anglaise, força de sa personne, sans canons, par
+assaut, les batteries qui dominaient l'île. De là, en Géorgie,
+attaquant Savannah, à pied, d'un même élan, il se <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> fait
+repousser, blesser. Et la campagne est nulle encore pour l'Amérique
+(1779).</p>
+
+<p>Ce trop bouillant d'Estaing n'était pas moins alors celui qui
+entraînait les hommes. Le corps de la marine, entre tous orgueilleux,
+insolent et aristocrate, lui reprochait deux choses: d'abord d'avoir
+servi dans les troupes de terre; 2º d'écouter les avis d'un officier
+<span class="italic">bleu</span> (non noble). On fit si bien que, pendant trois campagnes,
+d'Estaing, écarté d'Amérique, laissa le libre champ aux victoires de
+Rodney et des flottes anglaises. Les Américains déclinaient. Toujours
+et toujours des revers. Ils ébranlaient la foi. Plusieurs se mirent à
+croire que l'Angleterre vaincrait, et que même elle avait raison. En
+voyant Washington avoir si peu de monde, on pouvait croire encore que
+la majorité, le droit du nombre était pour George. Le brillant général
+Arnold en juge ainsi et se déclare <span class="italic">Anglais</span>. Pour la seconde fois,
+l'Amérique périt, si la France ne vient au secours. Washington écrit
+une lettre directement à Louis XVI.</p>
+
+<p>Celui-ci fut mis en demeure, embarrassé. L'opinion pesait, et
+fortement, pour l'Amérique, et Franklin était là, un dieu pour la
+société de Paris. Comment reculer devant lui? Tout pourtant dépendait
+de ce que pourrait M. Necker. L'emprunt, longtemps facile, tarissait.
+Il fallut en venir aux économies difficiles, scabreuses, à la Maison
+du Roi, où quatre cents charges furent supprimées à la fois. Grand
+coup qui achevait de tourner la cour contre Necker. Il devait ou périr
+ou grandir par l'appui des peuples. Il grandit, publia son célèbre
+<span class="italic">Compte rendu</span>, première révélation <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> (incomplète encore, il
+est vrai) de l'état réel des finances. La foi de l'honnête homme à la
+lumière, à la publicité, eut deux effets profonds: il éclaira la
+France, il sauva l'Amérique. L'emprunt devint possible. On lui porta
+deux cents millions.</p>
+
+<p>Sans augmenter l'impôt, il a donc pu faire face à cinq années
+terribles,&mdash;«en chargeant l'avenir?»&mdash;sans doute, mais il lui crée un
+monde, et l'avenir le remercie.</p>
+
+<p>Les années 80-81 sont la gloire de la France. Elle y était <span class="italic">la grande
+nation</span>:</p>
+
+<p>D'un côté, elle pose la vraie loi de la guerre humaine, le respect dû
+aux neutres. Elle couvre les faibles (Hollande, Suède, Danemark, etc.)
+de la brutalité anglaise. La Russie, dans le Nord, établit ce droit
+maritime, ferme la Baltique à la guerre.</p>
+
+<p>D'autre part, on finit par ce qui eût dû commencer, on donne des
+troupes à l'Amérique sous Rochambeau, avec cette noble déférence de le
+subordonner à Washington. Le 28 septembre, huit mille insurgés, autant
+de Français, enferment dans York-Town l'armée anglaise. Lafayette
+menant une colonne d'Américains, Viomesnil une de Français, enlèvent
+les redoutes qui la couvrent. Et les Anglais se rendent. Leur flotte
+qui venait au secours, disparaît. L'Amérique est libre. «L'humanité a
+gagné la partie.»</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>La France garde la gloire et la ruine.</p>
+
+<p>L'économie était partie avec Turgot, en mai 1776. Avec Necker, s'en va
+le crédit, mai 1781.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> Pour la cour, les privilégiés, la grande affaire était de
+chasser le bon sens, de renverser celui par qui seul on marchait
+encore. Quoiqu'il eut ménagé plus que Turgot les entours de la Reine,
+sa réforme hardie de la Maison royale, puis son Compte rendu qui
+montrait tant de choses, avaient décidément fait de lui un objet
+d'horreur. Il était absolument seul. L'effort était terrible pour le
+Roi, intolérable la fatigue de garder cet homme impossible, à ce point
+haï, poursuivi. Admiré de l'Europe, envié de l'Angleterre même, Necker
+à Versailles était la bête noire, et personne ne lui parlait plus.</p>
+
+<p>Qui n'avait-il blessé, lui financier? la finance elle-même, en
+supprimant quarante receveurs généraux, en démembrant le corps
+redoutable de la Ferme, qui jusqu'à lui régnait depuis Fleury. Les
+Parlements lui en voulaient à mort pour son essai des Assemblées
+provinciales, pour les atteintes à leurs exemptions d'impôts. Il
+voulait leur ôter la torture, leur plus doux privilége. Il inquiétait
+les seigneurs. En supprimant la servitude chez le Roi, il voulait
+l'étendre chez eux (<span class="italic">avec indemnité</span>). Et il l'aurait fait si le Roi
+ne l'avait empêché, par un respect stupide <span class="italic">pour la propriété!</span></p>
+
+<p>Il tomba (mai 81). Ses successeurs incapables, Joly, d'Ormesson, aux
+quatre cents millions que Necker emprunta en cinq ans, en ajoutent
+autant en trois ans.</p>
+
+<p>La guerre nous dévorait. Les Polignac avaient fait deux ministres,
+Castries, Ségur, gens de mérite, mais sous qui la Guerre, la Marine,
+deviennent énormément coûteuses. Ministres aristocrates. Sous Ségur,
+plus d'officiers qui ne soient nobles. Sous Castries, l'insolent
+<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> et violent corps de la marine, à son aise écrasa <span class="italic">les bleus</span>
+(les roturiers). D'Estaing fut écarté pour faire place à De Grasse,
+qui attache son nom à l'une de nos plus terribles défaites.
+L'intrépide Suffren, qui, seul et sans secours, ramena la victoire à
+nos flottes dans les mers des Indes, ne pouvait amener ses nobles
+capitaines à combattre de près, à la portée du pistolet (V. Roux,
+etc.). Trois fois en plein combat, il fut laissé, trahi. Nul châtiment
+des traîtres. Ce grand homme de mer, précurseur de Nelson, dans un
+duel indigne avec un prince, un parent des coupables, devait être
+bientôt lâchement tué. Crime encore impuni.</p>
+
+<p>Dissolution profonde. On comprend nos revers. Le plus terrible effort
+ruineux, pour prendre Gibraltar, n'avait eu nul effet (1781). Une
+expédition gigantesque s'organisait l'année suivante. Par une étrange
+inconséquence, on se ruine en préparatifs, et l'on montre un désir
+imprudent de la paix. L'Angleterre en avait grand besoin. On pouvait
+le croire, en voyant le fils de Chatham, notre plus cruel ennemi,
+Pitt, vouloir qu'on traitât. Tout est imprudemment, indécemment
+précipité. L'Amérique traite avant la France, la France traite avant
+la Hollande (janvier 83), sans stipuler pour elle ni pour nos alliés
+indiens. L'Anglais naviguera dès lors dans les Indes hollandaises,
+poussera librement la réduction de l'Indostan. L'Espagne gagne à la
+guerre Minorque et les Florides.</p>
+
+<p>La France? Rien.</p>
+
+<p>Rien que de n'avoir plus un Anglais à Dunkerque.</p>
+
+<p>Rien que d'avoir sauvé, délivré l'Amérique.</p>
+
+<p>Reste à payer la guerre, le milliard emprunté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Nous le regrettons peu, quand nous avons la joie de la voir,
+la grande Amérique, monter, monter si haut, dans son
+immensité,&mdash;orgueil, espoir, salut du monde.</p>
+
+<p>Qu'importe qu'elle oublie, dans sa voie si rapide?... Elle fait mieux
+que songer au passé. Elle ouvre l'avenir, et l'éclaire par ses grands
+exemples, par la solidité de son gouvernement, en face de la flottante
+Europe qui ne fait plus un pas que la terre ne lui tremble aux pieds.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> CHAPITRE XV.</h3>
+
+<h4>LA REINE. &mdash; CALONNE ET FIGARO.</h4>
+
+<h4>1774-1784.</h4>
+
+
+<p>Avant la paix, Choiseul était mort dans l'exil (1782), et avec lui le
+meilleur espoir de l'Autriche. Il était mort au moment où la naissance
+du Dauphin (1781), doublant l'ascendant de la Reine, lui rendait enfin
+quelque chance. La Reine avait manqué sa vie.</p>
+
+<p>Car pourquoi naquit-elle? pourquoi fut-elle élevée, préparée, mariée,
+dans les plans de Marie-Thérèse, sinon pour faire ici un ministre
+autrichien, pour refaire de la France un fief de l'Empereur? Vergennes
+y résistait, et l'honnêteté de Louis XVI.</p>
+
+<p>Marie-Thérèse mourut. Et la Reine, d'autant plus flottante, rejetée
+d'un écueil sur l'autre, au gré des Polignac, mit leur homme au
+pouvoir, leur Calonne, qui la perdit, et la royauté elle-même.</p>
+
+<p>Tragique destinée! On la comprendrait peu si on ne <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> la
+suivait dans son développement, dans la série des fautes et des
+entraînements, des fatalités même, qui l'ont poussée, précipitée.</p>
+
+<p>L'enivrement s'explique, au début de ce règne. Tous l'éprouvaient.
+Quelle joie de voir enfin s'asseoir sur le trône purifié de Louis XV
+l'honnête, l'excellent jeune Roi, cette Reine charmante! Qui n'eût
+tout espéré? Un grand mouvement d'art décorait ce moment, illuminait
+la scène. Et la Reine en était le centre.&mdash;Tout gravitait vers
+elle.&mdash;Glück arrivait pour elle de Vienne, lui apportait <span class="italic">Iphigénie</span>.
+Il écrivait <span class="italic">Armide</span> (1775), pour qui, si ce n'était pour l'Armide
+couronnée de Versailles? Peu artiste elle-même, elle sentait du moins
+l'art par la passion. Piccini, appelé à Versailles par la Du Barry,
+n'en fut pas moins accueilli d'elle, caressé, consolé des fureurs de
+partis. Elle le fit son maître de chant. Elle est touchante et belle
+au souper solennel où elle réunit les rivaux, Piccini, Glück, veut
+finir cette guerre de l'Allemagne et de l'Italie.</p>
+
+<p>Combat d'art supérieur. Mais la France pensait à Grétry. Grétry et
+Monsigny, le <span class="italic">Déserteur</span>, la <span class="italic">Belle Arsène</span>, surtout <span class="italic">Zémire et Azor</span>
+(traduit en toute langue), c'étaient les grands succès populaires et
+nationaux, avec le <span class="italic">Barbier de Séville</span>, la Rosine de Beaumarchais.
+Art tout français, d'étoffe un peu légère, mais tout à fait du temps,
+d'accord avec son peintre et son poète, Fragonard, Parny (1775). La
+poésie créole de celui-ci régnait. Moins le c&oelig;ur, moins l'amour,
+que l'élan du plaisir. Le tout à la surface, en mobile étincelle. La
+vraie furie des sens n'éclata qu'à Vincennes, aux délires <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> de
+deux prisonniers (Mirabeau..., faut-il nommer l'autre?)</p>
+
+<p>Toute image d'amour, Rosine, Arsène, Armide, faisaient regarder vers
+la Reine, en vérité éblouissante. Une seule femme semblait exister.
+Les fats tournaient autour. Elle s'amusait d'eux, de son mari aussi
+avec grande imprudence. Elle avait le tort grave d'accepter trop le
+rôle d'épouse négligée, qui les enhardissait. Très-justement son frère
+lui reproche sa lettre étourdie où, se moquant du roi Vulcain, elle
+dit qu'elle n'a garde d'aller faire Vénus à la forge, etc. Quelle
+prise funeste pour la cabale haineuse qui lui supposait vingt amants!</p>
+
+<p>Certes on exagérait. À regarder de près, on est plutôt porté à croire
+qu'elle n'aima vraiment aucun homme. Elle fut éblouie un moment de
+Lauzun. Elle subit longtemps un grondeur ennuyeux, Coigny, qui se
+faisait son pédagogue. Elle fut sans nul doute reconnaissante pour
+Fersen, qui prodigua sa vie aux jours les plus terribles. En tout
+cela, je ne vois rien qui semble vraiment de l'amour. Elle n'eut de
+passion que pour ses deux amies, mesdames de Lamballe et de Polignac.</p>
+
+<p>Lauzun, tout fat qu'il est, dit qu'il plut, mais <span class="italic">que ce fut tout</span>. Ce
+qu'elle aimait en lui, c'était le bruit, la mode. Le fou charmant
+arrivait de Pologne. Ce pays de roman lui avait enlevé le peu qu'il
+avait de cervelle. Il est si fou, qu'il croit convertir Catherine à la
+cause polonaise. Puis il lui écrit de Versailles que ce serait sa
+gloire «de faire qu'après sa mort une femme restât <span class="italic">reine du monde</span>.
+Nulle n'en serait plus digne que <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Marie-Antoinette.» Mais
+celle-ci n'en a pas envie. Elle dit n'en avoir ni le c&oelig;ur, ni la
+force. Ce qui lui faudrait, c'est l'amour. Dans cette atmosphère
+érotique, où tous chantaient Éléonore, où elle-même honorait Parny,
+elle eût voulu, ce semble, être amoureuse. Mais ne l'est pas qui veut
+dans les temps énervés. On sent cette faiblesse jusque dans Parny
+même, dans ses chants sans haleine, élan d'un pulmonique qui se vante
+d'infinis désirs.</p>
+
+<p>Elle quitta Lauzun fort aisément, et cela au moment où un amour réel
+se serait attaché, lorsqu'étant ruiné, poursuivi pour ses dettes, il
+ne fut plus l'homme à la mode. Je l'en excuse fort, mais lui pardonne
+moins son infidélité pour la charmante femme qui l'eût dû toujours
+retenir.</p>
+
+<p>C'était alors la mode des <span class="italic">inséparables amies</span>, dont rit madame de
+Genlis. La reine le fut un moment de madame de Lamballe. Elle ne
+pouvait plus la quitter. Elle renvoyait tout le monde. Seule avec elle
+à Trianon, elle faisait de petit dîners, d'interminables promenades.
+On en riait, on en fit des chansons. Et pourtant quel plus heureux
+choix? quelle amie désintéressée, ne se mêlant de rien, prête à servir
+en tout, et même aux choses les plus dures (V. plus bas <a href="#page259">l'affaire du
+collier</a>)! Elle était tout c&oelig;ur, tout amour, sans vanité, se
+trouvant heureuse et comblée, toute princesse qu'elle était, des
+humbles privautés où la dame d'honneur était moins que servante<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="small">[16]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> Elle avait un attrait tout singulier d'enfance (elle n'a
+jamais eu que quinze ans), une fraîcheur éblouissante, avec la candeur
+de Savoie. La reine trouva délicieux d'abord d'être en ces douces
+mains. Sa nature vive et forte, le riche sang de Marie-Thérèse
+s'arrangeait à merveille de la faible petite amie. Mais trop faible
+peut-être. L'odeur de violette la faisait trouver mal (dit madame de
+Buffon). Son médecin Seetzen attribue sa faiblesse, ses spasmes
+singuliers, à l'éducation énervante, aux habitudes de couvent, dont
+les grandes dames, selon lui, ne se corrigeaient jamais bien.</p>
+
+<p>Cette mollesse plus que féminine n'est pas sans se marquer dans les
+arts de l'époque, à telles délicatesses, telles sensualités. Les
+petits bains obscurs, les secrets cabinets (comme à Fontainebleau),
+peuvent en donner l'idée, avec leurs glaces mal placées, leurs
+ornements de nacre, point de peintures obscènes, mais faibles et
+<span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> galantes, comme de main de femme, et de femme énervée.</p>
+
+<p>On devina bientôt que la pauvre Lamballe, si tendre, mais passive,
+n'était pas pour répondre aux vives énergies de la reine. En la
+nommant Surintendante, lui donnant une place d'affaires qui la faisait
+le centre de la cour, elle-même finit le tête-à-tête, la sevra des
+soins personnels qu'elle eût aimés bien mieux. Leur amitié languit.
+Et, juste à ce moment (août 1776), on inventa la Polignac.</p>
+
+<p>Combinaison profonde. Le vrai chef des Choiseul, madame de Grammont,
+travaillant pour son frère croyant que la Lamballe ni Lauzun
+n'intrigueraient pour lui, désirait donner à la reine ou un amant ou
+une amie. Dans son expérience, jugeant par sa Julie, elle crut qu'une
+amie aurait bien plus de prise. Un jour, dans les salons Lamballe, la
+reine, en ses folles plumes, flottant au vent léger, arrête et fixe
+son regard sur un objet charmant, une jeune dame inconnue à la cour.
+Visage d'ange, de sourire enchanteur, et de simplicité touchante, sans
+diamants, sans parure; qu'une rose aux cheveux. Toujours en robe
+blanche. Sa pauvreté l'exilait en province. Quelle douce occasion! La
+reine s'attendrit, l'enrichit sur-le-champ, la garda, la mena partout.
+L'infortunée Lamballe tâcha d'abord de se soumettre et de subir cela.
+Mais c'était trop. Elle tomba malade, et eut dès lors des accès de
+catalepsie. Elle quitta Versailles. Elle alla à Plombières. Elle alla
+en Hollande, revint s'enfermer à Paris. Toujours inconsolable, elle
+pleurait dans les bois de Sceaux (V. Guénard, Hyde, etc.).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> Toute autre, la nouvelle amie, avec son abandon apparent, son
+air de bergère, était très-froide au fond. C'est ce qui la fit
+absolue. La Lamballe avait été moins que femme, un enfant. La Polignac
+fut un maître, doux, mais impérieux, comme un amant, qui maîtrisait la
+reine, par moment la faisait pleurer. «Plus avide que tendre,» disait
+Marie-Thérèse. L'<span class="italic">ange</span> avait un mari, qu'il fallut faire sur-le-champ
+grand officier de la couronne, en blessant toute la cour. L'<span class="italic">ange</span>
+avait un amant, Vaudreuil, un officier, à qui pour commencer on donna
+trente mille livres de rente. L'<span class="italic">ange</span> avait un ami, un certain
+Adhémar, qui ne voulait pas moins que l'ambassade d'Angleterre. Et son
+autre ami, Besenval, eût voulu seulement faire le gouvernement, faire
+nommer les ministres. Et pourquoi tous ces Polignac n'auraient-ils pas
+été au moins ministres <span class="italic">adjoints</span>?</p>
+
+<p>En tout cela, la jolie femme était menée par deux démons, Diane, sa
+belle-s&oelig;ur, bossue, galante, d'esprit malin, pervers, et son ami
+Vaudreuil, un violent créole, colère, emporté, provoquant. Voilà les
+maîtres de la reine.</p>
+
+<p>Était-elle asservie sans retour? On peut en douter. Elle restait
+capable de sentiments honnêtes. On a vu sa patience à recevoir les
+rudes corrections de son frère (1777). Elle se réforma, accepta les
+devoirs, les conditions du mariage, s'accoutuma à son mari. Il avait
+vingt-quatre ans, et un grand éclat de jeunesse. Il était devenu
+très-fort, par delà le commun des hommes. Elle fut enceinte coup sur
+coup. À peine accouchée (de Madame), elle se trouva grosse, crut avoir
+<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> un dauphin. Elle eut le malheur d'avorter. Et, par-dessus,
+elle eut un grave avis du temps: elle perdit presque ses cheveux. Il
+lui fallut baisser, paraître en coiffure plate, découronnée pour ainsi
+dire. Frappée, elle pensa aux prophéties sinistres de sa mère. Elle
+pleura, se laissa aller, versa son c&oelig;ur, sans doute. Le roi
+pleurait aussi, plus tendre encore pour elle, dès ce jour l'aimant
+trop et faiblissant de plus en plus.</p>
+
+<p>N'eût-elle pu alors quitter la Polignac, la combler et la renvoyer?
+Elle y songeait peut-être (1779). Elle lui donna presque un million
+pour sa fille. Elle eût voulu, dit-on, lui faire un duché en Alsace.
+Mais comment satisfaire toute la bande, les amis de la dame?
+Vaudreuil, à ce moment, voulait faire un ministre, faire sauter celui
+de la guerre, Montbarrey, qui lui refusait de l'argent. La reine était
+embarrassée, craignant la censure de Coigny, intime ami de Montbarrey.
+Il lui semblait dur d'obéir. Poussée par l'insistance obstinée de la
+Polignac, elle éclata et s'emporta. Mais quel coup pour la reine!
+Très-froidement la dame dit qu'elle va partir, lui rendre ses
+bienfaits. Adoucie tout à coup, la reine voudrait la ramener. Elle est
+plus froide encore, impitoyable. La reine n'en peut plus, ne peut se
+contenir, étouffe de sanglots et de larmes. Elle demande pardon, prie,
+s'humilie, se jette à genoux (<span class="italic">Besenval</span>, II, 197).</p>
+
+<p>Domptée ainsi, elle tomba plus bas dans sa honteuse obéissance, agit
+pour son tyran avec ardeur, exigea à tout prix qu'on fît ministre
+Ségur, l'homme des Polignac. Qu'était Ségur? Elle ne le savait même
+pas. Un jour, <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> elle revient triomphante, et dit à son amie:
+«Soyez heureuse enfin! <span class="italic">Puységur</span> est nommé!» (<span class="italic">Ibid.</span> 110.) Que dire
+d'une si grande ignorance? Que dire de Louis XVI, si aveugle et si
+dominé, qui pour elle aujourd'hui prend <span class="italic">Puységur</span>, <span class="italic">Ségur</span> demain?
+Tyrannie pitoyable! Ségur passe, et elle est enceinte (22 janvier
+1781).</p>
+
+<p>Ce fut un Dauphin cette fois (22 octobre). Le Roi fut dans le ciel.
+Mais ce bonheur tant désiré devint un malheur pour la Reine. On cria
+que l'enfant ne venait pas du Roi. Orléans, que les Polignac avaient
+blessé indignement (disant qu'il se cacha au combat d'Ouessant),
+Orléans, en revanche, lança un trait mortel: «Qu'il n'obéirait pas à
+un <span class="italic">fils de Coigny</span>.» Imputation injuste, selon toute apparence. La
+Reine, à ce moment où l'enfant fut conçu, chassait un ami de Coigny.</p>
+
+<p>La Reine retombée ainsi, assotie de ses Polignac, oubliait tout et
+jusqu'à sa famille, ne répondant plus même à sa s&oelig;ur, la reine de
+Naples (<span class="italic">Augeard</span>, 251). Elle s'oubliait elle-même, elle allait se
+mêler à la cour de la Polignac, qui ne daignait en écarter ceux qui
+déplaisaient à la Reine. Le plus dur pour celle-ci, c'était
+l'insolence de Vaudreuil; elle le détestait, le souffrait. Mais il ne
+suffisait pas de l'endurer: il fallait l'admirer, en ses goûts, ses
+petits talents. Poitrinaire, disait-il, il avait droit de ne rien
+faire, il était l'amateur, le juge en tout. Sa passion était surtout
+pour Fragonard, Parny de la peinture. Vaudreuil, étant créole,
+protégeait le créole Parny, bien reçu chez la Reine, exalté, consulté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> Un seul prince, d'Artois, «un polisson,» dit la Reine
+elle-même, était de cette société. Vivant avec les filles et les
+danseuses, il en apportait le langage. On ne se gênait nullement
+devant la Reine. Impudemment Vaudreuil se moquait devant elle de
+Vermond, son vieux précepteur. Brutalement, dans un accès, il cassait
+au billard un objet d'art, délicat, précieux, auquel elle tenait. Elle
+ne disait rien. Il aurait cassé davantage.</p>
+
+<p>De ce planteur le nègre était la Polignac, de qui le nègre était la
+Reine, de qui le nègre était le Roi.</p>
+
+<p>La royauté avait passé dans cette société. On le vit en 83. Malgré le
+Roi, ils lancent, font jouer <span class="italic">Figaro</span>. Malgré la Reine même, qui
+préférait un autre, ils mettent au pouvoir Figaro, je veux dire
+Calonne.</p>
+
+<p>L'affaire La Chalotais avait mis Calonne en son jour, démontré le
+coquin. Ni le Roi, ni la Reine n'en voulaient. Donc il arriva.</p>
+
+<p>Nul plus charmant ministre. D'avance il avait parlé net. Il promit
+tout à tous, déclara qu'au rebours de Necker, il penserait aux
+fortunes <span class="italic">privées</span>, qu'il ferait plaisir à chacun. Son système, neuf,
+ingénieux, était de dépenser le plus possible. Ce ministère ouvrit
+comme une fête. Les femmes l'appelaient <span class="italic">l'enchanteur</span>. Si l'on
+demandait peu, il disait: «Pas assez!»</p>
+
+<p>Des cent millions qu'il emprunta d'abord, pas un quart n'arriva au
+Roi. Il paya les dettes des princes, les gorgea. Cinquante-six
+millions pour le seul comte d'Artois, et vingt-cinq pour Monsieur.
+Condé n'en eut que douze, mais avec six cent mille livres en viager.
+On ne dit pas ce qu'eurent les prôneurs, les menteurs, <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>
+intrigants de tous genres, qui avaient fait ce grand ministre. (V.
+<span class="italic">Augeard</span>, 249.)</p>
+
+<p>Tout va aller à la dérive. Où est le Roi? Que devient-il, il était
+travailleur, sérieux, sous Turgot. À voir aujourd'hui sa torpeur, on
+le croirait hydrocéphale. La table, la vie conjugale, l'invincible
+progrès de l'obésité paternelle, semblent paralyser sa grosse tête
+d'embryon. On lui fait en un an signer en acquits au comptant cent
+trente-six millions! Pour qui? Je ne le sais. Il ne le sait lui-même.</p>
+
+<p>Le seul point où le Roi se souvient qu'il est roi, c'est l'exclusion
+de Figaro, son refus obstiné de lui ouvrir la scène.</p>
+
+<p>Cette énorme apostume d'âcretés, de satires, traits haineux, mots
+mordants, avait mis six ans à mûrir. Elle avait (Beaumarchais le dit)
+pris son germe au salon du Temple, qui, des Vendômes à Conti, fut
+toujours le foyer des nouveautés risquées. Conti, ce bizarre prince en
+qui tout fut contraste (Conti-de-Sades, Conti-police, Conti-Rousseau,
+l'ennemi de Turgot, révolutionnaire au pire sens), pressentit au
+<span class="italic">Barbier</span> ce que deviendrait Figaro. Il le voulut marié, en défia
+l'auteur, lui mit le feu au ventre.</p>
+
+<p>Six ans durant, à travers les affaires, Beaumarchais prit au vol cent
+mots étincelants, qui jaillissaient vers la fin des soupers. La pièce
+est chargée, surchargée d'esprit; elle en est fatigante.</p>
+
+<p>Elle devint fort âcre, quand Beaumarchais, pour l'affaire d'Amérique,
+ne put se faire payer, ne put trouver justice ni ici, ni là-bas. Il
+s'aigrit, menaça, prédit un cataclysme, et sembla le vouloir, comme si
+<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> le torrent ne devait pas d'abord le rouler des premiers et
+l'emporter lui-même.</p>
+
+<p><span class="italic">Figaro</span> est très-sombre. Pendant toute la pièce, les lazzis, le faux
+rire, j'entends derrière un bruit comme un vague roulement d'orage. Il
+est partout dans l'air. «Je l'entends, dit madame Roland, au clos de
+la Platrière.» (<span class="italic">Lettres.</span>) Et Fabre d'Églantine, au petit chant
+plaintif, dont tous les c&oelig;urs ont palpité.</p>
+
+<p>J'aime peu <span class="italic">Figaro</span>. Je n'y sens nullement l'esprit de la Révolution.
+Stérile, tout à fait négative, la pièce est à cent lieues du grand
+c&oelig;ur révolutionnaire. Ce n'est point du tout là l'homme du peuple.
+C'est le laquais hardi, le bâtard insolent de quelque grand seigneur
+(et point du tout de Bartholo.)</p>
+
+<p>La pièce manque son but. Que le grand seigneur soit un sot, d'accord.
+Mais qui voudrait que le puissant fût Figaro? Il est pire que ceux
+qu'il attaque. On lui sent tous les vices des grands et des petits. Si
+ce drôle arrivait, que serait-ce du monde? Qu'espérer de celui qui rit
+de la nature, se moque de la maternité, qui salit l'autel même, <span class="italic">sa
+mère</span>!</p>
+
+<p>Le Roi qui se fit lire la pièce, jura qu'on ne la jouerait pas.
+Cependant (le 12 juin 1783) le pétulant d'Artois, se moquant des
+défenses, allait la faire jouer chez le Roi même, à ses
+Menus-Plaisirs. Un ordre l'empêcha. Cela n'arrêta pas l'audace des
+amis de la Reine. Vaudreuil, le 26 septembre, la fit jouer chez lui
+devant la Polignac et sa cour de trois cents personnes (<span class="italic">Madame V.
+Lebrun</span>, I, 147).</p>
+
+<p>Surprenante insolence. Mais ils étaient maîtres du tout. Un mois après
+cet acte d'effrontée désobéissance, <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> le Roi justement nomme
+leur ami de plaisir, le ministre qu'ils poussent, l'agréable coquin
+qui va faire leur fortune de la fortune de l'État. Figaro avait dit:
+«Rions! car qui sait si le monde vivra dans six semaines?»&mdash;Il n'en
+fallut que trois pour faire la fin du monde, pour remettre la France
+au prodigue effréné, Calonne, qui emporta la monarchie.</p>
+
+<p>Ayant cédé la grande chose, le Roi s'obstine à la petite. De nouveau
+il empêche <span class="italic">Figaro</span> (fin de février), mais il est débordé. La Reine
+lui fait croire que la pièce est changée, qu'elle est si mauvaise
+d'ailleurs, qu'en jouant cette rapsodie, on en dégoûtera le public (17
+avril 1784).</p>
+
+<p>Le torrent attendait, les portes du théâtre frémissaient... On se
+précipite... Ce fut presque aussi gai qu'au mariage de Louis XVI.
+Plusieurs furent étouffés. Une si longue attente rendait terriblement
+avide; on applaudit tout au hasard. Cent représentations ne peuvent
+rassasier le public.</p>
+
+<p>Quelle joie! Tout est égratigné, jusqu'aux protecteurs de la pièce,
+jusqu'au ministère Polignac. Leur Calonne a son mot: «Il fallait un
+calculateur; ce fut un danseur qui l'obtint.»</p>
+
+<p>«Sot ou méchant... C'est le substantif <span class="italic">qui gouverne</span>.»&mdash;«Son mari la
+néglige.»&mdash;«Fils de butor,» etc.&mdash;C'est la Reine, le Roi, le Dauphin.
+Tout était saisi âprement, et telle allusion (imprévue de l'auteur)
+était avec fureur trouvée, claquée, bissée.</p>
+
+<p>La pièce fut servie à merveille par les acteurs. L'attrait
+mélancolique de la comtesse (ou de la Reine?), de l'épouse <span class="italic">négligée</span>,
+fut très-touchant dans la Sainval, <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> belle pleureuse de
+tragédie, qui cette fois joua le comique. Mademoiselle Contat, si fine
+de grâce et d'esprit, traitée jusqu'à ce jour fort durement et souvent
+sifflée, joua avec un charme frémissant la rieuse, l'espiègle Suzanne.
+Une enfant de cet âge à qui tout est permis, mademoiselle Ollivier qui
+jouait Chérubin, prêtait son innocence à des effets de scène calculés,
+sensuels, où Beaumarchais, flatteur hardi des goûts du temps, groupait
+ces trois femmes amoureuses. Autour de la Sainval, autour de la
+Contat, Ollivier Chérubin voltigeait, «léger comme une abeille» dans
+les jardins de Trianon. C'était fort chatouilleux, sensible avec cela,
+libertin, et pourtant les yeux étaient humides. Sans deviner pourquoi,
+on eût tout pardonné à ce Chérubin-fille, à cette enfant touchante,
+qui défaillit bientôt, mourut (à dix-huit ans), et qui, dans le plus
+hasardé, gardait l'attendrissant de celle qui devait vivre peu.</p>
+
+<p>Au moral, le drame valait les m&oelig;urs publiques. Tout en les
+censurant, il en donnait le pire. Le Roi fut très-chagrin de son
+étourderie à permettre la pièce; il fut blessé aussi pour Monsieur,
+critique anonyme, qui eut de Figaro un vigoureux soufflet. Mais le
+Roi, je le crois, fut bien plus blessé pour lui-même. On avait dans la
+pièce repris pour la comtesse (visiblement la Reine) la très-sotte
+légende d'<span class="italic">épouse négligée</span>. Il l'aimait plus alors qu'il n'avait
+jamais fait plus jeune, s'attachant, s'enivrant de la possession
+quotidienne, la voyant elle-même se prendre peu à peu d'habitude, de
+fatalité. Et très-réellement sans guérir de ses vices, elle finit par
+aimer son mari.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> Que l'on jouât dans <span class="italic">Figaro</span> les tristesses de la chère
+personne, et sa légèreté, les orages de Trianon, il le trouva
+exorbitant. Quand Monsieur le pria de punir Beaumarchais, il était à
+jouer, il saisit une carte, et (le sang lui montant au c&oelig;ur et au
+visage), il écrit dessus: «Saint-Lazare.»</p>
+
+<p>Arrêté! et à Saint-Lazare, où l'on fouettait les petits polissons!...
+Lâche outrage d'un homme tout-puissant au talent! à celui qui, tel
+quel, avait eu le bonheur de faire plus que personne dans le destin de
+l'Amérique. Par cela, Beaumarchais devait rester sacré.</p>
+
+<p>Une caricature atroce figurait Beaumarchais entre les mains des
+bourreaux lazaristes.</p>
+
+<p>Le public prit pour lui l'outrage. Et quel public? Quelle est cette
+jeunesse ardente à Figaro? Quels sont ces enfants sombres et qui ne
+rient de rien? Les juges mêmes de Louis XVI. Dans ce parterre, Danton,
+Robespierre ont vingt ans.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> CHAPITRE XVI.</h3>
+
+<h4>MONTGOLFIER, LAVOISIER. &mdash; ROHAN ET LA VALOIS.</h4>
+
+<h4>1783-1784.</h4>
+
+
+<p>«De l'audace, encore de l'audace!» Ce mot qu'on dit plus tard était
+dans les esprits. Un fait extraordinaire, un spectacle inouï, en
+montrant tout possible au courage de l'homme, exalta l'espérance,
+déchaîna l'imagination.</p>
+
+<p>Tout Paris réuni à la Muette, le 21 novembre 1783, vit deux hommes
+dans une nacelle qu'emportait un ballon, monter majestueux et calmes.
+Le ballon, trouvé le 6 juin par Montgolfier, se gonflait constamment
+dans le voyage au moyen d'un réchaud, d'une combustion qui
+l'emplissait de gaz. Moyen très-dangereux. Ce n'étaient pas des hommes
+d'un courage vulgaire (Pilâtre, Arlandes); les premiers des mortels
+qui quittèrent notre globe, osèrent mettre l'air sous leurs pieds,
+soulevés vers le ciel par la machine incendiaire qui pouvait les
+précipiter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> Aux Tuileries, le 1<sup>er</sup> décembre, nouvelle expérience, plus
+hasardeuse. Charles et Robert gonflèrent leur ballon de <span class="italic">gaz
+inflammable</span>. Les esprits, pleins alors des expériences de Franklin
+sur l'électricité des nues, supposaient que ce gaz, les traversant,
+pourrait s'enflammer au contact. C'était aller à la rencontre de la
+foudre, la défier, présenter l'aliment à sa redoutable étincelle. On
+fut épouvanté. L'humanité du Roi s'émut, défendit de tenter la chose.
+Mais l'attente était excitée; la foule était tremblante, impatiente...
+Les intrépides passèrent outre, malgré le Roi, partirent. L'effroi,
+l'enthousiasme, le délire furent au comble. On eût dit que les hommes
+avaient perdu le sens, et les femmes s'évanouissaient...</p>
+
+<p>Moment rare! L'infini de l'espoir s'ouvrit. On se crut sûr de naviguer
+là-haut. Les plus lointains voyages dès lors étaient faciles. Plus
+d'obstacles, d'Alpes ni de fleuves, plus de vaines barrières, plus de
+douanes absurdes, plus de vexations des tyrans. L'homme ailé, devenu
+condor, aigle, frégate, planant sur toute la terre!</p>
+
+<p>Ne rions pas trop de nos pères. N'accusons pas ces élans
+d'imagination. On s'est complu à mettre leur crédule espérance aux
+miracles nouveaux, en face de leur philosophie, de leur logique
+politique, de leur culte de la raison. Mais nulle contradiction. La
+raison, à ce moment même, éclatait en prodiges, certains, palpables,
+incontestables. Le plus grand événement des sciences, depuis Newton,
+avait eu lieu et bien plus important. Il ne s'agissait pas de trouver
+seulement des faits, de les lier et de les calculer. La science était
+<span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> née <span class="italic">qui seule fait son objet</span>, qui crée les faits
+eux-mêmes, bref, un <span class="italic">art de créer</span>. Chose énorme, que le siècle
+cherchait comme à tâtons, et qui un matin a jailli, si grande, du
+front de Lavoisier (1775), et tout à coup si claire! populaire,
+accessible à tous, offrant une langue nouvelle, entendue de toute
+nation.</p>
+
+<p>«L'homme est un Prométhée, <span class="italic">un second créateur</span>,» voilà ce que
+proclament la chimie et la mécanique à la fin de ce siècle.&mdash;L'homme
+est-il <span class="italic">guérisseur</span>? Trouvera-t-il en lui un remède à ses maux? a-t-il
+une puissance qui referait chez lui l'équilibre détruit? Cette
+question profonde fut posée au moment où Lavoisier résolvait la
+première. Mesmer nous apparut en 1778, apportant aux sciences un fait
+incontestable, l'action magnétique, que l'homme peut exercer sur
+l'homme pour apaiser parfois, suspendre les douleurs. Ses disciples,
+les Puységur, trouvèrent, ou plutôt reconnurent, le fait du sommeil
+extatique, l'état du somnambule qui semble dépasser les barrières de
+la vie, voit par un sens à part. Faculté obscure, variable, peu rare
+chez l'être faible, chez la femme nerveuse, surtout aux moments
+troubles où l'animalité domine. Elle l'expie, en est plus faible
+encore. Ces singulières puissances (de faiblesse et non pas de force)
+furent d'autant plus mal observées qu'on trouva intérêt à embrouiller
+la chose pour exploiter, dominer ou corrompre. Les faits réels étaient
+un texte trop commode aux fictions du charlatanisme, de l'empirisme
+avide. Ils furent noyés d'abord des fumées équivoques d'une
+thaumaturgie médicale, illusoire et souvent funeste. Dans les crises
+que le maladif, la dame délicate, <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> éprouvaient en formant la
+chaîne magnétique au baquet de Mesmer, les nerfs, vainement agités
+d'un vague orage sensuel, acquéraient un degré nouveau d'agitation
+morbide, et l'esprit en restait atteint. Les débilités de Mesmer
+étaient prêts à toute chimère, avides de merveilles, prêts à croire,
+prêts à voir les miracles de Cagliostro.</p>
+
+<p>Crédulité, charlatanisme, demi-folie, tout cela se trouvait ailleurs,
+au gouvernement même. Calonne avait l'aspect d'un Mesmer politique.
+L'impossible n'était pas pour lui. Il riait à ce mot. Il prenait en
+pitié ceux qui avaient peine à comprendre son symbole financier: «À
+dépenser, on s'enrichit.»</p>
+
+<p>L'impossible, de même, a disparu pour Joseph II. Il embrasse le monde.
+D'une part, il prendra le Danube, divisera l'empire Ottoman. D'autre
+part, il mettra la main sur la Bavière, il forcera l'Escaut. Ayant
+déjà Cologne par son frère, dominant le Rhin, il va prendre Maëstricht
+et dominer la Meuse, peser sur la Hollande. En mai 84, il sonne contre
+lui la cloche de la guerre, défie Frédéric et l'Europe.</p>
+
+<p>Témérités étranges. Vergennes et Louis XVI en frémissaient, voyaient
+le monde en feu, et la France épuisée de la guerre d'Amérique entrer
+dans celle d'Allemagne. La Reine seule n'avait peur de rien. Elle
+suivait Joseph à l'aveugle en son rêve, voulait nous y lancer. Bien
+loin qu'elle soit restée froide (comme l'a dit M. de Bacourt), ses
+lettres montrent à quel point elle fut violente pour son frère,
+obstinée dix-huit mois, et chicanant pour lui. Elle parla fort et
+ferme aux ministres, fit venir chez elle Vergennes, <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> voulut
+l'intimider, crut l'entraver, retenant ses dépêches. Mais son moyen le
+plus direct fut celui qui avait réussi en 1778. Elle obsède, enlace le
+Roi, et la voilà encore enceinte (juin 1784).</p>
+
+<p>On dit qu'elle fit plus. Joseph empruntant pour la guerre, on prétend
+que la Reine entreprit d'y aider, soit par les juifs d'Alsace, soit
+par ses banquiers même (par Laborde et S. James), qui se fièrent à
+elle pour garantir l'emprunt, et qui finalement en furent payés par
+nous. Ainsi tout à la fois la France par Vergennes s'efforçait
+d'empêcher la guerre, la France par la Reine y poussait, en faisait
+les fonds!</p>
+
+<p>Pour tout cela, la Reine ne pouvait compter sur Calonne. Elle était
+brouillée avec lui. Elle l'avait créé, mais malgré elle, et forcée par
+la Polignac. Elle aurait mieux aimé un ami de Choiseul, Loménie, ou
+tout autre qu'aurait voulu l'Autriche. Calonne le savait à merveille,
+savait ne tenir qu'à un fil. Il ne fut pas un an sans lutter avec
+elle, travailla sourdement à la miner, la perdre.</p>
+
+<p>«<span class="italic">Nul ministre solide que par la faveur de l'Autriche</span>;» c'est ce qui
+ressortait de la légende de Choiseul, qui par là se maintint au
+pouvoir si longtemps. Nul n'avait cette foi plus que Rohan qui,
+changé, transformé, devenu Autrichien, à Strasbourg, à Versailles,
+agissait fort pour l'Empereur. Son palais de Strasbourg, son château
+de Saverne étaient le grand passage d'innombrables courriers entre
+Versailles et Vienne. Prince d'empire et riche en Allemagne, influent
+en Alsace, Rohan agissait pour l'emprunt qu'eût fait le juif Cerfbeer
+ou autre. En même temps il offrait à Versailles <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> un projet de
+finance, pour faire sauter Calonne qu'il aurait remplacé, avec l'appui
+de Joseph II. Serait-il pour cela accepté de la Reine? Rentrerait-il
+en grâce près d'elle? C'était la question.</p>
+
+<p>Rohan, pour refaire un Choiseul, était bien mieux posé que lui, ne
+partait pas de rien. Il avait à Strasbourg quatre cent mille francs de
+rente, trois cent mille à Saint-Vast, en tout presque un million par
+an. Il était endetté, il est vrai, devait deux millions. Somme légère
+en comparaison de la colossale banqueroute de son parent Guéménée (30
+millions). Tout dans la famille était grand. Fort unis, ces
+Rohan-Soubise poussaient d'ensemble au ministère. Le cardinal y visait
+dès longtemps, stimulé par sa cour, ses secrétaires ardents qui ne le
+laissaient pas dormir. Le dirigeant était le fin, le faux abbé
+Georgel. D'autres étaient plus jeunes, entre autres un jeune homme
+éloquent, de noble c&oelig;ur, crédule, Ramond, le célèbre Ramond (des
+Pyrénées, du Mont perdu). Mais le conseiller très-intime, l'oracle,
+était Cagliostro, le magicien et le prophète, homme, il est vrai,
+très-fin aux choses de ce monde, propre à associer des naïfs (Ramond,
+d'Épréménil), à créer ces nombreuses loges, dont le centre eût été
+Strasbourg.</p>
+
+<p>Grande fortune. Rohan n'était pas au niveau. Il n'était nullement un
+sot, comme on a dit. Mais pitoyablement faible, et scandaleusement
+libertin. Usé à cinquante ans de corps, de c&oelig;ur, sous sa belle
+apparence, il était lâche, et, au moindre péril, prêt à tomber
+très-bas. Il n'en avait pas moins les rêves royaux de sa famille, de
+ces fameux rois de Bretagne qui s'estimaient <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> autant au moins
+que les Capets, trouvaient bien jeunes les Bourbons. Rien n'avait plus
+flatté Rohan que d'acquérir, d'entretenir la plus noble maîtresse
+qu'on pût avoir en France, la dernière du sang des Valois.</p>
+
+<p>Cette femme, à coup sûr infortunée, quelles qu'aient été ses fautes,
+est restée écrasée quatre-vingts ans sous l'infamie. Récemment
+cependant un peu de jour s'est fait. M. Beugnot la relève sous
+certains rapports. Il nous porte à conclure que les Mémoires qu'elle
+écrivit pour se laver ne sont pas méprisables autant qu'on avait
+cru,&mdash;bref, que ce grand procès n'a été que jugé,&mdash;éclairci? examiné?
+non.</p>
+
+<p>Ce n'était pas du tout un monstre. On ne résistait guère à son
+charmant aspect, à sa parole agréable, enjouée. Tout d'abord son
+visage disait: «Je suis Valois,» ayant l'ovale très-noble et un peu
+long de la famille. Ses yeux bleus expressifs, sous l'arc des sourcils
+noirs, brillaient de certaine étincelle qu'eut cette dynastie de
+poètes, de Charles d'Orléans à la divine Marguerite. Elle en avait la
+bouche un peu grande et le fin sourire, prête à conter les <span class="italic">Cent
+Nouvelles</span>. Avec ses jolies dents, elle avait quelque chose de
+railleur, de mordant, certain attrait sauvage. Et sauvage elle fut en
+effet de misère dans l'enfance jusqu'à quatorze ans. Les Saint-Remy,
+ses pères, méprisant tout métier, ruinés, misérables, avaient ici la
+vie qu'ils auraient eue en Canada, vivant de rien, de baies, de
+misérables fruits, faisant aux bois de petits vols, que (par charité
+ou par peur) on ne voulait pas voir. Ils n'étaient pas errants
+cependant. Ils restaient autour <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> de Bar-sur-Aube, près de
+leurs anciens fiefs, comme attachés encore à ces terres, attendant je
+ne sais quel hasard qui pourrait les y faire rentrer.</p>
+
+<p>Le dernier Saint-Remy mourant, laissa trois orphelins, que la mère
+mena à Paris. Celle dont nous parlons, jolie, intelligente, mendiait
+pour les autres, devait rapporter tant le soir, sinon battue
+cruellement. Sa mère la maltraitait; son frère, sa s&oelig;ur, nourris
+par elle, la malmenaient comme mendiante.</p>
+
+<p>L'enfant resta assez petite, fut faible et délicate. Elle garda de
+tant de souffrances une trace (qu'a remarquée Beugnot), c'est que la
+nature, en formant son sein, n'acheva pas, «n'en fit qu'une moitié,
+qui faisait fort regretter l'autre.»</p>
+
+<p>Une bonne dame qui en eut pitié, prit les orphelins, les présente à
+Louis XVI. Ce qui surprend, c'est qu'il fut peu touché. Cette race des
+Valois lui parut dangereuse. Il voulait les éteindre, faisant du frère
+un moine, un chevalier de Malte, et les deux s&oelig;urs religieuses.
+Avec une petite pension, on les mit à Longchamps. Et dès qu'elles
+furent grandes, l'abbesse, selon les vues du roi, voulut, de gré, de
+force, les voiler, les enfermer là pour toujours. Dans cette abbaye,
+près Paris, de renom musical, qui recevait tout le beau monde, elles
+avaient rêvé une autre vie. À tout hasard, elles partirent, n'ayant
+que dix-huit francs chacune, sans appui, abri, ni ami.</p>
+
+<p>Ces pauvres demoiselles, seules ainsi dans la rue, étaient comme une
+proie. La seule maison qu'elles connussent, était celle de leur
+bienfaitrice. Mais elle leur était dangereuse. Le mari, prévôt de
+Paris, corrompu, <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> endurci dans ses exécutions sommaires des
+voleurs et des filles, avait persécuté l'aînée dès quatorze ans,
+voulant vilainement se payer sur l'enfant du pain qu'elle mangeait
+chez lui. Elles fuirent de Paris, allèrent à Bar-sur-Aube, le pays de
+leurs pères, y arrivèrent avec six francs. Une dame les reçut par
+charité. Cette dame avait un neveu, militaire en congé, gendarme de la
+maison du roi. La Valois n'y échappa point. L'hôte, le protecteur s'en
+empare, la rend enceinte. On la marie, et elle accouche au bout d'un
+mois de deux enfants. Mais elle était trop faible, les enfants ne
+vinrent pas viables. Elle resta affublée d'un mari, sot, laid et
+endetté, et qui n'était qu'un embarras.</p>
+
+<p>Elle avait bien du nerf, ne désespéra pas. L'idée fixe qui avait
+soutenu ses aïeux, la soutenait aussi: c'était sa terre, ce
+patrimoine, qui, après avoir passé de main en main, était rentré alors
+au domaine royal, et semblait d'autant plus facile à recouvrer. Elle
+vint vaillamment seule à Paris, réclamer, mendier, avec son grand nom
+de Valois. Son compatriote Beugnot, jeune avocat, lui donnait parfois
+à dîner. Toujours souriante, gracieuse, elle semblait n'avoir jamais
+faim, en mourait; menée au café, elle tombait sur les échaudés. Un
+jour, chez une grande dame qu'elle sollicitait, elle se trouva mal;
+c'était de faim.</p>
+
+<p>La grande aumônerie avait par an plus d'un million et demi pour aider
+la noblesse pauvre. Nulle plus noble, plus pauvre, à coup sûr, que
+celle-ci. Rohan, à qui on la présente, est attendri, et lui donne
+d'abord en secours deux ou trois mille francs. Mais son c&oelig;ur
+<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> se prend fort; le voilà amoureux, lui si blasé, usé.
+Celle-ci, soit par l'effet du nom, soit par son enjouement charmant,
+malicieux, certain attrait sauvage de chatte ou de panthère, lui mit
+la griffe au c&oelig;ur. De Paris à Versailles, où elle était pour ses
+affaires, il lui écrit des lettres éperdues (Beugnot les vit plus
+tard), lettres folles, honteuses, de désir effréné. Bref, il la prend
+à lui, l'établit, l'entretient sur la caisse des pauvres, la met dans
+un hôtel, avec quatorze domestiques. Tout cela, dit Beugnot, bien
+avant le vol du collier. Elle n'avait que faire de filoutage. Il y
+suffisait de l'amour.</p>
+
+<p>Dès lors, faisant figure et mendiante à quatre chevaux, elle
+sollicitait à Versailles. Mal reçue pourtant des puissants, mal de la
+Polignac, qui se souciait peu d'approcher de la Reine une personne
+agréable et dangereusement intrigante. Elle ne fut guère mieux
+accueillie de Calonne, qui crut la renvoyer avec un peu d'argent. Elle
+y fut superbe d'orgueil, parla comme auraient fait Charles IX, Henri
+II, lui dit que des Bourbons elle ne voulait que sa terre, qu'elle
+resterait là et ne s'en irait pas qu'il ne lui eût mieux répondu.</p>
+
+<p>Elle fut bien reçue de la comtesse d'Artois, de la bonne s&oelig;ur du
+Roi, qui aimaient peu la Polignac, bien aussi (si on doit l'en croire)
+de l'intérieur de la Reine, de ses femmes, excédées du règne de
+l'éternelle amie, et charmée d'introduire du nouveau en dessous. La
+reine lui donna un secours. Qu'elle l'ait vue, ou non, c'est un point
+secondaire. Pour ses femmes (Misery, Dervat), elle put, à l'insu de
+son tyran, la Polignac, <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> accueillir l'envoyée du parti
+opposé, de Rohan, alors bon Autrichien, agent de Joseph II, et
+courtier de l'emprunt que l'Autriche crut faire en Alsace. Rohan dut
+s'y tromper et se croire pardonné. Se rendant nécessaire, il crut
+aller plus loin, pouvoir devenir agréable. Il avait cinquante ans.
+Mais Besenval les avait bien, quand il osa faire à la reine une
+déclaration, qui ne la fâcha pas; elle le toléra, le garda comme ami,
+et même familier d'intérieur dans ses parties de Trianon.</p>
+
+<p>La reine avait trente ans, s'était assez rangée. Les excentricités
+d'Orléans, les folies d'Artois, le vertige des bals de nuit (d'où une
+fois elle revint en fiacre), toutes ces légèretés de jeunesse
+n'allaient plus à son âge. Elle était plutôt triste. Mais le vide
+d'esprit ne lui permettait pas de chercher, de trouver de plus dignes
+amusements. Le catalogue de ses livres, si différent de la
+bibliothèque excellente de la Pompadour, fait peine et fait pitié. On
+y voit figurer <span class="italic">Faublas</span>, les livres de Rétif, si vulgaires et si
+graveleux. Son goût pour jouer les soubrettes, s'exposer dans ces
+rôles, non pas à huis clos aux amis, mais aux gardes de la porte même
+qu'elle appelait, tout cela est peu digne de la fille de
+Marie-Thérèse.</p>
+
+<p>Elle n'était nullement méchante, dans l'intérieur elle était fort
+aimée. Elle n'eût jamais de jeu cruel, ni de souffre-douleur, comme en
+avaient trop souvent les princesses (V. la Harcourt dans
+<span class="italic">Saint-Simon</span>). Mais elle aimait les farces, et le bas grotesque
+italien. Espiègleries parfois fort innocentes, comme la fête où
+d'Artois convalescent dut (captif et lié) souffrir les <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span>
+compliments des faux bergers de Trianon. Parfois c'étaient choses
+malignes, comme la comtesse d'Artois qu'on fit prendre, exposer devant
+tous dans un rendez-vous. Une chose fort cruelle fut faite pour amuser
+la reine, qui ne s'est jamais effacée de la tradition de Paris. Les
+dames de la Halle étaient venues pour une fête, superbes et
+familières, dans leurs royaux atours. Au dîner que donna le roi, les
+gardes du corps les grisèrent, et (dit-on) eurent l'indignité de mêler
+dans les vins de dangereuses drogues, qui leur firent dire et faire
+mille choses comiquement impudiques. Certaines se jetaient aux rieurs,
+se livraient elles-mêmes. Elles furent le matin rendues à leurs maris
+dans un état qu'on n'ose dire. Cela fut impuni. La reine, qui le
+blâma, sans doute, fut pourtant curieuse, et, dit-on, voulut voir, eut
+le tort d'en salir ses yeux.</p>
+
+<p>Beaucoup plus innocente était la mystification dont le cardinal de
+Rohan fut l'objet en juillet 1784. La reine était alors fort triste
+pour son frère, et de plus enceinte d'un mois, dans les premiers
+ennuis de la grossesse. Probablement on voulait la distraire. <span class="italic">Figaro</span>
+était à la mode, la fureur du moment. La reine, qui jouait Rosine du
+<span class="italic">Barbier</span> (et Suzanne plus tard, ou la comtesse Almaviva), raffolait
+de Beaumarchais. Les quiproquos du dernier acte, la scène de nuit et
+de forêt, furent-ils réalisés, pour l'amuser, dans le parc de
+Versailles? cela n'est point invraisemblable. Rohan, bien plus que
+Figaro, était mystifiable; un fat de cinquante ans rappelait encore
+mieux le Falstaff si comique des <span class="italic">Joyeuses femmes</span> de Windsor. La
+farce était certainement dans les goûts connus de la reine, <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span>
+mais du reste innocente. La reine eût désiré, dit-on, que le roi même
+y assistât, qu'il connût son grand-aumônier. On ne voulait faire à
+Rohan d'autre mal que le ridicule. La Valois, sans difficulté, se
+prêta à la chose contre son bienfaiteur, croyant (sur une idée fort
+juste de la nature humaine) que la Reine l'ayant mystifié, s'en étant
+amusé, lui serait moins hostile et peut-être amie tout à fait.</p>
+
+<p>Il fallait une actrice qui, de port, d'apparence, ressemblât à la
+Reine, pour tromper les yeux de Rohan. Il y avait justement une
+demoiselle d'Essigny qui avait cette ressemblance. Était-ce proprement
+une fille? Non, mais son habitude était d'aller s'asseoir chaque
+soirée sous les ombrages (alors beaux et grands) du Palais-Royal. Un
+enfant de quatre ans qu'elle amenait, la gardait, la faisait respecter
+un peu de ceux qui la suivaient. La Valois n'osa dire ce qu'était
+d'Essigny. Elle la fit baronne étrangère, et la baptisa <span class="italic">Oliva</span> (c'est
+le mot <span class="italic">Valois</span> retourné). Pour décider une telle dame, une baronne, à
+s'en aller la nuit au bois, jouer un rôle scabreux, il fallait un
+payement assez fort. On ne marchanda pas. La Valois dut donner quinze
+mille francs à Oliva, sans doute les reçut, mais ne lui en donna que
+quatre.</p>
+
+<p>Oliva avait un peu peur. Elle craignait surtout que le grand seigneur
+qui viendrait, ne s'émancipât trop (devant un tel témoin! la Reine,
+qui serait cachée et verrait). La Valois la calma, la styla, et pour
+être sûre qu'elle jouât mieux son petit rôle, elle la mena à <span class="italic">Figaro</span>,
+pour voir ce cinquième acte qu'on voulait imiter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> Oliva, en robe <span class="italic">à l'enfant</span>, de fin linon blanc moucheté,
+sous un blanc mantelet, une jolie <span class="italic">thérèse</span> à la tête, fut amenée la
+nuit au bas du tapis vert, dans un bosquet obscur, et tremblante
+attendit.</p>
+
+<p>De son côté Rohan n'était pas rassuré. Non qu'il ne se crût beau dans
+un habit de mousquetaire où il s'était serré. Mais il ne savait pas
+jusqu'où irait la bonté de la Reine, doutait d'en être digne. La
+Valois dit qu'avant, pour se faire le c&oelig;ur jeune, il avait jugé bon
+de prendre l'étincelle, et chez Cagliostro, et près d'une jeune Ève,
+enfant qu'il avait à Passy, dans cette unique but de raviver l'amour.</p>
+
+<p>Tout alla à merveille. Rohan vit la figure, ombre blanche et légère,
+qui vint et d'une voix très-douce, basse (timide de passion, il n'en
+douta pas), dit: «Tout est oublié!» Éperdu, il se mit à genoux, et
+plus encore, en vrai esclave, s'aplatit, lui baisa le pied
+(<span class="italic">Georgel</span>). Il était dans l'extase.</p>
+
+<p>Mais la Valois accourt, les avertit: «On vient!» Funeste contre-temps!
+bien amer à cet homme heureux!... La fausse Reine s'évanouit, pas si
+vite pourtant qu'auparavant n'échappe de sa main une rose, sur
+laquelle il se précipite, qu'il baise, adore... Mais il est entraîné.</p>
+
+<p>La Valois voudrait nous faire croire que la Reine s'étant amusée de
+Rohan, l'ayant trouvé crédule, ému, passionné, en avait eu pitié et
+l'avait consolé, qu'ils eurent des rendez-vous.</p>
+
+<p>Je n'en crois pas un mot.</p>
+
+<p>Mais je trouve fort vraisemblable que la Reine ait fait faire la
+mystification. Jamais la Valois d'elle-même <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> n'eût offert ce
+salaire énorme à Oliva, salaire royal, de celle qui peut jeter
+l'argent pour un caprice.</p>
+
+<p>Le lieu du rendez-vous n'est pas dans les bois de Versailles, mais
+dans le Parc, fermé de grille. On n'y va pas la nuit sans un ordre
+d'ouvrir.</p>
+
+<p>Si la Valois avait fait de sa tête, et non autorisée, un pareil coup
+d'audace, elle eût craint beaucoup plus une indiscrétion d'Oliva. Elle
+l'eût ménagée davantage. Elle était bien peu inquiète, puisqu'au
+risque de la faire parler elle osa empocher les deux tiers du salaire
+promis.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> CHAPITRE XVII.</h3>
+
+<h4>LE COLLIER.</h4>
+
+<h4>1785.</h4>
+
+
+<p>La mystification était trop fructueuse pour ne pas la continuer. Et ce
+n'était pas difficile. La Reine, en sa triste grossesse, avait besoin
+d'amusement. Elle aimait, on l'a vu, le burlesque et les petites
+farces, comme en Autriche, en Italie. Le cardinal, embarrassé, avait
+besoin du ministère; la passion le rendait crédule, et prêt à faire
+toute folie. Et la Valois avait besoin de les exploiter tous les deux.
+Fastueusement entretenue par Rohan en 83 sur la caisse ecclésiastique,
+elle baissa en 84, suppléa l'amour par l'intrigue. On l'a vu gagner
+dix mille francs du salaire réduit d'Oliva. Elle dut attraper quelque
+argent de la Reine pour les lettres grotesques qu'elle apportait du
+cardinal. Ces lettres éperdues de l'<span class="italic">esclave</span>, adorations folles,
+étaient une riche source, intarissable, de risée. Le succès <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span>
+enhardit la Valois. Elle osa (à l'insu de la Reine) faire de fausses
+réponses en son nom; réponses encourageantes qui exaltaient Rohan, et
+le rendaient sans doute plus généreux pour la Valois.</p>
+
+<p>Rohan croyait toucher au but, et remplacer Calonne. Entre celui-ci et
+la Reine une guerre avait éclaté en 1784. Enceinte de trois ou quatre
+mois, elle avait une envie, un vif désir d'avoir Saint-Cloud, de
+l'acheter aux Orléans. Saint-Cloud, c'est Paris presque, lieu libre,
+où l'on rentre à toute heure. Elle avait souvenir de cette nuit de bal
+où le Roi lui ferma la grille de Versailles, la laissa à la porte
+négocier, prier (Bachaumont). Devenue régulière, elle avait cependant
+ce caprice de la liberté, d'une propriété tout à elle, acquise en
+propre et privé nom. Le Roi consent, mais Calonne résiste, disant
+qu'acquis ainsi, Saint-Cloud serait terre autrichienne, propriété de
+l'Empereur, si la Reine mourrait ne laissant pas d'enfants. Il résiste
+six mois, ne cède que forcé par le Roi, mais se venge. Il arrête sous
+un prétexte Hugeard, secrétaire de la Reine, qui a rédigé le contrat
+(<span class="italic">Mém. d'Augeard</span>).</p>
+
+<p>Lutte étonnante qui indigna la Reine. Calonne n'était pas un Turgot.
+Prodigue des prodigues, pour elle seule il est économe. Cent millions
+ont passé à son joyeux avénement pour les princes et les Polignacs. Il
+a de l'argent pour Cherbourg, pour les canaux, les barrières de Paris
+qui vont coûter douze millions. Il en donne quatorze pour payer
+Rambouillet, acheté par le Roi. Il achète les terres de tous les
+seigneurs obérés au prix qu'ils veulent (pour soixante-dix millions).
+Il fait signer au Roi en un an cent trente-six millions en <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span>
+acquits au comptant (dont vingt et un millions inconnus, anonymes). Et
+il n'en a pas quinze pour acheter Saint-Cloud!</p>
+
+<p>Combien moins aura-t-il de l'argent pour l'Autriche et les millions de
+Joseph II!</p>
+
+<p>La Reine aurait voulu le chasser à tout prix. Rohan, plus complaisant
+et brûlant de servir, s'offrait, offrait un plan de finances qu'un
+certain avocat Laporte avait écrit et lui avait donné par la Valois.</p>
+
+<p>La Reine était troublée. Elle n'avait jamais eu une grossesse si
+orageuse. Elle croyait mourir en couches. Dans ses craintes, elle
+permit qu'on consultât pour elle le devin à la mode, grand ami de
+Rohan, et qui logeait chez lui, le célèbre Cagliostro. Véritable
+enchanteur, dont on n'approchait guère sans en être séduit. Aux
+pratiques occultes (magnétiques et somnambuliques), il liait la
+maçonnerie. C'était son originalité, ce qui le distinguait et du
+fameux Borri, qui brilla à Strasbourg au XVII<sup>e</sup> siècle, et du comte de
+Saint-Germain, cet homme d'infiniment d'esprit, qui dut éblouir Louis
+XV, faisant à volonté et donnant des diamants. Cagliostro l'avait vu
+en Allemagne, avait pris sa tradition. Mais sa grande éloquence, son
+génie sicilien, lui donnait une bien autre action, et même sur des
+gens sérieux. Il semblait que par lui il vînt un nouveau dogme. Ne
+brisant nul autel, il en élevait un au dieu inconnu, la Nature. Il
+avait pris d'abord un point central, le Rhin, entre France et Empire,
+au palais de Rohan et sous la flèche de Strasbourg.</p>
+
+<p>On débitait mille choses. Les Allemands, en lui, revirent le Juif
+errant. À Paris, il était musulman d'origine, <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> fils de
+quelque roi d'Orient, élevé dans les Pyramides, où il apprit à fond
+les sciences occultes. Ainsi que Saint-Germain, il avait vécu trois
+cents ans. Il en paraissait trente. C'est qu'il possédait le secret de
+rajeunir, renouveler la vie, et la puissance aussi de réveiller
+l'amour. L'amour? on le voyait, vivant, en sa charmante femme,
+Serafina Feliciani, une fleur du Vésuve (lui était de l'Etna).</p>
+
+<p>Cette Serafina semble être pour beaucoup dans la puissance
+d'attraction qu'eut Cagliostro pour Rohan. Dès qu'ils vinrent à Paris,
+le prince cardinal les établit près de lui, au Marais, paya tout et
+défraya tout. Ils eurent un hôtel rue Saint-Claude. Serafina eut une
+cour. Madame de Valois dut se subordonner, lui tenir compagnie. À se
+loger si loin, Cagliostro gagna. Le désert attira la foule. Le plus
+grand monde, les belles dames affluaient, consultaient le sage,
+s'initiaient à ses mystères. On s'enivrait de sa parole et de sa
+fantasmagorie. Ému, illuminé, et d'autant moins lucide, on errait
+volontiers dans les sombres jardins du vieil hôtel, hantés de visions,
+d'ombres aimées peut-être, de ces illusions qu'avait trouvées Rohan
+sous l'heureux bosquet de Versailles.</p>
+
+<p>C'est dans cette maison, de renommée douteuse, qu'on vint consulter
+pour la Reine. Mais le sage, pour sonder le sort, avait besoin d'une
+<span class="italic">innocente</span>. Rohan et la Valois lui amenèrent la nièce de celle-ci,
+encore enfant, qui, certains rites accomplis, eut (par une carafe et à
+travers l'eau trouble) la vision que l'on désirait. Une figure de la
+Reine apparut, et, questionnée sur l'accouchement, donna un signe
+favorable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Un des initiés de ce temple de la Nature qu'y avait mené la
+Valois, était le riche Saint-James, qui avec les Laborde, fit
+l'emprunt autrichien. Saint-James était, avec les deux joailliers de
+la Reine, B&oelig;hmer et Bassange, propriétaire en tiers d'un collier de
+diamants, de près de deux millions, fait jadis pour la Du Barry. On ne
+pouvait plus s'en défaire, ne trouvant personne assez fou. On en
+parlait sans cesse. On disait qu'on donnerait bien deux cent mille
+francs à qui le ferait acheter. Cagliostro sentit la portée d'un tel
+mot. Georgel dit (comme la Valois) que le grand magicien «mieux que
+personne sut le secret des motifs de l'acquisition du collier (t. II,
+119).» Mais il ajoute, par respect, «que c'est un grand secret,
+profond, des loges égyptiennes.»</p>
+
+<p>Secret fort transparent, facile à deviner. Cagliostro, expert aux
+moyens d'aviver l'amour, voyant le cardinal inquiet d'avancer si peu,
+et d'autre part, voyant la Reine dans l'orage, aux moments où la femme
+est faible,&mdash;conseilla à Rohan l'essai d'un talisman, qui, devenu
+magique par des conjurations puissantes, lierait deux c&oelig;urs, deux
+âmes. Vieille recette, employée tant de fois par les Cagliostro du
+Moyen âge. Rohan crut voir la Reine asservie du moment qu'on aurait pu
+(comme aux coursiers sauvages) adroitement lui jeter ce <span class="italic">lazo</span>.</p>
+
+<p>De naissance, elle avait la passion des diamants. Elle en reçut
+beaucoup du Roi, et cependant tout d'abord, à l'avénement, acheta des
+bracelets très-chers (que censure fort Marie-Thérèse). Bien plus, au
+moment même (1776), des girandoles merveilleuses <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> qu'elle ne
+put payer qu'en six ans. Tout cela était éclipsé, disait-on, par les
+diamants de la reine d'Angleterre, alors nouvelle reine des Indes. Le
+collier, qui eût pu rivaliser, semblait trop cher. Louis XVI avait
+dit: «J'en aurais deux vaisseaux.» Cependant ce collier, unique,
+irréparable, allait (on l'assurait) passer en Portugal. Quelle perte
+pour la France, pour la couronne de France! Aussi grande sans doute
+que si elle perdait le <span class="italic">Régent</span>, notre diamant (unique!). Il semblait
+très-français de garder le collier.</p>
+
+<p>La royauté, cette religion, ce permanent miracle, a besoin de ces
+choses éblouissantes qui étonnent, qui obligent à baisser les yeux.
+Les étranges reflets du diamant aux lumières font comme un mystère de
+féerie, une auréole (divine? ou diabolique?)&mdash;De là ces passions
+violentes, ces furieuses manies du diamant. On sait le joaillier
+terrible qui ne vendait les siens qu'en voulant les reprendre, et
+poignardant les acheteurs.</p>
+
+<p>Si la Reine, dit-on, avait tant d'envie du collier, pourquoi n'en
+parla-t-elle pas au Roi, qui ne l'aurait pas refusé? Mais le Roi, à
+l'instant, venait de lui donner Saint-Cloud (quinze millions). Mais le
+Roi, à son frère allait faire don de cinq millions. Elle eût été bien
+indiscrète de prendre un tel moment pour faire une troisième demande,
+d'une futilité si coûteuse. Elle dut avoir honte, tout autant que
+désir. On sait d'ailleurs que ces caprices, ces <span class="italic">envies</span> de la femme
+enceinte, sa friandise avide d'avoir sur-le-champ tel objet l'humilie
+d'autant plus qu'elle est d'instinct aveugle, sans raison, contre la
+raison. Il y faut le mystère. Le grand <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> jour gâte tout.
+Offrez l'objet; elle refuse, «car cela n'est pas raisonnable.»</p>
+
+<p>Ses tentateurs, les joailliers, gens fins, que leur commerce initiait
+à ces faiblesses de femme, venaient tous les jours <span class="italic">travailler</span> avec
+elle pour les parures de ses prochaines relevailles; et elle ne
+pensait qu'aux bijoux. Elle voulait l'objet, mais qu'il vînt de
+lui-même. Saint-James qui gagnait sur l'emprunt, Rohan visant au
+ministère, auraient pu l'offrir comme <span class="italic">épingles</span>. L'affaire tardait,
+traînait. Le désir l'emporta. Excédée du retard, elle permit d'agir
+(si l'on croit la Valois), et dit «qu'on fît ce qu'on voudrait.»</p>
+
+<p>Longtemps après, en 1797, à Bâle, les deux joailliers avouèrent à
+Georgel <span class="italic">que la Reine n'ignora nullement</span> qu'on achetait le collier
+pour elle (<span class="italic">Georgel</span>, II, 66). Ils étaient trop prudents pour livrer
+un pareil objet sans être sûrs de son désir.</p>
+
+<p>Mais la Reine n'écrivait jamais (sinon un peu à sa mère, à son frère).
+Vermond, Augeard, faisaient ses lettres. Dessales les écrivait; il
+était son <span class="italic">faussaire en titre</span>, comme en ont toujours eu les rois<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="small">[17]</span></a>.
+Même les signatures des lettres aux souverains n'étaient pas de sa
+main. Ses joailliers n'auraient jamais eu l'impudence d'exiger plus
+que n'en avaient les rois. Il suffit donc que Rohan achetât, et qu'on
+mît au traité qu'elle acceptait. C'est ce qu'on fit <span class="italic">sans imiter son
+écriture</span>. Elle-même le dit à Augeard.</p>
+
+<p>On mit sur le traité: Antoinette <span class="italic">de France</span>&mdash;et non <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span>
+d'Autriche,&mdash;pour que cet objet précieux restât à la Couronne, ne
+devînt jamais autrichien, comme eût pu devenir Saint-Cloud, d'après
+les termes du contrat.</p>
+
+<p>«Comment, dit-on, la Reine eût-elle désiré le collier? pour le cacher,
+l'enfouir? L'ayant refusé publiquement, elle n'aurait osé le porter.»
+Comme collier sans doute, mais fort bien sous une autre forme. Dès
+longtemps elle cherchait, achetait un à un des diamants pour se faire
+des bracelets. On le savait. Et c'est l'usage qu'elle eût fait de ceux
+du collier.</p>
+
+<p>Ce funeste bijou (dont Georgel a donné la forme), en collier, en
+festons, était bien pour la Du Barry. Il était combiné pour faire
+valoir le sein, descendre sur la gorge fort bas, et scintiller à son
+onduleux mouvement. La Reine, plus âgée, ayant eu trois enfants, en
+eut paré plutôt ses beaux bras, ceux qu'on a admirés aussi chez sa
+fille. Elle aurait employé les gros diamants en bracelets, et les
+petits (des festons et des n&oelig;uds) pouvaient être vendus. C'est ce
+qui aidait fort à l'achat. Ces petits, qui valaient un peu plus de
+trois cent mille francs, suffisaient justement pour le premier
+payement, qui devait se faire en juillet.</p>
+
+<p>Si l'on croit la Valois, le vrai collier, de gros diamants, valant
+plus d'un million, aurait été, chez elle, livré le 1<sup>er</sup> février 1785,
+par Rohan à Desclaux, un garçon de la reine. Et les petits diamants,
+détachés du collier, auraient été vendus pour le compte de Rohan par
+la Valois ici, par son mari Lamotte en Angleterre, où l'envoya le
+cardinal. Ce mari prit des traites, pour ses frais de voyage, chez
+Perregaux, banquier du cardinal, fit sa commission sans le moindre
+<span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> mystère. L'ayant faite, il <span class="italic">revint</span>, et rapporta trois cent
+mille francs (mai 1785).</p>
+
+<p><span class="italic">Il revint.</span> Notez bien ce mot. Si sa femme vraiment eût volé le
+collier, s'il avait eu les gros diamants (plus d'un million), s'il les
+avait portés, vendus en Angleterre, il y eût fait venir sa femme
+apparemment, <span class="italic">mais ne fût jamais revenu</span>.</p>
+
+<p>C'est ce que dit le plus simple bon sens.</p>
+
+<p>Quelque peu délicats que fussent le mari et la femme, une certaine
+chose assurait leur vertu. C'est que les gros diamants du collier,
+objet rare et si facile à reconnaître, étaient peu faciles à voler,
+dangereux, difficiles à vendre. Des objets de ce prix ne vont guère
+qu'à des rois.</p>
+
+<p>La grande occasion pour laquelle la reine se préparait, voulait
+paraître avec tous ses diamants, c'était la grande pompe des
+relevailles, où, traversant Paris, elle irait rendre grâce à
+Notre-Dame. Triste fête, et d'effet sinistre. Elle fut accueillie avec
+un silence mortel. Elle revint désolée à Versailles. Le roi dit
+brusquement: «Je ne sais comment vous faites... Quand je vais à Paris,
+tout le monde s'enroue à crier: «Vive le Roi!»</p>
+
+<p>On avait pris très-mal qu'elle achetât à Saint-Cloud, eût sa maison à
+elle pour rentrer à ses heures, et découcher à volonté. N'était-ce pas
+assez de Versailles et des bosquets de Trianon? Les amis de Calonne
+brodaient cruellement là-dessus. L'affaire d'Oliva s'ébruitait, et
+plusieurs soutenaient qu'il n'y avait pas d'autre Oliva que la reine.
+Rohan le croyait fermement, tâchait de le faire croire. Il avait
+encadré la rose et la <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> montrait à tout venant. Il faisait à
+Saverne, dans ses jardins épiscopaux, l'<span class="italic">allée</span> triomphale <span class="italic">de la
+Rose</span>. Sa fatuité outrageante, son délire sensuel pour se persuader
+son rêve, alla jusqu'à faire faire une galante boîte, d'écaille noire,
+entourée de diamants. Dessus, un beau soleil levant dissipait un
+nuage. Dedans, si l'on poussait un ressort, on voyait la reine en robe
+blanche, une rose à la main (<span class="italic">Beugnot</span>). Don d'amour? On l'aurait pu
+croire. Cela se donnait fort à un amant favorisé.</p>
+
+<p>La reine, à un autre âge, pour un homme à la mode, avait bravé,
+affronté le scandale, s'était fait croire coupable (et plus qu'elle ne
+l'était peut-être). Mais ici, au scandale se mêlait le dégoût,
+l'indignité, le ridicule. Qu'un prêtre libertin, à cinquante ans, de
+fille en fille, en fût venu à elle, c'est ce dont la cabale, Monsieur,
+Mesdames, et le Palais-Royal, et Calonne (le grand libelliste),
+pouvaient se régaler, faire leur joie, leur victoire. La cruelle
+affaire du collier arrivait en cadence. À quiconque doutait des succès
+de Rohan: «Pourquoi pas? disait-on. Elle a bien reçu le collier.»</p>
+
+<p>Christine, pour bien moins, dans un temps plus barbare, avait fait
+sous ses yeux <span class="italic">saigner</span> Monaldeschi. Les hommes de la reine, qui
+savaient ses souffrances, sa fureur, Vermond et Breteuil, voulurent au
+moins flétrir Rohan.</p>
+
+<p>Dans sa folle maison, entre Cagliostro, Serafina et la Valois, et je
+ne sais combien de parasites, le produit des petits diamants fondit,
+disparut en deux mois. Rapportés par Lamotte, de Londres, en mai, les
+cent <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> mille écus prirent des ailes, n'attendirent pas
+juillet. À ce terme du premier payement, voilà Rohan tout éperdu. Il
+cherche, il prie Saint-James de payer à sa place. Saint-James en
+avertit Vermond, et les deux joailliers avertissent Breteuil, ministre
+de Paris. Breteuil en est ravi, espère perdre Rohan. Mais la reine
+pourrait hésiter. Durement et crûment, il lui apprend la chose, le
+bruit qu'on en fait dans Paris, le scandale du collier qui est la
+fable du public. Elle rougit. Elle est interdite, semble ne rien
+savoir.</p>
+
+<p>Rohan craignait extrêmement que l'on n'arrêtât la Valois, qu'on ne la
+fît parler. Il la cache, elle et son mari. Puis il voulait les décider
+<span class="italic">en ami</span> à sortir de France. Le faisant, il eut pu mentir tout à son
+aise, tout rejeter sur eux, dire qu'il ne savait rien, que, non
+autorisés par lui, ils avaient vendu les petits diamants. La Valois
+parut obéir et prit la route d'Allemagne, avec Lamotte son mari, mais
+s'arrêta chez elle, à Bar-sur-Aube, attendit les événements.</p>
+
+<p>Qu'eût-elle craint? Nul ne l'accusait. Georgel, l'homme du cardinal,
+lui-même en fait l'aveu: Saint-James, B&oelig;hmer, Bassange, n'avaient
+accusé que Rohan (G., II, 135). Elle ne se cacha nullement, alla voir
+ses voisins de Bar, le duc de Penthièvre, le couvent de Clairvaux, où
+l'on fêtait la Saint-Bernard (<span class="italic">Beugnot</span>).</p>
+
+<p>Breteuil, habilement, avait pris le premier moment de la juste colère
+du roi, à une telle révélation. Le 15 août, au grand jour de la
+Saint-Louis, où Rohan officie dans ses habits pontificaux, la cour et
+tout un monde emplissant la grande galerie, Breteuil crie: <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span>
+«Qu'on l'arrête! qu'on arrête le cardinal!» Rohan se voit conduit
+devant le roi et les ministres. Vrai tribunal; la reine y siége aussi,
+exaltée et en pleurs. Le roi hors de lui-même. Anéanti, le prêtre fait
+la lâche réponse d'Adam contre Ève: «Une femme m'a trompé.» Il la
+croyait bien loin, déjà passée en Allemagne, s'imaginait pouvoir
+s'innocenter à ses dépens.</p>
+
+<p>Tant colère que parut le Roi, on savait bien qu'il reviendrait
+bientôt, ne voudrait pas porter un tel coup à l'Église. On agit dans
+ce sens, et on laissa Rohan faire tout ce qui pouvait l'aider. On le
+laissa écrire dans son bonnet un petit mot, un ordre de brûler
+certaines choses. Breteuil, son ennemi (retenu par le roi sans doute),
+retarda soixante heures avant d'aller chez lui visiter ses papiers.</p>
+
+<p>Rohan, mené à la Bastille par le gouverneur Delaunay, son ami
+personnel, eut par ordre du roi le bel appartement, parfaite liberté
+de promener, <span class="italic">de communiquer</span>. La Valois était à Clairvaux, en fête,
+avec Beugnot, lorsqu'elle apprit cette nouvelle. Il la vit face à face
+à ce moment, put l'observer. Elle pâlit, mais resta très-ferme pour ne
+pas fuir, rentra chez elle à Bar-sur-Aube. En vain il la pria, supplia
+de partir, lui montra les facilités. Elle lui dit: «Monsieur, vous
+m'ennuyez!» Le conseil de Beugnot, en effet, était détestable. Fuir,
+c'était s'accuser, appuyer les mensonges qu'il plairait à Rohan de
+faire. Rester, c'était rendre improbable à tout jamais l'accusation.
+Si elle avait eu le collier, serait-elle restée pour qu'on la
+tourmentât et la forçât de rendre? Et, si elle l'avait <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span>
+vendu, si elle eût eu en Angleterre le million qu'on disait, elle
+aurait fui certainement. Cela tranche pour moi le procès.</p>
+
+<p>Le mari, la voyant arrêtée, fut si peu troublé, qu'il eût voulu la
+suivre et le demanda à l'exempt. Celui-ci refusa, «n'ayant pas d'ordre
+pour lui.» (<span class="italic">Besenval</span>, II, 169.)</p>
+
+<p>Il ne voulait nullement fuir, quelque instance qu'en fît Beugnot. Il
+finit pourtant par comprendre que, s'il ne restait libre, si on les
+tenait tous les deux, leur voix pourrait rester à jamais étouffée,
+qu'en partant il pourrait de Londres parler, et tout au moins laisser
+un témoignage écrit contre la calomnie<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="small">[18]</span></a>.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> CHAPITRE XVIII.</h3>
+
+<h4>PROCÈS DU COLLIER.</h4>
+
+<h4>1785-1786.</h4>
+
+
+<p>Rohan fut bien surpris de voir que la Valois n'avait pas voulu fuir,
+qu'elle restait pour répondre à tout. Les Rohan, les Soubise, fort
+inquiets, lui rassemblèrent à la Bastille les grands avocats de
+l'époque, les Target, les Tronchet. Une consultation eut lieu. Mais
+ces docteurs trouvèrent leur homme bien malade, hochèrent la tête,
+n'augurèrent rien de bon. Ses précédents étaient honteux et
+déplorables. Il avait, disait-on, volé les deniers des Aveugles, pillé
+les Quinze-Vingts (<span class="italic">Besenval</span>, II, 167). Il était très-notoire qu'il
+avait établi et entretenu la Valois avec l'argent des pauvres.
+Maintenant qu'il vivait chez son Cagliostro et sa Serafina, où il
+dînait quatre fois par semaine, il était bien probable qu'il avait
+prélevé sur le collier, pour son courtage, les petits diamants
+rejetés, et <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> les avait vendus à Londres pour en manger le
+prix dans ce tripot. L'avis des avocats fut qu'il était perdu, qu'il
+n'avait de ressources que dans la clémence du roi.</p>
+
+<p>Mais Beugnot, le jeune barreau, allaient plus loin que l'affaire
+d'escroquerie. Ils croyaient qu'en prenant la chose comme crime de
+lèse-majesté, d'outrage au roi, d'attentat à la reine, on pouvait le
+mener tout droit à l'échafaud.</p>
+
+<p>Rohan <span class="italic">in extremis</span>, gisant, désespéré, n'avait pas le choix des
+remèdes. Il écouta un homme que depuis quelque temps il écartait de
+lui, Georgel, habile et dangereux, et qui faisait peur à son maître.
+En 1774 par des moyens étranges et ténébreux, il avait pris le fil de
+l'intrigue autrichienne. Ce grand service ne fut pas reconnu. Georgel
+n'avança pas. Il attendit dix ans, simple abbé, secrétaire dans ce
+palais de la folie, tapi dans sa mansarde, comme une araignée
+suspendue. Au jour de la ruine, l'araignée descendit.</p>
+
+<p>Comment restait-il libre? comment le laissait-on communiquer avec
+Rohan? Breteuil disait qu'il fallait l'arrêter. Vermond dit non, et la
+Reine, suivant toujours le pire conseil, adopta l'avis de Vermond.</p>
+
+<p>Georgel, sans peur et sans scrupule, ne s'embarrassa pas au n&oelig;ud
+qui arrêtait ces pauvres avocats. Il sut bien le trancher. Il avait
+pour cela une lame terrible dont Rohan même ne voyait qu'un côté. Un
+des tranchants pouvait égorger la Valois; l'autre, Rohan lui-même, qui
+eût été absous, mais comme incapable, idiot; et l'administration de
+tous ses bénéfices eût passé à l'abbé Georgel.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> Celui-ci, dès le premier jour, profitant de la peur de Rohan
+et de sa famille, se fit donner une procuration et des pouvoirs
+illimités. Il s'empara de tout, à Paris, à Versailles. Occupant jour
+et nuit deux secrétaires, ne dormant que deux heures, fatigant six
+chevaux par jour, il fit tout marcher à sa guise, dirigea les Rohan,
+guida les avocats, influença les juges.</p>
+
+<p>Si Georgel parvenait à donner à Rohan une ferme et solide impudence
+pour bien mentir, l'affaire était sauvée. La vente s'était faite par
+la Valois et son mari. Mais qui prouvait que Rohan l'eût fait faire?
+En avaient-ils un ordre écrit?&mdash;«Ils avaient remis à Rohan l'argent de
+cette vente.» <span class="italic">Qui le prouvait?</span>&mdash;Avaient-ils un reçu?</p>
+
+<p>Un reçu! la Valois eût-elle osé le demander à un tel seigneur, son
+patron? Un reçu! dans les termes intimes où ils étaient, qui pense à
+demander, à donner des reçus?</p>
+
+<p>Elle n'aurait que son allégation. Mais qui l'écouterait? quel poids
+peut avoir sa parole? qui oserait apposer son <span class="italic">oui</span> au <span class="italic">non</span> d'un
+prince de l'église, d'un cardinal de Rome et du chef de l'épiscopat?</p>
+
+<p>Elle avait eu une arme, les folles lettres de Rohan à la Reine. Pièces
+terribles, un titre à l'échafaud. Rohan lui avait dit: «Il y va de ma
+tête.» Avant de partir de Paris, elle se fit un devoir de les brûler,
+et cela devant un témoin qui pût en assurer Rohan.</p>
+
+<p>Donc point de pièces contre lui. Cela le rassura. Et Georgel encore
+mieux. Lié avec Vermond, par lui il avait un &oelig;il dans Versailles,
+savait l'inquiétude du Roi et de la Reine. On tenait Louis XVI par sa
+vive <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> sensibilité en ce qui la touchait, par sa crainte
+naturelle du bruit, et son regret d'avoir fait tant d'éclat. Il eût
+voulu d'abord se réfugier dans le huis-clos, remettre l'affaire aux
+ministres, MM. de Vergennes et de Castries. Mais quelle ombre fâcheuse
+en serait restée sur la Reine! Il eût bien mieux valu que Rohan fît
+appel au Roi, aidât lui-même à étouffer la chose. Les ministres
+allèrent lui demander à la Bastille, s'il ne voulait pas se fier à la
+bonté du Roi; sinon l'affaire serait livrée au Parlement. Il avait
+grande envie d'abréger tout, de se remettre au Roi. Mais sa famille,
+mais Georgel, l'affermirent. Il demanda d'être jugé.</p>
+
+<p>L'essentiel était que le public n'entendît trop les cris de la Valois.
+On la tenait dans la Bastille, sous la griffe de Delaunay, l'excellent
+gouverneur, le client des Rohan, qui savait comme on peut faire taire
+un prisonnier. On a fait de nos jours des idylles sur la Bastille.
+Dans la réalité, elle était douce aux gens qu'on ménageait (la Staal,
+Marmontel, etc.); mais pour d'autres, terrible. Sans croire aux <span class="italic">in
+pace</span> qu'on se figura voir dans l'épaisseur des murs, elle avait
+très-certainement au plus bas d'horribles cachots, boueux, où l'eau
+entrait, et les rats d'eau, féroces, friands de nez, d'oreilles. La
+Bastille (comme le fort de Brest et tant d'autres prisons) avait ses
+légendes trop vraies, de prisonniers mangés, du moins attaqués jour et
+nuit, mordus et mutilés. Grand moyen de terreur. Pour n'être pas mis
+là, que ne faisait-on pas? L'idée seule pouvait faire défaillir une
+femme. Les aumôniers parfois, dit-on, en profitèrent avec de pauvres
+protestantes, qui en sortaient enceintes et converties.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> La Valois, se trouvant entre quatre murs noirs, et tenue
+d'abord seule, sans conseil, se trouva heureuse de voir un être
+humain, un homme doux et compatissant, l'aumônier (que le gouverneur
+envoyait). Elle s'épancha fort, dit tout à cet homme de Dieu. Il ne
+lui fut pas difficile de tirer d'elle ce qu'on voulait savoir:
+<span class="italic">qu'elle n'avait aucun papier</span>, et pas même des lettres d'amour. Elles
+l'auraient servie beaucoup dans le procès: 1º on y eût vu le vilain
+prêtre à nu, ignoble libertin, un gibier de Bicêtre, sans c&oelig;ur et
+sans cervelle, <span class="italic">indigne d'être cru</span>; 2º ces lettres montrant combien
+il l'avait désirée, achetée à tout prix, auraient (contre Target et
+les défenseurs de Rohan) prouvé que sa fortune précédait l'affaire du
+collier, <span class="italic">venait de l'amour non du vol</span>; 3º que neuf mois avant cette
+affaire, elle était richement, fastueusement entretenue (<span class="italic">Beugnot</span>).</p>
+
+<p>Ces lettres, si utiles, la Valois les avait brûlées, se désarmant
+ainsi pour l'honneur de Rohan. Elle avait tout détruit, sauvé Rohan,
+s'était perdue.</p>
+
+<p>On le devinait bien. Son compatriote Beugnot, son jeune ami, qu'elle
+voulait pour avocat, n'osa pas la défendre. En vain, du fond de la
+Bastille, elle appela et supplia. Elle croyait qu'il avait souvenir de
+son arrivée à Paris, où il la promenait, où ils avaient passé de doux
+moments. Elle avait eu un tort, de se moquer un peu de lui: il eût pu
+l'oublier. Si elle avait eu le malheur de passer par l'amour de cet
+indigne prêtre, la faim en était cause. Avec ses échaudés, Beugnot ne
+la nourrissait pas. Dans son plus grand éclat, recevant le beau monde,
+elle l'invitait fort, le traitait en ami. <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> Elle se fia à lui,
+à son moment suprême, sa dernière nuit de liberté; elle lui mit en
+main ses papiers, s'aida de lui pour les brûler. C'est là qu'il
+parcourut les lettres de Rohan. Lui laissant voir ses lettres, sa
+honte à elle-même, elle disait assez: «J'ai péché!» Cela demandait
+grâce. Elle était fort touchante dans cet appel de la Bastille. S'il y
+était venu, elle l'aurait ressaisi peut-être. Elle avait vingt-six
+ans, étincelait d'esprit, était (plus que jamais) charmante de grâce
+et de passion.</p>
+
+<p>Elle était bien naïve, avec cet âge et tant d'épreuves, de s'adresser
+à ce sage jeune homme, ce prudent Champenois, né pour faire son
+chemin. Si elle avait encore une chance de salut, c'eût été de dire
+tout, sans taire ce qui était contre elle, et d'ébranler la France du
+tonnerre de l'opinion. Il eût fallu, non un Beugnot, mais bien un
+Mirabeau, un intrépide fou, qui, tenté par la gloire, se perdît,
+s'immortalisât. Mais eût-elle voulu elle-même être ainsi défendue?
+Nullement. Espérant être ménagée de Rohan, un peu couverte par la
+Reine, elle voulait ruser, ménager tous les deux. Cela fut impossible.
+Tous les deux l'accablèrent. Elle se trouva prise entre l'enclume et
+le marteau.</p>
+
+<p>Un fait fort singulier ferait croire que d'avance le Roi, engagé
+malgré lui dans ce fatal procès, redoutait les écarts hardis des
+avocats, aurait ouvert l'oreille à certain compromis. Georgel, voulant
+d'abord faire taire les joailliers (pour la partie du collier qu'on
+vendit à Londres), demanda et <span class="italic">obtint du Roi</span> qu'on leur assignât ce
+payement sur son abbaye de Saint-Vast. Grâce étrange et bien étonnante
+au début d'un <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> pareil procès! Quoi! le Roi le poursuit et
+l'envoie en justice, prévenu d'attentats qui pourraient lui coûter la
+tête; et pourtant il s'y intéresse tellement, a soin de ses affaires!
+Ne pourra-t-on pas dire que, tout en l'accusant, il le craint, le
+ménage, achète sa discrétion? Quoi qu'il en soit, Georgel a fait un
+coup de maître faisant croire que le Roi est au fond pour Rohan.</p>
+
+<p>Cela énerve le procès, le rendra vain et ridicule.</p>
+
+<p>Les lettres du roi au Parlement sont pitoyables de timidité, de
+mollesse, très-propres à confirmer ces bruits.</p>
+
+<p>On y voit un mari inquiet qui se dépêche de mettre sa femme hors de
+cause. Il affirme d'abord ce qui est en litige: <span class="italic">Elle n'a pas reçu le
+collier</span>.</p>
+
+<p>On n'y voit pas du tout le roi. Il oublie qu'il est roi; il n'a nul
+sentiment de la Majesté outragée. Beugnot dit à merveille: «La
+Révolution était faite lorsque le roi s'oublie lui-même, réduit toute
+la cause à une affaire d'escroquerie.»</p>
+
+<p>Le roi explique, d'un ton qu'on croirait apologétique, l'arrestation
+du cardinal; il mentionne l'excuse que Rohan a donnée: «<span class="italic">Il a été
+trompé.</span>» Cela simplifie tout. Il est dupe plus que criminel. Le juge
+n'aura pas grand'peine pour trouver le coupable sur qui on doit
+frapper. Il a été trompé «<span class="italic">par une femme</span>.» Rohan a peu à craindre. Si
+justice se fait, ce sera seulement <span class="italic">in anima vili</span>.</p>
+
+<p>Le procès est tracé d'avance. Seulement, pour arranger cela, il ne
+faut pas trop de clarté. C'était précisément l'année où un magistrat
+(Dupaty) demanda <span class="italic">qu'il n'y eût plus de procédure secrète</span>, que
+l'accusé ne <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> fût plus isolé, qu'il fût environné des
+garanties de la publicité, que l'information, les débats, se fissent
+en plein soleil. La Justice elle-même devait le désirer, vouloir
+sortir de la nuit odieuse qui la rendait suspecte, obtenir le grand
+jour et montrer qu'elle est la Justice.</p>
+
+<p>Le contraire arriva. Le Parlement condamna Dupaty, garda et défendit
+ses formes inquisitoriales, l'arbitraire infini que lui donnait
+l'obscurité.</p>
+
+<p>Mais le roi est le roi. Il pouvait se placer du côté du public qui
+demandait cette réforme, l'imposer à son Parlement. Dans une affaire
+où il était partie, où la reine même était en jeu, il devait le
+vouloir, ne laisser là-dessus nulle ombre.&mdash;Le contraire arriva. Il
+recula devant cette réforme. On put croire qu'il craignait que
+l'affaire ne fût éclaircie.</p>
+
+<p>L'épiscopat français se serait fait honneur, si son chef (le grand
+aumônier) acceptant le juge laïque, il eût demandé le grand jour.
+Heureuse occasion de faire taire les méchants, de montrer l'innocence
+de cet agneau sans tache. Mais l'Église n'en profita pas.</p>
+
+<p>Le roi, la Justice et l'Église furent d'accord pour fuir la clarté.</p>
+
+<p>On montra du procès aussi peu que l'on put. On fit plus que le
+supprimer. On le faussa, en écartant ceci, faisant voir cela. La nuit
+absolue, pour tromper, vaut moins que les fausses lueurs.</p>
+
+<p>Une chose a frappé Beugnot, c'est que dans les Mémoires, si nombreux,
+d'avocats, on ne sent aucun sérieux. «Ce ne sont que jeux puérils.» Il
+semble que l'affaire est arrangée d'avance, l'issue prévue, qu'il
+<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> s'agit simplement d'amuser le public et de jouer la comédie.</p>
+
+<p>L'avocat de Cagliostro dit gravement comment, élevé dans les
+Pyramides, il y apprit toute science. Le mémoire du prophète fut si
+piquant, si curieux, qu'il y eut queue à son hôtel, où on le débitait;
+il fallut y mettre des gardes.&mdash;Mademoiselle Oliva, charmant témoin,
+docile, prête à dire tout ce qu'on voulait, fit un délicieux mémoire,
+«très-digne, dit Georgel, de Paphos et de Gnide.»</p>
+
+<p>Tous veulent amuser, être divertissants; ils visent au succès si grand
+qu'eut Beaumarchais. Pour aucun d'eux l'affaire n'est sérieuse. Nul ne
+semble prévoir l'effondrement moral qui va se faire, la reine avilie,
+le trône ébranlé. Ils se disent: «Nulle vie n'est en jeu. Il n'y aura
+pas mort d'homme... Une femme tout au plus <span class="italic">exposée, corrigée</span>.»</p>
+
+<p>Mais quittons l'avant-scène. Que disait cette femme: «La reine a reçu
+le collier. L'accessoire du collier, les petit diamants (inutiles pour
+elle, et détachés par elle) ont été vendus par moi et mon mari à Paris
+et à Londres, sur l'ordre du cardinal, à qui nous en avons remis le
+prix, trois cent mille francs.»</p>
+
+<p>Rohan niait cet ordre, niait avoir reçu l'argent, récriminait, disant:
+«Vous avez vendu le collier.»</p>
+
+<p>Par là il se lavait de la vente des petits diamants; la Valois, selon
+lui, avait en même temps vendu les petits et les gros.</p>
+
+<p>Rohan, du même coup, lavait la reine et lui. Tout retombait sur la
+Valois.</p>
+
+<p>Le premier pas évidemment que la Justice avait à <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> faire était
+de s'informer à Londres, d'obtenir par le ministère qu'elle y pût
+faire enquête, d'y envoyer des hommes sûrs. Le ministère, le roi,
+devaient s'y entremettre. Inexplicable énigme: rien de tel ne se
+fit!...</p>
+
+<p>Le roi, le Parlement, les ministres n'agissent pas. On se fie pour
+l'enquête, à qui? chose inouïe que ne croira pas l'avenir, on se fie
+justement à l'accusé Rohan et à ses gens. Un petit secrétaire de Rohan
+est envoyé avec un capucin qui prétend être sur la voie, pouvoir
+diriger la recherche.</p>
+
+<p>Notons ce capucin, et admirons Georgel qui manipulait tout cela.</p>
+
+<p>Si la fiction est poésie, création, Georgel fut grand poète, et
+vraiment créateur. Il inventa des choses, il inventa des hommes. Il
+fit sortir de terre deux moines, <span class="italic">amis de la Valois</span>. C'étaient des
+Mendiants, de ces rôdeurs, qui, tout en demandant, flattant, mangeant,
+observent. À Paris, c'était un P. Loth, un Minime, que la Valois
+sottement protégeait, à qui elle avait rendu un service essentiel,
+d'obtenir (par Rohan) qu'il prêchât à la cour. L'autre capucin,
+Irlandais, un P. Macdermot, son parasite à Bar, prétendit pouvoir
+désigner à quels marchands en Angleterre elle avait vendu le collier.</p>
+
+<p>La Valois a donné, publié minutieusement le compte des petits diamants
+qu'elle vendit pour le cardinal, avec les noms, les dates et
+circonstances.</p>
+
+<p>Mais Rohan n'a pas publié l'enquête de son secrétaire, du capucin, sur
+le collier, sur cette énorme vente qu'elle aurait faite, sur le
+million et demi qu'elle <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> en eût retiré, sur le placement
+qu'elle en eût fait, etc.</p>
+
+<p>Bonne ou mauvaise, la pièce rapportée par le capucin était favorable à
+la reine aussi bien qu'à Rohan (faisant croire que la reine n'avait
+jamais eu le collier). Donc, on pensait qu'elle serait fort bien reçue
+des gens du roi, du procureur du roi, qui l'admettrait les yeux
+fermés. On l'avait fait timbrer, viser à Londres par je ne sais quelle
+autorité. Cela ne disait pas grand'chose, n'impliquait nullement que
+cette autorité eût jugé cette pièce, la donnât pour valable.
+L'autorité était peu attentive à Londres, si j'en juge par tant
+d'histoires étranges, d'aventures, de désordres, de meurtres, vols et
+violences, qu'on a données pour ce temps-là.</p>
+
+<p>Ce visa imposa fort peu aux gens du roi. L'&oelig;uvre du capucin leur
+parut très-informe, infiniment suspecte, de fort mauvaise mine, et ils
+refusèrent de l'admettre.</p>
+
+<p>Un tel refus méritait le respect. Forcer la main à la magistrature,
+l'obliger d'accepter une pièce véreuse, qui, si on l'acceptait,
+tranchait toute l'affaire, c'était chose indigne et énorme. Mais
+encore une fois, cette pièce avait le grand mérite de couvrir à la
+fois et le cardinal et la reine. Les Rohan s'adressèrent au garde des
+sceaux, Miromesnil. Pouvait-il juger sur les juges, faire trouver
+blanc ce qu'ils avaient vu noir? Du moins ne devait-il examiner la
+pièce, et surtout inviter les prétendus Anglais dont elle donnait le
+témoignage, à venir s'expliquer eux-mêmes? Londres est-il donc au bout
+du monde? Miromesnil ne fit rien <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> de cela. Il força la
+Justice. Ordre aux magistrats de trouver la pièce bonne et de
+l'employer!</p>
+
+<p>Une affaire engagée ainsi était bien claire d'avance. Les témoins qui
+d'abord avaient chargé Rohan, se dédirent, chargèrent la Valois. Et
+nul ne les reprit de leurs variations. Par exemple, B&oelig;hmer et
+Bassange, les joailliers, eurent trois avis: d'abord contre Rohan,
+puis contre la Valois, longtemps après contre la reine. Quatre ans
+après sa mort, en 1797, trouvant Georgel à Bâle, ils finirent par lui
+avouer que la reine n'avait rien ignoré de l'achat du collier. Et en
+effet eux-mêmes, sans cette garantie, auraient été bien sots de livrer
+un pareil bijou.</p>
+
+<p>Le procès fut un jeu. Le cardinal parlait assis, en robe rouge et
+barrette rouge. On le stylait, le dirigeait. On écrivait avec respect.
+La Valois, au contraire, bridée et muselée, devait marcher comme on
+voulait. Si elle hasardait un écart, le greffier n'écrivait plus rien.
+Georgel lui-même avoue qu'on se garda d'écrire telle échappée qui lui
+venait.</p>
+
+<p>Rohan lui disait une fois: «Mais, Madame, cela n'est pas vrai...;»
+elle répondit en souriant: «Monsieur, autant que tout le reste. Depuis
+que ces messieurs nous interrogent, vous savez que ni vous ni moi nous
+ne leur avons dit un mot de vérité.»</p>
+
+<p>Situation terrible. La Reine aurait voulu qu'elle chargeât le
+cardinal. Était-elle libre de le faire? Un violent parti se formait
+pour Rohan. Les Condés mêmes venaient solliciter pour lui. Si la
+Valois avait osé parler contre, on aurait crié: «Blasphème! elle
+ment!... Il faut la faire <span class="italic">chanter</span>» (la mettre à la torture).
+<span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> La torture, que Necker voulut supprimer, avait ses
+partisans, pouvait être ordonnée encore. À Aix (1780), avait paru
+l'apologie de la torture par Muyard de Vouglans, un président, membre
+du Grand-Conseil. Le pape Pie VI avait consacré cet ouvrage par son
+approbation. Le Roi en accepta la dédicace et maintint la torture
+jusqu'en mai 1788.</p>
+
+<p>Les Parlements y tenaient fort. Ce que le juge avait de terrible (et
+de bien cher aussi), c'était cette terreur, cet arbitraire énorme
+d'ordonner ou n'ordonner pas ce qui, au fond, tranchait tout, faisait
+qu'on s'accusait soi-même. Que de saluts très-bas, que de sourires des
+dames (d'autres faveurs aussi) au monsieur qui pouvait vous faire
+craquer les os?</p>
+
+<p>Donc la Valois rusait, était sage, ménageait Rohan. Les amis de Rohan
+la voyant désarmée, et n'osant se défendre, l'accablaient à plaisir,
+l'insultaient, s'en moquaient. On voulut voir jusqu'à cela pourrait
+aller. Cagliostro, par un mépris glacé, lui fit perdre enfin patience.</p>
+
+<p>Elle eut un accès effroyable de fureur et de désespoir. Un chandelier
+était entre eux, elle le prit, et le lui lança à la tête. Scène
+sauvage dont elle usa contre elle pour ne plus l'écouter du tout. On
+dit qu'elle était enragée, une bête féroce, qu'elle avait mordu son
+geôlier (ce qui pourtant se trouva faux).</p>
+
+<p>Ce qui achevait la Valois, c'est qu'elle avait contre elle
+non-seulement les amis de Rohan, mais les ennemis de la Reine, dont on
+la supposait l'agent. Ces ennemis, c'était tout le monde:</p>
+
+<p>1º Le Parlement, qui, forcé en décembre, dans un <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> Lit de
+justice, d'enregistrer les emprunts de Calonne, en voulut à la cour,
+crut la frapper dans la Valois;</p>
+
+<p>2º Calonne, fort branlant, ayant décidément épuisé le charlatanisme,
+et sachant que la Reine avait son successeur tout prêt, voulait la
+prévenir, l'avilir, s'il pouvait, la flétrir, l'écraser dans sa
+créature la Valois. Il ne paraissait pas, mais travaillait le
+Parlement par un tiers, Lamoignon (auquel il eût donné les sceaux).</p>
+
+<p>Le plus terrible pour la Reine, c'est qu'à ce moment décisif,
+s'ébruitait le traité par lequel Louis XVI avait arrangé les affaires
+de Joseph II avec l'argent français. L'Empereur, pour le mal qu'il
+avait fait aux Hollandais, exigeait qu'ils lui fissent réparation, lui
+payassent dix millions d'amende. La France en paya la moitié. Utile
+arrangement pour éviter la guerre. Mais le public s'en indigna, le
+trouva bas et lâche, crut y revoir le temps où la France payait un
+tribut à l'Autriche. On rappela l'année 78, et les quinze millions,
+tant de fourgons d'argent qui partirent de l'hôtel des postes. On
+soupçonna la Reine d'épuiser sous main le trésor. Et l'orage s'amassa
+contre elle. Cette haine tourna en amour pour Rohan. Par un effet
+bizarre, ce vieux libertin sale devient tout à coup une idole. Sa
+cause devient celle du droit, de la patrie, des libertés publiques.</p>
+
+<p>La cour amèrement regretta d'avoir tant ménagé Rohan. On revint à
+l'idée de l'attaquer par le point grave qu'on avait écarté,
+<span class="italic">l'attentat à la Majesté</span>, à l'honneur de la Reine. Pour cela, on
+voulait faire venir d'Angleterre un dangereux témoin, Lamotte,
+<span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> mari de la Valois. Plusieurs fois il avait couru le danger
+de la vie. L'ambassadeur français, ou plutôt les Rohan, l'auraient
+mieux aimé mort. Mais quand on vit l'affaire prendre si mauvaise
+tournure, la cour crut au contraire qu'on pouvait l'employer, faire
+témoigner par lui de l'insolence de Rohan, de ses mensonges indignes
+pour faire croire qu'il avait les faveurs de la Reine. La mystérieuse
+boîte d'écaille, la rose encadrée, d'autres choses, n'auraient prouvé
+que trop sa fatuité calomnieuse. L'irritation du Roi aurait été au
+comble. Le public même n'eût pu que le trouver coupable. On eût pu
+demander sa tête.</p>
+
+<p>Plan très-bon, mais tardif; Calonne le sut à temps, et, par son
+Lamoignon, il fit brusquer le jugement.</p>
+
+<p>Le procureur du roi avait conclu, pour toute peine, à ce que Rohan
+perdit la grande aumônerie, à ce qu'il fût <span class="italic">blâmé</span>, et demandât pardon
+au Roi et à la Reine. Conclusion très-molle, et singulièrement
+modérée. Ses plus ardents amis n'avaient jamais nié qu'il n'eût été
+déplorablement indiscret, ne dût réparation. Mais l'état des esprits
+était si violent, si aveugle pour lui, qu'on ne pouvait plus faire
+justice; une foule exaltée de dix mille hommes assiégeait le Palais.
+L'arrêt était dicté, et on le rendit tel: Rohan, absous, loué, et la
+Reine accablée en sa créature la Valois, qui serait marquée et
+flétrie.</p>
+
+<p>Quand les juges sortirent, la scène fut extraordinaire. Mirabeau qui
+la vit, fut surpris, effrayé, de l'emportement de ce peuple; il en
+prit vaguement de sinistres idées de l'avenir. Ces furieux, non
+contents de crier, baisaient les mains des conseillers, se jetaient
+<span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> à genoux, presque en larmes, adoraient. Rohan rentrant à la
+Bastille, la foule s'indigna; le sang aurait coulé, si lui-même Rohan
+ne les eût apaisés. Autre scène et plus folle: exilé par le Roi, il
+vit, à son départ, tout Paris à sa porte, la foule se ruer dans ses
+cours, l'appeler au balcon. Il parut, et il la bénit.</p>
+
+<p>Qu'adviendrait-il de la Valois? Il n'était nullement question de lui
+faire grâce, mais d'adoucir l'arrêt, de ne pas faire l'exécution
+publique, où sans doute elle crierait. La Reine était embarrassée. En
+lui sauvant l'exécution, elle affermissait le public dans l'idée que
+c'était son agent et sa créature. En la laissant subir l'arrêt, elle
+faisait dire à la cabale qu'elle n'osait sauver sa complice, que, par
+une hypocrisie lâche, elle se lavait en l'immolant.</p>
+
+<p>Elle était redevenue enceinte, et d'autant plus craintive, plus
+sensible peut-être. Elle eût voulu qu'on n'exécutât pas (dit Adhémar).
+Mais elle n'osa insister. Elle était en Conseil sous les yeux de
+Vergennes, son adversaire secret, qui guettait ce qu'elle dirait. Le
+Roi même, défiant et le c&oelig;ur fort gonflé, aurait pu mal interpréter
+un excès d'insistance. Vergennes dit sèchement que l'honneur de la
+Reine exigeait qu'on suivît l'arrêt. Les ministres, moins le seul
+Breteuil, voulurent aussi l'éclat, bien sûrs qu'il tournerait contre
+la Reine.</p>
+
+<p>Au Roi de décider. Il est juge des juges. L'exercice du droit de grâce
+n'est rien qu'un second jugement qui implique certain examen.</p>
+
+<p>L'examen eût donné les résultats suivants: <span class="italic">Point de faux</span>; on n'imita
+pas l'écriture de la Reine (<span class="italic">Augeard</span>). <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> <span class="italic">Le vol
+très-incertain</span>, sans preuve que la pièce rejetée par les gens du
+Roi.&mdash;Le vrai crime, c'était <span class="italic">d'avoir supposé des lettres de la Reine</span>
+pour encourager les folies dont la Reine était accusée.</p>
+
+<p>L'arrêt était terrible. «Rasée, marquée et flagellée de verges!»&mdash;Et
+le supplice durait jusqu'à la mort. À la Salpêtrière où elle allait
+être jetée, ainsi qu'à Saint-Lazare, la règle était le fouet. À
+Bicêtre, le fouet, jusqu'en 89, était donné même aux malades, au dire
+du docteur Cullorier. Maisons d'opprobre et de cruelle risée. La honte
+du châtiment d'enfance, loin d'inspirer la pitié, avait ce triste
+effet que la victime avait contre elle les rieurs. Beaumarchais
+l'éprouva. Quoiqu'il n'eût rien subi, il en garda la note. Ses succès,
+les millions qu'on lui paya, nulle réparation ne put effacer
+Saint-Lazare. Dès lors il ne rit plus. Le coup de Louis XVI lui ôta
+pour jamais le rire.</p>
+
+<p>Mais la Salpêtrière était bien pis. Hôpital et prison, mêlée de
+voleuses et de folles, c'était une Sodome de fureurs libertines,
+d'effrénées violences. Toute victime un peu distinguée, d'autant plus
+était poursuivie, outragée. Qui ignorait cela? personne. L'autorité le
+voyait, le souffrait, de peur de plus grands maux. Les tyrans du
+théâtre, les gentilshommes de la chambre, tiraient de là une terreur
+qui rendait souples les actrices. Maintes fois en ce siècle, au lieu
+du For-l'Évêque, telle pour prison eut le Grand Hôpital, c'est-à-dire
+fut jetée aux bêtes. La Valois, avec un tel nom, avait bien plus à
+craindre, dans cette sauvage république.</p>
+
+<p>Le sang royal au moins eût pu arrêter Louis XVI, <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> le respect
+du passé, la mémoire d'Henri III. N'était-ce pas déjà une chose bien
+étrange, bien révolutionnaire et de terrible égalité, qu'une Valois
+parût à l'échafaud? Étrange imprévoyance! Qu'il était loin alors de
+prévoir qu'en sept ans les Bourbons à leur tour y suivraient les
+Valois.</p>
+
+<p>Il était cependant humain. On l'avait vu dans tous ses actes. On le
+voyait dans les touchantes instructions qu'il donna en 84 à La
+Peyrouse pour le voyage autour du monde, recommandant d'épargner les
+sauvages, et de leur faire du bien, de n'employer contre eux nos armes
+supérieures qu'à la dernière extrémité. Une seule chose pouvait faire
+tort à sa bonté, c'était sa sensibilité, violente, emportée,
+pléthorique. Comme sa s&oelig;ur Élisabeth, il débordait, crevait de
+sang. Son teint rouge, ses lèvres gonflées et ses gros yeux saillants,
+ne le disaient que trop. Facile aux larmes, il ne l'était pas moins à
+certaines fureurs dont il n'était pas maître. Ici, dans une affaire
+personnelle, où son c&oelig;ur, sa passion, étaient tellement intéressés,
+où l'on put croire que la justice fut aussi colère et vengeance, il
+eût dû mieux résister.</p>
+
+<p>L'exécution se fit, mais avec des précautions qui montrèrent qu'on
+craignait les cris de la patiente, des protestations, des fureurs. On
+prit l'heure matinale, six heures, pour qu'il y eût peu de monde.
+Point de Grève. Tout se fit dans la cour grillée du Palais. On rusa
+avec elle. Elle eût été un lion qu'on aurait mis moins d'adresse à la
+prendre. Elle était au lit. On lui dit qu'on la demande. Elle se lève
+en hâte. Dès qu'elle quitte sa chambre, on ferme la porte derrière
+elle. Et <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> entre deux portes on la prend, on la lie, on
+l'entraîne furieuse, vers la grille de fer, qui de la Conciergerie
+fait passer dans la cour du Palais.</p>
+
+<p>L'arrêt, cruellement impudique, disait qu'elle serait fouettée <span class="italic">nue</span>.
+Elle lutte, quoique liée, se débat; on arrache ses vêtements. Mais
+l'effroi domina la honte, quand elle vit le fer rouge approcher...
+Elle se tordit d'épouvante, détourna, déroba l'épaule... Le fer
+glissa, brûla le sein...</p>
+
+<p>Évanouie, anéantie, on l'emporta. Dans la voiture, reprenant
+connaissance, elle s'élança par la portière, voulant se faire écraser
+(<span class="italic">Besenval</span>, II, 173).</p>
+
+<p>Domptée, liée, rasée, vêtue du sale habit de la maison, elle passa les
+portes terribles, et se vit là dans cette ville de sept mille
+créatures immondes. Énorme entassement de vies malsaines, de
+souillures de tout genre. Dès l'entrée, une odeur repoussante et
+nauséabonde. Les dortoirs servaient d'ateliers, la nuit, le jour,
+étouffés et fétides. Dans la règle première, les tâches excessives,
+impossibles, en faisaient un enfer de châtiments, de pleurs. «Qui ne
+coud sa demi-chemise, aura le fouet deux fois par jour.» Rigueur
+inapplicable. L'autorité s'était lassée. Pour avoir seulement un peu
+d'ordre apparent, les supérieures et religieuses souffraient mille
+choses infâmes, les voyaient froidement. Comme en tout hôpital alors,
+on couchait six dans chaque lit. Promiscuité très-cruelle, où les
+fortes régnaient. Nulle protection des faibles. Si l'autorité eût osé
+s'en mêler, il y eût eu révolte, le sang eût coulé tous les jours. Ces
+terribles Madeleines s'armaient au moindre mot de chaises, frappaient
+à mort <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> de tessons et de pots cassés (<span class="italic">Vie de madame de
+Lamotte</span>, II, 124-25). On se gardait de les troubler dans les jeux
+effrénés où elles épuisaient leurs fureurs, dans la chasse surtout
+qu'elles faisaient des nouvelles, la nuit, le jour, se relayant pour
+les désespérer de coups et d'insomnies, les hébéter, s'en faire des
+esclaves idiotes.</p>
+
+<p>La Valois eut grand'peur quand elle fut lâchée dans le troupeau, quand
+elle se vit seule dans cette foule faut-il dire de femmes? La plupart
+semblaient hommes, de traits durs, d'&oelig;il lubrique. Une chose la
+sauva, c'est que l'on sut d'avance qu'elle était victime de la Reine
+(<span class="italic">Vie</span>, II, 122). Elle leur dit: «La Reine devrait être à ma place.»
+Cela les adoucit. La supérieure, du reste, s'intéressa à elle, et lui
+sauva le pire, la nuit. Elle la fit coucher à part, et cependant, la
+première nuit, elle essaya de s'étrangler (<span class="italic">Besenval</span>, II, 173).</p>
+
+<p>Dans quel état était la Reine? bien troublée, dit madame Campan. Je
+l'en crois. Car je vois revenir madame de Lamballe, le bon ange des
+mauvais jours. Cette femme, si faible, fit la chose la plus
+courageuse. Elle entreprit d'aller au terrible hôpital, d'entrer dans
+cet enfer, d'adoucir la Valois, de lui fermer la bouche. Admirable
+imprudence! Mais comment croyait-elle être reçue, à ce premier accès
+de fureur et de haine, quand l'épaule lui brûlait encore? Le pis,
+c'est que la Reine lui donna une bourse, crut que l'argent ne nuirait
+pas.</p>
+
+<p>Cela tout au contraire ferma la porte de la Salpêtrière. Madame Robin,
+la supérieure, fut indignée, foudroya la pauvre Lamballe de ce mot:
+«Elle <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> est condamnée, madame, mais non pas à vous voir!»
+(<span class="italic">Guénard</span>, etc.).</p>
+
+<p>La cour avait montré une étonnante inconséquence: la frapper, et puis
+la laisser en vue dans un lieu tout public où elle exciterait
+l'intérêt. La prisonnière devint la curiosité de Paris, l'objet d'un
+vrai pèlerinage. Tout le monde y allait. On ne lui parlait pas; mais
+on la voyait dans les cours, mêlée à ce triste troupeau; elle semblait
+vouloir échapper aux regards, on la reconnaissait à sa désolation, à
+ses profonds gémissements.</p>
+
+<p>Elle avait touché tout le monde, les plus dures même, religieuses et
+prisonnières. Les religieuses, si sèches, faites à commander, à punir,
+devinrent tendres pour celle-ci, et les aumôniers encore plus. Sa
+chambre fut ornée de portraits de saints, de martyrs, d'images qui
+pouvaient la consoler et l'amener au repentir, l'adoucir et la
+désarmer. On lui disait: «Écrivez à la Reine, et elle vous
+pardonnera.»</p>
+
+<p>Elle était prise encore par un autre côté. Ses compagnes si violentes,
+pour elle devenaient des agneaux. La Valois est trop fière pour dire
+comment elle y vivait. Ce qui est sûr, c'est qu'une certaine Angélique
+la protégeait, l'aimait et la servait. Cela fondit son c&oelig;ur, énerva
+ses rancunes. Elle faiblit, écrivit à la Reine, et sans doute demanda
+sa grâce.</p>
+
+<p>Elle eut tout le contraire. On ne répondit pas. Mais on lui ôta
+Angélique, en la graciant. La graciée fut désespérée, plus tard
+sacrifia son pays, sa famille, alla rejoindre la Valois.</p>
+
+<p>Celle-ci s'était donc humiliée en vain. Elle retombe <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> à
+l'état sauvage. Une nuit, favorisée peut-être de quelque religieuse,
+elle trouva moyen de s'échapper (11 sept. 1787).</p>
+
+<p>Comment? on ne le sait. Ce qu'on voit (dans Beugnot), c'est que la
+malheureuse, fuyant comme un lièvre, un renard, courant de nuit sans
+doute, alla à Bar-sur-Aube. Son aveugle instinct, l'idée fixe qui
+avait dominé sa vie, la ramenait à son lieu de naissance. Sans but et
+sans espoir. Dans cette petite ville de province, qui aurait reçu la
+flétrie? Elle alla se blottir au fond d'une carrière. Là, la mère de
+Beugnot, se souvenant qu'elle avait dans les mains certaine somme,
+jadis laissée pour les pauvres par la Valois, eut le charitable
+courage d'aller la nuit lui porter cet argent dans sa caverne. Sans
+cela, elle y serait morte de faim, n'eût pu passer en Angleterre.</p>
+
+<p>Mais là même de quoi vivrait-elle? Son indigence prouvait bien qu'elle
+n'avait ni eu ni vendu le collier, ni placé un million. Elle ne
+pouvait vivre que d'injures à la Reine. Je ne crois pas du tout que la
+cour ait été si sotte que de favoriser, comme on a dit, sa fuite,
+qu'elle ait déchaîné elle-même cet être dangereux qui brûlait de
+parler, et que les libellistes et les libraires de Londres ne
+pouvaient manquer d'exploiter.</p>
+
+<p>Il y avait à Londres, en tout temps, une manufacture de pamphlets, de
+libelles, fort lucrative et doublement payée, et par le public
+curieux, et par la cour qui les craignait, travaillait à les
+supprimer. Très-sottement sous la Du Barry, puis à l'avénement de
+Marie-Antoinette, on traitait avec ces faquins, et, chose encore plus
+sage, pour les marchés mystérieux, on <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> employait les hommes
+les plus retentissants de France, un Éon ou un Beaumarchais. En 1774,
+celui-ci court l'Europe, de Londres à Vienne, poursuivant un libelle
+(l'<span class="italic">Aurore</span>), avec mille aventures; il en fait un roman. Avec la même
+adresse, en 1787, la cour traite avec la Valois, pour l'empêcher de
+publier son <span class="italic">Mémoire justificatif</span> (corrigé, dit-on, par Calonne). La
+bombe cependant éclata en 1788.</p>
+
+<p>Ce Mémoire, étendu, devint un véritable livre, <span class="italic">Vie</span> de l'auteur, en
+deux volumes in-8. Nouvelle peur du Roi, de la Reine. Par une
+singulière imprudence, pour faire disparaître le livre, on envoie la
+personne la plus en vue, que suivaient les regards, madame de
+Polignac. L'édition entière est achetée. Elle périt dans un four de
+Londres... moins un seul exemplaire que garda un de nos ministres et
+que la Convention a fait réimprimer.</p>
+
+<p>La Valois ou ses rédacteurs avaient dans le <span class="italic">Mémoire</span>, d'extrême
+vraisemblance, mis un trait fort invraisemblable, romanesque et
+calomnieux (les rendez-vous nocturnes que la Reine aurait donnés à
+Rohan). Les libellistes à gage ne suivirent que trop cette voie.
+Encouragés sans doute, payés des ennemis de la Reine, ils firent de
+Marie-Antoinette, en quelques pages, une horrible légende, absurde,
+insensée, dégoûtante, où elle est à la fois Messaline et la
+Brinvilliers, empoisonnant Vergennes et tout ce qui lui fait obstacle,
+donnant à tout venant l'arsenic et la mort-aux-rats.</p>
+
+<p>Il suffit de jeter un regard sur ces pages pour voir qu'elles n'ont
+nul rapport avec les vraies publications de la Valois. Pour mieux
+vendre, on y mit son nom. <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> Elle eut beau protester, jurer que
+ce n'était pas d'elle. La masse passionnée avalait toute chose dans sa
+voracité crédule. Par contre, Burke et nos ennemis entreprenaient dès
+lors la canonisation de Marie-Antoinette. Les deux légendes étaient en
+face et les deux fanatismes. La Valois risquait de nouveau d'être
+prise entre, écrasée, aplatie.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, dès 1786, on avait essayé de tuer le mari. Combien
+plus elle avait à craindre! Elle avait trente-deux ans. Elle eût voulu
+finir. Elle pensa plusieurs fois au suicide.</p>
+
+<p>Son mari, qui aussi a écrit des mémoires, dit que les Orléans
+voulaient l'enlever, la traîner à Paris, la jeter à la barre de
+l'Assemblée, au risque de la faire poignarder par les royalistes.</p>
+
+<p>Si l'on eut cette idée, les royalistes avaient intérêt à la prévenir,
+donc, à l'assassiner avant l'enlèvement.</p>
+
+<p>Elle était entre deux dangers.</p>
+
+<p>Elle était seule (le mari à Paris) dans ce noir infini de Londres,
+alors à peu près sans police. Pas de secours à espérer. Et elle
+n'aurait pas été quitte pour la mort. Elle avait un sort effroyable à
+attendre. Si Damiens, pour une égratignure au Roi, fut tenaillé, que
+n'eût-on fait à celle-ci? Quelle fête c'eût été pour nos enragés (si
+atroces, de Vendée, de la Terreur blanche), quel joyeux carnaval, de
+l'enlever dans quelque maison sûre, de s'amuser du <span class="italic">monstre</span>, de la
+faire lentement mourir à coups d'épingles, qui sait, <span class="italic">chauffée</span>,
+disséquée vive!... Telles étaient du moins ses terreurs.</p>
+
+<p>Un soir, trois ou quatre coquins entrent chez elle et lui apprennent
+qu'elle doit venir avec eux, que l'un <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> d'eux a juré sur
+l'Évangile qu'elle lui doit cent guinées, et que, selon la loi de ce
+pays de liberté, il va l'emmener chez le juge. Elle leur verse à
+boire, parvient à se sauver dans la maison voisine, s'enferme dans une
+chambre du troisième étage. Les entendant monter, et décidée à tout
+pour ne pas tomber dans leurs mains, elle se pend par les mains au
+balcon. La porte de bois blanc éclate. Ils entrent... Elle lâche tout,
+elle tombe... Assommée et brisée... bras et cuisse cassés, un &oelig;il
+hors de la tête, et l'épine rompue... Elle mit trois semaines à mourir
+(<span class="italic">Mém. de Lamotte</span>, 199; édit. Lacour, 1858).<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> CHAPITRE XIX.</h3>
+
+<h4>RÉVOLUTION DANS LA FAMILLE. &mdash; MIRABEAU.</h4>
+
+<h4>1776-1786.</h4>
+
+
+<p>Le Roi, fort contristé de l'affaire du collier, mécontent de Paris,
+peu content de la Reine, fit une chose nouvelle et unique en son
+règne, rompit ses habitudes pour la première fois, voyagea. Plus il
+l'aimait, plus il était blessé. Il ne lui parla pas des nouveaux
+projets de Calonne; elle ne les connut qu'avec la cour et tout le
+monde. Il alla voir Cherbourg, ses bons peuples des côtes.</p>
+
+<p>Un triomphe lui fut arrangé. Il trôna un moment (sur ces énormes cônes
+que l'on coulait pour y asseoir la digue), comme un Roi de la mer,
+entre la foule en barques et la flotte tonnante. Très-imprudent
+triomphe qui aida fort à Londres nos ennemis dans leurs déclamations,
+irrita, effraya. Dans les fougueux discours de Burke, l'Angleterre
+croyait voir la France avancer <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> (comme un crabe) deux pinces
+vers Plymouth et Portsmouth.</p>
+
+<p>Gigantesque menace qui couvrait l'impuissance. Élevé par l'effort des
+emprunts usuraires, le prodige éphémère que la mer emporta,
+n'exprimait que trop bien notre grandeur croulante, la ruine que
+Calonne avoue au Roi à son retour.</p>
+
+<p>Ce triomphal voyage, un calcul du ministre, n'avait été qu'illusion.
+Le Roi, le peuple, s'étaient trompés l'un l'autre. Leur
+attendrissement mutuel leur cacha la situation.</p>
+
+<p>C'était un temps ému et de larmes faciles. La langue en témoignait. À
+chaque phrase, on lit <span class="italic">sensible</span> et <span class="italic">sensibilité</span>. Dans les actes, les
+pièces les plus froides de la diplomatie, les ministres, les rois,
+disent à propos de rien: «La sensibilité de mon c&oelig;ur.» Tout livre
+est dans ce sens. Les <span class="italic">Confessions</span> viennent de faire comme un
+cataclysme de larmes (82). Bernardin de Saint-Pierre suit en 84. Toute
+la menue littérature, les Florian et les Berquin, montent leur lyre
+sur cette corde. Le théâtre s'y met dans les grands succès de Sedaine.
+Impulsion si forte que 89 même n'y fera rien. Même en pleine Terreur,
+on ne jouera que bergeries.</p>
+
+<p>Le Roi (quels qu'aient été les sourires échangés, les demi-railleries
+de la cour) est bien l'<span class="italic">homme sensible</span> du temps. Un peu
+grotesquement, il a cependant du Gessner. Ses goûts d'intérieur, de
+famille, sa rondeur apparente, son obésité même, ses yeux qu'on croit
+myopes (et qui ne le sont point), tout cela donne au peuple l'idée
+d'un bonhomme de Roi, d'un roi fermier <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> (c'était le mot de
+mon père, qui le vit au Temple). Ses cheveux, quoi qu'on fit,
+échappaient et restaient incultes; cela plaisait au paysan. Sur la
+côte, on savait qu'il aimait la marine. Les foules affluèrent,
+s'empressèrent. On cria fort, et les femmes pleuraient. Le Roi eut les
+yeux moites. Il se croyait très-bon, rêvait du duc de Bourgogne.</p>
+
+<p>Sa bonté justement était la plaie publique. Pendant qu'il se disait:
+«Je suis le père du peuple,» sa sensibilité pour ce qui l'entourait
+lui faisait gaspiller la vie, le sang du peuple, les trois quarts de
+l'impôt en largesses insensées. Son respect filial pour tous les vieux
+abus était la pierre d'achoppement, le Terme, la borne fatale où la
+France était accrochée. Ménageant les seigneurs, il maintint le
+servage et les corvées du paysan. Par égard pour les us, les droits
+des Parlements, il maintint le secret des débats, la torture (jusqu'en
+mai 88). Quand les Parlements mêmes, quittant leur esprit janséniste,
+proposèrent de donner l'état civil aux protestants, le Roi s'y refusa
+pour n'affliger pas le clergé.</p>
+
+<p>Comment se fait-il que Malesherbes visitant les prisons et consolant
+les prisonniers, pourtant n'en élargit que deux (<span class="italic">Sénac</span>, 103)?
+Comment? On aurait cru manquer à Louis XV si l'on eût fait sortir tout
+ce monde au grand jour, si le public eût vu la face de Latude, ou de
+l'homme intrépide qui dénonça le Pacte de famine. Malesherbes du moins
+tire du Roi la promesse qu'il n'y aura plus de lettres de cachet. Ce
+ministre est fort dur; il est sourd aux familles qui voudraient
+enfermer les leurs. Mais le Roi est très-bon; il ne résiste <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span>
+pas à leurs prières; les prisons se remplissent en 1777. C'est la
+vraie pente monarchique, et le retour à la tradition. Premier
+gentilhomme de France, comme disait très-bien Henri IV, et protecteur
+de la Noblesse (ainsi que du Clergé), le Roi pour les familles est <span class="italic">le
+gardien de l'honneur</span>, naturel défenseur de l'autorité conjugale, de
+l'autorité paternelle. L'unité des trois despotismes, État, Clergé,
+Famille, se maintient complète en ce règne.</p>
+
+<p>L'essence et la vie même de ce Gouvernement était la Lettre de cachet.
+Elle ne put finir qu'avec lui. En vain Mirabeau l'attaqua. Trois ans
+après son livre, au procès du Collier, la cour parut s'en souvenir;
+l'homme de la Reine, Breteuil, dans ce moment critique, pour regagner
+un peu de popularité, ordonne la mise en liberté des prisonniers
+enfermés à la prière de leur famille (31 oct. 1785). Mais après le
+Collier, on ne s'en souvient plus; tout reprend sa marche ordinaire.
+En 1789, réveillé brusquement, le ministère demande ce que sont
+devenus tels de ses prisonniers, oubliés de lui-même. Ils sont morts,
+ou partis (Joly, <span class="italic">Lettres de cachet</span>, p. 35, 36 <span class="italic">note</span>).&mdash;La royauté
+mourante, tirée de son Versailles, prisonnière elle-même (qui le
+croirait?) faisait encore des prisonniers, lançait des Lettres de
+cachet. En février 90, le Roi en accorde une contre un Fontalard,
+qu'on envoie au <span class="italic">Grand Hôpital</span>, la plus dure des maisons de force
+(Maurice, <span class="italic">Histoire des prisons</span>, 420).</p>
+
+<p>Le sceau, la clef de voûte du grand sépulcre monarchique, c'est le
+Roi.&mdash;<span class="italic">Roi</span>, <span class="italic">Bastille</span>, sont deux mots synonymes. On le vit en 89;
+nul grand coup ne l'émeut; <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> mais on prend la Bastille?... Il
+tressaille... c'était lui-même.</p>
+
+<p>Qu'il soit bien entendu que ce mot seul de <span class="italic">Bastille</span> comprend les
+mille prisons, bagnes, galères, vaisseaux et colonies. Joignez-y les
+couvents, où l'on envoie par Lettre de cachet.</p>
+
+<p>Quelqu'un demande à Mirabeau le père, l'<span class="italic">Ami des hommes</span>, des
+nouvelles de sa femme et de sa famille: «Où est madame la
+marquise?&mdash;Au couvent.&mdash;Et monsieur votre fils?&mdash;Au couvent.&mdash;Et votre
+fille de Provence?&mdash;Au couvent.&mdash;Vous avez donc juré de peupler les
+couvents?&mdash;Oui, Monsieur. Et si vous étiez mon fils, il y a longtemps
+que vous y seriez.» (<span class="italic">Mém.</span>, II., 185.) De cinq enfants, l'Ami des
+hommes en tient quatre enfermés, sans parler de la mère (<span class="italic">ibid.</span>,
+306)<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="small">[19]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> Ce père est-il unique, un être extraordinaire? Point du tout.
+Fort peu rare au XVIII<sup>e</sup> siècle. Dans un tout petit cercle, je vois
+des familles analogues. La jeune femme de Mirabeau se marie parce
+qu'elle est maltraitée de sa mère. Sa célèbre amante Sophie a une
+telle frayeur de son père, qu'à dix-huit ans elle accepte de lui un
+mari de soixante-quinze ans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> Dira-t-on qu'il s'agit de la noblesse uniquement? Erreur,
+très-grave erreur (voir Joly, <span class="italic">passim</span>). L'austère famille janséniste,
+la dure maison parlementaire, de m&oelig;urs si différentes, suivaient
+pourtant même modèle. L'arbitraire monarchique se copiait au plus
+humble foyer. L'aîné sur les cadets et le frère sur la s&oelig;ur
+reproduisaient la dureté du père, plus vexatoire encore. On le voit
+dans les lettres de la pauvre Sophie (<span class="italic">Mém. de Mir.</span>, II, 118); on
+croirait lire des pages arrachées de <span class="italic">Clarisse Harlowe</span>.</p>
+
+<p>Les Mirabeau, bruyants, retentissants, dans leurs scandales, leurs
+procès, leurs clameurs, nous ont rendu un grand service. Tout ce qui
+s'éteignait, s'étouffait entre quatre murs, éclata. Le foyer apparut,
+et sa guerre intestine.&mdash;On vit combien l'État corrompait la Famille
+par la facilité avec laquelle le Roi appuyait, secondait toutes les
+tyrannies domestiques. On vit qu'en haut, en bas, ce terrible
+gouvernement de la faveur et de la Grâce, ennemi du jour et de la Loi,
+s'accordait, se reproduisait. Dix ans passèrent à peine, et le grand
+fruit du temps que le temps n'a pu enlever, fut donné à la France, <span class="italic">la
+Révolution de la famille</span>, la vraie famille enfin, créée et fondée
+dans la Loi selon le c&oelig;ur et la nature. C'est le Code civil de la
+Convention (1794). Les m&oelig;urs suivirent la Loi. Quelle douceur
+aujourd'hui auprès de cette époque, pourtant si rapprochée de nous!</p>
+
+<p>Le point de départ fut Vincennes. De là pendant plusieurs années, une
+voix éclatait, à soulever les voûtes, (et tous les siècles
+l'entendront): «Mon père, je suis tout nu! Mon père, je suis aveugle!
+Déjà, je ne vois <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> plus qu'à travers des points noirs! Mon
+père, je vais mourir des tortures de la néphrétique!...» Puis des
+rugissements, et de terribles pleurs. Puis, des aveux honteux, cruels,
+la nature aux abois, des délires effrénés. Va-t-il devenir fou?</p>
+
+<p>C'est l'adversaire de Mirabeau, c'est Portalis lui-même, l'avocat de
+sa femme, qui nous a conservé les lettres épouvantables du père contre
+le fils. Elle nous montre de quelle rage il désira sa mort, pensant le
+faire périr à Surinam, à Rhé, en Corse, à If, à Joux, le poussant aux
+duels et à la fin comptant qu'il crèverait à Vincennes. Haine
+profonde, car elle est de nature, d'antipathie, sans motif sérieux.</p>
+
+<p>Mais la férocité du père semble encore moins atroce que la froideur de
+la femme de Mirabeau. Il lui écrit des lettres déchirantes, d'humbles
+supplications, un peu basses, il faut bien le dire (<span class="italic">Plaid. de
+Portalis</span>, p. 57). À genoux devant son beau-père qui le tient aussi
+enfermé, il lui demande la liberté, la vie.</p>
+
+<p>Madame de Mirabeau n'avait guère le droit d'être sévère. Tête vaine et
+légère, à peine mariée, elle avait été prise en faute, avait été
+pardonnée, graciée, l'avait reconnu par écrit. Lui, il l'aima
+toujours, et l'eût préférée à toute autre. Dans ses prisons à If, à
+Joux, il la priait toujours de venir le trouver. À Joux, lorsque
+Sophie, la charmante Sophie, se jeta, se donna à lui d'un tel élan, il
+conjura sa femme de venir et de le sauver de lui-même. Il fit plus, il
+pria son père et son beau-père d'ordonner à sa femme de venir le
+trouver. Cette tragique Sophie l'épouvantait. Elle avançait vers lui
+comme un abîme du destin, dans un funèbre <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> attrait d'amour et
+de suicide. Il résiste, il implore sa femme. Mais la poupée n'a garde
+de quitter ses plaisirs. Elle passait sa vie de fête en fête. Elle
+dansa le jour où Mirabeau fut condamné à mort. Elle joua la comédie
+dans la chambre où son fils de deux ans venait de mourir.</p>
+
+<p>C'était la vaine idole, sans c&oelig;ur et sans cervelle, de la noblesse
+de Provence. Elle finit par élire domicile chez les Galiffet (V. la
+lettre indignée de l'oncle.) Un petit Galiffet la patronne contre son
+mari. À l'appel du mari que répond-elle? Un mot d'un froid mortel qui
+pouvait l'achever. Elle lui demande avec douceur «<span class="italic">s'il ne serait pas
+devenu fou?</span>»</p>
+
+<p>Il y avait espoir. La prison fait des fous<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="small">[20]</span></a>. Ceux qu'on trouva à la
+Bastille, à Bicêtre, étaient hébétés. On a vu les fureurs de la
+Salpêtrière. Un fou épouvantable existait dans Vincennes, le venimeux
+de Sade, écrivant <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> dans l'espoir de «corrompre les temps à
+venir.» On l'élargit bientôt. On garda Mirabeau.</p>
+
+<p>Il est fort beau, étrange, que celui-ci, à travers une persécution si
+sauvage, ayant presque usé les prisons, ne devienne pas une bête
+féroce, qu'il reste à ce point <span class="italic">homme</span>, que son c&oelig;ur soit si plein
+et d'amour, et d'humanité, que dis-je? tendre pour son père même! S'il
+a eu le tort grave d'écrire contre son père (en faveur de sa mère), il
+aime cependant ce barbare, il l'exalte, lui croit du génie. Il
+s'attendrit pour lui. Sortant à trente-trois ans de sa longue prison,
+voyant chez un ami le portrait du tyran, il le regarde et pleure, et
+s'écrie: «Pauvre père!»</p>
+
+<p>En mourant, il demande à être enterré près de lui.</p>
+
+<p>Sophie n'est pas moins bonne. Quand le tyran cruel a perdu ses procès,
+est presque ruiné, voilà qu'elle est touchée, s'attendrit, pleure
+aussi.</p>
+
+<p>Cette pauvre Sophie, enfermée au couvent, qui y a accouché et qui y
+meurt de faim, Mirabeau, la nourrit. Nuit et jour, il travaille. Sans
+feu, sans bas, sans pain pour ainsi dire, il écrit cent volumes.
+Inspiration, compilation, les livres érotiques ou révolutionnaires,
+flamme et fange, tout va par torrents. Les échappées cyniques, les
+aveugles fureurs, désespérées, des sens, ne peuvent empêcher de le
+dire: Cet homme est très-grand à Vincennes... Oh! que je l'aime mieux
+là qu'en ses fameux triomphes, mêlés de menées équivoques!</p>
+
+<p>L'histoire est admirable. Elle agit presque autant que les
+<span class="italic">Confessions</span> de Rousseau. Mirabeau, dans ses lettres, ses procès, ses
+mémoires (bien plus forts que tous ses discours), ouvrit un jour
+nouveau sur l'âme <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> humaine. Ce qui est curieux, c'est qu'à
+chaque prison ses gardiens sont à lui. Les exempts qui l'arrêtent
+deviennent ses zélés serviteurs. Tous pleurent, geôliers et
+porte-clefs. Lenoir, le lieutenant de police, agit pour lui et le
+protége. Le <span class="italic">chef du secret</span> même, un homme qui sait tant et voit
+tant, qui doit être endurci, Boucher, devint l'intermédiaire des deux
+infortunés. Sans lui, il serait mort. Boucher court les libraires pour
+lui placer ses manuscrits. Il est infatigable. Il intercède auprès du
+père, lui écrit, le poursuit au fond du Limousin, il arrache la grâce,
+il amène le fils, il sanglotte.... Gloire à la nature!</p>
+
+<p>Gloire à l'esprit du temps! au grand élan de c&oelig;ur qu'avaient
+produit surtout les livres de Rousseau. On sent à quels points ils
+sont maîtres, et comme ils ont percé partout.</p>
+
+<p>Quelle transformation générale! Quoi! l'humanité, la pitié, les
+meilleurs sentiments de l'homme, ont changé, ont dissous la Police à
+ce point!... Mais s'il en est ainsi, la Police n'est plus, et le
+Despotisme n'est plus! et la Révolution est faite.</p>
+
+<p>Quelle étonnante chose que ce soit à Lenoir, à Boucher, que le
+prisonnier adresse pour le faire imprimer ce livre des Prisons, des
+Lettres de cachet, écrit de si grand c&oelig;ur, de si haute liberté
+d'âme! Comment l'ancien régime, du sommet à la base, ne frémit-il à
+ces mots intrépides: «Mon âme, enhardie par la persécution, a élevé
+mon génie abattu par les souffrances... Sans papiers, sans société,
+n'ayant que très-peu de livres, privé de correspondance, de liberté,
+de santé!... On ne peut avoir plus d'entraves... Libre ou non, je
+<span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> réclamerai jusqu'à mon dernier soupir les droits de
+l'espèce humaine.»</p>
+
+<p>Mot fort et vrai. Je ne vois aucun homme dans l'histoire qui ait plus
+constamment prêté appui aux faibles. Il plaide pour les Corses, pour
+Genève opprimée, pour les Hessois vendus par leur indigne maître. Il
+plaide pour les juifs auprès de Frédéric, et il obtient leur
+émancipation.</p>
+
+<p>«Mais Mirabeau, sans doute, au livre des Prisons, aura du moins
+tourné, éludé l'actuel, se tenant aux limites resserrées de la
+question?» Vous le connaissez peu. Le Mirabeau d'alors a beaucoup de
+Danton. L'Amérique envoyant sa grande Déclaration des droits, il écrit
+sans détour: Tout gouvernement est déchu. Il va plus loin encore:
+George a moins fait que les Capets.</p>
+
+<p>Ces deux mots mis ensemble destituent Louis XVI.</p>
+
+<p>Cela est grand, hardi. Mais voyons le dessous. Regardons dedans,
+l'homme même.</p>
+
+<p>Et d'abord écartons les exagérations grotesques, je ne sais quelle
+tradition monstrueuse qu'on a faite à plaisir, d'après les effets de
+tribune, l'illusion optique, les éclairs, les tonnerres, dont
+s'entourait le grand acteur. C'est commun au théâtre. Mademoiselle
+Clairon, fort petite, à la scène devenait colossale. À la tribune,
+Mirabeau se gonflait, paraissait énorme.</p>
+
+<p>La fantasmagorie de ses cheveux ébouriffés faisait parfois un lion,
+parfois une tête de Méduse. Un jeune homme raconte qu'il dînait près
+de lui. Mirabeau lui parla, et lui mit la main sur l'épaule. «Je la
+<span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> sentis immense!» Il l'avait très-petite, la fine main de
+l'artiste et du gentilhomme.</p>
+
+<p>Un document très-sûr, irrécusable, c'est le plâtre pris sur le mort.
+Je l'ai vu plusieurs fois, regardé de très-près, au regrettable Musée
+de la Révolution qu'avait fait M. de Saint-Albin. Au bout de quinze
+années, il me reste présent; il est fixé dans mon esprit.</p>
+
+<p>Rien d'énorme, rien de monstrueux. Ce qui marque et qui saute aux
+yeux, c'est l'audace, la familiarité hardie, et la légèreté libertine.
+Il a l'air <span class="italic">bon vivant, bon diable</span>. Beaucoup certes d'esprit et de
+facilité. Tout cela en dehors, donc, bien loin du génie, des dons de
+profondeur qui supposent l'incubation.</p>
+
+<p>Une bouche menteuse, non par hypocrisie, mais pour l'effet et
+l'exagération, voulant séduire, étonner, effrayer. Un fanfaron de
+crimes, ravi qu'on le suppose un profond scélérat (V. Corr. de
+Lamark). Effréné de paroles, heureux qu'on le croie un satyre. Il n'en
+a pas le masque. L'aiguillon bestial visiblement lui manque. Son
+visage gravé semble impur, il est vrai, mais impur de pensée, de
+fantaisie lubrique, d'un priapisme cérébral. Qu'une s&oelig;ur, une mère,
+l'aient corrompu enfant, on n'a pour le prouver que les allégations du
+père. Ce qui est plus certain, c'est que ce libertin (tout au rebours
+des jeunes gens d'alors) garda toujours l'horreur des filles
+publiques, fut toujours amoureux dans ses libertinages, et même assez
+fidèle. De vingt ans à quarante, il a eu trois amours (sa femme,
+Sophie, et Nehra). S'il a tombé très-bas (en amour, comme en
+politique), c'est vers <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> sa triste fin, où il répond trop bien
+au sort cruel que lui jeta son père, disant «que pour la terre il
+prendrait le bourbier.»</p>
+
+<p>La haine est clairvoyante aussi bien que l'amour. Elle donne une
+seconde vue. Montaigne, Saint-Simon, les grands observateurs n'ont
+rien de supérieur, ni peut-être d'égal aux traits forts et profonds
+dont le père a marqué son fils.</p>
+
+<p>Il en a un terrible, et bien paradoxal: «Nul en idées. Tout est
+d'emprunt et de réminiscence. C'est une ombre. <span class="italic">Et il n'a aucune
+passion</span> (<span class="italic">Mém.</span>, III, 176). Il est vorace et inégal, mais ni
+gourmand, ni aimant le vin. Pour les femmes, par ma foi, ce fut pure
+exubérance et jactance. Ni tendre, ni galant, ni efféminé, ni
+voluptueux.&mdash;Cette tête sera toujours enfant. C'est le meilleur diable
+du monde, sauf mauvaise compagnie.</p>
+
+<p>«Pour le talent sans pair. Quand le diable nous avertirait cent fois
+par heure, il est impossible de ne pas s'y prendre; d'autant qu'étant
+capable et du pis et du mieux, cela lui est égal; <span class="italic">le vrai, le faux
+lui étant absolument un</span>, le droit, le tordu tout de même, je crois
+(Dieu me pardonne) qu'il en pense alors la moitié.» (<span class="italic">Mém.</span>, IV, 318.)</p>
+
+<p>«Dès douze ans, un matamore ébouriffé à avaler le monde.»</p>
+
+<p>Trente-trois ans: «Un tonneau boursouflé, gravé et vieux, qui dit:
+«Papa.» (171.) Laideur amère, sourcil atroce, un épouvantail de coton.
+Tout le farouche dont il a su environner sa personne, sa réputation,
+tout cela n'est que vapeur. Au fond, c'est peut-être <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> l'homme
+du royaume le plus incapable d'une méchanceté réfléchie.» (174.)</p>
+
+<p>Il n'eut rien de son père, le dur et bilieux Provençal. Il a la
+fougue, mais sanguine (tempérée par l'hémorragie). Né Limousin et de
+mère limousine, il a de la pléthore du Nord, une ampleur rare dans le
+Midi. De son père, il n'a pas les dards, l'exquis, l'atroce, mais une
+veine énorme, d'incroyables torrents.</p>
+
+<p>Il naît déplaisant et baroque, déjà dentu, le frein à la langue et le
+pied tordu. Il naît scribe, à quatre ans, cherchant partout du papier
+pour écrire. Il naît bouffon et mime, cynique, et ne croyant à rien.
+«Il a toutes les qualités viles de sa souche maternelle,» aime les
+petites gens (quoique fort gentilhomme au fond), et mange avec ses
+paysans.</p>
+
+<p>Mais ce qui en fait pour son père un véritable objet d'horreur, c'est
+un terrible don de familiarité (faut-il dire, d'audace impudente?)
+qu'il apporte en naissant. Ce père, «oiseau hagard entre quatre
+tourelles,» est tout effarouché. Les barrières qu'il met entre,
+l'enfant terrible les saute sans s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Quand son père n'a pas pu en trente-trois ans l'exterminer, il recule
+un moment, l'admire (mais sans le haïr moins). C'est en effet alors
+qu'il est prodigieux (bien plus qu'à la Constituante). Ses deux procès
+sont des miracles. Au premier, il s'agit d'aller, au sortir de prison,
+se remettre en prison à Pontarlier où il fut condamné à mort, et
+remettre sa tête sur le billot, sous le coup de ses ennemis. «Depuis
+feu César, dit son père, l'audace ne fut nullement comme chez lui.
+<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Il dit avoir son étoile. Il a moins de génie, mais bien
+autant d'esprit.»</p>
+
+<p>Et c'est pis à Aix, au procès de 83, où il redemande sa femme. Grande
+terreur, ligue furieuse de tous les galants de Provence, de ces nobles
+insolents, de ces riches impudents, qui veulent à tout prix la garder.
+Lui, il est fort et doux, très-charmant de bonté pour elle, tenant, ne
+montrant pas cette lettre d'aveu, qui aurait trop prouvé qu'elle eut
+les premiers torts. Les amants au contraire firent par leur avocat
+(Portalis) employer le poignard, les lettres folles, atroces, du père
+de Mirabeau, où il le qualifie d'empoisonneur et d'assassin. À Aix,
+ainsi qu'à Pontarlier, le père étrangle ainsi son fils.</p>
+
+<p>Tout le public était pour Mirabeau. Malgré la triple garde, portes,
+barrières, fenêtres, furent enfoncées. On monta sur les toits. Il
+dépassa l'attente, troubla, attendrit tout le monde.</p>
+
+<p>Quand, au nom de sa femme, on vient de l'égorger, lui la ménage
+encore. Contraint de montrer son aveu, il craint d'en user trop; il
+lui ouvre son c&oelig;ur, l'y rappelle, lui montre un infini d'amour,
+d'oubli et de pardon. Il arracha des larmes à ses adversaires mêmes;
+le beau-père en versa; tout l'auditoire croyait qu'il allait se lever,
+et donner la main à son gendre. Portalis, foudroyé, retomba sur son
+banc évanoui. Il fallut l'emporter.</p>
+
+<p>Mirabeau avait dit: «L'issue de ce procès dira si le mariage existe
+encore.» L'arrêt définitif dit: «Non.» Le mariage eut tort. La femme
+est <span class="italic">séparée</span>; adjugée aux amants.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> Mirabeau disait: «Que ferais-je? Il me faudrait un coup
+d'épée.» Un duel qu'après le procès il exigea de Galiffet, ne lui
+procura pas ce coup libérateur. C'est Mirabeau qui blessa l'autre.</p>
+
+<p>Il avait grandi en tout sens, et d'autant plus était perdu. Son nom
+eut un éclat immense, mais effrayant, sinistre. Ni son père, ni son
+oncle, ne voulurent plus le recevoir. Ses pourvois, ses appels furent
+supprimés, tout lui fut impossible, tout fermé, excepté la mort. Il y
+avait pensé plus d'une fois, l'avait essayé même (1777). Mais sa
+s&oelig;ur de Provence l'appela, l'obligea de vivre.</p>
+
+<p>Cette s&oelig;ur (la Cabris) était un Mirabeau, avec moins de douceur. Un
+prodige d'esprit et d'audace. C'est elle qui délivra sa mère en
+dénonçant son père. Enfermée par lui à son tour, elle brisa sa chaîne
+et plaida contre lui. Mariée à un fou, on l'eût crue un peu folle,
+propre au crime, propre à l'héroïsme. Mirabeau la peint franchement,
+très-charmante «et très-dépravée.» Le fils de Mirabeau avoue que
+madame Cabris eut sur lui un pouvoir terrible, et ne cache pas qu'en
+cette crise elle nous a sauvé Mirabeau.</p>
+
+<p>Il était né très-faible. S'il était resté là sous cette influence
+malsaine, il eût baissé toujours. Par bonheur, son pourvoi, sa lutte
+furieuse contre les nobles de Provence, le menaient à Paris. Il y
+était connu, dès longtemps annoncé par son beau livre des <span class="italic">Prisons</span>,
+par ses procès, surtout par une action fort généreuse qu'il fit dans
+ses embarras même, sa Défense de Genève, alors occupée, écrasée par
+une armée de Louis XVI. On allait bientôt reconnaître en lui la
+<span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> grande voix de l'époque. Demain il serait grand, s'il
+n'était mort de faim. Son père obstinément lui refusait sa pension
+alimentaire. Comment subsistait-il sur ce dur pavé de Paris? On ne le
+sait. Et il n'était pas seul. Un singulier bagage qu'un homme si
+mobile n'aime guère à traîner, le suivait, le suivit partout, à Paris,
+à Londres, à Berlin. «Et quoi? une maîtresse?...» Un berceau, un
+enfant.</p>
+
+<p>Grand mystère de sa vie qu'on n'a pu éclaircir. Cet enfant qui
+grandit, qui eut un vrai mérite, qui dans ses beaux Mémoires nous a
+révélé tant de choses, est resté lui-même une énigme. Mirabeau
+l'emportait partout avec inquiétude, «craignant qu'on ne le lui
+retirât.» Étrange position de mère et de nourrice pour l'homme
+d'aventure qui venait l'épée à la main se jeter au travers de toutes
+les querelles du temps.</p>
+
+<p>Rousseau et Mirabeau partirent du désespoir. Cela leur est commun.
+Comparons leur destin. Rousseau naît de ce jour (1756) où, délaissé,
+maudit de ses amis et de lui-même, il fut seul, sans famille, rejetant
+ses enfants, fort de sa liberté, de sa pauvreté solitaire, pour couver
+ses trois fils immortels, ses trois livres. Mirabeau n'est pas seul.
+Chez lui, la nature fut plus forte. Celui qu'on redoutait, l'emporté,
+le terrible, dans l'antre du lion cachait et nourrissait la molle
+créature qui fait mollir les lions, un enfant de deux ans (1784).</p>
+
+<p>L'enfant influe beaucoup plus qu'on ne croit. Il lie, retient le père.
+Mirabeau sera-t-il le vrai Mirabeau de Vincennes? J'en doute. Il
+gardera, sous son orage et son tonnerre, des faiblesses de femme pour
+le passé, <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> de grandes timidités d'opinion,&mdash;hélas! aussi sans
+doute les transactions peu scrupuleuses et les fatalités d'argent d'un
+foyer trop nécessiteux.</p>
+
+<p>Est-ce que Mirabeau va bercer cet enfant? Il lui faut une mère. Il en
+trouve une à point. Une jeune orpheline hollandaise, mademoiselle
+Ahren (Nehra), était dans un couvent. Elle vit Mirabeau, subit son
+ascendant et le suivit. Voilà un ménage complet, un changement et de
+vie et d'âme. Notre homme, dégagé de sa terrible s&oelig;ur, sous la
+jeune influence de la douce Hollandaise, ne rêve plus que travaux
+paisibles, les plus humbles, n'importe. Il veut pour les libraires
+faire des compilations. Refus. Tous les vents sont de guerre, et, pour
+gagner sa vie, il doit être une épée.</p>
+
+<p>Si jamais une épée fut bénie, c'est celle-ci. Le pénétrant Franklin,
+sans s'arrêter à sa réputation, lui fit un grand honneur, le plus
+grand qu'eut jamais un homme, qui eût glorifié le plus pur!</p>
+
+<p>L'Amérique en était à son second moment,&mdash;dangereux,&mdash;après la
+victoire. Elle tournait, virait, rétrogradait contre elle-même.
+Avait-elle expulsé tout à fait l'Angleterre? Non, elle la portait dans
+son sein. La vieillerie aristocratique ne demandait qu'à reparaître.
+Une chevalerie <span class="italic">héréditaire</span>, les Cincinnati se formaient. Funeste
+anomalie. Washington eut le tort de s'en laisser faire le prétexte, le
+centre. Quoi de plus dangereux? Si l'on disait un mot: Blasphème!
+«Vous parlez contre Washington!»</p>
+
+<p>Qui serait assez grave pour plaider dans une telle cause? Ce n'eût été
+trop de Rousseau. Il était grand, hardi, de se porter entre deux
+mondes, d'avertir la <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> jeune Amérique, la priant, au nom de la
+France, de nous garder intact l'idéal de la liberté (1784).</p>
+
+<p>Mirabeau, en 85, n'a pas baissé encore. On le paye, mais pour faire
+une guerre honorable à la Bourse, aux agioteurs. Entre ses amis
+génevois, les uns, comme Clavières, furent purement et vaillamment
+Français. Tels, du Roverray, Dumont, furent peu à peu anglais. Tel
+enfin, un habile, peu scrupuleux banquier, Panchaud, travaillait pour
+Calonne. Panchaud qui était son meneur, l'auteur de ses premiers
+succès, de plus en plus, dans ses emprunts, avait la concurrence des
+Compagnies, des grands boursiers, les Cabarrus, les Beaumarchais. Qui
+oserait contre ce Figaro tirer l'épée? On ne trouva qu'un homme, le
+désespéré Mirabeau.</p>
+
+<p>Surprise singulière qui fit une ère nouvelle. Figaro voudrait rire, ne
+peut. Le diapason change. Sa voix ne s'entend plus. Contre la gravité
+de la basse profonde, il n'émet qu'un son faible, aigu, la voix des
+ombres, ce son grêle et sans souffle auquel on reconnaît les morts.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> CHAPITRE XX.</h3>
+
+<h4>CALONNE. &mdash; COMÉDIE DES NOTABLES.</h4>
+
+<h4>1787.</h4>
+
+
+<p>«Calonne fut un danseur qu'on chargea, pour un temps, du rôle de roi
+de théâtre; quand il fut à bout d'haleine, quelqu'un lui suggéra le
+bon système (<span class="italic">d'assembler les Notables</span>), qu'il saisit avec la sagesse
+que nature a placée dans son occiput. Le tout n'est pas d'imprimer,
+enregistrer, etc.; il faut faire danser ces assemblées. En niais, il
+leur jette au nez un <span class="italic">déficit</span>, qu'il ne sait pas lui-même, comme s'il
+avait besoin d'amasser des pierres pour le lapider. Il n'a pas imaginé
+qu'on pût demander: «À qui la faute?» (Mirabeau père, <span class="italic">Mém.</span>, IV, I,
+95.)</p>
+
+<p>Ce parleur, ce bavard, à qui on croyait tant d'esprit, il l'appelle de
+son nom: <span class="italic">un niais</span>. Très-bien jugé. Exécution définitive.</p>
+
+<p>Sur les Notables, il dit: «Vu de près, oh! que c'est bête!...» Ce
+danseur, se trouvant à bout assemble une <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> troupe de
+<span class="italic">guillots</span> (c'est-à-dire les premiers venus), qu'il appelle la nation,
+dit: «Nous avons mangé les pauvres, et nous en venons aux riches. Et,
+ces riches, c'est vous, sachez-le. Dites-nous donc amiablement comment
+devons-nous vous manger?»</p>
+
+<p>Il est plaisant de faire, comme quelqu'un l'essaye aujourd'hui, de
+faire de ce Calonne un profond révolutionnaire, qui ne jeta l'argent,
+qui ne gorgea la cour, ne ruina la France «que pour les mener au bord
+d'un abîme si profond, si effrayant, que roi, clergé, noblesse,
+appelleraient de leurs cris les nouveautés libératrices.» Roman
+bizarre qu'on n'appuie de nulle preuve. Rien, absolument rien, dans
+les documents de l'époque.</p>
+
+<p>Calonne fut créé, on l'a vu, par la coalition qui se fit un moment
+entre Trianon et les princes, entre les Polignacs, Monsieur, d'Artois,
+Condé.</p>
+
+<p>On ne le comprend bien qu'en envisageant dans l'ensemble les dix
+années des Polignacs, les deux phases qu'offre leur long règne.</p>
+
+<p>La fin de Maurepas doublant leur ascendant, ils crurent d'abord
+s'emparer de l'armée, firent ministre Ségur. Trois ans après, ils
+firent Calonne contrôleur général, et purent s'emparer de la caisse.</p>
+
+<p>Par Ségur, ils obtiennent l'ordonnance de 81, qui monopolisa les hauts
+grades, les gros traitements pour la cour et les favoris. Le roi ferme
+aux non-nobles la carrière militaire, que Louis XV ouvrit en 1750.
+Pour le plus petit grade (sous-lieutenant), il faut prouver quatre
+degrés de noblesse paternelle. Et les nobles eux-mêmes ne sont jamais
+que capitaines. Pour <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> être officier général, il faut être
+admis à monter dans les carrosses du roi.</p>
+
+<p>Pour suivre ce système, il faut que le Trésor, aussi bien que l'armée,
+tombe aux mains de la cour. Voilà le vrai sens de Calonne.</p>
+
+<p>Un petit magistrat, taré et endetté, que les Parlements détestaient,
+que Maurepas appelait un panier percé, était juste celui que pour
+toute raison on aurait dû exclure. Étranger aux finances, il avait sa
+science dans la tête d'un homme équivoque, certain Panchaud, un
+banquier génevois, qui, après avoir fait de mauvaises affaires, se
+mêla des affaires publiques. Tout le duel du temps est en réalité
+entre deux Génevois, deux banquiers, ce Panchaud et Necker.</p>
+
+<p>La machine arrangée par Panchaud pour éblouir, servir à la parade,
+était l'amortissement, qui, grossi <span class="italic">vingt-cinq ans</span> par l'intérêt
+composé, devait libérer le trésor, amortir douze cents millions.
+<span class="italic">Vingt-cinq ans!</span> en ces temps où tout changeait sans cesse, où l'on
+mit aux Finances trois ministres en trois mois (en 1787)! <span class="italic">Vingt-cinq
+ans!</span> un malhonnête homme pouvait seul faire de telles promesses.</p>
+
+<p>Calonne, pour attirer des dupes, assurait que l'emprunt s'éteignant
+chaque année par remboursements, et le capital s'augmentant, les
+prêteurs qui resteraient à la vingt-cinquième année, recevraient plus
+de cent pour cent!</p>
+
+<p>Nul charlatan de place, nul arracheur de dents, n'eut jamais tant
+d'audace. Ses préambules austères ne parlent que d'économie, d'ordre
+sage, de juste balance.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> Ses affiches effrontées réussirent à ce point qu'en trois
+ans, les badauds avec empressement lui apportèrent cinq cent millions.</p>
+
+<p>À force de mentir, le menteur s'attrapa lui-même. Il crut que son
+Panchaud lui continuerait à jamais le miracle de pomper l'argent dans
+les poches. En 86, tout tarit. Voilà notre étourdi effaré, éperdu,
+qui, du péril, se sauve en un péril plus grand, croyant <span class="italic">fort
+niaisement</span> (dit Mirabeau le père) qu'il resterait le maître d'un si
+grand mouvement, mystifierait la France, et payerait en monnaie de
+singe.</p>
+
+<p>Que fait-il, l'imprudent? Il va fournir des pièces pour instruire son
+procès, pour préparer de loin le procès qui finit au 21 janvier.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc que la France va voir au fond du sac?</p>
+
+<p>Disons-le franchement. Des chiffres? Non, des crimes.</p>
+
+<p>Crimes de Calonne, crimes du roi; j'entends les fautes déplorables de
+la faiblesse étrange qui, dans ces trois années, donna, gaspilla,
+lâcha tout.</p>
+
+<p>1º Mainte opération de Calonne était de telle nature que tout pays
+gouverné par les lois lui aurait décerné le bagne. Sur des emprunts
+déjà remplis, <span class="italic">furtivement</span> il négocia des rentes pour cent
+vingt-trois millions. <span class="italic">Sans autorisation</span> du roi, il lança dans
+l'agiotage, gaspilla et perdit pour douze millions de domaines, etc.</p>
+
+<p>Mais ses opérations légales ne sont guère moins coupables. <span class="italic">Cinq cent
+millions d'emprunt en trois années de paix!</span></p>
+
+<p>Quoiqu'en dix ans le revenu public ait augmenté de <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> cent
+quarante millions, ce furieux prodigue accroît le déficit annuel de
+trente-cinq millions.</p>
+
+<p>Sous le plus mauvais roi, le plus mauvais ministre, Louis XV et
+Terray, l'impôt fut de trois cent millions.&mdash;Il est de cinq cent sous
+Calonne.</p>
+
+<p>Où passait cet argent? En partie à la rente, mais aussi aux
+splendeurs de la bureaucratie, aux folies administratives. Sous
+Terray, un bureau coûtait trois cent mille francs; il coûte trois
+millions sous Calonne. On dédouble la Poste pour en donner moitié à
+madame de Polignac, petit cadeau de deux millions.</p>
+
+<p>Pour pourvoir aux dépenses de cette immense monarchie, que reste-t-il?
+Bien peu:</p>
+
+<p><span class="italic">Cent quatre-vingt millions.</span></p>
+
+<p>2º Ce qui suit est le plus pénible. Qui pourra croire dans l'avenir
+que, sur ce reste misérable, ce pauvre denier de la France, le Roi en
+jetait les deux tiers en largesses insensées?</p>
+
+<p>On veut tout rejeter sur Calonne, excuser le roi. Mais bien longtemps
+avant Calonne, depuis mai 76, le roi est retombé dans la vieille voie
+de Louis XV, le gaspillage des acquits au comptant.</p>
+
+<p>Aux années les plus pauvres, le roi est le plus généreux.</p>
+
+<p>En 1783, l'année qui suit la guerre, l'année d'épuisement, le roi, en
+acquits au comptant, donne cent quarante-cinq millions (Bailly, <span class="italic">Hist.
+des finances</span>).</p>
+
+<p>En 1785, l'année qui suit la sécheresse, la stérilité de 84, une année
+presque de famine, le Roi donne cent trente-six millions.</p>
+
+<p>On objecte bien vite qu'il y a là-dessus quelques <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> pensions
+diplomatiques, et l'intérêt des anticipations. C'est la moindre
+partie. La masse est en faveurs, en grâces pour la Cour, dots,
+établissements de famille, générosités fortuites.</p>
+
+<p>À quoi allons-nous retomber? Sur les cinq cent millions de l'impôt
+annuel, en ôtant les frais et les dons, en dernière analyse, il en
+reste <span class="italic">quarante</span>!</p>
+
+<p>Rien de pareil sous Louis XV, qui cependant par an reçoit deux cent
+millions de moins. Rien de tel sous Louis XIV, aux pires temps de ses
+grandes guerres. Rien, rien de tel en aucun temps. Louis XVI,
+vraiment, à juger par les chiffres, est le pire des trente-deux
+Capets.</p>
+
+<p>On voudrait nous faire croire qu'il fut surpris de la révélation du
+Déficit, qu'il avait ignoré ou n'avait pas compris les actes
+déplorables qu'il signait tous les jours. C'est le mettre bien bas,
+dire qu'il n'avait gardé nul sens de ses devoirs. Il n'est pas si
+facile qu'on le croit de tout ignorer. Et, si l'on y parvient, c'est
+un crime déjà de se faire en s'étourdissant une fausse et coupable
+innocence.</p>
+
+<p>Pouvait-il ignorer la somme épouvantable dont Calonne au début paya,
+gorgea ses frères? Pouvait-il ignorer l'achat de Rambouillet (si
+inutile), pour étendre ses chasses (quatorze millions)? Et les quinze
+millions de Saint-Cloud? Ignorait-il la succion terrible d'un poulpe
+insatiable, la société de Trianon, les pensions étranges de Coigny,
+Dillon et Fersen? les présents monstrueux entassés sur les Polignacs?
+Ce qu'on en sait est effrayant.</p>
+
+<p>Le roi n'a jamais eu de favori ni d'ami personnel. <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> Il
+écartait la cour «par ses coups de boutoir.» Qui donc le changea à ce
+point? On impute tout à Calonne. Le roi le connaissait et ne l'accepta
+qu'à regret. Il le trouva commode et agréable, ne l'estima jamais. La
+reine, il faut le dire, fut réellement la seule personne qui ait
+profondément agi sur lui. Par elle, la cour de Trianon, et même la
+grande cour de Versailles, non-seulement le domina, mais le changea,
+le transforma. On cherchera en vain; on ne pourra trouver aucune autre
+puissance qui ait pu opérer cette étrange métamorphose.</p>
+
+<p>On eût pu le prévoir, quand (en 74) elle lui fit chasser ceux qui
+l'éclairaient sur l'Autriche, et quand, deux ans plus tard, elle lui
+fit renvoyer Turgot. Les enfants l'attachèrent encore. Les fautes
+l'attachèrent, et le besoin de pardonner. Plus il souffrit par elle,
+plus il aima. Le procès du Collier, qui lui fut si cruel, l'attrista,
+l'éloigna un instant, mais pour le ramener plus faible que jamais. Il
+l'aima pour sa honte, il l'aima pour ses larmes. Plus tard, pour son
+audace et sa témérité. Il arrive à ce point (en 1787) de ne pouvoir la
+quitter un moment. Quand elle va passer le jour à Trianon, quoiqu'elle
+n'y couche point et doive lui revenir le soir, il ne peut durer à
+Versailles et va à Trianon trois fois dans la journée. Au moindre mot
+qu'elle lui dit, on le voit ému, empressé (Besenval, II, 307). Quelle
+maîtresse eut jamais un pareil ascendant? La Pompadour se fit le chien
+de Louis XV, ne le garda qu'à force de bassesses. Louis XVI, au
+contraire, est le serf tremblant de la reine, observant son regard,
+redoutant sa parole hautaine. Tout ce qu'on a conté au <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> Moyen
+âge de la magie cruelle, des opérations diaboliques, où, gardant
+l'apparence, on perdait l'âme, ces histoires sont trop vraies: on les
+retrouve ici.</p>
+
+<p>À la Fédération de 1790, un royaliste, M. de Virieu, voyant la reine
+sur l'estrade, l'admira, mais ne put garder un mot: «Voyez la
+magicienne!» Ce mot fut répété. Et la reine elle-même, dans la
+tragique année 91, n'ayant agi que trop sur Mirabeau, Barnave,
+l'appelle en souriant «La fée.»</p>
+
+<p>Ses portraits successifs, de plus en plus, expriment cette énigmatique
+puissance, à part de la jeunesse, à part de la beauté. Suivez-les à
+Versailles. Au premier (de vingt ans), elle est éblouissante, mais
+cela paraît peu encore. Ce sont les deux derniers portraits (de 31 et
+32 ans), qui nous la donnent ainsi, triste, trouble, fort dangereuse.
+Ce n'est pas là la bonne fée. L'image est fantasmagorique, point
+naturelle, point rassurante. Est-ce Circé? Non pas. L'altier et le
+tendu en diminuent le charme. Est-ce Médée? Non pas. Elle n'a pas du
+tout l'obscène atrocité de la vraie Médée (Caroline). Après plusieurs
+grossesses, et à trente et un ans, dans le second portrait de madame
+Lebrun (86-87), elle reste fort belle, garde sa peau nacrée, «si
+transparente qu'elle n'admettait nulle ombre.» Autour d'elle et sur
+ses genoux, elle a ses beaux enfants. On repense à Van Dyck, à son
+Henriette d'Angleterre. Moelleusement vêtue d'un très-doux velours
+rouge, qui prête ses reflets au satin de la peau, elle séduirait fort,
+n'était le bleu trop bleu de l'&oelig;il, le regard fixe à faire baisser
+les yeux.</p>
+
+<p>Mais avec ses enfants pourquoi se roidit-elle? Ces <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> innocents
+gardiens la protégent. Ils devraient donner à ce tableau du calme. Il
+n'est point innocent, il n'est point rassuré. Il n'a pas la sécurité
+du noble tableau de Van Dick. La fée y nuit trop à la mère. Elle
+fascine au lieu de toucher. L'artiste aussi, nerveuse et troublée de
+la reine, émue de l'avenir, travaillait inquiète, et la main, je
+crois, a tremblé.</p>
+
+<p>Je ne crois pas du tout que le roi n'ait pas vu la pente sur laquelle
+sa cruelle passion le traînait. Sous sa morne figure que l'on eût crue
+insouciante, il avait de grands troubles. Un mot lui échappa qui peut
+en faire juger. Quand la mort de Vergennes (janvier 87) enleva les
+derniers moyens qu'il avait d'enrayer, le laissa faible et seul, il
+alla voir sa tombe au cimetière et dit: «Plût au ciel que déjà je
+pusse reposer à côté de vous!»</p>
+
+<p>Grave parole! on croirait volontiers qu'il eut à ce moment
+l'affligeante lueur de tous les changements qui s'étaient faits en
+lui, de son énorme écart d'avec le premier Louis XVI.&mdash;Où est le
+scrupuleux dauphin, le roi si amoureux du bien public, et, ce qui est
+plus fort, <span class="italic">où est le roi chrétien?</span> Quelle trace en son règne actuel
+de ce primitif idéal du duc de Bourgogne, dont il avait, lisait,
+relisait les papiers? Cet idéal du roi, quoique si favorable aux
+nobles et au clergé, implique le respect du devoir, l'intérêt du
+pasteur pour le troupeau que Dieu lui confia. L'âme de Fénelon y était
+contenue. Combien cette âme est loin, dans l'égoïste oubli où le roi
+est tombé! Que reste-t-il ici du sentiment chrétien des tendresses du
+<span class="italic">Télémaque</span> pour les misères du pauvre peuple? Il avait été élevé par
+deux Jésuites, la <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Vauguyon, Radonvilliers, qui ne purent
+cependant fausser entièrement l'honnêteté de sa bonne nature
+allemande. S'il disait faux parfois, c'était faiblesse, ou bien
+respect humain. Nul doute que ses très-mauvais maîtres ne lui aient de
+bonne heure donné la grande tradition monarchique, le droit des rois
+de tromper pour le bien. Ces leçons lui revinrent bien plus qu'on
+n'aurait cru en 1787. Par trois fois, il entra, avec Calonne, avec
+Brienne, dans leurs plans misérables, dans les ruses grossières qui ne
+pouvaient que l'avilir.</p>
+
+<p>Voici ce que les faiseurs de Calonne avaient imaginé (son financier
+Panchaud, son parleur Mirabeau, etc.): d'éblouir le public, à ce
+fâcheux moment, et de le dérouter par l'imprévu d'un grand spectacle,
+par une mise en scène dans le genre de Cagliostro. C'était l'évocation
+d'une ombre.</p>
+
+<p>Contre le Parlement qui se disait la France, on faisait apparaître une
+certaine figure qu'on disait la France elle-même. Une fausse petite
+France, choisie, triée adroitement, d'une centaine de Notables. Henri
+IV autrefois fit jouer cette comédie. Le fond était ceci: Ces
+Notables, arrivant sans droit, par simple choix du Roi, pouvaient
+l'aider mais ne le gênaient guère. Selon les occurrences, c'était peu
+ou beaucoup. Tantôt on disait: «C'est la France.» Tantôt on disait:
+«Ce n'est rien.»</p>
+
+<p>Mirabeau nous assure que c'est lui qui donna l'idée à Calonne. Il
+avait besoin d'une place et se figurait être secrétaire des Notables.
+Si on l'en croit du reste, dans cette &oelig;uvre de ruse, il espérait
+mener Calonne plus loin qu'il ne voulait, des Notables aux États
+généraux, <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> à l'Assemblée nationale. Il croyait tromper les
+trompeurs. Son second, dans la ruse, était l'abbé de Périgord, M. de
+Talleyrand, qui fort adroitement, d'un pied boiteux, marchait derrière
+le puissant orateur, s'en faisait remorquer. Mirabeau le donna à
+Calonne (5 juillet 86), le lui recommanda comme un jeune homme habile,
+discret, fort capable d'écrire «les très-grandes idées, conçues de son
+génie.» Nul plus apte en effet à vêtir le mensonge de forme décevante
+et menteuse.&mdash;Ce petit Talleyrand allait mieux à la chose que Mirabeau
+lui-même, trop bruyant, trop retentissant. De Mirabeau, Calonne prit
+l'avis et prit l'homme, mais l'éloigna lui-même, l'envoya à Berlin.</p>
+
+<p>La singularité piquante de ce plan de Calonne, c'est qu'il offrait,
+article par article, les réformes les plus contraires à ce qu'on
+attendait de lui, les idées qu'on savait les plus antipathiques au
+roi.</p>
+
+<p>1º <span class="italic">Unité administrative.</span> La monarchie, enfin tranquille, peut
+effacer les bigarrures parmi lesquelles elle a grandi. Proposition
+immense qui eût fait disparaître ces corps, ces priviléges antiques
+pour qui le Roi avait tant de respect (lui-même l'écrivait en 1788
+dans une note sur les plans de Turgot).</p>
+
+<p>2º <span class="italic">Égalité d'impôts par la taxe territoriale</span>, que jadis Machault
+proposa.</p>
+
+<p>On se rappelle le combat que Machault soutint cinq années (1749-1754)
+contre le Dauphin, père du Roi. La terreur du Dauphin, la terreur du
+Clergé, était que, pour une telle taxe, il fallait préalablement
+<span class="italic">estimer tous les biens</span>. Machault voulait avoir un état des biens du
+clergé. Proposition horrible qui crevait l'Arche <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> sainte,
+renversait la religion. On eût vu ce que l'&oelig;il laïque ne devait
+voir jamais (que le clergé avait quatre milliards). Le Dauphin, pour
+une telle cause, fit une guerre désespérée, s'immola et ses s&oelig;urs,
+l'honneur et la conscience. Louis XVI, son fils, fidèle à sa mémoire,
+se réglant sur lui seul et lisant toujours ses papiers, put-il tout à
+coup agir contre dans le point le plus sérieux? Était-il converti sur
+cela? Point du tout. S'il fut l'invariable ennemi de la Révolution, ce
+fut moins pour ses droits que pour ceux du clergé.</p>
+
+<p>La taxe de Machault qu'on mettait en avant n'était rien qu'un
+épouvantail. Ce qui le prouve assez, c'est qu'on la proposait sous la
+forme la plus impossible, chimérique, enfantine: «Elle serait levée en
+denrées.» Mais avant on allait, en estimant les biens, sonder toute
+fortune, regarder dans les poches des deux ordres privilégiés.
+Qu'eût-on vu? La richesse énorme du clergé, le déshonneur des nobles,
+le désordre de leurs affaires. En leur donnant la peur de tout montrer
+au jour, on allait les forcer de composer avec le roi, d'accorder des
+subsides, d'autoriser l'emprunt refusé par le Parlement.</p>
+
+<p>3º Le troisième mensonge du grand prestidigitateur, c'était une
+certaine ombre de représentation nationale. Turgot, en 76, dans ses
+vastes idées d'éducation politique, pour préparer la France à se
+gouverner elle-même, imaginait un système d'assemblées communales,
+provinciales, couronné par l'assemblée des assemblées. Necker fit un
+petit essai des assemblées provinciales en 1778. Ces choses, bonnes
+alors, dix ans après avaient bien peu de sens. Au moment où <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span>
+l'esprit public voulait et exigeait une représentation sérieuse, où la
+France allait se soulever en souveraine, en juge, ouvrir un sévère
+examen, le roi et le ministre, qui voulaient l'arrêter aux
+vieilleries, étaient jugés par là. On voyait des coupables occupés de
+gagner du temps.</p>
+
+<p>Du premier coup on réclama contre ces ruses trop grossières. Les
+prétendues <span class="italic">Assemblées provinciales</span> de Calonne n'avaient rien de
+provincial. (Cela fut dit crûment à Besançon, à Grenoble, etc.) Tout
+émanait du roi. <span class="italic">Il nommait</span> d'abord trente personnes qui elles-mêmes
+en choisissaient trente. La Fayette, un des trente qu'on nomma d'abord
+pour l'Auvergne, explique cela parfaitement. Il ajoute: «<span class="italic">Nous nommons
+aussi</span> la moitié des assemblées <span class="italic">inférieures</span>.» Ainsi ces délégués du
+roi ne faisaient pas seulement l'assemblée provinciale, mais celles
+des communes ou paroisses. Donc nulle élection populaire. Et rien de
+sérieux. Du haut en bas, tout était faux.</p>
+
+<p>Ces assemblées devaient répartir la taille, régler certains travaux,
+juger en premier ressort certains litiges. En réalité, l'Intendant, le
+vrai roi administratif de la province, restait maître de garder par
+devers lui ce qu'il voulait, de les imiter plus ou moins. Ce qui
+irritait, indignait, ce qui même à Grenoble fit repousser ces
+assemblées, c'est que le ministère n'en donnant pas le règlement,
+laissait ainsi louche et douteuse la limite réelle de leurs
+attributions, ne voulait que créer par elles certaine opposition aux
+Parlements, mais se réservait en dessous de les tenir par l'Intendant
+toujours faibles, mineures, ignorantes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> Un bienfait plus réel, mais tardif, c'étaient les réformes
+dont Calonne avait pris l'idée aux Économistes, à Turgot: Libre
+commerce des grains,&mdash;Plus de douanes intérieures,&mdash;Meilleur règlement
+des maîtrises,&mdash;Adoucissement de la gabelle,&mdash;Plus de corvée (mais en
+payant),&mdash;Belle promesse d'économie, même sur la Maison du roi.</p>
+
+<p>Surprenant travestissement. Le prodigue, l'effréné Calonne, tout à
+coup grimé en Turgot! On ne voit plus sur sa table que les livres des
+économistes. Ceux à qui il donne audience, lui trouvent en main l'<span class="italic">Ami
+des Hommes</span>, annoté en cent endroits. Comédie bien suspecte à ceux qui
+le soir voient ce Turgot chez les Polignacs, leur ami et celui
+d'Artois, qui s'amusent de la parade, contemplent l'excellent acteur.</p>
+
+<p>Le beau, c'est son austérité. Pour être secrétaire des notables,
+Mirabeau n'est pas assez pur. Calonne ne veut plus que des saints. Il
+ne lui faut que des rosières. Il couronne l'innocence même dans
+l'ancien ami de Turgot: son premier commis des finances et le
+secrétaire des Notables, ce sera Dupont de Nemours.</p>
+
+<p>On est surpris et triste de voir le Roi couvrir, autoriser, accepter
+comme siennes ces idées de Turgot qu'il hait, méprise au fond (on le
+voit par les notes très-aigres, de sa main, qu'il met au vieux plan de
+Turgot en 1788). Pour le décider au mensonge, il fallait que Calonne
+répondît, garantît que tout était illusion, un moyen de sortir de
+l'affaire, une planche pour passer l'abîme, et qu'une fois passé, on
+jetterait du pied.</p>
+
+<p>Le roi avait été d'abord surpris et alarmé. Il put <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> se
+rassurer, quand on lui fit bien voir le secret de la chose. Tout en
+parlant de confiance, il ne confiait rien, gardait tout dans sa main,
+jouait à volonté de la fallacieuse machine. Les cent quarante-quatre
+notables ne siégeaient pas ensemble. On les tenait parqués et divisés
+en sept bureaux, chacun présidé par un prince. Chaque bureau donnait
+une voix, quatre bureaux sur sept faisaient majorité. <span class="italic">Mais dans
+quatre bureaux on avait la majorité avec quarante-quatre notables.</span>
+Avec les quatre voix de ces quatre bureaux (faux et déloyal
+avantage!), on primait la majorité réelle, fût-elle de cent voix.
+Donc, c'est affaire de rire. L'escamoteur attrape ces benêts de
+Notables, éblouis, hébétés et menés par le nez. Ils votent les impôts,
+autorisent l'emprunt; ils remplissent la caisse, s'en vont... Et le
+tour est joué!</p>
+
+<p>Un roi, lourd comme Louis XVI, était peu propre à ces man&oelig;uvres. Il
+accepta pourtant, il prit son petit rôle, s'efforça d'être gai,
+assuré, fit le brave. La veille, il écrit à Calonne: «Je n'ai pas
+dormi, mais c'est de plaisir!»</p>
+
+<p>Calonne et sa tête légère, son profil de renard, sa petite perruque,
+était une mesquine figure pour la hâblerie redoutable qu'il apportait
+à l'Assemblée. Il exposait les maux publics avec sévérité, comme s'il
+n'y eût été pour rien. Il montrait l'impuissance des palliatifs,
+ajoutant ce mot solennel:</p>
+
+<p>«Que reste-t-il qui supplée?... LES ABUS.»</p>
+
+<p>«Oui, Messieurs, dans les abus se trouve un fonds de richesse que
+l'État a droit de réclamer. Dans la proscription des abus réside le
+seul moyen de subvenir <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> aux besoins... Et le plus grand des
+abus serait de n'attaquer que les petits. Ce sont les plus
+considérables, les plus protégés qu'il s'agit d'anéantir.»</p>
+
+<p>Là, l'Assemblée se regarda. Qui siégeait? Les abus eux-mêmes.</p>
+
+<p>Il poussa, s'expliqua...: «Abus qui pèsent sur la classe productive et
+laborieuse, priviléges pécuniaires, exemptions injustes qui ne peuvent
+décharger les uns qu'en aggravant le sort des autres.»</p>
+
+<p>C'était accuser les Notables, les mettre au pied du mur, les mettant
+en demeure de voter contre eux-mêmes, ou de se signaler à la haine
+publique. L'impopularité dont souffrait le gouvernement, elle aurait
+passé aux Notables.</p>
+
+<p>Plus d'un dut regarder la porte, croire à un guet-apens. Le clergé fut
+surtout inquiet de se voir fortement désigné par un mot sur
+l'intolérance.</p>
+
+<p>Ainsi, montrant les dents, Calonne, enveloppé de la peau du lion de
+Némée, ne pouvait pourtant éviter de montrer le bout de l'oreille.
+Mais il le fit avec talent. Dans un langage magnifique, il rappela le
+Déficit, mal antique de l'État, qui se perd dans la nuit des temps. Sa
+poésie pompeuse brouilla tout. Ce qu'on en comprit, c'est que le
+Déficit s'était accru sous Necker, qu'à son départ, il fut de
+quatre-vingt millions par an.</p>
+
+<p>Ainsi, il aurait mis le plus fort sur le dos de Necker, détourné le
+public sur un autre terrain, l'examen du <span class="italic">Compte rendu</span> de celui-ci,
+écarté, ajourné la chose capitale: le crime des cinq cent millions
+empruntés, et dissipés en trois années.</p>
+
+<p>Plus tard, il osa dira que Necker, quittant la caisse, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> n'y
+avait rien laissé, qu'il n'avait pas pourvu aux dépenses de l'année.</p>
+
+<p>Personne ne douta que le menteur ne fut Calonne. Il y eut un <span class="italic">tolle</span>!
+véhément contre lui, un cri universel pour Necker. L'effroi fut dans
+Versailles. Quelqu'un osa insinuer qu'il y aurait prudence à envoyer
+les Polignacs à Londres. Quelqu'un ouvrit l'avis de se saisir de
+Necker et de le bâillonner. Comment? en le faisant ministre. On
+sentait qu'à propos de sa défense personnelle, il récriminerait,
+démontrerait les hontes de Calonne, du roi, de la cour.</p>
+
+<p>Des complices de Calonne, les premiers à coup sûr étaient les princes
+qui lui vendirent sa place et en tirèrent des sommes épouvantables
+(<span class="italic">Augeard</span>). En faisant Monsieur, d'Artois et Condé, présidents des
+Notables, Calonne avait bien droit de croire qu'il avait là de solides
+compères qui plaideraient, mentiraient pour lui. Mais ayant tant reçu,
+se sentant si véreux, ils furent sous la panique. Ils cherchèrent un
+abri, la popularité. Des Notables disaient que l'ordre populaire
+devait avoir <span class="italic">autant</span> de délégués que les deux autres réunis. Monsieur
+et le comte d'Artois le dirent et dirent bien plus: que les deux
+ordres privilégiés ne devaient avoir <span class="italic">que le tiers des voix</span>!</p>
+
+<p>Mais Monsieur enfonça dans le c&oelig;ur de Calonne un coup plus
+direct... <span class="italic">Tu quoque, mi fili!</span>... Il dit qu'avant d'examiner l'impôt
+nouveau, il faut juger l'ancien et regarder <span class="italic">les comptes</span>.</p>
+
+<p>Simple menace. S'il osa dire cela, c'est qu'il était bien sûr que le
+roi, que Calonne n'oseraient exposer ce fumier. Réellement le roi
+avait peur. Il renia son <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> fripon de ministre, l'accusa, se
+mit en fureur. Il invectiva violemment «contre ce coquin de Calonne,
+qu'il aurait dû faire pendre!» Il saisit une chaise, la maltraita,
+brisa, extermina.</p>
+
+<p>Des évêques, voyant que le Roi même enfonçait son ministère, le
+poussèrent vivement. «Nul impôt, lui dirent-ils, que par les États
+généraux.» Sorte d'appel au peuple. Calonne y répondit par un
+semblable appel. Il imprima ses plans, il donna à grand bruit l'exposé
+des bienfaits que les Notables repoussaient. Manifeste de guerre que
+durent lire partout les curés. Deux ans plus tard, c'eût été un
+tocsin. Mais rien encore n'est éveillé.</p>
+
+<p>D'autre part, il rappelle de Berlin son dogue de combat, Mirabeau,
+pour lui faire mordre Necker, comme il a mordu Beaumarchais. Mirabeau,
+sans scrupule, usa d'un véhément pamphlet qu'il avait fait jadis
+contre Calonne, biffa <span class="italic">Calonne</span> et mit <span class="italic">Necker</span> à la place.
+Très-mauvaise action. Il ne tenait nul compte dans ce livre de ce qui
+excusait les grands emprunts de Necker (la guerre), de ce qui
+condamnait les emprunts de Calonne (la paix).</p>
+
+<p>Le livre réussit par-dessus les nuées. Le roi en fut ravi (Mir.,
+<span class="italic">Mém.</span>, IV, 404), croyant Necker tué pour toujours.</p>
+
+<p>Calonne y gagna peu. Son improbité le coulait. On sentait trop que
+même les plus belles réformes, dans une telle bouche, étaient un
+leurre. On n'eût rien accepté de lui. On sentit qu'il fallait à tout
+prix purger le terrain. On le mit sur un point qui eût commencé son
+procès: les échanges qu'il avait fait au préjudice <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> du
+domaine. L'accusation, dressée, fut signée <span class="italic">La Fayette</span>.</p>
+
+<p>Le roi, travaillé fortement contre Calonne par la reine et Miromesnil,
+reçut et lui montra avec sévérité une pièce qui prouvait son mensonge.
+Joly, le successeur de Necker, témoignait qu'en effet Necker partant
+en 81 avait fait les fonds de l'année. Calonne, au lieu de se
+défendre, attaque et récrimine. Il accuse Miromesnil d'agir contre le
+ministère. «Quel succès espérer, si l'on n'agit d'ensemble, si l'on
+n'assure l'unité du pouvoir?...» Cela frappe le roi... Mais qui
+pourrait-on mettre à la place de Miromesnil? Calonne désigna
+Lamoignon.</p>
+
+<p>Il ne s'en tint pas là. Voyant le roi facile, il saisit l'occasion,
+dit qu'on n'obtiendrait pas cette unité sans renvoyer aussi Breteuil.</p>
+
+<p>Breteuil! proposition hardie. C'était toucher la reine même.</p>
+
+<p>Breteuil c'était l'Autriche, c'était l'homme de la famille, adopté de
+Marie-Thérèse. Le roi devint rêveur; il ne refusa pas, mais dit qu'il
+fallait en parler à la reine.</p>
+
+<p>L'orage fut plus grand qu'il ne prévoyait même. Au premier mot, elle
+bondit, s'étonna, s'emporta épouvantablement, invectiva contre
+Calonne. Le roi lui parlant d'unité, elle dit que le vrai moyen de
+l'établir, c'était de chasser ce Calonne qui avait tout gâté par son
+assemblée des Notables. Le roi restait muet; l'excès de la colère
+tourna en déluge de larmes. Elle avait perdu un enfant. Elle craignait
+de perdre le Dauphin, qui maigrissait, se déformait (Arneth). Tout
+<span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> l'accablait dans la famille! et on lui enlèverait son plus
+cher serviteur!...</p>
+
+<p>Le roi est interdit, accablé, n'ose répliquer. Venu pour renvoyer
+Breteuil, il signe sans mot dire le renvoi de Calonne (7 avril).</p>
+
+<p>Comment le remplacer? Plusieurs proposaient Necker; mais le roi
+justement venait de l'exiler, pour avoir publié sa réponse à Calonne.
+La reine proposait Loménie de Brienne, un homme antipathique au roi
+(créature de celui qu'il hait tant, Choiseul!), un prêtre galantin,
+frétillant, malgré l'âge, dans les salons, l'intrigue, et se mêlant de
+tout,&mdash;de plus (comble d'horreur!) fort impudemment philosophe,
+affichant le matérialisme. On avait osé en parler pour l'archevêché de
+Paris, et le roi avait dit ce mot amer qui paraissait devoir
+l'éloigner pour toujours: «Mais ne faudrait-il pas au moins qu'un
+archevêque de Paris crût en Dieu?»</p>
+
+<p>Faible sur tout le reste, le roi, sur cette corde, semblait fort
+arrêté, ne pouvoir changer guère. Ici, chose imprévue, il mollit,
+immola sa foi, sa conscience chrétienne, et pour ministre il prit le
+prêtre athée. «On le veut; mais, dit-il, on s'en repentira.» Son
+accablement fut extrême, profond son découragement.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> CHAPITRE XXI.</h3>
+
+<h4>LA REINE ET BRIENNE. &mdash; FERA-T-ON LA BANQUEROUTE?</h4>
+
+<h4>1787.</h4>
+
+
+<p>La reine, toute sa vie, fidèle à sa famille, dès octobre 83, voulait
+nommer Brienne, agréable à l'Autriche, créature de Choiseul, ami de
+Vermond et Mercy. La Polignac, d'accord avec l'Artois, l'obligea de
+subir Calonne.</p>
+
+<p>L'avénement de Brienne était une défaite pour la société de Trianon,
+un affranchissement pour la reine. Elle avait pu enfin rompre ses
+habitudes, reconquérir son c&oelig;ur. Sa longue servitude de dix ans
+finissait. Nul avis de sa mère, nulle risée du public, nulle froideur,
+nul orage, nulle humiliation n'y avaient réussi. Il y fallut le temps,
+et que l'amie vieillît. Il y fallut la très-amère expérience que la
+reine eut des Polignacs. Quand elle rompit avec Calonne, quand il lui
+fit sous main une guerre si atroce, ils restèrent avec lui, infidèles
+à la reine, et fidèles à la caisse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> Elle prit sa revanche au 1<sup>er</sup> mai. Faisant Brienne chef des
+finances, elle dit fièrement devant toute la cour: «Ne vous y trompez
+pas, messieurs, c'est un premier ministre.»</p>
+
+<p>Le divorce éclata au point le plus sensible, au sujet de Vaudreuil,
+cet ami de la bien-aimée, tyran de Trianon, le bruyant, l'emporté, le
+fougueux personnage dont on redoutait les colères, et dont le
+caractère malheureusement donnait le ton. Il venait de tirer un
+million de Calonne pour je ne sais quel bien de Saint-Domingue. Mais
+cela n'était rien. Il exigeait encore que le roi lui payât ses dettes.
+Pour la première fois la reine eut l'intrépidité de dire Non, ou de le
+faire dire. Le furieux créole, fait à être obéi, considéra cela comme
+une révolte, et passa droit à l'ennemi, je veux dire à Calonne, à
+l'atroce cabale des premiers émigrés, si cruels pour la reine, qui
+voulaient l'enfermer, la voiler, la raser. Ils étaient sa terreur plus
+que la Terreur même, au point qu'elle aima mieux se perdre que de
+tomber vivante dans leurs mains.</p>
+
+<p>Il semble qu'en 87, elle ait eu un bon mouvement, un élan de fierté,
+un souvenir de Marie-Thérèse. C'était tard. Après le Collier, un tel
+déchaînement, chansonnée, déconsidérée, elle hasardait beaucoup à
+prendre le pouvoir. Deux ans entiers, elle avait défrayé les
+conversations des cafés. La d'Arnoult, la Duthé, la Contat, étaient
+oubliées. On ne parlait que de la reine. Versailles avait été plus
+amer encore que Paris. Mesdames avaient dit un mot dur (prophétique
+pour le destin du roi): «Elle serait mieux sur <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> terre
+d'Autriche.» Maintes fois madame Louise, la violente religieuse,
+s'était jetée aux pieds du Roi pour qu'il lui fît faire pénitence, la
+mît un peu au Val-de-Grâce.</p>
+
+<p>Les meilleurs serviteurs du Roi croyaient eux-mêmes qu'aimé comme il
+était encore, il lui serait toujours possible de remonter en se
+séparant de la reine. Lui seul la défendait, et pouvait la
+sauvegarder. Et, juste à ce moment, elle éclipse le Roi, seule, occupe
+hardiment la scène. Ses amis en tremblaient, et Besenval lui-même lui
+dit qu'on l'accusait d'annuler trop le roi.</p>
+
+<p>Brienne était-il l'homme de poids et d'apparence derrière qui elle pût
+agir? Nullement. Il était transparent. Derrière, on voyait trop la
+reine. Petit prêtre vieillot, sous sa jolie figure de femme usée,
+faiblet et poitrinaire, il n'exprimait que l'impuissance. Son talent,
+disait-on, était la comédie qu'il jouait à huis clos. Tout était faux
+en lui. Il prenait tous les masques, moins par hypocrisie que par
+indécision. Jésuite et philosophe, créature de Choiseul, il n'en
+jouait pas moins le disciple de Turgot. Il jouait l'administrateur
+dans son archevêché de Toulouse. Aux Notables contre Calonne, il joua
+le chef de parti. Il arrive fini au ministère. À cette femme il faudra
+un homme. Et cet homme, sera-ce la reine?</p>
+
+<p>Elle avait du courage et des moments de volonté. Mais quel défaut de
+suite! quelle profonde ignorance de la situation! Quelle empreinte
+funeste (de vingt ans à trente ans), elle reçut de ses Polignacs,
+Diane, Vaudreuil, etc., esprits faux, violents, insolents,
+provoquants, <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> et de la petite cour militaire du comte
+d'Artois! Ses nouveaux conducteurs, Mercy, Vermond, Breteuil, plus
+vieux, n'en étaient pas plus graves. Elle-même incapable de juger
+entre deux avis. Telle son frère la dépeint vers 1778, frivole et
+étourdie, telle Besenval la trouve dix ans après, absolument la même,
+ne lisant point, ne réfléchissant point, incapable de conversation
+suivie.</p>
+
+<p>Elle était fort bizarre, en certains points baroque, sans souci de
+l'opinion. Au moment où elle entre au pouvoir, devient vrai roi de
+France, et devrait se montrer Française, elle rappelle qu'elle est
+Autrichienne, elle prend un maître d'allemand (Campan).</p>
+
+<p>Le coup pour l'achever, c'était qu'elle se fît Anglaise, qu'elle eût
+un favori anglais. L'adroite et dépravée Diane, pour la tenir encore
+par un fil chez les Polignacs, attira et fixa chez eux le bel Anglais
+Dorset, qui (routine grossière, connue de la diplomatie) faisait
+l'admirateur et quasi l'amoureux.</p>
+
+<p>Dès la guerre d'Amérique, quand la France parut de c&oelig;ur américaine,
+la Reine avait aimé et favorisé les Anglais. Mais prendre le moment du
+traité qui nous inonda de leurs produits et tua nos fabriques, le
+moment où l'on fit Cherbourg, prendre ce moment, dis-je, pour traîner
+partout ce Dorset, écouter ce vain badinage (qui menait cependant à
+une très-réelle influence), il semblait que ce fût vouloir braver la
+France, vouloir exaspérer, ulcérer la haine publique.</p>
+
+<p>Agent de la vengeance anglaise, ce cruel Lovelace, en 1790, se
+démasqua contre la reine, l'un des premiers lui mit la corde au cou.
+Ce qu'on a dit de ses <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> sourdes menées pour brouiller tout et
+pousser à la crise, n'est que trop vraisemblable. Il n'y aida pas peu
+en se chargeant (lui étranger!) d'insulter, pour la reine, le duc
+d'Orléans; il le lui rendit implacable. En 1787, il réussit à faire
+faire à la reine, alors toute puissante, une chose funeste: l'abandon
+de la Hollande, à qui la France devrait protection. Quand l'Angleterre
+payait les émeutes orangistes pour y tuer la République et l'influence
+française, elle écrit: «Que nous font ces gens-là? Et qu'importe
+qu'ils se battent entre eux?» (Arneth, <span class="italic">Jos.</span>, 108.)</p>
+
+<p>La calomnie aida. La femme du stathouder, s&oelig;ur de roi, veut son
+mari roi. Pour décider son frère le roi de Prusse à l'aider dans ce
+crime, elle emploie la ruse grossière de dire qu'elle a été arrêtée,
+insultée. Ce frère voudrait agir. Calonne et Ségur, nos ministres, ne
+peuvent manquer à la Hollande. Calonne fait les fonds d'un camp qui
+sera à Givet. Démonstration peu dangereuse. La Prusse n'aurait pas
+fait un pas. Mais dès que la reine est maîtresse, plus de camp.
+«<span class="italic">L'argent manque.</span>» Fausse et menteuse excuse. Ségur ne demandait que
+deux millions. Est-ce que la Hollande, si riche en numéraire, la
+Hollande qui va s'inonder (noyer cinq cents millions peut-être) n'eût
+pas été heureuse d'avancer deux millions qui lui eussent sauvé ce
+naufrage?</p>
+
+<p>Dorset en septembre put rire. La catastrophe eut lieu. La Hollande en
+vain s'inonda. Les Prussiens entrèrent, vinrent soutenir la canaille
+payée du stathouder. Une atroce anarchie fonda le despotisme. Ce beau
+pays (si sage) de l'ordre et des m&oelig;urs graves fut, par <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span>
+son premier magistrat, le stathouder, mis à sac, livré aux brigands.
+Il les lâcha dans ces riches villes, pillées de fond en comble. Le
+ministre anglais à la Haye, Harris, et Dorset à Versailles, arrivèrent
+ainsi à leur but. Ils perdirent la Hollande, déshonorèrent la France.
+En janvier, le stathouder s'inféode à ses maîtres: le Prussien,
+l'Anglais. La Hollande sombre toujours.&mdash;«La France aussi!» s'écria
+Joseph II.</p>
+
+<p>Des villes entières de Hollande émigrent, des populations de la classe
+riche, intelligente, active. Excellent élément qui, quelque part qu'il
+vînt, apportait le bien-être, qui, autrefois, avait créé Berlin, et
+qui, en Angleterre, a tellement augmenté chez ce peuple les qualités
+moyennes (qu'il n'avait nullement, ni chez les Cavaliers, ni chez les
+Puritains). Ces pauvres Hollandais, justement indignés contre la
+Prusse et l'Angleterre, amies de leur tyran, venaient chercher abri en
+France. Les ayant protégés si mal dans leur pays, on aurait dû ici les
+accueillir, les bien établir à tout prix. Dumouriez, alors à
+Cherbourg, proposait de leur faire près de là une Hollande sur des
+terrains disputés par la mer, qu'ils auraient exploités avec leurs
+propres capitaux, de leur faire une ville qu'on eût nommée Batavia. On
+n'eût fait là que son devoir, une légitime expiation. On pouvait
+croire que Louis XVI, qui connaissait les lieux, et qui aimait
+Cherbourg, on devait croire surtout que la reine et Brienne,
+réellement coupables de l'abandon de la Hollande, feraient cette bonne
+&oelig;uvre si utile et qui eût attiré de plus en plus les émigrés. On ne
+fit rien, on ne voulut rien.</p>
+
+<p>Revenons en avril. Brienne, tant aimé des Notables, <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> leur
+chef contre Calonne, n'y échoue pas moins tout à plat. En vain il leur
+livre les comptes, promet l'économie de quarante millions, en vain
+s'appuie du bon Malesherbes, qui se laisse mettre au ministère. La
+seule ombre de l'égalité, de la suppression de privilége, les glace.
+Au premier mot de subvention, d'emprunt, ils ne savent que dire; ils
+n'ont pas d'instructions de leurs provinces. Tels lancent le grand
+mot: «Aux <span class="italic">États généraux</span> seuls il appartient de décider.»
+L'assemblée, en définitive, se croit incompétente, dit que, pour tout
+impôt, elle s'en remet à la sagesse du roi.</p>
+
+<p>Autrement dit, avec respect, elle le laisse dans le bourbier, devant
+les Parlements irrités plus qu'avant, ou devant l'inconnu, les États
+généraux.</p>
+
+<p>Brienne, il est vrai, pouvait croire que ces États apparaissaient
+redoutables au Parlement, autant et plus qu'à lui, et qu'il aimerait
+mieux mollir que de laisser venir son grand successeur légitime,
+l'assemblée de la Nation. Comment le Parlement, ce corps judiciaire,
+s'est-il élevé à une telle importance politique? En usurpant le rôle
+des États généraux, en parlant à leur place, en se constituant
+lui-même ce qu'ils étaient: <span class="italic">la voix du peuple</span>. Le roi, le clergé, la
+noblesse, avaient toujours primé dans ces États; qu'avaient-ils à en
+craindre? Mais on voyait fort bien que, les États venant, le Parlement
+allait se retrouver obscur, subalterne, rentrer dans la poudre des
+greffes, renvoyé à ses sacs, ses dossiers, ses procès. C'était le
+Parlement surtout que menaçait ce cri universel: les États généraux!</p>
+
+<p>S'il suivait sa vraie politique, sa voie était toute tracée: lutter
+modérément, et ne pas trop pousser le <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> ministère. C'est ce
+qu'il fit d'abord. Il enregistra les édits sur les grains, la corvée,
+les assemblées provinciales. Pour la Subvention, Brienne avait à
+craindre; il présenta plutôt un édit sur le timbre. Là commença la
+résistance. Le Parlement imita les Notables et voulut avant tout qu'on
+lui montrât les comptes. Les lui livrer, c'était le faire assemblée
+souveraine, à l'égal des États. On refuse (7 juillet). Et alors, élevé
+par la lutte, emporté, entraîné, le Parlement donne un spectacle
+inattendu. Ce corps, jusque-là si tenace à défendre ses droits, vrais
+ou faux, tout à coup s'immole et s'oublie, abdique brusquement sa
+tradition de trois cents ans. Toutes ces prétentions qui lui étaient
+si chères, il les met sous ses pieds. Lui aussi il appelle... les
+États généraux!</p>
+
+<p>Le Parlement fut lui-même surpris d'un si beau mouvement, aveugle et
+désintéressé, du pas immense qu'il avait fait d'élan. Il avança,
+recula, avança.</p>
+
+<p>Le roi double l'orage, au lieu de le calmer. Au Timbre qu'on refuse,
+il ajoute la Subvention, l'envoi au Parlement. Le 6 août, en Lit de
+justice, il fait enregistrer les impôts refusés, il déclare qu'il est
+le seul administrateur du royaume, qu'à lui seul appartient d'appeler,
+<span class="italic">quand il veut</span>, les États généraux.</p>
+
+<p>Le Parlement alors, justement irrité, se souvenant de son métier de
+juge, tire l'épée de justice. Il ne peut, dit-il, conniver au vol, <span class="italic">à
+la déprédation</span>. La déprédation, c'est Calonne. Adrien Duport le
+dénonce, et l'accusation est reçue (10 août). Calonne se garde bien de
+venir; il s'enfuit de France. La cour est alarmée. Elle publie enfin
+(si tard!) l'économie qu'on fait sur la <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> maison royale<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="small">[21]</span></a>.
+Elle allègue (si tard! et quand il n'est plus temps) l'affaire de la
+Hollande, les dépenses qu'elle exigerait. Le Parlement est sourd,
+défend expressément de percevoir l'impôt.</p>
+
+<p>Le 15 août, les Parlementaires apprennent, non pas qu'on les exile,
+mais qu'ils <span class="italic">continueront à Troyes</span> d'exercer leurs fonctions. Brienne
+concentre le pouvoir, se fait premier ministre, donne à son frère la
+Guerre, et des hommes à lui prennent la Marine et les Finances.
+Castries, Ségur s'en vont, et avec eux, la considération du ministère.</p>
+
+<p>Brienne est au plus haut, mais très-parfaitement délaissé, solitaire.
+Tout court à Troyes. Parlements de provinces, tribunaux inférieurs,
+les grandes Compagnies (Aides et Comptes), tout se déclare pour
+Troyes. Un immense concert s'établit sur ce mot: Les États généraux!</p>
+
+<p>Les procès suspendus et l'interruption des affaires <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span>
+irritaient fort Paris. Le monde du Palais, les clercs, le petit peuple
+s'agitaient. Le ministre fit des avances au Parlement. Une dame fut
+son médiateur auprès du premier président. Il mollissait, offrait de
+substituer à la Subvention deux vingtièmes, <span class="italic">et pour cinq années
+seulement</span>. Donc, pas d'impôt perpétuel, <span class="italic">pas d'emprunt</span>, si l'on n'a
+guerre.</p>
+
+<p><span class="italic">Point d'emprunt!</span> En leurrant le Parlement de ce mensonge, Brienne
+l'apprivoise et le rappelle ici. Grande joie dans Paris. On brûle
+Calonne et Polignac. On crie: «Les États généraux!» Brienne espérait
+bien profiter de ce cri, de ce grand désir populaire. Il méditait un
+coup. En septembre et octobre, dans toutes les vacances, il tâta,
+travailla le Parlement, et, en novembre, il crut le mettre dans le
+sac.</p>
+
+<p>Ce corps, fort divisé, par cela même offrait des prises. L'élément
+janséniste, sans y être amorti, y était faible en nombre. L'élément
+des rêveurs (d'un d'Éprémesnil par exemple) qui voulaient restaurer
+les libertés du Moyen âge, les libertés privilégiées, y était assez
+fort. Enfin, sous Adrien Duport, le futur créateur de la Société
+Jacobine, l'élément révolutionnaire se groupait, ardent et actif. Tous
+voulaient, demandaient les États généraux, en plaçant sous ce mot des
+idées différentes: les premiers y voyaient la machine gothique dont se
+jouerait la monarchie; les derniers comptaient bien y trouver un
+levier qui la démolît, et permît de la refaire de fond en comble.</p>
+
+<p>La Fayette les avait demandés pour 92. Ce fut une lueur pour Brienne.
+Dans un délai si long, il dit comme le fabuliste: «D'ici là, le roi,
+l'âne ou moi, <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> nous mourrons.» Quel danger de promettre? Avec
+ce v&oelig;u ardent, cette passion devenue (par le refus) si violente, on
+pouvait enchérir, mettre très-haut le prix des États généraux et les
+vendre très-cher. La masse et les meneurs eux-mêmes s'en vont mordre à
+l'appât, ne croyant pas pouvoir payer trop ces États par qui la France
+enfin doit se reconquérir. On ne peut marchander la rançon de la
+France.</p>
+
+<p>Combien? cinq cents millions? Cela effrayerait trop. Divisons: cent
+vingt d'abord pour 1788, quatre-vingt-dix pour 1789, et pour toujours
+en diminuant. <span class="italic">Au total pour cinq ans quatre cent vingt millions!</span></p>
+
+<p>Mais pour avoir le temps, le calme, pour bien préparer les États, le
+tout sera <span class="italic">voté en une fois!</span></p>
+
+<p>Proposition étrange, étonnante! Brienne n'ayant pu obtenir peu,
+demandait hardiment beaucoup, infiniment, la somme énorme et folle,
+qui l'aurait rendu maître. Au roi et à la reine alarmés il disait
+qu'ayant palpé l'argent, on serait bien à l'aise d'oublier sa parole,
+de donner les États ou de les éluder.</p>
+
+<p>Avec ce leurre lointain et vain probablement, Brienne offrait un autre
+leurre, <span class="italic">l'émancipation protestante</span>, tant demandée des philosophes.
+Le roi l'a refusée deux fois aux parlements. Il l'accorde ici,
+mensongère, même effrayante aux protestants. Le curé aura leur
+registre. Leurs naissances, morts et mariages, jusque-là inconnus et
+libres au désert, seront enregistrés par le curé leur ennemi.</p>
+
+<p>Avec ces deux mensonges si grossiers, on parvint pourtant à éblouir, à
+fasciner des hommes ardents, crédules par l'excès du désir. On accuse
+la Révolution <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> d'avoir été trop défiante. Mon Dieu! qu'il y
+fallut du temps! combien de dures expériences! Qu'ils étaient jeunes,
+crédules, ces redoutés meneurs! On assure que Duport, Duport qui tout
+à l'heure créera les Jacobins, s'était laissé duper par ces facéties
+de Brienne, et qu'avec ses amis, il eût donné dans le panneau.</p>
+
+<p>Ce qui prouve pourtant qu'on n'était sûr de rien, c'est que, pour
+emporter la chose, on prenait un moment vraiment honteux, furtif, ces
+premiers jours de la rentrée où le Parlement incomplet a nombre de ses
+membres encore à la vendange, à leurs affaires rurales. On ne
+rougissait pas d'apporter à la salle vide encore et aux bancs déserts
+la grande affaire d'argent qu'on voulait escroquer.</p>
+
+<p>Un pareil filoutage aurait eu besoin du secret. Mais on avait tâté
+beaucoup de gens qui ne furent pas discrets. Le coup était pour le 19.
+Le 10 et le 18, certaines lettres, fort vives et menaçantes, purent
+faire songer le Parlement.</p>
+
+<p>Grande initiative. Mirabeau, qui la prit, avait bien des raisons
+d'hésiter, de se taire. Revenu de Berlin, alors fort misérable, ayant
+Nehra malade (il le devint lui-même en la soignant), il eût voulu
+pouvoir se placer au loin dans la diplomatie, mais nullement écrire
+pour un ministère qui sombrait. Les 10 et 18 novembre, voyant le tour
+ignoble qu'on arrangeait, il en fut indigné, sa grandeur naturelle se
+réveilla. Par deux lettres terribles, il menaça, il avertit. En voici
+à peu près le sens:</p>
+
+<p>1º Les États généraux, qu'on le veuille ou non, vont venir. Fait
+certain et fatal: ils arrivent pour 89.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> 2º Voter cinq cents millions sur un mot captieux qui remet à
+cinq ans les États, c'est d'un malhonnête homme. C'est chose
+périlleuse pour la magistrature. On jugera fort mal ce pacte de la
+cour avec le Parlement; on dira qu'ils s'entendent pour gouverner
+ensemble et pour se passer de la France.</p>
+
+<p>3º Le projet n'aura pour lui qu'une minorité honteuse. On ne peut
+expliquer l'audace de Brienne qu'en supposant qu'il veut un prétexte
+pour la banqueroute.</p>
+
+<p>4º Mais que pourra-t-il? Rien. Il ne peut même la banqueroute.
+Proscrira-t-il? Moyens d'un autre temps! Richelieu y serait, que le
+siècle n'est plus à cela. Va-t-il entrer en guerre contre la nation?
+un tel procès serait bientôt jugé.</p>
+
+<p>Il ne peut rien, ne fera rien, que reculer, tomber, périr (Mir.,
+<span class="italic">Mém.</span>, IV, 459-465).</p>
+
+<p>Dans de pareils moments, prophétiser, c'est faire, déterminer
+l'événement. Le Parlement dut y bien regarder.</p>
+
+<p>On soulevait son masque populaire, qui tenait mal à son visage. Il
+avait laissé voir déjà à ses adorateurs qu'il était fort peu digne de
+leur idolâtrie, contraire à leurs pensées d'égalité d'impôt, et
+défenseur du privilége. Qu'il votât pour Brienne, il se précipitait,
+il roulait du ciel au ruisseau.</p>
+
+<p>D'autre part, Mirabeau avait percé les murs. Il avait très-bien vu,
+comme s'il eût été au fond de Trianon, que derrière lui Brienne avait
+un parti violent, la petite cour militaire d'Artois et de la Reine,
+qui méprisait ces ruses, vantait la banqueroute, <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> se croyait
+assez fort pour payer en coups de bâton.</p>
+
+<p>La surprise attendue fut tentée le 19. Le roi tient brusquement une
+séance royale. Ce n'est pas un Lit de justice. Nul appareil n'indique
+que rien soit imposé, forcé. Le débat est ouvert. Il semble que l'on
+veuille écouter, s'éclairer. Seulement, pour marquer le cercle où il
+faut se tenir, le roi et Lamoignon prêchent d'en haut le dogme
+monarchique: «Le Roi est seul législateur, juge des États généraux. La
+France libérée, seul il avisera à ce qui reste à faire.» Préface
+altière pour étourdir sans doute. On crut que d'autant moins on
+attendait l'&oelig;uvre de ruse. Jupin tonne d'abord pour finir en
+Scapin.</p>
+
+<p>La séance ne fut ni violente, ni inconvenante (dit M. Droz d'après des
+témoins oculaires). Un janséniste seul, Robert de Saint-Vincent,
+s'exprima avec véhémence. Il dit que l'acte proposé était tel que, si
+un fils de famille en faisait un pareil, tout tribunal l'annulerait.</p>
+
+<p>Cent millions accordés&mdash;les États en 89&mdash;c'était l'avis très-général
+et fort sensé de l'assemblée. D'Éprémesnil n'eut rien de sa fougue
+ordinaire. Vrai royaliste, il fut attendri pour le Roi autant que pour
+la France, sentit qu'en ce moment il se perdait ou se sauvait. Il
+parla à son c&oelig;ur avec une onction admirable. Tous furent touchés,
+et crurent le roi touché. L'était-il? C'est possible. Mais eût-il pu
+changer le rôle convenu le matin, prendre seul un si grand parti?</p>
+
+<p>Dans le plan de Brienne il était excellent de lasser l'assemblée,
+d'épuiser les poitrines, la verbeuse éloquence <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> de ces gens
+de barreau, de la tarir patiemment jusqu'à l'heure où la Nature parle
+à son tour, dit qu'on n'a pas dîné. Tout fini, chacun crut que, comme
+à l'ordinaire, le Président allait prendre et compter les voix. La
+surprise fut forte quand on vit Lamoignon qui montait vers le trône,
+et parlait bas au roi. Ayant reçu son ordre, il se tourne, il prononce
+l'enregistrement des édits.</p>
+
+<p>Chacun se regardait. «Mais c'est donc un Lit de justice? qui le
+savait? qui l'aurait cru? Quelle longue comédie d'écouter ces discours
+pendant six heures, puisqu'on ne veut rien qu'ordonner!»</p>
+
+<p>Odieuse surprise! mais frauduleuse ici, basse, en matière d'argent.
+Empocher un demi-milliard.</p>
+
+<p>Qui allait protester? L'universel murmure était déjà une protestation.</p>
+
+<p>Mais qui allait parler? s'avancer? On y répugnait. Plus la chose était
+basse et le rôle du roi pitoyable, plus il était pénible de le prendre
+en flagrant délit.</p>
+
+<p>Conti, tant qu'il vécut, s'était mis volontiers en avant pour des
+coups fourrés, d'imprévues résistances. Eût-il hasardé celle-ci, qui,
+quelle qu'en fut la forme, contenait un affront? Il était évident que
+ce gros roi, mis en avant (plus faible que coupable, et de tant
+d'hommes aimé encore!), recevrait là un coup sanglant.</p>
+
+<p>Quel serait le désespéré, l'envenimé, qui frapperait? Il faut le dire:
+celui qu'à force d'insolences la cour avait fait tel. La folle
+violence de la Reine, de ses militaires de salon, s'était épuisée en
+outrages sur le duc d'Orléans. Ses démarches obstinées pour revenir en
+grâce, n'avaient fait que les enhardir à redoubler <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span>
+d'indignités. On l'insulte en lui-même. On l'insulte en sa fille, la
+très-charmante Adélaïde, par un projet de mariage qui n'est qu'une
+mystification. Il était fort timide, un bellâtre, encore élégant, d'un
+visage rouge, et déformé par ses excès. On le croyait fini, incapable
+d'agir. Il agit cependant, sans doute remorqué, dressé pour ce
+terrible coup.</p>
+
+<p>Non sans hésitation, et non sans grâce, avec la funèbre douceur du
+matador, qui, la mort dans la main, marche au taureau,&mdash;il dit: «Sire,
+je demande à Votre Majesté la permission de déposer à ses pieds ma
+déclaration. Je regarde cet enregistrement comme illégal. <span class="italic">Il serait
+nécessaire, pour la décharge</span> des personnes qui seraient censées avoir
+délibéré, d'ajouter qu'il est fait par très-exprès commandement de
+Votre Majesté.»</p>
+
+<p>Traduit brutalement, cela disait: Nous nous lavons les mains de
+l'infamie.» Et encore: «Point d'argent! Personne ne remplira
+l'emprunt.»</p>
+
+<p>Le roi sentit la pierre qui frappait droit au front. Il se troubla, et
+troubla, et fort trivialement, il bredouilla: «Ça m'est égal... Vous
+êtes bien le maître.»</p>
+
+<p>Et puis, se ravisant et se souvenant qu'il est roi, il dit avec
+colère: «Si! c'est légal, parce que je le veux!»</p>
+
+<p>Il fit signe au Garde des Sceaux, lui parla d'enlever Orléans de son
+siége, de l'arracher du Parlement. Lamoignon éluda, dit qu'on n'avait
+pas sous la main les moyens d'une telle violence. Le roi ne se
+connaissait plus. Surpris quand il croyait surprendre, arrêté au
+moment honteux, il avait eu besoin pour se remettre <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> (contre
+son reproche intérieur, sa trouble conscience) de se reprendre à la
+formule grossière de la foi monarchique qui fait le fond du c&oelig;ur
+des rois: «Si! c'est la loi! car je le veux.»</p>
+
+<p>Adieu l'argent, les quatre cents millions! La consolation de la Cour,
+ce fut de jeter deux parlementaires aux forteresses, d'exiler Orléans.
+Éloigné à vingt lieues de son Palais-Royal, de ses orgies du soir, il
+se désespéra tout d'abord et demanda grâce. La reine se montra
+très-haineuse. Elle ne céda pas qu'il n'eût l'amertume, la honte de sa
+lâcheté. Elle voulut qu'il lui écrivît à elle-même. Il le fit, et
+resta avili à ses propres yeux, gardant de noires pensées. Elle avait
+réussi à donner à ses ennemis, sinon un chef, au moins un centre, à
+donner pour caissier à l'intrigue, à l'émeute, un prince de vingt
+millions de rente. S'il n'agit pas contre elle encore directement, dès
+lors il la regarde, la suit dans sa course à l'abîme.</p>
+
+<p>Les amis de la reine l'y poussaient de leur mieux. Ayant décidément
+manqué l'escamotage de leur demi-milliard, arrêtés dans l'emprunt,
+arrêtés dans l'impôt, ils prenaient leur parti vaillamment,
+militairement, et conseillaient la banqueroute.</p>
+
+<p>Vraie tradition de gentilhomme. L'illustre Saint-Simon, le grand
+seigneur austère, la glorifie et la prêche au Régent, en la
+sanctifiant «et la canonisant avec les États généraux.» Mais pourquoi
+les États? La banqueroute, tellement usitée au grand siècle, semble
+chose royale, une institution monarchique.</p>
+
+<p>Besenval, toujours jeune (près de 70 ans), aimable étourdi, vrai
+hussard, tête chaude de Pologne et Savoie, <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> qui naquit par
+hasard en Suisse, n'a pas tenu sa langue. Il nous a révélé ce qu'on
+eût deviné fort bien sans lui, l'opinion de Trianon, l'estime et
+l'engouement qu'on avait pour la banqueroute. «Vain propos?» Point du
+tout. La fine oreille, Mirabeau, habile à écouter aux portes, et qui a
+des amis, en cour, écrit au moment même (20 nov.) une lettre très-vive
+qui affirme trois fois la chose.</p>
+
+<p>«Dépend-il d'un gouvernement d'enchérir sur la guerre, la peste et la
+famine? Le forfait qu'on prépare, l'horrible proposition qu'on apporte
+au Conseil, c'est la mort de deux cent mille hommes! Mais, par-dessus
+ceux-là on met à mort encore tout un monde de leurs créanciers qu'ils
+ne pourront payer et qui seront sans pain.»</p>
+
+<p>«Faire cela, n'est-ce pas renoncer à tout droit que l'on a sur un
+peuple?»</p>
+
+<p>Puis, à ce roi déchu, il a l'air d'annoncer un Clément ou un
+Ravaillac:</p>
+
+<p>Conspués de l'Europe, en horreur à nous-mêmes, dangereux à nos chefs,
+tels nous serons, contre l'État, le roi... Craignez le fanatisme!...
+la fureur de la faim vaut bien la fureur de la foi... Qui osera
+répondre de la vie du roi, <span class="italic">de tout ce qui est près du trône?</span></p>
+
+<p>Le parti militaire pouvait dire à cela que «le pâle rentier» (Boileau
+le nomme ainsi), l'homme ruiné, affamé, épuisé, a bien peu d'énergie.
+Ces misérables encore dans la Fronde avaient pris les armes. Mais
+depuis ils n'ont pas la force de crier. Les noyés du Système moururent
+fort décemment. Aux plus cruelles opérations, Fleury n'entendit rien,
+Choiseul rien, Terray <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> rien.&mdash;Aujourd'hui c'est un peuple, il
+est vrai, qui peut faire du bruit... Eh! tant mieux! Montons à cheval!
+et sus à la canaille!... Paris a besoin de leçon.</p>
+
+<p>Petit mal! et grand bien! Quel bienfait que la banqueroute! l'État,
+libre, léger, dès lors, agira dans sa force, Paris perdra, c'est vrai.
+La France y gagnera. L'argent et la population y reflueront; ce
+gouffre de Paris n'absorbera plus le royaume, etc. C'est ce que
+Bezenval dit, non pas de sa tête,&mdash;d'après «un publiciste, peu
+scrupuleux, assez profond.»</p>
+
+<p>Ce publiciste me semble être Linguet. Son journal, imprimé à Londres,
+est l'apôtre de la banqueroute (<span class="italic">Annales politiques et littéraires</span>,
+XV). Combien le payait-on? L'arrêt qui le condamne en 1788, fait
+entendre que «l'homme vénal» avait le mot d'en haut, était ainsi lancé
+pour préparer les choses et pour tâter l'opinion.</p>
+
+<p>Sans détour, il exalte, il divinise la banqueroute, l'appelle «cette
+grande et salutaire opération.» Elle peut être mauvaise en Angleterre,
+car c'est le peuple qui s'engage. Mais en France, <span class="italic">ce n'est que le
+Roi</span>. L'anéantissement de la dette publique, à chaque avénement,
+serait <span class="italic">sage et très-légitime</span>.&mdash;Ingénieuse idée. La banqueroute,
+criée au milieu des fanfares, serait apparemment une des cérémonies du
+sacre.</p>
+
+<p>On est émerveillé, non de l'effronterie de ce paradoxal Linguet, mais
+de l'aimable aisance avec laquelle la cour, nos loyaux gentilshommes
+(délicats aux duels et aux dettes de jeu) acceptent et vantent ces
+doctrines. De l'honneur, pas un mot. Où donc est cet honneur <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span>
+qui, selon Montesquieu, faisait l'âme des monarchies? Un roi <span class="italic">failli</span>,
+fripon, dévalisant son peuple pour enrichir sa Cour, cela leur paraît
+naturel.</p>
+
+<p>Grand, étonnant contraste avec la vieille France qui même n'eut jamais
+le mot de banqueroute, emprunta aux Lombards le mot vil de <span class="italic">banca
+rotta</span>. L'austérité bourgeoise de nos vieilles Coutumes marquait de
+traits atroces ceux qui en venaient là. Elles ne tiennent le
+banqueroutier quitte qu'au prix d'une infamante exhibition. Parant sa
+folle tête du bonnet vert des fous, il ira, demi-nu et la chemise au
+vent, sur la place, siéger et frapper par trois fois la pierre.</p>
+
+<p>Si la veuve ne veut pas payer pour son mari défunt, il faut
+qu'impudemment elle renie son mariage. Avant qu'il entre en terre,
+elle va devant tous insulter ce corps mort, lui jette au nez les clefs
+de la maison.</p>
+
+<p>Conseillers admirables! chevaliers scrupuleux! Voilà donc leur
+avis!... Que le Roi vienne aussi, banqueroutier frauduleux, orné du
+vert bonnet, narguer les affamés, jeter les clefs sur le corps de la
+France.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> CHAPITRE XXII.</h3>
+
+<h4>LE COUP D'ÉTAT. &mdash; LES RÉSISTANCES DE BRETAGNE, DAUPHINÉ,
+ETC. &mdash; CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX.</h4>
+
+<h4>Mai-Août 1788.</h4>
+
+
+<p>Brienne était perdu s'il n'eût eu un solide appui dans la reine et son
+extrême irritation. La honte du tour de passe-passe qui avait si mal
+réussi, l'exalta, et pour mieux braver, elle siégea dès lors aux
+comités et aux conseils. Elle opina, et prit la voix prépondérante.
+Ainsi, elle trôna, se découvrit entièrement, comme avait fait depuis
+dix ans sa s&oelig;ur, la Caroline de Naples, tant louée de Marie-Thérèse
+et donnée pour exemple à Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>Brienne, encore plus mal à la cour que dans le public, succombait sous
+le faix. Il devint très-malade, sa poitrine se prit; on lui mit trois
+cautères. Autour de lui ce n'étaient qu'ennemis. Sa réforme, pourtant
+bien modérée, sur la maison du roi, son refus de payer les dettes de
+Vaudreuil, ses sages retranchements <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> sur les Coigny, les
+Polignac, avaient exaspéré. Qu'est devenu le grand, le généreux
+Calonne: ce Brienne est si sec! La jeune cour d'Artois l'aurait bien
+volontiers jeté par les fenêtres. Que faire avec ce prêtre? Il est
+temps, disait-on, de déployer la force.</p>
+
+<p>Ce qui pouvait le plus y faire penser la reine, c'était le rude
+accueil qu'elle avait reçu dans Paris. Ayant hasardé de venir à
+l'Opéra, elle y fut presque huée. Elle dut se sentir comme excommuniée
+de la France. De tous côtés un cri lui déchira l'oreille, ce nom:
+«Madame Déficit!» Le ministre de Paris fut effrayé, la supplia de ne
+plus s'y montrer. Son image y était proscrite. Le beau tableau de
+madame Lebrun resta comme captif à Versailles; s'il se fût hasardé de
+paraître à l'Exposition, il eut été insulté ou crevé. Dans Versailles
+même, elle fut avertie, et par ses gens! En allant aux conseils, elle
+entendit un musicien de la chapelle dire tout haut: «Une reine doit
+rester à filer.» (Campan.)</p>
+
+<p>Elle avait été très-longtemps sous la détestable influence des
+bravaches étourdis, insolents, provoquants, qui contribuèrent tant à
+faire précipiter la crise. Le premier goût qu'elle eut à vingt ans,
+fut un officier de marine, un homme de ce corps odieux qui concentrait
+en lui tout ce que la noblesse eut de plus haïssable. Trianon, on l'a
+vu, et la Polignac, et la reine, subirent dix ans Vaudreuil, frère du
+marin célèbre, homme cassant, emporté, d'humeur folle, usant de son
+droit de créole, de passer en tout la mesure, de mépriser, écraser
+tout. Par bonheur, elle n'était plus sous ces funestes influences.
+Vaudreuil, <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> avec Calonne, et tous les violents, s'étaient
+groupés autour d'Artois. Elle voyait chez lui ses ennemis. Cependant
+elle hésitait fort, semblait se demander parfois s'il ne vaudrait pas
+mieux essayer de la violence. Pensant tout haut, dans l'intime
+intérieur, devant ses femmes et familiers, elle dit un jour à Augeard,
+son secrétaire, comme en l'interrogeant: «Tout cela serait bientôt
+fini... Mais il faudrait verser du sang?...»</p>
+
+<p>Augeard, secrétaire-chancelier, en même temps fermier général, gros
+financier colère, un Ajax, un Achille, répondit sèchement: «Oui,
+Madame.»</p>
+
+<p>Quelle était la force réelle dont disposait la Cour? Considérable et
+imposante. Si Brienne et la reine en avaient fait usage, ils eussent
+pu verser bien du sang.</p>
+
+<p>La force la plus sûre était celle des vingt régiments étrangers. Arme
+fort dangereuse. Ces mercenaires, surtout les Suisses, se piquaient
+d'être au roi, de ne pas connaître la France. Mangeant le pain du roi,
+ne connaissant que lui, à Paris comme à Naples, ils eussent loyalement
+tué. Les régiments dits Allemands, fort mêlés, n'étaient d'aucun
+peuple. Ces barbares, barbouilleurs, massacrant les deux langues, fort
+repus, souvent ivres, meute aveugle et grossière, auraient
+certainement sabré sans regarder, écrasé et femmes et enfants.</p>
+
+<p>La belle cavalerie de la maison du roi, ce corps hautain, superbe,
+tant payé et privilégié, n'eût été guère moins sûre. Mais les Gardes
+françaises pouvaient vaciller davantage, ayant des rapports dans Paris
+où plusieurs étaient mariés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> L'armée, depuis 81, s'était fort transformée. <span class="italic">Nul officier
+que noble.</span> De là haine et envie du sous-officier roturier à qui on
+fermait l'avenir. Au moins on avait supposé que les officiers seraient
+sûrs... Eh bien, le contraire arriva.</p>
+
+<p>Les Polignac qui firent cette ordonnance (par Ségur, nommé tout
+exprès) n'y favorisèrent la noblesse que dans une petite mesure. Les
+nobles de province qui entraient au service, n'avaient rien à attendre
+que de devenir capitaines. Tout grade supérieur fut pour l'autre
+noblesse, celle de cour, avec tous les gros traitements. Les simples
+officiers étaient très-peu payés, s'endettaient. Au service, leur
+perspective était de n'arriver à rien et de mourir de faim.</p>
+
+<p>Les colonels et autres supérieurs traitaient fort lestement ce peuple
+de petits officiers (souvent plus nobles qu'eux). Ils commandaient,
+ils punissaient avec l'insolence outrageante de hauts seigneurs, posés
+en cour, pour qui la noble populace de ces provinciaux pesait peu.
+Ceux-ci, pour de légers motifs, étaient brisés, chassés piteusement.
+«Un colonel qui a besoin d'argent, disait-on, sait s'en faire. Il
+casse un officier, vend son grade à un autre.» (V. Servan et Chassin,
+<span class="italic">l'Armée</span>.)</p>
+
+<p>Voilà comment la cour se trouva avoir mis contre elle non-seulement le
+sous-officier non noble qui ne pouvait monter, mais l'officier
+lui-même, le noble, écrasé par le favori, le colonel de
+l'&OElig;il-de-B&oelig;uf.</p>
+
+<p>Cette première révolution de 1788, ce fut celle de la noblesse.</p>
+
+<p>Chose plus forte encore: la cour n'avait pas la cour <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> même.
+Les grands noms, les hautes fortunes, les pairs de France, la vraie
+cour du royaume allait agir à part contre la cour de Trianon. Celle-ci
+put s'apercevoir de sa grande solitude. Les pairs que Louis XV avait
+pu écarter et séparer du Parlement, y siégent aujourd'hui malgré le
+roi.</p>
+
+<p>Tout va vers une crise.</p>
+
+<p>D'une part le Parlement (par la voix d'Adrien Duport) veut désarmer le
+Roi, s'attaque aux Lettres de cachet.&mdash;Repoussé durement, il remonte
+plus haut; accuse (sans la nommer) la reine.</p>
+
+<p>Donc, mort au Parlement. Versailles hasarde un coup. Des ouvriers,
+gardés à vue, impriment au château les dépêches qui vont porter
+partout la foudre. Profond secret qui n'en transpire pas moins. Une
+boulette de glaise, contenant une épreuve, part d'une des fenêtres,
+est portée à d'Éprémesnil.</p>
+
+<p>Que trouva-t-on dans cette boule? Le plus monstrueux avorton qui
+peut-être fût jamais sorti de la cervelle humaine.&mdash;Un fou n'eût pas
+suffi. Il fallut trois fous. On y distingue à merveille l'influence,
+la main, le style de plusieurs auteurs différents.</p>
+
+<p>Brienne était dans son lit, toussant fort et n'en pouvant plus, avec
+ses trois cautères. Je ne puis lui imputer la partie vaillante et
+brillante, jeune évidemment, du projet.</p>
+
+<p>Le grand article capital était, on peut dire, signé d'une écriture
+princière. Le Roi pour conseil suprême d'enregistrement prenait...
+qui? Ses propres domestiques, le grand aumônier, le grand chambellan,
+le grand écuyer, le grand maître de sa maison, et son <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span>
+capitaine des gardes!&mdash;Ajoutez quelques dignitaires, prélats,
+maréchaux, gouverneurs, chevaliers de Saint-Louis, quatre seigneurs
+titrés (en tout vingt et une personnes). Cela s'appelait <span class="italic">Cour
+plénière</span>. Louis XVI, en sa <span class="italic">Cour plénière</span>, renouvelait Charlemagne.
+Comme splendeur, comme costume, rien n'était plus éblouissant. Qui dit
+<span class="italic">Cour plénière</span> dit <span class="italic">fête</span> (selon tous les dictionnaires). La
+monarchie allait être une fête perpétuelle.</p>
+
+<p>Quel dommage que le roi, si gauche, soit peu propre à jouer
+Charlemagne ou Philippe-Auguste! Combien ce rôle irait mieux à ce
+prince de roman, au jeune et brillant Galaor, le cousin d'Amadis de
+Gaule! On donnait volontiers ce nom au charmant comte d'Artois. Son
+agréable figure, qu'une bouche toujours entr'ouverte faisait paraître
+un peu niaise, promettait déjà à la France le héros de l'émigration,
+le roi pour qui 1815 a trouvé <span class="italic">le genre troubadour</span>.</p>
+
+<p>La Sottise n'est que sotte, parfois modeste et prudente. Mais au delà,
+plus naïve s'étend largement la Bêtise. Elle parade, elle triomphe,
+fait la roue au soleil. C'est le caractère qui reluit dans la nouvelle
+institution. Elle est très-bien combinée pour détruire ce qui reste de
+la religion monarchique. Le roi était dans celle-ci un être à part que
+Dieu souffle et inspire (c'est ce que Louis XIV dit expressément à son
+petit-fils). Ici, derrière le roi, on voit, au lieu de Dieu, la
+valetaille qui remue le mannequin.</p>
+
+<p>Ce qui prouve que ces valets de Versailles travaillaient pour eux,
+c'est qu'ils se sont nommés <span class="italic">à vie</span>. Choisis irrévocablement, ils
+siégent dans leur dignité <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> aussi fermes que le roi. Ceci
+répond à la plainte qu'avait faite l'un d'eux (Besenval): «Qu'à
+Versailles, on n'est sûr de rien.»</p>
+
+<p>Une chose admirable encore, d'inimitable insolence, que Lamoignon
+certainement n'écrivit que sous la dictée de ces fous, ce fut
+l'étrange article: «Les Parlements <span class="italic">ne jugent plus que les nobles et
+les prêtres</span>. Les roturiers sont désormais jugés par de simples
+bailliages.»</p>
+
+<p>Cela fait deux nations. Hors des ordres privilégiés, la vie humaine
+est si peu comptée, que pour en décider, il suffit des juges
+inférieurs.</p>
+
+<p>Il va sans dire qu'après un tel outrage à la nation, les réformes de
+Lamoignon dans le droit criminel ne comptaient guère; quelque bonnes
+qu'elles fussent, personne n'y fit attention.</p>
+
+<p>Les Parlements étaient réduits à quelques membres. Le reste supprimé,
+ruiné, remboursé quand et comment? En rentes apparemment sur ce trésor
+insolvable, qui va suspendre ses payements.</p>
+
+<p>Ce que je crois de Brienne dans cette belle composition, c'est un
+article de ruse, d'une ruse maladroite, risible invention d'un cerveau
+faible, que la maladie affaiblit encore.</p>
+
+<p><span class="italic">Dans le cas de circonstances extraordinaires où nous serions obligés
+d'établir de nouveaux impôts</span> (mot plaisant pour un homme, qui n'a pas
+cessé d'être dans cet état extraordinaire)... <span class="italic">d'établir de nouveaux
+impôts avant les États généraux, l'enregistrement de ces impôts par la
+Cour plénière n'aura qu'un effet provisoire jusqu'aux États que nous
+convoquons.</span></p>
+
+<p>Ainsi le roi à volonté va créer de nouveaux impôts. <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> Pour le
+faire avaler, on confirme l'espoir d'avoir les États généraux. Mais
+cela est trop fin. La Cour est indignée de ces ménagements de Brienne.
+Elle reprend la plume. «Eh! quoi, Sire? La Cour plénière alors ne fera
+que du provisoire? Comment! Votre Majesté se subordonne à ces
+États?...» La reine, ou le comte d'Artois, ajoutent fièrement une
+ligne qui anéantit tout le reste, ôte espoir, détruit les États, même
+avant qu'on les ait donnés, qui défie la nation, ferme solidement les
+bourses et rend la banqueroute sûre:</p>
+
+<p><span class="italic">Sur cette délibération des États, nous statuerons définitivement.</span>
+Donc les États ne seront rien qu'une vaine cérémonie. On a soin ici de
+le dire, d'avertir la Nation.</p>
+
+<p>Cette pièce extraordinaire, éclose une fois de sa boule, courut
+partout secrètement. Plusieurs parlements de province la reçurent,
+protestèrent d'avance. Ici les pairs s'effrayèrent, et crurent, comme
+les magistrats, qu'autour de ce monde en délire, il fallait au plus
+tôt dresser des garde-fous. M. de La Rochefoucauld, admirateur et
+traducteur des constitutions américaines, fut probablement celui qui
+conseilla de faire une <span class="italic">Déclaration des droits</span>. Les pairs, unis au
+Parlement, déclarèrent que les «coups préparés contre la magistrature
+n'avaient de but que de couvrir les anciennes dissipations, sans
+recourir aux États généraux, que le système de <span class="italic">la volonté unique</span>
+manifesté par les ministres annonçait le projet d'anéantir <span class="italic">les
+principes de la monarchie</span>.»</p>
+
+<p>«Cela considéré, ils décident que: la France est une monarchie
+gouvernée suivant les lois. Ces lois <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> fondamentales
+embrassent: 1º le droit de la maison régnante; 2º le droit de la
+nation d'accorder l'impôt; 3º les droits et coutumes des provinces;
+4º l'inamovibilité des magistrats, leur droit de vérifier si les
+volontés du Roi sont conformes aux lois fondamentales; 5º le droit du
+citoyen de n'être jugé que par ses juges naturels, de n'être arrêté
+que pour être remis sans délai aux juges compétents.</p>
+
+<p>«Ils déclarent unanimement que si la force disperse le Parlement, elle
+remet le dépôt de ces principes entre les mains du Roi et des États
+généraux.»</p>
+
+<p>Déjà une tentative directe de désarmer la cour en empêchant toute
+levée d'impôt, avait été faite par deux conseillers, Goislard et
+d'Éprémesnil. Le 4, ordre de les arrêter.</p>
+
+<p>On n'avait vu que trop souvent de pareils enlèvements. Chez un peuple
+devenu si patient depuis deux siècles, l'insolence de la royauté, la
+brutalité militaire semblaient toutes naturelles. C'était la joie, la
+risée des gardes et des mousquetaires d'insulter les grandes robes.
+Ici, pour la première fois, l'homme d'épée hésita. Les deux
+conseillers menacés s'étant réfugiés dans le Parlement, le capitaine
+M. d'Agoult, devant l'imposante l'assemblée, se sentit pris de
+respect, troublé dans sa conscience. Quand il demanda les deux
+membres, tous se levèrent, s'écrièrent: «Nous sommes tous Duval et
+Goislard!&mdash;Un exempt qu'il fit entrer pour les lui désigner, s'obstina
+à ne pas les voir. M. d'Agoult, embarrassé et honteux de son rôle,
+envoya à Versailles demander de nouveaux ordres. La séance, de jour,
+de nuit, continua pendant trente heures. <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> L'effet était
+obtenu; l'esprit nouveau, le respect de la loi, l'horreur de la
+violer, avaient fortement éclaté. Cette grande scène dramatique où
+l'homme d'exécution avait rougi de lui-même, devint une grande leçon.
+Elle fut connue partout, et partout, comme on va voir, l'épée se
+trouva brisée. Duval et Goislard eux-mêmes terminèrent, se
+désignèrent, adressèrent au Parlement de pathétiques adieux, et
+suivirent fièrement d'Agoult, contristé et humilié.</p>
+
+<p>Même avant cette grande scène, la mine était éventée. Des
+protestations foudroyantes partaient de tous les Parlements. Le plus
+éloigné de tous, le Parlement de Navarre, éclata dès le 2 mai. Celui
+de Rouen le 5; Rennes et Nancy, le 7; Aix et Besançon, le 8; Bordeaux
+et Dijon, le 9.</p>
+
+<p>Ces pièces, que j'ai sous les yeux réunies dans une précieuse brochure
+(Bibl. de Grenoble), sortent de la banalité ordinaire; elles sont des
+appels éloquents à la loi, à l'honneur. Le vrai danger des Parlements
+était que, par la création subite de quarante-sept bailliages, le
+ministère allait tenter tout un peuple d'avocats et de gens de loi. Il
+tentait beaucoup de villes jalouses de l'importance des villes de
+Parlements. Par exemple, il pouvait se faire en Bretagne que Nantes et
+Quimper, jalouses de Rennes, acceptassent les bailliages, et
+saisissent l'occasion de détrôner le Parlement.</p>
+
+<p>Ces oppositions surgirent, mais plus tard. Pour le moment, avec un bon
+sens admirable, chacun ajourna, subordonna l'intérêt personnel.
+Personne n'accepta de places d'un gouvernement flétri. Il y avait
+alors, en <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> cette France (tant légère, gâtée qu'elle fût),
+certaine délicatesse, certain sentiment de l'honneur qui ne s'est
+guère retrouvé aux temps soi-disant <span class="italic">positifs</span>.</p>
+
+<p>Donc, le Roi, le ministre, se trouvaient réellement dans une grande
+solitude. Le Roi (sauf ses cinq ou six domestiques, chambellans,
+etc.), ne trouvait personne à mettre dans sa fameuse Cour plénière. Sa
+parade du 8 mai fut singulièrement ridicule.</p>
+
+<p>Ceux qu'on traîna de force à cette Cour plénière protestèrent avant et
+après. Plaisante magistrature qu'il eût fallu garder à vue, lier sur
+ses chaises curules. Après un seul jour d'essai, on ajourne
+indéfiniment. Le 10 mai, le jour où partout (à Rennes, à Grenoble,
+Rouen, etc.), on fit l'exécution brutale de forcer les Parlements à
+enregistrer leur décès, la Cour plénière elle-même pour qui on faisait
+tout ce bruit, ce triste avorton déjà était mort et enterré.</p>
+
+<p>Nul spectacle plus curieux que de voir en chaque province les formes
+diverses de la résistance. Elles donnent la mesure exacte de ce que
+chacune d'elles gardait de vitalité sous l'écrasement monarchique.</p>
+
+<p>Le Midi était assommé. Les deux Terreurs épouvantables des massacres
+albigeois et des massacres protestants, tombant les uns sur les
+autres, avaient admirablement monarchisé le pays. Les États de
+Languedoc, tant vantés pour leur cadastre, répartition, etc.,
+n'étaient pas moins épiscopaux, comme au lendemain de la conquête de
+Montfort. Le Tiers-État y votait, mais <span class="italic">il ne parlait jamais</span>. Toutes
+ces municipalités étaient muettes.</p>
+
+<p>La Bourgogne, tous les trois ans, se réunissait vingt <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> jours
+en États pour baiser les bottes du gouverneur héréditaire, un Condé.
+Cinquante bourgeois, en présence de trois cents nobles et cent
+prêtres, ne soufflaient que pour voter des présents au gouvernement,
+aux premiers de l'assemblée.</p>
+
+<p>Trois familles suffisaient pour jouer la comédie des petits États
+d'Artois. Ceux de Provence étaient nuls; le pays avait maigri jusqu'à
+l'os et au squelette, à l'instar de ses montagnes, dévasté, dépouillé,
+chauve; ses pauvres communautés, trop heureuses de vendre leurs voix,
+étaient toutes dans la main d'un seigneur, le consul d'Aix.
+L'imperceptible Navarre et le tout petit Béarn avaient seuls gardé
+quelque chose des libertés antiques. En Béarn, le peuple avait au
+moins un veto négatif. En Navarre, seul il votait dans les questions
+d'argent.</p>
+
+<p>Rouen, Besançon, Grenoble, regrettaient amèrement, redemandaient leurs
+États, depuis longtemps supprimés.</p>
+
+<p>La Bretagne avait les siens, on l'a vu, orageux, troubles, dominés par
+un grand peuple de petits nobles turbulents. Ces dures têtes de silex
+n'étaient pas moins bouillonnantes. Toujours quelques fous, du Régent
+à Louis XVI, rêvaient la séparation, la Bretagne libre de la France,
+seule en son trône de granit, comme un Arthur ressuscité, avec la
+monarchie celtique. Un grand peuple dispersé, curés, bourgeois,
+paysans, matelots, ne partageait pas ces songes, et se montrait plus
+docile, entraîné pourtant par moment aux emportements de la noblesse,
+aux audaces du Parlement. C'était le plus fier du royaume. Il
+<span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> rappelait incessamment sa fameuse duchesse Anne et les
+droits de son contrat. Lui-même parfois représentait la trop quinteuse
+duchesse dans sa mauvaise humeur hautaine. En 1764, le Roi ayant écrit
+qu'il cassait sa décision, le Parlement, sans voir la lettre, la lui
+renvoya par la poste.</p>
+
+<p>La grande bataille de la France fut réellement soutenue par deux
+provinces, la Bretagne et le Dauphiné.</p>
+
+<p>La Bretagne eut réellement quelque avance sur le Dauphiné. Rennes eut
+son combat le 10 mai, et Grenoble le 7 juin.</p>
+
+<p>Ces deux provinces avaient fort préparé l'esprit public. La Bretagne,
+dès Louis XV, dès l'affaire de La Chalotais qui fit vibrer toute la
+France. Le Dauphiné déjoua le mensonge des Assemblées provinciales. Le
+Parlement de Grenoble dit qu'on devait publier leur règlement,
+préciser leur mission: jusque-là, intrépidement, <span class="italic">il leur défendit de
+s'assembler</span> (15 décembre 1787).</p>
+
+<p>La première scène décisive est celle de Rennes. Le Parlement ferme ses
+portes. C'est aux commissaires du Roi, au gouverneur Thiard, à
+l'intendant Molleville, de les forcer. À leur sortie du Parlement, les
+pierres, les bûches et les bouteilles volent et menacent leurs têtes.</p>
+
+<p>L'intendant tombe, est frappé. Que ferait la troupe? Thiard était peu
+en force et défendait de tirer. Ses officiers, qui voyaient dans le
+peuple tant de gentilshommes, n'avaient nulle envie de tirer sur les
+leurs. Un d'eux, Blondel de Nonainville, dit: «Moi aussi, je suis
+citoyen!» On lui saute au cou; on le porte en <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> triomphe. Et
+nombre d'officiers l'imitent. (Duchatellier, I, 43, 73.)</p>
+
+<p>La cour ne comprit pas encore. Elle expliqua l'événement par la
+mollesse de Thiard, qui n'avait pas voulu tirer sur la noblesse de
+Bretagne. La révolution de Rennes commandait quelques égards, étant
+surtout celle des nobles et des fils de la bonne bourgeoisie, des
+étudiants en droit de cette université. Ces nobles, nous les avons
+vus, dans l'affaire de Damiens, marquer entre tous les Français, par
+la vive émotion, le violent amour du Roi. Ils n'étaient pas suspects
+au fond. D'autant plus violents aussi dans leur attaque au ministère,
+ils dressèrent son accusation. Avec l'obstination bretonne, ils la
+portèrent à Versailles, par une, deux, trois députations. La première,
+douze gentilshommes, brutalement mise à la Bastille; la seconde de
+dix-huit, arrêtée en route, n'empêchèrent pas cinquante-trois députés
+de pénétrer enfin au Roi.</p>
+
+<p>Thiard n'en réussit pas moins à disperser le Parlement et à l'exiler
+de Rennes. La chose fut plus difficile pour le Parlement de Grenoble.</p>
+
+<p>Le Dauphiné, il faut le dire, ne ressemblait guère à la France. Il
+avait certains bonheurs qui le mettaient fort à part.</p>
+
+<p>Le premier, c'est que sa vieille noblesse (l'<span class="italic">écarlate des
+gentilshommes</span>) avait eu le bon esprit de s'exterminer dans les
+guerres; nulle ne prodigua tant son sang. À Montlhéry, sur cent
+gentilshommes tués, cinquante étaient des Dauphinois. Et cela ne se
+refit pas. Les anoblis pesaient très-peu. Un monde de petits nobliaux
+labourant l'épée au côté, nombre d'honorables bourgeois <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> qui
+se croyaient bien plus que nobles, composaient un niveau commun
+rapproché de l'égalité. Le paysan, vaillant et fier, s'estimait,
+portait la tête haute.</p>
+
+<p>L'histoire de leurs États est belle. On y voit la vigueur du Tiers qui
+surgit du fond de la terre, la soulève avec son front. Peu nombreux,
+ne formant pas le cinquième de l'assemblée, il monte. Il exige d'abord
+des procès-verbaux dans sa langue, écrits en français (1388). Il
+monte; il obtient d'avoir un veto négatif; s'il ne fait encore, il
+empêche (1554). Dans les questions qui lui sont propres, il vote
+double, il obtient la double représentation.</p>
+
+<p>Un trait singulier du pays, c'est qu'en gravissant l'amphithéâtre des
+Alpes, on rencontrait sur les hauteurs la vénérable et modeste image
+de nos vieilles Gaules, de nos fédérations celtiques. Ces contrées
+froides et stériles n'eussent jamais été habitées si on n'y eût laissé
+régner le vrai gouvernement humain, la république et la raison. Tout
+ce que la France désirait (ou ne connaissait même pas), tout ce que le
+Dauphiné d'en bas conquérait lentement, ce pauvre Dauphiné d'en haut,
+sous le vent sévère des glaciers, l'avait toujours eu. La déraison
+féodale, la violence des gouvernements s'arrêtaient là; les intendants
+de Richelieu, de Colbert, comprenaient eux-mêmes que, s'ils se
+mêlaient de ce peuple, il descendrait, s'en irait, laissant un éternel
+désert. Il avait fait un bon cadastre; on lui laissait répartir
+l'impôt (payé très-exactement). On le laissait faire ses routes, ses
+travaux, bref se gouverner. Ils disent très-fortement que, pour leurs
+charges, <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> ils n'ont que faire d'aucune autorisation et n'ont
+pas à rendre compte,&mdash;qu'ils ont acheté ces droits, par maints
+sacrifices, «par des services à la patrie qu'ils rendirent et rendront
+encore.» (Fauché-Prunelle, 704.)</p>
+
+<p>L'idéal américain, en bien des choses essentielles, était ainsi
+suspendu au-dessus du Dauphiné. À travers toutes les misères qu'il
+traversait avec la grosse monarchie, il n'avait qu'à regarder vers un
+certain point des neiges pour aspirer l'air meilleur, se redresser, se
+sentir homme. Dans les veines les plus royalistes, cet air gaillard de
+la montagne mettait du républicain.</p>
+
+<p>Depuis l'enregistrement du 10 mai, fait à main armée, jusqu'au 7 juin,
+où le gouverneur Clermont-Tonnerre envoya aux magistrats les ordres
+d'exil, l'irritation alla croissant. Grenoble semblait ruinée par la
+perte du Parlement. La province se crut perdue. Un violent écrit du
+jeune avocat Barnave fut semé la nuit dans les rues. Le 20 mai, le
+Parlement avait lancé (une vive provocation qui semblait l'appel aux
+armes): «Il faut enfin leur apprendre ce que peut une nation généreuse
+qu'on veut mettre aux fers.»</p>
+
+<p>On pensait bien qu'il y aurait un soulèvement à Grenoble. On y avait
+envoyé deux solides régiments (Austrasie et Royal-Marine). L'ordre
+était de ne pas tirer, mais charger à la baïonnette, n'employer que
+l'arme blanche, qui, sans bruit, n'en est que plus sûre dans la foule
+pour frapper de près.</p>
+
+<p>J'ai sous les yeux huit ou dix relations de la journée du 7 juin;
+celle du Parlement, celle de l'Hôtel de ville, les lettres du
+procureur du roi, les récits d'un procureur, <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> d'un étudiant
+(L. Berriat Saint-Prix), d'autres anonymes. Le meilleur, celui d'un
+religieux, est adorablement naïf. C'est un vieux cahier où le bonhomme
+qui jardine, écrit les vertus des plantes, des recettes de jardinage,
+de médecine, etc. Mais le tocsin a sonné. Il retourne son cahier, il
+écrit la Révolution (<span class="italic">Bibl. de Grenoble</span>).</p>
+
+<p>Le matin, vers six heures, des soldats portèrent aux conseillers les
+lettres d'exil. Dès sept heures, très-grand mouvement: tout le
+commerce, en ses quarante corps, va en procession faire compliment de
+condoléance au premier président. Puis, une autre procession,
+dramatique et d'effet lugubre, tout le barreau en robes noires. Devant
+ces images de deuil, les boutiques se fermèrent; toute vie parut
+suspendue.</p>
+
+<p>Cela saisit terriblement l'esprit des femmes du peuple. Les vendeuses
+des marchés s'assemblaient par pelotons. Tout à coup voilà qu'elles
+fondent chez le premier président; elles se jettent sur les voitures
+attelées, détellent, déchargent les malles, coupent les harnais des
+chevaux. Mais pour que le Parlement ne sorte pas de la ville, il faut
+s'emparer des portes. Elles étaient fort bien gardées, chacune par
+trente soldats. Ces dames prenne chacune «une trique,» et vont à
+l'assaut des portes. Quelques hommes déterminés se joignent à elles,
+armés de bâtons, de pierres, chassent la garde, et à sa place ils se
+constituent portiers. Les femmes rapportent les clefs en triomphe,
+vont aux églises, montent dans tous les clochers et sonnent
+furieusement le tocsin.</p>
+
+<p>Il était midi. Ce bruit sinistre, retentissant par les <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span>
+détours de la profonde vallée, les rudes paysans de la Tronche et des
+communes voisines, dans un terrible transport, saisirent leurs fusils,
+coururent. Mais les portes étaient clouées. Ils vont chercher des
+échelles. Par malheur, elles sont courtes. Ils finissent par percer un
+mur qui fermait une fausse porte. C'est long, mais leur seule présence
+faisait voir que la campagne était une avec la ville.</p>
+
+<p>La troupe n'avait pu reprendre les portes. On la réunit en bataille
+sur la place principale. Deux compagnies de Royal-Marine étaient en
+avant, engagées dans une rue. Il était environ deux heures. Le peuple
+(au premier rang les femmes) regardait fort de travers les soldats de
+Royal-Marine, insolents et provoquants autant que le noble corps de la
+Marine elle-même. Beaucoup, de mine singulière, étaient des Basques ou
+des Bretons. Celui qui était en tête, un sous-officier béarnais, à
+grand nez crochu d'épervier, oiseau de proie, oiseau de nuit, &oelig;il
+noir de ténèbres et de ruse, blessa au premier regard leur rude
+instinct de loyauté. Une des femmes n'y tint pas. Elle traverse la
+rue, va à lui, et, devant sa troupe, lui applique un hardi soufflet
+(récit d'un témoin oculaire). Ce Béarnais est Bernadotte. Le coup lui
+valut le salut de la sorcière (Tu seras roi!). Il vit l'éclair de sa
+fortune et fit commencer le feu.</p>
+
+<p>Il avait une bonne chance de tout finir en deux minutes. Il n'avait
+réellement que vingt ou trente <span class="italic">hommes</span> en face, le reste femmes et
+curieux. Ces vingt ou trente, chargés vivement, s'enfuirent, comme il
+l'avait prévu. Mais ce qu'il ne prévoyait pas, c'est <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> qu'ils
+revinrent peu après avec une masse énorme, c'est que tout ce vaillant
+peuple se mit avec eux. Devant, derrière, sur les toits, partout on ne
+voyait que peuple. Tuiles, pierres, briques, pleuvaient à la fois.
+Notre Béarnais est blessé, mais reste noté comme homme d'audace peu
+scrupuleuse, qui n'irait pas de main morte et pouvait monter à tout.
+L'affaire fut assez sanglante. Force blessés de part et d'autre. Un
+vieux portefaix est tué; un jeune homme a les deux cuisses traversées.
+Même un enfant de douze ans fut cruellement tué d'un coup de
+baïonnette.</p>
+
+<p>Le peuple, ayant l'avantage, en vint à grands coups de pierre sur la
+masse des deux régiments en bataille sur la place. Au moment où M. de
+Boissieux, lieutenant-colonel, défend de tirer et veut s'expliquer
+avec la foule, une pierre lui frappe la tête. Il n'en persista pas
+moins dans son pacifique héroïsme. Cela émut fort le peuple. On vint
+lui faire réparation. Les femmes voulurent le panser et l'emportèrent
+dans leurs bras.</p>
+
+<p>Même dans Royal-Marine, plusieurs officiers bretons (instruits
+très-certainement de l'affaire de ceux de Rennes), ne voulaient pas
+qu'on se battît. Le commandant consentit à aller, avec une femme, au
+commandant Clermont-Tonnerre qui donna de bonnes paroles, fit espérer
+que la troupe rentrerait dans ses quartiers.</p>
+
+<p>Mais cela ne suffisait pas. Un terrible flot de peuple arrivait pour
+prendre au commandant les clefs du palais de justice, et rétablir,
+faire siéger sur-le-champ le Parlement. L'hôtel est en vain fermé. On
+brise la porte extérieure, on brise une porte intérieure, <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> et
+derrière on trouve M. de Clermont-Tonnerre avec quelques officiers.</p>
+
+<p>Il faut ignorer tout à fait la nature humaine et ce que c'est que la
+foule, pour croire (avec M. Taulier) qu'on ménageât le commandant. Il
+fut dans un danger réel. On lui reprocha violemment l'effusion du sang
+du peuple. Plusieurs voulaient qu'il livrât celui qui avait fait
+tirer. D'autres que lui même expiât: un charpentier tint une hache
+levée sur sa tête. Un avocat la détourna. On a voulu douter du fait,
+mais le charpentier en fit gloire, ne se cacha pas, resta huit jours
+encore à Grenoble, et n'en partit qu'en recevant l'argent d'une
+souscription faite pour lui (Berthelon).</p>
+
+<p>Dans ce danger du commandant, les consuls de la ville étaient venus à
+son secours. Eux-mêmes ils furent en danger. On leur arracha de la
+tête leurs chaperons municipaux. La foule cassait, brisait. Elle jeta
+par les fenêtres l'argenterie du commandant (qu'on porta chez le
+président). Elle ne prit rien dans l'hôtel que le dîner qui était
+prêt, à point, et qu'on avala, plus du vin bu dans les caves. Un seul
+lieu fut respecté, un cabinet d'histoire naturelle que possédait ce
+grand seigneur. On n'y prit qu'un aigle empaillé qu'on voulait faire
+figurer dans le solennel triomphe qu'on préparait au Parlement.</p>
+
+<p>Le commandant sous leur dictée écrivit au Président qu'il l'invitait à
+assembler le Parlement au plus tôt. Il livra les clefs du Palais. Mais
+une femme ne voulait pas croire qu'il agît de bonne foi. Elle empoigna
+un inspecteur militaire qui était là, l'emmena pour qu'il témoignât
+avec elle que la lettre était sérieuse, venait <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> bien du
+commandant. Elle le menait «trique en main, comme un patient qu'on
+mène au gibet» (cinq heures de l'après-midi).</p>
+
+<p>Le Président eut beau louvoyer et refuser. On ne lui donna qu'une
+heure. Le peuple se chargea lui-même d'avertir les conseillers. En
+attendant, il faisait l'ouverture du Parlement. Le Président n'eût
+osé. On lui prit un de ses gens, qu'on habilla superbement d'une riche
+robe de chambre; on lui mit les clefs en main, et afin qu'il fût mieux
+vu, un homme à califourchon l'enleva sur ses épaules. Derrière, on lui
+portait la queue. Ce majestueux personnage, que nul ne connaissait,
+représenta d'autant mieux le grand anonyme, le Peuple, faisant ses
+affaires lui-même, rouvrant son Palais de justice, fermé par la
+royauté.</p>
+
+<p>Les membres du Parlement se cachaient, mais on en trouva suffisamment
+pour le cortége qu'on fit au Président, de son hôtel au palais. Ces
+messieurs, dans leurs robes rouges, étaient galamment conduits par
+<span class="italic">les dames</span> portant <span class="italic">leur trique</span>, de l'autre main des branches
+vertes. Le tocsin ne sonnait plus, mais les cloches, à volée, joyeuses
+et toutes en branle. «Les clochers jusqu'au sommet étaient remplis de
+femmes bondissantes comme des chèvres.» C'était six heures du soir (en
+juin). Partout des rameaux, des roses. Le carrosse du Président,
+traîné lestement par des hommes (et plus vite que par des chevaux),
+avançait couvert de fleurs, royalement couronné de l'aigle prisonnier
+du peuple, la seule et noble dépouille qu'il emporta de sa victoire.
+Une fraîche couronne de roses (assez ridiculement) avait été préparée
+pour la vieille tête chenue <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> du premier président. Il
+tremblait de se compromettre, la repoussa. Mais on la portait devant
+lui. Un énorme feu de joie était dressé sur la place, le Palais
+enguirlandé de banderoles ou drapeaux. «Enfin des cris incroyables,
+une telle fête (dit le bonhomme) que jamais les fastes de Rome n'ont
+fourni de pareils exemples.»</p>
+
+<p>Le Président, effrayé de son succès, trouva moyen d'écrire à l'instant
+en cour que tout se faisait malgré lui. Le Commandant écrivit aussi.
+Mais on saisit sa lettre, et on ne la laissa passer que quand le
+Président l'eut lue à la foule et bien montré qu'elle ne contenait
+aucun mal. La séance ne dura qu'une heure, et le peuple, fort modéré,
+ne demanda rien que le départ du régiment qui avait versé le sang. Le
+Parlement, heureux de voir finir son triomphe, fut solennellement
+reconduit. Mais défense aux magistrats de sortir de la ville; défense
+aux portes de les laisser passer.</p>
+
+<p>Situation assez triste pour le peuple, forcé de garder presque à vue
+ses chefs qui voulaient s'échapper. Les femmes étaient inquiètes.
+Elles veillèrent en armes, et seules voulurent monter la garde au
+palais du Parlement.</p>
+
+<p>Une chose était pour Grenoble, c'est que tous les environs étaient
+armés pour elle et n'attendaient qu'un signal. Mais au dedans, on
+s'arrangeait pour énerver le mouvement. Pendant la nuit, les consuls
+formèrent la garde bourgeoise des honorables marchands qui le matin se
+saisit du corps de garde, des portes. Le peuple avait nommé une
+commission pour s'entendre avec <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> les consuls. Le procureur
+syndic de cette commission était un cordonnier, lui-même de la garde
+bourgeoise, de cette garde précisément que l'on opposait au peuple (V.
+Berthelon). Cette opposition se marqua surtout en ce que le peuple,
+entendant dire qu'on faisait venir contre lui l'artillerie de Valence,
+assiégeait les dépôts d'armes, voulait prendre les fusils. Les
+bourgeois s'y opposaient. Le peu de fusils qu'on eût manquaient de
+certaine pièce et ne pouvaient servir à rien. De là une juste
+inquiétude. Les femmes, plus d'une fois, sonnèrent le tocsin. Elles
+juraient de ne pas désarmer tant qu'elles n'auraient pas vu partir le
+régiment meurtrier.</p>
+
+<p>Ainsi, du 9 au 14, marcha la réaction. On défendit bientôt aux
+bourgeois de monter la garde. Les deux régiments reprirent tous les
+postes. Clermont-Tonnerre établit des batteries sur les hauteurs qui
+pouvaient foudroyer la ville. Le Parlement se sauva (nuit du 13 juin).
+Le soldat haïssait le peuple au point que, sur le rempart, un ouvrier
+regardant la brèche du 7, la sentinelle lui tira un coup de fusil dont
+la balle heureusement ne fit que trouer son chapeau.</p>
+
+<p>Le 14, deux nouvelles (récit du religieux) émurent fortement Grenoble.
+Le foudroyant mémoire de Rennes fut connu, la fermeté menaçante des
+Bretons, l'accord des nobles, du peuple, des étudiants. On apprit en
+même temps qu'à Besançon un régiment suisse avait refusé de tirer,
+aimait mieux s'en aller en Suisse. La noblesse de Grenoble et celle
+des environs s'assembla (le 14 juin), et les consuls, indignés d'avoir
+été pris pour dupes et de voir déjà renvoyés sans façon <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> leur
+garde bourgeoise, vinrent siéger avec ces nobles. Les menaces et les
+défenses de l'autorité militaire n'y firent rien. On fit vaillamment
+la démarche décisive, <span class="italic">non-seulement de demander</span> le rétablissement
+des États, mais réellement <span class="italic">de les faire</span>, de les créer, les
+convoquer, en invitant toutes les villes et bourgs à nommer des
+députés pris dans les trois ordres, qui se réuniront à «jour convenu.»
+Voilà ce qui fut écrit (<span class="italic">Bibl. de Grenoble</span>.) Mais on convint
+verbalement de se réunir à Vizille, ancien château du Dauphin, que
+possédait M. Périer, dont il avait fait une usine, et qu'il offrit
+courageusement.</p>
+
+<p>La cour se montra fort double. Elle écrivit des choses douces sur
+l'amour du Roi pour le peuple. «Jamais il ne fut plus loin d'exiger de
+nouveaux impôts.» (Impr. bibl. de Grenoble.) Avis paterne que l'évêque
+de Grenoble répandit par les curés. En même temps, on fait filer une
+armée en Dauphiné, sous l'homme le plus sévère de France, le vieux
+maréchal de Vaux, durci par cinquante ans de guerre (en Corse,
+Amérique, partout). On lui donne des Suisses et des Corses et beaucoup
+d'artillerie. Le bailliage est établi à Valence, et on va le faire à
+Grenoble à main armée. Deux des consuls de Grenoble iront répondre à
+Versailles, y resteront comme otages. Le maire de Romans, enlevé, est
+prisonnier en Languedoc.</p>
+
+<p>Tout cela était assez vigoureux, bien combiné. Mais rien ne pouvait
+servir dans un si grand mouvement. Une unanimité immense, formidable,
+se déclare. Toutes les femmes prennent la ceinture aurore et bleue du
+Dauphiné, les hommes la cocarde au chapeau. On <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> arrache des
+murailles l'arrêt contre les consuls. De tous côtés grandes nouvelles:
+<span class="italic">la France est pour le Dauphiné</span>. Les petits États de Béarn
+fraternisent avec lui. Des gentilshommes de Lyon, de Toulouse, de
+Provence, adhèrent à ses résolutions et veulent agir de concert. La
+Guyenne va les imiter. Les mêmes résistances éclatent juste aux deux
+bouts du royaume, à Pau, à Amiens, Arras. À Pau, on dresse une potence
+pour pendre le commandant. À Arras, le bailliage est chassé à coups de
+bâton, tout brisé et saccagé. Le Parlement de Rouen continue de
+s'assembler, met le ministère en accusation.</p>
+
+<p>Tout s'arrête, et plus d'affaires. Lyon halète, Paris s'irrite par le
+retard des payements. L'Hôtel de Ville a renvoyé en août ses payements
+de mai.</p>
+
+<p>Je copie tout ce qui précède d'un petit journal manuscrit de 8 pages
+qui donne très-bien le mois de juillet, à Grenoble, les nouvelles
+qu'on y recevait. Il ajoute, au 3 juillet, deux choses extrêmement
+graves.</p>
+
+<p>«La disgrâce du ministère a été signée pendant huit heures. La Reine a
+tout fait révoquer.</p>
+
+<p>«À notre assemblée du 2, <span class="italic">des officiers en uniforme ont signé la
+délibération</span>.»</p>
+
+<p>Jamais le vieux maréchal, qui avait vu tant de choses, n'avait vu un
+tel spectacle. Il se trouva, avec ses vingt mille hommes, comme noyé
+dans ce tourbillon, ce vertige populaire de vaillance, d'ardeur et de
+joie. Ses officiers lui échappaient. Il l'écrivit à la cour
+(<span class="italic">Augeard</span>.) Ce qui dut l'étonner surtout, ce fut, dans une telle
+ardeur, un bon sens, une mesure, un sang-froid <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span>
+extraordinaires. Cela ne se voit guère ailleurs. Si fermes dans les
+grandes choses, ils cédaient sur les petites, qui souvent exaltent
+encore plus. Il crut les embarrasser en défendant la cocarde bleue
+aurore, l'insigne de la province. Mais cela leur rendait service. Il
+valait mieux être Français. On disait, non sans apparence: «Toute la
+France sera Dauphiné.»</p>
+
+<p>De Vaux, de mauvaise humeur, avait signifié d'abord qu'on ne
+s'assemblerait pas, qu'il saurait bien l'empêcher. On lui répondit
+gaiement: «Nous nous assemblerons, fût-ce à la bouche du canon.»</p>
+
+<p>Il se rabattit à dire: «Ce ne sera pas à Grenoble.» On n'y avait
+jamais songé. Enfin il entoura Vizille de grandes forces militaires,
+comme si l'on avait craint des rassemblements du peuple. Il croyait
+que ses baïonnettes intimideraient l'assemblée. On n'y regarda même
+pas. Cela l'achève. Il s'alite, et le voilà très-malade. On crut qu'il
+y passerait. Il traîna un an ou deux.</p>
+
+<p>M. Périer, fort noblement, avait préparé des tables pour servir quatre
+cents personnes. La salle d'armes du vieux connétable, Lesdiguières,
+était préparée pour faire siéger dignement cette première de nos
+assemblées.</p>
+
+<p>Le secrétaire était Mounier, juge royal de Grenoble, homme capable,
+fort mesuré, qui avait tenu la plume avec adresse et courage dans les
+réunions de la ville. L'assemblée s'ouvrit à huit heures, s'organisa
+jusqu'à onze, examina les mémoires proposés jusqu'à minuit, signa
+jusqu'à quatre heures du matin. Tout ainsi fut consommé dans un long
+jour de juillet. On arrêta <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> (outre les choses arrêtées le 14
+juin): que voulant montrer à la France un exemple d'union,
+d'attachement à la monarchie, on n'octroierait les impôts qu'après
+délibération dans les États généraux&mdash;que le Tiers-État aurait autant
+de députés que les deux autres ordres réunis.</p>
+
+<p>Une mesure admirable fut gardée par cette assemblée:</p>
+
+<p>1º <span class="italic">La municipalité n'y domina pas.</span> Les députés de Grenoble,
+très-nombreux, ne voulurent pas être comptés selon leur nombre.</p>
+
+<p>2º <span class="italic">Le parlement n'y domina pas.</span> Quoique seul il eût d'abord dirigé
+le mouvement, l'assemblée se mit à sa place, dit même indirectement
+qu'il n'était pas impeccable. Elle exprime que la conduite généreuse
+des Parlements avait réparé leurs torts.</p>
+
+<p>3º <span class="italic">Nul ordre ne pesa sur les autres.</span> Le Tiers n'abusa pas de la
+force supérieure que donnait la situation. Le clergé et la noblesse,
+entraînés d'un bel élan, votèrent sans difficulté la double
+représentation du Tiers.</p>
+
+<p>4º L'assemblée ne se montra <span class="italic">pas exclusivement
+dauphinoise</span>. Elle fut surtout française, protesta dans deux articles
+de son amour pour l'unité, dit que le Dauphiné ne séparerait jamais sa
+cause de celle des autres provinces.</p>
+
+<p>Tout cela était très-neuf.</p>
+
+<p>On sait bien que dans son fantôme d'Assemblées provinciales, le roi
+avait doublé le Tiers. C'était un mensonge de plus. Puisqu'il nommait
+les députés, on était sûr qu'il prendrait l'élite des faibles et des
+serviles, les plus plats de la bourgeoisie.&mdash;Le Tiers <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> aussi
+était double dans les États de Languedoc. Autre leurre, autre
+mensonge. Les formes ne sont rien du tout dans l'absence de la vie. Ce
+Tiers ne parlait jamais, sauf un compliment ampoulé que le capitoul de
+Toulouse débitait à l'ouverture. Les capitouls, les consuls, en toute
+chose importante suivaient leurs seigneurs les évêques.</p>
+
+<p>Non, la leçon de la France ne fut pas le type bâtard des Assemblées
+provinciales, ni les États de Languedoc. Elle fut dans l'unanimité des
+trois ordres du Dauphiné. Elle fut dans l'unanimité (peu durable, mais
+réelle alors) des nobles bretons et du peuple.</p>
+
+<p>Elle fut dans l'ébranlement de l'armée, dans cet aveu terrible du
+maréchal de Vaux: <span class="italic">que la troupe n'est pas sûre</span>. Nonainville à
+Rennes, Boissieux à Grenoble, s'obstinent à ne pas tirer.</p>
+
+<p>Ce qui dut aussi frapper fort, c'est le changement étonnant de formes
+qui se fait tout à coup dans les pièces adressées au roi. Pour la
+première fois, on y parle de <span class="italic">sa responsabilité personnelle</span>, on y
+fait une allusion fort nette au danger qu'il court. Dans une adresse
+(manuscrite, anonyme et sans date) de Grenoble, on lui fait entendre
+que la Constitution seule <span class="italic">fait sa sûreté</span>. Mais la pièce la plus
+terrible (19 juin 88) vient du corps jusqu'ici le plus souple, le plus
+docile, qui le croirait? du Grand Conseil. On y demande la tête de
+Brienne et de Lamoignon. On dit au roi: «Il ne faudrait qu'un instant
+pour détruire votre autorité... Vous tenez votre force de vos sujets;
+elle est dans leurs mains. C'est uniquement de leur pécune que se
+soutient votre puissance.» Puis, par deux fois, on <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> répète
+avec une insistance menaçante: «Vous devez bien les connaître, tous
+ces abus de pouvoir, puisqu'ils se font par vos ordres précédés de ces
+douces paroles: <span class="italic">De l'ordre du roi</span>, et qu'ils sont <span class="italic">signés de vous!</span>
+Que d'innocents dans les fers par ces lettres de cachet!... Vous ne
+pouvez les ignorer; elles portent <span class="italic">votre signature</span>.»</p>
+
+<p>Paroles vraiment redoutables qui commencent le procès, non pas de la
+royauté seule, mais du roi, de Louis XVI.</p>
+
+<p>Brienne était fort timide en réalité. Il voyait venir ces jours où
+l'on rend de sérieux comptes. Un magistrat de Grenoble, le 10 mai,
+demandait la mort de Terray et de Calonne. Le 19 juin, le Grand
+Conseil demandait celle de Brienne, tout au moins sa condamnation.</p>
+
+<p>Le Clergé, loin de l'appuyer, lui donna, au lieu d'argent, la leçon la
+plus amère. En Dauphiné, en Bretagne, partout la noblesse était contre
+lui, contre la cour et la reine. Le vrai moyen d'embarrasser, faire
+taire tous ces privilégiés, c'était de leur lâcher le Tiers. Brienne
+avait autour de lui des gens qui devaient lui faire croire que le
+Tiers serait royaliste. Il employait surtout la plume d'un petit homme
+de talent, fils d'un cordonnier d'Avignon, le fameux abbé Maury, un
+roué et un rusé sous forme insolente, emportée. Il put être pour
+beaucoup dans le parti que prit Brienne de se sauver en ouvrant la
+grande Babel. Le 8 août, au nom du roi, il convoque les États
+généraux.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ces États? Il ne le sait lui-même. Il invite <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span>
+tout le monde à fouiller, chercher, ce qu'au vrai ils ont été. On
+allait sans difficulté trouver que le Tiers y était très-constamment
+écrasé, humilié, agenouillé. À lui de prendre sa revanche au profit de
+la royauté contre le Clergé, la Noblesse. La Cour, blessée par
+ceux-ci, leur lançait la meute immense des avocats, des lettrés, pour
+les égratigner aux jambes et les mordre par derrière.</p>
+
+<p>Malesherbes était épouvanté. D'accord avec son cousin Lamoignon, dans
+une timidité coupable, il démentit toute sa vie, fit un mémoire au roi
+contre les États généraux.</p>
+
+<p>Il se trompait d'époque, croyait que les idées de 76 suffisaient en
+88.</p>
+
+<p>Que pouvait faire Brienne?</p>
+
+<p>Par les États, il périssait. Sans les États, il périssait. En face des
+nécessités implacables de chaque jour, il fouillait au plus bas, il
+cherchait dans la boue. Le 16 août, il ne peut payer qu'à moitié en
+billets. Il pille, force des caisses que respecteraient des voleurs,
+dépôts de charité et fonds des hôpitaux, des aumônes aux grêlés! Cela
+faisait horreur! De tels crimes pour si peu d'argent!</p>
+
+<p>Où sommes-nous? les plus sacrées dépenses, celles de cour, deviennent
+impossibles! Les Polignacs, ennemis de Brienne, et d'Artois, son ami,
+qui le poussait contre le Parlement, se liguent contre lui. La reine a
+peine à le défendre. On se souvient de l'homme qui seul évoquait les
+écus. Si l'on rappelait Necker? On pourrait l'exploiter, profiter de
+sa main adroite pour tirer les marrons du feu. C'était peu difficile.
+Son livre <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> de 84 dit assez clairement qu'il se meurt de
+chagrin de n'être plus au ministère. Sa vanité souffrante exige
+seulement que l'on renvoie Brienne (25 août). Mais on le mystifie. On
+garde contre lui l'homme d'exécution, Lamoignon.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> CHAPITRE DERNIER.</h3>
+
+<h4>LES FUSILLADES DE PARIS. &mdash; NECKER. &mdash; CAHIERS. &mdash; ÉLECTIONS. &mdash; MIRABEAU.</h4>
+
+<h4>Août 1788-avril 1789.</h4>
+
+
+<p>M. Necker débuta en bon et galant homme. Trouvant le trésor vide, il y
+mit sa fortune. Il versa deux millions à son entrée au ministère, et,
+plus tard, engagea tout ce qu'il possédait.</p>
+
+<p>Cela remonta l'âme, l'espoir et le crédit.</p>
+
+<p>Les notaires, dont les fonds sont chose de confiance et sacrés, firent
+un acte de foi, apportèrent six millions. Les créanciers rougirent
+d'être exigeants, se contentèrent d'à-comptes, désormais sûrs d'être
+payés.</p>
+
+<p>Les ennemis de Necker sont bien forcés ici de l'admirer. Monthyon, le
+fermier général, dit: «Sans moyens violents, sans coups de force, il
+nous sauva de la banqueroute. Mille expédients de détails furent
+employés, faibles séparément, puissants par leur ensemble. <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span>
+Toute grande mesure eût trouvé trop d'obstacles. Son industrie fut un
+prodige.» Et combien on doit l'admirer, quand on songe qu'au moyen de
+tant d'embarras politiques, il se trouva en face d'une disette qui
+venait à grands pas, bientôt devant l'atroce hiver, le grand hiver du
+siècle (88-89) qui, rompant la circulation, doubla les maux de la
+famine. Plus de travail et plus d'obéissance dans l'administration.
+L'autorité morale de Necker, son crédit personnel, suppléèrent aux
+ressources de l'État qui n'existait plus. De toutes parts on vint au
+secours. Il parvint à passer ces terribles huit mois, à gagner le
+printemps, les États généraux. Tout ce qu'on blâme en lui de fautes ou
+de faiblesses s'efface devant un tel service. On peut répondre à tout:
+«Il a nourri la France.»</p>
+
+<p>Il fallait ces extrémités pour que la cour, la reine, Artois, les plus
+antipathiques à Necker, l'appelassent, pour que le roi subît le
+protestant! Dès longtemps, il haïssait Necker pour son pathos, sa
+suffisance. Mais il le méprisait de plus pour ses côtés bourgeois,
+qui, il est vrai, devant les grands et les puissants, le tenaient bas
+et servile. Il y voyait un sot, espérait l'amuser, garder contre lui
+Lamoignon, l'absolutisme même. Il montra plus d'adresse que l'on n'eût
+attendu. Tout en avouant ses répugnances pour appeler le Génevois, il
+dit «qu'il le suivrait en tout.» Dans les premiers rapports qu'ils
+eurent, il parut confiant, s'épancha avec lui, dit: «Monsieur Necker,
+voilà bien des années que j'ai à peine un instant de bonheur.» Necker
+attendri: «Encore un peu de temps, Sire. Vous ne direz pas toujours
+ainsi. Tout se terminera bien.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> La crédulité vaniteuse de Necker, sans doute aussi l'amour du
+bien public, l'avaient trop pressé d'accepter. Lamoignon faisait
+croire au roi qu'il pouvait éviter les États généraux. Des
+parlementaires assuraient qu'en abandonnant la malheureuse Cour
+plénière, rouvrant le Parlement, on obtiendrait de lui ce qu'on
+voudrait. Très-coupable complot qui, dans une situation si dangereuse,
+allait neutraliser le seul sauveur possible, détruire l'espoir qui
+soutenait la France. Déjà le roi faisait imprimer les nouveaux édits.</p>
+
+<p>Mais l'indigne man&oelig;uvre des deux côtés fut arrêtée. Plusieurs
+parlementaires noblement réclamèrent. Necker alla à la reine même,
+humblement lui fit observer que, Lamoignon restant, son crédit serait
+nul, qu'il ne pourrait fournir l'argent qu'on espérait. C'était le 7
+septembre, et l'on voyait déjà avec effroi que la récolte avait manqué
+partout, en France et en Europe. Necker, ce jour du 7, interdit la
+sortie des grains. Cela marquait la crise, et rendit la reine
+sérieuse. Necker fit apparaître le fléau imminent, l'universel chaos
+et le spectre de la famine.</p>
+
+<p>Les adieux du roi, de la reine, à Brienne et à Lamoignon furent
+pathétiques, et ceux qu'ils auraient faits à la royauté même. En
+effet, désormais, il fallait marcher droit aux États généraux. Plus de
+fraude, plus d'échappatoire, la France allait venir et demander des
+comptes. Cette vague terreur leur fit amèrement regretter ceux qui
+emportaient le passé. On les combla, sans souci de l'opinion. On avait
+les larmes aux yeux. La reine voulut embrasser Brienne, lui donna son
+portrait enrichi de diamants. Elle garda sa nièce <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> comme dame
+d'honneur. Il reçut le chapeau. Un de ses neveux fut coadjuteur de son
+archevêché, et un autre eut un régiment. Lamoignon, pour son fils, eut
+la pairie, une ambassade, et pour lui 4,000,000 de livres (dans une
+telle pénurie!).</p>
+
+<p>Rien n'exaspéra plus la reine que la vive joie de Paris. Et le signal
+partit de la Bastille. Les Bretons prisonniers trouvèrent le moyen
+d'illuminer la plate-forme. Trois jours, trois nuits, c'est dans
+toutes les rues une furie d'illuminations, pétards, fusées, etc., et
+l'on casse les vitres des amis de la Cour qui n'illuminent point. Ce
+désordre fut un prétexte pour l'irritation de Versailles. Le ministre
+Villedeuil demanda et obtint du roi un ordre «de dissiper par la force
+les attroupements.» C'était se hâter fort. Ces effervescences durent
+peu. Les réprimer d'un coup, au moment de l'explosion, c'est ce qu'on
+ne peut guère qu'au prix de bien du sang.</p>
+
+<p>Ici, on le pouvait, ayant en main, non pas, comme à Rennes, à
+Grenoble, des troupes ordinaires et peu sûres, mais des corps
+privilégiés, à haute paye, aimant peu le bourgeois. La Garde de Paris,
+en butte aux railleries qui toujours poursuivaient le Guet, était fort
+disposée à faire voir qu'elle est «<span class="italic">vrai soldat</span>.» Son chef, le
+chevalier Dubois, fut ravi de sabrer, fit une charge à fond sur le
+Pont-Neuf plein de monde, galopant sur les trottoirs mêmes. Les
+spectateurs paisibles, des gens de toute classe (Florian, le marquis
+de Nesle, etc.) furent ou sabrés ou écrasés.</p>
+
+<p>Cela irrita fort. Le lendemain, on revint avec de grosses cannes, et,
+devant Henri IV, on brûla un archevêque <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> de carton.
+Plusieurs, irrités de la veille, disaient: «Brûlons les corps de
+garde». Dubois, dit-on, habilement avait embusqué des fusils. On tire.
+Et voilà vingt-cinq morts.</p>
+
+<p>Mais il y eut, pour Lamoignon, bien plus de sang encore, deux vrais
+massacres aux deux bouts de Paris. Une foule, en bonne partie de
+femmes, s'était portée aux trois hôtels Dubois, Lamoignon et Brienne,
+et devant criait, aboyait. Du dernier (Hôtel de la Guerre), on avertit
+Sombreuil, le gouverneur des Invalides, qui les envoie, et les fusils
+chargés. D'autre part, les Gardes françaises, sous M. de Biron,
+entrent par l'autre bout de la rue. Opération habile et d'un succès
+terrible, qu'on veut attribuer <span class="italic">au hasard</span>. La foule, serrée des deux
+côtés, fait une masse compacte, où tout coup porte. Prise entre les
+deux feux, elle est poussée sur l'un, sur l'autre; des deux côtés, la
+mort!</p>
+
+<p>C'est encore <span class="italic">le hasard</span> qui, par la Garde de Paris, fit le carnage
+aux boulevards. De la porte du Temple et de la porte Saint-Martin, on
+refoula les masses au traquenard de la rue Meslay. Des deux bouts on
+chargea, on sabra pêle-mêle le peuple, les promeneurs, l'habitant qui
+rentrait chez lui. (Cf. Droz, II, 91; Soulavie, VI, 213-218.)</p>
+
+<p>Le Parlement, rouvert le 24 septembre, manda et gronda fort Dubois, la
+Garde de Paris. Qu'eût-il dit à Biron, à la Maison du roi, trop
+excusés, garantis par leurs ordres? La Cour eut cette tache de sang.
+On a dit, répété sottement que ce gouvernement ne périt que de sa
+débonnaireté. Je ne vois point cela. Il périt de son abandon. S'il
+avait trouvé dans l'armée le zèle <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> qu'il trouva dans ces
+corps, il eut certes lutté. La petite cour militaire, qui menait alors
+Louis XVI, eût pu avec sa signature livrer de vraies batailles,
+disputer la fortune. Mais l'armée lui tourna le dos.</p>
+
+<p>Que ces choses cruelles se soient passées sous Necker, le plus humain
+des hommes, cela nous éclaire fort sur un point très-obscur de la
+situation où l'histoire ne dit rien. <span class="italic">Était-il? n'était-il pas
+maître?</span></p>
+
+<p>Il avait l'apparence et la décoration d'un vrai premier ministre.
+Protestant, il entre au Conseil! insigne grâce. Il a les embarras
+immenses des finances et des subsistances. Il a la charge grave et
+infiniment compliquée de préparer les États généraux. Il devrait être
+fort, tenant cette misérable Cour par ses besoins et par sa peur,
+ayant trois prises, le pain, l'argent, l'opinion. Il pouvait fort bien
+voir, par l'effort que le roi se fit de quitter Lamoignon, combien il
+était nécessaire. Il n'en profita pas, ne prit pas le haut ascendant.
+De là tant de fausses mesures, en désaccord avec ses idées et sa
+probité, et pourtant signées de son nom.</p>
+
+<p>Ce pauvre homme de bien, né à Genève, n'était point Génevois. Il n'en
+eut pas les vertueuses résistances. Allemand d'origine, il avait dans
+le sang le mou et le bonasse des sujets de ces petits princes, chapeau
+bas devant les valets de l'illustrissime Cour. Fils d'un précepteur ou
+régent et de bonne heure commis, il tenait à la fois et du maître
+d'école et du plumitif subalterne. On ne réussit guère, aux bureaux
+comme ailleurs, que par l'attention soutenue d'être agréable et de
+plaire à ses maîtres. Tel il resta en <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> montant au plus haut,
+gardant toujours l'humble respect de tous faquins titrés, heureux de
+leurs sourires. De là un être ridicule, double, bâtard et faux, d'un
+côté flatteur du public, amant de la gloriole, d'autre part tenant
+fort à gagner les privilégiés, occupé de les apaiser, de se faire
+pardonner le bien.</p>
+
+<p>On eût pu deviner tout cela dès 84 par son livre, <span class="italic">Administration</span>. Il
+y est pitoyable, visiblement il pleure de n'être plus ministre. On
+sent parfaitement la prise aisée qu'on a sur un homme si faible. Dans
+son pathos sentimental de bon charlatan allemand, il fait fort bien
+entendre qu'on aurait grand tort de le craindre. Il attend tout <span class="italic">de la
+vertu</span> (grande tirade sur la vertu), celle des princes et des
+privilégiés. Ils sont si généreux que tout s'arrangera. Qu'ils se
+confient à Necker. Il est discret, prudent. Il n'en fera pas trop. Et
+déjà il le prouve, en embrouillant, cachant ce que l'on veut cacher.
+De quelle main délicate il touche le clergé, par exemple! déguisant sa
+richesse, cotant son revenu au chiffre ridicule d'à peu près cent
+millions.</p>
+
+<p>On put voir tout d'abord que Necker était traîné, que, dominé des
+hautes influences, attendri et trompé par l'équivoque bonhomie de
+Louis XVI, il prêterait l'appui de son nom aux actes des privilégiés,
+serait tout à la fois leur dupe et leur compère. L'assemblée
+dauphinoise, sur qui la France avait les yeux, du 27 juillet s'était
+ajournée à octobre. Réunie à Romans, elle fit un remarquable plan
+d'États provinciaux. Dans ce plan, l'électeur devait être le
+propriétaire payant d'impôt six francs par an (dix sous par mois, ou à
+peu près <span class="italic">un liard par jour</span>). L'électeur des villes un peu <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span>
+plus. Mais on excluait tout à fait le fermier, comme trop dépendant.
+En effet, la propriété appartenant surtout au clergé et aux nobles,
+admettre leurs fermiers innombrables, c'était mettre l'élection dans
+la main des privilégiés. Les campagnes pouvaient devenir, ce qu'elles
+ont été de nos jours, le brutal instrument de la réaction.</p>
+
+<p>Plusieurs fermiers siégeaient à Romans, et eux-mêmes ils demandèrent
+«que le fermier ne fût pas électeur», n'eût pas la dure alternative de
+voter contre sa conscience, ou contre l'existence, le pain de sa
+famille. À cela que va dire le roi? que va dire Necker? Ils corrigent
+le plan, <span class="italic">veulent que le fermier vote</span>. Quelle dureté serait-ce
+d'exclure l'innocent laboureur, l'homme des champs, etc. Ils tiennent
+à donner au clergé, aux nobles, une armée d'électeurs.</p>
+
+<p>C'est dans le même esprit que la Cour, si peu satisfaite des Notables
+en 87, les rappelle en 88, étant sûre de n'avoir par eux que des avis
+pour enrayer ou reculer. Si le ministre était ferme et loyal, il
+devait rejeter, refuser à tout prix une assemblée certainement hostile
+à la convocation des États généraux.</p>
+
+<p>Ces Notables montrèrent une remarquable clairvoyance dans leur haine à
+la liberté.</p>
+
+<p>1º Ils repoussèrent presque unanimement la double représentation du
+Tiers, sentirent parfaitement que, si la Nation était vraiment
+représentée, le Privilége était perdu.</p>
+
+<p>2º Ils parurent deviner et prévoir que la fausse démocratie serait le
+sûr moyen d'étouffer, d'écraser la vraie, que le suffrage universel
+serait l'arme mortelle <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> de la contre-révolution. Ils admirent
+au suffrage <span class="italic">même les domestiques</span>, laquais des villes, et valets de
+charrue, ces rustres qui bientôt vont donner les Chouans. De peur
+qu'ils ne se trompent et n'oublient le mot d'ordre, ils voteront <span class="italic">à
+haute voix</span>. Avec ces valets, les Notables appelaient au scrutin un
+monde de fainéants à vendre, de nobles affamés, parasites, et de
+petits collets qui couraient les dîners.</p>
+
+<p>À l'appui de ce bel avis (12 décembre), parut une incroyable lettre
+des princes au roi, superbe d'insolence. Ils se croient en 1614,
+s'indignent, comme les nobles firent alors, de ce qu'on croit le
+bourgeois du même sang, de ce qu'on humilie cette bonne noblesse, qui
+a fait roi Hugues Capet. Ils finissent par menacer, par dire que si
+les premiers ordres devaient descendre ainsi, leurs protestations
+dispenseraient de payer l'impôt.</p>
+
+<p>Au même temps un coup répondit, un grand coup, le livre de Sieyès,
+qui, d'un énorme poids, trancha les questions, qui arma la Révolution
+de sa formule victorieuse, de sa hache et de son épée.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que le Tiers? le Tout.&mdash;Le Tiers est la Nation.»</p>
+
+<p>Il écarte du pied les théories des sots, des ignorants qui s'imaginent
+(comme Mounier) qu'on pourrait faire ici une Angleterre.</p>
+
+<p>Vous demandez qui aura droit de convoquer la Nation? Demandez donc
+plutôt qui n'en a pas le droit, dans le danger de la Patrie.</p>
+
+<p>Vous demandez quelle place les corps privilégiés, deux cent mille
+prêtres ou nobles, auront dans <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> l'ordre social? c'est
+demander quelle place, dans le corps des malades, aura l'humeur
+maligne et corrompue.</p>
+
+<p>Ceci s'entend assez et dépasse fort 89.</p>
+
+<p>Non moins sinistrement, cet âpre, inflexible Sieyès dans les
+<span class="italic">Instructions</span> électorales du duc d'Orléans, rappela la question
+suprême, la <span class="italic">responsabilité</span>. On a vu qu'à Grenoble un magistrat
+l'explique par la mort de Calonne, le Grand Conseil par la mort de
+Brienne, plaçant même plus haut encore la responsabilité. La brochure
+d'Orléans demande «que <span class="italic">quelqu'un</span> soit responsable.» Inutile de
+nommer ce <span class="italic">quelqu'un</span>. Chacun comprendra.</p>
+
+<p>Tout devient clair, fort, bref. Le public marche droit. Malheur à qui
+gauchit. Le <span class="italic">doublement du Tiers</span> est le grand shiboleth où l'on se
+reconnaît. Le Parlement, cette vieille perruque, hier si populaire, a
+osé rappeler les États de 1614 (les nobles triomphants et le Tiers à
+genoux). Dès ce jour, sans retour, il sombre, il s'enfonce, il
+descend, il s'abîme, cent pieds sous la terre. Il n'en remontera que
+pour paraître en masse à la place funèbre de la Révolution.</p>
+
+<p>Cette chute subite du Parlement devait avertir Necker. Il flottait
+misérablement (j'en crois Droz, Mounier, Malouet, et nullement le fils
+de Necker). Ce c&oelig;ur sensible et tendre, qui voulait plaire à tous,
+était désespéré de faire du chagrin aux privilégiés. Entre quelques
+hommes et la France, la justice et l'iniquité, il se taisait, restait
+admirablement impartial.</p>
+
+<p>On lui montrait que la noblesse avait été partout contre Brienne (de
+mai en août); qu'en Dauphiné, <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> seule au 13 juin, elle avait
+convoqué les États à Vizille; qu'à Rennes, ailleurs encore, elle avait
+gagné et désarmé l'officier (noble). N'étaient-ce pas des nobles, ces
+vaillants députés bretons, les douze qu'on mit à la Bastille, ces
+obstinés qui vinrent, les dix-huit, et les cinquante-deux? Trente ducs
+et pairs avaient offert de renoncer à leurs priviléges pécuniaires.
+Donc la noblesse, haute ou petite, en majorité figurait au premier
+acte du grand drame.</p>
+
+<p>Un coup de vent, avant décembre, éclaircit la situation. La majorité
+noble, un moment entraînée hors de son état naturel par l'esprit
+généreux du siècle ou par la haine de la cour, rentra dans les rangs
+rétrogrades, aussi bien que les Parlements. Ce fut fort clair en
+Bretagne. Nantes et Quimper, et Rennes même (des bourgeois, des
+étudiants éclatèrent contre la noblesse), furent appuyées de
+Saint-Brieuc, d'Auray et d'autres villes. Contre son corps municipal,
+Nantes créa une autre assemblée, plus sérieusement municipale, et qui
+réellement représenta la ville. Nantes envoya au Roi demander le
+doublement du Tiers (<span class="italic">Mellinet</span>). Dans le cahier commun des villes de
+Bretagne qu'on fit à Rennes, la demande en fut faite expressément
+d'après le Dauphiné (<span class="italic">Duch.</span>, I, 85).</p>
+
+<p>Des avocats terribles parlaient encore plus haut pour la cause du
+peuple. Deux avocats: la faim, la mort.</p>
+
+<p>La détresse s'accrut par l'hiver. Dès le 9 décembre la Seine est
+prise, et tous les fleuves. Les arrivages cessent. Le froid tombe à
+trente degrés. Le peuple en chaque pays retient les blés. Plus de
+circulation. Tout <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> négoce des grains est taxé d'accaparement.
+Le ministère en vain demande à acheter. L'effroi entrave tout. Necker,
+aux abois, de nuit, de jour, écrit lettres sur lettres et reçoit cent
+courriers. D'heure en heure, de toute province, arrivent d'accablantes
+nouvelles: ici, là, partout la famine.</p>
+
+<p>La situation de Paris était un sujet de terreur. On l'alimentait jour
+par jour, et la vie de ce corps énorme était suspendue à un fil. La
+mortalité fut immense. De toutes parts, les pauvres gens périssaient
+de froid et de faim. On mourait dans les greniers. On mourait dans les
+rues. Des processions infinies de convois s'allongeaient vers les
+cimetières. Il y eut un grand mouvement de charité, de bienfaisance,
+disons-le, de prudence aussi. Que serait-il arrivé si le redoutable
+Paris, au dernier degré des misères et sous l'aiguillon de la mort,
+eût forcé ces palais regorgeant d'un luxe odieux, forcé, à la place
+Vendôme, les insolents hôtels des Fermiers généraux? Les curés, les
+philosophes, l'archevêque de Paris, tous donnèrent. Nul davantage que
+le duc d'Orléans. Sa prodigalité royale fit l'inquiétude de
+Versailles. Celui qui si largement jetait sa fortune privée n'avait-il
+pas un but plus haut? Dès ce temps, en toute chose, imaginative et
+haineuse, la Cour voit la main d'Orléans. Les clubs qui commencent à
+ouvrir, sont dirigés par Orléans. Deux mille cinq cents brochures,
+parues en quatre mois, sont l'&oelig;uvre d'Orléans. Le grand mouvement
+des campagnes en 1789, les vagabonds, les affamés, ceux qu'on appelait
+<span class="italic">les brigands</span>, c'est Orléans qui les suscite. Il devient une légende,
+un extraordinaire magicien <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> qui, de ses occultes puissances,
+remue le monde, opère les immenses phénomènes qu'offrira la
+Révolution.</p>
+
+<p>C'est pourtant du Palais-Royal, d'un homme du duc d'Orléans (Ducrest)
+qu'était venu, en 77, le meilleur de tous les conseils que reçut
+jamais Louis XVI: Faire lui-même la Révolution, lui-même démolir la
+Bastille, prendre l'initiative de toute grande mesure populaire. En
+décembre 88, la terreur, la nécessité, rendirent le Roi moins sourd.
+Au grand peuple affamé, dont la voix demandait: «Du pain!» il donne
+<span class="italic">le Doublement du Tiers</span> (27 décembre 1788).</p>
+
+<p>Le Tiers (de 25 millions d'hommes) fournit autant de députés que le
+Clergé et la Noblesse réunis (les deux cent mille privilégiés).</p>
+
+<p>Victoire de la justice, petite, injuste encore. Et on ne l'eût pas
+obtenue si le roi et la reine n'avaient pas été décidés dans le
+danger, la crainte, de plus par la rancune. Ils en voulaient à la
+noblesse. Cette noblesse, appui du trône, c'est elle qui le
+démolissait. De la cour, de Versailles bien plus que de Paris, étaient
+sortis les chansons, les libelles contre la reine. Qui avait
+précipité, désarmé son ministre Brienne? sinon les nobles de province,
+ces officiers qui refusèrent de faire tirer. La première illumination
+pour la chute de Brienne fut celle des nobles de Bretagne, renfermés à
+la Bastille. Rien de plus amer pour la reine.</p>
+
+<p>Dans le doublement du Tiers, le roi, la reine, n'eurent nulle autre
+pensée. Ils ne donnèrent point le change. Ils marquèrent vivement
+qu'ils se vengeaient <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> de la Noblesse. Quand on dit à Louis
+XVI qu'aux Notables un seul bureau avait voté pour le Tiers à la
+majorité d'une voix, il dit: «Qu'on ajoute la mienne!» La reine, le 27
+décembre, assista au Conseil, voulant publiquement participer de sa
+personne à l'acte que la noblesse appelait «sa dégradation.»</p>
+
+<p>Du reste, ils crurent ne faire qu'une manifestation de mécontentement.
+Le Tiers augmenté gagne peu. Tout comme auparavant il n'est qu'un
+ordre à part, il n'a <span class="italic">qu'une voix contre deux</span>. Il est, comme
+toujours, dominé par les deux ordres supérieurs, le Clergé et la
+Noblesse. Necker ne mêlant pas les trois ordres en une même assemblée,
+n'accordant pas le vote par tête, conservant la vieille forme
+oppressive du vote par ordres, rassurait par là la conscience du roi,
+inquiète pour les privilégiés. Par là encore il espérait calmer le
+ressentiment, l'indignation de la Noblesse. Il s'excusait, clignait de
+l'&oelig;il, semblait dire: «Ne vous fâchez pas! Au fond, je n'ai accordé
+rien.»</p>
+
+<p>Le règlement d'élection qui parut (24 janvier), étonna, effraya.
+Plusieurs crurent follement que les bannis génevois, aux gages de
+l'Angleterre, avaient voulu lancer la France en pleine
+désorganisation, que Necker les écoutait (ce qui n'était pas vrai),
+qu'il voulait dans cette grande France faire la démocratie des petits
+cantons de la Suisse, ou l'égalité barbare des nomades qui ne savent
+ce que c'est que propriété.</p>
+
+<p>La base surprenait: Tout imposé est électeur. Tout <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> homme de
+vingt-cinq ans. Cela voulait dire: tout le monde; car tous payaient la
+capitation.</p>
+
+<p>Quelle confiance illimitée dans l'excellence de la nature humaine, le
+patriotisme des masses et la modération des pauvres!</p>
+
+<p>En regardant de près, plusieurs, comme Mirabeau, jugeaient que ce
+plan, d'apparence ultra-démocratique, dérobait, retirait par
+l'artifice du détail ce qu'il accordait par l'ensemble. Les prêtres à
+bénéfices, les nobles ayant des fiefs, donc un très-petit nombre, ont
+seuls le privilége de l'élection directe. Le Tiers (la nation) n'a que
+l'élection de second degré. En conservant aux vieux bailliages leurs
+absurdes droits, on y annule adroitement la proportion supérieure du
+Tiers. On appelle tous les petits nobles, faméliques, aisés à gagner.
+On favorise les jurandes, servile oligarchie industrielle.</p>
+
+<p>La convocation n'est ni uniforme, ni simultanée. Paris, la tête de la
+France, qui devrait marcher devant, éclairer et guider,
+très-machiavéliquement est convoqué le dernier, après tous, et de
+façon à n'exercer nulle influence. On alla si loin dans la haine, la
+méfiance contre la grande ville qu'on eût dû le plus ménager, qu'au 13
+avril, le ministère, violant pour elle seule le principe d'élection
+qu'il avait posé pour la France, décida qu'à Paris il faudrait payer
+six livres de capitation pour être admis aux assemblées électorales du
+Tiers.</p>
+
+<p>Mirabeau va jusqu'à conclure qu'on ne voulait pas sérieusement les
+États généraux. Plusieurs pensaient en effet qu'on n'y voulait qu'une
+mêlée, où tous, combattant contre tous, s'annuleraient également au
+profit <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> du pouvoir royal. Une grosse masse noire de curés,
+venant avec leurs haines et leur pauvreté irritée, allait engloutir
+les évêques. Les anoblis, contestés, méprisés de la noblesse,
+voulaient certainement l'abaisser. Mais ces vainqueurs subalternes du
+clergé et de la noblesse vont eux-mêmes à leur tour être écrasés par
+la roture qui veut partout un plat niveau. D'autant plus haut, sur la
+ruine générale, doit monter le trône.</p>
+
+<p>Dans ce plan, au premier regard, inhabile et informe, mais plein de
+fautes calculées, on put montrer au roi le résultat probable: qu'on
+aurait à la fois la popularité des bonnes intentions et le profit de
+la duplicité (Mir., <span class="italic">Mém.</span>, V, 224).</p>
+
+<p>On a cru qu'en cette mesure le Roi s'était démenti, contredit, qu'il
+avait pris tout à coup un sentiment novateur, révolutionnaire. Quoi de
+moins vraisemblable? Mais nous n'avons pas là-dessus à douter, à
+conjecturer. Les notes aigres que, en cette année 88, il écrivit sur
+les plans de Turgot, et contre son idée de <span class="italic">grande municipalité</span> ou
+assemblée nationale, constatent ses sentiments réels. Écrites dix ans
+après Turgot, et sans occasion apparente, elles sont sans nul doute
+une protestation indirecte non pas contre Turgot, enterré dès
+longtemps, mais contre Necker, contre ses mesures populaires.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur n'y fut pour rien. Celui de Louis XVI fut au fond immuable
+pour le Clergé et la Noblesse, très-fixe et très-fidèle. Il y parut
+bien à la fin, lorsqu'en juillet 91, non sans danger, il refusa de
+mettre le feu à l'arbre féodal où l'on brûla les armoiries des nobles.
+Il y parut dans son obstination à n'exiger point du <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> clergé
+un serment politique qui ne gênait en rien la conscience religieuse.
+Il y mit un entêtement mortel, inexplicable. Plutôt que de céder, il
+aima mieux se perdre, il aima mieux nous perdre, appeler l'étranger,
+trahir, livrer la France.</p>
+
+<p>Ici, le 27 décembre, il crut tout simplement donner un leurre au
+Tiers, ruser avec la crise, le moment du danger, mais, conservant le
+vote par ordres, rendre vain l'avantage qu'il donnait à la Nation,
+maintenir la suprématie des deux ordres privilégiés.</p>
+
+<p>Étrange ingratitude! On est vraiment surpris de le voir si peu touché
+de l'opiniâtre attachement de la Nation. Le renvoi de Turgot, de
+Necker, partout ailleurs qu'en France, l'eût fait haïr du peuple. Sa
+connivence déplorable au grand pillage de Calonne, partout ailleurs,
+lui eût rendu le public implacable. Les fusillades de Paris, ces
+exécutions étourdies, cruelles, auraient perdu tout autre.</p>
+
+<p>Rien n'y faisait. Le peuple s'acharnait dans cette surprenante fiction
+que tout le mal venait d'ailleurs, que le roi ignorait les choses
+qu'il signait tous les jours. Quoi qu'il pût faire, la France
+persistait en ce songe, cette vaine légende, d'un certain Louis XVI
+dans le genre du <span class="italic">bon roi</span> Robert ou de Louis le <span class="italic">débonnaire</span>.</p>
+
+<p>La France était très-royaliste. Et cela sans exception. Tous,
+Robespierre même et Marat.</p>
+
+<p>Et le plus royaliste des trois ordres, c'était le Tiers. Partout dans
+les pays où il pouvait parler, dans les pays d'États, il s'était
+montré tel. Cela est frappant en Bretagne, pour tout le siècle.
+Lorsqu'en 50, 52, 56, on <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> exige les nouveaux vingtièmes,
+Nobles et Parlement refusent: le Tiers cède toujours: il vote
+obstinément pour le roi et contre lui-même. Plus royaliste encore il
+est sous Louis XVI. En 1778, il vote aveuglément tout ce qu'on veut,
+et en 86, au voyage de Cherbourg, quand le roi passe, deux provinces
+se précipitent au passage, tout l'acclame, le bénit, tout pleure.</p>
+
+<p>Les cahiers du Tiers manifestent combien, dans sa victoire, au moment
+même où il sentit sa force, il fut respectueux et tendre pour cette
+vieille idole, la royauté. Ses assemblées, graves, sérieuses (autant
+que celles des nobles furent tumultueuses, violentes), témoignent
+d'une modération singulière. En réclamant les droits éternels de
+l'espèce humaine avec simplicité, elles ne sont nullement audacieuses,
+plutôt un peu timides. Le Tiers admet patiemment qu'une nation,
+vingt-cinq millions d'hommes, n'aient pas plus de représentants que
+deux cent mille privilégiés. Pour l'État, pour l'Église, il voudrait
+relier l'avenir au passé. Il porte encore le joug chrétien. Tous ses
+cahiers demandent la <span class="italic">liberté de conscience</span>. Nul ne réclame la
+<span class="italic">liberté des cultes</span>. Paris, Rennes, croient que l'ordre public
+n'admet qu'une religion dominante. On a accusé fortement Mirabeau et
+les grands meneurs d'avoir hésité, reculé devant l'Église. Mais cela
+leur semblait exigé par leurs commettants.</p>
+
+<p>«La Constitution civile du clergé, cette &oelig;uvre malheureuse de la
+Constituante, lui était imposée par la majorité de ses électeurs.»
+(Chassin, livre III, ch. III, p. 3.)</p>
+
+<p>Les cahiers des privilégiés contrastent fort avec cette <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span>
+modération. Ils sont préoccupés surtout de jeter sur les autres le
+fardeau que l'ordre nouveau va imposer. Les nobles, dans les leurs,
+demandent la ruine du clergé (abolition des dîmes, suppression des
+moines, vente d'une partie des biens ecclésiastiques). Et le clergé,
+de son côté, pour se venger des nobles, désire que les non nobles
+arrivent à toute charge, même d'épée.</p>
+
+<p>Les cahiers des Nobles, en maintes choses insolents et puérils,
+insistent sur ce qu'eux seuls auront droit de porter l'épée, sur ce
+que leurs préséances subsisteront dans les assemblées. Il leur faut un
+tribunal héraldique d'épuration pour écarter la canaille, la tourbe
+des anoblis. Ils veulent bien partager l'impôt, mais pour un temps
+seulement. Ils pourraient avoir la bonté d'abolir leurs droits
+féodaux, si on leur payait pendant dix ans une grosse indemnité. Mais
+dans ces nobles cahiers, le sublime, c'est l'heureuse idée d'un ordre
+<span class="italic">de paysans</span>, sans doute les fermiers ou valets des seigneurs, qui
+puisse au besoin donner un coup de main à la noblesse.</p>
+
+<p>J'admire les cahiers du Clergé, surprenants d'hypocrisie. Il immole
+magnanimement ses priviléges pécuniaires. Mais comment les
+immole-t-il? À quel prix? il faut le savoir: 1º <span class="italic">Il mettra sa dette à
+la charge de l'État</span> (grosse dette, il empruntait toujours pour ne pas
+toucher à ses revenus); 2º <span class="italic">Les revenus des curés seront augmentés;</span>
+3º <span class="italic">Le clergé répartira lui-même sa part de l'impôt;</span> 4º On conservera
+la grosse sangsue monastique, <span class="italic">les couvents, les Mendiants</span>; 5º Enfin,
+pour son sacrifice de vouloir donner quelque argent, <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> il faut
+au clergé donner l'âme,&mdash;<span class="italic">l'éducation</span>, l'enfant, l'avenir. Car, dit
+ce bon Clergé, l'âme se perd, la moralité, depuis qu'on n'a plus les
+Jésuites<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="small">[22]</span></a>.</p>
+
+<p>Les cahiers, en Bretagne, révélèrent la situation. La Noblesse qui,
+contre Brienne, avait pris l'avant-garde, et qu'on eût crue la tête de
+l'armée de la liberté, se montra ce qu'elle était, parut fortement
+rétrograde. Le Tiers trouvait dans ses cahiers, dans les pouvoirs que
+lui donnaient les villes, l'injonction de ne rien faire aux États de
+la province, tant qu'on n'aurait pas accepté <span class="italic">le vote par tête</span>, qui
+seul donnait une valeur sérieuse au doublement du Tiers. Les nobles
+(900 gentilshommes contre 42 bourgeois) furent outrageusement
+provoquants. Ils avaient avec eux une masse barbare, grossière, de
+paysans à eux, valets et domestiques (les chouans de demain) qu'ils
+lâchaient dans le peuple, criant: «Le pain à quatre <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> sols!»
+Appel ignoble que le peuple de Rennes eut la fierté de ne comprendre
+pas.</p>
+
+<p>Alors on essaya de la brutalité. Ces chouans jouaient du couteau. En
+vain on dissout les États. Les nobles, à eux seuls, tiennent les États
+dans une église. Ils y sont assiégés par la jeunesse armée, par les
+forces qu'envoient et Nantes et d'autres villes. Ils se rendent. Mais
+on n'obtient nulle enquête contre leurs violences. Le déni de justice
+du Parlement de Rennes est approuvé, favorisé du Roi, qui renvoie tout
+au suspect arbitrage d'un autre Parlement (Bordeaux). Les avocats de
+Rennes lui adressent un mémoire. Le Roi le fait poursuivre par son
+avocat général Séguier; il est brûlé par le Parlement de Paris (6
+avril).</p>
+
+<p>La Provence offrit un spectacle analogue et pire: les furieuses
+résistances des nobles, leurs coupables efforts pour créer des
+tempêtes dans les grands foyers redoutables, motiver des batailles et
+des répressions sanglantes, qui pussent ajourner les États généraux.
+La Cour de même s'y montra partiale pour l'aristocratie. La Révolution
+y vainquit, mais par un moyen dangereux, de sinistre avenir, en
+s'incarnant, se faisant homme, un bon tyran, idolâtré du peuple, qui y
+chercha son dieu sauveur.</p>
+
+<p>Mirabeau semblait peu digne d'être cette idole. Rien de plus tortueux
+que sa conduite à cette époque. Avec son enfant, sa Nehra, une maison
+dispendieuse, il choisissait peu les moyens. Il allait fort chez
+Lamoignon (quoique opposé au coup d'État), recherchait Montmorin, en
+tira quelque argent pour ne pas <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> publier ses lettres écrites
+de Berlin au ministre. Montmorin voulait l'absorber, l'aurait fait
+candidat aux États généraux. Ses lettres de ce temps sont d'un
+royaliste timide. Les États généraux, tant désirés, l'alarment
+maintenant, lui semblent <span class="italic">précipités</span>. S'il est élu, il sera
+<span class="italic">très-monarchiste</span>. En tuant le despotisme bureaucratique, il faut
+<span class="italic">relever l'autorité royale</span> (Mir., <span class="italic">Mém.</span>, V, 187-188). Il se fie peu
+aux masses. Le Tiers n'a ni plan, ni lumières, etc. Avec de telles
+opinions, si peu de foi au peuple, il regardait vers la Noblesse, vers
+sa famille, son père, et (faut-il le dire?) vers sa femme et le monde
+de sa femme! Son père l'eût autorisé à représenter ses fiefs dans la
+noblesse des États de Provence. Mais les nobles, contre qui il
+plaidait en 84, allaient-ils l'amnistier? Une lettre qu'il écrit à son
+oncle, nous apprend qu'il accepterait d'Arimane (du Démon) une place
+aux États généraux, qu'il se rapprocherait de sa femme même,
+c'est-à-dire irait à la gloire par la voie d'infamie.</p>
+
+<p>Le hasard le tira de là, lui sauva cette indigne chute.</p>
+
+<p>D'abord Necker, contre Montmorin, s'opposa, refusa de prendre Mirabeau
+pour candidat du ministère.</p>
+
+<p>Deuxièmement, une femme lui vint,&mdash;je ne dis pas un amour,&mdash;certaine
+madame Lejay, femme d'esprit, d'énergie, d'audace, de brutalité
+colérique, la grossière image du peuple, en qui il sentit cette force,
+qu'il ne connaissait nullement.</p>
+
+<p>Troisièmement, les insultes, les défis, les risées atroces de la
+noblesse de Provence, éveillèrent en lui une autre âme, le mirent
+au-dessus de lui-même, le <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> portèrent à une hauteur qu'il
+n'eut ni avant ni après.</p>
+
+<p>Gentilhomme jusqu'à la moelle, il avait pourtant de naissance du goût
+pour s'encanailler dans la société des petits, de ses paysans
+limousins, provençaux (c'est ce qui indignait son père). D'après eux,
+il croyait le peuple doux et faible, le Tiers incapable de lutter s'il
+siégeait en face des nobles dans une même assemblée. Lorsqu'il alla,
+en novembre, au club qu'Adrien Duport ouvrait chez lui (au Marais, et
+plus tard aux Jacobins), il n'y vit que la robe, les clabaudeurs du
+Parlement, et cette élite maussade de la bourgeoisie ne le charma
+guère.</p>
+
+<p>L'impression fut toute autre devant sa libraire madame Lejay.
+Béranger, qui l'a connue, m'a donné quelques détails sur cette
+personne singulière.</p>
+
+<p>C'était une petite femme, jolie, hardie, robuste, vive de la langue et
+de la main. Sa vigueur au pugilat fut une des choses qui frappèrent,
+qui charmèrent le plus Mirabeau. Il aimait cette gymnastique. À
+Berlin, après un travail excessif, il se remettait en se battant, non
+pas avec sa trop douce Nehra, mais avec son secrétaire, ses valets et
+tout le monde.</p>
+
+<p>Madame Lejay, qui menait son commerce et sa maison, avait fait la
+mauvaise affaire d'imprimer la <span class="italic">Monarchie prussienne</span> de Mirabeau.
+Elle vint un matin lui dire que Lejay fermait boutique, que ses
+échéances arrivaient, que le pauvre homme était perdu. Lui seul
+pouvait les sauver en leur donnant un manuscrit scandaleux, d'un
+succès certain. C'étaient ses <span class="italic">Lettres de Berlin</span>. Elle était jolie,
+pressante. Mirabeau allégua qu'il ne les avait point. Il avait pris
+contre lui-même <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> une précaution singulière. Il avait mis le
+manuscrit dans les mains d'un jeune homme, sûr, très-honnête,
+très-dévoué, lui commandant de l'enfermer, et, s'il le lui demandait,
+de ne pas le lui donner. Comment le tirer de ses mains? Comment livrer
+ce secret d'honneur déjà payé deux fois? Tout cela n'arrêta guère la
+violente petite femme. D'emportement, de passion, elle fut
+irrésistible. Elle aurait battu Mirabeau. Il fit ce qu'elle voulait.
+Il força le secrétaire où son ami tenait enfermée l'&oelig;uvre fatale,
+la livra. Elle en eut sur l'heure et de quoi payer ses billets, et de
+quoi faciliter à Mirabeau son voyage d'élection qu'il ne pouvait faire
+sans argent.</p>
+
+<p>On a dit que Mirabeau ouvrit boutique à Marseille, s'afficha <span class="italic">marchand
+de draps</span>. Le fait est faux. Ce qui est sûr, c'est qu'à ce moment
+décisif où il allait prendre place dans la noblesse de Provence, il se
+fit peuple, se déclara contraire à l'opposition qu'elle faisait au
+doublement du Tiers. Quelque appui qu'il eût au dehors, il était seul
+dans l'assemblée, au milieu de ses ennemis, nullement soutenu du Tiers
+(quelques municipaux serviles). Pouvait-il diviser les nobles, se
+faire un appui parmi eux? On lui fit à ce sujet une très-dangereuse
+ouverture. Sa femme, qui n'était plus jeune, pouvait, en revenant à
+lui, lui gagner sa coterie, parents, amis ou amants. Il leur aurait
+fort convenu de l'avilir, de l'énerver, de l'accabler du patronage de
+ceux qui le déshonoraient. Il refusa (20 janvier 1789).</p>
+
+<p>L'assemblée était d'avance si bien travaillée contre lui, qu'aux
+premiers mots qu'il prononça (30 janvier), <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> mots prudents,
+très-modérés, une tempête de colères, vraies ou simulées, s'éleva. La
+fureur avec laquelle il fut insulté, dépasse toute haine politique.
+Évidemment les blessures que firent ses plaidoyers terribles, le coup
+d'épée qu'il donna alors au petit Galiffet, après quatre ans,
+saignaient encore. On avait ameuté la masse contre le <span class="italic">chien enragé</span>
+(p. 269). Le plan était de <span class="italic">s'en défaire</span> de manière ou d'autre. «Nous
+l'insulterons, disaient-ils; s'il vient à bout de l'un de nous, il
+faudra qu'il passe sur le corps à tous.» (262.) Donc on vit ce
+spectacle indigne de cent quatre-vingts nobles ou prêtres aboyant
+contre un seul homme. La pétulance du Midi ne connut aucune borne. Les
+risées furent prodiguées au gentilhomme débonnaire et au mari patient.
+Il attendait calme et fort, refusant aux provocateurs l'occasion
+qu'ils cherchaient, contenant dans sa poitrine et accumulant l'orage
+qui bientôt les écrasa.</p>
+
+<p>Mirabeau put comprendre un pitoyable mystère qui a fait énormément
+pour hâter la Révolution. C'est la <span class="italic">Terreur</span> du duellisme que la
+Noblesse impunément exerçait sur la nation.</p>
+
+<p>Cent ou deux cent mille fainéants qui ne s'occupaient que d'escrime,
+constamment humiliaient les gens laborieux, utiles, même les
+militaires inférieurs qui ne savaient ce petit art. La bravoure ne
+préservait pas de ces affronts continuels. Des soldats, comme Hoche ou
+Marceau, étaient rossés comme les autres. Pour les tenir souples et
+bas, ils avaient imaginé (c'est ce qui a fait plus tard l'horrible
+affaire de Châteauvieux) de faire courir le soir dans la rue des
+maîtres d'armes <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> pour défier le soldat. Il était blessé ou
+tué; s'il refusait, déshonoré.</p>
+
+<p>On parle de la Terreur judiciaire de 93. On ne parle pas assez de la
+fantasque Terreur qu'exerçait cette Noblesse sous l'ancien régime, et
+les furieux royalistes de 89 à 92. La garde constitutionnelle,
+composée de maîtres d'armes, de bretteurs et coupe-jarrets, porta
+l'irritation au comble. Un membre de la Convention, Grangeneuve, qui
+était un nain, fut encore, en 92, outragé dans les Tuileries.</p>
+
+<p>Tout cela partait d'en haut. C'était l'amusement de la cour. On en
+faisait des gorges chaudes chez d'Artois, chez ceux qui s'enfuirent au
+premier jour même de l'émigration.</p>
+
+<p>Le duel de Mirabeau fut d'un géant, d'un titan. Il arracha de lui-même
+une montagne, la lança. C'est la foudroyante apostrophe que tous ont
+retenue par c&oelig;ur. Aplatis, ils ne répondirent qu'en se dispensant
+de répondre. Ils prirent un prétexte absurde pour l'exclure de
+l'assemblée. C'était le 8 février. Le 10, ils eurent de Paris un
+admirable secours pour perdre et flétrir Mirabeau. On put voir combien
+le pouvoir, libéral en apparence, était pour l'aristocratie. Le 10,
+l'avocat du roi demanda au parlement, obtint que les <span class="italic">Lettres de
+Berlin</span> fussent brûlées par la main du bourreau.</p>
+
+<p>Au moment où le géant semble illuminé d'éclairs, la main du bourreau
+le touche! Qui ne le croirait perdu? Il court à Paris, mais n'ose y
+entrer de jour. La nuit, il sollicite ses amis. Nul plus sûr
+apparemment qu'un jeune homme qu'il a poussé. Ce cher ami ferme sa
+porte, le renie. C'est Talleyrand.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> Mirabeau avait plusieurs âmes. Et son âme dantonique
+s'éveillait dans ces moments. Avec le colonel Servan, l'intrépide
+girondin, il traduisit, imprima un livre qui aurait fait en haut un
+coup de Terreur: <span class="italic">La Royauté</span>, de Milton. Cette bombe, en éclatant,
+eût touché le trône même. Servan, dans ses propres livres (<span class="italic">Le soldat
+citoyen</span>), n'avait reculé nullement devant ces moyens d'intimidation.
+Il y adresse aux militaires de cour les plus directes menaces, les
+avertit du jugement prochain de la Révolution.</p>
+
+<p>Le Parlement, qui enfonçait dans l'impopularité, avait bien à
+réfléchir avant de poursuivre, de provoquer personnellement une telle
+force. Il s'arrêta, il n'osa.</p>
+
+<p>On avait dit en Provence qu'il ne reviendrait jamais. Le syndic de la
+Noblesse en avait fait une fête. Le jour du banquet, il arrive (7 mars
+89).</p>
+
+<p>Mais bien avant qu'il soit à Aix, dès Lambesc, quel est ce grand bruit
+de cloches dans toute la campagne? Qu'est-ce que c'est sur les routes
+que cette affluence effrayante?... Étonnant peuple du Midi! Hier, tout
+semblait dormir. Aujourd'hui tout est en danse. On se l'arrache, cet
+homme. «Vive le père de la Patrie!» On veut dételer la voiture,
+s'atteler. Il s'y oppose, il pleure, et laisse échapper un sombre mot
+prophétique (Mir., <span class="italic">Mém.</span>, V, 271, 278.)</p>
+
+<p>À Aix, pour fuir l'ovation, la voiture allait au galop. On la suivait
+à toutes jambes. À travers les fleurs, les couronnes, les feux
+d'artifice, il arrive, il descend dans les bras du peuple.</p>
+
+<p>À Marseille, le 18 mars, il entre, tout travail cesse. <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> Une
+masse de cent vingt mille âmes l'enveloppe. Le carrosse est accablé de
+lauriers, d'oliviers, de palmes. Les frénétiques baisent les roues.
+Les femmes, dans leur transport, offrent en oblation leurs enfants
+(279).</p>
+
+<p>Le plus piquant du triomphe, c'est que la petite tête vaine de madame
+de Mirabeau n'y tient pas. Elle est éperdue de sa gloire. Et cela dura
+trois ans. Elle acheta, à sa mort, son hôtel, son lit, voulut léguer
+tout son bien à l'enfant de Mirabeau. Au moment de l'ovation (mars
+89), des paysans, apostés très-probablement par elle, allèrent prier
+Mirabeau de la reprendre, de donner des Mirabeau.</p>
+
+<p>Les nobles étaient si furieux, qu'à Aix, à Marseille et à Toulon, ils
+firent un coup désespéré. On ne peut le comparer qu'à la folie de
+Saint-Domingue, quand les colons imaginèrent de lâcher leurs propres
+nègres, de faire par eux l'incendie, le pillage des plantations. On
+organisa aux trois villes trois épouvantables émeutes. Cela n'était
+que trop facile après ce cruel hiver de misère et de famine. Le blé
+manqua, grande cherté. Le peuple, à Marseille, s'en prit à
+l'Intendant, au Fermier de la ville, força leurs hôtels, brisa tout,
+força, pilla les boutiques des boulangers. Le gouverneur, les consuls,
+épouvantés, donnent au peuple encore plus qu'il ne demande (284),
+baissant le prix du pain, de la viande, à un bas prix insensé. L'effet
+naturel eût été, que personne ne voulant apporter du blé à ce prix, on
+aurait eu la famine. On la faisait dès le jour même, chacun forçant le
+boulanger à donner du pain pour quinze jours. Le gouverneur s'était
+sauvé. Marseille était en grand péril. Les Génois, nombre d'étrangers,
+<span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> préparaient d'affreux désordres. Plusieurs auraient eu envie
+de brûler, piller le port. D'autres, pour grossir leur nombre,
+parlaient d'ouvrir les prisons, de s'adjoindre les voleurs. Et déjà
+trois cents bandits échappés couraient la ville.</p>
+
+<p>L'autorité avait péri. Ce fut le gouverneur même de la Provence,
+réfugié de Marseille à Aix, qui fit appel à Mirabeau, lui dit de
+«faire ce que son c&oelig;ur lui conseillerait.» Terrible appel au danger
+le plus évident, à la ruine presque certaine de sa popularité. On
+pouvait croire que de toute façon il était fini et tué,&mdash;ou tué de sa
+hardiesse dans une entreprise impossible,&mdash;ou, s'il refusait de
+répondre, tué de honte et de lâcheté.</p>
+
+<p>Il montra un c&oelig;ur admirable, vola à Marseille, sauva la Provence.</p>
+
+<p>Ce qu'il avait hautement conseillé dans ses écrits, la <span class="italic">milice
+nationale</span> remplaçant toute force armée, il l'organise à Marseille,
+aidé et par la jeunesse et par les corporations, les portefaix
+(corporation redoutable). Mais on travaillait en dessous. Le 25,
+pendant qu'il s'occupe à contenir un mouvement, une nouvelle
+accablante, décourageante lui vient: Aix et Toulon sont en feu.</p>
+
+<p>À Aix, le consul (marquis de la Fare), celui même qui avait fait
+exclure Mirabeau des États, fait une indigne tentative pour pousser le
+peuple à bout, pouvoir frapper, coûte que coûte. Ses provocations, ses
+injures, ne suffisaient pas, il en vint à dire aux affamés «que le
+crottin de cheval était assez bon pour eux.» (Mir., <span class="italic">Mém.</span>, V, 306.)
+On s'emporte. C'est ce <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> qu'il voulait. Il fait tirer ses
+soldats. Deux morts et plusieurs blessés. Là, le peuple exaspéré
+s'élance, rembarre les soldats, les désarme. La Fare se cache. Il est
+assiégé. Il baisse le prix du pain, il livre les magasins. Enfin de
+peur, il s'enfuit.</p>
+
+<p>Cette victoire du peuple d'Aix pouvait rendre celui de Marseille plus
+fier et plus difficile. Ce rude peuple est terrible. Mais le lion se
+fit agneau. Mirabeau lui expliqua à merveille la situation,
+l'instruisit et l'apaisa.</p>
+
+<p>Le 26, le soir, aux flambeaux, il fit proclamer la hausse, et le
+peuple ne murmura pas.</p>
+
+<p>Aix n'était pas apaisé. On menaçait un magasin. Le gouverneur Caraman
+n'y avait su d'autre remède que de faire venir des troupes, de
+préparer un carnage. Mirabeau accourt à Aix, et empêche la bataille.
+Il persuade au gouverneur d'écarter la force armée, de confier la
+ville à elle-même, aux milices bourgeoises. Des paysans arrivaient
+pour aggraver le désordre. Mirabeau court au devant, les harangue et
+les renvoie. Point de sang!... Belle victoire, et vraiment
+attendrissante. On mouille de larmes ce sauveur, ses habits, ses pas.
+Tous pleurent, et il pleure aussi (305).</p>
+
+<p>Mais voici le plus merveilleux. Les nobles, cachés tout à l'heure,
+reparaissent plus fiers que jamais. Ils daigneront être officiers de
+milices nationales. Mais il faut qu'on expie le trouble, que le peuple
+soit puni pour avoir été massacré. «Une bonne justice prévôtale.»</p>
+
+<p>«Oui, dit le peuple, pour vous.» Et voilà que les <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> potences,
+sans Mirabeau, se dresseraient. Il sauva ses ennemis.</p>
+
+<p>Un des plus furieux contre lui avait été certain évêque. On le tenait
+à Sisteron. Il était en grand péril. Mirabeau court, il harangue; il
+enlève son évêque et le met en sûreté.</p>
+
+<p>Il fut élu, on peut le dire, non-seulement à Aix, à Marseille, mais en
+France. Il arriva, porté sur les bras de la France, aux États
+généraux.</p>
+
+<p>Ce fort et pénétrant esprit, au plus haut de son triomphe, se jugeant
+sans doute au dedans, sentit certaine tristesse. Était-il digne d'être
+à ce point exalté, divinisé par ce peuple confiant?</p>
+
+<p>Qu'avait-on adoré en lui? le génie, surtout la force. Son triomphe
+n'ouvre-t-il pas la voie au culte des forts?</p>
+
+<p>Et si l'orateur est dieu, que sera-ce, chez ce peuple encore si novice
+et si barbare, que sera-ce du capitaine divinisé par la victoire?</p>
+
+<p>Au moment où il vint à Aix, où le peuple voulait le traîner, il fondit
+en larmes, disant: «Voilà comme on devient esclave!»<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p>
+
+
+<p class="p4 center">FIN DU TOME DIX-NEUVIÈME ET DERNIER.</p>
+
+<a id="tam" name="tam"></a>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> TABLE DES MATIÈRES.</h2>
+
+<div class="index">
+<p><span class="index-3">PRÉFACE</span>, <span class="ralign"><a href="#pagei">I</a></span></p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="min1em">L'</span><span class="italic">Histoire de France</span> est terminée, <span class="ralign"><a href="#pagei">I</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le</span> fil du présent volume est <span class="italic">la Conspiration de famille</span>,
+ aujourd'hui prouvée, démontrée, <span class="ralign"><a href="#pageii">II</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Les</span> légendes récentes ont été démenties par les lettres
+ mêmes de Marie-Antoinette et de Marie-Thérèse, <span class="ralign"><a href="#pagevii">VII</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Combien</span> Louis XVI fut Allemand, étranger à la France, <span class="ralign"><a href="#pagex">X</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Toujours</span> le roi en France a été l'étranger, <span class="ralign"><a href="#pagexi">XI</a></span></li>
+<li><span class="min1em">L'ascendant</span> croissant de la reine, <span class="ralign"><a href="#pagexii">XII</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Méthode</span> suivie dans ce volume, <span class="ralign"><a href="#pagexiii">XIII</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Adieu</span> à la France d'alors, <span class="ralign"><a href="#pagexv">XV</a></span></li>
+</ul>
+
+
+<p class="index-3">CHAPITRE PREMIER.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Chute de Bernis.&mdash;Avénement de Choiseul</span>. 1758, <span class="ralign"><a href="#page017">17</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Cabale</span> autrichienne des trois Lorraines, <span class="ralign"><a href="#page020">20</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Elles</span> perdent Bernis et l'Infante, créent Choiseul, <span class="ralign"><a href="#page023">23</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Choiseul</span> livre la France à l'Autriche, <span class="ralign"><a href="#page024">24</a></span></li>
+</ul>
+
+
+<p class="index-3">CHAPITRE II.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Choiseul.&mdash;Son traité autrichien.&mdash;Ruine et revers</span>.
+ 1759, <span class="ralign"><a href="#page027">27</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Ascendant</span> de la Lorraine. Règne des Lorraines, <span class="ralign"><a href="#page028">28</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Choiseul</span> et sa s&oelig;ur (Grammont), <span class="ralign"><a href="#page029">29</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Situation</span> désespérée. Choiseul manque la descente
+ d'Angleterre; banqueroute, <span class="ralign"><a href="#page033">33</a></span></li>
+</ul>
+
+
+<p class="index-3">CHAPITRE III.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">L'éclipse de Voltaire</span>. 1759-1761, <span class="ralign"><a href="#page040">40</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le</span> parti autrichien fait rentrer Voltaire en France et le
+ loge à Ferney, <span class="ralign"><a href="#page044">44</a></span></li>
+<li><span class="italic min1em">Candide</span>, <span class="ralign"><a href="#page045">45</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE IV.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Rousseau.&mdash;Nouvelle Héloïse</span>. 1764-1761, <span class="ralign"><a href="#page049">49</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le</span> Rousseau naturel et le Rousseau artificiel, <span class="ralign"><a href="#page050">50</a></span></li>
+<li><span class="min1em">La</span> Savoie, madame de Warens, <span class="ralign"><a href="#page052">52</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Fluctuations.</span> Il se fait chrétien (1754), <span class="ralign"><a href="#page053">53</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Les</span> Génevois le lancent contre Voltaire, <span class="ralign"><a href="#page054">54</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Discordances</span> et reniements. Délire. Madame d'Houdetot
+ (1756), <span class="ralign"><a href="#page056">56</a></span></li>
+<li><span class="italic min1em">Lettres sur les spectacles</span> (1758). Nouvelle langue. Le
+ grand schisme, <span class="ralign"><a href="#page057">57</a></span></li>
+<li><span class="min1em">La</span> <span class="italic">Julie</span> (janvier 1761), <span class="ralign"><a href="#page062">62</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE V.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">La comédie des Philosophes</span>. Mai 1760.&mdash;<span class="smcap">Mademoiselle de
+ Romans</span>. 1761, <span class="ralign"><a href="#page068">68</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Rousseau</span> chez madame de Luxembourg, <span class="ralign"><a href="#page069">69</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Sa</span> belle-fille obtient de Choiseul qu'il supprime
+ l'<span class="italic">Encyclopédie</span> et diffame les philosophes, <span class="ralign"><a href="#page070">70</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Ménagements</span> des dévots pour Rousseau, <span class="ralign"><a href="#page071">71</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Il</span> les redoute. Caractère bâtard de l'<span class="italic">Émile</span>, <span class="ralign"><a href="#page078">78</a></span></li>
+<li><span class="min1em">L'amour</span> est à la mode. La <span class="italic">Julie</span> du roi, <span class="ralign"><a href="#page080">80</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE VI.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Pacte de famille.&mdash;Règne du Parlement.&mdash;Jésuites condamnés</span>.
+ 1761-1762, <span class="ralign"><a href="#page082">82</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Choiseul</span> s'allie à l'Espagne et la compromet; se fait seul
+ ministre, <span class="ralign"><a href="#page083">83</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Il</span> amuse les Parlements avec la chasse aux Jésuites, <span class="ralign"><a href="#page089">89</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE VII.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Les Calas.&mdash;Voltaire a affranchi les protestants</span>. 1761-1764,
+ <span class="ralign"><a href="#page093">93</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Les</span> protestants avaient usé la pitié, <span class="ralign"><a href="#page095">95</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Calas.</span> Fêtes meurtrières du Clergé dans le Midi, <span class="ralign"><a href="#page096">96</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Violente</span> pitié de Voltaire; son audace contre les
+ Parlements, <span class="ralign"><a href="#page106">106</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Ils</span> répondent barbarement par le procès des Sirven, <span class="ralign"><a href="#page110">110</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Choiseul</span> heureux d'écraser ses amis des Parlements. Triomphe
+ de la tolérance, <span class="ralign"><a href="#page112">112</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE VIII.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">L'Europe.&mdash;La Paix</span>. 1763, <span class="ralign"><a href="#page114">114</a></span></li>
+<li><span class="min1em">L'ogre</span> russe. Frédéric le détourne de la Prusse sur la
+ Pologne, <span class="ralign"><a href="#page117">117</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Choiseul</span> ne dispute que pour l'Autriche, <span class="ralign"><a href="#page120">120</a></span></li>
+<li><span class="min1em">La</span> France exclue du monde, ruinée en Amérique et en Asie
+ (1763). Destruction des races américaines, <span class="ralign"><a href="#page121">121</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Choiseul</span> s'assure des Parlements et se fait sept années de
+ règne, <span class="ralign"><a href="#page125">125</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE IX.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Tyrannie de Choiseul sur le roi.&mdash;Morts de la Pompadour, du
+ Dauphin, de la Dauphine</span>. 1763-1766, <span class="ralign"><a href="#page126">126</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Choiseul</span> brave le roi et le dauphin, caresse l'opinion, <span class="ralign"><a href="#page128">128</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Agence</span> secrète du roi, le chevalier d'Éon, <span class="ralign"><a href="#page132">132</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Embarras</span> et humiliation du roi, <span class="ralign"><a href="#page139">139</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Lutte</span> de la s&oelig;ur de Choiseul et de la Pompadour qui meurt
+ (1764), <span class="ralign"><a href="#page141">141</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Mort</span> du Dauphin (1765), et lutte des Choiseul avec la
+ Dauphine qui meurt (1766), <span class="ralign"><a href="#page144">144</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Vie</span> du roi, peureuse et furtive; l'enfant cachée, <span class="ralign"><a href="#page148">148</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE X.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Fin des Choiseul</span>. 1767-1770, <span class="ralign"><a href="#page150">150</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Choiseul</span> fort par Vienne et Madrid; sa fatuité dangereuse,
+ <span class="ralign"><a href="#page151">151</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Influence</span> de sa s&oelig;ur; règne de mademoiselle Julie. Corse,
+ Lally, etc., <span class="ralign"><a href="#page152">152</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Choiseul</span> dupe de Vienne; ne prévit rien. Partage de la
+ Pologne, <span class="ralign"><a href="#page155">155</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Il</span> provoque la guerre; nous lègue la banqueroute, <span class="ralign"><a href="#page158">158</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE XI.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">La Du Barry.&mdash;Mort de Louis XV</span>. 1770-1774, <span class="ralign"><a href="#page160">160</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le</span> parti dévot oppose la Du Barry à Choiseul, <span class="ralign"><a href="#page163">163</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Choiseul</span> nous impose l'Autrichienne, menace le roi, tombe
+ (24 décembre 1770), <span class="ralign"><a href="#page166">166</a></span></li>
+<li><span class="min1em">D'Aiguillon,</span> Maupeou, Terray; le coup d'État. Mémoires de
+ Beaumarchais, <span class="ralign"><a href="#page168">168</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Les</span> deux partis se disputent le roi mourant (mai 1774), <span class="ralign"><a href="#page170">170</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE XII.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Avénement de Louis XVI</span>. 1774, <span class="ralign"><a href="#page172">172</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Louis</span> XVI fut tout Allemand (par sa mère), Marie-Antoinette
+ Lorraine (par son père), <span class="ralign"><a href="#page172">172</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Forcé</span> de l'épouser, il n'y voit qu'un agent de l'Autriche,
+ <span class="ralign"><a href="#page173">173</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Elle</span> suit les conseils de sa mère, qui la trompe (4 mai
+ 1771), pour le partage de la Pologne, <span class="ralign"><a href="#page177">177</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Elle</span> s'empare de son jeune mari (juin 1771), <span class="ralign"><a href="#page177">177</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Bonne</span> nature du dauphin, charme et légèreté de la dauphine,
+ <span class="ralign"><a href="#page179">179</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Avénement</span> (10 mai 1774). Effort du jeune roi pour écarter
+ l'influence autrichienne; il repousse Choiseul, appelle
+ Maurepas, Vergennes, <span class="ralign"><a href="#page180">180</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Sa</span> chute morale (juillet 1774). Il chasse Rohan, Broglie,
+ ceux qui l'éclairaient sur l'Autriche, <span class="ralign"><a href="#page183">183</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Triomphe</span> de la reine, son tempérament violent; madame de
+ Lamballe, <span class="ralign"><a href="#page185">185</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE XIII.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Ministère de Turgot</span>. 1774-1776, <span class="ralign"><a href="#page187">187</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Les</span> exagérations des Économistes furent utiles; il fallait
+ ranimer la production découragée, <span class="ralign"><a href="#page189">189</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Génie</span> indépendant de Turgot, nullement serf des Économistes,
+ <span class="ralign"><a href="#page190">190</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Comment</span> le roi le prit sans le connaître, <span class="ralign"><a href="#page191">191</a></span></li>
+<li><span class="min1em">La</span> Marseillaise du blé, <span class="ralign"><a href="#page192">192</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Son</span> plan: Culture affranchie. Industrie affranchie. Raison
+ affranchie, <span class="ralign"><a href="#page193">193</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Intrigue</span> des Choiseul qui font rappeler le Parlement
+ (novembre 1774). <span class="ralign"><a href="#page194">194</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Ligue</span> universelle contre Turgot, émeute factice, <span class="ralign"><a href="#page195">195</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Faiblesse</span> du roi; le Sacre, <span class="ralign"><a href="#page196">196</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Turgot</span> refuse de doter les gens agréables à la reine; il
+ tombe (mai 1776), <span class="ralign"><a href="#page201">201</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le</span> roi peu éducable; il trompe Turgot et se trompe, garde
+ tout son c&oelig;ur au passé, <span class="ralign"><a href="#page204">204</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE XIV.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Transformation des esprits</span>. 1760-1780.&mdash;<span class="smcap">L'élan pour
+ l'Amérique</span>.&mdash;<span class="smcap">La guerre</span>. 1777-1783, <span class="ralign"><a href="#page206">206</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Grandeur</span> morale de la France; trois accès de croissance en
+ vingt ans, <span class="ralign"><a href="#page207">207</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Influence</span> de Rousseau, Raynal.&mdash;Enfants sublimes, <span class="ralign"><a href="#page208">208</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Beaumarchais</span> jure que l'Amérique vaincra (25 septembre
+ 1776), <span class="ralign"><a href="#page209">209</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Combien</span> elle était peu républicaine. Paine coupe le câble
+ qui l'attache à l'Europe, <span class="ralign"><a href="#page211">211</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Déclaration</span> d'indépendance (juillet 1776), <span class="ralign"><a href="#page213">213</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Secours</span> de Beaumarchais (janvier 1777). Départ de La Fayette
+ (avril), <span class="ralign"><a href="#page214">214</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Necker.</span> La confiance qu'il inspire permet à la France
+ d'emprunter et de se ruiner pour l'Amérique, <span class="ralign"><a href="#page216">216</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le</span> roi contraint par l'opinion d'agir pour l'Amérique
+ (février 1778), et par la reine d'agir pour Joseph II, <span class="ralign"><a href="#page218">218</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Marie-Thérèse</span> implore sa fille, qui devient enceinte le 18
+ mars 1778, <span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le roi</span> agit peu ou mal pour l'Amérique, se réserve pour
+ l'Autriche, sauve et indemnise Joseph (1779), <span class="ralign"><a href="#page223">223</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Force</span> de l'opinion. Necker, par le <span class="italic">Compte rendu</span>, relève
+ encore le crédit, trouve l'argent nécessaire à la guerre <span class="ralign"><a href="#page224">224</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le roi</span> forcé d'envoyer une armée. Victoire et délivrance (28
+ septembre 1771), <span class="ralign"><a href="#page225">225</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Chute</span> de Necker (mai 1781). Vaillance inutile de d'Estaing,
+ Suffren, paralysés par l'aristocratie. Paix précipitée
+ (1783), <span class="ralign"><a href="#page226">226</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE XV.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">La reine.&mdash;Calonne et Figaro</span>. 1774-1784 <span class="ralign"><a href="#page229">229</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Éclat</span> qui entourait la reine.&mdash;La lutte de Glück et Piccini.
+ Succès de Grétry, Monsigny, de Parny, de Fragonard. <span class="italic">Le
+ Barbier de Séville</span>, etc. <span class="ralign"><a href="#page230">230</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Goût</span> pour Lauzun. Ascendant de Coigny. Fidélité de Fersen
+ <span class="ralign"><a href="#page231">231</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Les</span> Choiseul remplacent la Lamballe par la Polignac (mai
+ 1776) <span class="ralign"><a href="#page234">234</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Les</span> meneurs de la Polignac. Longue servitude de la reine
+ (1776-1787) <span class="ralign"><a href="#page236">236</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Ils</span> s'emparent de la Guerre (1781), des Finances (1783).
+ Calonne <span class="ralign"><a href="#page238">238</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Ils</span> font représenter <span class="italic">Figaro</span> (17 avril 1784) <span class="ralign"><a href="#page241">241</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le</span> roi met Beaumarchais à Saint-Lazare <span class="ralign"><a href="#page243">243</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE XVI.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Montgolfier. Lavoisier.&mdash;Rohan et la Valois</span>. 1783-1774 <span class="ralign"><a href="#page244">244</a></span></li>
+<li><span class="min1em">L'impossible</span> supprimé, Première ascension en ballon (21
+ novembre 1783) <span class="ralign"><a href="#page245">245</a></span></li>
+<li><span class="min1em">L'homme</span> devient <span class="italic">un créateur</span>. Lavoisier (1775) <span class="ralign"><a href="#page246">246</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Est-il</span> en lui-même <span class="italic">un guérisseur</span>. Mesmer, Cagliostro <span class="ralign"><a href="#page247">247</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Folies</span> de Joseph II appuyées de la reine <span class="ralign"><a href="#page248">248</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Rohan</span> se fait agent de Joseph, veut remplacer Calonne <span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Sa</span> maîtresse, madame de Valois (Lamotte) <span class="ralign"><a href="#page250">250</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Légèreté</span> de la reine, goût des farces, des mystifications
+ <span class="ralign"><a href="#page254">254</a></span></li>
+<li><span class="min1em">La</span> Valois amuse la reine d'une mystification de Rohan
+ (juillet 1784) <span class="ralign"><a href="#page256">256</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE XVII.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Le Collier.</span> 1785. <span class="ralign"><a href="#page259">259</a></span></li>
+<li><span class="min1em">La</span> reine brouillée avec Calonne pour l'achat de Saint-Cloud
+ <span class="ralign"><a href="#page260">260</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Elle</span> consulte Cagliostro que Rohan a établi près de lui <span class="ralign"><a href="#page262">262</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Sa</span> passion pour les diamants; on lui offre le Collier
+ (février 1785) <span class="ralign"><a href="#page263">263</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Fatuité</span> de Rohan. Il ne peut payer le Collier (juillet) <span class="ralign"><a href="#page269">269</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Son</span> arrestation (15 août). La Valois refuse de fuir <span class="ralign"><a href="#page270">270</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE XVIII.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Procès du Collier.</span> 1785-1786. <span class="ralign"><a href="#page272">272</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Rohan</span> dirigé par Georgel, se sauve aux dépens de la Valois
+ <span class="ralign"><a href="#page273">273</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Ménagements</span> singuliers du roi pour Rohan <span class="ralign"><a href="#page277">277</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Ni</span> le roi, ni le Parlement, ni le Clergé ne veulent de
+ procédure publique <span class="ralign"><a href="#page278">278</a></span></li>
+<li><span class="min1em">On</span> laisse Rohan faire lui-même l'enquête des joailliers de
+ Londres <span class="ralign"><a href="#page280">280</a></span></li>
+<li><span class="min1em">On</span> force les magistrats de trouver bonne la pièce rapportée
+ de Londres <span class="ralign"><a href="#page282">282</a></span></li>
+<li><span class="min1em">La</span> Valois contenue, muselée, dirigée, crue agent de la reine
+ <span class="ralign"><a href="#page284">284</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Triomphe</span> de Rohan. La Valois fouettée, marquée; à la
+ Salpêtrière <span class="ralign"><a href="#page288">288</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Elle</span> devient une légende, échappe, se justifie, se tue <span class="ralign"><a href="#page292">292</a></span></li>
+</ul>
+
+
+<p class="index-3">CHAPITRE XIX.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Révolution dans la Famille.&mdash;Mirabeau</span>. 1776-1786 <span class="ralign"><a href="#page297">297</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le</span> roi à Cherbourg. <span class="italic">Sensibilité</span> <span class="ralign"><a href="#page298">298</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Son</span> attachement au passé, aux vieux abus <span class="ralign"><a href="#page299">299</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Sa</span> facilité pour accorder aux familles des lettres de cachet
+ <span class="ralign"><a href="#page300">300</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Dureté</span> de la Famille. Les sacrifices humains. Couvents et
+ prisons <span class="ralign"><a href="#page301">301</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Les</span> Mirabeau. La voix de Vincennes (1778-1781) <span class="ralign"><a href="#page303">303</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le</span> Mirabeau réel; ridiculement exagéré <span class="ralign"><a href="#page306">306</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Son</span> procès pour sa femme (1783). Sa s&oelig;ur. L'enfant
+ mystérieux <span class="ralign"><a href="#page312">312</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Comme</span> Rousseau, il part du désespoir <span class="ralign"><a href="#page314">314</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Franklin</span> le relève. On le fait écrire contre Washington,
+ contre Beaumarchais (1784-1785) <span class="ralign"><a href="#page315">315</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE XX.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Calonne.&mdash;Comédie des Notables</span>. 1787 <span class="ralign"><a href="#page317">317</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Charlatanisme</span> de Calonne, ses meneurs <span class="ralign"><a href="#page318">318</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Il</span> crève la caisse publique <span class="ralign"><a href="#page319">319</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le</span> roi était-il innocent des actes qu'il signait tous les
+ jours? <span class="ralign"><a href="#page321">321</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Sa</span> passion. La reine en 1787. Portraits <span class="ralign"><a href="#page323">323</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Combien</span> le roi est loin de lui-même, du <span class="italic">Louis XVI dauphin</span>
+ et du <span class="italic">Louis XVI de 1774</span> <span class="ralign"><a href="#page325">325</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Les</span> Notables expédient pour amnistier le gaspillage et
+ trouver de l'argent <span class="ralign"><a href="#page326">326</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Ruses</span> grossières auxquelles le roi se laisse associer. <span class="ralign"><a href="#page330">330</a></span></li>
+<li><span class="min1em">La</span> fallacieuse machine des Notables <span class="ralign"><a href="#page331">331</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Calonne</span> rejette le déficit sur Necker <span class="ralign"><a href="#page332">332</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Il</span> est repoussé des Notables, renié du roi <span class="ralign"><a href="#page333">333</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Chute</span> du roi; la reine lui impose un prêtre athée <span class="ralign"><a href="#page334">334</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE XXI.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">La Reine et Brienne.&mdash;Fera-t-on la banqueroute?</span> 1787 <span class="ralign"><a href="#page337">337</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Brienne,</span> créature du parti autrichien, est la défaite du
+ parti Polignac <span class="ralign"><a href="#page337">337</a></span></li>
+<li><span class="min1em">La</span> reine, déconsidérée, prend publiquement le pouvoir <span class="ralign"><a href="#page338">338</a></span></li>
+<li><span class="min1em">L'Anglais</span> Dorset lui fait abandonner la Hollande <span class="ralign"><a href="#page340">340</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Brienne</span> repoussé des Notables. Le Parlement demande les
+ États généraux <span class="ralign"><a href="#page343">343</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Exil</span> et retour du Parlement. Tentative d'escamoter 420
+ millions. Dénoncée par Mirabeau. Elle avorte (19 novembre
+ 1787). Fureur du roi <span class="ralign"><a href="#page348">348</a></span></li>
+<li><span class="min1em">On</span> conseille et on glorifie la banqueroute. Doctrine de
+ Saint-Simon, Besenval, Linguet, etc. <span class="ralign"><a href="#page354">354</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE XXII.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Le coup d'État.&mdash;Les résistances de Bretagne, Dauphiné,
+ etc.&mdash;Convocation des États généraux</span>. Mai-août 1788 <span class="ralign"><a href="#page357">357</a></span></li>
+<li><span class="min1em">La</span> reine siége aux conseils, y prend la voix prépondérante
+ <span class="ralign"><a href="#page358">358</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Tentations</span> de violence. État de l'armée <span class="ralign"><a href="#page359">359</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Écrasement</span> du Parlement, <span class="italic">Cour plénière</span>, etc. Le roi n'aura
+ plus de conseil que ses domestiques (8 mai 1788) <span class="ralign"><a href="#page361">361</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Les</span> pairs font une Déclaration des droits (3 mai) <span class="ralign"><a href="#page364">364</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Arrestation</span> de d'Ésprémesnil (5 mai) <span class="ralign"><a href="#page365">365</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Protestation</span> des Parlements (2-9 mai) <span class="ralign"><a href="#page366">366</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Résistance</span> de la Bretagne. Lutte de Rennes (10 mai) <span class="ralign"><a href="#page367">367</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Résistance</span> du Dauphiné. Combat de Grenoble (7 juin) <span class="ralign"><a href="#page370">370</a></span></li>
+<li><span class="min1em">La</span> noblesse de Grenoble rétablit les anciens États. Vizille
+ (27 juillet) <span class="ralign"><a href="#page380">380</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Toute</span> la France suit le Dauphiné <span class="ralign"><a href="#page381">381</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Vigueur</span> du gouvernement, mais <span class="italic">la troupe n'est pas sûre</span> <span class="ralign"><a href="#page384">384</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le</span> Grand Conseil demande la tête de Brienne, menace le roi
+ (19 juin) <span class="ralign"><a href="#page384">384</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Brienne</span> convoque les États généraux (8 août) <span class="ralign"><a href="#page385">385</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="index-3">CHAPITRE XXIII ET DERNIER.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap min2em">Les fusillades de
+ Paris.&mdash;Necker.&mdash;Cahiers.&mdash;Élections.&mdash;Mirabeau</span>. Août
+ 1788-avril 1789 <span class="ralign"><a href="#page388">388</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le</span> roi appelle Necker, veut l'exploiter, garder son
+ ministère <span class="ralign"><a href="#page389">389</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Chute</span> de Brienne et Lamoignon. Fêtes de Paris. Massacres
+ (septembre 1788) <span class="ralign"><a href="#page390">390</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Faiblesse</span> de Necker. Ménagements pour la Cour,
+ l'Aristocratie <span class="ralign"><a href="#page393">393</a></span></li>
+<li><span class="min1em">On</span> convoque les Notables pour soutenir les privilégiés
+ (décembre) <span class="ralign"><a href="#page395">395</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le</span> coup de Sieyès: <span class="italic">Le Tiers est le tout</span> <span class="ralign"><a href="#page396">396</a></span></li>
+<li><span class="min1em">La</span> Noblesse recule, et s'avoue rétrograde <span class="ralign"><a href="#page398">398</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Cruel</span> hiver et famine <span class="ralign"><a href="#page399">399</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Le</span> roi n'osa refuser le Doublement du Tiers (27 décembre
+ 1788) <span class="ralign"><a href="#page400">400</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Caractère</span> équivoque du Règlement d'élection (24 janvier
+ 1789) <span class="ralign"><a href="#page401">401</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Violente</span> lutte pour l'élection de Mirabeau <span class="ralign"><a href="#page408">408</a></span></li>
+<li><span class="min1em">Mirabeau</span> sauve la Provence, triomphe; prévoit la tyrannie
+ <span class="ralign"><a href="#page414">414</a></span></li>
+</ul>
+</div>
+
+<p class="center p4">Paris.&mdash;<span class="smcap">Imprimerie Moderne</span> (Barthier, d<sup>r</sup>.), rue J.-J.-Rousseau, 61.</p>
+
+
+<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<strong>Note 1:</strong> Est-ce à un étranger qu'on doit remettre l'épée, l'armée
+et le salut? grosse question.&mdash;Un livre spécial là-dessus, un livre
+fort est parti de Zurich, livre amer, mais salubre et sain (chose
+aujourd'hui si rare), plein de réveil et plein de vie, dont plus d'un
+dormeur vibrera. (Dufraisse, <span class="italic">Histoire du droit de guerre et de paix</span>,
+de 89 à 1815. Paris, éd. Lechevalier.)<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<strong>Note 2:</strong> L'ignorance où l'on était, explique l'indulgence des
+historiens, de MM. Thiers, Mignet, Droz, Louis Blanc, Lanfrey, Carnot,
+Ternaux, Quinet.&mdash;C'est en juin 1865, que M. Geffroy, le premier en
+France, fit connaître la publication d'Arneth, apprécia les vraies et
+les fausses lettres du Roi et de la Reine avec une ingénieuse et
+intéressante critique.&mdash;Voir l'appendice de son livre <span class="italic">Gustave III et
+la cour de France</span>, si riche de faits nouveaux sur l'histoire de ce
+temps.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<strong>Note 3:</strong> En revanche, j'ai développé certains faits vraiment
+capitaux, par exemple, la révolution de Grenoble qui fit celle de la
+France, et pour laquelle M. Gariel m'avait ouvert les sources les plus
+précieuses.&mdash;Je regretterais beaucoup plus mes lacunes si mon ami, M.
+Henri Martin, dans sa judicieuse histoire, si riche en précieux
+détails, n'y suppléait souvent avec autant d'exactitude que de
+talent.&mdash;L'histoire de l'art est mieux dans les fines et savantes
+notices de MM. de Goncourt, que je n'aurais pu faire.&mdash;Deux sérieux
+esprits, si nets et si loyaux, MM. Bersot, Barni, ont donné sur nos
+philosophes d'excellents jugements qui resteront définitifs. Ils
+corrigent ce que peut avoir peut-être d'excessif ma critique de
+Rousseau.<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<strong>Note 4:</strong> L'histoire était romanesque, mais moins invraisemblable
+qu'on n'a dit. Don Carlos n'avait nul rapport avec son père Philippe
+V, ennemi des nouveautés, serf (à l'excès) de l'habitude. Par sa
+facilité extrême à adopter les réformes, sa partialité pour les
+Italiens, par l'adoption empressée de leurs plans les plus utopiques,
+Carlos, on ne peut le nier, rappelait fort Alberoni. Celui-ci avait
+été maître un moment de la Farnèse. Il l'avait créée, inventée, tirée
+de son grenier de Parme, mise au trône de l'Espagne et des Indes.
+Italienne chez les Espagnols, seule et mal vue, elle n'avait d'appui
+que cet Italien. Elle fut six mois sans être grosse, ne prenant nulle
+racine encore contre le fils du premier lit. Son mentor Alberoni put
+lui rappeler comment Anne d'Autriche, enceinte à tout prix, se moqua
+de tous et régna. Alberoni était un nain, un gnome aux paroles
+magiques, diable noir aux yeux de diamant. Il fit miroiter devant elle
+le monde défait, refait par lui, un Don Carlos roi d'Italie, qui plus
+tard, devenant roi d'Espagne, serait un autre Charles-Quint. Elle
+n'était pas libertine, mais furieusement ambitieuse. Il en serait né
+Don Carlos.&mdash;Elle n'aurait conçu du roi qu'à la chute d'Alberoni.
+Celui-ci croyait la tenir par le secret; il la raillait. Elle fut
+obligée de le perdre. Elle espérait le tuer, l'enterrer avec ce
+secret. Elle envoya des assassins, mais par miracle il échappa.&mdash;Voilà
+le roman, bien lié, et qui eût pu réussir entre les mains de gens
+habiles autant que l'étaient les Jésuites. Serait-ce la cause réelle
+qui irrita tellement Don Carlos contre eux, le poussa plus qu'à
+l'expulsion de l'ordre, mais à des traitements sauvages, qu'on aurait
+crus de vengeance, qui semblaient avoir pour but la mort même des
+individus? (V. <span class="italic">Al. de Saint-Priest</span>, etc.)<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<strong>Note 5:</strong> Cela acheva l'Infante. Cette belle, comme Henriette, sa
+s&oelig;ur, quoique beaucoup plus brillante, avait toujours été malsaine,
+ce que semblait révéler par moment un signe commun, une petite gale au
+front. Henriette mourut de l'avoir fait rentrer. L'Infante peut-être
+de même. En décembre, elle fut prise d'une de ces maladies putrides
+qu'on appelait toutes alors petites véroles. L'éruption se fait mal.
+En huit jours elle est foudroyée. On avait grande impatience qu'elle
+mourût, fût emportée, de crainte qu'elle n'infectât tout. Le Roi avait
+son carrosse, ses chevaux qui hennissaient; il voulait fuir à Marly.
+Et tous. Ce fut une déroute. L'odeur était insupportable. Deux
+capucins qui faisaient v&oelig;u de se dévouer à ces choses, ne purent
+aller jusqu'au bout. L'idole, la galante, la belle, maintenant
+l'horreur de tous, fut sans pompe emportée le soir, jetée à
+Saint-Denis (<span class="italic">Barbier</span>, <span class="italic">Hausset</span>, etc.).<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<strong>Note 6:</strong> Toute critique sur Rousseau sera vaine, si l'on ne fait
+pas d'abord l'examen de <span class="italic">ses précédents</span>,&mdash;j'entends les précédents
+<span class="italic">de sa langue</span> (de Refuge, et de Savoie),&mdash;les précédents <span class="italic">de ses
+idées</span>. Pourquoi ne dit-on jamais que Mably le précéda dès 1749? Que
+Morelly fit un <span class="italic">Émile</span>, un remarquable <span class="italic">Traité d'éducation</span> dès 1743,
+que sa <span class="italic">Basiliade</span> précéda d'un an le <span class="italic">Discours sur l'inégalité</span>,
+qu'elle parut en 1753? Rousseau, dans ce Discours, part de l'idée de
+Morelly, puis l'abandonne et recule. Il savait à fond tout cela, au
+moins par Diderot, son brûlant médiateur, qui chauffa le fameux
+Discours.<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<strong>Note 7:</strong> Elle attribue calomnieusement aux philosophes en général
+un mot léger d'Helvétius. Mais qu'ils n'adoptèrent nullement, et que
+Voltaire reproche à Helvétius (<span class="italic">Corresp.</span>, éd. Beuchot, t. LX, p.
+357).<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<strong>Note 8:</strong> Madame du Hausset ne date pas. Mais Barbier date
+très-bien et nous dirige parfaitement. Il dit en décembre 1761:
+«<span class="italic">Depuis un an</span> environ, on a fait connaître au Roi une fille de vingt
+et un ans, qui a de l'esprit, etc.» Cela nous reporte à décembre 1760.
+Elle accoucha le 12 janvier 1761; donc, fut enceinte en mars 1760, au
+moment du plus grand éclat de la <span class="italic">Julie</span> imprimée (<span class="italic">Barbier</span>, VII,
+426).<a href="#footnotetag8"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<strong>Note 9:</strong> Dans ce chapitre je suis partout renseigné, soutenu, par
+le <span class="italic">Calas</span> de M. Coquerel fils, un véritable chef-d'&oelig;uvre, auquel
+on ne peut reprocher qu'un excès de modération. Mais que de choses je
+supprime, et combien je suis privé de ne pas dire ce que je dois à son
+oncle, l'auteur des <span class="italic">Églises du Désert</span>, à notre savant M. Haag, à
+notre éloquent Peyrat, à M. Read, au trésor de son <span class="italic">Bulletin
+historique</span> du protestantisme!<a href="#footnotetag9"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<strong>Note 10:</strong> Frédéric, si fort, si grave, si juste dans ses
+jugements, si sévère pour ses amis, dit cela, et je le crois. Le
+pauvre Paul que l'histoire a de même calomnié, était homme de grand
+c&oelig;ur. Il eût voulu réparer, pleura devant Kosciusko.<a href="#footnotetag10"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<strong>Note 11:</strong> Dans l'<span class="italic">Histoire de la Pologne</span> des deux Mickiewicz,
+pleine de faits nouveaux, d'idées grandes et profondes, je trouve une
+fort bonne note qui éclaire l'affaire obscure des <span class="italic">dissidents</span> (p.
+433). C'étaient uniquement les calvinistes et luthériens (et non les
+grecs, alors réunis à l'Église romaine). Les <span class="italic">dissidents</span> n'étaient
+nullement en servitude, comme le disaient la Russie et la Prusse. Ils
+avaient deux cents églises et la parfaite liberté de culte. Ils
+occupaient des grades dans l'armée. Mais on les excluait des charges.
+<span class="italic">On leur refusait le droit de voter.</span> Dans un pays sans doute où le
+<span class="italic">veto</span> d'un seul arrêtait tout, il semblait dangereux de faire voter
+des gens qu'appuyait l'étranger (<span class="italic">Mickiewicz</span>, 1866).&mdash;J'insiste peu
+sur cette grande affaire. Elle absorberait mon récit. Et je dois avant
+tout tenir ferme et serré le fil intérieur de la France.&mdash;Pour la même
+raison, j'ai peu parlé de la suppression des Jésuites, m'en rapportant
+à tant d'écrits qu'on a faits là-dessus, spécialement à celui d'Alexis
+de Saint-Priest. Pour bien comprendre la scène principale, celle de
+l'Espagne (1766), il faut se rappeler ce que j'ai dit dans une note du
+premier chapitre (1758), pour leur complot sur notre Infante et pour
+faire croire Charles III bâtard adultérin et fils d'Alberoni.<a href="#footnotetag11"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<strong>Note 12:</strong> Elle était vraiment bonne. Brissot en conte un trait
+charmant. En 1778, quand Paris et la France s'étouffaient à la porte
+de Voltaire, Brissot, alors fort inconnu, un pauvre auteur mal mis,
+n'avait pu pénétrer, s'en allait tête basse. «À ce moment, dit-il, une
+jeune personne éblouissante sort, voit ma triste mine, s'émeut, me
+dit: «Monsieur, que vouliez-vous?&mdash;Voir M. de Voltaire.&mdash;Eh bien,
+dit-elle, je remonte: j'obtiendrai qu'on vous fasse entrer.»<a href="#footnotetag12"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<strong>Note 13:</strong> MM. de Goncourt ont retrouvé ce nom. Tout ceci chez eux
+est fort curieux, très-neuf, fondé sur des pièces précieuses, des
+manuscrits, etc.<a href="#footnotetag13"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<strong>Note 14:</strong> Elle eût fort bien pu l'être. Leurs rapports, sans être
+complets, pouvaient être féconds; cela se voit souvent. Les trop zélés
+apologistes de la Reine, pour excuser ses fautes, voudraient nous
+faire accroire que le Roi était froid pour elle ou impuissant. Baudeau
+nous précise la chose (juin-juillet 74). Il avait seulement ce qu'ont
+souvent les plus robustes chez qui les attaches sont fortes. Nombre
+d'enfants (Mirabeau par exemple) ont un petit obstacle analogue, au
+frein de la langue; on le coupe pour la délier; souvent aussi cela se
+délie de soi-même. Il n'en fallait faire tant de bruit. Nous n'en
+parlerions pas si les gens de la Reine (<span class="italic">Campan</span>, etc.) n'avaient
+adroitement trompé le public là-dessus.<a href="#footnotetag14"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<strong>Note 15:</strong> Les dates ici sont tout. On peut les établir
+non-seulement par George (I, 302), par Soulavie (III, 179), mais
+surtout par Baudeau, fort désintéressé, fort instruit, et intime ami
+d'un ministre qui put lui dire tout (Baudeau, <span class="italic">Revue rétrosp.</span>, III,
+272, etc.).<a href="#footnotetag15"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<strong>Note 16:</strong> Madame de Campan (I, 99) dit crûment l'étrange
+étiquette, choquante et indécente, qui fut pour la Reine un supplice
+avec sa première duègne (V. <span class="italic">Hyde</span>) et qui en vérité ne pouvait être
+tolérable qu'avec la créature aimée, l'unique à qui on est bien sûr de
+ne déplaire jamais.&mdash;Les grandes dames, pour ces petits mystères,
+aimaient à s'élever une enfant aimable et discrète, souvent une
+demi-demoiselle (V. Sylvine, <span class="italic">Staal</span>). Couchée près de l'alcôve dans
+la toilette intime, brodant, lisant le jour derrière un paravent, elle
+savait exactement tout. À Vienne, tout passait par ces mignonnes
+favorites (de qui la Prusse achetait les secrets). Elles étaient de
+grandes puissances. Le vieux Duval, vivant à Vienne, le savait bien.
+On voit dans ses <span class="italic">Mémoires</span> qu'il ne courtise pas l'Empereur, mais
+deux femmes de chambre, une sage fille de Marie-Thérèse et une jolie
+Russe, de celles avec qui la Czarine aimait à folâtrer.&mdash;Une gravure
+allemande, faite à Paris sous Marie-Antoinette, exprime ces m&oelig;urs
+naïvement: <span class="italic">le Lever</span>, 1774: <span class="italic">Freudsberg invenit; Romanet sculpsit</span>.<a href="#footnotetag16"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<strong>Note 17:</strong> V. S. Simon sur Rose, et ce qu'en dit M. Feuillet de
+Conches, <span class="italic">Revue des Deux Mondes</span>, 13 juillet 1866.<a href="#footnotetag17"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<strong>Note 18:</strong> Georgel, et madame Campan, apologistes l'un de Rohan, et
+l'autre de la reine, ont intérêt à tout brouiller. Je les serre de
+très-près, avec les six volumes des mémoires d'avocats et témoins,
+avec Besenval, Augeard, Beugnot, surtout avec le <span class="italic">Mémoire
+justificatif</span> de la Valois (1788), qui, sauf sa calomnie sur les
+galanteries de la reine, est très-fort, bien lié, suivi, et la pièce
+vraiment capitale (<span class="italic">Bibl. impér. Réserve</span>). Il me serait facile de
+relever les erreurs innombrables, volontaires ou involontaires, de
+Georgel et de madame Campan. Il y en a une bien grossière: ils placent
+la scène du bosquet (qui est de juillet 1784) en 1785, dans l'affaire
+du collier, au moment du premier payement (<span class="italic">Georgel</span>, II, 80;
+<span class="italic">Campan</span>, II, 355).<a href="#footnotetag18"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<strong>Note 19:</strong> La mère est le plus fort. Il est affreux de voir, chez
+ce dur patriarche, Agar chassant Sarah, les servantes maîtresses
+mettant la maîtresse à la porte, une mère de onze enfants qui lui a
+apporté 60,000 livres de rente. Plus tard, il veut qu'elle reçoive une
+intrigante dans sa chambre, son lit. Il la fait <span class="italic">interner</span>, il la fait
+enfermer. Il la fait enlever pour la mettre (à son âge!) à la cruelle
+maison de Saint-Michel. Elle y serait restée à jamais ignorée, ne
+pouvant pas écrire, si sa fille n'eût intrépidement dénoncé la chose
+au Parlement.&mdash;C'est la mère qu'il hait et poursuit dans la fille, le
+fils aîné. Rien de plus vain que ses accusations contre son fils; ses
+dettes étaient fort peu de chose et ses désordres moindres que ceux
+des autres officiers du temps. Quant à Sophie, il ne l'enleva pas;
+c'est elle plutôt qui l'enleva. Elle avait, à dix-huit ans, épousé un
+octogénaire, qui souffrait très-bien le jeune homme, l'allait chercher
+quand il ne venait pas. Sophie n'endura pas cet indigne partage. Elle
+se serait tuée si elle n'avait fui et rejoint Mirabeau.&mdash;Le fils est
+cent fois moins libertin que le père. Celui-ci, avec son orgueil
+sauvage et ses formes austères, son dur génie de style qui fait
+illusion, a un côté bien bas qu'on ne peut oublier. Il gagne à les
+faire enfermer, mange leur bien avec ses coquines.&mdash;Histoire commune
+alors. Elle explique pourquoi on jetait ses enfants si aisément par la
+fenêtre, aux couvents, aux prisons, aux colonies, etc. Pour suffire
+aux dépenses insensées, aux désordres, il faut des sacrifices humains.
+La Famille représente exactement l'État. Folie des deux côtés, et des
+deux côtés <span class="italic">Déficit</span>.&mdash;On fait grand bruit pour l'ancien monde des
+enfants que Tyr ou Carthage, dans de rares circonstances, dans des
+dangers extrêmes, jetaient au brasier de Moloch. Et l'on rappelle à
+peine que, bien plus de mille ans, la famille chrétienne jetait ses
+enfants au sépulcre. Long supplice, plus cruel peut-être. J'ai dit au
+XVII<sup>e</sup> siècle l'immense extension des sacrifices humains. J'ai cité la
+famille des Arnaud. Chez le premier, sur quinze enfants, <span class="italic">sept filles
+religieuses</span>, et qui <span class="italic">meurent jeunes</span>. Chez le second, sur douze
+enfants, <span class="italic">six filles religieuses</span>, qui la plupart <span class="italic">meurent jeunes</span>,
+etc. C'est bientôt dit, mais qui saura jamais ce que ces simples mots
+contiennent de désespoir et de dépravation? <span class="italic">La Religieuse</span> de Diderot
+(imprimée tard, à la Révolution) en est un portrait faible encore. Les
+grands procès (<span class="italic">Aix</span>, <span class="italic">Loudun</span>, <span class="italic">Louviers</span>, <span class="italic">la Cadière</span>, etc.) sont des
+percées dans ces ténèbres. Mais rien n'éclaire l'histoire des m&oelig;urs
+autant que les procès des Mirabeau. Écrivant ceci en Provence, j'ai pu
+(grâce à mes amis d'Aix, Marseille et Toulon) lire les Mémoires et
+plaidoyers contradictoires de Mirabeau et de Portalis. Pièces
+infiniment curieuses qu'on devrait réunir, réimprimer d'ensemble. On
+peut y voir combien la piété filiale de M. Lucas de Montigny a
+atténué, adouci, supprimé.<a href="#footnotetag19"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<strong>Note 20:</strong> La folie était infaillible dans les prisons
+épouvantables qu'on employait depuis le Moyen âge. La plupart furent
+certainement, dans l'origine, des <span class="italic">in pace</span> ecclésiastiques. La tour
+de <span class="italic">Châti-moine</span>, à Caen, avait le sien à une profondeur de trente
+pieds, dans une cave, sans jour, presque sans air. Autour, de petites
+cellules où l'on était comme scellé dans le mur. Chacune à sa porte de
+fer avait un petit trou où passait le pain, les ordures. Dans cet
+horrible lieu, visité en 85, on trouve une femme toute nue. Une autre
+de dix-neuf ans y est dans une basse-fosse, les jambes dans l'eau, au
+milieu des reptiles. À Saint-Michel-en-Grève, cette funèbre abbaye, la
+fameuse cage de fer était placée dans le vieil <span class="italic">in pace</span> des moines,
+cave voûtée, pratiquée sous leur cimetière. Le prisonnier avait sur
+lui les morts. Du cimetière à travers la voûte, l'eau filtrait; il
+recevait la pluie glacée. V. MM. Le Héricher, Joly, Hippeau (<span class="italic">Archives
+d'Harcourt</span>), Beaurepaire (<span class="italic">Antiq. norm.</span>, XXIV, 479).<a href="#footnotetag20"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<strong>Note 21:</strong> La maison de la reine, plus splendide que celle du roi,
+coûtait 4 millions 700,000 livres (V. le budget de 1783, <span class="italic">État de la
+France en 89</span>, par Boileau, p. 412). Ajoutez-y les pensions de
+certains amis personnels: Dillon, 160,000; Fersen, 130,000; Coigny, 1
+million par an (<span class="italic">ibidem</span>, p. 338, d'après le <span class="italic">Recueil des pensions</span>,
+imprimé en 90 à l'encre rouge). Coigny avait de plus la Petite Écurie,
+qu'on supprima; il y perdit 100,000 livres de rente. La reine réduisit
+1 million sur sa maison. Le roi en fit autant sur ses gardes, ses
+chasses, etc. Cette réforme pénible traîna fort, n'arriva qu'au 11
+août; l'effet fut manqué.&mdash;La reine imaginait qu'une si noble société
+prendrait bien tout cela. Le contraire arriva. Coigny fit une scène
+épouvantable au roi et lui lava la tête. Tous parlaient, clabaudaient.
+Besenval assez durement dit à la reine: «Il est affreux de vivre dans
+un pays où on n'est sûr de rien. Cela ne se voit qu'en Turquie.» (II,
+236).<a href="#footnotetag21"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<strong>Note 22:</strong> Cela est fort curieux. La majorité du Clergé qui écrit
+ceci, ce n'est pas, comme aux assemblées de cet ordre, l'épiscopat,
+c'est le clergé inférieur, ce sont surtout ces curés dont plusieurs,
+sous divers rapports, seront révolutionnaires. Mais ils n'en restent
+pas moins <span class="italic">prêtres</span>. On le voit dans certains articles de la <span class="italic">visite
+des prisons</span> dont parlent les autres ordres. M. Chassin remarque
+très-bien (livre III, ch. II) que le Clergé n'en parle pas. Il se
+soucie peu d'introduire le magistrat dans les cruelles prisons
+d'Église, dans ces ténébreux <span class="italic">in pace</span>. Le Clergé et la Noblesse
+s'accordent pour rester juges, pour garder leurs tribunaux
+ecclésiastiques, leurs tribunaux féodaux, ces justices qu'on peut dire
+la moelle même de l'iniquité. Ceux où le Clergé jugeait des questions
+de mariage, le rendait maître de la femme, de l'homme (à son moment
+faible), de la famille elle-même.<a href="#footnotetag22"><span class="small">[Retour au texte]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE ***
+
+***** This file should be named 24490-h.htm or 24490-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/4/4/9/24490/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..ae9c75d
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #24490 (https://www.gutenberg.org/ebooks/24490)