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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Niania + +Author: Henry Gréville (1842-1902) + +Release Date: January 20, 2008 [EBook #24369] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NIANIA *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + +<h1>LA NIANIA.</h1> + +<h5>PAR</h5> + +<h2>HENRY GRÉVILLE.</h2> +<br><br> +<h3>I</h3> + +<p>Antonine Karzof venait d'avoir +dix-neuf ans; les violons du +bal donné à l'occasion de cet anniversaire +résonnaient encore +aux oreilles des parents et amis; +la toilette blanche, ornée des +traditionnels boutons de rose, +n'avait pas eu le temps de se faner, +et cependant mademoiselle +Karzof était en proie au plus +cruel souci. Les rayons d'un +pâle soleil de printemps éclairaient +de leur mieux le salon +vaste et un peu sombre où l'on +avait tant dansé huit jours auparavant; +le piano ouvert portait +une partition à quatre mains qui +témoignait d'une récente visite, +--mais Antonine ne pensait ni +au soleil, ni à la musique; elle +attendait quelqu'un, et ce quelqu'un +ne venait pas.</p> + +<p>Vingt fois elle alla de la fenêtre +à la porte de l'antichambre, +puis revint à la fenêtre, retourna +de là dans sa jolie chambrette +qui ouvrait dans le salon, redressa +une branche de ses arbustes, +refit un pli au rideau... +Tout cela ne perdait pas cinq +minutes, et le temps passait avec +une lenteur impitoyable.</p> + +<p>--Ma mère est-elle rentrée? +dit Antonine à une vieille servante +qui apparut dans la porte +de la salle à manger contiguë.</p> + +<p>--Non, pas encore, mon ange +chéri, répondit la vieille.</p> + +<p>Antonine se jeta dans un fauteuil +avec un geste d'impatience, +et serra l'une contre l'autre ses +deux mains fluettes, exquises de +forme et toutes roses encore.</p> + +<p>--Elle ne tardera pas, mon +trésor, reprit la vieille. Pourquoi +es-tu si impatiente aujourd'hui?</p> + +<p>--Ce n'est pas de voir rentrer +maman, que je suis impatiente, +murmura Antonine.</p> + +<p>La vieille bonne poussa un +soupir, et disparut sans bruit. +Personne ne l'entendait jamais marcher.</p> + +<p>Antonine, les yeux fixés sur +la trace lumineuse d'un rayon de +soleil qui cheminait lentement +sur le parquet, se mit à réfléchir +profondément au passé. Ses +souvenirs remontaient à deux +années en arriére. C'était à la +maison de campagne de ses parents +qu'elle avait commencé +alors à trouver à la vie un charme +nouveau et indescriptible. +Pendant la saison des vacances, +son frère, étudiant de l'Université +de Saint-Pétersbourg, avait +amené deux de ses amis pour +préparer, de concert, leurs thèses +d'examen.</p> + +<p>Pourquoi l'un de ces jeunes +gens était-il resté aussi indifférent +à Antonine que l'herbe du +gazon sur lequel ils causaient +ensemble le soir? Pourquoi les +attentions de celui-là lui étaient-elles +plutôt désagréables? Et +pourquoi l'autre, celui qui ne +parlait presque pas, était-il devenu +l'objet de ses pensées secrètes? +La théorie des atomes +crochus l'expliquerait sans doute.</p> + +<p>Dournof ne regardait guère +Antonine, lui parlait à peine, ne +lui faisait jamais de compliments, +et s'inquiétait peu de ses +actions en apparence: c'était un +garçon de vingt-deux ans alors, +robuste et brun, dont l'extérieur +manquait absolument de poésie: +on entend par poésie le romantisme +sentimental qui a fait écrire +tant de livres absurdes, et +commettre tant d'actions ridicules. +Mais la personne de Dournof +respirait l'indépendance de +la volonté, l'honnêteté, la loyauté +la plus parfaite; il riait volontiers, +montrant librement ses belles +dents, trop larges pour l'oeil +d'un dentiste, mais saines et +blanches; il était jeune, alerte, +ne connaissait aucun obstacle, et +la liberté a sa poésie propre.</p> + +<p>Dournof ne regardait donc +pas Antonine; dans les réunions +fréquentes à la campagne où +l'on danse à toute heure du jour, +dans les parties de jeux innocents, +il se trouvait cependant à côté +d'elle presque à coup sûr. +Personne n'en pouvait prendre +ombrage; ils ne se disaient pas +deux mots en toute la journée. +Cependant quand Dournof avait +terminé la lecture d'un livre, il +était rare qu'on ne vit pas le volume +passer dans les mains d'Antonine. +Mais là encore il n'y +avait rien d'étonnant.</p> + +<p>Madame Karzof, qui n'était +pas née pour les grandes entreprises, +avait pourtant suivi l'exemple +général, devenu une mode +dans les derniers temps, et +elle avait établi une école libre +dans le village. Antonine, comme +de raison, s'était chargée +des filles, Jean Karzof, son frère, +avait voulu prendre soin des garçons; +mais Jean était un rêveur; +il oubliait l'école pour aller rôder +dans les bois, avec son autre +camarade, Maroutine, portant +sur l'épaule un fusil avec lequel +il tuait bien peu de gibier..., et +Dournof prit l'habitude de le +remplacer à l'école; c'était pour +la régularité, disait-il.</p> + +<p>Antonine et lui s'en allaient +donc côte à côte, sans se donner +le bras; ils entraient chacun +dans la cabane de leur classe, +et le plus souvent revenaient ensemble. +L'été s'écoula ainsi. Ils +se parlaient toujours très-peu, +mais un peu plus que dans les +commencements. Les vacances +de l'Université tiraient à leur fin, +cependant, et les feuilles des tilleuls +commençaient déjà à tomber +sur le gazon; Antonine, +toujours sérieuse, avait un peu +maigri; ses joues étaient moins +roses qu'au printemps; parfois +elle se retirait de bonne heure, +sans prétexte plausible. Si sa +mère inquiète la suivait alors +dans sa chambre, elle la trouvait +assise dans un grand fauteuil, les +bras pendants, sans autre mal +qu'un peu de fatigue.</p> + +<p>Un jour qu'Antonine sortait +de la maison d'école un peu plus +tard que de coutume, elle vit que +Dournof l'avait attendue. Assis +sur les quelques marches de bois +du petit perron, il regardait la +route en sifflotant. Au bruit que +fit la porte en retombant, il se +leva, et Antonine reçut en plein +visage un regard si profond, si +plein de choses, qu'elle baissa +les yeux.</p> + +<p>Ils marchaient tous deux, et se +dirigeaient vers la maison, lorsque +Dournof, s'arrêtant brusquement, +dit à Antonine:</p> + +<p>--J'ai à vous parler.</p> + +<p>Ils s'arrêtèrent près du puits. +Ce puits, dont la margelle était +haute de trois pieds environ, +était construit avec de grosses +poutres de sapin à peine équarries, +enchevêtrées les unes dans +les autres; l'eau venait presque +à fleur de terre, et un seau de +bois noirci par un long usage y +flottait au milieu des feuilles jaunies +des bouleaux que les vents +d'automne y jetaient par tourbillons. +La perche à contrepoids +qui sert à relever le seau +se perdait dans les branches +basses des arbres, la haie du jardin +haute et drue faisait un fond +de verdure de cette construction +rustique; l'herbe poussait là plus +épaisse que partout ailleurs. A +cette heure, personne ne venait +au puits: à dix mètres des maisons, +l'endroit était aussi solitaire +que le fond d'un bois.</p> + +<p>Antonine sentait battre son +coeur, et craignait que Dournof +n'en entendit les battements, +tant ils lui semblaient terribles. +Il resta un moment devant elle, +la regardant, cette fois, de tous +ses yeux.</p> + +<p>--Vous êtes une demoiselle +riche, commença-t-il.</p> + +<p>--Je ne suis pas riche, interrompit +vivement Antonine.</p> + +<p>--Vous n'êtes peut-être pas +riche pour votre monde, mais + vous êtes riche en comparaison +d'un petit fils de prêtre, qui n'a +aucune fortune. Votre famille est +de bonne noblesse.</p> + +<p>Antonine allait parler, il fit +un geste, elle se tut.</p> + +<p>--Je suis de naissance obscure, +puisque, je viens de vous le +dire, mon grand-père était prêtre. +Mon père était un pauvre +gratte-papier dans une administration +de province; il a acquis +la noblesse héréditaire par ancienneté, +et voilà pourquoi je +puis mettre une couronne sur +mon cachet...</p> + +<p>Il souriait avec une certaine +expression qui fit aussi sourire +Antonine.</p> + +<p>--Cela n'empêche pas que...</p> + +<p>Il se tut et regarda Antonine +qui, loin de détourner les yeux, +leva sur lui son visage empourpré. +Dournof alors étendit sa +large main, élégante de forme, +mais grande et lourde; la jeune +fille y mit la sienne, sans hésiter, +mais avec une gravité recueillie.</p> + +<p>--Je crois, reprit Dournof, +que nous suivons le même chemin +tous les deux; j'ai idée de +faire quelque chose... Je ne sais +pas encore ce que je ferai, mais +je crois bien que ce sera une +oeuvre utile: voulez-vous m'aider? +Non pas lorsque les chemins +seront frayés et que la route +sera facile, mais pendant les +années de découragement et +d'épreuve; lorsque je serai accablé +de railleries, pendant que +je suis pauvre et obscur, pendant +que personne n'a foi en +moi, excepté votre frère, qui a +en moi une confiance absolue. +Voulez-vous me donner du courage +quand j'en manquerai, et +de la joie toujours?</p> + +<p>La main qui tenait celle d'Antonine +tremblait un peu, malgré +l'effort visible de Dournof pour +paraître calme. Antonine regarda +le jeune homme et répondit:</p> + +<p>--Je le veux.</p> + +<p>--Pensez-y bien, reprit-il avec +émotion contenue dans la voix, +je ne puis vous offrir à présent +ni un toit, ni du pain... Je ne +puis vous demander à ceux de +qui vous dépendez que lorsque +je me serai assuré de quoi vivre.</p> + +<p>--Vous disiez tout à l'heure, +interrompit Antonine, que j'ai +quelque fortune...</p> + +<p>--Précisément assez pour que +je ne puisse prétendre à vous +que si je vous apporte l'équivalent +de ce que vous possédez. +Que vous donnera-t-on en dot?</p> + +<p>--Trente mille francs, répondit +la jeune fille sans s'étonner +de cette question.</p> + +<p>--Eh bien, il faut que j'aie +une place qui me rapporte au +moins le revenu de ce capital. +C'est peu de chose, ajouta-t-il +avec son large sourire, et je l'aurai +bientôt une fois que j'aurai +passé ma licence. Mais il faut +attendre, et cette place ne sera +qu'un acheminement vers autre +chose. Les années de travail et +d'épreuve seront longues...</p> + +<p>--J'attendrai, dit Antonine +sans trouble.</p> + +<p>Dournof la regarda d'un air +ravi: ce regard sembla mettre +sur elle une bénédiction, tant il +était sérieux et tendre.</p> + +<p>--Je vous aime, lui dit-il, je +vous aime tant, que si vous aviez +refusé, je crois que j'aurais renoncé +à mon rêve.</p> + +<p>--Que serez-vous? demanda +alors Antonine.</p> + +<p>--Avocat!</p> + +<p>Antonine le regarda avec un +peu d'étonnement. A cette époque, +l'organisation des tribunaux +étant encore tout entière à l'état +de projet, les avocats n'existaient +guère que de nom. On ne +comprenait sous cette désignation +que les avocats consultants, +sorte d'hommes d'affaires généralement +peu estimés.</p> + +<p>Dournof lui expliqua alors les +réformes projetées, et la place +que pouvait prendre dans ce nouvel +ordre de choses l'homme +qui aurait le premier le talent, +la force et le courage nécessaires +pour s'imposer.</p> + +<p>--Songez, dit-il en terminant, +que jusqu'à présent tout est livré +à l'arbitraire, que des milliers +de gens spoliés crient justice +sans rien obtenir! Songez +que la lumière va se faire dans +ce chaos, et après le Tsar, qui +sera le premier bienfaiteur, quel +ne deviendra pas le rôle de celui +qui aura obtenu pour les malheureux +le droit et la justice.</p> + +<p>--Etes-vous ambitieux? demanda +Antonine avec la même +simplicité.</p> + +<p>Dournof rougit; il plongea +dans le fond de sa conscience et +répondit ensuite.</p> + +<p>--Non; car si j'étais ambitieux, +je voudrais travailler seul, +et je ne puis vivre sans vous.</p> + +<p>--J'attendrai, répéta Antonine. +Dès à présent je vous appartiens.</p> + +<p>Il ne lui dit pas merci, ces +deux âmes fortes s'étaient comprises +sans phrases. Il serra fortement +la main qu'il tenait, puis +la laissa retomber.</p> + +<p>--Il faut n'en parler à personne, +n'est-ce pas? demanda la +jeune fille en reprenant le chemin +du logis.</p> + +<p>--C'est à vous de le décider, +répondit Dournof. Si vous pensez +que votre famille m'accueille +favorablement...</p> + +<p>Antonine ne pût s'empêcher +de rire; la nullité de son père et +la frivolité bienveillante de sa +mère lui inspiraient cette sorte +d'affection qu'on éprouve pour +des êtres irresponsables et dénués +de bon sens.</p> + +<p>--Ils ne vous accueilleront pas +favorablement, dit-elle; attendons.</p> + +<p>--Comme vous voudrez, répondit +le jeune homme.</p> + +<p>Ils atteignirent la maison sans +échanger d'autres paroles.</p> + +<p>De ce jour, madame Karzof +n'eut plus à s'inquiéter de la +santé de sa fille: Antonine avait +repris sa gaieté sérieuse et les +couleurs de ses joues roses. Seulement +elle quitta peu à peu les +ouvrages à l'aiguille de pur +agrément pour les travaux plus +solides. Elle voulut apprendre +à tailler, à coudre, à repriser.</p> + +<p>--Mon Dieu, quelle fille originale! +disaient ses jeunes compagnes; +quel plaisir peux-tu +trouver à ourler des torchons?</p> + +<p>Antonine plaisantait la première +de ces travaux peu élégants, +mais elle tint ferme, et devint +très-habile. L'hiver rassembla +souvent les jeunes gens: on +dansait prodigieusement à cette +époque en Russie. Tout était +prétexte à sauterie, et même +sans prétexte beaucoup de familles +avaient un jour fixe où la +jeunesse se réunissait et dansait +dès sept heures du soir.</p> + +<p>La plus brillante de ces maisons +était celle de madame Frakine; +comment celle-ci s'y prenait-elle +pour procurer tant de +plaisir à tant de monde avec des +revenus d'une exiguïté invraisemblable +et constatée? C'est un +problème que jamais personne +n'a pu résoudre. Peut être la +bonne dame se privait-elle à la +lettre de manger pour parvenir +à payer le loyer d'un appartement +très-vaste et très commode; +peut-être vendait-elle en cachette +ses derniers bijoux de famille +pour subvenir aux dépenses +d'éclairage de ce salon toujours +plein le samedi; toujours +est-il que nulle part on ne dansait +d'aussi bonne grâce et nulle +part aussi, l'heure venue, on ne +soupait d'aussi bon appétit.</p> + +<p>Le souper se composait de jolies +tranches de pain noir et +blanc artistiquement coupées et +alternées sur des assiettes de +faïence anglaise; d'un peu de +beurre apporté de la campagne +une fois par mois et soigneusement +conservé à la glacière; de +quelques harengs marinés, entourés +de persil et d'oignons +hachés, et d'une immense salade +de pommes de terre et de +betteraves. Un peu de fromage +enjolivait ce menu frugal, digne +d'un cénobite.</p> + +<p>Mais le tout était si bien servi, +il y avait sur la table tant de +couteaux et de fourchettes, tant +de carafes reluisantes dans lesquelles, +en guise de vin, pétillait +du <i>kvass</i> de fabrication domestique; +tout cela était offert +de si bon coeur, que la belle jeu-esse, +plus affamée de plaisir +que de friandises, se déclarait +enchantée de tout et recommençait +à danser après souper, +d'aussi bon coeur qu'avant.</p> + +<p>Vers deux heures du matin, +madame Frakine apparaissait +dans le salon avec un grand balai,--ce +qu'elle appelait son balai +de cérémonie; c'était, disait-elle, +pour chasser les danseurs.</p> + +<p>On l'entourait alors en lui demandant +grâce pour un quart +d'heure, pour une contre danse. +Elle refusait, agitant son formidable +balai; alors un enragé se +mettait au piano, et jouait une +valse; madame Frakine et son +balai, entraînés dans le mouvement +par les jeunes gens intrépides, +faisaient le tour du salon, +puis riant, essoufflée, le bonnet +de travers sur ses cheveux +blancs, elle se laissait tomber sur +un canapé. C'était le signal du +départ, on s'approchait, on +l'embrassait, on la cajolait et l'on +partait pour recommencer le samedi +suivant.</p> + +<p>Pourquoi la bonne dame sans +mari, sans enfants, dépensait-elle +ainsi le plus clair de son +maigre revenu pour amuser des +gens qui ne lui étaient rien? Elle +l'expliquait d'un mot, et nul +n'y pouvait rien répondre.</p> + +<p>--Cela m'amuse, disait-elle. +Il y a des gens qui prisent du +tabac, d'autres qui font brûler +des cierges, d'autres qui mettent +tout leur argent chez le médecin +et l'apothicaire; moi, j'amuse +la jeunesse, et elle me le rend +bien!</p> + +<p>C'est là que, pendant tout +l'hiver qui avait suivi leur étrange +conversation, Dournof et Antonine +s'étaient vus librement. +Madame Karzof envoyait sa fille +avec sa vieille bonne chez sa +voisine; le vieux domestique venait +la chercher vers minuit, et +attendait en compagnie des autres, +à moitié endormis sur les +banquettes de l'antichambre, +que la joyeuse compagnie fût +rassasiée de rires et de danses. +Depuis cinq ou six ans que +madame Frakine recevait ainsi +une cinquantaine de jeunes gens +des deux sexes, plusieurs mariages +s'étaient décidés et conclus +dans cette heureuse atmosphère; +bien des fantaisies passagères +étaient écloses aussi +dans les têtes folles, et avaient +sombré avant d'arriver au port +de l'hyménée, mais jamais il +n'en était rien résulté de fâcheux; +cette jeunesse étourdie +était animée de sentiments purs +et honnêtes: toutes les jeunes +filles se respectaient elles-mêmes, +et tous les jeunes gens respectaient +les honnêtes femmes.</p> + +<p>L'été revint, Jean Karzof ramena +son camarade d'études à +la campagne, et les fiancés reprirent +leurs promenades à la +maison d'école. Madame Karzof +s'apercevait si peu de leur +bonne intelligence, elle mettait +tant de bonne grâce à les envoyer +ensemble faire quelque course +ou quelque excursion, que +plus d'une fois l'idée leur vint +qu'elle savait leurs projets et n'y +était pas contraire. +Antonine surtout en était si +bien persuadée, que Dournof +eut quelque peine à la dissuader +d'en parler franchement à sa +mère.</p> + +<p>--Laissez-la faire, lui dit-il: si +elle nous est favorable, elle ne +nous dira rien; si vous vous +trompez, elle pourrait nous séparer, +au moins en attendant le +jour où je viendrai vous réclamer; +et alors que ferions nous?</p> + +<p>L'idée d'une séparation même +temporaire, dans de telles conditions, +était devenue trop pénible +pour qu'Antonine ne cédât +pas à ce raisonnement.</p> + +<p>Les jeunes gens se trouvaient +heureux d'habiter le même +lieu, de se voir quotidiennement, +de travailler séparés au +but qui devait les réunir; ce +bonheur était modeste, aussi ne +se sentaient-ils pas en état d'en +perdre la moindre parcelle. Antonine +garda le silence.</p> + +<p>Une épreuve bien pénible les +attendait. Le père de Dournof +mourut pendant le second hiver, +et le jeune homme fut obligé de +partir pour mettre ordre à ses +affaires.</p> + +<p>La séparation, qui devait durer +un mois au plus, se prolongea +pendant cinq mois: Dournof +dut établir sa mère et deux +soeurs plus âgées, non mariées, +dans une résidence plus modeste +que l'appartement où son père +logeait de son vivant. L'Etat +loge volontiers ses fonctionnaires +en Russie, et il les loge largement. +Madame Dournof et +surtout ses filles poussèrent des +soupirs bien douloureux en voyant +une petite maison de bois +remplacer les vastes chambres, +--nues, il est vrai, mais hautes +et spacieuses,--où elles avaient +vécu jusqu'alors.</p> + +<p>Antonine et son fiancé avaient +résolu de ne s'écrire qu'à la dernière +extrémité, en cas de danger +ou de besoin pressant; mais, +la séparation se prolongeant, il +fallut recourir à la correspondance, +et la jeune fille se décida +à mettre sa vieille bonne dans la +confidence de son secret.</p> + +<p>Personne ne savait plus le +nom de la bonne, on l'appelait +du nom générique <i>Niania</i>. Née +dans la maison de la mère de +madame Karzof, elle avait +trente-sept ans lors du mariage +de celle-ci; la jeune mariée l'avait +reçue en cadeau de sa mère, +comme un des meubles, et +non le moins précieux, de son +trousseau. La Niania avait vu +naître les nombreux enfants de +sa maîtresse, elle les avait tous +soignés, et peu après couchés +dans le cercueil à l'exception de +Jean et d'Antonine, seuls restés +vivants. Elle adorait ces deux +êtres, comme elle adorait Dieu; +et s'il lui eût fallu choisir entre +son salut éternel et la vie de l'un +des deux, elle se fût damnée sans +hésitation.</p> + +<p>Mais c'était à Antonine qu'elle +s'était plus particulièrement +vouée; c'était une petite fille, et +par conséquent les soins devaient +être plus minutieux et +plus absorbants, et puis Antonine +était restée à la maison, +tandis que Jean faisait ses études +au gymnase et ne rentrait +qu'à quatre heures.</p> + +<p>Depuis la naissance d'Antonine, +c'est la Niania qui l'avait +conduite à la promenade, habillée, +levée, couchée; en un +mot, elle marchait derrière Antonine +comme son ombre dans +l'intérieur de la maison. Ce +qu'elle avait fait chasser de femmes +de chambre, ce qu'elle avait +lassé de gouvernantes qui avaient +pris le parti de s'en aller, puisqu'on +ne pouvait pas la faire +renvoyer, ce qu'elle avait mis de +querelles, de luttes et d'inimitiés +dans la maison ferait un gros +volume.</p> + +<p>Tout être, quel qu'il fût, qui +dérangeait ou ennuyait Antonine +devenait bon à mettre au rebut, +et il n'était pas de moyen +qui ne semblât convenable à la +Niania, pourvu qu'il arrivât au +résultat désiré.</p> + +<p>Les professeurs et institutrices +finissaient par lâcher pied, +et Antonine en vint de la sorte +à se former un caractère très-résolu. +Si elle ne devint pas despote, +c'est qu'elle avait un sens +inné du juste et de l'injuste qui +la préserva. Mais pour tout le +reste, elle se fit une loi de sa propre +volonté.</p> + +<p>Cette fermeté la sauva du caprice, +défaut ordinaire de ses +compatriotes, qui, sans cesse +adulés, ne trouvent point de limites +à leur fantaisie, n'ont plus +de règle pour leur existence. Si +Antonine devint fort entêtée, au +moins ne le fut-elle qu'à bon escient.</p> + +<p>Si persuadée qu'elle fût de la +tendresse aveugle de sa Niania, +elle tremblait intérieurement le +jour où elle lui fit l'aveu de son +amour pour Dournof. La vieille +servante l'écoutait, les mains +pendantes, comme il convient +en présence des maîtres, la tête +baissée, l'air respectueux.</p> + +<p>--Eh bien, quoi? dit-elle, +lorsque Antonine eut cessé de +parler, tu aimes ce jeune homme? +Pourquoi pas, si c'est un +homme de bien?</p> + +<p>--Mais ma mère ne voudra +peut être pas! fit Antonine, surprise +de ne pas rencontrer d'autre +résistance.</p> + +<p>--Si tu l'aimes, ça ne fait rien, +ta mère ne voudra pas faire de +peine à son enfant chéri. Seulement, +ma belle petite, sois bien +sage, ne laisse pas approcher +ton amoureux......</p> + +<p>Antonine jeta un regard si sévère +à Niania que celle-ci perdit +toute envie de la morigéner.</p> + +<p>--C'est bon, c'est bon, reprit-elle. +Pourvu que tu te maries à +celui que ton coeur a choisi, +c'est tout ce qu'il faut. Ta mère, +que Dieu conserve, n'était pas si +contente quand elle a épousé +ton père... elle a bien pleuré!...</p> + +<p>--Tu te le rappelles? fit vivement +Antonine.</p> + +<p>--Certes! elle en aimait un +autre, un joli officier avec des +petites moustaches, qui venait à +la maison...</p> + +<p>--Eh bien?</p> + +<p>--Eh bien, que veux-tu que +je te dise! elle s'est consolée... +ton père est un brave homme, +pour cela, il n'y a rien à dire, et +ta mère a été toujours choyée +comme la prunelle de ses yeux. +Elle a toujours fait ce qu'elle a +voulu.</p> + +<p>Antonine garda au fond de +son coeur l'espérance que sa +mère, empêchée dans sa jeunesse +d'épouser l'homme qu'elle +aimait, serait compatissante à sa +situation; cependant elle se contenta +d'espérer en silence. Niania +fut chargée de mettre à la +poste et de retirer la correspondance +des deux fiancés, et elle +s'en acquitta avec beaucoup de +zèle et d'adresse. +Le matin du jour où Antonine +se montrait si impatiente elle +avait reçu un mot de Dournof +lui annonçant son retour pour le +jour même. Aussi les heures lui +paraissaient elles longues.</p> +<br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>La sonnette retentit dans l'antichambre; +la Niania courut ouvrir, +et, par la porte restée entr'ouverte, +Antonine entendit +ces paroles:</p> + +<p>--Vous voilà revenu, Féodor +Ivanitch, notre faucon, notre aigle +blanc! Que Dieu vous donne +une bonne santé! La demoiselle +mourait d'impatience!</p> + +<p>--Est-elle à la maison? répondit +la voix grave de Dournof.</p> + +<p>--Oui, oui, elle est à la maison, +elle vous attend seule dans +le salon.</p> + +<p>Dournof fit rapidement les +quelques pas qui le séparaient de +la porte, l'ouvrit toute grande, +et resta sur le seuil. Antonine +debout, immobile, tournant le +dos à une fenêtre, éclairée par +une lumière luisante qui mettait +une raie d'or sur chaque contour, +l'attendait, en effet, sans +oser faire un pas vers lui. Jusque-là +elle n'avait touché que sa +main. Comment contenir l'impulsion +irrésistible qui la jetait +dans les bras de son fiancé?</p> + +<p>Elle n'eut pas le temps de réfléchir, elle +sentit soudain deux +bras l'étreindre avec tant de force +qu'ils lui firent mal; sa tête +se trouva sur la poitrine de +Dournof, et ses cheveux furent +couverts de baisers. La vieille +bonne referma la porte du salon +et sortit en murmurant une bénédiction +sur eux.</p> + +<p>--Ma lumière, ma vie! disait +Dournof à voix basse, en serrant +contre lui la tête d'Antonine +qu'il caressait d'une main +presque paternelle dans sa douceur, +que j'ai souffert sans toi! +Il l'écarta un peu pour la +mieux regarder et ne dit rien, +mais son sourire témoigna combien +elle lui était chère.</p> + +<p>--Comment avez vous passé +ce long temps d'absence? dit-il +ensuite en la conduisant vers un +fauteuil où elle s'assit, pendant +qu'il prenait une chaise en face +d'elle.</p> + +<p>--Je n'en sais rien, répondit +Antonine; c'était comme une +longue nuit. J'ai beaucoup travaillé.</p> + +<p>--A quoi?</p> + +<p>--A nos travaux d'école; j'ai +préparé des leçons pour les enfants +du village; ce n'est pas facile +d'expliquer même les choses +les plus simples à ces intelligences +peu développées. J'ai eu bien +de la peine à rendre claires quelques +notions... Mais nous en reparlerons. +Et vous, qu'avez-vous fait?</p> + +<p>Dournof passa la main sur +son front pour en chasser les +soucis.</p> + +<p>--J'ai eu des paperasses, donné +des signatures, lutté contre +la mauvaise foi des uns et l'obséquiosité +des autres... j'ai arraché +à grand'peine à toutes ces +mains rapaces les bribes de mon +patrimoine, j'ai installé ma mère +et mes soeurs dans une demeure +passable, et me voici... mais, Antonine, +écoutez-moi bien: je ne +veux plus vous quitter:</p> + +<p>Elle le regarda, et ses yeux +dirent clairement qu'elle non +plus ne voulait plus le quitter.</p> + +<p>--Je vais demander votre +main à vos parents, je ne suis +pas riche, bien loin de là, mais +j'ai réalisé de quoi vivre très-pauvrement +pendant cinq ans: +d'ici là, j'aurai acquis une position +digne de vous, j'en suis sûr +Il s'était levé; sa forte poitrine +dilatée par la joie et l'espoir +respirait aisément, ses yeux brillaient, +son teint coloré par la +vie exubérante, ses cheveux +bouclés capricieusement par la +nature, et qu'il rejetait à tout +moment en arrière de son front +large et pur, disaient hautement +que cet homme possédait une +âme vigoureuse, énergique, indomptable.</p> + +<p>--Craignez-vous la misère? +dit-il à Antonine.</p> + +<p>Elle répondit d'un signe de +tête avec un sourire plein d'orgueil +et de confiance.</p> + +<p>--Et vos parents opposeront-ils +une résistance sérieuse?</p> + +<p>--Probablement, répondit-elle.</p> + +<p>--Alors?...</p> + +<p>--Rien ne nous désunira, dit +Antonine à voix basse, en inclinant +la tête.</p> + +<p>--On voudra nous faire attendre.....</p> + +<p>--Nous attendrons.</p> + +<p>Dournof se rassit et poussa +un soupir.</p> + +<p>Antonine parlait d'attendre; +en effet, pour elle, attendre n'était +pas si dur; elle vivait dans +la maison paternelle, où régnait +l'aisance; elle travaillait suivant +ses goûts, entourée d'objets de +son choix... la vie lui était facile... +Mais pour lui. Dournof, c'était +une autre existence. +Il regarda à terre, et dans son +cerveau fatigué du voyage et de +bien de tristes pensées, il vit +apparaître l'image de sa vie solitaire.</p> + +<p>C'était une chambre triste, où +rien ne parlait de la présence +d'une femme aimée; les meubles,--des +meubles de garni, +c'est tout dire,--n'avaient rien +d'agréable au regard ni au toucher. +Pas de souvenirs sur ces +murailles tapissées d'un papier +banal, à peine peut être la photographie +d'Antonine. Le repas +solitaire, le lever solitaire, la solitude +partout, et dans le travail +surtout... le travail qui aurait +été si doux auprès d'elle! Combien +la présence d'Antonine +n'eut-elle pas embelli ce triste +intérieur! D'ailleurs, toute pensée +d'intérêt mise de côté, +la petite fortune de la jeune fille +aurait apporté le bien-être dans +leur union. Ce n'était plus la +chambre louée au mois qu'ils +eussent habitée ensemble, mais +un petit intérieur modeste où la +main de l'épouse met partout +son empreinte délicate et sacrée.</p> + +<p>Antonine ne se doutait guère +de cette différence de vie; elle +n'en connaissait que la poésie. +La pauvreté des paysans de son +village lui était cependant familière, +et elle en adoucissait les +chagrins par tous les moyens en +son pouvoir. Mais la pauvreté +d'un homme de son monde devait +être, et était, en effet, une +chose bien différente; celle-ci +lui paraissait tout ensoleillée par +l'étude, les joies de l'intelligence, +et par leur amour mutuel.</p> + +<p>Dournof poussa un second +soupir et releva la tête; Antonine +le regardait tristement.</p> + +<p>--Que faire? dit-il en s'efforçant +de sourire; nous attendrons. +Mais si vos parents persistent +à refuser?</p> + +<p>--Ce ne sont pas des loups, +dit Antonine avec une gaieté +feinte. Ils m'aiment et finiront +par consentir. Et puis, qui sait? +ils consentiront peut-être tout +de suite!</p> + +<p>Dournof ne le croyait pas, et +il n'eut pas besoin de le dire. +D'ailleurs, entre ces deux êtres +graves et fiers, les mensonges, +même ceux qu'ils auraient pu se +faire par charité, pour s'épargner +mutuellement un souci, +étaient inconnus. Leur amour +était cimenté d'une estime sans +bornes, et c'est là ce qui le rendait +si fort.</p> + +<p>--Antonine, dit le jeune homme +après un silence, je regrette +de vous avoir attachée à moi; +j'aurais dû comprendre que je +n'avais pas le droit de parler tant +que je n'aurais pas un nid à vous +offrir... mais j'étais trop jeune +pour savoir...</p> + +<p>--Je ne le regrette pas, moi! +fit Antonine en lui tendant la +main.</p> + +<p>Il la prit et la serra, mais sans +la porter à ses lèvres. Se sentant +sûrs l'un de l'autre et craignant +de s'amollir, ils évitaient +les caresses.</p> + +<p>Une voiture s'arrêta sous les +fenêtres et s'éloigna après avoir +déposé ses hôtes.</p> + +<p>--C'est ma mère, dit Antonine; +elle a fait des visites avec +mon père aujourd'hui. Voulez-vous +leur parler?</p> + +<p>Dournof étendit les bras, et +la tête d'Antonine s'appuya un +moment sur son épaule.</p> + +<p>--Quoi qu'il arrive, pour toujours? +dit-il.</p> + +<p>--Pour toujours! répondit +fermement Antonine.</p> + +<p>On sonna. La Niania accourut +dans le salon, afin de prévenir +les jeunes gens, mais ceux-ci +ne craignaient pas les surprises.</p> + +<p>M. et madame Karzof entrèrent +l'instant d'après dans le salon +et témoignèrent leur satisfaction +en revoyant le jeune +homme après sa longue absence.</p> + +<p>Madame Karzof était une +femme de quarante-cinq ans, +plutôt petite, rondelette, active, +intelligente et bornée à la fois, +comme beaucoup de femmes +russes de sa classe; intelligente +pour ce qui était de son ressort, +pour tout ce qui l'entourait et se +mêlait à sa vie, absolument bornée +dès qu'il s'agissait de sortir +du particulier pour passer au +général. Elle était bonne et tracassière, +généreuse et parfois +rapace, capable de se priver de +tout pour soulager une infortune, +et également capable de laisser +mourir de faim devant sa +porte un pauvre à la pauvreté +duquel elle ne croirait pas,--quitte +ensuite à le faire enterrer +à ses frais et à déplorer son erreur,--mais +incapable de se corriger +grâce à cette leçon.</p> + +<p>Madame Karzof aimait sa fille +et la persécutait sans cesse; Antonine +aimait le bleu, sa mère +lui faisait porter du rose, sous +prétexte que le rose va à toutes +les jeunes filles. La mode venait-elle +des coiffures plates, elle +obligeait Antonine à lisser ses +cheveux avec soin, sans s'inquiéter +de l'air de son visage, auquel +cette coiffure ne convenait pas; +de même que l'année suivante, +elle faisait crêper sans pitié ses +cheveux, longs d'un mètre, que +personne ne pouvait plus décrêper +ensuite et qu'il fallait couper,--le +tout parce que quelque +brave dame de ses amies lui +avait dit que c'était la mode, et +qu'on ne pouvait se coiffer autrement +pour aller au bal.</p> + +<p>Antonine détestait le monde +guindé et malveillant des employés +de classe moyenne où la +conduisait sa mère; en revanche, +elle aimait la liberté de bon +ton qui régnait chez madame +Frakine. Madame Karzof eût +désiré le contraire; mais si elle +la contraignait souvent à aller +au bal, elle ne lui défendait jamais +de se rendre aux samedis +de la bonne dame. Seulement, +s'ennuyant elle même près de +celle-ci, trop simple et trop franche +d'ailleurs pour elle, elle y +envoyait Antonine avec sa bonne. +La jeune fille était loin de +s'en plaindre. Elle y trouvait +Dournof l'année précédente, +mais le deuil de celui-ci et son +absence l'en avaient écarté cet +hiver, au grand regret de toute +la jeunesse, car Dournof, avec sa +manière de voir sérieuse en toute +chose, était à ses heures le plus +joyeux boute-en-train de la bande.</p> + +<p>C'est ainsi que madame Karzof +avait accoutumé sa fille à ne +pas faire grand cas de ses décisions; +bien qu'Antonine n'eût +jamais cessé de donner à sa mère +les témoignages extérieurs du +respect, celle ci se sentait gênée +par le jugement de sa fille; elle +le lui avait dit plus d'une fois, +non sans aigreur; Antonine avait +toujours répondu avec douceur +et politesse, mais une fermeté +inébranlable se cachait sous sa +déférence apparente, et madame +Karzof, qui le sentait, revenait +de ses escarmouches plus +décidée que jamais à rendre sa +fille heureuse malgré elle, à l'amuser +malgré elle, à l'habiller +au rebours de ses désir? le tout +pour son bien.</p> + +<p>M. Karzof était un brave +homme, c'est tout ce qu'on peut +en dire, attendu que jamais +oreille humaine n'avait ouï porter +d'autre jugement sur son +compte. Il remplissait mécaniquement +ses devoirs à son ministère, +visitait ses supérieurs, +touchait ses appointements, n'était +jamais malade, mangeait, +sortait, dormait à ses heures régulières, +qu'il n'aimait pas à voir +déranger, et s'en remettait pour +toute chose au jugement supérieur +de sa femme, en quoi il +donnait la plus grande preuve +de sagesse qui fut en son pouvoir.</p> + +<p>--Eh bien, Féodor Ivanitch, +dit madame Karzof en ôtant son +chapeau, une fois qu'elle se fut +installée sur le canapé;--elle +aimait le confort en toutes choses--qu'allez-vous +faire à présent? +Entrer au service dans un +ministère quelconque, n'est-ce +pas?</p> + +<p>--Non, chère madame, je ne +pense pas.</p> + +<p>--Que voulez-vous donc faire? +dit M. Karzof d'un air ébahi. +La pensée qu'un homme pouvait +ne pas entrer dans un ministère +le bouleversait.</p> + +<p>--Je voudrais me préparer! +encore pendant un an ou deux à +embrasser une carrière encore +peu fréquentée...</p> + +<p>--Quelle idée! fît le digne +homme. Faites donc comme tout +le monde!</p> + +<p>--Peut-on savoir quelle est +cette carrière peu fréquentée? +demanda madame Karzof en +souriant.</p> + +<p>--Mon Dieu, à présent, je ne +tiens pas à en faire un mystère. +Vous savez que l'année prochaine +on va ouvrir le Tribunal des +référés?</p> + +<p>--Oui, oui, fit Karzof en haussant +les épaules, on vous jugera +votre affaire, tout de suite, +sans enquête... quelle stupidité!</p> + +<p>--Le temps nous prouvera si, +en effet, c'est une stupidité, monsieur, +fit Dournof, considérablement +plus parlementaire qu'il ne +l'eût été en d'autres circonstances; +en attendant, cette institution +qui n'a d'équivalent ni en +Angleterre, ni en France,--pour +l'Allemagne, je ne sais pas...</p> + +<p>--Moi non plus, interrompit +Karzof d'un air digne.</p> + +<p>--Cette institution, qui permettra +aux gens pressés de terminer +leurs différends sans attendre +les vingt ou trente années +que prend actuellement un +procès,--va fonctionner avant +un an.</p> + +<p>--Oui, fit Karzof en se tournant +vers sa femme; tu sais, ils +ont bâti dans la Litéinaïa un palais +superbe, avec une sculpture +sur la porte, le jugement de Salomon. +Quelle pitié! Ça ne servira +pas dix fois!</p> + +<p>--Eh bien, Féodor Ivanitch, +reprit madame Karzof, quel rapport +y a-t-il entre le jugement de +Salomon et votre refus d'entrer +au service?</p> + +<p>--C'est qu'il faudra des jurisconsultes +libres pour examiner: +rapidement les dossiers, conseiller +les clients, et, plus tard, il va +falloir des avocats pour plaider +les causes devant les tribunaux +criminels et autres.</p> + +<p>--Des avocats? de ceux qui +tripotent les affaires du tiers et +du quart, en grappillant des deux +côtés? fit madame Karzof d'un +air dégoûté.</p> + +<p>--Non, chère madame, ceux +dont vous parlez étaient les anciens +avocats; ceux dont je vous +parle seront les nouveaux.</p> + +<p>--On les payera pour parler? +demanda Karzof.</p> + +<p>--Précisément.</p> + +<p>--Et vous voulez en être un?</p> + +<p>--C'est vous qui l'avez dit. +Les époux s'entre regardèrent +avec une sorte de commisération +railleuse pour l'infortuné +qui devait avoir, suivant l'expression +vulgaire, un coup de +marteau.</p> + +<p>--On gagne de l'argent, là +dedans? demanda M. Karzof +d'un air de supériorité.</p> + +<p>--On en gagnera certainement +beaucoup.</p> + +<p>--Eh bien, quand vous en aurez +reçu, vous viendrez nous le +faire voir, par curiosité! conclut +le bonhomme en riant et en se +tournant vers sa femme, qui se +mit à rire avec lui.</p> + +<p>Tout ceci était bien peu encourageant. +Antonine, qui n'avait +pas ouvert la bouche depuis +l'arrivée de ses parents, leva les +yeux sur Dournof pour voir +comment il le prenait: il lui répondit +par un sourire de bonne +humeur et un clair regard plein +de courage et de tendresse.</p> + +<p>--Qui vivra verra! dit il aux +époux Karzof. En attendant, seriez-vous +incapables de donner +votre fille en mariage à un homme +décidé à se faire une fortune +brillante et rapide, mais qui pour +le moment posséderait peu de +chose, outre sa bonne volonté?</p> + +<p>--Seigneur Dieu! s'écria madame +Karzof, que contez vous +là! Donner Nina à un homme +sans fortune, c'est cela qui serait +de la folie?</p> + +<p>Antonine se tourna vers sa +mère.</p> + +<p>--Même si votre fille l'aimait? +dit-elle doucement.</p> + +<p>--J'espère bien que, grâce au +ciel, je t'ai assez bien élevée +pour que tu n'aies pas de semblables +fantaisies, répliqua la +mère avec une aigreur qui ne +promettait rien de bon; et elle +jeta à Dournof un regard mécontent.</p> + +<p>Celui-ci vit qu'il fallait parler. +Il se leva.</p> + +<p>--Monsieur et madame, dit-il, +j'aime votre fille depuis deux +ans; j'ai lieu de croire que je ne +lui suis pas indifférent, et je vous +certifie qu'avec moi elle ne serait +pas malheureuse. Voulez-vous +bien me la donner pour +femme, avec votre bénédiction?</p> + +<p>--Après ce que vous venez +dire! s'écria madame Karzof; +mais, mon ami, ce serait tout +bonnement de la démence.</p> + +<p>--De la folie! rectifia M. Karzof.</p> + +<p>--J'avoue, reprit Dournof, que +j'ai eu tort de plaisanter tout à +l'heure, mais je suis certain d'un +avenir brillant, et j'aurais plus +de courage si Antonine m'aidait +à l'atteindre en marchant auprès +de moi dans la vie.</p> + +<p>--Entrez dans un ministère, +et nous verrons, dit la mère.</p> + +<p>--Dans un ministère, jeune +homme, ajouta le père, c'est là +seulement qu'on parvient aux +honneurs et à la fortune.</p> + +<p>Il toucha de la main la croix +de Sainte-Anne qu'il portait au +cou à un large ruban, pour indiquer +les honneurs, et promena +un regard satisfait autour de son +salon, pour faire allusion à la +fortune. Dournof réprima un +sourire de dédain.</p> + +<p>--Si Antonine veut que j'entre +dans un ministère, dit-il, je +suis prêt à lui obéir. Dites, le +voulez-vous?</p> + +<p>Il s'adressait à elle avec tant +d'amertume, que, sur le point de +dire oui, elle eut peur de lui déplaire. +Elle savait bien qu'il l'avait +aimée pour sa patience, sa +persévérance, son énergie morale, +et qu'en se laissant aller à +une faiblesse, elle déchoirait à ses +yeux. Le coeur navré, elle se fit +un visage tranquille, leva sur lui +des yeux résolus et dit:</p> + +<p>--Non.</p> + +<p>--Tu as perdu l'esprit! s'écrièrent +alors les deux Karzof, et +ils commencèrent une scène qui +dura deux heures et demie.--Entrez +dans un ministère! Tel +était leur premier et dernier argument.</p> + +<p>--Mais, objectait Dournof, si +je me consacre au service de +l'Etat, je ne pourrai pas m'occuper +des questions de droit où +mon avenir est engagé! Ce n'est +pas pour gratter du papier dans +un bureau que j'ai passé ma licence +et travaillé huit ans!</p> + +<p>--Vous pourrez mener les +deux choses de front, proféra M. +Karzof comme dernière concession; +je connais--dans mon bureau +même, je puis le dire,--un +jeune homme très-intelligent; il +fait des vaudevilles pour le théâtre +russe, c'est-à-dire, il arrange +des vaudevilles français pour la +scène russe, et il réussit très +bien. Outre cela, il a été décoré, +et l'année dernière il a obtenu +une gratification.</p> + +<p>--Pour le service de l'Etat ou +celui de vaudeville? demanda +Dournof, dont le côté gamin reparaissait +de temps en temps +dans les circonstances les plus +graves.</p> + +<p>--Je... je... je ne sais pas, ce +n'est pas notre affaire, répondit +Karzof, un moment décontenance.</p> + +<p>--Vous servez au ministère +de la justice, fit Dournof. Eh +bien, croyez-vous que votre jeune +homme décoré s'occupe consciencieusement +des affaires du +ministère lorsqu'il a une pièce +en répétition? Ne quitte-t-il pas +le bureau avant l'heure, n'y vient-il +pas en retard? Souffririez-vous +cela d'un homme qui ne fait pas +de vaudevilles?... Non, monsieur +Karzof, celui qui veut servir l'Etat, +et conséquemment son pays, +doit s'adonner de toutes ses forces +à un seul but, celui qu'il a +choisi. J'ai choisi une autre voie +que le ministère: je vais être +aussi plus utile à mon pays que +si je restais à faire l'oeuvre d'un +scribe pendant de longues années... +Je ne veux pas voler l'Etat +en me faisant payer pour un +service mal fait... et je ne veux +pas briser ma carrière en consacrant +loyalement mes forces à +un service pour lequel je n'ai ni +goût ni aptitudes.</p> + +<p>Il avait parlé avec tant de +chaleur, tant de flamme dans les +yeux, que les Karzof restèrent +interdits.</p> + +<p>--C'est très bien, très-bien! +dit M. Karzof; vous pensez noblement, +jeune homme.</p> + +<p>--Alors vous m'accordez Antonine? +s'écria Dournof avec +élan.</p> + +<p>--Jamais de la vie, tant que +vous ne penserez pas autrement, +riposta madame Karzof. Vos +pensées sont extrêmement nobles, +comme votre manière d'agir, +mais on n'est heureux qu'avec +de la fortune. Ma mère m'a +marié à M. Karzof que je n'aimais +pas,--elle jeta un regard +affectueux au vieillard étonné;--j'aurais +préféré un petit blanc-bec +qui m'avait tourné la tête; +eh bien! je me suis toujours félicitée +d'avoir eu une mère si +sage et si prudente, car avec +mon mari je n'ai jamais manqué +de rien, Dieu merci, tandis qu'avec +l'autre... je serais morte de +faim.</p> + +<p>--Vous me détendez alors +d'espérer pour le présent?... demanda +Dournof lassé de tourner +dans le même cercle depuis +si longtemps.</p> + +<p>--Entrez au ministère! Dès +que vous aurez une place seulement +de 1,500 roubles, nous +vous donnerons Antonine, et cela +parce que vous êtes un bon +garçon, que nous vous connaissons +depuis longtemps et que +vous êtes l'ami de notre Jean; +car nous n'avions jamais pensé +à un gendre de si peu de fortuné. +Antonine pouvait prétendre +à un colonel pour le moins, sinon +un général civil!</p> + +<p>--Quand j'aurai 1,500 roubles +de revenu, me la donnerez vous? +insista Dournof, prêt à se retirer.</p> + +<p>--Seulement si vous êtes dans +un ministère, car, voyez vous, +Féodor Ivanitch, les administrations +particulières vivent et meurent, +les consultations et tout +votre micmac ont des hauts et +des bas; il n'y a que le service +de l'Etat qui est éternel!</p> + +<p>--Comme la bêtise humaine! +pensa Dournof. Eh bien, soit, +dit-il tout haut; vous savez que +je suis un homme sérieux, vous +ne me fermerez pas la porte, +n'est-ce pas?</p> + +<p>--Pourquoi donc... commença +Karzof. Sa femme l'interrompit. +Depuis un moment elle étudiait +sa fille et reconnaissait avec +joie que son extérieur ne trahissait +aucun des signes auxquels +on reconnaît une jeune fille +"amoureuse ", comme on dit +là-bas. Ni larmes, ni pâmoison, +ni exclamations de tendresse; +les joues d'Antonine n'avaient +même guère pâli; il est vrai que +son teint mat et peu coloré variait +peu même dans ses grandes + émotions; mais madame +Karzof, qui avait beaucoup gémi +dans son temps, était incapable +de deviner la tempête qui +bouillonnait sous cette apparente +indifférence.</p> + +<p>--Pourquoi pas? dit-elle; notre +Jean dit que vous êtes pour +lui un ami inestimable, l'ami de +notre fils sera toujours le bienvenu +chez nous. Quant à Nina, +cette idée lui sortira de la tête, +si elle y est entrée; c'est une +fille d'esprit; elle sait que nous +l'aimons, et elle n'a jamais été +entêtée.</p> + +<p>Ici madame Karzof mentait +sciemment, car elle appelait Antonine +entêtée au moins une fois +par jour, mais elle jugeait inutile +de l'apprendre à un étranger,--et +surtout à un homme qui +pouvait, le cas échéant, devenir +son gendre.</p> + +<p>Antonine allait répondre, un +signe de Dournof lui fit garder +le silence. Aussi longtemps +qu'on leur permettrait de se voir +la vie serait supportable. Le +jeune homme salua donc les +vieillards, en leur serrant la main +comme de coutume; il tendit +aussi la main à Antonine, et +leur étreinte valait un serment, +puis il sortit, en disant: Au revoir.</p> + +<p>--Qu'est-ce que cela veut dire? +s'écria sévèrement M. Karzof. +Comment as-tu pu permettre +à cet hurluberlu...</p> + +<p>--Laisse-moi l'affaire entre les +mains, mon bon ami, dit aussitôt +sa femme: j'en parlerai avec +Nina, et cela vaudra mieux. Une +mère, vois-tu, sait mieux causer +avec les jeunes filles, et le père +avec les garçons; c'est dans l'ordre +naturel, institué par Dieu et +les lois.</p> + +<p>Sur cette belle phrase, M. Karzof +murmura un majestueux: +C'est très-bien, et s'en fut revêtir +sa robe de chambre, après +laquelle il soupirait depuis long +temps.</p> + +<p>Madame Karzof emmena sa +fille dans sa chambre, et là, pendant +qu'elle aussi déposait son +harnais de cérémonie, non sans +force soupirs, elle interrogea +Antonine, sur tous les points. +Quand? Où? Comment avait +commencé cet amour? Qu'avait +dit Dournof? Avait il toujours +été respectueux?</p> + +<p>--Il ne m'a jamais baisé la +main, répondit froidement Antonine.</p> + +<p>--C'est que, vois-tu, mon enfant, +la réserve virginale des +jeunes demoiselles... La bonne +dame parla sur la réserve virginale +pendant une demi-heure, +sans édifier beaucoup Antonine. +Quand le sermon fut fini, madame +Karzof ajouta:</p> + +<p>--Tout ça, ce sont des bêtises; +une jeune fille n'a que faire +d'épouser un homme sans fortune, +un philanthrope,--ce mot +pour la digne femme désignait +une espèce de novateurs fort +dangereuse; on épouse un homme +posé, un général, avec une +"étoile" et de la fortune, et l'on +est heureux; au moins est-on +sûre que les enfants ne mourront +pas de faim.</p> + +<p>Madame Karzof parlait dans +le désert. Sa sagesse bourgeoise +était lettre morte pour Antonine; +celle-ci aimait, ce qui aurait +suffi pour la rendre à ces +conseils; mais, de plus, elle avait +entendu tant de fois répéter ces +maximes qui faisaient partie +d'une sorte de catéchisme à l'usage +des mères de famille de la +classe moyenne, qu'elle en était +écoeurée d'avance. Rien d'auguste, +d'élevé, ne sortait jamais +de ces lèvres pourtant respectées. +Antonine en souffrait, car +elle eut voulu vénérer sa mère, +elle ne pouvait que l'aimer.</p> + +<p>La jeune fille reçut donc silencieusement +sa douche de bons +avis et d'admonestations prudentes, +puis elle baisa la main qui +la lui administrait et s'en fut +dans sa chambre, pour être seule +et se remettre de tant d'émotions; +mais la solitude lui fit +peu de bien; car, au bout de +toutes les épreuves que l'avenir +pouvait lui réserver, elle ne voyait +briller aucun rayon d'espérance.</p> +<br><br> + +<h3>III</h3> + +<p>La soirée de madame Frakine +était dans tout son éclat; dans +le grand salon aux murs tapissés +de papier blanc uni, une quinzaine +de bougies éclairaient les +quadrilles animés; une vingtaine +de jeunes gens, une douzaine +environ de jeunes filles, semblaient +avoir oublié qu'il est des +lendemains aux soirées de danse. +D'ailleurs à cet âge, on +ignore la courbature, ou, si elle +se fait sentir, on en rit, et l'on +recommence pour la faire passer. +Un vieux domestique entra, +portant un plateau couvert de +verres et de tasse de thé.</p> + +<p>--Emporte ça, pas de thé! +s'écria un des danseurs; ça empêche +de danser, ça prend du +temps, et puis on a trop chaud +après.</p> + +<p>--.Mais vous aurez soif! fit +dans la salle à manger la voix +de madame Frakine attablée +avec deux ou trois autres mamans +devant un samovar gigantesque.</p> + +<p>--Nous boirons du kvass répond +une jeune fille.</p> + +<p>--Et puis vous nous donnerez +à souper, n'est-ce pas? cria de +loin une autre voix masculine.</p> + +<p>--Oui, mes enfants, comme à +l'ordinaire.</p> + +<p>--Il y aura du fromage?</p> + +<p>--Et des harengs?</p> + +<p>--Oui, et du veau froid! conclut triomphalement madame +Frakine.</p> + +<p>A l'annonce de ce festin délicieux, +les cabrioles recommencèrent +de plus belle dans le salon +voisin, et la bonne dame expliqua +aux mamans étonnées de +ce luxe inaccoutumé, que le matin, +même, ayant reçu un quartier +de veau de sa petite terre, +elle l'avait fait rôtir immédiatement, +afin de régaler sa belle +jeunesse, comme elle disait.</p> + +<p>--Et précisément, acheva-t-elle +en voyant entrer Dournof, +voici l'enfant prodigue qui vient +manger son veau traditionnel.</p> + +<p>--Ah! il y a du veau? dit +Dournof avec cette bonne humeur +qui ne l'abandonnait guère; +qu'elle aubaine! Vous avez +donc fait un héritage?</p> + +<p>--Mauvais sujet! fit madame +Frakine, ne va-t-il pas me reprocher +ma pauvreté! D'où sortez-vous +comme ça sans crier gare?</p> + +<p>--J'arrive du gouvernement +de T...</p> + +<p>--Quand?</p> + +<p>--Ce matin.</p> + +<p>--Ah! fit Madame Frakine +en dirigeant ses yeux ver la porte. +Antonine, qui tenait le piano +au moment de l'entrée de Dournof, +venait de céder sa place à +une autre martyre du devoir social, +et paraissait sur le seuil.</p> + +<p>--Repartirez-vous? demanda +la vieille dame au jeune homme +qui venait de s'asseoir dans un +vieux canapé vermoulu, tout +près d'elle.</p> + +<p>--Non.</p> + +<p>Antonine s'approchait, et, +sans témoigner de timidité ni +d'embarras, elle s'assit auprès +de Dournof. Les dames causaient +entre elles en prenant le +thé, le jeune homme se pencha +vers sa vieille amie.</p> + +<p>--Savez-vous qu'on me l'a refusée +tantôt? dit-il à demi-voix.</p> + +<p>--Hein? fit madame Frakine +ébahie.</p> + +<p>--On me l'a refusée parce que +je n'ai pas voulu entrer dans un +ministère.</p> + +<p>--Hein? fit une seconde fois +la bonne âme, plus stupéfaite +que jamais. Dournof ne put +s'empêcher de rire.</p> + +<p>--C'est comme je vous le dis; +mais cela n'empêche pas les sentiments, +n'est-ce pas, Antonine?</p> + +<p>Sa position de prétendant +évincé lui donnait une assurance +nouvelle; il n'avait plus à +craindre de se trahir, et éprouvait +une certaine joie à s'avouer +amoureux de la jeune fille.</p> + +<p>--Eh bien! qu'allez-vous faire, +mes pauvres enfants? dit +madame Frakine en les regardant +avec une bonté compatissante.</p> + +<p>--Nous attendrons! fit gaiement +Dournof. Personne ne les +observait; il prit tranquillement +la main d'Antonine et la garda +dans la sienne sous le regard +bienveillant et attristé de la vieille +dame. Nous nous aimons assez +pour attendre.</p> + +<p>--Longtemps?</p> + +<p>--Dieu le sait! répondit +Dournof en rejetant ses cheveux +bouclés en arrière. Allons valser, +ajouta-t-il en se levant.</p> + +<p>Il avait quitté la main d'Antonine; +mais, sur le seuil de la +porte, il lui passa un bras autour +de la taille et fondit la foule des +cavaliers restés sans dames, qui +regardaient danser les autres.</p> + +<p>--Tu danses déjà? lui jeta un +camarade peu charitable, faisant +allusion à son deuil encore récent.</p> + +<p>--<i>Vita nuova</i>, mon cher, lui +jeta Dournof par dessus l'épaule; +j'étais chenille, je me fais papillon, +et d'ailleurs on prend son +bonheur où on le trouve.</p> + +<p>Sur cette réponse passablement +énigmatique, il se mit à +valser comme si la vie n'avait +eu pour lui d'autre but que de +tourner en mesure autour d'un +salon.</p> + +<p>Quand l'heure fut venue de +rentrer, Jean Karzof, qui était +arrivé fort tard, après l'opéra +italien qu'il aimait passionnément, +sortit avec sa soeur et un +groupe de jeunes gens, qui tous +demeuraient à peu de distance +les uns des autres. Dournof les +accompagnait, et bientôt, profitant +de l'extase où la musique +avait plongé son ami, qu'un camarade +avait entraîné dans une +discussion acharnée, il se rapprocha +d'Antonine. La nuit était +belle, la maison des Karzof tout +proche; on allait à pied; les +fiancés causèrent quelques moments +ensemble.</p> + +<p>--Il faut bien que je m'accoutume +à ma nouvelle situation, +dit Dournof; je suis à peu près +comme un colonel sans régiment, +un curé sans cure; je suis +un fiancé sans fiancée...</p> + +<p>Antonine tourna vivement la +tête de son côté. Sous le capuchon +qui recouvrait sa tête, il +lut un reproche dans l'éclair de +ses yeux.</p> + +<p>--Je suis sans fiancée aux yeux +des autres. Je puis avouer hautement +que je vous aime, mais +puis-je dire que vous m'aimez? +--Elle hésita un moment, +puis répondit franchement:</p> + +<p>--Vous pouvez le dite, puisque +c'est vrai.</p> + +<p>Dournof la regarda, et se sentit +fier d'elle.</p> + +<p>--Je vois, continua la jeune +fille, que le meilleur est de nous +fier à l'amitié et à l'honneur de +ceux qui nous entourent; si +nous semblons nous méfier +d'eux, quelque parole maligne +reviendra à mes parents. Si nous +ne cachons rien,--je suis certaine +que tous feront de leur mieux +pour nous protéger.</p> + +<p>--Vous avez raison, s'écria +Dournof, frappé de la logique +juvénile de ce raisonnement audacieux. +Commençons tout de +suite. Amis! dit-il d'une voix +forte.</p> + +<p>Les cinq jeunes gens qui marchaient +à côté de Jean s'arrêtèrent +autour de lui.</p> + +<p>--Toi, le premier, dit Dournof, +tu sais que j'aime ta soeur +et qu'on me la refuse; tu es chagriné +de ce refus, et jusqu'ici +nous avions vécu en frères...</p> + +<p>--Et cela continuera jusqu'à +la fin de nos deux vies, interrompit +Jean.</p> + +<p>--Ta soeur ne veut pas se soumettre +à l'arrêt de ses parents..</p> + +<p>--Elle a raison, fit Jean en +prenant le bras de sa soeur sous +le sien.</p> + +<p>--Eh bien, à vous tous, mes +amis, qui seriez heureux de +trouver du secours dans une position +semblable, je déclare +qu'Antonine et moi nous continuons +à nous considérer comme +fiancés, en attendant le jour où +un changement dans ma fortune +me permettra de la réclamer.</p> + +<p>Nous vous communiquons cette +nouvelle, parce qu'il nous semble +plus digne de l'amitié et de +l'honneur d'agir franchement +avec vous. Allez-vous nous protéger +contre la calomnie, et nous +prévenir des dangers qui pourraient +nous menacer à notre insu?</p> + +<p>--Nous jurons, dit une voix +toute jeune et vibrante d'émotion +contenue, de défendre la +jeunesse et l'amour contre l'opiniâtreté +intéressée de la vieillesse.</p> + +<p>--Nous le jurons! répétèrent +les autres.</p> + +<p>Ils étaient alors sur un des innombrables +ponts qui coupent +les canaux de Pétersbourg; la +ville dormait; à peine, de loin +en loin, entendait-on le roulement +d'une voiture attardée; +leurs voix retendirent fraîches et +jeunes.</p> + +<p>--Hourra! crièrent ils gaiement, +en se remettant en marche.</p> + +<p>--Vous allez vous faire coffrer +pour tapage nocturne, dit +Jean, mais je vous remercie tout +de même.</p> + +<p>--Je vous remercie, dit Antonine +de sa voix douce, en tentant +la main à chacun de ses +défenseurs.</p> + +<p>A partir de ce moment, si +quelqu'un d'entre eux avait été +charmé par sa beauté ou sa grâce, +il étouffa ce sentiment pour +jamais: Antonine était sacrée +pour eux puisqu'elle appartenait +à Dournof. Désormais, elle +eut autour d'elle une sorte de +bataillon sacré pour la défendre, +et elle fut, en effet, défendue +contre les propos malveillants +par la présence de ces cinq +hommes qui lui furent également +dévoués et dont elle ne +distinguait particulièrement aucun.</p> + +<p>Pendant que la jeunesse complotait +contre eux, M. et madame +Karzof, la tête sur l'oreiller, +attendaient le retour de leurs enfants, +en projetant aussi des desseins +machiavéliques, à la clarté +adoucie de la lampe qui brûlait +devant les images saintes.</p> + +<p>--Vois-tu mon bon ami, disait +madame Karzof en regardant +d'un air rêveur sa robe de chambre +pendue à un clou au fond +de la chambre;--c'était d'ordinaire +sur cet objet que se portaient +ses regards quand elle réfléchissait;--vois-tu, +j'ai bien observé +Antonine pendant que +Dournof parlait; elle n'est pas +amoureuse de lui. Ce n'est pas +ainsi qu'une fille amoureuse reçoit +la notification d'un refus.</p> + +<p>--Mais, fit observer M. Karzof, +avec plus de raison qu'on ne +l'aurait pu supposer, peut-être +bien sa manière à elle d'être +amoureuse n'est elle pas pareille +à celle des autre?</p> + +<p>--Laisse donc! Toutes les +jeunes filles sont semblables! Te +rappelles-tu la petite Véra lorsqu'on +ne voulait pas la marier +au fils du prêtre de l'église de +Kazan? A-t-elle assez pleuré, +crié, refusé de manger et tout +ce qui s'ensuit! C'était un tel +vacarme chez eux que sa mère +venait faire son somme ici pendant +la journée; chez elle, son +démon de fille ne la laissait pas dormir... Eh bien, ça ne l'a pas +empêcher d'épouser un chef de +bureau aux Apanages six mois +après;--Voilà ce que j'appelle +une demoiselle amoureuse! Mais +Antonine... oh! non!</p> + +<p>--Tant mieux! proféra Karzof, +cela fait honneur à son bon +sens, et à l'éducation que vous +lui avez donnée.</p> + +<p>--Eh bien, vois-tu, monsieur +Karzof, de peur que notre fille +ne s'amourache de quelque godelureau, +je crois qu'il faudrait +la marier sans retard. Elle a dix-neuf +ans, il n'est que temps.</p> + +<p>--Je veux bien, dit M. Karzof. +Mais à qui?</p> + +<p>--Ah! voilà! fit la mère en +réfléchissant plus profondément +que jamais, et en magnétisant +de son regard la robe de chambre +indifférente. C'est à toi de +chercher; dans tes bureaux, tu +dois avoir quelqu'un... il ne manque +pas de célibataires dans les +ministères...</p> + +<p>--Oui, répliqua Karzof, mais +ils n'ont pas de fortune.</p> + +<p>--Les jeunes! mais les vieux?</p> + +<p>--Est-ce que tu marierais +Antonine à un vieux? fit M. +Karzof d'un air éminemment dubitatif.</p> + +<p>Combien as-tu de plus que +moi? rétorqua victorieusement +son épouse, en se tournant vers +lui.</p> + +<p>--Dix-huit ans, je crois... répondit +le brave homme.</p> + +<p>--Eh bien! est-ce que je t'ai +rendu malheureux?</p> + +<p>--Non, certes, oh! non! s'écria +Karzof;--mais ce n'est pas +la même chose, ajouta-t-il aussitôt +avec justesse.</p> + +<p>--Nous étions, il est vrai, des +époux assortis, répondit madame +Karzof. Mon Dieu, si je pouvais +trouver pour Antonine un +homme dans ton genre, que je +serais heureuse!</p> + +<p>Là dessus, les époux se mirent +à chercher en commun parmi +les messieurs de leur connaissance +ceux qui pouvaient +prétendre à la main d'Antonine. +Si les oreilles ne tintèrent pas +cette nuit à trente célibataires +aussi peu occupés d'Antonine +que l'enfant qui vient de naître, +c'est que probablement ils dormaient +sur ces mêmes oreilles.</p> + +<p>Le résultat de cet examen fut +que, la semaine suivante, on +donnerait un bal, où les célibataires, +triés soigneusement sur +le volet, seraient offerts à l'admiration +de leur fille.</p> + +<p>Au moment où les époux, +fiers de cette résolution, se préparaient +à s'endormir pour tout +de bon, ils entendirent un léger +bruit de pas qui leur annonçait +la rentrée de leurs enfants. Un +petit rire échappé à Antonine +qui disait bonsoir à son frère +acheva de confirmer madame +Karzof dans sa sécurité.</p> + +<p>--Tu vois bien qu'elle ne pense +pas à Dournof, conclut-elle, +puisque tu l'entends rire. Et la +bonne dame s'endormit sur un +lit de roses.</p> + +<p>Sa fille était rentrée dans sa +chambre, cependant, et au lieu +de se déshabiller, assise sur un +petit canapé, la tête inclinée sur +la poitrine, elle réfléchissait tristement.</p> + +<p>--Eh bien, ma beauté, lui dit +la Niania, qui l'attendait, si tard +qu'elle dût rentrer, et qui ne se +couchait jamais sans avoir fait +sur elle le signe de la croix, pour +écarter les mauvais rêves,--tu +ne te déshabilles pas? Est ce que +tu n'as pas sommeil?</p> + +<p>Antonine tressaillit.</p> + +<p>--Pardon, Niania, dit-elle, je +te fais attendre,--tu dois être fatiguée.</p> + +<p>Elle se leva aussitôt et se livra +aux soins de sa fidèle servante. +Celle-ci peigna avec soin les +beaux cheveux, si longs et si +lourds qu'ils inclinaient légèrement +sous leur fardeau la tête +de la jeune fille; elle était fière +de ses cheveux bruns, si doux +et si souples; elle les tressait patiemment +tous les jours deux +fois, pour éviter qu'ils ne perdissent +leur lustre, et ne permettaient +à aucune main étrangère +de toucher aux nattes de +"son enfant". Lorsque madame +Karzof, mue du beau zèle dont +nous avons parlé, se mit en tête +de faire venir un coiffeur, elle +eut à livrer une vraie bataille à +la Niania, et si elle obtint les +honneurs du combat, c'est uniquement +parce qu'elle la renvoya +à la cuisine en lui fermant la +porte sur le nez.</p> + +<p>--Eh bien, mignonne, dit doucement +la vieille servante, tes +parents n'ont pas accepté ton +bien-aimé? Ils ont refusé de lui +donner notre colombe?</p> + +<p>--Oui, soupira Antonine.</p> + +<p>--Et toi, qu'est-ce que tu dis?</p> + +<p>--Je dis que je l'épouserai, +lui ou personne.</p> + +<p>La Niania garda le silence, et +hocha par deux fois sa vieille +tête grise.</p> + +<p>--C'est qu'ils veulent te marier, +reprit-elle au bout d'un moment.</p> + +<p>--A qui? dit Antonine en levant +brusquement la tête.</p> + +<p>--Je ne sais pas; on te cherche +un promis. On va donner +un bal pour toi, et l'on s'occupera +de te marier le plus vite +possible.</p> + +<p>--Quelle idée! Où as tu pris +cela?</p> + +<p>--J'ai écouté à la porte, pendant +que tu étais chez madame +Frakine. Et lui, que dit-il, ton +ami?</p> + +<p>--Il dit comme moi.</p> + +<p>--Que Dieu étende sa main +sur vous, soupira la Niania, car +je prévois que votre vie ne sera +pas tranquille!...</p> + +<p>Antonine s'étendit sur son lit; +sa bonne ramena les couvertures +sur elle, attisa la lampe des +images, et se retira en faisant +des signes de croix dans l'air de +tous côtés pour chasser l'esprit +malin.</p> + +<p>Mais l'esprit malin était resté +au coeur de la jeune fille. Une +colère sourde travaillait en elle +et montait toujours, menaçant +de submerger sa raison. Si on +l'avait laissée en paix, maîtresse +d'attendre que Dournof eût conquis +une position, elle aurait été +une fille douce et soumise, patiente +malgré son chagrin, et respectueuse +toujours... Mais on +voulait disposer d'elle sans son +consentement... on traitait son +amour comme un enfantillage, +on se jouait de l'homme qu'elle +aimait... Sa colère devint si forte, +qu'Antonine se leva, incapable +de rester immobile plus longtemps. +La fraîcheur de la chambre +calma un peu sa fièvre. Elle +fit deux ou trois fois le tour de +sa cellule virginale, et s'arrêtant +devant les images, elle s'agenouilla +pieusement.</p> + +<p>--Sainte mère de Dieu! dit-elle +tout haut, en étendant la +main vers l'image de la Vierge +qui lui souriait placidement, son +enfant dans les bras, je jure d'être +à lui ou à personne.--Et s'il +faut mourir pour tenir mon serment, +je mourrai.</p> + +<p>Elle se prosterna et resta longtemps +en prières. Le froid et +l'immobilité la glacèrent; un +frisson passa sur son corps. Elle +se leva, rejetant ses tresses importunes, +puis retourna à son lit +et s'endormit.</p> +<br><br> + +<h3>IV</h3> + +<p>Les jours suivants, madame +Karzof continua à étudier attentivement +sa fille, mais celle-ci +s'était fait un visage impénétrable; +Dournof vint voir Jean à +plusieurs reprises, sans affectation; +il passa la meilleure partie +du temps de sa visite dans la +chambre du jeune homme, et ne +fit qu'apparaître et disparaître +dans le salon. Antonine l'accueillait +comme par le passé, +lui tendait la main, lui souriait, +exactement comme s'il n'avait +jamais été question de mariage +entre eux; les plus malintentionnés +n'auraient pu rien trouver +à critiquer dans cette conduite, +si bien que madame Karzof, +se disant que le danger était +écarté de ce côté, s'adonna entièrement +aux préliminaires de +la fête projetée.</p> + +<p>Pendant qu'elle faisait une +tournée de visites préparatoires +elle recueillit nombre de compliments +sur sa fille, et pas mal +d'ouvertures de la part des dames, +aussi désireuses de placer +un jeune célibataire que madame +Karzof pouvait l'être de placer +Antonine. Entre demandeurs +et offrants, les choses finissent +toujours par s'arranger. Cette +grande comédie que donnent incessamment +aux désintéressés +les faiseurs de mariages a des +hauts et des bas, comme toutes +les représentations de ce monde; +il y a des moments où il se +trouve sur le marché plus de célibataires +que de jeunes filles; +d'autres, et c'est le cas le plus +fréquent, où les demoiselles sont +offertes en grande quantité, et +les célibataires peu nombreux. +Le grand talent, en telle occurrence, +est de garder sa... comment +dire cela sans blesser personne?... +il s'agit d'acheter, en +tout cas, si l'on ne peut supposer +qu'il s'agisse de vendre! Le +talent est donc de garder sa marchandise +en magasin, aussi longtemps +qu'elle n'est pas demandée +sur la place. On a vu de très-beaux +mariages, ce qu'on appelle +des mariages avantageux, se +conclure en vingt quatre heures, +parce qu'un ambassadeur avait +besoin d'une ambassadrice pour +lui aider à représenter la république +au Monomotapa; on a +vu aussi des célibataires immariables, +et abandonnés des marieuses +les plus habiles, trouver +femme sans coup férir; c'est +qu'ils avaient choisi le bon moment,--ce +qui est en toute chose +le premier point.</p> + +<p>Lorsque madame Karzof se mit +en campagne pour marier Antonine, + il s'était fait une grande +razzia de demoiselles à la Noël +précédente, et ceux qui n'avaient +pas pris leurs précautions d'avance +étaient restés célibataires +comme devant. La bonne dame +reçut donc des compliments extraordinaires + sur le mérite, la +beauté, l'intelligence, etc., etc, +de sa fille, et dans les six maisons +qu'elle parcourut le premier +jour de sa tournée, elle +trouva quatre prétendants,--non +pas que tous les quatre +eussent témoigné un désir particulier +d'épouser Antonine, mais +il y avait quatre messieurs disposés +à épouser une jolie femme +avec une jolie dot, ou même +une jolie dot, sans faire d'une +jolie femme un complément +indispensable.</p> + +<p>Madame Karzof sourit, et +rentra au logis triomphante et +la tête haute.</p> + +<p>--Puisqu'il en est ainsi, dit +elle à son mari au premier moment +de tête à tête, nous les inviterons +tous, et nous serons +très-difficiles dans notre choix. +Nous avons droit à la fleur du +panier.</p> + +<p>Le second jour fut plus favorable +encore que le premier, car +il se rencontra, parmi les victimes +immolées à l'orgueil maternel +de madame Karzof, quelqu'un +qui avait vu--positivement +vu Antonine, et qui la demandait +personnellement! oui! +personnellement! Non pas une +personne bien élevée avec un +petit capital, mais mademoiselle +Karzof elle-même, telle qu'elle +était! Madame Karzof, gagna +sur-le-champ un pouce en hauteur.</p> + +<p>Le lecteur se tromperait, et +nous serions bien malheureux de +cette erreur, s'il se figurait qu'en +Russie l'on traite ces questions +directement. Ce serait de la première +grossièreté; tout au plus +cela se passe-t-il chez les marchands +dans la classe intelligente +et civilisée des employés +demi-supérieurs, les choses vont +tout autrement. Madame Karzof +abordait ainsi ses bonnes amies:</p> + +<p>--Bonjour, chère Anastasie +Pétrowna! Mon Dieu, qu'il s'est +écoulé de temps depuis que j'ai +eu le plaisir de vous voir!</p> + +<p>--Il y a au moins six semaines! +j'aurais dû aller vous rendre +visite, mais...</p> + +<p>--Du tout! c'est moi qui +vous devais une visite.</p> + +<p>--Vous croyez! tant mieux, +cela me rassure; mais nous ne +comptons pas les visites, n'est-ce +pas, entre nous! Eh bien, quoi +de neuf en ce monde?</p> + +<p>--Mais pas grand'chose; les +Morof ont marié leur fils, vous +savez...</p> + +<p>--Oui, oui, c'est de l'histoire +ancienne. Et votre jolie Antonine, +quand la mariez-vous?</p> + +<p>--Oh! nous ne sommes pas +pressés, Dieu merci! Nous n'en +sommes pas embarrassés... une +enfant si douce, si aimante! telle +que vous la voyez, elle ne m'a +pas donné une heure de chagrin +dans toute sa vie. Je ne crois pas +lui avoir jamais adressé un mot +de reproche!</p> + +<p>--Que vous êtes heureuse, ma +bonne amie! Je n'ai pas eu tant +de bonheur avec mes filles; elles +sont toutes mariées, à présent, +je puis le dire, elles m'ont donné +beaucoup de mal pour leur +éducation. Mais dans le temps +je parlais comme vous.</p> + +<p>Les deux mères se mettent à +rire de concert, mais il y en a +une qui rit jaune.</p> + +<p>--Nous voulons donner un +bal la semaine prochaine, reprend +madame Karzof d'un air +un peu pincé; connaîtriez-vous +quelques gentils garçons, des +messieurs bien élevés, qui voudraient +danser chez nous?</p> + +<p>--Chez vous? Je crois bien, +vous trouverez toujours bien autant +de cavaliers que vous en +pourrez désirer! une maison où +l'on s'amuse tant! Je vous amènerai +M., X., M., V., M., Z., etc; +mais si vous ne voulez pas marier +Antonine cette année, je ne +vous amènerai pas M. Titolof.</p> + +<p>--Et pourquoi, ma chère +amie?</p> + +<p>--Parce qu'il est amoureux +fou de votre charmante fille. Il +l'a vue au dernier bal de l'assemblée +de la noblesse, et il a +cherché toute la soirée quelqu'un +pour se faire présenter... +Malheureusement je n'étais pas +là, et s'il a trouvé nombre de +jeunes gens pour lui parler de +vous et de votre famille, il n'en +a pas rencontré d'assez sérieux +pour qu'il le prit comme chaperon.</p> + +<p>--Et! quelle idée! on se fait +présenter tout de même. Quel +âge a-t-il?</p> + +<p>--Environ trente-cinq ans, je +crois; il a déjà le grade de général +civil et la croix de Sainte-Anne.</p> + +<p>--Comme mon mari, s'écria +ici madame Karzof; si jeune! +a-t-il de la fortune?</p> + +<p>--Il n'est pas millionnaire, +mais il doit avoir trois mille roubles +environ de revenu, ce qui +avec les appointements de sa place +lui fait à peu près six mille +roubles...</p> + +<p>--Ce n'est pas à dédaigner, +dit madame Karzof d'un air sérieux; +mon Dieu que de prétendants! +Nous n'en manquerons +pas, à coup sûr; depuis huit +jours, on m'en a proposé plus +d'une douzaine.</p> + +<p>--C'est ainsi que se font les +mariages, pas tous, heureusement, +à la plus grande gloire +des mères de famille. On a cru +remarquer que celles qui ont le +plus mal marié leurs propres enfants +sont les plus acharnées à +conclure des unions pour les autres, +mais on n'a pu s'assurer si +c'est l'esprit de vengeance qui +les anime, ou quelque autre sentiment.</p> +<br><br> + +<h3>V</h3> + +<p>Le résultat de tant de courses +et de visites, sans compter +deux journées entières employées +à s'assurer un "tapeur" et +des domestiques de renfort à +veiller au souper, aux glaces, au +thé, à la toilette d'Antonine, fut +une violente courbature qui prit +madame Karzof une heure avant +le dîner, le jour de son bai.</p> + +<p>Il était trop tard pour reculer, +cependant; la malheureuse mère, +victime de son devoir, endossa +en gémissement une robe +de soie lilas, trop étroite, parce +qu'elle la mettait rarement, et se +tint de son mieux à l'entrée du +salon pour recevoir ses visiteurs.</p> + +<p>Il vint beaucoup de demoiselles, +amenées par leurs mamans, +et plus encore de jeunes gens: +ceux-ci arrivaient tout seuls; une +demi-douzaine de prétendants +"sérieux" et une autre demi-douzaine +de prétendants moins +sérieux se groupèrent autour +d'Antonine.</p> + +<p>Celle-ci avait eu pour premier +soin doter les bijoux dont sa +mère l'avait chargée, ce qui lui +avait attiré un coup d'oeil flamboyant, +mais sans effet: très +calme, pâle comme de coutume, +vêtue de blanc, elle recevait les +hommages de ces inconnus avec +une indifférence parfaite. L'escadron +sacré se tenait à peu de distance, +sous la conduite de Jean +Karzof, que cette petite guerre +amusait beaucoup.</p> + +<p>On commença à danser; au +moment où un des prétendants +sérieux, homme d'une quarantaine +d'années, chauve, un peu +poussif, mais qui portait majestueusement +des lunettes d'or sur +son nez camus, s'inclinait devant +Antonine pour la première valse, +Jean la lui enleva sous ses +besicles, et l'entraîna rapidement +à l'autre bout du salon.</p> + +<p>--Oh! Jean! s'écria madame +Karzof. Quel polisson!</p> + +<p>Cette exclamation, qui n'était +pourtant pas de cérémonie, n'arriva +pas aux oreilles du jeune +homme. Très-affairé en apparence, +il manoeuvrait pour faire +passer sa soeur au moment voulu +au bras de Dournof, sans la +reconduire à sa place.</p> + +<p>Le stratagème réussit parfaitement, +et l'escadron sacré comprit +aussitôt la manoeuvre. Après +deux tours de valse, Dournof +déposa Antonine sur une chaise, +non loin de sa mère; mais au +moment où les besicles se dirigeaient +de ce côté, un des séides +d'Antonine l'enlevait pour la repasser +à un autre, et ainsi de +suite jusqu'au moment où la valse +fut terminée.</p> + +<p>En Russie, on ne danse pas +toute une danse, sauf le quadrille, +avec la même dame; ce +serait une haute inconvenance. +On se permet tout au plus deux +ou trois tours de salon s'il est +très-vaste, après quoi l'on ramène +la dame à sa place, où elle +a la faculté d'accepter ou de refuser +ensuite tel cavalier qui lui +convient. Cette mode, à coup +sùr moins fatigante que la mode +française, permet à tout le +monde de danser à peu près +avec tout le monde durant la +même soirée, et devait fournir à +Antonine de nombreux moyens +d'esquiver les protégés de sa +mère.</p> + +<p>--Ecoute, lui dit sévèrement +cette dernière, au moment où, +occupée de ses devoirs de maîtresse +de maison, la jeune fille +s'affairait à appareiller les quadrilles; +ne danse pas avec ces +petits jeunes gens, les amis de +ton frère; tu peux les voir tous +les jours; tu vois bien qu'il vient +des gens convenables, sérieux, +--c'est avec ceux-là qu'il faut +danser, entends-tu?</p> + +<p>Antonine fit un signe de tête, +et s'esquiva. Lorsque les premières +mesures de la contredanse +retentirent, sa mère vit avec +horreur qu'elle dansait avec un +des "petits jeunes gens"! Elle +lui adressa de loin une verte semonce, +qui fut perdue, comme +le reste.</p> + +<p>--Pourquoi m'as tu désobéi? +dit madame Karzof en rejoignant +sa fille dans la salle à manger, +dès que la musique eut cessé.</p> + +<p>--Mais, maman, ce n'est pas +ma faute si Matvéief m'a invitée +avant les autres! Je ne pouvais +pas me douter que le gros monsieur +m'inviterait.</p> + +<p>--Le gros monsieur? répéta +la mère effarée.</p> + +<p>--Eh oui! le gros monsieur à +lunettes. A son âge, est-ce qu'on +danse?</p> + +<p>Après avoir enfoncé ce poignard +dans le coeur de sa mère, +Antonine s'envola comme un papillon.</p> + +<p>Dix heures avaient sonné, et +le phénix des prétendants, le général +de trente-cinq ans, décoré +de Sainte-Anne, n'était pas encore +arrivé. Madame Karzof jetait +des regards inquiets, tantôt +sur sa fille, qui continuait à danser +de préférence avec les "petits +jeunes gens", tantôt sur la +porte qui s'ouvrait souvent, mais +pour laisser passer des visages +connus. Enfin, sa bonne amie +parut, vêtue d'une superbe robe +de soie bleue, d'un bleu à faire +rougir le ciel de juin, entraînant +dans le remous des plis de sa +jupe le général Titolof, qui avait +beaucoup de peine à se dépêtrer.</p> + +<p>--Oh! oh! dit à demi-voix +Dournof, placé derrière Antonine +à ce moment, c'est sérieux, +cette fois!</p> + +<p>Le général Titolof avait, en +effet, trente-cinq ans environ, +c'est-à-dire trente-sept ans et +onze mois; c'était un homme de +belle prestance qui portait en +avant un beau torse bombé, recouvert +pour la circonstance +d'un linge éblouissant et d'un +gilet plus éblouissant encore. Le +reste du corps, orné de drap fin, +suivait ce torse magnifique; la +tête qui surmontait le tout n'était +pas indigne de cet ensemble; +de beaux yeux gris, des +sourcils noirs, une fine moustache +noire, une virgule noire, des +cheveux noirs très-fins et frisés +au fer, et surtout, oh! si admirablement +pommadés! Des gants +paille, un chapeau gibus avec +des initiales surmontées d'une +couronne... Tout cela était parfait, +si parfait, que Karzof enfonça +ses doigts dans les côtés +de Dournof qui sursauta.</p> + +<p>--Comment peux-tu te comparer +à cet oiseau-là? lui dit-il; +mais tu n'es pas seulement digne +de serrer la boucle de son gilet.</p> + +<p>--Je la serrerais peut-être un +tantinet trop fort, répondit +Dournof d'un air méditatif en +contemplant la beauté incontestable +du général Titolof.</p> + +<p>--Je veux aller voir s'il miaule +ou s'il aboie, dit Jean; il est impossible +que cette tête-là parle +d'une voix humaine, comme toi +et moi.</p> + +<p>Titolof, suivant toujours la +robe de soie bleue, était arrivé +auprès de madame Karzof.</p> + +<p>--Le général Titolof, mon +ami, et celui de mon mari, dit la +robe bleue en le présentant.</p> + +<p>Les talons de Titolof se rapprochèrent; +il inclina la tête +avec un geste mécanique irréprochable, +et la releva aussi gracieusement, +puis se pencha sur +la main potelée de madame Karzof, +qu'il porta à ses lèvres.</p> + +<p>--Enchantés, enchantés, murmura +la bonne dame, en se retournant +aussi vite que sa courbature +le lui permettait.</p> + +<p>--Je vais vous faire faire connaissance +avec notre famille... +Mon mari... Le mari salua. Mon +fils, Jean...</p> + +<p>Jean Karzof venait, bien mal +à propos, de demander une polka +au tapeur aveugle, et le salon +retentissait des accords mélodieux +des "folichons". Jean +s'inclina devant le monsieur, qui +lui serra la main à l'anglaise.</p> + +<p>--Et ma fille Antonine, où +est-elle, Jean?</p> + +<p>--Là-bas, maman, répondit +respectueusement le jeune homme.</p> + +<p>Antonine était là-bas, en effet, +qui dansait la polka avec un +"petit jeune homme"; au moment où +sa mère lui lançait un +regard irrité, elle l'aperçut qui +quittait le petit jeune homme +pour repartir aussitôt avec les +besicles, et la colère de son regard +se changea en une approbation +qui devint du regret en +retombant sur le général Titolof.</p> + +<p>--Je vous la ferai voir tout à +l'heure, général; passez donc +par ici.</p> + +<p>--Trop heureux, dit le général +d'une voix suave.</p> + +<p>Jean s'enfuit en pouffant de +rire vers ses amis.</p> + +<p>--Il ne miaule pas, dit-il, il +bêle!</p> + +<p>Antonine revint pourtant vers +sa mère, car il fallait bien finir +par là, et la présentation eut +lieu.</p> + +<p>--J'ai désiré me rapprocher +de vous, mademoiselle, dit le +général de sa voix melliflue; +l'impression que vous avez faite +sur moi est ineffaçable.</p> + +<p>Antonine s'inclina légèrement +comme pour dire: "En +voilà assez!" Mais Titolof reprit:</p> + +<p>--Je serais heureux que votre +jolie bouche ajoutât une autorisation +à celle que j'ai déjà reçue +de madame votre mère...</p> + +<p>Antonine regarda sa mère... +hélas! l'autorisation n'était que +trop écrite dans le sourire qui +éclairait le visage de madame +Karzof.</p> + +<p>--Réponds donc, Nina! dit +celle-ci. Elle est si timide! ajouta-t-elle +en s'adressant au général.</p> + +<p>--Je ne sais quelle est l'autorisation +que ma mère vous a accordée, +monsieur, dit Antonine, +rougissant de sa propre audace.</p> + +<p>--Celle de vous présenter mes +hommages respectueux...</p> + +<p>--Antonine! cria un peu trop +haut Jean Karzof, on a besoin +de toi ici...</p> + +<p>La jeune fille fit un petit salut +qui pouvait passer à la rigueur +pour un acquiescement, +et disparut en murmurant:</p> + +<p>--Veuillez m'excuser.</p> + +<p>--Ces jeunes filles! dit sa +mère en souriant, elles sont si +farouches quand elles ont été +bien élevées! et je puis me vanter +que rien n'a terni l'âme de +mon Antonine. Elle ne sait pas +seulement ce qu'on veut d'elle...</p> + +<p>Le général Titolof et madame +Karzof se retirèrent dans la +propre chambre à coucher de la +vertueuse dame, convertie en +boudoir pour la circonstance, +et curent là une de ces conversations +matrimoniales qui se +terminent généralement par ces +mots:</p> + +<p>--C'est Dieu qui vous a envoyé +sur mon chemin!</p> + +<p>Toutes les belles-mères débutent +ainsi, et tous les gendres +commencent par là.</p> + +<p>Titolof dansa plusieurs fois +avec Antonine; son inexorable +mère la retint auprès d'elle par +la jupe jusqu'à ce que le général +fût venu s'incliner devant elle, +le bras arrondi et la bouche en +coeur. Mais au dernier moment +pendant le cotillon qui suivait +le souper, selon l'usage de cette +époque, Antonine trouva moyen +de ne pas échanger vingt paroles +avec son cavalier. Elle dansait +avec lui, mais à chaque minute +elle lui était ravie pour une +figure, de sorte que s'il se retira +enchanté de lui-même, de sa +conduite irréprochable et de ses +manières exquises, la jeune fille +eut la consolation, en le voyant +partir, de penser qu'elle ne lui +avait pas dit cinq phrases. Dournof +emportait dans le gant de sa +main gauche un petit billet au +crayon contenant ces mots: "A +vous ou à personne, je l'ai juré +devant les images."</p> +<br><br> + +<h3>VI</h3> + + +<p>Quinze jours se passèrent +ainsi: le mois de février tirait à +sa fin, et les dernières fêtes du +carnaval mettaient toute la ville +en branle. Le général Titolof +était venu d'abord tous les deux +jours, puis tous les jours; ensuite +on l'avait invité à dîner, et +quel dîner! jamais la cuisinière +n'avait passé de plus rude journée! +Cependant, Antonine avait +gagné un point: elle avait maintenu +son samedi chez madame +Frakine; le Titolof abhorré +n'avait point été invité chez la +vieille dame, et madame Karzof +n'attachait pas assez d'importance +aux réceptions de celle-ci +pour avoir l'idée de l'y présenter +elle-même.</p> + +<p>Cette soirée de liberté, semblable +à celles d'autrefois, si dissemblable +de la vie contrainte +et cérémonieuse que les visites +du prétendant lui imposaient +désormais, produisit une impression +extraordinaire sur la +jeune fille. A peine entrée, en +entendant le son familier du +piano, au murmure de ces voix +juvéniles dont plusieurs lui +étaient chères, elle perdit contenance; +tout son grand courage +l'abandonna en un instant, +et elle fondit en larmes au milieu +du salon.</p> + +<p>Toute la jeunesse présente,--il +n'y avait pas une seule maman--se +pressa autour d'elle, +les jeunes gens pour la soutenir, +les jeunes filles pour l'interroger +et lui offrir les caresses faciles et +charmantes de leur âge.</p> + +<p>--Qu'as-tu donc, Antonine? +on t'a fait du chagrin? Peut-on +te venir en aide? Ces questions +et dix autres se croisaient autour +d'elle; appuyée sur l'épaule +d'une amie d'enfance, elle +essayait vainement d'arrêter ses +pleurs.</p> + +<p>--Jean! où est Jean? demanda-t-on.</p> + +<p>Jean était à l'opéra italien, +comme toujours le samedi +Dournof, qui arrivait, domina +tout le groupe de sa haute taille +et s'avança jusqu'à Antonine.</p> + +<p>--Je sais ce qu'elle a, moi. +On veut la forcer à épouser un +homme qu'elle déteste, dit-il à +haute voix, et passant un bras +autour de la jeune fille, il la conduisit +vers un canapé où il s'assit +près d'elle.</p> + +<p>--C'est vous qu'elle aime! +s'écria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>--Certainement, répondit fièrement +Dournof: aussi elle n'épousera +pas son général décoré.</p> + +<p>--Non, non! firent les jeunes +gens tous en choeur.</p> + +<p>--Allez, amusez-vous, dit +Dournof avec l'autorité qu'il +possédait sans conteste sur ce +petit monde dont il était de fait +le chef élu. Nous allons nous +expliquer tranquillement.</p> + +<p>Les quadrilles se formèrent, +madame Frakine apporta le secours +de sa bonté maternelle à +la pauvre enfant, mais il n'y +avait pas de remède possible à +son mal. Madame Karzof était +trop entichée d'un si beau mariage +pour y renoncer; son +futur gendre l'avait prise par +l'amour-propre: il avait perdu +sa mère, et c'était sa belle-mère +qui ferait les honneurs de chez +lui, à côte de sa femme. Titolof +avait de l'argenterie de famille +très-belle; il avait un bel appartement +fort bien meublé, des +tapis, des glaces partout... Madame +Karzof avait été le voir et +en était revenu enchantée.</p> + +<p>--Mais alors, qu'espères tu? +demanda à la jeune fille brisée +sa protectrice impuissante.</p> + +<p>--Je dirai non partout, non +jusqu'à l'autel. Que puis-je faire +de plus?</p> + +<p>Durant les huit jours qui suivirent, +Antonine n'eut pas une +minute à elle, excepté le soir. +Pendant que sa Niania la coiffait +pour la nuit, elle écrivait à +Dournof de longues lettres, et +relisait celle qu'elle recevait de +lui tous les jours. La vieille +servante, debout derrière elle, +tâchait d'adoucir ses mouvements +pour ne pas troubler l'enfant +chérie. Elle regardait les +doigts d'Antonine courir sur le +papier, et ses larmes tomber +sur la page écrite, et toute +l'âme de la vieille femme se +fondait de douleur à la pensée +qu'elle ne pouvait rien pour +elle.</p> + +<p>Un soir, Antonine, lasse de +contenir, avait couché sa tête +sur ses bras croisés au bord de +sa table de toilette; pendant +que la Niania achevait ses nattes +soyeuses, pleurait à se fendre +le coeur, elle sentit deux +gouttes chaudes tomber sur son +cou. Elle releva brusquement +la tête et regarda la vieille bonne. +Celle-ci s'était penchée +sur elle, et deux ruisseaux de +larmes coulaient sans relâche +de ses yeux fatigués sur ses +joues flétries.</p> + +<p>--Ne pleure pas, Niania, dit +Antonine, cela ne sert à rien!</p> + +<p>--Ne pas pleurer, mon aigle +blanc, quand je te vois perdre +tes yeux chéris à pleurer toute +la nuit! Mais je voudrais devenir +aveugle à force de pleurer, +si cela pouvait te rendre la +gaieté. Oui, je prendrais toutes +tes larmes pour moi jusqu'à la +fin de ma vie; si le bon Dieu le +voulait, je perdrais mon salut +éternel si tu pouvais en être +plus heureuse!</p> + +<p>Antonine passa ses deux bras +autour du cou de la pauvre servante.</p> + +<p>--Tu es plus ma mère que ma +vraie mère, dit-elle.</p> + +<p>--Je crois bien! s'écria la +Niania; sauf vous avoir mis au +monde, votre mère n'a rien fait +pour vous. Qui a veillé vos maladies, +soigné vos petits maux, +pleuré et ri pendant toute votre +enfance pour vous amuser; qui +est-ce qui vous soigne à présent +et connaît vos peines? Tu as +raison, ma colombe, c'est moi +qui suis ta vraie mère! Aussi +tu peux pleurer avec moi, et ta +mère te défend les larmes, parce +que ça gâte les yeux. Pleure, +ma beauté; nous pleurerons +ensemble, et peut-être que le +Seigneur se laissera toucher.</p> + +<p>Le lendemain de ce jour était +un samedi. Madame Karzof entra +dès le matin dans la chambre +de sa fille et surveilla attentivement +l'opération de sa coiffure. +Antonine s'était fait apporter la +robe toute simple qu'elle mettait +d'ordinaire; sa mère la renvoya +et choisit une robe claire de +couleur Indécise, particulièrement +gaie et voyante; elle plaça +ensuite un ruban rose dans les +cheveux de sa fille; et, après +l'avoir examinée de tous côtés, +elle finit par l'embrasser avec +plus de tendresse que de coutume, +après quoi elle l'emmena +dans sa chambre.</p> + +<p>--Vois-tu, Antonine, lui dit-elle, +quand elle l'eut fait asseoir +à son côté, le devoir des jeunes +filles est de se soumettre à leurs +parents qui savent mieux qu'elles +ce qui leur convient; tu as +été une bonne fille, tu seras une +bonne épouse et une bonne mère. +L'heure est venue pour toi +de quitter tes parents; j'espère +que tu leur sera reconnaissante +jusqu'à la mort des soins qu'ils +ont pris pour assurer ton bonheur. +Le général Titolof va venir +aujourd'hui pour te demander +en mariage; tu répondras +comme il convient, et vous recevrez +tous les deux la bénédiction +des fiançailles.</p> + +<p>Antonine se leva.</p> + +<p>--Ma mère, dit-elle en se +prosternant par trois fois, à l'ancienne +mode, vous savez que +j'aime Dournof. Ne me forcez +pas à épouser un autre homme +contre mon gré.</p> + +<p>--C'est une plaisanterie, s'écria +madame Karzof, tu ne l'aimes pas!</p> + +<p>--Je l'aime, et je lui ai donné +ma parole. Nous sommes +contents d'attendre ainsi, ma +mère, nous ne vous demandons +qu'un peu de patience. N'ordonnez +pas notre malheur, et nous +vous bénirons tous deux.</p> + +<p>Madame Karzof eut peur, intérieurement; +elle s'aperçut +qu'elle avait traité trop légèrement +l'amour des deux jeunes +gens, et de plus elle acquit la +certitude qu'elle ignorait tout le +caractère de sa fille. Cette dernière +découverte fut fatale à la +première, car si elle avait été +touchée de voir combien cet +amour méprisé avait de profondes +racines, elle fut extrêmement +blessée de ce qu'elle nomma +la sournoiserie d'Antonine. +Elle oublia qu'elle aurait dû depuis +longtemps inspirer à sa fille +la confiance qui lui manquait aujourd nui, +et s'en prit à la méchante +nature de son enfant.</p> + +<p>--On n'aime pas un va-nu-pieds, +dit-elle avec humeur. +Comment ne t'es-tu pas aperçue +qu'il ne t'aime que pour ta dot? +Si tu étais pauvre...</p> + +<p>--Ma mère, interrompit Antonine, +les yeux flamboyants de +colère, n'insultez pas Dournof: +il vaut mieux que moi. C'est +vous qui voulez me donner un +général parce qu'il est riche!</p> + +<p>Madame Karzof se leva aussi, +et les deux femmes se toisèrent +un instant. Si madame Karzof +ne donna point un soufflet à sa +fille, c'est parce qu'elle avait +trouvé moyen de la blesser plus +cruellement.</p> + +<p>--Ton Dournof ne veut que +notre argent, répéta-t-elle d'un +ton méprisant: les gens de son +espèce sont toujours après les +filles de bonne maison.</p> + +<p>--Ma mère, répéta Antonine, +n'insultez pas un honnête homme, +car je l'épouserai sans dot +et malgré vous!</p> + +<p>Madame Karzof, furieuse, +éclata d'un rire aigu.</p> + +<p>--Si tu l'épouses sans dot, il +sait bien que tu hériteras un jour +ou l'autre. Ce ferait le coup de +notre mort, entends-tu? de notre +mort à tous les deux, car si tu +l'épouses, je te maudis, toi, lui +et vos enfants!</p> + +<p>Antonine chancela; ses forces +l'abandonnaient, mais elle ne +voulut pu donner à sa mère le +plaisir de la voir vaincue; elle +se retint à une chaise et la regarda +en face.</p> + +<p>Le visage de madame Karzof +exprimait autant de colère et +presque de haine qu'on peut le +supposer. En ce moment, elle +ne voyait pas en sa fille le fruit +de ses entrailles, elle y voyait +une ingrate qu'elle avait fait élever, +qui lui devait tout, même +l'existence, et qui osait lui tenir +tête. La Niania avait raison. +Celles qui ne font que donner +le jour à leurs enfants sont +moins mères que celles qui les +élèvent; ce sont les joies et les +chagrins de la maternité qui la +font vraiment puissantes.</p> + +<p>--Soit, ma mère, dit Antonine +sans baisser les yeux, je n'épouserai +pas Dournof sans votre +bénédiction, puisque vous me +menacez d'un châtiment si cruel, +mais je n'épouserai pas non plus +Titolof.</p> + +<p>--Tu l'épouseras à la fin du +carême, ou je te maudis.</p> + +<p>--Je ne l'épouserai pas, ma +mère; j'aimerais mieux mourir.</p> + +<p>--On n'en meurt pas, dit madame +Karzof en souriant amèrement; +j'ai répondu exactement +la même chose à ma propre mère +il y a trente-sept ans, quand +il s'est agi d'épouser ton père.</p> + +<p>--Toutes les âmes ne sont +pas pareilles, dit lentement Antonine.</p> + +<p>--Heureusement! Car je crois +que la tienne est l'oeuvre du démon. +En attendant, c'est ton +Dournof qui t'inspire cette belle +résistance; j'ai été bien peu intelligente +de ne pas le mettre à +la porte le jour qu'il a fait cette +ridicule demande. C'est à vous +deux que vous avez comploté +de me faire perdre patience! Attends, +je vais lui écrire qu'il ne +se représente plus devant mes +yeux.</p> + +<p>Elle s'assit et écrivit à la hâte +trois mots qu'elle envoya aussitôt +chez Dournof. Puis une réflexion +lui vint.</p> + +<p>--Tu pourrais bien le voir +chez madame Frakine, elle est +si peu difficile sur le choix de +ceux qu'elle reçoit! mais tu n'iras +plus sans moi, et de plus je +vais lui faire savoir que, si elle +tient à mon amitié, elle ait à tenir +dehors ce coureur de fortunes.</p> + +<p>Elle expédia aussi vite que le +premier un second billet, et regarda +ensuite sa fille, toujours +debout devant elle:</p> + +<p>--Va dans ta chambre, dit-elle, +et tâche de réfléchir.</p> + +<p>Titolof arriva dans l'après-midi; +une table avec les images +avait été préparée. M. et madame +Karzof l'attendaient dans le +salon. Quand il fut venu, on envoya +chercher Antonine, qui apparut +pâle comme la cendre et +défaillante, mais d'une apparence +digne et fière.</p> + +<p>En s'entendant demander officiellement +sa main, elle eut envie +d'adjurer cet homme, de lui +dire qu'elle en aimait un autre +et de lui demander grâce; mais +sa nature concentrée, ennemie +de toute démonstration extérieure, +la fit reculer devant cette +scène qu'elle trouvait d'avance +bête et théâtrale. Elle se promit +de lui faire entendre raison +à un moment où ils seraient +seuls.</p> + +<p>M. et madame Karzof répondirent +pour leur fille qui n'ouvrit +pas la bouche, bénirent les +fiancés avec les images saintes, +et une conversation s'établit entre +les trois personnages, si peu +intéressante et si lourde à porter, +que le fiancé prétexta un +devoir de service et se retira au +bout d'un quart d'heure, après +avoir baisé respectueusement la +main inerte d'Antonine. Dès +qu'il eut quitté l'appartement, la +jeune fille se retira dans sa +chambre en refusant de dîner.</p> + +<p>Pendant que M. et madame +Karzof, assez penauds de ce résultat, +prenaient en tête-à-tête +un repas qui ne leur paraissait +pas bon, la Niania, qui ne servait +jamais à table, se glissa près +d'Antonine. En la voyant, celle-ci, +affaissée dans un fauteuil, +tourna la tête de son côté et lui +tendit la main.</p> + +<p>--Ils t'ont forcé mon ange du +ciel? dit la vieille femme en baisant +la main de son enfant d'adoption.</p> + +<p>--Oui, dit Antonine, mais je +ne l'épouserai pas!</p> + +<p>--Hélas! ma chérie, soupira +la Niania, contre la volonté du +Tsar et celle des parents, il n'y +a pas de recours!</p> + +<p>--Niania, dit Antonine après +un moment de silence, il faut +que je voie Dournof.</p> + +<p>--Eh bien, ma beauté, chez +madame Frakine ce soir!</p> + +<p>--Je n'irai pas chez madame +Frakine, ma mère craint que je +ne l'y voie. Niania, reprit Antonine +en se redressant et en regardant +sa vieille bonne, je veux +voir Dournof aujourd'hui.</p> + +<p>--Où, seigneur Dieu? Comment? +s'écria la Niania en levant +les bras au ciel.</p> + +<p>--C'est mon affaire, dit Antonine +en continuant à la regarder +avec autorité. Va dire à ma +mère que je désirerais aller aux +vêpres ce soir.</p> + +<p>--Aux vêpres? c'est une bonne +pensée, ma chérie; la prière +calmera ta pauvre petite âme +affligée; j'y vais tout de suite.</p> + +<p>Au bout d'un instant, la Niania +revint, apportant la permission +demandée. L'heure des vêpres +n'était pas bien éloignée. +Antonine dépouilla son costume +de fête; elle arracha de sa tête +avec colère le ruban rose que sa +mère y avait mis, et frotta longtemps +la place où les lèvres de +Titolof avaient touché sa main. +Puis elle attendit sa Niania.</p> + +<p>Vers sept heures, celle-ci apparut, +dûment encapuchonnée, +portant la pelisse de sa jeune +maîtresse, qui s'en revêtit sans +perdre de temps. Elles sortirent +toutes deux et firent quelques +pas; mais au premier tournant, +la Niania arrêta Antonine par +la manche.</p> + +<p>--Tu te trompes de chemin, +ma chérie: l'église est par ici.</p> + +<p>--Nous irons à l'église plus +tard, dit Antonine. Suis-moi.</p> + +<p>La Niania fit quelques pas; +elle était obligée de courir presque +pour marcher de concert +avec la jeune fille.</p> + +<p>--Ma beauté, ma petite chérie, +où vas tu? demanda-t-elle +avec crainte.</p> + +<p>--Tu as dit que tu donnerais +ton salut éternel pour me sauver, +répondit Antonine; suis-moi +sans rien demander de plus.</p> + +<p>La Niania baissa la tête et ne +souffla plus mot.</p> + +<p>Antonine traversa deux ou +trois rues populeuses, pénétra +dans une ruelle sombre, et sans +hésiter,--elle avait pris plaisir à +passer tant de fois devant cette +maison pendant son hiver solitaire!--elle +entra dans une maison +simple et propre; elle monta +un escalier de pierre, et au +second elle sonna d'une main vigoureuse. +La porte s'ouvrit, un +rayon de lumière tomba sur le +visage d'Antonine qui avait rejeté +son capuchon.</p> + +<p>--Antonine! Dieu t'envoie! +sois bénie! cria la voix de Dournof, +et sans plus rien dire, il +emporta la jeune fille dans ses +bras.</p> + +<p>La Niania referma soigneusement +la porte et les suivit dans +le salon.</p> +<br><br> + +<h3>VII</h3> + +<p>Le petit salon où Dournof +avait entraîné sa fiancée était +une pièce maussade, comme tous +les garnis. Quelques plantes à +feuillage vivace sur l'appui intérieur +des fenêtres essayaient, +mais en vain, de lui donner une +apparence joyeuse. Un petit bureau, +surchargé de papier; un +gros tas de livres et de dossiers +sur le parquet, un verre de thé +à moitié vide sur un coin de table: +tel était l'appartement du +jeune homme.</p> + +<p>Mais en ce moment Dournof +planait au-dessus des misères +terrestres: Antonine serrée contre +son coeur, il ne sentait plus +ni l'injure, ni la colère; il avait +une foi absolue en celle qui venait +si naïvement à lui comme à +son consolateur.</p> + +<p>Ils restèrent ainsi pendant une +minute, sans songer à échanger +une caresse; la Niania, restée +debout près de la porte, les regardait +et pleurait silencieuse +ment; l'énergie avec laquelle +cette rencontre avait été cherchée, +le transport qui l'accueil +fait, lui prouvait combien l'amour +qui unissait les jeunes gens +était sérieux et profond.</p> + +<p>Enfin, Dournof relâcha son +étreinte, et présenta une chaise +à Antonine. Le divan était encombré +de papiers comme tout +le reste; il en repoussa quelques-uns, +se fit une petite place et +s'assit en face de la jeune fille. +La Niania resta debout; depuis +qu'elle savait se tenir sur ses +jambes, elle ne s'était jamais assise +en présence des maîtres.</p> + +<p>--Je suis venue, dit Antonine +d'une voix tremblante, parce que +je voulais absolument vous parler; +ma mère vous a offensé, +je viens vous en demander pardon.</p> + +<p>Dournof fit un geste d'indifférence. +Il se souciait bien peu +des offenses des autres, aussi +longtemps qu'il serait aimé +d'Antonine!</p> + +<p>--Nous ne pourrons plus nous +voir, continua la jeune fille; ma +mère a déclaré que je ne sortirais +plus sans elle; j'ai dit ce +soir que j'allais à vêpres... C'est +bon pour une fois.</p> + +<p>Elle se tut. L'idée de ne plus +voir Dournof était si douloureuse, +qu'elle lui faisait oublier l'autre +danger,--le mariage qu'on +voulait lui infliger.</p> + +<p>--Mais d'où vient tout cela? +demanda le jeune homme.</p> + +<p>--Titolof m'a demandée en +mariage, dit-elle en levant les +yeux sur lui.</p> + +<p>--Eh bien?</p> + +<p>--Et ils m'ont accordée.</p> + +<p>--C'est impossible! s'écria +Dournof en bondissant sur ses +pieds. Ils n'ont pas fait cela!</p> + +<p>--Ils l'ont fait.</p> + +<p>--Et tu n'as pas résisté?</p> + +<p>--J'ai dit à ma mère que je +mourrais plutôt que de l'épouser.</p> + +<p>--Qu'a telle dit?</p> + +<p>--Que toutes les jeunes filles +parlent de même, et elle a passé +outre.</p> + +<p>Dournof se mit à marcher de +long en large dans la pièce +étroite, éclairée par une seule +bougie vacillante. Il avait croisé +les bras et incliné sa tête sur +sa poitrine, pour comprimer + toutes les paroles amères qui +bouillonnaient en lui, et qu'Antonine +ne devait pas entendre. +Il fit cinq ou six fois le tour du +salon, puis s'arrêta devant la +jeune fille.</p> + +<p>--Antonine, dit il, j'ai encore +de l'argent; partons tout de +suite, ma mère te recevra bien, +nous nous marierons là-bas. +Veux tu?</p> + +<p>Il attendit, debout devant elle, +les bras toujours croisés.</p> + +<p>--Non, dit Antonine, en le +regardant avec une expression +déchirante. Elle a dit qu'elle me +maudirait.</p> + +<p>--Te maudire? Et de quel +droit? De quel droit cette mère +impie, qui prétend sacrifier son +enfant à son orgueil, à son intérêt, +maudirait-elle l'âme loyale +qui ne veut pas se vendre? Te +maudire? Mais Dieu ne l'écouterait pas!</p> + +<p>Antonine se tordit les mains, +et ne répondit pas.</p> + +<p>--Alors, continua Dournof, tu +vas épouser cet homme ridicule?</p> + +<p>--Non, dit la jeune fille.</p> + +<p>Il se remit à marcher, en parlant +cette fois.</p> + +<p>--Vois-tu, dit-il, je quitte dès +aujourd'hui mes travaux, et je +cherche une place dans un ministère...</p> + +<p>Antonine se leva.</p> + +<p>--Je ne le veux pas, dit-elle +avec autorité.</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>--Ta carrière est ailleurs; je +ne t'épouserais pas si je te voyais +faiblir. Quand on a une idée +vraiment grande, on ne l'a quitte +ni pour une fortune ni pour +une femme. On souffre, et l'on +meurt.</p> + +<p>--Antonine, cria Dournof, en +se prosternant à ses pieds, tu es +plus qu'une sainte, tu es une + martyre!</p> + +<p>La jeune fille secoua tristement +la tête, et passa la main +dans les boucles épaisses de la +chevelure de son ami, agenouillé +devant elle.</p> + +<p>--Je t'aime, dit elle, et je veux +que tu sois grand.</p> + +<p>--Alors, suis-moi! reprit le +jeune homme avec impétuosité. +Je ne serai grand, si je dois jamais +l'être, que par toi et pour +toi; sans toi, ma vie n'existe +pas.</p> + +<p>--Vous avez travaillé avant +de me connaître et avant de +m'aimer, dit elle avec douceur. +Le but que vous vouliez atteindre +existe toujours. +Dournof se leva, et se tint devant +elle humblement.</p> + +<p>--Tu vaux mille fois mieux +que moi, dit-il sur le ton de la +prière, mais vois-tu, Antonine, +avant de te connaître, je n'étais +qu'un enfant. Je suis un homme +à présent; sais-tu ce qui m'a fait +heureux? C'est la pensée sérieuse +que tu as mise dans ma +vie. Du jour où tu as promis de +m'épouser, je me suis senti +charge d'âme; j'ai pensé au foyer +que je devais préparer pour +te recevoir, aux difficultés de +l'existence, où peut-être tu me +demandais conseil; j'ai repoussé +alors comme indignes bien +des pensées que peut-être sans +toi j'eusse accueillies avec complaisance. +Quand on est jeune, +vois-tu, on se laisse tenter facilement; +je ne te l'ai pas dit, parce +que rien ne devait troubler +ton repos, et d'ailleurs j'étais +sûr de ta réponse! Mais plusieurs +fois on m'a proposé de +l'argent pour arranger des affaires, des +affaires que tu ne peux +pas soupçonner. J'étais très-pauvre +dans ce moment-là; une +fois même, Antonine, c'était au +moment de ta fête, je me creusais +la tête pour trouver le moyen +de t'offrir quelque bagatelle +--j'ai failli succomber; l'affaire +était honorable en apparence,-- +mais la somme qu'on m'offrait +était trop forte pour payer le +simple accomplissement de mon +devoir... J'ai eu méfiance, et j'ai +refusé... Tu ne sauras jamais +combien j'étais pauvre à ce moment-là, +et combien j'ai été violemment +tenté. Eh bien! si j'ai +eu le courage de refuser, ce n'est +pas parce que mes principes, +mon éducation et tout cela m'ont +retenu.. C'est parce que je t'aimais, +et que si tu m'avais demandé +où j'avais pris cet argent, +je n'aurais pas osé te répondre +toute la vérité. Tu es ma conscience, +Antonine, mon honneur +même! Dis, puis-je vivre sans +toi?</p> + +<p>Elle leva sur lui ses yeux noyés +de larmes, mais de larmes +d'orgueil et de joie.</p> + +<p>--Ah! dit-elle, tu me consoles +de toutes mes peines!</p> + +<p>Ils se regardèrent un moment, +ravis, oubliant toute souffrance.</p> + +<p>--Tu es un homme de bien, +dit la voix tremblante d'émotion +de la Niania, toujours debout +près de la porte.</p> + +<p>Ils tressaillirent; ils se croyaient +seuls. Cette voix les ramena +sur la terre.</p> + +<p>--Ah! soupira Antonine, les +hommes comme toi sont rares. +--Ce sera ma joie éternelle d'avoir +été aimée par toi. Mais, +écoute, Féodor, il y a autre +chose, te dis-je, que l'amour +d'une femme... N'as tu pas parlé +de la patrie? N'as tu pas dit +qu'elle a besoin de coeurs dévoués, +de serviteurs désintéressés? +N'est-il pas temps que la +lèpre de fonctionnaires qui la +ronge soit guérie par les âmes +courageuses qui travaillent pour +rien ou pour peu--pour l'honneur +d'être utiles? Ne veux-tu +pas être de ceux-là?</p> + +<p>Dournof serra fortement les +deux mains qu'elle tendait vers +lui.</p> + +<p>--Eh bien, renonce à moi, aime +la Russie. Elle te le rendra.</p> + +<p>--Je ne renoncerai jamais à +toi, dit Dournof d'une voix calme, +où l'on sentait une force immense.</p> + +<p>--Mais, si mes parents ne veulent pas?</p> + +<p>--Je t'enlèverai, malgré toi, +et je t'épouserai de force.</p> + +<p>--Féodor, dit-elle, ne le fais +pas; ma mère me maudirait.</p> + +<p>--Qu'importe! dit-il avec colère.</p> + +<p>--J'en mourrais;--je ne puis +même supporter la pensée de la +honte.</p> + +<p>Elle se tut, et inclina sa tête +sur ses mains pressés.</p> + +<p>La voix de la Niania retentit +dans la chambre mal éclairée; +cette voix, sortant d'un corps +qu'on ne voyait presque pas, +prenait un accent presque prophétique.</p> + +<p>--N'as-tu pas honte, Féodor +Ivanitch, disait-elle, de vouloir +entraîner au mal notre chaste +colombe? Tu sais bien qu'il n'y +a pas de mariage valable devant +Dieu, si les parents refusent le +consentement, même quand un +prêtre l'a béni! Pourquoi cherches-tu +à séduire l'âme blanche +de notre entant? C'est elle qui +parle bien et toi qui penses mal +Tu parlais bien, tout à l'heure, +mais l'esprit du mal vient de +passer sur tes lèvres.</p> + +<p>La Niania se tut. Les jeunes +gens avaient désuni leurs mains +pendant qu'elle parlait, et se tenaient +maintenant tous deux +le front baissé comme des coupables.</p> + +<p>--Adieu, dit Antonine à son +ami, sans oser lever les yeux sur +lui.</p> + +<p>--Non, pas adieu, répondit-il; +tu seras à moi, entends tu? +Et si tes parents te forcent à +épouser ce Titolof, si tu es sans +force pour leur résister, quand +tu sais si bien me résister à moi, +--mariée à Titolof, tu n'en seras +pas moins à moi.--J'enlèverais +madame Titolof, puisque +Antonine Karzof ne veut pas +être ma femme.</p> + +<p>Antonine poussa un cri et recula +en se couvrant le visage de +les deux mains.</p> + +<p>--Honte! honte à toi! fit dans +l'ombre la voix de la Niania, tu +parles comme un sacrilège.</p> + +<p>--Tant pis! s'écria Dournof +hors de lui; d'autres vivent et +prospèrent qui font le mal sans +excuse; nous vivrons et nous +prospérerons comme eux, nous +qui n'avons voulu que le bien, +et qu'on force à mal faire!</p> + +<p>--Tu parles comme un insensé, +dit la Niania toujours immobile. +Si la mère qui t'a porté +t'entendait parler, elle renierait +le fils de ses entrailles, qui offense +Dieu et sa bien-aimée.</p> + +<p>--Pardon, pardon! s'écria +Dournof. Je suis un malheureux, +si malheureux, que je voudrais +être mort! Pardonne-moi, Antonine!</p> + +<p>Antonine étendit la main vers +lui, et traça un signe de croix +dans l'air, sur la poitrine du jeu +ne homme.</p> + +<p>--Que Dieu te donne la paix, +dit-elle; moi. Je tâcherai de bien +faire... Si seulement j'étais sûre +que tu ne seras pas malheureux!</p> + +<p>--Alors, tu ne veux pas? fit +Dournof en la serrant contre son +coeur.</p> + +<p>--Jamais, sans le consentement +de nos parents.</p> + +<p>--Je le leur demanderai encore +une fuis, s'écria-t-il; malgré +leur grossièreté et leur injustice...</p> + +<p>--Ils ne te l'accorderont pas! +dit Antonine. C'est un général +qu'il leur faut pour gendre.</p> + +<p>--Que feras-tu?</p> + +<p>Elle sourit étrangement.</p> + +<p>--Ne crains rien, dit-elle, on +ne me mariera pas malgré moi. +Je te jure que je ne serai pas la +femme de Titolof.</p> + +<p>--Ne jure pas, fit la Niania. +Nul ne peut répondre de soi-même.</p> + +<p>--Je jure, s'écria Antonine, +en se prosternant devant l'image +qui occupait un recoin de la +chambre. Je jure ici pour la seconde +fois de n'appartenir qu'à +Dournof.</p> + +<p>--Et moi, fit le jeune homme +en lui pressant la main, je jure +d'appartenir à Antonine jusqu'à +la mort.</p> + +<p>--Ce n'est pas bien, ce n'est +pas bien! dit la Niania émergeant +de l'ombre et secouant sa +tête soucieuse. Il ne faut pas +faire de serments! Viens, ma +colombe, viens à l'église demander +à Dieu pardon de ce péché +Et toi, jeune homme, tu parles +tantôt bien et tantôt mal: ton +âme n'est pas encore délivrée +des pièges du démon; nous +prierons le Seigneur pour qu'il +t'éclaire.</p> + +<p>--Adieu, dit Antonine en se +relevant docilement; adieu, mon +fiancé, jusqu'à ce que la volonté +de Dieu nous réunisse.</p> + +<p>--Ce ne sera pas long, répliqua +Dournof, d'une façon ou de +l'autre...</p> + +<p>--Jamais, répéta Antonine, +jamais sans la permission de ma +mère; elle m'a dit qu'elle maudirait +mes enfants... jamais.</p> + +<p>Il la reprit dans une étreinte +suprême, mais sans chercher un +baiser. Ces êtres purs et fiers +craignaient de mollir. Ils se séparèrent; +Antonine passa devant, +et la Niania la suivit, après +avoir fait le signe de la croix +comme en quittant le lieu consacré.</p> + +<p>Dournof, resté seul, regarda +un instant la porte, qu'il ne songeait +pas à fermer. Il lui semblait +que tout son bonheur et +tout le sang de ses veines étaient +partis par là. Un frisson passa +sur son corps, et il se décida à +fermer cette porte.</p> + +<p>Mais alors, il se sentit plus +seul que jamais; il tomba sur le +sol à l'endroit qu'avaient foulé +les pieds d'Antonine, et pleura +amèrement, lui qui n'avait encore +jamais versé de larmes, même +dans ses plus grandes douleurs.</p> +<br><br> + +<h3>VIII</h3> + +<p>Les jours s'écoulaient, madame +Frakine était venue voir Antonine, +et s'était étonnée de la +trouver à la fois maigrie et d'une +fraîcheur extraordinaire: les +yeux brillaient d'un éclat nouveau, +et les joues avaient pris +des teintes rosées que, jusque-là, +personne n'avait vues sur ce +visage ordinairement pale.</p> + +<p>--N'a-t-elle pas la fièvre? demanda +madame Frakine à madame +Karzof, lorsque Antonine +eut quitté l'appartement.</p> + +<p>--Mais non! pourquoi voulez-vous +qu'elle ait la fièvre?</p> + +<p>--Ces jeunes filles, dit la +vieille dame, non sans hésiter, +sont parfois malades quand on +les contrarie...</p> + +<p>--Oui est ce qui contrarie +Antonine?</p> + +<p>--Mais, vous-même, ma bonne +amie! Ne m'avez-vous pas +dit qu'elle aimait Dournof?</p> + +<p>--Oh! cet enfantillage! Il y a +longtemps qu'elle n'y pense +plus!</p> + +<p>Madame Karzof mentait +sciemment, car tous les jours, en +lui disant bonsoir, Antonine lui +réitérait ses supplications. Madame +Frakine savait aussi que +c'était un mensonge, car Dournof +lui avait confié tous leurs +secrets, en la suppliant de donner +de ses nouvelles à la jeune +fille, aussi souvent que ce serait +possible; mais à quoi bon réfuter +les mensonges de ceux qui +ne veulent pas entendre la vérité?</p> + +<p>--Alors, reprit la bonne dame, +vous la mariez à Titolof?</p> + +<p>--Certainement: dans cinq +semaines, aussitôt après Pâques. +Ce sera une jolie noce, mon gendre +fera très-bien les choses.</p> + +<p>--Et Antonine, qu'en dit-elle?</p> + +<p>--Que voulez-vous qu'elle en +dise? Les jeunes filles ne disent +jamais rien!</p> + +<p>--Je me souviens pourtant +que dans mon jeune temps, répliqua +madame Frakine, on se +faisait un brin de cour.</p> + +<p>--C'était comme ça autrefois, +dit madame Karzof; maintenant +on se conduit avec plus de décence.</p> + +<p>--Alors, vous n'êtes pas obligée +de rappeler votre futur gendre +quand Antonine s'éloigne?</p> + +<p>--Je ne sais pas comment +vous pouvez avoir de pareilles +idées, ma chère, fit madame +Karzof d'un air mécontent. Mon +futur gendre est un homme +comme il faut, qui ne se permet +pas d'inconséquences.</p> + +<p>--Tant pis! fit madame Frakine... +pardon, je voulais dire +tant mieux. Ah! il ne se permet +pas d'inconséquences? c'est +très bien. Et que dit Antonine?</p> + +<p>--Mais ne vous ai-je pas dit +qu'elle ne disait rien? fit la maman +impatientée: rien, à la lettre, +rien!</p> + +<p>--Ah! je comprends, fit la +vieille dame, elle ne lui dit rien +du tout; et lui, qu'est-ce qu'il +en dit?</p> + +<p>Madame Karzof haussa les +épaules; mais sa bonne amie +n'était pas d'humeur à la laisser +en repos sans lui avoir soutiré +toutes les informations qu'elle +ne pouvait obtenir d'Antonine, +attendu qu'on ne laissait jamais +celle-ci seule avec personne, de +crainte d'attaque de l'ennemi.</p> + +<p>--N'aimerait il pas mieux un +peu plus de conversation, votre +futur gendre?</p> + +<p>--Je vous ai dit que M. Titolof +est un homme très comme il +faut; par conséquent, il ne peut +qu'approuver cette réserve, que +le bon goût commande en tout +cas, aujourd'hui comme autrefois.</p> + +<p>Après s'être vengée par cette +pointe, qu'elle crut très acérée, +madame Karzof se préparait à +parler d'autre chose, mais son +amie la prévint.</p> + +<p>--Oui, dit-elle d'un air innocent, +vous voulez dire que mon +pauvre défunt mari et moi, nous +n'étions pas des gens de haut +parage..., mon père était un +comte Dérésof, cependant; mais +chez nous, on était à la bonne +franquette, et de père en fils, +comme de mère en fille, on avait +la fâcheuse habitude de se marier +par amour... c'est mauvais +genre. Chez les gens comme il +faut, on préfère les mariages +par contrainte; c'est beaucoup +mieux porté, je me suis laissé +dire. A propos, aurez vous assez +de confitures pour vous mener +jusqu'au printemps? Figurez-vous +que j'ai déjà fini les +miennes! Il est vrai que la belle +jeunesse m'a aidée à les manger.</p> + +<p>Les liens rompus, madame +Karzof n'était pas assez fine pour +ramener le premier sujet de conversation; +aussi se creusa-t-elle +vainement la cervelle pour chercher +une épigramme, son amie +partit avant qu'elle l'eût trouvée.</p> + +<p>A la lettre, en effet, Antonine +ne disait rien à Titolof. Un autre +en eût été embarrassé, mais +le général n'était pas homme à +perdre contenance pour si peu. +Le général avait appris, sous s +main, qu'une excellente place allait +se trouver vacante, mais il +fallait un homme marié pour la +remplir; un homme marié inspire +beaucoup plus de confiance +à tout le monde, et surtout à ses +supérieurs, sans qu'on ait bien +pu savoir pourquoi, car... mais +dans ce cas spécial, il fallait un +homme marié. Titolof s'était +donc mis en campagne, c'est-à-dire +qu'il avait prié une dame +de ses amies de lui chercher une +épouse jolie, bien faite, avec un +peu de fortune, et surtout cette +excellente éducation, morale et +instruction comprises, qui est absolument +indispensable à la femme +d'un dignitaire d'une façon +seulement relative, c'est-à-dire +borgne dans le royaume des +aveugles.</p> + +<p>Titolof n'était pas méchant, il +n'était que bête, et encore ne +saurait-on lui imputer ce malheur +comme un crime, car ce +n'était pas sa faute, et avec les +efforts les plus consciencieux, il +n'eût pu s'en corriger. Mais ce +pénible travail qui consiste à essayer +de se débarrasser de ses +défauts lui avait été épargné. La +Providence bénigne lui avait départi, +au lieu d'esprit, un inaltérable +contentement de soi-même +et des autres. Il était optimiste +en tout, surtout en ce qui +le concernait, et trouvait Antonine +parfaite. N'ayant fait jusque-là +de cour qu'à des personnes +tout à fait indignes d'être +autrement mentionnées ici, il ne +savait comment courtiser une +jeune fille, et préférait de beau +coup la conversation de ses futurs +beaux-parents, avec lesquels +il échangeait, sans broncher, +les aphorismes les plus +saugrenus.</p> + +<p>Tel était le mari que les Karzof +avaient choisi pour leur fille. +Antonine avait pensé à prier +Titolof de retirer sa demande, +mais la bêtise et la fatuité incurables +de ce personnage lui +avaient démontré d'avance l'inutilité +de sa tentative. Que lui +restait-il à faire?</p> + +<p>C'est ce qu'elle se demandait +toutes les nuits pendant les moments +de solitude qu'on ne pouvait +lui refuser. La Niania venait +alors s'asseoir sur le pied +de son lit, et pleurait silencieusement +en voyant les pensées +amères et douloureuses passer +sur le visage de son enfant chérie, +toujours muette. La vieille +femme n'avait pas besoin de con +verser avec Antonine pour sa +voir ce qui la rendait si morne. +Elle devinait les mouvements de +son âme, au froncement des +sourcils de la Jeune fille, à l'agitation +de ses mains fiévreuses, +où à leur molle inertie, lorsque +lasse de se débattre dans une situation +sans issue, elle se disait +qu'il n'y avait plus pour elle +d'autre recours que la mort. +La mort! A dix-neuf ans! La +première fois qu'Antonine envisagea +de près cette pensée jusqu'alors +seulement entrevue, elle +tressaillit d'épouvante, et n'osa +l'aborder. Mais peu à peu la +mort sanglante ou hideuse disparut +de son esprit, elle songea +à une mort poétique, lente, entourée +de soins; la mort qui met +une auréole au front des jeunes +filles, qui semble un passage insensible +de la terre au ciel, dont +on ne voit pas les souffrances, +et qui permet de se détacher +doucement de ce qu'on a aimé.</p> + +<p>Le carême était extrêmement +froid, cette année-là; Antonine, +dévorée par la fièvre, avait pris +l'habitude de garder sa fenêtre +ouverte un instant le soir, lorsqu'elle +rentrait dans sa chambre +afin de rafraîchir l'air tiède et +lourd des demeures russes. La +Niania avait bien soin de fermer +tout; mais pendant qu'elle participait +au tardif souper des gens +à la cuisine, Antonine rouvrait +le carreau double et restait là +en contemplation devant les +étoiles;--recevant avec délices +le vent glacé qui rafraîchissait +l'embrasement de ses veines. Au +moindre bruit, elle fermait le +carreau, comme une coupable... +Coupable, ne l'était-elle pas?</p> + +<p>Un peu de toux se déclara au +bout de quelques jours; la fièvre +augmenta, et madame Karzof +exigea que sa fille gardât le +lit.</p> + +<p>Antonine s'y soumit sans résistance; +elle était mieux au lit +qu'ailleurs, car Titolof ne viendrait +pas la voir dans sa chambre, +elle en était sûre. Le docteur +vint, trouva une légère irritation +de poitrine, et prescrivit +une potion que madame Karzof +vint donner elle-même toutes +les heures à sa fille. Dès le lendemain, +Antonine allait beaucoup +mieux; elle put se lever, +et obtint même pour les jours +suivants la permission de sortir, +à condition qu'elle prendrait +des poudres qui furent dûment +apportées dans sa chambre.</p> + +<p>Titolof montra une joie très-ive +en voyant sa fiancée remise, +et lui apporta un bouquet magnifique +et une loge pour le cirque, +car le cirque est un divertissement +permis en carême.</p> + +<p>Jusqu'à ses dernières années, les +théâtres étaient fermés pendant +ce temps de pénitence.</p> +<br><br> + +<h3>IX</h3> + +<p>Le jour venu, Antonine reçut +l'ordre de se faire coiffer avant +le dîner, et la cuisinière, prévenue +d'avance, dut s'arranger +pour servir à quatre heures; de +sorte qu'il était à peine trois +heures quand madame Karzof +entra dans la chambre de sa fille.</p> + +<p>--Des rubans roses, Niania, +dit-elle à la fidèle servante.</p> + +<p>Celle-ci, en grommelant, s'en +alla chercher le carton qui contenait +les noeuds de ruban, et +Antonine resta seule avec sa +mère.</p> + +<p>A la grande surprise de celle-ci, +elle rejeta le peignoir qu'on +avait déjà placé sur ses épaules, +se leva et s'avança vers madame +Karzof.</p> + +<p>--Ma mère, dit-elle, je vous +en conjure, ne faites pas mon +malheur. Je ne vous demande +pas de me donner à Dournof; +mais de grâce ne me mariez pas +à Titolof.</p> + +<p>Madame Karzof haussa les +épaules. Cette phrase qu'elle entendait +tous les jours avec peu +de variantes, car la pauvre Antonine +ne se mettait pas en frais +d'éloquence, glissait sur son +coeur sans l'effleurer.</p> + +<p>--Ma mère, reprit Antonine +avec plus de force, c'est aujourd'hui +pour la dernière fois que +je vous le demande!</p> + +<p>--Cela me fera grand plaisir +de ne plus l'entendre, répondit +madame Karzof, car tu m'ennuies +singulièrement.</p> + +<p>--Ne soyez pas inflexible, ma +chère maman, reprit Antonine +en faisant un effort surhumain +pour devenir câline et tendre. Je +ne veux pas épouser M. Titolof +parce qu'il m'est insupportable.</p> + +<p>--Un si charmant garçon, repartit +la mère; tu es difficile.</p> + +<p>--Il est horriblement fat et +bête!</p> + +<p>--Je le trouve spirituel, moi, +mais il est convenu qu'à présent +les enfants ont plus d'esprit que +leurs parents! fit madame Karzof +très-piquée, car, en effet, elle +trouvait son futur gendre spirituel.</p> + +<p>--Eh bien, maman, c'est moi +qui ai tort; je suis une fille fantasque, +capricieuse, injuste; +mais telle que je suis, je suis votre +fille, vous m'aimez et je vous +aime, et, ma chère maman, je +déteste M. Titolof.</p> + +<p>Madame Karzof, qui s'était +toujours montrée revêche lorsque +Antonine lui avait parlé +avec le calme et la dignité dont +elle ne se départait pas, fut émue +de l'entendre parler comme une +enfant ordinaire; elle la fit asseoir +auprès d'elle, caressa ses +longues nattes brunes, et lui +parla avec douceur.</p> + +<p>--Vois-tu, ma chérie, tu seras +très-heureuse, vous partirez pour +N...</p> + +<p>--Partir? fit Antonine avec +effroi. Elle avait cru jusque-là +que Titolof devait rester à Pétersbourg.</p> + +<p>--Eh bien! A quoi penses-tu, +que tu ne le sais pas? Nous ne +parlons que de cela depuis quinze jours!</p> + +<p>Hélas! c'était vrai, mais Antonine +n'écoutait jamais ce qui +se disait entre ses parents et son +futur: leurs paroles étaient pour +elle un bourdonnement monotone, +qui servait d'accompagnement +à ses pensées. Cette idée +de départ lui donna le dernier +coup.</p> + +<p>--Je ne veux pas vous quitter, +chère maman! Mon père est +vieux, il m'aime; voulez-vous +lui faire le chagrin de ne plus +voir sa fille?</p> + +<p>Elle fit ce qu'elle n'avait jamais +fait, elle baisa les mains de +sa mère, pleura, supplia...</p> + +<p>--Vois-tu Nina, dit enfin madame +Karzof émue, si ce n'était +pas aussi avancé, j'aurais repris +notre parole; mais à présent +ton mariage est annoncé, tout le +monde serait trop surpris; ton +trousseau est fait, les cartes d'invitation +sont prêtes, il n'y a plus +que ta robe de noce à essayer... +C'est impossible ma chère enfant, +réfléchis toi-même!</p> + +<p>Antonine quitta sa posture +suppliante.</p> + +<p>--Vous le voulez? dit-elle d'une +voix tremblante; soit, mais +vous vous en repentirez amèrement.</p> + +<p>--Des menaces? s'écria madame +Karzof. Et moi qui regrettais +ce mariage tout à l'heure! +Qu'on est sot de croire à ce que +nous disent les enfants! Niania, +dit-elle à la bonne qui rentrait, +mets-lui des noeuds roses, et tâche +qu'elle soit jolie, bon gré, +mal gré.</p> + +<p>Là-dessus elle quitta majestueusement +la chambrette, non +sans maugréer sur son accès de +sensibilité.</p> + +<p>--Niania, dit tristement Antonine, +fais-moi aussi belle que +tu pourras, pour que le monde +des vivants garde un bon souvenir +de moi quand je n'y serai +plus.</p> + +<p>--Que dis tu là, ma colombe? +fit la vieille femme effrayée. Ne +parle pas de mort à ton âge... +Est ce qu'on meurt à vingt ans? +Mais regarde donc mes vieux +os que j'ai peine à traîner; et +que Dieu ne veut pas mettre au +repos! Mourir! nous avons bien +le temps d'y penser, Dieu merci.</p> + +<p>Un étrange sourire éclaira le +visage d'Antonine, et elle s'assit +devant la glace de sa toilette. +Elle examina son visage, dont +elle se préoccupait peu d'ordinaire. +Que de jeunesse et de vie, +malgré l'indisposition récente, +dans ces tissus nacrés, dans ces +veines azurées où coulait un +sang vif et chaud! Ses lourdes +nattes, ses sourcils épais et réguliers +dénotaient l'abondance +de la sève dans ce corps charmant, +où la vingtième année apportait +son complément d'élégance +et d'harmonie. Pendant +sa toilette, Antonine regarda attentivement +ses bras ronds et +potelés, ses épaules déjà pleines +où le rose de la jeunesse teintait +encore la chair; elle regarda le +sang courir sous la peau jusqu'au +bout de ses mains fines; +et elle pensa que ce serait grand +dommage quand toutes ces choses +exquises seraient à six pieds +sous terre. Les larmes montèrent +à ses yeux, elle les refoula +vaillamment et s'essuya les paupières +du revers de sa main.</p> + +<p>--Pleure, mon enfant, cela +fait du bien, lui murmura la Niania +en achevant de l'habiller; +cela fait du bien; tu es si oppressée +depuis quelques jours!</p> + +<p>--Je n'ai pas le temps, dit +brusquement Antonine. Donne-moi +ma robe grise, en barège.</p> + +<p>--Du barège! Mais, ma chérie, +il fait froid au cirque! Ce +n'est pas comme au théâtre bien +fermé et bien chaud! Il y fait +froid, et il y a partout des vents +coulis!</p> + +<p>--Fais ce que je te dis, répéta +impérieusement la jeune fille. +Ma mère veut que je sois jolie, +il faut lui obéir.</p> + +<p>La Niania alla chercher la robe +demandée, dont le corsage +transparent recouvrait les épaules +de barège seul; de plus, ce +corsage était entr'ouvert sur la +poitrine. Antonine revêtit ce +costume avec une sorte de +triomphe, et se regarda ensuite +dans la glace. Jamais elle n'avait +été plus belle. Les yeux +brillants d'une sorte de rage, +elle attacha un noeud sur sa robe, +jeta un dernier coup d'oeil et +s'inclina railleusement devant +son image.</p> + +<p>--Ceux qui vont mourir te +saluent! dit-elle, et elle passa +aussitôt dans le salon, où Titolof, +invité pour dîner, l'attendait +avec beaucoup de patience.</p> + +<p>--Que vous êtes belle! lui +dit-il en la saluant.</p> + +<p>--N'est-ce pas, général? répondit +la jeune fille avec un petit +rire moqueur. Il faut bien +s'habiller quand on va dans le +monde.</p> + +<p>--Est-ce que tu n'auras pas +froid avec cette robe? demanda +la mère avec sollicitude.</p> + +<p>--Est-ce qu'on a froid quand +on s'amuse? répliqua Antonine, +je compte m'amuser ce soir. +Depuis les premiers jours de carême +je n'ai guère eu de plaisirs.</p> + +<p>Il n'est pas trop tôt pour commencer!</p> + +<p>Elle n'en avait jamais dit si +long. Titolof ébahi la regardait +sans oser parler. On lui avait +changé son Antonine, bien certainement. +La jeune personne +qui ne disait jamais rien ne pouvait +pas être celle qui lui parlait +si librement. On se mit à +table, Antonine demanda du vin +à son père: elle ne buvait jamais +que de l'eau. Madame Karzof +en fut effrayée. Elle craignait +que sa fille n'eût conçu le +plan machiavélique de se rendre +odieuse au général en feignant +les défauts qui pouvaient le plus +lui déplaire, étant donné sa situation +particulière. Mais ce +plan fort simple et de bonne +guerre n'était pas de ceux que +pouvait former Antonine; sa ruse +n'allait pas si loin. Le dîner +terminé, il fut question de départ; +Antonine passa dans sa +chambre et appela sa Niania.</p> + +<p>--Va, lui dit-elle, chez Dournof.</p> + +<p>La vieille femme la regarda +attentivement, mais ne lut rien +dans ses yeux.</p> + +<p>--Vas-y tout de suite, et dis-lui +que nous nous verrons bientôt.</p> + +<p>--Tu perds l'esprit, ma chérie? +murmura la Niania inquiète.</p> + +<p>--Rien n'est plus sérieux, et +tu sais que je ne plaisante jamais. +Dis-lui que je l'aime et +que nous nous reverrons bientôt.</p> + +<p>--J'obéirai, ma chérie, j'obéirai, +fit la Niania tristement.</p> + +<p>Antonine passa sa main fraîche +avec un geste de caresse sur +le visage osseux de la vieille servante, +prit un châle léger qu'elle +jeta sur sa tête et sortit; on l'attendait +pour monter en voiture, +et sa mère l'avait déjà appelée +trois fois.</p> +<br><br> + +<h3>X</h3> + +<p>Le coupon que Titolof avait +apporté était le meilleur de tous; +c'était une loge de barrière, contre +la sortie des écuries; on y +avait la première vue sur les +merveilles de M. Bouthors, y +compris les singes et les chiens. +Un affreux vent coulis y arrivait, +il est vrai, toutes les fois qu'on +ouvrait les portes intérieures, +mais nulle rose n'est sans épine; +un autre fâcheux eût peut-être +allégué qu'on y recevait +beaucoup de sable jeté par les +pieds des chevaux; mais quand +on va au cirque, n'est-ce pas +pour avaler de la poussière?</p> + +<p>Dans ce temps-là,--lointain, +hélas!--les dames et les messieurs +qui s'enlèvent les uns les +autres à la force du poignet ou +de la mâchoire jusqu'aux combles +de l'édifice n'étaient pas +encore à la mode; on n'y voyait +pas beaucoup de Péruviens, +dansant à quarante pieds de +hauteur sur un fil de fer imperceptible; +nul voltigeur aérien +n'y passait d'un trapèze à l'autre +en faisant pousser des cris +d'effroi aux dames d'en dessous +qui craignent probablement +qu'il ne leur tombe sur la tête. +Les cirques de cette époque +montraient beaucoup de chevaux, +de chiens, de singes, voir +même un éléphant, gros comme +un boeuf, ce qui prouvait, +dans l'ordre inverse, un rare +mérite, cet éléphant étant "le +plus petit des géants connus". +On ne voit pas trop ce que le +public y perdait, la décence y +gagnait peut-être. Mais ce qu'elle +gagnait là, elle le perdait sans +doute ailleurs, car le cirque était +considéré comme un endroit périlleux, +presque immoral, où les +demoiselles ne venaient guère +au-dessus de dix ou douze ans; +on donnait tout exprès des matinées +enfantines, auxquelles les +jeunes filles pouvaient assister. +L'arrivée d'une famille honnête +et peu accoutumée aux façons +du lieu, dans une loge ordinairement +occupée par la haute +bicherie, fit un léger brouhaha, +et cinquante lorgnettes se +braquèrent sur Antonine. Elle +rougit comme sous un affront, +mais se remit bientôt, et s'abandonna +à l'admiration générale +avec une grande indifférence. +Le vent coulis souillait sur ses +épaules presque nues. Elle occupait +naturellement la meilleure +place, c'est-à-dire la plus rapprochée +de la barrière. Elle avait +tourné le dos aux écuyers, et de +temps en temps un frisson passait +sur elle.</p> + +<p>--Tu as froid? lui dit sa mère, +en voyant des alternatives de +rougeur et de pâleur marbrer le +visage de la jeune fille.</p> + +<p>--Non, maman je suis très-bien.</p> + +<p>--Mettez-lui cela sur les +épaules, monsieur Titolof, dit +madame Karzof en lui passant +un léger mantelet; il ne faut pas +oublier qu'elle vient d'être malade.</p> + +<p>Titolof arrangea gracieusement +l'objet sur les épaules de +la jeune fille, qui le remercia et +continua à lorgner la salle. Au +bout de trois minutes, le mantelet +avait glissé derrière la chaise. +A l'entr'acte, Titolof offrit +des glaces; à part le vent coulis, +il faisait horriblement chaud +dans la salle trop éclairée et trop +remplie. On accepta les glaces, +et Antonine en redemanda. Elle +va se faire passer pour gourmande! +pensa la mère en lui +faisant les gros yeux. Mais Antonine +ne comprit pas le langage +muet de ces yeux redoutables +et se fit apporter une seconde +glace.</p> + +<p>--Est-ce que ce n'est pas imprudent? +demanda madame Karzof.</p> + +<p>--Non, maman, répondit la +jeune fille qui s'était dépêchée +de finir.</p> + +<p>Elle tendit son assiette vide à +Titolof et se remit à ses observations. +La sortie du cirque est +toujours très-encombrée, et l'ordre +se fait lentement. Dans l'étroit +boyau de planches où se +pressait la foule, l'air froid arrivait +du dehors chaque fois qu'on +ouvrait la porte de la rue, et on +l'ouvrait incessamment. Les messieurs +étaient allés chercher leur +voiture de louage et ne pouvaient +parvenir à la trouver dans +ce tohu-bohu d'équipages qui, +parait-il, doit se reproduire à la +sortie de tous les théâtres imaginables.</p> + +<p>--C'est le ciel qui me favorise, +pensa Antonine. Et elle laissa +glisser de ses épaules la pelisse +fourrée qui les couvrait, et sous +laquelle elle avait déjà eu le +temps d'étouffer.</p> + +<p>--Que fais-tu? lui dit sa mère +en se retournant tout à coup, +ta pelisse s'en va, tu vas t'enrhumer, +remonte-la.</p> + +<p>Oui, maman, répondit Antonine. +Un instant après la pelisse +était retombée.</p> + +<p>Une main énergique la replaça +sur les épaules de la jeune +fille qui fit un brusque mouvement. +Elle rencontra les yeux +de Dournof, qui ne la perdait +point de vue depuis une heure.</p> + +<p>--Tais-toi, dit-il tout bas, +merci pour ton message.</p> + +<p>--Va-t'en, chuchota Antonine, +pendant que sa mère, haussée +sur la pointe des pieds, cherchait +à démêler le visage de son +mari ou de son futur gendre parmi +ceux qui se présentaient incessamment +à la porte.</p> + +<p>--Ne puis-je rester un peu?</p> + +<p>--Non, non, va-t'en, répéta +Antonine avec angoisse. Pas ici! +pas maintenant! va t'en.</p> + +<p>Il lui pressa la main et se perdit +dans la foule. Aussitôt la pelisse +retomba des épaules glacées +de la jeune fille. Par instants +elle sentait un frisson mortel +la secouer de la tête aux +pieds, une sorte de chatouillement +étrange lui serrer la poitrine; +elle ouvrit la bouche pour +respirer, et l'air glacé entra largement +dans ses poumons.</p> + +<p>--C'est cela, se dit-elle avec +une joie funèbre en sentant la +fièvre la parcourir tout entière. +C'est la mort clémente qui vient +me délivrer.</p> + +<p>--Les voici! cria madame +Karzof en se précipitant vers la +porte. Suis-moi, Nina!</p> + +<p>Il s'écoula encore quelques +minutes avant qu'ils fussent casés +dans leur voiture. Ils partirent +enfin. Antonine se retira +sur-le-champ dans sa chambre, +prétextant la fatigue, et trouva +sa Niania qui l'attendait.</p> + +<p>--J'ai vu ton ami, dit-elle; il +a été bien heureux; il est allé au +Cirque...</p> + +<p>--Je le sais, je l'ai vu, répondit +Antonine.</p> + +<p>--Quelle voix singulière tu +as! dit la Niania effrayée. Comme +tu es rouge! est-ce que tu +n'as pas pris froid?</p> + +<p>--Moi! quelle idée! Va me +chercher du thé.</p> + +<p>La Niania revint avec une tasse +de thé bouillant que la jeune +fille but d'un trait.</p> + +<p>--Tu vas te brûler! fit observer +la vieille servante.</p> + +<p>--Ah! dit Antonine en riant, +quels trembleurs vous êtes! "Tu +vas te brûler, tu vas t'enrhumer!" +Entre le froid et le +chaud n'y a-t-il pas de milieu?</p> + +<p>La Niania regarda d'un oeil +scrutateur son enfant de prédilection.</p> + +<p>--Je ne sais pas, dit elle lentement, +ce que tu médites, ma +fille, mais ce n'est pas ton ange +gardien qui t'a soufflé tes pensées +aujourd'hui.</p> + +<p>Antonine passa son bras au +tour du cou de sa vieille bonne.</p> + +<p>--Vois-tu, Nina, dit elle, je +n'aime au monde que deux personnes, +Dournof et toi. Souviens-toi +de ces paroles.</p> + +<p>--Eh! ma chérie, fit la Niania +en la regardant avec tendresse +et reproche tout à la fois, +tu ajoutes un péché à un autre! +Le Seigneur n'a-t-il pas dit: Tu +honoreras ton père et ta mère, +pour que Dieu te donne une vie +pleine de jours?</p> + +<p>Antonine sourit; ce sourire +énigmatique ne fit que passer +sur son visage.</p> + +<p>--Va souper, ma bonne, dit-elle, +je me mettrai au lit seule: +tu viendras ranger ma chambre +après souper.</p> + +<p>La Niania obéit; la porte était +à peine refermée sur elle qu'Antonine +donna un tour de clef et +courut à la fenêtre. La moiteur +occasionnée par le breuvage +brûlant perlait ses fines gouttelettes +sur son front et ses tempes; +elle rejeta sa robe sur son +lit et se tint debout, les épaules +et les bras nus, frissonnant sous +le vent glacé qui s'engouffrait +dans le store relevé comme dans +la voile d'une barque. Elle resta +longtemps ainsi; de temps en +temps elle frissonnait; une pâleur +de cendre se répandait sur +son visage, mais elle absorbait +douloureusement l'air mortel, +avec la fermeté d'une martyre.</p> + +<p>Quiconque eut dit alors à la +jeune fille que le suicide est un +crime l'eût trouvée sourde. Elle +ne voulait plus vivre et ne voyait +pas plus loin; d'ailleurs la +mort qu'elle avait choisie serait +lente à venir; elle avait le temps +de se repentir, et de demander +pardon à Dieu de sa faute.</p> + +<p>Une horloge sonna minuit +dans la pièce voisine. Antonine +ferma la fenêtre, rouvrit la porte +et se coucha tranquillement. +A peine était-elle au lit que sa +mère rentra.</p> + +<p>--Qu'il fait froid ici! dit-elle +en serrant autour de son cou un +châle jeté sur ses épaules. Tu ne +fais pas assez chauffer, Nina; ta +chambre est une véritable glacière! +Te sens-tu bien?</p> + +<p>--Très-bien, maman, merci, +répondit la jeune fille.</p> + +<p>--Tu étais très-jolie ce soir; +voilà comme il faut t'habiller, et +non comme une religieuse. M. +Titolof était enchanté de ta beauté +et de ton amabilité; je vois +que tu es une bonne fille, malgré +tes petits caprices. Bonsoir.</p> + +<p>Elle se pencha sur sa fille +pour l'embrasser. Tout à coup +les deux bras d'Antonine s'enlacèrent +autour de son cou.</p> + +<p>--Vous m'aimez pourtant maman, +dit-elle d'une voix émue.</p> + +<p>--Certainement je t'aime! +Est-ce que cela se demande!</p> + +<p>Antonine ne répondit pas: +son étreinte se resserra, et elle +embrassa sa mère sur la joue.</p> + +<p>--Bénissez-moi, maman, dit-elle +à voix basse.</p> + +<p>Sa mère la bénit, lui fit encore +quelques caresses et la quitta. +La Niania rentra aussitôt sur la +pointe du pied.</p> + +<p>--Eh bien, ma colombe, tu as +fait la paix avec ta mère?</p> + +<p>--Oui... la paix éternelle, répondit +Antonine.</p> + +<p>--Que tu as d'étranges paroles! +Dieu seul peut te comprendre!</p> + +<p>--Dieu seul! répéta Antonine +rêveuse.</p> + +<p>Une rougeur fugitive montait +par moments à ses joues; des +tressaillements involontaires +parcouraient son corps et faisaient +onduler la couverture. La +Niania regarda son enfant avec +une persistance qui lui fit détourner +les yeux.</p> + +<p>--As-tu sommeil, Niania? lui +demanda-t-elle, pour détourner +son attention.</p> + +<p>--Non, répondit la vieille femme.</p> + +<p>--Moi non plus. Assieds toi +là,--elle indiquait le pied de son +lit,--et raconte-moi quelque +chose.</p> + +<p>--Eh! que veux-tu que je te +raconte? fit la Niania en s'asseyant +sur le bord de la couchette +étroite et basse. Une +vieille servante comme moi n'a +rien à dire à personne!</p> + +<p>--Comment, rien? Il ne t'est +jamais rien arrivé?</p> + +<p>--Rien qui vaille la peine d'être +répété!</p> + +<p>--Ce n'est pas possible, répondit +Antonine. Je ne sais même +pas si tu es fille, femme ou +veuve! Il faut pourtant qu'il te +soit arrivé quelque chose, quand +ce ne serait que de te marier!</p> + +<p>La Niania hocha deux ou trois +fois la tête d'un air mélancolique.</p> + +<p>--Je me suis mariée, dit elle, +mais ce n'est pas intéressant.</p> + +<p>--Raconte-le moi tout de même. +Je t'en prie!</p> + +<p>Non sans hésiter, la Niania +prit le coin de son tablier et se +mit à le rouler lentement, comme +font les filles de la campagne +quand elles parlent, et commença +son histoire à voix basse:</p> +<br><br> + +<h3>XI</h3> + +<p>--Mon père--que Dieu lui +donne le repos éternel!--était +un homme gai et remuant; il aimait +à travailler comme il aimait +à rire et festiner; je me le rappelle +toujours revenant des fêtes, +le dimanche soir, chantant et +criant. Il était plus ivre de chansons +et de gaieté que de vin. Il +n'aimait pas l'eau-de-vie; il disait +que cela rend triste, et +quand il buvait quelque chose +de fort, c'était de l'hydromel et +de la bière douce;--mais cela +lui arrivait rarement.</p> + +<p>Nous étions toute une nichée +d'enfants, dans la maison paternelle, +et j'étais l'aînée. Dès mon +plus jeune temps, je ne me vois +pas autrement qu'un enfant dans +les bras; l'un remplaçait l'autre +dès qu'il savait marcher, et c'était +toujours de même. J'arrivai +ainsi à l'âge où les petites filles +commencent à devenir sérieuses +et à regarder si leurs cheveux +sont bien nattés. J'étais la fille, +d'un paysan et non d'un domestique, +et jamais je ne serais entrée +dans les chambres des maîtres... +tu verras, ma colombe, +comment j'en suis venue à servir +chez toi. J'étais donc grandelette, +lorsque ma pauvre mère +mourut. C'était une femme sévère, +aussi sérieuse que mon père +était gai; elle ne m'avait pas +fait moitié tant d'amitié que lui, +et pourtant, quand je la mis +dans le cercueil, il me parut que +jamais je ne reverrais ni de +beaux jours ni de soleil. A partir +de ce moment, sauf le dernier +qui avait douze jours, je +n'eus plus d'enfants dans les +bras, et celui-là s'éleva tout seul, +on peut le dire, car je n'avais +guère le temps de m'occuper de +lui. Pourtant je l'aimais mieux +que les autres.</p> + +<p>Mon père fut triste pendant +quelques jours, mais il avait le +coeur si naturellement gai, qu'il +ne pouvait pleurer longtemps; il +se remit à rire avec les camarades, +et moi, je restai au logis +pour élever toute la couvée.</p> + +<p>--Si jeune? fit Antonine.</p> + +<p>--Que veux-tu, ma chérie! Il +faut bien plier pour ne pas rompre! +Que pouvais-je contre la +volonté de Dieu? C'était lui qui +nous avait repris la mère, et sa +volonté était sans doute de me +faire élever les enfants; sans cela, +il ne m'eût pas fait naître la +première.</p> + +<p>Je passai plusieurs années +comme cela; les petits étaient +déjà forts, le dernier courait tout +seul depuis longtemps, et j'avais +un peu de temps libre. La +belle saison étant venue, j'en +profitai pour aller cueillir des +champignons et des fruits sauvages, +afin de les faire sécher +pour l'hiver. Nous n'avons guère +de friandises, nous autres, et +nous les prenons là où le bon +Dieu les met.</p> + +<p>Un jour j'étais allée au bois +avec mon panier, pour ramasser +des fraises: j'en avais presque +plein la corbeille, et comme +il faisait très-chaud, je m'assis +sur le gazon. Voilà que la mère +de ta mère, ta défunte grand'mère, +que tu n'as pas connue, +vint se promener dans la forêt +et y prendre le thé avec la compagnie. +Le monde était arrivé +dans une grande voiture à quatre +chevaux, et ils étaient bien +une douzaine. Ta grand'mère, +qui était très bonne, me parlait +quand elle passait par le village, +mais je n'étais pas assez hardie +pour l'aborder, et je m'en allai +un peu plus loin, dans le fourré. +De temps en temps, j'entendais + les chevaux s'ébrouer et faire +sonner leurs clochettes; cela +m'amusait; je ne connaissais aucun +plaisir, et j'aimais à savoir +que les seigneurs se réjouissaient +ensemble.</p> + +<p>Pendant que j'étais là, j'entendis +marcher dans le bois, tout +près de moi; je me retournai, +aussitôt debout, pour m'enfuir; +mais j'eus la curiosité de voir +quel était le chrétien qui s'était +approché! Je le reconnus tout +de suite, et pourtant je ne l'avais +vu que deux fois; c'était +Afanasi, le jeune cocher de ta +grand'mère; il n'avait pas plus +de dix-huit ans, mais il savait +conduire quatre chevaux comme +pas un dans les environs. Si tu +l'avais vu quand il menait la calèche +de ta grand'mère à l'église, +le dimanche...</p> + +<p>La Niania s'interrompit, poussa +un soupir et fit le signe de la +croix.</p> + +<p>--Afanasi, reprit-elle, me parut +plus beau que le soleil; il +avait une petite barbe blonde +qui commençait à friser, et +quand il souriait, je croyais voir +le ciel avec ses anges, rangés +autour du Père éternel; il me +parla, me demanda comment je +m'appelais, et me dit que j'étais +jolie...</p> + +<p>La Niania s'interrompit encore.</p> + +<p>--Je retourne à mon vieux +péché, dit-elle; c'est le malin +qui m'inspire...</p> + +<p>--Non, non! fit Antonine, qui +l'écoutait penchée sur son coude, +les yeux brillants; raconte-moi +tout. Tu l'as aimé?</p> + +<p>--Je l'ai aimé plus que mon +âme! dit sourdement la vieille +femme. Jamais, hormis mon +père et les petits, personne ne +m'avait dit une bonne parole; +on prétendait que j'étais fière +parce que je ne parlais pas à +nos gens de village: je n'étais +pas fière, mais timide. Avec +Afanasi, j'étais timide, mais il savait +me rassurer. Je commençais +par le regarder en dessous, +derrière mon coude replié sur +mes yeux, comme font nos filles +quand elles sont honteuses, et +puis je finissais par regarder au +fond de ses yeux. Je l'aimais +tant, que quand je ne parvenais +pas à l'apercevoir, ne fût-ce que +de loin, dans la cour des seigneurs, +pendant qu'il lavait les +équipages ou quand il amenait +les chevaux boire à la rivière, +j'étais triste toute la journée et +je pleurais le soir sans pouvoir +m'endormir.</p> + +<p>Il y avait déjà six semaines +que j'avais rencontré Afanasi +dans le bois pour la première +fois; je l'avais revu dans la grange +et à différentes autres places; +mais j'étais si timide, que je n'osais +rester plus d'une minute +avec lui. C'était bien drôle! +Avant le moment de le voir, j'étais +impatiente, je ne tenais pas +en place; les heures me paraissaient +longues comme des années, +et puis, lorsque je m'en allais +le retrouver, j'allais lentement, +j'avais comme un regret +de me rendre auprès de lui; et +aussitôt arrivée, s'il essayait de +me prendre par la taille ou de +m'embrasser, je trouvais une +bonne raison pour m'enfuir sur-le-champ. +Quand j'étais un peu +loin, je m'arrêtais pour le voir +revenir à la maison, cachée derrière +un arbre ou une meule de +foin, et quand j'avais pu l'apercevoir +sans qu'il me vît, je me +sentais heureuse et comme rassurée +jusqu'au lendemain.</p> + +<p>Un soir, j'étais restée debout +au coin de l'avenue qui menait +chez les seigneurs, et je regardais +Afanasi qui s'en allait à +grand pas vers les écuries; je le +trouvais si beau, que mon coeur +s'en allait avec lui; je ne pensais +plus à rien; seulement je +sentais que tout à l'heure, +quand il aurait disparu derrière +le mur, je serais bien triste; +mon père qui rentrait du travail +plutôt que de coutume m'aperçut +et s'approcha tout près +de moi. Je ne l'avais pas vu, et +je fis un bond de frayeur lorsqu'il +me frappa sur l'épaule.</p> + +<p>--Que regardes-tu là? dit-il +d'un ton railleur; les longues +jambes du bel Afanasi?</p> + +<p>Je n'avais pas coutume de +mentir, et je devins toute confuse. +Mon père continua:</p> + +<p>--On m'a dit qu'il te fait la +cour? Méfie-toi, ma fille, c'est +un enjôleur, ne crois pas un mot +de ce qu'il dit.</p> + +<p>--Mais, mon père, dis je, car +j'étais offensée par la manière +dont il parlait de mon grand +ami, il ne m'a rien dit de mal.</p> + +<p>--J'espère bien qu'il ne t'a +rien dit, le vaurien! Il fait la +cour à la fille du meunier et à +la femme de chambre de Madame, +en même temps. Comme +ça, s'il n'en a pas une pour +femme, il aura l'autre. Elles ont +de l'argent toutes deux. Il est +malin! Ce n'est pas lui qui +épousera une fille pauvre; il +n'aime pas les chaussures d'écorce, +il lui faut une femme qui +porte des souliers de peau!</p> + +<p>Je reportai les yeux sur mes +pieds nus. Mon père haussa les +épaules et passa outre. Pouvais-je +ne pas croire mon père? +Et d'un autre côté, comment +supposer qu'Afanasi me trompait? +Il ne m'avait jamais parlé +de nous marier, et ce n'est pas +moi qui aurais osé lever la voix +sur ce sujet-là. Mais je croyais +qu'il m'aimait assez pour vouloir +passer sa vie avec moi. Je +rentrais à la maison; je servis +à manger à tout mon petit monde, +et quand ils furent tous couchés +et endormis sur le poêle, +je me couchai aussi, sur le plancher +comme d'habitude, et je +me mis à réfléchir. Non, je ne +pouvais pas admettre que mon +père s'était moqué de moi; il +aimait à rire, sans doute, mais +il ne riait pas des choses sérieuses, +et n'aurait pas voulu me +faire du chagrin, car il aimait +ses enfants. Je songeai à demander +à Afanasi si vraiment il +courtisait la fille du meunier et +la femme de chambre de Madame; +mais je ne sais pourquoi il +me semblait que si je lui faisais +cette question, il se fâcherait +contre moi et cesserait de m'aimer.</p> + +<p>La femme de chambre était +une fille de la domesticité seigneuriale, +élevée dans les appartements; +elle nous trouvait +trop peu de chose, nous autres +paysannes, pour nous parler autrement +que par hasard, au jour +de fête; je ne saurais rien par +cette orgueilleuse. Je me résolus +alors à aller trouver la fille du +meunier; elle demeurait à deux +verstes de chez nous, sur la rivière, +et nous étions bonnes +amies, ayant à peu près le même +âge, quoiqu'elle n'eût rien à +faire et que je fusse surchargée +de besogne tout le long du jour. +Le lendemain, après avoir mis +toute la maison en ordre, je dis +à mon père que j'irais voir s'il +n'y avait pas des écrevisses dans +un trou que je connaissais bien, +un peu en amont du moulin, et +je partis avec mon panier. Comme +je passais derrière les communs +seigneuriaux, j'entendis +Afanasi qui plaisantait et riait +aux éclats; sa voix m'était bien +connue et me frappait toujours +droit au coeur; une voix de femme +riait avec lui; je ne distinguai +pas si c'était la femme de +chambre ou une autre qui tenait +compagnie, mais je passai bien +vite, presque en courant. De ce +moment, je fus toute triste: je +sentais, je ne sais pourquoi, que +mon voyage était inutile, et que +j'en savais assez pour m'ouvrir +les yeux; mais, tu sais, ma fille, +quand on a du chagrin, on ne +veut pas croire les choses qui +vous feraient pleurer; on se bouche +les yeux et les oreilles, jusqu'à +ce que le malheur vous tape +à grands coups sur la tête, +en vous criant: Regarde-moi +donc en face! Et quand on le +regarde, on voit que sa figure +n'est pas nouvelle, et qu'on le +connaissait depuis longtemps.</p> + +<p>J'allai donc au moulin tout de +même. Paracha, la fille du meunier, +était sur le seuil de sa porte, +occupée à nourrir des poussins +avec le grain tombé, que les +chevaux avaient foulé aux pieds +pendant qu'on déchargeait les +sacs, et qui n'était plus bon pour +la monture.</p> + +<p>--Tiens, bonjour, me dit elle; +on ne te voit pas souvent!</p> + +<p>--Je n'ai pas le temps, lui dis-je; +il y a trop d'enfants à la maison.</p> + +<p>Elle me fit entrer, et m'offrit +du kvass, du lait caillé, des macarons, +une quantité de bonnes +choses, elle avait mis sur la table +un superbe pain d'épice avec +son nom, écrit tout au long dessus, +en sucre rouge.</p> + +<p>--Qu'est-ce qui t'a donné cela? +demandai-je le coeur tremblant, +car je savais quelle serait +la réponse.</p> + +<p>--C'est mon promis, le cocher +Afanasi, répondit-elle en rougissant +de joie et d'orgueil. Mon +père et ma mère lui ont permis +de venir à la maison et de me +faire des cadeaux; je suis sa fiancée; +si les maîtres ne s'en vont +pas en ville pour l'hiver, nous +nous marierons à l'Epiphanie; +et s'il s'en vont, nous nous marierons +après Pâques.</p> + +<p>--Voilà ce que c'est! me dis-je; +comme on apprend vite son +malheur!</p> + +<p>--Eh bien, est-ce que tu ne +me félicites pas? me dit Paracha +en me regardant avec étonnement.</p> + +<p>Je ne sais pas comment je fis +pour me lever, la saluer et l'embrasser +trois fois après l'avoir +saluée en m'inclinant jusqu'à la +ceinture. Je lui fis mes compliments, +cependant; et alors, elle +m'emmena en haut pour me +montrer tout son trousseau. +Il était magnifique, car sa mère +avait commencé à s'en occuper +dès qu'elle avait eu douze ans. +Il y avait de tout; des essuie-mains +brodés qu'elle avait préparés +pour les offrir en cadeau, +à sa noce, aux jeunes gens qui +assisteraient le marié, au prêtre, +au diacre, à l'Eglise, enfin à tout +le monde. Il y en avait bien quarante! + Elle avait des dentelles +qu'elle avait tissées sur une pelote, +avec des dessins rouges et +bleus, car ses parents ne lui regrettaient +ni le fil, ni le coton +rouge; elle avait des sarafanes +garnis de boutons dorés jusqu'en +bas, et des mouchoirs de +soie, et des robes comme les +femmes de chambre de Madame.</p> + +<p>--Mes parents, dit-elle, ne me +permettent pas de les mettre +avant que je sois mariée, parce +vait que je ne suis qu'une fille de +paysan; mais quand je serai la +femme d'Afanasi, je mettrai les +robes européennes pour m'habiller +comme une dame.</p> + +<p>Pendant qu'elle me montrait +toutes ces choses, je pensais que +vraiment elle était une riche +promise! Elle était aussi bien +plus jolie que moi; elle avait une +grande natte qui tombait presque +aussi bas que les tiennes, +ma fille chérie, car tu sais que +nos jeunes filles réunissent tous +leurs cheveux en une seule natte. +Je me dis que j'étais folle +d'avoir pu prétendre à l'amour +d'Afanasi, lorsqu'une si belle fille +avec tant de richesses ne se +trouvait pas trop bonne pour lui.</p> + +<p>--Y a-t-il longtemps qu'il te +fait la cour? lui demandai-je +avec une petite espérance qu'elle +me répondrait que non.</p> + +<p>--Il y aura un an vienne l'assomption +de la Vierge, dit-elle +d'un air triomphant.</p> + +<p>Tout l'hiver et tout le printemps! +Il m'avait courtisée +comme on cueille une petite +fleur sur la route, qu'on jette au +bout d'un instant en pensant à +autre chose; il m'avait trouvée +assez jolie pour me le dire, et si +j'avais été moins sage, il aurait +profité de ma folie et de mon +aveuglement! Heureusement +Dieu et mon ange gardien m'avaient +protégée! Et puis on est +raisonnable quand toute sa vie +on a eu la peine et la fatigue de +huit enfants sur les bras!</p> + +<p>--Eh bien, je m'en vais, dis-je +à Paracha en me levant.</p> + +<p>--Déjà? où vas-tu?</p> + +<p>--Chercher des écrevisses à +la rivière.</p> + +<p>--Et toi, me dit-elle tout à +coup, est-ce que tu ne te marieras +pas bientôt?</p> + +<p>Je ne sais quel démon me +poussa à relever fièrement la tête.</p> + +<p>--J'espère bien que si! répondis-je: +je t'inviterai à ma noce!</p> + +<p>--Et tu viendras à la mienne, +dit Paracha en me reconduisant +jusqu'au seuil du moulin.</p> + +<p>Je m'en allai bravement sous +le soleil de midi, en faisant mine +d'être joyeuse; mais quand +j'eus atteint le trou aux écrevisses, +je n'eus pas le courage de +me mettre à en chercher, je +m'assis sur l'herbe molle et verte, +si épaisse au bord de l'eau +où jamais ne passe personne, et +je pleurai tant qu'il y eut des +larmes dans mes pauvres yeux. +Quand je fus bien fatiguée de +pleurer, je me rajustai, je lavai +mon visage bouffi à l'eau de la +rivière toujours froide en cet endroit +ombragé, et je m'en revins +avec mon panier vide.</p> + +<p>Il fallait repasser par devant +le moulin; je marchai vite pour +que Paracha en m'apercevant ne +fût point prise de l'idée de me +demander si j'avais fait une bonne +pêche. Je passai sans encombre, +mais à peine avais je fait +quelques centaines de pas sur la +route que je vis Afanasi. Il s'en +allait au moulin à grandes enjambées, +avec l'air content qu'il +avait d'habitude. En me voyant, +il parut un peu étonné, mais +souriant aussitôt:</p> + +<p>--D'où viens-tu, ma jolie fille? +me dit-il d'un air aimable.</p> + +<p>--Du moulin, lui répondis je. +Je te fais mon compliment, Afanasi, +tu épouses une belle fiancée, +et assez riche pour que tu +puisses l'emmener se pavaner à +la ville. Tu as raison, puisqu'elle +eut de toi!</p> + +<p>Je fis un pas pour continuer +ma route, mais il me retint par +la main.</p> + +<p>--La noce n'est pas faite, dit-il +d'un air rusé, et qui prétendait +m'en faire comprendre long.</p> + +<p>Je sentis tout le sang me +bouillonner dans les veines.</p> + +<p>--Honte, m'écriai je, honte à +toi! tu te joues des jeunes filles; +tu n'es qu'un vil menteur, un hypocrite, +et si j'ai un regret, c'est +d'avoir jamais regardé ton visage +de lâche et écouté tes paroles +de traître. Laisse-moi!</p> + +<p>J'avais arraché ma main de la +sienne, et je le regardais d'un air +tellement indigné qu'il recula +un peu.</p> + +<p>--Ma chérie, balbutia-t-il, ne +te fâche pas! J'ai voulu plaisanter... +excuse-moi... Et à Paracha, +tu lui as dit?</p> + +<p>--Que lui ai-je dit? répondis-je +en me croisant les bras sur la +poitrine et en le regardant bien +en face.</p> + +<p>--Tu ne lui as pas dit... que... +que j'avais plaisanté avec toi... +eh?</p> + +<p>Il avait l'air si lâche, si craintif, +que ma colère tomba soudain.</p> + +<p>--Non, répondis-je en ramassant +mon panier que j'avais laissé +tomber dans ma colère; non, +je ne lui ai rien dit; j'ai peut-être +eu tort, car elle croit épouser +un honnête garçon, et elle +n'épousera qu'un misérable; +mais j'ai eu honte de lui avouer +ma bêtise. Va, tu peux réclamer +ta riche promise!</p> + +<p>Je lui éclatai de rire au nez, +et je m'enfuis à toutes jambes. +Quand je revins à la maison, +mon père me demanda pourquoi +mon panier était vide. Comme +il ne me grondait pas souvent +et jamais pour des bagatelles, +je lui dis que j'étais entrée +chez la fille du meunier.</p> + +<p>--C'est bon, dit il; il n'est pas +mal que tu t'amuses un peu, ta +vie n'est pas trop gaie. Sans +mari, il y a longtemps que tu as +les peines d'une femme mariée.</p> + +<p>Il ne m'en parla plus. Je fus +longtemps, ma chérie, avant de +m'accoutumer à l'idée qu'Afanasi +n'était qu'un pauvre homme, +un imbécile sans coeur; quand je +pensais à lui, ça me faisait mal +comme si l'on m'avait déchiqueté +le corps avec un couteau. Je +n'aimais pas à y penser, et je +faisais de mon mieux pour oublier;--mais +quand on a bu le +poison de l'amour, on est longtemps +à prendre le dessus.</p> + +<p>La Niania, qui avait parlé les +yeux baissés, releva alors sur +Antonine son regard plein de +pitié.</p> + +<p>--Il y en a, dit la jeune fille, +qui ne s'en remettent jamais.</p> + +<p>--On le dit, reprit la Niania; +pour moi, j'avais tant à faire que +je ne pouvais guère penser au +misérable que pendant les heures +de la nuit, et j'étais si fatiguée +alors que je m'endormais +souvent sans avoir même le +temps de dire: Que le Seigneur +me garde! Seulement je devais +avoir encore de la peine à cause +d'Afanasi; car je ne sais ce qu'il +avait inventé sur mon compte, +mais voilà que Paracha se mit à +ne plus vouloir me regarder. +Elle affectait de ne pas me voir, +comme si j'avais fait quelque +chose de mal. Cela me fit tant +de chagrin, que peu de temps +après, un paysan de chez nous +m'ayant demandée à mon père, +je me mariai tout de suite, sans +réfléchir. Je voulais être mariée +avant Paracha, afin d'avoir le +droit de ne pas la saluer la première, +puisque les jeunes filles +cèdent le pas partout aux femmes +mariées.</p> + +<p>--Eh bien, as-tu été heureuse +avec ton mari? demanda Antonine.</p> + +<p>La Niania garda un instant le +silence.</p> + +<p>--C'était un méchant homme, +dit-elle enfin, mais il est mort. +Que Dieu ait son âme.</p> + +<p>--Méchant? insista la jeune +fille.</p> + +<p>--Oui. Il me battait et m'injuriait; +je n'étais pas accoutumée +à de tels traitements, et cela me +paraissait dur... mais une femme +mariée doit se soumettre.</p> + +<p>--Il est mort?</p> + +<p>--Il mourut quelques années +après notre mariage en me laissant +deux enfants. Je le pleurai, +parce qu'une femme doit toujours +pleurer son mari, mais sa +mort était pour moi plutôt un +bien qu'un mal.</p> + +<p>--Et tes enfants?</p> + +<p>--C'est là que fut mon grand +chagrin. Je les perdis l'un après +l'autre, d'une fièvre qui courait +le pays... C'est dans ce temps-là +que j'ai bien vu que tout le +reste n'est rien, tant qu'on n'enterre +pas ses enfants.</p> + +<p>Antonine détourna la tête, et +son visage se trouva dans l'ombre.</p> + +<p>--Oui, continua rêveusement +la Niania qui semblait suivre +son idée dans les replis de son +cerveau, les enfants qu'on a mis +au monde, nourris de son lait, +portés dans ses bras, vous tiennent +plus au coeur que tout le +reste. Après mon mari, il me +restait mes petits;--mais après +eux, il ne me restait plus rien. +Je ne mangeais plus,--ta défunte +grand'mère eut pitié de moi +et me prit à son service dans +ses appartements. Que Dieu la +garde en son paradis! On peut +bien dire que par là elle m'a +sauvé la vie, car mes enfants me +tiraient dans la tombe.</p> + +<p>Antonine mit sa main blanche +et fiévreuse sur la main fraîche +et ridée de la vieille servante.</p> + +<p>--Oui, je sais que tu m'aimes, +dit l'humble femme; voilà pourquoi +je vous ai tant aimés, ton +père et toi; vous me rappeliez +mes petits... Seigneur, que tout +cela est loin!</p> + +<p>La Niania essuya ses yeux +avec son tablier et se leva.</p> + +<p>--Ta maman nous gronderait +bien si elle savait que nous parlons +si tard au lieu de dormir... +Tiens, ma beauté, je vais te verser +ta potion contre la toux.</p> + +<p>--Mets-la sur la table, je la +prendrai dans un moment, dit +Antonine.</p> + +<p>La Niania obéit, arrangea la +jolie chambrette virginale pour +que tout eût un air de fraîcheur +et de soin, alluma la veilleuse et +sortit après avoir béni la jeune +fille. Quand elle fut seule, Antonine +se releva, ouvrit la fenêtre +et jeta sa potion dans la rue; +elle allait rester exposée à l'air +de la nuit, mais le courage lui +fit défaut.</p> + +<p>Assez, assez, murmura-t-elle, +je suis à bout de forces!</p> + +<p>Elle se remit au lit, mais son +sommeil fut fiévreux et entrecoupé +de rêves pénibles. Jusqu'au +matin, l'histoire de Niania, +le visage de Dournof et celui de +son fiancé tourbillonnèrent dans +son cerveau fatigué.</p> +<br><br> + +<h3>XII</h3> + +<p>--Je ne sais ce qu'a Antonine, +dit quinze jours après madame +Karzof à son placide époux, +pendant qu'ils étaient seuls dans +la salle à manger; elle a l'air fatigué, +elle tousse un peu... j'ai +peur qu'elle ne soit malade.</p> + +<p>--Il faut faire venir le médecin, +dit sentencieusement le bonhomme. +On ne doit jamais négliger +les premiers symptômes +d'une maladie; souvent une indisposition +sans gravité dégénère +en maladie dangereuse, faute +de...</p> + +<p>--Mon Dieu! que tu fais tes +phrases longues! s'écria madame +Karzof avec quelque impatience. +Le médecin est venu +hier.</p> + +<p>--Ah! Eh bien, qu'est-ce +qu'il a dit?</p> + +<p>--Il a dit de continuer la potion, +et de plus il a indiqué une +poudre.</p> + +<p>--Ah! Eh bien, elle ira mieux +dans quelques jours, proféra M +Karzof, qui professait une vénération +absolue pour les oracles +de la Faculté.</p> + +<p>Sa femme n'avait pas l'air +aussi persuadée que lui de l'efficacité +de ces remèdes: elle resta +silencieuse un instant.</p> + +<p>--Sais-tu, Karzof, dit elle ensuite, +j'ai dans l'idée qu'Antonine +aime plus ce Dournof que +nous ne l'avions pensé.</p> + +<p>--Pourquoi l'aimerait-elle? +T'en a-t-elle reparlé?</p> + +<p>--Non, c'est-à-dire que, depuis +que nous sommes allés au +Cirque, elle ne m'a plus ouvert +la bouche à son sujet.</p> + +<p>--C'est qu'elle n'y pense plus! +Madame Karzof secoua la tête négativement.</p> + +<p>--Antonine, à ce que je vois, +n'est pas fille à oublier ainsi cet +homme qu'elle m'a suppliée, +pendant si longtemps, de lui +donner pour époux.</p> + +<p>--Eh bien, quoi? fit Karzof, +chez qui l'intelligence n'était pas +élevée à la hauteur d'une vertu. +Sa femme le regarda d'un air +qui lui disait doucement: Tu +n'es qu'un bien pauvre sire!</p> + +<p>Puis elle haussa les épaules +et s'appuya sur la table pour lui +parler plus confidentiellement.</p> + +<p>--Nous avons peut être eu +tort de vouloir marier Antonine +pendant qu'elle pensait à un autre, +dit-elle; j'avais cru qu'elle +oublierait, elle n'a pas oublié. +Avec le temps, cela viendra, +mais à présent,.. Si l'affaire n'était +pas si engagée, j'aurais préféré +rendre sa parole à Titolof.</p> + +<p>--Rendre la parole au général! +s'écria Karzof, comme si +une maison lui était tombée sur +la tête.</p> + +<p>--Ne crie pas si fort, il est +inutile qu'elle entende. Oui, rendre +la parole au général. Après +tout, je me soucie peu du général; +Antonine est notre fille, et +je veux qu'elle vive!</p> + +<p>Madame Karzof fondit en larmes. +Son mari, plus hébété que +jamais, la regardait la bouche +ouverte et ne trouvait pas de +paroles.</p> + +<p>--Est-ce qu'elle est malade? +balbutia-t-il enfin, après avoir +noué ensemble une ou deux +idées.</p> + +<p>--Je ne sais pas si elle est +très-malade, mais elle a des +yeux qui me donnent à la fois +de la frayeur et du chagrin. Elle +a l'air de me pardonner ma conduite... +J'ai voulu me fâcher contre +ces yeux-là, et je n'ai jamais +pu trouver ce que j'aurais voulu +lui dire...</p> + +<p>--Eh bien, interroge-la, fit +Karzof tout à fait bouleversé.</p> + +<p>--Je sais bien ce qu'elle me +répondra; ce n'est pas la peine +de l'interroger tant que je n'aurai +pas causé avec Titolof. Toi +qui es un homme, Karzof, tu devrais +te charger de cela. Vois un +peu s'il serait disposé à nous +rendre notre parole.</p> + +<p>--Je... j'essayerai! déclara +bravement le bonhomme ému +de voir pleurer sa femme, mais +au fond absolument terrifié à +l'idée de parler à Titolof d'autres +choses que d'affaires de la +vie courante. Il sentait bien que +la nature ne l'avait pas fait naître +orateur, non plus que diplomate.</p> + +<p>Antonine entra dans la salle +à manger, en s'excusant de se +lever si tard. Depuis quelque +temps, elle avait de la peine à +quitter son lit le matin; le sommeil +lui venait tard, et elle n'avait +un peu de repos qu'entre +huit et dix heures.</p> + +<p>--Cela ne fait rien, ma Nina, +dit madame Karzof. Embrasse +nous, mon enfant; nous ne sommes +pas au régiment pour nous +lever à la diane.</p> + +<p>Surprise de tant d'indulgence, +la jeune fille leva les yeux sur +sa mère, et vit qu'elle avait pleuré. +Le remords l'assaillit,--ce +n'était pas la première fois,--et +elle pensa avec un douloureux +serrement de coeur à la douleur +que ses parents allaient éprouver +bientôt.</p> + +<p>De leur côté, les vieillards regardaient +Antonine. Qu'ils +étaient changés, ces beaux yeux +si purs autrefois, ce teint mat où +la vie circulait en dessous riche +et abondante! Les cheveux eux-mêmes +semblaient s'être éclaircis +sur les tempes, où se découvrait +tout un réseau de veines +bleues. Ils échangèrent un regard +de pitié, un signe d'intelligence, +et madame Karzof se mit +aussitôt à causer avec sa fille +d'une façon familière et joyeuse.</p> + +<p>--Veux-tu aller au concert ce +soir? lui proposa-t-elle.</p> + +<p>--Je veux bien, répondit Antonine +avec indolence.</p> + +<p>--Il y a un beau concert à +l'assemblée de la noblesse; si tu + veux, ton père nous prendra +deux billets.</p> + +<p>Antonine regarda ta mère, +croyant s'être méprise.</p> + +<p>--Pour vous et moi, maman? +dit-elle.</p> + +<p>--Oui, pour nous deux; nous +prendrons une voiture, et nous +irons seules en partie fine.</p> + +<p>Sans Titolof! Cette joie inespérée +ranima Antonine, qui consentit +avec plus de vivacité +qu'elle n'en avait déployé depuis +longtemps. Le père sortit +pour aller à son service, et promit +de rapporter les billets. Dans +l'après-midi, le fiancé officiel arriva +avec sa grâce ordinaire; il +se trouvait plusieurs personnes +au salon. Karzof, attardé par le +détour qu'il avait fait pour prendre +les billets, ne rentra qu'au +moment où son futur gendre +prenait congé des dames, et ne +put échanger avec lui qu'un salut +et une poignée de main.</p> + +<p>En entrant dans la salle de +concert. Antonine sentit le coeur +lui manquer; la chaleur, les parfums, +l'éclat des lumières tout +cet ensemble excitant des salles +peuplées la fit défaillir; elle se +força pourtant à marcher d'un +pas ferme, et s'assit auprès de +sa mère. Pendant les quinze +jours qui venaient de s'écouler, +elle avait senti le mal faire des +progrès foudroyants. Les potions +qu'elle jetait régulièrement, +les poudres qui restaient dans +ses tiroirs avaient beau lui être, +prodiguées par le médecin de +la famille! Celui-ci, homme peu +intelligent, habitué à suivre sa +routine, ne s'apercevait pas que, +si sa patiente avait observé ses +ordonnances, le mal n'eût pas +suivi cette marche rapide. Il ne +se doutait même pas qu'il y eût +là autre chose qu'un rhume de +printemps, provoqué par la rigueur +anormale de la saison. +Mais aux lumières, et grâce à +la surexcitation de la toilette et +de la musique, Antonine était +plus belle que jamais. Ses yeux +parcoururent lentement les galeries +placées à l'étage supérieur +et qui fait tour le tour de +la salle immense; ceux qui ne +veulent pas faire toilette, ou qui +ne veulent pas payer quinze ou +vingt francs une place dans l'enceinte +réservée, peuvent de là +assister au concert moyennant +un prix modique. Antonine savait +que Dournof serait là; elle +lui avait fait dire par la Niania +de ne pas manquer de s'y rendre.</p> + +<p>En effet, elle l'aperçut bientôt +au-dessus de l'orchestre, précisément +en face d'elle. Il lui envoya +un baiser discret, en posant +ses doigts sur sa bouche; +elle répondit par un signe de tête, +et leurs yeux ne se quittèrent +plus. Ils partirent ensemble +pour ce pays enchanté de la musique +où tout est lumière et +transparence, où la douleur même +revêt quelque chose de vaporeux +et d'immatériel. Les +nerfs d'Antonine, si péniblement +tendus depuis longtemps, vibraient +comme les cordes des +violoncelles; elle était si heureuse +d'aspirer avec son ami l'air +embrasé de la passion que lui +soufflaient les puissantes harmonies +de l'orchestre, qu'elle avait +oublié les horreurs qui l'attendaient.</p> + +<p>La symphonie s'acheva, après +quelques minutes d'entr'acte. Un +ténor, extrêmement à la mode +et digne de la faveur du public, +s'avança sur l'estrade. Les instruments +jouèrent la ritournelle, +et Edgard commença en italien +l'air de la <i>Lucie</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i8">Bientôt, l'herbe des champs croîtra</p> +<p class="i12"> Sur ma tombe isolée!</p> +</div></div> + +<p>Antonine, rejetée brusquement +dans la réalité de sa vie +poussa un petit cri, fit un mouvement +en arrière et perdit connaissance. +Un grand brouhaha +se fit autour d'elle. Les trombones +couvrirent le mouvement +qu'on fit pour l'emporter, et le +ténor continua son air avec le +succès le plus vif et le mieux +mérité.</p> + +<p>Au moment où Antonine revint +à elle dans le petit salon +des dames où on l'avait transportée, +des applaudissements +frénétiques annonçaient la fin du +morceau.</p> + +<p>--Pardon, dit-elle, dès qu'elle +put parler, je regrette bien... +Maman, allons à la maison.</p> + +<p>On s'offrit à chercher leur +voiture. La grâce et la beauté +d'Antonine, ce je ne sais quoi +de presque surhumain que la +souffrance contenue donnait à +ses yeux avait amené autour +d'elle plusieurs hommes de la +meilleure société. Deux vieillards, +des plus marquants parmi +la noblesse, ne voulurent céder +à personne le soin de la conduire +à sa voiture. A la porte, +sur l'escalier, se tenait Dournof, +pâle et l'air sauvage. Antonine, +qui le cherchait du regard, lui +adressa un sourire angélique, +mais si douloureux que le jeune +homme se sentit atteint au plus +profond de son être.</p> + +<p>--Elle va mourir, se dit-il. +Comment tout le monde ne s'en +aperçoit-il pas?</p> + +<p>Il suivit le petit cortège, et se +tint près de la portière de la voiture; +c'est sur sa main que s'appuya +Antonine en montant sur +le marchepied; mais madame +Karzof était si troublée qu'elle +ne le vit même pas. Cet évanouissement, +après sa conversation +du matin avec son mari, +avait mis la terreur dans son +âme. Elle ramena sa fille à la +maison en la comblant de tendresses, +qu'Antonine n'acceptait +qu'à regret. Il lui en coûtait de +tromper ainsi l'amour maternel +dont elle avait douté, et qui se +révélait maintenant à elle.</p> + +<p>M. Karzof éploré descendit +l'escalier, en apprenant l'accident +arrivé à sa fille, et la soutint, +aidé de son fils Jean, jusque +dans sa chambre, malgré +les instances d'Antonine qui lui +assurait qu'elle se sentait tout à +fait bien, et que c'était un simple +étourdissement causé par la +chaleur. Madame Karzof voulut +déshabiller sa fille elle-même et +la voir dans son lit. Antonine +eut beau s'en défendre, il fallut +subir les soins inquiets de sa +mère en larmes.</p> + +<p>Quand enfin elle eut assuré, +maintes fois, qu'elle avait sommeil +et qu'il fallait la laisser tranquille, +madame Karzof se décida +à se retirer, et alla écrire un +billet au docteur pour qu'il vint +le lendemain à la première heure.</p> + +<p>--Niania, dit doucement Antonine, +alors que sa bonne, la +croyant endormie, rangeait tout +sur la pointe du pied, Niania, +descends vite dans la rue: Dournof +doit y être; dis-lui que je +n'ai rien du tout, et que le moment +où nous nous reverrons +n'est plus éloigné. Va vite.</p> + +<p>La Niania allait faire une +question, mais Antonine lui répéta: +"Vite!" et la pauvre +vieille femme se hâta d'obéir. +Elle revint au bout de quelques +minutes.</p> + +<p>--Tu avais raison, mon ange, +il était en bas... Il m'a chargé +de te dire que tu dois te soigner, +que tu lui as fait grand'peur, +qu'il t'aime comme un fou. Ah! +enfants! enfants! quel jeu jouez-vous +là! Il y a de quoi en mourir!</p> + +<p>Un pâle sourire éclaira le visage +d'Antonine, qui murmura: +Bonsoir, et se tourna du côté de +l'ombre.</p> + +<p>Toute la maison dormait quelques +heures après, lorsque la +Niania se réveilla en sursaut de +son premier sommeil, il lui semblait +qu'il devait arriver quelque +chose de malheureux; elle se leva +pieds nus, et courut à la +chambre d'Antonine, dont elle +ouvrit la porte avec précaution. +La jeune fille, toute blanche dans +son vêtement de nuit, était à genoux +devant les images, ou plutôt +affaissée sur elle-même. Les +mains ouvertes sur ses genoux, +elle priait et pleurait. Des mots +sans suite sortaient de ses lèvres; +elle avait tant pleuré qu'elle +n'avait même plus la force de +se relever.</p> + +<p>--Pardonne-moi, mon Dieu, +disait-elle, pardonne moi, reçois-moi +dans ton paradis. Je souffre, +je souffre trop. Quel chagrin +pour lui et pour eux! Pécheresse +que je suis, si Dieu me repousse, +que deviendrai-je? Et je +suis si jeune! Ah! mon Dieu, je +n'en puis plus...</p> + +<p>Elle allait tomber étendue sur +le sol, mais la Niania, qui l'avait +écoutée les cheveux hérissés d'épouvante, +la reçut dans ses bras, +et avec une force que l'âge lui +avait ôtée depuis longtemps, +mais que sa tendresse lui rendit +pour le moment, elle enleva Antonine +dans ses bras et la mit sur +son lit. La jeune fille la regarda, +la reconnut, lui sourit, et referma +les yeux dans un second +évanouissement.</p> + +<p>--Au secours, au secours! +cria la Niania, notre demoiselle +se meurt!</p> + +<p>La maison entière accourut, +on employa les remèdes usités +en pareil cas, et madame Karzof +se décida à envoyer immédiatement +chez le médecin.</p> + +<p>Au bout d'une heure, celui-ci +accourut; il aimait Antonine +qu'il avait vue naître, mais sa +science n'était pas à la hauteur +de ses sentiments. Il déclara un +état nerveux très-prononcé, protesta +contre les émotions de +toute nature, et commanda le +repos.</p> + +<p>Le lendemain ou plutôt le jour +même, quand le général Titolof +se présenta à l'heure ordinaire, +M. Karzof le reçut d'un air embarrasse.</p> + +<p>--Mademoiselle Antonine se +porte bien? demanda le galant +fiancé après le premier bonjour.</p> + +<p>--Pas précisément, répondit +le bon vieux: nous voulions +même vous dire...</p> + +<p>--Comment! serait-elle malade? +fit le prétendu, dont le visage +prit aussitôt l'expression attristée +requise en pareil cas.</p> + +<p>--Oui, c'est-à-dire... Elle s'est +évanouie deux fois dans la soirée +d'hier...</p> + +<p>Le général fronça ses sourcils +qu'il haussa en même temps jusqu'au +milieu de son front; ce +jeu de physionomie signifie en +langage poli: Quel malheur! et +combien vous m'étonnez!</p> + +<p>--Et le docteur, que dit-il, +car je suppose que vous avez +demandé les secours de l'art?</p> + +<p>--Sans doute? Le docteur dit +qu'il faut éviter les émotions; il +commande le repos absolu, récita +Karzof, qui avait appris la +phrase par coeur.</p> + +<p>Titolof leva les sourcils encore +plus haut.</p> + +<p>--C'est très-malheureux, très-malheureux! +dit-il. Une jeune +personne qui paraissait jouir +d'une si excellente santé!</p> + +<p>--C'est depuis qu'elle est +fiancée que...</p> + +<p>Titolof prit un air si grave +que Karzof n'osa achever la +phrase; il en commença une +autre en se disant que peut-être +par ce bout-là ce serait plus facile.</p> + +<p>--Quand devez-vous quitter +Pétersbourg, général? lui demanda-t-il +d'une voix caressante.</p> + +<p>--Mais la seconde semaine +après Pâques, dans tous les cas, +répondit le fonctionnaire d'un +air morne.</p> + +<p>--Hem... c'est fâcheux... C'est +que, voyez-vous, général, je +crains que notre fille ne soit pas +rétablie pour ce moment-là.</p> + +<p>Titolof sursauta comme si on +lui avait foncé une aiguille dans +le mollet.</p> + +<p>Mais alors?... fit-il avec beaucoup +de points d'interrogation +dans le geste et dans la voix.</p> + +<p>--Eh bien, oui, général! répondit +Karzof en baissant la tête, +comme si son chef immédiat lui +avait infligé la plus énergique +semonce.</p> + +<p>--Comment, "oui!" Je n'ose vous +comprendre, monsieur, car, si +j'en croyais mes oreilles, vous +reviendriez sur une parole donnée, et...</p> + +<p>--Je ne reviens pas sur une +parole donnée, dit Karzof redressant +la tête, mais ma fille est +malade, et le médecin lui défend +les émotions, et le mariage +est une source d'émotions, et +dans les circonstances présentes... +Enfin, si elle se rétablit +promptement comme nous l'espérons, +en aucun cas elle ne +pourrait s'engager dans les liens +du mariage avant quatre ou cinq +mois; oui, quatre ou cinq mois, +répéta Karzof avec complaisance, +tout en pensant: Attrape! +ça t'apprendra à me faire les +gros yeux.</p> + +<p>--Quatre ou cinq mois! Et +moi qui dois être marié avant +de partir, et il faut que je parte +dans la quinzaine de Pâques! +Vous auriez dû me dire cela plus +tôt, fit-il en se tournant vers +Karzof d'un air furieux.</p> + +<p>Celui-ci se sentait assez penaud; +heureusement il reçut du +renfort; madame Karzof entra +dans le salon, et, sans même saluer +son ex futur gendre:</p> + +<p>--Ce n'est pas faute d'en avoir +eu mainte fois envie! dit-elle +d'une voix sèche. Vous auriez +dû vous apercevoir que vous ne +plaisiez pas à ma fille.</p> + +<p>--Elle ne m'a jamais rien dit +de désagréable! répliqua Titolof, +démonté par cette attaque +inattendue.</p> + +<p>--Il n'aurait plus manqué que +cela! Croyez-vous que nous soyons +assez mal élevés, dans notre +famille, pour dire des choses +désagréables aux personnes que +nous recevons?</p> + +<p>Une mêlée générale s'ensuivit, +et Titolof se retira, en répétant +d'un ton irrité:</p> + +<p>--On devrait prévenir le monde! +Où trouverai-je une femme +avant la quinzaine de Pâques? Il +faut que je sois à mon poste +dans cinq semaines, et marié! +Et la semaine sainte, on ne fait +pas de visites! Mon Dieu, mon +Dieu! on devrait prévenir les +gens. Cela ne ressemble à rien!</p> + +<p>Jean Karzof, en entendant ce +chapelet de jérémiades, passa la +tête par la porte de sa chambre +qui donnait sur le corridor, et +contempla d'un air placide la +déconfiture du Titolof abhorré. +Quand la porte se fut refermée +sur le général évincé, il prit son +chapeau et sa pelisse; mais au +moment de sortir, il se ravisa et +entra chez sa soeur.</p> + +<p>Antonine, qui n'avait pu se +tenir debout, était couchée sur +un canapé; sa robe de chambre +accusait la maigreur qui l'avait +envahie si vite. En voyant son +frère, elle sourit et lui tendit la +main.</p> + +<p>--On a expédié ton promis, +dit Jean... Il s'arrêta; sa soeur +s'était brusquement soulevée, et +cramponnée au dossier du canapé, +elle le regardait avec des +yeux égarés.</p> + +<p>--Qu'est-ce que tu dis? fit-elle, +tout oppressée.</p> + +<p>--Ah! diable! pensa Jean, on +lui avait défendu les émotions... +Bah! celle-là ne peut pas lui +faire de mal! Il reprit avec plus +de précaution:</p> + +<p>--Mon père vient de dire à +Titolof que tu es malade, et que, +comme le général est plus pressé +d'avoir une femme que nous +de nous séparer de toi, il ait à +se pourvoir ailleurs. Es tu contente?</p> + +<p>--Ah! s'écria Antonine avec +un cri déchirant, trop tard, trop +tard!</p> + +<p>A ce cri, les parents qui +étaient restés dans le salon, sans +se douter de l'incartade de leur +fils, accoururent à la hâte.</p> + +<p>--Pardon, pardon, mes chers +parents, s'écria Antonine, j'ai +douté de vous, j'ai cru que vous +ne m'aimiez pas assez... Pardon! +qu'ai-je fait!</p> + +<p>Elle se tordait les mains et les +regardait avec des yeux suppliants, +pendant que de grosses +larmes coulaient sur sa robe de +chambre.</p> + +<p>--Elle a le délire, s'écria la +mère,--vite un calmant, ses poudres...</p> + +<p>Elle ouvrit le tiroir où de tout +temps on avait mis les médicaments +destinés aux enfants, et +poussa un cri.</p> + +<p>--Malheureuse! qu'as-tu fait!</p> + +<p>--Pardon, pardon, dit Antonine, +en se laissant retomber sur +l'oreiller.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il? fit Jean en s'approchant +effrayé.</p> + +<p>--Les paquets sont tous là, +elle n'en a pas pris un seul! +Malheureuse enfant, tu voulais +donc mourir?</p> + +<p>Antonine, sans répondre, fit +un signe énergique qui pétrifia +d'horreur tous les assistants; +une toux convulsive secoua sa +faible poitrine; elle porta son +mouchoir à sa bouche pour l'étouffer, +et le jeta ensuite sur le +tapis, marbré d'un filet de sang.</p> + +<p>--Ah! dit madame Karzof en +joignant les mains, si nous avons +été durs envers toi, ma fille, tu +nous as sévèrement punis!</p> + +<p>Antonine ne répondit pas; +elle aussi était punie!</p> +<br><br> + +<h3>XIII</h3> + +<p>Le lendemain, à onze heures, +le plus célèbre spécialiste pour +les maladies de poitrine, le docteur +Z*** était auprès de la jeune +fille. Son confrère dont la négligence +avait eu de si funestes +résultats se tenait auprès de lui, +contrit et plein de remords, +pendant que la célébrité médicale +auscultait minutieusement +Antonine.</p> + +<p>Quand l'illustre praticien eut +terminé son examen, il reposa +délicatement la pauvre enfant +sur l'oreiller.</p> + +<p>--Ce ne sera rien, lui dit-il en +souriant; un peu de patience, +et nous vous guérirons. C'est +l'affaire de six semaines.</p> + +<p>Il lui sourit encore, lui pressa +la main, demanda du papier pour +écrire une ordonnance, et passa +dans le cabinet de M. Karzof +avec les parents et Jean. La Niania +et l'ancien médecin restés +près d'Antonine lui répétaient +les paroles consolantes.</p> + +<p>--Alors, docteur, fit le père +en jetant un regard timide sur le +docteur, vous pensez...?</p> + +<p>Z*** s'assura que la porte +était fermée, et dit à voix basse:</p> + +<p>--Il est inutile de vous tromper; +dans six semaines elle sera +morte.</p> + +<p>--C'est impossible! cria la +mère en montrant le poing au +ciel, cela ne se peut pas, Dieu +ne peut pas vouloir...</p> + +<p>Ne faites pas de bruit, interrompit +le docteur; c'est une +phthisie galopante qu'il n'est +plus possible d'enrayer; on peut +adoucir ses souffrances, mais +rien ne peut la guérir. Si elle désire +quelque chose, donnez-le +lui. Ne lui refusez rien; promettez-lui +de lui accorder ses demandes +les plus extravagantes; +vous ne serez jamais mis en demeure +d'exécuter vos promesses.</p> + +<p>Les deux vieux époux pleuraient +silencieusement en se tenant +la main.</p> + +<p>--Mais, docteur, dit la mère +en s'efforçant d'arrêter ses larmes, +comment cela est-il arrivé?</p> + +<p>--Un refroidissement mal +soigné; vous m'avez dit qu'elle +n'avait pas pris ses médicaments +ils étaient bien indiqués, ces +médicaments; pourquoi ne les +a-t-elle pas pris?</p> + +<p>Le père et la mère se regardèrent +comme des coupables +pris en faute.</p> + +<p>--Elle avait du chagrin... murmura +madame Karzof.</p> + +<p>--Oh! un chagrin d'amour? +Cela arrive quelquefois. On veut +mourir, et puis quand on a réussi, +on voudrait revenir sur ce +qu'on a fait... mais il n'y a plus +moyen... Aime-t-elle quelqu'un?</p> + +<p>--Oui, fit tristement le père.</p> + +<p>--Eh bien, vous savez ce que +vous avez à faire, dit le docteur.</p> + +<p>Il écrivit une ordonnance, +dressa et signa sa consultation, +puis avant de partir:</p> + +<p>--Je puis me tromper, dit il; +nul n'est infaillible; faites venir +un autre praticien; il trouvera +peut-être le mal moins avancé: +pour moi, je ne pense pas que +la vie se prolonge au-delà de +six semaines.</p> + +<p>Quand il fut parti, les deux +époux continuèrent à pleurer; +le coup qui les frappait était si +subit, si imprévu, qu'ils se trouvaient +sans défense.</p> + +<p>--Tous ces médecins mentent! +dit madame Karzof en sanglotant: +je suis sur que ce n'est pas +vrai; nous aurons une consultation +demain; nous en prendrons +trois, n'est-ce pas, Karzof?</p> + +<p>--Certainement! gémit celui-ci. +Je vais aller les prévenir tout +de suite. Ah! ma femme, quel +malheur! Notre Antonine, si +belle, si bien portante, il y a un +mois, quand nous avons donné +ce bal!</p> + +<p>--Il y a six semaines, corrigea +sa femme par habitude de +rectifier les erreurs de son mari... +Elle était si fraîche encore le +jour du cirque!...</p> + +<p>--C'est ce jour-là qu'elle aura +pris froid! sa pelisse ne voulait +pas tenir sur ses épaules, et +puis elle était ai légèrement vêtue... +Pourquoi n'a-t-elle pas +pris ses poudres? fit tout à coup +le père consterné, elle se serait +guérie tout de suite! On le lui a +répété assez de fois... Pourquoi +n'a-t-elle pas voulu?</p> + +<p>Il se tut sur ce mot qui lui +brisait le coeur. Un silence lugubre +régna dans l'appartement. +Jean se leva tout à coup et se +dirigea vers la porte.</p> + +<p>--Où vas-tu? demanda machinalement +sa mère.</p> + +<p>--Je vais chercher Dournof, +répondit le jeune homme d'une +voix qu'il voulait rendre ferme.</p> + +<p>Mais la force lui manqua; il +éclata en sanglots, et se hâta de +refermer la porte sur lui.</p> + +<p>Restés seuls, les deux vieux +s'entre-regardèrent et dirent en +même temps:</p> + +<p>--C'est notre faute!</p> +<br><br> + +<h3>XIV</h3> + +<p>Jean trouva son ami acharné +à son travail. Il était bien rare +qu'on le vit autrement que penché +sur son bureau.</p> + +<p>Le visage du jeune Karzof +était tellement changé par la +douleur, que Dournof lui prit +les deux mains et l'attira vers la +fenêtre pour mieux l'interroger.</p> + +<p>--Un malheur? dit-il d'une +voix brève.</p> + +<p>Jean se laissa tomber sur un +siège et fit un geste de la main +qui signifiait: Tout est perdu.</p> + +<p>--Quoi! s'écria Dournof, on +la marie quand même?</p> + +<p>--Non, répondit Jean, c'est +pis encore.</p> + +<p>--Comment, pis que cela?</p> + +<p>Dournof recula d'un pas, les +yeux hagards, et s'appuya contre +la muraille.</p> + +<p>--Elle n'est pas morte, dis? +fit-il à voix basse.</p> + +<p>--Non, s'écria Jean, Dieu +merci!--mais elle se meurt.</p> + +<p>Dournof passa la main sur ses +yeux et se retint au mur.</p> + +<p>--Je l'avais pensé, dit-il. Elle +l'avait juré!</p> + +<p>Après le premier moment de +stupeur, il se fit raconter ce qui +s'était passé chez les Karzof: la +manière dont la maladie d'Antonine, +soigneusement cachée par +elle autant qu'elle l'avait pu, s'était +enfin découverte; l'accueil +qu'avait reçue Titolof, la consultation +du docteur Z*** et enfin +la permission tacite de ses parents +de ramener Dournof au logis.</p> + +<p>--Si le bonheur peut la sauver, +tu la sauveras, dit Jean en +terminant son récit. Le docteur +a beau dire, je ne puis me figurer +que ma soeur soit condamnée +sans recours. Elle a à peine l'air +malade, et sans ses accès de faiblesse +et quelquefois un peu de +sang à son mouchoir, on ne pourrait +supposer qu'elle est gravement +atteinte. Les médecins se +trompent souvent... Si tu la ramenais +à la vie...</p> + +<p>--On me mettrait encore une +fois à la porte, interrompit amèrement +Dournof, et l'on donnerait +Antonine à un autre général! +Je connais le monde, mon +ami! Tes parents ne sont ni plus +ni moins mauvais que le reste +des hommes! En attendant, ce +sont les âmes d'élite qui souffrent. +Allons chez toi.</p> + +<p>Il s'habilla rapidement, et le +deux jeunes gens prirent en silence +le chemin de la maison +Karzof. En approchant de la +porte, Dournof ne put retenir +un geste de colère.</p> + +<p>--Quand on pense, dit il, que +je suis sorti d'ici il y a à peine +un mois, laissant Antonine dans +la plénitude de la vie, et que déjà +il est trop tard... Elle a trop +bien réussi son oeuvre!</p> + +<p>--Tu la sauveras! dit Jean +pour réconforter son ami, et +croyant lui-même à l'efficacité +de la joie pour guérir la malade; +je t'assure que le docteur s'est +trompé. Et s'il s'est trompé, tant +mieux, car vous devrez votre +bonheur à sa méprise.</p> + +<p>Ils entrèrent et se rendirent +dans le cabinet de M. Karzof.</p> + +<p>Pendant leur absence, les deux +vieillards avaient été soumis à +une rude épreuve. Après la consultation, +Antonine fatiguée s'était +endormie, et la Niania, pleine +d'espoir, était accourue auprès +d'eux pour écouter la confirmation +de la bonne nouvelle. En +apprenant que les paroles affectueuses +du docteur n'étaient +qu'un pieux mensonge, destiné +à tromper Antonine, la vieille +femme resta atterrée.</p> + +<p>--Comment, dit-elle ce n'est +pas vrai, et notre demoiselle +doit mourir?</p> + +<p>Les pleurs de madame Karzof +lui répondirent.</p> + +<p>La taille de l'humble servante +sembla grandir tout à coup:</p> + +<p>--C'est votre faute! dit elle +sévèrement; vous avez désobéit +aux lois de Dieu qui veulent que +chaque coeur soit libre d'aimer. +Vous avez préféré l'intérêt au +bonheur de votre enfant, et Dieu +vous la retire, c'est votre châtiment.</p> + +<p>--Niania, interrompit M. Karzof, +tu perds la tête! Comment +te permets-tu de parler ainsi à +tes maîtres...</p> + +<p>--C'est votre châtiment, continua +Niania sans s'émouvoir; +jamais votre fille ne vous avait +donné de chagrin, vous n'en +aviez que de l'orgueil et de la +joie, et vous l'avez affligée sans +raison. Le jeune homme était +pauvre? C'est vrai! Mais il avait +du mérite, et il aimait votre fille.</p> + +<p>--Il l'aimait pour sa dot, dit +l'incorrigible madame Karzof.</p> + +<p>--Ce n'est pas vrai, riposta +véhémentement la Niania, ce +n'est pas vrai, et vous le savez +bien. Vous avez mortellement +offensé Antonine quand vous +lui avez dit ce mensonge, et +vous lui avez brisé le coeur; de +ce jour elle n'a plus eu de joie.</p> + +<p>--Mais, s'écria la mère sans +s'apercevoir qu'elle se défendait +contre l'accusation de sa servante, +elle devait le dire! Il ne fallait +pas se taire et douter de +notre amour...</p> + +<p>--Elle vous l'a dit, répliqua +la vieille femme, toujours sévère +et presque menaçante; pendant +des semaines elle vous a implorée +tous les jours de ne pas la +marier à l'imbécile que vous +aviez choisi pour elle,--une tête +vide qui n'avait pas un grain de +bon sens dans sa pauvre cervelle, +tandis qu'elle aimait ce garçon +qui a plus d'esprit et de raison +dans son petit doigt que +nous tous ensemble. Elle vous +a suppliée de l'épargner, avez-vous +écouté sa prière?</p> + +<p>--Je ne croyais pas que ce +fût sérieux, répondit la mère +honteuse d'elle-même.</p> + +<p>--Voilà votre défense, à vous +autres! Et c'est encore votre +faute. Pourquoi n'avez vous pas +élevé votre enfant vous-même, +pourquoi l'avez vous contrariée +en tout? Je ne suis qu'une pauvre +vieille paysanne, mais je savais +qu'elle parlait sérieusement, +moi, et quand elle m'a dit: "Je +mourrai!" j'ai senti l'ange de la +mort passer sur ses épaules. Oui, +continua la Niania, pendant que +les vieillards courbaient la tête +sous la vérité de ses paroles, Antonine +a commis un grand péché +en cherchant volontairement la +mort; mais de ce péché c'est +que vous êtes responsable devant +le Seigneur, car il vous +avait donné son âme à garder, +et vous n'en avez pas eu de souci. +Et nous, malheureux que +nous sommes, nous qui l'aimons +et qui n'avons rien à nous reprocher +envers elle, nous allons +être malheureux, et tout cela à +cause de vous, parce que vous +avez préféré l'or et les dignités +au bonheur d'Antonine.</p> + +<p>Toutes ces paroles entraient +comme autant de flèches dans +le coeur du père et de la mère. +Pauvres gens, ils avaient péché +par bêtise, par ignorance et manque +de précaution, mais la croix +qui leur tombait sur les épaules +était bien lourde.</p> + +<p>--Et le jeune homme, reprit +'a Niania, qu'allez-vous dire au +jeune homme? C'était à lui que +le Seigneur destinait Antonine, +puisque leur amour était réciproque, +et vous avez désuni ce +que Dieu lui-même avait uni.</p> + +<p>--Si Antonine vit, je jure qu'il +l'aura! sanglota madame Karzof.</p> + +<p>--Je le jure! répéta fidèlement +son mari.</p> + +<p>La sonnette retentit.</p> + +<p>--Va ouvrir, Niania, dit madame +Karzof, et si ce sont des +étrangers, dis que nous n'y sommes +pas.</p> + +<p>La Niania ramenée à son rôle +de servante, s'en fut humblement +ouvrir la porte. C'étaient +Jean et Dournof. Elle les fit entrer +dans le cabinet et alla prévenir +les époux.</p> + +<p>--Déjà! dit madame Karzof.</p> + +<p>Elle ressentait une sorte de terreur +à la pensée de paraître devant +Dournof. Il lui semblait +que ce jeune homme allait lui +demander compte de la vie de +sa fille... Enfin, séchant ses +yeux et composant son visage, +elle entra. Dournof se leva à son +aspect et se tint debout, d'un air +froid et respectueux. Madame +Karzof voulait l'intimider, et lui +faire sentir que, s'il rentrait dans +la maison, c'était par la force des +choses; mais à la vue de ce visage +connu, auquel elle avait fait +bon accueil pendant tant d'années, +elle n y tint pas, et se jeta +à son cou en disant:</p> + +<p>--Tâchez qu'elle vive, et tout, +tout est à vous!</p> + +<p>--Je ne veux qu'Antonine +seule, madame, répliqua le jeune +avocat.</p> + +<p>--Oui, sans doute, mais tachez +qu'elle vive, cher Féodor, +nous vous aimerons comme notre +propre fils.</p> + +<p>Dournof baisa la main de madame +Karzof et reçut une accolade +silencieuse du père.</p> + +<p>--Puis-je la voir? demanda-t-il +sur-le-champ.</p> + +<p>--Elle n'est pas préparée, répondit +la mère...; mais une telle +joie... Elle se tut et hésita comme +pour parler, puis continua +de garder le silence.</p> + +<p>--Je n'ose pas, dit-elle enfin. +J'ai peur...</p> + +<p>--Niania le lui dira, fit Jean.</p> + +<p>C'est Niania qui la connaît le +mieux de nous tous.</p> + +<p>Madame Karzof poussa un +soupir. Il était bien dure pour +elle de s'entendre dire ouvertement +qu'une servante possédait +plus qu'elle le coeur de son +enfant; mais ceci était encore une +humiliation méritée. La Niania +prévenue se rendit auprès d'Antonine +qui venait de se réveiller, +et toute la famille, sur la pointe +du pied, se réunit derrière la +porte de la chambrette.</p> + +<p>--Mon oiseau du bon Dieu, +dit la vieille bonne, que veux-tu?</p> + +<p>--Donne-moi à boire, dit la +jeune fille. Je me sens mieux +d'avoir dormi.</p> + +<p>Elle promena autour d'elle un +regard satisfait.</p> + +<p>--Est-ce vrai, dis, Niania, que +Titolof est parti et qu'on ne +m'en parlera plus?</p> + +<p>--Je crois bien que c'est vrai!</p> + +<p>Il se cherche déjà une femme +ailleurs, dit plaisamment la Niania; +c'est qu'il est pressé, vois-tu!</p> + +<p>Antonine sourit. C'était la +première étape du bonheur que +d'être débarrassée de cet odieux +personnage.</p> + +<p>--On est disposé chez nous, +continua la vieille femme, à te +donner tout ce que tu demanderas, +pour avancer ta guérison +Tout ce que tu voudras sans exception. +Ainsi, demande!</p> + +<p>--Oh! Niania, tout! Ce n'est +pas possible! Il y a des choses +qu'on ne m'accorderait pas.</p> + +<p>--Par exemple?</p> + +<p>Antonine rougit Cette rougeur +passa sur son visage comme +une lueur fugitive et se fixa +à ses pommettes amaigries.</p> + +<p>--On ne me permettrait pas +de voir Dournof!</p> + +<p>--Crois-tu? je crois bien que +si! veux-tu que j'essaye?</p> + +<p>--Oh! non! fit Antonine en +la retenant timidement, non...</p> + +<p>--Je vais voir, insista la bonne +en se rapprochant de la porte.</p> + +<p>Elle ne fit que sortir et rentrer.</p> + +<p>--Il va venir, dit-elle, sur le +seuil.</p> + +<p>--Ah! fit douloureusement +Antonine, il faut que je sois bien +malade!</p> + +<p>Madame Karzof reçut ce reproche +comme un coup de poignard +mais ce coeur de mère, +si paisiblement indifférent la +veille, commençait à mesurer +son amour par l'étendue de ses +souffrances.</p> + +<p>Dournof n'y put tenir; il entra, +courut jusqu'auprès d'Antonine, +et, s'agenouillant près +d'elle:</p> + +<p>--Pour toujours, lui dit-il.</p> + +<p>Elle lui avait pris la tête dans +ses deux mains et le regardait +avec incrédulité.</p> + +<p>--Pour toujours, répéta +Dournof...; tu es à moi!</p> + +<p>Antonine appuya sa tête sur +l'épaule du jeune homme en fermant +les yeux, et ils échangèrent +leur premier baiser.</p> + +<p>La Niania ferma la porte de +la chambre et les laissa seuls. +La famille Karzof pleurait de +l'autre côté du mur.</p> +<br><br> + +<h3>XV</h3> + +<p>Pendant les premiers jours qui +suivirent leur réunion, les jeunes +gens crurent avoir conjuré le +mauvais sort; dans cette atmosphère +de bonheur et de paix, +Antonine semblait refleurir; renonçant +à tout, Dournof passait +ses journées auprès d'elle et ne +rentrait chez lui que pour prendre +un peu de sommeil. L'heure +des repas était pour eux le moment +béni de la journée, car on +dressait le couvert auprès du canapé +qu'Antonine ne quittait +guère, et la Niania les servait +tous deux seuls, pendant que la +famille dînait dans la salle à +manger.</p> + +<p>A voir la jeune fille, on n'eût +jamais cru sa vie menacée. Son +teint toujours pale était devenu +d'un blanc mat, un rose à peine +indiqué nuançait ses joues, et ne +devenait plus rouge qu'aux heures +de fièvre; la toux n'était plus +très-pénible, mais les forces ne +revenaient pas. Tout le monde +crut que le docteur Z*** s'était +trompé et madame Karzof réunit +trois autres médecins pour +leur demander une consultation.</p> + +<p>Le résultat fit tomber les pauvres +gens du haut de leurs espérances: +Antonine ne verrait pas +fleurir les roses.</p> + +<p>Les parents, dans leur désespoir, +déclarèrent que tout cela +n'était que stupidité ou tromperie, +que leur fille allait beaucoup +mieux, et que "les médecins +n'étaient que des ânes": cette +dernière opinion émanait personnellement +de M. Karzof.</p> + +<p>La chambre d'Antonine était +devenue le rendez-vous de toute +la famille: c'est là qu'on prenait +les décisions, qu'on commandait +le dîner, que Jean venait lire le +journal à haute voix, que M. +Karzof rapportait son petit stock +de nouvelles et de commérages.</p> + +<p>Dournof apportait des fleurs, +mais des fleurs sans parfum, car +Antonine ne pouvait supporter +la moindre odeur prononcée; les +amis et amies de la famille prévenus +du danger de la jeune fille, +et n'y pouvant croire à la vue de +sa beauté rayonnante et pour +ainsi dire transfigurée, venaient +en foule, apportant chacun quelque +babiole, quelque petit souvenir. +Bientôt les tables et les +étagères furent encombrées de +présents, et il fallut en augmenter +le nombre.</p> + +<p>Le bataillon sacré était venu à +la première nouvelle du danger; +parmi les jeunes gens qui le +composaient se trouvait un étudiant en +médecine, près de finir +son cours: si Dournof avait conservé +quelques illusions, il les +eut perdues à voir la pitié affectueuse +avec laquelle son ami +parlait à Antonine, avec quelle +bonté il se prêtait à ses fantaisies +et de quel regard triste il +la suivait lorsqu'elle ne le voyait +pas.</p> + +<p>Les jeunes filles ses compagnes +venaient aussi en foule; jamais +on ne jetait aperçu, parmi +cette jeunesse rieuse, de la place +que tenait cette personnalité le +plus souvent grande et austère; +on ne savait pas combien de +bons conseils elle avait donnés, +combien de chagrina elle avait +adoucis par ses paroles ou ses +actes, jusqu'au jour ou il fut avéré +qu'on allait la perdre. Chacun +voulut la revoir une fois encore, +et il sembla à tous qu'ils +ne l'avaient jamais vue jusque-là.</p> + +<p>Antonine recevait tous ces +hommages, toutes ces marques +de tendresse comme la chose la +plus naturelle du monde. Son +cerveau, déjà fatigué par tant de +luttes et de chagrins, s'était un +peu affaibli sous l'effort du mal +envahissant; elle ne se rendit +pas bien compte de l'affluence +de visiteurs sans cesse renouvelée +qui remplissait sa chambrette, +mais il lui était très-agréable +de voir tant d'amis.</p> + +<p>Ce flot incessant d'amis et de +connaissances empêchait le bonheur +d'avoir retrouvé Dournof +d'être trop poignant et dangereux. +Lorsqu'ils se retrouvaient +seuls, après une journée pleine +de distractions, lorsque la Niania, +toujours silencieuse et triste, +roulait auprès du canapé la petite +table du repas, elle tendait +la main à son ami, qui inclinait +dessus sa tête, afin de lui dérober +l'expression de ses yeux, et +elle se laissait aller sur ses oreillers, +en murmurant:</p> + +<p>--Je suis heureuse.</p> + +<p>Vers le soir, venait la fièvre; +alors les yeux d'Antonine s'animaient +d'un éclat factice, des +taches rouges marbraient ses +pommettes; elle faisait des projets +pour l'avenir. On avait parlé +vaguement d'un voyage à l'étranger, +pour rétablir la santé.</p> + +<p>--Dès qu'il fera beau, disait-elle, +aux premiers rayons du soleil +de mai, nous partirons pour +l'Italie, nous serons mariés alors!</p> + +<p>Sa main caressante prenait +celle de Dournof qui l'écartait +en souriant, le coeur navré, les +traits tirés par la contrainte qu'il +s'imposait.</p> + +<p>Nous irons à Florence! on dit +qu'il y a tant de fleurs à Florence +que personne ne peut se l'imaginer. +Et puis en automne +nous reviendrons ici. Maman +nous arrangera un joli petit appartement +dans un quartier clair +et propre. Ma chambre à coucher +sera bleue. J'aime tant le +bleu! N'est-ce pas, maman, que +vous me la meublerez bleu?</p> + +<p>--Oui, répondait madame +Karzof, du bleu clair.</p> + +<p>--Bien clair, avec des rideaux +blancs, brodés en dessous... cela +coûtera cher, mais on ne marie +sa fille qu'une fois, n'est-ce pas, +mon père?</p> + +<p>Le vieux Karzof murmurait +tout bas quelque chose comme +un assentiment, et sortait en se +mouchant avec bruit dans son +grand foulard à carreaux, suivi +par le regard inquiet de sa femme.</p> + +<p>Plusieurs jours s'écoulèrent +ainsi; Antonine espérait toujours +qu'elle pourrait se lever +le lendemain, et la langueur de +son mal la forçait à rester couchée; +elle allait de son lit au canapé +et du canapé au lit tous les +jours, et déjà ce faible effort lui +paraissait au-dessus de ses forces.</p> + +<p>Un soir, dévorée par la fièvre, +elle s'était tenue assise quelque +temps.</p> + +<p>--Je vais mieux, dit-elle à +Dournof, beaucoup mieux, tu le +vois! Je veux aller dans le salon, +faire une surprise à mon père +et à ma mère. Et puis il y a +si longtemps que je n'ai fait de +musique!... Je veux jouer du +piano.</p> + +<p>Elle se leva, en chancelant fit +deux pas, appuyée sur le jeune +homme; mais au moment où +elle tournait vers lui son visage +animé d'une joie enfantine, elle +pâlit et se cramponna à son +épaule. Une toux cruelle secoua +ce jeune corps débile, et elle défaillit. +Il la reporta sur le canapé; +penché sur elle, il suivait les +moindres mouvements de ce visage +adoré; elle jeta à terre son +mouchoir matbré de taches rouges.</p> + +<p>--I! est trop tard, dit-elle avec +une expression déchirante. Trop +tard! ah! mon ami, nous payerons +cher ces quelques jours de +bonheur!</p> + +<p>L'image de ce bonheur que +la mort allait lui ravir devait être +la punition d'Antonine. La vie +qu'elle allait quitter se faisait +belle devant ses yeux comme à +plaisir, pour lui inspirer des regrets +plus amers. Tant de tendresse, +de dévouement, de facilité +à toute chose! Les obstacles +s'étaient levés par enchantement, +tout n'était plus qu'un rêve +doré, le paradis s'ouvrait devant +elle... Et il fallait renoncer +à toutes ces joies.</p> + +<p>Antonine pleurait, le visage +dans ses mains. Dournof se pencha +sur elle.</p> + +<p>--Ne pleure pas, lui dit-il, tu +me brises le coeur.</p> + +<p>Elle leva sur lui ses yeux creusés +par la souffrance physique +et morale.</p> + +<p> Au moment où tout est si +beau, où nous n'avons plus qu'à +être heureux, voir la vie m'échapper... +Quelle dérision amère!</p> + +<p>Dournof couvrait de baisers +les petites mains fiévreuses de sa +fiancée.</p> + +<p>--Si tu ne souffrais pas lui +dit-il à voix basse, je ne serais +pat ici!</p> + +<p>--C'est vrai, répondit-elle +avec amertume; j'aurais épousé +Titolof. Ah! s'écria la pauvre +enfant, je ne sais pourtant pas +méchante! Qu'ai-je fait pour +tant souffrir?</p> + +<p>--Dieu châtie ceux qu'il aime! +dit la voix grave de la Niania, +qui venait d'entrer en silence. +Tu as mal fait, ma fille, de +porter la main sur toi-même. +Quand tu as voulu mourir, tu as +offensé le Seigneur. Ton mal est +le châtiment qu'il t'envoie!</p> + +<p>--Mais elle guérira, Niania, +elle guérira! reprit Dournof en +regardant la vieille femme d'un +air de supplication.</p> + +<p>--Non, dit Antonine, je ne +guérirai pas. Dieu n'est pas le +jouet de nos caprices. Je lui ai +demandé la mort comme un +bienfait, il me l'a accordée...</p> + +<p>Elle inclina la tête sur ses +mains jointes et s'absorba dans +ses pensées.</p> + +<p>--Que son nom soit béni! dit-elle +enfin. Maintenant je ne dois +plus penser qu'à obtenir mon +pardon.</p> + +<p>Quand Dournof fut parti, +quand la jeune fille fut arrangée +pour la nuit dans son petit lit +bleu, elle appela sa Niania qui +couchait par terre auprès d'elle.</p> + +<p>--Prie avec moi et pour moi, +Niania, dit-elle, pour que Dieu +me pardonne.</p> + +<p>--Pauvre martyre, pensa la +vieille femme, tu as gagné le +ciel.</p> + +<p>Désormais la Niania et son +élève parlèrent du ciel tous les +soirs: une paix céleste descendit +sur la jeune fille. Le jour appartenait +à Dournof, à sa famille, +à ses amis; la nuit était réservée +à la prière.</p> + +<p>Ce n'est pas sans cruels retours +d'amertume, sans larmes, +sans accès de fiévreux désespoir, +qu'Antonine renonça à la vie. +Plus d'une fois, les mains levées +vers le ciel, elle cria:</p> + +<p>--Je ne veux pas! Je ne veux +pas mourir!</p> + +<p>Quand elle se croyait le mieux +résignée, l'amour de la vie lui +revenait plus fort et plus poignant +que jamais. Ces luttes usèrent +ses forces.</p> + +<p>La docteur, afin de prolonger +de quelques jours une vie si chère +à tous, conseilla de la transporter +à la campagne. On loua +une maison à Pargolovo dans +un site magnifique où les yeux +se reposaient de tous côtés sur +les souches massives des pins ou +des sapins. Si quelque chose +pouvait conserver les forces défaillantes +d'Antonine, c'était l'air +balsamique des arbres résineux.</p> + +<p>Aux premiers rayons du soleil +de mai, elle partit, non pour +l'Italie, comme elle l'avait désiré, +mais pour Pargolovo. Ce trajet +d'une vingtaine de verstes à +peine faillit lui coûter la vie. +Dournof qui la soutenait sur son +bras, appuyée sur des coussins, +crut plus d'une fois qu'elle n'arriverait +pas vivante. Elle atteignit +cependant ce séjour. Le +lendemain de son arrivée, la vue +du lac, des bois qui l'entourent, +l'aspect magique de la verdure +à peine naissante qui commençait +à pointer aux rameaux des +saules, toute cette vie nouvelle +qu'amène le printemps lui rendit +un peu de joie. Elle espéra +vivre.</p> + +<p>En promenant ses yeux sur le +paysage, elle les arrêta sur un +petit monticule surplombant le +lac, et que couronnait une petite +chapelle construite en bois.</p> + +<p>--Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle.</p> + +<p>La question imprévue n'obtint +point de réponse: personne autour +d'elle n'osait lui forger un +mensonge.</p> + +<p>--Ah! fit-elle en parcourant +du regard les visages qui l'entouraient, +je comprends; c'est +le cimetière. On m'enterrera là, +près du lac, ajouta-t-elle en indiquant +l'extrême pointe: je +veux que mon tombeau reçoive +les derniers rayons du soleil.</p> + +<p>Elle vécut un mois encore, +dépassant les prévisions de la +science, soutenue peut-être par +le grand amour qu'elle portait à +celui qu'elle laissait faible comme +un enfant, et dénué comme +un orphelin; puis, tout à coup, +ses forces déclinèrent.</p> + +<p>--Ecoute, dit-elle un soir à +Dournof, je mourrai demain, j'en +suis sûre. Rappelle-toi que tu +dois vivre pour ta patrie et tes +semblables. Tu deviendras riche +et célèbre; pense à moi, alors, +car j'ai renoncé à tout pour obtenir +ce résultat. Tu te marieras..</p> + +<p>Dournof fit un geste énergique.</p> + +<p>--Tu te marieras, insista-t-elle, +et tu feras bien. Tu auras +des enfants qui seront ton image, +tu en feras des hommes tels +que toi... alors si Dieu me permet +de te voir sur la terre, je serai +tout à fait heureuse, tout à +fait, entends-tu?</p> + +<p>Le lendemain, comme elle +l'avait dit, Antonine s'éteignit +sans trop de souffrances; il y +avait longtemps qu'elle avait +épuisé le fiel de la coupe.</p> + +<p>Sa mort frappa sa famille +comme si elle n'était pas prévenue +depuis longtemps. Dans sa +chambre, la plus belle et la plus +vaste de cette maison où l'on +avait dressé pour l'y exposer la +table funéraire, le vieux Karzof, +devenu à moitié imbécile, allait +et venait, touchant les mains de +sa fille et ne pouvant se persuader +que leur roideur était celle +de la mort. La mère inquiète de +mille détails, sentait moins son +chagrin; l'heure du remords devait +commencer pour elle lorsque +la maison serait remise en +ordre et quand aucun souci matériel +ne la distrairait plus de +son chagrin.</p> + +<p>Dournof, qui depuis cinq nuit; +n'avait pas dormi une heure sur +vingt-quatre, veillait encore auprès +du corps d'Antonine, avec +le diacre chargé de lire les prières. +Le diacre était remplacé +toutes les trois heures, et Dournof +restait là. De temps en +temps, il se levait du siège qu'il +avait adopté, et venait près de +la jeune morte, arrangeait un ruban, +un pli de sa blanche toilette +nuptiale; il changeait de place +une des fleurs dont le corps +et la table étaient parsemés, puis, +pieusement, comme une relique, +il baisait le front et les mains +d'Antonine, et retournait à sa +place. Le sommeil l'y surprenait +parfois; il appuyait alors sa tête +contre la muraille et dormait +quelques instants. Il se reprochait +ces minutes dérobées à la +contemplation des restes adorés +qu'on allait venir lui enlever.</p> + +<p>Le troisième jour, en effet, la +maison se remplit de parents et +d'amis; on enleva le cercueil de +moire blanche, et l'on emporta +la jeune fille à l'église.</p> + +<p>Elle était si belle, ses traits +avaient pris une expression si angélique, +que l'on ne pensa point +à couvrir son visage. On rabattit +dessus le voile de mousseline +qui l'entourait, et, sous le soleil +de juin, elle prit ainsi, parée +comme pour l'hymen, le chemin +de la petite église.</p> + +<p>Pendant le service funèbre, +Dournof, toujours près du cercueil, +la regardait d'un air jaloux. +Quand, suivant l'usage, +l'assistance vint donner le baiser +d'adieu à la morte, il s'inclina +après les parents, comme il était +dans l'ordre, sur les mains de +cire de sa fiancée, puis il laissa +passer la foule.</p> + +<p>Quand le dernier des assistants +eut remplit ce pieux devoir, les +sacristains s'approchèrent avec +le couvercle. Il les écarta du geste.</p> + +<p>--N'y a-t-il plus personne? +dit-il à demi-voix.</p> + +<p>On le regarda avec étonnement, +mais nul ne répondit.</p> + +<p>Alors il se pencha sur sa fiancée +et baisa avec passion le front +pur, les joues amaigries, les +doigts émaciés d'Antonine, puis +il prit lui-même le couvercle +avec une sorte de rage, et, sans +attendre d'aide, il le vissa solidement.</p> + +<p>Les plus proches parents de +la jeune fille avaient compris +son désir et n'y mirent point +d'obstacle: après les lèvres de +Dournof, rien n'effleura plus le +visage de celle qu'il n'avait pu +obtenir comme sienne.</p> + +<p>Une voix se fit entendre tout +près de lui, pendant qu'on emportait +Antonine vers la fosse, +creusée suivant son désir à l'endroit +où tombaient les derniers +rayons du soleil couchant:</p> + +<p>--Toi et moi seuls l'avons aimée; +les autres ne l'ont pas +connue.</p> + +<p>Dournof se retourna et vit la +Niania. Celle là non plus ne +pleurait pas, mais la joie de sa +vie venait de disparaître dans le +trou du fossoyeur.</p> +<br><br> + +<h3>XVI</h3> + +<p>Les Karzof n'habitèrent pas +longtemps la maison où leur +fille avait rendu le dernier soupir. +Bien différents de Dournof +qui eût passé sa vie dans la +chambre d'Antonine, à regarder +la place où elle avait cessé +de vivre, il leur était pénible +de se trouver sans cesse dans un +milieu qui leur rappelait les angoisses +des derniers jours. Ils retournèrent +en ville, et madame +Karzof, toujours pratique, loua +sa maison à des négociants anglais +qui n'avaient pu trouver de +villa à cause de la saison avancée. +Ils retournèrent à Pétersbourg +et reprirent leur existence +accoutumée.</p> + +<p>Karzof s'en allait à son bureau +le matin, remplissait machinalement +sa besogne, grondait quelque +scribe négligent, donnait des +signatures et des poignées de +main, puis rentrait au logis. Là +rien ne paraissait changé; mais +jadis le piano d'Antonine, aujourd'hui +muet, se faisait entendre +dès le bas de l'escalier; à +son coup de sonnette, la musique +cessait brusquement, et, sur +la porte ouverte du salon, il voyait +apparaître la gracieuse silhouette +de sa fille... Désormais, +il entrait seul, la tête basse, remettait +son pardessus à la Niania +toujours morne et sévère, +puis traversait le salon sans regarder +autour de lui: il n'était +pas d'objet dans cette pièce qui +ne parlât au père navré de sa +fille perdue?</p> + +<p>Il allait retrouver sa femme. +Celle-ci, assise auprès de la fenêtre, +portant désormais des lunettes +pour protéger ses yeux +soudainement vieillis par les +pleurs, tricotait des bas de laine +pour son fils et son mari... Le +père s'asseyait près d'elle, poussant +un soupir, de chagrin autant +que de fatigue, et, suivant +une habitude de trente années, +il demandait le récit des événements +survenus en son absence.</p> + +<p>Que lui dire? Il n'arrivait plus +rien. Autrefois, la maison était +pleine de mouvement et de vie. +Les jeunes amies d'Antonine et +leurs frères allaient et venaient +sans cesse; il n'était point de +jour où la sonnette ne retentît +dix fois; mais qui pouvait venir +désormais? Jean fuyait la maison, +cette triste maison pleine +de souvenirs douloureux, et n'y +rentrait guère que pour la nuit. +Il se reprochait bien parfois de +délaisser ainsi ses parents,--mais +il n'aimait pas à se trouver avec +eux; la vue de leur chagrin, loin +de lui inspirer la pitié, soulevait +en lui une sourde colère.</p> + +<p>--C'est leur bêtise, se disait-il, +leur amour-propre aveugle +qui a perdu notre Antonine +bien-aimée!</p> + +<p>Et la compassion achevait de +mourir dans son coeur.</p> + +<p>Jean était de ceux qui ne comprennent +pas les erreurs de l'ignorance. +L'éducation qu'il +avait reçue et ses facultés naturelles +le mettaient fort au-dessus +du niveau de ses parents. Il ne +s'en targuait pas, car il avait trop +d'esprit pour tirer vanité d'une +supériorité qui ne lui appartenait +pas en propre, mais il ne +comprenait pas les faiblesses et +les imperfections d'une société +moins éclairée; il pouvait les +excuser, mais non les plaindre. +Après le premier hébétement +de la douleur, madame Karzof +ne tarda pas à se révolter; elle +ne pouvait supporter l'idée d'être +en faute; son amour-propre, +qui durant sa vie entière n'avait +été éprouvé que dans des circonstances +peu importantes, ne +pouvait lui laisser supporter la +pensée de la moindre erreur possible. +Elle réfléchit pendant +quelques semaines, se débattant +sous l'accusation que portait sur +elle sa propre conscience, et à +force de chercher, elle trouva +un autre coupable de la mort +d'Antonine.</p> + +<p>--Sais-tu, Karzof, dit-elle à +son mari, un soir que, après leur +dîner solitaire, les deux époux +se retrouvaient seuls dans le cabinet +du vieillard, sais-tu que +sans Dournof, notre Antonine +serait encore ici, belle et vivante?</p> + +<p>Karzof hocha tristement la tête, +sa conscience à lui ne s'accommodait +pas si facilement +d'une défaite, mais il ne voulait +pas contrarier sa femme. Il garda +le silence.</p> + +<p>--Oui, répéta madame Karzof, +c'est la faute de Dournof si +nous avons perdu notre fille! +c'est lui qui l'a entraînée dans +cet amour absurde; s'il avait eu +un peu de coeur, il aurait compris +tout de suite qu'elle n'était +pas faite pour lui, et il se serait +tenu à l'écart... Je l'avais dit dès +l'abord, et je le maintiens: c'était +un coureur de dot!</p> + +<p>--Antonine n'était pas bien +riche, objecta timidement Karzof; +je crois qu'il l'aimait pour +elle-même.</p> + +<p>--Tu n'y entends rien, reprit +avec véhémence la mère irritée; +s'il l'avait aimée pour elle-même, +il aurait préféré le bonheur +de notre fille à son propre bonheur, +et il lui aurait conseillé +tout le premier de faire un mariage +sensé, un beau mariage qui +satisferait tout le monde... Mais +il ne pensait qu'à lui, l'égoïste.</p> + +<p>--Il l'aimait, dit doucement +le vieillard.</p> + +<p>--Il l'aimait, la belle affaire! +moi aussi, je l'aimais! et c'est +parce que je l'aimais, que je +voulais la voir riche et bien posée. +Qu'est-ce que c'est, que cet +amour qui ne sait que nuire!</p> + +<p>Karzof pensa à part lui qu'il +avait autrefois aimé sa femme +d'un amour semblable à celui de +Dournof, et que lorsqu'on la lui +avait donnée, elle qui ne l'aimait +pas, son bonheur avait +commencé par être bien égoïste. +Mais les idées du vieillard n'étaient +plus bien nettes depuis +quelques années, et s'il sentait +bien que sa femme avait tort, il +n'était pas capable de le lui dire. +Il continua de se taire.</p> + +<p>Depuis quelques instants la +Niania était entrée dans le cabinet +et avait commencé à préparer +l'attirail du thé; madame +Karzof n'y prit pas garde.</p> + +<p>--C'est Dournof, reprit-elle, +qui est cause de notre malheur, +c'est son sot entêtement qui a +poussé Antonine, pauvre agneau +à chercher la mort; c'est un misérable +et un lâche, il n'agissait +que par intérêt.</p> + +<p>La Niania s'arrêta près de la +table et regarda madame Karzof. +Celle-ci, emportée par sa +colère, continua:</p> + +<p>--Il voulait épouser Antonine, +mais avec notre bénédiction, +car il avait peur de la voir déshériter, +et, sans dot, il n'avait +pas besoin d'elle...</p> + +<p>--Madame, dit tout-à-coup la +voix grave de la Niania, vous +offensez Dieu.</p> + +<p>--Eh? fit la mère qui ne put +en croire ses oreilles.</p> + +<p>--Vous offensez Dieu en calomniant +l'innocent! Dournof +aimait notre Antonine pour elle-même; +il lui a proposé de s'enfuir...</p> + +<p>--Que ne l'a telle écouté! +gémit la malheureuse femme; +elle vivrait, et j'aurais pardonné.</p> + +<p>--Vous aviez dit à la pauvre +sainte, qui est au ciel, que votre +malédiction la suivrait partout si +elle se mariait sans votre consentement; +elle vous a crue,--elle +a eu tort, puisque vous venez +de le dire vous-même.</p> + +<p>Madame Karzof ne trouva +rien à répondre. Son mari écoutait +en silence, comprenant à +peine ce qui se passait auprès +de lui.</p> + +<p>--Vous avez un caractère +comme les autres femmes, reprit +la Niania, vous criez bien +fort, et puis vous cédez à qui +vous flatte; ni Antonine, ni celui +qu'elle avait choisi, n'avaient +un semblable caractère; ils +écoutaient, se taisaient, et obéissaient +quand c'était pénible; +mais ce que vous demandiez ici; +c'était contraire à la volonté du +Seigneur. Oui, ils ont eu tort de +vous croire, oui, ils auraient du +vous désobéir,--mais Antonine +était une fille trop soumise, elle +a mieux aimé mourir que de pécher.</p> + +<p>M. Karzof sanglotait dans son +mouchoir, et des larmes auxquelles +il ne prenait pas garde +coulaient sur les joues du vieillard.</p> + +<p>--Vous disiez tantôt que +Dournof est coupable de la +mort de notre agneau pascal? +Ce n'est pas vrai, madame, et +vous le savez bien, que ce n'est +pas vrai! Antonine est morte de +chagrin, et c'est votre faute, à +vous, madame! Elle vous avait +dit qa'elle en mourrait, vous ne +l'avez pas crue,--parce que +vous aviez dit la même chose +autrefois; mais vous auriez dû +savoir qu'elle avait un autre caractère +que vous! Elle ne disait +pas de paroles inutiles, notre +Antonine, elle ne parlait pas de +ses actions, elle faisait de son +mieux sans rien dire. Oui, quelqu'un +l'a tué notre Antonine,--et +c'est sa mère qui l'a tuée.</p> + +<p>--Niania! Niania! s'écria madame +Karzof en se soulevant de +son fauteuil.</p> + +<p>--Je ne vous crains pas, dit +doucement la vieille bonne. J'ai +tant pleuré que ça m'est égal de +mourir, et puis vous ne me ferez +pas de mal. Mais c'est vous +qui avez tué Antonine, tout de +même.</p> + +<p>--Hors d'ici! cria madame +Karzof. Impudente, tu oses blâmer +tes maîtres? Je te chasse! +va-t'en!</p> + +<p>--Ma femme, intercéda le +vieillard, elle nous aime, elle +élevé nos enfants... elle déraisonne, +laisse-la tranquille...</p> + +<p>--Hors d'ici! répéta la matrone +irritée. Je te chasse! +C'est toi qui es cause de notre +malheur; tu as entraîné notre +innocente au mal...</p> + +<p>--Ah! madame! dit la vieille +bonne en faisant le signe de la +croix, que Dieu vous pardonne +ce que vous dites! Je m'en vais... +je m'en vais, et sans rien regretter. +M. Jean vole de ses propres +ailes maintenant, hélas! le nid +est vide.. Je m'en vais, madame. +La vieille femme s'inclina jusqu'à +terre devant celle qu'elle +avait servi depuis trente ans, +puis se releva d'un air digne et +sortit. L'instant d'après, une jeune +femme de chambre, qu'on +avait prise pendant la maladie +d'Antonine, entra d'un air étonné, +conviée à ce service pour la +première fois, et acheva de préparer +le thé.</p> + +<p>Madame Karzof, plus contrariée +qu'irritée pour le moment, +garda le silence pendant quelques +instants, puis, ne pouvant +y tenir, demanda:</p> + +<p>--Où est la Niania?</p> + +<p>--Elle est sortie, madame, répondit +respectueusement la jeune fille.</p> + +<p>--Où est-elle allée?</p> + +<p>--Je ne sais pas, madame, elle +ne l'a pas dit.</p> + +<p>Karzof regarda sa femme d'un +air de reproche; elle détourna +les yeux, et reprit son tricot sans +rien ajouter.</p> +<br><br> + +<h3>XVII</h3> + +<p>Dournof était seul dans sa chambre; +après une journée de +travail assidu, il avait repoussé +tel papier, qui encombraient son +bureau, et, la tête appuyée dans +ses deux mains, les yeux fixés +dans le vide, il rêvait. +C'était l'heure qu'il accordait +à ses souvenirs; après le jour, +employé aux courses, aux démarches, +à l'étude des dossier, +à la préparation de ses plaidoiries, +il se donnait un moment de +répit vers le coucher du soleil. +Pendant ces jours brûlants de +l'été, si tristes en ville, un flot +continu d'équipages entraînait +vers les îles les promeneurs altérés +de fraîcheur et de verdure. +Mais Dournof n'allait pas voir +coucher le soleil à la pointe +comme c'est l'usage; il restait +chez lui, seul, concentré dans sa +pensée, et revivait les quelques +semaines où il avait épuisé la +coupe de la joie la plus amère, +auprès de celle qui lui était rendue +et qu'il devait perdre. Le +roulement lointain des voitures +sur le pont Troitsky faisait un +accompagnement sourd à la mélancolie +de ses pensées, et ce +n'était d'ordinaire que bien avant +dans la nuit, lorsque le roulement +s'était éteint et que l'orient +se nuançait d'une bande rouge +annonçant le prochain lever du +soleil, qu'il se décidait à se jeter +sur son lit.</p> + +<p>Après la première effervescence +aiguë de la douleur, Dournof, +suivant la marche ordinaire +des sentiments humains, était +arrivé à cette période du deuil +où l'on trouve une volupté amère +à se plonger dans les souvenirs +les plus déchirants; il se +complaisait à se représenter Antonine +agonisante, il essayait de +se retracer le dernier regard si +tendre et si désespéré de la pauvre +enfant, qui le cherchait encore +pendant que l'aube de la +mort s'étendait sur ses yeux déjà +aveugles; c'est là ce qu'il voulait +revoir, et, dans ces images +funèbres, pendant que son coeur +torturé se tordait dans l'angoisse, +il lui semblait se rapprocher +de la chère envolée, au moins +par le martyre qu'il subissait à +plaisir.</p> + +<p>Les rayons du soleil avaient +quitté la chambrette, et la poussière +du jour se reposait lentement +sur le bord de sa fenêtre +ouverte, lorsqu'il entendit sonner. +Il secoua les épaules, maudit +l'importun et resta immobile.</p> + +<p>La sonnette s'agita encore +après un court silence. Dournof +hésita, fit un mouvement pour +se lever, mais il lui en coûtait +trop de faire entrer un importun, +de chasser sa tristesse, pour répondre +à quelque oisif entré par +hasard; il remit sa tête dans ses +mains, et voulut reprendre sa rêverie. +Un troisième coup de sonnette, +déchirant et précipité +comme l'appel d'une âme en détresse, +le fit tressaillir. Malgré +lui, il se leva lentement et alla +ouvrir.</p> + +<p>--Niania! s'écria-t-il en apercevant +sur le palier la figure +sombre de la vieille femme. Niania! +d'où viens-tu? Entre, entre, +ma bonne!</p> + +<p>Il rentra chez lui, elle le suivit.</p> + +<p>--Assieds-toi, lui dit Dournof. +Que me veux-tu, ma chère? +Ah!... je suis content de te voir...</p> + +<p>Il se tut, suffoqué par ses pensées. +Il aimait sincèrement et +tendrement cette vieille femme +qui avait été la vraie mère d'Antonine. +Inconsciemment il éprouvait +du respect pour cette bouche +austère, d'où étaient tombées +sur eux les paroles qui préservent +de la chute, et sur la +mourante les dernières prières +qu'entend l'oreille humaine. Il +aimait ces mains ridées, désormais +tremblantes, qui avaient +enseveli le corps de sa bien-aimée, +ces yeux qui avaient veillé +son agonie, et pleuré sur son +cercueil; cette vieille femme +était désormais tout ce qui restait +vivant sur la terre, de ce +qu'il avait aimé, car les parents +d'Antonine n'étaient rien pour +lui.</p> + +<p>--Je ne m'assoirai pas, dit la +vieille femme, qui resta droite +devant lui; j'ai une grâce à te +demander, et ce n'est pas assis +qu'on demande les grâces.</p> + +<p>--Une grâce? Tout ce que tu +voudras? fit Dournof. Je ne suis +pas riche, mais tout ce que je +possède...</p> + +<p>La vieille femme fit un signe +de la main.</p> + +<p>--Ce n'est pas de l'argent +qu'il me faut, dit-elle, ni rien de +pareil. Je suis venu te demander, +maître, si tu veux que je sois ta +servante.</p> + +<p>--Ma servante? fit le jeune +homme surpris.</p> + +<p>--Oui, répéta la vielle femme +en s'inclinant jusqu'à toucher la +terre de sa main pendante, ta +servante, jusqu'à ma mort qui +sera prochaine, je l'espère. Je ne +veux pas de gages, j'ai beaucoup +d'habits, je te demande le pain +et le sel, et je veux te servir.</p> + +<p>--Je le veux bien, répondit +Dournof encore ébahi, mais +pourquoi? Est-ce que tu ne veux +pas rester avec les Karzof?</p> + +<p>--Elle m'a chassée! dit la +Niania, répondant à sa pensée +intérieure, plutôt qu'à la question +de Dournof: elle m'a chassée; +vois-tu, toi et moi, nous +sommes, à ce qu'elle prétend, +coupables de la mort de notre +ange défunt; tu vois qu'il n'y a +pas moyen de faire autrement +que de vivre ensemble! Des +païens comme nous, fi!</p> + +<p>Elle acheva sa phrase par un +geste d'une amertume indicible. +Dournof la regarda, et lut +dans les yeux de la vieille femme +un ressentiment profond contre +ses maîtres... Toute la fidélités +que les gens russes portent à +leurs seigneurs s'était concentrée +sur Antonine, et celle-ci +l'avait emportée dans la tombe.</p> + +<p>--Viens chez moi, dit-il avec +bonté; viens, nous parlerons +d'elle. Nous l'aimions, nous...</p> + +<p>La Niania prit la main du jeune +homme et la porta à ses lèvres +avant qu'il eût pu la retirer.</p> + +<p>--Tu es mon maître, dit-elle; +je vais dire à ceux de là-bas que +je suis à ton service. Je reviendrai +demain. Peux-tu me loger?</p> + +<p>--Là! dit le jeune homme en +ouvrant une petite pièce sombre +où il mettait ses habits et quelques +livres.</p> + +<p>--C'est bon, fit la Niania. Tu +verras que je te soignerai bien.</p> + +<p>Sans plus de paroles, elle sortit. +Le lendemain, elle revint +avec un paquet de hardes, et +s'installa dans le ménage du +jeune homme.</p> + +<p>--Qu'ont-ils dit? fit celui-ci, +non sans quelque curiosité, lors +qu'il la vit arriver.</p> + +<p>Elle fit un geste dédaigneux.</p> + +<p>--Que j'étais une ingrate, une +méchante, une misérable... Le +vieux pleurait; pour lui, je serais +restée, mais elle, je ne peux +plus la voir.</p> + +<p>--Elle est pourtant bien à +plaindre, murmura Dournof.</p> + +<p>--Par sa faute! Tant pis pour +elle! répliqua la vieille femme +en colère. Nous souffrons tous +par sa faute, pourquoi ne souffrirait-elle +pas? Ce n'est que +juste.</p> + +<p>Dournof ne revit jamais les +Karzof: peu de temps après, le +vieillard prit sa retraite, et six +semaines plus tard il mourut, +d'ennui plus encore que de chagrin. +Madame Karzof, bourrelée +de remords qu'elle ne voulait +pas accepter, toujours en lutte +avec elle-même, toujours irritée +contre les autres, se retira chez +une parente de province.</p> + +<p>Seul, Jean avait conservé son +amitié à Dournof et sa tendresse +à la vieille bonne.</p> + +<p>De temps en temps, il venait +les voir, et tous les trois passaient +une heure à savourer l'amertume +des souvenirs. Mais il +obtint une place de substitut en +province, et Dournof se trouva +seul avec la vieille bonne, pour +livrer à la vie la grande bataille +dans laquelle il faut vaincre ou +périr.</p> +<br><br> + +<h3>XVIII</h3> + +<p>Le jeune homme n'était pas +de ceux qui succombent: une +robuste vitalité, jointe à cette +énergie tranquille qui lui avait +donné tant de constance dans +son amour, lui inspira le courage +nécessaire pour traverser +toutes les épreuves. Il connut +des jours de misère, car pendant +la maladie d'Antonine il avait +dépensé son petit capital pour +vivre et procurer quelques gâteries +à la pauvre enfant; la vieille +bonne et lui dînèrent plus d'une +fois d'une poignée de gruau noir +achetée à crédit, mais le pain +amer du travail infructueux, loin +de les affaiblir, semblait redoubler +leurs forces. Tendant ces +mois d'épreuve, la Niania connut +qu'elle ne s'était pas trompée +en choisissant Dournof pour +maître, et de jour en jour elle +l'aima davantage.</p> + +<p>Un labeur acharné vainc tous +les obstacles: cette devise, celle +de Dournof, finit par triompher; +dix-huit mois après la mort +d'Antonine, un procès curieux +mit ses talents en lumière, et, +comme il arrive souvent, inconnu +la veille, au jour il se réveilla +célèbre. Les consultations, +les demandes affluèrent de toutes +parts; il reçut des offres du +ministère de la justice, et ne +pouvant en croire sa propre expérience, +il se vit juge au tribunal +des référés sans savoir comment +cela s'était fait. On parla +de passe-droit, de manquement +à la hiérarchie; les mécontents +furent nombreux; mais le ministre +ferma d'un mot la bouche à +tout le monde:</p> + +<p>--Que ceux qui ont plus de +talent fassent leurs preuves, dit-il; +nous les placerons plus haut +encore!</p> + +<p>Dournof, désormais, n'était +plus une sorte de paria, reçu +par pure bienveillance dans une +société supérieure à son rang. +C'était M. le président Dournof, +un homme bien remarquable, +qui avait donné des preuves de +sagacité vraiment extraordinaires; +aussi tout le monde était-il +heureux et fier de le rencontrer. +La haute aristocratie lui tenait +encore un peu de rigueur, parce +que sa nomination était de date +trop récente; mais ces obstacles +devaient s'effacer avec le temps.</p> + +<p>Le jeune président prit sa +nouvelle fortune avec le même +calme qui avait accompagné ses +mauvais jours. L'hermine ne lui +monta point au cerveau. Toujours +accompagné de la Niania, +qui avait dépensé la moitié de +ses économies à brûler des cierges +pour lui, au temps de son infortune, +il prit un appartement +conforme à son nouveau rang; +un valet de chambre ouvrit désormais +la porte aux visiteurs, +une cuisinière finnoise remplaça +la Niania à la cuisine, et celle-ci, +promue au rang de femme de +charge, n'eut plus que le soin du +linge et la haute main sur la maison; +mais le jeune homme conserva +la même simplicité de +maintien, et le même détachement +des choses matérielles. Le +deuil qu'il portait toujours dans +son coeur l'empêchait de prêter +trop d'attention aux jouissances +extérieures.</p> + +<p>Tendant ses jours de lutte, +lorsqu'il s'était senti défaillir, il +avait eu un refuge assuré contre +les faiblesses d'un esprit trop +tendu et d'un coeur brisé de fatigue. +Quand après une journée +passée sur un travail ingrat il +sentait ses yeux lui faire du mal +et sa tête s'alourdir, il partait +vers le soir en été et s'en allait +le long de la route de Pargolovo.</p> + +<p>Ce trajet fait cent fois, ne lut +paraissait pas long: il connaissait +chaque poteau de la route; +c'était pour lui une sorte de chemin +de la croix, que cette route +où il avait soutenu dans ses +bras Antonine défaillante. La +nuit d'été, claire et sereine, se +posait doucement sur la campagne; +il voyait s'assombrir peu à +peu l'atmosphère qui devenait +grise plutôt que sombre, et sous +cette demi-clarté des nuits du +nord, où l'on peut encore lire un +livre à minuit, il poursuivait sa +course solitaire.</p> + +<p>Le ciel se rosait à l'orient +quand vers deux heures du matin +il arrivait au cimetière; rien +n'en défendait l'abord; en Russie, +on ne songe guère à protéger +les tombeaux, car les violations +de sépulture sont bien rares; +il gravissait la pente de la +colline, et parvenait jusqu'à la +croix de fer scellée dans du granit, +qui marquait le lieu du repos +d'Antonine.</p> + +<p>Là, assis sur la pierre, il confiait +à la chère morte ses chagrins, +ses illusions perdues, ses +défaillances du jour précédent... +il pleurait sans honte sur cette +tombe où reposait le meilleur +de lui-même; le soleil levant l'y +trouvait, et à cette heure où l'âme +de la jeune fille s'était envolée, +il versait à flots brûlants sur +ce tombeau le trop-plein de son +âme désespérée; puis il revenait +vers la ville, affaissé, mais +consolé, car il lui avait semblé +entendre encore les paroles +d'Antonine:</p> + +<p>--Tu travailleras, je le veux; +et tu seras un homme utile à ton +pays.</p> + +<p>Quelle défaillance était permise +devant ce courage indompté +qui n'avait cédé qu'à la mort? +Honteux de sa faiblesse, Dournof +rentrait et se remettait au +travail.</p> + +<p>A ses habits poussiéreux, la +Niania qui l'avait attendu toute +la nuit reconnaissait bien la course +funéraire qu'il avait faite; essuyant +ses yeux fatigués où se +trouvaient toujours de nouvelles +larmes, elle lui servait un repas +frugal, et lui demandait à voix +basse.</p> + +<p>--Tout est-il en ordre, là bas?</p> + +<p>--Oui, répondait Dournof.</p> + +<p>Elle poussait un soupir, le regardait +avec compassion et redoublait +de soins pour lui.</p> + +<p>L'hiver vint interrompre ces +visites à la tombe d'Antonine +les chemins n'étaient presque +pas praticables à pied dans cet +endroit abandonné pendant l'hiver; +Dournof y vint cependant +plusieurs fois en traîneau.</p> + +<p>Il laissait son véhicule à l'auberge +et gravissait seul, dans la +neige molle, la colline qui dominait +le lac alors gelé et immobile.</p> + +<p>Mais ce pieux pèlerinage +était gâté par la présence du cocher, +parfois ivre, toujours grossier, +qui maudissait à demi-voix +le "bârine" incommode à qui +la fantaisie prenait de lui faire +faire quarante kilomètres par +ces routes désertes, en plein +coeur de l'hiver pour retourner +au cimetière.</p> + +<p>A peine l'herbe pointait-elle, +qu'il s'y rendit. La fortune n'avait +pas encore changé pour lui; +mais il se sentait à la veille du +succès: mille détails insignifiants, +précurseurs de cette aube +nouvelle, lui mettaient au +coeur cette joyeuse impatience +ce frémissement contenu, semblable +aux piaffements d'un cheval +prêt à prendre sa course, aux +battements d'aile de l'oiseau qui +va s'envoler. Ce jour-là, c'est +presque avec joie qu'il chuchota +à la prière d'Antonine ses espérances +et ses ambitions, et il +lui sembla que de dessous terre +la jeune morte lui répondait:</p> + +<p>--Je savais bien qu'il en serait +ainsi.</p> + +<p>L'année suivante, lorsque sa +nomination lui tomba subitement +sur les épaules, comme +une pourpre romaine, il fut si +étonné, si bouleversé de cet honneur +inespéré que pendant +quelques jours il eut en quelque +sorte peine à reprendre pied. +Tout ce qui l'entourait lui semblait +avoir changé de face: et +en effet, ceux qui l'approchaient +parlaient autrement; un respect +auquel il n'était point accoutumé +ressortait des manières de +ses subordonnés, la veille ses +égaux ou même ses supérieurs. +Toute celle platitude qui entoure +les élus du pouvoir, loin de +lui monter la têtu, l'écoeura et +lui inspira du dégoût.</p> + +<p>--Je suis le même qu'hier, +pensait-il; pourquoi ont-ils changé?</p> + +<p>Cependant, il se fit à sa nouvelle +position; en rentrant chez +lui, il retrouvait la Niania, toujours +la même, celle-là; lors de +la subite élévation de son maître, +elle lui avait offert son compliment +sincère avec des yeux +où brillait une joie grave, mais +elle ne lui témoignait pas une +ombre de déférence de plus +qu'autrefois. Sa bonté familière +continuait à régler tout autour +de lui suivant ses habitudes, se +conformant aux changements +nécessités par sa position nouvelle; +mais il n'avait obtenu ni +une révérence, ni une prévenance +de plus. Aussi, quand il se +sentit dégoûté des flagorneries +officielles, est ce vers l'humble +femme qu'il se retourna.</p> + +<p>--Es-tu contente, Niania? lui +dit-il un soir, en rentrant d'un +raout chez le ministre.</p> + +<p>--Je suis contente, répondit-elle +d'un ton grave. Mais c'est +la défunte qui serait heureuse!</p> + +<p>Dournof rougit. Pendant la +soirée qui venait de s'écouler, +tout entier à la joie de son nouveau +rang, il n'avait pas songé +une fois à Antonine. Cependant +n'était-ce pas elle qui lui avait +soufflé la force et le courage? +Il dormit peu, et, le lendemain +matin, ayant pris une voiture +pour la journée, il courut +chez, un jardinier commander +une superbe couronne blanche. +Une heure après, la couronne +embaumait son cabinet de +travail; malgré la saison rigoureuse, +on avait trouvé des roses, +des camélias, des jacinthes, des +tubéreuses, du lilas, tout cela +d'une blancheur immaculée. +Dournof contempla quelques +instants son offrande, et sa joie +ambitieuse disparut soudain noyée +dans un regret poignant.</p> + +<p>Qu'elle eût été heureuse, en +effet, la noble fille qui avait consenti +à porter son nom! Quelle +ivresse pure et désintéressée +eût gonflé son âme! avec quelle +dignité n'eut-elle pas partagé sa: +fortune!...</p> + +<p>Il resta silencieux et absorbé, +si bien qu'il n'entendit pas la +Niania, qui était entrée doucement +et qui vint se placer auprès +de lui.</p> + +<p>--Pauvre enfant, dit la vieille +femme, si bas que Dournof ne +tressaillit pas; c'est sa couronne +de noce!</p> + +<p>Elle s'inclina et baisa pieusement +un petit bouquet de fleurs +d'oranger, caché dans la verdure.</p> + +<p>Dournof secoua tristement la +tête et descendit, portant lui-même +la couronne funèbre qu'il +ne voulut confier à personne.</p> + +<p>Au moment où il allait monter +en voiture, un traîneau tourna +le coin de la rue; encadré +dans du duvet de cygne, rose +sous le froid piquant, un joli visage +de jeune fille souriait à côté +de celui du ministre: celui-ci +salua Dournof en passant, et le +jeune homme reconnut sous ce +costume mademoiselle Marianne, +la fille de son protecteur qu'il +avait entrevue la veille au raout +de son père, en robe blanche +décolletée.</p> + +<p>Le traîneau passa, Dournof +réussit à faire entrer son énorme +couronne dans la voiture, et +bientôt après, les maisons du +vieux Pétersbourg, à moitié ensevelies +dans la neige, commencèrent +à défiler devant lui, le long +de la route de Finlande.</p> + +<p>La neige couvrait la tombe +d'Antonine: le jardinier paresseux +n'avait pas fait son devoir. +Dournof se fit apporter une pioche, +et, à la sueur de son front, +il dégagea le bloc de granit.</p> + +<p>Cette opération terminée, il +plaça sur la croix sa fragile offrande +que le vent glacial devait +bientôt réduire à néant, puis il +s'arrêta pour regarder le monument +funéraire.</p> + +<p>Moins de trois ans auparavant, +il avait vu mettre là tout ce qu'il +aimait; penché sur le bord de +cette fosse, il s'était dit que la +vie n'avait plus pour lui de raison +d'être, il avait espéré mourir... +il avait vécu, cependant. Et +quel abîme séparait le pauvre +diable, repoussé par une médiocre +famille de petite noblesse, du +président désormais respecté de +tous! Trois ans avaient suffi pour +accomplir cet ouvrage, cependant...</p> + +<p>Dournof se dit que sans l'obstination +de madame Karzof, +maintenant il aurait pu réclamer +Antonine; que loin de le repousser, +la famille eût considéré +sa demande comme un honneur, +et il prit en pitié la vanité humaine.</p> + +<p>Puis une autre idée lui traversa +l'esprit. Maintenant, toute famille +agréerait sa demande, l'univers +était ouvert devant lui.</p> + +<p>--Tu te marieras, avait dit +Antonine.</p> + +<p>Cette pensée, qu'il n'avait pu +admettre alors, se présenta à +son esprit sous une nouvelle apparence. +Il lui faudrait une femme, +en effet,--mais pas maintenant,--le +plus tard possible. Ce +serait par raison, pour fonder +une famille, pour élever des fils, +qu'il se marierait.</p> + +<p>--Ah! chère Antonine, soupira-t-il, +en posant ses lèvres sur +le granit glacé, ce sera un cruel +sacrifice, car je ne pourrai jamais +aimer que toi!</p> + +<p>Il se retourna pensif vers la +ville, qu'il atteignit vers quatre +heures. La nuit tombait; le va-et-vient +joyeux qui précède +l'heure du dîner, l'éclat des lumières, +tout ce mouvement d'une +ville luxueuse et amie du plaisir +donnèrent un autre cours à +ses idées. La vie mondaine avait +jeté son grappin sur lui. Le pauvre +étudiant sans fortune et sans +avenir pouvait négliger les apparences; +le président Dournof ne +le devait pas.</p> + +<p>Il rentra chez lui et dîna; il +avait eu froid; pour se réchauffer, +il mit une cravate blanche et +se rendit à l'Opéra.</p> + +<p>Heureusement on ne donnait +pas <i>Lucie</i>, car de funèbres souvenirs +fussent encore venus le +ramener vers le passé. Une très-bonne +troupe donnait <i>Don Pasquale</i>. +Les entr'actes sont longs, +car l'opéra est court, et l'on ne +peut décemment renvoyer le public +avant dix heures et demie.</p> + +<p>Pendant l'entr'acte, Dournof +promenait su lorgnette sur la +salle; il aperçut dans sa loge le +ministre de la justice, et lui +adressa un salut respectueux qui +lui fut rendu, avec un petit geste +d'invitation.</p> + +<p>Quittant aussitôt sa place, le +jeune homme trouva le chemin +de la loge, et entra.</p> + +<p>Il n'était pas le seul qui fût +venu rendre hommage à Son +Excellence, mais, bien qu'il fût +le plus jeune en âge comme en +grade, il fut particulièrement +distingué par son protecteur.</p> + +<p>--Eh bien, monsieur Dournof, +nous allons voir arriver votre +couronne, dit celui-ci d'un +ton bienveillant. A vrai dire, +elle devrait être ici...</p> + +<p>--Pardon, Excellence, dit +Dournof surpris, je ne comprends +pas... Quelle couronne?</p> + +<p>--Mais celle que vous voituriez +ce matin avec tant de peine, +répondit M. Mérof; en vous voyant +ici ce soir, j'ai pensé que +cette offrande était destinée à +madame Patti.</p> + +<p>La jolie Marianne, assise au +bord de la loge, cessa de lorgner +la salle et regarda le jeune +président avec intérêt. L'homme +qui offre une couronne de 500 +francs à une cantatrice est toujours +un homme intéressant.</p> + +<p>Dournof pâlit et fit un imperceptible +mouvement en arrière.</p> + +<p>--Je vous demande pardon, +Excellence, répliqua-t-il à demi-voix: +cette couronne a été portée +au cimetière de Pargolovo, +sur la tombe de ma fiancée, +morte il y a trois ans.</p> + +<p>Cette réponse avait été faite +très-bas; le ministre seul aurait +dû l'entendre; cependant, elle +était parvenue, contre toutes les +règles de l'acoustique, aux +oreilles de Marianne; car, indiquant +une chaise vacante auprès +d'elle, elle dit au jeune président:</p> + +<p>--Asseyez-vous M. Dournof.</p> + +<p>Le ministre, qui était un excellent +homme, se confondit en +excuses: lui non plus n'était pas +né sur les marches du trône. De +provenance aussi modeste que +Dournof, il avait dû à ses facultés +extraordinaires la position +élevée qu'il avait fini par conquérir; +mais moins heureux de les +débuts il était parvenu au faîte +à un âge relativement avancé; +son mérite n'en souffrait pas, +mais il lui manquait ce tact des +gens du monde, habitués à manoeuvrer +au milieu des écueils; +ceux-là n'eussent pas commis +l'inadvertance dont il venait de +se rendre coupable.</p> + +<p>Il s'efforça de l'atténuer par +tous ses efforts, et comme Dournof +avait l'âme bonne, celui-ci +tint à coeur de ne pas se montrer +froissé. Cette petite scène se +termina par une invitation à dîner +pour le lundi suivant, que le +jeune homme accepta de bonne +grâce; après quoi il quitta le +théâtre.</p> + +<p>Le binocle de Marianne le +chercha vainement pendant tout +le troisième acte.</p> +<br><br> + +<h3>XIX</h3> + +<p>--Tu ne sais pas, ma chère! +un homme qui est capable de +porter des fleurs à une fiancée +morte, après trois ans! Mais +c'est un roman, bien mieux, un +rêve! Cela n'arrive pas, ces choses +là!</p> + +<p>--Tu as bien raison, Marianne, +cela n'arrive pas! répondit +la sage Véra; aussi je ne crois +pas un mot de cette histoire.</p> + +<p>--Mais alors, qu'aurait-il fait +de ses fleurs?</p> + +<p>Véra fit une moue significative.</p> + +<p>--Des fleurs, dit-elle, voilà en +vérité quelque chose d'un placement +bien difficile! il ne manque +pas à Pétersbourg de dames de +toute espèce, disposées à les accepter.</p> + +<p>--Des fleurs, un bouquet, oui! +Mais une couronne, une couronne +blanche encore!</p> + +<p>--Le fait est, repartit Véra, +qu'une couronne blanche ne +peut guère s'offrir qu'à une personne +adorée en secret et perchée +sur un haut piédestal, plus +que la colonne d'Alexandre.</p> + +<p>--Voyons, Véra, tu me taquines, +et ce n'est pas gentil, quand +tu vois que cela m'intéresse...</p> + +<p>--Oh! si M. Dournof t'intéresse, +je ne dirai plus rien, tu +peux y compter.</p> + +<p>--Il m'intéresse, eh bien, oui, +il m'intéresse, certainement; +cette fidélité de chien du Louvres +m'intéresse, j'en conviens. Je +croyais que cela n'arrivait que +dans les romans.</p> + +<p>--Bah! fit Véra, c'est bien +porté, cela pose un homme!</p> + +<p>--Fi!</p> + +<p>Marianne scandalisée se leva +et fit deux tours dans sa chambre, +lieu de cette causerie intime.</p> + +<p>--La preuve que cela pose un +homme, c'est que tu t'occupes +déjà de ce beau monsieur, que +sans cela, tu n'aurais pas regardé! +Est-il joli garçon au moins?</p> + +<p>--Je n'en sais rien, fit Marianne +en boudant.</p> + +<p>--Peut-on le voir?</p> + +<p>--Il vient dîner ce soir.</p> + +<p>--Très-bien. Alors je viendrai +prendre le thé. Je suis curieuse +de le voir en chair et en +os, cet homme fidèle à un souvenir +qui date de trois ans. Comment +s'appelait-elle, cette jeune +fille?</p> + +<p>--Je ne sais pas... je veux le +savoir, dit tout à coup Marianne +avec résolution.</p> + +<p>--Moi aussi, je veux le savoir, +d'autant mieux que je n'y crois +pas. Je le saurai, sois sans inquiétude.</p> + +<p>--Comment?</p> + +<p>--Nous avons à la chancellerie +un vieux madré d'huissier +qui sait tout; avec le jeune homme +nous lui ferons trouver tout +ce que nous voudrons.</p> + +<p>Mademoiselle Véra, qui était +la fille de l'aide du ministre,--fonction +officielle inconnue en +France, mais très-recherchée en +Russie, car elle donne beaucoup +de pouvoir avec un peu de responsabilité, +tout en permettant +de déployer les capacités que +l'on possède,--mademoiselle +Vèra s'en alla, en engageant son +amie à soigner sa toilette.</p> + +<p>Marianne lui adressa une grimace +pour adieu, et, restée seule, +fit quelques pas d'un air boudeur, +puis elle s'assit devant sa +glace, et, appelant sa femme de +chambre, se mit à soigner sa +toilette.</p> + +<p>Marianne était une jolie blonde +de dix-sept ans; son teint nacré, +ses yeux semblables à des +fleurs de lin, sa stature élégante +et mignonne lui auraient donné +quelque ressemblance avec une +belle petite poupée anglaise, sans +l'extrême vivacité de ses regards +et la pétulance de ses mouvements. +Sa mère l'avait baptisée: +"Perpetuum mobile", et non +sans raison.</p> + +<p>La fille d'un ministre est toujours +entourée d'adorateurs, +quand même elle serait laide et +sotte à faire peur; mais, simple +mortelle, Marianne aurait été fêtée +quand même, pour sa grâce +mutine, sa bonne humeur inégale, +ses bouderies coquettes, +pour ses qualités et pour ses défauts. +Bien des jeunes gens et pas +mal de gens moins jeunes aspiraient +ouvertement à la conquête +de son adorable petite main +capricieuse et potelée. Marianne +les tenait tous à égale distance.</p> + +<p>Quand nous disons égale distance, +ce n'est qu'une métaphore; +la distance entre eux était +toujours extrêmement inégale, +mais la jeune fille arrivait toujours +à rétablir un équilibre parfait, +en recevant mal aujourd'hui +celui qu'elle avait le plus choyé +la veille; le préféré du jour, en +échange, était certain d'être mal +reçu le lendemain. C'est ainsi +que Marianne entendait et pratiquait +l'équité.</p> + +<p>Tout en bouleversant ses tiroirs +pour y trouver une toilette +à son goût, la jeune fille se livrait +à des réflexions extraordinairement +sérieuses, pour elle, +du moins, et l'objet de ses pensées +s'était autre que Dournof.</p> + +<p>Une fidélité de trois ans à un +cercueil, cela ne n'était jamais +vu que dans les romans; mais le +héros de cette légende invraisemblable +existait, en propre +personne; elle l'avait vu, elle allait +le revoir! Quelle aventure? +Marianne arrangea aussitôt un +petit roman et se représenta l'histoire +des deux amants. Il avait +vu Antonine dans une fête, et +s'était aussitôt épris d'elle; il l'avait +demandée et obtenue; puis, +la veille des noces, une maladie +foudroyante, un accident peut-être, +avait enlevé la fiancée déjà +parée du voile nuptial, et le +fiancé inconsolable avait voué +toutes ses tendresses au souvenir +de son bonheur perdu...</p> + +<p>--La femme qu'il aimera, +pensa la jeune fille, sera sûre +d'être bien aimée. +Une seconde réflexion suivit +naturellement celle-là:</p> + +<p>--Ce ne sera pas facile de lutter +contre un souvenir consacré +par un tel culte!</p> + +<p>Puis, une troisième réflexion +aussi juste et non moins logique +que les deux autres:</p> + +<p>--Quelle gloire il y aurait à +supplanter un tel souvenir, à +prendre la place de cette ombre +adorée, à faire oublier la morte!</p> + +<p>Une dernière pensée, moins +clairement formulée, conclut la +série:</p> + +<p>--Est ce que ce serait très-difficile?</p> + +<p>C'était incontestablement très-difficile. +Aussi Marianne cessa-t-elle +de fouiller dans ses tiroirs, +pour plonger ses deux mains +dans l'épaisse toison dorée qui +bouclait sur son front. Mlle releva +au bout de quelques instants +sa tête ébouriffée, et s'appliqua +sur-le-champ à se composer +devant le miroir une coiffure +d'enfant naïve qu'elle réussit. +Son plan était fait.</p> + +<p>Pendant le dîner que présidait +moralement madame Mérof +et virtuellement sa fille, +Dournof ne fit guère attention +qu'aux hommes éminents invité +ce jour-là. C'était pour lui une +chose trop nouvelle et trop importante, +que d'entrer ainsi en +relation avec des personnalités +illustres dont il n'avait connu +que les noms: il n'avait garde +de laisser errer ses yeux ou son +esprit ailleurs que sur ce qui +l'intéressait si fort. Mais lorsque, +le repas terminé, la compagnie +se fut dispersée dans les salons, +le jeune homme un peu fatigué +par la tension extraordinaire +que son esprit venait de subir, +se laissa aller à la douceur paresseuse +de se voir admis de +plain-pied dans ce monde des +sommités officielles, d'où l'on ne +sort plus, quand on est arrivé à +en faire partie.</p> + +<p>Il admira les tableaux, le mobilier +de bon goût, la toilette +élégante de quelques femmes, +amies de madame Mérof, et ses +yeux se posèrent enfin avec +plaisir sur mademoiselle Marianne, +qui s'était mise en face +de lui, à quelque distance.</p> + +<p>Elle lui tournait presque le +dos,--mais elle le voyait dans +une glace; lui ne pouvait la voir +que lorsqu'elle se retournait. Par +le plus grand des hasards, elle +avait à chaque instant occasion +de tourner du côté du jeune +homme son visage charmant et +son buste élancé. Les cheveux +mutins, lissés soigneusement, +ondaient sur le front pur de la +jeune tille; la robe décolletée +tombait des épaules avec une +grâce Angelique; on eût dit une +âme quittant son enveloppe terrestre; +pas de bijoux; une simple +croix d'or attachée à une +chaîne imperceptible; pas de +rubans, rien que de la mousseline +blanche: un nuage!</p> + +<p>--Le ministre a pour fille une +fort jolie personne! se dit Dournof; +puis il n'y pensa plus. Mais +au bout d'un instant, ses yeux +retournèrent à l'objet qui les attirait +naturellement. + +--Elle a l'air +d'une charmante enfant, se dit-il +encore.</p> + +<p>Comme si Marianne avait deviné +sa pensée, elle se leva doucement: +sa pétulance ordinaire +était fort modérée ce jour-là; +--et elle vint se poser comme +un oiseau tout près de Dournof, +avec un geste penché qui la +rendait adorable.</p> + +<p>--Nous excuserez-vous, messieurs? +lui dit-elle d'une voix +claire, pleine de tendresse et +d'humilité.</p> + +<p>--Pardon... je ne comprends +pas... je ne crois pas, mademoiselle, +avoir rien à excuser...</p> + +<p>--Oh! si! reprit la jeune fille; +mon père et moi, nous vous +avons fait de la peine, l'autre +soir, au théâtre... je l'ai bien vu. +Si vous saviez combien je l'ai +regretté!... Si j'avais su, monsieur, +croyez-le... de tels souvenirs +sont sacrés, même aux indifférents... +et... j'espère que +vous aurez vu la une étourderie..</p> + +<p>Dournof avait d'abord froncé +le sourcil, cette allusion à ses +sentiments les plus intimes lui +avait produit l'effet d'un coup +de canif; mais la jeune fille +s'embrouillait si gracieusement +dans ses phrases; elle mettait +tant d'ingénuité à ses excuses +naïves, et enfin le mot étourderie +était si comique, appliqué +au ministre Mérof, qu'il ne put +s'empêcher de sourire.</p> + +<p>--Ce n'est pas la peine d'en +parler, dit-il de très bonne grâce.</p> + +<p>Ce n'était pas là le compte de +Marianne: elle espérait bien +"en parler", au contraire. Elle +revint à la charge par un chemin +détourné.</p> + +<p>--Chez qui aviez-vous pris +ces fleurs magnifiques? demanda-t-elle.</p> + +<p>Dournof nomma le jardinier.</p> + +<p>--J'espère qu'elles sont arrivées +encore fraîches? Alliez-vous loin!</p> + +<p>--A Pargolovo, répondit +Dournof, non sans un mouvement +intérieur qui ressemblait +à la honte. Parler de la tombe +d'Antonine dans ce salon brillamment +éclairé, avec une jeune +fille qu'il ne connaissait pas la +veille, en toilette de bal.--Mais +depuis quelque temps, tout était +singulier autour de lui.</p> + +<p>--Si loin! et il faisait si froid! +Cela vous fait honneur, monsieur.</p> + +<p>Ne sachant que répondre, +Dournof regarda son interlocutrice; +celle ci à son tour leva +sur lui un regard plein de déférence, +d'admiration, d'une tendre +pitié,--un de ces regards par +lesquels une femme déclare +qu'elle trouve fort supérieur +l'homme qui lui parle.</p> + +<p>Dournof en fut sinon ému, au +moins touché. Le monde l'avait +si peu gâté jusque-là!</p> + +<p>--C'est une bonne enfant, se +dit-il: et véritablement elle est +bien jolie. Quelle candeur!</p> + +<p>Eh bien, oui! c'était vrai! Marianne +était candide! Elle jouait +de bonne foi la petite comédie; +pour employer une expression +de l'argot parisien qui rend +exactement son état d'esprit, +elle croyait que "c'était arrivé". +Elle éprouvait réellement une +tendre compassion pour ce jeune +homme si cruellement éprouvé. +Avant tout elle voulait connaître +son histoire, et ne s'était +pas demandé ce qu'elle ferait +quand elle la saurait; mais elle +était prête en ce moment à tout +souffrir pour la connaître,--même +les reproches de sa mère, +qui la gronderait certainement +d'être restée si longtemps à causer +avec un homme qu'elle connaissait +à peine.</p> + +<p>--Vous êtes bien heureux, +monsieur, dit Marianne en poussant +un soupir.</p> + +<p>Dournof la regarda avec étonnement; +il ne se savait pas au +sein d'une félicité telle qu'elle +pût exciter l'envie d'une jeune +fille riche et haut placée.</p> + +<p>--Pourquoi? dit-il surpris.</p> + +<p>Marianne se leva sans répondre +et disparut.</p> + +<p>Dournof se demanda pendant +une demi-minute ce que cela +voulait dire, et reconnut qu'il ne +trouverait pas tout seul. Cette +parole en l'air, jetée par Marianne, +comme on jette un écu, +pile ou face, retomba sur son +imagination, et y fit une empreinte.</p> + +<p>--Pourquoi suis je heureux? +se demanda-t-il encore le soir, +lorsque, rentré chez lui, il récapitula +sa journée. Et cette question, +irritante parce qu'elle était +une énigme, se présenta plus +d'une fois à son esprit pendant +les jours qui suivirent.</p> + +<p>De son côté, Marianne se disait +en se déshabillant devant +son miroir:</p> + +<p>--Eh bien, mais il me semble +que ce ne serait pas si difficile!</p> +<br><br> + +<h3>XX</h3> + +<p>Le surlendemain matin, mademoiselle +Mérof était à peine +assise devant le piano, qui sous +ses mains délicates subissait tous +les jours quelques heures de tortures, +lorsque son amie Véra en +tra d'un air triomphant. Après +avoir échangé nombre de caresses +entremêlées de taquineries +amicales, les jeunes filles s'assirent +sur une causeuse, loin des +portes, et conséquemment des +oreilles indiscrètes.</p> + +<p>--Je sais tout! chuchota Véra +dans l'oreille de son amie.</p> + +<p>--Quoi, tout? fit Marianne de +l'air le plus innocent.</p> + +<p>Véra agita négativement son +doigt devant son petit nez rose +un peu camus.</p> + +<p>--Ce n'est pas à moi que l'on +en fait accroire! signifiait ce geste +ironique.</p> + +<p>Marianne baissa les yeux, se +mit à rire, et tiraillant sa compagne +par la chaîne de montre qui +retombait sur sa robe:</p> + +<p>--Dis-moi ce que tu sais, fit-elle +d'un air soumis. +Véra, fière de ses avantages, +prit une physionomie de barde +ossianique.</p> + +<p>--Nous sommes, dit-elle, d'une +famille obscure, mais honnête. +Nous avons aimé deux ans.....</p> + +<p>--Deux ans! interrompit Marianne +en levant les yeux au +ciel. Il y a donc des gens capables +d'aimer deux ans!</p> + +<p>--Deux ans, reprit Véra sans +se déconcerter,--une jeune fille +de moyenne noblesse.</p> + +<p>Son nom?</p> + +<p>--Mademoiselle Karzof</p> + +<p>--Ça m'est bien égal, c'en +son petit nom que je veux savoir.</p> + +<p>--Je l'ignore, avoua Véra, non +sans confusion. Mon vieux scribe +ne s'en est pas informé.</p> + +<p>Marianne fit la moue; Véra +reprit son discours sans y faire +attention.</p> + +<p>--Les parents de mademoiselle +Karzof voulaient un gendre +riche et gradé; ils refusèrent +leur fille à ce... ce beau jeune +homme.</p> + +<p>La conteuse regardait Marianne +du coin de l'oeil: celle-ci +ne sourcilla pas.</p> + +<p>--Et la jeune demoiselle, qui, +parait-il, aimait éperdument ce +monsieur, fit exprès d'attraper +la phthisie galopante.</p> + +<p>--Oh! mon Dieu! s'écria Marianne +en frissonnant. Et elle est +morte?</p> + +<p>--Elle est morte, trois mois +après; les parents avaient consenti +au mariage, naturellement +lorsqu'il n'était plus temps.</p> + +<p>Marianne découragée avait +laissé tomber ses mains sur ses +genoux.</p> + +<p>--Mais c'est un roman! C'est +impossible! ces choses-là n'arrivent +pas!</p> + +<p>--C'est arrivé, cependant! fit +observer Véra.</p> + +<p>--Comme il doit l'aimer! Ah! +que ce sera difficile!</p> + +<p>--Quoi?</p> + +<p>Marianne secoua la tête et ne +répondit pas.</p> + +<p>--Tu ne vas pas, je suppose, +t'amuser à tenter ce pauvre veuf? +dit Véra.</p> + +<p>--Pourquoi pas?</p> + +<p>La jeune enthousiaste prononça +avec énergie ce mot qui ouvrait +les hostilités.</p> + +<p>--Pourquoi pas? reprit-elle; +ce pauvre veuf qui n'a pas été +marié n'a connu que les chagrins +de la vie: ne serait-ce pas une +tâche noble et utile de lui en +faire apprécier les douceurs?</p> + +<p>--Comment, tu l'épouserais?</p> + +<p>--Certainement! fit glorieusement +Marianne, tout enflammée +de charité, et peut-être aussi +de coquetterie.</p> + +<p>Véra se tut, et regarda le parquet +d'un air soucieux.</p> + +<p>--Tes parents n'y consentiront +pas, dit-elle enfin.</p> + +<p>Marianne haussa les épaules.</p> + +<p>--L'exemple de la première... +de mademoiselle Karzof servira +bien à quelque chose, dit-elle à +demi-voix.</p> + +<p>--Mais si lui ne veut pas? Si +le souvenir de la fiancée est plus +fort que toi?</p> + +<p>La fille du ministre haussa les +épaules une seconde fois, et se +regarda dans la Psyché qui lui +faisait face. Son image délicieuse +lui renvoya le sourire orgueilleux +qui éclairait son visage.</p> + +<p>--Ah? dit Véra en se levant. +Dans deux jours tu n'y penseras +plus!</p> + +<p>--Ecoute-moi bien, dit Marianne, +dans six semaines il sera +amoureux de moi.</p> + +<p>--Quelle idée! C'est impossible! +Mademoiselle Karzof était +une personne sérieuse, un peu +exaltée... Soit dit sans te blesser, +tu es exactement tout le contraire... +Comment peux-tu croire...</p> + +<p>La contradiction excitait au +plus haut point l'esprit volontaire +et frivole de Marianne. Elle +fit un geste de colère.</p> + +<p>--Dans six mois, dit-elle, je +serai madame Dournof.</p> + +<p>Véra se mit à rire.</p> + +<p>--Dans six mois, dit-elle,-- +ou j'épouserai le vieux général +Boum.</p> + +<p>Ce général Boum, de son nom +Antropos, célibataire incurable, +privé d'un bras et d'une oreille +par un des boulets de Sébastopol, +était une sorte de croque +mitaine pour les enfants de cinq +à sept ans.</p> + +<p>Les deux amies, d'accord pour +rire, ratifièrent par mille folies +cette déclaration solennelle, et +le piano chôma ce jour-là.</p> + +<p>Dournof était souvent appelé +par ses devoirs chez le ministre +qui l'avait pris en affection la +bonne madame Mérof, qui avait +appris la triste histoire de son +premier amour, l'accueillait amicalement +sans arrière pensée.</p> + +<p>De toutes les maisons où il était +reçu, celle du ministre était la +plus cordiale et la plus hospitalière: +il y revint souvent, si bien +que la veille des Rois il se trouvait +faire partie d'une joyeuse +société de jeunes gens et de jeunes +filles, invités à y tirer les +sorts du nouvel an.</p> + +<p>Madame Mérof avait recueilli +tous les souvenirs de la jeunesse, +et ceux d'une vieille femme +de charge allemande, pour +trouver de nouveaux sorts à +consulter, de sorte qu'on avait +réuni une riche galerie de superstitions. +Rien n'y manquait: le +plomb fondu, les coquilles de +noix, le grand alphabet suspendu +où, à l'aide d'un bâton, on +cherche des initiales aimées,--non +sans avoir eu préalablement +le soin de se faire nouer sur les +yeux un épais bandeau; les pommes +rouges et jaunes dont la pelure +forme une lettre majuscule +quand on la laisser tomber derrière +son épaule gauche, cela et +mille autres ressources s'offraient +à la curiosité juvénile des +invités.</p> + +<p>Toute la société se réunit de +bonne heure: bien des intérêts +cachés devaient se débattre ce +soir-là; plus d'un amoureux timide +attendait, pour faire sa demande, + que le sort habilement +consulté lui permit de supposer +que ses paroles seraient favorablement +accueillies. Il est si facile, +en effet, d'aider un peu la +destinée indécise! On soulève +un coin du bandeau pour ne pas +se tromper de majuscule, on +pousse la coquille de noix, on +défigure une lettre mal formée +par la pelure de pomme... Et le +destin ne s'en montre que plus +clément aux jeunes consultants.</p> + +<p>On commença par danser bien +et dûment quelques quadrilles: +mais la danse n'était pas la grande +affaire de la soirée; l'entrain +manquait visiblement, et l'on attendait +avec impatience l'heure +où le sort doit être consulté.</p> + +<p>A onze heures, sous les auspices +de madame Mérof, un immense +bassin d'argent, d'un mètre +environ de diamètre, fut apporté +plein d'eau. Une corbeille +l'accompagnait, pleine de coquilles +de noix dorées. La moitié de +ces coquilles portait une petite +bougie de cire rose, et l'autre +moitié des bougies de cire bleue.</p> + +<p>Celles-ci représentaient les cavalier, +les autres étaient pour +les dames.</p> + +<p>Chacun choisit une coquille +inscrivit son nom au crayon sur +un tout petit morceau de papier +roulé qu'on glissa au fond, puis +on lança la petite flottille sur le +bassin, non sans avoir allumé +les bougies; madame Mérof, +avec un grand bâton d'ivoire +remua trois fois l'eau du bassin, +et les frêles embarcations se balancèrent +sur l'onde agitée.</p> + +<p>C'était un curieux spectacle +que celui de toutes ces jeunes +têtes penchées sur le bassin: il +y avait là une douzaine de jeunes +filles et autant de jeunes +gens. En mère prudente, madame +Mérof avait soigneusement +trié ceux-ci: il n'en était aucun +qui ne fût irréprochable. Ces +jeux finissent trop souvent par +des mariages pour que la plus +grande prudence ne soit pas nécessaire. +Mais la liberté relative +que l'éducation russe laisse aux +jeunes filles autorisait ce genre +de divertissement, qui, sous les +yeux d'une mère intelligente, ne +pouvait pas être dangereux.</p> + +<p>Les têtes brunes ou blondes, +éclairées d'en bas par la lueur +des petites bougies, suivaient attentivement +les moindres oscillations +des coquilles dorées qui +devaient finir par s'aborder entre +elles. Comme chacun suivait +la sienne des yeux depuis la +grande opération du lancement, +il s'agissait de savoir si le hasard +réunirait des indifférents ou des +amis.</p> + +<p>Toutes les fois qu'une bougie +bleue en abordait une rose, c'étaient +des rires, des cris, de joyeuses +exclamations. Madame +Mérof avait eu soin d'ajouter à +la flottille qui représentait les assistants, +une autre escadre de +coquilles argentées qui portaient +les noms de héros et d'héroïnes +fameux dans l'histoire ou dans +la légende. De la sorte, les allusions +trop directes se trouvaient +mitigées. On riait encore beaucoup +plus lorsqu'une embarcation +en accostait une autre de la +même couleur; mais au bout de +quelques minutes, Marianne déclara +que "ce n'était pas sérieux". +D'une main agile elle repêcha +les héros et leurs compagnes, +et ne laissa subsister que +les embarcations sérieuses. Le +jeu recommença, et l'assemblée +redoubla d'attention.</p> + +<p>A deux ou trois reprises, le +hasard vint donner raison à +quelques petits commérages, +qui durant l'hiver avaient passé +d'une oreille à l'autre. La barque +d'un jeune porte enseigne +se dirigeait avec tant d'opiniâtreté +vers celle d'une cousine de +Marianne, que tous les deux, +devenus pivoine, ne purent se +soustraire aux railleries de l'assistance.</p> + +<p>Jusque-là, Marianne avait vu +son esquif voguer solitaire. Lorsque +les barques qui s'étaient +abordées furent retirées et que +l'espace élargi donna plus de +jeu aux espérances superstitieuses, +elle appuya ses mains sur le +bord de la cuve, et regarda la +manoeuvre d'un oeil attentif.</p> + +<p>Une grosse coquille qui portait +à l'arrière le pavillon du général +Boum flottait au milieu du +bassin; celle de Marianne allait +l'aborder; elle leva les yeux et +vit en face d'elle Véra qui souriait +malicieusement. D'un geste +mutin, elle plongea dans l'eau +sa petite main chargée de bagues. +Son esquif repoussé violemment +alla heurter à l'autre +bord une coquille solitaire qui +n'avait guère prit part à ce divertissement.</p> + +<p>--M. Dournof! cria la voix +railleuse de Véra.</p> + +<p>--Ce n'est pas de jeu! protestèrent +deux ou trois jeunes +gens. Il ne faut pas tricher.</p> + +<p>--Je ne veux pas du général +Boum! fit Marianne d'un ton +d'enfant gâté, en détournant de +Dournof son visage que nuançait +un vif incarnat.</p> + +<p>Sa réponse avait désarmé les +mécontents, on enleva la cuve +pour changer d'amusement. +Dournof assistait à ces jeux +avec un sourire de philosophe +indulgent. Bien qu'il fût jeune, +il n'avait guère eu de jeunesse. +Le travail acharné de ses plus +belles années l'avait trop absorbé +pour qu'il prit goût à la vie +mondaine. Autrefois, cependant, +il aimait le monde, car il y rencontrait +Antonine. La danse lui +plaisait; il aimait aussi la gymnastique +et la nage. Mais depuis +qu'Antonine était allée dormir +dans le cimetière de Pargolovo, +il avait fui la société des jeunes +femmes, autant qu'il avait recherché +celle des hommes âgés +et instruits, où il pouvait apprendre +quelque chose.</p> + +<p>Le monde qu'il fréquentait jadis +n'offrait que peu de ressemblance +avec ce qu'il avait sous +les yeux; il ignorait ce luxe +achevé, ce goût parfait qui fait +aujourd'hui de la demeure des +riches une sorte de musée; la +toilette des femmes étalait aussi +d'autres séductions: malgré le +goût parfait d'Antonine, il avait +toujours régné dans ses habits +quelque chose de mesquin qui +provenait de sa mère. Ici, les +toilettes les plus coûteuses n'étaient +pas celles oû le velours +et la soie se trouvaient prodigués: +dans l'arrangement des +plis, dans l'art d'assortir les nuances, +se révélait le talent d'une +grande couturière qui connaissait +sa supériorité et savait la +faire payer.</p> + +<p>Jamais non plus il n'avait vu +traiter avec un tel mépris le satin +et les dentelles; dans la manière +de traîner sur le tapis le +chantilly d'un volant, on distingue +la bourgeoisie enrichie de +la grande dame née dans de la +dentelle de Valenciennes. Les volants +de la bourgeoise peuvent +être plus beaux, mais +elle les ménage et redoute +un accroc;--la grande +dame ne s'en occupe point, sans +pour cela étaler le désordre de +celles à qui l'argent ne coûte +rien. Il y a là un monde infini +de nuances qui se sentent plutôt +qu'elles ne se décrivent. Dournof +les sentait et s'en laissait pénétrer +peu à peu; le charme du +luxe et du rang élevé gagnait +doucement son âme naturellement +noble et faite pour les hauteurs.</p> + +<p>La vivacité avec laquelle Marianne +avait évité la nacelle du +général Boum l'avait fait sourire +comme tout le monde; il n'avait +pas cessé de sourire en voyant +accoster sa coquille. Qu'étaient +pour lui tous ces enfantillages! +Les vingt-sept ans du +jeune président'voyaient de bien +haut toutes ces misères! Cependant +le sort ayant plusieurs fois +uni sa destinée à celle de Marianne, +il finit par s'en amuser. +Les sortilèges ont de ces malices,--surtout +lorsqu'une main +charitable leur vient un peu en +aide!</p> + +<p>La main charitable était celle +de Véra. Soit plaisanterie, soit +instinct inné de cette vocation si +chère aux femmes, celle de marieuse,--elle +affectait de ne pas +séparer le sort de Dournof de +celui de son amie, et ne négligeait +pas une occasion de le +leur prouver.</p> + +<p>Les joues de mademoiselle +Mérof avaient gardé leur coloris +plus vif; elle apportait à l'examen +des sorts une vivacité joyeuse +où se cachait peut être un +peu de fièvre. Enfin, pour clore +la soirée, elle saisit une espèce +de jeu de cartes où une multitude +de prénoms étaient écrits et +se mit à faire le tour de la société +en les distribuant. A mesure +qu'elle passait, les rires retentissaient +derrière elle, car elle avait +mêlé à dessein les prénoms des +deux sexes, et ils se trouvaient +distribués de la façon la plus +bouffonne.</p> + +<p>Arrivée à Dournof, elle regarda +vivement en dessus du +jeu; la carte qui portait son +nom avait été mise par elle en +dessous; en voulant la prendre +elle en fit tomber une. Dournof +se baissait pour la ramasser...</p> + +<p>--Non, non, dit elle, en voici +une.</p> + +<p>Il prit celle qu'elle lui présentait +et lut à haute voix: Marianne.</p> + +<p>--C'est celle qui est tombée +qui revenait à M. Dournof, fit +observer un des mécontents.</p> + +<p>Le voisin se pencha et ramassa +la carte.</p> + +<p>--Antonine, lut-il.</p> + +<p>Dournof pâlit et laissa tomber +le long de son corps ses bras +que l'émotion venait de briser. +Marianne comprit aussitôt.</p> + +<p>--Je vous demande bien pardon, +monsieur, dit-elle à voix +basse, j'ignorais le nom qu'elle +portait.</p> + +<p>Avant que le jeune homme +eût repris son sang-froid, elle +poursuivait sa ronde, faisant +naître partout des exclamations +de gaieté ou d'ironie.</p> + +<p>Le cercle se rompit; on proposa +une mazurka avant le souper, +et les couples gracieux voltigèrent +bientôt par la salle.</p> + +<p>Dournof ne dansait pas; il +s'était réfugié dans un coin sombre, +et là, les yeux voilés par sa +main, il pensait au cimetière, +aux fleurs que le vent d'hiver +devait avoir glacées depuis si +longtemps, et s'apercevait que +depuis sa nouvelle fortune, il +avait singulièrement délaissé la +tombe de Pargolovo. Une ombre +passa devant lui et s'arrêta. +Il leva les yeux.</p> + +<p>--J'ai la main malheureuse, +monsieur, dit Marianne, debout +devant lui. Vous allez me haïr...</p> + +<p>Non, Dournof ne la haïssait +pas; il admirait à tout moment +la grâce naïve, la gaieté folâtre, +la candeur virginale de cette +belle enfant plus semblable à un +papillon qu'à une fleur, mais +charmante et pleine de séductions.</p> + +<p>--Cependant, ajouta-t-elle en +s'asseyant auprès de lui, pendant +que sa mère la croyait occupée +à surveiller les apprêts du +souper, je vous assure que votre +chagrin me touche... j'ai été curieuse, +oui, monsieur, j'ai été +très coupable... j'ai voulu connaître +votre malheur... j'ai appris +combien elle était digne de +votre tendresse; on m'a parlé +de sa beauté, de sa grâce; j'ai +compris combien votre chagrin +devait être profond, incurable... +et cependant, vous êtes jeune, +la vie est pleine de jouissances +pour vous... vous avez des amis +qui vous aiment... est-ce bien sage +de vivre en dehors de toutes +les joies?... ou peut-être est-ce +un voeu? peut-être obéissez vous +à une mourante?...</p> + +<p>La voix de Marianne était si +pleine de tendresse inquiète, ses +yeux exprimaient tant de compassion +émue et discrète que +Dournof répondit:</p> + +<p>--Non, elle ne m'a rien défendu.</p> + +<p>--Elle vous a permis d'aimer, +d'avoir une famille?...</p> + +<p>--Elle me l'a ordonné.</p> + +<p>Un silence suivit, puis la voix +mélodieuse de Marianne, aussi +légère qu'un souffle, murmura:</p> + +<p>--Votre femme sera une heureuse +femme, car vous savez aimer.</p> + +<p>Elle disparut, laissant le jeune +homme pénétré d'une émotion +nouvelle que depuis des années +il n'avait pas ressentie.</p> +<br><br> + +<h3>XXI</h3> + +<p>L'amour est communicatif, +quoi qu'en aient dit les gens moroses. +Il y a dans les paroles et +les actions d'un coeur aimant une +sorte de magie à laquelle on ne +saurait guère résister que si un +autre lien vous protège. Dournof +n'était plus protégé; l'âme +d'Antonine avait sans doute cessé +de veiller sur lui, car elle le +laissait sans défense, et peu à +peu Marianne prenait sa place.</p> + +<p>Ce n'était pas un amour grave +et mesuré comme celui qu'il +avait éprouvé pour sa chère +morte; c'était un enivrement +qui s'emparait peu à peu de tout +son être. La voix, la robe de +Marianne, ses cheveux blonds +qui flottaient en boucles capricieuses, +le frôlement de ses mains +soyeuses, la grâce de son regard +magnétique, soumis et fidèle +comme celui d'un chien de +chasse, tout cela séduisait Dournof +à lui en faire perdre la tête.</p> + +<p>Quand il revenait du ministère, +il restait pensif dans son fauteuil, +près de la table où régnait +un grand portrait d'Antonine; +mais ses regards, qui jadis se reportaient +sur ce visage pour lui +demander la force et la vertu, le +fuyaient maintenant. Il pensait +peu à la force morale, à la vertu +civique; Marianne lui versait +insensiblement le poison qui endormit +Annibal à Capoue.</p> + +<p>La Niania, de plus en plus +grave et triste, s'apercevait bien +de ce changement; elle attendait +son maître le soir; il la trouvait +dans sa chambre où elle venait +donner un dernier coup +d'oeil, comme autrefois chez Antonine; +les soins de la vieille +femme n'avaient rien perdu de +leur assiduité mais une sorte de +tristesse résignée se dégageait +de son attitude.</p> + +<p>Un soir que Dournof était revenu +plus tôt que de coutume, +elle s'enhardit à lui parler.</p> + +<p>--Le ministre a une fille, n'est-ce +pas? dit elle en lui apportant +sa robe de chambre.</p> + +<p>--Oui, répondit le jeune homme +qui évita de regarder la vieille +femme.</p> + +<p>--On dit qu'elle est fort jolie?</p> + +<p>--C'est vrai.</p> + +<p>La Niania hocha la tête.</p> + +<p>--Excuse-moi si je manque +de respect, mon maître; on dit +qu'elle t'aime beaucoup.</p> + +<p>Le coeur de Dournof tressaillit +tout à coup d'une allégresse +nouvelle. On disait qu'elle l'aimait... +c'était donc vrai? Qu'il +était doux d'être aimé de cette +enchanteresse!</p> + +<p>--Je ne sais pas, dit enfin le +jeune homme embarrassé.</p> + +<p>--Si elle t'aime, et si c'est une! +bonne fille, tu peux l'épouser...</p> + +<p>La Niania porta à ses yeux le +coin de son tablier, et dévora un +sanglot. Dournof indécis la regardait +sans mot dire.</p> + +<p>--Tu peux l'épouser, reprit la +vieille servante. Il faut bien que +tu te maries, un homme ne peut +pas toujours rester seul... c'est +la fille d'un ministre, elle est +bonne pour te servir d'épouse, +ajouta-t-elle en relevant la tête +avec orgueil. Notre Antonine t'a +dit de te marier.</p> + +<p>Dournof regarda le portrait +d'Antonine... Sans la main pieuse +de la Niania, la poussière accumulée +l'eût depuis longtemps +voilé sous une couche grise; la +bonté prévoyante de la jeune +morte, son abnégation, ses vertus, +son dévouement absolu se +présentèrent tout à coup à sa +mémoire.</p> + +<p>--Pardon, oh! pardon! s'écria-t-il +en attirant à lui l'image +délaissée. Tu étais un ange, toi.</p> + +<p>Il fondit en larmes et couvrit +du baisers passionnés les mains +du portrait qui le regardait avec +ce calme et celle dignité qui +mettaient Antonine vivante si +fort au-dessus des autres femmes.</p> + +<p>La Niania pleurait aussi, mais +sans cet élan de repentir qui +perçait si douloureusement l'âme +de Dournof.</p> + +<p>--Oui, dit-elle en posant sa +main sur l'épaule du jeune homme, +c'était un ange,--mais elle +est au ciel, car bien sûr le bon +Dieu lui a pardonné d'avoir voulu +mourir. Toi, tu es un homme, +et voilà trop longtemps que +tu vis seul.</p> + +<p>Dournof releva la tête, et regarda +la Niania.</p> + +<p>--Alors, tu crois, dit-il, +qu'elle me pardonnerait?</p> + +<p>Les yeux profonds de cette +vieille femme qui avait tant vu +et tant souffert et tant appris de +la vie, allèrent jusqu'au fond des +yeux troublés du jeune homme +éperdu.</p> + +<p>--D'en aimer une autre comme +elle? Tu ne le pourrais pas! +dit-elle.</p> + +<p>Dournof sentit qu'elle avait +raison, et qu'il ne pourrait plus +jamais aimer quelqu'un comme +il avait aimé Antonine.</p> + +<p>--Mais d'aimer une honnête +femme et d'avoir de bons enfants? +Elle m'a dit de te l'ordonner +de sa part, quand le jour +en serait venu. Nous avons beaucoup +pleuré ensemble, vois-tu, +maître, continua la Niania en +baissant la voix; je t'aime parce +qu'elle t'aimait, et je t'aime +comme si je t'avais porté dans +mon sein. Mais je ne t'aimais +pas comme cela auparavant. +C'est elle, quand elle a vu que +la mort allait venir, qui a pensé +à tout. Elle m'a ordonné de t'aimer +comme mon fils, de te servir +si je le pouvais, de te protéger +en toute chose contre l'esprit +du mal. Elle m'a dit aussi +que tu te marierais, et qu'alors +je devrais être soumise envers +ta femme et serviable envers tes +enfants. J'obéirai, maître, j'obéirai, +dit la Niania dont la voix se +brisa tout à coup. Je serai une +servante soumise; seulement ne +permets pas à ta femme de me +chasser... car je t'aime à présent, +maître, je t'ai aimé pour +l'amour d'elle, tu es tout ce qui +me reste d'elle.</p> + +<p>La vieille servante se tut et +ensevelit sa tête ridée sous son +tablier relevé. Dournof lui prit +la main et la serra. Elle sentait +qu'elle ne serait jamais chassée.</p> + +<p>--Alors, reprit-il à voix basse, +elle t'a dit que je devais me +marier?</p> + +<p>--C'était l'avant-dernière nuit +avant sa mort; elle m'a appelée +auprès d'elle, et elle m'a remis +un petit papier pour toi.</p> + +<p>--Un papier?</p> + +<p>--Oui, quand tu devras te marier...</p> + +<p>--Va le chercher, vite, vite!.,.</p> + +<p>Elle obéit et revint avec un +papier jauni, plié en quatre et +cacheté. Dournof le déplia d'une +main tremblante d'émotion.</p> + +<p>"Mon bien-aimé, disait le dernier +voeu d'Antonine, quand tu +auras trouvé la femme que tu +dois aimer, ne laisse pas mon +souvenir mettre une barrière entre +vous. Je serai heureuse de te +savoir heureux, et ma bénédiction +repose sur la tête de ta femme +comme sur la tienne."</p> + +<p>--Elle valait mieux que moi! +s'écria le jeune homme vaincu +par tant de grandeur, en baisant +les caractères sacrés, tracés d'une +main affaiblie par la mort +prochaine. Elle valait mille fois +mieux que moi. Chère sainte, +tu as bien fait de mourir! Pas +un homme sur la terre n'était digne +de toi!</p> + +<p>La Niania se retira discrètement, +et Dournof, resté seul, +songea plus cette nuit-là à Antonine +qu'à Marianne.</p> +<br><br> + +<h3>XXII</h3> + +<p>Marianne reprit bientôt le +dessus: qu'étaient les vertus +d'Antonine endormie sous son +bloc de granit, en présence des +grâces sans cesse renaissantes +de cet être vivant et plein de +charme!</p> + +<p>C'est qu'elle était prise pour +tout de bon! Son coeur léger et +frivole avait de bons côtés; c'est +par la compassion que Dournof +y était entré; il s'y était maintenu +par l'orgueil et le dépit; +désormais, elle ne voulait et ne +pouvait aimer que Dournof. Elle +le disait sincèrement, de toute +son âme, et c'était la vérité!</p> + +<p>Animée de ce beau feu, elle +alla tin jour trouver le ministre +dans son cabinet.</p> + +<p>--Père, lui dit-elle, en poussant +sans cérémonie une foule +de paperasses encombrantes, +quel est le premier de nos jeunes +présidents?</p> + +<p>--Comment, le premier? demanda +le père étonné.</p> + +<p>--Mais oui, le plus intelligent, +celui qui a le plus d'avenir; enfin, +papa, quand vous serez ennuyé +d'être ministre, qui est-ce +qui vous remplacera?</p> + +<p>Un peu surpris de tant de prévision, +le bon père chercha dans +son esprit.</p> + +<p>--Je crois bien, dit-il, si les +apparences ne sont pas menteuses, +et si les circonstances ne +changent pas du tout au tout, +que mon successeur sera Dournof.</p> + + + +<p>--Eh bien, papa, fit Marianne +triomphante, je veux épouser +Dournof.</p> + +<p>Le ministre fit faire un demi-tour +à son fauteuil et regarda sa +fille d'un air consterné.</p> + +<p>--Toi, Dournof? Et pourquoi? +Quel est cette nouvelle +fantaisie?</p> + +<p>--J'épouserai Dournof, papa, +ou j'en mourrai de chagrin; ainsi +faites comme vous voudrez!</p> + +<p>Fort bouleversé, M. Mérof +sortit de son cabinet et emmena +sa fille auprès de sa femme que +cette abrupte déclaration surprit +moins que lui.</p> + +<p>--Cela ne m'étonne pas, dit-elle, +j'ai toujours pensé que Marianne +ne se marierais pas comme les autres.</p> + +<p>--Mais enfin, s'écria M. Mérof, +Dournof n'est qu'un simple +président!</p> + +<p>--Mais, papa, ne m'avez-vous +pas dit qu'il serait ministre +après? Comme cela je n'aurai +pas besoin de quitter le ministère.</p> + +<p>--Je ne veux pas! fit M. Mérof +exaspéré.</p> + +<p>--Comme vous voudrez, papa, +répliqua l'indomptable Marianne +en baissant la tête avec +un air de feinte résignation. Les +parents de mademoiselle Karzof +ont été ainsi cause de la mort +de leur fille, mon destin sera le +même!</p> + +<p>--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle +Karzof? demanda M. +Mérof abasourdi.</p> + +<p>Avec une grande éloquence, +ponctuée d'allusions plus que +transparentes, Marianne raconta +l'histoire d'Antonine.</p> + +<p>--Eh bien, dit-elle, il sera +dans la destinée de Dournof de +ne pouvoir épouser les femmes +qu'il aime... Ses fiancées doivent +toutes mourir par la faute de +leurs parent! cruels.</p> + +<p>--Mais t'aime-t-il seulement? +demanda le père, incapable de +répondre par des arguments sérieux +à ces raisonnements saugrenus.</p> + +<p>--S'il m'aime!</p> + +<p>Un éclair de joie orgueilleux +jaillit des beaux yeux fleur de +la de la jeune coquette.</p> + +<p>--S'il m'aime! reprit-elle; +demandez-le lui, papa, vous verrez +ce qu'il vous dira!</p> + +<p>--Alors, c'est moi qui dois +lui proposer ta main? conclut +ironiquement le ministre.</p> + +<p>Marianne fit une révérence.</p> + +<p>--S'il vous plaît, mon cher +papa. Vous savez très bien que, +sans cela, il n'osera jamais faire +les premiers pas. Nous ne dérogeons +pas, du reste; c'est ainsi +que se négocient les mariages +des princesse du sang quand +elles épousent de simples mortels!</p> + +<p>Le père et la mère de Marianne +échangèrent un regard par-dessus +la tête de cette indisciplinée, +et ne purent réprimer un +sourire.</p> + +<p>--Voyons papa, soyez gentil +mariez-moi à Dournof, et je vous +aimerai bien! Je n'ai rien demandé +à maman, parce qu'elle +ne me contrarie jamais. Ce n'est +pas elle qui aurait menacé de +me laisser mourir de chagrin!</p> + +<p>--Je t'ai menacée, moi, de te +laisser mourir?... demanda M. +Mérof, abasourdi de tant d'aplomb.</p> + +<p>--Mais, certainement, puisque +vous ne vouliez pas me marier à +Dournof!</p> + +<p>Il n'y avait pas à sortir de là: +le ministre obtint à grand'peine +que sa fille lui accorderait huit +jours pour prendre des informations.</p> + +<p>Les information! n'apprirent +rien de nouveau à M. Mérof, qui +savait d'ailleurs parfaitement à +quoi s'en tenir sur la valeur intellectuelle +et morale de l'homme +dont il avait fait la position +lui-même. A l'issue des huit +jours, Dournof, appelé dans le +cabinet du ministre pour affaire +personnelle, en sortit l'heureux +foncé de mademoiselle Marianne.</p> + +<p>Ce résultat, qu'il était loin de +prévoir si facile et si brillant, ne +laissa pas de l'étonner un peu: +il se dit vaguement que la jeune +fille avait dû dépenser beaucoup +d'intelligence et de volonté +pour arriver si vite à son but. +Ce qui lui semblait le plus extraordinaire, +c'est qu'elle eût deviné +son amour, et fait tant de +démarches sans s'être le moins +du monde assurée de son consentement. +Et si, par impossible, +il n'avait pas voulu l'épouser?</p> + +<p>Dournof se reprocha cette +mauvaise pensée. Il ne devait +voir dans les efforts de la jeune +fille que la candeur d'une âme +ingénue qui s'ignora et va droit +au but, tout naturellement. Son +amour avait été deviné? C'était +encore une preuve d'amour, rien +de plus.</p> + +<p>Il rentra chez lui ivre, ébloui. +Le mariage, en même temps +qu'il lui donnait la femme aimée, +le plaçait au premier +rang; il pouvait en effet espérer +d'être ministre; à la première +vacance, il passait "aide" +de son beau-père... quel avenir!</p> + +<p>--Je me marie, Niania, dit-il +à la vieille femme lorsque celle-ci, +fidèle à ses habitudes, le suivit +dans sa chambre à coucher, +aussitôt qu'il rentra.</p> + +<p>L'humble servante le regarda, +fit le signe de la croix et sembla +murmurer une prière; puis +elle se prosterna devant le maître +et vint baiser son épaule suivant +l'ancienne coutume.</p> + +<p>--Je te félicite, mon maître, +dit-elle, je souhaite que tu sois +heureux avec ton épouse et que +ta postérité soit bénie.</p> + +<p>Elle se tut, et son regard se +porta vaguement vers la fenêtre. +Un beau soleil de printemps +brillait au dehors sur les toits +ruisselants.</p> + +<p>--La neige doit être bientôt +fondue, là-bas, dit à voix basse +la Niania hésitante: il y a longtemps +qu'elle n'a eu de fleurs.</p> + +<p>--Tu as raison, s'écria Dournof +en saisissant son chapeau; +j'y vais tout de suite.</p> + +<p>Il s'arrêta... qu'allait-il dire à +cette tombe, confidente de toutes +ses pensées, autrefois?</p> + +<p>Pouvait-il confier à ce chaste +granit les émotions qui faisaient +pâlir sa joue et battre son coeur +lorsque Marianne posait sa main +sur la sienne?</p> + +<p>--Je vais la remercier, dit-il +tout haut, la remercier de la bénédiction +qu'elle m'envoie de là +haut!</p> + +<p>Il fit remplir sa voiture de +fleurs, comme le jour où quelques +mois auparavant il avait +rencontré Marianne. Il ne put +s'empêcher de faire un rapprochement +entre ces deux journées +si différentes.</p> + +<p>--C'est Antonine qui l'a mise +sur ma route, se dit-il; c'est sa +volonté qui a tout arrangé Chère +Antonine, soyez bénie!</p> + +<p>Il ne la tutoyait plus dans ses +pensées. Antonine était désormais +aussi froide et aussi lointaine +que les statues de marbre +des tombeaux. C'était une sainte +qui veillait sur lui, et qu'il priait +à genoux; ce n'était plus l'amie +de toutes les heures, la morte +adorée dont il avait baisé, le +dernier sur la terre, les joues +glacées et le front jauni.</p> + +<p>Pendant qu'on arrangeait les +fleurs, il se souvint que Marianne +devait, elle aussi, avoir un +bouquet ce jour-là; on lui apporta +deux bouquets semblables; +il les compara un instant, +hésita, et finit par mettre sa carte +dans le plus joli, qu'il fit porter +chez sa fiancée.</p> + +<p>Cette opération lui coûta +quelques remords; car, pendant +la longue course en voiture, il +se la reprocha plusieurs fois.</p> + +<p>--Bah! se dit-il enfin, comme +il approchait du cimetière, +qu'est-ce que cela peut faire à +Antonine?</p> + +<p>Il porta son offrande jusqu'à +la croix de fer marchant à grand +peine dans la neige encore imparfaitement +fondue; il arriva +au sommet du monticule, et attacha +le nouveau bouquet avec +un ruban blanc, puis il appuya +la main sur le socle de pierre +pour s'y reposer.</p> + +<p>La pierre était si froide qu'il +frissonna et retira sa main. Un +moment il resta rêveur. Il voulait +offrir son âme à sa protectrice +céleste, il voulait épancher +sa joie et lui demander de la +partager....... il sentit qu'il ne +pouvait pas parler de Marianne +à Antonine, il eut un pressentiment,--rapide +comme un éclair +et aussi vite évanoui,--que Marianne +n'était pas la femme +qu'Antonine eût voulu voir à ses +côtés pour gravir le chemin de +la vie.</p> + +<p>Poussant un soupir, il baisa la +pierre. L'impression de froid lui +saisit les lèvres plus vivement +encore que la main, si bien qu'il +y passa dessus son mouchoir, +afin de les réchauffer, puis il +descendit la colline.</p> + +<p>Une vivacité et une joie extraordinaires +précipitaient ses +mouvements; il se sentait léger, +comme un homme débarrassé +d'une pénible mission. Il regagna +sa voiture, fit stimuler les +chevaux, et, tout le long du chemin, +les cheveux d'or de Marianne +dansèrent devant lui comme +des feux follets.</p> +<br><br> + +<h3>XXIII</h3> + +<p>Il était invité à dîner ce jour-là, +non à la table officielle des +grands dîners, mais au repas de +famille, dans la petite salle à +manger, où la famille du ministre +se réunissait dans l'intimité.</p> + +<p>Lorsqu'il entra, Marianne vint à +sa rencontre son bouquet blanc +à la main, et lui tendit sa menotte +soyeuse, sur laquelle il posa +longuement ses lèvres.</p> + +<p>Elle était tiède et souple, cette +petite main potelée, et l'impression +glaciale qu'avait laissée +la pierre du tombeau d'Antonine +se transforma en une chaleur +vivifiante et sympathique, +au contact de ces doigts vivants +Marianne lut dans le regard de +Dournof combien elle était aimée, +et ne se piqua point de cacher +l'expansion de son bonheur. +La soirée fut un enchantement +pour tous. Les parents +se félicitaient de voir dans le +jeune homme les qualités d'un +homme d'Etat, en même temps +que celles qui avaient charmé +leur fille. Dournof, d'autant plus +épris de Marianne qu'il avait +jusque-là refoulé le sentiment +qu'elle lui inspirait, se laissait +aller au bonheur de vivre, et, +pour la première fois, jouissait +largement de l'existence.</p> + +<p>Quant à Marianne, elle était +gaie et charmante, tout lui avait +réussi, que lui fallait-il de plus?</p> + +<p>Le mariage fut fixé à l'époque +la plus rapprochée: trois +semaines seulement devaient les +en séparer. Tous les arrangements +furent pris; Dournof garderait +l'appartement qu'il avait +récemment loué et meublé; madame +Mérof se chargeait d'y +installer une belle chambre de +nouvelle épousée, et les jeunes +gens, sauf exception, prendraient +leurs repas au ministère, tant +que Marianne n'aurait pas acquis +les qualités de maîtresse de +maison, qui lui manquaient absolument.</p> + +<p>--Si c'est une ménagère qu'il +vous faut, Dournof, disait M. +Mérof, vous avez fait fausse route; +vous n'aurez point une ménagère +en Marianne.</p> + +<p>Le jeune homme jeta sur sa +fiancée un regard triomphant. + +--Je n'ai pas besoin de ménagère, +dit-il; j'en ai une qui est +incomparable.</p> + +<p>--Vraiment? qui donc? demandèrent +à la fois madame +Mérof et sa fille.</p> + +<p>--La vieille Niania...</p> + +<p>--Votre bonne?</p> + +<p>Dournof se sentit soudain très-embarrassé.</p> + +<p>Il arrive à tout homme de ne +pas épouser son premier amour, +et, lorsque vient le moment de +son mariage, il n'éprouve point +d'embarras à l'avouer; mais +lorsque, par plusieurs années +d'une fidélité sans exemple, il est +devenu le point de mire de l'attention +de ceux qui le connaissent, +le moment de la transition +est fort délicat, et le plus souvent +difficile. C'est donc avec +une certaine hésitation que +Dournof se décida à donner +quelque éclaircissement.</p> + +<p>--C'est la servante d'une famille +que j'ai intimement connue +autrefois... elle s'est attachée +à moi durant mes jours de +misère..., car j'ai connu la misère, +ajouta-t-il en souriant à Marianne.</p> + +<p>Celle-ci ouvrit de grands yeux. +Ce mot de misère n'avait de +sens, pour elle, que comme une +page pénible ou ennuyeuse dans +un roman; c'était le grabat traditionnel +où gît la pauvre femme, +ou la borne où grelotte le +petit Savoyard. La misère la +plus réelle qu'elle eût connue se +trouvait au commencement de +l'<i>Allumeur de réverbères</i>. Aussi +les paroles de Dournof lui parurent-elles +complètement dénuées +de sens. Un homme qui +portait un gilet blanc et qui allait +être son mari ne pouvait pas +avoir connu cette misère-là. Elle +sourit, parce que Dournof souriait, +et ne répondit pas.</p> + +<p>--Comment s'est elle attachée +à vous? demanda madame Mérof, +désireuse de mieux connaître +la personne qui, suivant les +apparences, allait être femme de +charge de sa fille.</p> + +<p>Dournof hésita encore. Son +àme droite abhorrait le subterfuge; +il se décida enfin à parler +franchement. Passant dans les +siennes la main de Marianne, il +répondit:</p> + +<p>--Ma Niania était la Niania +de mademoiselle Antonine Karzof, +dont vous avez sans doute +entendu parler.</p> + +<p>La main de Marianne frémit, +il la retint.</p> + +<p>--Elle a soigné sa jeune maîtresse +avec un dévouement absolu, +et quand... nous l'avons +mise dans la tombe, abandonnant +ses anciens maîtres, qui +n'étaient pas à l'abri de tout reproche +envers elle, peut-être,-- +elle est venue à moi, et m'a servi +avec fidélité pendant les mauvaises +années de ma vie, celles +où je n'étais rien ni personne,--où +vous n'auriez pas daigné me +regarder dans la rue, tant j'étais +mal habillé.</p> + +<p>Il leva les yeux sur Marianne; +elle lui répondit par un haussement +d'épaules, que nous devons +traduire ainsi:--Je vous aurais +regardé quand même et partout, +puisque vous deviez être mon +mari!</p> + +<p>--Mais, insista madame Mérof, +cette femme verrait-elle d'un +bon oeil une jeune maîtresse?... +Je conçois votre attachement +pour elle; il vous honore infiniment, +mais, après avoir tant aimé +mademoiselle Karzof..</p> + +<p>--C'est elle qui m'a engagé à +me marier, répondit Dournof. +Elle me voyait triste et rêveur... +--Il échangea un regard avec +Marianne;--elle devina le sujet +de mes rêveries--et me mit l'esprit +complètement à l'aise, en +remettant dans mes mains un +billet écrit par sa jeune maîtresse +peu avant sa mort,--où j'étais +adjuré de me marier, dès +que j'aurais rencontré la femme +que je devais aimer...</p> + +<p>Un autre regard assura Marianne +qu'elle était bien cette +femme-là.</p> + +<p>Madame Mérof, enchantée de +cette heureuse combinaison, qui +mettait à la tête du ménage de +sa fille une femme honnête, dévouée +et pleine d'expérience, +approuva tout, et félicita Dournof +de sa chance extraordinaire.</p> + +<p>--Cela m'est bien dû, répondit +le jeune homme; car, jusqu'à +cette année, la destinée n'avait +encore rien mis à mon actif!</p> + +<p>Les préparatifs s'accomplirent +avec la célérité qu'ont à leur service +les heureux de ce monde, +et la veille des noces arriva bientôt.</p> + +<p>Le soir avant de s'endormir +Dournof parcourut l'appartement +où il ne devait plus être +seul; une bougie à la main, il +s'arrêta devant chaque meuble +chaque rideau, inspectant tout, +et se faisant, par avance, l'image +de ce que Marianne allait +mettre là de joie et de grâce.</p> + +<p>Rentré dans son cabinet, il +aperçut le portrait d'Antonine, +toujours placé sur son bureau. +Depuis longtemps, ce beau visage +régulier et sévère était caché +à ses yeux par un journal, +une lettre, un papier quelconque, +négligemment jeté en travers +du cadre. Il y avait au +moins huit jours que le portrait +n'avait attiré les yeux de Dournof.</p> + +<p>Il se reprocha ce semblant +d'ingratitude, et voulut ramener +ses pensées vers la jeune fille..., +mais l'effort était trop pénible.</p> + +<p>--Je ne puis cependant pas +se dit-il, laisser ce portrait à cette +place! Marianne aurait le +droit d'en être choquée.</p> + +<p>Après avoir hésité un moment, +il prit le cadre d'ébène, +l'essuya et le mit sur le secrétaire, +la face contre le marbre, +afin de le ranger sur le champ; +mais il n'avait pas ses clefs sur +lui; il remit ce soin au lendemain, +et passa dans sa chambre +à coucher.</p> + +<p>La, le visage de Marianne, +décolletée et couronnée de liserons, +lui souriait dans son cadre +doré, sur la table auprès de son +lit. Il le prit, et posa ses lèvres +sur l'image souriante.</p> + +<p>--A demain, ma femme, dit-il en souriant.</p> + +<p>A peine était-il couché, qu'il +crut entendre un léger bruit dans +la pièce voisine. Il appela; mais +nul ne répondant, il crut s'être +trompé. Le lendemain, cependant, +quand il chercha le portrait +d'Antonine, il ne le trouva +point. Dournof voulait s'en informer +à la Niania, mais cette +journée était si courte, pour tout +ce qu'il fallait faire, que le moment +favorable ne se trouva +point.</p> + +<p>Le soir venu, après un mariage +splendide, célébré à la chapelle +du ministère, Dournof emmena +chez lui sa jeune épouse, +éblouissante de joie et de beauté.</p> + +<p>L'appartement, somptueusement +éclairé, plein de fleurs, lui parut +charmant. Le jeune homme ne +pouvait en croire ses yeux, en +voyant traîner sur le tapis de son +cabinet la jupe de soie blanche, +semée de fleurs d'oranger, qui +se drapait autour de Marianne.</p> + +<p>Il lui présenta sa maison. La +Niania, toujours sévère, avait +quitté le deuil par circonstance. +Elle salua profondément sa nouvelle +maîtresse, qui lui mit amicalement +la main sur l'épaule, +en la complimentant. Après +quoi, les domestiques furent +congédiés, et Dournof entraîna +sa femme dans leur appartement +spécial.</p> + +<p>Quand les battants de la chambre +nuptiale se furent refermés +sur eux, la Niania regarda quelque +temps cette porte, voilée +par de grands rideaux sombres, +puis, secouant la tête, elle alla +chercher le portrait d'Antonine, +qu'elle avait caché derrière de +vieux cartons, et le mit sur le +bureau.</p> + +<p>--Pardonne, toi qui es au ciel, +dit elle, pardonne! Quand il sera +malheureux, c'est à toi qu'il +reviendra.. Sainte martyre, pardonne +à l'homme faible, qu'une +femme a ensorcelé.</p> + +<p>Elle baisa le portrait, le remit +dans sa cachette, éteignit les +bougies et se retira.</p> +<br><br> + +<h3>XXIV</h3> + +<p>Un an s'était écoulé depuis le +mariage de Dournof, lorsque, +par une pluvieuse matinée de +printemps, la Niania s'entendit +appeler; c'était la voix de son +maître, plus brève et plus émue +que de coutume. Elle se leva du +coffre qui lui servait de siège, +dans la vaste pièce dénudée, +nommée chambre des filles de +service, qui, dans toute maison +russe un peu importante, communique +avec la chambre de la +maîtresse de la maison; le regard +anxieux qu'elle leva sur son +maître reçut en réponse un:</p> + +<p>--Vite, allons vite! auquel elle +se hâta d'obéir.</p> + +<p>Ils entrèrent tous deux dans +la chambre de Marianne, et +Dournof chancela sur ses pieds +en voyant le docteur lever dans +ses bras un enfant nouveau-né.</p> + +<p>--Une fille?... demanda le père +d'une voix étranglée sans oser +approcher.</p> + +<p>--Un garçon, un vrai Dournof, +car il vous ressemble, fit le +docteur d'un ton joyeux: voyez +plutôt!</p> + +<p>La Niania avait reçu l'enfant +dans son tablier, et déjà penchée +sur lui, dans un coin obscur, elle +murmurait des paroles de bénédiction +sur le fils de son maitre.</p> + +<p>Dournof l'y rejoignit, et regarda +quelques instants silencieusement +le petit être qui lui +appartenait. Quelle pensée traversa +ses yeux profonds au moment +où le nouveau venu, en ce +monde de douleurs, poussa son +premier vagissement? Est-ce à +la mère blonde et enfantine qui +était si près, ou à l'autre, qui aurait +dû être la mère de ses enfants, +et qui gisait sous la pierre +de Pargolovo, que pensait le +jeune père? Quelle que fût cette +pensée, son regard rencontra celui +de la Niania, et ils se comprirent.</p> + +<p>--Aime-le bien, Niania, dit-il +tout bas à la vieille femme, aime-le +car c'est ce que j'ai de +plus cher au monde.</p> + +<p>--Ne craignez rien, mon maître, +répondit-elle du même ton; +c'est un Dournof.</p> + +<p>Hélas! oui, Marianne n'était +plus ce que Dournof avait de +plus cher au monde; il tenait +plus à cet enfant, entré dans la +vie depuis un quart d'heure, +qu'à l'épouse amenée à son foyer +depuis un an. Et ce n'est +pas que le sentiment paternel se +fût révélé chez le jeune père +avec une intensité surprenante, +c'est que Marianne n'était pas +toute sa vie, elle n'en était +qu'une part, douce et frivole +comme une fleur dont on respire +le parfum, et qu'on oublie +pour d'autres préoccupations +plus dignes d'intérêt.</p> + +<p>Aussitôt après son mariage, +après les premiers jours de trouble +et d'ivresse, Dournof avait +senti une mélancolie incurable +s'emparer de lui, quand il se +trouvait près de sa femme, Marianne +était bien l'être charmant, +pleins d'irrésistibles séductions, +qu'il avait aimé si vite et si fort, +mais elle n'était pas la femme +près de laquelle on vient se reposer +de ses fatigues, de ses soucis, +à qui l'on demande conseil +dans ses moments de doute; +Marianne n'était pas une Antonine, +et Dournof devait désormais +se souvenir d'Antonine +toutes les fois qu'il serait triste +ou fatigué.</p> + +<p>Marianne l'aimait pourtant, et +il aimait Marianne; mais peu à +peu, à sa joie de nouveau marié +s'était mêlée l'amertume de +sentir sa femme si inférieure à +lui, si différente de ce qu'il aurait +désiré. Il la plaignait d'avoir +reçu une éducation si frivole, +d'ignorer à tel point tous les +devoirs dont la vie se compose, +de savoir si peu goûter les choses +simples et grandes, et, en +échange, d'avoir tant de goût +pour les puérilités de la vie mondaine. +A l'amertume avait succède +la pitié; il continua de regarder +sa jeune femme comme +un être aimable et irresponsable, +fait pour la joie et la banalité +souriantes du monde; il la laissa +se gorger de spectacles et de +fêtes, espérant qu'elle s'en lasserait, +et que la Maternité mettrait +dans ce cerveau d'enfant la +dignité et le sérieux qui lui manquaient.</p> + +<p>Une heure après ce moment +solennel, appuyé au pied du lit, +il regardait Marianne paisiblement +endormie dans la demi-obscurité +des rideaux. L'enfant +avait été éloigné, la jeune femme +goûtait un repos profond, et +Dournof étudiait ce visage un +peu amaigri, mais toujours frais +et mutin.</p> + +<p>--Quelle mère sera-t-elle? se +demanda-t-il, le coeur serré par +mille craintes vagues; se dévouera-t-elle +à l'enfant, ou bien l'abandonnera-t-elle +à des mains +étrangères?</p> + +<p>La grande question de la nourriture +n'avait pas été définitivement +tranchée; une robuste paysanne +attendait à la cuisine la +décision suprême des maîtres; +on attendait pour savoir si la +jeune mère pourrait ou voudrait +supporter les fatigues maternelles. +Elle-même à cette question +n'avait jamais répondu autre +chose que:</p> + +<p>--Nous verrons alors.</p> + +<p>Dournof sentit en lui qu'elle +ne voudrait pas, et une crainte +douloureuse se présenta à son +esprit.</p> + +<p>--L'aimerai-je autant, se dit-il, +si elle refuse de nourrir.</p> + +<p>Un grand découragement +s'empara de lui, et il passa la +main sur son front, pour chasser +cette pensée. Il était sûr de +l'aimer moins si elle éludait ce +devoir-là, comme elle en avait +éludé bien d'autres. Pour changer +de dispositions, il alla voir +son fils.</p> + +<p>Dans la vaste pièce bien éclairée +qui avait été choisie comme +chambre d'enfants, tout avait un +air de confort simple et bien entendu; +une atmosphère égale et +douce régnait partout, le berceau, +ombragé de rideaux de +soie bleue, occupait le coin le +plus abrité à la fois du soleil et +des courants d'air, et, sur une +chaise basse, la nourrice allaitait +l'enfant, en attendant qu'on eût +décidé de son sort.</p> + +<p>La Niania vint au-devant du +maître.</p> + +<p>Tout est-il bien? dit-elle, avec +cette tranquillité qui émanait +d'elle comme un parfum.</p> + +<p>Dournof parcourut des yeux +l'appartement, vit que tout était +bien et sourit; puis il se dirigea +vers le berceau. Là dormait son +fils, celui qui transmettrait son +nom aux générations futures, +celui qui naissait dans de la soie, +tandis que le père était né dans +de l'indienne, le fils qui, porté +par le nom et la fortune de son +père, serait un jour plus grand +que son père. L'héritier de tant +de grandeurs futures dormait de +son premier sommeil terrestre; +sa bonne petite figure rouge +n'annonçait aucune ambition. +Dournof ne lut pas moins sur +son visage tout un avenir d'éclatante +prospérité. Il referma le +rideau et rentra dans son cabinet.</p> + +<p>Pendant les derniers jours qui +avaient précédé son mariage, il +s'était ingénié à y trouver pour +sa femme un endroit où elle pût +lire ou travailler près de lui. +Ayant remarqué un coin, près +de son bureau, il avait fait déplacer +divers meubles; une lampe +faite exprès sur ses dessins +avait été posée contre la muraille; +un tout petit canapé, +avec une petite table propre à +divers usages, s'était casé là on +ne sait comment; des coussins, +un tapis plus moelleux étaient +venus orner ce petit Eden réservé; +mais le tapis conservait, sa +première fraîcheur la lampe n'avait +pas été alternée dix fois, les +livres avaient disparu, emportés +dans le boudoir de Marianne, +plus clair et plus gai,--et Dournof, +renonçant à son espérance +de voir ses heures de travail +adoucies par la présence, de sa +femme, avait repris son labeur +solitaire, pendant que Marianne +toujours en l'air, dehors, à sa +toilette, continuait à mener sa +vie dissipée de jeune fille riche, +augmentée de la liberté que donne +le mariage.</p> + +<p>Tons ces souvenirs, et ceux +d'autres mécomptes, obsédaient +Dournof; il sortit pour chasser +cette armée d'hôtes importuns +et, à son retour, il trouva sa maison +pleine de parentes et d'amies +accourues pour apporter +leurs félicitations.</p> + +<p>Dès le lendemain, la grande +question se trouva remise sur le +tapis. Marianne pouvait nourrir +déclara triomphalement le médecin. +Madame Mérof, en femme +prudente et avisée, se contenta +de regarder tout le monde +et de garder le silence. La Niania +debout, l'enfant dans les bras, +attendait une décision qui, pour +elle, n'était pas douteuse. Dournof +prit la main de sa femme et +y posa un baiser plein de tendresse +et d'encouragement; car, +telle qu'elle était, Marianne lui +était encore bien chère, et que +n'eût il pas donné pour avoir un +motif de l'aimer davantage!</p> + +<p>--Eh bien, chère madame, +répète se docteur, que décidez-vous?</p> + +<p>Marianne regarda tous ces visages +anxieux, puis son fils endormi, +qui semblait n'avoir aucun +besoin de changer de position.</p> + +<p>--Je ne nourrirai pas, dit-elle, +j'ai été bien souffrante tout l'hiver, +je crains de n'être pas capable +d'aller jusqu'au bout.</p> + +<p>Dournof sentit le coeur lui +manquer. Encore une espérance +à jeter à l'eau. Au fond de +lui-même, il savait que cette +pauvre espérance-là n'avait jamais +eu que le souffle. Il s'efforça +bientôt d'avoir l'air satisfait, +il complimenta sa femme sur sa +sagesse, et l'enfant fut aussitôt +remis à la nourrice qui l'emporta +dans la <i>nursery</i>, où le père +les suivit.</p> + +<p>Avec quelle émotion ne vit-il +pas le petit être avide, presser +le sein nourricier, et pour la première +fois aspirer la vie à longs +traits! Il contemplait ce spectacle +comme si c'eût été pour +lui-même une fonction vitale; +un profond soupir lui fit détourner +les yeux. La Niania, près +de lui, regardait, aussi l'enfant +prendre son premier repas.</p> + +<p>--Que la volonté de Dieu +s'accomplisse, dit-elle à voix +basse, et que sa bonté donne +une longue vie au pauvre innocent! +Mais notre Antonine...</p> + +<p>Un regard sévère de Dournof +coupa la phrase commencée, la +vieille femme baissa la tête, +mais son maître ne l'avait que +trop comprise. Non, Antonine +n'eût pas permis à son fils de +boire un lait étranger; elle n'eût +pas cédé à une autre plaisir de +mériter ses premières caresses +et ses premiers regards; elle +eût revendiqué avec une tendresse +jalouse la pression avide +et instinctive des lèvres et des +mains du petit être inconscient, +qui s'attache à celle qui le nourrit, +parce qu'elle le nourrit...!</p> + +<p>Dournof quitta la nursery +sans se retourner, et la Niania +respecta son silence. La grand'mère +vint aussi voir son petit-fils, +qui fut entouré de tantes et +d'amies empressées; mais la +Niania ne s'émut ni des conseils +ni des recommandations. L'enfant +était à elle, Dournof le lui +avait donné! Elle le savait bien; +les paroles des autres lui importaient +peu, tant que le père serait content.</p> +<br><br> + +<h3>XXV</h3> + +<p>Marianne, fraîche et rose, reprit +bientôt sa vie de plaisirs +mondains, et on la vit le soir +aux Îles, en calèche découverte, +accompagnée de son mari souvent, +parfois de son père ou de +sa mère, parfois aussi seule, +quand ni l'un ni les autres n'avaient +le temps ou l'envie de: +l'escorter. Un essaim empressé +de jeunes gens se groupait autour +de l'équipage, pendant +l'heure qui précède le coucher +du soleil, sî tardif en été sous +cette latitude.</p> + +<p>Tout un monde de promeneurs +à pied, à cheval, en voiture, +vient jouir à la pointe extrême +de l'île Yélaguine du spectacle +magnifique offert par la +Neva à son embouchure. Le soleil +disparaît à neuf heures et +demie dans les flots du golfe de +Finlande, pendant que ses derniers +rayons dorent horizontalement +la jeune verdure des arbres +et des gazons, et les méandres +capricieux des bras du fleuve, +entre les îles nombreuses, semées +d'élégantes villes. Cette +promenade de tous les soirs est +une sorte de Longchamps qui +dure presque toute la belle saison; +mais son moment le plus +brillant est celui de la verdure +nouvelle.</p> + +<p>C'est là que Marianne, après +quelques semaines de repos, se +retrempait dans la vie dissipée, +qu'elle préférait à toute autre.</p> + +<p>Quand son mari l'accompagnait, +elle en était toujours charmée; +le plaisir d'être la femme du président +Dournof avait encore toute +sa fraîcheur pour elle, sans +doute parce qu'elle n'en avait +pas abusé, son mari n'ayant pas +voulu ou eu le loisir de la suivre +dans le joyeux tourbillon dont +elle était l'âme. Aussi n'était-elle +jamais plus jolie et plus rayonnante +que lorsque, d'un regard +plein d'orgueil, elle suivait +les saluts et les sourires de bienveillance + dont Dournof était +l'objet; mais quand il n'était pu +là, la vie ne perdait pour elle +aucun de ses charmes; elle jasait +et riait, écoutant les fadaises +des jeunes gens appuyée sur le +bord de Sa calèche, et peu à peu, +se sentant admirée, elle devenait +plus coquette.</p> + +<p>Elle aimait ces hommages; +quel mal y avait-il à cela? N'en +était-elle pas moins une femme +bien attachée à ses devoirs? n'aimait-elle +pas autant son époux +qu'au premier jour de leur mariage? +N'était-elle pas une bonne +mère? En effet, matin et soir, +souvent dans la journée, elle allait +voir le petit Serge elle le caressait, +lui parlait un instant dans +ce joli gazouillis que, nul ne sait +pourquoi, les mères et les nourrices +emploient pour parler aux +enfants, puis elle sortait de la +nursery, laissant derrière elle +une bonne odeur de violettes +des bois. Il aurait fallu un esprit +bien chagrin pour trouver +que Marianne n'était pas la femme +la plus irréprochable qui se +pût rencontrer!</p> + +<p>Madame Mérof, cependant, +n'était pas contente. Trop sage +et trop expérimentée pour attirer +l'attention de son gendre sur +une dissipation que peut-être il +ne voyait pas, elle essayait de +retenir sa fille au logis; souvent +elle venait elle-même dîner ou +passer la soirée, afin de présenter +aux regards de Dournof, +quand il viendrait prendre le thé +du soir, un autre tableau que les +murs nus de la salle à manger +déserte. Mais Marianne aimait +mieux passer la soirée ailleurs +que chez elle, et l'en empêcher +était à peu près impossible.</p> + +<p>La session qui devait finir et +permettre aux époux de quitter +la ville, allait être close par un +procès important. L'affaire était +si singulièrement présentée, que +Dournof, perplexe, avait beau +se retourner de tous les côtés, il +ne pouvait se faire une opinion +sur l'accusé principal; toutes les +apparences étaient contre cet +homme, et pourtant, un passé +d'honneur, une physionomie +d'honnête homme, et je ne sais +quoi qui décèle une belle âme, +corroboraient ses dénégations +absolues. L'opinion publique +était pour lui, mais d'autres coupables, +que l'instruction désignait +comme ses complices, portaient +contre lui des charges accablantes, +qu'il avouait être hors +d'état de repousser.</p> + +<p>Toute la ville, depuis huit +jours, ne parlait que de ce procès; +un soir, par miracle, Marianne +était chez elle et travaillait +à une tapisserie spéciale, +qui ne sortait que les jours de +grande pluie. Dournof, qui rêvait +depuis un instant, leva les +yeux sur sa femme et contempla +son frais visage.</p> + +<p>C'était bien une enfant: le duvet +de la jeunesse estompait encore +ses joues et son cou nacrés, +le regard était innocent et insoucieux, +le front pur et lisse... +Cette conscience ne devait connaître +ni le doute ni le trouble: +Dournof se décida à la consulter.</p> + +<p>--Marianne, dit-il, tu n'entends +pas parler de l'affaire Sintsof?</p> + +<p>--Ah! Seigneur Dieu! oui! +on me la corne aux oreilles depuis +longtemps! répondit la jeune +femme en enfilant son aiguille +avec de la laine rose.</p> + +<p>--Qu'en penses-tu?</p> + +<p>Marianne leva sur son époux +des yeux étonnés et rieurs.</p> + +<p>--Je n'en pense rien du tout! +dit-elle tranquillement.</p> + +<p>--Tache un peu d'y penser, +repartit Dournof avec douceur. +Tu connais les faits du procès?</p> + +<p>Marianne fit un geste d'assentiment.</p> + +<p>--Eh bien, crois-tu que Sintsof +soit coupable?</p> + +<p>La jeune femme haussa les +épaules, souriant.</p> + +<p>--Je n'en sais absolument +rien! dit-elle en comptant des +points.</p> + +<p>--Marianne, insista Dournof, +je t'en prie, réponds-moi sérieusement; +tu sais que ma voix pèsera +dans l'issue du procès..., si +j'allais faire condamner un innocent?</p> + +<p>--Cela t'embarrasse? dit Marianne +en riant. La belle affaire! +Jette une pièce de monnaie en +l'air: si elle retombe pile, ton +homme sera innocent; si elle retombe +face, il sera coupable, ou +le contraire, si c'est cela que tu +préfères. J'ai lu dans les livres +que les affaires sérieuses ne se +jugent jamais autrement.</p> + +<p>--Ma chère femme, je t'en +supplie, ne plaisante pas! fit +Dournof plus ému qu'il ne voulait +le lui laisser voir; tu ne sais +pas le mal que tu me fais en +parlant si légèrement...</p> + +<p>--Ah! dit Marianne avec une +moue, des sermons? Ce n'est +pas ma faute à moi si tu me parles +d'affaires auxquelles je n'entends +rien. Je ne suis pas une +femme sérieuse, moi! Il ne faut +pat me parler de procès ni d'accusés; +cela m'ennuie!</p> + +<p>Là-dessus elle plia son ouvrage +et s'en alla d'un air boudeur.</p> + +<p>Dournof regarda la porte du +boudoir se refermer sur elle.</p> + +<p>Fallait-il la suivre pour faire +la paix? Etait-ce lui qui avait +tort en effet de lui parler de ces +choses, ou elle qui avait tort de +ne pas les comprendre?</p> + +<p>Il se leva; mais, la main sur +la porte de la chambre de Marianne, +il s'arrêta.</p> + +<p>--O Antonine! pensa-t-il, Antonine, +où êtes-vous, ma chère +conscience? Ne daignez-vous +pas me parler de là-haut?</p> + +<p>Il baissa la tête, comme pour +écouter les avis d'une voix intérieure. +Après un court moment, +il entra dans la chambre.</p> + +<p>--Marianne, dit-il doucement, +tu as raison, je ne dois pas te +parler de ces choses auxquelles +tu n'es pas accoutumée...</p> + +<p>La jeune femme qui tournait +le dos à la porte leva sur lui ses +yeux pleins de larmes.</p> + +<p>--Le méchant, dit-elle, qui +m'a grondée! Je vous demande +un peu si j'ai fait des études, +moi! Je ne suis pas un juge, +moi, ni un président! Est-ce ma +faute, si tout cela m'ennuie à +périr?</p> + +<p>Dournof lui prit la main et la +baisa doucement, mais sans +transport.</p> + +<p>--Allons, vilain cruel, dit Marianne +en souriant à travers ses +larmes, dites tout de suite que +vous ne le ferez plus, jamais, jamais!</p> + +<p>--Je ne le ferai plus, répondit Dournof.</p> + +<p>Antonine eût deviné l'amertume +avec laquelle il faisait cette +promesse, mais Marianne s'en +déclara satisfaite, et ses caresses +d'enfant gâté déridèrent un instant +son mari. Cependant, comme +il retournait dans son cabinet +de travail, il répéta ironiquement: +Non, je ne le ferai plus +jamais... jamais!</p> + +<p>Assis dans son fauteuil, la tête +dans ses mains, il médita longuement. +La nuit s'avançait, +Marianne dormait depuis long +temps; accablé d'incertitudes +douloureuses, Dournof se leva. +Le portrait d'Antonine était resté +dans le tiroir où l'avait remis +la Niania. Depuis bien des jours +il l'avait retrouvé et le contemplait +secrètement, à ses heures +d'amertume. Il le prit et le regarda +quelques-instants, puis le +suspendit à la muraille, près de +la lampe qui ne s'allumait jamais +pour Marianne.</p> + +<p>--Reprends ta place, dit-il, +ma lumière, mon bon ange. Reprends +la place que tu n'aurais +jamais dû quitter! C'est toi qui +dois rayonner sur ma vie, chère +oubliée! Mais au ciel on n'a pas +de rancunes!</p> + +<p>Il se laissa tomber sur le petit +canapé, les yeux fixés sur +l'image aimée, que l'air et le +temps avaient ternie. Lorsqu'il +termina sa méditation, les rayons +du soleil levant entraient +par les fenêtres de son cabinet.</p> + +<p>--Merci, dit-il, ma conscience! +Si je me trompe, au moins +sera-ce dans la sincérité de mon +coeur.</p> + +<p>Il s'habilla sans vouloir prendre +de repos, relut et compulsa +à nouveau le dossier, et à sept +heures, il était au tribunal, attendant +les juges et les avocats +pour causer à l'aise avec eux.</p> + +<p>Contrairement à tout ce qu'on +attendait, mais conformément à +l'opinion publique, Sintsof fut +acquitté; la suite prouva qu'il +était innocent.</p> + +<p>Le ministre, en rencontrant +son gendre aux îles le soir même, +lui dit:</p> + +<p>--Savez-vous, Dournof, que +vous avez joué gros jeu?</p> + +<p>Dournof sourit. Peu lui importait +l'enjeu; sa vie et sa fortune +n'étaient rien à ses yeux +quand il s'agissait de conscience.</p> + +<p>--Etes-vous fâché, Excellence? +dit-il à son beau père.</p> + +<p>--J'en suis fier pour vous, +mais...</p> + +<p>--C'est tout ce que je veux +savoir, répondit Dournof.</p> + +<p>Le portrait d'Antonine resta +à la muraille.</p> + +<p>Le jour même, la Niania, en +apportant le petit Serge à son +père, comme elle le faisait chaque +matin, s'aperçut de ce changement; +elle resta immobile, les +yeux pleins de larmes figées, devant +ce cadre qui disait tant de +choses.</p> + +<p>--Maître, dit-elle enfin, si ton +épouse le voit, que dira-t-elle?</p> + +<p>--Bah! répondit Dournof en +haussant les épaules, elle ne vient +jamais ici.</p> + +<p>La Niania reporta son regard +plein de pitié sur le jeune père +et sur l'enfant qu'elle tenait, mais +elle ne dit rien.</p> + +<p>Dournof, penché sur son fils +endormi, l'embrassait tendrement.</p> + +<p>--Pourvu qu'il ne lui ressemble +pas! pensait-il en songeant à +Marianne.</p> + +<p>--Nous lui apprendrons à +chérir sa tante qui est au ciel, +dit la Niania, devinant la secrète +pensée de son maître.</p> + +<p>Dournof, sans lui répondre, +lui fit doucement signe de le +laisser seul.</p> + +<p>En ce moment Marianne se +présentait sur le seuil, fraîche et +parée pour la promenade.</p> + +<p>--Monsieur travaille, dit la +Niania à voix basse.</p> + +<p>--Oh! alors je me sauve! fit +Marianne avec un geste comique +plein de terreur enfantine.</p> + +<p>La porte se referma. Dournof, +resté seul, alla donner un tour +de clef, puis il revint devant le +portrait, s'agenouilla et versa des +larmes bien amères.</p> +<br><br> + +<h3>XXVI</h3> + +<p>Deux années s'écoulèrent sans +apporter de changements bien +sensibles dans l'intérieur de +Dournof; puis une fille lui naquit. +L'année suivante, madame +Mérof gagna une pleurésie en +chaperonnant Marianne à un bal +costumé où Dournof n'avait pas +voulu la laisser aller seule, et la +bonne créature mourut après +quelques jours de souffrances, +pendant lesquels elle ne cessa +de répéter à son gendre:--Soyez +bon pour Marianne. +Dournof lui promit solennellement +d'être bon pour Marianne, +et tint sa promesse de son +mieux.</p> + +<p>Il avait pris l'habitude de laisser +vivre à ses côtés ce joli petit +être gracieux et insignifiant; +elle remplissait la maison de +chiffons, de rires, de musique, +de dame, de chansons d'opérettes +et de gens nuls et frivoles +comme elle-même. Il la laissait +faire. A quoi bon la contrarier! +Il détestait les scènes et craignait, +plus encore que tout ce +remue-ménage, les bouderies et +les larmes de Marianne, contre +lesquelles il se sentait sans forces.</p> + +<p>Comment parler raison, en +effet, à cette enfant qui déclarait +que la raison "l'assommait"? +Comment faire de la morale à +cette femme qui ne connaissait +d'autre morale que celle de son +bon plaisir? Avec cela, Marianne +n'était pas méchante; elle +donnait volontiers sa bourse, ses +bonnes paroles et même les larmes +compatissantes de ses beaux +yeux fleur de lin; mais aussitôt +que l'objet de sa compassion +échappait à ses regards, il était +banni de sa pensée et remplacé +par des idées plus riantes.</p> + +<p>Le deuil de Marianne amena +forcément un peu de sérieux +dans la maison; elle se priva de +bals et de théâtres pendant huit +grands mois; mais la pauvre +madame Mérof étant morte en +plein carnaval, la saison d'hiver +reprit dans toute sa splendeur +avant que le deuil d'un an fut +terminé. Marianne avait aux Italiens +une loge à l'année; elle +retourna au théâtre en robe de +soie noire, puis les violettes de +l'arme apparurent dans ses +beaux cheveux blonds; à Noël, +tous prétexte qu'en l'honneur de +ces réjouissances chrétiennes, +tout deuil est suspendu, elle arbora +le blanc et le gris perle +qu'elle ne quitta plus.</p> + +<p>Cependant les jours gras se +trouvaient cette année-là plus +tard que l'année précédente, de +sorte que le deuil de madame +Dournof était terminé avant l'expiration +des fêtes de cette époque +brillante. Un grand bal à +l'ambassade d'Autriche devait +réunir, le dernier samedi du carnaval, +tout ce qui était bien noté +à Pétersbourg, M. et madame +Dournof reçurent une invitation, +que le président mit sur +un coin de son bureau, sans plus +s'en préoccuper.</p> + +<p>--Tu ne sais pas, mon ami? +dit un matin Marianne en déjeunant, +je trouve bien extraordinaire +que nous n'ayons pas été +invités au bal de l'ambassade?</p> + +<p>--Nous sommes invités, répondit +Dournof en découpant +tranquillement sa côtelette.</p> + +<p>--Invités? s'écria Marianne +en frappant ses deux mains +d'enfant l'une contre l'autre, et +tu ne m'en as rien dit.</p> + +<p>--Je ne supposais pas que cela +put t'intéresser.</p> + +<p>--Comment? Et ma robe, ne +faut-il pas le temps de la commander?</p> + +<p>--Tu n'as pas l'intention d'y +aller, je suppose? fit Dournof +en interrompant son repas.</p> + +<p>--Mais si fait, j'en ai l'intention! +Voilà un an que je suis +privée de tous les plaisirs...</p> + +<p>Un regard de Dournof lui fit +laisser sa phrase à moitié faite.</p> + +<p>--J'ai été assez cruellement +éprouvée, reprit-elle, pour qu'un +peu de distraction me soit accordé +sans lésiner; nous irons, +n'est ce pas, mon cher petit mari?</p> + +<p>--Vous irez si vous le voulez, +répliqua le président; pour ma +part, je n'irai pas.</p> + +<p>--Mais mon père y va! s'écria +Marianne prête à fondre en +larmes.</p> + +<p>--Votre père y va comme +ministre de la justice, et non +comme veuf d'une année. D'ailleurs, +allez-y avec votre père, je +ne m'y oppose pas.</p> + +<p>--Mais pourquoi?... commençait +Marianne.</p> + +<p>--Il me semble, répliqua +Dournof, que ce n'est pas à moi +de vous le dire.</p> + +<p>Il se leva, et quitta la salle à +manger. Marianne déjà consolée, +s'en alla de son coté chez +la couturière et se commanda +une robe bleu pâle, "qui disait-elle, +avait l'air d'être grise aux +lumières".</p> + +<p>Dournof, s'il était de plus en +plus contrarié des caprices mondains +de sa femme, avait cessé +d'en être affligé; une sourde colère, +toujours comprimée et endormie, +mais jamais anéantie, se +réveillait en lui à chacune de +ses nouvelles boutades; mais si +son amour-propre d'époux était +froissé, son coeur ne souffrait +plus; il avait une consolation +que, hormis la Niania, personne +ne lui connaissait. C'était à +l'heure du matin où Marianne +dormait de son meilleur sommeil, +entre huit et dix heures, +que la Niania et Bébé faisaient +leur apparition dans le cabinet +de Dournof.</p> + +<p>La grande pièce sombre avait +cessé d'être triste. Dans le coin +réservé à Marianne et qu'elle +n'avait jamais occupé, une pile +de joujoux, soigneusement recouverts +d'un tapis de table pendant +la journée, était renversée +tous les matins. A son entrée, +Serge, caché dans les rideaux, +criait: Coucou! Le père quittait +alors son travail, quel qu'il +fût, et venait s'asseoir sur le tapis, +en face de la Niania.</p> + +<p>C'est là, entre ces deux coeurs +dévoués, que Serge avait appris +à se tenir debout sur ses petit? +pieds rondelets, c'est là qu'il +avait fait ses premiers pas, pour +venir tomber en riant dans les +bras étendus de l'heureux père +dont le coeur palpitait de crainte +et de joie. Nul ne savait combien +de pensées muettes avaient +été échangées entre Dournof et +la vieille bonne, pendant que le +cher petit apprenait à gazouiller +sous leur direction. Nul non plus +n'a jamais soupçonné la profondeur +de l'émotion qui prit à la +gorge le célèbre président Dournof, +le jour où Serge, levant les +yeux pour la première fois au-dessus +du canapé, aperçut le +portrait d'Antonine et le désigna +de son petit doigt, en disant: +Maman!</p> + +<p>Nul ne sut que Dournof enleva +son fils dans ses bras et le +tendit vers le portrait en lui disant +de l'embrasser, pendant que +la Niania, brusquement troublée +dans son impassibilité Spartiate, +couvrait de son tablier son visage +ridé, où ruisselaient des larmes +irrépressibles; personne +non plus n'a vu Dournof se pencher +sur la servante et la baiser +respectueusement sur son vieux +front jaune, où il laissait aussi +tomber une larme, tandis que +Serge, étonné, les caressait tous +les deux de ses menottes satinés, +afin de les consoler dans +leur chagrin.</p> + +<p>--Ce n'est pas maman, dit enfin. +Dournof, c'est une tante que +tu ne verras jamais.</p> + +<p>--Pourquoi? dit Bébé.</p> + +<p>--Elle est au ciel.</p> + +<p>Bébé n'avait qu'une bien vague +notion du ciel: cependant, +depuis lors, la Niania lui fit ajouter +à sa prière: Ma tante Antonine +qui est au ciel. Elle ne craignait +pas que madame Dournof +demandât jamais d'où provenait +cette addition peu liturgique; +jamais la mère n'assistait au coucher +de l'enfant: à son lever encore +bien moins.</p> + +<p>La grande joie de Dournof +était dune son petit Serge. Sa +fille Sophie était trop jeune pour +partager ces amusements; il la +voyait tous les jours, mais un +enfant de quelques mois est peu +intéressant auprès d'un garçon +de trois ans; c'était Serge qui +résumait pour Dournof les joies +paternelles, en attendant que sa +joie fût doublée par l'apparition +dans son cabinet d'une fillette +sachant jaser et se tenir debout.</p> + +<p>Le mois de février était froid +cette année-là: les rhumes, grippes +et bronchites couraient la +ville avec les fièvres contagieuses; +mais Marianne semblait invulnérable; +elle passait ses journées +à quitter la fleuriste pour +la couturière, la couturière pour +le chaussurier, exactement comme +si elle n'avait pas eu même +un sac de toile à se mettre sur +le dos en guise de vêtement. Des +naufragés de quarante jours ne +sont pas plus empressés à se +procurer des vêtements que ne +l'était Marianne à quitter son +deuil.</p> + +<p>Le fameux jour du bal arriva. +Depuis plus d'une semaine, madame +Dournof, après le service +funéraire du bout de l'an, avait +habilement nuancé ses toilettes +de manière à ne pas choquer +trop soudainement les regards +de son mari. C'était à vrai dire +peine perdue, car il ne la regardait +pas. Il trouvait que Serge +avait un peu de fièvre le soir et +le matin, et cette légère indisposition +lui paraissant le précurseur +d'un trouble plus grave, +il ne songeait plus à autre chose.</p> +<br><br> + +<h3>XXVII</h3> + +<p>Pendant que, dans l'après-midi +du jour indiqué, Marianne +essayait devant sa glace les flots +de soie bleue qui représentaient +sa robe, Dournof entra dans la +chambre des enfants. Sophie, +assise sur un vaste tapis, jouait +avec des poupées; mais Serge, +une joue rouge et l'autre pâle, +assis dans son petit fauteuil devant +des images qu'il ne regardait +pas, paraissait souffrant et +endormi.</p> + +<p>La Niania s'approcha du père.</p> + +<p>J'ai envoyé chercher le docteur, +dit-elle, le petit me paraît +malade.</p> + +<p>Dournof fit un signe de tête +et enleva Serge dans ses bras. +L'enfant ne fit aucune résistance +et appuya sa tête brûlante sur +l'épaule de son père. Celui-ci +écouta la respiration pénible du +petit malade et le garda ainsi +jusqu'à l'arrivée du médecin, qui +ne tarda pas.</p> + +<p>--Ce sera une maladie de l'enfance, +déclara celui-ci. Nous saurons +ce que c'est demain, peut-être +cette nuit.</p> + +<p>Il recommanda de tenir l'enfant +bien chaud et promit de revenir +le soir même.</p> + +<p>Vers dix heures, avant de partir +pour le bal, Marianne entra +dans la nursery pour voir son +fils. La vaste pièce blanche et +claire était assombrie par d'épais +rideaux tirés devant les portes +et les fenêtres; la lampe brûlait +dans un coin devant les images, +et une autre veilleuse sur une table, +près du petit lit de Serge, +était protégée par un écran de +porcelaine blanche. L'entrée de +madame Dournof dans cette +chambre recueillie fit lever la +tête à la Niania qui, à moitié assoupie +sur une chaise, veillait +l'enfant malade.</p> + +<p>Le froufrou de la soie sur le +parquet, le miroitement de l'étoffe +cassée en mille plis, l'éclat +des diamants Marianne portait +à sa tête, à son cou, à ses bras, +tout cela était si peu d'accord +avec la respiration de plus en +plus embarrassée du pauvre petit +garçon, que la vieille femme +ne put réprimer un mouvement +de surprise indignée.</p> + +<p>--Va-t-il mieux? demanda +Marianne à voix basse en se +penchant sur le berceau.</p> + +<p>--Non, madame, non; il ne +va pas mieux, répondit la Niania +d'une voix brève.</p> + +<p>Marianne émue posa la main +sur le front brûlant de son fils, +qui s'agita et ouvrit les yeux. Il +la regarda un instant sans la reconnaître, +puis il détourna la tête +et chercha le sommeil. Il ne +connaissait pas cette dame-là: +jamais il n'avait vu sa mère en +toilette de bal.</p> + +<p>Marianne retira sa main; son +gant était devenu aussi brûlant +que le pauvre petit front endolori; +elle l'appuya sur le marbre +de la table pour retrouver la +fraîcheur.</p> + +<p>--Comme il a chaud! dit elle. +Le docteur est-il revenu?</p> + +<p>--Non, répondit la Niania.</p> + +<p>La jeune femme regarda autour +d'elle; un bon instinct la +poussait à se rendre utile, à faire +quelque chose pour son enfant +malade. Mais elle ignorait +tout de la maternité.</p> + +<p>--Qu'est ce que je pourrais +faire pour lui? demanda-t-elle, +avec une sorte d'inquiétude nerveuse +d'être appelée à une mission +pour laquelle elle ne se sentait +pas préparée.</p> + +<p>--Rien, rien du tout, madame, +répondit la vieille bonne. Nous +nous arrangeons très-bien tout +seuls.</p> + +<p>Marianne se sentit offensée +de cette réponse, bien que rien +n'y fût destiné à la blesser. Avec +un mouvement plein de hauteur, +elle se dirigea vers le lit de sa +fille; sa jupe longue et lourde +traînait sur le parquet, le bruit +fit ouvrir les yeux à Serge; une +toux rauque le secoua violemment; +il s'agita, se débattit, et +tendit désespérément les bras. +La Niania le saisit, lui mit la tête +sur son épaule, le calma et le +remit au lit au bout d'un moment.</p> + +<p>Marianne regardait cette scène, +et quelque chose de douloureux +la mordait cruellement au +coeur; c'est vers elle que Serge +aurait dû tendre les bras! Mais +elle n'allait pas s'imaginer d'être +jalouse d'une bonne! Secouant +cette pensée bizarre, elle +écarta les rideaux du berceau de +Sophie... Le berceau était vide.</p> + +<p>--Où est ma fille? demanda-t-elle +d'un ton d'humeur.</p> + +<p>Toutes ces impressions nouvelles +et désagréables lui faisaient +monter à la tête une sorte +de colère.</p> + +<p>--Monsieur a ordonné de la +transporter dans une autre pièce, +afin que si le petit a une maladie +contagieuse, sa soeur soit +préservée.</p> + +<p>Marianne baissa la tête, mais +non pour cacher son humiliation; +elle se recueillit pour savourer +sa colère.</p> + +<p>Comment! on se permettait +de tels changements dans son +intérieur sans la consulter, sans +même lui en donner avis? Dournof +n'aurait-il pas dû la prévenir?</p> + +<p>Elle se souvint que deux fois, +depuis la chute du jour, il était +entré dans sa chambre; mais +alors elle n'était pas seule; la +couturière, la modiste ou le coiffeur +s'étaient toujours trouvés +là pour empêcher un entretien +sérieux. Pendant le dîner ils +avaient eu des hôtes; quand le +mari eût-il pu causer confidentiellement +avec sa femme? Marianne se redressa.</p> + +<p>--Quelle fantaisie! dit elle +d'un ton sec. Sophie va s'enrhumer +dans une pièce d'une autre +température que celle-ci, à laquelle +on ne l'a pas accoutumée. +Allez chercher la nourrice et la +petite fille, et amenez-les ici.</p> + +<p>La Niania resta immobile.</p> + +<p>--Eh bien? fit Marianne d'une +voix plus brève encore.</p> + +<p>La vieille femme ne fit pas +mine de bouger.</p> + +<p>--Eh bien? répéta madame +Dournof en frappant du pied.</p> + +<p>--Monsieur ne l'a pas ordonné, +répondit la Niania sans lever +les yeux.</p> + +<p>Marianne arracha ses gants et +les jeta à terre avec un geste de +fureur.</p> + +<p>--Je ne suis donc plus maîtresse + chez moi? dit-elle; toi, +misérable servante, tu oses me +tenir tête?</p> + +<p>--Je ne vous tiens pas tête, +madame, répondit froidement la +Niania; j'obéis aux ordres de +mon maître.</p> + +<p>La porte s'ouvrit doucement, +et Dournof entra.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il? dit-il en voyant +les traits bouleversés de Marianne +et les lèvres rigidement serrées +de la vieille servante.</p> + +<p>--Cette femme refuse de m'obéir! +dit avec effort madame +Dournof, à travers ses dents serrées +par la rage.</p> + +<p>--Qu'ordonnez-vous donc? +demanda son mari, plus ému +qu'il ne voulait le paraître. Depuis +longtemps un conflit entre +ces deux femmes lui paraissait +inévitable; ce qui était surprenant, +c'est qu'il n'eût pas encore +eu lieu. Il attendit la réponse +avec anxiété.</p> + +<p>--Madame veut faire revenir +Sophie dans cette chambre.</p> + +<p>--Pourquoi? demanda le père, +en s'adressant à Marianne.</p> + +<p>--Parce que... parce qu'il ne +me plaît pas qu'on donne ici des +ordres sans ma participation, +parce que je ne veux pas être +traitée en étrangère chez moi, +parce que... je veux être consultée +sur tout ce qui se passe ici.</p> + +<p>Dournof regarda sa femme +avec plus de pitié que de colère.</p> + +<p>--Vous alliez au bal? lui dit-il, +sans lui répondre.</p> + +<p>Marianne le regarda surprise.</p> + +<p>--Vous alliez au bal, répéta-t-il; +votre père vous attend en +bas, dans sa voiture. Nous parlerons +de ceci plus tard.</p> + +<p>Marianne fit un pas et resta +indécise. Un moment sa conscience +faillit l'emporter; elle eut +envie de dire: Je reste, mais un +regard jeté sur sa toilette la fit +changer d'avis. Cependant son +mari avait l'air si sérieux, qu'elle +eut peur;--de quoi?--elle l'ignorait +elle même. Un mélange +singulier de crainte, de colère, +d'entêtement et de vanité mondaine +agitait son âme frivole. +Elle était mécontente de tout, +et surtout d'elle-même.</p> + +<p>--Bonsoir, dit-elle en passant +entre le lit de Serge et son mari.</p> + +<p>--Bonsoir, répondit celui-ci +d'un ton attristé.</p> + +<p>Comme elle écartait les rideaux +pour sortir, une toux effrayante, +rauque, gutturale comme +l'appel de quelqu'un qui +étouffe, l'arrêta sur le seuil. Serge +se débattait dans une nouvel +le crise. Elle tourna la tête sur +son épaule pour regarder dans +la chambre. Le père et la Niania, +à eux deux, essayaient de calmer +l'enfant et de lui faire prendre +une potion. Marianne sentit +qu'on n'avait pas besoin d'elle +auprès de ce berceau, et elle +sortit.</p> + +<p>Comme sa voiture quittait le +perron, elle en croisa une autre: +c'était le docteur qui venait faire +la visite promise.</p> + + + +<p>Au bal Marianne oublia bientôt +les émotions pénibles qui +venaient de l'assaillir; elle était +de celles qui n'ont de pensée +que pour l'heure présente, et +l'heure présente était pleine de +charmes.</p> + +<p>Son deuil, en la tenant écartée +du monde, l'avait contrainte +à se ménager un peu; sa fraîcheur +merveilleuse, l'éclat que +sa récente colère donnait à ses +yeux, le goût parfait qui présidait +à sa toilette, tout contribuait +à donner à sa réapparition +dans le monde l'éclat d'une solennité. +Aussi fut-elle bientôt entourée +d'une foule d'hommes ravis +de sa beauté et de sa grâce +inimitable.</p> + +<p>Ces hommages, ces compliments +contrastaient d'une manière +bien étrange avec le ton +sévère de son mari, avec l'insolence +déguisée de la Niania: +puisque tout le monde,--hormis +ces deux êtres qui avaient la prétention +de s'ériger en juges pour +la condamner,--tout le monde +la trouvait charmante, n'était-ce +pas tout le monde qui avait raison? +Elle s'abandonna à cette +pensée consolante, et plus que +jamais charma ceux qui l'entouraient. +Un jeune marquis italien +surtout qui lui fut présenté ce +soir-là, se déclara dès lors son +cavalier servant, et lui jura en +lui même serment de fidélité.</p> + +<p>Au milieu de tant de bruit et +de satisfactions vaniteuses, Marianne +repensait de temps en +temps à la nursery; les éclats de +cette toux étrange qui avaient +frappé son oreille sur le seuil lui +revenaient parfois à la mémoire; +vers une heure du matin, elle +éprouva tout à coup une lassitude +profonde, un dégoût de ce +qui l'entourait, et fit demander +sa voiture.</p> + +<p>--Pourquoi te retires-tu de si +bonne heure? lui demanda son +père, surpris de sa modération, +elle toujours gourmande de plaisirs.</p> + +<p>--Serge est malade, répondit-elle +brièvement.</p> + +<p>Son père la regarda avec +étonnement.</p> + +<p>--Tu ne m'en avais rien dit! +fit-il d'un ton de reproche.</p> + +<p>La portière de la voiture se +referma sur eux; Marianne se +précipita dans les bras de son +père et fondit en larmes.</p> + +<p>--Je suis une misérable femme, +dit elle avec véhémence, +une mauvaise mère, une... Mon +enfant est très-malade, je quitte +à peine le deuil de ma mère, +et je n'ai pu résister à l'envie de +voir le monde... je ne mérite pas +de vivre!</p> + +<p>Son père s'efforça de la calmer, +et de lui prouver qu'elle +était moins coupable qu'elle +ne le croyait. Au fond, il ne pouvait +supposer que l'enfant fût +très-malade, car Marianne à +coup sûr, ne l'eût pas quitté s'il +eût été sous le poids d'un danger réel.</p> + +<p>Comme ils arrivaient à la +maison de Dournof, M. Mérof +voulut monter pour avoir des +nouvelles de l'enfant. Sur le +seuil de la nursery, la toux déchirante, +semblable à un aboiement, +frappa leurs oreilles; Mérof +s'arrêta frappé de terreur et +aussi d'un douloureux souvenir: +Il connaissait bien la terrible maladie +qui jadis lui avait enlevé +deux enfants.</p> + +<p>--Le croup! murmura-t-il à +voix basse.</p> + +<p>Marianne se précipita dans la +nursery, laissant la porte ouverte; +sa robe s'accrocha à une +chaise et la renversa sur le parquet +avec un bruit qui fit tressaillir +Dournof, mais elle passa +outre, et se précipita sur le berceau +en criant:</p> + +<p>--Mon Serge! mon fils! +Mérof, entré derrière elle, +avait relevé la chaise et fermé la +porte.</p> + +<p>--Oui, dit Dournof à voix +basse. Votre fils va mourir du +croup, et vous revenez du bal!</p> + +<p>Marianne, à genoux, sanglotait +la tête dans ses mains. Son +mari la regardait avec plus de +mépris encore que de pitié.</p> + +<p>--Oh! mon Dieu! criait Marianne +en se tordant les mains, +comme je suis punie! qu'ai-je +fait pour être châtiée ainsi? +Mon enfant, mon petit garçon...</p> + +<p>Ses mains nerveuses et tremblantes +dérangeaient les couvertures +du berceau; Dournof la +prit par le bras et la fit lever.</p> + +<p>--Rentrez chez vous, lui dit-il +d'un ton ferme.</p> + +<p>--Je veux soigner mon fils! +s'écria Marianne en se cramponnant +au berceau.</p> + +<p>Dournof mit sa large main +sur l'épaule de sa femme.</p> + +<p>--Allez changer de toilette, +dit-il d'un ton impérieux. N'avez-vous +pas honte de traîner +ici ces chiffons?...</p> + +<p>Marianne sortit, écrasée sous +le poids de ce reproche. Son +père la rejoignit après avoir +échangé quelques mots avec son +gendre. Sa voix fut sévère et +ses conseils austères; si Marianne +avait été accessible à quelque +autorité, elle eût compris et +obéi... Mais son âme superficielle +n'était pas de celles qui se +laissent faire une empreinte durable.</p> + +<p>Une heure plus tard, elle entra +dans la nursery vêtue d'un +simple peignoir, décidée en apparence +à remplacer Dournof +dans sa douloureuse veille. Celui-ci, +plein de pitié pour ce bon i +mouvement d'une âme faible et +égarée, la laissa s'installer au +chevet de l'enfant; mais Serge +refusa d'aller dans ses bras, il +refusa la potion de sa main, +ne voulut l'accepter que des +mains de son père ou de la Niania.</p> + +<p>Marianne, après avoir versé +des larmes abondantes, voyant +l'inutilité de ses efforts, se retira +sur le canapé qui occupait un +coin de la chambre, et s'y endormit +bientôt. Les accès de +toux de Serge la réveillaient en +sursaut; elle se précipitait, égarée, +chancelante, et retombait +bientôt ensuite, les bras pendants, +découragée, pour se rendormir...</p> + +<p>Vers cinq heures du matin, +Dournof s'approcha d'elle.</p> + +<p>--L'enfant va mieux, dit-il, +allez vous coucher, tâchez de +dormir.</p> + +<p>Elle se leva machinalement et +obéit. Son mari la regarda s'éloigner.</p> + +<p>--Pauvre, pauvre créature! +dit-il tout bas; Dieu ne l'a pas +créée pour la lutte...</p> + +<p>--Ce n'est pas notre Antonine... +murmura la Niania.</p> + +<p>Dournof mit un doigt sur ses +lèvres.</p> + +<p>--Antonine était trop parfaite, +dit-il au bout d'un moment, +en se penchant sur son fils.</p> + +<p>--Ce n'est pas notre Antonine, +reprit la Niania, qui serait +allée au bal, laissant son enfant +malade. Ta femme, maître, n'est +pas une bonne femme.</p> + +<p>--C'est la mère de mon fils, +répondit Dournof, et il reprit +sa place auprès du berceau.</p> +<br><br> + +<h3>XXVIII</h3> + +<p>L'enfant resta trois jours suspendu +entre ce monde et l'autre, +et, pendant ce temps, ni la Niania, +ni Dournof ne songèrent à +eux-mêmes. Toutes les deux ou +trois heures, Marianne entrait +dans la nursery, demandait à +voix basse des nouvelles du petit +malade, le réveillait presque +infailliblement, puis se laissait +tomber sur le canapé et fondait +en larmes. Quand elle avait +épuisé cette ressource des malheureux, +elle sortait et retournait, +soit dans son boudoir, soit +faire une promenade, pour se +détendre les nerfs.</p> + +<p>Pendant que l'on attendait +anxieusement un mieux qui ne +se déclarait pas, Marianne pour +suivait un projet ébauché pendant +ses heures de solitude.</p> + +<p>Jusqu'alors, grâce à l'indifférence +stoïque de la vieille femme +pour tout ce qui n'était pas +son maître ou ce qui appartenait +à son maître, grâce aussi à +la légèreté du caractère de madame +Dournof, aucune collision +n'avait eu lieu entre ces deux +femmes. La Niania, respectée +par les domestiques, parce +qu'elle était protégée par le +maître, avait d'ailleurs si peu affaire +à Marianne qu'il avait fallu +une circonstance particulière +pour mettre au jour la suprématie +de la vieille servante dans la +maison. Mais Marianne avait ouvert +les yeux, et rien de ce qu'elle +avait omis de voir jusque-là +ne devait plus lui échapper.</p> + +<p>Elle vit que la Niania ordonnait +tout, surveillait tout, la +remplaçait, en un mot, dans le +gouvernement domestique comme +elle la supplantait dans le +coeur de son fils; elle conçut +une inimitié profonde contre la +vieille servante.</p> + +<p>Profitant d'un moment où Serge +dormait, elle entra dans le cabinet +où son mari, étendu sur le +canapé, prenait un peu de repos.</p> + +<p>A sa vue, il se souleva et s'assit; +cette visite ne lui présageait +rien de bon. A sa grande surprise, +Marianne lui parla avec +tendresse.</p> + +<p>--Mon ami, dit-elle il me +semble que Serge va mieux.</p> + +<p>Dournof lit un geste affirmatif.</p> + +<p>--Nous pourrons désormais, +je crois, continua-t-elle, de veiller +nous-mêmes.</p> + +<p>Son mari la regarda et ne répondit pas.</p> + +<p>--Nous avons eu tort, continua +Marianne, de ne pas surveiller +nos enfants de plus près, +et aussi de permettre à une servante +de prendre tant d'autorité +dans la maison.</p> + +<p>--C'est de la Niania que vous +parlez! interrompit Dournof.</p> + +<p>--Naturellement. Elle se croit +ici reine et maîtresse; cela ne +peut pas continuer.</p> + +<p>Dournof resta pensif. Il avait +longtemps redouté ce moment, +puis il avait fini par penser que +Marianne ne s'apercevrait pas +de la place que tenait dans la +maison la vieille femme. Sans la +maladie de Serge, en effet, jamais +peut-être la pensée de jalousie +qui guidait madame Dournof +n'eût pénétré dans son esprit.</p> + +<p>--Nous lui ferons une petite +pension, et nous allons la renvoyer, +n'est-ce pas, mon ami? insista +Marianne avec cette douceur +enchanteresse qui avait séduit +Dournof.</p> + +<p>--Serge n'est pas hors de danger, +répondit celui-ci.</p> + +<p>--Je ne dis pas de la renvoyer +tout de suite, mais dans +quelques jours...</p> + +<p>--Pour la remercier d'avoir +sauvé la vie de l'enfant? fit ironiquement +Dournof. Vous avez +une manière originale de témoigner +votre reconnaissance.</p> + +<p>Marianne baissa la tête; elle +n'eût voulu à aucun prix passer +pour une personne ingrate ou +capricieuse, non par hypocrisie, +mais parce que sa dignité féminine +lui ordonnait la douceur et +la bonté, sous peine de déchoir.</p> + +<p>Comme elle levait les yeux, +cherchant un argument, son regard +rencontra le portrait d'Antonine, +qu'elle n'avait jamais vue.</p> + +<p>--Qu'est ce que cela? dit-elle, +toute frémissante, devinant la +réponse qui allait suivre.</p> + +<p>Dournof suivit son regard et +hésita. Il lui en coûtait de livrer +ainsi le secret de sa blessure à +la femme frivole qui portait son +nom. Cependant il fallait répondre.</p> + +<p>--C'est mademoiselle Karzof, +dit-il brièvement.</p> + +<p>--Ah! fit Marianne en détournant +dédaigneusement la tête, +elle n'était pas jolie.</p> + +<p>Dournof réprima un mouvement, +mais ne répondit pas. Il +s'était bronzé à l'endroit de toutes +ces attaques, et s'était juré +de ne pas se laisser émouvoir.</p> + +<p>--Eh bien, reprit Marianne, +renvoyons-nous la Niania?</p> + +<p>--Non, répondit l'époux.</p> + +<p>--Et si je le veux?</p> + +<p>--Vous ne pouvez pas le vouloir, +répliqua Dournof, ce serait +une injustice.</p> + +<p>--Une injustice, et pourquoi +donc?</p> + +<p>--Parce que cette femme n'a +rien fait pour mériter d'être +chassée, parce que nous lui devons +la vie de Serge, et parce +que... il s'arrêta, tremblant d'émotion +contenue, je veux qu'elle reste! +et cela doit suffire.</p> + +<p>--Et moi, reprit Marianne +emportée par une violente colère, +je veux qu'elle parte.</p> + +<p>Dournof s'assit froidement à +son bureau et se mit à ranger +ses papiers, comme s'il voulait +reprendre son travail.</p> + +<p>Marianne le regarda, voulut +parler, se mordit les lèvres et +sortit vivement du cabinet.</p> + +<p>Son mari la suivit des yeux et +resta pensif.</p> + +<p>C'était là son intérieur! Une +femme fantasque et irréfléchie, +méchante parfois à force de légèreté, +c'était la compagne de +toute son existence.</p> + +<p>Il se rappela alors la vie qu'il +avait rêvée autrefois. Lorsqu'il +faisait des châteaux en Espagne, +du temps qu'Antonine vivait loin +de lui, mais pour lui, il s'était +arrangé un nid dans sa pensée, +et c'est là qu'il se réfugiait lorsqu'il +avait une heure de liberté +pour songer à l'avenir.</p> + +<p>L'appartement était petit et +meublé simplement; une lampe +tranquille éclairait la table, une +demi-obscurité régnait tout autour. +Un enfant dormait dans +un berceau un autre sommeillait +sur les genoux d'Antonine: Antonine, +mère et nourrice, ne cédant +à aucune femme les caresses +et les sourires de ses enfants. +Le travail était long et pénible, +le pain du lendemain à peine +assuré, mais Dournof, arrêté par +une difficulté imprévue, interrogeait +à voix basse la chère âme +lui répondait à la sienne, et cette +autre conscience, aussi droite +et plus pure encore, lui soufflait +l'honneur et la vérité.</p> + +<p>Quel rêve évanoui! Et quel +contraste avec la réalité! Il +poussa un soupir, recula son fauteuil, +et se leva pour aller visiter +son fils.</p> + +<p>La porte s'ouvrit une seconde +fois, et la Niania parut sur le +seuil.</p> + +<p>Les traits rigides de la vieille +femme portaient l'empreinte d'une +douleur sans remède; ses +mains serrées l'une contre l'autre +semblaient demander grâce. Elle +s'approcha de Dournof et se +prosterna à ses pieds.</p> + +<p>--Pardonne! pardonne! maître, +dit elle d'une voix étouffée, +pendant qu'il la relevait. Je ne +puis supporter cela.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il? demanda le +président.</p> + +<p>--Ta femme m'a chassée! Je +ne puis pourtant pas vivre loin +du petit, loin de toi, mon maître, +tu le sais...</p> + +<p>Elle se tut, balança deux ou +trois fois le haut de son corps en +serrant son front ridé dans ses +vieilles mains, et reprit:</p> + +<p>--Depuis que notre Antonine +a quitté ce monde, je n'ai voulu +servir et aimer que toi, tu le sais +bien, n'est-ce pas? Alors comment +veux-tu que je m'en aille? +où veux-tu que j'aille? Et le +cher petit qui est encore en si +grand danger, qui est ce qui le +soignera?</p> + +<p>Que répondre à cela? Dournof +prit les mains de son humble +amie.</p> + +<p>--Console-toi, Niania, dit-il, +je n'ai rien oublié. J'arrangerai +cela. Où est madame?</p> + +<p>--Dans la chambre de Serge; +elle m'a chassée d'auprès de son +lit. Le pauvre ange s'est mis à +pleurer, elle l'a grondé...</p> + +<p>Dournof n'en entendit pas davantage, +et courut comme un +fou dans la chambre de son fils.</p> + +<p>Serge pleurait encore, mais +ses larmes, arrêtées par la sévère +réprimande maternelle, ne +roulaient plus sur ses joues +amaigries; un sanglot convulsif +lui échappait de temps en temps, +et ramenait une rougeur fébrile +sur son pâle visage. Marianne, +debout, tournant le dos à la porte, +mesurait la potion du petit +malade.</p> + +<p>--Marianne, dit Dournof d'une +voix si menaçante que madame +Dournof tressaillit et laissa +tomber la cuiller, Marianne, +votre place n'est pas ici; allez +vous amuser; la Niania et moi, +nous veillerons sur l'enfant.</p> + +<p>--Niania! cria Serge avec un +accent plaintif, ma Niania!</p> + +<p>Terrifiée par le regard de son +mari, Marianne s'avança vers la +porte; son mari s'effaça pour +la laisser passer, et, lorsqu'elle +fut sortie, il appela la vieille servante +restée dans son cabinet.</p> + +<p>--Mets-toi là, lui dit-il: tu me +réponds de la vie de mon fils sur +ta vie.</p> + +<p>Sans répondre, la Niania reprit +sa place, et, quelques instants +après, calmé par ses paroles +ou seulement par le son de +sa voix amie, Serge s'endormait +d'un paisible sommeil.</p> +<br><br> + +<h3>XXIX</h3> + +<p>La convalescence de l'enfant +fut longue et dangereuse; les +rechutes se succédaient et mettaient +à tout moment son existence +en péril; enfin, aux premiers +beaux jours, Serge put +sortir pendant les heures chaudes +de la journée. La petite Sophie, +sa soeur, préservée de la +terrible maladie, venait à plaisir, +aussi fraîche et aussi belle qu'on +pouvait le désirer.</p> + +<p>Depuis sa tentative infructueuse +pour évincer la vieille bonne, +Marianne affectait de ne plus +entrer dans la chambre de son +fils; elle avait fait installer définitivement +sa petite fille auprès +d'elle, et montrait une préférence +marquée pour celle-ci. A +ceux qui s'en étonnaient elle répondait:</p> + +<p>--Les manèges d'une vieille +servante m'ont enlevé le coeur +de mon fils; je ne veux pas qu'il +en soit de même avec ma fille. +Ce rôle de mère sacrifiée rendait +Marianne d'autant plus touchante +qu'elle le jouait au naturel; +elle se croyait véritablement +victime d'une abominable +coalition. On la vit au Jardin +d'Eté se promener pendant des +heures, suivie de la nourrice, +qui portait Sophie dans ses bras; +le jeune marquis italien l'y rencontrait +régulièrement, et leurs +causeries étaient longues et animées. +On en rit un peu dans le +monde; madame Dournof passait +pour une écervelée, mais +une honnête femme, et l'on ne +s'émut pas autrement de sa fantaisie +italienne.</p> + +<p>Cependant le carême est la +saison des concerts; Marianne +allait tous les soirs à l'une ou à +l'autre de ces solennités musicales, +ou bien dans le monde, où +les bals sont remplacés par des +raouts ou des réunions moins +nombreuses et plus intimes. +Dournof, toujours seul, car il +n'invitait personne à venir voir +son abandon, passait son temps +au travail. Serge venait le voir +à tout moment; il avait pris l'habitude +de prendre son thé du +soir dans le "cabinet de papa", +et le priver de ce plaisir eut été +un violent chagrin. Dournof, +heureux de ces marques de tendresse +enfantine, s'y prêtait avec +joie; le trio fut bientôt rétabli +dans le cabinet du président; la +Niania, Dournof et son fils connurent +encore quelques belles +journées, pendant que Marianne +promenait sa fille au Jardin +d'Eté.</p> + +<p>Un soir, M. Mérof entra pendant +que les trois amis s'ébattaient +autour d'un grand château +de cartes, édifié par les +soins de Dournof sur une table +monumentale; Serge, étendu +sur le tapis de la table, retenait +son souffle, de peur d'ébranler le +fragile édifice.</p> + +<p>--Dournof, dit le ministre, j'ai +à vous parler.</p> + +<p>Le président remit à la Niania +le paquet de cartes, et emmena +son beau-père dans un +coin éloigné de la vaste pièce.</p> + +<p>--Non, dit Mérof, plus loin; +nous devons être seuls.</p> + +<p>Dournof passa alors dans le +salon, et referma la porte.</p> + +<p>--Mon ami, dit le ministre, je +vais vous porter un coup terrible, +mais j'ai été frappé avant +vous...</p> + +<p>Il chercha le dos d'un siège +et s'appuya un moment, puis il +s'assit. Dournof remarqua alors +la pâleur mortelle qui couvrait +le visage de son beau-père. Il +attendit, craignant tout, et n'osant +provoquer l'annonce du +malheur qui semblait devoir le +frapper.</p> + +<p>--Ce n'est pas ma faute, reprit +Mérof, essayant de secouer +son accablement; ce n'est pas +ma faute, j'ai fait de mon mieux, +et, du vivant de ma femme, cela +ne fût pas arrivé, mais... vous +n'étiez pas l'homme qu'il lui +fallait...</p> + +<p>--Que se passe-t-il donc? demanda +Dournof, ému de l'émotion +de son beau-père.</p> + +<p>--Marianne...</p> + +<p>Le malheureux père ne pouvait +achever. Dournof se leva +brusquement.</p> + +<p>--Morte? dit-il.</p> + +<p>--Plût au ciel! murmura Mérof.</p> + +<p>--Mais alors?</p> + +<p>--Partie!</p> + +<p>--Partie? Seule?</p> + +<p>--Avec votre fille Sophie.</p> + +<p>Dournof sortit du salon comme +un fou, et fit le tour de la +maison déserte. Les domestiques +prenaient le thé du soir +dans la cuisine, tout paraissait +en ordre, mais madame n'était +pas rentrée pour le dîner, ce qui +lui arrivait parfois, et la chambre +de la petite fille était déserte.</p> + +<p>Il revint chancelant et trébuchant +contre les murailles; la +vue de son beau père lui rendit +quelque énergie.</p> + +<p>--Pourquoi est-elle partie? +demanda-t-il avec un geste de +vague espérance.</p> + +<p>--Elle est partie parce que, +dit-elle, vous lui aviez fait une +vie impossible.</p> + +<p>Dournof fit un geste de dénégation, +que le ministre arrêta à +mi-chemin.</p> + +<p>--Je sais tout ce que vous me +direz, interrompit-il, et je ne puis +vous accuser; d'ailleurs la malheureuse +s'est donné tous les +torts...</p> + +<p>--Elle n'est pas partie seule? +s'écria Dournof d'une voix tonnante.</p> + +<p>Mérof baissa tristement la tête.</p> + +<p>--Qui? qui? répéta le mari +outragé, en broyant entre ses +mains le dossier de la chaise dorée +qu'il tenait devant lui.</p> + +<p>--Cet Italien, ce marquis... Ils +sont partis pour l'étranger tantôt. +Vous pouvez les faire arrêter...</p> + +<p>--Arrêter? dit amèrement +Dournof, faire ramener par les +gendarmes la femme qui a publiquement +abandonné son foyer? +Qu'y gagnerais-je? Qu'elle +aille, la malheureuse, qu'elle +suive sa triste destinée; elle n'était +pas faite pour...</p> + +<p>--Dournof, dit Mérof avec +douceur, c'est ma fille!</p> + +<p>Le jeune homme s'assit et reprit +sa tête à deux mains.</p> + +<p>--Voici ce qu'elle écrit, reprit +Mérof, en remettant à son +gendre une lettre ouverte qu'il +lut machinalement.</p> + +<p>"Chère père, disait la lettre, +M. Dournof m'enlève maintenant +l'affection de mes enfants, +après m'avoir retiré la sienne, +sans qu'il me soit possible de me +trouver en faute. Malgré mes +instantes prières, il a maintenu +dans sa place une servante qui +accapare tous mes droits; je ne +puis le supporter.."</p> + +<p>--Quelle est cette servante? +demanda Mérof, espérant trouver +quelque excuse à la conduite +de Marianne.</p> + +<p>--La Niania, répondit Dournof +en haussant les épaules.</p> + +<p>"Je ne puis le supporter, reprit-il +en continuant sa lecture; +je pars, accompagnée par un +ami fidèle, qui n'a pu voir sans +pitié la manière indigne dont je +suis traitée chez moi; et j'emmène +ma fille afin que, sur deux +enfants que Dieu m'avait donnés, +il m'en reste au moins un +qui m'aime; j'ai laissé à mon +mari celui qu'il préfère."</p> + +<p>--Mais c'est de la folie! s'écria +Dournof, quand il eut terminé. +C'est de la folie, et de la +plus dangereuse! Qu'elle aille +où sa destinée la mène, la pauvre +femme qui a gâté ma vie; +mais ma fille! elle ne peut pas +la garder avec elle.</p> + +<p>--Elle ne la gardera pas longtemps, +fit tristement Mérof; +cette enfant la gênera bientôt...</p> + +<p>Dournof replongea sa tête +dans ses mains, et s'enfonça dans +une méditation douloureuse. Au +bout d'un temps qui leur parut +à tous deux bien long, Mérof +appuya affectueusement la main +sur l'épaule de son gendre. Ces +deux hommes se regardèrent et +se comprirent. Au moment où +leurs mains se réunissaient en +une cordiale étreinte, Serge entra +dans le salon.</p> + +<p>--Où est mon papa? disait il +en son langage enfantin; je veux +embrasser mon papa avant d'aller +me coucher... et mon grand +père aussi.</p> + +<p>La Niania, toujours silencieuse, +suivait l'enfant et s'était arrêtée +sur le seuil. Les deux hommes +enlevèrent l'enfant dans +leurs bras unis, et les larmes de +rage de l'époux outragé se mêlèrent +sur les boucles blondes du +petit garçon à celles du père +déshonoré dans ses cheveux +blancs.</p> +<br><br> + +<h3>XXX</h3> + +<p>Quand Dournof se trouva seul +dans l'appartement désert, il en +parcourut toutes les pièces lentement, +comme pour se rendre +compte de ce qu'il voyait.</p> + +<p>Partout la trace d'un luxe plus +brillant que de bon goût; partout +aussi les marques que laisse +la main négligente des serviteurs +mal surveillés. Sauf le cabinet +du président, où la Niania s'était +réservé le droit de tout mettre +en ordre, le riche ameublement, +préparé pour recevoir la jeune +mariée, était gaspillé, profané, +et dénonçait l'incurie de la maîtresse +du logis.</p> + +<p>Dournof regarda tout cela +d'un air tranquille; cet aspect +n'était pas nouveau pour lui, et, +s'il s'y arrêtait aujourd'hui, c'était +avec l'oeil du juge d'instruction +qui réunit les pièces de conviction.</p> + +<p>Oui, Marianne qui fuyait à +l'étranger avec un homme sans +la moindre valeur morale ou intellectuelle, +Marianne était sous +l'oeil de son juge, et ce juge prononçait +sur elle la plus terrible +condamnation.</p> + +<p>Il l'avait aimée, cette jeune +frivole, cette femme indigne, +cette mère sans amour maternel; +il l'avait aimé... L'avait-il bien +aimée?</p> + +<p>Le souvenir de l'amour qu'il +avait eu pour Antonine, poignant +et aigu comme un remords, +passa dans son âme ulcérée; +non, certes, il n'avait pas +aimé Marianne de cet amour +profond qui fait partie de nous-mêmes, +où le respect se mêle à +la tendresse, où l'on craint plus +de déplaire à l'être qu'on aime +que d'encourir la disgrâce des +souverains; ce n'est pas ainsi +qu'il avait aimé Marianne.</p> + +<p>Dournof essaya alors de se +rappeler la façon dont il s'était +conduit vis-à-vis de sa jeune +épouse.</p> + +<p>L'ai-je trop gâtée, trop +choyée? se demanda-t-il, en +interrogeant sévèrement les replis +de sa conscience. Ai-je été +un époux trop indulgent? Ai-je +été un époux trop sévère?</p> + +<p>Il repassa dans sa mémoire +les scènes des premiers temps, +où les fantaisies arbitraires, les +bouderies de Marianne, traitées +par lui comme les erreurs d'une +enfant chérie, étaient blâmées +avec douceur, réprimées avec +mesure.</p> + +<p>--J'ai agi comme je le devais, +pensa l'époux offensé: c'est +donc elle qui est coupable, elle +seule... Irai-je la poursuivre? +Faut-il la forcer à rentrer au foyer +qu'elle a souillé? Quel visage +lui ferai-je, grand Dieu! et +de quelle façon accueillerai-je à +son retour l'épouse que la force +et non le repentir ramène auprès +de moi?</p> + +<p>Dournof frissonna d'horreur +à la pensée que cette femme, +qui déshonorait son nom, pourrait +encore se présenter à sa vue. +En effet, un jour, lasse de courir +le monde, lasse de porter le +poids d'une situation inavouable, +Marianne pourrait rentrer au logis; +elle pourrait venir pleurer +à ses pieds, implorer son pardon, +parler de ses enfants.. Que +ferait-il, lui, Dournof, contre les +larmes de cette créature insensée, +qui ne savait vouloir ni le +bien ni le mal? La chasserait-il? +Mais alors elle pourrait l'accuser +de la rejeter dans le vice. +L'accueillir?... Quel opprobre +que de respirer le même air que +cette femme menteuse et adultère!</p> + +<p>Il rentra dans son cabinet. La +chambre de Sophie, noire et vide, +avait donné un autre cours +à ses pensées. Qu'allait devenir +sa fille au berceau, cette innocente, +destinée à grandir auprès +de sa mère indigne?</p> + +<p>Pauvre petite! Son avenir entier +allait être brisé par celle qui +aurait dû la protéger! Faudrait-il +que son âme virginale fût ternie +dans sa fleur par les propos +du monde? Devrait elle mépriser +sa mère ou succomber comme elle?</p> + +<p>Dournof, accablé, ne vit plus +de bornes à son désespoir. De +quelque côté qu'il se tournât, il +ne voyait aucun rayon. L'opinion +publique, dont il faisait peu +de cas pour lui-même, lui paraissait +écrasante lorsqu'elle menaçait +ses enfants. Il resta immobile, +les mains serrées l'une +contre l'autre, s'enfonçant les +ongles dans la chair sans le sentir, +tant sa douleur morale dépassait l'autre.</p> + +<p>Il leva les yeux au ciel, peut-être, +pour pousser quelque clameur +désespérée, et son regard +rencontra le portrait d'Antonine.</p> + +<p>--Ah! s'écria-t-il, chère adorée, +ma faute est envers toi! Je +ne devais pas admettre une +étrangère dans le sanctuaire de +mon coeur, qui t'était consacré! +Après t'avoir aimée, je ne devais +plus aimer que mon devoir, +je devais vivre pour l'humanité +souffrante, que nous avons rêvé +de consoler ensemble! J'aurais +dû rester pauvre, j'aurais dû +mépriser les honneurs et les dignités +qui m'ont tourné la tête; +sorti du peuple, je devais me +consacrer à lui, et, puisque Dieu +n'avait pas permis à ta bonté et +à ta sagesse d'illuminer ma vie, +je devais me croire condamné à +la solitude, accepter cet arrêt; +je devais vivre et mourir seul!</p> + +<p>La Niania entra sans bruit, et +vint se placer en face de son maître.</p> + +<p>--Que veux-tu? demanda +Dournof.</p> + +<p>La vieille femme s'inclina respectueusement +devant lui.</p> + +<p>--La maîtresse est partie, dit-elle, +je viens prendre tes ordres.</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>--Que ferons-nous de ses effets?</p> + +<p>--Rien, répondit péniblement +Dournof, rien du tout.</p> + +<p>--Il faut alors les ranger et +les mettre dans des caisses.</p> + +<p>--Oui... comme tu voudras.</p> + +<p>Le silence régna, lourd et +cruel comme dans l'attente de la +mort.</p> + +<p>--Maître, reprit la vieille servante, +tu es triste? Dournof +éclata d'un rire amer.</p> + +<p>--Veux-tu que je me réjouisse? +Tu as peut-être raison, car, +à coup sûr, rien n'ira désormais +plus fâcheusement qu'avant.</p> + +<p>La Niania secoua la tête.</p> + +<p>--Tu parles mal, répondit-elle; +tu ne sais pas te soumettre +à la volonté de Dieu.</p> + +<p>--C'est vrai! s'écria Dournof +je ne sais pas me soumettre! +Mais aussi, pourquoi ce coup +après l'autre? Pourquoi de ces +deux femmes est-ce l'ange qui a +succombé et le démon qui vit, +et qui vivra pour mon malheur +et celui de mes enfants?</p> + +<p>--Tu blasphèmes, mon maître, +dit sévèrement la Niania, +les voies de Dieu sont impénétrables.</p> + +<p>--Soit, répondit Dournof; +mais, vois-tu, Niania, lorsque je +pense à Antonine, je ne puis +comprendre comment j'ai épousé Marianne.</p> + +<p>La Niania inclina gravement +la tête.</p> + +<p>--Notre Antonine était un ange, +dit-elle, et cependant elle a +péché contre le ciel, en recherchant +la mort avant son temps. +Vous êtes impatients, vous au +très jeunes gens, vous ne savez +pas supporter la douleur; vous +voulez que la vie soit toujours +rose et gaie, et, lorsque le malheur +vient, au lieu de le recevoir +comme une épreuve destinée à +vous rendre meilleurs, vous vous +enfuyez comme des enfants peureux. +Il faut être homme, accepter +la vie telle que Dieu la donne, +et s'y soumettre.</p> + +<p>--Quand on le peut, murmura +Dournof. O Antonine! j'aurais +été si heureux avec vous!</p> + +<p>Dournof connut alors une +douleur plus âpre, plus amère +encore que toutes les anciennes +douleurs: le chagrin d'avoir perdu +Antonine devenait d'autant +plus cruel qu'il comparait le +passé au présent. Peu à peu, le +présent lui devint intolérable; il +cessa de s'occuper de ses propres +affaires, réservant tous ses +soins pour son tribunal; son fils +Serge, lui-même, ne parvenait +guère à le distraire; l'enfant, +resté délicat, était sujet à des +attaques fréquentes de la terrible +maladie qui ne cessait de le +menacer. L'existence du malheureux +père s'écoulait donc +ainsi entre la crainte de perdre +son fils et celle de voir revenir +sa femme; ce fut la seconde qui +se réalisa.</p> + +<p>Trois ans après la fuite de Marianne, +il se vit annoncer une +femme simplement mise, qui +conduisait une petite fille de +quatre ans à peine. Admise dans +le cabinet du président, cette +femme tira une lettre de sa poche +et la présenta à Dournof, +qui reconnut à la fois l'écriture +de Marianne et la nourrice de +Sophie. Avant de lire la lettre, +il regarda l'enfant; la ressemblance +de cette petite avec son +frère n'était pas très-frappante, +mais Dournof reconnut ses yeux +à lui-même, et les boucles de +cheveux qui garnissaient autrefois +son front maintenant près +que chauve.</p> + +<p>--Sophie? dit-il.</p> + +<p>La petite s'avança et le regarda +avec confiance.</p> + +<p>--Sophie, dit-il encore, sais-tu +que je suis ton papa?</p> + +<p>L'enfant secoua la tête.</p> + +<p>--Mon papa était là-bas, dit-elle +mais il y a longtemps qu'il +est parti.</p> + +<p>--Ne dites pas de bêtises, mademoiselle, +interrompit la nourrice, +on vous a dit que vous alliez +voir votre papa; c'est le président +qui est votre père.</p> + +<p>Dournof attira à lui la petite +fille et l'embrassa avec tendresse, +avec pitié, le coeur plein de +larmes à la vue de cette innocence +déjà souillée,--qui serait +souillée quand l'enfant, devenue +grandelette, se souviendrait du +passé qu'on tenterait vainement +de lui faire oublier.</p> + +<p>La nourrice tendait toujours +au président la lettre qu'il évitait +de prendre; elle la déposa +devant lui sur le bureau; après +une longue hésitation, il finit +par l'ouvrir.</p> + +<p>La petite fille le regardait, les +yeux pleins d'étonnement, et le +père infortuné retrouvait dans +les regards, dans les gestes, dans +les grâces mêmes du sourire enfantin, +la ressemblance fatale qui +devait faire de cette enfant une +seconde Marianne. Le geste était +déjà maniéré, le regard manquait +de franchise... c'était une +petite femme que Dournof avait +sous les yeux, une de ces enfants +précoces qui se font des +mines aux Tuileries, en singeant +les amies de leur mère, et, hélas! +leur mère elle-même. Dournof +poussa un profond soupir, +baisa tristement les boucles +blondes de sa fille, et lut la lettre:</p> + +<p>--"J'ai ouvert les yeux sur +ma faute, disait Marianne, et je +vous envoie votre enfant en messagère +de paix. Vous ne refuserez +pas à cette innocente le pardon +de sa mère coupable; je +voudrais rentrer sous votre toit, +et j'y mènerais désormais la vie +d'une bonne mère de famille."</p> + +<p>Ici, Dournof sourit amèrement.</p> + +<p>"Je comprends ce qu'une réponse +vous coûterait, continuait +cette singulière épître; aussi, je +considérerai votre silence comme +une autorisation à rentrer +chez vous. Ne continuons pas à +donner au monde le spectacle +d'un ménage désuni. Je vous ai +tendrement aimé, et, si vous +voulez me pardonner, nous pourrons +encore être très heureux."</p> + +<p>N'obtenant aucune marque +d'approbation ou de réprobation, +la nourrice dit doucement:</p> + +<p>--Eh bien, monsieur, qu'ordonnez-vous +que l'on fasse?</p> + +<p>Dournof tressaillit, comme sortant +d'un rêve.</p> + +<p>--Allez à votre ancienne +chambre, dît-il, vous resterez +ici.</p> + +<p>Il embrassa encore une fois la +petite fille, et, lorsqu'elle eut +disparu, il se leva et parcourut +longtemps son cabinet de long +en large.</p> + +<p>--Heureux! heureux ensemble! +Quelle triste ironie! pensait-il +en marchant d'un pas lent +et mesuré comme le balancier +d'une horloge. Heureux! dans +une union souillée par l'infamie, +avec le souvenir du passé entre +elle et moi, avec une image adultère +entre nous au foyer conjugal!... +Elle pourrait l'oublier, +elle! elle pourrait peut-être +éprouver encore pour moi le +genre de passion légère et superficielle +que son âme frivole +est susceptible de ressentir... Elle +serait heureuse, mais moi...?</p> + +<p>Il s'arrêta vaguement par la +fenêtre, puis reporta ses regards +autour de l'appartement, et s'arrêta +devant le portrait d'Antonine.</p> + +<p>--Voilà le bonheur, se dit-il. +Le bonheur! c'était de ne plus +voir ici cette femme que je hais; +c'était de vivre paisiblement +avec la Niania et mon Serge, +c'était d'oublier qu'il était au +monde d'autres êtres m'appartenant +que ces deux âmes qui +m'aiment uniquement. C'était de +vivre à trois sous l'oeil d'Antonine, +qui nous regardait avec +complaisance et qui daignait +nous sourire d'en haut! Oui, depuis +que je t'ai perdue, ma chère +protectrice, je n'ai été heureux +qu'ici, pendant que, dans le recueillement +de ma vie intérieure, +j'écoutais les conseils que tu +donnais à ma conscience! Et +maintenant, Antonine, qu'ordonnes-tu? +Faut-il chasser de +mon seuil cette femme, ma pire +ennemie, faut-il lui faire place, +et, par respect pour ses enfants +en bas âge, étouffer mes sentiments +d'aversion et de dégoût!</p> + +<p>A l'idée de retrouver Marianne +en face de lui, de voir revenir +dans sa maison,--désormais +grave et silencieuse, égayée +seulement par les cris joyeux de +Serge,--la foule bruyante et dissipée +qui l'assiégeait autrefois, +Dournof sentit le coeur lui manquer.</p> + +<p>--Je ne peux pas! s'écriait il +en tordant ses mains désespérées.</p> + +<p>--Il le faut pourtant! lui disait +sa conscience; comment refuser +à cette égarée le seul moyen +qui lui reste de revenir à +la vertu? Comment retirer ce +brin de paille à une âme en détresse? +Dormirais-tu tranquille +si tu pensais que tu as rejeté au +gouffre du vice l'épouse qui porte +ton nom, la mère de tes enfants, +lorsque tu pouvais la sauver +en lui ouvrant la porte?</p> + +<p>--Eh bien, non! Je ne puis +pas! répéta Dournof. C'est au-dessus +de mes forces.</p> + +<p>Après avoir médité longtemps, +il prit une résolution soudaine et +se rendit à la chambre de son +fils. Les deux enfants jouaient +déjà ensemble sur le tapis, comme +s'ils ne s'étaient jamais quittés.</p> + +<p>--Niania, dit Dournof, viens +ici.</p> + +<p>La Niania obéit, et suivit son +maître dans le cabinet.</p> + +<p>--Sais tu que ma femme veut +revenir? demanda brusquement +le président.</p> + +<p>--La nourrice vient de me le +dire, répondit la vieille femme +en baissant la tête.</p> + +<p>--Où est-elle?</p> + +<p>--A Varsovie.</p> + +<p>--Qu'est-ce qu'elle fait là?</p> + +<p>--Elle attend que tu lui permettes +de revenir.</p> + +<p>--Et si je refuse?</p> + +<p>La Niania regarda son maitre +d'un air tout surpris.</p> + +<p>--Comment pourrais tu lui +refuser? demanda-t-elle; n'est-elle +pas ta femme?</p> + +<p>Dournof, surpris à son tour, +examina plus attentivement la +vieille bonne. Elle avait l'air +morne, mais non révolté. Celle-là +connaissait la patience et la +résignation.</p> + +<p>--Mais, reprit-il, tu sais que +j'ai à me plaindre d'elle.</p> + +<p>--Nul n'est sans péché, mon +maitre, répondit l'humble servante. +Si elle a envie de bien +faire, tu dois lui permettre d'essayer.</p> + +<p>--Et si elle recommence?</p> + +<p>La Niania fit un signe de la +croix.</p> + +<p>--Que Dieu nous préserve +d'un semblable malheur! dit-elle. +Pourquoi appelles tu le mal +sur ta maison? Elle ne tombera +pas deux fois dans la même +faute.</p> + +<p>--Et si elle y retombe? insista +Dournof irrité.</p> + +<p>--Tu veux en savoir plus long +que l'Esprit-Saint, dit la Niania +d'un ton de reproche, ce n'est +pas bien.</p> + +<p>Dournof se tut pendant quelques +instants.</p> + +<p>--Alors, dit il ensuite, tu veux +qu'elle revienne?</p> + +<p>--Elle doit revenir, fit la +conscience loyale de la Niania.</p> + +<p>--Tu ne l'aimes pourtant guère, +toi qui veux la ramener ici, +et elle t'aime encore moins!</p> + +<p>--C'est vrai, maître; mais tu +m'as promis que je ne quitterais +pas notre Serge, et, d'ailleurs, +elle doit revenir ici; c'est la place +que Dieu lui a donnée.</p> + +<p>Dournof fit un geste de la +main, grave et triste. La Niania +le comprit et se retira.</p> + +<p>Ce jour-là, le président oublia +de dîner; les récits de Serge, +enchanté de sa petite soeur +toute extraordinaire et toute +mondaine pour lui accoutumé à +la solitude, ne purent distraire +le père de sa rêverie soucieuse. +Sa lampe brûla bien avant dans +la nuit, et enfin, lassé de combattre, +il céda et écrivit: "Vous +pouvez revenir."</p> +<br><br> + +<h3>XXXI</h3> + +<p>Quelques jours après, madame +Dournof rentrait chez elle. +On aurait pu croire à quelque +embarras, quelque gêne vis-à-vis +de son mari et de sa maison: +il n'en fut rien. Sans doute, au +fond d'elle-même, Marianne +sentait bien la fausseté de sa +position, mais elle paya d'orgueil, +et montra à tous un visage +altier.</p> + +<p>Son équipée n'avait pas fait +grand bruit dans le monde, à +cause de la réserve de Dournof, +qui en avait imposé aux curieux; +son retour ne fut pas considéré +comme un événement de grande +importance. M. Mérof avait +toujours dit que sa fille était retenue +à l'étranger par le soin de +sa santé, et ses amis avaient fait +semblant de le croire. Le retour +de Marianne ne fut donc signalé +au dehors par aucune circonstance +particulière.</p> + +<p>Le soir de ce premier jour, +si embarrassant pour tout le +monde, excepté pour Marianne +seule,--peut-être,--lorsque les +enfants furent couchés, madame +Dournof entra dans le cabinet +de son mari.</p> + +<p>Alors il releva la tête et fronça +le sourcil il n'entrait pas dans +ses plans de permettre de semblables +intrusions; mais, avant +qu'il eût pu ouvrir la bouche, sa +femme s'était assise en face de +lui, et lui parlait affectueusement.</p> + +<p>Les années d'absence avaient +prodigieusement embelli madame +Dournof; elle avait perdu +les grâces enfantines qu'elle +avaient conservées si longtemps +après son mariage, mais elle en +avait acquis d'autres plus féminines, +plus artificielles peut être, +plus séduisantes aussi. Marianne +savait désormais profiter de +tout ce que la toilette peut ajouter +à la beauté d'une femme, et +aussi de tout ce que la beauté +d'une femme peut obtenir de +ceux qui y sont accessibles.</p> + +<p>--Vous êtes vraiment bon, +mon ami disait Marianne d'une +voix musicale, un peu voilée, +qui était chez elle un charme +nouveau. Le timbre de cristal +avait disparu, mais la passion +contenue vibrait désormais dans +ses moindres paroles. Vous êtes +bon de m'avoir écrit de revenir, +et je ne puis vous en exprimer +toute ma reconnaissance.</p> + +<p>Les yeux de Marianne, venant +en aide à les paroles, se +posèrent sur Dournof avec une +émotion discrète. Le président +resta immobile, et son regard ne +quitta pas le tapis.</p> + +<p>--Je sais tout ce que je vous +dois, reprit Marianne, et je ne +serai point ingrate. J'ai beaucoup +réfléchi depuis quelques +années, et je me suis dit que +vous n'étiez pas seul responsable +de ma... mon erreur.</p> + +<p>--Vraiment? répondit Dournof +d'un ton glacé, vous avez +trouvé cela? Vous êtes bien bonne.</p> + +<p>Sans relever l'ironie de ces paroles, +Marianne continua, les +yeux baissés, cette fois.</p> + +<p>--Oui... j'étais trop jeune +peut-être... dans tous les cas, +trop enfant; je n'ai pas su apprécier +votre mérite: votre sérieux +m'a paru de la froideur; +votre dignité, de l'orgueil... Vous +étiez trop grave pour moi...</p> + +<p>--Comme elle ment! pensa +Dournof en se rappelant les premiers +jours de leur union, où, +enivré par la grâce et la beauté +de cette charmante femme qui +semblait l'adorer, qui l'adorait +même sincèrement, il ne songeait +guère à garder son sérieux +et sa dignité près d'elle. Mais il +continua de se taire.</p> + +<p>--Et pourtant, reprit Marianne, +je vous ai passionnément aimé; +oui, malgré votre sourire +sarcastique, je vous ai aimé, vous +le savez bien!</p> + +<p>--Pourquoi avez-vous cessé! +demanda Dournof d'un ton tranquille.</p> + +<p>--Parce que... parce que vous +avez été trop dur pour moi, s'écria +Marianne avec véhémence, +parce que vous n'aimiez pas ce +que j'aimais, parce que vous n'avez +cessé de contrarier mes +goûts, parce que mes amis devenaient +vos ennemis.</p> + +<p>--Vous choisissiez bien vos +amis, en effet, interrompit Dournof, +en regardant fixement sa +femme. Devais-je, en vérité, en lui +faire les miens?</p> + +<p>Marianne rougit et frissonna +de la tête aux pieds.</p> + +<p>--Il va me tuer, pensa-t-elle.</p> + +<p>--C'est le désespoir qui m'a entraînée +à la chute, dit-elle tout +haut, les yeux mouillés de larmes, +avec un attendrissement indicible +dans la voix; c'est parce +que vous ne m'aimiez plus...</p> + +<p>--Ce n'est pas moi qui ai rompu +le premier les liens de tendresse +qui rendaient notre vie +heureuse autrefois.</p> + +<p>--C'est vous, Serge, c'est +vous, répliqua Marianne en se di +levant.</p> + +<p>Elle s'approcha de son mari, +jeta à son cou ses bras admirables, +et, couchant sur son épaule +ses boucles blondes et vaporeuses, +elle murmura:</p> + +<p>--Je t'aime toujours, Serge, +pardonne moi, soyons encore +heureux de nous aimer.</p> + +<p>Surpris d'abord par la soudaineté +de ce mouvement si peu +prévu, Dournof n'avait pu en +croire ses propres yeux; mais, +en sentant sur sa poitrine le visage +de Marianne, il recula en +arrière, saisi d'un tremblement +violent, qui le secouait de la tête aux pieds.</p> + +<p>--Vous, s'écria-t-il, en s'arrachant +des bras de sa femme, serrés +autour de lui, vous osez...</p> + +<p>--J'étais jalouse, Serge, murmura +Marianne, en essayant de +saisir la main qu'il lui refusait.</p> + +<p>--Jalouse? Et où donc dans +ma conduite avez-vous l'ombre +d'un doute, d'un simple doute?</p> + +<p>Marianne releva fièrement sa +tête repentante, et, indiquant du +doigt le portrait d'Antonine.</p> + +<p>--Ici, dit-elle.</p> + +<p>Dournof regarda sa femme un +instant d'un regard fixe qui la fit +pâlir; puis, la saisissant brutalement +par le poignet, il la précipita +à genoux.</p> + +<p>--Misérable, dit-il, misérable... +Il essaya de parler, mais ne +put trouver les mots qu'il cherchait; +sa colère était si forte +qu'il avait perdu le jugement.</p> + +<p>Marianne, éperdue, restait à +genoux; il lui lâcha le bras et la +regarda, faisant un pas en arrière.</p> + +<p>--Vous avez osé outrager une +sainte! Oui, je suis coupable, +vous avez raison; j'aurais dû +toute ma vie rester fidèle au culte +de cet ange envolé; j'ai failli, +mais seulement le jour où j'ai +cédé à vos séductions. Vous êtes +la chair, vous, elle était l'esprit; +vous n'avez rien de commun +avec elle, vous n'avez jamais +marché dans les mêmes sentiers. +Il se détourna avec dégoût. +Marianne profita de ce mouvement +pour se relever. Sa feinte +humilité avait disparu.</p> + +<p>--Je vous offrais la paix, dit-elle +d'un ton dur, c'est vous qui +avez choisi la guerre, je l'accepte; +mais maintenant vous êtes +responsable de l'avenir. Je resterai +ici, je vous en préviens, car, +pour me chasser, il faudrait employer +la violence, et vous n'oserez pas.</p> + +<p>Elle sortit là-dessus; le bruit +de sa robe traînante retentit un +instant dans la pièce voisine, puis +s'éloigna, et tout resta morne et +Muet.</p> + +<p>Dournof le prit la tête à deux +mains. Tout chancelait autour de +lui, mais il ne savait de quel côté +tourner ses regards. Après un +instant de la plus cruelle torture, +il sonna. La Niania parut.</p> + +<p>--Niania, dit-il, tu aimes mes +enfants?</p> + +<p>--Comme toi, mon maître répondit +la vieille femme.</p> + +<p>--Tu me jures de ne jamais +les abandonner?</p> + +<p> Pourquoi les abandonnerai-je? +fit la Niania en haussant les +épaules; quand je mourrai seulement, +pas avant, bien sûr.</p> + +<p>--C'est bien. Dis au cocher +d'atteler.</p> + +<p>--A cette heure? demanda-t-elle surprise.</p> + +<p>--Oui, j'ai affaire. Et vite. +Elle obéit en silence, comme +toujours. Dournof, resté seul, se +mit à son bureau et rangea divers +papiers; il écrivit plusieurs +lettres qu'il mit en évidence, dont +une adressée à son beau-père. +Puis il chercha dans un tiroir les +lettres d'Antonine, les relut d'un +coup d'oeil et les mit à brûler le +dans la cheminée. Comme il jetait +un dernier regard autour de +lui, il aperçut le portrait de la +jeune fille; aussitôt il le décrocha, +retira la photographie de +son cadre, et la joignit aux lettres +déjà en cendres. Il regardait +le papier se tordre sous l'action +du feu; bientôt il ne resta +plus qu'un monceau de cendres +noires qui conservaient la forme +du portrait, et où couraient des +étincelles rouges. Quand la dernière + étincelle eut disparu, il +donna un coup de pincette dans +les charbons ardents, et tout s'évanouit.</p> + +<p>--La voiture est prête, vint +dire la Niania.</p> + +<p>Dournof fit un signe de tête.</p> + +<p>--Tu vas loin, seul, la nuit? +fit la Niania inquiète, s'il allait +t'arriver malheur?</p> + +<p>--Il ne peut plus m'arriver de +malheur, répondit Dournof, en +se dirigeant vers la chambre de +son fils.</p> + +<p>Par ordre de Marianne, on +avait réuni les deux enfants dans +la même pièce. Ils dormaient +l'un et l'autre, chacun dans son +berceau; le même reflet de joie +et de paix enfantine illuminait +ces deux visages. Dournof les +contempla avec une égale tendresse, +les embrassa l'un après +l'autre, et sortit de la chambre.</p> + +<p>La vieille Niania le suivait, +inquiète comme un chien qui +voit son maître partir sans lui.</p> + +<p>Dournof se retourna, et l'embrassa +sur son front parcheminé.</p> + +<p>--Tu veilleras bien sur eux, +dit-il, et il disparut.</p> +<br><br> + +<h3>XXXII</h3> + +<p>La nuit était toute noire, lorsque +Dournof arriva à l'auberge +de Pargolovo; il descendit à cet +endroit, et ordonna à son cocher +de retourner en ville au +pas, mais sans laisser souffler les +chevaux. Le cocher, qui n'était +jamais venu là, car Dournof prenait +toujours des voitures de +louage pour accomplir ce pèlerinage, +obéit sans faire de réflexion, +et, au bout d'un instant, +l'équipage disparut au tournant +de la route. Le président prit +alors le chemin du cimetière. +C'était une froide nuit de novembre; +la neige n'était pas encore +tombée assez pour établir +le traînage, mais de larges traînées +de poussière neigeuse s'étendaient +au loin, dans les ravins, +dans les sillons, comme les +plis d'une suaire sur la terre +noire. Le croissant de la lune, à +son déclin, donnait à peine assez +de lumière pour qu'on pût +distinguer la route. Au village, +tout dormait sous le toit des cabanes, +où dans chacune brillait +la lampe des images. Ces faibles +clartés de veilleuse semblaient +des cierges placés auprès d'un +mort. Dournof en fit la réflexion, +puis prit à grands pas le chemin +du cimetière.</p> + +<p>La bise soufflait dans les branchages, +et soulevait de terre des +poignées de neige fine qu'elle +lançait au visage du président. +Ce cimetière désolé n'avait ni +fleurs ni couronnes à ses croix +solitaires. Seule, la tombe d'Antonine, +très reconnaissable de +loin à cause de son élévation, +était couverte de couronnes en +métal argenté: c'était un soin +de Dournof; il avait voulu que, +même à l'époque où les fleurs +ne peuvent vivre au dehors, +quelque chose indiquât qu'Antonine +n'était point délaissée.</p> + +<p>Il montait la colline sans s'apercevoir +du froid âpre qui glaçait +sur lui ses vêtements.</p> + +<p>--Je viens! je viens! murmurait-il.</p> + +<p>En ce moment, il ne pensait +plus à Marianne, il l'avait bien +oubliée; il refusait ce douloureux +chemin de croix qu'il avait +parcouru dix ans auparavant, +avec la même intensité de souffrance, +le même désespoir que +lorsqu'il trébuchait dans le sentier +escarpé, en portant la tête +du cercueil d'Antonine. Arrivé +au tombeau, il s'appuya à la +croix, tout hors d'haleine d'avoir +monté si vite. Tout était +calme, noir, lugubre; la lune +allait disparaître derrière les bois +de l'autre côté du lac. Il posa +ses lèvres sur la croix glacée.</p> + +<p>--Je suis venu, dit-il, parce +que toi seule es la paix, toi seule +es le salut. Console-moi, chère +âme envolée, prends-moi dans +tes bras comme un enfant malade. +J'ai mal... mon coeur souffre... +je suis las...</p> + +<p>Il s'assit sur la pierre, embrassant +la croix de son bras +gauche et appuyant sa tête sur +le fer glacial. Peu à peu, ses +yeux se fermèrent; son corps, +fatigué par la lutte de son esprit, +ploya sous le faix d'une +langueur délicieuse. Le froid +l'envahissait avec un irrésistible +besoin de sommeil... "Console-moi, +murmurait-il, calme-moi, +j'ai besoin de repos et de paix."</p> + +<p>Il ne cherchait qu'un peu de +sommeil et de repos. Il s'endormit +bientôt sans conserver même +la force de lutter. Peu à peu, +une vision sembla monter du +lac glacé: Antonine, vêtue de +blanc, s'envolait doucement vers +le ciel, et les plis traînants de +son suaire, parure de vierge et +d'épousée, enveloppaient Dournof +endormi... il montait après +elle, sans secousse et sans douleurs... +Ce n'est pas une voix +mortelle qui peut dire où s'acheva +son rêve.</p> + +<p>Ce matin, on le trouva mort, +appuyé à la croix qu'il tenait +toujours entourée de son bras +roidi.</p> + +<p>M. Mérof a pris les enfants +chez lui; la lettre que son gendre +lui avait laissée parlait d'un +voyage lointain, dont la durée +devait être illimitée; ce voyage +eût peut être conduit Dournof +en Amérique, si la mort n'eût +mis fin à toutes ses hésitations. +Quoi qu'il en soit, c'est le grand-père +qui élève ses petits-enfants. +La Niania a enseveli de ses +propres mains le corps de Dournof, +comme elle avait enseveli +celui d'Antonine, et, dans son +âme, elle bénit le Seigneur clément +qui les a réunis. Elle est +bien vieille, mais vigoureuse encore, +et, dans la paisible maison +de M. Mérof, elle veille, soir et +matin, aux prières de la petite +fille et du petit garçon qui n'oublient +jamais: "Papa et ma tante +Antonine qui sont au ciel," +car la vieille bonne est sûre que +Dieu les a reçus dans sa miséricorde.</p> + +<h3>FIN.</h3> + + +<br><br> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Niania, by Henry Gréville (1842-1902) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NIANIA *** + +***** This file should be named 24369-h.htm or 24369-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/3/6/24369/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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