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+ <title>The Project Gutenberg eBook of La Niania, by Henry Gréville</title>
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+The Project Gutenberg EBook of La Niania, by Henry Gréville (1842-1902)
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La Niania
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+Author: Henry Gréville (1842-1902)
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+Release Date: January 20, 2008 [EBook #24369]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NIANIA ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+<h1>LA NIANIA.</h1>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h2>HENRY GRÉVILLE.</h2>
+<br><br>
+<h3>I</h3>
+
+<p>Antonine Karzof venait d'avoir
+dix-neuf ans; les violons du
+bal donné à l'occasion de cet anniversaire
+résonnaient encore
+aux oreilles des parents et amis;
+la toilette blanche, ornée des
+traditionnels boutons de rose,
+n'avait pas eu le temps de se faner,
+et cependant mademoiselle
+Karzof était en proie au plus
+cruel souci. Les rayons d'un
+pâle soleil de printemps éclairaient
+de leur mieux le salon
+vaste et un peu sombre où l'on
+avait tant dansé huit jours auparavant;
+le piano ouvert portait
+une partition à quatre mains qui
+témoignait d'une récente visite,
+--mais Antonine ne pensait ni
+au soleil, ni à la musique; elle
+attendait quelqu'un, et ce quelqu'un
+ne venait pas.</p>
+
+<p>Vingt fois elle alla de la fenêtre
+à la porte de l'antichambre,
+puis revint à la fenêtre, retourna
+de là dans sa jolie chambrette
+qui ouvrait dans le salon, redressa
+une branche de ses arbustes,
+refit un pli au rideau...
+Tout cela ne perdait pas cinq
+minutes, et le temps passait avec
+une lenteur impitoyable.</p>
+
+<p>--Ma mère est-elle rentrée?
+dit Antonine à une vieille servante
+qui apparut dans la porte
+de la salle à manger contiguë.</p>
+
+<p>--Non, pas encore, mon ange
+chéri, répondit la vieille.</p>
+
+<p>Antonine se jeta dans un fauteuil
+avec un geste d'impatience,
+et serra l'une contre l'autre ses
+deux mains fluettes, exquises de
+forme et toutes roses encore.</p>
+
+<p>--Elle ne tardera pas, mon
+trésor, reprit la vieille. Pourquoi
+es-tu si impatiente aujourd'hui?</p>
+
+<p>--Ce n'est pas de voir rentrer
+maman, que je suis impatiente,
+murmura Antonine.</p>
+
+<p>La vieille bonne poussa un
+soupir, et disparut sans bruit.
+Personne ne l'entendait jamais marcher.</p>
+
+<p>Antonine, les yeux fixés sur
+la trace lumineuse d'un rayon de
+soleil qui cheminait lentement
+sur le parquet, se mit à réfléchir
+profondément au passé. Ses
+souvenirs remontaient à deux
+années en arriére. C'était à la
+maison de campagne de ses parents
+qu'elle avait commencé
+alors à trouver à la vie un charme
+nouveau et indescriptible.
+Pendant la saison des vacances,
+son frère, étudiant de l'Université
+de Saint-Pétersbourg, avait
+amené deux de ses amis pour
+préparer, de concert, leurs thèses
+d'examen.</p>
+
+<p>Pourquoi l'un de ces jeunes
+gens était-il resté aussi indifférent
+à Antonine que l'herbe du
+gazon sur lequel ils causaient
+ensemble le soir? Pourquoi les
+attentions de celui-là lui étaient-elles
+plutôt désagréables? Et
+pourquoi l'autre, celui qui ne
+parlait presque pas, était-il devenu
+l'objet de ses pensées secrètes?
+La théorie des atomes
+crochus l'expliquerait sans doute.</p>
+
+<p>Dournof ne regardait guère
+Antonine, lui parlait à peine, ne
+lui faisait jamais de compliments,
+et s'inquiétait peu de ses
+actions en apparence: c'était un
+garçon de vingt-deux ans alors,
+robuste et brun, dont l'extérieur
+manquait absolument de poésie:
+on entend par poésie le romantisme
+sentimental qui a fait écrire
+tant de livres absurdes, et
+commettre tant d'actions ridicules.
+Mais la personne de Dournof
+respirait l'indépendance de
+la volonté, l'honnêteté, la loyauté
+la plus parfaite; il riait volontiers,
+montrant librement ses belles
+dents, trop larges pour l'oeil
+d'un dentiste, mais saines et
+blanches; il était jeune, alerte,
+ne connaissait aucun obstacle, et
+la liberté a sa poésie propre.</p>
+
+<p>Dournof ne regardait donc
+pas Antonine; dans les réunions
+fréquentes à la campagne où
+l'on danse à toute heure du jour,
+dans les parties de jeux innocents,
+il se trouvait cependant à côté
+d'elle presque à coup sûr.
+Personne n'en pouvait prendre
+ombrage; ils ne se disaient pas
+deux mots en toute la journée.
+Cependant quand Dournof avait
+terminé la lecture d'un livre, il
+était rare qu'on ne vit pas le volume
+passer dans les mains d'Antonine.
+Mais là encore il n'y
+avait rien d'étonnant.</p>
+
+<p>Madame Karzof, qui n'était
+pas née pour les grandes entreprises,
+avait pourtant suivi l'exemple
+général, devenu une mode
+dans les derniers temps, et
+elle avait établi une école libre
+dans le village. Antonine, comme
+de raison, s'était chargée
+des filles, Jean Karzof, son frère,
+avait voulu prendre soin des garçons;
+mais Jean était un rêveur;
+il oubliait l'école pour aller rôder
+dans les bois, avec son autre
+camarade, Maroutine, portant
+sur l'épaule un fusil avec lequel
+il tuait bien peu de gibier..., et
+Dournof prit l'habitude de le
+remplacer à l'école; c'était pour
+la régularité, disait-il.</p>
+
+<p>Antonine et lui s'en allaient
+donc côte à côte, sans se donner
+le bras; ils entraient chacun
+dans la cabane de leur classe,
+et le plus souvent revenaient ensemble.
+L'été s'écoula ainsi. Ils
+se parlaient toujours très-peu,
+mais un peu plus que dans les
+commencements. Les vacances
+de l'Université tiraient à leur fin,
+cependant, et les feuilles des tilleuls
+commençaient déjà à tomber
+sur le gazon; Antonine,
+toujours sérieuse, avait un peu
+maigri; ses joues étaient moins
+roses qu'au printemps; parfois
+elle se retirait de bonne heure,
+sans prétexte plausible. Si sa
+mère inquiète la suivait alors
+dans sa chambre, elle la trouvait
+assise dans un grand fauteuil, les
+bras pendants, sans autre mal
+qu'un peu de fatigue.</p>
+
+<p>Un jour qu'Antonine sortait
+de la maison d'école un peu plus
+tard que de coutume, elle vit que
+Dournof l'avait attendue. Assis
+sur les quelques marches de bois
+du petit perron, il regardait la
+route en sifflotant. Au bruit que
+fit la porte en retombant, il se
+leva, et Antonine reçut en plein
+visage un regard si profond, si
+plein de choses, qu'elle baissa
+les yeux.</p>
+
+<p>Ils marchaient tous deux, et se
+dirigeaient vers la maison, lorsque
+Dournof, s'arrêtant brusquement,
+dit à Antonine:</p>
+
+<p>--J'ai à vous parler.</p>
+
+<p>Ils s'arrêtèrent près du puits.
+Ce puits, dont la margelle était
+haute de trois pieds environ,
+était construit avec de grosses
+poutres de sapin à peine équarries,
+enchevêtrées les unes dans
+les autres; l'eau venait presque
+à fleur de terre, et un seau de
+bois noirci par un long usage y
+flottait au milieu des feuilles jaunies
+des bouleaux que les vents
+d'automne y jetaient par tourbillons.
+La perche à contrepoids
+qui sert à relever le seau
+se perdait dans les branches
+basses des arbres, la haie du jardin
+haute et drue faisait un fond
+de verdure de cette construction
+rustique; l'herbe poussait là plus
+épaisse que partout ailleurs. A
+cette heure, personne ne venait
+au puits: à dix mètres des maisons,
+l'endroit était aussi solitaire
+que le fond d'un bois.</p>
+
+<p>Antonine sentait battre son
+coeur, et craignait que Dournof
+n'en entendit les battements,
+tant ils lui semblaient terribles.
+Il resta un moment devant elle,
+la regardant, cette fois, de tous
+ses yeux.</p>
+
+<p>--Vous êtes une demoiselle
+riche, commença-t-il.</p>
+
+<p>--Je ne suis pas riche, interrompit
+vivement Antonine.</p>
+
+<p>--Vous n'êtes peut-être pas
+riche pour votre monde, mais
+ vous êtes riche en comparaison
+d'un petit fils de prêtre, qui n'a
+aucune fortune. Votre famille est
+de bonne noblesse.</p>
+
+<p>Antonine allait parler, il fit
+un geste, elle se tut.</p>
+
+<p>--Je suis de naissance obscure,
+puisque, je viens de vous le
+dire, mon grand-père était prêtre.
+Mon père était un pauvre
+gratte-papier dans une administration
+de province; il a acquis
+la noblesse héréditaire par ancienneté,
+et voilà pourquoi je
+puis mettre une couronne sur
+mon cachet...</p>
+
+<p>Il souriait avec une certaine
+expression qui fit aussi sourire
+Antonine.</p>
+
+<p>--Cela n'empêche pas que...</p>
+
+<p>Il se tut et regarda Antonine
+qui, loin de détourner les yeux,
+leva sur lui son visage empourpré.
+Dournof alors étendit sa
+large main, élégante de forme,
+mais grande et lourde; la jeune
+fille y mit la sienne, sans hésiter,
+mais avec une gravité recueillie.</p>
+
+<p>--Je crois, reprit Dournof,
+que nous suivons le même chemin
+tous les deux; j'ai idée de
+faire quelque chose... Je ne sais
+pas encore ce que je ferai, mais
+je crois bien que ce sera une
+oeuvre utile: voulez-vous m'aider?
+Non pas lorsque les chemins
+seront frayés et que la route
+sera facile, mais pendant les
+années de découragement et
+d'épreuve; lorsque je serai accablé
+de railleries, pendant que
+je suis pauvre et obscur, pendant
+que personne n'a foi en
+moi, excepté votre frère, qui a
+en moi une confiance absolue.
+Voulez-vous me donner du courage
+quand j'en manquerai, et
+de la joie toujours?</p>
+
+<p>La main qui tenait celle d'Antonine
+tremblait un peu, malgré
+l'effort visible de Dournof pour
+paraître calme. Antonine regarda
+le jeune homme et répondit:</p>
+
+<p>--Je le veux.</p>
+
+<p>--Pensez-y bien, reprit-il avec
+émotion contenue dans la voix,
+je ne puis vous offrir à présent
+ni un toit, ni du pain... Je ne
+puis vous demander à ceux de
+qui vous dépendez que lorsque
+je me serai assuré de quoi vivre.</p>
+
+<p>--Vous disiez tout à l'heure,
+interrompit Antonine, que j'ai
+quelque fortune...</p>
+
+<p>--Précisément assez pour que
+je ne puisse prétendre à vous
+que si je vous apporte l'équivalent
+de ce que vous possédez.
+Que vous donnera-t-on en dot?</p>
+
+<p>--Trente mille francs, répondit
+la jeune fille sans s'étonner
+de cette question.</p>
+
+<p>--Eh bien, il faut que j'aie
+une place qui me rapporte au
+moins le revenu de ce capital.
+C'est peu de chose, ajouta-t-il
+avec son large sourire, et je l'aurai
+bientôt une fois que j'aurai
+passé ma licence. Mais il faut
+attendre, et cette place ne sera
+qu'un acheminement vers autre
+chose. Les années de travail et
+d'épreuve seront longues...</p>
+
+<p>--J'attendrai, dit Antonine
+sans trouble.</p>
+
+<p>Dournof la regarda d'un air
+ravi: ce regard sembla mettre
+sur elle une bénédiction, tant il
+était sérieux et tendre.</p>
+
+<p>--Je vous aime, lui dit-il, je
+vous aime tant, que si vous aviez
+refusé, je crois que j'aurais renoncé
+à mon rêve.</p>
+
+<p>--Que serez-vous? demanda
+alors Antonine.</p>
+
+<p>--Avocat!</p>
+
+<p>Antonine le regarda avec un
+peu d'étonnement. A cette époque,
+l'organisation des tribunaux
+étant encore tout entière à l'état
+de projet, les avocats n'existaient
+guère que de nom. On ne
+comprenait sous cette désignation
+que les avocats consultants,
+sorte d'hommes d'affaires généralement
+peu estimés.</p>
+
+<p>Dournof lui expliqua alors les
+réformes projetées, et la place
+que pouvait prendre dans ce nouvel
+ordre de choses l'homme
+qui aurait le premier le talent,
+la force et le courage nécessaires
+pour s'imposer.</p>
+
+<p>--Songez, dit-il en terminant,
+que jusqu'à présent tout est livré
+à l'arbitraire, que des milliers
+de gens spoliés crient justice
+sans rien obtenir! Songez
+que la lumière va se faire dans
+ce chaos, et après le Tsar, qui
+sera le premier bienfaiteur, quel
+ne deviendra pas le rôle de celui
+qui aura obtenu pour les malheureux
+le droit et la justice.</p>
+
+<p>--Etes-vous ambitieux? demanda
+Antonine avec la même
+simplicité.</p>
+
+<p>Dournof rougit; il plongea
+dans le fond de sa conscience et
+répondit ensuite.</p>
+
+<p>--Non; car si j'étais ambitieux,
+je voudrais travailler seul,
+et je ne puis vivre sans vous.</p>
+
+<p>--J'attendrai, répéta Antonine.
+Dès à présent je vous appartiens.</p>
+
+<p>Il ne lui dit pas merci, ces
+deux âmes fortes s'étaient comprises
+sans phrases. Il serra fortement
+la main qu'il tenait, puis
+la laissa retomber.</p>
+
+<p>--Il faut n'en parler à personne,
+n'est-ce pas? demanda la
+jeune fille en reprenant le chemin
+du logis.</p>
+
+<p>--C'est à vous de le décider,
+répondit Dournof. Si vous pensez
+que votre famille m'accueille
+favorablement...</p>
+
+<p>Antonine ne pût s'empêcher
+de rire; la nullité de son père et
+la frivolité bienveillante de sa
+mère lui inspiraient cette sorte
+d'affection qu'on éprouve pour
+des êtres irresponsables et dénués
+de bon sens.</p>
+
+<p>--Ils ne vous accueilleront pas
+favorablement, dit-elle; attendons.</p>
+
+<p>--Comme vous voudrez, répondit
+le jeune homme.</p>
+
+<p>Ils atteignirent la maison sans
+échanger d'autres paroles.</p>
+
+<p>De ce jour, madame Karzof
+n'eut plus à s'inquiéter de la
+santé de sa fille: Antonine avait
+repris sa gaieté sérieuse et les
+couleurs de ses joues roses. Seulement
+elle quitta peu à peu les
+ouvrages à l'aiguille de pur
+agrément pour les travaux plus
+solides. Elle voulut apprendre
+à tailler, à coudre, à repriser.</p>
+
+<p>--Mon Dieu, quelle fille originale!
+disaient ses jeunes compagnes;
+quel plaisir peux-tu
+trouver à ourler des torchons?</p>
+
+<p>Antonine plaisantait la première
+de ces travaux peu élégants,
+mais elle tint ferme, et devint
+très-habile. L'hiver rassembla
+souvent les jeunes gens: on
+dansait prodigieusement à cette
+époque en Russie. Tout était
+prétexte à sauterie, et même
+sans prétexte beaucoup de familles
+avaient un jour fixe où la
+jeunesse se réunissait et dansait
+dès sept heures du soir.</p>
+
+<p>La plus brillante de ces maisons
+était celle de madame Frakine;
+comment celle-ci s'y prenait-elle
+pour procurer tant de
+plaisir à tant de monde avec des
+revenus d'une exiguïté invraisemblable
+et constatée? C'est un
+problème que jamais personne
+n'a pu résoudre. Peut être la
+bonne dame se privait-elle à la
+lettre de manger pour parvenir
+à payer le loyer d'un appartement
+très-vaste et très commode;
+peut-être vendait-elle en cachette
+ses derniers bijoux de famille
+pour subvenir aux dépenses
+d'éclairage de ce salon toujours
+plein le samedi; toujours
+est-il que nulle part on ne dansait
+d'aussi bonne grâce et nulle
+part aussi, l'heure venue, on ne
+soupait d'aussi bon appétit.</p>
+
+<p>Le souper se composait de jolies
+tranches de pain noir et
+blanc artistiquement coupées et
+alternées sur des assiettes de
+faïence anglaise; d'un peu de
+beurre apporté de la campagne
+une fois par mois et soigneusement
+conservé à la glacière; de
+quelques harengs marinés, entourés
+de persil et d'oignons
+hachés, et d'une immense salade
+de pommes de terre et de
+betteraves. Un peu de fromage
+enjolivait ce menu frugal, digne
+d'un cénobite.</p>
+
+<p>Mais le tout était si bien servi,
+il y avait sur la table tant de
+couteaux et de fourchettes, tant
+de carafes reluisantes dans lesquelles,
+en guise de vin, pétillait
+du <i>kvass</i> de fabrication domestique;
+tout cela était offert
+de si bon coeur, que la belle jeu-esse,
+plus affamée de plaisir
+que de friandises, se déclarait
+enchantée de tout et recommençait
+à danser après souper,
+d'aussi bon coeur qu'avant.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin,
+madame Frakine apparaissait
+dans le salon avec un grand balai,--ce
+qu'elle appelait son balai
+de cérémonie; c'était, disait-elle,
+pour chasser les danseurs.</p>
+
+<p>On l'entourait alors en lui demandant
+grâce pour un quart
+d'heure, pour une contre danse.
+Elle refusait, agitant son formidable
+balai; alors un enragé se
+mettait au piano, et jouait une
+valse; madame Frakine et son
+balai, entraînés dans le mouvement
+par les jeunes gens intrépides,
+faisaient le tour du salon,
+puis riant, essoufflée, le bonnet
+de travers sur ses cheveux
+blancs, elle se laissait tomber sur
+un canapé. C'était le signal du
+départ, on s'approchait, on
+l'embrassait, on la cajolait et l'on
+partait pour recommencer le samedi
+suivant.</p>
+
+<p>Pourquoi la bonne dame sans
+mari, sans enfants, dépensait-elle
+ainsi le plus clair de son
+maigre revenu pour amuser des
+gens qui ne lui étaient rien? Elle
+l'expliquait d'un mot, et nul
+n'y pouvait rien répondre.</p>
+
+<p>--Cela m'amuse, disait-elle.
+Il y a des gens qui prisent du
+tabac, d'autres qui font brûler
+des cierges, d'autres qui mettent
+tout leur argent chez le médecin
+et l'apothicaire; moi, j'amuse
+la jeunesse, et elle me le rend
+bien!</p>
+
+<p>C'est là que, pendant tout
+l'hiver qui avait suivi leur étrange
+conversation, Dournof et Antonine
+s'étaient vus librement.
+Madame Karzof envoyait sa fille
+avec sa vieille bonne chez sa
+voisine; le vieux domestique venait
+la chercher vers minuit, et
+attendait en compagnie des autres,
+à moitié endormis sur les
+banquettes de l'antichambre,
+que la joyeuse compagnie fût
+rassasiée de rires et de danses.
+Depuis cinq ou six ans que
+madame Frakine recevait ainsi
+une cinquantaine de jeunes gens
+des deux sexes, plusieurs mariages
+s'étaient décidés et conclus
+dans cette heureuse atmosphère;
+bien des fantaisies passagères
+étaient écloses aussi
+dans les têtes folles, et avaient
+sombré avant d'arriver au port
+de l'hyménée, mais jamais il
+n'en était rien résulté de fâcheux;
+cette jeunesse étourdie
+était animée de sentiments purs
+et honnêtes: toutes les jeunes
+filles se respectaient elles-mêmes,
+et tous les jeunes gens respectaient
+les honnêtes femmes.</p>
+
+<p>L'été revint, Jean Karzof ramena
+son camarade d'études à
+la campagne, et les fiancés reprirent
+leurs promenades à la
+maison d'école. Madame Karzof
+s'apercevait si peu de leur
+bonne intelligence, elle mettait
+tant de bonne grâce à les envoyer
+ensemble faire quelque course
+ou quelque excursion, que
+plus d'une fois l'idée leur vint
+qu'elle savait leurs projets et n'y
+était pas contraire.
+Antonine surtout en était si
+bien persuadée, que Dournof
+eut quelque peine à la dissuader
+d'en parler franchement à sa
+mère.</p>
+
+<p>--Laissez-la faire, lui dit-il: si
+elle nous est favorable, elle ne
+nous dira rien; si vous vous
+trompez, elle pourrait nous séparer,
+au moins en attendant le
+jour où je viendrai vous réclamer;
+et alors que ferions nous?</p>
+
+<p>L'idée d'une séparation même
+temporaire, dans de telles conditions,
+était devenue trop pénible
+pour qu'Antonine ne cédât
+pas à ce raisonnement.</p>
+
+<p>Les jeunes gens se trouvaient
+heureux d'habiter le même
+lieu, de se voir quotidiennement,
+de travailler séparés au
+but qui devait les réunir; ce
+bonheur était modeste, aussi ne
+se sentaient-ils pas en état d'en
+perdre la moindre parcelle. Antonine
+garda le silence.</p>
+
+<p>Une épreuve bien pénible les
+attendait. Le père de Dournof
+mourut pendant le second hiver,
+et le jeune homme fut obligé de
+partir pour mettre ordre à ses
+affaires.</p>
+
+<p>La séparation, qui devait durer
+un mois au plus, se prolongea
+pendant cinq mois: Dournof
+dut établir sa mère et deux
+soeurs plus âgées, non mariées,
+dans une résidence plus modeste
+que l'appartement où son père
+logeait de son vivant. L'Etat
+loge volontiers ses fonctionnaires
+en Russie, et il les loge largement.
+Madame Dournof et
+surtout ses filles poussèrent des
+soupirs bien douloureux en voyant
+une petite maison de bois
+remplacer les vastes chambres,
+--nues, il est vrai, mais hautes
+et spacieuses,--où elles avaient
+vécu jusqu'alors.</p>
+
+<p>Antonine et son fiancé avaient
+résolu de ne s'écrire qu'à la dernière
+extrémité, en cas de danger
+ou de besoin pressant; mais,
+la séparation se prolongeant, il
+fallut recourir à la correspondance,
+et la jeune fille se décida
+à mettre sa vieille bonne dans la
+confidence de son secret.</p>
+
+<p>Personne ne savait plus le
+nom de la bonne, on l'appelait
+du nom générique <i>Niania</i>. Née
+dans la maison de la mère de
+madame Karzof, elle avait
+trente-sept ans lors du mariage
+de celle-ci; la jeune mariée l'avait
+reçue en cadeau de sa mère,
+comme un des meubles, et
+non le moins précieux, de son
+trousseau. La Niania avait vu
+naître les nombreux enfants de
+sa maîtresse, elle les avait tous
+soignés, et peu après couchés
+dans le cercueil à l'exception de
+Jean et d'Antonine, seuls restés
+vivants. Elle adorait ces deux
+êtres, comme elle adorait Dieu;
+et s'il lui eût fallu choisir entre
+son salut éternel et la vie de l'un
+des deux, elle se fût damnée sans
+hésitation.</p>
+
+<p>Mais c'était à Antonine qu'elle
+s'était plus particulièrement
+vouée; c'était une petite fille, et
+par conséquent les soins devaient
+être plus minutieux et
+plus absorbants, et puis Antonine
+était restée à la maison,
+tandis que Jean faisait ses études
+au gymnase et ne rentrait
+qu'à quatre heures.</p>
+
+<p>Depuis la naissance d'Antonine,
+c'est la Niania qui l'avait
+conduite à la promenade, habillée,
+levée, couchée; en un
+mot, elle marchait derrière Antonine
+comme son ombre dans
+l'intérieur de la maison. Ce
+qu'elle avait fait chasser de femmes
+de chambre, ce qu'elle avait
+lassé de gouvernantes qui avaient
+pris le parti de s'en aller, puisqu'on
+ne pouvait pas la faire
+renvoyer, ce qu'elle avait mis de
+querelles, de luttes et d'inimitiés
+dans la maison ferait un gros
+volume.</p>
+
+<p>Tout être, quel qu'il fût, qui
+dérangeait ou ennuyait Antonine
+devenait bon à mettre au rebut,
+et il n'était pas de moyen
+qui ne semblât convenable à la
+Niania, pourvu qu'il arrivât au
+résultat désiré.</p>
+
+<p>Les professeurs et institutrices
+finissaient par lâcher pied,
+et Antonine en vint de la sorte
+à se former un caractère très-résolu.
+Si elle ne devint pas despote,
+c'est qu'elle avait un sens
+inné du juste et de l'injuste qui
+la préserva. Mais pour tout le
+reste, elle se fit une loi de sa propre
+volonté.</p>
+
+<p>Cette fermeté la sauva du caprice,
+défaut ordinaire de ses
+compatriotes, qui, sans cesse
+adulés, ne trouvent point de limites
+à leur fantaisie, n'ont plus
+de règle pour leur existence. Si
+Antonine devint fort entêtée, au
+moins ne le fut-elle qu'à bon escient.</p>
+
+<p>Si persuadée qu'elle fût de la
+tendresse aveugle de sa Niania,
+elle tremblait intérieurement le
+jour où elle lui fit l'aveu de son
+amour pour Dournof. La vieille
+servante l'écoutait, les mains
+pendantes, comme il convient
+en présence des maîtres, la tête
+baissée, l'air respectueux.</p>
+
+<p>--Eh bien, quoi? dit-elle,
+lorsque Antonine eut cessé de
+parler, tu aimes ce jeune homme?
+Pourquoi pas, si c'est un
+homme de bien?</p>
+
+<p>--Mais ma mère ne voudra
+peut être pas! fit Antonine, surprise
+de ne pas rencontrer d'autre
+résistance.</p>
+
+<p>--Si tu l'aimes, ça ne fait rien,
+ta mère ne voudra pas faire de
+peine à son enfant chéri. Seulement,
+ma belle petite, sois bien
+sage, ne laisse pas approcher
+ton amoureux......</p>
+
+<p>Antonine jeta un regard si sévère
+à Niania que celle-ci perdit
+toute envie de la morigéner.</p>
+
+<p>--C'est bon, c'est bon, reprit-elle.
+Pourvu que tu te maries à
+celui que ton coeur a choisi,
+c'est tout ce qu'il faut. Ta mère,
+que Dieu conserve, n'était pas si
+contente quand elle a épousé
+ton père... elle a bien pleuré!...</p>
+
+<p>--Tu te le rappelles? fit vivement
+Antonine.</p>
+
+<p>--Certes! elle en aimait un
+autre, un joli officier avec des
+petites moustaches, qui venait à
+la maison...</p>
+
+<p>--Eh bien?</p>
+
+<p>--Eh bien, que veux-tu que
+je te dise! elle s'est consolée...
+ton père est un brave homme,
+pour cela, il n'y a rien à dire, et
+ta mère a été toujours choyée
+comme la prunelle de ses yeux.
+Elle a toujours fait ce qu'elle a
+voulu.</p>
+
+<p>Antonine garda au fond de
+son coeur l'espérance que sa
+mère, empêchée dans sa jeunesse
+d'épouser l'homme qu'elle
+aimait, serait compatissante à sa
+situation; cependant elle se contenta
+d'espérer en silence. Niania
+fut chargée de mettre à la
+poste et de retirer la correspondance
+des deux fiancés, et elle
+s'en acquitta avec beaucoup de
+zèle et d'adresse.
+Le matin du jour où Antonine
+se montrait si impatiente elle
+avait reçu un mot de Dournof
+lui annonçant son retour pour le
+jour même. Aussi les heures lui
+paraissaient elles longues.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>La sonnette retentit dans l'antichambre;
+la Niania courut ouvrir,
+et, par la porte restée entr'ouverte,
+Antonine entendit
+ces paroles:</p>
+
+<p>--Vous voilà revenu, Féodor
+Ivanitch, notre faucon, notre aigle
+blanc! Que Dieu vous donne
+une bonne santé! La demoiselle
+mourait d'impatience!</p>
+
+<p>--Est-elle à la maison? répondit
+la voix grave de Dournof.</p>
+
+<p>--Oui, oui, elle est à la maison,
+elle vous attend seule dans
+le salon.</p>
+
+<p>Dournof fit rapidement les
+quelques pas qui le séparaient de
+la porte, l'ouvrit toute grande,
+et resta sur le seuil. Antonine
+debout, immobile, tournant le
+dos à une fenêtre, éclairée par
+une lumière luisante qui mettait
+une raie d'or sur chaque contour,
+l'attendait, en effet, sans
+oser faire un pas vers lui. Jusque-là
+elle n'avait touché que sa
+main. Comment contenir l'impulsion
+irrésistible qui la jetait
+dans les bras de son fiancé?</p>
+
+<p>Elle n'eut pas le temps de réfléchir, elle
+sentit soudain deux
+bras l'étreindre avec tant de force
+qu'ils lui firent mal; sa tête
+se trouva sur la poitrine de
+Dournof, et ses cheveux furent
+couverts de baisers. La vieille
+bonne referma la porte du salon
+et sortit en murmurant une bénédiction
+sur eux.</p>
+
+<p>--Ma lumière, ma vie! disait
+Dournof à voix basse, en serrant
+contre lui la tête d'Antonine
+qu'il caressait d'une main
+presque paternelle dans sa douceur,
+que j'ai souffert sans toi!
+Il l'écarta un peu pour la
+mieux regarder et ne dit rien,
+mais son sourire témoigna combien
+elle lui était chère.</p>
+
+<p>--Comment avez vous passé
+ce long temps d'absence? dit-il
+ensuite en la conduisant vers un
+fauteuil où elle s'assit, pendant
+qu'il prenait une chaise en face
+d'elle.</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien, répondit
+Antonine; c'était comme une
+longue nuit. J'ai beaucoup travaillé.</p>
+
+<p>--A quoi?</p>
+
+<p>--A nos travaux d'école; j'ai
+préparé des leçons pour les enfants
+du village; ce n'est pas facile
+d'expliquer même les choses
+les plus simples à ces intelligences
+peu développées. J'ai eu bien
+de la peine à rendre claires quelques
+notions... Mais nous en reparlerons.
+Et vous, qu'avez-vous fait?</p>
+
+<p>Dournof passa la main sur
+son front pour en chasser les
+soucis.</p>
+
+<p>--J'ai eu des paperasses, donné
+des signatures, lutté contre
+la mauvaise foi des uns et l'obséquiosité
+des autres... j'ai arraché
+à grand'peine à toutes ces
+mains rapaces les bribes de mon
+patrimoine, j'ai installé ma mère
+et mes soeurs dans une demeure
+passable, et me voici... mais, Antonine,
+écoutez-moi bien: je ne
+veux plus vous quitter:</p>
+
+<p>Elle le regarda, et ses yeux
+dirent clairement qu'elle non
+plus ne voulait plus le quitter.</p>
+
+<p>--Je vais demander votre
+main à vos parents, je ne suis
+pas riche, bien loin de là, mais
+j'ai réalisé de quoi vivre très-pauvrement
+pendant cinq ans:
+d'ici là, j'aurai acquis une position
+digne de vous, j'en suis sûr
+Il s'était levé; sa forte poitrine
+dilatée par la joie et l'espoir
+respirait aisément, ses yeux brillaient,
+son teint coloré par la
+vie exubérante, ses cheveux
+bouclés capricieusement par la
+nature, et qu'il rejetait à tout
+moment en arrière de son front
+large et pur, disaient hautement
+que cet homme possédait une
+âme vigoureuse, énergique, indomptable.</p>
+
+<p>--Craignez-vous la misère?
+dit-il à Antonine.</p>
+
+<p>Elle répondit d'un signe de
+tête avec un sourire plein d'orgueil
+et de confiance.</p>
+
+<p>--Et vos parents opposeront-ils
+une résistance sérieuse?</p>
+
+<p>--Probablement, répondit-elle.</p>
+
+<p>--Alors?...</p>
+
+<p>--Rien ne nous désunira, dit
+Antonine à voix basse, en inclinant
+la tête.</p>
+
+<p>--On voudra nous faire attendre.....</p>
+
+<p>--Nous attendrons.</p>
+
+<p>Dournof se rassit et poussa
+un soupir.</p>
+
+<p>Antonine parlait d'attendre;
+en effet, pour elle, attendre n'était
+pas si dur; elle vivait dans
+la maison paternelle, où régnait
+l'aisance; elle travaillait suivant
+ses goûts, entourée d'objets de
+son choix... la vie lui était facile...
+Mais pour lui. Dournof, c'était
+une autre existence.
+Il regarda à terre, et dans son
+cerveau fatigué du voyage et de
+bien de tristes pensées, il vit
+apparaître l'image de sa vie solitaire.</p>
+
+<p>C'était une chambre triste, où
+rien ne parlait de la présence
+d'une femme aimée; les meubles,--des
+meubles de garni,
+c'est tout dire,--n'avaient rien
+d'agréable au regard ni au toucher.
+Pas de souvenirs sur ces
+murailles tapissées d'un papier
+banal, à peine peut être la photographie
+d'Antonine. Le repas
+solitaire, le lever solitaire, la solitude
+partout, et dans le travail
+surtout... le travail qui aurait
+été si doux auprès d'elle! Combien
+la présence d'Antonine
+n'eut-elle pas embelli ce triste
+intérieur! D'ailleurs, toute pensée
+d'intérêt mise de côté,
+la petite fortune de la jeune fille
+aurait apporté le bien-être dans
+leur union. Ce n'était plus la
+chambre louée au mois qu'ils
+eussent habitée ensemble, mais
+un petit intérieur modeste où la
+main de l'épouse met partout
+son empreinte délicate et sacrée.</p>
+
+<p>Antonine ne se doutait guère
+de cette différence de vie; elle
+n'en connaissait que la poésie.
+La pauvreté des paysans de son
+village lui était cependant familière,
+et elle en adoucissait les
+chagrins par tous les moyens en
+son pouvoir. Mais la pauvreté
+d'un homme de son monde devait
+être, et était, en effet, une
+chose bien différente; celle-ci
+lui paraissait tout ensoleillée par
+l'étude, les joies de l'intelligence,
+et par leur amour mutuel.</p>
+
+<p>Dournof poussa un second
+soupir et releva la tête; Antonine
+le regardait tristement.</p>
+
+<p>--Que faire? dit-il en s'efforçant
+de sourire; nous attendrons.
+Mais si vos parents persistent
+à refuser?</p>
+
+<p>--Ce ne sont pas des loups,
+dit Antonine avec une gaieté
+feinte. Ils m'aiment et finiront
+par consentir. Et puis, qui sait?
+ils consentiront peut-être tout
+de suite!</p>
+
+<p>Dournof ne le croyait pas, et
+il n'eut pas besoin de le dire.
+D'ailleurs, entre ces deux êtres
+graves et fiers, les mensonges,
+même ceux qu'ils auraient pu se
+faire par charité, pour s'épargner
+mutuellement un souci,
+étaient inconnus. Leur amour
+était cimenté d'une estime sans
+bornes, et c'est là ce qui le rendait
+si fort.</p>
+
+<p>--Antonine, dit le jeune homme
+après un silence, je regrette
+de vous avoir attachée à moi;
+j'aurais dû comprendre que je
+n'avais pas le droit de parler tant
+que je n'aurais pas un nid à vous
+offrir... mais j'étais trop jeune
+pour savoir...</p>
+
+<p>--Je ne le regrette pas, moi!
+fit Antonine en lui tendant la
+main.</p>
+
+<p>Il la prit et la serra, mais sans
+la porter à ses lèvres. Se sentant
+sûrs l'un de l'autre et craignant
+de s'amollir, ils évitaient
+les caresses.</p>
+
+<p>Une voiture s'arrêta sous les
+fenêtres et s'éloigna après avoir
+déposé ses hôtes.</p>
+
+<p>--C'est ma mère, dit Antonine;
+elle a fait des visites avec
+mon père aujourd'hui. Voulez-vous
+leur parler?</p>
+
+<p>Dournof étendit les bras, et
+la tête d'Antonine s'appuya un
+moment sur son épaule.</p>
+
+<p>--Quoi qu'il arrive, pour toujours?
+dit-il.</p>
+
+<p>--Pour toujours! répondit
+fermement Antonine.</p>
+
+<p>On sonna. La Niania accourut
+dans le salon, afin de prévenir
+les jeunes gens, mais ceux-ci
+ne craignaient pas les surprises.</p>
+
+<p>M. et madame Karzof entrèrent
+l'instant d'après dans le salon
+et témoignèrent leur satisfaction
+en revoyant le jeune
+homme après sa longue absence.</p>
+
+<p>Madame Karzof était une
+femme de quarante-cinq ans,
+plutôt petite, rondelette, active,
+intelligente et bornée à la fois,
+comme beaucoup de femmes
+russes de sa classe; intelligente
+pour ce qui était de son ressort,
+pour tout ce qui l'entourait et se
+mêlait à sa vie, absolument bornée
+dès qu'il s'agissait de sortir
+du particulier pour passer au
+général. Elle était bonne et tracassière,
+généreuse et parfois
+rapace, capable de se priver de
+tout pour soulager une infortune,
+et également capable de laisser
+mourir de faim devant sa
+porte un pauvre à la pauvreté
+duquel elle ne croirait pas,--quitte
+ensuite à le faire enterrer
+à ses frais et à déplorer son erreur,--mais
+incapable de se corriger
+grâce à cette leçon.</p>
+
+<p>Madame Karzof aimait sa fille
+et la persécutait sans cesse; Antonine
+aimait le bleu, sa mère
+lui faisait porter du rose, sous
+prétexte que le rose va à toutes
+les jeunes filles. La mode venait-elle
+des coiffures plates, elle
+obligeait Antonine à lisser ses
+cheveux avec soin, sans s'inquiéter
+de l'air de son visage, auquel
+cette coiffure ne convenait pas;
+de même que l'année suivante,
+elle faisait crêper sans pitié ses
+cheveux, longs d'un mètre, que
+personne ne pouvait plus décrêper
+ensuite et qu'il fallait couper,--le
+tout parce que quelque
+brave dame de ses amies lui
+avait dit que c'était la mode, et
+qu'on ne pouvait se coiffer autrement
+pour aller au bal.</p>
+
+<p>Antonine détestait le monde
+guindé et malveillant des employés
+de classe moyenne où la
+conduisait sa mère; en revanche,
+elle aimait la liberté de bon
+ton qui régnait chez madame
+Frakine. Madame Karzof eût
+désiré le contraire; mais si elle
+la contraignait souvent à aller
+au bal, elle ne lui défendait jamais
+de se rendre aux samedis
+de la bonne dame. Seulement,
+s'ennuyant elle même près de
+celle-ci, trop simple et trop franche
+d'ailleurs pour elle, elle y
+envoyait Antonine avec sa bonne.
+La jeune fille était loin de
+s'en plaindre. Elle y trouvait
+Dournof l'année précédente,
+mais le deuil de celui-ci et son
+absence l'en avaient écarté cet
+hiver, au grand regret de toute
+la jeunesse, car Dournof, avec sa
+manière de voir sérieuse en toute
+chose, était à ses heures le plus
+joyeux boute-en-train de la bande.</p>
+
+<p>C'est ainsi que madame Karzof
+avait accoutumé sa fille à ne
+pas faire grand cas de ses décisions;
+bien qu'Antonine n'eût
+jamais cessé de donner à sa mère
+les témoignages extérieurs du
+respect, celle ci se sentait gênée
+par le jugement de sa fille; elle
+le lui avait dit plus d'une fois,
+non sans aigreur; Antonine avait
+toujours répondu avec douceur
+et politesse, mais une fermeté
+inébranlable se cachait sous sa
+déférence apparente, et madame
+Karzof, qui le sentait, revenait
+de ses escarmouches plus
+décidée que jamais à rendre sa
+fille heureuse malgré elle, à l'amuser
+malgré elle, à l'habiller
+au rebours de ses désir? le tout
+pour son bien.</p>
+
+<p>M. Karzof était un brave
+homme, c'est tout ce qu'on peut
+en dire, attendu que jamais
+oreille humaine n'avait ouï porter
+d'autre jugement sur son
+compte. Il remplissait mécaniquement
+ses devoirs à son ministère,
+visitait ses supérieurs,
+touchait ses appointements, n'était
+jamais malade, mangeait,
+sortait, dormait à ses heures régulières,
+qu'il n'aimait pas à voir
+déranger, et s'en remettait pour
+toute chose au jugement supérieur
+de sa femme, en quoi il
+donnait la plus grande preuve
+de sagesse qui fut en son pouvoir.</p>
+
+<p>--Eh bien, Féodor Ivanitch,
+dit madame Karzof en ôtant son
+chapeau, une fois qu'elle se fut
+installée sur le canapé;--elle
+aimait le confort en toutes choses--qu'allez-vous
+faire à présent?
+Entrer au service dans un
+ministère quelconque, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>--Non, chère madame, je ne
+pense pas.</p>
+
+<p>--Que voulez-vous donc faire?
+dit M. Karzof d'un air ébahi.
+La pensée qu'un homme pouvait
+ne pas entrer dans un ministère
+le bouleversait.</p>
+
+<p>--Je voudrais me préparer!
+encore pendant un an ou deux à
+embrasser une carrière encore
+peu fréquentée...</p>
+
+<p>--Quelle idée! fît le digne
+homme. Faites donc comme tout
+le monde!</p>
+
+<p>--Peut-on savoir quelle est
+cette carrière peu fréquentée?
+demanda madame Karzof en
+souriant.</p>
+
+<p>--Mon Dieu, à présent, je ne
+tiens pas à en faire un mystère.
+Vous savez que l'année prochaine
+on va ouvrir le Tribunal des
+référés?</p>
+
+<p>--Oui, oui, fit Karzof en haussant
+les épaules, on vous jugera
+votre affaire, tout de suite,
+sans enquête... quelle stupidité!</p>
+
+<p>--Le temps nous prouvera si,
+en effet, c'est une stupidité, monsieur,
+fit Dournof, considérablement
+plus parlementaire qu'il ne
+l'eût été en d'autres circonstances;
+en attendant, cette institution
+qui n'a d'équivalent ni en
+Angleterre, ni en France,--pour
+l'Allemagne, je ne sais pas...</p>
+
+<p>--Moi non plus, interrompit
+Karzof d'un air digne.</p>
+
+<p>--Cette institution, qui permettra
+aux gens pressés de terminer
+leurs différends sans attendre
+les vingt ou trente années
+que prend actuellement un
+procès,--va fonctionner avant
+un an.</p>
+
+<p>--Oui, fit Karzof en se tournant
+vers sa femme; tu sais, ils
+ont bâti dans la Litéinaïa un palais
+superbe, avec une sculpture
+sur la porte, le jugement de Salomon.
+Quelle pitié! Ça ne servira
+pas dix fois!</p>
+
+<p>--Eh bien, Féodor Ivanitch,
+reprit madame Karzof, quel rapport
+y a-t-il entre le jugement de
+Salomon et votre refus d'entrer
+au service?</p>
+
+<p>--C'est qu'il faudra des jurisconsultes
+libres pour examiner:
+rapidement les dossiers, conseiller
+les clients, et, plus tard, il va
+falloir des avocats pour plaider
+les causes devant les tribunaux
+criminels et autres.</p>
+
+<p>--Des avocats? de ceux qui
+tripotent les affaires du tiers et
+du quart, en grappillant des deux
+côtés? fit madame Karzof d'un
+air dégoûté.</p>
+
+<p>--Non, chère madame, ceux
+dont vous parlez étaient les anciens
+avocats; ceux dont je vous
+parle seront les nouveaux.</p>
+
+<p>--On les payera pour parler?
+demanda Karzof.</p>
+
+<p>--Précisément.</p>
+
+<p>--Et vous voulez en être un?</p>
+
+<p>--C'est vous qui l'avez dit.
+Les époux s'entre regardèrent
+avec une sorte de commisération
+railleuse pour l'infortuné
+qui devait avoir, suivant l'expression
+vulgaire, un coup de
+marteau.</p>
+
+<p>--On gagne de l'argent, là
+dedans? demanda M. Karzof
+d'un air de supériorité.</p>
+
+<p>--On en gagnera certainement
+beaucoup.</p>
+
+<p>--Eh bien, quand vous en aurez
+reçu, vous viendrez nous le
+faire voir, par curiosité! conclut
+le bonhomme en riant et en se
+tournant vers sa femme, qui se
+mit à rire avec lui.</p>
+
+<p>Tout ceci était bien peu encourageant.
+Antonine, qui n'avait
+pas ouvert la bouche depuis
+l'arrivée de ses parents, leva les
+yeux sur Dournof pour voir
+comment il le prenait: il lui répondit
+par un sourire de bonne
+humeur et un clair regard plein
+de courage et de tendresse.</p>
+
+<p>--Qui vivra verra! dit il aux
+époux Karzof. En attendant, seriez-vous
+incapables de donner
+votre fille en mariage à un homme
+décidé à se faire une fortune
+brillante et rapide, mais qui pour
+le moment posséderait peu de
+chose, outre sa bonne volonté?</p>
+
+<p>--Seigneur Dieu! s'écria madame
+Karzof, que contez vous
+là! Donner Nina à un homme
+sans fortune, c'est cela qui serait
+de la folie?</p>
+
+<p>Antonine se tourna vers sa
+mère.</p>
+
+<p>--Même si votre fille l'aimait?
+dit-elle doucement.</p>
+
+<p>--J'espère bien que, grâce au
+ciel, je t'ai assez bien élevée
+pour que tu n'aies pas de semblables
+fantaisies, répliqua la
+mère avec une aigreur qui ne
+promettait rien de bon; et elle
+jeta à Dournof un regard mécontent.</p>
+
+<p>Celui-ci vit qu'il fallait parler.
+Il se leva.</p>
+
+<p>--Monsieur et madame, dit-il,
+j'aime votre fille depuis deux
+ans; j'ai lieu de croire que je ne
+lui suis pas indifférent, et je vous
+certifie qu'avec moi elle ne serait
+pas malheureuse. Voulez-vous
+bien me la donner pour
+femme, avec votre bénédiction?</p>
+
+<p>--Après ce que vous venez
+dire! s'écria madame Karzof;
+mais, mon ami, ce serait tout
+bonnement de la démence.</p>
+
+<p>--De la folie! rectifia M. Karzof.</p>
+
+<p>--J'avoue, reprit Dournof, que
+j'ai eu tort de plaisanter tout à
+l'heure, mais je suis certain d'un
+avenir brillant, et j'aurais plus
+de courage si Antonine m'aidait
+à l'atteindre en marchant auprès
+de moi dans la vie.</p>
+
+<p>--Entrez dans un ministère,
+et nous verrons, dit la mère.</p>
+
+<p>--Dans un ministère, jeune
+homme, ajouta le père, c'est là
+seulement qu'on parvient aux
+honneurs et à la fortune.</p>
+
+<p>Il toucha de la main la croix
+de Sainte-Anne qu'il portait au
+cou à un large ruban, pour indiquer
+les honneurs, et promena
+un regard satisfait autour de son
+salon, pour faire allusion à la
+fortune. Dournof réprima un
+sourire de dédain.</p>
+
+<p>--Si Antonine veut que j'entre
+dans un ministère, dit-il, je
+suis prêt à lui obéir. Dites, le
+voulez-vous?</p>
+
+<p>Il s'adressait à elle avec tant
+d'amertume, que, sur le point de
+dire oui, elle eut peur de lui déplaire.
+Elle savait bien qu'il l'avait
+aimée pour sa patience, sa
+persévérance, son énergie morale,
+et qu'en se laissant aller à
+une faiblesse, elle déchoirait à ses
+yeux. Le coeur navré, elle se fit
+un visage tranquille, leva sur lui
+des yeux résolus et dit:</p>
+
+<p>--Non.</p>
+
+<p>--Tu as perdu l'esprit! s'écrièrent
+alors les deux Karzof, et
+ils commencèrent une scène qui
+dura deux heures et demie.--Entrez
+dans un ministère! Tel
+était leur premier et dernier argument.</p>
+
+<p>--Mais, objectait Dournof, si
+je me consacre au service de
+l'Etat, je ne pourrai pas m'occuper
+des questions de droit où
+mon avenir est engagé! Ce n'est
+pas pour gratter du papier dans
+un bureau que j'ai passé ma licence
+et travaillé huit ans!</p>
+
+<p>--Vous pourrez mener les
+deux choses de front, proféra M.
+Karzof comme dernière concession;
+je connais--dans mon bureau
+même, je puis le dire,--un
+jeune homme très-intelligent; il
+fait des vaudevilles pour le théâtre
+russe, c'est-à-dire, il arrange
+des vaudevilles français pour la
+scène russe, et il réussit très
+bien. Outre cela, il a été décoré,
+et l'année dernière il a obtenu
+une gratification.</p>
+
+<p>--Pour le service de l'Etat ou
+celui de vaudeville? demanda
+Dournof, dont le côté gamin reparaissait
+de temps en temps
+dans les circonstances les plus
+graves.</p>
+
+<p>--Je... je... je ne sais pas, ce
+n'est pas notre affaire, répondit
+Karzof, un moment décontenance.</p>
+
+<p>--Vous servez au ministère
+de la justice, fit Dournof. Eh
+bien, croyez-vous que votre jeune
+homme décoré s'occupe consciencieusement
+des affaires du
+ministère lorsqu'il a une pièce
+en répétition? Ne quitte-t-il pas
+le bureau avant l'heure, n'y vient-il
+pas en retard? Souffririez-vous
+cela d'un homme qui ne fait pas
+de vaudevilles?... Non, monsieur
+Karzof, celui qui veut servir l'Etat,
+et conséquemment son pays,
+doit s'adonner de toutes ses forces
+à un seul but, celui qu'il a
+choisi. J'ai choisi une autre voie
+que le ministère: je vais être
+aussi plus utile à mon pays que
+si je restais à faire l'oeuvre d'un
+scribe pendant de longues années...
+Je ne veux pas voler l'Etat
+en me faisant payer pour un
+service mal fait... et je ne veux
+pas briser ma carrière en consacrant
+loyalement mes forces à
+un service pour lequel je n'ai ni
+goût ni aptitudes.</p>
+
+<p>Il avait parlé avec tant de
+chaleur, tant de flamme dans les
+yeux, que les Karzof restèrent
+interdits.</p>
+
+<p>--C'est très bien, très-bien!
+dit M. Karzof; vous pensez noblement,
+jeune homme.</p>
+
+<p>--Alors vous m'accordez Antonine?
+s'écria Dournof avec
+élan.</p>
+
+<p>--Jamais de la vie, tant que
+vous ne penserez pas autrement,
+riposta madame Karzof. Vos
+pensées sont extrêmement nobles,
+comme votre manière d'agir,
+mais on n'est heureux qu'avec
+de la fortune. Ma mère m'a
+marié à M. Karzof que je n'aimais
+pas,--elle jeta un regard
+affectueux au vieillard étonné;--j'aurais
+préféré un petit blanc-bec
+qui m'avait tourné la tête;
+eh bien! je me suis toujours félicitée
+d'avoir eu une mère si
+sage et si prudente, car avec
+mon mari je n'ai jamais manqué
+de rien, Dieu merci, tandis qu'avec
+l'autre... je serais morte de
+faim.</p>
+
+<p>--Vous me détendez alors
+d'espérer pour le présent?... demanda
+Dournof lassé de tourner
+dans le même cercle depuis
+si longtemps.</p>
+
+<p>--Entrez au ministère! Dès
+que vous aurez une place seulement
+de 1,500 roubles, nous
+vous donnerons Antonine, et cela
+parce que vous êtes un bon
+garçon, que nous vous connaissons
+depuis longtemps et que
+vous êtes l'ami de notre Jean;
+car nous n'avions jamais pensé
+à un gendre de si peu de fortuné.
+Antonine pouvait prétendre
+à un colonel pour le moins, sinon
+un général civil!</p>
+
+<p>--Quand j'aurai 1,500 roubles
+de revenu, me la donnerez vous?
+insista Dournof, prêt à se retirer.</p>
+
+<p>--Seulement si vous êtes dans
+un ministère, car, voyez vous,
+Féodor Ivanitch, les administrations
+particulières vivent et meurent,
+les consultations et tout
+votre micmac ont des hauts et
+des bas; il n'y a que le service
+de l'Etat qui est éternel!</p>
+
+<p>--Comme la bêtise humaine!
+pensa Dournof. Eh bien, soit,
+dit-il tout haut; vous savez que
+je suis un homme sérieux, vous
+ne me fermerez pas la porte,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Pourquoi donc... commença
+Karzof. Sa femme l'interrompit.
+Depuis un moment elle étudiait
+sa fille et reconnaissait avec
+joie que son extérieur ne trahissait
+aucun des signes auxquels
+on reconnaît une jeune fille
+"amoureuse ", comme on dit
+là-bas. Ni larmes, ni pâmoison,
+ni exclamations de tendresse;
+les joues d'Antonine n'avaient
+même guère pâli; il est vrai que
+son teint mat et peu coloré variait
+peu même dans ses grandes
+ émotions; mais madame
+Karzof, qui avait beaucoup gémi
+dans son temps, était incapable
+de deviner la tempête qui
+bouillonnait sous cette apparente
+indifférence.</p>
+
+<p>--Pourquoi pas? dit-elle; notre
+Jean dit que vous êtes pour
+lui un ami inestimable, l'ami de
+notre fils sera toujours le bienvenu
+chez nous. Quant à Nina,
+cette idée lui sortira de la tête,
+si elle y est entrée; c'est une
+fille d'esprit; elle sait que nous
+l'aimons, et elle n'a jamais été
+entêtée.</p>
+
+<p>Ici madame Karzof mentait
+sciemment, car elle appelait Antonine
+entêtée au moins une fois
+par jour, mais elle jugeait inutile
+de l'apprendre à un étranger,--et
+surtout à un homme qui
+pouvait, le cas échéant, devenir
+son gendre.</p>
+
+<p>Antonine allait répondre, un
+signe de Dournof lui fit garder
+le silence. Aussi longtemps
+qu'on leur permettrait de se voir
+la vie serait supportable. Le
+jeune homme salua donc les
+vieillards, en leur serrant la main
+comme de coutume; il tendit
+aussi la main à Antonine, et
+leur étreinte valait un serment,
+puis il sortit, en disant: Au revoir.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que cela veut dire?
+s'écria sévèrement M. Karzof.
+Comment as-tu pu permettre
+à cet hurluberlu...</p>
+
+<p>--Laisse-moi l'affaire entre les
+mains, mon bon ami, dit aussitôt
+sa femme: j'en parlerai avec
+Nina, et cela vaudra mieux. Une
+mère, vois-tu, sait mieux causer
+avec les jeunes filles, et le père
+avec les garçons; c'est dans l'ordre
+naturel, institué par Dieu et
+les lois.</p>
+
+<p>Sur cette belle phrase, M. Karzof
+murmura un majestueux:
+C'est très-bien, et s'en fut revêtir
+sa robe de chambre, après
+laquelle il soupirait depuis long
+temps.</p>
+
+<p>Madame Karzof emmena sa
+fille dans sa chambre, et là, pendant
+qu'elle aussi déposait son
+harnais de cérémonie, non sans
+force soupirs, elle interrogea
+Antonine, sur tous les points.
+Quand? Où? Comment avait
+commencé cet amour? Qu'avait
+dit Dournof? Avait il toujours
+été respectueux?</p>
+
+<p>--Il ne m'a jamais baisé la
+main, répondit froidement Antonine.</p>
+
+<p>--C'est que, vois-tu, mon enfant,
+la réserve virginale des
+jeunes demoiselles... La bonne
+dame parla sur la réserve virginale
+pendant une demi-heure,
+sans édifier beaucoup Antonine.
+Quand le sermon fut fini, madame
+Karzof ajouta:</p>
+
+<p>--Tout ça, ce sont des bêtises;
+une jeune fille n'a que faire
+d'épouser un homme sans fortune,
+un philanthrope,--ce mot
+pour la digne femme désignait
+une espèce de novateurs fort
+dangereuse; on épouse un homme
+posé, un général, avec une
+"étoile" et de la fortune, et l'on
+est heureux; au moins est-on
+sûre que les enfants ne mourront
+pas de faim.</p>
+
+<p>Madame Karzof parlait dans
+le désert. Sa sagesse bourgeoise
+était lettre morte pour Antonine;
+celle-ci aimait, ce qui aurait
+suffi pour la rendre à ces
+conseils; mais, de plus, elle avait
+entendu tant de fois répéter ces
+maximes qui faisaient partie
+d'une sorte de catéchisme à l'usage
+des mères de famille de la
+classe moyenne, qu'elle en était
+écoeurée d'avance. Rien d'auguste,
+d'élevé, ne sortait jamais
+de ces lèvres pourtant respectées.
+Antonine en souffrait, car
+elle eut voulu vénérer sa mère,
+elle ne pouvait que l'aimer.</p>
+
+<p>La jeune fille reçut donc silencieusement
+sa douche de bons
+avis et d'admonestations prudentes,
+puis elle baisa la main qui
+la lui administrait et s'en fut
+dans sa chambre, pour être seule
+et se remettre de tant d'émotions;
+mais la solitude lui fit
+peu de bien; car, au bout de
+toutes les épreuves que l'avenir
+pouvait lui réserver, elle ne voyait
+briller aucun rayon d'espérance.</p>
+<br><br>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>La soirée de madame Frakine
+était dans tout son éclat; dans
+le grand salon aux murs tapissés
+de papier blanc uni, une quinzaine
+de bougies éclairaient les
+quadrilles animés; une vingtaine
+de jeunes gens, une douzaine
+environ de jeunes filles, semblaient
+avoir oublié qu'il est des
+lendemains aux soirées de danse.
+D'ailleurs à cet âge, on
+ignore la courbature, ou, si elle
+se fait sentir, on en rit, et l'on
+recommence pour la faire passer.
+Un vieux domestique entra,
+portant un plateau couvert de
+verres et de tasse de thé.</p>
+
+<p>--Emporte ça, pas de thé!
+s'écria un des danseurs; ça empêche
+de danser, ça prend du
+temps, et puis on a trop chaud
+après.</p>
+
+<p>--.Mais vous aurez soif! fit
+dans la salle à manger la voix
+de madame Frakine attablée
+avec deux ou trois autres mamans
+devant un samovar gigantesque.</p>
+
+<p>--Nous boirons du kvass répond
+une jeune fille.</p>
+
+<p>--Et puis vous nous donnerez
+à souper, n'est-ce pas? cria de
+loin une autre voix masculine.</p>
+
+<p>--Oui, mes enfants, comme à
+l'ordinaire.</p>
+
+<p>--Il y aura du fromage?</p>
+
+<p>--Et des harengs?</p>
+
+<p>--Oui, et du veau froid! conclut triomphalement madame
+Frakine.</p>
+
+<p>A l'annonce de ce festin délicieux,
+les cabrioles recommencèrent
+de plus belle dans le salon
+voisin, et la bonne dame expliqua
+aux mamans étonnées de
+ce luxe inaccoutumé, que le matin,
+même, ayant reçu un quartier
+de veau de sa petite terre,
+elle l'avait fait rôtir immédiatement,
+afin de régaler sa belle
+jeunesse, comme elle disait.</p>
+
+<p>--Et précisément, acheva-t-elle
+en voyant entrer Dournof,
+voici l'enfant prodigue qui vient
+manger son veau traditionnel.</p>
+
+<p>--Ah! il y a du veau? dit
+Dournof avec cette bonne humeur
+qui ne l'abandonnait guère;
+qu'elle aubaine! Vous avez
+donc fait un héritage?</p>
+
+<p>--Mauvais sujet! fit madame
+Frakine, ne va-t-il pas me reprocher
+ma pauvreté! D'où sortez-vous
+comme ça sans crier gare?</p>
+
+<p>--J'arrive du gouvernement
+de T...</p>
+
+<p>--Quand?</p>
+
+<p>--Ce matin.</p>
+
+<p>--Ah! fit Madame Frakine
+en dirigeant ses yeux ver la porte.
+Antonine, qui tenait le piano
+au moment de l'entrée de Dournof,
+venait de céder sa place à
+une autre martyre du devoir social,
+et paraissait sur le seuil.</p>
+
+<p>--Repartirez-vous? demanda
+la vieille dame au jeune homme
+qui venait de s'asseoir dans un
+vieux canapé vermoulu, tout
+près d'elle.</p>
+
+<p>--Non.</p>
+
+<p>Antonine s'approchait, et,
+sans témoigner de timidité ni
+d'embarras, elle s'assit auprès
+de Dournof. Les dames causaient
+entre elles en prenant le
+thé, le jeune homme se pencha
+vers sa vieille amie.</p>
+
+<p>--Savez-vous qu'on me l'a refusée
+tantôt? dit-il à demi-voix.</p>
+
+<p>--Hein? fit madame Frakine
+ébahie.</p>
+
+<p>--On me l'a refusée parce que
+je n'ai pas voulu entrer dans un
+ministère.</p>
+
+<p>--Hein? fit une seconde fois
+la bonne âme, plus stupéfaite
+que jamais. Dournof ne put
+s'empêcher de rire.</p>
+
+<p>--C'est comme je vous le dis;
+mais cela n'empêche pas les sentiments,
+n'est-ce pas, Antonine?</p>
+
+<p>Sa position de prétendant
+évincé lui donnait une assurance
+nouvelle; il n'avait plus à
+craindre de se trahir, et éprouvait
+une certaine joie à s'avouer
+amoureux de la jeune fille.</p>
+
+<p>--Eh bien! qu'allez-vous faire,
+mes pauvres enfants? dit
+madame Frakine en les regardant
+avec une bonté compatissante.</p>
+
+<p>--Nous attendrons! fit gaiement
+Dournof. Personne ne les
+observait; il prit tranquillement
+la main d'Antonine et la garda
+dans la sienne sous le regard
+bienveillant et attristé de la vieille
+dame. Nous nous aimons assez
+pour attendre.</p>
+
+<p>--Longtemps?</p>
+
+<p>--Dieu le sait! répondit
+Dournof en rejetant ses cheveux
+bouclés en arrière. Allons valser,
+ajouta-t-il en se levant.</p>
+
+<p>Il avait quitté la main d'Antonine;
+mais, sur le seuil de la
+porte, il lui passa un bras autour
+de la taille et fondit la foule des
+cavaliers restés sans dames, qui
+regardaient danser les autres.</p>
+
+<p>--Tu danses déjà? lui jeta un
+camarade peu charitable, faisant
+allusion à son deuil encore récent.</p>
+
+<p>--<i>Vita nuova</i>, mon cher, lui
+jeta Dournof par dessus l'épaule;
+j'étais chenille, je me fais papillon,
+et d'ailleurs on prend son
+bonheur où on le trouve.</p>
+
+<p>Sur cette réponse passablement
+énigmatique, il se mit à
+valser comme si la vie n'avait
+eu pour lui d'autre but que de
+tourner en mesure autour d'un
+salon.</p>
+
+<p>Quand l'heure fut venue de
+rentrer, Jean Karzof, qui était
+arrivé fort tard, après l'opéra
+italien qu'il aimait passionnément,
+sortit avec sa soeur et un
+groupe de jeunes gens, qui tous
+demeuraient à peu de distance
+les uns des autres. Dournof les
+accompagnait, et bientôt, profitant
+de l'extase où la musique
+avait plongé son ami, qu'un camarade
+avait entraîné dans une
+discussion acharnée, il se rapprocha
+d'Antonine. La nuit était
+belle, la maison des Karzof tout
+proche; on allait à pied; les
+fiancés causèrent quelques moments
+ensemble.</p>
+
+<p>--Il faut bien que je m'accoutume
+à ma nouvelle situation,
+dit Dournof; je suis à peu près
+comme un colonel sans régiment,
+un curé sans cure; je suis
+un fiancé sans fiancée...</p>
+
+<p>Antonine tourna vivement la
+tête de son côté. Sous le capuchon
+qui recouvrait sa tête, il
+lut un reproche dans l'éclair de
+ses yeux.</p>
+
+<p>--Je suis sans fiancée aux yeux
+des autres. Je puis avouer hautement
+que je vous aime, mais
+puis-je dire que vous m'aimez?
+--Elle hésita un moment,
+puis répondit franchement:</p>
+
+<p>--Vous pouvez le dite, puisque
+c'est vrai.</p>
+
+<p>Dournof la regarda, et se sentit
+fier d'elle.</p>
+
+<p>--Je vois, continua la jeune
+fille, que le meilleur est de nous
+fier à l'amitié et à l'honneur de
+ceux qui nous entourent; si
+nous semblons nous méfier
+d'eux, quelque parole maligne
+reviendra à mes parents. Si nous
+ne cachons rien,--je suis certaine
+que tous feront de leur mieux
+pour nous protéger.</p>
+
+<p>--Vous avez raison, s'écria
+Dournof, frappé de la logique
+juvénile de ce raisonnement audacieux.
+Commençons tout de
+suite. Amis! dit-il d'une voix
+forte.</p>
+
+<p>Les cinq jeunes gens qui marchaient
+à côté de Jean s'arrêtèrent
+autour de lui.</p>
+
+<p>--Toi, le premier, dit Dournof,
+tu sais que j'aime ta soeur
+et qu'on me la refuse; tu es chagriné
+de ce refus, et jusqu'ici
+nous avions vécu en frères...</p>
+
+<p>--Et cela continuera jusqu'à
+la fin de nos deux vies, interrompit
+Jean.</p>
+
+<p>--Ta soeur ne veut pas se soumettre
+à l'arrêt de ses parents..</p>
+
+<p>--Elle a raison, fit Jean en
+prenant le bras de sa soeur sous
+le sien.</p>
+
+<p>--Eh bien, à vous tous, mes
+amis, qui seriez heureux de
+trouver du secours dans une position
+semblable, je déclare
+qu'Antonine et moi nous continuons
+à nous considérer comme
+fiancés, en attendant le jour où
+un changement dans ma fortune
+me permettra de la réclamer.</p>
+
+<p>Nous vous communiquons cette
+nouvelle, parce qu'il nous semble
+plus digne de l'amitié et de
+l'honneur d'agir franchement
+avec vous. Allez-vous nous protéger
+contre la calomnie, et nous
+prévenir des dangers qui pourraient
+nous menacer à notre insu?</p>
+
+<p>--Nous jurons, dit une voix
+toute jeune et vibrante d'émotion
+contenue, de défendre la
+jeunesse et l'amour contre l'opiniâtreté
+intéressée de la vieillesse.</p>
+
+<p>--Nous le jurons! répétèrent
+les autres.</p>
+
+<p>Ils étaient alors sur un des innombrables
+ponts qui coupent
+les canaux de Pétersbourg; la
+ville dormait; à peine, de loin
+en loin, entendait-on le roulement
+d'une voiture attardée;
+leurs voix retendirent fraîches et
+jeunes.</p>
+
+<p>--Hourra! crièrent ils gaiement,
+en se remettant en marche.</p>
+
+<p>--Vous allez vous faire coffrer
+pour tapage nocturne, dit
+Jean, mais je vous remercie tout
+de même.</p>
+
+<p>--Je vous remercie, dit Antonine
+de sa voix douce, en tentant
+la main à chacun de ses
+défenseurs.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, si
+quelqu'un d'entre eux avait été
+charmé par sa beauté ou sa grâce,
+il étouffa ce sentiment pour
+jamais: Antonine était sacrée
+pour eux puisqu'elle appartenait
+à Dournof. Désormais, elle
+eut autour d'elle une sorte de
+bataillon sacré pour la défendre,
+et elle fut, en effet, défendue
+contre les propos malveillants
+par la présence de ces cinq
+hommes qui lui furent également
+dévoués et dont elle ne
+distinguait particulièrement aucun.</p>
+
+<p>Pendant que la jeunesse complotait
+contre eux, M. et madame
+Karzof, la tête sur l'oreiller,
+attendaient le retour de leurs enfants,
+en projetant aussi des desseins
+machiavéliques, à la clarté
+adoucie de la lampe qui brûlait
+devant les images saintes.</p>
+
+<p>--Vois-tu mon bon ami, disait
+madame Karzof en regardant
+d'un air rêveur sa robe de chambre
+pendue à un clou au fond
+de la chambre;--c'était d'ordinaire
+sur cet objet que se portaient
+ses regards quand elle réfléchissait;--vois-tu,
+j'ai bien observé
+Antonine pendant que
+Dournof parlait; elle n'est pas
+amoureuse de lui. Ce n'est pas
+ainsi qu'une fille amoureuse reçoit
+la notification d'un refus.</p>
+
+<p>--Mais, fit observer M. Karzof,
+avec plus de raison qu'on ne
+l'aurait pu supposer, peut-être
+bien sa manière à elle d'être
+amoureuse n'est elle pas pareille
+à celle des autre?</p>
+
+<p>--Laisse donc! Toutes les
+jeunes filles sont semblables! Te
+rappelles-tu la petite Véra lorsqu'on
+ne voulait pas la marier
+au fils du prêtre de l'église de
+Kazan? A-t-elle assez pleuré,
+crié, refusé de manger et tout
+ce qui s'ensuit! C'était un tel
+vacarme chez eux que sa mère
+venait faire son somme ici pendant
+la journée; chez elle, son
+démon de fille ne la laissait pas dormir... Eh bien, ça ne l'a pas
+empêcher d'épouser un chef de
+bureau aux Apanages six mois
+après;--Voilà ce que j'appelle
+une demoiselle amoureuse! Mais
+Antonine... oh! non!</p>
+
+<p>--Tant mieux! proféra Karzof,
+cela fait honneur à son bon
+sens, et à l'éducation que vous
+lui avez donnée.</p>
+
+<p>--Eh bien, vois-tu, monsieur
+Karzof, de peur que notre fille
+ne s'amourache de quelque godelureau,
+je crois qu'il faudrait
+la marier sans retard. Elle a dix-neuf
+ans, il n'est que temps.</p>
+
+<p>--Je veux bien, dit M. Karzof.
+Mais à qui?</p>
+
+<p>--Ah! voilà! fit la mère en
+réfléchissant plus profondément
+que jamais, et en magnétisant
+de son regard la robe de chambre
+indifférente. C'est à toi de
+chercher; dans tes bureaux, tu
+dois avoir quelqu'un... il ne manque
+pas de célibataires dans les
+ministères...</p>
+
+<p>--Oui, répliqua Karzof, mais
+ils n'ont pas de fortune.</p>
+
+<p>--Les jeunes! mais les vieux?</p>
+
+<p>--Est-ce que tu marierais
+Antonine à un vieux? fit M.
+Karzof d'un air éminemment dubitatif.</p>
+
+<p>Combien as-tu de plus que
+moi? rétorqua victorieusement
+son épouse, en se tournant vers
+lui.</p>
+
+<p>--Dix-huit ans, je crois... répondit
+le brave homme.</p>
+
+<p>--Eh bien! est-ce que je t'ai
+rendu malheureux?</p>
+
+<p>--Non, certes, oh! non! s'écria
+Karzof;--mais ce n'est pas
+la même chose, ajouta-t-il aussitôt
+avec justesse.</p>
+
+<p>--Nous étions, il est vrai, des
+époux assortis, répondit madame
+Karzof. Mon Dieu, si je pouvais
+trouver pour Antonine un
+homme dans ton genre, que je
+serais heureuse!</p>
+
+<p>Là dessus, les époux se mirent
+à chercher en commun parmi
+les messieurs de leur connaissance
+ceux qui pouvaient
+prétendre à la main d'Antonine.
+Si les oreilles ne tintèrent pas
+cette nuit à trente célibataires
+aussi peu occupés d'Antonine
+que l'enfant qui vient de naître,
+c'est que probablement ils dormaient
+sur ces mêmes oreilles.</p>
+
+<p>Le résultat de cet examen fut
+que, la semaine suivante, on
+donnerait un bal, où les célibataires,
+triés soigneusement sur
+le volet, seraient offerts à l'admiration
+de leur fille.</p>
+
+<p>Au moment où les époux,
+fiers de cette résolution, se préparaient
+à s'endormir pour tout
+de bon, ils entendirent un léger
+bruit de pas qui leur annonçait
+la rentrée de leurs enfants. Un
+petit rire échappé à Antonine
+qui disait bonsoir à son frère
+acheva de confirmer madame
+Karzof dans sa sécurité.</p>
+
+<p>--Tu vois bien qu'elle ne pense
+pas à Dournof, conclut-elle,
+puisque tu l'entends rire. Et la
+bonne dame s'endormit sur un
+lit de roses.</p>
+
+<p>Sa fille était rentrée dans sa
+chambre, cependant, et au lieu
+de se déshabiller, assise sur un
+petit canapé, la tête inclinée sur
+la poitrine, elle réfléchissait tristement.</p>
+
+<p>--Eh bien, ma beauté, lui dit
+la Niania, qui l'attendait, si tard
+qu'elle dût rentrer, et qui ne se
+couchait jamais sans avoir fait
+sur elle le signe de la croix, pour
+écarter les mauvais rêves,--tu
+ne te déshabilles pas? Est ce que
+tu n'as pas sommeil?</p>
+
+<p>Antonine tressaillit.</p>
+
+<p>--Pardon, Niania, dit-elle, je
+te fais attendre,--tu dois être fatiguée.</p>
+
+<p>Elle se leva aussitôt et se livra
+aux soins de sa fidèle servante.
+Celle-ci peigna avec soin les
+beaux cheveux, si longs et si
+lourds qu'ils inclinaient légèrement
+sous leur fardeau la tête
+de la jeune fille; elle était fière
+de ses cheveux bruns, si doux
+et si souples; elle les tressait patiemment
+tous les jours deux
+fois, pour éviter qu'ils ne perdissent
+leur lustre, et ne permettaient
+à aucune main étrangère
+de toucher aux nattes de
+"son enfant". Lorsque madame
+Karzof, mue du beau zèle dont
+nous avons parlé, se mit en tête
+de faire venir un coiffeur, elle
+eut à livrer une vraie bataille à
+la Niania, et si elle obtint les
+honneurs du combat, c'est uniquement
+parce qu'elle la renvoya
+à la cuisine en lui fermant la
+porte sur le nez.</p>
+
+<p>--Eh bien, mignonne, dit doucement
+la vieille servante, tes
+parents n'ont pas accepté ton
+bien-aimé? Ils ont refusé de lui
+donner notre colombe?</p>
+
+<p>--Oui, soupira Antonine.</p>
+
+<p>--Et toi, qu'est-ce que tu dis?</p>
+
+<p>--Je dis que je l'épouserai,
+lui ou personne.</p>
+
+<p>La Niania garda le silence, et
+hocha par deux fois sa vieille
+tête grise.</p>
+
+<p>--C'est qu'ils veulent te marier,
+reprit-elle au bout d'un moment.</p>
+
+<p>--A qui? dit Antonine en levant
+brusquement la tête.</p>
+
+<p>--Je ne sais pas; on te cherche
+un promis. On va donner
+un bal pour toi, et l'on s'occupera
+de te marier le plus vite
+possible.</p>
+
+<p>--Quelle idée! Où as tu pris
+cela?</p>
+
+<p>--J'ai écouté à la porte, pendant
+que tu étais chez madame
+Frakine. Et lui, que dit-il, ton
+ami?</p>
+
+<p>--Il dit comme moi.</p>
+
+<p>--Que Dieu étende sa main
+sur vous, soupira la Niania, car
+je prévois que votre vie ne sera
+pas tranquille!...</p>
+
+<p>Antonine s'étendit sur son lit;
+sa bonne ramena les couvertures
+sur elle, attisa la lampe des
+images, et se retira en faisant
+des signes de croix dans l'air de
+tous côtés pour chasser l'esprit
+malin.</p>
+
+<p>Mais l'esprit malin était resté
+au coeur de la jeune fille. Une
+colère sourde travaillait en elle
+et montait toujours, menaçant
+de submerger sa raison. Si on
+l'avait laissée en paix, maîtresse
+d'attendre que Dournof eût conquis
+une position, elle aurait été
+une fille douce et soumise, patiente
+malgré son chagrin, et respectueuse
+toujours... Mais on
+voulait disposer d'elle sans son
+consentement... on traitait son
+amour comme un enfantillage,
+on se jouait de l'homme qu'elle
+aimait... Sa colère devint si forte,
+qu'Antonine se leva, incapable
+de rester immobile plus longtemps.
+La fraîcheur de la chambre
+calma un peu sa fièvre. Elle
+fit deux ou trois fois le tour de
+sa cellule virginale, et s'arrêtant
+devant les images, elle s'agenouilla
+pieusement.</p>
+
+<p>--Sainte mère de Dieu! dit-elle
+tout haut, en étendant la
+main vers l'image de la Vierge
+qui lui souriait placidement, son
+enfant dans les bras, je jure d'être
+à lui ou à personne.--Et s'il
+faut mourir pour tenir mon serment,
+je mourrai.</p>
+
+<p>Elle se prosterna et resta longtemps
+en prières. Le froid et
+l'immobilité la glacèrent; un
+frisson passa sur son corps. Elle
+se leva, rejetant ses tresses importunes,
+puis retourna à son lit
+et s'endormit.</p>
+<br><br>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Les jours suivants, madame
+Karzof continua à étudier attentivement
+sa fille, mais celle-ci
+s'était fait un visage impénétrable;
+Dournof vint voir Jean à
+plusieurs reprises, sans affectation;
+il passa la meilleure partie
+du temps de sa visite dans la
+chambre du jeune homme, et ne
+fit qu'apparaître et disparaître
+dans le salon. Antonine l'accueillait
+comme par le passé,
+lui tendait la main, lui souriait,
+exactement comme s'il n'avait
+jamais été question de mariage
+entre eux; les plus malintentionnés
+n'auraient pu rien trouver
+à critiquer dans cette conduite,
+si bien que madame Karzof,
+se disant que le danger était
+écarté de ce côté, s'adonna entièrement
+aux préliminaires de
+la fête projetée.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle faisait une
+tournée de visites préparatoires
+elle recueillit nombre de compliments
+sur sa fille, et pas mal
+d'ouvertures de la part des dames,
+aussi désireuses de placer
+un jeune célibataire que madame
+Karzof pouvait l'être de placer
+Antonine. Entre demandeurs
+et offrants, les choses finissent
+toujours par s'arranger. Cette
+grande comédie que donnent incessamment
+aux désintéressés
+les faiseurs de mariages a des
+hauts et des bas, comme toutes
+les représentations de ce monde;
+il y a des moments où il se
+trouve sur le marché plus de célibataires
+que de jeunes filles;
+d'autres, et c'est le cas le plus
+fréquent, où les demoiselles sont
+offertes en grande quantité, et
+les célibataires peu nombreux.
+Le grand talent, en telle occurrence,
+est de garder sa... comment
+dire cela sans blesser personne?...
+il s'agit d'acheter, en
+tout cas, si l'on ne peut supposer
+qu'il s'agisse de vendre! Le
+talent est donc de garder sa marchandise
+en magasin, aussi longtemps
+qu'elle n'est pas demandée
+sur la place. On a vu de très-beaux
+mariages, ce qu'on appelle
+des mariages avantageux, se
+conclure en vingt quatre heures,
+parce qu'un ambassadeur avait
+besoin d'une ambassadrice pour
+lui aider à représenter la république
+au Monomotapa; on a
+vu aussi des célibataires immariables,
+et abandonnés des marieuses
+les plus habiles, trouver
+femme sans coup férir; c'est
+qu'ils avaient choisi le bon moment,--ce
+qui est en toute chose
+le premier point.</p>
+
+<p>Lorsque madame Karzof se mit
+en campagne pour marier Antonine,
+ il s'était fait une grande
+razzia de demoiselles à la Noël
+précédente, et ceux qui n'avaient
+pas pris leurs précautions d'avance
+étaient restés célibataires
+comme devant. La bonne dame
+reçut donc des compliments extraordinaires
+ sur le mérite, la
+beauté, l'intelligence, etc., etc,
+de sa fille, et dans les six maisons
+qu'elle parcourut le premier
+jour de sa tournée, elle
+trouva quatre prétendants,--non
+pas que tous les quatre
+eussent témoigné un désir particulier
+d'épouser Antonine, mais
+il y avait quatre messieurs disposés
+à épouser une jolie femme
+avec une jolie dot, ou même
+une jolie dot, sans faire d'une
+jolie femme un complément
+indispensable.</p>
+
+<p>Madame Karzof sourit, et
+rentra au logis triomphante et
+la tête haute.</p>
+
+<p>--Puisqu'il en est ainsi, dit
+elle à son mari au premier moment
+de tête à tête, nous les inviterons
+tous, et nous serons
+très-difficiles dans notre choix.
+Nous avons droit à la fleur du
+panier.</p>
+
+<p>Le second jour fut plus favorable
+encore que le premier, car
+il se rencontra, parmi les victimes
+immolées à l'orgueil maternel
+de madame Karzof, quelqu'un
+qui avait vu--positivement
+vu Antonine, et qui la demandait
+personnellement! oui!
+personnellement! Non pas une
+personne bien élevée avec un
+petit capital, mais mademoiselle
+Karzof elle-même, telle qu'elle
+était! Madame Karzof, gagna
+sur-le-champ un pouce en hauteur.</p>
+
+<p>Le lecteur se tromperait, et
+nous serions bien malheureux de
+cette erreur, s'il se figurait qu'en
+Russie l'on traite ces questions
+directement. Ce serait de la première
+grossièreté; tout au plus
+cela se passe-t-il chez les marchands
+dans la classe intelligente
+et civilisée des employés
+demi-supérieurs, les choses vont
+tout autrement. Madame Karzof
+abordait ainsi ses bonnes amies:</p>
+
+<p>--Bonjour, chère Anastasie
+Pétrowna! Mon Dieu, qu'il s'est
+écoulé de temps depuis que j'ai
+eu le plaisir de vous voir!</p>
+
+<p>--Il y a au moins six semaines!
+j'aurais dû aller vous rendre
+visite, mais...</p>
+
+<p>--Du tout! c'est moi qui
+vous devais une visite.</p>
+
+<p>--Vous croyez! tant mieux,
+cela me rassure; mais nous ne
+comptons pas les visites, n'est-ce
+pas, entre nous! Eh bien, quoi
+de neuf en ce monde?</p>
+
+<p>--Mais pas grand'chose; les
+Morof ont marié leur fils, vous
+savez...</p>
+
+<p>--Oui, oui, c'est de l'histoire
+ancienne. Et votre jolie Antonine,
+quand la mariez-vous?</p>
+
+<p>--Oh! nous ne sommes pas
+pressés, Dieu merci! Nous n'en
+sommes pas embarrassés... une
+enfant si douce, si aimante! telle
+que vous la voyez, elle ne m'a
+pas donné une heure de chagrin
+dans toute sa vie. Je ne crois pas
+lui avoir jamais adressé un mot
+de reproche!</p>
+
+<p>--Que vous êtes heureuse, ma
+bonne amie! Je n'ai pas eu tant
+de bonheur avec mes filles; elles
+sont toutes mariées, à présent,
+je puis le dire, elles m'ont donné
+beaucoup de mal pour leur
+éducation. Mais dans le temps
+je parlais comme vous.</p>
+
+<p>Les deux mères se mettent à
+rire de concert, mais il y en a
+une qui rit jaune.</p>
+
+<p>--Nous voulons donner un
+bal la semaine prochaine, reprend
+madame Karzof d'un air
+un peu pincé; connaîtriez-vous
+quelques gentils garçons, des
+messieurs bien élevés, qui voudraient
+danser chez nous?</p>
+
+<p>--Chez vous? Je crois bien,
+vous trouverez toujours bien autant
+de cavaliers que vous en
+pourrez désirer! une maison où
+l'on s'amuse tant! Je vous amènerai
+M., X., M., V., M., Z., etc;
+mais si vous ne voulez pas marier
+Antonine cette année, je ne
+vous amènerai pas M. Titolof.</p>
+
+<p>--Et pourquoi, ma chère
+amie?</p>
+
+<p>--Parce qu'il est amoureux
+fou de votre charmante fille. Il
+l'a vue au dernier bal de l'assemblée
+de la noblesse, et il a
+cherché toute la soirée quelqu'un
+pour se faire présenter...
+Malheureusement je n'étais pas
+là, et s'il a trouvé nombre de
+jeunes gens pour lui parler de
+vous et de votre famille, il n'en
+a pas rencontré d'assez sérieux
+pour qu'il le prit comme chaperon.</p>
+
+<p>--Et! quelle idée! on se fait
+présenter tout de même. Quel
+âge a-t-il?</p>
+
+<p>--Environ trente-cinq ans, je
+crois; il a déjà le grade de général
+civil et la croix de Sainte-Anne.</p>
+
+<p>--Comme mon mari, s'écria
+ici madame Karzof; si jeune!
+a-t-il de la fortune?</p>
+
+<p>--Il n'est pas millionnaire,
+mais il doit avoir trois mille roubles
+environ de revenu, ce qui
+avec les appointements de sa place
+lui fait à peu près six mille
+roubles...</p>
+
+<p>--Ce n'est pas à dédaigner,
+dit madame Karzof d'un air sérieux;
+mon Dieu que de prétendants!
+Nous n'en manquerons
+pas, à coup sûr; depuis huit
+jours, on m'en a proposé plus
+d'une douzaine.</p>
+
+<p>--C'est ainsi que se font les
+mariages, pas tous, heureusement,
+à la plus grande gloire
+des mères de famille. On a cru
+remarquer que celles qui ont le
+plus mal marié leurs propres enfants
+sont les plus acharnées à
+conclure des unions pour les autres,
+mais on n'a pu s'assurer si
+c'est l'esprit de vengeance qui
+les anime, ou quelque autre sentiment.</p>
+<br><br>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Le résultat de tant de courses
+et de visites, sans compter
+deux journées entières employées
+à s'assurer un "tapeur" et
+des domestiques de renfort à
+veiller au souper, aux glaces, au
+thé, à la toilette d'Antonine, fut
+une violente courbature qui prit
+madame Karzof une heure avant
+le dîner, le jour de son bai.</p>
+
+<p>Il était trop tard pour reculer,
+cependant; la malheureuse mère,
+victime de son devoir, endossa
+en gémissement une robe
+de soie lilas, trop étroite, parce
+qu'elle la mettait rarement, et se
+tint de son mieux à l'entrée du
+salon pour recevoir ses visiteurs.</p>
+
+<p>Il vint beaucoup de demoiselles,
+amenées par leurs mamans,
+et plus encore de jeunes gens:
+ceux-ci arrivaient tout seuls; une
+demi-douzaine de prétendants
+"sérieux" et une autre demi-douzaine
+de prétendants moins
+sérieux se groupèrent autour
+d'Antonine.</p>
+
+<p>Celle-ci avait eu pour premier
+soin doter les bijoux dont sa
+mère l'avait chargée, ce qui lui
+avait attiré un coup d'oeil flamboyant,
+mais sans effet: très
+calme, pâle comme de coutume,
+vêtue de blanc, elle recevait les
+hommages de ces inconnus avec
+une indifférence parfaite. L'escadron
+sacré se tenait à peu de distance,
+sous la conduite de Jean
+Karzof, que cette petite guerre
+amusait beaucoup.</p>
+
+<p>On commença à danser; au
+moment où un des prétendants
+sérieux, homme d'une quarantaine
+d'années, chauve, un peu
+poussif, mais qui portait majestueusement
+des lunettes d'or sur
+son nez camus, s'inclinait devant
+Antonine pour la première valse,
+Jean la lui enleva sous ses
+besicles, et l'entraîna rapidement
+à l'autre bout du salon.</p>
+
+<p>--Oh! Jean! s'écria madame
+Karzof. Quel polisson!</p>
+
+<p>Cette exclamation, qui n'était
+pourtant pas de cérémonie, n'arriva
+pas aux oreilles du jeune
+homme. Très-affairé en apparence,
+il manoeuvrait pour faire
+passer sa soeur au moment voulu
+au bras de Dournof, sans la
+reconduire à sa place.</p>
+
+<p>Le stratagème réussit parfaitement,
+et l'escadron sacré comprit
+aussitôt la manoeuvre. Après
+deux tours de valse, Dournof
+déposa Antonine sur une chaise,
+non loin de sa mère; mais au
+moment où les besicles se dirigeaient
+de ce côté, un des séides
+d'Antonine l'enlevait pour la repasser
+à un autre, et ainsi de
+suite jusqu'au moment où la valse
+fut terminée.</p>
+
+<p>En Russie, on ne danse pas
+toute une danse, sauf le quadrille,
+avec la même dame; ce
+serait une haute inconvenance.
+On se permet tout au plus deux
+ou trois tours de salon s'il est
+très-vaste, après quoi l'on ramène
+la dame à sa place, où elle
+a la faculté d'accepter ou de refuser
+ensuite tel cavalier qui lui
+convient. Cette mode, à coup
+sùr moins fatigante que la mode
+française, permet à tout le
+monde de danser à peu près
+avec tout le monde durant la
+même soirée, et devait fournir à
+Antonine de nombreux moyens
+d'esquiver les protégés de sa
+mère.</p>
+
+<p>--Ecoute, lui dit sévèrement
+cette dernière, au moment où,
+occupée de ses devoirs de maîtresse
+de maison, la jeune fille
+s'affairait à appareiller les quadrilles;
+ne danse pas avec ces
+petits jeunes gens, les amis de
+ton frère; tu peux les voir tous
+les jours; tu vois bien qu'il vient
+des gens convenables, sérieux,
+--c'est avec ceux-là qu'il faut
+danser, entends-tu?</p>
+
+<p>Antonine fit un signe de tête,
+et s'esquiva. Lorsque les premières
+mesures de la contredanse
+retentirent, sa mère vit avec
+horreur qu'elle dansait avec un
+des "petits jeunes gens"! Elle
+lui adressa de loin une verte semonce,
+qui fut perdue, comme
+le reste.</p>
+
+<p>--Pourquoi m'as tu désobéi?
+dit madame Karzof en rejoignant
+sa fille dans la salle à manger,
+dès que la musique eut cessé.</p>
+
+<p>--Mais, maman, ce n'est pas
+ma faute si Matvéief m'a invitée
+avant les autres! Je ne pouvais
+pas me douter que le gros monsieur
+m'inviterait.</p>
+
+<p>--Le gros monsieur? répéta
+la mère effarée.</p>
+
+<p>--Eh oui! le gros monsieur à
+lunettes. A son âge, est-ce qu'on
+danse?</p>
+
+<p>Après avoir enfoncé ce poignard
+dans le coeur de sa mère,
+Antonine s'envola comme un papillon.</p>
+
+<p>Dix heures avaient sonné, et
+le phénix des prétendants, le général
+de trente-cinq ans, décoré
+de Sainte-Anne, n'était pas encore
+arrivé. Madame Karzof jetait
+des regards inquiets, tantôt
+sur sa fille, qui continuait à danser
+de préférence avec les "petits
+jeunes gens", tantôt sur la
+porte qui s'ouvrait souvent, mais
+pour laisser passer des visages
+connus. Enfin, sa bonne amie
+parut, vêtue d'une superbe robe
+de soie bleue, d'un bleu à faire
+rougir le ciel de juin, entraînant
+dans le remous des plis de sa
+jupe le général Titolof, qui avait
+beaucoup de peine à se dépêtrer.</p>
+
+<p>--Oh! oh! dit à demi-voix
+Dournof, placé derrière Antonine
+à ce moment, c'est sérieux,
+cette fois!</p>
+
+<p>Le général Titolof avait, en
+effet, trente-cinq ans environ,
+c'est-à-dire trente-sept ans et
+onze mois; c'était un homme de
+belle prestance qui portait en
+avant un beau torse bombé, recouvert
+pour la circonstance
+d'un linge éblouissant et d'un
+gilet plus éblouissant encore. Le
+reste du corps, orné de drap fin,
+suivait ce torse magnifique; la
+tête qui surmontait le tout n'était
+pas indigne de cet ensemble;
+de beaux yeux gris, des
+sourcils noirs, une fine moustache
+noire, une virgule noire, des
+cheveux noirs très-fins et frisés
+au fer, et surtout, oh! si admirablement
+pommadés! Des gants
+paille, un chapeau gibus avec
+des initiales surmontées d'une
+couronne... Tout cela était parfait,
+si parfait, que Karzof enfonça
+ses doigts dans les côtés
+de Dournof qui sursauta.</p>
+
+<p>--Comment peux-tu te comparer
+à cet oiseau-là? lui dit-il;
+mais tu n'es pas seulement digne
+de serrer la boucle de son gilet.</p>
+
+<p>--Je la serrerais peut-être un
+tantinet trop fort, répondit
+Dournof d'un air méditatif en
+contemplant la beauté incontestable
+du général Titolof.</p>
+
+<p>--Je veux aller voir s'il miaule
+ou s'il aboie, dit Jean; il est impossible
+que cette tête-là parle
+d'une voix humaine, comme toi
+et moi.</p>
+
+<p>Titolof, suivant toujours la
+robe de soie bleue, était arrivé
+auprès de madame Karzof.</p>
+
+<p>--Le général Titolof, mon
+ami, et celui de mon mari, dit la
+robe bleue en le présentant.</p>
+
+<p>Les talons de Titolof se rapprochèrent;
+il inclina la tête
+avec un geste mécanique irréprochable,
+et la releva aussi gracieusement,
+puis se pencha sur
+la main potelée de madame Karzof,
+qu'il porta à ses lèvres.</p>
+
+<p>--Enchantés, enchantés, murmura
+la bonne dame, en se retournant
+aussi vite que sa courbature
+le lui permettait.</p>
+
+<p>--Je vais vous faire faire connaissance
+avec notre famille...
+Mon mari... Le mari salua. Mon
+fils, Jean...</p>
+
+<p>Jean Karzof venait, bien mal
+à propos, de demander une polka
+au tapeur aveugle, et le salon
+retentissait des accords mélodieux
+des "folichons". Jean
+s'inclina devant le monsieur, qui
+lui serra la main à l'anglaise.</p>
+
+<p>--Et ma fille Antonine, où
+est-elle, Jean?</p>
+
+<p>--Là-bas, maman, répondit
+respectueusement le jeune homme.</p>
+
+<p>Antonine était là-bas, en effet,
+qui dansait la polka avec un
+"petit jeune homme"; au moment où
+sa mère lui lançait un
+regard irrité, elle l'aperçut qui
+quittait le petit jeune homme
+pour repartir aussitôt avec les
+besicles, et la colère de son regard
+se changea en une approbation
+qui devint du regret en
+retombant sur le général Titolof.</p>
+
+<p>--Je vous la ferai voir tout à
+l'heure, général; passez donc
+par ici.</p>
+
+<p>--Trop heureux, dit le général
+d'une voix suave.</p>
+
+<p>Jean s'enfuit en pouffant de
+rire vers ses amis.</p>
+
+<p>--Il ne miaule pas, dit-il, il
+bêle!</p>
+
+<p>Antonine revint pourtant vers
+sa mère, car il fallait bien finir
+par là, et la présentation eut
+lieu.</p>
+
+<p>--J'ai désiré me rapprocher
+de vous, mademoiselle, dit le
+général de sa voix melliflue;
+l'impression que vous avez faite
+sur moi est ineffaçable.</p>
+
+<p>Antonine s'inclina légèrement
+comme pour dire: "En
+voilà assez!" Mais Titolof reprit:</p>
+
+<p>--Je serais heureux que votre
+jolie bouche ajoutât une autorisation
+à celle que j'ai déjà reçue
+de madame votre mère...</p>
+
+<p>Antonine regarda sa mère...
+hélas! l'autorisation n'était que
+trop écrite dans le sourire qui
+éclairait le visage de madame
+Karzof.</p>
+
+<p>--Réponds donc, Nina! dit
+celle-ci. Elle est si timide! ajouta-t-elle
+en s'adressant au général.</p>
+
+<p>--Je ne sais quelle est l'autorisation
+que ma mère vous a accordée,
+monsieur, dit Antonine,
+rougissant de sa propre audace.</p>
+
+<p>--Celle de vous présenter mes
+hommages respectueux...</p>
+
+<p>--Antonine! cria un peu trop
+haut Jean Karzof, on a besoin
+de toi ici...</p>
+
+<p>La jeune fille fit un petit salut
+qui pouvait passer à la rigueur
+pour un acquiescement,
+et disparut en murmurant:</p>
+
+<p>--Veuillez m'excuser.</p>
+
+<p>--Ces jeunes filles! dit sa
+mère en souriant, elles sont si
+farouches quand elles ont été
+bien élevées! et je puis me vanter
+que rien n'a terni l'âme de
+mon Antonine. Elle ne sait pas
+seulement ce qu'on veut d'elle...</p>
+
+<p>Le général Titolof et madame
+Karzof se retirèrent dans la
+propre chambre à coucher de la
+vertueuse dame, convertie en
+boudoir pour la circonstance,
+et curent là une de ces conversations
+matrimoniales qui se
+terminent généralement par ces
+mots:</p>
+
+<p>--C'est Dieu qui vous a envoyé
+sur mon chemin!</p>
+
+<p>Toutes les belles-mères débutent
+ainsi, et tous les gendres
+commencent par là.</p>
+
+<p>Titolof dansa plusieurs fois
+avec Antonine; son inexorable
+mère la retint auprès d'elle par
+la jupe jusqu'à ce que le général
+fût venu s'incliner devant elle,
+le bras arrondi et la bouche en
+coeur. Mais au dernier moment
+pendant le cotillon qui suivait
+le souper, selon l'usage de cette
+époque, Antonine trouva moyen
+de ne pas échanger vingt paroles
+avec son cavalier. Elle dansait
+avec lui, mais à chaque minute
+elle lui était ravie pour une
+figure, de sorte que s'il se retira
+enchanté de lui-même, de sa
+conduite irréprochable et de ses
+manières exquises, la jeune fille
+eut la consolation, en le voyant
+partir, de penser qu'elle ne lui
+avait pas dit cinq phrases. Dournof
+emportait dans le gant de sa
+main gauche un petit billet au
+crayon contenant ces mots: "A
+vous ou à personne, je l'ai juré
+devant les images."</p>
+<br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Quinze jours se passèrent
+ainsi: le mois de février tirait à
+sa fin, et les dernières fêtes du
+carnaval mettaient toute la ville
+en branle. Le général Titolof
+était venu d'abord tous les deux
+jours, puis tous les jours; ensuite
+on l'avait invité à dîner, et
+quel dîner! jamais la cuisinière
+n'avait passé de plus rude journée!
+Cependant, Antonine avait
+gagné un point: elle avait maintenu
+son samedi chez madame
+Frakine; le Titolof abhorré
+n'avait point été invité chez la
+vieille dame, et madame Karzof
+n'attachait pas assez d'importance
+aux réceptions de celle-ci
+pour avoir l'idée de l'y présenter
+elle-même.</p>
+
+<p>Cette soirée de liberté, semblable
+à celles d'autrefois, si dissemblable
+de la vie contrainte
+et cérémonieuse que les visites
+du prétendant lui imposaient
+désormais, produisit une impression
+extraordinaire sur la
+jeune fille. A peine entrée, en
+entendant le son familier du
+piano, au murmure de ces voix
+juvéniles dont plusieurs lui
+étaient chères, elle perdit contenance;
+tout son grand courage
+l'abandonna en un instant,
+et elle fondit en larmes au milieu
+du salon.</p>
+
+<p>Toute la jeunesse présente,--il
+n'y avait pas une seule maman--se
+pressa autour d'elle,
+les jeunes gens pour la soutenir,
+les jeunes filles pour l'interroger
+et lui offrir les caresses faciles et
+charmantes de leur âge.</p>
+
+<p>--Qu'as-tu donc, Antonine?
+on t'a fait du chagrin? Peut-on
+te venir en aide? Ces questions
+et dix autres se croisaient autour
+d'elle; appuyée sur l'épaule
+d'une amie d'enfance, elle
+essayait vainement d'arrêter ses
+pleurs.</p>
+
+<p>--Jean! où est Jean? demanda-t-on.</p>
+
+<p>Jean était à l'opéra italien,
+comme toujours le samedi
+Dournof, qui arrivait, domina
+tout le groupe de sa haute taille
+et s'avança jusqu'à Antonine.</p>
+
+<p>--Je sais ce qu'elle a, moi.
+On veut la forcer à épouser un
+homme qu'elle déteste, dit-il à
+haute voix, et passant un bras
+autour de la jeune fille, il la conduisit
+vers un canapé où il s'assit
+près d'elle.</p>
+
+<p>--C'est vous qu'elle aime!
+s'écria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>--Certainement, répondit fièrement
+Dournof: aussi elle n'épousera
+pas son général décoré.</p>
+
+<p>--Non, non! firent les jeunes
+gens tous en choeur.</p>
+
+<p>--Allez, amusez-vous, dit
+Dournof avec l'autorité qu'il
+possédait sans conteste sur ce
+petit monde dont il était de fait
+le chef élu. Nous allons nous
+expliquer tranquillement.</p>
+
+<p>Les quadrilles se formèrent,
+madame Frakine apporta le secours
+de sa bonté maternelle à
+la pauvre enfant, mais il n'y
+avait pas de remède possible à
+son mal. Madame Karzof était
+trop entichée d'un si beau mariage
+pour y renoncer; son
+futur gendre l'avait prise par
+l'amour-propre: il avait perdu
+sa mère, et c'était sa belle-mère
+qui ferait les honneurs de chez
+lui, à côte de sa femme. Titolof
+avait de l'argenterie de famille
+très-belle; il avait un bel appartement
+fort bien meublé, des
+tapis, des glaces partout... Madame
+Karzof avait été le voir et
+en était revenu enchantée.</p>
+
+<p>--Mais alors, qu'espères tu?
+demanda à la jeune fille brisée
+sa protectrice impuissante.</p>
+
+<p>--Je dirai non partout, non
+jusqu'à l'autel. Que puis-je faire
+de plus?</p>
+
+<p>Durant les huit jours qui suivirent,
+Antonine n'eut pas une
+minute à elle, excepté le soir.
+Pendant que sa Niania la coiffait
+pour la nuit, elle écrivait à
+Dournof de longues lettres, et
+relisait celle qu'elle recevait de
+lui tous les jours. La vieille
+servante, debout derrière elle,
+tâchait d'adoucir ses mouvements
+pour ne pas troubler l'enfant
+chérie. Elle regardait les
+doigts d'Antonine courir sur le
+papier, et ses larmes tomber
+sur la page écrite, et toute
+l'âme de la vieille femme se
+fondait de douleur à la pensée
+qu'elle ne pouvait rien pour
+elle.</p>
+
+<p>Un soir, Antonine, lasse de
+contenir, avait couché sa tête
+sur ses bras croisés au bord de
+sa table de toilette; pendant
+que la Niania achevait ses nattes
+soyeuses, pleurait à se fendre
+le coeur, elle sentit deux
+gouttes chaudes tomber sur son
+cou. Elle releva brusquement
+la tête et regarda la vieille bonne.
+Celle-ci s'était penchée
+sur elle, et deux ruisseaux de
+larmes coulaient sans relâche
+de ses yeux fatigués sur ses
+joues flétries.</p>
+
+<p>--Ne pleure pas, Niania, dit
+Antonine, cela ne sert à rien!</p>
+
+<p>--Ne pas pleurer, mon aigle
+blanc, quand je te vois perdre
+tes yeux chéris à pleurer toute
+la nuit! Mais je voudrais devenir
+aveugle à force de pleurer,
+si cela pouvait te rendre la
+gaieté. Oui, je prendrais toutes
+tes larmes pour moi jusqu'à la
+fin de ma vie; si le bon Dieu le
+voulait, je perdrais mon salut
+éternel si tu pouvais en être
+plus heureuse!</p>
+
+<p>Antonine passa ses deux bras
+autour du cou de la pauvre servante.</p>
+
+<p>--Tu es plus ma mère que ma
+vraie mère, dit-elle.</p>
+
+<p>--Je crois bien! s'écria la
+Niania; sauf vous avoir mis au
+monde, votre mère n'a rien fait
+pour vous. Qui a veillé vos maladies,
+soigné vos petits maux,
+pleuré et ri pendant toute votre
+enfance pour vous amuser; qui
+est-ce qui vous soigne à présent
+et connaît vos peines? Tu as
+raison, ma colombe, c'est moi
+qui suis ta vraie mère! Aussi
+tu peux pleurer avec moi, et ta
+mère te défend les larmes, parce
+que ça gâte les yeux. Pleure,
+ma beauté; nous pleurerons
+ensemble, et peut-être que le
+Seigneur se laissera toucher.</p>
+
+<p>Le lendemain de ce jour était
+un samedi. Madame Karzof entra
+dès le matin dans la chambre
+de sa fille et surveilla attentivement
+l'opération de sa coiffure.
+Antonine s'était fait apporter la
+robe toute simple qu'elle mettait
+d'ordinaire; sa mère la renvoya
+et choisit une robe claire de
+couleur Indécise, particulièrement
+gaie et voyante; elle plaça
+ensuite un ruban rose dans les
+cheveux de sa fille; et, après
+l'avoir examinée de tous côtés,
+elle finit par l'embrasser avec
+plus de tendresse que de coutume,
+après quoi elle l'emmena
+dans sa chambre.</p>
+
+<p>--Vois-tu, Antonine, lui dit-elle,
+quand elle l'eut fait asseoir
+à son côté, le devoir des jeunes
+filles est de se soumettre à leurs
+parents qui savent mieux qu'elles
+ce qui leur convient; tu as
+été une bonne fille, tu seras une
+bonne épouse et une bonne mère.
+L'heure est venue pour toi
+de quitter tes parents; j'espère
+que tu leur sera reconnaissante
+jusqu'à la mort des soins qu'ils
+ont pris pour assurer ton bonheur.
+Le général Titolof va venir
+aujourd'hui pour te demander
+en mariage; tu répondras
+comme il convient, et vous recevrez
+tous les deux la bénédiction
+des fiançailles.</p>
+
+<p>Antonine se leva.</p>
+
+<p>--Ma mère, dit-elle en se
+prosternant par trois fois, à l'ancienne
+mode, vous savez que
+j'aime Dournof. Ne me forcez
+pas à épouser un autre homme
+contre mon gré.</p>
+
+<p>--C'est une plaisanterie, s'écria
+madame Karzof, tu ne l'aimes pas!</p>
+
+<p>--Je l'aime, et je lui ai donné
+ma parole. Nous sommes
+contents d'attendre ainsi, ma
+mère, nous ne vous demandons
+qu'un peu de patience. N'ordonnez
+pas notre malheur, et nous
+vous bénirons tous deux.</p>
+
+<p>Madame Karzof eut peur, intérieurement;
+elle s'aperçut
+qu'elle avait traité trop légèrement
+l'amour des deux jeunes
+gens, et de plus elle acquit la
+certitude qu'elle ignorait tout le
+caractère de sa fille. Cette dernière
+découverte fut fatale à la
+première, car si elle avait été
+touchée de voir combien cet
+amour méprisé avait de profondes
+racines, elle fut extrêmement
+blessée de ce qu'elle nomma
+la sournoiserie d'Antonine.
+Elle oublia qu'elle aurait dû depuis
+longtemps inspirer à sa fille
+la confiance qui lui manquait aujourd nui,
+et s'en prit à la méchante
+nature de son enfant.</p>
+
+<p>--On n'aime pas un va-nu-pieds,
+dit-elle avec humeur.
+Comment ne t'es-tu pas aperçue
+qu'il ne t'aime que pour ta dot?
+Si tu étais pauvre...</p>
+
+<p>--Ma mère, interrompit Antonine,
+les yeux flamboyants de
+colère, n'insultez pas Dournof:
+il vaut mieux que moi. C'est
+vous qui voulez me donner un
+général parce qu'il est riche!</p>
+
+<p>Madame Karzof se leva aussi,
+et les deux femmes se toisèrent
+un instant. Si madame Karzof
+ne donna point un soufflet à sa
+fille, c'est parce qu'elle avait
+trouvé moyen de la blesser plus
+cruellement.</p>
+
+<p>--Ton Dournof ne veut que
+notre argent, répéta-t-elle d'un
+ton méprisant: les gens de son
+espèce sont toujours après les
+filles de bonne maison.</p>
+
+<p>--Ma mère, répéta Antonine,
+n'insultez pas un honnête homme,
+car je l'épouserai sans dot
+et malgré vous!</p>
+
+<p>Madame Karzof, furieuse,
+éclata d'un rire aigu.</p>
+
+<p>--Si tu l'épouses sans dot, il
+sait bien que tu hériteras un jour
+ou l'autre. Ce ferait le coup de
+notre mort, entends-tu? de notre
+mort à tous les deux, car si tu
+l'épouses, je te maudis, toi, lui
+et vos enfants!</p>
+
+<p>Antonine chancela; ses forces
+l'abandonnaient, mais elle ne
+voulut pu donner à sa mère le
+plaisir de la voir vaincue; elle
+se retint à une chaise et la regarda
+en face.</p>
+
+<p>Le visage de madame Karzof
+exprimait autant de colère et
+presque de haine qu'on peut le
+supposer. En ce moment, elle
+ne voyait pas en sa fille le fruit
+de ses entrailles, elle y voyait
+une ingrate qu'elle avait fait élever,
+qui lui devait tout, même
+l'existence, et qui osait lui tenir
+tête. La Niania avait raison.
+Celles qui ne font que donner
+le jour à leurs enfants sont
+moins mères que celles qui les
+élèvent; ce sont les joies et les
+chagrins de la maternité qui la
+font vraiment puissantes.</p>
+
+<p>--Soit, ma mère, dit Antonine
+sans baisser les yeux, je n'épouserai
+pas Dournof sans votre
+bénédiction, puisque vous me
+menacez d'un châtiment si cruel,
+mais je n'épouserai pas non plus
+Titolof.</p>
+
+<p>--Tu l'épouseras à la fin du
+carême, ou je te maudis.</p>
+
+<p>--Je ne l'épouserai pas, ma
+mère; j'aimerais mieux mourir.</p>
+
+<p>--On n'en meurt pas, dit madame
+Karzof en souriant amèrement;
+j'ai répondu exactement
+la même chose à ma propre mère
+il y a trente-sept ans, quand
+il s'est agi d'épouser ton père.</p>
+
+<p>--Toutes les âmes ne sont
+pas pareilles, dit lentement Antonine.</p>
+
+<p>--Heureusement! Car je crois
+que la tienne est l'oeuvre du démon.
+En attendant, c'est ton
+Dournof qui t'inspire cette belle
+résistance; j'ai été bien peu intelligente
+de ne pas le mettre à
+la porte le jour qu'il a fait cette
+ridicule demande. C'est à vous
+deux que vous avez comploté
+de me faire perdre patience! Attends,
+je vais lui écrire qu'il ne
+se représente plus devant mes
+yeux.</p>
+
+<p>Elle s'assit et écrivit à la hâte
+trois mots qu'elle envoya aussitôt
+chez Dournof. Puis une réflexion
+lui vint.</p>
+
+<p>--Tu pourrais bien le voir
+chez madame Frakine, elle est
+si peu difficile sur le choix de
+ceux qu'elle reçoit! mais tu n'iras
+plus sans moi, et de plus je
+vais lui faire savoir que, si elle
+tient à mon amitié, elle ait à tenir
+dehors ce coureur de fortunes.</p>
+
+<p>Elle expédia aussi vite que le
+premier un second billet, et regarda
+ensuite sa fille, toujours
+debout devant elle:</p>
+
+<p>--Va dans ta chambre, dit-elle,
+et tâche de réfléchir.</p>
+
+<p>Titolof arriva dans l'après-midi;
+une table avec les images
+avait été préparée. M. et madame
+Karzof l'attendaient dans le
+salon. Quand il fut venu, on envoya
+chercher Antonine, qui apparut
+pâle comme la cendre et
+défaillante, mais d'une apparence
+digne et fière.</p>
+
+<p>En s'entendant demander officiellement
+sa main, elle eut envie
+d'adjurer cet homme, de lui
+dire qu'elle en aimait un autre
+et de lui demander grâce; mais
+sa nature concentrée, ennemie
+de toute démonstration extérieure,
+la fit reculer devant cette
+scène qu'elle trouvait d'avance
+bête et théâtrale. Elle se promit
+de lui faire entendre raison
+à un moment où ils seraient
+seuls.</p>
+
+<p>M. et madame Karzof répondirent
+pour leur fille qui n'ouvrit
+pas la bouche, bénirent les
+fiancés avec les images saintes,
+et une conversation s'établit entre
+les trois personnages, si peu
+intéressante et si lourde à porter,
+que le fiancé prétexta un
+devoir de service et se retira au
+bout d'un quart d'heure, après
+avoir baisé respectueusement la
+main inerte d'Antonine. Dès
+qu'il eut quitté l'appartement, la
+jeune fille se retira dans sa
+chambre en refusant de dîner.</p>
+
+<p>Pendant que M. et madame
+Karzof, assez penauds de ce résultat,
+prenaient en tête-à-tête
+un repas qui ne leur paraissait
+pas bon, la Niania, qui ne servait
+jamais à table, se glissa près
+d'Antonine. En la voyant, celle-ci,
+affaissée dans un fauteuil,
+tourna la tête de son côté et lui
+tendit la main.</p>
+
+<p>--Ils t'ont forcé mon ange du
+ciel? dit la vieille femme en baisant
+la main de son enfant d'adoption.</p>
+
+<p>--Oui, dit Antonine, mais je
+ne l'épouserai pas!</p>
+
+<p>--Hélas! ma chérie, soupira
+la Niania, contre la volonté du
+Tsar et celle des parents, il n'y
+a pas de recours!</p>
+
+<p>--Niania, dit Antonine après
+un moment de silence, il faut
+que je voie Dournof.</p>
+
+<p>--Eh bien, ma beauté, chez
+madame Frakine ce soir!</p>
+
+<p>--Je n'irai pas chez madame
+Frakine, ma mère craint que je
+ne l'y voie. Niania, reprit Antonine
+en se redressant et en regardant
+sa vieille bonne, je veux
+voir Dournof aujourd'hui.</p>
+
+<p>--Où, seigneur Dieu? Comment?
+s'écria la Niania en levant
+les bras au ciel.</p>
+
+<p>--C'est mon affaire, dit Antonine
+en continuant à la regarder
+avec autorité. Va dire à ma
+mère que je désirerais aller aux
+vêpres ce soir.</p>
+
+<p>--Aux vêpres? c'est une bonne
+pensée, ma chérie; la prière
+calmera ta pauvre petite âme
+affligée; j'y vais tout de suite.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, la Niania
+revint, apportant la permission
+demandée. L'heure des vêpres
+n'était pas bien éloignée.
+Antonine dépouilla son costume
+de fête; elle arracha de sa tête
+avec colère le ruban rose que sa
+mère y avait mis, et frotta longtemps
+la place où les lèvres de
+Titolof avaient touché sa main.
+Puis elle attendit sa Niania.</p>
+
+<p>Vers sept heures, celle-ci apparut,
+dûment encapuchonnée,
+portant la pelisse de sa jeune
+maîtresse, qui s'en revêtit sans
+perdre de temps. Elles sortirent
+toutes deux et firent quelques
+pas; mais au premier tournant,
+la Niania arrêta Antonine par
+la manche.</p>
+
+<p>--Tu te trompes de chemin,
+ma chérie: l'église est par ici.</p>
+
+<p>--Nous irons à l'église plus
+tard, dit Antonine. Suis-moi.</p>
+
+<p>La Niania fit quelques pas;
+elle était obligée de courir presque
+pour marcher de concert
+avec la jeune fille.</p>
+
+<p>--Ma beauté, ma petite chérie,
+où vas tu? demanda-t-elle
+avec crainte.</p>
+
+<p>--Tu as dit que tu donnerais
+ton salut éternel pour me sauver,
+répondit Antonine; suis-moi
+sans rien demander de plus.</p>
+
+<p>La Niania baissa la tête et ne
+souffla plus mot.</p>
+
+<p>Antonine traversa deux ou
+trois rues populeuses, pénétra
+dans une ruelle sombre, et sans
+hésiter,--elle avait pris plaisir à
+passer tant de fois devant cette
+maison pendant son hiver solitaire!--elle
+entra dans une maison
+simple et propre; elle monta
+un escalier de pierre, et au
+second elle sonna d'une main vigoureuse.
+La porte s'ouvrit, un
+rayon de lumière tomba sur le
+visage d'Antonine qui avait rejeté
+son capuchon.</p>
+
+<p>--Antonine! Dieu t'envoie!
+sois bénie! cria la voix de Dournof,
+et sans plus rien dire, il
+emporta la jeune fille dans ses
+bras.</p>
+
+<p>La Niania referma soigneusement
+la porte et les suivit dans
+le salon.</p>
+<br><br>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Le petit salon où Dournof
+avait entraîné sa fiancée était
+une pièce maussade, comme tous
+les garnis. Quelques plantes à
+feuillage vivace sur l'appui intérieur
+des fenêtres essayaient,
+mais en vain, de lui donner une
+apparence joyeuse. Un petit bureau,
+surchargé de papier; un
+gros tas de livres et de dossiers
+sur le parquet, un verre de thé
+à moitié vide sur un coin de table:
+tel était l'appartement du
+jeune homme.</p>
+
+<p>Mais en ce moment Dournof
+planait au-dessus des misères
+terrestres: Antonine serrée contre
+son coeur, il ne sentait plus
+ni l'injure, ni la colère; il avait
+une foi absolue en celle qui venait
+si naïvement à lui comme à
+son consolateur.</p>
+
+<p>Ils restèrent ainsi pendant une
+minute, sans songer à échanger
+une caresse; la Niania, restée
+debout près de la porte, les regardait
+et pleurait silencieuse
+ment; l'énergie avec laquelle
+cette rencontre avait été cherchée,
+le transport qui l'accueil
+fait, lui prouvait combien l'amour
+qui unissait les jeunes gens
+était sérieux et profond.</p>
+
+<p>Enfin, Dournof relâcha son
+étreinte, et présenta une chaise
+à Antonine. Le divan était encombré
+de papiers comme tout
+le reste; il en repoussa quelques-uns,
+se fit une petite place et
+s'assit en face de la jeune fille.
+La Niania resta debout; depuis
+qu'elle savait se tenir sur ses
+jambes, elle ne s'était jamais assise
+en présence des maîtres.</p>
+
+<p>--Je suis venue, dit Antonine
+d'une voix tremblante, parce que
+je voulais absolument vous parler;
+ma mère vous a offensé,
+je viens vous en demander pardon.</p>
+
+<p>Dournof fit un geste d'indifférence.
+Il se souciait bien peu
+des offenses des autres, aussi
+longtemps qu'il serait aimé
+d'Antonine!</p>
+
+<p>--Nous ne pourrons plus nous
+voir, continua la jeune fille; ma
+mère a déclaré que je ne sortirais
+plus sans elle; j'ai dit ce
+soir que j'allais à vêpres... C'est
+bon pour une fois.</p>
+
+<p>Elle se tut. L'idée de ne plus
+voir Dournof était si douloureuse,
+qu'elle lui faisait oublier l'autre
+danger,--le mariage qu'on
+voulait lui infliger.</p>
+
+<p>--Mais d'où vient tout cela?
+demanda le jeune homme.</p>
+
+<p>--Titolof m'a demandée en
+mariage, dit-elle en levant les
+yeux sur lui.</p>
+
+<p>--Eh bien?</p>
+
+<p>--Et ils m'ont accordée.</p>
+
+<p>--C'est impossible! s'écria
+Dournof en bondissant sur ses
+pieds. Ils n'ont pas fait cela!</p>
+
+<p>--Ils l'ont fait.</p>
+
+<p>--Et tu n'as pas résisté?</p>
+
+<p>--J'ai dit à ma mère que je
+mourrais plutôt que de l'épouser.</p>
+
+<p>--Qu'a telle dit?</p>
+
+<p>--Que toutes les jeunes filles
+parlent de même, et elle a passé
+outre.</p>
+
+<p>Dournof se mit à marcher de
+long en large dans la pièce
+étroite, éclairée par une seule
+bougie vacillante. Il avait croisé
+les bras et incliné sa tête sur
+sa poitrine, pour comprimer
+ toutes les paroles amères qui
+bouillonnaient en lui, et qu'Antonine
+ne devait pas entendre.
+Il fit cinq ou six fois le tour du
+salon, puis s'arrêta devant la
+jeune fille.</p>
+
+<p>--Antonine, dit il, j'ai encore
+de l'argent; partons tout de
+suite, ma mère te recevra bien,
+nous nous marierons là-bas.
+Veux tu?</p>
+
+<p>Il attendit, debout devant elle,
+les bras toujours croisés.</p>
+
+<p>--Non, dit Antonine, en le
+regardant avec une expression
+déchirante. Elle a dit qu'elle me
+maudirait.</p>
+
+<p>--Te maudire? Et de quel
+droit? De quel droit cette mère
+impie, qui prétend sacrifier son
+enfant à son orgueil, à son intérêt,
+maudirait-elle l'âme loyale
+qui ne veut pas se vendre? Te
+maudire? Mais Dieu ne l'écouterait pas!</p>
+
+<p>Antonine se tordit les mains,
+et ne répondit pas.</p>
+
+<p>--Alors, continua Dournof, tu
+vas épouser cet homme ridicule?</p>
+
+<p>--Non, dit la jeune fille.</p>
+
+<p>Il se remit à marcher, en parlant
+cette fois.</p>
+
+<p>--Vois-tu, dit-il, je quitte dès
+aujourd'hui mes travaux, et je
+cherche une place dans un ministère...</p>
+
+<p>Antonine se leva.</p>
+
+<p>--Je ne le veux pas, dit-elle
+avec autorité.</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Ta carrière est ailleurs; je
+ne t'épouserais pas si je te voyais
+faiblir. Quand on a une idée
+vraiment grande, on ne l'a quitte
+ni pour une fortune ni pour
+une femme. On souffre, et l'on
+meurt.</p>
+
+<p>--Antonine, cria Dournof, en
+se prosternant à ses pieds, tu es
+plus qu'une sainte, tu es une
+ martyre!</p>
+
+<p>La jeune fille secoua tristement
+la tête, et passa la main
+dans les boucles épaisses de la
+chevelure de son ami, agenouillé
+devant elle.</p>
+
+<p>--Je t'aime, dit elle, et je veux
+que tu sois grand.</p>
+
+<p>--Alors, suis-moi! reprit le
+jeune homme avec impétuosité.
+Je ne serai grand, si je dois jamais
+l'être, que par toi et pour
+toi; sans toi, ma vie n'existe
+pas.</p>
+
+<p>--Vous avez travaillé avant
+de me connaître et avant de
+m'aimer, dit elle avec douceur.
+Le but que vous vouliez atteindre
+existe toujours.
+Dournof se leva, et se tint devant
+elle humblement.</p>
+
+<p>--Tu vaux mille fois mieux
+que moi, dit-il sur le ton de la
+prière, mais vois-tu, Antonine,
+avant de te connaître, je n'étais
+qu'un enfant. Je suis un homme
+à présent; sais-tu ce qui m'a fait
+heureux? C'est la pensée sérieuse
+que tu as mise dans ma
+vie. Du jour où tu as promis de
+m'épouser, je me suis senti
+charge d'âme; j'ai pensé au foyer
+que je devais préparer pour
+te recevoir, aux difficultés de
+l'existence, où peut-être tu me
+demandais conseil; j'ai repoussé
+alors comme indignes bien
+des pensées que peut-être sans
+toi j'eusse accueillies avec complaisance.
+Quand on est jeune,
+vois-tu, on se laisse tenter facilement;
+je ne te l'ai pas dit, parce
+que rien ne devait troubler
+ton repos, et d'ailleurs j'étais
+sûr de ta réponse! Mais plusieurs
+fois on m'a proposé de
+l'argent pour arranger des affaires, des
+affaires que tu ne peux
+pas soupçonner. J'étais très-pauvre
+dans ce moment-là; une
+fois même, Antonine, c'était au
+moment de ta fête, je me creusais
+la tête pour trouver le moyen
+de t'offrir quelque bagatelle
+--j'ai failli succomber; l'affaire
+était honorable en apparence,--
+mais la somme qu'on m'offrait
+était trop forte pour payer le
+simple accomplissement de mon
+devoir... J'ai eu méfiance, et j'ai
+refusé... Tu ne sauras jamais
+combien j'étais pauvre à ce moment-là,
+et combien j'ai été violemment
+tenté. Eh bien! si j'ai
+eu le courage de refuser, ce n'est
+pas parce que mes principes,
+mon éducation et tout cela m'ont
+retenu.. C'est parce que je t'aimais,
+et que si tu m'avais demandé
+où j'avais pris cet argent,
+je n'aurais pas osé te répondre
+toute la vérité. Tu es ma conscience,
+Antonine, mon honneur
+même! Dis, puis-je vivre sans
+toi?</p>
+
+<p>Elle leva sur lui ses yeux noyés
+de larmes, mais de larmes
+d'orgueil et de joie.</p>
+
+<p>--Ah! dit-elle, tu me consoles
+de toutes mes peines!</p>
+
+<p>Ils se regardèrent un moment,
+ravis, oubliant toute souffrance.</p>
+
+<p>--Tu es un homme de bien,
+dit la voix tremblante d'émotion
+de la Niania, toujours debout
+près de la porte.</p>
+
+<p>Ils tressaillirent; ils se croyaient
+seuls. Cette voix les ramena
+sur la terre.</p>
+
+<p>--Ah! soupira Antonine, les
+hommes comme toi sont rares.
+--Ce sera ma joie éternelle d'avoir
+été aimée par toi. Mais,
+écoute, Féodor, il y a autre
+chose, te dis-je, que l'amour
+d'une femme... N'as tu pas parlé
+de la patrie? N'as tu pas dit
+qu'elle a besoin de coeurs dévoués,
+de serviteurs désintéressés?
+N'est-il pas temps que la
+lèpre de fonctionnaires qui la
+ronge soit guérie par les âmes
+courageuses qui travaillent pour
+rien ou pour peu--pour l'honneur
+d'être utiles? Ne veux-tu
+pas être de ceux-là?</p>
+
+<p>Dournof serra fortement les
+deux mains qu'elle tendait vers
+lui.</p>
+
+<p>--Eh bien, renonce à moi, aime
+la Russie. Elle te le rendra.</p>
+
+<p>--Je ne renoncerai jamais à
+toi, dit Dournof d'une voix calme,
+où l'on sentait une force immense.</p>
+
+<p>--Mais, si mes parents ne veulent pas?</p>
+
+<p>--Je t'enlèverai, malgré toi,
+et je t'épouserai de force.</p>
+
+<p>--Féodor, dit-elle, ne le fais
+pas; ma mère me maudirait.</p>
+
+<p>--Qu'importe! dit-il avec colère.</p>
+
+<p>--J'en mourrais;--je ne puis
+même supporter la pensée de la
+honte.</p>
+
+<p>Elle se tut, et inclina sa tête
+sur ses mains pressés.</p>
+
+<p>La voix de la Niania retentit
+dans la chambre mal éclairée;
+cette voix, sortant d'un corps
+qu'on ne voyait presque pas,
+prenait un accent presque prophétique.</p>
+
+<p>--N'as-tu pas honte, Féodor
+Ivanitch, disait-elle, de vouloir
+entraîner au mal notre chaste
+colombe? Tu sais bien qu'il n'y
+a pas de mariage valable devant
+Dieu, si les parents refusent le
+consentement, même quand un
+prêtre l'a béni! Pourquoi cherches-tu
+à séduire l'âme blanche
+de notre entant? C'est elle qui
+parle bien et toi qui penses mal
+Tu parlais bien, tout à l'heure,
+mais l'esprit du mal vient de
+passer sur tes lèvres.</p>
+
+<p>La Niania se tut. Les jeunes
+gens avaient désuni leurs mains
+pendant qu'elle parlait, et se tenaient
+maintenant tous deux
+le front baissé comme des coupables.</p>
+
+<p>--Adieu, dit Antonine à son
+ami, sans oser lever les yeux sur
+lui.</p>
+
+<p>--Non, pas adieu, répondit-il;
+tu seras à moi, entends tu?
+Et si tes parents te forcent à
+épouser ce Titolof, si tu es sans
+force pour leur résister, quand
+tu sais si bien me résister à moi,
+--mariée à Titolof, tu n'en seras
+pas moins à moi.--J'enlèverais
+madame Titolof, puisque
+Antonine Karzof ne veut pas
+être ma femme.</p>
+
+<p>Antonine poussa un cri et recula
+en se couvrant le visage de
+les deux mains.</p>
+
+<p>--Honte! honte à toi! fit dans
+l'ombre la voix de la Niania, tu
+parles comme un sacrilège.</p>
+
+<p>--Tant pis! s'écria Dournof
+hors de lui; d'autres vivent et
+prospèrent qui font le mal sans
+excuse; nous vivrons et nous
+prospérerons comme eux, nous
+qui n'avons voulu que le bien,
+et qu'on force à mal faire!</p>
+
+<p>--Tu parles comme un insensé,
+dit la Niania toujours immobile.
+Si la mère qui t'a porté
+t'entendait parler, elle renierait
+le fils de ses entrailles, qui offense
+Dieu et sa bien-aimée.</p>
+
+<p>--Pardon, pardon! s'écria
+Dournof. Je suis un malheureux,
+si malheureux, que je voudrais
+être mort! Pardonne-moi, Antonine!</p>
+
+<p>Antonine étendit la main vers
+lui, et traça un signe de croix
+dans l'air, sur la poitrine du jeu
+ne homme.</p>
+
+<p>--Que Dieu te donne la paix,
+dit-elle; moi. Je tâcherai de bien
+faire... Si seulement j'étais sûre
+que tu ne seras pas malheureux!</p>
+
+<p>--Alors, tu ne veux pas? fit
+Dournof en la serrant contre son
+coeur.</p>
+
+<p>--Jamais, sans le consentement
+de nos parents.</p>
+
+<p>--Je le leur demanderai encore
+une fuis, s'écria-t-il; malgré
+leur grossièreté et leur injustice...</p>
+
+<p>--Ils ne te l'accorderont pas!
+dit Antonine. C'est un général
+qu'il leur faut pour gendre.</p>
+
+<p>--Que feras-tu?</p>
+
+<p>Elle sourit étrangement.</p>
+
+<p>--Ne crains rien, dit-elle, on
+ne me mariera pas malgré moi.
+Je te jure que je ne serai pas la
+femme de Titolof.</p>
+
+<p>--Ne jure pas, fit la Niania.
+Nul ne peut répondre de soi-même.</p>
+
+<p>--Je jure, s'écria Antonine,
+en se prosternant devant l'image
+qui occupait un recoin de la
+chambre. Je jure ici pour la seconde
+fois de n'appartenir qu'à
+Dournof.</p>
+
+<p>--Et moi, fit le jeune homme
+en lui pressant la main, je jure
+d'appartenir à Antonine jusqu'à
+la mort.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas bien, ce n'est
+pas bien! dit la Niania émergeant
+de l'ombre et secouant sa
+tête soucieuse. Il ne faut pas
+faire de serments! Viens, ma
+colombe, viens à l'église demander
+à Dieu pardon de ce péché
+Et toi, jeune homme, tu parles
+tantôt bien et tantôt mal: ton
+âme n'est pas encore délivrée
+des pièges du démon; nous
+prierons le Seigneur pour qu'il
+t'éclaire.</p>
+
+<p>--Adieu, dit Antonine en se
+relevant docilement; adieu, mon
+fiancé, jusqu'à ce que la volonté
+de Dieu nous réunisse.</p>
+
+<p>--Ce ne sera pas long, répliqua
+Dournof, d'une façon ou de
+l'autre...</p>
+
+<p>--Jamais, répéta Antonine,
+jamais sans la permission de ma
+mère; elle m'a dit qu'elle maudirait
+mes enfants... jamais.</p>
+
+<p>Il la reprit dans une étreinte
+suprême, mais sans chercher un
+baiser. Ces êtres purs et fiers
+craignaient de mollir. Ils se séparèrent;
+Antonine passa devant,
+et la Niania la suivit, après
+avoir fait le signe de la croix
+comme en quittant le lieu consacré.</p>
+
+<p>Dournof, resté seul, regarda
+un instant la porte, qu'il ne songeait
+pas à fermer. Il lui semblait
+que tout son bonheur et
+tout le sang de ses veines étaient
+partis par là. Un frisson passa
+sur son corps, et il se décida à
+fermer cette porte.</p>
+
+<p>Mais alors, il se sentit plus
+seul que jamais; il tomba sur le
+sol à l'endroit qu'avaient foulé
+les pieds d'Antonine, et pleura
+amèrement, lui qui n'avait encore
+jamais versé de larmes, même
+dans ses plus grandes douleurs.</p>
+<br><br>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Les jours s'écoulaient, madame
+Frakine était venue voir Antonine,
+et s'était étonnée de la
+trouver à la fois maigrie et d'une
+fraîcheur extraordinaire: les
+yeux brillaient d'un éclat nouveau,
+et les joues avaient pris
+des teintes rosées que, jusque-là,
+personne n'avait vues sur ce
+visage ordinairement pale.</p>
+
+<p>--N'a-t-elle pas la fièvre? demanda
+madame Frakine à madame
+Karzof, lorsque Antonine
+eut quitté l'appartement.</p>
+
+<p>--Mais non! pourquoi voulez-vous
+qu'elle ait la fièvre?</p>
+
+<p>--Ces jeunes filles, dit la
+vieille dame, non sans hésiter,
+sont parfois malades quand on
+les contrarie...</p>
+
+<p>--Oui est ce qui contrarie
+Antonine?</p>
+
+<p>--Mais, vous-même, ma bonne
+amie! Ne m'avez-vous pas
+dit qu'elle aimait Dournof?</p>
+
+<p>--Oh! cet enfantillage! Il y a
+longtemps qu'elle n'y pense
+plus!</p>
+
+<p>Madame Karzof mentait
+sciemment, car tous les jours, en
+lui disant bonsoir, Antonine lui
+réitérait ses supplications. Madame
+Frakine savait aussi que
+c'était un mensonge, car Dournof
+lui avait confié tous leurs
+secrets, en la suppliant de donner
+de ses nouvelles à la jeune
+fille, aussi souvent que ce serait
+possible; mais à quoi bon réfuter
+les mensonges de ceux qui
+ne veulent pas entendre la vérité?</p>
+
+<p>--Alors, reprit la bonne dame,
+vous la mariez à Titolof?</p>
+
+<p>--Certainement: dans cinq
+semaines, aussitôt après Pâques.
+Ce sera une jolie noce, mon gendre
+fera très-bien les choses.</p>
+
+<p>--Et Antonine, qu'en dit-elle?</p>
+
+<p>--Que voulez-vous qu'elle en
+dise? Les jeunes filles ne disent
+jamais rien!</p>
+
+<p>--Je me souviens pourtant
+que dans mon jeune temps, répliqua
+madame Frakine, on se
+faisait un brin de cour.</p>
+
+<p>--C'était comme ça autrefois,
+dit madame Karzof; maintenant
+on se conduit avec plus de décence.</p>
+
+<p>--Alors, vous n'êtes pas obligée
+de rappeler votre futur gendre
+quand Antonine s'éloigne?</p>
+
+<p>--Je ne sais pas comment
+vous pouvez avoir de pareilles
+idées, ma chère, fit madame
+Karzof d'un air mécontent. Mon
+futur gendre est un homme
+comme il faut, qui ne se permet
+pas d'inconséquences.</p>
+
+<p>--Tant pis! fit madame Frakine...
+pardon, je voulais dire
+tant mieux. Ah! il ne se permet
+pas d'inconséquences? c'est
+très bien. Et que dit Antonine?</p>
+
+<p>--Mais ne vous ai-je pas dit
+qu'elle ne disait rien? fit la maman
+impatientée: rien, à la lettre,
+rien!</p>
+
+<p>--Ah! je comprends, fit la
+vieille dame, elle ne lui dit rien
+du tout; et lui, qu'est-ce qu'il
+en dit?</p>
+
+<p>Madame Karzof haussa les
+épaules; mais sa bonne amie
+n'était pas d'humeur à la laisser
+en repos sans lui avoir soutiré
+toutes les informations qu'elle
+ne pouvait obtenir d'Antonine,
+attendu qu'on ne laissait jamais
+celle-ci seule avec personne, de
+crainte d'attaque de l'ennemi.</p>
+
+<p>--N'aimerait il pas mieux un
+peu plus de conversation, votre
+futur gendre?</p>
+
+<p>--Je vous ai dit que M. Titolof
+est un homme très comme il
+faut; par conséquent, il ne peut
+qu'approuver cette réserve, que
+le bon goût commande en tout
+cas, aujourd'hui comme autrefois.</p>
+
+<p>Après s'être vengée par cette
+pointe, qu'elle crut très acérée,
+madame Karzof se préparait à
+parler d'autre chose, mais son
+amie la prévint.</p>
+
+<p>--Oui, dit-elle d'un air innocent,
+vous voulez dire que mon
+pauvre défunt mari et moi, nous
+n'étions pas des gens de haut
+parage..., mon père était un
+comte Dérésof, cependant; mais
+chez nous, on était à la bonne
+franquette, et de père en fils,
+comme de mère en fille, on avait
+la fâcheuse habitude de se marier
+par amour... c'est mauvais
+genre. Chez les gens comme il
+faut, on préfère les mariages
+par contrainte; c'est beaucoup
+mieux porté, je me suis laissé
+dire. A propos, aurez vous assez
+de confitures pour vous mener
+jusqu'au printemps? Figurez-vous
+que j'ai déjà fini les
+miennes! Il est vrai que la belle
+jeunesse m'a aidée à les manger.</p>
+
+<p>Les liens rompus, madame
+Karzof n'était pas assez fine pour
+ramener le premier sujet de conversation;
+aussi se creusa-t-elle
+vainement la cervelle pour chercher
+une épigramme, son amie
+partit avant qu'elle l'eût trouvée.</p>
+
+<p>A la lettre, en effet, Antonine
+ne disait rien à Titolof. Un autre
+en eût été embarrassé, mais
+le général n'était pas homme à
+perdre contenance pour si peu.
+Le général avait appris, sous s
+main, qu'une excellente place allait
+se trouver vacante, mais il
+fallait un homme marié pour la
+remplir; un homme marié inspire
+beaucoup plus de confiance
+à tout le monde, et surtout à ses
+supérieurs, sans qu'on ait bien
+pu savoir pourquoi, car... mais
+dans ce cas spécial, il fallait un
+homme marié. Titolof s'était
+donc mis en campagne, c'est-à-dire
+qu'il avait prié une dame
+de ses amies de lui chercher une
+épouse jolie, bien faite, avec un
+peu de fortune, et surtout cette
+excellente éducation, morale et
+instruction comprises, qui est absolument
+indispensable à la femme
+d'un dignitaire d'une façon
+seulement relative, c'est-à-dire
+borgne dans le royaume des
+aveugles.</p>
+
+<p>Titolof n'était pas méchant, il
+n'était que bête, et encore ne
+saurait-on lui imputer ce malheur
+comme un crime, car ce
+n'était pas sa faute, et avec les
+efforts les plus consciencieux, il
+n'eût pu s'en corriger. Mais ce
+pénible travail qui consiste à essayer
+de se débarrasser de ses
+défauts lui avait été épargné. La
+Providence bénigne lui avait départi,
+au lieu d'esprit, un inaltérable
+contentement de soi-même
+et des autres. Il était optimiste
+en tout, surtout en ce qui
+le concernait, et trouvait Antonine
+parfaite. N'ayant fait jusque-là
+de cour qu'à des personnes
+tout à fait indignes d'être
+autrement mentionnées ici, il ne
+savait comment courtiser une
+jeune fille, et préférait de beau
+coup la conversation de ses futurs
+beaux-parents, avec lesquels
+il échangeait, sans broncher,
+les aphorismes les plus
+saugrenus.</p>
+
+<p>Tel était le mari que les Karzof
+avaient choisi pour leur fille.
+Antonine avait pensé à prier
+Titolof de retirer sa demande,
+mais la bêtise et la fatuité incurables
+de ce personnage lui
+avaient démontré d'avance l'inutilité
+de sa tentative. Que lui
+restait-il à faire?</p>
+
+<p>C'est ce qu'elle se demandait
+toutes les nuits pendant les moments
+de solitude qu'on ne pouvait
+lui refuser. La Niania venait
+alors s'asseoir sur le pied
+de son lit, et pleurait silencieusement
+en voyant les pensées
+amères et douloureuses passer
+sur le visage de son enfant chérie,
+toujours muette. La vieille
+femme n'avait pas besoin de con
+verser avec Antonine pour sa
+voir ce qui la rendait si morne.
+Elle devinait les mouvements de
+son âme, au froncement des
+sourcils de la Jeune fille, à l'agitation
+de ses mains fiévreuses,
+où à leur molle inertie, lorsque
+lasse de se débattre dans une situation
+sans issue, elle se disait
+qu'il n'y avait plus pour elle
+d'autre recours que la mort.
+La mort! A dix-neuf ans! La
+première fois qu'Antonine envisagea
+de près cette pensée jusqu'alors
+seulement entrevue, elle
+tressaillit d'épouvante, et n'osa
+l'aborder. Mais peu à peu la
+mort sanglante ou hideuse disparut
+de son esprit, elle songea
+à une mort poétique, lente, entourée
+de soins; la mort qui met
+une auréole au front des jeunes
+filles, qui semble un passage insensible
+de la terre au ciel, dont
+on ne voit pas les souffrances,
+et qui permet de se détacher
+doucement de ce qu'on a aimé.</p>
+
+<p>Le carême était extrêmement
+froid, cette année-là; Antonine,
+dévorée par la fièvre, avait pris
+l'habitude de garder sa fenêtre
+ouverte un instant le soir, lorsqu'elle
+rentrait dans sa chambre
+afin de rafraîchir l'air tiède et
+lourd des demeures russes. La
+Niania avait bien soin de fermer
+tout; mais pendant qu'elle participait
+au tardif souper des gens
+à la cuisine, Antonine rouvrait
+le carreau double et restait là
+en contemplation devant les
+étoiles;--recevant avec délices
+le vent glacé qui rafraîchissait
+l'embrasement de ses veines. Au
+moindre bruit, elle fermait le
+carreau, comme une coupable...
+Coupable, ne l'était-elle pas?</p>
+
+<p>Un peu de toux se déclara au
+bout de quelques jours; la fièvre
+augmenta, et madame Karzof
+exigea que sa fille gardât le
+lit.</p>
+
+<p>Antonine s'y soumit sans résistance;
+elle était mieux au lit
+qu'ailleurs, car Titolof ne viendrait
+pas la voir dans sa chambre,
+elle en était sûre. Le docteur
+vint, trouva une légère irritation
+de poitrine, et prescrivit
+une potion que madame Karzof
+vint donner elle-même toutes
+les heures à sa fille. Dès le lendemain,
+Antonine allait beaucoup
+mieux; elle put se lever,
+et obtint même pour les jours
+suivants la permission de sortir,
+à condition qu'elle prendrait
+des poudres qui furent dûment
+apportées dans sa chambre.</p>
+
+<p>Titolof montra une joie très-ive
+en voyant sa fiancée remise,
+et lui apporta un bouquet magnifique
+et une loge pour le cirque,
+car le cirque est un divertissement
+permis en carême.</p>
+
+<p>Jusqu'à ses dernières années, les
+théâtres étaient fermés pendant
+ce temps de pénitence.</p>
+<br><br>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Le jour venu, Antonine reçut
+l'ordre de se faire coiffer avant
+le dîner, et la cuisinière, prévenue
+d'avance, dut s'arranger
+pour servir à quatre heures; de
+sorte qu'il était à peine trois
+heures quand madame Karzof
+entra dans la chambre de sa fille.</p>
+
+<p>--Des rubans roses, Niania,
+dit-elle à la fidèle servante.</p>
+
+<p>Celle-ci, en grommelant, s'en
+alla chercher le carton qui contenait
+les noeuds de ruban, et
+Antonine resta seule avec sa
+mère.</p>
+
+<p>A la grande surprise de celle-ci,
+elle rejeta le peignoir qu'on
+avait déjà placé sur ses épaules,
+se leva et s'avança vers madame
+Karzof.</p>
+
+<p>--Ma mère, dit-elle, je vous
+en conjure, ne faites pas mon
+malheur. Je ne vous demande
+pas de me donner à Dournof;
+mais de grâce ne me mariez pas
+à Titolof.</p>
+
+<p>Madame Karzof haussa les
+épaules. Cette phrase qu'elle entendait
+tous les jours avec peu
+de variantes, car la pauvre Antonine
+ne se mettait pas en frais
+d'éloquence, glissait sur son
+coeur sans l'effleurer.</p>
+
+<p>--Ma mère, reprit Antonine
+avec plus de force, c'est aujourd'hui
+pour la dernière fois que
+je vous le demande!</p>
+
+<p>--Cela me fera grand plaisir
+de ne plus l'entendre, répondit
+madame Karzof, car tu m'ennuies
+singulièrement.</p>
+
+<p>--Ne soyez pas inflexible, ma
+chère maman, reprit Antonine
+en faisant un effort surhumain
+pour devenir câline et tendre. Je
+ne veux pas épouser M. Titolof
+parce qu'il m'est insupportable.</p>
+
+<p>--Un si charmant garçon, repartit
+la mère; tu es difficile.</p>
+
+<p>--Il est horriblement fat et
+bête!</p>
+
+<p>--Je le trouve spirituel, moi,
+mais il est convenu qu'à présent
+les enfants ont plus d'esprit que
+leurs parents! fit madame Karzof
+très-piquée, car, en effet, elle
+trouvait son futur gendre spirituel.</p>
+
+<p>--Eh bien, maman, c'est moi
+qui ai tort; je suis une fille fantasque,
+capricieuse, injuste;
+mais telle que je suis, je suis votre
+fille, vous m'aimez et je vous
+aime, et, ma chère maman, je
+déteste M. Titolof.</p>
+
+<p>Madame Karzof, qui s'était
+toujours montrée revêche lorsque
+Antonine lui avait parlé
+avec le calme et la dignité dont
+elle ne se départait pas, fut émue
+de l'entendre parler comme une
+enfant ordinaire; elle la fit asseoir
+auprès d'elle, caressa ses
+longues nattes brunes, et lui
+parla avec douceur.</p>
+
+<p>--Vois-tu, ma chérie, tu seras
+très-heureuse, vous partirez pour
+N...</p>
+
+<p>--Partir? fit Antonine avec
+effroi. Elle avait cru jusque-là
+que Titolof devait rester à Pétersbourg.</p>
+
+<p>--Eh bien! A quoi penses-tu,
+que tu ne le sais pas? Nous ne
+parlons que de cela depuis quinze jours!</p>
+
+<p>Hélas! c'était vrai, mais Antonine
+n'écoutait jamais ce qui
+se disait entre ses parents et son
+futur: leurs paroles étaient pour
+elle un bourdonnement monotone,
+qui servait d'accompagnement
+à ses pensées. Cette idée
+de départ lui donna le dernier
+coup.</p>
+
+<p>--Je ne veux pas vous quitter,
+chère maman! Mon père est
+vieux, il m'aime; voulez-vous
+lui faire le chagrin de ne plus
+voir sa fille?</p>
+
+<p>Elle fit ce qu'elle n'avait jamais
+fait, elle baisa les mains de
+sa mère, pleura, supplia...</p>
+
+<p>--Vois-tu Nina, dit enfin madame
+Karzof émue, si ce n'était
+pas aussi avancé, j'aurais repris
+notre parole; mais à présent
+ton mariage est annoncé, tout le
+monde serait trop surpris; ton
+trousseau est fait, les cartes d'invitation
+sont prêtes, il n'y a plus
+que ta robe de noce à essayer...
+C'est impossible ma chère enfant,
+réfléchis toi-même!</p>
+
+<p>Antonine quitta sa posture
+suppliante.</p>
+
+<p>--Vous le voulez? dit-elle d'une
+voix tremblante; soit, mais
+vous vous en repentirez amèrement.</p>
+
+<p>--Des menaces? s'écria madame
+Karzof. Et moi qui regrettais
+ce mariage tout à l'heure!
+Qu'on est sot de croire à ce que
+nous disent les enfants! Niania,
+dit-elle à la bonne qui rentrait,
+mets-lui des noeuds roses, et tâche
+qu'elle soit jolie, bon gré,
+mal gré.</p>
+
+<p>Là-dessus elle quitta majestueusement
+la chambrette, non
+sans maugréer sur son accès de
+sensibilité.</p>
+
+<p>--Niania, dit tristement Antonine,
+fais-moi aussi belle que
+tu pourras, pour que le monde
+des vivants garde un bon souvenir
+de moi quand je n'y serai
+plus.</p>
+
+<p>--Que dis tu là, ma colombe?
+fit la vieille femme effrayée. Ne
+parle pas de mort à ton âge...
+Est ce qu'on meurt à vingt ans?
+Mais regarde donc mes vieux
+os que j'ai peine à traîner; et
+que Dieu ne veut pas mettre au
+repos! Mourir! nous avons bien
+le temps d'y penser, Dieu merci.</p>
+
+<p>Un étrange sourire éclaira le
+visage d'Antonine, et elle s'assit
+devant la glace de sa toilette.
+Elle examina son visage, dont
+elle se préoccupait peu d'ordinaire.
+Que de jeunesse et de vie,
+malgré l'indisposition récente,
+dans ces tissus nacrés, dans ces
+veines azurées où coulait un
+sang vif et chaud! Ses lourdes
+nattes, ses sourcils épais et réguliers
+dénotaient l'abondance
+de la sève dans ce corps charmant,
+où la vingtième année apportait
+son complément d'élégance
+et d'harmonie. Pendant
+sa toilette, Antonine regarda attentivement
+ses bras ronds et
+potelés, ses épaules déjà pleines
+où le rose de la jeunesse teintait
+encore la chair; elle regarda le
+sang courir sous la peau jusqu'au
+bout de ses mains fines;
+et elle pensa que ce serait grand
+dommage quand toutes ces choses
+exquises seraient à six pieds
+sous terre. Les larmes montèrent
+à ses yeux, elle les refoula
+vaillamment et s'essuya les paupières
+du revers de sa main.</p>
+
+<p>--Pleure, mon enfant, cela
+fait du bien, lui murmura la Niania
+en achevant de l'habiller;
+cela fait du bien; tu es si oppressée
+depuis quelques jours!</p>
+
+<p>--Je n'ai pas le temps, dit
+brusquement Antonine. Donne-moi
+ma robe grise, en barège.</p>
+
+<p>--Du barège! Mais, ma chérie,
+il fait froid au cirque! Ce
+n'est pas comme au théâtre bien
+fermé et bien chaud! Il y fait
+froid, et il y a partout des vents
+coulis!</p>
+
+<p>--Fais ce que je te dis, répéta
+impérieusement la jeune fille.
+Ma mère veut que je sois jolie,
+il faut lui obéir.</p>
+
+<p>La Niania alla chercher la robe
+demandée, dont le corsage
+transparent recouvrait les épaules
+de barège seul; de plus, ce
+corsage était entr'ouvert sur la
+poitrine. Antonine revêtit ce
+costume avec une sorte de
+triomphe, et se regarda ensuite
+dans la glace. Jamais elle n'avait
+été plus belle. Les yeux
+brillants d'une sorte de rage,
+elle attacha un noeud sur sa robe,
+jeta un dernier coup d'oeil et
+s'inclina railleusement devant
+son image.</p>
+
+<p>--Ceux qui vont mourir te
+saluent! dit-elle, et elle passa
+aussitôt dans le salon, où Titolof,
+invité pour dîner, l'attendait
+avec beaucoup de patience.</p>
+
+<p>--Que vous êtes belle! lui
+dit-il en la saluant.</p>
+
+<p>--N'est-ce pas, général? répondit
+la jeune fille avec un petit
+rire moqueur. Il faut bien
+s'habiller quand on va dans le
+monde.</p>
+
+<p>--Est-ce que tu n'auras pas
+froid avec cette robe? demanda
+la mère avec sollicitude.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'on a froid quand
+on s'amuse? répliqua Antonine,
+je compte m'amuser ce soir.
+Depuis les premiers jours de carême
+je n'ai guère eu de plaisirs.</p>
+
+<p>Il n'est pas trop tôt pour commencer!</p>
+
+<p>Elle n'en avait jamais dit si
+long. Titolof ébahi la regardait
+sans oser parler. On lui avait
+changé son Antonine, bien certainement.
+La jeune personne
+qui ne disait jamais rien ne pouvait
+pas être celle qui lui parlait
+si librement. On se mit à
+table, Antonine demanda du vin
+à son père: elle ne buvait jamais
+que de l'eau. Madame Karzof
+en fut effrayée. Elle craignait
+que sa fille n'eût conçu le
+plan machiavélique de se rendre
+odieuse au général en feignant
+les défauts qui pouvaient le plus
+lui déplaire, étant donné sa situation
+particulière. Mais ce
+plan fort simple et de bonne
+guerre n'était pas de ceux que
+pouvait former Antonine; sa ruse
+n'allait pas si loin. Le dîner
+terminé, il fut question de départ;
+Antonine passa dans sa
+chambre et appela sa Niania.</p>
+
+<p>--Va, lui dit-elle, chez Dournof.</p>
+
+<p>La vieille femme la regarda
+attentivement, mais ne lut rien
+dans ses yeux.</p>
+
+<p>--Vas-y tout de suite, et dis-lui
+que nous nous verrons bientôt.</p>
+
+<p>--Tu perds l'esprit, ma chérie?
+murmura la Niania inquiète.</p>
+
+<p>--Rien n'est plus sérieux, et
+tu sais que je ne plaisante jamais.
+Dis-lui que je l'aime et
+que nous nous reverrons bientôt.</p>
+
+<p>--J'obéirai, ma chérie, j'obéirai,
+fit la Niania tristement.</p>
+
+<p>Antonine passa sa main fraîche
+avec un geste de caresse sur
+le visage osseux de la vieille servante,
+prit un châle léger qu'elle
+jeta sur sa tête et sortit; on l'attendait
+pour monter en voiture,
+et sa mère l'avait déjà appelée
+trois fois.</p>
+<br><br>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Le coupon que Titolof avait
+apporté était le meilleur de tous;
+c'était une loge de barrière, contre
+la sortie des écuries; on y
+avait la première vue sur les
+merveilles de M. Bouthors, y
+compris les singes et les chiens.
+Un affreux vent coulis y arrivait,
+il est vrai, toutes les fois qu'on
+ouvrait les portes intérieures,
+mais nulle rose n'est sans épine;
+un autre fâcheux eût peut-être
+allégué qu'on y recevait
+beaucoup de sable jeté par les
+pieds des chevaux; mais quand
+on va au cirque, n'est-ce pas
+pour avaler de la poussière?</p>
+
+<p>Dans ce temps-là,--lointain,
+hélas!--les dames et les messieurs
+qui s'enlèvent les uns les
+autres à la force du poignet ou
+de la mâchoire jusqu'aux combles
+de l'édifice n'étaient pas
+encore à la mode; on n'y voyait
+pas beaucoup de Péruviens,
+dansant à quarante pieds de
+hauteur sur un fil de fer imperceptible;
+nul voltigeur aérien
+n'y passait d'un trapèze à l'autre
+en faisant pousser des cris
+d'effroi aux dames d'en dessous
+qui craignent probablement
+qu'il ne leur tombe sur la tête.
+Les cirques de cette époque
+montraient beaucoup de chevaux,
+de chiens, de singes, voir
+même un éléphant, gros comme
+un boeuf, ce qui prouvait,
+dans l'ordre inverse, un rare
+mérite, cet éléphant étant "le
+plus petit des géants connus".
+On ne voit pas trop ce que le
+public y perdait, la décence y
+gagnait peut-être. Mais ce qu'elle
+gagnait là, elle le perdait sans
+doute ailleurs, car le cirque était
+considéré comme un endroit périlleux,
+presque immoral, où les
+demoiselles ne venaient guère
+au-dessus de dix ou douze ans;
+on donnait tout exprès des matinées
+enfantines, auxquelles les
+jeunes filles pouvaient assister.
+L'arrivée d'une famille honnête
+et peu accoutumée aux façons
+du lieu, dans une loge ordinairement
+occupée par la haute
+bicherie, fit un léger brouhaha,
+et cinquante lorgnettes se
+braquèrent sur Antonine. Elle
+rougit comme sous un affront,
+mais se remit bientôt, et s'abandonna
+à l'admiration générale
+avec une grande indifférence.
+Le vent coulis souillait sur ses
+épaules presque nues. Elle occupait
+naturellement la meilleure
+place, c'est-à-dire la plus rapprochée
+de la barrière. Elle avait
+tourné le dos aux écuyers, et de
+temps en temps un frisson passait
+sur elle.</p>
+
+<p>--Tu as froid? lui dit sa mère,
+en voyant des alternatives de
+rougeur et de pâleur marbrer le
+visage de la jeune fille.</p>
+
+<p>--Non, maman je suis très-bien.</p>
+
+<p>--Mettez-lui cela sur les
+épaules, monsieur Titolof, dit
+madame Karzof en lui passant
+un léger mantelet; il ne faut pas
+oublier qu'elle vient d'être malade.</p>
+
+<p>Titolof arrangea gracieusement
+l'objet sur les épaules de
+la jeune fille, qui le remercia et
+continua à lorgner la salle. Au
+bout de trois minutes, le mantelet
+avait glissé derrière la chaise.
+A l'entr'acte, Titolof offrit
+des glaces; à part le vent coulis,
+il faisait horriblement chaud
+dans la salle trop éclairée et trop
+remplie. On accepta les glaces,
+et Antonine en redemanda. Elle
+va se faire passer pour gourmande!
+pensa la mère en lui
+faisant les gros yeux. Mais Antonine
+ne comprit pas le langage
+muet de ces yeux redoutables
+et se fit apporter une seconde
+glace.</p>
+
+<p>--Est-ce que ce n'est pas imprudent?
+demanda madame Karzof.</p>
+
+<p>--Non, maman, répondit la
+jeune fille qui s'était dépêchée
+de finir.</p>
+
+<p>Elle tendit son assiette vide à
+Titolof et se remit à ses observations.
+La sortie du cirque est
+toujours très-encombrée, et l'ordre
+se fait lentement. Dans l'étroit
+boyau de planches où se
+pressait la foule, l'air froid arrivait
+du dehors chaque fois qu'on
+ouvrait la porte de la rue, et on
+l'ouvrait incessamment. Les messieurs
+étaient allés chercher leur
+voiture de louage et ne pouvaient
+parvenir à la trouver dans
+ce tohu-bohu d'équipages qui,
+parait-il, doit se reproduire à la
+sortie de tous les théâtres imaginables.</p>
+
+<p>--C'est le ciel qui me favorise,
+pensa Antonine. Et elle laissa
+glisser de ses épaules la pelisse
+fourrée qui les couvrait, et sous
+laquelle elle avait déjà eu le
+temps d'étouffer.</p>
+
+<p>--Que fais-tu? lui dit sa mère
+en se retournant tout à coup,
+ta pelisse s'en va, tu vas t'enrhumer,
+remonte-la.</p>
+
+<p>Oui, maman, répondit Antonine.
+Un instant après la pelisse
+était retombée.</p>
+
+<p>Une main énergique la replaça
+sur les épaules de la jeune
+fille qui fit un brusque mouvement.
+Elle rencontra les yeux
+de Dournof, qui ne la perdait
+point de vue depuis une heure.</p>
+
+<p>--Tais-toi, dit-il tout bas,
+merci pour ton message.</p>
+
+<p>--Va-t'en, chuchota Antonine,
+pendant que sa mère, haussée
+sur la pointe des pieds, cherchait
+à démêler le visage de son
+mari ou de son futur gendre parmi
+ceux qui se présentaient incessamment
+à la porte.</p>
+
+<p>--Ne puis-je rester un peu?</p>
+
+<p>--Non, non, va-t'en, répéta
+Antonine avec angoisse. Pas ici!
+pas maintenant! va t'en.</p>
+
+<p>Il lui pressa la main et se perdit
+dans la foule. Aussitôt la pelisse
+retomba des épaules glacées
+de la jeune fille. Par instants
+elle sentait un frisson mortel
+la secouer de la tête aux
+pieds, une sorte de chatouillement
+étrange lui serrer la poitrine;
+elle ouvrit la bouche pour
+respirer, et l'air glacé entra largement
+dans ses poumons.</p>
+
+<p>--C'est cela, se dit-elle avec
+une joie funèbre en sentant la
+fièvre la parcourir tout entière.
+C'est la mort clémente qui vient
+me délivrer.</p>
+
+<p>--Les voici! cria madame
+Karzof en se précipitant vers la
+porte. Suis-moi, Nina!</p>
+
+<p>Il s'écoula encore quelques
+minutes avant qu'ils fussent casés
+dans leur voiture. Ils partirent
+enfin. Antonine se retira
+sur-le-champ dans sa chambre,
+prétextant la fatigue, et trouva
+sa Niania qui l'attendait.</p>
+
+<p>--J'ai vu ton ami, dit-elle; il
+a été bien heureux; il est allé au
+Cirque...</p>
+
+<p>--Je le sais, je l'ai vu, répondit
+Antonine.</p>
+
+<p>--Quelle voix singulière tu
+as! dit la Niania effrayée. Comme
+tu es rouge! est-ce que tu
+n'as pas pris froid?</p>
+
+<p>--Moi! quelle idée! Va me
+chercher du thé.</p>
+
+<p>La Niania revint avec une tasse
+de thé bouillant que la jeune
+fille but d'un trait.</p>
+
+<p>--Tu vas te brûler! fit observer
+la vieille servante.</p>
+
+<p>--Ah! dit Antonine en riant,
+quels trembleurs vous êtes! "Tu
+vas te brûler, tu vas t'enrhumer!"
+Entre le froid et le
+chaud n'y a-t-il pas de milieu?</p>
+
+<p>La Niania regarda d'un oeil
+scrutateur son enfant de prédilection.</p>
+
+<p>--Je ne sais pas, dit elle lentement,
+ce que tu médites, ma
+fille, mais ce n'est pas ton ange
+gardien qui t'a soufflé tes pensées
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>Antonine passa son bras au
+tour du cou de sa vieille bonne.</p>
+
+<p>--Vois-tu, Nina, dit elle, je
+n'aime au monde que deux personnes,
+Dournof et toi. Souviens-toi
+de ces paroles.</p>
+
+<p>--Eh! ma chérie, fit la Niania
+en la regardant avec tendresse
+et reproche tout à la fois,
+tu ajoutes un péché à un autre!
+Le Seigneur n'a-t-il pas dit: Tu
+honoreras ton père et ta mère,
+pour que Dieu te donne une vie
+pleine de jours?</p>
+
+<p>Antonine sourit; ce sourire
+énigmatique ne fit que passer
+sur son visage.</p>
+
+<p>--Va souper, ma bonne, dit-elle,
+je me mettrai au lit seule:
+tu viendras ranger ma chambre
+après souper.</p>
+
+<p>La Niania obéit; la porte était
+à peine refermée sur elle qu'Antonine
+donna un tour de clef et
+courut à la fenêtre. La moiteur
+occasionnée par le breuvage
+brûlant perlait ses fines gouttelettes
+sur son front et ses tempes;
+elle rejeta sa robe sur son
+lit et se tint debout, les épaules
+et les bras nus, frissonnant sous
+le vent glacé qui s'engouffrait
+dans le store relevé comme dans
+la voile d'une barque. Elle resta
+longtemps ainsi; de temps en
+temps elle frissonnait; une pâleur
+de cendre se répandait sur
+son visage, mais elle absorbait
+douloureusement l'air mortel,
+avec la fermeté d'une martyre.</p>
+
+<p>Quiconque eut dit alors à la
+jeune fille que le suicide est un
+crime l'eût trouvée sourde. Elle
+ne voulait plus vivre et ne voyait
+pas plus loin; d'ailleurs la
+mort qu'elle avait choisie serait
+lente à venir; elle avait le temps
+de se repentir, et de demander
+pardon à Dieu de sa faute.</p>
+
+<p>Une horloge sonna minuit
+dans la pièce voisine. Antonine
+ferma la fenêtre, rouvrit la porte
+et se coucha tranquillement.
+A peine était-elle au lit que sa
+mère rentra.</p>
+
+<p>--Qu'il fait froid ici! dit-elle
+en serrant autour de son cou un
+châle jeté sur ses épaules. Tu ne
+fais pas assez chauffer, Nina; ta
+chambre est une véritable glacière!
+Te sens-tu bien?</p>
+
+<p>--Très-bien, maman, merci,
+répondit la jeune fille.</p>
+
+<p>--Tu étais très-jolie ce soir;
+voilà comme il faut t'habiller, et
+non comme une religieuse. M.
+Titolof était enchanté de ta beauté
+et de ton amabilité; je vois
+que tu es une bonne fille, malgré
+tes petits caprices. Bonsoir.</p>
+
+<p>Elle se pencha sur sa fille
+pour l'embrasser. Tout à coup
+les deux bras d'Antonine s'enlacèrent
+autour de son cou.</p>
+
+<p>--Vous m'aimez pourtant maman,
+dit-elle d'une voix émue.</p>
+
+<p>--Certainement je t'aime!
+Est-ce que cela se demande!</p>
+
+<p>Antonine ne répondit pas:
+son étreinte se resserra, et elle
+embrassa sa mère sur la joue.</p>
+
+<p>--Bénissez-moi, maman, dit-elle
+à voix basse.</p>
+
+<p>Sa mère la bénit, lui fit encore
+quelques caresses et la quitta.
+La Niania rentra aussitôt sur la
+pointe du pied.</p>
+
+<p>--Eh bien, ma colombe, tu as
+fait la paix avec ta mère?</p>
+
+<p>--Oui... la paix éternelle, répondit
+Antonine.</p>
+
+<p>--Que tu as d'étranges paroles!
+Dieu seul peut te comprendre!</p>
+
+<p>--Dieu seul! répéta Antonine
+rêveuse.</p>
+
+<p>Une rougeur fugitive montait
+par moments à ses joues; des
+tressaillements involontaires
+parcouraient son corps et faisaient
+onduler la couverture. La
+Niania regarda son enfant avec
+une persistance qui lui fit détourner
+les yeux.</p>
+
+<p>--As-tu sommeil, Niania? lui
+demanda-t-elle, pour détourner
+son attention.</p>
+
+<p>--Non, répondit la vieille femme.</p>
+
+<p>--Moi non plus. Assieds toi
+là,--elle indiquait le pied de son
+lit,--et raconte-moi quelque
+chose.</p>
+
+<p>--Eh! que veux-tu que je te
+raconte? fit la Niania en s'asseyant
+sur le bord de la couchette
+étroite et basse. Une
+vieille servante comme moi n'a
+rien à dire à personne!</p>
+
+<p>--Comment, rien? Il ne t'est
+jamais rien arrivé?</p>
+
+<p>--Rien qui vaille la peine d'être
+répété!</p>
+
+<p>--Ce n'est pas possible, répondit
+Antonine. Je ne sais même
+pas si tu es fille, femme ou
+veuve! Il faut pourtant qu'il te
+soit arrivé quelque chose, quand
+ce ne serait que de te marier!</p>
+
+<p>La Niania hocha deux ou trois
+fois la tête d'un air mélancolique.</p>
+
+<p>--Je me suis mariée, dit elle,
+mais ce n'est pas intéressant.</p>
+
+<p>--Raconte-le moi tout de même.
+Je t'en prie!</p>
+
+<p>Non sans hésiter, la Niania
+prit le coin de son tablier et se
+mit à le rouler lentement, comme
+font les filles de la campagne
+quand elles parlent, et commença
+son histoire à voix basse:</p>
+<br><br>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>--Mon père--que Dieu lui
+donne le repos éternel!--était
+un homme gai et remuant; il aimait
+à travailler comme il aimait
+à rire et festiner; je me le rappelle
+toujours revenant des fêtes,
+le dimanche soir, chantant et
+criant. Il était plus ivre de chansons
+et de gaieté que de vin. Il
+n'aimait pas l'eau-de-vie; il disait
+que cela rend triste, et
+quand il buvait quelque chose
+de fort, c'était de l'hydromel et
+de la bière douce;--mais cela
+lui arrivait rarement.</p>
+
+<p>Nous étions toute une nichée
+d'enfants, dans la maison paternelle,
+et j'étais l'aînée. Dès mon
+plus jeune temps, je ne me vois
+pas autrement qu'un enfant dans
+les bras; l'un remplaçait l'autre
+dès qu'il savait marcher, et c'était
+toujours de même. J'arrivai
+ainsi à l'âge où les petites filles
+commencent à devenir sérieuses
+et à regarder si leurs cheveux
+sont bien nattés. J'étais la fille,
+d'un paysan et non d'un domestique,
+et jamais je ne serais entrée
+dans les chambres des maîtres...
+tu verras, ma colombe,
+comment j'en suis venue à servir
+chez toi. J'étais donc grandelette,
+lorsque ma pauvre mère
+mourut. C'était une femme sévère,
+aussi sérieuse que mon père
+était gai; elle ne m'avait pas
+fait moitié tant d'amitié que lui,
+et pourtant, quand je la mis
+dans le cercueil, il me parut que
+jamais je ne reverrais ni de
+beaux jours ni de soleil. A partir
+de ce moment, sauf le dernier
+qui avait douze jours, je
+n'eus plus d'enfants dans les
+bras, et celui-là s'éleva tout seul,
+on peut le dire, car je n'avais
+guère le temps de m'occuper de
+lui. Pourtant je l'aimais mieux
+que les autres.</p>
+
+<p>Mon père fut triste pendant
+quelques jours, mais il avait le
+coeur si naturellement gai, qu'il
+ne pouvait pleurer longtemps; il
+se remit à rire avec les camarades,
+et moi, je restai au logis
+pour élever toute la couvée.</p>
+
+<p>--Si jeune? fit Antonine.</p>
+
+<p>--Que veux-tu, ma chérie! Il
+faut bien plier pour ne pas rompre!
+Que pouvais-je contre la
+volonté de Dieu? C'était lui qui
+nous avait repris la mère, et sa
+volonté était sans doute de me
+faire élever les enfants; sans cela,
+il ne m'eût pas fait naître la
+première.</p>
+
+<p>Je passai plusieurs années
+comme cela; les petits étaient
+déjà forts, le dernier courait tout
+seul depuis longtemps, et j'avais
+un peu de temps libre. La
+belle saison étant venue, j'en
+profitai pour aller cueillir des
+champignons et des fruits sauvages,
+afin de les faire sécher
+pour l'hiver. Nous n'avons guère
+de friandises, nous autres, et
+nous les prenons là où le bon
+Dieu les met.</p>
+
+<p>Un jour j'étais allée au bois
+avec mon panier, pour ramasser
+des fraises: j'en avais presque
+plein la corbeille, et comme
+il faisait très-chaud, je m'assis
+sur le gazon. Voilà que la mère
+de ta mère, ta défunte grand'mère,
+que tu n'as pas connue,
+vint se promener dans la forêt
+et y prendre le thé avec la compagnie.
+Le monde était arrivé
+dans une grande voiture à quatre
+chevaux, et ils étaient bien
+une douzaine. Ta grand'mère,
+qui était très bonne, me parlait
+quand elle passait par le village,
+mais je n'étais pas assez hardie
+pour l'aborder, et je m'en allai
+un peu plus loin, dans le fourré.
+De temps en temps, j'entendais
+ les chevaux s'ébrouer et faire
+sonner leurs clochettes; cela
+m'amusait; je ne connaissais aucun
+plaisir, et j'aimais à savoir
+que les seigneurs se réjouissaient
+ensemble.</p>
+
+<p>Pendant que j'étais là, j'entendis
+marcher dans le bois, tout
+près de moi; je me retournai,
+aussitôt debout, pour m'enfuir;
+mais j'eus la curiosité de voir
+quel était le chrétien qui s'était
+approché! Je le reconnus tout
+de suite, et pourtant je ne l'avais
+vu que deux fois; c'était
+Afanasi, le jeune cocher de ta
+grand'mère; il n'avait pas plus
+de dix-huit ans, mais il savait
+conduire quatre chevaux comme
+pas un dans les environs. Si tu
+l'avais vu quand il menait la calèche
+de ta grand'mère à l'église,
+le dimanche...</p>
+
+<p>La Niania s'interrompit, poussa
+un soupir et fit le signe de la
+croix.</p>
+
+<p>--Afanasi, reprit-elle, me parut
+plus beau que le soleil; il
+avait une petite barbe blonde
+qui commençait à friser, et
+quand il souriait, je croyais voir
+le ciel avec ses anges, rangés
+autour du Père éternel; il me
+parla, me demanda comment je
+m'appelais, et me dit que j'étais
+jolie...</p>
+
+<p>La Niania s'interrompit encore.</p>
+
+<p>--Je retourne à mon vieux
+péché, dit-elle; c'est le malin
+qui m'inspire...</p>
+
+<p>--Non, non! fit Antonine, qui
+l'écoutait penchée sur son coude,
+les yeux brillants; raconte-moi
+tout. Tu l'as aimé?</p>
+
+<p>--Je l'ai aimé plus que mon
+âme! dit sourdement la vieille
+femme. Jamais, hormis mon
+père et les petits, personne ne
+m'avait dit une bonne parole;
+on prétendait que j'étais fière
+parce que je ne parlais pas à
+nos gens de village: je n'étais
+pas fière, mais timide. Avec
+Afanasi, j'étais timide, mais il savait
+me rassurer. Je commençais
+par le regarder en dessous,
+derrière mon coude replié sur
+mes yeux, comme font nos filles
+quand elles sont honteuses, et
+puis je finissais par regarder au
+fond de ses yeux. Je l'aimais
+tant, que quand je ne parvenais
+pas à l'apercevoir, ne fût-ce que
+de loin, dans la cour des seigneurs,
+pendant qu'il lavait les
+équipages ou quand il amenait
+les chevaux boire à la rivière,
+j'étais triste toute la journée et
+je pleurais le soir sans pouvoir
+m'endormir.</p>
+
+<p>Il y avait déjà six semaines
+que j'avais rencontré Afanasi
+dans le bois pour la première
+fois; je l'avais revu dans la grange
+et à différentes autres places;
+mais j'étais si timide, que je n'osais
+rester plus d'une minute
+avec lui. C'était bien drôle!
+Avant le moment de le voir, j'étais
+impatiente, je ne tenais pas
+en place; les heures me paraissaient
+longues comme des années,
+et puis, lorsque je m'en allais
+le retrouver, j'allais lentement,
+j'avais comme un regret
+de me rendre auprès de lui; et
+aussitôt arrivée, s'il essayait de
+me prendre par la taille ou de
+m'embrasser, je trouvais une
+bonne raison pour m'enfuir sur-le-champ.
+Quand j'étais un peu
+loin, je m'arrêtais pour le voir
+revenir à la maison, cachée derrière
+un arbre ou une meule de
+foin, et quand j'avais pu l'apercevoir
+sans qu'il me vît, je me
+sentais heureuse et comme rassurée
+jusqu'au lendemain.</p>
+
+<p>Un soir, j'étais restée debout
+au coin de l'avenue qui menait
+chez les seigneurs, et je regardais
+Afanasi qui s'en allait à
+grand pas vers les écuries; je le
+trouvais si beau, que mon coeur
+s'en allait avec lui; je ne pensais
+plus à rien; seulement je
+sentais que tout à l'heure,
+quand il aurait disparu derrière
+le mur, je serais bien triste;
+mon père qui rentrait du travail
+plutôt que de coutume m'aperçut
+et s'approcha tout près
+de moi. Je ne l'avais pas vu, et
+je fis un bond de frayeur lorsqu'il
+me frappa sur l'épaule.</p>
+
+<p>--Que regardes-tu là? dit-il
+d'un ton railleur; les longues
+jambes du bel Afanasi?</p>
+
+<p>Je n'avais pas coutume de
+mentir, et je devins toute confuse.
+Mon père continua:</p>
+
+<p>--On m'a dit qu'il te fait la
+cour? Méfie-toi, ma fille, c'est
+un enjôleur, ne crois pas un mot
+de ce qu'il dit.</p>
+
+<p>--Mais, mon père, dis je, car
+j'étais offensée par la manière
+dont il parlait de mon grand
+ami, il ne m'a rien dit de mal.</p>
+
+<p>--J'espère bien qu'il ne t'a
+rien dit, le vaurien! Il fait la
+cour à la fille du meunier et à
+la femme de chambre de Madame,
+en même temps. Comme
+ça, s'il n'en a pas une pour
+femme, il aura l'autre. Elles ont
+de l'argent toutes deux. Il est
+malin! Ce n'est pas lui qui
+épousera une fille pauvre; il
+n'aime pas les chaussures d'écorce,
+il lui faut une femme qui
+porte des souliers de peau!</p>
+
+<p>Je reportai les yeux sur mes
+pieds nus. Mon père haussa les
+épaules et passa outre. Pouvais-je
+ne pas croire mon père?
+Et d'un autre côté, comment
+supposer qu'Afanasi me trompait?
+Il ne m'avait jamais parlé
+de nous marier, et ce n'est pas
+moi qui aurais osé lever la voix
+sur ce sujet-là. Mais je croyais
+qu'il m'aimait assez pour vouloir
+passer sa vie avec moi. Je
+rentrais à la maison; je servis
+à manger à tout mon petit monde,
+et quand ils furent tous couchés
+et endormis sur le poêle,
+je me couchai aussi, sur le plancher
+comme d'habitude, et je
+me mis à réfléchir. Non, je ne
+pouvais pas admettre que mon
+père s'était moqué de moi; il
+aimait à rire, sans doute, mais
+il ne riait pas des choses sérieuses,
+et n'aurait pas voulu me
+faire du chagrin, car il aimait
+ses enfants. Je songeai à demander
+à Afanasi si vraiment il
+courtisait la fille du meunier et
+la femme de chambre de Madame;
+mais je ne sais pourquoi il
+me semblait que si je lui faisais
+cette question, il se fâcherait
+contre moi et cesserait de m'aimer.</p>
+
+<p>La femme de chambre était
+une fille de la domesticité seigneuriale,
+élevée dans les appartements;
+elle nous trouvait
+trop peu de chose, nous autres
+paysannes, pour nous parler autrement
+que par hasard, au jour
+de fête; je ne saurais rien par
+cette orgueilleuse. Je me résolus
+alors à aller trouver la fille du
+meunier; elle demeurait à deux
+verstes de chez nous, sur la rivière,
+et nous étions bonnes
+amies, ayant à peu près le même
+âge, quoiqu'elle n'eût rien à
+faire et que je fusse surchargée
+de besogne tout le long du jour.
+Le lendemain, après avoir mis
+toute la maison en ordre, je dis
+à mon père que j'irais voir s'il
+n'y avait pas des écrevisses dans
+un trou que je connaissais bien,
+un peu en amont du moulin, et
+je partis avec mon panier. Comme
+je passais derrière les communs
+seigneuriaux, j'entendis
+Afanasi qui plaisantait et riait
+aux éclats; sa voix m'était bien
+connue et me frappait toujours
+droit au coeur; une voix de femme
+riait avec lui; je ne distinguai
+pas si c'était la femme de
+chambre ou une autre qui tenait
+compagnie, mais je passai bien
+vite, presque en courant. De ce
+moment, je fus toute triste: je
+sentais, je ne sais pourquoi, que
+mon voyage était inutile, et que
+j'en savais assez pour m'ouvrir
+les yeux; mais, tu sais, ma fille,
+quand on a du chagrin, on ne
+veut pas croire les choses qui
+vous feraient pleurer; on se bouche
+les yeux et les oreilles, jusqu'à
+ce que le malheur vous tape
+à grands coups sur la tête,
+en vous criant: Regarde-moi
+donc en face! Et quand on le
+regarde, on voit que sa figure
+n'est pas nouvelle, et qu'on le
+connaissait depuis longtemps.</p>
+
+<p>J'allai donc au moulin tout de
+même. Paracha, la fille du meunier,
+était sur le seuil de sa porte,
+occupée à nourrir des poussins
+avec le grain tombé, que les
+chevaux avaient foulé aux pieds
+pendant qu'on déchargeait les
+sacs, et qui n'était plus bon pour
+la monture.</p>
+
+<p>--Tiens, bonjour, me dit elle;
+on ne te voit pas souvent!</p>
+
+<p>--Je n'ai pas le temps, lui dis-je;
+il y a trop d'enfants à la maison.</p>
+
+<p>Elle me fit entrer, et m'offrit
+du kvass, du lait caillé, des macarons,
+une quantité de bonnes
+choses, elle avait mis sur la table
+un superbe pain d'épice avec
+son nom, écrit tout au long dessus,
+en sucre rouge.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce qui t'a donné cela?
+demandai-je le coeur tremblant,
+car je savais quelle serait
+la réponse.</p>
+
+<p>--C'est mon promis, le cocher
+Afanasi, répondit-elle en rougissant
+de joie et d'orgueil. Mon
+père et ma mère lui ont permis
+de venir à la maison et de me
+faire des cadeaux; je suis sa fiancée;
+si les maîtres ne s'en vont
+pas en ville pour l'hiver, nous
+nous marierons à l'Epiphanie;
+et s'il s'en vont, nous nous marierons
+après Pâques.</p>
+
+<p>--Voilà ce que c'est! me dis-je;
+comme on apprend vite son
+malheur!</p>
+
+<p>--Eh bien, est-ce que tu ne
+me félicites pas? me dit Paracha
+en me regardant avec étonnement.</p>
+
+<p>Je ne sais pas comment je fis
+pour me lever, la saluer et l'embrasser
+trois fois après l'avoir
+saluée en m'inclinant jusqu'à la
+ceinture. Je lui fis mes compliments,
+cependant; et alors, elle
+m'emmena en haut pour me
+montrer tout son trousseau.
+Il était magnifique, car sa mère
+avait commencé à s'en occuper
+dès qu'elle avait eu douze ans.
+Il y avait de tout; des essuie-mains
+brodés qu'elle avait préparés
+pour les offrir en cadeau,
+à sa noce, aux jeunes gens qui
+assisteraient le marié, au prêtre,
+au diacre, à l'Eglise, enfin à tout
+le monde. Il y en avait bien quarante!
+ Elle avait des dentelles
+qu'elle avait tissées sur une pelote,
+avec des dessins rouges et
+bleus, car ses parents ne lui regrettaient
+ni le fil, ni le coton
+rouge; elle avait des sarafanes
+garnis de boutons dorés jusqu'en
+bas, et des mouchoirs de
+soie, et des robes comme les
+femmes de chambre de Madame.</p>
+
+<p>--Mes parents, dit-elle, ne me
+permettent pas de les mettre
+avant que je sois mariée, parce
+vait que je ne suis qu'une fille de
+paysan; mais quand je serai la
+femme d'Afanasi, je mettrai les
+robes européennes pour m'habiller
+comme une dame.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle me montrait
+toutes ces choses, je pensais que
+vraiment elle était une riche
+promise! Elle était aussi bien
+plus jolie que moi; elle avait une
+grande natte qui tombait presque
+aussi bas que les tiennes,
+ma fille chérie, car tu sais que
+nos jeunes filles réunissent tous
+leurs cheveux en une seule natte.
+Je me dis que j'étais folle
+d'avoir pu prétendre à l'amour
+d'Afanasi, lorsqu'une si belle fille
+avec tant de richesses ne se
+trouvait pas trop bonne pour lui.</p>
+
+<p>--Y a-t-il longtemps qu'il te
+fait la cour? lui demandai-je
+avec une petite espérance qu'elle
+me répondrait que non.</p>
+
+<p>--Il y aura un an vienne l'assomption
+de la Vierge, dit-elle
+d'un air triomphant.</p>
+
+<p>Tout l'hiver et tout le printemps!
+Il m'avait courtisée
+comme on cueille une petite
+fleur sur la route, qu'on jette au
+bout d'un instant en pensant à
+autre chose; il m'avait trouvée
+assez jolie pour me le dire, et si
+j'avais été moins sage, il aurait
+profité de ma folie et de mon
+aveuglement! Heureusement
+Dieu et mon ange gardien m'avaient
+protégée! Et puis on est
+raisonnable quand toute sa vie
+on a eu la peine et la fatigue de
+huit enfants sur les bras!</p>
+
+<p>--Eh bien, je m'en vais, dis-je
+à Paracha en me levant.</p>
+
+<p>--Déjà? où vas-tu?</p>
+
+<p>--Chercher des écrevisses à
+la rivière.</p>
+
+<p>--Et toi, me dit-elle tout à
+coup, est-ce que tu ne te marieras
+pas bientôt?</p>
+
+<p>Je ne sais quel démon me
+poussa à relever fièrement la tête.</p>
+
+<p>--J'espère bien que si! répondis-je:
+je t'inviterai à ma noce!</p>
+
+<p>--Et tu viendras à la mienne,
+dit Paracha en me reconduisant
+jusqu'au seuil du moulin.</p>
+
+<p>Je m'en allai bravement sous
+le soleil de midi, en faisant mine
+d'être joyeuse; mais quand
+j'eus atteint le trou aux écrevisses,
+je n'eus pas le courage de
+me mettre à en chercher, je
+m'assis sur l'herbe molle et verte,
+si épaisse au bord de l'eau
+où jamais ne passe personne, et
+je pleurai tant qu'il y eut des
+larmes dans mes pauvres yeux.
+Quand je fus bien fatiguée de
+pleurer, je me rajustai, je lavai
+mon visage bouffi à l'eau de la
+rivière toujours froide en cet endroit
+ombragé, et je m'en revins
+avec mon panier vide.</p>
+
+<p>Il fallait repasser par devant
+le moulin; je marchai vite pour
+que Paracha en m'apercevant ne
+fût point prise de l'idée de me
+demander si j'avais fait une bonne
+pêche. Je passai sans encombre,
+mais à peine avais je fait
+quelques centaines de pas sur la
+route que je vis Afanasi. Il s'en
+allait au moulin à grandes enjambées,
+avec l'air content qu'il
+avait d'habitude. En me voyant,
+il parut un peu étonné, mais
+souriant aussitôt:</p>
+
+<p>--D'où viens-tu, ma jolie fille?
+me dit-il d'un air aimable.</p>
+
+<p>--Du moulin, lui répondis je.
+Je te fais mon compliment, Afanasi,
+tu épouses une belle fiancée,
+et assez riche pour que tu
+puisses l'emmener se pavaner à
+la ville. Tu as raison, puisqu'elle
+eut de toi!</p>
+
+<p>Je fis un pas pour continuer
+ma route, mais il me retint par
+la main.</p>
+
+<p>--La noce n'est pas faite, dit-il
+d'un air rusé, et qui prétendait
+m'en faire comprendre long.</p>
+
+<p>Je sentis tout le sang me
+bouillonner dans les veines.</p>
+
+<p>--Honte, m'écriai je, honte à
+toi! tu te joues des jeunes filles;
+tu n'es qu'un vil menteur, un hypocrite,
+et si j'ai un regret, c'est
+d'avoir jamais regardé ton visage
+de lâche et écouté tes paroles
+de traître. Laisse-moi!</p>
+
+<p>J'avais arraché ma main de la
+sienne, et je le regardais d'un air
+tellement indigné qu'il recula
+un peu.</p>
+
+<p>--Ma chérie, balbutia-t-il, ne
+te fâche pas! J'ai voulu plaisanter...
+excuse-moi... Et à Paracha,
+tu lui as dit?</p>
+
+<p>--Que lui ai-je dit? répondis-je
+en me croisant les bras sur la
+poitrine et en le regardant bien
+en face.</p>
+
+<p>--Tu ne lui as pas dit... que...
+que j'avais plaisanté avec toi...
+eh?</p>
+
+<p>Il avait l'air si lâche, si craintif,
+que ma colère tomba soudain.</p>
+
+<p>--Non, répondis-je en ramassant
+mon panier que j'avais laissé
+tomber dans ma colère; non,
+je ne lui ai rien dit; j'ai peut-être
+eu tort, car elle croit épouser
+un honnête garçon, et elle
+n'épousera qu'un misérable;
+mais j'ai eu honte de lui avouer
+ma bêtise. Va, tu peux réclamer
+ta riche promise!</p>
+
+<p>Je lui éclatai de rire au nez,
+et je m'enfuis à toutes jambes.
+Quand je revins à la maison,
+mon père me demanda pourquoi
+mon panier était vide. Comme
+il ne me grondait pas souvent
+et jamais pour des bagatelles,
+je lui dis que j'étais entrée
+chez la fille du meunier.</p>
+
+<p>--C'est bon, dit il; il n'est pas
+mal que tu t'amuses un peu, ta
+vie n'est pas trop gaie. Sans
+mari, il y a longtemps que tu as
+les peines d'une femme mariée.</p>
+
+<p>Il ne m'en parla plus. Je fus
+longtemps, ma chérie, avant de
+m'accoutumer à l'idée qu'Afanasi
+n'était qu'un pauvre homme,
+un imbécile sans coeur; quand je
+pensais à lui, ça me faisait mal
+comme si l'on m'avait déchiqueté
+le corps avec un couteau. Je
+n'aimais pas à y penser, et je
+faisais de mon mieux pour oublier;--mais
+quand on a bu le
+poison de l'amour, on est longtemps
+à prendre le dessus.</p>
+
+<p>La Niania, qui avait parlé les
+yeux baissés, releva alors sur
+Antonine son regard plein de
+pitié.</p>
+
+<p>--Il y en a, dit la jeune fille,
+qui ne s'en remettent jamais.</p>
+
+<p>--On le dit, reprit la Niania;
+pour moi, j'avais tant à faire que
+je ne pouvais guère penser au
+misérable que pendant les heures
+de la nuit, et j'étais si fatiguée
+alors que je m'endormais
+souvent sans avoir même le
+temps de dire: Que le Seigneur
+me garde! Seulement je devais
+avoir encore de la peine à cause
+d'Afanasi; car je ne sais ce qu'il
+avait inventé sur mon compte,
+mais voilà que Paracha se mit à
+ne plus vouloir me regarder.
+Elle affectait de ne pas me voir,
+comme si j'avais fait quelque
+chose de mal. Cela me fit tant
+de chagrin, que peu de temps
+après, un paysan de chez nous
+m'ayant demandée à mon père,
+je me mariai tout de suite, sans
+réfléchir. Je voulais être mariée
+avant Paracha, afin d'avoir le
+droit de ne pas la saluer la première,
+puisque les jeunes filles
+cèdent le pas partout aux femmes
+mariées.</p>
+
+<p>--Eh bien, as-tu été heureuse
+avec ton mari? demanda Antonine.</p>
+
+<p>La Niania garda un instant le
+silence.</p>
+
+<p>--C'était un méchant homme,
+dit-elle enfin, mais il est mort.
+Que Dieu ait son âme.</p>
+
+<p>--Méchant? insista la jeune
+fille.</p>
+
+<p>--Oui. Il me battait et m'injuriait;
+je n'étais pas accoutumée
+à de tels traitements, et cela me
+paraissait dur... mais une femme
+mariée doit se soumettre.</p>
+
+<p>--Il est mort?</p>
+
+<p>--Il mourut quelques années
+après notre mariage en me laissant
+deux enfants. Je le pleurai,
+parce qu'une femme doit toujours
+pleurer son mari, mais sa
+mort était pour moi plutôt un
+bien qu'un mal.</p>
+
+<p>--Et tes enfants?</p>
+
+<p>--C'est là que fut mon grand
+chagrin. Je les perdis l'un après
+l'autre, d'une fièvre qui courait
+le pays... C'est dans ce temps-là
+que j'ai bien vu que tout le
+reste n'est rien, tant qu'on n'enterre
+pas ses enfants.</p>
+
+<p>Antonine détourna la tête, et
+son visage se trouva dans l'ombre.</p>
+
+<p>--Oui, continua rêveusement
+la Niania qui semblait suivre
+son idée dans les replis de son
+cerveau, les enfants qu'on a mis
+au monde, nourris de son lait,
+portés dans ses bras, vous tiennent
+plus au coeur que tout le
+reste. Après mon mari, il me
+restait mes petits;--mais après
+eux, il ne me restait plus rien.
+Je ne mangeais plus,--ta défunte
+grand'mère eut pitié de moi
+et me prit à son service dans
+ses appartements. Que Dieu la
+garde en son paradis! On peut
+bien dire que par là elle m'a
+sauvé la vie, car mes enfants me
+tiraient dans la tombe.</p>
+
+<p>Antonine mit sa main blanche
+et fiévreuse sur la main fraîche
+et ridée de la vieille servante.</p>
+
+<p>--Oui, je sais que tu m'aimes,
+dit l'humble femme; voilà pourquoi
+je vous ai tant aimés, ton
+père et toi; vous me rappeliez
+mes petits... Seigneur, que tout
+cela est loin!</p>
+
+<p>La Niania essuya ses yeux
+avec son tablier et se leva.</p>
+
+<p>--Ta maman nous gronderait
+bien si elle savait que nous parlons
+si tard au lieu de dormir...
+Tiens, ma beauté, je vais te verser
+ta potion contre la toux.</p>
+
+<p>--Mets-la sur la table, je la
+prendrai dans un moment, dit
+Antonine.</p>
+
+<p>La Niania obéit, arrangea la
+jolie chambrette virginale pour
+que tout eût un air de fraîcheur
+et de soin, alluma la veilleuse et
+sortit après avoir béni la jeune
+fille. Quand elle fut seule, Antonine
+se releva, ouvrit la fenêtre
+et jeta sa potion dans la rue;
+elle allait rester exposée à l'air
+de la nuit, mais le courage lui
+fit défaut.</p>
+
+<p>Assez, assez, murmura-t-elle,
+je suis à bout de forces!</p>
+
+<p>Elle se remit au lit, mais son
+sommeil fut fiévreux et entrecoupé
+de rêves pénibles. Jusqu'au
+matin, l'histoire de Niania,
+le visage de Dournof et celui de
+son fiancé tourbillonnèrent dans
+son cerveau fatigué.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>--Je ne sais ce qu'a Antonine,
+dit quinze jours après madame
+Karzof à son placide époux,
+pendant qu'ils étaient seuls dans
+la salle à manger; elle a l'air fatigué,
+elle tousse un peu... j'ai
+peur qu'elle ne soit malade.</p>
+
+<p>--Il faut faire venir le médecin,
+dit sentencieusement le bonhomme.
+On ne doit jamais négliger
+les premiers symptômes
+d'une maladie; souvent une indisposition
+sans gravité dégénère
+en maladie dangereuse, faute
+de...</p>
+
+<p>--Mon Dieu! que tu fais tes
+phrases longues! s'écria madame
+Karzof avec quelque impatience.
+Le médecin est venu
+hier.</p>
+
+<p>--Ah! Eh bien, qu'est-ce
+qu'il a dit?</p>
+
+<p>--Il a dit de continuer la potion,
+et de plus il a indiqué une
+poudre.</p>
+
+<p>--Ah! Eh bien, elle ira mieux
+dans quelques jours, proféra M
+Karzof, qui professait une vénération
+absolue pour les oracles
+de la Faculté.</p>
+
+<p>Sa femme n'avait pas l'air
+aussi persuadée que lui de l'efficacité
+de ces remèdes: elle resta
+silencieuse un instant.</p>
+
+<p>--Sais-tu, Karzof, dit elle ensuite,
+j'ai dans l'idée qu'Antonine
+aime plus ce Dournof que
+nous ne l'avions pensé.</p>
+
+<p>--Pourquoi l'aimerait-elle?
+T'en a-t-elle reparlé?</p>
+
+<p>--Non, c'est-à-dire que, depuis
+que nous sommes allés au
+Cirque, elle ne m'a plus ouvert
+la bouche à son sujet.</p>
+
+<p>--C'est qu'elle n'y pense plus!
+Madame Karzof secoua la tête négativement.</p>
+
+<p>--Antonine, à ce que je vois,
+n'est pas fille à oublier ainsi cet
+homme qu'elle m'a suppliée,
+pendant si longtemps, de lui
+donner pour époux.</p>
+
+<p>--Eh bien, quoi? fit Karzof,
+chez qui l'intelligence n'était pas
+élevée à la hauteur d'une vertu.
+Sa femme le regarda d'un air
+qui lui disait doucement: Tu
+n'es qu'un bien pauvre sire!</p>
+
+<p>Puis elle haussa les épaules
+et s'appuya sur la table pour lui
+parler plus confidentiellement.</p>
+
+<p>--Nous avons peut être eu
+tort de vouloir marier Antonine
+pendant qu'elle pensait à un autre,
+dit-elle; j'avais cru qu'elle
+oublierait, elle n'a pas oublié.
+Avec le temps, cela viendra,
+mais à présent,.. Si l'affaire n'était
+pas si engagée, j'aurais préféré
+rendre sa parole à Titolof.</p>
+
+<p>--Rendre la parole au général!
+s'écria Karzof, comme si
+une maison lui était tombée sur
+la tête.</p>
+
+<p>--Ne crie pas si fort, il est
+inutile qu'elle entende. Oui, rendre
+la parole au général. Après
+tout, je me soucie peu du général;
+Antonine est notre fille, et
+je veux qu'elle vive!</p>
+
+<p>Madame Karzof fondit en larmes.
+Son mari, plus hébété que
+jamais, la regardait la bouche
+ouverte et ne trouvait pas de
+paroles.</p>
+
+<p>--Est-ce qu'elle est malade?
+balbutia-t-il enfin, après avoir
+noué ensemble une ou deux
+idées.</p>
+
+<p>--Je ne sais pas si elle est
+très-malade, mais elle a des
+yeux qui me donnent à la fois
+de la frayeur et du chagrin. Elle
+a l'air de me pardonner ma conduite...
+J'ai voulu me fâcher contre
+ces yeux-là, et je n'ai jamais
+pu trouver ce que j'aurais voulu
+lui dire...</p>
+
+<p>--Eh bien, interroge-la, fit
+Karzof tout à fait bouleversé.</p>
+
+<p>--Je sais bien ce qu'elle me
+répondra; ce n'est pas la peine
+de l'interroger tant que je n'aurai
+pas causé avec Titolof. Toi
+qui es un homme, Karzof, tu devrais
+te charger de cela. Vois un
+peu s'il serait disposé à nous
+rendre notre parole.</p>
+
+<p>--Je... j'essayerai! déclara
+bravement le bonhomme ému
+de voir pleurer sa femme, mais
+au fond absolument terrifié à
+l'idée de parler à Titolof d'autres
+choses que d'affaires de la
+vie courante. Il sentait bien que
+la nature ne l'avait pas fait naître
+orateur, non plus que diplomate.</p>
+
+<p>Antonine entra dans la salle
+à manger, en s'excusant de se
+lever si tard. Depuis quelque
+temps, elle avait de la peine à
+quitter son lit le matin; le sommeil
+lui venait tard, et elle n'avait
+un peu de repos qu'entre
+huit et dix heures.</p>
+
+<p>--Cela ne fait rien, ma Nina,
+dit madame Karzof. Embrasse
+nous, mon enfant; nous ne sommes
+pas au régiment pour nous
+lever à la diane.</p>
+
+<p>Surprise de tant d'indulgence,
+la jeune fille leva les yeux sur
+sa mère, et vit qu'elle avait pleuré.
+Le remords l'assaillit,--ce
+n'était pas la première fois,--et
+elle pensa avec un douloureux
+serrement de coeur à la douleur
+que ses parents allaient éprouver
+bientôt.</p>
+
+<p>De leur côté, les vieillards regardaient
+Antonine. Qu'ils
+étaient changés, ces beaux yeux
+si purs autrefois, ce teint mat où
+la vie circulait en dessous riche
+et abondante! Les cheveux eux-mêmes
+semblaient s'être éclaircis
+sur les tempes, où se découvrait
+tout un réseau de veines
+bleues. Ils échangèrent un regard
+de pitié, un signe d'intelligence,
+et madame Karzof se mit
+aussitôt à causer avec sa fille
+d'une façon familière et joyeuse.</p>
+
+<p>--Veux-tu aller au concert ce
+soir? lui proposa-t-elle.</p>
+
+<p>--Je veux bien, répondit Antonine
+avec indolence.</p>
+
+<p>--Il y a un beau concert à
+l'assemblée de la noblesse; si tu
+ veux, ton père nous prendra
+deux billets.</p>
+
+<p>Antonine regarda ta mère,
+croyant s'être méprise.</p>
+
+<p>--Pour vous et moi, maman?
+dit-elle.</p>
+
+<p>--Oui, pour nous deux; nous
+prendrons une voiture, et nous
+irons seules en partie fine.</p>
+
+<p>Sans Titolof! Cette joie inespérée
+ranima Antonine, qui consentit
+avec plus de vivacité
+qu'elle n'en avait déployé depuis
+longtemps. Le père sortit
+pour aller à son service, et promit
+de rapporter les billets. Dans
+l'après-midi, le fiancé officiel arriva
+avec sa grâce ordinaire; il
+se trouvait plusieurs personnes
+au salon. Karzof, attardé par le
+détour qu'il avait fait pour prendre
+les billets, ne rentra qu'au
+moment où son futur gendre
+prenait congé des dames, et ne
+put échanger avec lui qu'un salut
+et une poignée de main.</p>
+
+<p>En entrant dans la salle de
+concert. Antonine sentit le coeur
+lui manquer; la chaleur, les parfums,
+l'éclat des lumières tout
+cet ensemble excitant des salles
+peuplées la fit défaillir; elle se
+força pourtant à marcher d'un
+pas ferme, et s'assit auprès de
+sa mère. Pendant les quinze
+jours qui venaient de s'écouler,
+elle avait senti le mal faire des
+progrès foudroyants. Les potions
+qu'elle jetait régulièrement,
+les poudres qui restaient dans
+ses tiroirs avaient beau lui être,
+prodiguées par le médecin de
+la famille! Celui-ci, homme peu
+intelligent, habitué à suivre sa
+routine, ne s'apercevait pas que,
+si sa patiente avait observé ses
+ordonnances, le mal n'eût pas
+suivi cette marche rapide. Il ne
+se doutait même pas qu'il y eût
+là autre chose qu'un rhume de
+printemps, provoqué par la rigueur
+anormale de la saison.
+Mais aux lumières, et grâce à
+la surexcitation de la toilette et
+de la musique, Antonine était
+plus belle que jamais. Ses yeux
+parcoururent lentement les galeries
+placées à l'étage supérieur
+et qui fait tour le tour de
+la salle immense; ceux qui ne
+veulent pas faire toilette, ou qui
+ne veulent pas payer quinze ou
+vingt francs une place dans l'enceinte
+réservée, peuvent de là
+assister au concert moyennant
+un prix modique. Antonine savait
+que Dournof serait là; elle
+lui avait fait dire par la Niania
+de ne pas manquer de s'y rendre.</p>
+
+<p>En effet, elle l'aperçut bientôt
+au-dessus de l'orchestre, précisément
+en face d'elle. Il lui envoya
+un baiser discret, en posant
+ses doigts sur sa bouche;
+elle répondit par un signe de tête,
+et leurs yeux ne se quittèrent
+plus. Ils partirent ensemble
+pour ce pays enchanté de la musique
+où tout est lumière et
+transparence, où la douleur même
+revêt quelque chose de vaporeux
+et d'immatériel. Les
+nerfs d'Antonine, si péniblement
+tendus depuis longtemps, vibraient
+comme les cordes des
+violoncelles; elle était si heureuse
+d'aspirer avec son ami l'air
+embrasé de la passion que lui
+soufflaient les puissantes harmonies
+de l'orchestre, qu'elle avait
+oublié les horreurs qui l'attendaient.</p>
+
+<p>La symphonie s'acheva, après
+quelques minutes d'entr'acte. Un
+ténor, extrêmement à la mode
+et digne de la faveur du public,
+s'avança sur l'estrade. Les instruments
+jouèrent la ritournelle,
+et Edgard commença en italien
+l'air de la <i>Lucie</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i8">Bientôt, l'herbe des champs croîtra</p>
+<p class="i12"> Sur ma tombe isolée!</p>
+</div></div>
+
+<p>Antonine, rejetée brusquement
+dans la réalité de sa vie
+poussa un petit cri, fit un mouvement
+en arrière et perdit connaissance.
+Un grand brouhaha
+se fit autour d'elle. Les trombones
+couvrirent le mouvement
+qu'on fit pour l'emporter, et le
+ténor continua son air avec le
+succès le plus vif et le mieux
+mérité.</p>
+
+<p>Au moment où Antonine revint
+à elle dans le petit salon
+des dames où on l'avait transportée,
+des applaudissements
+frénétiques annonçaient la fin du
+morceau.</p>
+
+<p>--Pardon, dit-elle, dès qu'elle
+put parler, je regrette bien...
+Maman, allons à la maison.</p>
+
+<p>On s'offrit à chercher leur
+voiture. La grâce et la beauté
+d'Antonine, ce je ne sais quoi
+de presque surhumain que la
+souffrance contenue donnait à
+ses yeux avait amené autour
+d'elle plusieurs hommes de la
+meilleure société. Deux vieillards,
+des plus marquants parmi
+la noblesse, ne voulurent céder
+à personne le soin de la conduire
+à sa voiture. A la porte,
+sur l'escalier, se tenait Dournof,
+pâle et l'air sauvage. Antonine,
+qui le cherchait du regard, lui
+adressa un sourire angélique,
+mais si douloureux que le jeune
+homme se sentit atteint au plus
+profond de son être.</p>
+
+<p>--Elle va mourir, se dit-il.
+Comment tout le monde ne s'en
+aperçoit-il pas?</p>
+
+<p>Il suivit le petit cortège, et se
+tint près de la portière de la voiture;
+c'est sur sa main que s'appuya
+Antonine en montant sur
+le marchepied; mais madame
+Karzof était si troublée qu'elle
+ne le vit même pas. Cet évanouissement,
+après sa conversation
+du matin avec son mari,
+avait mis la terreur dans son
+âme. Elle ramena sa fille à la
+maison en la comblant de tendresses,
+qu'Antonine n'acceptait
+qu'à regret. Il lui en coûtait de
+tromper ainsi l'amour maternel
+dont elle avait douté, et qui se
+révélait maintenant à elle.</p>
+
+<p>M. Karzof éploré descendit
+l'escalier, en apprenant l'accident
+arrivé à sa fille, et la soutint,
+aidé de son fils Jean, jusque
+dans sa chambre, malgré
+les instances d'Antonine qui lui
+assurait qu'elle se sentait tout à
+fait bien, et que c'était un simple
+étourdissement causé par la
+chaleur. Madame Karzof voulut
+déshabiller sa fille elle-même et
+la voir dans son lit. Antonine
+eut beau s'en défendre, il fallut
+subir les soins inquiets de sa
+mère en larmes.</p>
+
+<p>Quand enfin elle eut assuré,
+maintes fois, qu'elle avait sommeil
+et qu'il fallait la laisser tranquille,
+madame Karzof se décida
+à se retirer, et alla écrire un
+billet au docteur pour qu'il vint
+le lendemain à la première heure.</p>
+
+<p>--Niania, dit doucement Antonine,
+alors que sa bonne, la
+croyant endormie, rangeait tout
+sur la pointe du pied, Niania,
+descends vite dans la rue: Dournof
+doit y être; dis-lui que je
+n'ai rien du tout, et que le moment
+où nous nous reverrons
+n'est plus éloigné. Va vite.</p>
+
+<p>La Niania allait faire une
+question, mais Antonine lui répéta:
+"Vite!" et la pauvre
+vieille femme se hâta d'obéir.
+Elle revint au bout de quelques
+minutes.</p>
+
+<p>--Tu avais raison, mon ange,
+il était en bas... Il m'a chargé
+de te dire que tu dois te soigner,
+que tu lui as fait grand'peur,
+qu'il t'aime comme un fou. Ah!
+enfants! enfants! quel jeu jouez-vous
+là! Il y a de quoi en mourir!</p>
+
+<p>Un pâle sourire éclaira le visage
+d'Antonine, qui murmura:
+Bonsoir, et se tourna du côté de
+l'ombre.</p>
+
+<p>Toute la maison dormait quelques
+heures après, lorsque la
+Niania se réveilla en sursaut de
+son premier sommeil, il lui semblait
+qu'il devait arriver quelque
+chose de malheureux; elle se leva
+pieds nus, et courut à la
+chambre d'Antonine, dont elle
+ouvrit la porte avec précaution.
+La jeune fille, toute blanche dans
+son vêtement de nuit, était à genoux
+devant les images, ou plutôt
+affaissée sur elle-même. Les
+mains ouvertes sur ses genoux,
+elle priait et pleurait. Des mots
+sans suite sortaient de ses lèvres;
+elle avait tant pleuré qu'elle
+n'avait même plus la force de
+se relever.</p>
+
+<p>--Pardonne-moi, mon Dieu,
+disait-elle, pardonne moi, reçois-moi
+dans ton paradis. Je souffre,
+je souffre trop. Quel chagrin
+pour lui et pour eux! Pécheresse
+que je suis, si Dieu me repousse,
+que deviendrai-je? Et je
+suis si jeune! Ah! mon Dieu, je
+n'en puis plus...</p>
+
+<p>Elle allait tomber étendue sur
+le sol, mais la Niania, qui l'avait
+écoutée les cheveux hérissés d'épouvante,
+la reçut dans ses bras,
+et avec une force que l'âge lui
+avait ôtée depuis longtemps,
+mais que sa tendresse lui rendit
+pour le moment, elle enleva Antonine
+dans ses bras et la mit sur
+son lit. La jeune fille la regarda,
+la reconnut, lui sourit, et referma
+les yeux dans un second
+évanouissement.</p>
+
+<p>--Au secours, au secours!
+cria la Niania, notre demoiselle
+se meurt!</p>
+
+<p>La maison entière accourut,
+on employa les remèdes usités
+en pareil cas, et madame Karzof
+se décida à envoyer immédiatement
+chez le médecin.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, celui-ci
+accourut; il aimait Antonine
+qu'il avait vue naître, mais sa
+science n'était pas à la hauteur
+de ses sentiments. Il déclara un
+état nerveux très-prononcé, protesta
+contre les émotions de
+toute nature, et commanda le
+repos.</p>
+
+<p>Le lendemain ou plutôt le jour
+même, quand le général Titolof
+se présenta à l'heure ordinaire,
+M. Karzof le reçut d'un air embarrasse.</p>
+
+<p>--Mademoiselle Antonine se
+porte bien? demanda le galant
+fiancé après le premier bonjour.</p>
+
+<p>--Pas précisément, répondit
+le bon vieux: nous voulions
+même vous dire...</p>
+
+<p>--Comment! serait-elle malade?
+fit le prétendu, dont le visage
+prit aussitôt l'expression attristée
+requise en pareil cas.</p>
+
+<p>--Oui, c'est-à-dire... Elle s'est
+évanouie deux fois dans la soirée
+d'hier...</p>
+
+<p>Le général fronça ses sourcils
+qu'il haussa en même temps jusqu'au
+milieu de son front; ce
+jeu de physionomie signifie en
+langage poli: Quel malheur! et
+combien vous m'étonnez!</p>
+
+<p>--Et le docteur, que dit-il,
+car je suppose que vous avez
+demandé les secours de l'art?</p>
+
+<p>--Sans doute? Le docteur dit
+qu'il faut éviter les émotions; il
+commande le repos absolu, récita
+Karzof, qui avait appris la
+phrase par coeur.</p>
+
+<p>Titolof leva les sourcils encore
+plus haut.</p>
+
+<p>--C'est très-malheureux, très-malheureux!
+dit-il. Une jeune
+personne qui paraissait jouir
+d'une si excellente santé!</p>
+
+<p>--C'est depuis qu'elle est
+fiancée que...</p>
+
+<p>Titolof prit un air si grave
+que Karzof n'osa achever la
+phrase; il en commença une
+autre en se disant que peut-être
+par ce bout-là ce serait plus facile.</p>
+
+<p>--Quand devez-vous quitter
+Pétersbourg, général? lui demanda-t-il
+d'une voix caressante.</p>
+
+<p>--Mais la seconde semaine
+après Pâques, dans tous les cas,
+répondit le fonctionnaire d'un
+air morne.</p>
+
+<p>--Hem... c'est fâcheux... C'est
+que, voyez-vous, général, je
+crains que notre fille ne soit pas
+rétablie pour ce moment-là.</p>
+
+<p>Titolof sursauta comme si on
+lui avait foncé une aiguille dans
+le mollet.</p>
+
+<p>Mais alors?... fit-il avec beaucoup
+de points d'interrogation
+dans le geste et dans la voix.</p>
+
+<p>--Eh bien, oui, général! répondit
+Karzof en baissant la tête,
+comme si son chef immédiat lui
+avait infligé la plus énergique
+semonce.</p>
+
+<p>--Comment, "oui!" Je n'ose vous
+comprendre, monsieur, car, si
+j'en croyais mes oreilles, vous
+reviendriez sur une parole donnée, et...</p>
+
+<p>--Je ne reviens pas sur une
+parole donnée, dit Karzof redressant
+la tête, mais ma fille est
+malade, et le médecin lui défend
+les émotions, et le mariage
+est une source d'émotions, et
+dans les circonstances présentes...
+Enfin, si elle se rétablit
+promptement comme nous l'espérons,
+en aucun cas elle ne
+pourrait s'engager dans les liens
+du mariage avant quatre ou cinq
+mois; oui, quatre ou cinq mois,
+répéta Karzof avec complaisance,
+tout en pensant: Attrape!
+ça t'apprendra à me faire les
+gros yeux.</p>
+
+<p>--Quatre ou cinq mois! Et
+moi qui dois être marié avant
+de partir, et il faut que je parte
+dans la quinzaine de Pâques!
+Vous auriez dû me dire cela plus
+tôt, fit-il en se tournant vers
+Karzof d'un air furieux.</p>
+
+<p>Celui-ci se sentait assez penaud;
+heureusement il reçut du
+renfort; madame Karzof entra
+dans le salon, et, sans même saluer
+son ex futur gendre:</p>
+
+<p>--Ce n'est pas faute d'en avoir
+eu mainte fois envie! dit-elle
+d'une voix sèche. Vous auriez
+dû vous apercevoir que vous ne
+plaisiez pas à ma fille.</p>
+
+<p>--Elle ne m'a jamais rien dit
+de désagréable! répliqua Titolof,
+démonté par cette attaque
+inattendue.</p>
+
+<p>--Il n'aurait plus manqué que
+cela! Croyez-vous que nous soyons
+assez mal élevés, dans notre
+famille, pour dire des choses
+désagréables aux personnes que
+nous recevons?</p>
+
+<p>Une mêlée générale s'ensuivit,
+et Titolof se retira, en répétant
+d'un ton irrité:</p>
+
+<p>--On devrait prévenir le monde!
+Où trouverai-je une femme
+avant la quinzaine de Pâques? Il
+faut que je sois à mon poste
+dans cinq semaines, et marié!
+Et la semaine sainte, on ne fait
+pas de visites! Mon Dieu, mon
+Dieu! on devrait prévenir les
+gens. Cela ne ressemble à rien!</p>
+
+<p>Jean Karzof, en entendant ce
+chapelet de jérémiades, passa la
+tête par la porte de sa chambre
+qui donnait sur le corridor, et
+contempla d'un air placide la
+déconfiture du Titolof abhorré.
+Quand la porte se fut refermée
+sur le général évincé, il prit son
+chapeau et sa pelisse; mais au
+moment de sortir, il se ravisa et
+entra chez sa soeur.</p>
+
+<p>Antonine, qui n'avait pu se
+tenir debout, était couchée sur
+un canapé; sa robe de chambre
+accusait la maigreur qui l'avait
+envahie si vite. En voyant son
+frère, elle sourit et lui tendit la
+main.</p>
+
+<p>--On a expédié ton promis,
+dit Jean... Il s'arrêta; sa soeur
+s'était brusquement soulevée, et
+cramponnée au dossier du canapé,
+elle le regardait avec des
+yeux égarés.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que tu dis? fit-elle,
+tout oppressée.</p>
+
+<p>--Ah! diable! pensa Jean, on
+lui avait défendu les émotions...
+Bah! celle-là ne peut pas lui
+faire de mal! Il reprit avec plus
+de précaution:</p>
+
+<p>--Mon père vient de dire à
+Titolof que tu es malade, et que,
+comme le général est plus pressé
+d'avoir une femme que nous
+de nous séparer de toi, il ait à
+se pourvoir ailleurs. Es tu contente?</p>
+
+<p>--Ah! s'écria Antonine avec
+un cri déchirant, trop tard, trop
+tard!</p>
+
+<p>A ce cri, les parents qui
+étaient restés dans le salon, sans
+se douter de l'incartade de leur
+fils, accoururent à la hâte.</p>
+
+<p>--Pardon, pardon, mes chers
+parents, s'écria Antonine, j'ai
+douté de vous, j'ai cru que vous
+ne m'aimiez pas assez... Pardon!
+qu'ai-je fait!</p>
+
+<p>Elle se tordait les mains et les
+regardait avec des yeux suppliants,
+pendant que de grosses
+larmes coulaient sur sa robe de
+chambre.</p>
+
+<p>--Elle a le délire, s'écria la
+mère,--vite un calmant, ses poudres...</p>
+
+<p>Elle ouvrit le tiroir où de tout
+temps on avait mis les médicaments
+destinés aux enfants, et
+poussa un cri.</p>
+
+<p>--Malheureuse! qu'as-tu fait!</p>
+
+<p>--Pardon, pardon, dit Antonine,
+en se laissant retomber sur
+l'oreiller.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il? fit Jean en s'approchant
+effrayé.</p>
+
+<p>--Les paquets sont tous là,
+elle n'en a pas pris un seul!
+Malheureuse enfant, tu voulais
+donc mourir?</p>
+
+<p>Antonine, sans répondre, fit
+un signe énergique qui pétrifia
+d'horreur tous les assistants;
+une toux convulsive secoua sa
+faible poitrine; elle porta son
+mouchoir à sa bouche pour l'étouffer,
+et le jeta ensuite sur le
+tapis, marbré d'un filet de sang.</p>
+
+<p>--Ah! dit madame Karzof en
+joignant les mains, si nous avons
+été durs envers toi, ma fille, tu
+nous as sévèrement punis!</p>
+
+<p>Antonine ne répondit pas;
+elle aussi était punie!</p>
+<br><br>
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>Le lendemain, à onze heures,
+le plus célèbre spécialiste pour
+les maladies de poitrine, le docteur
+Z*** était auprès de la jeune
+fille. Son confrère dont la négligence
+avait eu de si funestes
+résultats se tenait auprès de lui,
+contrit et plein de remords,
+pendant que la célébrité médicale
+auscultait minutieusement
+Antonine.</p>
+
+<p>Quand l'illustre praticien eut
+terminé son examen, il reposa
+délicatement la pauvre enfant
+sur l'oreiller.</p>
+
+<p>--Ce ne sera rien, lui dit-il en
+souriant; un peu de patience,
+et nous vous guérirons. C'est
+l'affaire de six semaines.</p>
+
+<p>Il lui sourit encore, lui pressa
+la main, demanda du papier pour
+écrire une ordonnance, et passa
+dans le cabinet de M. Karzof
+avec les parents et Jean. La Niania
+et l'ancien médecin restés
+près d'Antonine lui répétaient
+les paroles consolantes.</p>
+
+<p>--Alors, docteur, fit le père
+en jetant un regard timide sur le
+docteur, vous pensez...?</p>
+
+<p>Z*** s'assura que la porte
+était fermée, et dit à voix basse:</p>
+
+<p>--Il est inutile de vous tromper;
+dans six semaines elle sera
+morte.</p>
+
+<p>--C'est impossible! cria la
+mère en montrant le poing au
+ciel, cela ne se peut pas, Dieu
+ne peut pas vouloir...</p>
+
+<p>Ne faites pas de bruit, interrompit
+le docteur; c'est une
+phthisie galopante qu'il n'est
+plus possible d'enrayer; on peut
+adoucir ses souffrances, mais
+rien ne peut la guérir. Si elle désire
+quelque chose, donnez-le
+lui. Ne lui refusez rien; promettez-lui
+de lui accorder ses demandes
+les plus extravagantes;
+vous ne serez jamais mis en demeure
+d'exécuter vos promesses.</p>
+
+<p>Les deux vieux époux pleuraient
+silencieusement en se tenant
+la main.</p>
+
+<p>--Mais, docteur, dit la mère
+en s'efforçant d'arrêter ses larmes,
+comment cela est-il arrivé?</p>
+
+<p>--Un refroidissement mal
+soigné; vous m'avez dit qu'elle
+n'avait pas pris ses médicaments
+ils étaient bien indiqués, ces
+médicaments; pourquoi ne les
+a-t-elle pas pris?</p>
+
+<p>Le père et la mère se regardèrent
+comme des coupables
+pris en faute.</p>
+
+<p>--Elle avait du chagrin... murmura
+madame Karzof.</p>
+
+<p>--Oh! un chagrin d'amour?
+Cela arrive quelquefois. On veut
+mourir, et puis quand on a réussi,
+on voudrait revenir sur ce
+qu'on a fait... mais il n'y a plus
+moyen... Aime-t-elle quelqu'un?</p>
+
+<p>--Oui, fit tristement le père.</p>
+
+<p>--Eh bien, vous savez ce que
+vous avez à faire, dit le docteur.</p>
+
+<p>Il écrivit une ordonnance,
+dressa et signa sa consultation,
+puis avant de partir:</p>
+
+<p>--Je puis me tromper, dit il;
+nul n'est infaillible; faites venir
+un autre praticien; il trouvera
+peut-être le mal moins avancé:
+pour moi, je ne pense pas que
+la vie se prolonge au-delà de
+six semaines.</p>
+
+<p>Quand il fut parti, les deux
+époux continuèrent à pleurer;
+le coup qui les frappait était si
+subit, si imprévu, qu'ils se trouvaient
+sans défense.</p>
+
+<p>--Tous ces médecins mentent!
+dit madame Karzof en sanglotant:
+je suis sur que ce n'est pas
+vrai; nous aurons une consultation
+demain; nous en prendrons
+trois, n'est-ce pas, Karzof?</p>
+
+<p>--Certainement! gémit celui-ci.
+Je vais aller les prévenir tout
+de suite. Ah! ma femme, quel
+malheur! Notre Antonine, si
+belle, si bien portante, il y a un
+mois, quand nous avons donné
+ce bal!</p>
+
+<p>--Il y a six semaines, corrigea
+sa femme par habitude de
+rectifier les erreurs de son mari...
+Elle était si fraîche encore le
+jour du cirque!...</p>
+
+<p>--C'est ce jour-là qu'elle aura
+pris froid! sa pelisse ne voulait
+pas tenir sur ses épaules, et
+puis elle était ai légèrement vêtue...
+Pourquoi n'a-t-elle pas
+pris ses poudres? fit tout à coup
+le père consterné, elle se serait
+guérie tout de suite! On le lui a
+répété assez de fois... Pourquoi
+n'a-t-elle pas voulu?</p>
+
+<p>Il se tut sur ce mot qui lui
+brisait le coeur. Un silence lugubre
+régna dans l'appartement.
+Jean se leva tout à coup et se
+dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>--Où vas-tu? demanda machinalement
+sa mère.</p>
+
+<p>--Je vais chercher Dournof,
+répondit le jeune homme d'une
+voix qu'il voulait rendre ferme.</p>
+
+<p>Mais la force lui manqua; il
+éclata en sanglots, et se hâta de
+refermer la porte sur lui.</p>
+
+<p>Restés seuls, les deux vieux
+s'entre-regardèrent et dirent en
+même temps:</p>
+
+<p>--C'est notre faute!</p>
+<br><br>
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>Jean trouva son ami acharné
+à son travail. Il était bien rare
+qu'on le vit autrement que penché
+sur son bureau.</p>
+
+<p>Le visage du jeune Karzof
+était tellement changé par la
+douleur, que Dournof lui prit
+les deux mains et l'attira vers la
+fenêtre pour mieux l'interroger.</p>
+
+<p>--Un malheur? dit-il d'une
+voix brève.</p>
+
+<p>Jean se laissa tomber sur un
+siège et fit un geste de la main
+qui signifiait: Tout est perdu.</p>
+
+<p>--Quoi! s'écria Dournof, on
+la marie quand même?</p>
+
+<p>--Non, répondit Jean, c'est
+pis encore.</p>
+
+<p>--Comment, pis que cela?</p>
+
+<p>Dournof recula d'un pas, les
+yeux hagards, et s'appuya contre
+la muraille.</p>
+
+<p>--Elle n'est pas morte, dis?
+fit-il à voix basse.</p>
+
+<p>--Non, s'écria Jean, Dieu
+merci!--mais elle se meurt.</p>
+
+<p>Dournof passa la main sur ses
+yeux et se retint au mur.</p>
+
+<p>--Je l'avais pensé, dit-il. Elle
+l'avait juré!</p>
+
+<p>Après le premier moment de
+stupeur, il se fit raconter ce qui
+s'était passé chez les Karzof: la
+manière dont la maladie d'Antonine,
+soigneusement cachée par
+elle autant qu'elle l'avait pu, s'était
+enfin découverte; l'accueil
+qu'avait reçue Titolof, la consultation
+du docteur Z*** et enfin
+la permission tacite de ses parents
+de ramener Dournof au logis.</p>
+
+<p>--Si le bonheur peut la sauver,
+tu la sauveras, dit Jean en
+terminant son récit. Le docteur
+a beau dire, je ne puis me figurer
+que ma soeur soit condamnée
+sans recours. Elle a à peine l'air
+malade, et sans ses accès de faiblesse
+et quelquefois un peu de
+sang à son mouchoir, on ne pourrait
+supposer qu'elle est gravement
+atteinte. Les médecins se
+trompent souvent... Si tu la ramenais
+à la vie...</p>
+
+<p>--On me mettrait encore une
+fois à la porte, interrompit amèrement
+Dournof, et l'on donnerait
+Antonine à un autre général!
+Je connais le monde, mon
+ami! Tes parents ne sont ni plus
+ni moins mauvais que le reste
+des hommes! En attendant, ce
+sont les âmes d'élite qui souffrent.
+Allons chez toi.</p>
+
+<p>Il s'habilla rapidement, et le
+deux jeunes gens prirent en silence
+le chemin de la maison
+Karzof. En approchant de la
+porte, Dournof ne put retenir
+un geste de colère.</p>
+
+<p>--Quand on pense, dit il, que
+je suis sorti d'ici il y a à peine
+un mois, laissant Antonine dans
+la plénitude de la vie, et que déjà
+il est trop tard... Elle a trop
+bien réussi son oeuvre!</p>
+
+<p>--Tu la sauveras! dit Jean
+pour réconforter son ami, et
+croyant lui-même à l'efficacité
+de la joie pour guérir la malade;
+je t'assure que le docteur s'est
+trompé. Et s'il s'est trompé, tant
+mieux, car vous devrez votre
+bonheur à sa méprise.</p>
+
+<p>Ils entrèrent et se rendirent
+dans le cabinet de M. Karzof.</p>
+
+<p>Pendant leur absence, les deux
+vieillards avaient été soumis à
+une rude épreuve. Après la consultation,
+Antonine fatiguée s'était
+endormie, et la Niania, pleine
+d'espoir, était accourue auprès
+d'eux pour écouter la confirmation
+de la bonne nouvelle. En
+apprenant que les paroles affectueuses
+du docteur n'étaient
+qu'un pieux mensonge, destiné
+à tromper Antonine, la vieille
+femme resta atterrée.</p>
+
+<p>--Comment, dit-elle ce n'est
+pas vrai, et notre demoiselle
+doit mourir?</p>
+
+<p>Les pleurs de madame Karzof
+lui répondirent.</p>
+
+<p>La taille de l'humble servante
+sembla grandir tout à coup:</p>
+
+<p>--C'est votre faute! dit elle
+sévèrement; vous avez désobéit
+aux lois de Dieu qui veulent que
+chaque coeur soit libre d'aimer.
+Vous avez préféré l'intérêt au
+bonheur de votre enfant, et Dieu
+vous la retire, c'est votre châtiment.</p>
+
+<p>--Niania, interrompit M. Karzof,
+tu perds la tête! Comment
+te permets-tu de parler ainsi à
+tes maîtres...</p>
+
+<p>--C'est votre châtiment, continua
+Niania sans s'émouvoir;
+jamais votre fille ne vous avait
+donné de chagrin, vous n'en
+aviez que de l'orgueil et de la
+joie, et vous l'avez affligée sans
+raison. Le jeune homme était
+pauvre? C'est vrai! Mais il avait
+du mérite, et il aimait votre fille.</p>
+
+<p>--Il l'aimait pour sa dot, dit
+l'incorrigible madame Karzof.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas vrai, riposta
+véhémentement la Niania, ce
+n'est pas vrai, et vous le savez
+bien. Vous avez mortellement
+offensé Antonine quand vous
+lui avez dit ce mensonge, et
+vous lui avez brisé le coeur; de
+ce jour elle n'a plus eu de joie.</p>
+
+<p>--Mais, s'écria la mère sans
+s'apercevoir qu'elle se défendait
+contre l'accusation de sa servante,
+elle devait le dire! Il ne fallait
+pas se taire et douter de
+notre amour...</p>
+
+<p>--Elle vous l'a dit, répliqua
+la vieille femme, toujours sévère
+et presque menaçante; pendant
+des semaines elle vous a implorée
+tous les jours de ne pas la
+marier à l'imbécile que vous
+aviez choisi pour elle,--une tête
+vide qui n'avait pas un grain de
+bon sens dans sa pauvre cervelle,
+tandis qu'elle aimait ce garçon
+qui a plus d'esprit et de raison
+dans son petit doigt que
+nous tous ensemble. Elle vous
+a suppliée de l'épargner, avez-vous
+écouté sa prière?</p>
+
+<p>--Je ne croyais pas que ce
+fût sérieux, répondit la mère
+honteuse d'elle-même.</p>
+
+<p>--Voilà votre défense, à vous
+autres! Et c'est encore votre
+faute. Pourquoi n'avez vous pas
+élevé votre enfant vous-même,
+pourquoi l'avez vous contrariée
+en tout? Je ne suis qu'une pauvre
+vieille paysanne, mais je savais
+qu'elle parlait sérieusement,
+moi, et quand elle m'a dit: "Je
+mourrai!" j'ai senti l'ange de la
+mort passer sur ses épaules. Oui,
+continua la Niania, pendant que
+les vieillards courbaient la tête
+sous la vérité de ses paroles, Antonine
+a commis un grand péché
+en cherchant volontairement la
+mort; mais de ce péché c'est
+que vous êtes responsable devant
+le Seigneur, car il vous
+avait donné son âme à garder,
+et vous n'en avez pas eu de souci.
+Et nous, malheureux que
+nous sommes, nous qui l'aimons
+et qui n'avons rien à nous reprocher
+envers elle, nous allons
+être malheureux, et tout cela à
+cause de vous, parce que vous
+avez préféré l'or et les dignités
+au bonheur d'Antonine.</p>
+
+<p>Toutes ces paroles entraient
+comme autant de flèches dans
+le coeur du père et de la mère.
+Pauvres gens, ils avaient péché
+par bêtise, par ignorance et manque
+de précaution, mais la croix
+qui leur tombait sur les épaules
+était bien lourde.</p>
+
+<p>--Et le jeune homme, reprit
+'a Niania, qu'allez-vous dire au
+jeune homme? C'était à lui que
+le Seigneur destinait Antonine,
+puisque leur amour était réciproque,
+et vous avez désuni ce
+que Dieu lui-même avait uni.</p>
+
+<p>--Si Antonine vit, je jure qu'il
+l'aura! sanglota madame Karzof.</p>
+
+<p>--Je le jure! répéta fidèlement
+son mari.</p>
+
+<p>La sonnette retentit.</p>
+
+<p>--Va ouvrir, Niania, dit madame
+Karzof, et si ce sont des
+étrangers, dis que nous n'y sommes
+pas.</p>
+
+<p>La Niania ramenée à son rôle
+de servante, s'en fut humblement
+ouvrir la porte. C'étaient
+Jean et Dournof. Elle les fit entrer
+dans le cabinet et alla prévenir
+les époux.</p>
+
+<p>--Déjà! dit madame Karzof.</p>
+
+<p>Elle ressentait une sorte de terreur
+à la pensée de paraître devant
+Dournof. Il lui semblait
+que ce jeune homme allait lui
+demander compte de la vie de
+sa fille... Enfin, séchant ses
+yeux et composant son visage,
+elle entra. Dournof se leva à son
+aspect et se tint debout, d'un air
+froid et respectueux. Madame
+Karzof voulait l'intimider, et lui
+faire sentir que, s'il rentrait dans
+la maison, c'était par la force des
+choses; mais à la vue de ce visage
+connu, auquel elle avait fait
+bon accueil pendant tant d'années,
+elle n y tint pas, et se jeta
+à son cou en disant:</p>
+
+<p>--Tâchez qu'elle vive, et tout,
+tout est à vous!</p>
+
+<p>--Je ne veux qu'Antonine
+seule, madame, répliqua le jeune
+avocat.</p>
+
+<p>--Oui, sans doute, mais tachez
+qu'elle vive, cher Féodor,
+nous vous aimerons comme notre
+propre fils.</p>
+
+<p>Dournof baisa la main de madame
+Karzof et reçut une accolade
+silencieuse du père.</p>
+
+<p>--Puis-je la voir? demanda-t-il
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>--Elle n'est pas préparée, répondit
+la mère...; mais une telle
+joie... Elle se tut et hésita comme
+pour parler, puis continua
+de garder le silence.</p>
+
+<p>--Je n'ose pas, dit-elle enfin.
+J'ai peur...</p>
+
+<p>--Niania le lui dira, fit Jean.</p>
+
+<p>C'est Niania qui la connaît le
+mieux de nous tous.</p>
+
+<p>Madame Karzof poussa un
+soupir. Il était bien dure pour
+elle de s'entendre dire ouvertement
+qu'une servante possédait
+plus qu'elle le coeur de son
+enfant; mais ceci était encore une
+humiliation méritée. La Niania
+prévenue se rendit auprès d'Antonine
+qui venait de se réveiller,
+et toute la famille, sur la pointe
+du pied, se réunit derrière la
+porte de la chambrette.</p>
+
+<p>--Mon oiseau du bon Dieu,
+dit la vieille bonne, que veux-tu?</p>
+
+<p>--Donne-moi à boire, dit la
+jeune fille. Je me sens mieux
+d'avoir dormi.</p>
+
+<p>Elle promena autour d'elle un
+regard satisfait.</p>
+
+<p>--Est-ce vrai, dis, Niania, que
+Titolof est parti et qu'on ne
+m'en parlera plus?</p>
+
+<p>--Je crois bien que c'est vrai!</p>
+
+<p>Il se cherche déjà une femme
+ailleurs, dit plaisamment la Niania;
+c'est qu'il est pressé, vois-tu!</p>
+
+<p>Antonine sourit. C'était la
+première étape du bonheur que
+d'être débarrassée de cet odieux
+personnage.</p>
+
+<p>--On est disposé chez nous,
+continua la vieille femme, à te
+donner tout ce que tu demanderas,
+pour avancer ta guérison
+Tout ce que tu voudras sans exception.
+Ainsi, demande!</p>
+
+<p>--Oh! Niania, tout! Ce n'est
+pas possible! Il y a des choses
+qu'on ne m'accorderait pas.</p>
+
+<p>--Par exemple?</p>
+
+<p>Antonine rougit Cette rougeur
+passa sur son visage comme
+une lueur fugitive et se fixa
+à ses pommettes amaigries.</p>
+
+<p>--On ne me permettrait pas
+de voir Dournof!</p>
+
+<p>--Crois-tu? je crois bien que
+si! veux-tu que j'essaye?</p>
+
+<p>--Oh! non! fit Antonine en
+la retenant timidement, non...</p>
+
+<p>--Je vais voir, insista la bonne
+en se rapprochant de la porte.</p>
+
+<p>Elle ne fit que sortir et rentrer.</p>
+
+<p>--Il va venir, dit-elle, sur le
+seuil.</p>
+
+<p>--Ah! fit douloureusement
+Antonine, il faut que je sois bien
+malade!</p>
+
+<p>Madame Karzof reçut ce reproche
+comme un coup de poignard
+mais ce coeur de mère,
+si paisiblement indifférent la
+veille, commençait à mesurer
+son amour par l'étendue de ses
+souffrances.</p>
+
+<p>Dournof n'y put tenir; il entra,
+courut jusqu'auprès d'Antonine,
+et, s'agenouillant près
+d'elle:</p>
+
+<p>--Pour toujours, lui dit-il.</p>
+
+<p>Elle lui avait pris la tête dans
+ses deux mains et le regardait
+avec incrédulité.</p>
+
+<p>--Pour toujours, répéta
+Dournof...; tu es à moi!</p>
+
+<p>Antonine appuya sa tête sur
+l'épaule du jeune homme en fermant
+les yeux, et ils échangèrent
+leur premier baiser.</p>
+
+<p>La Niania ferma la porte de
+la chambre et les laissa seuls.
+La famille Karzof pleurait de
+l'autre côté du mur.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>Pendant les premiers jours qui
+suivirent leur réunion, les jeunes
+gens crurent avoir conjuré le
+mauvais sort; dans cette atmosphère
+de bonheur et de paix,
+Antonine semblait refleurir; renonçant
+à tout, Dournof passait
+ses journées auprès d'elle et ne
+rentrait chez lui que pour prendre
+un peu de sommeil. L'heure
+des repas était pour eux le moment
+béni de la journée, car on
+dressait le couvert auprès du canapé
+qu'Antonine ne quittait
+guère, et la Niania les servait
+tous deux seuls, pendant que la
+famille dînait dans la salle à
+manger.</p>
+
+<p>A voir la jeune fille, on n'eût
+jamais cru sa vie menacée. Son
+teint toujours pale était devenu
+d'un blanc mat, un rose à peine
+indiqué nuançait ses joues, et ne
+devenait plus rouge qu'aux heures
+de fièvre; la toux n'était plus
+très-pénible, mais les forces ne
+revenaient pas. Tout le monde
+crut que le docteur Z*** s'était
+trompé et madame Karzof réunit
+trois autres médecins pour
+leur demander une consultation.</p>
+
+<p>Le résultat fit tomber les pauvres
+gens du haut de leurs espérances:
+Antonine ne verrait pas
+fleurir les roses.</p>
+
+<p>Les parents, dans leur désespoir,
+déclarèrent que tout cela
+n'était que stupidité ou tromperie,
+que leur fille allait beaucoup
+mieux, et que "les médecins
+n'étaient que des ânes": cette
+dernière opinion émanait personnellement
+de M. Karzof.</p>
+
+<p>La chambre d'Antonine était
+devenue le rendez-vous de toute
+la famille: c'est là qu'on prenait
+les décisions, qu'on commandait
+le dîner, que Jean venait lire le
+journal à haute voix, que M.
+Karzof rapportait son petit stock
+de nouvelles et de commérages.</p>
+
+<p>Dournof apportait des fleurs,
+mais des fleurs sans parfum, car
+Antonine ne pouvait supporter
+la moindre odeur prononcée; les
+amis et amies de la famille prévenus
+du danger de la jeune fille,
+et n'y pouvant croire à la vue de
+sa beauté rayonnante et pour
+ainsi dire transfigurée, venaient
+en foule, apportant chacun quelque
+babiole, quelque petit souvenir.
+Bientôt les tables et les
+étagères furent encombrées de
+présents, et il fallut en augmenter
+le nombre.</p>
+
+<p>Le bataillon sacré était venu à
+la première nouvelle du danger;
+parmi les jeunes gens qui le
+composaient se trouvait un étudiant en
+médecine, près de finir
+son cours: si Dournof avait conservé
+quelques illusions, il les
+eut perdues à voir la pitié affectueuse
+avec laquelle son ami
+parlait à Antonine, avec quelle
+bonté il se prêtait à ses fantaisies
+et de quel regard triste il
+la suivait lorsqu'elle ne le voyait
+pas.</p>
+
+<p>Les jeunes filles ses compagnes
+venaient aussi en foule; jamais
+on ne jetait aperçu, parmi
+cette jeunesse rieuse, de la place
+que tenait cette personnalité le
+plus souvent grande et austère;
+on ne savait pas combien de
+bons conseils elle avait donnés,
+combien de chagrina elle avait
+adoucis par ses paroles ou ses
+actes, jusqu'au jour ou il fut avéré
+qu'on allait la perdre. Chacun
+voulut la revoir une fois encore,
+et il sembla à tous qu'ils
+ne l'avaient jamais vue jusque-là.</p>
+
+<p>Antonine recevait tous ces
+hommages, toutes ces marques
+de tendresse comme la chose la
+plus naturelle du monde. Son
+cerveau, déjà fatigué par tant de
+luttes et de chagrins, s'était un
+peu affaibli sous l'effort du mal
+envahissant; elle ne se rendit
+pas bien compte de l'affluence
+de visiteurs sans cesse renouvelée
+qui remplissait sa chambrette,
+mais il lui était très-agréable
+de voir tant d'amis.</p>
+
+<p>Ce flot incessant d'amis et de
+connaissances empêchait le bonheur
+d'avoir retrouvé Dournof
+d'être trop poignant et dangereux.
+Lorsqu'ils se retrouvaient
+seuls, après une journée pleine
+de distractions, lorsque la Niania,
+toujours silencieuse et triste,
+roulait auprès du canapé la petite
+table du repas, elle tendait
+la main à son ami, qui inclinait
+dessus sa tête, afin de lui dérober
+l'expression de ses yeux, et
+elle se laissait aller sur ses oreillers,
+en murmurant:</p>
+
+<p>--Je suis heureuse.</p>
+
+<p>Vers le soir, venait la fièvre;
+alors les yeux d'Antonine s'animaient
+d'un éclat factice, des
+taches rouges marbraient ses
+pommettes; elle faisait des projets
+pour l'avenir. On avait parlé
+vaguement d'un voyage à l'étranger,
+pour rétablir la santé.</p>
+
+<p>--Dès qu'il fera beau, disait-elle,
+aux premiers rayons du soleil
+de mai, nous partirons pour
+l'Italie, nous serons mariés alors!</p>
+
+<p>Sa main caressante prenait
+celle de Dournof qui l'écartait
+en souriant, le coeur navré, les
+traits tirés par la contrainte qu'il
+s'imposait.</p>
+
+<p>Nous irons à Florence! on dit
+qu'il y a tant de fleurs à Florence
+que personne ne peut se l'imaginer.
+Et puis en automne
+nous reviendrons ici. Maman
+nous arrangera un joli petit appartement
+dans un quartier clair
+et propre. Ma chambre à coucher
+sera bleue. J'aime tant le
+bleu! N'est-ce pas, maman, que
+vous me la meublerez bleu?</p>
+
+<p>--Oui, répondait madame
+Karzof, du bleu clair.</p>
+
+<p>--Bien clair, avec des rideaux
+blancs, brodés en dessous... cela
+coûtera cher, mais on ne marie
+sa fille qu'une fois, n'est-ce pas,
+mon père?</p>
+
+<p>Le vieux Karzof murmurait
+tout bas quelque chose comme
+un assentiment, et sortait en se
+mouchant avec bruit dans son
+grand foulard à carreaux, suivi
+par le regard inquiet de sa femme.</p>
+
+<p>Plusieurs jours s'écoulèrent
+ainsi; Antonine espérait toujours
+qu'elle pourrait se lever
+le lendemain, et la langueur de
+son mal la forçait à rester couchée;
+elle allait de son lit au canapé
+et du canapé au lit tous les
+jours, et déjà ce faible effort lui
+paraissait au-dessus de ses forces.</p>
+
+<p>Un soir, dévorée par la fièvre,
+elle s'était tenue assise quelque
+temps.</p>
+
+<p>--Je vais mieux, dit-elle à
+Dournof, beaucoup mieux, tu le
+vois! Je veux aller dans le salon,
+faire une surprise à mon père
+et à ma mère. Et puis il y a
+si longtemps que je n'ai fait de
+musique!... Je veux jouer du
+piano.</p>
+
+<p>Elle se leva, en chancelant fit
+deux pas, appuyée sur le jeune
+homme; mais au moment où
+elle tournait vers lui son visage
+animé d'une joie enfantine, elle
+pâlit et se cramponna à son
+épaule. Une toux cruelle secoua
+ce jeune corps débile, et elle défaillit.
+Il la reporta sur le canapé;
+penché sur elle, il suivait les
+moindres mouvements de ce visage
+adoré; elle jeta à terre son
+mouchoir matbré de taches rouges.</p>
+
+<p>--I! est trop tard, dit-elle avec
+une expression déchirante. Trop
+tard! ah! mon ami, nous payerons
+cher ces quelques jours de
+bonheur!</p>
+
+<p>L'image de ce bonheur que
+la mort allait lui ravir devait être
+la punition d'Antonine. La vie
+qu'elle allait quitter se faisait
+belle devant ses yeux comme à
+plaisir, pour lui inspirer des regrets
+plus amers. Tant de tendresse,
+de dévouement, de facilité
+à toute chose! Les obstacles
+s'étaient levés par enchantement,
+tout n'était plus qu'un rêve
+doré, le paradis s'ouvrait devant
+elle... Et il fallait renoncer
+à toutes ces joies.</p>
+
+<p>Antonine pleurait, le visage
+dans ses mains. Dournof se pencha
+sur elle.</p>
+
+<p>--Ne pleure pas, lui dit-il, tu
+me brises le coeur.</p>
+
+<p>Elle leva sur lui ses yeux creusés
+par la souffrance physique
+et morale.</p>
+
+<p> Au moment où tout est si
+beau, où nous n'avons plus qu'à
+être heureux, voir la vie m'échapper...
+Quelle dérision amère!</p>
+
+<p>Dournof couvrait de baisers
+les petites mains fiévreuses de sa
+fiancée.</p>
+
+<p>--Si tu ne souffrais pas lui
+dit-il à voix basse, je ne serais
+pat ici!</p>
+
+<p>--C'est vrai, répondit-elle
+avec amertume; j'aurais épousé
+Titolof. Ah! s'écria la pauvre
+enfant, je ne sais pourtant pas
+méchante! Qu'ai-je fait pour
+tant souffrir?</p>
+
+<p>--Dieu châtie ceux qu'il aime!
+dit la voix grave de la Niania,
+qui venait d'entrer en silence.
+Tu as mal fait, ma fille, de
+porter la main sur toi-même.
+Quand tu as voulu mourir, tu as
+offensé le Seigneur. Ton mal est
+le châtiment qu'il t'envoie!</p>
+
+<p>--Mais elle guérira, Niania,
+elle guérira! reprit Dournof en
+regardant la vieille femme d'un
+air de supplication.</p>
+
+<p>--Non, dit Antonine, je ne
+guérirai pas. Dieu n'est pas le
+jouet de nos caprices. Je lui ai
+demandé la mort comme un
+bienfait, il me l'a accordée...</p>
+
+<p>Elle inclina la tête sur ses
+mains jointes et s'absorba dans
+ses pensées.</p>
+
+<p>--Que son nom soit béni! dit-elle
+enfin. Maintenant je ne dois
+plus penser qu'à obtenir mon
+pardon.</p>
+
+<p>Quand Dournof fut parti,
+quand la jeune fille fut arrangée
+pour la nuit dans son petit lit
+bleu, elle appela sa Niania qui
+couchait par terre auprès d'elle.</p>
+
+<p>--Prie avec moi et pour moi,
+Niania, dit-elle, pour que Dieu
+me pardonne.</p>
+
+<p>--Pauvre martyre, pensa la
+vieille femme, tu as gagné le
+ciel.</p>
+
+<p>Désormais la Niania et son
+élève parlèrent du ciel tous les
+soirs: une paix céleste descendit
+sur la jeune fille. Le jour appartenait
+à Dournof, à sa famille,
+à ses amis; la nuit était réservée
+à la prière.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans cruels retours
+d'amertume, sans larmes,
+sans accès de fiévreux désespoir,
+qu'Antonine renonça à la vie.
+Plus d'une fois, les mains levées
+vers le ciel, elle cria:</p>
+
+<p>--Je ne veux pas! Je ne veux
+pas mourir!</p>
+
+<p>Quand elle se croyait le mieux
+résignée, l'amour de la vie lui
+revenait plus fort et plus poignant
+que jamais. Ces luttes usèrent
+ses forces.</p>
+
+<p>La docteur, afin de prolonger
+de quelques jours une vie si chère
+à tous, conseilla de la transporter
+à la campagne. On loua
+une maison à Pargolovo dans
+un site magnifique où les yeux
+se reposaient de tous côtés sur
+les souches massives des pins ou
+des sapins. Si quelque chose
+pouvait conserver les forces défaillantes
+d'Antonine, c'était l'air
+balsamique des arbres résineux.</p>
+
+<p>Aux premiers rayons du soleil
+de mai, elle partit, non pour
+l'Italie, comme elle l'avait désiré,
+mais pour Pargolovo. Ce trajet
+d'une vingtaine de verstes à
+peine faillit lui coûter la vie.
+Dournof qui la soutenait sur son
+bras, appuyée sur des coussins,
+crut plus d'une fois qu'elle n'arriverait
+pas vivante. Elle atteignit
+cependant ce séjour. Le
+lendemain de son arrivée, la vue
+du lac, des bois qui l'entourent,
+l'aspect magique de la verdure
+à peine naissante qui commençait
+à pointer aux rameaux des
+saules, toute cette vie nouvelle
+qu'amène le printemps lui rendit
+un peu de joie. Elle espéra
+vivre.</p>
+
+<p>En promenant ses yeux sur le
+paysage, elle les arrêta sur un
+petit monticule surplombant le
+lac, et que couronnait une petite
+chapelle construite en bois.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>La question imprévue n'obtint
+point de réponse: personne autour
+d'elle n'osait lui forger un
+mensonge.</p>
+
+<p>--Ah! fit-elle en parcourant
+du regard les visages qui l'entouraient,
+je comprends; c'est
+le cimetière. On m'enterrera là,
+près du lac, ajouta-t-elle en indiquant
+l'extrême pointe: je
+veux que mon tombeau reçoive
+les derniers rayons du soleil.</p>
+
+<p>Elle vécut un mois encore,
+dépassant les prévisions de la
+science, soutenue peut-être par
+le grand amour qu'elle portait à
+celui qu'elle laissait faible comme
+un enfant, et dénué comme
+un orphelin; puis, tout à coup,
+ses forces déclinèrent.</p>
+
+<p>--Ecoute, dit-elle un soir à
+Dournof, je mourrai demain, j'en
+suis sûre. Rappelle-toi que tu
+dois vivre pour ta patrie et tes
+semblables. Tu deviendras riche
+et célèbre; pense à moi, alors,
+car j'ai renoncé à tout pour obtenir
+ce résultat. Tu te marieras..</p>
+
+<p>Dournof fit un geste énergique.</p>
+
+<p>--Tu te marieras, insista-t-elle,
+et tu feras bien. Tu auras
+des enfants qui seront ton image,
+tu en feras des hommes tels
+que toi... alors si Dieu me permet
+de te voir sur la terre, je serai
+tout à fait heureuse, tout à
+fait, entends-tu?</p>
+
+<p>Le lendemain, comme elle
+l'avait dit, Antonine s'éteignit
+sans trop de souffrances; il y
+avait longtemps qu'elle avait
+épuisé le fiel de la coupe.</p>
+
+<p>Sa mort frappa sa famille
+comme si elle n'était pas prévenue
+depuis longtemps. Dans sa
+chambre, la plus belle et la plus
+vaste de cette maison où l'on
+avait dressé pour l'y exposer la
+table funéraire, le vieux Karzof,
+devenu à moitié imbécile, allait
+et venait, touchant les mains de
+sa fille et ne pouvant se persuader
+que leur roideur était celle
+de la mort. La mère inquiète de
+mille détails, sentait moins son
+chagrin; l'heure du remords devait
+commencer pour elle lorsque
+la maison serait remise en
+ordre et quand aucun souci matériel
+ne la distrairait plus de
+son chagrin.</p>
+
+<p>Dournof, qui depuis cinq nuit;
+n'avait pas dormi une heure sur
+vingt-quatre, veillait encore auprès
+du corps d'Antonine, avec
+le diacre chargé de lire les prières.
+Le diacre était remplacé
+toutes les trois heures, et Dournof
+restait là. De temps en
+temps, il se levait du siège qu'il
+avait adopté, et venait près de
+la jeune morte, arrangeait un ruban,
+un pli de sa blanche toilette
+nuptiale; il changeait de place
+une des fleurs dont le corps
+et la table étaient parsemés, puis,
+pieusement, comme une relique,
+il baisait le front et les mains
+d'Antonine, et retournait à sa
+place. Le sommeil l'y surprenait
+parfois; il appuyait alors sa tête
+contre la muraille et dormait
+quelques instants. Il se reprochait
+ces minutes dérobées à la
+contemplation des restes adorés
+qu'on allait venir lui enlever.</p>
+
+<p>Le troisième jour, en effet, la
+maison se remplit de parents et
+d'amis; on enleva le cercueil de
+moire blanche, et l'on emporta
+la jeune fille à l'église.</p>
+
+<p>Elle était si belle, ses traits
+avaient pris une expression si angélique,
+que l'on ne pensa point
+à couvrir son visage. On rabattit
+dessus le voile de mousseline
+qui l'entourait, et, sous le soleil
+de juin, elle prit ainsi, parée
+comme pour l'hymen, le chemin
+de la petite église.</p>
+
+<p>Pendant le service funèbre,
+Dournof, toujours près du cercueil,
+la regardait d'un air jaloux.
+Quand, suivant l'usage,
+l'assistance vint donner le baiser
+d'adieu à la morte, il s'inclina
+après les parents, comme il était
+dans l'ordre, sur les mains de
+cire de sa fiancée, puis il laissa
+passer la foule.</p>
+
+<p>Quand le dernier des assistants
+eut remplit ce pieux devoir, les
+sacristains s'approchèrent avec
+le couvercle. Il les écarta du geste.</p>
+
+<p>--N'y a-t-il plus personne?
+dit-il à demi-voix.</p>
+
+<p>On le regarda avec étonnement,
+mais nul ne répondit.</p>
+
+<p>Alors il se pencha sur sa fiancée
+et baisa avec passion le front
+pur, les joues amaigries, les
+doigts émaciés d'Antonine, puis
+il prit lui-même le couvercle
+avec une sorte de rage, et, sans
+attendre d'aide, il le vissa solidement.</p>
+
+<p>Les plus proches parents de
+la jeune fille avaient compris
+son désir et n'y mirent point
+d'obstacle: après les lèvres de
+Dournof, rien n'effleura plus le
+visage de celle qu'il n'avait pu
+obtenir comme sienne.</p>
+
+<p>Une voix se fit entendre tout
+près de lui, pendant qu'on emportait
+Antonine vers la fosse,
+creusée suivant son désir à l'endroit
+où tombaient les derniers
+rayons du soleil couchant:</p>
+
+<p>--Toi et moi seuls l'avons aimée;
+les autres ne l'ont pas
+connue.</p>
+
+<p>Dournof se retourna et vit la
+Niania. Celle là non plus ne
+pleurait pas, mais la joie de sa
+vie venait de disparaître dans le
+trou du fossoyeur.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p>Les Karzof n'habitèrent pas
+longtemps la maison où leur
+fille avait rendu le dernier soupir.
+Bien différents de Dournof
+qui eût passé sa vie dans la
+chambre d'Antonine, à regarder
+la place où elle avait cessé
+de vivre, il leur était pénible
+de se trouver sans cesse dans un
+milieu qui leur rappelait les angoisses
+des derniers jours. Ils retournèrent
+en ville, et madame
+Karzof, toujours pratique, loua
+sa maison à des négociants anglais
+qui n'avaient pu trouver de
+villa à cause de la saison avancée.
+Ils retournèrent à Pétersbourg
+et reprirent leur existence
+accoutumée.</p>
+
+<p>Karzof s'en allait à son bureau
+le matin, remplissait machinalement
+sa besogne, grondait quelque
+scribe négligent, donnait des
+signatures et des poignées de
+main, puis rentrait au logis. Là
+rien ne paraissait changé; mais
+jadis le piano d'Antonine, aujourd'hui
+muet, se faisait entendre
+dès le bas de l'escalier; à
+son coup de sonnette, la musique
+cessait brusquement, et, sur
+la porte ouverte du salon, il voyait
+apparaître la gracieuse silhouette
+de sa fille... Désormais,
+il entrait seul, la tête basse, remettait
+son pardessus à la Niania
+toujours morne et sévère,
+puis traversait le salon sans regarder
+autour de lui: il n'était
+pas d'objet dans cette pièce qui
+ne parlât au père navré de sa
+fille perdue?</p>
+
+<p>Il allait retrouver sa femme.
+Celle-ci, assise auprès de la fenêtre,
+portant désormais des lunettes
+pour protéger ses yeux
+soudainement vieillis par les
+pleurs, tricotait des bas de laine
+pour son fils et son mari... Le
+père s'asseyait près d'elle, poussant
+un soupir, de chagrin autant
+que de fatigue, et, suivant
+une habitude de trente années,
+il demandait le récit des événements
+survenus en son absence.</p>
+
+<p>Que lui dire? Il n'arrivait plus
+rien. Autrefois, la maison était
+pleine de mouvement et de vie.
+Les jeunes amies d'Antonine et
+leurs frères allaient et venaient
+sans cesse; il n'était point de
+jour où la sonnette ne retentît
+dix fois; mais qui pouvait venir
+désormais? Jean fuyait la maison,
+cette triste maison pleine
+de souvenirs douloureux, et n'y
+rentrait guère que pour la nuit.
+Il se reprochait bien parfois de
+délaisser ainsi ses parents,--mais
+il n'aimait pas à se trouver avec
+eux; la vue de leur chagrin, loin
+de lui inspirer la pitié, soulevait
+en lui une sourde colère.</p>
+
+<p>--C'est leur bêtise, se disait-il,
+leur amour-propre aveugle
+qui a perdu notre Antonine
+bien-aimée!</p>
+
+<p>Et la compassion achevait de
+mourir dans son coeur.</p>
+
+<p>Jean était de ceux qui ne comprennent
+pas les erreurs de l'ignorance.
+L'éducation qu'il
+avait reçue et ses facultés naturelles
+le mettaient fort au-dessus
+du niveau de ses parents. Il ne
+s'en targuait pas, car il avait trop
+d'esprit pour tirer vanité d'une
+supériorité qui ne lui appartenait
+pas en propre, mais il ne
+comprenait pas les faiblesses et
+les imperfections d'une société
+moins éclairée; il pouvait les
+excuser, mais non les plaindre.
+Après le premier hébétement
+de la douleur, madame Karzof
+ne tarda pas à se révolter; elle
+ne pouvait supporter l'idée d'être
+en faute; son amour-propre,
+qui durant sa vie entière n'avait
+été éprouvé que dans des circonstances
+peu importantes, ne
+pouvait lui laisser supporter la
+pensée de la moindre erreur possible.
+Elle réfléchit pendant
+quelques semaines, se débattant
+sous l'accusation que portait sur
+elle sa propre conscience, et à
+force de chercher, elle trouva
+un autre coupable de la mort
+d'Antonine.</p>
+
+<p>--Sais-tu, Karzof, dit-elle à
+son mari, un soir que, après leur
+dîner solitaire, les deux époux
+se retrouvaient seuls dans le cabinet
+du vieillard, sais-tu que
+sans Dournof, notre Antonine
+serait encore ici, belle et vivante?</p>
+
+<p>Karzof hocha tristement la tête,
+sa conscience à lui ne s'accommodait
+pas si facilement
+d'une défaite, mais il ne voulait
+pas contrarier sa femme. Il garda
+le silence.</p>
+
+<p>--Oui, répéta madame Karzof,
+c'est la faute de Dournof si
+nous avons perdu notre fille!
+c'est lui qui l'a entraînée dans
+cet amour absurde; s'il avait eu
+un peu de coeur, il aurait compris
+tout de suite qu'elle n'était
+pas faite pour lui, et il se serait
+tenu à l'écart... Je l'avais dit dès
+l'abord, et je le maintiens: c'était
+un coureur de dot!</p>
+
+<p>--Antonine n'était pas bien
+riche, objecta timidement Karzof;
+je crois qu'il l'aimait pour
+elle-même.</p>
+
+<p>--Tu n'y entends rien, reprit
+avec véhémence la mère irritée;
+s'il l'avait aimée pour elle-même,
+il aurait préféré le bonheur
+de notre fille à son propre bonheur,
+et il lui aurait conseillé
+tout le premier de faire un mariage
+sensé, un beau mariage qui
+satisferait tout le monde... Mais
+il ne pensait qu'à lui, l'égoïste.</p>
+
+<p>--Il l'aimait, dit doucement
+le vieillard.</p>
+
+<p>--Il l'aimait, la belle affaire!
+moi aussi, je l'aimais! et c'est
+parce que je l'aimais, que je
+voulais la voir riche et bien posée.
+Qu'est-ce que c'est, que cet
+amour qui ne sait que nuire!</p>
+
+<p>Karzof pensa à part lui qu'il
+avait autrefois aimé sa femme
+d'un amour semblable à celui de
+Dournof, et que lorsqu'on la lui
+avait donnée, elle qui ne l'aimait
+pas, son bonheur avait
+commencé par être bien égoïste.
+Mais les idées du vieillard n'étaient
+plus bien nettes depuis
+quelques années, et s'il sentait
+bien que sa femme avait tort, il
+n'était pas capable de le lui dire.
+Il continua de se taire.</p>
+
+<p>Depuis quelques instants la
+Niania était entrée dans le cabinet
+et avait commencé à préparer
+l'attirail du thé; madame
+Karzof n'y prit pas garde.</p>
+
+<p>--C'est Dournof, reprit-elle,
+qui est cause de notre malheur,
+c'est son sot entêtement qui a
+poussé Antonine, pauvre agneau
+à chercher la mort; c'est un misérable
+et un lâche, il n'agissait
+que par intérêt.</p>
+
+<p>La Niania s'arrêta près de la
+table et regarda madame Karzof.
+Celle-ci, emportée par sa
+colère, continua:</p>
+
+<p>--Il voulait épouser Antonine,
+mais avec notre bénédiction,
+car il avait peur de la voir déshériter,
+et, sans dot, il n'avait
+pas besoin d'elle...</p>
+
+<p>--Madame, dit tout-à-coup la
+voix grave de la Niania, vous
+offensez Dieu.</p>
+
+<p>--Eh? fit la mère qui ne put
+en croire ses oreilles.</p>
+
+<p>--Vous offensez Dieu en calomniant
+l'innocent! Dournof
+aimait notre Antonine pour elle-même;
+il lui a proposé de s'enfuir...</p>
+
+<p>--Que ne l'a telle écouté!
+gémit la malheureuse femme;
+elle vivrait, et j'aurais pardonné.</p>
+
+<p>--Vous aviez dit à la pauvre
+sainte, qui est au ciel, que votre
+malédiction la suivrait partout si
+elle se mariait sans votre consentement;
+elle vous a crue,--elle
+a eu tort, puisque vous venez
+de le dire vous-même.</p>
+
+<p>Madame Karzof ne trouva
+rien à répondre. Son mari écoutait
+en silence, comprenant à
+peine ce qui se passait auprès
+de lui.</p>
+
+<p>--Vous avez un caractère
+comme les autres femmes, reprit
+la Niania, vous criez bien
+fort, et puis vous cédez à qui
+vous flatte; ni Antonine, ni celui
+qu'elle avait choisi, n'avaient
+un semblable caractère; ils
+écoutaient, se taisaient, et obéissaient
+quand c'était pénible;
+mais ce que vous demandiez ici;
+c'était contraire à la volonté du
+Seigneur. Oui, ils ont eu tort de
+vous croire, oui, ils auraient du
+vous désobéir,--mais Antonine
+était une fille trop soumise, elle
+a mieux aimé mourir que de pécher.</p>
+
+<p>M. Karzof sanglotait dans son
+mouchoir, et des larmes auxquelles
+il ne prenait pas garde
+coulaient sur les joues du vieillard.</p>
+
+<p>--Vous disiez tantôt que
+Dournof est coupable de la
+mort de notre agneau pascal?
+Ce n'est pas vrai, madame, et
+vous le savez bien, que ce n'est
+pas vrai! Antonine est morte de
+chagrin, et c'est votre faute, à
+vous, madame! Elle vous avait
+dit qa'elle en mourrait, vous ne
+l'avez pas crue,--parce que
+vous aviez dit la même chose
+autrefois; mais vous auriez dû
+savoir qu'elle avait un autre caractère
+que vous! Elle ne disait
+pas de paroles inutiles, notre
+Antonine, elle ne parlait pas de
+ses actions, elle faisait de son
+mieux sans rien dire. Oui, quelqu'un
+l'a tué notre Antonine,--et
+c'est sa mère qui l'a tuée.</p>
+
+<p>--Niania! Niania! s'écria madame
+Karzof en se soulevant de
+son fauteuil.</p>
+
+<p>--Je ne vous crains pas, dit
+doucement la vieille bonne. J'ai
+tant pleuré que ça m'est égal de
+mourir, et puis vous ne me ferez
+pas de mal. Mais c'est vous
+qui avez tué Antonine, tout de
+même.</p>
+
+<p>--Hors d'ici! cria madame
+Karzof. Impudente, tu oses blâmer
+tes maîtres? Je te chasse!
+va-t'en!</p>
+
+<p>--Ma femme, intercéda le
+vieillard, elle nous aime, elle
+élevé nos enfants... elle déraisonne,
+laisse-la tranquille...</p>
+
+<p>--Hors d'ici! répéta la matrone
+irritée. Je te chasse!
+C'est toi qui es cause de notre
+malheur; tu as entraîné notre
+innocente au mal...</p>
+
+<p>--Ah! madame! dit la vieille
+bonne en faisant le signe de la
+croix, que Dieu vous pardonne
+ce que vous dites! Je m'en vais...
+je m'en vais, et sans rien regretter.
+M. Jean vole de ses propres
+ailes maintenant, hélas! le nid
+est vide.. Je m'en vais, madame.
+La vieille femme s'inclina jusqu'à
+terre devant celle qu'elle
+avait servi depuis trente ans,
+puis se releva d'un air digne et
+sortit. L'instant d'après, une jeune
+femme de chambre, qu'on
+avait prise pendant la maladie
+d'Antonine, entra d'un air étonné,
+conviée à ce service pour la
+première fois, et acheva de préparer
+le thé.</p>
+
+<p>Madame Karzof, plus contrariée
+qu'irritée pour le moment,
+garda le silence pendant quelques
+instants, puis, ne pouvant
+y tenir, demanda:</p>
+
+<p>--Où est la Niania?</p>
+
+<p>--Elle est sortie, madame, répondit
+respectueusement la jeune fille.</p>
+
+<p>--Où est-elle allée?</p>
+
+<p>--Je ne sais pas, madame, elle
+ne l'a pas dit.</p>
+
+<p>Karzof regarda sa femme d'un
+air de reproche; elle détourna
+les yeux, et reprit son tricot sans
+rien ajouter.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p>Dournof était seul dans sa chambre;
+après une journée de
+travail assidu, il avait repoussé
+tel papier, qui encombraient son
+bureau, et, la tête appuyée dans
+ses deux mains, les yeux fixés
+dans le vide, il rêvait.
+C'était l'heure qu'il accordait
+à ses souvenirs; après le jour,
+employé aux courses, aux démarches,
+à l'étude des dossier,
+à la préparation de ses plaidoiries,
+il se donnait un moment de
+répit vers le coucher du soleil.
+Pendant ces jours brûlants de
+l'été, si tristes en ville, un flot
+continu d'équipages entraînait
+vers les îles les promeneurs altérés
+de fraîcheur et de verdure.
+Mais Dournof n'allait pas voir
+coucher le soleil à la pointe
+comme c'est l'usage; il restait
+chez lui, seul, concentré dans sa
+pensée, et revivait les quelques
+semaines où il avait épuisé la
+coupe de la joie la plus amère,
+auprès de celle qui lui était rendue
+et qu'il devait perdre. Le
+roulement lointain des voitures
+sur le pont Troitsky faisait un
+accompagnement sourd à la mélancolie
+de ses pensées, et ce
+n'était d'ordinaire que bien avant
+dans la nuit, lorsque le roulement
+s'était éteint et que l'orient
+se nuançait d'une bande rouge
+annonçant le prochain lever du
+soleil, qu'il se décidait à se jeter
+sur son lit.</p>
+
+<p>Après la première effervescence
+aiguë de la douleur, Dournof,
+suivant la marche ordinaire
+des sentiments humains, était
+arrivé à cette période du deuil
+où l'on trouve une volupté amère
+à se plonger dans les souvenirs
+les plus déchirants; il se
+complaisait à se représenter Antonine
+agonisante, il essayait de
+se retracer le dernier regard si
+tendre et si désespéré de la pauvre
+enfant, qui le cherchait encore
+pendant que l'aube de la
+mort s'étendait sur ses yeux déjà
+aveugles; c'est là ce qu'il voulait
+revoir, et, dans ces images
+funèbres, pendant que son coeur
+torturé se tordait dans l'angoisse,
+il lui semblait se rapprocher
+de la chère envolée, au moins
+par le martyre qu'il subissait à
+plaisir.</p>
+
+<p>Les rayons du soleil avaient
+quitté la chambrette, et la poussière
+du jour se reposait lentement
+sur le bord de sa fenêtre
+ouverte, lorsqu'il entendit sonner.
+Il secoua les épaules, maudit
+l'importun et resta immobile.</p>
+
+<p>La sonnette s'agita encore
+après un court silence. Dournof
+hésita, fit un mouvement pour
+se lever, mais il lui en coûtait
+trop de faire entrer un importun,
+de chasser sa tristesse, pour répondre
+à quelque oisif entré par
+hasard; il remit sa tête dans ses
+mains, et voulut reprendre sa rêverie.
+Un troisième coup de sonnette,
+déchirant et précipité
+comme l'appel d'une âme en détresse,
+le fit tressaillir. Malgré
+lui, il se leva lentement et alla
+ouvrir.</p>
+
+<p>--Niania! s'écria-t-il en apercevant
+sur le palier la figure
+sombre de la vieille femme. Niania!
+d'où viens-tu? Entre, entre,
+ma bonne!</p>
+
+<p>Il rentra chez lui, elle le suivit.</p>
+
+<p>--Assieds-toi, lui dit Dournof.
+Que me veux-tu, ma chère?
+Ah!... je suis content de te voir...</p>
+
+<p>Il se tut, suffoqué par ses pensées.
+Il aimait sincèrement et
+tendrement cette vieille femme
+qui avait été la vraie mère d'Antonine.
+Inconsciemment il éprouvait
+du respect pour cette bouche
+austère, d'où étaient tombées
+sur eux les paroles qui préservent
+de la chute, et sur la
+mourante les dernières prières
+qu'entend l'oreille humaine. Il
+aimait ces mains ridées, désormais
+tremblantes, qui avaient
+enseveli le corps de sa bien-aimée,
+ces yeux qui avaient veillé
+son agonie, et pleuré sur son
+cercueil; cette vieille femme
+était désormais tout ce qui restait
+vivant sur la terre, de ce
+qu'il avait aimé, car les parents
+d'Antonine n'étaient rien pour
+lui.</p>
+
+<p>--Je ne m'assoirai pas, dit la
+vieille femme, qui resta droite
+devant lui; j'ai une grâce à te
+demander, et ce n'est pas assis
+qu'on demande les grâces.</p>
+
+<p>--Une grâce? Tout ce que tu
+voudras? fit Dournof. Je ne suis
+pas riche, mais tout ce que je
+possède...</p>
+
+<p>La vieille femme fit un signe
+de la main.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas de l'argent
+qu'il me faut, dit-elle, ni rien de
+pareil. Je suis venu te demander,
+maître, si tu veux que je sois ta
+servante.</p>
+
+<p>--Ma servante? fit le jeune
+homme surpris.</p>
+
+<p>--Oui, répéta la vielle femme
+en s'inclinant jusqu'à toucher la
+terre de sa main pendante, ta
+servante, jusqu'à ma mort qui
+sera prochaine, je l'espère. Je ne
+veux pas de gages, j'ai beaucoup
+d'habits, je te demande le pain
+et le sel, et je veux te servir.</p>
+
+<p>--Je le veux bien, répondit
+Dournof encore ébahi, mais
+pourquoi? Est-ce que tu ne veux
+pas rester avec les Karzof?</p>
+
+<p>--Elle m'a chassée! dit la
+Niania, répondant à sa pensée
+intérieure, plutôt qu'à la question
+de Dournof: elle m'a chassée;
+vois-tu, toi et moi, nous
+sommes, à ce qu'elle prétend,
+coupables de la mort de notre
+ange défunt; tu vois qu'il n'y a
+pas moyen de faire autrement
+que de vivre ensemble! Des
+païens comme nous, fi!</p>
+
+<p>Elle acheva sa phrase par un
+geste d'une amertume indicible.
+Dournof la regarda, et lut
+dans les yeux de la vieille femme
+un ressentiment profond contre
+ses maîtres... Toute la fidélités
+que les gens russes portent à
+leurs seigneurs s'était concentrée
+sur Antonine, et celle-ci
+l'avait emportée dans la tombe.</p>
+
+<p>--Viens chez moi, dit-il avec
+bonté; viens, nous parlerons
+d'elle. Nous l'aimions, nous...</p>
+
+<p>La Niania prit la main du jeune
+homme et la porta à ses lèvres
+avant qu'il eût pu la retirer.</p>
+
+<p>--Tu es mon maître, dit-elle;
+je vais dire à ceux de là-bas que
+je suis à ton service. Je reviendrai
+demain. Peux-tu me loger?</p>
+
+<p>--Là! dit le jeune homme en
+ouvrant une petite pièce sombre
+où il mettait ses habits et quelques
+livres.</p>
+
+<p>--C'est bon, fit la Niania. Tu
+verras que je te soignerai bien.</p>
+
+<p>Sans plus de paroles, elle sortit.
+Le lendemain, elle revint
+avec un paquet de hardes, et
+s'installa dans le ménage du
+jeune homme.</p>
+
+<p>--Qu'ont-ils dit? fit celui-ci,
+non sans quelque curiosité, lors
+qu'il la vit arriver.</p>
+
+<p>Elle fit un geste dédaigneux.</p>
+
+<p>--Que j'étais une ingrate, une
+méchante, une misérable... Le
+vieux pleurait; pour lui, je serais
+restée, mais elle, je ne peux
+plus la voir.</p>
+
+<p>--Elle est pourtant bien à
+plaindre, murmura Dournof.</p>
+
+<p>--Par sa faute! Tant pis pour
+elle! répliqua la vieille femme
+en colère. Nous souffrons tous
+par sa faute, pourquoi ne souffrirait-elle
+pas? Ce n'est que
+juste.</p>
+
+<p>Dournof ne revit jamais les
+Karzof: peu de temps après, le
+vieillard prit sa retraite, et six
+semaines plus tard il mourut,
+d'ennui plus encore que de chagrin.
+Madame Karzof, bourrelée
+de remords qu'elle ne voulait
+pas accepter, toujours en lutte
+avec elle-même, toujours irritée
+contre les autres, se retira chez
+une parente de province.</p>
+
+<p>Seul, Jean avait conservé son
+amitié à Dournof et sa tendresse
+à la vieille bonne.</p>
+
+<p>De temps en temps, il venait
+les voir, et tous les trois passaient
+une heure à savourer l'amertume
+des souvenirs. Mais il
+obtint une place de substitut en
+province, et Dournof se trouva
+seul avec la vieille bonne, pour
+livrer à la vie la grande bataille
+dans laquelle il faut vaincre ou
+périr.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p>Le jeune homme n'était pas
+de ceux qui succombent: une
+robuste vitalité, jointe à cette
+énergie tranquille qui lui avait
+donné tant de constance dans
+son amour, lui inspira le courage
+nécessaire pour traverser
+toutes les épreuves. Il connut
+des jours de misère, car pendant
+la maladie d'Antonine il avait
+dépensé son petit capital pour
+vivre et procurer quelques gâteries
+à la pauvre enfant; la vieille
+bonne et lui dînèrent plus d'une
+fois d'une poignée de gruau noir
+achetée à crédit, mais le pain
+amer du travail infructueux, loin
+de les affaiblir, semblait redoubler
+leurs forces. Tendant ces
+mois d'épreuve, la Niania connut
+qu'elle ne s'était pas trompée
+en choisissant Dournof pour
+maître, et de jour en jour elle
+l'aima davantage.</p>
+
+<p>Un labeur acharné vainc tous
+les obstacles: cette devise, celle
+de Dournof, finit par triompher;
+dix-huit mois après la mort
+d'Antonine, un procès curieux
+mit ses talents en lumière, et,
+comme il arrive souvent, inconnu
+la veille, au jour il se réveilla
+célèbre. Les consultations,
+les demandes affluèrent de toutes
+parts; il reçut des offres du
+ministère de la justice, et ne
+pouvant en croire sa propre expérience,
+il se vit juge au tribunal
+des référés sans savoir comment
+cela s'était fait. On parla
+de passe-droit, de manquement
+à la hiérarchie; les mécontents
+furent nombreux; mais le ministre
+ferma d'un mot la bouche à
+tout le monde:</p>
+
+<p>--Que ceux qui ont plus de
+talent fassent leurs preuves, dit-il;
+nous les placerons plus haut
+encore!</p>
+
+<p>Dournof, désormais, n'était
+plus une sorte de paria, reçu
+par pure bienveillance dans une
+société supérieure à son rang.
+C'était M. le président Dournof,
+un homme bien remarquable,
+qui avait donné des preuves de
+sagacité vraiment extraordinaires;
+aussi tout le monde était-il
+heureux et fier de le rencontrer.
+La haute aristocratie lui tenait
+encore un peu de rigueur, parce
+que sa nomination était de date
+trop récente; mais ces obstacles
+devaient s'effacer avec le temps.</p>
+
+<p>Le jeune président prit sa
+nouvelle fortune avec le même
+calme qui avait accompagné ses
+mauvais jours. L'hermine ne lui
+monta point au cerveau. Toujours
+accompagné de la Niania,
+qui avait dépensé la moitié de
+ses économies à brûler des cierges
+pour lui, au temps de son infortune,
+il prit un appartement
+conforme à son nouveau rang;
+un valet de chambre ouvrit désormais
+la porte aux visiteurs,
+une cuisinière finnoise remplaça
+la Niania à la cuisine, et celle-ci,
+promue au rang de femme de
+charge, n'eut plus que le soin du
+linge et la haute main sur la maison;
+mais le jeune homme conserva
+la même simplicité de
+maintien, et le même détachement
+des choses matérielles. Le
+deuil qu'il portait toujours dans
+son coeur l'empêchait de prêter
+trop d'attention aux jouissances
+extérieures.</p>
+
+<p>Tendant ses jours de lutte,
+lorsqu'il s'était senti défaillir, il
+avait eu un refuge assuré contre
+les faiblesses d'un esprit trop
+tendu et d'un coeur brisé de fatigue.
+Quand après une journée
+passée sur un travail ingrat il
+sentait ses yeux lui faire du mal
+et sa tête s'alourdir, il partait
+vers le soir en été et s'en allait
+le long de la route de Pargolovo.</p>
+
+<p>Ce trajet fait cent fois, ne lut
+paraissait pas long: il connaissait
+chaque poteau de la route;
+c'était pour lui une sorte de chemin
+de la croix, que cette route
+où il avait soutenu dans ses
+bras Antonine défaillante. La
+nuit d'été, claire et sereine, se
+posait doucement sur la campagne;
+il voyait s'assombrir peu à
+peu l'atmosphère qui devenait
+grise plutôt que sombre, et sous
+cette demi-clarté des nuits du
+nord, où l'on peut encore lire un
+livre à minuit, il poursuivait sa
+course solitaire.</p>
+
+<p>Le ciel se rosait à l'orient
+quand vers deux heures du matin
+il arrivait au cimetière; rien
+n'en défendait l'abord; en Russie,
+on ne songe guère à protéger
+les tombeaux, car les violations
+de sépulture sont bien rares;
+il gravissait la pente de la
+colline, et parvenait jusqu'à la
+croix de fer scellée dans du granit,
+qui marquait le lieu du repos
+d'Antonine.</p>
+
+<p>Là, assis sur la pierre, il confiait
+à la chère morte ses chagrins,
+ses illusions perdues, ses
+défaillances du jour précédent...
+il pleurait sans honte sur cette
+tombe où reposait le meilleur
+de lui-même; le soleil levant l'y
+trouvait, et à cette heure où l'âme
+de la jeune fille s'était envolée,
+il versait à flots brûlants sur
+ce tombeau le trop-plein de son
+âme désespérée; puis il revenait
+vers la ville, affaissé, mais
+consolé, car il lui avait semblé
+entendre encore les paroles
+d'Antonine:</p>
+
+<p>--Tu travailleras, je le veux;
+et tu seras un homme utile à ton
+pays.</p>
+
+<p>Quelle défaillance était permise
+devant ce courage indompté
+qui n'avait cédé qu'à la mort?
+Honteux de sa faiblesse, Dournof
+rentrait et se remettait au
+travail.</p>
+
+<p>A ses habits poussiéreux, la
+Niania qui l'avait attendu toute
+la nuit reconnaissait bien la course
+funéraire qu'il avait faite; essuyant
+ses yeux fatigués où se
+trouvaient toujours de nouvelles
+larmes, elle lui servait un repas
+frugal, et lui demandait à voix
+basse.</p>
+
+<p>--Tout est-il en ordre, là bas?</p>
+
+<p>--Oui, répondait Dournof.</p>
+
+<p>Elle poussait un soupir, le regardait
+avec compassion et redoublait
+de soins pour lui.</p>
+
+<p>L'hiver vint interrompre ces
+visites à la tombe d'Antonine
+les chemins n'étaient presque
+pas praticables à pied dans cet
+endroit abandonné pendant l'hiver;
+Dournof y vint cependant
+plusieurs fois en traîneau.</p>
+
+<p>Il laissait son véhicule à l'auberge
+et gravissait seul, dans la
+neige molle, la colline qui dominait
+le lac alors gelé et immobile.</p>
+
+<p>Mais ce pieux pèlerinage
+était gâté par la présence du cocher,
+parfois ivre, toujours grossier,
+qui maudissait à demi-voix
+le "bârine" incommode à qui
+la fantaisie prenait de lui faire
+faire quarante kilomètres par
+ces routes désertes, en plein
+coeur de l'hiver pour retourner
+au cimetière.</p>
+
+<p>A peine l'herbe pointait-elle,
+qu'il s'y rendit. La fortune n'avait
+pas encore changé pour lui;
+mais il se sentait à la veille du
+succès: mille détails insignifiants,
+précurseurs de cette aube
+nouvelle, lui mettaient au
+coeur cette joyeuse impatience
+ce frémissement contenu, semblable
+aux piaffements d'un cheval
+prêt à prendre sa course, aux
+battements d'aile de l'oiseau qui
+va s'envoler. Ce jour-là, c'est
+presque avec joie qu'il chuchota
+à la prière d'Antonine ses espérances
+et ses ambitions, et il
+lui sembla que de dessous terre
+la jeune morte lui répondait:</p>
+
+<p>--Je savais bien qu'il en serait
+ainsi.</p>
+
+<p>L'année suivante, lorsque sa
+nomination lui tomba subitement
+sur les épaules, comme
+une pourpre romaine, il fut si
+étonné, si bouleversé de cet honneur
+inespéré que pendant
+quelques jours il eut en quelque
+sorte peine à reprendre pied.
+Tout ce qui l'entourait lui semblait
+avoir changé de face: et
+en effet, ceux qui l'approchaient
+parlaient autrement; un respect
+auquel il n'était point accoutumé
+ressortait des manières de
+ses subordonnés, la veille ses
+égaux ou même ses supérieurs.
+Toute celle platitude qui entoure
+les élus du pouvoir, loin de
+lui monter la têtu, l'écoeura et
+lui inspira du dégoût.</p>
+
+<p>--Je suis le même qu'hier,
+pensait-il; pourquoi ont-ils changé?</p>
+
+<p>Cependant, il se fit à sa nouvelle
+position; en rentrant chez
+lui, il retrouvait la Niania, toujours
+la même, celle-là; lors de
+la subite élévation de son maître,
+elle lui avait offert son compliment
+sincère avec des yeux
+où brillait une joie grave, mais
+elle ne lui témoignait pas une
+ombre de déférence de plus
+qu'autrefois. Sa bonté familière
+continuait à régler tout autour
+de lui suivant ses habitudes, se
+conformant aux changements
+nécessités par sa position nouvelle;
+mais il n'avait obtenu ni
+une révérence, ni une prévenance
+de plus. Aussi, quand il se
+sentit dégoûté des flagorneries
+officielles, est ce vers l'humble
+femme qu'il se retourna.</p>
+
+<p>--Es-tu contente, Niania? lui
+dit-il un soir, en rentrant d'un
+raout chez le ministre.</p>
+
+<p>--Je suis contente, répondit-elle
+d'un ton grave. Mais c'est
+la défunte qui serait heureuse!</p>
+
+<p>Dournof rougit. Pendant la
+soirée qui venait de s'écouler,
+tout entier à la joie de son nouveau
+rang, il n'avait pas songé
+une fois à Antonine. Cependant
+n'était-ce pas elle qui lui avait
+soufflé la force et le courage?
+Il dormit peu, et, le lendemain
+matin, ayant pris une voiture
+pour la journée, il courut
+chez, un jardinier commander
+une superbe couronne blanche.
+Une heure après, la couronne
+embaumait son cabinet de
+travail; malgré la saison rigoureuse,
+on avait trouvé des roses,
+des camélias, des jacinthes, des
+tubéreuses, du lilas, tout cela
+d'une blancheur immaculée.
+Dournof contempla quelques
+instants son offrande, et sa joie
+ambitieuse disparut soudain noyée
+dans un regret poignant.</p>
+
+<p>Qu'elle eût été heureuse, en
+effet, la noble fille qui avait consenti
+à porter son nom! Quelle
+ivresse pure et désintéressée
+eût gonflé son âme! avec quelle
+dignité n'eut-elle pas partagé sa:
+fortune!...</p>
+
+<p>Il resta silencieux et absorbé,
+si bien qu'il n'entendit pas la
+Niania, qui était entrée doucement
+et qui vint se placer auprès
+de lui.</p>
+
+<p>--Pauvre enfant, dit la vieille
+femme, si bas que Dournof ne
+tressaillit pas; c'est sa couronne
+de noce!</p>
+
+<p>Elle s'inclina et baisa pieusement
+un petit bouquet de fleurs
+d'oranger, caché dans la verdure.</p>
+
+<p>Dournof secoua tristement la
+tête et descendit, portant lui-même
+la couronne funèbre qu'il
+ne voulut confier à personne.</p>
+
+<p>Au moment où il allait monter
+en voiture, un traîneau tourna
+le coin de la rue; encadré
+dans du duvet de cygne, rose
+sous le froid piquant, un joli visage
+de jeune fille souriait à côté
+de celui du ministre: celui-ci
+salua Dournof en passant, et le
+jeune homme reconnut sous ce
+costume mademoiselle Marianne,
+la fille de son protecteur qu'il
+avait entrevue la veille au raout
+de son père, en robe blanche
+décolletée.</p>
+
+<p>Le traîneau passa, Dournof
+réussit à faire entrer son énorme
+couronne dans la voiture, et
+bientôt après, les maisons du
+vieux Pétersbourg, à moitié ensevelies
+dans la neige, commencèrent
+à défiler devant lui, le long
+de la route de Finlande.</p>
+
+<p>La neige couvrait la tombe
+d'Antonine: le jardinier paresseux
+n'avait pas fait son devoir.
+Dournof se fit apporter une pioche,
+et, à la sueur de son front,
+il dégagea le bloc de granit.</p>
+
+<p>Cette opération terminée, il
+plaça sur la croix sa fragile offrande
+que le vent glacial devait
+bientôt réduire à néant, puis il
+s'arrêta pour regarder le monument
+funéraire.</p>
+
+<p>Moins de trois ans auparavant,
+il avait vu mettre là tout ce qu'il
+aimait; penché sur le bord de
+cette fosse, il s'était dit que la
+vie n'avait plus pour lui de raison
+d'être, il avait espéré mourir...
+il avait vécu, cependant. Et
+quel abîme séparait le pauvre
+diable, repoussé par une médiocre
+famille de petite noblesse, du
+président désormais respecté de
+tous! Trois ans avaient suffi pour
+accomplir cet ouvrage, cependant...</p>
+
+<p>Dournof se dit que sans l'obstination
+de madame Karzof,
+maintenant il aurait pu réclamer
+Antonine; que loin de le repousser,
+la famille eût considéré
+sa demande comme un honneur,
+et il prit en pitié la vanité humaine.</p>
+
+<p>Puis une autre idée lui traversa
+l'esprit. Maintenant, toute famille
+agréerait sa demande, l'univers
+était ouvert devant lui.</p>
+
+<p>--Tu te marieras, avait dit
+Antonine.</p>
+
+<p>Cette pensée, qu'il n'avait pu
+admettre alors, se présenta à
+son esprit sous une nouvelle apparence.
+Il lui faudrait une femme,
+en effet,--mais pas maintenant,--le
+plus tard possible. Ce
+serait par raison, pour fonder
+une famille, pour élever des fils,
+qu'il se marierait.</p>
+
+<p>--Ah! chère Antonine, soupira-t-il,
+en posant ses lèvres sur
+le granit glacé, ce sera un cruel
+sacrifice, car je ne pourrai jamais
+aimer que toi!</p>
+
+<p>Il se retourna pensif vers la
+ville, qu'il atteignit vers quatre
+heures. La nuit tombait; le va-et-vient
+joyeux qui précède
+l'heure du dîner, l'éclat des lumières,
+tout ce mouvement d'une
+ville luxueuse et amie du plaisir
+donnèrent un autre cours à
+ses idées. La vie mondaine avait
+jeté son grappin sur lui. Le pauvre
+étudiant sans fortune et sans
+avenir pouvait négliger les apparences;
+le président Dournof ne
+le devait pas.</p>
+
+<p>Il rentra chez lui et dîna; il
+avait eu froid; pour se réchauffer,
+il mit une cravate blanche et
+se rendit à l'Opéra.</p>
+
+<p>Heureusement on ne donnait
+pas <i>Lucie</i>, car de funèbres souvenirs
+fussent encore venus le
+ramener vers le passé. Une très-bonne
+troupe donnait <i>Don Pasquale</i>.
+Les entr'actes sont longs,
+car l'opéra est court, et l'on ne
+peut décemment renvoyer le public
+avant dix heures et demie.</p>
+
+<p>Pendant l'entr'acte, Dournof
+promenait su lorgnette sur la
+salle; il aperçut dans sa loge le
+ministre de la justice, et lui
+adressa un salut respectueux qui
+lui fut rendu, avec un petit geste
+d'invitation.</p>
+
+<p>Quittant aussitôt sa place, le
+jeune homme trouva le chemin
+de la loge, et entra.</p>
+
+<p>Il n'était pas le seul qui fût
+venu rendre hommage à Son
+Excellence, mais, bien qu'il fût
+le plus jeune en âge comme en
+grade, il fut particulièrement
+distingué par son protecteur.</p>
+
+<p>--Eh bien, monsieur Dournof,
+nous allons voir arriver votre
+couronne, dit celui-ci d'un
+ton bienveillant. A vrai dire,
+elle devrait être ici...</p>
+
+<p>--Pardon, Excellence, dit
+Dournof surpris, je ne comprends
+pas... Quelle couronne?</p>
+
+<p>--Mais celle que vous voituriez
+ce matin avec tant de peine,
+répondit M. Mérof; en vous voyant
+ici ce soir, j'ai pensé que
+cette offrande était destinée à
+madame Patti.</p>
+
+<p>La jolie Marianne, assise au
+bord de la loge, cessa de lorgner
+la salle et regarda le jeune
+président avec intérêt. L'homme
+qui offre une couronne de 500
+francs à une cantatrice est toujours
+un homme intéressant.</p>
+
+<p>Dournof pâlit et fit un imperceptible
+mouvement en arrière.</p>
+
+<p>--Je vous demande pardon,
+Excellence, répliqua-t-il à demi-voix:
+cette couronne a été portée
+au cimetière de Pargolovo,
+sur la tombe de ma fiancée,
+morte il y a trois ans.</p>
+
+<p>Cette réponse avait été faite
+très-bas; le ministre seul aurait
+dû l'entendre; cependant, elle
+était parvenue, contre toutes les
+règles de l'acoustique, aux
+oreilles de Marianne; car, indiquant
+une chaise vacante auprès
+d'elle, elle dit au jeune président:</p>
+
+<p>--Asseyez-vous M. Dournof.</p>
+
+<p>Le ministre, qui était un excellent
+homme, se confondit en
+excuses: lui non plus n'était pas
+né sur les marches du trône. De
+provenance aussi modeste que
+Dournof, il avait dû à ses facultés
+extraordinaires la position
+élevée qu'il avait fini par conquérir;
+mais moins heureux de les
+débuts il était parvenu au faîte
+à un âge relativement avancé;
+son mérite n'en souffrait pas,
+mais il lui manquait ce tact des
+gens du monde, habitués à manoeuvrer
+au milieu des écueils;
+ceux-là n'eussent pas commis
+l'inadvertance dont il venait de
+se rendre coupable.</p>
+
+<p>Il s'efforça de l'atténuer par
+tous ses efforts, et comme Dournof
+avait l'âme bonne, celui-ci
+tint à coeur de ne pas se montrer
+froissé. Cette petite scène se
+termina par une invitation à dîner
+pour le lundi suivant, que le
+jeune homme accepta de bonne
+grâce; après quoi il quitta le
+théâtre.</p>
+
+<p>Le binocle de Marianne le
+chercha vainement pendant tout
+le troisième acte.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p>--Tu ne sais pas, ma chère!
+un homme qui est capable de
+porter des fleurs à une fiancée
+morte, après trois ans! Mais
+c'est un roman, bien mieux, un
+rêve! Cela n'arrive pas, ces choses
+là!</p>
+
+<p>--Tu as bien raison, Marianne,
+cela n'arrive pas! répondit
+la sage Véra; aussi je ne crois
+pas un mot de cette histoire.</p>
+
+<p>--Mais alors, qu'aurait-il fait
+de ses fleurs?</p>
+
+<p>Véra fit une moue significative.</p>
+
+<p>--Des fleurs, dit-elle, voilà en
+vérité quelque chose d'un placement
+bien difficile! il ne manque
+pas à Pétersbourg de dames de
+toute espèce, disposées à les accepter.</p>
+
+<p>--Des fleurs, un bouquet, oui!
+Mais une couronne, une couronne
+blanche encore!</p>
+
+<p>--Le fait est, repartit Véra,
+qu'une couronne blanche ne
+peut guère s'offrir qu'à une personne
+adorée en secret et perchée
+sur un haut piédestal, plus
+que la colonne d'Alexandre.</p>
+
+<p>--Voyons, Véra, tu me taquines,
+et ce n'est pas gentil, quand
+tu vois que cela m'intéresse...</p>
+
+<p>--Oh! si M. Dournof t'intéresse,
+je ne dirai plus rien, tu
+peux y compter.</p>
+
+<p>--Il m'intéresse, eh bien, oui,
+il m'intéresse, certainement;
+cette fidélité de chien du Louvres
+m'intéresse, j'en conviens. Je
+croyais que cela n'arrivait que
+dans les romans.</p>
+
+<p>--Bah! fit Véra, c'est bien
+porté, cela pose un homme!</p>
+
+<p>--Fi!</p>
+
+<p>Marianne scandalisée se leva
+et fit deux tours dans sa chambre,
+lieu de cette causerie intime.</p>
+
+<p>--La preuve que cela pose un
+homme, c'est que tu t'occupes
+déjà de ce beau monsieur, que
+sans cela, tu n'aurais pas regardé!
+Est-il joli garçon au moins?</p>
+
+<p>--Je n'en sais rien, fit Marianne
+en boudant.</p>
+
+<p>--Peut-on le voir?</p>
+
+<p>--Il vient dîner ce soir.</p>
+
+<p>--Très-bien. Alors je viendrai
+prendre le thé. Je suis curieuse
+de le voir en chair et en
+os, cet homme fidèle à un souvenir
+qui date de trois ans. Comment
+s'appelait-elle, cette jeune
+fille?</p>
+
+<p>--Je ne sais pas... je veux le
+savoir, dit tout à coup Marianne
+avec résolution.</p>
+
+<p>--Moi aussi, je veux le savoir,
+d'autant mieux que je n'y crois
+pas. Je le saurai, sois sans inquiétude.</p>
+
+<p>--Comment?</p>
+
+<p>--Nous avons à la chancellerie
+un vieux madré d'huissier
+qui sait tout; avec le jeune homme
+nous lui ferons trouver tout
+ce que nous voudrons.</p>
+
+<p>Mademoiselle Véra, qui était
+la fille de l'aide du ministre,--fonction
+officielle inconnue en
+France, mais très-recherchée en
+Russie, car elle donne beaucoup
+de pouvoir avec un peu de responsabilité,
+tout en permettant
+de déployer les capacités que
+l'on possède,--mademoiselle
+Vèra s'en alla, en engageant son
+amie à soigner sa toilette.</p>
+
+<p>Marianne lui adressa une grimace
+pour adieu, et, restée seule,
+fit quelques pas d'un air boudeur,
+puis elle s'assit devant sa
+glace, et, appelant sa femme de
+chambre, se mit à soigner sa
+toilette.</p>
+
+<p>Marianne était une jolie blonde
+de dix-sept ans; son teint nacré,
+ses yeux semblables à des
+fleurs de lin, sa stature élégante
+et mignonne lui auraient donné
+quelque ressemblance avec une
+belle petite poupée anglaise, sans
+l'extrême vivacité de ses regards
+et la pétulance de ses mouvements.
+Sa mère l'avait baptisée:
+"Perpetuum mobile", et non
+sans raison.</p>
+
+<p>La fille d'un ministre est toujours
+entourée d'adorateurs,
+quand même elle serait laide et
+sotte à faire peur; mais, simple
+mortelle, Marianne aurait été fêtée
+quand même, pour sa grâce
+mutine, sa bonne humeur inégale,
+ses bouderies coquettes,
+pour ses qualités et pour ses défauts.
+Bien des jeunes gens et pas
+mal de gens moins jeunes aspiraient
+ouvertement à la conquête
+de son adorable petite main
+capricieuse et potelée. Marianne
+les tenait tous à égale distance.</p>
+
+<p>Quand nous disons égale distance,
+ce n'est qu'une métaphore;
+la distance entre eux était
+toujours extrêmement inégale,
+mais la jeune fille arrivait toujours
+à rétablir un équilibre parfait,
+en recevant mal aujourd'hui
+celui qu'elle avait le plus choyé
+la veille; le préféré du jour, en
+échange, était certain d'être mal
+reçu le lendemain. C'est ainsi
+que Marianne entendait et pratiquait
+l'équité.</p>
+
+<p>Tout en bouleversant ses tiroirs
+pour y trouver une toilette
+à son goût, la jeune fille se livrait
+à des réflexions extraordinairement
+sérieuses, pour elle,
+du moins, et l'objet de ses pensées
+s'était autre que Dournof.</p>
+
+<p>Une fidélité de trois ans à un
+cercueil, cela ne n'était jamais
+vu que dans les romans; mais le
+héros de cette légende invraisemblable
+existait, en propre
+personne; elle l'avait vu, elle allait
+le revoir! Quelle aventure?
+Marianne arrangea aussitôt un
+petit roman et se représenta l'histoire
+des deux amants. Il avait
+vu Antonine dans une fête, et
+s'était aussitôt épris d'elle; il l'avait
+demandée et obtenue; puis,
+la veille des noces, une maladie
+foudroyante, un accident peut-être,
+avait enlevé la fiancée déjà
+parée du voile nuptial, et le
+fiancé inconsolable avait voué
+toutes ses tendresses au souvenir
+de son bonheur perdu...</p>
+
+<p>--La femme qu'il aimera,
+pensa la jeune fille, sera sûre
+d'être bien aimée.
+Une seconde réflexion suivit
+naturellement celle-là:</p>
+
+<p>--Ce ne sera pas facile de lutter
+contre un souvenir consacré
+par un tel culte!</p>
+
+<p>Puis, une troisième réflexion
+aussi juste et non moins logique
+que les deux autres:</p>
+
+<p>--Quelle gloire il y aurait à
+supplanter un tel souvenir, à
+prendre la place de cette ombre
+adorée, à faire oublier la morte!</p>
+
+<p>Une dernière pensée, moins
+clairement formulée, conclut la
+série:</p>
+
+<p>--Est ce que ce serait très-difficile?</p>
+
+<p>C'était incontestablement très-difficile.
+Aussi Marianne cessa-t-elle
+de fouiller dans ses tiroirs,
+pour plonger ses deux mains
+dans l'épaisse toison dorée qui
+bouclait sur son front. Mlle releva
+au bout de quelques instants
+sa tête ébouriffée, et s'appliqua
+sur-le-champ à se composer
+devant le miroir une coiffure
+d'enfant naïve qu'elle réussit.
+Son plan était fait.</p>
+
+<p>Pendant le dîner que présidait
+moralement madame Mérof
+et virtuellement sa fille,
+Dournof ne fit guère attention
+qu'aux hommes éminents invité
+ce jour-là. C'était pour lui une
+chose trop nouvelle et trop importante,
+que d'entrer ainsi en
+relation avec des personnalités
+illustres dont il n'avait connu
+que les noms: il n'avait garde
+de laisser errer ses yeux ou son
+esprit ailleurs que sur ce qui
+l'intéressait si fort. Mais lorsque,
+le repas terminé, la compagnie
+se fut dispersée dans les salons,
+le jeune homme un peu fatigué
+par la tension extraordinaire
+que son esprit venait de subir,
+se laissa aller à la douceur paresseuse
+de se voir admis de
+plain-pied dans ce monde des
+sommités officielles, d'où l'on ne
+sort plus, quand on est arrivé à
+en faire partie.</p>
+
+<p>Il admira les tableaux, le mobilier
+de bon goût, la toilette
+élégante de quelques femmes,
+amies de madame Mérof, et ses
+yeux se posèrent enfin avec
+plaisir sur mademoiselle Marianne,
+qui s'était mise en face
+de lui, à quelque distance.</p>
+
+<p>Elle lui tournait presque le
+dos,--mais elle le voyait dans
+une glace; lui ne pouvait la voir
+que lorsqu'elle se retournait. Par
+le plus grand des hasards, elle
+avait à chaque instant occasion
+de tourner du côté du jeune
+homme son visage charmant et
+son buste élancé. Les cheveux
+mutins, lissés soigneusement,
+ondaient sur le front pur de la
+jeune tille; la robe décolletée
+tombait des épaules avec une
+grâce Angelique; on eût dit une
+âme quittant son enveloppe terrestre;
+pas de bijoux; une simple
+croix d'or attachée à une
+chaîne imperceptible; pas de
+rubans, rien que de la mousseline
+blanche: un nuage!</p>
+
+<p>--Le ministre a pour fille une
+fort jolie personne! se dit Dournof;
+puis il n'y pensa plus. Mais
+au bout d'un instant, ses yeux
+retournèrent à l'objet qui les attirait
+naturellement.
+
+--Elle a l'air
+d'une charmante enfant, se dit-il
+encore.</p>
+
+<p>Comme si Marianne avait deviné
+sa pensée, elle se leva doucement:
+sa pétulance ordinaire
+était fort modérée ce jour-là;
+--et elle vint se poser comme
+un oiseau tout près de Dournof,
+avec un geste penché qui la
+rendait adorable.</p>
+
+<p>--Nous excuserez-vous, messieurs?
+lui dit-elle d'une voix
+claire, pleine de tendresse et
+d'humilité.</p>
+
+<p>--Pardon... je ne comprends
+pas... je ne crois pas, mademoiselle,
+avoir rien à excuser...</p>
+
+<p>--Oh! si! reprit la jeune fille;
+mon père et moi, nous vous
+avons fait de la peine, l'autre
+soir, au théâtre... je l'ai bien vu.
+Si vous saviez combien je l'ai
+regretté!... Si j'avais su, monsieur,
+croyez-le... de tels souvenirs
+sont sacrés, même aux indifférents...
+et... j'espère que
+vous aurez vu la une étourderie..</p>
+
+<p>Dournof avait d'abord froncé
+le sourcil, cette allusion à ses
+sentiments les plus intimes lui
+avait produit l'effet d'un coup
+de canif; mais la jeune fille
+s'embrouillait si gracieusement
+dans ses phrases; elle mettait
+tant d'ingénuité à ses excuses
+naïves, et enfin le mot étourderie
+était si comique, appliqué
+au ministre Mérof, qu'il ne put
+s'empêcher de sourire.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas la peine d'en
+parler, dit-il de très bonne grâce.</p>
+
+<p>Ce n'était pas là le compte de
+Marianne: elle espérait bien
+"en parler", au contraire. Elle
+revint à la charge par un chemin
+détourné.</p>
+
+<p>--Chez qui aviez-vous pris
+ces fleurs magnifiques? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Dournof nomma le jardinier.</p>
+
+<p>--J'espère qu'elles sont arrivées
+encore fraîches? Alliez-vous loin!</p>
+
+<p>--A Pargolovo, répondit
+Dournof, non sans un mouvement
+intérieur qui ressemblait
+à la honte. Parler de la tombe
+d'Antonine dans ce salon brillamment
+éclairé, avec une jeune
+fille qu'il ne connaissait pas la
+veille, en toilette de bal.--Mais
+depuis quelque temps, tout était
+singulier autour de lui.</p>
+
+<p>--Si loin! et il faisait si froid!
+Cela vous fait honneur, monsieur.</p>
+
+<p>Ne sachant que répondre,
+Dournof regarda son interlocutrice;
+celle ci à son tour leva
+sur lui un regard plein de déférence,
+d'admiration, d'une tendre
+pitié,--un de ces regards par
+lesquels une femme déclare
+qu'elle trouve fort supérieur
+l'homme qui lui parle.</p>
+
+<p>Dournof en fut sinon ému, au
+moins touché. Le monde l'avait
+si peu gâté jusque-là!</p>
+
+<p>--C'est une bonne enfant, se
+dit-il: et véritablement elle est
+bien jolie. Quelle candeur!</p>
+
+<p>Eh bien, oui! c'était vrai! Marianne
+était candide! Elle jouait
+de bonne foi la petite comédie;
+pour employer une expression
+de l'argot parisien qui rend
+exactement son état d'esprit,
+elle croyait que "c'était arrivé".
+Elle éprouvait réellement une
+tendre compassion pour ce jeune
+homme si cruellement éprouvé.
+Avant tout elle voulait connaître
+son histoire, et ne s'était
+pas demandé ce qu'elle ferait
+quand elle la saurait; mais elle
+était prête en ce moment à tout
+souffrir pour la connaître,--même
+les reproches de sa mère,
+qui la gronderait certainement
+d'être restée si longtemps à causer
+avec un homme qu'elle connaissait
+à peine.</p>
+
+<p>--Vous êtes bien heureux,
+monsieur, dit Marianne en poussant
+un soupir.</p>
+
+<p>Dournof la regarda avec étonnement;
+il ne se savait pas au
+sein d'une félicité telle qu'elle
+pût exciter l'envie d'une jeune
+fille riche et haut placée.</p>
+
+<p>--Pourquoi? dit-il surpris.</p>
+
+<p>Marianne se leva sans répondre
+et disparut.</p>
+
+<p>Dournof se demanda pendant
+une demi-minute ce que cela
+voulait dire, et reconnut qu'il ne
+trouverait pas tout seul. Cette
+parole en l'air, jetée par Marianne,
+comme on jette un écu,
+pile ou face, retomba sur son
+imagination, et y fit une empreinte.</p>
+
+<p>--Pourquoi suis je heureux?
+se demanda-t-il encore le soir,
+lorsque, rentré chez lui, il récapitula
+sa journée. Et cette question,
+irritante parce qu'elle était
+une énigme, se présenta plus
+d'une fois à son esprit pendant
+les jours qui suivirent.</p>
+
+<p>De son côté, Marianne se disait
+en se déshabillant devant
+son miroir:</p>
+
+<p>--Eh bien, mais il me semble
+que ce ne serait pas si difficile!</p>
+<br><br>
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p>Le surlendemain matin, mademoiselle
+Mérof était à peine
+assise devant le piano, qui sous
+ses mains délicates subissait tous
+les jours quelques heures de tortures,
+lorsque son amie Véra en
+tra d'un air triomphant. Après
+avoir échangé nombre de caresses
+entremêlées de taquineries
+amicales, les jeunes filles s'assirent
+sur une causeuse, loin des
+portes, et conséquemment des
+oreilles indiscrètes.</p>
+
+<p>--Je sais tout! chuchota Véra
+dans l'oreille de son amie.</p>
+
+<p>--Quoi, tout? fit Marianne de
+l'air le plus innocent.</p>
+
+<p>Véra agita négativement son
+doigt devant son petit nez rose
+un peu camus.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas à moi que l'on
+en fait accroire! signifiait ce geste
+ironique.</p>
+
+<p>Marianne baissa les yeux, se
+mit à rire, et tiraillant sa compagne
+par la chaîne de montre qui
+retombait sur sa robe:</p>
+
+<p>--Dis-moi ce que tu sais, fit-elle
+d'un air soumis.
+Véra, fière de ses avantages,
+prit une physionomie de barde
+ossianique.</p>
+
+<p>--Nous sommes, dit-elle, d'une
+famille obscure, mais honnête.
+Nous avons aimé deux ans.....</p>
+
+<p>--Deux ans! interrompit Marianne
+en levant les yeux au
+ciel. Il y a donc des gens capables
+d'aimer deux ans!</p>
+
+<p>--Deux ans, reprit Véra sans
+se déconcerter,--une jeune fille
+de moyenne noblesse.</p>
+
+<p>Son nom?</p>
+
+<p>--Mademoiselle Karzof</p>
+
+<p>--Ça m'est bien égal, c'en
+son petit nom que je veux savoir.</p>
+
+<p>--Je l'ignore, avoua Véra, non
+sans confusion. Mon vieux scribe
+ne s'en est pas informé.</p>
+
+<p>Marianne fit la moue; Véra
+reprit son discours sans y faire
+attention.</p>
+
+<p>--Les parents de mademoiselle
+Karzof voulaient un gendre
+riche et gradé; ils refusèrent
+leur fille à ce... ce beau jeune
+homme.</p>
+
+<p>La conteuse regardait Marianne
+du coin de l'oeil: celle-ci
+ne sourcilla pas.</p>
+
+<p>--Et la jeune demoiselle, qui,
+parait-il, aimait éperdument ce
+monsieur, fit exprès d'attraper
+la phthisie galopante.</p>
+
+<p>--Oh! mon Dieu! s'écria Marianne
+en frissonnant. Et elle est
+morte?</p>
+
+<p>--Elle est morte, trois mois
+après; les parents avaient consenti
+au mariage, naturellement
+lorsqu'il n'était plus temps.</p>
+
+<p>Marianne découragée avait
+laissé tomber ses mains sur ses
+genoux.</p>
+
+<p>--Mais c'est un roman! C'est
+impossible! ces choses-là n'arrivent
+pas!</p>
+
+<p>--C'est arrivé, cependant! fit
+observer Véra.</p>
+
+<p>--Comme il doit l'aimer! Ah!
+que ce sera difficile!</p>
+
+<p>--Quoi?</p>
+
+<p>Marianne secoua la tête et ne
+répondit pas.</p>
+
+<p>--Tu ne vas pas, je suppose,
+t'amuser à tenter ce pauvre veuf?
+dit Véra.</p>
+
+<p>--Pourquoi pas?</p>
+
+<p>La jeune enthousiaste prononça
+avec énergie ce mot qui ouvrait
+les hostilités.</p>
+
+<p>--Pourquoi pas? reprit-elle;
+ce pauvre veuf qui n'a pas été
+marié n'a connu que les chagrins
+de la vie: ne serait-ce pas une
+tâche noble et utile de lui en
+faire apprécier les douceurs?</p>
+
+<p>--Comment, tu l'épouserais?</p>
+
+<p>--Certainement! fit glorieusement
+Marianne, tout enflammée
+de charité, et peut-être aussi
+de coquetterie.</p>
+
+<p>Véra se tut, et regarda le parquet
+d'un air soucieux.</p>
+
+<p>--Tes parents n'y consentiront
+pas, dit-elle enfin.</p>
+
+<p>Marianne haussa les épaules.</p>
+
+<p>--L'exemple de la première...
+de mademoiselle Karzof servira
+bien à quelque chose, dit-elle à
+demi-voix.</p>
+
+<p>--Mais si lui ne veut pas? Si
+le souvenir de la fiancée est plus
+fort que toi?</p>
+
+<p>La fille du ministre haussa les
+épaules une seconde fois, et se
+regarda dans la Psyché qui lui
+faisait face. Son image délicieuse
+lui renvoya le sourire orgueilleux
+qui éclairait son visage.</p>
+
+<p>--Ah? dit Véra en se levant.
+Dans deux jours tu n'y penseras
+plus!</p>
+
+<p>--Ecoute-moi bien, dit Marianne,
+dans six semaines il sera
+amoureux de moi.</p>
+
+<p>--Quelle idée! C'est impossible!
+Mademoiselle Karzof était
+une personne sérieuse, un peu
+exaltée... Soit dit sans te blesser,
+tu es exactement tout le contraire...
+Comment peux-tu croire...</p>
+
+<p>La contradiction excitait au
+plus haut point l'esprit volontaire
+et frivole de Marianne. Elle
+fit un geste de colère.</p>
+
+<p>--Dans six mois, dit-elle, je
+serai madame Dournof.</p>
+
+<p>Véra se mit à rire.</p>
+
+<p>--Dans six mois, dit-elle,--
+ou j'épouserai le vieux général
+Boum.</p>
+
+<p>Ce général Boum, de son nom
+Antropos, célibataire incurable,
+privé d'un bras et d'une oreille
+par un des boulets de Sébastopol,
+était une sorte de croque
+mitaine pour les enfants de cinq
+à sept ans.</p>
+
+<p>Les deux amies, d'accord pour
+rire, ratifièrent par mille folies
+cette déclaration solennelle, et
+le piano chôma ce jour-là.</p>
+
+<p>Dournof était souvent appelé
+par ses devoirs chez le ministre
+qui l'avait pris en affection la
+bonne madame Mérof, qui avait
+appris la triste histoire de son
+premier amour, l'accueillait amicalement
+sans arrière pensée.</p>
+
+<p>De toutes les maisons où il était
+reçu, celle du ministre était la
+plus cordiale et la plus hospitalière:
+il y revint souvent, si bien
+que la veille des Rois il se trouvait
+faire partie d'une joyeuse
+société de jeunes gens et de jeunes
+filles, invités à y tirer les
+sorts du nouvel an.</p>
+
+<p>Madame Mérof avait recueilli
+tous les souvenirs de la jeunesse,
+et ceux d'une vieille femme
+de charge allemande, pour
+trouver de nouveaux sorts à
+consulter, de sorte qu'on avait
+réuni une riche galerie de superstitions.
+Rien n'y manquait: le
+plomb fondu, les coquilles de
+noix, le grand alphabet suspendu
+où, à l'aide d'un bâton, on
+cherche des initiales aimées,--non
+sans avoir eu préalablement
+le soin de se faire nouer sur les
+yeux un épais bandeau; les pommes
+rouges et jaunes dont la pelure
+forme une lettre majuscule
+quand on la laisser tomber derrière
+son épaule gauche, cela et
+mille autres ressources s'offraient
+à la curiosité juvénile des
+invités.</p>
+
+<p>Toute la société se réunit de
+bonne heure: bien des intérêts
+cachés devaient se débattre ce
+soir-là; plus d'un amoureux timide
+attendait, pour faire sa demande,
+ que le sort habilement
+consulté lui permit de supposer
+que ses paroles seraient favorablement
+accueillies. Il est si facile,
+en effet, d'aider un peu la
+destinée indécise! On soulève
+un coin du bandeau pour ne pas
+se tromper de majuscule, on
+pousse la coquille de noix, on
+défigure une lettre mal formée
+par la pelure de pomme... Et le
+destin ne s'en montre que plus
+clément aux jeunes consultants.</p>
+
+<p>On commença par danser bien
+et dûment quelques quadrilles:
+mais la danse n'était pas la grande
+affaire de la soirée; l'entrain
+manquait visiblement, et l'on attendait
+avec impatience l'heure
+où le sort doit être consulté.</p>
+
+<p>A onze heures, sous les auspices
+de madame Mérof, un immense
+bassin d'argent, d'un mètre
+environ de diamètre, fut apporté
+plein d'eau. Une corbeille
+l'accompagnait, pleine de coquilles
+de noix dorées. La moitié de
+ces coquilles portait une petite
+bougie de cire rose, et l'autre
+moitié des bougies de cire bleue.</p>
+
+<p>Celles-ci représentaient les cavalier,
+les autres étaient pour
+les dames.</p>
+
+<p>Chacun choisit une coquille
+inscrivit son nom au crayon sur
+un tout petit morceau de papier
+roulé qu'on glissa au fond, puis
+on lança la petite flottille sur le
+bassin, non sans avoir allumé
+les bougies; madame Mérof,
+avec un grand bâton d'ivoire
+remua trois fois l'eau du bassin,
+et les frêles embarcations se balancèrent
+sur l'onde agitée.</p>
+
+<p>C'était un curieux spectacle
+que celui de toutes ces jeunes
+têtes penchées sur le bassin: il
+y avait là une douzaine de jeunes
+filles et autant de jeunes
+gens. En mère prudente, madame
+Mérof avait soigneusement
+trié ceux-ci: il n'en était aucun
+qui ne fût irréprochable. Ces
+jeux finissent trop souvent par
+des mariages pour que la plus
+grande prudence ne soit pas nécessaire.
+Mais la liberté relative
+que l'éducation russe laisse aux
+jeunes filles autorisait ce genre
+de divertissement, qui, sous les
+yeux d'une mère intelligente, ne
+pouvait pas être dangereux.</p>
+
+<p>Les têtes brunes ou blondes,
+éclairées d'en bas par la lueur
+des petites bougies, suivaient attentivement
+les moindres oscillations
+des coquilles dorées qui
+devaient finir par s'aborder entre
+elles. Comme chacun suivait
+la sienne des yeux depuis la
+grande opération du lancement,
+il s'agissait de savoir si le hasard
+réunirait des indifférents ou des
+amis.</p>
+
+<p>Toutes les fois qu'une bougie
+bleue en abordait une rose, c'étaient
+des rires, des cris, de joyeuses
+exclamations. Madame
+Mérof avait eu soin d'ajouter à
+la flottille qui représentait les assistants,
+une autre escadre de
+coquilles argentées qui portaient
+les noms de héros et d'héroïnes
+fameux dans l'histoire ou dans
+la légende. De la sorte, les allusions
+trop directes se trouvaient
+mitigées. On riait encore beaucoup
+plus lorsqu'une embarcation
+en accostait une autre de la
+même couleur; mais au bout de
+quelques minutes, Marianne déclara
+que "ce n'était pas sérieux".
+D'une main agile elle repêcha
+les héros et leurs compagnes,
+et ne laissa subsister que
+les embarcations sérieuses. Le
+jeu recommença, et l'assemblée
+redoubla d'attention.</p>
+
+<p>A deux ou trois reprises, le
+hasard vint donner raison à
+quelques petits commérages,
+qui durant l'hiver avaient passé
+d'une oreille à l'autre. La barque
+d'un jeune porte enseigne
+se dirigeait avec tant d'opiniâtreté
+vers celle d'une cousine de
+Marianne, que tous les deux,
+devenus pivoine, ne purent se
+soustraire aux railleries de l'assistance.</p>
+
+<p>Jusque-là, Marianne avait vu
+son esquif voguer solitaire. Lorsque
+les barques qui s'étaient
+abordées furent retirées et que
+l'espace élargi donna plus de
+jeu aux espérances superstitieuses,
+elle appuya ses mains sur le
+bord de la cuve, et regarda la
+manoeuvre d'un oeil attentif.</p>
+
+<p>Une grosse coquille qui portait
+à l'arrière le pavillon du général
+Boum flottait au milieu du
+bassin; celle de Marianne allait
+l'aborder; elle leva les yeux et
+vit en face d'elle Véra qui souriait
+malicieusement. D'un geste
+mutin, elle plongea dans l'eau
+sa petite main chargée de bagues.
+Son esquif repoussé violemment
+alla heurter à l'autre
+bord une coquille solitaire qui
+n'avait guère prit part à ce divertissement.</p>
+
+<p>--M. Dournof! cria la voix
+railleuse de Véra.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas de jeu! protestèrent
+deux ou trois jeunes
+gens. Il ne faut pas tricher.</p>
+
+<p>--Je ne veux pas du général
+Boum! fit Marianne d'un ton
+d'enfant gâté, en détournant de
+Dournof son visage que nuançait
+un vif incarnat.</p>
+
+<p>Sa réponse avait désarmé les
+mécontents, on enleva la cuve
+pour changer d'amusement.
+Dournof assistait à ces jeux
+avec un sourire de philosophe
+indulgent. Bien qu'il fût jeune,
+il n'avait guère eu de jeunesse.
+Le travail acharné de ses plus
+belles années l'avait trop absorbé
+pour qu'il prit goût à la vie
+mondaine. Autrefois, cependant,
+il aimait le monde, car il y rencontrait
+Antonine. La danse lui
+plaisait; il aimait aussi la gymnastique
+et la nage. Mais depuis
+qu'Antonine était allée dormir
+dans le cimetière de Pargolovo,
+il avait fui la société des jeunes
+femmes, autant qu'il avait recherché
+celle des hommes âgés
+et instruits, où il pouvait apprendre
+quelque chose.</p>
+
+<p>Le monde qu'il fréquentait jadis
+n'offrait que peu de ressemblance
+avec ce qu'il avait sous
+les yeux; il ignorait ce luxe
+achevé, ce goût parfait qui fait
+aujourd'hui de la demeure des
+riches une sorte de musée; la
+toilette des femmes étalait aussi
+d'autres séductions: malgré le
+goût parfait d'Antonine, il avait
+toujours régné dans ses habits
+quelque chose de mesquin qui
+provenait de sa mère. Ici, les
+toilettes les plus coûteuses n'étaient
+pas celles oû le velours
+et la soie se trouvaient prodigués:
+dans l'arrangement des
+plis, dans l'art d'assortir les nuances,
+se révélait le talent d'une
+grande couturière qui connaissait
+sa supériorité et savait la
+faire payer.</p>
+
+<p>Jamais non plus il n'avait vu
+traiter avec un tel mépris le satin
+et les dentelles; dans la manière
+de traîner sur le tapis le
+chantilly d'un volant, on distingue
+la bourgeoisie enrichie de
+la grande dame née dans de la
+dentelle de Valenciennes. Les volants
+de la bourgeoise peuvent
+être plus beaux, mais
+elle les ménage et redoute
+un accroc;--la grande
+dame ne s'en occupe point, sans
+pour cela étaler le désordre de
+celles à qui l'argent ne coûte
+rien. Il y a là un monde infini
+de nuances qui se sentent plutôt
+qu'elles ne se décrivent. Dournof
+les sentait et s'en laissait pénétrer
+peu à peu; le charme du
+luxe et du rang élevé gagnait
+doucement son âme naturellement
+noble et faite pour les hauteurs.</p>
+
+<p>La vivacité avec laquelle Marianne
+avait évité la nacelle du
+général Boum l'avait fait sourire
+comme tout le monde; il n'avait
+pas cessé de sourire en voyant
+accoster sa coquille. Qu'étaient
+pour lui tous ces enfantillages!
+Les vingt-sept ans du
+jeune président'voyaient de bien
+haut toutes ces misères! Cependant
+le sort ayant plusieurs fois
+uni sa destinée à celle de Marianne,
+il finit par s'en amuser.
+Les sortilèges ont de ces malices,--surtout
+lorsqu'une main
+charitable leur vient un peu en
+aide!</p>
+
+<p>La main charitable était celle
+de Véra. Soit plaisanterie, soit
+instinct inné de cette vocation si
+chère aux femmes, celle de marieuse,--elle
+affectait de ne pas
+séparer le sort de Dournof de
+celui de son amie, et ne négligeait
+pas une occasion de le
+leur prouver.</p>
+
+<p>Les joues de mademoiselle
+Mérof avaient gardé leur coloris
+plus vif; elle apportait à l'examen
+des sorts une vivacité joyeuse
+où se cachait peut être un
+peu de fièvre. Enfin, pour clore
+la soirée, elle saisit une espèce
+de jeu de cartes où une multitude
+de prénoms étaient écrits et
+se mit à faire le tour de la société
+en les distribuant. A mesure
+qu'elle passait, les rires retentissaient
+derrière elle, car elle avait
+mêlé à dessein les prénoms des
+deux sexes, et ils se trouvaient
+distribués de la façon la plus
+bouffonne.</p>
+
+<p>Arrivée à Dournof, elle regarda
+vivement en dessus du
+jeu; la carte qui portait son
+nom avait été mise par elle en
+dessous; en voulant la prendre
+elle en fit tomber une. Dournof
+se baissait pour la ramasser...</p>
+
+<p>--Non, non, dit elle, en voici
+une.</p>
+
+<p>Il prit celle qu'elle lui présentait
+et lut à haute voix: Marianne.</p>
+
+<p>--C'est celle qui est tombée
+qui revenait à M. Dournof, fit
+observer un des mécontents.</p>
+
+<p>Le voisin se pencha et ramassa
+la carte.</p>
+
+<p>--Antonine, lut-il.</p>
+
+<p>Dournof pâlit et laissa tomber
+le long de son corps ses bras
+que l'émotion venait de briser.
+Marianne comprit aussitôt.</p>
+
+<p>--Je vous demande bien pardon,
+monsieur, dit-elle à voix
+basse, j'ignorais le nom qu'elle
+portait.</p>
+
+<p>Avant que le jeune homme
+eût repris son sang-froid, elle
+poursuivait sa ronde, faisant
+naître partout des exclamations
+de gaieté ou d'ironie.</p>
+
+<p>Le cercle se rompit; on proposa
+une mazurka avant le souper,
+et les couples gracieux voltigèrent
+bientôt par la salle.</p>
+
+<p>Dournof ne dansait pas; il
+s'était réfugié dans un coin sombre,
+et là, les yeux voilés par sa
+main, il pensait au cimetière,
+aux fleurs que le vent d'hiver
+devait avoir glacées depuis si
+longtemps, et s'apercevait que
+depuis sa nouvelle fortune, il
+avait singulièrement délaissé la
+tombe de Pargolovo. Une ombre
+passa devant lui et s'arrêta.
+Il leva les yeux.</p>
+
+<p>--J'ai la main malheureuse,
+monsieur, dit Marianne, debout
+devant lui. Vous allez me haïr...</p>
+
+<p>Non, Dournof ne la haïssait
+pas; il admirait à tout moment
+la grâce naïve, la gaieté folâtre,
+la candeur virginale de cette
+belle enfant plus semblable à un
+papillon qu'à une fleur, mais
+charmante et pleine de séductions.</p>
+
+<p>--Cependant, ajouta-t-elle en
+s'asseyant auprès de lui, pendant
+que sa mère la croyait occupée
+à surveiller les apprêts du
+souper, je vous assure que votre
+chagrin me touche... j'ai été curieuse,
+oui, monsieur, j'ai été
+très coupable... j'ai voulu connaître
+votre malheur... j'ai appris
+combien elle était digne de
+votre tendresse; on m'a parlé
+de sa beauté, de sa grâce; j'ai
+compris combien votre chagrin
+devait être profond, incurable...
+et cependant, vous êtes jeune,
+la vie est pleine de jouissances
+pour vous... vous avez des amis
+qui vous aiment... est-ce bien sage
+de vivre en dehors de toutes
+les joies?... ou peut-être est-ce
+un voeu? peut-être obéissez vous
+à une mourante?...</p>
+
+<p>La voix de Marianne était si
+pleine de tendresse inquiète, ses
+yeux exprimaient tant de compassion
+émue et discrète que
+Dournof répondit:</p>
+
+<p>--Non, elle ne m'a rien défendu.</p>
+
+<p>--Elle vous a permis d'aimer,
+d'avoir une famille?...</p>
+
+<p>--Elle me l'a ordonné.</p>
+
+<p>Un silence suivit, puis la voix
+mélodieuse de Marianne, aussi
+légère qu'un souffle, murmura:</p>
+
+<p>--Votre femme sera une heureuse
+femme, car vous savez aimer.</p>
+
+<p>Elle disparut, laissant le jeune
+homme pénétré d'une émotion
+nouvelle que depuis des années
+il n'avait pas ressentie.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p>L'amour est communicatif,
+quoi qu'en aient dit les gens moroses.
+Il y a dans les paroles et
+les actions d'un coeur aimant une
+sorte de magie à laquelle on ne
+saurait guère résister que si un
+autre lien vous protège. Dournof
+n'était plus protégé; l'âme
+d'Antonine avait sans doute cessé
+de veiller sur lui, car elle le
+laissait sans défense, et peu à
+peu Marianne prenait sa place.</p>
+
+<p>Ce n'était pas un amour grave
+et mesuré comme celui qu'il
+avait éprouvé pour sa chère
+morte; c'était un enivrement
+qui s'emparait peu à peu de tout
+son être. La voix, la robe de
+Marianne, ses cheveux blonds
+qui flottaient en boucles capricieuses,
+le frôlement de ses mains
+soyeuses, la grâce de son regard
+magnétique, soumis et fidèle
+comme celui d'un chien de
+chasse, tout cela séduisait Dournof
+à lui en faire perdre la tête.</p>
+
+<p>Quand il revenait du ministère,
+il restait pensif dans son fauteuil,
+près de la table où régnait
+un grand portrait d'Antonine;
+mais ses regards, qui jadis se reportaient
+sur ce visage pour lui
+demander la force et la vertu, le
+fuyaient maintenant. Il pensait
+peu à la force morale, à la vertu
+civique; Marianne lui versait
+insensiblement le poison qui endormit
+Annibal à Capoue.</p>
+
+<p>La Niania, de plus en plus
+grave et triste, s'apercevait bien
+de ce changement; elle attendait
+son maître le soir; il la trouvait
+dans sa chambre où elle venait
+donner un dernier coup
+d'oeil, comme autrefois chez Antonine;
+les soins de la vieille
+femme n'avaient rien perdu de
+leur assiduité mais une sorte de
+tristesse résignée se dégageait
+de son attitude.</p>
+
+<p>Un soir que Dournof était revenu
+plus tôt que de coutume,
+elle s'enhardit à lui parler.</p>
+
+<p>--Le ministre a une fille, n'est-ce
+pas? dit elle en lui apportant
+sa robe de chambre.</p>
+
+<p>--Oui, répondit le jeune homme
+qui évita de regarder la vieille
+femme.</p>
+
+<p>--On dit qu'elle est fort jolie?</p>
+
+<p>--C'est vrai.</p>
+
+<p>La Niania hocha la tête.</p>
+
+<p>--Excuse-moi si je manque
+de respect, mon maître; on dit
+qu'elle t'aime beaucoup.</p>
+
+<p>Le coeur de Dournof tressaillit
+tout à coup d'une allégresse
+nouvelle. On disait qu'elle l'aimait...
+c'était donc vrai? Qu'il
+était doux d'être aimé de cette
+enchanteresse!</p>
+
+<p>--Je ne sais pas, dit enfin le
+jeune homme embarrassé.</p>
+
+<p>--Si elle t'aime, et si c'est une!
+bonne fille, tu peux l'épouser...</p>
+
+<p>La Niania porta à ses yeux le
+coin de son tablier, et dévora un
+sanglot. Dournof indécis la regardait
+sans mot dire.</p>
+
+<p>--Tu peux l'épouser, reprit la
+vieille servante. Il faut bien que
+tu te maries, un homme ne peut
+pas toujours rester seul... c'est
+la fille d'un ministre, elle est
+bonne pour te servir d'épouse,
+ajouta-t-elle en relevant la tête
+avec orgueil. Notre Antonine t'a
+dit de te marier.</p>
+
+<p>Dournof regarda le portrait
+d'Antonine... Sans la main pieuse
+de la Niania, la poussière accumulée
+l'eût depuis longtemps
+voilé sous une couche grise; la
+bonté prévoyante de la jeune
+morte, son abnégation, ses vertus,
+son dévouement absolu se
+présentèrent tout à coup à sa
+mémoire.</p>
+
+<p>--Pardon, oh! pardon! s'écria-t-il
+en attirant à lui l'image
+délaissée. Tu étais un ange, toi.</p>
+
+<p>Il fondit en larmes et couvrit
+du baisers passionnés les mains
+du portrait qui le regardait avec
+ce calme et celle dignité qui
+mettaient Antonine vivante si
+fort au-dessus des autres femmes.</p>
+
+<p>La Niania pleurait aussi, mais
+sans cet élan de repentir qui
+perçait si douloureusement l'âme
+de Dournof.</p>
+
+<p>--Oui, dit-elle en posant sa
+main sur l'épaule du jeune homme,
+c'était un ange,--mais elle
+est au ciel, car bien sûr le bon
+Dieu lui a pardonné d'avoir voulu
+mourir. Toi, tu es un homme,
+et voilà trop longtemps que
+tu vis seul.</p>
+
+<p>Dournof releva la tête, et regarda
+la Niania.</p>
+
+<p>--Alors, tu crois, dit-il,
+qu'elle me pardonnerait?</p>
+
+<p>Les yeux profonds de cette
+vieille femme qui avait tant vu
+et tant souffert et tant appris de
+la vie, allèrent jusqu'au fond des
+yeux troublés du jeune homme
+éperdu.</p>
+
+<p>--D'en aimer une autre comme
+elle? Tu ne le pourrais pas!
+dit-elle.</p>
+
+<p>Dournof sentit qu'elle avait
+raison, et qu'il ne pourrait plus
+jamais aimer quelqu'un comme
+il avait aimé Antonine.</p>
+
+<p>--Mais d'aimer une honnête
+femme et d'avoir de bons enfants?
+Elle m'a dit de te l'ordonner
+de sa part, quand le jour
+en serait venu. Nous avons beaucoup
+pleuré ensemble, vois-tu,
+maître, continua la Niania en
+baissant la voix; je t'aime parce
+qu'elle t'aimait, et je t'aime
+comme si je t'avais porté dans
+mon sein. Mais je ne t'aimais
+pas comme cela auparavant.
+C'est elle, quand elle a vu que
+la mort allait venir, qui a pensé
+à tout. Elle m'a ordonné de t'aimer
+comme mon fils, de te servir
+si je le pouvais, de te protéger
+en toute chose contre l'esprit
+du mal. Elle m'a dit aussi
+que tu te marierais, et qu'alors
+je devrais être soumise envers
+ta femme et serviable envers tes
+enfants. J'obéirai, maître, j'obéirai,
+dit la Niania dont la voix se
+brisa tout à coup. Je serai une
+servante soumise; seulement ne
+permets pas à ta femme de me
+chasser... car je t'aime à présent,
+maître, je t'ai aimé pour
+l'amour d'elle, tu es tout ce qui
+me reste d'elle.</p>
+
+<p>La vieille servante se tut et
+ensevelit sa tête ridée sous son
+tablier relevé. Dournof lui prit
+la main et la serra. Elle sentait
+qu'elle ne serait jamais chassée.</p>
+
+<p>--Alors, reprit-il à voix basse,
+elle t'a dit que je devais me
+marier?</p>
+
+<p>--C'était l'avant-dernière nuit
+avant sa mort; elle m'a appelée
+auprès d'elle, et elle m'a remis
+un petit papier pour toi.</p>
+
+<p>--Un papier?</p>
+
+<p>--Oui, quand tu devras te marier...</p>
+
+<p>--Va le chercher, vite, vite!.,.</p>
+
+<p>Elle obéit et revint avec un
+papier jauni, plié en quatre et
+cacheté. Dournof le déplia d'une
+main tremblante d'émotion.</p>
+
+<p>"Mon bien-aimé, disait le dernier
+voeu d'Antonine, quand tu
+auras trouvé la femme que tu
+dois aimer, ne laisse pas mon
+souvenir mettre une barrière entre
+vous. Je serai heureuse de te
+savoir heureux, et ma bénédiction
+repose sur la tête de ta femme
+comme sur la tienne."</p>
+
+<p>--Elle valait mieux que moi!
+s'écria le jeune homme vaincu
+par tant de grandeur, en baisant
+les caractères sacrés, tracés d'une
+main affaiblie par la mort
+prochaine. Elle valait mille fois
+mieux que moi. Chère sainte,
+tu as bien fait de mourir! Pas
+un homme sur la terre n'était digne
+de toi!</p>
+
+<p>La Niania se retira discrètement,
+et Dournof, resté seul,
+songea plus cette nuit-là à Antonine
+qu'à Marianne.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p>Marianne reprit bientôt le
+dessus: qu'étaient les vertus
+d'Antonine endormie sous son
+bloc de granit, en présence des
+grâces sans cesse renaissantes
+de cet être vivant et plein de
+charme!</p>
+
+<p>C'est qu'elle était prise pour
+tout de bon! Son coeur léger et
+frivole avait de bons côtés; c'est
+par la compassion que Dournof
+y était entré; il s'y était maintenu
+par l'orgueil et le dépit;
+désormais, elle ne voulait et ne
+pouvait aimer que Dournof. Elle
+le disait sincèrement, de toute
+son âme, et c'était la vérité!</p>
+
+<p>Animée de ce beau feu, elle
+alla tin jour trouver le ministre
+dans son cabinet.</p>
+
+<p>--Père, lui dit-elle, en poussant
+sans cérémonie une foule
+de paperasses encombrantes,
+quel est le premier de nos jeunes
+présidents?</p>
+
+<p>--Comment, le premier? demanda
+le père étonné.</p>
+
+<p>--Mais oui, le plus intelligent,
+celui qui a le plus d'avenir; enfin,
+papa, quand vous serez ennuyé
+d'être ministre, qui est-ce
+qui vous remplacera?</p>
+
+<p>Un peu surpris de tant de prévision,
+le bon père chercha dans
+son esprit.</p>
+
+<p>--Je crois bien, dit-il, si les
+apparences ne sont pas menteuses,
+et si les circonstances ne
+changent pas du tout au tout,
+que mon successeur sera Dournof.</p>
+
+
+
+<p>--Eh bien, papa, fit Marianne
+triomphante, je veux épouser
+Dournof.</p>
+
+<p>Le ministre fit faire un demi-tour
+à son fauteuil et regarda sa
+fille d'un air consterné.</p>
+
+<p>--Toi, Dournof? Et pourquoi?
+Quel est cette nouvelle
+fantaisie?</p>
+
+<p>--J'épouserai Dournof, papa,
+ou j'en mourrai de chagrin; ainsi
+faites comme vous voudrez!</p>
+
+<p>Fort bouleversé, M. Mérof
+sortit de son cabinet et emmena
+sa fille auprès de sa femme que
+cette abrupte déclaration surprit
+moins que lui.</p>
+
+<p>--Cela ne m'étonne pas, dit-elle,
+j'ai toujours pensé que Marianne
+ne se marierais pas comme les autres.</p>
+
+<p>--Mais enfin, s'écria M. Mérof,
+Dournof n'est qu'un simple
+président!</p>
+
+<p>--Mais, papa, ne m'avez-vous
+pas dit qu'il serait ministre
+après? Comme cela je n'aurai
+pas besoin de quitter le ministère.</p>
+
+<p>--Je ne veux pas! fit M. Mérof
+exaspéré.</p>
+
+<p>--Comme vous voudrez, papa,
+répliqua l'indomptable Marianne
+en baissant la tête avec
+un air de feinte résignation. Les
+parents de mademoiselle Karzof
+ont été ainsi cause de la mort
+de leur fille, mon destin sera le
+même!</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle
+Karzof? demanda M.
+Mérof abasourdi.</p>
+
+<p>Avec une grande éloquence,
+ponctuée d'allusions plus que
+transparentes, Marianne raconta
+l'histoire d'Antonine.</p>
+
+<p>--Eh bien, dit-elle, il sera
+dans la destinée de Dournof de
+ne pouvoir épouser les femmes
+qu'il aime... Ses fiancées doivent
+toutes mourir par la faute de
+leurs parent! cruels.</p>
+
+<p>--Mais t'aime-t-il seulement?
+demanda le père, incapable de
+répondre par des arguments sérieux
+à ces raisonnements saugrenus.</p>
+
+<p>--S'il m'aime!</p>
+
+<p>Un éclair de joie orgueilleux
+jaillit des beaux yeux fleur de
+la de la jeune coquette.</p>
+
+<p>--S'il m'aime! reprit-elle;
+demandez-le lui, papa, vous verrez
+ce qu'il vous dira!</p>
+
+<p>--Alors, c'est moi qui dois
+lui proposer ta main? conclut
+ironiquement le ministre.</p>
+
+<p>Marianne fit une révérence.</p>
+
+<p>--S'il vous plaît, mon cher
+papa. Vous savez très bien que,
+sans cela, il n'osera jamais faire
+les premiers pas. Nous ne dérogeons
+pas, du reste; c'est ainsi
+que se négocient les mariages
+des princesse du sang quand
+elles épousent de simples mortels!</p>
+
+<p>Le père et la mère de Marianne
+échangèrent un regard par-dessus
+la tête de cette indisciplinée,
+et ne purent réprimer un
+sourire.</p>
+
+<p>--Voyons papa, soyez gentil
+mariez-moi à Dournof, et je vous
+aimerai bien! Je n'ai rien demandé
+à maman, parce qu'elle
+ne me contrarie jamais. Ce n'est
+pas elle qui aurait menacé de
+me laisser mourir de chagrin!</p>
+
+<p>--Je t'ai menacée, moi, de te
+laisser mourir?... demanda M.
+Mérof, abasourdi de tant d'aplomb.</p>
+
+<p>--Mais, certainement, puisque
+vous ne vouliez pas me marier à
+Dournof!</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à sortir de là:
+le ministre obtint à grand'peine
+que sa fille lui accorderait huit
+jours pour prendre des informations.</p>
+
+<p>Les information! n'apprirent
+rien de nouveau à M. Mérof, qui
+savait d'ailleurs parfaitement à
+quoi s'en tenir sur la valeur intellectuelle
+et morale de l'homme
+dont il avait fait la position
+lui-même. A l'issue des huit
+jours, Dournof, appelé dans le
+cabinet du ministre pour affaire
+personnelle, en sortit l'heureux
+foncé de mademoiselle Marianne.</p>
+
+<p>Ce résultat, qu'il était loin de
+prévoir si facile et si brillant, ne
+laissa pas de l'étonner un peu:
+il se dit vaguement que la jeune
+fille avait dû dépenser beaucoup
+d'intelligence et de volonté
+pour arriver si vite à son but.
+Ce qui lui semblait le plus extraordinaire,
+c'est qu'elle eût deviné
+son amour, et fait tant de
+démarches sans s'être le moins
+du monde assurée de son consentement.
+Et si, par impossible,
+il n'avait pas voulu l'épouser?</p>
+
+<p>Dournof se reprocha cette
+mauvaise pensée. Il ne devait
+voir dans les efforts de la jeune
+fille que la candeur d'une âme
+ingénue qui s'ignora et va droit
+au but, tout naturellement. Son
+amour avait été deviné? C'était
+encore une preuve d'amour, rien
+de plus.</p>
+
+<p>Il rentra chez lui ivre, ébloui.
+Le mariage, en même temps
+qu'il lui donnait la femme aimée,
+le plaçait au premier
+rang; il pouvait en effet espérer
+d'être ministre; à la première
+vacance, il passait "aide"
+de son beau-père... quel avenir!</p>
+
+<p>--Je me marie, Niania, dit-il
+à la vieille femme lorsque celle-ci,
+fidèle à ses habitudes, le suivit
+dans sa chambre à coucher,
+aussitôt qu'il rentra.</p>
+
+<p>L'humble servante le regarda,
+fit le signe de la croix et sembla
+murmurer une prière; puis
+elle se prosterna devant le maître
+et vint baiser son épaule suivant
+l'ancienne coutume.</p>
+
+<p>--Je te félicite, mon maître,
+dit-elle, je souhaite que tu sois
+heureux avec ton épouse et que
+ta postérité soit bénie.</p>
+
+<p>Elle se tut, et son regard se
+porta vaguement vers la fenêtre.
+Un beau soleil de printemps
+brillait au dehors sur les toits
+ruisselants.</p>
+
+<p>--La neige doit être bientôt
+fondue, là-bas, dit à voix basse
+la Niania hésitante: il y a longtemps
+qu'elle n'a eu de fleurs.</p>
+
+<p>--Tu as raison, s'écria Dournof
+en saisissant son chapeau;
+j'y vais tout de suite.</p>
+
+<p>Il s'arrêta... qu'allait-il dire à
+cette tombe, confidente de toutes
+ses pensées, autrefois?</p>
+
+<p>Pouvait-il confier à ce chaste
+granit les émotions qui faisaient
+pâlir sa joue et battre son coeur
+lorsque Marianne posait sa main
+sur la sienne?</p>
+
+<p>--Je vais la remercier, dit-il
+tout haut, la remercier de la bénédiction
+qu'elle m'envoie de là
+haut!</p>
+
+<p>Il fit remplir sa voiture de
+fleurs, comme le jour où quelques
+mois auparavant il avait
+rencontré Marianne. Il ne put
+s'empêcher de faire un rapprochement
+entre ces deux journées
+si différentes.</p>
+
+<p>--C'est Antonine qui l'a mise
+sur ma route, se dit-il; c'est sa
+volonté qui a tout arrangé Chère
+Antonine, soyez bénie!</p>
+
+<p>Il ne la tutoyait plus dans ses
+pensées. Antonine était désormais
+aussi froide et aussi lointaine
+que les statues de marbre
+des tombeaux. C'était une sainte
+qui veillait sur lui, et qu'il priait
+à genoux; ce n'était plus l'amie
+de toutes les heures, la morte
+adorée dont il avait baisé, le
+dernier sur la terre, les joues
+glacées et le front jauni.</p>
+
+<p>Pendant qu'on arrangeait les
+fleurs, il se souvint que Marianne
+devait, elle aussi, avoir un
+bouquet ce jour-là; on lui apporta
+deux bouquets semblables;
+il les compara un instant,
+hésita, et finit par mettre sa carte
+dans le plus joli, qu'il fit porter
+chez sa fiancée.</p>
+
+<p>Cette opération lui coûta
+quelques remords; car, pendant
+la longue course en voiture, il
+se la reprocha plusieurs fois.</p>
+
+<p>--Bah! se dit-il enfin, comme
+il approchait du cimetière,
+qu'est-ce que cela peut faire à
+Antonine?</p>
+
+<p>Il porta son offrande jusqu'à
+la croix de fer marchant à grand
+peine dans la neige encore imparfaitement
+fondue; il arriva
+au sommet du monticule, et attacha
+le nouveau bouquet avec
+un ruban blanc, puis il appuya
+la main sur le socle de pierre
+pour s'y reposer.</p>
+
+<p>La pierre était si froide qu'il
+frissonna et retira sa main. Un
+moment il resta rêveur. Il voulait
+offrir son âme à sa protectrice
+céleste, il voulait épancher
+sa joie et lui demander de la
+partager....... il sentit qu'il ne
+pouvait pas parler de Marianne
+à Antonine, il eut un pressentiment,--rapide
+comme un éclair
+et aussi vite évanoui,--que Marianne
+n'était pas la femme
+qu'Antonine eût voulu voir à ses
+côtés pour gravir le chemin de
+la vie.</p>
+
+<p>Poussant un soupir, il baisa la
+pierre. L'impression de froid lui
+saisit les lèvres plus vivement
+encore que la main, si bien qu'il
+y passa dessus son mouchoir,
+afin de les réchauffer, puis il
+descendit la colline.</p>
+
+<p>Une vivacité et une joie extraordinaires
+précipitaient ses
+mouvements; il se sentait léger,
+comme un homme débarrassé
+d'une pénible mission. Il regagna
+sa voiture, fit stimuler les
+chevaux, et, tout le long du chemin,
+les cheveux d'or de Marianne
+dansèrent devant lui comme
+des feux follets.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p>Il était invité à dîner ce jour-là,
+non à la table officielle des
+grands dîners, mais au repas de
+famille, dans la petite salle à
+manger, où la famille du ministre
+se réunissait dans l'intimité.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra, Marianne vint à
+sa rencontre son bouquet blanc
+à la main, et lui tendit sa menotte
+soyeuse, sur laquelle il posa
+longuement ses lèvres.</p>
+
+<p>Elle était tiède et souple, cette
+petite main potelée, et l'impression
+glaciale qu'avait laissée
+la pierre du tombeau d'Antonine
+se transforma en une chaleur
+vivifiante et sympathique,
+au contact de ces doigts vivants
+Marianne lut dans le regard de
+Dournof combien elle était aimée,
+et ne se piqua point de cacher
+l'expansion de son bonheur.
+La soirée fut un enchantement
+pour tous. Les parents
+se félicitaient de voir dans le
+jeune homme les qualités d'un
+homme d'Etat, en même temps
+que celles qui avaient charmé
+leur fille. Dournof, d'autant plus
+épris de Marianne qu'il avait
+jusque-là refoulé le sentiment
+qu'elle lui inspirait, se laissait
+aller au bonheur de vivre, et,
+pour la première fois, jouissait
+largement de l'existence.</p>
+
+<p>Quant à Marianne, elle était
+gaie et charmante, tout lui avait
+réussi, que lui fallait-il de plus?</p>
+
+<p>Le mariage fut fixé à l'époque
+la plus rapprochée: trois
+semaines seulement devaient les
+en séparer. Tous les arrangements
+furent pris; Dournof garderait
+l'appartement qu'il avait
+récemment loué et meublé; madame
+Mérof se chargeait d'y
+installer une belle chambre de
+nouvelle épousée, et les jeunes
+gens, sauf exception, prendraient
+leurs repas au ministère, tant
+que Marianne n'aurait pas acquis
+les qualités de maîtresse de
+maison, qui lui manquaient absolument.</p>
+
+<p>--Si c'est une ménagère qu'il
+vous faut, Dournof, disait M.
+Mérof, vous avez fait fausse route;
+vous n'aurez point une ménagère
+en Marianne.</p>
+
+<p>Le jeune homme jeta sur sa
+fiancée un regard triomphant.
+
+--Je n'ai pas besoin de ménagère,
+dit-il; j'en ai une qui est
+incomparable.</p>
+
+<p>--Vraiment? qui donc? demandèrent
+à la fois madame
+Mérof et sa fille.</p>
+
+<p>--La vieille Niania...</p>
+
+<p>--Votre bonne?</p>
+
+<p>Dournof se sentit soudain très-embarrassé.</p>
+
+<p>Il arrive à tout homme de ne
+pas épouser son premier amour,
+et, lorsque vient le moment de
+son mariage, il n'éprouve point
+d'embarras à l'avouer; mais
+lorsque, par plusieurs années
+d'une fidélité sans exemple, il est
+devenu le point de mire de l'attention
+de ceux qui le connaissent,
+le moment de la transition
+est fort délicat, et le plus souvent
+difficile. C'est donc avec
+une certaine hésitation que
+Dournof se décida à donner
+quelque éclaircissement.</p>
+
+<p>--C'est la servante d'une famille
+que j'ai intimement connue
+autrefois... elle s'est attachée
+à moi durant mes jours de
+misère..., car j'ai connu la misère,
+ajouta-t-il en souriant à Marianne.</p>
+
+<p>Celle-ci ouvrit de grands yeux.
+Ce mot de misère n'avait de
+sens, pour elle, que comme une
+page pénible ou ennuyeuse dans
+un roman; c'était le grabat traditionnel
+où gît la pauvre femme,
+ou la borne où grelotte le
+petit Savoyard. La misère la
+plus réelle qu'elle eût connue se
+trouvait au commencement de
+l'<i>Allumeur de réverbères</i>. Aussi
+les paroles de Dournof lui parurent-elles
+complètement dénuées
+de sens. Un homme qui
+portait un gilet blanc et qui allait
+être son mari ne pouvait pas
+avoir connu cette misère-là. Elle
+sourit, parce que Dournof souriait,
+et ne répondit pas.</p>
+
+<p>--Comment s'est elle attachée
+à vous? demanda madame Mérof,
+désireuse de mieux connaître
+la personne qui, suivant les
+apparences, allait être femme de
+charge de sa fille.</p>
+
+<p>Dournof hésita encore. Son
+àme droite abhorrait le subterfuge;
+il se décida enfin à parler
+franchement. Passant dans les
+siennes la main de Marianne, il
+répondit:</p>
+
+<p>--Ma Niania était la Niania
+de mademoiselle Antonine Karzof,
+dont vous avez sans doute
+entendu parler.</p>
+
+<p>La main de Marianne frémit,
+il la retint.</p>
+
+<p>--Elle a soigné sa jeune maîtresse
+avec un dévouement absolu,
+et quand... nous l'avons
+mise dans la tombe, abandonnant
+ses anciens maîtres, qui
+n'étaient pas à l'abri de tout reproche
+envers elle, peut-être,--
+elle est venue à moi, et m'a servi
+avec fidélité pendant les mauvaises
+années de ma vie, celles
+où je n'étais rien ni personne,--où
+vous n'auriez pas daigné me
+regarder dans la rue, tant j'étais
+mal habillé.</p>
+
+<p>Il leva les yeux sur Marianne;
+elle lui répondit par un haussement
+d'épaules, que nous devons
+traduire ainsi:--Je vous aurais
+regardé quand même et partout,
+puisque vous deviez être mon
+mari!</p>
+
+<p>--Mais, insista madame Mérof,
+cette femme verrait-elle d'un
+bon oeil une jeune maîtresse?...
+Je conçois votre attachement
+pour elle; il vous honore infiniment,
+mais, après avoir tant aimé
+mademoiselle Karzof..</p>
+
+<p>--C'est elle qui m'a engagé à
+me marier, répondit Dournof.
+Elle me voyait triste et rêveur...
+--Il échangea un regard avec
+Marianne;--elle devina le sujet
+de mes rêveries--et me mit l'esprit
+complètement à l'aise, en
+remettant dans mes mains un
+billet écrit par sa jeune maîtresse
+peu avant sa mort,--où j'étais
+adjuré de me marier, dès
+que j'aurais rencontré la femme
+que je devais aimer...</p>
+
+<p>Un autre regard assura Marianne
+qu'elle était bien cette
+femme-là.</p>
+
+<p>Madame Mérof, enchantée de
+cette heureuse combinaison, qui
+mettait à la tête du ménage de
+sa fille une femme honnête, dévouée
+et pleine d'expérience,
+approuva tout, et félicita Dournof
+de sa chance extraordinaire.</p>
+
+<p>--Cela m'est bien dû, répondit
+le jeune homme; car, jusqu'à
+cette année, la destinée n'avait
+encore rien mis à mon actif!</p>
+
+<p>Les préparatifs s'accomplirent
+avec la célérité qu'ont à leur service
+les heureux de ce monde,
+et la veille des noces arriva bientôt.</p>
+
+<p>Le soir avant de s'endormir
+Dournof parcourut l'appartement
+où il ne devait plus être
+seul; une bougie à la main, il
+s'arrêta devant chaque meuble
+chaque rideau, inspectant tout,
+et se faisant, par avance, l'image
+de ce que Marianne allait
+mettre là de joie et de grâce.</p>
+
+<p>Rentré dans son cabinet, il
+aperçut le portrait d'Antonine,
+toujours placé sur son bureau.
+Depuis longtemps, ce beau visage
+régulier et sévère était caché
+à ses yeux par un journal,
+une lettre, un papier quelconque,
+négligemment jeté en travers
+du cadre. Il y avait au
+moins huit jours que le portrait
+n'avait attiré les yeux de Dournof.</p>
+
+<p>Il se reprocha ce semblant
+d'ingratitude, et voulut ramener
+ses pensées vers la jeune fille...,
+mais l'effort était trop pénible.</p>
+
+<p>--Je ne puis cependant pas
+se dit-il, laisser ce portrait à cette
+place! Marianne aurait le
+droit d'en être choquée.</p>
+
+<p>Après avoir hésité un moment,
+il prit le cadre d'ébène,
+l'essuya et le mit sur le secrétaire,
+la face contre le marbre,
+afin de le ranger sur le champ;
+mais il n'avait pas ses clefs sur
+lui; il remit ce soin au lendemain,
+et passa dans sa chambre
+à coucher.</p>
+
+<p>La, le visage de Marianne,
+décolletée et couronnée de liserons,
+lui souriait dans son cadre
+doré, sur la table auprès de son
+lit. Il le prit, et posa ses lèvres
+sur l'image souriante.</p>
+
+<p>--A demain, ma femme, dit-il en souriant.</p>
+
+<p>A peine était-il couché, qu'il
+crut entendre un léger bruit dans
+la pièce voisine. Il appela; mais
+nul ne répondant, il crut s'être
+trompé. Le lendemain, cependant,
+quand il chercha le portrait
+d'Antonine, il ne le trouva
+point. Dournof voulait s'en informer
+à la Niania, mais cette
+journée était si courte, pour tout
+ce qu'il fallait faire, que le moment
+favorable ne se trouva
+point.</p>
+
+<p>Le soir venu, après un mariage
+splendide, célébré à la chapelle
+du ministère, Dournof emmena
+chez lui sa jeune épouse,
+éblouissante de joie et de beauté.</p>
+
+<p>L'appartement, somptueusement
+éclairé, plein de fleurs, lui parut
+charmant. Le jeune homme ne
+pouvait en croire ses yeux, en
+voyant traîner sur le tapis de son
+cabinet la jupe de soie blanche,
+semée de fleurs d'oranger, qui
+se drapait autour de Marianne.</p>
+
+<p>Il lui présenta sa maison. La
+Niania, toujours sévère, avait
+quitté le deuil par circonstance.
+Elle salua profondément sa nouvelle
+maîtresse, qui lui mit amicalement
+la main sur l'épaule,
+en la complimentant. Après
+quoi, les domestiques furent
+congédiés, et Dournof entraîna
+sa femme dans leur appartement
+spécial.</p>
+
+<p>Quand les battants de la chambre
+nuptiale se furent refermés
+sur eux, la Niania regarda quelque
+temps cette porte, voilée
+par de grands rideaux sombres,
+puis, secouant la tête, elle alla
+chercher le portrait d'Antonine,
+qu'elle avait caché derrière de
+vieux cartons, et le mit sur le
+bureau.</p>
+
+<p>--Pardonne, toi qui es au ciel,
+dit elle, pardonne! Quand il sera
+malheureux, c'est à toi qu'il
+reviendra.. Sainte martyre, pardonne
+à l'homme faible, qu'une
+femme a ensorcelé.</p>
+
+<p>Elle baisa le portrait, le remit
+dans sa cachette, éteignit les
+bougies et se retira.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p>Un an s'était écoulé depuis le
+mariage de Dournof, lorsque,
+par une pluvieuse matinée de
+printemps, la Niania s'entendit
+appeler; c'était la voix de son
+maître, plus brève et plus émue
+que de coutume. Elle se leva du
+coffre qui lui servait de siège,
+dans la vaste pièce dénudée,
+nommée chambre des filles de
+service, qui, dans toute maison
+russe un peu importante, communique
+avec la chambre de la
+maîtresse de la maison; le regard
+anxieux qu'elle leva sur son
+maître reçut en réponse un:</p>
+
+<p>--Vite, allons vite! auquel elle
+se hâta d'obéir.</p>
+
+<p>Ils entrèrent tous deux dans
+la chambre de Marianne, et
+Dournof chancela sur ses pieds
+en voyant le docteur lever dans
+ses bras un enfant nouveau-né.</p>
+
+<p>--Une fille?... demanda le père
+d'une voix étranglée sans oser
+approcher.</p>
+
+<p>--Un garçon, un vrai Dournof,
+car il vous ressemble, fit le
+docteur d'un ton joyeux: voyez
+plutôt!</p>
+
+<p>La Niania avait reçu l'enfant
+dans son tablier, et déjà penchée
+sur lui, dans un coin obscur, elle
+murmurait des paroles de bénédiction
+sur le fils de son maitre.</p>
+
+<p>Dournof l'y rejoignit, et regarda
+quelques instants silencieusement
+le petit être qui lui
+appartenait. Quelle pensée traversa
+ses yeux profonds au moment
+où le nouveau venu, en ce
+monde de douleurs, poussa son
+premier vagissement? Est-ce à
+la mère blonde et enfantine qui
+était si près, ou à l'autre, qui aurait
+dû être la mère de ses enfants,
+et qui gisait sous la pierre
+de Pargolovo, que pensait le
+jeune père? Quelle que fût cette
+pensée, son regard rencontra celui
+de la Niania, et ils se comprirent.</p>
+
+<p>--Aime-le bien, Niania, dit-il
+tout bas à la vieille femme, aime-le
+car c'est ce que j'ai de
+plus cher au monde.</p>
+
+<p>--Ne craignez rien, mon maître,
+répondit-elle du même ton;
+c'est un Dournof.</p>
+
+<p>Hélas! oui, Marianne n'était
+plus ce que Dournof avait de
+plus cher au monde; il tenait
+plus à cet enfant, entré dans la
+vie depuis un quart d'heure,
+qu'à l'épouse amenée à son foyer
+depuis un an. Et ce n'est
+pas que le sentiment paternel se
+fût révélé chez le jeune père
+avec une intensité surprenante,
+c'est que Marianne n'était pas
+toute sa vie, elle n'en était
+qu'une part, douce et frivole
+comme une fleur dont on respire
+le parfum, et qu'on oublie
+pour d'autres préoccupations
+plus dignes d'intérêt.</p>
+
+<p>Aussitôt après son mariage,
+après les premiers jours de trouble
+et d'ivresse, Dournof avait
+senti une mélancolie incurable
+s'emparer de lui, quand il se
+trouvait près de sa femme, Marianne
+était bien l'être charmant,
+pleins d'irrésistibles séductions,
+qu'il avait aimé si vite et si fort,
+mais elle n'était pas la femme
+près de laquelle on vient se reposer
+de ses fatigues, de ses soucis,
+à qui l'on demande conseil
+dans ses moments de doute;
+Marianne n'était pas une Antonine,
+et Dournof devait désormais
+se souvenir d'Antonine
+toutes les fois qu'il serait triste
+ou fatigué.</p>
+
+<p>Marianne l'aimait pourtant, et
+il aimait Marianne; mais peu à
+peu, à sa joie de nouveau marié
+s'était mêlée l'amertume de
+sentir sa femme si inférieure à
+lui, si différente de ce qu'il aurait
+désiré. Il la plaignait d'avoir
+reçu une éducation si frivole,
+d'ignorer à tel point tous les
+devoirs dont la vie se compose,
+de savoir si peu goûter les choses
+simples et grandes, et, en
+échange, d'avoir tant de goût
+pour les puérilités de la vie mondaine.
+A l'amertume avait succède
+la pitié; il continua de regarder
+sa jeune femme comme
+un être aimable et irresponsable,
+fait pour la joie et la banalité
+souriantes du monde; il la laissa
+se gorger de spectacles et de
+fêtes, espérant qu'elle s'en lasserait,
+et que la Maternité mettrait
+dans ce cerveau d'enfant la
+dignité et le sérieux qui lui manquaient.</p>
+
+<p>Une heure après ce moment
+solennel, appuyé au pied du lit,
+il regardait Marianne paisiblement
+endormie dans la demi-obscurité
+des rideaux. L'enfant
+avait été éloigné, la jeune femme
+goûtait un repos profond, et
+Dournof étudiait ce visage un
+peu amaigri, mais toujours frais
+et mutin.</p>
+
+<p>--Quelle mère sera-t-elle? se
+demanda-t-il, le coeur serré par
+mille craintes vagues; se dévouera-t-elle
+à l'enfant, ou bien l'abandonnera-t-elle
+à des mains
+étrangères?</p>
+
+<p>La grande question de la nourriture
+n'avait pas été définitivement
+tranchée; une robuste paysanne
+attendait à la cuisine la
+décision suprême des maîtres;
+on attendait pour savoir si la
+jeune mère pourrait ou voudrait
+supporter les fatigues maternelles.
+Elle-même à cette question
+n'avait jamais répondu autre
+chose que:</p>
+
+<p>--Nous verrons alors.</p>
+
+<p>Dournof sentit en lui qu'elle
+ne voudrait pas, et une crainte
+douloureuse se présenta à son
+esprit.</p>
+
+<p>--L'aimerai-je autant, se dit-il,
+si elle refuse de nourrir.</p>
+
+<p>Un grand découragement
+s'empara de lui, et il passa la
+main sur son front, pour chasser
+cette pensée. Il était sûr de
+l'aimer moins si elle éludait ce
+devoir-là, comme elle en avait
+éludé bien d'autres. Pour changer
+de dispositions, il alla voir
+son fils.</p>
+
+<p>Dans la vaste pièce bien éclairée
+qui avait été choisie comme
+chambre d'enfants, tout avait un
+air de confort simple et bien entendu;
+une atmosphère égale et
+douce régnait partout, le berceau,
+ombragé de rideaux de
+soie bleue, occupait le coin le
+plus abrité à la fois du soleil et
+des courants d'air, et, sur une
+chaise basse, la nourrice allaitait
+l'enfant, en attendant qu'on eût
+décidé de son sort.</p>
+
+<p>La Niania vint au-devant du
+maître.</p>
+
+<p>Tout est-il bien? dit-elle, avec
+cette tranquillité qui émanait
+d'elle comme un parfum.</p>
+
+<p>Dournof parcourut des yeux
+l'appartement, vit que tout était
+bien et sourit; puis il se dirigea
+vers le berceau. Là dormait son
+fils, celui qui transmettrait son
+nom aux générations futures,
+celui qui naissait dans de la soie,
+tandis que le père était né dans
+de l'indienne, le fils qui, porté
+par le nom et la fortune de son
+père, serait un jour plus grand
+que son père. L'héritier de tant
+de grandeurs futures dormait de
+son premier sommeil terrestre;
+sa bonne petite figure rouge
+n'annonçait aucune ambition.
+Dournof ne lut pas moins sur
+son visage tout un avenir d'éclatante
+prospérité. Il referma le
+rideau et rentra dans son cabinet.</p>
+
+<p>Pendant les derniers jours qui
+avaient précédé son mariage, il
+s'était ingénié à y trouver pour
+sa femme un endroit où elle pût
+lire ou travailler près de lui.
+Ayant remarqué un coin, près
+de son bureau, il avait fait déplacer
+divers meubles; une lampe
+faite exprès sur ses dessins
+avait été posée contre la muraille;
+un tout petit canapé,
+avec une petite table propre à
+divers usages, s'était casé là on
+ne sait comment; des coussins,
+un tapis plus moelleux étaient
+venus orner ce petit Eden réservé;
+mais le tapis conservait, sa
+première fraîcheur la lampe n'avait
+pas été alternée dix fois, les
+livres avaient disparu, emportés
+dans le boudoir de Marianne,
+plus clair et plus gai,--et Dournof,
+renonçant à son espérance
+de voir ses heures de travail
+adoucies par la présence, de sa
+femme, avait repris son labeur
+solitaire, pendant que Marianne
+toujours en l'air, dehors, à sa
+toilette, continuait à mener sa
+vie dissipée de jeune fille riche,
+augmentée de la liberté que donne
+le mariage.</p>
+
+<p>Tons ces souvenirs, et ceux
+d'autres mécomptes, obsédaient
+Dournof; il sortit pour chasser
+cette armée d'hôtes importuns
+et, à son retour, il trouva sa maison
+pleine de parentes et d'amies
+accourues pour apporter
+leurs félicitations.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, la grande
+question se trouva remise sur le
+tapis. Marianne pouvait nourrir
+déclara triomphalement le médecin.
+Madame Mérof, en femme
+prudente et avisée, se contenta
+de regarder tout le monde
+et de garder le silence. La Niania
+debout, l'enfant dans les bras,
+attendait une décision qui, pour
+elle, n'était pas douteuse. Dournof
+prit la main de sa femme et
+y posa un baiser plein de tendresse
+et d'encouragement; car,
+telle qu'elle était, Marianne lui
+était encore bien chère, et que
+n'eût il pas donné pour avoir un
+motif de l'aimer davantage!</p>
+
+<p>--Eh bien, chère madame,
+répète se docteur, que décidez-vous?</p>
+
+<p>Marianne regarda tous ces visages
+anxieux, puis son fils endormi,
+qui semblait n'avoir aucun
+besoin de changer de position.</p>
+
+<p>--Je ne nourrirai pas, dit-elle,
+j'ai été bien souffrante tout l'hiver,
+je crains de n'être pas capable
+d'aller jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Dournof sentit le coeur lui
+manquer. Encore une espérance
+à jeter à l'eau. Au fond de
+lui-même, il savait que cette
+pauvre espérance-là n'avait jamais
+eu que le souffle. Il s'efforça
+bientôt d'avoir l'air satisfait,
+il complimenta sa femme sur sa
+sagesse, et l'enfant fut aussitôt
+remis à la nourrice qui l'emporta
+dans la <i>nursery</i>, où le père
+les suivit.</p>
+
+<p>Avec quelle émotion ne vit-il
+pas le petit être avide, presser
+le sein nourricier, et pour la première
+fois aspirer la vie à longs
+traits! Il contemplait ce spectacle
+comme si c'eût été pour
+lui-même une fonction vitale;
+un profond soupir lui fit détourner
+les yeux. La Niania, près
+de lui, regardait, aussi l'enfant
+prendre son premier repas.</p>
+
+<p>--Que la volonté de Dieu
+s'accomplisse, dit-elle à voix
+basse, et que sa bonté donne
+une longue vie au pauvre innocent!
+Mais notre Antonine...</p>
+
+<p>Un regard sévère de Dournof
+coupa la phrase commencée, la
+vieille femme baissa la tête,
+mais son maître ne l'avait que
+trop comprise. Non, Antonine
+n'eût pas permis à son fils de
+boire un lait étranger; elle n'eût
+pas cédé à une autre plaisir de
+mériter ses premières caresses
+et ses premiers regards; elle
+eût revendiqué avec une tendresse
+jalouse la pression avide
+et instinctive des lèvres et des
+mains du petit être inconscient,
+qui s'attache à celle qui le nourrit,
+parce qu'elle le nourrit...!</p>
+
+<p>Dournof quitta la nursery
+sans se retourner, et la Niania
+respecta son silence. La grand'mère
+vint aussi voir son petit-fils,
+qui fut entouré de tantes et
+d'amies empressées; mais la
+Niania ne s'émut ni des conseils
+ni des recommandations. L'enfant
+était à elle, Dournof le lui
+avait donné! Elle le savait bien;
+les paroles des autres lui importaient
+peu, tant que le père serait content.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<p>Marianne, fraîche et rose, reprit
+bientôt sa vie de plaisirs
+mondains, et on la vit le soir
+aux Îles, en calèche découverte,
+accompagnée de son mari souvent,
+parfois de son père ou de
+sa mère, parfois aussi seule,
+quand ni l'un ni les autres n'avaient
+le temps ou l'envie de:
+l'escorter. Un essaim empressé
+de jeunes gens se groupait autour
+de l'équipage, pendant
+l'heure qui précède le coucher
+du soleil, sî tardif en été sous
+cette latitude.</p>
+
+<p>Tout un monde de promeneurs
+à pied, à cheval, en voiture,
+vient jouir à la pointe extrême
+de l'île Yélaguine du spectacle
+magnifique offert par la
+Neva à son embouchure. Le soleil
+disparaît à neuf heures et
+demie dans les flots du golfe de
+Finlande, pendant que ses derniers
+rayons dorent horizontalement
+la jeune verdure des arbres
+et des gazons, et les méandres
+capricieux des bras du fleuve,
+entre les îles nombreuses, semées
+d'élégantes villes. Cette
+promenade de tous les soirs est
+une sorte de Longchamps qui
+dure presque toute la belle saison;
+mais son moment le plus
+brillant est celui de la verdure
+nouvelle.</p>
+
+<p>C'est là que Marianne, après
+quelques semaines de repos, se
+retrempait dans la vie dissipée,
+qu'elle préférait à toute autre.</p>
+
+<p>Quand son mari l'accompagnait,
+elle en était toujours charmée;
+le plaisir d'être la femme du président
+Dournof avait encore toute
+sa fraîcheur pour elle, sans
+doute parce qu'elle n'en avait
+pas abusé, son mari n'ayant pas
+voulu ou eu le loisir de la suivre
+dans le joyeux tourbillon dont
+elle était l'âme. Aussi n'était-elle
+jamais plus jolie et plus rayonnante
+que lorsque, d'un regard
+plein d'orgueil, elle suivait
+les saluts et les sourires de bienveillance
+ dont Dournof était
+l'objet; mais quand il n'était pu
+là, la vie ne perdait pour elle
+aucun de ses charmes; elle jasait
+et riait, écoutant les fadaises
+des jeunes gens appuyée sur le
+bord de Sa calèche, et peu à peu,
+se sentant admirée, elle devenait
+plus coquette.</p>
+
+<p>Elle aimait ces hommages;
+quel mal y avait-il à cela? N'en
+était-elle pas moins une femme
+bien attachée à ses devoirs? n'aimait-elle
+pas autant son époux
+qu'au premier jour de leur mariage?
+N'était-elle pas une bonne
+mère? En effet, matin et soir,
+souvent dans la journée, elle allait
+voir le petit Serge elle le caressait,
+lui parlait un instant dans
+ce joli gazouillis que, nul ne sait
+pourquoi, les mères et les nourrices
+emploient pour parler aux
+enfants, puis elle sortait de la
+nursery, laissant derrière elle
+une bonne odeur de violettes
+des bois. Il aurait fallu un esprit
+bien chagrin pour trouver
+que Marianne n'était pas la femme
+la plus irréprochable qui se
+pût rencontrer!</p>
+
+<p>Madame Mérof, cependant,
+n'était pas contente. Trop sage
+et trop expérimentée pour attirer
+l'attention de son gendre sur
+une dissipation que peut-être il
+ne voyait pas, elle essayait de
+retenir sa fille au logis; souvent
+elle venait elle-même dîner ou
+passer la soirée, afin de présenter
+aux regards de Dournof,
+quand il viendrait prendre le thé
+du soir, un autre tableau que les
+murs nus de la salle à manger
+déserte. Mais Marianne aimait
+mieux passer la soirée ailleurs
+que chez elle, et l'en empêcher
+était à peu près impossible.</p>
+
+<p>La session qui devait finir et
+permettre aux époux de quitter
+la ville, allait être close par un
+procès important. L'affaire était
+si singulièrement présentée, que
+Dournof, perplexe, avait beau
+se retourner de tous les côtés, il
+ne pouvait se faire une opinion
+sur l'accusé principal; toutes les
+apparences étaient contre cet
+homme, et pourtant, un passé
+d'honneur, une physionomie
+d'honnête homme, et je ne sais
+quoi qui décèle une belle âme,
+corroboraient ses dénégations
+absolues. L'opinion publique
+était pour lui, mais d'autres coupables,
+que l'instruction désignait
+comme ses complices, portaient
+contre lui des charges accablantes,
+qu'il avouait être hors
+d'état de repousser.</p>
+
+<p>Toute la ville, depuis huit
+jours, ne parlait que de ce procès;
+un soir, par miracle, Marianne
+était chez elle et travaillait
+à une tapisserie spéciale,
+qui ne sortait que les jours de
+grande pluie. Dournof, qui rêvait
+depuis un instant, leva les
+yeux sur sa femme et contempla
+son frais visage.</p>
+
+<p>C'était bien une enfant: le duvet
+de la jeunesse estompait encore
+ses joues et son cou nacrés,
+le regard était innocent et insoucieux,
+le front pur et lisse...
+Cette conscience ne devait connaître
+ni le doute ni le trouble:
+Dournof se décida à la consulter.</p>
+
+<p>--Marianne, dit-il, tu n'entends
+pas parler de l'affaire Sintsof?</p>
+
+<p>--Ah! Seigneur Dieu! oui!
+on me la corne aux oreilles depuis
+longtemps! répondit la jeune
+femme en enfilant son aiguille
+avec de la laine rose.</p>
+
+<p>--Qu'en penses-tu?</p>
+
+<p>Marianne leva sur son époux
+des yeux étonnés et rieurs.</p>
+
+<p>--Je n'en pense rien du tout!
+dit-elle tranquillement.</p>
+
+<p>--Tache un peu d'y penser,
+repartit Dournof avec douceur.
+Tu connais les faits du procès?</p>
+
+<p>Marianne fit un geste d'assentiment.</p>
+
+<p>--Eh bien, crois-tu que Sintsof
+soit coupable?</p>
+
+<p>La jeune femme haussa les
+épaules, souriant.</p>
+
+<p>--Je n'en sais absolument
+rien! dit-elle en comptant des
+points.</p>
+
+<p>--Marianne, insista Dournof,
+je t'en prie, réponds-moi sérieusement;
+tu sais que ma voix pèsera
+dans l'issue du procès..., si
+j'allais faire condamner un innocent?</p>
+
+<p>--Cela t'embarrasse? dit Marianne
+en riant. La belle affaire!
+Jette une pièce de monnaie en
+l'air: si elle retombe pile, ton
+homme sera innocent; si elle retombe
+face, il sera coupable, ou
+le contraire, si c'est cela que tu
+préfères. J'ai lu dans les livres
+que les affaires sérieuses ne se
+jugent jamais autrement.</p>
+
+<p>--Ma chère femme, je t'en
+supplie, ne plaisante pas! fit
+Dournof plus ému qu'il ne voulait
+le lui laisser voir; tu ne sais
+pas le mal que tu me fais en
+parlant si légèrement...</p>
+
+<p>--Ah! dit Marianne avec une
+moue, des sermons? Ce n'est
+pas ma faute à moi si tu me parles
+d'affaires auxquelles je n'entends
+rien. Je ne suis pas une
+femme sérieuse, moi! Il ne faut
+pat me parler de procès ni d'accusés;
+cela m'ennuie!</p>
+
+<p>Là-dessus elle plia son ouvrage
+et s'en alla d'un air boudeur.</p>
+
+<p>Dournof regarda la porte du
+boudoir se refermer sur elle.</p>
+
+<p>Fallait-il la suivre pour faire
+la paix? Etait-ce lui qui avait
+tort en effet de lui parler de ces
+choses, ou elle qui avait tort de
+ne pas les comprendre?</p>
+
+<p>Il se leva; mais, la main sur
+la porte de la chambre de Marianne,
+il s'arrêta.</p>
+
+<p>--O Antonine! pensa-t-il, Antonine,
+où êtes-vous, ma chère
+conscience? Ne daignez-vous
+pas me parler de là-haut?</p>
+
+<p>Il baissa la tête, comme pour
+écouter les avis d'une voix intérieure.
+Après un court moment,
+il entra dans la chambre.</p>
+
+<p>--Marianne, dit-il doucement,
+tu as raison, je ne dois pas te
+parler de ces choses auxquelles
+tu n'es pas accoutumée...</p>
+
+<p>La jeune femme qui tournait
+le dos à la porte leva sur lui ses
+yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>--Le méchant, dit-elle, qui
+m'a grondée! Je vous demande
+un peu si j'ai fait des études,
+moi! Je ne suis pas un juge,
+moi, ni un président! Est-ce ma
+faute, si tout cela m'ennuie à
+périr?</p>
+
+<p>Dournof lui prit la main et la
+baisa doucement, mais sans
+transport.</p>
+
+<p>--Allons, vilain cruel, dit Marianne
+en souriant à travers ses
+larmes, dites tout de suite que
+vous ne le ferez plus, jamais, jamais!</p>
+
+<p>--Je ne le ferai plus, répondit Dournof.</p>
+
+<p>Antonine eût deviné l'amertume
+avec laquelle il faisait cette
+promesse, mais Marianne s'en
+déclara satisfaite, et ses caresses
+d'enfant gâté déridèrent un instant
+son mari. Cependant, comme
+il retournait dans son cabinet
+de travail, il répéta ironiquement:
+Non, je ne le ferai plus
+jamais... jamais!</p>
+
+<p>Assis dans son fauteuil, la tête
+dans ses mains, il médita longuement.
+La nuit s'avançait,
+Marianne dormait depuis long
+temps; accablé d'incertitudes
+douloureuses, Dournof se leva.
+Le portrait d'Antonine était resté
+dans le tiroir où l'avait remis
+la Niania. Depuis bien des jours
+il l'avait retrouvé et le contemplait
+secrètement, à ses heures
+d'amertume. Il le prit et le regarda
+quelques-instants, puis le
+suspendit à la muraille, près de
+la lampe qui ne s'allumait jamais
+pour Marianne.</p>
+
+<p>--Reprends ta place, dit-il,
+ma lumière, mon bon ange. Reprends
+la place que tu n'aurais
+jamais dû quitter! C'est toi qui
+dois rayonner sur ma vie, chère
+oubliée! Mais au ciel on n'a pas
+de rancunes!</p>
+
+<p>Il se laissa tomber sur le petit
+canapé, les yeux fixés sur
+l'image aimée, que l'air et le
+temps avaient ternie. Lorsqu'il
+termina sa méditation, les rayons
+du soleil levant entraient
+par les fenêtres de son cabinet.</p>
+
+<p>--Merci, dit-il, ma conscience!
+Si je me trompe, au moins
+sera-ce dans la sincérité de mon
+coeur.</p>
+
+<p>Il s'habilla sans vouloir prendre
+de repos, relut et compulsa
+à nouveau le dossier, et à sept
+heures, il était au tribunal, attendant
+les juges et les avocats
+pour causer à l'aise avec eux.</p>
+
+<p>Contrairement à tout ce qu'on
+attendait, mais conformément à
+l'opinion publique, Sintsof fut
+acquitté; la suite prouva qu'il
+était innocent.</p>
+
+<p>Le ministre, en rencontrant
+son gendre aux îles le soir même,
+lui dit:</p>
+
+<p>--Savez-vous, Dournof, que
+vous avez joué gros jeu?</p>
+
+<p>Dournof sourit. Peu lui importait
+l'enjeu; sa vie et sa fortune
+n'étaient rien à ses yeux
+quand il s'agissait de conscience.</p>
+
+<p>--Etes-vous fâché, Excellence?
+dit-il à son beau père.</p>
+
+<p>--J'en suis fier pour vous,
+mais...</p>
+
+<p>--C'est tout ce que je veux
+savoir, répondit Dournof.</p>
+
+<p>Le portrait d'Antonine resta
+à la muraille.</p>
+
+<p>Le jour même, la Niania, en
+apportant le petit Serge à son
+père, comme elle le faisait chaque
+matin, s'aperçut de ce changement;
+elle resta immobile, les
+yeux pleins de larmes figées, devant
+ce cadre qui disait tant de
+choses.</p>
+
+<p>--Maître, dit-elle enfin, si ton
+épouse le voit, que dira-t-elle?</p>
+
+<p>--Bah! répondit Dournof en
+haussant les épaules, elle ne vient
+jamais ici.</p>
+
+<p>La Niania reporta son regard
+plein de pitié sur le jeune père
+et sur l'enfant qu'elle tenait, mais
+elle ne dit rien.</p>
+
+<p>Dournof, penché sur son fils
+endormi, l'embrassait tendrement.</p>
+
+<p>--Pourvu qu'il ne lui ressemble
+pas! pensait-il en songeant à
+Marianne.</p>
+
+<p>--Nous lui apprendrons à
+chérir sa tante qui est au ciel,
+dit la Niania, devinant la secrète
+pensée de son maître.</p>
+
+<p>Dournof, sans lui répondre,
+lui fit doucement signe de le
+laisser seul.</p>
+
+<p>En ce moment Marianne se
+présentait sur le seuil, fraîche et
+parée pour la promenade.</p>
+
+<p>--Monsieur travaille, dit la
+Niania à voix basse.</p>
+
+<p>--Oh! alors je me sauve! fit
+Marianne avec un geste comique
+plein de terreur enfantine.</p>
+
+<p>La porte se referma. Dournof,
+resté seul, alla donner un tour
+de clef, puis il revint devant le
+portrait, s'agenouilla et versa des
+larmes bien amères.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<p>Deux années s'écoulèrent sans
+apporter de changements bien
+sensibles dans l'intérieur de
+Dournof; puis une fille lui naquit.
+L'année suivante, madame
+Mérof gagna une pleurésie en
+chaperonnant Marianne à un bal
+costumé où Dournof n'avait pas
+voulu la laisser aller seule, et la
+bonne créature mourut après
+quelques jours de souffrances,
+pendant lesquels elle ne cessa
+de répéter à son gendre:--Soyez
+bon pour Marianne.
+Dournof lui promit solennellement
+d'être bon pour Marianne,
+et tint sa promesse de son
+mieux.</p>
+
+<p>Il avait pris l'habitude de laisser
+vivre à ses côtés ce joli petit
+être gracieux et insignifiant;
+elle remplissait la maison de
+chiffons, de rires, de musique,
+de dame, de chansons d'opérettes
+et de gens nuls et frivoles
+comme elle-même. Il la laissait
+faire. A quoi bon la contrarier!
+Il détestait les scènes et craignait,
+plus encore que tout ce
+remue-ménage, les bouderies et
+les larmes de Marianne, contre
+lesquelles il se sentait sans forces.</p>
+
+<p>Comment parler raison, en
+effet, à cette enfant qui déclarait
+que la raison "l'assommait"?
+Comment faire de la morale à
+cette femme qui ne connaissait
+d'autre morale que celle de son
+bon plaisir? Avec cela, Marianne
+n'était pas méchante; elle
+donnait volontiers sa bourse, ses
+bonnes paroles et même les larmes
+compatissantes de ses beaux
+yeux fleur de lin; mais aussitôt
+que l'objet de sa compassion
+échappait à ses regards, il était
+banni de sa pensée et remplacé
+par des idées plus riantes.</p>
+
+<p>Le deuil de Marianne amena
+forcément un peu de sérieux
+dans la maison; elle se priva de
+bals et de théâtres pendant huit
+grands mois; mais la pauvre
+madame Mérof étant morte en
+plein carnaval, la saison d'hiver
+reprit dans toute sa splendeur
+avant que le deuil d'un an fut
+terminé. Marianne avait aux Italiens
+une loge à l'année; elle
+retourna au théâtre en robe de
+soie noire, puis les violettes de
+l'arme apparurent dans ses
+beaux cheveux blonds; à Noël,
+tous prétexte qu'en l'honneur de
+ces réjouissances chrétiennes,
+tout deuil est suspendu, elle arbora
+le blanc et le gris perle
+qu'elle ne quitta plus.</p>
+
+<p>Cependant les jours gras se
+trouvaient cette année-là plus
+tard que l'année précédente, de
+sorte que le deuil de madame
+Dournof était terminé avant l'expiration
+des fêtes de cette époque
+brillante. Un grand bal à
+l'ambassade d'Autriche devait
+réunir, le dernier samedi du carnaval,
+tout ce qui était bien noté
+à Pétersbourg, M. et madame
+Dournof reçurent une invitation,
+que le président mit sur
+un coin de son bureau, sans plus
+s'en préoccuper.</p>
+
+<p>--Tu ne sais pas, mon ami?
+dit un matin Marianne en déjeunant,
+je trouve bien extraordinaire
+que nous n'ayons pas été
+invités au bal de l'ambassade?</p>
+
+<p>--Nous sommes invités, répondit
+Dournof en découpant
+tranquillement sa côtelette.</p>
+
+<p>--Invités? s'écria Marianne
+en frappant ses deux mains
+d'enfant l'une contre l'autre, et
+tu ne m'en as rien dit.</p>
+
+<p>--Je ne supposais pas que cela
+put t'intéresser.</p>
+
+<p>--Comment? Et ma robe, ne
+faut-il pas le temps de la commander?</p>
+
+<p>--Tu n'as pas l'intention d'y
+aller, je suppose? fit Dournof
+en interrompant son repas.</p>
+
+<p>--Mais si fait, j'en ai l'intention!
+Voilà un an que je suis
+privée de tous les plaisirs...</p>
+
+<p>Un regard de Dournof lui fit
+laisser sa phrase à moitié faite.</p>
+
+<p>--J'ai été assez cruellement
+éprouvée, reprit-elle, pour qu'un
+peu de distraction me soit accordé
+sans lésiner; nous irons,
+n'est ce pas, mon cher petit mari?</p>
+
+<p>--Vous irez si vous le voulez,
+répliqua le président; pour ma
+part, je n'irai pas.</p>
+
+<p>--Mais mon père y va! s'écria
+Marianne prête à fondre en
+larmes.</p>
+
+<p>--Votre père y va comme
+ministre de la justice, et non
+comme veuf d'une année. D'ailleurs,
+allez-y avec votre père, je
+ne m'y oppose pas.</p>
+
+<p>--Mais pourquoi?... commençait
+Marianne.</p>
+
+<p>--Il me semble, répliqua
+Dournof, que ce n'est pas à moi
+de vous le dire.</p>
+
+<p>Il se leva, et quitta la salle à
+manger. Marianne déjà consolée,
+s'en alla de son coté chez
+la couturière et se commanda
+une robe bleu pâle, "qui disait-elle,
+avait l'air d'être grise aux
+lumières".</p>
+
+<p>Dournof, s'il était de plus en
+plus contrarié des caprices mondains
+de sa femme, avait cessé
+d'en être affligé; une sourde colère,
+toujours comprimée et endormie,
+mais jamais anéantie, se
+réveillait en lui à chacune de
+ses nouvelles boutades; mais si
+son amour-propre d'époux était
+froissé, son coeur ne souffrait
+plus; il avait une consolation
+que, hormis la Niania, personne
+ne lui connaissait. C'était à
+l'heure du matin où Marianne
+dormait de son meilleur sommeil,
+entre huit et dix heures,
+que la Niania et Bébé faisaient
+leur apparition dans le cabinet
+de Dournof.</p>
+
+<p>La grande pièce sombre avait
+cessé d'être triste. Dans le coin
+réservé à Marianne et qu'elle
+n'avait jamais occupé, une pile
+de joujoux, soigneusement recouverts
+d'un tapis de table pendant
+la journée, était renversée
+tous les matins. A son entrée,
+Serge, caché dans les rideaux,
+criait: Coucou! Le père quittait
+alors son travail, quel qu'il
+fût, et venait s'asseoir sur le tapis,
+en face de la Niania.</p>
+
+<p>C'est là, entre ces deux coeurs
+dévoués, que Serge avait appris
+à se tenir debout sur ses petit?
+pieds rondelets, c'est là qu'il
+avait fait ses premiers pas, pour
+venir tomber en riant dans les
+bras étendus de l'heureux père
+dont le coeur palpitait de crainte
+et de joie. Nul ne savait combien
+de pensées muettes avaient
+été échangées entre Dournof et
+la vieille bonne, pendant que le
+cher petit apprenait à gazouiller
+sous leur direction. Nul non plus
+n'a jamais soupçonné la profondeur
+de l'émotion qui prit à la
+gorge le célèbre président Dournof,
+le jour où Serge, levant les
+yeux pour la première fois au-dessus
+du canapé, aperçut le
+portrait d'Antonine et le désigna
+de son petit doigt, en disant:
+Maman!</p>
+
+<p>Nul ne sut que Dournof enleva
+son fils dans ses bras et le
+tendit vers le portrait en lui disant
+de l'embrasser, pendant que
+la Niania, brusquement troublée
+dans son impassibilité Spartiate,
+couvrait de son tablier son visage
+ridé, où ruisselaient des larmes
+irrépressibles; personne
+non plus n'a vu Dournof se pencher
+sur la servante et la baiser
+respectueusement sur son vieux
+front jaune, où il laissait aussi
+tomber une larme, tandis que
+Serge, étonné, les caressait tous
+les deux de ses menottes satinés,
+afin de les consoler dans
+leur chagrin.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas maman, dit enfin.
+Dournof, c'est une tante que
+tu ne verras jamais.</p>
+
+<p>--Pourquoi? dit Bébé.</p>
+
+<p>--Elle est au ciel.</p>
+
+<p>Bébé n'avait qu'une bien vague
+notion du ciel: cependant,
+depuis lors, la Niania lui fit ajouter
+à sa prière: Ma tante Antonine
+qui est au ciel. Elle ne craignait
+pas que madame Dournof
+demandât jamais d'où provenait
+cette addition peu liturgique;
+jamais la mère n'assistait au coucher
+de l'enfant: à son lever encore
+bien moins.</p>
+
+<p>La grande joie de Dournof
+était dune son petit Serge. Sa
+fille Sophie était trop jeune pour
+partager ces amusements; il la
+voyait tous les jours, mais un
+enfant de quelques mois est peu
+intéressant auprès d'un garçon
+de trois ans; c'était Serge qui
+résumait pour Dournof les joies
+paternelles, en attendant que sa
+joie fût doublée par l'apparition
+dans son cabinet d'une fillette
+sachant jaser et se tenir debout.</p>
+
+<p>Le mois de février était froid
+cette année-là: les rhumes, grippes
+et bronchites couraient la
+ville avec les fièvres contagieuses;
+mais Marianne semblait invulnérable;
+elle passait ses journées
+à quitter la fleuriste pour
+la couturière, la couturière pour
+le chaussurier, exactement comme
+si elle n'avait pas eu même
+un sac de toile à se mettre sur
+le dos en guise de vêtement. Des
+naufragés de quarante jours ne
+sont pas plus empressés à se
+procurer des vêtements que ne
+l'était Marianne à quitter son
+deuil.</p>
+
+<p>Le fameux jour du bal arriva.
+Depuis plus d'une semaine, madame
+Dournof, après le service
+funéraire du bout de l'an, avait
+habilement nuancé ses toilettes
+de manière à ne pas choquer
+trop soudainement les regards
+de son mari. C'était à vrai dire
+peine perdue, car il ne la regardait
+pas. Il trouvait que Serge
+avait un peu de fièvre le soir et
+le matin, et cette légère indisposition
+lui paraissant le précurseur
+d'un trouble plus grave,
+il ne songeait plus à autre chose.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p>Pendant que, dans l'après-midi
+du jour indiqué, Marianne
+essayait devant sa glace les flots
+de soie bleue qui représentaient
+sa robe, Dournof entra dans la
+chambre des enfants. Sophie,
+assise sur un vaste tapis, jouait
+avec des poupées; mais Serge,
+une joue rouge et l'autre pâle,
+assis dans son petit fauteuil devant
+des images qu'il ne regardait
+pas, paraissait souffrant et
+endormi.</p>
+
+<p>La Niania s'approcha du père.</p>
+
+<p>J'ai envoyé chercher le docteur,
+dit-elle, le petit me paraît
+malade.</p>
+
+<p>Dournof fit un signe de tête
+et enleva Serge dans ses bras.
+L'enfant ne fit aucune résistance
+et appuya sa tête brûlante sur
+l'épaule de son père. Celui-ci
+écouta la respiration pénible du
+petit malade et le garda ainsi
+jusqu'à l'arrivée du médecin, qui
+ne tarda pas.</p>
+
+<p>--Ce sera une maladie de l'enfance,
+déclara celui-ci. Nous saurons
+ce que c'est demain, peut-être
+cette nuit.</p>
+
+<p>Il recommanda de tenir l'enfant
+bien chaud et promit de revenir
+le soir même.</p>
+
+<p>Vers dix heures, avant de partir
+pour le bal, Marianne entra
+dans la nursery pour voir son
+fils. La vaste pièce blanche et
+claire était assombrie par d'épais
+rideaux tirés devant les portes
+et les fenêtres; la lampe brûlait
+dans un coin devant les images,
+et une autre veilleuse sur une table,
+près du petit lit de Serge,
+était protégée par un écran de
+porcelaine blanche. L'entrée de
+madame Dournof dans cette
+chambre recueillie fit lever la
+tête à la Niania qui, à moitié assoupie
+sur une chaise, veillait
+l'enfant malade.</p>
+
+<p>Le froufrou de la soie sur le
+parquet, le miroitement de l'étoffe
+cassée en mille plis, l'éclat
+des diamants Marianne portait
+à sa tête, à son cou, à ses bras,
+tout cela était si peu d'accord
+avec la respiration de plus en
+plus embarrassée du pauvre petit
+garçon, que la vieille femme
+ne put réprimer un mouvement
+de surprise indignée.</p>
+
+<p>--Va-t-il mieux? demanda
+Marianne à voix basse en se
+penchant sur le berceau.</p>
+
+<p>--Non, madame, non; il ne
+va pas mieux, répondit la Niania
+d'une voix brève.</p>
+
+<p>Marianne émue posa la main
+sur le front brûlant de son fils,
+qui s'agita et ouvrit les yeux. Il
+la regarda un instant sans la reconnaître,
+puis il détourna la tête
+et chercha le sommeil. Il ne
+connaissait pas cette dame-là:
+jamais il n'avait vu sa mère en
+toilette de bal.</p>
+
+<p>Marianne retira sa main; son
+gant était devenu aussi brûlant
+que le pauvre petit front endolori;
+elle l'appuya sur le marbre
+de la table pour retrouver la
+fraîcheur.</p>
+
+<p>--Comme il a chaud! dit elle.
+Le docteur est-il revenu?</p>
+
+<p>--Non, répondit la Niania.</p>
+
+<p>La jeune femme regarda autour
+d'elle; un bon instinct la
+poussait à se rendre utile, à faire
+quelque chose pour son enfant
+malade. Mais elle ignorait
+tout de la maternité.</p>
+
+<p>--Qu'est ce que je pourrais
+faire pour lui? demanda-t-elle,
+avec une sorte d'inquiétude nerveuse
+d'être appelée à une mission
+pour laquelle elle ne se sentait
+pas préparée.</p>
+
+<p>--Rien, rien du tout, madame,
+répondit la vieille bonne. Nous
+nous arrangeons très-bien tout
+seuls.</p>
+
+<p>Marianne se sentit offensée
+de cette réponse, bien que rien
+n'y fût destiné à la blesser. Avec
+un mouvement plein de hauteur,
+elle se dirigea vers le lit de sa
+fille; sa jupe longue et lourde
+traînait sur le parquet, le bruit
+fit ouvrir les yeux à Serge; une
+toux rauque le secoua violemment;
+il s'agita, se débattit, et
+tendit désespérément les bras.
+La Niania le saisit, lui mit la tête
+sur son épaule, le calma et le
+remit au lit au bout d'un moment.</p>
+
+<p>Marianne regardait cette scène,
+et quelque chose de douloureux
+la mordait cruellement au
+coeur; c'est vers elle que Serge
+aurait dû tendre les bras! Mais
+elle n'allait pas s'imaginer d'être
+jalouse d'une bonne! Secouant
+cette pensée bizarre, elle
+écarta les rideaux du berceau de
+Sophie... Le berceau était vide.</p>
+
+<p>--Où est ma fille? demanda-t-elle
+d'un ton d'humeur.</p>
+
+<p>Toutes ces impressions nouvelles
+et désagréables lui faisaient
+monter à la tête une sorte
+de colère.</p>
+
+<p>--Monsieur a ordonné de la
+transporter dans une autre pièce,
+afin que si le petit a une maladie
+contagieuse, sa soeur soit
+préservée.</p>
+
+<p>Marianne baissa la tête, mais
+non pour cacher son humiliation;
+elle se recueillit pour savourer
+sa colère.</p>
+
+<p>Comment! on se permettait
+de tels changements dans son
+intérieur sans la consulter, sans
+même lui en donner avis? Dournof
+n'aurait-il pas dû la prévenir?</p>
+
+<p>Elle se souvint que deux fois,
+depuis la chute du jour, il était
+entré dans sa chambre; mais
+alors elle n'était pas seule; la
+couturière, la modiste ou le coiffeur
+s'étaient toujours trouvés
+là pour empêcher un entretien
+sérieux. Pendant le dîner ils
+avaient eu des hôtes; quand le
+mari eût-il pu causer confidentiellement
+avec sa femme? Marianne se redressa.</p>
+
+<p>--Quelle fantaisie! dit elle
+d'un ton sec. Sophie va s'enrhumer
+dans une pièce d'une autre
+température que celle-ci, à laquelle
+on ne l'a pas accoutumée.
+Allez chercher la nourrice et la
+petite fille, et amenez-les ici.</p>
+
+<p>La Niania resta immobile.</p>
+
+<p>--Eh bien? fit Marianne d'une
+voix plus brève encore.</p>
+
+<p>La vieille femme ne fit pas
+mine de bouger.</p>
+
+<p>--Eh bien? répéta madame
+Dournof en frappant du pied.</p>
+
+<p>--Monsieur ne l'a pas ordonné,
+répondit la Niania sans lever
+les yeux.</p>
+
+<p>Marianne arracha ses gants et
+les jeta à terre avec un geste de
+fureur.</p>
+
+<p>--Je ne suis donc plus maîtresse
+ chez moi? dit-elle; toi,
+misérable servante, tu oses me
+tenir tête?</p>
+
+<p>--Je ne vous tiens pas tête,
+madame, répondit froidement la
+Niania; j'obéis aux ordres de
+mon maître.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit doucement,
+et Dournof entra.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il? dit-il en voyant
+les traits bouleversés de Marianne
+et les lèvres rigidement serrées
+de la vieille servante.</p>
+
+<p>--Cette femme refuse de m'obéir!
+dit avec effort madame
+Dournof, à travers ses dents serrées
+par la rage.</p>
+
+<p>--Qu'ordonnez-vous donc?
+demanda son mari, plus ému
+qu'il ne voulait le paraître. Depuis
+longtemps un conflit entre
+ces deux femmes lui paraissait
+inévitable; ce qui était surprenant,
+c'est qu'il n'eût pas encore
+eu lieu. Il attendit la réponse
+avec anxiété.</p>
+
+<p>--Madame veut faire revenir
+Sophie dans cette chambre.</p>
+
+<p>--Pourquoi? demanda le père,
+en s'adressant à Marianne.</p>
+
+<p>--Parce que... parce qu'il ne
+me plaît pas qu'on donne ici des
+ordres sans ma participation,
+parce que je ne veux pas être
+traitée en étrangère chez moi,
+parce que... je veux être consultée
+sur tout ce qui se passe ici.</p>
+
+<p>Dournof regarda sa femme
+avec plus de pitié que de colère.</p>
+
+<p>--Vous alliez au bal? lui dit-il,
+sans lui répondre.</p>
+
+<p>Marianne le regarda surprise.</p>
+
+<p>--Vous alliez au bal, répéta-t-il;
+votre père vous attend en
+bas, dans sa voiture. Nous parlerons
+de ceci plus tard.</p>
+
+<p>Marianne fit un pas et resta
+indécise. Un moment sa conscience
+faillit l'emporter; elle eut
+envie de dire: Je reste, mais un
+regard jeté sur sa toilette la fit
+changer d'avis. Cependant son
+mari avait l'air si sérieux, qu'elle
+eut peur;--de quoi?--elle l'ignorait
+elle même. Un mélange
+singulier de crainte, de colère,
+d'entêtement et de vanité mondaine
+agitait son âme frivole.
+Elle était mécontente de tout,
+et surtout d'elle-même.</p>
+
+<p>--Bonsoir, dit-elle en passant
+entre le lit de Serge et son mari.</p>
+
+<p>--Bonsoir, répondit celui-ci
+d'un ton attristé.</p>
+
+<p>Comme elle écartait les rideaux
+pour sortir, une toux effrayante,
+rauque, gutturale comme
+l'appel de quelqu'un qui
+étouffe, l'arrêta sur le seuil. Serge
+se débattait dans une nouvel
+le crise. Elle tourna la tête sur
+son épaule pour regarder dans
+la chambre. Le père et la Niania,
+à eux deux, essayaient de calmer
+l'enfant et de lui faire prendre
+une potion. Marianne sentit
+qu'on n'avait pas besoin d'elle
+auprès de ce berceau, et elle
+sortit.</p>
+
+<p>Comme sa voiture quittait le
+perron, elle en croisa une autre:
+c'était le docteur qui venait faire
+la visite promise.</p>
+
+
+
+<p>Au bal Marianne oublia bientôt
+les émotions pénibles qui
+venaient de l'assaillir; elle était
+de celles qui n'ont de pensée
+que pour l'heure présente, et
+l'heure présente était pleine de
+charmes.</p>
+
+<p>Son deuil, en la tenant écartée
+du monde, l'avait contrainte
+à se ménager un peu; sa fraîcheur
+merveilleuse, l'éclat que
+sa récente colère donnait à ses
+yeux, le goût parfait qui présidait
+à sa toilette, tout contribuait
+à donner à sa réapparition
+dans le monde l'éclat d'une solennité.
+Aussi fut-elle bientôt entourée
+d'une foule d'hommes ravis
+de sa beauté et de sa grâce
+inimitable.</p>
+
+<p>Ces hommages, ces compliments
+contrastaient d'une manière
+bien étrange avec le ton
+sévère de son mari, avec l'insolence
+déguisée de la Niania:
+puisque tout le monde,--hormis
+ces deux êtres qui avaient la prétention
+de s'ériger en juges pour
+la condamner,--tout le monde
+la trouvait charmante, n'était-ce
+pas tout le monde qui avait raison?
+Elle s'abandonna à cette
+pensée consolante, et plus que
+jamais charma ceux qui l'entouraient.
+Un jeune marquis italien
+surtout qui lui fut présenté ce
+soir-là, se déclara dès lors son
+cavalier servant, et lui jura en
+lui même serment de fidélité.</p>
+
+<p>Au milieu de tant de bruit et
+de satisfactions vaniteuses, Marianne
+repensait de temps en
+temps à la nursery; les éclats de
+cette toux étrange qui avaient
+frappé son oreille sur le seuil lui
+revenaient parfois à la mémoire;
+vers une heure du matin, elle
+éprouva tout à coup une lassitude
+profonde, un dégoût de ce
+qui l'entourait, et fit demander
+sa voiture.</p>
+
+<p>--Pourquoi te retires-tu de si
+bonne heure? lui demanda son
+père, surpris de sa modération,
+elle toujours gourmande de plaisirs.</p>
+
+<p>--Serge est malade, répondit-elle
+brièvement.</p>
+
+<p>Son père la regarda avec
+étonnement.</p>
+
+<p>--Tu ne m'en avais rien dit!
+fit-il d'un ton de reproche.</p>
+
+<p>La portière de la voiture se
+referma sur eux; Marianne se
+précipita dans les bras de son
+père et fondit en larmes.</p>
+
+<p>--Je suis une misérable femme,
+dit elle avec véhémence,
+une mauvaise mère, une... Mon
+enfant est très-malade, je quitte
+à peine le deuil de ma mère,
+et je n'ai pu résister à l'envie de
+voir le monde... je ne mérite pas
+de vivre!</p>
+
+<p>Son père s'efforça de la calmer,
+et de lui prouver qu'elle
+était moins coupable qu'elle
+ne le croyait. Au fond, il ne pouvait
+supposer que l'enfant fût
+très-malade, car Marianne à
+coup sûr, ne l'eût pas quitté s'il
+eût été sous le poids d'un danger réel.</p>
+
+<p>Comme ils arrivaient à la
+maison de Dournof, M. Mérof
+voulut monter pour avoir des
+nouvelles de l'enfant. Sur le
+seuil de la nursery, la toux déchirante,
+semblable à un aboiement,
+frappa leurs oreilles; Mérof
+s'arrêta frappé de terreur et
+aussi d'un douloureux souvenir:
+Il connaissait bien la terrible maladie
+qui jadis lui avait enlevé
+deux enfants.</p>
+
+<p>--Le croup! murmura-t-il à
+voix basse.</p>
+
+<p>Marianne se précipita dans la
+nursery, laissant la porte ouverte;
+sa robe s'accrocha à une
+chaise et la renversa sur le parquet
+avec un bruit qui fit tressaillir
+Dournof, mais elle passa
+outre, et se précipita sur le berceau
+en criant:</p>
+
+<p>--Mon Serge! mon fils!
+Mérof, entré derrière elle,
+avait relevé la chaise et fermé la
+porte.</p>
+
+<p>--Oui, dit Dournof à voix
+basse. Votre fils va mourir du
+croup, et vous revenez du bal!</p>
+
+<p>Marianne, à genoux, sanglotait
+la tête dans ses mains. Son
+mari la regardait avec plus de
+mépris encore que de pitié.</p>
+
+<p>--Oh! mon Dieu! criait Marianne
+en se tordant les mains,
+comme je suis punie! qu'ai-je
+fait pour être châtiée ainsi?
+Mon enfant, mon petit garçon...</p>
+
+<p>Ses mains nerveuses et tremblantes
+dérangeaient les couvertures
+du berceau; Dournof la
+prit par le bras et la fit lever.</p>
+
+<p>--Rentrez chez vous, lui dit-il
+d'un ton ferme.</p>
+
+<p>--Je veux soigner mon fils!
+s'écria Marianne en se cramponnant
+au berceau.</p>
+
+<p>Dournof mit sa large main
+sur l'épaule de sa femme.</p>
+
+<p>--Allez changer de toilette,
+dit-il d'un ton impérieux. N'avez-vous
+pas honte de traîner
+ici ces chiffons?...</p>
+
+<p>Marianne sortit, écrasée sous
+le poids de ce reproche. Son
+père la rejoignit après avoir
+échangé quelques mots avec son
+gendre. Sa voix fut sévère et
+ses conseils austères; si Marianne
+avait été accessible à quelque
+autorité, elle eût compris et
+obéi... Mais son âme superficielle
+n'était pas de celles qui se
+laissent faire une empreinte durable.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, elle entra
+dans la nursery vêtue d'un
+simple peignoir, décidée en apparence
+à remplacer Dournof
+dans sa douloureuse veille. Celui-ci,
+plein de pitié pour ce bon i
+mouvement d'une âme faible et
+égarée, la laissa s'installer au
+chevet de l'enfant; mais Serge
+refusa d'aller dans ses bras, il
+refusa la potion de sa main,
+ne voulut l'accepter que des
+mains de son père ou de la Niania.</p>
+
+<p>Marianne, après avoir versé
+des larmes abondantes, voyant
+l'inutilité de ses efforts, se retira
+sur le canapé qui occupait un
+coin de la chambre, et s'y endormit
+bientôt. Les accès de
+toux de Serge la réveillaient en
+sursaut; elle se précipitait, égarée,
+chancelante, et retombait
+bientôt ensuite, les bras pendants,
+découragée, pour se rendormir...</p>
+
+<p>Vers cinq heures du matin,
+Dournof s'approcha d'elle.</p>
+
+<p>--L'enfant va mieux, dit-il,
+allez vous coucher, tâchez de
+dormir.</p>
+
+<p>Elle se leva machinalement et
+obéit. Son mari la regarda s'éloigner.</p>
+
+<p>--Pauvre, pauvre créature!
+dit-il tout bas; Dieu ne l'a pas
+créée pour la lutte...</p>
+
+<p>--Ce n'est pas notre Antonine...
+murmura la Niania.</p>
+
+<p>Dournof mit un doigt sur ses
+lèvres.</p>
+
+<p>--Antonine était trop parfaite,
+dit-il au bout d'un moment,
+en se penchant sur son fils.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas notre Antonine,
+reprit la Niania, qui serait
+allée au bal, laissant son enfant
+malade. Ta femme, maître, n'est
+pas une bonne femme.</p>
+
+<p>--C'est la mère de mon fils,
+répondit Dournof, et il reprit
+sa place auprès du berceau.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p>L'enfant resta trois jours suspendu
+entre ce monde et l'autre,
+et, pendant ce temps, ni la Niania,
+ni Dournof ne songèrent à
+eux-mêmes. Toutes les deux ou
+trois heures, Marianne entrait
+dans la nursery, demandait à
+voix basse des nouvelles du petit
+malade, le réveillait presque
+infailliblement, puis se laissait
+tomber sur le canapé et fondait
+en larmes. Quand elle avait
+épuisé cette ressource des malheureux,
+elle sortait et retournait,
+soit dans son boudoir, soit
+faire une promenade, pour se
+détendre les nerfs.</p>
+
+<p>Pendant que l'on attendait
+anxieusement un mieux qui ne
+se déclarait pas, Marianne pour
+suivait un projet ébauché pendant
+ses heures de solitude.</p>
+
+<p>Jusqu'alors, grâce à l'indifférence
+stoïque de la vieille femme
+pour tout ce qui n'était pas
+son maître ou ce qui appartenait
+à son maître, grâce aussi à
+la légèreté du caractère de madame
+Dournof, aucune collision
+n'avait eu lieu entre ces deux
+femmes. La Niania, respectée
+par les domestiques, parce
+qu'elle était protégée par le
+maître, avait d'ailleurs si peu affaire
+à Marianne qu'il avait fallu
+une circonstance particulière
+pour mettre au jour la suprématie
+de la vieille servante dans la
+maison. Mais Marianne avait ouvert
+les yeux, et rien de ce qu'elle
+avait omis de voir jusque-là
+ne devait plus lui échapper.</p>
+
+<p>Elle vit que la Niania ordonnait
+tout, surveillait tout, la
+remplaçait, en un mot, dans le
+gouvernement domestique comme
+elle la supplantait dans le
+coeur de son fils; elle conçut
+une inimitié profonde contre la
+vieille servante.</p>
+
+<p>Profitant d'un moment où Serge
+dormait, elle entra dans le cabinet
+où son mari, étendu sur le
+canapé, prenait un peu de repos.</p>
+
+<p>A sa vue, il se souleva et s'assit;
+cette visite ne lui présageait
+rien de bon. A sa grande surprise,
+Marianne lui parla avec
+tendresse.</p>
+
+<p>--Mon ami, dit-elle il me
+semble que Serge va mieux.</p>
+
+<p>Dournof lit un geste affirmatif.</p>
+
+<p>--Nous pourrons désormais,
+je crois, continua-t-elle, de veiller
+nous-mêmes.</p>
+
+<p>Son mari la regarda et ne répondit pas.</p>
+
+<p>--Nous avons eu tort, continua
+Marianne, de ne pas surveiller
+nos enfants de plus près,
+et aussi de permettre à une servante
+de prendre tant d'autorité
+dans la maison.</p>
+
+<p>--C'est de la Niania que vous
+parlez! interrompit Dournof.</p>
+
+<p>--Naturellement. Elle se croit
+ici reine et maîtresse; cela ne
+peut pas continuer.</p>
+
+<p>Dournof resta pensif. Il avait
+longtemps redouté ce moment,
+puis il avait fini par penser que
+Marianne ne s'apercevrait pas
+de la place que tenait dans la
+maison la vieille femme. Sans la
+maladie de Serge, en effet, jamais
+peut-être la pensée de jalousie
+qui guidait madame Dournof
+n'eût pénétré dans son esprit.</p>
+
+<p>--Nous lui ferons une petite
+pension, et nous allons la renvoyer,
+n'est-ce pas, mon ami? insista
+Marianne avec cette douceur
+enchanteresse qui avait séduit
+Dournof.</p>
+
+<p>--Serge n'est pas hors de danger,
+répondit celui-ci.</p>
+
+<p>--Je ne dis pas de la renvoyer
+tout de suite, mais dans
+quelques jours...</p>
+
+<p>--Pour la remercier d'avoir
+sauvé la vie de l'enfant? fit ironiquement
+Dournof. Vous avez
+une manière originale de témoigner
+votre reconnaissance.</p>
+
+<p>Marianne baissa la tête; elle
+n'eût voulu à aucun prix passer
+pour une personne ingrate ou
+capricieuse, non par hypocrisie,
+mais parce que sa dignité féminine
+lui ordonnait la douceur et
+la bonté, sous peine de déchoir.</p>
+
+<p>Comme elle levait les yeux,
+cherchant un argument, son regard
+rencontra le portrait d'Antonine,
+qu'elle n'avait jamais vue.</p>
+
+<p>--Qu'est ce que cela? dit-elle,
+toute frémissante, devinant la
+réponse qui allait suivre.</p>
+
+<p>Dournof suivit son regard et
+hésita. Il lui en coûtait de livrer
+ainsi le secret de sa blessure à
+la femme frivole qui portait son
+nom. Cependant il fallait répondre.</p>
+
+<p>--C'est mademoiselle Karzof,
+dit-il brièvement.</p>
+
+<p>--Ah! fit Marianne en détournant
+dédaigneusement la tête,
+elle n'était pas jolie.</p>
+
+<p>Dournof réprima un mouvement,
+mais ne répondit pas. Il
+s'était bronzé à l'endroit de toutes
+ces attaques, et s'était juré
+de ne pas se laisser émouvoir.</p>
+
+<p>--Eh bien, reprit Marianne,
+renvoyons-nous la Niania?</p>
+
+<p>--Non, répondit l'époux.</p>
+
+<p>--Et si je le veux?</p>
+
+<p>--Vous ne pouvez pas le vouloir,
+répliqua Dournof, ce serait
+une injustice.</p>
+
+<p>--Une injustice, et pourquoi
+donc?</p>
+
+<p>--Parce que cette femme n'a
+rien fait pour mériter d'être
+chassée, parce que nous lui devons
+la vie de Serge, et parce
+que... il s'arrêta, tremblant d'émotion
+contenue, je veux qu'elle reste!
+et cela doit suffire.</p>
+
+<p>--Et moi, reprit Marianne
+emportée par une violente colère,
+je veux qu'elle parte.</p>
+
+<p>Dournof s'assit froidement à
+son bureau et se mit à ranger
+ses papiers, comme s'il voulait
+reprendre son travail.</p>
+
+<p>Marianne le regarda, voulut
+parler, se mordit les lèvres et
+sortit vivement du cabinet.</p>
+
+<p>Son mari la suivit des yeux et
+resta pensif.</p>
+
+<p>C'était là son intérieur! Une
+femme fantasque et irréfléchie,
+méchante parfois à force de légèreté,
+c'était la compagne de
+toute son existence.</p>
+
+<p>Il se rappela alors la vie qu'il
+avait rêvée autrefois. Lorsqu'il
+faisait des châteaux en Espagne,
+du temps qu'Antonine vivait loin
+de lui, mais pour lui, il s'était
+arrangé un nid dans sa pensée,
+et c'est là qu'il se réfugiait lorsqu'il
+avait une heure de liberté
+pour songer à l'avenir.</p>
+
+<p>L'appartement était petit et
+meublé simplement; une lampe
+tranquille éclairait la table, une
+demi-obscurité régnait tout autour.
+Un enfant dormait dans
+un berceau un autre sommeillait
+sur les genoux d'Antonine: Antonine,
+mère et nourrice, ne cédant
+à aucune femme les caresses
+et les sourires de ses enfants.
+Le travail était long et pénible,
+le pain du lendemain à peine
+assuré, mais Dournof, arrêté par
+une difficulté imprévue, interrogeait
+à voix basse la chère âme
+lui répondait à la sienne, et cette
+autre conscience, aussi droite
+et plus pure encore, lui soufflait
+l'honneur et la vérité.</p>
+
+<p>Quel rêve évanoui! Et quel
+contraste avec la réalité! Il
+poussa un soupir, recula son fauteuil,
+et se leva pour aller visiter
+son fils.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit une seconde
+fois, et la Niania parut sur le
+seuil.</p>
+
+<p>Les traits rigides de la vieille
+femme portaient l'empreinte d'une
+douleur sans remède; ses
+mains serrées l'une contre l'autre
+semblaient demander grâce. Elle
+s'approcha de Dournof et se
+prosterna à ses pieds.</p>
+
+<p>--Pardonne! pardonne! maître,
+dit elle d'une voix étouffée,
+pendant qu'il la relevait. Je ne
+puis supporter cela.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il? demanda le
+président.</p>
+
+<p>--Ta femme m'a chassée! Je
+ne puis pourtant pas vivre loin
+du petit, loin de toi, mon maître,
+tu le sais...</p>
+
+<p>Elle se tut, balança deux ou
+trois fois le haut de son corps en
+serrant son front ridé dans ses
+vieilles mains, et reprit:</p>
+
+<p>--Depuis que notre Antonine
+a quitté ce monde, je n'ai voulu
+servir et aimer que toi, tu le sais
+bien, n'est-ce pas? Alors comment
+veux-tu que je m'en aille?
+où veux-tu que j'aille? Et le
+cher petit qui est encore en si
+grand danger, qui est ce qui le
+soignera?</p>
+
+<p>Que répondre à cela? Dournof
+prit les mains de son humble
+amie.</p>
+
+<p>--Console-toi, Niania, dit-il,
+je n'ai rien oublié. J'arrangerai
+cela. Où est madame?</p>
+
+<p>--Dans la chambre de Serge;
+elle m'a chassée d'auprès de son
+lit. Le pauvre ange s'est mis à
+pleurer, elle l'a grondé...</p>
+
+<p>Dournof n'en entendit pas davantage,
+et courut comme un
+fou dans la chambre de son fils.</p>
+
+<p>Serge pleurait encore, mais
+ses larmes, arrêtées par la sévère
+réprimande maternelle, ne
+roulaient plus sur ses joues
+amaigries; un sanglot convulsif
+lui échappait de temps en temps,
+et ramenait une rougeur fébrile
+sur son pâle visage. Marianne,
+debout, tournant le dos à la porte,
+mesurait la potion du petit
+malade.</p>
+
+<p>--Marianne, dit Dournof d'une
+voix si menaçante que madame
+Dournof tressaillit et laissa
+tomber la cuiller, Marianne,
+votre place n'est pas ici; allez
+vous amuser; la Niania et moi,
+nous veillerons sur l'enfant.</p>
+
+<p>--Niania! cria Serge avec un
+accent plaintif, ma Niania!</p>
+
+<p>Terrifiée par le regard de son
+mari, Marianne s'avança vers la
+porte; son mari s'effaça pour
+la laisser passer, et, lorsqu'elle
+fut sortie, il appela la vieille servante
+restée dans son cabinet.</p>
+
+<p>--Mets-toi là, lui dit-il: tu me
+réponds de la vie de mon fils sur
+ta vie.</p>
+
+<p>Sans répondre, la Niania reprit
+sa place, et, quelques instants
+après, calmé par ses paroles
+ou seulement par le son de
+sa voix amie, Serge s'endormait
+d'un paisible sommeil.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<p>La convalescence de l'enfant
+fut longue et dangereuse; les
+rechutes se succédaient et mettaient
+à tout moment son existence
+en péril; enfin, aux premiers
+beaux jours, Serge put
+sortir pendant les heures chaudes
+de la journée. La petite Sophie,
+sa soeur, préservée de la
+terrible maladie, venait à plaisir,
+aussi fraîche et aussi belle qu'on
+pouvait le désirer.</p>
+
+<p>Depuis sa tentative infructueuse
+pour évincer la vieille bonne,
+Marianne affectait de ne plus
+entrer dans la chambre de son
+fils; elle avait fait installer définitivement
+sa petite fille auprès
+d'elle, et montrait une préférence
+marquée pour celle-ci. A
+ceux qui s'en étonnaient elle répondait:</p>
+
+<p>--Les manèges d'une vieille
+servante m'ont enlevé le coeur
+de mon fils; je ne veux pas qu'il
+en soit de même avec ma fille.
+Ce rôle de mère sacrifiée rendait
+Marianne d'autant plus touchante
+qu'elle le jouait au naturel;
+elle se croyait véritablement
+victime d'une abominable
+coalition. On la vit au Jardin
+d'Eté se promener pendant des
+heures, suivie de la nourrice,
+qui portait Sophie dans ses bras;
+le jeune marquis italien l'y rencontrait
+régulièrement, et leurs
+causeries étaient longues et animées.
+On en rit un peu dans le
+monde; madame Dournof passait
+pour une écervelée, mais
+une honnête femme, et l'on ne
+s'émut pas autrement de sa fantaisie
+italienne.</p>
+
+<p>Cependant le carême est la
+saison des concerts; Marianne
+allait tous les soirs à l'une ou à
+l'autre de ces solennités musicales,
+ou bien dans le monde, où
+les bals sont remplacés par des
+raouts ou des réunions moins
+nombreuses et plus intimes.
+Dournof, toujours seul, car il
+n'invitait personne à venir voir
+son abandon, passait son temps
+au travail. Serge venait le voir
+à tout moment; il avait pris l'habitude
+de prendre son thé du
+soir dans le "cabinet de papa",
+et le priver de ce plaisir eut été
+un violent chagrin. Dournof,
+heureux de ces marques de tendresse
+enfantine, s'y prêtait avec
+joie; le trio fut bientôt rétabli
+dans le cabinet du président; la
+Niania, Dournof et son fils connurent
+encore quelques belles
+journées, pendant que Marianne
+promenait sa fille au Jardin
+d'Eté.</p>
+
+<p>Un soir, M. Mérof entra pendant
+que les trois amis s'ébattaient
+autour d'un grand château
+de cartes, édifié par les
+soins de Dournof sur une table
+monumentale; Serge, étendu
+sur le tapis de la table, retenait
+son souffle, de peur d'ébranler le
+fragile édifice.</p>
+
+<p>--Dournof, dit le ministre, j'ai
+à vous parler.</p>
+
+<p>Le président remit à la Niania
+le paquet de cartes, et emmena
+son beau-père dans un
+coin éloigné de la vaste pièce.</p>
+
+<p>--Non, dit Mérof, plus loin;
+nous devons être seuls.</p>
+
+<p>Dournof passa alors dans le
+salon, et referma la porte.</p>
+
+<p>--Mon ami, dit le ministre, je
+vais vous porter un coup terrible,
+mais j'ai été frappé avant
+vous...</p>
+
+<p>Il chercha le dos d'un siège
+et s'appuya un moment, puis il
+s'assit. Dournof remarqua alors
+la pâleur mortelle qui couvrait
+le visage de son beau-père. Il
+attendit, craignant tout, et n'osant
+provoquer l'annonce du
+malheur qui semblait devoir le
+frapper.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas ma faute, reprit
+Mérof, essayant de secouer
+son accablement; ce n'est pas
+ma faute, j'ai fait de mon mieux,
+et, du vivant de ma femme, cela
+ne fût pas arrivé, mais... vous
+n'étiez pas l'homme qu'il lui
+fallait...</p>
+
+<p>--Que se passe-t-il donc? demanda
+Dournof, ému de l'émotion
+de son beau-père.</p>
+
+<p>--Marianne...</p>
+
+<p>Le malheureux père ne pouvait
+achever. Dournof se leva
+brusquement.</p>
+
+<p>--Morte? dit-il.</p>
+
+<p>--Plût au ciel! murmura Mérof.</p>
+
+<p>--Mais alors?</p>
+
+<p>--Partie!</p>
+
+<p>--Partie? Seule?</p>
+
+<p>--Avec votre fille Sophie.</p>
+
+<p>Dournof sortit du salon comme
+un fou, et fit le tour de la
+maison déserte. Les domestiques
+prenaient le thé du soir
+dans la cuisine, tout paraissait
+en ordre, mais madame n'était
+pas rentrée pour le dîner, ce qui
+lui arrivait parfois, et la chambre
+de la petite fille était déserte.</p>
+
+<p>Il revint chancelant et trébuchant
+contre les murailles; la
+vue de son beau père lui rendit
+quelque énergie.</p>
+
+<p>--Pourquoi est-elle partie?
+demanda-t-il avec un geste de
+vague espérance.</p>
+
+<p>--Elle est partie parce que,
+dit-elle, vous lui aviez fait une
+vie impossible.</p>
+
+<p>Dournof fit un geste de dénégation,
+que le ministre arrêta à
+mi-chemin.</p>
+
+<p>--Je sais tout ce que vous me
+direz, interrompit-il, et je ne puis
+vous accuser; d'ailleurs la malheureuse
+s'est donné tous les
+torts...</p>
+
+<p>--Elle n'est pas partie seule?
+s'écria Dournof d'une voix tonnante.</p>
+
+<p>Mérof baissa tristement la tête.</p>
+
+<p>--Qui? qui? répéta le mari
+outragé, en broyant entre ses
+mains le dossier de la chaise dorée
+qu'il tenait devant lui.</p>
+
+<p>--Cet Italien, ce marquis... Ils
+sont partis pour l'étranger tantôt.
+Vous pouvez les faire arrêter...</p>
+
+<p>--Arrêter? dit amèrement
+Dournof, faire ramener par les
+gendarmes la femme qui a publiquement
+abandonné son foyer?
+Qu'y gagnerais-je? Qu'elle
+aille, la malheureuse, qu'elle
+suive sa triste destinée; elle n'était
+pas faite pour...</p>
+
+<p>--Dournof, dit Mérof avec
+douceur, c'est ma fille!</p>
+
+<p>Le jeune homme s'assit et reprit
+sa tête à deux mains.</p>
+
+<p>--Voici ce qu'elle écrit, reprit
+Mérof, en remettant à son
+gendre une lettre ouverte qu'il
+lut machinalement.</p>
+
+<p>"Chère père, disait la lettre,
+M. Dournof m'enlève maintenant
+l'affection de mes enfants,
+après m'avoir retiré la sienne,
+sans qu'il me soit possible de me
+trouver en faute. Malgré mes
+instantes prières, il a maintenu
+dans sa place une servante qui
+accapare tous mes droits; je ne
+puis le supporter.."</p>
+
+<p>--Quelle est cette servante?
+demanda Mérof, espérant trouver
+quelque excuse à la conduite
+de Marianne.</p>
+
+<p>--La Niania, répondit Dournof
+en haussant les épaules.</p>
+
+<p>"Je ne puis le supporter, reprit-il
+en continuant sa lecture;
+je pars, accompagnée par un
+ami fidèle, qui n'a pu voir sans
+pitié la manière indigne dont je
+suis traitée chez moi; et j'emmène
+ma fille afin que, sur deux
+enfants que Dieu m'avait donnés,
+il m'en reste au moins un
+qui m'aime; j'ai laissé à mon
+mari celui qu'il préfère."</p>
+
+<p>--Mais c'est de la folie! s'écria
+Dournof, quand il eut terminé.
+C'est de la folie, et de la
+plus dangereuse! Qu'elle aille
+où sa destinée la mène, la pauvre
+femme qui a gâté ma vie;
+mais ma fille! elle ne peut pas
+la garder avec elle.</p>
+
+<p>--Elle ne la gardera pas longtemps,
+fit tristement Mérof;
+cette enfant la gênera bientôt...</p>
+
+<p>Dournof replongea sa tête
+dans ses mains, et s'enfonça dans
+une méditation douloureuse. Au
+bout d'un temps qui leur parut
+à tous deux bien long, Mérof
+appuya affectueusement la main
+sur l'épaule de son gendre. Ces
+deux hommes se regardèrent et
+se comprirent. Au moment où
+leurs mains se réunissaient en
+une cordiale étreinte, Serge entra
+dans le salon.</p>
+
+<p>--Où est mon papa? disait il
+en son langage enfantin; je veux
+embrasser mon papa avant d'aller
+me coucher... et mon grand
+père aussi.</p>
+
+<p>La Niania, toujours silencieuse,
+suivait l'enfant et s'était arrêtée
+sur le seuil. Les deux hommes
+enlevèrent l'enfant dans
+leurs bras unis, et les larmes de
+rage de l'époux outragé se mêlèrent
+sur les boucles blondes du
+petit garçon à celles du père
+déshonoré dans ses cheveux
+blancs.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p>Quand Dournof se trouva seul
+dans l'appartement désert, il en
+parcourut toutes les pièces lentement,
+comme pour se rendre
+compte de ce qu'il voyait.</p>
+
+<p>Partout la trace d'un luxe plus
+brillant que de bon goût; partout
+aussi les marques que laisse
+la main négligente des serviteurs
+mal surveillés. Sauf le cabinet
+du président, où la Niania s'était
+réservé le droit de tout mettre
+en ordre, le riche ameublement,
+préparé pour recevoir la jeune
+mariée, était gaspillé, profané,
+et dénonçait l'incurie de la maîtresse
+du logis.</p>
+
+<p>Dournof regarda tout cela
+d'un air tranquille; cet aspect
+n'était pas nouveau pour lui, et,
+s'il s'y arrêtait aujourd'hui, c'était
+avec l'oeil du juge d'instruction
+qui réunit les pièces de conviction.</p>
+
+<p>Oui, Marianne qui fuyait à
+l'étranger avec un homme sans
+la moindre valeur morale ou intellectuelle,
+Marianne était sous
+l'oeil de son juge, et ce juge prononçait
+sur elle la plus terrible
+condamnation.</p>
+
+<p>Il l'avait aimée, cette jeune
+frivole, cette femme indigne,
+cette mère sans amour maternel;
+il l'avait aimé... L'avait-il bien
+aimée?</p>
+
+<p>Le souvenir de l'amour qu'il
+avait eu pour Antonine, poignant
+et aigu comme un remords,
+passa dans son âme ulcérée;
+non, certes, il n'avait pas
+aimé Marianne de cet amour
+profond qui fait partie de nous-mêmes,
+où le respect se mêle à
+la tendresse, où l'on craint plus
+de déplaire à l'être qu'on aime
+que d'encourir la disgrâce des
+souverains; ce n'est pas ainsi
+qu'il avait aimé Marianne.</p>
+
+<p>Dournof essaya alors de se
+rappeler la façon dont il s'était
+conduit vis-à-vis de sa jeune
+épouse.</p>
+
+<p>L'ai-je trop gâtée, trop
+choyée? se demanda-t-il, en
+interrogeant sévèrement les replis
+de sa conscience. Ai-je été
+un époux trop indulgent? Ai-je
+été un époux trop sévère?</p>
+
+<p>Il repassa dans sa mémoire
+les scènes des premiers temps,
+où les fantaisies arbitraires, les
+bouderies de Marianne, traitées
+par lui comme les erreurs d'une
+enfant chérie, étaient blâmées
+avec douceur, réprimées avec
+mesure.</p>
+
+<p>--J'ai agi comme je le devais,
+pensa l'époux offensé: c'est
+donc elle qui est coupable, elle
+seule... Irai-je la poursuivre?
+Faut-il la forcer à rentrer au foyer
+qu'elle a souillé? Quel visage
+lui ferai-je, grand Dieu! et
+de quelle façon accueillerai-je à
+son retour l'épouse que la force
+et non le repentir ramène auprès
+de moi?</p>
+
+<p>Dournof frissonna d'horreur
+à la pensée que cette femme,
+qui déshonorait son nom, pourrait
+encore se présenter à sa vue.
+En effet, un jour, lasse de courir
+le monde, lasse de porter le
+poids d'une situation inavouable,
+Marianne pourrait rentrer au logis;
+elle pourrait venir pleurer
+à ses pieds, implorer son pardon,
+parler de ses enfants.. Que
+ferait-il, lui, Dournof, contre les
+larmes de cette créature insensée,
+qui ne savait vouloir ni le
+bien ni le mal? La chasserait-il?
+Mais alors elle pourrait l'accuser
+de la rejeter dans le vice.
+L'accueillir?... Quel opprobre
+que de respirer le même air que
+cette femme menteuse et adultère!</p>
+
+<p>Il rentra dans son cabinet. La
+chambre de Sophie, noire et vide,
+avait donné un autre cours
+à ses pensées. Qu'allait devenir
+sa fille au berceau, cette innocente,
+destinée à grandir auprès
+de sa mère indigne?</p>
+
+<p>Pauvre petite! Son avenir entier
+allait être brisé par celle qui
+aurait dû la protéger! Faudrait-il
+que son âme virginale fût ternie
+dans sa fleur par les propos
+du monde? Devrait elle mépriser
+sa mère ou succomber comme elle?</p>
+
+<p>Dournof, accablé, ne vit plus
+de bornes à son désespoir. De
+quelque côté qu'il se tournât, il
+ne voyait aucun rayon. L'opinion
+publique, dont il faisait peu
+de cas pour lui-même, lui paraissait
+écrasante lorsqu'elle menaçait
+ses enfants. Il resta immobile,
+les mains serrées l'une
+contre l'autre, s'enfonçant les
+ongles dans la chair sans le sentir,
+tant sa douleur morale dépassait l'autre.</p>
+
+<p>Il leva les yeux au ciel, peut-être,
+pour pousser quelque clameur
+désespérée, et son regard
+rencontra le portrait d'Antonine.</p>
+
+<p>--Ah! s'écria-t-il, chère adorée,
+ma faute est envers toi! Je
+ne devais pas admettre une
+étrangère dans le sanctuaire de
+mon coeur, qui t'était consacré!
+Après t'avoir aimée, je ne devais
+plus aimer que mon devoir,
+je devais vivre pour l'humanité
+souffrante, que nous avons rêvé
+de consoler ensemble! J'aurais
+dû rester pauvre, j'aurais dû
+mépriser les honneurs et les dignités
+qui m'ont tourné la tête;
+sorti du peuple, je devais me
+consacrer à lui, et, puisque Dieu
+n'avait pas permis à ta bonté et
+à ta sagesse d'illuminer ma vie,
+je devais me croire condamné à
+la solitude, accepter cet arrêt;
+je devais vivre et mourir seul!</p>
+
+<p>La Niania entra sans bruit, et
+vint se placer en face de son maître.</p>
+
+<p>--Que veux-tu? demanda
+Dournof.</p>
+
+<p>La vieille femme s'inclina respectueusement
+devant lui.</p>
+
+<p>--La maîtresse est partie, dit-elle,
+je viens prendre tes ordres.</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Que ferons-nous de ses effets?</p>
+
+<p>--Rien, répondit péniblement
+Dournof, rien du tout.</p>
+
+<p>--Il faut alors les ranger et
+les mettre dans des caisses.</p>
+
+<p>--Oui... comme tu voudras.</p>
+
+<p>Le silence régna, lourd et
+cruel comme dans l'attente de la
+mort.</p>
+
+<p>--Maître, reprit la vieille servante,
+tu es triste? Dournof
+éclata d'un rire amer.</p>
+
+<p>--Veux-tu que je me réjouisse?
+Tu as peut-être raison, car,
+à coup sûr, rien n'ira désormais
+plus fâcheusement qu'avant.</p>
+
+<p>La Niania secoua la tête.</p>
+
+<p>--Tu parles mal, répondit-elle;
+tu ne sais pas te soumettre
+à la volonté de Dieu.</p>
+
+<p>--C'est vrai! s'écria Dournof
+je ne sais pas me soumettre!
+Mais aussi, pourquoi ce coup
+après l'autre? Pourquoi de ces
+deux femmes est-ce l'ange qui a
+succombé et le démon qui vit,
+et qui vivra pour mon malheur
+et celui de mes enfants?</p>
+
+<p>--Tu blasphèmes, mon maître,
+dit sévèrement la Niania,
+les voies de Dieu sont impénétrables.</p>
+
+<p>--Soit, répondit Dournof;
+mais, vois-tu, Niania, lorsque je
+pense à Antonine, je ne puis
+comprendre comment j'ai épousé Marianne.</p>
+
+<p>La Niania inclina gravement
+la tête.</p>
+
+<p>--Notre Antonine était un ange,
+dit-elle, et cependant elle a
+péché contre le ciel, en recherchant
+la mort avant son temps.
+Vous êtes impatients, vous au
+très jeunes gens, vous ne savez
+pas supporter la douleur; vous
+voulez que la vie soit toujours
+rose et gaie, et, lorsque le malheur
+vient, au lieu de le recevoir
+comme une épreuve destinée à
+vous rendre meilleurs, vous vous
+enfuyez comme des enfants peureux.
+Il faut être homme, accepter
+la vie telle que Dieu la donne,
+et s'y soumettre.</p>
+
+<p>--Quand on le peut, murmura
+Dournof. O Antonine! j'aurais
+été si heureux avec vous!</p>
+
+<p>Dournof connut alors une
+douleur plus âpre, plus amère
+encore que toutes les anciennes
+douleurs: le chagrin d'avoir perdu
+Antonine devenait d'autant
+plus cruel qu'il comparait le
+passé au présent. Peu à peu, le
+présent lui devint intolérable; il
+cessa de s'occuper de ses propres
+affaires, réservant tous ses
+soins pour son tribunal; son fils
+Serge, lui-même, ne parvenait
+guère à le distraire; l'enfant,
+resté délicat, était sujet à des
+attaques fréquentes de la terrible
+maladie qui ne cessait de le
+menacer. L'existence du malheureux
+père s'écoulait donc
+ainsi entre la crainte de perdre
+son fils et celle de voir revenir
+sa femme; ce fut la seconde qui
+se réalisa.</p>
+
+<p>Trois ans après la fuite de Marianne,
+il se vit annoncer une
+femme simplement mise, qui
+conduisait une petite fille de
+quatre ans à peine. Admise dans
+le cabinet du président, cette
+femme tira une lettre de sa poche
+et la présenta à Dournof,
+qui reconnut à la fois l'écriture
+de Marianne et la nourrice de
+Sophie. Avant de lire la lettre,
+il regarda l'enfant; la ressemblance
+de cette petite avec son
+frère n'était pas très-frappante,
+mais Dournof reconnut ses yeux
+à lui-même, et les boucles de
+cheveux qui garnissaient autrefois
+son front maintenant près
+que chauve.</p>
+
+<p>--Sophie? dit-il.</p>
+
+<p>La petite s'avança et le regarda
+avec confiance.</p>
+
+<p>--Sophie, dit-il encore, sais-tu
+que je suis ton papa?</p>
+
+<p>L'enfant secoua la tête.</p>
+
+<p>--Mon papa était là-bas, dit-elle
+mais il y a longtemps qu'il
+est parti.</p>
+
+<p>--Ne dites pas de bêtises, mademoiselle,
+interrompit la nourrice,
+on vous a dit que vous alliez
+voir votre papa; c'est le président
+qui est votre père.</p>
+
+<p>Dournof attira à lui la petite
+fille et l'embrassa avec tendresse,
+avec pitié, le coeur plein de
+larmes à la vue de cette innocence
+déjà souillée,--qui serait
+souillée quand l'enfant, devenue
+grandelette, se souviendrait du
+passé qu'on tenterait vainement
+de lui faire oublier.</p>
+
+<p>La nourrice tendait toujours
+au président la lettre qu'il évitait
+de prendre; elle la déposa
+devant lui sur le bureau; après
+une longue hésitation, il finit
+par l'ouvrir.</p>
+
+<p>La petite fille le regardait, les
+yeux pleins d'étonnement, et le
+père infortuné retrouvait dans
+les regards, dans les gestes, dans
+les grâces mêmes du sourire enfantin,
+la ressemblance fatale qui
+devait faire de cette enfant une
+seconde Marianne. Le geste était
+déjà maniéré, le regard manquait
+de franchise... c'était une
+petite femme que Dournof avait
+sous les yeux, une de ces enfants
+précoces qui se font des
+mines aux Tuileries, en singeant
+les amies de leur mère, et, hélas!
+leur mère elle-même. Dournof
+poussa un profond soupir,
+baisa tristement les boucles
+blondes de sa fille, et lut la lettre:</p>
+
+<p>--"J'ai ouvert les yeux sur
+ma faute, disait Marianne, et je
+vous envoie votre enfant en messagère
+de paix. Vous ne refuserez
+pas à cette innocente le pardon
+de sa mère coupable; je
+voudrais rentrer sous votre toit,
+et j'y mènerais désormais la vie
+d'une bonne mère de famille."</p>
+
+<p>Ici, Dournof sourit amèrement.</p>
+
+<p>"Je comprends ce qu'une réponse
+vous coûterait, continuait
+cette singulière épître; aussi, je
+considérerai votre silence comme
+une autorisation à rentrer
+chez vous. Ne continuons pas à
+donner au monde le spectacle
+d'un ménage désuni. Je vous ai
+tendrement aimé, et, si vous
+voulez me pardonner, nous pourrons
+encore être très heureux."</p>
+
+<p>N'obtenant aucune marque
+d'approbation ou de réprobation,
+la nourrice dit doucement:</p>
+
+<p>--Eh bien, monsieur, qu'ordonnez-vous
+que l'on fasse?</p>
+
+<p>Dournof tressaillit, comme sortant
+d'un rêve.</p>
+
+<p>--Allez à votre ancienne
+chambre, dît-il, vous resterez
+ici.</p>
+
+<p>Il embrassa encore une fois la
+petite fille, et, lorsqu'elle eut
+disparu, il se leva et parcourut
+longtemps son cabinet de long
+en large.</p>
+
+<p>--Heureux! heureux ensemble!
+Quelle triste ironie! pensait-il
+en marchant d'un pas lent
+et mesuré comme le balancier
+d'une horloge. Heureux! dans
+une union souillée par l'infamie,
+avec le souvenir du passé entre
+elle et moi, avec une image adultère
+entre nous au foyer conjugal!...
+Elle pourrait l'oublier,
+elle! elle pourrait peut-être
+éprouver encore pour moi le
+genre de passion légère et superficielle
+que son âme frivole
+est susceptible de ressentir... Elle
+serait heureuse, mais moi...?</p>
+
+<p>Il s'arrêta vaguement par la
+fenêtre, puis reporta ses regards
+autour de l'appartement, et s'arrêta
+devant le portrait d'Antonine.</p>
+
+<p>--Voilà le bonheur, se dit-il.
+Le bonheur! c'était de ne plus
+voir ici cette femme que je hais;
+c'était de vivre paisiblement
+avec la Niania et mon Serge,
+c'était d'oublier qu'il était au
+monde d'autres êtres m'appartenant
+que ces deux âmes qui
+m'aiment uniquement. C'était de
+vivre à trois sous l'oeil d'Antonine,
+qui nous regardait avec
+complaisance et qui daignait
+nous sourire d'en haut! Oui, depuis
+que je t'ai perdue, ma chère
+protectrice, je n'ai été heureux
+qu'ici, pendant que, dans le recueillement
+de ma vie intérieure,
+j'écoutais les conseils que tu
+donnais à ma conscience! Et
+maintenant, Antonine, qu'ordonnes-tu?
+Faut-il chasser de
+mon seuil cette femme, ma pire
+ennemie, faut-il lui faire place,
+et, par respect pour ses enfants
+en bas âge, étouffer mes sentiments
+d'aversion et de dégoût!</p>
+
+<p>A l'idée de retrouver Marianne
+en face de lui, de voir revenir
+dans sa maison,--désormais
+grave et silencieuse, égayée
+seulement par les cris joyeux de
+Serge,--la foule bruyante et dissipée
+qui l'assiégeait autrefois,
+Dournof sentit le coeur lui manquer.</p>
+
+<p>--Je ne peux pas! s'écriait il
+en tordant ses mains désespérées.</p>
+
+<p>--Il le faut pourtant! lui disait
+sa conscience; comment refuser
+à cette égarée le seul moyen
+qui lui reste de revenir à
+la vertu? Comment retirer ce
+brin de paille à une âme en détresse?
+Dormirais-tu tranquille
+si tu pensais que tu as rejeté au
+gouffre du vice l'épouse qui porte
+ton nom, la mère de tes enfants,
+lorsque tu pouvais la sauver
+en lui ouvrant la porte?</p>
+
+<p>--Eh bien, non! Je ne puis
+pas! répéta Dournof. C'est au-dessus
+de mes forces.</p>
+
+<p>Après avoir médité longtemps,
+il prit une résolution soudaine et
+se rendit à la chambre de son
+fils. Les deux enfants jouaient
+déjà ensemble sur le tapis, comme
+s'ils ne s'étaient jamais quittés.</p>
+
+<p>--Niania, dit Dournof, viens
+ici.</p>
+
+<p>La Niania obéit, et suivit son
+maître dans le cabinet.</p>
+
+<p>--Sais tu que ma femme veut
+revenir? demanda brusquement
+le président.</p>
+
+<p>--La nourrice vient de me le
+dire, répondit la vieille femme
+en baissant la tête.</p>
+
+<p>--Où est-elle?</p>
+
+<p>--A Varsovie.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce qu'elle fait là?</p>
+
+<p>--Elle attend que tu lui permettes
+de revenir.</p>
+
+<p>--Et si je refuse?</p>
+
+<p>La Niania regarda son maitre
+d'un air tout surpris.</p>
+
+<p>--Comment pourrais tu lui
+refuser? demanda-t-elle; n'est-elle
+pas ta femme?</p>
+
+<p>Dournof, surpris à son tour,
+examina plus attentivement la
+vieille bonne. Elle avait l'air
+morne, mais non révolté. Celle-là
+connaissait la patience et la
+résignation.</p>
+
+<p>--Mais, reprit-il, tu sais que
+j'ai à me plaindre d'elle.</p>
+
+<p>--Nul n'est sans péché, mon
+maitre, répondit l'humble servante.
+Si elle a envie de bien
+faire, tu dois lui permettre d'essayer.</p>
+
+<p>--Et si elle recommence?</p>
+
+<p>La Niania fit un signe de la
+croix.</p>
+
+<p>--Que Dieu nous préserve
+d'un semblable malheur! dit-elle.
+Pourquoi appelles tu le mal
+sur ta maison? Elle ne tombera
+pas deux fois dans la même
+faute.</p>
+
+<p>--Et si elle y retombe? insista
+Dournof irrité.</p>
+
+<p>--Tu veux en savoir plus long
+que l'Esprit-Saint, dit la Niania
+d'un ton de reproche, ce n'est
+pas bien.</p>
+
+<p>Dournof se tut pendant quelques
+instants.</p>
+
+<p>--Alors, dit il ensuite, tu veux
+qu'elle revienne?</p>
+
+<p>--Elle doit revenir, fit la
+conscience loyale de la Niania.</p>
+
+<p>--Tu ne l'aimes pourtant guère,
+toi qui veux la ramener ici,
+et elle t'aime encore moins!</p>
+
+<p>--C'est vrai, maître; mais tu
+m'as promis que je ne quitterais
+pas notre Serge, et, d'ailleurs,
+elle doit revenir ici; c'est la place
+que Dieu lui a donnée.</p>
+
+<p>Dournof fit un geste de la
+main, grave et triste. La Niania
+le comprit et se retira.</p>
+
+<p>Ce jour-là, le président oublia
+de dîner; les récits de Serge,
+enchanté de sa petite soeur
+toute extraordinaire et toute
+mondaine pour lui accoutumé à
+la solitude, ne purent distraire
+le père de sa rêverie soucieuse.
+Sa lampe brûla bien avant dans
+la nuit, et enfin, lassé de combattre,
+il céda et écrivit: "Vous
+pouvez revenir."</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p>Quelques jours après, madame
+Dournof rentrait chez elle.
+On aurait pu croire à quelque
+embarras, quelque gêne vis-à-vis
+de son mari et de sa maison:
+il n'en fut rien. Sans doute, au
+fond d'elle-même, Marianne
+sentait bien la fausseté de sa
+position, mais elle paya d'orgueil,
+et montra à tous un visage
+altier.</p>
+
+<p>Son équipée n'avait pas fait
+grand bruit dans le monde, à
+cause de la réserve de Dournof,
+qui en avait imposé aux curieux;
+son retour ne fut pas considéré
+comme un événement de grande
+importance. M. Mérof avait
+toujours dit que sa fille était retenue
+à l'étranger par le soin de
+sa santé, et ses amis avaient fait
+semblant de le croire. Le retour
+de Marianne ne fut donc signalé
+au dehors par aucune circonstance
+particulière.</p>
+
+<p>Le soir de ce premier jour,
+si embarrassant pour tout le
+monde, excepté pour Marianne
+seule,--peut-être,--lorsque les
+enfants furent couchés, madame
+Dournof entra dans le cabinet
+de son mari.</p>
+
+<p>Alors il releva la tête et fronça
+le sourcil il n'entrait pas dans
+ses plans de permettre de semblables
+intrusions; mais, avant
+qu'il eût pu ouvrir la bouche, sa
+femme s'était assise en face de
+lui, et lui parlait affectueusement.</p>
+
+<p>Les années d'absence avaient
+prodigieusement embelli madame
+Dournof; elle avait perdu
+les grâces enfantines qu'elle
+avaient conservées si longtemps
+après son mariage, mais elle en
+avait acquis d'autres plus féminines,
+plus artificielles peut être,
+plus séduisantes aussi. Marianne
+savait désormais profiter de
+tout ce que la toilette peut ajouter
+à la beauté d'une femme, et
+aussi de tout ce que la beauté
+d'une femme peut obtenir de
+ceux qui y sont accessibles.</p>
+
+<p>--Vous êtes vraiment bon,
+mon ami disait Marianne d'une
+voix musicale, un peu voilée,
+qui était chez elle un charme
+nouveau. Le timbre de cristal
+avait disparu, mais la passion
+contenue vibrait désormais dans
+ses moindres paroles. Vous êtes
+bon de m'avoir écrit de revenir,
+et je ne puis vous en exprimer
+toute ma reconnaissance.</p>
+
+<p>Les yeux de Marianne, venant
+en aide à les paroles, se
+posèrent sur Dournof avec une
+émotion discrète. Le président
+resta immobile, et son regard ne
+quitta pas le tapis.</p>
+
+<p>--Je sais tout ce que je vous
+dois, reprit Marianne, et je ne
+serai point ingrate. J'ai beaucoup
+réfléchi depuis quelques
+années, et je me suis dit que
+vous n'étiez pas seul responsable
+de ma... mon erreur.</p>
+
+<p>--Vraiment? répondit Dournof
+d'un ton glacé, vous avez
+trouvé cela? Vous êtes bien bonne.</p>
+
+<p>Sans relever l'ironie de ces paroles,
+Marianne continua, les
+yeux baissés, cette fois.</p>
+
+<p>--Oui... j'étais trop jeune
+peut-être... dans tous les cas,
+trop enfant; je n'ai pas su apprécier
+votre mérite: votre sérieux
+m'a paru de la froideur;
+votre dignité, de l'orgueil... Vous
+étiez trop grave pour moi...</p>
+
+<p>--Comme elle ment! pensa
+Dournof en se rappelant les premiers
+jours de leur union, où,
+enivré par la grâce et la beauté
+de cette charmante femme qui
+semblait l'adorer, qui l'adorait
+même sincèrement, il ne songeait
+guère à garder son sérieux
+et sa dignité près d'elle. Mais il
+continua de se taire.</p>
+
+<p>--Et pourtant, reprit Marianne,
+je vous ai passionnément aimé;
+oui, malgré votre sourire
+sarcastique, je vous ai aimé, vous
+le savez bien!</p>
+
+<p>--Pourquoi avez-vous cessé!
+demanda Dournof d'un ton tranquille.</p>
+
+<p>--Parce que... parce que vous
+avez été trop dur pour moi, s'écria
+Marianne avec véhémence,
+parce que vous n'aimiez pas ce
+que j'aimais, parce que vous n'avez
+cessé de contrarier mes
+goûts, parce que mes amis devenaient
+vos ennemis.</p>
+
+<p>--Vous choisissiez bien vos
+amis, en effet, interrompit Dournof,
+en regardant fixement sa
+femme. Devais-je, en vérité, en lui
+faire les miens?</p>
+
+<p>Marianne rougit et frissonna
+de la tête aux pieds.</p>
+
+<p>--Il va me tuer, pensa-t-elle.</p>
+
+<p>--C'est le désespoir qui m'a entraînée
+à la chute, dit-elle tout
+haut, les yeux mouillés de larmes,
+avec un attendrissement indicible
+dans la voix; c'est parce
+que vous ne m'aimiez plus...</p>
+
+<p>--Ce n'est pas moi qui ai rompu
+le premier les liens de tendresse
+qui rendaient notre vie
+heureuse autrefois.</p>
+
+<p>--C'est vous, Serge, c'est
+vous, répliqua Marianne en se di
+levant.</p>
+
+<p>Elle s'approcha de son mari,
+jeta à son cou ses bras admirables,
+et, couchant sur son épaule
+ses boucles blondes et vaporeuses,
+elle murmura:</p>
+
+<p>--Je t'aime toujours, Serge,
+pardonne moi, soyons encore
+heureux de nous aimer.</p>
+
+<p>Surpris d'abord par la soudaineté
+de ce mouvement si peu
+prévu, Dournof n'avait pu en
+croire ses propres yeux; mais,
+en sentant sur sa poitrine le visage
+de Marianne, il recula en
+arrière, saisi d'un tremblement
+violent, qui le secouait de la tête aux pieds.</p>
+
+<p>--Vous, s'écria-t-il, en s'arrachant
+des bras de sa femme, serrés
+autour de lui, vous osez...</p>
+
+<p>--J'étais jalouse, Serge, murmura
+Marianne, en essayant de
+saisir la main qu'il lui refusait.</p>
+
+<p>--Jalouse? Et où donc dans
+ma conduite avez-vous l'ombre
+d'un doute, d'un simple doute?</p>
+
+<p>Marianne releva fièrement sa
+tête repentante, et, indiquant du
+doigt le portrait d'Antonine.</p>
+
+<p>--Ici, dit-elle.</p>
+
+<p>Dournof regarda sa femme un
+instant d'un regard fixe qui la fit
+pâlir; puis, la saisissant brutalement
+par le poignet, il la précipita
+à genoux.</p>
+
+<p>--Misérable, dit-il, misérable...
+Il essaya de parler, mais ne
+put trouver les mots qu'il cherchait;
+sa colère était si forte
+qu'il avait perdu le jugement.</p>
+
+<p>Marianne, éperdue, restait à
+genoux; il lui lâcha le bras et la
+regarda, faisant un pas en arrière.</p>
+
+<p>--Vous avez osé outrager une
+sainte! Oui, je suis coupable,
+vous avez raison; j'aurais dû
+toute ma vie rester fidèle au culte
+de cet ange envolé; j'ai failli,
+mais seulement le jour où j'ai
+cédé à vos séductions. Vous êtes
+la chair, vous, elle était l'esprit;
+vous n'avez rien de commun
+avec elle, vous n'avez jamais
+marché dans les mêmes sentiers.
+Il se détourna avec dégoût.
+Marianne profita de ce mouvement
+pour se relever. Sa feinte
+humilité avait disparu.</p>
+
+<p>--Je vous offrais la paix, dit-elle
+d'un ton dur, c'est vous qui
+avez choisi la guerre, je l'accepte;
+mais maintenant vous êtes
+responsable de l'avenir. Je resterai
+ici, je vous en préviens, car,
+pour me chasser, il faudrait employer
+la violence, et vous n'oserez pas.</p>
+
+<p>Elle sortit là-dessus; le bruit
+de sa robe traînante retentit un
+instant dans la pièce voisine, puis
+s'éloigna, et tout resta morne et
+Muet.</p>
+
+<p>Dournof le prit la tête à deux
+mains. Tout chancelait autour de
+lui, mais il ne savait de quel côté
+tourner ses regards. Après un
+instant de la plus cruelle torture,
+il sonna. La Niania parut.</p>
+
+<p>--Niania, dit-il, tu aimes mes
+enfants?</p>
+
+<p>--Comme toi, mon maître répondit
+la vieille femme.</p>
+
+<p>--Tu me jures de ne jamais
+les abandonner?</p>
+
+<p> Pourquoi les abandonnerai-je?
+fit la Niania en haussant les
+épaules; quand je mourrai seulement,
+pas avant, bien sûr.</p>
+
+<p>--C'est bien. Dis au cocher
+d'atteler.</p>
+
+<p>--A cette heure? demanda-t-elle surprise.</p>
+
+<p>--Oui, j'ai affaire. Et vite.
+Elle obéit en silence, comme
+toujours. Dournof, resté seul, se
+mit à son bureau et rangea divers
+papiers; il écrivit plusieurs
+lettres qu'il mit en évidence, dont
+une adressée à son beau-père.
+Puis il chercha dans un tiroir les
+lettres d'Antonine, les relut d'un
+coup d'oeil et les mit à brûler le
+dans la cheminée. Comme il jetait
+un dernier regard autour de
+lui, il aperçut le portrait de la
+jeune fille; aussitôt il le décrocha,
+retira la photographie de
+son cadre, et la joignit aux lettres
+déjà en cendres. Il regardait
+le papier se tordre sous l'action
+du feu; bientôt il ne resta
+plus qu'un monceau de cendres
+noires qui conservaient la forme
+du portrait, et où couraient des
+étincelles rouges. Quand la dernière
+ étincelle eut disparu, il
+donna un coup de pincette dans
+les charbons ardents, et tout s'évanouit.</p>
+
+<p>--La voiture est prête, vint
+dire la Niania.</p>
+
+<p>Dournof fit un signe de tête.</p>
+
+<p>--Tu vas loin, seul, la nuit?
+fit la Niania inquiète, s'il allait
+t'arriver malheur?</p>
+
+<p>--Il ne peut plus m'arriver de
+malheur, répondit Dournof, en
+se dirigeant vers la chambre de
+son fils.</p>
+
+<p>Par ordre de Marianne, on
+avait réuni les deux enfants dans
+la même pièce. Ils dormaient
+l'un et l'autre, chacun dans son
+berceau; le même reflet de joie
+et de paix enfantine illuminait
+ces deux visages. Dournof les
+contempla avec une égale tendresse,
+les embrassa l'un après
+l'autre, et sortit de la chambre.</p>
+
+<p>La vieille Niania le suivait,
+inquiète comme un chien qui
+voit son maître partir sans lui.</p>
+
+<p>Dournof se retourna, et l'embrassa
+sur son front parcheminé.</p>
+
+<p>--Tu veilleras bien sur eux,
+dit-il, et il disparut.</p>
+<br><br>
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<p>La nuit était toute noire, lorsque
+Dournof arriva à l'auberge
+de Pargolovo; il descendit à cet
+endroit, et ordonna à son cocher
+de retourner en ville au
+pas, mais sans laisser souffler les
+chevaux. Le cocher, qui n'était
+jamais venu là, car Dournof prenait
+toujours des voitures de
+louage pour accomplir ce pèlerinage,
+obéit sans faire de réflexion,
+et, au bout d'un instant,
+l'équipage disparut au tournant
+de la route. Le président prit
+alors le chemin du cimetière.
+C'était une froide nuit de novembre;
+la neige n'était pas encore
+tombée assez pour établir
+le traînage, mais de larges traînées
+de poussière neigeuse s'étendaient
+au loin, dans les ravins,
+dans les sillons, comme les
+plis d'une suaire sur la terre
+noire. Le croissant de la lune, à
+son déclin, donnait à peine assez
+de lumière pour qu'on pût
+distinguer la route. Au village,
+tout dormait sous le toit des cabanes,
+où dans chacune brillait
+la lampe des images. Ces faibles
+clartés de veilleuse semblaient
+des cierges placés auprès d'un
+mort. Dournof en fit la réflexion,
+puis prit à grands pas le chemin
+du cimetière.</p>
+
+<p>La bise soufflait dans les branchages,
+et soulevait de terre des
+poignées de neige fine qu'elle
+lançait au visage du président.
+Ce cimetière désolé n'avait ni
+fleurs ni couronnes à ses croix
+solitaires. Seule, la tombe d'Antonine,
+très reconnaissable de
+loin à cause de son élévation,
+était couverte de couronnes en
+métal argenté: c'était un soin
+de Dournof; il avait voulu que,
+même à l'époque où les fleurs
+ne peuvent vivre au dehors,
+quelque chose indiquât qu'Antonine
+n'était point délaissée.</p>
+
+<p>Il montait la colline sans s'apercevoir
+du froid âpre qui glaçait
+sur lui ses vêtements.</p>
+
+<p>--Je viens! je viens! murmurait-il.</p>
+
+<p>En ce moment, il ne pensait
+plus à Marianne, il l'avait bien
+oubliée; il refusait ce douloureux
+chemin de croix qu'il avait
+parcouru dix ans auparavant,
+avec la même intensité de souffrance,
+le même désespoir que
+lorsqu'il trébuchait dans le sentier
+escarpé, en portant la tête
+du cercueil d'Antonine. Arrivé
+au tombeau, il s'appuya à la
+croix, tout hors d'haleine d'avoir
+monté si vite. Tout était
+calme, noir, lugubre; la lune
+allait disparaître derrière les bois
+de l'autre côté du lac. Il posa
+ses lèvres sur la croix glacée.</p>
+
+<p>--Je suis venu, dit-il, parce
+que toi seule es la paix, toi seule
+es le salut. Console-moi, chère
+âme envolée, prends-moi dans
+tes bras comme un enfant malade.
+J'ai mal... mon coeur souffre...
+je suis las...</p>
+
+<p>Il s'assit sur la pierre, embrassant
+la croix de son bras
+gauche et appuyant sa tête sur
+le fer glacial. Peu à peu, ses
+yeux se fermèrent; son corps,
+fatigué par la lutte de son esprit,
+ploya sous le faix d'une
+langueur délicieuse. Le froid
+l'envahissait avec un irrésistible
+besoin de sommeil... "Console-moi,
+murmurait-il, calme-moi,
+j'ai besoin de repos et de paix."</p>
+
+<p>Il ne cherchait qu'un peu de
+sommeil et de repos. Il s'endormit
+bientôt sans conserver même
+la force de lutter. Peu à peu,
+une vision sembla monter du
+lac glacé: Antonine, vêtue de
+blanc, s'envolait doucement vers
+le ciel, et les plis traînants de
+son suaire, parure de vierge et
+d'épousée, enveloppaient Dournof
+endormi... il montait après
+elle, sans secousse et sans douleurs...
+Ce n'est pas une voix
+mortelle qui peut dire où s'acheva
+son rêve.</p>
+
+<p>Ce matin, on le trouva mort,
+appuyé à la croix qu'il tenait
+toujours entourée de son bras
+roidi.</p>
+
+<p>M. Mérof a pris les enfants
+chez lui; la lettre que son gendre
+lui avait laissée parlait d'un
+voyage lointain, dont la durée
+devait être illimitée; ce voyage
+eût peut être conduit Dournof
+en Amérique, si la mort n'eût
+mis fin à toutes ses hésitations.
+Quoi qu'il en soit, c'est le grand-père
+qui élève ses petits-enfants.
+La Niania a enseveli de ses
+propres mains le corps de Dournof,
+comme elle avait enseveli
+celui d'Antonine, et, dans son
+âme, elle bénit le Seigneur clément
+qui les a réunis. Elle est
+bien vieille, mais vigoureuse encore,
+et, dans la paisible maison
+de M. Mérof, elle veille, soir et
+matin, aux prières de la petite
+fille et du petit garçon qui n'oublient
+jamais: "Papa et ma tante
+Antonine qui sont au ciel,"
+car la vieille bonne est sûre que
+Dieu les a reçus dans sa miséricorde.</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Niania, by Henry Gréville (1842-1902)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NIANIA ***
+
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+Produced by Rénald Lévesque
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+works. See paragraph 1.E below.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
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