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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: La Dame aux camélias + +Author: Alexandre Dumas, fils + +Release Date: December, 2000 [eBook #2419] +[Most recently updated: April 29, 2022] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Walter Debeuf + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME AUX CAMÉLIAS *** + + + + +LA DAME AUX CAMÉLIAS + +par Alexandre Dumas, fils + + + + +Chapitre I + + +Mon avis est qu'on ne peut créer des personnages que lorsque l'on a +beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu'à la +condition de l'avoir sérieusement apprise. + +N'ayant pas encore l'âge où l'on invente, je me contente de raconter. + +J'engage donc le lecteur à être convaincu de la réalité de cette +histoire, dont tous les personnages, à l'exception de l'héroïne, vivent +encore. + +D'ailleurs, il y a à Paris des témoins de la plupart des faits que je +recueille ici, et qui pourraient les confirmer, si mon témoignage ne +suffisait pas. Par une circonstance particulière, seul je pouvais les +écrire, car seul j'ai été le confident des derniers détails sans +lesquels il eût été impossible de faire un récit intéressant et complet. + +Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance.--Le 12 du +mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche +jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité. +Cette vente avait lieu après décès. L'affiche ne nommait pas la personne +morte, mais la vente devait se faire rue d'Antin, nº 9, le 16, de midi à +cinq heures. + +L'affiche portait en outre que l'on pourrait, le 13 et le 14, visiter +l'appartement et les meubles. + +J'ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer +cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir. + +Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, nº 9. + +Il était de bonne heure, et cependant il y avait déjà dans l'appartement +des visiteurs et même des visiteuses, qui, quoique vêtues de velours, +couvertes de cachemires et attendues à la porte par leurs élégants +coupés, regardaient avec étonnement, avec admiration même, le luxe qui +s'étalait sous leurs yeux. + +Plus tard, je compris cette admiration et cet étonnement, car, m'étant +mis aussi à examiner, je reconnus aisément que j'étais dans +l'appartement d'une femme entretenue. Or, s'il y a une chose que les +femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde, +c'est l'intérieur de ces femmes, dont les équipages éclaboussent chaque +jour le leur, qui ont, comme elles et à côté d'elles, leur loge à +l'Opéra et aux Italiens, et qui étalent, à Paris, l'insolente opulence +de leur beauté, de leurs bijoux et de leurs scandales. + +Celle chez qui je me trouvais était morte: les femmes les plus +vertueuses pouvaient donc pénétrer jusque dans sa chambre. La mort avait +purifié l'air de ce cloaque splendide, et d'ailleurs elles avaient pour +excuse, s'il en était besoin, qu'elles venaient à une vente sans savoir +chez qui elles venaient. Elles avaient lu des affiches, elles voulaient +visiter ce que ces affiches promettaient et faire leur choix à l'avance; +rien de plus simple; ce qui ne les empêchait pas de chercher, au milieu +de toutes ces merveilles, les traces de cette vie de courtisane dont on +leur avait fait, sans doute, de si étranges récits. + +Malheureusement les mystères étaient morts avec la déesse, et, malgré +toute leur bonne volonté, ces dames ne surprirent que ce qui était à +vendre depuis le décès, et rien de ce qui se vendait du vivant de la +locataire. + +Du reste, il y avait de quoi faire des emplettes. Le mobilier était +superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Sèvres et de +Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelle, rien n'y +manquait. + +Je me promenai dans l'appartement et je suivis les nobles curieuses qui +m'y avaient précédé. Elles entrèrent dans une chambre tendue d'étoffe +perse, et j'allais y entrer aussi, quand elles en sortirent presque +aussitôt en souriant et comme si elles eussent eu honte de cette +nouvelle curiosité. Je n'en désirai que plus vivement pénétrer dans +cette chambre. C'était le cabinet de toilette, revêtu de ses plus +minutieux détails, dans lesquels paraissait s'être développée au plus +haut point la prodigalité de la morte. + +Sur une grande table, adossée au mur, table de trois pieds de large sur +six de long, brillaient tous les trésors d'Aucoc et d'Odiot. C'était là +une magnifique collection, et pas un de ces mille objets, si nécessaires +à la toilette d'une femme comme celle chez qui nous étions, n'était en +autre métal qu'or ou argent. Cependant cette collection n'avait pu se +faire que peu à peu, et ce n'était pas le même amour qui l'avait +complétée. + +Moi qui ne m'effarouchais pas à la vue du cabinet de toilette d'une +femme entretenue, je m'amusais à en examiner les détails, quels qu'ils +fussent, et je m'aperçus que tous ces ustensiles magnifiquement ciselés +portaient des initiales variées et des couronnes différentes. + +Je regardais toutes ces choses dont chacune me représentait une +prostitution de la pauvre fille, et je me disais que Dieu avait été +clément pour elle, puisqu'il n'avait pas permis qu'elle en arrivât au +châtiment ordinaire, et qu'il l'avait laissée mourir dans son luxe et sa +beauté, avant la vieillesse, cette première mort des courtisanes. + +En effet, quoi de plus triste à voir que la vieillesse du vice, surtout +chez la femme? Elle ne renferme aucune dignité et n'inspire aucun +intérêt. Ce repentir éternel, non pas de la mauvaise route suivie, mais +des calculs mal faits et de l'argent mal employé, est une des plus +attristantes choses que l'on puisse entendre. J'ai connu une ancienne +femme galante à qui il ne restait plus de son passé qu'une fille presque +aussi belle que, au dire de ses contemporains, avait été sa mère. Cette +pauvre enfant à qui sa mère n'avait jamais dit: tu es ma fille, que pour +lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-même avait nourri son +enfance, cette pauvre créature se nommait Louise, et, obéissant à sa +mère, elle se livrait sans volonté, sans passion, sans plaisir, comme +elle eût fait un métier si l'on eût songé à lui en apprendre un. + +La vue continuelle de la débauche, une débauche précoce, alimentée par +l'état continuellement maladif de cette fille, avait éteint en elle +l'intelligence du mal et du bien que Dieu lui avait donnée peut-être, +mais qu'il n'était venu à l'idée de personne de développer. + +Je me rappellerai toujours cette jeune fille, qui passait sur les +boulevards presque tous les jours à la même heure. Sa mère +l'accompagnait sans cesse, aussi assidûment qu'une vraie mère eût +accompagné sa vraie fille. J'étais bien jeune alors, et prêt à accepter +pour moi la facile morale de mon siècle. Je me souviens cependant que la +vue de cette surveillance scandaleuse m'inspirait le mépris et le +dégoût. + +Joignez à cela que jamais visage de vierge n'eut un pareil sentiment +d'innocence, une pareille expression de souffrance mélancolique. + +On eût dit une figure de la Résignation. + +Un jour, le visage de cette fille s'éclaira. Au milieu des débauches +dont sa mère tenait le programme, il sembla à la pécheresse que Dieu lui +permettait un bonheur. Et pourquoi, après tout, Dieu, qui l'avait faite +sans force, l'aurait-il laissée sans consolation, sous le poids +douloureux de sa vie? Un jour donc, elle s'aperçut qu'elle était +enceinte, et ce qu'il y avait en elle de chaste encore tressaillit de +joie. L'âme a d'étranges refuges. Louise courut annoncer à sa mère cette +nouvelle qui la rendait si joyeuse. C'est honteux à dire, cependant nous +ne faisons pas ici de l'immoralité à plaisir, nous racontons un fait +vrai, que nous ferions peut-être mieux de taire, si nous ne croyions +qu'il faut de temps en temps révéler les martyres de ces êtres, que l'on +condamne sans les entendre, que l'on méprise sans les juger; c'est +honteux, disons-nous, mais la mère répondit à sa fille qu'elles +n'avaient déjà pas trop pour deux et qu'elles n'auraient pas assez pour +trois; que de pareils enfants sont inutiles et qu'une grossesse est du +temps perdu. + +Le lendemain, une sage-femme, que nous signalons seulement comme l'amie +de la mère, vint voir Louise, qui resta quelques jours au lit, et s'en +releva plus pâle et plus faible qu'autrefois. + +Trois mois après, un homme se prit de pitié pour elle et entreprit sa +guérison morale et physique; mais la dernière secousse avait été trop +violente, et Louise mourut des suites de la fausse couche qu'elle avait +faite. + +La mère vit encore: comment? Dieu le sait. + +Cette histoire m'était revenue à l'esprit pendant que je contemplais les +nécessaires d'argent, et un certain temps s'était écoulé, à ce qu'il +paraît, dans ces réflexions, car il n'y avait plus dans l'appartement +que moi et un gardien qui, de la porte, examinait avec attention si je +ne dérobais rien. + +Je m'approchai de ce brave homme à qui j'inspirais de si graves +inquiétudes. + +--Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous me dire le nom de la personne qui +demeurait ici? + +--Mademoiselle Marguerite Gautier. + +Je connaissais cette fille de nom et de vue. + +--Comment! Dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte? + +--Oui, monsieur. + +--Et quand cela? + +--Il y a trois semaines, je crois. + +--Et pourquoi laisse-t-on visiter l'appartement? + +--Les créanciers ont pensé que cela ne pouvait que faire monter la +vente. Les personnes peuvent voir d'avance l'effet que font les étoffes +et les meubles; vous comprenez, cela encourage à acheter. + +--Elle avait donc des dettes? + +--Oh! Monsieur, en quantité. + +--Mais la vente les couvrira sans doute? + +--Et au-delà . + +--À qui reviendra le surplus, alors? + +--À sa famille. + +--Elle a donc une famille? + +--À ce qu'il paraît. + +--Merci, monsieur. + +Le gardien, rassuré sur mes intentions, me salua, et je sortis. + +--Pauvre fille! me disais-je en rentrant chez moi, elle a dû mourir bien +tristement, car, dans son monde, on n'a d'amis qu'à la condition qu'on +se portera bien. Et malgré moi je m'apitoyais sur le sort de Marguerite +Gautier. + +Cela paraîtra peut-être ridicule à bien des gens, mais j'ai une +indulgence inépuisable pour les courtisanes, et je ne me donne même pas +la peine de discuter cette indulgence. + +Un jour, en allant prendre un passeport à la préfecture, je vis dans une +des rues adjacentes une fille que deux gendarmes emmenaient. J'ignore ce +qu'avait fait cette fille; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle +pleurait à chaudes larmes en embrassant un enfant de quelques mois dont +son arrestation la séparait. Depuis ce jour, je n'ai plus su mépriser +une femme à première vue. + + + + +Chapitre II + + +La vente était pour le 16. + +Un jour d'intervalle avait été laissé entre les visites et la vente pour +donner aux tapissiers le temps de déclouer les tentures, rideaux, etc. + +À cette époque, je revenais de voyage. Il était assez naturel que l'on +ne m'eût pas appris la mort de Marguerite comme une de ces grandes +nouvelles que ses amis apprennent toujours à celui qui revient dans la +capitale des nouvelles. Marguerite était jolie, mais autant la vie +recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu. Ce +sont de ces soleils qui se couchent comme ils se sont levés, sans éclat. +Leur mort, quand elles meurent jeunes, est apprise de tous leurs amants +en même temps, car, à Paris presque tous les amants d'une fille connue +vivent en intimité. Quelques souvenirs s'échangent à son sujet, et la +vie des uns et des autres continue sans que cet incident la trouble même +d'une larme. + +Aujourd'hui, quand on a vingt-cinq ans, les larmes deviennent une chose +si rare qu'on ne peut les donner à la première venue. C'est tout au plus +si les parents qui payent pour être pleurés le sont en raison du prix +qu'ils y mettent. + +Quant à moi, quoique mon chiffre ne se retrouvât sur aucun des +nécessaires de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette pitié +naturelle que je viens d'avouer tout à l'heure me faisaient songer à sa +mort plus longtemps qu'elle ne méritait peut-être que j'y songeasse. + +Je me rappelais avoir rencontré Marguerite très souvent aux +Champs-Elysées, où elle venait assidûment, tous les jours, dans un petit +coupé bleu attelé de deux magnifiques chevaux bais, et avoir alors +remarqué en elle une distinction peu commune à ses semblables, +distinction que rehaussait encore une beauté vraiment exceptionnelle. + +Ces malheureuses créatures sont toujours, quand elles sortent, +accompagnées on ne sait de qui. + +Comme aucun homme ne consent à afficher publiquement l'amour nocturne +qu'il a pour elles, comme elles ont horreur de la solitude, elles +emmènent ou celles qui, moins heureuses, n'ont pas de voiture, ou +quelques-unes de ces vieilles élégantes dont rien ne motive l'élégance, +et à qui l'on peut s'adresser sans crainte, quand on veut avoir quelques +détails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent. + +Il n'en était pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux +Champs-Elysées toujours seule, dans sa voiture, où elle s'effaçait le +plus possible, l'hiver enveloppée d'un grand cachemire, l'été vêtue de +robes fort simples; et, quoiqu'il y eût sur sa promenade favorite bien +des gens qu'elle connût, quand par hasard elle leur souriait, le sourire +était visible pour eux seuls, et une duchesse eût pu sourire ainsi. + +Elle ne se promenait pas du rond-point à l'entrée des Champs-Elysées, +comme le font et le faisaient toutes ses collègues. Ses deux chevaux +l'emportaient rapidement au Bois. Là , elle descendait de voiture, +marchait pendant une heure, remontait dans son coupé, et rentrait chez +elle au grand trot de son attelage. + +Toutes ces circonstances, dont j'avais quelquefois été le témoin, +repassaient devant moi, et je regrettais la mort de cette fille comme on +regrette la destruction totale d'une belle Å“uvre. + +Or, il était impossible de voir une plus charmante beauté que celle de +Marguerite. + +Grande et mince jusqu'à l'exagération, elle possédait au suprême degré +l'art de faire disparaître cet oubli de la nature par le simple +arrangement des choses qu'elle revêtait. Son cachemire, dont la pointe +touchait à terre, laissait échapper de chaque côté les larges volants +d'une robe de soie, et l'épais manchon qui cachait ses mains et qu'elle +appuyait contre sa poitrine, était entouré de plis si habilement +ménagés, que l'Å“il n'avait rien à redire, si exigeant qu'il fut, au +contour des lignes. + +La tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière. +Elle était toute petite, et sa mère, comme dirait de Musset, semblait +l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin. + +Dans un ovale d'une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs +surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint; voilez ces +yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre +sur la teinte rose des joues; tracez un nez fin, droit, spirituel, aux +narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie +sensuelle; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient +gracieusement sur des dents blanches comme du lait; colorez la peau de +ce velouté qui couvre les pêches qu'aucune main n'a touchées, et vous +aurez l'ensemble de cette charmante tête. + +Les cheveux, noirs comme du jais, ondés naturellement ou non, +s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux, et se perdaient +derrière la tête, en laissant voir un bout des oreilles, auxquelles +brillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs +chacun. + +Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite +l'expression virginale, enfantine même qui le caractérisait? C'est ce +que nous sommes forcés de constater sans le comprendre. + +Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Vidal, le seul +homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce +portrait pendant quelques jours à ma disposition, et il était d'une si +étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour +lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi. + +Parmi les détails de ce chapitre, quelques-uns ne me sont parvenus que +plus tard; mais je les écris tout de suite pour n'avoir pas à y revenir, +lorsque commencera l'histoire anecdotique de cette femme. + +Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait +toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait +une pièce nouvelle, on était sûr de l'y voir, avec trois choses qui ne +la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de +rez-de-chaussée: sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de +camélias. + +Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et +pendant cinq ils étaient rouges; on n'a jamais su la raison de cette +variété de couleurs, que je signale sans pouvoir l'expliquer, et que les +habitués des théâtres où elle allait le plus fréquemment et ses amis +avaient remarquée comme moi. + +On n'avait jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias. +Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer +la Dame aux Camélias, et ce surnom lui était resté. + +Je savais, en outre, comme tous ceux qui vivent dans un certain monde, à +Paris, que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus +élégants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mêmes s'en vantaient, +ce qui prouvait qu'amants et maîtresse étaient contents l'un de l'autre. + +Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage à Bagnères, elle +ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc étranger, énormément +riche et qui avait essayé de la détacher le plus possible de sa vie +passée, ce que, du reste, elle avait paru se laisser faire d'assez bonne +grâce. + +Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet. + +Au printemps de 1842, Marguerite était si faible, si changée que les +médecins lui ordonnèrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnères. + +Là , parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait +non seulement la même maladie, mais encore le même visage que +Marguerite, au point qu'on eût pu les prendre pour les deux sÅ“urs. +Seulement la jeune duchesse était au troisième degré de la phtisie, et +peu de jours après l'arrivée de Marguerite elle succombait. + +Un matin, le duc, resté à Bagnères comme on reste sur le sol qui +ensevelit une partie du cÅ“ur, aperçut Marguerite au détour d'une allée. + +Il lui sembla voir passer l'ombre de son enfant et, marchant vers elle, +il lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et, sans lui demander qui +elle était, implora la permission de la voir et d'aimer en elle l'image +vivante de sa fille morte. + +Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et d'ailleurs +n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui +demandait. + +Il se trouvait à Bagnères des gens qui la connaissaient, et qui vinrent +officiellement avertir le duc de la véritable position de mademoiselle +Gautier. Ce fut un coup pour le vieillard, car là cessait la +ressemblance avec sa fille; mais il était trop tard. La jeune femme +était devenue un besoin de son cÅ“ur et son seul prétexte, sa seule +excuse de vivre encore. + +Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire, +mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui +offrant en échange de ce sacrifice toutes les compensations qu'elle +pourrait désirer. Elle promit. + +Il faut dire qu'à cette époque, Marguerite, nature enthousiaste, était +malade. Le passé lui apparaissait comme une des causes principales de sa +maladie, et une sorte de superstition lui fit espérer que Dieu lui +laisserait la beauté et la santé, en échange de son repentir et de sa +conversion. + +En effet, les eaux, les promenades, la fatigue naturelle et le sommeil +l'avaient à peu près rétablie quand vint la fin de l'été. + +Le duc accompagna Marguerite à Paris, où il continua de venir la voir +comme à Bagnères. + +Cette liaison, dont on ne connaissait ni la véritable origine, ni le +véritable motif, causa une grande sensation ici, car le duc, connu par +sa grande fortune, se faisait connaître maintenant par sa prodigalité. + +On attribua au libertinage, fréquent chez les vieillards riches, ce +rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On supposa tout, +excepté ce qui était. + +Cependant le sentiment de ce père pour Marguerite avait une cause si +chaste, que tout autre rapport que des rapports de cÅ“ur avec elle lui +eût semblé un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fille +n'eût pu entendre. + +Loin de nous la pensée de faire de notre héroïne autre chose que ce +qu'elle était. Nous dirons donc que tant qu'elle était restée à +Bagnères, la promesse faite au duc n'avait pas été difficile à tenir, et +qu'elle avait été tenue; mais une fois de retour à Paris, il avait +semblé à cette fille habituée à la vie dissipée, aux bals, aux orgies +même, que sa solitude, troublée seulement par les visites périodiques du +duc, la ferait mourir d'ennui, et les souffles brûlants de sa vie +d'autrefois passaient à la fois sur sa tête et sur son cÅ“ur. + +Ajoutez que Marguerite était revenue de ce voyage plus belle qu'elle +n'avait jamais été, qu'elle avait vingt ans, et que la maladie endormie, +mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sont +presque toujours le résultat des affections de poitrine. + +Le duc eut donc une grande douleur le jour où ses amis, sans cesse aux +aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec +laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et lui +prouver qu'à l'heure où elle était sûre de ne pas le voir venir, elle +recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent +jusqu'au lendemain. + +Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans +arrière-pensée, de cesser de s'occuper d'elle, car elle ne se sentait +pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir +plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait. + +Le duc resta huit jours sans paraître; ce fut tout ce qu'il put faire, +et, le huitième jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore, +lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vît, +et lui jurant que, dût-il mourir, il ne lui ferait jamais un reproche. + +Voilà où en étaient les choses trois mois après le retour de Marguerite, +c'est-à -dire en novembre ou décembre 1842. + + + + +Chapitre III + + +Le 16, à une heure, je me rendis rue d'Antin. + +De la porte cochère on entendait crier les commissaires-priseurs. + +L'appartement était plein de curieux. + +Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement +examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le +prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes +avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont +elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs. + +Madame la duchesse de F... coudoyait Mademoiselle A..., une des plus +tristes épreuves de nos courtisanes modernes; madame la marquise de T... +hésitait pour acheter un meuble sur lequel enchérissait madame D..., la +femme adultère la plus élégante et la plus connue de notre époque; le +duc d'Y... qui passe à Madrid pour se ruiner à Paris, à Paris pour se +ruiner à Madrid, et qui, somme toute, ne dépense même pas son revenu, +tout en causant avec madame M..., une de nos plus spirituelles conteuses +qui veut bien de temps en temps écrire ce qu'elle dit et signer ce +qu'elle écrit, échangeait des regards confidentiels avec madame de N..., +cette belle promeneuse des Champs-Elysées, presque toujours vêtue de +rose ou de bleu et qui fait traîner sa voiture par deux grands chevaux +noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et... qu'elle lui a payés; +enfin mademoiselle R... qui se fait avec son seul talent le double de ce +que les femmes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que +les autres se font avec leurs amours, était, malgré le froid, venue +faire quelques emplettes, et ce n'était pas elle qu'on regardait le +moins. + +Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens réunis dans +ce salon, et bien étonnés de se trouver ensemble; mais nous craindrions +de lasser le lecteur. + +Disons seulement que tout le monde était d'une gaieté folle, et que +parmi toutes celles qui se trouvaient là beaucoup avaient connu la +morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir. + +On riait fort; les commissaires criaient à tue-tête; les marchands qui +avaient envahi les bancs disposés devant les tables de vente essayaient +en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires tranquillement. +Jamais réunion ne fut plus variée, plus bruyante. + +Je me glissai humblement au milieu de ce tumulte attristant, quand je +songeais qu'il avait lieu près de la chambre où avait expiré la pauvre +créature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour +examiner plus que pour acheter, je regardais les figures des +fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'épanouissaient +chaque fois qu'un objet arrivait à un prix qu'ils n'eussent pas espéré. + +Honnêtes gens qui avaient spéculé sur la prostitution de cette femme, +qui avaient gagné cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de +papiers timbrés les derniers moments de sa vie, et qui venaient après sa +mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs en même temps que +les intérêts de leur honteux crédit. + +Combien avaient raison les anciens qui n'avaient qu'un même dieu pour +les marchands et pour les voleurs! + +Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidité incroyable. +Rien de tout cela ne me convenait, et j'attendais toujours. + +Tout à coup j'entendis crier: + +--Un volume, parfaitement relié, doré sur tranche, intitulé: Manon +Lescaut. Il y a quelque chose d'écrit sur la première page: dix francs. + +--Douze, dit une voix après un silence assez long. + +--Quinze, dis-je. + +Pourquoi? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'écrit. + +--Quinze, répéta le commissaire-priseur. + +--Trente, fit le premier enchérisseur d'un ton qui semblait défier qu'on +mît davantage. + +Cela devenait une lutte. + +--Trente-cinq! Criai-je alors du même ton. + +--Quarante. + +--Cinquante. + +--Soixante. + +--Cent. + +J'avoue que si j'avais voulu faire de l'effet, j'aurais complètement +réussi, car à cette enchère un grand silence se fit, et l'on me regarda +pour savoir quel était ce monsieur qui paraissait si résolu à posséder +ce volume. + +Il paraît que l'accent donné à mon dernier mot avait convaincu mon +antagoniste: il préféra donc abandonner un combat qui n'eût servi qu'à +me faire payer ce volume dix fois sa valeur, et, s'inclinant, il me dit +fort gracieusement, quoique un peu tard: + +--Je cède, monsieur. + +Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjugé. + +Comme je redoutais un nouvel entêtement que mon amour-propre eût +peut-être soutenu, mais dont ma bourse se fût certainement trouvée très +mal, je fis inscrire mon nom, mettre de côté le volume, et je descendis. +Je dus donner beaucoup à penser aux gens qui, témoins de cette scène, se +demandèrent sans doute dans quel but j'étais venu payer cent francs un +livre que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francs au plus. + +Une heure après j'avais envoyé chercher mon achat. + +Sur la première page était écrite à la plume, et d'une écriture +élégante, la dédicace du donataire de ce livre. Cette dédicace portait +ces seuls mots: + +/* + MANON À MARGUERITE, + + HUMILITÉ. +*/ + +Elle était signée: Armand Duval. + +Que voulait dire ce mot: humilité? + +Manon reconnaissait-elle dans Marguerite, par l'opinion de ce M. Armand +Duval, une supériorité de débauche ou de cÅ“ur? + +La seconde interprétation était la plus vraisemblable, car la première +n'eût été qu'une impertinente franchise que n'eût pas acceptée +Marguerite, malgré son opinion sur elle-même. + +Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir +lorsque je me couchai. + +Certes, Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un détail ne +m'est inconnu, et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main, ma +sympathie pour lui m'attire toujours, je l'ouvre et pour la centième +fois je revis avec l'héroïne de l'abbé Prévost. Or, cette héroïne est +tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances +nouvelles, l'espèce de comparaison faite entre elle et Marguerite +donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence +s'augmenta de pitié, presque d'amour pour la pauvre fille à l'héritage +de laquelle je devais ce volume. Manon était morte dans un désert, il +est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les +énergies de l'âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses +larmes et y ensevelit son cÅ“ur; tandis que Marguerite, pécheresse comme +Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d'un luxe +somptueux, s'il fallait en croire ce que j'avais vu, dans le lit de son +passé, mais aussi au milieu de ce désert du cÅ“ur, bien plus aride, bien +plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été +enterrée Manon. + +Marguerite, en effet, comme je l'avais appris de quelques amis informés +des dernières circonstances de sa vie, n'avait pas vu s'asseoir une +réelle consolation à son chevet, pendant les deux mois qu'avait duré sa +lente et douloureuse agonie. + +Puis de Manon et de Marguerite ma pensée se reportait sur celles que je +connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort +presque toujours invariable. + +Pauvres créatures! Si c'est un tort de les aimer, c'est bien le moins +qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons +du jour, le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le +muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son âme, et, sous un faux +prétexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette cécité du cÅ“ur, +cette surdité de l'âme, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la +malheureuse affligée et qui la font malgré elle incapable de voir le +bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue pure de l'amour et +de la foi. + +Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a +fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté +à la courtisane l'offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand +homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom. Si j'insiste +ainsi sur ce point, c'est que, parmi ceux qui vont me lire, beaucoup +peut-être sont déjà prêts à rejeter ce livre, dans lequel ils craignent +de ne voir qu'une apologie du vice et de la prostitution, et l'âge de +l'auteur contribue sans doute encore à motiver cette crainte. Que ceux +qui penseraient ainsi se détrompent, et qu'ils continuent, si cette +crainte seule les retenait. + +Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui est que: pour la +femme à qui l'éducation n'a pas enseigné le bien, Dieu ouvre presque +toujours deux sentiers qui l'y ramènent; ces sentiers sont la douleur et +l'amour. Ils sont difficiles; celles qui s'y engagent s'y ensanglantent +les pieds, s'y déchirent les mains, mais elles laissent en même temps +aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette +nudité dont on ne rougit pas devant le Seigneur. + +Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire +à tous qu'ils les ont rencontrées, car, en le publiant ils montrent la +voie. + +Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux +poteaux, portant l'un cette inscription: Route du bien, l'autre cet +avertissement: Route du mal, et de dire à ceux qui se présentent: +Choisissez; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent +de la seconde route à la première ceux qui s'étaient laissé tenter par +les abords; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins +soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable. + +Le christianisme est là avec sa merveilleuse parabole de l'enfant +prodigue pour nous conseiller l'indulgence et le pardon. Jésus était +plein d'amour pour ces âmes blessées par les passions des hommes, et +dont il aimait à panser les plaies en tirant le baume qui devait les +guérir des plaies elles-mêmes. Ainsi, il disait à Madeleine: «Il te sera +beaucoup remis parce que tu as beaucoup aimé», sublime pardon qui devait +éveiller une foi sublime. + +Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ? Pourquoi, nous en +tenant obstinément aux opinions de ce monde qui se fait dur pour qu'on +le croie fort, rejetterions-nous avec lui des âmes saignantes souvent de +blessures par où, comme le mauvais sang d'un malade, s'épanche le mal de +leur passé, et n'attendant qu'une main amie qui les panse et leur rende +la convalescence du cÅ“ur? + +C'est à ma génération que je m'adresse, à ceux pour qui les théories de +M. de Voltaire n'existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi, +comprennent que l'humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus +audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise; la +foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si +le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du moins meilleur. +Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et +toutes les grandes volontés s'attellent au même principe: soyons bons, +soyons jeunes, soyons vrais! Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil +du bien, et surtout ne désespérons pas. Ne méprisons pas la femme qui +n'est ni mère, ni sÅ“ur, ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas l'estime à +la famille, l'indulgence à l'égoïsme. Puisque le ciel est plus en joie +pour le repentir d'un pécheur que pour cent justes qui n'ont jamais +péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure. +Laissons sur notre chemin l'aumône de notre pardon à ceux que les désirs +terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et, +comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un +remède de leur façon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas +faire de mal. + +Certes, il doit paraître bien hardi à moi de vouloir faire sortir ces +grands résultats du mince sujet que je traite; mais je suis de ceux qui +croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme +l'homme; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée; l'Å“il n'est +qu'un point, et il embrasse des lieues. + + + + +Chapitre IV + + +Deux jours après, la vente était complètement terminée. Elle avait +produit cent cinquante mille francs. + +Les créanciers s'en étaient partagés les deux tiers, et la famille, +composée d'une sÅ“ur et d'un petit-neveu, avait hérité du reste. + +Cette sÅ“ur avait ouvert de grands yeux quand l'homme d'affaires lui +avait écrit qu'elle héritait de cinquante mille francs. + +Il y avait six ou sept ans que cette jeune fille n'avait vu sa sÅ“ur, +laquelle avait disparu un jour sans que l'on sût, ni par elle ni par +d'autres, le moindre détail sur sa vie depuis le moment de sa +disparition. + +Elle était donc arrivée en toute hâte à Paris, et l'étonnement de ceux +qui connaissaient Marguerite avait été grand quand ils avaient vu que +son unique héritière était une grosse et belle fille de campagne qui +jusqu'alors n'avait jamais quitté son village. + +Sa fortune se trouva faite d'un seul coup, sans qu'elle sût même de +quelle source lui venait cette fortune inespérée. + +Elle retourna, m'a-t-on dit depuis, à sa campagne, emportant de la mort +de sa sÅ“ur une grande tristesse que compensait néanmoins le placement à +quatre et demi qu'elle venait de faire. + +Toutes ces circonstances répétées dans Paris, la ville mère du scandale, +commençaient à être oubliées, et j'oubliais même à peu près en quoi +j'avais pris part à ces événements, quand un nouvel incident me fit +connaître toute la vie de Marguerite et m'apprit des détails si +touchants, que l'envie me prit d'écrire cette histoire et que je +l'écris. + +Depuis trois ou quatre jours, l'appartement, vide de tous ses meubles +vendus, était à louer, quand on sonna un matin chez moi. + +Mon domestique, ou plutôt mon portier qui me servait de domestique, alla +ouvrir et me rapporta une carte, en me disant que la personne qui la lui +avait remise désirait me parler. + +Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots: Armand +Duval. + +Je cherchai où j'avais déjà vu ce nom, et je me rappelai la première +feuille du volume de Manon Lescaut. + +Que pouvait me vouloir la personne qui avait donné ce livre à +Marguerite? Je dis de faire entrer tout de suite celui qui attendait. + +Je vis alors un jeune homme blond, grand, pâle, vêtu d'un costume de +voyage qu'il semblait ne pas avoir quitté depuis quelques jours et ne +s'être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris, car il +était couvert de poussière. + +M Duval, fortement ému, ne fit aucun effort pour cacher son émotion, et +ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me +dit: + +--Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume; +mais, outre qu'entre jeunes gens on ne se gêne pas beaucoup, je désirais +tant vous voir aujourd'hui, que je n'ai pas même pris le temps de +descendre à l'hôtel où j'ai envoyé mes malles et je suis accouru chez +vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous +rencontrer. + +Je priai M. Duval de s'asseoir auprès du feu, ce qu'il fit, tout en +tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure. + +--Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en soupirant tristement, ce +que vous veut ce visiteur inconnu, à pareille heure, dans une pareille +tenue et pleurant comme il le fait. Je viens tout simplement, monsieur, +vous demander un grand service. + +--Parlez, monsieur, je suis tout à votre disposition? + +--Vous avez assisté à la vente de Marguerite Gautier? + +A ce mot, l'émotion dont ce jeune homme avait triomphé un instant fut +plus forte que lui, et il fut forcé de porter les mains à ses yeux. + +--Je dois vous paraître bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore +pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle +vous voulez bien m'écouter. + +--Monsieur, répliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous +rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez, dites-moi vite à +quoi je puis vous être bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de +vous obliger. + +La douleur de M. Duval était sympathique, et malgré moi j'aurais voulu +lui être agréable. + +Il me dit alors: + +--Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite? + +--Oui, monsieur, un livre. + +--Manon Lescaut? + +--Justement. + +--Avez-vous encore ce livre? + +--Il est dans ma chambre à coucher. + +Armand Duval, à cette nouvelle, parut soulagé d'un grand poids et me +remercia comme si j'avais déjà commencé à lui rendre un service en +gardant ce volume. + +Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui +remis. + +--C'est bien cela, fit-il en regardant la dédicace de la première page +et en feuilletant, c'est bien cela. + +Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages. + +--Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tête sur moi, en n'essayant +même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer +encore, tenez-vous beaucoup à ce livre? + +--Pourquoi, monsieur? + +--Parce que je viens vous demander de me le céder. + +--Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je alors; mais c'est donc vous qui +l'avez donné à Marguerite Gautier? + +--C'est moi-même. + +--Ce livre est à vous, monsieur, reprenez-le, je suis heureux de pouvoir +vous le rendre. + +--Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous +en donne le prix que vous l'avez payé. + +--Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul volume dans une +vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai +payé celui-ci. + +--Vous l'avez payé cent francs. + +--C'est vrai, fis-je embarrassé à mon tour, comment le savez-vous? + +--C'est bien simple, j'espérais arriver à Paris à temps pour la vente de +Marguerite, et je ne suis arrivé que ce matin. Je voulais absolument +avoir un objet qui vînt d'elle, et je courus chez le commissaire-priseur +lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des +noms des acheteurs. Je vis que ce volume avait été acheté par vous, je +me résolus à vous prier de me le céder, quoique le prix que vous y aviez +mis me fît craindre que vous n'eussiez attaché vous-même un souvenir +quelconque à la possession de ce volume. + +En parlant ainsi, Armand paraissait évidemment craindre que je n'eusse +connu Marguerite comme lui l'avait connue. + +Je m'empressai de le rassurer. + +--Je n'ai connu Mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je; sa mort m'a +fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une +jolie femme qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acheter +quelque chose à sa vente et je me suis entêté à renchérir sur ce volume, +je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui +s'acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le répète +donc, monsieur, ce livre est à votre disposition et je vous prie de +nouveau de l'accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le +tiens d'un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous +l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus +intimes. + +--C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en +serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma +vie. + +J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace +du livre, le voyage du jeune homme, son désir de posséder ce volume +piquaient ma curiosité; mais je craignais en questionnant mon visiteur +de paraître n'avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me +mêler de ses affaires. + +On eût dit qu'il devinait mon désir, car il me dit: + +--Vous avez lu ce volume? + +--En entier. + +--Qu'avez-vous pensé des deux lignes que j'ai écrites? + +--J'ai compris tout de suite qu'à vos yeux la pauvre fille à qui vous +aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne +voulais pas ne voir dans ces lignes qu'un compliment banal. + +--Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille était un ange. Tenez, me +dit-il, lisez cette lettre. + +Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des fois. + +Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait: + +«Mon cher Armand, j'ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j'en +remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d'une de ces maladies +qui ne pardonnent pas; mais l'intérêt que vous voulez bien prendre +encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute +pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit +la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me +guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas, +car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous +séparent de moi. Pauvre ami! Votre Marguerite d'autrefois est bien +changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de +la voir telle qu'elle est. Vous me demandez si je vous pardonne? Oh! de +grand cÅ“ur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n'était qu'une +preuve de l'amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au +lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j'écris le journal +de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu'au moment +où je n'aurai plus la force d'écrire. + +«Si l'intérêt que vous prenez à moi est réel, Armand, à votre retour, +allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal. Vous y trouverez +la raison et l'excuse de ce qui s'est passé entre nous. Julie est bien +bonne pour moi; nous causons souvent de vous ensemble. Elle était là +quand votre lettre est arrivée, nous avons pleuré en la lisant. + +«Dans le cas où vous ne m'auriez pas donné de vos nouvelles, elle était +chargée de vous remettre ces papiers à votre arrivée en France. Ne m'en +soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments +heureux de ma vie me fait un bien énorme, et, si vous devez trouver dans +cette lecture l'excuse du passé, j'y trouve, moi, un continuel +soulagement. + +«Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelât toujours à votre +esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m'appartient. + +«Comprenez-vous, mon ami? Je vais mourir, et de ma chambre à coucher +j'entends marcher dans le salon le gardien que mes créanciers ont mis là +pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien dans le cas où je ne +mourrais pas. Il faut espérer qu'ils attendront la fin pour vendre. + +«Oh! Les hommes sont impitoyables! ou plutôt, je me trompe, c'est Dieu +qui est juste et inflexible. + +«Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque +chose, car si je mettais de côté le moindre objet pour vous et qu'on +l'apprît, on serait capable de vous attaquer en détournement d'objets +saisis. + +«Triste vie que celle que je quitte! + +«Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous revisse avant de +mourir! Selon toutes probabilités, adieu, mon ami; pardonnez-moi si je +ne vous en écris pas plus long, mais ceux qui disent qu'ils me guériront +m'épuisent de saignées, et ma main se refuse à écrire davantage. + +«MARGUERITE GAUTIER.» + +En effet, les derniers mots étaient à peine lisibles. + +Je rendis cette lettre à Armand, qui venait de la relire sans doute dans +sa pensée comme moi je l'avais lue sur le papier, car il me dit en la +reprenant: + +--Qui croirait jamais que c'est une fille entretenue qui a écrit cela! +Et tout ému de ses souvenirs, il considéra quelque temps l'écriture de +cette lettre qu'il finit par porter à ses lèvres. + +--Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j'aie pu +la revoir et que je ne la reverrai jamais; quand je pense qu'elle a fait +pour moi ce qu'une sÅ“ur n'eût pas fait, je ne me pardonne pas de l'avoir +laissée mourir ainsi. Morte! Morte! En pensant à moi, en écrivant et en +disant mon nom, pauvre chère Marguerite! + +Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées et à ses larmes, me +tendait la main et continuait: + +--On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur +une pareille morte; c'est que l'on ne saurait pas ce que je lui ai fait +souffrir à cette femme, combien j'ai été cruel, combien elle a été bonne +et résignée. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et +aujourd'hui, je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh! je +donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds. + +Il est toujours difficile de consoler une douleur que l'on ne connaît +pas, et cependant j'étais pris d'une si vive sympathie pour ce jeune +homme, il me faisait avec tant de franchise le confident de son chagrin, +que je crus que ma parole ne lui serait pas indifférente, et je lui dis: + +--N'avez-vous pas des parents, des amis? Espérez, voyez-les, et ils vous +consoleront, car moi je ne puis que vous plaindre. + +--C'est juste, dit-il en se levant et en se promenant à grands pas dans +ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne réfléchissais pas que ma +douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d'une chose qui +ne peut et ne doit vous intéresser en rien. + +--Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout à votre +service; seulement je regrette mon insuffisance à calmer votre chagrin. +Si ma société et celle de mes amis peuvent vous distraire, si enfin vous +avez besoin de moi en quoi que ce soit, je veux que vous sachiez bien +tout le plaisir que j'aurai à vous être agréable. + +--Pardon, pardon, me dit-il, la douleur exagère les sensations. +Laissez-moi rester quelques minutes encore, le temps de m'essuyer les +yeux, pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une +curiosité ce grand garçon qui pleure. Vous venez de me rendre bien +heureux en me donnant ce livre; je ne saurai jamais comment reconnaître +ce que je vous dois. + +--En m'accordant un peu de votre amitié, dis-je à Armand, et en me +disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu'on +souffre. + +--Vous avez raison; mais aujourd'hui j'ai trop besoin de pleurer, et je +ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour, je vous ferai part +de cette histoire, et vous verrez si j'ai raison de regretter la pauvre +fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernière fois les +yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez +pas trop niais, et permettez-moi de revenir vous voir. + +Le regard de ce jeune homme était bon et doux; je fus au moment de +l'embrasser. + +Quant à lui, ses yeux commençaient de nouveau à se voiler de larmes; il +vit que je m'en apercevais, et il détourna son regard de moi. + +--Voyons, lui dis-je, du courage. + +--Adieu, me dit-il alors. + +Et, faisant un effort inouï pour ne pas pleurer, il se sauva de chez moi +plutôt qu'il n'en sortit. + +Je soulevai le rideau de ma fenêtre, et je le vis remonter dans le +cabriolet qui l'attendait à la porte; mais à peine y était-il qu'il +fondit en larmes et cacha son visage dans son mouchoir. + + + + +Chapitre V + + +Un assez long temps s'écoula sans que j'entendisse parler d'Armand; +mais, en revanche, il avait souvent été question de Marguerite. + +Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, il suffit que le nom d'une +personne qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins +indifférente soit prononcé une fois devant vous, pour que des détails +viennent peu à peu se grouper autour de ce nom, et pour que vous +entendiez alors tous vos amis vous parler d'une chose dont ils ne vous +avaient jamais entretenu auparavant. Vous découvrez alors que cette +personne vous touchait presque, vous vous apercevez qu'elle a passé bien +des fois dans votre vie sans être remarquée; vous trouvez dans les +événements que l'on vous raconte une coïncidence, une affinité réelles +avec certains événements de votre propre existence. Je n'en étais pas +positivement là avec Marguerite, puisque je l'avais vue, rencontrée, et +que je la connaissais de visage et d'habitudes; cependant, depuis cette +vente, son nom était revenu si fréquemment à mes oreilles, et dans la +circonstance que j'ai dite au dernier chapitre, ce nom s'était trouvé +mêlé à un chagrin si profond, que mon étonnement en avait grandi, en +augmentant ma curiosité. + +Il en était résulté que je n'abordais plus mes amis auxquels je n'avais +jamais parlé de Marguerite, qu'en disant: + +--Avez-vous connu une nommée Marguerite Gautier? + +--La Dame aux Camélias? + +--Justement. + +--Beaucoup! Ces «beaucoup!» étaient quelquefois accompagnés de sourires +incapables de laisser aucun doute sur leur signification. + +--Eh bien, qu'est-ce que c'était que cette fille-là ? continuais-je. + +--Une bonne fille. + +--Voilà tout? + +--Mon Dieu! oui, plus d'esprit et peut-être un peu plus de cÅ“ur que les +autres. + +--Et vous ne savez rien de particulier sur elle? + +--Elle a ruiné le baron de G... + +--Seulement? + +--Elle a été la maîtresse du vieux duc de... + +--Etait-elle bien sa maîtresse? + +--On le dit: en tous cas, il lui donnait beaucoup d'argent. + +Toujours les mêmes détails généraux. + +Cependant j'aurais été curieux d'apprendre quelque chose sur la liaison +de Marguerite et d'Armand. + +Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent continuellement dans +l'intimité des femmes connues. Je le questionnai. + +--Avez-vous connu Marguerite Gautier? + +Le même beaucoup me fut répondu. + +--Quelle fille était-ce? + +--Belle et bonne fille. Sa mort m'a fait une grande peine. + +--N'a-t-elle pas eu un amant nommé Armand Duval? + +--Un grand blond? + +--Oui. + +--C'est vrai. + +--Qu'est-ce que c'était que cet Armand? + +--Un garçon qui a mangé avec elle le peu qu'il avait, je crois, et qui a +été forcé de la quitter. On dit qu'il en a été fou. + +--Et elle? + +--Elle l'aimait beaucoup aussi, dit-on toujours, mais comme ces +filles-là aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne peuvent +donner. + +--Qu'est devenu Armand? + +--Je l'ignore. Nous l'avons très peu connu. Il est resté cinq ou six +mois avec Marguerite, mais à la campagne. Quand elle est revenue, il est +parti. + +--Et vous ne l'avez pas revu depuis? + +--Jamais. + +Moi non plus je n'avais pas revu Armand. J'en étais arrivé à me demander +si, lorsqu'il s'était présenté chez moi, la nouvelle récente de la mort +de Marguerite n'avait pas exagéré son amour d'autrefois et par +conséquent sa douleur, et je me disais que peut-être il avait déjà +oublié avec la morte la promesse faite de revenir me voir. + +Cette supposition eût été assez vraisemblable à l'égard d'un autre, mais +il y avait eu dans le désespoir d'Armand des accents sincères, et +passant d'un extrême à l'autre, je me figurai que le chagrin s'était +changé en maladie, et que, si je n'avais pas de ses nouvelles, c'est +qu'il était malade et peut-être bien mort. + +Je m'intéressais malgré moi à ce jeune homme. Peut-être dans cet intérêt +y avait-il de l'égoïsme; peut-être avais-je entrevu sous cette douleur +une touchante histoire de cÅ“ur, peut-être enfin mon désir de la +connaître était-il pour beaucoup dans le souci que je prenais du silence +d'Armand. + +Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi, je résolus d'aller chez lui. +Le prétexte n'était pas difficile à trouver; malheureusement je ne +savais pas son adresse, et, parmi tous ceux que j'avais questionnés, +personne n'avait pu me la dire. + +Je me rendis rue d'Antin. Le portier de Marguerite savait peut-être où +demeurait Armand. C'était un nouveau portier. Il l'ignorait comme moi. +Je m'informai alors du cimetière où avait été enterrée Mademoiselle +Gautier. C'était le cimetière Montmartre. + +Avril avait reparu, le temps était beau, les tombes ne devaient plus +avoir cet aspect douloureux et désolé que leur donne l'hiver; enfin, il +faisait déjà assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts +et les visitassent. Je me rendis au cimetière, en me disant: à la seule +inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur +d'Armand existe encore, et j'apprendrai peut-être ce qu'il est devenu. + +J'entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si, le 22 du mois +de février, une femme nommée Marguerite Gautier n'avait pas été enterrée +au cimetière Montmartre. + +Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous +ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me répondit qu'en effet le 22 +février, à midi, une femme de ce nom avait été inhumée. + +Je le priai de me faire conduire à la tombe, car il n'y a pas moyen de +se reconnaître, sans cicérone, dans cette ville des morts qui a ses rues +comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il +donna les indications nécessaires et qui l'interrompit en disant: + +--Je sais, je sais... Oh! la tombe est bien facile à reconnaître, +continua-t-il en se tournant vers moi. + +--Pourquoi? lui dis-je. + +--Parce qu'elle a des fleurs bien différentes des autres. + +--C'est vous qui en prenez soin? + +--Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des +décédés comme le jeune homme qui m'a recommandé celle-là . + +Après quelques détours, le jardinier s'arrêta et me dit: + +--Nous y voici. + +En effet, j'avais sous les yeux un carré de fleurs qu'on n'eût jamais +pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l'eût +constaté. + +Ce marbre était posé droit, un treillage de fer limitait le terrain +acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs. + +--Que dites-vous de cela? me dit le jardinier. + +--C'est très beau. + +--Et chaque fois qu'un camélia se fane, j'ai ordre de le renouveler. + +--Et qui vous a donné cet ordre? + +--Un jeune homme qui a bien pleuré, la première fois qu'il est venu; un +ancien à la morte, sans doute, car il paraît que c'était une gaillarde, +celle-là . On dit qu'elle était très jolie. Monsieur l'a-t-il connue? + +--Oui. + +--Comme l'autre? me dit le jardinier avec un sourire malin. + +--Non, je ne lui ai jamais parlé. + +--Et vous venez la voir ici; c'est bien gentil de votre part, car ceux +qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetière. + +--Personne ne vient donc? + +--Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois. + +--Une seule fois? + +--Oui, monsieur. + +--Et il n'est pas revenu depuis? + +--Non, mais il reviendra à son retour. + +--Il est donc en voyage? + +--Oui. + +--Et vous savez où il est? + +--Il est, je crois, chez la sÅ“ur de mademoiselle Gautier. + +--Et que fait-il là ? + +--Il va lui demander l'autorisation de faire exhumer la morte, pour la +faire mettre autre part. + +--Pourquoi ne la laisserait-il pas ici? + +--Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des idées. Nous voyons +cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n'est acheté que pour cinq +ans, et ce jeune homme veut une concession à perpétuité et un terrain +plus grand; dans le quartier neuf ce sera mieux. + +--Qu'appelez-vous le quartier neuf? + +--Les terrains nouveaux que l'on vend maintenant, à gauche. Si le +cimetière avait toujours été tenu comme maintenant, il n'y en aurait pas +un pareil au monde; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit +tout à fait comme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles. + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire qu'il y a des gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi, cette +demoiselle Gautier, il paraît qu'elle a fait un peu la vie, passez-moi +l'expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte; et il en +reste autant que de celles dont on n'a rien à dire et que nous arrosons +tous les jours; eh bien, quand les parents des personnes qui sont +enterrées à côté d'elle ont appris qui elle était, ne se sont-ils pas +imaginé de dire qu'ils s'opposeraient à ce qu'on la mît ici, et qu'il +devait y avoir des terrains à part pour ces sortes de femmes comme pour +les pauvres. A-t-on jamais vu cela? Je les ai joliment relevés, moi; des +gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l'an visiter leurs +défunts, qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et voyez quelles fleurs! +Qui regardent à un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui +écrivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais versées, et qui +viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous +voulez, monsieur, je ne connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pas +ce qu'elle a fait; eh bien, je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin +d'elle, et je lui passe les camélias au plus juste prix. C'est ma morte +de prédilection. Nous autres, monsieur, nous sommes bien forcés d'aimer +les morts, car nous sommes si occupés, que nous n'avons presque pas le +temps d'aimer autre chose. + +Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront, +sans que j'aie besoin de le leur expliquer, l'émotion que j'éprouvais à +l'entendre. + +Il s'en aperçut sans doute, car il continua: + +--On dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là , et +qu'elle avait des amants qui l'adoraient; eh bien, quand je pense qu'il +n'y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela +qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n'a pas à se plaindre, +car elle a sa tombe, et s'il n'y en a qu'un qui se souvienne d'elle, il +fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles +du même genre et du même âge qu'on jette dans la fosse commune, et cela +me fend le cÅ“ur quand j'entends tomber leurs pauvres corps dans la +terre. Et pas un être ne s'occupe d'elles, une fois qu'elles sont +mortes! Ce n'est pas toujours gai, le métier que nous faisons, surtout +tant qu'il nous reste un peu de cÅ“ur. Que voulez-vous? C'est plus fort +que moi. J'ai une belle grande fille de vingt ans, et, quand on apporte +ici une morte de son âge, je pense à elle, et, que ce soit une grande +dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empêcher d'être ému. + +«Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n'est pas pour +les écouter que vous voilà ici. On m'a dit de vous amener à la tombe de +mademoiselle Gautier, vous y voilà ; puis-je vous être bon encore à +quelque chose? + +--Savez-vous l'adresse de M. Armand Duval? demandai-je à cet homme. + +--Oui, il demeure rue de... c'est là du moins que je suis allé toucher +le prix de toutes les fleurs que vous voyez. + +--Merci, mon ami. + +Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi +j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait +fait de la belle créature qu'on lui avait jetée, et je m'éloignai tout +triste. + +--Est-ce que monsieur veut voir M. Duval? reprit le jardinier qui +marchait à côté de moi. + +--Oui. + +--C'est que je suis bien sûr qu'il n'est pas encore de retour, sans quoi +je l'aurais déjà vu ici. + +--Vous êtes donc convaincu qu'il n'a pas oublié Marguerite? + +--Non seulement j'en suis convaincu, mais je parierais que son désir de +la changer de tombe n'est que le désir de la revoir. + +--Comment cela? + +--Le premier mot qu'il m'a dit en venant au cimetière a été: «Comment +faire pour la voir encore?» Cela ne pouvait avoir lieu que par le +changement de tombe, et je l'ai renseigné sur toutes les formalités à +remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transférer +les morts d'un tombeau dans un autre, il faut les reconnaître, et la +famille seule peut autoriser cette opération, à laquelle doit présider +un commissaire de police. C'est pour avoir cette autorisation que M. +Duval est allé chez la sÅ“ur de mademoiselle Gautier, et sa première +visite sera évidemment pour nous. + +Nous étions arrivés à la porte du cimetière; je remerciai de nouveau le +jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je +me rendis à l'adresse qu'il m'avait donnée. + +Armand n'était pas de retour. + +Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir dès son arrivée, +ou de me faire dire où je pourrais le trouver. + +Le lendemain, au matin, je reçus une lettre de Duval, qui m'informait de +son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu'épuisé de +fatigue, il lui était impossible de sortir. + + + + +Chapitre VI + + +Je trouvai Armand dans son lit. + +En me voyant, il me tendit sa main brûlante. + +--Vous avez la fièvre, lui dis-je. + +--Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voilà tout. + +--Vous venez de chez la sÅ“ur de Marguerite? + +--Oui, qui vous l'a dit? + +--Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez? + +--Oui encore; mais qui vous a informé du voyage et du but que j'avais en +le faisant? + +--Le jardinier du cimetière. + +--Vous avez vu la tombe? + +C'est à peine si j'osais répondre, car le ton de cette phrase me +prouvait que celui qui me l'avait dite était toujours en proie à +l'émotion dont j'avais été le témoin, et que chaque fois que sa pensée +ou la parole d'un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant +longtemps encore cette émotion trahirait sa volonté. + +Je me contentai donc de répondre par un signe de tête. + +--Il en a eu bien soin? continua Armand. + +Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade qui détourna la +tête pour me les cacher. J'eus l'air de ne pas les voir et j'essayai de +changer la conversation. + +--Voilà trois semaines que vous êtes parti? lui dis-je. + +Armand passa la main sur ses yeux et me répondit: + +--Trois semaines juste. + +--Votre voyage a été long. + +--Oh! je n'ai pas toujours voyagé, j'ai été malade quinze jours, sans +quoi je fusse revenu depuis longtemps; mais, à peine arrivé là -bas, la +fièvre m'a pris, et j'ai été forcé de garder la chambre. + +--Et vous êtes reparti sans être bien guéri? + +--Si j'étais resté huit jours de plus dans ce pays, j'y serais mort. + +--Mais maintenant que vous voilà de retour, il faut vous soigner; vos +amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez. + +--Dans deux heures je me lèverai. + +--Quelle imprudence! + +--Il le faut. + +--Qu'avez-vous donc à faire de si pressé? + +--Il faut que j'aille chez le commissaire de police. + +--Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous +rendre plus malade encore? + +--C'est la seule chose qui puisse me guérir. Il faut que je la voie. +Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que j'ai vu sa tombe, +je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j'ai +quittée si jeune et si belle est morte. Il faut que je m'en assure par +moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j'ai +tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le +désespoir du souvenir; vous m'accompagnerez, n'est-ce pas... si cela ne +vous ennuie pas trop? + +--Que vous a dit sa sÅ“ur? + +--Rien. Elle a paru fort étonnée qu'un étranger voulût acheter un +terrain et faire faire une tombe à Marguerite, et elle m'a signé tout de +suite l'autorisation que je lui demandais. + +--Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guéri. + +--Oh! Je serai fort, soyez tranquille. D'ailleurs je deviendrais fou, si +je n'en finissais au plus vite avec cette résolution dont +l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que +je ne puis être calme que lorsque j'aurai vu Marguerite. C'est peut-être +une soif de la fièvre qui me brûle, un rêve de mes insomnies, un +résultat de mon délire; mais dussé-je me faire trappiste, comme M. de +Rancé, après avoir vu, je verrai. + +--Je comprends cela, dis-je à Armand, et je suis tout à vous; avez-vous +vu Julie Duprat? + +--Oui. Oh! je l'ai vue le jour même de mon premier retour. + +--Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laissés pour +vous? + +--Les voici. + +Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l'y replaça +immédiatement. + +--Je sais par cÅ“ur ce que ces papiers renferment, me dit-il. Depuis +trois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi, +mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire +comprendre tout ce que cette confession révèle de cÅ“ur et d'amour. Pour +le moment, j'ai un service à réclamer de vous. + +--Lequel? + +--Vous avez une voiture en bas? + +--Oui. + +--Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander à la +poste restante s'il y a des lettres pour moi? Mon père et ma sÅ“ur ont dû +m'écrire à Paris, et je suis parti avec une telle précipitation que je +n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon départ. Lorsque vous +reviendrez, nous irons ensemble prévenir le commissaire de police de la +cérémonie de demain. + +Armand me remit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques +Rousseau. + +Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les pris et je revins. + +Quand je reparus, Armand était tout habillé et prêt à sortir. + +--Merci, me dit-il en prenant ses lettres. Oui, ajouta-t-il après avoir +regardé les adresses, oui, c'est de mon père et de ma sÅ“ur. Ils ont dû +ne rien comprendre à mon silence. + +Il ouvrit les lettres, et les devina plutôt qu'il ne les lut, car elles +étaient de quatre pages chacune, et au bout d'un instant il les avait +repliées. + +--Partons, me dit-il, je répondrai demain. + +Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la +procuration de la sÅ“ur de Marguerite. + +Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du +cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à +dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant, +et que nous nous rendrions ensemble au cimetière. + +Moi aussi, j'étais curieux d'assister à ce spectacle, et j'avoue que la +nuit je ne dormis pas. + +À en juger par les pensées qui m'assaillirent, ce dut être une longue +nuit pour Armand. + +Quand le lendemain, à neuf heures, j'entrai chez lui, il était +horriblement pâle, mais il paraissait calme. + +Il me sourit et me tendit la main. + +Ses bougies étaient brûlées jusqu'au bout, et, avant de sortir, Armand +prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans +doute de ses impressions de la nuit. + +Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre. + +Le commissaire nous attendait déjà . + +On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le +commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions à +quelques pas. + +De temps en temps, je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon +compagnon, comme si des frissons l'eussent parcouru tout à coup. Alors, +je le regardais; il comprenait mon regard et me souriait, mais, depuis +que nous étions sortis de chez lui, nous n'avions pas échangé une +parole. + +Un peu avant la tombe, Armand s'arrêta pour essuyer son visage +qu'inondaient de grosses gouttes de sueur. + +Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-même j'avais le cÅ“ur +comprimé comme dans un étau. + +D'où vient le douloureux plaisir qu'on prend à ces sortes de spectacles! +Quand nous arrivâmes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots +de fleurs, le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes +piochaient la terre. + +Armand s'appuya contre un arbre et regarda. + +Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux. + +Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre. + +À ce bruit, Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra +la main avec une telle force qu'il me fit mal. + +Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse; puis, +quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les +jeta dehors une à une. + +J'observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations +qu'il concentrait visiblement ne le brisassent; mais il regardait +toujours, les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un léger +tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu'il était en proie à +une violente crise nerveuse. + +Quant à moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais +d'être venu. + +Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux +fossoyeurs: + +--Ouvrez. + +Ces hommes obéirent, comme si c'eût été la chose du monde la plus +simple. + +La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure +qui faisait couvercle. L'humidité de la terre avait rouillé les vis, et +ce ne fut pas sans efforts que la bière s'ouvrit. Une odeur infecte s'en +exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée. + +--Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand, et il pâlit encore. + +Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent. + +Un grand linceul blanc couvrait le cadavre, dont il dessinait quelques +sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l'un des +bouts, et laissait passer un pied de la morte. + +J'étais bien près de me trouver mal, et, à l'heure où j'écris ces +lignes, le souvenir de cette scène m'apparaît encore dans son imposante +réalité. + +--Hâtons-nous, dit le commissaire. + +Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul, +et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de +Marguerite. + +C'était terrible à voir, c'est horrible à raconter. + +Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu, +et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les +longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient +un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans +ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j'avais vu si souvent. + +Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté +son mouchoir à sa bouche et le mordait. + +Pour moi, il me sembla qu'un cercle de fer m'étreignait la tête, un +voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m'emplirent les oreilles, et +tout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que j'avais apporté à +tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait. + +Au milieu de cet éblouissement, j'entendis le commissaire dire à M. +Duval: + +--Reconnaissez-vous? + +--Oui, répondit sourdement le jeune homme. + +--Alors fermez et emportez, dit le commissaire. + +Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte, +fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers +l'endroit qui leur avait été désigné. + +Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide; il +était pâle comme le cadavre que nous venions de voir... On l'eût dit +pétrifié. + +Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par +l'absence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus. + +Je m'approchai du commissaire. + +--La présence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle +nécessaire encore? + +--Non, me dit-il, et même je vous conseille de l'emmener, car il paraît +malade. + +--Venez, dis-je alors à Armand en lui prenant le bras. + +--Quoi? fit-il en me regardant, comme s'il ne m'eût pas reconnu. + +--C'est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes +pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là . + +--Vous avez raison, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans +faire un pas. + +Alors je le saisis par le bras et je l'entraînai. + +Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps à +autre: + +--Avez-vous vu les yeux? + +Et il se retournait comme si cette vision l'eût rappelé. + +Cependant sa marche devint saccadée; il semblait ne plus avancer que par +secousses; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente +agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne. + +Je lui parlai, il ne me répondit pas. + +Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se laisser conduire. + +À la porte nous retrouvâmes une voiture. Il était temps. + +À peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu'il eut une +véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de +m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main: + +--Ce n'est rien, ce n'est rien, je voudrais pleurer. + +Et j'entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait à ses yeux, +mais les larmes n'y venaient pas. + +Je lui fis respirer le flacon qui m'avait servi, et, quand nous +arrivâmes chez lui, le frisson seul se manifestait encore. + +Avec l'aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu +dans sa chambre, et je courus chercher mon médecin à qui je racontai ce +qui venait de se passer. + +Il accourut. + +Armand était pourpre, il avait le délire et bégayait des mots sans +suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre +distinctement. + +--Eh bien? dis-je au docteur quand il eut examiné le malade. + +--Eh bien, il a une fièvre cérébrale, ni plus ni moins, et c'est bien +heureux, car je crois, Dieu me pardonne, qu'il serait devenu fou. +Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un +mois il sera sauvé de l'une et de l'autre peut-être. + + + + +Chapitre VII + + +Les maladies comme celle dont Armand avait été atteint ont cela +d'agréable qu'elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre très vite. + +Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était +en pleine convalescence, et nous étions liés d'une étroite amitié. À +peine si j'avais quitté sa chambre tout le temps qu'avait duré sa +maladie. + +Le printemps avait semé à profusion ses fleurs, ses feuilles, ses +oiseaux, ses chansons, et la fenêtre de mon ami s'ouvrait gaiement sur +son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu'à lui. + +Le médecin avait permis qu'il se levât, et nous restions souvent à +causer, assis auprès de la fenêtre ouverte à l'heure où le soleil est le +plus chaud, de midi à deux heures. + +Je me gardais bien de l'entretenir de Marguerite, craignant toujours que +ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du +malade; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler +d'elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais +avec un doux sourire qui me rassurait sur l'état de son âme. + +J'avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depuis le +spectacle qui avait déterminé en lui cette crise violente, la mesure de +la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie, et que la +mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l'aspect du passé. Une +sorte de consolation était résultée de la certitude acquise, et pour +chasser l'image sombre qui se représentait souvent à lui, il s'enfonçait +dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait +plus vouloir accepter que ceux-là . + +Le corps était trop épuisé par l'atteinte et même par la guérison de la +fièvre pour permettre à l'esprit une émotion violente, et la joie +printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré +lui sa pensée aux images riantes. + +Il s'était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger +qu'il courait, et, lorsqu'il avait été sauvé, son père ignorait encore +sa maladie. + +Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume; le +temps avait été magnifique et le soleil s'endormait dans un crépuscule +éclatant d'azur et d'or. Quoique nous fussions dans Paris, la verdure +qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et à peine si, de +temps en temps, le bruit d'une voiture troublait notre conversation. + +--C'est à peu près à cette époque de l'année et le soir d'un jour comme +celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, écoutant ses propres +pensées et non ce que je lui disais. + +Je ne répondis rien. Alors, il se retourna vers moi, et me dit: + +--Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire; vous en ferez un +livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-être intéressant à +faire. + +--Vous me conterez cela plus tard, mon ami, lui dis-je; vous n'êtes pas +encore assez bien rétabli. + +--La soirée est chaude, j'ai mangé mon blanc de poulet, me dit-il en +souriant; je n'ai pas la fièvre, nous n'avons rien à faire, je vais tout +vous dire. + +--Puisque vous le voulez absolument, j'écoute. + +--C'est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous +raconterai en suivant l'ordre des événements. Si vous en faites quelque +chose plus tard, libre à vous de la conter autrement. + +Voici ce qu'il me raconta, et c'est à peine si j'ai changé quelques mots +à ce touchant récit. + +--Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son +fauteuil, oui, c'était par une soirée comme celle-ci! J'avais passé ma +journée à la campagne avec un de mes amis, Gaston R... Le soir, nous +étions revenus à Paris, et, ne sachant que faire, nous étions entrés au +théâtre des Variétés. + +Pendant un entr'acte nous sortîmes, et, dans le corridor, nous vîmes +passer une grande femme que mon ami salua. + +--Qui saluez-vous donc là ? lui demandai-je. + +--Marguerite Gautier, me dit-il. + +--Il me semble qu'elle est bien changée, car je ne l'ai pas reconnue, +dis-je avec une émotion que vous comprendrez tout à l'heure. + +--Elle a été malade; la pauvre fille n'ira pas loin. + +Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaient été dites hier. + +Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette +fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression étrange. + +Sans que je susse pourquoi, je devenais pâle et mon cÅ“ur battait +violemment. J'ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes, et +qui appellerait ce que j'éprouvais l'affinité des fluides; moi, je crois +tout simplement que j'étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et +que je le pressentais. + +Toujours est-il qu'elle me causait une impression réelle, que plusieurs +de mes amis en avaient été témoins, et qu'ils avaient beaucoup ri en +reconnaissant de qui cette impression me venait. + +La première fois que je l'avais vue, c'était place de la Bourse, à la +porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue +de blanc en était descendue. Un murmure d'admiration avait accueilli son +entrée dans le magasin. Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis +le moment où elle entra jusqu'au moment où elle sortit. À travers les +vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu'elle venait y +acheter. J'aurais pu entrer, mais je n'osais. Je ne savais quelle était +cette femme, et je craignais qu'elle ne devinât la cause de mon entrée +dans le magasin et ne s'en offensât. Cependant je ne me croyais pas +appelé à la revoir. + +Elle était élégamment vêtue; elle portait une robe de mousseline tout +entourée de volants, un châle de l'Inde carré aux coins brodés d'or et +de fleurs de soie, un chapeau de paille d'Italie et un unique bracelet, +grosse chaîne d'or dont la mode commençait à cette époque. + +Elle remonta dans sa calèche et partit. + +Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la +voiture de l'élégante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me +dire le nom de cette femme. + +--C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il. + +Je n'osai pas lui demander l'adresse, et je m'éloignai. + +Le souvenir de cette vision, car c'en était une véritable, ne me sortit +pas de l'esprit, comme bien des visions que j'avais eues déjà , et je +cherchais partout cette femme blanche si royalement belle. + +À quelques jours de là , une grande représentation eut lieu à +l'Opéra-Comique. J'y allai. La première personne que j'aperçus dans une +loge d'avant-scène de la galerie fut Marguerite Gautier. + +Le jeune homme avec qui j'étais la reconnut aussi, car il me dit, en me +la nommant: + +--Voyez donc cette jolie fille. + +En ce moment, Marguerite lorgnait de notre côté; elle aperçut mon ami, +lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite. + +--Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant. + +Je ne pus m'empêcher de lui dire: + +--Vous êtes bien heureux! + +--De quoi? + +--D'aller voir cette femme. + +--Est-ce que vous en êtes amoureux? + +--Non, dis-je en rougissant, car je ne savais vraiment pas à quoi m'en +tenir là -dessus; mais je voudrais bien la connaître. + +--Venez avec moi, je vous présenterai. + +--Demandez-lui-en d'abord la permission. + +--Ah! Pardieu, il n'y a pas besoin de se gêner avec elle; venez. + +Ce qu'il disait là me faisait peine. Je tremblais d'acquérir la +certitude que Marguerite ne méritait pas ce que j'éprouvais pour elle. + +Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé: Am Rauchen, un homme qui +suit, le soir, une femme très élégante, et dont, à la première vue, il +est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette +femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout +conquérir, le courage de tout faire. À peine s'il ose regarder le bas de +jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de +la terre. Pendant qu'il rêve à tout ce qu'il ferait pour posséder cette +femme, elle l'arrête au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter +chez elle. + +Il détourne la tête, traverse la rue et rentre tout triste chez lui. + +Je me rappelais cette étude, et moi qui aurais voulu souffrir pour cette +femme, je craignais qu'elle ne m'acceptât trop vite et ne me donnât trop +promptement un amour que j'eusse voulu payer d'une longue attente ou +d'un grand sacrifice. Nous sommes ainsi, nous autres hommes; et il est +bien heureux que l'imagination laisse cette poésie aux sens, et que les +désirs du corps fassent cette concession aux rêves de l'âme. + +Enfin, on m'eût dit: vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tué +demain, j'eusse accepté. On m'eût dit: donnez dix louis, et vous serez +son amant, j'eusse refusé et pleuré, comme un enfant qui voit s'évanouir +au réveil le château entrevu la nuit. + +Cependant, je voulais la connaître; c'était un moyen, et même le seul, +de savoir à quoi m'en tenir sur son compte. + +Je dis donc à mon ami que je tenais à ce qu'elle lui accordât la +permission de me présenter, et je rôdai dans les corridors, me figurant +qu'à partir de ce moment elle allait me voir, et que je ne saurais +quelle contenance prendre sous son regard. + +Je tâchais de lier à l'avance les paroles que j'allais lui dire. + +Quel sublime enfantillage que l'amour! + +Un instant après mon ami redescendit. + +--Elle nous attend, me dit-il. + +--Est-elle seule? Demandai-je. + +--Avec une autre femme. + +--Il n'y a pas d'hommes? + +--Non. + +--Allons. + +Mon ami se dirigea vers la porte du théâtre. + +--Eh bien, ce n'est pas par là , lui dis-je. + +--Nous allons chercher des bonbons. Elle m'en a demandé. + +Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l'Opéra. + +J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais même de quoi +l'on pouvait composer le sac, quand mon ami demanda: + +--Une livre de raisins glacés. + +--Savez-vous si elle les aime? + +--Elle ne mange jamais d'autres bonbons, c'est connu. + +«Ah! continua-t-il quand nous fûmes sortis, savez-vous à quelle femme je +vous présente? Ne vous figurez pas que c'est à une duchesse, c'est tout +simplement à une femme entretenue, tout ce qu'il y a de plus entretenue, +mon cher; ne vous gênez donc pas, et dites tout ce qui vous passera par +la tête. + +--Bien, bien, balbutiai-je, et je le suivis, en me disant que j'allais +me guérir de ma passion. + +Quand j'entrai dans la loge, Marguerite riait aux éclats. + +J'aurais voulu qu'elle fût triste. + +Mon ami me présenta. Marguerite me fit une légère inclination de tête, +et dit: + +--Et mes bonbons? + +--Les voici. + +En les prenant, elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis. + +Elle se pencha à l'oreille de sa voisine, lui dit quelques mots tout +bas, et toutes deux éclatèrent de rire. + +Bien certainement j'étais la cause de cette hilarité; mon embarras en +redoubla. À cette époque, j'avais pour maîtresse une petite bourgeoise +fort tendre et fort sentimentale, dont le sentiment et les lettres +mélancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais dû lui +faire par celui que j'éprouvais, et, pendant cinq minutes, je l'aimai +comme jamais on n'aima une femme. + +Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi. + +Mon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule. + +--Marguerite, fit-il, il ne faut pas vous étonner si M. Duval ne vous +dit rien, vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot. + +--Je crois plutôt que monsieur vous a accompagné ici parce que cela vous +ennuyait d'y venir seul. + +--Si cela était vrai, dis-je à mon tour, je n'aurais pas prié Ernest de +vous demander la permission de me présenter. + +--Ce n'était peut-être qu'un moyen de retarder le moment fatal. + +Pour peu que l'on ait vécu avec les filles du genre de Marguerite, on +sait le plaisir qu'elles prennent à faire de l'esprit à faux et à +taquiner les gens qu'elles voient pour la première fois. C'est sans +doute une revanche des humiliations qu'elles sont souvent forcées de +subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours. + +Aussi faut-il pour leur répondre une certaine habitude de leur monde, +habitude que je n'avais pas; puis, l'idée que je m'étais faite de +Marguerite m'exagéra sa plaisanterie. Rien ne m'était indifférent de la +part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant, avec une +altération de voix qu'il me fut impossible de cacher complètement: + +--Si c'est là ce que vous pensez de moi, madame, il ne me reste plus +qu'à vous demander pardon de mon indiscrétion, et à prendre congé de +vous en vous assurant qu'elle ne se renouvellera pas. + +Là -dessus, je saluai et je sortis. + +À peine eus-je fermé la porte, que j'entendis un troisième éclat de +rire. J'aurais bien voulu que quelqu'un me coudoyât en ce moment. + +Je retournai à ma stalle. + +On frappa le lever de la toile. + +Ernest revint auprès de moi. + +--Comme vous y allez! me dit-il en s'asseyant; elles vous croient fou. + +--Qu'a dit Marguerite, quand j'ai été parti? + +--Elle a ri et m'a assuré qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi drôle +que vous. Mais il ne faut pas vous tenir pour battu; seulement ne faites +pas à ces filles-là l'honneur de les prendre au sérieux. Elles ne savent +pas ce que c'est que l'élégance et la politesse; c'est comme les chiens +auxquels on met des parfums, ils trouvent que cela sent mauvais et vont +se rouler dans le ruisseau. + +--Après tout, que m'importe? dis-je en essayant de prendre un ton +dégagé, je ne reverrai jamais cette femme, et si elle me plaisait avant +que je la connusse, c'est bien changé maintenant que je la connais. + +--Bah! je ne désespère pas de vous voir un jour dans le fond de sa loge, +et d'entendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez +raison, elle est mal élevée, mais c'est une jolie maîtresse à avoir. + +Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l'on +jouait me serait impossible. Tout ce que je me rappelle, c'est que de +temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement +quittée, et que des figures de visiteurs nouveaux s'y succédaient à +chaque instant. + +Cependant, j'étais loin de ne plus penser à Marguerite. Un autre +sentiment s'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et +mon ridicule à faire oublier; je me disais que, dussé-je y dépenser ce +que je possédais, j'aurais cette fille et prendrais de droit la place +que j'avais abandonnée si vite. + +Avant que le spectacle fût terminé, Marguerite et son amie quittèrent +leur loge. + +Malgré moi, je quittai ma stalle. + +--Vous vous en allez? me dit Ernest. + +--Oui. + +--Pourquoi? + +En ce moment, il s'aperçut que la loge était vide. + +--Allez, allez, dit-il, et bonne chance, ou plutôt meilleure chance. + +Je sortis. + +J'entendis dans l'escalier des frôlements de robes et des bruits de +voix. Je me mis à l'écart et je vis passer, sans être vu, les deux +femmes et les deux jeunes gens qui les accompagnaient. + +Sous le péristyle du théâtre se présenta à elles un petit domestique. + +--Va dire au cocher d'attendre à la porte du café Anglais, dit +Marguerite; nous irons à pied jusque-là . + +Quelques minutes après, en rôdant sur le boulevard, je vis, à une +fenêtre d'un des grands cabinets du restaurant, Marguerite, appuyée sur +le balcon, effeuillant un à un les camélias de son bouquet. + +Un des deux hommes était penché sur son épaule et lui parlait tout bas. + +J'allai m'installer à la Maison d'Or, dans les salons du premier étage, +et je ne perdis pas de vue la fenêtre en question. + +À une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses +trois amis. + +Je pris un cabriolet et je la suivis. + +La voiture s'arrêta rue d'Antin, nº 9. + +Marguerite en descendit et rentra seule chez elle. + +C'était sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux. + +À partir de ce jour, je rencontrai souvent Marguerite au spectacle, aux +Champs-Elysées. Toujours même gaieté chez elle, toujours même émotion +chez moi. + +Quinze jours se passèrent cependant sans que je la revisse nulle part. +Je me trouvai avec Gaston, à qui je demandai de ses nouvelles. + +--La pauvre fille est bien malade, me répondit-il. + +--Qu'a-t-elle donc? + +--Elle a qu'elle est poitrinaire, et que, comme elle a fait une vie qui +n'est pas destinée à la guérir, elle est dans son lit et qu'elle se +meurt. + +Le cÅ“ur est étrange; je fus presque content de cette maladie. + +J'allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade, sans cependant +m'inscrire, ni laisser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son +départ pour Bagnères. + +Puis, le temps s'écoula, l'impression, sinon le souvenir, parut +s'effacer peu à peu de mon esprit. Je voyageai; des liaisons, des +habitudes, des travaux prirent la place de cette pensée, et, lorsque je +songeais à cette première aventure, je ne voulais voir ici qu'une de ces +passions comme on en a lorsque l'on est tout jeune, et dont on rit peu +de temps après. + +Du reste, il n'y aurait pas eu de mérite à triompher de ce souvenir, car +j'avais perdu Marguerite de vue depuis son départ, et, comme je vous +l'ai dit, quand elle passa près de moi, dans le corridor des Variétés, +je ne la reconnus pas. + +Elle était voilée, il est vrai; mais si voilée qu'elle eût été, deux ans +plus tôt, je n'aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnaître: je +l'aurais devinée. + +Ce qui n'empêcha pas mon cÅ“ur de battre quand je sus que c'était elle; +et les deux années passées sans la voir et les résultats que cette +séparation avait paru amener s'évanouirent dans la même fumée au seul +toucher de sa robe. + + + + +Chapitre VIII + + +Cependant, continua Armand après une pause, tout en comprenant que +j'étais encore amoureux, je me sentais plus fort qu'autrefois, et, dans +mon désir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi la volonté +de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur. + +Que de routes prend et que de raisons se donne le cÅ“ur pour en arriver à +ce qu'il veut! Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et +je retournai prendre ma place à l'orchestre, en jetant un coup d'Å“il +rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était. + +Elle était dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, et toute seule. Elle +était changée, comme je vous l'ai dit, je ne retrouvais plus sur sa +bouche son sourire indifférent. Elle avait souffert, elle souffrait +encore. + +Quoiqu'on fût déjà en avril, elle était encore vêtue comme en hiver et +toute couverte de velours. + +Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien. + +Elle me considéra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me +voir, et crut sans doute me reconnaître, sans pouvoir positivement dire +qui j'étais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce +charmant salut des femmes, erra sur ses lèvres, pour répondre au salut +qu'elle avait l'air d'attendre de moi; mais je n'y répondis point, comme +pour prendre barres sur elle et paraître avoir oublié, quand elle se +souvenait. + +Elle crut s'être trompée et détourna la tête. + +On leva le rideau. + +J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle, je ne l'ai jamais vue +prêter la moindre attention à ce qu'on jouait. + +Quant à moi, le spectacle m'intéressait aussi fort peu, et je ne +m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts pour qu'elle ne +s'en aperçût pas. + +Je la vis ainsi échanger des regards avec la personne occupant la loge +en face de la sienne; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus +dedans une femme avec qui j'étais assez familier. + +Cette femme était une ancienne femme entretenue, qui avait essayé +d'entrer au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses +relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le commerce et +avait pris un magasin de modes. + +Je vis en elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai +d'un moment où elle regardait de mon côté pour lui dire bonsoir de la +main et des yeux. + +Ce que j'avais prévu arriva, elle m'appela dans sa loge. + +Prudence Duvernoy, c'était l'heureux nom de la modiste, était une de ces +grosses femmes de quarante ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une +grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'on veut savoir, surtout +quand ce que l'on veut savoir est aussi simple que ce que j'avais à lui +demander. + +Je profitai d'un moment où elle recommençait ses correspondances avec +Marguerite pour lui dire: + +--Qui regardez-vous ainsi? + +--Marguerite Gautier. + +--Vous la connaissez? + +--Oui; je suis sa modiste, et elle est ma voisine. + +--Vous demeurez donc rue d'Antin? + +--Nº 7. La fenêtre de son cabinet de toilette donne sur la fenêtre du +mien. + +--On dit que c'est une charmante fille. + +--Vous ne la connaissez pas? + +--Non, mais je voudrais bien la connaître. + +--Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge? + +--Non, j'aime mieux que vous me présentiez à elle. + +--Chez elle? + +--Oui. + +--C'est plus difficile. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle est protégée par un vieux duc très jaloux. + +--Protégée est charmant. + +--Oui, protégée, reprit Prudence. Le pauvre vieux, il serait bien +embarrassé d'être son amant. + +Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du +duc à Bagnères. + +--C'est pour cela, continuai-je, qu'elle est seule ici? + +--Justement. + +--Mais, qui la reconduira? + +--Lui. + +--Il va donc venir la prendre? + +--Dans un instant. + +--Et vous, qui vous reconduit? + +--Personne. + +--Je m'offre. + +--Mais vous êtes avec un ami, je crois. + +--Nous nous offrons alors. + +--Qu'est-ce que c'est que votre ami? + +--C'est un charmant garçon, fort spirituel, et qui sera enchanté de +faire votre connaissance. + +--Eh bien, c'est convenu, nous partirons tous les quatre après cette +pièce, car je connais la dernière. + +--Volontiers, je vais prévenir mon ami. + +--Allez. + +--Ah! me dit Prudence au moment où j'allais sortir, voilà le duc qui +entre dans la loge de Marguerite. + +Je regardai. + +Un homme de soixante-dix ans, en effet, venait de s'asseoir derrière la +jeune femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa +aussitôt en souriant, puis elle l'avança sur le devant de sa loge en +faisant à Prudence un signe qui pouvait se traduire par: + +--En voulez-vous? + +--Non, fit Prudence. + +Marguerite reprit le sac et, se retournant, se mit à causer avec le duc. + +Le récit de tous ces détails ressemble à de l'enfantillage, mais tout ce +qui avait rapport à cette fille est si présent à ma mémoire, que je ne +puis m'empêcher de le rappeler aujourd'hui. + +Je descendis prévenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et +pour moi. + +Il accepta. + +Nous quittâmes nos stalles pour monter dans la loge de Madame Duvernoy. + +À peine avions-nous ouvert la porte des orchestres que nous fûmes forcés +de nous arrêter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en +allaient. + +J'aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place de ce vieux +bonhomme. + +Arrivé sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaéton qu'il +conduisait lui-même, et ils disparurent emportés au trot de deux +superbes chevaux. + +Nous entrâmes dans la loge de Prudence. + +Quand la pièce fut finie, nous descendîmes prendre un simple fiacre qui +nous conduisit rue d'Antin, nº 7. A la porte de sa maison, Prudence nous +offrit de monter chez elle pour nous faire voir ses magasins que nous ne +connaissions pas et dont elle paraissait être très fière. Vous jugez +avec quel empressement j'acceptai. + +Il me semblait que je me rapprochais peu à peu de Marguerite. J'eus +bientôt fait retomber la conversation sur elle. + +--Le vieux duc est chez votre voisine? dis-je à Prudence. + +--Non pas; elle doit être seule. + +--Mais elle va s'ennuyer horriblement, dit Gaston. + +--Nous passons presque toutes nos soirées ensemble, ou, lorsqu'elle +rentre, elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du +matin. Elle ne peut pas dormir plus tôt. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours +la fièvre. + +--Elle n'a pas d'amants? demandai-je. + +--Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais; mais je ne +réponds pas qu'il ne vient personne quand je suis partie; souvent je +rencontre chez elle, le soir, un certain comte de N... qui croit avancer +ses affaires en faisant ses visites à onze heures, en lui envoyant des +bijoux tant qu'elle en veut; mais elle ne peut pas le voir en peinture. +Elle a tort, c'est un garçon très riche. J'ai beau lui dire de temps en +temps: ma chère enfant, c'est l'homme qu'il vous faut! Elle qui m'écoute +assez ordinairement, elle me tourne le dos et me répond qu'il est trop +bête. Qu'il soit bête, j'en conviens; mais ce serait pour elle une +position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour à l'autre. Les +vieillards sont égoïstes; sa famille lui reproche sans cesse son +affection pour Marguerite: voilà deux raisons pour qu'il ne lui laisse +rien. Je lui fais de la morale, à laquelle elle répond qu'il sera +toujours temps de prendre le comte à la mort du duc. + +«Cela n'est pas toujours drôle, continua Prudence, de vivre comme elle +vit. Je sais bien, moi, que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien +vite promener le bonhomme. Il est insipide, ce vieux; il l'appelle sa +fille, il a soin d'elle comme d'un enfant, il est toujours sur son dos. +Je suis sûre qu'à cette heure un de ses domestiques rôde dans la rue +pour voir qui sort, et surtout qui entre. + +--Ah! cette pauvre Marguerite! dit Gaston en se mettant au piano et en +jouant une valse, je ne savais pas cela, moi. Cependant je lui trouvais +l'air moins gai depuis quelque temps. + +--Chut! dit Prudence en prêtant l'oreille. + +Gaston s'arrêta. + +--Elle m'appelle, je crois. + +Nous écoutâmes. + +En effet, une voix appelait Prudence. + +--Allons, messieurs, allez-vous-en, nous dit madame Duvernoy. + +--Ah! c'est comme cela que vous entendez l'hospitalité, dit Gaston en +riant, nous nous en irons quand bon nous semblera. + +--Pourquoi nous en irions-nous? + +--Je vais chez Marguerite. + +--Nous attendrons ici. + +--Cela ne se peut pas. + +--Alors, nous irons avec vous. + +--Encore moins. + +--Je connais Marguerite, moi, fit Gaston, je puis bien aller lui faire +une visite. + +--Mais Armand ne la connaît pas. + +--Je le présenterai. + +--C'est impossible. + +Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours +Prudence. Celle-ci courut à son cabinet de toilette. Je l'y suivis avec +Gaston. Elle ouvrit la fenêtre. + +Nous nous cachâmes de façon à ne pas être vus du dehors. + +--Il y a dix minutes que je vous appelle, dit Marguerite de sa fenêtre +et d'un ton presque impérieux. + +--Que me voulez-vous? + +--Je veux que vous veniez tout de suite. + +--Pourquoi? + +--Parce que le comte de N... est encore là et qu'il m'ennuie à périr. + +--Je ne peux pas maintenant. + +--Qui vous en empêche? + +--J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas s'en aller. + +--Dites-leur qu'il faut que vous sortiez. + +--Je le leur ai dit. + +--Eh bien, laissez-les chez vous; quand ils vous verront sortie, ils +s'en iront. + +--Après avoir mis tout sens dessus dessous! + +--Mais qu'est-ce qu'ils veulent? + +--Ils veulent vous voir. + +--Comment se nomment-ils? + +--Vous en connaissez un, M. Gaston R... + +--Ah! oui, je le connais; et l'autre? + +--M Armand Duval. Vous ne le connaissez pas? + +--Non; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout que le comte. Je vous +attends, venez vite. + +Marguerite referma sa fenêtre, Prudence la sienne. + +Marguerite, qui s'était un instant rappelé mon visage, ne se rappelait +pas mon nom. J'aurais mieux aimé un souvenir à mon désavantage que cet +oubli. + +--Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchantée de nous voir. + +--Enchantée n'est pas le mot, répondit Prudence en mettant son châle et +son chapeau, elle vous reçoit pour faire partir le comte. Tâchez d'être +plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se brouillera +avec moi. + +Nous suivîmes Prudence qui descendait. + +Je tremblais; il me semblait que cette visite allait avoir une grande +influence sur ma vie. + +J'étais encore plus ému que le soir de ma présentation dans la loge de +l'Opéra-Comique. + +En arrivant à la porte de l'appartement que vous connaissez, le cÅ“ur me +battait si fort que la pensée m'échappait. + +Quelques accords de piano arrivaient jusqu'à nous. + +Prudence sonna. + +Le piano se tut. + +Une femme qui avait plutôt l'air d'une dame de compagnie que d'une femme +de chambre vint nous ouvrir. + +Nous passâmes dans le salon, du salon dans le boudoir, qui était à cette +époque ce que vous l'avez vu depuis. + +Un jeune homme était appuyé contre la cheminée. + +Marguerite, assise devant son piano, laissait courir ses doigts sur les +touches, et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas. + +L'aspect de cette scène était l'ennui, résultant pour l'homme de +l'embarras de sa nullité, pour la femme de la visite de ce lugubre +personnage. + +À la voix de Prudence, Marguerite se leva, et, venant à nous après avoir +échangé un regard de remerciements avec madame Duvernoy, elle nous dit: + +--Entrez, messieurs, et soyez les bienvenus. + + + + +Chapitre IX + + +--Bonsoir, mon cher Gaston, dit Marguerite à mon compagnon, je suis bien +aise de vous voir. Pourquoi n'êtes-vous pas entré dans ma loge aux +Variétés? + +--Je craignais d'être indiscret. + +--Les amis, et Marguerite appuya sur ce mot, comme si elle eût voulu +faire comprendre à ceux qui étaient là que, malgré la façon familière +dont elle l'accueillait, Gaston n'était et n'avait toujours été qu'un +ami, les amis ne sont jamais indiscrets. + +--Alors, vous me permettez de vous présenter M. Armand Duval! + +--J'avais déjà autorisé Prudence à le faire. + +--Du reste, madame, dis-je alors en m'inclinant et en parvenant à rendre +des sons à peu près intelligibles, j'ai déjà eu l'honneur de vous être +présenté. + +L'Å“il charmant de Marguerite sembla chercher dans son souvenir, mais +elle ne se souvint point, ou parut ne point se souvenir. + +--Madame, repris-je alors, je vous suis reconnaissant d'avoir oublié +cette première présentation, car j'y fus très ridicule et dus vous +paraître très ennuyeux. C'était, il y a deux ans, à l'Opéra-Comique; +j'étais avec Ernest de ***... + +--Ah! je me rappelle! reprit Marguerite avec un sourire. Ce n'est pas +vous qui étiez ridicule, c'est moi qui étais taquine, comme je le suis +encore un peu, mais moins cependant. Vous m'avez pardonné, monsieur? + +Et elle me tendit sa main que je baisai. + +--C'est vrai, reprit-elle. Figurez-vous que j'ai la mauvaise habitude de +vouloir embarrasser les gens que je vois pour la première fois. C'est +très sot. Mon médecin dit que c'est parce que je suis nerveuse et +toujours souffrante: croyez mon médecin. + +--Mais vous paraissez très bien portante. + +--Oh! j'ai été bien malade. + +--Je le sais. + +--Qui vous l'a dit? + +--Tout le monde le savait; je suis venu souvent savoir de vos nouvelles, +et j'ai appris avec plaisir votre convalescence. + +--On ne m'a jamais remis votre carte. + +--Je ne l'ai jamais laissée. + +--Serait-ce vous, ce jeune homme qui venait tous les jours s'informer de +moi pendant ma maladie, et qui n'a jamais voulu dire son nom? + +--C'est moi. + +--Alors, vous êtes plus qu'indulgent, vous êtes généreux. Ce n'est pas +vous, comte, qui auriez fait cela, ajouta-t-elle en se tournant vers M. +de N..., et après avoir jeté sur moi un de ces regards par lesquels les +femmes complètent leur opinion sur un homme. + +--Je ne vous connais que depuis deux mois, répliqua le comte. + +--Et monsieur qui ne me connaît que depuis cinq minutes! Vous répondez +toujours des niaiseries. + +Les femmes sont impitoyables avec les gens qu'elles n'aiment pas. + +Le comte rougit et se mordit les lèvres. + +J'eus pitié de lui, car il paraissait être amoureux comme moi, et la +dure franchise de Marguerite devait le rendre bien malheureux, surtout +en présence de deux étrangers. + +--Vous faisiez de la musique quand nous sommes entrés, dis-je alors pour +changer la conversation, ne me ferez-vous pas le plaisir de me traiter +en vieille connaissance, et ne continuerez-vous pas? + +--Oh! fit-elle en se jetant sur le canapé et en nous faisant signe de +nous y asseoir, Gaston sait bien quel genre de musique je fais. C'est +bon quand je suis seule avec le comte, mais je ne voudrais pas vous +faire endurer pareil supplice. + +--Vous avez cette préférence pour moi? Répliqua M. de N... avec un +sourire qu'il essaya de rendre fin et ironique. + +--Vous avez tort de me la reprocher; c'est la seule. + +Il était décidé que ce pauvre garçon ne dirait pas un mot. Il jeta sur +la jeune femme un regard vraiment suppliant. + +--Dites donc, Prudence, continua-t-elle, avez-vous fait ce que je vous +avais priée de faire? + +--Oui. + +--C'est bien, vous me conterez cela plus tard. Nous avons à causer, vous +ne vous en irez pas sans que je vous parle. + +--Nous sommes sans doute indiscrets, dis-je alors, et, maintenant que +nous avons ou plutôt que j'ai obtenu une seconde présentation pour faire +oublier la première, nous allons nous retirer, Gaston et moi. + +--Pas le moins du monde; ce n'est pas pour vous que je dis cela. Je veux +au contraire que vous restiez. + +Le comte tira une montre fort élégante, à laquelle il regarda l'heure: + +--Il est temps que j'aille au club, dit-il. + +Marguerite ne répondit rien. + +Le comte quitta alors la cheminée, et venant à elle: + +--Adieu, madame. + +Marguerite se leva. + +--Adieu, mon cher comte, vous vous en allez déjà ? + +--Oui, je crains de vous ennuyer. + +--Vous ne m'ennuyez pas plus aujourd'hui que les autres jours. Quand +vous verra-t-on? + +--Quand vous le permettrez. + +--Adieu, alors! + +C'était cruel, vous l'avouerez. + +Le comte avait heureusement une fort bonne éducation et un excellent +caractère. Il se contenta de baiser la main que Marguerite lui tendait +assez nonchalamment, et de sortir après nous avoir salués. + +Au moment où il franchissait la porte, il regarda Prudence. + +Celle-ci leva les épaules d'un air qui signifiait: + +--Que voulez-vous, j'ai fait tout ce que j'ai pu. + +--Nanine! cria Marguerite, éclaire M. le comte. + +Nous entendîmes ouvrir et fermer la porte. + +--Enfin! s'écria Marguerite en reparaissant, le voilà parti; ce +garçon-là me porte horriblement sur les nerfs. + +--Ma chère enfant, dit Prudence, vous êtes vraiment trop méchante avec +lui, lui qui est si bon et si prévenant pour vous. Voilà encore sur +votre cheminée une montre qu'il vous a donnée, et qui lui a coûté au +moins mille écus, j'en suis sûre. + +Et madame Duvernoy, qui s'était approchée de la cheminée, jouait avec le +bijou dont elle parlait, et jetait dessus des regards de convoitise. + +--Ma chère, dit Marguerite en s'asseyant à son piano quand je pèse d'un +côté ce qu'il me donne et de l'autre ce qu'il me dit, je trouve que je +lui passe ses visites bon marché. + +--Ce pauvre garçon est amoureux de vous. + +--S'il fallait que j'écoutasse tous ceux qui sont amoureux de moi, je +n'aurais seulement pas le temps de dîner. + +Et elle fit courir ses doigts sur le piano, après quoi se retournant +elle nous dit: + +--Voulez-vous prendre quelque chose? Moi, je boirais bien un peu de +punch. + +--Et moi, je mangerais bien un peu de poulet, dit Prudence; si nous +soupions? + +--C'est cela, allons souper, dit Gaston. + +--Non, nous allons souper ici. + +Elle sonna. Nanine parut. + +--Envoie chercher à souper. + +--Que faut-il prendre? + +--Ce que tu voudras, mais tout de suite, tout de suite. + +Nanine sortit. + +--C'est cela, dit Marguerite en sautant comme une enfant, nous allons +souper. Que cet imbécile de comte est ennuyeux! + +Plus je voyais cette femme, plus elle m'enchantait. Elle était belle à +ravir. Sa maigreur même était une grâce. + +J'étais en contemplation. + +Ce qui se passait en moi, j'aurais peine à l'expliquer. J'étais plein +d'indulgence pour sa vie, plein d'admiration pour sa beauté. Cette +preuve de désintéressement qu'elle donnait en n'acceptant pas un homme +jeune, élégant et riche, tout prêt à se ruiner pour elle, excusait à mes +yeux toutes ses fautes passées. + +Il y avait dans cette femme quelque chose comme de la candeur. + +On voyait qu'elle en était encore à la virginité du vice. Sa marche +assurée, sa taille souple, ses narines roses et ouvertes, ses grands +yeux légèrement cerclés de bleu, dénotaient une de ces natures ardentes +qui répandent autour d'elles un parfum de volupté, comme ces flacons +d'Orient qui, si bien fermés qu'ils soient, laissent échapper le parfum +de la liqueur qu'ils renferment. + +Enfin, soit nature, soit conséquence de son état maladif, il passait de +temps en temps dans les yeux de cette femme des éclairs de désirs dont +l'expansion eût été une révélation du ciel pour celui qu'elle eût aimé. +Mais ceux qui avaient aimé Marguerite ne se comptaient plus, et ceux +qu'elle avait aimés ne se comptaient pas encore. + +Bref, on reconnaissait dans cette fille la vierge qu'un rien avait faite +courtisane, et la courtisane dont un rien eût fait la vierge la plus +amoureuse et la plus pure. Il y avait encore chez Marguerite de la +fierté et de l'indépendance: deux sentiments qui, blessés, sont capables +de faire ce que fait la pudeur. Je ne disais rien, mon âme semblait être +passée toute dans mon cÅ“ur et mon cÅ“ur dans mes yeux. + +--Ainsi, reprit-elle tout à coup, c'est vous qui veniez savoir de mes +nouvelles quand j'étais malade? + +--Oui. + +--Savez-vous que c'est très beau, cela! Et que puis-je faire pour vous +remercier? + +--Me permettre de venir de temps en temps vous voir. + +--Tant que vous voudrez, de cinq heures à six, de onze heures à minuit. +Dites donc, Gaston, jouez-moi l'Invitation à la valse. + +--Pourquoi? + +--Pour me faire plaisir d'abord, et ensuite parce que je ne puis pas +arriver à la jouer seule. + +--Qu'est-ce qui vous embarrasse donc? + +--La troisième partie, le passage en dièse. + +Gaston se leva, se mit au piano et commença cette merveilleuse mélodie +de Weber, dont la musique était ouverte sur le pupitre. + +Marguerite, une main appuyée sur le piano, regardait le cahier, suivait +des yeux chaque note qu'elle accompagnait tout bas de la voix, et, quand +Gaston en arriva au passage qu'elle lui avait indiqué, elle chantonna en +faisant aller ses doigts sur le dos du piano: + +--Ré, mi, ré, do, ré, fa, mi, ré, voilà ce que je ne puis faire. +Recommencez. + +Gaston recommença, après quoi Marguerite lui dit: + +--Maintenant laissez-moi essayer. + +Elle prit sa place et joua à son tour; mais ses doigts rebelles se +trompaient toujours sur l'une des notes que nous venons de dire. + +--Est-ce incroyable, dit-elle avec une véritable intonation d'enfant, +que je ne puisse pas arriver à jouer ce passage! Croiriez-vous que je +reste quelquefois jusqu'à deux heures du matin dessus! Et quand je pense +que cet imbécile de comte le joue sans musique et admirablement, c'est +cela qui me rend furieuse contre lui, je crois. + +Et elle recommença, toujours avec les mêmes résultats. + +--Que le diable emporte Weber, la musique et les pianos! dit-elle en +jetant le cahier à l'autre bout de la chambre; comprend-on que je ne +puisse pas faire huit dièses de suite? + +Et elle se croisait les bras en nous regardant et en frappant du pied. + +Le sang lui monta aux joues et une toux légère entr'ouvrit ses lèvres. + +--Voyons, voyons, dit Prudence, qui avait ôté son chapeau et qui lissait +ses bandeaux devant la glace, vous allez encore vous mettre en colère et +vous faire mal; allons souper, cela vaudra mieux; moi, je meurs de faim. + +Marguerite sonna de nouveau, puis elle se remit au piano et commença à +demi-voix une chanson libertine, dans l'accompagnement de laquelle elle +ne s'embrouilla point. + +Gaston savait cette chanson, et ils en firent une espèce de duo. + +--Ne chantez donc pas ces saletés-là , dis-je familièrement à Marguerite +et avec un ton de prière. + +--Oh! comme vous êtes chaste! me dit-elle en souriant et en me tendant +la main. + +--Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous. + +Marguerite fit un geste qui voulait dire: oh! il y a longtemps que j'en +ai fini, moi, avec la chasteté. + +En ce moment Nanine parut. + +--Le souper est-il prêt? demanda Marguerite. + +--Oui, madame, dans un instant. + +--À propos, me dit Prudence, vous n'avez pas vu l'appartement; venez, +que je vous le montre. + +Vous le savez, le salon était une merveille. + +Marguerite nous accompagna un peu, puis elle appela Gaston et passa avec +lui dans la salle à manger pour voir si le souper était prêt. + +--Tiens, dit tout haut Prudence en regardant sur une étagère et en y +prenant une figure de Saxe, je ne vous connaissais pas ce petit +bonhomme-là ! + +--Lequel? + +--Un petit berger qui tient une cage avec un oiseau. + +--Prenez-le, s'il vous fait plaisir. + +--Ah! Mais je crains de vous en priver. + +--Je voulais le donner à ma femme de chambre, je le trouve hideux; mais +puisqu'il vous plaît, prenez-le. + +Prudence ne vit que le cadeau et non la manière dont il était fait. Elle +mit son bonhomme de côté, et m'emmena dans le cabinet de toilette, où, +me montrant deux miniatures qui se faisaient pendant, elle me dit: + +--Voilà le comte de G... qui a été très amoureux de Marguerite; c'est +lui qui l'a lancée. Le connaissez-vous? + +--Non. Et celui-ci? demandai-je en montrant l'autre miniature. + +--C'est le petit vicomte de L... il a été forcé de partir. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il était à peu près ruiné. En voilà un qui aimait Marguerite! + +--Et elle l'aimait beaucoup sans doute? + +--C'est une si drôle de fille, on ne sait jamais à quoi s'en tenir. Le +soir du jour où il est parti, elle était au spectacle, comme d'habitude, +et cependant elle avait pleuré au moment du départ. + +En ce moment, Nanine parut, nous annonçant que le souper était servi. + +Quand nous entrâmes dans la salle à manger, Marguerite était appuyée +contre le mur, et Gaston, lui tenant les mains, lui parlait tout bas. + +--Vous êtes fou, lui répondait Marguerite, vous savez bien que je ne +veux pas de vous. Ce n'est pas au bout de deux ans que l'on connaît une +femme comme moi, qu'on lui demande à être son amant. Nous autres, nous +nous donnons tout de suite ou jamais. Allons, messieurs, à table. + +Et, s'échappant des mains de Gaston, Marguerite le fit asseoir à sa +droite, moi à sa gauche, puis elle dit à Nanine: + +--Avant de t'asseoir, recommande à la cuisine que l'on n'ouvre pas si +l'on vient sonner. + +Cette recommandation était faite à une heure du matin. + +On rit, on but et l'on mangea beaucoup à ce souper. Au bout de quelques +instants, la gaieté était descendue aux dernières limites, et ces mots +qu'un certain monde trouve plaisants et qui salissent toujours la bouche +qui les dit éclataient de temps à autre, aux grandes acclamations de +Nanine, de Prudence et de Marguerite. Gaston s'amusait franchement; +c'était un garçon plein de cÅ“ur, mais dont l'esprit avait été un peu +faussé par les premières habitudes. Un moment, j'avais voulu m'étourdir, +faire mon cÅ“ur et ma pensée indifférents au spectacle que j'avais sous +les yeux et prendre ma part de cette gaieté qui semblait un des mets du +repas; mais peu à peu, je m'étais isolé de ce bruit, mon verre était +resté plein, et j'étais devenu presque triste en voyant cette belle +créature de vingt ans boire, parler comme un portefaix, et rire d'autant +plus que ce que l'on disait était plus scandaleux. + +Cependant cette gaieté, cette façon de parler et de boire, qui me +paraissaient chez les autres convives les résultats de la débauche, de +l'habitude ou de la force, me semblaient chez Marguerite un besoin +d'oublier, une fièvre, une irritabilité nerveuse. À chaque verre de vin +de Champagne, ses joues se couvraient d'un rouge fiévreux, et une toux, +légère au commencement du souper, était devenue à la longue assez forte +pour la forcer à renverser sa tête sur le dos de sa chaise et à +comprimer sa poitrine dans ses mains toutes les fois qu'elle toussait. + +Je souffrais du mal que devaient faire à cette frêle organisation ces +excès de tous les jours. + +Enfin arriva une chose que j'avais prévue et que je redoutais. Vers la +fin du souper, Marguerite fut prise d'un accès de toux plus fort que +tous ceux qu'elle avait eus depuis que j'étais là . Il me sembla que sa +poitrine se déchirait intérieurement. La pauvre fille devint pourpre, +ferma les yeux sous la douleur et porta à ses lèvres sa serviette qu'une +goutte de sang rougit. Alors elle se leva et courut dans son cabinet de +toilette. + +--Qu'a donc Marguerite? demanda Gaston. + +--Elle a qu'elle a trop ri et qu'elle crache le sang, fit Prudence. Oh! +ce ne sera rien, cela lui arrive tous les jours. Elle va revenir. +Laissons-la seule, elle aime mieux cela. + +Quant à moi, je ne pus y tenir, et, au grand ébahissement de Prudence et +de Nanine qui me rappelaient, j'allai rejoindre Marguerite. + + + + +Chapitre X + + +La chambre où elle s'était réfugiée n'était éclairée que par une seule +bougie posée sur une table. Renversée sur un grand canapé, sa robe +défaite, elle tenait une main sur son cÅ“ur et laissait pendre l'autre. +Sur la table il y avait une cuvette d'argent à moitié pleine d'eau; +cette eau était marbrée de filets de sang. + +Marguerite, très pâle et la bouche entr'ouverte, essayait de reprendre +haleine. Par moments, sa poitrine se gonflait d'un long soupir qui, +exhalé, paraissait la soulager un peu, et la laissait pendant quelques +secondes dans un sentiment de bien-être. + +Je m'approchai d'elle, sans qu'elle fît un mouvement, je m'assis et pris +celle de ses mains qui reposait sur le canapé. + +--Ah! c'est vous? me dit-elle avec un sourire. + +Il paraît que j'avais la figure bouleversée, car elle ajouta: + +--Est-ce que vous êtes malade aussi? + +--Non; mais vous, souffrez-vous encore? + +--Très peu; et elle essuya avec son mouchoir les larmes que la toux +avait fait venir à ses yeux; je suis habituée à cela maintenant. + +--Vous vous tuez, madame, lui dis-je alors d'une voix émue; je voudrais +être votre ami, votre parent, pour vous empêcher de vous faire mal +ainsi. + +--Ah! cela ne vaut vraiment pas la peine que vous vous alarmiez, +répliqua-t-elle d'un ton un peu amer; voyez si les autres s'occupent de +moi: c'est qu'ils savent bien qu'il n'y a rien à faire à ce mal-là . + +Après quoi elle se leva et, prenant la bougie, elle la mit sur la +cheminée et se regarda dans la glace. + +--Comme je suis pâle! dit-elle en rattachant sa robe et en passant ses +doigts sur ses cheveux délissés. Ah! bah! allons nous remettre à table. +Venez-vous? + +Mais j'étais assis et je ne bougeais pas. + +Elle comprit l'émotion que cette scène m'avait causée, car elle +s'approcha de moi et, me tendant la main, elle me dit: + +--Voyons, venez. + +Je pris sa main, je la portai à mes lèvres en la mouillant malgré moi de +deux larmes longtemps contenues. + +--Eh bien, mais êtes-vous enfant! dit-elle en se rasseyant auprès de +moi; voilà que vous pleurez! Qu'avez-vous? + +--Je dois vous paraître bien niais, mais ce que je viens de voir m'a +fait un mal affreux. + +--Vous êtes bien bon! Que voulez-vous? Je ne puis pas dormir, il faut +bien que je me distraie un peu. Et puis des filles comme moi, une de +plus ou de moins, qu'est-ce que cela fait? Les médecins me disent que le +sang que je crache vient des bronches; j'ai l'air de les croire, c'est +tout ce que je puis faire pour eux. + +--Écoutez, Marguerite, dis-je alors avec une expansion que je ne pus +retenir, je ne sais pas l'influence que vous devez prendre sur ma vie, +mais ce que je sais, c'est qu'à l'heure qu'il est, il n'y a personne, +pas même ma sÅ“ur, à qui je m'intéresse comme à vous. C'est ainsi depuis +que je vous ai vue. Eh bien, au nom du ciel, soignez-vous, et ne vivez +plus comme vous le faites. + +--Si je me soignais, je mourrais. Ce qui me soutient, c'est la vie +fiévreuse que je mène. Puis, se soigner, c'est bon pour les femmes du +monde qui ont une famille et des amis; mais nous, dès que nous ne +pouvons plus servir à la vanité ou au plaisir de nos amants, ils nous +abandonnent, et les longues soirées succèdent aux longs jours. Je le +sais bien, allez, j'ai été deux mois dans mon lit; au bout de trois +semaines, personne ne venait plus me voir. + +--Il est vrai que je ne vous suis rien, repris-je; mais si vous le +vouliez je vous soignerais comme un frère, je ne vous quitterais pas, et +je vous guérirais. Alors, quand vous en auriez la force, vous +reprendriez la vie que vous menez, si bon vous semblait; mais j'en suis +sûr, vous aimeriez mieux une existence tranquille qui vous ferait plus +heureuse et vous garderait jolie. + +--Vous pensez comme cela ce soir, parce que vous avez le vin triste, +mais vous n'auriez pas la patience dont vous vous vantez. + +--Permettez-moi de vous dire, Marguerite, que vous avez été malade +pendant deux mois, et que, pendant ces deux mois, je suis venu tous les +jours savoir de vos nouvelles. + +--C'est vrai; mais pourquoi ne montiez-vous pas? + +--Parce que je ne vous connaissais pas alors. + +--Est-ce qu'on se gêne avec une fille comme moi? + +--On se gêne toujours avec une femme; c'est mon avis du moins. + +--Ainsi, vous me soigneriez? + +--Oui. + +--Vous resteriez tous les jours auprès de moi? + +--Oui. + +--Et même toutes les nuits? + +--Tout le temps que je ne vous ennuierais pas. + +--Comment appelez-vous cela? + +--Du dévouement. + +--Et d'où vient ce dévouement? + +--D'une sympathie irrésistible que j'ai pour vous. + +--Ainsi vous êtes amoureux de moi? dites-le tout de suite, c'est bien +plus simple. + +--C'est possible; mais si je dois vous le dire un jour, ce n'est pas +aujourd'hui. + +--Vous ferez mieux de ne me le dire jamais. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il ne peut résulter que deux choses de cet aveu. + +--Lesquelles? + +--Ou que je ne vous accepte pas, alors vous m'en voudrez, ou que je vous +accepte, alors vous aurez une triste maîtresse; une femme nerveuse, +malade, triste, ou gaie d'une gaieté plus triste que le chagrin, une +femme qui crache le sang et qui dépense cent mille francs par an, c'est +bon pour un vieux richard comme le duc; mais c'est bien ennuyeux pour un +jeune homme comme vous, et la preuve, c'est que tous les jeunes amants +que j'ai eus m'ont bien vite quittée. + +Je ne répondais rien: j'écoutais. Cette franchise qui tenait presque de +la confession, cette vie douloureuse que j'entrevoyais sous le voile +doré qui la couvrait, et dont la pauvre fille fuyait la réalité dans la +débauche, l'ivresse et l'insomnie, tout cela m'impressionnait tellement +que je ne trouvais pas une seule parole. + +--Allons, continua Marguerite, nous disons là des enfantillages. +Donnez-moi la main et rentrons dans la salle à manger. On ne doit pas +savoir ce que notre absence veut dire. + +--Rentrez, si bon vous semble, mais je vous demande la permission de +rester ici. + +--Pourquoi? + +--Parce que votre gaieté me fait trop de mal. + +--Eh bien, je serai triste. + +--Tenez, Marguerite, laissez-moi vous dire une chose que l'on vous a +dite souvent sans doute, et à laquelle l'habitude de l'entendre vous +empêchera peut-être d'ajouter foi, mais qui n'en est pas moins réelle, +et que je ne vous répéterai jamais. + +--C'est?... dit-elle avec le sourire que prennent les jeunes mères pour +écouter une folie de leur enfant. + +--C'est que, depuis que je vous ai vue, je ne sais comment ni pourquoi, +vous avez pris une place dans ma vie; c'est que j'ai eu beau chasser +votre image de ma pensée, elle y est toujours revenue; c'est +qu'aujourd'hui, quand je vous ai rencontrée, après être resté deux ans +sans vous voir, vous avez pris sur mon cÅ“ur et mon esprit un ascendant +plus grand encore; c'est qu'enfin, maintenant que vous m'avez reçu, que +je vous connais, que je sais tout ce qu'il y a d'étrange en vous, vous +m'êtes devenue indispensable, et que je deviendrai fou, non pas +seulement si vous ne m'aimez pas, mais si vous ne me laissez pas vous +aimer. + +--Mais, malheureux que vous êtes, je vous dirai ce que disait madame +D...: vous êtes donc bien riche! Mais vous ne savez donc pas que je +dépense six ou sept mille francs par mois, et que cette dépense est +devenue nécessaire à ma vie? mais vous ne savez donc pas, mon pauvre +ami, que je vous ruinerais en un rien de temps, et que votre famille +vous ferait interdire pour vous apprendre à vivre avec une créature +comme moi? Aimez-moi bien, comme un bon ami, mais pas autrement. Venez +me voir, nous rirons, nous causerons; mais ne vous exagérez pas ce que +je vaux, car je ne vaux pas grand-chose. Vous avez un bon cÅ“ur, vous +avez besoin d'être aimé, vous êtes trop jeune et trop sensible pour +vivre dans notre monde. Prenez une femme mariée. Vous voyez que je suis +une bonne fille et que je vous parle franchement. + +--Ah çà ! que diable faites-vous là ? cria Prudence, que nous n'avions pas +entendue venir, et qui apparaissait sur le seuil de la chambre avec ses +cheveux à moitié défaits et sa robe ouverte. Je reconnaissais dans ce +désordre la main de Gaston. + +--Nous parlons raison, dit Marguerite, laissez-nous un peu; nous vous +rejoindrons tout à l'heure. + +--Bien, bien, causez, mes enfants, dit Prudence en s'en allant et en +fermant la porte comme pour ajouter encore au ton dont elle avait +prononcé ces dernières paroles. + +--Ainsi, c'est convenu, reprit Marguerite, quand nous fûmes seuls, vous +ne m'aimerez plus? + +--Je partirai. + +--C'est à ce point-là ? + +J'étais trop avancé pour reculer, et d'ailleurs cette fille me +bouleversait. Ce mélange de gaieté, de tristesse, de candeur, de +prostitution, cette maladie même qui devait développer chez elle la +sensibilité des impressions comme l'irritabilité des nerfs, tout me +faisait comprendre que si, dès la première fois, je ne prenais pas +d'empire sur cette nature oublieuse et légère, elle était perdue pour +moi. + +--Voyons, c'est donc sérieux ce que vous dites? fit-elle. + +--Très sérieux. + +--Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt? + +--Quand vous l'aurais-je dit? + +--Le lendemain du jour où vous m'avez été présenté à l'Opéra-Comique. + +--Je crois que vous m'auriez fort mal reçu, si j'étais venu vous voir. + +--Pourquoi? + +--Parce que j'avais été stupide la veille. + +--Cela, c'est vrai. Mais cependant vous m'aimiez déjà à cette époque? + +--Oui. + +--Ce qui ne vous a pas empêché d'aller vous coucher et de dormir bien +tranquillement après le spectacle. Nous savons ce que sont ces grands +amours-là . + +--Eh bien, c'est ce qui vous trompe. Savez-vous ce que j'ai fait le soir +de l'Opéra-Comique? + +--Non. + +--Je vous ai attendue à la porte du café Anglais. J'ai suivi la voiture +qui vous a emmenés, vous et vos trois amis, et, quand je vous ai vue +descendre seule et rentrer seule chez vous, j'ai été bien heureux. + +Marguerite se mit à rire. + +--De quoi riez-vous? + +--De rien. + +--Dites-le-moi, je vous en supplie, ou je vais croire que vous vous +moquez encore de moi. + +--Vous ne vous fâcherez pas? + +--De quel droit me fâcherais-je? + +--Eh bien, il y avait une bonne raison pour que je rentrasse seule. + +--Laquelle? + +--On m'attendait ici. + +Elle m'eût donné un coup de couteau qu'elle ne m'eût pas fait plus de +mal. Je me levai, et, lui tendant la main: + +--Adieu, lui dis-je. + +--Je savais bien que vous vous fâcheriez, dit-elle. Les hommes ont la +rage de vouloir apprendre ce qui doit leur faire de la peine. + +--Mais je vous assure, ajoutai-je d'un ton froid, comme si j'avais voulu +prouver que j'étais à jamais guéri de ma passion, je vous assure que je +ne suis pas fâché. Il était tout naturel que quelqu'un vous attendît, +comme il est tout naturel que je m'en aille à trois heures du matin. + +--Est-ce que vous avez aussi quelqu'un qui vous attend chez vous? + +--Non, mais il faut que je parte. + +--Adieu, alors. + +--Vous me renvoyez? + +--Pas le moins du monde. + +--Pourquoi me faites-vous de la peine? + +--Quelle peine vous ai-je faite? + +--Vous me dites que quelqu'un vous attendait. + +--Je n'ai pas pu m'empêcher de rire à l'idée que vous aviez été si +heureux de me voir rentrer seule, quand il y avait une si bonne raison +pour cela. + +--On se fait souvent une joie d'un enfantillage, et il est méchant de +détruire cette joie, quand, en la laissant subsister, on peut rendre +plus heureux encore celui qui la trouve. + +--Mais à qui croyez-vous donc avoir affaire? Je ne suis ni une vierge ni +une duchesse. Je ne vous connais que d'aujourd'hui et ne vous dois pas +compte de mes actions. En admettant que je devienne un jour votre +maîtresse, il faut que vous sachiez bien que j'ai eu d'autres amants que +vous. Si vous me faites déjà des scènes de jalousie avant, qu'est-ce que +ce sera donc après, si jamais l'après existe! Je n'ai jamais vu un homme +comme vous. + +--C'est que personne ne vous a jamais aimée comme je vous aime. + +--Voyons, franchement, vous m'aimez donc bien? + +--Autant qu'il est possible d'aimer, je crois. + +--Et cela dure depuis...? + +--Depuis un jour que je vous ai vue descendre de calèche et entrer chez +Susse, il y a trois ans. + +--Savez-vous que c'est très beau? Eh bien, que faut-il que je fasse pour +reconnaître ce grand amour? + +--Il faut m'aimer un peu, dis-je avec un battement de cÅ“ur qui +m'empêchait presque de parler; car, malgré les sourires demi-moqueurs +dont elle avait accompagné toute cette conversation, il me semblait que +Marguerite commençait à partager mon trouble, et que j'approchais de +l'heure attendue depuis si longtemps. + +--Eh bien, et le duc? + +--Quel duc? + +--Mon vieux jaloux. + +--Il n'en saura rien. + +--Et s'il le sait? + +--Il vous pardonnera. + +--Hé non! Il m'abandonnera, et qu'est-ce que je deviendrai? + +--Vous risquez bien cet abandon pour un autre. + +--Comment le savez-vous? + +--Par la recommandation que vous avez faite de ne laisser entrer +personne cette nuit. + +--C'est vrai; mais celui-là est un ami sérieux. + +--Auquel vous ne tenez guère, puisque vous lui faites défendre votre +porte à pareille heure. + +--Ce n'est pas à vous de me le reprocher, puisque c'était pour vous +recevoir, vous et votre ami. + +Peu à peu je m'étais rapproché de Marguerite, j'avais passé mes mains +autour de sa taille et je sentais son corps souple peser légèrement sur +mes mains jointes. + +--Si vous saviez comme je vous aime! lui disais-je tout bas. + +--Bien vrai? + +--Je vous jure. + +--Eh bien, si vous me promettez de faire toutes mes volontés sans dire +un mot, sans me faire une observation, sans me questionner, je vous +aimerai peut-être. + +--Tout ce que vous voudrez! + +--Mais je vous en préviens, je veux être libre de faire ce que bon me +semblera, sans vous donner le moindre détail sur ma vie. Il y a +longtemps que je cherche un amant jeune, sans volonté, amoureux sans +défiance, aimé sans droits. Je n'ai jamais pu en trouver un. Les hommes, +au lieu d'être satisfaits qu'on leur accorde longtemps ce qu'ils eussent +à peine espéré obtenir une fois, demandent à leur maîtresse compte du +présent, du passé et de l'avenir même. À mesure qu'ils s'habituent à +elle, ils veulent la dominer, et ils deviennent d'autant plus exigeants +qu'on leur donne tout ce qu'ils veulent. Si je me décide à prendre un +nouvel amant maintenant, je veux qu'il ait trois qualités bien rares, +qu'il soit confiant, soumis et discret. + +--Eh bien, je serai tout ce que vous voudrez. + +--Nous verrons. + +--Et quand verrons-nous? + +--Plus tard. + +--Pourquoi? + +--Parce que, dit Marguerite en se dégageant de mes bras et en prenant +dans un gros bouquet de camélias rouges apporté le matin un camélia +qu'elle passa à ma boutonnière, parce qu'on ne peut pas toujours +exécuter les traités le jour où on les signe. C'est facile à comprendre. + +--Et quand vous reverrai-je? dis-je en la pressant dans mes bras. + +--Quand ce camélia changera de couleur. + +--Et quand changera-t-il de couleur? + +--Demain, de onze heures à minuit. Êtes-vous content? + +--Vous me le demandez? + +--Pas un mot de tout cela ni à votre ami, ni à Prudence, ni à qui que ce +soit. + +--Je vous le promets. + +--Maintenant, embrassez-moi et rentrons dans la salle à manger. + +Elle me tendit ses lèvres, lissa de nouveau ses cheveux, et nous +sortîmes de cette chambre, elle en chantant, moi à moitié fou. + +Dans le salon elle me dit tout bas, en s'arrêtant: + +--Cela doit vous paraître étrange que j'aie l'air d'être prête à vous +accepter ainsi tout de suite; savez-vous d'où cela vient? Cela vient, +continua-t-elle en prenant ma main et en la posant contre son cÅ“ur, dont +je sentis les palpitations violentes et répétées, cela vient de ce que, +devant vivre moins longtemps que les autres, je me suis promis de vivre +plus vite. + +--Ne me parlez plus de la sorte, je vous en supplie. + +--Oh! consolez-vous, continua-t-elle en riant. Si peu de temps que j'aie +à vivre, je vivrai plus longtemps que vous ne m'aimerez. + +Et elle entra en chantant dans la salle à manger. + +--Où est Nanine? dit-elle en voyant Gaston et Prudence seuls. + +--Elle dort dans votre chambre, en attendant que vous vous couchiez, +répondit Prudence. + +--La malheureuse! Je la tue! Allons, messieurs, retirez-vous; il est +temps. + +Dix minutes après, Gaston et moi nous sortions. Marguerite me serrait la +main en me disant adieu et restait avec Prudence. + +--Eh bien, me demanda Gaston, quand nous fûmes dehors, que dites-vous de +Marguerite? + +--C'est un ange, et j'en suis fou. + +--Je m'en doutais; le lui avez-vous dit? + +--Oui. + +--Et vous a-t-elle promis de vous croire. + +--Non. + +--Ce n'est pas comme Prudence. + +--Elle vous l'a promis? + +--Elle a fait mieux, mon cher! On ne le croirait pas, elle est encore +très bien, cette grosse Duvernoy! + + + + +Chapitre XI + + +En cet endroit de son récit, Armand s'arrêta. + +--Voulez-vous fermer la fenêtre? me dit-il, je commence à avoir froid. +Pendant ce temps, je vais me coucher. + +Je fermai la fenêtre. Armand, qui était très faible encore, ôta sa robe +de chambre et se mit au lit, laissant pendant quelques instants reposer +sa tête sur l'oreiller comme un homme fatigué d'une longue course ou +agité de pénibles souvenirs. + +--Vous avez peut-être trop parlé, lui dis-je; voulez-vous que je m'en +aille et que je vous laisse dormir? Vous me raconterez un autre jour la +fin de cette histoire. + +--Est-ce qu'elle vous ennuie? + +--Au contraire. + +--Je vais continuer alors; si vous me laissiez seul, je ne dormirais +pas. + +--Quand je rentrai chez moi, reprit-il, sans avoir besoin de se +recueillir, tant tous ces détails étaient encore présents à sa pensée, +je ne me couchai pas; je me mis à réfléchir sur l'aventure de la +journée. La rencontre, la présentation, l'engagement de Marguerite +vis-à -vis de moi, tout avait été si rapide, si inespéré, qu'il y avait +des moments où je croyais avoir rêvé. Cependant ce n'était pas la +première fois qu'une fille comme Marguerite se promettait à un homme +pour le lendemain du jour où il le lui demandait. + +J'avais beau me faire cette réflexion, la première impression produite +par ma future maîtresse sur moi avait été si forte qu'elle subsistait +toujours. Je m'entêtais encore à ne pas voir en elle une fille semblable +aux autres, et, avec la vanité si commune à tous les hommes, j'étais +prêt à croire qu'elle partageait invinciblement pour moi l'attraction +que j'avais pour elle. + +Cependant j'avais sous les yeux des exemples bien contradictoires, et +j'avais entendu dire souvent que l'amour de Marguerite était passé à +l'état de denrée plus ou moins chère, selon la saison. + +Mais comment aussi, d'un autre côté, concilier cette réputation avec les +refus continuels faits au jeune comte que nous avions trouvé chez elle? + +Vous me direz qu'il lui déplaisait et que, comme elle était +splendidement entretenue par le duc, pour faire tant que de prendre un +autre amant, elle aimait mieux un homme qui lui plût. Alors, pourquoi ne +voulait-elle pas de Gaston, charmant, spirituel, riche, et +paraissait-elle vouloir de moi qu'elle avait trouvé si ridicule la +première fois qu'elle m'avait vu? + +Il est vrai qu'il y a des incidents d'une minute qui font plus qu'une +cour d'une année. + +De ceux qui se trouvaient au souper, j'étais le seul qui se fût inquiété +en la voyant quitter la table. Je l'avais suivie, j'avais été ému à ne +pouvoir le cacher, j'avais pleuré en lui baisant la main. Cette +circonstance, réunie à mes visites quotidiennes pendant les deux mois de +sa maladie, avait pu lui faire voir en moi un autre homme que ceux +connus jusqu'alors, et peut-être s'était-elle dit qu'elle pouvait bien +faire pour un amour exprimé de cette façon ce qu'elle avait fait tant de +fois, que cela n'avait déjà plus de conséquence pour elle. + +Toutes ces suppositions, comme vous le voyez, étaient assez +vraisemblables; mais quelle que fût la raison à son consentement, il y +avait une chose certaine, c'est qu'elle avait consenti. + +Or, j'étais amoureux de Marguerite, j'allais l'avoir, je ne pouvais rien +lui demander de plus. Cependant, je vous le répète, quoique ce fût une +fille entretenue, je m'étais tellement, peut-être pour la poétiser, fait +de cet amour un amour sans espoir, que plus le moment approchait où je +n'aurais même plus besoin d'espérer, plus je doutais. + +Je ne fermai pas les yeux de la nuit. + +Je ne me reconnaissais pas. J'étais à moitié fou. Tantôt je ne me +trouvais ni assez beau, ni assez riche, ni assez élégant pour posséder +une pareille femme, tantôt je me sentais plein de vanité à l'idée de +cette possession: puis je me mettais à craindre que Marguerite n'eût +pour moi qu'un caprice de quelques jours, et, pressentant un malheur +dans une rupture prompte, je ferais peut-être mieux, me disais-je, de ne +pas aller le soir chez elle, et de partir en lui écrivant mes craintes. +De là , je passais à des espérances sans limites, à une confiance sans +bornes. Je faisais des rêves d'avenir incroyables; je me disais que +cette fille me devrait sa guérison physique et morale, que je passerais +toute ma vie avec elle, et que son amour me rendrait plus heureux que +les plus virginales amours. + +Enfin, je ne pourrais vous répéter les mille pensées qui montaient de +mon cÅ“ur à ma tête et qui s'éteignirent peu à peu dans le sommeil qui me +gagna au jour. + +Quand je me réveillai, il était deux heures. Le temps était magnifique. +Je ne me rappelle pas que la vie m'ait jamais paru aussi belle et aussi +pleine. Les souvenirs de la veille se représentaient à mon esprit, sans +ombres, sans obstacles et gaiement escortés des espérances du soir. Je +m'habillai à la hâte. J'étais content et capable des meilleures actions. +De temps en temps mon cÅ“ur bondissait de joie et d'amour dans ma +poitrine. Une douce fièvre m'agitait. Je ne m'inquiétais plus des +raisons qui m'avaient préoccupé avant que je m'endormisse. Je ne voyais +que le résultat, je ne songeais qu'à l'heure où je devais revoir +Marguerite. + +Il me fut impossible de rester chez moi. Ma chambre me semblait trop +petite pour contenir mon bonheur; j'avais besoin de la nature entière +pour m'épancher. + +Je sortis. + +Je passai par la rue d'Antin. Le coupé de Marguerite l'attendait à sa +porte; je me dirigeai du côté des Champs-Elysées. J'aimais, sans même +les connaître, tous les gens que je rencontrais. + +Comme l'amour rend bon! + +Au bout d'une heure que je me promenais des chevaux de Marly au +rond-point et du rond-point aux chevaux de Marly, je vis de loin la +voiture de Marguerite; je ne la reconnus pas, je la devinai. + +Au moment de tourner l'angle des Champs-Elysées, elle se fit arrêter, et +un grand jeune homme se détacha d'un groupe où il causait pour venir +causer avec elle. + +Ils causèrent quelques instants; le jeune homme rejoignit ses amis, les +chevaux repartirent, et moi, qui m'étais approché du groupe, je reconnus +dans celui qui avait parlé à Marguerite ce comte de G... dont j'avais vu +le portrait et que Prudence m'avait signalé comme celui à qui Marguerite +devait sa position. + +C'était à lui qu'elle avait fait défendre sa porte, la veille; je +supposai qu'elle avait fait arrêter sa voiture pour lui donner la raison +de cette défense, et j'espérai qu'en même temps elle avait trouvé +quelque nouveau prétexte pour ne pas le recevoir la nuit suivante. + +Comment le reste de la journée se passa, je l'ignore; je marchai, je +fumai, je causai, mais de ce que je dis, de ceux que je rencontrai, à +dix heures du soir, je n'avais aucun souvenir. + +Tout ce que je me rappelle, c'est que je rentrai chez moi, que je passai +trois heures à ma toilette, et que je regardai cent fois ma pendule et +ma montre, qui malheureusement allaient l'une comme l'autre. + +Quand dix heures et demie sonnèrent, je me dis qu'il était temps de +partir. + +Je demeurais à cette époque rue de Provence: je suivis la rue du +Mont-Blanc, je traversai le boulevard, pris la rue Louis-le-Grand, la +rue de Port-Mahon, et la rue d'Antin. Je regardai aux fenêtres de +Marguerite. + +Il y avait de la lumière. + +Je sonnai. + +Je demandai au portier si mademoiselle Gautier était chez elle. + +Il me répondit qu'elle ne rentrait jamais avant onze heures ou onze +heures un quart. + +Je regardai ma montre. + +J'avais cru venir tout doucement, je n'avais mis que cinq minutes pour +venir de la rue de Provence chez Marguerite. + +Alors, je me promenai dans cette rue sans boutiques, et déserte à cette +heure. + +Au bout d'une demi-heure Marguerite arriva. Elle descendit de son coupé +en regardant autour d'elle, comme si elle eût cherché quelqu'un. + +La voiture repartit au pas, les écuries et la remise n'étant pas dans la +maison. Au moment où Marguerite allait sonner, je m'approchai et lui +dis: + +--Bonsoir! + +--Ah! c'est vous? me dit-elle d'un ton peu rassurant sur le plaisir +qu'elle avait à me trouver là . + +--Ne m'avez-vous pas permis de venir vous faire visite aujourd'hui? + +--C'est juste; je l'avais oublié. + +Ce mot renversait toutes mes réflexions du matin, toutes mes espérances +de la journée. Cependant, je commençais à m'habituer à ces façons et je +ne m'en allai pas, ce que j'eusse évidemment fait autrefois. + +Nous entrâmes. + +Nanine avait ouvert la porte d'avance. + +--Prudence est-elle rentrée? demanda Marguerite. + +--Non, madame. + +--Va dire que dès qu'elle rentrera elle vienne. Auparavant, éteins la +lampe du salon, et, s'il vient quelqu'un, réponds que je ne suis pas +rentrée et que je ne rentrerai pas. + +C'était bien là une femme préoccupée de quelque chose et peut-être +ennuyée d'un importun. Je ne savais quelle figure faire ni que dire. +Marguerite se dirigea du côté de sa chambre à coucher; je restai où +j'étais. + +--Venez, me dit-elle. + +Elle ôta son chapeau, son manteau de velours et les jeta sur son lit, +puis se laissa tomber dans un grand fauteuil, auprès du feu qu'elle +faisait faire jusqu'au commencement de l'été, et me dit en jouant avec +la chaîne de sa montre: + +--Eh bien, que me conterez-vous de neuf? + +--Rien, sinon que j'ai eu tort de venir ce soir. + +--Pourquoi? + +--Parce que vous paraissez contrariée et que, sans doute, je vous +ennuie. + +--Vous ne m'ennuyez pas; seulement je suis malade, j'ai souffert toute +la journée, je n'ai pas dormi et j'ai une migraine affreuse. + +--Voulez-vous que je me retire pour vous laisser mettre au lit? + +--Oh! vous pouvez rester; si je veux me coucher, je me coucherai bien +devant vous. + +En ce moment on sonna. + +--Qui vient encore? dit-elle avec un mouvement d'impatience. + +Quelques instants après, on sonna de nouveau. + +--Il n'y a donc personne pour ouvrir? Il va falloir que j'ouvre +moi-même. + +En effet, elle se leva en me disant: + +--Attendez ici. + +Elle traversa l'appartement, et j'entendis ouvrir la porte d'entrée. + +--J'écoutai. + +Celui à qui elle avait ouvert s'arrêta dans la salle à manger. Aux +premiers mots, je reconnus la voix du jeune comte de N... + +--Comment vous portez-vous ce soir? disait-il. + +--Mal, répondit sèchement Marguerite. + +--Est-ce que je vous dérange? + +--Peut-être. + +--Comme vous me recevez! Que vous ai-je fait, ma chère Marguerite? + +--Mon cher ami, vous ne m'avez rien fait. Je suis malade, il faut que je +me couche; ainsi vous allez me faire le plaisir de vous en aller. Cela +m'assomme de ne pas pouvoir rentrer le soir sans vous voir apparaître +cinq minutes après. Qu'est-ce que vous voulez? que je sois votre +maîtresse? Eh bien, je vous ai déjà dit cent fois que non, que vous +m'agacez horriblement, et que vous pouvez vous adresser autre part. Je +vous le répète aujourd'hui pour la dernière fois: je ne veux pas de +vous, c'est bien convenu; adieu. Tenez, voici Nanine qui rentre; elle va +vous éclairer. Bonsoir. + +Et, sans ajouter un mot, sans écouter ce que balbutiait le jeune homme, +Marguerite revint dans sa chambre et referma violemment la porte, par +laquelle Nanine, à son tour, rentra presque immédiatement. + +--Tu m'entends, lui dit Marguerite, tu diras toujours à cet imbécile que +je n'y suis pas ou que je ne veux pas le recevoir. Je suis lasse, à la +fin, de voir sans cesse des gens qui viennent me demander la même chose, +qui me payent et qui se croient quittes avec moi. Si celles qui +commencent notre honteux métier savaient ce que c'est, elles se feraient +plutôt femmes de chambre. Mais non; la vanité d'avoir des robes, des +voitures, des diamants nous entraîne; on croit à ce que l'on entend, car +la prostitution a sa foi, et l'on use peu à peu son cÅ“ur, son corps, sa +beauté; on est redoutée comme une bête fauve, méprisée comme un paria, +on n'est entourée que de gens qui vous prennent toujours plus qu'ils ne +vous donnent, et on s'en va un beau jour crever comme un chien, après +avoir perdu les autres et s'être perdue soi-même. + +--Voyons, madame, calmez-vous, dit Nanine; vous avez mal aux nerfs ce +soir. + +--Cette robe me gêne, reprit Marguerite en faisant sauter les agrafes de +son corsage; donne-moi un peignoir. Eh bien, et Prudence? + +--Elle n'était pas rentrée, mais on l'enverra à madame dès qu'elle +rentrera. + +--En voilà encore une, continua Marguerite en ôtant sa robe et en +passant un peignoir blanc, en voilà encore une qui sait bien me trouver +quand elle a besoin de moi, et qui ne peut pas me rendre un service de +bonne grâce. Elle sait que j'attends cette réponse ce soir, qu'il me la +faut, que je suis inquiète, et je suis sûre qu'elle est allée courir +sans s'occuper de moi. + +--Peut-être a-t-elle été retenue? + +--Fais-nous donner le punch. + +--Vous allez encore vous faire du mal, dit Nanine. + +--Tant mieux! Apporte-moi aussi des fruits, du pâté ou une aile de +poulet, quelque chose tout de suite, j'ai faim. + +Vous dire l'impression que cette scène me causait, c'est inutile; vous +le devinez, n'est-ce pas? + +--Vous allez souper avec moi, me dit-elle; en attendant, prenez un +livre, je vais passer un instant dans mon cabinet de toilette. + +Elle alluma les bougies d'un candélabre, ouvrit une porte au pied de son +lit et disparut. + +Pour moi, je me mis à réfléchir sur la vie de cette fille, et mon amour +s'augmenta de pitié. + +Je me promenais à grands pas dans cette chambre, tout en songeant, quand +Prudence entra. + +--Tiens, vous voilà ? me dit-elle: où est Marguerite? + +--Dans son cabinet de toilette. + +--Je vais l'attendre. Dites donc, elle vous trouve charmant; saviez-vous +cela? + +--Non. + +--Elle ne vous l'a pas dit un peu? + +--Pas du tout. + +--Comment êtes-vous ici? + +--Je viens lui faire une visite. + +--À minuit? + +--Pourquoi pas? + +--Farceur! + +--Elle m'a même très mal reçu. + +--Elle va mieux vous recevoir. + +--Vous croyez? + +--Je lui apporte une bonne nouvelle. + +--Il n'y a pas de mal; ainsi elle vous a parlé de moi? + +--Hier au soir, ou plutôt cette nuit, quand vous avez été parti avec +votre ami... à propos, comment va-t-il, votre ami? C'est Gaston R..., je +crois, qu'on l'appelle? + +--Oui, dis-je, sans pouvoir m'empêcher de sourire en me rappelant la +confidence que Gaston m'avait faite, et en voyant que Prudence savait à +peine son nom. + +--Il est gentil, ce garçon-là ; qu'est-ce qu'il fait? + +--Il a vingt-cinq mille francs de rente. + +--Ah! vraiment! eh bien, pour en revenir à vous, Marguerite m'a +questionnée sur votre compte; elle m'a demandé qui vous étiez, ce que +vous faisiez, quelles avaient été vos maîtresses; enfin tout ce qu'on +peut demander sur un homme de votre âge. Je lui ai dit tout ce que je +sais, en ajoutant que vous êtes un charmant garçon, et voilà . + +--Je vous remercie; maintenant, dites-moi donc de quelle commission elle +vous avait chargée hier. + +--D'aucune; c'était pour faire partir le comte, ce qu'elle disait, mais +elle m'en a chargée d'une pour aujourd'hui, et c'est la réponse que je +lui apporte ce soir. + +En ce moment, Marguerite sortit de son cabinet de toilette, coquettement +coiffée de son bonnet de nuit orné de touffes de rubans jaunes, appelées +techniquement des choux. + +Elle était ravissante ainsi. + +Elle avait ses pieds nus dans des pantoufles de satin, et achevait la +toilette de ses ongles. + +--Eh bien, dit-elle en voyant Prudence, avez-vous vu le duc? + +--Parbleu! + +--Et que vous a-t-il dit? + +--Il m'a donné. + +--Combien? + +--Six mille. + +--Vous les avez? + +--Oui. + +--A-t-il eu l'air contrarié? + +--Non. + +--Pauvre homme! + +Ce pauvre homme! fut dit d'un ton impossible à rendre. Marguerite prit +les six billets de mille francs. + +--Il était temps, dit-elle. Ma chère Prudence, avez-vous besoin +d'argent? + +--Vous savez, mon enfant, que c'est dans deux jours le 15, si vous +pouviez me prêter trois ou quatre cents francs, vous me rendriez +service. + +--Envoyez demain matin, il est trop tard pour faire changer. + +--N'oubliez pas. + +--Soyez tranquille. Soupez-vous avec nous? + +--Non, Charles m'attend chez moi. + +--Vous en êtes donc toujours folle? + +--Toquée, ma chère! A demain. Adieu, Armand. + +Madame Duvernoy sortit. + +Marguerite ouvrit son étagère et jeta dedans les billets de banque. + +--Vous permettez que je me couche! dit-elle en souriant et en se +dirigeant vers son lit. + +--Non seulement je vous le permets, mais encore je vous en prie. + +Elle rejeta sur le pied de son lit la guipure qui le couvrait et se +coucha. + +--Maintenant, dit-elle, venez vous asseoir près de moi et causons. + +Prudence avait raison: la réponse qu'elle avait apportée à Marguerite +l'égayait. + +--Vous me pardonnez ma mauvaise humeur de ce soir? me dit-elle en me +prenant la main. + +--Je suis prêt à vous en pardonner bien d'autres. + +--Et vous m'aimez? + +--À en devenir fou. + +--Malgré mon mauvais caractère? + +--Malgré tout. + +--Vous me le jurez! + +--Oui, lui dis-je tout bas. + +Nanine entra alors portant des assiettes, un poulet froid, une bouteille +de bordeaux, des fraises et deux couverts. + +--Je ne vous ai pas fait faire du punch, dit Nanine, le bordeaux est +meilleur pour vous. N'est-ce pas, monsieur? + +--Certainement, répondis-je, tout ému encore des dernières paroles de +Marguerite et les yeux ardemment fixés sur elle. + +--Bien, dit-elle, mets tout cela sur la petite table, approche-la du +lit; nous nous servirons nous-mêmes. Voilà trois nuits que tu passes, tu +dois avoir envie de dormir, va te coucher; je n'ai plus besoin de rien. + +--Faut-il fermer la porte à double tour? + +--Je le crois bien! Et surtout dis qu'on ne laisse entrer personne +demain avant midi. + + + + +Chapitre XII + + +À cinq heures du matin, quand le jour commença à paraître à travers les +rideaux, Marguerite me dit: + +--Pardonne-moi si je te chasse, mais il le faut. Le duc vient tous les +matins; on va lui répondre que je dors, quand il va venir, et il +attendra peut-être que je me réveille. + +Je pris dans mes mains la tête de Marguerite, dont les cheveux défaits +ruisselaient autour d'elle, et je lui donnai un dernier baiser, en lui +disant: + +--Quand te reverrai-je? + +--Écoute, reprit-elle, prends cette petite clef dorée qui est sur la +cheminée, va ouvrir cette porte; rapporte la clef ici et va-t'en. Dans +la journée, tu recevras une lettre et mes ordres, car tu sais que tu +dois obéir aveuglément. + +--Oui, et si je demandais déjà quelque chose? + +--Quoi donc? + +--Que tu me laissasses cette clef. + +--Je n'ai jamais fait pour personne ce que tu me demandes là . + +--Eh bien, fais-le pour moi, car je te jure que, moi, je ne t'aime pas +comme les autres t'aimaient. + +--Eh bien, garde-la; mais je te préviens qu'il ne dépend que de moi que +cette clef ne te serve à rien. + +--Pourquoi? + +--Il y a des verrous en dedans de la porte. + +--Méchante! + +--Je les ferai ôter. + +--Tu m'aimes donc un peu? + +--Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me semble que oui. +Maintenant va-t'en; je tombe de sommeil. + +Nous restâmes quelques secondes dans les bras l'un de l'autre, et je +partis. + +Les rues étaient désertes, la grande ville dormait encore, une douce +fraîcheur courait dans ces quartiers que le bruit des hommes allait +envahir quelques heures plus tard. + +Il me sembla que cette ville endormie m'appartenait; je cherchais dans +mon souvenir les noms de ceux dont j'avais jusqu'alors envié le bonheur; +et je ne m'en rappelais pas un sans me trouver plus heureux que lui. + +Être aimé d'une jeune fille chaste, lui révéler le premier cet étrange +mystère de l'amour, certes, c'est une grande félicité, mais c'est la +chose du monde la plus simple. S'emparer d'un cÅ“ur qui n'a pas +l'habitude des attaques, c'est entrer dans une ville ouverte et sans +garnison. L'éducation, le sentiment des devoirs et la famille sont de +très fortes sentinelles; mais il n'y a sentinelles si vigilantes que ne +trompe une fille de seize ans, à qui, par la voix de l'homme qu'elle +aime, la nature donne ses premiers conseils d'amour qui sont d'autant +plus ardents qu'ils paraissent plus purs. + +Plus la jeune fille croit au bien, plus elle s'abandonne facilement, +sinon à l'amant, du moins à l'amour, car étant sans défiance, elle est +sans force, et se faire aimer d'elle est un triomphe que tout homme de +vingt-cinq ans pourra se donner quand il voudra. Et cela est si vrai que +voyez comme on entoure les jeunes filles de surveillance et de remparts! +Les couvents n'ont pas de murs assez hauts, les mères de serrures assez +fortes, la religion de devoirs assez continus pour renfermer tous ces +charmants oiseaux dans leur cage, sur laquelle on ne se donne même pas +la peine de jeter des fleurs. Aussi comme elles doivent désirer ce monde +qu'on leur cache, comme elles doivent croire qu'il est tentant, comme +elles doivent écouter la première voix qui, à travers les barreaux, +vient leur en raconter les secrets, et bénir la main qui lève, la +première, un coin du voile mystérieux. + +Mais être réellement aimé d'une courtisane, c'est une victoire bien +autrement difficile. Chez elles, le corps a usé l'âme, les sens ont +brûlé le cÅ“ur, la débauche a cuirassé les sentiments. Les mots qu'on +leur dit, elles les savent depuis longtemps; les moyens que l'on +emploie, elles les connaissent, l'amour même qu'elles inspirent, elles +l'ont vendu. Elles aiment par métier et non par entraînement. Elles sont +mieux gardées par leurs calculs qu'une vierge par sa mère et son +couvent; aussi ont-elles inventé le mot caprice pour ces amours sans +trafic qu'elles se donnent de temps en temps comme repos, comme excuse, +ou comme consolation; semblables à ces usuriers qui rançonnent mille +individus, et qui croient tout racheter en prêtant un jour vingt francs +à quelque pauvre diable qui meurt de faim, sans exiger d'intérêt et sans +lui demander de reçu. + +Puis, quand Dieu permet l'amour à une courtisane, cet amour, qui semble +d'abord un pardon, devient presque toujours pour elle un châtiment. Il +n'y a pas d'absolution sans pénitence. Quand une créature, qui a tout +son passé à se reprocher, se sent tout à coup prise d'un amour profond, +sincère, irrésistible, dont elle ne se fût jamais crue capable; quand +elle a avoué cet amour, comme l'homme aimé ainsi la domine! Comme il se +sent fort avec ce droit cruel de lui dire: «vous ne faites pas plus pour +de l'amour que vous n'avez fait pour de l'argent.» + +Alors elles ne savent quelles preuves donner. Un enfant, raconte la +fable, après s'être longtemps amusé dans un champ à crier: «au secours!» +Pour déranger des travailleurs, fut dévoré un jour par un ours, sans que +ceux qu'il avait trompés si souvent crussent cette fois aux cris réels +qu'il poussait. Il en est de même de ces malheureuses filles, quand +elles aiment sérieusement. Elles ont menti tant de fois qu'on ne veut +plus les croire, et elles sont, au milieu de leurs remords, dévorées par +leur amour. + +De là , ces grands dévouements, ces austères retraites dont quelques-unes +ont donné l'exemple. + +Mais, quand l'homme qui inspire cet amour rédempteur a l'âme assez +généreuse pour l'accepter sans se souvenir du passé, quand il s'y +abandonne, quand il aime enfin, comme il est aimé, cet homme épuise d'un +coup toutes les émotions terrestres, et après cet amour son cÅ“ur sera +fermé à tout autre. + +Ces réflexions, je ne les faisais pas le matin où je rentrais chez moi. +Elles n'eussent pu être que le pressentiment de ce qui allait m'arriver, +et malgré mon amour pour Marguerite, je n'entrevoyais pas de semblables +conséquences; aujourd'hui je les fais. Tout étant irrévocablement fini, +elles résultent naturellement de ce qui a eu lieu. + +Mais revenons au premier jour de cette liaison. Quand je rentrai, +j'étais d'une gaieté folle. En songeant que les barrières placées par +mon imagination entre Marguerite et moi avaient disparu, que je la +possédais, que j'occupais un peu sa pensée, que j'avais dans ma poche la +clef de son appartement et le droit de me servir de cette clef, j'étais +content de la vie, fier de moi, et j'aimais Dieu qui permettait tout +cela. + +Un jour, un jeune homme passe dans une rue, il y coudoie une femme, il +la regarde, il se retourne, il passe. Cette femme, il ne la connaît pas, +elle a des plaisirs, des chagrins, des amours où il n'a aucune part. Il +n'existe pas pour elle, et peut-être, s'il lui parlait, se +moquerait-elle de lui comme Marguerite avait fait de moi. Des semaines, +des mois, des années s'écoulent, et tout à coup, quand ils ont suivi +chacun leur destinée dans un ordre différent, la logique du hasard les +ramène en face l'un de l'autre. Cette femme devient la maîtresse de cet +homme et l'aime. Comment? Pourquoi? Leurs deux existences n'en font plus +qu'une; à peine l'intimité existe-t-elle, qu'elle leur semble avoir +existé toujours, et tout ce qui a précédé s'efface de la mémoire des +deux amants. C'est curieux, avouons-le. + +Quant à moi, je ne me rappelais plus comment j'avais vécu avant la +veille. Tout mon être s'exaltait en joie au souvenir des mots échangés +pendant cette première nuit. Ou Marguerite était habile à tromper, ou +elle avait pour moi une de ces passions subites qui se révèlent dès le +premier baiser, et qui meurent quelquefois, du reste, comme elles sont +nées. + +Plus j'y réfléchissais, plus je me disais que Marguerite n'avait aucune +raison de feindre un amour qu'elle n'aurait pas ressenti, et je me +disais aussi que les femmes ont deux façons d'aimer qui peuvent résulter +l'une de l'autre: elles aiment avec le cÅ“ur ou avec les sens. Souvent +une femme prend un amant pour obéir à la seule volonté de ses sens, et +apprend, sans s'y être attendue, le mystère de l'amour immatériel et ne +vit plus que par son cÅ“ur; souvent une jeune fille, ne cherchant dans le +mariage que la réunion de deux affections pures, reçoit cette soudaine +révélation de l'amour physique, cette énergique conclusion des plus +chastes impressions de l'âme. + +Je m'endormis au milieu de ces pensées. Je fus réveillé par une lettre +de Marguerite, lettre contenant ces mots: + +«Voici mes ordres: ce soir au Vaudeville. Venez pendant le troisième +entr'acte. + +«M. G.» + +Je serrai ce billet dans un tiroir, afin d'avoir toujours la réalité +sous la main, dans le cas où je douterais, comme cela m'arrivait par +moments. + +Elle ne me disait pas de l'aller voir dans le jour, je n'osai me +présenter chez elle; mais j'avais un si grand désir de la rencontrer +avant le soir que j'allai aux Champs-Elysées, où, comme la veille, je la +vis passer et redescendre. + +À sept heures, j'étais au Vaudeville. + +Jamais je n'étais entré si tôt dans un théâtre. + +Toutes les loges s'emplirent les unes après les autres. Une seule +restait vide: l'avant-scène du rez-de-chaussée. + +Au commencement du troisième acte, j'entendis ouvrir la porte de cette +loge, sur laquelle j'avais presque constamment les yeux fixés, +Marguerite parut. + +Elle passa tout de suite sur le devant, chercha à l'orchestre, m'y vit +et me remercia du regard. + +Elle était merveilleusement belle ce soir-là . + +Etais-je la cause de cette coquetterie? M'aimait-elle assez pour croire +que, plus je la trouverais belle, plus je serais heureux? Je l'ignorais +encore; mais si telle avait été son intention, elle réussissait, car, +lorsqu'elle se montra, les têtes ondulèrent les unes vers les autres, et +l'acteur alors en scène regarda lui-même celle qui troublait ainsi les +spectateurs par sa seule apparition. + +Et j'avais la clef de l'appartement de cette femme, et dans trois ou +quatre heures elle allait de nouveau être à moi. + +On blâme ceux qui se ruinent pour des actrices et des femmes +entretenues; ce qui m'étonne, c'est qu'ils ne fassent pas pour elles +vingt fois plus de folies. Il faut avoir vécu, comme moi, de cette +vie-là , pour savoir combien les petites vanités de tous les jours +qu'elles donnent à leur amant soudent fortement dans le cÅ“ur, puisque +nous n'avons pas d'autre mot, l'amour qu'il a pour elle. + +Prudence prit place ensuite dans la loge, et un homme que je reconnus +pour le comte de G... s'assit au fond. + +À sa vue, un froid me passa sur le cÅ“ur. + +Sans doute, Marguerite s'apercevait de l'impression produite sur moi par +la présence de cet homme dans sa loge, car elle me sourit de nouveau, et +tournant le dos au comte, elle parut fort attentive à la pièce. Au +troisième entr'acte, elle se retourna, dit deux mots; le comte quitta la +loge, et Marguerite me fit signe de venir la voir. + +--Bonsoir! me dit-elle quand j'entrai, et elle me tendit la main. + +--Bonsoir! répondis-je en m'adressant à Marguerite et à Prudence. + +--Asseyez-vous. + +--Mais je prends la place de quelqu'un. Est-ce que M. le comte de G... +ne va pas revenir? + +--Si; je l'ai envoyé me chercher des bonbons pour que nous puissions +causer seuls un instant. Madame Duvernoy est dans la confidence. + +--Oui, mes enfants, dit celle-ci; mais soyez tranquilles, je ne dirai +rien. + +--Qu'avez-vous donc ce soir? dit Marguerite en se levant et en venant +dans l'ombre de la loge m'embrasser sur le front. + +--Je suis un peu souffrant. + +--Il faut aller vous coucher, reprit-elle avec cet air ironique si bien +fait pour sa tête fine et spirituelle. + +--Où? + +--Chez vous. + +--Vous savez bien que je n'y dormirai pas. + +--Alors, il ne faut pas venir nous faire la moue ici parce que vous avez +vu un homme dans ma loge. + +--Ce n'est pas pour cette raison. + +--Si fait, je m'y connais, et vous avez tort; ainsi ne parlons plus de +cela. Vous viendrez après le spectacle chez Prudence, et vous y resterez +jusqu'à ce que je vous appelle. Entendez-vous? + +--Oui. + +Est-ce que je pouvais désobéir? + +--Vous m'aimez toujours? reprit-elle. + +--Vous me le demandez! + +--Vous avez pensé à moi? + +--Tout le jour. + +--Savez-vous que je crains décidément de devenir amoureuse de vous? +demandez plutôt à Prudence. + +--Ah! répondit la grosse fille, c'en est assommant. + +--Maintenant, vous allez retourner à votre stalle; le comte va rentrer, +et il est inutile qu'il vous trouve ici. + +--Pourquoi? + +--Parce que cela vous est désagréable de le voir. + +--Non; seulement si vous m'aviez dit désirer venir au Vaudeville ce +soir, j'aurais pu vous envoyer cette loge aussi bien que lui. + +--Malheureusement, il me l'a apportée sans que je la lui demande, en +m'offrant de m'accompagner. Vous le savez très bien, je ne pouvais pas +refuser. Tout ce que je pouvais faire, c'était de vous écrire où +j'allais pour que vous me vissiez, et parce que moi-même j'avais du +plaisir à vous revoir plus tôt; mais, puisque c'est ainsi que vous me +remerciez, je profite de la leçon. + +--J'ai tort, pardonnez-moi. + +--À la bonne heure, retournez gentiment à votre place, et surtout ne +faites plus le jaloux. + +Elle m'embrassa de nouveau, et je sortis. + +Dans le couloir, je rencontrai le comte qui revenait. + +Je retournai à ma stalle. + +Après tout, la présence de M. de G... dans la loge de Marguerite était +la chose la plus simple. Il avait été son amant, il lui apportait une +loge, il l'accompagnait au spectacle, tout cela était fort naturel, et, +du moment où j'avais pour maîtresse une fille comme Marguerite, il me +fallait bien accepter ses habitudes. + +Je n'en fus pas moins très malheureux le reste de la soirée, et j'étais +fort triste en m'en allant, après avoir vu Prudence, le comte et +Marguerite monter dans la calèche qui les attendait à la porte. + +Et cependant, un quart d'heure après, j'étais chez Prudence. Elle +rentrait à peine. + + + + +Chapitre XIII + + +--Vous êtes venu presque aussi vite que nous, me dit Prudence. + +--Oui, répondis-je machinalement. Où est Marguerite? + +--Chez elle. + +--Toute seule? + +--Avec M. de G... + +Je me promenai à grands pas dans le salon. + +--Eh bien, qu'avez-vous? + +--Croyez-vous que je trouve drôle d'attendre ici que M. de G... sorte de +chez Marguerite? + +--Vous n'êtes pas raisonnable non plus. Comprenez donc que Marguerite ne +peut pas mettre le comte à la porte. M. de G... a été longtemps avec +elle, il lui a toujours donné beaucoup d'argent; il lui en donne encore. +Marguerite dépense plus de cent mille francs par an; elle a beaucoup de +dettes. Le duc lui envoie ce qu'elle lui demande, mais elle n'ose pas +toujours lui demander tout ce dont elle a besoin. Il ne faut pas qu'elle +se brouille avec le comte qui lui fait une dizaine de mille francs par +an au moins. Marguerite vous aime bien, mon cher ami, mais votre liaison +avec elle, dans son intérêt et dans le vôtre, ne doit pas être sérieuse. +Ce n'est pas avec vos sept ou huit mille francs de pension que vous +soutiendrez le luxe de cette fille-là ; ils ne suffiraient pas à +l'entretien de sa voiture. Prenez Marguerite pour ce qu'elle est, pour +une bonne fille spirituelle et jolie; soyez son amant pendant un mois, +deux mois; donnez-lui des bouquets, des bonbons et des loges; mais ne +vous mettez rien de plus en tête, et ne lui faites pas des scènes de +jalousie ridicule. Vous savez bien à qui vous avez affaire; Marguerite +n'est pas une vertu. Vous lui plaisez, vous l'aimez bien, ne vous +inquiétez pas du reste. Je vous trouve charmant de faire le susceptible! +Vous avez la plus agréable maîtresse de Paris! Elle vous reçoit dans un +appartement magnifique, elle est couverte de diamants, elle ne vous +coûtera pas un sou, si vous le voulez, et vous n'êtes pas content. Que +diable! Vous en demandez trop. + +--Vous avez raison, mais c'est plus fort que moi, l'idée que cet homme +est son amant me fait un mal affreux. + +--D'abord, reprit Prudence, est-il encore son amant? C'est un homme dont +elle a besoin, voilà tout. Depuis deux jours, elle lui fait fermer sa +porte; il est venu ce matin, elle n'a pas pu faire autrement que +d'accepter sa loge et de le laisser l'accompagner. Il l'a reconduite, il +monte un instant chez elle, il n'y reste pas, puisque vous attendez ici. +Tout cela est bien naturel, il me semble. D'ailleurs vous acceptez bien +le duc? + +--Oui, mais celui-là est un vieillard, et je suis sûr que Marguerite +n'est pas sa maîtresse. Puis, on peut souvent accepter une liaison et +n'en pas accepter deux. Cette facilité ressemble trop à un calcul et +rapproche l'homme qui y consent, même par amour, de ceux qui, un étage +plus bas, font un métier de ce consentement et un profit de ce métier. + +--Ah! Mon cher, que vous êtes arriéré! Combien en ai-je vus, et des plus +nobles, des plus élégants, des plus riches, faire ce que je vous +conseille et cela, sans efforts, sans honte, sans remords! Mais cela se +voit tous les jours. Mais comment voudriez-vous que les femmes +entretenues de Paris fissent pour soutenir le train qu'elles mènent, si +elles n'avaient pas trois ou quatre amants à la fois? Il n'y a pas de +fortune, si considérable qu'elle soit, qui puisse subvenir seule aux +dépenses d'une femme comme Marguerite. Une fortune de cinq cent mille +francs de rente est une fortune énorme en France; eh bien, mon cher ami, +cinq cent mille francs de rente n'en viendraient pas à bout, et voici +pourquoi: un homme qui a un pareil revenu a une maison montée, des +chevaux, des domestiques, des voitures, des chasses, des amis; souvent +il est marié, il a des enfants, il fait courir, il joue, il voyage, que +sais-je, moi! Toutes ces habitudes sont prises de telle façon qu'il ne +peut s'en défaire sans passer pour être ruiné et sans faire scandale. +Tout compte fait, avec cinq cent mille francs par an, il ne peut pas +donner à une femme plus de quarante ou cinquante mille francs dans +l'année, et encore c'est beaucoup. Eh bien, d'autres amours complètent +la dépense annuelle de la femme. Avec Marguerite, c'est encore plus +commode; elle est tombée par un miracle du ciel sur un vieillard riche à +dix millions, dont la femme et la fille sont mortes, qui n'a plus que +des neveux riches eux-mêmes, qui lui donne tout ce qu'elle veut sans +rien lui demander en échange; mais elle ne peut pas lui demander plus de +soixante-dix mille francs par an, et je suis sûre que si elle lui en +demandait davantage, malgré sa fortune et l'affection qu'il a pour elle, +il le lui refuserait. + +«Tous ces jeunes gens ayant vingt ou trente mille livres de rente à +Paris, c'est-à -dire à peine de quoi vivre dans le monde qu'ils +fréquentent, savent très bien, quand ils sont les amants d'une femme +comme Marguerite, qu'elle ne pourrait pas seulement payer son +appartement et ses domestiques avec ce qu'ils lui donnent. Ils ne lui +disent pas qu'ils le savent, ils ont l'air de ne rien voir, et quand ils +en ont assez ils s'en vont. S'ils ont la vanité de suffire à tout, ils +se ruinent comme des sots et vont se faire tuer en Afrique après avoir +laissé cent mille francs de dettes à Paris. Croyez-vous que la femme +leur en soit reconnaissante? Pas le moins du monde. Au contraire, elle +dit qu'elle leur a sacrifié sa position et que, pendant qu'elle était +avec eux, elle perdait de l'argent. Ah! vous trouvez tous ces détails +honteux, n'est-ce pas? Ils sont vrais. Vous êtes un charmant garçon, que +j'aime de tout mon cÅ“ur; je vis depuis vingt ans parmi les femmes +entretenues, je sais ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, et je ne +voudrais pas vous voir prendre au sérieux le caprice qu'une jolie fille +a pour vous. + +«Puis, outre cela, admettons, continua Prudence, que Marguerite vous +aime assez pour renoncer au comte et au duc, dans le cas où celui-ci +s'apercevrait de votre liaison et lui dirait de choisir entre vous et +lui, le sacrifice qu'elle vous ferait serait énorme, c'est +incontestable. Quel sacrifice égal pourriez-vous lui faire, vous? Quand +la satiété serait venue, quand vous n'en voudriez plus enfin, que +feriez-vous pour la dédommager de ce que vous lui auriez fait perdre? +Rien. Vous l'auriez isolée du monde dans lequel étaient sa fortune et +son avenir, elle vous aurait donné ses plus belles années, et elle +serait oubliée. Ou vous seriez un homme ordinaire, alors, lui jetant son +passé à la face, vous lui diriez qu'en la quittant vous ne faites +qu'agir comme ses autres amants, et vous l'abandonneriez à une misère +certaine; ou vous seriez un honnête homme, et, vous croyant forcé de la +garder auprès de vous, vous vous livreriez vous-même à un malheur +inévitable, car cette liaison, excusable chez le jeune homme, ne l'est +plus chez l'homme mûr. Elle devient un obstacle à tout, elle ne permet +ni la famille, ni l'ambition, ces secondes et dernières amours de +l'homme. Croyez-m'en donc, mon ami, prenez les choses pour ce qu'elles +valent, les femmes pour ce qu'elles sont, et ne donnez pas à une fille +entretenue le droit de se dire votre créancière en quoi que ce soit. + +C'était sagement raisonné et d'une logique dont j'aurais cru Prudence +incapable. Je ne trouvai rien à lui répondre, sinon qu'elle avait +raison; je lui donnai la main et la remerciai de ses conseils. + +--Allons, allons, me dit-elle, chassez-moi ces mauvaises théories, et +riez; la vie est charmante, mon cher, c'est selon le verre par lequel on +la regarde. Tenez, consultez votre ami Gaston, en voilà un qui me fait +l'effet de comprendre l'amour comme je le comprends. Ce dont il faut que +vous soyez convaincu, sans quoi vous deviendrez un garçon insipide, +c'est qu'il y a à côté d'ici une belle fille qui attend impatiemment que +l'homme qui est chez elle s'en aille, qui pense à vous, qui vous garde +sa nuit et qui vous aime, j'en suis certaine. Maintenant venez vous +mettre à la fenêtre avec moi, et regardons partir le comte qui ne va pas +tarder à nous laisser la place. + +Prudence ouvrit une fenêtre, et nous nous accoudâmes à côté l'un de +l'autre sur le balcon. + +Elle regardait les rares passants, moi je rêvais. + +Tout ce qu'elle m'avait dit me bourdonnait dans la tête, et je ne +pouvais m'empêcher de convenir qu'elle avait raison; mais l'amour réel +que j'avais pour Marguerite avait peine à s'accommoder de cette +raison-là . Aussi poussais-je de temps en temps des soupirs qui faisaient +retourner Prudence, et lui faisaient hausser les épaules comme un +médecin qui désespère d'un malade. + +«Comme on s'aperçoit que la vie doit être courte, disais-je en moi-même, +par la rapidité des sensations! Je ne connais Marguerite que depuis deux +jours, elle n'est ma maîtresse que depuis hier, et elle a déjà tellement +envahi ma pensée, mon cÅ“ur et ma vie, que la visite de ce comte de G... +est un malheur pour moi.» + +Enfin le comte sortit, remonta dans sa voiture et disparut. Prudence +ferma sa fenêtre. + +Au même moment Marguerite nous appelait. + +--Venez vite, on met la table, disait-elle, nous allons souper. + +Quand j'entrai chez elle, Marguerite courut à moi, me sauta au cou et +m'embrassa de toutes ses forces. + +--Sommes-nous toujours maussade? me dit-elle. + +--Non, c'est fini, répondit Prudence, je lui ai fait de la morale, et il +a promis d'être sage. + +--À la bonne heure! + +Malgré moi, je jetai les yeux sur le lit, il n'était pas défait; quant à +Marguerite, elle était déjà en peignoir blanc. + +On se mit à table. + +Charme, douceur, expansion, Marguerite avait tout, et j'étais bien forcé +de temps en temps de reconnaître que je n'avais pas le droit de lui +demander autre chose; que bien des gens seraient heureux à ma place, et +que, comme le berger de Virgile, je n'avais qu'à jouir des loisirs qu'un +dieu ou plutôt qu'une déesse me faisait. + +J'essayai de mettre en pratique les théories de Prudence et d'être aussi +gai que mes deux compagnes; mais ce qui chez elles était nature, chez +moi était effort, et le rire nerveux que j'avais, et auquel elles se +trompèrent, touchait de bien près aux larmes. + +Enfin le souper cessa, et je restai seul avec Marguerite. Elle alla, +comme elle en avait l'habitude, s'asseoir sur son tapis devant le feu et +regarder d'un air triste la flamme du foyer. + +Elle songeait! A quoi? Je l'ignore; moi, je la regardais avec amour et +presque avec terreur en pensant à ce que j'étais prêt à souffrir pour +elle. + +--Sais-tu à quoi je pensais? + +--Non. + +--À une combinaison que j'ai trouvée. + +--Et quelle est cette combinaison? + +--Je ne puis pas encore te la confier, mais je puis te dire ce qui en +résulterait. Il en résulterait que dans un mois d'ici je serais libre, +je ne devrais plus rien, et nous irions passer ensemble l'été à la +campagne. + +--Et vous ne pouvez pas me dire par quel moyen? + +--Non, il faut seulement que tu m'aimes comme je t'aime, et tout +réussira. + +--Et c'est vous seule qui avez trouvé cette combinaison? + +--Oui. + +--Et vous l'exécuterez seule? + +--Moi seule aurai les ennuis, me dit Marguerite avec un sourire que je +n'oublierai jamais, mais nous partagerons les bénéfices. + +Je ne pus m'empêcher de rougir à ce mot de bénéfices; je me rappelai +Manon Lescaut mangeant avec Desgrieux l'argent de M. de B... + +Je répondis d'un ton un peu dur et en me levant: + +--Vous me permettrez, ma chère Marguerite, de ne partager les bénéfices +que des entreprises que je conçois et que j'exploite moi-même. + +--Qu'est-ce que cela signifie? + +--Cela signifie que je soupçonne fort M. le comte de G... d'être votre +associé dans cette heureuse combinaison dont je n'accepte ni les charges +ni les bénéfices. + +--Vous êtes un enfant. Je croyais que vous m'aimiez, je me suis trompée, +c'est bien. + +Et, en même temps, elle se leva, ouvrit son piano et se remit à jouer +l'Invitation à la valse, jusqu'à ce fameux passage en majeur qui +l'arrêtait toujours. + +Etait-ce par habitude, ou pour me rappeler le jour où nous nous étions +connus? Tout ce que je sais, c'est qu'avec cette mélodie les souvenirs +me revinrent, et, m'approchant d'elle, je lui pris la tête entre mes +mains et l'embrassai. + +--Vous me pardonnez? Lui dis-je. + +--Vous le voyez bien, me répondit-elle; mais remarquez que nous n'en +sommes qu'au second jour, et que déjà j'ai quelque chose à vous +pardonner. Vous tenez bien mal vos promesses d'obéissance aveugle. + +--Que voulez-vous, Marguerite, je vous aime trop, et je suis jaloux de +la moindre de vos pensées. Ce que vous m'avez proposé tout à l'heure me +rendrait fou de joie, mais le mystère qui précède l'exécution de ce +projet me serre le cÅ“ur. + +--Voyons, raisonnons un peu, reprit-elle en me prenant les deux mains et +en me regardant avec un charmant sourire auquel il m'était impossible de +résister; vous m'aimez, n'est-ce pas? et vous seriez heureux de passer +trois ou quatre mois à la campagne avec moi seule; moi aussi, je serais +heureuse de cette solitude à deux, non seulement j'en serais heureuse, +mais j'en ai besoin pour ma santé. Je ne puis quitter Paris pour un si +long temps sans mettre ordre à mes affaires, et les affaires d'une femme +comme moi sont toujours très embrouillées; eh bien, j'ai trouvé le moyen +de tout concilier, mes affaires et mon amour pour vous, oui, pour vous, +ne riez pas, j'ai la folie de vous aimer! Et voilà que vous prenez vos +grands airs et me dites des grands mots. Enfant, trois fois enfant, +rappelez-vous seulement que je vous aime, et ne vous inquiétez de +rien.--Est-ce convenu, voyons? + +--Tout ce que vous voulez est convenu, vous le savez bien. + +--Alors, avant un mois, nous serons dans quelque village, à nous +promener au bord de l'eau et à boire du lait. Cela vous semble étrange +que je parle ainsi, moi, Marguerite Gautier; cela vient, mon ami, de ce +que quand cette vie de Paris, qui semble me rendre si heureuse, ne me +brûle pas, elle m'ennuie, et alors j'ai des aspirations soudaines vers +une existence plus calme qui me rappellerait mon enfance. On a toujours +eu une enfance, quoi que l'on soit devenue. Oh! soyez tranquille, je ne +vais pas vous dire que je suis la fille d'un colonel en retraite et que +j'ai été élevée à Saint-Denis. Je suis une pauvre fille de la campagne, +et je ne savais pas écrire mon nom il y a six ans. Vous voilà rassuré, +n'est-ce pas? Pourquoi est-ce à vous le premier à qui je m'adresse pour +partager la joie du désir qui m'est venu? Sans doute parce que j'ai +reconnu que vous m'aimiez pour moi et non pour vous, tandis que les +autres ne m'ont jamais aimée que pour eux. + +«J'ai été bien souvent à la campagne, mais jamais comme j'aurais voulu y +aller. C'est sur vous que je compte pour ce bonheur facile, ne soyez +donc pas méchant et accordez-le-moi. Dites-vous ceci: elle ne doit pas +vivre vieille, et je me repentirais un jour de n'avoir pas fait pour +elle la première chose qu'elle m'a demandée, et qu'il était si facile de +faire. + +Que répondre à de pareilles paroles, surtout avec le souvenir d'une +première nuit d'amour, et dans l'attente d'une seconde? + +Une heure après, je tenais Marguerite dans mes bras, et elle m'eût +demandé de commettre un crime que je lui eusse obéi. + +À six heures du matin je partis, et avant de partir je lui dis: + +--À ce soir? + +Elle m'embrassa plus fort, mais elle ne me répondit pas. + +Dans la journée, je reçus une lettre qui contenait ces mots: + +«Cher enfant, je suis un peu souffrante, et le médecin m'ordonne le +repos. Je me coucherai de bonne heure ce soir et ne vous verrai pas. +Mais, pour vous récompenser, je vous attendrai demain à midi. Je vous +aime.» + +Mon premier mot fut: «elle me trompe!» + +Une sueur glacée passa sur mon front, car j'aimais déjà trop cette femme +pour que ce soupçon ne me bouleversât point. + +Et cependant je devais m'attendre à cet événement presque tous les jours +avec Marguerite, et cela m'était arrivé souvent avec mes autres +maîtresses, sans que je m'en préoccupasse fort. D'où venait donc +l'empire que cette femme prenait sur ma vie? + +Alors je songeai, puisque j'avais la clef de chez elle, à aller la voir +comme de coutume. De cette façon, je saurais bien vite la vérité, et, si +je trouvais un homme, je le souffletterais. + +En attendant, j'allai aux Champs-Elysées. J'y restai quatre heures. Elle +ne parut pas. Le soir, j'entrai dans tous les théâtres où elle avait +l'habitude d'aller. Elle n'était dans aucun. + +À onze heures, je me rendis rue d'Antin. + +Il n'y avait pas de lumière aux fenêtres de Marguerite. Je sonnai +néanmoins. Le portier me demanda où j'allais. + +--Chez mademoiselle Gautier, lui dis-je. + +--Elle n'est pas rentrée. + +--Je vais monter l'attendre. + +--Il n'y a personne chez elle. + +Evidemment c'était là une consigne que je pouvais forcer puisque j'avais +la clef, mais je craignis un esclandre ridicule, et je sortis. + +Seulement, je ne rentrai pas chez moi, je ne pouvais quitter la rue, et +ne perdais pas des yeux la maison de Marguerite. Il me semblait que +j'avais encore quelque chose à apprendre, ou du moins que mes soupçons +allaient se confirmer. + +Vers minuit, un coupé que je connaissais bien s'arrêta vers le numéro 9. + +Le comte de G... en descendit et entra dans la maison, après avoir +congédié sa voiture. + +Un moment j'espérai que, comme à moi, on allait lui dire que Marguerite +n'était pas chez elle, et que j'allais le voir sortir; mais à quatre +heures du matin j'attendais encore. + +J'ai bien souffert depuis trois semaines, mais ce n'est rien, je crois, +en comparaison de ce que je souffris cette nuit-là . + + + + +Chapitre XIV + + +Rentré chez moi, je me mis à pleurer comme un enfant. Il n'y a pas +d'homme qui n'ait été trompé au moins une fois, et qui ne sache ce que +l'on souffre. + +Je me dis, sous le poids de ces résolutions de la fièvre que l'on croit +toujours avoir la force de tenir, qu'il fallait rompre immédiatement +avec cet amour, et j'attendis le jour avec impatience pour aller retenir +ma place, retourner auprès de mon père et de ma sÅ“ur, double amour dont +j'étais certain, et qui ne me tromperait pas, lui. + +Cependant je ne voulais pas partir sans que Marguerite sût bien pourquoi +je partais. Seul, un homme qui n'aime décidément plus sa maîtresse la +quitte sans lui écrire. + +Je fis et refis vingt lettres dans ma tête. + +J'avais eu affaire à une fille semblable à toutes les filles +entretenues, je l'avais beaucoup trop poétisée, elle m'avait traité en +écolier, en employant, pour me tromper, une ruse d'une simplicité +insultante, c'était clair. Mon amour-propre prit alors le dessus. Il +fallait quitter cette femme sans lui donner la satisfaction de savoir ce +que cette rupture me faisait souffrir, et voici ce que je lui écrivis de +mon écriture la plus élégante, et des larmes de rage et de douleur dans +les yeux: + +«Ma chère Marguerite, + +«J'espère que votre indisposition d'hier aura été peu de chose. J'ai +été, à onze heures du soir, demander de vos nouvelles, et l'on m'a +répondu que vous n'étiez pas rentrée. M. de G... a été plus heureux que +moi, car il s'est présenté quelques instants après, et à quatre heures +du matin il était encore chez vous. + +«Pardonnez-moi les quelques heures ennuyeuses que je vous ai fait +passer, et soyez sûre que je n'oublierai jamais les moments heureux que +je vous dois. + +«Je serais bien allé savoir de vos nouvelles aujourd'hui, mais je compte +retourner près de mon père. + +«Adieu, ma chère Marguerite; je ne suis ni assez riche pour vous aimer +comme je le voudrais, ni assez pauvre pour vous aimer comme vous le +voudriez. Oublions donc, vous, un nom qui doit vous être à peu près +indifférent, moi, un bonheur qui me devient impossible. + +«Je vous renvoie votre clef, qui ne m'a jamais servi et qui pourra vous +être utile, si vous êtes souvent malade comme vous l'étiez hier.» + +Vous le voyez, je n'avais pas eu la force de finir cette lettre sans une +impertinente ironie, ce qui prouvait combien j'étais encore amoureux. + +Je lus et relus dix fois cette lettre, et l'idée qu'elle ferait de la +peine à Marguerite me calma un peu. J'essayai de m'enhardir dans les +sentiments qu'elle affectait, et quand, à huit heures, mon domestique +entra chez moi, je la lui remis pour qu'il la portât tout de suite. + +--Faudra-t-il attendre une réponse? Me demanda Joseph (mon domestique +s'appelait Joseph, comme tous les domestiques). + +--Si l'on vous demande s'il y a une réponse, vous direz que vous n'en +savez rien et vous attendrez. + +Je me rattachais à cette espérance qu'elle allait me répondre. + +Pauvres et faibles que nous sommes! + +Tout le temps que mon domestique resta dehors, je fus dans une agitation +extrême. Tantôt me rappelant comment Marguerite s'était donnée à moi, je +me demandais de quel droit je lui écrivais une lettre impertinente, +quand elle pouvait me répondre que ce n'était pas M. de G... qui me +trompait, mais moi qui trompais M. de G...; raisonnement qui permet à +bien des femmes d'avoir plusieurs amants. Tantôt, me rappelant les +serments de cette fille, je voulais me convaincre que ma lettre était +trop douce encore et qu'il n'y avait pas d'expressions assez fortes pour +flétrir une femme qui se riait d'un amour aussi sincère que le mien. +Puis, je me disais que j'aurais mieux fait de ne pas lui écrire, d'aller +chez elle dans la journée, et que, de cette façon, j'aurais joui des +larmes que je lui aurais fait répandre. + +Enfin, je me demandais ce qu'elle allait me répondre, déjà prêt à croire +l'excuse qu'elle me donnerait. + +Joseph revint. + +--Eh bien? Lui dis-je. + +--Monsieur, me répondit-il, madame était couchée et dormait encore, mais +dès qu'elle sonnera, on lui remettra la lettre, et s'il y a une réponse +on l'apportera. + +Elle dormait! + +Vingt fois je fus sur le point de renvoyer chercher cette lettre, mais +je me disais toujours: + +--On la lui a peut-être déjà remise, et j'aurais l'air de me repentir. + +Plus l'heure à laquelle il était vraisemblable qu'elle me répondît +approchait, plus je regrettais d'avoir écrit. + +Dix heures, onze heures, midi sonnèrent. + +À midi, je fus au moment d'aller au rendez-vous, comme si rien ne +s'était passé. Enfin, je ne savais qu'imaginer pour sortir du cercle de +fer qui m'étreignait. + +Alors, je crus, avec cette superstition des gens qui attendent, que, si +je sortais un peu, à mon retour je trouverais une réponse. Les réponses +impatiemment attendues arrivent toujours quand on n'est pas chez soi. + +Je sortis sous prétexte d'aller déjeuner. + +Au lieu de déjeuner au café Foy, au coin du boulevard, comme j'avais +l'habitude de le faire, je préférai aller déjeuner au Palais-Royal et +passer par la rue d'Antin. Chaque fois que de loin j'apercevais une +femme, je croyais voir Nanine m'apportant une réponse. Je passai rue +d'Antin sans avoir même rencontré un commissionnaire. J'arrivai au +Palais-Royal, j'entrai chez Véry. Le garçon me fit manger ou plutôt me +servit ce qu'il voulut, car je ne mangeai pas. + +Malgré moi, mes yeux se fixaient toujours sur la pendule. + +Je rentrai, convaincu que j'allais trouver une lettre de Marguerite. + +Le portier n'avait rien reçu. J'espérais encore dans mon domestique. +Celui-ci n'avait vu personne depuis mon départ. + +Si Marguerite avait dû me répondre, elle m'eût répondu depuis longtemps. + +Alors, je me mis à regretter les termes de ma lettre; j'aurais dû me +taire complètement, ce qui eût sans doute fait faire une démarche à son +inquiétude; car, ne me voyant pas venir au rendez-vous la veille, elle +m'eût demandé les raisons de mon absence, et alors seulement j'eusse dû +les lui donner. De cette façon, elle n'eût pu faire autrement que de se +disculper, et ce que je voulais, c'était qu'elle se disculpât. Je +sentais déjà que, quelques raisons qu'elle m'eût objectées, je les +aurais crues, et que j'aurais mieux tout aimé que de ne plus la voir. + +J'en arrivai à croire qu'elle allait venir elle-même chez moi, mais les +heures se passèrent et elle ne vint pas. + +Décidément, Marguerite n'était pas comme toutes les femmes, car il y en +a bien peu qui, en recevant une lettre semblable à celle que je venais +d'écrire, ne répondent pas quelque chose. + +À cinq heures, je courus aux Champs-Elysées. + +--Si je la rencontre, pensais-je, j'affecterai un air indifférent, et +elle sera convaincue que je ne songe déjà plus à elle. + +Au tournant de la rue Royale, je la vis passer dans sa voiture; la +rencontre fut si brusque que je pâlis. J'ignore si elle vit mon émotion; +moi, j'étais si troublé que je ne vis que sa voiture. + +Je ne continuai pas ma promenade aux Champs-Elysées. Je regardai les +affiches des théâtres, car j'avais encore une chance de la voir. + +Il y avait une première représentation au Palais-Royal. Marguerite +devait évidemment y assister. + +J'étais au théâtre à sept heures. + +Toutes les loges s'emplirent, mais Marguerite ne parut pas. + +Alors, je quittai le Palais-Royal, et j'entrai dans tous les théâtres où +elle allait le plus souvent, au Vaudeville, aux Variétés, à +l'Opéra-Comique. + +Elle n'était nulle part. + +Ou ma lettre lui avait fait trop de peine pour qu'elle s'occupât de +spectacle, ou elle craignait de se trouver avec moi, et voulait éviter +une explication. + +Voilà ce que ma vanité me soufflait sur le boulevard, quand je +rencontrai Gaston qui me demanda d'où je venais. + +--Du Palais-Royal. + +--Et moi de l'Opéra, me dit-il; je croyais même vous y voir. + +--Pourquoi? + +--Parce que Marguerite y était. + +--Ah! Elle y était? + +--Oui. + +--Seule? + +--Non, avec une de ses amies. + +--Voilà tout? + +--Le comte de G... est venu un instant dans sa loge; mais elle s'en est +allée avec le duc. À chaque instant, je croyais vous voir paraître. Il y +avait à côté de moi une stalle qui est restée vide toute la soirée, et +j'étais convaincu qu'elle était louée par vous. + +--Mais pourquoi irais-je où Marguerite va? + +--Parce que vous êtes son amant, pardieu! + +--Et qui vous a dit cela? + +--Prudence, que j'ai rencontrée hier. Je vous en félicite, mon cher; +c'est une jolie maîtresse que n'a pas qui veut. Gardez-la, elle vous +fera honneur. + +Cette simple réflexion de Gaston me montra combien mes susceptibilités +étaient ridicules. + +Si je l'avais rencontré la veille et qu'il m'eût parlé ainsi, je n'eusse +certainement pas écrit la sotte lettre du matin. + +Je fus au moment d'aller chez Prudence et de l'envoyer dire à Marguerite +que j'avais à lui parler; mais je craignis que pour se venger elle ne me +répondît qu'elle ne pouvait pas me recevoir, et je rentrai chez moi +après être passé par la rue d'Antin. + +Je demandai de nouveau à mon portier s'il avait une lettre pour moi. + +Rien! Elle aura voulu voir si je ferais quelque nouvelle démarche et si +je rétracterais ma lettre aujourd'hui, me dis-je en me couchant; mais, +voyant que je ne lui écris pas, elle m'écrira demain. + +Ce soir-là surtout je me repentis de ce que j'avais fait. J'étais seul +chez moi, ne pouvant dormir, dévoré d'inquiétude et de jalousie quand, +en laissant suivre aux choses leur véritable cours, j'aurais dû être +auprès de Marguerite et m'entendre dire les mots charmants que je +n'avais entendus que deux fois, et qui me brûlaient les oreilles dans ma +solitude. + +Ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation, c'est que le raisonnement +me donnait tort; en effet, tout me disait que Marguerite m'aimait. +D'abord, ce projet de passer un été avec moi seul à la campagne, puis +cette certitude que rien ne la forçait à être ma maîtresse, puisque ma +fortune était insuffisante à ses besoins et même à ses caprices. Il n'y +avait donc eu chez elle que l'espérance de trouver en moi une affection +sincère, capable de la reposer des amours mercenaires au milieu +desquelles elle vivait, et dès le second jour je détruisais cette +espérance, et je payais en ironie impertinente l'amour accepté pendant +deux nuits. Ce que je faisais était donc plus que ridicule, c'était +indélicat. Avais-je seulement payé cette femme, pour avoir le droit de +blâmer sa vie, et n'avais-je pas l'air, en me retirant dès le second +jour, d'un parasite d'amour qui craint qu'on ne lui donne la carte de +son dîner? Comment! Il y avait trente-six heures que je connaissais +Marguerite; il y en avait vingt-quatre que j'étais son amant, et je +faisais le susceptible; et au lieu de me trouver trop heureux qu'elle +partageât pour moi, je voulais avoir tout à moi seul, et la contraindre +à briser d'un coup les relations de son passé qui étaient les revenus de +son avenir. Qu'avais-je à lui reprocher? Rien. Elle m'avait écrit +qu'elle était souffrante, quand elle eût pu me dire tout crûment, avec +la hideuse franchise de certaines femmes, qu'elle avait un amant à +recevoir; et au lieu de croire à sa lettre, au lieu d'aller me promener +dans toutes les rues de Paris, excepté dans la rue d'Antin; au lieu de +passer ma soirée avec mes amis et de me présenter le lendemain à l'heure +qu'elle m'indiquait, je faisais l'Othello, je l'espionnais, et je +croyais la punir en ne la voyant plus. Mais elle devait être enchantée +au contraire de cette séparation; mais elle devait me trouver +souverainement sot, et son silence n'était pas même de la rancune; +c'était du dédain. + +J'aurais dû alors faire à Marguerite un cadeau qui ne lui laissât aucun +doute sur ma générosité, et qui m'eût permis, la traitant comme une +fille entretenue, de me croire quitte avec elle; mais j'eusse cru +offenser par la moindre apparence de trafic, sinon l'amour qu'elle avait +pour moi, du moins l'amour que j'avais pour elle, et puisque cet amour +était si pur qu'il n'admettait pas le partage, il ne pouvait payer par +un présent, si beau qu'il fût, le bonheur qu'on lui avait donné, si +court qu'eût été ce bonheur. + +Voilà ce que je me répétais la nuit, et ce qu'à chaque instant j'étais +prêt à aller dire à Marguerite. + +Quand le jour parut, je ne dormais pas encore, j'avais la fièvre; il +m'était impossible de penser à autre chose qu'à Marguerite. + +Comme vous le comprenez, il fallait prendre un parti décisif, et en +finir avec la femme ou avec mes scrupules, si toutefois elle consentait +encore à me recevoir. + +Mais, vous le savez, on retarde toujours un parti décisif: aussi, ne +pouvant rester chez moi, n'osant me présenter chez Marguerite, j'essayai +un moyen de me rapprocher d'elle, moyen que mon amour-propre pourrait +mettre sur le compte du hasard, dans le cas où il réussirait. + +Il était neuf heures; je courus chez Prudence, qui me demanda à quoi +elle devait cette visite matinale. + +Je n'osai pas lui dire franchement ce qui m'amenait. Je lui répondis que +j'étais sorti de bonne heure pour retenir une place à la diligence de +C..., où demeurait mon père. + +--Vous êtes bien heureux, me dit-elle, de pouvoir quitter Paris par ce +beau temps-là . + +Je regardai Prudence, me demandant si elle se moquait de moi. + +Mais son visage était sérieux. + +--Irez-vous dire adieu à Marguerite? reprit-elle toujours sérieusement. + +--Non. + +--Vous faites bien. + +--Vous trouvez? + +--Naturellement. Puisque vous avez rompu avec elle, à quoi bon la +revoir? + +--Vous savez donc notre rupture? + +--Elle m'a montré votre lettre. + +--Et que vous a-t-elle dit? + +--Elle m'a dit: «Ma chère Prudence, votre protégé n'est pas poli: on +pense ces lettres-là , mais on ne les écrit pas!» + +--Et de quel ton vous a-t-elle dit cela? + +--En riant et elle a ajouté: «Il a soupé deux fois chez moi, et il ne me +fait même pas de visite de digestion.» + +Voilà l'effet que ma lettre et mes jalousies avaient produit. Je fus +cruellement humilié dans la vanité de mon amour. + +--Et qu'a-t-elle fait hier au soir? + +--Elle est allée à l'opéra. + +--Je le sais. Et ensuite? + +--Elle a soupé chez elle. + +--Seule? + +--Avec le comte de G..., je crois. + +Ainsi ma rupture n'avait rien changé dans les habitudes de Marguerite. + +C'est pour ces circonstances-là que certaines gens vous disent: «Il +fallait ne plus penser à cette femme qui ne vous aimait pas.» + +--Allons, je suis bien aise de voir que Marguerite ne se désole pas pour +moi, repris-je avec un sourire forcé. + +--Et elle a grandement raison. Vous avez fait ce que vous deviez faire, +vous avez été plus raisonnable qu'elle, car cette fille-là vous aimait, +elle ne faisait que parler de vous, et aurait été capable de quelque +folie. + +--Pourquoi ne m'a-t-elle pas répondu, puisqu'elle m'aime? + +--Parce qu'elle a compris qu'elle avait tort de vous aimer. Puis les +femmes permettent quelquefois qu'on trompe leur amour, jamais qu'on +blesse leur amour-propre, et l'on blesse toujours l'amour-propre d'une +femme quand, deux jours après qu'on est son amant, on la quitte, quelles +que soient les raisons que l'on donne à cette rupture. Je connais +Marguerite, elle mourrait plutôt que de vous répondre. + +--Que faut-il que je fasse alors? + +--Rien. Elle vous oubliera, vous l'oublierez, et vous n'aurez rien à +vous reprocher l'un à l'autre. + +--Mais si je lui écrivais pour lui demander pardon? + +--Gardez-vous-en bien, elle vous pardonnerait. + +Je fus sur le point de sauter au cou de Prudence. + +Un quart d'heure après, j'étais rentré chez moi et j'écrivais à +Marguerite: + +«Quelqu'un qui se repent d'une lettre qu'il a écrite hier, qui partira +demain si vous ne lui pardonnez, voudrait savoir à quelle heure il +pourra déposer son repentir à vos pieds. + +«Quand vous trouvera-t-il seule? Car, vous le savez, les confessions +doivent être faites sans témoins.» + +Je pliai cette espèce de madrigal en prose, et je l'envoyai par Joseph, +qui remit la lettre à Marguerite elle-même, laquelle lui répondit +qu'elle répondrait plus tard. + +Je ne sortis qu'un instant pour aller dîner, et à onze heures du soir je +n'avais pas encore de réponse. + +Je résolus alors de ne pas souffrir plus longtemps et de partir le +lendemain. + +En conséquence de cette résolution, convaincu que je ne m'endormirais +pas si je me couchais, je me mis à faire mes malles. + + + + +Chapitre XV + + +Il y avait à peu près une heure que Joseph et moi nous préparions tout +pour mon départ, lorsqu'on sonna violemment à ma porte. + +--Faut-il ouvrir? me dit Joseph. + +--Ouvrez, lui dis-je, me demandant qui pouvait venir à pareille heure +chez moi, et n'osant croire que ce fût Marguerite. + +--Monsieur, me dit Joseph en rentrant, ce sont deux dames. + +--C'est nous, Armand, me cria une voix que je reconnus pour celle de +Prudence. + +Je sortis de ma chambre. + +Prudence, debout, regardait les quelques curiosités de mon salon; +Marguerite, assise sur le canapé, réfléchissait. + +Quand j'entrai, j'allai à elle, je m'agenouillai, je lui pris les deux +mains, et, tout ému, je lui dis: pardon. + +Elle m'embrassa au front et me dit: + +--Voilà déjà trois fois que je vous pardonne. + +--J'allais partir demain. + +--En quoi ma visite peut-elle changer votre résolution? Je ne viens pas +pour vous empêcher de quitter Paris. Je viens parce que je n'ai pas eu +dans la journée le temps de vous répondre, et que je n'ai pas voulu vous +laisser croire que je fusse fâchée contre vous. Encore Prudence ne +voulait-elle pas que je vinsse; elle disait que je vous dérangerais +peut-être. + +--Vous, me déranger, vous, Marguerite! Et comment? + +--Dame! Vous pouviez avoir une femme chez vous, répondit Prudence, et +cela n'aurait pas été amusant pour elle d'en voir arriver deux. + +Pendant cette observation de Prudence, Marguerite me regardait +attentivement. + +--Ma chère Prudence, répondis-je, vous ne savez pas ce que vous dites. + +--C'est qu'il est très gentil votre appartement, répliqua Prudence; +peut-on voir la chambre à coucher! + +--Oui. + +Prudence passa dans ma chambre, moins pour la visiter que pour réparer +la sottise qu'elle venait de dire, et nous laisser seuls, Marguerite et +moi. + +--Pourquoi avez-vous amené Prudence? lui dis-je alors. + +--Parce qu'elle était avec moi au spectacle, et qu'en partant d'ici je +voulais avoir quelqu'un pour m'accompagner. + +--N'étais-je pas là ? + +--Oui; mais outre que je ne voulais pas vous déranger, j'étais bien sûre +qu'en venant jusqu'à ma porte, vous me demanderiez à monter chez moi, +et, comme je ne pouvais pas vous l'accorder, je ne voulais pas que vous +partissiez avec le droit de me reprocher un refus. + +--Et pourquoi ne pouviez-vous pas me recevoir? + +--Parce que je suis très surveillée, et que le moindre soupçon pourrait +me faire le plus grand tort. + +--Est-ce bien la seule raison? + +--S'il y en avait une autre, je vous la dirais; nous n'en sommes plus à +avoir des secrets l'un pour l'autre. + +--Voyons, Marguerite, je ne veux pas prendre plusieurs chemins pour en +arriver à ce que je veux vous dire. Franchement, m'aimez-vous un peu? + +--Beaucoup. + +--Alors, pourquoi m'avez-vous trompé? + +--Mon ami, si j'étais madame la duchesse telle ou telle, si j'avais deux +cent mille livres de rente, que je fusse votre maîtresse et que j'eusse +un autre amant que vous, vous auriez le droit de me demander pourquoi je +vous trompe; mais je suis mademoiselle Marguerite Gautier, j'ai quarante +mille francs de dettes, pas un sou de fortune, et je dépense cent mille +francs par an; votre question devient oiseuse et ma réponse inutile. + +--C'est juste, dis-je en laissant tomber ma tête sur les genoux de +Marguerite; mais moi je vous aime comme un fou. + +--Eh bien, mon ami, il fallait m'aimer un peu moins ou me comprendre un +peu mieux. Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Si j'avais été +libre, d'abord je n'aurais pas reçu le comte avant-hier, ou, l'ayant +reçu, je serais venue vous demander le pardon que vous me demandiez tout +à l'heure, et je n'aurais pas à l'avenir d'autre amant que vous. J'ai +cru un moment que je pourrais me donner ce bonheur-là pendant six mois; +vous ne l'avez pas voulu; vous teniez à connaître les moyens, eh! mon +Dieu, les moyens étaient bien faciles à deviner. C'était un sacrifice +plus grand que vous ne croyez que je faisais en les employant. J'aurais +pu vous dire: j'ai besoin de vingt mille francs; vous étiez amoureux de +moi, vous les eussiez trouvés, au risque de me les reprocher plus tard. +J'ai mieux aimé ne rien vous devoir; vous n'avez pas compris cette +délicatesse, car c'en est une. Nous autres, quand nous avons encore un +peu de cÅ“ur, nous donnons aux mots et aux choses une extension et un +développement inconnus aux autres femmes; je vous répète donc que, de la +part de Marguerite Gautier, le moyen qu'elle trouvait de payer ses +dettes sans vous demander l'argent nécessaire pour cela était une +délicatesse dont vous devriez profiter sans rien dire. Si vous ne +m'aviez connue qu'aujourd'hui, vous seriez trop heureux de ce que je +vous promettrais, et vous ne me demanderiez pas ce que j'ai fait +avant-hier. Nous sommes quelquefois forcées d'acheter une satisfaction +pour notre âme aux dépens de notre corps, et nous souffrons bien +davantage quand, après, cette satisfaction nous échappe. + +J'écoutais et je regardais Marguerite avec admiration. Quand je songeais +que cette merveilleuse créature, dont j'eusse envié autrefois de baiser +les pieds, consentait à me faire entrer pour quelque chose dans sa +pensée, à me donner un rôle dans sa vie, et que je ne me contentais pas +encore de ce qu'elle me donnait, je me demandais si le désir de l'homme +a des bornes, quand, satisfait aussi promptement que le mien l'avait +été, il tend encore à autre chose. + +--C'est vrai, reprit-elle; nous autres créatures du hasard, nous avons +des désirs fantasques et des amours inconcevables. Nous nous donnons +tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Il y a des gens qui se +ruineraient sans rien obtenir de nous, il y en a d'autres qui nous ont +avec un bouquet. Notre cÅ“ur a des caprices; c'est sa seule distraction +et sa seule excuse. Je me suis donnée à toi plus vite qu'à aucun homme, +je te le jure; pourquoi? parce que me, voyant cracher le sang, tu m'as +pris la main, parce que tu as pleuré, parce que tu es la seule créature +humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je vais te dire une folie, mais +j'avais autrefois un petit chien qui me regardait d'un air tout triste +quand je toussais; c'est le seul être que j'aie aimé. + +«Quand il est mort, j'ai plus pleuré qu'à la mort de ma mère. Il est +vrai qu'elle m'avait battue pendant douze ans de sa vie. Eh bien, je +t'ai aimé tout de suite autant que mon chien. Si les hommes savaient ce +qu'on peut avoir avec une larme, ils seraient plus aimés et nous serions +moins ruineuses. + +«Ta lettre t'a démenti, elle m'a révélé que tu n'avais pas toutes les +intelligences du cÅ“ur, elle t'a fait plus de tort dans l'amour que +j'avais pour toi que tout ce que tu aurais pu me faire. C'était de la +jalousie, il est vrai, mais de la jalousie ironique et impertinente. +J'étais déjà triste, quand j'ai reçu cette lettre, je comptais te voir à +midi, déjeuner avec toi, effacer par ta vue une incessante pensée que +j'avais, et qu'avant de te connaître j'admettais sans effort. + +«Puis, continua Marguerite, tu étais la seule personne devant laquelle +j'avais cru comprendre tout de suite que je pouvais penser et parler +librement. Tous ceux qui entourent les filles comme moi ont intérêt à +scruter leurs moindres paroles, à tirer une conséquence de leurs plus +insignifiantes actions. Nous n'avons naturellement pas d'amis. Nous +avons des amants égoïstes qui dépensent leur fortune non pas pour nous, +comme ils le disent, mais pour leur vanité. + +«Pour ces gens-là , il faut que nous soyons gaies quand ils sont joyeux, +bien portantes quand ils veulent souper, sceptiques comme ils le sont. +Il nous est défendu d'avoir du cÅ“ur sous peine d'être huées et de ruiner +notre crédit. + +«Nous ne nous appartenons plus. Nous ne sommes plus des êtres, mais des +choses. Nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières +dans leur estime. Nous avons des amies, mais ce sont des amies comme +Prudence, des femmes jadis entretenues qui ont encore des goûts de +dépense que leur âge ne leur permet plus. Alors elles deviennent nos +amies ou plutôt nos commensales. Leur amitié va jusqu'à la servitude, +jamais jusqu'au désintéressement. Jamais elles ne vous donneront qu'un +conseil lucratif. Peu leur importe que nous ayons dix amants de plus, +pourvu qu'elles y gagnent des robes ou un bracelet, et qu'elles puissent +de temps en temps se promener dans notre voiture et venir au spectacle +dans notre loge. Elles ont nos bouquets de la veille et nous empruntent +nos cachemires. Elles ne nous rendent jamais un service, si petit qu'il +soit, sans se le faire payer le double de ce qu'il vaut. Tu l'as vu +toi-même le soir où Prudence m'a apporté six mille francs que je l'avais +priée d'aller demander pour moi au duc, elle m'a emprunté cinq cents +francs qu'elle ne me rendra jamais ou qu'elle me payera en chapeaux qui +ne sortiront pas de leurs cartons. + +«Nous ne pouvons donc avoir, ou plutôt je ne pouvais donc avoir qu'un +bonheur, c'était, triste comme je le suis quelquefois, souffrante comme +je le suis toujours, de trouver un homme assez supérieur pour ne pas me +demander compte de ma vie, et pour être l'amant de mes impressions bien +plus que de mon corps. Cet homme, je l'avais trouvé dans le duc, mais le +duc est vieux, et la vieillesse ne protège ni ne console. J'avais cru +pouvoir accepter la vie qu'il me faisait; mais que veux-tu? Je périssais +d'ennui et pour faire tant que d'être consumée, autant se jeter dans un +incendie que de s'asphyxier avec du charbon. + +«Alors je t'ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux, et j'ai essayé de +faire de toi l'homme que j'avais appelé au milieu de ma bruyante +solitude. Ce que j'aimais en toi, ce n'était pas l'homme qui était, mais +celui qui devait être. Tu n'acceptes pas ce rôle, tu le rejettes comme +indigne de toi, tu es un amant vulgaire; fais comme les autres, paie-moi +et n'en parlons plus. + +Marguerite, que cette longue confession avait fatiguée, se rejeta sur le +dos du canapé, et pour éteindre un faible accès de toux, porta son +mouchoir à ses lèvres et jusqu'à ses yeux. + +--Pardon, pardon, murmurai-je, j'avais compris tout cela, mais je +voulais te l'entendre dire, ma Marguerite adorée. Oublions le reste et +ne nous souvenons que d'une chose: c'est que nous sommes l'un à l'autre, +que nous sommes jeunes et que nous nous aimons. + +«Marguerite, fais de moi tout ce que tu voudras, je suis ton esclave, +ton chien; mais, au nom du ciel, déchire la lettre que je t'ai écrite et +ne me laisse pas partir demain; j'en mourrais. + +Marguerite tira ma lettre du corsage de sa robe et, me la remettant, me +dit avec un sourire d'une douceur ineffable: + +--Tiens, je te la rapportais. + +Je déchirai la lettre et je baisai avec des larmes la main qui me la +rendait. + +En ce moment Prudence reparut. + +--Dites donc, Prudence, savez-vous ce qu'il me demande? fit Marguerite. + +--Il vous demande pardon. + +--Justement. + +--Et vous pardonnez? + +--Il le faut bien, mais il veut encore autre chose. + +--Quoi donc? + +--Il veut venir souper avec nous. + +--Et vous y consentez? + +--Qu'en pensez-vous? + +--Je pense que vous êtes deux enfants, qui n'avez de tête ni l'un ni +l'autre. Mais je pense aussi que j'ai très faim et que plus tôt vous +consentirez, plus tôt nous souperons. + +--Allons, dit Marguerite, nous tiendrons trois dans ma voiture. Tenez, +ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couchée, vous +ouvrirez la porte, prenez ma clef, et tâchez de ne plus la perdre. + +J'embrassai Marguerite à l'étouffer. + +Joseph entra là -dessus. + +--Monsieur, me dit-il de l'air d'un homme enchanté de lui, les malles +sont faites. + +--Entièrement? + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien, défaites-les: je ne pars pas. + + + + +Chapitre XVI + + +J'aurais pu, me dit Armand, vous raconter en quelques lignes les +commencements de cette liaison, mais je voulais que vous vissiez bien +par quels événements et par quelle gradation nous en sommes arrivés, +moi, à consentir à tout ce que voulait Marguerite, Marguerite, à ne plus +pouvoir vivre qu'avec moi. + +C'est le lendemain de la soirée où elle était venue me trouver que je +lui envoyai Manon Lescaut. + +À partir de ce moment, comme je ne pouvais changer la vie de ma +maîtresse, je changeai la mienne. Je voulais avant toute chose ne pas +laisser à mon esprit le temps de réfléchir sur le rôle que je venais +d'accepter, car, malgré moi, j'en eusse conçu une grande tristesse. +Aussi ma vie, d'ordinaire si calme, revêtit-elle tout à coup une +apparence de bruit et de désordre. N'allez pas croire que, si +désintéressé qu'il soit, l'amour qu'une femme entretenue a pour vous ne +coûte rien. Rien n'est cher comme les mille caprices de fleurs, de +loges, de soupers, de parties de campagne qu'on ne peut jamais refuser à +sa maîtresse. + +Comme je vous l'ai dit, je n'avais pas de fortune. Mon père était et est +encore receveur général à G... Il a une grande réputation de loyauté, +grâce à laquelle il a trouvé le cautionnement qu'il lui fallait déposer +pour entrer en fonction. Cette recette lui donne quarante mille francs +par an, et depuis dix ans qu'il l'a, il a remboursé son cautionnement et +s'est occupé de mettre de côté la dot de ma sÅ“ur. Mon père est l'homme +le plus honorable qu'on puisse rencontrer. Ma mère, en mourant, a laissé +six mille francs de rente qu'il a partagés entre ma sÅ“ur et moi le jour +où il a obtenu la charge qu'il sollicitait; puis, lorsque j'ai eu vingt +et un ans, il a joint à ce petit revenu une pension annuelle de cinq +mille francs, m'assurant qu'avec huit mille francs je pourrais être très +heureux à Paris, si je voulais à côté de cette rente me créer une +position, soit dans le barreau, soit dans la médecine. Je suis donc venu +à Paris, j'ai fait mon droit, j'ai été reçu avocat, et, comme beaucoup +de jeunes gens, j'ai mis mon diplôme dans ma poche et me suis laissé +aller un peu à la vie nonchalante de Paris. Mes dépenses étaient fort +modestes; seulement je dépensais en huit mois mon revenu de l'année, et +je passais les quatre mois d'été chez mon père, ce qui me faisait en +somme douze mille livres de rente et me donnait la réputation d'un bon +fils. Du reste pas un sou de dettes. + +Voilà où j'en étais quand je fis la connaissance de Marguerite. + +Vous comprenez que, malgré moi, mon train de vie augmenta. Marguerite +était d'une nature fort capricieuse, et faisait partie de ces femmes qui +n'ont jamais regardé comme une dépense sérieuse les mille distractions +dont leur existence se compose. Il en résultait que, voulant passer avec +moi le plus de temps possible, elle m'écrivait le matin qu'elle dînerait +avec moi, non pas chez elle, mais chez quelque restaurateur, soit de +Paris, soit de la campagne. J'allais la prendre, nous dînions, nous +allions au spectacle, nous soupions souvent, et j'avais dépensé le soir +quatre ou cinq louis, ce qui faisait deux mille cinq cents ou trois +mille francs par mois, ce qui réduisait mon année à trois mois et demi, +et me mettait dans la nécessité ou de faire des dettes, ou de quitter +Marguerite. + +Or, j'acceptais tout, excepté cette dernière éventualité. + +Pardonnez-moi si je vous donne tous ces détails, mais vous verrez qu'ils +furent la cause des événements qui vont suivre. Ce que je vous raconte +est une histoire vraie, simple, et à laquelle je laisse toute la naïveté +des détails et toute la simplicité des développements. + +Je compris donc que, comme rien au monde n'aurait sur moi l'influence de +me faire oublier ma maîtresse, il me fallait trouver un moyen de +soutenir les dépenses qu'elle me faisait faire.--Puis, cet amour me +bouleversait au point que tous les moments que je passais loin de +Marguerite étaient des années, et que j'avais ressenti le besoin de +brûler ces moments au feu d'une passion quelconque, et de les vivre +tellement vite que je ne m'aperçusse pas que je les vivais. + +Je commençai à emprunter cinq ou six mille francs sur mon petit capital, +et je me mis à jouer, car depuis qu'on a détruit les maisons de jeu on +joue partout. Autrefois, quand on entrait à Frascati, on avait la chance +d'y faire sa fortune: on jouait contre de l'argent, et si l'on perdait, +on avait la consolation de se dire qu'on aurait pu gagner; tandis que +maintenant, excepté dans les cercles, où il y a encore une certaine +sévérité pour le paiement, on a presque la certitude, du moment que l'on +gagne une somme importante, de ne pas la recevoir. On comprendra +facilement pourquoi. + +Le jeu ne peut être pratiqué que par des jeunes gens ayant de grands +besoins et manquant de la fortune nécessaire pour soutenir la vie qu'ils +mènent; ils jouent donc, et il en résulte naturellement ceci: ou ils +gagnent, et alors les perdants servent à payer les chevaux et les +maîtresses de ces messieurs, ce qui est fort désagréable. Des dettes se +contractent, des relations commencées autour d'un tapis vert finissent +par des querelles où l'honneur et la vie se déchirent toujours un peu; +et quand on est honnête homme, on se trouve ruiné par de très honnêtes +jeunes gens qui n'avaient d'autre défaut que de ne pas avoir deux cent +mille livres de rente. + +Je n'ai pas besoin de vous parler de ceux qui volent au jeu, et dont un +jour on apprend le départ nécessaire et la condamnation tardive. + +Je me lançai donc dans cette vie rapide, bruyante, volcanique, qui +m'effrayait autrefois quand j'y songeais, et qui était devenue pour moi +le complément inévitable de mon amour pour Marguerite. + +Que vouliez-vous que je fisse? + +Les nuits que je ne passais pas rue d'Antin, si je les avais passées +seul chez moi, je n'aurais pas dormi. La jalousie m'eût tenu éveillé et +m'eût brûlé la pensée et le sang; tandis que le jeu détournait pour un +moment la fièvre qui eût envahi mon cÅ“ur et le reportait sur une passion +dont l'intérêt me saisissait malgré moi, jusqu'à ce que sonnât l'heure +où je devais me rendre auprès de ma maîtresse. Alors, et c'est à cela +que je reconnaissais la violence de mon amour, que je gagnasse ou +perdisse, je quittais impitoyablement la table, plaignant ceux que j'y +laissais et qui n'allaient pas trouver comme moi le bonheur en la +quittant. + +Pour la plupart, le jeu était une nécessité; pour moi c'était un remède. + +Guéri de Marguerite, j'étais guéri du jeu. + +Aussi, au milieu de tout cela, gardais-je un assez grand sang-froid; je +ne perdais que ce que je pouvais payer, et je ne gagnais que ce que +j'aurais pu perdre. + +Du reste, la chance me favorisa. Je ne faisais pas de dettes, et je +dépensais trois fois plus d'argent que lorsque je ne jouais pas. Il +n'était pas facile de résister à une vie qui me permettait de +satisfaire, sans me gêner, aux mille caprices de Marguerite. Quant à +elle, elle m'aimait toujours autant et même davantage. + +Comme je vous l'ai dit, j'avais commencé d'abord par n'être reçu que de +minuit à six heures du matin, puis je fus admis de temps en temps dans +les loges, puis elle vint dîner quelquefois avec moi. Un matin je ne +m'en allai qu'à huit heures, et il arriva un jour où je ne m'en allai +qu'à midi. + +En attendant la métamorphose morale, une métamorphose physique s'était +opérée chez Marguerite. J'avais entrepris sa guérison, et la pauvre +fille, devinant mon but, m'obéissait pour me prouver sa reconnaissance. +J'étais parvenu sans secousses et sans effort à l'isoler presque de ses +anciennes habitudes. Mon médecin, avec qui je l'avais fait trouver, +m'avait dit que le repos seul et le calme pouvaient lui conserver la +santé, de sorte qu'aux soupers et aux insomnies, j'étais arrivé à +substituer un régime hygiénique et le sommeil régulier. Malgré elle, +Marguerite s'habituait à cette nouvelle existence dont elle ressentait +les effets salutaires. Déjà elle commençait à passer quelques soirées +chez elle, ou bien, s'il faisait beau, elle s'enveloppait d'un +cachemire, se couvrait d'un voile, et nous allions à pied, comme deux +enfants, courir le soir dans les allées sombres des Champs-Elysées. Elle +rentrait fatiguée, soupait légèrement, se couchait après avoir fait un +peu de musique ou après avoir lu, ce qui ne lui était jamais arrivé. Les +toux, qui, chaque fois que je les entendais, me déchiraient la poitrine, +avaient disparu presque complètement. + +Au bout de six semaines, il n'était plus question du comte, +définitivement sacrifié; le duc seul me forçait encore à cacher ma +liaison avec Marguerite, et encore avait-il été congédié souvent pendant +que j'étais là , sous prétexte que madame dormait et avait défendu qu'on +la réveillât. + +Il résulta de l'habitude et même du besoin que Marguerite avait +contractés de me voir que j'abandonnai le jeu juste au moment où un +adroit joueur l'eût quitté. Tout compte fait, je me trouvais, par suite +de mes gains, à la tête d'une dizaine de mille francs qui me +paraissaient un capital inépuisable. + +L'époque à laquelle j'avais l'habitude d'aller rejoindre mon père et ma +sÅ“ur était arrivée, et je ne partais pas; aussi recevais-je fréquemment +des lettres de l'un et de l'autre, lettres qui me priaient de me rendre +auprès d'eux. + +À toutes ces instances je répondais de mon mieux, en répétant toujours +que je me portais bien et que je n'avais pas besoin d'argent, deux +choses qui, je le croyais, consoleraient un peu mon père du retard que +je mettais à ma visite annuelle. + +Il arriva sur ces entrefaites, qu'un matin Marguerite, ayant été +réveillée par un soleil éclatant, sauta en bas de son lit, et me demanda +si je voulais la mener toute la journée à la campagne. + +On envoya chercher Prudence et nous partîmes tous trois, après que +Marguerite eut recommandé à Nanine de dire au duc qu'elle avait voulu +profiter de ce beau jour, et qu'elle était allée à la campagne avec +madame Duvernoy. + +Outre que la présence de la Duvernoy était nécessaire pour tranquilliser +le vieux duc, Prudence était une de ces femmes qui semblent faites +exprès pour ces parties de campagne. Avec sa gaieté inaltérable et son +appétit éternel, elle ne pouvait pas laisser un moment d'ennui à ceux +qu'elle accompagnait, et devait s'entendre parfaitement à commander les +Å“ufs, les cerises, le lait, le lapin sauté, et tout ce qui compose enfin +le déjeuner traditionnel des environs de Paris. + +Il ne nous restait plus qu'à savoir où nous irions. + +Ce fut encore Prudence qui nous tira d'embarras. + +--Est-ce à une vraie campagne que vous voulez aller? demanda-t-elle. + +--Oui. + +--Eh bien, allons à Bougival, au Point-du-Jour, chez la veuve Arnould. +Armand, allez louer une calèche. + +Une heure et demie après nous étions chez la veuve Arnould. + +Vous connaissez peut-être cette auberge, hôtel de semaine, guinguette le +dimanche. Du jardin, qui est à la hauteur d'un premier étage ordinaire, +on découvre une vue magnifique. À gauche, l'aqueduc de Marly ferme +l'horizon, à droite la vue s'étend sur un infini de collines; la +rivière, presque sans courant dans cet endroit, se déroule comme un +large ruban blanc moiré, entre la plaine des Gabillons et l'île de +Croissy, éternellement bercée par le frémissement de ses hauts peupliers +et le murmure de ses saules. + +Au fond, dans un large rayon de soleil, s'élèvent de petites maisons +blanches à toits rouges, et des manufactures qui, perdant par la +distance leur caractère dur et commercial, complètent admirablement le +paysage. + +Au fond, Paris dans la brume! + +Comme nous l'avait dit Prudence, c'était une vraie campagne, et, je dois +le dire, ce fut un vrai déjeuner. + +Ce n'est pas par reconnaissance pour le bonheur que je lui ai dû que je +dis tout cela, mais Bougival, malgré son nom affreux, est un des plus +jolis pays que l'on puisse imaginer. J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu de +plus grandes choses, mais non de plus charmantes que ce petit village +gaiement couché au pied de la colline qui le protège. + +Madame Arnould nous offrit de nous faire faire une promenade en bateau, +ce que Marguerite et Prudence acceptèrent avec joie. + +On a toujours associé la campagne à l'amour et l'on a bien fait: rien +n'encadre la femme que l'on aime comme le ciel bleu, les senteurs, les +fleurs, les brises, la solitude resplendissante des champs ou des bois. +Si fort que l'on aime une femme, quelque confiance que l'on ait en elle, +quelque certitude sur l'avenir que vous donne son passé, on est toujours +plus ou moins jaloux. Si vous avez été amoureux, sérieusement amoureux, +vous avez dû éprouver ce besoin d'isoler du monde l'être dans lequel +vous vouliez vivre tout entier. Il semble que, si indifférente qu'elle +soit à ce qui l'entoure, la femme aimée perde de son parfum et de son +unité au contact des hommes et des choses. Moi, j'éprouvais cela bien +plus que tout autre. Mon amour n'était pas un amour ordinaire; j'étais +amoureux autant qu'une créature ordinaire peut l'être, mais de +Marguerite Gautier, c'est-à -dire qu'à Paris, à chaque pas, je pouvais +coudoyer un homme qui avait été l'amant de cette femme ou qui le serait +le lendemain. Tandis qu'à la campagne, au milieu de gens que nous +n'avions jamais vus et qui ne s'occupaient pas de nous, au sein d'une +nature toute parée de son printemps, ce pardon annuel, et séparée du +bruit de la ville, je pouvais cacher mon amour et aimer sans honte et +sans crainte. + +La courtisane y disparaissait peu à peu. J'avais auprès de moi une femme +jeune, belle, que j'aimais, dont j'étais aimé et qui s'appelait +Marguerite: le passé n'avait plus de formes, l'avenir plus de nuages. Le +soleil éclairait ma maîtresse comme il eût éclairé la plus chaste +fiancée. Nous nous promenions tous deux dans ces charmants endroits qui +semblent faits exprès pour rappeler les vers de Lamartine ou chanter les +mélodies de Scudo. Marguerite avait une robe blanche, elle se penchait à +mon bras, elle me répétait le soir sous le ciel étoilé les mots qu'elle +m'avait dits la veille, et le monde continuait au loin sa vie sans +tacher de son ombre le riant tableau de notre jeunesse et de notre +amour. + +Voilà le rêve qu'à travers les feuilles m'apportait le soleil ardent de +cette journée, tandis que, couché tout au long sur l'herbe de l'île où +nous avions abordé, libre de tous les liens humains qui la retenaient +auparavant, je laissais ma pensée courir et cueillir toutes les +espérances qu'elle rencontrait. + +Ajoutez à cela que, de l'endroit où j'étais, je voyais sur la rive une +charmante petite maison à deux étages, avec une grille en hémicycle; à +travers la grille, devant la maison, une pelouse verte, unie comme du +velours, et derrière le bâtiment un petit bois plein de mystérieuses +retraites, et qui devait effacer chaque matin sous sa mousse le sentier +fait la veille. + +Des fleurs grimpantes cachaient le perron de cette maison inhabitée +qu'elles embrassaient jusqu'au premier étage. + +À force de regarder cette maison, je finis par me convaincre qu'elle +était à moi, tant elle résumait bien le rêve que je faisais. J'y voyais +Marguerite et moi, le jour dans le bois qui couvrait la colline, le soir +assis sur la pelouse, et je me demandais si créatures terrestres +auraient jamais été aussi heureuses que nous. + +--Quelle jolie maison! me dit Marguerite qui avait suivi la direction de +mon regard et peut-être de ma pensée. + +--Où? fit Prudence. + +--Là -bas. Et Marguerite montrait du doigt la maison en question. + +--Ah! ravissante, répliqua Prudence, elle vous plaît? + +--Beaucoup. + +--Eh bien! Dites au duc de vous la louer; il vous la louera, j'en suis +sûre. Je m'en charge, moi, si vous voulez. + +Marguerite me regarda, comme pour me demander ce que je pensais de cet +avis. + +Mon rêve s'était envolé avec les dernières paroles de Prudence, et +m'avait rejeté si brutalement dans la réalité que j'étais encore tout +étourdi de la chute. + +--En effet, c'est une excellente idée, balbutiai-je, sans savoir ce que +je disais. + +--Eh bien, j'arrangerai cela, dit en me serrant la main Marguerite, qui +interprétait mes paroles selon son désir. Allons voir tout de suite si +elle est à louer. + +La maison était vacante et à louer deux mille francs. + +--Serez-vous heureux ici? me dit-elle. + +--Suis-je sûr d'y venir? + +--Et pour qui donc viendrais-je m'enterrer là , si ce n'est pour vous? + +--Eh bien, Marguerite, laissez-moi louer cette maison moi-même. + +--Êtes-vous fou? non seulement c'est inutile, mais ce serait dangereux; +vous savez bien que je n'ai le droit d'accepter que d'un seul homme, +laissez-vous donc faire, grand enfant, et ne dites rien. + +--Cela fait que, quand j'aurai deux jours libres, je viendrai les passer +chez vous, dit Prudence. + +Nous quittâmes la maison et reprîmes la route de Paris tout en causant +de cette nouvelle résolution. Je tenais Marguerite dans mes bras, si +bien qu'en descendant de voiture, je commençais déjà à envisager la +combinaison de ma maîtresse avec un esprit moins scrupuleux. + + + + +Chapitre XVII + + +Le lendemain, Marguerite me congédia de bonne heure, me disant que le +duc devait venir de grand matin, et me promettant de m'écrire dès qu'il +serait parti, pour me donner le rendez-vous de chaque soir. + +En effet, dans la journée, je reçus ce mot: + +«Je vais à Bougival avec le duc; soyez chez Prudence, ce soir, à huit +heures.» + +À l'heure indiquée, Marguerite était de retour, et venait me rejoindre +chez madame Duvernoy. + +--Et bien, tout est arrangé, dit-elle en entrant. + +--La maison est louée? demanda Prudence. + +--Oui; il a consenti tout de suite. + +Je ne connaissais pas le duc, mais j'avais honte de le tromper comme je +le faisais. + +--Mais, ce n'est pas tout! reprit Marguerite. + +--Quoi donc encore? + +--Je me suis inquiétée du logement d'Armand. + +--Dans la même maison? demanda Prudence en riant. + +--Non, mais au Point-du-Jour, où nous avons déjeuné, le duc et moi. +Pendant qu'il regardait la vue, j'ai demandé à madame Arnould, car c'est +madame Arnould qu'elle s'appelle, n'est-ce pas? je lui ai demandé si +elle avait un appartement convenable. Elle en a justement un, avec +salon, antichambre et chambre à coucher. C'est tout ce qu'il faut, je +pense. Soixante francs par mois. Le tout meublé de façon à distraire un +hypocondriaque. J'ai retenu le logement. Ai-je bien fait? + +Je sautai au cou de Marguerite. + +--Ce sera charmant, continua-t-elle, vous avez une clef de la petite +porte, et j'ai promis au duc une clef de la grille qu'il ne prendra pas, +puisqu'il ne viendra que dans le jour, quand il viendra. Je crois, entre +nous, qu'il est enchanté de ce caprice qui m'éloigne de Paris pendant +quelque temps, et fera taire un peu sa famille. Cependant, il m'a +demandé comment moi, qui aime tant Paris, je pouvais me décider à +m'enterrer dans cette campagne; je lui ai répondu que j'étais souffrante +et que c'était pour me reposer. Il n'a paru me croire que très +imparfaitement. Ce pauvre vieux est toujours aux abois. Nous prendrons +donc beaucoup de précautions, mon cher Armand; car il me ferait +surveiller là -bas, et ce n'est pas le tout qu'il me loue une maison, il +faut encore qu'il paye mes dettes, et j'en ai malheureusement +quelques-unes. Tout cela vous convient-il? + +--Oui, répondis-je en essayant de faire taire tous les scrupules que +cette façon de vivre réveillait de temps en temps en moi. + +--Nous avons visité la maison dans tous ses détails, nous y serons à +merveille. Le duc s'inquiétait de tout. Ah! mon cher, ajouta la folle en +m'embrassant, vous n'êtes pas malheureux, c'est un millionnaire qui fait +votre lit. + +--Et quand emménagez-vous? demanda Prudence. + +--Le plus tôt possible. + +--Vous emmenez votre voiture et vos chevaux? + +--J'emmènerai toute ma maison. Vous vous chargerez de mon appartement +pendant mon absence. + +Huit jours après, Marguerite avait pris possession de la maison de +campagne, et moi j'étais installé au Point-du-Jour. + +Alors commença une existence que j'aurais bien de la peine à vous +décrire. + +Dans les commencements de son séjour à Bougival, Marguerite ne put +rompre tout à fait avec ses habitudes, et comme la maison était toujours +en fête, toutes ses amies venaient la voir; pendant un mois, il ne se +passa pas de jour que Marguerite n'eût huit ou dix personnes à sa table. +Prudence amenait de son côté tous les gens qu'elle connaissait, et leur +faisait tous les honneurs de la maison, comme si cette maison lui eût +appartenu. + +L'argent du duc payait tout cela, comme vous le pensez bien, et +cependant il arriva de temps en temps à Prudence de me demander un +billet de mille francs, soi-disant au nom de Marguerite. Vous savez que +j'avais fait quelque gain au jeu; je m'empressai donc de remettre à +Prudence ce que Marguerite me faisait demander par elle, et dans la +crainte qu'elle n'eût besoin de plus que je n'avais, je vins emprunter à +Paris une somme égale à celle que j'avais déjà empruntée autrefois, et +que j'avais rendue très exactement. + +Je me trouvai donc de nouveau riche d'une dizaine de mille francs, sans +compter ma pension. + +Cependant le plaisir qu'éprouvait Marguerite à recevoir ses amies se +calma un peu devant les dépenses auxquelles ce plaisir l'entraînait, et +surtout devant la nécessité où elle était quelquefois de me demander de +l'argent. Le duc, qui avait loué cette maison pour que Marguerite s'y +reposât, n'y paraissait plus, craignant toujours d'y rencontrer une +joyeuse et nombreuse compagnie de laquelle il ne voulait pas être vu. +Cela tenait surtout à ce que, venant un jour pour dîner en tête-à -tête +avec Marguerite, il était tombé au milieu d'un déjeuner de quinze +personnes qui n'était pas encore fini à l'heure où il comptait se mettre +à table pour dîner. Quand, ne se doutant de rien, il avait ouvert la +porte de la salle à manger, un rire général avait accueilli son entrée, +et il avait été forcé de se retirer brusquement devant l'impertinente +gaieté des filles qui se trouvaient là . + +Marguerite s'était levée de table, avait été retrouver le duc dans la +chambre voisine, et avait essayé, autant que possible, de lui faire +oublier cette aventure; mais le vieillard, blessé dans son amour-propre, +avait gardé rancune: il avait dit assez cruellement à la pauvre fille +qu'il était las de payer les folies d'une femme qui ne savait même pas +le faire respecter chez elle, et il était parti fort courroucé. + +Depuis ce jour on n'avait plus entendu parler de lui. Marguerite avait +eu beau congédier ses convives, changer ses habitudes, le duc n'avait +plus donné de ses nouvelles. J'y avais gagné que ma maîtresse +m'appartenait plus complètement, et que mon rêve se réalisait enfin. +Marguerite ne pouvait plus se passer de moi. Sans s'inquiéter de ce qui +en résulterait, elle affichait publiquement notre liaison, et j'en étais +arrivé à ne plus sortir de chez elle. Les domestiques m'appelaient +monsieur, et me regardaient officiellement comme leur maître. + +Prudence avait bien fait, à propos de cette nouvelle vie, force morale à +Marguerite; mais celle-ci avait répondu qu'elle m'aimait, qu'elle ne +pouvait vivre sans moi, et quoi qu'il en dût advenir, elle ne +renoncerait pas au bonheur de m'avoir sans cesse auprès d'elle, ajoutant +que tous ceux à qui cela ne plairait pas étaient libres de ne pas +revenir. + +Voilà ce que j'avais entendu un jour où Prudence avait dit à Marguerite +qu'elle avait quelque chose de très important à lui communiquer, et où +j'avais écouté à la porte de la chambre où elles s'étaient renfermées. + +Quelque temps après Prudence revint. + +J'étais au fond du jardin quand elle entra; elle ne me vit pas. Je me +doutais, à la façon dont Marguerite était venue au-devant d'elle, qu'une +conversation pareille à celle que j'avais déjà surprise allait avoir +lieu de nouveau et je voulus l'entendre comme l'autre. + +Les deux femmes se renfermèrent dans un boudoir et je me mis aux +écoutes. + +--Eh bien? demanda Marguerite. + +--Eh bien! j'ai vu le duc. + +--Que vous a-t-il dit? + +--Qu'il vous pardonnait volontiers la première scène, mais qu'il avait +appris que vous viviez publiquement avec M. Armand Duval, et que cela il +ne vous le pardonnait pas. Que Marguerite quitte ce jeune homme, +m'a-t-il dit, et comme par le passé je lui donnerai tout ce qu'elle +voudra, sinon, elle devra renoncer à me demander quoi que ce soit. + +--Vous avez répondu? + +--Que je vous communiquerais sa décision, et je lui ai promis de vous +faire entendre raison. Réfléchissez, ma chère enfant, à la position que +vous perdez et que ne pourra jamais vous rendre Armand. Il vous aime de +toute son âme, mais il n'a pas assez de fortune pour subvenir à tous vos +besoins, et il faudra bien un jour vous quitter, quand il sera trop tard +et que le duc ne voudra plus rien faire pour vous. Voulez-vous que je +parle à Armand? + +Marguerite paraissait réfléchir, car elle ne répondit pas. Le cÅ“ur me +battait violemment en attendant sa réponse. + +--Non, reprit-elle, je ne quitterai pas Armand, et je ne me cacherai pas +pour vivre avec lui. C'est peut-être une folie, mais je l'aime! que +voulez-vous? Et puis, maintenant il a pris l'habitude de m'aimer sans +obstacle; il souffrirait trop d'être forcé de me quitter ne fût-ce +qu'une heure par jour. D'ailleurs, je n'ai pas tant de temps à vivre +pour me rendre malheureuse et faire les volontés d'un vieillard dont la +vue seule me fait vieillir. Qu'il garde son argent; je m'en passerai. + +--Mais comment ferez-vous? + +--Je n'en sais rien. + +Prudence allait sans doute répondre quelque chose, mais j'entrai +brusquement et je courus me jeter aux pieds de Marguerite, couvrant ses +mains des larmes que me faisait verser la joie d'être aimé ainsi. + +--Ma vie est à toi, Marguerite, tu n'as plus besoin de cet homme, ne +suis-je pas là ? T'abandonnerais-je jamais et pourrais-je payer assez le +bonheur que tu me donnes? Plus de contrainte, ma Marguerite, nous nous +aimons! Que nous importe le reste? + +--Oh! oui, je t'aime, mon Armand! murmura-t-elle en enlaçant ses deux +bras autour de mon cou, je t'aime comme je n'aurais pas cru pouvoir +aimer. Nous serons heureux, nous vivrons tranquilles, et je dirai un +éternel adieu à cette vie dont je rougis maintenant. Jamais tu ne me +reprocheras le passé, n'est-ce pas? + +Les larmes voilaient ma voix. Je ne pus répondre qu'en pressant +Marguerite contre mon cÅ“ur. + +--Allons, dit-elle en se retournant vers Prudence et d'une voix émue, +vous rapporterez cette scène au duc, et vous ajouterez que nous n'avons +pas besoin de lui. + +À partir de ce jour il ne fut plus question du duc. Marguerite n'était +plus la fille que j'avais connue. Elle évitait tout ce qui aurait pu me +rappeler la vie au milieu de laquelle je l'avais rencontrée. Jamais +femme, jamais sÅ“ur n'eut pour son époux ou son frère l'amour et les +soins qu'elle avait pour moi. Cette nature maladive était prête à toutes +les impressions, accessible à tous les sentiments. Elle avait rompu avec +ses amies comme avec ses habitudes, avec son langage comme avec les +dépenses d'autrefois. Quand on nous voyait sortir de la maison pour +aller faire une promenade dans un charmant petit bateau que j'avais +acheté, on n'eût jamais cru que cette femme vêtue d'une robe blanche, +couverte d'un grand chapeau de paille, et portant sur son bras la simple +pelisse de soie qui devait la garantir de la fraîcheur de l'eau, était +cette Marguerite Gautier qui, quatre mois auparavant, faisait bruit de +son luxe et de ses scandales. + +Hélas! nous nous hâtions d'être heureux, comme si nous avions deviné que +nous ne pouvions pas l'être longtemps. + +Depuis deux mois nous n'étions même pas allés à Paris. Personne n'était +venu nous voir, excepté Prudence, et cette Julie Duprat dont je vous ai +parlé, et à qui Marguerite devait remettre plus tard le touchant récit +que j'ai là . + +Je passais des journées entières aux pieds de ma maîtresse. Nous +ouvrions les fenêtres qui donnaient sur le jardin, et regardant l'été +s'abattre joyeusement dans les fleurs qu'il fait éclore et sous l'ombre +des arbres, nous respirions à côté l'un de l'autre cette vie véritable +que ni Marguerite ni moi n'avions comprise jusqu'alors. + +Cette femme avait des étonnements d'enfant pour les moindres choses. Il +y avait des jours où elle courait dans le jardin, comme une fille de dix +ans, après un papillon ou une demoiselle. Cette courtisane, qui avait +fait dépenser en bouquets plus d'argent qu'il n'en faudrait pour faire +vivre dans la joie une famille entière, s'asseyait quelquefois sur la +pelouse, pendant une heure, pour examiner la simple fleur dont elle +portait le nom. + +Ce fut pendant ce temps-là qu'elle lut si souvent Manon Lescaut. Je la +surpris bien des fois annotant ce livre: et elle me disait toujours que +lorsqu'une femme aime, elle ne peut pas faire ce que faisait Manon. + +Deux ou trois fois le duc lui écrivit. Elle reconnut l'écriture et me +donna les lettres sans les lire. + +Quelquefois les termes de ces lettres me faisaient venir les larmes aux +yeux. + +Il avait cru, en fermant sa bourse à Marguerite, la ramener à lui; mais +quand il avait vu l'inutilité de ce moyen, il n'avait pas pu y tenir; il +avait écrit, redemandant, comme autrefois, la permission de revenir, +quelles que fussent les conditions mises à ce retour. + +J'avais donc lu ces lettres pressantes et réitérées, et je les avais +déchirées, sans dire à Marguerite ce qu'elles contenaient, et sans lui +conseiller de revoir le vieillard, quoiqu'un sentiment de pitié pour la +douleur du pauvre homme m'y portât: mais je craignais qu'elle ne vit +dans ce conseil le désir, en faisant reprendre au duc ses anciennes +visites, de lui faire reprendre les charges de la maison; je redoutais +par-dessus tout qu'elle me crût capable de dénier la responsabilité de +sa vie dans toutes les conséquences où son amour pour moi pouvait +l'entraîner. + +Il en résulta que le duc, ne recevant pas de réponse, cessa d'écrire, et +que Marguerite et moi nous continuâmes à vivre ensemble sans nous +occuper de l'avenir. + + + + +Chapitre XVIII + + +Vous donner des détails sur notre nouvelle vie serait chose difficile. +Elle se composait d'une série d'enfantillages charmants pour nous, mais +insignifiants pour ceux à qui je les raconterais. + +Vous savez ce que c'est que d'aimer une femme, vous savez comment +s'abrègent les journées, et avec quelle amoureuse paresse on se laisse +porter au lendemain. Vous n'ignorez pas cet oubli de toutes choses, qui +naît d'un amour violent, confiant et partagé. Tout être qui n'est pas la +femme aimée semble un être inutile dans la création. On regrette d'avoir +déjà jeté des parcelles de son cÅ“ur à d'autres femmes, et l'on +n'entrevoit pas la possibilité de presser jamais une autre main que +celle que l'on tient dans les siennes. Le cerveau n'admet ni travail ni +souvenir, rien enfin de ce qui pourrait le distraire de l'unique pensée +qu'on lui offre sans cesse. Chaque jour on découvre dans sa maîtresse un +charme nouveau, une volupté inconnue. L'existence n'est plus que +l'accomplissement réitéré d'un désir continu, l'âme n'est plus que la +vestale chargée d'entretenir le feu sacré de l'amour. + +Souvent nous allions, la nuit venue, nous asseoir sous le petit bois qui +dominait la maison. Là nous écoutions les gaies harmonies du soir, en +songeant tous deux à l'heure prochaine qui allait nous laisser jusqu'au +lendemain dans les bras l'un de l'autre. D'autres fois nous restions +couchés toute la journée, sans laisser même le soleil pénétrer dans +notre chambre. Les rideaux étaient hermétiquement fermés, et le monde +extérieur s'arrêtait un moment pour nous. Nanine seule avait le droit +d'ouvrir notre porte, mais seulement pour apporter nos repas; encore les +prenions-nous sans nous lever, et en les interrompant sans cesse de +rires et de folies. À cela succédait un sommeil de quelques instants, +car disparaissant dans notre amour, nous étions comme deux plongeurs +obstinés qui ne reviennent à la surface que pour reprendre haleine. + +Cependant je surprenais des moments de tristesse et quelquefois même des +larmes chez Marguerite; je lui demandais d'où venait ce chagrin subit, +et elle me répondait: + +--Notre amour n'est pas un amour ordinaire, mon cher Armand. Tu m'aimes +comme si je n'avais jamais appartenu à personne, et je tremble que plus +tard, te repentant de ton amour et me faisant un crime de mon passé, tu +ne me forces à me rejeter dans l'existence au milieu de laquelle tu m'as +prise. Songe que maintenant que j'ai goûté d'une nouvelle vie, je +mourrais en reprenant l'autre. Dis-moi donc que tu ne me quitteras +jamais. + +--Je te le jure! + +A ce mot, elle me regardait comme pour lire dans mes yeux si mon serment +était sincère, puis elle se jetait dans mes bras, et cachant sa tête +dans ma poitrine, elle me disait: + +--C'est que tu ne sais pas combien je t'aime! + +Un soir, nous étions accoudés sur le balcon de la fenêtre, nous +regardions la lune qui semblait sortir difficilement de son lit de +nuages, et nous écoutions le vent agitant bruyamment les arbres, nous +nous tenions la main, et depuis un grand quart d'heure nous ne parlions +pas, quand Marguerite me dit: + +--Voici l'hiver, veux-tu que nous partions? + +--Et pour quel endroit? + +--Pour l'Italie. + +--Tu t'ennuies donc? + +--Je crains l'hiver, je crains surtout notre retour à Paris. + +--Pourquoi? + +--Pour bien des choses. + +Et elle reprit brusquement, sans me donner les raisons de ses craintes: + +--Veux-tu partir? Je vendrai tout ce que j'ai, nous nous en irons vivre +là -bas, il ne me restera rien de ce que j'étais, personne ne saura qui +je suis. Le veux-tu? + +--Partons, si cela te fait plaisir, Marguerite; allons faire un voyage, +lui disais-je; mais où est la nécessité de vendre des choses que tu +seras heureuse de trouver au retour? Je n'ai pas une assez grande +fortune pour accepter un pareil sacrifice, mais j'en ai assez pour que +nous puissions voyager grandement pendant cinq ou six mois, si cela +t'amuse le moins du monde. + +--Au fait, non, continua-t-elle en quittant la fenêtre et en allant +s'asseoir sur le canapé dans l'ombre de la chambre; à quoi bon aller +dépenser de l'argent là -bas? Je t'en coûte déjà bien assez ici. + +--Tu me le reproches, Marguerite, ce n'est pas généreux. + +--Pardon, ami, fit-elle en me tendant la main, ce temps d'orage me fait +mal aux nerfs; je ne dis pas ce que je veux dire. + +Et, après m'avoir embrassé, elle tomba dans une longue rêverie. + +Plusieurs fois des scènes semblables eurent lieu, et si j'ignorais ce +qui les faisait naître, je ne surprenais pas moins chez Marguerite un +sentiment d'inquiétude pour l'avenir. Elle ne pouvait douter de mon +amour, car chaque jour il augmentait, et cependant je la voyais souvent +triste sans qu'elle m'expliquât jamais le sujet de ses tristesses, +autrement que par une cause physique. + +Craignant qu'elle ne se fatiguât d'une vie trop monotone, je lui +proposais de retourner à Paris, mais elle rejetait toujours cette +proposition, et m'assurait ne pouvoir être heureuse nulle part comme +elle l'était à la campagne. + +Prudence ne venait plus que rarement, mais en revanche, elle écrivait +des lettres que je n'avais jamais demandé à voir, quoique, chaque fois, +elles jetassent Marguerite dans une préoccupation profonde. Je ne savais +qu'imaginer. + +Un jour Marguerite resta dans sa chambre. + +J'entrai. Elle écrivait. + +--À qui écris-tu? lui demandai-je. + +--À Prudence: veux-tu que je te lise ce que j'écris? + +J'avais horreur de tout ce qui pouvait paraître soupçon, je répondis +donc à Marguerite que je n'avais pas besoin de savoir ce qu'elle +écrivait, et cependant, j'en avais la certitude, cette lettre m'eût +appris la véritable cause de ses tristesses. + +Le lendemain, il faisait un temps superbe. Marguerite me proposa d'aller +faire une promenade en bateau, et de visiter l'île de Croissy. Elle +semblait fort gaie; il était cinq heures quand nous rentrâmes. + +--Madame Duvernoy est venue, dit Nanine en nous voyant entrer. + +--Elle est repartie? demanda Marguerite. + +--Oui, dans la voiture de madame; elle a dit que c'était convenu. + +--Très bien, dit vivement Marguerite; qu'on nous serve. + +Deux jours après arriva une lettre de Prudence, et pendant quinze jours +Marguerite parut avoir rompu avec ses mystérieuses mélancolies, dont +elle ne cessait de me demander pardon depuis qu'elles n'existaient plus. + +Cependant la voiture ne revenait pas. + +--D'où vient que Prudence ne te renvoie pas ton coupé? demandai-je un +jour. + +--Un des deux chevaux est malade, et il y a des réparations à la +voiture. Il vaut mieux que tout cela se fasse pendant que nous sommes +encore ici, où nous n'avons pas besoin de voiture, que d'attendre notre +retour à Paris. + +Prudence vint nous voir quelques jours après, et me confirma ce que +Marguerite m'avait dit. + +Les deux femmes se promenèrent seules dans le jardin, et quand je vins +les rejoindre, elles changèrent de conversation. + +Le soir, en s'en allant, Prudence se plaignit du froid et pria +Marguerite de lui prêter un cachemire. + +Un mois se passa ainsi, pendant lequel Marguerite fut plus joyeuse et +plus aimante qu'elle ne l'avait jamais été. + +Cependant la voiture n'était pas revenue, le cachemire n'avait pas été +renvoyé, tout cela m'intriguait malgré moi, et comme je savais dans quel +tiroir Marguerite mettait les lettres de Prudence, je profitai d'un +moment où elle était au fond du jardin, je courus à ce tiroir et +j'essayai de l'ouvrir; mais ce fut en vain, il était fermé au double +tour. + +Alors je fouillai ceux où se trouvaient d'ordinaire les bijoux et les +diamants. Ceux-là s'ouvrirent sans résistance, mais les écrins avaient +disparu, avec ce qu'ils contenaient, bien entendu. + +Une crainte poignante me serra le cÅ“ur. + +J'allais réclamer de Marguerite la vérité sur ces disparitions, mais +certainement elle ne me l'avouerait pas. + +--Ma bonne Marguerite, lui dis-je alors, je viens te demander la +permission d'aller à Paris. On ne sait pas chez moi où je suis, et l'on +doit avoir reçu des lettres de mon père; il est inquiet, sans doute, il +faut que je lui réponde. + +--Va, mon ami, me dit-elle, mais sois ici de bonne heure. + +Je partis. Je courus tout de suite chez Prudence. + +--Voyons, lui dis-je sans autre préliminaire, répondez-moi franchement, +où sont les chevaux de Marguerite? + +--Vendus. + +--Le cachemire? + +--Vendu. + +--Les diamants? + +--Engagés. + +--Et qui a vendu et engagé? + +--Moi. + +--Pourquoi ne m'en avez-vous pas averti? + +--Parce que Marguerite me l'avait défendu. + +--Et pourquoi ne m'avez-vous pas demandé d'argent? + +--Parce qu'elle ne voulait pas. + +--Et à quoi a passé cet argent? + +--À payer. + +--Elle doit donc beaucoup? + +--Trente mille francs encore ou à peu près. Ah! mon cher, je vous +l'avais bien dit? Vous n'avez pas voulu me croire; eh bien, maintenant, +vous voilà convaincu. Le tapissier vis-à -vis duquel le duc avait répondu +a été mis à la porte quand il s'est présenté chez le duc, qui lui a +écrit le lendemain qu'il ne ferait rien pour mademoiselle Gautier. Cet +homme a voulu de l'argent, on lui a donné des acomptes, qui sont les +quelques mille francs que je vous ai demandés; puis, des âmes +charitables l'ont averti que sa débitrice, abandonnée par le duc, vivait +avec un garçon sans fortune; les autres créanciers ont été prévenus de +même, ils ont demandé de l'argent et ont fait des saisies. Marguerite a +voulu tout vendre, mais il n'était plus temps, et d'ailleurs je m'y +serais opposée. Il fallait bien payer, et pour ne pas vous demander +d'argent, elle a vendu ses chevaux, ses cachemires et engagé ses bijoux. +Voulez-vous les reçus des acheteurs et les reconnaissances du +Mont-de-Piété? Et Prudence, ouvrant un tiroir, me montrait ces papiers. + +--Ah! vous croyez, continua-t-elle avec cette persistance de la femme +qui a le droit de dire: «J'avais raison!» ah! vous croyez qu'il suffit +de s'aimer et d'aller vivre à la campagne d'une vie pastorale et +vaporeuse? Non, mon ami, non. À côté de la vie idéale, il y a la vie +matérielle, et les résolutions les plus chastes sont retenues à terre +par des fils ridicules, mais de fer, et que l'on ne brise pas +facilement. Si Marguerite ne vous a pas trompé vingt fois, c'est qu'elle +est d'une nature exceptionnelle. Ce n'est pas faute que je le lui aie +conseillé, car cela me faisait peine de voir la pauvre fille se +dépouiller de tout. Elle n'a pas voulu! Elle m'a répondu qu'elle vous +aimait et ne vous tromperait pour rien au monde. Tout cela est fort +joli, fort poétique, mais ce n'est pas avec cette monnaie qu'on paye les +créanciers, et aujourd'hui elle ne peut plus s'en tirer, à moins d'une +trentaine de mille francs, je vous le répète. + +--C'est bien, je donnerai cette somme. + +--Vous allez l'emprunter? + +--Mon Dieu, oui. + +--Vous allez faire là une belle chose; vous brouiller avec votre père, +entraver vos ressources, et l'on ne trouve pas ainsi trente mille francs +du jour au lendemain. Croyez-moi, mon cher Armand, je connais mieux les +femmes que vous; ne faites pas cette folie, dont vous vous repentiriez +un jour. Soyez raisonnable. Je ne vous dis pas de quitter Marguerite, +mais vivez avec elle comme vous viviez au commencement de l'été. +Laissez-lui trouver les moyens de sortir d'embarras. Le duc reviendra +peu à peu à elle. Le comte de N..., si elle le prend, il me le disait +encore hier, lui payera toutes ses dettes, et lui donnera quatre ou cinq +mille francs par mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce sera une +position pour elle, tandis que vous, il faudra toujours que vous la +quittiez; n'attendez pas pour cela que vous soyez ruiné, d'autant plus +que ce comte de N... est un imbécile, et que rien ne vous empêchera +d'être l'amant de Marguerite. Elle pleurera un peu au commencement, mais +elle finira par s'y habituer, et vous remerciera un jour de ce que vous +aurez fait. Supposez que Marguerite est mariée, et trompez le mari, +voilà tout. + +«Je vous ai déjà dit tout cela une fois; seulement à cette époque, ce +n'était encore qu'un conseil, et aujourd'hui, c'est presque une +nécessité. + +Prudence avait cruellement raison. + +--Voilà ce que c'est, continua-t-elle en renfermant les papiers qu'elle +venait de montrer, les femmes entretenues prévoient toujours qu'on les +aimera, jamais qu'elles aimeront, sans quoi elles mettraient de l'argent +de côté, et à trente ans elles pourraient se payer le luxe d'avoir un +amant pour rien. Si j'avais su ce que je sais, moi! Enfin, ne dites rien +à Marguerite et ramenez-la à Paris. Vous avez vécu quatre ou cinq mois +seul avec elle, c'est bien raisonnable; fermez les yeux, c'est tout ce +qu'on vous demande. Au bout de quinze jours elle prendra le comte de +N..., elle fera des économies cet hiver, et l'été prochain vous +recommencerez. Voilà comme on fait, mon cher! + +Et Prudence paraissait enchantée de son conseil, que je rejetai avec +indignation. + +Non seulement mon amour et ma dignité ne me permettaient pas d'agir +ainsi, mais encore j'étais bien convaincu qu'au point où elle en était +arrivée, Marguerite mourrait plutôt que d'accepter ce partage. + +--C'est assez plaisanté, dis-je à Prudence; combien faut-il +définitivement à Marguerite? + +--Je vous l'ai dit, une trentaine de mille francs. + +--Et quand faut-il cette somme? + +--Avant deux mois. + +--Elle l'aura. + +Prudence haussa les épaules. + +--Je vous la remettrai, continuai-je, mais vous me jurez que vous ne +direz pas à Marguerite que je vous l'ai remise. + +--Soyez tranquille. + +--Et si elle vous envoie autre chose à vendre ou à engager, +prévenez-moi. + +--Il n'y a pas de danger, elle n'a plus rien. + +Je passai d'abord chez moi pour voir s'il y avait des lettres de mon +père. + +Il y en avait quatre. + + + + +Chapitre XIX + + +Dans les trois premières lettres, mon père s'inquiétait de mon silence +et m'en demandait la cause; dans la dernière, il me laissait voir qu'on +l'avait informé de mon changement de vie, et m'annonçait son arrivée +prochaine. + +J'ai toujours eu un grand respect et une sincère affection pour mon +père. Je lui répondis donc qu'un petit voyage avait été la cause de mon +silence, et je le priai de me prévenir du jour de son arrivée, afin que +je pusse aller au-devant de lui. + +Je donnai à mon domestique mon adresse à la campagne, en lui +recommandant de m'apporter la première lettre qui serait timbrée de la +ville de C..., puis je repartis aussitôt pour Bougival. + +Marguerite m'attendait à la porte du jardin. + +Son regard exprimait l'inquiétude. Elle me sauta au cou, et ne put +s'empêcher de me dire: + +--As-tu vu Prudence? + +--Non. + +--Tu as été bien longtemps à Paris? + +--J'ai trouvé des lettres de mon père auquel il m'a fallu répondre. + +Quelques instants après, Nanine entra tout essoufflée. Marguerite se +leva et alla lui parler bas. + +Quand Nanine fut sortie, Marguerite me dit, en se rasseyant près de moi +et en me prenant la main: + +--Pourquoi m'as-tu trompée? Tu es allé chez Prudence. + +--Qui te l'a dit? + +--Nanine. + +--Et d'où le sait-elle? + +--Elle t'a suivi. + +--Tu lui avais donc dit de me suivre? + +--Oui. J'ai pensé qu'il fallait un motif puissant pour te faire aller +ainsi à Paris, toi qui ne m'as pas quittée depuis quatre mois. Je +craignais qu'il ne te fût arrivé un malheur, ou que peut-être tu +n'allasses voir une autre femme. + +--Enfant! + +--Je suis rassurée maintenant, je sais ce que tu as fait, mais je ne +sais pas encore ce que l'on t'a dit. + +Je montrai à Marguerite les lettres de mon père. + +--Ce n'est pas cela que je te demande: ce que je voudrais savoir, c'est +pourquoi tu es allé chez Prudence. + +--Pour la voir. + +--Tu mens, mon ami. + +--Eh bien, je suis allé lui demander si le cheval allait mieux, et si +elle n'avait plus besoin de ton cachemire, ni de tes bijoux. + +Marguerite rougit mais elle ne répondit pas. + +--Et, continuai-je, j'ai appris l'usage que tu avais fait des chevaux, +des cachemires et des diamants. + +--Et tu m'en veux? + +--Je t'en veux de ne pas avoir eu l'idée de me demander ce dont tu avais +besoin. + +--Dans une liaison comme la nôtre, si la femme a encore un peu de +dignité, elle doit s'imposer tous les sacrifices possibles plutôt que de +demander de l'argent à son amant et de donner un côté vénal à son amour. +Tu m'aimes, j'en suis sûre, mais tu ne sais pas combien est léger le fil +qui retient dans le cÅ“ur l'amour que l'on a pour des filles comme moi. +Qui sait? Peut-être dans un jour de gêne ou d'ennui, te serais-tu figuré +voir dans notre liaison un calcul habilement combiné! Prudence est une +bavarde. Qu'avais-je besoin de ces chevaux! J'ai fait une économie en +les vendant; je puis bien m'en passer, et je ne dépense plus rien pour +eux; pourvu que tu m'aimes, c'est tout ce que je demande, et tu +m'aimeras autant sans chevaux, sans cachemires et sans diamants. + +Tout cela était dit d'un ton si naturel, que j'avais les larmes dans les +yeux en l'écoutant. + +--Mais, ma bonne Marguerite, répondis-je en pressant avec amour les +mains de ma maîtresse, tu savais bien qu'un jour j'apprendrais ce +sacrifice, et que, le jour où je l'apprendrais, je ne le souffrirais +pas. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que, chère enfant, je n'entends pas que l'affection que tu veux +bien avoir pour moi te prive même d'un bijou. Je ne veux pas, moi non +plus, que dans un moment de gêne ou d'ennui, tu puisses réfléchir que si +tu vivais avec un autre homme ces moments n'existeraient pas, et que tu +te repentes, ne fût-ce qu'une minute, de vivre avec moi. Dans quelques +jours, tes chevaux, tes diamants et tes cachemires te seront rendus. Ils +te sont aussi nécessaires que l'air à la vie, et c'est peut-être +ridicule, mais je t'aime mieux somptueuse que simple. + +--Alors c'est que tu ne m'aimes plus. + +--Folle! + +--Si tu m'aimais, tu me laisserais t'aimer à ma façon; au contraire, tu +ne continues à voir en moi qu'une fille à qui ce luxe est indispensable, +et que tu te crois toujours forcé de payer. Tu as honte d'accepter des +preuves de mon amour. Malgré toi, tu penses à me quitter un jour, et tu +tiens à mettre ta délicatesse à l'abri de tout soupçon. Tu as raison, +mon ami, mais j'avais espéré mieux. + +Et Marguerite fit un mouvement pour se lever; je la retins en lui +disant: + +--Je veux que tu sois heureuse, et que tu n'aies rien à me reprocher, +voilà tout. + +--Et nous allons nous séparer! + +--Pourquoi, Marguerite? Qui peut nous séparer? m'écriai-je. + +--Toi, qui ne veux pas me permettre de comprendre ta position, et qui as +la vanité de me garder la mienne; toi, qui en me conservant le luxe au +milieu duquel j'ai vécu, veux conserver la distance morale qui nous +sépare; toi, enfin, qui ne crois pas mon affection assez désintéressée +pour partager avec moi la fortune que tu as, avec laquelle nous +pourrions vivre heureux ensemble, et qui préfères te ruiner, esclave que +tu es d'un préjugé ridicule. Crois-tu donc que je compare une voiture et +des bijoux à ton amour? Crois-tu que le bonheur consiste pour moi dans +les vanités dont on se contente quand on n'aime rien, mais qui +deviennent bien mesquines quand on aime? Tu payeras mes dettes, tu +escompteras ta fortune et tu m'entretiendras enfin! Combien de temps +tout cela durera-t-il? Deux ou trois mois, et alors il sera trop tard +pour prendre la vie que je te propose, car alors tu accepterais tout de +moi, et c'est ce qu'un homme d'honneur ne peut faire. Tandis que +maintenant tu as huit ou dix mille francs de rente avec lesquelles nous +pouvons vivre. Je vendrai le superflu de ce que j'ai, et avec cette +vente seule, je me ferai deux mille livres par an. Nous louerons un joli +petit appartement dans lequel nous resterons tous les deux. L'été, nous +viendrons à la campagne, non pas dans une maison comme celle-ci, mais +dans une petite maison suffisante pour deux personnes. Tu es +indépendant, je suis libre, nous sommes jeunes, au nom du ciel, Armand, +ne me rejette pas dans la vie que j'étais forcée de mener autrefois. + +Je ne pouvais répondre, des larmes de reconnaissance et d'amour +inondaient mes yeux, et je me précipitai dans les bras de Marguerite. + +--Je voulais, reprit-elle, tout arranger sans t'en rien dire, payer +toutes mes dettes et faire préparer mon nouvel appartement. Au mois +d'octobre, nous serions retournés à Paris, et tout aurait été dit; mais +puisque Prudence t'a tout raconté, il faut que tu consentes avant, au +lieu de consentir après. + +--M'aimes-tu assez pour cela? Il était impossible de résister à tant de +dévouement. Je baisai les mains de Marguerite avec effusion, et je lui +dis: + +--Je ferai tout ce que tu voudras. + +Ce qu'elle avait décidé fut donc convenu. + +Alors elle devint d'une gaieté folle: elle dansait, elle chantait, elle +se faisait une fête de la simplicité de son nouvel appartement, sur le +quartier et la disposition duquel elle me consultait déjà . + +Je la voyais heureuse et fière de cette résolution qui semblait devoir +nous rapprocher définitivement l'un de l'autre. + +Aussi, je ne voulus pas être en reste avec elle. + +En un instant je décidai de ma vie. J'établis la position de ma fortune, +et je fis à Marguerite l'abandon de la rente qui me venait de ma mère, +et qui me parut bien insuffisante pour récompenser le sacrifice que +j'acceptais. + +Il me restait les cinq mille francs de pension que me faisait mon père, +et, quoi qu'il arrivât, j'avais toujours assez de cette pension annuelle +pour vivre. + +Je ne dis pas à Marguerite ce que j'avais résolu, convaincu que j'étais +qu'elle refuserait cette donation. + +Cette rente provenait d'une hypothèque de soixante mille francs sur une +maison que je n'avais même jamais vue. Tout ce que je savais, c'est qu'à +chaque trimestre le notaire de mon père, vieil ami de notre famille, me +remettait sept cent cinquante francs sur mon simple reçu. + +Le jour où Marguerite et moi nous vînmes à Paris pour chercher des +appartements, j'allai chez ce notaire, et je lui demandai de quelle +façon je devais m'y prendre pour faire à une autre personne le transfert +de cette rente. + +Le brave homme me crut ruiné et me questionna sur la cause de cette +décision. Or, comme il fallait bien tôt ou tard que je lui disse en +faveur de qui je faisais cette donation, je préférai lui raconter tout +de suite la vérité. + +Il ne me fit aucune des objections que sa position de notaire et d'ami +l'autorisait à me faire, et m'assura qu'il se chargeait d'arranger tout +pour le mieux. + +Je lui recommandai naturellement la plus grande discrétion vis-à -vis de +mon père, et j'allai rejoindre Marguerite qui m'attendait chez Julie +Duprat, où elle avait préféré descendre plutôt que d'aller écouter la +morale de Prudence. + +Nous nous mîmes en quête d'appartements. Tous ceux que nous voyions, +Marguerite les trouvait trop chers, et moi je les trouvais trop simples. + +Cependant nous finîmes par tomber d'accord, et nous arrêtâmes dans un +des quartiers les plus tranquilles de Paris un petit pavillon, isolé de +la maison principale. + +Derrière ce petit pavillon s'étendait un jardin charmant, jardin qui en +dépendait, entouré de murailles assez élevées pour nous séparer de nos +voisins, et assez basses pour ne pas borner la vue. + +C'était mieux que nous n'avions espéré. + +Pendant que je me rendais chez moi pour donner congé de mon appartement, +Marguerite allait chez un homme d'affaires qui, disait-elle, avait déjà +fait pour une de ses amies ce qu'elle allait lui demander de faire pour +elle. + +Elle vint me retrouver rue de Provence, enchantée. + +Cet homme lui avait promis de payer toutes ses dettes, de lui en donner +quittance, et de lui remettre une vingtaine de mille francs moyennant +l'abandon de tous ses meubles. + +Vous avez vu par le prix auquel est montée la vente que cet honnête +homme eût gagné plus de trente mille francs sur sa cliente. + +Nous repartîmes tout joyeux pour Bougival, et en continuant de nous +communiquer nos projets d'avenir, que, grâce à notre insouciance et +surtout à notre amour, nous voyions sous les teintes les plus dorées. + +Huit jours après nous étions à déjeuner, quand Nanine vint m'avertir que +mon domestique me demandait. + +Je le fis entrer. + +--Monsieur, me dit-il, votre père est arrivé à Paris, et vous prie de +vous rendre tout de suite chez vous, où il vous attend. + +Cette nouvelle était la chose du monde la plus simple, et cependant, en +l'apprenant, Marguerite et moi nous nous regardâmes. + +Nous devinions un malheur dans cet incident. + +Aussi, sans qu'elle m'eût fait part de cette impression que je +partageais, j'y répondis en lui tendant la main: + +--Ne crains rien. + +--Reviens le plus tôt que tu pourras, murmura Marguerite en +m'embrassant, je t'attendrai à la fenêtre. + +J'envoyai Joseph dire à mon père que j'allais arriver. + +En effet, deux heures après, j'étais rue de Provence. + + + + +Chapitre XX + + +Mon père, en robe de chambre, était assis dans mon salon et il écrivait. + +Je compris tout de suite, à la façon dont il leva les yeux sur moi quand +j'entrai, qu'il allait être question de choses graves. + +Je l'abordai cependant comme si je n'eusse rien deviné dans son visage, +et je l'embrassai: + +--Quand êtes-vous arrivé, mon père? + +--Hier au soir. + +--Vous êtes descendu chez moi, comme de coutume? + +--Oui. + +--Je regrette bien de ne pas m'être trouvé là pour vous recevoir. + +Je m'attendais à voir surgir dès ce mot la morale que me promettait le +visage froid de mon père; mais il ne me répondit rien, cacheta la lettre +qu'il venait d'écrire, et la remit à Joseph pour qu'il la jetât à la +poste. + +Quand nous fûmes seuls, mon père se leva et me dit, en s'appuyant contre +la cheminée: + +--Nous avons, mon cher Armand, à causer de choses sérieuses. + +--Je vous écoute, mon père. + +--Tu me promets d'être franc? + +--C'est mon habitude. + +--Est-il vrai que tu vives avec une femme nommée Marguerite Gautier? + +--Oui. + +--Sais-tu ce qu'était cette femme? + +--Une fille entretenue. + +--C'est pour elle que tu as oublié de venir nous voir cette année, ta +sÅ“ur et moi? + +--Oui, mon père, je l'avoue. + +--Tu aimes donc beaucoup cette femme? + +--Vous le voyez bien, mon père, puisqu'elle m'a fait manquer à un devoir +sacré, ce dont je vous demande humblement pardon aujourd'hui. + +Mon père ne s'attendait sans doute pas à des réponses aussi +catégoriques, car il parut réfléchir un instant, après quoi il me dit: + +--Tu as évidemment compris que tu ne pourrais pas vivre toujours ainsi? + +--Je l'ai craint, mon père, mais je ne l'ai pas compris. + +--Mais vous avez dû comprendre, continua mon père d'un ton un peu plus +sec, que je ne le souffrirais pas, moi. + +--Je me suis dit que tant que je ne ferais rien qui fût contraire au +respect que je dois à votre nom et à la probité traditionnelle de la +famille, je pourrais vivre comme je vis, ce qui m'a rassuré un peu sur +les craintes que j'avais. + +Les passions rendent fort contre les sentiments. J'étais prêt à toutes +les luttes, même contre mon père, pour conserver Marguerite. + +--Alors, le moment de vivre autrement est venu. + +--Eh! pourquoi, mon père? + +--Parce que vous êtes au moment de faire des choses qui blessent le +respect que vous croyez avoir pour votre famille. + +--Je ne m'explique pas ces paroles. + +--Je vais vous les expliquer. Que vous ayez une maîtresse, c'est fort +bien; que vous la payiez comme un galant homme doit payer l'amour d'une +fille entretenue, c'est on ne peut mieux; mais que vous oubliiez les +choses les plus saintes pour elle, que vous permettiez que le bruit de +votre vie scandaleuse arrive jusqu'au fond de ma province et jette +l'ombre d'une tache sur le nom honorable que je vous ai donné, voilà ce +qui ne peut être, voilà ce qui ne sera pas. + +--Permettez-moi de vous dire, mon père, que ceux qui vous ont ainsi +renseigné sur mon compte étaient mal informés. Je suis l'amant de +mademoiselle Gautier, je vis avec elle, c'est la chose du monde la plus +simple. Je ne donne pas à mademoiselle Gautier le nom que j'ai reçu de +vous, je dépense pour elle ce que mes moyens me permettent de dépenser, +je n'ai pas fait une dette, et je ne me suis trouvé enfin dans aucune de +ces positions qui autorisent un père à dire à son fils ce que vous venez +de me dire. + +--Un père est toujours autorisé à écarter son fils de la mauvaise voie +dans laquelle il le voit s'engager. Vous n'avez encore rien fait de mal, +mais vous le ferez. + +--Mon père! + +--Monsieur, je connais la vie mieux que vous. Il n'y a de sentiments +entièrement purs que chez les femmes entièrement chastes. Toute Manon +peut faire un Des Grieux, et le temps et les mÅ“urs sont changés. Il +serait inutile que le monde vieillît, s'il ne se corrigeait pas. Vous +quitterez votre maîtresse. + +--Je suis fâché de vous désobéir, mon père, mais c'est impossible. + +--Je vous y contraindrai. + +--Malheureusement, mon père, il n'y a plus d'îles Sainte-Marguerite où +l'on envoie les courtisanes, et, y en eût-il encore, j'y suivrais +mademoiselle Gautier, si vous obteniez qu'on l'y envoyât. Que +voulez-vous? j'ai peut-être tort, mais je ne puis être heureux qu'à la +condition que je resterai l'amant de cette femme. + +--Voyons, Armand, ouvrez les yeux, reconnaissez votre père qui vous a +toujours aimé, et qui ne veut que votre bonheur. Est-il honorable pour +vous d'aller vivre maritalement avec une fille que tout le monde a eue? + +--Qu'importe, mon père, si personne ne doit plus l'avoir! Qu'importe, si +cette fille m'aime, si elle se régénère par l'amour qu'elle a pour moi +et par l'amour que j'ai pour elle! Qu'importe, enfin, s'il y a +conversion! + +--Eh! croyez-vous donc, monsieur, que la mission d'un homme d'honneur +soit de convertir des courtisanes? Croyez-vous donc que Dieu ait donné +ce but grotesque à la vie, et que le cÅ“ur ne doive pas avoir un autre +enthousiasme que celui-là ? Quelle sera la conclusion de cette cure +merveilleuse, et que penserez-vous de ce que vous dites aujourd'hui, +quand vous aurez quarante ans? Vous rirez de votre amour, s'il vous est +permis d'en rire encore, s'il n'a pas laissé de traces trop profondes +dans votre passé. Que seriez-vous à cette heure, si votre père avait eu +vos idées, et avait abandonné sa vie à tous ces souffles d'amour, au +lieu de l'établir inébranlablement sur une pensée d'honneur et de +loyauté? Réfléchissez, Armand, et ne dites plus de pareilles sottises. +Voyons, vous quitterez cette femme, votre père vous en supplie. + +Je ne répondis rien. + +--Armand, continua mon père, au nom de votre sainte mère, croyez-moi, +renoncez à cette vie que vous oublierez plus vite que vous ne pensez, et +à laquelle vous enchaîne une théorie impossible. Vous avez vingt-quatre +ans, songez à l'avenir. Vous ne pouvez pas aimer toujours cette femme +qui ne vous aimera pas toujours non plus. Vous vous exagérez tous deux +votre amour. Vous vous fermez toute carrière. Un pas de plus et vous ne +pourrez plus quitter la route où vous êtes, et vous aurez, toute votre +vie, le remords de votre jeunesse. Partez, venez passer un mois ou deux +auprès de votre sÅ“ur. Le repos et l'amour pieux de la famille vous +guériront vite de cette fièvre, car ce n'est pas autre chose. + +«Pendant ce temps, votre maîtresse se consolera; elle prendra un autre +amant, et quand vous verrez pour qui vous avez failli vous brouiller +avec votre père et perdre son affection, vous me direz que j'ai bien +fait de venir vous chercher, et vous me bénirez. + +«Allons, tu partiras, n'est-ce pas, Armand? + +Je sentais que mon père avait raison pour toutes les femmes, mais +j'étais convaincu qu'il n'avait pas raison pour Marguerite. Cependant le +ton dont il m'avait dit ses dernières paroles était si doux, si +suppliant que je n'osais lui répondre. + +--Eh bien? fit-il d'une voix émue. + +--Eh bien, mon père, je ne puis rien vous promettre, dis-je enfin; ce +que vous me demandez est au-dessus de mes forces. Croyez-moi, +continuai-je en le voyant faire un mouvement d'impatience, vous vous +exagérez les résultats de cette liaison. Marguerite n'est pas la fille +que vous croyez. Cet amour, loin de me jeter dans une mauvaise voie, est +capable, au contraire, de développer en moi les plus honorables +sentiments. L'amour vrai rend toujours meilleur, quelle que soit la +femme qui l'inspire. Si vous connaissiez Marguerite, vous comprendriez +que je ne m'expose à rien. Elle est noble comme les plus nobles femmes. +Autant il y a de cupidité chez les autres, autant il y a de +désintéressement chez elle. + +--Ce qui ne l'empêche pas d'accepter toute votre fortune, car les +soixante mille francs qui vous viennent de votre mère, et que vous lui +donnez, sont, rappelez-vous bien ce que je vous dis, votre unique +fortune. + +Mon père avait probablement gardé cette péroraison et cette menace pour +me porter le dernier coup. + +J'étais plus fort devant ses menaces que devant ses prières. + +--Qui vous a dit que je dusse lui abandonner cette somme? Repris-je. + +--Mon notaire. Un honnête homme eût-il fait un acte semblable sans me +prévenir? Eh bien, c'est pour empêcher votre ruine en faveur d'une fille +que je suis venu à Paris. Votre mère vous a laissé en mourant de quoi +vivre honorablement et non pas de quoi faire des générosités à vos +maîtresses. + +--Je vous le jure, mon père, Marguerite ignorait cette donation. + +--Et pourquoi la faisiez-vous alors? + +--Parce que Marguerite, cette femme que vous calomniez et que vous +voulez que j'abandonne, fait le sacrifice de tout ce qu'elle possède +pour vivre avec moi. + +--Et vous acceptez ce sacrifice? Quel homme êtes-vous donc, monsieur, +pour permettre à une mademoiselle Marguerite de vous sacrifier quelque +chose? Allons, en voilà assez. Vous quitterez cette femme. Tout à +l'heure je vous en priais, maintenant je vous l'ordonne; je ne veux pas +de pareilles saletés dans ma famille. Faites vos malles, et +apprêtez-vous à me suivre. + +--Pardonnez-moi, mon père, dis-je alors, mais je ne partirai pas. + +--Parce que?... + +--Parce que j'ai déjà l'âge où l'on n'obéit plus à un ordre. + +Mon père pâlit à cette réponse. + +--C'est bien, monsieur, reprit-il; je sais ce qu'il me reste à faire. + +Il sonna. + +Joseph parut. + +--Faites transporter mes malles à l'hôtel de Paris, dit-il à mon +domestique. Et en même temps il passa dans sa chambre, où il acheva de +s'habiller. + +Quand il reparut, j'allai au-devant de lui. + +--Vous me promettez, mon père, lui dis-je, de ne rien faire qui puisse +causer de la peine à Marguerite? + +Mon père s'arrêta, me regarda avec dédain, et se contenta de me +répondre: + +--Vous êtes fou, je crois. + +Après quoi, il sortit en fermant violemment la porte derrière lui. + +Je descendis à mon tour, je pris un cabriolet et je partis pour +Bougival. + +Marguerite m'attendait à la fenêtre. + + + + +Chapitre XXI + + +--Enfin! s'écria-t-elle en me sautant au cou. Te voilà ! Comme tu es +pâle! + +Alors je lui racontai ma scène avec mon père. + +--Ah! mon dieu! je m'en doutais, dit-elle. Quand Joseph est venu nous +annoncer l'arrivée de ton père, j'ai tressailli comme à la nouvelle d'un +malheur. Pauvre ami! et c'est moi qui te cause tous ces chagrins. Tu +ferais peut-être mieux de me quitter que de te brouiller avec ton père. +Cependant je ne lui ai rien fait. Nous vivons bien tranquilles, nous +allons vivre plus tranquilles encore. Il sait bien qu'il faut que tu +aies une maîtresse, et il devrait être heureux que ce fût moi, puisque +je t'aime et n'ambitionne pas plus que ta position ne le permet. Lui +as-tu dit comment nous avons arrangé l'avenir? + +--Oui, et c'est ce qui l'a le plus irrité, car il a vu dans cette +détermination la preuve de notre amour mutuel. + +--Que faire alors? + +--Rester ensemble, ma bonne Marguerite, et laisser passer cet orage. + +--Passera-t-il? + +--Il le faudra bien. + +--Mais ton père ne s'en tiendra pas là . + +--Que veux-tu qu'il fasse? + +--Que sais-je, moi? tout ce qu'un père peut faire pour que son fils lui +obéisse. Il te rappellera ma vie passée et me fera peut-être l'honneur +d'inventer quelques nouvelles histoires pour que tu m'abandonnes. + +--Tu sais bien que je t'aime. + +--Oui, mais ce que je sais aussi, c'est qu'il faut tôt ou tard obéir à +son père, et tu finiras peut-être par te laisser convaincre. + +--Non, Marguerite, c'est moi qui le convaincrai. Ce sont les cancans de +quelques-uns de ses amis qui causent cette grande colère; mais il est +bon, il est juste, et il reviendra sur sa première impression. Puis, +après tout, que m'importe! + +--Ne dis pas cela, Armand; j'aimerais mieux tout que de laisser croire +que je te brouille avec ta famille; laisse passer cette journée, et +demain retourne à Paris. Ton père aura réfléchi de son côté comme toi du +tien, et peut-être vous entendrez-vous mieux. Ne heurte pas ses +principes, aie l'air de faire quelques concessions à ses désirs; parais +ne pas tenir autant à moi, et il laissera les choses comme elles sont. +Espère, mon ami, et sois bien certain d'une chose, c'est que, quoi qu'il +arrive, ta Marguerite te restera. + +--Tu me le jures? + +--Ai-je besoin de te le jurer? + +Qu'il est doux de se laisser persuader par une voix que l'on aime! +Marguerite et moi, nous passâmes toute la journée à nous redire nos +projets comme si nous avions compris le besoin de les réaliser plus +vite. Nous nous attendions à chaque minute à quelque événement, mais +heureusement le jour se passa sans amener rien de nouveau. + +Le lendemain, je partis à dix heures, et j'arrivai vers midi à l'hôtel. + +Mon père était déjà sorti. + +Je me rendis chez moi, où j'espérais que peut-être il était allé. +Personne n'était venu. J'allai chez mon notaire. Personne! + +Je retournai à l'hôtel, et j'attendis jusqu'à six heures. M. Duval ne +rentra pas. + +Je repris la route de Bougival. + +Je trouvai Marguerite, non plus m'attendant comme la veille, mais assise +au coin du feu qu'exigeait déjà la saison. + +Elle était assez plongée dans ses réflexions pour me laisser approcher +de son fauteuil sans m'entendre et sans se retourner. Quand je posai mes +lèvres sur son front, elle tressaillit comme si ce baiser l'eût +réveillée en sursaut. + +--Tu m'as fait peur, me dit-elle. Et ton père? + +--Je ne l'ai pas vu. Je ne sais ce que cela veut dire. Je ne l'ai trouvé +ni chez lui, ni dans aucun des endroits où il y avait possibilité qu'il +fût. + +--Allons, ce sera à recommencer demain. + +--J'ai bien envie d'attendre qu'il me fasse demander. J'ai fait, je +crois, tout ce que je devais faire. + +--Non, mon ami, ce n'est point assez, il faut retourner chez ton père, +demain surtout. + +--Pourquoi demain plutôt qu'un autre jour? + +--Parce que, fit Marguerite, qui me parut rougir un peu à cette +question, parce que l'insistance de ta part en paraîtra plus vive et que +notre pardon en résultera plus promptement. + +Tout le reste du jour, Marguerite fut préoccupée, distraite, triste. +J'étais forcé de lui répéter deux fois ce que je lui disais pour obtenir +une réponse. Elle rejeta cette préoccupation sur les craintes que lui +inspiraient pour l'avenir les événements survenus depuis deux jours. + +Je passai ma nuit à la rassurer, et elle me fit partir le lendemain avec +une insistante inquiétude que je ne m'expliquais pas. + +Comme la veille, mon père était absent; mais, en sortant, il m'avait +laissé cette lettre: + +«Si vous revenez me voir aujourd'hui, attendez-moi jusqu'à quatre +heures; si à quatre heures je ne suis pas rentré, revenez dîner demain +avec moi: il faut que je vous parle.» + +J'attendis jusqu'à l'heure dite. Mon père ne reparut pas. Je partis. + +La veille j'avais trouvé Marguerite triste, ce jour-là je la trouvai +fiévreuse et agitée. En me voyant entrer, elle me sauta au cou, mais +elle pleura longtemps dans mes bras. + +Je la questionnai sur cette douleur subite dont la gradation m'alarmait. +Elle ne me donna aucune raison positive, alléguant tout ce qu'une femme +peut alléguer quand elle ne veut pas répondre la vérité. + +Quand elle fut un peu calmée, je lui racontai les résultats de mon +voyage; je lui montrai la lettre de mon père, en lui faisant observer +que nous en pouvions augurer du bien. + +À la vue de cette lettre et à la réflexion que je fis, les larmes +redoublèrent à un tel point que j'appelai Nanine, et que, craignant une +atteinte nerveuse, nous couchâmes la pauvre fille qui pleurait sans dire +une syllabe, mais qui me tenait les mains, et les baisait à chaque +instant. + +Je demandai à Nanine si, pendant mon absence, sa maîtresse avait reçu +une lettre ou une visite qui pût motiver l'état où je la trouvais, mais +Nanine me répondit qu'il n'était venu personne et que l'on n'avait rien +apporté. + +Cependant il se passait depuis la veille quelque chose d'autant plus +inquiétant que Marguerite me le cachait. + +Elle parut un peu plus calme dans la soirée; et, me faisant asseoir au +pied de son lit, elle me renouvela longuement l'assurance de son amour. +Puis, elle me souriait, mais avec effort, car, malgré elle, ses yeux se +voilaient de larmes. + +J'employai tous les moyens pour lui faire avouer la véritable cause de +ce chagrin, mais elle s'obstina à me donner toujours les raisons vagues +que je vous ai déjà dites. + +Elle finit par s'endormir dans mes bras, mais de ce sommeil qui brise le +corps au lieu de le reposer; de temps en temps elle poussait un cri, se +réveillait en sursaut, et après s'être assurée que j'étais bien auprès +d'elle, elle me faisait lui jurer de l'aimer toujours. + +Je ne comprenais rien à ces intermittences de douleur qui se +prolongèrent jusqu'au matin. Alors Marguerite tomba dans une sorte +d'assoupissement. Depuis deux nuits elle ne dormait pas. + +Ce repos ne fut pas de longue durée. + +Vers onze heures, Marguerite se réveilla, et, me voyant levé, elle +regarda autour d'elle en s'écriant: + +--T'en vas-tu donc déjà ? + +--Non, dis-je en lui prenant les mains, mais j'ai voulu te laisser +dormir. Il est de bonne heure encore. + +--À quelle heure vas-tu à Paris? + +--À quatre heures. + +--Sitôt? Jusque-là tu resteras avec moi, n'est-ce pas? + +--Sans doute, n'est-ce pas mon habitude? + +--Quel bonheur! + +--Nous allons déjeuner? reprit-elle d'un air distrait. + +--Si tu le veux. + +--Et puis tu m'embrasseras bien jusqu'au moment de partir? + +--Oui, et je reviendrai le plus tôt possible. + +--Tu reviendras? fit-elle en me regardant avec des yeux hagards. + +--Naturellement. + +--C'est juste, tu reviendras ce soir, et moi, je t'attendrai, comme +d'habitude, et tu m'aimeras, et nous serons heureux comme nous le sommes +depuis que nous nous connaissons. + +Toutes ces paroles étaient dites d'un ton si saccadé, elles semblaient +cacher une pensée douloureuse si continue, que je tremblais à chaque +instant de voir Marguerite tomber en délire. + +--Écoute, lui dis-je, tu es malade, je ne puis pas te laisser ainsi. Je +vais écrire à mon père qu'il ne m'attende pas. + +--Non! Non! s'écria-t-elle brusquement, ne fais pas cela. Ton père +m'accuserait encore de t'empêcher d'aller chez lui quand il veut te +voir; non, non, il faut que tu y ailles, il le faut! D'ailleurs, je ne +suis pas malade, je me porte à merveille. C'est que j'ai fait un mauvais +rêve, et que je n'étais pas bien réveillée! + +A partir de ce moment, Marguerite essaya de paraître plus gaie. Elle ne +pleura plus. + +Quand vint l'heure où je devais partir, je l'embrassai, et lui demandai +si elle voulait m'accompagner jusqu'au chemin de fer: j'espérais que la +promenade la distrairait et que l'air lui ferait du bien. + +Je tenais surtout à rester le plus longtemps possible avec elle. + +Elle accepta, prit un manteau et m'accompagna avec Nanine, pour ne pas +revenir seule. + +Vingt fois je fus au moment de ne pas partir. Mais l'espérance de +revenir vite et la crainte d'indisposer de nouveau mon père contre moi +me soutinrent, et le convoi m'emporta. + +--À ce soir, dis-je à Marguerite en la quittant. + +Elle ne me répondit pas. + +Une fois déjà elle ne m'avait pas répondu à ce même mot, et le comte de +G..., vous vous le rappelez, avait passé la nuit chez elle; mais ce +temps était si loin, qu'il semblait effacé de ma mémoire, et si je +craignais quelque chose, ce n'était certes plus que Marguerite me +trompât. + +En arrivant à Paris, je courus chez Prudence la prier d'aller voir +Marguerite, espérant que sa verve et sa gaieté la distrairaient. +J'entrai sans me faire annoncer, et je trouvai Prudence à sa toilette. + +--Ah! me dit-elle d'un air inquiet. Est-ce que Marguerite est avec vous? + +--Non. + +--Comment va-t-elle? + +--Elle est souffrante. + +--Est-ce qu'elle ne viendra pas? + +--Est-ce qu'elle devait venir? + +Madame Duvernoy rougit, et me répondit, avec un certain embarras: + +--Je voulais dire: puisque vous venez à Paris, est-ce qu'elle ne viendra +pas vous y rejoindre? + +--Non. + +Je regardai Prudence; elle baissa les yeux, et sur sa physionomie je +crus lire la crainte de voir ma visite se prolonger. + +--Je venais même vous prier, ma chère Prudence, si vous n'avez rien à +faire, d'aller voir Marguerite ce soir; vous lui tiendriez compagnie, et +vous pourriez coucher là -bas. Je ne l'ai jamais vue comme elle était +aujourd'hui, et je tremble qu'elle ne tombe malade. + +--Je dîne en ville, me répondit Prudence, et je ne pourrai pas voir +Marguerite ce soir; mais je la verrai demain. + +Je pris congé de madame Duvernoy, qui me paraissait presque aussi +préoccupée que Marguerite, et je me rendis chez mon père, dont le +premier regard m'étudia avec attention. + +Il me tendit la main. + +--Vos deux visites m'ont fait plaisir, Armand, me dit-il, elles m'ont +fait espérer que vous auriez réfléchi de votre côté, comme j'ai +réfléchi, moi, du mien. + +--Puis-je me permettre de vous demander, mon père, quel a été le +résultat de vos réflexions? + +--Il a été, mon ami, que je m'étais exagéré l'importance des rapports +que l'on m'avait faits, et que je me suis promis d'être moins sévère +avec toi. + +--Que dites-vous, mon père! m'écriai-je avec joie. + +--Je dis, mon cher enfant, qu'il faut que tout jeune homme ait une +maîtresse, et que, d'après de nouvelles informations, j'aime mieux te +savoir l'amant de mademoiselle Gautier que d'une autre. + +--Mon excellent père! que vous me rendez heureux! + +Nous causâmes ainsi quelques instants, puis nous nous mîmes à table. Mon +père fut charmant tout le temps que dura le dîner. + +J'avais hâte de retourner à Bougival pour raconter à Marguerite cet +heureux changement. À chaque instant je regardais la pendule. + +--Tu regardes l'heure, me disait mon père, tu es impatient de me +quitter. Oh! jeunes gens! vous sacrifierez donc toujours les affections +sincères aux affections douteuses? + +--Ne dites pas cela, mon père! Marguerite m'aime, j'en suis sûr. + +Mon père ne répondit pas; il n'avait l'air ni de douter ni de croire. + +Il insista beaucoup pour me faire passer la soirée entière avec lui, et +pour que je ne repartisse que le lendemain; mais j'avais laissé +Marguerite souffrante, je le lui dis, et je lui demandai la permission +d'aller la retrouver de bonne heure, lui promettant de revenir le +lendemain. + +Il faisait beau; il voulut m'accompagner jusqu'au débarcadère. Jamais je +n'avais été si heureux. L'avenir m'apparaissait tel que je cherchais à +le voir depuis longtemps. + +J'aimais plus mon père que je ne l'avais jamais aimé. + +Au moment où j'allais partir, il insista une dernière fois pour que je +restasse; je refusai. + +--Tu l'aimes donc bien? me demanda-t-il. + +--Comme un fou. + +--Va alors! Et il passa la main sur son front comme s'il eût voulu en +chasser une pensée, puis il ouvrit la bouche comme pour me dire quelque +chose; mais il se contenta de me serrer la main, et me quitta +brusquement en me criant: + +--À demain! donc. + + + + +Chapitre XXII + + +Il me semblait que le convoi ne marchait pas. + +Je fus à Bougival à onze heures. + +Pas une fenêtre de la maison n'était éclairée, et je sonnai sans que +l'on me répondît. + +C'était la première fois que pareille chose m'arrivait. Enfin le +jardinier parut. J'entrai. + +Nanine me rejoignit avec une lumière. J'arrivai à la chambre de +Marguerite. + +--Où est madame? + +--Madame est partie pour Paris, me répondit Nanine. + +--Pour Paris! + +--Oui, monsieur. + +--Quand? + +--Une heure après vous. + +--Elle ne vous a rien laissé pour moi? + +--Rien. + +Nanine me laissa. + +«Elle est capable d'avoir eu des craintes, pensai-je, et d'être allée à +Paris pour s'assurer si la visite que je lui avais dit aller faire à mon +père n'était pas un prétexte pour avoir un jour de liberté. + +«Peut-être Prudence lui a-t-elle écrit pour quelque affaire importante», +me dis-je quand je fus seul; mais j'avais vu Prudence à mon arrivée, et +elle ne m'avait rien dit qui pût me faire supposer qu'elle eût écrit à +Marguerite. + +Tout à coup je me souvins de cette question que madame Duvernoy m'avait +faite: «Elle ne viendra donc pas aujourd'hui?» quand je lui avais dit +que Marguerite était malade. Je me rappelai en même temps l'air +embarrassé de Prudence, lorsque je l'avais regardée après cette phrase +qui semblait trahir un rendez-vous. À ce souvenir se joignait celui des +larmes de Marguerite pendant toute la journée, larmes que le bon accueil +de mon père m'avait fait oublier un peu. + +À partir de ce moment, tous les incidents du jour vinrent se grouper +autour de mon premier soupçon et le fixèrent si solidement dans mon +esprit que tout le confirma, jusqu'à la clémence paternelle. + +Marguerite avait presque exigé que j'allasse à Paris; elle avait affecté +le calme lorsque je lui avais proposé de rester auprès d'elle. Étais-je +tombé dans un piège? Marguerite me trompait-elle? Avait-elle compté être +de retour assez à temps pour que je ne m'aperçusse pas de son absence, +et le hasard l'avait-il retenue? Pourquoi n'avait-elle rien dit à +Nanine, ou pourquoi ne m'avait-elle pas écrit? Que voulaient dire ces +larmes, cette absence, ce mystère? + +Voilà ce que je me demandais avec effroi, au milieu de cette chambre +vide, et les yeux fixés sur la pendule qui, marquant minuit, semblait me +dire qu'il était trop tard pour que j'espérasse encore voir revenir ma +maîtresse. + +Cependant, après les dispositions que nous venions de prendre, avec le +sacrifice offert et accepté, était-il vraisemblable qu'elle me trompât? +Non. J'essayai de rejeter mes premières suppositions. + +--La pauvre fille aura trouvé un acquéreur pour son mobilier, et elle +sera allée à Paris pour conclure. Elle n'aura pas voulu me prévenir, car +elle sait que, quoique je l'accepte, cette vente, nécessaire à notre +bonheur à venir, m'est pénible, et elle aura craint de blesser mon +amour-propre et ma délicatesse en m'en parlant. Elle aime mieux +reparaître seulement quand tout sera terminé. Prudence l'attendait +évidemment pour cela, et s'est trahie devant moi: Marguerite n'aura pu +terminer son marché aujourd'hui, et elle couche chez elle, ou peut-être +même va-t-elle arriver tout à l'heure, car elle doit se douter de mon +inquiétude et ne voudra certainement pas m'y laisser. + +Mais alors, pourquoi ces larmes? Sans doute, malgré son amour pour moi, +la pauvre fille n'aura pu se résoudre sans pleurer à abandonner le luxe +au milieu duquel elle a vécu jusqu'à présent et qui la faisait heureuse +et enviée. + +Je pardonnais bien volontiers ces regrets à Marguerite. Je l'attendais +impatiemment pour lui dire, en la couvrant de baisers, que j'avais +deviné la cause de sa mystérieuse absence. + +Cependant, la nuit avançait et Marguerite n'arrivait pas. + +L'inquiétude resserrait peu à peu son cercle et m'étreignait la tête et +le cÅ“ur. Peut-être lui était-il arrivé quelque chose! Peut-être +était-elle blessée, malade, morte! Peut-être allais-je voir arriver un +messager m'annonçant quelque douloureux accident! Peut-être le jour me +trouverait-il dans la même incertitude et dans les mêmes craintes! + +L'idée que Marguerite me trompait à l'heure où je l'attendais au milieu +des terreurs que me causait son absence ne me revenait plus à l'esprit. +Il fallait une cause indépendante de sa volonté pour la retenir loin de +moi, et plus j'y songeais, plus j'étais convaincu que cette cause ne +pouvait être qu'un malheur quelconque. Ô vanité de l'homme! Tu te +représentes sous toutes les formes. + +Une heure venait de sonner. Je me dis que j'allais attendre une heure +encore, mais qu'à deux heures, si Marguerite n'était pas revenue, je +partirais pour Paris. + +En attendant, je cherchai un livre, car je n'osais penser. + +Manon Lescaut était ouvert sur la table. Il me sembla que d'endroits en +endroits les pages étaient mouillées comme par des larmes. Après l'avoir +feuilleté, je refermai ce livre, dont les caractères m'apparaissaient +vides de sens à travers le voile de mes doutes. + +L'heure marchait lentement. Le ciel était couvert. Une pluie d'automne +fouettait les vitres. Le lit vide me paraissait prendre par moments +l'aspect d'une tombe. J'avais peur. + +J'ouvris la porte. J'écoutais et n'entendais rien que le bruit du vent +dans les arbres. Pas une voiture ne passait sur la route. La demie sonna +tristement au clocher de l'église. + +J'en étais arrivé à craindre que quelqu'un n'entrât. Il me semblait +qu'un malheur seul pouvait venir me trouver à cette heure et par ce +temps sombre. + +Deux heures sonnèrent. J'attendis encore un peu. La pendule seule +troublait le silence de son bruit monotone et cadencé. + +Enfin je quittai cette chambre dont les moindres objets avaient revêtu +cet aspect triste que donne à tout ce qui l'entoure l'inquiète solitude +du cÅ“ur. + +Dans la chambre voisine, je trouvai Nanine endormie sur son ouvrage. Au +bruit de la porte, elle se réveilla et me demanda si sa maîtresse était +rentrée. + +--Non, mais, si elle rentre, vous lui direz que je n'ai pu résister à +mon inquiétude, et que je suis parti pour Paris. + +--À cette heure? + +--Oui. + +--Mais comment? Vous ne trouverez pas de voiture. + +--J'irai à pied. + +--Mais il pleut. + +--Que m'importe? + +--Madame va rentrer, ou, si elle ne rentre pas, il sera toujours temps, +au jour, d'aller voir ce qui l'a retenue. Vous allez vous faire +assassiner sur la route. + +--Il n'y a pas de danger, ma chère Nanine; à demain. + +La brave fille alla me chercher mon manteau, me le jeta sur les épaules, +m'offrit d'aller réveiller la mère Arnould, et de s'enquérir d'elle s'il +était possible d'avoir une voiture; mais je m'y opposai, convaincu que +je perdrais à cette tentative, peut-être infructueuse, plus de temps que +je n'en mettrais à faire la moitié du chemin. + +Puis j'avais besoin d'air et d'une fatigue physique qui épuisât la +surexcitation à laquelle j'étais en proie. + +Je pris la clef de l'appartement de la rue d'Antin, et après avoir dit +adieu à Nanine, qui m'avait accompagné jusqu'à la grille, je partis. + +Je me mis d'abord à courir, mais la terre était fraîchement mouillée, et +je me fatiguais doublement. Au bout d'une demi-heure de cette course, je +fus forcé de m'arrêter, j'étais en nage. Je repris haleine et je +continuai mon chemin. La nuit était si épaisse que je tremblais à chaque +instant de me heurter contre un des arbres de la route, lesquels, se +présentant brusquement à mes yeux, avaient l'air de grands fantômes +courant sur moi. + +Je rencontrai une ou deux voitures de rouliers que j'eus bientôt +laissées en arrière. + +Une calèche se dirigeait au grand trot du côté de Bougival. Au moment où +elle passait devant moi, l'espoir me vint que Marguerite était dedans. + +Je m'arrêtai en criant: «Marguerite! Marguerite!» + +Mais personne ne me répondit et la calèche continua sa route. Je la +regardai s'éloigner, et je repartis. + +Je mis deux heures pour arriver à la barrière de l'Etoile. + +La vue de Paris me rendit des forces, et je descendis en courant la +longue allée que j'avais parcourue tant de fois. + +Cette nuit-là personne n'y passait. + +On eût dit la promenade d'une ville morte. + +Le jour commençait à poindre. + +Quand j'arrivai à la rue d'Antin, la grande ville se remuait déjà un peu +avant de se réveiller tout à fait. + +Cinq heures sonnaient à l'église Saint-Roch au moment où j'entrais dans +la maison de Marguerite. + +Je jetai mon nom au portier, lequel avait reçu de moi assez de pièces de +vingt francs pour savoir que j'avais le droit de venir à cinq heures +chez mademoiselle Gautier. + +Je passai donc sans obstacle. + +J'aurais pu lui demander si Marguerite était chez elle, mais il eût pu +me répondre que non, et j'aimais mieux douter deux minutes de plus, car +en doutant j'espérais encore. + +Je prêtai l'oreille à la porte, tâchant de surprendre un bruit, un +mouvement. + +Rien. Le silence de la campagne semblait se continuer jusque-là . + +J'ouvris la porte, et j'entrai. + +Tous les rideaux étaient hermétiquement fermés. + +Je tirai ceux de la salle à manger, et je me dirigeai vers la chambre à +coucher dont je poussai la porte. + +Je sautai sur le cordon des rideaux et je le tirai violemment. + +Les rideaux s'écartèrent; un faible jour pénétra, je courus au lit. + +Il était vide! + +J'ouvris les portes les unes après les autres, je visitai toutes les +chambres. + +Personne. + +C'était à devenir fou. + +Je passai dans le cabinet de toilette, dont j'ouvris la fenêtre, et +j'appelai Prudence à plusieurs reprises. + +La fenêtre de madame Duvernoy resta fermée. + +Alors je descendis chez le portier, à qui je demandai si mademoiselle +Gautier était venue chez elle pendant le jour. + +--Oui, me répondit cet homme, avec madame Duvernoy. + +--Elle n'a rien dit pour moi? + +--Rien. + +--Savez-vous ce qu'elles ont fait ensuite? + +--Elles sont montées en voiture. + +--Quel genre de voiture? + +--Un coupé de maître. + +Qu'est-ce que tout cela voulait dire? + +Je sonnai à la porte voisine. + +--Où allez-vous, monsieur? me demanda le concierge après m'avoir ouvert. + +--Chez madame Duvernoy. + +--Elle n'est pas rentrée. + +--Vous en êtes sûr? + +--Oui, monsieur; voilà même une lettre qu'on a apportée pour elle hier +au soir et que je ne lui ai pas encore remise. + +Et le portier me montrait une lettre sur laquelle je jetai machinalement +les yeux. + +Je reconnus l'écriture de Marguerite. + +Je pris la lettre. + +L'adresse portait ces mots: + +«A madame Duvernoy, pour remettre à M. Duval.» + +--Cette lettre est pour moi, dis-je au portier, et je lui montrai +l'adresse. + +--C'est vous monsieur Duval? me répondit cet homme. + +--Oui. + +--Ah! je vous reconnais, vous venez souvent chez Madame Duvernoy. + +Une fois dans la rue, je brisai le cachet de cette lettre. + +La foudre fût tombée à mes pieds que je n'eusse pas été plus épouvanté +que je le fus par cette lecture. + +«À l'heure où vous lirez cette lettre, Armand, je serai déjà la +maîtresse d'un autre homme. Tout est donc fini entre nous. + +«Retournez auprès de votre père, mon ami, allez revoir votre sÅ“ur, jeune +fille chaste, ignorante de toutes nos misères, et auprès de laquelle +vous oublierez bien vite ce que vous aura fait souffrir cette fille +perdue que l'on nomme Marguerite Gautier, que vous avez bien voulu aimer +un instant, et qui vous doit les seuls moments heureux d'une vie qui, +elle l'espère, ne sera pas longue maintenant.» + +Quand j'eus lu le dernier mot, je crus que j'allais devenir fou. + +Un moment j'eus réellement peur de tomber sur le pavé de la rue. Un +nuage me passait sur les yeux, et le sang me battait dans les tempes. + +Enfin je me remis un peu, je regardai autour de moi, tout étonné de voir +la vie des autres se continuer sans s'arrêter à mon malheur. + +Je n'étais pas assez fort pour supporter seul le coup que Marguerite me +portait. + +Alors je me souvins que mon père était dans la même ville que moi, que +dans dix minutes je pourrais être auprès de lui, et que, quelle que fût +la cause de ma douleur, il la partagerait. + +Je courus comme un fou, comme un voleur, jusqu'à l'hôtel de Paris: je +trouvai la clef sur la porte de l'appartement de mon père. J'entrai. + +Il lisait. + +Au peu d'étonnement qu'il montra en me voyant paraître, on eût dit qu'il +m'attendait. + +Je me précipitai dans ses bras sans lui dire un mot, je lui donnai la +lettre de Marguerite, et, me laissant tomber devant son lit, je pleurai +à chaudes larmes. + + + + +Chapitre XXIII + + +Quand toutes les choses de la vie eurent repris leur cours, je ne pus +croire que le jour qui se levait ne serait pas semblable pour moi à ceux +qui l'avaient précédé. Il y avait des moments où je me figurais qu'une +circonstance, que je ne me rappelais pas, m'avait fait passer la nuit +hors de chez Marguerite, mais que, si je retournais à Bougival, j'allais +la retrouver inquiète, comme je l'avais été, et qu'elle me demanderait +qui m'avait ainsi retenu loin d'elle. + +Quand l'existence a contracté une habitude comme celle de cet amour, il +semble impossible que cette habitude se rompe sans briser en même temps +tous les autres ressorts de la vie. + +J'étais donc forcé de temps en temps de relire la lettre de Marguerite, +pour bien me convaincre que je n'avais pas rêvé. + +Mon corps, succombant sous la secousse morale, était incapable d'un +mouvement. L'inquiétude, la marche de la nuit, la nouvelle du matin +m'avaient épuisé. Mon père profita de cette prostration totale de mes +forces pour me demander la promesse formelle de partir avec lui. + +Je promis tout ce qu'il voulut. J'étais incapable de soutenir une +discussion, et j'avais besoin d'une affection réelle pour m'aider à +vivre après ce qui venait de se passer. + +J'étais trop heureux que mon père voulût bien me consoler d'un pareil +chagrin. + +Tout ce que je me rappelle, c'est que ce jour-là , vers cinq heures, il +me fit monter avec lui dans une chaise de poste. Sans me rien dire, il +avait fait préparer mes malles, les avait fait attacher avec les siennes +derrière la voiture, et il m'emmenait. + +Je ne sentis ce que je faisais que lorsque la ville eut disparu, et que +la solitude de la route me rappela le vide de mon cÅ“ur. + +Alors les larmes me reprirent. + +Mon père avait compris que des paroles, même de lui, ne me consoleraient +pas, et il me laissait pleurer sans me dire un mot, se contentant +parfois de me serrer la main, comme pour me rappeler que j'avais un ami +à côté de moi. + +La nuit, je dormis un peu. Je rêvai de Marguerite. + +Je me réveillai en sursaut, ne comprenant pas pourquoi j'étais dans une +voiture. + +Puis la réalité me revint à l'esprit et je laissai tomber ma tête sur ma +poitrine. + +Je n'osais entretenir mon père, je craignais toujours qu'il ne me dît: + +«Tu vois que j'avais raison quand je niais l'amour de cette femme.» + +Mais il n'abusa pas de son avantage, et nous arrivâmes à C... sans qu'il +m'eût dit autre chose que des paroles complètement étrangères à +l'événement qui m'avait fait partir. + +Quand j'embrassai ma sÅ“ur, je me rappelai les mots de la lettre de +Marguerite qui la concernaient, mais je compris tout de suite que, si +bonne qu'elle fût, ma sÅ“ur serait insuffisante à me faire oublier ma +maîtresse. + +La chasse était ouverte, mon père pensa qu'elle serait une distraction +pour moi. Il organisa donc des parties de chasse avec des voisins et des +amis. J'y allai sans répugnance comme sans enthousiasme, avec cette +sorte d'apathie qui était le caractère de toutes mes actions depuis mon +départ. + +Nous chassions au rabat. On me mettait à mon poste. Je posais mon fusil +désarmé à côté de moi, et je rêvais. + +Je regardais les nuages passer. Je laissais ma pensée errer dans les +plaines solitaires, et de temps en temps je m'entendais appeler par +quelque chasseur me montrant un lièvre à dix pas de moi. + +Aucun de ces détails n'échappait à mon père, et il ne se laissait pas +prendre à mon calme extérieur. Il comprenait bien que, si abattu qu'il +fût, mon cÅ“ur aurait quelque jour une réaction terrible, dangereuse +peut-être, et tout en évitant de paraître me consoler, il faisait son +possible pour me distraire. + +Ma sÅ“ur, naturellement, n'était pas dans la confidence de tous ces +événements, elle ne s'expliquait donc pas pourquoi, moi, si gai +autrefois, j'étais tout à coup devenu si rêveur et si triste. + +Parfois, surpris au milieu de ma tristesse par le regard inquiet de mon +père, je lui tendais la main et je serrais la sienne comme pour lui +demander tacitement pardon du mal que, malgré moi, je lui faisais. + +Un mois se passa ainsi, mais ce fut tout ce que je pus supporter. + +Le souvenir de Marguerite me poursuivait sans cesse. J'avais trop aimé +et j'aimais trop cette femme pour qu'elle pût me devenir indifférente +tout à coup. Il fallait ou que je l'aimasse ou que je la haïsse. Il +fallait surtout, quelque sentiment que j'eusse pour elle, que je la +revisse, et cela tout de suite. + +Ce désir entra dans mon esprit, et s'y fixa avec toute la violence de la +volonté qui reparaît enfin dans un corps inerte depuis longtemps. + +Ce n'était pas dans l'avenir, dans un mois, dans huit jours qu'il me +fallait Marguerite, c'était le lendemain même du jour où j'en avais eu +l'idée; et je vins dire à mon père que j'allais le quitter pour des +affaires qui me rappelaient à Paris, mais que je reviendrais +promptement. + +Il devina sans doute le motif qui me faisait partir, car il insista pour +que je restasse; mais, voyant que l'inexécution de ce désir, dans l'état +irritable où j'étais, pourrait avoir des conséquences fatales pour moi, +il m'embrassa, et me pria, presque avec des larmes, de revenir bientôt +auprès de lui. + +Je ne dormis pas avant d'être arrivé à Paris. + +Une fois arrivé, qu'allais-je faire? Je l'ignorais; mais il fallait +avant tout que je m'occupasse de Marguerite. + +J'allai chez moi m'habiller, et comme il faisait beau, et qu'il en était +encore temps, je me rendis aux Champs-Elysées. + +Au bout d'une demi-heure, je vis venir de loin, et du rond-point à la +place de la Concorde, la voiture de Marguerite. + +Elle avait racheté ses chevaux, car la voiture était telle qu'autrefois; +seulement elle n'était pas dedans. + +À peine avais-je remarqué cette absence, qu'en reportant les yeux autour +de moi, je vis Marguerite qui descendait à pied, accompagnée d'une femme +que je n'avais jamais vue auparavant. + +En passant à côté de moi, elle pâlit, et un sourire nerveux crispa ses +lèvres. Quant à moi un violent battement de cÅ“ur m'ébranla la poitrine; +mais je parvins à donner une expression froide à mon visage, et je +saluai froidement mon ancienne maîtresse, qui rejoignit presque aussitôt +sa voiture, dans laquelle elle monta avec son amie. + +Je connaissais Marguerite. Ma rencontre inattendue avait dû la +bouleverser. Sans doute elle avait appris mon départ, qui l'avait +tranquillisée sur la suite de notre rupture; mais me voyant revenir, et +se trouvant face à face avec moi, pâle comme je l'étais, elle avait +compris que mon retour avait un but, et elle devait se demander ce qui +allait avoir lieu. + +Si j'avais retrouvé Marguerite malheureuse, si, pour me venger d'elle, +j'avais pu venir à son secours, je lui aurais peut-être pardonné, et +n'aurais certainement pas songé à lui faire du mal; mais je la +retrouvais heureuse, en apparence du moins; un autre lui avait rendu le +luxe que je n'avais pu lui continuer; notre rupture, venue d'elle, +prenait par conséquent le caractère du plus bas intérêt; j'étais humilié +dans mon amour-propre comme dans mon amour, il fallait nécessairement +qu'elle payât ce que j'avais souffert. + +Je ne pouvais être indifférent à ce que faisait cette femme; par +conséquent, ce qui devait lui faire le plus de mal, c'était mon +indifférence; c'était donc ce sentiment-là qu'il fallait feindre, non +seulement à ses yeux, mais aux yeux des autres. + +J'essayai de me faire un visage souriant, et je me rendis chez Prudence. + +La femme de chambre alla m'annoncer et me fit attendre quelques instants +dans le salon. + +Madame Duvernoy parut enfin, et m'introduisit dans son boudoir; au +moment où je m'y asseyais, j'entendis ouvrir la porte du salon, et un +pas léger fit crier le parquet, puis la porte du carré fut fermée +violemment. + +--Je vous dérange? demandai-je à Prudence. + +--Pas du tout, Marguerite était là . Quand elle vous a entendu annoncer, +elle s'est sauvée: c'est elle qui vient de sortir. + +--Je lui fais donc peur maintenant? + +--Non, mais elle craint qu'il ne vous soit désagréable de la revoir. + +--Pourquoi donc? dis-je en faisant un effort pour respirer librement, +car l'émotion m'étouffait; la pauvre fille m'a quitté pour ravoir sa +voiture, ses meubles et ses diamants, elle a bien fait, et je ne dois +pas lui en vouloir. Je l'ai rencontrée aujourd'hui, continuai-je +négligemment. + +--Où? fit Prudence, qui me regardait et semblait se demander si cet +homme était bien celui qu'elle avait connu si amoureux. + +--Aux Champs-Elysées, elle était avec une autre femme fort jolie. Quelle +est cette femme? + +--Comment est-elle? + +--Une blonde, mince, portant des anglaises; des yeux bleus, très +élégante. + +--Ah! c'est Olympe; une très jolie fille, en effet. + +--Avec qui vit-elle? + +--Avec personne, avec tout le monde. + +--Et elle demeure? + +--Rue Tronchet, numéro... Ah çà , vous voulez lui faire la cour? + +--On ne sait pas ce qui peut arriver. + +--Et Marguerite? + +--Vous dire que je ne pense plus du tout à elle, ce serait mentir; mais +je suis de ces hommes avec qui la façon de rompre fait beaucoup. Or, +Marguerite m'a donné mon congé d'une façon si légère, que je me suis +trouvé bien sot d'en avoir été amoureux comme je l'ai été, car j'ai été +vraiment fort amoureux de cette fille. + +Vous devinez avec quel ton j'essayais de dire ces choses-là : l'eau me +coulait sur le front. + +--Elle vous aimait bien, allez, et elle vous aime toujours: la preuve, +c'est qu'après vous avoir rencontré aujourd'hui, elle est venue tout de +suite me faire part de cette rencontre. Quand elle est arrivée, elle +était toute tremblante, près de se trouver mal. + +--Eh bien, que vous a-t-elle dit? + +--Elle m'a dit: «Sans doute il viendra vous voir», et elle m'a priée +d'implorer de vous son pardon. + +--Je lui ai pardonné, vous pouvez le lui dire. C'est une bonne fille, +mais c'est une fille; et ce qu'elle m'a fait, je devais m'y attendre. Je +lui suis même reconnaissant de sa résolution, car aujourd'hui je me +demande à quoi nous aurait menés mon idée de vivre tout à fait avec +elle. C'était de la folie. + +--Elle sera bien contente en apprenant que vous avez pris votre parti de +la nécessité où elle se trouvait. Il était temps qu'elle vous quittât, +mon cher. Le gredin d'homme d'affaires à qui elle avait proposé de +vendre son mobilier avait été trouver ses créanciers pour leur demander +combien elle leur devait; ceux-ci avaient eu peur, et l'on allait vendre +dans deux jours. + +--Et maintenant, c'est payé? + +--À peu près. + +--Et qui a fait les fonds? + +--Le comte de N... Ah! mon cher! il y a des hommes faits exprès pour +cela. Bref, il a donné vingt mille francs; mais il en est arrivé à ses +fins. Il sait bien que Marguerite n'est pas amoureuse de lui, ce qui ne +l'empêche pas d'être très gentil pour elle. Vous avez vu, il lui a +racheté ses chevaux, il lui a retiré ses bijoux et lui donne autant +d'argent que le duc lui en donnait; si elle veut vivre tranquillement, +cet homme-là restera longtemps avec elle. + +--Et que fait-elle? Habite-t-elle tout à fait Paris? + +--Elle n'a jamais voulu retourner à Bougival depuis que vous êtes parti. +C'est moi qui suis allée y chercher toutes ses affaires, et même les +vôtres, dont j'ai fait un paquet que vous ferez prendre ici. Il y a +tout, excepté un petit portefeuille avec votre chiffre. Marguerite a +voulu le prendre et l'a chez elle. Si vous y tenez, je le lui +redemanderai. + +--Qu'elle le garde, balbutiai-je, car je sentais les larmes monter de +mon cÅ“ur à mes yeux au souvenir de ce village où j'avais été si heureux, +et à l'idée que Marguerite tenait à garder une chose qui venait de moi +et me rappelait à elle. + +Si elle était entrée à ce moment, mes résolutions de vengeance auraient +disparu et je serais tombé à ses pieds. + +--Du reste, reprit Prudence, je ne l'ai jamais vue comme elle est +maintenant: elle ne dort presque plus, elle court les bals, elle soupe, +elle se grise même. Dernièrement, après un souper, elle est restée huit +jours au lit; et quand le médecin lui a permis de se lever, elle a +recommencé, au risque d'en mourir. Irez-vous la voir? + +--À quoi bon? Je suis venu vous voir, vous, parce que vous avez été +toujours charmante pour moi, et que je vous connaissais avant de +connaître Marguerite. C'est à vous que je dois d'avoir été son amant, +comme c'est à vous que je dois de ne plus l'être, n'est-ce pas? + +--Ah! dame, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour qu'elle vous quittât, et +je crois que, plus tard, vous ne m'en voudrez pas. + +--Je vous en ai une double reconnaissance, ajoutai-je en me levant, car +j'avais du dégoût pour cette femme, à la voir prendre au sérieux tout ce +que je lui disais. + +--Vous vous en allez? + +--Oui. + +J'en savais assez. + +--Quand vous verra-t-on? + +--Bientôt. Adieu. + +--Adieu. + +Prudence me conduisit jusqu'à la porte, et je rentrai chez moi des +larmes de rage dans les yeux et un besoin de vengeance dans le cÅ“ur. + +Ainsi Marguerite était décidément une fille comme les autres; ainsi, cet +amour profond qu'elle avait pour moi n'avait pas lutté contre le désir +de reprendre sa vie passée, et contre le besoin d'avoir une voiture et +de faire des orgies. + +Voilà ce que je me disais au milieu de mes insomnies, tandis que, si +j'avais réfléchi aussi froidement que je l'affectais, j'aurais vu dans +cette nouvelle existence bruyante de Marguerite l'espérance pour elle de +faire taire une pensée continue, un souvenir incessant. + +Malheureusement, la passion mauvaise dominait en moi, et je ne cherchai +qu'un moyen de torturer cette pauvre créature. + +Oh! l'homme est bien petit et bien vil quand l'une de ses étroites +passions est blessée. + +Cette Olympe, avec qui je l'avais vue, était sinon l'amie de Marguerite, +du moins celle qu'elle fréquentait le plus souvent depuis son retour à +Paris. Elle allait donner un bal, et comme je supposais que Marguerite y +serait, je cherchai à me faire donner une invitation et je l'obtins. + +Quand, plein de mes douloureuses émotions, j'arrivai à ce bal, il était +déjà fort animé. On dansait, on criait même, et, dans un des quadrilles, +j'aperçus Marguerite dansant avec le comte de N..., lequel paraissait +tout fier de la montrer, et semblait dire à tout le monde: + +--Cette femme est à moi! + +J'allai m'adosser à la cheminée, juste en face de Marguerite, et je la +regardai danser. À peine m'eut-elle aperçu qu'elle se troubla. Je la vis +et je la saluai distraitement de la main et des yeux. + +Quand je songeais que après le bal, ce ne serait plus avec moi, mais +avec ce riche imbécile qu'elle s'en irait, quand je me représentais ce +qui vraisemblablement allait suivre leur retour chez elle, le sang me +montait au visage, et le besoin me venait de troubler leurs amours. + +Après la contredanse, j'allai saluer la maîtresse de la maison, qui +étalait aux yeux des invités des épaules magnifiques et la moitié d'une +gorge éblouissante. + +Cette fille-là était belle, et, au point de vue de la forme, plus belle +que Marguerite. Je le compris mieux encore à certains regards que +celle-ci jeta sur Olympe pendant que je lui parlais. L'homme qui serait +l'amant de cette femme pourrait être aussi fier que l'était M. de N..., +et elle était assez belle pour inspirer une passion égale à celle que +Marguerite m'avait inspirée. + +Elle n'avait pas d'amant à cette époque. Il ne serait pas difficile de +le devenir. Le tout était de montrer assez d'or pour se faire regarder. + +Ma résolution fut prise. Cette femme serait ma maîtresse. + +Je commençai mon rôle de postulant en dansant avec Olympe. + +Une demi-heure après, Marguerite, pâle comme une morte, mettait sa +pelisse et quittait le bal. + + + + +Chapitre XXIV + + +C'était déjà quelque chose, mais ce n'était pas assez. Je comprenais +l'empire que j'avais sur cette femme et j'en abusais lâchement. + +Quand je pense qu'elle est morte maintenant, je me demande si Dieu me +pardonnera jamais le mal que j'ai fait. + +Après le souper, qui fut des plus bruyants, on se mit à jouer. + +Je m'assis à côté d'Olympe et j'engageai mon argent avec tant de +hardiesse qu'elle ne pouvait s'empêcher d'y faire attention. En un +instant, je gagnai cent cinquante ou deux cents louis, que j'étalais +devant moi et sur lesquels elle fixait des yeux ardents. + +J'étais le seul que le jeu ne préoccupât point complètement et qui +s'occupât d'elle. Tout le reste de la nuit je gagnai, et ce fut moi qui +lui donnai de l'argent pour jouer, car elle avait perdu tout ce qu'elle +avait devant elle et probablement chez elle. + +À cinq heures du matin on partit. + +Je gagnais trois cents louis. + +Tous les joueurs étaient déjà en bas, moi seul étais resté en arrière +sans que l'on s'en aperçût, car je n'étais l'ami d'aucun de ces +messieurs. + +Olympe éclairait elle-même l'escalier et j'allais descendre comme les +autres, quand, revenant vers elle, je lui dis: + +--Il faut que je vous parle. + +--Demain, me dit-elle. + +--Non, maintenant. + +--Qu'avez-vous à me dire? + +--Vous le verrez. + +Et je rentrai dans l'appartement. + +--Vous avez perdu, lui dis-je? + +--Oui. + +--Tout ce que vous aviez chez vous? + +Elle hésita. + +--Soyez franche. + +--Eh bien, c'est vrai. + +--J'ai gagné trois cents louis, les voilà , si vous voulez me garder ici. + +Et, en même temps, je jetai l'or sur la table. + +--Et pourquoi cette proposition? + +--Parce que je vous aime, pardieu! + +--Non, mais parce que vous êtes amoureux de Marguerite et que vous +voulez vous venger d'elle en devenant mon amant. On ne trompe pas une +femme comme moi, mon cher ami; malheureusement je suis encore trop jeune +et trop belle pour accepter le rôle que vous me proposez. + +--Ainsi, vous refusez? + +--Oui. + +--Préférez-vous m'aimer pour rien? C'est moi qui n'accepterais pas +alors. Réfléchissez, ma chère Olympe; je vous aurais envoyé une personne +quelconque vous proposer ces trois cents louis de ma part aux conditions +que j'y mets, vous eussiez accepté. J'ai mieux aimé traiter directement +avec vous. Acceptez sans chercher les causes qui me font agir; +dites-vous que vous êtes belle, et qu'il n'y a rien d'étonnant que je +sois amoureux de vous. + +Marguerite était une fille entretenue comme Olympe, et cependant je +n'eusse jamais osé lui dire, la première fois que je l'avais vue, ce que +je venais de dire à cette femme. C'est que j'aimais Marguerite, c'est +que j'avais deviné en elle des instincts qui manquaient à cette autre +créature, et qu'au moment même où je proposais ce marché, malgré son +extrême beauté, celle avec qui j'allais le conclure me dégoûtait. + +Elle finit par accepter, bien entendu, et, à midi, je sortis de chez +elle son amant: mais je quittai son lit sans emporter le souvenir des +caresses et des mots d'amour qu'elle s'était crue obligée de me +prodiguer pour les six mille francs que je lui laissais. + +Et cependant on s'était ruiné pour cette femme-là . + +À compter de ce jour, je fis subir à Marguerite une persécution de tous +les instants. Olympe et elle cessèrent de se voir, vous comprenez +aisément pourquoi. Je donnai à ma nouvelle maîtresse une voiture, des +bijoux, je jouai, je fis enfin toutes les folies propres à un homme +amoureux d'une femme comme Olympe. Le bruit de ma nouvelle passion se +répandit aussitôt. + +Prudence elle-même s'y laissa prendre et finit par croire que j'avais +complètement oublié Marguerite. Celle-ci, soit qu'elle eût deviné le +motif qui me faisait agir, soit qu'elle se trompât comme les autres, +répondait par une grande dignité aux blessures que je lui faisais tous +les jours. Seulement elle paraissait souffrir, car partout où je la +rencontrais, je la revoyais toujours de plus en plus pâle, de plus en +plus triste. Mon amour pour elle, exalté à ce point qu'il se croyait +devenu de la haine, se réjouissait à la vue de cette douleur +quotidienne. Plusieurs fois, dans des circonstances où je fus d'une +cruauté infâme, Marguerite leva sur moi des regards si suppliants que je +rougissais du rôle que j'avais pris, et que j'étais près de lui en +demander pardon. + +Mais ces repentirs avaient la durée de l'éclair et Olympe, qui avait +fini par mettre toute espèce d'amour-propre de côté, et compris qu'en +faisant du mal à Marguerite, elle obtiendrait de moi tout ce qu'elle +voudrait, m'excitait sans cesse contre elle, et l'insultait chaque fois +qu'elle en trouvait l'occasion, avec cette persistante lâcheté de la +femme autorisée par un homme. + +Marguerite avait fini par ne plus aller ni au bal, ni au spectacle, dans +la crainte de nous y rencontrer, Olympe et moi. Alors les lettres +anonymes avaient succédé aux impertinences directes, et il n'y avait +honteuses choses que je n'engageasse ma maîtresse à raconter et que je +ne racontasse moi-même sur Marguerite. + +Il fallait être fou pour en arriver là . J'étais comme un homme qui, +s'étant grisé avec du mauvais vin, tombe dans une de ces exaltations +nerveuses où la main est capable d'un crime sans que la pensée y soit +pour quelque chose. Au milieu de tout cela, je souffrais le martyre. Le +calme sans dédain, la dignité sans mépris, avec lesquels Marguerite +répondait à toutes mes attaques, et qui à mes propres yeux la faisaient +supérieure à moi, m'irritaient encore contre elle. + +Un soir, Olympe était allée je ne sais où, et s'y était rencontrée avec +Marguerite, qui cette fois n'avait pas fait grâce à la sotte fille qui +l'insultait, au point que celle-ci avait été forcée de céder la place. +Olympe était rentrée furieuse, et l'on avait emporté Marguerite +évanouie. + +En rentrant, Olympe m'avait raconté ce qui s'était passé, m'avait dit +que Marguerite, la voyant seule, avait voulu se venger de ce qu'elle +était ma maîtresse, et qu'il fallait que je lui écrivisse de respecter, +moi absent ou non, la femme que j'aimais. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que j'y consentis, et que tout ce que je +pus trouver d'amer, de honteux et de cruel, je le mis dans cette épître +que j'envoyai le jour même à son adresse. + +Cette fois le coup était trop fort pour que la malheureuse le supportât +sans rien dire. + +Je me doutais bien qu'une réponse allait m'arriver; aussi étais-je +résolu à ne pas sortir de chez moi de tout le jour. + +Vers deux heures on sonna et je vis entrer Prudence. + +J'essayai de prendre un air indifférent pour lui demander à quoi je +devais sa visite; mais ce jour-là madame Duvernoy n'était pas rieuse, et +d'un ton sérieusement ému elle me dit que, depuis mon retour, +c'est-à -dire depuis trois semaines environ, je n'avais pas laissé +échapper une occasion de faire de la peine à Marguerite; qu'elle en +était malade, et que la scène de la veille et ma lettre du matin +l'avaient mise dans son lit. + +Bref, sans me faire de reproches, Marguerite m'envoyait demander grâce, +en me faisant dire qu'elle n'avait plus la force morale ni la force +physique de supporter ce que je lui faisais. + +--Que mademoiselle Gautier, dis-je à Prudence, me congédie de chez elle, +c'est son droit, mais qu'elle insulte une femme que j'aime, sous +prétexte que cette femme est ma maîtresse, c'est ce que je ne permettrai +jamais. + +--Mon ami, me fit Prudence, vous subissez l'influence d'une fille sans +cÅ“ur et sans esprit; vous en êtes amoureux, il est vrai, mais ce n'est +pas une raison pour torturer une femme qui ne peut se défendre. + +--Que mademoiselle Gautier m'envoie son comte de N..., et la partie sera +égale. + +--Vous savez bien qu'elle ne le fera pas. Ainsi, mon cher Armand, +laissez-la tranquille; si vous la voyiez, vous auriez honte de la façon +dont vous vous conduisez avec elle. Elle est pâle, elle tousse, elle +n'ira pas loin maintenant. + +Et Prudence me tendit la main en ajoutant: + +--Venez la voir, votre visite la rendra bien heureuse. + +--Je n'ai pas envie de rencontrer M. de N... + +--M. de N... n'est jamais chez elle. Elle ne peut le souffrir. + +--Si Marguerite tient à me voir, elle sait où je demeure, qu'elle +vienne, mais moi je ne mettrai pas les pieds rue d'Antin. + +--Et vous la recevrez bien? + +--Parfaitement. + +--Eh bien, je suis sûre qu'elle viendra. + +--Qu'elle vienne. + +--Sortirez-vous aujourd'hui? + +--Je serai chez moi toute la soirée. + +--Je vais le lui dire. + +Prudence partit. + +Je n'écrivis même pas à Olympe que je n'irais pas la voir. Je ne me +gênais pas avec cette fille. À peine si je passais une nuit avec elle +par semaine. + +Elle s'en consolait, je crois, avec un acteur de je ne sais quel théâtre +du boulevard. + +Je sortis pour dîner et je rentrai presque immédiatement. Je fis faire +du feu partout et je donnai congé à Joseph. + +Je ne pourrais pas vous rendre compte des impressions diverses qui +m'agitèrent pendant une heure d'attente; mais, lorsque vers neuf heures +j'entendis sonner, elles se résumèrent en une émotion telle, qu'en +allant ouvrir la porte je fus forcé de m'appuyer contre le mur pour ne +pas tomber. + +Heureusement l'antichambre était dans la demi-teinte, et l'altération de +mes traits était moins visible. + +Marguerite entra. + +Elle était tout en noir et voilée. À peine si je reconnaissais son +visage sous la dentelle. + +Elle passa dans le salon et releva son voile. + +Elle était pâle comme le marbre. + +--Me voici, Armand, dit-elle; vous avez désiré me voir, je suis venue. + +Et laissant tomber sa tête dans ses deux mains, elle fondit en larmes. + +Je m'approchai d'elle. + +--Qu'avez-vous, lui dis-je d'une voix altérée. + +Elle me serra la main sans me répondre, car les larmes voilaient encore +sa voix. Mais quelques instants après, ayant repris un peu de calme, +elle me dit: + +--Vous m'avez fait bien du mal, Armand, et moi je ne vous ai rien fait. + +--Rien? répliquai-je avec un sourire amer. + +--Rien que ce que les circonstances m'ont forcée à vous faire. + +Je ne sais pas si de votre vie vous avez éprouvé ou si vous éprouverez +jamais ce que je ressentais à la vue de Marguerite. + +La dernière fois qu'elle était venue chez moi, elle s'était assise à la +place où elle venait de s'asseoir; seulement, depuis cette époque, elle +avait été la maîtresse d'un autre; d'autres baisers que les miens +avaient touché ses lèvres, auxquelles, malgré moi, tendaient les +miennes, et pourtant je sentais que j'aimais cette femme autant et +peut-être plus que je ne l'avais jamais aimée. + +Cependant il était difficile pour moi d'entamer la conversation sur le +sujet qui l'amenait. Marguerite le comprit sans doute, car elle reprit: + +--Je viens vous ennuyer, Armand, parce que j'ai deux choses à vous +demander: pardon de ce que j'ai dit hier à Mademoiselle Olympe, et grâce +de ce que vous êtes peut-être prêt à me faire encore. Volontairement ou +non, depuis votre retour, vous m'avez fait tant de mal, que je serais +incapable maintenant de supporter le quart des émotions que j'ai +supportées jusqu'à ce matin. Vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas? et +vous comprendrez qu'il y a pour un homme de cÅ“ur de plus nobles choses à +faire que de se venger d'une femme malade et triste comme je le suis. +Tenez, prenez ma main. J'ai la fièvre, j'ai quitté mon lit pour venir +vous demander, non pas votre amitié, mais votre indifférence. + +En effet, je pris la main de Marguerite. Elle était brûlante, et la +pauvre femme frissonnait sous son manteau de velours. + +Je roulai auprès du feu le fauteuil dans lequel elle était assise. + +--Croyez-vous donc que je n'ai pas souffert, repris-je, la nuit où, +après vous avoir attendue à la campagne, je suis venu vous chercher à +Paris, où je n'ai trouvé que cette lettre qui a failli me rendre fou? +Comment avez-vous pu me tromper, Marguerite, moi qui vous aimais tant! + +--Ne parlons pas de cela, Armand, je ne suis pas venue pour en parler. +J'ai voulu vous voir autrement qu'en ennemi, voilà tout, et j'ai voulu +vous serrer encore une fois la main. Vous avez une maîtresse jeune, +jolie, que vous aimez, dit-on: soyez heureux avec elle et oubliez-moi. + +--Et vous, vous êtes heureuse, sans doute? + +--Ai-je le visage d'une femme heureuse, Armand? Ne raillez pas ma +douleur, vous qui savez mieux que personne quelles en sont la cause et +l'étendue. + +--Il ne dépendait que de vous de n'être jamais malheureuse; si toutefois +vous l'êtes comme vous le dites. + +--Non, mon ami, les circonstances ont été plus fortes que ma volonté. +J'ai obéi, non pas à mes instincts de fille, comme vous paraissez le +dire, mais à une nécessité sérieuse et à des raisons que vous saurez un +jour, et qui vous feront me pardonner. + +--Pourquoi ne me dites-vous pas ces raisons aujourd'hui? + +--Parce qu'elles ne rétabliraient pas un rapprochement impossible entre +nous, et qu'elles vous éloigneraient peut-être de gens dont vous ne +devez pas vous éloigner. + +--Quelles sont ces gens? + +--Je ne puis vous le dire. + +--Alors, vous mentez. + +Marguerite se leva et se dirigea vers la porte. + +Je ne pouvais assister à cette muette et expressive douleur sans en être +ému, quand je comparais en moi-même cette femme pâle et pleurante à +cette fille folle qui s'était moquée de moi à l'Opéra-Comique. + +--Vous ne vous en irez pas, dis-je en me mettant devant la porte. + +--Pourquoi? + +--Parce que, malgré ce que tu m'as fait, je t'aime toujours et que je +veux te garder ici. + +--Pour me chasser demain, n'est-ce pas? Non, c'est impossible! Nos deux +destinées sont séparées, n'essayons pas de les réunir; vous me +mépriseriez peut-être, tandis que maintenant vous ne pouvez que me haïr. + +--Non, Marguerite, m'écriai-je en sentant tout mon amour et tous mes +désirs se réveiller au contact de cette femme. Non, j'oublierai tout, et +nous serons heureux comme nous nous étions promis de l'être. + +Marguerite secoua la tête en signe de doute, et dit: + +--Ne suis-je pas votre esclave, votre chien? Faites de moi ce que vous +voudrez, prenez-moi, je suis à vous. + +Et, ôtant son manteau et son chapeau, elle les jeta sur le canapé et se +mit à dégrafer brusquement le corsage de sa robe, car, par une de ces +réactions si fréquentes de sa maladie, le sang lui montait du cÅ“ur à la +tête et l'étouffait. + +Une toux sèche et rauque s'ensuivit. + +--Faites dire à mon cocher, reprit-elle, de reconduire ma voiture. + +Je descendis moi-même congédier cet homme. + +Quand je rentrai, Marguerite était étendue devant le feu, et ses dents +claquaient de froid. + +Je la pris dans mes bras, je la déshabillai sans qu'elle fît un +mouvement, et je la portai toute glacée dans mon lit. + +Alors je m'assis auprès d'elle et j'essayai de la réchauffer sous mes +caresses. Elle ne me disait pas une parole, mais elle me souriait. + +Oh! ce fut une nuit étrange. Toute la vie de Marguerite semblait être +passée dans les baisers dont elle me couvrait, et je l'aimais tant, +qu'au milieu des transports de son amour fiévreux, je me demandais si je +n'allais pas la tuer pour qu'elle n'appartînt jamais à un autre. + +Un mois d'un amour comme celui-là , et de corps comme de cÅ“ur, on ne +serait plus qu'un cadavre. + +Le jour nous trouva éveillés tous deux. + +Marguerite était livide. Elle ne disait pas une parole. De grosses +larmes coulaient de temps en temps de ses yeux et s'arrêtaient sur sa +joue, brillantes comme des diamants. Ses bras épuisés s'ouvraient de +temps en temps pour me saisir, et retombaient sans force sur le lit. + +Un moment je crus que je pourrais oublier ce qui s'était passé depuis +mon départ de Bougival, et je dis à Marguerite: + +--Veux-tu que nous partions, que nous quittions Paris? + +--Non, non, me dit-elle presque avec effroi, nous serions trop +malheureux, je ne puis plus servir à ton bonheur, mais tant qu'il me +restera un souffle, je serai l'esclave de tes caprices. À quelque heure +du jour ou de la nuit que tu me veuilles, viens, je serai à toi; mais +n'associe plus ton avenir au mien, tu serais trop malheureux et tu me +rendrais trop malheureuse. + +«Je suis encore pour quelque temps une jolie fille, profites-en, mais ne +me demande pas autre chose. + +Quand elle fut partie, je fus épouvanté de la solitude dans laquelle +elle me laissait. Deux heures après son départ, j'étais encore assis sur +le lit qu'elle venait de quitter, regardant l'oreiller qui gardait les +plis de sa forme, et me demandant ce que j'allais devenir entre mon +amour et ma jalousie. + +À cinq heures, sans savoir ce que j'y allais faire, je me rendis rue +d'Antin. + +Ce fut Nanine qui m'ouvrit. + +--Madame ne peut pas vous recevoir, me dit-elle avec embarras. + +--Pourquoi? + +--Parce que M. le comte de N... est là , et qu'il a entendu que je ne +laisse entrer personne. + +--C'est juste, balbutiai-je, j'avais oublié. + +Je rentrai chez moi comme un homme ivre, et savez-vous ce que je fis +pendant la minute de délire jaloux qui suffisait à l'action honteuse que +j'allais commettre, savez-vous ce que je fis? Je me dis que cette femme +se moquait de moi, je me la représentais dans son tête-à -tête inviolable +avec le comte, répétant les mêmes mots qu'elle m'avait dits la nuit, et +prenant un billet de cinq cents francs, je le lui envoyai avec ces mots: + +«Vous êtes partie si vite ce matin, que j'ai oublié de vous payer. + +«Voici le prix de votre nuit.» + +Puis, quand cette lettre fut portée, je sortis comme pour me soustraire +au remords instantané de cette infamie. + +J'allai chez Olympe, que je trouvai essayant des robes, et qui, lorsque +nous fûmes seuls, me chanta des obscénités pour me distraire. + +Celle-là était bien le type de la courtisane sans honte, sans cÅ“ur et +sans esprit, pour moi du moins, car peut-être un homme avait-il fait +avec elle le rêve que j'avais fait avec Marguerite. + +Elle me demanda de l'argent, je lui en donnai, et libre alors de m'en +aller, je rentrai chez moi. + +Marguerite ne m'avait pas répondu. + +Il est inutile que je vous dise dans quelle agitation je passai la +journée du lendemain. + +À six heures et demie, un commissionnaire apporta une enveloppe +contenant ma lettre et le billet de cinq cents francs, pas un mot de +plus. + +--Qui vous a remis cela? dis-je à cet homme. + +--Une dame qui partait avec sa femme de chambre dans la malle de +Boulogne, et qui m'a recommandé de ne l'apporter que lorsque la voiture +serait hors de la cour. + +Je courus chez Marguerite. + +--Madame est partie pour l'Angleterre aujourd'hui à six heures, me +répondit le portier. + +Rien ne me retenait plus à Paris, ni haine ni amour. J'étais épuisé par +toutes ces secousses. Un de mes amis allait faire un voyage en Orient; +j'allai dire à mon père le désir que j'avais de l'accompagner; mon père +me donna des traites, des recommandations, et huit ou dix jours après je +m'embarquai à Marseille. + +Ce fut à Alexandrie que j'appris par un attaché de l'ambassade, que +j'avais vu quelquefois chez Marguerite, la maladie de la pauvre fille. + +Je lui écrivis alors la lettre à laquelle elle a fait la réponse que +vous connaissez et que je reçus à Toulon. + +Je partis aussitôt, et vous savez le reste. + +Maintenant, il ne vous reste plus qu'à lire les quelques feuilles que +Julie Duprat m'a remises et qui sont le complément indispensable de ce +que je viens de vous raconter. + + + + +Chapitre XXV + + +Armand, fatigué de ce long récit souvent interrompu par ses larmes, posa +ses deux mains sur son front et ferma les yeux, soit pour penser, soit +pour essayer de dormir, après m'avoir donné les pages écrites de la main +de Marguerite. + +Quelques instants après, une respiration un peu plus rapide me prouvait +qu'Armand dormait, mais de ce sommeil léger que le moindre bruit fait +envoler. + +Voici ce que je lus, et que je transcris sans ajouter ni retrancher +aucune syllabe: + +«C'est aujourd'hui le 15 décembre. Je suis souffrante depuis trois ou +quatre jours. Ce matin j'ai pris le lit; le temps est sombre, je suis +triste; personne n'est auprès de moi, je pense à vous, Armand. Et vous, +où êtes-vous à l'heure où j'écris ces lignes? Loin de Paris, bien loin, +m'a-t-on dit, et peut-être avez-vous déjà oublié Marguerite. Enfin, +soyez heureux, vous à qui je dois les seuls moments de joie de ma vie. + +«Je n'avais pu résister au désir de vous donner l'explication de ma +conduite, et je vous avais écrit une lettre; mais écrite par une fille +comme moi, une pareille lettre peut être regardée comme un mensonge, à +moins que la mort ne la sanctifie de son autorité, et qu'au lieu d'être +une lettre, elle ne soit une confession. + +«Aujourd'hui, je suis malade; je puis mourir de cette maladie, car j'ai +toujours eu le pressentiment que je mourrais jeune. Ma mère est morte de +la poitrine, et la façon dont j'ai vécu jusqu'à présent n'a pu +qu'empirer cette affection, le seul héritage qu'elle m'ait laissé; mais +je ne veux pas mourir sans que vous sachiez bien à quoi vous en tenir +sur moi, si toutefois, lorsque vous reviendrez, vous vous inquiétez +encore de la pauvre fille que vous aimiez avant de partir. + +«Voici ce que contenait cette lettre, que je serai heureuse de récrire, +pour me donner une nouvelle preuve de ma justification: vous vous +rappelez, Armand, comment l'arrivée de votre père nous surprit à +Bougival; vous vous souvenez de la terreur involontaire que cette +arrivée me causa, de la scène qui eut lieu entre vous et lui et que vous +me racontâtes le soir. + +«Le lendemain, pendant que vous étiez à Paris et que vous attendiez +votre père qui ne rentrait pas, un homme se présentait chez moi, et me +remettait une lettre de M. Duval. + +«Cette lettre, que je joins à celle-ci, me priait, dans les termes les +plus graves, de vous éloigner le lendemain sous un prétexte quelconque +et de recevoir votre père; il avait à me parler et me recommandait +surtout de ne vous rien dire de sa démarche. + +«Vous savez avec quelle insistance je vous conseillai à votre retour +d'aller de nouveau à Paris le lendemain. + +«Vous étiez parti depuis une heure quand votre père se présenta. Je vous +fais grâce de l'impression que me causa son visage sévère. Votre père +était imbu des vieilles théories, qui veulent que toute courtisane soit +un être sans cÅ“ur, sans raison, une espèce de machine à prendre de l'or, +toujours prête, comme les machines de fer, à broyer la main qui lui tend +quelque chose, et à déchirer sans pitié, sans discernement celui qui la +fait vivre et agir. + +«Votre père m'avait écrit une lettre très convenable pour que je +consentisse à le recevoir; il ne se présenta pas tout à fait comme il +avait écrit. Il y eut assez de hauteur, d'impertinence et même de +menaces, dans ses premières paroles, pour que je lui fisse comprendre +que j'étais chez moi et que je n'avais de compte à lui rendre de ma vie +qu'à cause de la sincère affection que j'avais pour son fils. + +«M. Duval se calma un peu, et se mit cependant à me dire qu'il ne +pouvait souffrir plus longtemps que son fils se ruinât pour moi; que +j'étais belle, il est vrai, mais que, si belle que je fusse, je ne +devais pas me servir de ma beauté pour perdre l'avenir d'un jeune homme +par des dépenses comme celles que je faisais. + +«À cela, il n'y avait qu'une chose à répondre, n'est-ce pas? C'était de +montrer les preuves que depuis que j'étais votre maîtresse, aucun +sacrifice ne m'avait coûté pour vous rester fidèle sans vous demander +plus d'argent que vous ne pouviez en donner. Je montrai les +reconnaissances du Mont-de-Piété, les reçus des gens à qui j'avais vendu +les objets que je n'avais pu engager, je fis part à votre père de ma +résolution de me défaire de mon mobilier pour payer mes dettes, et pour +vivre avec vous sans vous être une charge trop lourde. Je lui racontai +notre bonheur, la révélation que vous m'aviez donnée d'une vie plus +tranquille et plus heureuse, et il finit par se rendre à l'évidence, et +me tendre la main, en me demandant pardon de la façon dont il s'était +présenté d'abord. + +«Puis il me dit: + +«--Alors, madame, ce n'est plus par des remontrances et des menaces, +mais par des prières, que j'essayerai d'obtenir de vous un sacrifice +plus grand que tous ceux que vous avez encore faits pour mon fils. + +«Je tremblai à ce préambule. + +«Votre père se rapprocha de moi, me prit les deux mains et continua d'un +ton affectueux:» + +«--Mon enfant, ne prenez pas en mauvaise part ce que je vais vous dire; +comprenez seulement que la vie a parfois des nécessités cruelles pour le +cÅ“ur, mais qu'il faut s'y soumettre. Vous êtes bonne, et votre âme a des +générosités inconnues à bien des femmes qui peut-être vous méprisent et +ne vous valent pas. Mais songez qu'à côté de la maîtresse, il y a la +famille; qu'outre l'amour, il y a les devoirs; qu'à l'âge des passions +succède l'âge où l'homme, pour être respecté, a besoin d'être solidement +assis dans une position sérieuse. Mon fils n'a pas de fortune, et +cependant il est prêt à vous abandonner l'héritage de sa mère. S'il +acceptait de vous le sacrifice que vous êtes sur le point de faire, il +serait de son honneur et de sa dignité de vous faire en échange cet +abandon qui vous mettrait toujours à l'abri d'une adversité complète. +Mais ce sacrifice, il ne peut l'accepter, parce que le monde, qui ne +vous connaît pas, donnerait à ce consentement une cause déloyale qui ne +doit pas atteindre le nom que nous portons. On ne regarderait pas si +Armand vous aime, si vous l'aimez, si ce double amour est un bonheur +pour lui et une réhabilitation pour vous; on ne verrait qu'une chose, +c'est qu'Armand Duval a souffert qu'une fille entretenue--pardonnez-moi, +mon enfant, tout ce que je suis forcé de vous dire--vendît pour lui ce +qu'elle possédait. Puis le jour des reproches et des regrets arriverait, +soyez-en sûre, pour vous comme pour les autres, et vous porteriez tous +deux une chaîne que vous ne pourriez briser. Que feriez-vous alors? +Votre jeunesse serait perdue, l'avenir de mon fils serait détruit; et +moi, son père, je n'aurais que de l'un de mes enfants la récompense que +j'attends des deux. + +«Vous êtes jeune, vous êtes belle, la vie vous consolera; vous êtes +noble, et le souvenir d'une bonne action rachètera pour vous bien des +choses passées. Depuis six mois qu'il vous connaît, Armand m'oublie. +Quatre fois je lui ai écrit sans qu'il songeât une fois à me répondre. +J'aurais pu mourir sans qu'il le sût! + +«Quelle que soit votre résolution de vivre autrement que vous n'avez +vécu, Armand qui vous aime ne consentira pas à la réclusion à laquelle +sa modeste position vous condamnerait, et qui n'est pas faite pour votre +beauté. Qui sait ce qu'il ferait alors! Il a joué, je l'ai su; sans vous +en rien dire, je le sais encore; mais, dans un moment d'ivresse, il eût +pu perdre une partie de ce que j'amasse, depuis bien des années, pour la +dot de ma fille, pour lui, et pour la tranquillité de mes vieux jours. +Ce qui eût pu arriver peut arriver encore. + +«Êtes-vous sûre, en outre, que la vie que vous quitteriez pour lui ne +vous attirerait pas de nouveau? Êtes-vous sûre, vous qui l'avez aimé, de +n'en point aimer un autre? Ne souffrirez-vous pas enfin des entraves que +votre liaison mettra dans la vie de votre amant, et dont vous ne pourrez +peut-être pas le consoler, si, avec l'âge, des idées d'ambition +succèdent à des rêves d'amour? Réfléchissez à tout cela, madame: vous +aimez Armand, prouvez-le-lui par le seul moyen qui vous reste de le lui +prouver encore: en faisant à son avenir le sacrifice de votre amour. +Aucun malheur n'est encore arrivé, mais il en arriverait, et peut-être +de plus grands que ceux que je prévois. Armand peut devenir jaloux d'un +homme qui vous a aimée; il peut le provoquer, il peut se battre, il peut +être tué enfin, et songez à ce que vous souffririez devant ce père qui +vous demanderait compte de la vie de son fils. + +«Enfin, mon enfant, sachez tout, car je ne vous ai pas tout dit, sachez +donc ce qui m'amenait à Paris. J'ai une fille, je viens de vous le dire, +jeune, belle, pure comme un ange. Elle aime, et elle aussi elle a fait +de cet amour le rêve de sa vie. J'avais écrit tout cela à Armand, mais +tout occupé de vous, il ne m'a pas répondu. Eh bien, ma fille va se +marier. Elle épouse l'homme qu'elle aime, elle entre dans une famille +honorable qui veut que tout soit honorable dans la mienne. La famille de +l'homme qui doit devenir mon gendre a appris comment Armand vit à Paris, +et m'a déclaré reprendre sa parole si Armand continue cette vie. +L'avenir d'une enfant qui ne vous a rien fait, et qui a le droit de +compter sur l'avenir, est entre vos mains. + +«Avez-vous le droit et vous sentez-vous la force de le briser? Au nom de +votre amour et de votre repentir, Marguerite, accordez-moi le bonheur de +ma fille. + +«Je pleurais silencieusement, mon ami, devant toutes ces réflexions que +j'avais faites bien souvent, et qui, dans la bouche de votre père, +acquéraient encore une plus sérieuse réalité. Je me disais tout ce que +votre père n'osait pas me dire, et ce qui vingt fois lui était venu sur +les lèvres: que je n'étais après tout qu'une fille entretenue, et que +quelque raison que je donnasse à notre liaison, elle aurait toujours +l'air d'un calcul; que ma vie passée ne me laissait aucun droit de rêver +un pareil avenir, et que j'acceptais des responsabilités auxquelles mes +habitudes et ma réputation ne donnaient aucune garantie. Enfin, je vous +aimais, Armand. La manière paternelle dont me parlait M. Duval, les +chastes sentiments qu'il évoquait en moi, l'estime de ce vieillard loyal +que j'allais conquérir, la vôtre que j'étais sûre d'avoir plus tard, +tout cela éveillait en mon cÅ“ur de nobles pensées qui me relevaient à +mes propres yeux, et faisaient parler de saintes vanités, inconnues +jusqu'alors. Quand je songeais qu'un jour ce vieillard, qui m'implorait +pour l'avenir de son fils, dirait à sa fille de mêler mon nom à ses +prières, comme le nom d'une mystérieuse amie, je me transformais et +j'étais fière de moi. + +«L'exaltation du moment exagérait peut-être la vérité de ces +impressions; mais voilà ce que j'éprouvais, ami, et ces sentiments +nouveaux faisaient taire les conseils que me donnait le souvenir des +jours heureux passés avec vous.» + +«--C'est bien, monsieur, dis-je à votre père en essuyant mes larmes. +Croyez-vous que j'aime votre fils? + +«--Oui, me dit M. Duval. + +«--D'un amour désintéressé? + +«--Oui. + +«--Croyez-vous que j'avais fait de cet amour l'espoir, le rêve et le +pardon de ma vie? + +«--Fermement. + +«--Eh bien, monsieur, embrassez-moi une fois comme vous embrasseriez +votre fille, et je vous jure que ce baiser, le seul vraiment chaste que +j'aie reçu, me fera forte contre mon amour, et qu'avant huit jours votre +fils sera retourné auprès de vous, peut-être malheureux pour quelque +temps, mais guéri pour jamais. + +«--Vous êtes une noble fille, répliqua votre père en m'embrassant sur le +front, et vous tentez une chose dont Dieu vous tiendra compte; mais je +crains bien que vous n'obteniez rien de mon fils. + +«--Oh! soyez tranquille, monsieur, il me haïra. + +«Il fallait entre nous une barrière infranchissable, pour l'un comme +pour l'autre. + +«J'écrivis à Prudence que j'acceptais les propositions de M. le comte de +N..., et qu'elle allât lui dire que je souperais avec elle et lui. + +«Je cachetai la lettre, et sans lui dire ce qu'elle renfermait, je priai +votre père de la faire remettre à son adresse en arrivant à Paris. + +«Il me demanda néanmoins ce qu'elle contenait. + +«--C'est le bonheur de votre fils, lui répondis-je. + +«Votre père m'embrassa une dernière fois. Je sentis sur mon front deux +larmes de reconnaissance qui furent comme le baptême de mes fautes +d'autrefois, et au moment où je venais de consentir à me livrer à un +autre homme, je rayonnai d'orgueil en songeant à ce que je rachetais par +cette nouvelle faute. + +«C'était bien naturel, Armand; vous m'aviez dit que votre père était le +plus honnête homme que l'on pût rencontrer. + +«M. Duval remonta en voiture et partit. + +«Cependant j'étais femme, et quand je vous revis, je ne pus m'empêcher +de pleurer, mais je ne faiblis pas. + +«Ai-je bien fait? Voilà ce que je me demande aujourd'hui que j'entre +malade dans un lit que je ne quitterai peut-être que morte. + +«Vous avez été témoin de ce que j'éprouvais à mesure que l'heure de +notre inévitable séparation approchait; votre père n'était plus là pour +me soutenir, et il y eut un moment où je fus bien près de tout vous +avouer, tant j'étais épouvantée de l'idée que vous alliez me haïr et me +mépriser. + +«Une chose que vous ne croirez peut-être pas, Armand, c'est que je priai +Dieu de me donner de la force, et ce qui prouve qu'il acceptait mon +sacrifice, c'est qu'il me donna cette force que j'implorais. + +«À ce souper, j'eus besoin d'aide encore, car je ne voulais pas savoir +ce que j'allais faire, tant je craignais que le courage ne me manquât! + +«Qui m'eût dit, à moi, Marguerite Gautier, que je souffrirais tant à la +seule pensée d'un nouvel amant? + +«Je bus pour oublier, et quand je me réveillai le lendemain, j'étais +dans le lit du comte. + +«Voilà la vérité tout entière, ami, jugez et pardonnez-moi, comme je +vous ai pardonné tout le mal que vous m'avez fait depuis ce jour.» + + + + +Chapitre XXVI + + +«Ce qui suivit cette nuit fatale, vous le savez aussi bien que moi, mais +ce que vous ne savez pas, ce que vous ne pouvez pas soupçonner, c'est ce +que j'ai souffert depuis notre séparation. + +«J'avais appris que votre père vous avait emmené, mais je me doutais +bien que vous ne pourriez pas vivre longtemps loin de moi, et le jour où +je vous rencontrai aux Champs-Elysées, je fus émue, mais non étonnée. + +«Alors commença cette série de jours dont chacun m'apporta une nouvelle +insulte de vous, insulte que je recevais presque avec joie, car outre +qu'elle était la preuve que vous m'aimiez toujours, il me semblait que, +plus vous me persécuteriez, plus je grandirais à vos yeux le jour où +vous sauriez la vérité. + +«Ne vous étonnez pas de ce martyre joyeux, Armand, l'amour que vous +aviez eu pour moi avait ouvert mon cÅ“ur à de nobles enthousiasmes. + +«Cependant je n'avais pas été tout de suite aussi forte. + +«Entre l'exécution du sacrifice que je vous avais fait et votre retour, +un temps assez long s'était écoulé pendant lequel j'avais eu besoin +d'avoir recours à des moyens physiques pour ne pas devenir folle et pour +m'étourdir sur la vie dans laquelle je me rejetais. Prudence vous a dit, +n'est-ce pas, que j'étais de toutes les fêtes, de tous les bals, de +toutes les orgies? + +«J'avais comme l'espérance de me tuer rapidement, à force d'excès, et, +je crois, cette espérance ne tardera pas à se réaliser. Ma santé +s'altéra nécessairement de plus en plus, et le jour où j'envoyai madame +Duvernoy vous demander grâce, j'étais épuisée de corps et d'âme. + +«Je ne vous rappellerai pas, Armand, de quelle façon vous avez +récompensé la dernière preuve d'amour que je vous ai donnée, et par quel +outrage vous avez chassé de Paris la femme qui, mourante, n'avait pu +résister à votre voix quand vous lui demandiez une nuit d'amour, et qui, +comme une insensée, a cru, un instant, qu'elle pourrait ressouder le +passé et le présent. Vous aviez le droit de faire ce que vous avez fait, +Armand: on ne m'a pas toujours payé mes nuits aussi cher! + +«J'ai tout laissé alors! Olympe m'a remplacée auprès de M. de N... et +s'est chargée, m'a-t-on dit, de lui apprendre le motif de mon départ. Le +comte de G... était à Londres. C'est un de ces hommes qui, ne donnant à +l'amour avec les filles comme moi que juste assez d'importance pour +qu'il soit un passe-temps agréable, restent les amis des femmes qu'ils +ont eues et n'ont pas de haine, n'ayant jamais eu de jalousie; c'est +enfin un de ces grands seigneurs qui ne nous ouvrent qu'un côté de leur +cÅ“ur, mais qui nous ouvrent les deux côtés de leur bourse. C'est à lui +que je pensai tout de suite. J'allai le rejoindre. Il me reçut à +merveille, mais il était là -bas l'amant d'une femme du monde, et +craignait de se compromettre en s'affichant avec moi. Il me présenta à +ses amis qui me donnèrent un souper après lequel l'un d'eux m'emmena. + +«Que vouliez-vous que je fisse, mon ami? + +«Me tuer? C'eût été charger votre vie, qui doit être heureuse, d'un +remords inutile; puis, à quoi bon se tuer quand on est si près de +mourir? + +«Je passai à l'état de corps sans âme, de chose sans pensée; je vécus +pendant quelque temps de cette vie automatique, puis je revins à Paris +et je demandai après vous; j'appris alors que vous étiez parti pour un +long voyage. Rien ne me soutenait plus. Mon existence redevint ce +qu'elle avait été deux ans avant que je vous connusse. Je tentai de +ramener le duc, mais j'avais trop rudement blessé cet homme, et les +vieillards ne sont pas patients, sans doute parce qu'ils s'aperçoivent +qu'ils ne sont pas éternels. La maladie m'envahissait de jour en jour, +j'étais pâle, j'étais triste, j'étais plus maigre encore. Les hommes qui +achètent l'amour examinent la marchandise avant de la prendre. Il y +avait à Paris des femmes mieux portantes, plus grasses que moi; on +m'oublia un peu. Voilà le passé jusqu'à hier. + +«Maintenant je suis tout à fait malade. J'ai écrit au duc pour lui +demander de l'argent, car je n'en ai pas, et les créanciers sont +revenus, et m'apportent leurs notes avec un acharnement sans pitié. Le +duc me répondra-t-il? Que n'êtes-vous à Paris, Armand! Vous viendriez me +voir et vos visites me consoleraient.» + +«20 décembre: + +«Il fait un temps horrible, il neige, je suis seule chez moi. Depuis +trois jours j'ai été prise d'une telle fièvre que je n'ai pu vous écrire +un mot. Rien de nouveau, mon ami; chaque jour j'espère vaguement une +lettre de vous, mais elle n'arrive pas et n'arrivera sans doute jamais. +Les hommes seuls ont la force de ne pas pardonner. Le duc ne m'a pas +répondu. + +«Prudence a recommencé ses voyages au Mont-de-Piété. + +«Je ne cesse de cracher le sang. Oh! je vous ferais peine si vous me +voyiez. Vous êtes bien heureux d'être sous un ciel chaud et de n'avoir +pas comme moi tout un hiver de glace qui vous pèse sur la poitrine. +Aujourd'hui, je me suis levée un peu, et, derrière les rideaux de ma +fenêtre, j'ai regardé passer cette vie de Paris avec laquelle je crois +bien avoir tout à fait rompu. Quelques visages de connaissance sont +passés dans la rue, rapides, joyeux, insouciants. Pas un n'a levé les +yeux sur mes fenêtres. Cependant, quelques jeunes gens sont venus +s'inscrire. Une fois déjà , je fus malade, et vous, qui ne me connaissiez +pas, qui n'aviez rien obtenu de moi qu'une impertinence le jour où je +vous avais vu pour la première fois, vous veniez savoir de mes nouvelles +tous les matins. + +«Me voilà malade de nouveau. Nous avons passé six mois ensemble. J'ai eu +pour vous autant d'amour que le cÅ“ur de la femme peut en contenir et en +donner, et vous êtes loin, et vous me maudissez, et il ne me vient pas +un mot de consolation de vous. Mais c'est le hasard seul qui fait cet +abandon, j'en suis sûr, car si vous étiez à Paris, vous ne quitteriez +pas mon chevet et ma chambre.» + +«25 décembre: + +«Mon médecin me défend d'écrire tous les jours. En effet, mes souvenirs +ne font qu'augmenter ma fièvre, mais, hier, j'ai reçu une lettre qui m'a +fait du bien, plus par les sentiments dont elle était l'expression que +par le secours matériel qu'elle m'apportait. Je puis donc vous écrire +aujourd'hui. Cette lettre était de votre père, et voici ce qu'elle +contenait: + +«Madame, + +«J'apprends à l'instant que vous êtes malade. Si j'étais à Paris, +j'irais moi-même savoir de vos nouvelles; si mon fils était auprès de +moi, je lui dirais d'aller en chercher, mais je ne puis quitter C..., et +Armand est à six ou sept cents lieues d'ici; permettez-moi donc +simplement de vous écrire, madame, combien je suis peiné de cette +maladie, et croyez aux vÅ“ux sincères que je fais pour votre prompt +rétablissement. + +«Un de mes bons amis, M. H..., se présentera chez vous, veuillez le +recevoir. Il est chargé par moi d'une commission dont j'attends +impatiemment le résultat. + +«Veuillez agréer, madame, l'assurance de mes sentiments les plus +distingués.» + +«Telle est la lettre que j'ai reçue. Votre père est un noble cÅ“ur, +aimez-le bien, mon ami; car il y a peu d'hommes au monde aussi dignes +d'être aimés. Ce papier signé de son nom m'a fait plus de bien que +toutes les ordonnances de notre grand médecin. + +«Ce matin, M. H... est venu. Il semblait fort embarrassé de la mission +délicate dont l'avait chargé M. Duval. Il venait tout bonnement +m'apporter mille écus de la part de votre père. J'ai voulu refuser +d'abord, mais M. H... m'a dit que ce refus offenserait M. Duval, qui +l'avait autorisé à me donner d'abord cette somme, et à me remettre tout +ce dont j'aurais besoin encore. J'ai accepté ce service qui, de la part +de votre père, ne peut pas être une aumône. Si je suis morte quand vous +reviendrez, montrez à votre père ce que je viens d'écrire pour lui, et +dites-lui qu'en traçant ces lignes, la pauvre fille à laquelle il a +daigné écrire cette lettre consolante versait des larmes de +reconnaissance, et priait Dieu pour lui. + +<tb> + +«4 janvier: + +«Je viens de passer une suite de jours bien douloureux. J'ignorais que +le corps pût faire souffrir ainsi. Oh! ma vie passée! je la paye deux +fois aujourd'hui. + +«On m'a veillée toutes les nuits. Je ne pouvais plus respirer. Le délire +et la toux se partageaient le reste de ma pauvre existence. + +«Ma salle à manger est pleine de bonbons, de cadeaux de toutes sortes +que mes amis m'ont apportés. Il y en a sans doute, parmi ces gens, qui +espèrent que je serai leur maîtresse plus tard. S'ils voyaient ce que la +maladie a fait de moi, ils s'enfuiraient épouvantés. + +«Prudence donne des étrennes avec celles que je reçois. + +«Le temps est à la gelée, et le docteur m'a dit que je pourrai sortir +d'ici à quelques jours si le beau temps continue.» + +<tb> + +«8 janvier: + +«Je suis sortie hier dans ma voiture. Il faisait un temps magnifique. +Les Champs-Elysées étaient pleins de monde. On eût dit le premier +sourire du printemps. Tout avait un air de fête autour de moi. Je +n'avais jamais soupçonné dans un rayon de soleil tout ce que j'y ai +trouvé hier de joie, de douceur et de consolation. + +«J'ai rencontré presque tous les gens que je connais, toujours gais, +toujours occupés de leurs plaisirs. Que d'heureux qui ne savent pas +qu'ils le sont! Olympe est passée dans une élégante voiture que lui a +donnée M. de N... elle a essayé de m'insulter du regard. Elle ne sait +pas combien je suis loin de toutes ces vanités-là . Un brave garçon que +je connais depuis longtemps m'a demandé si je voulais aller souper avec +lui et un de ses amis qui désire beaucoup, disait-il, faire ma +connaissance. + +«J'ai souri tristement, et lui ai tendu ma main brûlante de fièvre. + +«Je n'ai jamais vu visage plus étonné. + +«Je suis rentrée à quatre heures, j'ai dîné avec assez d'appétit. + +«Cette sortie m'a fait du bien. + +«Si j'allais guérir! + +«Comme l'aspect de la vie et du bonheur des autres fait désirer de vivre +ceux-là qui, la veille, dans la solitude de leur âme et dans l'ombre de +leur chambre de malade, souhaitaient de mourir vite!» + +<tb> + +«10 janvier: + +«Cette espérance de santé n'était qu'un rêve. Me voici de nouveau dans +mon lit, le corps couvert d'emplâtres qui me brûlent. Va donc offrir ce +corps que l'on payait si cher autrefois, et vois ce que l'on t'en +donnera aujourd'hui! + +«Il faut que nous ayons bien fait du mal avant de naître, ou que nous +devions jouir d'un bien grand bonheur après notre mort, pour que Dieu +permette que cette vie ait toutes les tortures de l'expiation et toutes +les douleurs de l'épreuve.» + +<tb> + +«12 janvier: + +«Je souffre toujours. + +«Le comte de N... m'a envoyé de l'argent hier, je ne l'ai pas accepté. +Je ne veux rien de cet homme. C'est lui qui est cause que vous n'êtes +pas près de moi. + +«Oh! nos beaux jours de Bougival! où êtes-vous? + +«Si je sors vivante de cette chambre, ce sera pour faire un pèlerinage à +la maison que nous habitions ensemble, mais je n'en sortirai plus que +morte. + +«Qui sait si je vous écrirai demain?» + +<tb> + +«25 janvier: + +«Voilà onze nuits que je ne dors pas, que j'étouffe et que je crois à +chaque instant que je vais mourir. Le médecin a ordonné qu'on ne me +laissât pas toucher une plume. Julie Duprat, qui me veille, me permet +encore de vous écrire ces quelques lignes. Ne reviendrez-vous donc point +avant que je meure? Est-ce donc éternellement fini entre nous? Il me +semble que, si vous veniez, je guérirais. À quoi bon guérir?» + +<tb> + +«28 janvier: + +«Ce matin j'ai été réveillée par un grand bruit. Julie, qui dormait dans +ma chambre, s'est précipitée dans la salle à manger. J'ai entendu des +voix d'hommes contre lesquelles la sienne luttait en vain. Elle est +rentrée en pleurant. + +«On venait saisir. Je lui ai dit de laisser faire ce qu'ils appellent la +justice. L'huissier est entré dans ma chambre, le chapeau sur la tête. +Il a ouvert les tiroirs, a inscrit tout ce qu'il a vu, et n'a pas eu +l'air de s'apercevoir qu'il y avait une mourante dans le lit +qu'heureusement la charité de la loi me laisse. + +«Il a consenti à me dire en partant que je pouvais mettre opposition +avant neuf jours, mais il a laissé un gardien! Que vais-je devenir, mon +Dieu! Cette scène m'a rendue encore plus malade. Prudence voulait +demander de l'argent à l'ami de votre père, je m'y suis opposée. + +«J'ai reçu votre lettre ce matin. J'en avais besoin. Ma réponse vous +arrivera-t-elle à temps? Me verrez-vous encore? Voilà une journée +heureuse qui me fait oublier toutes celles que j'ai passées depuis six +semaines. Il me semble que je vais mieux, malgré le sentiment de +tristesse sous l'impression duquel je vous ai répondu. + +«Après tout, on ne doit pas toujours être malheureux. + +«Quand je pense qu'il peut arriver que je ne meure pas, que vous +reveniez, que je revoie le printemps, que vous m'aimiez encore et que +nous recommencions notre vie de l'année dernière! + +«Folle que je suis! c'est à peine si je puis tenir la plume avec +laquelle je vous écris ce rêve insensé de mon cÅ“ur. + +«Quoi qu'il arrive, je vous aimais bien, Armand, et je serais morte +depuis longtemps si je n'avais pour m'assister le souvenir de cet amour, +et comme un vague espoir de vous revoir encore près de moi.» + +<tb> + +«4 février: + +«Le comte de G... est revenu. Sa maîtresse l'a trompé. Il est fort +triste, il l'aimait beaucoup. Il est venu me conter tout cela. Le pauvre +garçon est assez mal dans ses affaires, ce qui ne l'a pas empêché de +payer mon huissier et de congédier le gardien. + +«Je lui ai parlé de vous et il m'a promis de vous parler de moi. Comme +j'oubliais dans ces moments-là que j'avais été sa maîtresse et comme il +essayait de me le faire oublier aussi! C'est un brave cÅ“ur. + +«Le duc a envoyé savoir de mes nouvelles hier, et il est venu ce matin. +Je ne sais pas ce qui peut faire vivre encore ce vieillard. Il est resté +trois heures auprès de moi, et il ne m'a pas dit vingt mots. Deux +grosses larmes sont tombées de ses yeux quand il m'a vue si pâle. Le +souvenir de la mort de sa fille le faisait pleurer sans doute. Il l'aura +vue mourir deux fois. Son dos est courbé, sa tête penche vers la terre, +sa lèvre est pendante, son regard est éteint. L'âge et la douleur pèsent +de leur double poids sur son corps épuisé. Il ne m'a pas fait un +reproche. On eût même dit qu'il jouissait secrètement du ravage que la +maladie avait fait en moi. Il semblait fier d'être debout, quand moi, +jeune encore, j'étais écrasée par la souffrance. + +«Le mauvais temps est revenu. Personne ne vient me voir. Julie veille le +plus qu'elle peut auprès de moi. Prudence, à qui je ne peux plus donner +autant d'argent qu'autrefois, commence à prétexter des affaires pour +s'éloigner. + +«Maintenant que je suis près de mourir, malgré ce que me disent les +médecins, car j'en ai plusieurs, ce qui prouve que la maladie augmente, +je regrette presque d'avoir écouté votre père; si j'avais su ne prendre +qu'une année à votre avenir, je n'aurais pas résisté au désir de passer +cette année avec vous, et au moins je mourrais en tenant la main d'un +ami. Il est vrai que si nous avions vécu ensemble cette année, je ne +serais pas morte sitôt. + +«La volonté de Dieu soit faite!» + +<tb> + +«5 février: + +«Oh! Venez, venez, Armand, je souffre horriblement, je vais mourir, mon +Dieu. J'étais si triste hier que j'ai voulu passer autre part que chez +moi la soirée qui promettait d'être longue comme celle de la veille. Le +duc était venu le matin. Il me semble que la vue de ce vieillard oublié +par la mort me fait mourir plus vite. + +«Malgré l'ardente fièvre qui me brûlait, je me suis fait habiller et +conduire au Vaudeville. Julie m'avait mis du rouge, sans quoi j'aurais +eu l'air d'un cadavre. Je suis allée dans cette loge où je vous ai donné +notre premier rendez-vous; tout le temps j'ai eu les yeux fixés sur la +stalle que vous occupiez ce jour-là , et qu'occupait hier une sorte de +rustre, qui riait bruyamment de toutes les sottes choses que débitaient +les acteurs. On m'a rapportée à moitié morte chez moi. J'ai toussé et +craché le sang toute la nuit. Aujourd'hui je ne peux plus parler, à +peine si je peux remuer les bras. Mon Dieu! Mon Dieu! Je vais mourir. Je +m'y attendais, mais je ne puis me faire à l'idée de souffrir plus que je +ne souffre, et si...» + +A partir de ce mot les quelques caractères que Marguerite avait essayé +de tracer étaient illisibles, et c'était Julie Duprat qui avait +continué. + +<tb> + +«18 février: + +«Monsieur Armand, + +«Depuis le jour où Marguerite a voulu aller au spectacle, elle a été +toujours plus malade. Elle a perdu complètement la voix, puis l'usage de +ses membres. Ce que souffre notre pauvre amie est impossible à dire. Je +ne suis pas habituée à ces sortes d'émotions, et j'ai des frayeurs +continuelles. + +«Que je voudrais que vous fussiez auprès de nous! Elle a presque +toujours le délire, mais, délirante ou lucide, c'est toujours votre nom +qu'elle prononce quand elle arrive à pouvoir dire un mot. + +«Le médecin m'a dit qu'elle n'en avait plus pour longtemps. Depuis +qu'elle est si malade, le vieux duc n'est pas revenu. + +«Il a dit au docteur que ce spectacle lui faisait trop de mal. + +«Madame Duvernoy ne se conduit pas bien. Cette femme, qui croyait tirer +plus d'argent de Marguerite, aux dépens de laquelle elle vivait presque +complètement, a pris des engagements qu'elle ne peut tenir, et voyant +que sa voisine ne lui sert plus de rien, elle ne vient même pas la voir. +Tout le monde l'abandonne. M. de G..., traqué par ses dettes, a été +forcé de repartir pour Londres. En partant, il nous a envoyé quelque +argent; il a fait tout ce qu'il a pu, mais on est revenu saisir, et les +créanciers n'attendent que la mort pour faire vendre. + +«J'ai voulu user de mes dernières ressources pour empêcher toutes ces +saisies, mais l'huissier m'a dit que c'était inutile, et qu'il avait +d'autres jugements encore à exécuter. Puisqu'elle va mourir, il vaut +mieux abandonner tout que de le sauver pour sa famille qu'elle n'a pas +voulu voir, et qui ne l'a jamais aimée. Vous ne pouvez vous figurer au +milieu de quelle misère dorée la pauvre fille se meurt. Hier nous +n'avions pas d'argent du tout. Couverts, bijoux, cachemires, tout est en +gage, le reste est vendu ou saisi. Marguerite a encore la conscience de +ce qui se passe autour d'elle, et elle souffre du corps, de l'esprit et +du cÅ“ur. De grosses larmes coulent sur ses joues, si amaigries et si +pâles que vous ne reconnaîtriez plus le visage de celle que vous aimiez +tant, si vous pouviez la voir. Elle m'a fait promettre de vous écrire +quand elle ne pourrait plus, et j'écris devant elle. Elle porte les yeux +de mon côté mais elle ne me voit pas, son regard est déjà voilé par la +mort prochaine; cependant elle sourit, et toute sa pensée, toute son âme +sont à vous, j'en suis sûre. + +«Chaque fois que l'on ouvre la porte, ses yeux s'éclairent, et elle +croit toujours que vous allez entrer; puis, quand elle voit que ce n'est +pas vous, son visage reprend son expression douloureuse, se mouille +d'une sueur froide, et les pommettes deviennent pourpres.» + +<tb> + +«19 février, minuit: + +«La triste journée que celle d'aujourd'hui, mon pauvre monsieur Armand! +Ce matin Marguerite étouffait, le médecin l'a saignée, et la voix lui +est un peu revenue. Le docteur lui a conseillé de voir un prêtre. Elle a +dit qu'elle y consentait, et il est allé lui-même chercher un abbé à +Saint-Roch. + +«Pendant ce temps, Marguerite m'a appelée près de son lit, m'a priée +d'ouvrir son armoire, puis elle m'a désigné un bonnet, une chemise +longue toute couverte de dentelles, et m'a dit d'une voix affaiblie: + +«--Je vais mourir après m'être confessée, alors tu m'habilleras avec ces +objets: c'est une coquetterie de mourante.» + +«Puis elle m'a embrassée en pleurant, et elle a ajouté: + +«--Je puis parler, mais j'étouffe trop quand je parle; j'étouffe! de +l'air! + +«Je fondais en larmes, j'ouvris la fenêtre, et quelques instants après +le prêtre entra. + +«J'allai au-devant de lui. + +Quand il sut chez qui il était, il parut craindre d'être mal accueilli. + +«--Entrez hardiment, mon père, lui ai-je dit. + +«Il est resté peu de temps dans la chambre de la malade, et il en est +ressorti en me disant: + +«--Elle a vécu comme une pécheresse, mais elle mourra comme une +chrétienne. + +«Quelques instants après, il est revenu accompagné d'un enfant de chÅ“ur +qui portait un crucifix, et d'un sacristain qui marchait devant eux en +sonnant, pour annoncer que Dieu venait chez la mourante. + +«Ils sont entrés tous trois dans cette chambre à coucher qui avait +retenti autrefois de tant de mots étranges, et qui n'était plus à cette +heure qu'un tabernacle saint. + +«Je suis tombée à genoux. Je ne sais pas combien de temps durera +l'impression que m'a produite ce spectacle, mais je ne crois pas que, +jusqu'à ce que j'en sois arrivée au même moment, une chose humaine +pourra m'impressionner autant. + +«Le prêtre oignit des huiles saintes les pieds, les mains et le front de +la mourante, récita une courte prière, et Marguerite se trouva prête à +partir pour le ciel où elle ira sans doute, si Dieu a vu les épreuves de +sa vie et la sainteté de sa mort. + +«Depuis ce temps elle n'a pas dit une parole et n'a pas fait un +mouvement. Vingt fois je l'aurais crue morte, si je n'avais entendu +l'effort de sa respiration.» + +<tb> + +«20 février, cinq heures du soir: + +«Tout est fini. + +«Marguerite est entrée en agonie cette nuit à deux heures environ. +Jamais martyre n'a souffert pareilles tortures, à en juger par les cris +qu'elle poussait. Deux ou trois fois elle s'est dressée tout debout sur +son lit, comme si elle eût voulu ressaisir sa vie qui remontait vers +Dieu. + +«Deux ou trois fois aussi, elle a dit votre nom, puis tout s'est tu, +elle est retombée épuisée sur son lit. Des larmes silencieuses ont coulé +de ses yeux et elle est morte. + +«Alors, je me suis approchée d'elle, je l'ai appelée, et comme elle ne +répondait pas, je lui ai fermé les yeux et je l'ai embrassée sur le +front. + +«Pauvre chère Marguerite, j'aurais voulu être une sainte femme, pour que +ce baiser te recommandât à Dieu. + +«Puis, je l'ai habillée comme elle m'avait priée de le faire, je suis +allée chercher un prêtre à Saint-Roch, j'ai brûlé deux cierges pour +elle, et j'ai prié pendant une heure dans l'église. + +«J'ai donné à des pauvres de l'argent qui venait d'elle. + +«Je ne me connais pas bien en religion, mais je pense que le bon Dieu +reconnaîtra que mes larmes étaient vraies, ma prière fervente, mon +aumône sincère, et qu'il aura pitié de celle, qui, morte jeune et belle, +n'a eu que moi pour lui fermer les yeux et l'ensevelir.» + +<tb> + +«22 février: + +«Aujourd'hui l'enterrement a eu lieu. Beaucoup des amies de Marguerite +sont venues à l'église. Quelques-unes pleuraient avec sincérité. Quand +le convoi a pris le chemin de Montmartre, deux hommes seulement se +trouvaient derrière, le comte de G..., qui était revenu exprès de +Londres, et le duc qui marchait soutenu par deux valets de pied. + +«C'est de chez elle que je vous écris tous ces détails, au milieu de mes +larmes et devant la lampe qui brûle tristement près d'un dîner auquel je +ne touche pas, comme bien vous pensez, mais que Nanine m'a fait faire, +car je n'ai pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures. + +«Ma vie ne pourra pas garder longtemps ces impressions tristes, car ma +vie ne m'appartient pas plus que la sienne n'appartenait à Marguerite, +c'est pourquoi je vous donne tous ces détails sur les lieux mêmes où ils +se sont passés, dans la crainte, si un long temps s'écoulait entre eux +et votre retour, de ne pas pouvoir vous les donner avec toute leur +triste exactitude.» + + + + +Chapitre XXVII + + +--Vous avez lu? me dit Armand quand j'eus terminé la lecture de ce +manuscrit. + +--Je comprends ce que vous avez dû souffrir, mon ami, si tout ce que +j'ai lu est vrai! + +--Mon père me l'a confirmé dans une lettre. + +Nous causâmes encore quelque temps de la triste destinée qui venait de +s'accomplir, et je rentrai chez moi prendre un peu de repos. + +Armand, toujours triste, mais soulagé un peu par le récit de cette +histoire, se rétablit vite, et nous allâmes ensemble faire visite à +Prudence et à Julie Duprat. + +Prudence venait de faire faillite. Elle nous dit que Marguerite en était +la cause; que, pendant sa maladie, elle lui avait prêté beaucoup +d'argent pour lequel elle avait fait des billets qu'elle n'avait pu +payer, Marguerite étant morte sans le lui rendre et ne lui ayant pas +donné de reçus avec lesquels elle pût se présenter comme créancière. + +À l'aide de cette fable que madame Duvernoy racontait partout pour +excuser ses mauvaises affaires, elle tira un billet de mille francs à +Armand, qui n'y croyait pas, mais qui voulut bien avoir l'air d'y +croire, tant il avait de respect pour tout ce qui avait approché sa +maîtresse. + +Puis nous arrivâmes chez Julie Duprat qui nous raconta les tristes +événements dont elle avait été témoin, versant des larmes sincères au +souvenir de son amie. + +Enfin, nous allâmes à la tombe de Marguerite sur laquelle les premiers +rayons du soleil d'avril faisaient éclore les premières feuilles. + +Il restait à Armand un dernier devoir à remplir, c'était d'aller +rejoindre son père. Il voulut encore que je l'accompagnasse. + +Nous arrivâmes à C... où je vis M. Duval tel que je me l'étais figuré +d'après le portrait que m'en avait fait son fils: grand, digne, +bienveillant. + +Il accueillit Armand avec des larmes de bonheur, et me serra +affectueusement la main. Je m'aperçus bientôt que le sentiment paternel +était celui qui dominait tous les autres chez le receveur. + +Sa fille, nommée Blanche, avait cette transparence des yeux et du +regard, cette sérénité de la bouche qui prouvent que l'âme ne conçoit +que de saintes pensées et que les lèvres ne disent que de pieuses +paroles. Elle souriait au retour de son frère, ignorant, la chaste jeune +fille, que loin d'elle une courtisane avait sacrifié son bonheur à la +seule invocation de son nom. + +Je restai quelque temps dans cette heureuse famille, tout occupée de +celui qui leur apportait la convalescence de son cÅ“ur. + +Je revins à Paris où j'écrivis cette histoire telle qu'elle m'avait été +racontée. Elle n'a qu'un mérite qui lui sera peut-être contesté, celui +d'être vraie. + +Je ne tire pas de ce récit la conclusion que toutes les filles comme +Marguerite sont capables de faire ce qu'elle a fait; loin de là , mais +j'ai eu connaissance qu'une d'elles avait éprouvé dans sa vie un amour +sérieux, qu'elle en avait souffert et qu'elle en était morte. J'ai +raconté au lecteur ce que j'avais appris. C'était un devoir. + +Je ne suis pas l'apôtre du vice, mais je me ferai l'écho du malheur +noble partout où je l'entendrai prier. + +L'histoire de Marguerite est une exception, je le répète; mais si c'eût +été une généralité, ce n'eût pas été la peine de l'écrire. + +FIN + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME AUX CAMÉLIAS *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm +concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project +Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. 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Par une circonstance particulière, seul je pouvais les +écrire, car seul j'ai été le confident des derniers détails sans +lesquels il eût été impossible de faire un récit intéressant et complet.</p> + +<p>Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance.—Le 12 du +mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche +jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité. +Cette vente avait lieu après décès. L'affiche ne nommait pas la personne +morte, mais la vente devait se faire rue d'Antin, nº 9, le 16, de midi à +cinq heures.</p> + +<p>L'affiche portait en outre que l'on pourrait, le 13 et le 14, visiter +l'appartement et les meubles.</p> + +<p>J'ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer +cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir.</p> + +<p>Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, nº 9.</p> + +<p>Il était de bonne heure, et cependant il y avait déjà dans l'appartement +des visiteurs et même des visiteuses, qui, quoique vêtues de velours, +couvertes de cachemires et attendues à la porte par leurs élégants +coupés, regardaient avec étonnement, avec admiration même, le luxe qui +s'étalait sous leurs yeux.</p> + +<p>Plus tard, je compris cette admiration et cet étonnement, car, m'étant +mis aussi à examiner, je reconnus aisément que j'étais dans +l'appartement d'une femme entretenue. Or, s'il y a une chose que les +femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde, +c'est l'intérieur de ces femmes, dont les équipages éclaboussent chaque +jour le leur, qui ont, comme elles et à côté d'elles, leur loge à +l'Opéra et aux Italiens, et qui étalent, à Paris, l'insolente opulence +de leur beauté, de leurs bijoux et de leurs scandales.</p> + +<p>Celle chez qui je me trouvais était morte: les femmes les plus +vertueuses pouvaient donc pénétrer jusque dans sa chambre. La mort avait +purifié l'air de ce cloaque splendide, et d'ailleurs elles avaient pour +excuse, s'il en était besoin, qu'elles venaient à une vente sans savoir +chez qui elles venaient. Elles avaient lu des affiches, elles voulaient +visiter ce que ces affiches promettaient et faire leur choix à l'avance; +rien de plus simple; ce qui ne les empêchait pas de chercher, au milieu +de toutes ces merveilles, les traces de cette vie de courtisane dont on +leur avait fait, sans doute, de si étranges récits.</p> + +<p>Malheureusement les mystères étaient morts avec la déesse, et, malgré +toute leur bonne volonté, ces dames ne surprirent que ce qui était à +vendre depuis le décès, et rien de ce qui se vendait du vivant de la +locataire.</p> + +<p>Du reste, il y avait de quoi faire des emplettes. Le mobilier était +superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Sèvres et de +Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelle, rien n'y +manquait.</p> + +<p>Je me promenai dans l'appartement et je suivis les nobles curieuses qui +m'y avaient précédé. Elles entrèrent dans une chambre tendue d'étoffe +perse, et j'allais y entrer aussi, quand elles en sortirent presque +aussitôt en souriant et comme si elles eussent eu honte de cette +nouvelle curiosité. Je n'en désirai que plus vivement pénétrer dans +cette chambre. C'était le cabinet de toilette, revêtu de ses plus +minutieux détails, dans lesquels paraissait s'être développée au plus +haut point la prodigalité de la morte.</p> + +<p>Sur une grande table, adossée au mur, table de trois pieds de large sur +six de long, brillaient tous les trésors d'Aucoc et d'Odiot. C'était là +une magnifique collection, et pas un de ces mille objets, si nécessaires +à la toilette d'une femme comme celle chez qui nous étions, n'était en +autre métal qu'or ou argent. Cependant cette collection n'avait pu se +faire que peu à peu, et ce n'était pas le même amour qui l'avait +complétée.</p> + +<p>Moi qui ne m'effarouchais pas à la vue du cabinet de toilette d'une +femme entretenue, je m'amusais à en examiner les détails, quels qu'ils +fussent, et je m'aperçus que tous ces ustensiles magnifiquement ciselés +portaient des initiales variées et des couronnes différentes.</p> + +<p>Je regardais toutes ces choses dont chacune me représentait une +prostitution de la pauvre fille, et je me disais que Dieu avait été +clément pour elle, puisqu'il n'avait pas permis qu'elle en arrivât au +châtiment ordinaire, et qu'il l'avait laissée mourir dans son luxe et sa +beauté, avant la vieillesse, cette première mort des courtisanes.</p> + +<p>En effet, quoi de plus triste à voir que la vieillesse du vice, surtout +chez la femme? Elle ne renferme aucune dignité et n'inspire aucun +intérêt. Ce repentir éternel, non pas de la mauvaise route suivie, mais +des calculs mal faits et de l'argent mal employé, est une des plus +attristantes choses que l'on puisse entendre. J'ai connu une ancienne +femme galante à qui il ne restait plus de son passé qu'une fille presque +aussi belle que, au dire de ses contemporains, avait été sa mère. Cette +pauvre enfant à qui sa mère n'avait jamais dit: tu es ma fille, que pour +lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-même avait nourri son +enfance, cette pauvre créature se nommait Louise, et, obéissant à sa +mère, elle se livrait sans volonté, sans passion, sans plaisir, comme +elle eût fait un métier si l'on eût songé à lui en apprendre un.</p> + +<p>La vue continuelle de la débauche, une débauche précoce, alimentée par +l'état continuellement maladif de cette fille, avait éteint en elle +l'intelligence du mal et du bien que Dieu lui avait donnée peut-être, +mais qu'il n'était venu à l'idée de personne de développer.</p> + +<p>Je me rappellerai toujours cette jeune fille, qui passait sur les +boulevards presque tous les jours à la même heure. Sa mère +l'accompagnait sans cesse, aussi assidûment qu'une vraie mère eût +accompagné sa vraie fille. J'étais bien jeune alors, et prêt à accepter +pour moi la facile morale de mon siècle. Je me souviens cependant que la +vue de cette surveillance scandaleuse m'inspirait le mépris et le +dégoût.</p> + +<p>Joignez à cela que jamais visage de vierge n'eut un pareil sentiment +d'innocence, une pareille expression de souffrance mélancolique.</p> + +<p>On eût dit une figure de la Résignation.</p> + +<p>Un jour, le visage de cette fille s'éclaira. Au milieu des débauches +dont sa mère tenait le programme, il sembla à la pécheresse que Dieu lui +permettait un bonheur. Et pourquoi, après tout, Dieu, qui l'avait faite +sans force, l'aurait-il laissée sans consolation, sous le poids +douloureux de sa vie? Un jour donc, elle s'aperçut qu'elle était +enceinte, et ce qu'il y avait en elle de chaste encore tressaillit de +joie. L'âme a d'étranges refuges. Louise courut annoncer à sa mère cette +nouvelle qui la rendait si joyeuse. C'est honteux à dire, cependant nous +ne faisons pas ici de l'immoralité à plaisir, nous racontons un fait +vrai, que nous ferions peut-être mieux de taire, si nous ne croyions +qu'il faut de temps en temps révéler les martyres de ces êtres, que l'on +condamne sans les entendre, que l'on méprise sans les juger; c'est +honteux, disons-nous, mais la mère répondit à sa fille qu'elles +n'avaient déjà pas trop pour deux et qu'elles n'auraient pas assez pour +trois; que de pareils enfants sont inutiles et qu'une grossesse est du +temps perdu.</p> + +<p>Le lendemain, une sage-femme, que nous signalons seulement comme l'amie +de la mère, vint voir Louise, qui resta quelques jours au lit, et s'en +releva plus pâle et plus faible qu'autrefois.</p> + +<p>Trois mois après, un homme se prit de pitié pour elle et entreprit sa +guérison morale et physique; mais la dernière secousse avait été trop +violente, et Louise mourut des suites de la fausse couche qu'elle avait +faite.</p> + +<p>La mère vit encore: comment? Dieu le sait.</p> + +<p>Cette histoire m'était revenue à l'esprit pendant que je contemplais les +nécessaires d'argent, et un certain temps s'était écoulé, à ce qu'il +paraît, dans ces réflexions, car il n'y avait plus dans l'appartement +que moi et un gardien qui, de la porte, examinait avec attention si je +ne dérobais rien.</p> + +<p>Je m'approchai de ce brave homme à qui j'inspirais de si graves +inquiétudes.</p> + +<p>—Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous me dire le nom de la personne qui +demeurait ici?</p> + +<p>—Mademoiselle Marguerite Gautier.</p> + +<p>Je connaissais cette fille de nom et de vue.</p> + +<p>—Comment! Dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Et quand cela?</p> + +<p>—Il y a trois semaines, je crois.</p> + +<p>—Et pourquoi laisse-t-on visiter l'appartement?</p> + +<p>—Les créanciers ont pensé que cela ne pouvait que faire monter la +vente. Les personnes peuvent voir d'avance l'effet que font les étoffes +et les meubles; vous comprenez, cela encourage à acheter.</p> + +<p>—Elle avait donc des dettes?</p> + +<p>—Oh! Monsieur, en quantité.</p> + +<p>—Mais la vente les couvrira sans doute?</p> + +<p>—Et au-delà .</p> + +<p>—À qui reviendra le surplus, alors?</p> + +<p>—À sa famille.</p> + +<p>—Elle a donc une famille?</p> + +<p>—À ce qu'il paraît.</p> + +<p>—Merci, monsieur.</p> + +<p>Le gardien, rassuré sur mes intentions, me salua, et je sortis.</p> + +<p>—Pauvre fille! me disais-je en rentrant chez moi, elle a dû mourir bien +tristement, car, dans son monde, on n'a d'amis qu'à la condition qu'on +se portera bien. Et malgré moi je m'apitoyais sur le sort de Marguerite +Gautier.</p> + +<p>Cela paraîtra peut-être ridicule à bien des gens, mais j'ai une +indulgence inépuisable pour les courtisanes, et je ne me donne même pas +la peine de discuter cette indulgence.</p> + +<p>Un jour, en allant prendre un passeport à la préfecture, je vis dans une +des rues adjacentes une fille que deux gendarmes emmenaient. J'ignore ce +qu'avait fait cette fille; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle +pleurait à chaudes larmes en embrassant un enfant de quelques mois dont +son arrestation la séparait. Depuis ce jour, je n'ai plus su mépriser +une femme à première vue.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_II" id="Chapitre_II"></a>Chapitre II</h2> + +<p>La vente était pour le 16.</p> + +<p>Un jour d'intervalle avait été laissé entre les visites et la vente pour +donner aux tapissiers le temps de déclouer les tentures, rideaux, etc.</p> + +<p>À cette époque, je revenais de voyage. Il était assez naturel que l'on +ne m'eût pas appris la mort de Marguerite comme une de ces grandes +nouvelles que ses amis apprennent toujours à celui qui revient dans la +capitale des nouvelles. Marguerite était jolie, mais autant la vie +recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu. Ce +sont de ces soleils qui se couchent comme ils se sont levés, sans éclat. +Leur mort, quand elles meurent jeunes, est apprise de tous leurs amants +en même temps, car, à Paris presque tous les amants d'une fille connue +vivent en intimité. Quelques souvenirs s'échangent à son sujet, et la +vie des uns et des autres continue sans que cet incident la trouble même +d'une larme.</p> + +<p>Aujourd'hui, quand on a vingt-cinq ans, les larmes deviennent une chose +si rare qu'on ne peut les donner à la première venue. C'est tout au plus +si les parents qui payent pour être pleurés le sont en raison du prix +qu'ils y mettent.</p> + +<p>Quant à moi, quoique mon chiffre ne se retrouvât sur aucun des +nécessaires de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette pitié +naturelle que je viens d'avouer tout à l'heure me faisaient songer à sa +mort plus longtemps qu'elle ne méritait peut-être que j'y songeasse.</p> + +<p>Je me rappelais avoir rencontré Marguerite très souvent aux +Champs-Elysées, où elle venait assidûment, tous les jours, dans un petit +coupé bleu attelé de deux magnifiques chevaux bais, et avoir alors +remarqué en elle une distinction peu commune à ses semblables, +distinction que rehaussait encore une beauté vraiment exceptionnelle.</p> + +<p>Ces malheureuses créatures sont toujours, quand elles sortent, +accompagnées on ne sait de qui.</p> + +<p>Comme aucun homme ne consent à afficher publiquement l'amour nocturne +qu'il a pour elles, comme elles ont horreur de la solitude, elles +emmènent ou celles qui, moins heureuses, n'ont pas de voiture, ou +quelques-unes de ces vieilles élégantes dont rien ne motive l'élégance, +et à qui l'on peut s'adresser sans crainte, quand on veut avoir quelques +détails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent.</p> + +<p>Il n'en était pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux +Champs-Elysées toujours seule, dans sa voiture, où elle s'effaçait le +plus possible, l'hiver enveloppée d'un grand cachemire, l'été vêtue de +robes fort simples; et, quoiqu'il y eût sur sa promenade favorite bien +des gens qu'elle connût, quand par hasard elle leur souriait, le sourire +était visible pour eux seuls, et une duchesse eût pu sourire ainsi.</p> + +<p>Elle ne se promenait pas du rond-point à l'entrée des Champs-Elysées, +comme le font et le faisaient toutes ses collègues. Ses deux chevaux +l'emportaient rapidement au Bois. Là , elle descendait de voiture, +marchait pendant une heure, remontait dans son coupé, et rentrait chez +elle au grand trot de son attelage.</p> + +<p>Toutes ces circonstances, dont j'avais quelquefois été le témoin, +repassaient devant moi, et je regrettais la mort de cette fille comme on +regrette la destruction totale d'une belle œuvre.</p> + +<p>Or, il était impossible de voir une plus charmante beauté que celle de +Marguerite.</p> + +<p>Grande et mince jusqu'à l'exagération, elle possédait au suprême degré +l'art de faire disparaître cet oubli de la nature par le simple +arrangement des choses qu'elle revêtait. Son cachemire, dont la pointe +touchait à terre, laissait échapper de chaque côté les larges volants +d'une robe de soie, et l'épais manchon qui cachait ses mains et qu'elle +appuyait contre sa poitrine, était entouré de plis si habilement +ménagés, que l'œil n'avait rien à redire, si exigeant qu'il fut, au +contour des lignes.</p> + +<p>La tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière. +Elle était toute petite, et sa mère, comme dirait de Musset, semblait +l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin.</p> + +<p>Dans un ovale d'une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs +surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint; voilez ces +yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre +sur la teinte rose des joues; tracez un nez fin, droit, spirituel, aux +narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie +sensuelle; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient +gracieusement sur des dents blanches comme du lait; colorez la peau de +ce velouté qui couvre les pêches qu'aucune main n'a touchées, et vous +aurez l'ensemble de cette charmante tête.</p> + +<p>Les cheveux, noirs comme du jais, ondés naturellement ou non, +s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux, et se perdaient +derrière la tête, en laissant voir un bout des oreilles, auxquelles +brillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs +chacun.</p> + +<p>Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite +l'expression virginale, enfantine même qui le caractérisait? C'est ce +que nous sommes forcés de constater sans le comprendre.</p> + +<p>Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Vidal, le seul +homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce +portrait pendant quelques jours à ma disposition, et il était d'une si +étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour +lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi.</p> + +<p>Parmi les détails de ce chapitre, quelques-uns ne me sont parvenus que +plus tard; mais je les écris tout de suite pour n'avoir pas à y revenir, +lorsque commencera l'histoire anecdotique de cette femme.</p> + +<p>Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait +toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait +une pièce nouvelle, on était sûr de l'y voir, avec trois choses qui ne +la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de +rez-de-chaussée: sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de +camélias.</p> + +<p>Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et +pendant cinq ils étaient rouges; on n'a jamais su la raison de cette +variété de couleurs, que je signale sans pouvoir l'expliquer, et que les +habitués des théâtres où elle allait le plus fréquemment et ses amis +avaient remarquée comme moi.</p> + +<p>On n'avait jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias. +Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer +la Dame aux Camélias, et ce surnom lui était resté.</p> + +<p>Je savais, en outre, comme tous ceux qui vivent dans un certain monde, à +Paris, que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus +élégants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mêmes s'en vantaient, +ce qui prouvait qu'amants et maîtresse étaient contents l'un de l'autre.</p> + +<p>Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage à Bagnères, elle +ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc étranger, énormément +riche et qui avait essayé de la détacher le plus possible de sa vie +passée, ce que, du reste, elle avait paru se laisser faire d'assez bonne +grâce.</p> + +<p>Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet.</p> + +<p>Au printemps de 1842, Marguerite était si faible, si changée que les +médecins lui ordonnèrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnères.</p> + +<p>Là , parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait +non seulement la même maladie, mais encore le même visage que +Marguerite, au point qu'on eût pu les prendre pour les deux sœurs. +Seulement la jeune duchesse était au troisième degré de la phtisie, et +peu de jours après l'arrivée de Marguerite elle succombait.</p> + +<p>Un matin, le duc, resté à Bagnères comme on reste sur le sol qui +ensevelit une partie du cœur, aperçut Marguerite au détour d'une allée.</p> + +<p>Il lui sembla voir passer l'ombre de son enfant et, marchant vers elle, +il lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et, sans lui demander qui +elle était, implora la permission de la voir et d'aimer en elle l'image +vivante de sa fille morte.</p> + +<p>Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et d'ailleurs +n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui +demandait.</p> + +<p>Il se trouvait à Bagnères des gens qui la connaissaient, et qui vinrent +officiellement avertir le duc de la véritable position de mademoiselle +Gautier. Ce fut un coup pour le vieillard, car là cessait la +ressemblance avec sa fille; mais il était trop tard. La jeune femme +était devenue un besoin de son cœur et son seul prétexte, sa seule +excuse de vivre encore.</p> + +<p>Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire, +mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui +offrant en échange de ce sacrifice toutes les compensations qu'elle +pourrait désirer. Elle promit.</p> + +<p>Il faut dire qu'à cette époque, Marguerite, nature enthousiaste, était +malade. Le passé lui apparaissait comme une des causes principales de sa +maladie, et une sorte de superstition lui fit espérer que Dieu lui +laisserait la beauté et la santé, en échange de son repentir et de sa +conversion.</p> + +<p>En effet, les eaux, les promenades, la fatigue naturelle et le sommeil +l'avaient à peu près rétablie quand vint la fin de l'été.</p> + +<p>Le duc accompagna Marguerite à Paris, où il continua de venir la voir +comme à Bagnères.</p> + +<p>Cette liaison, dont on ne connaissait ni la véritable origine, ni le +véritable motif, causa une grande sensation ici, car le duc, connu par +sa grande fortune, se faisait connaître maintenant par sa prodigalité.</p> + +<p>On attribua au libertinage, fréquent chez les vieillards riches, ce +rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On supposa tout, +excepté ce qui était.</p> + +<p>Cependant le sentiment de ce père pour Marguerite avait une cause si +chaste, que tout autre rapport que des rapports de cœur avec elle lui +eût semblé un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fille +n'eût pu entendre.</p> + +<p>Loin de nous la pensée de faire de notre héroïne autre chose que ce +qu'elle était. Nous dirons donc que tant qu'elle était restée à +Bagnères, la promesse faite au duc n'avait pas été difficile à tenir, et +qu'elle avait été tenue; mais une fois de retour à Paris, il avait +semblé à cette fille habituée à la vie dissipée, aux bals, aux orgies +même, que sa solitude, troublée seulement par les visites périodiques du +duc, la ferait mourir d'ennui, et les souffles brûlants de sa vie +d'autrefois passaient à la fois sur sa tête et sur son cœur.</p> + +<p>Ajoutez que Marguerite était revenue de ce voyage plus belle qu'elle +n'avait jamais été, qu'elle avait vingt ans, et que la maladie endormie, +mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sont +presque toujours le résultat des affections de poitrine.</p> + +<p>Le duc eut donc une grande douleur le jour où ses amis, sans cesse aux +aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec +laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et lui +prouver qu'à l'heure où elle était sûre de ne pas le voir venir, elle +recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent +jusqu'au lendemain.</p> + +<p>Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans +arrière-pensée, de cesser de s'occuper d'elle, car elle ne se sentait +pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir +plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait.</p> + +<p>Le duc resta huit jours sans paraître; ce fut tout ce qu'il put faire, +et, le huitième jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore, +lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vît, +et lui jurant que, dût-il mourir, il ne lui ferait jamais un reproche.</p> + +<p>Voilà où en étaient les choses trois mois après le retour de Marguerite, +c'est-à -dire en novembre ou décembre 1842.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_III" id="Chapitre_III"></a>Chapitre III</h2> + +<p>Le 16, à une heure, je me rendis rue d'Antin.</p> + +<p>De la porte cochère on entendait crier les commissaires-priseurs.</p> + +<p>L'appartement était plein de curieux.</p> + +<p>Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement +examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le +prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes +avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont +elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs.</p> + +<p>Madame la duchesse de F... coudoyait Mademoiselle A..., une des plus +tristes épreuves de nos courtisanes modernes; madame la marquise de T... +hésitait pour acheter un meuble sur lequel enchérissait madame D..., la +femme adultère la plus élégante et la plus connue de notre époque; le +duc d'Y... qui passe à Madrid pour se ruiner à Paris, à Paris pour se +ruiner à Madrid, et qui, somme toute, ne dépense même pas son revenu, +tout en causant avec madame M..., une de nos plus spirituelles conteuses +qui veut bien de temps en temps écrire ce qu'elle dit et signer ce +qu'elle écrit, échangeait des regards confidentiels avec madame de N..., +cette belle promeneuse des Champs-Elysées, presque toujours vêtue de +rose ou de bleu et qui fait traîner sa voiture par deux grands chevaux +noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et... qu'elle lui a payés; +enfin mademoiselle R... qui se fait avec son seul talent le double de ce +que les femmes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que +les autres se font avec leurs amours, était, malgré le froid, venue +faire quelques emplettes, et ce n'était pas elle qu'on regardait le +moins.</p> + +<p>Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens réunis dans +ce salon, et bien étonnés de se trouver ensemble; mais nous craindrions +de lasser le lecteur.</p> + +<p>Disons seulement que tout le monde était d'une gaieté folle, et que +parmi toutes celles qui se trouvaient là beaucoup avaient connu la +morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir.</p> + +<p>On riait fort; les commissaires criaient à tue-tête; les marchands qui +avaient envahi les bancs disposés devant les tables de vente essayaient +en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires tranquillement. +Jamais réunion ne fut plus variée, plus bruyante.</p> + +<p>Je me glissai humblement au milieu de ce tumulte attristant, quand je +songeais qu'il avait lieu près de la chambre où avait expiré la pauvre +créature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour +examiner plus que pour acheter, je regardais les figures des +fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'épanouissaient +chaque fois qu'un objet arrivait à un prix qu'ils n'eussent pas espéré.</p> + +<p>Honnêtes gens qui avaient spéculé sur la prostitution de cette femme, +qui avaient gagné cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de +papiers timbrés les derniers moments de sa vie, et qui venaient après sa +mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs en même temps que +les intérêts de leur honteux crédit.</p> + +<p>Combien avaient raison les anciens qui n'avaient qu'un même dieu pour +les marchands et pour les voleurs!</p> + +<p>Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidité incroyable. +Rien de tout cela ne me convenait, et j'attendais toujours.</p> + +<p>Tout à coup j'entendis crier:</p> + +<p>—Un volume, parfaitement relié, doré sur tranche, intitulé: Manon +Lescaut. Il y a quelque chose d'écrit sur la première page: dix francs.</p> + +<p>—Douze, dit une voix après un silence assez long.</p> + +<p>—Quinze, dis-je.</p> + +<p>Pourquoi? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'écrit.</p> + +<p>—Quinze, répéta le commissaire-priseur.</p> + +<p>—Trente, fit le premier enchérisseur d'un ton qui semblait défier qu'on +mît davantage.</p> + +<p>Cela devenait une lutte.</p> + +<p>—Trente-cinq! Criai-je alors du même ton.</p> + +<p>—Quarante.</p> + +<p>—Cinquante.</p> + +<p>—Soixante.</p> + +<p>—Cent.</p> + +<p>J'avoue que si j'avais voulu faire de l'effet, j'aurais complètement +réussi, car à cette enchère un grand silence se fit, et l'on me regarda +pour savoir quel était ce monsieur qui paraissait si résolu à posséder +ce volume.</p> + +<p>Il paraît que l'accent donné à mon dernier mot avait convaincu mon +antagoniste: il préféra donc abandonner un combat qui n'eût servi qu'à +me faire payer ce volume dix fois sa valeur, et, s'inclinant, il me dit +fort gracieusement, quoique un peu tard:</p> + +<p>—Je cède, monsieur.</p> + +<p>Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjugé.</p> + +<p>Comme je redoutais un nouvel entêtement que mon amour-propre eût +peut-être soutenu, mais dont ma bourse se fût certainement trouvée très +mal, je fis inscrire mon nom, mettre de côté le volume, et je descendis. +Je dus donner beaucoup à penser aux gens qui, témoins de cette scène, se +demandèrent sans doute dans quel but j'étais venu payer cent francs un +livre que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francs au plus.</p> + +<p>Une heure après j'avais envoyé chercher mon achat.</p> + +<p>Sur la première page était écrite à la plume, et d'une écriture +élégante, la dédicace du donataire de ce livre. Cette dédicace portait +ces seuls mots:</p> + +<p class="center"> +MANON À MARGUERITE,<br /> +HUMILITÉ.</p> + +<p>Elle était signée: Armand Duval.</p> + +<p>Que voulait dire ce mot: humilité?</p> + +<p>Manon reconnaissait-elle dans Marguerite, par l'opinion de ce M. Armand +Duval, une supériorité de débauche ou de cœur?</p> + +<p>La seconde interprétation était la plus vraisemblable, car la première +n'eût été qu'une impertinente franchise que n'eût pas acceptée +Marguerite, malgré son opinion sur elle-même.</p> + +<p>Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir +lorsque je me couchai.</p> + +<p>Certes, Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un détail ne +m'est inconnu, et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main, ma +sympathie pour lui m'attire toujours, je l'ouvre et pour la centième +fois je revis avec l'héroïne de l'abbé Prévost. Or, cette héroïne est +tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances +nouvelles, l'espèce de comparaison faite entre elle et Marguerite +donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence +s'augmenta de pitié, presque d'amour pour la pauvre fille à l'héritage +de laquelle je devais ce volume. Manon était morte dans un désert, il +est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les +énergies de l'âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses +larmes et y ensevelit son cœur; tandis que Marguerite, pécheresse comme +Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d'un luxe +somptueux, s'il fallait en croire ce que j'avais vu, dans le lit de son +passé, mais aussi au milieu de ce désert du cœur, bien plus aride, bien +plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été +enterrée Manon.</p> + +<p>Marguerite, en effet, comme je l'avais appris de quelques amis informés +des dernières circonstances de sa vie, n'avait pas vu s'asseoir une +réelle consolation à son chevet, pendant les deux mois qu'avait duré sa +lente et douloureuse agonie.</p> + +<p>Puis de Manon et de Marguerite ma pensée se reportait sur celles que je +connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort +presque toujours invariable.</p> + +<p>Pauvres créatures! Si c'est un tort de les aimer, c'est bien le moins +qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons +du jour, le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le +muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son âme, et, sous un faux +prétexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette cécité du cœur, +cette surdité de l'âme, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la +malheureuse affligée et qui la font malgré elle incapable de voir le +bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue pure de l'amour et +de la foi.</p> + +<p>Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a +fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté +à la courtisane l'offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand +homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom. Si j'insiste +ainsi sur ce point, c'est que, parmi ceux qui vont me lire, beaucoup +peut-être sont déjà prêts à rejeter ce livre, dans lequel ils craignent +de ne voir qu'une apologie du vice et de la prostitution, et l'âge de +l'auteur contribue sans doute encore à motiver cette crainte. Que ceux +qui penseraient ainsi se détrompent, et qu'ils continuent, si cette +crainte seule les retenait.</p> + +<p>Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui est que: pour la +femme à qui l'éducation n'a pas enseigné le bien, Dieu ouvre presque +toujours deux sentiers qui l'y ramènent; ces sentiers sont la douleur et +l'amour. Ils sont difficiles; celles qui s'y engagent s'y ensanglantent +les pieds, s'y déchirent les mains, mais elles laissent en même temps +aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette +nudité dont on ne rougit pas devant le Seigneur.</p> + +<p>Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire +à tous qu'ils les ont rencontrées, car, en le publiant ils montrent la +voie.</p> + +<p>Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux +poteaux, portant l'un cette inscription: Route du bien, l'autre cet +avertissement: Route du mal, et de dire à ceux qui se présentent: +Choisissez; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent +de la seconde route à la première ceux qui s'étaient laissé tenter par +les abords; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins +soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable.</p> + +<p>Le christianisme est là avec sa merveilleuse parabole de l'enfant +prodigue pour nous conseiller l'indulgence et le pardon. Jésus était +plein d'amour pour ces âmes blessées par les passions des hommes, et +dont il aimait à panser les plaies en tirant le baume qui devait les +guérir des plaies elles-mêmes. Ainsi, il disait à Madeleine: «Il te sera +beaucoup remis parce que tu as beaucoup aimé», sublime pardon qui devait +éveiller une foi sublime.</p> + +<p>Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ? Pourquoi, nous en +tenant obstinément aux opinions de ce monde qui se fait dur pour qu'on +le croie fort, rejetterions-nous avec lui des âmes saignantes souvent de +blessures par où, comme le mauvais sang d'un malade, s'épanche le mal de +leur passé, et n'attendant qu'une main amie qui les panse et leur rende +la convalescence du cœur?</p> + +<p>C'est à ma génération que je m'adresse, à ceux pour qui les théories de +M. de Voltaire n'existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi, +comprennent que l'humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus +audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise; la +foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si +le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du moins meilleur. +Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et +toutes les grandes volontés s'attellent au même principe: soyons bons, +soyons jeunes, soyons vrais! Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil +du bien, et surtout ne désespérons pas. Ne méprisons pas la femme qui +n'est ni mère, ni sœur, ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas l'estime à +la famille, l'indulgence à l'égoïsme. Puisque le ciel est plus en joie +pour le repentir d'un pécheur que pour cent justes qui n'ont jamais +péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure. +Laissons sur notre chemin l'aumône de notre pardon à ceux que les désirs +terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et, +comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un +remède de leur façon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas +faire de mal.</p> + +<p>Certes, il doit paraître bien hardi à moi de vouloir faire sortir ces +grands résultats du mince sujet que je traite; mais je suis de ceux qui +croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme +l'homme; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée; l'œil n'est +qu'un point, et il embrasse des lieues.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_IV" id="Chapitre_IV"></a>Chapitre IV</h2> + +<p>Deux jours après, la vente était complètement terminée. Elle avait +produit cent cinquante mille francs.</p> + +<p>Les créanciers s'en étaient partagés les deux tiers, et la famille, +composée d'une sœur et d'un petit-neveu, avait hérité du reste.</p> + +<p>Cette sœur avait ouvert de grands yeux quand l'homme d'affaires lui +avait écrit qu'elle héritait de cinquante mille francs.</p> + +<p>Il y avait six ou sept ans que cette jeune fille n'avait vu sa sœur, +laquelle avait disparu un jour sans que l'on sût, ni par elle ni par +d'autres, le moindre détail sur sa vie depuis le moment de sa +disparition.</p> + +<p>Elle était donc arrivée en toute hâte à Paris, et l'étonnement de ceux +qui connaissaient Marguerite avait été grand quand ils avaient vu que +son unique héritière était une grosse et belle fille de campagne qui +jusqu'alors n'avait jamais quitté son village.</p> + +<p>Sa fortune se trouva faite d'un seul coup, sans qu'elle sût même de +quelle source lui venait cette fortune inespérée.</p> + +<p>Elle retourna, m'a-t-on dit depuis, à sa campagne, emportant de la mort +de sa sœur une grande tristesse que compensait néanmoins le placement à +quatre et demi qu'elle venait de faire.</p> + +<p>Toutes ces circonstances répétées dans Paris, la ville mère du scandale, +commençaient à être oubliées, et j'oubliais même à peu près en quoi +j'avais pris part à ces événements, quand un nouvel incident me fit +connaître toute la vie de Marguerite et m'apprit des détails si +touchants, que l'envie me prit d'écrire cette histoire et que je +l'écris.</p> + +<p>Depuis trois ou quatre jours, l'appartement, vide de tous ses meubles +vendus, était à louer, quand on sonna un matin chez moi.</p> + +<p>Mon domestique, ou plutôt mon portier qui me servait de domestique, alla +ouvrir et me rapporta une carte, en me disant que la personne qui la lui +avait remise désirait me parler.</p> + +<p>Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots: Armand +Duval.</p> + +<p>Je cherchai où j'avais déjà vu ce nom, et je me rappelai la première +feuille du volume de Manon Lescaut.</p> + +<p>Que pouvait me vouloir la personne qui avait donné ce livre à +Marguerite? Je dis de faire entrer tout de suite celui qui attendait.</p> + +<p>Je vis alors un jeune homme blond, grand, pâle, vêtu d'un costume de +voyage qu'il semblait ne pas avoir quitté depuis quelques jours et ne +s'être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris, car il +était couvert de poussière.</p> + +<p>M Duval, fortement ému, ne fit aucun effort pour cacher son émotion, et +ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me +dit:</p> + +<p>—Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume; +mais, outre qu'entre jeunes gens on ne se gêne pas beaucoup, je désirais +tant vous voir aujourd'hui, que je n'ai pas même pris le temps de +descendre à l'hôtel où j'ai envoyé mes malles et je suis accouru chez +vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous +rencontrer.</p> + +<p>Je priai M. Duval de s'asseoir auprès du feu, ce qu'il fit, tout en +tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure.</p> + +<p>—Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en soupirant tristement, ce +que vous veut ce visiteur inconnu, à pareille heure, dans une pareille +tenue et pleurant comme il le fait. Je viens tout simplement, monsieur, +vous demander un grand service.</p> + +<p>—Parlez, monsieur, je suis tout à votre disposition?</p> + +<p>—Vous avez assisté à la vente de Marguerite Gautier?</p> + +<p>A ce mot, l'émotion dont ce jeune homme avait triomphé un instant fut +plus forte que lui, et il fut forcé de porter les mains à ses yeux.</p> + +<p>—Je dois vous paraître bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore +pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle +vous voulez bien m'écouter.</p> + +<p>—Monsieur, répliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous +rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez, dites-moi vite à +quoi je puis vous être bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de +vous obliger.</p> + +<p>La douleur de M. Duval était sympathique, et malgré moi j'aurais voulu +lui être agréable.</p> + +<p>Il me dit alors:</p> + +<p>—Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite?</p> + +<p>—Oui, monsieur, un livre.</p> + +<p>—Manon Lescaut?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Avez-vous encore ce livre?</p> + +<p>—Il est dans ma chambre à coucher.</p> + +<p>Armand Duval, à cette nouvelle, parut soulagé d'un grand poids et me +remercia comme si j'avais déjà commencé à lui rendre un service en +gardant ce volume.</p> + +<p>Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui +remis.</p> + +<p>—C'est bien cela, fit-il en regardant la dédicace de la première page +et en feuilletant, c'est bien cela.</p> + +<p>Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tête sur moi, en n'essayant +même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer +encore, tenez-vous beaucoup à ce livre?</p> + +<p>—Pourquoi, monsieur?</p> + +<p>—Parce que je viens vous demander de me le céder.</p> + +<p>—Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je alors; mais c'est donc vous qui +l'avez donné à Marguerite Gautier?</p> + +<p>—C'est moi-même.</p> + +<p>—Ce livre est à vous, monsieur, reprenez-le, je suis heureux de pouvoir +vous le rendre.</p> + +<p>—Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous +en donne le prix que vous l'avez payé.</p> + +<p>—Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul volume dans une +vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai +payé celui-ci.</p> + +<p>—Vous l'avez payé cent francs.</p> + +<p>—C'est vrai, fis-je embarrassé à mon tour, comment le savez-vous?</p> + +<p>—C'est bien simple, j'espérais arriver à Paris à temps pour la vente de +Marguerite, et je ne suis arrivé que ce matin. Je voulais absolument +avoir un objet qui vînt d'elle, et je courus chez le commissaire-priseur +lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des +noms des acheteurs. Je vis que ce volume avait été acheté par vous, je +me résolus à vous prier de me le céder, quoique le prix que vous y aviez +mis me fît craindre que vous n'eussiez attaché vous-même un souvenir +quelconque à la possession de ce volume.</p> + +<p>En parlant ainsi, Armand paraissait évidemment craindre que je n'eusse +connu Marguerite comme lui l'avait connue.</p> + +<p>Je m'empressai de le rassurer.</p> + +<p>—Je n'ai connu Mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je; sa mort m'a +fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une +jolie femme qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acheter +quelque chose à sa vente et je me suis entêté à renchérir sur ce volume, +je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui +s'acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le répète +donc, monsieur, ce livre est à votre disposition et je vous prie de +nouveau de l'accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le +tiens d'un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous +l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus +intimes.</p> + +<p>—C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en +serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma +vie.</p> + +<p>J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace +du livre, le voyage du jeune homme, son désir de posséder ce volume +piquaient ma curiosité; mais je craignais en questionnant mon visiteur +de paraître n'avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me +mêler de ses affaires.</p> + +<p>On eût dit qu'il devinait mon désir, car il me dit:</p> + +<p>—Vous avez lu ce volume?</p> + +<p>—En entier.</p> + +<p>—Qu'avez-vous pensé des deux lignes que j'ai écrites?</p> + +<p>—J'ai compris tout de suite qu'à vos yeux la pauvre fille à qui vous +aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne +voulais pas ne voir dans ces lignes qu'un compliment banal.</p> + +<p>—Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille était un ange. Tenez, me +dit-il, lisez cette lettre.</p> + +<p>Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des fois.</p> + +<p>Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait:</p> + +<p>«Mon cher Armand, j'ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j'en +remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d'une de ces maladies +qui ne pardonnent pas; mais l'intérêt que vous voulez bien prendre +encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute +pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit +la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me +guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas, +car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous +séparent de moi. Pauvre ami! Votre Marguerite d'autrefois est bien +changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de +la voir telle qu'elle est. Vous me demandez si je vous pardonne? Oh! de +grand cœur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n'était qu'une +preuve de l'amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au +lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j'écris le journal +de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu'au moment +où je n'aurai plus la force d'écrire.</p> + +<p>«Si l'intérêt que vous prenez à moi est réel, Armand, à votre retour, +allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal. Vous y trouverez +la raison et l'excuse de ce qui s'est passé entre nous. Julie est bien +bonne pour moi; nous causons souvent de vous ensemble. Elle était là +quand votre lettre est arrivée, nous avons pleuré en la lisant.</p> + +<p>«Dans le cas où vous ne m'auriez pas donné de vos nouvelles, elle était +chargée de vous remettre ces papiers à votre arrivée en France. Ne m'en +soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments +heureux de ma vie me fait un bien énorme, et, si vous devez trouver dans +cette lecture l'excuse du passé, j'y trouve, moi, un continuel +soulagement.</p> + +<p>«Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelât toujours à votre +esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m'appartient.</p> + +<p>«Comprenez-vous, mon ami? Je vais mourir, et de ma chambre à coucher +j'entends marcher dans le salon le gardien que mes créanciers ont mis là +pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien dans le cas où je ne +mourrais pas. Il faut espérer qu'ils attendront la fin pour vendre.</p> + +<p>«Oh! Les hommes sont impitoyables! ou plutôt, je me trompe, c'est Dieu +qui est juste et inflexible.</p> + +<p>«Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque +chose, car si je mettais de côté le moindre objet pour vous et qu'on +l'apprît, on serait capable de vous attaquer en détournement d'objets +saisis.</p> + +<p>«Triste vie que celle que je quitte!</p> + +<p>«Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous revisse avant de +mourir! Selon toutes probabilités, adieu, mon ami; pardonnez-moi si je +ne vous en écris pas plus long, mais ceux qui disent qu'ils me guériront +m'épuisent de saignées, et ma main se refuse à écrire davantage.</p> + +<p>«MARGUERITE GAUTIER.»</p> + +<p>En effet, les derniers mots étaient à peine lisibles.</p> + +<p>Je rendis cette lettre à Armand, qui venait de la relire sans doute dans +sa pensée comme moi je l'avais lue sur le papier, car il me dit en la +reprenant:</p> + +<p>—Qui croirait jamais que c'est une fille entretenue qui a écrit cela! +Et tout ému de ses souvenirs, il considéra quelque temps l'écriture de +cette lettre qu'il finit par porter à ses lèvres.</p> + +<p>—Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j'aie pu +la revoir et que je ne la reverrai jamais; quand je pense qu'elle a fait +pour moi ce qu'une sœur n'eût pas fait, je ne me pardonne pas de l'avoir +laissée mourir ainsi. Morte! Morte! En pensant à moi, en écrivant et en +disant mon nom, pauvre chère Marguerite!</p> + +<p>Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées et à ses larmes, me +tendait la main et continuait:</p> + +<p>—On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur +une pareille morte; c'est que l'on ne saurait pas ce que je lui ai fait +souffrir à cette femme, combien j'ai été cruel, combien elle a été bonne +et résignée. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et +aujourd'hui, je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh! je +donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds.</p> + +<p>Il est toujours difficile de consoler une douleur que l'on ne connaît +pas, et cependant j'étais pris d'une si vive sympathie pour ce jeune +homme, il me faisait avec tant de franchise le confident de son chagrin, +que je crus que ma parole ne lui serait pas indifférente, et je lui dis:</p> + +<p>—N'avez-vous pas des parents, des amis? Espérez, voyez-les, et ils vous +consoleront, car moi je ne puis que vous plaindre.</p> + +<p>—C'est juste, dit-il en se levant et en se promenant à grands pas dans +ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne réfléchissais pas que ma +douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d'une chose qui +ne peut et ne doit vous intéresser en rien.</p> + +<p>—Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout à votre +service; seulement je regrette mon insuffisance à calmer votre chagrin. +Si ma société et celle de mes amis peuvent vous distraire, si enfin vous +avez besoin de moi en quoi que ce soit, je veux que vous sachiez bien +tout le plaisir que j'aurai à vous être agréable.</p> + +<p>—Pardon, pardon, me dit-il, la douleur exagère les sensations. +Laissez-moi rester quelques minutes encore, le temps de m'essuyer les +yeux, pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une +curiosité ce grand garçon qui pleure. Vous venez de me rendre bien +heureux en me donnant ce livre; je ne saurai jamais comment reconnaître +ce que je vous dois.</p> + +<p>—En m'accordant un peu de votre amitié, dis-je à Armand, et en me +disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu'on +souffre.</p> + +<p>—Vous avez raison; mais aujourd'hui j'ai trop besoin de pleurer, et je +ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour, je vous ferai part +de cette histoire, et vous verrez si j'ai raison de regretter la pauvre +fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernière fois les +yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez +pas trop niais, et permettez-moi de revenir vous voir.</p> + +<p>Le regard de ce jeune homme était bon et doux; je fus au moment de +l'embrasser.</p> + +<p>Quant à lui, ses yeux commençaient de nouveau à se voiler de larmes; il +vit que je m'en apercevais, et il détourna son regard de moi.</p> + +<p>—Voyons, lui dis-je, du courage.</p> + +<p>—Adieu, me dit-il alors.</p> + +<p>Et, faisant un effort inouï pour ne pas pleurer, il se sauva de chez moi +plutôt qu'il n'en sortit.</p> + +<p>Je soulevai le rideau de ma fenêtre, et je le vis remonter dans le +cabriolet qui l'attendait à la porte; mais à peine y était-il qu'il +fondit en larmes et cacha son visage dans son mouchoir.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_V" id="Chapitre_V"></a>Chapitre V</h2> + +<p>Un assez long temps s'écoula sans que j'entendisse parler d'Armand; +mais, en revanche, il avait souvent été question de Marguerite.</p> + +<p>Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, il suffit que le nom d'une +personne qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins +indifférente soit prononcé une fois devant vous, pour que des détails +viennent peu à peu se grouper autour de ce nom, et pour que vous +entendiez alors tous vos amis vous parler d'une chose dont ils ne vous +avaient jamais entretenu auparavant. Vous découvrez alors que cette +personne vous touchait presque, vous vous apercevez qu'elle a passé bien +des fois dans votre vie sans être remarquée; vous trouvez dans les +événements que l'on vous raconte une coïncidence, une affinité réelles +avec certains événements de votre propre existence. Je n'en étais pas +positivement là avec Marguerite, puisque je l'avais vue, rencontrée, et +que je la connaissais de visage et d'habitudes; cependant, depuis cette +vente, son nom était revenu si fréquemment à mes oreilles, et dans la +circonstance que j'ai dite au dernier chapitre, ce nom s'était trouvé +mêlé à un chagrin si profond, que mon étonnement en avait grandi, en +augmentant ma curiosité.</p> + +<p>Il en était résulté que je n'abordais plus mes amis auxquels je n'avais +jamais parlé de Marguerite, qu'en disant:</p> + +<p>—Avez-vous connu une nommée Marguerite Gautier?</p> + +<p>—La Dame aux Camélias?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Beaucoup! Ces «beaucoup!» étaient quelquefois accompagnés de sourires +incapables de laisser aucun doute sur leur signification.</p> + +<p>—Eh bien, qu'est-ce que c'était que cette fille-là ? continuais-je.</p> + +<p>—Une bonne fille.</p> + +<p>—Voilà tout?</p> + +<p>—Mon Dieu! oui, plus d'esprit et peut-être un peu plus de cœur que les +autres.</p> + +<p>—Et vous ne savez rien de particulier sur elle?</p> + +<p>—Elle a ruiné le baron de G...</p> + +<p>—Seulement?</p> + +<p>—Elle a été la maîtresse du vieux duc de...</p> + +<p>—Etait-elle bien sa maîtresse?</p> + +<p>—On le dit: en tous cas, il lui donnait beaucoup d'argent.</p> + +<p>Toujours les mêmes détails généraux.</p> + +<p>Cependant j'aurais été curieux d'apprendre quelque chose sur la liaison +de Marguerite et d'Armand.</p> + +<p>Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent continuellement dans +l'intimité des femmes connues. Je le questionnai.</p> + +<p>—Avez-vous connu Marguerite Gautier?</p> + +<p>Le même beaucoup me fut répondu.</p> + +<p>—Quelle fille était-ce?</p> + +<p>—Belle et bonne fille. Sa mort m'a fait une grande peine.</p> + +<p>—N'a-t-elle pas eu un amant nommé Armand Duval?</p> + +<p>—Un grand blond?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'était que cet Armand?</p> + +<p>—Un garçon qui a mangé avec elle le peu qu'il avait, je crois, et qui a +été forcé de la quitter. On dit qu'il en a été fou.</p> + +<p>—Et elle?</p> + +<p>—Elle l'aimait beaucoup aussi, dit-on toujours, mais comme ces +filles-là aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne peuvent +donner.</p> + +<p>—Qu'est devenu Armand?</p> + +<p>—Je l'ignore. Nous l'avons très peu connu. Il est resté cinq ou six +mois avec Marguerite, mais à la campagne. Quand elle est revenue, il est +parti.</p> + +<p>—Et vous ne l'avez pas revu depuis?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>Moi non plus je n'avais pas revu Armand. J'en étais arrivé à me demander +si, lorsqu'il s'était présenté chez moi, la nouvelle récente de la mort +de Marguerite n'avait pas exagéré son amour d'autrefois et par +conséquent sa douleur, et je me disais que peut-être il avait déjà +oublié avec la morte la promesse faite de revenir me voir.</p> + +<p>Cette supposition eût été assez vraisemblable à l'égard d'un autre, mais +il y avait eu dans le désespoir d'Armand des accents sincères, et +passant d'un extrême à l'autre, je me figurai que le chagrin s'était +changé en maladie, et que, si je n'avais pas de ses nouvelles, c'est +qu'il était malade et peut-être bien mort.</p> + +<p>Je m'intéressais malgré moi à ce jeune homme. Peut-être dans cet intérêt +y avait-il de l'égoïsme; peut-être avais-je entrevu sous cette douleur +une touchante histoire de cœur, peut-être enfin mon désir de la +connaître était-il pour beaucoup dans le souci que je prenais du silence +d'Armand.</p> + +<p>Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi, je résolus d'aller chez lui. +Le prétexte n'était pas difficile à trouver; malheureusement je ne +savais pas son adresse, et, parmi tous ceux que j'avais questionnés, +personne n'avait pu me la dire.</p> + +<p>Je me rendis rue d'Antin. Le portier de Marguerite savait peut-être où +demeurait Armand. C'était un nouveau portier. Il l'ignorait comme moi. +Je m'informai alors du cimetière où avait été enterrée Mademoiselle +Gautier. C'était le cimetière Montmartre.</p> + +<p>Avril avait reparu, le temps était beau, les tombes ne devaient plus +avoir cet aspect douloureux et désolé que leur donne l'hiver; enfin, il +faisait déjà assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts +et les visitassent. Je me rendis au cimetière, en me disant: à la seule +inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur +d'Armand existe encore, et j'apprendrai peut-être ce qu'il est devenu.</p> + +<p>J'entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si, le 22 du mois +de février, une femme nommée Marguerite Gautier n'avait pas été enterrée +au cimetière Montmartre.</p> + +<p>Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous +ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me répondit qu'en effet le 22 +février, à midi, une femme de ce nom avait été inhumée.</p> + +<p>Je le priai de me faire conduire à la tombe, car il n'y a pas moyen de +se reconnaître, sans cicérone, dans cette ville des morts qui a ses rues +comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il +donna les indications nécessaires et qui l'interrompit en disant:</p> + +<p>—Je sais, je sais... Oh! la tombe est bien facile à reconnaître, +continua-t-il en se tournant vers moi.</p> + +<p>—Pourquoi? lui dis-je.</p> + +<p>—Parce qu'elle a des fleurs bien différentes des autres.</p> + +<p>—C'est vous qui en prenez soin?</p> + +<p>—Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des +décédés comme le jeune homme qui m'a recommandé celle-là .</p> + +<p>Après quelques détours, le jardinier s'arrêta et me dit:</p> + +<p>—Nous y voici.</p> + +<p>En effet, j'avais sous les yeux un carré de fleurs qu'on n'eût jamais +pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l'eût +constaté.</p> + +<p>Ce marbre était posé droit, un treillage de fer limitait le terrain +acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs.</p> + +<p>—Que dites-vous de cela? me dit le jardinier.</p> + +<p>—C'est très beau.</p> + +<p>—Et chaque fois qu'un camélia se fane, j'ai ordre de le renouveler.</p> + +<p>—Et qui vous a donné cet ordre?</p> + +<p>—Un jeune homme qui a bien pleuré, la première fois qu'il est venu; un +ancien à la morte, sans doute, car il paraît que c'était une gaillarde, +celle-là . On dit qu'elle était très jolie. Monsieur l'a-t-il connue?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Comme l'autre? me dit le jardinier avec un sourire malin.</p> + +<p>—Non, je ne lui ai jamais parlé.</p> + +<p>—Et vous venez la voir ici; c'est bien gentil de votre part, car ceux +qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetière.</p> + +<p>—Personne ne vient donc?</p> + +<p>—Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois.</p> + +<p>—Une seule fois?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Et il n'est pas revenu depuis?</p> + +<p>—Non, mais il reviendra à son retour.</p> + +<p>—Il est donc en voyage?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et vous savez où il est?</p> + +<p>—Il est, je crois, chez la sœur de mademoiselle Gautier.</p> + +<p>—Et que fait-il là ?</p> + +<p>—Il va lui demander l'autorisation de faire exhumer la morte, pour la +faire mettre autre part.</p> + +<p>—Pourquoi ne la laisserait-il pas ici?</p> + +<p>—Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des idées. Nous voyons +cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n'est acheté que pour cinq +ans, et ce jeune homme veut une concession à perpétuité et un terrain +plus grand; dans le quartier neuf ce sera mieux.</p> + +<p>—Qu'appelez-vous le quartier neuf?</p> + +<p>—Les terrains nouveaux que l'on vend maintenant, à gauche. Si le +cimetière avait toujours été tenu comme maintenant, il n'y en aurait pas +un pareil au monde; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit +tout à fait comme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je veux dire qu'il y a des gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi, cette +demoiselle Gautier, il paraît qu'elle a fait un peu la vie, passez-moi +l'expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte; et il en +reste autant que de celles dont on n'a rien à dire et que nous arrosons +tous les jours; eh bien, quand les parents des personnes qui sont +enterrées à côté d'elle ont appris qui elle était, ne se sont-ils pas +imaginé de dire qu'ils s'opposeraient à ce qu'on la mît ici, et qu'il +devait y avoir des terrains à part pour ces sortes de femmes comme pour +les pauvres. A-t-on jamais vu cela? Je les ai joliment relevés, moi; des +gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l'an visiter leurs +défunts, qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et voyez quelles fleurs! +Qui regardent à un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui +écrivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais versées, et qui +viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous +voulez, monsieur, je ne connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pas +ce qu'elle a fait; eh bien, je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin +d'elle, et je lui passe les camélias au plus juste prix. C'est ma morte +de prédilection. Nous autres, monsieur, nous sommes bien forcés d'aimer +les morts, car nous sommes si occupés, que nous n'avons presque pas le +temps d'aimer autre chose.</p> + +<p>Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront, +sans que j'aie besoin de le leur expliquer, l'émotion que j'éprouvais à +l'entendre.</p> + +<p>Il s'en aperçut sans doute, car il continua:</p> + +<p>—On dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là , et +qu'elle avait des amants qui l'adoraient; eh bien, quand je pense qu'il +n'y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela +qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n'a pas à se plaindre, +car elle a sa tombe, et s'il n'y en a qu'un qui se souvienne d'elle, il +fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles +du même genre et du même âge qu'on jette dans la fosse commune, et cela +me fend le cœur quand j'entends tomber leurs pauvres corps dans la +terre. Et pas un être ne s'occupe d'elles, une fois qu'elles sont +mortes! Ce n'est pas toujours gai, le métier que nous faisons, surtout +tant qu'il nous reste un peu de cœur. Que voulez-vous? C'est plus fort +que moi. J'ai une belle grande fille de vingt ans, et, quand on apporte +ici une morte de son âge, je pense à elle, et, que ce soit une grande +dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empêcher d'être ému.</p> + +<p>«Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n'est pas pour +les écouter que vous voilà ici. On m'a dit de vous amener à la tombe de +mademoiselle Gautier, vous y voilà ; puis-je vous être bon encore à +quelque chose?</p> + +<p>—Savez-vous l'adresse de M. Armand Duval? demandai-je à cet homme.</p> + +<p>—Oui, il demeure rue de... c'est là du moins que je suis allé toucher +le prix de toutes les fleurs que vous voyez.</p> + +<p>—Merci, mon ami.</p> + +<p>Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi +j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait +fait de la belle créature qu'on lui avait jetée, et je m'éloignai tout +triste.</p> + +<p>—Est-ce que monsieur veut voir M. Duval? reprit le jardinier qui +marchait à côté de moi.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est que je suis bien sûr qu'il n'est pas encore de retour, sans quoi +je l'aurais déjà vu ici.</p> + +<p>—Vous êtes donc convaincu qu'il n'a pas oublié Marguerite?</p> + +<p>—Non seulement j'en suis convaincu, mais je parierais que son désir de +la changer de tombe n'est que le désir de la revoir.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Le premier mot qu'il m'a dit en venant au cimetière a été: «Comment +faire pour la voir encore?» Cela ne pouvait avoir lieu que par le +changement de tombe, et je l'ai renseigné sur toutes les formalités à +remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transférer +les morts d'un tombeau dans un autre, il faut les reconnaître, et la +famille seule peut autoriser cette opération, à laquelle doit présider +un commissaire de police. C'est pour avoir cette autorisation que M. +Duval est allé chez la sœur de mademoiselle Gautier, et sa première +visite sera évidemment pour nous.</p> + +<p>Nous étions arrivés à la porte du cimetière; je remerciai de nouveau le +jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je +me rendis à l'adresse qu'il m'avait donnée.</p> + +<p>Armand n'était pas de retour.</p> + +<p>Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir dès son arrivée, +ou de me faire dire où je pourrais le trouver.</p> + +<p>Le lendemain, au matin, je reçus une lettre de Duval, qui m'informait de +son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu'épuisé de +fatigue, il lui était impossible de sortir.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_VI" id="Chapitre_VI"></a>Chapitre VI</h2> + +<p>Je trouvai Armand dans son lit.</p> + +<p>En me voyant, il me tendit sa main brûlante.</p> + +<p>—Vous avez la fièvre, lui dis-je.</p> + +<p>—Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voilà tout.</p> + +<p>—Vous venez de chez la sœur de Marguerite?</p> + +<p>—Oui, qui vous l'a dit?</p> + +<p>—Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez?</p> + +<p>—Oui encore; mais qui vous a informé du voyage et du but que j'avais en +le faisant?</p> + +<p>—Le jardinier du cimetière.</p> + +<p>—Vous avez vu la tombe?</p> + +<p>C'est à peine si j'osais répondre, car le ton de cette phrase me +prouvait que celui qui me l'avait dite était toujours en proie à +l'émotion dont j'avais été le témoin, et que chaque fois que sa pensée +ou la parole d'un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant +longtemps encore cette émotion trahirait sa volonté.</p> + +<p>Je me contentai donc de répondre par un signe de tête.</p> + +<p>—Il en a eu bien soin? continua Armand.</p> + +<p>Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade qui détourna la +tête pour me les cacher. J'eus l'air de ne pas les voir et j'essayai de +changer la conversation.</p> + +<p>—Voilà trois semaines que vous êtes parti? lui dis-je.</p> + +<p>Armand passa la main sur ses yeux et me répondit:</p> + +<p>—Trois semaines juste.</p> + +<p>—Votre voyage a été long.</p> + +<p>—Oh! je n'ai pas toujours voyagé, j'ai été malade quinze jours, sans +quoi je fusse revenu depuis longtemps; mais, à peine arrivé là -bas, la +fièvre m'a pris, et j'ai été forcé de garder la chambre.</p> + +<p>—Et vous êtes reparti sans être bien guéri?</p> + +<p>—Si j'étais resté huit jours de plus dans ce pays, j'y serais mort.</p> + +<p>—Mais maintenant que vous voilà de retour, il faut vous soigner; vos +amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez.</p> + +<p>—Dans deux heures je me lèverai.</p> + +<p>—Quelle imprudence!</p> + +<p>—Il le faut.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc à faire de si pressé?</p> + +<p>—Il faut que j'aille chez le commissaire de police.</p> + +<p>—Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous +rendre plus malade encore?</p> + +<p>—C'est la seule chose qui puisse me guérir. Il faut que je la voie. +Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que j'ai vu sa tombe, +je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j'ai +quittée si jeune et si belle est morte. Il faut que je m'en assure par +moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j'ai +tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le +désespoir du souvenir; vous m'accompagnerez, n'est-ce pas... si cela ne +vous ennuie pas trop?</p> + +<p>—Que vous a dit sa sœur?</p> + +<p>—Rien. Elle a paru fort étonnée qu'un étranger voulût acheter un +terrain et faire faire une tombe à Marguerite, et elle m'a signé tout de +suite l'autorisation que je lui demandais.</p> + +<p>—Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guéri.</p> + +<p>—Oh! Je serai fort, soyez tranquille. D'ailleurs je deviendrais fou, si +je n'en finissais au plus vite avec cette résolution dont +l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que +je ne puis être calme que lorsque j'aurai vu Marguerite. C'est peut-être +une soif de la fièvre qui me brûle, un rêve de mes insomnies, un +résultat de mon délire; mais dussé-je me faire trappiste, comme M. de +Rancé, après avoir vu, je verrai.</p> + +<p>—Je comprends cela, dis-je à Armand, et je suis tout à vous; avez-vous +vu Julie Duprat?</p> + +<p>—Oui. Oh! je l'ai vue le jour même de mon premier retour.</p> + +<p>—Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laissés pour +vous?</p> + +<p>—Les voici.</p> + +<p>Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l'y replaça +immédiatement.</p> + +<p>—Je sais par cœur ce que ces papiers renferment, me dit-il. Depuis +trois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi, +mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire +comprendre tout ce que cette confession révèle de cœur et d'amour. Pour +le moment, j'ai un service à réclamer de vous.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Vous avez une voiture en bas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander à la +poste restante s'il y a des lettres pour moi? Mon père et ma sœur ont dû +m'écrire à Paris, et je suis parti avec une telle précipitation que je +n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon départ. Lorsque vous +reviendrez, nous irons ensemble prévenir le commissaire de police de la +cérémonie de demain.</p> + +<p>Armand me remit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques +Rousseau.</p> + +<p>Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les pris et je revins.</p> + +<p>Quand je reparus, Armand était tout habillé et prêt à sortir.</p> + +<p>—Merci, me dit-il en prenant ses lettres. Oui, ajouta-t-il après avoir +regardé les adresses, oui, c'est de mon père et de ma sœur. Ils ont dû +ne rien comprendre à mon silence.</p> + +<p>Il ouvrit les lettres, et les devina plutôt qu'il ne les lut, car elles +étaient de quatre pages chacune, et au bout d'un instant il les avait +repliées.</p> + +<p>—Partons, me dit-il, je répondrai demain.</p> + +<p>Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la +procuration de la sœur de Marguerite.</p> + +<p>Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du +cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à +dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant, +et que nous nous rendrions ensemble au cimetière.</p> + +<p>Moi aussi, j'étais curieux d'assister à ce spectacle, et j'avoue que la +nuit je ne dormis pas.</p> + +<p>À en juger par les pensées qui m'assaillirent, ce dut être une longue +nuit pour Armand.</p> + +<p>Quand le lendemain, à neuf heures, j'entrai chez lui, il était +horriblement pâle, mais il paraissait calme.</p> + +<p>Il me sourit et me tendit la main.</p> + +<p>Ses bougies étaient brûlées jusqu'au bout, et, avant de sortir, Armand +prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans +doute de ses impressions de la nuit.</p> + +<p>Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre.</p> + +<p>Le commissaire nous attendait déjà .</p> + +<p>On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le +commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions à +quelques pas.</p> + +<p>De temps en temps, je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon +compagnon, comme si des frissons l'eussent parcouru tout à coup. Alors, +je le regardais; il comprenait mon regard et me souriait, mais, depuis +que nous étions sortis de chez lui, nous n'avions pas échangé une +parole.</p> + +<p>Un peu avant la tombe, Armand s'arrêta pour essuyer son visage +qu'inondaient de grosses gouttes de sueur.</p> + +<p>Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-même j'avais le cœur +comprimé comme dans un étau.</p> + +<p>D'où vient le douloureux plaisir qu'on prend à ces sortes de spectacles! +Quand nous arrivâmes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots +de fleurs, le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes +piochaient la terre.</p> + +<p>Armand s'appuya contre un arbre et regarda.</p> + +<p>Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux.</p> + +<p>Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre.</p> + +<p>À ce bruit, Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra +la main avec une telle force qu'il me fit mal.</p> + +<p>Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse; puis, +quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les +jeta dehors une à une.</p> + +<p>J'observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations +qu'il concentrait visiblement ne le brisassent; mais il regardait +toujours, les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un léger +tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu'il était en proie à +une violente crise nerveuse.</p> + +<p>Quant à moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais +d'être venu.</p> + +<p>Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux +fossoyeurs:</p> + +<p>—Ouvrez.</p> + +<p>Ces hommes obéirent, comme si c'eût été la chose du monde la plus +simple.</p> + +<p>La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure +qui faisait couvercle. L'humidité de la terre avait rouillé les vis, et +ce ne fut pas sans efforts que la bière s'ouvrit. Une odeur infecte s'en +exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée.</p> + +<p>—Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand, et il pâlit encore.</p> + +<p>Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent.</p> + +<p>Un grand linceul blanc couvrait le cadavre, dont il dessinait quelques +sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l'un des +bouts, et laissait passer un pied de la morte.</p> + +<p>J'étais bien près de me trouver mal, et, à l'heure où j'écris ces +lignes, le souvenir de cette scène m'apparaît encore dans son imposante +réalité.</p> + +<p>—Hâtons-nous, dit le commissaire.</p> + +<p>Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul, +et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de +Marguerite.</p> + +<p>C'était terrible à voir, c'est horrible à raconter.</p> + +<p>Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu, +et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les +longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient +un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans +ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j'avais vu si souvent.</p> + +<p>Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté +son mouchoir à sa bouche et le mordait.</p> + +<p>Pour moi, il me sembla qu'un cercle de fer m'étreignait la tête, un +voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m'emplirent les oreilles, et +tout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que j'avais apporté à +tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait.</p> + +<p>Au milieu de cet éblouissement, j'entendis le commissaire dire à M. +Duval:</p> + +<p>—Reconnaissez-vous?</p> + +<p>—Oui, répondit sourdement le jeune homme.</p> + +<p>—Alors fermez et emportez, dit le commissaire.</p> + +<p>Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte, +fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers +l'endroit qui leur avait été désigné.</p> + +<p>Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide; il +était pâle comme le cadavre que nous venions de voir... On l'eût dit +pétrifié.</p> + +<p>Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par +l'absence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus.</p> + +<p>Je m'approchai du commissaire.</p> + +<p>—La présence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle +nécessaire encore?</p> + +<p>—Non, me dit-il, et même je vous conseille de l'emmener, car il paraît +malade.</p> + +<p>—Venez, dis-je alors à Armand en lui prenant le bras.</p> + +<p>—Quoi? fit-il en me regardant, comme s'il ne m'eût pas reconnu.</p> + +<p>—C'est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes +pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là .</p> + +<p>—Vous avez raison, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans +faire un pas.</p> + +<p>Alors je le saisis par le bras et je l'entraînai.</p> + +<p>Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps à +autre:</p> + +<p>—Avez-vous vu les yeux?</p> + +<p>Et il se retournait comme si cette vision l'eût rappelé.</p> + +<p>Cependant sa marche devint saccadée; il semblait ne plus avancer que par +secousses; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente +agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne.</p> + +<p>Je lui parlai, il ne me répondit pas.</p> + +<p>Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se laisser conduire.</p> + +<p>À la porte nous retrouvâmes une voiture. Il était temps.</p> + +<p>À peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu'il eut une +véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de +m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main:</p> + +<p>—Ce n'est rien, ce n'est rien, je voudrais pleurer.</p> + +<p>Et j'entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait à ses yeux, +mais les larmes n'y venaient pas.</p> + +<p>Je lui fis respirer le flacon qui m'avait servi, et, quand nous +arrivâmes chez lui, le frisson seul se manifestait encore.</p> + +<p>Avec l'aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu +dans sa chambre, et je courus chercher mon médecin à qui je racontai ce +qui venait de se passer.</p> + +<p>Il accourut.</p> + +<p>Armand était pourpre, il avait le délire et bégayait des mots sans +suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre +distinctement.</p> + +<p>—Eh bien? dis-je au docteur quand il eut examiné le malade.</p> + +<p>—Eh bien, il a une fièvre cérébrale, ni plus ni moins, et c'est bien +heureux, car je crois, Dieu me pardonne, qu'il serait devenu fou. +Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un +mois il sera sauvé de l'une et de l'autre peut-être.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_VII" id="Chapitre_VII"></a>Chapitre VII</h2> + +<p>Les maladies comme celle dont Armand avait été atteint ont cela +d'agréable qu'elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre très vite.</p> + +<p>Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était +en pleine convalescence, et nous étions liés d'une étroite amitié. À +peine si j'avais quitté sa chambre tout le temps qu'avait duré sa +maladie.</p> + +<p>Le printemps avait semé à profusion ses fleurs, ses feuilles, ses +oiseaux, ses chansons, et la fenêtre de mon ami s'ouvrait gaiement sur +son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu'à lui.</p> + +<p>Le médecin avait permis qu'il se levât, et nous restions souvent à +causer, assis auprès de la fenêtre ouverte à l'heure où le soleil est le +plus chaud, de midi à deux heures.</p> + +<p>Je me gardais bien de l'entretenir de Marguerite, craignant toujours que +ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du +malade; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler +d'elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais +avec un doux sourire qui me rassurait sur l'état de son âme.</p> + +<p>J'avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depuis le +spectacle qui avait déterminé en lui cette crise violente, la mesure de +la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie, et que la +mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l'aspect du passé. Une +sorte de consolation était résultée de la certitude acquise, et pour +chasser l'image sombre qui se représentait souvent à lui, il s'enfonçait +dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait +plus vouloir accepter que ceux-là .</p> + +<p>Le corps était trop épuisé par l'atteinte et même par la guérison de la +fièvre pour permettre à l'esprit une émotion violente, et la joie +printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré +lui sa pensée aux images riantes.</p> + +<p>Il s'était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger +qu'il courait, et, lorsqu'il avait été sauvé, son père ignorait encore +sa maladie.</p> + +<p>Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume; le +temps avait été magnifique et le soleil s'endormait dans un crépuscule +éclatant d'azur et d'or. Quoique nous fussions dans Paris, la verdure +qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et à peine si, de +temps en temps, le bruit d'une voiture troublait notre conversation.</p> + +<p>—C'est à peu près à cette époque de l'année et le soir d'un jour comme +celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, écoutant ses propres +pensées et non ce que je lui disais.</p> + +<p>Je ne répondis rien. Alors, il se retourna vers moi, et me dit:</p> + +<p>—Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire; vous en ferez un +livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-être intéressant à +faire.</p> + +<p>—Vous me conterez cela plus tard, mon ami, lui dis-je; vous n'êtes pas +encore assez bien rétabli.</p> + +<p>—La soirée est chaude, j'ai mangé mon blanc de poulet, me dit-il en +souriant; je n'ai pas la fièvre, nous n'avons rien à faire, je vais tout +vous dire.</p> + +<p>—Puisque vous le voulez absolument, j'écoute.</p> + +<p>—C'est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous +raconterai en suivant l'ordre des événements. Si vous en faites quelque +chose plus tard, libre à vous de la conter autrement.</p> + +<p>Voici ce qu'il me raconta, et c'est à peine si j'ai changé quelques mots +à ce touchant récit.</p> + +<p>—Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son +fauteuil, oui, c'était par une soirée comme celle-ci! J'avais passé ma +journée à la campagne avec un de mes amis, Gaston R... Le soir, nous +étions revenus à Paris, et, ne sachant que faire, nous étions entrés au +théâtre des Variétés.</p> + +<p>Pendant un entr'acte nous sortîmes, et, dans le corridor, nous vîmes +passer une grande femme que mon ami salua.</p> + +<p>—Qui saluez-vous donc là ? lui demandai-je.</p> + +<p>—Marguerite Gautier, me dit-il.</p> + +<p>—Il me semble qu'elle est bien changée, car je ne l'ai pas reconnue, +dis-je avec une émotion que vous comprendrez tout à l'heure.</p> + +<p>—Elle a été malade; la pauvre fille n'ira pas loin.</p> + +<p>Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaient été dites hier.</p> + +<p>Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette +fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression étrange.</p> + +<p>Sans que je susse pourquoi, je devenais pâle et mon cœur battait +violemment. J'ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes, et +qui appellerait ce que j'éprouvais l'affinité des fluides; moi, je crois +tout simplement que j'étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et +que je le pressentais.</p> + +<p>Toujours est-il qu'elle me causait une impression réelle, que plusieurs +de mes amis en avaient été témoins, et qu'ils avaient beaucoup ri en +reconnaissant de qui cette impression me venait.</p> + +<p>La première fois que je l'avais vue, c'était place de la Bourse, à la +porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue +de blanc en était descendue. Un murmure d'admiration avait accueilli son +entrée dans le magasin. Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis +le moment où elle entra jusqu'au moment où elle sortit. À travers les +vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu'elle venait y +acheter. J'aurais pu entrer, mais je n'osais. Je ne savais quelle était +cette femme, et je craignais qu'elle ne devinât la cause de mon entrée +dans le magasin et ne s'en offensât. Cependant je ne me croyais pas +appelé à la revoir.</p> + +<p>Elle était élégamment vêtue; elle portait une robe de mousseline tout +entourée de volants, un châle de l'Inde carré aux coins brodés d'or et +de fleurs de soie, un chapeau de paille d'Italie et un unique bracelet, +grosse chaîne d'or dont la mode commençait à cette époque.</p> + +<p>Elle remonta dans sa calèche et partit.</p> + +<p>Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la +voiture de l'élégante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me +dire le nom de cette femme.</p> + +<p>—C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il.</p> + +<p>Je n'osai pas lui demander l'adresse, et je m'éloignai.</p> + +<p>Le souvenir de cette vision, car c'en était une véritable, ne me sortit +pas de l'esprit, comme bien des visions que j'avais eues déjà , et je +cherchais partout cette femme blanche si royalement belle.</p> + +<p>À quelques jours de là , une grande représentation eut lieu à +l'Opéra-Comique. J'y allai. La première personne que j'aperçus dans une +loge d'avant-scène de la galerie fut Marguerite Gautier.</p> + +<p>Le jeune homme avec qui j'étais la reconnut aussi, car il me dit, en me +la nommant:</p> + +<p>—Voyez donc cette jolie fille.</p> + +<p>En ce moment, Marguerite lorgnait de notre côté; elle aperçut mon ami, +lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite.</p> + +<p>—Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de lui dire:</p> + +<p>—Vous êtes bien heureux!</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—D'aller voir cette femme.</p> + +<p>—Est-ce que vous en êtes amoureux?</p> + +<p>—Non, dis-je en rougissant, car je ne savais vraiment pas à quoi m'en +tenir là -dessus; mais je voudrais bien la connaître.</p> + +<p>—Venez avec moi, je vous présenterai.</p> + +<p>—Demandez-lui-en d'abord la permission.</p> + +<p>—Ah! Pardieu, il n'y a pas besoin de se gêner avec elle; venez.</p> + +<p>Ce qu'il disait là me faisait peine. Je tremblais d'acquérir la +certitude que Marguerite ne méritait pas ce que j'éprouvais pour elle.</p> + +<p>Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé: Am Rauchen, un homme qui +suit, le soir, une femme très élégante, et dont, à la première vue, il +est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette +femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout +conquérir, le courage de tout faire. À peine s'il ose regarder le bas de +jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de +la terre. Pendant qu'il rêve à tout ce qu'il ferait pour posséder cette +femme, elle l'arrête au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter +chez elle.</p> + +<p>Il détourne la tête, traverse la rue et rentre tout triste chez lui.</p> + +<p>Je me rappelais cette étude, et moi qui aurais voulu souffrir pour cette +femme, je craignais qu'elle ne m'acceptât trop vite et ne me donnât trop +promptement un amour que j'eusse voulu payer d'une longue attente ou +d'un grand sacrifice. Nous sommes ainsi, nous autres hommes; et il est +bien heureux que l'imagination laisse cette poésie aux sens, et que les +désirs du corps fassent cette concession aux rêves de l'âme.</p> + +<p>Enfin, on m'eût dit: vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tué +demain, j'eusse accepté. On m'eût dit: donnez dix louis, et vous serez +son amant, j'eusse refusé et pleuré, comme un enfant qui voit s'évanouir +au réveil le château entrevu la nuit.</p> + +<p>Cependant, je voulais la connaître; c'était un moyen, et même le seul, +de savoir à quoi m'en tenir sur son compte.</p> + +<p>Je dis donc à mon ami que je tenais à ce qu'elle lui accordât la +permission de me présenter, et je rôdai dans les corridors, me figurant +qu'à partir de ce moment elle allait me voir, et que je ne saurais +quelle contenance prendre sous son regard.</p> + +<p>Je tâchais de lier à l'avance les paroles que j'allais lui dire.</p> + +<p>Quel sublime enfantillage que l'amour!</p> + +<p>Un instant après mon ami redescendit.</p> + +<p>—Elle nous attend, me dit-il.</p> + +<p>—Est-elle seule? Demandai-je.</p> + +<p>—Avec une autre femme.</p> + +<p>—Il n'y a pas d'hommes?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Allons.</p> + +<p>Mon ami se dirigea vers la porte du théâtre.</p> + +<p>—Eh bien, ce n'est pas par là , lui dis-je.</p> + +<p>—Nous allons chercher des bonbons. Elle m'en a demandé.</p> + +<p>Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l'Opéra.</p> + +<p>J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais même de quoi +l'on pouvait composer le sac, quand mon ami demanda:</p> + +<p>—Une livre de raisins glacés.</p> + +<p>—Savez-vous si elle les aime?</p> + +<p>—Elle ne mange jamais d'autres bonbons, c'est connu.</p> + +<p>«Ah! continua-t-il quand nous fûmes sortis, savez-vous à quelle femme je +vous présente? Ne vous figurez pas que c'est à une duchesse, c'est tout +simplement à une femme entretenue, tout ce qu'il y a de plus entretenue, +mon cher; ne vous gênez donc pas, et dites tout ce qui vous passera par +la tête.</p> + +<p>—Bien, bien, balbutiai-je, et je le suivis, en me disant que j'allais +me guérir de ma passion.</p> + +<p>Quand j'entrai dans la loge, Marguerite riait aux éclats.</p> + +<p>J'aurais voulu qu'elle fût triste.</p> + +<p>Mon ami me présenta. Marguerite me fit une légère inclination de tête, +et dit:</p> + +<p>—Et mes bonbons?</p> + +<p>—Les voici.</p> + +<p>En les prenant, elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis.</p> + +<p>Elle se pencha à l'oreille de sa voisine, lui dit quelques mots tout +bas, et toutes deux éclatèrent de rire.</p> + +<p>Bien certainement j'étais la cause de cette hilarité; mon embarras en +redoubla. À cette époque, j'avais pour maîtresse une petite bourgeoise +fort tendre et fort sentimentale, dont le sentiment et les lettres +mélancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais dû lui +faire par celui que j'éprouvais, et, pendant cinq minutes, je l'aimai +comme jamais on n'aima une femme.</p> + +<p>Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi.</p> + +<p>Mon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule.</p> + +<p>—Marguerite, fit-il, il ne faut pas vous étonner si M. Duval ne vous +dit rien, vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot.</p> + +<p>—Je crois plutôt que monsieur vous a accompagné ici parce que cela vous +ennuyait d'y venir seul.</p> + +<p>—Si cela était vrai, dis-je à mon tour, je n'aurais pas prié Ernest de +vous demander la permission de me présenter.</p> + +<p>—Ce n'était peut-être qu'un moyen de retarder le moment fatal.</p> + +<p>Pour peu que l'on ait vécu avec les filles du genre de Marguerite, on +sait le plaisir qu'elles prennent à faire de l'esprit à faux et à +taquiner les gens qu'elles voient pour la première fois. C'est sans +doute une revanche des humiliations qu'elles sont souvent forcées de +subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours.</p> + +<p>Aussi faut-il pour leur répondre une certaine habitude de leur monde, +habitude que je n'avais pas; puis, l'idée que je m'étais faite de +Marguerite m'exagéra sa plaisanterie. Rien ne m'était indifférent de la +part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant, avec une +altération de voix qu'il me fut impossible de cacher complètement:</p> + +<p>—Si c'est là ce que vous pensez de moi, madame, il ne me reste plus +qu'à vous demander pardon de mon indiscrétion, et à prendre congé de +vous en vous assurant qu'elle ne se renouvellera pas.</p> + +<p>Là -dessus, je saluai et je sortis.</p> + +<p>À peine eus-je fermé la porte, que j'entendis un troisième éclat de +rire. J'aurais bien voulu que quelqu'un me coudoyât en ce moment.</p> + +<p>Je retournai à ma stalle.</p> + +<p>On frappa le lever de la toile.</p> + +<p>Ernest revint auprès de moi.</p> + +<p>—Comme vous y allez! me dit-il en s'asseyant; elles vous croient fou.</p> + +<p>—Qu'a dit Marguerite, quand j'ai été parti?</p> + +<p>—Elle a ri et m'a assuré qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi drôle +que vous. Mais il ne faut pas vous tenir pour battu; seulement ne faites +pas à ces filles-là l'honneur de les prendre au sérieux. Elles ne savent +pas ce que c'est que l'élégance et la politesse; c'est comme les chiens +auxquels on met des parfums, ils trouvent que cela sent mauvais et vont +se rouler dans le ruisseau.</p> + +<p>—Après tout, que m'importe? dis-je en essayant de prendre un ton +dégagé, je ne reverrai jamais cette femme, et si elle me plaisait avant +que je la connusse, c'est bien changé maintenant que je la connais.</p> + +<p>—Bah! je ne désespère pas de vous voir un jour dans le fond de sa loge, +et d'entendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez +raison, elle est mal élevée, mais c'est une jolie maîtresse à avoir.</p> + +<p>Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l'on +jouait me serait impossible. Tout ce que je me rappelle, c'est que de +temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement +quittée, et que des figures de visiteurs nouveaux s'y succédaient à +chaque instant.</p> + +<p>Cependant, j'étais loin de ne plus penser à Marguerite. Un autre +sentiment s'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et +mon ridicule à faire oublier; je me disais que, dussé-je y dépenser ce +que je possédais, j'aurais cette fille et prendrais de droit la place +que j'avais abandonnée si vite.</p> + +<p>Avant que le spectacle fût terminé, Marguerite et son amie quittèrent +leur loge.</p> + +<p>Malgré moi, je quittai ma stalle.</p> + +<p>—Vous vous en allez? me dit Ernest.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>En ce moment, il s'aperçut que la loge était vide.</p> + +<p>—Allez, allez, dit-il, et bonne chance, ou plutôt meilleure chance.</p> + +<p>Je sortis.</p> + +<p>J'entendis dans l'escalier des frôlements de robes et des bruits de +voix. Je me mis à l'écart et je vis passer, sans être vu, les deux +femmes et les deux jeunes gens qui les accompagnaient.</p> + +<p>Sous le péristyle du théâtre se présenta à elles un petit domestique.</p> + +<p>—Va dire au cocher d'attendre à la porte du café Anglais, dit +Marguerite; nous irons à pied jusque-là .</p> + +<p>Quelques minutes après, en rôdant sur le boulevard, je vis, à une +fenêtre d'un des grands cabinets du restaurant, Marguerite, appuyée sur +le balcon, effeuillant un à un les camélias de son bouquet.</p> + +<p>Un des deux hommes était penché sur son épaule et lui parlait tout bas.</p> + +<p>J'allai m'installer à la Maison d'Or, dans les salons du premier étage, +et je ne perdis pas de vue la fenêtre en question.</p> + +<p>À une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses +trois amis.</p> + +<p>Je pris un cabriolet et je la suivis.</p> + +<p>La voiture s'arrêta rue d'Antin, nº 9.</p> + +<p>Marguerite en descendit et rentra seule chez elle.</p> + +<p>C'était sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux.</p> + +<p>À partir de ce jour, je rencontrai souvent Marguerite au spectacle, aux +Champs-Elysées. Toujours même gaieté chez elle, toujours même émotion +chez moi.</p> + +<p>Quinze jours se passèrent cependant sans que je la revisse nulle part. +Je me trouvai avec Gaston, à qui je demandai de ses nouvelles.</p> + +<p>—La pauvre fille est bien malade, me répondit-il.</p> + +<p>—Qu'a-t-elle donc?</p> + +<p>—Elle a qu'elle est poitrinaire, et que, comme elle a fait une vie qui +n'est pas destinée à la guérir, elle est dans son lit et qu'elle se +meurt.</p> + +<p>Le cœur est étrange; je fus presque content de cette maladie.</p> + +<p>J'allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade, sans cependant +m'inscrire, ni laisser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son +départ pour Bagnères.</p> + +<p>Puis, le temps s'écoula, l'impression, sinon le souvenir, parut +s'effacer peu à peu de mon esprit. Je voyageai; des liaisons, des +habitudes, des travaux prirent la place de cette pensée, et, lorsque je +songeais à cette première aventure, je ne voulais voir ici qu'une de ces +passions comme on en a lorsque l'on est tout jeune, et dont on rit peu +de temps après.</p> + +<p>Du reste, il n'y aurait pas eu de mérite à triompher de ce souvenir, car +j'avais perdu Marguerite de vue depuis son départ, et, comme je vous +l'ai dit, quand elle passa près de moi, dans le corridor des Variétés, +je ne la reconnus pas.</p> + +<p>Elle était voilée, il est vrai; mais si voilée qu'elle eût été, deux ans +plus tôt, je n'aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnaître: je +l'aurais devinée.</p> + +<p>Ce qui n'empêcha pas mon cœur de battre quand je sus que c'était elle; +et les deux années passées sans la voir et les résultats que cette +séparation avait paru amener s'évanouirent dans la même fumée au seul +toucher de sa robe.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_VIII" id="Chapitre_VIII"></a>Chapitre VIII</h2> + +<p>Cependant, continua Armand après une pause, tout en comprenant que +j'étais encore amoureux, je me sentais plus fort qu'autrefois, et, dans +mon désir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi la volonté +de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur.</p> + +<p>Que de routes prend et que de raisons se donne le cœur pour en arriver à +ce qu'il veut! Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et +je retournai prendre ma place à l'orchestre, en jetant un coup d'œil +rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était.</p> + +<p>Elle était dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, et toute seule. Elle +était changée, comme je vous l'ai dit, je ne retrouvais plus sur sa +bouche son sourire indifférent. Elle avait souffert, elle souffrait +encore.</p> + +<p>Quoiqu'on fût déjà en avril, elle était encore vêtue comme en hiver et +toute couverte de velours.</p> + +<p>Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien.</p> + +<p>Elle me considéra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me +voir, et crut sans doute me reconnaître, sans pouvoir positivement dire +qui j'étais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce +charmant salut des femmes, erra sur ses lèvres, pour répondre au salut +qu'elle avait l'air d'attendre de moi; mais je n'y répondis point, comme +pour prendre barres sur elle et paraître avoir oublié, quand elle se +souvenait.</p> + +<p>Elle crut s'être trompée et détourna la tête.</p> + +<p>On leva le rideau.</p> + +<p>J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle, je ne l'ai jamais vue +prêter la moindre attention à ce qu'on jouait.</p> + +<p>Quant à moi, le spectacle m'intéressait aussi fort peu, et je ne +m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts pour qu'elle ne +s'en aperçût pas.</p> + +<p>Je la vis ainsi échanger des regards avec la personne occupant la loge +en face de la sienne; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus +dedans une femme avec qui j'étais assez familier.</p> + +<p>Cette femme était une ancienne femme entretenue, qui avait essayé +d'entrer au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses +relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le commerce et +avait pris un magasin de modes.</p> + +<p>Je vis en elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai +d'un moment où elle regardait de mon côté pour lui dire bonsoir de la +main et des yeux.</p> + +<p>Ce que j'avais prévu arriva, elle m'appela dans sa loge.</p> + +<p>Prudence Duvernoy, c'était l'heureux nom de la modiste, était une de ces +grosses femmes de quarante ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une +grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'on veut savoir, surtout +quand ce que l'on veut savoir est aussi simple que ce que j'avais à lui +demander.</p> + +<p>Je profitai d'un moment où elle recommençait ses correspondances avec +Marguerite pour lui dire:</p> + +<p>—Qui regardez-vous ainsi?</p> + +<p>—Marguerite Gautier.</p> + +<p>—Vous la connaissez?</p> + +<p>—Oui; je suis sa modiste, et elle est ma voisine.</p> + +<p>—Vous demeurez donc rue d'Antin?</p> + +<p>—Nº 7. La fenêtre de son cabinet de toilette donne sur la fenêtre du +mien.</p> + +<p>—On dit que c'est une charmante fille.</p> + +<p>—Vous ne la connaissez pas?</p> + +<p>—Non, mais je voudrais bien la connaître.</p> + +<p>—Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge?</p> + +<p>—Non, j'aime mieux que vous me présentiez à elle.</p> + +<p>—Chez elle?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est plus difficile.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'elle est protégée par un vieux duc très jaloux.</p> + +<p>—Protégée est charmant.</p> + +<p>—Oui, protégée, reprit Prudence. Le pauvre vieux, il serait bien +embarrassé d'être son amant.</p> + +<p>Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du +duc à Bagnères.</p> + +<p>—C'est pour cela, continuai-je, qu'elle est seule ici?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Mais, qui la reconduira?</p> + +<p>—Lui.</p> + +<p>—Il va donc venir la prendre?</p> + +<p>—Dans un instant.</p> + +<p>—Et vous, qui vous reconduit?</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>—Je m'offre.</p> + +<p>—Mais vous êtes avec un ami, je crois.</p> + +<p>—Nous nous offrons alors.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que votre ami?</p> + +<p>—C'est un charmant garçon, fort spirituel, et qui sera enchanté de +faire votre connaissance.</p> + +<p>—Eh bien, c'est convenu, nous partirons tous les quatre après cette +pièce, car je connais la dernière.</p> + +<p>—Volontiers, je vais prévenir mon ami.</p> + +<p>—Allez.</p> + +<p>—Ah! me dit Prudence au moment où j'allais sortir, voilà le duc qui +entre dans la loge de Marguerite.</p> + +<p>Je regardai.</p> + +<p>Un homme de soixante-dix ans, en effet, venait de s'asseoir derrière la +jeune femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa +aussitôt en souriant, puis elle l'avança sur le devant de sa loge en +faisant à Prudence un signe qui pouvait se traduire par:</p> + +<p>—En voulez-vous?</p> + +<p>—Non, fit Prudence.</p> + +<p>Marguerite reprit le sac et, se retournant, se mit à causer avec le duc.</p> + +<p>Le récit de tous ces détails ressemble à de l'enfantillage, mais tout ce +qui avait rapport à cette fille est si présent à ma mémoire, que je ne +puis m'empêcher de le rappeler aujourd'hui.</p> + +<p>Je descendis prévenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et +pour moi.</p> + +<p>Il accepta.</p> + +<p>Nous quittâmes nos stalles pour monter dans la loge de Madame Duvernoy.</p> + +<p>À peine avions-nous ouvert la porte des orchestres que nous fûmes forcés +de nous arrêter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en +allaient.</p> + +<p>J'aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place de ce vieux +bonhomme.</p> + +<p>Arrivé sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaéton qu'il +conduisait lui-même, et ils disparurent emportés au trot de deux +superbes chevaux.</p> + +<p>Nous entrâmes dans la loge de Prudence.</p> + +<p>Quand la pièce fut finie, nous descendîmes prendre un simple fiacre qui +nous conduisit rue d'Antin, nº 7. A la porte de sa maison, Prudence nous +offrit de monter chez elle pour nous faire voir ses magasins que nous ne +connaissions pas et dont elle paraissait être très fière. Vous jugez +avec quel empressement j'acceptai.</p> + +<p>Il me semblait que je me rapprochais peu à peu de Marguerite. J'eus +bientôt fait retomber la conversation sur elle.</p> + +<p>—Le vieux duc est chez votre voisine? dis-je à Prudence.</p> + +<p>—Non pas; elle doit être seule.</p> + +<p>—Mais elle va s'ennuyer horriblement, dit Gaston.</p> + +<p>—Nous passons presque toutes nos soirées ensemble, ou, lorsqu'elle +rentre, elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du +matin. Elle ne peut pas dormir plus tôt.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours +la fièvre.</p> + +<p>—Elle n'a pas d'amants? demandai-je.</p> + +<p>—Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais; mais je ne +réponds pas qu'il ne vient personne quand je suis partie; souvent je +rencontre chez elle, le soir, un certain comte de N... qui croit avancer +ses affaires en faisant ses visites à onze heures, en lui envoyant des +bijoux tant qu'elle en veut; mais elle ne peut pas le voir en peinture. +Elle a tort, c'est un garçon très riche. J'ai beau lui dire de temps en +temps: ma chère enfant, c'est l'homme qu'il vous faut! Elle qui m'écoute +assez ordinairement, elle me tourne le dos et me répond qu'il est trop +bête. Qu'il soit bête, j'en conviens; mais ce serait pour elle une +position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour à l'autre. Les +vieillards sont égoïstes; sa famille lui reproche sans cesse son +affection pour Marguerite: voilà deux raisons pour qu'il ne lui laisse +rien. Je lui fais de la morale, à laquelle elle répond qu'il sera +toujours temps de prendre le comte à la mort du duc.</p> + +<p>«Cela n'est pas toujours drôle, continua Prudence, de vivre comme elle +vit. Je sais bien, moi, que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien +vite promener le bonhomme. Il est insipide, ce vieux; il l'appelle sa +fille, il a soin d'elle comme d'un enfant, il est toujours sur son dos. +Je suis sûre qu'à cette heure un de ses domestiques rôde dans la rue +pour voir qui sort, et surtout qui entre.</p> + +<p>—Ah! cette pauvre Marguerite! dit Gaston en se mettant au piano et en +jouant une valse, je ne savais pas cela, moi. Cependant je lui trouvais +l'air moins gai depuis quelque temps.</p> + +<p>—Chut! dit Prudence en prêtant l'oreille.</p> + +<p>Gaston s'arrêta.</p> + +<p>—Elle m'appelle, je crois.</p> + +<p>Nous écoutâmes.</p> + +<p>En effet, une voix appelait Prudence.</p> + +<p>—Allons, messieurs, allez-vous-en, nous dit madame Duvernoy.</p> + +<p>—Ah! c'est comme cela que vous entendez l'hospitalité, dit Gaston en +riant, nous nous en irons quand bon nous semblera.</p> + +<p>—Pourquoi nous en irions-nous?</p> + +<p>—Je vais chez Marguerite.</p> + +<p>—Nous attendrons ici.</p> + +<p>—Cela ne se peut pas.</p> + +<p>—Alors, nous irons avec vous.</p> + +<p>—Encore moins.</p> + +<p>—Je connais Marguerite, moi, fit Gaston, je puis bien aller lui faire +une visite.</p> + +<p>—Mais Armand ne la connaît pas.</p> + +<p>—Je le présenterai.</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours +Prudence. Celle-ci courut à son cabinet de toilette. Je l'y suivis avec +Gaston. Elle ouvrit la fenêtre.</p> + +<p>Nous nous cachâmes de façon à ne pas être vus du dehors.</p> + +<p>—Il y a dix minutes que je vous appelle, dit Marguerite de sa fenêtre +et d'un ton presque impérieux.</p> + +<p>—Que me voulez-vous?</p> + +<p>—Je veux que vous veniez tout de suite.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que le comte de N... est encore là et qu'il m'ennuie à périr.</p> + +<p>—Je ne peux pas maintenant.</p> + +<p>—Qui vous en empêche?</p> + +<p>—J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas s'en aller.</p> + +<p>—Dites-leur qu'il faut que vous sortiez.</p> + +<p>—Je le leur ai dit.</p> + +<p>—Eh bien, laissez-les chez vous; quand ils vous verront sortie, ils +s'en iront.</p> + +<p>—Après avoir mis tout sens dessus dessous!</p> + +<p>—Mais qu'est-ce qu'ils veulent?</p> + +<p>—Ils veulent vous voir.</p> + +<p>—Comment se nomment-ils?</p> + +<p>—Vous en connaissez un, M. Gaston R...</p> + +<p>—Ah! oui, je le connais; et l'autre?</p> + +<p>—M Armand Duval. Vous ne le connaissez pas?</p> + +<p>—Non; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout que le comte. Je vous +attends, venez vite.</p> + +<p>Marguerite referma sa fenêtre, Prudence la sienne.</p> + +<p>Marguerite, qui s'était un instant rappelé mon visage, ne se rappelait +pas mon nom. J'aurais mieux aimé un souvenir à mon désavantage que cet +oubli.</p> + +<p>—Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchantée de nous voir.</p> + +<p>—Enchantée n'est pas le mot, répondit Prudence en mettant son châle et +son chapeau, elle vous reçoit pour faire partir le comte. Tâchez d'être +plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se brouillera +avec moi.</p> + +<p>Nous suivîmes Prudence qui descendait.</p> + +<p>Je tremblais; il me semblait que cette visite allait avoir une grande +influence sur ma vie.</p> + +<p>J'étais encore plus ému que le soir de ma présentation dans la loge de +l'Opéra-Comique.</p> + +<p>En arrivant à la porte de l'appartement que vous connaissez, le cœur me +battait si fort que la pensée m'échappait.</p> + +<p>Quelques accords de piano arrivaient jusqu'à nous.</p> + +<p>Prudence sonna.</p> + +<p>Le piano se tut.</p> + +<p>Une femme qui avait plutôt l'air d'une dame de compagnie que d'une femme +de chambre vint nous ouvrir.</p> + +<p>Nous passâmes dans le salon, du salon dans le boudoir, qui était à cette +époque ce que vous l'avez vu depuis.</p> + +<p>Un jeune homme était appuyé contre la cheminée.</p> + +<p>Marguerite, assise devant son piano, laissait courir ses doigts sur les +touches, et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas.</p> + +<p>L'aspect de cette scène était l'ennui, résultant pour l'homme de +l'embarras de sa nullité, pour la femme de la visite de ce lugubre +personnage.</p> + +<p>À la voix de Prudence, Marguerite se leva, et, venant à nous après avoir +échangé un regard de remerciements avec madame Duvernoy, elle nous dit:</p> + +<p>—Entrez, messieurs, et soyez les bienvenus.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_IX" id="Chapitre_IX"></a>Chapitre IX</h2> + +<p>—Bonsoir, mon cher Gaston, dit Marguerite à mon compagnon, je suis bien +aise de vous voir. Pourquoi n'êtes-vous pas entré dans ma loge aux +Variétés?</p> + +<p>—Je craignais d'être indiscret.</p> + +<p>—Les amis, et Marguerite appuya sur ce mot, comme si elle eût voulu +faire comprendre à ceux qui étaient là que, malgré la façon familière +dont elle l'accueillait, Gaston n'était et n'avait toujours été qu'un +ami, les amis ne sont jamais indiscrets.</p> + +<p>—Alors, vous me permettez de vous présenter M. Armand Duval!</p> + +<p>—J'avais déjà autorisé Prudence à le faire.</p> + +<p>—Du reste, madame, dis-je alors en m'inclinant et en parvenant à rendre +des sons à peu près intelligibles, j'ai déjà eu l'honneur de vous être +présenté.</p> + +<p>L'œil charmant de Marguerite sembla chercher dans son souvenir, mais +elle ne se souvint point, ou parut ne point se souvenir.</p> + +<p>—Madame, repris-je alors, je vous suis reconnaissant d'avoir oublié +cette première présentation, car j'y fus très ridicule et dus vous +paraître très ennuyeux. C'était, il y a deux ans, à l'Opéra-Comique; +j'étais avec Ernest de ***...</p> + +<p>—Ah! je me rappelle! reprit Marguerite avec un sourire. Ce n'est pas +vous qui étiez ridicule, c'est moi qui étais taquine, comme je le suis +encore un peu, mais moins cependant. Vous m'avez pardonné, monsieur?</p> + +<p>Et elle me tendit sa main que je baisai.</p> + +<p>—C'est vrai, reprit-elle. Figurez-vous que j'ai la mauvaise habitude de +vouloir embarrasser les gens que je vois pour la première fois. C'est +très sot. Mon médecin dit que c'est parce que je suis nerveuse et +toujours souffrante: croyez mon médecin.</p> + +<p>—Mais vous paraissez très bien portante.</p> + +<p>—Oh! j'ai été bien malade.</p> + +<p>—Je le sais.</p> + +<p>—Qui vous l'a dit?</p> + +<p>—Tout le monde le savait; je suis venu souvent savoir de vos nouvelles, +et j'ai appris avec plaisir votre convalescence.</p> + +<p>—On ne m'a jamais remis votre carte.</p> + +<p>—Je ne l'ai jamais laissée.</p> + +<p>—Serait-ce vous, ce jeune homme qui venait tous les jours s'informer de +moi pendant ma maladie, et qui n'a jamais voulu dire son nom?</p> + +<p>—C'est moi.</p> + +<p>—Alors, vous êtes plus qu'indulgent, vous êtes généreux. Ce n'est pas +vous, comte, qui auriez fait cela, ajouta-t-elle en se tournant vers M. +de N..., et après avoir jeté sur moi un de ces regards par lesquels les +femmes complètent leur opinion sur un homme.</p> + +<p>—Je ne vous connais que depuis deux mois, répliqua le comte.</p> + +<p>—Et monsieur qui ne me connaît que depuis cinq minutes! Vous répondez +toujours des niaiseries.</p> + +<p>Les femmes sont impitoyables avec les gens qu'elles n'aiment pas.</p> + +<p>Le comte rougit et se mordit les lèvres.</p> + +<p>J'eus pitié de lui, car il paraissait être amoureux comme moi, et la +dure franchise de Marguerite devait le rendre bien malheureux, surtout +en présence de deux étrangers.</p> + +<p>—Vous faisiez de la musique quand nous sommes entrés, dis-je alors pour +changer la conversation, ne me ferez-vous pas le plaisir de me traiter +en vieille connaissance, et ne continuerez-vous pas?</p> + +<p>—Oh! fit-elle en se jetant sur le canapé et en nous faisant signe de +nous y asseoir, Gaston sait bien quel genre de musique je fais. C'est +bon quand je suis seule avec le comte, mais je ne voudrais pas vous +faire endurer pareil supplice.</p> + +<p>—Vous avez cette préférence pour moi? Répliqua M. de N... avec un +sourire qu'il essaya de rendre fin et ironique.</p> + +<p>—Vous avez tort de me la reprocher; c'est la seule.</p> + +<p>Il était décidé que ce pauvre garçon ne dirait pas un mot. Il jeta sur +la jeune femme un regard vraiment suppliant.</p> + +<p>—Dites donc, Prudence, continua-t-elle, avez-vous fait ce que je vous +avais priée de faire?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est bien, vous me conterez cela plus tard. Nous avons à causer, vous +ne vous en irez pas sans que je vous parle.</p> + +<p>—Nous sommes sans doute indiscrets, dis-je alors, et, maintenant que +nous avons ou plutôt que j'ai obtenu une seconde présentation pour faire +oublier la première, nous allons nous retirer, Gaston et moi.</p> + +<p>—Pas le moins du monde; ce n'est pas pour vous que je dis cela. Je veux +au contraire que vous restiez.</p> + +<p>Le comte tira une montre fort élégante, à laquelle il regarda l'heure:</p> + +<p>—Il est temps que j'aille au club, dit-il.</p> + +<p>Marguerite ne répondit rien.</p> + +<p>Le comte quitta alors la cheminée, et venant à elle:</p> + +<p>—Adieu, madame.</p> + +<p>Marguerite se leva.</p> + +<p>—Adieu, mon cher comte, vous vous en allez déjà ?</p> + +<p>—Oui, je crains de vous ennuyer.</p> + +<p>—Vous ne m'ennuyez pas plus aujourd'hui que les autres jours. Quand +vous verra-t-on?</p> + +<p>—Quand vous le permettrez.</p> + +<p>—Adieu, alors!</p> + +<p>C'était cruel, vous l'avouerez.</p> + +<p>Le comte avait heureusement une fort bonne éducation et un excellent +caractère. Il se contenta de baiser la main que Marguerite lui tendait +assez nonchalamment, et de sortir après nous avoir salués.</p> + +<p>Au moment où il franchissait la porte, il regarda Prudence.</p> + +<p>Celle-ci leva les épaules d'un air qui signifiait:</p> + +<p>—Que voulez-vous, j'ai fait tout ce que j'ai pu.</p> + +<p>—Nanine! cria Marguerite, éclaire M. le comte.</p> + +<p>Nous entendîmes ouvrir et fermer la porte.</p> + +<p>—Enfin! s'écria Marguerite en reparaissant, le voilà parti; ce +garçon-là me porte horriblement sur les nerfs.</p> + +<p>—Ma chère enfant, dit Prudence, vous êtes vraiment trop méchante avec +lui, lui qui est si bon et si prévenant pour vous. Voilà encore sur +votre cheminée une montre qu'il vous a donnée, et qui lui a coûté au +moins mille écus, j'en suis sûre.</p> + +<p>Et madame Duvernoy, qui s'était approchée de la cheminée, jouait avec le +bijou dont elle parlait, et jetait dessus des regards de convoitise.</p> + +<p>—Ma chère, dit Marguerite en s'asseyant à son piano quand je pèse d'un +côté ce qu'il me donne et de l'autre ce qu'il me dit, je trouve que je +lui passe ses visites bon marché.</p> + +<p>—Ce pauvre garçon est amoureux de vous.</p> + +<p>—S'il fallait que j'écoutasse tous ceux qui sont amoureux de moi, je +n'aurais seulement pas le temps de dîner.</p> + +<p>Et elle fit courir ses doigts sur le piano, après quoi se retournant +elle nous dit:</p> + +<p>—Voulez-vous prendre quelque chose? Moi, je boirais bien un peu de +punch.</p> + +<p>—Et moi, je mangerais bien un peu de poulet, dit Prudence; si nous +soupions?</p> + +<p>—C'est cela, allons souper, dit Gaston.</p> + +<p>—Non, nous allons souper ici.</p> + +<p>Elle sonna. Nanine parut.</p> + +<p>—Envoie chercher à souper.</p> + +<p>—Que faut-il prendre?</p> + +<p>—Ce que tu voudras, mais tout de suite, tout de suite.</p> + +<p>Nanine sortit.</p> + +<p>—C'est cela, dit Marguerite en sautant comme une enfant, nous allons +souper. Que cet imbécile de comte est ennuyeux!</p> + +<p>Plus je voyais cette femme, plus elle m'enchantait. Elle était belle à +ravir. Sa maigreur même était une grâce.</p> + +<p>J'étais en contemplation.</p> + +<p>Ce qui se passait en moi, j'aurais peine à l'expliquer. J'étais plein +d'indulgence pour sa vie, plein d'admiration pour sa beauté. Cette +preuve de désintéressement qu'elle donnait en n'acceptant pas un homme +jeune, élégant et riche, tout prêt à se ruiner pour elle, excusait à mes +yeux toutes ses fautes passées.</p> + +<p>Il y avait dans cette femme quelque chose comme de la candeur.</p> + +<p>On voyait qu'elle en était encore à la virginité du vice. Sa marche +assurée, sa taille souple, ses narines roses et ouvertes, ses grands +yeux légèrement cerclés de bleu, dénotaient une de ces natures ardentes +qui répandent autour d'elles un parfum de volupté, comme ces flacons +d'Orient qui, si bien fermés qu'ils soient, laissent échapper le parfum +de la liqueur qu'ils renferment.</p> + +<p>Enfin, soit nature, soit conséquence de son état maladif, il passait de +temps en temps dans les yeux de cette femme des éclairs de désirs dont +l'expansion eût été une révélation du ciel pour celui qu'elle eût aimé. +Mais ceux qui avaient aimé Marguerite ne se comptaient plus, et ceux +qu'elle avait aimés ne se comptaient pas encore.</p> + +<p>Bref, on reconnaissait dans cette fille la vierge qu'un rien avait faite +courtisane, et la courtisane dont un rien eût fait la vierge la plus +amoureuse et la plus pure. Il y avait encore chez Marguerite de la +fierté et de l'indépendance: deux sentiments qui, blessés, sont capables +de faire ce que fait la pudeur. Je ne disais rien, mon âme semblait être +passée toute dans mon cœur et mon cœur dans mes yeux.</p> + +<p>—Ainsi, reprit-elle tout à coup, c'est vous qui veniez savoir de mes +nouvelles quand j'étais malade?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Savez-vous que c'est très beau, cela! Et que puis-je faire pour vous +remercier?</p> + +<p>—Me permettre de venir de temps en temps vous voir.</p> + +<p>—Tant que vous voudrez, de cinq heures à six, de onze heures à minuit. +Dites donc, Gaston, jouez-moi l'Invitation à la valse.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Pour me faire plaisir d'abord, et ensuite parce que je ne puis pas +arriver à la jouer seule.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous embarrasse donc?</p> + +<p>—La troisième partie, le passage en dièse.</p> + +<p>Gaston se leva, se mit au piano et commença cette merveilleuse mélodie +de Weber, dont la musique était ouverte sur le pupitre.</p> + +<p>Marguerite, une main appuyée sur le piano, regardait le cahier, suivait +des yeux chaque note qu'elle accompagnait tout bas de la voix, et, quand +Gaston en arriva au passage qu'elle lui avait indiqué, elle chantonna en +faisant aller ses doigts sur le dos du piano:</p> + +<p>—Ré, mi, ré, do, ré, fa, mi, ré, voilà ce que je ne puis faire. +Recommencez.</p> + +<p>Gaston recommença, après quoi Marguerite lui dit:</p> + +<p>—Maintenant laissez-moi essayer.</p> + +<p>Elle prit sa place et joua à son tour; mais ses doigts rebelles se +trompaient toujours sur l'une des notes que nous venons de dire.</p> + +<p>—Est-ce incroyable, dit-elle avec une véritable intonation d'enfant, +que je ne puisse pas arriver à jouer ce passage! Croiriez-vous que je +reste quelquefois jusqu'à deux heures du matin dessus! Et quand je pense +que cet imbécile de comte le joue sans musique et admirablement, c'est +cela qui me rend furieuse contre lui, je crois.</p> + +<p>Et elle recommença, toujours avec les mêmes résultats.</p> + +<p>—Que le diable emporte Weber, la musique et les pianos! dit-elle en +jetant le cahier à l'autre bout de la chambre; comprend-on que je ne +puisse pas faire huit dièses de suite?</p> + +<p>Et elle se croisait les bras en nous regardant et en frappant du pied.</p> + +<p>Le sang lui monta aux joues et une toux légère entr'ouvrit ses lèvres.</p> + +<p>—Voyons, voyons, dit Prudence, qui avait ôté son chapeau et qui lissait +ses bandeaux devant la glace, vous allez encore vous mettre en colère et +vous faire mal; allons souper, cela vaudra mieux; moi, je meurs de faim.</p> + +<p>Marguerite sonna de nouveau, puis elle se remit au piano et commença à +demi-voix une chanson libertine, dans l'accompagnement de laquelle elle +ne s'embrouilla point.</p> + +<p>Gaston savait cette chanson, et ils en firent une espèce de duo.</p> + +<p>—Ne chantez donc pas ces saletés-là , dis-je familièrement à Marguerite +et avec un ton de prière.</p> + +<p>—Oh! comme vous êtes chaste! me dit-elle en souriant et en me tendant +la main.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous.</p> + +<p>Marguerite fit un geste qui voulait dire: oh! il y a longtemps que j'en +ai fini, moi, avec la chasteté.</p> + +<p>En ce moment Nanine parut.</p> + +<p>—Le souper est-il prêt? demanda Marguerite.</p> + +<p>—Oui, madame, dans un instant.</p> + +<p>—À propos, me dit Prudence, vous n'avez pas vu l'appartement; venez, +que je vous le montre.</p> + +<p>Vous le savez, le salon était une merveille.</p> + +<p>Marguerite nous accompagna un peu, puis elle appela Gaston et passa avec +lui dans la salle à manger pour voir si le souper était prêt.</p> + +<p>—Tiens, dit tout haut Prudence en regardant sur une étagère et en y +prenant une figure de Saxe, je ne vous connaissais pas ce petit +bonhomme-là !</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Un petit berger qui tient une cage avec un oiseau.</p> + +<p>—Prenez-le, s'il vous fait plaisir.</p> + +<p>—Ah! Mais je crains de vous en priver.</p> + +<p>—Je voulais le donner à ma femme de chambre, je le trouve hideux; mais +puisqu'il vous plaît, prenez-le.</p> + +<p>Prudence ne vit que le cadeau et non la manière dont il était fait. Elle +mit son bonhomme de côté, et m'emmena dans le cabinet de toilette, où, +me montrant deux miniatures qui se faisaient pendant, elle me dit:</p> + +<p>—Voilà le comte de G... qui a été très amoureux de Marguerite; c'est +lui qui l'a lancée. Le connaissez-vous?</p> + +<p>—Non. Et celui-ci? demandai-je en montrant l'autre miniature.</p> + +<p>—C'est le petit vicomte de L... il a été forcé de partir.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'il était à peu près ruiné. En voilà un qui aimait Marguerite!</p> + +<p>—Et elle l'aimait beaucoup sans doute?</p> + +<p>—C'est une si drôle de fille, on ne sait jamais à quoi s'en tenir. Le +soir du jour où il est parti, elle était au spectacle, comme d'habitude, +et cependant elle avait pleuré au moment du départ.</p> + +<p>En ce moment, Nanine parut, nous annonçant que le souper était servi.</p> + +<p>Quand nous entrâmes dans la salle à manger, Marguerite était appuyée +contre le mur, et Gaston, lui tenant les mains, lui parlait tout bas.</p> + +<p>—Vous êtes fou, lui répondait Marguerite, vous savez bien que je ne +veux pas de vous. Ce n'est pas au bout de deux ans que l'on connaît une +femme comme moi, qu'on lui demande à être son amant. Nous autres, nous +nous donnons tout de suite ou jamais. Allons, messieurs, à table.</p> + +<p>Et, s'échappant des mains de Gaston, Marguerite le fit asseoir à sa +droite, moi à sa gauche, puis elle dit à Nanine:</p> + +<p>—Avant de t'asseoir, recommande à la cuisine que l'on n'ouvre pas si +l'on vient sonner.</p> + +<p>Cette recommandation était faite à une heure du matin.</p> + +<p>On rit, on but et l'on mangea beaucoup à ce souper. Au bout de quelques +instants, la gaieté était descendue aux dernières limites, et ces mots +qu'un certain monde trouve plaisants et qui salissent toujours la bouche +qui les dit éclataient de temps à autre, aux grandes acclamations de +Nanine, de Prudence et de Marguerite. Gaston s'amusait franchement; +c'était un garçon plein de cœur, mais dont l'esprit avait été un peu +faussé par les premières habitudes. Un moment, j'avais voulu m'étourdir, +faire mon cœur et ma pensée indifférents au spectacle que j'avais sous +les yeux et prendre ma part de cette gaieté qui semblait un des mets du +repas; mais peu à peu, je m'étais isolé de ce bruit, mon verre était +resté plein, et j'étais devenu presque triste en voyant cette belle +créature de vingt ans boire, parler comme un portefaix, et rire d'autant +plus que ce que l'on disait était plus scandaleux.</p> + +<p>Cependant cette gaieté, cette façon de parler et de boire, qui me +paraissaient chez les autres convives les résultats de la débauche, de +l'habitude ou de la force, me semblaient chez Marguerite un besoin +d'oublier, une fièvre, une irritabilité nerveuse. À chaque verre de vin +de Champagne, ses joues se couvraient d'un rouge fiévreux, et une toux, +légère au commencement du souper, était devenue à la longue assez forte +pour la forcer à renverser sa tête sur le dos de sa chaise et à +comprimer sa poitrine dans ses mains toutes les fois qu'elle toussait.</p> + +<p>Je souffrais du mal que devaient faire à cette frêle organisation ces +excès de tous les jours.</p> + +<p>Enfin arriva une chose que j'avais prévue et que je redoutais. Vers la +fin du souper, Marguerite fut prise d'un accès de toux plus fort que +tous ceux qu'elle avait eus depuis que j'étais là . Il me sembla que sa +poitrine se déchirait intérieurement. La pauvre fille devint pourpre, +ferma les yeux sous la douleur et porta à ses lèvres sa serviette qu'une +goutte de sang rougit. Alors elle se leva et courut dans son cabinet de +toilette.</p> + +<p>—Qu'a donc Marguerite? demanda Gaston.</p> + +<p>—Elle a qu'elle a trop ri et qu'elle crache le sang, fit Prudence. Oh! +ce ne sera rien, cela lui arrive tous les jours. Elle va revenir. +Laissons-la seule, elle aime mieux cela.</p> + +<p>Quant à moi, je ne pus y tenir, et, au grand ébahissement de Prudence et +de Nanine qui me rappelaient, j'allai rejoindre Marguerite.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_X" id="Chapitre_X"></a>Chapitre X</h2> + +<p>La chambre où elle s'était réfugiée n'était éclairée que par une seule +bougie posée sur une table. Renversée sur un grand canapé, sa robe +défaite, elle tenait une main sur son cœur et laissait pendre l'autre. +Sur la table il y avait une cuvette d'argent à moitié pleine d'eau; +cette eau était marbrée de filets de sang.</p> + +<p>Marguerite, très pâle et la bouche entr'ouverte, essayait de reprendre +haleine. Par moments, sa poitrine se gonflait d'un long soupir qui, +exhalé, paraissait la soulager un peu, et la laissait pendant quelques +secondes dans un sentiment de bien-être.</p> + +<p>Je m'approchai d'elle, sans qu'elle fît un mouvement, je m'assis et pris +celle de ses mains qui reposait sur le canapé.</p> + +<p>—Ah! c'est vous? me dit-elle avec un sourire.</p> + +<p>Il paraît que j'avais la figure bouleversée, car elle ajouta:</p> + +<p>—Est-ce que vous êtes malade aussi?</p> + +<p>—Non; mais vous, souffrez-vous encore?</p> + +<p>—Très peu; et elle essuya avec son mouchoir les larmes que la toux +avait fait venir à ses yeux; je suis habituée à cela maintenant.</p> + +<p>—Vous vous tuez, madame, lui dis-je alors d'une voix émue; je voudrais +être votre ami, votre parent, pour vous empêcher de vous faire mal +ainsi.</p> + +<p>—Ah! cela ne vaut vraiment pas la peine que vous vous alarmiez, +répliqua-t-elle d'un ton un peu amer; voyez si les autres s'occupent de +moi: c'est qu'ils savent bien qu'il n'y a rien à faire à ce mal-là .</p> + +<p>Après quoi elle se leva et, prenant la bougie, elle la mit sur la +cheminée et se regarda dans la glace.</p> + +<p>—Comme je suis pâle! dit-elle en rattachant sa robe et en passant ses +doigts sur ses cheveux délissés. Ah! bah! allons nous remettre à table. +Venez-vous?</p> + +<p>Mais j'étais assis et je ne bougeais pas.</p> + +<p>Elle comprit l'émotion que cette scène m'avait causée, car elle +s'approcha de moi et, me tendant la main, elle me dit:</p> + +<p>—Voyons, venez.</p> + +<p>Je pris sa main, je la portai à mes lèvres en la mouillant malgré moi de +deux larmes longtemps contenues.</p> + +<p>—Eh bien, mais êtes-vous enfant! dit-elle en se rasseyant auprès de +moi; voilà que vous pleurez! Qu'avez-vous?</p> + +<p>—Je dois vous paraître bien niais, mais ce que je viens de voir m'a +fait un mal affreux.</p> + +<p>—Vous êtes bien bon! Que voulez-vous? Je ne puis pas dormir, il faut +bien que je me distraie un peu. Et puis des filles comme moi, une de +plus ou de moins, qu'est-ce que cela fait? Les médecins me disent que le +sang que je crache vient des bronches; j'ai l'air de les croire, c'est +tout ce que je puis faire pour eux.</p> + +<p>—Écoutez, Marguerite, dis-je alors avec une expansion que je ne pus +retenir, je ne sais pas l'influence que vous devez prendre sur ma vie, +mais ce que je sais, c'est qu'à l'heure qu'il est, il n'y a personne, +pas même ma sœur, à qui je m'intéresse comme à vous. C'est ainsi depuis +que je vous ai vue. Eh bien, au nom du ciel, soignez-vous, et ne vivez +plus comme vous le faites.</p> + +<p>—Si je me soignais, je mourrais. Ce qui me soutient, c'est la vie +fiévreuse que je mène. Puis, se soigner, c'est bon pour les femmes du +monde qui ont une famille et des amis; mais nous, dès que nous ne +pouvons plus servir à la vanité ou au plaisir de nos amants, ils nous +abandonnent, et les longues soirées succèdent aux longs jours. Je le +sais bien, allez, j'ai été deux mois dans mon lit; au bout de trois +semaines, personne ne venait plus me voir.</p> + +<p>—Il est vrai que je ne vous suis rien, repris-je; mais si vous le +vouliez je vous soignerais comme un frère, je ne vous quitterais pas, et +je vous guérirais. Alors, quand vous en auriez la force, vous +reprendriez la vie que vous menez, si bon vous semblait; mais j'en suis +sûr, vous aimeriez mieux une existence tranquille qui vous ferait plus +heureuse et vous garderait jolie.</p> + +<p>—Vous pensez comme cela ce soir, parce que vous avez le vin triste, +mais vous n'auriez pas la patience dont vous vous vantez.</p> + +<p>—Permettez-moi de vous dire, Marguerite, que vous avez été malade +pendant deux mois, et que, pendant ces deux mois, je suis venu tous les +jours savoir de vos nouvelles.</p> + +<p>—C'est vrai; mais pourquoi ne montiez-vous pas?</p> + +<p>—Parce que je ne vous connaissais pas alors.</p> + +<p>—Est-ce qu'on se gêne avec une fille comme moi?</p> + +<p>—On se gêne toujours avec une femme; c'est mon avis du moins.</p> + +<p>—Ainsi, vous me soigneriez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous resteriez tous les jours auprès de moi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et même toutes les nuits?</p> + +<p>—Tout le temps que je ne vous ennuierais pas.</p> + +<p>—Comment appelez-vous cela?</p> + +<p>—Du dévouement.</p> + +<p>—Et d'où vient ce dévouement?</p> + +<p>—D'une sympathie irrésistible que j'ai pour vous.</p> + +<p>—Ainsi vous êtes amoureux de moi? dites-le tout de suite, c'est bien +plus simple.</p> + +<p>—C'est possible; mais si je dois vous le dire un jour, ce n'est pas +aujourd'hui.</p> + +<p>—Vous ferez mieux de ne me le dire jamais.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'il ne peut résulter que deux choses de cet aveu.</p> + +<p>—Lesquelles?</p> + +<p>—Ou que je ne vous accepte pas, alors vous m'en voudrez, ou que je vous +accepte, alors vous aurez une triste maîtresse; une femme nerveuse, +malade, triste, ou gaie d'une gaieté plus triste que le chagrin, une +femme qui crache le sang et qui dépense cent mille francs par an, c'est +bon pour un vieux richard comme le duc; mais c'est bien ennuyeux pour un +jeune homme comme vous, et la preuve, c'est que tous les jeunes amants +que j'ai eus m'ont bien vite quittée.</p> + +<p>Je ne répondais rien: j'écoutais. Cette franchise qui tenait presque de +la confession, cette vie douloureuse que j'entrevoyais sous le voile +doré qui la couvrait, et dont la pauvre fille fuyait la réalité dans la +débauche, l'ivresse et l'insomnie, tout cela m'impressionnait tellement +que je ne trouvais pas une seule parole.</p> + +<p>—Allons, continua Marguerite, nous disons là des enfantillages. +Donnez-moi la main et rentrons dans la salle à manger. On ne doit pas +savoir ce que notre absence veut dire.</p> + +<p>—Rentrez, si bon vous semble, mais je vous demande la permission de +rester ici.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que votre gaieté me fait trop de mal.</p> + +<p>—Eh bien, je serai triste.</p> + +<p>—Tenez, Marguerite, laissez-moi vous dire une chose que l'on vous a +dite souvent sans doute, et à laquelle l'habitude de l'entendre vous +empêchera peut-être d'ajouter foi, mais qui n'en est pas moins réelle, +et que je ne vous répéterai jamais.</p> + +<p>—C'est?... dit-elle avec le sourire que prennent les jeunes mères pour +écouter une folie de leur enfant.</p> + +<p>—C'est que, depuis que je vous ai vue, je ne sais comment ni pourquoi, +vous avez pris une place dans ma vie; c'est que j'ai eu beau chasser +votre image de ma pensée, elle y est toujours revenue; c'est +qu'aujourd'hui, quand je vous ai rencontrée, après être resté deux ans +sans vous voir, vous avez pris sur mon cœur et mon esprit un ascendant +plus grand encore; c'est qu'enfin, maintenant que vous m'avez reçu, que +je vous connais, que je sais tout ce qu'il y a d'étrange en vous, vous +m'êtes devenue indispensable, et que je deviendrai fou, non pas +seulement si vous ne m'aimez pas, mais si vous ne me laissez pas vous +aimer.</p> + +<p>—Mais, malheureux que vous êtes, je vous dirai ce que disait madame +D...: vous êtes donc bien riche! Mais vous ne savez donc pas que je +dépense six ou sept mille francs par mois, et que cette dépense est +devenue nécessaire à ma vie? mais vous ne savez donc pas, mon pauvre +ami, que je vous ruinerais en un rien de temps, et que votre famille +vous ferait interdire pour vous apprendre à vivre avec une créature +comme moi? Aimez-moi bien, comme un bon ami, mais pas autrement. Venez +me voir, nous rirons, nous causerons; mais ne vous exagérez pas ce que +je vaux, car je ne vaux pas grand-chose. Vous avez un bon cœur, vous +avez besoin d'être aimé, vous êtes trop jeune et trop sensible pour +vivre dans notre monde. Prenez une femme mariée. Vous voyez que je suis +une bonne fille et que je vous parle franchement.</p> + +<p>—Ah çà ! que diable faites-vous là ? cria Prudence, que nous n'avions pas +entendue venir, et qui apparaissait sur le seuil de la chambre avec ses +cheveux à moitié défaits et sa robe ouverte. Je reconnaissais dans ce +désordre la main de Gaston.</p> + +<p>—Nous parlons raison, dit Marguerite, laissez-nous un peu; nous vous +rejoindrons tout à l'heure.</p> + +<p>—Bien, bien, causez, mes enfants, dit Prudence en s'en allant et en +fermant la porte comme pour ajouter encore au ton dont elle avait +prononcé ces dernières paroles.</p> + +<p>—Ainsi, c'est convenu, reprit Marguerite, quand nous fûmes seuls, vous +ne m'aimerez plus?</p> + +<p>—Je partirai.</p> + +<p>—C'est à ce point-là ?</p> + +<p>J'étais trop avancé pour reculer, et d'ailleurs cette fille me +bouleversait. Ce mélange de gaieté, de tristesse, de candeur, de +prostitution, cette maladie même qui devait développer chez elle la +sensibilité des impressions comme l'irritabilité des nerfs, tout me +faisait comprendre que si, dès la première fois, je ne prenais pas +d'empire sur cette nature oublieuse et légère, elle était perdue pour +moi.</p> + +<p>—Voyons, c'est donc sérieux ce que vous dites? fit-elle.</p> + +<p>—Très sérieux.</p> + +<p>—Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt?</p> + +<p>—Quand vous l'aurais-je dit?</p> + +<p>—Le lendemain du jour où vous m'avez été présenté à l'Opéra-Comique.</p> + +<p>—Je crois que vous m'auriez fort mal reçu, si j'étais venu vous voir.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que j'avais été stupide la veille.</p> + +<p>—Cela, c'est vrai. Mais cependant vous m'aimiez déjà à cette époque?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ce qui ne vous a pas empêché d'aller vous coucher et de dormir bien +tranquillement après le spectacle. Nous savons ce que sont ces grands +amours-là .</p> + +<p>—Eh bien, c'est ce qui vous trompe. Savez-vous ce que j'ai fait le soir +de l'Opéra-Comique?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Je vous ai attendue à la porte du café Anglais. J'ai suivi la voiture +qui vous a emmenés, vous et vos trois amis, et, quand je vous ai vue +descendre seule et rentrer seule chez vous, j'ai été bien heureux.</p> + +<p>Marguerite se mit à rire.</p> + +<p>—De quoi riez-vous?</p> + +<p>—De rien.</p> + +<p>—Dites-le-moi, je vous en supplie, ou je vais croire que vous vous +moquez encore de moi.</p> + +<p>—Vous ne vous fâcherez pas?</p> + +<p>—De quel droit me fâcherais-je?</p> + +<p>—Eh bien, il y avait une bonne raison pour que je rentrasse seule.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—On m'attendait ici.</p> + +<p>Elle m'eût donné un coup de couteau qu'elle ne m'eût pas fait plus de +mal. Je me levai, et, lui tendant la main:</p> + +<p>—Adieu, lui dis-je.</p> + +<p>—Je savais bien que vous vous fâcheriez, dit-elle. Les hommes ont la +rage de vouloir apprendre ce qui doit leur faire de la peine.</p> + +<p>—Mais je vous assure, ajoutai-je d'un ton froid, comme si j'avais voulu +prouver que j'étais à jamais guéri de ma passion, je vous assure que je +ne suis pas fâché. Il était tout naturel que quelqu'un vous attendît, +comme il est tout naturel que je m'en aille à trois heures du matin.</p> + +<p>—Est-ce que vous avez aussi quelqu'un qui vous attend chez vous?</p> + +<p>—Non, mais il faut que je parte.</p> + +<p>—Adieu, alors.</p> + +<p>—Vous me renvoyez?</p> + +<p>—Pas le moins du monde.</p> + +<p>—Pourquoi me faites-vous de la peine?</p> + +<p>—Quelle peine vous ai-je faite?</p> + +<p>—Vous me dites que quelqu'un vous attendait.</p> + +<p>—Je n'ai pas pu m'empêcher de rire à l'idée que vous aviez été si +heureux de me voir rentrer seule, quand il y avait une si bonne raison +pour cela.</p> + +<p>—On se fait souvent une joie d'un enfantillage, et il est méchant de +détruire cette joie, quand, en la laissant subsister, on peut rendre +plus heureux encore celui qui la trouve.</p> + +<p>—Mais à qui croyez-vous donc avoir affaire? Je ne suis ni une vierge ni +une duchesse. Je ne vous connais que d'aujourd'hui et ne vous dois pas +compte de mes actions. En admettant que je devienne un jour votre +maîtresse, il faut que vous sachiez bien que j'ai eu d'autres amants que +vous. Si vous me faites déjà des scènes de jalousie avant, qu'est-ce que +ce sera donc après, si jamais l'après existe! Je n'ai jamais vu un homme +comme vous.</p> + +<p>—C'est que personne ne vous a jamais aimée comme je vous aime.</p> + +<p>—Voyons, franchement, vous m'aimez donc bien?</p> + +<p>—Autant qu'il est possible d'aimer, je crois.</p> + +<p>—Et cela dure depuis...?</p> + +<p>—Depuis un jour que je vous ai vue descendre de calèche et entrer chez +Susse, il y a trois ans.</p> + +<p>—Savez-vous que c'est très beau? Eh bien, que faut-il que je fasse pour +reconnaître ce grand amour?</p> + +<p>—Il faut m'aimer un peu, dis-je avec un battement de cœur qui +m'empêchait presque de parler; car, malgré les sourires demi-moqueurs +dont elle avait accompagné toute cette conversation, il me semblait que +Marguerite commençait à partager mon trouble, et que j'approchais de +l'heure attendue depuis si longtemps.</p> + +<p>—Eh bien, et le duc?</p> + +<p>—Quel duc?</p> + +<p>—Mon vieux jaloux.</p> + +<p>—Il n'en saura rien.</p> + +<p>—Et s'il le sait?</p> + +<p>—Il vous pardonnera.</p> + +<p>—Hé non! Il m'abandonnera, et qu'est-ce que je deviendrai?</p> + +<p>—Vous risquez bien cet abandon pour un autre.</p> + +<p>—Comment le savez-vous?</p> + +<p>—Par la recommandation que vous avez faite de ne laisser entrer +personne cette nuit.</p> + +<p>—C'est vrai; mais celui-là est un ami sérieux.</p> + +<p>—Auquel vous ne tenez guère, puisque vous lui faites défendre votre +porte à pareille heure.</p> + +<p>—Ce n'est pas à vous de me le reprocher, puisque c'était pour vous +recevoir, vous et votre ami.</p> + +<p>Peu à peu je m'étais rapproché de Marguerite, j'avais passé mes mains +autour de sa taille et je sentais son corps souple peser légèrement sur +mes mains jointes.</p> + +<p>—Si vous saviez comme je vous aime! lui disais-je tout bas.</p> + +<p>—Bien vrai?</p> + +<p>—Je vous jure.</p> + +<p>—Eh bien, si vous me promettez de faire toutes mes volontés sans dire +un mot, sans me faire une observation, sans me questionner, je vous +aimerai peut-être.</p> + +<p>—Tout ce que vous voudrez!</p> + +<p>—Mais je vous en préviens, je veux être libre de faire ce que bon me +semblera, sans vous donner le moindre détail sur ma vie. Il y a +longtemps que je cherche un amant jeune, sans volonté, amoureux sans +défiance, aimé sans droits. Je n'ai jamais pu en trouver un. Les hommes, +au lieu d'être satisfaits qu'on leur accorde longtemps ce qu'ils eussent +à peine espéré obtenir une fois, demandent à leur maîtresse compte du +présent, du passé et de l'avenir même. À mesure qu'ils s'habituent à +elle, ils veulent la dominer, et ils deviennent d'autant plus exigeants +qu'on leur donne tout ce qu'ils veulent. Si je me décide à prendre un +nouvel amant maintenant, je veux qu'il ait trois qualités bien rares, +qu'il soit confiant, soumis et discret.</p> + +<p>—Eh bien, je serai tout ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Nous verrons.</p> + +<p>—Et quand verrons-nous?</p> + +<p>—Plus tard.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que, dit Marguerite en se dégageant de mes bras et en prenant +dans un gros bouquet de camélias rouges apporté le matin un camélia +qu'elle passa à ma boutonnière, parce qu'on ne peut pas toujours +exécuter les traités le jour où on les signe. C'est facile à comprendre.</p> + +<p>—Et quand vous reverrai-je? dis-je en la pressant dans mes bras.</p> + +<p>—Quand ce camélia changera de couleur.</p> + +<p>—Et quand changera-t-il de couleur?</p> + +<p>—Demain, de onze heures à minuit. Êtes-vous content?</p> + +<p>—Vous me le demandez?</p> + +<p>—Pas un mot de tout cela ni à votre ami, ni à Prudence, ni à qui que ce +soit.</p> + +<p>—Je vous le promets.</p> + +<p>—Maintenant, embrassez-moi et rentrons dans la salle à manger.</p> + +<p>Elle me tendit ses lèvres, lissa de nouveau ses cheveux, et nous +sortîmes de cette chambre, elle en chantant, moi à moitié fou.</p> + +<p>Dans le salon elle me dit tout bas, en s'arrêtant:</p> + +<p>—Cela doit vous paraître étrange que j'aie l'air d'être prête à vous +accepter ainsi tout de suite; savez-vous d'où cela vient? Cela vient, +continua-t-elle en prenant ma main et en la posant contre son cœur, dont +je sentis les palpitations violentes et répétées, cela vient de ce que, +devant vivre moins longtemps que les autres, je me suis promis de vivre +plus vite.</p> + +<p>—Ne me parlez plus de la sorte, je vous en supplie.</p> + +<p>—Oh! consolez-vous, continua-t-elle en riant. Si peu de temps que j'aie +à vivre, je vivrai plus longtemps que vous ne m'aimerez.</p> + +<p>Et elle entra en chantant dans la salle à manger.</p> + +<p>—Où est Nanine? dit-elle en voyant Gaston et Prudence seuls.</p> + +<p>—Elle dort dans votre chambre, en attendant que vous vous couchiez, +répondit Prudence.</p> + +<p>—La malheureuse! Je la tue! Allons, messieurs, retirez-vous; il est +temps.</p> + +<p>Dix minutes après, Gaston et moi nous sortions. Marguerite me serrait la +main en me disant adieu et restait avec Prudence.</p> + +<p>—Eh bien, me demanda Gaston, quand nous fûmes dehors, que dites-vous de +Marguerite?</p> + +<p>—C'est un ange, et j'en suis fou.</p> + +<p>—Je m'en doutais; le lui avez-vous dit?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et vous a-t-elle promis de vous croire.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ce n'est pas comme Prudence.</p> + +<p>—Elle vous l'a promis?</p> + +<p>—Elle a fait mieux, mon cher! On ne le croirait pas, elle est encore +très bien, cette grosse Duvernoy!</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XI" id="Chapitre_XI"></a>Chapitre XI</h2> + +<p>En cet endroit de son récit, Armand s'arrêta.</p> + +<p>—Voulez-vous fermer la fenêtre? me dit-il, je commence à avoir froid. +Pendant ce temps, je vais me coucher.</p> + +<p>Je fermai la fenêtre. Armand, qui était très faible encore, ôta sa robe +de chambre et se mit au lit, laissant pendant quelques instants reposer +sa tête sur l'oreiller comme un homme fatigué d'une longue course ou +agité de pénibles souvenirs.</p> + +<p>—Vous avez peut-être trop parlé, lui dis-je; voulez-vous que je m'en +aille et que je vous laisse dormir? Vous me raconterez un autre jour la +fin de cette histoire.</p> + +<p>—Est-ce qu'elle vous ennuie?</p> + +<p>—Au contraire.</p> + +<p>—Je vais continuer alors; si vous me laissiez seul, je ne dormirais +pas.</p> + +<p>—Quand je rentrai chez moi, reprit-il, sans avoir besoin de se +recueillir, tant tous ces détails étaient encore présents à sa pensée, +je ne me couchai pas; je me mis à réfléchir sur l'aventure de la +journée. La rencontre, la présentation, l'engagement de Marguerite +vis-à -vis de moi, tout avait été si rapide, si inespéré, qu'il y avait +des moments où je croyais avoir rêvé. Cependant ce n'était pas la +première fois qu'une fille comme Marguerite se promettait à un homme +pour le lendemain du jour où il le lui demandait.</p> + +<p>J'avais beau me faire cette réflexion, la première impression produite +par ma future maîtresse sur moi avait été si forte qu'elle subsistait +toujours. Je m'entêtais encore à ne pas voir en elle une fille semblable +aux autres, et, avec la vanité si commune à tous les hommes, j'étais +prêt à croire qu'elle partageait invinciblement pour moi l'attraction +que j'avais pour elle.</p> + +<p>Cependant j'avais sous les yeux des exemples bien contradictoires, et +j'avais entendu dire souvent que l'amour de Marguerite était passé à +l'état de denrée plus ou moins chère, selon la saison.</p> + +<p>Mais comment aussi, d'un autre côté, concilier cette réputation avec les +refus continuels faits au jeune comte que nous avions trouvé chez elle?</p> + +<p>Vous me direz qu'il lui déplaisait et que, comme elle était +splendidement entretenue par le duc, pour faire tant que de prendre un +autre amant, elle aimait mieux un homme qui lui plût. Alors, pourquoi ne +voulait-elle pas de Gaston, charmant, spirituel, riche, et +paraissait-elle vouloir de moi qu'elle avait trouvé si ridicule la +première fois qu'elle m'avait vu?</p> + +<p>Il est vrai qu'il y a des incidents d'une minute qui font plus qu'une +cour d'une année.</p> + +<p>De ceux qui se trouvaient au souper, j'étais le seul qui se fût inquiété +en la voyant quitter la table. Je l'avais suivie, j'avais été ému à ne +pouvoir le cacher, j'avais pleuré en lui baisant la main. Cette +circonstance, réunie à mes visites quotidiennes pendant les deux mois de +sa maladie, avait pu lui faire voir en moi un autre homme que ceux +connus jusqu'alors, et peut-être s'était-elle dit qu'elle pouvait bien +faire pour un amour exprimé de cette façon ce qu'elle avait fait tant de +fois, que cela n'avait déjà plus de conséquence pour elle.</p> + +<p>Toutes ces suppositions, comme vous le voyez, étaient assez +vraisemblables; mais quelle que fût la raison à son consentement, il y +avait une chose certaine, c'est qu'elle avait consenti.</p> + +<p>Or, j'étais amoureux de Marguerite, j'allais l'avoir, je ne pouvais rien +lui demander de plus. Cependant, je vous le répète, quoique ce fût une +fille entretenue, je m'étais tellement, peut-être pour la poétiser, fait +de cet amour un amour sans espoir, que plus le moment approchait où je +n'aurais même plus besoin d'espérer, plus je doutais.</p> + +<p>Je ne fermai pas les yeux de la nuit.</p> + +<p>Je ne me reconnaissais pas. J'étais à moitié fou. Tantôt je ne me +trouvais ni assez beau, ni assez riche, ni assez élégant pour posséder +une pareille femme, tantôt je me sentais plein de vanité à l'idée de +cette possession: puis je me mettais à craindre que Marguerite n'eût +pour moi qu'un caprice de quelques jours, et, pressentant un malheur +dans une rupture prompte, je ferais peut-être mieux, me disais-je, de ne +pas aller le soir chez elle, et de partir en lui écrivant mes craintes. +De là , je passais à des espérances sans limites, à une confiance sans +bornes. Je faisais des rêves d'avenir incroyables; je me disais que +cette fille me devrait sa guérison physique et morale, que je passerais +toute ma vie avec elle, et que son amour me rendrait plus heureux que +les plus virginales amours.</p> + +<p>Enfin, je ne pourrais vous répéter les mille pensées qui montaient de +mon cœur à ma tête et qui s'éteignirent peu à peu dans le sommeil qui me +gagna au jour.</p> + +<p>Quand je me réveillai, il était deux heures. Le temps était magnifique. +Je ne me rappelle pas que la vie m'ait jamais paru aussi belle et aussi +pleine. Les souvenirs de la veille se représentaient à mon esprit, sans +ombres, sans obstacles et gaiement escortés des espérances du soir. Je +m'habillai à la hâte. J'étais content et capable des meilleures actions. +De temps en temps mon cœur bondissait de joie et d'amour dans ma +poitrine. Une douce fièvre m'agitait. Je ne m'inquiétais plus des +raisons qui m'avaient préoccupé avant que je m'endormisse. Je ne voyais +que le résultat, je ne songeais qu'à l'heure où je devais revoir +Marguerite.</p> + +<p>Il me fut impossible de rester chez moi. Ma chambre me semblait trop +petite pour contenir mon bonheur; j'avais besoin de la nature entière +pour m'épancher.</p> + +<p>Je sortis.</p> + +<p>Je passai par la rue d'Antin. Le coupé de Marguerite l'attendait à sa +porte; je me dirigeai du côté des Champs-Elysées. J'aimais, sans même +les connaître, tous les gens que je rencontrais.</p> + +<p>Comme l'amour rend bon!</p> + +<p>Au bout d'une heure que je me promenais des chevaux de Marly au +rond-point et du rond-point aux chevaux de Marly, je vis de loin la +voiture de Marguerite; je ne la reconnus pas, je la devinai.</p> + +<p>Au moment de tourner l'angle des Champs-Elysées, elle se fit arrêter, et +un grand jeune homme se détacha d'un groupe où il causait pour venir +causer avec elle.</p> + +<p>Ils causèrent quelques instants; le jeune homme rejoignit ses amis, les +chevaux repartirent, et moi, qui m'étais approché du groupe, je reconnus +dans celui qui avait parlé à Marguerite ce comte de G... dont j'avais vu +le portrait et que Prudence m'avait signalé comme celui à qui Marguerite +devait sa position.</p> + +<p>C'était à lui qu'elle avait fait défendre sa porte, la veille; je +supposai qu'elle avait fait arrêter sa voiture pour lui donner la raison +de cette défense, et j'espérai qu'en même temps elle avait trouvé +quelque nouveau prétexte pour ne pas le recevoir la nuit suivante.</p> + +<p>Comment le reste de la journée se passa, je l'ignore; je marchai, je +fumai, je causai, mais de ce que je dis, de ceux que je rencontrai, à +dix heures du soir, je n'avais aucun souvenir.</p> + +<p>Tout ce que je me rappelle, c'est que je rentrai chez moi, que je passai +trois heures à ma toilette, et que je regardai cent fois ma pendule et +ma montre, qui malheureusement allaient l'une comme l'autre.</p> + +<p>Quand dix heures et demie sonnèrent, je me dis qu'il était temps de +partir.</p> + +<p>Je demeurais à cette époque rue de Provence: je suivis la rue du +Mont-Blanc, je traversai le boulevard, pris la rue Louis-le-Grand, la +rue de Port-Mahon, et la rue d'Antin. Je regardai aux fenêtres de +Marguerite.</p> + +<p>Il y avait de la lumière.</p> + +<p>Je sonnai.</p> + +<p>Je demandai au portier si mademoiselle Gautier était chez elle.</p> + +<p>Il me répondit qu'elle ne rentrait jamais avant onze heures ou onze +heures un quart.</p> + +<p>Je regardai ma montre.</p> + +<p>J'avais cru venir tout doucement, je n'avais mis que cinq minutes pour +venir de la rue de Provence chez Marguerite.</p> + +<p>Alors, je me promenai dans cette rue sans boutiques, et déserte à cette +heure.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure Marguerite arriva. Elle descendit de son coupé +en regardant autour d'elle, comme si elle eût cherché quelqu'un.</p> + +<p>La voiture repartit au pas, les écuries et la remise n'étant pas dans la +maison. Au moment où Marguerite allait sonner, je m'approchai et lui +dis:</p> + +<p>—Bonsoir!</p> + +<p>—Ah! c'est vous? me dit-elle d'un ton peu rassurant sur le plaisir +qu'elle avait à me trouver là .</p> + +<p>—Ne m'avez-vous pas permis de venir vous faire visite aujourd'hui?</p> + +<p>—C'est juste; je l'avais oublié.</p> + +<p>Ce mot renversait toutes mes réflexions du matin, toutes mes espérances +de la journée. Cependant, je commençais à m'habituer à ces façons et je +ne m'en allai pas, ce que j'eusse évidemment fait autrefois.</p> + +<p>Nous entrâmes.</p> + +<p>Nanine avait ouvert la porte d'avance.</p> + +<p>—Prudence est-elle rentrée? demanda Marguerite.</p> + +<p>—Non, madame.</p> + +<p>—Va dire que dès qu'elle rentrera elle vienne. Auparavant, éteins la +lampe du salon, et, s'il vient quelqu'un, réponds que je ne suis pas +rentrée et que je ne rentrerai pas.</p> + +<p>C'était bien là une femme préoccupée de quelque chose et peut-être +ennuyée d'un importun. Je ne savais quelle figure faire ni que dire. +Marguerite se dirigea du côté de sa chambre à coucher; je restai où +j'étais.</p> + +<p>—Venez, me dit-elle.</p> + +<p>Elle ôta son chapeau, son manteau de velours et les jeta sur son lit, +puis se laissa tomber dans un grand fauteuil, auprès du feu qu'elle +faisait faire jusqu'au commencement de l'été, et me dit en jouant avec +la chaîne de sa montre:</p> + +<p>—Eh bien, que me conterez-vous de neuf?</p> + +<p>—Rien, sinon que j'ai eu tort de venir ce soir.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que vous paraissez contrariée et que, sans doute, je vous +ennuie.</p> + +<p>—Vous ne m'ennuyez pas; seulement je suis malade, j'ai souffert toute +la journée, je n'ai pas dormi et j'ai une migraine affreuse.</p> + +<p>—Voulez-vous que je me retire pour vous laisser mettre au lit?</p> + +<p>—Oh! vous pouvez rester; si je veux me coucher, je me coucherai bien +devant vous.</p> + +<p>En ce moment on sonna.</p> + +<p>—Qui vient encore? dit-elle avec un mouvement d'impatience.</p> + +<p>Quelques instants après, on sonna de nouveau.</p> + +<p>—Il n'y a donc personne pour ouvrir? Il va falloir que j'ouvre +moi-même.</p> + +<p>En effet, elle se leva en me disant:</p> + +<p>—Attendez ici.</p> + +<p>Elle traversa l'appartement, et j'entendis ouvrir la porte d'entrée.</p> + +<p>—J'écoutai.</p> + +<p>Celui à qui elle avait ouvert s'arrêta dans la salle à manger. Aux +premiers mots, je reconnus la voix du jeune comte de N...</p> + +<p>—Comment vous portez-vous ce soir? disait-il.</p> + +<p>—Mal, répondit sèchement Marguerite.</p> + +<p>—Est-ce que je vous dérange?</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—Comme vous me recevez! Que vous ai-je fait, ma chère Marguerite?</p> + +<p>—Mon cher ami, vous ne m'avez rien fait. Je suis malade, il faut que je +me couche; ainsi vous allez me faire le plaisir de vous en aller. Cela +m'assomme de ne pas pouvoir rentrer le soir sans vous voir apparaître +cinq minutes après. Qu'est-ce que vous voulez? que je sois votre +maîtresse? Eh bien, je vous ai déjà dit cent fois que non, que vous +m'agacez horriblement, et que vous pouvez vous adresser autre part. Je +vous le répète aujourd'hui pour la dernière fois: je ne veux pas de +vous, c'est bien convenu; adieu. Tenez, voici Nanine qui rentre; elle va +vous éclairer. Bonsoir.</p> + +<p>Et, sans ajouter un mot, sans écouter ce que balbutiait le jeune homme, +Marguerite revint dans sa chambre et referma violemment la porte, par +laquelle Nanine, à son tour, rentra presque immédiatement.</p> + +<p>—Tu m'entends, lui dit Marguerite, tu diras toujours à cet imbécile que +je n'y suis pas ou que je ne veux pas le recevoir. Je suis lasse, à la +fin, de voir sans cesse des gens qui viennent me demander la même chose, +qui me payent et qui se croient quittes avec moi. Si celles qui +commencent notre honteux métier savaient ce que c'est, elles se feraient +plutôt femmes de chambre. Mais non; la vanité d'avoir des robes, des +voitures, des diamants nous entraîne; on croit à ce que l'on entend, car +la prostitution a sa foi, et l'on use peu à peu son cœur, son corps, sa +beauté; on est redoutée comme une bête fauve, méprisée comme un paria, +on n'est entourée que de gens qui vous prennent toujours plus qu'ils ne +vous donnent, et on s'en va un beau jour crever comme un chien, après +avoir perdu les autres et s'être perdue soi-même.</p> + +<p>—Voyons, madame, calmez-vous, dit Nanine; vous avez mal aux nerfs ce +soir.</p> + +<p>—Cette robe me gêne, reprit Marguerite en faisant sauter les agrafes de +son corsage; donne-moi un peignoir. Eh bien, et Prudence?</p> + +<p>—Elle n'était pas rentrée, mais on l'enverra à madame dès qu'elle +rentrera.</p> + +<p>—En voilà encore une, continua Marguerite en ôtant sa robe et en +passant un peignoir blanc, en voilà encore une qui sait bien me trouver +quand elle a besoin de moi, et qui ne peut pas me rendre un service de +bonne grâce. Elle sait que j'attends cette réponse ce soir, qu'il me la +faut, que je suis inquiète, et je suis sûre qu'elle est allée courir +sans s'occuper de moi.</p> + +<p>—Peut-être a-t-elle été retenue?</p> + +<p>—Fais-nous donner le punch.</p> + +<p>—Vous allez encore vous faire du mal, dit Nanine.</p> + +<p>—Tant mieux! Apporte-moi aussi des fruits, du pâté ou une aile de +poulet, quelque chose tout de suite, j'ai faim.</p> + +<p>Vous dire l'impression que cette scène me causait, c'est inutile; vous +le devinez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Vous allez souper avec moi, me dit-elle; en attendant, prenez un +livre, je vais passer un instant dans mon cabinet de toilette.</p> + +<p>Elle alluma les bougies d'un candélabre, ouvrit une porte au pied de son +lit et disparut.</p> + +<p>Pour moi, je me mis à réfléchir sur la vie de cette fille, et mon amour +s'augmenta de pitié.</p> + +<p>Je me promenais à grands pas dans cette chambre, tout en songeant, quand +Prudence entra.</p> + +<p>—Tiens, vous voilà ? me dit-elle: où est Marguerite?</p> + +<p>—Dans son cabinet de toilette.</p> + +<p>—Je vais l'attendre. Dites donc, elle vous trouve charmant; saviez-vous +cela?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Elle ne vous l'a pas dit un peu?</p> + +<p>—Pas du tout.</p> + +<p>—Comment êtes-vous ici?</p> + +<p>—Je viens lui faire une visite.</p> + +<p>—À minuit?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Farceur!</p> + +<p>—Elle m'a même très mal reçu.</p> + +<p>—Elle va mieux vous recevoir.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Je lui apporte une bonne nouvelle.</p> + +<p>—Il n'y a pas de mal; ainsi elle vous a parlé de moi?</p> + +<p>—Hier au soir, ou plutôt cette nuit, quand vous avez été parti avec +votre ami... à propos, comment va-t-il, votre ami? C'est Gaston R..., je +crois, qu'on l'appelle?</p> + +<p>—Oui, dis-je, sans pouvoir m'empêcher de sourire en me rappelant la +confidence que Gaston m'avait faite, et en voyant que Prudence savait à +peine son nom.</p> + +<p>—Il est gentil, ce garçon-là ; qu'est-ce qu'il fait?</p> + +<p>—Il a vingt-cinq mille francs de rente.</p> + +<p>—Ah! vraiment! eh bien, pour en revenir à vous, Marguerite m'a +questionnée sur votre compte; elle m'a demandé qui vous étiez, ce que +vous faisiez, quelles avaient été vos maîtresses; enfin tout ce qu'on +peut demander sur un homme de votre âge. Je lui ai dit tout ce que je +sais, en ajoutant que vous êtes un charmant garçon, et voilà .</p> + +<p>—Je vous remercie; maintenant, dites-moi donc de quelle commission elle +vous avait chargée hier.</p> + +<p>—D'aucune; c'était pour faire partir le comte, ce qu'elle disait, mais +elle m'en a chargée d'une pour aujourd'hui, et c'est la réponse que je +lui apporte ce soir.</p> + +<p>En ce moment, Marguerite sortit de son cabinet de toilette, coquettement +coiffée de son bonnet de nuit orné de touffes de rubans jaunes, appelées +techniquement des choux.</p> + +<p>Elle était ravissante ainsi.</p> + +<p>Elle avait ses pieds nus dans des pantoufles de satin, et achevait la +toilette de ses ongles.</p> + +<p>—Eh bien, dit-elle en voyant Prudence, avez-vous vu le duc?</p> + +<p>—Parbleu!</p> + +<p>—Et que vous a-t-il dit?</p> + +<p>—Il m'a donné.</p> + +<p>—Combien?</p> + +<p>—Six mille.</p> + +<p>—Vous les avez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—A-t-il eu l'air contrarié?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Pauvre homme!</p> + +<p>Ce pauvre homme! fut dit d'un ton impossible à rendre. Marguerite prit +les six billets de mille francs.</p> + +<p>—Il était temps, dit-elle. Ma chère Prudence, avez-vous besoin +d'argent?</p> + +<p>—Vous savez, mon enfant, que c'est dans deux jours le 15, si vous +pouviez me prêter trois ou quatre cents francs, vous me rendriez +service.</p> + +<p>—Envoyez demain matin, il est trop tard pour faire changer.</p> + +<p>—N'oubliez pas.</p> + +<p>—Soyez tranquille. Soupez-vous avec nous?</p> + +<p>—Non, Charles m'attend chez moi.</p> + +<p>—Vous en êtes donc toujours folle?</p> + +<p>—Toquée, ma chère! A demain. Adieu, Armand.</p> + +<p>Madame Duvernoy sortit.</p> + +<p>Marguerite ouvrit son étagère et jeta dedans les billets de banque.</p> + +<p>—Vous permettez que je me couche! dit-elle en souriant et en se +dirigeant vers son lit.</p> + +<p>—Non seulement je vous le permets, mais encore je vous en prie.</p> + +<p>Elle rejeta sur le pied de son lit la guipure qui le couvrait et se +coucha.</p> + +<p>—Maintenant, dit-elle, venez vous asseoir près de moi et causons.</p> + +<p>Prudence avait raison: la réponse qu'elle avait apportée à Marguerite +l'égayait.</p> + +<p>—Vous me pardonnez ma mauvaise humeur de ce soir? me dit-elle en me +prenant la main.</p> + +<p>—Je suis prêt à vous en pardonner bien d'autres.</p> + +<p>—Et vous m'aimez?</p> + +<p>—À en devenir fou.</p> + +<p>—Malgré mon mauvais caractère?</p> + +<p>—Malgré tout.</p> + +<p>—Vous me le jurez!</p> + +<p>—Oui, lui dis-je tout bas.</p> + +<p>Nanine entra alors portant des assiettes, un poulet froid, une bouteille +de bordeaux, des fraises et deux couverts.</p> + +<p>—Je ne vous ai pas fait faire du punch, dit Nanine, le bordeaux est +meilleur pour vous. N'est-ce pas, monsieur?</p> + +<p>—Certainement, répondis-je, tout ému encore des dernières paroles de +Marguerite et les yeux ardemment fixés sur elle.</p> + +<p>—Bien, dit-elle, mets tout cela sur la petite table, approche-la du +lit; nous nous servirons nous-mêmes. Voilà trois nuits que tu passes, tu +dois avoir envie de dormir, va te coucher; je n'ai plus besoin de rien.</p> + +<p>—Faut-il fermer la porte à double tour?</p> + +<p>—Je le crois bien! Et surtout dis qu'on ne laisse entrer personne +demain avant midi.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XII" id="Chapitre_XII"></a>Chapitre XII</h2> + +<p>À cinq heures du matin, quand le jour commença à paraître à travers les +rideaux, Marguerite me dit:</p> + +<p>—Pardonne-moi si je te chasse, mais il le faut. Le duc vient tous les +matins; on va lui répondre que je dors, quand il va venir, et il +attendra peut-être que je me réveille.</p> + +<p>Je pris dans mes mains la tête de Marguerite, dont les cheveux défaits +ruisselaient autour d'elle, et je lui donnai un dernier baiser, en lui +disant:</p> + +<p>—Quand te reverrai-je?</p> + +<p>—Écoute, reprit-elle, prends cette petite clef dorée qui est sur la +cheminée, va ouvrir cette porte; rapporte la clef ici et va-t'en. Dans +la journée, tu recevras une lettre et mes ordres, car tu sais que tu +dois obéir aveuglément.</p> + +<p>—Oui, et si je demandais déjà quelque chose?</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Que tu me laissasses cette clef.</p> + +<p>—Je n'ai jamais fait pour personne ce que tu me demandes là .</p> + +<p>—Eh bien, fais-le pour moi, car je te jure que, moi, je ne t'aime pas +comme les autres t'aimaient.</p> + +<p>—Eh bien, garde-la; mais je te préviens qu'il ne dépend que de moi que +cette clef ne te serve à rien.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Il y a des verrous en dedans de la porte.</p> + +<p>—Méchante!</p> + +<p>—Je les ferai ôter.</p> + +<p>—Tu m'aimes donc un peu?</p> + +<p>—Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me semble que oui. +Maintenant va-t'en; je tombe de sommeil.</p> + +<p>Nous restâmes quelques secondes dans les bras l'un de l'autre, et je +partis.</p> + +<p>Les rues étaient désertes, la grande ville dormait encore, une douce +fraîcheur courait dans ces quartiers que le bruit des hommes allait +envahir quelques heures plus tard.</p> + +<p>Il me sembla que cette ville endormie m'appartenait; je cherchais dans +mon souvenir les noms de ceux dont j'avais jusqu'alors envié le bonheur; +et je ne m'en rappelais pas un sans me trouver plus heureux que lui.</p> + +<p>Être aimé d'une jeune fille chaste, lui révéler le premier cet étrange +mystère de l'amour, certes, c'est une grande félicité, mais c'est la +chose du monde la plus simple. S'emparer d'un cœur qui n'a pas +l'habitude des attaques, c'est entrer dans une ville ouverte et sans +garnison. L'éducation, le sentiment des devoirs et la famille sont de +très fortes sentinelles; mais il n'y a sentinelles si vigilantes que ne +trompe une fille de seize ans, à qui, par la voix de l'homme qu'elle +aime, la nature donne ses premiers conseils d'amour qui sont d'autant +plus ardents qu'ils paraissent plus purs.</p> + +<p>Plus la jeune fille croit au bien, plus elle s'abandonne facilement, +sinon à l'amant, du moins à l'amour, car étant sans défiance, elle est +sans force, et se faire aimer d'elle est un triomphe que tout homme de +vingt-cinq ans pourra se donner quand il voudra. Et cela est si vrai que +voyez comme on entoure les jeunes filles de surveillance et de remparts! +Les couvents n'ont pas de murs assez hauts, les mères de serrures assez +fortes, la religion de devoirs assez continus pour renfermer tous ces +charmants oiseaux dans leur cage, sur laquelle on ne se donne même pas +la peine de jeter des fleurs. Aussi comme elles doivent désirer ce monde +qu'on leur cache, comme elles doivent croire qu'il est tentant, comme +elles doivent écouter la première voix qui, à travers les barreaux, +vient leur en raconter les secrets, et bénir la main qui lève, la +première, un coin du voile mystérieux.</p> + +<p>Mais être réellement aimé d'une courtisane, c'est une victoire bien +autrement difficile. Chez elles, le corps a usé l'âme, les sens ont +brûlé le cœur, la débauche a cuirassé les sentiments. Les mots qu'on +leur dit, elles les savent depuis longtemps; les moyens que l'on +emploie, elles les connaissent, l'amour même qu'elles inspirent, elles +l'ont vendu. Elles aiment par métier et non par entraînement. Elles sont +mieux gardées par leurs calculs qu'une vierge par sa mère et son +couvent; aussi ont-elles inventé le mot caprice pour ces amours sans +trafic qu'elles se donnent de temps en temps comme repos, comme excuse, +ou comme consolation; semblables à ces usuriers qui rançonnent mille +individus, et qui croient tout racheter en prêtant un jour vingt francs +à quelque pauvre diable qui meurt de faim, sans exiger d'intérêt et sans +lui demander de reçu.</p> + +<p>Puis, quand Dieu permet l'amour à une courtisane, cet amour, qui semble +d'abord un pardon, devient presque toujours pour elle un châtiment. Il +n'y a pas d'absolution sans pénitence. Quand une créature, qui a tout +son passé à se reprocher, se sent tout à coup prise d'un amour profond, +sincère, irrésistible, dont elle ne se fût jamais crue capable; quand +elle a avoué cet amour, comme l'homme aimé ainsi la domine! Comme il se +sent fort avec ce droit cruel de lui dire: «vous ne faites pas plus pour +de l'amour que vous n'avez fait pour de l'argent.»</p> + +<p>Alors elles ne savent quelles preuves donner. Un enfant, raconte la +fable, après s'être longtemps amusé dans un champ à crier: «au secours!» +Pour déranger des travailleurs, fut dévoré un jour par un ours, sans que +ceux qu'il avait trompés si souvent crussent cette fois aux cris réels +qu'il poussait. Il en est de même de ces malheureuses filles, quand +elles aiment sérieusement. Elles ont menti tant de fois qu'on ne veut +plus les croire, et elles sont, au milieu de leurs remords, dévorées par +leur amour.</p> + +<p>De là , ces grands dévouements, ces austères retraites dont quelques-unes +ont donné l'exemple.</p> + +<p>Mais, quand l'homme qui inspire cet amour rédempteur a l'âme assez +généreuse pour l'accepter sans se souvenir du passé, quand il s'y +abandonne, quand il aime enfin, comme il est aimé, cet homme épuise d'un +coup toutes les émotions terrestres, et après cet amour son cœur sera +fermé à tout autre.</p> + +<p>Ces réflexions, je ne les faisais pas le matin où je rentrais chez moi. +Elles n'eussent pu être que le pressentiment de ce qui allait m'arriver, +et malgré mon amour pour Marguerite, je n'entrevoyais pas de semblables +conséquences; aujourd'hui je les fais. Tout étant irrévocablement fini, +elles résultent naturellement de ce qui a eu lieu.</p> + +<p>Mais revenons au premier jour de cette liaison. Quand je rentrai, +j'étais d'une gaieté folle. En songeant que les barrières placées par +mon imagination entre Marguerite et moi avaient disparu, que je la +possédais, que j'occupais un peu sa pensée, que j'avais dans ma poche la +clef de son appartement et le droit de me servir de cette clef, j'étais +content de la vie, fier de moi, et j'aimais Dieu qui permettait tout +cela.</p> + +<p>Un jour, un jeune homme passe dans une rue, il y coudoie une femme, il +la regarde, il se retourne, il passe. Cette femme, il ne la connaît pas, +elle a des plaisirs, des chagrins, des amours où il n'a aucune part. Il +n'existe pas pour elle, et peut-être, s'il lui parlait, se +moquerait-elle de lui comme Marguerite avait fait de moi. Des semaines, +des mois, des années s'écoulent, et tout à coup, quand ils ont suivi +chacun leur destinée dans un ordre différent, la logique du hasard les +ramène en face l'un de l'autre. Cette femme devient la maîtresse de cet +homme et l'aime. Comment? Pourquoi? Leurs deux existences n'en font plus +qu'une; à peine l'intimité existe-t-elle, qu'elle leur semble avoir +existé toujours, et tout ce qui a précédé s'efface de la mémoire des +deux amants. C'est curieux, avouons-le.</p> + +<p>Quant à moi, je ne me rappelais plus comment j'avais vécu avant la +veille. Tout mon être s'exaltait en joie au souvenir des mots échangés +pendant cette première nuit. Ou Marguerite était habile à tromper, ou +elle avait pour moi une de ces passions subites qui se révèlent dès le +premier baiser, et qui meurent quelquefois, du reste, comme elles sont +nées.</p> + +<p>Plus j'y réfléchissais, plus je me disais que Marguerite n'avait aucune +raison de feindre un amour qu'elle n'aurait pas ressenti, et je me +disais aussi que les femmes ont deux façons d'aimer qui peuvent résulter +l'une de l'autre: elles aiment avec le cœur ou avec les sens. Souvent +une femme prend un amant pour obéir à la seule volonté de ses sens, et +apprend, sans s'y être attendue, le mystère de l'amour immatériel et ne +vit plus que par son cœur; souvent une jeune fille, ne cherchant dans le +mariage que la réunion de deux affections pures, reçoit cette soudaine +révélation de l'amour physique, cette énergique conclusion des plus +chastes impressions de l'âme.</p> + +<p>Je m'endormis au milieu de ces pensées. Je fus réveillé par une lettre +de Marguerite, lettre contenant ces mots:</p> + +<p>«Voici mes ordres: ce soir au Vaudeville. Venez pendant le troisième +entr'acte.</p> + +<p>«M. G.»</p> + +<p>Je serrai ce billet dans un tiroir, afin d'avoir toujours la réalité +sous la main, dans le cas où je douterais, comme cela m'arrivait par +moments.</p> + +<p>Elle ne me disait pas de l'aller voir dans le jour, je n'osai me +présenter chez elle; mais j'avais un si grand désir de la rencontrer +avant le soir que j'allai aux Champs-Elysées, où, comme la veille, je la +vis passer et redescendre.</p> + +<p>À sept heures, j'étais au Vaudeville.</p> + +<p>Jamais je n'étais entré si tôt dans un théâtre.</p> + +<p>Toutes les loges s'emplirent les unes après les autres. Une seule +restait vide: l'avant-scène du rez-de-chaussée.</p> + +<p>Au commencement du troisième acte, j'entendis ouvrir la porte de cette +loge, sur laquelle j'avais presque constamment les yeux fixés, +Marguerite parut.</p> + +<p>Elle passa tout de suite sur le devant, chercha à l'orchestre, m'y vit +et me remercia du regard.</p> + +<p>Elle était merveilleusement belle ce soir-là .</p> + +<p>Etais-je la cause de cette coquetterie? M'aimait-elle assez pour croire +que, plus je la trouverais belle, plus je serais heureux? Je l'ignorais +encore; mais si telle avait été son intention, elle réussissait, car, +lorsqu'elle se montra, les têtes ondulèrent les unes vers les autres, et +l'acteur alors en scène regarda lui-même celle qui troublait ainsi les +spectateurs par sa seule apparition.</p> + +<p>Et j'avais la clef de l'appartement de cette femme, et dans trois ou +quatre heures elle allait de nouveau être à moi.</p> + +<p>On blâme ceux qui se ruinent pour des actrices et des femmes +entretenues; ce qui m'étonne, c'est qu'ils ne fassent pas pour elles +vingt fois plus de folies. Il faut avoir vécu, comme moi, de cette +vie-là , pour savoir combien les petites vanités de tous les jours +qu'elles donnent à leur amant soudent fortement dans le cœur, puisque +nous n'avons pas d'autre mot, l'amour qu'il a pour elle.</p> + +<p>Prudence prit place ensuite dans la loge, et un homme que je reconnus +pour le comte de G... s'assit au fond.</p> + +<p>À sa vue, un froid me passa sur le cœur.</p> + +<p>Sans doute, Marguerite s'apercevait de l'impression produite sur moi par +la présence de cet homme dans sa loge, car elle me sourit de nouveau, et +tournant le dos au comte, elle parut fort attentive à la pièce. Au +troisième entr'acte, elle se retourna, dit deux mots; le comte quitta la +loge, et Marguerite me fit signe de venir la voir.</p> + +<p>—Bonsoir! me dit-elle quand j'entrai, et elle me tendit la main.</p> + +<p>—Bonsoir! répondis-je en m'adressant à Marguerite et à Prudence.</p> + +<p>—Asseyez-vous.</p> + +<p>—Mais je prends la place de quelqu'un. Est-ce que M. le comte de G... +ne va pas revenir?</p> + +<p>—Si; je l'ai envoyé me chercher des bonbons pour que nous puissions +causer seuls un instant. Madame Duvernoy est dans la confidence.</p> + +<p>—Oui, mes enfants, dit celle-ci; mais soyez tranquilles, je ne dirai +rien.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc ce soir? dit Marguerite en se levant et en venant +dans l'ombre de la loge m'embrasser sur le front.</p> + +<p>—Je suis un peu souffrant.</p> + +<p>—Il faut aller vous coucher, reprit-elle avec cet air ironique si bien +fait pour sa tête fine et spirituelle.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—Chez vous.</p> + +<p>—Vous savez bien que je n'y dormirai pas.</p> + +<p>—Alors, il ne faut pas venir nous faire la moue ici parce que vous avez +vu un homme dans ma loge.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour cette raison.</p> + +<p>—Si fait, je m'y connais, et vous avez tort; ainsi ne parlons plus de +cela. Vous viendrez après le spectacle chez Prudence, et vous y resterez +jusqu'à ce que je vous appelle. Entendez-vous?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Est-ce que je pouvais désobéir?</p> + +<p>—Vous m'aimez toujours? reprit-elle.</p> + +<p>—Vous me le demandez!</p> + +<p>—Vous avez pensé à moi?</p> + +<p>—Tout le jour.</p> + +<p>—Savez-vous que je crains décidément de devenir amoureuse de vous? +demandez plutôt à Prudence.</p> + +<p>—Ah! répondit la grosse fille, c'en est assommant.</p> + +<p>—Maintenant, vous allez retourner à votre stalle; le comte va rentrer, +et il est inutile qu'il vous trouve ici.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que cela vous est désagréable de le voir.</p> + +<p>—Non; seulement si vous m'aviez dit désirer venir au Vaudeville ce +soir, j'aurais pu vous envoyer cette loge aussi bien que lui.</p> + +<p>—Malheureusement, il me l'a apportée sans que je la lui demande, en +m'offrant de m'accompagner. Vous le savez très bien, je ne pouvais pas +refuser. Tout ce que je pouvais faire, c'était de vous écrire où +j'allais pour que vous me vissiez, et parce que moi-même j'avais du +plaisir à vous revoir plus tôt; mais, puisque c'est ainsi que vous me +remerciez, je profite de la leçon.</p> + +<p>—J'ai tort, pardonnez-moi.</p> + +<p>—À la bonne heure, retournez gentiment à votre place, et surtout ne +faites plus le jaloux.</p> + +<p>Elle m'embrassa de nouveau, et je sortis.</p> + +<p>Dans le couloir, je rencontrai le comte qui revenait.</p> + +<p>Je retournai à ma stalle.</p> + +<p>Après tout, la présence de M. de G... dans la loge de Marguerite était +la chose la plus simple. Il avait été son amant, il lui apportait une +loge, il l'accompagnait au spectacle, tout cela était fort naturel, et, +du moment où j'avais pour maîtresse une fille comme Marguerite, il me +fallait bien accepter ses habitudes.</p> + +<p>Je n'en fus pas moins très malheureux le reste de la soirée, et j'étais +fort triste en m'en allant, après avoir vu Prudence, le comte et +Marguerite monter dans la calèche qui les attendait à la porte.</p> + +<p>Et cependant, un quart d'heure après, j'étais chez Prudence. Elle +rentrait à peine.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XIII" id="Chapitre_XIII"></a>Chapitre XIII</h2> + +<p>—Vous êtes venu presque aussi vite que nous, me dit Prudence.</p> + +<p>—Oui, répondis-je machinalement. Où est Marguerite?</p> + +<p>—Chez elle.</p> + +<p>—Toute seule?</p> + +<p>—Avec M. de G...</p> + +<p>Je me promenai à grands pas dans le salon.</p> + +<p>—Eh bien, qu'avez-vous?</p> + +<p>—Croyez-vous que je trouve drôle d'attendre ici que M. de G... sorte de +chez Marguerite?</p> + +<p>—Vous n'êtes pas raisonnable non plus. Comprenez donc que Marguerite ne +peut pas mettre le comte à la porte. M. de G... a été longtemps avec +elle, il lui a toujours donné beaucoup d'argent; il lui en donne encore. +Marguerite dépense plus de cent mille francs par an; elle a beaucoup de +dettes. Le duc lui envoie ce qu'elle lui demande, mais elle n'ose pas +toujours lui demander tout ce dont elle a besoin. Il ne faut pas qu'elle +se brouille avec le comte qui lui fait une dizaine de mille francs par +an au moins. Marguerite vous aime bien, mon cher ami, mais votre liaison +avec elle, dans son intérêt et dans le vôtre, ne doit pas être sérieuse. +Ce n'est pas avec vos sept ou huit mille francs de pension que vous +soutiendrez le luxe de cette fille-là ; ils ne suffiraient pas à +l'entretien de sa voiture. Prenez Marguerite pour ce qu'elle est, pour +une bonne fille spirituelle et jolie; soyez son amant pendant un mois, +deux mois; donnez-lui des bouquets, des bonbons et des loges; mais ne +vous mettez rien de plus en tête, et ne lui faites pas des scènes de +jalousie ridicule. Vous savez bien à qui vous avez affaire; Marguerite +n'est pas une vertu. Vous lui plaisez, vous l'aimez bien, ne vous +inquiétez pas du reste. Je vous trouve charmant de faire le susceptible! +Vous avez la plus agréable maîtresse de Paris! Elle vous reçoit dans un +appartement magnifique, elle est couverte de diamants, elle ne vous +coûtera pas un sou, si vous le voulez, et vous n'êtes pas content. Que +diable! Vous en demandez trop.</p> + +<p>—Vous avez raison, mais c'est plus fort que moi, l'idée que cet homme +est son amant me fait un mal affreux.</p> + +<p>—D'abord, reprit Prudence, est-il encore son amant? C'est un homme dont +elle a besoin, voilà tout. Depuis deux jours, elle lui fait fermer sa +porte; il est venu ce matin, elle n'a pas pu faire autrement que +d'accepter sa loge et de le laisser l'accompagner. Il l'a reconduite, il +monte un instant chez elle, il n'y reste pas, puisque vous attendez ici. +Tout cela est bien naturel, il me semble. D'ailleurs vous acceptez bien +le duc?</p> + +<p>—Oui, mais celui-là est un vieillard, et je suis sûr que Marguerite +n'est pas sa maîtresse. Puis, on peut souvent accepter une liaison et +n'en pas accepter deux. Cette facilité ressemble trop à un calcul et +rapproche l'homme qui y consent, même par amour, de ceux qui, un étage +plus bas, font un métier de ce consentement et un profit de ce métier.</p> + +<p>—Ah! Mon cher, que vous êtes arriéré! Combien en ai-je vus, et des plus +nobles, des plus élégants, des plus riches, faire ce que je vous +conseille et cela, sans efforts, sans honte, sans remords! Mais cela se +voit tous les jours. Mais comment voudriez-vous que les femmes +entretenues de Paris fissent pour soutenir le train qu'elles mènent, si +elles n'avaient pas trois ou quatre amants à la fois? Il n'y a pas de +fortune, si considérable qu'elle soit, qui puisse subvenir seule aux +dépenses d'une femme comme Marguerite. Une fortune de cinq cent mille +francs de rente est une fortune énorme en France; eh bien, mon cher ami, +cinq cent mille francs de rente n'en viendraient pas à bout, et voici +pourquoi: un homme qui a un pareil revenu a une maison montée, des +chevaux, des domestiques, des voitures, des chasses, des amis; souvent +il est marié, il a des enfants, il fait courir, il joue, il voyage, que +sais-je, moi! Toutes ces habitudes sont prises de telle façon qu'il ne +peut s'en défaire sans passer pour être ruiné et sans faire scandale. +Tout compte fait, avec cinq cent mille francs par an, il ne peut pas +donner à une femme plus de quarante ou cinquante mille francs dans +l'année, et encore c'est beaucoup. Eh bien, d'autres amours complètent +la dépense annuelle de la femme. Avec Marguerite, c'est encore plus +commode; elle est tombée par un miracle du ciel sur un vieillard riche à +dix millions, dont la femme et la fille sont mortes, qui n'a plus que +des neveux riches eux-mêmes, qui lui donne tout ce qu'elle veut sans +rien lui demander en échange; mais elle ne peut pas lui demander plus de +soixante-dix mille francs par an, et je suis sûre que si elle lui en +demandait davantage, malgré sa fortune et l'affection qu'il a pour elle, +il le lui refuserait.</p> + +<p>«Tous ces jeunes gens ayant vingt ou trente mille livres de rente à +Paris, c'est-à -dire à peine de quoi vivre dans le monde qu'ils +fréquentent, savent très bien, quand ils sont les amants d'une femme +comme Marguerite, qu'elle ne pourrait pas seulement payer son +appartement et ses domestiques avec ce qu'ils lui donnent. Ils ne lui +disent pas qu'ils le savent, ils ont l'air de ne rien voir, et quand ils +en ont assez ils s'en vont. S'ils ont la vanité de suffire à tout, ils +se ruinent comme des sots et vont se faire tuer en Afrique après avoir +laissé cent mille francs de dettes à Paris. Croyez-vous que la femme +leur en soit reconnaissante? Pas le moins du monde. Au contraire, elle +dit qu'elle leur a sacrifié sa position et que, pendant qu'elle était +avec eux, elle perdait de l'argent. Ah! vous trouvez tous ces détails +honteux, n'est-ce pas? Ils sont vrais. Vous êtes un charmant garçon, que +j'aime de tout mon cœur; je vis depuis vingt ans parmi les femmes +entretenues, je sais ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, et je ne +voudrais pas vous voir prendre au sérieux le caprice qu'une jolie fille +a pour vous.</p> + +<p>«Puis, outre cela, admettons, continua Prudence, que Marguerite vous +aime assez pour renoncer au comte et au duc, dans le cas où celui-ci +s'apercevrait de votre liaison et lui dirait de choisir entre vous et +lui, le sacrifice qu'elle vous ferait serait énorme, c'est +incontestable. Quel sacrifice égal pourriez-vous lui faire, vous? Quand +la satiété serait venue, quand vous n'en voudriez plus enfin, que +feriez-vous pour la dédommager de ce que vous lui auriez fait perdre? +Rien. Vous l'auriez isolée du monde dans lequel étaient sa fortune et +son avenir, elle vous aurait donné ses plus belles années, et elle +serait oubliée. Ou vous seriez un homme ordinaire, alors, lui jetant son +passé à la face, vous lui diriez qu'en la quittant vous ne faites +qu'agir comme ses autres amants, et vous l'abandonneriez à une misère +certaine; ou vous seriez un honnête homme, et, vous croyant forcé de la +garder auprès de vous, vous vous livreriez vous-même à un malheur +inévitable, car cette liaison, excusable chez le jeune homme, ne l'est +plus chez l'homme mûr. Elle devient un obstacle à tout, elle ne permet +ni la famille, ni l'ambition, ces secondes et dernières amours de +l'homme. Croyez-m'en donc, mon ami, prenez les choses pour ce qu'elles +valent, les femmes pour ce qu'elles sont, et ne donnez pas à une fille +entretenue le droit de se dire votre créancière en quoi que ce soit.</p> + +<p>C'était sagement raisonné et d'une logique dont j'aurais cru Prudence +incapable. Je ne trouvai rien à lui répondre, sinon qu'elle avait +raison; je lui donnai la main et la remerciai de ses conseils.</p> + +<p>—Allons, allons, me dit-elle, chassez-moi ces mauvaises théories, et +riez; la vie est charmante, mon cher, c'est selon le verre par lequel on +la regarde. Tenez, consultez votre ami Gaston, en voilà un qui me fait +l'effet de comprendre l'amour comme je le comprends. Ce dont il faut que +vous soyez convaincu, sans quoi vous deviendrez un garçon insipide, +c'est qu'il y a à côté d'ici une belle fille qui attend impatiemment que +l'homme qui est chez elle s'en aille, qui pense à vous, qui vous garde +sa nuit et qui vous aime, j'en suis certaine. Maintenant venez vous +mettre à la fenêtre avec moi, et regardons partir le comte qui ne va pas +tarder à nous laisser la place.</p> + +<p>Prudence ouvrit une fenêtre, et nous nous accoudâmes à côté l'un de +l'autre sur le balcon.</p> + +<p>Elle regardait les rares passants, moi je rêvais.</p> + +<p>Tout ce qu'elle m'avait dit me bourdonnait dans la tête, et je ne +pouvais m'empêcher de convenir qu'elle avait raison; mais l'amour réel +que j'avais pour Marguerite avait peine à s'accommoder de cette +raison-là . Aussi poussais-je de temps en temps des soupirs qui faisaient +retourner Prudence, et lui faisaient hausser les épaules comme un +médecin qui désespère d'un malade.</p> + +<p>«Comme on s'aperçoit que la vie doit être courte, disais-je en moi-même, +par la rapidité des sensations! Je ne connais Marguerite que depuis deux +jours, elle n'est ma maîtresse que depuis hier, et elle a déjà tellement +envahi ma pensée, mon cœur et ma vie, que la visite de ce comte de G... +est un malheur pour moi.»</p> + +<p>Enfin le comte sortit, remonta dans sa voiture et disparut. Prudence +ferma sa fenêtre.</p> + +<p>Au même moment Marguerite nous appelait.</p> + +<p>—Venez vite, on met la table, disait-elle, nous allons souper.</p> + +<p>Quand j'entrai chez elle, Marguerite courut à moi, me sauta au cou et +m'embrassa de toutes ses forces.</p> + +<p>—Sommes-nous toujours maussade? me dit-elle.</p> + +<p>—Non, c'est fini, répondit Prudence, je lui ai fait de la morale, et il +a promis d'être sage.</p> + +<p>—À la bonne heure!</p> + +<p>Malgré moi, je jetai les yeux sur le lit, il n'était pas défait; quant à +Marguerite, elle était déjà en peignoir blanc.</p> + +<p>On se mit à table.</p> + +<p>Charme, douceur, expansion, Marguerite avait tout, et j'étais bien forcé +de temps en temps de reconnaître que je n'avais pas le droit de lui +demander autre chose; que bien des gens seraient heureux à ma place, et +que, comme le berger de Virgile, je n'avais qu'à jouir des loisirs qu'un +dieu ou plutôt qu'une déesse me faisait.</p> + +<p>J'essayai de mettre en pratique les théories de Prudence et d'être aussi +gai que mes deux compagnes; mais ce qui chez elles était nature, chez +moi était effort, et le rire nerveux que j'avais, et auquel elles se +trompèrent, touchait de bien près aux larmes.</p> + +<p>Enfin le souper cessa, et je restai seul avec Marguerite. Elle alla, +comme elle en avait l'habitude, s'asseoir sur son tapis devant le feu et +regarder d'un air triste la flamme du foyer.</p> + +<p>Elle songeait! A quoi? Je l'ignore; moi, je la regardais avec amour et +presque avec terreur en pensant à ce que j'étais prêt à souffrir pour +elle.</p> + +<p>—Sais-tu à quoi je pensais?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—À une combinaison que j'ai trouvée.</p> + +<p>—Et quelle est cette combinaison?</p> + +<p>—Je ne puis pas encore te la confier, mais je puis te dire ce qui en +résulterait. Il en résulterait que dans un mois d'ici je serais libre, +je ne devrais plus rien, et nous irions passer ensemble l'été à la +campagne.</p> + +<p>—Et vous ne pouvez pas me dire par quel moyen?</p> + +<p>—Non, il faut seulement que tu m'aimes comme je t'aime, et tout +réussira.</p> + +<p>—Et c'est vous seule qui avez trouvé cette combinaison?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et vous l'exécuterez seule?</p> + +<p>—Moi seule aurai les ennuis, me dit Marguerite avec un sourire que je +n'oublierai jamais, mais nous partagerons les bénéfices.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de rougir à ce mot de bénéfices; je me rappelai +Manon Lescaut mangeant avec Desgrieux l'argent de M. de B...</p> + +<p>Je répondis d'un ton un peu dur et en me levant:</p> + +<p>—Vous me permettrez, ma chère Marguerite, de ne partager les bénéfices +que des entreprises que je conçois et que j'exploite moi-même.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie?</p> + +<p>—Cela signifie que je soupçonne fort M. le comte de G... d'être votre +associé dans cette heureuse combinaison dont je n'accepte ni les charges +ni les bénéfices.</p> + +<p>—Vous êtes un enfant. Je croyais que vous m'aimiez, je me suis trompée, +c'est bien.</p> + +<p>Et, en même temps, elle se leva, ouvrit son piano et se remit à jouer +l'Invitation à la valse, jusqu'à ce fameux passage en majeur qui +l'arrêtait toujours.</p> + +<p>Etait-ce par habitude, ou pour me rappeler le jour où nous nous étions +connus? Tout ce que je sais, c'est qu'avec cette mélodie les souvenirs +me revinrent, et, m'approchant d'elle, je lui pris la tête entre mes +mains et l'embrassai.</p> + +<p>—Vous me pardonnez? Lui dis-je.</p> + +<p>—Vous le voyez bien, me répondit-elle; mais remarquez que nous n'en +sommes qu'au second jour, et que déjà j'ai quelque chose à vous +pardonner. Vous tenez bien mal vos promesses d'obéissance aveugle.</p> + +<p>—Que voulez-vous, Marguerite, je vous aime trop, et je suis jaloux de +la moindre de vos pensées. Ce que vous m'avez proposé tout à l'heure me +rendrait fou de joie, mais le mystère qui précède l'exécution de ce +projet me serre le cœur.</p> + +<p>—Voyons, raisonnons un peu, reprit-elle en me prenant les deux mains et +en me regardant avec un charmant sourire auquel il m'était impossible de +résister; vous m'aimez, n'est-ce pas? et vous seriez heureux de passer +trois ou quatre mois à la campagne avec moi seule; moi aussi, je serais +heureuse de cette solitude à deux, non seulement j'en serais heureuse, +mais j'en ai besoin pour ma santé. Je ne puis quitter Paris pour un si +long temps sans mettre ordre à mes affaires, et les affaires d'une femme +comme moi sont toujours très embrouillées; eh bien, j'ai trouvé le moyen +de tout concilier, mes affaires et mon amour pour vous, oui, pour vous, +ne riez pas, j'ai la folie de vous aimer! Et voilà que vous prenez vos +grands airs et me dites des grands mots. Enfant, trois fois enfant, +rappelez-vous seulement que je vous aime, et ne vous inquiétez de +rien.—Est-ce convenu, voyons?</p> + +<p>—Tout ce que vous voulez est convenu, vous le savez bien.</p> + +<p>—Alors, avant un mois, nous serons dans quelque village, à nous +promener au bord de l'eau et à boire du lait. Cela vous semble étrange +que je parle ainsi, moi, Marguerite Gautier; cela vient, mon ami, de ce +que quand cette vie de Paris, qui semble me rendre si heureuse, ne me +brûle pas, elle m'ennuie, et alors j'ai des aspirations soudaines vers +une existence plus calme qui me rappellerait mon enfance. On a toujours +eu une enfance, quoi que l'on soit devenue. Oh! soyez tranquille, je ne +vais pas vous dire que je suis la fille d'un colonel en retraite et que +j'ai été élevée à Saint-Denis. Je suis une pauvre fille de la campagne, +et je ne savais pas écrire mon nom il y a six ans. Vous voilà rassuré, +n'est-ce pas? Pourquoi est-ce à vous le premier à qui je m'adresse pour +partager la joie du désir qui m'est venu? Sans doute parce que j'ai +reconnu que vous m'aimiez pour moi et non pour vous, tandis que les +autres ne m'ont jamais aimée que pour eux.</p> + +<p>«J'ai été bien souvent à la campagne, mais jamais comme j'aurais voulu y +aller. C'est sur vous que je compte pour ce bonheur facile, ne soyez +donc pas méchant et accordez-le-moi. Dites-vous ceci: elle ne doit pas +vivre vieille, et je me repentirais un jour de n'avoir pas fait pour +elle la première chose qu'elle m'a demandée, et qu'il était si facile de +faire.</p> + +<p>Que répondre à de pareilles paroles, surtout avec le souvenir d'une +première nuit d'amour, et dans l'attente d'une seconde?</p> + +<p>Une heure après, je tenais Marguerite dans mes bras, et elle m'eût +demandé de commettre un crime que je lui eusse obéi.</p> + +<p>À six heures du matin je partis, et avant de partir je lui dis:</p> + +<p>—À ce soir?</p> + +<p>Elle m'embrassa plus fort, mais elle ne me répondit pas.</p> + +<p>Dans la journée, je reçus une lettre qui contenait ces mots:</p> + +<p>«Cher enfant, je suis un peu souffrante, et le médecin m'ordonne le +repos. Je me coucherai de bonne heure ce soir et ne vous verrai pas. +Mais, pour vous récompenser, je vous attendrai demain à midi. Je vous +aime.»</p> + +<p>Mon premier mot fut: «elle me trompe!»</p> + +<p>Une sueur glacée passa sur mon front, car j'aimais déjà trop cette femme +pour que ce soupçon ne me bouleversât point.</p> + +<p>Et cependant je devais m'attendre à cet événement presque tous les jours +avec Marguerite, et cela m'était arrivé souvent avec mes autres +maîtresses, sans que je m'en préoccupasse fort. D'où venait donc +l'empire que cette femme prenait sur ma vie?</p> + +<p>Alors je songeai, puisque j'avais la clef de chez elle, à aller la voir +comme de coutume. De cette façon, je saurais bien vite la vérité, et, si +je trouvais un homme, je le souffletterais.</p> + +<p>En attendant, j'allai aux Champs-Elysées. J'y restai quatre heures. Elle +ne parut pas. Le soir, j'entrai dans tous les théâtres où elle avait +l'habitude d'aller. Elle n'était dans aucun.</p> + +<p>À onze heures, je me rendis rue d'Antin.</p> + +<p>Il n'y avait pas de lumière aux fenêtres de Marguerite. Je sonnai +néanmoins. Le portier me demanda où j'allais.</p> + +<p>—Chez mademoiselle Gautier, lui dis-je.</p> + +<p>—Elle n'est pas rentrée.</p> + +<p>—Je vais monter l'attendre.</p> + +<p>—Il n'y a personne chez elle.</p> + +<p>Evidemment c'était là une consigne que je pouvais forcer puisque j'avais +la clef, mais je craignis un esclandre ridicule, et je sortis.</p> + +<p>Seulement, je ne rentrai pas chez moi, je ne pouvais quitter la rue, et +ne perdais pas des yeux la maison de Marguerite. Il me semblait que +j'avais encore quelque chose à apprendre, ou du moins que mes soupçons +allaient se confirmer.</p> + +<p>Vers minuit, un coupé que je connaissais bien s'arrêta vers le numéro 9.</p> + +<p>Le comte de G... en descendit et entra dans la maison, après avoir +congédié sa voiture.</p> + +<p>Un moment j'espérai que, comme à moi, on allait lui dire que Marguerite +n'était pas chez elle, et que j'allais le voir sortir; mais à quatre +heures du matin j'attendais encore.</p> + +<p>J'ai bien souffert depuis trois semaines, mais ce n'est rien, je crois, +en comparaison de ce que je souffris cette nuit-là .</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XIV" id="Chapitre_XIV"></a>Chapitre XIV</h2> + +<p>Rentré chez moi, je me mis à pleurer comme un enfant. Il n'y a pas +d'homme qui n'ait été trompé au moins une fois, et qui ne sache ce que +l'on souffre.</p> + +<p>Je me dis, sous le poids de ces résolutions de la fièvre que l'on croit +toujours avoir la force de tenir, qu'il fallait rompre immédiatement +avec cet amour, et j'attendis le jour avec impatience pour aller retenir +ma place, retourner auprès de mon père et de ma sœur, double amour dont +j'étais certain, et qui ne me tromperait pas, lui.</p> + +<p>Cependant je ne voulais pas partir sans que Marguerite sût bien pourquoi +je partais. Seul, un homme qui n'aime décidément plus sa maîtresse la +quitte sans lui écrire.</p> + +<p>Je fis et refis vingt lettres dans ma tête.</p> + +<p>J'avais eu affaire à une fille semblable à toutes les filles +entretenues, je l'avais beaucoup trop poétisée, elle m'avait traité en +écolier, en employant, pour me tromper, une ruse d'une simplicité +insultante, c'était clair. Mon amour-propre prit alors le dessus. Il +fallait quitter cette femme sans lui donner la satisfaction de savoir ce +que cette rupture me faisait souffrir, et voici ce que je lui écrivis de +mon écriture la plus élégante, et des larmes de rage et de douleur dans +les yeux:</p> + +<p>«Ma chère Marguerite,</p> + +<p>«J'espère que votre indisposition d'hier aura été peu de chose. J'ai +été, à onze heures du soir, demander de vos nouvelles, et l'on m'a +répondu que vous n'étiez pas rentrée. M. de G... a été plus heureux que +moi, car il s'est présenté quelques instants après, et à quatre heures +du matin il était encore chez vous.</p> + +<p>«Pardonnez-moi les quelques heures ennuyeuses que je vous ai fait +passer, et soyez sûre que je n'oublierai jamais les moments heureux que +je vous dois.</p> + +<p>«Je serais bien allé savoir de vos nouvelles aujourd'hui, mais je compte +retourner près de mon père.</p> + +<p>«Adieu, ma chère Marguerite; je ne suis ni assez riche pour vous aimer +comme je le voudrais, ni assez pauvre pour vous aimer comme vous le +voudriez. Oublions donc, vous, un nom qui doit vous être à peu près +indifférent, moi, un bonheur qui me devient impossible.</p> + +<p>«Je vous renvoie votre clef, qui ne m'a jamais servi et qui pourra vous +être utile, si vous êtes souvent malade comme vous l'étiez hier.»</p> + +<p>Vous le voyez, je n'avais pas eu la force de finir cette lettre sans une +impertinente ironie, ce qui prouvait combien j'étais encore amoureux.</p> + +<p>Je lus et relus dix fois cette lettre, et l'idée qu'elle ferait de la +peine à Marguerite me calma un peu. J'essayai de m'enhardir dans les +sentiments qu'elle affectait, et quand, à huit heures, mon domestique +entra chez moi, je la lui remis pour qu'il la portât tout de suite.</p> + +<p>—Faudra-t-il attendre une réponse? Me demanda Joseph (mon domestique +s'appelait Joseph, comme tous les domestiques).</p> + +<p>—Si l'on vous demande s'il y a une réponse, vous direz que vous n'en +savez rien et vous attendrez.</p> + +<p>Je me rattachais à cette espérance qu'elle allait me répondre.</p> + +<p>Pauvres et faibles que nous sommes!</p> + +<p>Tout le temps que mon domestique resta dehors, je fus dans une agitation +extrême. Tantôt me rappelant comment Marguerite s'était donnée à moi, je +me demandais de quel droit je lui écrivais une lettre impertinente, +quand elle pouvait me répondre que ce n'était pas M. de G... qui me +trompait, mais moi qui trompais M. de G...; raisonnement qui permet à +bien des femmes d'avoir plusieurs amants. Tantôt, me rappelant les +serments de cette fille, je voulais me convaincre que ma lettre était +trop douce encore et qu'il n'y avait pas d'expressions assez fortes pour +flétrir une femme qui se riait d'un amour aussi sincère que le mien. +Puis, je me disais que j'aurais mieux fait de ne pas lui écrire, d'aller +chez elle dans la journée, et que, de cette façon, j'aurais joui des +larmes que je lui aurais fait répandre.</p> + +<p>Enfin, je me demandais ce qu'elle allait me répondre, déjà prêt à croire +l'excuse qu'elle me donnerait.</p> + +<p>Joseph revint.</p> + +<p>—Eh bien? Lui dis-je.</p> + +<p>—Monsieur, me répondit-il, madame était couchée et dormait encore, mais +dès qu'elle sonnera, on lui remettra la lettre, et s'il y a une réponse +on l'apportera.</p> + +<p>Elle dormait!</p> + +<p>Vingt fois je fus sur le point de renvoyer chercher cette lettre, mais +je me disais toujours:</p> + +<p>—On la lui a peut-être déjà remise, et j'aurais l'air de me repentir.</p> + +<p>Plus l'heure à laquelle il était vraisemblable qu'elle me répondît +approchait, plus je regrettais d'avoir écrit.</p> + +<p>Dix heures, onze heures, midi sonnèrent.</p> + +<p>À midi, je fus au moment d'aller au rendez-vous, comme si rien ne +s'était passé. Enfin, je ne savais qu'imaginer pour sortir du cercle de +fer qui m'étreignait.</p> + +<p>Alors, je crus, avec cette superstition des gens qui attendent, que, si +je sortais un peu, à mon retour je trouverais une réponse. Les réponses +impatiemment attendues arrivent toujours quand on n'est pas chez soi.</p> + +<p>Je sortis sous prétexte d'aller déjeuner.</p> + +<p>Au lieu de déjeuner au café Foy, au coin du boulevard, comme j'avais +l'habitude de le faire, je préférai aller déjeuner au Palais-Royal et +passer par la rue d'Antin. Chaque fois que de loin j'apercevais une +femme, je croyais voir Nanine m'apportant une réponse. Je passai rue +d'Antin sans avoir même rencontré un commissionnaire. J'arrivai au +Palais-Royal, j'entrai chez Véry. Le garçon me fit manger ou plutôt me +servit ce qu'il voulut, car je ne mangeai pas.</p> + +<p>Malgré moi, mes yeux se fixaient toujours sur la pendule.</p> + +<p>Je rentrai, convaincu que j'allais trouver une lettre de Marguerite.</p> + +<p>Le portier n'avait rien reçu. J'espérais encore dans mon domestique. +Celui-ci n'avait vu personne depuis mon départ.</p> + +<p>Si Marguerite avait dû me répondre, elle m'eût répondu depuis longtemps.</p> + +<p>Alors, je me mis à regretter les termes de ma lettre; j'aurais dû me +taire complètement, ce qui eût sans doute fait faire une démarche à son +inquiétude; car, ne me voyant pas venir au rendez-vous la veille, elle +m'eût demandé les raisons de mon absence, et alors seulement j'eusse dû +les lui donner. De cette façon, elle n'eût pu faire autrement que de se +disculper, et ce que je voulais, c'était qu'elle se disculpât. Je +sentais déjà que, quelques raisons qu'elle m'eût objectées, je les +aurais crues, et que j'aurais mieux tout aimé que de ne plus la voir.</p> + +<p>J'en arrivai à croire qu'elle allait venir elle-même chez moi, mais les +heures se passèrent et elle ne vint pas.</p> + +<p>Décidément, Marguerite n'était pas comme toutes les femmes, car il y en +a bien peu qui, en recevant une lettre semblable à celle que je venais +d'écrire, ne répondent pas quelque chose.</p> + +<p>À cinq heures, je courus aux Champs-Elysées.</p> + +<p>—Si je la rencontre, pensais-je, j'affecterai un air indifférent, et +elle sera convaincue que je ne songe déjà plus à elle.</p> + +<p>Au tournant de la rue Royale, je la vis passer dans sa voiture; la +rencontre fut si brusque que je pâlis. J'ignore si elle vit mon émotion; +moi, j'étais si troublé que je ne vis que sa voiture.</p> + +<p>Je ne continuai pas ma promenade aux Champs-Elysées. Je regardai les +affiches des théâtres, car j'avais encore une chance de la voir.</p> + +<p>Il y avait une première représentation au Palais-Royal. Marguerite +devait évidemment y assister.</p> + +<p>J'étais au théâtre à sept heures.</p> + +<p>Toutes les loges s'emplirent, mais Marguerite ne parut pas.</p> + +<p>Alors, je quittai le Palais-Royal, et j'entrai dans tous les théâtres où +elle allait le plus souvent, au Vaudeville, aux Variétés, à +l'Opéra-Comique.</p> + +<p>Elle n'était nulle part.</p> + +<p>Ou ma lettre lui avait fait trop de peine pour qu'elle s'occupât de +spectacle, ou elle craignait de se trouver avec moi, et voulait éviter +une explication.</p> + +<p>Voilà ce que ma vanité me soufflait sur le boulevard, quand je +rencontrai Gaston qui me demanda d'où je venais.</p> + +<p>—Du Palais-Royal.</p> + +<p>—Et moi de l'Opéra, me dit-il; je croyais même vous y voir.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que Marguerite y était.</p> + +<p>—Ah! Elle y était?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Seule?</p> + +<p>—Non, avec une de ses amies.</p> + +<p>—Voilà tout?</p> + +<p>—Le comte de G... est venu un instant dans sa loge; mais elle s'en est +allée avec le duc. À chaque instant, je croyais vous voir paraître. Il y +avait à côté de moi une stalle qui est restée vide toute la soirée, et +j'étais convaincu qu'elle était louée par vous.</p> + +<p>—Mais pourquoi irais-je où Marguerite va?</p> + +<p>—Parce que vous êtes son amant, pardieu!</p> + +<p>—Et qui vous a dit cela?</p> + +<p>—Prudence, que j'ai rencontrée hier. Je vous en félicite, mon cher; +c'est une jolie maîtresse que n'a pas qui veut. Gardez-la, elle vous +fera honneur.</p> + +<p>Cette simple réflexion de Gaston me montra combien mes susceptibilités +étaient ridicules.</p> + +<p>Si je l'avais rencontré la veille et qu'il m'eût parlé ainsi, je n'eusse +certainement pas écrit la sotte lettre du matin.</p> + +<p>Je fus au moment d'aller chez Prudence et de l'envoyer dire à Marguerite +que j'avais à lui parler; mais je craignis que pour se venger elle ne me +répondît qu'elle ne pouvait pas me recevoir, et je rentrai chez moi +après être passé par la rue d'Antin.</p> + +<p>Je demandai de nouveau à mon portier s'il avait une lettre pour moi.</p> + +<p>Rien! Elle aura voulu voir si je ferais quelque nouvelle démarche et si +je rétracterais ma lettre aujourd'hui, me dis-je en me couchant; mais, +voyant que je ne lui écris pas, elle m'écrira demain.</p> + +<p>Ce soir-là surtout je me repentis de ce que j'avais fait. J'étais seul +chez moi, ne pouvant dormir, dévoré d'inquiétude et de jalousie quand, +en laissant suivre aux choses leur véritable cours, j'aurais dû être +auprès de Marguerite et m'entendre dire les mots charmants que je +n'avais entendus que deux fois, et qui me brûlaient les oreilles dans ma +solitude.</p> + +<p>Ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation, c'est que le raisonnement +me donnait tort; en effet, tout me disait que Marguerite m'aimait. +D'abord, ce projet de passer un été avec moi seul à la campagne, puis +cette certitude que rien ne la forçait à être ma maîtresse, puisque ma +fortune était insuffisante à ses besoins et même à ses caprices. Il n'y +avait donc eu chez elle que l'espérance de trouver en moi une affection +sincère, capable de la reposer des amours mercenaires au milieu +desquelles elle vivait, et dès le second jour je détruisais cette +espérance, et je payais en ironie impertinente l'amour accepté pendant +deux nuits. Ce que je faisais était donc plus que ridicule, c'était +indélicat. Avais-je seulement payé cette femme, pour avoir le droit de +blâmer sa vie, et n'avais-je pas l'air, en me retirant dès le second +jour, d'un parasite d'amour qui craint qu'on ne lui donne la carte de +son dîner? Comment! Il y avait trente-six heures que je connaissais +Marguerite; il y en avait vingt-quatre que j'étais son amant, et je +faisais le susceptible; et au lieu de me trouver trop heureux qu'elle +partageât pour moi, je voulais avoir tout à moi seul, et la contraindre +à briser d'un coup les relations de son passé qui étaient les revenus de +son avenir. Qu'avais-je à lui reprocher? Rien. Elle m'avait écrit +qu'elle était souffrante, quand elle eût pu me dire tout crûment, avec +la hideuse franchise de certaines femmes, qu'elle avait un amant à +recevoir; et au lieu de croire à sa lettre, au lieu d'aller me promener +dans toutes les rues de Paris, excepté dans la rue d'Antin; au lieu de +passer ma soirée avec mes amis et de me présenter le lendemain à l'heure +qu'elle m'indiquait, je faisais l'Othello, je l'espionnais, et je +croyais la punir en ne la voyant plus. Mais elle devait être enchantée +au contraire de cette séparation; mais elle devait me trouver +souverainement sot, et son silence n'était pas même de la rancune; +c'était du dédain.</p> + +<p>J'aurais dû alors faire à Marguerite un cadeau qui ne lui laissât aucun +doute sur ma générosité, et qui m'eût permis, la traitant comme une +fille entretenue, de me croire quitte avec elle; mais j'eusse cru +offenser par la moindre apparence de trafic, sinon l'amour qu'elle avait +pour moi, du moins l'amour que j'avais pour elle, et puisque cet amour +était si pur qu'il n'admettait pas le partage, il ne pouvait payer par +un présent, si beau qu'il fût, le bonheur qu'on lui avait donné, si +court qu'eût été ce bonheur.</p> + +<p>Voilà ce que je me répétais la nuit, et ce qu'à chaque instant j'étais +prêt à aller dire à Marguerite.</p> + +<p>Quand le jour parut, je ne dormais pas encore, j'avais la fièvre; il +m'était impossible de penser à autre chose qu'à Marguerite.</p> + +<p>Comme vous le comprenez, il fallait prendre un parti décisif, et en +finir avec la femme ou avec mes scrupules, si toutefois elle consentait +encore à me recevoir.</p> + +<p>Mais, vous le savez, on retarde toujours un parti décisif: aussi, ne +pouvant rester chez moi, n'osant me présenter chez Marguerite, j'essayai +un moyen de me rapprocher d'elle, moyen que mon amour-propre pourrait +mettre sur le compte du hasard, dans le cas où il réussirait.</p> + +<p>Il était neuf heures; je courus chez Prudence, qui me demanda à quoi +elle devait cette visite matinale.</p> + +<p>Je n'osai pas lui dire franchement ce qui m'amenait. Je lui répondis que +j'étais sorti de bonne heure pour retenir une place à la diligence de +C..., où demeurait mon père.</p> + +<p>—Vous êtes bien heureux, me dit-elle, de pouvoir quitter Paris par ce +beau temps-là .</p> + +<p>Je regardai Prudence, me demandant si elle se moquait de moi.</p> + +<p>Mais son visage était sérieux.</p> + +<p>—Irez-vous dire adieu à Marguerite? reprit-elle toujours sérieusement.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous faites bien.</p> + +<p>—Vous trouvez?</p> + +<p>—Naturellement. Puisque vous avez rompu avec elle, à quoi bon la +revoir?</p> + +<p>—Vous savez donc notre rupture?</p> + +<p>—Elle m'a montré votre lettre.</p> + +<p>—Et que vous a-t-elle dit?</p> + +<p>—Elle m'a dit: «Ma chère Prudence, votre protégé n'est pas poli: on +pense ces lettres-là , mais on ne les écrit pas!»</p> + +<p>—Et de quel ton vous a-t-elle dit cela?</p> + +<p>—En riant et elle a ajouté: «Il a soupé deux fois chez moi, et il ne me +fait même pas de visite de digestion.»</p> + +<p>Voilà l'effet que ma lettre et mes jalousies avaient produit. Je fus +cruellement humilié dans la vanité de mon amour.</p> + +<p>—Et qu'a-t-elle fait hier au soir?</p> + +<p>—Elle est allée à l'opéra.</p> + +<p>—Je le sais. Et ensuite?</p> + +<p>—Elle a soupé chez elle.</p> + +<p>—Seule?</p> + +<p>—Avec le comte de G..., je crois.</p> + +<p>Ainsi ma rupture n'avait rien changé dans les habitudes de Marguerite.</p> + +<p>C'est pour ces circonstances-là que certaines gens vous disent: «Il +fallait ne plus penser à cette femme qui ne vous aimait pas.»</p> + +<p>—Allons, je suis bien aise de voir que Marguerite ne se désole pas pour +moi, repris-je avec un sourire forcé.</p> + +<p>—Et elle a grandement raison. Vous avez fait ce que vous deviez faire, +vous avez été plus raisonnable qu'elle, car cette fille-là vous aimait, +elle ne faisait que parler de vous, et aurait été capable de quelque +folie.</p> + +<p>—Pourquoi ne m'a-t-elle pas répondu, puisqu'elle m'aime?</p> + +<p>—Parce qu'elle a compris qu'elle avait tort de vous aimer. Puis les +femmes permettent quelquefois qu'on trompe leur amour, jamais qu'on +blesse leur amour-propre, et l'on blesse toujours l'amour-propre d'une +femme quand, deux jours après qu'on est son amant, on la quitte, quelles +que soient les raisons que l'on donne à cette rupture. Je connais +Marguerite, elle mourrait plutôt que de vous répondre.</p> + +<p>—Que faut-il que je fasse alors?</p> + +<p>—Rien. Elle vous oubliera, vous l'oublierez, et vous n'aurez rien à +vous reprocher l'un à l'autre.</p> + +<p>—Mais si je lui écrivais pour lui demander pardon?</p> + +<p>—Gardez-vous-en bien, elle vous pardonnerait.</p> + +<p>Je fus sur le point de sauter au cou de Prudence.</p> + +<p>Un quart d'heure après, j'étais rentré chez moi et j'écrivais à +Marguerite:</p> + +<p>«Quelqu'un qui se repent d'une lettre qu'il a écrite hier, qui partira +demain si vous ne lui pardonnez, voudrait savoir à quelle heure il +pourra déposer son repentir à vos pieds.</p> + +<p>«Quand vous trouvera-t-il seule? Car, vous le savez, les confessions +doivent être faites sans témoins.»</p> + +<p>Je pliai cette espèce de madrigal en prose, et je l'envoyai par Joseph, +qui remit la lettre à Marguerite elle-même, laquelle lui répondit +qu'elle répondrait plus tard.</p> + +<p>Je ne sortis qu'un instant pour aller dîner, et à onze heures du soir je +n'avais pas encore de réponse.</p> + +<p>Je résolus alors de ne pas souffrir plus longtemps et de partir le +lendemain.</p> + +<p>En conséquence de cette résolution, convaincu que je ne m'endormirais +pas si je me couchais, je me mis à faire mes malles.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XV" id="Chapitre_XV"></a>Chapitre XV</h2> + +<p>Il y avait à peu près une heure que Joseph et moi nous préparions tout +pour mon départ, lorsqu'on sonna violemment à ma porte.</p> + +<p>—Faut-il ouvrir? me dit Joseph.</p> + +<p>—Ouvrez, lui dis-je, me demandant qui pouvait venir à pareille heure +chez moi, et n'osant croire que ce fût Marguerite.</p> + +<p>—Monsieur, me dit Joseph en rentrant, ce sont deux dames.</p> + +<p>—C'est nous, Armand, me cria une voix que je reconnus pour celle de +Prudence.</p> + +<p>Je sortis de ma chambre.</p> + +<p>Prudence, debout, regardait les quelques curiosités de mon salon; +Marguerite, assise sur le canapé, réfléchissait.</p> + +<p>Quand j'entrai, j'allai à elle, je m'agenouillai, je lui pris les deux +mains, et, tout ému, je lui dis: pardon.</p> + +<p>Elle m'embrassa au front et me dit:</p> + +<p>—Voilà déjà trois fois que je vous pardonne.</p> + +<p>—J'allais partir demain.</p> + +<p>—En quoi ma visite peut-elle changer votre résolution? Je ne viens pas +pour vous empêcher de quitter Paris. Je viens parce que je n'ai pas eu +dans la journée le temps de vous répondre, et que je n'ai pas voulu vous +laisser croire que je fusse fâchée contre vous. Encore Prudence ne +voulait-elle pas que je vinsse; elle disait que je vous dérangerais +peut-être.</p> + +<p>—Vous, me déranger, vous, Marguerite! Et comment?</p> + +<p>—Dame! Vous pouviez avoir une femme chez vous, répondit Prudence, et +cela n'aurait pas été amusant pour elle d'en voir arriver deux.</p> + +<p>Pendant cette observation de Prudence, Marguerite me regardait +attentivement.</p> + +<p>—Ma chère Prudence, répondis-je, vous ne savez pas ce que vous dites.</p> + +<p>—C'est qu'il est très gentil votre appartement, répliqua Prudence; +peut-on voir la chambre à coucher!</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Prudence passa dans ma chambre, moins pour la visiter que pour réparer +la sottise qu'elle venait de dire, et nous laisser seuls, Marguerite et +moi.</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous amené Prudence? lui dis-je alors.</p> + +<p>—Parce qu'elle était avec moi au spectacle, et qu'en partant d'ici je +voulais avoir quelqu'un pour m'accompagner.</p> + +<p>—N'étais-je pas là ?</p> + +<p>—Oui; mais outre que je ne voulais pas vous déranger, j'étais bien sûre +qu'en venant jusqu'à ma porte, vous me demanderiez à monter chez moi, +et, comme je ne pouvais pas vous l'accorder, je ne voulais pas que vous +partissiez avec le droit de me reprocher un refus.</p> + +<p>—Et pourquoi ne pouviez-vous pas me recevoir?</p> + +<p>—Parce que je suis très surveillée, et que le moindre soupçon pourrait +me faire le plus grand tort.</p> + +<p>—Est-ce bien la seule raison?</p> + +<p>—S'il y en avait une autre, je vous la dirais; nous n'en sommes plus à +avoir des secrets l'un pour l'autre.</p> + +<p>—Voyons, Marguerite, je ne veux pas prendre plusieurs chemins pour en +arriver à ce que je veux vous dire. Franchement, m'aimez-vous un peu?</p> + +<p>—Beaucoup.</p> + +<p>—Alors, pourquoi m'avez-vous trompé?</p> + +<p>—Mon ami, si j'étais madame la duchesse telle ou telle, si j'avais deux +cent mille livres de rente, que je fusse votre maîtresse et que j'eusse +un autre amant que vous, vous auriez le droit de me demander pourquoi je +vous trompe; mais je suis mademoiselle Marguerite Gautier, j'ai quarante +mille francs de dettes, pas un sou de fortune, et je dépense cent mille +francs par an; votre question devient oiseuse et ma réponse inutile.</p> + +<p>—C'est juste, dis-je en laissant tomber ma tête sur les genoux de +Marguerite; mais moi je vous aime comme un fou.</p> + +<p>—Eh bien, mon ami, il fallait m'aimer un peu moins ou me comprendre un +peu mieux. Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Si j'avais été +libre, d'abord je n'aurais pas reçu le comte avant-hier, ou, l'ayant +reçu, je serais venue vous demander le pardon que vous me demandiez tout +à l'heure, et je n'aurais pas à l'avenir d'autre amant que vous. J'ai +cru un moment que je pourrais me donner ce bonheur-là pendant six mois; +vous ne l'avez pas voulu; vous teniez à connaître les moyens, eh! mon +Dieu, les moyens étaient bien faciles à deviner. C'était un sacrifice +plus grand que vous ne croyez que je faisais en les employant. J'aurais +pu vous dire: j'ai besoin de vingt mille francs; vous étiez amoureux de +moi, vous les eussiez trouvés, au risque de me les reprocher plus tard. +J'ai mieux aimé ne rien vous devoir; vous n'avez pas compris cette +délicatesse, car c'en est une. Nous autres, quand nous avons encore un +peu de cœur, nous donnons aux mots et aux choses une extension et un +développement inconnus aux autres femmes; je vous répète donc que, de la +part de Marguerite Gautier, le moyen qu'elle trouvait de payer ses +dettes sans vous demander l'argent nécessaire pour cela était une +délicatesse dont vous devriez profiter sans rien dire. Si vous ne +m'aviez connue qu'aujourd'hui, vous seriez trop heureux de ce que je +vous promettrais, et vous ne me demanderiez pas ce que j'ai fait +avant-hier. Nous sommes quelquefois forcées d'acheter une satisfaction +pour notre âme aux dépens de notre corps, et nous souffrons bien +davantage quand, après, cette satisfaction nous échappe.</p> + +<p>J'écoutais et je regardais Marguerite avec admiration. Quand je songeais +que cette merveilleuse créature, dont j'eusse envié autrefois de baiser +les pieds, consentait à me faire entrer pour quelque chose dans sa +pensée, à me donner un rôle dans sa vie, et que je ne me contentais pas +encore de ce qu'elle me donnait, je me demandais si le désir de l'homme +a des bornes, quand, satisfait aussi promptement que le mien l'avait +été, il tend encore à autre chose.</p> + +<p>—C'est vrai, reprit-elle; nous autres créatures du hasard, nous avons +des désirs fantasques et des amours inconcevables. Nous nous donnons +tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Il y a des gens qui se +ruineraient sans rien obtenir de nous, il y en a d'autres qui nous ont +avec un bouquet. Notre cœur a des caprices; c'est sa seule distraction +et sa seule excuse. Je me suis donnée à toi plus vite qu'à aucun homme, +je te le jure; pourquoi? parce que me, voyant cracher le sang, tu m'as +pris la main, parce que tu as pleuré, parce que tu es la seule créature +humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je vais te dire une folie, mais +j'avais autrefois un petit chien qui me regardait d'un air tout triste +quand je toussais; c'est le seul être que j'aie aimé.</p> + +<p>«Quand il est mort, j'ai plus pleuré qu'à la mort de ma mère. Il est +vrai qu'elle m'avait battue pendant douze ans de sa vie. Eh bien, je +t'ai aimé tout de suite autant que mon chien. Si les hommes savaient ce +qu'on peut avoir avec une larme, ils seraient plus aimés et nous serions +moins ruineuses.</p> + +<p>«Ta lettre t'a démenti, elle m'a révélé que tu n'avais pas toutes les +intelligences du cœur, elle t'a fait plus de tort dans l'amour que +j'avais pour toi que tout ce que tu aurais pu me faire. C'était de la +jalousie, il est vrai, mais de la jalousie ironique et impertinente. +J'étais déjà triste, quand j'ai reçu cette lettre, je comptais te voir à +midi, déjeuner avec toi, effacer par ta vue une incessante pensée que +j'avais, et qu'avant de te connaître j'admettais sans effort.</p> + +<p>«Puis, continua Marguerite, tu étais la seule personne devant laquelle +j'avais cru comprendre tout de suite que je pouvais penser et parler +librement. Tous ceux qui entourent les filles comme moi ont intérêt à +scruter leurs moindres paroles, à tirer une conséquence de leurs plus +insignifiantes actions. Nous n'avons naturellement pas d'amis. Nous +avons des amants égoïstes qui dépensent leur fortune non pas pour nous, +comme ils le disent, mais pour leur vanité.</p> + +<p>«Pour ces gens-là , il faut que nous soyons gaies quand ils sont joyeux, +bien portantes quand ils veulent souper, sceptiques comme ils le sont. +Il nous est défendu d'avoir du cœur sous peine d'être huées et de ruiner +notre crédit.</p> + +<p>«Nous ne nous appartenons plus. Nous ne sommes plus des êtres, mais des +choses. Nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières +dans leur estime. Nous avons des amies, mais ce sont des amies comme +Prudence, des femmes jadis entretenues qui ont encore des goûts de +dépense que leur âge ne leur permet plus. Alors elles deviennent nos +amies ou plutôt nos commensales. Leur amitié va jusqu'à la servitude, +jamais jusqu'au désintéressement. Jamais elles ne vous donneront qu'un +conseil lucratif. Peu leur importe que nous ayons dix amants de plus, +pourvu qu'elles y gagnent des robes ou un bracelet, et qu'elles puissent +de temps en temps se promener dans notre voiture et venir au spectacle +dans notre loge. Elles ont nos bouquets de la veille et nous empruntent +nos cachemires. Elles ne nous rendent jamais un service, si petit qu'il +soit, sans se le faire payer le double de ce qu'il vaut. Tu l'as vu +toi-même le soir où Prudence m'a apporté six mille francs que je l'avais +priée d'aller demander pour moi au duc, elle m'a emprunté cinq cents +francs qu'elle ne me rendra jamais ou qu'elle me payera en chapeaux qui +ne sortiront pas de leurs cartons.</p> + +<p>«Nous ne pouvons donc avoir, ou plutôt je ne pouvais donc avoir qu'un +bonheur, c'était, triste comme je le suis quelquefois, souffrante comme +je le suis toujours, de trouver un homme assez supérieur pour ne pas me +demander compte de ma vie, et pour être l'amant de mes impressions bien +plus que de mon corps. Cet homme, je l'avais trouvé dans le duc, mais le +duc est vieux, et la vieillesse ne protège ni ne console. J'avais cru +pouvoir accepter la vie qu'il me faisait; mais que veux-tu? Je périssais +d'ennui et pour faire tant que d'être consumée, autant se jeter dans un +incendie que de s'asphyxier avec du charbon.</p> + +<p>«Alors je t'ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux, et j'ai essayé de +faire de toi l'homme que j'avais appelé au milieu de ma bruyante +solitude. Ce que j'aimais en toi, ce n'était pas l'homme qui était, mais +celui qui devait être. Tu n'acceptes pas ce rôle, tu le rejettes comme +indigne de toi, tu es un amant vulgaire; fais comme les autres, paie-moi +et n'en parlons plus.</p> + +<p>Marguerite, que cette longue confession avait fatiguée, se rejeta sur le +dos du canapé, et pour éteindre un faible accès de toux, porta son +mouchoir à ses lèvres et jusqu'à ses yeux.</p> + +<p>—Pardon, pardon, murmurai-je, j'avais compris tout cela, mais je +voulais te l'entendre dire, ma Marguerite adorée. Oublions le reste et +ne nous souvenons que d'une chose: c'est que nous sommes l'un à l'autre, +que nous sommes jeunes et que nous nous aimons.</p> + +<p>«Marguerite, fais de moi tout ce que tu voudras, je suis ton esclave, +ton chien; mais, au nom du ciel, déchire la lettre que je t'ai écrite et +ne me laisse pas partir demain; j'en mourrais.</p> + +<p>Marguerite tira ma lettre du corsage de sa robe et, me la remettant, me +dit avec un sourire d'une douceur ineffable:</p> + +<p>—Tiens, je te la rapportais.</p> + +<p>Je déchirai la lettre et je baisai avec des larmes la main qui me la +rendait.</p> + +<p>En ce moment Prudence reparut.</p> + +<p>—Dites donc, Prudence, savez-vous ce qu'il me demande? fit Marguerite.</p> + +<p>—Il vous demande pardon.</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Et vous pardonnez?</p> + +<p>—Il le faut bien, mais il veut encore autre chose.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Il veut venir souper avec nous.</p> + +<p>—Et vous y consentez?</p> + +<p>—Qu'en pensez-vous?</p> + +<p>—Je pense que vous êtes deux enfants, qui n'avez de tête ni l'un ni +l'autre. Mais je pense aussi que j'ai très faim et que plus tôt vous +consentirez, plus tôt nous souperons.</p> + +<p>—Allons, dit Marguerite, nous tiendrons trois dans ma voiture. Tenez, +ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couchée, vous +ouvrirez la porte, prenez ma clef, et tâchez de ne plus la perdre.</p> + +<p>J'embrassai Marguerite à l'étouffer.</p> + +<p>Joseph entra là -dessus.</p> + +<p>—Monsieur, me dit-il de l'air d'un homme enchanté de lui, les malles +sont faites.</p> + +<p>—Entièrement?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Eh bien, défaites-les: je ne pars pas.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XVI" id="Chapitre_XVI"></a>Chapitre XVI</h2> + +<p>J'aurais pu, me dit Armand, vous raconter en quelques lignes les +commencements de cette liaison, mais je voulais que vous vissiez bien +par quels événements et par quelle gradation nous en sommes arrivés, +moi, à consentir à tout ce que voulait Marguerite, Marguerite, à ne plus +pouvoir vivre qu'avec moi.</p> + +<p>C'est le lendemain de la soirée où elle était venue me trouver que je +lui envoyai Manon Lescaut.</p> + +<p>À partir de ce moment, comme je ne pouvais changer la vie de ma +maîtresse, je changeai la mienne. Je voulais avant toute chose ne pas +laisser à mon esprit le temps de réfléchir sur le rôle que je venais +d'accepter, car, malgré moi, j'en eusse conçu une grande tristesse. +Aussi ma vie, d'ordinaire si calme, revêtit-elle tout à coup une +apparence de bruit et de désordre. N'allez pas croire que, si +désintéressé qu'il soit, l'amour qu'une femme entretenue a pour vous ne +coûte rien. Rien n'est cher comme les mille caprices de fleurs, de +loges, de soupers, de parties de campagne qu'on ne peut jamais refuser à +sa maîtresse.</p> + +<p>Comme je vous l'ai dit, je n'avais pas de fortune. Mon père était et est +encore receveur général à G... Il a une grande réputation de loyauté, +grâce à laquelle il a trouvé le cautionnement qu'il lui fallait déposer +pour entrer en fonction. Cette recette lui donne quarante mille francs +par an, et depuis dix ans qu'il l'a, il a remboursé son cautionnement et +s'est occupé de mettre de côté la dot de ma sœur. Mon père est l'homme +le plus honorable qu'on puisse rencontrer. Ma mère, en mourant, a laissé +six mille francs de rente qu'il a partagés entre ma sœur et moi le jour +où il a obtenu la charge qu'il sollicitait; puis, lorsque j'ai eu vingt +et un ans, il a joint à ce petit revenu une pension annuelle de cinq +mille francs, m'assurant qu'avec huit mille francs je pourrais être très +heureux à Paris, si je voulais à côté de cette rente me créer une +position, soit dans le barreau, soit dans la médecine. Je suis donc venu +à Paris, j'ai fait mon droit, j'ai été reçu avocat, et, comme beaucoup +de jeunes gens, j'ai mis mon diplôme dans ma poche et me suis laissé +aller un peu à la vie nonchalante de Paris. Mes dépenses étaient fort +modestes; seulement je dépensais en huit mois mon revenu de l'année, et +je passais les quatre mois d'été chez mon père, ce qui me faisait en +somme douze mille livres de rente et me donnait la réputation d'un bon +fils. Du reste pas un sou de dettes.</p> + +<p>Voilà où j'en étais quand je fis la connaissance de Marguerite.</p> + +<p>Vous comprenez que, malgré moi, mon train de vie augmenta. Marguerite +était d'une nature fort capricieuse, et faisait partie de ces femmes qui +n'ont jamais regardé comme une dépense sérieuse les mille distractions +dont leur existence se compose. Il en résultait que, voulant passer avec +moi le plus de temps possible, elle m'écrivait le matin qu'elle dînerait +avec moi, non pas chez elle, mais chez quelque restaurateur, soit de +Paris, soit de la campagne. J'allais la prendre, nous dînions, nous +allions au spectacle, nous soupions souvent, et j'avais dépensé le soir +quatre ou cinq louis, ce qui faisait deux mille cinq cents ou trois +mille francs par mois, ce qui réduisait mon année à trois mois et demi, +et me mettait dans la nécessité ou de faire des dettes, ou de quitter +Marguerite.</p> + +<p>Or, j'acceptais tout, excepté cette dernière éventualité.</p> + +<p>Pardonnez-moi si je vous donne tous ces détails, mais vous verrez qu'ils +furent la cause des événements qui vont suivre. Ce que je vous raconte +est une histoire vraie, simple, et à laquelle je laisse toute la naïveté +des détails et toute la simplicité des développements.</p> + +<p>Je compris donc que, comme rien au monde n'aurait sur moi l'influence de +me faire oublier ma maîtresse, il me fallait trouver un moyen de +soutenir les dépenses qu'elle me faisait faire.—Puis, cet amour me +bouleversait au point que tous les moments que je passais loin de +Marguerite étaient des années, et que j'avais ressenti le besoin de +brûler ces moments au feu d'une passion quelconque, et de les vivre +tellement vite que je ne m'aperçusse pas que je les vivais.</p> + +<p>Je commençai à emprunter cinq ou six mille francs sur mon petit capital, +et je me mis à jouer, car depuis qu'on a détruit les maisons de jeu on +joue partout. Autrefois, quand on entrait à Frascati, on avait la chance +d'y faire sa fortune: on jouait contre de l'argent, et si l'on perdait, +on avait la consolation de se dire qu'on aurait pu gagner; tandis que +maintenant, excepté dans les cercles, où il y a encore une certaine +sévérité pour le paiement, on a presque la certitude, du moment que l'on +gagne une somme importante, de ne pas la recevoir. On comprendra +facilement pourquoi.</p> + +<p>Le jeu ne peut être pratiqué que par des jeunes gens ayant de grands +besoins et manquant de la fortune nécessaire pour soutenir la vie qu'ils +mènent; ils jouent donc, et il en résulte naturellement ceci: ou ils +gagnent, et alors les perdants servent à payer les chevaux et les +maîtresses de ces messieurs, ce qui est fort désagréable. Des dettes se +contractent, des relations commencées autour d'un tapis vert finissent +par des querelles où l'honneur et la vie se déchirent toujours un peu; +et quand on est honnête homme, on se trouve ruiné par de très honnêtes +jeunes gens qui n'avaient d'autre défaut que de ne pas avoir deux cent +mille livres de rente.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de vous parler de ceux qui volent au jeu, et dont un +jour on apprend le départ nécessaire et la condamnation tardive.</p> + +<p>Je me lançai donc dans cette vie rapide, bruyante, volcanique, qui +m'effrayait autrefois quand j'y songeais, et qui était devenue pour moi +le complément inévitable de mon amour pour Marguerite.</p> + +<p>Que vouliez-vous que je fisse?</p> + +<p>Les nuits que je ne passais pas rue d'Antin, si je les avais passées +seul chez moi, je n'aurais pas dormi. La jalousie m'eût tenu éveillé et +m'eût brûlé la pensée et le sang; tandis que le jeu détournait pour un +moment la fièvre qui eût envahi mon cœur et le reportait sur une passion +dont l'intérêt me saisissait malgré moi, jusqu'à ce que sonnât l'heure +où je devais me rendre auprès de ma maîtresse. Alors, et c'est à cela +que je reconnaissais la violence de mon amour, que je gagnasse ou +perdisse, je quittais impitoyablement la table, plaignant ceux que j'y +laissais et qui n'allaient pas trouver comme moi le bonheur en la +quittant.</p> + +<p>Pour la plupart, le jeu était une nécessité; pour moi c'était un remède.</p> + +<p>Guéri de Marguerite, j'étais guéri du jeu.</p> + +<p>Aussi, au milieu de tout cela, gardais-je un assez grand sang-froid; je +ne perdais que ce que je pouvais payer, et je ne gagnais que ce que +j'aurais pu perdre.</p> + +<p>Du reste, la chance me favorisa. Je ne faisais pas de dettes, et je +dépensais trois fois plus d'argent que lorsque je ne jouais pas. Il +n'était pas facile de résister à une vie qui me permettait de +satisfaire, sans me gêner, aux mille caprices de Marguerite. Quant à +elle, elle m'aimait toujours autant et même davantage.</p> + +<p>Comme je vous l'ai dit, j'avais commencé d'abord par n'être reçu que de +minuit à six heures du matin, puis je fus admis de temps en temps dans +les loges, puis elle vint dîner quelquefois avec moi. Un matin je ne +m'en allai qu'à huit heures, et il arriva un jour où je ne m'en allai +qu'à midi.</p> + +<p>En attendant la métamorphose morale, une métamorphose physique s'était +opérée chez Marguerite. J'avais entrepris sa guérison, et la pauvre +fille, devinant mon but, m'obéissait pour me prouver sa reconnaissance. +J'étais parvenu sans secousses et sans effort à l'isoler presque de ses +anciennes habitudes. Mon médecin, avec qui je l'avais fait trouver, +m'avait dit que le repos seul et le calme pouvaient lui conserver la +santé, de sorte qu'aux soupers et aux insomnies, j'étais arrivé à +substituer un régime hygiénique et le sommeil régulier. Malgré elle, +Marguerite s'habituait à cette nouvelle existence dont elle ressentait +les effets salutaires. Déjà elle commençait à passer quelques soirées +chez elle, ou bien, s'il faisait beau, elle s'enveloppait d'un +cachemire, se couvrait d'un voile, et nous allions à pied, comme deux +enfants, courir le soir dans les allées sombres des Champs-Elysées. Elle +rentrait fatiguée, soupait légèrement, se couchait après avoir fait un +peu de musique ou après avoir lu, ce qui ne lui était jamais arrivé. Les +toux, qui, chaque fois que je les entendais, me déchiraient la poitrine, +avaient disparu presque complètement.</p> + +<p>Au bout de six semaines, il n'était plus question du comte, +définitivement sacrifié; le duc seul me forçait encore à cacher ma +liaison avec Marguerite, et encore avait-il été congédié souvent pendant +que j'étais là , sous prétexte que madame dormait et avait défendu qu'on +la réveillât.</p> + +<p>Il résulta de l'habitude et même du besoin que Marguerite avait +contractés de me voir que j'abandonnai le jeu juste au moment où un +adroit joueur l'eût quitté. Tout compte fait, je me trouvais, par suite +de mes gains, à la tête d'une dizaine de mille francs qui me +paraissaient un capital inépuisable.</p> + +<p>L'époque à laquelle j'avais l'habitude d'aller rejoindre mon père et ma +sœur était arrivée, et je ne partais pas; aussi recevais-je fréquemment +des lettres de l'un et de l'autre, lettres qui me priaient de me rendre +auprès d'eux.</p> + +<p>À toutes ces instances je répondais de mon mieux, en répétant toujours +que je me portais bien et que je n'avais pas besoin d'argent, deux +choses qui, je le croyais, consoleraient un peu mon père du retard que +je mettais à ma visite annuelle.</p> + +<p>Il arriva sur ces entrefaites, qu'un matin Marguerite, ayant été +réveillée par un soleil éclatant, sauta en bas de son lit, et me demanda +si je voulais la mener toute la journée à la campagne.</p> + +<p>On envoya chercher Prudence et nous partîmes tous trois, après que +Marguerite eut recommandé à Nanine de dire au duc qu'elle avait voulu +profiter de ce beau jour, et qu'elle était allée à la campagne avec +madame Duvernoy.</p> + +<p>Outre que la présence de la Duvernoy était nécessaire pour tranquilliser +le vieux duc, Prudence était une de ces femmes qui semblent faites +exprès pour ces parties de campagne. Avec sa gaieté inaltérable et son +appétit éternel, elle ne pouvait pas laisser un moment d'ennui à ceux +qu'elle accompagnait, et devait s'entendre parfaitement à commander les +œufs, les cerises, le lait, le lapin sauté, et tout ce qui compose enfin +le déjeuner traditionnel des environs de Paris.</p> + +<p>Il ne nous restait plus qu'à savoir où nous irions.</p> + +<p>Ce fut encore Prudence qui nous tira d'embarras.</p> + +<p>—Est-ce à une vraie campagne que vous voulez aller? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, allons à Bougival, au Point-du-Jour, chez la veuve Arnould. +Armand, allez louer une calèche.</p> + +<p>Une heure et demie après nous étions chez la veuve Arnould.</p> + +<p>Vous connaissez peut-être cette auberge, hôtel de semaine, guinguette le +dimanche. Du jardin, qui est à la hauteur d'un premier étage ordinaire, +on découvre une vue magnifique. À gauche, l'aqueduc de Marly ferme +l'horizon, à droite la vue s'étend sur un infini de collines; la +rivière, presque sans courant dans cet endroit, se déroule comme un +large ruban blanc moiré, entre la plaine des Gabillons et l'île de +Croissy, éternellement bercée par le frémissement de ses hauts peupliers +et le murmure de ses saules.</p> + +<p>Au fond, dans un large rayon de soleil, s'élèvent de petites maisons +blanches à toits rouges, et des manufactures qui, perdant par la +distance leur caractère dur et commercial, complètent admirablement le +paysage.</p> + +<p>Au fond, Paris dans la brume!</p> + +<p>Comme nous l'avait dit Prudence, c'était une vraie campagne, et, je dois +le dire, ce fut un vrai déjeuner.</p> + +<p>Ce n'est pas par reconnaissance pour le bonheur que je lui ai dû que je +dis tout cela, mais Bougival, malgré son nom affreux, est un des plus +jolis pays que l'on puisse imaginer. J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu de +plus grandes choses, mais non de plus charmantes que ce petit village +gaiement couché au pied de la colline qui le protège.</p> + +<p>Madame Arnould nous offrit de nous faire faire une promenade en bateau, +ce que Marguerite et Prudence acceptèrent avec joie.</p> + +<p>On a toujours associé la campagne à l'amour et l'on a bien fait: rien +n'encadre la femme que l'on aime comme le ciel bleu, les senteurs, les +fleurs, les brises, la solitude resplendissante des champs ou des bois. +Si fort que l'on aime une femme, quelque confiance que l'on ait en elle, +quelque certitude sur l'avenir que vous donne son passé, on est toujours +plus ou moins jaloux. Si vous avez été amoureux, sérieusement amoureux, +vous avez dû éprouver ce besoin d'isoler du monde l'être dans lequel +vous vouliez vivre tout entier. Il semble que, si indifférente qu'elle +soit à ce qui l'entoure, la femme aimée perde de son parfum et de son +unité au contact des hommes et des choses. Moi, j'éprouvais cela bien +plus que tout autre. Mon amour n'était pas un amour ordinaire; j'étais +amoureux autant qu'une créature ordinaire peut l'être, mais de +Marguerite Gautier, c'est-à -dire qu'à Paris, à chaque pas, je pouvais +coudoyer un homme qui avait été l'amant de cette femme ou qui le serait +le lendemain. Tandis qu'à la campagne, au milieu de gens que nous +n'avions jamais vus et qui ne s'occupaient pas de nous, au sein d'une +nature toute parée de son printemps, ce pardon annuel, et séparée du +bruit de la ville, je pouvais cacher mon amour et aimer sans honte et +sans crainte.</p> + +<p>La courtisane y disparaissait peu à peu. J'avais auprès de moi une femme +jeune, belle, que j'aimais, dont j'étais aimé et qui s'appelait +Marguerite: le passé n'avait plus de formes, l'avenir plus de nuages. Le +soleil éclairait ma maîtresse comme il eût éclairé la plus chaste +fiancée. Nous nous promenions tous deux dans ces charmants endroits qui +semblent faits exprès pour rappeler les vers de Lamartine ou chanter les +mélodies de Scudo. Marguerite avait une robe blanche, elle se penchait à +mon bras, elle me répétait le soir sous le ciel étoilé les mots qu'elle +m'avait dits la veille, et le monde continuait au loin sa vie sans +tacher de son ombre le riant tableau de notre jeunesse et de notre +amour.</p> + +<p>Voilà le rêve qu'à travers les feuilles m'apportait le soleil ardent de +cette journée, tandis que, couché tout au long sur l'herbe de l'île où +nous avions abordé, libre de tous les liens humains qui la retenaient +auparavant, je laissais ma pensée courir et cueillir toutes les +espérances qu'elle rencontrait.</p> + +<p>Ajoutez à cela que, de l'endroit où j'étais, je voyais sur la rive une +charmante petite maison à deux étages, avec une grille en hémicycle; à +travers la grille, devant la maison, une pelouse verte, unie comme du +velours, et derrière le bâtiment un petit bois plein de mystérieuses +retraites, et qui devait effacer chaque matin sous sa mousse le sentier +fait la veille.</p> + +<p>Des fleurs grimpantes cachaient le perron de cette maison inhabitée +qu'elles embrassaient jusqu'au premier étage.</p> + +<p>À force de regarder cette maison, je finis par me convaincre qu'elle +était à moi, tant elle résumait bien le rêve que je faisais. J'y voyais +Marguerite et moi, le jour dans le bois qui couvrait la colline, le soir +assis sur la pelouse, et je me demandais si créatures terrestres +auraient jamais été aussi heureuses que nous.</p> + +<p>—Quelle jolie maison! me dit Marguerite qui avait suivi la direction de +mon regard et peut-être de ma pensée.</p> + +<p>—Où? fit Prudence.</p> + +<p>—Là -bas. Et Marguerite montrait du doigt la maison en question.</p> + +<p>—Ah! ravissante, répliqua Prudence, elle vous plaît?</p> + +<p>—Beaucoup.</p> + +<p>—Eh bien! Dites au duc de vous la louer; il vous la louera, j'en suis +sûre. Je m'en charge, moi, si vous voulez.</p> + +<p>Marguerite me regarda, comme pour me demander ce que je pensais de cet +avis.</p> + +<p>Mon rêve s'était envolé avec les dernières paroles de Prudence, et +m'avait rejeté si brutalement dans la réalité que j'étais encore tout +étourdi de la chute.</p> + +<p>—En effet, c'est une excellente idée, balbutiai-je, sans savoir ce que +je disais.</p> + +<p>—Eh bien, j'arrangerai cela, dit en me serrant la main Marguerite, qui +interprétait mes paroles selon son désir. Allons voir tout de suite si +elle est à louer.</p> + +<p>La maison était vacante et à louer deux mille francs.</p> + +<p>—Serez-vous heureux ici? me dit-elle.</p> + +<p>—Suis-je sûr d'y venir?</p> + +<p>—Et pour qui donc viendrais-je m'enterrer là , si ce n'est pour vous?</p> + +<p>—Eh bien, Marguerite, laissez-moi louer cette maison moi-même.</p> + +<p>—Êtes-vous fou? non seulement c'est inutile, mais ce serait dangereux; +vous savez bien que je n'ai le droit d'accepter que d'un seul homme, +laissez-vous donc faire, grand enfant, et ne dites rien.</p> + +<p>—Cela fait que, quand j'aurai deux jours libres, je viendrai les passer +chez vous, dit Prudence.</p> + +<p>Nous quittâmes la maison et reprîmes la route de Paris tout en causant +de cette nouvelle résolution. Je tenais Marguerite dans mes bras, si +bien qu'en descendant de voiture, je commençais déjà à envisager la +combinaison de ma maîtresse avec un esprit moins scrupuleux.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XVII" id="Chapitre_XVII"></a>Chapitre XVII</h2> + +<p>Le lendemain, Marguerite me congédia de bonne heure, me disant que le +duc devait venir de grand matin, et me promettant de m'écrire dès qu'il +serait parti, pour me donner le rendez-vous de chaque soir.</p> + +<p>En effet, dans la journée, je reçus ce mot:</p> + +<p>«Je vais à Bougival avec le duc; soyez chez Prudence, ce soir, à huit +heures.»</p> + +<p>À l'heure indiquée, Marguerite était de retour, et venait me rejoindre +chez madame Duvernoy.</p> + +<p>—Et bien, tout est arrangé, dit-elle en entrant.</p> + +<p>—La maison est louée? demanda Prudence.</p> + +<p>—Oui; il a consenti tout de suite.</p> + +<p>Je ne connaissais pas le duc, mais j'avais honte de le tromper comme je +le faisais.</p> + +<p>—Mais, ce n'est pas tout! reprit Marguerite.</p> + +<p>—Quoi donc encore?</p> + +<p>—Je me suis inquiétée du logement d'Armand.</p> + +<p>—Dans la même maison? demanda Prudence en riant.</p> + +<p>—Non, mais au Point-du-Jour, où nous avons déjeuné, le duc et moi. +Pendant qu'il regardait la vue, j'ai demandé à madame Arnould, car c'est +madame Arnould qu'elle s'appelle, n'est-ce pas? je lui ai demandé si +elle avait un appartement convenable. Elle en a justement un, avec +salon, antichambre et chambre à coucher. C'est tout ce qu'il faut, je +pense. Soixante francs par mois. Le tout meublé de façon à distraire un +hypocondriaque. J'ai retenu le logement. Ai-je bien fait?</p> + +<p>Je sautai au cou de Marguerite.</p> + +<p>—Ce sera charmant, continua-t-elle, vous avez une clef de la petite +porte, et j'ai promis au duc une clef de la grille qu'il ne prendra pas, +puisqu'il ne viendra que dans le jour, quand il viendra. Je crois, entre +nous, qu'il est enchanté de ce caprice qui m'éloigne de Paris pendant +quelque temps, et fera taire un peu sa famille. Cependant, il m'a +demandé comment moi, qui aime tant Paris, je pouvais me décider à +m'enterrer dans cette campagne; je lui ai répondu que j'étais souffrante +et que c'était pour me reposer. Il n'a paru me croire que très +imparfaitement. Ce pauvre vieux est toujours aux abois. Nous prendrons +donc beaucoup de précautions, mon cher Armand; car il me ferait +surveiller là -bas, et ce n'est pas le tout qu'il me loue une maison, il +faut encore qu'il paye mes dettes, et j'en ai malheureusement +quelques-unes. Tout cela vous convient-il?</p> + +<p>—Oui, répondis-je en essayant de faire taire tous les scrupules que +cette façon de vivre réveillait de temps en temps en moi.</p> + +<p>—Nous avons visité la maison dans tous ses détails, nous y serons à +merveille. Le duc s'inquiétait de tout. Ah! mon cher, ajouta la folle en +m'embrassant, vous n'êtes pas malheureux, c'est un millionnaire qui fait +votre lit.</p> + +<p>—Et quand emménagez-vous? demanda Prudence.</p> + +<p>—Le plus tôt possible.</p> + +<p>—Vous emmenez votre voiture et vos chevaux?</p> + +<p>—J'emmènerai toute ma maison. Vous vous chargerez de mon appartement +pendant mon absence.</p> + +<p>Huit jours après, Marguerite avait pris possession de la maison de +campagne, et moi j'étais installé au Point-du-Jour.</p> + +<p>Alors commença une existence que j'aurais bien de la peine à vous +décrire.</p> + +<p>Dans les commencements de son séjour à Bougival, Marguerite ne put +rompre tout à fait avec ses habitudes, et comme la maison était toujours +en fête, toutes ses amies venaient la voir; pendant un mois, il ne se +passa pas de jour que Marguerite n'eût huit ou dix personnes à sa table. +Prudence amenait de son côté tous les gens qu'elle connaissait, et leur +faisait tous les honneurs de la maison, comme si cette maison lui eût +appartenu.</p> + +<p>L'argent du duc payait tout cela, comme vous le pensez bien, et +cependant il arriva de temps en temps à Prudence de me demander un +billet de mille francs, soi-disant au nom de Marguerite. Vous savez que +j'avais fait quelque gain au jeu; je m'empressai donc de remettre à +Prudence ce que Marguerite me faisait demander par elle, et dans la +crainte qu'elle n'eût besoin de plus que je n'avais, je vins emprunter à +Paris une somme égale à celle que j'avais déjà empruntée autrefois, et +que j'avais rendue très exactement.</p> + +<p>Je me trouvai donc de nouveau riche d'une dizaine de mille francs, sans +compter ma pension.</p> + +<p>Cependant le plaisir qu'éprouvait Marguerite à recevoir ses amies se +calma un peu devant les dépenses auxquelles ce plaisir l'entraînait, et +surtout devant la nécessité où elle était quelquefois de me demander de +l'argent. Le duc, qui avait loué cette maison pour que Marguerite s'y +reposât, n'y paraissait plus, craignant toujours d'y rencontrer une +joyeuse et nombreuse compagnie de laquelle il ne voulait pas être vu. +Cela tenait surtout à ce que, venant un jour pour dîner en tête-à -tête +avec Marguerite, il était tombé au milieu d'un déjeuner de quinze +personnes qui n'était pas encore fini à l'heure où il comptait se mettre +à table pour dîner. Quand, ne se doutant de rien, il avait ouvert la +porte de la salle à manger, un rire général avait accueilli son entrée, +et il avait été forcé de se retirer brusquement devant l'impertinente +gaieté des filles qui se trouvaient là .</p> + +<p>Marguerite s'était levée de table, avait été retrouver le duc dans la +chambre voisine, et avait essayé, autant que possible, de lui faire +oublier cette aventure; mais le vieillard, blessé dans son amour-propre, +avait gardé rancune: il avait dit assez cruellement à la pauvre fille +qu'il était las de payer les folies d'une femme qui ne savait même pas +le faire respecter chez elle, et il était parti fort courroucé.</p> + +<p>Depuis ce jour on n'avait plus entendu parler de lui. Marguerite avait +eu beau congédier ses convives, changer ses habitudes, le duc n'avait +plus donné de ses nouvelles. J'y avais gagné que ma maîtresse +m'appartenait plus complètement, et que mon rêve se réalisait enfin. +Marguerite ne pouvait plus se passer de moi. Sans s'inquiéter de ce qui +en résulterait, elle affichait publiquement notre liaison, et j'en étais +arrivé à ne plus sortir de chez elle. Les domestiques m'appelaient +monsieur, et me regardaient officiellement comme leur maître.</p> + +<p>Prudence avait bien fait, à propos de cette nouvelle vie, force morale à +Marguerite; mais celle-ci avait répondu qu'elle m'aimait, qu'elle ne +pouvait vivre sans moi, et quoi qu'il en dût advenir, elle ne +renoncerait pas au bonheur de m'avoir sans cesse auprès d'elle, ajoutant +que tous ceux à qui cela ne plairait pas étaient libres de ne pas +revenir.</p> + +<p>Voilà ce que j'avais entendu un jour où Prudence avait dit à Marguerite +qu'elle avait quelque chose de très important à lui communiquer, et où +j'avais écouté à la porte de la chambre où elles s'étaient renfermées.</p> + +<p>Quelque temps après Prudence revint.</p> + +<p>J'étais au fond du jardin quand elle entra; elle ne me vit pas. Je me +doutais, à la façon dont Marguerite était venue au-devant d'elle, qu'une +conversation pareille à celle que j'avais déjà surprise allait avoir +lieu de nouveau et je voulus l'entendre comme l'autre.</p> + +<p>Les deux femmes se renfermèrent dans un boudoir et je me mis aux +écoutes.</p> + +<p>—Eh bien? demanda Marguerite.</p> + +<p>—Eh bien! j'ai vu le duc.</p> + +<p>—Que vous a-t-il dit?</p> + +<p>—Qu'il vous pardonnait volontiers la première scène, mais qu'il avait +appris que vous viviez publiquement avec M. Armand Duval, et que cela il +ne vous le pardonnait pas. Que Marguerite quitte ce jeune homme, +m'a-t-il dit, et comme par le passé je lui donnerai tout ce qu'elle +voudra, sinon, elle devra renoncer à me demander quoi que ce soit.</p> + +<p>—Vous avez répondu?</p> + +<p>—Que je vous communiquerais sa décision, et je lui ai promis de vous +faire entendre raison. Réfléchissez, ma chère enfant, à la position que +vous perdez et que ne pourra jamais vous rendre Armand. Il vous aime de +toute son âme, mais il n'a pas assez de fortune pour subvenir à tous vos +besoins, et il faudra bien un jour vous quitter, quand il sera trop tard +et que le duc ne voudra plus rien faire pour vous. Voulez-vous que je +parle à Armand?</p> + +<p>Marguerite paraissait réfléchir, car elle ne répondit pas. Le cœur me +battait violemment en attendant sa réponse.</p> + +<p>—Non, reprit-elle, je ne quitterai pas Armand, et je ne me cacherai pas +pour vivre avec lui. C'est peut-être une folie, mais je l'aime! que +voulez-vous? Et puis, maintenant il a pris l'habitude de m'aimer sans +obstacle; il souffrirait trop d'être forcé de me quitter ne fût-ce +qu'une heure par jour. D'ailleurs, je n'ai pas tant de temps à vivre +pour me rendre malheureuse et faire les volontés d'un vieillard dont la +vue seule me fait vieillir. Qu'il garde son argent; je m'en passerai.</p> + +<p>—Mais comment ferez-vous?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p>Prudence allait sans doute répondre quelque chose, mais j'entrai +brusquement et je courus me jeter aux pieds de Marguerite, couvrant ses +mains des larmes que me faisait verser la joie d'être aimé ainsi.</p> + +<p>—Ma vie est à toi, Marguerite, tu n'as plus besoin de cet homme, ne +suis-je pas là ? T'abandonnerais-je jamais et pourrais-je payer assez le +bonheur que tu me donnes? Plus de contrainte, ma Marguerite, nous nous +aimons! Que nous importe le reste?</p> + +<p>—Oh! oui, je t'aime, mon Armand! murmura-t-elle en enlaçant ses deux +bras autour de mon cou, je t'aime comme je n'aurais pas cru pouvoir +aimer. Nous serons heureux, nous vivrons tranquilles, et je dirai un +éternel adieu à cette vie dont je rougis maintenant. Jamais tu ne me +reprocheras le passé, n'est-ce pas?</p> + +<p>Les larmes voilaient ma voix. Je ne pus répondre qu'en pressant +Marguerite contre mon cœur.</p> + +<p>—Allons, dit-elle en se retournant vers Prudence et d'une voix émue, +vous rapporterez cette scène au duc, et vous ajouterez que nous n'avons +pas besoin de lui.</p> + +<p>À partir de ce jour il ne fut plus question du duc. Marguerite n'était +plus la fille que j'avais connue. Elle évitait tout ce qui aurait pu me +rappeler la vie au milieu de laquelle je l'avais rencontrée. Jamais +femme, jamais sœur n'eut pour son époux ou son frère l'amour et les +soins qu'elle avait pour moi. Cette nature maladive était prête à toutes +les impressions, accessible à tous les sentiments. Elle avait rompu avec +ses amies comme avec ses habitudes, avec son langage comme avec les +dépenses d'autrefois. Quand on nous voyait sortir de la maison pour +aller faire une promenade dans un charmant petit bateau que j'avais +acheté, on n'eût jamais cru que cette femme vêtue d'une robe blanche, +couverte d'un grand chapeau de paille, et portant sur son bras la simple +pelisse de soie qui devait la garantir de la fraîcheur de l'eau, était +cette Marguerite Gautier qui, quatre mois auparavant, faisait bruit de +son luxe et de ses scandales.</p> + +<p>Hélas! nous nous hâtions d'être heureux, comme si nous avions deviné que +nous ne pouvions pas l'être longtemps.</p> + +<p>Depuis deux mois nous n'étions même pas allés à Paris. Personne n'était +venu nous voir, excepté Prudence, et cette Julie Duprat dont je vous ai +parlé, et à qui Marguerite devait remettre plus tard le touchant récit +que j'ai là .</p> + +<p>Je passais des journées entières aux pieds de ma maîtresse. Nous +ouvrions les fenêtres qui donnaient sur le jardin, et regardant l'été +s'abattre joyeusement dans les fleurs qu'il fait éclore et sous l'ombre +des arbres, nous respirions à côté l'un de l'autre cette vie véritable +que ni Marguerite ni moi n'avions comprise jusqu'alors.</p> + +<p>Cette femme avait des étonnements d'enfant pour les moindres choses. Il +y avait des jours où elle courait dans le jardin, comme une fille de dix +ans, après un papillon ou une demoiselle. Cette courtisane, qui avait +fait dépenser en bouquets plus d'argent qu'il n'en faudrait pour faire +vivre dans la joie une famille entière, s'asseyait quelquefois sur la +pelouse, pendant une heure, pour examiner la simple fleur dont elle +portait le nom.</p> + +<p>Ce fut pendant ce temps-là qu'elle lut si souvent Manon Lescaut. Je la +surpris bien des fois annotant ce livre: et elle me disait toujours que +lorsqu'une femme aime, elle ne peut pas faire ce que faisait Manon.</p> + +<p>Deux ou trois fois le duc lui écrivit. Elle reconnut l'écriture et me +donna les lettres sans les lire.</p> + +<p>Quelquefois les termes de ces lettres me faisaient venir les larmes aux +yeux.</p> + +<p>Il avait cru, en fermant sa bourse à Marguerite, la ramener à lui; mais +quand il avait vu l'inutilité de ce moyen, il n'avait pas pu y tenir; il +avait écrit, redemandant, comme autrefois, la permission de revenir, +quelles que fussent les conditions mises à ce retour.</p> + +<p>J'avais donc lu ces lettres pressantes et réitérées, et je les avais +déchirées, sans dire à Marguerite ce qu'elles contenaient, et sans lui +conseiller de revoir le vieillard, quoiqu'un sentiment de pitié pour la +douleur du pauvre homme m'y portât: mais je craignais qu'elle ne vit +dans ce conseil le désir, en faisant reprendre au duc ses anciennes +visites, de lui faire reprendre les charges de la maison; je redoutais +par-dessus tout qu'elle me crût capable de dénier la responsabilité de +sa vie dans toutes les conséquences où son amour pour moi pouvait +l'entraîner.</p> + +<p>Il en résulta que le duc, ne recevant pas de réponse, cessa d'écrire, et +que Marguerite et moi nous continuâmes à vivre ensemble sans nous +occuper de l'avenir.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XVIII" id="Chapitre_XVIII"></a>Chapitre XVIII</h2> + +<p>Vous donner des détails sur notre nouvelle vie serait chose difficile. +Elle se composait d'une série d'enfantillages charmants pour nous, mais +insignifiants pour ceux à qui je les raconterais.</p> + +<p>Vous savez ce que c'est que d'aimer une femme, vous savez comment +s'abrègent les journées, et avec quelle amoureuse paresse on se laisse +porter au lendemain. Vous n'ignorez pas cet oubli de toutes choses, qui +naît d'un amour violent, confiant et partagé. Tout être qui n'est pas la +femme aimée semble un être inutile dans la création. On regrette d'avoir +déjà jeté des parcelles de son cœur à d'autres femmes, et l'on +n'entrevoit pas la possibilité de presser jamais une autre main que +celle que l'on tient dans les siennes. Le cerveau n'admet ni travail ni +souvenir, rien enfin de ce qui pourrait le distraire de l'unique pensée +qu'on lui offre sans cesse. Chaque jour on découvre dans sa maîtresse un +charme nouveau, une volupté inconnue. L'existence n'est plus que +l'accomplissement réitéré d'un désir continu, l'âme n'est plus que la +vestale chargée d'entretenir le feu sacré de l'amour.</p> + +<p>Souvent nous allions, la nuit venue, nous asseoir sous le petit bois qui +dominait la maison. Là nous écoutions les gaies harmonies du soir, en +songeant tous deux à l'heure prochaine qui allait nous laisser jusqu'au +lendemain dans les bras l'un de l'autre. D'autres fois nous restions +couchés toute la journée, sans laisser même le soleil pénétrer dans +notre chambre. Les rideaux étaient hermétiquement fermés, et le monde +extérieur s'arrêtait un moment pour nous. Nanine seule avait le droit +d'ouvrir notre porte, mais seulement pour apporter nos repas; encore les +prenions-nous sans nous lever, et en les interrompant sans cesse de +rires et de folies. À cela succédait un sommeil de quelques instants, +car disparaissant dans notre amour, nous étions comme deux plongeurs +obstinés qui ne reviennent à la surface que pour reprendre haleine.</p> + +<p>Cependant je surprenais des moments de tristesse et quelquefois même des +larmes chez Marguerite; je lui demandais d'où venait ce chagrin subit, +et elle me répondait:</p> + +<p>—Notre amour n'est pas un amour ordinaire, mon cher Armand. Tu m'aimes +comme si je n'avais jamais appartenu à personne, et je tremble que plus +tard, te repentant de ton amour et me faisant un crime de mon passé, tu +ne me forces à me rejeter dans l'existence au milieu de laquelle tu m'as +prise. Songe que maintenant que j'ai goûté d'une nouvelle vie, je +mourrais en reprenant l'autre. Dis-moi donc que tu ne me quitteras +jamais.</p> + +<p>—Je te le jure!</p> + +<p>A ce mot, elle me regardait comme pour lire dans mes yeux si mon serment +était sincère, puis elle se jetait dans mes bras, et cachant sa tête +dans ma poitrine, elle me disait:</p> + +<p>—C'est que tu ne sais pas combien je t'aime!</p> + +<p>Un soir, nous étions accoudés sur le balcon de la fenêtre, nous +regardions la lune qui semblait sortir difficilement de son lit de +nuages, et nous écoutions le vent agitant bruyamment les arbres, nous +nous tenions la main, et depuis un grand quart d'heure nous ne parlions +pas, quand Marguerite me dit:</p> + +<p>—Voici l'hiver, veux-tu que nous partions?</p> + +<p>—Et pour quel endroit?</p> + +<p>—Pour l'Italie.</p> + +<p>—Tu t'ennuies donc?</p> + +<p>—Je crains l'hiver, je crains surtout notre retour à Paris.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Pour bien des choses.</p> + +<p>Et elle reprit brusquement, sans me donner les raisons de ses craintes:</p> + +<p>—Veux-tu partir? Je vendrai tout ce que j'ai, nous nous en irons vivre +là -bas, il ne me restera rien de ce que j'étais, personne ne saura qui +je suis. Le veux-tu?</p> + +<p>—Partons, si cela te fait plaisir, Marguerite; allons faire un voyage, +lui disais-je; mais où est la nécessité de vendre des choses que tu +seras heureuse de trouver au retour? Je n'ai pas une assez grande +fortune pour accepter un pareil sacrifice, mais j'en ai assez pour que +nous puissions voyager grandement pendant cinq ou six mois, si cela +t'amuse le moins du monde.</p> + +<p>—Au fait, non, continua-t-elle en quittant la fenêtre et en allant +s'asseoir sur le canapé dans l'ombre de la chambre; à quoi bon aller +dépenser de l'argent là -bas? Je t'en coûte déjà bien assez ici.</p> + +<p>—Tu me le reproches, Marguerite, ce n'est pas généreux.</p> + +<p>—Pardon, ami, fit-elle en me tendant la main, ce temps d'orage me fait +mal aux nerfs; je ne dis pas ce que je veux dire.</p> + +<p>Et, après m'avoir embrassé, elle tomba dans une longue rêverie.</p> + +<p>Plusieurs fois des scènes semblables eurent lieu, et si j'ignorais ce +qui les faisait naître, je ne surprenais pas moins chez Marguerite un +sentiment d'inquiétude pour l'avenir. Elle ne pouvait douter de mon +amour, car chaque jour il augmentait, et cependant je la voyais souvent +triste sans qu'elle m'expliquât jamais le sujet de ses tristesses, +autrement que par une cause physique.</p> + +<p>Craignant qu'elle ne se fatiguât d'une vie trop monotone, je lui +proposais de retourner à Paris, mais elle rejetait toujours cette +proposition, et m'assurait ne pouvoir être heureuse nulle part comme +elle l'était à la campagne.</p> + +<p>Prudence ne venait plus que rarement, mais en revanche, elle écrivait +des lettres que je n'avais jamais demandé à voir, quoique, chaque fois, +elles jetassent Marguerite dans une préoccupation profonde. Je ne savais +qu'imaginer.</p> + +<p>Un jour Marguerite resta dans sa chambre.</p> + +<p>J'entrai. Elle écrivait.</p> + +<p>—À qui écris-tu? lui demandai-je.</p> + +<p>—À Prudence: veux-tu que je te lise ce que j'écris?</p> + +<p>J'avais horreur de tout ce qui pouvait paraître soupçon, je répondis +donc à Marguerite que je n'avais pas besoin de savoir ce qu'elle +écrivait, et cependant, j'en avais la certitude, cette lettre m'eût +appris la véritable cause de ses tristesses.</p> + +<p>Le lendemain, il faisait un temps superbe. Marguerite me proposa d'aller +faire une promenade en bateau, et de visiter l'île de Croissy. Elle +semblait fort gaie; il était cinq heures quand nous rentrâmes.</p> + +<p>—Madame Duvernoy est venue, dit Nanine en nous voyant entrer.</p> + +<p>—Elle est repartie? demanda Marguerite.</p> + +<p>—Oui, dans la voiture de madame; elle a dit que c'était convenu.</p> + +<p>—Très bien, dit vivement Marguerite; qu'on nous serve.</p> + +<p>Deux jours après arriva une lettre de Prudence, et pendant quinze jours +Marguerite parut avoir rompu avec ses mystérieuses mélancolies, dont +elle ne cessait de me demander pardon depuis qu'elles n'existaient plus.</p> + +<p>Cependant la voiture ne revenait pas.</p> + +<p>—D'où vient que Prudence ne te renvoie pas ton coupé? demandai-je un +jour.</p> + +<p>—Un des deux chevaux est malade, et il y a des réparations à la +voiture. Il vaut mieux que tout cela se fasse pendant que nous sommes +encore ici, où nous n'avons pas besoin de voiture, que d'attendre notre +retour à Paris.</p> + +<p>Prudence vint nous voir quelques jours après, et me confirma ce que +Marguerite m'avait dit.</p> + +<p>Les deux femmes se promenèrent seules dans le jardin, et quand je vins +les rejoindre, elles changèrent de conversation.</p> + +<p>Le soir, en s'en allant, Prudence se plaignit du froid et pria +Marguerite de lui prêter un cachemire.</p> + +<p>Un mois se passa ainsi, pendant lequel Marguerite fut plus joyeuse et +plus aimante qu'elle ne l'avait jamais été.</p> + +<p>Cependant la voiture n'était pas revenue, le cachemire n'avait pas été +renvoyé, tout cela m'intriguait malgré moi, et comme je savais dans quel +tiroir Marguerite mettait les lettres de Prudence, je profitai d'un +moment où elle était au fond du jardin, je courus à ce tiroir et +j'essayai de l'ouvrir; mais ce fut en vain, il était fermé au double +tour.</p> + +<p>Alors je fouillai ceux où se trouvaient d'ordinaire les bijoux et les +diamants. Ceux-là s'ouvrirent sans résistance, mais les écrins avaient +disparu, avec ce qu'ils contenaient, bien entendu.</p> + +<p>Une crainte poignante me serra le cœur.</p> + +<p>J'allais réclamer de Marguerite la vérité sur ces disparitions, mais +certainement elle ne me l'avouerait pas.</p> + +<p>—Ma bonne Marguerite, lui dis-je alors, je viens te demander la +permission d'aller à Paris. On ne sait pas chez moi où je suis, et l'on +doit avoir reçu des lettres de mon père; il est inquiet, sans doute, il +faut que je lui réponde.</p> + +<p>—Va, mon ami, me dit-elle, mais sois ici de bonne heure.</p> + +<p>Je partis. Je courus tout de suite chez Prudence.</p> + +<p>—Voyons, lui dis-je sans autre préliminaire, répondez-moi franchement, +où sont les chevaux de Marguerite?</p> + +<p>—Vendus.</p> + +<p>—Le cachemire?</p> + +<p>—Vendu.</p> + +<p>—Les diamants?</p> + +<p>—Engagés.</p> + +<p>—Et qui a vendu et engagé?</p> + +<p>—Moi.</p> + +<p>—Pourquoi ne m'en avez-vous pas averti?</p> + +<p>—Parce que Marguerite me l'avait défendu.</p> + +<p>—Et pourquoi ne m'avez-vous pas demandé d'argent?</p> + +<p>—Parce qu'elle ne voulait pas.</p> + +<p>—Et à quoi a passé cet argent?</p> + +<p>—À payer.</p> + +<p>—Elle doit donc beaucoup?</p> + +<p>—Trente mille francs encore ou à peu près. Ah! mon cher, je vous +l'avais bien dit? Vous n'avez pas voulu me croire; eh bien, maintenant, +vous voilà convaincu. Le tapissier vis-à -vis duquel le duc avait répondu +a été mis à la porte quand il s'est présenté chez le duc, qui lui a +écrit le lendemain qu'il ne ferait rien pour mademoiselle Gautier. Cet +homme a voulu de l'argent, on lui a donné des acomptes, qui sont les +quelques mille francs que je vous ai demandés; puis, des âmes +charitables l'ont averti que sa débitrice, abandonnée par le duc, vivait +avec un garçon sans fortune; les autres créanciers ont été prévenus de +même, ils ont demandé de l'argent et ont fait des saisies. Marguerite a +voulu tout vendre, mais il n'était plus temps, et d'ailleurs je m'y +serais opposée. Il fallait bien payer, et pour ne pas vous demander +d'argent, elle a vendu ses chevaux, ses cachemires et engagé ses bijoux. +Voulez-vous les reçus des acheteurs et les reconnaissances du +Mont-de-Piété? Et Prudence, ouvrant un tiroir, me montrait ces papiers.</p> + +<p>—Ah! vous croyez, continua-t-elle avec cette persistance de la femme +qui a le droit de dire: «J'avais raison!» ah! vous croyez qu'il suffit +de s'aimer et d'aller vivre à la campagne d'une vie pastorale et +vaporeuse? Non, mon ami, non. À côté de la vie idéale, il y a la vie +matérielle, et les résolutions les plus chastes sont retenues à terre +par des fils ridicules, mais de fer, et que l'on ne brise pas +facilement. Si Marguerite ne vous a pas trompé vingt fois, c'est qu'elle +est d'une nature exceptionnelle. Ce n'est pas faute que je le lui aie +conseillé, car cela me faisait peine de voir la pauvre fille se +dépouiller de tout. Elle n'a pas voulu! Elle m'a répondu qu'elle vous +aimait et ne vous tromperait pour rien au monde. Tout cela est fort +joli, fort poétique, mais ce n'est pas avec cette monnaie qu'on paye les +créanciers, et aujourd'hui elle ne peut plus s'en tirer, à moins d'une +trentaine de mille francs, je vous le répète.</p> + +<p>—C'est bien, je donnerai cette somme.</p> + +<p>—Vous allez l'emprunter?</p> + +<p>—Mon Dieu, oui.</p> + +<p>—Vous allez faire là une belle chose; vous brouiller avec votre père, +entraver vos ressources, et l'on ne trouve pas ainsi trente mille francs +du jour au lendemain. Croyez-moi, mon cher Armand, je connais mieux les +femmes que vous; ne faites pas cette folie, dont vous vous repentiriez +un jour. Soyez raisonnable. Je ne vous dis pas de quitter Marguerite, +mais vivez avec elle comme vous viviez au commencement de l'été. +Laissez-lui trouver les moyens de sortir d'embarras. Le duc reviendra +peu à peu à elle. Le comte de N..., si elle le prend, il me le disait +encore hier, lui payera toutes ses dettes, et lui donnera quatre ou cinq +mille francs par mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce sera une +position pour elle, tandis que vous, il faudra toujours que vous la +quittiez; n'attendez pas pour cela que vous soyez ruiné, d'autant plus +que ce comte de N... est un imbécile, et que rien ne vous empêchera +d'être l'amant de Marguerite. Elle pleurera un peu au commencement, mais +elle finira par s'y habituer, et vous remerciera un jour de ce que vous +aurez fait. Supposez que Marguerite est mariée, et trompez le mari, +voilà tout.</p> + +<p>«Je vous ai déjà dit tout cela une fois; seulement à cette époque, ce +n'était encore qu'un conseil, et aujourd'hui, c'est presque une +nécessité.</p> + +<p>Prudence avait cruellement raison.</p> + +<p>—Voilà ce que c'est, continua-t-elle en renfermant les papiers qu'elle +venait de montrer, les femmes entretenues prévoient toujours qu'on les +aimera, jamais qu'elles aimeront, sans quoi elles mettraient de l'argent +de côté, et à trente ans elles pourraient se payer le luxe d'avoir un +amant pour rien. Si j'avais su ce que je sais, moi! Enfin, ne dites rien +à Marguerite et ramenez-la à Paris. Vous avez vécu quatre ou cinq mois +seul avec elle, c'est bien raisonnable; fermez les yeux, c'est tout ce +qu'on vous demande. Au bout de quinze jours elle prendra le comte de +N..., elle fera des économies cet hiver, et l'été prochain vous +recommencerez. Voilà comme on fait, mon cher!</p> + +<p>Et Prudence paraissait enchantée de son conseil, que je rejetai avec +indignation.</p> + +<p>Non seulement mon amour et ma dignité ne me permettaient pas d'agir +ainsi, mais encore j'étais bien convaincu qu'au point où elle en était +arrivée, Marguerite mourrait plutôt que d'accepter ce partage.</p> + +<p>—C'est assez plaisanté, dis-je à Prudence; combien faut-il +définitivement à Marguerite?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, une trentaine de mille francs.</p> + +<p>—Et quand faut-il cette somme?</p> + +<p>—Avant deux mois.</p> + +<p>—Elle l'aura.</p> + +<p>Prudence haussa les épaules.</p> + +<p>—Je vous la remettrai, continuai-je, mais vous me jurez que vous ne +direz pas à Marguerite que je vous l'ai remise.</p> + +<p>—Soyez tranquille.</p> + +<p>—Et si elle vous envoie autre chose à vendre ou à engager, +prévenez-moi.</p> + +<p>—Il n'y a pas de danger, elle n'a plus rien.</p> + +<p>Je passai d'abord chez moi pour voir s'il y avait des lettres de mon +père.</p> + +<p>Il y en avait quatre.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XIX" id="Chapitre_XIX"></a>Chapitre XIX</h2> + +<p>Dans les trois premières lettres, mon père s'inquiétait de mon silence +et m'en demandait la cause; dans la dernière, il me laissait voir qu'on +l'avait informé de mon changement de vie, et m'annonçait son arrivée +prochaine.</p> + +<p>J'ai toujours eu un grand respect et une sincère affection pour mon +père. Je lui répondis donc qu'un petit voyage avait été la cause de mon +silence, et je le priai de me prévenir du jour de son arrivée, afin que +je pusse aller au-devant de lui.</p> + +<p>Je donnai à mon domestique mon adresse à la campagne, en lui +recommandant de m'apporter la première lettre qui serait timbrée de la +ville de C..., puis je repartis aussitôt pour Bougival.</p> + +<p>Marguerite m'attendait à la porte du jardin.</p> + +<p>Son regard exprimait l'inquiétude. Elle me sauta au cou, et ne put +s'empêcher de me dire:</p> + +<p>—As-tu vu Prudence?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Tu as été bien longtemps à Paris?</p> + +<p>—J'ai trouvé des lettres de mon père auquel il m'a fallu répondre.</p> + +<p>Quelques instants après, Nanine entra tout essoufflée. Marguerite se +leva et alla lui parler bas.</p> + +<p>Quand Nanine fut sortie, Marguerite me dit, en se rasseyant près de moi +et en me prenant la main:</p> + +<p>—Pourquoi m'as-tu trompée? Tu es allé chez Prudence.</p> + +<p>—Qui te l'a dit?</p> + +<p>—Nanine.</p> + +<p>—Et d'où le sait-elle?</p> + +<p>—Elle t'a suivi.</p> + +<p>—Tu lui avais donc dit de me suivre?</p> + +<p>—Oui. J'ai pensé qu'il fallait un motif puissant pour te faire aller +ainsi à Paris, toi qui ne m'as pas quittée depuis quatre mois. Je +craignais qu'il ne te fût arrivé un malheur, ou que peut-être tu +n'allasses voir une autre femme.</p> + +<p>—Enfant!</p> + +<p>—Je suis rassurée maintenant, je sais ce que tu as fait, mais je ne +sais pas encore ce que l'on t'a dit.</p> + +<p>Je montrai à Marguerite les lettres de mon père.</p> + +<p>—Ce n'est pas cela que je te demande: ce que je voudrais savoir, c'est +pourquoi tu es allé chez Prudence.</p> + +<p>—Pour la voir.</p> + +<p>—Tu mens, mon ami.</p> + +<p>—Eh bien, je suis allé lui demander si le cheval allait mieux, et si +elle n'avait plus besoin de ton cachemire, ni de tes bijoux.</p> + +<p>Marguerite rougit mais elle ne répondit pas.</p> + +<p>—Et, continuai-je, j'ai appris l'usage que tu avais fait des chevaux, +des cachemires et des diamants.</p> + +<p>—Et tu m'en veux?</p> + +<p>—Je t'en veux de ne pas avoir eu l'idée de me demander ce dont tu avais +besoin.</p> + +<p>—Dans une liaison comme la nôtre, si la femme a encore un peu de +dignité, elle doit s'imposer tous les sacrifices possibles plutôt que de +demander de l'argent à son amant et de donner un côté vénal à son amour. +Tu m'aimes, j'en suis sûre, mais tu ne sais pas combien est léger le fil +qui retient dans le cœur l'amour que l'on a pour des filles comme moi. +Qui sait? Peut-être dans un jour de gêne ou d'ennui, te serais-tu figuré +voir dans notre liaison un calcul habilement combiné! Prudence est une +bavarde. Qu'avais-je besoin de ces chevaux! J'ai fait une économie en +les vendant; je puis bien m'en passer, et je ne dépense plus rien pour +eux; pourvu que tu m'aimes, c'est tout ce que je demande, et tu +m'aimeras autant sans chevaux, sans cachemires et sans diamants.</p> + +<p>Tout cela était dit d'un ton si naturel, que j'avais les larmes dans les +yeux en l'écoutant.</p> + +<p>—Mais, ma bonne Marguerite, répondis-je en pressant avec amour les +mains de ma maîtresse, tu savais bien qu'un jour j'apprendrais ce +sacrifice, et que, le jour où je l'apprendrais, je ne le souffrirais +pas.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que, chère enfant, je n'entends pas que l'affection que tu veux +bien avoir pour moi te prive même d'un bijou. Je ne veux pas, moi non +plus, que dans un moment de gêne ou d'ennui, tu puisses réfléchir que si +tu vivais avec un autre homme ces moments n'existeraient pas, et que tu +te repentes, ne fût-ce qu'une minute, de vivre avec moi. Dans quelques +jours, tes chevaux, tes diamants et tes cachemires te seront rendus. Ils +te sont aussi nécessaires que l'air à la vie, et c'est peut-être +ridicule, mais je t'aime mieux somptueuse que simple.</p> + +<p>—Alors c'est que tu ne m'aimes plus.</p> + +<p>—Folle!</p> + +<p>—Si tu m'aimais, tu me laisserais t'aimer à ma façon; au contraire, tu +ne continues à voir en moi qu'une fille à qui ce luxe est indispensable, +et que tu te crois toujours forcé de payer. Tu as honte d'accepter des +preuves de mon amour. Malgré toi, tu penses à me quitter un jour, et tu +tiens à mettre ta délicatesse à l'abri de tout soupçon. Tu as raison, +mon ami, mais j'avais espéré mieux.</p> + +<p>Et Marguerite fit un mouvement pour se lever; je la retins en lui +disant:</p> + +<p>—Je veux que tu sois heureuse, et que tu n'aies rien à me reprocher, +voilà tout.</p> + +<p>—Et nous allons nous séparer!</p> + +<p>—Pourquoi, Marguerite? Qui peut nous séparer? m'écriai-je.</p> + +<p>—Toi, qui ne veux pas me permettre de comprendre ta position, et qui as +la vanité de me garder la mienne; toi, qui en me conservant le luxe au +milieu duquel j'ai vécu, veux conserver la distance morale qui nous +sépare; toi, enfin, qui ne crois pas mon affection assez désintéressée +pour partager avec moi la fortune que tu as, avec laquelle nous +pourrions vivre heureux ensemble, et qui préfères te ruiner, esclave que +tu es d'un préjugé ridicule. Crois-tu donc que je compare une voiture et +des bijoux à ton amour? Crois-tu que le bonheur consiste pour moi dans +les vanités dont on se contente quand on n'aime rien, mais qui +deviennent bien mesquines quand on aime? Tu payeras mes dettes, tu +escompteras ta fortune et tu m'entretiendras enfin! Combien de temps +tout cela durera-t-il? Deux ou trois mois, et alors il sera trop tard +pour prendre la vie que je te propose, car alors tu accepterais tout de +moi, et c'est ce qu'un homme d'honneur ne peut faire. Tandis que +maintenant tu as huit ou dix mille francs de rente avec lesquelles nous +pouvons vivre. Je vendrai le superflu de ce que j'ai, et avec cette +vente seule, je me ferai deux mille livres par an. Nous louerons un joli +petit appartement dans lequel nous resterons tous les deux. L'été, nous +viendrons à la campagne, non pas dans une maison comme celle-ci, mais +dans une petite maison suffisante pour deux personnes. Tu es +indépendant, je suis libre, nous sommes jeunes, au nom du ciel, Armand, +ne me rejette pas dans la vie que j'étais forcée de mener autrefois.</p> + +<p>Je ne pouvais répondre, des larmes de reconnaissance et d'amour +inondaient mes yeux, et je me précipitai dans les bras de Marguerite.</p> + +<p>—Je voulais, reprit-elle, tout arranger sans t'en rien dire, payer +toutes mes dettes et faire préparer mon nouvel appartement. Au mois +d'octobre, nous serions retournés à Paris, et tout aurait été dit; mais +puisque Prudence t'a tout raconté, il faut que tu consentes avant, au +lieu de consentir après.</p> + +<p>—M'aimes-tu assez pour cela? Il était impossible de résister à tant de +dévouement. Je baisai les mains de Marguerite avec effusion, et je lui +dis:</p> + +<p>—Je ferai tout ce que tu voudras.</p> + +<p>Ce qu'elle avait décidé fut donc convenu.</p> + +<p>Alors elle devint d'une gaieté folle: elle dansait, elle chantait, elle +se faisait une fête de la simplicité de son nouvel appartement, sur le +quartier et la disposition duquel elle me consultait déjà .</p> + +<p>Je la voyais heureuse et fière de cette résolution qui semblait devoir +nous rapprocher définitivement l'un de l'autre.</p> + +<p>Aussi, je ne voulus pas être en reste avec elle.</p> + +<p>En un instant je décidai de ma vie. J'établis la position de ma fortune, +et je fis à Marguerite l'abandon de la rente qui me venait de ma mère, +et qui me parut bien insuffisante pour récompenser le sacrifice que +j'acceptais.</p> + +<p>Il me restait les cinq mille francs de pension que me faisait mon père, +et, quoi qu'il arrivât, j'avais toujours assez de cette pension annuelle +pour vivre.</p> + +<p>Je ne dis pas à Marguerite ce que j'avais résolu, convaincu que j'étais +qu'elle refuserait cette donation.</p> + +<p>Cette rente provenait d'une hypothèque de soixante mille francs sur une +maison que je n'avais même jamais vue. Tout ce que je savais, c'est qu'à +chaque trimestre le notaire de mon père, vieil ami de notre famille, me +remettait sept cent cinquante francs sur mon simple reçu.</p> + +<p>Le jour où Marguerite et moi nous vînmes à Paris pour chercher des +appartements, j'allai chez ce notaire, et je lui demandai de quelle +façon je devais m'y prendre pour faire à une autre personne le transfert +de cette rente.</p> + +<p>Le brave homme me crut ruiné et me questionna sur la cause de cette +décision. Or, comme il fallait bien tôt ou tard que je lui disse en +faveur de qui je faisais cette donation, je préférai lui raconter tout +de suite la vérité.</p> + +<p>Il ne me fit aucune des objections que sa position de notaire et d'ami +l'autorisait à me faire, et m'assura qu'il se chargeait d'arranger tout +pour le mieux.</p> + +<p>Je lui recommandai naturellement la plus grande discrétion vis-à -vis de +mon père, et j'allai rejoindre Marguerite qui m'attendait chez Julie +Duprat, où elle avait préféré descendre plutôt que d'aller écouter la +morale de Prudence.</p> + +<p>Nous nous mîmes en quête d'appartements. Tous ceux que nous voyions, +Marguerite les trouvait trop chers, et moi je les trouvais trop simples.</p> + +<p>Cependant nous finîmes par tomber d'accord, et nous arrêtâmes dans un +des quartiers les plus tranquilles de Paris un petit pavillon, isolé de +la maison principale.</p> + +<p>Derrière ce petit pavillon s'étendait un jardin charmant, jardin qui en +dépendait, entouré de murailles assez élevées pour nous séparer de nos +voisins, et assez basses pour ne pas borner la vue.</p> + +<p>C'était mieux que nous n'avions espéré.</p> + +<p>Pendant que je me rendais chez moi pour donner congé de mon appartement, +Marguerite allait chez un homme d'affaires qui, disait-elle, avait déjà +fait pour une de ses amies ce qu'elle allait lui demander de faire pour +elle.</p> + +<p>Elle vint me retrouver rue de Provence, enchantée.</p> + +<p>Cet homme lui avait promis de payer toutes ses dettes, de lui en donner +quittance, et de lui remettre une vingtaine de mille francs moyennant +l'abandon de tous ses meubles.</p> + +<p>Vous avez vu par le prix auquel est montée la vente que cet honnête +homme eût gagné plus de trente mille francs sur sa cliente.</p> + +<p>Nous repartîmes tout joyeux pour Bougival, et en continuant de nous +communiquer nos projets d'avenir, que, grâce à notre insouciance et +surtout à notre amour, nous voyions sous les teintes les plus dorées.</p> + +<p>Huit jours après nous étions à déjeuner, quand Nanine vint m'avertir que +mon domestique me demandait.</p> + +<p>Je le fis entrer.</p> + +<p>—Monsieur, me dit-il, votre père est arrivé à Paris, et vous prie de +vous rendre tout de suite chez vous, où il vous attend.</p> + +<p>Cette nouvelle était la chose du monde la plus simple, et cependant, en +l'apprenant, Marguerite et moi nous nous regardâmes.</p> + +<p>Nous devinions un malheur dans cet incident.</p> + +<p>Aussi, sans qu'elle m'eût fait part de cette impression que je +partageais, j'y répondis en lui tendant la main:</p> + +<p>—Ne crains rien.</p> + +<p>—Reviens le plus tôt que tu pourras, murmura Marguerite en +m'embrassant, je t'attendrai à la fenêtre.</p> + +<p>J'envoyai Joseph dire à mon père que j'allais arriver.</p> + +<p>En effet, deux heures après, j'étais rue de Provence.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XX" id="Chapitre_XX"></a>Chapitre XX</h2> + +<p>Mon père, en robe de chambre, était assis dans mon salon et il écrivait.</p> + +<p>Je compris tout de suite, à la façon dont il leva les yeux sur moi quand +j'entrai, qu'il allait être question de choses graves.</p> + +<p>Je l'abordai cependant comme si je n'eusse rien deviné dans son visage, +et je l'embrassai:</p> + +<p>—Quand êtes-vous arrivé, mon père?</p> + +<p>—Hier au soir.</p> + +<p>—Vous êtes descendu chez moi, comme de coutume?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je regrette bien de ne pas m'être trouvé là pour vous recevoir.</p> + +<p>Je m'attendais à voir surgir dès ce mot la morale que me promettait le +visage froid de mon père; mais il ne me répondit rien, cacheta la lettre +qu'il venait d'écrire, et la remit à Joseph pour qu'il la jetât à la +poste.</p> + +<p>Quand nous fûmes seuls, mon père se leva et me dit, en s'appuyant contre +la cheminée:</p> + +<p>—Nous avons, mon cher Armand, à causer de choses sérieuses.</p> + +<p>—Je vous écoute, mon père.</p> + +<p>—Tu me promets d'être franc?</p> + +<p>—C'est mon habitude.</p> + +<p>—Est-il vrai que tu vives avec une femme nommée Marguerite Gautier?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Sais-tu ce qu'était cette femme?</p> + +<p>—Une fille entretenue.</p> + +<p>—C'est pour elle que tu as oublié de venir nous voir cette année, ta +sœur et moi?</p> + +<p>—Oui, mon père, je l'avoue.</p> + +<p>—Tu aimes donc beaucoup cette femme?</p> + +<p>—Vous le voyez bien, mon père, puisqu'elle m'a fait manquer à un devoir +sacré, ce dont je vous demande humblement pardon aujourd'hui.</p> + +<p>Mon père ne s'attendait sans doute pas à des réponses aussi +catégoriques, car il parut réfléchir un instant, après quoi il me dit:</p> + +<p>—Tu as évidemment compris que tu ne pourrais pas vivre toujours ainsi?</p> + +<p>—Je l'ai craint, mon père, mais je ne l'ai pas compris.</p> + +<p>—Mais vous avez dû comprendre, continua mon père d'un ton un peu plus +sec, que je ne le souffrirais pas, moi.</p> + +<p>—Je me suis dit que tant que je ne ferais rien qui fût contraire au +respect que je dois à votre nom et à la probité traditionnelle de la +famille, je pourrais vivre comme je vis, ce qui m'a rassuré un peu sur +les craintes que j'avais.</p> + +<p>Les passions rendent fort contre les sentiments. J'étais prêt à toutes +les luttes, même contre mon père, pour conserver Marguerite.</p> + +<p>—Alors, le moment de vivre autrement est venu.</p> + +<p>—Eh! pourquoi, mon père?</p> + +<p>—Parce que vous êtes au moment de faire des choses qui blessent le +respect que vous croyez avoir pour votre famille.</p> + +<p>—Je ne m'explique pas ces paroles.</p> + +<p>—Je vais vous les expliquer. Que vous ayez une maîtresse, c'est fort +bien; que vous la payiez comme un galant homme doit payer l'amour d'une +fille entretenue, c'est on ne peut mieux; mais que vous oubliiez les +choses les plus saintes pour elle, que vous permettiez que le bruit de +votre vie scandaleuse arrive jusqu'au fond de ma province et jette +l'ombre d'une tache sur le nom honorable que je vous ai donné, voilà ce +qui ne peut être, voilà ce qui ne sera pas.</p> + +<p>—Permettez-moi de vous dire, mon père, que ceux qui vous ont ainsi +renseigné sur mon compte étaient mal informés. Je suis l'amant de +mademoiselle Gautier, je vis avec elle, c'est la chose du monde la plus +simple. Je ne donne pas à mademoiselle Gautier le nom que j'ai reçu de +vous, je dépense pour elle ce que mes moyens me permettent de dépenser, +je n'ai pas fait une dette, et je ne me suis trouvé enfin dans aucune de +ces positions qui autorisent un père à dire à son fils ce que vous venez +de me dire.</p> + +<p>—Un père est toujours autorisé à écarter son fils de la mauvaise voie +dans laquelle il le voit s'engager. Vous n'avez encore rien fait de mal, +mais vous le ferez.</p> + +<p>—Mon père!</p> + +<p>—Monsieur, je connais la vie mieux que vous. Il n'y a de sentiments +entièrement purs que chez les femmes entièrement chastes. Toute Manon +peut faire un Des Grieux, et le temps et les mœurs sont changés. Il +serait inutile que le monde vieillît, s'il ne se corrigeait pas. Vous +quitterez votre maîtresse.</p> + +<p>—Je suis fâché de vous désobéir, mon père, mais c'est impossible.</p> + +<p>—Je vous y contraindrai.</p> + +<p>—Malheureusement, mon père, il n'y a plus d'îles Sainte-Marguerite où +l'on envoie les courtisanes, et, y en eût-il encore, j'y suivrais +mademoiselle Gautier, si vous obteniez qu'on l'y envoyât. Que +voulez-vous? j'ai peut-être tort, mais je ne puis être heureux qu'à la +condition que je resterai l'amant de cette femme.</p> + +<p>—Voyons, Armand, ouvrez les yeux, reconnaissez votre père qui vous a +toujours aimé, et qui ne veut que votre bonheur. Est-il honorable pour +vous d'aller vivre maritalement avec une fille que tout le monde a eue?</p> + +<p>—Qu'importe, mon père, si personne ne doit plus l'avoir! Qu'importe, si +cette fille m'aime, si elle se régénère par l'amour qu'elle a pour moi +et par l'amour que j'ai pour elle! Qu'importe, enfin, s'il y a +conversion!</p> + +<p>—Eh! croyez-vous donc, monsieur, que la mission d'un homme d'honneur +soit de convertir des courtisanes? Croyez-vous donc que Dieu ait donné +ce but grotesque à la vie, et que le cœur ne doive pas avoir un autre +enthousiasme que celui-là ? Quelle sera la conclusion de cette cure +merveilleuse, et que penserez-vous de ce que vous dites aujourd'hui, +quand vous aurez quarante ans? Vous rirez de votre amour, s'il vous est +permis d'en rire encore, s'il n'a pas laissé de traces trop profondes +dans votre passé. Que seriez-vous à cette heure, si votre père avait eu +vos idées, et avait abandonné sa vie à tous ces souffles d'amour, au +lieu de l'établir inébranlablement sur une pensée d'honneur et de +loyauté? Réfléchissez, Armand, et ne dites plus de pareilles sottises. +Voyons, vous quitterez cette femme, votre père vous en supplie.</p> + +<p>Je ne répondis rien.</p> + +<p>—Armand, continua mon père, au nom de votre sainte mère, croyez-moi, +renoncez à cette vie que vous oublierez plus vite que vous ne pensez, et +à laquelle vous enchaîne une théorie impossible. Vous avez vingt-quatre +ans, songez à l'avenir. Vous ne pouvez pas aimer toujours cette femme +qui ne vous aimera pas toujours non plus. Vous vous exagérez tous deux +votre amour. Vous vous fermez toute carrière. Un pas de plus et vous ne +pourrez plus quitter la route où vous êtes, et vous aurez, toute votre +vie, le remords de votre jeunesse. Partez, venez passer un mois ou deux +auprès de votre sœur. Le repos et l'amour pieux de la famille vous +guériront vite de cette fièvre, car ce n'est pas autre chose.</p> + +<p>«Pendant ce temps, votre maîtresse se consolera; elle prendra un autre +amant, et quand vous verrez pour qui vous avez failli vous brouiller +avec votre père et perdre son affection, vous me direz que j'ai bien +fait de venir vous chercher, et vous me bénirez.</p> + +<p>«Allons, tu partiras, n'est-ce pas, Armand?</p> + +<p>Je sentais que mon père avait raison pour toutes les femmes, mais +j'étais convaincu qu'il n'avait pas raison pour Marguerite. Cependant le +ton dont il m'avait dit ses dernières paroles était si doux, si +suppliant que je n'osais lui répondre.</p> + +<p>—Eh bien? fit-il d'une voix émue.</p> + +<p>—Eh bien, mon père, je ne puis rien vous promettre, dis-je enfin; ce +que vous me demandez est au-dessus de mes forces. Croyez-moi, +continuai-je en le voyant faire un mouvement d'impatience, vous vous +exagérez les résultats de cette liaison. Marguerite n'est pas la fille +que vous croyez. Cet amour, loin de me jeter dans une mauvaise voie, est +capable, au contraire, de développer en moi les plus honorables +sentiments. L'amour vrai rend toujours meilleur, quelle que soit la +femme qui l'inspire. Si vous connaissiez Marguerite, vous comprendriez +que je ne m'expose à rien. Elle est noble comme les plus nobles femmes. +Autant il y a de cupidité chez les autres, autant il y a de +désintéressement chez elle.</p> + +<p>—Ce qui ne l'empêche pas d'accepter toute votre fortune, car les +soixante mille francs qui vous viennent de votre mère, et que vous lui +donnez, sont, rappelez-vous bien ce que je vous dis, votre unique +fortune.</p> + +<p>Mon père avait probablement gardé cette péroraison et cette menace pour +me porter le dernier coup.</p> + +<p>J'étais plus fort devant ses menaces que devant ses prières.</p> + +<p>—Qui vous a dit que je dusse lui abandonner cette somme? Repris-je.</p> + +<p>—Mon notaire. Un honnête homme eût-il fait un acte semblable sans me +prévenir? Eh bien, c'est pour empêcher votre ruine en faveur d'une fille +que je suis venu à Paris. Votre mère vous a laissé en mourant de quoi +vivre honorablement et non pas de quoi faire des générosités à vos +maîtresses.</p> + +<p>—Je vous le jure, mon père, Marguerite ignorait cette donation.</p> + +<p>—Et pourquoi la faisiez-vous alors?</p> + +<p>—Parce que Marguerite, cette femme que vous calomniez et que vous +voulez que j'abandonne, fait le sacrifice de tout ce qu'elle possède +pour vivre avec moi.</p> + +<p>—Et vous acceptez ce sacrifice? Quel homme êtes-vous donc, monsieur, +pour permettre à une mademoiselle Marguerite de vous sacrifier quelque +chose? Allons, en voilà assez. Vous quitterez cette femme. Tout à +l'heure je vous en priais, maintenant je vous l'ordonne; je ne veux pas +de pareilles saletés dans ma famille. Faites vos malles, et +apprêtez-vous à me suivre.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, mon père, dis-je alors, mais je ne partirai pas.</p> + +<p>—Parce que?...</p> + +<p>—Parce que j'ai déjà l'âge où l'on n'obéit plus à un ordre.</p> + +<p>Mon père pâlit à cette réponse.</p> + +<p>—C'est bien, monsieur, reprit-il; je sais ce qu'il me reste à faire.</p> + +<p>Il sonna.</p> + +<p>Joseph parut.</p> + +<p>—Faites transporter mes malles à l'hôtel de Paris, dit-il à mon +domestique. Et en même temps il passa dans sa chambre, où il acheva de +s'habiller.</p> + +<p>Quand il reparut, j'allai au-devant de lui.</p> + +<p>—Vous me promettez, mon père, lui dis-je, de ne rien faire qui puisse +causer de la peine à Marguerite?</p> + +<p>Mon père s'arrêta, me regarda avec dédain, et se contenta de me +répondre:</p> + +<p>—Vous êtes fou, je crois.</p> + +<p>Après quoi, il sortit en fermant violemment la porte derrière lui.</p> + +<p>Je descendis à mon tour, je pris un cabriolet et je partis pour +Bougival.</p> + +<p>Marguerite m'attendait à la fenêtre.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XXI" id="Chapitre_XXI"></a>Chapitre XXI</h2> + +<p>—Enfin! s'écria-t-elle en me sautant au cou. Te voilà ! Comme tu es +pâle!</p> + +<p>Alors je lui racontai ma scène avec mon père.</p> + +<p>—Ah! mon dieu! je m'en doutais, dit-elle. Quand Joseph est venu nous +annoncer l'arrivée de ton père, j'ai tressailli comme à la nouvelle d'un +malheur. Pauvre ami! et c'est moi qui te cause tous ces chagrins. Tu +ferais peut-être mieux de me quitter que de te brouiller avec ton père. +Cependant je ne lui ai rien fait. Nous vivons bien tranquilles, nous +allons vivre plus tranquilles encore. Il sait bien qu'il faut que tu +aies une maîtresse, et il devrait être heureux que ce fût moi, puisque +je t'aime et n'ambitionne pas plus que ta position ne le permet. Lui +as-tu dit comment nous avons arrangé l'avenir?</p> + +<p>—Oui, et c'est ce qui l'a le plus irrité, car il a vu dans cette +détermination la preuve de notre amour mutuel.</p> + +<p>—Que faire alors?</p> + +<p>—Rester ensemble, ma bonne Marguerite, et laisser passer cet orage.</p> + +<p>—Passera-t-il?</p> + +<p>—Il le faudra bien.</p> + +<p>—Mais ton père ne s'en tiendra pas là .</p> + +<p>—Que veux-tu qu'il fasse?</p> + +<p>—Que sais-je, moi? tout ce qu'un père peut faire pour que son fils lui +obéisse. Il te rappellera ma vie passée et me fera peut-être l'honneur +d'inventer quelques nouvelles histoires pour que tu m'abandonnes.</p> + +<p>—Tu sais bien que je t'aime.</p> + +<p>—Oui, mais ce que je sais aussi, c'est qu'il faut tôt ou tard obéir à +son père, et tu finiras peut-être par te laisser convaincre.</p> + +<p>—Non, Marguerite, c'est moi qui le convaincrai. Ce sont les cancans de +quelques-uns de ses amis qui causent cette grande colère; mais il est +bon, il est juste, et il reviendra sur sa première impression. Puis, +après tout, que m'importe!</p> + +<p>—Ne dis pas cela, Armand; j'aimerais mieux tout que de laisser croire +que je te brouille avec ta famille; laisse passer cette journée, et +demain retourne à Paris. Ton père aura réfléchi de son côté comme toi du +tien, et peut-être vous entendrez-vous mieux. Ne heurte pas ses +principes, aie l'air de faire quelques concessions à ses désirs; parais +ne pas tenir autant à moi, et il laissera les choses comme elles sont. +Espère, mon ami, et sois bien certain d'une chose, c'est que, quoi qu'il +arrive, ta Marguerite te restera.</p> + +<p>—Tu me le jures?</p> + +<p>—Ai-je besoin de te le jurer?</p> + +<p>Qu'il est doux de se laisser persuader par une voix que l'on aime! +Marguerite et moi, nous passâmes toute la journée à nous redire nos +projets comme si nous avions compris le besoin de les réaliser plus +vite. Nous nous attendions à chaque minute à quelque événement, mais +heureusement le jour se passa sans amener rien de nouveau.</p> + +<p>Le lendemain, je partis à dix heures, et j'arrivai vers midi à l'hôtel.</p> + +<p>Mon père était déjà sorti.</p> + +<p>Je me rendis chez moi, où j'espérais que peut-être il était allé. +Personne n'était venu. J'allai chez mon notaire. Personne!</p> + +<p>Je retournai à l'hôtel, et j'attendis jusqu'à six heures. M. Duval ne +rentra pas.</p> + +<p>Je repris la route de Bougival.</p> + +<p>Je trouvai Marguerite, non plus m'attendant comme la veille, mais assise +au coin du feu qu'exigeait déjà la saison.</p> + +<p>Elle était assez plongée dans ses réflexions pour me laisser approcher +de son fauteuil sans m'entendre et sans se retourner. Quand je posai mes +lèvres sur son front, elle tressaillit comme si ce baiser l'eût +réveillée en sursaut.</p> + +<p>—Tu m'as fait peur, me dit-elle. Et ton père?</p> + +<p>—Je ne l'ai pas vu. Je ne sais ce que cela veut dire. Je ne l'ai trouvé +ni chez lui, ni dans aucun des endroits où il y avait possibilité qu'il +fût.</p> + +<p>—Allons, ce sera à recommencer demain.</p> + +<p>—J'ai bien envie d'attendre qu'il me fasse demander. J'ai fait, je +crois, tout ce que je devais faire.</p> + +<p>—Non, mon ami, ce n'est point assez, il faut retourner chez ton père, +demain surtout.</p> + +<p>—Pourquoi demain plutôt qu'un autre jour?</p> + +<p>—Parce que, fit Marguerite, qui me parut rougir un peu à cette +question, parce que l'insistance de ta part en paraîtra plus vive et que +notre pardon en résultera plus promptement.</p> + +<p>Tout le reste du jour, Marguerite fut préoccupée, distraite, triste. +J'étais forcé de lui répéter deux fois ce que je lui disais pour obtenir +une réponse. Elle rejeta cette préoccupation sur les craintes que lui +inspiraient pour l'avenir les événements survenus depuis deux jours.</p> + +<p>Je passai ma nuit à la rassurer, et elle me fit partir le lendemain avec +une insistante inquiétude que je ne m'expliquais pas.</p> + +<p>Comme la veille, mon père était absent; mais, en sortant, il m'avait +laissé cette lettre:</p> + +<p>«Si vous revenez me voir aujourd'hui, attendez-moi jusqu'à quatre +heures; si à quatre heures je ne suis pas rentré, revenez dîner demain +avec moi: il faut que je vous parle.»</p> + +<p>J'attendis jusqu'à l'heure dite. Mon père ne reparut pas. Je partis.</p> + +<p>La veille j'avais trouvé Marguerite triste, ce jour-là je la trouvai +fiévreuse et agitée. En me voyant entrer, elle me sauta au cou, mais +elle pleura longtemps dans mes bras.</p> + +<p>Je la questionnai sur cette douleur subite dont la gradation m'alarmait. +Elle ne me donna aucune raison positive, alléguant tout ce qu'une femme +peut alléguer quand elle ne veut pas répondre la vérité.</p> + +<p>Quand elle fut un peu calmée, je lui racontai les résultats de mon +voyage; je lui montrai la lettre de mon père, en lui faisant observer +que nous en pouvions augurer du bien.</p> + +<p>À la vue de cette lettre et à la réflexion que je fis, les larmes +redoublèrent à un tel point que j'appelai Nanine, et que, craignant une +atteinte nerveuse, nous couchâmes la pauvre fille qui pleurait sans dire +une syllabe, mais qui me tenait les mains, et les baisait à chaque +instant.</p> + +<p>Je demandai à Nanine si, pendant mon absence, sa maîtresse avait reçu +une lettre ou une visite qui pût motiver l'état où je la trouvais, mais +Nanine me répondit qu'il n'était venu personne et que l'on n'avait rien +apporté.</p> + +<p>Cependant il se passait depuis la veille quelque chose d'autant plus +inquiétant que Marguerite me le cachait.</p> + +<p>Elle parut un peu plus calme dans la soirée; et, me faisant asseoir au +pied de son lit, elle me renouvela longuement l'assurance de son amour. +Puis, elle me souriait, mais avec effort, car, malgré elle, ses yeux se +voilaient de larmes.</p> + +<p>J'employai tous les moyens pour lui faire avouer la véritable cause de +ce chagrin, mais elle s'obstina à me donner toujours les raisons vagues +que je vous ai déjà dites.</p> + +<p>Elle finit par s'endormir dans mes bras, mais de ce sommeil qui brise le +corps au lieu de le reposer; de temps en temps elle poussait un cri, se +réveillait en sursaut, et après s'être assurée que j'étais bien auprès +d'elle, elle me faisait lui jurer de l'aimer toujours.</p> + +<p>Je ne comprenais rien à ces intermittences de douleur qui se +prolongèrent jusqu'au matin. Alors Marguerite tomba dans une sorte +d'assoupissement. Depuis deux nuits elle ne dormait pas.</p> + +<p>Ce repos ne fut pas de longue durée.</p> + +<p>Vers onze heures, Marguerite se réveilla, et, me voyant levé, elle +regarda autour d'elle en s'écriant:</p> + +<p>—T'en vas-tu donc déjà ?</p> + +<p>—Non, dis-je en lui prenant les mains, mais j'ai voulu te laisser +dormir. Il est de bonne heure encore.</p> + +<p>—À quelle heure vas-tu à Paris?</p> + +<p>—À quatre heures.</p> + +<p>—Sitôt? Jusque-là tu resteras avec moi, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Sans doute, n'est-ce pas mon habitude?</p> + +<p>—Quel bonheur!</p> + +<p>—Nous allons déjeuner? reprit-elle d'un air distrait.</p> + +<p>—Si tu le veux.</p> + +<p>—Et puis tu m'embrasseras bien jusqu'au moment de partir?</p> + +<p>—Oui, et je reviendrai le plus tôt possible.</p> + +<p>—Tu reviendras? fit-elle en me regardant avec des yeux hagards.</p> + +<p>—Naturellement.</p> + +<p>—C'est juste, tu reviendras ce soir, et moi, je t'attendrai, comme +d'habitude, et tu m'aimeras, et nous serons heureux comme nous le sommes +depuis que nous nous connaissons.</p> + +<p>Toutes ces paroles étaient dites d'un ton si saccadé, elles semblaient +cacher une pensée douloureuse si continue, que je tremblais à chaque +instant de voir Marguerite tomber en délire.</p> + +<p>—Écoute, lui dis-je, tu es malade, je ne puis pas te laisser ainsi. Je +vais écrire à mon père qu'il ne m'attende pas.</p> + +<p>—Non! Non! s'écria-t-elle brusquement, ne fais pas cela. Ton père +m'accuserait encore de t'empêcher d'aller chez lui quand il veut te +voir; non, non, il faut que tu y ailles, il le faut! D'ailleurs, je ne +suis pas malade, je me porte à merveille. C'est que j'ai fait un mauvais +rêve, et que je n'étais pas bien réveillée!</p> + +<p>A partir de ce moment, Marguerite essaya de paraître plus gaie. Elle ne +pleura plus.</p> + +<p>Quand vint l'heure où je devais partir, je l'embrassai, et lui demandai +si elle voulait m'accompagner jusqu'au chemin de fer: j'espérais que la +promenade la distrairait et que l'air lui ferait du bien.</p> + +<p>Je tenais surtout à rester le plus longtemps possible avec elle.</p> + +<p>Elle accepta, prit un manteau et m'accompagna avec Nanine, pour ne pas +revenir seule.</p> + +<p>Vingt fois je fus au moment de ne pas partir. Mais l'espérance de +revenir vite et la crainte d'indisposer de nouveau mon père contre moi +me soutinrent, et le convoi m'emporta.</p> + +<p>—À ce soir, dis-je à Marguerite en la quittant.</p> + +<p>Elle ne me répondit pas.</p> + +<p>Une fois déjà elle ne m'avait pas répondu à ce même mot, et le comte de +G..., vous vous le rappelez, avait passé la nuit chez elle; mais ce +temps était si loin, qu'il semblait effacé de ma mémoire, et si je +craignais quelque chose, ce n'était certes plus que Marguerite me +trompât.</p> + +<p>En arrivant à Paris, je courus chez Prudence la prier d'aller voir +Marguerite, espérant que sa verve et sa gaieté la distrairaient. +J'entrai sans me faire annoncer, et je trouvai Prudence à sa toilette.</p> + +<p>—Ah! me dit-elle d'un air inquiet. Est-ce que Marguerite est avec vous?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Comment va-t-elle?</p> + +<p>—Elle est souffrante.</p> + +<p>—Est-ce qu'elle ne viendra pas?</p> + +<p>—Est-ce qu'elle devait venir?</p> + +<p>Madame Duvernoy rougit, et me répondit, avec un certain embarras:</p> + +<p>—Je voulais dire: puisque vous venez à Paris, est-ce qu'elle ne viendra +pas vous y rejoindre?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Je regardai Prudence; elle baissa les yeux, et sur sa physionomie je +crus lire la crainte de voir ma visite se prolonger.</p> + +<p>—Je venais même vous prier, ma chère Prudence, si vous n'avez rien à +faire, d'aller voir Marguerite ce soir; vous lui tiendriez compagnie, et +vous pourriez coucher là -bas. Je ne l'ai jamais vue comme elle était +aujourd'hui, et je tremble qu'elle ne tombe malade.</p> + +<p>—Je dîne en ville, me répondit Prudence, et je ne pourrai pas voir +Marguerite ce soir; mais je la verrai demain.</p> + +<p>Je pris congé de madame Duvernoy, qui me paraissait presque aussi +préoccupée que Marguerite, et je me rendis chez mon père, dont le +premier regard m'étudia avec attention.</p> + +<p>Il me tendit la main.</p> + +<p>—Vos deux visites m'ont fait plaisir, Armand, me dit-il, elles m'ont +fait espérer que vous auriez réfléchi de votre côté, comme j'ai +réfléchi, moi, du mien.</p> + +<p>—Puis-je me permettre de vous demander, mon père, quel a été le +résultat de vos réflexions?</p> + +<p>—Il a été, mon ami, que je m'étais exagéré l'importance des rapports +que l'on m'avait faits, et que je me suis promis d'être moins sévère +avec toi.</p> + +<p>—Que dites-vous, mon père! m'écriai-je avec joie.</p> + +<p>—Je dis, mon cher enfant, qu'il faut que tout jeune homme ait une +maîtresse, et que, d'après de nouvelles informations, j'aime mieux te +savoir l'amant de mademoiselle Gautier que d'une autre.</p> + +<p>—Mon excellent père! que vous me rendez heureux!</p> + +<p>Nous causâmes ainsi quelques instants, puis nous nous mîmes à table. Mon +père fut charmant tout le temps que dura le dîner.</p> + +<p>J'avais hâte de retourner à Bougival pour raconter à Marguerite cet +heureux changement. À chaque instant je regardais la pendule.</p> + +<p>—Tu regardes l'heure, me disait mon père, tu es impatient de me +quitter. Oh! jeunes gens! vous sacrifierez donc toujours les affections +sincères aux affections douteuses?</p> + +<p>—Ne dites pas cela, mon père! Marguerite m'aime, j'en suis sûr.</p> + +<p>Mon père ne répondit pas; il n'avait l'air ni de douter ni de croire.</p> + +<p>Il insista beaucoup pour me faire passer la soirée entière avec lui, et +pour que je ne repartisse que le lendemain; mais j'avais laissé +Marguerite souffrante, je le lui dis, et je lui demandai la permission +d'aller la retrouver de bonne heure, lui promettant de revenir le +lendemain.</p> + +<p>Il faisait beau; il voulut m'accompagner jusqu'au débarcadère. Jamais je +n'avais été si heureux. L'avenir m'apparaissait tel que je cherchais à +le voir depuis longtemps.</p> + +<p>J'aimais plus mon père que je ne l'avais jamais aimé.</p> + +<p>Au moment où j'allais partir, il insista une dernière fois pour que je +restasse; je refusai.</p> + +<p>—Tu l'aimes donc bien? me demanda-t-il.</p> + +<p>—Comme un fou.</p> + +<p>—Va alors! Et il passa la main sur son front comme s'il eût voulu en +chasser une pensée, puis il ouvrit la bouche comme pour me dire quelque +chose; mais il se contenta de me serrer la main, et me quitta +brusquement en me criant:</p> + +<p>—À demain! donc.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XXII" id="Chapitre_XXII"></a>Chapitre XXII</h2> + +<p>Il me semblait que le convoi ne marchait pas.</p> + +<p>Je fus à Bougival à onze heures.</p> + +<p>Pas une fenêtre de la maison n'était éclairée, et je sonnai sans que +l'on me répondît.</p> + +<p>C'était la première fois que pareille chose m'arrivait. Enfin le +jardinier parut. J'entrai.</p> + +<p>Nanine me rejoignit avec une lumière. J'arrivai à la chambre de +Marguerite.</p> + +<p>—Où est madame?</p> + +<p>—Madame est partie pour Paris, me répondit Nanine.</p> + +<p>—Pour Paris!</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Une heure après vous.</p> + +<p>—Elle ne vous a rien laissé pour moi?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>Nanine me laissa.</p> + +<p>«Elle est capable d'avoir eu des craintes, pensai-je, et d'être allée à +Paris pour s'assurer si la visite que je lui avais dit aller faire à mon +père n'était pas un prétexte pour avoir un jour de liberté.</p> + +<p>«Peut-être Prudence lui a-t-elle écrit pour quelque affaire importante», +me dis-je quand je fus seul; mais j'avais vu Prudence à mon arrivée, et +elle ne m'avait rien dit qui pût me faire supposer qu'elle eût écrit à +Marguerite.</p> + +<p>Tout à coup je me souvins de cette question que madame Duvernoy m'avait +faite: «Elle ne viendra donc pas aujourd'hui?» quand je lui avais dit +que Marguerite était malade. Je me rappelai en même temps l'air +embarrassé de Prudence, lorsque je l'avais regardée après cette phrase +qui semblait trahir un rendez-vous. À ce souvenir se joignait celui des +larmes de Marguerite pendant toute la journée, larmes que le bon accueil +de mon père m'avait fait oublier un peu.</p> + +<p>À partir de ce moment, tous les incidents du jour vinrent se grouper +autour de mon premier soupçon et le fixèrent si solidement dans mon +esprit que tout le confirma, jusqu'à la clémence paternelle.</p> + +<p>Marguerite avait presque exigé que j'allasse à Paris; elle avait affecté +le calme lorsque je lui avais proposé de rester auprès d'elle. Étais-je +tombé dans un piège? Marguerite me trompait-elle? Avait-elle compté être +de retour assez à temps pour que je ne m'aperçusse pas de son absence, +et le hasard l'avait-il retenue? Pourquoi n'avait-elle rien dit à +Nanine, ou pourquoi ne m'avait-elle pas écrit? Que voulaient dire ces +larmes, cette absence, ce mystère?</p> + +<p>Voilà ce que je me demandais avec effroi, au milieu de cette chambre +vide, et les yeux fixés sur la pendule qui, marquant minuit, semblait me +dire qu'il était trop tard pour que j'espérasse encore voir revenir ma +maîtresse.</p> + +<p>Cependant, après les dispositions que nous venions de prendre, avec le +sacrifice offert et accepté, était-il vraisemblable qu'elle me trompât? +Non. J'essayai de rejeter mes premières suppositions.</p> + +<p>—La pauvre fille aura trouvé un acquéreur pour son mobilier, et elle +sera allée à Paris pour conclure. Elle n'aura pas voulu me prévenir, car +elle sait que, quoique je l'accepte, cette vente, nécessaire à notre +bonheur à venir, m'est pénible, et elle aura craint de blesser mon +amour-propre et ma délicatesse en m'en parlant. Elle aime mieux +reparaître seulement quand tout sera terminé. Prudence l'attendait +évidemment pour cela, et s'est trahie devant moi: Marguerite n'aura pu +terminer son marché aujourd'hui, et elle couche chez elle, ou peut-être +même va-t-elle arriver tout à l'heure, car elle doit se douter de mon +inquiétude et ne voudra certainement pas m'y laisser.</p> + +<p>Mais alors, pourquoi ces larmes? Sans doute, malgré son amour pour moi, +la pauvre fille n'aura pu se résoudre sans pleurer à abandonner le luxe +au milieu duquel elle a vécu jusqu'à présent et qui la faisait heureuse +et enviée.</p> + +<p>Je pardonnais bien volontiers ces regrets à Marguerite. Je l'attendais +impatiemment pour lui dire, en la couvrant de baisers, que j'avais +deviné la cause de sa mystérieuse absence.</p> + +<p>Cependant, la nuit avançait et Marguerite n'arrivait pas.</p> + +<p>L'inquiétude resserrait peu à peu son cercle et m'étreignait la tête et +le cœur. Peut-être lui était-il arrivé quelque chose! Peut-être +était-elle blessée, malade, morte! Peut-être allais-je voir arriver un +messager m'annonçant quelque douloureux accident! Peut-être le jour me +trouverait-il dans la même incertitude et dans les mêmes craintes!</p> + +<p>L'idée que Marguerite me trompait à l'heure où je l'attendais au milieu +des terreurs que me causait son absence ne me revenait plus à l'esprit. +Il fallait une cause indépendante de sa volonté pour la retenir loin de +moi, et plus j'y songeais, plus j'étais convaincu que cette cause ne +pouvait être qu'un malheur quelconque. Ô vanité de l'homme! Tu te +représentes sous toutes les formes.</p> + +<p>Une heure venait de sonner. Je me dis que j'allais attendre une heure +encore, mais qu'à deux heures, si Marguerite n'était pas revenue, je +partirais pour Paris.</p> + +<p>En attendant, je cherchai un livre, car je n'osais penser.</p> + +<p>Manon Lescaut était ouvert sur la table. Il me sembla que d'endroits en +endroits les pages étaient mouillées comme par des larmes. Après l'avoir +feuilleté, je refermai ce livre, dont les caractères m'apparaissaient +vides de sens à travers le voile de mes doutes.</p> + +<p>L'heure marchait lentement. Le ciel était couvert. Une pluie d'automne +fouettait les vitres. Le lit vide me paraissait prendre par moments +l'aspect d'une tombe. J'avais peur.</p> + +<p>J'ouvris la porte. J'écoutais et n'entendais rien que le bruit du vent +dans les arbres. Pas une voiture ne passait sur la route. La demie sonna +tristement au clocher de l'église.</p> + +<p>J'en étais arrivé à craindre que quelqu'un n'entrât. Il me semblait +qu'un malheur seul pouvait venir me trouver à cette heure et par ce +temps sombre.</p> + +<p>Deux heures sonnèrent. J'attendis encore un peu. La pendule seule +troublait le silence de son bruit monotone et cadencé.</p> + +<p>Enfin je quittai cette chambre dont les moindres objets avaient revêtu +cet aspect triste que donne à tout ce qui l'entoure l'inquiète solitude +du cœur.</p> + +<p>Dans la chambre voisine, je trouvai Nanine endormie sur son ouvrage. Au +bruit de la porte, elle se réveilla et me demanda si sa maîtresse était +rentrée.</p> + +<p>—Non, mais, si elle rentre, vous lui direz que je n'ai pu résister à +mon inquiétude, et que je suis parti pour Paris.</p> + +<p>—À cette heure?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais comment? Vous ne trouverez pas de voiture.</p> + +<p>—J'irai à pied.</p> + +<p>—Mais il pleut.</p> + +<p>—Que m'importe?</p> + +<p>—Madame va rentrer, ou, si elle ne rentre pas, il sera toujours temps, +au jour, d'aller voir ce qui l'a retenue. Vous allez vous faire +assassiner sur la route.</p> + +<p>—Il n'y a pas de danger, ma chère Nanine; à demain.</p> + +<p>La brave fille alla me chercher mon manteau, me le jeta sur les épaules, +m'offrit d'aller réveiller la mère Arnould, et de s'enquérir d'elle s'il +était possible d'avoir une voiture; mais je m'y opposai, convaincu que +je perdrais à cette tentative, peut-être infructueuse, plus de temps que +je n'en mettrais à faire la moitié du chemin.</p> + +<p>Puis j'avais besoin d'air et d'une fatigue physique qui épuisât la +surexcitation à laquelle j'étais en proie.</p> + +<p>Je pris la clef de l'appartement de la rue d'Antin, et après avoir dit +adieu à Nanine, qui m'avait accompagné jusqu'à la grille, je partis.</p> + +<p>Je me mis d'abord à courir, mais la terre était fraîchement mouillée, et +je me fatiguais doublement. Au bout d'une demi-heure de cette course, je +fus forcé de m'arrêter, j'étais en nage. Je repris haleine et je +continuai mon chemin. La nuit était si épaisse que je tremblais à chaque +instant de me heurter contre un des arbres de la route, lesquels, se +présentant brusquement à mes yeux, avaient l'air de grands fantômes +courant sur moi.</p> + +<p>Je rencontrai une ou deux voitures de rouliers que j'eus bientôt +laissées en arrière.</p> + +<p>Une calèche se dirigeait au grand trot du côté de Bougival. Au moment où +elle passait devant moi, l'espoir me vint que Marguerite était dedans.</p> + +<p>Je m'arrêtai en criant: «Marguerite! Marguerite!»</p> + +<p>Mais personne ne me répondit et la calèche continua sa route. Je la +regardai s'éloigner, et je repartis.</p> + +<p>Je mis deux heures pour arriver à la barrière de l'Etoile.</p> + +<p>La vue de Paris me rendit des forces, et je descendis en courant la +longue allée que j'avais parcourue tant de fois.</p> + +<p>Cette nuit-là personne n'y passait.</p> + +<p>On eût dit la promenade d'une ville morte.</p> + +<p>Le jour commençait à poindre.</p> + +<p>Quand j'arrivai à la rue d'Antin, la grande ville se remuait déjà un peu +avant de se réveiller tout à fait.</p> + +<p>Cinq heures sonnaient à l'église Saint-Roch au moment où j'entrais dans +la maison de Marguerite.</p> + +<p>Je jetai mon nom au portier, lequel avait reçu de moi assez de pièces de +vingt francs pour savoir que j'avais le droit de venir à cinq heures +chez mademoiselle Gautier.</p> + +<p>Je passai donc sans obstacle.</p> + +<p>J'aurais pu lui demander si Marguerite était chez elle, mais il eût pu +me répondre que non, et j'aimais mieux douter deux minutes de plus, car +en doutant j'espérais encore.</p> + +<p>Je prêtai l'oreille à la porte, tâchant de surprendre un bruit, un +mouvement.</p> + +<p>Rien. Le silence de la campagne semblait se continuer jusque-là .</p> + +<p>J'ouvris la porte, et j'entrai.</p> + +<p>Tous les rideaux étaient hermétiquement fermés.</p> + +<p>Je tirai ceux de la salle à manger, et je me dirigeai vers la chambre à +coucher dont je poussai la porte.</p> + +<p>Je sautai sur le cordon des rideaux et je le tirai violemment.</p> + +<p>Les rideaux s'écartèrent; un faible jour pénétra, je courus au lit.</p> + +<p>Il était vide!</p> + +<p>J'ouvris les portes les unes après les autres, je visitai toutes les +chambres.</p> + +<p>Personne.</p> + +<p>C'était à devenir fou.</p> + +<p>Je passai dans le cabinet de toilette, dont j'ouvris la fenêtre, et +j'appelai Prudence à plusieurs reprises.</p> + +<p>La fenêtre de madame Duvernoy resta fermée.</p> + +<p>Alors je descendis chez le portier, à qui je demandai si mademoiselle +Gautier était venue chez elle pendant le jour.</p> + +<p>—Oui, me répondit cet homme, avec madame Duvernoy.</p> + +<p>—Elle n'a rien dit pour moi?</p> + +<p>—Rien.</p> + +<p>—Savez-vous ce qu'elles ont fait ensuite?</p> + +<p>—Elles sont montées en voiture.</p> + +<p>—Quel genre de voiture?</p> + +<p>—Un coupé de maître.</p> + +<p>Qu'est-ce que tout cela voulait dire?</p> + +<p>Je sonnai à la porte voisine.</p> + +<p>—Où allez-vous, monsieur? me demanda le concierge après m'avoir ouvert.</p> + +<p>—Chez madame Duvernoy.</p> + +<p>—Elle n'est pas rentrée.</p> + +<p>—Vous en êtes sûr?</p> + +<p>—Oui, monsieur; voilà même une lettre qu'on a apportée pour elle hier +au soir et que je ne lui ai pas encore remise.</p> + +<p>Et le portier me montrait une lettre sur laquelle je jetai machinalement +les yeux.</p> + +<p>Je reconnus l'écriture de Marguerite.</p> + +<p>Je pris la lettre.</p> + +<p>L'adresse portait ces mots:</p> + +<p>«A madame Duvernoy, pour remettre à M. Duval.»</p> + +<p>—Cette lettre est pour moi, dis-je au portier, et je lui montrai +l'adresse.</p> + +<p>—C'est vous monsieur Duval? me répondit cet homme.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ah! je vous reconnais, vous venez souvent chez Madame Duvernoy.</p> + +<p>Une fois dans la rue, je brisai le cachet de cette lettre.</p> + +<p>La foudre fût tombée à mes pieds que je n'eusse pas été plus épouvanté +que je le fus par cette lecture.</p> + +<p>«À l'heure où vous lirez cette lettre, Armand, je serai déjà la +maîtresse d'un autre homme. Tout est donc fini entre nous.</p> + +<p>«Retournez auprès de votre père, mon ami, allez revoir votre sœur, jeune +fille chaste, ignorante de toutes nos misères, et auprès de laquelle +vous oublierez bien vite ce que vous aura fait souffrir cette fille +perdue que l'on nomme Marguerite Gautier, que vous avez bien voulu aimer +un instant, et qui vous doit les seuls moments heureux d'une vie qui, +elle l'espère, ne sera pas longue maintenant.»</p> + +<p>Quand j'eus lu le dernier mot, je crus que j'allais devenir fou.</p> + +<p>Un moment j'eus réellement peur de tomber sur le pavé de la rue. Un +nuage me passait sur les yeux, et le sang me battait dans les tempes.</p> + +<p>Enfin je me remis un peu, je regardai autour de moi, tout étonné de voir +la vie des autres se continuer sans s'arrêter à mon malheur.</p> + +<p>Je n'étais pas assez fort pour supporter seul le coup que Marguerite me +portait.</p> + +<p>Alors je me souvins que mon père était dans la même ville que moi, que +dans dix minutes je pourrais être auprès de lui, et que, quelle que fût +la cause de ma douleur, il la partagerait.</p> + +<p>Je courus comme un fou, comme un voleur, jusqu'à l'hôtel de Paris: je +trouvai la clef sur la porte de l'appartement de mon père. J'entrai.</p> + +<p>Il lisait.</p> + +<p>Au peu d'étonnement qu'il montra en me voyant paraître, on eût dit qu'il +m'attendait.</p> + +<p>Je me précipitai dans ses bras sans lui dire un mot, je lui donnai la +lettre de Marguerite, et, me laissant tomber devant son lit, je pleurai +à chaudes larmes.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XXIII" id="Chapitre_XXIII"></a>Chapitre XXIII</h2> + +<p>Quand toutes les choses de la vie eurent repris leur cours, je ne pus +croire que le jour qui se levait ne serait pas semblable pour moi à ceux +qui l'avaient précédé. Il y avait des moments où je me figurais qu'une +circonstance, que je ne me rappelais pas, m'avait fait passer la nuit +hors de chez Marguerite, mais que, si je retournais à Bougival, j'allais +la retrouver inquiète, comme je l'avais été, et qu'elle me demanderait +qui m'avait ainsi retenu loin d'elle.</p> + +<p>Quand l'existence a contracté une habitude comme celle de cet amour, il +semble impossible que cette habitude se rompe sans briser en même temps +tous les autres ressorts de la vie.</p> + +<p>J'étais donc forcé de temps en temps de relire la lettre de Marguerite, +pour bien me convaincre que je n'avais pas rêvé.</p> + +<p>Mon corps, succombant sous la secousse morale, était incapable d'un +mouvement. L'inquiétude, la marche de la nuit, la nouvelle du matin +m'avaient épuisé. Mon père profita de cette prostration totale de mes +forces pour me demander la promesse formelle de partir avec lui.</p> + +<p>Je promis tout ce qu'il voulut. J'étais incapable de soutenir une +discussion, et j'avais besoin d'une affection réelle pour m'aider à +vivre après ce qui venait de se passer.</p> + +<p>J'étais trop heureux que mon père voulût bien me consoler d'un pareil +chagrin.</p> + +<p>Tout ce que je me rappelle, c'est que ce jour-là , vers cinq heures, il +me fit monter avec lui dans une chaise de poste. Sans me rien dire, il +avait fait préparer mes malles, les avait fait attacher avec les siennes +derrière la voiture, et il m'emmenait.</p> + +<p>Je ne sentis ce que je faisais que lorsque la ville eut disparu, et que +la solitude de la route me rappela le vide de mon cœur.</p> + +<p>Alors les larmes me reprirent.</p> + +<p>Mon père avait compris que des paroles, même de lui, ne me consoleraient +pas, et il me laissait pleurer sans me dire un mot, se contentant +parfois de me serrer la main, comme pour me rappeler que j'avais un ami +à côté de moi.</p> + +<p>La nuit, je dormis un peu. Je rêvai de Marguerite.</p> + +<p>Je me réveillai en sursaut, ne comprenant pas pourquoi j'étais dans une +voiture.</p> + +<p>Puis la réalité me revint à l'esprit et je laissai tomber ma tête sur ma +poitrine.</p> + +<p>Je n'osais entretenir mon père, je craignais toujours qu'il ne me dît:</p> + +<p>«Tu vois que j'avais raison quand je niais l'amour de cette femme.»</p> + +<p>Mais il n'abusa pas de son avantage, et nous arrivâmes à C... sans qu'il +m'eût dit autre chose que des paroles complètement étrangères à +l'événement qui m'avait fait partir.</p> + +<p>Quand j'embrassai ma sœur, je me rappelai les mots de la lettre de +Marguerite qui la concernaient, mais je compris tout de suite que, si +bonne qu'elle fût, ma sœur serait insuffisante à me faire oublier ma +maîtresse.</p> + +<p>La chasse était ouverte, mon père pensa qu'elle serait une distraction +pour moi. Il organisa donc des parties de chasse avec des voisins et des +amis. J'y allai sans répugnance comme sans enthousiasme, avec cette +sorte d'apathie qui était le caractère de toutes mes actions depuis mon +départ.</p> + +<p>Nous chassions au rabat. On me mettait à mon poste. Je posais mon fusil +désarmé à côté de moi, et je rêvais.</p> + +<p>Je regardais les nuages passer. Je laissais ma pensée errer dans les +plaines solitaires, et de temps en temps je m'entendais appeler par +quelque chasseur me montrant un lièvre à dix pas de moi.</p> + +<p>Aucun de ces détails n'échappait à mon père, et il ne se laissait pas +prendre à mon calme extérieur. Il comprenait bien que, si abattu qu'il +fût, mon cœur aurait quelque jour une réaction terrible, dangereuse +peut-être, et tout en évitant de paraître me consoler, il faisait son +possible pour me distraire.</p> + +<p>Ma sœur, naturellement, n'était pas dans la confidence de tous ces +événements, elle ne s'expliquait donc pas pourquoi, moi, si gai +autrefois, j'étais tout à coup devenu si rêveur et si triste.</p> + +<p>Parfois, surpris au milieu de ma tristesse par le regard inquiet de mon +père, je lui tendais la main et je serrais la sienne comme pour lui +demander tacitement pardon du mal que, malgré moi, je lui faisais.</p> + +<p>Un mois se passa ainsi, mais ce fut tout ce que je pus supporter.</p> + +<p>Le souvenir de Marguerite me poursuivait sans cesse. J'avais trop aimé +et j'aimais trop cette femme pour qu'elle pût me devenir indifférente +tout à coup. Il fallait ou que je l'aimasse ou que je la haïsse. Il +fallait surtout, quelque sentiment que j'eusse pour elle, que je la +revisse, et cela tout de suite.</p> + +<p>Ce désir entra dans mon esprit, et s'y fixa avec toute la violence de la +volonté qui reparaît enfin dans un corps inerte depuis longtemps.</p> + +<p>Ce n'était pas dans l'avenir, dans un mois, dans huit jours qu'il me +fallait Marguerite, c'était le lendemain même du jour où j'en avais eu +l'idée; et je vins dire à mon père que j'allais le quitter pour des +affaires qui me rappelaient à Paris, mais que je reviendrais +promptement.</p> + +<p>Il devina sans doute le motif qui me faisait partir, car il insista pour +que je restasse; mais, voyant que l'inexécution de ce désir, dans l'état +irritable où j'étais, pourrait avoir des conséquences fatales pour moi, +il m'embrassa, et me pria, presque avec des larmes, de revenir bientôt +auprès de lui.</p> + +<p>Je ne dormis pas avant d'être arrivé à Paris.</p> + +<p>Une fois arrivé, qu'allais-je faire? Je l'ignorais; mais il fallait +avant tout que je m'occupasse de Marguerite.</p> + +<p>J'allai chez moi m'habiller, et comme il faisait beau, et qu'il en était +encore temps, je me rendis aux Champs-Elysées.</p> + +<p>Au bout d'une demi-heure, je vis venir de loin, et du rond-point à la +place de la Concorde, la voiture de Marguerite.</p> + +<p>Elle avait racheté ses chevaux, car la voiture était telle qu'autrefois; +seulement elle n'était pas dedans.</p> + +<p>À peine avais-je remarqué cette absence, qu'en reportant les yeux autour +de moi, je vis Marguerite qui descendait à pied, accompagnée d'une femme +que je n'avais jamais vue auparavant.</p> + +<p>En passant à côté de moi, elle pâlit, et un sourire nerveux crispa ses +lèvres. Quant à moi un violent battement de cœur m'ébranla la poitrine; +mais je parvins à donner une expression froide à mon visage, et je +saluai froidement mon ancienne maîtresse, qui rejoignit presque aussitôt +sa voiture, dans laquelle elle monta avec son amie.</p> + +<p>Je connaissais Marguerite. Ma rencontre inattendue avait dû la +bouleverser. Sans doute elle avait appris mon départ, qui l'avait +tranquillisée sur la suite de notre rupture; mais me voyant revenir, et +se trouvant face à face avec moi, pâle comme je l'étais, elle avait +compris que mon retour avait un but, et elle devait se demander ce qui +allait avoir lieu.</p> + +<p>Si j'avais retrouvé Marguerite malheureuse, si, pour me venger d'elle, +j'avais pu venir à son secours, je lui aurais peut-être pardonné, et +n'aurais certainement pas songé à lui faire du mal; mais je la +retrouvais heureuse, en apparence du moins; un autre lui avait rendu le +luxe que je n'avais pu lui continuer; notre rupture, venue d'elle, +prenait par conséquent le caractère du plus bas intérêt; j'étais humilié +dans mon amour-propre comme dans mon amour, il fallait nécessairement +qu'elle payât ce que j'avais souffert.</p> + +<p>Je ne pouvais être indifférent à ce que faisait cette femme; par +conséquent, ce qui devait lui faire le plus de mal, c'était mon +indifférence; c'était donc ce sentiment-là qu'il fallait feindre, non +seulement à ses yeux, mais aux yeux des autres.</p> + +<p>J'essayai de me faire un visage souriant, et je me rendis chez Prudence.</p> + +<p>La femme de chambre alla m'annoncer et me fit attendre quelques instants +dans le salon.</p> + +<p>Madame Duvernoy parut enfin, et m'introduisit dans son boudoir; au +moment où je m'y asseyais, j'entendis ouvrir la porte du salon, et un +pas léger fit crier le parquet, puis la porte du carré fut fermée +violemment.</p> + +<p>—Je vous dérange? demandai-je à Prudence.</p> + +<p>—Pas du tout, Marguerite était là . Quand elle vous a entendu annoncer, +elle s'est sauvée: c'est elle qui vient de sortir.</p> + +<p>—Je lui fais donc peur maintenant?</p> + +<p>—Non, mais elle craint qu'il ne vous soit désagréable de la revoir.</p> + +<p>—Pourquoi donc? dis-je en faisant un effort pour respirer librement, +car l'émotion m'étouffait; la pauvre fille m'a quitté pour ravoir sa +voiture, ses meubles et ses diamants, elle a bien fait, et je ne dois +pas lui en vouloir. Je l'ai rencontrée aujourd'hui, continuai-je +négligemment.</p> + +<p>—Où? fit Prudence, qui me regardait et semblait se demander si cet +homme était bien celui qu'elle avait connu si amoureux.</p> + +<p>—Aux Champs-Elysées, elle était avec une autre femme fort jolie. Quelle +est cette femme?</p> + +<p>—Comment est-elle?</p> + +<p>—Une blonde, mince, portant des anglaises; des yeux bleus, très +élégante.</p> + +<p>—Ah! c'est Olympe; une très jolie fille, en effet.</p> + +<p>—Avec qui vit-elle?</p> + +<p>—Avec personne, avec tout le monde.</p> + +<p>—Et elle demeure?</p> + +<p>—Rue Tronchet, numéro... Ah çà , vous voulez lui faire la cour?</p> + +<p>—On ne sait pas ce qui peut arriver.</p> + +<p>—Et Marguerite?</p> + +<p>—Vous dire que je ne pense plus du tout à elle, ce serait mentir; mais +je suis de ces hommes avec qui la façon de rompre fait beaucoup. Or, +Marguerite m'a donné mon congé d'une façon si légère, que je me suis +trouvé bien sot d'en avoir été amoureux comme je l'ai été, car j'ai été +vraiment fort amoureux de cette fille.</p> + +<p>Vous devinez avec quel ton j'essayais de dire ces choses-là : l'eau me +coulait sur le front.</p> + +<p>—Elle vous aimait bien, allez, et elle vous aime toujours: la preuve, +c'est qu'après vous avoir rencontré aujourd'hui, elle est venue tout de +suite me faire part de cette rencontre. Quand elle est arrivée, elle +était toute tremblante, près de se trouver mal.</p> + +<p>—Eh bien, que vous a-t-elle dit?</p> + +<p>—Elle m'a dit: «Sans doute il viendra vous voir», et elle m'a priée +d'implorer de vous son pardon.</p> + +<p>—Je lui ai pardonné, vous pouvez le lui dire. C'est une bonne fille, +mais c'est une fille; et ce qu'elle m'a fait, je devais m'y attendre. Je +lui suis même reconnaissant de sa résolution, car aujourd'hui je me +demande à quoi nous aurait menés mon idée de vivre tout à fait avec +elle. C'était de la folie.</p> + +<p>—Elle sera bien contente en apprenant que vous avez pris votre parti de +la nécessité où elle se trouvait. Il était temps qu'elle vous quittât, +mon cher. Le gredin d'homme d'affaires à qui elle avait proposé de +vendre son mobilier avait été trouver ses créanciers pour leur demander +combien elle leur devait; ceux-ci avaient eu peur, et l'on allait vendre +dans deux jours.</p> + +<p>—Et maintenant, c'est payé?</p> + +<p>—À peu près.</p> + +<p>—Et qui a fait les fonds?</p> + +<p>—Le comte de N... Ah! mon cher! il y a des hommes faits exprès pour +cela. Bref, il a donné vingt mille francs; mais il en est arrivé à ses +fins. Il sait bien que Marguerite n'est pas amoureuse de lui, ce qui ne +l'empêche pas d'être très gentil pour elle. Vous avez vu, il lui a +racheté ses chevaux, il lui a retiré ses bijoux et lui donne autant +d'argent que le duc lui en donnait; si elle veut vivre tranquillement, +cet homme-là restera longtemps avec elle.</p> + +<p>—Et que fait-elle? Habite-t-elle tout à fait Paris?</p> + +<p>—Elle n'a jamais voulu retourner à Bougival depuis que vous êtes parti. +C'est moi qui suis allée y chercher toutes ses affaires, et même les +vôtres, dont j'ai fait un paquet que vous ferez prendre ici. Il y a +tout, excepté un petit portefeuille avec votre chiffre. Marguerite a +voulu le prendre et l'a chez elle. Si vous y tenez, je le lui +redemanderai.</p> + +<p>—Qu'elle le garde, balbutiai-je, car je sentais les larmes monter de +mon cœur à mes yeux au souvenir de ce village où j'avais été si heureux, +et à l'idée que Marguerite tenait à garder une chose qui venait de moi +et me rappelait à elle.</p> + +<p>Si elle était entrée à ce moment, mes résolutions de vengeance auraient +disparu et je serais tombé à ses pieds.</p> + +<p>—Du reste, reprit Prudence, je ne l'ai jamais vue comme elle est +maintenant: elle ne dort presque plus, elle court les bals, elle soupe, +elle se grise même. Dernièrement, après un souper, elle est restée huit +jours au lit; et quand le médecin lui a permis de se lever, elle a +recommencé, au risque d'en mourir. Irez-vous la voir?</p> + +<p>—À quoi bon? Je suis venu vous voir, vous, parce que vous avez été +toujours charmante pour moi, et que je vous connaissais avant de +connaître Marguerite. C'est à vous que je dois d'avoir été son amant, +comme c'est à vous que je dois de ne plus l'être, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ah! dame, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour qu'elle vous quittât, et +je crois que, plus tard, vous ne m'en voudrez pas.</p> + +<p>—Je vous en ai une double reconnaissance, ajoutai-je en me levant, car +j'avais du dégoût pour cette femme, à la voir prendre au sérieux tout ce +que je lui disais.</p> + +<p>—Vous vous en allez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>J'en savais assez.</p> + +<p>—Quand vous verra-t-on?</p> + +<p>—Bientôt. Adieu.</p> + +<p>—Adieu.</p> + +<p>Prudence me conduisit jusqu'à la porte, et je rentrai chez moi des +larmes de rage dans les yeux et un besoin de vengeance dans le cœur.</p> + +<p>Ainsi Marguerite était décidément une fille comme les autres; ainsi, cet +amour profond qu'elle avait pour moi n'avait pas lutté contre le désir +de reprendre sa vie passée, et contre le besoin d'avoir une voiture et +de faire des orgies.</p> + +<p>Voilà ce que je me disais au milieu de mes insomnies, tandis que, si +j'avais réfléchi aussi froidement que je l'affectais, j'aurais vu dans +cette nouvelle existence bruyante de Marguerite l'espérance pour elle de +faire taire une pensée continue, un souvenir incessant.</p> + +<p>Malheureusement, la passion mauvaise dominait en moi, et je ne cherchai +qu'un moyen de torturer cette pauvre créature.</p> + +<p>Oh! l'homme est bien petit et bien vil quand l'une de ses étroites +passions est blessée.</p> + +<p>Cette Olympe, avec qui je l'avais vue, était sinon l'amie de Marguerite, +du moins celle qu'elle fréquentait le plus souvent depuis son retour à +Paris. Elle allait donner un bal, et comme je supposais que Marguerite y +serait, je cherchai à me faire donner une invitation et je l'obtins.</p> + +<p>Quand, plein de mes douloureuses émotions, j'arrivai à ce bal, il était +déjà fort animé. On dansait, on criait même, et, dans un des quadrilles, +j'aperçus Marguerite dansant avec le comte de N..., lequel paraissait +tout fier de la montrer, et semblait dire à tout le monde:</p> + +<p>—Cette femme est à moi!</p> + +<p>J'allai m'adosser à la cheminée, juste en face de Marguerite, et je la +regardai danser. À peine m'eut-elle aperçu qu'elle se troubla. Je la vis +et je la saluai distraitement de la main et des yeux.</p> + +<p>Quand je songeais que après le bal, ce ne serait plus avec moi, mais +avec ce riche imbécile qu'elle s'en irait, quand je me représentais ce +qui vraisemblablement allait suivre leur retour chez elle, le sang me +montait au visage, et le besoin me venait de troubler leurs amours.</p> + +<p>Après la contredanse, j'allai saluer la maîtresse de la maison, qui +étalait aux yeux des invités des épaules magnifiques et la moitié d'une +gorge éblouissante.</p> + +<p>Cette fille-là était belle, et, au point de vue de la forme, plus belle +que Marguerite. Je le compris mieux encore à certains regards que +celle-ci jeta sur Olympe pendant que je lui parlais. L'homme qui serait +l'amant de cette femme pourrait être aussi fier que l'était M. de N..., +et elle était assez belle pour inspirer une passion égale à celle que +Marguerite m'avait inspirée.</p> + +<p>Elle n'avait pas d'amant à cette époque. Il ne serait pas difficile de +le devenir. Le tout était de montrer assez d'or pour se faire regarder.</p> + +<p>Ma résolution fut prise. Cette femme serait ma maîtresse.</p> + +<p>Je commençai mon rôle de postulant en dansant avec Olympe.</p> + +<p>Une demi-heure après, Marguerite, pâle comme une morte, mettait sa +pelisse et quittait le bal.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XXIV" id="Chapitre_XXIV"></a>Chapitre XXIV</h2> + +<p>C'était déjà quelque chose, mais ce n'était pas assez. Je comprenais +l'empire que j'avais sur cette femme et j'en abusais lâchement.</p> + +<p>Quand je pense qu'elle est morte maintenant, je me demande si Dieu me +pardonnera jamais le mal que j'ai fait.</p> + +<p>Après le souper, qui fut des plus bruyants, on se mit à jouer.</p> + +<p>Je m'assis à côté d'Olympe et j'engageai mon argent avec tant de +hardiesse qu'elle ne pouvait s'empêcher d'y faire attention. En un +instant, je gagnai cent cinquante ou deux cents louis, que j'étalais +devant moi et sur lesquels elle fixait des yeux ardents.</p> + +<p>J'étais le seul que le jeu ne préoccupât point complètement et qui +s'occupât d'elle. Tout le reste de la nuit je gagnai, et ce fut moi qui +lui donnai de l'argent pour jouer, car elle avait perdu tout ce qu'elle +avait devant elle et probablement chez elle.</p> + +<p>À cinq heures du matin on partit.</p> + +<p>Je gagnais trois cents louis.</p> + +<p>Tous les joueurs étaient déjà en bas, moi seul étais resté en arrière +sans que l'on s'en aperçût, car je n'étais l'ami d'aucun de ces +messieurs.</p> + +<p>Olympe éclairait elle-même l'escalier et j'allais descendre comme les +autres, quand, revenant vers elle, je lui dis:</p> + +<p>—Il faut que je vous parle.</p> + +<p>—Demain, me dit-elle.</p> + +<p>—Non, maintenant.</p> + +<p>—Qu'avez-vous à me dire?</p> + +<p>—Vous le verrez.</p> + +<p>Et je rentrai dans l'appartement.</p> + +<p>—Vous avez perdu, lui dis-je?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Tout ce que vous aviez chez vous?</p> + +<p>Elle hésita.</p> + +<p>—Soyez franche.</p> + +<p>—Eh bien, c'est vrai.</p> + +<p>—J'ai gagné trois cents louis, les voilà , si vous voulez me garder ici.</p> + +<p>Et, en même temps, je jetai l'or sur la table.</p> + +<p>—Et pourquoi cette proposition?</p> + +<p>—Parce que je vous aime, pardieu!</p> + +<p>—Non, mais parce que vous êtes amoureux de Marguerite et que vous +voulez vous venger d'elle en devenant mon amant. On ne trompe pas une +femme comme moi, mon cher ami; malheureusement je suis encore trop jeune +et trop belle pour accepter le rôle que vous me proposez.</p> + +<p>—Ainsi, vous refusez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Préférez-vous m'aimer pour rien? C'est moi qui n'accepterais pas +alors. Réfléchissez, ma chère Olympe; je vous aurais envoyé une personne +quelconque vous proposer ces trois cents louis de ma part aux conditions +que j'y mets, vous eussiez accepté. J'ai mieux aimé traiter directement +avec vous. Acceptez sans chercher les causes qui me font agir; +dites-vous que vous êtes belle, et qu'il n'y a rien d'étonnant que je +sois amoureux de vous.</p> + +<p>Marguerite était une fille entretenue comme Olympe, et cependant je +n'eusse jamais osé lui dire, la première fois que je l'avais vue, ce que +je venais de dire à cette femme. C'est que j'aimais Marguerite, c'est +que j'avais deviné en elle des instincts qui manquaient à cette autre +créature, et qu'au moment même où je proposais ce marché, malgré son +extrême beauté, celle avec qui j'allais le conclure me dégoûtait.</p> + +<p>Elle finit par accepter, bien entendu, et, à midi, je sortis de chez +elle son amant: mais je quittai son lit sans emporter le souvenir des +caresses et des mots d'amour qu'elle s'était crue obligée de me +prodiguer pour les six mille francs que je lui laissais.</p> + +<p>Et cependant on s'était ruiné pour cette femme-là .</p> + +<p>À compter de ce jour, je fis subir à Marguerite une persécution de tous +les instants. Olympe et elle cessèrent de se voir, vous comprenez +aisément pourquoi. Je donnai à ma nouvelle maîtresse une voiture, des +bijoux, je jouai, je fis enfin toutes les folies propres à un homme +amoureux d'une femme comme Olympe. Le bruit de ma nouvelle passion se +répandit aussitôt.</p> + +<p>Prudence elle-même s'y laissa prendre et finit par croire que j'avais +complètement oublié Marguerite. Celle-ci, soit qu'elle eût deviné le +motif qui me faisait agir, soit qu'elle se trompât comme les autres, +répondait par une grande dignité aux blessures que je lui faisais tous +les jours. Seulement elle paraissait souffrir, car partout où je la +rencontrais, je la revoyais toujours de plus en plus pâle, de plus en +plus triste. Mon amour pour elle, exalté à ce point qu'il se croyait +devenu de la haine, se réjouissait à la vue de cette douleur +quotidienne. Plusieurs fois, dans des circonstances où je fus d'une +cruauté infâme, Marguerite leva sur moi des regards si suppliants que je +rougissais du rôle que j'avais pris, et que j'étais près de lui en +demander pardon.</p> + +<p>Mais ces repentirs avaient la durée de l'éclair et Olympe, qui avait +fini par mettre toute espèce d'amour-propre de côté, et compris qu'en +faisant du mal à Marguerite, elle obtiendrait de moi tout ce qu'elle +voudrait, m'excitait sans cesse contre elle, et l'insultait chaque fois +qu'elle en trouvait l'occasion, avec cette persistante lâcheté de la +femme autorisée par un homme.</p> + +<p>Marguerite avait fini par ne plus aller ni au bal, ni au spectacle, dans +la crainte de nous y rencontrer, Olympe et moi. Alors les lettres +anonymes avaient succédé aux impertinences directes, et il n'y avait +honteuses choses que je n'engageasse ma maîtresse à raconter et que je +ne racontasse moi-même sur Marguerite.</p> + +<p>Il fallait être fou pour en arriver là . J'étais comme un homme qui, +s'étant grisé avec du mauvais vin, tombe dans une de ces exaltations +nerveuses où la main est capable d'un crime sans que la pensée y soit +pour quelque chose. Au milieu de tout cela, je souffrais le martyre. Le +calme sans dédain, la dignité sans mépris, avec lesquels Marguerite +répondait à toutes mes attaques, et qui à mes propres yeux la faisaient +supérieure à moi, m'irritaient encore contre elle.</p> + +<p>Un soir, Olympe était allée je ne sais où, et s'y était rencontrée avec +Marguerite, qui cette fois n'avait pas fait grâce à la sotte fille qui +l'insultait, au point que celle-ci avait été forcée de céder la place. +Olympe était rentrée furieuse, et l'on avait emporté Marguerite +évanouie.</p> + +<p>En rentrant, Olympe m'avait raconté ce qui s'était passé, m'avait dit +que Marguerite, la voyant seule, avait voulu se venger de ce qu'elle +était ma maîtresse, et qu'il fallait que je lui écrivisse de respecter, +moi absent ou non, la femme que j'aimais.</p> + +<p>Je n'ai pas besoin de vous dire que j'y consentis, et que tout ce que je +pus trouver d'amer, de honteux et de cruel, je le mis dans cette épître +que j'envoyai le jour même à son adresse.</p> + +<p>Cette fois le coup était trop fort pour que la malheureuse le supportât +sans rien dire.</p> + +<p>Je me doutais bien qu'une réponse allait m'arriver; aussi étais-je +résolu à ne pas sortir de chez moi de tout le jour.</p> + +<p>Vers deux heures on sonna et je vis entrer Prudence.</p> + +<p>J'essayai de prendre un air indifférent pour lui demander à quoi je +devais sa visite; mais ce jour-là madame Duvernoy n'était pas rieuse, et +d'un ton sérieusement ému elle me dit que, depuis mon retour, +c'est-à -dire depuis trois semaines environ, je n'avais pas laissé +échapper une occasion de faire de la peine à Marguerite; qu'elle en +était malade, et que la scène de la veille et ma lettre du matin +l'avaient mise dans son lit.</p> + +<p>Bref, sans me faire de reproches, Marguerite m'envoyait demander grâce, +en me faisant dire qu'elle n'avait plus la force morale ni la force +physique de supporter ce que je lui faisais.</p> + +<p>—Que mademoiselle Gautier, dis-je à Prudence, me congédie de chez elle, +c'est son droit, mais qu'elle insulte une femme que j'aime, sous +prétexte que cette femme est ma maîtresse, c'est ce que je ne permettrai +jamais.</p> + +<p>—Mon ami, me fit Prudence, vous subissez l'influence d'une fille sans +cœur et sans esprit; vous en êtes amoureux, il est vrai, mais ce n'est +pas une raison pour torturer une femme qui ne peut se défendre.</p> + +<p>—Que mademoiselle Gautier m'envoie son comte de N..., et la partie sera +égale.</p> + +<p>—Vous savez bien qu'elle ne le fera pas. Ainsi, mon cher Armand, +laissez-la tranquille; si vous la voyiez, vous auriez honte de la façon +dont vous vous conduisez avec elle. Elle est pâle, elle tousse, elle +n'ira pas loin maintenant.</p> + +<p>Et Prudence me tendit la main en ajoutant:</p> + +<p>—Venez la voir, votre visite la rendra bien heureuse.</p> + +<p>—Je n'ai pas envie de rencontrer M. de N...</p> + +<p>—M. de N... n'est jamais chez elle. Elle ne peut le souffrir.</p> + +<p>—Si Marguerite tient à me voir, elle sait où je demeure, qu'elle +vienne, mais moi je ne mettrai pas les pieds rue d'Antin.</p> + +<p>—Et vous la recevrez bien?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Eh bien, je suis sûre qu'elle viendra.</p> + +<p>—Qu'elle vienne.</p> + +<p>—Sortirez-vous aujourd'hui?</p> + +<p>—Je serai chez moi toute la soirée.</p> + +<p>—Je vais le lui dire.</p> + +<p>Prudence partit.</p> + +<p>Je n'écrivis même pas à Olympe que je n'irais pas la voir. Je ne me +gênais pas avec cette fille. À peine si je passais une nuit avec elle +par semaine.</p> + +<p>Elle s'en consolait, je crois, avec un acteur de je ne sais quel théâtre +du boulevard.</p> + +<p>Je sortis pour dîner et je rentrai presque immédiatement. Je fis faire +du feu partout et je donnai congé à Joseph.</p> + +<p>Je ne pourrais pas vous rendre compte des impressions diverses qui +m'agitèrent pendant une heure d'attente; mais, lorsque vers neuf heures +j'entendis sonner, elles se résumèrent en une émotion telle, qu'en +allant ouvrir la porte je fus forcé de m'appuyer contre le mur pour ne +pas tomber.</p> + +<p>Heureusement l'antichambre était dans la demi-teinte, et l'altération de +mes traits était moins visible.</p> + +<p>Marguerite entra.</p> + +<p>Elle était tout en noir et voilée. À peine si je reconnaissais son +visage sous la dentelle.</p> + +<p>Elle passa dans le salon et releva son voile.</p> + +<p>Elle était pâle comme le marbre.</p> + +<p>—Me voici, Armand, dit-elle; vous avez désiré me voir, je suis venue.</p> + +<p>Et laissant tomber sa tête dans ses deux mains, elle fondit en larmes.</p> + +<p>Je m'approchai d'elle.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, lui dis-je d'une voix altérée.</p> + +<p>Elle me serra la main sans me répondre, car les larmes voilaient encore +sa voix. Mais quelques instants après, ayant repris un peu de calme, +elle me dit:</p> + +<p>—Vous m'avez fait bien du mal, Armand, et moi je ne vous ai rien fait.</p> + +<p>—Rien? répliquai-je avec un sourire amer.</p> + +<p>—Rien que ce que les circonstances m'ont forcée à vous faire.</p> + +<p>Je ne sais pas si de votre vie vous avez éprouvé ou si vous éprouverez +jamais ce que je ressentais à la vue de Marguerite.</p> + +<p>La dernière fois qu'elle était venue chez moi, elle s'était assise à la +place où elle venait de s'asseoir; seulement, depuis cette époque, elle +avait été la maîtresse d'un autre; d'autres baisers que les miens +avaient touché ses lèvres, auxquelles, malgré moi, tendaient les +miennes, et pourtant je sentais que j'aimais cette femme autant et +peut-être plus que je ne l'avais jamais aimée.</p> + +<p>Cependant il était difficile pour moi d'entamer la conversation sur le +sujet qui l'amenait. Marguerite le comprit sans doute, car elle reprit:</p> + +<p>—Je viens vous ennuyer, Armand, parce que j'ai deux choses à vous +demander: pardon de ce que j'ai dit hier à Mademoiselle Olympe, et grâce +de ce que vous êtes peut-être prêt à me faire encore. Volontairement ou +non, depuis votre retour, vous m'avez fait tant de mal, que je serais +incapable maintenant de supporter le quart des émotions que j'ai +supportées jusqu'à ce matin. Vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas? et +vous comprendrez qu'il y a pour un homme de cœur de plus nobles choses à +faire que de se venger d'une femme malade et triste comme je le suis. +Tenez, prenez ma main. J'ai la fièvre, j'ai quitté mon lit pour venir +vous demander, non pas votre amitié, mais votre indifférence.</p> + +<p>En effet, je pris la main de Marguerite. Elle était brûlante, et la +pauvre femme frissonnait sous son manteau de velours.</p> + +<p>Je roulai auprès du feu le fauteuil dans lequel elle était assise.</p> + +<p>—Croyez-vous donc que je n'ai pas souffert, repris-je, la nuit où, +après vous avoir attendue à la campagne, je suis venu vous chercher à +Paris, où je n'ai trouvé que cette lettre qui a failli me rendre fou? +Comment avez-vous pu me tromper, Marguerite, moi qui vous aimais tant!</p> + +<p>—Ne parlons pas de cela, Armand, je ne suis pas venue pour en parler. +J'ai voulu vous voir autrement qu'en ennemi, voilà tout, et j'ai voulu +vous serrer encore une fois la main. Vous avez une maîtresse jeune, +jolie, que vous aimez, dit-on: soyez heureux avec elle et oubliez-moi.</p> + +<p>—Et vous, vous êtes heureuse, sans doute?</p> + +<p>—Ai-je le visage d'une femme heureuse, Armand? Ne raillez pas ma +douleur, vous qui savez mieux que personne quelles en sont la cause et +l'étendue.</p> + +<p>—Il ne dépendait que de vous de n'être jamais malheureuse; si toutefois +vous l'êtes comme vous le dites.</p> + +<p>—Non, mon ami, les circonstances ont été plus fortes que ma volonté. +J'ai obéi, non pas à mes instincts de fille, comme vous paraissez le +dire, mais à une nécessité sérieuse et à des raisons que vous saurez un +jour, et qui vous feront me pardonner.</p> + +<p>—Pourquoi ne me dites-vous pas ces raisons aujourd'hui?</p> + +<p>—Parce qu'elles ne rétabliraient pas un rapprochement impossible entre +nous, et qu'elles vous éloigneraient peut-être de gens dont vous ne +devez pas vous éloigner.</p> + +<p>—Quelles sont ces gens?</p> + +<p>—Je ne puis vous le dire.</p> + +<p>—Alors, vous mentez.</p> + +<p>Marguerite se leva et se dirigea vers la porte.</p> + +<p>Je ne pouvais assister à cette muette et expressive douleur sans en être +ému, quand je comparais en moi-même cette femme pâle et pleurante à +cette fille folle qui s'était moquée de moi à l'Opéra-Comique.</p> + +<p>—Vous ne vous en irez pas, dis-je en me mettant devant la porte.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que, malgré ce que tu m'as fait, je t'aime toujours et que je +veux te garder ici.</p> + +<p>—Pour me chasser demain, n'est-ce pas? Non, c'est impossible! Nos deux +destinées sont séparées, n'essayons pas de les réunir; vous me +mépriseriez peut-être, tandis que maintenant vous ne pouvez que me haïr.</p> + +<p>—Non, Marguerite, m'écriai-je en sentant tout mon amour et tous mes +désirs se réveiller au contact de cette femme. Non, j'oublierai tout, et +nous serons heureux comme nous nous étions promis de l'être.</p> + +<p>Marguerite secoua la tête en signe de doute, et dit:</p> + +<p>—Ne suis-je pas votre esclave, votre chien? Faites de moi ce que vous +voudrez, prenez-moi, je suis à vous.</p> + +<p>Et, ôtant son manteau et son chapeau, elle les jeta sur le canapé et se +mit à dégrafer brusquement le corsage de sa robe, car, par une de ces +réactions si fréquentes de sa maladie, le sang lui montait du cœur à la +tête et l'étouffait.</p> + +<p>Une toux sèche et rauque s'ensuivit.</p> + +<p>—Faites dire à mon cocher, reprit-elle, de reconduire ma voiture.</p> + +<p>Je descendis moi-même congédier cet homme.</p> + +<p>Quand je rentrai, Marguerite était étendue devant le feu, et ses dents +claquaient de froid.</p> + +<p>Je la pris dans mes bras, je la déshabillai sans qu'elle fît un +mouvement, et je la portai toute glacée dans mon lit.</p> + +<p>Alors je m'assis auprès d'elle et j'essayai de la réchauffer sous mes +caresses. Elle ne me disait pas une parole, mais elle me souriait.</p> + +<p>Oh! ce fut une nuit étrange. Toute la vie de Marguerite semblait être +passée dans les baisers dont elle me couvrait, et je l'aimais tant, +qu'au milieu des transports de son amour fiévreux, je me demandais si je +n'allais pas la tuer pour qu'elle n'appartînt jamais à un autre.</p> + +<p>Un mois d'un amour comme celui-là , et de corps comme de cœur, on ne +serait plus qu'un cadavre.</p> + +<p>Le jour nous trouva éveillés tous deux.</p> + +<p>Marguerite était livide. Elle ne disait pas une parole. De grosses +larmes coulaient de temps en temps de ses yeux et s'arrêtaient sur sa +joue, brillantes comme des diamants. Ses bras épuisés s'ouvraient de +temps en temps pour me saisir, et retombaient sans force sur le lit.</p> + +<p>Un moment je crus que je pourrais oublier ce qui s'était passé depuis +mon départ de Bougival, et je dis à Marguerite:</p> + +<p>—Veux-tu que nous partions, que nous quittions Paris?</p> + +<p>—Non, non, me dit-elle presque avec effroi, nous serions trop +malheureux, je ne puis plus servir à ton bonheur, mais tant qu'il me +restera un souffle, je serai l'esclave de tes caprices. À quelque heure +du jour ou de la nuit que tu me veuilles, viens, je serai à toi; mais +n'associe plus ton avenir au mien, tu serais trop malheureux et tu me +rendrais trop malheureuse.</p> + +<p>«Je suis encore pour quelque temps une jolie fille, profites-en, mais ne +me demande pas autre chose.</p> + +<p>Quand elle fut partie, je fus épouvanté de la solitude dans laquelle +elle me laissait. Deux heures après son départ, j'étais encore assis sur +le lit qu'elle venait de quitter, regardant l'oreiller qui gardait les +plis de sa forme, et me demandant ce que j'allais devenir entre mon +amour et ma jalousie.</p> + +<p>À cinq heures, sans savoir ce que j'y allais faire, je me rendis rue +d'Antin.</p> + +<p>Ce fut Nanine qui m'ouvrit.</p> + +<p>—Madame ne peut pas vous recevoir, me dit-elle avec embarras.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que M. le comte de N... est là , et qu'il a entendu que je ne +laisse entrer personne.</p> + +<p>—C'est juste, balbutiai-je, j'avais oublié.</p> + +<p>Je rentrai chez moi comme un homme ivre, et savez-vous ce que je fis +pendant la minute de délire jaloux qui suffisait à l'action honteuse que +j'allais commettre, savez-vous ce que je fis? Je me dis que cette femme +se moquait de moi, je me la représentais dans son tête-à -tête inviolable +avec le comte, répétant les mêmes mots qu'elle m'avait dits la nuit, et +prenant un billet de cinq cents francs, je le lui envoyai avec ces mots:</p> + +<p>«Vous êtes partie si vite ce matin, que j'ai oublié de vous payer.</p> + +<p>«Voici le prix de votre nuit.»</p> + +<p>Puis, quand cette lettre fut portée, je sortis comme pour me soustraire +au remords instantané de cette infamie.</p> + +<p>J'allai chez Olympe, que je trouvai essayant des robes, et qui, lorsque +nous fûmes seuls, me chanta des obscénités pour me distraire.</p> + +<p>Celle-là était bien le type de la courtisane sans honte, sans cœur et +sans esprit, pour moi du moins, car peut-être un homme avait-il fait +avec elle le rêve que j'avais fait avec Marguerite.</p> + +<p>Elle me demanda de l'argent, je lui en donnai, et libre alors de m'en +aller, je rentrai chez moi.</p> + +<p>Marguerite ne m'avait pas répondu.</p> + +<p>Il est inutile que je vous dise dans quelle agitation je passai la +journée du lendemain.</p> + +<p>À six heures et demie, un commissionnaire apporta une enveloppe +contenant ma lettre et le billet de cinq cents francs, pas un mot de +plus.</p> + +<p>—Qui vous a remis cela? dis-je à cet homme.</p> + +<p>—Une dame qui partait avec sa femme de chambre dans la malle de +Boulogne, et qui m'a recommandé de ne l'apporter que lorsque la voiture +serait hors de la cour.</p> + +<p>Je courus chez Marguerite.</p> + +<p>—Madame est partie pour l'Angleterre aujourd'hui à six heures, me +répondit le portier.</p> + +<p>Rien ne me retenait plus à Paris, ni haine ni amour. J'étais épuisé par +toutes ces secousses. Un de mes amis allait faire un voyage en Orient; +j'allai dire à mon père le désir que j'avais de l'accompagner; mon père +me donna des traites, des recommandations, et huit ou dix jours après je +m'embarquai à Marseille.</p> + +<p>Ce fut à Alexandrie que j'appris par un attaché de l'ambassade, que +j'avais vu quelquefois chez Marguerite, la maladie de la pauvre fille.</p> + +<p>Je lui écrivis alors la lettre à laquelle elle a fait la réponse que +vous connaissez et que je reçus à Toulon.</p> + +<p>Je partis aussitôt, et vous savez le reste.</p> + +<p>Maintenant, il ne vous reste plus qu'à lire les quelques feuilles que +Julie Duprat m'a remises et qui sont le complément indispensable de ce +que je viens de vous raconter.</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XXV" id="Chapitre_XXV"></a>Chapitre XXV</h2> + +<p>Armand, fatigué de ce long récit souvent interrompu par ses larmes, posa +ses deux mains sur son front et ferma les yeux, soit pour penser, soit +pour essayer de dormir, après m'avoir donné les pages écrites de la main +de Marguerite.</p> + +<p>Quelques instants après, une respiration un peu plus rapide me prouvait +qu'Armand dormait, mais de ce sommeil léger que le moindre bruit fait +envoler.</p> + +<p>Voici ce que je lus, et que je transcris sans ajouter ni retrancher +aucune syllabe:</p> + +<p>«C'est aujourd'hui le 15 décembre. Je suis souffrante depuis trois ou +quatre jours. Ce matin j'ai pris le lit; le temps est sombre, je suis +triste; personne n'est auprès de moi, je pense à vous, Armand. Et vous, +où êtes-vous à l'heure où j'écris ces lignes? Loin de Paris, bien loin, +m'a-t-on dit, et peut-être avez-vous déjà oublié Marguerite. Enfin, +soyez heureux, vous à qui je dois les seuls moments de joie de ma vie.</p> + +<p>«Je n'avais pu résister au désir de vous donner l'explication de ma +conduite, et je vous avais écrit une lettre; mais écrite par une fille +comme moi, une pareille lettre peut être regardée comme un mensonge, à +moins que la mort ne la sanctifie de son autorité, et qu'au lieu d'être +une lettre, elle ne soit une confession.</p> + +<p>«Aujourd'hui, je suis malade; je puis mourir de cette maladie, car j'ai +toujours eu le pressentiment que je mourrais jeune. Ma mère est morte de +la poitrine, et la façon dont j'ai vécu jusqu'à présent n'a pu +qu'empirer cette affection, le seul héritage qu'elle m'ait laissé; mais +je ne veux pas mourir sans que vous sachiez bien à quoi vous en tenir +sur moi, si toutefois, lorsque vous reviendrez, vous vous inquiétez +encore de la pauvre fille que vous aimiez avant de partir.</p> + +<p>«Voici ce que contenait cette lettre, que je serai heureuse de récrire, +pour me donner une nouvelle preuve de ma justification: vous vous +rappelez, Armand, comment l'arrivée de votre père nous surprit à +Bougival; vous vous souvenez de la terreur involontaire que cette +arrivée me causa, de la scène qui eut lieu entre vous et lui et que vous +me racontâtes le soir.</p> + +<p>«Le lendemain, pendant que vous étiez à Paris et que vous attendiez +votre père qui ne rentrait pas, un homme se présentait chez moi, et me +remettait une lettre de M. Duval.</p> + +<p>«Cette lettre, que je joins à celle-ci, me priait, dans les termes les +plus graves, de vous éloigner le lendemain sous un prétexte quelconque +et de recevoir votre père; il avait à me parler et me recommandait +surtout de ne vous rien dire de sa démarche.</p> + +<p>«Vous savez avec quelle insistance je vous conseillai à votre retour +d'aller de nouveau à Paris le lendemain.</p> + +<p>«Vous étiez parti depuis une heure quand votre père se présenta. Je vous +fais grâce de l'impression que me causa son visage sévère. Votre père +était imbu des vieilles théories, qui veulent que toute courtisane soit +un être sans cœur, sans raison, une espèce de machine à prendre de l'or, +toujours prête, comme les machines de fer, à broyer la main qui lui tend +quelque chose, et à déchirer sans pitié, sans discernement celui qui la +fait vivre et agir.</p> + +<p>«Votre père m'avait écrit une lettre très convenable pour que je +consentisse à le recevoir; il ne se présenta pas tout à fait comme il +avait écrit. Il y eut assez de hauteur, d'impertinence et même de +menaces, dans ses premières paroles, pour que je lui fisse comprendre +que j'étais chez moi et que je n'avais de compte à lui rendre de ma vie +qu'à cause de la sincère affection que j'avais pour son fils.</p> + +<p>«M. Duval se calma un peu, et se mit cependant à me dire qu'il ne +pouvait souffrir plus longtemps que son fils se ruinât pour moi; que +j'étais belle, il est vrai, mais que, si belle que je fusse, je ne +devais pas me servir de ma beauté pour perdre l'avenir d'un jeune homme +par des dépenses comme celles que je faisais.</p> + +<p>«À cela, il n'y avait qu'une chose à répondre, n'est-ce pas? C'était de +montrer les preuves que depuis que j'étais votre maîtresse, aucun +sacrifice ne m'avait coûté pour vous rester fidèle sans vous demander +plus d'argent que vous ne pouviez en donner. Je montrai les +reconnaissances du Mont-de-Piété, les reçus des gens à qui j'avais vendu +les objets que je n'avais pu engager, je fis part à votre père de ma +résolution de me défaire de mon mobilier pour payer mes dettes, et pour +vivre avec vous sans vous être une charge trop lourde. Je lui racontai +notre bonheur, la révélation que vous m'aviez donnée d'une vie plus +tranquille et plus heureuse, et il finit par se rendre à l'évidence, et +me tendre la main, en me demandant pardon de la façon dont il s'était +présenté d'abord.</p> + +<p>«Puis il me dit:</p> + +<p>«—Alors, madame, ce n'est plus par des remontrances et des menaces, +mais par des prières, que j'essayerai d'obtenir de vous un sacrifice +plus grand que tous ceux que vous avez encore faits pour mon fils.</p> + +<p>«Je tremblai à ce préambule.</p> + +<p>«Votre père se rapprocha de moi, me prit les deux mains et continua d'un +ton affectueux:»</p> + +<p>«—Mon enfant, ne prenez pas en mauvaise part ce que je vais vous dire; +comprenez seulement que la vie a parfois des nécessités cruelles pour le +cœur, mais qu'il faut s'y soumettre. Vous êtes bonne, et votre âme a des +générosités inconnues à bien des femmes qui peut-être vous méprisent et +ne vous valent pas. Mais songez qu'à côté de la maîtresse, il y a la +famille; qu'outre l'amour, il y a les devoirs; qu'à l'âge des passions +succède l'âge où l'homme, pour être respecté, a besoin d'être solidement +assis dans une position sérieuse. Mon fils n'a pas de fortune, et +cependant il est prêt à vous abandonner l'héritage de sa mère. S'il +acceptait de vous le sacrifice que vous êtes sur le point de faire, il +serait de son honneur et de sa dignité de vous faire en échange cet +abandon qui vous mettrait toujours à l'abri d'une adversité complète. +Mais ce sacrifice, il ne peut l'accepter, parce que le monde, qui ne +vous connaît pas, donnerait à ce consentement une cause déloyale qui ne +doit pas atteindre le nom que nous portons. On ne regarderait pas si +Armand vous aime, si vous l'aimez, si ce double amour est un bonheur +pour lui et une réhabilitation pour vous; on ne verrait qu'une chose, +c'est qu'Armand Duval a souffert qu'une fille entretenue—pardonnez-moi, +mon enfant, tout ce que je suis forcé de vous dire—vendît pour lui ce +qu'elle possédait. Puis le jour des reproches et des regrets arriverait, +soyez-en sûre, pour vous comme pour les autres, et vous porteriez tous +deux une chaîne que vous ne pourriez briser. Que feriez-vous alors? +Votre jeunesse serait perdue, l'avenir de mon fils serait détruit; et +moi, son père, je n'aurais que de l'un de mes enfants la récompense que +j'attends des deux.</p> + +<p>«Vous êtes jeune, vous êtes belle, la vie vous consolera; vous êtes +noble, et le souvenir d'une bonne action rachètera pour vous bien des +choses passées. Depuis six mois qu'il vous connaît, Armand m'oublie. +Quatre fois je lui ai écrit sans qu'il songeât une fois à me répondre. +J'aurais pu mourir sans qu'il le sût!</p> + +<p>«Quelle que soit votre résolution de vivre autrement que vous n'avez +vécu, Armand qui vous aime ne consentira pas à la réclusion à laquelle +sa modeste position vous condamnerait, et qui n'est pas faite pour votre +beauté. Qui sait ce qu'il ferait alors! Il a joué, je l'ai su; sans vous +en rien dire, je le sais encore; mais, dans un moment d'ivresse, il eût +pu perdre une partie de ce que j'amasse, depuis bien des années, pour la +dot de ma fille, pour lui, et pour la tranquillité de mes vieux jours. +Ce qui eût pu arriver peut arriver encore.</p> + +<p>«Êtes-vous sûre, en outre, que la vie que vous quitteriez pour lui ne +vous attirerait pas de nouveau? Êtes-vous sûre, vous qui l'avez aimé, de +n'en point aimer un autre? Ne souffrirez-vous pas enfin des entraves que +votre liaison mettra dans la vie de votre amant, et dont vous ne pourrez +peut-être pas le consoler, si, avec l'âge, des idées d'ambition +succèdent à des rêves d'amour? Réfléchissez à tout cela, madame: vous +aimez Armand, prouvez-le-lui par le seul moyen qui vous reste de le lui +prouver encore: en faisant à son avenir le sacrifice de votre amour. +Aucun malheur n'est encore arrivé, mais il en arriverait, et peut-être +de plus grands que ceux que je prévois. Armand peut devenir jaloux d'un +homme qui vous a aimée; il peut le provoquer, il peut se battre, il peut +être tué enfin, et songez à ce que vous souffririez devant ce père qui +vous demanderait compte de la vie de son fils.</p> + +<p>«Enfin, mon enfant, sachez tout, car je ne vous ai pas tout dit, sachez +donc ce qui m'amenait à Paris. J'ai une fille, je viens de vous le dire, +jeune, belle, pure comme un ange. Elle aime, et elle aussi elle a fait +de cet amour le rêve de sa vie. J'avais écrit tout cela à Armand, mais +tout occupé de vous, il ne m'a pas répondu. Eh bien, ma fille va se +marier. Elle épouse l'homme qu'elle aime, elle entre dans une famille +honorable qui veut que tout soit honorable dans la mienne. La famille de +l'homme qui doit devenir mon gendre a appris comment Armand vit à Paris, +et m'a déclaré reprendre sa parole si Armand continue cette vie. +L'avenir d'une enfant qui ne vous a rien fait, et qui a le droit de +compter sur l'avenir, est entre vos mains.</p> + +<p>«Avez-vous le droit et vous sentez-vous la force de le briser? Au nom de +votre amour et de votre repentir, Marguerite, accordez-moi le bonheur de +ma fille.</p> + +<p>«Je pleurais silencieusement, mon ami, devant toutes ces réflexions que +j'avais faites bien souvent, et qui, dans la bouche de votre père, +acquéraient encore une plus sérieuse réalité. Je me disais tout ce que +votre père n'osait pas me dire, et ce qui vingt fois lui était venu sur +les lèvres: que je n'étais après tout qu'une fille entretenue, et que +quelque raison que je donnasse à notre liaison, elle aurait toujours +l'air d'un calcul; que ma vie passée ne me laissait aucun droit de rêver +un pareil avenir, et que j'acceptais des responsabilités auxquelles mes +habitudes et ma réputation ne donnaient aucune garantie. Enfin, je vous +aimais, Armand. La manière paternelle dont me parlait M. Duval, les +chastes sentiments qu'il évoquait en moi, l'estime de ce vieillard loyal +que j'allais conquérir, la vôtre que j'étais sûre d'avoir plus tard, +tout cela éveillait en mon cœur de nobles pensées qui me relevaient à +mes propres yeux, et faisaient parler de saintes vanités, inconnues +jusqu'alors. Quand je songeais qu'un jour ce vieillard, qui m'implorait +pour l'avenir de son fils, dirait à sa fille de mêler mon nom à ses +prières, comme le nom d'une mystérieuse amie, je me transformais et +j'étais fière de moi.</p> + +<p>«L'exaltation du moment exagérait peut-être la vérité de ces +impressions; mais voilà ce que j'éprouvais, ami, et ces sentiments +nouveaux faisaient taire les conseils que me donnait le souvenir des +jours heureux passés avec vous.»</p> + +<p>«—C'est bien, monsieur, dis-je à votre père en essuyant mes larmes. +Croyez-vous que j'aime votre fils?</p> + +<p>«—Oui, me dit M. Duval.</p> + +<p>«—D'un amour désintéressé?</p> + +<p>«—Oui.</p> + +<p>«—Croyez-vous que j'avais fait de cet amour l'espoir, le rêve et le +pardon de ma vie?</p> + +<p>«—Fermement.</p> + +<p>«—Eh bien, monsieur, embrassez-moi une fois comme vous embrasseriez +votre fille, et je vous jure que ce baiser, le seul vraiment chaste que +j'aie reçu, me fera forte contre mon amour, et qu'avant huit jours votre +fils sera retourné auprès de vous, peut-être malheureux pour quelque +temps, mais guéri pour jamais.</p> + +<p>«—Vous êtes une noble fille, répliqua votre père en m'embrassant sur le +front, et vous tentez une chose dont Dieu vous tiendra compte; mais je +crains bien que vous n'obteniez rien de mon fils.</p> + +<p>«—Oh! soyez tranquille, monsieur, il me haïra.</p> + +<p>«Il fallait entre nous une barrière infranchissable, pour l'un comme +pour l'autre.</p> + +<p>«J'écrivis à Prudence que j'acceptais les propositions de M. le comte de +N..., et qu'elle allât lui dire que je souperais avec elle et lui.</p> + +<p>«Je cachetai la lettre, et sans lui dire ce qu'elle renfermait, je priai +votre père de la faire remettre à son adresse en arrivant à Paris.</p> + +<p>«Il me demanda néanmoins ce qu'elle contenait.</p> + +<p>«—C'est le bonheur de votre fils, lui répondis-je.</p> + +<p>«Votre père m'embrassa une dernière fois. Je sentis sur mon front deux +larmes de reconnaissance qui furent comme le baptême de mes fautes +d'autrefois, et au moment où je venais de consentir à me livrer à un +autre homme, je rayonnai d'orgueil en songeant à ce que je rachetais par +cette nouvelle faute.</p> + +<p>«C'était bien naturel, Armand; vous m'aviez dit que votre père était le +plus honnête homme que l'on pût rencontrer.</p> + +<p>«M. Duval remonta en voiture et partit.</p> + +<p>«Cependant j'étais femme, et quand je vous revis, je ne pus m'empêcher +de pleurer, mais je ne faiblis pas.</p> + +<p>«Ai-je bien fait? Voilà ce que je me demande aujourd'hui que j'entre +malade dans un lit que je ne quitterai peut-être que morte.</p> + +<p>«Vous avez été témoin de ce que j'éprouvais à mesure que l'heure de +notre inévitable séparation approchait; votre père n'était plus là pour +me soutenir, et il y eut un moment où je fus bien près de tout vous +avouer, tant j'étais épouvantée de l'idée que vous alliez me haïr et me +mépriser.</p> + +<p>«Une chose que vous ne croirez peut-être pas, Armand, c'est que je priai +Dieu de me donner de la force, et ce qui prouve qu'il acceptait mon +sacrifice, c'est qu'il me donna cette force que j'implorais.</p> + +<p>«À ce souper, j'eus besoin d'aide encore, car je ne voulais pas savoir +ce que j'allais faire, tant je craignais que le courage ne me manquât!</p> + +<p>«Qui m'eût dit, à moi, Marguerite Gautier, que je souffrirais tant à la +seule pensée d'un nouvel amant?</p> + +<p>«Je bus pour oublier, et quand je me réveillai le lendemain, j'étais +dans le lit du comte.</p> + +<p>«Voilà la vérité tout entière, ami, jugez et pardonnez-moi, comme je +vous ai pardonné tout le mal que vous m'avez fait depuis ce jour.»</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XXVI" id="Chapitre_XXVI"></a>Chapitre XXVI</h2> + +<p>«Ce qui suivit cette nuit fatale, vous le savez aussi bien que moi, mais +ce que vous ne savez pas, ce que vous ne pouvez pas soupçonner, c'est ce +que j'ai souffert depuis notre séparation.</p> + +<p>«J'avais appris que votre père vous avait emmené, mais je me doutais +bien que vous ne pourriez pas vivre longtemps loin de moi, et le jour où +je vous rencontrai aux Champs-Elysées, je fus émue, mais non étonnée.</p> + +<p>«Alors commença cette série de jours dont chacun m'apporta une nouvelle +insulte de vous, insulte que je recevais presque avec joie, car outre +qu'elle était la preuve que vous m'aimiez toujours, il me semblait que, +plus vous me persécuteriez, plus je grandirais à vos yeux le jour où +vous sauriez la vérité.</p> + +<p>«Ne vous étonnez pas de ce martyre joyeux, Armand, l'amour que vous +aviez eu pour moi avait ouvert mon cœur à de nobles enthousiasmes.</p> + +<p>«Cependant je n'avais pas été tout de suite aussi forte.</p> + +<p>«Entre l'exécution du sacrifice que je vous avais fait et votre retour, +un temps assez long s'était écoulé pendant lequel j'avais eu besoin +d'avoir recours à des moyens physiques pour ne pas devenir folle et pour +m'étourdir sur la vie dans laquelle je me rejetais. Prudence vous a dit, +n'est-ce pas, que j'étais de toutes les fêtes, de tous les bals, de +toutes les orgies?</p> + +<p>«J'avais comme l'espérance de me tuer rapidement, à force d'excès, et, +je crois, cette espérance ne tardera pas à se réaliser. Ma santé +s'altéra nécessairement de plus en plus, et le jour où j'envoyai madame +Duvernoy vous demander grâce, j'étais épuisée de corps et d'âme.</p> + +<p>«Je ne vous rappellerai pas, Armand, de quelle façon vous avez +récompensé la dernière preuve d'amour que je vous ai donnée, et par quel +outrage vous avez chassé de Paris la femme qui, mourante, n'avait pu +résister à votre voix quand vous lui demandiez une nuit d'amour, et qui, +comme une insensée, a cru, un instant, qu'elle pourrait ressouder le +passé et le présent. Vous aviez le droit de faire ce que vous avez fait, +Armand: on ne m'a pas toujours payé mes nuits aussi cher!</p> + +<p>«J'ai tout laissé alors! Olympe m'a remplacée auprès de M. de N... et +s'est chargée, m'a-t-on dit, de lui apprendre le motif de mon départ. Le +comte de G... était à Londres. C'est un de ces hommes qui, ne donnant à +l'amour avec les filles comme moi que juste assez d'importance pour +qu'il soit un passe-temps agréable, restent les amis des femmes qu'ils +ont eues et n'ont pas de haine, n'ayant jamais eu de jalousie; c'est +enfin un de ces grands seigneurs qui ne nous ouvrent qu'un côté de leur +cœur, mais qui nous ouvrent les deux côtés de leur bourse. C'est à lui +que je pensai tout de suite. J'allai le rejoindre. Il me reçut à +merveille, mais il était là -bas l'amant d'une femme du monde, et +craignait de se compromettre en s'affichant avec moi. Il me présenta à +ses amis qui me donnèrent un souper après lequel l'un d'eux m'emmena.</p> + +<p>«Que vouliez-vous que je fisse, mon ami?</p> + +<p>«Me tuer? C'eût été charger votre vie, qui doit être heureuse, d'un +remords inutile; puis, à quoi bon se tuer quand on est si près de +mourir?</p> + +<p>«Je passai à l'état de corps sans âme, de chose sans pensée; je vécus +pendant quelque temps de cette vie automatique, puis je revins à Paris +et je demandai après vous; j'appris alors que vous étiez parti pour un +long voyage. Rien ne me soutenait plus. Mon existence redevint ce +qu'elle avait été deux ans avant que je vous connusse. Je tentai de +ramener le duc, mais j'avais trop rudement blessé cet homme, et les +vieillards ne sont pas patients, sans doute parce qu'ils s'aperçoivent +qu'ils ne sont pas éternels. La maladie m'envahissait de jour en jour, +j'étais pâle, j'étais triste, j'étais plus maigre encore. Les hommes qui +achètent l'amour examinent la marchandise avant de la prendre. Il y +avait à Paris des femmes mieux portantes, plus grasses que moi; on +m'oublia un peu. Voilà le passé jusqu'à hier.</p> + +<p>«Maintenant je suis tout à fait malade. J'ai écrit au duc pour lui +demander de l'argent, car je n'en ai pas, et les créanciers sont +revenus, et m'apportent leurs notes avec un acharnement sans pitié. Le +duc me répondra-t-il? Que n'êtes-vous à Paris, Armand! Vous viendriez me +voir et vos visites me consoleraient.»</p> + +<p>«20 décembre:</p> + +<p>«Il fait un temps horrible, il neige, je suis seule chez moi. Depuis +trois jours j'ai été prise d'une telle fièvre que je n'ai pu vous écrire +un mot. Rien de nouveau, mon ami; chaque jour j'espère vaguement une +lettre de vous, mais elle n'arrive pas et n'arrivera sans doute jamais. +Les hommes seuls ont la force de ne pas pardonner. Le duc ne m'a pas +répondu.</p> + +<p>«Prudence a recommencé ses voyages au Mont-de-Piété.</p> + +<p>«Je ne cesse de cracher le sang. Oh! je vous ferais peine si vous me +voyiez. Vous êtes bien heureux d'être sous un ciel chaud et de n'avoir +pas comme moi tout un hiver de glace qui vous pèse sur la poitrine. +Aujourd'hui, je me suis levée un peu, et, derrière les rideaux de ma +fenêtre, j'ai regardé passer cette vie de Paris avec laquelle je crois +bien avoir tout à fait rompu. Quelques visages de connaissance sont +passés dans la rue, rapides, joyeux, insouciants. Pas un n'a levé les +yeux sur mes fenêtres. Cependant, quelques jeunes gens sont venus +s'inscrire. Une fois déjà , je fus malade, et vous, qui ne me connaissiez +pas, qui n'aviez rien obtenu de moi qu'une impertinence le jour où je +vous avais vu pour la première fois, vous veniez savoir de mes nouvelles +tous les matins.</p> + +<p>«Me voilà malade de nouveau. Nous avons passé six mois ensemble. J'ai eu +pour vous autant d'amour que le cœur de la femme peut en contenir et en +donner, et vous êtes loin, et vous me maudissez, et il ne me vient pas +un mot de consolation de vous. Mais c'est le hasard seul qui fait cet +abandon, j'en suis sûr, car si vous étiez à Paris, vous ne quitteriez +pas mon chevet et ma chambre.»</p> + +<p>«25 décembre:</p> + +<p>«Mon médecin me défend d'écrire tous les jours. En effet, mes souvenirs +ne font qu'augmenter ma fièvre, mais, hier, j'ai reçu une lettre qui m'a +fait du bien, plus par les sentiments dont elle était l'expression que +par le secours matériel qu'elle m'apportait. Je puis donc vous écrire +aujourd'hui. Cette lettre était de votre père, et voici ce qu'elle +contenait:</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«J'apprends à l'instant que vous êtes malade. Si j'étais à Paris, +j'irais moi-même savoir de vos nouvelles; si mon fils était auprès de +moi, je lui dirais d'aller en chercher, mais je ne puis quitter C..., et +Armand est à six ou sept cents lieues d'ici; permettez-moi donc +simplement de vous écrire, madame, combien je suis peiné de cette +maladie, et croyez aux vœux sincères que je fais pour votre prompt +rétablissement.</p> + +<p>«Un de mes bons amis, M. H..., se présentera chez vous, veuillez le +recevoir. Il est chargé par moi d'une commission dont j'attends +impatiemment le résultat.</p> + +<p>«Veuillez agréer, madame, l'assurance de mes sentiments les plus +distingués.»</p> + +<p>«Telle est la lettre que j'ai reçue. Votre père est un noble cœur, +aimez-le bien, mon ami; car il y a peu d'hommes au monde aussi dignes +d'être aimés. Ce papier signé de son nom m'a fait plus de bien que +toutes les ordonnances de notre grand médecin.</p> + +<p>«Ce matin, M. H... est venu. Il semblait fort embarrassé de la mission +délicate dont l'avait chargé M. Duval. Il venait tout bonnement +m'apporter mille écus de la part de votre père. J'ai voulu refuser +d'abord, mais M. H... m'a dit que ce refus offenserait M. Duval, qui +l'avait autorisé à me donner d'abord cette somme, et à me remettre tout +ce dont j'aurais besoin encore. J'ai accepté ce service qui, de la part +de votre père, ne peut pas être une aumône. Si je suis morte quand vous +reviendrez, montrez à votre père ce que je viens d'écrire pour lui, et +dites-lui qu'en traçant ces lignes, la pauvre fille à laquelle il a +daigné écrire cette lettre consolante versait des larmes de +reconnaissance, et priait Dieu pour lui.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«4 janvier:</p> + +<p>«Je viens de passer une suite de jours bien douloureux. J'ignorais que +le corps pût faire souffrir ainsi. Oh! ma vie passée! je la paye deux +fois aujourd'hui.</p> + +<p>«On m'a veillée toutes les nuits. Je ne pouvais plus respirer. Le délire +et la toux se partageaient le reste de ma pauvre existence.</p> + +<p>«Ma salle à manger est pleine de bonbons, de cadeaux de toutes sortes +que mes amis m'ont apportés. Il y en a sans doute, parmi ces gens, qui +espèrent que je serai leur maîtresse plus tard. S'ils voyaient ce que la +maladie a fait de moi, ils s'enfuiraient épouvantés.</p> + +<p>«Prudence donne des étrennes avec celles que je reçois.</p> + +<p>«Le temps est à la gelée, et le docteur m'a dit que je pourrai sortir +d'ici à quelques jours si le beau temps continue.»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«8 janvier:</p> + +<p>«Je suis sortie hier dans ma voiture. Il faisait un temps magnifique. +Les Champs-Elysées étaient pleins de monde. On eût dit le premier +sourire du printemps. Tout avait un air de fête autour de moi. Je +n'avais jamais soupçonné dans un rayon de soleil tout ce que j'y ai +trouvé hier de joie, de douceur et de consolation.</p> + +<p>«J'ai rencontré presque tous les gens que je connais, toujours gais, +toujours occupés de leurs plaisirs. Que d'heureux qui ne savent pas +qu'ils le sont! Olympe est passée dans une élégante voiture que lui a +donnée M. de N... elle a essayé de m'insulter du regard. Elle ne sait +pas combien je suis loin de toutes ces vanités-là . Un brave garçon que +je connais depuis longtemps m'a demandé si je voulais aller souper avec +lui et un de ses amis qui désire beaucoup, disait-il, faire ma +connaissance.</p> + +<p>«J'ai souri tristement, et lui ai tendu ma main brûlante de fièvre.</p> + +<p>«Je n'ai jamais vu visage plus étonné.</p> + +<p>«Je suis rentrée à quatre heures, j'ai dîné avec assez d'appétit.</p> + +<p>«Cette sortie m'a fait du bien.</p> + +<p>«Si j'allais guérir!</p> + +<p>«Comme l'aspect de la vie et du bonheur des autres fait désirer de vivre +ceux-là qui, la veille, dans la solitude de leur âme et dans l'ombre de +leur chambre de malade, souhaitaient de mourir vite!»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«10 janvier:</p> + +<p>«Cette espérance de santé n'était qu'un rêve. Me voici de nouveau dans +mon lit, le corps couvert d'emplâtres qui me brûlent. Va donc offrir ce +corps que l'on payait si cher autrefois, et vois ce que l'on t'en +donnera aujourd'hui!</p> + +<p>«Il faut que nous ayons bien fait du mal avant de naître, ou que nous +devions jouir d'un bien grand bonheur après notre mort, pour que Dieu +permette que cette vie ait toutes les tortures de l'expiation et toutes +les douleurs de l'épreuve.»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«12 janvier:</p> + +<p>«Je souffre toujours.</p> + +<p>«Le comte de N... m'a envoyé de l'argent hier, je ne l'ai pas accepté. +Je ne veux rien de cet homme. C'est lui qui est cause que vous n'êtes +pas près de moi.</p> + +<p>«Oh! nos beaux jours de Bougival! où êtes-vous?</p> + +<p>«Si je sors vivante de cette chambre, ce sera pour faire un pèlerinage à +la maison que nous habitions ensemble, mais je n'en sortirai plus que +morte.</p> + +<p>«Qui sait si je vous écrirai demain?»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«25 janvier:</p> + +<p>«Voilà onze nuits que je ne dors pas, que j'étouffe et que je crois à +chaque instant que je vais mourir. Le médecin a ordonné qu'on ne me +laissât pas toucher une plume. Julie Duprat, qui me veille, me permet +encore de vous écrire ces quelques lignes. Ne reviendrez-vous donc point +avant que je meure? Est-ce donc éternellement fini entre nous? Il me +semble que, si vous veniez, je guérirais. À quoi bon guérir?»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«28 janvier:</p> + +<p>«Ce matin j'ai été réveillée par un grand bruit. Julie, qui dormait dans +ma chambre, s'est précipitée dans la salle à manger. J'ai entendu des +voix d'hommes contre lesquelles la sienne luttait en vain. Elle est +rentrée en pleurant.</p> + +<p>«On venait saisir. Je lui ai dit de laisser faire ce qu'ils appellent la +justice. L'huissier est entré dans ma chambre, le chapeau sur la tête. +Il a ouvert les tiroirs, a inscrit tout ce qu'il a vu, et n'a pas eu +l'air de s'apercevoir qu'il y avait une mourante dans le lit +qu'heureusement la charité de la loi me laisse.</p> + +<p>«Il a consenti à me dire en partant que je pouvais mettre opposition +avant neuf jours, mais il a laissé un gardien! Que vais-je devenir, mon +Dieu! Cette scène m'a rendue encore plus malade. Prudence voulait +demander de l'argent à l'ami de votre père, je m'y suis opposée.</p> + +<p>«J'ai reçu votre lettre ce matin. J'en avais besoin. Ma réponse vous +arrivera-t-elle à temps? Me verrez-vous encore? Voilà une journée +heureuse qui me fait oublier toutes celles que j'ai passées depuis six +semaines. Il me semble que je vais mieux, malgré le sentiment de +tristesse sous l'impression duquel je vous ai répondu.</p> + +<p>«Après tout, on ne doit pas toujours être malheureux.</p> + +<p>«Quand je pense qu'il peut arriver que je ne meure pas, que vous +reveniez, que je revoie le printemps, que vous m'aimiez encore et que +nous recommencions notre vie de l'année dernière!</p> + +<p>«Folle que je suis! c'est à peine si je puis tenir la plume avec +laquelle je vous écris ce rêve insensé de mon cœur.</p> + +<p>«Quoi qu'il arrive, je vous aimais bien, Armand, et je serais morte +depuis longtemps si je n'avais pour m'assister le souvenir de cet amour, +et comme un vague espoir de vous revoir encore près de moi.»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«4 février:</p> + +<p>«Le comte de G... est revenu. Sa maîtresse l'a trompé. Il est fort +triste, il l'aimait beaucoup. Il est venu me conter tout cela. Le pauvre +garçon est assez mal dans ses affaires, ce qui ne l'a pas empêché de +payer mon huissier et de congédier le gardien.</p> + +<p>«Je lui ai parlé de vous et il m'a promis de vous parler de moi. Comme +j'oubliais dans ces moments-là que j'avais été sa maîtresse et comme il +essayait de me le faire oublier aussi! C'est un brave cœur.</p> + +<p>«Le duc a envoyé savoir de mes nouvelles hier, et il est venu ce matin. +Je ne sais pas ce qui peut faire vivre encore ce vieillard. Il est resté +trois heures auprès de moi, et il ne m'a pas dit vingt mots. Deux +grosses larmes sont tombées de ses yeux quand il m'a vue si pâle. Le +souvenir de la mort de sa fille le faisait pleurer sans doute. Il l'aura +vue mourir deux fois. Son dos est courbé, sa tête penche vers la terre, +sa lèvre est pendante, son regard est éteint. L'âge et la douleur pèsent +de leur double poids sur son corps épuisé. Il ne m'a pas fait un +reproche. On eût même dit qu'il jouissait secrètement du ravage que la +maladie avait fait en moi. Il semblait fier d'être debout, quand moi, +jeune encore, j'étais écrasée par la souffrance.</p> + +<p>«Le mauvais temps est revenu. Personne ne vient me voir. Julie veille le +plus qu'elle peut auprès de moi. Prudence, à qui je ne peux plus donner +autant d'argent qu'autrefois, commence à prétexter des affaires pour +s'éloigner.</p> + +<p>«Maintenant que je suis près de mourir, malgré ce que me disent les +médecins, car j'en ai plusieurs, ce qui prouve que la maladie augmente, +je regrette presque d'avoir écouté votre père; si j'avais su ne prendre +qu'une année à votre avenir, je n'aurais pas résisté au désir de passer +cette année avec vous, et au moins je mourrais en tenant la main d'un +ami. Il est vrai que si nous avions vécu ensemble cette année, je ne +serais pas morte sitôt.</p> + +<p>«La volonté de Dieu soit faite!»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«5 février:</p> + +<p>«Oh! Venez, venez, Armand, je souffre horriblement, je vais mourir, mon +Dieu. J'étais si triste hier que j'ai voulu passer autre part que chez +moi la soirée qui promettait d'être longue comme celle de la veille. Le +duc était venu le matin. Il me semble que la vue de ce vieillard oublié +par la mort me fait mourir plus vite.</p> + +<p>«Malgré l'ardente fièvre qui me brûlait, je me suis fait habiller et +conduire au Vaudeville. Julie m'avait mis du rouge, sans quoi j'aurais +eu l'air d'un cadavre. Je suis allée dans cette loge où je vous ai donné +notre premier rendez-vous; tout le temps j'ai eu les yeux fixés sur la +stalle que vous occupiez ce jour-là , et qu'occupait hier une sorte de +rustre, qui riait bruyamment de toutes les sottes choses que débitaient +les acteurs. On m'a rapportée à moitié morte chez moi. J'ai toussé et +craché le sang toute la nuit. Aujourd'hui je ne peux plus parler, à +peine si je peux remuer les bras. Mon Dieu! Mon Dieu! Je vais mourir. Je +m'y attendais, mais je ne puis me faire à l'idée de souffrir plus que je +ne souffre, et si...»</p> + +<p>A partir de ce mot les quelques caractères que Marguerite avait essayé +de tracer étaient illisibles, et c'était Julie Duprat qui avait +continué.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«18 février:</p> + +<p>«Monsieur Armand,</p> + +<p>«Depuis le jour où Marguerite a voulu aller au spectacle, elle a été +toujours plus malade. Elle a perdu complètement la voix, puis l'usage de +ses membres. Ce que souffre notre pauvre amie est impossible à dire. Je +ne suis pas habituée à ces sortes d'émotions, et j'ai des frayeurs +continuelles.</p> + +<p>«Que je voudrais que vous fussiez auprès de nous! Elle a presque +toujours le délire, mais, délirante ou lucide, c'est toujours votre nom +qu'elle prononce quand elle arrive à pouvoir dire un mot.</p> + +<p>«Le médecin m'a dit qu'elle n'en avait plus pour longtemps. Depuis +qu'elle est si malade, le vieux duc n'est pas revenu.</p> + +<p>«Il a dit au docteur que ce spectacle lui faisait trop de mal.</p> + +<p>«Madame Duvernoy ne se conduit pas bien. Cette femme, qui croyait tirer +plus d'argent de Marguerite, aux dépens de laquelle elle vivait presque +complètement, a pris des engagements qu'elle ne peut tenir, et voyant +que sa voisine ne lui sert plus de rien, elle ne vient même pas la voir. +Tout le monde l'abandonne. M. de G..., traqué par ses dettes, a été +forcé de repartir pour Londres. En partant, il nous a envoyé quelque +argent; il a fait tout ce qu'il a pu, mais on est revenu saisir, et les +créanciers n'attendent que la mort pour faire vendre.</p> + +<p>«J'ai voulu user de mes dernières ressources pour empêcher toutes ces +saisies, mais l'huissier m'a dit que c'était inutile, et qu'il avait +d'autres jugements encore à exécuter. Puisqu'elle va mourir, il vaut +mieux abandonner tout que de le sauver pour sa famille qu'elle n'a pas +voulu voir, et qui ne l'a jamais aimée. Vous ne pouvez vous figurer au +milieu de quelle misère dorée la pauvre fille se meurt. Hier nous +n'avions pas d'argent du tout. Couverts, bijoux, cachemires, tout est en +gage, le reste est vendu ou saisi. Marguerite a encore la conscience de +ce qui se passe autour d'elle, et elle souffre du corps, de l'esprit et +du cœur. De grosses larmes coulent sur ses joues, si amaigries et si +pâles que vous ne reconnaîtriez plus le visage de celle que vous aimiez +tant, si vous pouviez la voir. Elle m'a fait promettre de vous écrire +quand elle ne pourrait plus, et j'écris devant elle. Elle porte les yeux +de mon côté mais elle ne me voit pas, son regard est déjà voilé par la +mort prochaine; cependant elle sourit, et toute sa pensée, toute son âme +sont à vous, j'en suis sûre.</p> + +<p>«Chaque fois que l'on ouvre la porte, ses yeux s'éclairent, et elle +croit toujours que vous allez entrer; puis, quand elle voit que ce n'est +pas vous, son visage reprend son expression douloureuse, se mouille +d'une sueur froide, et les pommettes deviennent pourpres.»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«19 février, minuit:</p> + +<p>«La triste journée que celle d'aujourd'hui, mon pauvre monsieur Armand! +Ce matin Marguerite étouffait, le médecin l'a saignée, et la voix lui +est un peu revenue. Le docteur lui a conseillé de voir un prêtre. Elle a +dit qu'elle y consentait, et il est allé lui-même chercher un abbé à +Saint-Roch.</p> + +<p>«Pendant ce temps, Marguerite m'a appelée près de son lit, m'a priée +d'ouvrir son armoire, puis elle m'a désigné un bonnet, une chemise +longue toute couverte de dentelles, et m'a dit d'une voix affaiblie:</p> + +<p>«—Je vais mourir après m'être confessée, alors tu m'habilleras avec ces +objets: c'est une coquetterie de mourante.»</p> + +<p>«Puis elle m'a embrassée en pleurant, et elle a ajouté:</p> + +<p>«—Je puis parler, mais j'étouffe trop quand je parle; j'étouffe! de +l'air!</p> + +<p>«Je fondais en larmes, j'ouvris la fenêtre, et quelques instants après +le prêtre entra.</p> + +<p>«J'allai au-devant de lui.</p> + +<p>Quand il sut chez qui il était, il parut craindre d'être mal accueilli.</p> + +<p>«—Entrez hardiment, mon père, lui ai-je dit.</p> + +<p>«Il est resté peu de temps dans la chambre de la malade, et il en est +ressorti en me disant:</p> + +<p>«—Elle a vécu comme une pécheresse, mais elle mourra comme une +chrétienne.</p> + +<p>«Quelques instants après, il est revenu accompagné d'un enfant de chœur +qui portait un crucifix, et d'un sacristain qui marchait devant eux en +sonnant, pour annoncer que Dieu venait chez la mourante.</p> + +<p>«Ils sont entrés tous trois dans cette chambre à coucher qui avait +retenti autrefois de tant de mots étranges, et qui n'était plus à cette +heure qu'un tabernacle saint.</p> + +<p>«Je suis tombée à genoux. Je ne sais pas combien de temps durera +l'impression que m'a produite ce spectacle, mais je ne crois pas que, +jusqu'à ce que j'en sois arrivée au même moment, une chose humaine +pourra m'impressionner autant.</p> + +<p>«Le prêtre oignit des huiles saintes les pieds, les mains et le front de +la mourante, récita une courte prière, et Marguerite se trouva prête à +partir pour le ciel où elle ira sans doute, si Dieu a vu les épreuves de +sa vie et la sainteté de sa mort.</p> + +<p>«Depuis ce temps elle n'a pas dit une parole et n'a pas fait un +mouvement. Vingt fois je l'aurais crue morte, si je n'avais entendu +l'effort de sa respiration.»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«20 février, cinq heures du soir:</p> + +<p>«Tout est fini.</p> + +<p>«Marguerite est entrée en agonie cette nuit à deux heures environ. +Jamais martyre n'a souffert pareilles tortures, à en juger par les cris +qu'elle poussait. Deux ou trois fois elle s'est dressée tout debout sur +son lit, comme si elle eût voulu ressaisir sa vie qui remontait vers +Dieu.</p> + +<p>«Deux ou trois fois aussi, elle a dit votre nom, puis tout s'est tu, +elle est retombée épuisée sur son lit. Des larmes silencieuses ont coulé +de ses yeux et elle est morte.</p> + +<p>«Alors, je me suis approchée d'elle, je l'ai appelée, et comme elle ne +répondait pas, je lui ai fermé les yeux et je l'ai embrassée sur le +front.</p> + +<p>«Pauvre chère Marguerite, j'aurais voulu être une sainte femme, pour que +ce baiser te recommandât à Dieu.</p> + +<p>«Puis, je l'ai habillée comme elle m'avait priée de le faire, je suis +allée chercher un prêtre à Saint-Roch, j'ai brûlé deux cierges pour +elle, et j'ai prié pendant une heure dans l'église.</p> + +<p>«J'ai donné à des pauvres de l'argent qui venait d'elle.</p> + +<p>«Je ne me connais pas bien en religion, mais je pense que le bon Dieu +reconnaîtra que mes larmes étaient vraies, ma prière fervente, mon +aumône sincère, et qu'il aura pitié de celle, qui, morte jeune et belle, +n'a eu que moi pour lui fermer les yeux et l'ensevelir.»</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«22 février:</p> + +<p>«Aujourd'hui l'enterrement a eu lieu. Beaucoup des amies de Marguerite +sont venues à l'église. Quelques-unes pleuraient avec sincérité. Quand +le convoi a pris le chemin de Montmartre, deux hommes seulement se +trouvaient derrière, le comte de G..., qui était revenu exprès de +Londres, et le duc qui marchait soutenu par deux valets de pied.</p> + +<p>«C'est de chez elle que je vous écris tous ces détails, au milieu de mes +larmes et devant la lampe qui brûle tristement près d'un dîner auquel je +ne touche pas, comme bien vous pensez, mais que Nanine m'a fait faire, +car je n'ai pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures.</p> + +<p>«Ma vie ne pourra pas garder longtemps ces impressions tristes, car ma +vie ne m'appartient pas plus que la sienne n'appartenait à Marguerite, +c'est pourquoi je vous donne tous ces détails sur les lieux mêmes où ils +se sont passés, dans la crainte, si un long temps s'écoulait entre eux +et votre retour, de ne pas pouvoir vous les donner avec toute leur +triste exactitude.»</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="Chapitre_XXVII" id="Chapitre_XXVII"></a>Chapitre XXVII</h2> + +<p>—Vous avez lu? me dit Armand quand j'eus terminé la lecture de ce +manuscrit.</p> + +<p>—Je comprends ce que vous avez dû souffrir, mon ami, si tout ce que +j'ai lu est vrai!</p> + +<p>—Mon père me l'a confirmé dans une lettre.</p> + +<p>Nous causâmes encore quelque temps de la triste destinée qui venait de +s'accomplir, et je rentrai chez moi prendre un peu de repos.</p> + +<p>Armand, toujours triste, mais soulagé un peu par le récit de cette +histoire, se rétablit vite, et nous allâmes ensemble faire visite à +Prudence et à Julie Duprat.</p> + +<p>Prudence venait de faire faillite. Elle nous dit que Marguerite en était +la cause; que, pendant sa maladie, elle lui avait prêté beaucoup +d'argent pour lequel elle avait fait des billets qu'elle n'avait pu +payer, Marguerite étant morte sans le lui rendre et ne lui ayant pas +donné de reçus avec lesquels elle pût se présenter comme créancière.</p> + +<p>À l'aide de cette fable que madame Duvernoy racontait partout pour +excuser ses mauvaises affaires, elle tira un billet de mille francs à +Armand, qui n'y croyait pas, mais qui voulut bien avoir l'air d'y +croire, tant il avait de respect pour tout ce qui avait approché sa +maîtresse.</p> + +<p>Puis nous arrivâmes chez Julie Duprat qui nous raconta les tristes +événements dont elle avait été témoin, versant des larmes sincères au +souvenir de son amie.</p> + +<p>Enfin, nous allâmes à la tombe de Marguerite sur laquelle les premiers +rayons du soleil d'avril faisaient éclore les premières feuilles.</p> + +<p>Il restait à Armand un dernier devoir à remplir, c'était d'aller +rejoindre son père. Il voulut encore que je l'accompagnasse.</p> + +<p>Nous arrivâmes à C... où je vis M. Duval tel que je me l'étais figuré +d'après le portrait que m'en avait fait son fils: grand, digne, +bienveillant.</p> + +<p>Il accueillit Armand avec des larmes de bonheur, et me serra +affectueusement la main. Je m'aperçus bientôt que le sentiment paternel +était celui qui dominait tous les autres chez le receveur.</p> + +<p>Sa fille, nommée Blanche, avait cette transparence des yeux et du +regard, cette sérénité de la bouche qui prouvent que l'âme ne conçoit +que de saintes pensées et que les lèvres ne disent que de pieuses +paroles. Elle souriait au retour de son frère, ignorant, la chaste jeune +fille, que loin d'elle une courtisane avait sacrifié son bonheur à la +seule invocation de son nom.</p> + +<p>Je restai quelque temps dans cette heureuse famille, tout occupée de +celui qui leur apportait la convalescence de son cœur.</p> + +<p>Je revins à Paris où j'écrivis cette histoire telle qu'elle m'avait été +racontée. Elle n'a qu'un mérite qui lui sera peut-être contesté, celui +d'être vraie.</p> + +<p>Je ne tire pas de ce récit la conclusion que toutes les filles comme +Marguerite sont capables de faire ce qu'elle a fait; loin de là , mais +j'ai eu connaissance qu'une d'elles avait éprouvé dans sa vie un amour +sérieux, qu'elle en avait souffert et qu'elle en était morte. J'ai +raconté au lecteur ce que j'avais appris. C'était un devoir.</p> + +<p>Je ne suis pas l'apôtre du vice, mais je me ferai l'écho du malheur +noble partout où je l'entendrai prier.</p> + +<p>L'histoire de Marguerite est une exception, je le répète; mais si c'eût +été une généralité, ce n'eût pas été la peine de l'écrire.</p> + +<p class="center"> +FIN +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME AUX CAMÉLIAS ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Redistribution is subject to the trademark +license, especially commercial redistribution. +</div> + +<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> +<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase “Project +Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg™ License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.A. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La dame aux camelias + +Author: Alexandre Dumas, Fils + +Posting Date: March 21, 2011 [EBook #2419] +Release Date: December, 2000 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME AUX CAMELIAS *** + + + + +Produced by Walter Debeuf + + + + + + + + +LA DAME AUX CAMÉLIAS, + +par Alexandre Dumas, fils + + + + +Chapitre I + + +Mon avis est qu'on ne peut créer des personnages que lorsque l'on a +beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu'à la +condition de l'avoir sérieusement apprise. + +N'ayant pas encore l'âge où l'on invente, je me contente de raconter. + +J'engage donc le lecteur à être convaincu de la réalité de cette +histoire, dont tous les personnages, à l'exception de l'héroïne, vivent +encore. + +D'ailleurs, il y a à Paris des témoins de la plupart des faits que je +recueille ici, et qui pourraient les confirmer, si mon témoignage ne +suffisait pas. Par une circonstance particulière, seul je pouvais les +écrire, car seul j'ai été le confident des derniers détails sans +lesquels il eût été impossible de faire un récit intéressant et complet. + +Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance.--Le 12 du +mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche +jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité. +Cette vente avait lieu après décès. L'affiche ne nommait pas la personne +morte, mais la vente devait se faire rue d'Antin, nº 9, le 16, de midi à +cinq heures. + +L'affiche portait en outre que l'on pourrait, le 13 et le 14, visiter +l'appartement et les meubles. + +J'ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer +cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir. + +Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, nº 9. + +Il était de bonne heure, et cependant il y avait déjà dans l'appartement +des visiteurs et même des visiteuses, qui, quoique vêtues de velours, +couvertes de cachemires et attendues à la porte par leurs élégants +coupés, regardaient avec étonnement, avec admiration même, le luxe qui +s'étalait sous leurs yeux. + +Plus tard, je compris cette admiration et cet étonnement, car, m'étant +mis aussi à examiner, je reconnus aisément que j'étais dans +l'appartement d'une femme entretenue. Or, s'il y a une chose que les +femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde, +c'est l'intérieur de ces femmes, dont les équipages éclaboussent chaque +jour le leur, qui ont, comme elles et à côté d'elles, leur loge à +l'Opéra et aux Italiens, et qui étalent, à Paris, l'insolente opulence +de leur beauté, de leurs bijoux et de leurs scandales. + +Celle chez qui je me trouvais était morte: les femmes les plus +vertueuses pouvaient donc pénétrer jusque dans sa chambre. La mort avait +purifié l'air de ce cloaque splendide, et d'ailleurs elles avaient pour +excuse, s'il en était besoin, qu'elles venaient à une vente sans savoir +chez qui elles venaient. Elles avaient lu des affiches, elles voulaient +visiter ce que ces affiches promettaient et faire leur choix à l'avance; +rien de plus simple; ce qui ne les empêchait pas de chercher, au milieu +de toutes ces merveilles, les traces de cette vie de courtisane dont on +leur avait fait, sans doute, de si étranges récits. + +Malheureusement les mystères étaient morts avec la déesse, et, malgré +toute leur bonne volonté, ces dames ne surprirent que ce qui était à +vendre depuis le décès, et rien de ce qui se vendait du vivant de la +locataire. + +Du reste, il y avait de quoi faire des emplettes. Le mobilier était +superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Sèvres et de +Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelle, rien n'y +manquait. + +Je me promenai dans l'appartement et je suivis les nobles curieuses qui +m'y avaient précédé. Elles entrèrent dans une chambre tendue d'étoffe +perse, et j'allais y entrer aussi, quand elles en sortirent presque +aussitôt en souriant et comme si elles eussent eu honte de cette +nouvelle curiosité. Je n'en désirai que plus vivement pénétrer dans +cette chambre. C'était le cabinet de toilette, revêtu de ses plus +minutieux détails, dans lesquels paraissait s'être développée au plus +haut point la prodigalité de la morte. + +Sur une grande table, adossée au mur, table de trois pieds de large sur +six de long, brillaient tous les trésors d'Aucoc et d'Odiot. C'était là +une magnifique collection, et pas un de ces mille objets, si nécessaires +à la toilette d'une femme comme celle chez qui nous étions, n'était en +autre métal qu'or ou argent. Cependant cette collection n'avait pu se +faire que peu à peu, et ce n'était pas le même amour qui l'avait +complétée. + +Moi qui ne m'effarouchais pas à la vue du cabinet de toilette d'une +femme entretenue, je m'amusais à en examiner les détails, quels qu'ils +fussent, et je m'aperçus que tous ces ustensiles magnifiquement ciselés +portaient des initiales variées et des couronnes différentes. + +Je regardais toutes ces choses dont chacune me représentait une +prostitution de la pauvre fille, et je me disais que Dieu avait été +clément pour elle, puisqu'il n'avait pas permis qu'elle en arrivât au +châtiment ordinaire, et qu'il l'avait laissée mourir dans son luxe et sa +beauté, avant la vieillesse, cette première mort des courtisanes. + +En effet, quoi de plus triste à voir que la vieillesse du vice, surtout +chez la femme? Elle ne renferme aucune dignité et n'inspire aucun +intérêt. Ce repentir éternel, non pas de la mauvaise route suivie, mais +des calculs mal faits et de l'argent mal employé, est une des plus +attristantes choses que l'on puisse entendre. J'ai connu une ancienne +femme galante à qui il ne restait plus de son passé qu'une fille presque +aussi belle que, au dire de ses contemporains, avait été sa mère. Cette +pauvre enfant à qui sa mère n'avait jamais dit: tu es ma fille, que pour +lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-même avait nourri son +enfance, cette pauvre créature se nommait Louise, et, obéissant à sa +mère, elle se livrait sans volonté, sans passion, sans plaisir, comme +elle eût fait un métier si l'on eût songé à lui en apprendre un. + +La vue continuelle de la débauche, une débauche précoce, alimentée par +l'état continuellement maladif de cette fille, avait éteint en elle +l'intelligence du mal et du bien que Dieu lui avait donnée peut-être, +mais qu'il n'était venu à l'idée de personne de développer. + +Je me rappellerai toujours cette jeune fille, qui passait sur les +boulevards presque tous les jours à la même heure. Sa mère +l'accompagnait sans cesse, aussi assidûment qu'une vraie mère eût +accompagné sa vraie fille. J'étais bien jeune alors, et prêt à accepter +pour moi la facile morale de mon siècle. Je me souviens cependant que la +vue de cette surveillance scandaleuse m'inspirait le mépris et le +dégoût. + +Joignez à cela que jamais visage de vierge n'eut un pareil sentiment +d'innocence, une pareille expression de souffrance mélancolique. + +On eût dit une figure de la Résignation. + +Un jour, le visage de cette fille s'éclaira. Au milieu des débauches +dont sa mère tenait le programme, il sembla à la pécheresse que Dieu lui +permettait un bonheur. Et pourquoi, après tout, Dieu, qui l'avait faite +sans force, l'aurait-il laissée sans consolation, sous le poids +douloureux de sa vie? Un jour donc, elle s'aperçut qu'elle était +enceinte, et ce qu'il y avait en elle de chaste encore tressaillit de +joie. L'âme a d'étranges refuges. Louise courut annoncer à sa mère cette +nouvelle qui la rendait si joyeuse. C'est honteux à dire, cependant nous +ne faisons pas ici de l'immoralité à plaisir, nous racontons un fait +vrai, que nous ferions peut-être mieux de taire, si nous ne croyions +qu'il faut de temps en temps révéler les martyres de ces êtres, que l'on +condamne sans les entendre, que l'on méprise sans les juger; c'est +honteux, disons-nous, mais la mère répondit à sa fille qu'elles +n'avaient déjà pas trop pour deux et qu'elles n'auraient pas assez pour +trois; que de pareils enfants sont inutiles et qu'une grossesse est du +temps perdu. + +Le lendemain, une sage-femme, que nous signalons seulement comme l'amie +de la mère, vint voir Louise, qui resta quelques jours au lit, et s'en +releva plus pâle et plus faible qu'autrefois. + +Trois mois après, un homme se prit de pitié pour elle et entreprit sa +guérison morale et physique; mais la dernière secousse avait été trop +violente, et Louise mourut des suites de la fausse couche qu'elle avait +faite. + +La mère vit encore: comment? Dieu le sait. + +Cette histoire m'était revenue à l'esprit pendant que je contemplais les +nécessaires d'argent, et un certain temps s'était écoulé, à ce qu'il +paraît, dans ces réflexions, car il n'y avait plus dans l'appartement +que moi et un gardien qui, de la porte, examinait avec attention si je +ne dérobais rien. + +Je m'approchai de ce brave homme à qui j'inspirais de si graves +inquiétudes. + +--Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous me dire le nom de la personne qui +demeurait ici? + +--Mademoiselle Marguerite Gautier. + +Je connaissais cette fille de nom et de vue. + +--Comment! Dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte? + +--Oui, monsieur. + +--Et quand cela? + +--Il y a trois semaines, je crois. + +--Et pourquoi laisse-t-on visiter l'appartement? + +--Les créanciers ont pensé que cela ne pouvait que faire monter la +vente. Les personnes peuvent voir d'avance l'effet que font les étoffes +et les meubles; vous comprenez, cela encourage à acheter. + +--Elle avait donc des dettes? + +--Oh! Monsieur, en quantité. + +--Mais la vente les couvrira sans doute? + +--Et au-delà. + +--À qui reviendra le surplus, alors? + +--À sa famille. + +--Elle a donc une famille? + +--À ce qu'il paraît. + +--Merci, monsieur. + +Le gardien, rassuré sur mes intentions, me salua, et je sortis. + +--Pauvre fille! me disais-je en rentrant chez moi, elle a dû mourir bien +tristement, car, dans son monde, on n'a d'amis qu'à la condition qu'on +se portera bien. Et malgré moi je m'apitoyais sur le sort de Marguerite +Gautier. + +Cela paraîtra peut-être ridicule à bien des gens, mais j'ai une +indulgence inépuisable pour les courtisanes, et je ne me donne même pas +la peine de discuter cette indulgence. + +Un jour, en allant prendre un passeport à la préfecture, je vis dans une +des rues adjacentes une fille que deux gendarmes emmenaient. J'ignore ce +qu'avait fait cette fille; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle +pleurait à chaudes larmes en embrassant un enfant de quelques mois dont +son arrestation la séparait. Depuis ce jour, je n'ai plus su mépriser +une femme à première vue. + + + + +Chapitre II + + +La vente était pour le 16. + +Un jour d'intervalle avait été laissé entre les visites et la vente pour +donner aux tapissiers le temps de déclouer les tentures, rideaux, etc. + +À cette époque, je revenais de voyage. Il était assez naturel que l'on +ne m'eût pas appris la mort de Marguerite comme une de ces grandes +nouvelles que ses amis apprennent toujours à celui qui revient dans la +capitale des nouvelles. Marguerite était jolie, mais autant la vie +recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu. Ce +sont de ces soleils qui se couchent comme ils se sont levés, sans éclat. +Leur mort, quand elles meurent jeunes, est apprise de tous leurs amants +en même temps, car, à Paris presque tous les amants d'une fille connue +vivent en intimité. Quelques souvenirs s'échangent à son sujet, et la +vie des uns et des autres continue sans que cet incident la trouble même +d'une larme. + +Aujourd'hui, quand on a vingt-cinq ans, les larmes deviennent une chose +si rare qu'on ne peut les donner à la première venue. C'est tout au plus +si les parents qui payent pour être pleurés le sont en raison du prix +qu'ils y mettent. + +Quant à moi, quoique mon chiffre ne se retrouvât sur aucun des +nécessaires de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette pitié +naturelle que je viens d'avouer tout à l'heure me faisaient songer à sa +mort plus longtemps qu'elle ne méritait peut-être que j'y songeasse. + +Je me rappelais avoir rencontré Marguerite très souvent aux +Champs-Elysées, où elle venait assidûment, tous les jours, dans un petit +coupé bleu attelé de deux magnifiques chevaux bais, et avoir alors +remarqué en elle une distinction peu commune à ses semblables, +distinction que rehaussait encore une beauté vraiment exceptionnelle. + +Ces malheureuses créatures sont toujours, quand elles sortent, +accompagnées on ne sait de qui. + +Comme aucun homme ne consent à afficher publiquement l'amour nocturne +qu'il a pour elles, comme elles ont horreur de la solitude, elles +emmènent ou celles qui, moins heureuses, n'ont pas de voiture, ou +quelques-unes de ces vieilles élégantes dont rien ne motive l'élégance, +et à qui l'on peut s'adresser sans crainte, quand on veut avoir quelques +détails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent. + +Il n'en était pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux +Champs-Elysées toujours seule, dans sa voiture, où elle s'effaçait le +plus possible, l'hiver enveloppée d'un grand cachemire, l'été vêtue de +robes fort simples; et, quoiqu'il y eût sur sa promenade favorite bien +des gens qu'elle connût, quand par hasard elle leur souriait, le sourire +était visible pour eux seuls, et une duchesse eût pu sourire ainsi. + +Elle ne se promenait pas du rond-point à l'entrée des Champs-Elysées, +comme le font et le faisaient toutes ses collègues. Ses deux chevaux +l'emportaient rapidement au Bois. Là, elle descendait de voiture, +marchait pendant une heure, remontait dans son coupé, et rentrait chez +elle au grand trot de son attelage. + +Toutes ces circonstances, dont j'avais quelquefois été le témoin, +repassaient devant moi, et je regrettais la mort de cette fille comme on +regrette la destruction totale d'une belle oeuvre. + +Or, il était impossible de voir une plus charmante beauté que celle de +Marguerite. + +Grande et mince jusqu'à l'exagération, elle possédait au suprême degré +l'art de faire disparaître cet oubli de la nature par le simple +arrangement des choses qu'elle revêtait. Son cachemire, dont la pointe +touchait à terre, laissait échapper de chaque côté les larges volants +d'une robe de soie, et l'épais manchon qui cachait ses mains et qu'elle +appuyait contre sa poitrine, était entouré de plis si habilement +ménagés, que l'oeil n'avait rien à redire, si exigeant qu'il fut, au +contour des lignes. + +La tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière. +Elle était toute petite, et sa mère, comme dirait de Musset, semblait +l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin. + +Dans un ovale d'une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs +surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint; voilez ces +yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre +sur la teinte rose des joues; tracez un nez fin, droit, spirituel, aux +narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie +sensuelle; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient +gracieusement sur des dents blanches comme du lait; colorez la peau de +ce velouté qui couvre les pêches qu'aucune main n'a touchées, et vous +aurez l'ensemble de cette charmante tête. + +Les cheveux, noirs comme du jais, ondés naturellement ou non, +s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux, et se perdaient +derrière la tête, en laissant voir un bout des oreilles, auxquelles +brillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs +chacun. + +Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite +l'expression virginale, enfantine même qui le caractérisait? C'est ce +que nous sommes forcés de constater sans le comprendre. + +Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Vidal, le seul +homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce +portrait pendant quelques jours à ma disposition, et il était d'une si +étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour +lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi. + +Parmi les détails de ce chapitre, quelques-uns ne me sont parvenus que +plus tard; mais je les écris tout de suite pour n'avoir pas à y revenir, +lorsque commencera l'histoire anecdotique de cette femme. + +Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait +toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait +une pièce nouvelle, on était sûr de l'y voir, avec trois choses qui ne +la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de +rez-de-chaussée: sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de +camélias. + +Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et +pendant cinq ils étaient rouges; on n'a jamais su la raison de cette +variété de couleurs, que je signale sans pouvoir l'expliquer, et que les +habitués des théâtres où elle allait le plus fréquemment et ses amis +avaient remarquée comme moi. + +On n'avait jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias. +Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer +la Dame aux Camélias, et ce surnom lui était resté. + +Je savais, en outre, comme tous ceux qui vivent dans un certain monde, à +Paris, que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus +élégants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mêmes s'en vantaient, +ce qui prouvait qu'amants et maîtresse étaient contents l'un de l'autre. + +Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage à Bagnères, elle +ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc étranger, énormément +riche et qui avait essayé de la détacher le plus possible de sa vie +passée, ce que, du reste, elle avait paru se laisser faire d'assez bonne +grâce. + +Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet. + +Au printemps de 1842, Marguerite était si faible, si changée que les +médecins lui ordonnèrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnères. + +Là, parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait +non seulement la même maladie, mais encore le même visage que +Marguerite, au point qu'on eût pu les prendre pour les deux soeurs. +Seulement la jeune duchesse était au troisième degré de la phtisie, et +peu de jours après l'arrivée de Marguerite elle succombait. + +Un matin, le duc, resté à Bagnères comme on reste sur le sol qui +ensevelit une partie du coeur, aperçut Marguerite au détour d'une allée. + +Il lui sembla voir passer l'ombre de son enfant et, marchant vers elle, +il lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et, sans lui demander qui +elle était, implora la permission de la voir et d'aimer en elle l'image +vivante de sa fille morte. + +Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et d'ailleurs +n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui +demandait. + +Il se trouvait à Bagnères des gens qui la connaissaient, et qui vinrent +officiellement avertir le duc de la véritable position de mademoiselle +Gautier. Ce fut un coup pour le vieillard, car là cessait la +ressemblance avec sa fille; mais il était trop tard. La jeune femme +était devenue un besoin de son coeur et son seul prétexte, sa seule +excuse de vivre encore. + +Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire, +mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui +offrant en échange de ce sacrifice toutes les compensations qu'elle +pourrait désirer. Elle promit. + +Il faut dire qu'à cette époque, Marguerite, nature enthousiaste, était +malade. Le passé lui apparaissait comme une des causes principales de sa +maladie, et une sorte de superstition lui fit espérer que Dieu lui +laisserait la beauté et la santé, en échange de son repentir et de sa +conversion. + +En effet, les eaux, les promenades, la fatigue naturelle et le sommeil +l'avaient à peu près rétablie quand vint la fin de l'été. + +Le duc accompagna Marguerite à Paris, où il continua de venir la voir +comme à Bagnères. + +Cette liaison, dont on ne connaissait ni la véritable origine, ni le +véritable motif, causa une grande sensation ici, car le duc, connu par +sa grande fortune, se faisait connaître maintenant par sa prodigalité. + +On attribua au libertinage, fréquent chez les vieillards riches, ce +rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On supposa tout, +excepté ce qui était. + +Cependant le sentiment de ce père pour Marguerite avait une cause si +chaste, que tout autre rapport que des rapports de coeur avec elle lui +eût semblé un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fille +n'eût pu entendre. + +Loin de nous la pensée de faire de notre héroïne autre chose que ce +qu'elle était. Nous dirons donc que tant qu'elle était restée à +Bagnères, la promesse faite au duc n'avait pas été difficile à tenir, et +qu'elle avait été tenue; mais une fois de retour à Paris, il avait +semblé à cette fille habituée à la vie dissipée, aux bals, aux orgies +même, que sa solitude, troublée seulement par les visites périodiques du +duc, la ferait mourir d'ennui, et les souffles brûlants de sa vie +d'autrefois passaient à la fois sur sa tête et sur son coeur. + +Ajoutez que Marguerite était revenue de ce voyage plus belle qu'elle +n'avait jamais été, qu'elle avait vingt ans, et que la maladie endormie, +mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sont +presque toujours le résultat des affections de poitrine. + +Le duc eut donc une grande douleur le jour où ses amis, sans cesse aux +aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec +laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et lui +prouver qu'à l'heure où elle était sûre de ne pas le voir venir, elle +recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent +jusqu'au lendemain. + +Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans +arrière-pensée, de cesser de s'occuper d'elle, car elle ne se sentait +pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir +plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait. + +Le duc resta huit jours sans paraître; ce fut tout ce qu'il put faire, +et, le huitième jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore, +lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vît, +et lui jurant que, dût-il mourir, il ne lui ferait jamais un reproche. + +Voilà où en étaient les choses trois mois après le retour de Marguerite, +c'est-à-dire en novembre ou décembre 1842. + + + + +Chapitre III + + +Le 16, à une heure, je me rendis rue d'Antin. + +De la porte cochère on entendait crier les commissaires-priseurs. + +L'appartement était plein de curieux. + +Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement +examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le +prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes +avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont +elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs. + +Madame la duchesse de F... coudoyait Mademoiselle A..., une des plus +tristes épreuves de nos courtisanes modernes; madame la marquise de T... +hésitait pour acheter un meuble sur lequel enchérissait madame D..., la +femme adultère la plus élégante et la plus connue de notre époque; le +duc d'Y... qui passe à Madrid pour se ruiner à Paris, à Paris pour se +ruiner à Madrid, et qui, somme toute, ne dépense même pas son revenu, +tout en causant avec madame M..., une de nos plus spirituelles conteuses +qui veut bien de temps en temps écrire ce qu'elle dit et signer ce +qu'elle écrit, échangeait des regards confidentiels avec madame de N..., +cette belle promeneuse des Champs-Elysées, presque toujours vêtue de +rose ou de bleu et qui fait traîner sa voiture par deux grands chevaux +noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et... qu'elle lui a payés; +enfin mademoiselle R... qui se fait avec son seul talent le double de ce +que les femmes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que +les autres se font avec leurs amours, était, malgré le froid, venue +faire quelques emplettes, et ce n'était pas elle qu'on regardait le +moins. + +Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens réunis dans +ce salon, et bien étonnés de se trouver ensemble; mais nous craindrions +de lasser le lecteur. + +Disons seulement que tout le monde était d'une gaieté folle, et que +parmi toutes celles qui se trouvaient là beaucoup avaient connu la +morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir. + +On riait fort; les commissaires criaient à tue-tête; les marchands qui +avaient envahi les bancs disposés devant les tables de vente essayaient +en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires tranquillement. +Jamais réunion ne fut plus variée, plus bruyante. + +Je me glissai humblement au milieu de ce tumulte attristant, quand je +songeais qu'il avait lieu près de la chambre où avait expiré la pauvre +créature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour +examiner plus que pour acheter, je regardais les figures des +fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'épanouissaient +chaque fois qu'un objet arrivait à un prix qu'ils n'eussent pas espéré. + +Honnêtes gens qui avaient spéculé sur la prostitution de cette femme, +qui avaient gagné cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de +papiers timbrés les derniers moments de sa vie, et qui venaient après sa +mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs en même temps que +les intérêts de leur honteux crédit. + +Combien avaient raison les anciens qui n'avaient qu'un même dieu pour +les marchands et pour les voleurs! + +Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidité incroyable. +Rien de tout cela ne me convenait, et j'attendais toujours. + +Tout à coup j'entendis crier: + +--Un volume, parfaitement relié, doré sur tranche, intitulé: Manon +Lescaut. Il y a quelque chose d'écrit sur la première page: dix francs. + +--Douze, dit une voix après un silence assez long. + +--Quinze, dis-je. + +Pourquoi? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'écrit. + +--Quinze, répéta le commissaire-priseur. + +--Trente, fit le premier enchérisseur d'un ton qui semblait défier qu'on +mît davantage. + +Cela devenait une lutte. + +--Trente-cinq! Criai-je alors du même ton. + +--Quarante. + +--Cinquante. + +--Soixante. + +--Cent. + +J'avoue que si j'avais voulu faire de l'effet, j'aurais complètement +réussi, car à cette enchère un grand silence se fit, et l'on me regarda +pour savoir quel était ce monsieur qui paraissait si résolu à posséder +ce volume. + +Il paraît que l'accent donné à mon dernier mot avait convaincu mon +antagoniste: il préféra donc abandonner un combat qui n'eût servi qu'à +me faire payer ce volume dix fois sa valeur, et, s'inclinant, il me dit +fort gracieusement, quoique un peu tard: + +--Je cède, monsieur. + +Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjugé. + +Comme je redoutais un nouvel entêtement que mon amour-propre eût +peut-être soutenu, mais dont ma bourse se fût certainement trouvée très +mal, je fis inscrire mon nom, mettre de côté le volume, et je descendis. +Je dus donner beaucoup à penser aux gens qui, témoins de cette scène, se +demandèrent sans doute dans quel but j'étais venu payer cent francs un +livre que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francs au plus. + +Une heure après j'avais envoyé chercher mon achat. + +Sur la première page était écrite à la plume, et d'une écriture +élégante, la dédicace du donataire de ce livre. Cette dédicace portait +ces seuls mots: + +/* + MANON À MARGUERITE, + + HUMILITÉ. +*/ + +Elle était signée: Armand Duval. + +Que voulait dire ce mot: humilité? + +Manon reconnaissait-elle dans Marguerite, par l'opinion de ce M. Armand +Duval, une supériorité de débauche ou de coeur? + +La seconde interprétation était la plus vraisemblable, car la première +n'eût été qu'une impertinente franchise que n'eût pas acceptée +Marguerite, malgré son opinion sur elle-même. + +Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir +lorsque je me couchai. + +Certes, Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un détail ne +m'est inconnu, et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main, ma +sympathie pour lui m'attire toujours, je l'ouvre et pour la centième +fois je revis avec l'héroïne de l'abbé Prévost. Or, cette héroïne est +tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances +nouvelles, l'espèce de comparaison faite entre elle et Marguerite +donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence +s'augmenta de pitié, presque d'amour pour la pauvre fille à l'héritage +de laquelle je devais ce volume. Manon était morte dans un désert, il +est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les +énergies de l'âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses +larmes et y ensevelit son coeur; tandis que Marguerite, pécheresse comme +Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d'un luxe +somptueux, s'il fallait en croire ce que j'avais vu, dans le lit de son +passé, mais aussi au milieu de ce désert du coeur, bien plus aride, bien +plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été +enterrée Manon. + +Marguerite, en effet, comme je l'avais appris de quelques amis informés +des dernières circonstances de sa vie, n'avait pas vu s'asseoir une +réelle consolation à son chevet, pendant les deux mois qu'avait duré sa +lente et douloureuse agonie. + +Puis de Manon et de Marguerite ma pensée se reportait sur celles que je +connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort +presque toujours invariable. + +Pauvres créatures! Si c'est un tort de les aimer, c'est bien le moins +qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons +du jour, le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le +muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son âme, et, sous un faux +prétexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette cécité du coeur, +cette surdité de l'âme, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la +malheureuse affligée et qui la font malgré elle incapable de voir le +bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue pure de l'amour et +de la foi. + +Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a +fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté +à la courtisane l'offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand +homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom. Si j'insiste +ainsi sur ce point, c'est que, parmi ceux qui vont me lire, beaucoup +peut-être sont déjà prêts à rejeter ce livre, dans lequel ils craignent +de ne voir qu'une apologie du vice et de la prostitution, et l'âge de +l'auteur contribue sans doute encore à motiver cette crainte. Que ceux +qui penseraient ainsi se détrompent, et qu'ils continuent, si cette +crainte seule les retenait. + +Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui est que: pour la +femme à qui l'éducation n'a pas enseigné le bien, Dieu ouvre presque +toujours deux sentiers qui l'y ramènent; ces sentiers sont la douleur et +l'amour. Ils sont difficiles; celles qui s'y engagent s'y ensanglantent +les pieds, s'y déchirent les mains, mais elles laissent en même temps +aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette +nudité dont on ne rougit pas devant le Seigneur. + +Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire +à tous qu'ils les ont rencontrées, car, en le publiant ils montrent la +voie. + +Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux +poteaux, portant l'un cette inscription: Route du bien, l'autre cet +avertissement: Route du mal, et de dire à ceux qui se présentent: +Choisissez; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent +de la seconde route à la première ceux qui s'étaient laissé tenter par +les abords; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins +soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable. + +Le christianisme est là avec sa merveilleuse parabole de l'enfant +prodigue pour nous conseiller l'indulgence et le pardon. Jésus était +plein d'amour pour ces âmes blessées par les passions des hommes, et +dont il aimait à panser les plaies en tirant le baume qui devait les +guérir des plaies elles-mêmes. Ainsi, il disait à Madeleine: «Il te sera +beaucoup remis parce que tu as beaucoup aimé», sublime pardon qui devait +éveiller une foi sublime. + +Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ? Pourquoi, nous en +tenant obstinément aux opinions de ce monde qui se fait dur pour qu'on +le croie fort, rejetterions-nous avec lui des âmes saignantes souvent de +blessures par où, comme le mauvais sang d'un malade, s'épanche le mal de +leur passé, et n'attendant qu'une main amie qui les panse et leur rende +la convalescence du coeur? + +C'est à ma génération que je m'adresse, à ceux pour qui les théories de +M. de Voltaire n'existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi, +comprennent que l'humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus +audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise; la +foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si +le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du moins meilleur. +Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et +toutes les grandes volontés s'attellent au même principe: soyons bons, +soyons jeunes, soyons vrais! Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil +du bien, et surtout ne désespérons pas. Ne méprisons pas la femme qui +n'est ni mère, ni soeur, ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas l'estime à +la famille, l'indulgence à l'égoïsme. Puisque le ciel est plus en joie +pour le repentir d'un pécheur que pour cent justes qui n'ont jamais +péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure. +Laissons sur notre chemin l'aumône de notre pardon à ceux que les désirs +terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et, +comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un +remède de leur façon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas +faire de mal. + +Certes, il doit paraître bien hardi à moi de vouloir faire sortir ces +grands résultats du mince sujet que je traite; mais je suis de ceux qui +croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme +l'homme; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée; l'oeil n'est +qu'un point, et il embrasse des lieues. + + + + +Chapitre IV + + +Deux jours après, la vente était complètement terminée. Elle avait +produit cent cinquante mille francs. + +Les créanciers s'en étaient partagés les deux tiers, et la famille, +composée d'une soeur et d'un petit-neveu, avait hérité du reste. + +Cette soeur avait ouvert de grands yeux quand l'homme d'affaires lui +avait écrit qu'elle héritait de cinquante mille francs. + +Il y avait six ou sept ans que cette jeune fille n'avait vu sa soeur, +laquelle avait disparu un jour sans que l'on sût, ni par elle ni par +d'autres, le moindre détail sur sa vie depuis le moment de sa +disparition. + +Elle était donc arrivée en toute hâte à Paris, et l'étonnement de ceux +qui connaissaient Marguerite avait été grand quand ils avaient vu que +son unique héritière était une grosse et belle fille de campagne qui +jusqu'alors n'avait jamais quitté son village. + +Sa fortune se trouva faite d'un seul coup, sans qu'elle sût même de +quelle source lui venait cette fortune inespérée. + +Elle retourna, m'a-t-on dit depuis, à sa campagne, emportant de la mort +de sa soeur une grande tristesse que compensait néanmoins le placement à +quatre et demi qu'elle venait de faire. + +Toutes ces circonstances répétées dans Paris, la ville mère du scandale, +commençaient à être oubliées, et j'oubliais même à peu près en quoi +j'avais pris part à ces événements, quand un nouvel incident me fit +connaître toute la vie de Marguerite et m'apprit des détails si +touchants, que l'envie me prit d'écrire cette histoire et que je +l'écris. + +Depuis trois ou quatre jours, l'appartement, vide de tous ses meubles +vendus, était à louer, quand on sonna un matin chez moi. + +Mon domestique, ou plutôt mon portier qui me servait de domestique, alla +ouvrir et me rapporta une carte, en me disant que la personne qui la lui +avait remise désirait me parler. + +Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots: Armand +Duval. + +Je cherchai où j'avais déjà vu ce nom, et je me rappelai la première +feuille du volume de Manon Lescaut. + +Que pouvait me vouloir la personne qui avait donné ce livre à +Marguerite? Je dis de faire entrer tout de suite celui qui attendait. + +Je vis alors un jeune homme blond, grand, pâle, vêtu d'un costume de +voyage qu'il semblait ne pas avoir quitté depuis quelques jours et ne +s'être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris, car il +était couvert de poussière. + +M Duval, fortement ému, ne fit aucun effort pour cacher son émotion, et +ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me +dit: + +--Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume; +mais, outre qu'entre jeunes gens on ne se gêne pas beaucoup, je désirais +tant vous voir aujourd'hui, que je n'ai pas même pris le temps de +descendre à l'hôtel où j'ai envoyé mes malles et je suis accouru chez +vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous +rencontrer. + +Je priai M. Duval de s'asseoir auprès du feu, ce qu'il fit, tout en +tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure. + +--Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en soupirant tristement, ce +que vous veut ce visiteur inconnu, à pareille heure, dans une pareille +tenue et pleurant comme il le fait. Je viens tout simplement, monsieur, +vous demander un grand service. + +--Parlez, monsieur, je suis tout à votre disposition? + +--Vous avez assisté à la vente de Marguerite Gautier? + +A ce mot, l'émotion dont ce jeune homme avait triomphé un instant fut +plus forte que lui, et il fut forcé de porter les mains à ses yeux. + +--Je dois vous paraître bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore +pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle +vous voulez bien m'écouter. + +--Monsieur, répliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous +rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez, dites-moi vite à +quoi je puis vous être bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de +vous obliger. + +La douleur de M. Duval était sympathique, et malgré moi j'aurais voulu +lui être agréable. + +Il me dit alors: + +--Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite? + +--Oui, monsieur, un livre. + +--Manon Lescaut? + +--Justement. + +--Avez-vous encore ce livre? + +--Il est dans ma chambre à coucher. + +Armand Duval, à cette nouvelle, parut soulagé d'un grand poids et me +remercia comme si j'avais déjà commencé à lui rendre un service en +gardant ce volume. + +Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui +remis. + +--C'est bien cela, fit-il en regardant la dédicace de la première page +et en feuilletant, c'est bien cela. + +Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages. + +--Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tête sur moi, en n'essayant +même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer +encore, tenez-vous beaucoup à ce livre? + +--Pourquoi, monsieur? + +--Parce que je viens vous demander de me le céder. + +--Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je alors; mais c'est donc vous qui +l'avez donné à Marguerite Gautier? + +--C'est moi-même. + +--Ce livre est à vous, monsieur, reprenez-le, je suis heureux de pouvoir +vous le rendre. + +--Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous +en donne le prix que vous l'avez payé. + +--Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul volume dans une +vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai +payé celui-ci. + +--Vous l'avez payé cent francs. + +--C'est vrai, fis-je embarrassé à mon tour, comment le savez-vous? + +--C'est bien simple, j'espérais arriver à Paris à temps pour la vente de +Marguerite, et je ne suis arrivé que ce matin. Je voulais absolument +avoir un objet qui vînt d'elle, et je courus chez le commissaire-priseur +lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des +noms des acheteurs. Je vis que ce volume avait été acheté par vous, je +me résolus à vous prier de me le céder, quoique le prix que vous y aviez +mis me fît craindre que vous n'eussiez attaché vous-même un souvenir +quelconque à la possession de ce volume. + +En parlant ainsi, Armand paraissait évidemment craindre que je n'eusse +connu Marguerite comme lui l'avait connue. + +Je m'empressai de le rassurer. + +--Je n'ai connu Mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je; sa mort m'a +fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une +jolie femme qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acheter +quelque chose à sa vente et je me suis entêté à renchérir sur ce volume, +je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui +s'acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le répète +donc, monsieur, ce livre est à votre disposition et je vous prie de +nouveau de l'accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le +tiens d'un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous +l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus +intimes. + +--C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en +serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma +vie. + +J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace +du livre, le voyage du jeune homme, son désir de posséder ce volume +piquaient ma curiosité; mais je craignais en questionnant mon visiteur +de paraître n'avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me +mêler de ses affaires. + +On eût dit qu'il devinait mon désir, car il me dit: + +--Vous avez lu ce volume? + +--En entier. + +--Qu'avez-vous pensé des deux lignes que j'ai écrites? + +--J'ai compris tout de suite qu'à vos yeux la pauvre fille à qui vous +aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne +voulais pas ne voir dans ces lignes qu'un compliment banal. + +--Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille était un ange. Tenez, me +dit-il, lisez cette lettre. + +Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des fois. + +Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait: + +«Mon cher Armand, j'ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j'en +remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d'une de ces maladies +qui ne pardonnent pas; mais l'intérêt que vous voulez bien prendre +encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute +pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit +la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me +guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas, +car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous +séparent de moi. Pauvre ami! Votre Marguerite d'autrefois est bien +changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de +la voir telle qu'elle est. Vous me demandez si je vous pardonne? Oh! de +grand coeur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n'était qu'une +preuve de l'amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au +lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j'écris le journal +de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu'au moment +où je n'aurai plus la force d'écrire. + +«Si l'intérêt que vous prenez à moi est réel, Armand, à votre retour, +allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal. Vous y trouverez +la raison et l'excuse de ce qui s'est passé entre nous. Julie est bien +bonne pour moi; nous causons souvent de vous ensemble. Elle était là +quand votre lettre est arrivée, nous avons pleuré en la lisant. + +«Dans le cas où vous ne m'auriez pas donné de vos nouvelles, elle était +chargée de vous remettre ces papiers à votre arrivée en France. Ne m'en +soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments +heureux de ma vie me fait un bien énorme, et, si vous devez trouver dans +cette lecture l'excuse du passé, j'y trouve, moi, un continuel +soulagement. + +«Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelât toujours à votre +esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m'appartient. + +«Comprenez-vous, mon ami? Je vais mourir, et de ma chambre à coucher +j'entends marcher dans le salon le gardien que mes créanciers ont mis là +pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien dans le cas où je ne +mourrais pas. Il faut espérer qu'ils attendront la fin pour vendre. + +«Oh! Les hommes sont impitoyables! ou plutôt, je me trompe, c'est Dieu +qui est juste et inflexible. + +«Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque +chose, car si je mettais de côté le moindre objet pour vous et qu'on +l'apprît, on serait capable de vous attaquer en détournement d'objets +saisis. + +«Triste vie que celle que je quitte! + +«Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous revisse avant de +mourir! Selon toutes probabilités, adieu, mon ami; pardonnez-moi si je +ne vous en écris pas plus long, mais ceux qui disent qu'ils me guériront +m'épuisent de saignées, et ma main se refuse à écrire davantage. + +«MARGUERITE GAUTIER.» + +En effet, les derniers mots étaient à peine lisibles. + +Je rendis cette lettre à Armand, qui venait de la relire sans doute dans +sa pensée comme moi je l'avais lue sur le papier, car il me dit en la +reprenant: + +--Qui croirait jamais que c'est une fille entretenue qui a écrit cela! +Et tout ému de ses souvenirs, il considéra quelque temps l'écriture de +cette lettre qu'il finit par porter à ses lèvres. + +--Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j'aie pu +la revoir et que je ne la reverrai jamais; quand je pense qu'elle a fait +pour moi ce qu'une soeur n'eût pas fait, je ne me pardonne pas de l'avoir +laissée mourir ainsi. Morte! Morte! En pensant à moi, en écrivant et en +disant mon nom, pauvre chère Marguerite! + +Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées et à ses larmes, me +tendait la main et continuait: + +--On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur +une pareille morte; c'est que l'on ne saurait pas ce que je lui ai fait +souffrir à cette femme, combien j'ai été cruel, combien elle a été bonne +et résignée. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et +aujourd'hui, je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh! je +donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds. + +Il est toujours difficile de consoler une douleur que l'on ne connaît +pas, et cependant j'étais pris d'une si vive sympathie pour ce jeune +homme, il me faisait avec tant de franchise le confident de son chagrin, +que je crus que ma parole ne lui serait pas indifférente, et je lui dis: + +--N'avez-vous pas des parents, des amis? Espérez, voyez-les, et ils vous +consoleront, car moi je ne puis que vous plaindre. + +--C'est juste, dit-il en se levant et en se promenant à grands pas dans +ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne réfléchissais pas que ma +douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d'une chose qui +ne peut et ne doit vous intéresser en rien. + +--Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout à votre +service; seulement je regrette mon insuffisance à calmer votre chagrin. +Si ma société et celle de mes amis peuvent vous distraire, si enfin vous +avez besoin de moi en quoi que ce soit, je veux que vous sachiez bien +tout le plaisir que j'aurai à vous être agréable. + +--Pardon, pardon, me dit-il, la douleur exagère les sensations. +Laissez-moi rester quelques minutes encore, le temps de m'essuyer les +yeux, pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une +curiosité ce grand garçon qui pleure. Vous venez de me rendre bien +heureux en me donnant ce livre; je ne saurai jamais comment reconnaître +ce que je vous dois. + +--En m'accordant un peu de votre amitié, dis-je à Armand, et en me +disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu'on +souffre. + +--Vous avez raison; mais aujourd'hui j'ai trop besoin de pleurer, et je +ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour, je vous ferai part +de cette histoire, et vous verrez si j'ai raison de regretter la pauvre +fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernière fois les +yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez +pas trop niais, et permettez-moi de revenir vous voir. + +Le regard de ce jeune homme était bon et doux; je fus au moment de +l'embrasser. + +Quant à lui, ses yeux commençaient de nouveau à se voiler de larmes; il +vit que je m'en apercevais, et il détourna son regard de moi. + +--Voyons, lui dis-je, du courage. + +--Adieu, me dit-il alors. + +Et, faisant un effort inouï pour ne pas pleurer, il se sauva de chez moi +plutôt qu'il n'en sortit. + +Je soulevai le rideau de ma fenêtre, et je le vis remonter dans le +cabriolet qui l'attendait à la porte; mais à peine y était-il qu'il +fondit en larmes et cacha son visage dans son mouchoir. + + + + +Chapitre V + + +Un assez long temps s'écoula sans que j'entendisse parler d'Armand; +mais, en revanche, il avait souvent été question de Marguerite. + +Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, il suffit que le nom d'une +personne qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins +indifférente soit prononcé une fois devant vous, pour que des détails +viennent peu à peu se grouper autour de ce nom, et pour que vous +entendiez alors tous vos amis vous parler d'une chose dont ils ne vous +avaient jamais entretenu auparavant. Vous découvrez alors que cette +personne vous touchait presque, vous vous apercevez qu'elle a passé bien +des fois dans votre vie sans être remarquée; vous trouvez dans les +événements que l'on vous raconte une coïncidence, une affinité réelles +avec certains événements de votre propre existence. Je n'en étais pas +positivement là avec Marguerite, puisque je l'avais vue, rencontrée, et +que je la connaissais de visage et d'habitudes; cependant, depuis cette +vente, son nom était revenu si fréquemment à mes oreilles, et dans la +circonstance que j'ai dite au dernier chapitre, ce nom s'était trouvé +mêlé à un chagrin si profond, que mon étonnement en avait grandi, en +augmentant ma curiosité. + +Il en était résulté que je n'abordais plus mes amis auxquels je n'avais +jamais parlé de Marguerite, qu'en disant: + +--Avez-vous connu une nommée Marguerite Gautier? + +--La Dame aux Camélias? + +--Justement. + +--Beaucoup! Ces «beaucoup!» étaient quelquefois accompagnés de sourires +incapables de laisser aucun doute sur leur signification. + +--Eh bien, qu'est-ce que c'était que cette fille-là? continuais-je. + +--Une bonne fille. + +--Voilà tout? + +--Mon Dieu! oui, plus d'esprit et peut-être un peu plus de coeur que les +autres. + +--Et vous ne savez rien de particulier sur elle? + +--Elle a ruiné le baron de G... + +--Seulement? + +--Elle a été la maîtresse du vieux duc de... + +--Etait-elle bien sa maîtresse? + +--On le dit: en tous cas, il lui donnait beaucoup d'argent. + +Toujours les mêmes détails généraux. + +Cependant j'aurais été curieux d'apprendre quelque chose sur la liaison +de Marguerite et d'Armand. + +Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent continuellement dans +l'intimité des femmes connues. Je le questionnai. + +--Avez-vous connu Marguerite Gautier? + +Le même beaucoup me fut répondu. + +--Quelle fille était-ce? + +--Belle et bonne fille. Sa mort m'a fait une grande peine. + +--N'a-t-elle pas eu un amant nommé Armand Duval? + +--Un grand blond? + +--Oui. + +--C'est vrai. + +--Qu'est-ce que c'était que cet Armand? + +--Un garçon qui a mangé avec elle le peu qu'il avait, je crois, et qui a +été forcé de la quitter. On dit qu'il en a été fou. + +--Et elle? + +--Elle l'aimait beaucoup aussi, dit-on toujours, mais comme ces +filles-là aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne peuvent +donner. + +--Qu'est devenu Armand? + +--Je l'ignore. Nous l'avons très peu connu. Il est resté cinq ou six +mois avec Marguerite, mais à la campagne. Quand elle est revenue, il est +parti. + +--Et vous ne l'avez pas revu depuis? + +--Jamais. + +Moi non plus je n'avais pas revu Armand. J'en étais arrivé à me demander +si, lorsqu'il s'était présenté chez moi, la nouvelle récente de la mort +de Marguerite n'avait pas exagéré son amour d'autrefois et par +conséquent sa douleur, et je me disais que peut-être il avait déjà +oublié avec la morte la promesse faite de revenir me voir. + +Cette supposition eût été assez vraisemblable à l'égard d'un autre, mais +il y avait eu dans le désespoir d'Armand des accents sincères, et +passant d'un extrême à l'autre, je me figurai que le chagrin s'était +changé en maladie, et que, si je n'avais pas de ses nouvelles, c'est +qu'il était malade et peut-être bien mort. + +Je m'intéressais malgré moi à ce jeune homme. Peut-être dans cet intérêt +y avait-il de l'égoïsme; peut-être avais-je entrevu sous cette douleur +une touchante histoire de coeur, peut-être enfin mon désir de la +connaître était-il pour beaucoup dans le souci que je prenais du silence +d'Armand. + +Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi, je résolus d'aller chez lui. +Le prétexte n'était pas difficile à trouver; malheureusement je ne +savais pas son adresse, et, parmi tous ceux que j'avais questionnés, +personne n'avait pu me la dire. + +Je me rendis rue d'Antin. Le portier de Marguerite savait peut-être où +demeurait Armand. C'était un nouveau portier. Il l'ignorait comme moi. +Je m'informai alors du cimetière où avait été enterrée Mademoiselle +Gautier. C'était le cimetière Montmartre. + +Avril avait reparu, le temps était beau, les tombes ne devaient plus +avoir cet aspect douloureux et désolé que leur donne l'hiver; enfin, il +faisait déjà assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts +et les visitassent. Je me rendis au cimetière, en me disant: à la seule +inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur +d'Armand existe encore, et j'apprendrai peut-être ce qu'il est devenu. + +J'entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si, le 22 du mois +de février, une femme nommée Marguerite Gautier n'avait pas été enterrée +au cimetière Montmartre. + +Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous +ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me répondit qu'en effet le 22 +février, à midi, une femme de ce nom avait été inhumée. + +Je le priai de me faire conduire à la tombe, car il n'y a pas moyen de +se reconnaître, sans cicérone, dans cette ville des morts qui a ses rues +comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il +donna les indications nécessaires et qui l'interrompit en disant: + +--Je sais, je sais... Oh! la tombe est bien facile à reconnaître, +continua-t-il en se tournant vers moi. + +--Pourquoi? lui dis-je. + +--Parce qu'elle a des fleurs bien différentes des autres. + +--C'est vous qui en prenez soin? + +--Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des +décédés comme le jeune homme qui m'a recommandé celle-là. + +Après quelques détours, le jardinier s'arrêta et me dit: + +--Nous y voici. + +En effet, j'avais sous les yeux un carré de fleurs qu'on n'eût jamais +pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l'eût +constaté. + +Ce marbre était posé droit, un treillage de fer limitait le terrain +acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs. + +--Que dites-vous de cela? me dit le jardinier. + +--C'est très beau. + +--Et chaque fois qu'un camélia se fane, j'ai ordre de le renouveler. + +--Et qui vous a donné cet ordre? + +--Un jeune homme qui a bien pleuré, la première fois qu'il est venu; un +ancien à la morte, sans doute, car il paraît que c'était une gaillarde, +celle-là. On dit qu'elle était très jolie. Monsieur l'a-t-il connue? + +--Oui. + +--Comme l'autre? me dit le jardinier avec un sourire malin. + +--Non, je ne lui ai jamais parlé. + +--Et vous venez la voir ici; c'est bien gentil de votre part, car ceux +qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetière. + +--Personne ne vient donc? + +--Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois. + +--Une seule fois? + +--Oui, monsieur. + +--Et il n'est pas revenu depuis? + +--Non, mais il reviendra à son retour. + +--Il est donc en voyage? + +--Oui. + +--Et vous savez où il est? + +--Il est, je crois, chez la soeur de mademoiselle Gautier. + +--Et que fait-il là? + +--Il va lui demander l'autorisation de faire exhumer la morte, pour la +faire mettre autre part. + +--Pourquoi ne la laisserait-il pas ici? + +--Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des idées. Nous voyons +cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n'est acheté que pour cinq +ans, et ce jeune homme veut une concession à perpétuité et un terrain +plus grand; dans le quartier neuf ce sera mieux. + +--Qu'appelez-vous le quartier neuf? + +--Les terrains nouveaux que l'on vend maintenant, à gauche. Si le +cimetière avait toujours été tenu comme maintenant, il n'y en aurait pas +un pareil au monde; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit +tout à fait comme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles. + +--Que voulez-vous dire? + +--Je veux dire qu'il y a des gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi, cette +demoiselle Gautier, il paraît qu'elle a fait un peu la vie, passez-moi +l'expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte; et il en +reste autant que de celles dont on n'a rien à dire et que nous arrosons +tous les jours; eh bien, quand les parents des personnes qui sont +enterrées à côté d'elle ont appris qui elle était, ne se sont-ils pas +imaginé de dire qu'ils s'opposeraient à ce qu'on la mît ici, et qu'il +devait y avoir des terrains à part pour ces sortes de femmes comme pour +les pauvres. A-t-on jamais vu cela? Je les ai joliment relevés, moi; des +gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l'an visiter leurs +défunts, qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et voyez quelles fleurs! +Qui regardent à un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui +écrivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais versées, et qui +viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous +voulez, monsieur, je ne connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pas +ce qu'elle a fait; eh bien, je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin +d'elle, et je lui passe les camélias au plus juste prix. C'est ma morte +de prédilection. Nous autres, monsieur, nous sommes bien forcés d'aimer +les morts, car nous sommes si occupés, que nous n'avons presque pas le +temps d'aimer autre chose. + +Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront, +sans que j'aie besoin de le leur expliquer, l'émotion que j'éprouvais à +l'entendre. + +Il s'en aperçut sans doute, car il continua: + +--On dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et +qu'elle avait des amants qui l'adoraient; eh bien, quand je pense qu'il +n'y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela +qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n'a pas à se plaindre, +car elle a sa tombe, et s'il n'y en a qu'un qui se souvienne d'elle, il +fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles +du même genre et du même âge qu'on jette dans la fosse commune, et cela +me fend le coeur quand j'entends tomber leurs pauvres corps dans la +terre. Et pas un être ne s'occupe d'elles, une fois qu'elles sont +mortes! Ce n'est pas toujours gai, le métier que nous faisons, surtout +tant qu'il nous reste un peu de coeur. Que voulez-vous? C'est plus fort +que moi. J'ai une belle grande fille de vingt ans, et, quand on apporte +ici une morte de son âge, je pense à elle, et, que ce soit une grande +dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empêcher d'être ému. + +«Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n'est pas pour +les écouter que vous voilà ici. On m'a dit de vous amener à la tombe de +mademoiselle Gautier, vous y voilà; puis-je vous être bon encore à +quelque chose? + +--Savez-vous l'adresse de M. Armand Duval? demandai-je à cet homme. + +--Oui, il demeure rue de... c'est là du moins que je suis allé toucher +le prix de toutes les fleurs que vous voyez. + +--Merci, mon ami. + +Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi +j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait +fait de la belle créature qu'on lui avait jetée, et je m'éloignai tout +triste. + +--Est-ce que monsieur veut voir M. Duval? reprit le jardinier qui +marchait à côté de moi. + +--Oui. + +--C'est que je suis bien sûr qu'il n'est pas encore de retour, sans quoi +je l'aurais déjà vu ici. + +--Vous êtes donc convaincu qu'il n'a pas oublié Marguerite? + +--Non seulement j'en suis convaincu, mais je parierais que son désir de +la changer de tombe n'est que le désir de la revoir. + +--Comment cela? + +--Le premier mot qu'il m'a dit en venant au cimetière a été: «Comment +faire pour la voir encore?» Cela ne pouvait avoir lieu que par le +changement de tombe, et je l'ai renseigné sur toutes les formalités à +remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transférer +les morts d'un tombeau dans un autre, il faut les reconnaître, et la +famille seule peut autoriser cette opération, à laquelle doit présider +un commissaire de police. C'est pour avoir cette autorisation que M. +Duval est allé chez la soeur de mademoiselle Gautier, et sa première +visite sera évidemment pour nous. + +Nous étions arrivés à la porte du cimetière; je remerciai de nouveau le +jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je +me rendis à l'adresse qu'il m'avait donnée. + +Armand n'était pas de retour. + +Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir dès son arrivée, +ou de me faire dire où je pourrais le trouver. + +Le lendemain, au matin, je reçus une lettre de Duval, qui m'informait de +son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu'épuisé de +fatigue, il lui était impossible de sortir. + + + + +Chapitre VI + + +Je trouvai Armand dans son lit. + +En me voyant, il me tendit sa main brûlante. + +--Vous avez la fièvre, lui dis-je. + +--Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voilà tout. + +--Vous venez de chez la soeur de Marguerite? + +--Oui, qui vous l'a dit? + +--Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez? + +--Oui encore; mais qui vous a informé du voyage et du but que j'avais en +le faisant? + +--Le jardinier du cimetière. + +--Vous avez vu la tombe? + +C'est à peine si j'osais répondre, car le ton de cette phrase me +prouvait que celui qui me l'avait dite était toujours en proie à +l'émotion dont j'avais été le témoin, et que chaque fois que sa pensée +ou la parole d'un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant +longtemps encore cette émotion trahirait sa volonté. + +Je me contentai donc de répondre par un signe de tête. + +--Il en a eu bien soin? continua Armand. + +Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade qui détourna la +tête pour me les cacher. J'eus l'air de ne pas les voir et j'essayai de +changer la conversation. + +--Voilà trois semaines que vous êtes parti? lui dis-je. + +Armand passa la main sur ses yeux et me répondit: + +--Trois semaines juste. + +--Votre voyage a été long. + +--Oh! je n'ai pas toujours voyagé, j'ai été malade quinze jours, sans +quoi je fusse revenu depuis longtemps; mais, à peine arrivé là-bas, la +fièvre m'a pris, et j'ai été forcé de garder la chambre. + +--Et vous êtes reparti sans être bien guéri? + +--Si j'étais resté huit jours de plus dans ce pays, j'y serais mort. + +--Mais maintenant que vous voilà de retour, il faut vous soigner; vos +amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez. + +--Dans deux heures je me lèverai. + +--Quelle imprudence! + +--Il le faut. + +--Qu'avez-vous donc à faire de si pressé? + +--Il faut que j'aille chez le commissaire de police. + +--Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous +rendre plus malade encore? + +--C'est la seule chose qui puisse me guérir. Il faut que je la voie. +Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que j'ai vu sa tombe, +je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j'ai +quittée si jeune et si belle est morte. Il faut que je m'en assure par +moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j'ai +tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le +désespoir du souvenir; vous m'accompagnerez, n'est-ce pas... si cela ne +vous ennuie pas trop? + +--Que vous a dit sa soeur? + +--Rien. Elle a paru fort étonnée qu'un étranger voulût acheter un +terrain et faire faire une tombe à Marguerite, et elle m'a signé tout de +suite l'autorisation que je lui demandais. + +--Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guéri. + +--Oh! Je serai fort, soyez tranquille. D'ailleurs je deviendrais fou, si +je n'en finissais au plus vite avec cette résolution dont +l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que +je ne puis être calme que lorsque j'aurai vu Marguerite. C'est peut-être +une soif de la fièvre qui me brûle, un rêve de mes insomnies, un +résultat de mon délire; mais dussé-je me faire trappiste, comme M. de +Rancé, après avoir vu, je verrai. + +--Je comprends cela, dis-je à Armand, et je suis tout à vous; avez-vous +vu Julie Duprat? + +--Oui. Oh! je l'ai vue le jour même de mon premier retour. + +--Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laissés pour +vous? + +--Les voici. + +Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l'y replaça +immédiatement. + +--Je sais par coeur ce que ces papiers renferment, me dit-il. Depuis +trois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi, +mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire +comprendre tout ce que cette confession révèle de coeur et d'amour. Pour +le moment, j'ai un service à réclamer de vous. + +--Lequel? + +--Vous avez une voiture en bas? + +--Oui. + +--Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander à la +poste restante s'il y a des lettres pour moi? Mon père et ma soeur ont dû +m'écrire à Paris, et je suis parti avec une telle précipitation que je +n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon départ. Lorsque vous +reviendrez, nous irons ensemble prévenir le commissaire de police de la +cérémonie de demain. + +Armand me remit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques +Rousseau. + +Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les pris et je revins. + +Quand je reparus, Armand était tout habillé et prêt à sortir. + +--Merci, me dit-il en prenant ses lettres. Oui, ajouta-t-il après avoir +regardé les adresses, oui, c'est de mon père et de ma soeur. Ils ont dû +ne rien comprendre à mon silence. + +Il ouvrit les lettres, et les devina plutôt qu'il ne les lut, car elles +étaient de quatre pages chacune, et au bout d'un instant il les avait +repliées. + +--Partons, me dit-il, je répondrai demain. + +Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la +procuration de la soeur de Marguerite. + +Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du +cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à +dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant, +et que nous nous rendrions ensemble au cimetière. + +Moi aussi, j'étais curieux d'assister à ce spectacle, et j'avoue que la +nuit je ne dormis pas. + +À en juger par les pensées qui m'assaillirent, ce dut être une longue +nuit pour Armand. + +Quand le lendemain, à neuf heures, j'entrai chez lui, il était +horriblement pâle, mais il paraissait calme. + +Il me sourit et me tendit la main. + +Ses bougies étaient brûlées jusqu'au bout, et, avant de sortir, Armand +prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans +doute de ses impressions de la nuit. + +Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre. + +Le commissaire nous attendait déjà. + +On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le +commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions à +quelques pas. + +De temps en temps, je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon +compagnon, comme si des frissons l'eussent parcouru tout à coup. Alors, +je le regardais; il comprenait mon regard et me souriait, mais, depuis +que nous étions sortis de chez lui, nous n'avions pas échangé une +parole. + +Un peu avant la tombe, Armand s'arrêta pour essuyer son visage +qu'inondaient de grosses gouttes de sueur. + +Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-même j'avais le coeur +comprimé comme dans un étau. + +D'où vient le douloureux plaisir qu'on prend à ces sortes de spectacles! +Quand nous arrivâmes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots +de fleurs, le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes +piochaient la terre. + +Armand s'appuya contre un arbre et regarda. + +Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux. + +Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre. + +À ce bruit, Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra +la main avec une telle force qu'il me fit mal. + +Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse; puis, +quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les +jeta dehors une à une. + +J'observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations +qu'il concentrait visiblement ne le brisassent; mais il regardait +toujours, les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un léger +tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu'il était en proie à +une violente crise nerveuse. + +Quant à moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais +d'être venu. + +Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux +fossoyeurs: + +--Ouvrez. + +Ces hommes obéirent, comme si c'eût été la chose du monde la plus +simple. + +La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure +qui faisait couvercle. L'humidité de la terre avait rouillé les vis, et +ce ne fut pas sans efforts que la bière s'ouvrit. Une odeur infecte s'en +exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée. + +--Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand, et il pâlit encore. + +Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent. + +Un grand linceul blanc couvrait le cadavre, dont il dessinait quelques +sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l'un des +bouts, et laissait passer un pied de la morte. + +J'étais bien près de me trouver mal, et, à l'heure où j'écris ces +lignes, le souvenir de cette scène m'apparaît encore dans son imposante +réalité. + +--Hâtons-nous, dit le commissaire. + +Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul, +et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de +Marguerite. + +C'était terrible à voir, c'est horrible à raconter. + +Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu, +et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les +longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient +un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans +ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j'avais vu si souvent. + +Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté +son mouchoir à sa bouche et le mordait. + +Pour moi, il me sembla qu'un cercle de fer m'étreignait la tête, un +voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m'emplirent les oreilles, et +tout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que j'avais apporté à +tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait. + +Au milieu de cet éblouissement, j'entendis le commissaire dire à M. +Duval: + +--Reconnaissez-vous? + +--Oui, répondit sourdement le jeune homme. + +--Alors fermez et emportez, dit le commissaire. + +Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte, +fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers +l'endroit qui leur avait été désigné. + +Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide; il +était pâle comme le cadavre que nous venions de voir... On l'eût dit +pétrifié. + +Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par +l'absence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus. + +Je m'approchai du commissaire. + +--La présence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle +nécessaire encore? + +--Non, me dit-il, et même je vous conseille de l'emmener, car il paraît +malade. + +--Venez, dis-je alors à Armand en lui prenant le bras. + +--Quoi? fit-il en me regardant, comme s'il ne m'eût pas reconnu. + +--C'est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes +pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là. + +--Vous avez raison, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans +faire un pas. + +Alors je le saisis par le bras et je l'entraînai. + +Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps à +autre: + +--Avez-vous vu les yeux? + +Et il se retournait comme si cette vision l'eût rappelé. + +Cependant sa marche devint saccadée; il semblait ne plus avancer que par +secousses; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente +agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne. + +Je lui parlai, il ne me répondit pas. + +Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se laisser conduire. + +À la porte nous retrouvâmes une voiture. Il était temps. + +À peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu'il eut une +véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de +m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main: + +--Ce n'est rien, ce n'est rien, je voudrais pleurer. + +Et j'entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait à ses yeux, +mais les larmes n'y venaient pas. + +Je lui fis respirer le flacon qui m'avait servi, et, quand nous +arrivâmes chez lui, le frisson seul se manifestait encore. + +Avec l'aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu +dans sa chambre, et je courus chercher mon médecin à qui je racontai ce +qui venait de se passer. + +Il accourut. + +Armand était pourpre, il avait le délire et bégayait des mots sans +suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre +distinctement. + +--Eh bien? dis-je au docteur quand il eut examiné le malade. + +--Eh bien, il a une fièvre cérébrale, ni plus ni moins, et c'est bien +heureux, car je crois, Dieu me pardonne, qu'il serait devenu fou. +Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un +mois il sera sauvé de l'une et de l'autre peut-être. + + + + +Chapitre VII + + +Les maladies comme celle dont Armand avait été atteint ont cela +d'agréable qu'elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre très vite. + +Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était +en pleine convalescence, et nous étions liés d'une étroite amitié. À +peine si j'avais quitté sa chambre tout le temps qu'avait duré sa +maladie. + +Le printemps avait semé à profusion ses fleurs, ses feuilles, ses +oiseaux, ses chansons, et la fenêtre de mon ami s'ouvrait gaiement sur +son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu'à lui. + +Le médecin avait permis qu'il se levât, et nous restions souvent à +causer, assis auprès de la fenêtre ouverte à l'heure où le soleil est le +plus chaud, de midi à deux heures. + +Je me gardais bien de l'entretenir de Marguerite, craignant toujours que +ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du +malade; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler +d'elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais +avec un doux sourire qui me rassurait sur l'état de son âme. + +J'avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depuis le +spectacle qui avait déterminé en lui cette crise violente, la mesure de +la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie, et que la +mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l'aspect du passé. Une +sorte de consolation était résultée de la certitude acquise, et pour +chasser l'image sombre qui se représentait souvent à lui, il s'enfonçait +dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait +plus vouloir accepter que ceux-là. + +Le corps était trop épuisé par l'atteinte et même par la guérison de la +fièvre pour permettre à l'esprit une émotion violente, et la joie +printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré +lui sa pensée aux images riantes. + +Il s'était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger +qu'il courait, et, lorsqu'il avait été sauvé, son père ignorait encore +sa maladie. + +Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume; le +temps avait été magnifique et le soleil s'endormait dans un crépuscule +éclatant d'azur et d'or. Quoique nous fussions dans Paris, la verdure +qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et à peine si, de +temps en temps, le bruit d'une voiture troublait notre conversation. + +--C'est à peu près à cette époque de l'année et le soir d'un jour comme +celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, écoutant ses propres +pensées et non ce que je lui disais. + +Je ne répondis rien. Alors, il se retourna vers moi, et me dit: + +--Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire; vous en ferez un +livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-être intéressant à +faire. + +--Vous me conterez cela plus tard, mon ami, lui dis-je; vous n'êtes pas +encore assez bien rétabli. + +--La soirée est chaude, j'ai mangé mon blanc de poulet, me dit-il en +souriant; je n'ai pas la fièvre, nous n'avons rien à faire, je vais tout +vous dire. + +--Puisque vous le voulez absolument, j'écoute. + +--C'est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous +raconterai en suivant l'ordre des événements. Si vous en faites quelque +chose plus tard, libre à vous de la conter autrement. + +Voici ce qu'il me raconta, et c'est à peine si j'ai changé quelques mots +à ce touchant récit. + +--Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son +fauteuil, oui, c'était par une soirée comme celle-ci! J'avais passé ma +journée à la campagne avec un de mes amis, Gaston R... Le soir, nous +étions revenus à Paris, et, ne sachant que faire, nous étions entrés au +théâtre des Variétés. + +Pendant un entr'acte nous sortîmes, et, dans le corridor, nous vîmes +passer une grande femme que mon ami salua. + +--Qui saluez-vous donc là? lui demandai-je. + +--Marguerite Gautier, me dit-il. + +--Il me semble qu'elle est bien changée, car je ne l'ai pas reconnue, +dis-je avec une émotion que vous comprendrez tout à l'heure. + +--Elle a été malade; la pauvre fille n'ira pas loin. + +Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaient été dites hier. + +Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette +fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression étrange. + +Sans que je susse pourquoi, je devenais pâle et mon coeur battait +violemment. J'ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes, et +qui appellerait ce que j'éprouvais l'affinité des fluides; moi, je crois +tout simplement que j'étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et +que je le pressentais. + +Toujours est-il qu'elle me causait une impression réelle, que plusieurs +de mes amis en avaient été témoins, et qu'ils avaient beaucoup ri en +reconnaissant de qui cette impression me venait. + +La première fois que je l'avais vue, c'était place de la Bourse, à la +porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue +de blanc en était descendue. Un murmure d'admiration avait accueilli son +entrée dans le magasin. Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis +le moment où elle entra jusqu'au moment où elle sortit. À travers les +vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu'elle venait y +acheter. J'aurais pu entrer, mais je n'osais. Je ne savais quelle était +cette femme, et je craignais qu'elle ne devinât la cause de mon entrée +dans le magasin et ne s'en offensât. Cependant je ne me croyais pas +appelé à la revoir. + +Elle était élégamment vêtue; elle portait une robe de mousseline tout +entourée de volants, un châle de l'Inde carré aux coins brodés d'or et +de fleurs de soie, un chapeau de paille d'Italie et un unique bracelet, +grosse chaîne d'or dont la mode commençait à cette époque. + +Elle remonta dans sa calèche et partit. + +Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la +voiture de l'élégante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me +dire le nom de cette femme. + +--C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il. + +Je n'osai pas lui demander l'adresse, et je m'éloignai. + +Le souvenir de cette vision, car c'en était une véritable, ne me sortit +pas de l'esprit, comme bien des visions que j'avais eues déjà, et je +cherchais partout cette femme blanche si royalement belle. + +À quelques jours de là, une grande représentation eut lieu à +l'Opéra-Comique. J'y allai. La première personne que j'aperçus dans une +loge d'avant-scène de la galerie fut Marguerite Gautier. + +Le jeune homme avec qui j'étais la reconnut aussi, car il me dit, en me +la nommant: + +--Voyez donc cette jolie fille. + +En ce moment, Marguerite lorgnait de notre côté; elle aperçut mon ami, +lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite. + +--Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant. + +Je ne pus m'empêcher de lui dire: + +--Vous êtes bien heureux! + +--De quoi? + +--D'aller voir cette femme. + +--Est-ce que vous en êtes amoureux? + +--Non, dis-je en rougissant, car je ne savais vraiment pas à quoi m'en +tenir là-dessus; mais je voudrais bien la connaître. + +--Venez avec moi, je vous présenterai. + +--Demandez-lui-en d'abord la permission. + +--Ah! Pardieu, il n'y a pas besoin de se gêner avec elle; venez. + +Ce qu'il disait là me faisait peine. Je tremblais d'acquérir la +certitude que Marguerite ne méritait pas ce que j'éprouvais pour elle. + +Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé: Am Rauchen, un homme qui +suit, le soir, une femme très élégante, et dont, à la première vue, il +est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette +femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout +conquérir, le courage de tout faire. À peine s'il ose regarder le bas de +jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de +la terre. Pendant qu'il rêve à tout ce qu'il ferait pour posséder cette +femme, elle l'arrête au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter +chez elle. + +Il détourne la tête, traverse la rue et rentre tout triste chez lui. + +Je me rappelais cette étude, et moi qui aurais voulu souffrir pour cette +femme, je craignais qu'elle ne m'acceptât trop vite et ne me donnât trop +promptement un amour que j'eusse voulu payer d'une longue attente ou +d'un grand sacrifice. Nous sommes ainsi, nous autres hommes; et il est +bien heureux que l'imagination laisse cette poésie aux sens, et que les +désirs du corps fassent cette concession aux rêves de l'âme. + +Enfin, on m'eût dit: vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tué +demain, j'eusse accepté. On m'eût dit: donnez dix louis, et vous serez +son amant, j'eusse refusé et pleuré, comme un enfant qui voit s'évanouir +au réveil le château entrevu la nuit. + +Cependant, je voulais la connaître; c'était un moyen, et même le seul, +de savoir à quoi m'en tenir sur son compte. + +Je dis donc à mon ami que je tenais à ce qu'elle lui accordât la +permission de me présenter, et je rôdai dans les corridors, me figurant +qu'à partir de ce moment elle allait me voir, et que je ne saurais +quelle contenance prendre sous son regard. + +Je tâchais de lier à l'avance les paroles que j'allais lui dire. + +Quel sublime enfantillage que l'amour! + +Un instant après mon ami redescendit. + +--Elle nous attend, me dit-il. + +--Est-elle seule? Demandai-je. + +--Avec une autre femme. + +--Il n'y a pas d'hommes? + +--Non. + +--Allons. + +Mon ami se dirigea vers la porte du théâtre. + +--Eh bien, ce n'est pas par là, lui dis-je. + +--Nous allons chercher des bonbons. Elle m'en a demandé. + +Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l'Opéra. + +J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais même de quoi +l'on pouvait composer le sac, quand mon ami demanda: + +--Une livre de raisins glacés. + +--Savez-vous si elle les aime? + +--Elle ne mange jamais d'autres bonbons, c'est connu. + +«Ah! continua-t-il quand nous fûmes sortis, savez-vous à quelle femme je +vous présente? Ne vous figurez pas que c'est à une duchesse, c'est tout +simplement à une femme entretenue, tout ce qu'il y a de plus entretenue, +mon cher; ne vous gênez donc pas, et dites tout ce qui vous passera par +la tête. + +--Bien, bien, balbutiai-je, et je le suivis, en me disant que j'allais +me guérir de ma passion. + +Quand j'entrai dans la loge, Marguerite riait aux éclats. + +J'aurais voulu qu'elle fût triste. + +Mon ami me présenta. Marguerite me fit une légère inclination de tête, +et dit: + +--Et mes bonbons? + +--Les voici. + +En les prenant, elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis. + +Elle se pencha à l'oreille de sa voisine, lui dit quelques mots tout +bas, et toutes deux éclatèrent de rire. + +Bien certainement j'étais la cause de cette hilarité; mon embarras en +redoubla. À cette époque, j'avais pour maîtresse une petite bourgeoise +fort tendre et fort sentimentale, dont le sentiment et les lettres +mélancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais dû lui +faire par celui que j'éprouvais, et, pendant cinq minutes, je l'aimai +comme jamais on n'aima une femme. + +Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi. + +Mon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule. + +--Marguerite, fit-il, il ne faut pas vous étonner si M. Duval ne vous +dit rien, vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot. + +--Je crois plutôt que monsieur vous a accompagné ici parce que cela vous +ennuyait d'y venir seul. + +--Si cela était vrai, dis-je à mon tour, je n'aurais pas prié Ernest de +vous demander la permission de me présenter. + +--Ce n'était peut-être qu'un moyen de retarder le moment fatal. + +Pour peu que l'on ait vécu avec les filles du genre de Marguerite, on +sait le plaisir qu'elles prennent à faire de l'esprit à faux et à +taquiner les gens qu'elles voient pour la première fois. C'est sans +doute une revanche des humiliations qu'elles sont souvent forcées de +subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours. + +Aussi faut-il pour leur répondre une certaine habitude de leur monde, +habitude que je n'avais pas; puis, l'idée que je m'étais faite de +Marguerite m'exagéra sa plaisanterie. Rien ne m'était indifférent de la +part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant, avec une +altération de voix qu'il me fut impossible de cacher complètement: + +--Si c'est là ce que vous pensez de moi, madame, il ne me reste plus +qu'à vous demander pardon de mon indiscrétion, et à prendre congé de +vous en vous assurant qu'elle ne se renouvellera pas. + +Là-dessus, je saluai et je sortis. + +À peine eus-je fermé la porte, que j'entendis un troisième éclat de +rire. J'aurais bien voulu que quelqu'un me coudoyât en ce moment. + +Je retournai à ma stalle. + +On frappa le lever de la toile. + +Ernest revint auprès de moi. + +--Comme vous y allez! me dit-il en s'asseyant; elles vous croient fou. + +--Qu'a dit Marguerite, quand j'ai été parti? + +--Elle a ri et m'a assuré qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi drôle +que vous. Mais il ne faut pas vous tenir pour battu; seulement ne faites +pas à ces filles-là l'honneur de les prendre au sérieux. Elles ne savent +pas ce que c'est que l'élégance et la politesse; c'est comme les chiens +auxquels on met des parfums, ils trouvent que cela sent mauvais et vont +se rouler dans le ruisseau. + +--Après tout, que m'importe? dis-je en essayant de prendre un ton +dégagé, je ne reverrai jamais cette femme, et si elle me plaisait avant +que je la connusse, c'est bien changé maintenant que je la connais. + +--Bah! je ne désespère pas de vous voir un jour dans le fond de sa loge, +et d'entendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez +raison, elle est mal élevée, mais c'est une jolie maîtresse à avoir. + +Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l'on +jouait me serait impossible. Tout ce que je me rappelle, c'est que de +temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement +quittée, et que des figures de visiteurs nouveaux s'y succédaient à +chaque instant. + +Cependant, j'étais loin de ne plus penser à Marguerite. Un autre +sentiment s'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et +mon ridicule à faire oublier; je me disais que, dussé-je y dépenser ce +que je possédais, j'aurais cette fille et prendrais de droit la place +que j'avais abandonnée si vite. + +Avant que le spectacle fût terminé, Marguerite et son amie quittèrent +leur loge. + +Malgré moi, je quittai ma stalle. + +--Vous vous en allez? me dit Ernest. + +--Oui. + +--Pourquoi? + +En ce moment, il s'aperçut que la loge était vide. + +--Allez, allez, dit-il, et bonne chance, ou plutôt meilleure chance. + +Je sortis. + +J'entendis dans l'escalier des frôlements de robes et des bruits de +voix. Je me mis à l'écart et je vis passer, sans être vu, les deux +femmes et les deux jeunes gens qui les accompagnaient. + +Sous le péristyle du théâtre se présenta à elles un petit domestique. + +--Va dire au cocher d'attendre à la porte du café Anglais, dit +Marguerite; nous irons à pied jusque-là. + +Quelques minutes après, en rôdant sur le boulevard, je vis, à une +fenêtre d'un des grands cabinets du restaurant, Marguerite, appuyée sur +le balcon, effeuillant un à un les camélias de son bouquet. + +Un des deux hommes était penché sur son épaule et lui parlait tout bas. + +J'allai m'installer à la Maison d'Or, dans les salons du premier étage, +et je ne perdis pas de vue la fenêtre en question. + +À une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses +trois amis. + +Je pris un cabriolet et je la suivis. + +La voiture s'arrêta rue d'Antin, nº 9. + +Marguerite en descendit et rentra seule chez elle. + +C'était sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux. + +À partir de ce jour, je rencontrai souvent Marguerite au spectacle, aux +Champs-Elysées. Toujours même gaieté chez elle, toujours même émotion +chez moi. + +Quinze jours se passèrent cependant sans que je la revisse nulle part. +Je me trouvai avec Gaston, à qui je demandai de ses nouvelles. + +--La pauvre fille est bien malade, me répondit-il. + +--Qu'a-t-elle donc? + +--Elle a qu'elle est poitrinaire, et que, comme elle a fait une vie qui +n'est pas destinée à la guérir, elle est dans son lit et qu'elle se +meurt. + +Le coeur est étrange; je fus presque content de cette maladie. + +J'allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade, sans cependant +m'inscrire, ni laisser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son +départ pour Bagnères. + +Puis, le temps s'écoula, l'impression, sinon le souvenir, parut +s'effacer peu à peu de mon esprit. Je voyageai; des liaisons, des +habitudes, des travaux prirent la place de cette pensée, et, lorsque je +songeais à cette première aventure, je ne voulais voir ici qu'une de ces +passions comme on en a lorsque l'on est tout jeune, et dont on rit peu +de temps après. + +Du reste, il n'y aurait pas eu de mérite à triompher de ce souvenir, car +j'avais perdu Marguerite de vue depuis son départ, et, comme je vous +l'ai dit, quand elle passa près de moi, dans le corridor des Variétés, +je ne la reconnus pas. + +Elle était voilée, il est vrai; mais si voilée qu'elle eût été, deux ans +plus tôt, je n'aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnaître: je +l'aurais devinée. + +Ce qui n'empêcha pas mon coeur de battre quand je sus que c'était elle; +et les deux années passées sans la voir et les résultats que cette +séparation avait paru amener s'évanouirent dans la même fumée au seul +toucher de sa robe. + + + + +Chapitre VIII + + +Cependant, continua Armand après une pause, tout en comprenant que +j'étais encore amoureux, je me sentais plus fort qu'autrefois, et, dans +mon désir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi la volonté +de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur. + +Que de routes prend et que de raisons se donne le coeur pour en arriver à +ce qu'il veut! Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et +je retournai prendre ma place à l'orchestre, en jetant un coup d'oeil +rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était. + +Elle était dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, et toute seule. Elle +était changée, comme je vous l'ai dit, je ne retrouvais plus sur sa +bouche son sourire indifférent. Elle avait souffert, elle souffrait +encore. + +Quoiqu'on fût déjà en avril, elle était encore vêtue comme en hiver et +toute couverte de velours. + +Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien. + +Elle me considéra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me +voir, et crut sans doute me reconnaître, sans pouvoir positivement dire +qui j'étais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce +charmant salut des femmes, erra sur ses lèvres, pour répondre au salut +qu'elle avait l'air d'attendre de moi; mais je n'y répondis point, comme +pour prendre barres sur elle et paraître avoir oublié, quand elle se +souvenait. + +Elle crut s'être trompée et détourna la tête. + +On leva le rideau. + +J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle, je ne l'ai jamais vue +prêter la moindre attention à ce qu'on jouait. + +Quant à moi, le spectacle m'intéressait aussi fort peu, et je ne +m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts pour qu'elle ne +s'en aperçût pas. + +Je la vis ainsi échanger des regards avec la personne occupant la loge +en face de la sienne; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus +dedans une femme avec qui j'étais assez familier. + +Cette femme était une ancienne femme entretenue, qui avait essayé +d'entrer au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses +relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le commerce et +avait pris un magasin de modes. + +Je vis en elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai +d'un moment où elle regardait de mon côté pour lui dire bonsoir de la +main et des yeux. + +Ce que j'avais prévu arriva, elle m'appela dans sa loge. + +Prudence Duvernoy, c'était l'heureux nom de la modiste, était une de ces +grosses femmes de quarante ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une +grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'on veut savoir, surtout +quand ce que l'on veut savoir est aussi simple que ce que j'avais à lui +demander. + +Je profitai d'un moment où elle recommençait ses correspondances avec +Marguerite pour lui dire: + +--Qui regardez-vous ainsi? + +--Marguerite Gautier. + +--Vous la connaissez? + +--Oui; je suis sa modiste, et elle est ma voisine. + +--Vous demeurez donc rue d'Antin? + +--Nº 7. La fenêtre de son cabinet de toilette donne sur la fenêtre du +mien. + +--On dit que c'est une charmante fille. + +--Vous ne la connaissez pas? + +--Non, mais je voudrais bien la connaître. + +--Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge? + +--Non, j'aime mieux que vous me présentiez à elle. + +--Chez elle? + +--Oui. + +--C'est plus difficile. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle est protégée par un vieux duc très jaloux. + +--Protégée est charmant. + +--Oui, protégée, reprit Prudence. Le pauvre vieux, il serait bien +embarrassé d'être son amant. + +Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du +duc à Bagnères. + +--C'est pour cela, continuai-je, qu'elle est seule ici? + +--Justement. + +--Mais, qui la reconduira? + +--Lui. + +--Il va donc venir la prendre? + +--Dans un instant. + +--Et vous, qui vous reconduit? + +--Personne. + +--Je m'offre. + +--Mais vous êtes avec un ami, je crois. + +--Nous nous offrons alors. + +--Qu'est-ce que c'est que votre ami? + +--C'est un charmant garçon, fort spirituel, et qui sera enchanté de +faire votre connaissance. + +--Eh bien, c'est convenu, nous partirons tous les quatre après cette +pièce, car je connais la dernière. + +--Volontiers, je vais prévenir mon ami. + +--Allez. + +--Ah! me dit Prudence au moment où j'allais sortir, voilà le duc qui +entre dans la loge de Marguerite. + +Je regardai. + +Un homme de soixante-dix ans, en effet, venait de s'asseoir derrière la +jeune femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa +aussitôt en souriant, puis elle l'avança sur le devant de sa loge en +faisant à Prudence un signe qui pouvait se traduire par: + +--En voulez-vous? + +--Non, fit Prudence. + +Marguerite reprit le sac et, se retournant, se mit à causer avec le duc. + +Le récit de tous ces détails ressemble à de l'enfantillage, mais tout ce +qui avait rapport à cette fille est si présent à ma mémoire, que je ne +puis m'empêcher de le rappeler aujourd'hui. + +Je descendis prévenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et +pour moi. + +Il accepta. + +Nous quittâmes nos stalles pour monter dans la loge de Madame Duvernoy. + +À peine avions-nous ouvert la porte des orchestres que nous fûmes forcés +de nous arrêter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en +allaient. + +J'aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place de ce vieux +bonhomme. + +Arrivé sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaéton qu'il +conduisait lui-même, et ils disparurent emportés au trot de deux +superbes chevaux. + +Nous entrâmes dans la loge de Prudence. + +Quand la pièce fut finie, nous descendîmes prendre un simple fiacre qui +nous conduisit rue d'Antin, nº 7. A la porte de sa maison, Prudence nous +offrit de monter chez elle pour nous faire voir ses magasins que nous ne +connaissions pas et dont elle paraissait être très fière. Vous jugez +avec quel empressement j'acceptai. + +Il me semblait que je me rapprochais peu à peu de Marguerite. J'eus +bientôt fait retomber la conversation sur elle. + +--Le vieux duc est chez votre voisine? dis-je à Prudence. + +--Non pas; elle doit être seule. + +--Mais elle va s'ennuyer horriblement, dit Gaston. + +--Nous passons presque toutes nos soirées ensemble, ou, lorsqu'elle +rentre, elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du +matin. Elle ne peut pas dormir plus tôt. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours +la fièvre. + +--Elle n'a pas d'amants? demandai-je. + +--Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais; mais je ne +réponds pas qu'il ne vient personne quand je suis partie; souvent je +rencontre chez elle, le soir, un certain comte de N... qui croit avancer +ses affaires en faisant ses visites à onze heures, en lui envoyant des +bijoux tant qu'elle en veut; mais elle ne peut pas le voir en peinture. +Elle a tort, c'est un garçon très riche. J'ai beau lui dire de temps en +temps: ma chère enfant, c'est l'homme qu'il vous faut! Elle qui m'écoute +assez ordinairement, elle me tourne le dos et me répond qu'il est trop +bête. Qu'il soit bête, j'en conviens; mais ce serait pour elle une +position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour à l'autre. Les +vieillards sont égoïstes; sa famille lui reproche sans cesse son +affection pour Marguerite: voilà deux raisons pour qu'il ne lui laisse +rien. Je lui fais de la morale, à laquelle elle répond qu'il sera +toujours temps de prendre le comte à la mort du duc. + +«Cela n'est pas toujours drôle, continua Prudence, de vivre comme elle +vit. Je sais bien, moi, que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien +vite promener le bonhomme. Il est insipide, ce vieux; il l'appelle sa +fille, il a soin d'elle comme d'un enfant, il est toujours sur son dos. +Je suis sûre qu'à cette heure un de ses domestiques rôde dans la rue +pour voir qui sort, et surtout qui entre. + +--Ah! cette pauvre Marguerite! dit Gaston en se mettant au piano et en +jouant une valse, je ne savais pas cela, moi. Cependant je lui trouvais +l'air moins gai depuis quelque temps. + +--Chut! dit Prudence en prêtant l'oreille. + +Gaston s'arrêta. + +--Elle m'appelle, je crois. + +Nous écoutâmes. + +En effet, une voix appelait Prudence. + +--Allons, messieurs, allez-vous-en, nous dit madame Duvernoy. + +--Ah! c'est comme cela que vous entendez l'hospitalité, dit Gaston en +riant, nous nous en irons quand bon nous semblera. + +--Pourquoi nous en irions-nous? + +--Je vais chez Marguerite. + +--Nous attendrons ici. + +--Cela ne se peut pas. + +--Alors, nous irons avec vous. + +--Encore moins. + +--Je connais Marguerite, moi, fit Gaston, je puis bien aller lui faire +une visite. + +--Mais Armand ne la connaît pas. + +--Je le présenterai. + +--C'est impossible. + +Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours +Prudence. Celle-ci courut à son cabinet de toilette. Je l'y suivis avec +Gaston. Elle ouvrit la fenêtre. + +Nous nous cachâmes de façon à ne pas être vus du dehors. + +--Il y a dix minutes que je vous appelle, dit Marguerite de sa fenêtre +et d'un ton presque impérieux. + +--Que me voulez-vous? + +--Je veux que vous veniez tout de suite. + +--Pourquoi? + +--Parce que le comte de N... est encore là et qu'il m'ennuie à périr. + +--Je ne peux pas maintenant. + +--Qui vous en empêche? + +--J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas s'en aller. + +--Dites-leur qu'il faut que vous sortiez. + +--Je le leur ai dit. + +--Eh bien, laissez-les chez vous; quand ils vous verront sortie, ils +s'en iront. + +--Après avoir mis tout sens dessus dessous! + +--Mais qu'est-ce qu'ils veulent? + +--Ils veulent vous voir. + +--Comment se nomment-ils? + +--Vous en connaissez un, M. Gaston R... + +--Ah! oui, je le connais; et l'autre? + +--M Armand Duval. Vous ne le connaissez pas? + +--Non; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout que le comte. Je vous +attends, venez vite. + +Marguerite referma sa fenêtre, Prudence la sienne. + +Marguerite, qui s'était un instant rappelé mon visage, ne se rappelait +pas mon nom. J'aurais mieux aimé un souvenir à mon désavantage que cet +oubli. + +--Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchantée de nous voir. + +--Enchantée n'est pas le mot, répondit Prudence en mettant son châle et +son chapeau, elle vous reçoit pour faire partir le comte. Tâchez d'être +plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se brouillera +avec moi. + +Nous suivîmes Prudence qui descendait. + +Je tremblais; il me semblait que cette visite allait avoir une grande +influence sur ma vie. + +J'étais encore plus ému que le soir de ma présentation dans la loge de +l'Opéra-Comique. + +En arrivant à la porte de l'appartement que vous connaissez, le coeur me +battait si fort que la pensée m'échappait. + +Quelques accords de piano arrivaient jusqu'à nous. + +Prudence sonna. + +Le piano se tut. + +Une femme qui avait plutôt l'air d'une dame de compagnie que d'une femme +de chambre vint nous ouvrir. + +Nous passâmes dans le salon, du salon dans le boudoir, qui était à cette +époque ce que vous l'avez vu depuis. + +Un jeune homme était appuyé contre la cheminée. + +Marguerite, assise devant son piano, laissait courir ses doigts sur les +touches, et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas. + +L'aspect de cette scène était l'ennui, résultant pour l'homme de +l'embarras de sa nullité, pour la femme de la visite de ce lugubre +personnage. + +À la voix de Prudence, Marguerite se leva, et, venant à nous après avoir +échangé un regard de remerciements avec madame Duvernoy, elle nous dit: + +--Entrez, messieurs, et soyez les bienvenus. + + + + +Chapitre IX + + +--Bonsoir, mon cher Gaston, dit Marguerite à mon compagnon, je suis bien +aise de vous voir. Pourquoi n'êtes-vous pas entré dans ma loge aux +Variétés? + +--Je craignais d'être indiscret. + +--Les amis, et Marguerite appuya sur ce mot, comme si elle eût voulu +faire comprendre à ceux qui étaient là que, malgré la façon familière +dont elle l'accueillait, Gaston n'était et n'avait toujours été qu'un +ami, les amis ne sont jamais indiscrets. + +--Alors, vous me permettez de vous présenter M. Armand Duval! + +--J'avais déjà autorisé Prudence à le faire. + +--Du reste, madame, dis-je alors en m'inclinant et en parvenant à rendre +des sons à peu près intelligibles, j'ai déjà eu l'honneur de vous être +présenté. + +L'oeil charmant de Marguerite sembla chercher dans son souvenir, mais +elle ne se souvint point, ou parut ne point se souvenir. + +--Madame, repris-je alors, je vous suis reconnaissant d'avoir oublié +cette première présentation, car j'y fus très ridicule et dus vous +paraître très ennuyeux. C'était, il y a deux ans, à l'Opéra-Comique; +j'étais avec Ernest de ***... + +--Ah! je me rappelle! reprit Marguerite avec un sourire. Ce n'est pas +vous qui étiez ridicule, c'est moi qui étais taquine, comme je le suis +encore un peu, mais moins cependant. Vous m'avez pardonné, monsieur? + +Et elle me tendit sa main que je baisai. + +--C'est vrai, reprit-elle. Figurez-vous que j'ai la mauvaise habitude de +vouloir embarrasser les gens que je vois pour la première fois. C'est +très sot. Mon médecin dit que c'est parce que je suis nerveuse et +toujours souffrante: croyez mon médecin. + +--Mais vous paraissez très bien portante. + +--Oh! j'ai été bien malade. + +--Je le sais. + +--Qui vous l'a dit? + +--Tout le monde le savait; je suis venu souvent savoir de vos nouvelles, +et j'ai appris avec plaisir votre convalescence. + +--On ne m'a jamais remis votre carte. + +--Je ne l'ai jamais laissée. + +--Serait-ce vous, ce jeune homme qui venait tous les jours s'informer de +moi pendant ma maladie, et qui n'a jamais voulu dire son nom? + +--C'est moi. + +--Alors, vous êtes plus qu'indulgent, vous êtes généreux. Ce n'est pas +vous, comte, qui auriez fait cela, ajouta-t-elle en se tournant vers M. +de N..., et après avoir jeté sur moi un de ces regards par lesquels les +femmes complètent leur opinion sur un homme. + +--Je ne vous connais que depuis deux mois, répliqua le comte. + +--Et monsieur qui ne me connaît que depuis cinq minutes! Vous répondez +toujours des niaiseries. + +Les femmes sont impitoyables avec les gens qu'elles n'aiment pas. + +Le comte rougit et se mordit les lèvres. + +J'eus pitié de lui, car il paraissait être amoureux comme moi, et la +dure franchise de Marguerite devait le rendre bien malheureux, surtout +en présence de deux étrangers. + +--Vous faisiez de la musique quand nous sommes entrés, dis-je alors pour +changer la conversation, ne me ferez-vous pas le plaisir de me traiter +en vieille connaissance, et ne continuerez-vous pas? + +--Oh! fit-elle en se jetant sur le canapé et en nous faisant signe de +nous y asseoir, Gaston sait bien quel genre de musique je fais. C'est +bon quand je suis seule avec le comte, mais je ne voudrais pas vous +faire endurer pareil supplice. + +--Vous avez cette préférence pour moi? Répliqua M. de N... avec un +sourire qu'il essaya de rendre fin et ironique. + +--Vous avez tort de me la reprocher; c'est la seule. + +Il était décidé que ce pauvre garçon ne dirait pas un mot. Il jeta sur +la jeune femme un regard vraiment suppliant. + +--Dites donc, Prudence, continua-t-elle, avez-vous fait ce que je vous +avais priée de faire? + +--Oui. + +--C'est bien, vous me conterez cela plus tard. Nous avons à causer, vous +ne vous en irez pas sans que je vous parle. + +--Nous sommes sans doute indiscrets, dis-je alors, et, maintenant que +nous avons ou plutôt que j'ai obtenu une seconde présentation pour faire +oublier la première, nous allons nous retirer, Gaston et moi. + +--Pas le moins du monde; ce n'est pas pour vous que je dis cela. Je veux +au contraire que vous restiez. + +Le comte tira une montre fort élégante, à laquelle il regarda l'heure: + +--Il est temps que j'aille au club, dit-il. + +Marguerite ne répondit rien. + +Le comte quitta alors la cheminée, et venant à elle: + +--Adieu, madame. + +Marguerite se leva. + +--Adieu, mon cher comte, vous vous en allez déjà? + +--Oui, je crains de vous ennuyer. + +--Vous ne m'ennuyez pas plus aujourd'hui que les autres jours. Quand +vous verra-t-on? + +--Quand vous le permettrez. + +--Adieu, alors! + +C'était cruel, vous l'avouerez. + +Le comte avait heureusement une fort bonne éducation et un excellent +caractère. Il se contenta de baiser la main que Marguerite lui tendait +assez nonchalamment, et de sortir après nous avoir salués. + +Au moment où il franchissait la porte, il regarda Prudence. + +Celle-ci leva les épaules d'un air qui signifiait: + +--Que voulez-vous, j'ai fait tout ce que j'ai pu. + +--Nanine! cria Marguerite, éclaire M. le comte. + +Nous entendîmes ouvrir et fermer la porte. + +--Enfin! s'écria Marguerite en reparaissant, le voilà parti; ce +garçon-là me porte horriblement sur les nerfs. + +--Ma chère enfant, dit Prudence, vous êtes vraiment trop méchante avec +lui, lui qui est si bon et si prévenant pour vous. Voilà encore sur +votre cheminée une montre qu'il vous a donnée, et qui lui a coûté au +moins mille écus, j'en suis sûre. + +Et madame Duvernoy, qui s'était approchée de la cheminée, jouait avec le +bijou dont elle parlait, et jetait dessus des regards de convoitise. + +--Ma chère, dit Marguerite en s'asseyant à son piano quand je pèse d'un +côté ce qu'il me donne et de l'autre ce qu'il me dit, je trouve que je +lui passe ses visites bon marché. + +--Ce pauvre garçon est amoureux de vous. + +--S'il fallait que j'écoutasse tous ceux qui sont amoureux de moi, je +n'aurais seulement pas le temps de dîner. + +Et elle fit courir ses doigts sur le piano, après quoi se retournant +elle nous dit: + +--Voulez-vous prendre quelque chose? Moi, je boirais bien un peu de +punch. + +--Et moi, je mangerais bien un peu de poulet, dit Prudence; si nous +soupions? + +--C'est cela, allons souper, dit Gaston. + +--Non, nous allons souper ici. + +Elle sonna. Nanine parut. + +--Envoie chercher à souper. + +--Que faut-il prendre? + +--Ce que tu voudras, mais tout de suite, tout de suite. + +Nanine sortit. + +--C'est cela, dit Marguerite en sautant comme une enfant, nous allons +souper. Que cet imbécile de comte est ennuyeux! + +Plus je voyais cette femme, plus elle m'enchantait. Elle était belle à +ravir. Sa maigreur même était une grâce. + +J'étais en contemplation. + +Ce qui se passait en moi, j'aurais peine à l'expliquer. J'étais plein +d'indulgence pour sa vie, plein d'admiration pour sa beauté. Cette +preuve de désintéressement qu'elle donnait en n'acceptant pas un homme +jeune, élégant et riche, tout prêt à se ruiner pour elle, excusait à mes +yeux toutes ses fautes passées. + +Il y avait dans cette femme quelque chose comme de la candeur. + +On voyait qu'elle en était encore à la virginité du vice. Sa marche +assurée, sa taille souple, ses narines roses et ouvertes, ses grands +yeux légèrement cerclés de bleu, dénotaient une de ces natures ardentes +qui répandent autour d'elles un parfum de volupté, comme ces flacons +d'Orient qui, si bien fermés qu'ils soient, laissent échapper le parfum +de la liqueur qu'ils renferment. + +Enfin, soit nature, soit conséquence de son état maladif, il passait de +temps en temps dans les yeux de cette femme des éclairs de désirs dont +l'expansion eût été une révélation du ciel pour celui qu'elle eût aimé. +Mais ceux qui avaient aimé Marguerite ne se comptaient plus, et ceux +qu'elle avait aimés ne se comptaient pas encore. + +Bref, on reconnaissait dans cette fille la vierge qu'un rien avait faite +courtisane, et la courtisane dont un rien eût fait la vierge la plus +amoureuse et la plus pure. Il y avait encore chez Marguerite de la +fierté et de l'indépendance: deux sentiments qui, blessés, sont capables +de faire ce que fait la pudeur. Je ne disais rien, mon âme semblait être +passée toute dans mon coeur et mon coeur dans mes yeux. + +--Ainsi, reprit-elle tout à coup, c'est vous qui veniez savoir de mes +nouvelles quand j'étais malade? + +--Oui. + +--Savez-vous que c'est très beau, cela! Et que puis-je faire pour vous +remercier? + +--Me permettre de venir de temps en temps vous voir. + +--Tant que vous voudrez, de cinq heures à six, de onze heures à minuit. +Dites donc, Gaston, jouez-moi l'Invitation à la valse. + +--Pourquoi? + +--Pour me faire plaisir d'abord, et ensuite parce que je ne puis pas +arriver à la jouer seule. + +--Qu'est-ce qui vous embarrasse donc? + +--La troisième partie, le passage en dièse. + +Gaston se leva, se mit au piano et commença cette merveilleuse mélodie +de Weber, dont la musique était ouverte sur le pupitre. + +Marguerite, une main appuyée sur le piano, regardait le cahier, suivait +des yeux chaque note qu'elle accompagnait tout bas de la voix, et, quand +Gaston en arriva au passage qu'elle lui avait indiqué, elle chantonna en +faisant aller ses doigts sur le dos du piano: + +--Ré, mi, ré, do, ré, fa, mi, ré, voilà ce que je ne puis faire. +Recommencez. + +Gaston recommença, après quoi Marguerite lui dit: + +--Maintenant laissez-moi essayer. + +Elle prit sa place et joua à son tour; mais ses doigts rebelles se +trompaient toujours sur l'une des notes que nous venons de dire. + +--Est-ce incroyable, dit-elle avec une véritable intonation d'enfant, +que je ne puisse pas arriver à jouer ce passage! Croiriez-vous que je +reste quelquefois jusqu'à deux heures du matin dessus! Et quand je pense +que cet imbécile de comte le joue sans musique et admirablement, c'est +cela qui me rend furieuse contre lui, je crois. + +Et elle recommença, toujours avec les mêmes résultats. + +--Que le diable emporte Weber, la musique et les pianos! dit-elle en +jetant le cahier à l'autre bout de la chambre; comprend-on que je ne +puisse pas faire huit dièses de suite? + +Et elle se croisait les bras en nous regardant et en frappant du pied. + +Le sang lui monta aux joues et une toux légère entr'ouvrit ses lèvres. + +--Voyons, voyons, dit Prudence, qui avait ôté son chapeau et qui lissait +ses bandeaux devant la glace, vous allez encore vous mettre en colère et +vous faire mal; allons souper, cela vaudra mieux; moi, je meurs de faim. + +Marguerite sonna de nouveau, puis elle se remit au piano et commença à +demi-voix une chanson libertine, dans l'accompagnement de laquelle elle +ne s'embrouilla point. + +Gaston savait cette chanson, et ils en firent une espèce de duo. + +--Ne chantez donc pas ces saletés-là, dis-je familièrement à Marguerite +et avec un ton de prière. + +--Oh! comme vous êtes chaste! me dit-elle en souriant et en me tendant +la main. + +--Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous. + +Marguerite fit un geste qui voulait dire: oh! il y a longtemps que j'en +ai fini, moi, avec la chasteté. + +En ce moment Nanine parut. + +--Le souper est-il prêt? demanda Marguerite. + +--Oui, madame, dans un instant. + +--À propos, me dit Prudence, vous n'avez pas vu l'appartement; venez, +que je vous le montre. + +Vous le savez, le salon était une merveille. + +Marguerite nous accompagna un peu, puis elle appela Gaston et passa avec +lui dans la salle à manger pour voir si le souper était prêt. + +--Tiens, dit tout haut Prudence en regardant sur une étagère et en y +prenant une figure de Saxe, je ne vous connaissais pas ce petit +bonhomme-là! + +--Lequel? + +--Un petit berger qui tient une cage avec un oiseau. + +--Prenez-le, s'il vous fait plaisir. + +--Ah! Mais je crains de vous en priver. + +--Je voulais le donner à ma femme de chambre, je le trouve hideux; mais +puisqu'il vous plaît, prenez-le. + +Prudence ne vit que le cadeau et non la manière dont il était fait. Elle +mit son bonhomme de côté, et m'emmena dans le cabinet de toilette, où, +me montrant deux miniatures qui se faisaient pendant, elle me dit: + +--Voilà le comte de G... qui a été très amoureux de Marguerite; c'est +lui qui l'a lancée. Le connaissez-vous? + +--Non. Et celui-ci? demandai-je en montrant l'autre miniature. + +--C'est le petit vicomte de L... il a été forcé de partir. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il était à peu près ruiné. En voilà un qui aimait Marguerite! + +--Et elle l'aimait beaucoup sans doute? + +--C'est une si drôle de fille, on ne sait jamais à quoi s'en tenir. Le +soir du jour où il est parti, elle était au spectacle, comme d'habitude, +et cependant elle avait pleuré au moment du départ. + +En ce moment, Nanine parut, nous annonçant que le souper était servi. + +Quand nous entrâmes dans la salle à manger, Marguerite était appuyée +contre le mur, et Gaston, lui tenant les mains, lui parlait tout bas. + +--Vous êtes fou, lui répondait Marguerite, vous savez bien que je ne +veux pas de vous. Ce n'est pas au bout de deux ans que l'on connaît une +femme comme moi, qu'on lui demande à être son amant. Nous autres, nous +nous donnons tout de suite ou jamais. Allons, messieurs, à table. + +Et, s'échappant des mains de Gaston, Marguerite le fit asseoir à sa +droite, moi à sa gauche, puis elle dit à Nanine: + +--Avant de t'asseoir, recommande à la cuisine que l'on n'ouvre pas si +l'on vient sonner. + +Cette recommandation était faite à une heure du matin. + +On rit, on but et l'on mangea beaucoup à ce souper. Au bout de quelques +instants, la gaieté était descendue aux dernières limites, et ces mots +qu'un certain monde trouve plaisants et qui salissent toujours la bouche +qui les dit éclataient de temps à autre, aux grandes acclamations de +Nanine, de Prudence et de Marguerite. Gaston s'amusait franchement; +c'était un garçon plein de coeur, mais dont l'esprit avait été un peu +faussé par les premières habitudes. Un moment, j'avais voulu m'étourdir, +faire mon coeur et ma pensée indifférents au spectacle que j'avais sous +les yeux et prendre ma part de cette gaieté qui semblait un des mets du +repas; mais peu à peu, je m'étais isolé de ce bruit, mon verre était +resté plein, et j'étais devenu presque triste en voyant cette belle +créature de vingt ans boire, parler comme un portefaix, et rire d'autant +plus que ce que l'on disait était plus scandaleux. + +Cependant cette gaieté, cette façon de parler et de boire, qui me +paraissaient chez les autres convives les résultats de la débauche, de +l'habitude ou de la force, me semblaient chez Marguerite un besoin +d'oublier, une fièvre, une irritabilité nerveuse. À chaque verre de vin +de Champagne, ses joues se couvraient d'un rouge fiévreux, et une toux, +légère au commencement du souper, était devenue à la longue assez forte +pour la forcer à renverser sa tête sur le dos de sa chaise et à +comprimer sa poitrine dans ses mains toutes les fois qu'elle toussait. + +Je souffrais du mal que devaient faire à cette frêle organisation ces +excès de tous les jours. + +Enfin arriva une chose que j'avais prévue et que je redoutais. Vers la +fin du souper, Marguerite fut prise d'un accès de toux plus fort que +tous ceux qu'elle avait eus depuis que j'étais là. Il me sembla que sa +poitrine se déchirait intérieurement. La pauvre fille devint pourpre, +ferma les yeux sous la douleur et porta à ses lèvres sa serviette qu'une +goutte de sang rougit. Alors elle se leva et courut dans son cabinet de +toilette. + +--Qu'a donc Marguerite? demanda Gaston. + +--Elle a qu'elle a trop ri et qu'elle crache le sang, fit Prudence. Oh! +ce ne sera rien, cela lui arrive tous les jours. Elle va revenir. +Laissons-la seule, elle aime mieux cela. + +Quant à moi, je ne pus y tenir, et, au grand ébahissement de Prudence et +de Nanine qui me rappelaient, j'allai rejoindre Marguerite. + + + + +Chapitre X + + +La chambre où elle s'était réfugiée n'était éclairée que par une seule +bougie posée sur une table. Renversée sur un grand canapé, sa robe +défaite, elle tenait une main sur son coeur et laissait pendre l'autre. +Sur la table il y avait une cuvette d'argent à moitié pleine d'eau; +cette eau était marbrée de filets de sang. + +Marguerite, très pâle et la bouche entr'ouverte, essayait de reprendre +haleine. Par moments, sa poitrine se gonflait d'un long soupir qui, +exhalé, paraissait la soulager un peu, et la laissait pendant quelques +secondes dans un sentiment de bien-être. + +Je m'approchai d'elle, sans qu'elle fît un mouvement, je m'assis et pris +celle de ses mains qui reposait sur le canapé. + +--Ah! c'est vous? me dit-elle avec un sourire. + +Il paraît que j'avais la figure bouleversée, car elle ajouta: + +--Est-ce que vous êtes malade aussi? + +--Non; mais vous, souffrez-vous encore? + +--Très peu; et elle essuya avec son mouchoir les larmes que la toux +avait fait venir à ses yeux; je suis habituée à cela maintenant. + +--Vous vous tuez, madame, lui dis-je alors d'une voix émue; je voudrais +être votre ami, votre parent, pour vous empêcher de vous faire mal +ainsi. + +--Ah! cela ne vaut vraiment pas la peine que vous vous alarmiez, +répliqua-t-elle d'un ton un peu amer; voyez si les autres s'occupent de +moi: c'est qu'ils savent bien qu'il n'y a rien à faire à ce mal-là. + +Après quoi elle se leva et, prenant la bougie, elle la mit sur la +cheminée et se regarda dans la glace. + +--Comme je suis pâle! dit-elle en rattachant sa robe et en passant ses +doigts sur ses cheveux délissés. Ah! bah! allons nous remettre à table. +Venez-vous? + +Mais j'étais assis et je ne bougeais pas. + +Elle comprit l'émotion que cette scène m'avait causée, car elle +s'approcha de moi et, me tendant la main, elle me dit: + +--Voyons, venez. + +Je pris sa main, je la portai à mes lèvres en la mouillant malgré moi de +deux larmes longtemps contenues. + +--Eh bien, mais êtes-vous enfant! dit-elle en se rasseyant auprès de +moi; voilà que vous pleurez! Qu'avez-vous? + +--Je dois vous paraître bien niais, mais ce que je viens de voir m'a +fait un mal affreux. + +--Vous êtes bien bon! Que voulez-vous? Je ne puis pas dormir, il faut +bien que je me distraie un peu. Et puis des filles comme moi, une de +plus ou de moins, qu'est-ce que cela fait? Les médecins me disent que le +sang que je crache vient des bronches; j'ai l'air de les croire, c'est +tout ce que je puis faire pour eux. + +--Écoutez, Marguerite, dis-je alors avec une expansion que je ne pus +retenir, je ne sais pas l'influence que vous devez prendre sur ma vie, +mais ce que je sais, c'est qu'à l'heure qu'il est, il n'y a personne, +pas même ma soeur, à qui je m'intéresse comme à vous. C'est ainsi depuis +que je vous ai vue. Eh bien, au nom du ciel, soignez-vous, et ne vivez +plus comme vous le faites. + +--Si je me soignais, je mourrais. Ce qui me soutient, c'est la vie +fiévreuse que je mène. Puis, se soigner, c'est bon pour les femmes du +monde qui ont une famille et des amis; mais nous, dès que nous ne +pouvons plus servir à la vanité ou au plaisir de nos amants, ils nous +abandonnent, et les longues soirées succèdent aux longs jours. Je le +sais bien, allez, j'ai été deux mois dans mon lit; au bout de trois +semaines, personne ne venait plus me voir. + +--Il est vrai que je ne vous suis rien, repris-je; mais si vous le +vouliez je vous soignerais comme un frère, je ne vous quitterais pas, et +je vous guérirais. Alors, quand vous en auriez la force, vous +reprendriez la vie que vous menez, si bon vous semblait; mais j'en suis +sûr, vous aimeriez mieux une existence tranquille qui vous ferait plus +heureuse et vous garderait jolie. + +--Vous pensez comme cela ce soir, parce que vous avez le vin triste, +mais vous n'auriez pas la patience dont vous vous vantez. + +--Permettez-moi de vous dire, Marguerite, que vous avez été malade +pendant deux mois, et que, pendant ces deux mois, je suis venu tous les +jours savoir de vos nouvelles. + +--C'est vrai; mais pourquoi ne montiez-vous pas? + +--Parce que je ne vous connaissais pas alors. + +--Est-ce qu'on se gêne avec une fille comme moi? + +--On se gêne toujours avec une femme; c'est mon avis du moins. + +--Ainsi, vous me soigneriez? + +--Oui. + +--Vous resteriez tous les jours auprès de moi? + +--Oui. + +--Et même toutes les nuits? + +--Tout le temps que je ne vous ennuierais pas. + +--Comment appelez-vous cela? + +--Du dévouement. + +--Et d'où vient ce dévouement? + +--D'une sympathie irrésistible que j'ai pour vous. + +--Ainsi vous êtes amoureux de moi? dites-le tout de suite, c'est bien +plus simple. + +--C'est possible; mais si je dois vous le dire un jour, ce n'est pas +aujourd'hui. + +--Vous ferez mieux de ne me le dire jamais. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il ne peut résulter que deux choses de cet aveu. + +--Lesquelles? + +--Ou que je ne vous accepte pas, alors vous m'en voudrez, ou que je vous +accepte, alors vous aurez une triste maîtresse; une femme nerveuse, +malade, triste, ou gaie d'une gaieté plus triste que le chagrin, une +femme qui crache le sang et qui dépense cent mille francs par an, c'est +bon pour un vieux richard comme le duc; mais c'est bien ennuyeux pour un +jeune homme comme vous, et la preuve, c'est que tous les jeunes amants +que j'ai eus m'ont bien vite quittée. + +Je ne répondais rien: j'écoutais. Cette franchise qui tenait presque de +la confession, cette vie douloureuse que j'entrevoyais sous le voile +doré qui la couvrait, et dont la pauvre fille fuyait la réalité dans la +débauche, l'ivresse et l'insomnie, tout cela m'impressionnait tellement +que je ne trouvais pas une seule parole. + +--Allons, continua Marguerite, nous disons là des enfantillages. +Donnez-moi la main et rentrons dans la salle à manger. On ne doit pas +savoir ce que notre absence veut dire. + +--Rentrez, si bon vous semble, mais je vous demande la permission de +rester ici. + +--Pourquoi? + +--Parce que votre gaieté me fait trop de mal. + +--Eh bien, je serai triste. + +--Tenez, Marguerite, laissez-moi vous dire une chose que l'on vous a +dite souvent sans doute, et à laquelle l'habitude de l'entendre vous +empêchera peut-être d'ajouter foi, mais qui n'en est pas moins réelle, +et que je ne vous répéterai jamais. + +--C'est?... dit-elle avec le sourire que prennent les jeunes mères pour +écouter une folie de leur enfant. + +--C'est que, depuis que je vous ai vue, je ne sais comment ni pourquoi, +vous avez pris une place dans ma vie; c'est que j'ai eu beau chasser +votre image de ma pensée, elle y est toujours revenue; c'est +qu'aujourd'hui, quand je vous ai rencontrée, après être resté deux ans +sans vous voir, vous avez pris sur mon coeur et mon esprit un ascendant +plus grand encore; c'est qu'enfin, maintenant que vous m'avez reçu, que +je vous connais, que je sais tout ce qu'il y a d'étrange en vous, vous +m'êtes devenue indispensable, et que je deviendrai fou, non pas +seulement si vous ne m'aimez pas, mais si vous ne me laissez pas vous +aimer. + +--Mais, malheureux que vous êtes, je vous dirai ce que disait madame +D...: vous êtes donc bien riche! Mais vous ne savez donc pas que je +dépense six ou sept mille francs par mois, et que cette dépense est +devenue nécessaire à ma vie? mais vous ne savez donc pas, mon pauvre +ami, que je vous ruinerais en un rien de temps, et que votre famille +vous ferait interdire pour vous apprendre à vivre avec une créature +comme moi? Aimez-moi bien, comme un bon ami, mais pas autrement. Venez +me voir, nous rirons, nous causerons; mais ne vous exagérez pas ce que +je vaux, car je ne vaux pas grand-chose. Vous avez un bon coeur, vous +avez besoin d'être aimé, vous êtes trop jeune et trop sensible pour +vivre dans notre monde. Prenez une femme mariée. Vous voyez que je suis +une bonne fille et que je vous parle franchement. + +--Ah çà! que diable faites-vous là? cria Prudence, que nous n'avions pas +entendue venir, et qui apparaissait sur le seuil de la chambre avec ses +cheveux à moitié défaits et sa robe ouverte. Je reconnaissais dans ce +désordre la main de Gaston. + +--Nous parlons raison, dit Marguerite, laissez-nous un peu; nous vous +rejoindrons tout à l'heure. + +--Bien, bien, causez, mes enfants, dit Prudence en s'en allant et en +fermant la porte comme pour ajouter encore au ton dont elle avait +prononcé ces dernières paroles. + +--Ainsi, c'est convenu, reprit Marguerite, quand nous fûmes seuls, vous +ne m'aimerez plus? + +--Je partirai. + +--C'est à ce point-là? + +J'étais trop avancé pour reculer, et d'ailleurs cette fille me +bouleversait. Ce mélange de gaieté, de tristesse, de candeur, de +prostitution, cette maladie même qui devait développer chez elle la +sensibilité des impressions comme l'irritabilité des nerfs, tout me +faisait comprendre que si, dès la première fois, je ne prenais pas +d'empire sur cette nature oublieuse et légère, elle était perdue pour +moi. + +--Voyons, c'est donc sérieux ce que vous dites? fit-elle. + +--Très sérieux. + +--Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt? + +--Quand vous l'aurais-je dit? + +--Le lendemain du jour où vous m'avez été présenté à l'Opéra-Comique. + +--Je crois que vous m'auriez fort mal reçu, si j'étais venu vous voir. + +--Pourquoi? + +--Parce que j'avais été stupide la veille. + +--Cela, c'est vrai. Mais cependant vous m'aimiez déjà à cette époque? + +--Oui. + +--Ce qui ne vous a pas empêché d'aller vous coucher et de dormir bien +tranquillement après le spectacle. Nous savons ce que sont ces grands +amours-là. + +--Eh bien, c'est ce qui vous trompe. Savez-vous ce que j'ai fait le soir +de l'Opéra-Comique? + +--Non. + +--Je vous ai attendue à la porte du café Anglais. J'ai suivi la voiture +qui vous a emmenés, vous et vos trois amis, et, quand je vous ai vue +descendre seule et rentrer seule chez vous, j'ai été bien heureux. + +Marguerite se mit à rire. + +--De quoi riez-vous? + +--De rien. + +--Dites-le-moi, je vous en supplie, ou je vais croire que vous vous +moquez encore de moi. + +--Vous ne vous fâcherez pas? + +--De quel droit me fâcherais-je? + +--Eh bien, il y avait une bonne raison pour que je rentrasse seule. + +--Laquelle? + +--On m'attendait ici. + +Elle m'eût donné un coup de couteau qu'elle ne m'eût pas fait plus de +mal. Je me levai, et, lui tendant la main: + +--Adieu, lui dis-je. + +--Je savais bien que vous vous fâcheriez, dit-elle. Les hommes ont la +rage de vouloir apprendre ce qui doit leur faire de la peine. + +--Mais je vous assure, ajoutai-je d'un ton froid, comme si j'avais voulu +prouver que j'étais à jamais guéri de ma passion, je vous assure que je +ne suis pas fâché. Il était tout naturel que quelqu'un vous attendît, +comme il est tout naturel que je m'en aille à trois heures du matin. + +--Est-ce que vous avez aussi quelqu'un qui vous attend chez vous? + +--Non, mais il faut que je parte. + +--Adieu, alors. + +--Vous me renvoyez? + +--Pas le moins du monde. + +--Pourquoi me faites-vous de la peine? + +--Quelle peine vous ai-je faite? + +--Vous me dites que quelqu'un vous attendait. + +--Je n'ai pas pu m'empêcher de rire à l'idée que vous aviez été si +heureux de me voir rentrer seule, quand il y avait une si bonne raison +pour cela. + +--On se fait souvent une joie d'un enfantillage, et il est méchant de +détruire cette joie, quand, en la laissant subsister, on peut rendre +plus heureux encore celui qui la trouve. + +--Mais à qui croyez-vous donc avoir affaire? Je ne suis ni une vierge ni +une duchesse. Je ne vous connais que d'aujourd'hui et ne vous dois pas +compte de mes actions. En admettant que je devienne un jour votre +maîtresse, il faut que vous sachiez bien que j'ai eu d'autres amants que +vous. Si vous me faites déjà des scènes de jalousie avant, qu'est-ce que +ce sera donc après, si jamais l'après existe! Je n'ai jamais vu un homme +comme vous. + +--C'est que personne ne vous a jamais aimée comme je vous aime. + +--Voyons, franchement, vous m'aimez donc bien? + +--Autant qu'il est possible d'aimer, je crois. + +--Et cela dure depuis...? + +--Depuis un jour que je vous ai vue descendre de calèche et entrer chez +Susse, il y a trois ans. + +--Savez-vous que c'est très beau? Eh bien, que faut-il que je fasse pour +reconnaître ce grand amour? + +--Il faut m'aimer un peu, dis-je avec un battement de coeur qui +m'empêchait presque de parler; car, malgré les sourires demi-moqueurs +dont elle avait accompagné toute cette conversation, il me semblait que +Marguerite commençait à partager mon trouble, et que j'approchais de +l'heure attendue depuis si longtemps. + +--Eh bien, et le duc? + +--Quel duc? + +--Mon vieux jaloux. + +--Il n'en saura rien. + +--Et s'il le sait? + +--Il vous pardonnera. + +--Hé non! Il m'abandonnera, et qu'est-ce que je deviendrai? + +--Vous risquez bien cet abandon pour un autre. + +--Comment le savez-vous? + +--Par la recommandation que vous avez faite de ne laisser entrer +personne cette nuit. + +--C'est vrai; mais celui-là est un ami sérieux. + +--Auquel vous ne tenez guère, puisque vous lui faites défendre votre +porte à pareille heure. + +--Ce n'est pas à vous de me le reprocher, puisque c'était pour vous +recevoir, vous et votre ami. + +Peu à peu je m'étais rapproché de Marguerite, j'avais passé mes mains +autour de sa taille et je sentais son corps souple peser légèrement sur +mes mains jointes. + +--Si vous saviez comme je vous aime! lui disais-je tout bas. + +--Bien vrai? + +--Je vous jure. + +--Eh bien, si vous me promettez de faire toutes mes volontés sans dire +un mot, sans me faire une observation, sans me questionner, je vous +aimerai peut-être. + +--Tout ce que vous voudrez! + +--Mais je vous en préviens, je veux être libre de faire ce que bon me +semblera, sans vous donner le moindre détail sur ma vie. Il y a +longtemps que je cherche un amant jeune, sans volonté, amoureux sans +défiance, aimé sans droits. Je n'ai jamais pu en trouver un. Les hommes, +au lieu d'être satisfaits qu'on leur accorde longtemps ce qu'ils eussent +à peine espéré obtenir une fois, demandent à leur maîtresse compte du +présent, du passé et de l'avenir même. À mesure qu'ils s'habituent à +elle, ils veulent la dominer, et ils deviennent d'autant plus exigeants +qu'on leur donne tout ce qu'ils veulent. Si je me décide à prendre un +nouvel amant maintenant, je veux qu'il ait trois qualités bien rares, +qu'il soit confiant, soumis et discret. + +--Eh bien, je serai tout ce que vous voudrez. + +--Nous verrons. + +--Et quand verrons-nous? + +--Plus tard. + +--Pourquoi? + +--Parce que, dit Marguerite en se dégageant de mes bras et en prenant +dans un gros bouquet de camélias rouges apporté le matin un camélia +qu'elle passa à ma boutonnière, parce qu'on ne peut pas toujours +exécuter les traités le jour où on les signe. C'est facile à comprendre. + +--Et quand vous reverrai-je? dis-je en la pressant dans mes bras. + +--Quand ce camélia changera de couleur. + +--Et quand changera-t-il de couleur? + +--Demain, de onze heures à minuit. Êtes-vous content? + +--Vous me le demandez? + +--Pas un mot de tout cela ni à votre ami, ni à Prudence, ni à qui que ce +soit. + +--Je vous le promets. + +--Maintenant, embrassez-moi et rentrons dans la salle à manger. + +Elle me tendit ses lèvres, lissa de nouveau ses cheveux, et nous +sortîmes de cette chambre, elle en chantant, moi à moitié fou. + +Dans le salon elle me dit tout bas, en s'arrêtant: + +--Cela doit vous paraître étrange que j'aie l'air d'être prête à vous +accepter ainsi tout de suite; savez-vous d'où cela vient? Cela vient, +continua-t-elle en prenant ma main et en la posant contre son coeur, dont +je sentis les palpitations violentes et répétées, cela vient de ce que, +devant vivre moins longtemps que les autres, je me suis promis de vivre +plus vite. + +--Ne me parlez plus de la sorte, je vous en supplie. + +--Oh! consolez-vous, continua-t-elle en riant. Si peu de temps que j'aie +à vivre, je vivrai plus longtemps que vous ne m'aimerez. + +Et elle entra en chantant dans la salle à manger. + +--Où est Nanine? dit-elle en voyant Gaston et Prudence seuls. + +--Elle dort dans votre chambre, en attendant que vous vous couchiez, +répondit Prudence. + +--La malheureuse! Je la tue! Allons, messieurs, retirez-vous; il est +temps. + +Dix minutes après, Gaston et moi nous sortions. Marguerite me serrait la +main en me disant adieu et restait avec Prudence. + +--Eh bien, me demanda Gaston, quand nous fûmes dehors, que dites-vous de +Marguerite? + +--C'est un ange, et j'en suis fou. + +--Je m'en doutais; le lui avez-vous dit? + +--Oui. + +--Et vous a-t-elle promis de vous croire. + +--Non. + +--Ce n'est pas comme Prudence. + +--Elle vous l'a promis? + +--Elle a fait mieux, mon cher! On ne le croirait pas, elle est encore +très bien, cette grosse Duvernoy! + + + + +Chapitre XI + + +En cet endroit de son récit, Armand s'arrêta. + +--Voulez-vous fermer la fenêtre? me dit-il, je commence à avoir froid. +Pendant ce temps, je vais me coucher. + +Je fermai la fenêtre. Armand, qui était très faible encore, ôta sa robe +de chambre et se mit au lit, laissant pendant quelques instants reposer +sa tête sur l'oreiller comme un homme fatigué d'une longue course ou +agité de pénibles souvenirs. + +--Vous avez peut-être trop parlé, lui dis-je; voulez-vous que je m'en +aille et que je vous laisse dormir? Vous me raconterez un autre jour la +fin de cette histoire. + +--Est-ce qu'elle vous ennuie? + +--Au contraire. + +--Je vais continuer alors; si vous me laissiez seul, je ne dormirais +pas. + +--Quand je rentrai chez moi, reprit-il, sans avoir besoin de se +recueillir, tant tous ces détails étaient encore présents à sa pensée, +je ne me couchai pas; je me mis à réfléchir sur l'aventure de la +journée. La rencontre, la présentation, l'engagement de Marguerite +vis-à-vis de moi, tout avait été si rapide, si inespéré, qu'il y avait +des moments où je croyais avoir rêvé. Cependant ce n'était pas la +première fois qu'une fille comme Marguerite se promettait à un homme +pour le lendemain du jour où il le lui demandait. + +J'avais beau me faire cette réflexion, la première impression produite +par ma future maîtresse sur moi avait été si forte qu'elle subsistait +toujours. Je m'entêtais encore à ne pas voir en elle une fille semblable +aux autres, et, avec la vanité si commune à tous les hommes, j'étais +prêt à croire qu'elle partageait invinciblement pour moi l'attraction +que j'avais pour elle. + +Cependant j'avais sous les yeux des exemples bien contradictoires, et +j'avais entendu dire souvent que l'amour de Marguerite était passé à +l'état de denrée plus ou moins chère, selon la saison. + +Mais comment aussi, d'un autre côté, concilier cette réputation avec les +refus continuels faits au jeune comte que nous avions trouvé chez elle? + +Vous me direz qu'il lui déplaisait et que, comme elle était +splendidement entretenue par le duc, pour faire tant que de prendre un +autre amant, elle aimait mieux un homme qui lui plût. Alors, pourquoi ne +voulait-elle pas de Gaston, charmant, spirituel, riche, et +paraissait-elle vouloir de moi qu'elle avait trouvé si ridicule la +première fois qu'elle m'avait vu? + +Il est vrai qu'il y a des incidents d'une minute qui font plus qu'une +cour d'une année. + +De ceux qui se trouvaient au souper, j'étais le seul qui se fût inquiété +en la voyant quitter la table. Je l'avais suivie, j'avais été ému à ne +pouvoir le cacher, j'avais pleuré en lui baisant la main. Cette +circonstance, réunie à mes visites quotidiennes pendant les deux mois de +sa maladie, avait pu lui faire voir en moi un autre homme que ceux +connus jusqu'alors, et peut-être s'était-elle dit qu'elle pouvait bien +faire pour un amour exprimé de cette façon ce qu'elle avait fait tant de +fois, que cela n'avait déjà plus de conséquence pour elle. + +Toutes ces suppositions, comme vous le voyez, étaient assez +vraisemblables; mais quelle que fût la raison à son consentement, il y +avait une chose certaine, c'est qu'elle avait consenti. + +Or, j'étais amoureux de Marguerite, j'allais l'avoir, je ne pouvais rien +lui demander de plus. Cependant, je vous le répète, quoique ce fût une +fille entretenue, je m'étais tellement, peut-être pour la poétiser, fait +de cet amour un amour sans espoir, que plus le moment approchait où je +n'aurais même plus besoin d'espérer, plus je doutais. + +Je ne fermai pas les yeux de la nuit. + +Je ne me reconnaissais pas. J'étais à moitié fou. Tantôt je ne me +trouvais ni assez beau, ni assez riche, ni assez élégant pour posséder +une pareille femme, tantôt je me sentais plein de vanité à l'idée de +cette possession: puis je me mettais à craindre que Marguerite n'eût +pour moi qu'un caprice de quelques jours, et, pressentant un malheur +dans une rupture prompte, je ferais peut-être mieux, me disais-je, de ne +pas aller le soir chez elle, et de partir en lui écrivant mes craintes. +De là, je passais à des espérances sans limites, à une confiance sans +bornes. Je faisais des rêves d'avenir incroyables; je me disais que +cette fille me devrait sa guérison physique et morale, que je passerais +toute ma vie avec elle, et que son amour me rendrait plus heureux que +les plus virginales amours. + +Enfin, je ne pourrais vous répéter les mille pensées qui montaient de +mon coeur à ma tête et qui s'éteignirent peu à peu dans le sommeil qui me +gagna au jour. + +Quand je me réveillai, il était deux heures. Le temps était magnifique. +Je ne me rappelle pas que la vie m'ait jamais paru aussi belle et aussi +pleine. Les souvenirs de la veille se représentaient à mon esprit, sans +ombres, sans obstacles et gaiement escortés des espérances du soir. Je +m'habillai à la hâte. J'étais content et capable des meilleures actions. +De temps en temps mon coeur bondissait de joie et d'amour dans ma +poitrine. Une douce fièvre m'agitait. Je ne m'inquiétais plus des +raisons qui m'avaient préoccupé avant que je m'endormisse. Je ne voyais +que le résultat, je ne songeais qu'à l'heure où je devais revoir +Marguerite. + +Il me fut impossible de rester chez moi. Ma chambre me semblait trop +petite pour contenir mon bonheur; j'avais besoin de la nature entière +pour m'épancher. + +Je sortis. + +Je passai par la rue d'Antin. Le coupé de Marguerite l'attendait à sa +porte; je me dirigeai du côté des Champs-Elysées. J'aimais, sans même +les connaître, tous les gens que je rencontrais. + +Comme l'amour rend bon! + +Au bout d'une heure que je me promenais des chevaux de Marly au +rond-point et du rond-point aux chevaux de Marly, je vis de loin la +voiture de Marguerite; je ne la reconnus pas, je la devinai. + +Au moment de tourner l'angle des Champs-Elysées, elle se fit arrêter, et +un grand jeune homme se détacha d'un groupe où il causait pour venir +causer avec elle. + +Ils causèrent quelques instants; le jeune homme rejoignit ses amis, les +chevaux repartirent, et moi, qui m'étais approché du groupe, je reconnus +dans celui qui avait parlé à Marguerite ce comte de G... dont j'avais vu +le portrait et que Prudence m'avait signalé comme celui à qui Marguerite +devait sa position. + +C'était à lui qu'elle avait fait défendre sa porte, la veille; je +supposai qu'elle avait fait arrêter sa voiture pour lui donner la raison +de cette défense, et j'espérai qu'en même temps elle avait trouvé +quelque nouveau prétexte pour ne pas le recevoir la nuit suivante. + +Comment le reste de la journée se passa, je l'ignore; je marchai, je +fumai, je causai, mais de ce que je dis, de ceux que je rencontrai, à +dix heures du soir, je n'avais aucun souvenir. + +Tout ce que je me rappelle, c'est que je rentrai chez moi, que je passai +trois heures à ma toilette, et que je regardai cent fois ma pendule et +ma montre, qui malheureusement allaient l'une comme l'autre. + +Quand dix heures et demie sonnèrent, je me dis qu'il était temps de +partir. + +Je demeurais à cette époque rue de Provence: je suivis la rue du +Mont-Blanc, je traversai le boulevard, pris la rue Louis-le-Grand, la +rue de Port-Mahon, et la rue d'Antin. Je regardai aux fenêtres de +Marguerite. + +Il y avait de la lumière. + +Je sonnai. + +Je demandai au portier si mademoiselle Gautier était chez elle. + +Il me répondit qu'elle ne rentrait jamais avant onze heures ou onze +heures un quart. + +Je regardai ma montre. + +J'avais cru venir tout doucement, je n'avais mis que cinq minutes pour +venir de la rue de Provence chez Marguerite. + +Alors, je me promenai dans cette rue sans boutiques, et déserte à cette +heure. + +Au bout d'une demi-heure Marguerite arriva. Elle descendit de son coupé +en regardant autour d'elle, comme si elle eût cherché quelqu'un. + +La voiture repartit au pas, les écuries et la remise n'étant pas dans la +maison. Au moment où Marguerite allait sonner, je m'approchai et lui +dis: + +--Bonsoir! + +--Ah! c'est vous? me dit-elle d'un ton peu rassurant sur le plaisir +qu'elle avait à me trouver là. + +--Ne m'avez-vous pas permis de venir vous faire visite aujourd'hui? + +--C'est juste; je l'avais oublié. + +Ce mot renversait toutes mes réflexions du matin, toutes mes espérances +de la journée. Cependant, je commençais à m'habituer à ces façons et je +ne m'en allai pas, ce que j'eusse évidemment fait autrefois. + +Nous entrâmes. + +Nanine avait ouvert la porte d'avance. + +--Prudence est-elle rentrée? demanda Marguerite. + +--Non, madame. + +--Va dire que dès qu'elle rentrera elle vienne. Auparavant, éteins la +lampe du salon, et, s'il vient quelqu'un, réponds que je ne suis pas +rentrée et que je ne rentrerai pas. + +C'était bien là une femme préoccupée de quelque chose et peut-être +ennuyée d'un importun. Je ne savais quelle figure faire ni que dire. +Marguerite se dirigea du côté de sa chambre à coucher; je restai où +j'étais. + +--Venez, me dit-elle. + +Elle ôta son chapeau, son manteau de velours et les jeta sur son lit, +puis se laissa tomber dans un grand fauteuil, auprès du feu qu'elle +faisait faire jusqu'au commencement de l'été, et me dit en jouant avec +la chaîne de sa montre: + +--Eh bien, que me conterez-vous de neuf? + +--Rien, sinon que j'ai eu tort de venir ce soir. + +--Pourquoi? + +--Parce que vous paraissez contrariée et que, sans doute, je vous +ennuie. + +--Vous ne m'ennuyez pas; seulement je suis malade, j'ai souffert toute +la journée, je n'ai pas dormi et j'ai une migraine affreuse. + +--Voulez-vous que je me retire pour vous laisser mettre au lit? + +--Oh! vous pouvez rester; si je veux me coucher, je me coucherai bien +devant vous. + +En ce moment on sonna. + +--Qui vient encore? dit-elle avec un mouvement d'impatience. + +Quelques instants après, on sonna de nouveau. + +--Il n'y a donc personne pour ouvrir? Il va falloir que j'ouvre +moi-même. + +En effet, elle se leva en me disant: + +--Attendez ici. + +Elle traversa l'appartement, et j'entendis ouvrir la porte d'entrée. + +--J'écoutai. + +Celui à qui elle avait ouvert s'arrêta dans la salle à manger. Aux +premiers mots, je reconnus la voix du jeune comte de N... + +--Comment vous portez-vous ce soir? disait-il. + +--Mal, répondit sèchement Marguerite. + +--Est-ce que je vous dérange? + +--Peut-être. + +--Comme vous me recevez! Que vous ai-je fait, ma chère Marguerite? + +--Mon cher ami, vous ne m'avez rien fait. Je suis malade, il faut que je +me couche; ainsi vous allez me faire le plaisir de vous en aller. Cela +m'assomme de ne pas pouvoir rentrer le soir sans vous voir apparaître +cinq minutes après. Qu'est-ce que vous voulez? que je sois votre +maîtresse? Eh bien, je vous ai déjà dit cent fois que non, que vous +m'agacez horriblement, et que vous pouvez vous adresser autre part. Je +vous le répète aujourd'hui pour la dernière fois: je ne veux pas de +vous, c'est bien convenu; adieu. Tenez, voici Nanine qui rentre; elle va +vous éclairer. Bonsoir. + +Et, sans ajouter un mot, sans écouter ce que balbutiait le jeune homme, +Marguerite revint dans sa chambre et referma violemment la porte, par +laquelle Nanine, à son tour, rentra presque immédiatement. + +--Tu m'entends, lui dit Marguerite, tu diras toujours à cet imbécile que +je n'y suis pas ou que je ne veux pas le recevoir. Je suis lasse, à la +fin, de voir sans cesse des gens qui viennent me demander la même chose, +qui me payent et qui se croient quittes avec moi. Si celles qui +commencent notre honteux métier savaient ce que c'est, elles se feraient +plutôt femmes de chambre. Mais non; la vanité d'avoir des robes, des +voitures, des diamants nous entraîne; on croit à ce que l'on entend, car +la prostitution a sa foi, et l'on use peu à peu son coeur, son corps, sa +beauté; on est redoutée comme une bête fauve, méprisée comme un paria, +on n'est entourée que de gens qui vous prennent toujours plus qu'ils ne +vous donnent, et on s'en va un beau jour crever comme un chien, après +avoir perdu les autres et s'être perdue soi-même. + +--Voyons, madame, calmez-vous, dit Nanine; vous avez mal aux nerfs ce +soir. + +--Cette robe me gêne, reprit Marguerite en faisant sauter les agrafes de +son corsage; donne-moi un peignoir. Eh bien, et Prudence? + +--Elle n'était pas rentrée, mais on l'enverra à madame dès qu'elle +rentrera. + +--En voilà encore une, continua Marguerite en ôtant sa robe et en +passant un peignoir blanc, en voilà encore une qui sait bien me trouver +quand elle a besoin de moi, et qui ne peut pas me rendre un service de +bonne grâce. Elle sait que j'attends cette réponse ce soir, qu'il me la +faut, que je suis inquiète, et je suis sûre qu'elle est allée courir +sans s'occuper de moi. + +--Peut-être a-t-elle été retenue? + +--Fais-nous donner le punch. + +--Vous allez encore vous faire du mal, dit Nanine. + +--Tant mieux! Apporte-moi aussi des fruits, du pâté ou une aile de +poulet, quelque chose tout de suite, j'ai faim. + +Vous dire l'impression que cette scène me causait, c'est inutile; vous +le devinez, n'est-ce pas? + +--Vous allez souper avec moi, me dit-elle; en attendant, prenez un +livre, je vais passer un instant dans mon cabinet de toilette. + +Elle alluma les bougies d'un candélabre, ouvrit une porte au pied de son +lit et disparut. + +Pour moi, je me mis à réfléchir sur la vie de cette fille, et mon amour +s'augmenta de pitié. + +Je me promenais à grands pas dans cette chambre, tout en songeant, quand +Prudence entra. + +--Tiens, vous voilà? me dit-elle: où est Marguerite? + +--Dans son cabinet de toilette. + +--Je vais l'attendre. Dites donc, elle vous trouve charmant; saviez-vous +cela? + +--Non. + +--Elle ne vous l'a pas dit un peu? + +--Pas du tout. + +--Comment êtes-vous ici? + +--Je viens lui faire une visite. + +--À minuit? + +--Pourquoi pas? + +--Farceur! + +--Elle m'a même très mal reçu. + +--Elle va mieux vous recevoir. + +--Vous croyez? + +--Je lui apporte une bonne nouvelle. + +--Il n'y a pas de mal; ainsi elle vous a parlé de moi? + +--Hier au soir, ou plutôt cette nuit, quand vous avez été parti avec +votre ami... à propos, comment va-t-il, votre ami? C'est Gaston R..., je +crois, qu'on l'appelle? + +--Oui, dis-je, sans pouvoir m'empêcher de sourire en me rappelant la +confidence que Gaston m'avait faite, et en voyant que Prudence savait à +peine son nom. + +--Il est gentil, ce garçon-là; qu'est-ce qu'il fait? + +--Il a vingt-cinq mille francs de rente. + +--Ah! vraiment! eh bien, pour en revenir à vous, Marguerite m'a +questionnée sur votre compte; elle m'a demandé qui vous étiez, ce que +vous faisiez, quelles avaient été vos maîtresses; enfin tout ce qu'on +peut demander sur un homme de votre âge. Je lui ai dit tout ce que je +sais, en ajoutant que vous êtes un charmant garçon, et voilà. + +--Je vous remercie; maintenant, dites-moi donc de quelle commission elle +vous avait chargée hier. + +--D'aucune; c'était pour faire partir le comte, ce qu'elle disait, mais +elle m'en a chargée d'une pour aujourd'hui, et c'est la réponse que je +lui apporte ce soir. + +En ce moment, Marguerite sortit de son cabinet de toilette, coquettement +coiffée de son bonnet de nuit orné de touffes de rubans jaunes, appelées +techniquement des choux. + +Elle était ravissante ainsi. + +Elle avait ses pieds nus dans des pantoufles de satin, et achevait la +toilette de ses ongles. + +--Eh bien, dit-elle en voyant Prudence, avez-vous vu le duc? + +--Parbleu! + +--Et que vous a-t-il dit? + +--Il m'a donné. + +--Combien? + +--Six mille. + +--Vous les avez? + +--Oui. + +--A-t-il eu l'air contrarié? + +--Non. + +--Pauvre homme! + +Ce pauvre homme! fut dit d'un ton impossible à rendre. Marguerite prit +les six billets de mille francs. + +--Il était temps, dit-elle. Ma chère Prudence, avez-vous besoin +d'argent? + +--Vous savez, mon enfant, que c'est dans deux jours le 15, si vous +pouviez me prêter trois ou quatre cents francs, vous me rendriez +service. + +--Envoyez demain matin, il est trop tard pour faire changer. + +--N'oubliez pas. + +--Soyez tranquille. Soupez-vous avec nous? + +--Non, Charles m'attend chez moi. + +--Vous en êtes donc toujours folle? + +--Toquée, ma chère! A demain. Adieu, Armand. + +Madame Duvernoy sortit. + +Marguerite ouvrit son étagère et jeta dedans les billets de banque. + +--Vous permettez que je me couche! dit-elle en souriant et en se +dirigeant vers son lit. + +--Non seulement je vous le permets, mais encore je vous en prie. + +Elle rejeta sur le pied de son lit la guipure qui le couvrait et se +coucha. + +--Maintenant, dit-elle, venez vous asseoir près de moi et causons. + +Prudence avait raison: la réponse qu'elle avait apportée à Marguerite +l'égayait. + +--Vous me pardonnez ma mauvaise humeur de ce soir? me dit-elle en me +prenant la main. + +--Je suis prêt à vous en pardonner bien d'autres. + +--Et vous m'aimez? + +--À en devenir fou. + +--Malgré mon mauvais caractère? + +--Malgré tout. + +--Vous me le jurez! + +--Oui, lui dis-je tout bas. + +Nanine entra alors portant des assiettes, un poulet froid, une bouteille +de bordeaux, des fraises et deux couverts. + +--Je ne vous ai pas fait faire du punch, dit Nanine, le bordeaux est +meilleur pour vous. N'est-ce pas, monsieur? + +--Certainement, répondis-je, tout ému encore des dernières paroles de +Marguerite et les yeux ardemment fixés sur elle. + +--Bien, dit-elle, mets tout cela sur la petite table, approche-la du +lit; nous nous servirons nous-mêmes. Voilà trois nuits que tu passes, tu +dois avoir envie de dormir, va te coucher; je n'ai plus besoin de rien. + +--Faut-il fermer la porte à double tour? + +--Je le crois bien! Et surtout dis qu'on ne laisse entrer personne +demain avant midi. + + + + +Chapitre XII + + +À cinq heures du matin, quand le jour commença à paraître à travers les +rideaux, Marguerite me dit: + +--Pardonne-moi si je te chasse, mais il le faut. Le duc vient tous les +matins; on va lui répondre que je dors, quand il va venir, et il +attendra peut-être que je me réveille. + +Je pris dans mes mains la tête de Marguerite, dont les cheveux défaits +ruisselaient autour d'elle, et je lui donnai un dernier baiser, en lui +disant: + +--Quand te reverrai-je? + +--Écoute, reprit-elle, prends cette petite clef dorée qui est sur la +cheminée, va ouvrir cette porte; rapporte la clef ici et va-t'en. Dans +la journée, tu recevras une lettre et mes ordres, car tu sais que tu +dois obéir aveuglément. + +--Oui, et si je demandais déjà quelque chose? + +--Quoi donc? + +--Que tu me laissasses cette clef. + +--Je n'ai jamais fait pour personne ce que tu me demandes là. + +--Eh bien, fais-le pour moi, car je te jure que, moi, je ne t'aime pas +comme les autres t'aimaient. + +--Eh bien, garde-la; mais je te préviens qu'il ne dépend que de moi que +cette clef ne te serve à rien. + +--Pourquoi? + +--Il y a des verrous en dedans de la porte. + +--Méchante! + +--Je les ferai ôter. + +--Tu m'aimes donc un peu? + +--Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me semble que oui. +Maintenant va-t'en; je tombe de sommeil. + +Nous restâmes quelques secondes dans les bras l'un de l'autre, et je +partis. + +Les rues étaient désertes, la grande ville dormait encore, une douce +fraîcheur courait dans ces quartiers que le bruit des hommes allait +envahir quelques heures plus tard. + +Il me sembla que cette ville endormie m'appartenait; je cherchais dans +mon souvenir les noms de ceux dont j'avais jusqu'alors envié le bonheur; +et je ne m'en rappelais pas un sans me trouver plus heureux que lui. + +Être aimé d'une jeune fille chaste, lui révéler le premier cet étrange +mystère de l'amour, certes, c'est une grande félicité, mais c'est la +chose du monde la plus simple. S'emparer d'un coeur qui n'a pas +l'habitude des attaques, c'est entrer dans une ville ouverte et sans +garnison. L'éducation, le sentiment des devoirs et la famille sont de +très fortes sentinelles; mais il n'y a sentinelles si vigilantes que ne +trompe une fille de seize ans, à qui, par la voix de l'homme qu'elle +aime, la nature donne ses premiers conseils d'amour qui sont d'autant +plus ardents qu'ils paraissent plus purs. + +Plus la jeune fille croit au bien, plus elle s'abandonne facilement, +sinon à l'amant, du moins à l'amour, car étant sans défiance, elle est +sans force, et se faire aimer d'elle est un triomphe que tout homme de +vingt-cinq ans pourra se donner quand il voudra. Et cela est si vrai que +voyez comme on entoure les jeunes filles de surveillance et de remparts! +Les couvents n'ont pas de murs assez hauts, les mères de serrures assez +fortes, la religion de devoirs assez continus pour renfermer tous ces +charmants oiseaux dans leur cage, sur laquelle on ne se donne même pas +la peine de jeter des fleurs. Aussi comme elles doivent désirer ce monde +qu'on leur cache, comme elles doivent croire qu'il est tentant, comme +elles doivent écouter la première voix qui, à travers les barreaux, +vient leur en raconter les secrets, et bénir la main qui lève, la +première, un coin du voile mystérieux. + +Mais être réellement aimé d'une courtisane, c'est une victoire bien +autrement difficile. Chez elles, le corps a usé l'âme, les sens ont +brûlé le coeur, la débauche a cuirassé les sentiments. Les mots qu'on +leur dit, elles les savent depuis longtemps; les moyens que l'on +emploie, elles les connaissent, l'amour même qu'elles inspirent, elles +l'ont vendu. Elles aiment par métier et non par entraînement. Elles sont +mieux gardées par leurs calculs qu'une vierge par sa mère et son +couvent; aussi ont-elles inventé le mot caprice pour ces amours sans +trafic qu'elles se donnent de temps en temps comme repos, comme excuse, +ou comme consolation; semblables à ces usuriers qui rançonnent mille +individus, et qui croient tout racheter en prêtant un jour vingt francs +à quelque pauvre diable qui meurt de faim, sans exiger d'intérêt et sans +lui demander de reçu. + +Puis, quand Dieu permet l'amour à une courtisane, cet amour, qui semble +d'abord un pardon, devient presque toujours pour elle un châtiment. Il +n'y a pas d'absolution sans pénitence. Quand une créature, qui a tout +son passé à se reprocher, se sent tout à coup prise d'un amour profond, +sincère, irrésistible, dont elle ne se fût jamais crue capable; quand +elle a avoué cet amour, comme l'homme aimé ainsi la domine! Comme il se +sent fort avec ce droit cruel de lui dire: «vous ne faites pas plus pour +de l'amour que vous n'avez fait pour de l'argent.» + +Alors elles ne savent quelles preuves donner. Un enfant, raconte la +fable, après s'être longtemps amusé dans un champ à crier: «au secours!» +Pour déranger des travailleurs, fut dévoré un jour par un ours, sans que +ceux qu'il avait trompés si souvent crussent cette fois aux cris réels +qu'il poussait. Il en est de même de ces malheureuses filles, quand +elles aiment sérieusement. Elles ont menti tant de fois qu'on ne veut +plus les croire, et elles sont, au milieu de leurs remords, dévorées par +leur amour. + +De là, ces grands dévouements, ces austères retraites dont quelques-unes +ont donné l'exemple. + +Mais, quand l'homme qui inspire cet amour rédempteur a l'âme assez +généreuse pour l'accepter sans se souvenir du passé, quand il s'y +abandonne, quand il aime enfin, comme il est aimé, cet homme épuise d'un +coup toutes les émotions terrestres, et après cet amour son coeur sera +fermé à tout autre. + +Ces réflexions, je ne les faisais pas le matin où je rentrais chez moi. +Elles n'eussent pu être que le pressentiment de ce qui allait m'arriver, +et malgré mon amour pour Marguerite, je n'entrevoyais pas de semblables +conséquences; aujourd'hui je les fais. Tout étant irrévocablement fini, +elles résultent naturellement de ce qui a eu lieu. + +Mais revenons au premier jour de cette liaison. Quand je rentrai, +j'étais d'une gaieté folle. En songeant que les barrières placées par +mon imagination entre Marguerite et moi avaient disparu, que je la +possédais, que j'occupais un peu sa pensée, que j'avais dans ma poche la +clef de son appartement et le droit de me servir de cette clef, j'étais +content de la vie, fier de moi, et j'aimais Dieu qui permettait tout +cela. + +Un jour, un jeune homme passe dans une rue, il y coudoie une femme, il +la regarde, il se retourne, il passe. Cette femme, il ne la connaît pas, +elle a des plaisirs, des chagrins, des amours où il n'a aucune part. Il +n'existe pas pour elle, et peut-être, s'il lui parlait, se +moquerait-elle de lui comme Marguerite avait fait de moi. Des semaines, +des mois, des années s'écoulent, et tout à coup, quand ils ont suivi +chacun leur destinée dans un ordre différent, la logique du hasard les +ramène en face l'un de l'autre. Cette femme devient la maîtresse de cet +homme et l'aime. Comment? Pourquoi? Leurs deux existences n'en font plus +qu'une; à peine l'intimité existe-t-elle, qu'elle leur semble avoir +existé toujours, et tout ce qui a précédé s'efface de la mémoire des +deux amants. C'est curieux, avouons-le. + +Quant à moi, je ne me rappelais plus comment j'avais vécu avant la +veille. Tout mon être s'exaltait en joie au souvenir des mots échangés +pendant cette première nuit. Ou Marguerite était habile à tromper, ou +elle avait pour moi une de ces passions subites qui se révèlent dès le +premier baiser, et qui meurent quelquefois, du reste, comme elles sont +nées. + +Plus j'y réfléchissais, plus je me disais que Marguerite n'avait aucune +raison de feindre un amour qu'elle n'aurait pas ressenti, et je me +disais aussi que les femmes ont deux façons d'aimer qui peuvent résulter +l'une de l'autre: elles aiment avec le coeur ou avec les sens. Souvent +une femme prend un amant pour obéir à la seule volonté de ses sens, et +apprend, sans s'y être attendue, le mystère de l'amour immatériel et ne +vit plus que par son coeur; souvent une jeune fille, ne cherchant dans le +mariage que la réunion de deux affections pures, reçoit cette soudaine +révélation de l'amour physique, cette énergique conclusion des plus +chastes impressions de l'âme. + +Je m'endormis au milieu de ces pensées. Je fus réveillé par une lettre +de Marguerite, lettre contenant ces mots: + +«Voici mes ordres: ce soir au Vaudeville. Venez pendant le troisième +entr'acte. + +«M. G.» + +Je serrai ce billet dans un tiroir, afin d'avoir toujours la réalité +sous la main, dans le cas où je douterais, comme cela m'arrivait par +moments. + +Elle ne me disait pas de l'aller voir dans le jour, je n'osai me +présenter chez elle; mais j'avais un si grand désir de la rencontrer +avant le soir que j'allai aux Champs-Elysées, où, comme la veille, je la +vis passer et redescendre. + +À sept heures, j'étais au Vaudeville. + +Jamais je n'étais entré si tôt dans un théâtre. + +Toutes les loges s'emplirent les unes après les autres. Une seule +restait vide: l'avant-scène du rez-de-chaussée. + +Au commencement du troisième acte, j'entendis ouvrir la porte de cette +loge, sur laquelle j'avais presque constamment les yeux fixés, +Marguerite parut. + +Elle passa tout de suite sur le devant, chercha à l'orchestre, m'y vit +et me remercia du regard. + +Elle était merveilleusement belle ce soir-là. + +Etais-je la cause de cette coquetterie? M'aimait-elle assez pour croire +que, plus je la trouverais belle, plus je serais heureux? Je l'ignorais +encore; mais si telle avait été son intention, elle réussissait, car, +lorsqu'elle se montra, les têtes ondulèrent les unes vers les autres, et +l'acteur alors en scène regarda lui-même celle qui troublait ainsi les +spectateurs par sa seule apparition. + +Et j'avais la clef de l'appartement de cette femme, et dans trois ou +quatre heures elle allait de nouveau être à moi. + +On blâme ceux qui se ruinent pour des actrices et des femmes +entretenues; ce qui m'étonne, c'est qu'ils ne fassent pas pour elles +vingt fois plus de folies. Il faut avoir vécu, comme moi, de cette +vie-là, pour savoir combien les petites vanités de tous les jours +qu'elles donnent à leur amant soudent fortement dans le coeur, puisque +nous n'avons pas d'autre mot, l'amour qu'il a pour elle. + +Prudence prit place ensuite dans la loge, et un homme que je reconnus +pour le comte de G... s'assit au fond. + +À sa vue, un froid me passa sur le coeur. + +Sans doute, Marguerite s'apercevait de l'impression produite sur moi par +la présence de cet homme dans sa loge, car elle me sourit de nouveau, et +tournant le dos au comte, elle parut fort attentive à la pièce. Au +troisième entr'acte, elle se retourna, dit deux mots; le comte quitta la +loge, et Marguerite me fit signe de venir la voir. + +--Bonsoir! me dit-elle quand j'entrai, et elle me tendit la main. + +--Bonsoir! répondis-je en m'adressant à Marguerite et à Prudence. + +--Mais je prends la place de quelqu'un. Est-ce que M. le comte de G... +ne va pas revenir? + +--Si; je l'ai envoyé me chercher des bonbons pour que nous puissions +causer seuls un instant. Madame Duvernoy est dans la confidence. + +--Oui, mes enfants, dit celle-ci; mais soyez tranquilles, je ne dirai +rien. + +--Qu'avez-vous donc ce soir? dit Marguerite en se levant et en venant +dans l'ombre de la loge m'embrasser sur le front. + +--Je suis un peu souffrant. + +--Il faut aller vous coucher, reprit-elle avec cet air ironique si bien +fait pour sa tête fine et spirituelle. + +--Où? + +--Chez vous. + +--Vous savez bien que je n'y dormirai pas. + +--Alors, il ne faut pas venir nous faire la moue ici parce que vous avez +vu un homme dans ma loge. + +--Ce n'est pas pour cette raison. + +--Si fait, je m'y connais, et vous avez tort; ainsi ne parlons plus de +cela. Vous viendrez après le spectacle chez Prudence, et vous y resterez +jusqu'à ce que je vous appelle. Entendez-vous? + +--Oui. + +Est-ce que je pouvais désobéir? + +--Vous m'aimez toujours? reprit-elle. + +--Vous me le demandez! + +--Vous avez pensé à moi? + +--Tout le jour. + +--Savez-vous que je crains décidément de devenir amoureuse de vous? +demandez plutôt à Prudence. + +--Ah! répondit la grosse fille, c'en est assommant. + +--Maintenant, vous allez retourner à votre stalle; le comte va rentrer, +et il est inutile qu'il vous trouve ici. + +--Pourquoi? + +--Parce que cela vous est désagréable de le voir. + +--Non; seulement si vous m'aviez dit désirer venir au Vaudeville ce +soir, j'aurais pu vous envoyer cette loge aussi bien que lui. + +--Malheureusement, il me l'a apportée sans que je la lui demande, en +m'offrant de m'accompagner. Vous le savez très bien, je ne pouvais pas +refuser. Tout ce que je pouvais faire, c'était de vous écrire où +j'allais pour que vous me vissiez, et parce que moi-même j'avais du +plaisir à vous revoir plus tôt; mais, puisque c'est ainsi que vous me +remerciez, je profite de la leçon. + +--J'ai tort, pardonnez-moi. + +--À la bonne heure, retournez gentiment à votre place, et surtout ne +faites plus le jaloux. + +Elle m'embrassa de nouveau, et je sortis. + +Dans le couloir, je rencontrai le comte qui revenait. + +Je retournai à ma stalle. + +Après tout, la présence de M. de G... dans la loge de Marguerite était +la chose la plus simple. Il avait été son amant, il lui apportait une +loge, il l'accompagnait au spectacle, tout cela était fort naturel, et, +du moment où j'avais pour maîtresse une fille comme Marguerite, il me +fallait bien accepter ses habitudes. + +Je n'en fus pas moins très malheureux le reste de la soirée, et j'étais +fort triste en m'en allant, après avoir vu Prudence, le comte et +Marguerite monter dans la calèche qui les attendait à la porte. + +Et cependant, un quart d'heure après, j'étais chez Prudence. Elle +rentrait à peine. + + + + +Chapitre XIII + + +--Vous êtes venu presque aussi vite que nous, me dit Prudence. + +--Oui, répondis-je machinalement. Où est Marguerite? + +--Chez elle. + +--Toute seule? + +--Avec M. de G... + +Je me promenai à grands pas dans le salon. + +--Eh bien, qu'avez-vous? + +--Croyez-vous que je trouve drôle d'attendre ici que M. de G... sorte de +chez Marguerite? + +--Vous n'êtes pas raisonnable non plus. Comprenez donc que Marguerite ne +peut pas mettre le comte à la porte. M. de G... a été longtemps avec +elle, il lui a toujours donné beaucoup d'argent; il lui en donne encore. +Marguerite dépense plus de cent mille francs par an; elle a beaucoup de +dettes. Le duc lui envoie ce qu'elle lui demande, mais elle n'ose pas +toujours lui demander tout ce dont elle a besoin. Il ne faut pas qu'elle +se brouille avec le comte qui lui fait une dizaine de mille francs par +an au moins. Marguerite vous aime bien, mon cher ami, mais votre liaison +avec elle, dans son intérêt et dans le vôtre, ne doit pas être sérieuse. +Ce n'est pas avec vos sept ou huit mille francs de pension que vous +soutiendrez le luxe de cette fille-là; ils ne suffiraient pas à +l'entretien de sa voiture. Prenez Marguerite pour ce qu'elle est, pour +une bonne fille spirituelle et jolie; soyez son amant pendant un mois, +deux mois; donnez-lui des bouquets, des bonbons et des loges; mais ne +vous mettez rien de plus en tête, et ne lui faites pas des scènes de +jalousie ridicule. Vous savez bien à qui vous avez affaire; Marguerite +n'est pas une vertu. Vous lui plaisez, vous l'aimez bien, ne vous +inquiétez pas du reste. Je vous trouve charmant de faire le susceptible! +Vous avez la plus agréable maîtresse de Paris! Elle vous reçoit dans un +appartement magnifique, elle est couverte de diamants, elle ne vous +coûtera pas un sou, si vous le voulez, et vous n'êtes pas content. Que +diable! Vous en demandez trop. + +--Vous avez raison, mais c'est plus fort que moi, l'idée que cet homme +est son amant me fait un mal affreux. + +--D'abord, reprit Prudence, est-il encore son amant? C'est un homme dont +elle a besoin, voilà tout. Depuis deux jours, elle lui fait fermer sa +porte; il est venu ce matin, elle n'a pas pu faire autrement que +d'accepter sa loge et de le laisser l'accompagner. Il l'a reconduite, il +monte un instant chez elle, il n'y reste pas, puisque vous attendez ici. +Tout cela est bien naturel, il me semble. D'ailleurs vous acceptez bien +le duc? + +--Oui, mais celui-là est un vieillard, et je suis sûr que Marguerite +n'est pas sa maîtresse. Puis, on peut souvent accepter une liaison et +n'en pas accepter deux. Cette facilité ressemble trop à un calcul et +rapproche l'homme qui y consent, même par amour, de ceux qui, un étage +plus bas, font un métier de ce consentement et un profit de ce métier. + +--Ah! Mon cher, que vous êtes arriéré! Combien en ai-je vus, et des plus +nobles, des plus élégants, des plus riches, faire ce que je vous +conseille et cela, sans efforts, sans honte, sans remords! Mais cela se +voit tous les jours. Mais comment voudriez-vous que les femmes +entretenues de Paris fissent pour soutenir le train qu'elles mènent, si +elles n'avaient pas trois ou quatre amants à la fois? Il n'y a pas de +fortune, si considérable qu'elle soit, qui puisse subvenir seule aux +dépenses d'une femme comme Marguerite. Une fortune de cinq cent mille +francs de rente est une fortune énorme en France; eh bien, mon cher ami, +cinq cent mille francs de rente n'en viendraient pas à bout, et voici +pourquoi: un homme qui a un pareil revenu a une maison montée, des +chevaux, des domestiques, des voitures, des chasses, des amis; souvent +il est marié, il a des enfants, il fait courir, il joue, il voyage, que +sais-je, moi! Toutes ces habitudes sont prises de telle façon qu'il ne +peut s'en défaire sans passer pour être ruiné et sans faire scandale. +Tout compte fait, avec cinq cent mille francs par an, il ne peut pas +donner à une femme plus de quarante ou cinquante mille francs dans +l'année, et encore c'est beaucoup. Eh bien, d'autres amours complètent +la dépense annuelle de la femme. Avec Marguerite, c'est encore plus +commode; elle est tombée par un miracle du ciel sur un vieillard riche à +dix millions, dont la femme et la fille sont mortes, qui n'a plus que +des neveux riches eux-mêmes, qui lui donne tout ce qu'elle veut sans +rien lui demander en échange; mais elle ne peut pas lui demander plus de +soixante-dix mille francs par an, et je suis sûre que si elle lui en +demandait davantage, malgré sa fortune et l'affection qu'il a pour elle, +il le lui refuserait. + +«Tous ces jeunes gens ayant vingt ou trente mille livres de rente à +Paris, c'est-à-dire à peine de quoi vivre dans le monde qu'ils +fréquentent, savent très bien, quand ils sont les amants d'une femme +comme Marguerite, qu'elle ne pourrait pas seulement payer son +appartement et ses domestiques avec ce qu'ils lui donnent. Ils ne lui +disent pas qu'ils le savent, ils ont l'air de ne rien voir, et quand ils +en ont assez ils s'en vont. S'ils ont la vanité de suffire à tout, ils +se ruinent comme des sots et vont se faire tuer en Afrique après avoir +laissé cent mille francs de dettes à Paris. Croyez-vous que la femme +leur en soit reconnaissante? Pas le moins du monde. Au contraire, elle +dit qu'elle leur a sacrifié sa position et que, pendant qu'elle était +avec eux, elle perdait de l'argent. Ah! vous trouvez tous ces détails +honteux, n'est-ce pas? Ils sont vrais. Vous êtes un charmant garçon, que +j'aime de tout mon coeur; je vis depuis vingt ans parmi les femmes +entretenues, je sais ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, et je ne +voudrais pas vous voir prendre au sérieux le caprice qu'une jolie fille +a pour vous. + +«Puis, outre cela, admettons, continua Prudence, que Marguerite vous +aime assez pour renoncer au comte et au duc, dans le cas où celui-ci +s'apercevrait de votre liaison et lui dirait de choisir entre vous et +lui, le sacrifice qu'elle vous ferait serait énorme, c'est +incontestable. Quel sacrifice égal pourriez-vous lui faire, vous? Quand +la satiété serait venue, quand vous n'en voudriez plus enfin, que +feriez-vous pour la dédommager de ce que vous lui auriez fait perdre? +Rien. Vous l'auriez isolée du monde dans lequel étaient sa fortune et +son avenir, elle vous aurait donné ses plus belles années, et elle +serait oubliée. Ou vous seriez un homme ordinaire, alors, lui jetant son +passé à la face, vous lui diriez qu'en la quittant vous ne faites +qu'agir comme ses autres amants, et vous l'abandonneriez à une misère +certaine; ou vous seriez un honnête homme, et, vous croyant forcé de la +garder auprès de vous, vous vous livreriez vous-même à un malheur +inévitable, car cette liaison, excusable chez le jeune homme, ne l'est +plus chez l'homme mûr. Elle devient un obstacle à tout, elle ne permet +ni la famille, ni l'ambition, ces secondes et dernières amours de +l'homme. Croyez-m'en donc, mon ami, prenez les choses pour ce qu'elles +valent, les femmes pour ce qu'elles sont, et ne donnez pas à une fille +entretenue le droit de se dire votre créancière en quoi que ce soit. + +C'était sagement raisonné et d'une logique dont j'aurais cru Prudence +incapable. Je ne trouvai rien à lui répondre, sinon qu'elle avait +raison; je lui donnai la main et la remerciai de ses conseils. + +--Allons, allons, me dit-elle, chassez-moi ces mauvaises théories, et +riez; la vie est charmante, mon cher, c'est selon le verre par lequel on +la regarde. Tenez, consultez votre ami Gaston, en voilà un qui me fait +l'effet de comprendre l'amour comme je le comprends. Ce dont il faut que +vous soyez convaincu, sans quoi vous deviendrez un garçon insipide, +c'est qu'il y a à côté d'ici une belle fille qui attend impatiemment que +l'homme qui est chez elle s'en aille, qui pense à vous, qui vous garde +sa nuit et qui vous aime, j'en suis certaine. Maintenant venez vous +mettre à la fenêtre avec moi, et regardons partir le comte qui ne va pas +tarder à nous laisser la place. + +Prudence ouvrit une fenêtre, et nous nous accoudâmes à côté l'un de +l'autre sur le balcon. + +Elle regardait les rares passants, moi je rêvais. + +Tout ce qu'elle m'avait dit me bourdonnait dans la tête, et je ne +pouvais m'empêcher de convenir qu'elle avait raison; mais l'amour réel +que j'avais pour Marguerite avait peine à s'accommoder de cette +raison-là. Aussi poussais-je de temps en temps des soupirs qui faisaient +retourner Prudence, et lui faisaient hausser les épaules comme un +médecin qui désespère d'un malade. + +«Comme on s'aperçoit que la vie doit être courte, disais-je en moi-même, +par la rapidité des sensations! Je ne connais Marguerite que depuis deux +jours, elle n'est ma maîtresse que depuis hier, et elle a déjà tellement +envahi ma pensée, mon coeur et ma vie, que la visite de ce comte de G... +est un malheur pour moi.» + +Enfin le comte sortit, remonta dans sa voiture et disparut. Prudence +ferma sa fenêtre. + +Au même moment Marguerite nous appelait. + +--Venez vite, on met la table, disait-elle, nous allons souper. + +Quand j'entrai chez elle, Marguerite courut à moi, me sauta au cou et +m'embrassa de toutes ses forces. + +--Sommes-nous toujours maussade? me dit-elle. + +--Non, c'est fini, répondit Prudence, je lui ai fait de la morale, et il +a promis d'être sage. + +--À la bonne heure! + +Malgré moi, je jetai les yeux sur le lit, il n'était pas défait; quant à +Marguerite, elle était déjà en peignoir blanc. + +On se mit à table. + +Charme, douceur, expansion, Marguerite avait tout, et j'étais bien forcé +de temps en temps de reconnaître que je n'avais pas le droit de lui +demander autre chose; que bien des gens seraient heureux à ma place, et +que, comme le berger de Virgile, je n'avais qu'à jouir des loisirs qu'un +dieu ou plutôt qu'une déesse me faisait. + +J'essayai de mettre en pratique les théories de Prudence et d'être aussi +gai que mes deux compagnes; mais ce qui chez elles était nature, chez +moi était effort, et le rire nerveux que j'avais, et auquel elles se +trompèrent, touchait de bien près aux larmes. + +Enfin le souper cessa, et je restai seul avec Marguerite. Elle alla, +comme elle en avait l'habitude, s'asseoir sur son tapis devant le feu et +regarder d'un air triste la flamme du foyer. + +Elle songeait! A quoi? Je l'ignore; moi, je la regardais avec amour et +presque avec terreur en pensant à ce que j'étais prêt à souffrir pour +elle. + +--Sais-tu à quoi je pensais? + +--Non. + +--À une combinaison que j'ai trouvée. + +--Et quelle est cette combinaison? + +--Je ne puis pas encore te la confier, mais je puis te dire ce qui en +résulterait. Il en résulterait que dans un mois d'ici je serais libre, +je ne devrais plus rien, et nous irions passer ensemble l'été à la +campagne. + +--Et vous ne pouvez pas me dire par quel moyen? + +--Non, il faut seulement que tu m'aimes comme je t'aime, et tout +réussira. + +--Et c'est vous seule qui avez trouvé cette combinaison? + +--Oui. + +--Et vous l'exécuterez seule? + +--Moi seule aurai les ennuis, me dit Marguerite avec un sourire que je +n'oublierai jamais, mais nous partagerons les bénéfices. + +Je ne pus m'empêcher de rougir à ce mot de bénéfices; je me rappelai +Manon Lescaut mangeant avec Desgrieux l'argent de M. de B... + +Je répondis d'un ton un peu dur et en me levant: + +--Vous me permettrez, ma chère Marguerite, de ne partager les bénéfices +que des entreprises que je conçois et que j'exploite moi-même. + +--Qu'est-ce que cela signifie? + +--Cela signifie que je soupçonne fort M. le comte de G... d'être votre +associé dans cette heureuse combinaison dont je n'accepte ni les charges +ni les bénéfices. + +--Vous êtes un enfant. Je croyais que vous m'aimiez, je me suis trompée, +c'est bien. + +Et, en même temps, elle se leva, ouvrit son piano et se remit à jouer +l'Invitation à la valse, jusqu'à ce fameux passage en majeur qui +l'arrêtait toujours. + +Etait-ce par habitude, ou pour me rappeler le jour où nous nous étions +connus? Tout ce que je sais, c'est qu'avec cette mélodie les souvenirs +me revinrent, et, m'approchant d'elle, je lui pris la tête entre mes +mains et l'embrassai. + +--Vous me pardonnez? Lui dis-je. + +--Vous le voyez bien, me répondit-elle; mais remarquez que nous n'en +sommes qu'au second jour, et que déjà j'ai quelque chose à vous +pardonner. Vous tenez bien mal vos promesses d'obéissance aveugle. + +--Que voulez-vous, Marguerite, je vous aime trop, et je suis jaloux de +la moindre de vos pensées. Ce que vous m'avez proposé tout à l'heure me +rendrait fou de joie, mais le mystère qui précède l'exécution de ce +projet me serre le coeur. + +--Voyons, raisonnons un peu, reprit-elle en me prenant les deux mains et +en me regardant avec un charmant sourire auquel il m'était impossible de +résister; vous m'aimez, n'est-ce pas? et vous seriez heureux de passer +trois ou quatre mois à la campagne avec moi seule; moi aussi, je serais +heureuse de cette solitude à deux, non seulement j'en serais heureuse, +mais j'en ai besoin pour ma santé. Je ne puis quitter Paris pour un si +long temps sans mettre ordre à mes affaires, et les affaires d'une femme +comme moi sont toujours très embrouillées; eh bien, j'ai trouvé le moyen +de tout concilier, mes affaires et mon amour pour vous, oui, pour vous, +ne riez pas, j'ai la folie de vous aimer! Et voilà que vous prenez vos +grands airs et me dites des grands mots. Enfant, trois fois enfant, +rappelez-vous seulement que je vous aime, et ne vous inquiétez de +rien.--Est-ce convenu, voyons? + +--Tout ce que vous voulez est convenu, vous le savez bien. + +--Alors, avant un mois, nous serons dans quelque village, à nous +promener au bord de l'eau et à boire du lait. Cela vous semble étrange +que je parle ainsi, moi, Marguerite Gautier; cela vient, mon ami, de ce +que quand cette vie de Paris, qui semble me rendre si heureuse, ne me +brûle pas, elle m'ennuie, et alors j'ai des aspirations soudaines vers +une existence plus calme qui me rappellerait mon enfance. On a toujours +eu une enfance, quoi que l'on soit devenue. Oh! soyez tranquille, je ne +vais pas vous dire que je suis la fille d'un colonel en retraite et que +j'ai été élevée à Saint-Denis. Je suis une pauvre fille de la campagne, +et je ne savais pas écrire mon nom il y a six ans. Vous voilà rassuré, +n'est-ce pas? Pourquoi est-ce à vous le premier à qui je m'adresse pour +partager la joie du désir qui m'est venu? Sans doute parce que j'ai +reconnu que vous m'aimiez pour moi et non pour vous, tandis que les +autres ne m'ont jamais aimée que pour eux. + +«J'ai été bien souvent à la campagne, mais jamais comme j'aurais voulu y +aller. C'est sur vous que je compte pour ce bonheur facile, ne soyez +donc pas méchant et accordez-le-moi. Dites-vous ceci: elle ne doit pas +vivre vieille, et je me repentirais un jour de n'avoir pas fait pour +elle la première chose qu'elle m'a demandée, et qu'il était si facile de +faire. + +Que répondre à de pareilles paroles, surtout avec le souvenir d'une +première nuit d'amour, et dans l'attente d'une seconde? + +Une heure après, je tenais Marguerite dans mes bras, et elle m'eût +demandé de commettre un crime que je lui eusse obéi. + +À six heures du matin je partis, et avant de partir je lui dis: + +--À ce soir? + +Elle m'embrassa plus fort, mais elle ne me répondit pas. + +Dans la journée, je reçus une lettre qui contenait ces mots: + +«Cher enfant, je suis un peu souffrante, et le médecin m'ordonne le +repos. Je me coucherai de bonne heure ce soir et ne vous verrai pas. +Mais, pour vous récompenser, je vous attendrai demain à midi. Je vous +aime.» + +Mon premier mot fut: «elle me trompe!» + +Une sueur glacée passa sur mon front, car j'aimais déjà trop cette femme +pour que ce soupçon ne me bouleversât point. + +Et cependant je devais m'attendre à cet événement presque tous les jours +avec Marguerite, et cela m'était arrivé souvent avec mes autres +maîtresses, sans que je m'en préoccupasse fort. D'où venait donc +l'empire que cette femme prenait sur ma vie? + +Alors je songeai, puisque j'avais la clef de chez elle, à aller la voir +comme de coutume. De cette façon, je saurais bien vite la vérité, et, si +je trouvais un homme, je le souffletterais. + +En attendant, j'allai aux Champs-Elysées. J'y restai quatre heures. Elle +ne parut pas. Le soir, j'entrai dans tous les théâtres où elle avait +l'habitude d'aller. Elle n'était dans aucun. + +À onze heures, je me rendis rue d'Antin. + +Il n'y avait pas de lumière aux fenêtres de Marguerite. Je sonnai +néanmoins. Le portier me demanda où j'allais. + +--Chez mademoiselle Gautier, lui dis-je. + +--Elle n'est pas rentrée. + +--Je vais monter l'attendre. + +--Il n'y a personne chez elle. + +Evidemment c'était là une consigne que je pouvais forcer puisque j'avais +la clef, mais je craignis un esclandre ridicule, et je sortis. + +Seulement, je ne rentrai pas chez moi, je ne pouvais quitter la rue, et +ne perdais pas des yeux la maison de Marguerite. Il me semblait que +j'avais encore quelque chose à apprendre, ou du moins que mes soupçons +allaient se confirmer. + +Vers minuit, un coupé que je connaissais bien s'arrêta vers le numéro 9. + +Le comte de G... en descendit et entra dans la maison, après avoir +congédié sa voiture. + +Un moment j'espérai que, comme à moi, on allait lui dire que Marguerite +n'était pas chez elle, et que j'allais le voir sortir; mais à quatre +heures du matin j'attendais encore. + +J'ai bien souffert depuis trois semaines, mais ce n'est rien, je crois, +en comparaison de ce que je souffris cette nuit-là. + + + + +Chapitre XIV + + +Rentré chez moi, je me mis à pleurer comme un enfant. Il n'y a pas +d'homme qui n'ait été trompé au moins une fois, et qui ne sache ce que +l'on souffre. + +Je me dis, sous le poids de ces résolutions de la fièvre que l'on croit +toujours avoir la force de tenir, qu'il fallait rompre immédiatement +avec cet amour, et j'attendis le jour avec impatience pour aller retenir +ma place, retourner auprès de mon père et de ma soeur, double amour dont +j'étais certain, et qui ne me tromperait pas, lui. + +Cependant je ne voulais pas partir sans que Marguerite sût bien pourquoi +je partais. Seul, un homme qui n'aime décidément plus sa maîtresse la +quitte sans lui écrire. + +Je fis et refis vingt lettres dans ma tête. + +J'avais eu affaire à une fille semblable à toutes les filles +entretenues, je l'avais beaucoup trop poétisée, elle m'avait traité en +écolier, en employant, pour me tromper, une ruse d'une simplicité +insultante, c'était clair. Mon amour-propre prit alors le dessus. Il +fallait quitter cette femme sans lui donner la satisfaction de savoir ce +que cette rupture me faisait souffrir, et voici ce que je lui écrivis de +mon écriture la plus élégante, et des larmes de rage et de douleur dans +les yeux: + +«Ma chère Marguerite, + +«J'espère que votre indisposition d'hier aura été peu de chose. J'ai +été, à onze heures du soir, demander de vos nouvelles, et l'on m'a +répondu que vous n'étiez pas rentrée. M. de G... a été plus heureux que +moi, car il s'est présenté quelques instants après, et à quatre heures +du matin il était encore chez vous. + +«Pardonnez-moi les quelques heures ennuyeuses que je vous ai fait +passer, et soyez sûre que je n'oublierai jamais les moments heureux que +je vous dois. + +«Je serais bien allé savoir de vos nouvelles aujourd'hui, mais je compte +retourner près de mon père. + +«Adieu, ma chère Marguerite; je ne suis ni assez riche pour vous aimer +comme je le voudrais, ni assez pauvre pour vous aimer comme vous le +voudriez. Oublions donc, vous, un nom qui doit vous être à peu près +indifférent, moi, un bonheur qui me devient impossible. + +«Je vous renvoie votre clef, qui ne m'a jamais servi et qui pourra vous +être utile, si vous êtes souvent malade comme vous l'étiez hier.» + +Vous le voyez, je n'avais pas eu la force de finir cette lettre sans une +impertinente ironie, ce qui prouvait combien j'étais encore amoureux. + +Je lus et relus dix fois cette lettre, et l'idée qu'elle ferait de la +peine à Marguerite me calma un peu. J'essayai de m'enhardir dans les +sentiments qu'elle affectait, et quand, à huit heures, mon domestique +entra chez moi, je la lui remis pour qu'il la portât tout de suite. + +--Faudra-t-il attendre une réponse? Me demanda Joseph (mon domestique +s'appelait Joseph, comme tous les domestiques). + +--Si l'on vous demande s'il y a une réponse, vous direz que vous n'en +savez rien et vous attendrez. + +Je me rattachais à cette espérance qu'elle allait me répondre. + +Pauvres et faibles que nous sommes! + +Tout le temps que mon domestique resta dehors, je fus dans une agitation +extrême. Tantôt me rappelant comment Marguerite s'était donnée à moi, je +me demandais de quel droit je lui écrivais une lettre impertinente, +quand elle pouvait me répondre que ce n'était pas M. de G... qui me +trompait, mais moi qui trompais M. de G...; raisonnement qui permet à +bien des femmes d'avoir plusieurs amants. Tantôt, me rappelant les +serments de cette fille, je voulais me convaincre que ma lettre était +trop douce encore et qu'il n'y avait pas d'expressions assez fortes pour +flétrir une femme qui se riait d'un amour aussi sincère que le mien. +Puis, je me disais que j'aurais mieux fait de ne pas lui écrire, d'aller +chez elle dans la journée, et que, de cette façon, j'aurais joui des +larmes que je lui aurais fait répandre. + +Enfin, je me demandais ce qu'elle allait me répondre, déjà prêt à croire +l'excuse qu'elle me donnerait. + +Joseph revint. + +--Eh bien? Lui dis-je. + +--Monsieur, me répondit-il, madame était couchée et dormait encore, mais +dès qu'elle sonnera, on lui remettra la lettre, et s'il y a une réponse +on l'apportera. + +Elle dormait! + +Vingt fois je fus sur le point de renvoyer chercher cette lettre, mais +je me disais toujours: + +--On la lui a peut-être déjà remise, et j'aurais l'air de me repentir. + +Plus l'heure à laquelle il était vraisemblable qu'elle me répondît +approchait, plus je regrettais d'avoir écrit. + +Dix heures, onze heures, midi sonnèrent. + +À midi, je fus au moment d'aller au rendez-vous, comme si rien ne +s'était passé. Enfin, je ne savais qu'imaginer pour sortir du cercle de +fer qui m'étreignait. + +Alors, je crus, avec cette superstition des gens qui attendent, que, si +je sortais un peu, à mon retour je trouverais une réponse. Les réponses +impatiemment attendues arrivent toujours quand on n'est pas chez soi. + +Je sortis sous prétexte d'aller déjeuner. + +Au lieu de déjeuner au café Foy, au coin du boulevard, comme j'avais +l'habitude de le faire, je préférai aller déjeuner au Palais-Royal et +passer par la rue d'Antin. Chaque fois que de loin j'apercevais une +femme, je croyais voir Nanine m'apportant une réponse. Je passai rue +d'Antin sans avoir même rencontré un commissionnaire. J'arrivai au +Palais-Royal, j'entrai chez Véry. Le garçon me fit manger ou plutôt me +servit ce qu'il voulut, car je ne mangeai pas. + +Malgré moi, mes yeux se fixaient toujours sur la pendule. + +Je rentrai, convaincu que j'allais trouver une lettre de Marguerite. + +Le portier n'avait rien reçu. J'espérais encore dans mon domestique. +Celui-ci n'avait vu personne depuis mon départ. + +Si Marguerite avait dû me répondre, elle m'eût répondu depuis longtemps. + +Alors, je me mis à regretter les termes de ma lettre; j'aurais dû me +taire complètement, ce qui eût sans doute fait faire une démarche à son +inquiétude; car, ne me voyant pas venir au rendez-vous la veille, elle +m'eût demandé les raisons de mon absence, et alors seulement j'eusse dû +les lui donner. De cette façon, elle n'eût pu faire autrement que de se +disculper, et ce que je voulais, c'était qu'elle se disculpât. Je +sentais déjà que, quelques raisons qu'elle m'eût objectées, je les +aurais crues, et que j'aurais mieux tout aimé que de ne plus la voir. + +J'en arrivai à croire qu'elle allait venir elle-même chez moi, mais les +heures se passèrent et elle ne vint pas. + +Décidément, Marguerite n'était pas comme toutes les femmes, car il y en +a bien peu qui, en recevant une lettre semblable à celle que je venais +d'écrire, ne répondent pas quelque chose. + +À cinq heures, je courus aux Champs-Elysées. + +--Si je la rencontre, pensais-je, j'affecterai un air indifférent, et +elle sera convaincue que je ne songe déjà plus à elle. + +Au tournant de la rue Royale, je la vis passer dans sa voiture; la +rencontre fut si brusque que je pâlis. J'ignore si elle vit mon émotion; +moi, j'étais si troublé que je ne vis que sa voiture. + +Je ne continuai pas ma promenade aux Champs-Elysées. Je regardai les +affiches des théâtres, car j'avais encore une chance de la voir. + +Il y avait une première représentation au Palais-Royal. Marguerite +devait évidemment y assister. + +J'étais au théâtre à sept heures. + +Toutes les loges s'emplirent, mais Marguerite ne parut pas. + +Alors, je quittai le Palais-Royal, et j'entrai dans tous les théâtres où +elle allait le plus souvent, au Vaudeville, aux Variétés, à +l'Opéra-Comique. + +Elle n'était nulle part. + +Ou ma lettre lui avait fait trop de peine pour qu'elle s'occupât de +spectacle, ou elle craignait de se trouver avec moi, et voulait éviter +une explication. + +Voilà ce que ma vanité me soufflait sur le boulevard, quand je +rencontrai Gaston qui me demanda d'où je venais. + +--Du Palais-Royal. + +--Et moi de l'Opéra, me dit-il; je croyais même vous y voir. + +--Pourquoi? + +--Parce que Marguerite y était. + +--Ah! Elle y était? + +--Oui. + +--Seule? + +--Non, avec une de ses amies. + +--Voilà tout? + +--Le comte de G... est venu un instant dans sa loge; mais elle s'en est +allée avec le duc. À chaque instant, je croyais vous voir paraître. Il y +avait à côté de moi une stalle qui est restée vide toute la soirée, et +j'étais convaincu qu'elle était louée par vous. + +--Mais pourquoi irais-je où Marguerite va? + +--Parce que vous êtes son amant, pardieu! + +--Et qui vous a dit cela? + +--Prudence, que j'ai rencontrée hier. Je vous en félicite, mon cher; +c'est une jolie maîtresse que n'a pas qui veut. Gardez-la, elle vous +fera honneur. + +Cette simple réflexion de Gaston me montra combien mes susceptibilités +étaient ridicules. + +Si je l'avais rencontré la veille et qu'il m'eût parlé ainsi, je n'eusse +certainement pas écrit la sotte lettre du matin. + +Je fus au moment d'aller chez Prudence et de l'envoyer dire à Marguerite +que j'avais à lui parler; mais je craignis que pour se venger elle ne me +répondît qu'elle ne pouvait pas me recevoir, et je rentrai chez moi +après être passé par la rue d'Antin. + +Je demandai de nouveau à mon portier s'il avait une lettre pour moi. + +Rien! Elle aura voulu voir si je ferais quelque nouvelle démarche et si +je rétracterais ma lettre aujourd'hui, me dis-je en me couchant; mais, +voyant que je ne lui écris pas, elle m'écrira demain. + +Ce soir-là surtout je me repentis de ce que j'avais fait. J'étais seul +chez moi, ne pouvant dormir, dévoré d'inquiétude et de jalousie quand, +en laissant suivre aux choses leur véritable cours, j'aurais dû être +auprès de Marguerite et m'entendre dire les mots charmants que je +n'avais entendus que deux fois, et qui me brûlaient les oreilles dans ma +solitude. + +Ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation, c'est que le raisonnement +me donnait tort; en effet, tout me disait que Marguerite m'aimait. +D'abord, ce projet de passer un été avec moi seul à la campagne, puis +cette certitude que rien ne la forçait à être ma maîtresse, puisque ma +fortune était insuffisante à ses besoins et même à ses caprices. Il n'y +avait donc eu chez elle que l'espérance de trouver en moi une affection +sincère, capable de la reposer des amours mercenaires au milieu +desquelles elle vivait, et dès le second jour je détruisais cette +espérance, et je payais en ironie impertinente l'amour accepté pendant +deux nuits. Ce que je faisais était donc plus que ridicule, c'était +indélicat. Avais-je seulement payé cette femme, pour avoir le droit de +blâmer sa vie, et n'avais-je pas l'air, en me retirant dès le second +jour, d'un parasite d'amour qui craint qu'on ne lui donne la carte de +son dîner? Comment! Il y avait trente-six heures que je connaissais +Marguerite; il y en avait vingt-quatre que j'étais son amant, et je +faisais le susceptible; et au lieu de me trouver trop heureux qu'elle +partageât pour moi, je voulais avoir tout à moi seul, et la contraindre +à briser d'un coup les relations de son passé qui étaient les revenus de +son avenir. Qu'avais-je à lui reprocher? Rien. Elle m'avait écrit +qu'elle était souffrante, quand elle eût pu me dire tout crûment, avec +la hideuse franchise de certaines femmes, qu'elle avait un amant à +recevoir; et au lieu de croire à sa lettre, au lieu d'aller me promener +dans toutes les rues de Paris, excepté dans la rue d'Antin; au lieu de +passer ma soirée avec mes amis et de me présenter le lendemain à l'heure +qu'elle m'indiquait, je faisais l'Othello, je l'espionnais, et je +croyais la punir en ne la voyant plus. Mais elle devait être enchantée +au contraire de cette séparation; mais elle devait me trouver +souverainement sot, et son silence n'était pas même de la rancune; +c'était du dédain. + +J'aurais dû alors faire à Marguerite un cadeau qui ne lui laissât aucun +doute sur ma générosité, et qui m'eût permis, la traitant comme une +fille entretenue, de me croire quitte avec elle; mais j'eusse cru +offenser par la moindre apparence de trafic, sinon l'amour qu'elle avait +pour moi, du moins l'amour que j'avais pour elle, et puisque cet amour +était si pur qu'il n'admettait pas le partage, il ne pouvait payer par +un présent, si beau qu'il fût, le bonheur qu'on lui avait donné, si +court qu'eût été ce bonheur. + +Voilà ce que je me répétais la nuit, et ce qu'à chaque instant j'étais +prêt à aller dire à Marguerite. + +Quand le jour parut, je ne dormais pas encore, j'avais la fièvre; il +m'était impossible de penser à autre chose qu'à Marguerite. + +Comme vous le comprenez, il fallait prendre un parti décisif, et en +finir avec la femme ou avec mes scrupules, si toutefois elle consentait +encore à me recevoir. + +Mais, vous le savez, on retarde toujours un parti décisif: aussi, ne +pouvant rester chez moi, n'osant me présenter chez Marguerite, j'essayai +un moyen de me rapprocher d'elle, moyen que mon amour-propre pourrait +mettre sur le compte du hasard, dans le cas où il réussirait. + +Il était neuf heures; je courus chez Prudence, qui me demanda à quoi +elle devait cette visite matinale. + +Je n'osai pas lui dire franchement ce qui m'amenait. Je lui répondis que +j'étais sorti de bonne heure pour retenir une place à la diligence de +C..., où demeurait mon père. + +--Vous êtes bien heureux, me dit-elle, de pouvoir quitter Paris par ce +beau temps-là. + +Je regardai Prudence, me demandant si elle se moquait de moi. + +Mais son visage était sérieux. + +--Irez-vous dire adieu à Marguerite? reprit-elle toujours sérieusement. + +--Non. + +--Vous faites bien. + +--Vous trouvez? + +--Naturellement. Puisque vous avez rompu avec elle, à quoi bon la +revoir? + +--Vous savez donc notre rupture? + +--Elle m'a montré votre lettre. + +--Et que vous a-t-elle dit? + +--Elle m'a dit: «Ma chère Prudence, votre protégé n'est pas poli: on +pense ces lettres-là, mais on ne les écrit pas!» + +--Et de quel ton vous a-t-elle dit cela? + +--En riant et elle a ajouté: «Il a soupé deux fois chez moi, et il ne me +fait même pas de visite de digestion.» + +Voilà l'effet que ma lettre et mes jalousies avaient produit. Je fus +cruellement humilié dans la vanité de mon amour. + +--Et qu'a-t-elle fait hier au soir? + +--Elle est allée à l'opéra. + +--Je le sais. Et ensuite? + +--Elle a soupé chez elle. + +--Seule? + +--Avec le comte de G..., je crois. + +Ainsi ma rupture n'avait rien changé dans les habitudes de Marguerite. + +C'est pour ces circonstances-là que certaines gens vous disent: «Il +fallait ne plus penser à cette femme qui ne vous aimait pas.» + +--Allons, je suis bien aise de voir que Marguerite ne se désole pas pour +moi, repris-je avec un sourire forcé. + +--Et elle a grandement raison. Vous avez fait ce que vous deviez faire, +vous avez été plus raisonnable qu'elle, car cette fille-là vous aimait, +elle ne faisait que parler de vous, et aurait été capable de quelque +folie. + +--Pourquoi ne m'a-t-elle pas répondu, puisqu'elle m'aime? + +--Parce qu'elle a compris qu'elle avait tort de vous aimer. Puis les +femmes permettent quelquefois qu'on trompe leur amour, jamais qu'on +blesse leur amour-propre, et l'on blesse toujours l'amour-propre d'une +femme quand, deux jours après qu'on est son amant, on la quitte, quelles +que soient les raisons que l'on donne à cette rupture. Je connais +Marguerite, elle mourrait plutôt que de vous répondre. + +--Que faut-il que je fasse alors? + +--Rien. Elle vous oubliera, vous l'oublierez, et vous n'aurez rien à +vous reprocher l'un à l'autre. + +--Mais si je lui écrivais pour lui demander pardon? + +--Gardez-vous-en bien, elle vous pardonnerait. + +Je fus sur le point de sauter au cou de Prudence. + +Un quart d'heure après, j'étais rentré chez moi et j'écrivais à +Marguerite: + +«Quelqu'un qui se repent d'une lettre qu'il a écrite hier, qui partira +demain si vous ne lui pardonnez, voudrait savoir à quelle heure il +pourra déposer son repentir à vos pieds. + +«Quand vous trouvera-t-il seule? Car, vous le savez, les confessions +doivent être faites sans témoins.» + +Je pliai cette espèce de madrigal en prose, et je l'envoyai par Joseph, +qui remit la lettre à Marguerite elle-même, laquelle lui répondit +qu'elle répondrait plus tard. + +Je ne sortis qu'un instant pour aller dîner, et à onze heures du soir je +n'avais pas encore de réponse. + +Je résolus alors de ne pas souffrir plus longtemps et de partir le +lendemain. + +En conséquence de cette résolution, convaincu que je ne m'endormirais +pas si je me couchais, je me mis à faire mes malles. + + + + +Chapitre XV + + +Il y avait à peu près une heure que Joseph et moi nous préparions tout +pour mon départ, lorsqu'on sonna violemment à ma porte. + +--Faut-il ouvrir? me dit Joseph. + +--Ouvrez, lui dis-je, me demandant qui pouvait venir à pareille heure +chez moi, et n'osant croire que ce fût Marguerite. + +--Monsieur, me dit Joseph en rentrant, ce sont deux dames. + +--C'est nous, Armand, me cria une voix que je reconnus pour celle de +Prudence. + +Je sortis de ma chambre. + +Prudence, debout, regardait les quelques curiosités de mon salon; +Marguerite, assise sur le canapé, réfléchissait. + +Quand j'entrai, j'allai à elle, je m'agenouillai, je lui pris les deux +mains, et, tout ému, je lui dis: pardon. + +Elle m'embrassa au front et me dit: + +--Voilà déjà trois fois que je vous pardonne. + +--J'allais partir demain. + +--En quoi ma visite peut-elle changer votre résolution? Je ne viens pas +pour vous empêcher de quitter Paris. Je viens parce que je n'ai pas eu +dans la journée le temps de vous répondre, et que je n'ai pas voulu vous +laisser croire que je fusse fâchée contre vous. Encore Prudence ne +voulait-elle pas que je vinsse; elle disait que je vous dérangerais +peut-être. + +--Vous, me déranger, vous, Marguerite! Et comment? + +--Dame! Vous pouviez avoir une femme chez vous, répondit Prudence, et +cela n'aurait pas été amusant pour elle d'en voir arriver deux. + +Pendant cette observation de Prudence, Marguerite me regardait +attentivement. + +--Ma chère Prudence, répondis-je, vous ne savez pas ce que vous dites. + +--C'est qu'il est très gentil votre appartement, répliqua Prudence; +peut-on voir la chambre à coucher! + +--Oui. + +Prudence passa dans ma chambre, moins pour la visiter que pour réparer +la sottise qu'elle venait de dire, et nous laisser seuls, Marguerite et +moi. + +--Pourquoi avez-vous amené Prudence? lui dis-je alors. + +--Parce qu'elle était avec moi au spectacle, et qu'en partant d'ici je +voulais avoir quelqu'un pour m'accompagner. + +--N'étais-je pas là? + +--Oui; mais outre que je ne voulais pas vous déranger, j'étais bien sûre +qu'en venant jusqu'à ma porte, vous me demanderiez à monter chez moi, +et, comme je ne pouvais pas vous l'accorder, je ne voulais pas que vous +partissiez avec le droit de me reprocher un refus. + +--Et pourquoi ne pouviez-vous pas me recevoir? + +--Parce que je suis très surveillée, et que le moindre soupçon pourrait +me faire le plus grand tort. + +--Est-ce bien la seule raison? + +--S'il y en avait une autre, je vous la dirais; nous n'en sommes plus à +avoir des secrets l'un pour l'autre. + +--Voyons, Marguerite, je ne veux pas prendre plusieurs chemins pour en +arriver à ce que je veux vous dire. Franchement, m'aimez-vous un peu? + +--Beaucoup. + +--Alors, pourquoi m'avez-vous trompé? + +--Mon ami, si j'étais madame la duchesse telle ou telle, si j'avais deux +cent mille livres de rente, que je fusse votre maîtresse et que j'eusse +un autre amant que vous, vous auriez le droit de me demander pourquoi je +vous trompe; mais je suis mademoiselle Marguerite Gautier, j'ai quarante +mille francs de dettes, pas un sou de fortune, et je dépense cent mille +francs par an; votre question devient oiseuse et ma réponse inutile. + +--C'est juste, dis-je en laissant tomber ma tête sur les genoux de +Marguerite; mais moi je vous aime comme un fou. + +--Eh bien, mon ami, il fallait m'aimer un peu moins ou me comprendre un +peu mieux. Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Si j'avais été +libre, d'abord je n'aurais pas reçu le comte avant-hier, ou, l'ayant +reçu, je serais venue vous demander le pardon que vous me demandiez tout +à l'heure, et je n'aurais pas à l'avenir d'autre amant que vous. J'ai +cru un moment que je pourrais me donner ce bonheur-là pendant six mois; +vous ne l'avez pas voulu; vous teniez à connaître les moyens, eh! mon +Dieu, les moyens étaient bien faciles à deviner. C'était un sacrifice +plus grand que vous ne croyez que je faisais en les employant. J'aurais +pu vous dire: j'ai besoin de vingt mille francs; vous étiez amoureux de +moi, vous les eussiez trouvés, au risque de me les reprocher plus tard. +J'ai mieux aimé ne rien vous devoir; vous n'avez pas compris cette +délicatesse, car c'en est une. Nous autres, quand nous avons encore un +peu de coeur, nous donnons aux mots et aux choses une extension et un +développement inconnus aux autres femmes; je vous répète donc que, de la +part de Marguerite Gautier, le moyen qu'elle trouvait de payer ses +dettes sans vous demander l'argent nécessaire pour cela était une +délicatesse dont vous devriez profiter sans rien dire. Si vous ne +m'aviez connue qu'aujourd'hui, vous seriez trop heureux de ce que je +vous promettrais, et vous ne me demanderiez pas ce que j'ai fait +avant-hier. Nous sommes quelquefois forcées d'acheter une satisfaction +pour notre âme aux dépens de notre corps, et nous souffrons bien +davantage quand, après, cette satisfaction nous échappe. + +J'écoutais et je regardais Marguerite avec admiration. Quand je songeais +que cette merveilleuse créature, dont j'eusse envié autrefois de baiser +les pieds, consentait à me faire entrer pour quelque chose dans sa +pensée, à me donner un rôle dans sa vie, et que je ne me contentais pas +encore de ce qu'elle me donnait, je me demandais si le désir de l'homme +a des bornes, quand, satisfait aussi promptement que le mien l'avait +été, il tend encore à autre chose. + +--C'est vrai, reprit-elle; nous autres créatures du hasard, nous avons +des désirs fantasques et des amours inconcevables. Nous nous donnons +tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Il y a des gens qui se +ruineraient sans rien obtenir de nous, il y en a d'autres qui nous ont +avec un bouquet. Notre coeur a des caprices; c'est sa seule distraction +et sa seule excuse. Je me suis donnée à toi plus vite qu'à aucun homme, +je te le jure; pourquoi? parce que me, voyant cracher le sang, tu m'as +pris la main, parce que tu as pleuré, parce que tu es la seule créature +humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je vais te dire une folie, mais +j'avais autrefois un petit chien qui me regardait d'un air tout triste +quand je toussais; c'est le seul être que j'aie aimé. + +«Quand il est mort, j'ai plus pleuré qu'à la mort de ma mère. Il est +vrai qu'elle m'avait battue pendant douze ans de sa vie. Eh bien, je +t'ai aimé tout de suite autant que mon chien. Si les hommes savaient ce +qu'on peut avoir avec une larme, ils seraient plus aimés et nous serions +moins ruineuses. + +«Ta lettre t'a démenti, elle m'a révélé que tu n'avais pas toutes les +intelligences du coeur, elle t'a fait plus de tort dans l'amour que +j'avais pour toi que tout ce que tu aurais pu me faire. C'était de la +jalousie, il est vrai, mais de la jalousie ironique et impertinente. +J'étais déjà triste, quand j'ai reçu cette lettre, je comptais te voir à +midi, déjeuner avec toi, effacer par ta vue une incessante pensée que +j'avais, et qu'avant de te connaître j'admettais sans effort. + +«Puis, continua Marguerite, tu étais la seule personne devant laquelle +j'avais cru comprendre tout de suite que je pouvais penser et parler +librement. Tous ceux qui entourent les filles comme moi ont intérêt à +scruter leurs moindres paroles, à tirer une conséquence de leurs plus +insignifiantes actions. Nous n'avons naturellement pas d'amis. Nous +avons des amants égoïstes qui dépensent leur fortune non pas pour nous, +comme ils le disent, mais pour leur vanité. + +«Pour ces gens-là, il faut que nous soyons gaies quand ils sont joyeux, +bien portantes quand ils veulent souper, sceptiques comme ils le sont. +Il nous est défendu d'avoir du coeur sous peine d'être huées et de ruiner +notre crédit. + +«Nous ne nous appartenons plus. Nous ne sommes plus des êtres, mais des +choses. Nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières +dans leur estime. Nous avons des amies, mais ce sont des amies comme +Prudence, des femmes jadis entretenues qui ont encore des goûts de +dépense que leur âge ne leur permet plus. Alors elles deviennent nos +amies ou plutôt nos commensales. Leur amitié va jusqu'à la servitude, +jamais jusqu'au désintéressement. Jamais elles ne vous donneront qu'un +conseil lucratif. Peu leur importe que nous ayons dix amants de plus, +pourvu qu'elles y gagnent des robes ou un bracelet, et qu'elles puissent +de temps en temps se promener dans notre voiture et venir au spectacle +dans notre loge. Elles ont nos bouquets de la veille et nous empruntent +nos cachemires. Elles ne nous rendent jamais un service, si petit qu'il +soit, sans se le faire payer le double de ce qu'il vaut. Tu l'as vu +toi-même le soir où Prudence m'a apporté six mille francs que je l'avais +priée d'aller demander pour moi au duc, elle m'a emprunté cinq cents +francs qu'elle ne me rendra jamais ou qu'elle me payera en chapeaux qui +ne sortiront pas de leurs cartons. + +«Nous ne pouvons donc avoir, ou plutôt je ne pouvais donc avoir qu'un +bonheur, c'était, triste comme je le suis quelquefois, souffrante comme +je le suis toujours, de trouver un homme assez supérieur pour ne pas me +demander compte de ma vie, et pour être l'amant de mes impressions bien +plus que de mon corps. Cet homme, je l'avais trouvé dans le duc, mais le +duc est vieux, et la vieillesse ne protège ni ne console. J'avais cru +pouvoir accepter la vie qu'il me faisait; mais que veux-tu? Je périssais +d'ennui et pour faire tant que d'être consumée, autant se jeter dans un +incendie que de s'asphyxier avec du charbon. + +«Alors je t'ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux, et j'ai essayé de +faire de toi l'homme que j'avais appelé au milieu de ma bruyante +solitude. Ce que j'aimais en toi, ce n'était pas l'homme qui était, mais +celui qui devait être. Tu n'acceptes pas ce rôle, tu le rejettes comme +indigne de toi, tu es un amant vulgaire; fais comme les autres, paie-moi +et n'en parlons plus. + +Marguerite, que cette longue confession avait fatiguée, se rejeta sur le +dos du canapé, et pour éteindre un faible accès de toux, porta son +mouchoir à ses lèvres et jusqu'à ses yeux. + +--Pardon, pardon, murmurai-je, j'avais compris tout cela, mais je +voulais te l'entendre dire, ma Marguerite adorée. Oublions le reste et +ne nous souvenons que d'une chose: c'est que nous sommes l'un à l'autre, +que nous sommes jeunes et que nous nous aimons. + +«Marguerite, fais de moi tout ce que tu voudras, je suis ton esclave, +ton chien; mais, au nom du ciel, déchire la lettre que je t'ai écrite et +ne me laisse pas partir demain; j'en mourrais. + +Marguerite tira ma lettre du corsage de sa robe et, me la remettant, me +dit avec un sourire d'une douceur ineffable: + +--Tiens, je te la rapportais. + +Je déchirai la lettre et je baisai avec des larmes la main qui me la +rendait. + +En ce moment Prudence reparut. + +--Dites donc, Prudence, savez-vous ce qu'il me demande? fit Marguerite. + +--Il vous demande pardon. + +--Justement. + +--Et vous pardonnez? + +--Il le faut bien, mais il veut encore autre chose. + +--Quoi donc? + +--Il veut venir souper avec nous. + +--Et vous y consentez? + +--Qu'en pensez-vous? + +--Je pense que vous êtes deux enfants, qui n'avez de tête ni l'un ni +l'autre. Mais je pense aussi que j'ai très faim et que plus tôt vous +consentirez, plus tôt nous souperons. + +--Allons, dit Marguerite, nous tiendrons trois dans ma voiture. Tenez, +ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couchée, vous +ouvrirez la porte, prenez ma clef, et tâchez de ne plus la perdre. + +J'embrassai Marguerite à l'étouffer. + +Joseph entra là-dessus. + +--Monsieur, me dit-il de l'air d'un homme enchanté de lui, les malles +sont faites. + +--Entièrement? + +--Oui, monsieur. + +--Eh bien, défaites-les: je ne pars pas. + + + + +Chapitre XVI + + +J'aurais pu, me dit Armand, vous raconter en quelques lignes les +commencements de cette liaison, mais je voulais que vous vissiez bien +par quels événements et par quelle gradation nous en sommes arrivés, +moi, à consentir à tout ce que voulait Marguerite, Marguerite, à ne plus +pouvoir vivre qu'avec moi. + +C'est le lendemain de la soirée où elle était venue me trouver que je +lui envoyai Manon Lescaut. + +À partir de ce moment, comme je ne pouvais changer la vie de ma +maîtresse, je changeai la mienne. Je voulais avant toute chose ne pas +laisser à mon esprit le temps de réfléchir sur le rôle que je venais +d'accepter, car, malgré moi, j'en eusse conçu une grande tristesse. +Aussi ma vie, d'ordinaire si calme, revêtit-elle tout à coup une +apparence de bruit et de désordre. N'allez pas croire que, si +désintéressé qu'il soit, l'amour qu'une femme entretenue a pour vous ne +coûte rien. Rien n'est cher comme les mille caprices de fleurs, de +loges, de soupers, de parties de campagne qu'on ne peut jamais refuser à +sa maîtresse. + +Comme je vous l'ai dit, je n'avais pas de fortune. Mon père était et est +encore receveur général à G... Il a une grande réputation de loyauté, +grâce à laquelle il a trouvé le cautionnement qu'il lui fallait déposer +pour entrer en fonction. Cette recette lui donne quarante mille francs +par an, et depuis dix ans qu'il l'a, il a remboursé son cautionnement et +s'est occupé de mettre de côté la dot de ma soeur. Mon père est l'homme +le plus honorable qu'on puisse rencontrer. Ma mère, en mourant, a laissé +six mille francs de rente qu'il a partagés entre ma soeur et moi le jour +où il a obtenu la charge qu'il sollicitait; puis, lorsque j'ai eu vingt +et un ans, il a joint à ce petit revenu une pension annuelle de cinq +mille francs, m'assurant qu'avec huit mille francs je pourrais être très +heureux à Paris, si je voulais à côté de cette rente me créer une +position, soit dans le barreau, soit dans la médecine. Je suis donc venu +à Paris, j'ai fait mon droit, j'ai été reçu avocat, et, comme beaucoup +de jeunes gens, j'ai mis mon diplôme dans ma poche et me suis laissé +aller un peu à la vie nonchalante de Paris. Mes dépenses étaient fort +modestes; seulement je dépensais en huit mois mon revenu de l'année, et +je passais les quatre mois d'été chez mon père, ce qui me faisait en +somme douze mille livres de rente et me donnait la réputation d'un bon +fils. Du reste pas un sou de dettes. + +Voilà où j'en étais quand je fis la connaissance de Marguerite. + +Vous comprenez que, malgré moi, mon train de vie augmenta. Marguerite +était d'une nature fort capricieuse, et faisait partie de ces femmes qui +n'ont jamais regardé comme une dépense sérieuse les mille distractions +dont leur existence se compose. Il en résultait que, voulant passer avec +moi le plus de temps possible, elle m'écrivait le matin qu'elle dînerait +avec moi, non pas chez elle, mais chez quelque restaurateur, soit de +Paris, soit de la campagne. J'allais la prendre, nous dînions, nous +allions au spectacle, nous soupions souvent, et j'avais dépensé le soir +quatre ou cinq louis, ce qui faisait deux mille cinq cents ou trois +mille francs par mois, ce qui réduisait mon année à trois mois et demi, +et me mettait dans la nécessité ou de faire des dettes, ou de quitter +Marguerite. + +Or, j'acceptais tout, excepté cette dernière éventualité. + +Pardonnez-moi si je vous donne tous ces détails, mais vous verrez qu'ils +furent la cause des événements qui vont suivre. Ce que je vous raconte +est une histoire vraie, simple, et à laquelle je laisse toute la naïveté +des détails et toute la simplicité des développements. + +Je compris donc que, comme rien au monde n'aurait sur moi l'influence de +me faire oublier ma maîtresse, il me fallait trouver un moyen de +soutenir les dépenses qu'elle me faisait faire.--Puis, cet amour me +bouleversait au point que tous les moments que je passais loin de +Marguerite étaient des années, et que j'avais ressenti le besoin de +brûler ces moments au feu d'une passion quelconque, et de les vivre +tellement vite que je ne m'aperçusse pas que je les vivais. + +Je commençai à emprunter cinq ou six mille francs sur mon petit capital, +et je me mis à jouer, car depuis qu'on a détruit les maisons de jeu on +joue partout. Autrefois, quand on entrait à Frascati, on avait la chance +d'y faire sa fortune: on jouait contre de l'argent, et si l'on perdait, +on avait la consolation de se dire qu'on aurait pu gagner; tandis que +maintenant, excepté dans les cercles, où il y a encore une certaine +sévérité pour le paiement, on a presque la certitude, du moment que l'on +gagne une somme importante, de ne pas la recevoir. On comprendra +facilement pourquoi. + +Le jeu ne peut être pratiqué que par des jeunes gens ayant de grands +besoins et manquant de la fortune nécessaire pour soutenir la vie qu'ils +mènent; ils jouent donc, et il en résulte naturellement ceci: ou ils +gagnent, et alors les perdants servent à payer les chevaux et les +maîtresses de ces messieurs, ce qui est fort désagréable. Des dettes se +contractent, des relations commencées autour d'un tapis vert finissent +par des querelles où l'honneur et la vie se déchirent toujours un peu; +et quand on est honnête homme, on se trouve ruiné par de très honnêtes +jeunes gens qui n'avaient d'autre défaut que de ne pas avoir deux cent +mille livres de rente. + +Je n'ai pas besoin de vous parler de ceux qui volent au jeu, et dont un +jour on apprend le départ nécessaire et la condamnation tardive. + +Je me lançai donc dans cette vie rapide, bruyante, volcanique, qui +m'effrayait autrefois quand j'y songeais, et qui était devenue pour moi +le complément inévitable de mon amour pour Marguerite. + +Que vouliez-vous que je fisse? + +Les nuits que je ne passais pas rue d'Antin, si je les avais passées +seul chez moi, je n'aurais pas dormi. La jalousie m'eût tenu éveillé et +m'eût brûlé la pensée et le sang; tandis que le jeu détournait pour un +moment la fièvre qui eût envahi mon coeur et le reportait sur une passion +dont l'intérêt me saisissait malgré moi, jusqu'à ce que sonnât l'heure +où je devais me rendre auprès de ma maîtresse. Alors, et c'est à cela +que je reconnaissais la violence de mon amour, que je gagnasse ou +perdisse, je quittais impitoyablement la table, plaignant ceux que j'y +laissais et qui n'allaient pas trouver comme moi le bonheur en la +quittant. + +Pour la plupart, le jeu était une nécessité; pour moi c'était un remède. + +Guéri de Marguerite, j'étais guéri du jeu. + +Aussi, au milieu de tout cela, gardais-je un assez grand sang-froid; je +ne perdais que ce que je pouvais payer, et je ne gagnais que ce que +j'aurais pu perdre. + +Du reste, la chance me favorisa. Je ne faisais pas de dettes, et je +dépensais trois fois plus d'argent que lorsque je ne jouais pas. Il +n'était pas facile de résister à une vie qui me permettait de +satisfaire, sans me gêner, aux mille caprices de Marguerite. Quant à +elle, elle m'aimait toujours autant et même davantage. + +Comme je vous l'ai dit, j'avais commencé d'abord par n'être reçu que de +minuit à six heures du matin, puis je fus admis de temps en temps dans +les loges, puis elle vint dîner quelquefois avec moi. Un matin je ne +m'en allai qu'à huit heures, et il arriva un jour où je ne m'en allai +qu'à midi. + +En attendant la métamorphose morale, une métamorphose physique s'était +opérée chez Marguerite. J'avais entrepris sa guérison, et la pauvre +fille, devinant mon but, m'obéissait pour me prouver sa reconnaissance. +J'étais parvenu sans secousses et sans effort à l'isoler presque de ses +anciennes habitudes. Mon médecin, avec qui je l'avais fait trouver, +m'avait dit que le repos seul et le calme pouvaient lui conserver la +santé, de sorte qu'aux soupers et aux insomnies, j'étais arrivé à +substituer un régime hygiénique et le sommeil régulier. Malgré elle, +Marguerite s'habituait à cette nouvelle existence dont elle ressentait +les effets salutaires. Déjà elle commençait à passer quelques soirées +chez elle, ou bien, s'il faisait beau, elle s'enveloppait d'un +cachemire, se couvrait d'un voile, et nous allions à pied, comme deux +enfants, courir le soir dans les allées sombres des Champs-Elysées. Elle +rentrait fatiguée, soupait légèrement, se couchait après avoir fait un +peu de musique ou après avoir lu, ce qui ne lui était jamais arrivé. Les +toux, qui, chaque fois que je les entendais, me déchiraient la poitrine, +avaient disparu presque complètement. + +Au bout de six semaines, il n'était plus question du comte, +définitivement sacrifié; le duc seul me forçait encore à cacher ma +liaison avec Marguerite, et encore avait-il été congédié souvent pendant +que j'étais là, sous prétexte que madame dormait et avait défendu qu'on +la réveillât. + +Il résulta de l'habitude et même du besoin que Marguerite avait +contractés de me voir que j'abandonnai le jeu juste au moment où un +adroit joueur l'eût quitté. Tout compte fait, je me trouvais, par suite +de mes gains, à la tête d'une dizaine de mille francs qui me +paraissaient un capital inépuisable. + +L'époque à laquelle j'avais l'habitude d'aller rejoindre mon père et ma +soeur était arrivée, et je ne partais pas; aussi recevais-je fréquemment +des lettres de l'un et de l'autre, lettres qui me priaient de me rendre +auprès d'eux. + +À toutes ces instances je répondais de mon mieux, en répétant toujours +que je me portais bien et que je n'avais pas besoin d'argent, deux +choses qui, je le croyais, consoleraient un peu mon père du retard que +je mettais à ma visite annuelle. + +Il arriva sur ces entrefaites, qu'un matin Marguerite, ayant été +réveillée par un soleil éclatant, sauta en bas de son lit, et me demanda +si je voulais la mener toute la journée à la campagne. + +On envoya chercher Prudence et nous partîmes tous trois, après que +Marguerite eut recommandé à Nanine de dire au duc qu'elle avait voulu +profiter de ce beau jour, et qu'elle était allée à la campagne avec +madame Duvernoy. + +Outre que la présence de la Duvernoy était nécessaire pour tranquilliser +le vieux duc, Prudence était une de ces femmes qui semblent faites +exprès pour ces parties de campagne. Avec sa gaieté inaltérable et son +appétit éternel, elle ne pouvait pas laisser un moment d'ennui à ceux +qu'elle accompagnait, et devait s'entendre parfaitement à commander les +oeufs, les cerises, le lait, le lapin sauté, et tout ce qui compose enfin +le déjeuner traditionnel des environs de Paris. + +Il ne nous restait plus qu'à savoir où nous irions. + +Ce fut encore Prudence qui nous tira d'embarras. + +--Est-ce à une vraie campagne que vous voulez aller? demanda-t-elle. + +--Oui. + +--Eh bien, allons à Bougival, au Point-du-Jour, chez la veuve Arnould. +Armand, allez louer une calèche. + +Une heure et demie après nous étions chez la veuve Arnould. + +Vous connaissez peut-être cette auberge, hôtel de semaine, guinguette le +dimanche. Du jardin, qui est à la hauteur d'un premier étage ordinaire, +on découvre une vue magnifique. À gauche, l'aqueduc de Marly ferme +l'horizon, à droite la vue s'étend sur un infini de collines; la +rivière, presque sans courant dans cet endroit, se déroule comme un +large ruban blanc moiré, entre la plaine des Gabillons et l'île de +Croissy, éternellement bercée par le frémissement de ses hauts peupliers +et le murmure de ses saules. + +Au fond, dans un large rayon de soleil, s'élèvent de petites maisons +blanches à toits rouges, et des manufactures qui, perdant par la +distance leur caractère dur et commercial, complètent admirablement le +paysage. + +Au fond, Paris dans la brume! + +Comme nous l'avait dit Prudence, c'était une vraie campagne, et, je dois +le dire, ce fut un vrai déjeuner. + +Ce n'est pas par reconnaissance pour le bonheur que je lui ai dû que je +dis tout cela, mais Bougival, malgré son nom affreux, est un des plus +jolis pays que l'on puisse imaginer. J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu de +plus grandes choses, mais non de plus charmantes que ce petit village +gaiement couché au pied de la colline qui le protège. + +Madame Arnould nous offrit de nous faire faire une promenade en bateau, +ce que Marguerite et Prudence acceptèrent avec joie. + +On a toujours associé la campagne à l'amour et l'on a bien fait: rien +n'encadre la femme que l'on aime comme le ciel bleu, les senteurs, les +fleurs, les brises, la solitude resplendissante des champs ou des bois. +Si fort que l'on aime une femme, quelque confiance que l'on ait en elle, +quelque certitude sur l'avenir que vous donne son passé, on est toujours +plus ou moins jaloux. Si vous avez été amoureux, sérieusement amoureux, +vous avez dû éprouver ce besoin d'isoler du monde l'être dans lequel +vous vouliez vivre tout entier. Il semble que, si indifférente qu'elle +soit à ce qui l'entoure, la femme aimée perde de son parfum et de son +unité au contact des hommes et des choses. Moi, j'éprouvais cela bien +plus que tout autre. Mon amour n'était pas un amour ordinaire; j'étais +amoureux autant qu'une créature ordinaire peut l'être, mais de +Marguerite Gautier, c'est-à-dire qu'à Paris, à chaque pas, je pouvais +coudoyer un homme qui avait été l'amant de cette femme ou qui le serait +le lendemain. Tandis qu'à la campagne, au milieu de gens que nous +n'avions jamais vus et qui ne s'occupaient pas de nous, au sein d'une +nature toute parée de son printemps, ce pardon annuel, et séparée du +bruit de la ville, je pouvais cacher mon amour et aimer sans honte et +sans crainte. + +La courtisane y disparaissait peu à peu. J'avais auprès de moi une femme +jeune, belle, que j'aimais, dont j'étais aimé et qui s'appelait +Marguerite: le passé n'avait plus de formes, l'avenir plus de nuages. Le +soleil éclairait ma maîtresse comme il eût éclairé la plus chaste +fiancée. Nous nous promenions tous deux dans ces charmants endroits qui +semblent faits exprès pour rappeler les vers de Lamartine ou chanter les +mélodies de Scudo. Marguerite avait une robe blanche, elle se penchait à +mon bras, elle me répétait le soir sous le ciel étoilé les mots qu'elle +m'avait dits la veille, et le monde continuait au loin sa vie sans +tacher de son ombre le riant tableau de notre jeunesse et de notre +amour. + +Voilà le rêve qu'à travers les feuilles m'apportait le soleil ardent de +cette journée, tandis que, couché tout au long sur l'herbe de l'île où +nous avions abordé, libre de tous les liens humains qui la retenaient +auparavant, je laissais ma pensée courir et cueillir toutes les +espérances qu'elle rencontrait. + +Ajoutez à cela que, de l'endroit où j'étais, je voyais sur la rive une +charmante petite maison à deux étages, avec une grille en hémicycle; à +travers la grille, devant la maison, une pelouse verte, unie comme du +velours, et derrière le bâtiment un petit bois plein de mystérieuses +retraites, et qui devait effacer chaque matin sous sa mousse le sentier +fait la veille. + +Des fleurs grimpantes cachaient le perron de cette maison inhabitée +qu'elles embrassaient jusqu'au premier étage. + +À force de regarder cette maison, je finis par me convaincre qu'elle +était à moi, tant elle résumait bien le rêve que je faisais. J'y voyais +Marguerite et moi, le jour dans le bois qui couvrait la colline, le soir +assis sur la pelouse, et je me demandais si créatures terrestres +auraient jamais été aussi heureuses que nous. + +--Quelle jolie maison! me dit Marguerite qui avait suivi la direction de +mon regard et peut-être de ma pensée. + +--Où? fit Prudence. + +--Là-bas. Et Marguerite montrait du doigt la maison en question. + +--Ah! ravissante, répliqua Prudence, elle vous plaît? + +--Beaucoup. + +--Eh bien! Dites au duc de vous la louer; il vous la louera, j'en suis +sûre. Je m'en charge, moi, si vous voulez. + +Marguerite me regarda, comme pour me demander ce que je pensais de cet +avis. + +Mon rêve s'était envolé avec les dernières paroles de Prudence, et +m'avait rejeté si brutalement dans la réalité que j'étais encore tout +étourdi de la chute. + +--En effet, c'est une excellente idée, balbutiai-je, sans savoir ce que +je disais. + +--Eh bien, j'arrangerai cela, dit en me serrant la main Marguerite, qui +interprétait mes paroles selon son désir. Allons voir tout de suite si +elle est à louer. + +La maison était vacante et à louer deux mille francs. + +--Serez-vous heureux ici? me dit-elle. + +--Suis-je sûr d'y venir? + +--Et pour qui donc viendrais-je m'enterrer là, si ce n'est pour vous? + +--Eh bien, Marguerite, laissez-moi louer cette maison moi-même. + +--Êtes-vous fou? non seulement c'est inutile, mais ce serait dangereux; +vous savez bien que je n'ai le droit d'accepter que d'un seul homme, +laissez-vous donc faire, grand enfant, et ne dites rien. + +--Cela fait que, quand j'aurai deux jours libres, je viendrai les passer +chez vous, dit Prudence. + +Nous quittâmes la maison et reprîmes la route de Paris tout en causant +de cette nouvelle résolution. Je tenais Marguerite dans mes bras, si +bien qu'en descendant de voiture, je commençais déjà à envisager la +combinaison de ma maîtresse avec un esprit moins scrupuleux. + + + + +Chapitre XVII + + +Le lendemain, Marguerite me congédia de bonne heure, me disant que le +duc devait venir de grand matin, et me promettant de m'écrire dès qu'il +serait parti, pour me donner le rendez-vous de chaque soir. + +En effet, dans la journée, je reçus ce mot: + +«Je vais à Bougival avec le duc; soyez chez Prudence, ce soir, à huit +heures.» + +À l'heure indiquée, Marguerite était de retour, et venait me rejoindre +chez madame Duvernoy. + +--Et bien, tout est arrangé, dit-elle en entrant. + +--La maison est louée? demanda Prudence. + +--Oui; il a consenti tout de suite. + +Je ne connaissais pas le duc, mais j'avais honte de le tromper comme je +le faisais. + +--Mais, ce n'est pas tout! reprit Marguerite. + +--Quoi donc encore? + +--Je me suis inquiétée du logement d'Armand. + +--Dans la même maison? demanda Prudence en riant. + +--Non, mais au Point-du-Jour, où nous avons déjeuné, le duc et moi. +Pendant qu'il regardait la vue, j'ai demandé à madame Arnould, car c'est +madame Arnould qu'elle s'appelle, n'est-ce pas? je lui ai demandé si +elle avait un appartement convenable. Elle en a justement un, avec +salon, antichambre et chambre à coucher. C'est tout ce qu'il faut, je +pense. Soixante francs par mois. Le tout meublé de façon à distraire un +hypocondriaque. J'ai retenu le logement. Ai-je bien fait? + +Je sautai au cou de Marguerite. + +--Ce sera charmant, continua-t-elle, vous avez une clef de la petite +porte, et j'ai promis au duc une clef de la grille qu'il ne prendra pas, +puisqu'il ne viendra que dans le jour, quand il viendra. Je crois, entre +nous, qu'il est enchanté de ce caprice qui m'éloigne de Paris pendant +quelque temps, et fera taire un peu sa famille. Cependant, il m'a +demandé comment moi, qui aime tant Paris, je pouvais me décider à +m'enterrer dans cette campagne; je lui ai répondu que j'étais souffrante +et que c'était pour me reposer. Il n'a paru me croire que très +imparfaitement. Ce pauvre vieux est toujours aux abois. Nous prendrons +donc beaucoup de précautions, mon cher Armand; car il me ferait +surveiller là-bas, et ce n'est pas le tout qu'il me loue une maison, il +faut encore qu'il paye mes dettes, et j'en ai malheureusement +quelques-unes. Tout cela vous convient-il? + +--Oui, répondis-je en essayant de faire taire tous les scrupules que +cette façon de vivre réveillait de temps en temps en moi. + +--Nous avons visité la maison dans tous ses détails, nous y serons à +merveille. Le duc s'inquiétait de tout. Ah! mon cher, ajouta la folle en +m'embrassant, vous n'êtes pas malheureux, c'est un millionnaire qui fait +votre lit. + +--Et quand emménagez-vous? demanda Prudence. + +--Le plus tôt possible. + +--Vous emmenez votre voiture et vos chevaux? + +--J'emmènerai toute ma maison. Vous vous chargerez de mon appartement +pendant mon absence. + +Huit jours après, Marguerite avait pris possession de la maison de +campagne, et moi j'étais installé au Point-du-Jour. + +Alors commença une existence que j'aurais bien de la peine à vous +décrire. + +Dans les commencements de son séjour à Bougival, Marguerite ne put +rompre tout à fait avec ses habitudes, et comme la maison était toujours +en fête, toutes ses amies venaient la voir; pendant un mois, il ne se +passa pas de jour que Marguerite n'eût huit ou dix personnes à sa table. +Prudence amenait de son côté tous les gens qu'elle connaissait, et leur +faisait tous les honneurs de la maison, comme si cette maison lui eût +appartenu. + +L'argent du duc payait tout cela, comme vous le pensez bien, et +cependant il arriva de temps en temps à Prudence de me demander un +billet de mille francs, soi-disant au nom de Marguerite. Vous savez que +j'avais fait quelque gain au jeu; je m'empressai donc de remettre à +Prudence ce que Marguerite me faisait demander par elle, et dans la +crainte qu'elle n'eût besoin de plus que je n'avais, je vins emprunter à +Paris une somme égale à celle que j'avais déjà empruntée autrefois, et +que j'avais rendue très exactement. + +Je me trouvai donc de nouveau riche d'une dizaine de mille francs, sans +compter ma pension. + +Cependant le plaisir qu'éprouvait Marguerite à recevoir ses amies se +calma un peu devant les dépenses auxquelles ce plaisir l'entraînait, et +surtout devant la nécessité où elle était quelquefois de me demander de +l'argent. Le duc, qui avait loué cette maison pour que Marguerite s'y +reposât, n'y paraissait plus, craignant toujours d'y rencontrer une +joyeuse et nombreuse compagnie de laquelle il ne voulait pas être vu. +Cela tenait surtout à ce que, venant un jour pour dîner en tête-à-tête +avec Marguerite, il était tombé au milieu d'un déjeuner de quinze +personnes qui n'était pas encore fini à l'heure où il comptait se mettre +à table pour dîner. Quand, ne se doutant de rien, il avait ouvert la +porte de la salle à manger, un rire général avait accueilli son entrée, +et il avait été forcé de se retirer brusquement devant l'impertinente +gaieté des filles qui se trouvaient là. + +Marguerite s'était levée de table, avait été retrouver le duc dans la +chambre voisine, et avait essayé, autant que possible, de lui faire +oublier cette aventure; mais le vieillard, blessé dans son amour-propre, +avait gardé rancune: il avait dit assez cruellement à la pauvre fille +qu'il était las de payer les folies d'une femme qui ne savait même pas +le faire respecter chez elle, et il était parti fort courroucé. + +Depuis ce jour on n'avait plus entendu parler de lui. Marguerite avait +eu beau congédier ses convives, changer ses habitudes, le duc n'avait +plus donné de ses nouvelles. J'y avais gagné que ma maîtresse +m'appartenait plus complètement, et que mon rêve se réalisait enfin. +Marguerite ne pouvait plus se passer de moi. Sans s'inquiéter de ce qui +en résulterait, elle affichait publiquement notre liaison, et j'en étais +arrivé à ne plus sortir de chez elle. Les domestiques m'appelaient +monsieur, et me regardaient officiellement comme leur maître. + +Prudence avait bien fait, à propos de cette nouvelle vie, force morale à +Marguerite; mais celle-ci avait répondu qu'elle m'aimait, qu'elle ne +pouvait vivre sans moi, et quoi qu'il en dût advenir, elle ne +renoncerait pas au bonheur de m'avoir sans cesse auprès d'elle, ajoutant +que tous ceux à qui cela ne plairait pas étaient libres de ne pas +revenir. + +Voilà ce que j'avais entendu un jour où Prudence avait dit à Marguerite +qu'elle avait quelque chose de très important à lui communiquer, et où +j'avais écouté à la porte de la chambre où elles s'étaient renfermées. + +Quelque temps après Prudence revint. + +J'étais au fond du jardin quand elle entra; elle ne me vit pas. Je me +doutais, à la façon dont Marguerite était venue au-devant d'elle, qu'une +conversation pareille à celle que j'avais déjà surprise allait avoir +lieu de nouveau et je voulus l'entendre comme l'autre. + +Les deux femmes se renfermèrent dans un boudoir et je me mis aux +écoutes. + +--Eh bien? demanda Marguerite. + +--Eh bien! j'ai vu le duc. + +--Que vous a-t-il dit? + +--Qu'il vous pardonnait volontiers la première scène, mais qu'il avait +appris que vous viviez publiquement avec M. Armand Duval, et que cela il +ne vous le pardonnait pas. Que Marguerite quitte ce jeune homme, +m'a-t-il dit, et comme par le passé je lui donnerai tout ce qu'elle +voudra, sinon, elle devra renoncer à me demander quoi que ce soit. + +--Vous avez répondu? + +--Que je vous communiquerais sa décision, et je lui ai promis de vous +faire entendre raison. Réfléchissez, ma chère enfant, à la position que +vous perdez et que ne pourra jamais vous rendre Armand. Il vous aime de +toute son âme, mais il n'a pas assez de fortune pour subvenir à tous vos +besoins, et il faudra bien un jour vous quitter, quand il sera trop tard +et que le duc ne voudra plus rien faire pour vous. Voulez-vous que je +parle à Armand? + +Marguerite paraissait réfléchir, car elle ne répondit pas. Le coeur me +battait violemment en attendant sa réponse. + +--Non, reprit-elle, je ne quitterai pas Armand, et je ne me cacherai pas +pour vivre avec lui. C'est peut-être une folie, mais je l'aime! que +voulez-vous? Et puis, maintenant il a pris l'habitude de m'aimer sans +obstacle; il souffrirait trop d'être forcé de me quitter ne fût-ce +qu'une heure par jour. D'ailleurs, je n'ai pas tant de temps à vivre +pour me rendre malheureuse et faire les volontés d'un vieillard dont la +vue seule me fait vieillir. Qu'il garde son argent; je m'en passerai. + +--Mais comment ferez-vous? + +--Je n'en sais rien. + +Prudence allait sans doute répondre quelque chose, mais j'entrai +brusquement et je courus me jeter aux pieds de Marguerite, couvrant ses +mains des larmes que me faisait verser la joie d'être aimé ainsi. + +--Ma vie est à toi, Marguerite, tu n'as plus besoin de cet homme, ne +suis-je pas là? T'abandonnerais-je jamais et pourrais-je payer assez le +bonheur que tu me donnes? Plus de contrainte, ma Marguerite, nous nous +aimons! Que nous importe le reste? + +--Oh! oui, je t'aime, mon Armand! murmura-t-elle en enlaçant ses deux +bras autour de mon cou, je t'aime comme je n'aurais pas cru pouvoir +aimer. Nous serons heureux, nous vivrons tranquilles, et je dirai un +éternel adieu à cette vie dont je rougis maintenant. Jamais tu ne me +reprocheras le passé, n'est-ce pas? + +Les larmes voilaient ma voix. Je ne pus répondre qu'en pressant +Marguerite contre mon coeur. + +--Allons, dit-elle en se retournant vers Prudence et d'une voix émue, +vous rapporterez cette scène au duc, et vous ajouterez que nous n'avons +pas besoin de lui. + +À partir de ce jour il ne fut plus question du duc. Marguerite n'était +plus la fille que j'avais connue. Elle évitait tout ce qui aurait pu me +rappeler la vie au milieu de laquelle je l'avais rencontrée. Jamais +femme, jamais soeur n'eut pour son époux ou son frère l'amour et les +soins qu'elle avait pour moi. Cette nature maladive était prête à toutes +les impressions, accessible à tous les sentiments. Elle avait rompu avec +ses amies comme avec ses habitudes, avec son langage comme avec les +dépenses d'autrefois. Quand on nous voyait sortir de la maison pour +aller faire une promenade dans un charmant petit bateau que j'avais +acheté, on n'eût jamais cru que cette femme vêtue d'une robe blanche, +couverte d'un grand chapeau de paille, et portant sur son bras la simple +pelisse de soie qui devait la garantir de la fraîcheur de l'eau, était +cette Marguerite Gautier qui, quatre mois auparavant, faisait bruit de +son luxe et de ses scandales. + +Hélas! nous nous hâtions d'être heureux, comme si nous avions deviné que +nous ne pouvions pas l'être longtemps. + +Depuis deux mois nous n'étions même pas allés à Paris. Personne n'était +venu nous voir, excepté Prudence, et cette Julie Duprat dont je vous ai +parlé, et à qui Marguerite devait remettre plus tard le touchant récit +que j'ai là. + +Je passais des journées entières aux pieds de ma maîtresse. Nous +ouvrions les fenêtres qui donnaient sur le jardin, et regardant l'été +s'abattre joyeusement dans les fleurs qu'il fait éclore et sous l'ombre +des arbres, nous respirions à côté l'un de l'autre cette vie véritable +que ni Marguerite ni moi n'avions comprise jusqu'alors. + +Cette femme avait des étonnements d'enfant pour les moindres choses. Il +y avait des jours où elle courait dans le jardin, comme une fille de dix +ans, après un papillon ou une demoiselle. Cette courtisane, qui avait +fait dépenser en bouquets plus d'argent qu'il n'en faudrait pour faire +vivre dans la joie une famille entière, s'asseyait quelquefois sur la +pelouse, pendant une heure, pour examiner la simple fleur dont elle +portait le nom. + +Ce fut pendant ce temps-là qu'elle lut si souvent Manon Lescaut. Je la +surpris bien des fois annotant ce livre: et elle me disait toujours que +lorsqu'une femme aime, elle ne peut pas faire ce que faisait Manon. + +Deux ou trois fois le duc lui écrivit. Elle reconnut l'écriture et me +donna les lettres sans les lire. + +Quelquefois les termes de ces lettres me faisaient venir les larmes aux +yeux. + +Il avait cru, en fermant sa bourse à Marguerite, la ramener à lui; mais +quand il avait vu l'inutilité de ce moyen, il n'avait pas pu y tenir; il +avait écrit, redemandant, comme autrefois, la permission de revenir, +quelles que fussent les conditions mises à ce retour. + +J'avais donc lu ces lettres pressantes et réitérées, et je les avais +déchirées, sans dire à Marguerite ce qu'elles contenaient, et sans lui +conseiller de revoir le vieillard, quoiqu'un sentiment de pitié pour la +douleur du pauvre homme m'y portât: mais je craignais qu'elle ne vit +dans ce conseil le désir, en faisant reprendre au duc ses anciennes +visites, de lui faire reprendre les charges de la maison; je redoutais +par-dessus tout qu'elle me crût capable de dénier la responsabilité de +sa vie dans toutes les conséquences où son amour pour moi pouvait +l'entraîner. + +Il en résulta que le duc, ne recevant pas de réponse, cessa d'écrire, et +que Marguerite et moi nous continuâmes à vivre ensemble sans nous +occuper de l'avenir. + + + + +Chapitre XVIII + + +Vous donner des détails sur notre nouvelle vie serait chose difficile. +Elle se composait d'une série d'enfantillages charmants pour nous, mais +insignifiants pour ceux à qui je les raconterais. + +Vous savez ce que c'est que d'aimer une femme, vous savez comment +s'abrègent les journées, et avec quelle amoureuse paresse on se laisse +porter au lendemain. Vous n'ignorez pas cet oubli de toutes choses, qui +naît d'un amour violent, confiant et partagé. Tout être qui n'est pas la +femme aimée semble un être inutile dans la création. On regrette d'avoir +déjà jeté des parcelles de son coeur à d'autres femmes, et l'on +n'entrevoit pas la possibilité de presser jamais une autre main que +celle que l'on tient dans les siennes. Le cerveau n'admet ni travail ni +souvenir, rien enfin de ce qui pourrait le distraire de l'unique pensée +qu'on lui offre sans cesse. Chaque jour on découvre dans sa maîtresse un +charme nouveau, une volupté inconnue. L'existence n'est plus que +l'accomplissement réitéré d'un désir continu, l'âme n'est plus que la +vestale chargée d'entretenir le feu sacré de l'amour. + +Souvent nous allions, la nuit venue, nous asseoir sous le petit bois qui +dominait la maison. Là nous écoutions les gaies harmonies du soir, en +songeant tous deux à l'heure prochaine qui allait nous laisser jusqu'au +lendemain dans les bras l'un de l'autre. D'autres fois nous restions +couchés toute la journée, sans laisser même le soleil pénétrer dans +notre chambre. Les rideaux étaient hermétiquement fermés, et le monde +extérieur s'arrêtait un moment pour nous. Nanine seule avait le droit +d'ouvrir notre porte, mais seulement pour apporter nos repas; encore les +prenions-nous sans nous lever, et en les interrompant sans cesse de +rires et de folies. À cela succédait un sommeil de quelques instants, +car disparaissant dans notre amour, nous étions comme deux plongeurs +obstinés qui ne reviennent à la surface que pour reprendre haleine. + +Cependant je surprenais des moments de tristesse et quelquefois même des +larmes chez Marguerite; je lui demandais d'où venait ce chagrin subit, +et elle me répondait: + +--Notre amour n'est pas un amour ordinaire, mon cher Armand. Tu m'aimes +comme si je n'avais jamais appartenu à personne, et je tremble que plus +tard, te repentant de ton amour et me faisant un crime de mon passé, tu +ne me forces à me rejeter dans l'existence au milieu de laquelle tu m'as +prise. Songe que maintenant que j'ai goûté d'une nouvelle vie, je +mourrais en reprenant l'autre. Dis-moi donc que tu ne me quitteras +jamais. + +--Je te le jure! + +A ce mot, elle me regardait comme pour lire dans mes yeux si mon serment +était sincère, puis elle se jetait dans mes bras, et cachant sa tête +dans ma poitrine, elle me disait: + +--C'est que tu ne sais pas combien je t'aime! + +Un soir, nous étions accoudés sur le balcon de la fenêtre, nous +regardions la lune qui semblait sortir difficilement de son lit de +nuages, et nous écoutions le vent agitant bruyamment les arbres, nous +nous tenions la main, et depuis un grand quart d'heure nous ne parlions +pas, quand Marguerite me dit: + +--Voici l'hiver, veux-tu que nous partions? + +--Et pour quel endroit? + +--Pour l'Italie. + +--Tu t'ennuies donc? + +--Je crains l'hiver, je crains surtout notre retour à Paris. + +--Pourquoi? + +--Pour bien des choses. + +Et elle reprit brusquement, sans me donner les raisons de ses craintes: + +--Veux-tu partir? Je vendrai tout ce que j'ai, nous nous en irons vivre +là-bas, il ne me restera rien de ce que j'étais, personne ne saura qui +je suis. Le veux-tu? + +--Partons, si cela te fait plaisir, Marguerite; allons faire un voyage, +lui disais-je; mais où est la nécessité de vendre des choses que tu +seras heureuse de trouver au retour? Je n'ai pas une assez grande +fortune pour accepter un pareil sacrifice, mais j'en ai assez pour que +nous puissions voyager grandement pendant cinq ou six mois, si cela +t'amuse le moins du monde. + +--Au fait, non, continua-t-elle en quittant la fenêtre et en allant +s'asseoir sur le canapé dans l'ombre de la chambre; à quoi bon aller +dépenser de l'argent là-bas? Je t'en coûte déjà bien assez ici. + +--Tu me le reproches, Marguerite, ce n'est pas généreux. + +--Pardon, ami, fit-elle en me tendant la main, ce temps d'orage me fait +mal aux nerfs; je ne dis pas ce que je veux dire. + +Et, après m'avoir embrassé, elle tomba dans une longue rêverie. + +Plusieurs fois des scènes semblables eurent lieu, et si j'ignorais ce +qui les faisait naître, je ne surprenais pas moins chez Marguerite un +sentiment d'inquiétude pour l'avenir. Elle ne pouvait douter de mon +amour, car chaque jour il augmentait, et cependant je la voyais souvent +triste sans qu'elle m'expliquât jamais le sujet de ses tristesses, +autrement que par une cause physique. + +Craignant qu'elle ne se fatiguât d'une vie trop monotone, je lui +proposais de retourner à Paris, mais elle rejetait toujours cette +proposition, et m'assurait ne pouvoir être heureuse nulle part comme +elle l'était à la campagne. + +Prudence ne venait plus que rarement, mais en revanche, elle écrivait +des lettres que je n'avais jamais demandé à voir, quoique, chaque fois, +elles jetassent Marguerite dans une préoccupation profonde. Je ne savais +qu'imaginer. + +Un jour Marguerite resta dans sa chambre. + +J'entrai. Elle écrivait. + +--À qui écris-tu? lui demandai-je. + +--À Prudence: veux-tu que je te lise ce que j'écris? + +J'avais horreur de tout ce qui pouvait paraître soupçon, je répondis +donc à Marguerite que je n'avais pas besoin de savoir ce qu'elle +écrivait, et cependant, j'en avais la certitude, cette lettre m'eût +appris la véritable cause de ses tristesses. + +Le lendemain, il faisait un temps superbe. Marguerite me proposa d'aller +faire une promenade en bateau, et de visiter l'île de Croissy. Elle +semblait fort gaie; il était cinq heures quand nous rentrâmes. + +--Madame Duvernoy est venue, dit Nanine en nous voyant entrer. + +--Elle est repartie? demanda Marguerite. + +--Oui, dans la voiture de madame; elle a dit que c'était convenu. + +--Très bien, dit vivement Marguerite; qu'on nous serve. + +Deux jours après arriva une lettre de Prudence, et pendant quinze jours +Marguerite parut avoir rompu avec ses mystérieuses mélancolies, dont +elle ne cessait de me demander pardon depuis qu'elles n'existaient plus. + +Cependant la voiture ne revenait pas. + +--D'où vient que Prudence ne te renvoie pas ton coupé? demandai-je un +jour. + +--Un des deux chevaux est malade, et il y a des réparations à la +voiture. Il vaut mieux que tout cela se fasse pendant que nous sommes +encore ici, où nous n'avons pas besoin de voiture, que d'attendre notre +retour à Paris. + +Prudence vint nous voir quelques jours après, et me confirma ce que +Marguerite m'avait dit. + +Les deux femmes se promenèrent seules dans le jardin, et quand je vins +les rejoindre, elles changèrent de conversation. + +Le soir, en s'en allant, Prudence se plaignit du froid et pria +Marguerite de lui prêter un cachemire. + +Un mois se passa ainsi, pendant lequel Marguerite fut plus joyeuse et +plus aimante qu'elle ne l'avait jamais été. + +Cependant la voiture n'était pas revenue, le cachemire n'avait pas été +renvoyé, tout cela m'intriguait malgré moi, et comme je savais dans quel +tiroir Marguerite mettait les lettres de Prudence, je profitai d'un +moment où elle était au fond du jardin, je courus à ce tiroir et +j'essayai de l'ouvrir; mais ce fut en vain, il était fermé au double +tour. + +Alors je fouillai ceux où se trouvaient d'ordinaire les bijoux et les +diamants. Ceux-là s'ouvrirent sans résistance, mais les écrins avaient +disparu, avec ce qu'ils contenaient, bien entendu. + +Une crainte poignante me serra le coeur. + +J'allais réclamer de Marguerite la vérité sur ces disparitions, mais +certainement elle ne me l'avouerait pas. + +--Ma bonne Marguerite, lui dis-je alors, je viens te demander la +permission d'aller à Paris. On ne sait pas chez moi où je suis, et l'on +doit avoir reçu des lettres de mon père; il est inquiet, sans doute, il +faut que je lui réponde. + +--Va, mon ami, me dit-elle, mais sois ici de bonne heure. + +Je partis. Je courus tout de suite chez Prudence. + +--Voyons, lui dis-je sans autre préliminaire, répondez-moi franchement, +où sont les chevaux de Marguerite? + +--Vendus. + +--Le cachemire? + +--Vendu. + +--Les diamants? + +--Engagés. + +--Et qui a vendu et engagé? + +--Moi. + +--Pourquoi ne m'en avez-vous pas averti? + +--Parce que Marguerite me l'avait défendu. + +--Et pourquoi ne m'avez-vous pas demandé d'argent? + +--Parce qu'elle ne voulait pas. + +--Et à quoi a passé cet argent? + +--À payer. + +--Elle doit donc beaucoup? + +--Trente mille francs encore ou à peu près. Ah! mon cher, je vous +l'avais bien dit? Vous n'avez pas voulu me croire; eh bien, maintenant, +vous voilà convaincu. Le tapissier vis-à-vis duquel le duc avait répondu +a été mis à la porte quand il s'est présenté chez le duc, qui lui a +écrit le lendemain qu'il ne ferait rien pour mademoiselle Gautier. Cet +homme a voulu de l'argent, on lui a donné des acomptes, qui sont les +quelques mille francs que je vous ai demandés; puis, des âmes +charitables l'ont averti que sa débitrice, abandonnée par le duc, vivait +avec un garçon sans fortune; les autres créanciers ont été prévenus de +même, ils ont demandé de l'argent et ont fait des saisies. Marguerite a +voulu tout vendre, mais il n'était plus temps, et d'ailleurs je m'y +serais opposée. Il fallait bien payer, et pour ne pas vous demander +d'argent, elle a vendu ses chevaux, ses cachemires et engagé ses bijoux. +Voulez-vous les reçus des acheteurs et les reconnaissances du +Mont-de-Piété? Et Prudence, ouvrant un tiroir, me montrait ces papiers. + +--Ah! vous croyez, continua-t-elle avec cette persistance de la femme +qui a le droit de dire: «J'avais raison!» ah! vous croyez qu'il suffit +de s'aimer et d'aller vivre à la campagne d'une vie pastorale et +vaporeuse? Non, mon ami, non. À côté de la vie idéale, il y a la vie +matérielle, et les résolutions les plus chastes sont retenues à terre +par des fils ridicules, mais de fer, et que l'on ne brise pas +facilement. Si Marguerite ne vous a pas trompé vingt fois, c'est qu'elle +est d'une nature exceptionnelle. Ce n'est pas faute que je le lui aie +conseillé, car cela me faisait peine de voir la pauvre fille se +dépouiller de tout. Elle n'a pas voulu! Elle m'a répondu qu'elle vous +aimait et ne vous tromperait pour rien au monde. Tout cela est fort +joli, fort poétique, mais ce n'est pas avec cette monnaie qu'on paye les +créanciers, et aujourd'hui elle ne peut plus s'en tirer, à moins d'une +trentaine de mille francs, je vous le répète. + +--C'est bien, je donnerai cette somme. + +--Vous allez l'emprunter? + +--Mon Dieu, oui. + +--Vous allez faire là une belle chose; vous brouiller avec votre père, +entraver vos ressources, et l'on ne trouve pas ainsi trente mille francs +du jour au lendemain. Croyez-moi, mon cher Armand, je connais mieux les +femmes que vous; ne faites pas cette folie, dont vous vous repentiriez +un jour. Soyez raisonnable. Je ne vous dis pas de quitter Marguerite, +mais vivez avec elle comme vous viviez au commencement de l'été. +Laissez-lui trouver les moyens de sortir d'embarras. Le duc reviendra +peu à peu à elle. Le comte de N..., si elle le prend, il me le disait +encore hier, lui payera toutes ses dettes, et lui donnera quatre ou cinq +mille francs par mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce sera une +position pour elle, tandis que vous, il faudra toujours que vous la +quittiez; n'attendez pas pour cela que vous soyez ruiné, d'autant plus +que ce comte de N... est un imbécile, et que rien ne vous empêchera +d'être l'amant de Marguerite. Elle pleurera un peu au commencement, mais +elle finira par s'y habituer, et vous remerciera un jour de ce que vous +aurez fait. Supposez que Marguerite est mariée, et trompez le mari, +voilà tout. + +«Je vous ai déjà dit tout cela une fois; seulement à cette époque, ce +n'était encore qu'un conseil, et aujourd'hui, c'est presque une +nécessité. + +Prudence avait cruellement raison. + +--Voilà ce que c'est, continua-t-elle en renfermant les papiers qu'elle +venait de montrer, les femmes entretenues prévoient toujours qu'on les +aimera, jamais qu'elles aimeront, sans quoi elles mettraient de l'argent +de côté, et à trente ans elles pourraient se payer le luxe d'avoir un +amant pour rien. Si j'avais su ce que je sais, moi! Enfin, ne dites rien +à Marguerite et ramenez-la à Paris. Vous avez vécu quatre ou cinq mois +seul avec elle, c'est bien raisonnable; fermez les yeux, c'est tout ce +qu'on vous demande. Au bout de quinze jours elle prendra le comte de +N..., elle fera des économies cet hiver, et l'été prochain vous +recommencerez. Voilà comme on fait, mon cher! + +Et Prudence paraissait enchantée de son conseil, que je rejetai avec +indignation. + +Non seulement mon amour et ma dignité ne me permettaient pas d'agir +ainsi, mais encore j'étais bien convaincu qu'au point où elle en était +arrivée, Marguerite mourrait plutôt que d'accepter ce partage. + +--C'est assez plaisanté, dis-je à Prudence; combien faut-il +définitivement à Marguerite? + +--Je vous l'ai dit, une trentaine de mille francs. + +--Et quand faut-il cette somme? + +--Avant deux mois. + +--Elle l'aura. + +Prudence haussa les épaules. + +--Je vous la remettrai, continuai-je, mais vous me jurez que vous ne +direz pas à Marguerite que je vous l'ai remise. + +--Soyez tranquille. + +--Et si elle vous envoie autre chose à vendre ou à engager, +prévenez-moi. + +--Il n'y a pas de danger, elle n'a plus rien. + +Je passai d'abord chez moi pour voir s'il y avait des lettres de mon +père. + +Il y en avait quatre. + + + + +Chapitre XIX + + +Dans les trois premières lettres, mon père s'inquiétait de mon silence +et m'en demandait la cause; dans la dernière, il me laissait voir qu'on +l'avait informé de mon changement de vie, et m'annonçait son arrivée +prochaine. + +J'ai toujours eu un grand respect et une sincère affection pour mon +père. Je lui répondis donc qu'un petit voyage avait été la cause de mon +silence, et je le priai de me prévenir du jour de son arrivée, afin que +je pusse aller au-devant de lui. + +Je donnai à mon domestique mon adresse à la campagne, en lui +recommandant de m'apporter la première lettre qui serait timbrée de la +ville de C..., puis je repartis aussitôt pour Bougival. + +Marguerite m'attendait à la porte du jardin. + +Son regard exprimait l'inquiétude. Elle me sauta au cou, et ne put +s'empêcher de me dire: + +--As-tu vu Prudence? + +--Non. + +--Tu as été bien longtemps à Paris? + +--J'ai trouvé des lettres de mon père auquel il m'a fallu répondre. + +Quelques instants après, Nanine entra tout essoufflée. Marguerite se +leva et alla lui parler bas. + +Quand Nanine fut sortie, Marguerite me dit, en se rasseyant près de moi +et en me prenant la main: + +--Pourquoi m'as-tu trompée? Tu es allé chez Prudence. + +--Qui te l'a dit? + +--Nanine. + +--Et d'où le sait-elle? + +--Elle t'a suivi. + +--Tu lui avais donc dit de me suivre? + +--Oui. J'ai pensé qu'il fallait un motif puissant pour te faire aller +ainsi à Paris, toi qui ne m'as pas quittée depuis quatre mois. Je +craignais qu'il ne te fût arrivé un malheur, ou que peut-être tu +n'allasses voir une autre femme. + +--Enfant! + +--Je suis rassurée maintenant, je sais ce que tu as fait, mais je ne +sais pas encore ce que l'on t'a dit. + +Je montrai à Marguerite les lettres de mon père. + +--Ce n'est pas cela que je te demande: ce que je voudrais savoir, c'est +pourquoi tu es allé chez Prudence. + +--Pour la voir. + +--Tu mens, mon ami. + +--Eh bien, je suis allé lui demander si le cheval allait mieux, et si +elle n'avait plus besoin de ton cachemire, ni de tes bijoux. + +Marguerite rougit mais elle ne répondit pas. + +--Et, continuai-je, j'ai appris l'usage que tu avais fait des chevaux, +des cachemires et des diamants. + +--Et tu m'en veux? + +--Je t'en veux de ne pas avoir eu l'idée de me demander ce dont tu avais +besoin. + +--Dans une liaison comme la nôtre, si la femme a encore un peu de +dignité, elle doit s'imposer tous les sacrifices possibles plutôt que de +demander de l'argent à son amant et de donner un côté vénal à son amour. +Tu m'aimes, j'en suis sûre, mais tu ne sais pas combien est léger le fil +qui retient dans le coeur l'amour que l'on a pour des filles comme moi. +Qui sait? Peut-être dans un jour de gêne ou d'ennui, te serais-tu figuré +voir dans notre liaison un calcul habilement combiné! Prudence est une +bavarde. Qu'avais-je besoin de ces chevaux! J'ai fait une économie en +les vendant; je puis bien m'en passer, et je ne dépense plus rien pour +eux; pourvu que tu m'aimes, c'est tout ce que je demande, et tu +m'aimeras autant sans chevaux, sans cachemires et sans diamants. + +Tout cela était dit d'un ton si naturel, que j'avais les larmes dans les +yeux en l'écoutant. + +--Mais, ma bonne Marguerite, répondis-je en pressant avec amour les +mains de ma maîtresse, tu savais bien qu'un jour j'apprendrais ce +sacrifice, et que, le jour où je l'apprendrais, je ne le souffrirais +pas. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que, chère enfant, je n'entends pas que l'affection que tu veux +bien avoir pour moi te prive même d'un bijou. Je ne veux pas, moi non +plus, que dans un moment de gêne ou d'ennui, tu puisses réfléchir que si +tu vivais avec un autre homme ces moments n'existeraient pas, et que tu +te repentes, ne fût-ce qu'une minute, de vivre avec moi. Dans quelques +jours, tes chevaux, tes diamants et tes cachemires te seront rendus. Ils +te sont aussi nécessaires que l'air à la vie, et c'est peut-être +ridicule, mais je t'aime mieux somptueuse que simple. + +--Alors c'est que tu ne m'aimes plus. + +--Folle! + +--Si tu m'aimais, tu me laisserais t'aimer à ma façon; au contraire, tu +ne continues à voir en moi qu'une fille à qui ce luxe est indispensable, +et que tu te crois toujours forcé de payer. Tu as honte d'accepter des +preuves de mon amour. Malgré toi, tu penses à me quitter un jour, et tu +tiens à mettre ta délicatesse à l'abri de tout soupçon. Tu as raison, +mon ami, mais j'avais espéré mieux. + +Et Marguerite fit un mouvement pour se lever; je la retins en lui +disant: + +--Je veux que tu sois heureuse, et que tu n'aies rien à me reprocher, +voilà tout. + +--Et nous allons nous séparer! + +--Pourquoi, Marguerite? Qui peut nous séparer? m'écriai-je. + +--Toi, qui ne veux pas me permettre de comprendre ta position, et qui as +la vanité de me garder la mienne; toi, qui en me conservant le luxe au +milieu duquel j'ai vécu, veux conserver la distance morale qui nous +sépare; toi, enfin, qui ne crois pas mon affection assez désintéressée +pour partager avec moi la fortune que tu as, avec laquelle nous +pourrions vivre heureux ensemble, et qui préfères te ruiner, esclave que +tu es d'un préjugé ridicule. Crois-tu donc que je compare une voiture et +des bijoux à ton amour? Crois-tu que le bonheur consiste pour moi dans +les vanités dont on se contente quand on n'aime rien, mais qui +deviennent bien mesquines quand on aime? Tu payeras mes dettes, tu +escompteras ta fortune et tu m'entretiendras enfin! Combien de temps +tout cela durera-t-il? Deux ou trois mois, et alors il sera trop tard +pour prendre la vie que je te propose, car alors tu accepterais tout de +moi, et c'est ce qu'un homme d'honneur ne peut faire. Tandis que +maintenant tu as huit ou dix mille francs de rente avec lesquelles nous +pouvons vivre. Je vendrai le superflu de ce que j'ai, et avec cette +vente seule, je me ferai deux mille livres par an. Nous louerons un joli +petit appartement dans lequel nous resterons tous les deux. L'été, nous +viendrons à la campagne, non pas dans une maison comme celle-ci, mais +dans une petite maison suffisante pour deux personnes. Tu es +indépendant, je suis libre, nous sommes jeunes, au nom du ciel, Armand, +ne me rejette pas dans la vie que j'étais forcée de mener autrefois. + +Je ne pouvais répondre, des larmes de reconnaissance et d'amour +inondaient mes yeux, et je me précipitai dans les bras de Marguerite. + +--Je voulais, reprit-elle, tout arranger sans t'en rien dire, payer +toutes mes dettes et faire préparer mon nouvel appartement. Au mois +d'octobre, nous serions retournés à Paris, et tout aurait été dit; mais +puisque Prudence t'a tout raconté, il faut que tu consentes avant, au +lieu de consentir après. + +--M'aimes-tu assez pour cela? Il était impossible de résister à tant de +dévouement. Je baisai les mains de Marguerite avec effusion, et je lui +dis: + +--Je ferai tout ce que tu voudras. + +Ce qu'elle avait décidé fut donc convenu. + +Alors elle devint d'une gaieté folle: elle dansait, elle chantait, elle +se faisait une fête de la simplicité de son nouvel appartement, sur le +quartier et la disposition duquel elle me consultait déjà. + +Je la voyais heureuse et fière de cette résolution qui semblait devoir +nous rapprocher définitivement l'un de l'autre. + +Aussi, je ne voulus pas être en reste avec elle. + +En un instant je décidai de ma vie. J'établis la position de ma fortune, +et je fis à Marguerite l'abandon de la rente qui me venait de ma mère, +et qui me parut bien insuffisante pour récompenser le sacrifice que +j'acceptais. + +Il me restait les cinq mille francs de pension que me faisait mon père, +et, quoi qu'il arrivât, j'avais toujours assez de cette pension annuelle +pour vivre. + +Je ne dis pas à Marguerite ce que j'avais résolu, convaincu que j'étais +qu'elle refuserait cette donation. + +Cette rente provenait d'une hypothèque de soixante mille francs sur une +maison que je n'avais même jamais vue. Tout ce que je savais, c'est qu'à +chaque trimestre le notaire de mon père, vieil ami de notre famille, me +remettait sept cent cinquante francs sur mon simple reçu. + +Le jour où Marguerite et moi nous vînmes à Paris pour chercher des +appartements, j'allai chez ce notaire, et je lui demandai de quelle +façon je devais m'y prendre pour faire à une autre personne le transfert +de cette rente. + +Le brave homme me crut ruiné et me questionna sur la cause de cette +décision. Or, comme il fallait bien tôt ou tard que je lui disse en +faveur de qui je faisais cette donation, je préférai lui raconter tout +de suite la vérité. + +Il ne me fit aucune des objections que sa position de notaire et d'ami +l'autorisait à me faire, et m'assura qu'il se chargeait d'arranger tout +pour le mieux. + +Je lui recommandai naturellement la plus grande discrétion vis-à-vis de +mon père, et j'allai rejoindre Marguerite qui m'attendait chez Julie +Duprat, où elle avait préféré descendre plutôt que d'aller écouter la +morale de Prudence. + +Nous nous mîmes en quête d'appartements. Tous ceux que nous voyions, +Marguerite les trouvait trop chers, et moi je les trouvais trop simples. + +Cependant nous finîmes par tomber d'accord, et nous arrêtâmes dans un +des quartiers les plus tranquilles de Paris un petit pavillon, isolé de +la maison principale. + +Derrière ce petit pavillon s'étendait un jardin charmant, jardin qui en +dépendait, entouré de murailles assez élevées pour nous séparer de nos +voisins, et assez basses pour ne pas borner la vue. + +C'était mieux que nous n'avions espéré. + +Pendant que je me rendais chez moi pour donner congé de mon appartement, +Marguerite allait chez un homme d'affaires qui, disait-elle, avait déjà +fait pour une de ses amies ce qu'elle allait lui demander de faire pour +elle. + +Elle vint me retrouver rue de Provence, enchantée. + +Cet homme lui avait promis de payer toutes ses dettes, de lui en donner +quittance, et de lui remettre une vingtaine de mille francs moyennant +l'abandon de tous ses meubles. + +Vous avez vu par le prix auquel est montée la vente que cet honnête +homme eût gagné plus de trente mille francs sur sa cliente. + +Nous repartîmes tout joyeux pour Bougival, et en continuant de nous +communiquer nos projets d'avenir, que, grâce à notre insouciance et +surtout à notre amour, nous voyions sous les teintes les plus dorées. + +Huit jours après nous étions à déjeuner, quand Nanine vint m'avertir que +mon domestique me demandait. + +Je le fis entrer. + +--Monsieur, me dit-il, votre père est arrivé à Paris, et vous prie de +vous rendre tout de suite chez vous, où il vous attend. + +Cette nouvelle était la chose du monde la plus simple, et cependant, en +l'apprenant, Marguerite et moi nous nous regardâmes. + +Nous devinions un malheur dans cet incident. + +Aussi, sans qu'elle m'eût fait part de cette impression que je +partageais, j'y répondis en lui tendant la main: + +--Ne crains rien. + +--Reviens le plus tôt que tu pourras, murmura Marguerite en +m'embrassant, je t'attendrai à la fenêtre. + +J'envoyai Joseph dire à mon père que j'allais arriver. + +En effet, deux heures après, j'étais rue de Provence. + + + + +Chapitre XX + + +Mon père, en robe de chambre, était assis dans mon salon et il écrivait. + +Je compris tout de suite, à la façon dont il leva les yeux sur moi quand +j'entrai, qu'il allait être question de choses graves. + +Je l'abordai cependant comme si je n'eusse rien deviné dans son visage, +et je l'embrassai: + +--Quand êtes-vous arrivé, mon père? + +--Hier au soir. + +--Vous êtes descendu chez moi, comme de coutume? + +--Oui. + +--Je regrette bien de ne pas m'être trouvé là pour vous recevoir. + +Je m'attendais à voir surgir dès ce mot la morale que me promettait le +visage froid de mon père; mais il ne me répondit rien, cacheta la lettre +qu'il venait d'écrire, et la remit à Joseph pour qu'il la jetât à la +poste. + +Quand nous fûmes seuls, mon père se leva et me dit, en s'appuyant contre +la cheminée: + +--Nous avons, mon cher Armand, à causer de choses sérieuses. + +--Je vous écoute, mon père. + +--Tu me promets d'être franc? + +--C'est mon habitude. + +--Est-il vrai que tu vives avec une femme nommée Marguerite Gautier? + +--Oui. + +--Sais-tu ce qu'était cette femme? + +--Une fille entretenue. + +--C'est pour elle que tu as oublié de venir nous voir cette année, ta +soeur et moi? + +--Oui, mon père, je l'avoue. + +--Tu aimes donc beaucoup cette femme? + +--Vous le voyez bien, mon père, puisqu'elle m'a fait manquer à un devoir +sacré, ce dont je vous demande humblement pardon aujourd'hui. + +Mon père ne s'attendait sans doute pas à des réponses aussi +catégoriques, car il parut réfléchir un instant, après quoi il me dit: + +--Tu as évidemment compris que tu ne pourrais pas vivre toujours ainsi? + +--Je l'ai craint, mon père, mais je ne l'ai pas compris. + +--Mais vous avez dû comprendre, continua mon père d'un ton un peu plus +sec, que je ne le souffrirais pas, moi. + +--Je me suis dit que tant que je ne ferais rien qui fût contraire au +respect que je dois à votre nom et à la probité traditionnelle de la +famille, je pourrais vivre comme je vis, ce qui m'a rassuré un peu sur +les craintes que j'avais. + +Les passions rendent fort contre les sentiments. J'étais prêt à toutes +les luttes, même contre mon père, pour conserver Marguerite. + +--Alors, le moment de vivre autrement est venu. + +--Eh! pourquoi, mon père? + +--Parce que vous êtes au moment de faire des choses qui blessent le +respect que vous croyez avoir pour votre famille. + +--Je ne m'explique pas ces paroles. + +--Je vais vous les expliquer. Que vous ayez une maîtresse, c'est fort +bien; que vous la payiez comme un galant homme doit payer l'amour d'une +fille entretenue, c'est on ne peut mieux; mais que vous oubliiez les +choses les plus saintes pour elle, que vous permettiez que le bruit de +votre vie scandaleuse arrive jusqu'au fond de ma province et jette +l'ombre d'une tache sur le nom honorable que je vous ai donné, voilà ce +qui ne peut être, voilà ce qui ne sera pas. + +--Permettez-moi de vous dire, mon père, que ceux qui vous ont ainsi +renseigné sur mon compte étaient mal informés. Je suis l'amant de +mademoiselle Gautier, je vis avec elle, c'est la chose du monde la plus +simple. Je ne donne pas à mademoiselle Gautier le nom que j'ai reçu de +vous, je dépense pour elle ce que mes moyens me permettent de dépenser, +je n'ai pas fait une dette, et je ne me suis trouvé enfin dans aucune de +ces positions qui autorisent un père à dire à son fils ce que vous venez +de me dire. + +--Un père est toujours autorisé à écarter son fils de la mauvaise voie +dans laquelle il le voit s'engager. Vous n'avez encore rien fait de mal, +mais vous le ferez. + +--Mon père! + +--Monsieur, je connais la vie mieux que vous. Il n'y a de sentiments +entièrement purs que chez les femmes entièrement chastes. Toute Manon +peut faire un Des Grieux, et le temps et les moeurs sont changés. Il +serait inutile que le monde vieillît, s'il ne se corrigeait pas. Vous +quitterez votre maîtresse. + +--Je suis fâché de vous désobéir, mon père, mais c'est impossible. + +--Je vous y contraindrai. + +--Malheureusement, mon père, il n'y a plus d'îles Sainte-Marguerite où +l'on envoie les courtisanes, et, y en eût-il encore, j'y suivrais +mademoiselle Gautier, si vous obteniez qu'on l'y envoyât. Que +voulez-vous? j'ai peut-être tort, mais je ne puis être heureux qu'à la +condition que je resterai l'amant de cette femme. + +--Voyons, Armand, ouvrez les yeux, reconnaissez votre père qui vous a +toujours aimé, et qui ne veut que votre bonheur. Est-il honorable pour +vous d'aller vivre maritalement avec une fille que tout le monde a eue? + +--Qu'importe, mon père, si personne ne doit plus l'avoir! Qu'importe, si +cette fille m'aime, si elle se régénère par l'amour qu'elle a pour moi +et par l'amour que j'ai pour elle! Qu'importe, enfin, s'il y a +conversion! + +--Eh! croyez-vous donc, monsieur, que la mission d'un homme d'honneur +soit de convertir des courtisanes? Croyez-vous donc que Dieu ait donné +ce but grotesque à la vie, et que le coeur ne doive pas avoir un autre +enthousiasme que celui-là? Quelle sera la conclusion de cette cure +merveilleuse, et que penserez-vous de ce que vous dites aujourd'hui, +quand vous aurez quarante ans? Vous rirez de votre amour, s'il vous est +permis d'en rire encore, s'il n'a pas laissé de traces trop profondes +dans votre passé. Que seriez-vous à cette heure, si votre père avait eu +vos idées, et avait abandonné sa vie à tous ces souffles d'amour, au +lieu de l'établir inébranlablement sur une pensée d'honneur et de +loyauté? Réfléchissez, Armand, et ne dites plus de pareilles sottises. +Voyons, vous quitterez cette femme, votre père vous en supplie. + +Je ne répondis rien. + +--Armand, continua mon père, au nom de votre sainte mère, croyez-moi, +renoncez à cette vie que vous oublierez plus vite que vous ne pensez, et +à laquelle vous enchaîne une théorie impossible. Vous avez vingt-quatre +ans, songez à l'avenir. Vous ne pouvez pas aimer toujours cette femme +qui ne vous aimera pas toujours non plus. Vous vous exagérez tous deux +votre amour. Vous vous fermez toute carrière. Un pas de plus et vous ne +pourrez plus quitter la route où vous êtes, et vous aurez, toute votre +vie, le remords de votre jeunesse. Partez, venez passer un mois ou deux +auprès de votre soeur. Le repos et l'amour pieux de la famille vous +guériront vite de cette fièvre, car ce n'est pas autre chose. + +«Pendant ce temps, votre maîtresse se consolera; elle prendra un autre +amant, et quand vous verrez pour qui vous avez failli vous brouiller +avec votre père et perdre son affection, vous me direz que j'ai bien +fait de venir vous chercher, et vous me bénirez. + +«Allons, tu partiras, n'est-ce pas, Armand? + +Je sentais que mon père avait raison pour toutes les femmes, mais +j'étais convaincu qu'il n'avait pas raison pour Marguerite. Cependant le +ton dont il m'avait dit ses dernières paroles était si doux, si +suppliant que je n'osais lui répondre. + +--Eh bien? fit-il d'une voix émue. + +--Eh bien, mon père, je ne puis rien vous promettre, dis-je enfin; ce +que vous me demandez est au-dessus de mes forces. Croyez-moi, +continuai-je en le voyant faire un mouvement d'impatience, vous vous +exagérez les résultats de cette liaison. Marguerite n'est pas la fille +que vous croyez. Cet amour, loin de me jeter dans une mauvaise voie, est +capable, au contraire, de développer en moi les plus honorables +sentiments. L'amour vrai rend toujours meilleur, quelle que soit la +femme qui l'inspire. Si vous connaissiez Marguerite, vous comprendriez +que je ne m'expose à rien. Elle est noble comme les plus nobles femmes. +Autant il y a de cupidité chez les autres, autant il y a de +désintéressement chez elle. + +--Ce qui ne l'empêche pas d'accepter toute votre fortune, car les +soixante mille francs qui vous viennent de votre mère, et que vous lui +donnez, sont, rappelez-vous bien ce que je vous dis, votre unique +fortune. + +Mon père avait probablement gardé cette péroraison et cette menace pour +me porter le dernier coup. + +J'étais plus fort devant ses menaces que devant ses prières. + +--Qui vous a dit que je dusse lui abandonner cette somme? Repris-je. + +--Mon notaire. Un honnête homme eût-il fait un acte semblable sans me +prévenir? Eh bien, c'est pour empêcher votre ruine en faveur d'une fille +que je suis venu à Paris. Votre mère vous a laissé en mourant de quoi +vivre honorablement et non pas de quoi faire des générosités à vos +maîtresses. + +--Je vous le jure, mon père, Marguerite ignorait cette donation. + +--Et pourquoi la faisiez-vous alors? + +--Parce que Marguerite, cette femme que vous calomniez et que vous +voulez que j'abandonne, fait le sacrifice de tout ce qu'elle possède +pour vivre avec moi. + +--Et vous acceptez ce sacrifice? Quel homme êtes-vous donc, monsieur, +pour permettre à une mademoiselle Marguerite de vous sacrifier quelque +chose? Allons, en voilà assez. Vous quitterez cette femme. Tout à +l'heure je vous en priais, maintenant je vous l'ordonne; je ne veux pas +de pareilles saletés dans ma famille. Faites vos malles, et +apprêtez-vous à me suivre. + +--Pardonnez-moi, mon père, dis-je alors, mais je ne partirai pas. + +--Parce que?... + +--Parce que j'ai déjà l'âge où l'on n'obéit plus à un ordre. + +Mon père pâlit à cette réponse. + +--C'est bien, monsieur, reprit-il; je sais ce qu'il me reste à faire. + +Il sonna. + +Joseph parut. + +--Faites transporter mes malles à l'hôtel de Paris, dit-il à mon +domestique. Et en même temps il passa dans sa chambre, où il acheva de +s'habiller. + +Quand il reparut, j'allai au-devant de lui. + +--Vous me promettez, mon père, lui dis-je, de ne rien faire qui puisse +causer de la peine à Marguerite? + +Mon père s'arrêta, me regarda avec dédain, et se contenta de me +répondre: + +--Vous êtes fou, je crois. + +Après quoi, il sortit en fermant violemment la porte derrière lui. + +Je descendis à mon tour, je pris un cabriolet et je partis pour +Bougival. + +Marguerite m'attendait à la fenêtre. + + + + +Chapitre XXI + + +--Enfin! s'écria-t-elle en me sautant au cou. Te voilà! Comme tu es +pâle! + +Alors je lui racontai ma scène avec mon père. + +--Ah! mon dieu! je m'en doutais, dit-elle. Quand Joseph est venu nous +annoncer l'arrivée de ton père, j'ai tressailli comme à la nouvelle d'un +malheur. Pauvre ami! et c'est moi qui te cause tous ces chagrins. Tu +ferais peut-être mieux de me quitter que de te brouiller avec ton père. +Cependant je ne lui ai rien fait. Nous vivons bien tranquilles, nous +allons vivre plus tranquilles encore. Il sait bien qu'il faut que tu +aies une maîtresse, et il devrait être heureux que ce fût moi, puisque +je t'aime et n'ambitionne pas plus que ta position ne le permet. Lui +as-tu dit comment nous avons arrangé l'avenir? + +--Oui, et c'est ce qui l'a le plus irrité, car il a vu dans cette +détermination la preuve de notre amour mutuel. + +--Que faire alors? + +--Rester ensemble, ma bonne Marguerite, et laisser passer cet orage. + +--Passera-t-il? + +--Il le faudra bien. + +--Mais ton père ne s'en tiendra pas là. + +--Que veux-tu qu'il fasse? + +--Que sais-je, moi? tout ce qu'un père peut faire pour que son fils lui +obéisse. Il te rappellera ma vie passée et me fera peut-être l'honneur +d'inventer quelques nouvelles histoires pour que tu m'abandonnes. + +--Tu sais bien que je t'aime. + +--Oui, mais ce que je sais aussi, c'est qu'il faut tôt ou tard obéir à +son père, et tu finiras peut-être par te laisser convaincre. + +--Non, Marguerite, c'est moi qui le convaincrai. Ce sont les cancans de +quelques-uns de ses amis qui causent cette grande colère; mais il est +bon, il est juste, et il reviendra sur sa première impression. Puis, +après tout, que m'importe! + +--Ne dis pas cela, Armand; j'aimerais mieux tout que de laisser croire +que je te brouille avec ta famille; laisse passer cette journée, et +demain retourne à Paris. Ton père aura réfléchi de son côté comme toi du +tien, et peut-être vous entendrez-vous mieux. Ne heurte pas ses +principes, aie l'air de faire quelques concessions à ses désirs; parais +ne pas tenir autant à moi, et il laissera les choses comme elles sont. +Espère, mon ami, et sois bien certain d'une chose, c'est que, quoi qu'il +arrive, ta Marguerite te restera. + +--Tu me le jures? + +--Ai-je besoin de te le jurer? + +Qu'il est doux de se laisser persuader par une voix que l'on aime! +Marguerite et moi, nous passâmes toute la journée à nous redire nos +projets comme si nous avions compris le besoin de les réaliser plus +vite. Nous nous attendions à chaque minute à quelque événement, mais +heureusement le jour se passa sans amener rien de nouveau. + +Le lendemain, je partis à dix heures, et j'arrivai vers midi à l'hôtel. + +Mon père était déjà sorti. + +Je me rendis chez moi, où j'espérais que peut-être il était allé. +Personne n'était venu. J'allai chez mon notaire. Personne! + +Je retournai à l'hôtel, et j'attendis jusqu'à six heures. M. Duval ne +rentra pas. + +Je repris la route de Bougival. + +Je trouvai Marguerite, non plus m'attendant comme la veille, mais assise +au coin du feu qu'exigeait déjà la saison. + +Elle était assez plongée dans ses réflexions pour me laisser approcher +de son fauteuil sans m'entendre et sans se retourner. Quand je posai mes +lèvres sur son front, elle tressaillit comme si ce baiser l'eût +réveillée en sursaut. + +--Tu m'as fait peur, me dit-elle. Et ton père? + +--Je ne l'ai pas vu. Je ne sais ce que cela veut dire. Je ne l'ai trouvé +ni chez lui, ni dans aucun des endroits où il y avait possibilité qu'il +fût. + +--Allons, ce sera à recommencer demain. + +--J'ai bien envie d'attendre qu'il me fasse demander. J'ai fait, je +crois, tout ce que je devais faire. + +--Non, mon ami, ce n'est point assez, il faut retourner chez ton père, +demain surtout. + +--Pourquoi demain plutôt qu'un autre jour? + +--Parce que, fit Marguerite, qui me parut rougir un peu à cette +question, parce que l'insistance de ta part en paraîtra plus vive et que +notre pardon en résultera plus promptement. + +Tout le reste du jour, Marguerite fut préoccupée, distraite, triste. +J'étais forcé de lui répéter deux fois ce que je lui disais pour obtenir +une réponse. Elle rejeta cette préoccupation sur les craintes que lui +inspiraient pour l'avenir les événements survenus depuis deux jours. + +Je passai ma nuit à la rassurer, et elle me fit partir le lendemain avec +une insistante inquiétude que je ne m'expliquais pas. + +Comme la veille, mon père était absent; mais, en sortant, il m'avait +laissé cette lettre: + +«Si vous revenez me voir aujourd'hui, attendez-moi jusqu'à quatre +heures; si à quatre heures je ne suis pas rentré, revenez dîner demain +avec moi: il faut que je vous parle.» + +J'attendis jusqu'à l'heure dite. Mon père ne reparut pas. Je partis. + +La veille j'avais trouvé Marguerite triste, ce jour-là je la trouvai +fiévreuse et agitée. En me voyant entrer, elle me sauta au cou, mais +elle pleura longtemps dans mes bras. + +Je la questionnai sur cette douleur subite dont la gradation m'alarmait. +Elle ne me donna aucune raison positive, alléguant tout ce qu'une femme +peut alléguer quand elle ne veut pas répondre la vérité. + +Quand elle fut un peu calmée, je lui racontai les résultats de mon +voyage; je lui montrai la lettre de mon père, en lui faisant observer +que nous en pouvions augurer du bien. + +À la vue de cette lettre et à la réflexion que je fis, les larmes +redoublèrent à un tel point que j'appelai Nanine, et que, craignant une +atteinte nerveuse, nous couchâmes la pauvre fille qui pleurait sans dire +une syllabe, mais qui me tenait les mains, et les baisait à chaque +instant. + +Je demandai à Nanine si, pendant mon absence, sa maîtresse avait reçu +une lettre ou une visite qui pût motiver l'état où je la trouvais, mais +Nanine me répondit qu'il n'était venu personne et que l'on n'avait rien +apporté. + +Cependant il se passait depuis la veille quelque chose d'autant plus +inquiétant que Marguerite me le cachait. + +Elle parut un peu plus calme dans la soirée; et, me faisant asseoir au +pied de son lit, elle me renouvela longuement l'assurance de son amour. +Puis, elle me souriait, mais avec effort, car, malgré elle, ses yeux se +voilaient de larmes. + +J'employai tous les moyens pour lui faire avouer la véritable cause de +ce chagrin, mais elle s'obstina à me donner toujours les raisons vagues +que je vous ai déjà dites. + +Elle finit par s'endormir dans mes bras, mais de ce sommeil qui brise le +corps au lieu de le reposer; de temps en temps elle poussait un cri, se +réveillait en sursaut, et après s'être assurée que j'étais bien auprès +d'elle, elle me faisait lui jurer de l'aimer toujours. + +Je ne comprenais rien à ces intermittences de douleur qui se +prolongèrent jusqu'au matin. Alors Marguerite tomba dans une sorte +d'assoupissement. Depuis deux nuits elle ne dormait pas. + +Ce repos ne fut pas de longue durée. + +Vers onze heures, Marguerite se réveilla, et, me voyant levé, elle +regarda autour d'elle en s'écriant: + +--T'en vas-tu donc déjà? + +--Non, dis-je en lui prenant les mains, mais j'ai voulu te laisser +dormir. Il est de bonne heure encore. + +--À quelle heure vas-tu à Paris? + +--À quatre heures. + +--Sitôt? Jusque-là tu resteras avec moi, n'est-ce pas? + +--Sans doute, n'est-ce pas mon habitude? + +--Quel bonheur! + +--Nous allons déjeuner? reprit-elle d'un air distrait. + +--Si tu le veux. + +--Et puis tu m'embrasseras bien jusqu'au moment de partir? + +--Oui, et je reviendrai le plus tôt possible. + +--Tu reviendras? fit-elle en me regardant avec des yeux hagards. + +--Naturellement. + +--C'est juste, tu reviendras ce soir, et moi, je t'attendrai, comme +d'habitude, et tu m'aimeras, et nous serons heureux comme nous le sommes +depuis que nous nous connaissons. + +Toutes ces paroles étaient dites d'un ton si saccadé, elles semblaient +cacher une pensée douloureuse si continue, que je tremblais à chaque +instant de voir Marguerite tomber en délire. + +--Écoute, lui dis-je, tu es malade, je ne puis pas te laisser ainsi. Je +vais écrire à mon père qu'il ne m'attende pas. + +--Non! Non! s'écria-t-elle brusquement, ne fais pas cela. Ton père +m'accuserait encore de t'empêcher d'aller chez lui quand il veut te +voir; non, non, il faut que tu y ailles, il le faut! D'ailleurs, je ne +suis pas malade, je me porte à merveille. C'est que j'ai fait un mauvais +rêve, et que je n'étais pas bien réveillée! + +A partir de ce moment, Marguerite essaya de paraître plus gaie. Elle ne +pleura plus. + +Quand vint l'heure où je devais partir, je l'embrassai, et lui demandai +si elle voulait m'accompagner jusqu'au chemin de fer: j'espérais que la +promenade la distrairait et que l'air lui ferait du bien. + +Je tenais surtout à rester le plus longtemps possible avec elle. + +Elle accepta, prit un manteau et m'accompagna avec Nanine, pour ne pas +revenir seule. + +Vingt fois je fus au moment de ne pas partir. Mais l'espérance de +revenir vite et la crainte d'indisposer de nouveau mon père contre moi +me soutinrent, et le convoi m'emporta. + +--À ce soir, dis-je à Marguerite en la quittant. + +Elle ne me répondit pas. + +Une fois déjà elle ne m'avait pas répondu à ce même mot, et le comte de +G..., vous vous le rappelez, avait passé la nuit chez elle; mais ce +temps était si loin, qu'il semblait effacé de ma mémoire, et si je +craignais quelque chose, ce n'était certes plus que Marguerite me +trompât. + +En arrivant à Paris, je courus chez Prudence la prier d'aller voir +Marguerite, espérant que sa verve et sa gaieté la distrairaient. +J'entrai sans me faire annoncer, et je trouvai Prudence à sa toilette. + +--Ah! me dit-elle d'un air inquiet. Est-ce que Marguerite est avec vous? + +--Non. + +--Comment va-t-elle? + +--Elle est souffrante. + +--Est-ce qu'elle ne viendra pas? + +--Est-ce qu'elle devait venir? + +Madame Duvernoy rougit, et me répondit, avec un certain embarras: + +--Je voulais dire: puisque vous venez à Paris, est-ce qu'elle ne viendra +pas vous y rejoindre? + +--Non. + +Je regardai Prudence; elle baissa les yeux, et sur sa physionomie je +crus lire la crainte de voir ma visite se prolonger. + +--Je venais même vous prier, ma chère Prudence, si vous n'avez rien à +faire, d'aller voir Marguerite ce soir; vous lui tiendriez compagnie, et +vous pourriez coucher là-bas. Je ne l'ai jamais vue comme elle était +aujourd'hui, et je tremble qu'elle ne tombe malade. + +--Je dîne en ville, me répondit Prudence, et je ne pourrai pas voir +Marguerite ce soir; mais je la verrai demain. + +Je pris congé de madame Duvernoy, qui me paraissait presque aussi +préoccupée que Marguerite, et je me rendis chez mon père, dont le +premier regard m'étudia avec attention. + +Il me tendit la main. + +--Vos deux visites m'ont fait plaisir, Armand, me dit-il, elles m'ont +fait espérer que vous auriez réfléchi de votre côté, comme j'ai +réfléchi, moi, du mien. + +--Puis-je me permettre de vous demander, mon père, quel a été le +résultat de vos réflexions? + +--Il a été, mon ami, que je m'étais exagéré l'importance des rapports +que l'on m'avait faits, et que je me suis promis d'être moins sévère +avec toi. + +--Que dites-vous, mon père! m'écriai-je avec joie. + +--Je dis, mon cher enfant, qu'il faut que tout jeune homme ait une +maîtresse, et que, d'après de nouvelles informations, j'aime mieux te +savoir l'amant de mademoiselle Gautier que d'une autre. + +--Mon excellent père! que vous me rendez heureux! + +Nous causâmes ainsi quelques instants, puis nous nous mîmes à table. Mon +père fut charmant tout le temps que dura le dîner. + +J'avais hâte de retourner à Bougival pour raconter à Marguerite cet +heureux changement. À chaque instant je regardais la pendule. + +--Tu regardes l'heure, me disait mon père, tu es impatient de me +quitter. Oh! jeunes gens! vous sacrifierez donc toujours les affections +sincères aux affections douteuses? + +--Ne dites pas cela, mon père! Marguerite m'aime, j'en suis sûr. + +Mon père ne répondit pas; il n'avait l'air ni de douter ni de croire. + +Il insista beaucoup pour me faire passer la soirée entière avec lui, et +pour que je ne repartisse que le lendemain; mais j'avais laissé +Marguerite souffrante, je le lui dis, et je lui demandai la permission +d'aller la retrouver de bonne heure, lui promettant de revenir le +lendemain. + +Il faisait beau; il voulut m'accompagner jusqu'au débarcadère. Jamais je +n'avais été si heureux. L'avenir m'apparaissait tel que je cherchais à +le voir depuis longtemps. + +J'aimais plus mon père que je ne l'avais jamais aimé. + +Au moment où j'allais partir, il insista une dernière fois pour que je +restasse; je refusai. + +--Tu l'aimes donc bien? me demanda-t-il. + +--Comme un fou. + +--Va alors! Et il passa la main sur son front comme s'il eût voulu en +chasser une pensée, puis il ouvrit la bouche comme pour me dire quelque +chose; mais il se contenta de me serrer la main, et me quitta +brusquement en me criant: + +--À demain! donc. + + + + +Chapitre XXII + + +Il me semblait que le convoi ne marchait pas. + +Je fus à Bougival à onze heures. + +Pas une fenêtre de la maison n'était éclairée, et je sonnai sans que +l'on me répondît. + +C'était la première fois que pareille chose m'arrivait. Enfin le +jardinier parut. J'entrai. + +Nanine me rejoignit avec une lumière. J'arrivai à la chambre de +Marguerite. + +--Où est madame? + +--Madame est partie pour Paris, me répondit Nanine. + +--Pour Paris! + +--Oui, monsieur. + +--Quand? + +--Une heure après vous. + +--Elle ne vous a rien laissé pour moi? + +--Rien. + +Nanine me laissa. + +«Elle est capable d'avoir eu des craintes, pensai-je, et d'être allée à +Paris pour s'assurer si la visite que je lui avais dit aller faire à mon +père n'était pas un prétexte pour avoir un jour de liberté. + +«Peut-être Prudence lui a-t-elle écrit pour quelque affaire importante», +me dis-je quand je fus seul; mais j'avais vu Prudence à mon arrivée, et +elle ne m'avait rien dit qui pût me faire supposer qu'elle eût écrit à +Marguerite. + +Tout à coup je me souvins de cette question que madame Duvernoy m'avait +faite: «Elle ne viendra donc pas aujourd'hui?» quand je lui avais dit +que Marguerite était malade. Je me rappelai en même temps l'air +embarrassé de Prudence, lorsque je l'avais regardée après cette phrase +qui semblait trahir un rendez-vous. À ce souvenir se joignait celui des +larmes de Marguerite pendant toute la journée, larmes que le bon accueil +de mon père m'avait fait oublier un peu. + +À partir de ce moment, tous les incidents du jour vinrent se grouper +autour de mon premier soupçon et le fixèrent si solidement dans mon +esprit que tout le confirma, jusqu'à la clémence paternelle. + +Marguerite avait presque exigé que j'allasse à Paris; elle avait affecté +le calme lorsque je lui avais proposé de rester auprès d'elle. Étais-je +tombé dans un piège? Marguerite me trompait-elle? Avait-elle compté être +de retour assez à temps pour que je ne m'aperçusse pas de son absence, +et le hasard l'avait-il retenue? Pourquoi n'avait-elle rien dit à +Nanine, ou pourquoi ne m'avait-elle pas écrit? Que voulaient dire ces +larmes, cette absence, ce mystère? + +Voilà ce que je me demandais avec effroi, au milieu de cette chambre +vide, et les yeux fixés sur la pendule qui, marquant minuit, semblait me +dire qu'il était trop tard pour que j'espérasse encore voir revenir ma +maîtresse. + +Cependant, après les dispositions que nous venions de prendre, avec le +sacrifice offert et accepté, était-il vraisemblable qu'elle me trompât? +Non. J'essayai de rejeter mes premières suppositions. + +--La pauvre fille aura trouvé un acquéreur pour son mobilier, et elle +sera allée à Paris pour conclure. Elle n'aura pas voulu me prévenir, car +elle sait que, quoique je l'accepte, cette vente, nécessaire à notre +bonheur à venir, m'est pénible, et elle aura craint de blesser mon +amour-propre et ma délicatesse en m'en parlant. Elle aime mieux +reparaître seulement quand tout sera terminé. Prudence l'attendait +évidemment pour cela, et s'est trahie devant moi: Marguerite n'aura pu +terminer son marché aujourd'hui, et elle couche chez elle, ou peut-être +même va-t-elle arriver tout à l'heure, car elle doit se douter de mon +inquiétude et ne voudra certainement pas m'y laisser. + +Mais alors, pourquoi ces larmes? Sans doute, malgré son amour pour moi, +la pauvre fille n'aura pu se résoudre sans pleurer à abandonner le luxe +au milieu duquel elle a vécu jusqu'à présent et qui la faisait heureuse +et enviée. + +Je pardonnais bien volontiers ces regrets à Marguerite. Je l'attendais +impatiemment pour lui dire, en la couvrant de baisers, que j'avais +deviné la cause de sa mystérieuse absence. + +Cependant, la nuit avançait et Marguerite n'arrivait pas. + +L'inquiétude resserrait peu à peu son cercle et m'étreignait la tête et +le coeur. Peut-être lui était-il arrivé quelque chose! Peut-être +était-elle blessée, malade, morte! Peut-être allais-je voir arriver un +messager m'annonçant quelque douloureux accident! Peut-être le jour me +trouverait-il dans la même incertitude et dans les mêmes craintes! + +L'idée que Marguerite me trompait à l'heure où je l'attendais au milieu +des terreurs que me causait son absence ne me revenait plus à l'esprit. +Il fallait une cause indépendante de sa volonté pour la retenir loin de +moi, et plus j'y songeais, plus j'étais convaincu que cette cause ne +pouvait être qu'un malheur quelconque. Ô vanité de l'homme! Tu te +représentes sous toutes les formes. + +Une heure venait de sonner. Je me dis que j'allais attendre une heure +encore, mais qu'à deux heures, si Marguerite n'était pas revenue, je +partirais pour Paris. + +En attendant, je cherchai un livre, car je n'osais penser. + +Manon Lescaut était ouvert sur la table. Il me sembla que d'endroits en +endroits les pages étaient mouillées comme par des larmes. Après l'avoir +feuilleté, je refermai ce livre, dont les caractères m'apparaissaient +vides de sens à travers le voile de mes doutes. + +L'heure marchait lentement. Le ciel était couvert. Une pluie d'automne +fouettait les vitres. Le lit vide me paraissait prendre par moments +l'aspect d'une tombe. J'avais peur. + +J'ouvris la porte. J'écoutais et n'entendais rien que le bruit du vent +dans les arbres. Pas une voiture ne passait sur la route. La demie sonna +tristement au clocher de l'église. + +J'en étais arrivé à craindre que quelqu'un n'entrât. Il me semblait +qu'un malheur seul pouvait venir me trouver à cette heure et par ce +temps sombre. + +Deux heures sonnèrent. J'attendis encore un peu. La pendule seule +troublait le silence de son bruit monotone et cadencé. + +Enfin je quittai cette chambre dont les moindres objets avaient revêtu +cet aspect triste que donne à tout ce qui l'entoure l'inquiète solitude +du coeur. + +Dans la chambre voisine, je trouvai Nanine endormie sur son ouvrage. Au +bruit de la porte, elle se réveilla et me demanda si sa maîtresse était +rentrée. + +--Non, mais, si elle rentre, vous lui direz que je n'ai pu résister à +mon inquiétude, et que je suis parti pour Paris. + +--À cette heure? + +--Oui. + +--Mais comment? Vous ne trouverez pas de voiture. + +--J'irai à pied. + +--Mais il pleut. + +--Que m'importe? + +--Madame va rentrer, ou, si elle ne rentre pas, il sera toujours temps, +au jour, d'aller voir ce qui l'a retenue. Vous allez vous faire +assassiner sur la route. + +--Il n'y a pas de danger, ma chère Nanine; à demain. + +La brave fille alla me chercher mon manteau, me le jeta sur les épaules, +m'offrit d'aller réveiller la mère Arnould, et de s'enquérir d'elle s'il +était possible d'avoir une voiture; mais je m'y opposai, convaincu que +je perdrais à cette tentative, peut-être infructueuse, plus de temps que +je n'en mettrais à faire la moitié du chemin. + +Puis j'avais besoin d'air et d'une fatigue physique qui épuisât la +surexcitation à laquelle j'étais en proie. + +Je pris la clef de l'appartement de la rue d'Antin, et après avoir dit +adieu à Nanine, qui m'avait accompagné jusqu'à la grille, je partis. + +Je me mis d'abord à courir, mais la terre était fraîchement mouillée, et +je me fatiguais doublement. Au bout d'une demi-heure de cette course, je +fus forcé de m'arrêter, j'étais en nage. Je repris haleine et je +continuai mon chemin. La nuit était si épaisse que je tremblais à chaque +instant de me heurter contre un des arbres de la route, lesquels, se +présentant brusquement à mes yeux, avaient l'air de grands fantômes +courant sur moi. + +Je rencontrai une ou deux voitures de rouliers que j'eus bientôt +laissées en arrière. + +Une calèche se dirigeait au grand trot du côté de Bougival. Au moment où +elle passait devant moi, l'espoir me vint que Marguerite était dedans. + +Je m'arrêtai en criant: «Marguerite! Marguerite!» + +Mais personne ne me répondit et la calèche continua sa route. Je la +regardai s'éloigner, et je repartis. + +Je mis deux heures pour arriver à la barrière de l'Etoile. + +La vue de Paris me rendit des forces, et je descendis en courant la +longue allée que j'avais parcourue tant de fois. + +Cette nuit-là personne n'y passait. + +On eût dit la promenade d'une ville morte. + +Le jour commençait à poindre. + +Quand j'arrivai à la rue d'Antin, la grande ville se remuait déjà un peu +avant de se réveiller tout à fait. + +Cinq heures sonnaient à l'église Saint-Roch au moment où j'entrais dans +la maison de Marguerite. + +Je jetai mon nom au portier, lequel avait reçu de moi assez de pièces de +vingt francs pour savoir que j'avais le droit de venir à cinq heures +chez mademoiselle Gautier. + +Je passai donc sans obstacle. + +J'aurais pu lui demander si Marguerite était chez elle, mais il eût pu +me répondre que non, et j'aimais mieux douter deux minutes de plus, car +en doutant j'espérais encore. + +Je prêtai l'oreille à la porte, tâchant de surprendre un bruit, un +mouvement. + +Rien. Le silence de la campagne semblait se continuer jusque-là. + +J'ouvris la porte, et j'entrai. + +Tous les rideaux étaient hermétiquement fermés. + +Je tirai ceux de la salle à manger, et je me dirigeai vers la chambre à +coucher dont je poussai la porte. + +Je sautai sur le cordon des rideaux et je le tirai violemment. + +Les rideaux s'écartèrent; un faible jour pénétra, je courus au lit. + +Il était vide! + +J'ouvris les portes les unes après les autres, je visitai toutes les +chambres. + +Personne. + +C'était à devenir fou. + +Je passai dans le cabinet de toilette, dont j'ouvris la fenêtre, et +j'appelai Prudence à plusieurs reprises. + +La fenêtre de madame Duvernoy resta fermée. + +Alors je descendis chez le portier, à qui je demandai si mademoiselle +Gautier était venue chez elle pendant le jour. + +--Oui, me répondit cet homme, avec madame Duvernoy. + +--Elle n'a rien dit pour moi? + +--Rien. + +--Savez-vous ce qu'elles ont fait ensuite? + +--Elles sont montées en voiture. + +--Quel genre de voiture? + +--Un coupé de maître. + +Qu'est-ce que tout cela voulait dire? + +Je sonnai à la porte voisine. + +--Où allez-vous, monsieur? me demanda le concierge après m'avoir ouvert. + +--Chez madame Duvernoy. + +--Elle n'est pas rentrée. + +--Vous en êtes sûr? + +--Oui, monsieur; voilà même une lettre qu'on a apportée pour elle hier +au soir et que je ne lui ai pas encore remise. + +Et le portier me montrait une lettre sur laquelle je jetai machinalement +les yeux. + +Je reconnus l'écriture de Marguerite. + +Je pris la lettre. + +L'adresse portait ces mots: + +«A madame Duvernoy, pour remettre à M. Duval.» + +--Cette lettre est pour moi, dis-je au portier, et je lui montrai +l'adresse. + +--C'est vous monsieur Duval? me répondit cet homme. + +--Oui. + +--Ah! je vous reconnais, vous venez souvent chez Madame Duvernoy. + +Une fois dans la rue, je brisai le cachet de cette lettre. + +La foudre fût tombée à mes pieds que je n'eusse pas été plus épouvanté +que je le fus par cette lecture. + +«À l'heure où vous lirez cette lettre, Armand, je serai déjà la +maîtresse d'un autre homme. Tout est donc fini entre nous. + +«Retournez auprès de votre père, mon ami, allez revoir votre soeur, jeune +fille chaste, ignorante de toutes nos misères, et auprès de laquelle +vous oublierez bien vite ce que vous aura fait souffrir cette fille +perdue que l'on nomme Marguerite Gautier, que vous avez bien voulu aimer +un instant, et qui vous doit les seuls moments heureux d'une vie qui, +elle l'espère, ne sera pas longue maintenant.» + +Quand j'eus lu le dernier mot, je crus que j'allais devenir fou. + +Un moment j'eus réellement peur de tomber sur le pavé de la rue. Un +nuage me passait sur les yeux, et le sang me battait dans les tempes. + +Enfin je me remis un peu, je regardai autour de moi, tout étonné de voir +la vie des autres se continuer sans s'arrêter à mon malheur. + +Je n'étais pas assez fort pour supporter seul le coup que Marguerite me +portait. + +Alors je me souvins que mon père était dans la même ville que moi, que +dans dix minutes je pourrais être auprès de lui, et que, quelle que fût +la cause de ma douleur, il la partagerait. + +Je courus comme un fou, comme un voleur, jusqu'à l'hôtel de Paris: je +trouvai la clef sur la porte de l'appartement de mon père. J'entrai. + +Il lisait. + +Au peu d'étonnement qu'il montra en me voyant paraître, on eût dit qu'il +m'attendait. + +Je me précipitai dans ses bras sans lui dire un mot, je lui donnai la +lettre de Marguerite, et, me laissant tomber devant son lit, je pleurai +à chaudes larmes. + + + + +Chapitre XXIII + + +Quand toutes les choses de la vie eurent repris leur cours, je ne pus +croire que le jour qui se levait ne serait pas semblable pour moi à ceux +qui l'avaient précédé. Il y avait des moments où je me figurais qu'une +circonstance, que je ne me rappelais pas, m'avait fait passer la nuit +hors de chez Marguerite, mais que, si je retournais à Bougival, j'allais +la retrouver inquiète, comme je l'avais été, et qu'elle me demanderait +qui m'avait ainsi retenu loin d'elle. + +Quand l'existence a contracté une habitude comme celle de cet amour, il +semble impossible que cette habitude se rompe sans briser en même temps +tous les autres ressorts de la vie. + +J'étais donc forcé de temps en temps de relire la lettre de Marguerite, +pour bien me convaincre que je n'avais pas rêvé. + +Mon corps, succombant sous la secousse morale, était incapable d'un +mouvement. L'inquiétude, la marche de la nuit, la nouvelle du matin +m'avaient épuisé. Mon père profita de cette prostration totale de mes +forces pour me demander la promesse formelle de partir avec lui. + +Je promis tout ce qu'il voulut. J'étais incapable de soutenir une +discussion, et j'avais besoin d'une affection réelle pour m'aider à +vivre après ce qui venait de se passer. + +J'étais trop heureux que mon père voulût bien me consoler d'un pareil +chagrin. + +Tout ce que je me rappelle, c'est que ce jour-là, vers cinq heures, il +me fit monter avec lui dans une chaise de poste. Sans me rien dire, il +avait fait préparer mes malles, les avait fait attacher avec les siennes +derrière la voiture, et il m'emmenait. + +Je ne sentis ce que je faisais que lorsque la ville eut disparu, et que +la solitude de la route me rappela le vide de mon coeur. + +Alors les larmes me reprirent. + +Mon père avait compris que des paroles, même de lui, ne me consoleraient +pas, et il me laissait pleurer sans me dire un mot, se contentant +parfois de me serrer la main, comme pour me rappeler que j'avais un ami +à côté de moi. + +La nuit, je dormis un peu. Je rêvai de Marguerite. + +Je me réveillai en sursaut, ne comprenant pas pourquoi j'étais dans une +voiture. + +Puis la réalité me revint à l'esprit et je laissai tomber ma tête sur ma +poitrine. + +Je n'osais entretenir mon père, je craignais toujours qu'il ne me dît: + +«Tu vois que j'avais raison quand je niais l'amour de cette femme.» + +Mais il n'abusa pas de son avantage, et nous arrivâmes à C... sans qu'il +m'eût dit autre chose que des paroles complètement étrangères à +l'événement qui m'avait fait partir. + +Quand j'embrassai ma soeur, je me rappelai les mots de la lettre de +Marguerite qui la concernaient, mais je compris tout de suite que, si +bonne qu'elle fût, ma soeur serait insuffisante à me faire oublier ma +maîtresse. + +La chasse était ouverte, mon père pensa qu'elle serait une distraction +pour moi. Il organisa donc des parties de chasse avec des voisins et des +amis. J'y allai sans répugnance comme sans enthousiasme, avec cette +sorte d'apathie qui était le caractère de toutes mes actions depuis mon +départ. + +Nous chassions au rabat. On me mettait à mon poste. Je posais mon fusil +désarmé à côté de moi, et je rêvais. + +Je regardais les nuages passer. Je laissais ma pensée errer dans les +plaines solitaires, et de temps en temps je m'entendais appeler par +quelque chasseur me montrant un lièvre à dix pas de moi. + +Aucun de ces détails n'échappait à mon père, et il ne se laissait pas +prendre à mon calme extérieur. Il comprenait bien que, si abattu qu'il +fût, mon coeur aurait quelque jour une réaction terrible, dangereuse +peut-être, et tout en évitant de paraître me consoler, il faisait son +possible pour me distraire. + +Ma soeur, naturellement, n'était pas dans la confidence de tous ces +événements, elle ne s'expliquait donc pas pourquoi, moi, si gai +autrefois, j'étais tout à coup devenu si rêveur et si triste. + +Parfois, surpris au milieu de ma tristesse par le regard inquiet de mon +père, je lui tendais la main et je serrais la sienne comme pour lui +demander tacitement pardon du mal que, malgré moi, je lui faisais. + +Un mois se passa ainsi, mais ce fut tout ce que je pus supporter. + +Le souvenir de Marguerite me poursuivait sans cesse. J'avais trop aimé +et j'aimais trop cette femme pour qu'elle pût me devenir indifférente +tout à coup. Il fallait ou que je l'aimasse ou que je la haïsse. Il +fallait surtout, quelque sentiment que j'eusse pour elle, que je la +revisse, et cela tout de suite. + +Ce désir entra dans mon esprit, et s'y fixa avec toute la violence de la +volonté qui reparaît enfin dans un corps inerte depuis longtemps. + +Ce n'était pas dans l'avenir, dans un mois, dans huit jours qu'il me +fallait Marguerite, c'était le lendemain même du jour où j'en avais eu +l'idée; et je vins dire à mon père que j'allais le quitter pour des +affaires qui me rappelaient à Paris, mais que je reviendrais +promptement. + +Il devina sans doute le motif qui me faisait partir, car il insista pour +que je restasse; mais, voyant que l'inexécution de ce désir, dans l'état +irritable où j'étais, pourrait avoir des conséquences fatales pour moi, +il m'embrassa, et me pria, presque avec des larmes, de revenir bientôt +auprès de lui. + +Je ne dormis pas avant d'être arrivé à Paris. + +Une fois arrivé, qu'allais-je faire? Je l'ignorais; mais il fallait +avant tout que je m'occupasse de Marguerite. + +J'allai chez moi m'habiller, et comme il faisait beau, et qu'il en était +encore temps, je me rendis aux Champs-Elysées. + +Au bout d'une demi-heure, je vis venir de loin, et du rond-point à la +place de la Concorde, la voiture de Marguerite. + +Elle avait racheté ses chevaux, car la voiture était telle qu'autrefois; +seulement elle n'était pas dedans. + +À peine avais-je remarqué cette absence, qu'en reportant les yeux autour +de moi, je vis Marguerite qui descendait à pied, accompagnée d'une femme +que je n'avais jamais vue auparavant. + +En passant à côté de moi, elle pâlit, et un sourire nerveux crispa ses +lèvres. Quant à moi un violent battement de coeur m'ébranla la poitrine; +mais je parvins à donner une expression froide à mon visage, et je +saluai froidement mon ancienne maîtresse, qui rejoignit presque aussitôt +sa voiture, dans laquelle elle monta avec son amie. + +Je connaissais Marguerite. Ma rencontre inattendue avait dû la +bouleverser. Sans doute elle avait appris mon départ, qui l'avait +tranquillisée sur la suite de notre rupture; mais me voyant revenir, et +se trouvant face à face avec moi, pâle comme je l'étais, elle avait +compris que mon retour avait un but, et elle devait se demander ce qui +allait avoir lieu. + +Si j'avais retrouvé Marguerite malheureuse, si, pour me venger d'elle, +j'avais pu venir à son secours, je lui aurais peut-être pardonné, et +n'aurais certainement pas songé à lui faire du mal; mais je la +retrouvais heureuse, en apparence du moins; un autre lui avait rendu le +luxe que je n'avais pu lui continuer; notre rupture, venue d'elle, +prenait par conséquent le caractère du plus bas intérêt; j'étais humilié +dans mon amour-propre comme dans mon amour, il fallait nécessairement +qu'elle payât ce que j'avais souffert. + +Je ne pouvais être indifférent à ce que faisait cette femme; par +conséquent, ce qui devait lui faire le plus de mal, c'était mon +indifférence; c'était donc ce sentiment-là qu'il fallait feindre, non +seulement à ses yeux, mais aux yeux des autres. + +J'essayai de me faire un visage souriant, et je me rendis chez Prudence. + +La femme de chambre alla m'annoncer et me fit attendre quelques instants +dans le salon. + +Madame Duvernoy parut enfin, et m'introduisit dans son boudoir; au +moment où je m'y asseyais, j'entendis ouvrir la porte du salon, et un +pas léger fit crier le parquet, puis la porte du carré fut fermée +violemment. + +--Je vous dérange? demandai-je à Prudence. + +--Pas du tout, Marguerite était là. Quand elle vous a entendu annoncer, +elle s'est sauvée: c'est elle qui vient de sortir. + +--Je lui fais donc peur maintenant? + +--Non, mais elle craint qu'il ne vous soit désagréable de la revoir. + +--Pourquoi donc? dis-je en faisant un effort pour respirer librement, +car l'émotion m'étouffait; la pauvre fille m'a quitté pour ravoir sa +voiture, ses meubles et ses diamants, elle a bien fait, et je ne dois +pas lui en vouloir. Je l'ai rencontrée aujourd'hui, continuai-je +négligemment. + +--Où? fit Prudence, qui me regardait et semblait se demander si cet +homme était bien celui qu'elle avait connu si amoureux. + +--Aux Champs-Elysées, elle était avec une autre femme fort jolie. Quelle +est cette femme? + +--Comment est-elle? + +--Une blonde, mince, portant des anglaises; des yeux bleus, très +élégante. + +--Ah! c'est Olympe; une très jolie fille, en effet. + +--Avec qui vit-elle? + +--Avec personne, avec tout le monde. + +--Et elle demeure? + +--Rue Tronchet, numéro... Ah çà, vous voulez lui faire la cour? + +--On ne sait pas ce qui peut arriver. + +--Et Marguerite? + +--Vous dire que je ne pense plus du tout à elle, ce serait mentir; mais +je suis de ces hommes avec qui la façon de rompre fait beaucoup. Or, +Marguerite m'a donné mon congé d'une façon si légère, que je me suis +trouvé bien sot d'en avoir été amoureux comme je l'ai été, car j'ai été +vraiment fort amoureux de cette fille. + +Vous devinez avec quel ton j'essayais de dire ces choses-là: l'eau me +coulait sur le front. + +--Elle vous aimait bien, allez, et elle vous aime toujours: la preuve, +c'est qu'après vous avoir rencontré aujourd'hui, elle est venue tout de +suite me faire part de cette rencontre. Quand elle est arrivée, elle +était toute tremblante, près de se trouver mal. + +--Eh bien, que vous a-t-elle dit? + +--Elle m'a dit: «Sans doute il viendra vous voir», et elle m'a priée +d'implorer de vous son pardon. + +--Je lui ai pardonné, vous pouvez le lui dire. C'est une bonne fille, +mais c'est une fille; et ce qu'elle m'a fait, je devais m'y attendre. Je +lui suis même reconnaissant de sa résolution, car aujourd'hui je me +demande à quoi nous aurait menés mon idée de vivre tout à fait avec +elle. C'était de la folie. + +--Elle sera bien contente en apprenant que vous avez pris votre parti de +la nécessité où elle se trouvait. Il était temps qu'elle vous quittât, +mon cher. Le gredin d'homme d'affaires à qui elle avait proposé de +vendre son mobilier avait été trouver ses créanciers pour leur demander +combien elle leur devait; ceux-ci avaient eu peur, et l'on allait vendre +dans deux jours. + +--Et maintenant, c'est payé? + +--À peu près. + +--Et qui a fait les fonds? + +--Le comte de N... Ah! mon cher! il y a des hommes faits exprès pour +cela. Bref, il a donné vingt mille francs; mais il en est arrivé à ses +fins. Il sait bien que Marguerite n'est pas amoureuse de lui, ce qui ne +l'empêche pas d'être très gentil pour elle. Vous avez vu, il lui a +racheté ses chevaux, il lui a retiré ses bijoux et lui donne autant +d'argent que le duc lui en donnait; si elle veut vivre tranquillement, +cet homme-là restera longtemps avec elle. + +--Et que fait-elle? Habite-t-elle tout à fait Paris? + +--Elle n'a jamais voulu retourner à Bougival depuis que vous êtes parti. +C'est moi qui suis allée y chercher toutes ses affaires, et même les +vôtres, dont j'ai fait un paquet que vous ferez prendre ici. Il y a +tout, excepté un petit portefeuille avec votre chiffre. Marguerite a +voulu le prendre et l'a chez elle. Si vous y tenez, je le lui +redemanderai. + +--Qu'elle le garde, balbutiai-je, car je sentais les larmes monter de +mon coeur à mes yeux au souvenir de ce village où j'avais été si heureux, +et à l'idée que Marguerite tenait à garder une chose qui venait de moi +et me rappelait à elle. + +Si elle était entrée à ce moment, mes résolutions de vengeance auraient +disparu et je serais tombé à ses pieds. + +--Du reste, reprit Prudence, je ne l'ai jamais vue comme elle est +maintenant: elle ne dort presque plus, elle court les bals, elle soupe, +elle se grise même. Dernièrement, après un souper, elle est restée huit +jours au lit; et quand le médecin lui a permis de se lever, elle a +recommencé, au risque d'en mourir. Irez-vous la voir? + +--À quoi bon? Je suis venu vous voir, vous, parce que vous avez été +toujours charmante pour moi, et que je vous connaissais avant de +connaître Marguerite. C'est à vous que je dois d'avoir été son amant, +comme c'est à vous que je dois de ne plus l'être, n'est-ce pas? + +--Ah! dame, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour qu'elle vous quittât, et +je crois que, plus tard, vous ne m'en voudrez pas. + +--Je vous en ai une double reconnaissance, ajoutai-je en me levant, car +j'avais du dégoût pour cette femme, à la voir prendre au sérieux tout ce +que je lui disais. + +--Vous vous en allez? + +--Oui. + +J'en savais assez. + +--Quand vous verra-t-on? + +--Bientôt. Adieu. + +--Adieu. + +Prudence me conduisit jusqu'à la porte, et je rentrai chez moi des +larmes de rage dans les yeux et un besoin de vengeance dans le coeur. + +Ainsi Marguerite était décidément une fille comme les autres; ainsi, cet +amour profond qu'elle avait pour moi n'avait pas lutté contre le désir +de reprendre sa vie passée, et contre le besoin d'avoir une voiture et +de faire des orgies. + +Voilà ce que je me disais au milieu de mes insomnies, tandis que, si +j'avais réfléchi aussi froidement que je l'affectais, j'aurais vu dans +cette nouvelle existence bruyante de Marguerite l'espérance pour elle de +faire taire une pensée continue, un souvenir incessant. + +Malheureusement, la passion mauvaise dominait en moi, et je ne cherchai +qu'un moyen de torturer cette pauvre créature. + +Oh! l'homme est bien petit et bien vil quand l'une de ses étroites +passions est blessée. + +Cette Olympe, avec qui je l'avais vue, était sinon l'amie de Marguerite, +du moins celle qu'elle fréquentait le plus souvent depuis son retour à +Paris. Elle allait donner un bal, et comme je supposais que Marguerite y +serait, je cherchai à me faire donner une invitation et je l'obtins. + +Quand, plein de mes douloureuses émotions, j'arrivai à ce bal, il était +déjà fort animé. On dansait, on criait même, et, dans un des quadrilles, +j'aperçus Marguerite dansant avec le comte de N..., lequel paraissait +tout fier de la montrer, et semblait dire à tout le monde: + +--Cette femme est à moi! + +J'allai m'adosser à la cheminée, juste en face de Marguerite, et je la +regardai danser. À peine m'eut-elle aperçu qu'elle se troubla. Je la vis +et je la saluai distraitement de la main et des yeux. + +Quand je songeais que après le bal, ce ne serait plus avec moi, mais +avec ce riche imbécile qu'elle s'en irait, quand je me représentais ce +qui vraisemblablement allait suivre leur retour chez elle, le sang me +montait au visage, et le besoin me venait de troubler leurs amours. + +Après la contredanse, j'allai saluer la maîtresse de la maison, qui +étalait aux yeux des invités des épaules magnifiques et la moitié d'une +gorge éblouissante. + +Cette fille-là était belle, et, au point de vue de la forme, plus belle +que Marguerite. Je le compris mieux encore à certains regards que +celle-ci jeta sur Olympe pendant que je lui parlais. L'homme qui serait +l'amant de cette femme pourrait être aussi fier que l'était M. de N..., +et elle était assez belle pour inspirer une passion égale à celle que +Marguerite m'avait inspirée. + +Elle n'avait pas d'amant à cette époque. Il ne serait pas difficile de +le devenir. Le tout était de montrer assez d'or pour se faire regarder. + +Ma résolution fut prise. Cette femme serait ma maîtresse. + +Je commençai mon rôle de postulant en dansant avec Olympe. + +Une demi-heure après, Marguerite, pâle comme une morte, mettait sa +pelisse et quittait le bal. + + + + +Chapitre XXIV + + +C'était déjà quelque chose, mais ce n'était pas assez. Je comprenais +l'empire que j'avais sur cette femme et j'en abusais lâchement. + +Quand je pense qu'elle est morte maintenant, je me demande si Dieu me +pardonnera jamais le mal que j'ai fait. + +Après le souper, qui fut des plus bruyants, on se mit à jouer. + +Je m'assis à côté d'Olympe et j'engageai mon argent avec tant de +hardiesse qu'elle ne pouvait s'empêcher d'y faire attention. En un +instant, je gagnai cent cinquante ou deux cents louis, que j'étalais +devant moi et sur lesquels elle fixait des yeux ardents. + +J'étais le seul que le jeu ne préoccupât point complètement et qui +s'occupât d'elle. Tout le reste de la nuit je gagnai, et ce fut moi qui +lui donnai de l'argent pour jouer, car elle avait perdu tout ce qu'elle +avait devant elle et probablement chez elle. + +À cinq heures du matin on partit. + +Je gagnais trois cents louis. + +Tous les joueurs étaient déjà en bas, moi seul étais resté en arrière +sans que l'on s'en aperçût, car je n'étais l'ami d'aucun de ces +messieurs. + +Olympe éclairait elle-même l'escalier et j'allais descendre comme les +autres, quand, revenant vers elle, je lui dis: + +--Il faut que je vous parle. + +--Demain, me dit-elle. + +--Non, maintenant. + +--Qu'avez-vous à me dire? + +--Vous le verrez. + +Et je rentrai dans l'appartement. + +--Vous avez perdu, lui dis-je? + +--Oui. + +--Tout ce que vous aviez chez vous? + +Elle hésita. + +--Soyez franche. + +--Eh bien, c'est vrai. + +--J'ai gagné trois cents louis, les voilà, si vous voulez me garder ici. + +Et, en même temps, je jetai l'or sur la table. + +--Et pourquoi cette proposition? + +--Parce que je vous aime, pardieu! + +--Non, mais parce que vous êtes amoureux de Marguerite et que vous +voulez vous venger d'elle en devenant mon amant. On ne trompe pas une +femme comme moi, mon cher ami; malheureusement je suis encore trop jeune +et trop belle pour accepter le rôle que vous me proposez. + +--Ainsi, vous refusez? + +--Oui. + +--Préférez-vous m'aimer pour rien? C'est moi qui n'accepterais pas +alors. Réfléchissez, ma chère Olympe; je vous aurais envoyé une personne +quelconque vous proposer ces trois cents louis de ma part aux conditions +que j'y mets, vous eussiez accepté. J'ai mieux aimé traiter directement +avec vous. Acceptez sans chercher les causes qui me font agir; +dites-vous que vous êtes belle, et qu'il n'y a rien d'étonnant que je +sois amoureux de vous. + +Marguerite était une fille entretenue comme Olympe, et cependant je +n'eusse jamais osé lui dire, la première fois que je l'avais vue, ce que +je venais de dire à cette femme. C'est que j'aimais Marguerite, c'est +que j'avais deviné en elle des instincts qui manquaient à cette autre +créature, et qu'au moment même où je proposais ce marché, malgré son +extrême beauté, celle avec qui j'allais le conclure me dégoûtait. + +Elle finit par accepter, bien entendu, et, à midi, je sortis de chez +elle son amant: mais je quittai son lit sans emporter le souvenir des +caresses et des mots d'amour qu'elle s'était crue obligée de me +prodiguer pour les six mille francs que je lui laissais. + +Et cependant on s'était ruiné pour cette femme-là. + +À compter de ce jour, je fis subir à Marguerite une persécution de tous +les instants. Olympe et elle cessèrent de se voir, vous comprenez +aisément pourquoi. Je donnai à ma nouvelle maîtresse une voiture, des +bijoux, je jouai, je fis enfin toutes les folies propres à un homme +amoureux d'une femme comme Olympe. Le bruit de ma nouvelle passion se +répandit aussitôt. + +Prudence elle-même s'y laissa prendre et finit par croire que j'avais +complètement oublié Marguerite. Celle-ci, soit qu'elle eût deviné le +motif qui me faisait agir, soit qu'elle se trompât comme les autres, +répondait par une grande dignité aux blessures que je lui faisais tous +les jours. Seulement elle paraissait souffrir, car partout où je la +rencontrais, je la revoyais toujours de plus en plus pâle, de plus en +plus triste. Mon amour pour elle, exalté à ce point qu'il se croyait +devenu de la haine, se réjouissait à la vue de cette douleur +quotidienne. Plusieurs fois, dans des circonstances où je fus d'une +cruauté infâme, Marguerite leva sur moi des regards si suppliants que je +rougissais du rôle que j'avais pris, et que j'étais près de lui en +demander pardon. + +Mais ces repentirs avaient la durée de l'éclair et Olympe, qui avait +fini par mettre toute espèce d'amour-propre de côté, et compris qu'en +faisant du mal à Marguerite, elle obtiendrait de moi tout ce qu'elle +voudrait, m'excitait sans cesse contre elle, et l'insultait chaque fois +qu'elle en trouvait l'occasion, avec cette persistante lâcheté de la +femme autorisée par un homme. + +Marguerite avait fini par ne plus aller ni au bal, ni au spectacle, dans +la crainte de nous y rencontrer, Olympe et moi. Alors les lettres +anonymes avaient succédé aux impertinences directes, et il n'y avait +honteuses choses que je n'engageasse ma maîtresse à raconter et que je +ne racontasse moi-même sur Marguerite. + +Il fallait être fou pour en arriver là. J'étais comme un homme qui, +s'étant grisé avec du mauvais vin, tombe dans une de ces exaltations +nerveuses où la main est capable d'un crime sans que la pensée y soit +pour quelque chose. Au milieu de tout cela, je souffrais le martyre. Le +calme sans dédain, la dignité sans mépris, avec lesquels Marguerite +répondait à toutes mes attaques, et qui à mes propres yeux la faisaient +supérieure à moi, m'irritaient encore contre elle. + +Un soir, Olympe était allée je ne sais où, et s'y était rencontrée avec +Marguerite, qui cette fois n'avait pas fait grâce à la sotte fille qui +l'insultait, au point que celle-ci avait été forcée de céder la place. +Olympe était rentrée furieuse, et l'on avait emporté Marguerite +évanouie. + +En rentrant, Olympe m'avait raconté ce qui s'était passé, m'avait dit +que Marguerite, la voyant seule, avait voulu se venger de ce qu'elle +était ma maîtresse, et qu'il fallait que je lui écrivisse de respecter, +moi absent ou non, la femme que j'aimais. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que j'y consentis, et que tout ce que je +pus trouver d'amer, de honteux et de cruel, je le mis dans cette épître +que j'envoyai le jour même à son adresse. + +Cette fois le coup était trop fort pour que la malheureuse le supportât +sans rien dire. + +Je me doutais bien qu'une réponse allait m'arriver; aussi étais-je +résolu à ne pas sortir de chez moi de tout le jour. + +Vers deux heures on sonna et je vis entrer Prudence. + +J'essayai de prendre un air indifférent pour lui demander à quoi je +devais sa visite; mais ce jour-là madame Duvernoy n'était pas rieuse, et +d'un ton sérieusement ému elle me dit que, depuis mon retour, +c'est-à-dire depuis trois semaines environ, je n'avais pas laissé +échapper une occasion de faire de la peine à Marguerite; qu'elle en +était malade, et que la scène de la veille et ma lettre du matin +l'avaient mise dans son lit. + +Bref, sans me faire de reproches, Marguerite m'envoyait demander grâce, +en me faisant dire qu'elle n'avait plus la force morale ni la force +physique de supporter ce que je lui faisais. + +--Que mademoiselle Gautier, dis-je à Prudence, me congédie de chez elle, +c'est son droit, mais qu'elle insulte une femme que j'aime, sous +prétexte que cette femme est ma maîtresse, c'est ce que je ne permettrai +jamais. + +--Mon ami, me fit Prudence, vous subissez l'influence d'une fille sans +coeur et sans esprit; vous en êtes amoureux, il est vrai, mais ce n'est +pas une raison pour torturer une femme qui ne peut se défendre. + +--Que mademoiselle Gautier m'envoie son comte de N..., et la partie sera +égale. + +--Vous savez bien qu'elle ne le fera pas. Ainsi, mon cher Armand, +laissez-la tranquille; si vous la voyiez, vous auriez honte de la façon +dont vous vous conduisez avec elle. Elle est pâle, elle tousse, elle +n'ira pas loin maintenant. + +Et Prudence me tendit la main en ajoutant: + +--Venez la voir, votre visite la rendra bien heureuse. + +--Je n'ai pas envie de rencontrer M. de N... + +--M. de N... n'est jamais chez elle. Elle ne peut le souffrir. + +--Si Marguerite tient à me voir, elle sait où je demeure, qu'elle +vienne, mais moi je ne mettrai pas les pieds rue d'Antin. + +--Et vous la recevrez bien? + +--Parfaitement. + +--Eh bien, je suis sûre qu'elle viendra. + +--Qu'elle vienne. + +--Sortirez-vous aujourd'hui? + +--Je serai chez moi toute la soirée. + +--Je vais le lui dire. + +Prudence partit. + +Je n'écrivis même pas à Olympe que je n'irais pas la voir. Je ne me +gênais pas avec cette fille. À peine si je passais une nuit avec elle +par semaine. + +Elle s'en consolait, je crois, avec un acteur de je ne sais quel théâtre +du boulevard. + +Je sortis pour dîner et je rentrai presque immédiatement. Je fis faire +du feu partout et je donnai congé à Joseph. + +Je ne pourrais pas vous rendre compte des impressions diverses qui +m'agitèrent pendant une heure d'attente; mais, lorsque vers neuf heures +j'entendis sonner, elles se résumèrent en une émotion telle, qu'en +allant ouvrir la porte je fus forcé de m'appuyer contre le mur pour ne +pas tomber. + +Heureusement l'antichambre était dans la demi-teinte, et l'altération de +mes traits était moins visible. + +Marguerite entra. + +Elle était tout en noir et voilée. À peine si je reconnaissais son +visage sous la dentelle. + +Elle passa dans le salon et releva son voile. + +Elle était pâle comme le marbre. + +--Me voici, Armand, dit-elle; vous avez désiré me voir, je suis venue. + +Et laissant tomber sa tête dans ses deux mains, elle fondit en larmes. + +Je m'approchai d'elle. + +--Qu'avez-vous, lui dis-je d'une voix altérée. + +Elle me serra la main sans me répondre, car les larmes voilaient encore +sa voix. Mais quelques instants après, ayant repris un peu de calme, +elle me dit: + +--Vous m'avez fait bien du mal, Armand, et moi je ne vous ai rien fait. + +--Rien? répliquai-je avec un sourire amer. + +--Rien que ce que les circonstances m'ont forcée à vous faire. + +Je ne sais pas si de votre vie vous avez éprouvé ou si vous éprouverez +jamais ce que je ressentais à la vue de Marguerite. + +La dernière fois qu'elle était venue chez moi, elle s'était assise à la +place où elle venait de s'asseoir; seulement, depuis cette époque, elle +avait été la maîtresse d'un autre; d'autres baisers que les miens +avaient touché ses lèvres, auxquelles, malgré moi, tendaient les +miennes, et pourtant je sentais que j'aimais cette femme autant et +peut-être plus que je ne l'avais jamais aimée. + +Cependant il était difficile pour moi d'entamer la conversation sur le +sujet qui l'amenait. Marguerite le comprit sans doute, car elle reprit: + +--Je viens vous ennuyer, Armand, parce que j'ai deux choses à vous +demander: pardon de ce que j'ai dit hier à Mademoiselle Olympe, et grâce +de ce que vous êtes peut-être prêt à me faire encore. Volontairement ou +non, depuis votre retour, vous m'avez fait tant de mal, que je serais +incapable maintenant de supporter le quart des émotions que j'ai +supportées jusqu'à ce matin. Vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas? et +vous comprendrez qu'il y a pour un homme de coeur de plus nobles choses à +faire que de se venger d'une femme malade et triste comme je le suis. +Tenez, prenez ma main. J'ai la fièvre, j'ai quitté mon lit pour venir +vous demander, non pas votre amitié, mais votre indifférence. + +En effet, je pris la main de Marguerite. Elle était brûlante, et la +pauvre femme frissonnait sous son manteau de velours. + +Je roulai auprès du feu le fauteuil dans lequel elle était assise. + +--Croyez-vous donc que je n'ai pas souffert, repris-je, la nuit où, +après vous avoir attendue à la campagne, je suis venu vous chercher à +Paris, où je n'ai trouvé que cette lettre qui a failli me rendre fou? +Comment avez-vous pu me tromper, Marguerite, moi qui vous aimais tant! + +--Ne parlons pas de cela, Armand, je ne suis pas venue pour en parler. +J'ai voulu vous voir autrement qu'en ennemi, voilà tout, et j'ai voulu +vous serrer encore une fois la main. Vous avez une maîtresse jeune, +jolie, que vous aimez, dit-on: soyez heureux avec elle et oubliez-moi. + +--Et vous, vous êtes heureuse, sans doute? + +--Ai-je le visage d'une femme heureuse, Armand? Ne raillez pas ma +douleur, vous qui savez mieux que personne quelles en sont la cause et +l'étendue. + +--Il ne dépendait que de vous de n'être jamais malheureuse; si toutefois +vous l'êtes comme vous le dites. + +--Non, mon ami, les circonstances ont été plus fortes que ma volonté. +J'ai obéi, non pas à mes instincts de fille, comme vous paraissez le +dire, mais à une nécessité sérieuse et à des raisons que vous saurez un +jour, et qui vous feront me pardonner. + +--Pourquoi ne me dites-vous pas ces raisons aujourd'hui? + +--Parce qu'elles ne rétabliraient pas un rapprochement impossible entre +nous, et qu'elles vous éloigneraient peut-être de gens dont vous ne +devez pas vous éloigner. + +--Quelles sont ces gens? + +--Je ne puis vous le dire. + +--Alors, vous mentez. + +Marguerite se leva et se dirigea vers la porte. + +Je ne pouvais assister à cette muette et expressive douleur sans en être +ému, quand je comparais en moi-même cette femme pâle et pleurante à +cette fille folle qui s'était moquée de moi à l'Opéra-Comique. + +--Vous ne vous en irez pas, dis-je en me mettant devant la porte. + +--Pourquoi? + +--Parce que, malgré ce que tu m'as fait, je t'aime toujours et que je +veux te garder ici. + +--Pour me chasser demain, n'est-ce pas? Non, c'est impossible! Nos deux +destinées sont séparées, n'essayons pas de les réunir; vous me +mépriseriez peut-être, tandis que maintenant vous ne pouvez que me haïr. + +--Non, Marguerite, m'écriai-je en sentant tout mon amour et tous mes +désirs se réveiller au contact de cette femme. Non, j'oublierai tout, et +nous serons heureux comme nous nous étions promis de l'être. + +Marguerite secoua la tête en signe de doute, et dit: + +--Ne suis-je pas votre esclave, votre chien? Faites de moi ce que vous +voudrez, prenez-moi, je suis à vous. + +Et, ôtant son manteau et son chapeau, elle les jeta sur le canapé et se +mit à dégrafer brusquement le corsage de sa robe, car, par une de ces +réactions si fréquentes de sa maladie, le sang lui montait du coeur à la +tête et l'étouffait. + +Une toux sèche et rauque s'ensuivit. + +--Faites dire à mon cocher, reprit-elle, de reconduire ma voiture. + +Je descendis moi-même congédier cet homme. + +Quand je rentrai, Marguerite était étendue devant le feu, et ses dents +claquaient de froid. + +Je la pris dans mes bras, je la déshabillai sans qu'elle fît un +mouvement, et je la portai toute glacée dans mon lit. + +Alors je m'assis auprès d'elle et j'essayai de la réchauffer sous mes +caresses. Elle ne me disait pas une parole, mais elle me souriait. + +Oh! ce fut une nuit étrange. Toute la vie de Marguerite semblait être +passée dans les baisers dont elle me couvrait, et je l'aimais tant, +qu'au milieu des transports de son amour fiévreux, je me demandais si je +n'allais pas la tuer pour qu'elle n'appartînt jamais à un autre. + +Un mois d'un amour comme celui-là, et de corps comme de coeur, on ne +serait plus qu'un cadavre. + +Le jour nous trouva éveillés tous deux. + +Marguerite était livide. Elle ne disait pas une parole. De grosses +larmes coulaient de temps en temps de ses yeux et s'arrêtaient sur sa +joue, brillantes comme des diamants. Ses bras épuisés s'ouvraient de +temps en temps pour me saisir, et retombaient sans force sur le lit. + +Un moment je crus que je pourrais oublier ce qui s'était passé depuis +mon départ de Bougival, et je dis à Marguerite: + +--Veux-tu que nous partions, que nous quittions Paris? + +--Non, non, me dit-elle presque avec effroi, nous serions trop +malheureux, je ne puis plus servir à ton bonheur, mais tant qu'il me +restera un souffle, je serai l'esclave de tes caprices. À quelque heure +du jour ou de la nuit que tu me veuilles, viens, je serai à toi; mais +n'associe plus ton avenir au mien, tu serais trop malheureux et tu me +rendrais trop malheureuse. + +«Je suis encore pour quelque temps une jolie fille, profites-en, mais ne +me demande pas autre chose. + +Quand elle fut partie, je fus épouvanté de la solitude dans laquelle +elle me laissait. Deux heures après son départ, j'étais encore assis sur +le lit qu'elle venait de quitter, regardant l'oreiller qui gardait les +plis de sa forme, et me demandant ce que j'allais devenir entre mon +amour et ma jalousie. + +À cinq heures, sans savoir ce que j'y allais faire, je me rendis rue +d'Antin. + +Ce fut Nanine qui m'ouvrit. + +--Madame ne peut pas vous recevoir, me dit-elle avec embarras. + +--Pourquoi? + +--Parce que M. le comte de N... est là, et qu'il a entendu que je ne +laisse entrer personne. + +--C'est juste, balbutiai-je, j'avais oublié. + +Je rentrai chez moi comme un homme ivre, et savez-vous ce que je fis +pendant la minute de délire jaloux qui suffisait à l'action honteuse que +j'allais commettre, savez-vous ce que je fis? Je me dis que cette femme +se moquait de moi, je me la représentais dans son tête-à-tête inviolable +avec le comte, répétant les mêmes mots qu'elle m'avait dits la nuit, et +prenant un billet de cinq cents francs, je le lui envoyai avec ces mots: + +«Vous êtes partie si vite ce matin, que j'ai oublié de vous payer. + +«Voici le prix de votre nuit.» + +Puis, quand cette lettre fut portée, je sortis comme pour me soustraire +au remords instantané de cette infamie. + +J'allai chez Olympe, que je trouvai essayant des robes, et qui, lorsque +nous fûmes seuls, me chanta des obscénités pour me distraire. + +Celle-là était bien le type de la courtisane sans honte, sans coeur et +sans esprit, pour moi du moins, car peut-être un homme avait-il fait +avec elle le rêve que j'avais fait avec Marguerite. + +Elle me demanda de l'argent, je lui en donnai, et libre alors de m'en +aller, je rentrai chez moi. + +Marguerite ne m'avait pas répondu. + +Il est inutile que je vous dise dans quelle agitation je passai la +journée du lendemain. + +À six heures et demie, un commissionnaire apporta une enveloppe +contenant ma lettre et le billet de cinq cents francs, pas un mot de +plus. + +--Qui vous a remis cela? dis-je à cet homme. + +--Une dame qui partait avec sa femme de chambre dans la malle de +Boulogne, et qui m'a recommandé de ne l'apporter que lorsque la voiture +serait hors de la cour. + +Je courus chez Marguerite. + +--Madame est partie pour l'Angleterre aujourd'hui à six heures, me +répondit le portier. + +Rien ne me retenait plus à Paris, ni haine ni amour. J'étais épuisé par +toutes ces secousses. Un de mes amis allait faire un voyage en Orient; +j'allai dire à mon père le désir que j'avais de l'accompagner; mon père +me donna des traites, des recommandations, et huit ou dix jours après je +m'embarquai à Marseille. + +Ce fut à Alexandrie que j'appris par un attaché de l'ambassade, que +j'avais vu quelquefois chez Marguerite, la maladie de la pauvre fille. + +Je lui écrivis alors la lettre à laquelle elle a fait la réponse que +vous connaissez et que je reçus à Toulon. + +Je partis aussitôt, et vous savez le reste. + +Maintenant, il ne vous reste plus qu'à lire les quelques feuilles que +Julie Duprat m'a remises et qui sont le complément indispensable de ce +que je viens de vous raconter. + + + + +Chapitre XXV + + +Armand, fatigué de ce long récit souvent interrompu par ses larmes, posa +ses deux mains sur son front et ferma les yeux, soit pour penser, soit +pour essayer de dormir, après m'avoir donné les pages écrites de la main +de Marguerite. + +Quelques instants après, une respiration un peu plus rapide me prouvait +qu'Armand dormait, mais de ce sommeil léger que le moindre bruit fait +envoler. + +Voici ce que je lus, et que je transcris sans ajouter ni retrancher +aucune syllabe: + +«C'est aujourd'hui le 15 décembre. Je suis souffrante depuis trois ou +quatre jours. Ce matin j'ai pris le lit; le temps est sombre, je suis +triste; personne n'est auprès de moi, je pense à vous, Armand. Et vous, +où êtes-vous à l'heure où j'écris ces lignes? Loin de Paris, bien loin, +m'a-t-on dit, et peut-être avez-vous déjà oublié Marguerite. Enfin, +soyez heureux, vous à qui je dois les seuls moments de joie de ma vie. + +«Je n'avais pu résister au désir de vous donner l'explication de ma +conduite, et je vous avais écrit une lettre; mais écrite par une fille +comme moi, une pareille lettre peut être regardée comme un mensonge, à +moins que la mort ne la sanctifie de son autorité, et qu'au lieu d'être +une lettre, elle ne soit une confession. + +«Aujourd'hui, je suis malade; je puis mourir de cette maladie, car j'ai +toujours eu le pressentiment que je mourrais jeune. Ma mère est morte de +la poitrine, et la façon dont j'ai vécu jusqu'à présent n'a pu +qu'empirer cette affection, le seul héritage qu'elle m'ait laissé; mais +je ne veux pas mourir sans que vous sachiez bien à quoi vous en tenir +sur moi, si toutefois, lorsque vous reviendrez, vous vous inquiétez +encore de la pauvre fille que vous aimiez avant de partir. + +«Voici ce que contenait cette lettre, que je serai heureuse de récrire, +pour me donner une nouvelle preuve de ma justification: vous vous +rappelez, Armand, comment l'arrivée de votre père nous surprit à +Bougival; vous vous souvenez de la terreur involontaire que cette +arrivée me causa, de la scène qui eut lieu entre vous et lui et que vous +me racontâtes le soir. + +«Le lendemain, pendant que vous étiez à Paris et que vous attendiez +votre père qui ne rentrait pas, un homme se présentait chez moi, et me +remettait une lettre de M. Duval. + +«Cette lettre, que je joins à celle-ci, me priait, dans les termes les +plus graves, de vous éloigner le lendemain sous un prétexte quelconque +et de recevoir votre père; il avait à me parler et me recommandait +surtout de ne vous rien dire de sa démarche. + +«Vous savez avec quelle insistance je vous conseillai à votre retour +d'aller de nouveau à Paris le lendemain. + +«Vous étiez parti depuis une heure quand votre père se présenta. Je vous +fais grâce de l'impression que me causa son visage sévère. Votre père +était imbu des vieilles théories, qui veulent que toute courtisane soit +un être sans coeur, sans raison, une espèce de machine à prendre de l'or, +toujours prête, comme les machines de fer, à broyer la main qui lui tend +quelque chose, et à déchirer sans pitié, sans discernement celui qui la +fait vivre et agir. + +«Votre père m'avait écrit une lettre très convenable pour que je +consentisse à le recevoir; il ne se présenta pas tout à fait comme il +avait écrit. Il y eut assez de hauteur, d'impertinence et même de +menaces, dans ses premières paroles, pour que je lui fisse comprendre +que j'étais chez moi et que je n'avais de compte à lui rendre de ma vie +qu'à cause de la sincère affection que j'avais pour son fils. + +«M. Duval se calma un peu, et se mit cependant à me dire qu'il ne +pouvait souffrir plus longtemps que son fils se ruinât pour moi; que +j'étais belle, il est vrai, mais que, si belle que je fusse, je ne +devais pas me servir de ma beauté pour perdre l'avenir d'un jeune homme +par des dépenses comme celles que je faisais. + +«À cela, il n'y avait qu'une chose à répondre, n'est-ce pas? C'était de +montrer les preuves que depuis que j'étais votre maîtresse, aucun +sacrifice ne m'avait coûté pour vous rester fidèle sans vous demander +plus d'argent que vous ne pouviez en donner. Je montrai les +reconnaissances du Mont-de-Piété, les reçus des gens à qui j'avais vendu +les objets que je n'avais pu engager, je fis part à votre père de ma +résolution de me défaire de mon mobilier pour payer mes dettes, et pour +vivre avec vous sans vous être une charge trop lourde. Je lui racontai +notre bonheur, la révélation que vous m'aviez donnée d'une vie plus +tranquille et plus heureuse, et il finit par se rendre à l'évidence, et +me tendre la main, en me demandant pardon de la façon dont il s'était +présenté d'abord. + +«Puis il me dit: + +«--Alors, madame, ce n'est plus par des remontrances et des menaces, +mais par des prières, que j'essayerai d'obtenir de vous un sacrifice +plus grand que tous ceux que vous avez encore faits pour mon fils. + +«Je tremblai à ce préambule. + +«Votre père se rapprocha de moi, me prit les deux mains et continua d'un +ton affectueux:» + +«--Mon enfant, ne prenez pas en mauvaise part ce que je vais vous dire; +comprenez seulement que la vie a parfois des nécessités cruelles pour le +coeur, mais qu'il faut s'y soumettre. Vous êtes bonne, et votre âme a des +générosités inconnues à bien des femmes qui peut-être vous méprisent et +ne vous valent pas. Mais songez qu'à côté de la maîtresse, il y a la +famille; qu'outre l'amour, il y a les devoirs; qu'à l'âge des passions +succède l'âge où l'homme, pour être respecté, a besoin d'être solidement +assis dans une position sérieuse. Mon fils n'a pas de fortune, et +cependant il est prêt à vous abandonner l'héritage de sa mère. S'il +acceptait de vous le sacrifice que vous êtes sur le point de faire, il +serait de son honneur et de sa dignité de vous faire en échange cet +abandon qui vous mettrait toujours à l'abri d'une adversité complète. +Mais ce sacrifice, il ne peut l'accepter, parce que le monde, qui ne +vous connaît pas, donnerait à ce consentement une cause déloyale qui ne +doit pas atteindre le nom que nous portons. On ne regarderait pas si +Armand vous aime, si vous l'aimez, si ce double amour est un bonheur +pour lui et une réhabilitation pour vous; on ne verrait qu'une chose, +c'est qu'Armand Duval a souffert qu'une fille entretenue--pardonnez-moi, +mon enfant, tout ce que je suis forcé de vous dire--vendît pour lui ce +qu'elle possédait. Puis le jour des reproches et des regrets arriverait, +soyez-en sûre, pour vous comme pour les autres, et vous porteriez tous +deux une chaîne que vous ne pourriez briser. Que feriez-vous alors? +Votre jeunesse serait perdue, l'avenir de mon fils serait détruit; et +moi, son père, je n'aurais que de l'un de mes enfants la récompense que +j'attends des deux. + +«Vous êtes jeune, vous êtes belle, la vie vous consolera; vous êtes +noble, et le souvenir d'une bonne action rachètera pour vous bien des +choses passées. Depuis six mois qu'il vous connaît, Armand m'oublie. +Quatre fois je lui ai écrit sans qu'il songeât une fois à me répondre. +J'aurais pu mourir sans qu'il le sût! + +«Quelle que soit votre résolution de vivre autrement que vous n'avez +vécu, Armand qui vous aime ne consentira pas à la réclusion à laquelle +sa modeste position vous condamnerait, et qui n'est pas faite pour votre +beauté. Qui sait ce qu'il ferait alors! Il a joué, je l'ai su; sans vous +en rien dire, je le sais encore; mais, dans un moment d'ivresse, il eût +pu perdre une partie de ce que j'amasse, depuis bien des années, pour la +dot de ma fille, pour lui, et pour la tranquillité de mes vieux jours. +Ce qui eût pu arriver peut arriver encore. + +«Êtes-vous sûre, en outre, que la vie que vous quitteriez pour lui ne +vous attirerait pas de nouveau? Êtes-vous sûre, vous qui l'avez aimé, de +n'en point aimer un autre? Ne souffrirez-vous pas enfin des entraves que +votre liaison mettra dans la vie de votre amant, et dont vous ne pourrez +peut-être pas le consoler, si, avec l'âge, des idées d'ambition +succèdent à des rêves d'amour? Réfléchissez à tout cela, madame: vous +aimez Armand, prouvez-le-lui par le seul moyen qui vous reste de le lui +prouver encore: en faisant à son avenir le sacrifice de votre amour. +Aucun malheur n'est encore arrivé, mais il en arriverait, et peut-être +de plus grands que ceux que je prévois. Armand peut devenir jaloux d'un +homme qui vous a aimée; il peut le provoquer, il peut se battre, il peut +être tué enfin, et songez à ce que vous souffririez devant ce père qui +vous demanderait compte de la vie de son fils. + +«Enfin, mon enfant, sachez tout, car je ne vous ai pas tout dit, sachez +donc ce qui m'amenait à Paris. J'ai une fille, je viens de vous le dire, +jeune, belle, pure comme un ange. Elle aime, et elle aussi elle a fait +de cet amour le rêve de sa vie. J'avais écrit tout cela à Armand, mais +tout occupé de vous, il ne m'a pas répondu. Eh bien, ma fille va se +marier. Elle épouse l'homme qu'elle aime, elle entre dans une famille +honorable qui veut que tout soit honorable dans la mienne. La famille de +l'homme qui doit devenir mon gendre a appris comment Armand vit à Paris, +et m'a déclaré reprendre sa parole si Armand continue cette vie. +L'avenir d'une enfant qui ne vous a rien fait, et qui a le droit de +compter sur l'avenir, est entre vos mains. + +«Avez-vous le droit et vous sentez-vous la force de le briser? Au nom de +votre amour et de votre repentir, Marguerite, accordez-moi le bonheur de +ma fille. + +«Je pleurais silencieusement, mon ami, devant toutes ces réflexions que +j'avais faites bien souvent, et qui, dans la bouche de votre père, +acquéraient encore une plus sérieuse réalité. Je me disais tout ce que +votre père n'osait pas me dire, et ce qui vingt fois lui était venu sur +les lèvres: que je n'étais après tout qu'une fille entretenue, et que +quelque raison que je donnasse à notre liaison, elle aurait toujours +l'air d'un calcul; que ma vie passée ne me laissait aucun droit de rêver +un pareil avenir, et que j'acceptais des responsabilités auxquelles mes +habitudes et ma réputation ne donnaient aucune garantie. Enfin, je vous +aimais, Armand. La manière paternelle dont me parlait M. Duval, les +chastes sentiments qu'il évoquait en moi, l'estime de ce vieillard loyal +que j'allais conquérir, la vôtre que j'étais sûre d'avoir plus tard, +tout cela éveillait en mon coeur de nobles pensées qui me relevaient à +mes propres yeux, et faisaient parler de saintes vanités, inconnues +jusqu'alors. Quand je songeais qu'un jour ce vieillard, qui m'implorait +pour l'avenir de son fils, dirait à sa fille de mêler mon nom à ses +prières, comme le nom d'une mystérieuse amie, je me transformais et +j'étais fière de moi. + +«L'exaltation du moment exagérait peut-être la vérité de ces +impressions; mais voilà ce que j'éprouvais, ami, et ces sentiments +nouveaux faisaient taire les conseils que me donnait le souvenir des +jours heureux passés avec vous.» + +«--C'est bien, monsieur, dis-je à votre père en essuyant mes larmes. +Croyez-vous que j'aime votre fils? + +«--Oui, me dit M. Duval. + +«--D'un amour désintéressé? + +«--Oui. + +«--Croyez-vous que j'avais fait de cet amour l'espoir, le rêve et le +pardon de ma vie? + +«--Fermement. + +«--Eh bien, monsieur, embrassez-moi une fois comme vous embrasseriez +votre fille, et je vous jure que ce baiser, le seul vraiment chaste que +j'aie reçu, me fera forte contre mon amour, et qu'avant huit jours votre +fils sera retourné auprès de vous, peut-être malheureux pour quelque +temps, mais guéri pour jamais. + +«--Vous êtes une noble fille, répliqua votre père en m'embrassant sur le +front, et vous tentez une chose dont Dieu vous tiendra compte; mais je +crains bien que vous n'obteniez rien de mon fils. + +«--Oh! soyez tranquille, monsieur, il me haïra. + +«Il fallait entre nous une barrière infranchissable, pour l'un comme +pour l'autre. + +«J'écrivis à Prudence que j'acceptais les propositions de M. le comte de +N..., et qu'elle allât lui dire que je souperais avec elle et lui. + +«Je cachetai la lettre, et sans lui dire ce qu'elle renfermait, je priai +votre père de la faire remettre à son adresse en arrivant à Paris. + +«Il me demanda néanmoins ce qu'elle contenait. + +«--C'est le bonheur de votre fils, lui répondis-je. + +«Votre père m'embrassa une dernière fois. Je sentis sur mon front deux +larmes de reconnaissance qui furent comme le baptême de mes fautes +d'autrefois, et au moment où je venais de consentir à me livrer à un +autre homme, je rayonnai d'orgueil en songeant à ce que je rachetais par +cette nouvelle faute. + +«C'était bien naturel, Armand; vous m'aviez dit que votre père était le +plus honnête homme que l'on pût rencontrer. + +«M. Duval remonta en voiture et partit. + +«Cependant j'étais femme, et quand je vous revis, je ne pus m'empêcher +de pleurer, mais je ne faiblis pas. + +«Ai-je bien fait? Voilà ce que je me demande aujourd'hui que j'entre +malade dans un lit que je ne quitterai peut-être que morte. + +«Vous avez été témoin de ce que j'éprouvais à mesure que l'heure de +notre inévitable séparation approchait; votre père n'était plus là pour +me soutenir, et il y eut un moment où je fus bien près de tout vous +avouer, tant j'étais épouvantée de l'idée que vous alliez me haïr et me +mépriser. + +«Une chose que vous ne croirez peut-être pas, Armand, c'est que je priai +Dieu de me donner de la force, et ce qui prouve qu'il acceptait mon +sacrifice, c'est qu'il me donna cette force que j'implorais. + +«À ce souper, j'eus besoin d'aide encore, car je ne voulais pas savoir +ce que j'allais faire, tant je craignais que le courage ne me manquât! + +«Qui m'eût dit, à moi, Marguerite Gautier, que je souffrirais tant à la +seule pensée d'un nouvel amant? + +«Je bus pour oublier, et quand je me réveillai le lendemain, j'étais +dans le lit du comte. + +«Voilà la vérité tout entière, ami, jugez et pardonnez-moi, comme je +vous ai pardonné tout le mal que vous m'avez fait depuis ce jour.» + + + + +Chapitre XXVI + + +«Ce qui suivit cette nuit fatale, vous le savez aussi bien que moi, mais +ce que vous ne savez pas, ce que vous ne pouvez pas soupçonner, c'est ce +que j'ai souffert depuis notre séparation. + +«J'avais appris que votre père vous avait emmené, mais je me doutais +bien que vous ne pourriez pas vivre longtemps loin de moi, et le jour où +je vous rencontrai aux Champs-Elysées, je fus émue, mais non étonnée. + +«Alors commença cette série de jours dont chacun m'apporta une nouvelle +insulte de vous, insulte que je recevais presque avec joie, car outre +qu'elle était la preuve que vous m'aimiez toujours, il me semblait que, +plus vous me persécuteriez, plus je grandirais à vos yeux le jour où +vous sauriez la vérité. + +«Ne vous étonnez pas de ce martyre joyeux, Armand, l'amour que vous +aviez eu pour moi avait ouvert mon coeur à de nobles enthousiasmes. + +«Cependant je n'avais pas été tout de suite aussi forte. + +«Entre l'exécution du sacrifice que je vous avais fait et votre retour, +un temps assez long s'était écoulé pendant lequel j'avais eu besoin +d'avoir recours à des moyens physiques pour ne pas devenir folle et pour +m'étourdir sur la vie dans laquelle je me rejetais. Prudence vous a dit, +n'est-ce pas, que j'étais de toutes les fêtes, de tous les bals, de +toutes les orgies? + +«J'avais comme l'espérance de me tuer rapidement, à force d'excès, et, +je crois, cette espérance ne tardera pas à se réaliser. Ma santé +s'altéra nécessairement de plus en plus, et le jour où j'envoyai madame +Duvernoy vous demander grâce, j'étais épuisée de corps et d'âme. + +«Je ne vous rappellerai pas, Armand, de quelle façon vous avez +récompensé la dernière preuve d'amour que je vous ai donnée, et par quel +outrage vous avez chassé de Paris la femme qui, mourante, n'avait pu +résister à votre voix quand vous lui demandiez une nuit d'amour, et qui, +comme une insensée, a cru, un instant, qu'elle pourrait ressouder le +passé et le présent. Vous aviez le droit de faire ce que vous avez fait, +Armand: on ne m'a pas toujours payé mes nuits aussi cher! + +«J'ai tout laissé alors! Olympe m'a remplacée auprès de M. de N... et +s'est chargée, m'a-t-on dit, de lui apprendre le motif de mon départ. Le +comte de G... était à Londres. C'est un de ces hommes qui, ne donnant à +l'amour avec les filles comme moi que juste assez d'importance pour +qu'il soit un passe-temps agréable, restent les amis des femmes qu'ils +ont eues et n'ont pas de haine, n'ayant jamais eu de jalousie; c'est +enfin un de ces grands seigneurs qui ne nous ouvrent qu'un côté de leur +coeur, mais qui nous ouvrent les deux côtés de leur bourse. C'est à lui +que je pensai tout de suite. J'allai le rejoindre. Il me reçut à +merveille, mais il était là-bas l'amant d'une femme du monde, et +craignait de se compromettre en s'affichant avec moi. Il me présenta à +ses amis qui me donnèrent un souper après lequel l'un d'eux m'emmena. + +«Que vouliez-vous que je fisse, mon ami? + +«Me tuer? C'eût été charger votre vie, qui doit être heureuse, d'un +remords inutile; puis, à quoi bon se tuer quand on est si près de +mourir? + +«Je passai à l'état de corps sans âme, de chose sans pensée; je vécus +pendant quelque temps de cette vie automatique, puis je revins à Paris +et je demandai après vous; j'appris alors que vous étiez parti pour un +long voyage. Rien ne me soutenait plus. Mon existence redevint ce +qu'elle avait été deux ans avant que je vous connusse. Je tentai de +ramener le duc, mais j'avais trop rudement blessé cet homme, et les +vieillards ne sont pas patients, sans doute parce qu'ils s'aperçoivent +qu'ils ne sont pas éternels. La maladie m'envahissait de jour en jour, +j'étais pâle, j'étais triste, j'étais plus maigre encore. Les hommes qui +achètent l'amour examinent la marchandise avant de la prendre. Il y +avait à Paris des femmes mieux portantes, plus grasses que moi; on +m'oublia un peu. Voilà le passé jusqu'à hier. + +«Maintenant je suis tout à fait malade. J'ai écrit au duc pour lui +demander de l'argent, car je n'en ai pas, et les créanciers sont +revenus, et m'apportent leurs notes avec un acharnement sans pitié. Le +duc me répondra-t-il? Que n'êtes-vous à Paris, Armand! Vous viendriez me +voir et vos visites me consoleraient.» + +«20 décembre: + +«Il fait un temps horrible, il neige, je suis seule chez moi. Depuis +trois jours j'ai été prise d'une telle fièvre que je n'ai pu vous écrire +un mot. Rien de nouveau, mon ami; chaque jour j'espère vaguement une +lettre de vous, mais elle n'arrive pas et n'arrivera sans doute jamais. +Les hommes seuls ont la force de ne pas pardonner. Le duc ne m'a pas +répondu. + +«Prudence a recommencé ses voyages au Mont-de-Piété. + +«Je ne cesse de cracher le sang. Oh! je vous ferais peine si vous me +voyiez. Vous êtes bien heureux d'être sous un ciel chaud et de n'avoir +pas comme moi tout un hiver de glace qui vous pèse sur la poitrine. +Aujourd'hui, je me suis levée un peu, et, derrière les rideaux de ma +fenêtre, j'ai regardé passer cette vie de Paris avec laquelle je crois +bien avoir tout à fait rompu. Quelques visages de connaissance sont +passés dans la rue, rapides, joyeux, insouciants. Pas un n'a levé les +yeux sur mes fenêtres. Cependant, quelques jeunes gens sont venus +s'inscrire. Une fois déjà, je fus malade, et vous, qui ne me connaissiez +pas, qui n'aviez rien obtenu de moi qu'une impertinence le jour où je +vous avais vu pour la première fois, vous veniez savoir de mes nouvelles +tous les matins. + +«Me voilà malade de nouveau. Nous avons passé six mois ensemble. J'ai eu +pour vous autant d'amour que le coeur de la femme peut en contenir et en +donner, et vous êtes loin, et vous me maudissez, et il ne me vient pas +un mot de consolation de vous. Mais c'est le hasard seul qui fait cet +abandon, j'en suis sûr, car si vous étiez à Paris, vous ne quitteriez +pas mon chevet et ma chambre.» + +«25 décembre: + +«Mon médecin me défend d'écrire tous les jours. En effet, mes souvenirs +ne font qu'augmenter ma fièvre, mais, hier, j'ai reçu une lettre qui m'a +fait du bien, plus par les sentiments dont elle était l'expression que +par le secours matériel qu'elle m'apportait. Je puis donc vous écrire +aujourd'hui. Cette lettre était de votre père, et voici ce qu'elle +contenait: + +«Madame, + +«J'apprends à l'instant que vous êtes malade. Si j'étais à Paris, +j'irais moi-même savoir de vos nouvelles; si mon fils était auprès de +moi, je lui dirais d'aller en chercher, mais je ne puis quitter C..., et +Armand est à six ou sept cents lieues d'ici; permettez-moi donc +simplement de vous écrire, madame, combien je suis peiné de cette +maladie, et croyez aux voeux sincères que je fais pour votre prompt +rétablissement. + +«Un de mes bons amis, M. H..., se présentera chez vous, veuillez le +recevoir. Il est chargé par moi d'une commission dont j'attends +impatiemment le résultat. + +«Veuillez agréer, madame, l'assurance de mes sentiments les plus +distingués.» + +«Telle est la lettre que j'ai reçue. Votre père est un noble coeur, +aimez-le bien, mon ami; car il y a peu d'hommes au monde aussi dignes +d'être aimés. Ce papier signé de son nom m'a fait plus de bien que +toutes les ordonnances de notre grand médecin. + +«Ce matin, M. H... est venu. Il semblait fort embarrassé de la mission +délicate dont l'avait chargé M. Duval. Il venait tout bonnement +m'apporter mille écus de la part de votre père. J'ai voulu refuser +d'abord, mais M. H... m'a dit que ce refus offenserait M. Duval, qui +l'avait autorisé à me donner d'abord cette somme, et à me remettre tout +ce dont j'aurais besoin encore. J'ai accepté ce service qui, de la part +de votre père, ne peut pas être une aumône. Si je suis morte quand vous +reviendrez, montrez à votre père ce que je viens d'écrire pour lui, et +dites-lui qu'en traçant ces lignes, la pauvre fille à laquelle il a +daigné écrire cette lettre consolante versait des larmes de +reconnaissance, et priait Dieu pour lui. + +<tb> + +«4 janvier: + +«Je viens de passer une suite de jours bien douloureux. J'ignorais que +le corps pût faire souffrir ainsi. Oh! ma vie passée! je la paye deux +fois aujourd'hui. + +«On m'a veillée toutes les nuits. Je ne pouvais plus respirer. Le délire +et la toux se partageaient le reste de ma pauvre existence. + +«Ma salle à manger est pleine de bonbons, de cadeaux de toutes sortes +que mes amis m'ont apportés. Il y en a sans doute, parmi ces gens, qui +espèrent que je serai leur maîtresse plus tard. S'ils voyaient ce que la +maladie a fait de moi, ils s'enfuiraient épouvantés. + +«Prudence donne des étrennes avec celles que je reçois. + +«Le temps est à la gelée, et le docteur m'a dit que je pourrai sortir +d'ici à quelques jours si le beau temps continue.» + +<tb> + +«8 janvier: + +«Je suis sortie hier dans ma voiture. Il faisait un temps magnifique. +Les Champs-Elysées étaient pleins de monde. On eût dit le premier +sourire du printemps. Tout avait un air de fête autour de moi. Je +n'avais jamais soupçonné dans un rayon de soleil tout ce que j'y ai +trouvé hier de joie, de douceur et de consolation. + +«J'ai rencontré presque tous les gens que je connais, toujours gais, +toujours occupés de leurs plaisirs. Que d'heureux qui ne savent pas +qu'ils le sont! Olympe est passée dans une élégante voiture que lui a +donnée M. de N... elle a essayé de m'insulter du regard. Elle ne sait +pas combien je suis loin de toutes ces vanités-là. Un brave garçon que +je connais depuis longtemps m'a demandé si je voulais aller souper avec +lui et un de ses amis qui désire beaucoup, disait-il, faire ma +connaissance. + +«J'ai souri tristement, et lui ai tendu ma main brûlante de fièvre. + +«Je n'ai jamais vu visage plus étonné. + +«Je suis rentrée à quatre heures, j'ai dîné avec assez d'appétit. + +«Cette sortie m'a fait du bien. + +«Si j'allais guérir! + +«Comme l'aspect de la vie et du bonheur des autres fait désirer de vivre +ceux-là qui, la veille, dans la solitude de leur âme et dans l'ombre de +leur chambre de malade, souhaitaient de mourir vite!» + +<tb> + +«10 janvier: + +«Cette espérance de santé n'était qu'un rêve. Me voici de nouveau dans +mon lit, le corps couvert d'emplâtres qui me brûlent. Va donc offrir ce +corps que l'on payait si cher autrefois, et vois ce que l'on t'en +donnera aujourd'hui! + +«Il faut que nous ayons bien fait du mal avant de naître, ou que nous +devions jouir d'un bien grand bonheur après notre mort, pour que Dieu +permette que cette vie ait toutes les tortures de l'expiation et toutes +les douleurs de l'épreuve.» + +<tb> + +«12 janvier: + +«Je souffre toujours. + +«Le comte de N... m'a envoyé de l'argent hier, je ne l'ai pas accepté. +Je ne veux rien de cet homme. C'est lui qui est cause que vous n'êtes +pas près de moi. + +«Oh! nos beaux jours de Bougival! où êtes-vous? + +«Si je sors vivante de cette chambre, ce sera pour faire un pèlerinage à +la maison que nous habitions ensemble, mais je n'en sortirai plus que +morte. + +«Qui sait si je vous écrirai demain?» + +<tb> + +«25 janvier: + +«Voilà onze nuits que je ne dors pas, que j'étouffe et que je crois à +chaque instant que je vais mourir. Le médecin a ordonné qu'on ne me +laissât pas toucher une plume. Julie Duprat, qui me veille, me permet +encore de vous écrire ces quelques lignes. Ne reviendrez-vous donc point +avant que je meure? Est-ce donc éternellement fini entre nous? Il me +semble que, si vous veniez, je guérirais. À quoi bon guérir?» + +<tb> + +«28 janvier: + +«Ce matin j'ai été réveillée par un grand bruit. Julie, qui dormait dans +ma chambre, s'est précipitée dans la salle à manger. J'ai entendu des +voix d'hommes contre lesquelles la sienne luttait en vain. Elle est +rentrée en pleurant. + +«On venait saisir. Je lui ai dit de laisser faire ce qu'ils appellent la +justice. L'huissier est entré dans ma chambre, le chapeau sur la tête. +Il a ouvert les tiroirs, a inscrit tout ce qu'il a vu, et n'a pas eu +l'air de s'apercevoir qu'il y avait une mourante dans le lit +qu'heureusement la charité de la loi me laisse. + +«Il a consenti à me dire en partant que je pouvais mettre opposition +avant neuf jours, mais il a laissé un gardien! Que vais-je devenir, mon +Dieu! Cette scène m'a rendue encore plus malade. Prudence voulait +demander de l'argent à l'ami de votre père, je m'y suis opposée. + +«J'ai reçu votre lettre ce matin. J'en avais besoin. Ma réponse vous +arrivera-t-elle à temps? Me verrez-vous encore? Voilà une journée +heureuse qui me fait oublier toutes celles que j'ai passées depuis six +semaines. Il me semble que je vais mieux, malgré le sentiment de +tristesse sous l'impression duquel je vous ai répondu. + +«Après tout, on ne doit pas toujours être malheureux. + +«Quand je pense qu'il peut arriver que je ne meure pas, que vous +reveniez, que je revoie le printemps, que vous m'aimiez encore et que +nous recommencions notre vie de l'année dernière! + +«Folle que je suis! c'est à peine si je puis tenir la plume avec +laquelle je vous écris ce rêve insensé de mon coeur. + +«Quoi qu'il arrive, je vous aimais bien, Armand, et je serais morte +depuis longtemps si je n'avais pour m'assister le souvenir de cet amour, +et comme un vague espoir de vous revoir encore près de moi.» + +<tb> + +«4 février: + +«Le comte de G... est revenu. Sa maîtresse l'a trompé. Il est fort +triste, il l'aimait beaucoup. Il est venu me conter tout cela. Le pauvre +garçon est assez mal dans ses affaires, ce qui ne l'a pas empêché de +payer mon huissier et de congédier le gardien. + +«Je lui ai parlé de vous et il m'a promis de vous parler de moi. Comme +j'oubliais dans ces moments-là que j'avais été sa maîtresse et comme il +essayait de me le faire oublier aussi! C'est un brave coeur. + +«Le duc a envoyé savoir de mes nouvelles hier, et il est venu ce matin. +Je ne sais pas ce qui peut faire vivre encore ce vieillard. Il est resté +trois heures auprès de moi, et il ne m'a pas dit vingt mots. Deux +grosses larmes sont tombées de ses yeux quand il m'a vue si pâle. Le +souvenir de la mort de sa fille le faisait pleurer sans doute. Il l'aura +vue mourir deux fois. Son dos est courbé, sa tête penche vers la terre, +sa lèvre est pendante, son regard est éteint. L'âge et la douleur pèsent +de leur double poids sur son corps épuisé. Il ne m'a pas fait un +reproche. On eût même dit qu'il jouissait secrètement du ravage que la +maladie avait fait en moi. Il semblait fier d'être debout, quand moi, +jeune encore, j'étais écrasée par la souffrance. + +«Le mauvais temps est revenu. Personne ne vient me voir. Julie veille le +plus qu'elle peut auprès de moi. Prudence, à qui je ne peux plus donner +autant d'argent qu'autrefois, commence à prétexter des affaires pour +s'éloigner. + +«Maintenant que je suis près de mourir, malgré ce que me disent les +médecins, car j'en ai plusieurs, ce qui prouve que la maladie augmente, +je regrette presque d'avoir écouté votre père; si j'avais su ne prendre +qu'une année à votre avenir, je n'aurais pas résisté au désir de passer +cette année avec vous, et au moins je mourrais en tenant la main d'un +ami. Il est vrai que si nous avions vécu ensemble cette année, je ne +serais pas morte sitôt. + +«La volonté de Dieu soit faite!» + +<tb> + +«5 février: + +«Oh! Venez, venez, Armand, je souffre horriblement, je vais mourir, mon +Dieu. J'étais si triste hier que j'ai voulu passer autre part que chez +moi la soirée qui promettait d'être longue comme celle de la veille. Le +duc était venu le matin. Il me semble que la vue de ce vieillard oublié +par la mort me fait mourir plus vite. + +«Malgré l'ardente fièvre qui me brûlait, je me suis fait habiller et +conduire au Vaudeville. Julie m'avait mis du rouge, sans quoi j'aurais +eu l'air d'un cadavre. Je suis allée dans cette loge où je vous ai donné +notre premier rendez-vous; tout le temps j'ai eu les yeux fixés sur la +stalle que vous occupiez ce jour-là, et qu'occupait hier une sorte de +rustre, qui riait bruyamment de toutes les sottes choses que débitaient +les acteurs. On m'a rapportée à moitié morte chez moi. J'ai toussé et +craché le sang toute la nuit. Aujourd'hui je ne peux plus parler, à +peine si je peux remuer les bras. Mon Dieu! Mon Dieu! Je vais mourir. Je +m'y attendais, mais je ne puis me faire à l'idée de souffrir plus que je +ne souffre, et si...» + +A partir de ce mot les quelques caractères que Marguerite avait essayé +de tracer étaient illisibles, et c'était Julie Duprat qui avait +continué. + +<tb> + +«18 février: + +«Monsieur Armand, + +«Depuis le jour où Marguerite a voulu aller au spectacle, elle a été +toujours plus malade. Elle a perdu complètement la voix, puis l'usage de +ses membres. Ce que souffre notre pauvre amie est impossible à dire. Je +ne suis pas habituée à ces sortes d'émotions, et j'ai des frayeurs +continuelles. + +«Que je voudrais que vous fussiez auprès de nous! Elle a presque +toujours le délire, mais, délirante ou lucide, c'est toujours votre nom +qu'elle prononce quand elle arrive à pouvoir dire un mot. + +«Le médecin m'a dit qu'elle n'en avait plus pour longtemps. Depuis +qu'elle est si malade, le vieux duc n'est pas revenu. + +«Il a dit au docteur que ce spectacle lui faisait trop de mal. + +«Madame Duvernoy ne se conduit pas bien. Cette femme, qui croyait tirer +plus d'argent de Marguerite, aux dépens de laquelle elle vivait presque +complètement, a pris des engagements qu'elle ne peut tenir, et voyant +que sa voisine ne lui sert plus de rien, elle ne vient même pas la voir. +Tout le monde l'abandonne. M. de G..., traqué par ses dettes, a été +forcé de repartir pour Londres. En partant, il nous a envoyé quelque +argent; il a fait tout ce qu'il a pu, mais on est revenu saisir, et les +créanciers n'attendent que la mort pour faire vendre. + +«J'ai voulu user de mes dernières ressources pour empêcher toutes ces +saisies, mais l'huissier m'a dit que c'était inutile, et qu'il avait +d'autres jugements encore à exécuter. Puisqu'elle va mourir, il vaut +mieux abandonner tout que de le sauver pour sa famille qu'elle n'a pas +voulu voir, et qui ne l'a jamais aimée. Vous ne pouvez vous figurer au +milieu de quelle misère dorée la pauvre fille se meurt. Hier nous +n'avions pas d'argent du tout. Couverts, bijoux, cachemires, tout est en +gage, le reste est vendu ou saisi. Marguerite a encore la conscience de +ce qui se passe autour d'elle, et elle souffre du corps, de l'esprit et +du coeur. De grosses larmes coulent sur ses joues, si amaigries et si +pâles que vous ne reconnaîtriez plus le visage de celle que vous aimiez +tant, si vous pouviez la voir. Elle m'a fait promettre de vous écrire +quand elle ne pourrait plus, et j'écris devant elle. Elle porte les yeux +de mon côté mais elle ne me voit pas, son regard est déjà voilé par la +mort prochaine; cependant elle sourit, et toute sa pensée, toute son âme +sont à vous, j'en suis sûre. + +«Chaque fois que l'on ouvre la porte, ses yeux s'éclairent, et elle +croit toujours que vous allez entrer; puis, quand elle voit que ce n'est +pas vous, son visage reprend son expression douloureuse, se mouille +d'une sueur froide, et les pommettes deviennent pourpres.» + +<tb> + +«19 février, minuit: + +«La triste journée que celle d'aujourd'hui, mon pauvre monsieur Armand! +Ce matin Marguerite étouffait, le médecin l'a saignée, et la voix lui +est un peu revenue. Le docteur lui a conseillé de voir un prêtre. Elle a +dit qu'elle y consentait, et il est allé lui-même chercher un abbé à +Saint-Roch. + +«Pendant ce temps, Marguerite m'a appelée près de son lit, m'a priée +d'ouvrir son armoire, puis elle m'a désigné un bonnet, une chemise +longue toute couverte de dentelles, et m'a dit d'une voix affaiblie: + +«--Je vais mourir après m'être confessée, alors tu m'habilleras avec ces +objets: c'est une coquetterie de mourante.» + +«Puis elle m'a embrassée en pleurant, et elle a ajouté: + +«--Je puis parler, mais j'étouffe trop quand je parle; j'étouffe! de +l'air! + +«Je fondais en larmes, j'ouvris la fenêtre, et quelques instants après +le prêtre entra. + +«J'allai au-devant de lui. + +Quand il sut chez qui il était, il parut craindre d'être mal accueilli. + +«--Entrez hardiment, mon père, lui ai-je dit. + +«Il est resté peu de temps dans la chambre de la malade, et il en est +ressorti en me disant: + +«--Elle a vécu comme une pécheresse, mais elle mourra comme une +chrétienne. + +«Quelques instants après, il est revenu accompagné d'un enfant de choeur +qui portait un crucifix, et d'un sacristain qui marchait devant eux en +sonnant, pour annoncer que Dieu venait chez la mourante. + +«Ils sont entrés tous trois dans cette chambre à coucher qui avait +retenti autrefois de tant de mots étranges, et qui n'était plus à cette +heure qu'un tabernacle saint. + +«Je suis tombée à genoux. Je ne sais pas combien de temps durera +l'impression que m'a produite ce spectacle, mais je ne crois pas que, +jusqu'à ce que j'en sois arrivée au même moment, une chose humaine +pourra m'impressionner autant. + +«Le prêtre oignit des huiles saintes les pieds, les mains et le front de +la mourante, récita une courte prière, et Marguerite se trouva prête à +partir pour le ciel où elle ira sans doute, si Dieu a vu les épreuves de +sa vie et la sainteté de sa mort. + +«Depuis ce temps elle n'a pas dit une parole et n'a pas fait un +mouvement. Vingt fois je l'aurais crue morte, si je n'avais entendu +l'effort de sa respiration.» + +<tb> + +«20 février, cinq heures du soir: + +«Tout est fini. + +«Marguerite est entrée en agonie cette nuit à deux heures environ. +Jamais martyre n'a souffert pareilles tortures, à en juger par les cris +qu'elle poussait. Deux ou trois fois elle s'est dressée tout debout sur +son lit, comme si elle eût voulu ressaisir sa vie qui remontait vers +Dieu. + +«Deux ou trois fois aussi, elle a dit votre nom, puis tout s'est tu, +elle est retombée épuisée sur son lit. Des larmes silencieuses ont coulé +de ses yeux et elle est morte. + +«Alors, je me suis approchée d'elle, je l'ai appelée, et comme elle ne +répondait pas, je lui ai fermé les yeux et je l'ai embrassée sur le +front. + +«Pauvre chère Marguerite, j'aurais voulu être une sainte femme, pour que +ce baiser te recommandât à Dieu. + +«Puis, je l'ai habillée comme elle m'avait priée de le faire, je suis +allée chercher un prêtre à Saint-Roch, j'ai brûlé deux cierges pour +elle, et j'ai prié pendant une heure dans l'église. + +«J'ai donné à des pauvres de l'argent qui venait d'elle. + +«Je ne me connais pas bien en religion, mais je pense que le bon Dieu +reconnaîtra que mes larmes étaient vraies, ma prière fervente, mon +aumône sincère, et qu'il aura pitié de celle, qui, morte jeune et belle, +n'a eu que moi pour lui fermer les yeux et l'ensevelir.» + +<tb> + +«22 février: + +«Aujourd'hui l'enterrement a eu lieu. Beaucoup des amies de Marguerite +sont venues à l'église. Quelques-unes pleuraient avec sincérité. Quand +le convoi a pris le chemin de Montmartre, deux hommes seulement se +trouvaient derrière, le comte de G..., qui était revenu exprès de +Londres, et le duc qui marchait soutenu par deux valets de pied. + +«C'est de chez elle que je vous écris tous ces détails, au milieu de mes +larmes et devant la lampe qui brûle tristement près d'un dîner auquel je +ne touche pas, comme bien vous pensez, mais que Nanine m'a fait faire, +car je n'ai pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures. + +«Ma vie ne pourra pas garder longtemps ces impressions tristes, car ma +vie ne m'appartient pas plus que la sienne n'appartenait à Marguerite, +c'est pourquoi je vous donne tous ces détails sur les lieux mêmes où ils +se sont passés, dans la crainte, si un long temps s'écoulait entre eux +et votre retour, de ne pas pouvoir vous les donner avec toute leur +triste exactitude.» + + + + +Chapitre XXVII + + +--Vous avez lu? me dit Armand quand j'eus terminé la lecture de ce +manuscrit. + +--Je comprends ce que vous avez dû souffrir, mon ami, si tout ce que +j'ai lu est vrai! + +--Mon père me l'a confirmé dans une lettre. + +Nous causâmes encore quelque temps de la triste destinée qui venait de +s'accomplir, et je rentrai chez moi prendre un peu de repos. + +Armand, toujours triste, mais soulagé un peu par le récit de cette +histoire, se rétablit vite, et nous allâmes ensemble faire visite à +Prudence et à Julie Duprat. + +Prudence venait de faire faillite. Elle nous dit que Marguerite en était +la cause; que, pendant sa maladie, elle lui avait prêté beaucoup +d'argent pour lequel elle avait fait des billets qu'elle n'avait pu +payer, Marguerite étant morte sans le lui rendre et ne lui ayant pas +donné de reçus avec lesquels elle pût se présenter comme créancière. + +À l'aide de cette fable que madame Duvernoy racontait partout pour +excuser ses mauvaises affaires, elle tira un billet de mille francs à +Armand, qui n'y croyait pas, mais qui voulut bien avoir l'air d'y +croire, tant il avait de respect pour tout ce qui avait approché sa +maîtresse. + +Puis nous arrivâmes chez Julie Duprat qui nous raconta les tristes +événements dont elle avait été témoin, versant des larmes sincères au +souvenir de son amie. + +Enfin, nous allâmes à la tombe de Marguerite sur laquelle les premiers +rayons du soleil d'avril faisaient éclore les premières feuilles. + +Il restait à Armand un dernier devoir à remplir, c'était d'aller +rejoindre son père. Il voulut encore que je l'accompagnasse. + +Nous arrivâmes à C... où je vis M. Duval tel que je me l'étais figuré +d'après le portrait que m'en avait fait son fils: grand, digne, +bienveillant. + +Il accueillit Armand avec des larmes de bonheur, et me serra +affectueusement la main. Je m'aperçus bientôt que le sentiment paternel +était celui qui dominait tous les autres chez le receveur. + +Sa fille, nommée Blanche, avait cette transparence des yeux et du +regard, cette sérénité de la bouche qui prouvent que l'âme ne conçoit +que de saintes pensées et que les lèvres ne disent que de pieuses +paroles. Elle souriait au retour de son frère, ignorant, la chaste jeune +fille, que loin d'elle une courtisane avait sacrifié son bonheur à la +seule invocation de son nom. + +Je restai quelque temps dans cette heureuse famille, tout occupée de +celui qui leur apportait la convalescence de son coeur. + +Je revins à Paris où j'écrivis cette histoire telle qu'elle m'avait été +racontée. Elle n'a qu'un mérite qui lui sera peut-être contesté, celui +d'être vraie. + +Je ne tire pas de ce récit la conclusion que toutes les filles comme +Marguerite sont capables de faire ce qu'elle a fait; loin de là, mais +j'ai eu connaissance qu'une d'elles avait éprouvé dans sa vie un amour +sérieux, qu'elle en avait souffert et qu'elle en était morte. J'ai +raconté au lecteur ce que j'avais appris. C'était un devoir. + +Je ne suis pas l'apôtre du vice, mais je me ferai l'écho du malheur +noble partout où je l'entendrai prier. + +L'histoire de Marguerite est une exception, je le répète; mais si c'eût +été une généralité, ce n'eût pas été la peine de l'écrire. + +FIN + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La dame aux camelias, by Alexandre Dumas, Fils + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME AUX CAMELIAS *** + +***** This file should be named 2419-8.txt or 2419-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/1/2419/ + +Produced by by Walter Debeuf + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/2419-8.zip b/old/2419-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8d52ddc --- /dev/null +++ b/old/2419-8.zip diff --git a/old/8dame10.zip b/old/8dame10.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5658573 --- /dev/null +++ b/old/8dame10.zip diff --git a/old/8dame10h.zip b/old/8dame10h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..44ef0b7 --- /dev/null +++ b/old/8dame10h.zip |
