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+The Project Gutenberg eBook of La Dame aux camélias, by Alexandre Dumas, fils
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: La Dame aux camélias
+
+Author: Alexandre Dumas, fils
+
+Release Date: December, 2000 [eBook #2419]
+[Most recently updated: April 29, 2022]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Walter Debeuf
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME AUX CAMÉLIAS ***
+
+
+
+
+LA DAME AUX CAMÉLIAS
+
+par Alexandre Dumas, fils
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+
+Mon avis est qu'on ne peut créer des personnages que lorsque l'on a
+beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu'à la
+condition de l'avoir sérieusement apprise.
+
+N'ayant pas encore l'âge où l'on invente, je me contente de raconter.
+
+J'engage donc le lecteur à être convaincu de la réalité de cette
+histoire, dont tous les personnages, à l'exception de l'héroïne, vivent
+encore.
+
+D'ailleurs, il y a à Paris des témoins de la plupart des faits que je
+recueille ici, et qui pourraient les confirmer, si mon témoignage ne
+suffisait pas. Par une circonstance particulière, seul je pouvais les
+écrire, car seul j'ai été le confident des derniers détails sans
+lesquels il eût été impossible de faire un récit intéressant et complet.
+
+Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance.--Le 12 du
+mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche
+jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité.
+Cette vente avait lieu après décès. L'affiche ne nommait pas la personne
+morte, mais la vente devait se faire rue d'Antin, nº 9, le 16, de midi à
+cinq heures.
+
+L'affiche portait en outre que l'on pourrait, le 13 et le 14, visiter
+l'appartement et les meubles.
+
+J'ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer
+cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir.
+
+Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, nº 9.
+
+Il était de bonne heure, et cependant il y avait déjà dans l'appartement
+des visiteurs et même des visiteuses, qui, quoique vêtues de velours,
+couvertes de cachemires et attendues à la porte par leurs élégants
+coupés, regardaient avec étonnement, avec admiration même, le luxe qui
+s'étalait sous leurs yeux.
+
+Plus tard, je compris cette admiration et cet étonnement, car, m'étant
+mis aussi à examiner, je reconnus aisément que j'étais dans
+l'appartement d'une femme entretenue. Or, s'il y a une chose que les
+femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde,
+c'est l'intérieur de ces femmes, dont les équipages éclaboussent chaque
+jour le leur, qui ont, comme elles et à côté d'elles, leur loge à
+l'Opéra et aux Italiens, et qui étalent, à Paris, l'insolente opulence
+de leur beauté, de leurs bijoux et de leurs scandales.
+
+Celle chez qui je me trouvais était morte: les femmes les plus
+vertueuses pouvaient donc pénétrer jusque dans sa chambre. La mort avait
+purifié l'air de ce cloaque splendide, et d'ailleurs elles avaient pour
+excuse, s'il en était besoin, qu'elles venaient à une vente sans savoir
+chez qui elles venaient. Elles avaient lu des affiches, elles voulaient
+visiter ce que ces affiches promettaient et faire leur choix à l'avance;
+rien de plus simple; ce qui ne les empêchait pas de chercher, au milieu
+de toutes ces merveilles, les traces de cette vie de courtisane dont on
+leur avait fait, sans doute, de si étranges récits.
+
+Malheureusement les mystères étaient morts avec la déesse, et, malgré
+toute leur bonne volonté, ces dames ne surprirent que ce qui était à
+vendre depuis le décès, et rien de ce qui se vendait du vivant de la
+locataire.
+
+Du reste, il y avait de quoi faire des emplettes. Le mobilier était
+superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Sèvres et de
+Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelle, rien n'y
+manquait.
+
+Je me promenai dans l'appartement et je suivis les nobles curieuses qui
+m'y avaient précédé. Elles entrèrent dans une chambre tendue d'étoffe
+perse, et j'allais y entrer aussi, quand elles en sortirent presque
+aussitôt en souriant et comme si elles eussent eu honte de cette
+nouvelle curiosité. Je n'en désirai que plus vivement pénétrer dans
+cette chambre. C'était le cabinet de toilette, revêtu de ses plus
+minutieux détails, dans lesquels paraissait s'être développée au plus
+haut point la prodigalité de la morte.
+
+Sur une grande table, adossée au mur, table de trois pieds de large sur
+six de long, brillaient tous les trésors d'Aucoc et d'Odiot. C'était là
+une magnifique collection, et pas un de ces mille objets, si nécessaires
+à la toilette d'une femme comme celle chez qui nous étions, n'était en
+autre métal qu'or ou argent. Cependant cette collection n'avait pu se
+faire que peu à peu, et ce n'était pas le même amour qui l'avait
+complétée.
+
+Moi qui ne m'effarouchais pas à la vue du cabinet de toilette d'une
+femme entretenue, je m'amusais à en examiner les détails, quels qu'ils
+fussent, et je m'aperçus que tous ces ustensiles magnifiquement ciselés
+portaient des initiales variées et des couronnes différentes.
+
+Je regardais toutes ces choses dont chacune me représentait une
+prostitution de la pauvre fille, et je me disais que Dieu avait été
+clément pour elle, puisqu'il n'avait pas permis qu'elle en arrivât au
+châtiment ordinaire, et qu'il l'avait laissée mourir dans son luxe et sa
+beauté, avant la vieillesse, cette première mort des courtisanes.
+
+En effet, quoi de plus triste à voir que la vieillesse du vice, surtout
+chez la femme? Elle ne renferme aucune dignité et n'inspire aucun
+intérêt. Ce repentir éternel, non pas de la mauvaise route suivie, mais
+des calculs mal faits et de l'argent mal employé, est une des plus
+attristantes choses que l'on puisse entendre. J'ai connu une ancienne
+femme galante à qui il ne restait plus de son passé qu'une fille presque
+aussi belle que, au dire de ses contemporains, avait été sa mère. Cette
+pauvre enfant à qui sa mère n'avait jamais dit: tu es ma fille, que pour
+lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-même avait nourri son
+enfance, cette pauvre créature se nommait Louise, et, obéissant à sa
+mère, elle se livrait sans volonté, sans passion, sans plaisir, comme
+elle eût fait un métier si l'on eût songé à lui en apprendre un.
+
+La vue continuelle de la débauche, une débauche précoce, alimentée par
+l'état continuellement maladif de cette fille, avait éteint en elle
+l'intelligence du mal et du bien que Dieu lui avait donnée peut-être,
+mais qu'il n'était venu à l'idée de personne de développer.
+
+Je me rappellerai toujours cette jeune fille, qui passait sur les
+boulevards presque tous les jours à la même heure. Sa mère
+l'accompagnait sans cesse, aussi assidûment qu'une vraie mère eût
+accompagné sa vraie fille. J'étais bien jeune alors, et prêt à accepter
+pour moi la facile morale de mon siècle. Je me souviens cependant que la
+vue de cette surveillance scandaleuse m'inspirait le mépris et le
+dégoût.
+
+Joignez à cela que jamais visage de vierge n'eut un pareil sentiment
+d'innocence, une pareille expression de souffrance mélancolique.
+
+On eût dit une figure de la Résignation.
+
+Un jour, le visage de cette fille s'éclaira. Au milieu des débauches
+dont sa mère tenait le programme, il sembla à la pécheresse que Dieu lui
+permettait un bonheur. Et pourquoi, après tout, Dieu, qui l'avait faite
+sans force, l'aurait-il laissée sans consolation, sous le poids
+douloureux de sa vie? Un jour donc, elle s'aperçut qu'elle était
+enceinte, et ce qu'il y avait en elle de chaste encore tressaillit de
+joie. L'âme a d'étranges refuges. Louise courut annoncer à sa mère cette
+nouvelle qui la rendait si joyeuse. C'est honteux à dire, cependant nous
+ne faisons pas ici de l'immoralité à plaisir, nous racontons un fait
+vrai, que nous ferions peut-être mieux de taire, si nous ne croyions
+qu'il faut de temps en temps révéler les martyres de ces êtres, que l'on
+condamne sans les entendre, que l'on méprise sans les juger; c'est
+honteux, disons-nous, mais la mère répondit à sa fille qu'elles
+n'avaient déjà pas trop pour deux et qu'elles n'auraient pas assez pour
+trois; que de pareils enfants sont inutiles et qu'une grossesse est du
+temps perdu.
+
+Le lendemain, une sage-femme, que nous signalons seulement comme l'amie
+de la mère, vint voir Louise, qui resta quelques jours au lit, et s'en
+releva plus pâle et plus faible qu'autrefois.
+
+Trois mois après, un homme se prit de pitié pour elle et entreprit sa
+guérison morale et physique; mais la dernière secousse avait été trop
+violente, et Louise mourut des suites de la fausse couche qu'elle avait
+faite.
+
+La mère vit encore: comment? Dieu le sait.
+
+Cette histoire m'était revenue à l'esprit pendant que je contemplais les
+nécessaires d'argent, et un certain temps s'était écoulé, à ce qu'il
+paraît, dans ces réflexions, car il n'y avait plus dans l'appartement
+que moi et un gardien qui, de la porte, examinait avec attention si je
+ne dérobais rien.
+
+Je m'approchai de ce brave homme à qui j'inspirais de si graves
+inquiétudes.
+
+--Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous me dire le nom de la personne qui
+demeurait ici?
+
+--Mademoiselle Marguerite Gautier.
+
+Je connaissais cette fille de nom et de vue.
+
+--Comment! Dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et quand cela?
+
+--Il y a trois semaines, je crois.
+
+--Et pourquoi laisse-t-on visiter l'appartement?
+
+--Les créanciers ont pensé que cela ne pouvait que faire monter la
+vente. Les personnes peuvent voir d'avance l'effet que font les étoffes
+et les meubles; vous comprenez, cela encourage à acheter.
+
+--Elle avait donc des dettes?
+
+--Oh! Monsieur, en quantité.
+
+--Mais la vente les couvrira sans doute?
+
+--Et au-delà.
+
+--À qui reviendra le surplus, alors?
+
+--À sa famille.
+
+--Elle a donc une famille?
+
+--À ce qu'il paraît.
+
+--Merci, monsieur.
+
+Le gardien, rassuré sur mes intentions, me salua, et je sortis.
+
+--Pauvre fille! me disais-je en rentrant chez moi, elle a dû mourir bien
+tristement, car, dans son monde, on n'a d'amis qu'à la condition qu'on
+se portera bien. Et malgré moi je m'apitoyais sur le sort de Marguerite
+Gautier.
+
+Cela paraîtra peut-être ridicule à bien des gens, mais j'ai une
+indulgence inépuisable pour les courtisanes, et je ne me donne même pas
+la peine de discuter cette indulgence.
+
+Un jour, en allant prendre un passeport à la préfecture, je vis dans une
+des rues adjacentes une fille que deux gendarmes emmenaient. J'ignore ce
+qu'avait fait cette fille; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle
+pleurait à chaudes larmes en embrassant un enfant de quelques mois dont
+son arrestation la séparait. Depuis ce jour, je n'ai plus su mépriser
+une femme à première vue.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+
+La vente était pour le 16.
+
+Un jour d'intervalle avait été laissé entre les visites et la vente pour
+donner aux tapissiers le temps de déclouer les tentures, rideaux, etc.
+
+À cette époque, je revenais de voyage. Il était assez naturel que l'on
+ne m'eût pas appris la mort de Marguerite comme une de ces grandes
+nouvelles que ses amis apprennent toujours à celui qui revient dans la
+capitale des nouvelles. Marguerite était jolie, mais autant la vie
+recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu. Ce
+sont de ces soleils qui se couchent comme ils se sont levés, sans éclat.
+Leur mort, quand elles meurent jeunes, est apprise de tous leurs amants
+en même temps, car, à Paris presque tous les amants d'une fille connue
+vivent en intimité. Quelques souvenirs s'échangent à son sujet, et la
+vie des uns et des autres continue sans que cet incident la trouble même
+d'une larme.
+
+Aujourd'hui, quand on a vingt-cinq ans, les larmes deviennent une chose
+si rare qu'on ne peut les donner à la première venue. C'est tout au plus
+si les parents qui payent pour être pleurés le sont en raison du prix
+qu'ils y mettent.
+
+Quant à moi, quoique mon chiffre ne se retrouvât sur aucun des
+nécessaires de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette pitié
+naturelle que je viens d'avouer tout à l'heure me faisaient songer à sa
+mort plus longtemps qu'elle ne méritait peut-être que j'y songeasse.
+
+Je me rappelais avoir rencontré Marguerite très souvent aux
+Champs-Elysées, où elle venait assidûment, tous les jours, dans un petit
+coupé bleu attelé de deux magnifiques chevaux bais, et avoir alors
+remarqué en elle une distinction peu commune à ses semblables,
+distinction que rehaussait encore une beauté vraiment exceptionnelle.
+
+Ces malheureuses créatures sont toujours, quand elles sortent,
+accompagnées on ne sait de qui.
+
+Comme aucun homme ne consent à afficher publiquement l'amour nocturne
+qu'il a pour elles, comme elles ont horreur de la solitude, elles
+emmènent ou celles qui, moins heureuses, n'ont pas de voiture, ou
+quelques-unes de ces vieilles élégantes dont rien ne motive l'élégance,
+et à qui l'on peut s'adresser sans crainte, quand on veut avoir quelques
+détails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent.
+
+Il n'en était pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux
+Champs-Elysées toujours seule, dans sa voiture, où elle s'effaçait le
+plus possible, l'hiver enveloppée d'un grand cachemire, l'été vêtue de
+robes fort simples; et, quoiqu'il y eût sur sa promenade favorite bien
+des gens qu'elle connût, quand par hasard elle leur souriait, le sourire
+était visible pour eux seuls, et une duchesse eût pu sourire ainsi.
+
+Elle ne se promenait pas du rond-point à l'entrée des Champs-Elysées,
+comme le font et le faisaient toutes ses collègues. Ses deux chevaux
+l'emportaient rapidement au Bois. Là, elle descendait de voiture,
+marchait pendant une heure, remontait dans son coupé, et rentrait chez
+elle au grand trot de son attelage.
+
+Toutes ces circonstances, dont j'avais quelquefois été le témoin,
+repassaient devant moi, et je regrettais la mort de cette fille comme on
+regrette la destruction totale d'une belle œuvre.
+
+Or, il était impossible de voir une plus charmante beauté que celle de
+Marguerite.
+
+Grande et mince jusqu'à l'exagération, elle possédait au suprême degré
+l'art de faire disparaître cet oubli de la nature par le simple
+arrangement des choses qu'elle revêtait. Son cachemire, dont la pointe
+touchait à terre, laissait échapper de chaque côté les larges volants
+d'une robe de soie, et l'épais manchon qui cachait ses mains et qu'elle
+appuyait contre sa poitrine, était entouré de plis si habilement
+ménagés, que l'œil n'avait rien à redire, si exigeant qu'il fut, au
+contour des lignes.
+
+La tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière.
+Elle était toute petite, et sa mère, comme dirait de Musset, semblait
+l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin.
+
+Dans un ovale d'une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs
+surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint; voilez ces
+yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre
+sur la teinte rose des joues; tracez un nez fin, droit, spirituel, aux
+narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie
+sensuelle; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient
+gracieusement sur des dents blanches comme du lait; colorez la peau de
+ce velouté qui couvre les pêches qu'aucune main n'a touchées, et vous
+aurez l'ensemble de cette charmante tête.
+
+Les cheveux, noirs comme du jais, ondés naturellement ou non,
+s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux, et se perdaient
+derrière la tête, en laissant voir un bout des oreilles, auxquelles
+brillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs
+chacun.
+
+Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite
+l'expression virginale, enfantine même qui le caractérisait? C'est ce
+que nous sommes forcés de constater sans le comprendre.
+
+Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Vidal, le seul
+homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce
+portrait pendant quelques jours à ma disposition, et il était d'une si
+étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour
+lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi.
+
+Parmi les détails de ce chapitre, quelques-uns ne me sont parvenus que
+plus tard; mais je les écris tout de suite pour n'avoir pas à y revenir,
+lorsque commencera l'histoire anecdotique de cette femme.
+
+Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait
+toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait
+une pièce nouvelle, on était sûr de l'y voir, avec trois choses qui ne
+la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de
+rez-de-chaussée: sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de
+camélias.
+
+Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et
+pendant cinq ils étaient rouges; on n'a jamais su la raison de cette
+variété de couleurs, que je signale sans pouvoir l'expliquer, et que les
+habitués des théâtres où elle allait le plus fréquemment et ses amis
+avaient remarquée comme moi.
+
+On n'avait jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias.
+Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer
+la Dame aux Camélias, et ce surnom lui était resté.
+
+Je savais, en outre, comme tous ceux qui vivent dans un certain monde, à
+Paris, que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus
+élégants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mêmes s'en vantaient,
+ce qui prouvait qu'amants et maîtresse étaient contents l'un de l'autre.
+
+Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage à Bagnères, elle
+ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc étranger, énormément
+riche et qui avait essayé de la détacher le plus possible de sa vie
+passée, ce que, du reste, elle avait paru se laisser faire d'assez bonne
+grâce.
+
+Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet.
+
+Au printemps de 1842, Marguerite était si faible, si changée que les
+médecins lui ordonnèrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnères.
+
+Là, parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait
+non seulement la même maladie, mais encore le même visage que
+Marguerite, au point qu'on eût pu les prendre pour les deux sœurs.
+Seulement la jeune duchesse était au troisième degré de la phtisie, et
+peu de jours après l'arrivée de Marguerite elle succombait.
+
+Un matin, le duc, resté à Bagnères comme on reste sur le sol qui
+ensevelit une partie du cœur, aperçut Marguerite au détour d'une allée.
+
+Il lui sembla voir passer l'ombre de son enfant et, marchant vers elle,
+il lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et, sans lui demander qui
+elle était, implora la permission de la voir et d'aimer en elle l'image
+vivante de sa fille morte.
+
+Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et d'ailleurs
+n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui
+demandait.
+
+Il se trouvait à Bagnères des gens qui la connaissaient, et qui vinrent
+officiellement avertir le duc de la véritable position de mademoiselle
+Gautier. Ce fut un coup pour le vieillard, car là cessait la
+ressemblance avec sa fille; mais il était trop tard. La jeune femme
+était devenue un besoin de son cœur et son seul prétexte, sa seule
+excuse de vivre encore.
+
+Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire,
+mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui
+offrant en échange de ce sacrifice toutes les compensations qu'elle
+pourrait désirer. Elle promit.
+
+Il faut dire qu'à cette époque, Marguerite, nature enthousiaste, était
+malade. Le passé lui apparaissait comme une des causes principales de sa
+maladie, et une sorte de superstition lui fit espérer que Dieu lui
+laisserait la beauté et la santé, en échange de son repentir et de sa
+conversion.
+
+En effet, les eaux, les promenades, la fatigue naturelle et le sommeil
+l'avaient à peu près rétablie quand vint la fin de l'été.
+
+Le duc accompagna Marguerite à Paris, où il continua de venir la voir
+comme à Bagnères.
+
+Cette liaison, dont on ne connaissait ni la véritable origine, ni le
+véritable motif, causa une grande sensation ici, car le duc, connu par
+sa grande fortune, se faisait connaître maintenant par sa prodigalité.
+
+On attribua au libertinage, fréquent chez les vieillards riches, ce
+rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On supposa tout,
+excepté ce qui était.
+
+Cependant le sentiment de ce père pour Marguerite avait une cause si
+chaste, que tout autre rapport que des rapports de cœur avec elle lui
+eût semblé un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fille
+n'eût pu entendre.
+
+Loin de nous la pensée de faire de notre héroïne autre chose que ce
+qu'elle était. Nous dirons donc que tant qu'elle était restée à
+Bagnères, la promesse faite au duc n'avait pas été difficile à tenir, et
+qu'elle avait été tenue; mais une fois de retour à Paris, il avait
+semblé à cette fille habituée à la vie dissipée, aux bals, aux orgies
+même, que sa solitude, troublée seulement par les visites périodiques du
+duc, la ferait mourir d'ennui, et les souffles brûlants de sa vie
+d'autrefois passaient à la fois sur sa tête et sur son cœur.
+
+Ajoutez que Marguerite était revenue de ce voyage plus belle qu'elle
+n'avait jamais été, qu'elle avait vingt ans, et que la maladie endormie,
+mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sont
+presque toujours le résultat des affections de poitrine.
+
+Le duc eut donc une grande douleur le jour où ses amis, sans cesse aux
+aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec
+laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et lui
+prouver qu'à l'heure où elle était sûre de ne pas le voir venir, elle
+recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent
+jusqu'au lendemain.
+
+Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans
+arrière-pensée, de cesser de s'occuper d'elle, car elle ne se sentait
+pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir
+plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait.
+
+Le duc resta huit jours sans paraître; ce fut tout ce qu'il put faire,
+et, le huitième jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore,
+lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vît,
+et lui jurant que, dût-il mourir, il ne lui ferait jamais un reproche.
+
+Voilà où en étaient les choses trois mois après le retour de Marguerite,
+c'est-à-dire en novembre ou décembre 1842.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+
+Le 16, à une heure, je me rendis rue d'Antin.
+
+De la porte cochère on entendait crier les commissaires-priseurs.
+
+L'appartement était plein de curieux.
+
+Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement
+examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le
+prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes
+avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont
+elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs.
+
+Madame la duchesse de F... coudoyait Mademoiselle A..., une des plus
+tristes épreuves de nos courtisanes modernes; madame la marquise de T...
+hésitait pour acheter un meuble sur lequel enchérissait madame D..., la
+femme adultère la plus élégante et la plus connue de notre époque; le
+duc d'Y... qui passe à Madrid pour se ruiner à Paris, à Paris pour se
+ruiner à Madrid, et qui, somme toute, ne dépense même pas son revenu,
+tout en causant avec madame M..., une de nos plus spirituelles conteuses
+qui veut bien de temps en temps écrire ce qu'elle dit et signer ce
+qu'elle écrit, échangeait des regards confidentiels avec madame de N...,
+cette belle promeneuse des Champs-Elysées, presque toujours vêtue de
+rose ou de bleu et qui fait traîner sa voiture par deux grands chevaux
+noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et... qu'elle lui a payés;
+enfin mademoiselle R... qui se fait avec son seul talent le double de ce
+que les femmes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que
+les autres se font avec leurs amours, était, malgré le froid, venue
+faire quelques emplettes, et ce n'était pas elle qu'on regardait le
+moins.
+
+Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens réunis dans
+ce salon, et bien étonnés de se trouver ensemble; mais nous craindrions
+de lasser le lecteur.
+
+Disons seulement que tout le monde était d'une gaieté folle, et que
+parmi toutes celles qui se trouvaient là beaucoup avaient connu la
+morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir.
+
+On riait fort; les commissaires criaient à tue-tête; les marchands qui
+avaient envahi les bancs disposés devant les tables de vente essayaient
+en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires tranquillement.
+Jamais réunion ne fut plus variée, plus bruyante.
+
+Je me glissai humblement au milieu de ce tumulte attristant, quand je
+songeais qu'il avait lieu près de la chambre où avait expiré la pauvre
+créature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour
+examiner plus que pour acheter, je regardais les figures des
+fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'épanouissaient
+chaque fois qu'un objet arrivait à un prix qu'ils n'eussent pas espéré.
+
+Honnêtes gens qui avaient spéculé sur la prostitution de cette femme,
+qui avaient gagné cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de
+papiers timbrés les derniers moments de sa vie, et qui venaient après sa
+mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs en même temps que
+les intérêts de leur honteux crédit.
+
+Combien avaient raison les anciens qui n'avaient qu'un même dieu pour
+les marchands et pour les voleurs!
+
+Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidité incroyable.
+Rien de tout cela ne me convenait, et j'attendais toujours.
+
+Tout à coup j'entendis crier:
+
+--Un volume, parfaitement relié, doré sur tranche, intitulé: Manon
+Lescaut. Il y a quelque chose d'écrit sur la première page: dix francs.
+
+--Douze, dit une voix après un silence assez long.
+
+--Quinze, dis-je.
+
+Pourquoi? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'écrit.
+
+--Quinze, répéta le commissaire-priseur.
+
+--Trente, fit le premier enchérisseur d'un ton qui semblait défier qu'on
+mît davantage.
+
+Cela devenait une lutte.
+
+--Trente-cinq! Criai-je alors du même ton.
+
+--Quarante.
+
+--Cinquante.
+
+--Soixante.
+
+--Cent.
+
+J'avoue que si j'avais voulu faire de l'effet, j'aurais complètement
+réussi, car à cette enchère un grand silence se fit, et l'on me regarda
+pour savoir quel était ce monsieur qui paraissait si résolu à posséder
+ce volume.
+
+Il paraît que l'accent donné à mon dernier mot avait convaincu mon
+antagoniste: il préféra donc abandonner un combat qui n'eût servi qu'à
+me faire payer ce volume dix fois sa valeur, et, s'inclinant, il me dit
+fort gracieusement, quoique un peu tard:
+
+--Je cède, monsieur.
+
+Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjugé.
+
+Comme je redoutais un nouvel entêtement que mon amour-propre eût
+peut-être soutenu, mais dont ma bourse se fût certainement trouvée très
+mal, je fis inscrire mon nom, mettre de côté le volume, et je descendis.
+Je dus donner beaucoup à penser aux gens qui, témoins de cette scène, se
+demandèrent sans doute dans quel but j'étais venu payer cent francs un
+livre que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francs au plus.
+
+Une heure après j'avais envoyé chercher mon achat.
+
+Sur la première page était écrite à la plume, et d'une écriture
+élégante, la dédicace du donataire de ce livre. Cette dédicace portait
+ces seuls mots:
+
+/*
+ MANON À MARGUERITE,
+
+ HUMILITÉ.
+*/
+
+Elle était signée: Armand Duval.
+
+Que voulait dire ce mot: humilité?
+
+Manon reconnaissait-elle dans Marguerite, par l'opinion de ce M. Armand
+Duval, une supériorité de débauche ou de cœur?
+
+La seconde interprétation était la plus vraisemblable, car la première
+n'eût été qu'une impertinente franchise que n'eût pas acceptée
+Marguerite, malgré son opinion sur elle-même.
+
+Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir
+lorsque je me couchai.
+
+Certes, Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un détail ne
+m'est inconnu, et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main, ma
+sympathie pour lui m'attire toujours, je l'ouvre et pour la centième
+fois je revis avec l'héroïne de l'abbé Prévost. Or, cette héroïne est
+tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances
+nouvelles, l'espèce de comparaison faite entre elle et Marguerite
+donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence
+s'augmenta de pitié, presque d'amour pour la pauvre fille à l'héritage
+de laquelle je devais ce volume. Manon était morte dans un désert, il
+est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les
+énergies de l'âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses
+larmes et y ensevelit son cœur; tandis que Marguerite, pécheresse comme
+Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d'un luxe
+somptueux, s'il fallait en croire ce que j'avais vu, dans le lit de son
+passé, mais aussi au milieu de ce désert du cœur, bien plus aride, bien
+plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été
+enterrée Manon.
+
+Marguerite, en effet, comme je l'avais appris de quelques amis informés
+des dernières circonstances de sa vie, n'avait pas vu s'asseoir une
+réelle consolation à son chevet, pendant les deux mois qu'avait duré sa
+lente et douloureuse agonie.
+
+Puis de Manon et de Marguerite ma pensée se reportait sur celles que je
+connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort
+presque toujours invariable.
+
+Pauvres créatures! Si c'est un tort de les aimer, c'est bien le moins
+qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons
+du jour, le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le
+muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son âme, et, sous un faux
+prétexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette cécité du cœur,
+cette surdité de l'âme, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la
+malheureuse affligée et qui la font malgré elle incapable de voir le
+bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue pure de l'amour et
+de la foi.
+
+Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a
+fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté
+à la courtisane l'offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand
+homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom. Si j'insiste
+ainsi sur ce point, c'est que, parmi ceux qui vont me lire, beaucoup
+peut-être sont déjà prêts à rejeter ce livre, dans lequel ils craignent
+de ne voir qu'une apologie du vice et de la prostitution, et l'âge de
+l'auteur contribue sans doute encore à motiver cette crainte. Que ceux
+qui penseraient ainsi se détrompent, et qu'ils continuent, si cette
+crainte seule les retenait.
+
+Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui est que: pour la
+femme à qui l'éducation n'a pas enseigné le bien, Dieu ouvre presque
+toujours deux sentiers qui l'y ramènent; ces sentiers sont la douleur et
+l'amour. Ils sont difficiles; celles qui s'y engagent s'y ensanglantent
+les pieds, s'y déchirent les mains, mais elles laissent en même temps
+aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette
+nudité dont on ne rougit pas devant le Seigneur.
+
+Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire
+à tous qu'ils les ont rencontrées, car, en le publiant ils montrent la
+voie.
+
+Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux
+poteaux, portant l'un cette inscription: Route du bien, l'autre cet
+avertissement: Route du mal, et de dire à ceux qui se présentent:
+Choisissez; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent
+de la seconde route à la première ceux qui s'étaient laissé tenter par
+les abords; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins
+soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable.
+
+Le christianisme est là avec sa merveilleuse parabole de l'enfant
+prodigue pour nous conseiller l'indulgence et le pardon. Jésus était
+plein d'amour pour ces âmes blessées par les passions des hommes, et
+dont il aimait à panser les plaies en tirant le baume qui devait les
+guérir des plaies elles-mêmes. Ainsi, il disait à Madeleine: «Il te sera
+beaucoup remis parce que tu as beaucoup aimé», sublime pardon qui devait
+éveiller une foi sublime.
+
+Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ? Pourquoi, nous en
+tenant obstinément aux opinions de ce monde qui se fait dur pour qu'on
+le croie fort, rejetterions-nous avec lui des âmes saignantes souvent de
+blessures par où, comme le mauvais sang d'un malade, s'épanche le mal de
+leur passé, et n'attendant qu'une main amie qui les panse et leur rende
+la convalescence du cœur?
+
+C'est à ma génération que je m'adresse, à ceux pour qui les théories de
+M. de Voltaire n'existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi,
+comprennent que l'humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus
+audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise; la
+foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si
+le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du moins meilleur.
+Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et
+toutes les grandes volontés s'attellent au même principe: soyons bons,
+soyons jeunes, soyons vrais! Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil
+du bien, et surtout ne désespérons pas. Ne méprisons pas la femme qui
+n'est ni mère, ni sœur, ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas l'estime à
+la famille, l'indulgence à l'égoïsme. Puisque le ciel est plus en joie
+pour le repentir d'un pécheur que pour cent justes qui n'ont jamais
+péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure.
+Laissons sur notre chemin l'aumône de notre pardon à ceux que les désirs
+terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et,
+comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un
+remède de leur façon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas
+faire de mal.
+
+Certes, il doit paraître bien hardi à moi de vouloir faire sortir ces
+grands résultats du mince sujet que je traite; mais je suis de ceux qui
+croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme
+l'homme; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée; l'œil n'est
+qu'un point, et il embrasse des lieues.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+
+Deux jours après, la vente était complètement terminée. Elle avait
+produit cent cinquante mille francs.
+
+Les créanciers s'en étaient partagés les deux tiers, et la famille,
+composée d'une sœur et d'un petit-neveu, avait hérité du reste.
+
+Cette sœur avait ouvert de grands yeux quand l'homme d'affaires lui
+avait écrit qu'elle héritait de cinquante mille francs.
+
+Il y avait six ou sept ans que cette jeune fille n'avait vu sa sœur,
+laquelle avait disparu un jour sans que l'on sût, ni par elle ni par
+d'autres, le moindre détail sur sa vie depuis le moment de sa
+disparition.
+
+Elle était donc arrivée en toute hâte à Paris, et l'étonnement de ceux
+qui connaissaient Marguerite avait été grand quand ils avaient vu que
+son unique héritière était une grosse et belle fille de campagne qui
+jusqu'alors n'avait jamais quitté son village.
+
+Sa fortune se trouva faite d'un seul coup, sans qu'elle sût même de
+quelle source lui venait cette fortune inespérée.
+
+Elle retourna, m'a-t-on dit depuis, à sa campagne, emportant de la mort
+de sa sœur une grande tristesse que compensait néanmoins le placement à
+quatre et demi qu'elle venait de faire.
+
+Toutes ces circonstances répétées dans Paris, la ville mère du scandale,
+commençaient à être oubliées, et j'oubliais même à peu près en quoi
+j'avais pris part à ces événements, quand un nouvel incident me fit
+connaître toute la vie de Marguerite et m'apprit des détails si
+touchants, que l'envie me prit d'écrire cette histoire et que je
+l'écris.
+
+Depuis trois ou quatre jours, l'appartement, vide de tous ses meubles
+vendus, était à louer, quand on sonna un matin chez moi.
+
+Mon domestique, ou plutôt mon portier qui me servait de domestique, alla
+ouvrir et me rapporta une carte, en me disant que la personne qui la lui
+avait remise désirait me parler.
+
+Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots: Armand
+Duval.
+
+Je cherchai où j'avais déjà vu ce nom, et je me rappelai la première
+feuille du volume de Manon Lescaut.
+
+Que pouvait me vouloir la personne qui avait donné ce livre à
+Marguerite? Je dis de faire entrer tout de suite celui qui attendait.
+
+Je vis alors un jeune homme blond, grand, pâle, vêtu d'un costume de
+voyage qu'il semblait ne pas avoir quitté depuis quelques jours et ne
+s'être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris, car il
+était couvert de poussière.
+
+M Duval, fortement ému, ne fit aucun effort pour cacher son émotion, et
+ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me
+dit:
+
+--Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume;
+mais, outre qu'entre jeunes gens on ne se gêne pas beaucoup, je désirais
+tant vous voir aujourd'hui, que je n'ai pas même pris le temps de
+descendre à l'hôtel où j'ai envoyé mes malles et je suis accouru chez
+vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous
+rencontrer.
+
+Je priai M. Duval de s'asseoir auprès du feu, ce qu'il fit, tout en
+tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure.
+
+--Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en soupirant tristement, ce
+que vous veut ce visiteur inconnu, à pareille heure, dans une pareille
+tenue et pleurant comme il le fait. Je viens tout simplement, monsieur,
+vous demander un grand service.
+
+--Parlez, monsieur, je suis tout à votre disposition?
+
+--Vous avez assisté à la vente de Marguerite Gautier?
+
+A ce mot, l'émotion dont ce jeune homme avait triomphé un instant fut
+plus forte que lui, et il fut forcé de porter les mains à ses yeux.
+
+--Je dois vous paraître bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore
+pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle
+vous voulez bien m'écouter.
+
+--Monsieur, répliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous
+rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez, dites-moi vite à
+quoi je puis vous être bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de
+vous obliger.
+
+La douleur de M. Duval était sympathique, et malgré moi j'aurais voulu
+lui être agréable.
+
+Il me dit alors:
+
+--Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite?
+
+--Oui, monsieur, un livre.
+
+--Manon Lescaut?
+
+--Justement.
+
+--Avez-vous encore ce livre?
+
+--Il est dans ma chambre à coucher.
+
+Armand Duval, à cette nouvelle, parut soulagé d'un grand poids et me
+remercia comme si j'avais déjà commencé à lui rendre un service en
+gardant ce volume.
+
+Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui
+remis.
+
+--C'est bien cela, fit-il en regardant la dédicace de la première page
+et en feuilletant, c'est bien cela.
+
+Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages.
+
+--Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tête sur moi, en n'essayant
+même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer
+encore, tenez-vous beaucoup à ce livre?
+
+--Pourquoi, monsieur?
+
+--Parce que je viens vous demander de me le céder.
+
+--Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je alors; mais c'est donc vous qui
+l'avez donné à Marguerite Gautier?
+
+--C'est moi-même.
+
+--Ce livre est à vous, monsieur, reprenez-le, je suis heureux de pouvoir
+vous le rendre.
+
+--Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous
+en donne le prix que vous l'avez payé.
+
+--Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul volume dans une
+vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai
+payé celui-ci.
+
+--Vous l'avez payé cent francs.
+
+--C'est vrai, fis-je embarrassé à mon tour, comment le savez-vous?
+
+--C'est bien simple, j'espérais arriver à Paris à temps pour la vente de
+Marguerite, et je ne suis arrivé que ce matin. Je voulais absolument
+avoir un objet qui vînt d'elle, et je courus chez le commissaire-priseur
+lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des
+noms des acheteurs. Je vis que ce volume avait été acheté par vous, je
+me résolus à vous prier de me le céder, quoique le prix que vous y aviez
+mis me fît craindre que vous n'eussiez attaché vous-même un souvenir
+quelconque à la possession de ce volume.
+
+En parlant ainsi, Armand paraissait évidemment craindre que je n'eusse
+connu Marguerite comme lui l'avait connue.
+
+Je m'empressai de le rassurer.
+
+--Je n'ai connu Mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je; sa mort m'a
+fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une
+jolie femme qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acheter
+quelque chose à sa vente et je me suis entêté à renchérir sur ce volume,
+je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui
+s'acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le répète
+donc, monsieur, ce livre est à votre disposition et je vous prie de
+nouveau de l'accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le
+tiens d'un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous
+l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus
+intimes.
+
+--C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en
+serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma
+vie.
+
+J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace
+du livre, le voyage du jeune homme, son désir de posséder ce volume
+piquaient ma curiosité; mais je craignais en questionnant mon visiteur
+de paraître n'avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me
+mêler de ses affaires.
+
+On eût dit qu'il devinait mon désir, car il me dit:
+
+--Vous avez lu ce volume?
+
+--En entier.
+
+--Qu'avez-vous pensé des deux lignes que j'ai écrites?
+
+--J'ai compris tout de suite qu'à vos yeux la pauvre fille à qui vous
+aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne
+voulais pas ne voir dans ces lignes qu'un compliment banal.
+
+--Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille était un ange. Tenez, me
+dit-il, lisez cette lettre.
+
+Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des fois.
+
+Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait:
+
+«Mon cher Armand, j'ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j'en
+remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d'une de ces maladies
+qui ne pardonnent pas; mais l'intérêt que vous voulez bien prendre
+encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute
+pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit
+la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me
+guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas,
+car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous
+séparent de moi. Pauvre ami! Votre Marguerite d'autrefois est bien
+changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de
+la voir telle qu'elle est. Vous me demandez si je vous pardonne? Oh! de
+grand cœur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n'était qu'une
+preuve de l'amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au
+lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j'écris le journal
+de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu'au moment
+où je n'aurai plus la force d'écrire.
+
+«Si l'intérêt que vous prenez à moi est réel, Armand, à votre retour,
+allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal. Vous y trouverez
+la raison et l'excuse de ce qui s'est passé entre nous. Julie est bien
+bonne pour moi; nous causons souvent de vous ensemble. Elle était là
+quand votre lettre est arrivée, nous avons pleuré en la lisant.
+
+«Dans le cas où vous ne m'auriez pas donné de vos nouvelles, elle était
+chargée de vous remettre ces papiers à votre arrivée en France. Ne m'en
+soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments
+heureux de ma vie me fait un bien énorme, et, si vous devez trouver dans
+cette lecture l'excuse du passé, j'y trouve, moi, un continuel
+soulagement.
+
+«Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelât toujours à votre
+esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m'appartient.
+
+«Comprenez-vous, mon ami? Je vais mourir, et de ma chambre à coucher
+j'entends marcher dans le salon le gardien que mes créanciers ont mis là
+pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien dans le cas où je ne
+mourrais pas. Il faut espérer qu'ils attendront la fin pour vendre.
+
+«Oh! Les hommes sont impitoyables! ou plutôt, je me trompe, c'est Dieu
+qui est juste et inflexible.
+
+«Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque
+chose, car si je mettais de côté le moindre objet pour vous et qu'on
+l'apprît, on serait capable de vous attaquer en détournement d'objets
+saisis.
+
+«Triste vie que celle que je quitte!
+
+«Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous revisse avant de
+mourir! Selon toutes probabilités, adieu, mon ami; pardonnez-moi si je
+ne vous en écris pas plus long, mais ceux qui disent qu'ils me guériront
+m'épuisent de saignées, et ma main se refuse à écrire davantage.
+
+«MARGUERITE GAUTIER.»
+
+En effet, les derniers mots étaient à peine lisibles.
+
+Je rendis cette lettre à Armand, qui venait de la relire sans doute dans
+sa pensée comme moi je l'avais lue sur le papier, car il me dit en la
+reprenant:
+
+--Qui croirait jamais que c'est une fille entretenue qui a écrit cela!
+Et tout ému de ses souvenirs, il considéra quelque temps l'écriture de
+cette lettre qu'il finit par porter à ses lèvres.
+
+--Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j'aie pu
+la revoir et que je ne la reverrai jamais; quand je pense qu'elle a fait
+pour moi ce qu'une sœur n'eût pas fait, je ne me pardonne pas de l'avoir
+laissée mourir ainsi. Morte! Morte! En pensant à moi, en écrivant et en
+disant mon nom, pauvre chère Marguerite!
+
+Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées et à ses larmes, me
+tendait la main et continuait:
+
+--On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur
+une pareille morte; c'est que l'on ne saurait pas ce que je lui ai fait
+souffrir à cette femme, combien j'ai été cruel, combien elle a été bonne
+et résignée. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et
+aujourd'hui, je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh! je
+donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds.
+
+Il est toujours difficile de consoler une douleur que l'on ne connaît
+pas, et cependant j'étais pris d'une si vive sympathie pour ce jeune
+homme, il me faisait avec tant de franchise le confident de son chagrin,
+que je crus que ma parole ne lui serait pas indifférente, et je lui dis:
+
+--N'avez-vous pas des parents, des amis? Espérez, voyez-les, et ils vous
+consoleront, car moi je ne puis que vous plaindre.
+
+--C'est juste, dit-il en se levant et en se promenant à grands pas dans
+ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne réfléchissais pas que ma
+douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d'une chose qui
+ne peut et ne doit vous intéresser en rien.
+
+--Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout à votre
+service; seulement je regrette mon insuffisance à calmer votre chagrin.
+Si ma société et celle de mes amis peuvent vous distraire, si enfin vous
+avez besoin de moi en quoi que ce soit, je veux que vous sachiez bien
+tout le plaisir que j'aurai à vous être agréable.
+
+--Pardon, pardon, me dit-il, la douleur exagère les sensations.
+Laissez-moi rester quelques minutes encore, le temps de m'essuyer les
+yeux, pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une
+curiosité ce grand garçon qui pleure. Vous venez de me rendre bien
+heureux en me donnant ce livre; je ne saurai jamais comment reconnaître
+ce que je vous dois.
+
+--En m'accordant un peu de votre amitié, dis-je à Armand, et en me
+disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu'on
+souffre.
+
+--Vous avez raison; mais aujourd'hui j'ai trop besoin de pleurer, et je
+ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour, je vous ferai part
+de cette histoire, et vous verrez si j'ai raison de regretter la pauvre
+fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernière fois les
+yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez
+pas trop niais, et permettez-moi de revenir vous voir.
+
+Le regard de ce jeune homme était bon et doux; je fus au moment de
+l'embrasser.
+
+Quant à lui, ses yeux commençaient de nouveau à se voiler de larmes; il
+vit que je m'en apercevais, et il détourna son regard de moi.
+
+--Voyons, lui dis-je, du courage.
+
+--Adieu, me dit-il alors.
+
+Et, faisant un effort inouï pour ne pas pleurer, il se sauva de chez moi
+plutôt qu'il n'en sortit.
+
+Je soulevai le rideau de ma fenêtre, et je le vis remonter dans le
+cabriolet qui l'attendait à la porte; mais à peine y était-il qu'il
+fondit en larmes et cacha son visage dans son mouchoir.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+
+Un assez long temps s'écoula sans que j'entendisse parler d'Armand;
+mais, en revanche, il avait souvent été question de Marguerite.
+
+Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, il suffit que le nom d'une
+personne qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins
+indifférente soit prononcé une fois devant vous, pour que des détails
+viennent peu à peu se grouper autour de ce nom, et pour que vous
+entendiez alors tous vos amis vous parler d'une chose dont ils ne vous
+avaient jamais entretenu auparavant. Vous découvrez alors que cette
+personne vous touchait presque, vous vous apercevez qu'elle a passé bien
+des fois dans votre vie sans être remarquée; vous trouvez dans les
+événements que l'on vous raconte une coïncidence, une affinité réelles
+avec certains événements de votre propre existence. Je n'en étais pas
+positivement là avec Marguerite, puisque je l'avais vue, rencontrée, et
+que je la connaissais de visage et d'habitudes; cependant, depuis cette
+vente, son nom était revenu si fréquemment à mes oreilles, et dans la
+circonstance que j'ai dite au dernier chapitre, ce nom s'était trouvé
+mêlé à un chagrin si profond, que mon étonnement en avait grandi, en
+augmentant ma curiosité.
+
+Il en était résulté que je n'abordais plus mes amis auxquels je n'avais
+jamais parlé de Marguerite, qu'en disant:
+
+--Avez-vous connu une nommée Marguerite Gautier?
+
+--La Dame aux Camélias?
+
+--Justement.
+
+--Beaucoup! Ces «beaucoup!» étaient quelquefois accompagnés de sourires
+incapables de laisser aucun doute sur leur signification.
+
+--Eh bien, qu'est-ce que c'était que cette fille-là? continuais-je.
+
+--Une bonne fille.
+
+--Voilà tout?
+
+--Mon Dieu! oui, plus d'esprit et peut-être un peu plus de cœur que les
+autres.
+
+--Et vous ne savez rien de particulier sur elle?
+
+--Elle a ruiné le baron de G...
+
+--Seulement?
+
+--Elle a été la maîtresse du vieux duc de...
+
+--Etait-elle bien sa maîtresse?
+
+--On le dit: en tous cas, il lui donnait beaucoup d'argent.
+
+Toujours les mêmes détails généraux.
+
+Cependant j'aurais été curieux d'apprendre quelque chose sur la liaison
+de Marguerite et d'Armand.
+
+Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent continuellement dans
+l'intimité des femmes connues. Je le questionnai.
+
+--Avez-vous connu Marguerite Gautier?
+
+Le même beaucoup me fut répondu.
+
+--Quelle fille était-ce?
+
+--Belle et bonne fille. Sa mort m'a fait une grande peine.
+
+--N'a-t-elle pas eu un amant nommé Armand Duval?
+
+--Un grand blond?
+
+--Oui.
+
+--C'est vrai.
+
+--Qu'est-ce que c'était que cet Armand?
+
+--Un garçon qui a mangé avec elle le peu qu'il avait, je crois, et qui a
+été forcé de la quitter. On dit qu'il en a été fou.
+
+--Et elle?
+
+--Elle l'aimait beaucoup aussi, dit-on toujours, mais comme ces
+filles-là aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne peuvent
+donner.
+
+--Qu'est devenu Armand?
+
+--Je l'ignore. Nous l'avons très peu connu. Il est resté cinq ou six
+mois avec Marguerite, mais à la campagne. Quand elle est revenue, il est
+parti.
+
+--Et vous ne l'avez pas revu depuis?
+
+--Jamais.
+
+Moi non plus je n'avais pas revu Armand. J'en étais arrivé à me demander
+si, lorsqu'il s'était présenté chez moi, la nouvelle récente de la mort
+de Marguerite n'avait pas exagéré son amour d'autrefois et par
+conséquent sa douleur, et je me disais que peut-être il avait déjà
+oublié avec la morte la promesse faite de revenir me voir.
+
+Cette supposition eût été assez vraisemblable à l'égard d'un autre, mais
+il y avait eu dans le désespoir d'Armand des accents sincères, et
+passant d'un extrême à l'autre, je me figurai que le chagrin s'était
+changé en maladie, et que, si je n'avais pas de ses nouvelles, c'est
+qu'il était malade et peut-être bien mort.
+
+Je m'intéressais malgré moi à ce jeune homme. Peut-être dans cet intérêt
+y avait-il de l'égoïsme; peut-être avais-je entrevu sous cette douleur
+une touchante histoire de cœur, peut-être enfin mon désir de la
+connaître était-il pour beaucoup dans le souci que je prenais du silence
+d'Armand.
+
+Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi, je résolus d'aller chez lui.
+Le prétexte n'était pas difficile à trouver; malheureusement je ne
+savais pas son adresse, et, parmi tous ceux que j'avais questionnés,
+personne n'avait pu me la dire.
+
+Je me rendis rue d'Antin. Le portier de Marguerite savait peut-être où
+demeurait Armand. C'était un nouveau portier. Il l'ignorait comme moi.
+Je m'informai alors du cimetière où avait été enterrée Mademoiselle
+Gautier. C'était le cimetière Montmartre.
+
+Avril avait reparu, le temps était beau, les tombes ne devaient plus
+avoir cet aspect douloureux et désolé que leur donne l'hiver; enfin, il
+faisait déjà assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts
+et les visitassent. Je me rendis au cimetière, en me disant: à la seule
+inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur
+d'Armand existe encore, et j'apprendrai peut-être ce qu'il est devenu.
+
+J'entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si, le 22 du mois
+de février, une femme nommée Marguerite Gautier n'avait pas été enterrée
+au cimetière Montmartre.
+
+Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous
+ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me répondit qu'en effet le 22
+février, à midi, une femme de ce nom avait été inhumée.
+
+Je le priai de me faire conduire à la tombe, car il n'y a pas moyen de
+se reconnaître, sans cicérone, dans cette ville des morts qui a ses rues
+comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il
+donna les indications nécessaires et qui l'interrompit en disant:
+
+--Je sais, je sais... Oh! la tombe est bien facile à reconnaître,
+continua-t-il en se tournant vers moi.
+
+--Pourquoi? lui dis-je.
+
+--Parce qu'elle a des fleurs bien différentes des autres.
+
+--C'est vous qui en prenez soin?
+
+--Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des
+décédés comme le jeune homme qui m'a recommandé celle-là.
+
+Après quelques détours, le jardinier s'arrêta et me dit:
+
+--Nous y voici.
+
+En effet, j'avais sous les yeux un carré de fleurs qu'on n'eût jamais
+pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l'eût
+constaté.
+
+Ce marbre était posé droit, un treillage de fer limitait le terrain
+acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs.
+
+--Que dites-vous de cela? me dit le jardinier.
+
+--C'est très beau.
+
+--Et chaque fois qu'un camélia se fane, j'ai ordre de le renouveler.
+
+--Et qui vous a donné cet ordre?
+
+--Un jeune homme qui a bien pleuré, la première fois qu'il est venu; un
+ancien à la morte, sans doute, car il paraît que c'était une gaillarde,
+celle-là. On dit qu'elle était très jolie. Monsieur l'a-t-il connue?
+
+--Oui.
+
+--Comme l'autre? me dit le jardinier avec un sourire malin.
+
+--Non, je ne lui ai jamais parlé.
+
+--Et vous venez la voir ici; c'est bien gentil de votre part, car ceux
+qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetière.
+
+--Personne ne vient donc?
+
+--Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois.
+
+--Une seule fois?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et il n'est pas revenu depuis?
+
+--Non, mais il reviendra à son retour.
+
+--Il est donc en voyage?
+
+--Oui.
+
+--Et vous savez où il est?
+
+--Il est, je crois, chez la sœur de mademoiselle Gautier.
+
+--Et que fait-il là?
+
+--Il va lui demander l'autorisation de faire exhumer la morte, pour la
+faire mettre autre part.
+
+--Pourquoi ne la laisserait-il pas ici?
+
+--Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des idées. Nous voyons
+cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n'est acheté que pour cinq
+ans, et ce jeune homme veut une concession à perpétuité et un terrain
+plus grand; dans le quartier neuf ce sera mieux.
+
+--Qu'appelez-vous le quartier neuf?
+
+--Les terrains nouveaux que l'on vend maintenant, à gauche. Si le
+cimetière avait toujours été tenu comme maintenant, il n'y en aurait pas
+un pareil au monde; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit
+tout à fait comme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire qu'il y a des gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi, cette
+demoiselle Gautier, il paraît qu'elle a fait un peu la vie, passez-moi
+l'expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte; et il en
+reste autant que de celles dont on n'a rien à dire et que nous arrosons
+tous les jours; eh bien, quand les parents des personnes qui sont
+enterrées à côté d'elle ont appris qui elle était, ne se sont-ils pas
+imaginé de dire qu'ils s'opposeraient à ce qu'on la mît ici, et qu'il
+devait y avoir des terrains à part pour ces sortes de femmes comme pour
+les pauvres. A-t-on jamais vu cela? Je les ai joliment relevés, moi; des
+gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l'an visiter leurs
+défunts, qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et voyez quelles fleurs!
+Qui regardent à un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui
+écrivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais versées, et qui
+viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous
+voulez, monsieur, je ne connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pas
+ce qu'elle a fait; eh bien, je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin
+d'elle, et je lui passe les camélias au plus juste prix. C'est ma morte
+de prédilection. Nous autres, monsieur, nous sommes bien forcés d'aimer
+les morts, car nous sommes si occupés, que nous n'avons presque pas le
+temps d'aimer autre chose.
+
+Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront,
+sans que j'aie besoin de le leur expliquer, l'émotion que j'éprouvais à
+l'entendre.
+
+Il s'en aperçut sans doute, car il continua:
+
+--On dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et
+qu'elle avait des amants qui l'adoraient; eh bien, quand je pense qu'il
+n'y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela
+qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n'a pas à se plaindre,
+car elle a sa tombe, et s'il n'y en a qu'un qui se souvienne d'elle, il
+fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles
+du même genre et du même âge qu'on jette dans la fosse commune, et cela
+me fend le cœur quand j'entends tomber leurs pauvres corps dans la
+terre. Et pas un être ne s'occupe d'elles, une fois qu'elles sont
+mortes! Ce n'est pas toujours gai, le métier que nous faisons, surtout
+tant qu'il nous reste un peu de cœur. Que voulez-vous? C'est plus fort
+que moi. J'ai une belle grande fille de vingt ans, et, quand on apporte
+ici une morte de son âge, je pense à elle, et, que ce soit une grande
+dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empêcher d'être ému.
+
+«Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n'est pas pour
+les écouter que vous voilà ici. On m'a dit de vous amener à la tombe de
+mademoiselle Gautier, vous y voilà; puis-je vous être bon encore à
+quelque chose?
+
+--Savez-vous l'adresse de M. Armand Duval? demandai-je à cet homme.
+
+--Oui, il demeure rue de... c'est là du moins que je suis allé toucher
+le prix de toutes les fleurs que vous voyez.
+
+--Merci, mon ami.
+
+Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi
+j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait
+fait de la belle créature qu'on lui avait jetée, et je m'éloignai tout
+triste.
+
+--Est-ce que monsieur veut voir M. Duval? reprit le jardinier qui
+marchait à côté de moi.
+
+--Oui.
+
+--C'est que je suis bien sûr qu'il n'est pas encore de retour, sans quoi
+je l'aurais déjà vu ici.
+
+--Vous êtes donc convaincu qu'il n'a pas oublié Marguerite?
+
+--Non seulement j'en suis convaincu, mais je parierais que son désir de
+la changer de tombe n'est que le désir de la revoir.
+
+--Comment cela?
+
+--Le premier mot qu'il m'a dit en venant au cimetière a été: «Comment
+faire pour la voir encore?» Cela ne pouvait avoir lieu que par le
+changement de tombe, et je l'ai renseigné sur toutes les formalités à
+remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transférer
+les morts d'un tombeau dans un autre, il faut les reconnaître, et la
+famille seule peut autoriser cette opération, à laquelle doit présider
+un commissaire de police. C'est pour avoir cette autorisation que M.
+Duval est allé chez la sœur de mademoiselle Gautier, et sa première
+visite sera évidemment pour nous.
+
+Nous étions arrivés à la porte du cimetière; je remerciai de nouveau le
+jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je
+me rendis à l'adresse qu'il m'avait donnée.
+
+Armand n'était pas de retour.
+
+Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir dès son arrivée,
+ou de me faire dire où je pourrais le trouver.
+
+Le lendemain, au matin, je reçus une lettre de Duval, qui m'informait de
+son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu'épuisé de
+fatigue, il lui était impossible de sortir.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+
+Je trouvai Armand dans son lit.
+
+En me voyant, il me tendit sa main brûlante.
+
+--Vous avez la fièvre, lui dis-je.
+
+--Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voilà tout.
+
+--Vous venez de chez la sœur de Marguerite?
+
+--Oui, qui vous l'a dit?
+
+--Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez?
+
+--Oui encore; mais qui vous a informé du voyage et du but que j'avais en
+le faisant?
+
+--Le jardinier du cimetière.
+
+--Vous avez vu la tombe?
+
+C'est à peine si j'osais répondre, car le ton de cette phrase me
+prouvait que celui qui me l'avait dite était toujours en proie à
+l'émotion dont j'avais été le témoin, et que chaque fois que sa pensée
+ou la parole d'un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant
+longtemps encore cette émotion trahirait sa volonté.
+
+Je me contentai donc de répondre par un signe de tête.
+
+--Il en a eu bien soin? continua Armand.
+
+Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade qui détourna la
+tête pour me les cacher. J'eus l'air de ne pas les voir et j'essayai de
+changer la conversation.
+
+--Voilà trois semaines que vous êtes parti? lui dis-je.
+
+Armand passa la main sur ses yeux et me répondit:
+
+--Trois semaines juste.
+
+--Votre voyage a été long.
+
+--Oh! je n'ai pas toujours voyagé, j'ai été malade quinze jours, sans
+quoi je fusse revenu depuis longtemps; mais, à peine arrivé là-bas, la
+fièvre m'a pris, et j'ai été forcé de garder la chambre.
+
+--Et vous êtes reparti sans être bien guéri?
+
+--Si j'étais resté huit jours de plus dans ce pays, j'y serais mort.
+
+--Mais maintenant que vous voilà de retour, il faut vous soigner; vos
+amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez.
+
+--Dans deux heures je me lèverai.
+
+--Quelle imprudence!
+
+--Il le faut.
+
+--Qu'avez-vous donc à faire de si pressé?
+
+--Il faut que j'aille chez le commissaire de police.
+
+--Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous
+rendre plus malade encore?
+
+--C'est la seule chose qui puisse me guérir. Il faut que je la voie.
+Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que j'ai vu sa tombe,
+je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j'ai
+quittée si jeune et si belle est morte. Il faut que je m'en assure par
+moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j'ai
+tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le
+désespoir du souvenir; vous m'accompagnerez, n'est-ce pas... si cela ne
+vous ennuie pas trop?
+
+--Que vous a dit sa sœur?
+
+--Rien. Elle a paru fort étonnée qu'un étranger voulût acheter un
+terrain et faire faire une tombe à Marguerite, et elle m'a signé tout de
+suite l'autorisation que je lui demandais.
+
+--Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guéri.
+
+--Oh! Je serai fort, soyez tranquille. D'ailleurs je deviendrais fou, si
+je n'en finissais au plus vite avec cette résolution dont
+l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que
+je ne puis être calme que lorsque j'aurai vu Marguerite. C'est peut-être
+une soif de la fièvre qui me brûle, un rêve de mes insomnies, un
+résultat de mon délire; mais dussé-je me faire trappiste, comme M. de
+Rancé, après avoir vu, je verrai.
+
+--Je comprends cela, dis-je à Armand, et je suis tout à vous; avez-vous
+vu Julie Duprat?
+
+--Oui. Oh! je l'ai vue le jour même de mon premier retour.
+
+--Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laissés pour
+vous?
+
+--Les voici.
+
+Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l'y replaça
+immédiatement.
+
+--Je sais par cœur ce que ces papiers renferment, me dit-il. Depuis
+trois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi,
+mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire
+comprendre tout ce que cette confession révèle de cœur et d'amour. Pour
+le moment, j'ai un service à réclamer de vous.
+
+--Lequel?
+
+--Vous avez une voiture en bas?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander à la
+poste restante s'il y a des lettres pour moi? Mon père et ma sœur ont dû
+m'écrire à Paris, et je suis parti avec une telle précipitation que je
+n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon départ. Lorsque vous
+reviendrez, nous irons ensemble prévenir le commissaire de police de la
+cérémonie de demain.
+
+Armand me remit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques
+Rousseau.
+
+Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les pris et je revins.
+
+Quand je reparus, Armand était tout habillé et prêt à sortir.
+
+--Merci, me dit-il en prenant ses lettres. Oui, ajouta-t-il après avoir
+regardé les adresses, oui, c'est de mon père et de ma sœur. Ils ont dû
+ne rien comprendre à mon silence.
+
+Il ouvrit les lettres, et les devina plutôt qu'il ne les lut, car elles
+étaient de quatre pages chacune, et au bout d'un instant il les avait
+repliées.
+
+--Partons, me dit-il, je répondrai demain.
+
+Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la
+procuration de la sœur de Marguerite.
+
+Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du
+cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à
+dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant,
+et que nous nous rendrions ensemble au cimetière.
+
+Moi aussi, j'étais curieux d'assister à ce spectacle, et j'avoue que la
+nuit je ne dormis pas.
+
+À en juger par les pensées qui m'assaillirent, ce dut être une longue
+nuit pour Armand.
+
+Quand le lendemain, à neuf heures, j'entrai chez lui, il était
+horriblement pâle, mais il paraissait calme.
+
+Il me sourit et me tendit la main.
+
+Ses bougies étaient brûlées jusqu'au bout, et, avant de sortir, Armand
+prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans
+doute de ses impressions de la nuit.
+
+Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre.
+
+Le commissaire nous attendait déjà.
+
+On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le
+commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions à
+quelques pas.
+
+De temps en temps, je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon
+compagnon, comme si des frissons l'eussent parcouru tout à coup. Alors,
+je le regardais; il comprenait mon regard et me souriait, mais, depuis
+que nous étions sortis de chez lui, nous n'avions pas échangé une
+parole.
+
+Un peu avant la tombe, Armand s'arrêta pour essuyer son visage
+qu'inondaient de grosses gouttes de sueur.
+
+Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-même j'avais le cœur
+comprimé comme dans un étau.
+
+D'où vient le douloureux plaisir qu'on prend à ces sortes de spectacles!
+Quand nous arrivâmes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots
+de fleurs, le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes
+piochaient la terre.
+
+Armand s'appuya contre un arbre et regarda.
+
+Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux.
+
+Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre.
+
+À ce bruit, Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra
+la main avec une telle force qu'il me fit mal.
+
+Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse; puis,
+quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les
+jeta dehors une à une.
+
+J'observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations
+qu'il concentrait visiblement ne le brisassent; mais il regardait
+toujours, les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un léger
+tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu'il était en proie à
+une violente crise nerveuse.
+
+Quant à moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais
+d'être venu.
+
+Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux
+fossoyeurs:
+
+--Ouvrez.
+
+Ces hommes obéirent, comme si c'eût été la chose du monde la plus
+simple.
+
+La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure
+qui faisait couvercle. L'humidité de la terre avait rouillé les vis, et
+ce ne fut pas sans efforts que la bière s'ouvrit. Une odeur infecte s'en
+exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée.
+
+--Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand, et il pâlit encore.
+
+Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent.
+
+Un grand linceul blanc couvrait le cadavre, dont il dessinait quelques
+sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l'un des
+bouts, et laissait passer un pied de la morte.
+
+J'étais bien près de me trouver mal, et, à l'heure où j'écris ces
+lignes, le souvenir de cette scène m'apparaît encore dans son imposante
+réalité.
+
+--Hâtons-nous, dit le commissaire.
+
+Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul,
+et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de
+Marguerite.
+
+C'était terrible à voir, c'est horrible à raconter.
+
+Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu,
+et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les
+longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient
+un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans
+ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j'avais vu si souvent.
+
+Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté
+son mouchoir à sa bouche et le mordait.
+
+Pour moi, il me sembla qu'un cercle de fer m'étreignait la tête, un
+voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m'emplirent les oreilles, et
+tout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que j'avais apporté à
+tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait.
+
+Au milieu de cet éblouissement, j'entendis le commissaire dire à M.
+Duval:
+
+--Reconnaissez-vous?
+
+--Oui, répondit sourdement le jeune homme.
+
+--Alors fermez et emportez, dit le commissaire.
+
+Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte,
+fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers
+l'endroit qui leur avait été désigné.
+
+Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide; il
+était pâle comme le cadavre que nous venions de voir... On l'eût dit
+pétrifié.
+
+Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par
+l'absence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus.
+
+Je m'approchai du commissaire.
+
+--La présence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle
+nécessaire encore?
+
+--Non, me dit-il, et même je vous conseille de l'emmener, car il paraît
+malade.
+
+--Venez, dis-je alors à Armand en lui prenant le bras.
+
+--Quoi? fit-il en me regardant, comme s'il ne m'eût pas reconnu.
+
+--C'est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes
+pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là.
+
+--Vous avez raison, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans
+faire un pas.
+
+Alors je le saisis par le bras et je l'entraînai.
+
+Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps à
+autre:
+
+--Avez-vous vu les yeux?
+
+Et il se retournait comme si cette vision l'eût rappelé.
+
+Cependant sa marche devint saccadée; il semblait ne plus avancer que par
+secousses; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente
+agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne.
+
+Je lui parlai, il ne me répondit pas.
+
+Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se laisser conduire.
+
+À la porte nous retrouvâmes une voiture. Il était temps.
+
+À peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu'il eut une
+véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de
+m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main:
+
+--Ce n'est rien, ce n'est rien, je voudrais pleurer.
+
+Et j'entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait à ses yeux,
+mais les larmes n'y venaient pas.
+
+Je lui fis respirer le flacon qui m'avait servi, et, quand nous
+arrivâmes chez lui, le frisson seul se manifestait encore.
+
+Avec l'aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu
+dans sa chambre, et je courus chercher mon médecin à qui je racontai ce
+qui venait de se passer.
+
+Il accourut.
+
+Armand était pourpre, il avait le délire et bégayait des mots sans
+suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre
+distinctement.
+
+--Eh bien? dis-je au docteur quand il eut examiné le malade.
+
+--Eh bien, il a une fièvre cérébrale, ni plus ni moins, et c'est bien
+heureux, car je crois, Dieu me pardonne, qu'il serait devenu fou.
+Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un
+mois il sera sauvé de l'une et de l'autre peut-être.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+
+Les maladies comme celle dont Armand avait été atteint ont cela
+d'agréable qu'elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre très vite.
+
+Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était
+en pleine convalescence, et nous étions liés d'une étroite amitié. À
+peine si j'avais quitté sa chambre tout le temps qu'avait duré sa
+maladie.
+
+Le printemps avait semé à profusion ses fleurs, ses feuilles, ses
+oiseaux, ses chansons, et la fenêtre de mon ami s'ouvrait gaiement sur
+son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu'à lui.
+
+Le médecin avait permis qu'il se levât, et nous restions souvent à
+causer, assis auprès de la fenêtre ouverte à l'heure où le soleil est le
+plus chaud, de midi à deux heures.
+
+Je me gardais bien de l'entretenir de Marguerite, craignant toujours que
+ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du
+malade; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler
+d'elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais
+avec un doux sourire qui me rassurait sur l'état de son âme.
+
+J'avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depuis le
+spectacle qui avait déterminé en lui cette crise violente, la mesure de
+la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie, et que la
+mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l'aspect du passé. Une
+sorte de consolation était résultée de la certitude acquise, et pour
+chasser l'image sombre qui se représentait souvent à lui, il s'enfonçait
+dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait
+plus vouloir accepter que ceux-là.
+
+Le corps était trop épuisé par l'atteinte et même par la guérison de la
+fièvre pour permettre à l'esprit une émotion violente, et la joie
+printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré
+lui sa pensée aux images riantes.
+
+Il s'était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger
+qu'il courait, et, lorsqu'il avait été sauvé, son père ignorait encore
+sa maladie.
+
+Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume; le
+temps avait été magnifique et le soleil s'endormait dans un crépuscule
+éclatant d'azur et d'or. Quoique nous fussions dans Paris, la verdure
+qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et à peine si, de
+temps en temps, le bruit d'une voiture troublait notre conversation.
+
+--C'est à peu près à cette époque de l'année et le soir d'un jour comme
+celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, écoutant ses propres
+pensées et non ce que je lui disais.
+
+Je ne répondis rien. Alors, il se retourna vers moi, et me dit:
+
+--Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire; vous en ferez un
+livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-être intéressant à
+faire.
+
+--Vous me conterez cela plus tard, mon ami, lui dis-je; vous n'êtes pas
+encore assez bien rétabli.
+
+--La soirée est chaude, j'ai mangé mon blanc de poulet, me dit-il en
+souriant; je n'ai pas la fièvre, nous n'avons rien à faire, je vais tout
+vous dire.
+
+--Puisque vous le voulez absolument, j'écoute.
+
+--C'est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous
+raconterai en suivant l'ordre des événements. Si vous en faites quelque
+chose plus tard, libre à vous de la conter autrement.
+
+Voici ce qu'il me raconta, et c'est à peine si j'ai changé quelques mots
+à ce touchant récit.
+
+--Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son
+fauteuil, oui, c'était par une soirée comme celle-ci! J'avais passé ma
+journée à la campagne avec un de mes amis, Gaston R... Le soir, nous
+étions revenus à Paris, et, ne sachant que faire, nous étions entrés au
+théâtre des Variétés.
+
+Pendant un entr'acte nous sortîmes, et, dans le corridor, nous vîmes
+passer une grande femme que mon ami salua.
+
+--Qui saluez-vous donc là? lui demandai-je.
+
+--Marguerite Gautier, me dit-il.
+
+--Il me semble qu'elle est bien changée, car je ne l'ai pas reconnue,
+dis-je avec une émotion que vous comprendrez tout à l'heure.
+
+--Elle a été malade; la pauvre fille n'ira pas loin.
+
+Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaient été dites hier.
+
+Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette
+fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression étrange.
+
+Sans que je susse pourquoi, je devenais pâle et mon cœur battait
+violemment. J'ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes, et
+qui appellerait ce que j'éprouvais l'affinité des fluides; moi, je crois
+tout simplement que j'étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et
+que je le pressentais.
+
+Toujours est-il qu'elle me causait une impression réelle, que plusieurs
+de mes amis en avaient été témoins, et qu'ils avaient beaucoup ri en
+reconnaissant de qui cette impression me venait.
+
+La première fois que je l'avais vue, c'était place de la Bourse, à la
+porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue
+de blanc en était descendue. Un murmure d'admiration avait accueilli son
+entrée dans le magasin. Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis
+le moment où elle entra jusqu'au moment où elle sortit. À travers les
+vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu'elle venait y
+acheter. J'aurais pu entrer, mais je n'osais. Je ne savais quelle était
+cette femme, et je craignais qu'elle ne devinât la cause de mon entrée
+dans le magasin et ne s'en offensât. Cependant je ne me croyais pas
+appelé à la revoir.
+
+Elle était élégamment vêtue; elle portait une robe de mousseline tout
+entourée de volants, un châle de l'Inde carré aux coins brodés d'or et
+de fleurs de soie, un chapeau de paille d'Italie et un unique bracelet,
+grosse chaîne d'or dont la mode commençait à cette époque.
+
+Elle remonta dans sa calèche et partit.
+
+Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la
+voiture de l'élégante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me
+dire le nom de cette femme.
+
+--C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il.
+
+Je n'osai pas lui demander l'adresse, et je m'éloignai.
+
+Le souvenir de cette vision, car c'en était une véritable, ne me sortit
+pas de l'esprit, comme bien des visions que j'avais eues déjà, et je
+cherchais partout cette femme blanche si royalement belle.
+
+À quelques jours de là, une grande représentation eut lieu à
+l'Opéra-Comique. J'y allai. La première personne que j'aperçus dans une
+loge d'avant-scène de la galerie fut Marguerite Gautier.
+
+Le jeune homme avec qui j'étais la reconnut aussi, car il me dit, en me
+la nommant:
+
+--Voyez donc cette jolie fille.
+
+En ce moment, Marguerite lorgnait de notre côté; elle aperçut mon ami,
+lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite.
+
+--Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant.
+
+Je ne pus m'empêcher de lui dire:
+
+--Vous êtes bien heureux!
+
+--De quoi?
+
+--D'aller voir cette femme.
+
+--Est-ce que vous en êtes amoureux?
+
+--Non, dis-je en rougissant, car je ne savais vraiment pas à quoi m'en
+tenir là-dessus; mais je voudrais bien la connaître.
+
+--Venez avec moi, je vous présenterai.
+
+--Demandez-lui-en d'abord la permission.
+
+--Ah! Pardieu, il n'y a pas besoin de se gêner avec elle; venez.
+
+Ce qu'il disait là me faisait peine. Je tremblais d'acquérir la
+certitude que Marguerite ne méritait pas ce que j'éprouvais pour elle.
+
+Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé: Am Rauchen, un homme qui
+suit, le soir, une femme très élégante, et dont, à la première vue, il
+est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette
+femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout
+conquérir, le courage de tout faire. À peine s'il ose regarder le bas de
+jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de
+la terre. Pendant qu'il rêve à tout ce qu'il ferait pour posséder cette
+femme, elle l'arrête au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter
+chez elle.
+
+Il détourne la tête, traverse la rue et rentre tout triste chez lui.
+
+Je me rappelais cette étude, et moi qui aurais voulu souffrir pour cette
+femme, je craignais qu'elle ne m'acceptât trop vite et ne me donnât trop
+promptement un amour que j'eusse voulu payer d'une longue attente ou
+d'un grand sacrifice. Nous sommes ainsi, nous autres hommes; et il est
+bien heureux que l'imagination laisse cette poésie aux sens, et que les
+désirs du corps fassent cette concession aux rêves de l'âme.
+
+Enfin, on m'eût dit: vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tué
+demain, j'eusse accepté. On m'eût dit: donnez dix louis, et vous serez
+son amant, j'eusse refusé et pleuré, comme un enfant qui voit s'évanouir
+au réveil le château entrevu la nuit.
+
+Cependant, je voulais la connaître; c'était un moyen, et même le seul,
+de savoir à quoi m'en tenir sur son compte.
+
+Je dis donc à mon ami que je tenais à ce qu'elle lui accordât la
+permission de me présenter, et je rôdai dans les corridors, me figurant
+qu'à partir de ce moment elle allait me voir, et que je ne saurais
+quelle contenance prendre sous son regard.
+
+Je tâchais de lier à l'avance les paroles que j'allais lui dire.
+
+Quel sublime enfantillage que l'amour!
+
+Un instant après mon ami redescendit.
+
+--Elle nous attend, me dit-il.
+
+--Est-elle seule? Demandai-je.
+
+--Avec une autre femme.
+
+--Il n'y a pas d'hommes?
+
+--Non.
+
+--Allons.
+
+Mon ami se dirigea vers la porte du théâtre.
+
+--Eh bien, ce n'est pas par là, lui dis-je.
+
+--Nous allons chercher des bonbons. Elle m'en a demandé.
+
+Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l'Opéra.
+
+J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais même de quoi
+l'on pouvait composer le sac, quand mon ami demanda:
+
+--Une livre de raisins glacés.
+
+--Savez-vous si elle les aime?
+
+--Elle ne mange jamais d'autres bonbons, c'est connu.
+
+«Ah! continua-t-il quand nous fûmes sortis, savez-vous à quelle femme je
+vous présente? Ne vous figurez pas que c'est à une duchesse, c'est tout
+simplement à une femme entretenue, tout ce qu'il y a de plus entretenue,
+mon cher; ne vous gênez donc pas, et dites tout ce qui vous passera par
+la tête.
+
+--Bien, bien, balbutiai-je, et je le suivis, en me disant que j'allais
+me guérir de ma passion.
+
+Quand j'entrai dans la loge, Marguerite riait aux éclats.
+
+J'aurais voulu qu'elle fût triste.
+
+Mon ami me présenta. Marguerite me fit une légère inclination de tête,
+et dit:
+
+--Et mes bonbons?
+
+--Les voici.
+
+En les prenant, elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis.
+
+Elle se pencha à l'oreille de sa voisine, lui dit quelques mots tout
+bas, et toutes deux éclatèrent de rire.
+
+Bien certainement j'étais la cause de cette hilarité; mon embarras en
+redoubla. À cette époque, j'avais pour maîtresse une petite bourgeoise
+fort tendre et fort sentimentale, dont le sentiment et les lettres
+mélancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais dû lui
+faire par celui que j'éprouvais, et, pendant cinq minutes, je l'aimai
+comme jamais on n'aima une femme.
+
+Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi.
+
+Mon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule.
+
+--Marguerite, fit-il, il ne faut pas vous étonner si M. Duval ne vous
+dit rien, vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot.
+
+--Je crois plutôt que monsieur vous a accompagné ici parce que cela vous
+ennuyait d'y venir seul.
+
+--Si cela était vrai, dis-je à mon tour, je n'aurais pas prié Ernest de
+vous demander la permission de me présenter.
+
+--Ce n'était peut-être qu'un moyen de retarder le moment fatal.
+
+Pour peu que l'on ait vécu avec les filles du genre de Marguerite, on
+sait le plaisir qu'elles prennent à faire de l'esprit à faux et à
+taquiner les gens qu'elles voient pour la première fois. C'est sans
+doute une revanche des humiliations qu'elles sont souvent forcées de
+subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours.
+
+Aussi faut-il pour leur répondre une certaine habitude de leur monde,
+habitude que je n'avais pas; puis, l'idée que je m'étais faite de
+Marguerite m'exagéra sa plaisanterie. Rien ne m'était indifférent de la
+part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant, avec une
+altération de voix qu'il me fut impossible de cacher complètement:
+
+--Si c'est là ce que vous pensez de moi, madame, il ne me reste plus
+qu'à vous demander pardon de mon indiscrétion, et à prendre congé de
+vous en vous assurant qu'elle ne se renouvellera pas.
+
+Là-dessus, je saluai et je sortis.
+
+À peine eus-je fermé la porte, que j'entendis un troisième éclat de
+rire. J'aurais bien voulu que quelqu'un me coudoyât en ce moment.
+
+Je retournai à ma stalle.
+
+On frappa le lever de la toile.
+
+Ernest revint auprès de moi.
+
+--Comme vous y allez! me dit-il en s'asseyant; elles vous croient fou.
+
+--Qu'a dit Marguerite, quand j'ai été parti?
+
+--Elle a ri et m'a assuré qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi drôle
+que vous. Mais il ne faut pas vous tenir pour battu; seulement ne faites
+pas à ces filles-là l'honneur de les prendre au sérieux. Elles ne savent
+pas ce que c'est que l'élégance et la politesse; c'est comme les chiens
+auxquels on met des parfums, ils trouvent que cela sent mauvais et vont
+se rouler dans le ruisseau.
+
+--Après tout, que m'importe? dis-je en essayant de prendre un ton
+dégagé, je ne reverrai jamais cette femme, et si elle me plaisait avant
+que je la connusse, c'est bien changé maintenant que je la connais.
+
+--Bah! je ne désespère pas de vous voir un jour dans le fond de sa loge,
+et d'entendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez
+raison, elle est mal élevée, mais c'est une jolie maîtresse à avoir.
+
+Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l'on
+jouait me serait impossible. Tout ce que je me rappelle, c'est que de
+temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement
+quittée, et que des figures de visiteurs nouveaux s'y succédaient à
+chaque instant.
+
+Cependant, j'étais loin de ne plus penser à Marguerite. Un autre
+sentiment s'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et
+mon ridicule à faire oublier; je me disais que, dussé-je y dépenser ce
+que je possédais, j'aurais cette fille et prendrais de droit la place
+que j'avais abandonnée si vite.
+
+Avant que le spectacle fût terminé, Marguerite et son amie quittèrent
+leur loge.
+
+Malgré moi, je quittai ma stalle.
+
+--Vous vous en allez? me dit Ernest.
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi?
+
+En ce moment, il s'aperçut que la loge était vide.
+
+--Allez, allez, dit-il, et bonne chance, ou plutôt meilleure chance.
+
+Je sortis.
+
+J'entendis dans l'escalier des frôlements de robes et des bruits de
+voix. Je me mis à l'écart et je vis passer, sans être vu, les deux
+femmes et les deux jeunes gens qui les accompagnaient.
+
+Sous le péristyle du théâtre se présenta à elles un petit domestique.
+
+--Va dire au cocher d'attendre à la porte du café Anglais, dit
+Marguerite; nous irons à pied jusque-là.
+
+Quelques minutes après, en rôdant sur le boulevard, je vis, à une
+fenêtre d'un des grands cabinets du restaurant, Marguerite, appuyée sur
+le balcon, effeuillant un à un les camélias de son bouquet.
+
+Un des deux hommes était penché sur son épaule et lui parlait tout bas.
+
+J'allai m'installer à la Maison d'Or, dans les salons du premier étage,
+et je ne perdis pas de vue la fenêtre en question.
+
+À une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses
+trois amis.
+
+Je pris un cabriolet et je la suivis.
+
+La voiture s'arrêta rue d'Antin, nº 9.
+
+Marguerite en descendit et rentra seule chez elle.
+
+C'était sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux.
+
+À partir de ce jour, je rencontrai souvent Marguerite au spectacle, aux
+Champs-Elysées. Toujours même gaieté chez elle, toujours même émotion
+chez moi.
+
+Quinze jours se passèrent cependant sans que je la revisse nulle part.
+Je me trouvai avec Gaston, à qui je demandai de ses nouvelles.
+
+--La pauvre fille est bien malade, me répondit-il.
+
+--Qu'a-t-elle donc?
+
+--Elle a qu'elle est poitrinaire, et que, comme elle a fait une vie qui
+n'est pas destinée à la guérir, elle est dans son lit et qu'elle se
+meurt.
+
+Le cœur est étrange; je fus presque content de cette maladie.
+
+J'allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade, sans cependant
+m'inscrire, ni laisser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son
+départ pour Bagnères.
+
+Puis, le temps s'écoula, l'impression, sinon le souvenir, parut
+s'effacer peu à peu de mon esprit. Je voyageai; des liaisons, des
+habitudes, des travaux prirent la place de cette pensée, et, lorsque je
+songeais à cette première aventure, je ne voulais voir ici qu'une de ces
+passions comme on en a lorsque l'on est tout jeune, et dont on rit peu
+de temps après.
+
+Du reste, il n'y aurait pas eu de mérite à triompher de ce souvenir, car
+j'avais perdu Marguerite de vue depuis son départ, et, comme je vous
+l'ai dit, quand elle passa près de moi, dans le corridor des Variétés,
+je ne la reconnus pas.
+
+Elle était voilée, il est vrai; mais si voilée qu'elle eût été, deux ans
+plus tôt, je n'aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnaître: je
+l'aurais devinée.
+
+Ce qui n'empêcha pas mon cœur de battre quand je sus que c'était elle;
+et les deux années passées sans la voir et les résultats que cette
+séparation avait paru amener s'évanouirent dans la même fumée au seul
+toucher de sa robe.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+
+Cependant, continua Armand après une pause, tout en comprenant que
+j'étais encore amoureux, je me sentais plus fort qu'autrefois, et, dans
+mon désir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi la volonté
+de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur.
+
+Que de routes prend et que de raisons se donne le cœur pour en arriver à
+ce qu'il veut! Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et
+je retournai prendre ma place à l'orchestre, en jetant un coup d'œil
+rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était.
+
+Elle était dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, et toute seule. Elle
+était changée, comme je vous l'ai dit, je ne retrouvais plus sur sa
+bouche son sourire indifférent. Elle avait souffert, elle souffrait
+encore.
+
+Quoiqu'on fût déjà en avril, elle était encore vêtue comme en hiver et
+toute couverte de velours.
+
+Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien.
+
+Elle me considéra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me
+voir, et crut sans doute me reconnaître, sans pouvoir positivement dire
+qui j'étais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce
+charmant salut des femmes, erra sur ses lèvres, pour répondre au salut
+qu'elle avait l'air d'attendre de moi; mais je n'y répondis point, comme
+pour prendre barres sur elle et paraître avoir oublié, quand elle se
+souvenait.
+
+Elle crut s'être trompée et détourna la tête.
+
+On leva le rideau.
+
+J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle, je ne l'ai jamais vue
+prêter la moindre attention à ce qu'on jouait.
+
+Quant à moi, le spectacle m'intéressait aussi fort peu, et je ne
+m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts pour qu'elle ne
+s'en aperçût pas.
+
+Je la vis ainsi échanger des regards avec la personne occupant la loge
+en face de la sienne; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus
+dedans une femme avec qui j'étais assez familier.
+
+Cette femme était une ancienne femme entretenue, qui avait essayé
+d'entrer au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses
+relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le commerce et
+avait pris un magasin de modes.
+
+Je vis en elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai
+d'un moment où elle regardait de mon côté pour lui dire bonsoir de la
+main et des yeux.
+
+Ce que j'avais prévu arriva, elle m'appela dans sa loge.
+
+Prudence Duvernoy, c'était l'heureux nom de la modiste, était une de ces
+grosses femmes de quarante ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une
+grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'on veut savoir, surtout
+quand ce que l'on veut savoir est aussi simple que ce que j'avais à lui
+demander.
+
+Je profitai d'un moment où elle recommençait ses correspondances avec
+Marguerite pour lui dire:
+
+--Qui regardez-vous ainsi?
+
+--Marguerite Gautier.
+
+--Vous la connaissez?
+
+--Oui; je suis sa modiste, et elle est ma voisine.
+
+--Vous demeurez donc rue d'Antin?
+
+--Nº 7. La fenêtre de son cabinet de toilette donne sur la fenêtre du
+mien.
+
+--On dit que c'est une charmante fille.
+
+--Vous ne la connaissez pas?
+
+--Non, mais je voudrais bien la connaître.
+
+--Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge?
+
+--Non, j'aime mieux que vous me présentiez à elle.
+
+--Chez elle?
+
+--Oui.
+
+--C'est plus difficile.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle est protégée par un vieux duc très jaloux.
+
+--Protégée est charmant.
+
+--Oui, protégée, reprit Prudence. Le pauvre vieux, il serait bien
+embarrassé d'être son amant.
+
+Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du
+duc à Bagnères.
+
+--C'est pour cela, continuai-je, qu'elle est seule ici?
+
+--Justement.
+
+--Mais, qui la reconduira?
+
+--Lui.
+
+--Il va donc venir la prendre?
+
+--Dans un instant.
+
+--Et vous, qui vous reconduit?
+
+--Personne.
+
+--Je m'offre.
+
+--Mais vous êtes avec un ami, je crois.
+
+--Nous nous offrons alors.
+
+--Qu'est-ce que c'est que votre ami?
+
+--C'est un charmant garçon, fort spirituel, et qui sera enchanté de
+faire votre connaissance.
+
+--Eh bien, c'est convenu, nous partirons tous les quatre après cette
+pièce, car je connais la dernière.
+
+--Volontiers, je vais prévenir mon ami.
+
+--Allez.
+
+--Ah! me dit Prudence au moment où j'allais sortir, voilà le duc qui
+entre dans la loge de Marguerite.
+
+Je regardai.
+
+Un homme de soixante-dix ans, en effet, venait de s'asseoir derrière la
+jeune femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa
+aussitôt en souriant, puis elle l'avança sur le devant de sa loge en
+faisant à Prudence un signe qui pouvait se traduire par:
+
+--En voulez-vous?
+
+--Non, fit Prudence.
+
+Marguerite reprit le sac et, se retournant, se mit à causer avec le duc.
+
+Le récit de tous ces détails ressemble à de l'enfantillage, mais tout ce
+qui avait rapport à cette fille est si présent à ma mémoire, que je ne
+puis m'empêcher de le rappeler aujourd'hui.
+
+Je descendis prévenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et
+pour moi.
+
+Il accepta.
+
+Nous quittâmes nos stalles pour monter dans la loge de Madame Duvernoy.
+
+À peine avions-nous ouvert la porte des orchestres que nous fûmes forcés
+de nous arrêter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en
+allaient.
+
+J'aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place de ce vieux
+bonhomme.
+
+Arrivé sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaéton qu'il
+conduisait lui-même, et ils disparurent emportés au trot de deux
+superbes chevaux.
+
+Nous entrâmes dans la loge de Prudence.
+
+Quand la pièce fut finie, nous descendîmes prendre un simple fiacre qui
+nous conduisit rue d'Antin, nº 7. A la porte de sa maison, Prudence nous
+offrit de monter chez elle pour nous faire voir ses magasins que nous ne
+connaissions pas et dont elle paraissait être très fière. Vous jugez
+avec quel empressement j'acceptai.
+
+Il me semblait que je me rapprochais peu à peu de Marguerite. J'eus
+bientôt fait retomber la conversation sur elle.
+
+--Le vieux duc est chez votre voisine? dis-je à Prudence.
+
+--Non pas; elle doit être seule.
+
+--Mais elle va s'ennuyer horriblement, dit Gaston.
+
+--Nous passons presque toutes nos soirées ensemble, ou, lorsqu'elle
+rentre, elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du
+matin. Elle ne peut pas dormir plus tôt.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours
+la fièvre.
+
+--Elle n'a pas d'amants? demandai-je.
+
+--Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais; mais je ne
+réponds pas qu'il ne vient personne quand je suis partie; souvent je
+rencontre chez elle, le soir, un certain comte de N... qui croit avancer
+ses affaires en faisant ses visites à onze heures, en lui envoyant des
+bijoux tant qu'elle en veut; mais elle ne peut pas le voir en peinture.
+Elle a tort, c'est un garçon très riche. J'ai beau lui dire de temps en
+temps: ma chère enfant, c'est l'homme qu'il vous faut! Elle qui m'écoute
+assez ordinairement, elle me tourne le dos et me répond qu'il est trop
+bête. Qu'il soit bête, j'en conviens; mais ce serait pour elle une
+position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour à l'autre. Les
+vieillards sont égoïstes; sa famille lui reproche sans cesse son
+affection pour Marguerite: voilà deux raisons pour qu'il ne lui laisse
+rien. Je lui fais de la morale, à laquelle elle répond qu'il sera
+toujours temps de prendre le comte à la mort du duc.
+
+«Cela n'est pas toujours drôle, continua Prudence, de vivre comme elle
+vit. Je sais bien, moi, que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien
+vite promener le bonhomme. Il est insipide, ce vieux; il l'appelle sa
+fille, il a soin d'elle comme d'un enfant, il est toujours sur son dos.
+Je suis sûre qu'à cette heure un de ses domestiques rôde dans la rue
+pour voir qui sort, et surtout qui entre.
+
+--Ah! cette pauvre Marguerite! dit Gaston en se mettant au piano et en
+jouant une valse, je ne savais pas cela, moi. Cependant je lui trouvais
+l'air moins gai depuis quelque temps.
+
+--Chut! dit Prudence en prêtant l'oreille.
+
+Gaston s'arrêta.
+
+--Elle m'appelle, je crois.
+
+Nous écoutâmes.
+
+En effet, une voix appelait Prudence.
+
+--Allons, messieurs, allez-vous-en, nous dit madame Duvernoy.
+
+--Ah! c'est comme cela que vous entendez l'hospitalité, dit Gaston en
+riant, nous nous en irons quand bon nous semblera.
+
+--Pourquoi nous en irions-nous?
+
+--Je vais chez Marguerite.
+
+--Nous attendrons ici.
+
+--Cela ne se peut pas.
+
+--Alors, nous irons avec vous.
+
+--Encore moins.
+
+--Je connais Marguerite, moi, fit Gaston, je puis bien aller lui faire
+une visite.
+
+--Mais Armand ne la connaît pas.
+
+--Je le présenterai.
+
+--C'est impossible.
+
+Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours
+Prudence. Celle-ci courut à son cabinet de toilette. Je l'y suivis avec
+Gaston. Elle ouvrit la fenêtre.
+
+Nous nous cachâmes de façon à ne pas être vus du dehors.
+
+--Il y a dix minutes que je vous appelle, dit Marguerite de sa fenêtre
+et d'un ton presque impérieux.
+
+--Que me voulez-vous?
+
+--Je veux que vous veniez tout de suite.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que le comte de N... est encore là et qu'il m'ennuie à périr.
+
+--Je ne peux pas maintenant.
+
+--Qui vous en empêche?
+
+--J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas s'en aller.
+
+--Dites-leur qu'il faut que vous sortiez.
+
+--Je le leur ai dit.
+
+--Eh bien, laissez-les chez vous; quand ils vous verront sortie, ils
+s'en iront.
+
+--Après avoir mis tout sens dessus dessous!
+
+--Mais qu'est-ce qu'ils veulent?
+
+--Ils veulent vous voir.
+
+--Comment se nomment-ils?
+
+--Vous en connaissez un, M. Gaston R...
+
+--Ah! oui, je le connais; et l'autre?
+
+--M Armand Duval. Vous ne le connaissez pas?
+
+--Non; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout que le comte. Je vous
+attends, venez vite.
+
+Marguerite referma sa fenêtre, Prudence la sienne.
+
+Marguerite, qui s'était un instant rappelé mon visage, ne se rappelait
+pas mon nom. J'aurais mieux aimé un souvenir à mon désavantage que cet
+oubli.
+
+--Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchantée de nous voir.
+
+--Enchantée n'est pas le mot, répondit Prudence en mettant son châle et
+son chapeau, elle vous reçoit pour faire partir le comte. Tâchez d'être
+plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se brouillera
+avec moi.
+
+Nous suivîmes Prudence qui descendait.
+
+Je tremblais; il me semblait que cette visite allait avoir une grande
+influence sur ma vie.
+
+J'étais encore plus ému que le soir de ma présentation dans la loge de
+l'Opéra-Comique.
+
+En arrivant à la porte de l'appartement que vous connaissez, le cœur me
+battait si fort que la pensée m'échappait.
+
+Quelques accords de piano arrivaient jusqu'à nous.
+
+Prudence sonna.
+
+Le piano se tut.
+
+Une femme qui avait plutôt l'air d'une dame de compagnie que d'une femme
+de chambre vint nous ouvrir.
+
+Nous passâmes dans le salon, du salon dans le boudoir, qui était à cette
+époque ce que vous l'avez vu depuis.
+
+Un jeune homme était appuyé contre la cheminée.
+
+Marguerite, assise devant son piano, laissait courir ses doigts sur les
+touches, et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas.
+
+L'aspect de cette scène était l'ennui, résultant pour l'homme de
+l'embarras de sa nullité, pour la femme de la visite de ce lugubre
+personnage.
+
+À la voix de Prudence, Marguerite se leva, et, venant à nous après avoir
+échangé un regard de remerciements avec madame Duvernoy, elle nous dit:
+
+--Entrez, messieurs, et soyez les bienvenus.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+
+--Bonsoir, mon cher Gaston, dit Marguerite à mon compagnon, je suis bien
+aise de vous voir. Pourquoi n'êtes-vous pas entré dans ma loge aux
+Variétés?
+
+--Je craignais d'être indiscret.
+
+--Les amis, et Marguerite appuya sur ce mot, comme si elle eût voulu
+faire comprendre à ceux qui étaient là que, malgré la façon familière
+dont elle l'accueillait, Gaston n'était et n'avait toujours été qu'un
+ami, les amis ne sont jamais indiscrets.
+
+--Alors, vous me permettez de vous présenter M. Armand Duval!
+
+--J'avais déjà autorisé Prudence à le faire.
+
+--Du reste, madame, dis-je alors en m'inclinant et en parvenant à rendre
+des sons à peu près intelligibles, j'ai déjà eu l'honneur de vous être
+présenté.
+
+L'œil charmant de Marguerite sembla chercher dans son souvenir, mais
+elle ne se souvint point, ou parut ne point se souvenir.
+
+--Madame, repris-je alors, je vous suis reconnaissant d'avoir oublié
+cette première présentation, car j'y fus très ridicule et dus vous
+paraître très ennuyeux. C'était, il y a deux ans, à l'Opéra-Comique;
+j'étais avec Ernest de ***...
+
+--Ah! je me rappelle! reprit Marguerite avec un sourire. Ce n'est pas
+vous qui étiez ridicule, c'est moi qui étais taquine, comme je le suis
+encore un peu, mais moins cependant. Vous m'avez pardonné, monsieur?
+
+Et elle me tendit sa main que je baisai.
+
+--C'est vrai, reprit-elle. Figurez-vous que j'ai la mauvaise habitude de
+vouloir embarrasser les gens que je vois pour la première fois. C'est
+très sot. Mon médecin dit que c'est parce que je suis nerveuse et
+toujours souffrante: croyez mon médecin.
+
+--Mais vous paraissez très bien portante.
+
+--Oh! j'ai été bien malade.
+
+--Je le sais.
+
+--Qui vous l'a dit?
+
+--Tout le monde le savait; je suis venu souvent savoir de vos nouvelles,
+et j'ai appris avec plaisir votre convalescence.
+
+--On ne m'a jamais remis votre carte.
+
+--Je ne l'ai jamais laissée.
+
+--Serait-ce vous, ce jeune homme qui venait tous les jours s'informer de
+moi pendant ma maladie, et qui n'a jamais voulu dire son nom?
+
+--C'est moi.
+
+--Alors, vous êtes plus qu'indulgent, vous êtes généreux. Ce n'est pas
+vous, comte, qui auriez fait cela, ajouta-t-elle en se tournant vers M.
+de N..., et après avoir jeté sur moi un de ces regards par lesquels les
+femmes complètent leur opinion sur un homme.
+
+--Je ne vous connais que depuis deux mois, répliqua le comte.
+
+--Et monsieur qui ne me connaît que depuis cinq minutes! Vous répondez
+toujours des niaiseries.
+
+Les femmes sont impitoyables avec les gens qu'elles n'aiment pas.
+
+Le comte rougit et se mordit les lèvres.
+
+J'eus pitié de lui, car il paraissait être amoureux comme moi, et la
+dure franchise de Marguerite devait le rendre bien malheureux, surtout
+en présence de deux étrangers.
+
+--Vous faisiez de la musique quand nous sommes entrés, dis-je alors pour
+changer la conversation, ne me ferez-vous pas le plaisir de me traiter
+en vieille connaissance, et ne continuerez-vous pas?
+
+--Oh! fit-elle en se jetant sur le canapé et en nous faisant signe de
+nous y asseoir, Gaston sait bien quel genre de musique je fais. C'est
+bon quand je suis seule avec le comte, mais je ne voudrais pas vous
+faire endurer pareil supplice.
+
+--Vous avez cette préférence pour moi? Répliqua M. de N... avec un
+sourire qu'il essaya de rendre fin et ironique.
+
+--Vous avez tort de me la reprocher; c'est la seule.
+
+Il était décidé que ce pauvre garçon ne dirait pas un mot. Il jeta sur
+la jeune femme un regard vraiment suppliant.
+
+--Dites donc, Prudence, continua-t-elle, avez-vous fait ce que je vous
+avais priée de faire?
+
+--Oui.
+
+--C'est bien, vous me conterez cela plus tard. Nous avons à causer, vous
+ne vous en irez pas sans que je vous parle.
+
+--Nous sommes sans doute indiscrets, dis-je alors, et, maintenant que
+nous avons ou plutôt que j'ai obtenu une seconde présentation pour faire
+oublier la première, nous allons nous retirer, Gaston et moi.
+
+--Pas le moins du monde; ce n'est pas pour vous que je dis cela. Je veux
+au contraire que vous restiez.
+
+Le comte tira une montre fort élégante, à laquelle il regarda l'heure:
+
+--Il est temps que j'aille au club, dit-il.
+
+Marguerite ne répondit rien.
+
+Le comte quitta alors la cheminée, et venant à elle:
+
+--Adieu, madame.
+
+Marguerite se leva.
+
+--Adieu, mon cher comte, vous vous en allez déjà?
+
+--Oui, je crains de vous ennuyer.
+
+--Vous ne m'ennuyez pas plus aujourd'hui que les autres jours. Quand
+vous verra-t-on?
+
+--Quand vous le permettrez.
+
+--Adieu, alors!
+
+C'était cruel, vous l'avouerez.
+
+Le comte avait heureusement une fort bonne éducation et un excellent
+caractère. Il se contenta de baiser la main que Marguerite lui tendait
+assez nonchalamment, et de sortir après nous avoir salués.
+
+Au moment où il franchissait la porte, il regarda Prudence.
+
+Celle-ci leva les épaules d'un air qui signifiait:
+
+--Que voulez-vous, j'ai fait tout ce que j'ai pu.
+
+--Nanine! cria Marguerite, éclaire M. le comte.
+
+Nous entendîmes ouvrir et fermer la porte.
+
+--Enfin! s'écria Marguerite en reparaissant, le voilà parti; ce
+garçon-là me porte horriblement sur les nerfs.
+
+--Ma chère enfant, dit Prudence, vous êtes vraiment trop méchante avec
+lui, lui qui est si bon et si prévenant pour vous. Voilà encore sur
+votre cheminée une montre qu'il vous a donnée, et qui lui a coûté au
+moins mille écus, j'en suis sûre.
+
+Et madame Duvernoy, qui s'était approchée de la cheminée, jouait avec le
+bijou dont elle parlait, et jetait dessus des regards de convoitise.
+
+--Ma chère, dit Marguerite en s'asseyant à son piano quand je pèse d'un
+côté ce qu'il me donne et de l'autre ce qu'il me dit, je trouve que je
+lui passe ses visites bon marché.
+
+--Ce pauvre garçon est amoureux de vous.
+
+--S'il fallait que j'écoutasse tous ceux qui sont amoureux de moi, je
+n'aurais seulement pas le temps de dîner.
+
+Et elle fit courir ses doigts sur le piano, après quoi se retournant
+elle nous dit:
+
+--Voulez-vous prendre quelque chose? Moi, je boirais bien un peu de
+punch.
+
+--Et moi, je mangerais bien un peu de poulet, dit Prudence; si nous
+soupions?
+
+--C'est cela, allons souper, dit Gaston.
+
+--Non, nous allons souper ici.
+
+Elle sonna. Nanine parut.
+
+--Envoie chercher à souper.
+
+--Que faut-il prendre?
+
+--Ce que tu voudras, mais tout de suite, tout de suite.
+
+Nanine sortit.
+
+--C'est cela, dit Marguerite en sautant comme une enfant, nous allons
+souper. Que cet imbécile de comte est ennuyeux!
+
+Plus je voyais cette femme, plus elle m'enchantait. Elle était belle à
+ravir. Sa maigreur même était une grâce.
+
+J'étais en contemplation.
+
+Ce qui se passait en moi, j'aurais peine à l'expliquer. J'étais plein
+d'indulgence pour sa vie, plein d'admiration pour sa beauté. Cette
+preuve de désintéressement qu'elle donnait en n'acceptant pas un homme
+jeune, élégant et riche, tout prêt à se ruiner pour elle, excusait à mes
+yeux toutes ses fautes passées.
+
+Il y avait dans cette femme quelque chose comme de la candeur.
+
+On voyait qu'elle en était encore à la virginité du vice. Sa marche
+assurée, sa taille souple, ses narines roses et ouvertes, ses grands
+yeux légèrement cerclés de bleu, dénotaient une de ces natures ardentes
+qui répandent autour d'elles un parfum de volupté, comme ces flacons
+d'Orient qui, si bien fermés qu'ils soient, laissent échapper le parfum
+de la liqueur qu'ils renferment.
+
+Enfin, soit nature, soit conséquence de son état maladif, il passait de
+temps en temps dans les yeux de cette femme des éclairs de désirs dont
+l'expansion eût été une révélation du ciel pour celui qu'elle eût aimé.
+Mais ceux qui avaient aimé Marguerite ne se comptaient plus, et ceux
+qu'elle avait aimés ne se comptaient pas encore.
+
+Bref, on reconnaissait dans cette fille la vierge qu'un rien avait faite
+courtisane, et la courtisane dont un rien eût fait la vierge la plus
+amoureuse et la plus pure. Il y avait encore chez Marguerite de la
+fierté et de l'indépendance: deux sentiments qui, blessés, sont capables
+de faire ce que fait la pudeur. Je ne disais rien, mon âme semblait être
+passée toute dans mon cœur et mon cœur dans mes yeux.
+
+--Ainsi, reprit-elle tout à coup, c'est vous qui veniez savoir de mes
+nouvelles quand j'étais malade?
+
+--Oui.
+
+--Savez-vous que c'est très beau, cela! Et que puis-je faire pour vous
+remercier?
+
+--Me permettre de venir de temps en temps vous voir.
+
+--Tant que vous voudrez, de cinq heures à six, de onze heures à minuit.
+Dites donc, Gaston, jouez-moi l'Invitation à la valse.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour me faire plaisir d'abord, et ensuite parce que je ne puis pas
+arriver à la jouer seule.
+
+--Qu'est-ce qui vous embarrasse donc?
+
+--La troisième partie, le passage en dièse.
+
+Gaston se leva, se mit au piano et commença cette merveilleuse mélodie
+de Weber, dont la musique était ouverte sur le pupitre.
+
+Marguerite, une main appuyée sur le piano, regardait le cahier, suivait
+des yeux chaque note qu'elle accompagnait tout bas de la voix, et, quand
+Gaston en arriva au passage qu'elle lui avait indiqué, elle chantonna en
+faisant aller ses doigts sur le dos du piano:
+
+--Ré, mi, ré, do, ré, fa, mi, ré, voilà ce que je ne puis faire.
+Recommencez.
+
+Gaston recommença, après quoi Marguerite lui dit:
+
+--Maintenant laissez-moi essayer.
+
+Elle prit sa place et joua à son tour; mais ses doigts rebelles se
+trompaient toujours sur l'une des notes que nous venons de dire.
+
+--Est-ce incroyable, dit-elle avec une véritable intonation d'enfant,
+que je ne puisse pas arriver à jouer ce passage! Croiriez-vous que je
+reste quelquefois jusqu'à deux heures du matin dessus! Et quand je pense
+que cet imbécile de comte le joue sans musique et admirablement, c'est
+cela qui me rend furieuse contre lui, je crois.
+
+Et elle recommença, toujours avec les mêmes résultats.
+
+--Que le diable emporte Weber, la musique et les pianos! dit-elle en
+jetant le cahier à l'autre bout de la chambre; comprend-on que je ne
+puisse pas faire huit dièses de suite?
+
+Et elle se croisait les bras en nous regardant et en frappant du pied.
+
+Le sang lui monta aux joues et une toux légère entr'ouvrit ses lèvres.
+
+--Voyons, voyons, dit Prudence, qui avait ôté son chapeau et qui lissait
+ses bandeaux devant la glace, vous allez encore vous mettre en colère et
+vous faire mal; allons souper, cela vaudra mieux; moi, je meurs de faim.
+
+Marguerite sonna de nouveau, puis elle se remit au piano et commença à
+demi-voix une chanson libertine, dans l'accompagnement de laquelle elle
+ne s'embrouilla point.
+
+Gaston savait cette chanson, et ils en firent une espèce de duo.
+
+--Ne chantez donc pas ces saletés-là, dis-je familièrement à Marguerite
+et avec un ton de prière.
+
+--Oh! comme vous êtes chaste! me dit-elle en souriant et en me tendant
+la main.
+
+--Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous.
+
+Marguerite fit un geste qui voulait dire: oh! il y a longtemps que j'en
+ai fini, moi, avec la chasteté.
+
+En ce moment Nanine parut.
+
+--Le souper est-il prêt? demanda Marguerite.
+
+--Oui, madame, dans un instant.
+
+--À propos, me dit Prudence, vous n'avez pas vu l'appartement; venez,
+que je vous le montre.
+
+Vous le savez, le salon était une merveille.
+
+Marguerite nous accompagna un peu, puis elle appela Gaston et passa avec
+lui dans la salle à manger pour voir si le souper était prêt.
+
+--Tiens, dit tout haut Prudence en regardant sur une étagère et en y
+prenant une figure de Saxe, je ne vous connaissais pas ce petit
+bonhomme-là!
+
+--Lequel?
+
+--Un petit berger qui tient une cage avec un oiseau.
+
+--Prenez-le, s'il vous fait plaisir.
+
+--Ah! Mais je crains de vous en priver.
+
+--Je voulais le donner à ma femme de chambre, je le trouve hideux; mais
+puisqu'il vous plaît, prenez-le.
+
+Prudence ne vit que le cadeau et non la manière dont il était fait. Elle
+mit son bonhomme de côté, et m'emmena dans le cabinet de toilette, où,
+me montrant deux miniatures qui se faisaient pendant, elle me dit:
+
+--Voilà le comte de G... qui a été très amoureux de Marguerite; c'est
+lui qui l'a lancée. Le connaissez-vous?
+
+--Non. Et celui-ci? demandai-je en montrant l'autre miniature.
+
+--C'est le petit vicomte de L... il a été forcé de partir.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il était à peu près ruiné. En voilà un qui aimait Marguerite!
+
+--Et elle l'aimait beaucoup sans doute?
+
+--C'est une si drôle de fille, on ne sait jamais à quoi s'en tenir. Le
+soir du jour où il est parti, elle était au spectacle, comme d'habitude,
+et cependant elle avait pleuré au moment du départ.
+
+En ce moment, Nanine parut, nous annonçant que le souper était servi.
+
+Quand nous entrâmes dans la salle à manger, Marguerite était appuyée
+contre le mur, et Gaston, lui tenant les mains, lui parlait tout bas.
+
+--Vous êtes fou, lui répondait Marguerite, vous savez bien que je ne
+veux pas de vous. Ce n'est pas au bout de deux ans que l'on connaît une
+femme comme moi, qu'on lui demande à être son amant. Nous autres, nous
+nous donnons tout de suite ou jamais. Allons, messieurs, à table.
+
+Et, s'échappant des mains de Gaston, Marguerite le fit asseoir à sa
+droite, moi à sa gauche, puis elle dit à Nanine:
+
+--Avant de t'asseoir, recommande à la cuisine que l'on n'ouvre pas si
+l'on vient sonner.
+
+Cette recommandation était faite à une heure du matin.
+
+On rit, on but et l'on mangea beaucoup à ce souper. Au bout de quelques
+instants, la gaieté était descendue aux dernières limites, et ces mots
+qu'un certain monde trouve plaisants et qui salissent toujours la bouche
+qui les dit éclataient de temps à autre, aux grandes acclamations de
+Nanine, de Prudence et de Marguerite. Gaston s'amusait franchement;
+c'était un garçon plein de cœur, mais dont l'esprit avait été un peu
+faussé par les premières habitudes. Un moment, j'avais voulu m'étourdir,
+faire mon cœur et ma pensée indifférents au spectacle que j'avais sous
+les yeux et prendre ma part de cette gaieté qui semblait un des mets du
+repas; mais peu à peu, je m'étais isolé de ce bruit, mon verre était
+resté plein, et j'étais devenu presque triste en voyant cette belle
+créature de vingt ans boire, parler comme un portefaix, et rire d'autant
+plus que ce que l'on disait était plus scandaleux.
+
+Cependant cette gaieté, cette façon de parler et de boire, qui me
+paraissaient chez les autres convives les résultats de la débauche, de
+l'habitude ou de la force, me semblaient chez Marguerite un besoin
+d'oublier, une fièvre, une irritabilité nerveuse. À chaque verre de vin
+de Champagne, ses joues se couvraient d'un rouge fiévreux, et une toux,
+légère au commencement du souper, était devenue à la longue assez forte
+pour la forcer à renverser sa tête sur le dos de sa chaise et à
+comprimer sa poitrine dans ses mains toutes les fois qu'elle toussait.
+
+Je souffrais du mal que devaient faire à cette frêle organisation ces
+excès de tous les jours.
+
+Enfin arriva une chose que j'avais prévue et que je redoutais. Vers la
+fin du souper, Marguerite fut prise d'un accès de toux plus fort que
+tous ceux qu'elle avait eus depuis que j'étais là. Il me sembla que sa
+poitrine se déchirait intérieurement. La pauvre fille devint pourpre,
+ferma les yeux sous la douleur et porta à ses lèvres sa serviette qu'une
+goutte de sang rougit. Alors elle se leva et courut dans son cabinet de
+toilette.
+
+--Qu'a donc Marguerite? demanda Gaston.
+
+--Elle a qu'elle a trop ri et qu'elle crache le sang, fit Prudence. Oh!
+ce ne sera rien, cela lui arrive tous les jours. Elle va revenir.
+Laissons-la seule, elle aime mieux cela.
+
+Quant à moi, je ne pus y tenir, et, au grand ébahissement de Prudence et
+de Nanine qui me rappelaient, j'allai rejoindre Marguerite.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+
+La chambre où elle s'était réfugiée n'était éclairée que par une seule
+bougie posée sur une table. Renversée sur un grand canapé, sa robe
+défaite, elle tenait une main sur son cœur et laissait pendre l'autre.
+Sur la table il y avait une cuvette d'argent à moitié pleine d'eau;
+cette eau était marbrée de filets de sang.
+
+Marguerite, très pâle et la bouche entr'ouverte, essayait de reprendre
+haleine. Par moments, sa poitrine se gonflait d'un long soupir qui,
+exhalé, paraissait la soulager un peu, et la laissait pendant quelques
+secondes dans un sentiment de bien-être.
+
+Je m'approchai d'elle, sans qu'elle fît un mouvement, je m'assis et pris
+celle de ses mains qui reposait sur le canapé.
+
+--Ah! c'est vous? me dit-elle avec un sourire.
+
+Il paraît que j'avais la figure bouleversée, car elle ajouta:
+
+--Est-ce que vous êtes malade aussi?
+
+--Non; mais vous, souffrez-vous encore?
+
+--Très peu; et elle essuya avec son mouchoir les larmes que la toux
+avait fait venir à ses yeux; je suis habituée à cela maintenant.
+
+--Vous vous tuez, madame, lui dis-je alors d'une voix émue; je voudrais
+être votre ami, votre parent, pour vous empêcher de vous faire mal
+ainsi.
+
+--Ah! cela ne vaut vraiment pas la peine que vous vous alarmiez,
+répliqua-t-elle d'un ton un peu amer; voyez si les autres s'occupent de
+moi: c'est qu'ils savent bien qu'il n'y a rien à faire à ce mal-là.
+
+Après quoi elle se leva et, prenant la bougie, elle la mit sur la
+cheminée et se regarda dans la glace.
+
+--Comme je suis pâle! dit-elle en rattachant sa robe et en passant ses
+doigts sur ses cheveux délissés. Ah! bah! allons nous remettre à table.
+Venez-vous?
+
+Mais j'étais assis et je ne bougeais pas.
+
+Elle comprit l'émotion que cette scène m'avait causée, car elle
+s'approcha de moi et, me tendant la main, elle me dit:
+
+--Voyons, venez.
+
+Je pris sa main, je la portai à mes lèvres en la mouillant malgré moi de
+deux larmes longtemps contenues.
+
+--Eh bien, mais êtes-vous enfant! dit-elle en se rasseyant auprès de
+moi; voilà que vous pleurez! Qu'avez-vous?
+
+--Je dois vous paraître bien niais, mais ce que je viens de voir m'a
+fait un mal affreux.
+
+--Vous êtes bien bon! Que voulez-vous? Je ne puis pas dormir, il faut
+bien que je me distraie un peu. Et puis des filles comme moi, une de
+plus ou de moins, qu'est-ce que cela fait? Les médecins me disent que le
+sang que je crache vient des bronches; j'ai l'air de les croire, c'est
+tout ce que je puis faire pour eux.
+
+--Écoutez, Marguerite, dis-je alors avec une expansion que je ne pus
+retenir, je ne sais pas l'influence que vous devez prendre sur ma vie,
+mais ce que je sais, c'est qu'à l'heure qu'il est, il n'y a personne,
+pas même ma sœur, à qui je m'intéresse comme à vous. C'est ainsi depuis
+que je vous ai vue. Eh bien, au nom du ciel, soignez-vous, et ne vivez
+plus comme vous le faites.
+
+--Si je me soignais, je mourrais. Ce qui me soutient, c'est la vie
+fiévreuse que je mène. Puis, se soigner, c'est bon pour les femmes du
+monde qui ont une famille et des amis; mais nous, dès que nous ne
+pouvons plus servir à la vanité ou au plaisir de nos amants, ils nous
+abandonnent, et les longues soirées succèdent aux longs jours. Je le
+sais bien, allez, j'ai été deux mois dans mon lit; au bout de trois
+semaines, personne ne venait plus me voir.
+
+--Il est vrai que je ne vous suis rien, repris-je; mais si vous le
+vouliez je vous soignerais comme un frère, je ne vous quitterais pas, et
+je vous guérirais. Alors, quand vous en auriez la force, vous
+reprendriez la vie que vous menez, si bon vous semblait; mais j'en suis
+sûr, vous aimeriez mieux une existence tranquille qui vous ferait plus
+heureuse et vous garderait jolie.
+
+--Vous pensez comme cela ce soir, parce que vous avez le vin triste,
+mais vous n'auriez pas la patience dont vous vous vantez.
+
+--Permettez-moi de vous dire, Marguerite, que vous avez été malade
+pendant deux mois, et que, pendant ces deux mois, je suis venu tous les
+jours savoir de vos nouvelles.
+
+--C'est vrai; mais pourquoi ne montiez-vous pas?
+
+--Parce que je ne vous connaissais pas alors.
+
+--Est-ce qu'on se gêne avec une fille comme moi?
+
+--On se gêne toujours avec une femme; c'est mon avis du moins.
+
+--Ainsi, vous me soigneriez?
+
+--Oui.
+
+--Vous resteriez tous les jours auprès de moi?
+
+--Oui.
+
+--Et même toutes les nuits?
+
+--Tout le temps que je ne vous ennuierais pas.
+
+--Comment appelez-vous cela?
+
+--Du dévouement.
+
+--Et d'où vient ce dévouement?
+
+--D'une sympathie irrésistible que j'ai pour vous.
+
+--Ainsi vous êtes amoureux de moi? dites-le tout de suite, c'est bien
+plus simple.
+
+--C'est possible; mais si je dois vous le dire un jour, ce n'est pas
+aujourd'hui.
+
+--Vous ferez mieux de ne me le dire jamais.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il ne peut résulter que deux choses de cet aveu.
+
+--Lesquelles?
+
+--Ou que je ne vous accepte pas, alors vous m'en voudrez, ou que je vous
+accepte, alors vous aurez une triste maîtresse; une femme nerveuse,
+malade, triste, ou gaie d'une gaieté plus triste que le chagrin, une
+femme qui crache le sang et qui dépense cent mille francs par an, c'est
+bon pour un vieux richard comme le duc; mais c'est bien ennuyeux pour un
+jeune homme comme vous, et la preuve, c'est que tous les jeunes amants
+que j'ai eus m'ont bien vite quittée.
+
+Je ne répondais rien: j'écoutais. Cette franchise qui tenait presque de
+la confession, cette vie douloureuse que j'entrevoyais sous le voile
+doré qui la couvrait, et dont la pauvre fille fuyait la réalité dans la
+débauche, l'ivresse et l'insomnie, tout cela m'impressionnait tellement
+que je ne trouvais pas une seule parole.
+
+--Allons, continua Marguerite, nous disons là des enfantillages.
+Donnez-moi la main et rentrons dans la salle à manger. On ne doit pas
+savoir ce que notre absence veut dire.
+
+--Rentrez, si bon vous semble, mais je vous demande la permission de
+rester ici.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que votre gaieté me fait trop de mal.
+
+--Eh bien, je serai triste.
+
+--Tenez, Marguerite, laissez-moi vous dire une chose que l'on vous a
+dite souvent sans doute, et à laquelle l'habitude de l'entendre vous
+empêchera peut-être d'ajouter foi, mais qui n'en est pas moins réelle,
+et que je ne vous répéterai jamais.
+
+--C'est?... dit-elle avec le sourire que prennent les jeunes mères pour
+écouter une folie de leur enfant.
+
+--C'est que, depuis que je vous ai vue, je ne sais comment ni pourquoi,
+vous avez pris une place dans ma vie; c'est que j'ai eu beau chasser
+votre image de ma pensée, elle y est toujours revenue; c'est
+qu'aujourd'hui, quand je vous ai rencontrée, après être resté deux ans
+sans vous voir, vous avez pris sur mon cœur et mon esprit un ascendant
+plus grand encore; c'est qu'enfin, maintenant que vous m'avez reçu, que
+je vous connais, que je sais tout ce qu'il y a d'étrange en vous, vous
+m'êtes devenue indispensable, et que je deviendrai fou, non pas
+seulement si vous ne m'aimez pas, mais si vous ne me laissez pas vous
+aimer.
+
+--Mais, malheureux que vous êtes, je vous dirai ce que disait madame
+D...: vous êtes donc bien riche! Mais vous ne savez donc pas que je
+dépense six ou sept mille francs par mois, et que cette dépense est
+devenue nécessaire à ma vie? mais vous ne savez donc pas, mon pauvre
+ami, que je vous ruinerais en un rien de temps, et que votre famille
+vous ferait interdire pour vous apprendre à vivre avec une créature
+comme moi? Aimez-moi bien, comme un bon ami, mais pas autrement. Venez
+me voir, nous rirons, nous causerons; mais ne vous exagérez pas ce que
+je vaux, car je ne vaux pas grand-chose. Vous avez un bon cœur, vous
+avez besoin d'être aimé, vous êtes trop jeune et trop sensible pour
+vivre dans notre monde. Prenez une femme mariée. Vous voyez que je suis
+une bonne fille et que je vous parle franchement.
+
+--Ah çà! que diable faites-vous là? cria Prudence, que nous n'avions pas
+entendue venir, et qui apparaissait sur le seuil de la chambre avec ses
+cheveux à moitié défaits et sa robe ouverte. Je reconnaissais dans ce
+désordre la main de Gaston.
+
+--Nous parlons raison, dit Marguerite, laissez-nous un peu; nous vous
+rejoindrons tout à l'heure.
+
+--Bien, bien, causez, mes enfants, dit Prudence en s'en allant et en
+fermant la porte comme pour ajouter encore au ton dont elle avait
+prononcé ces dernières paroles.
+
+--Ainsi, c'est convenu, reprit Marguerite, quand nous fûmes seuls, vous
+ne m'aimerez plus?
+
+--Je partirai.
+
+--C'est à ce point-là?
+
+J'étais trop avancé pour reculer, et d'ailleurs cette fille me
+bouleversait. Ce mélange de gaieté, de tristesse, de candeur, de
+prostitution, cette maladie même qui devait développer chez elle la
+sensibilité des impressions comme l'irritabilité des nerfs, tout me
+faisait comprendre que si, dès la première fois, je ne prenais pas
+d'empire sur cette nature oublieuse et légère, elle était perdue pour
+moi.
+
+--Voyons, c'est donc sérieux ce que vous dites? fit-elle.
+
+--Très sérieux.
+
+--Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt?
+
+--Quand vous l'aurais-je dit?
+
+--Le lendemain du jour où vous m'avez été présenté à l'Opéra-Comique.
+
+--Je crois que vous m'auriez fort mal reçu, si j'étais venu vous voir.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'avais été stupide la veille.
+
+--Cela, c'est vrai. Mais cependant vous m'aimiez déjà à cette époque?
+
+--Oui.
+
+--Ce qui ne vous a pas empêché d'aller vous coucher et de dormir bien
+tranquillement après le spectacle. Nous savons ce que sont ces grands
+amours-là.
+
+--Eh bien, c'est ce qui vous trompe. Savez-vous ce que j'ai fait le soir
+de l'Opéra-Comique?
+
+--Non.
+
+--Je vous ai attendue à la porte du café Anglais. J'ai suivi la voiture
+qui vous a emmenés, vous et vos trois amis, et, quand je vous ai vue
+descendre seule et rentrer seule chez vous, j'ai été bien heureux.
+
+Marguerite se mit à rire.
+
+--De quoi riez-vous?
+
+--De rien.
+
+--Dites-le-moi, je vous en supplie, ou je vais croire que vous vous
+moquez encore de moi.
+
+--Vous ne vous fâcherez pas?
+
+--De quel droit me fâcherais-je?
+
+--Eh bien, il y avait une bonne raison pour que je rentrasse seule.
+
+--Laquelle?
+
+--On m'attendait ici.
+
+Elle m'eût donné un coup de couteau qu'elle ne m'eût pas fait plus de
+mal. Je me levai, et, lui tendant la main:
+
+--Adieu, lui dis-je.
+
+--Je savais bien que vous vous fâcheriez, dit-elle. Les hommes ont la
+rage de vouloir apprendre ce qui doit leur faire de la peine.
+
+--Mais je vous assure, ajoutai-je d'un ton froid, comme si j'avais voulu
+prouver que j'étais à jamais guéri de ma passion, je vous assure que je
+ne suis pas fâché. Il était tout naturel que quelqu'un vous attendît,
+comme il est tout naturel que je m'en aille à trois heures du matin.
+
+--Est-ce que vous avez aussi quelqu'un qui vous attend chez vous?
+
+--Non, mais il faut que je parte.
+
+--Adieu, alors.
+
+--Vous me renvoyez?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Pourquoi me faites-vous de la peine?
+
+--Quelle peine vous ai-je faite?
+
+--Vous me dites que quelqu'un vous attendait.
+
+--Je n'ai pas pu m'empêcher de rire à l'idée que vous aviez été si
+heureux de me voir rentrer seule, quand il y avait une si bonne raison
+pour cela.
+
+--On se fait souvent une joie d'un enfantillage, et il est méchant de
+détruire cette joie, quand, en la laissant subsister, on peut rendre
+plus heureux encore celui qui la trouve.
+
+--Mais à qui croyez-vous donc avoir affaire? Je ne suis ni une vierge ni
+une duchesse. Je ne vous connais que d'aujourd'hui et ne vous dois pas
+compte de mes actions. En admettant que je devienne un jour votre
+maîtresse, il faut que vous sachiez bien que j'ai eu d'autres amants que
+vous. Si vous me faites déjà des scènes de jalousie avant, qu'est-ce que
+ce sera donc après, si jamais l'après existe! Je n'ai jamais vu un homme
+comme vous.
+
+--C'est que personne ne vous a jamais aimée comme je vous aime.
+
+--Voyons, franchement, vous m'aimez donc bien?
+
+--Autant qu'il est possible d'aimer, je crois.
+
+--Et cela dure depuis...?
+
+--Depuis un jour que je vous ai vue descendre de calèche et entrer chez
+Susse, il y a trois ans.
+
+--Savez-vous que c'est très beau? Eh bien, que faut-il que je fasse pour
+reconnaître ce grand amour?
+
+--Il faut m'aimer un peu, dis-je avec un battement de cœur qui
+m'empêchait presque de parler; car, malgré les sourires demi-moqueurs
+dont elle avait accompagné toute cette conversation, il me semblait que
+Marguerite commençait à partager mon trouble, et que j'approchais de
+l'heure attendue depuis si longtemps.
+
+--Eh bien, et le duc?
+
+--Quel duc?
+
+--Mon vieux jaloux.
+
+--Il n'en saura rien.
+
+--Et s'il le sait?
+
+--Il vous pardonnera.
+
+--Hé non! Il m'abandonnera, et qu'est-ce que je deviendrai?
+
+--Vous risquez bien cet abandon pour un autre.
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Par la recommandation que vous avez faite de ne laisser entrer
+personne cette nuit.
+
+--C'est vrai; mais celui-là est un ami sérieux.
+
+--Auquel vous ne tenez guère, puisque vous lui faites défendre votre
+porte à pareille heure.
+
+--Ce n'est pas à vous de me le reprocher, puisque c'était pour vous
+recevoir, vous et votre ami.
+
+Peu à peu je m'étais rapproché de Marguerite, j'avais passé mes mains
+autour de sa taille et je sentais son corps souple peser légèrement sur
+mes mains jointes.
+
+--Si vous saviez comme je vous aime! lui disais-je tout bas.
+
+--Bien vrai?
+
+--Je vous jure.
+
+--Eh bien, si vous me promettez de faire toutes mes volontés sans dire
+un mot, sans me faire une observation, sans me questionner, je vous
+aimerai peut-être.
+
+--Tout ce que vous voudrez!
+
+--Mais je vous en préviens, je veux être libre de faire ce que bon me
+semblera, sans vous donner le moindre détail sur ma vie. Il y a
+longtemps que je cherche un amant jeune, sans volonté, amoureux sans
+défiance, aimé sans droits. Je n'ai jamais pu en trouver un. Les hommes,
+au lieu d'être satisfaits qu'on leur accorde longtemps ce qu'ils eussent
+à peine espéré obtenir une fois, demandent à leur maîtresse compte du
+présent, du passé et de l'avenir même. À mesure qu'ils s'habituent à
+elle, ils veulent la dominer, et ils deviennent d'autant plus exigeants
+qu'on leur donne tout ce qu'ils veulent. Si je me décide à prendre un
+nouvel amant maintenant, je veux qu'il ait trois qualités bien rares,
+qu'il soit confiant, soumis et discret.
+
+--Eh bien, je serai tout ce que vous voudrez.
+
+--Nous verrons.
+
+--Et quand verrons-nous?
+
+--Plus tard.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, dit Marguerite en se dégageant de mes bras et en prenant
+dans un gros bouquet de camélias rouges apporté le matin un camélia
+qu'elle passa à ma boutonnière, parce qu'on ne peut pas toujours
+exécuter les traités le jour où on les signe. C'est facile à comprendre.
+
+--Et quand vous reverrai-je? dis-je en la pressant dans mes bras.
+
+--Quand ce camélia changera de couleur.
+
+--Et quand changera-t-il de couleur?
+
+--Demain, de onze heures à minuit. Êtes-vous content?
+
+--Vous me le demandez?
+
+--Pas un mot de tout cela ni à votre ami, ni à Prudence, ni à qui que ce
+soit.
+
+--Je vous le promets.
+
+--Maintenant, embrassez-moi et rentrons dans la salle à manger.
+
+Elle me tendit ses lèvres, lissa de nouveau ses cheveux, et nous
+sortîmes de cette chambre, elle en chantant, moi à moitié fou.
+
+Dans le salon elle me dit tout bas, en s'arrêtant:
+
+--Cela doit vous paraître étrange que j'aie l'air d'être prête à vous
+accepter ainsi tout de suite; savez-vous d'où cela vient? Cela vient,
+continua-t-elle en prenant ma main et en la posant contre son cœur, dont
+je sentis les palpitations violentes et répétées, cela vient de ce que,
+devant vivre moins longtemps que les autres, je me suis promis de vivre
+plus vite.
+
+--Ne me parlez plus de la sorte, je vous en supplie.
+
+--Oh! consolez-vous, continua-t-elle en riant. Si peu de temps que j'aie
+à vivre, je vivrai plus longtemps que vous ne m'aimerez.
+
+Et elle entra en chantant dans la salle à manger.
+
+--Où est Nanine? dit-elle en voyant Gaston et Prudence seuls.
+
+--Elle dort dans votre chambre, en attendant que vous vous couchiez,
+répondit Prudence.
+
+--La malheureuse! Je la tue! Allons, messieurs, retirez-vous; il est
+temps.
+
+Dix minutes après, Gaston et moi nous sortions. Marguerite me serrait la
+main en me disant adieu et restait avec Prudence.
+
+--Eh bien, me demanda Gaston, quand nous fûmes dehors, que dites-vous de
+Marguerite?
+
+--C'est un ange, et j'en suis fou.
+
+--Je m'en doutais; le lui avez-vous dit?
+
+--Oui.
+
+--Et vous a-t-elle promis de vous croire.
+
+--Non.
+
+--Ce n'est pas comme Prudence.
+
+--Elle vous l'a promis?
+
+--Elle a fait mieux, mon cher! On ne le croirait pas, elle est encore
+très bien, cette grosse Duvernoy!
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+
+En cet endroit de son récit, Armand s'arrêta.
+
+--Voulez-vous fermer la fenêtre? me dit-il, je commence à avoir froid.
+Pendant ce temps, je vais me coucher.
+
+Je fermai la fenêtre. Armand, qui était très faible encore, ôta sa robe
+de chambre et se mit au lit, laissant pendant quelques instants reposer
+sa tête sur l'oreiller comme un homme fatigué d'une longue course ou
+agité de pénibles souvenirs.
+
+--Vous avez peut-être trop parlé, lui dis-je; voulez-vous que je m'en
+aille et que je vous laisse dormir? Vous me raconterez un autre jour la
+fin de cette histoire.
+
+--Est-ce qu'elle vous ennuie?
+
+--Au contraire.
+
+--Je vais continuer alors; si vous me laissiez seul, je ne dormirais
+pas.
+
+--Quand je rentrai chez moi, reprit-il, sans avoir besoin de se
+recueillir, tant tous ces détails étaient encore présents à sa pensée,
+je ne me couchai pas; je me mis à réfléchir sur l'aventure de la
+journée. La rencontre, la présentation, l'engagement de Marguerite
+vis-à-vis de moi, tout avait été si rapide, si inespéré, qu'il y avait
+des moments où je croyais avoir rêvé. Cependant ce n'était pas la
+première fois qu'une fille comme Marguerite se promettait à un homme
+pour le lendemain du jour où il le lui demandait.
+
+J'avais beau me faire cette réflexion, la première impression produite
+par ma future maîtresse sur moi avait été si forte qu'elle subsistait
+toujours. Je m'entêtais encore à ne pas voir en elle une fille semblable
+aux autres, et, avec la vanité si commune à tous les hommes, j'étais
+prêt à croire qu'elle partageait invinciblement pour moi l'attraction
+que j'avais pour elle.
+
+Cependant j'avais sous les yeux des exemples bien contradictoires, et
+j'avais entendu dire souvent que l'amour de Marguerite était passé à
+l'état de denrée plus ou moins chère, selon la saison.
+
+Mais comment aussi, d'un autre côté, concilier cette réputation avec les
+refus continuels faits au jeune comte que nous avions trouvé chez elle?
+
+Vous me direz qu'il lui déplaisait et que, comme elle était
+splendidement entretenue par le duc, pour faire tant que de prendre un
+autre amant, elle aimait mieux un homme qui lui plût. Alors, pourquoi ne
+voulait-elle pas de Gaston, charmant, spirituel, riche, et
+paraissait-elle vouloir de moi qu'elle avait trouvé si ridicule la
+première fois qu'elle m'avait vu?
+
+Il est vrai qu'il y a des incidents d'une minute qui font plus qu'une
+cour d'une année.
+
+De ceux qui se trouvaient au souper, j'étais le seul qui se fût inquiété
+en la voyant quitter la table. Je l'avais suivie, j'avais été ému à ne
+pouvoir le cacher, j'avais pleuré en lui baisant la main. Cette
+circonstance, réunie à mes visites quotidiennes pendant les deux mois de
+sa maladie, avait pu lui faire voir en moi un autre homme que ceux
+connus jusqu'alors, et peut-être s'était-elle dit qu'elle pouvait bien
+faire pour un amour exprimé de cette façon ce qu'elle avait fait tant de
+fois, que cela n'avait déjà plus de conséquence pour elle.
+
+Toutes ces suppositions, comme vous le voyez, étaient assez
+vraisemblables; mais quelle que fût la raison à son consentement, il y
+avait une chose certaine, c'est qu'elle avait consenti.
+
+Or, j'étais amoureux de Marguerite, j'allais l'avoir, je ne pouvais rien
+lui demander de plus. Cependant, je vous le répète, quoique ce fût une
+fille entretenue, je m'étais tellement, peut-être pour la poétiser, fait
+de cet amour un amour sans espoir, que plus le moment approchait où je
+n'aurais même plus besoin d'espérer, plus je doutais.
+
+Je ne fermai pas les yeux de la nuit.
+
+Je ne me reconnaissais pas. J'étais à moitié fou. Tantôt je ne me
+trouvais ni assez beau, ni assez riche, ni assez élégant pour posséder
+une pareille femme, tantôt je me sentais plein de vanité à l'idée de
+cette possession: puis je me mettais à craindre que Marguerite n'eût
+pour moi qu'un caprice de quelques jours, et, pressentant un malheur
+dans une rupture prompte, je ferais peut-être mieux, me disais-je, de ne
+pas aller le soir chez elle, et de partir en lui écrivant mes craintes.
+De là, je passais à des espérances sans limites, à une confiance sans
+bornes. Je faisais des rêves d'avenir incroyables; je me disais que
+cette fille me devrait sa guérison physique et morale, que je passerais
+toute ma vie avec elle, et que son amour me rendrait plus heureux que
+les plus virginales amours.
+
+Enfin, je ne pourrais vous répéter les mille pensées qui montaient de
+mon cœur à ma tête et qui s'éteignirent peu à peu dans le sommeil qui me
+gagna au jour.
+
+Quand je me réveillai, il était deux heures. Le temps était magnifique.
+Je ne me rappelle pas que la vie m'ait jamais paru aussi belle et aussi
+pleine. Les souvenirs de la veille se représentaient à mon esprit, sans
+ombres, sans obstacles et gaiement escortés des espérances du soir. Je
+m'habillai à la hâte. J'étais content et capable des meilleures actions.
+De temps en temps mon cœur bondissait de joie et d'amour dans ma
+poitrine. Une douce fièvre m'agitait. Je ne m'inquiétais plus des
+raisons qui m'avaient préoccupé avant que je m'endormisse. Je ne voyais
+que le résultat, je ne songeais qu'à l'heure où je devais revoir
+Marguerite.
+
+Il me fut impossible de rester chez moi. Ma chambre me semblait trop
+petite pour contenir mon bonheur; j'avais besoin de la nature entière
+pour m'épancher.
+
+Je sortis.
+
+Je passai par la rue d'Antin. Le coupé de Marguerite l'attendait à sa
+porte; je me dirigeai du côté des Champs-Elysées. J'aimais, sans même
+les connaître, tous les gens que je rencontrais.
+
+Comme l'amour rend bon!
+
+Au bout d'une heure que je me promenais des chevaux de Marly au
+rond-point et du rond-point aux chevaux de Marly, je vis de loin la
+voiture de Marguerite; je ne la reconnus pas, je la devinai.
+
+Au moment de tourner l'angle des Champs-Elysées, elle se fit arrêter, et
+un grand jeune homme se détacha d'un groupe où il causait pour venir
+causer avec elle.
+
+Ils causèrent quelques instants; le jeune homme rejoignit ses amis, les
+chevaux repartirent, et moi, qui m'étais approché du groupe, je reconnus
+dans celui qui avait parlé à Marguerite ce comte de G... dont j'avais vu
+le portrait et que Prudence m'avait signalé comme celui à qui Marguerite
+devait sa position.
+
+C'était à lui qu'elle avait fait défendre sa porte, la veille; je
+supposai qu'elle avait fait arrêter sa voiture pour lui donner la raison
+de cette défense, et j'espérai qu'en même temps elle avait trouvé
+quelque nouveau prétexte pour ne pas le recevoir la nuit suivante.
+
+Comment le reste de la journée se passa, je l'ignore; je marchai, je
+fumai, je causai, mais de ce que je dis, de ceux que je rencontrai, à
+dix heures du soir, je n'avais aucun souvenir.
+
+Tout ce que je me rappelle, c'est que je rentrai chez moi, que je passai
+trois heures à ma toilette, et que je regardai cent fois ma pendule et
+ma montre, qui malheureusement allaient l'une comme l'autre.
+
+Quand dix heures et demie sonnèrent, je me dis qu'il était temps de
+partir.
+
+Je demeurais à cette époque rue de Provence: je suivis la rue du
+Mont-Blanc, je traversai le boulevard, pris la rue Louis-le-Grand, la
+rue de Port-Mahon, et la rue d'Antin. Je regardai aux fenêtres de
+Marguerite.
+
+Il y avait de la lumière.
+
+Je sonnai.
+
+Je demandai au portier si mademoiselle Gautier était chez elle.
+
+Il me répondit qu'elle ne rentrait jamais avant onze heures ou onze
+heures un quart.
+
+Je regardai ma montre.
+
+J'avais cru venir tout doucement, je n'avais mis que cinq minutes pour
+venir de la rue de Provence chez Marguerite.
+
+Alors, je me promenai dans cette rue sans boutiques, et déserte à cette
+heure.
+
+Au bout d'une demi-heure Marguerite arriva. Elle descendit de son coupé
+en regardant autour d'elle, comme si elle eût cherché quelqu'un.
+
+La voiture repartit au pas, les écuries et la remise n'étant pas dans la
+maison. Au moment où Marguerite allait sonner, je m'approchai et lui
+dis:
+
+--Bonsoir!
+
+--Ah! c'est vous? me dit-elle d'un ton peu rassurant sur le plaisir
+qu'elle avait à me trouver là.
+
+--Ne m'avez-vous pas permis de venir vous faire visite aujourd'hui?
+
+--C'est juste; je l'avais oublié.
+
+Ce mot renversait toutes mes réflexions du matin, toutes mes espérances
+de la journée. Cependant, je commençais à m'habituer à ces façons et je
+ne m'en allai pas, ce que j'eusse évidemment fait autrefois.
+
+Nous entrâmes.
+
+Nanine avait ouvert la porte d'avance.
+
+--Prudence est-elle rentrée? demanda Marguerite.
+
+--Non, madame.
+
+--Va dire que dès qu'elle rentrera elle vienne. Auparavant, éteins la
+lampe du salon, et, s'il vient quelqu'un, réponds que je ne suis pas
+rentrée et que je ne rentrerai pas.
+
+C'était bien là une femme préoccupée de quelque chose et peut-être
+ennuyée d'un importun. Je ne savais quelle figure faire ni que dire.
+Marguerite se dirigea du côté de sa chambre à coucher; je restai où
+j'étais.
+
+--Venez, me dit-elle.
+
+Elle ôta son chapeau, son manteau de velours et les jeta sur son lit,
+puis se laissa tomber dans un grand fauteuil, auprès du feu qu'elle
+faisait faire jusqu'au commencement de l'été, et me dit en jouant avec
+la chaîne de sa montre:
+
+--Eh bien, que me conterez-vous de neuf?
+
+--Rien, sinon que j'ai eu tort de venir ce soir.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que vous paraissez contrariée et que, sans doute, je vous
+ennuie.
+
+--Vous ne m'ennuyez pas; seulement je suis malade, j'ai souffert toute
+la journée, je n'ai pas dormi et j'ai une migraine affreuse.
+
+--Voulez-vous que je me retire pour vous laisser mettre au lit?
+
+--Oh! vous pouvez rester; si je veux me coucher, je me coucherai bien
+devant vous.
+
+En ce moment on sonna.
+
+--Qui vient encore? dit-elle avec un mouvement d'impatience.
+
+Quelques instants après, on sonna de nouveau.
+
+--Il n'y a donc personne pour ouvrir? Il va falloir que j'ouvre
+moi-même.
+
+En effet, elle se leva en me disant:
+
+--Attendez ici.
+
+Elle traversa l'appartement, et j'entendis ouvrir la porte d'entrée.
+
+--J'écoutai.
+
+Celui à qui elle avait ouvert s'arrêta dans la salle à manger. Aux
+premiers mots, je reconnus la voix du jeune comte de N...
+
+--Comment vous portez-vous ce soir? disait-il.
+
+--Mal, répondit sèchement Marguerite.
+
+--Est-ce que je vous dérange?
+
+--Peut-être.
+
+--Comme vous me recevez! Que vous ai-je fait, ma chère Marguerite?
+
+--Mon cher ami, vous ne m'avez rien fait. Je suis malade, il faut que je
+me couche; ainsi vous allez me faire le plaisir de vous en aller. Cela
+m'assomme de ne pas pouvoir rentrer le soir sans vous voir apparaître
+cinq minutes après. Qu'est-ce que vous voulez? que je sois votre
+maîtresse? Eh bien, je vous ai déjà dit cent fois que non, que vous
+m'agacez horriblement, et que vous pouvez vous adresser autre part. Je
+vous le répète aujourd'hui pour la dernière fois: je ne veux pas de
+vous, c'est bien convenu; adieu. Tenez, voici Nanine qui rentre; elle va
+vous éclairer. Bonsoir.
+
+Et, sans ajouter un mot, sans écouter ce que balbutiait le jeune homme,
+Marguerite revint dans sa chambre et referma violemment la porte, par
+laquelle Nanine, à son tour, rentra presque immédiatement.
+
+--Tu m'entends, lui dit Marguerite, tu diras toujours à cet imbécile que
+je n'y suis pas ou que je ne veux pas le recevoir. Je suis lasse, à la
+fin, de voir sans cesse des gens qui viennent me demander la même chose,
+qui me payent et qui se croient quittes avec moi. Si celles qui
+commencent notre honteux métier savaient ce que c'est, elles se feraient
+plutôt femmes de chambre. Mais non; la vanité d'avoir des robes, des
+voitures, des diamants nous entraîne; on croit à ce que l'on entend, car
+la prostitution a sa foi, et l'on use peu à peu son cœur, son corps, sa
+beauté; on est redoutée comme une bête fauve, méprisée comme un paria,
+on n'est entourée que de gens qui vous prennent toujours plus qu'ils ne
+vous donnent, et on s'en va un beau jour crever comme un chien, après
+avoir perdu les autres et s'être perdue soi-même.
+
+--Voyons, madame, calmez-vous, dit Nanine; vous avez mal aux nerfs ce
+soir.
+
+--Cette robe me gêne, reprit Marguerite en faisant sauter les agrafes de
+son corsage; donne-moi un peignoir. Eh bien, et Prudence?
+
+--Elle n'était pas rentrée, mais on l'enverra à madame dès qu'elle
+rentrera.
+
+--En voilà encore une, continua Marguerite en ôtant sa robe et en
+passant un peignoir blanc, en voilà encore une qui sait bien me trouver
+quand elle a besoin de moi, et qui ne peut pas me rendre un service de
+bonne grâce. Elle sait que j'attends cette réponse ce soir, qu'il me la
+faut, que je suis inquiète, et je suis sûre qu'elle est allée courir
+sans s'occuper de moi.
+
+--Peut-être a-t-elle été retenue?
+
+--Fais-nous donner le punch.
+
+--Vous allez encore vous faire du mal, dit Nanine.
+
+--Tant mieux! Apporte-moi aussi des fruits, du pâté ou une aile de
+poulet, quelque chose tout de suite, j'ai faim.
+
+Vous dire l'impression que cette scène me causait, c'est inutile; vous
+le devinez, n'est-ce pas?
+
+--Vous allez souper avec moi, me dit-elle; en attendant, prenez un
+livre, je vais passer un instant dans mon cabinet de toilette.
+
+Elle alluma les bougies d'un candélabre, ouvrit une porte au pied de son
+lit et disparut.
+
+Pour moi, je me mis à réfléchir sur la vie de cette fille, et mon amour
+s'augmenta de pitié.
+
+Je me promenais à grands pas dans cette chambre, tout en songeant, quand
+Prudence entra.
+
+--Tiens, vous voilà? me dit-elle: où est Marguerite?
+
+--Dans son cabinet de toilette.
+
+--Je vais l'attendre. Dites donc, elle vous trouve charmant; saviez-vous
+cela?
+
+--Non.
+
+--Elle ne vous l'a pas dit un peu?
+
+--Pas du tout.
+
+--Comment êtes-vous ici?
+
+--Je viens lui faire une visite.
+
+--À minuit?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Farceur!
+
+--Elle m'a même très mal reçu.
+
+--Elle va mieux vous recevoir.
+
+--Vous croyez?
+
+--Je lui apporte une bonne nouvelle.
+
+--Il n'y a pas de mal; ainsi elle vous a parlé de moi?
+
+--Hier au soir, ou plutôt cette nuit, quand vous avez été parti avec
+votre ami... à propos, comment va-t-il, votre ami? C'est Gaston R..., je
+crois, qu'on l'appelle?
+
+--Oui, dis-je, sans pouvoir m'empêcher de sourire en me rappelant la
+confidence que Gaston m'avait faite, et en voyant que Prudence savait à
+peine son nom.
+
+--Il est gentil, ce garçon-là; qu'est-ce qu'il fait?
+
+--Il a vingt-cinq mille francs de rente.
+
+--Ah! vraiment! eh bien, pour en revenir à vous, Marguerite m'a
+questionnée sur votre compte; elle m'a demandé qui vous étiez, ce que
+vous faisiez, quelles avaient été vos maîtresses; enfin tout ce qu'on
+peut demander sur un homme de votre âge. Je lui ai dit tout ce que je
+sais, en ajoutant que vous êtes un charmant garçon, et voilà.
+
+--Je vous remercie; maintenant, dites-moi donc de quelle commission elle
+vous avait chargée hier.
+
+--D'aucune; c'était pour faire partir le comte, ce qu'elle disait, mais
+elle m'en a chargée d'une pour aujourd'hui, et c'est la réponse que je
+lui apporte ce soir.
+
+En ce moment, Marguerite sortit de son cabinet de toilette, coquettement
+coiffée de son bonnet de nuit orné de touffes de rubans jaunes, appelées
+techniquement des choux.
+
+Elle était ravissante ainsi.
+
+Elle avait ses pieds nus dans des pantoufles de satin, et achevait la
+toilette de ses ongles.
+
+--Eh bien, dit-elle en voyant Prudence, avez-vous vu le duc?
+
+--Parbleu!
+
+--Et que vous a-t-il dit?
+
+--Il m'a donné.
+
+--Combien?
+
+--Six mille.
+
+--Vous les avez?
+
+--Oui.
+
+--A-t-il eu l'air contrarié?
+
+--Non.
+
+--Pauvre homme!
+
+Ce pauvre homme! fut dit d'un ton impossible à rendre. Marguerite prit
+les six billets de mille francs.
+
+--Il était temps, dit-elle. Ma chère Prudence, avez-vous besoin
+d'argent?
+
+--Vous savez, mon enfant, que c'est dans deux jours le 15, si vous
+pouviez me prêter trois ou quatre cents francs, vous me rendriez
+service.
+
+--Envoyez demain matin, il est trop tard pour faire changer.
+
+--N'oubliez pas.
+
+--Soyez tranquille. Soupez-vous avec nous?
+
+--Non, Charles m'attend chez moi.
+
+--Vous en êtes donc toujours folle?
+
+--Toquée, ma chère! A demain. Adieu, Armand.
+
+Madame Duvernoy sortit.
+
+Marguerite ouvrit son étagère et jeta dedans les billets de banque.
+
+--Vous permettez que je me couche! dit-elle en souriant et en se
+dirigeant vers son lit.
+
+--Non seulement je vous le permets, mais encore je vous en prie.
+
+Elle rejeta sur le pied de son lit la guipure qui le couvrait et se
+coucha.
+
+--Maintenant, dit-elle, venez vous asseoir près de moi et causons.
+
+Prudence avait raison: la réponse qu'elle avait apportée à Marguerite
+l'égayait.
+
+--Vous me pardonnez ma mauvaise humeur de ce soir? me dit-elle en me
+prenant la main.
+
+--Je suis prêt à vous en pardonner bien d'autres.
+
+--Et vous m'aimez?
+
+--À en devenir fou.
+
+--Malgré mon mauvais caractère?
+
+--Malgré tout.
+
+--Vous me le jurez!
+
+--Oui, lui dis-je tout bas.
+
+Nanine entra alors portant des assiettes, un poulet froid, une bouteille
+de bordeaux, des fraises et deux couverts.
+
+--Je ne vous ai pas fait faire du punch, dit Nanine, le bordeaux est
+meilleur pour vous. N'est-ce pas, monsieur?
+
+--Certainement, répondis-je, tout ému encore des dernières paroles de
+Marguerite et les yeux ardemment fixés sur elle.
+
+--Bien, dit-elle, mets tout cela sur la petite table, approche-la du
+lit; nous nous servirons nous-mêmes. Voilà trois nuits que tu passes, tu
+dois avoir envie de dormir, va te coucher; je n'ai plus besoin de rien.
+
+--Faut-il fermer la porte à double tour?
+
+--Je le crois bien! Et surtout dis qu'on ne laisse entrer personne
+demain avant midi.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+
+À cinq heures du matin, quand le jour commença à paraître à travers les
+rideaux, Marguerite me dit:
+
+--Pardonne-moi si je te chasse, mais il le faut. Le duc vient tous les
+matins; on va lui répondre que je dors, quand il va venir, et il
+attendra peut-être que je me réveille.
+
+Je pris dans mes mains la tête de Marguerite, dont les cheveux défaits
+ruisselaient autour d'elle, et je lui donnai un dernier baiser, en lui
+disant:
+
+--Quand te reverrai-je?
+
+--Écoute, reprit-elle, prends cette petite clef dorée qui est sur la
+cheminée, va ouvrir cette porte; rapporte la clef ici et va-t'en. Dans
+la journée, tu recevras une lettre et mes ordres, car tu sais que tu
+dois obéir aveuglément.
+
+--Oui, et si je demandais déjà quelque chose?
+
+--Quoi donc?
+
+--Que tu me laissasses cette clef.
+
+--Je n'ai jamais fait pour personne ce que tu me demandes là.
+
+--Eh bien, fais-le pour moi, car je te jure que, moi, je ne t'aime pas
+comme les autres t'aimaient.
+
+--Eh bien, garde-la; mais je te préviens qu'il ne dépend que de moi que
+cette clef ne te serve à rien.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il y a des verrous en dedans de la porte.
+
+--Méchante!
+
+--Je les ferai ôter.
+
+--Tu m'aimes donc un peu?
+
+--Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me semble que oui.
+Maintenant va-t'en; je tombe de sommeil.
+
+Nous restâmes quelques secondes dans les bras l'un de l'autre, et je
+partis.
+
+Les rues étaient désertes, la grande ville dormait encore, une douce
+fraîcheur courait dans ces quartiers que le bruit des hommes allait
+envahir quelques heures plus tard.
+
+Il me sembla que cette ville endormie m'appartenait; je cherchais dans
+mon souvenir les noms de ceux dont j'avais jusqu'alors envié le bonheur;
+et je ne m'en rappelais pas un sans me trouver plus heureux que lui.
+
+Être aimé d'une jeune fille chaste, lui révéler le premier cet étrange
+mystère de l'amour, certes, c'est une grande félicité, mais c'est la
+chose du monde la plus simple. S'emparer d'un cœur qui n'a pas
+l'habitude des attaques, c'est entrer dans une ville ouverte et sans
+garnison. L'éducation, le sentiment des devoirs et la famille sont de
+très fortes sentinelles; mais il n'y a sentinelles si vigilantes que ne
+trompe une fille de seize ans, à qui, par la voix de l'homme qu'elle
+aime, la nature donne ses premiers conseils d'amour qui sont d'autant
+plus ardents qu'ils paraissent plus purs.
+
+Plus la jeune fille croit au bien, plus elle s'abandonne facilement,
+sinon à l'amant, du moins à l'amour, car étant sans défiance, elle est
+sans force, et se faire aimer d'elle est un triomphe que tout homme de
+vingt-cinq ans pourra se donner quand il voudra. Et cela est si vrai que
+voyez comme on entoure les jeunes filles de surveillance et de remparts!
+Les couvents n'ont pas de murs assez hauts, les mères de serrures assez
+fortes, la religion de devoirs assez continus pour renfermer tous ces
+charmants oiseaux dans leur cage, sur laquelle on ne se donne même pas
+la peine de jeter des fleurs. Aussi comme elles doivent désirer ce monde
+qu'on leur cache, comme elles doivent croire qu'il est tentant, comme
+elles doivent écouter la première voix qui, à travers les barreaux,
+vient leur en raconter les secrets, et bénir la main qui lève, la
+première, un coin du voile mystérieux.
+
+Mais être réellement aimé d'une courtisane, c'est une victoire bien
+autrement difficile. Chez elles, le corps a usé l'âme, les sens ont
+brûlé le cœur, la débauche a cuirassé les sentiments. Les mots qu'on
+leur dit, elles les savent depuis longtemps; les moyens que l'on
+emploie, elles les connaissent, l'amour même qu'elles inspirent, elles
+l'ont vendu. Elles aiment par métier et non par entraînement. Elles sont
+mieux gardées par leurs calculs qu'une vierge par sa mère et son
+couvent; aussi ont-elles inventé le mot caprice pour ces amours sans
+trafic qu'elles se donnent de temps en temps comme repos, comme excuse,
+ou comme consolation; semblables à ces usuriers qui rançonnent mille
+individus, et qui croient tout racheter en prêtant un jour vingt francs
+à quelque pauvre diable qui meurt de faim, sans exiger d'intérêt et sans
+lui demander de reçu.
+
+Puis, quand Dieu permet l'amour à une courtisane, cet amour, qui semble
+d'abord un pardon, devient presque toujours pour elle un châtiment. Il
+n'y a pas d'absolution sans pénitence. Quand une créature, qui a tout
+son passé à se reprocher, se sent tout à coup prise d'un amour profond,
+sincère, irrésistible, dont elle ne se fût jamais crue capable; quand
+elle a avoué cet amour, comme l'homme aimé ainsi la domine! Comme il se
+sent fort avec ce droit cruel de lui dire: «vous ne faites pas plus pour
+de l'amour que vous n'avez fait pour de l'argent.»
+
+Alors elles ne savent quelles preuves donner. Un enfant, raconte la
+fable, après s'être longtemps amusé dans un champ à crier: «au secours!»
+Pour déranger des travailleurs, fut dévoré un jour par un ours, sans que
+ceux qu'il avait trompés si souvent crussent cette fois aux cris réels
+qu'il poussait. Il en est de même de ces malheureuses filles, quand
+elles aiment sérieusement. Elles ont menti tant de fois qu'on ne veut
+plus les croire, et elles sont, au milieu de leurs remords, dévorées par
+leur amour.
+
+De là, ces grands dévouements, ces austères retraites dont quelques-unes
+ont donné l'exemple.
+
+Mais, quand l'homme qui inspire cet amour rédempteur a l'âme assez
+généreuse pour l'accepter sans se souvenir du passé, quand il s'y
+abandonne, quand il aime enfin, comme il est aimé, cet homme épuise d'un
+coup toutes les émotions terrestres, et après cet amour son cœur sera
+fermé à tout autre.
+
+Ces réflexions, je ne les faisais pas le matin où je rentrais chez moi.
+Elles n'eussent pu être que le pressentiment de ce qui allait m'arriver,
+et malgré mon amour pour Marguerite, je n'entrevoyais pas de semblables
+conséquences; aujourd'hui je les fais. Tout étant irrévocablement fini,
+elles résultent naturellement de ce qui a eu lieu.
+
+Mais revenons au premier jour de cette liaison. Quand je rentrai,
+j'étais d'une gaieté folle. En songeant que les barrières placées par
+mon imagination entre Marguerite et moi avaient disparu, que je la
+possédais, que j'occupais un peu sa pensée, que j'avais dans ma poche la
+clef de son appartement et le droit de me servir de cette clef, j'étais
+content de la vie, fier de moi, et j'aimais Dieu qui permettait tout
+cela.
+
+Un jour, un jeune homme passe dans une rue, il y coudoie une femme, il
+la regarde, il se retourne, il passe. Cette femme, il ne la connaît pas,
+elle a des plaisirs, des chagrins, des amours où il n'a aucune part. Il
+n'existe pas pour elle, et peut-être, s'il lui parlait, se
+moquerait-elle de lui comme Marguerite avait fait de moi. Des semaines,
+des mois, des années s'écoulent, et tout à coup, quand ils ont suivi
+chacun leur destinée dans un ordre différent, la logique du hasard les
+ramène en face l'un de l'autre. Cette femme devient la maîtresse de cet
+homme et l'aime. Comment? Pourquoi? Leurs deux existences n'en font plus
+qu'une; à peine l'intimité existe-t-elle, qu'elle leur semble avoir
+existé toujours, et tout ce qui a précédé s'efface de la mémoire des
+deux amants. C'est curieux, avouons-le.
+
+Quant à moi, je ne me rappelais plus comment j'avais vécu avant la
+veille. Tout mon être s'exaltait en joie au souvenir des mots échangés
+pendant cette première nuit. Ou Marguerite était habile à tromper, ou
+elle avait pour moi une de ces passions subites qui se révèlent dès le
+premier baiser, et qui meurent quelquefois, du reste, comme elles sont
+nées.
+
+Plus j'y réfléchissais, plus je me disais que Marguerite n'avait aucune
+raison de feindre un amour qu'elle n'aurait pas ressenti, et je me
+disais aussi que les femmes ont deux façons d'aimer qui peuvent résulter
+l'une de l'autre: elles aiment avec le cœur ou avec les sens. Souvent
+une femme prend un amant pour obéir à la seule volonté de ses sens, et
+apprend, sans s'y être attendue, le mystère de l'amour immatériel et ne
+vit plus que par son cœur; souvent une jeune fille, ne cherchant dans le
+mariage que la réunion de deux affections pures, reçoit cette soudaine
+révélation de l'amour physique, cette énergique conclusion des plus
+chastes impressions de l'âme.
+
+Je m'endormis au milieu de ces pensées. Je fus réveillé par une lettre
+de Marguerite, lettre contenant ces mots:
+
+«Voici mes ordres: ce soir au Vaudeville. Venez pendant le troisième
+entr'acte.
+
+«M. G.»
+
+Je serrai ce billet dans un tiroir, afin d'avoir toujours la réalité
+sous la main, dans le cas où je douterais, comme cela m'arrivait par
+moments.
+
+Elle ne me disait pas de l'aller voir dans le jour, je n'osai me
+présenter chez elle; mais j'avais un si grand désir de la rencontrer
+avant le soir que j'allai aux Champs-Elysées, où, comme la veille, je la
+vis passer et redescendre.
+
+À sept heures, j'étais au Vaudeville.
+
+Jamais je n'étais entré si tôt dans un théâtre.
+
+Toutes les loges s'emplirent les unes après les autres. Une seule
+restait vide: l'avant-scène du rez-de-chaussée.
+
+Au commencement du troisième acte, j'entendis ouvrir la porte de cette
+loge, sur laquelle j'avais presque constamment les yeux fixés,
+Marguerite parut.
+
+Elle passa tout de suite sur le devant, chercha à l'orchestre, m'y vit
+et me remercia du regard.
+
+Elle était merveilleusement belle ce soir-là.
+
+Etais-je la cause de cette coquetterie? M'aimait-elle assez pour croire
+que, plus je la trouverais belle, plus je serais heureux? Je l'ignorais
+encore; mais si telle avait été son intention, elle réussissait, car,
+lorsqu'elle se montra, les têtes ondulèrent les unes vers les autres, et
+l'acteur alors en scène regarda lui-même celle qui troublait ainsi les
+spectateurs par sa seule apparition.
+
+Et j'avais la clef de l'appartement de cette femme, et dans trois ou
+quatre heures elle allait de nouveau être à moi.
+
+On blâme ceux qui se ruinent pour des actrices et des femmes
+entretenues; ce qui m'étonne, c'est qu'ils ne fassent pas pour elles
+vingt fois plus de folies. Il faut avoir vécu, comme moi, de cette
+vie-là, pour savoir combien les petites vanités de tous les jours
+qu'elles donnent à leur amant soudent fortement dans le cœur, puisque
+nous n'avons pas d'autre mot, l'amour qu'il a pour elle.
+
+Prudence prit place ensuite dans la loge, et un homme que je reconnus
+pour le comte de G... s'assit au fond.
+
+À sa vue, un froid me passa sur le cœur.
+
+Sans doute, Marguerite s'apercevait de l'impression produite sur moi par
+la présence de cet homme dans sa loge, car elle me sourit de nouveau, et
+tournant le dos au comte, elle parut fort attentive à la pièce. Au
+troisième entr'acte, elle se retourna, dit deux mots; le comte quitta la
+loge, et Marguerite me fit signe de venir la voir.
+
+--Bonsoir! me dit-elle quand j'entrai, et elle me tendit la main.
+
+--Bonsoir! répondis-je en m'adressant à Marguerite et à Prudence.
+
+--Asseyez-vous.
+
+--Mais je prends la place de quelqu'un. Est-ce que M. le comte de G...
+ne va pas revenir?
+
+--Si; je l'ai envoyé me chercher des bonbons pour que nous puissions
+causer seuls un instant. Madame Duvernoy est dans la confidence.
+
+--Oui, mes enfants, dit celle-ci; mais soyez tranquilles, je ne dirai
+rien.
+
+--Qu'avez-vous donc ce soir? dit Marguerite en se levant et en venant
+dans l'ombre de la loge m'embrasser sur le front.
+
+--Je suis un peu souffrant.
+
+--Il faut aller vous coucher, reprit-elle avec cet air ironique si bien
+fait pour sa tête fine et spirituelle.
+
+--Où?
+
+--Chez vous.
+
+--Vous savez bien que je n'y dormirai pas.
+
+--Alors, il ne faut pas venir nous faire la moue ici parce que vous avez
+vu un homme dans ma loge.
+
+--Ce n'est pas pour cette raison.
+
+--Si fait, je m'y connais, et vous avez tort; ainsi ne parlons plus de
+cela. Vous viendrez après le spectacle chez Prudence, et vous y resterez
+jusqu'à ce que je vous appelle. Entendez-vous?
+
+--Oui.
+
+Est-ce que je pouvais désobéir?
+
+--Vous m'aimez toujours? reprit-elle.
+
+--Vous me le demandez!
+
+--Vous avez pensé à moi?
+
+--Tout le jour.
+
+--Savez-vous que je crains décidément de devenir amoureuse de vous?
+demandez plutôt à Prudence.
+
+--Ah! répondit la grosse fille, c'en est assommant.
+
+--Maintenant, vous allez retourner à votre stalle; le comte va rentrer,
+et il est inutile qu'il vous trouve ici.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que cela vous est désagréable de le voir.
+
+--Non; seulement si vous m'aviez dit désirer venir au Vaudeville ce
+soir, j'aurais pu vous envoyer cette loge aussi bien que lui.
+
+--Malheureusement, il me l'a apportée sans que je la lui demande, en
+m'offrant de m'accompagner. Vous le savez très bien, je ne pouvais pas
+refuser. Tout ce que je pouvais faire, c'était de vous écrire où
+j'allais pour que vous me vissiez, et parce que moi-même j'avais du
+plaisir à vous revoir plus tôt; mais, puisque c'est ainsi que vous me
+remerciez, je profite de la leçon.
+
+--J'ai tort, pardonnez-moi.
+
+--À la bonne heure, retournez gentiment à votre place, et surtout ne
+faites plus le jaloux.
+
+Elle m'embrassa de nouveau, et je sortis.
+
+Dans le couloir, je rencontrai le comte qui revenait.
+
+Je retournai à ma stalle.
+
+Après tout, la présence de M. de G... dans la loge de Marguerite était
+la chose la plus simple. Il avait été son amant, il lui apportait une
+loge, il l'accompagnait au spectacle, tout cela était fort naturel, et,
+du moment où j'avais pour maîtresse une fille comme Marguerite, il me
+fallait bien accepter ses habitudes.
+
+Je n'en fus pas moins très malheureux le reste de la soirée, et j'étais
+fort triste en m'en allant, après avoir vu Prudence, le comte et
+Marguerite monter dans la calèche qui les attendait à la porte.
+
+Et cependant, un quart d'heure après, j'étais chez Prudence. Elle
+rentrait à peine.
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+
+--Vous êtes venu presque aussi vite que nous, me dit Prudence.
+
+--Oui, répondis-je machinalement. Où est Marguerite?
+
+--Chez elle.
+
+--Toute seule?
+
+--Avec M. de G...
+
+Je me promenai à grands pas dans le salon.
+
+--Eh bien, qu'avez-vous?
+
+--Croyez-vous que je trouve drôle d'attendre ici que M. de G... sorte de
+chez Marguerite?
+
+--Vous n'êtes pas raisonnable non plus. Comprenez donc que Marguerite ne
+peut pas mettre le comte à la porte. M. de G... a été longtemps avec
+elle, il lui a toujours donné beaucoup d'argent; il lui en donne encore.
+Marguerite dépense plus de cent mille francs par an; elle a beaucoup de
+dettes. Le duc lui envoie ce qu'elle lui demande, mais elle n'ose pas
+toujours lui demander tout ce dont elle a besoin. Il ne faut pas qu'elle
+se brouille avec le comte qui lui fait une dizaine de mille francs par
+an au moins. Marguerite vous aime bien, mon cher ami, mais votre liaison
+avec elle, dans son intérêt et dans le vôtre, ne doit pas être sérieuse.
+Ce n'est pas avec vos sept ou huit mille francs de pension que vous
+soutiendrez le luxe de cette fille-là; ils ne suffiraient pas à
+l'entretien de sa voiture. Prenez Marguerite pour ce qu'elle est, pour
+une bonne fille spirituelle et jolie; soyez son amant pendant un mois,
+deux mois; donnez-lui des bouquets, des bonbons et des loges; mais ne
+vous mettez rien de plus en tête, et ne lui faites pas des scènes de
+jalousie ridicule. Vous savez bien à qui vous avez affaire; Marguerite
+n'est pas une vertu. Vous lui plaisez, vous l'aimez bien, ne vous
+inquiétez pas du reste. Je vous trouve charmant de faire le susceptible!
+Vous avez la plus agréable maîtresse de Paris! Elle vous reçoit dans un
+appartement magnifique, elle est couverte de diamants, elle ne vous
+coûtera pas un sou, si vous le voulez, et vous n'êtes pas content. Que
+diable! Vous en demandez trop.
+
+--Vous avez raison, mais c'est plus fort que moi, l'idée que cet homme
+est son amant me fait un mal affreux.
+
+--D'abord, reprit Prudence, est-il encore son amant? C'est un homme dont
+elle a besoin, voilà tout. Depuis deux jours, elle lui fait fermer sa
+porte; il est venu ce matin, elle n'a pas pu faire autrement que
+d'accepter sa loge et de le laisser l'accompagner. Il l'a reconduite, il
+monte un instant chez elle, il n'y reste pas, puisque vous attendez ici.
+Tout cela est bien naturel, il me semble. D'ailleurs vous acceptez bien
+le duc?
+
+--Oui, mais celui-là est un vieillard, et je suis sûr que Marguerite
+n'est pas sa maîtresse. Puis, on peut souvent accepter une liaison et
+n'en pas accepter deux. Cette facilité ressemble trop à un calcul et
+rapproche l'homme qui y consent, même par amour, de ceux qui, un étage
+plus bas, font un métier de ce consentement et un profit de ce métier.
+
+--Ah! Mon cher, que vous êtes arriéré! Combien en ai-je vus, et des plus
+nobles, des plus élégants, des plus riches, faire ce que je vous
+conseille et cela, sans efforts, sans honte, sans remords! Mais cela se
+voit tous les jours. Mais comment voudriez-vous que les femmes
+entretenues de Paris fissent pour soutenir le train qu'elles mènent, si
+elles n'avaient pas trois ou quatre amants à la fois? Il n'y a pas de
+fortune, si considérable qu'elle soit, qui puisse subvenir seule aux
+dépenses d'une femme comme Marguerite. Une fortune de cinq cent mille
+francs de rente est une fortune énorme en France; eh bien, mon cher ami,
+cinq cent mille francs de rente n'en viendraient pas à bout, et voici
+pourquoi: un homme qui a un pareil revenu a une maison montée, des
+chevaux, des domestiques, des voitures, des chasses, des amis; souvent
+il est marié, il a des enfants, il fait courir, il joue, il voyage, que
+sais-je, moi! Toutes ces habitudes sont prises de telle façon qu'il ne
+peut s'en défaire sans passer pour être ruiné et sans faire scandale.
+Tout compte fait, avec cinq cent mille francs par an, il ne peut pas
+donner à une femme plus de quarante ou cinquante mille francs dans
+l'année, et encore c'est beaucoup. Eh bien, d'autres amours complètent
+la dépense annuelle de la femme. Avec Marguerite, c'est encore plus
+commode; elle est tombée par un miracle du ciel sur un vieillard riche à
+dix millions, dont la femme et la fille sont mortes, qui n'a plus que
+des neveux riches eux-mêmes, qui lui donne tout ce qu'elle veut sans
+rien lui demander en échange; mais elle ne peut pas lui demander plus de
+soixante-dix mille francs par an, et je suis sûre que si elle lui en
+demandait davantage, malgré sa fortune et l'affection qu'il a pour elle,
+il le lui refuserait.
+
+«Tous ces jeunes gens ayant vingt ou trente mille livres de rente à
+Paris, c'est-à-dire à peine de quoi vivre dans le monde qu'ils
+fréquentent, savent très bien, quand ils sont les amants d'une femme
+comme Marguerite, qu'elle ne pourrait pas seulement payer son
+appartement et ses domestiques avec ce qu'ils lui donnent. Ils ne lui
+disent pas qu'ils le savent, ils ont l'air de ne rien voir, et quand ils
+en ont assez ils s'en vont. S'ils ont la vanité de suffire à tout, ils
+se ruinent comme des sots et vont se faire tuer en Afrique après avoir
+laissé cent mille francs de dettes à Paris. Croyez-vous que la femme
+leur en soit reconnaissante? Pas le moins du monde. Au contraire, elle
+dit qu'elle leur a sacrifié sa position et que, pendant qu'elle était
+avec eux, elle perdait de l'argent. Ah! vous trouvez tous ces détails
+honteux, n'est-ce pas? Ils sont vrais. Vous êtes un charmant garçon, que
+j'aime de tout mon cœur; je vis depuis vingt ans parmi les femmes
+entretenues, je sais ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, et je ne
+voudrais pas vous voir prendre au sérieux le caprice qu'une jolie fille
+a pour vous.
+
+«Puis, outre cela, admettons, continua Prudence, que Marguerite vous
+aime assez pour renoncer au comte et au duc, dans le cas où celui-ci
+s'apercevrait de votre liaison et lui dirait de choisir entre vous et
+lui, le sacrifice qu'elle vous ferait serait énorme, c'est
+incontestable. Quel sacrifice égal pourriez-vous lui faire, vous? Quand
+la satiété serait venue, quand vous n'en voudriez plus enfin, que
+feriez-vous pour la dédommager de ce que vous lui auriez fait perdre?
+Rien. Vous l'auriez isolée du monde dans lequel étaient sa fortune et
+son avenir, elle vous aurait donné ses plus belles années, et elle
+serait oubliée. Ou vous seriez un homme ordinaire, alors, lui jetant son
+passé à la face, vous lui diriez qu'en la quittant vous ne faites
+qu'agir comme ses autres amants, et vous l'abandonneriez à une misère
+certaine; ou vous seriez un honnête homme, et, vous croyant forcé de la
+garder auprès de vous, vous vous livreriez vous-même à un malheur
+inévitable, car cette liaison, excusable chez le jeune homme, ne l'est
+plus chez l'homme mûr. Elle devient un obstacle à tout, elle ne permet
+ni la famille, ni l'ambition, ces secondes et dernières amours de
+l'homme. Croyez-m'en donc, mon ami, prenez les choses pour ce qu'elles
+valent, les femmes pour ce qu'elles sont, et ne donnez pas à une fille
+entretenue le droit de se dire votre créancière en quoi que ce soit.
+
+C'était sagement raisonné et d'une logique dont j'aurais cru Prudence
+incapable. Je ne trouvai rien à lui répondre, sinon qu'elle avait
+raison; je lui donnai la main et la remerciai de ses conseils.
+
+--Allons, allons, me dit-elle, chassez-moi ces mauvaises théories, et
+riez; la vie est charmante, mon cher, c'est selon le verre par lequel on
+la regarde. Tenez, consultez votre ami Gaston, en voilà un qui me fait
+l'effet de comprendre l'amour comme je le comprends. Ce dont il faut que
+vous soyez convaincu, sans quoi vous deviendrez un garçon insipide,
+c'est qu'il y a à côté d'ici une belle fille qui attend impatiemment que
+l'homme qui est chez elle s'en aille, qui pense à vous, qui vous garde
+sa nuit et qui vous aime, j'en suis certaine. Maintenant venez vous
+mettre à la fenêtre avec moi, et regardons partir le comte qui ne va pas
+tarder à nous laisser la place.
+
+Prudence ouvrit une fenêtre, et nous nous accoudâmes à côté l'un de
+l'autre sur le balcon.
+
+Elle regardait les rares passants, moi je rêvais.
+
+Tout ce qu'elle m'avait dit me bourdonnait dans la tête, et je ne
+pouvais m'empêcher de convenir qu'elle avait raison; mais l'amour réel
+que j'avais pour Marguerite avait peine à s'accommoder de cette
+raison-là. Aussi poussais-je de temps en temps des soupirs qui faisaient
+retourner Prudence, et lui faisaient hausser les épaules comme un
+médecin qui désespère d'un malade.
+
+«Comme on s'aperçoit que la vie doit être courte, disais-je en moi-même,
+par la rapidité des sensations! Je ne connais Marguerite que depuis deux
+jours, elle n'est ma maîtresse que depuis hier, et elle a déjà tellement
+envahi ma pensée, mon cœur et ma vie, que la visite de ce comte de G...
+est un malheur pour moi.»
+
+Enfin le comte sortit, remonta dans sa voiture et disparut. Prudence
+ferma sa fenêtre.
+
+Au même moment Marguerite nous appelait.
+
+--Venez vite, on met la table, disait-elle, nous allons souper.
+
+Quand j'entrai chez elle, Marguerite courut à moi, me sauta au cou et
+m'embrassa de toutes ses forces.
+
+--Sommes-nous toujours maussade? me dit-elle.
+
+--Non, c'est fini, répondit Prudence, je lui ai fait de la morale, et il
+a promis d'être sage.
+
+--À la bonne heure!
+
+Malgré moi, je jetai les yeux sur le lit, il n'était pas défait; quant à
+Marguerite, elle était déjà en peignoir blanc.
+
+On se mit à table.
+
+Charme, douceur, expansion, Marguerite avait tout, et j'étais bien forcé
+de temps en temps de reconnaître que je n'avais pas le droit de lui
+demander autre chose; que bien des gens seraient heureux à ma place, et
+que, comme le berger de Virgile, je n'avais qu'à jouir des loisirs qu'un
+dieu ou plutôt qu'une déesse me faisait.
+
+J'essayai de mettre en pratique les théories de Prudence et d'être aussi
+gai que mes deux compagnes; mais ce qui chez elles était nature, chez
+moi était effort, et le rire nerveux que j'avais, et auquel elles se
+trompèrent, touchait de bien près aux larmes.
+
+Enfin le souper cessa, et je restai seul avec Marguerite. Elle alla,
+comme elle en avait l'habitude, s'asseoir sur son tapis devant le feu et
+regarder d'un air triste la flamme du foyer.
+
+Elle songeait! A quoi? Je l'ignore; moi, je la regardais avec amour et
+presque avec terreur en pensant à ce que j'étais prêt à souffrir pour
+elle.
+
+--Sais-tu à quoi je pensais?
+
+--Non.
+
+--À une combinaison que j'ai trouvée.
+
+--Et quelle est cette combinaison?
+
+--Je ne puis pas encore te la confier, mais je puis te dire ce qui en
+résulterait. Il en résulterait que dans un mois d'ici je serais libre,
+je ne devrais plus rien, et nous irions passer ensemble l'été à la
+campagne.
+
+--Et vous ne pouvez pas me dire par quel moyen?
+
+--Non, il faut seulement que tu m'aimes comme je t'aime, et tout
+réussira.
+
+--Et c'est vous seule qui avez trouvé cette combinaison?
+
+--Oui.
+
+--Et vous l'exécuterez seule?
+
+--Moi seule aurai les ennuis, me dit Marguerite avec un sourire que je
+n'oublierai jamais, mais nous partagerons les bénéfices.
+
+Je ne pus m'empêcher de rougir à ce mot de bénéfices; je me rappelai
+Manon Lescaut mangeant avec Desgrieux l'argent de M. de B...
+
+Je répondis d'un ton un peu dur et en me levant:
+
+--Vous me permettrez, ma chère Marguerite, de ne partager les bénéfices
+que des entreprises que je conçois et que j'exploite moi-même.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Cela signifie que je soupçonne fort M. le comte de G... d'être votre
+associé dans cette heureuse combinaison dont je n'accepte ni les charges
+ni les bénéfices.
+
+--Vous êtes un enfant. Je croyais que vous m'aimiez, je me suis trompée,
+c'est bien.
+
+Et, en même temps, elle se leva, ouvrit son piano et se remit à jouer
+l'Invitation à la valse, jusqu'à ce fameux passage en majeur qui
+l'arrêtait toujours.
+
+Etait-ce par habitude, ou pour me rappeler le jour où nous nous étions
+connus? Tout ce que je sais, c'est qu'avec cette mélodie les souvenirs
+me revinrent, et, m'approchant d'elle, je lui pris la tête entre mes
+mains et l'embrassai.
+
+--Vous me pardonnez? Lui dis-je.
+
+--Vous le voyez bien, me répondit-elle; mais remarquez que nous n'en
+sommes qu'au second jour, et que déjà j'ai quelque chose à vous
+pardonner. Vous tenez bien mal vos promesses d'obéissance aveugle.
+
+--Que voulez-vous, Marguerite, je vous aime trop, et je suis jaloux de
+la moindre de vos pensées. Ce que vous m'avez proposé tout à l'heure me
+rendrait fou de joie, mais le mystère qui précède l'exécution de ce
+projet me serre le cœur.
+
+--Voyons, raisonnons un peu, reprit-elle en me prenant les deux mains et
+en me regardant avec un charmant sourire auquel il m'était impossible de
+résister; vous m'aimez, n'est-ce pas? et vous seriez heureux de passer
+trois ou quatre mois à la campagne avec moi seule; moi aussi, je serais
+heureuse de cette solitude à deux, non seulement j'en serais heureuse,
+mais j'en ai besoin pour ma santé. Je ne puis quitter Paris pour un si
+long temps sans mettre ordre à mes affaires, et les affaires d'une femme
+comme moi sont toujours très embrouillées; eh bien, j'ai trouvé le moyen
+de tout concilier, mes affaires et mon amour pour vous, oui, pour vous,
+ne riez pas, j'ai la folie de vous aimer! Et voilà que vous prenez vos
+grands airs et me dites des grands mots. Enfant, trois fois enfant,
+rappelez-vous seulement que je vous aime, et ne vous inquiétez de
+rien.--Est-ce convenu, voyons?
+
+--Tout ce que vous voulez est convenu, vous le savez bien.
+
+--Alors, avant un mois, nous serons dans quelque village, à nous
+promener au bord de l'eau et à boire du lait. Cela vous semble étrange
+que je parle ainsi, moi, Marguerite Gautier; cela vient, mon ami, de ce
+que quand cette vie de Paris, qui semble me rendre si heureuse, ne me
+brûle pas, elle m'ennuie, et alors j'ai des aspirations soudaines vers
+une existence plus calme qui me rappellerait mon enfance. On a toujours
+eu une enfance, quoi que l'on soit devenue. Oh! soyez tranquille, je ne
+vais pas vous dire que je suis la fille d'un colonel en retraite et que
+j'ai été élevée à Saint-Denis. Je suis une pauvre fille de la campagne,
+et je ne savais pas écrire mon nom il y a six ans. Vous voilà rassuré,
+n'est-ce pas? Pourquoi est-ce à vous le premier à qui je m'adresse pour
+partager la joie du désir qui m'est venu? Sans doute parce que j'ai
+reconnu que vous m'aimiez pour moi et non pour vous, tandis que les
+autres ne m'ont jamais aimée que pour eux.
+
+«J'ai été bien souvent à la campagne, mais jamais comme j'aurais voulu y
+aller. C'est sur vous que je compte pour ce bonheur facile, ne soyez
+donc pas méchant et accordez-le-moi. Dites-vous ceci: elle ne doit pas
+vivre vieille, et je me repentirais un jour de n'avoir pas fait pour
+elle la première chose qu'elle m'a demandée, et qu'il était si facile de
+faire.
+
+Que répondre à de pareilles paroles, surtout avec le souvenir d'une
+première nuit d'amour, et dans l'attente d'une seconde?
+
+Une heure après, je tenais Marguerite dans mes bras, et elle m'eût
+demandé de commettre un crime que je lui eusse obéi.
+
+À six heures du matin je partis, et avant de partir je lui dis:
+
+--À ce soir?
+
+Elle m'embrassa plus fort, mais elle ne me répondit pas.
+
+Dans la journée, je reçus une lettre qui contenait ces mots:
+
+«Cher enfant, je suis un peu souffrante, et le médecin m'ordonne le
+repos. Je me coucherai de bonne heure ce soir et ne vous verrai pas.
+Mais, pour vous récompenser, je vous attendrai demain à midi. Je vous
+aime.»
+
+Mon premier mot fut: «elle me trompe!»
+
+Une sueur glacée passa sur mon front, car j'aimais déjà trop cette femme
+pour que ce soupçon ne me bouleversât point.
+
+Et cependant je devais m'attendre à cet événement presque tous les jours
+avec Marguerite, et cela m'était arrivé souvent avec mes autres
+maîtresses, sans que je m'en préoccupasse fort. D'où venait donc
+l'empire que cette femme prenait sur ma vie?
+
+Alors je songeai, puisque j'avais la clef de chez elle, à aller la voir
+comme de coutume. De cette façon, je saurais bien vite la vérité, et, si
+je trouvais un homme, je le souffletterais.
+
+En attendant, j'allai aux Champs-Elysées. J'y restai quatre heures. Elle
+ne parut pas. Le soir, j'entrai dans tous les théâtres où elle avait
+l'habitude d'aller. Elle n'était dans aucun.
+
+À onze heures, je me rendis rue d'Antin.
+
+Il n'y avait pas de lumière aux fenêtres de Marguerite. Je sonnai
+néanmoins. Le portier me demanda où j'allais.
+
+--Chez mademoiselle Gautier, lui dis-je.
+
+--Elle n'est pas rentrée.
+
+--Je vais monter l'attendre.
+
+--Il n'y a personne chez elle.
+
+Evidemment c'était là une consigne que je pouvais forcer puisque j'avais
+la clef, mais je craignis un esclandre ridicule, et je sortis.
+
+Seulement, je ne rentrai pas chez moi, je ne pouvais quitter la rue, et
+ne perdais pas des yeux la maison de Marguerite. Il me semblait que
+j'avais encore quelque chose à apprendre, ou du moins que mes soupçons
+allaient se confirmer.
+
+Vers minuit, un coupé que je connaissais bien s'arrêta vers le numéro 9.
+
+Le comte de G... en descendit et entra dans la maison, après avoir
+congédié sa voiture.
+
+Un moment j'espérai que, comme à moi, on allait lui dire que Marguerite
+n'était pas chez elle, et que j'allais le voir sortir; mais à quatre
+heures du matin j'attendais encore.
+
+J'ai bien souffert depuis trois semaines, mais ce n'est rien, je crois,
+en comparaison de ce que je souffris cette nuit-là.
+
+
+
+
+Chapitre XIV
+
+
+Rentré chez moi, je me mis à pleurer comme un enfant. Il n'y a pas
+d'homme qui n'ait été trompé au moins une fois, et qui ne sache ce que
+l'on souffre.
+
+Je me dis, sous le poids de ces résolutions de la fièvre que l'on croit
+toujours avoir la force de tenir, qu'il fallait rompre immédiatement
+avec cet amour, et j'attendis le jour avec impatience pour aller retenir
+ma place, retourner auprès de mon père et de ma sœur, double amour dont
+j'étais certain, et qui ne me tromperait pas, lui.
+
+Cependant je ne voulais pas partir sans que Marguerite sût bien pourquoi
+je partais. Seul, un homme qui n'aime décidément plus sa maîtresse la
+quitte sans lui écrire.
+
+Je fis et refis vingt lettres dans ma tête.
+
+J'avais eu affaire à une fille semblable à toutes les filles
+entretenues, je l'avais beaucoup trop poétisée, elle m'avait traité en
+écolier, en employant, pour me tromper, une ruse d'une simplicité
+insultante, c'était clair. Mon amour-propre prit alors le dessus. Il
+fallait quitter cette femme sans lui donner la satisfaction de savoir ce
+que cette rupture me faisait souffrir, et voici ce que je lui écrivis de
+mon écriture la plus élégante, et des larmes de rage et de douleur dans
+les yeux:
+
+«Ma chère Marguerite,
+
+«J'espère que votre indisposition d'hier aura été peu de chose. J'ai
+été, à onze heures du soir, demander de vos nouvelles, et l'on m'a
+répondu que vous n'étiez pas rentrée. M. de G... a été plus heureux que
+moi, car il s'est présenté quelques instants après, et à quatre heures
+du matin il était encore chez vous.
+
+«Pardonnez-moi les quelques heures ennuyeuses que je vous ai fait
+passer, et soyez sûre que je n'oublierai jamais les moments heureux que
+je vous dois.
+
+«Je serais bien allé savoir de vos nouvelles aujourd'hui, mais je compte
+retourner près de mon père.
+
+«Adieu, ma chère Marguerite; je ne suis ni assez riche pour vous aimer
+comme je le voudrais, ni assez pauvre pour vous aimer comme vous le
+voudriez. Oublions donc, vous, un nom qui doit vous être à peu près
+indifférent, moi, un bonheur qui me devient impossible.
+
+«Je vous renvoie votre clef, qui ne m'a jamais servi et qui pourra vous
+être utile, si vous êtes souvent malade comme vous l'étiez hier.»
+
+Vous le voyez, je n'avais pas eu la force de finir cette lettre sans une
+impertinente ironie, ce qui prouvait combien j'étais encore amoureux.
+
+Je lus et relus dix fois cette lettre, et l'idée qu'elle ferait de la
+peine à Marguerite me calma un peu. J'essayai de m'enhardir dans les
+sentiments qu'elle affectait, et quand, à huit heures, mon domestique
+entra chez moi, je la lui remis pour qu'il la portât tout de suite.
+
+--Faudra-t-il attendre une réponse? Me demanda Joseph (mon domestique
+s'appelait Joseph, comme tous les domestiques).
+
+--Si l'on vous demande s'il y a une réponse, vous direz que vous n'en
+savez rien et vous attendrez.
+
+Je me rattachais à cette espérance qu'elle allait me répondre.
+
+Pauvres et faibles que nous sommes!
+
+Tout le temps que mon domestique resta dehors, je fus dans une agitation
+extrême. Tantôt me rappelant comment Marguerite s'était donnée à moi, je
+me demandais de quel droit je lui écrivais une lettre impertinente,
+quand elle pouvait me répondre que ce n'était pas M. de G... qui me
+trompait, mais moi qui trompais M. de G...; raisonnement qui permet à
+bien des femmes d'avoir plusieurs amants. Tantôt, me rappelant les
+serments de cette fille, je voulais me convaincre que ma lettre était
+trop douce encore et qu'il n'y avait pas d'expressions assez fortes pour
+flétrir une femme qui se riait d'un amour aussi sincère que le mien.
+Puis, je me disais que j'aurais mieux fait de ne pas lui écrire, d'aller
+chez elle dans la journée, et que, de cette façon, j'aurais joui des
+larmes que je lui aurais fait répandre.
+
+Enfin, je me demandais ce qu'elle allait me répondre, déjà prêt à croire
+l'excuse qu'elle me donnerait.
+
+Joseph revint.
+
+--Eh bien? Lui dis-je.
+
+--Monsieur, me répondit-il, madame était couchée et dormait encore, mais
+dès qu'elle sonnera, on lui remettra la lettre, et s'il y a une réponse
+on l'apportera.
+
+Elle dormait!
+
+Vingt fois je fus sur le point de renvoyer chercher cette lettre, mais
+je me disais toujours:
+
+--On la lui a peut-être déjà remise, et j'aurais l'air de me repentir.
+
+Plus l'heure à laquelle il était vraisemblable qu'elle me répondît
+approchait, plus je regrettais d'avoir écrit.
+
+Dix heures, onze heures, midi sonnèrent.
+
+À midi, je fus au moment d'aller au rendez-vous, comme si rien ne
+s'était passé. Enfin, je ne savais qu'imaginer pour sortir du cercle de
+fer qui m'étreignait.
+
+Alors, je crus, avec cette superstition des gens qui attendent, que, si
+je sortais un peu, à mon retour je trouverais une réponse. Les réponses
+impatiemment attendues arrivent toujours quand on n'est pas chez soi.
+
+Je sortis sous prétexte d'aller déjeuner.
+
+Au lieu de déjeuner au café Foy, au coin du boulevard, comme j'avais
+l'habitude de le faire, je préférai aller déjeuner au Palais-Royal et
+passer par la rue d'Antin. Chaque fois que de loin j'apercevais une
+femme, je croyais voir Nanine m'apportant une réponse. Je passai rue
+d'Antin sans avoir même rencontré un commissionnaire. J'arrivai au
+Palais-Royal, j'entrai chez Véry. Le garçon me fit manger ou plutôt me
+servit ce qu'il voulut, car je ne mangeai pas.
+
+Malgré moi, mes yeux se fixaient toujours sur la pendule.
+
+Je rentrai, convaincu que j'allais trouver une lettre de Marguerite.
+
+Le portier n'avait rien reçu. J'espérais encore dans mon domestique.
+Celui-ci n'avait vu personne depuis mon départ.
+
+Si Marguerite avait dû me répondre, elle m'eût répondu depuis longtemps.
+
+Alors, je me mis à regretter les termes de ma lettre; j'aurais dû me
+taire complètement, ce qui eût sans doute fait faire une démarche à son
+inquiétude; car, ne me voyant pas venir au rendez-vous la veille, elle
+m'eût demandé les raisons de mon absence, et alors seulement j'eusse dû
+les lui donner. De cette façon, elle n'eût pu faire autrement que de se
+disculper, et ce que je voulais, c'était qu'elle se disculpât. Je
+sentais déjà que, quelques raisons qu'elle m'eût objectées, je les
+aurais crues, et que j'aurais mieux tout aimé que de ne plus la voir.
+
+J'en arrivai à croire qu'elle allait venir elle-même chez moi, mais les
+heures se passèrent et elle ne vint pas.
+
+Décidément, Marguerite n'était pas comme toutes les femmes, car il y en
+a bien peu qui, en recevant une lettre semblable à celle que je venais
+d'écrire, ne répondent pas quelque chose.
+
+À cinq heures, je courus aux Champs-Elysées.
+
+--Si je la rencontre, pensais-je, j'affecterai un air indifférent, et
+elle sera convaincue que je ne songe déjà plus à elle.
+
+Au tournant de la rue Royale, je la vis passer dans sa voiture; la
+rencontre fut si brusque que je pâlis. J'ignore si elle vit mon émotion;
+moi, j'étais si troublé que je ne vis que sa voiture.
+
+Je ne continuai pas ma promenade aux Champs-Elysées. Je regardai les
+affiches des théâtres, car j'avais encore une chance de la voir.
+
+Il y avait une première représentation au Palais-Royal. Marguerite
+devait évidemment y assister.
+
+J'étais au théâtre à sept heures.
+
+Toutes les loges s'emplirent, mais Marguerite ne parut pas.
+
+Alors, je quittai le Palais-Royal, et j'entrai dans tous les théâtres où
+elle allait le plus souvent, au Vaudeville, aux Variétés, à
+l'Opéra-Comique.
+
+Elle n'était nulle part.
+
+Ou ma lettre lui avait fait trop de peine pour qu'elle s'occupât de
+spectacle, ou elle craignait de se trouver avec moi, et voulait éviter
+une explication.
+
+Voilà ce que ma vanité me soufflait sur le boulevard, quand je
+rencontrai Gaston qui me demanda d'où je venais.
+
+--Du Palais-Royal.
+
+--Et moi de l'Opéra, me dit-il; je croyais même vous y voir.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que Marguerite y était.
+
+--Ah! Elle y était?
+
+--Oui.
+
+--Seule?
+
+--Non, avec une de ses amies.
+
+--Voilà tout?
+
+--Le comte de G... est venu un instant dans sa loge; mais elle s'en est
+allée avec le duc. À chaque instant, je croyais vous voir paraître. Il y
+avait à côté de moi une stalle qui est restée vide toute la soirée, et
+j'étais convaincu qu'elle était louée par vous.
+
+--Mais pourquoi irais-je où Marguerite va?
+
+--Parce que vous êtes son amant, pardieu!
+
+--Et qui vous a dit cela?
+
+--Prudence, que j'ai rencontrée hier. Je vous en félicite, mon cher;
+c'est une jolie maîtresse que n'a pas qui veut. Gardez-la, elle vous
+fera honneur.
+
+Cette simple réflexion de Gaston me montra combien mes susceptibilités
+étaient ridicules.
+
+Si je l'avais rencontré la veille et qu'il m'eût parlé ainsi, je n'eusse
+certainement pas écrit la sotte lettre du matin.
+
+Je fus au moment d'aller chez Prudence et de l'envoyer dire à Marguerite
+que j'avais à lui parler; mais je craignis que pour se venger elle ne me
+répondît qu'elle ne pouvait pas me recevoir, et je rentrai chez moi
+après être passé par la rue d'Antin.
+
+Je demandai de nouveau à mon portier s'il avait une lettre pour moi.
+
+Rien! Elle aura voulu voir si je ferais quelque nouvelle démarche et si
+je rétracterais ma lettre aujourd'hui, me dis-je en me couchant; mais,
+voyant que je ne lui écris pas, elle m'écrira demain.
+
+Ce soir-là surtout je me repentis de ce que j'avais fait. J'étais seul
+chez moi, ne pouvant dormir, dévoré d'inquiétude et de jalousie quand,
+en laissant suivre aux choses leur véritable cours, j'aurais dû être
+auprès de Marguerite et m'entendre dire les mots charmants que je
+n'avais entendus que deux fois, et qui me brûlaient les oreilles dans ma
+solitude.
+
+Ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation, c'est que le raisonnement
+me donnait tort; en effet, tout me disait que Marguerite m'aimait.
+D'abord, ce projet de passer un été avec moi seul à la campagne, puis
+cette certitude que rien ne la forçait à être ma maîtresse, puisque ma
+fortune était insuffisante à ses besoins et même à ses caprices. Il n'y
+avait donc eu chez elle que l'espérance de trouver en moi une affection
+sincère, capable de la reposer des amours mercenaires au milieu
+desquelles elle vivait, et dès le second jour je détruisais cette
+espérance, et je payais en ironie impertinente l'amour accepté pendant
+deux nuits. Ce que je faisais était donc plus que ridicule, c'était
+indélicat. Avais-je seulement payé cette femme, pour avoir le droit de
+blâmer sa vie, et n'avais-je pas l'air, en me retirant dès le second
+jour, d'un parasite d'amour qui craint qu'on ne lui donne la carte de
+son dîner? Comment! Il y avait trente-six heures que je connaissais
+Marguerite; il y en avait vingt-quatre que j'étais son amant, et je
+faisais le susceptible; et au lieu de me trouver trop heureux qu'elle
+partageât pour moi, je voulais avoir tout à moi seul, et la contraindre
+à briser d'un coup les relations de son passé qui étaient les revenus de
+son avenir. Qu'avais-je à lui reprocher? Rien. Elle m'avait écrit
+qu'elle était souffrante, quand elle eût pu me dire tout crûment, avec
+la hideuse franchise de certaines femmes, qu'elle avait un amant à
+recevoir; et au lieu de croire à sa lettre, au lieu d'aller me promener
+dans toutes les rues de Paris, excepté dans la rue d'Antin; au lieu de
+passer ma soirée avec mes amis et de me présenter le lendemain à l'heure
+qu'elle m'indiquait, je faisais l'Othello, je l'espionnais, et je
+croyais la punir en ne la voyant plus. Mais elle devait être enchantée
+au contraire de cette séparation; mais elle devait me trouver
+souverainement sot, et son silence n'était pas même de la rancune;
+c'était du dédain.
+
+J'aurais dû alors faire à Marguerite un cadeau qui ne lui laissât aucun
+doute sur ma générosité, et qui m'eût permis, la traitant comme une
+fille entretenue, de me croire quitte avec elle; mais j'eusse cru
+offenser par la moindre apparence de trafic, sinon l'amour qu'elle avait
+pour moi, du moins l'amour que j'avais pour elle, et puisque cet amour
+était si pur qu'il n'admettait pas le partage, il ne pouvait payer par
+un présent, si beau qu'il fût, le bonheur qu'on lui avait donné, si
+court qu'eût été ce bonheur.
+
+Voilà ce que je me répétais la nuit, et ce qu'à chaque instant j'étais
+prêt à aller dire à Marguerite.
+
+Quand le jour parut, je ne dormais pas encore, j'avais la fièvre; il
+m'était impossible de penser à autre chose qu'à Marguerite.
+
+Comme vous le comprenez, il fallait prendre un parti décisif, et en
+finir avec la femme ou avec mes scrupules, si toutefois elle consentait
+encore à me recevoir.
+
+Mais, vous le savez, on retarde toujours un parti décisif: aussi, ne
+pouvant rester chez moi, n'osant me présenter chez Marguerite, j'essayai
+un moyen de me rapprocher d'elle, moyen que mon amour-propre pourrait
+mettre sur le compte du hasard, dans le cas où il réussirait.
+
+Il était neuf heures; je courus chez Prudence, qui me demanda à quoi
+elle devait cette visite matinale.
+
+Je n'osai pas lui dire franchement ce qui m'amenait. Je lui répondis que
+j'étais sorti de bonne heure pour retenir une place à la diligence de
+C..., où demeurait mon père.
+
+--Vous êtes bien heureux, me dit-elle, de pouvoir quitter Paris par ce
+beau temps-là.
+
+Je regardai Prudence, me demandant si elle se moquait de moi.
+
+Mais son visage était sérieux.
+
+--Irez-vous dire adieu à Marguerite? reprit-elle toujours sérieusement.
+
+--Non.
+
+--Vous faites bien.
+
+--Vous trouvez?
+
+--Naturellement. Puisque vous avez rompu avec elle, à quoi bon la
+revoir?
+
+--Vous savez donc notre rupture?
+
+--Elle m'a montré votre lettre.
+
+--Et que vous a-t-elle dit?
+
+--Elle m'a dit: «Ma chère Prudence, votre protégé n'est pas poli: on
+pense ces lettres-là, mais on ne les écrit pas!»
+
+--Et de quel ton vous a-t-elle dit cela?
+
+--En riant et elle a ajouté: «Il a soupé deux fois chez moi, et il ne me
+fait même pas de visite de digestion.»
+
+Voilà l'effet que ma lettre et mes jalousies avaient produit. Je fus
+cruellement humilié dans la vanité de mon amour.
+
+--Et qu'a-t-elle fait hier au soir?
+
+--Elle est allée à l'opéra.
+
+--Je le sais. Et ensuite?
+
+--Elle a soupé chez elle.
+
+--Seule?
+
+--Avec le comte de G..., je crois.
+
+Ainsi ma rupture n'avait rien changé dans les habitudes de Marguerite.
+
+C'est pour ces circonstances-là que certaines gens vous disent: «Il
+fallait ne plus penser à cette femme qui ne vous aimait pas.»
+
+--Allons, je suis bien aise de voir que Marguerite ne se désole pas pour
+moi, repris-je avec un sourire forcé.
+
+--Et elle a grandement raison. Vous avez fait ce que vous deviez faire,
+vous avez été plus raisonnable qu'elle, car cette fille-là vous aimait,
+elle ne faisait que parler de vous, et aurait été capable de quelque
+folie.
+
+--Pourquoi ne m'a-t-elle pas répondu, puisqu'elle m'aime?
+
+--Parce qu'elle a compris qu'elle avait tort de vous aimer. Puis les
+femmes permettent quelquefois qu'on trompe leur amour, jamais qu'on
+blesse leur amour-propre, et l'on blesse toujours l'amour-propre d'une
+femme quand, deux jours après qu'on est son amant, on la quitte, quelles
+que soient les raisons que l'on donne à cette rupture. Je connais
+Marguerite, elle mourrait plutôt que de vous répondre.
+
+--Que faut-il que je fasse alors?
+
+--Rien. Elle vous oubliera, vous l'oublierez, et vous n'aurez rien à
+vous reprocher l'un à l'autre.
+
+--Mais si je lui écrivais pour lui demander pardon?
+
+--Gardez-vous-en bien, elle vous pardonnerait.
+
+Je fus sur le point de sauter au cou de Prudence.
+
+Un quart d'heure après, j'étais rentré chez moi et j'écrivais à
+Marguerite:
+
+«Quelqu'un qui se repent d'une lettre qu'il a écrite hier, qui partira
+demain si vous ne lui pardonnez, voudrait savoir à quelle heure il
+pourra déposer son repentir à vos pieds.
+
+«Quand vous trouvera-t-il seule? Car, vous le savez, les confessions
+doivent être faites sans témoins.»
+
+Je pliai cette espèce de madrigal en prose, et je l'envoyai par Joseph,
+qui remit la lettre à Marguerite elle-même, laquelle lui répondit
+qu'elle répondrait plus tard.
+
+Je ne sortis qu'un instant pour aller dîner, et à onze heures du soir je
+n'avais pas encore de réponse.
+
+Je résolus alors de ne pas souffrir plus longtemps et de partir le
+lendemain.
+
+En conséquence de cette résolution, convaincu que je ne m'endormirais
+pas si je me couchais, je me mis à faire mes malles.
+
+
+
+
+Chapitre XV
+
+
+Il y avait à peu près une heure que Joseph et moi nous préparions tout
+pour mon départ, lorsqu'on sonna violemment à ma porte.
+
+--Faut-il ouvrir? me dit Joseph.
+
+--Ouvrez, lui dis-je, me demandant qui pouvait venir à pareille heure
+chez moi, et n'osant croire que ce fût Marguerite.
+
+--Monsieur, me dit Joseph en rentrant, ce sont deux dames.
+
+--C'est nous, Armand, me cria une voix que je reconnus pour celle de
+Prudence.
+
+Je sortis de ma chambre.
+
+Prudence, debout, regardait les quelques curiosités de mon salon;
+Marguerite, assise sur le canapé, réfléchissait.
+
+Quand j'entrai, j'allai à elle, je m'agenouillai, je lui pris les deux
+mains, et, tout ému, je lui dis: pardon.
+
+Elle m'embrassa au front et me dit:
+
+--Voilà déjà trois fois que je vous pardonne.
+
+--J'allais partir demain.
+
+--En quoi ma visite peut-elle changer votre résolution? Je ne viens pas
+pour vous empêcher de quitter Paris. Je viens parce que je n'ai pas eu
+dans la journée le temps de vous répondre, et que je n'ai pas voulu vous
+laisser croire que je fusse fâchée contre vous. Encore Prudence ne
+voulait-elle pas que je vinsse; elle disait que je vous dérangerais
+peut-être.
+
+--Vous, me déranger, vous, Marguerite! Et comment?
+
+--Dame! Vous pouviez avoir une femme chez vous, répondit Prudence, et
+cela n'aurait pas été amusant pour elle d'en voir arriver deux.
+
+Pendant cette observation de Prudence, Marguerite me regardait
+attentivement.
+
+--Ma chère Prudence, répondis-je, vous ne savez pas ce que vous dites.
+
+--C'est qu'il est très gentil votre appartement, répliqua Prudence;
+peut-on voir la chambre à coucher!
+
+--Oui.
+
+Prudence passa dans ma chambre, moins pour la visiter que pour réparer
+la sottise qu'elle venait de dire, et nous laisser seuls, Marguerite et
+moi.
+
+--Pourquoi avez-vous amené Prudence? lui dis-je alors.
+
+--Parce qu'elle était avec moi au spectacle, et qu'en partant d'ici je
+voulais avoir quelqu'un pour m'accompagner.
+
+--N'étais-je pas là?
+
+--Oui; mais outre que je ne voulais pas vous déranger, j'étais bien sûre
+qu'en venant jusqu'à ma porte, vous me demanderiez à monter chez moi,
+et, comme je ne pouvais pas vous l'accorder, je ne voulais pas que vous
+partissiez avec le droit de me reprocher un refus.
+
+--Et pourquoi ne pouviez-vous pas me recevoir?
+
+--Parce que je suis très surveillée, et que le moindre soupçon pourrait
+me faire le plus grand tort.
+
+--Est-ce bien la seule raison?
+
+--S'il y en avait une autre, je vous la dirais; nous n'en sommes plus à
+avoir des secrets l'un pour l'autre.
+
+--Voyons, Marguerite, je ne veux pas prendre plusieurs chemins pour en
+arriver à ce que je veux vous dire. Franchement, m'aimez-vous un peu?
+
+--Beaucoup.
+
+--Alors, pourquoi m'avez-vous trompé?
+
+--Mon ami, si j'étais madame la duchesse telle ou telle, si j'avais deux
+cent mille livres de rente, que je fusse votre maîtresse et que j'eusse
+un autre amant que vous, vous auriez le droit de me demander pourquoi je
+vous trompe; mais je suis mademoiselle Marguerite Gautier, j'ai quarante
+mille francs de dettes, pas un sou de fortune, et je dépense cent mille
+francs par an; votre question devient oiseuse et ma réponse inutile.
+
+--C'est juste, dis-je en laissant tomber ma tête sur les genoux de
+Marguerite; mais moi je vous aime comme un fou.
+
+--Eh bien, mon ami, il fallait m'aimer un peu moins ou me comprendre un
+peu mieux. Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Si j'avais été
+libre, d'abord je n'aurais pas reçu le comte avant-hier, ou, l'ayant
+reçu, je serais venue vous demander le pardon que vous me demandiez tout
+à l'heure, et je n'aurais pas à l'avenir d'autre amant que vous. J'ai
+cru un moment que je pourrais me donner ce bonheur-là pendant six mois;
+vous ne l'avez pas voulu; vous teniez à connaître les moyens, eh! mon
+Dieu, les moyens étaient bien faciles à deviner. C'était un sacrifice
+plus grand que vous ne croyez que je faisais en les employant. J'aurais
+pu vous dire: j'ai besoin de vingt mille francs; vous étiez amoureux de
+moi, vous les eussiez trouvés, au risque de me les reprocher plus tard.
+J'ai mieux aimé ne rien vous devoir; vous n'avez pas compris cette
+délicatesse, car c'en est une. Nous autres, quand nous avons encore un
+peu de cœur, nous donnons aux mots et aux choses une extension et un
+développement inconnus aux autres femmes; je vous répète donc que, de la
+part de Marguerite Gautier, le moyen qu'elle trouvait de payer ses
+dettes sans vous demander l'argent nécessaire pour cela était une
+délicatesse dont vous devriez profiter sans rien dire. Si vous ne
+m'aviez connue qu'aujourd'hui, vous seriez trop heureux de ce que je
+vous promettrais, et vous ne me demanderiez pas ce que j'ai fait
+avant-hier. Nous sommes quelquefois forcées d'acheter une satisfaction
+pour notre âme aux dépens de notre corps, et nous souffrons bien
+davantage quand, après, cette satisfaction nous échappe.
+
+J'écoutais et je regardais Marguerite avec admiration. Quand je songeais
+que cette merveilleuse créature, dont j'eusse envié autrefois de baiser
+les pieds, consentait à me faire entrer pour quelque chose dans sa
+pensée, à me donner un rôle dans sa vie, et que je ne me contentais pas
+encore de ce qu'elle me donnait, je me demandais si le désir de l'homme
+a des bornes, quand, satisfait aussi promptement que le mien l'avait
+été, il tend encore à autre chose.
+
+--C'est vrai, reprit-elle; nous autres créatures du hasard, nous avons
+des désirs fantasques et des amours inconcevables. Nous nous donnons
+tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Il y a des gens qui se
+ruineraient sans rien obtenir de nous, il y en a d'autres qui nous ont
+avec un bouquet. Notre cœur a des caprices; c'est sa seule distraction
+et sa seule excuse. Je me suis donnée à toi plus vite qu'à aucun homme,
+je te le jure; pourquoi? parce que me, voyant cracher le sang, tu m'as
+pris la main, parce que tu as pleuré, parce que tu es la seule créature
+humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je vais te dire une folie, mais
+j'avais autrefois un petit chien qui me regardait d'un air tout triste
+quand je toussais; c'est le seul être que j'aie aimé.
+
+«Quand il est mort, j'ai plus pleuré qu'à la mort de ma mère. Il est
+vrai qu'elle m'avait battue pendant douze ans de sa vie. Eh bien, je
+t'ai aimé tout de suite autant que mon chien. Si les hommes savaient ce
+qu'on peut avoir avec une larme, ils seraient plus aimés et nous serions
+moins ruineuses.
+
+«Ta lettre t'a démenti, elle m'a révélé que tu n'avais pas toutes les
+intelligences du cœur, elle t'a fait plus de tort dans l'amour que
+j'avais pour toi que tout ce que tu aurais pu me faire. C'était de la
+jalousie, il est vrai, mais de la jalousie ironique et impertinente.
+J'étais déjà triste, quand j'ai reçu cette lettre, je comptais te voir à
+midi, déjeuner avec toi, effacer par ta vue une incessante pensée que
+j'avais, et qu'avant de te connaître j'admettais sans effort.
+
+«Puis, continua Marguerite, tu étais la seule personne devant laquelle
+j'avais cru comprendre tout de suite que je pouvais penser et parler
+librement. Tous ceux qui entourent les filles comme moi ont intérêt à
+scruter leurs moindres paroles, à tirer une conséquence de leurs plus
+insignifiantes actions. Nous n'avons naturellement pas d'amis. Nous
+avons des amants égoïstes qui dépensent leur fortune non pas pour nous,
+comme ils le disent, mais pour leur vanité.
+
+«Pour ces gens-là, il faut que nous soyons gaies quand ils sont joyeux,
+bien portantes quand ils veulent souper, sceptiques comme ils le sont.
+Il nous est défendu d'avoir du cœur sous peine d'être huées et de ruiner
+notre crédit.
+
+«Nous ne nous appartenons plus. Nous ne sommes plus des êtres, mais des
+choses. Nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières
+dans leur estime. Nous avons des amies, mais ce sont des amies comme
+Prudence, des femmes jadis entretenues qui ont encore des goûts de
+dépense que leur âge ne leur permet plus. Alors elles deviennent nos
+amies ou plutôt nos commensales. Leur amitié va jusqu'à la servitude,
+jamais jusqu'au désintéressement. Jamais elles ne vous donneront qu'un
+conseil lucratif. Peu leur importe que nous ayons dix amants de plus,
+pourvu qu'elles y gagnent des robes ou un bracelet, et qu'elles puissent
+de temps en temps se promener dans notre voiture et venir au spectacle
+dans notre loge. Elles ont nos bouquets de la veille et nous empruntent
+nos cachemires. Elles ne nous rendent jamais un service, si petit qu'il
+soit, sans se le faire payer le double de ce qu'il vaut. Tu l'as vu
+toi-même le soir où Prudence m'a apporté six mille francs que je l'avais
+priée d'aller demander pour moi au duc, elle m'a emprunté cinq cents
+francs qu'elle ne me rendra jamais ou qu'elle me payera en chapeaux qui
+ne sortiront pas de leurs cartons.
+
+«Nous ne pouvons donc avoir, ou plutôt je ne pouvais donc avoir qu'un
+bonheur, c'était, triste comme je le suis quelquefois, souffrante comme
+je le suis toujours, de trouver un homme assez supérieur pour ne pas me
+demander compte de ma vie, et pour être l'amant de mes impressions bien
+plus que de mon corps. Cet homme, je l'avais trouvé dans le duc, mais le
+duc est vieux, et la vieillesse ne protège ni ne console. J'avais cru
+pouvoir accepter la vie qu'il me faisait; mais que veux-tu? Je périssais
+d'ennui et pour faire tant que d'être consumée, autant se jeter dans un
+incendie que de s'asphyxier avec du charbon.
+
+«Alors je t'ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux, et j'ai essayé de
+faire de toi l'homme que j'avais appelé au milieu de ma bruyante
+solitude. Ce que j'aimais en toi, ce n'était pas l'homme qui était, mais
+celui qui devait être. Tu n'acceptes pas ce rôle, tu le rejettes comme
+indigne de toi, tu es un amant vulgaire; fais comme les autres, paie-moi
+et n'en parlons plus.
+
+Marguerite, que cette longue confession avait fatiguée, se rejeta sur le
+dos du canapé, et pour éteindre un faible accès de toux, porta son
+mouchoir à ses lèvres et jusqu'à ses yeux.
+
+--Pardon, pardon, murmurai-je, j'avais compris tout cela, mais je
+voulais te l'entendre dire, ma Marguerite adorée. Oublions le reste et
+ne nous souvenons que d'une chose: c'est que nous sommes l'un à l'autre,
+que nous sommes jeunes et que nous nous aimons.
+
+«Marguerite, fais de moi tout ce que tu voudras, je suis ton esclave,
+ton chien; mais, au nom du ciel, déchire la lettre que je t'ai écrite et
+ne me laisse pas partir demain; j'en mourrais.
+
+Marguerite tira ma lettre du corsage de sa robe et, me la remettant, me
+dit avec un sourire d'une douceur ineffable:
+
+--Tiens, je te la rapportais.
+
+Je déchirai la lettre et je baisai avec des larmes la main qui me la
+rendait.
+
+En ce moment Prudence reparut.
+
+--Dites donc, Prudence, savez-vous ce qu'il me demande? fit Marguerite.
+
+--Il vous demande pardon.
+
+--Justement.
+
+--Et vous pardonnez?
+
+--Il le faut bien, mais il veut encore autre chose.
+
+--Quoi donc?
+
+--Il veut venir souper avec nous.
+
+--Et vous y consentez?
+
+--Qu'en pensez-vous?
+
+--Je pense que vous êtes deux enfants, qui n'avez de tête ni l'un ni
+l'autre. Mais je pense aussi que j'ai très faim et que plus tôt vous
+consentirez, plus tôt nous souperons.
+
+--Allons, dit Marguerite, nous tiendrons trois dans ma voiture. Tenez,
+ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couchée, vous
+ouvrirez la porte, prenez ma clef, et tâchez de ne plus la perdre.
+
+J'embrassai Marguerite à l'étouffer.
+
+Joseph entra là-dessus.
+
+--Monsieur, me dit-il de l'air d'un homme enchanté de lui, les malles
+sont faites.
+
+--Entièrement?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Eh bien, défaites-les: je ne pars pas.
+
+
+
+
+Chapitre XVI
+
+
+J'aurais pu, me dit Armand, vous raconter en quelques lignes les
+commencements de cette liaison, mais je voulais que vous vissiez bien
+par quels événements et par quelle gradation nous en sommes arrivés,
+moi, à consentir à tout ce que voulait Marguerite, Marguerite, à ne plus
+pouvoir vivre qu'avec moi.
+
+C'est le lendemain de la soirée où elle était venue me trouver que je
+lui envoyai Manon Lescaut.
+
+À partir de ce moment, comme je ne pouvais changer la vie de ma
+maîtresse, je changeai la mienne. Je voulais avant toute chose ne pas
+laisser à mon esprit le temps de réfléchir sur le rôle que je venais
+d'accepter, car, malgré moi, j'en eusse conçu une grande tristesse.
+Aussi ma vie, d'ordinaire si calme, revêtit-elle tout à coup une
+apparence de bruit et de désordre. N'allez pas croire que, si
+désintéressé qu'il soit, l'amour qu'une femme entretenue a pour vous ne
+coûte rien. Rien n'est cher comme les mille caprices de fleurs, de
+loges, de soupers, de parties de campagne qu'on ne peut jamais refuser à
+sa maîtresse.
+
+Comme je vous l'ai dit, je n'avais pas de fortune. Mon père était et est
+encore receveur général à G... Il a une grande réputation de loyauté,
+grâce à laquelle il a trouvé le cautionnement qu'il lui fallait déposer
+pour entrer en fonction. Cette recette lui donne quarante mille francs
+par an, et depuis dix ans qu'il l'a, il a remboursé son cautionnement et
+s'est occupé de mettre de côté la dot de ma sœur. Mon père est l'homme
+le plus honorable qu'on puisse rencontrer. Ma mère, en mourant, a laissé
+six mille francs de rente qu'il a partagés entre ma sœur et moi le jour
+où il a obtenu la charge qu'il sollicitait; puis, lorsque j'ai eu vingt
+et un ans, il a joint à ce petit revenu une pension annuelle de cinq
+mille francs, m'assurant qu'avec huit mille francs je pourrais être très
+heureux à Paris, si je voulais à côté de cette rente me créer une
+position, soit dans le barreau, soit dans la médecine. Je suis donc venu
+à Paris, j'ai fait mon droit, j'ai été reçu avocat, et, comme beaucoup
+de jeunes gens, j'ai mis mon diplôme dans ma poche et me suis laissé
+aller un peu à la vie nonchalante de Paris. Mes dépenses étaient fort
+modestes; seulement je dépensais en huit mois mon revenu de l'année, et
+je passais les quatre mois d'été chez mon père, ce qui me faisait en
+somme douze mille livres de rente et me donnait la réputation d'un bon
+fils. Du reste pas un sou de dettes.
+
+Voilà où j'en étais quand je fis la connaissance de Marguerite.
+
+Vous comprenez que, malgré moi, mon train de vie augmenta. Marguerite
+était d'une nature fort capricieuse, et faisait partie de ces femmes qui
+n'ont jamais regardé comme une dépense sérieuse les mille distractions
+dont leur existence se compose. Il en résultait que, voulant passer avec
+moi le plus de temps possible, elle m'écrivait le matin qu'elle dînerait
+avec moi, non pas chez elle, mais chez quelque restaurateur, soit de
+Paris, soit de la campagne. J'allais la prendre, nous dînions, nous
+allions au spectacle, nous soupions souvent, et j'avais dépensé le soir
+quatre ou cinq louis, ce qui faisait deux mille cinq cents ou trois
+mille francs par mois, ce qui réduisait mon année à trois mois et demi,
+et me mettait dans la nécessité ou de faire des dettes, ou de quitter
+Marguerite.
+
+Or, j'acceptais tout, excepté cette dernière éventualité.
+
+Pardonnez-moi si je vous donne tous ces détails, mais vous verrez qu'ils
+furent la cause des événements qui vont suivre. Ce que je vous raconte
+est une histoire vraie, simple, et à laquelle je laisse toute la naïveté
+des détails et toute la simplicité des développements.
+
+Je compris donc que, comme rien au monde n'aurait sur moi l'influence de
+me faire oublier ma maîtresse, il me fallait trouver un moyen de
+soutenir les dépenses qu'elle me faisait faire.--Puis, cet amour me
+bouleversait au point que tous les moments que je passais loin de
+Marguerite étaient des années, et que j'avais ressenti le besoin de
+brûler ces moments au feu d'une passion quelconque, et de les vivre
+tellement vite que je ne m'aperçusse pas que je les vivais.
+
+Je commençai à emprunter cinq ou six mille francs sur mon petit capital,
+et je me mis à jouer, car depuis qu'on a détruit les maisons de jeu on
+joue partout. Autrefois, quand on entrait à Frascati, on avait la chance
+d'y faire sa fortune: on jouait contre de l'argent, et si l'on perdait,
+on avait la consolation de se dire qu'on aurait pu gagner; tandis que
+maintenant, excepté dans les cercles, où il y a encore une certaine
+sévérité pour le paiement, on a presque la certitude, du moment que l'on
+gagne une somme importante, de ne pas la recevoir. On comprendra
+facilement pourquoi.
+
+Le jeu ne peut être pratiqué que par des jeunes gens ayant de grands
+besoins et manquant de la fortune nécessaire pour soutenir la vie qu'ils
+mènent; ils jouent donc, et il en résulte naturellement ceci: ou ils
+gagnent, et alors les perdants servent à payer les chevaux et les
+maîtresses de ces messieurs, ce qui est fort désagréable. Des dettes se
+contractent, des relations commencées autour d'un tapis vert finissent
+par des querelles où l'honneur et la vie se déchirent toujours un peu;
+et quand on est honnête homme, on se trouve ruiné par de très honnêtes
+jeunes gens qui n'avaient d'autre défaut que de ne pas avoir deux cent
+mille livres de rente.
+
+Je n'ai pas besoin de vous parler de ceux qui volent au jeu, et dont un
+jour on apprend le départ nécessaire et la condamnation tardive.
+
+Je me lançai donc dans cette vie rapide, bruyante, volcanique, qui
+m'effrayait autrefois quand j'y songeais, et qui était devenue pour moi
+le complément inévitable de mon amour pour Marguerite.
+
+Que vouliez-vous que je fisse?
+
+Les nuits que je ne passais pas rue d'Antin, si je les avais passées
+seul chez moi, je n'aurais pas dormi. La jalousie m'eût tenu éveillé et
+m'eût brûlé la pensée et le sang; tandis que le jeu détournait pour un
+moment la fièvre qui eût envahi mon cœur et le reportait sur une passion
+dont l'intérêt me saisissait malgré moi, jusqu'à ce que sonnât l'heure
+où je devais me rendre auprès de ma maîtresse. Alors, et c'est à cela
+que je reconnaissais la violence de mon amour, que je gagnasse ou
+perdisse, je quittais impitoyablement la table, plaignant ceux que j'y
+laissais et qui n'allaient pas trouver comme moi le bonheur en la
+quittant.
+
+Pour la plupart, le jeu était une nécessité; pour moi c'était un remède.
+
+Guéri de Marguerite, j'étais guéri du jeu.
+
+Aussi, au milieu de tout cela, gardais-je un assez grand sang-froid; je
+ne perdais que ce que je pouvais payer, et je ne gagnais que ce que
+j'aurais pu perdre.
+
+Du reste, la chance me favorisa. Je ne faisais pas de dettes, et je
+dépensais trois fois plus d'argent que lorsque je ne jouais pas. Il
+n'était pas facile de résister à une vie qui me permettait de
+satisfaire, sans me gêner, aux mille caprices de Marguerite. Quant à
+elle, elle m'aimait toujours autant et même davantage.
+
+Comme je vous l'ai dit, j'avais commencé d'abord par n'être reçu que de
+minuit à six heures du matin, puis je fus admis de temps en temps dans
+les loges, puis elle vint dîner quelquefois avec moi. Un matin je ne
+m'en allai qu'à huit heures, et il arriva un jour où je ne m'en allai
+qu'à midi.
+
+En attendant la métamorphose morale, une métamorphose physique s'était
+opérée chez Marguerite. J'avais entrepris sa guérison, et la pauvre
+fille, devinant mon but, m'obéissait pour me prouver sa reconnaissance.
+J'étais parvenu sans secousses et sans effort à l'isoler presque de ses
+anciennes habitudes. Mon médecin, avec qui je l'avais fait trouver,
+m'avait dit que le repos seul et le calme pouvaient lui conserver la
+santé, de sorte qu'aux soupers et aux insomnies, j'étais arrivé à
+substituer un régime hygiénique et le sommeil régulier. Malgré elle,
+Marguerite s'habituait à cette nouvelle existence dont elle ressentait
+les effets salutaires. Déjà elle commençait à passer quelques soirées
+chez elle, ou bien, s'il faisait beau, elle s'enveloppait d'un
+cachemire, se couvrait d'un voile, et nous allions à pied, comme deux
+enfants, courir le soir dans les allées sombres des Champs-Elysées. Elle
+rentrait fatiguée, soupait légèrement, se couchait après avoir fait un
+peu de musique ou après avoir lu, ce qui ne lui était jamais arrivé. Les
+toux, qui, chaque fois que je les entendais, me déchiraient la poitrine,
+avaient disparu presque complètement.
+
+Au bout de six semaines, il n'était plus question du comte,
+définitivement sacrifié; le duc seul me forçait encore à cacher ma
+liaison avec Marguerite, et encore avait-il été congédié souvent pendant
+que j'étais là, sous prétexte que madame dormait et avait défendu qu'on
+la réveillât.
+
+Il résulta de l'habitude et même du besoin que Marguerite avait
+contractés de me voir que j'abandonnai le jeu juste au moment où un
+adroit joueur l'eût quitté. Tout compte fait, je me trouvais, par suite
+de mes gains, à la tête d'une dizaine de mille francs qui me
+paraissaient un capital inépuisable.
+
+L'époque à laquelle j'avais l'habitude d'aller rejoindre mon père et ma
+sœur était arrivée, et je ne partais pas; aussi recevais-je fréquemment
+des lettres de l'un et de l'autre, lettres qui me priaient de me rendre
+auprès d'eux.
+
+À toutes ces instances je répondais de mon mieux, en répétant toujours
+que je me portais bien et que je n'avais pas besoin d'argent, deux
+choses qui, je le croyais, consoleraient un peu mon père du retard que
+je mettais à ma visite annuelle.
+
+Il arriva sur ces entrefaites, qu'un matin Marguerite, ayant été
+réveillée par un soleil éclatant, sauta en bas de son lit, et me demanda
+si je voulais la mener toute la journée à la campagne.
+
+On envoya chercher Prudence et nous partîmes tous trois, après que
+Marguerite eut recommandé à Nanine de dire au duc qu'elle avait voulu
+profiter de ce beau jour, et qu'elle était allée à la campagne avec
+madame Duvernoy.
+
+Outre que la présence de la Duvernoy était nécessaire pour tranquilliser
+le vieux duc, Prudence était une de ces femmes qui semblent faites
+exprès pour ces parties de campagne. Avec sa gaieté inaltérable et son
+appétit éternel, elle ne pouvait pas laisser un moment d'ennui à ceux
+qu'elle accompagnait, et devait s'entendre parfaitement à commander les
+œufs, les cerises, le lait, le lapin sauté, et tout ce qui compose enfin
+le déjeuner traditionnel des environs de Paris.
+
+Il ne nous restait plus qu'à savoir où nous irions.
+
+Ce fut encore Prudence qui nous tira d'embarras.
+
+--Est-ce à une vraie campagne que vous voulez aller? demanda-t-elle.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, allons à Bougival, au Point-du-Jour, chez la veuve Arnould.
+Armand, allez louer une calèche.
+
+Une heure et demie après nous étions chez la veuve Arnould.
+
+Vous connaissez peut-être cette auberge, hôtel de semaine, guinguette le
+dimanche. Du jardin, qui est à la hauteur d'un premier étage ordinaire,
+on découvre une vue magnifique. À gauche, l'aqueduc de Marly ferme
+l'horizon, à droite la vue s'étend sur un infini de collines; la
+rivière, presque sans courant dans cet endroit, se déroule comme un
+large ruban blanc moiré, entre la plaine des Gabillons et l'île de
+Croissy, éternellement bercée par le frémissement de ses hauts peupliers
+et le murmure de ses saules.
+
+Au fond, dans un large rayon de soleil, s'élèvent de petites maisons
+blanches à toits rouges, et des manufactures qui, perdant par la
+distance leur caractère dur et commercial, complètent admirablement le
+paysage.
+
+Au fond, Paris dans la brume!
+
+Comme nous l'avait dit Prudence, c'était une vraie campagne, et, je dois
+le dire, ce fut un vrai déjeuner.
+
+Ce n'est pas par reconnaissance pour le bonheur que je lui ai dû que je
+dis tout cela, mais Bougival, malgré son nom affreux, est un des plus
+jolis pays que l'on puisse imaginer. J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu de
+plus grandes choses, mais non de plus charmantes que ce petit village
+gaiement couché au pied de la colline qui le protège.
+
+Madame Arnould nous offrit de nous faire faire une promenade en bateau,
+ce que Marguerite et Prudence acceptèrent avec joie.
+
+On a toujours associé la campagne à l'amour et l'on a bien fait: rien
+n'encadre la femme que l'on aime comme le ciel bleu, les senteurs, les
+fleurs, les brises, la solitude resplendissante des champs ou des bois.
+Si fort que l'on aime une femme, quelque confiance que l'on ait en elle,
+quelque certitude sur l'avenir que vous donne son passé, on est toujours
+plus ou moins jaloux. Si vous avez été amoureux, sérieusement amoureux,
+vous avez dû éprouver ce besoin d'isoler du monde l'être dans lequel
+vous vouliez vivre tout entier. Il semble que, si indifférente qu'elle
+soit à ce qui l'entoure, la femme aimée perde de son parfum et de son
+unité au contact des hommes et des choses. Moi, j'éprouvais cela bien
+plus que tout autre. Mon amour n'était pas un amour ordinaire; j'étais
+amoureux autant qu'une créature ordinaire peut l'être, mais de
+Marguerite Gautier, c'est-à-dire qu'à Paris, à chaque pas, je pouvais
+coudoyer un homme qui avait été l'amant de cette femme ou qui le serait
+le lendemain. Tandis qu'à la campagne, au milieu de gens que nous
+n'avions jamais vus et qui ne s'occupaient pas de nous, au sein d'une
+nature toute parée de son printemps, ce pardon annuel, et séparée du
+bruit de la ville, je pouvais cacher mon amour et aimer sans honte et
+sans crainte.
+
+La courtisane y disparaissait peu à peu. J'avais auprès de moi une femme
+jeune, belle, que j'aimais, dont j'étais aimé et qui s'appelait
+Marguerite: le passé n'avait plus de formes, l'avenir plus de nuages. Le
+soleil éclairait ma maîtresse comme il eût éclairé la plus chaste
+fiancée. Nous nous promenions tous deux dans ces charmants endroits qui
+semblent faits exprès pour rappeler les vers de Lamartine ou chanter les
+mélodies de Scudo. Marguerite avait une robe blanche, elle se penchait à
+mon bras, elle me répétait le soir sous le ciel étoilé les mots qu'elle
+m'avait dits la veille, et le monde continuait au loin sa vie sans
+tacher de son ombre le riant tableau de notre jeunesse et de notre
+amour.
+
+Voilà le rêve qu'à travers les feuilles m'apportait le soleil ardent de
+cette journée, tandis que, couché tout au long sur l'herbe de l'île où
+nous avions abordé, libre de tous les liens humains qui la retenaient
+auparavant, je laissais ma pensée courir et cueillir toutes les
+espérances qu'elle rencontrait.
+
+Ajoutez à cela que, de l'endroit où j'étais, je voyais sur la rive une
+charmante petite maison à deux étages, avec une grille en hémicycle; à
+travers la grille, devant la maison, une pelouse verte, unie comme du
+velours, et derrière le bâtiment un petit bois plein de mystérieuses
+retraites, et qui devait effacer chaque matin sous sa mousse le sentier
+fait la veille.
+
+Des fleurs grimpantes cachaient le perron de cette maison inhabitée
+qu'elles embrassaient jusqu'au premier étage.
+
+À force de regarder cette maison, je finis par me convaincre qu'elle
+était à moi, tant elle résumait bien le rêve que je faisais. J'y voyais
+Marguerite et moi, le jour dans le bois qui couvrait la colline, le soir
+assis sur la pelouse, et je me demandais si créatures terrestres
+auraient jamais été aussi heureuses que nous.
+
+--Quelle jolie maison! me dit Marguerite qui avait suivi la direction de
+mon regard et peut-être de ma pensée.
+
+--Où? fit Prudence.
+
+--Là-bas. Et Marguerite montrait du doigt la maison en question.
+
+--Ah! ravissante, répliqua Prudence, elle vous plaît?
+
+--Beaucoup.
+
+--Eh bien! Dites au duc de vous la louer; il vous la louera, j'en suis
+sûre. Je m'en charge, moi, si vous voulez.
+
+Marguerite me regarda, comme pour me demander ce que je pensais de cet
+avis.
+
+Mon rêve s'était envolé avec les dernières paroles de Prudence, et
+m'avait rejeté si brutalement dans la réalité que j'étais encore tout
+étourdi de la chute.
+
+--En effet, c'est une excellente idée, balbutiai-je, sans savoir ce que
+je disais.
+
+--Eh bien, j'arrangerai cela, dit en me serrant la main Marguerite, qui
+interprétait mes paroles selon son désir. Allons voir tout de suite si
+elle est à louer.
+
+La maison était vacante et à louer deux mille francs.
+
+--Serez-vous heureux ici? me dit-elle.
+
+--Suis-je sûr d'y venir?
+
+--Et pour qui donc viendrais-je m'enterrer là, si ce n'est pour vous?
+
+--Eh bien, Marguerite, laissez-moi louer cette maison moi-même.
+
+--Êtes-vous fou? non seulement c'est inutile, mais ce serait dangereux;
+vous savez bien que je n'ai le droit d'accepter que d'un seul homme,
+laissez-vous donc faire, grand enfant, et ne dites rien.
+
+--Cela fait que, quand j'aurai deux jours libres, je viendrai les passer
+chez vous, dit Prudence.
+
+Nous quittâmes la maison et reprîmes la route de Paris tout en causant
+de cette nouvelle résolution. Je tenais Marguerite dans mes bras, si
+bien qu'en descendant de voiture, je commençais déjà à envisager la
+combinaison de ma maîtresse avec un esprit moins scrupuleux.
+
+
+
+
+Chapitre XVII
+
+
+Le lendemain, Marguerite me congédia de bonne heure, me disant que le
+duc devait venir de grand matin, et me promettant de m'écrire dès qu'il
+serait parti, pour me donner le rendez-vous de chaque soir.
+
+En effet, dans la journée, je reçus ce mot:
+
+«Je vais à Bougival avec le duc; soyez chez Prudence, ce soir, à huit
+heures.»
+
+À l'heure indiquée, Marguerite était de retour, et venait me rejoindre
+chez madame Duvernoy.
+
+--Et bien, tout est arrangé, dit-elle en entrant.
+
+--La maison est louée? demanda Prudence.
+
+--Oui; il a consenti tout de suite.
+
+Je ne connaissais pas le duc, mais j'avais honte de le tromper comme je
+le faisais.
+
+--Mais, ce n'est pas tout! reprit Marguerite.
+
+--Quoi donc encore?
+
+--Je me suis inquiétée du logement d'Armand.
+
+--Dans la même maison? demanda Prudence en riant.
+
+--Non, mais au Point-du-Jour, où nous avons déjeuné, le duc et moi.
+Pendant qu'il regardait la vue, j'ai demandé à madame Arnould, car c'est
+madame Arnould qu'elle s'appelle, n'est-ce pas? je lui ai demandé si
+elle avait un appartement convenable. Elle en a justement un, avec
+salon, antichambre et chambre à coucher. C'est tout ce qu'il faut, je
+pense. Soixante francs par mois. Le tout meublé de façon à distraire un
+hypocondriaque. J'ai retenu le logement. Ai-je bien fait?
+
+Je sautai au cou de Marguerite.
+
+--Ce sera charmant, continua-t-elle, vous avez une clef de la petite
+porte, et j'ai promis au duc une clef de la grille qu'il ne prendra pas,
+puisqu'il ne viendra que dans le jour, quand il viendra. Je crois, entre
+nous, qu'il est enchanté de ce caprice qui m'éloigne de Paris pendant
+quelque temps, et fera taire un peu sa famille. Cependant, il m'a
+demandé comment moi, qui aime tant Paris, je pouvais me décider à
+m'enterrer dans cette campagne; je lui ai répondu que j'étais souffrante
+et que c'était pour me reposer. Il n'a paru me croire que très
+imparfaitement. Ce pauvre vieux est toujours aux abois. Nous prendrons
+donc beaucoup de précautions, mon cher Armand; car il me ferait
+surveiller là-bas, et ce n'est pas le tout qu'il me loue une maison, il
+faut encore qu'il paye mes dettes, et j'en ai malheureusement
+quelques-unes. Tout cela vous convient-il?
+
+--Oui, répondis-je en essayant de faire taire tous les scrupules que
+cette façon de vivre réveillait de temps en temps en moi.
+
+--Nous avons visité la maison dans tous ses détails, nous y serons à
+merveille. Le duc s'inquiétait de tout. Ah! mon cher, ajouta la folle en
+m'embrassant, vous n'êtes pas malheureux, c'est un millionnaire qui fait
+votre lit.
+
+--Et quand emménagez-vous? demanda Prudence.
+
+--Le plus tôt possible.
+
+--Vous emmenez votre voiture et vos chevaux?
+
+--J'emmènerai toute ma maison. Vous vous chargerez de mon appartement
+pendant mon absence.
+
+Huit jours après, Marguerite avait pris possession de la maison de
+campagne, et moi j'étais installé au Point-du-Jour.
+
+Alors commença une existence que j'aurais bien de la peine à vous
+décrire.
+
+Dans les commencements de son séjour à Bougival, Marguerite ne put
+rompre tout à fait avec ses habitudes, et comme la maison était toujours
+en fête, toutes ses amies venaient la voir; pendant un mois, il ne se
+passa pas de jour que Marguerite n'eût huit ou dix personnes à sa table.
+Prudence amenait de son côté tous les gens qu'elle connaissait, et leur
+faisait tous les honneurs de la maison, comme si cette maison lui eût
+appartenu.
+
+L'argent du duc payait tout cela, comme vous le pensez bien, et
+cependant il arriva de temps en temps à Prudence de me demander un
+billet de mille francs, soi-disant au nom de Marguerite. Vous savez que
+j'avais fait quelque gain au jeu; je m'empressai donc de remettre à
+Prudence ce que Marguerite me faisait demander par elle, et dans la
+crainte qu'elle n'eût besoin de plus que je n'avais, je vins emprunter à
+Paris une somme égale à celle que j'avais déjà empruntée autrefois, et
+que j'avais rendue très exactement.
+
+Je me trouvai donc de nouveau riche d'une dizaine de mille francs, sans
+compter ma pension.
+
+Cependant le plaisir qu'éprouvait Marguerite à recevoir ses amies se
+calma un peu devant les dépenses auxquelles ce plaisir l'entraînait, et
+surtout devant la nécessité où elle était quelquefois de me demander de
+l'argent. Le duc, qui avait loué cette maison pour que Marguerite s'y
+reposât, n'y paraissait plus, craignant toujours d'y rencontrer une
+joyeuse et nombreuse compagnie de laquelle il ne voulait pas être vu.
+Cela tenait surtout à ce que, venant un jour pour dîner en tête-à-tête
+avec Marguerite, il était tombé au milieu d'un déjeuner de quinze
+personnes qui n'était pas encore fini à l'heure où il comptait se mettre
+à table pour dîner. Quand, ne se doutant de rien, il avait ouvert la
+porte de la salle à manger, un rire général avait accueilli son entrée,
+et il avait été forcé de se retirer brusquement devant l'impertinente
+gaieté des filles qui se trouvaient là.
+
+Marguerite s'était levée de table, avait été retrouver le duc dans la
+chambre voisine, et avait essayé, autant que possible, de lui faire
+oublier cette aventure; mais le vieillard, blessé dans son amour-propre,
+avait gardé rancune: il avait dit assez cruellement à la pauvre fille
+qu'il était las de payer les folies d'une femme qui ne savait même pas
+le faire respecter chez elle, et il était parti fort courroucé.
+
+Depuis ce jour on n'avait plus entendu parler de lui. Marguerite avait
+eu beau congédier ses convives, changer ses habitudes, le duc n'avait
+plus donné de ses nouvelles. J'y avais gagné que ma maîtresse
+m'appartenait plus complètement, et que mon rêve se réalisait enfin.
+Marguerite ne pouvait plus se passer de moi. Sans s'inquiéter de ce qui
+en résulterait, elle affichait publiquement notre liaison, et j'en étais
+arrivé à ne plus sortir de chez elle. Les domestiques m'appelaient
+monsieur, et me regardaient officiellement comme leur maître.
+
+Prudence avait bien fait, à propos de cette nouvelle vie, force morale à
+Marguerite; mais celle-ci avait répondu qu'elle m'aimait, qu'elle ne
+pouvait vivre sans moi, et quoi qu'il en dût advenir, elle ne
+renoncerait pas au bonheur de m'avoir sans cesse auprès d'elle, ajoutant
+que tous ceux à qui cela ne plairait pas étaient libres de ne pas
+revenir.
+
+Voilà ce que j'avais entendu un jour où Prudence avait dit à Marguerite
+qu'elle avait quelque chose de très important à lui communiquer, et où
+j'avais écouté à la porte de la chambre où elles s'étaient renfermées.
+
+Quelque temps après Prudence revint.
+
+J'étais au fond du jardin quand elle entra; elle ne me vit pas. Je me
+doutais, à la façon dont Marguerite était venue au-devant d'elle, qu'une
+conversation pareille à celle que j'avais déjà surprise allait avoir
+lieu de nouveau et je voulus l'entendre comme l'autre.
+
+Les deux femmes se renfermèrent dans un boudoir et je me mis aux
+écoutes.
+
+--Eh bien? demanda Marguerite.
+
+--Eh bien! j'ai vu le duc.
+
+--Que vous a-t-il dit?
+
+--Qu'il vous pardonnait volontiers la première scène, mais qu'il avait
+appris que vous viviez publiquement avec M. Armand Duval, et que cela il
+ne vous le pardonnait pas. Que Marguerite quitte ce jeune homme,
+m'a-t-il dit, et comme par le passé je lui donnerai tout ce qu'elle
+voudra, sinon, elle devra renoncer à me demander quoi que ce soit.
+
+--Vous avez répondu?
+
+--Que je vous communiquerais sa décision, et je lui ai promis de vous
+faire entendre raison. Réfléchissez, ma chère enfant, à la position que
+vous perdez et que ne pourra jamais vous rendre Armand. Il vous aime de
+toute son âme, mais il n'a pas assez de fortune pour subvenir à tous vos
+besoins, et il faudra bien un jour vous quitter, quand il sera trop tard
+et que le duc ne voudra plus rien faire pour vous. Voulez-vous que je
+parle à Armand?
+
+Marguerite paraissait réfléchir, car elle ne répondit pas. Le cœur me
+battait violemment en attendant sa réponse.
+
+--Non, reprit-elle, je ne quitterai pas Armand, et je ne me cacherai pas
+pour vivre avec lui. C'est peut-être une folie, mais je l'aime! que
+voulez-vous? Et puis, maintenant il a pris l'habitude de m'aimer sans
+obstacle; il souffrirait trop d'être forcé de me quitter ne fût-ce
+qu'une heure par jour. D'ailleurs, je n'ai pas tant de temps à vivre
+pour me rendre malheureuse et faire les volontés d'un vieillard dont la
+vue seule me fait vieillir. Qu'il garde son argent; je m'en passerai.
+
+--Mais comment ferez-vous?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+Prudence allait sans doute répondre quelque chose, mais j'entrai
+brusquement et je courus me jeter aux pieds de Marguerite, couvrant ses
+mains des larmes que me faisait verser la joie d'être aimé ainsi.
+
+--Ma vie est à toi, Marguerite, tu n'as plus besoin de cet homme, ne
+suis-je pas là? T'abandonnerais-je jamais et pourrais-je payer assez le
+bonheur que tu me donnes? Plus de contrainte, ma Marguerite, nous nous
+aimons! Que nous importe le reste?
+
+--Oh! oui, je t'aime, mon Armand! murmura-t-elle en enlaçant ses deux
+bras autour de mon cou, je t'aime comme je n'aurais pas cru pouvoir
+aimer. Nous serons heureux, nous vivrons tranquilles, et je dirai un
+éternel adieu à cette vie dont je rougis maintenant. Jamais tu ne me
+reprocheras le passé, n'est-ce pas?
+
+Les larmes voilaient ma voix. Je ne pus répondre qu'en pressant
+Marguerite contre mon cœur.
+
+--Allons, dit-elle en se retournant vers Prudence et d'une voix émue,
+vous rapporterez cette scène au duc, et vous ajouterez que nous n'avons
+pas besoin de lui.
+
+À partir de ce jour il ne fut plus question du duc. Marguerite n'était
+plus la fille que j'avais connue. Elle évitait tout ce qui aurait pu me
+rappeler la vie au milieu de laquelle je l'avais rencontrée. Jamais
+femme, jamais sœur n'eut pour son époux ou son frère l'amour et les
+soins qu'elle avait pour moi. Cette nature maladive était prête à toutes
+les impressions, accessible à tous les sentiments. Elle avait rompu avec
+ses amies comme avec ses habitudes, avec son langage comme avec les
+dépenses d'autrefois. Quand on nous voyait sortir de la maison pour
+aller faire une promenade dans un charmant petit bateau que j'avais
+acheté, on n'eût jamais cru que cette femme vêtue d'une robe blanche,
+couverte d'un grand chapeau de paille, et portant sur son bras la simple
+pelisse de soie qui devait la garantir de la fraîcheur de l'eau, était
+cette Marguerite Gautier qui, quatre mois auparavant, faisait bruit de
+son luxe et de ses scandales.
+
+Hélas! nous nous hâtions d'être heureux, comme si nous avions deviné que
+nous ne pouvions pas l'être longtemps.
+
+Depuis deux mois nous n'étions même pas allés à Paris. Personne n'était
+venu nous voir, excepté Prudence, et cette Julie Duprat dont je vous ai
+parlé, et à qui Marguerite devait remettre plus tard le touchant récit
+que j'ai là.
+
+Je passais des journées entières aux pieds de ma maîtresse. Nous
+ouvrions les fenêtres qui donnaient sur le jardin, et regardant l'été
+s'abattre joyeusement dans les fleurs qu'il fait éclore et sous l'ombre
+des arbres, nous respirions à côté l'un de l'autre cette vie véritable
+que ni Marguerite ni moi n'avions comprise jusqu'alors.
+
+Cette femme avait des étonnements d'enfant pour les moindres choses. Il
+y avait des jours où elle courait dans le jardin, comme une fille de dix
+ans, après un papillon ou une demoiselle. Cette courtisane, qui avait
+fait dépenser en bouquets plus d'argent qu'il n'en faudrait pour faire
+vivre dans la joie une famille entière, s'asseyait quelquefois sur la
+pelouse, pendant une heure, pour examiner la simple fleur dont elle
+portait le nom.
+
+Ce fut pendant ce temps-là qu'elle lut si souvent Manon Lescaut. Je la
+surpris bien des fois annotant ce livre: et elle me disait toujours que
+lorsqu'une femme aime, elle ne peut pas faire ce que faisait Manon.
+
+Deux ou trois fois le duc lui écrivit. Elle reconnut l'écriture et me
+donna les lettres sans les lire.
+
+Quelquefois les termes de ces lettres me faisaient venir les larmes aux
+yeux.
+
+Il avait cru, en fermant sa bourse à Marguerite, la ramener à lui; mais
+quand il avait vu l'inutilité de ce moyen, il n'avait pas pu y tenir; il
+avait écrit, redemandant, comme autrefois, la permission de revenir,
+quelles que fussent les conditions mises à ce retour.
+
+J'avais donc lu ces lettres pressantes et réitérées, et je les avais
+déchirées, sans dire à Marguerite ce qu'elles contenaient, et sans lui
+conseiller de revoir le vieillard, quoiqu'un sentiment de pitié pour la
+douleur du pauvre homme m'y portât: mais je craignais qu'elle ne vit
+dans ce conseil le désir, en faisant reprendre au duc ses anciennes
+visites, de lui faire reprendre les charges de la maison; je redoutais
+par-dessus tout qu'elle me crût capable de dénier la responsabilité de
+sa vie dans toutes les conséquences où son amour pour moi pouvait
+l'entraîner.
+
+Il en résulta que le duc, ne recevant pas de réponse, cessa d'écrire, et
+que Marguerite et moi nous continuâmes à vivre ensemble sans nous
+occuper de l'avenir.
+
+
+
+
+Chapitre XVIII
+
+
+Vous donner des détails sur notre nouvelle vie serait chose difficile.
+Elle se composait d'une série d'enfantillages charmants pour nous, mais
+insignifiants pour ceux à qui je les raconterais.
+
+Vous savez ce que c'est que d'aimer une femme, vous savez comment
+s'abrègent les journées, et avec quelle amoureuse paresse on se laisse
+porter au lendemain. Vous n'ignorez pas cet oubli de toutes choses, qui
+naît d'un amour violent, confiant et partagé. Tout être qui n'est pas la
+femme aimée semble un être inutile dans la création. On regrette d'avoir
+déjà jeté des parcelles de son cœur à d'autres femmes, et l'on
+n'entrevoit pas la possibilité de presser jamais une autre main que
+celle que l'on tient dans les siennes. Le cerveau n'admet ni travail ni
+souvenir, rien enfin de ce qui pourrait le distraire de l'unique pensée
+qu'on lui offre sans cesse. Chaque jour on découvre dans sa maîtresse un
+charme nouveau, une volupté inconnue. L'existence n'est plus que
+l'accomplissement réitéré d'un désir continu, l'âme n'est plus que la
+vestale chargée d'entretenir le feu sacré de l'amour.
+
+Souvent nous allions, la nuit venue, nous asseoir sous le petit bois qui
+dominait la maison. Là nous écoutions les gaies harmonies du soir, en
+songeant tous deux à l'heure prochaine qui allait nous laisser jusqu'au
+lendemain dans les bras l'un de l'autre. D'autres fois nous restions
+couchés toute la journée, sans laisser même le soleil pénétrer dans
+notre chambre. Les rideaux étaient hermétiquement fermés, et le monde
+extérieur s'arrêtait un moment pour nous. Nanine seule avait le droit
+d'ouvrir notre porte, mais seulement pour apporter nos repas; encore les
+prenions-nous sans nous lever, et en les interrompant sans cesse de
+rires et de folies. À cela succédait un sommeil de quelques instants,
+car disparaissant dans notre amour, nous étions comme deux plongeurs
+obstinés qui ne reviennent à la surface que pour reprendre haleine.
+
+Cependant je surprenais des moments de tristesse et quelquefois même des
+larmes chez Marguerite; je lui demandais d'où venait ce chagrin subit,
+et elle me répondait:
+
+--Notre amour n'est pas un amour ordinaire, mon cher Armand. Tu m'aimes
+comme si je n'avais jamais appartenu à personne, et je tremble que plus
+tard, te repentant de ton amour et me faisant un crime de mon passé, tu
+ne me forces à me rejeter dans l'existence au milieu de laquelle tu m'as
+prise. Songe que maintenant que j'ai goûté d'une nouvelle vie, je
+mourrais en reprenant l'autre. Dis-moi donc que tu ne me quitteras
+jamais.
+
+--Je te le jure!
+
+A ce mot, elle me regardait comme pour lire dans mes yeux si mon serment
+était sincère, puis elle se jetait dans mes bras, et cachant sa tête
+dans ma poitrine, elle me disait:
+
+--C'est que tu ne sais pas combien je t'aime!
+
+Un soir, nous étions accoudés sur le balcon de la fenêtre, nous
+regardions la lune qui semblait sortir difficilement de son lit de
+nuages, et nous écoutions le vent agitant bruyamment les arbres, nous
+nous tenions la main, et depuis un grand quart d'heure nous ne parlions
+pas, quand Marguerite me dit:
+
+--Voici l'hiver, veux-tu que nous partions?
+
+--Et pour quel endroit?
+
+--Pour l'Italie.
+
+--Tu t'ennuies donc?
+
+--Je crains l'hiver, je crains surtout notre retour à Paris.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour bien des choses.
+
+Et elle reprit brusquement, sans me donner les raisons de ses craintes:
+
+--Veux-tu partir? Je vendrai tout ce que j'ai, nous nous en irons vivre
+là-bas, il ne me restera rien de ce que j'étais, personne ne saura qui
+je suis. Le veux-tu?
+
+--Partons, si cela te fait plaisir, Marguerite; allons faire un voyage,
+lui disais-je; mais où est la nécessité de vendre des choses que tu
+seras heureuse de trouver au retour? Je n'ai pas une assez grande
+fortune pour accepter un pareil sacrifice, mais j'en ai assez pour que
+nous puissions voyager grandement pendant cinq ou six mois, si cela
+t'amuse le moins du monde.
+
+--Au fait, non, continua-t-elle en quittant la fenêtre et en allant
+s'asseoir sur le canapé dans l'ombre de la chambre; à quoi bon aller
+dépenser de l'argent là-bas? Je t'en coûte déjà bien assez ici.
+
+--Tu me le reproches, Marguerite, ce n'est pas généreux.
+
+--Pardon, ami, fit-elle en me tendant la main, ce temps d'orage me fait
+mal aux nerfs; je ne dis pas ce que je veux dire.
+
+Et, après m'avoir embrassé, elle tomba dans une longue rêverie.
+
+Plusieurs fois des scènes semblables eurent lieu, et si j'ignorais ce
+qui les faisait naître, je ne surprenais pas moins chez Marguerite un
+sentiment d'inquiétude pour l'avenir. Elle ne pouvait douter de mon
+amour, car chaque jour il augmentait, et cependant je la voyais souvent
+triste sans qu'elle m'expliquât jamais le sujet de ses tristesses,
+autrement que par une cause physique.
+
+Craignant qu'elle ne se fatiguât d'une vie trop monotone, je lui
+proposais de retourner à Paris, mais elle rejetait toujours cette
+proposition, et m'assurait ne pouvoir être heureuse nulle part comme
+elle l'était à la campagne.
+
+Prudence ne venait plus que rarement, mais en revanche, elle écrivait
+des lettres que je n'avais jamais demandé à voir, quoique, chaque fois,
+elles jetassent Marguerite dans une préoccupation profonde. Je ne savais
+qu'imaginer.
+
+Un jour Marguerite resta dans sa chambre.
+
+J'entrai. Elle écrivait.
+
+--À qui écris-tu? lui demandai-je.
+
+--À Prudence: veux-tu que je te lise ce que j'écris?
+
+J'avais horreur de tout ce qui pouvait paraître soupçon, je répondis
+donc à Marguerite que je n'avais pas besoin de savoir ce qu'elle
+écrivait, et cependant, j'en avais la certitude, cette lettre m'eût
+appris la véritable cause de ses tristesses.
+
+Le lendemain, il faisait un temps superbe. Marguerite me proposa d'aller
+faire une promenade en bateau, et de visiter l'île de Croissy. Elle
+semblait fort gaie; il était cinq heures quand nous rentrâmes.
+
+--Madame Duvernoy est venue, dit Nanine en nous voyant entrer.
+
+--Elle est repartie? demanda Marguerite.
+
+--Oui, dans la voiture de madame; elle a dit que c'était convenu.
+
+--Très bien, dit vivement Marguerite; qu'on nous serve.
+
+Deux jours après arriva une lettre de Prudence, et pendant quinze jours
+Marguerite parut avoir rompu avec ses mystérieuses mélancolies, dont
+elle ne cessait de me demander pardon depuis qu'elles n'existaient plus.
+
+Cependant la voiture ne revenait pas.
+
+--D'où vient que Prudence ne te renvoie pas ton coupé? demandai-je un
+jour.
+
+--Un des deux chevaux est malade, et il y a des réparations à la
+voiture. Il vaut mieux que tout cela se fasse pendant que nous sommes
+encore ici, où nous n'avons pas besoin de voiture, que d'attendre notre
+retour à Paris.
+
+Prudence vint nous voir quelques jours après, et me confirma ce que
+Marguerite m'avait dit.
+
+Les deux femmes se promenèrent seules dans le jardin, et quand je vins
+les rejoindre, elles changèrent de conversation.
+
+Le soir, en s'en allant, Prudence se plaignit du froid et pria
+Marguerite de lui prêter un cachemire.
+
+Un mois se passa ainsi, pendant lequel Marguerite fut plus joyeuse et
+plus aimante qu'elle ne l'avait jamais été.
+
+Cependant la voiture n'était pas revenue, le cachemire n'avait pas été
+renvoyé, tout cela m'intriguait malgré moi, et comme je savais dans quel
+tiroir Marguerite mettait les lettres de Prudence, je profitai d'un
+moment où elle était au fond du jardin, je courus à ce tiroir et
+j'essayai de l'ouvrir; mais ce fut en vain, il était fermé au double
+tour.
+
+Alors je fouillai ceux où se trouvaient d'ordinaire les bijoux et les
+diamants. Ceux-là s'ouvrirent sans résistance, mais les écrins avaient
+disparu, avec ce qu'ils contenaient, bien entendu.
+
+Une crainte poignante me serra le cœur.
+
+J'allais réclamer de Marguerite la vérité sur ces disparitions, mais
+certainement elle ne me l'avouerait pas.
+
+--Ma bonne Marguerite, lui dis-je alors, je viens te demander la
+permission d'aller à Paris. On ne sait pas chez moi où je suis, et l'on
+doit avoir reçu des lettres de mon père; il est inquiet, sans doute, il
+faut que je lui réponde.
+
+--Va, mon ami, me dit-elle, mais sois ici de bonne heure.
+
+Je partis. Je courus tout de suite chez Prudence.
+
+--Voyons, lui dis-je sans autre préliminaire, répondez-moi franchement,
+où sont les chevaux de Marguerite?
+
+--Vendus.
+
+--Le cachemire?
+
+--Vendu.
+
+--Les diamants?
+
+--Engagés.
+
+--Et qui a vendu et engagé?
+
+--Moi.
+
+--Pourquoi ne m'en avez-vous pas averti?
+
+--Parce que Marguerite me l'avait défendu.
+
+--Et pourquoi ne m'avez-vous pas demandé d'argent?
+
+--Parce qu'elle ne voulait pas.
+
+--Et à quoi a passé cet argent?
+
+--À payer.
+
+--Elle doit donc beaucoup?
+
+--Trente mille francs encore ou à peu près. Ah! mon cher, je vous
+l'avais bien dit? Vous n'avez pas voulu me croire; eh bien, maintenant,
+vous voilà convaincu. Le tapissier vis-à-vis duquel le duc avait répondu
+a été mis à la porte quand il s'est présenté chez le duc, qui lui a
+écrit le lendemain qu'il ne ferait rien pour mademoiselle Gautier. Cet
+homme a voulu de l'argent, on lui a donné des acomptes, qui sont les
+quelques mille francs que je vous ai demandés; puis, des âmes
+charitables l'ont averti que sa débitrice, abandonnée par le duc, vivait
+avec un garçon sans fortune; les autres créanciers ont été prévenus de
+même, ils ont demandé de l'argent et ont fait des saisies. Marguerite a
+voulu tout vendre, mais il n'était plus temps, et d'ailleurs je m'y
+serais opposée. Il fallait bien payer, et pour ne pas vous demander
+d'argent, elle a vendu ses chevaux, ses cachemires et engagé ses bijoux.
+Voulez-vous les reçus des acheteurs et les reconnaissances du
+Mont-de-Piété? Et Prudence, ouvrant un tiroir, me montrait ces papiers.
+
+--Ah! vous croyez, continua-t-elle avec cette persistance de la femme
+qui a le droit de dire: «J'avais raison!» ah! vous croyez qu'il suffit
+de s'aimer et d'aller vivre à la campagne d'une vie pastorale et
+vaporeuse? Non, mon ami, non. À côté de la vie idéale, il y a la vie
+matérielle, et les résolutions les plus chastes sont retenues à terre
+par des fils ridicules, mais de fer, et que l'on ne brise pas
+facilement. Si Marguerite ne vous a pas trompé vingt fois, c'est qu'elle
+est d'une nature exceptionnelle. Ce n'est pas faute que je le lui aie
+conseillé, car cela me faisait peine de voir la pauvre fille se
+dépouiller de tout. Elle n'a pas voulu! Elle m'a répondu qu'elle vous
+aimait et ne vous tromperait pour rien au monde. Tout cela est fort
+joli, fort poétique, mais ce n'est pas avec cette monnaie qu'on paye les
+créanciers, et aujourd'hui elle ne peut plus s'en tirer, à moins d'une
+trentaine de mille francs, je vous le répète.
+
+--C'est bien, je donnerai cette somme.
+
+--Vous allez l'emprunter?
+
+--Mon Dieu, oui.
+
+--Vous allez faire là une belle chose; vous brouiller avec votre père,
+entraver vos ressources, et l'on ne trouve pas ainsi trente mille francs
+du jour au lendemain. Croyez-moi, mon cher Armand, je connais mieux les
+femmes que vous; ne faites pas cette folie, dont vous vous repentiriez
+un jour. Soyez raisonnable. Je ne vous dis pas de quitter Marguerite,
+mais vivez avec elle comme vous viviez au commencement de l'été.
+Laissez-lui trouver les moyens de sortir d'embarras. Le duc reviendra
+peu à peu à elle. Le comte de N..., si elle le prend, il me le disait
+encore hier, lui payera toutes ses dettes, et lui donnera quatre ou cinq
+mille francs par mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce sera une
+position pour elle, tandis que vous, il faudra toujours que vous la
+quittiez; n'attendez pas pour cela que vous soyez ruiné, d'autant plus
+que ce comte de N... est un imbécile, et que rien ne vous empêchera
+d'être l'amant de Marguerite. Elle pleurera un peu au commencement, mais
+elle finira par s'y habituer, et vous remerciera un jour de ce que vous
+aurez fait. Supposez que Marguerite est mariée, et trompez le mari,
+voilà tout.
+
+«Je vous ai déjà dit tout cela une fois; seulement à cette époque, ce
+n'était encore qu'un conseil, et aujourd'hui, c'est presque une
+nécessité.
+
+Prudence avait cruellement raison.
+
+--Voilà ce que c'est, continua-t-elle en renfermant les papiers qu'elle
+venait de montrer, les femmes entretenues prévoient toujours qu'on les
+aimera, jamais qu'elles aimeront, sans quoi elles mettraient de l'argent
+de côté, et à trente ans elles pourraient se payer le luxe d'avoir un
+amant pour rien. Si j'avais su ce que je sais, moi! Enfin, ne dites rien
+à Marguerite et ramenez-la à Paris. Vous avez vécu quatre ou cinq mois
+seul avec elle, c'est bien raisonnable; fermez les yeux, c'est tout ce
+qu'on vous demande. Au bout de quinze jours elle prendra le comte de
+N..., elle fera des économies cet hiver, et l'été prochain vous
+recommencerez. Voilà comme on fait, mon cher!
+
+Et Prudence paraissait enchantée de son conseil, que je rejetai avec
+indignation.
+
+Non seulement mon amour et ma dignité ne me permettaient pas d'agir
+ainsi, mais encore j'étais bien convaincu qu'au point où elle en était
+arrivée, Marguerite mourrait plutôt que d'accepter ce partage.
+
+--C'est assez plaisanté, dis-je à Prudence; combien faut-il
+définitivement à Marguerite?
+
+--Je vous l'ai dit, une trentaine de mille francs.
+
+--Et quand faut-il cette somme?
+
+--Avant deux mois.
+
+--Elle l'aura.
+
+Prudence haussa les épaules.
+
+--Je vous la remettrai, continuai-je, mais vous me jurez que vous ne
+direz pas à Marguerite que je vous l'ai remise.
+
+--Soyez tranquille.
+
+--Et si elle vous envoie autre chose à vendre ou à engager,
+prévenez-moi.
+
+--Il n'y a pas de danger, elle n'a plus rien.
+
+Je passai d'abord chez moi pour voir s'il y avait des lettres de mon
+père.
+
+Il y en avait quatre.
+
+
+
+
+Chapitre XIX
+
+
+Dans les trois premières lettres, mon père s'inquiétait de mon silence
+et m'en demandait la cause; dans la dernière, il me laissait voir qu'on
+l'avait informé de mon changement de vie, et m'annonçait son arrivée
+prochaine.
+
+J'ai toujours eu un grand respect et une sincère affection pour mon
+père. Je lui répondis donc qu'un petit voyage avait été la cause de mon
+silence, et je le priai de me prévenir du jour de son arrivée, afin que
+je pusse aller au-devant de lui.
+
+Je donnai à mon domestique mon adresse à la campagne, en lui
+recommandant de m'apporter la première lettre qui serait timbrée de la
+ville de C..., puis je repartis aussitôt pour Bougival.
+
+Marguerite m'attendait à la porte du jardin.
+
+Son regard exprimait l'inquiétude. Elle me sauta au cou, et ne put
+s'empêcher de me dire:
+
+--As-tu vu Prudence?
+
+--Non.
+
+--Tu as été bien longtemps à Paris?
+
+--J'ai trouvé des lettres de mon père auquel il m'a fallu répondre.
+
+Quelques instants après, Nanine entra tout essoufflée. Marguerite se
+leva et alla lui parler bas.
+
+Quand Nanine fut sortie, Marguerite me dit, en se rasseyant près de moi
+et en me prenant la main:
+
+--Pourquoi m'as-tu trompée? Tu es allé chez Prudence.
+
+--Qui te l'a dit?
+
+--Nanine.
+
+--Et d'où le sait-elle?
+
+--Elle t'a suivi.
+
+--Tu lui avais donc dit de me suivre?
+
+--Oui. J'ai pensé qu'il fallait un motif puissant pour te faire aller
+ainsi à Paris, toi qui ne m'as pas quittée depuis quatre mois. Je
+craignais qu'il ne te fût arrivé un malheur, ou que peut-être tu
+n'allasses voir une autre femme.
+
+--Enfant!
+
+--Je suis rassurée maintenant, je sais ce que tu as fait, mais je ne
+sais pas encore ce que l'on t'a dit.
+
+Je montrai à Marguerite les lettres de mon père.
+
+--Ce n'est pas cela que je te demande: ce que je voudrais savoir, c'est
+pourquoi tu es allé chez Prudence.
+
+--Pour la voir.
+
+--Tu mens, mon ami.
+
+--Eh bien, je suis allé lui demander si le cheval allait mieux, et si
+elle n'avait plus besoin de ton cachemire, ni de tes bijoux.
+
+Marguerite rougit mais elle ne répondit pas.
+
+--Et, continuai-je, j'ai appris l'usage que tu avais fait des chevaux,
+des cachemires et des diamants.
+
+--Et tu m'en veux?
+
+--Je t'en veux de ne pas avoir eu l'idée de me demander ce dont tu avais
+besoin.
+
+--Dans une liaison comme la nôtre, si la femme a encore un peu de
+dignité, elle doit s'imposer tous les sacrifices possibles plutôt que de
+demander de l'argent à son amant et de donner un côté vénal à son amour.
+Tu m'aimes, j'en suis sûre, mais tu ne sais pas combien est léger le fil
+qui retient dans le cœur l'amour que l'on a pour des filles comme moi.
+Qui sait? Peut-être dans un jour de gêne ou d'ennui, te serais-tu figuré
+voir dans notre liaison un calcul habilement combiné! Prudence est une
+bavarde. Qu'avais-je besoin de ces chevaux! J'ai fait une économie en
+les vendant; je puis bien m'en passer, et je ne dépense plus rien pour
+eux; pourvu que tu m'aimes, c'est tout ce que je demande, et tu
+m'aimeras autant sans chevaux, sans cachemires et sans diamants.
+
+Tout cela était dit d'un ton si naturel, que j'avais les larmes dans les
+yeux en l'écoutant.
+
+--Mais, ma bonne Marguerite, répondis-je en pressant avec amour les
+mains de ma maîtresse, tu savais bien qu'un jour j'apprendrais ce
+sacrifice, et que, le jour où je l'apprendrais, je ne le souffrirais
+pas.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que, chère enfant, je n'entends pas que l'affection que tu veux
+bien avoir pour moi te prive même d'un bijou. Je ne veux pas, moi non
+plus, que dans un moment de gêne ou d'ennui, tu puisses réfléchir que si
+tu vivais avec un autre homme ces moments n'existeraient pas, et que tu
+te repentes, ne fût-ce qu'une minute, de vivre avec moi. Dans quelques
+jours, tes chevaux, tes diamants et tes cachemires te seront rendus. Ils
+te sont aussi nécessaires que l'air à la vie, et c'est peut-être
+ridicule, mais je t'aime mieux somptueuse que simple.
+
+--Alors c'est que tu ne m'aimes plus.
+
+--Folle!
+
+--Si tu m'aimais, tu me laisserais t'aimer à ma façon; au contraire, tu
+ne continues à voir en moi qu'une fille à qui ce luxe est indispensable,
+et que tu te crois toujours forcé de payer. Tu as honte d'accepter des
+preuves de mon amour. Malgré toi, tu penses à me quitter un jour, et tu
+tiens à mettre ta délicatesse à l'abri de tout soupçon. Tu as raison,
+mon ami, mais j'avais espéré mieux.
+
+Et Marguerite fit un mouvement pour se lever; je la retins en lui
+disant:
+
+--Je veux que tu sois heureuse, et que tu n'aies rien à me reprocher,
+voilà tout.
+
+--Et nous allons nous séparer!
+
+--Pourquoi, Marguerite? Qui peut nous séparer? m'écriai-je.
+
+--Toi, qui ne veux pas me permettre de comprendre ta position, et qui as
+la vanité de me garder la mienne; toi, qui en me conservant le luxe au
+milieu duquel j'ai vécu, veux conserver la distance morale qui nous
+sépare; toi, enfin, qui ne crois pas mon affection assez désintéressée
+pour partager avec moi la fortune que tu as, avec laquelle nous
+pourrions vivre heureux ensemble, et qui préfères te ruiner, esclave que
+tu es d'un préjugé ridicule. Crois-tu donc que je compare une voiture et
+des bijoux à ton amour? Crois-tu que le bonheur consiste pour moi dans
+les vanités dont on se contente quand on n'aime rien, mais qui
+deviennent bien mesquines quand on aime? Tu payeras mes dettes, tu
+escompteras ta fortune et tu m'entretiendras enfin! Combien de temps
+tout cela durera-t-il? Deux ou trois mois, et alors il sera trop tard
+pour prendre la vie que je te propose, car alors tu accepterais tout de
+moi, et c'est ce qu'un homme d'honneur ne peut faire. Tandis que
+maintenant tu as huit ou dix mille francs de rente avec lesquelles nous
+pouvons vivre. Je vendrai le superflu de ce que j'ai, et avec cette
+vente seule, je me ferai deux mille livres par an. Nous louerons un joli
+petit appartement dans lequel nous resterons tous les deux. L'été, nous
+viendrons à la campagne, non pas dans une maison comme celle-ci, mais
+dans une petite maison suffisante pour deux personnes. Tu es
+indépendant, je suis libre, nous sommes jeunes, au nom du ciel, Armand,
+ne me rejette pas dans la vie que j'étais forcée de mener autrefois.
+
+Je ne pouvais répondre, des larmes de reconnaissance et d'amour
+inondaient mes yeux, et je me précipitai dans les bras de Marguerite.
+
+--Je voulais, reprit-elle, tout arranger sans t'en rien dire, payer
+toutes mes dettes et faire préparer mon nouvel appartement. Au mois
+d'octobre, nous serions retournés à Paris, et tout aurait été dit; mais
+puisque Prudence t'a tout raconté, il faut que tu consentes avant, au
+lieu de consentir après.
+
+--M'aimes-tu assez pour cela? Il était impossible de résister à tant de
+dévouement. Je baisai les mains de Marguerite avec effusion, et je lui
+dis:
+
+--Je ferai tout ce que tu voudras.
+
+Ce qu'elle avait décidé fut donc convenu.
+
+Alors elle devint d'une gaieté folle: elle dansait, elle chantait, elle
+se faisait une fête de la simplicité de son nouvel appartement, sur le
+quartier et la disposition duquel elle me consultait déjà.
+
+Je la voyais heureuse et fière de cette résolution qui semblait devoir
+nous rapprocher définitivement l'un de l'autre.
+
+Aussi, je ne voulus pas être en reste avec elle.
+
+En un instant je décidai de ma vie. J'établis la position de ma fortune,
+et je fis à Marguerite l'abandon de la rente qui me venait de ma mère,
+et qui me parut bien insuffisante pour récompenser le sacrifice que
+j'acceptais.
+
+Il me restait les cinq mille francs de pension que me faisait mon père,
+et, quoi qu'il arrivât, j'avais toujours assez de cette pension annuelle
+pour vivre.
+
+Je ne dis pas à Marguerite ce que j'avais résolu, convaincu que j'étais
+qu'elle refuserait cette donation.
+
+Cette rente provenait d'une hypothèque de soixante mille francs sur une
+maison que je n'avais même jamais vue. Tout ce que je savais, c'est qu'à
+chaque trimestre le notaire de mon père, vieil ami de notre famille, me
+remettait sept cent cinquante francs sur mon simple reçu.
+
+Le jour où Marguerite et moi nous vînmes à Paris pour chercher des
+appartements, j'allai chez ce notaire, et je lui demandai de quelle
+façon je devais m'y prendre pour faire à une autre personne le transfert
+de cette rente.
+
+Le brave homme me crut ruiné et me questionna sur la cause de cette
+décision. Or, comme il fallait bien tôt ou tard que je lui disse en
+faveur de qui je faisais cette donation, je préférai lui raconter tout
+de suite la vérité.
+
+Il ne me fit aucune des objections que sa position de notaire et d'ami
+l'autorisait à me faire, et m'assura qu'il se chargeait d'arranger tout
+pour le mieux.
+
+Je lui recommandai naturellement la plus grande discrétion vis-à-vis de
+mon père, et j'allai rejoindre Marguerite qui m'attendait chez Julie
+Duprat, où elle avait préféré descendre plutôt que d'aller écouter la
+morale de Prudence.
+
+Nous nous mîmes en quête d'appartements. Tous ceux que nous voyions,
+Marguerite les trouvait trop chers, et moi je les trouvais trop simples.
+
+Cependant nous finîmes par tomber d'accord, et nous arrêtâmes dans un
+des quartiers les plus tranquilles de Paris un petit pavillon, isolé de
+la maison principale.
+
+Derrière ce petit pavillon s'étendait un jardin charmant, jardin qui en
+dépendait, entouré de murailles assez élevées pour nous séparer de nos
+voisins, et assez basses pour ne pas borner la vue.
+
+C'était mieux que nous n'avions espéré.
+
+Pendant que je me rendais chez moi pour donner congé de mon appartement,
+Marguerite allait chez un homme d'affaires qui, disait-elle, avait déjà
+fait pour une de ses amies ce qu'elle allait lui demander de faire pour
+elle.
+
+Elle vint me retrouver rue de Provence, enchantée.
+
+Cet homme lui avait promis de payer toutes ses dettes, de lui en donner
+quittance, et de lui remettre une vingtaine de mille francs moyennant
+l'abandon de tous ses meubles.
+
+Vous avez vu par le prix auquel est montée la vente que cet honnête
+homme eût gagné plus de trente mille francs sur sa cliente.
+
+Nous repartîmes tout joyeux pour Bougival, et en continuant de nous
+communiquer nos projets d'avenir, que, grâce à notre insouciance et
+surtout à notre amour, nous voyions sous les teintes les plus dorées.
+
+Huit jours après nous étions à déjeuner, quand Nanine vint m'avertir que
+mon domestique me demandait.
+
+Je le fis entrer.
+
+--Monsieur, me dit-il, votre père est arrivé à Paris, et vous prie de
+vous rendre tout de suite chez vous, où il vous attend.
+
+Cette nouvelle était la chose du monde la plus simple, et cependant, en
+l'apprenant, Marguerite et moi nous nous regardâmes.
+
+Nous devinions un malheur dans cet incident.
+
+Aussi, sans qu'elle m'eût fait part de cette impression que je
+partageais, j'y répondis en lui tendant la main:
+
+--Ne crains rien.
+
+--Reviens le plus tôt que tu pourras, murmura Marguerite en
+m'embrassant, je t'attendrai à la fenêtre.
+
+J'envoyai Joseph dire à mon père que j'allais arriver.
+
+En effet, deux heures après, j'étais rue de Provence.
+
+
+
+
+Chapitre XX
+
+
+Mon père, en robe de chambre, était assis dans mon salon et il écrivait.
+
+Je compris tout de suite, à la façon dont il leva les yeux sur moi quand
+j'entrai, qu'il allait être question de choses graves.
+
+Je l'abordai cependant comme si je n'eusse rien deviné dans son visage,
+et je l'embrassai:
+
+--Quand êtes-vous arrivé, mon père?
+
+--Hier au soir.
+
+--Vous êtes descendu chez moi, comme de coutume?
+
+--Oui.
+
+--Je regrette bien de ne pas m'être trouvé là pour vous recevoir.
+
+Je m'attendais à voir surgir dès ce mot la morale que me promettait le
+visage froid de mon père; mais il ne me répondit rien, cacheta la lettre
+qu'il venait d'écrire, et la remit à Joseph pour qu'il la jetât à la
+poste.
+
+Quand nous fûmes seuls, mon père se leva et me dit, en s'appuyant contre
+la cheminée:
+
+--Nous avons, mon cher Armand, à causer de choses sérieuses.
+
+--Je vous écoute, mon père.
+
+--Tu me promets d'être franc?
+
+--C'est mon habitude.
+
+--Est-il vrai que tu vives avec une femme nommée Marguerite Gautier?
+
+--Oui.
+
+--Sais-tu ce qu'était cette femme?
+
+--Une fille entretenue.
+
+--C'est pour elle que tu as oublié de venir nous voir cette année, ta
+sœur et moi?
+
+--Oui, mon père, je l'avoue.
+
+--Tu aimes donc beaucoup cette femme?
+
+--Vous le voyez bien, mon père, puisqu'elle m'a fait manquer à un devoir
+sacré, ce dont je vous demande humblement pardon aujourd'hui.
+
+Mon père ne s'attendait sans doute pas à des réponses aussi
+catégoriques, car il parut réfléchir un instant, après quoi il me dit:
+
+--Tu as évidemment compris que tu ne pourrais pas vivre toujours ainsi?
+
+--Je l'ai craint, mon père, mais je ne l'ai pas compris.
+
+--Mais vous avez dû comprendre, continua mon père d'un ton un peu plus
+sec, que je ne le souffrirais pas, moi.
+
+--Je me suis dit que tant que je ne ferais rien qui fût contraire au
+respect que je dois à votre nom et à la probité traditionnelle de la
+famille, je pourrais vivre comme je vis, ce qui m'a rassuré un peu sur
+les craintes que j'avais.
+
+Les passions rendent fort contre les sentiments. J'étais prêt à toutes
+les luttes, même contre mon père, pour conserver Marguerite.
+
+--Alors, le moment de vivre autrement est venu.
+
+--Eh! pourquoi, mon père?
+
+--Parce que vous êtes au moment de faire des choses qui blessent le
+respect que vous croyez avoir pour votre famille.
+
+--Je ne m'explique pas ces paroles.
+
+--Je vais vous les expliquer. Que vous ayez une maîtresse, c'est fort
+bien; que vous la payiez comme un galant homme doit payer l'amour d'une
+fille entretenue, c'est on ne peut mieux; mais que vous oubliiez les
+choses les plus saintes pour elle, que vous permettiez que le bruit de
+votre vie scandaleuse arrive jusqu'au fond de ma province et jette
+l'ombre d'une tache sur le nom honorable que je vous ai donné, voilà ce
+qui ne peut être, voilà ce qui ne sera pas.
+
+--Permettez-moi de vous dire, mon père, que ceux qui vous ont ainsi
+renseigné sur mon compte étaient mal informés. Je suis l'amant de
+mademoiselle Gautier, je vis avec elle, c'est la chose du monde la plus
+simple. Je ne donne pas à mademoiselle Gautier le nom que j'ai reçu de
+vous, je dépense pour elle ce que mes moyens me permettent de dépenser,
+je n'ai pas fait une dette, et je ne me suis trouvé enfin dans aucune de
+ces positions qui autorisent un père à dire à son fils ce que vous venez
+de me dire.
+
+--Un père est toujours autorisé à écarter son fils de la mauvaise voie
+dans laquelle il le voit s'engager. Vous n'avez encore rien fait de mal,
+mais vous le ferez.
+
+--Mon père!
+
+--Monsieur, je connais la vie mieux que vous. Il n'y a de sentiments
+entièrement purs que chez les femmes entièrement chastes. Toute Manon
+peut faire un Des Grieux, et le temps et les mœurs sont changés. Il
+serait inutile que le monde vieillît, s'il ne se corrigeait pas. Vous
+quitterez votre maîtresse.
+
+--Je suis fâché de vous désobéir, mon père, mais c'est impossible.
+
+--Je vous y contraindrai.
+
+--Malheureusement, mon père, il n'y a plus d'îles Sainte-Marguerite où
+l'on envoie les courtisanes, et, y en eût-il encore, j'y suivrais
+mademoiselle Gautier, si vous obteniez qu'on l'y envoyât. Que
+voulez-vous? j'ai peut-être tort, mais je ne puis être heureux qu'à la
+condition que je resterai l'amant de cette femme.
+
+--Voyons, Armand, ouvrez les yeux, reconnaissez votre père qui vous a
+toujours aimé, et qui ne veut que votre bonheur. Est-il honorable pour
+vous d'aller vivre maritalement avec une fille que tout le monde a eue?
+
+--Qu'importe, mon père, si personne ne doit plus l'avoir! Qu'importe, si
+cette fille m'aime, si elle se régénère par l'amour qu'elle a pour moi
+et par l'amour que j'ai pour elle! Qu'importe, enfin, s'il y a
+conversion!
+
+--Eh! croyez-vous donc, monsieur, que la mission d'un homme d'honneur
+soit de convertir des courtisanes? Croyez-vous donc que Dieu ait donné
+ce but grotesque à la vie, et que le cœur ne doive pas avoir un autre
+enthousiasme que celui-là? Quelle sera la conclusion de cette cure
+merveilleuse, et que penserez-vous de ce que vous dites aujourd'hui,
+quand vous aurez quarante ans? Vous rirez de votre amour, s'il vous est
+permis d'en rire encore, s'il n'a pas laissé de traces trop profondes
+dans votre passé. Que seriez-vous à cette heure, si votre père avait eu
+vos idées, et avait abandonné sa vie à tous ces souffles d'amour, au
+lieu de l'établir inébranlablement sur une pensée d'honneur et de
+loyauté? Réfléchissez, Armand, et ne dites plus de pareilles sottises.
+Voyons, vous quitterez cette femme, votre père vous en supplie.
+
+Je ne répondis rien.
+
+--Armand, continua mon père, au nom de votre sainte mère, croyez-moi,
+renoncez à cette vie que vous oublierez plus vite que vous ne pensez, et
+à laquelle vous enchaîne une théorie impossible. Vous avez vingt-quatre
+ans, songez à l'avenir. Vous ne pouvez pas aimer toujours cette femme
+qui ne vous aimera pas toujours non plus. Vous vous exagérez tous deux
+votre amour. Vous vous fermez toute carrière. Un pas de plus et vous ne
+pourrez plus quitter la route où vous êtes, et vous aurez, toute votre
+vie, le remords de votre jeunesse. Partez, venez passer un mois ou deux
+auprès de votre sœur. Le repos et l'amour pieux de la famille vous
+guériront vite de cette fièvre, car ce n'est pas autre chose.
+
+«Pendant ce temps, votre maîtresse se consolera; elle prendra un autre
+amant, et quand vous verrez pour qui vous avez failli vous brouiller
+avec votre père et perdre son affection, vous me direz que j'ai bien
+fait de venir vous chercher, et vous me bénirez.
+
+«Allons, tu partiras, n'est-ce pas, Armand?
+
+Je sentais que mon père avait raison pour toutes les femmes, mais
+j'étais convaincu qu'il n'avait pas raison pour Marguerite. Cependant le
+ton dont il m'avait dit ses dernières paroles était si doux, si
+suppliant que je n'osais lui répondre.
+
+--Eh bien? fit-il d'une voix émue.
+
+--Eh bien, mon père, je ne puis rien vous promettre, dis-je enfin; ce
+que vous me demandez est au-dessus de mes forces. Croyez-moi,
+continuai-je en le voyant faire un mouvement d'impatience, vous vous
+exagérez les résultats de cette liaison. Marguerite n'est pas la fille
+que vous croyez. Cet amour, loin de me jeter dans une mauvaise voie, est
+capable, au contraire, de développer en moi les plus honorables
+sentiments. L'amour vrai rend toujours meilleur, quelle que soit la
+femme qui l'inspire. Si vous connaissiez Marguerite, vous comprendriez
+que je ne m'expose à rien. Elle est noble comme les plus nobles femmes.
+Autant il y a de cupidité chez les autres, autant il y a de
+désintéressement chez elle.
+
+--Ce qui ne l'empêche pas d'accepter toute votre fortune, car les
+soixante mille francs qui vous viennent de votre mère, et que vous lui
+donnez, sont, rappelez-vous bien ce que je vous dis, votre unique
+fortune.
+
+Mon père avait probablement gardé cette péroraison et cette menace pour
+me porter le dernier coup.
+
+J'étais plus fort devant ses menaces que devant ses prières.
+
+--Qui vous a dit que je dusse lui abandonner cette somme? Repris-je.
+
+--Mon notaire. Un honnête homme eût-il fait un acte semblable sans me
+prévenir? Eh bien, c'est pour empêcher votre ruine en faveur d'une fille
+que je suis venu à Paris. Votre mère vous a laissé en mourant de quoi
+vivre honorablement et non pas de quoi faire des générosités à vos
+maîtresses.
+
+--Je vous le jure, mon père, Marguerite ignorait cette donation.
+
+--Et pourquoi la faisiez-vous alors?
+
+--Parce que Marguerite, cette femme que vous calomniez et que vous
+voulez que j'abandonne, fait le sacrifice de tout ce qu'elle possède
+pour vivre avec moi.
+
+--Et vous acceptez ce sacrifice? Quel homme êtes-vous donc, monsieur,
+pour permettre à une mademoiselle Marguerite de vous sacrifier quelque
+chose? Allons, en voilà assez. Vous quitterez cette femme. Tout à
+l'heure je vous en priais, maintenant je vous l'ordonne; je ne veux pas
+de pareilles saletés dans ma famille. Faites vos malles, et
+apprêtez-vous à me suivre.
+
+--Pardonnez-moi, mon père, dis-je alors, mais je ne partirai pas.
+
+--Parce que?...
+
+--Parce que j'ai déjà l'âge où l'on n'obéit plus à un ordre.
+
+Mon père pâlit à cette réponse.
+
+--C'est bien, monsieur, reprit-il; je sais ce qu'il me reste à faire.
+
+Il sonna.
+
+Joseph parut.
+
+--Faites transporter mes malles à l'hôtel de Paris, dit-il à mon
+domestique. Et en même temps il passa dans sa chambre, où il acheva de
+s'habiller.
+
+Quand il reparut, j'allai au-devant de lui.
+
+--Vous me promettez, mon père, lui dis-je, de ne rien faire qui puisse
+causer de la peine à Marguerite?
+
+Mon père s'arrêta, me regarda avec dédain, et se contenta de me
+répondre:
+
+--Vous êtes fou, je crois.
+
+Après quoi, il sortit en fermant violemment la porte derrière lui.
+
+Je descendis à mon tour, je pris un cabriolet et je partis pour
+Bougival.
+
+Marguerite m'attendait à la fenêtre.
+
+
+
+
+Chapitre XXI
+
+
+--Enfin! s'écria-t-elle en me sautant au cou. Te voilà! Comme tu es
+pâle!
+
+Alors je lui racontai ma scène avec mon père.
+
+--Ah! mon dieu! je m'en doutais, dit-elle. Quand Joseph est venu nous
+annoncer l'arrivée de ton père, j'ai tressailli comme à la nouvelle d'un
+malheur. Pauvre ami! et c'est moi qui te cause tous ces chagrins. Tu
+ferais peut-être mieux de me quitter que de te brouiller avec ton père.
+Cependant je ne lui ai rien fait. Nous vivons bien tranquilles, nous
+allons vivre plus tranquilles encore. Il sait bien qu'il faut que tu
+aies une maîtresse, et il devrait être heureux que ce fût moi, puisque
+je t'aime et n'ambitionne pas plus que ta position ne le permet. Lui
+as-tu dit comment nous avons arrangé l'avenir?
+
+--Oui, et c'est ce qui l'a le plus irrité, car il a vu dans cette
+détermination la preuve de notre amour mutuel.
+
+--Que faire alors?
+
+--Rester ensemble, ma bonne Marguerite, et laisser passer cet orage.
+
+--Passera-t-il?
+
+--Il le faudra bien.
+
+--Mais ton père ne s'en tiendra pas là.
+
+--Que veux-tu qu'il fasse?
+
+--Que sais-je, moi? tout ce qu'un père peut faire pour que son fils lui
+obéisse. Il te rappellera ma vie passée et me fera peut-être l'honneur
+d'inventer quelques nouvelles histoires pour que tu m'abandonnes.
+
+--Tu sais bien que je t'aime.
+
+--Oui, mais ce que je sais aussi, c'est qu'il faut tôt ou tard obéir à
+son père, et tu finiras peut-être par te laisser convaincre.
+
+--Non, Marguerite, c'est moi qui le convaincrai. Ce sont les cancans de
+quelques-uns de ses amis qui causent cette grande colère; mais il est
+bon, il est juste, et il reviendra sur sa première impression. Puis,
+après tout, que m'importe!
+
+--Ne dis pas cela, Armand; j'aimerais mieux tout que de laisser croire
+que je te brouille avec ta famille; laisse passer cette journée, et
+demain retourne à Paris. Ton père aura réfléchi de son côté comme toi du
+tien, et peut-être vous entendrez-vous mieux. Ne heurte pas ses
+principes, aie l'air de faire quelques concessions à ses désirs; parais
+ne pas tenir autant à moi, et il laissera les choses comme elles sont.
+Espère, mon ami, et sois bien certain d'une chose, c'est que, quoi qu'il
+arrive, ta Marguerite te restera.
+
+--Tu me le jures?
+
+--Ai-je besoin de te le jurer?
+
+Qu'il est doux de se laisser persuader par une voix que l'on aime!
+Marguerite et moi, nous passâmes toute la journée à nous redire nos
+projets comme si nous avions compris le besoin de les réaliser plus
+vite. Nous nous attendions à chaque minute à quelque événement, mais
+heureusement le jour se passa sans amener rien de nouveau.
+
+Le lendemain, je partis à dix heures, et j'arrivai vers midi à l'hôtel.
+
+Mon père était déjà sorti.
+
+Je me rendis chez moi, où j'espérais que peut-être il était allé.
+Personne n'était venu. J'allai chez mon notaire. Personne!
+
+Je retournai à l'hôtel, et j'attendis jusqu'à six heures. M. Duval ne
+rentra pas.
+
+Je repris la route de Bougival.
+
+Je trouvai Marguerite, non plus m'attendant comme la veille, mais assise
+au coin du feu qu'exigeait déjà la saison.
+
+Elle était assez plongée dans ses réflexions pour me laisser approcher
+de son fauteuil sans m'entendre et sans se retourner. Quand je posai mes
+lèvres sur son front, elle tressaillit comme si ce baiser l'eût
+réveillée en sursaut.
+
+--Tu m'as fait peur, me dit-elle. Et ton père?
+
+--Je ne l'ai pas vu. Je ne sais ce que cela veut dire. Je ne l'ai trouvé
+ni chez lui, ni dans aucun des endroits où il y avait possibilité qu'il
+fût.
+
+--Allons, ce sera à recommencer demain.
+
+--J'ai bien envie d'attendre qu'il me fasse demander. J'ai fait, je
+crois, tout ce que je devais faire.
+
+--Non, mon ami, ce n'est point assez, il faut retourner chez ton père,
+demain surtout.
+
+--Pourquoi demain plutôt qu'un autre jour?
+
+--Parce que, fit Marguerite, qui me parut rougir un peu à cette
+question, parce que l'insistance de ta part en paraîtra plus vive et que
+notre pardon en résultera plus promptement.
+
+Tout le reste du jour, Marguerite fut préoccupée, distraite, triste.
+J'étais forcé de lui répéter deux fois ce que je lui disais pour obtenir
+une réponse. Elle rejeta cette préoccupation sur les craintes que lui
+inspiraient pour l'avenir les événements survenus depuis deux jours.
+
+Je passai ma nuit à la rassurer, et elle me fit partir le lendemain avec
+une insistante inquiétude que je ne m'expliquais pas.
+
+Comme la veille, mon père était absent; mais, en sortant, il m'avait
+laissé cette lettre:
+
+«Si vous revenez me voir aujourd'hui, attendez-moi jusqu'à quatre
+heures; si à quatre heures je ne suis pas rentré, revenez dîner demain
+avec moi: il faut que je vous parle.»
+
+J'attendis jusqu'à l'heure dite. Mon père ne reparut pas. Je partis.
+
+La veille j'avais trouvé Marguerite triste, ce jour-là je la trouvai
+fiévreuse et agitée. En me voyant entrer, elle me sauta au cou, mais
+elle pleura longtemps dans mes bras.
+
+Je la questionnai sur cette douleur subite dont la gradation m'alarmait.
+Elle ne me donna aucune raison positive, alléguant tout ce qu'une femme
+peut alléguer quand elle ne veut pas répondre la vérité.
+
+Quand elle fut un peu calmée, je lui racontai les résultats de mon
+voyage; je lui montrai la lettre de mon père, en lui faisant observer
+que nous en pouvions augurer du bien.
+
+À la vue de cette lettre et à la réflexion que je fis, les larmes
+redoublèrent à un tel point que j'appelai Nanine, et que, craignant une
+atteinte nerveuse, nous couchâmes la pauvre fille qui pleurait sans dire
+une syllabe, mais qui me tenait les mains, et les baisait à chaque
+instant.
+
+Je demandai à Nanine si, pendant mon absence, sa maîtresse avait reçu
+une lettre ou une visite qui pût motiver l'état où je la trouvais, mais
+Nanine me répondit qu'il n'était venu personne et que l'on n'avait rien
+apporté.
+
+Cependant il se passait depuis la veille quelque chose d'autant plus
+inquiétant que Marguerite me le cachait.
+
+Elle parut un peu plus calme dans la soirée; et, me faisant asseoir au
+pied de son lit, elle me renouvela longuement l'assurance de son amour.
+Puis, elle me souriait, mais avec effort, car, malgré elle, ses yeux se
+voilaient de larmes.
+
+J'employai tous les moyens pour lui faire avouer la véritable cause de
+ce chagrin, mais elle s'obstina à me donner toujours les raisons vagues
+que je vous ai déjà dites.
+
+Elle finit par s'endormir dans mes bras, mais de ce sommeil qui brise le
+corps au lieu de le reposer; de temps en temps elle poussait un cri, se
+réveillait en sursaut, et après s'être assurée que j'étais bien auprès
+d'elle, elle me faisait lui jurer de l'aimer toujours.
+
+Je ne comprenais rien à ces intermittences de douleur qui se
+prolongèrent jusqu'au matin. Alors Marguerite tomba dans une sorte
+d'assoupissement. Depuis deux nuits elle ne dormait pas.
+
+Ce repos ne fut pas de longue durée.
+
+Vers onze heures, Marguerite se réveilla, et, me voyant levé, elle
+regarda autour d'elle en s'écriant:
+
+--T'en vas-tu donc déjà?
+
+--Non, dis-je en lui prenant les mains, mais j'ai voulu te laisser
+dormir. Il est de bonne heure encore.
+
+--À quelle heure vas-tu à Paris?
+
+--À quatre heures.
+
+--Sitôt? Jusque-là tu resteras avec moi, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, n'est-ce pas mon habitude?
+
+--Quel bonheur!
+
+--Nous allons déjeuner? reprit-elle d'un air distrait.
+
+--Si tu le veux.
+
+--Et puis tu m'embrasseras bien jusqu'au moment de partir?
+
+--Oui, et je reviendrai le plus tôt possible.
+
+--Tu reviendras? fit-elle en me regardant avec des yeux hagards.
+
+--Naturellement.
+
+--C'est juste, tu reviendras ce soir, et moi, je t'attendrai, comme
+d'habitude, et tu m'aimeras, et nous serons heureux comme nous le sommes
+depuis que nous nous connaissons.
+
+Toutes ces paroles étaient dites d'un ton si saccadé, elles semblaient
+cacher une pensée douloureuse si continue, que je tremblais à chaque
+instant de voir Marguerite tomber en délire.
+
+--Écoute, lui dis-je, tu es malade, je ne puis pas te laisser ainsi. Je
+vais écrire à mon père qu'il ne m'attende pas.
+
+--Non! Non! s'écria-t-elle brusquement, ne fais pas cela. Ton père
+m'accuserait encore de t'empêcher d'aller chez lui quand il veut te
+voir; non, non, il faut que tu y ailles, il le faut! D'ailleurs, je ne
+suis pas malade, je me porte à merveille. C'est que j'ai fait un mauvais
+rêve, et que je n'étais pas bien réveillée!
+
+A partir de ce moment, Marguerite essaya de paraître plus gaie. Elle ne
+pleura plus.
+
+Quand vint l'heure où je devais partir, je l'embrassai, et lui demandai
+si elle voulait m'accompagner jusqu'au chemin de fer: j'espérais que la
+promenade la distrairait et que l'air lui ferait du bien.
+
+Je tenais surtout à rester le plus longtemps possible avec elle.
+
+Elle accepta, prit un manteau et m'accompagna avec Nanine, pour ne pas
+revenir seule.
+
+Vingt fois je fus au moment de ne pas partir. Mais l'espérance de
+revenir vite et la crainte d'indisposer de nouveau mon père contre moi
+me soutinrent, et le convoi m'emporta.
+
+--À ce soir, dis-je à Marguerite en la quittant.
+
+Elle ne me répondit pas.
+
+Une fois déjà elle ne m'avait pas répondu à ce même mot, et le comte de
+G..., vous vous le rappelez, avait passé la nuit chez elle; mais ce
+temps était si loin, qu'il semblait effacé de ma mémoire, et si je
+craignais quelque chose, ce n'était certes plus que Marguerite me
+trompât.
+
+En arrivant à Paris, je courus chez Prudence la prier d'aller voir
+Marguerite, espérant que sa verve et sa gaieté la distrairaient.
+J'entrai sans me faire annoncer, et je trouvai Prudence à sa toilette.
+
+--Ah! me dit-elle d'un air inquiet. Est-ce que Marguerite est avec vous?
+
+--Non.
+
+--Comment va-t-elle?
+
+--Elle est souffrante.
+
+--Est-ce qu'elle ne viendra pas?
+
+--Est-ce qu'elle devait venir?
+
+Madame Duvernoy rougit, et me répondit, avec un certain embarras:
+
+--Je voulais dire: puisque vous venez à Paris, est-ce qu'elle ne viendra
+pas vous y rejoindre?
+
+--Non.
+
+Je regardai Prudence; elle baissa les yeux, et sur sa physionomie je
+crus lire la crainte de voir ma visite se prolonger.
+
+--Je venais même vous prier, ma chère Prudence, si vous n'avez rien à
+faire, d'aller voir Marguerite ce soir; vous lui tiendriez compagnie, et
+vous pourriez coucher là-bas. Je ne l'ai jamais vue comme elle était
+aujourd'hui, et je tremble qu'elle ne tombe malade.
+
+--Je dîne en ville, me répondit Prudence, et je ne pourrai pas voir
+Marguerite ce soir; mais je la verrai demain.
+
+Je pris congé de madame Duvernoy, qui me paraissait presque aussi
+préoccupée que Marguerite, et je me rendis chez mon père, dont le
+premier regard m'étudia avec attention.
+
+Il me tendit la main.
+
+--Vos deux visites m'ont fait plaisir, Armand, me dit-il, elles m'ont
+fait espérer que vous auriez réfléchi de votre côté, comme j'ai
+réfléchi, moi, du mien.
+
+--Puis-je me permettre de vous demander, mon père, quel a été le
+résultat de vos réflexions?
+
+--Il a été, mon ami, que je m'étais exagéré l'importance des rapports
+que l'on m'avait faits, et que je me suis promis d'être moins sévère
+avec toi.
+
+--Que dites-vous, mon père! m'écriai-je avec joie.
+
+--Je dis, mon cher enfant, qu'il faut que tout jeune homme ait une
+maîtresse, et que, d'après de nouvelles informations, j'aime mieux te
+savoir l'amant de mademoiselle Gautier que d'une autre.
+
+--Mon excellent père! que vous me rendez heureux!
+
+Nous causâmes ainsi quelques instants, puis nous nous mîmes à table. Mon
+père fut charmant tout le temps que dura le dîner.
+
+J'avais hâte de retourner à Bougival pour raconter à Marguerite cet
+heureux changement. À chaque instant je regardais la pendule.
+
+--Tu regardes l'heure, me disait mon père, tu es impatient de me
+quitter. Oh! jeunes gens! vous sacrifierez donc toujours les affections
+sincères aux affections douteuses?
+
+--Ne dites pas cela, mon père! Marguerite m'aime, j'en suis sûr.
+
+Mon père ne répondit pas; il n'avait l'air ni de douter ni de croire.
+
+Il insista beaucoup pour me faire passer la soirée entière avec lui, et
+pour que je ne repartisse que le lendemain; mais j'avais laissé
+Marguerite souffrante, je le lui dis, et je lui demandai la permission
+d'aller la retrouver de bonne heure, lui promettant de revenir le
+lendemain.
+
+Il faisait beau; il voulut m'accompagner jusqu'au débarcadère. Jamais je
+n'avais été si heureux. L'avenir m'apparaissait tel que je cherchais à
+le voir depuis longtemps.
+
+J'aimais plus mon père que je ne l'avais jamais aimé.
+
+Au moment où j'allais partir, il insista une dernière fois pour que je
+restasse; je refusai.
+
+--Tu l'aimes donc bien? me demanda-t-il.
+
+--Comme un fou.
+
+--Va alors! Et il passa la main sur son front comme s'il eût voulu en
+chasser une pensée, puis il ouvrit la bouche comme pour me dire quelque
+chose; mais il se contenta de me serrer la main, et me quitta
+brusquement en me criant:
+
+--À demain! donc.
+
+
+
+
+Chapitre XXII
+
+
+Il me semblait que le convoi ne marchait pas.
+
+Je fus à Bougival à onze heures.
+
+Pas une fenêtre de la maison n'était éclairée, et je sonnai sans que
+l'on me répondît.
+
+C'était la première fois que pareille chose m'arrivait. Enfin le
+jardinier parut. J'entrai.
+
+Nanine me rejoignit avec une lumière. J'arrivai à la chambre de
+Marguerite.
+
+--Où est madame?
+
+--Madame est partie pour Paris, me répondit Nanine.
+
+--Pour Paris!
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Quand?
+
+--Une heure après vous.
+
+--Elle ne vous a rien laissé pour moi?
+
+--Rien.
+
+Nanine me laissa.
+
+«Elle est capable d'avoir eu des craintes, pensai-je, et d'être allée à
+Paris pour s'assurer si la visite que je lui avais dit aller faire à mon
+père n'était pas un prétexte pour avoir un jour de liberté.
+
+«Peut-être Prudence lui a-t-elle écrit pour quelque affaire importante»,
+me dis-je quand je fus seul; mais j'avais vu Prudence à mon arrivée, et
+elle ne m'avait rien dit qui pût me faire supposer qu'elle eût écrit à
+Marguerite.
+
+Tout à coup je me souvins de cette question que madame Duvernoy m'avait
+faite: «Elle ne viendra donc pas aujourd'hui?» quand je lui avais dit
+que Marguerite était malade. Je me rappelai en même temps l'air
+embarrassé de Prudence, lorsque je l'avais regardée après cette phrase
+qui semblait trahir un rendez-vous. À ce souvenir se joignait celui des
+larmes de Marguerite pendant toute la journée, larmes que le bon accueil
+de mon père m'avait fait oublier un peu.
+
+À partir de ce moment, tous les incidents du jour vinrent se grouper
+autour de mon premier soupçon et le fixèrent si solidement dans mon
+esprit que tout le confirma, jusqu'à la clémence paternelle.
+
+Marguerite avait presque exigé que j'allasse à Paris; elle avait affecté
+le calme lorsque je lui avais proposé de rester auprès d'elle. Étais-je
+tombé dans un piège? Marguerite me trompait-elle? Avait-elle compté être
+de retour assez à temps pour que je ne m'aperçusse pas de son absence,
+et le hasard l'avait-il retenue? Pourquoi n'avait-elle rien dit à
+Nanine, ou pourquoi ne m'avait-elle pas écrit? Que voulaient dire ces
+larmes, cette absence, ce mystère?
+
+Voilà ce que je me demandais avec effroi, au milieu de cette chambre
+vide, et les yeux fixés sur la pendule qui, marquant minuit, semblait me
+dire qu'il était trop tard pour que j'espérasse encore voir revenir ma
+maîtresse.
+
+Cependant, après les dispositions que nous venions de prendre, avec le
+sacrifice offert et accepté, était-il vraisemblable qu'elle me trompât?
+Non. J'essayai de rejeter mes premières suppositions.
+
+--La pauvre fille aura trouvé un acquéreur pour son mobilier, et elle
+sera allée à Paris pour conclure. Elle n'aura pas voulu me prévenir, car
+elle sait que, quoique je l'accepte, cette vente, nécessaire à notre
+bonheur à venir, m'est pénible, et elle aura craint de blesser mon
+amour-propre et ma délicatesse en m'en parlant. Elle aime mieux
+reparaître seulement quand tout sera terminé. Prudence l'attendait
+évidemment pour cela, et s'est trahie devant moi: Marguerite n'aura pu
+terminer son marché aujourd'hui, et elle couche chez elle, ou peut-être
+même va-t-elle arriver tout à l'heure, car elle doit se douter de mon
+inquiétude et ne voudra certainement pas m'y laisser.
+
+Mais alors, pourquoi ces larmes? Sans doute, malgré son amour pour moi,
+la pauvre fille n'aura pu se résoudre sans pleurer à abandonner le luxe
+au milieu duquel elle a vécu jusqu'à présent et qui la faisait heureuse
+et enviée.
+
+Je pardonnais bien volontiers ces regrets à Marguerite. Je l'attendais
+impatiemment pour lui dire, en la couvrant de baisers, que j'avais
+deviné la cause de sa mystérieuse absence.
+
+Cependant, la nuit avançait et Marguerite n'arrivait pas.
+
+L'inquiétude resserrait peu à peu son cercle et m'étreignait la tête et
+le cœur. Peut-être lui était-il arrivé quelque chose! Peut-être
+était-elle blessée, malade, morte! Peut-être allais-je voir arriver un
+messager m'annonçant quelque douloureux accident! Peut-être le jour me
+trouverait-il dans la même incertitude et dans les mêmes craintes!
+
+L'idée que Marguerite me trompait à l'heure où je l'attendais au milieu
+des terreurs que me causait son absence ne me revenait plus à l'esprit.
+Il fallait une cause indépendante de sa volonté pour la retenir loin de
+moi, et plus j'y songeais, plus j'étais convaincu que cette cause ne
+pouvait être qu'un malheur quelconque. Ô vanité de l'homme! Tu te
+représentes sous toutes les formes.
+
+Une heure venait de sonner. Je me dis que j'allais attendre une heure
+encore, mais qu'à deux heures, si Marguerite n'était pas revenue, je
+partirais pour Paris.
+
+En attendant, je cherchai un livre, car je n'osais penser.
+
+Manon Lescaut était ouvert sur la table. Il me sembla que d'endroits en
+endroits les pages étaient mouillées comme par des larmes. Après l'avoir
+feuilleté, je refermai ce livre, dont les caractères m'apparaissaient
+vides de sens à travers le voile de mes doutes.
+
+L'heure marchait lentement. Le ciel était couvert. Une pluie d'automne
+fouettait les vitres. Le lit vide me paraissait prendre par moments
+l'aspect d'une tombe. J'avais peur.
+
+J'ouvris la porte. J'écoutais et n'entendais rien que le bruit du vent
+dans les arbres. Pas une voiture ne passait sur la route. La demie sonna
+tristement au clocher de l'église.
+
+J'en étais arrivé à craindre que quelqu'un n'entrât. Il me semblait
+qu'un malheur seul pouvait venir me trouver à cette heure et par ce
+temps sombre.
+
+Deux heures sonnèrent. J'attendis encore un peu. La pendule seule
+troublait le silence de son bruit monotone et cadencé.
+
+Enfin je quittai cette chambre dont les moindres objets avaient revêtu
+cet aspect triste que donne à tout ce qui l'entoure l'inquiète solitude
+du cœur.
+
+Dans la chambre voisine, je trouvai Nanine endormie sur son ouvrage. Au
+bruit de la porte, elle se réveilla et me demanda si sa maîtresse était
+rentrée.
+
+--Non, mais, si elle rentre, vous lui direz que je n'ai pu résister à
+mon inquiétude, et que je suis parti pour Paris.
+
+--À cette heure?
+
+--Oui.
+
+--Mais comment? Vous ne trouverez pas de voiture.
+
+--J'irai à pied.
+
+--Mais il pleut.
+
+--Que m'importe?
+
+--Madame va rentrer, ou, si elle ne rentre pas, il sera toujours temps,
+au jour, d'aller voir ce qui l'a retenue. Vous allez vous faire
+assassiner sur la route.
+
+--Il n'y a pas de danger, ma chère Nanine; à demain.
+
+La brave fille alla me chercher mon manteau, me le jeta sur les épaules,
+m'offrit d'aller réveiller la mère Arnould, et de s'enquérir d'elle s'il
+était possible d'avoir une voiture; mais je m'y opposai, convaincu que
+je perdrais à cette tentative, peut-être infructueuse, plus de temps que
+je n'en mettrais à faire la moitié du chemin.
+
+Puis j'avais besoin d'air et d'une fatigue physique qui épuisât la
+surexcitation à laquelle j'étais en proie.
+
+Je pris la clef de l'appartement de la rue d'Antin, et après avoir dit
+adieu à Nanine, qui m'avait accompagné jusqu'à la grille, je partis.
+
+Je me mis d'abord à courir, mais la terre était fraîchement mouillée, et
+je me fatiguais doublement. Au bout d'une demi-heure de cette course, je
+fus forcé de m'arrêter, j'étais en nage. Je repris haleine et je
+continuai mon chemin. La nuit était si épaisse que je tremblais à chaque
+instant de me heurter contre un des arbres de la route, lesquels, se
+présentant brusquement à mes yeux, avaient l'air de grands fantômes
+courant sur moi.
+
+Je rencontrai une ou deux voitures de rouliers que j'eus bientôt
+laissées en arrière.
+
+Une calèche se dirigeait au grand trot du côté de Bougival. Au moment où
+elle passait devant moi, l'espoir me vint que Marguerite était dedans.
+
+Je m'arrêtai en criant: «Marguerite! Marguerite!»
+
+Mais personne ne me répondit et la calèche continua sa route. Je la
+regardai s'éloigner, et je repartis.
+
+Je mis deux heures pour arriver à la barrière de l'Etoile.
+
+La vue de Paris me rendit des forces, et je descendis en courant la
+longue allée que j'avais parcourue tant de fois.
+
+Cette nuit-là personne n'y passait.
+
+On eût dit la promenade d'une ville morte.
+
+Le jour commençait à poindre.
+
+Quand j'arrivai à la rue d'Antin, la grande ville se remuait déjà un peu
+avant de se réveiller tout à fait.
+
+Cinq heures sonnaient à l'église Saint-Roch au moment où j'entrais dans
+la maison de Marguerite.
+
+Je jetai mon nom au portier, lequel avait reçu de moi assez de pièces de
+vingt francs pour savoir que j'avais le droit de venir à cinq heures
+chez mademoiselle Gautier.
+
+Je passai donc sans obstacle.
+
+J'aurais pu lui demander si Marguerite était chez elle, mais il eût pu
+me répondre que non, et j'aimais mieux douter deux minutes de plus, car
+en doutant j'espérais encore.
+
+Je prêtai l'oreille à la porte, tâchant de surprendre un bruit, un
+mouvement.
+
+Rien. Le silence de la campagne semblait se continuer jusque-là.
+
+J'ouvris la porte, et j'entrai.
+
+Tous les rideaux étaient hermétiquement fermés.
+
+Je tirai ceux de la salle à manger, et je me dirigeai vers la chambre à
+coucher dont je poussai la porte.
+
+Je sautai sur le cordon des rideaux et je le tirai violemment.
+
+Les rideaux s'écartèrent; un faible jour pénétra, je courus au lit.
+
+Il était vide!
+
+J'ouvris les portes les unes après les autres, je visitai toutes les
+chambres.
+
+Personne.
+
+C'était à devenir fou.
+
+Je passai dans le cabinet de toilette, dont j'ouvris la fenêtre, et
+j'appelai Prudence à plusieurs reprises.
+
+La fenêtre de madame Duvernoy resta fermée.
+
+Alors je descendis chez le portier, à qui je demandai si mademoiselle
+Gautier était venue chez elle pendant le jour.
+
+--Oui, me répondit cet homme, avec madame Duvernoy.
+
+--Elle n'a rien dit pour moi?
+
+--Rien.
+
+--Savez-vous ce qu'elles ont fait ensuite?
+
+--Elles sont montées en voiture.
+
+--Quel genre de voiture?
+
+--Un coupé de maître.
+
+Qu'est-ce que tout cela voulait dire?
+
+Je sonnai à la porte voisine.
+
+--Où allez-vous, monsieur? me demanda le concierge après m'avoir ouvert.
+
+--Chez madame Duvernoy.
+
+--Elle n'est pas rentrée.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Oui, monsieur; voilà même une lettre qu'on a apportée pour elle hier
+au soir et que je ne lui ai pas encore remise.
+
+Et le portier me montrait une lettre sur laquelle je jetai machinalement
+les yeux.
+
+Je reconnus l'écriture de Marguerite.
+
+Je pris la lettre.
+
+L'adresse portait ces mots:
+
+«A madame Duvernoy, pour remettre à M. Duval.»
+
+--Cette lettre est pour moi, dis-je au portier, et je lui montrai
+l'adresse.
+
+--C'est vous monsieur Duval? me répondit cet homme.
+
+--Oui.
+
+--Ah! je vous reconnais, vous venez souvent chez Madame Duvernoy.
+
+Une fois dans la rue, je brisai le cachet de cette lettre.
+
+La foudre fût tombée à mes pieds que je n'eusse pas été plus épouvanté
+que je le fus par cette lecture.
+
+«À l'heure où vous lirez cette lettre, Armand, je serai déjà la
+maîtresse d'un autre homme. Tout est donc fini entre nous.
+
+«Retournez auprès de votre père, mon ami, allez revoir votre sœur, jeune
+fille chaste, ignorante de toutes nos misères, et auprès de laquelle
+vous oublierez bien vite ce que vous aura fait souffrir cette fille
+perdue que l'on nomme Marguerite Gautier, que vous avez bien voulu aimer
+un instant, et qui vous doit les seuls moments heureux d'une vie qui,
+elle l'espère, ne sera pas longue maintenant.»
+
+Quand j'eus lu le dernier mot, je crus que j'allais devenir fou.
+
+Un moment j'eus réellement peur de tomber sur le pavé de la rue. Un
+nuage me passait sur les yeux, et le sang me battait dans les tempes.
+
+Enfin je me remis un peu, je regardai autour de moi, tout étonné de voir
+la vie des autres se continuer sans s'arrêter à mon malheur.
+
+Je n'étais pas assez fort pour supporter seul le coup que Marguerite me
+portait.
+
+Alors je me souvins que mon père était dans la même ville que moi, que
+dans dix minutes je pourrais être auprès de lui, et que, quelle que fût
+la cause de ma douleur, il la partagerait.
+
+Je courus comme un fou, comme un voleur, jusqu'à l'hôtel de Paris: je
+trouvai la clef sur la porte de l'appartement de mon père. J'entrai.
+
+Il lisait.
+
+Au peu d'étonnement qu'il montra en me voyant paraître, on eût dit qu'il
+m'attendait.
+
+Je me précipitai dans ses bras sans lui dire un mot, je lui donnai la
+lettre de Marguerite, et, me laissant tomber devant son lit, je pleurai
+à chaudes larmes.
+
+
+
+
+Chapitre XXIII
+
+
+Quand toutes les choses de la vie eurent repris leur cours, je ne pus
+croire que le jour qui se levait ne serait pas semblable pour moi à ceux
+qui l'avaient précédé. Il y avait des moments où je me figurais qu'une
+circonstance, que je ne me rappelais pas, m'avait fait passer la nuit
+hors de chez Marguerite, mais que, si je retournais à Bougival, j'allais
+la retrouver inquiète, comme je l'avais été, et qu'elle me demanderait
+qui m'avait ainsi retenu loin d'elle.
+
+Quand l'existence a contracté une habitude comme celle de cet amour, il
+semble impossible que cette habitude se rompe sans briser en même temps
+tous les autres ressorts de la vie.
+
+J'étais donc forcé de temps en temps de relire la lettre de Marguerite,
+pour bien me convaincre que je n'avais pas rêvé.
+
+Mon corps, succombant sous la secousse morale, était incapable d'un
+mouvement. L'inquiétude, la marche de la nuit, la nouvelle du matin
+m'avaient épuisé. Mon père profita de cette prostration totale de mes
+forces pour me demander la promesse formelle de partir avec lui.
+
+Je promis tout ce qu'il voulut. J'étais incapable de soutenir une
+discussion, et j'avais besoin d'une affection réelle pour m'aider à
+vivre après ce qui venait de se passer.
+
+J'étais trop heureux que mon père voulût bien me consoler d'un pareil
+chagrin.
+
+Tout ce que je me rappelle, c'est que ce jour-là, vers cinq heures, il
+me fit monter avec lui dans une chaise de poste. Sans me rien dire, il
+avait fait préparer mes malles, les avait fait attacher avec les siennes
+derrière la voiture, et il m'emmenait.
+
+Je ne sentis ce que je faisais que lorsque la ville eut disparu, et que
+la solitude de la route me rappela le vide de mon cœur.
+
+Alors les larmes me reprirent.
+
+Mon père avait compris que des paroles, même de lui, ne me consoleraient
+pas, et il me laissait pleurer sans me dire un mot, se contentant
+parfois de me serrer la main, comme pour me rappeler que j'avais un ami
+à côté de moi.
+
+La nuit, je dormis un peu. Je rêvai de Marguerite.
+
+Je me réveillai en sursaut, ne comprenant pas pourquoi j'étais dans une
+voiture.
+
+Puis la réalité me revint à l'esprit et je laissai tomber ma tête sur ma
+poitrine.
+
+Je n'osais entretenir mon père, je craignais toujours qu'il ne me dît:
+
+«Tu vois que j'avais raison quand je niais l'amour de cette femme.»
+
+Mais il n'abusa pas de son avantage, et nous arrivâmes à C... sans qu'il
+m'eût dit autre chose que des paroles complètement étrangères à
+l'événement qui m'avait fait partir.
+
+Quand j'embrassai ma sœur, je me rappelai les mots de la lettre de
+Marguerite qui la concernaient, mais je compris tout de suite que, si
+bonne qu'elle fût, ma sœur serait insuffisante à me faire oublier ma
+maîtresse.
+
+La chasse était ouverte, mon père pensa qu'elle serait une distraction
+pour moi. Il organisa donc des parties de chasse avec des voisins et des
+amis. J'y allai sans répugnance comme sans enthousiasme, avec cette
+sorte d'apathie qui était le caractère de toutes mes actions depuis mon
+départ.
+
+Nous chassions au rabat. On me mettait à mon poste. Je posais mon fusil
+désarmé à côté de moi, et je rêvais.
+
+Je regardais les nuages passer. Je laissais ma pensée errer dans les
+plaines solitaires, et de temps en temps je m'entendais appeler par
+quelque chasseur me montrant un lièvre à dix pas de moi.
+
+Aucun de ces détails n'échappait à mon père, et il ne se laissait pas
+prendre à mon calme extérieur. Il comprenait bien que, si abattu qu'il
+fût, mon cœur aurait quelque jour une réaction terrible, dangereuse
+peut-être, et tout en évitant de paraître me consoler, il faisait son
+possible pour me distraire.
+
+Ma sœur, naturellement, n'était pas dans la confidence de tous ces
+événements, elle ne s'expliquait donc pas pourquoi, moi, si gai
+autrefois, j'étais tout à coup devenu si rêveur et si triste.
+
+Parfois, surpris au milieu de ma tristesse par le regard inquiet de mon
+père, je lui tendais la main et je serrais la sienne comme pour lui
+demander tacitement pardon du mal que, malgré moi, je lui faisais.
+
+Un mois se passa ainsi, mais ce fut tout ce que je pus supporter.
+
+Le souvenir de Marguerite me poursuivait sans cesse. J'avais trop aimé
+et j'aimais trop cette femme pour qu'elle pût me devenir indifférente
+tout à coup. Il fallait ou que je l'aimasse ou que je la haïsse. Il
+fallait surtout, quelque sentiment que j'eusse pour elle, que je la
+revisse, et cela tout de suite.
+
+Ce désir entra dans mon esprit, et s'y fixa avec toute la violence de la
+volonté qui reparaît enfin dans un corps inerte depuis longtemps.
+
+Ce n'était pas dans l'avenir, dans un mois, dans huit jours qu'il me
+fallait Marguerite, c'était le lendemain même du jour où j'en avais eu
+l'idée; et je vins dire à mon père que j'allais le quitter pour des
+affaires qui me rappelaient à Paris, mais que je reviendrais
+promptement.
+
+Il devina sans doute le motif qui me faisait partir, car il insista pour
+que je restasse; mais, voyant que l'inexécution de ce désir, dans l'état
+irritable où j'étais, pourrait avoir des conséquences fatales pour moi,
+il m'embrassa, et me pria, presque avec des larmes, de revenir bientôt
+auprès de lui.
+
+Je ne dormis pas avant d'être arrivé à Paris.
+
+Une fois arrivé, qu'allais-je faire? Je l'ignorais; mais il fallait
+avant tout que je m'occupasse de Marguerite.
+
+J'allai chez moi m'habiller, et comme il faisait beau, et qu'il en était
+encore temps, je me rendis aux Champs-Elysées.
+
+Au bout d'une demi-heure, je vis venir de loin, et du rond-point à la
+place de la Concorde, la voiture de Marguerite.
+
+Elle avait racheté ses chevaux, car la voiture était telle qu'autrefois;
+seulement elle n'était pas dedans.
+
+À peine avais-je remarqué cette absence, qu'en reportant les yeux autour
+de moi, je vis Marguerite qui descendait à pied, accompagnée d'une femme
+que je n'avais jamais vue auparavant.
+
+En passant à côté de moi, elle pâlit, et un sourire nerveux crispa ses
+lèvres. Quant à moi un violent battement de cœur m'ébranla la poitrine;
+mais je parvins à donner une expression froide à mon visage, et je
+saluai froidement mon ancienne maîtresse, qui rejoignit presque aussitôt
+sa voiture, dans laquelle elle monta avec son amie.
+
+Je connaissais Marguerite. Ma rencontre inattendue avait dû la
+bouleverser. Sans doute elle avait appris mon départ, qui l'avait
+tranquillisée sur la suite de notre rupture; mais me voyant revenir, et
+se trouvant face à face avec moi, pâle comme je l'étais, elle avait
+compris que mon retour avait un but, et elle devait se demander ce qui
+allait avoir lieu.
+
+Si j'avais retrouvé Marguerite malheureuse, si, pour me venger d'elle,
+j'avais pu venir à son secours, je lui aurais peut-être pardonné, et
+n'aurais certainement pas songé à lui faire du mal; mais je la
+retrouvais heureuse, en apparence du moins; un autre lui avait rendu le
+luxe que je n'avais pu lui continuer; notre rupture, venue d'elle,
+prenait par conséquent le caractère du plus bas intérêt; j'étais humilié
+dans mon amour-propre comme dans mon amour, il fallait nécessairement
+qu'elle payât ce que j'avais souffert.
+
+Je ne pouvais être indifférent à ce que faisait cette femme; par
+conséquent, ce qui devait lui faire le plus de mal, c'était mon
+indifférence; c'était donc ce sentiment-là qu'il fallait feindre, non
+seulement à ses yeux, mais aux yeux des autres.
+
+J'essayai de me faire un visage souriant, et je me rendis chez Prudence.
+
+La femme de chambre alla m'annoncer et me fit attendre quelques instants
+dans le salon.
+
+Madame Duvernoy parut enfin, et m'introduisit dans son boudoir; au
+moment où je m'y asseyais, j'entendis ouvrir la porte du salon, et un
+pas léger fit crier le parquet, puis la porte du carré fut fermée
+violemment.
+
+--Je vous dérange? demandai-je à Prudence.
+
+--Pas du tout, Marguerite était là. Quand elle vous a entendu annoncer,
+elle s'est sauvée: c'est elle qui vient de sortir.
+
+--Je lui fais donc peur maintenant?
+
+--Non, mais elle craint qu'il ne vous soit désagréable de la revoir.
+
+--Pourquoi donc? dis-je en faisant un effort pour respirer librement,
+car l'émotion m'étouffait; la pauvre fille m'a quitté pour ravoir sa
+voiture, ses meubles et ses diamants, elle a bien fait, et je ne dois
+pas lui en vouloir. Je l'ai rencontrée aujourd'hui, continuai-je
+négligemment.
+
+--Où? fit Prudence, qui me regardait et semblait se demander si cet
+homme était bien celui qu'elle avait connu si amoureux.
+
+--Aux Champs-Elysées, elle était avec une autre femme fort jolie. Quelle
+est cette femme?
+
+--Comment est-elle?
+
+--Une blonde, mince, portant des anglaises; des yeux bleus, très
+élégante.
+
+--Ah! c'est Olympe; une très jolie fille, en effet.
+
+--Avec qui vit-elle?
+
+--Avec personne, avec tout le monde.
+
+--Et elle demeure?
+
+--Rue Tronchet, numéro... Ah çà, vous voulez lui faire la cour?
+
+--On ne sait pas ce qui peut arriver.
+
+--Et Marguerite?
+
+--Vous dire que je ne pense plus du tout à elle, ce serait mentir; mais
+je suis de ces hommes avec qui la façon de rompre fait beaucoup. Or,
+Marguerite m'a donné mon congé d'une façon si légère, que je me suis
+trouvé bien sot d'en avoir été amoureux comme je l'ai été, car j'ai été
+vraiment fort amoureux de cette fille.
+
+Vous devinez avec quel ton j'essayais de dire ces choses-là: l'eau me
+coulait sur le front.
+
+--Elle vous aimait bien, allez, et elle vous aime toujours: la preuve,
+c'est qu'après vous avoir rencontré aujourd'hui, elle est venue tout de
+suite me faire part de cette rencontre. Quand elle est arrivée, elle
+était toute tremblante, près de se trouver mal.
+
+--Eh bien, que vous a-t-elle dit?
+
+--Elle m'a dit: «Sans doute il viendra vous voir», et elle m'a priée
+d'implorer de vous son pardon.
+
+--Je lui ai pardonné, vous pouvez le lui dire. C'est une bonne fille,
+mais c'est une fille; et ce qu'elle m'a fait, je devais m'y attendre. Je
+lui suis même reconnaissant de sa résolution, car aujourd'hui je me
+demande à quoi nous aurait menés mon idée de vivre tout à fait avec
+elle. C'était de la folie.
+
+--Elle sera bien contente en apprenant que vous avez pris votre parti de
+la nécessité où elle se trouvait. Il était temps qu'elle vous quittât,
+mon cher. Le gredin d'homme d'affaires à qui elle avait proposé de
+vendre son mobilier avait été trouver ses créanciers pour leur demander
+combien elle leur devait; ceux-ci avaient eu peur, et l'on allait vendre
+dans deux jours.
+
+--Et maintenant, c'est payé?
+
+--À peu près.
+
+--Et qui a fait les fonds?
+
+--Le comte de N... Ah! mon cher! il y a des hommes faits exprès pour
+cela. Bref, il a donné vingt mille francs; mais il en est arrivé à ses
+fins. Il sait bien que Marguerite n'est pas amoureuse de lui, ce qui ne
+l'empêche pas d'être très gentil pour elle. Vous avez vu, il lui a
+racheté ses chevaux, il lui a retiré ses bijoux et lui donne autant
+d'argent que le duc lui en donnait; si elle veut vivre tranquillement,
+cet homme-là restera longtemps avec elle.
+
+--Et que fait-elle? Habite-t-elle tout à fait Paris?
+
+--Elle n'a jamais voulu retourner à Bougival depuis que vous êtes parti.
+C'est moi qui suis allée y chercher toutes ses affaires, et même les
+vôtres, dont j'ai fait un paquet que vous ferez prendre ici. Il y a
+tout, excepté un petit portefeuille avec votre chiffre. Marguerite a
+voulu le prendre et l'a chez elle. Si vous y tenez, je le lui
+redemanderai.
+
+--Qu'elle le garde, balbutiai-je, car je sentais les larmes monter de
+mon cœur à mes yeux au souvenir de ce village où j'avais été si heureux,
+et à l'idée que Marguerite tenait à garder une chose qui venait de moi
+et me rappelait à elle.
+
+Si elle était entrée à ce moment, mes résolutions de vengeance auraient
+disparu et je serais tombé à ses pieds.
+
+--Du reste, reprit Prudence, je ne l'ai jamais vue comme elle est
+maintenant: elle ne dort presque plus, elle court les bals, elle soupe,
+elle se grise même. Dernièrement, après un souper, elle est restée huit
+jours au lit; et quand le médecin lui a permis de se lever, elle a
+recommencé, au risque d'en mourir. Irez-vous la voir?
+
+--À quoi bon? Je suis venu vous voir, vous, parce que vous avez été
+toujours charmante pour moi, et que je vous connaissais avant de
+connaître Marguerite. C'est à vous que je dois d'avoir été son amant,
+comme c'est à vous que je dois de ne plus l'être, n'est-ce pas?
+
+--Ah! dame, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour qu'elle vous quittât, et
+je crois que, plus tard, vous ne m'en voudrez pas.
+
+--Je vous en ai une double reconnaissance, ajoutai-je en me levant, car
+j'avais du dégoût pour cette femme, à la voir prendre au sérieux tout ce
+que je lui disais.
+
+--Vous vous en allez?
+
+--Oui.
+
+J'en savais assez.
+
+--Quand vous verra-t-on?
+
+--Bientôt. Adieu.
+
+--Adieu.
+
+Prudence me conduisit jusqu'à la porte, et je rentrai chez moi des
+larmes de rage dans les yeux et un besoin de vengeance dans le cœur.
+
+Ainsi Marguerite était décidément une fille comme les autres; ainsi, cet
+amour profond qu'elle avait pour moi n'avait pas lutté contre le désir
+de reprendre sa vie passée, et contre le besoin d'avoir une voiture et
+de faire des orgies.
+
+Voilà ce que je me disais au milieu de mes insomnies, tandis que, si
+j'avais réfléchi aussi froidement que je l'affectais, j'aurais vu dans
+cette nouvelle existence bruyante de Marguerite l'espérance pour elle de
+faire taire une pensée continue, un souvenir incessant.
+
+Malheureusement, la passion mauvaise dominait en moi, et je ne cherchai
+qu'un moyen de torturer cette pauvre créature.
+
+Oh! l'homme est bien petit et bien vil quand l'une de ses étroites
+passions est blessée.
+
+Cette Olympe, avec qui je l'avais vue, était sinon l'amie de Marguerite,
+du moins celle qu'elle fréquentait le plus souvent depuis son retour à
+Paris. Elle allait donner un bal, et comme je supposais que Marguerite y
+serait, je cherchai à me faire donner une invitation et je l'obtins.
+
+Quand, plein de mes douloureuses émotions, j'arrivai à ce bal, il était
+déjà fort animé. On dansait, on criait même, et, dans un des quadrilles,
+j'aperçus Marguerite dansant avec le comte de N..., lequel paraissait
+tout fier de la montrer, et semblait dire à tout le monde:
+
+--Cette femme est à moi!
+
+J'allai m'adosser à la cheminée, juste en face de Marguerite, et je la
+regardai danser. À peine m'eut-elle aperçu qu'elle se troubla. Je la vis
+et je la saluai distraitement de la main et des yeux.
+
+Quand je songeais que après le bal, ce ne serait plus avec moi, mais
+avec ce riche imbécile qu'elle s'en irait, quand je me représentais ce
+qui vraisemblablement allait suivre leur retour chez elle, le sang me
+montait au visage, et le besoin me venait de troubler leurs amours.
+
+Après la contredanse, j'allai saluer la maîtresse de la maison, qui
+étalait aux yeux des invités des épaules magnifiques et la moitié d'une
+gorge éblouissante.
+
+Cette fille-là était belle, et, au point de vue de la forme, plus belle
+que Marguerite. Je le compris mieux encore à certains regards que
+celle-ci jeta sur Olympe pendant que je lui parlais. L'homme qui serait
+l'amant de cette femme pourrait être aussi fier que l'était M. de N...,
+et elle était assez belle pour inspirer une passion égale à celle que
+Marguerite m'avait inspirée.
+
+Elle n'avait pas d'amant à cette époque. Il ne serait pas difficile de
+le devenir. Le tout était de montrer assez d'or pour se faire regarder.
+
+Ma résolution fut prise. Cette femme serait ma maîtresse.
+
+Je commençai mon rôle de postulant en dansant avec Olympe.
+
+Une demi-heure après, Marguerite, pâle comme une morte, mettait sa
+pelisse et quittait le bal.
+
+
+
+
+Chapitre XXIV
+
+
+C'était déjà quelque chose, mais ce n'était pas assez. Je comprenais
+l'empire que j'avais sur cette femme et j'en abusais lâchement.
+
+Quand je pense qu'elle est morte maintenant, je me demande si Dieu me
+pardonnera jamais le mal que j'ai fait.
+
+Après le souper, qui fut des plus bruyants, on se mit à jouer.
+
+Je m'assis à côté d'Olympe et j'engageai mon argent avec tant de
+hardiesse qu'elle ne pouvait s'empêcher d'y faire attention. En un
+instant, je gagnai cent cinquante ou deux cents louis, que j'étalais
+devant moi et sur lesquels elle fixait des yeux ardents.
+
+J'étais le seul que le jeu ne préoccupât point complètement et qui
+s'occupât d'elle. Tout le reste de la nuit je gagnai, et ce fut moi qui
+lui donnai de l'argent pour jouer, car elle avait perdu tout ce qu'elle
+avait devant elle et probablement chez elle.
+
+À cinq heures du matin on partit.
+
+Je gagnais trois cents louis.
+
+Tous les joueurs étaient déjà en bas, moi seul étais resté en arrière
+sans que l'on s'en aperçût, car je n'étais l'ami d'aucun de ces
+messieurs.
+
+Olympe éclairait elle-même l'escalier et j'allais descendre comme les
+autres, quand, revenant vers elle, je lui dis:
+
+--Il faut que je vous parle.
+
+--Demain, me dit-elle.
+
+--Non, maintenant.
+
+--Qu'avez-vous à me dire?
+
+--Vous le verrez.
+
+Et je rentrai dans l'appartement.
+
+--Vous avez perdu, lui dis-je?
+
+--Oui.
+
+--Tout ce que vous aviez chez vous?
+
+Elle hésita.
+
+--Soyez franche.
+
+--Eh bien, c'est vrai.
+
+--J'ai gagné trois cents louis, les voilà, si vous voulez me garder ici.
+
+Et, en même temps, je jetai l'or sur la table.
+
+--Et pourquoi cette proposition?
+
+--Parce que je vous aime, pardieu!
+
+--Non, mais parce que vous êtes amoureux de Marguerite et que vous
+voulez vous venger d'elle en devenant mon amant. On ne trompe pas une
+femme comme moi, mon cher ami; malheureusement je suis encore trop jeune
+et trop belle pour accepter le rôle que vous me proposez.
+
+--Ainsi, vous refusez?
+
+--Oui.
+
+--Préférez-vous m'aimer pour rien? C'est moi qui n'accepterais pas
+alors. Réfléchissez, ma chère Olympe; je vous aurais envoyé une personne
+quelconque vous proposer ces trois cents louis de ma part aux conditions
+que j'y mets, vous eussiez accepté. J'ai mieux aimé traiter directement
+avec vous. Acceptez sans chercher les causes qui me font agir;
+dites-vous que vous êtes belle, et qu'il n'y a rien d'étonnant que je
+sois amoureux de vous.
+
+Marguerite était une fille entretenue comme Olympe, et cependant je
+n'eusse jamais osé lui dire, la première fois que je l'avais vue, ce que
+je venais de dire à cette femme. C'est que j'aimais Marguerite, c'est
+que j'avais deviné en elle des instincts qui manquaient à cette autre
+créature, et qu'au moment même où je proposais ce marché, malgré son
+extrême beauté, celle avec qui j'allais le conclure me dégoûtait.
+
+Elle finit par accepter, bien entendu, et, à midi, je sortis de chez
+elle son amant: mais je quittai son lit sans emporter le souvenir des
+caresses et des mots d'amour qu'elle s'était crue obligée de me
+prodiguer pour les six mille francs que je lui laissais.
+
+Et cependant on s'était ruiné pour cette femme-là.
+
+À compter de ce jour, je fis subir à Marguerite une persécution de tous
+les instants. Olympe et elle cessèrent de se voir, vous comprenez
+aisément pourquoi. Je donnai à ma nouvelle maîtresse une voiture, des
+bijoux, je jouai, je fis enfin toutes les folies propres à un homme
+amoureux d'une femme comme Olympe. Le bruit de ma nouvelle passion se
+répandit aussitôt.
+
+Prudence elle-même s'y laissa prendre et finit par croire que j'avais
+complètement oublié Marguerite. Celle-ci, soit qu'elle eût deviné le
+motif qui me faisait agir, soit qu'elle se trompât comme les autres,
+répondait par une grande dignité aux blessures que je lui faisais tous
+les jours. Seulement elle paraissait souffrir, car partout où je la
+rencontrais, je la revoyais toujours de plus en plus pâle, de plus en
+plus triste. Mon amour pour elle, exalté à ce point qu'il se croyait
+devenu de la haine, se réjouissait à la vue de cette douleur
+quotidienne. Plusieurs fois, dans des circonstances où je fus d'une
+cruauté infâme, Marguerite leva sur moi des regards si suppliants que je
+rougissais du rôle que j'avais pris, et que j'étais près de lui en
+demander pardon.
+
+Mais ces repentirs avaient la durée de l'éclair et Olympe, qui avait
+fini par mettre toute espèce d'amour-propre de côté, et compris qu'en
+faisant du mal à Marguerite, elle obtiendrait de moi tout ce qu'elle
+voudrait, m'excitait sans cesse contre elle, et l'insultait chaque fois
+qu'elle en trouvait l'occasion, avec cette persistante lâcheté de la
+femme autorisée par un homme.
+
+Marguerite avait fini par ne plus aller ni au bal, ni au spectacle, dans
+la crainte de nous y rencontrer, Olympe et moi. Alors les lettres
+anonymes avaient succédé aux impertinences directes, et il n'y avait
+honteuses choses que je n'engageasse ma maîtresse à raconter et que je
+ne racontasse moi-même sur Marguerite.
+
+Il fallait être fou pour en arriver là. J'étais comme un homme qui,
+s'étant grisé avec du mauvais vin, tombe dans une de ces exaltations
+nerveuses où la main est capable d'un crime sans que la pensée y soit
+pour quelque chose. Au milieu de tout cela, je souffrais le martyre. Le
+calme sans dédain, la dignité sans mépris, avec lesquels Marguerite
+répondait à toutes mes attaques, et qui à mes propres yeux la faisaient
+supérieure à moi, m'irritaient encore contre elle.
+
+Un soir, Olympe était allée je ne sais où, et s'y était rencontrée avec
+Marguerite, qui cette fois n'avait pas fait grâce à la sotte fille qui
+l'insultait, au point que celle-ci avait été forcée de céder la place.
+Olympe était rentrée furieuse, et l'on avait emporté Marguerite
+évanouie.
+
+En rentrant, Olympe m'avait raconté ce qui s'était passé, m'avait dit
+que Marguerite, la voyant seule, avait voulu se venger de ce qu'elle
+était ma maîtresse, et qu'il fallait que je lui écrivisse de respecter,
+moi absent ou non, la femme que j'aimais.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que j'y consentis, et que tout ce que je
+pus trouver d'amer, de honteux et de cruel, je le mis dans cette épître
+que j'envoyai le jour même à son adresse.
+
+Cette fois le coup était trop fort pour que la malheureuse le supportât
+sans rien dire.
+
+Je me doutais bien qu'une réponse allait m'arriver; aussi étais-je
+résolu à ne pas sortir de chez moi de tout le jour.
+
+Vers deux heures on sonna et je vis entrer Prudence.
+
+J'essayai de prendre un air indifférent pour lui demander à quoi je
+devais sa visite; mais ce jour-là madame Duvernoy n'était pas rieuse, et
+d'un ton sérieusement ému elle me dit que, depuis mon retour,
+c'est-à-dire depuis trois semaines environ, je n'avais pas laissé
+échapper une occasion de faire de la peine à Marguerite; qu'elle en
+était malade, et que la scène de la veille et ma lettre du matin
+l'avaient mise dans son lit.
+
+Bref, sans me faire de reproches, Marguerite m'envoyait demander grâce,
+en me faisant dire qu'elle n'avait plus la force morale ni la force
+physique de supporter ce que je lui faisais.
+
+--Que mademoiselle Gautier, dis-je à Prudence, me congédie de chez elle,
+c'est son droit, mais qu'elle insulte une femme que j'aime, sous
+prétexte que cette femme est ma maîtresse, c'est ce que je ne permettrai
+jamais.
+
+--Mon ami, me fit Prudence, vous subissez l'influence d'une fille sans
+cœur et sans esprit; vous en êtes amoureux, il est vrai, mais ce n'est
+pas une raison pour torturer une femme qui ne peut se défendre.
+
+--Que mademoiselle Gautier m'envoie son comte de N..., et la partie sera
+égale.
+
+--Vous savez bien qu'elle ne le fera pas. Ainsi, mon cher Armand,
+laissez-la tranquille; si vous la voyiez, vous auriez honte de la façon
+dont vous vous conduisez avec elle. Elle est pâle, elle tousse, elle
+n'ira pas loin maintenant.
+
+Et Prudence me tendit la main en ajoutant:
+
+--Venez la voir, votre visite la rendra bien heureuse.
+
+--Je n'ai pas envie de rencontrer M. de N...
+
+--M. de N... n'est jamais chez elle. Elle ne peut le souffrir.
+
+--Si Marguerite tient à me voir, elle sait où je demeure, qu'elle
+vienne, mais moi je ne mettrai pas les pieds rue d'Antin.
+
+--Et vous la recevrez bien?
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien, je suis sûre qu'elle viendra.
+
+--Qu'elle vienne.
+
+--Sortirez-vous aujourd'hui?
+
+--Je serai chez moi toute la soirée.
+
+--Je vais le lui dire.
+
+Prudence partit.
+
+Je n'écrivis même pas à Olympe que je n'irais pas la voir. Je ne me
+gênais pas avec cette fille. À peine si je passais une nuit avec elle
+par semaine.
+
+Elle s'en consolait, je crois, avec un acteur de je ne sais quel théâtre
+du boulevard.
+
+Je sortis pour dîner et je rentrai presque immédiatement. Je fis faire
+du feu partout et je donnai congé à Joseph.
+
+Je ne pourrais pas vous rendre compte des impressions diverses qui
+m'agitèrent pendant une heure d'attente; mais, lorsque vers neuf heures
+j'entendis sonner, elles se résumèrent en une émotion telle, qu'en
+allant ouvrir la porte je fus forcé de m'appuyer contre le mur pour ne
+pas tomber.
+
+Heureusement l'antichambre était dans la demi-teinte, et l'altération de
+mes traits était moins visible.
+
+Marguerite entra.
+
+Elle était tout en noir et voilée. À peine si je reconnaissais son
+visage sous la dentelle.
+
+Elle passa dans le salon et releva son voile.
+
+Elle était pâle comme le marbre.
+
+--Me voici, Armand, dit-elle; vous avez désiré me voir, je suis venue.
+
+Et laissant tomber sa tête dans ses deux mains, elle fondit en larmes.
+
+Je m'approchai d'elle.
+
+--Qu'avez-vous, lui dis-je d'une voix altérée.
+
+Elle me serra la main sans me répondre, car les larmes voilaient encore
+sa voix. Mais quelques instants après, ayant repris un peu de calme,
+elle me dit:
+
+--Vous m'avez fait bien du mal, Armand, et moi je ne vous ai rien fait.
+
+--Rien? répliquai-je avec un sourire amer.
+
+--Rien que ce que les circonstances m'ont forcée à vous faire.
+
+Je ne sais pas si de votre vie vous avez éprouvé ou si vous éprouverez
+jamais ce que je ressentais à la vue de Marguerite.
+
+La dernière fois qu'elle était venue chez moi, elle s'était assise à la
+place où elle venait de s'asseoir; seulement, depuis cette époque, elle
+avait été la maîtresse d'un autre; d'autres baisers que les miens
+avaient touché ses lèvres, auxquelles, malgré moi, tendaient les
+miennes, et pourtant je sentais que j'aimais cette femme autant et
+peut-être plus que je ne l'avais jamais aimée.
+
+Cependant il était difficile pour moi d'entamer la conversation sur le
+sujet qui l'amenait. Marguerite le comprit sans doute, car elle reprit:
+
+--Je viens vous ennuyer, Armand, parce que j'ai deux choses à vous
+demander: pardon de ce que j'ai dit hier à Mademoiselle Olympe, et grâce
+de ce que vous êtes peut-être prêt à me faire encore. Volontairement ou
+non, depuis votre retour, vous m'avez fait tant de mal, que je serais
+incapable maintenant de supporter le quart des émotions que j'ai
+supportées jusqu'à ce matin. Vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas? et
+vous comprendrez qu'il y a pour un homme de cœur de plus nobles choses à
+faire que de se venger d'une femme malade et triste comme je le suis.
+Tenez, prenez ma main. J'ai la fièvre, j'ai quitté mon lit pour venir
+vous demander, non pas votre amitié, mais votre indifférence.
+
+En effet, je pris la main de Marguerite. Elle était brûlante, et la
+pauvre femme frissonnait sous son manteau de velours.
+
+Je roulai auprès du feu le fauteuil dans lequel elle était assise.
+
+--Croyez-vous donc que je n'ai pas souffert, repris-je, la nuit où,
+après vous avoir attendue à la campagne, je suis venu vous chercher à
+Paris, où je n'ai trouvé que cette lettre qui a failli me rendre fou?
+Comment avez-vous pu me tromper, Marguerite, moi qui vous aimais tant!
+
+--Ne parlons pas de cela, Armand, je ne suis pas venue pour en parler.
+J'ai voulu vous voir autrement qu'en ennemi, voilà tout, et j'ai voulu
+vous serrer encore une fois la main. Vous avez une maîtresse jeune,
+jolie, que vous aimez, dit-on: soyez heureux avec elle et oubliez-moi.
+
+--Et vous, vous êtes heureuse, sans doute?
+
+--Ai-je le visage d'une femme heureuse, Armand? Ne raillez pas ma
+douleur, vous qui savez mieux que personne quelles en sont la cause et
+l'étendue.
+
+--Il ne dépendait que de vous de n'être jamais malheureuse; si toutefois
+vous l'êtes comme vous le dites.
+
+--Non, mon ami, les circonstances ont été plus fortes que ma volonté.
+J'ai obéi, non pas à mes instincts de fille, comme vous paraissez le
+dire, mais à une nécessité sérieuse et à des raisons que vous saurez un
+jour, et qui vous feront me pardonner.
+
+--Pourquoi ne me dites-vous pas ces raisons aujourd'hui?
+
+--Parce qu'elles ne rétabliraient pas un rapprochement impossible entre
+nous, et qu'elles vous éloigneraient peut-être de gens dont vous ne
+devez pas vous éloigner.
+
+--Quelles sont ces gens?
+
+--Je ne puis vous le dire.
+
+--Alors, vous mentez.
+
+Marguerite se leva et se dirigea vers la porte.
+
+Je ne pouvais assister à cette muette et expressive douleur sans en être
+ému, quand je comparais en moi-même cette femme pâle et pleurante à
+cette fille folle qui s'était moquée de moi à l'Opéra-Comique.
+
+--Vous ne vous en irez pas, dis-je en me mettant devant la porte.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, malgré ce que tu m'as fait, je t'aime toujours et que je
+veux te garder ici.
+
+--Pour me chasser demain, n'est-ce pas? Non, c'est impossible! Nos deux
+destinées sont séparées, n'essayons pas de les réunir; vous me
+mépriseriez peut-être, tandis que maintenant vous ne pouvez que me haïr.
+
+--Non, Marguerite, m'écriai-je en sentant tout mon amour et tous mes
+désirs se réveiller au contact de cette femme. Non, j'oublierai tout, et
+nous serons heureux comme nous nous étions promis de l'être.
+
+Marguerite secoua la tête en signe de doute, et dit:
+
+--Ne suis-je pas votre esclave, votre chien? Faites de moi ce que vous
+voudrez, prenez-moi, je suis à vous.
+
+Et, ôtant son manteau et son chapeau, elle les jeta sur le canapé et se
+mit à dégrafer brusquement le corsage de sa robe, car, par une de ces
+réactions si fréquentes de sa maladie, le sang lui montait du cœur à la
+tête et l'étouffait.
+
+Une toux sèche et rauque s'ensuivit.
+
+--Faites dire à mon cocher, reprit-elle, de reconduire ma voiture.
+
+Je descendis moi-même congédier cet homme.
+
+Quand je rentrai, Marguerite était étendue devant le feu, et ses dents
+claquaient de froid.
+
+Je la pris dans mes bras, je la déshabillai sans qu'elle fît un
+mouvement, et je la portai toute glacée dans mon lit.
+
+Alors je m'assis auprès d'elle et j'essayai de la réchauffer sous mes
+caresses. Elle ne me disait pas une parole, mais elle me souriait.
+
+Oh! ce fut une nuit étrange. Toute la vie de Marguerite semblait être
+passée dans les baisers dont elle me couvrait, et je l'aimais tant,
+qu'au milieu des transports de son amour fiévreux, je me demandais si je
+n'allais pas la tuer pour qu'elle n'appartînt jamais à un autre.
+
+Un mois d'un amour comme celui-là, et de corps comme de cœur, on ne
+serait plus qu'un cadavre.
+
+Le jour nous trouva éveillés tous deux.
+
+Marguerite était livide. Elle ne disait pas une parole. De grosses
+larmes coulaient de temps en temps de ses yeux et s'arrêtaient sur sa
+joue, brillantes comme des diamants. Ses bras épuisés s'ouvraient de
+temps en temps pour me saisir, et retombaient sans force sur le lit.
+
+Un moment je crus que je pourrais oublier ce qui s'était passé depuis
+mon départ de Bougival, et je dis à Marguerite:
+
+--Veux-tu que nous partions, que nous quittions Paris?
+
+--Non, non, me dit-elle presque avec effroi, nous serions trop
+malheureux, je ne puis plus servir à ton bonheur, mais tant qu'il me
+restera un souffle, je serai l'esclave de tes caprices. À quelque heure
+du jour ou de la nuit que tu me veuilles, viens, je serai à toi; mais
+n'associe plus ton avenir au mien, tu serais trop malheureux et tu me
+rendrais trop malheureuse.
+
+«Je suis encore pour quelque temps une jolie fille, profites-en, mais ne
+me demande pas autre chose.
+
+Quand elle fut partie, je fus épouvanté de la solitude dans laquelle
+elle me laissait. Deux heures après son départ, j'étais encore assis sur
+le lit qu'elle venait de quitter, regardant l'oreiller qui gardait les
+plis de sa forme, et me demandant ce que j'allais devenir entre mon
+amour et ma jalousie.
+
+À cinq heures, sans savoir ce que j'y allais faire, je me rendis rue
+d'Antin.
+
+Ce fut Nanine qui m'ouvrit.
+
+--Madame ne peut pas vous recevoir, me dit-elle avec embarras.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que M. le comte de N... est là, et qu'il a entendu que je ne
+laisse entrer personne.
+
+--C'est juste, balbutiai-je, j'avais oublié.
+
+Je rentrai chez moi comme un homme ivre, et savez-vous ce que je fis
+pendant la minute de délire jaloux qui suffisait à l'action honteuse que
+j'allais commettre, savez-vous ce que je fis? Je me dis que cette femme
+se moquait de moi, je me la représentais dans son tête-à-tête inviolable
+avec le comte, répétant les mêmes mots qu'elle m'avait dits la nuit, et
+prenant un billet de cinq cents francs, je le lui envoyai avec ces mots:
+
+«Vous êtes partie si vite ce matin, que j'ai oublié de vous payer.
+
+«Voici le prix de votre nuit.»
+
+Puis, quand cette lettre fut portée, je sortis comme pour me soustraire
+au remords instantané de cette infamie.
+
+J'allai chez Olympe, que je trouvai essayant des robes, et qui, lorsque
+nous fûmes seuls, me chanta des obscénités pour me distraire.
+
+Celle-là était bien le type de la courtisane sans honte, sans cœur et
+sans esprit, pour moi du moins, car peut-être un homme avait-il fait
+avec elle le rêve que j'avais fait avec Marguerite.
+
+Elle me demanda de l'argent, je lui en donnai, et libre alors de m'en
+aller, je rentrai chez moi.
+
+Marguerite ne m'avait pas répondu.
+
+Il est inutile que je vous dise dans quelle agitation je passai la
+journée du lendemain.
+
+À six heures et demie, un commissionnaire apporta une enveloppe
+contenant ma lettre et le billet de cinq cents francs, pas un mot de
+plus.
+
+--Qui vous a remis cela? dis-je à cet homme.
+
+--Une dame qui partait avec sa femme de chambre dans la malle de
+Boulogne, et qui m'a recommandé de ne l'apporter que lorsque la voiture
+serait hors de la cour.
+
+Je courus chez Marguerite.
+
+--Madame est partie pour l'Angleterre aujourd'hui à six heures, me
+répondit le portier.
+
+Rien ne me retenait plus à Paris, ni haine ni amour. J'étais épuisé par
+toutes ces secousses. Un de mes amis allait faire un voyage en Orient;
+j'allai dire à mon père le désir que j'avais de l'accompagner; mon père
+me donna des traites, des recommandations, et huit ou dix jours après je
+m'embarquai à Marseille.
+
+Ce fut à Alexandrie que j'appris par un attaché de l'ambassade, que
+j'avais vu quelquefois chez Marguerite, la maladie de la pauvre fille.
+
+Je lui écrivis alors la lettre à laquelle elle a fait la réponse que
+vous connaissez et que je reçus à Toulon.
+
+Je partis aussitôt, et vous savez le reste.
+
+Maintenant, il ne vous reste plus qu'à lire les quelques feuilles que
+Julie Duprat m'a remises et qui sont le complément indispensable de ce
+que je viens de vous raconter.
+
+
+
+
+Chapitre XXV
+
+
+Armand, fatigué de ce long récit souvent interrompu par ses larmes, posa
+ses deux mains sur son front et ferma les yeux, soit pour penser, soit
+pour essayer de dormir, après m'avoir donné les pages écrites de la main
+de Marguerite.
+
+Quelques instants après, une respiration un peu plus rapide me prouvait
+qu'Armand dormait, mais de ce sommeil léger que le moindre bruit fait
+envoler.
+
+Voici ce que je lus, et que je transcris sans ajouter ni retrancher
+aucune syllabe:
+
+«C'est aujourd'hui le 15 décembre. Je suis souffrante depuis trois ou
+quatre jours. Ce matin j'ai pris le lit; le temps est sombre, je suis
+triste; personne n'est auprès de moi, je pense à vous, Armand. Et vous,
+où êtes-vous à l'heure où j'écris ces lignes? Loin de Paris, bien loin,
+m'a-t-on dit, et peut-être avez-vous déjà oublié Marguerite. Enfin,
+soyez heureux, vous à qui je dois les seuls moments de joie de ma vie.
+
+«Je n'avais pu résister au désir de vous donner l'explication de ma
+conduite, et je vous avais écrit une lettre; mais écrite par une fille
+comme moi, une pareille lettre peut être regardée comme un mensonge, à
+moins que la mort ne la sanctifie de son autorité, et qu'au lieu d'être
+une lettre, elle ne soit une confession.
+
+«Aujourd'hui, je suis malade; je puis mourir de cette maladie, car j'ai
+toujours eu le pressentiment que je mourrais jeune. Ma mère est morte de
+la poitrine, et la façon dont j'ai vécu jusqu'à présent n'a pu
+qu'empirer cette affection, le seul héritage qu'elle m'ait laissé; mais
+je ne veux pas mourir sans que vous sachiez bien à quoi vous en tenir
+sur moi, si toutefois, lorsque vous reviendrez, vous vous inquiétez
+encore de la pauvre fille que vous aimiez avant de partir.
+
+«Voici ce que contenait cette lettre, que je serai heureuse de récrire,
+pour me donner une nouvelle preuve de ma justification: vous vous
+rappelez, Armand, comment l'arrivée de votre père nous surprit à
+Bougival; vous vous souvenez de la terreur involontaire que cette
+arrivée me causa, de la scène qui eut lieu entre vous et lui et que vous
+me racontâtes le soir.
+
+«Le lendemain, pendant que vous étiez à Paris et que vous attendiez
+votre père qui ne rentrait pas, un homme se présentait chez moi, et me
+remettait une lettre de M. Duval.
+
+«Cette lettre, que je joins à celle-ci, me priait, dans les termes les
+plus graves, de vous éloigner le lendemain sous un prétexte quelconque
+et de recevoir votre père; il avait à me parler et me recommandait
+surtout de ne vous rien dire de sa démarche.
+
+«Vous savez avec quelle insistance je vous conseillai à votre retour
+d'aller de nouveau à Paris le lendemain.
+
+«Vous étiez parti depuis une heure quand votre père se présenta. Je vous
+fais grâce de l'impression que me causa son visage sévère. Votre père
+était imbu des vieilles théories, qui veulent que toute courtisane soit
+un être sans cœur, sans raison, une espèce de machine à prendre de l'or,
+toujours prête, comme les machines de fer, à broyer la main qui lui tend
+quelque chose, et à déchirer sans pitié, sans discernement celui qui la
+fait vivre et agir.
+
+«Votre père m'avait écrit une lettre très convenable pour que je
+consentisse à le recevoir; il ne se présenta pas tout à fait comme il
+avait écrit. Il y eut assez de hauteur, d'impertinence et même de
+menaces, dans ses premières paroles, pour que je lui fisse comprendre
+que j'étais chez moi et que je n'avais de compte à lui rendre de ma vie
+qu'à cause de la sincère affection que j'avais pour son fils.
+
+«M. Duval se calma un peu, et se mit cependant à me dire qu'il ne
+pouvait souffrir plus longtemps que son fils se ruinât pour moi; que
+j'étais belle, il est vrai, mais que, si belle que je fusse, je ne
+devais pas me servir de ma beauté pour perdre l'avenir d'un jeune homme
+par des dépenses comme celles que je faisais.
+
+«À cela, il n'y avait qu'une chose à répondre, n'est-ce pas? C'était de
+montrer les preuves que depuis que j'étais votre maîtresse, aucun
+sacrifice ne m'avait coûté pour vous rester fidèle sans vous demander
+plus d'argent que vous ne pouviez en donner. Je montrai les
+reconnaissances du Mont-de-Piété, les reçus des gens à qui j'avais vendu
+les objets que je n'avais pu engager, je fis part à votre père de ma
+résolution de me défaire de mon mobilier pour payer mes dettes, et pour
+vivre avec vous sans vous être une charge trop lourde. Je lui racontai
+notre bonheur, la révélation que vous m'aviez donnée d'une vie plus
+tranquille et plus heureuse, et il finit par se rendre à l'évidence, et
+me tendre la main, en me demandant pardon de la façon dont il s'était
+présenté d'abord.
+
+«Puis il me dit:
+
+«--Alors, madame, ce n'est plus par des remontrances et des menaces,
+mais par des prières, que j'essayerai d'obtenir de vous un sacrifice
+plus grand que tous ceux que vous avez encore faits pour mon fils.
+
+«Je tremblai à ce préambule.
+
+«Votre père se rapprocha de moi, me prit les deux mains et continua d'un
+ton affectueux:»
+
+«--Mon enfant, ne prenez pas en mauvaise part ce que je vais vous dire;
+comprenez seulement que la vie a parfois des nécessités cruelles pour le
+cœur, mais qu'il faut s'y soumettre. Vous êtes bonne, et votre âme a des
+générosités inconnues à bien des femmes qui peut-être vous méprisent et
+ne vous valent pas. Mais songez qu'à côté de la maîtresse, il y a la
+famille; qu'outre l'amour, il y a les devoirs; qu'à l'âge des passions
+succède l'âge où l'homme, pour être respecté, a besoin d'être solidement
+assis dans une position sérieuse. Mon fils n'a pas de fortune, et
+cependant il est prêt à vous abandonner l'héritage de sa mère. S'il
+acceptait de vous le sacrifice que vous êtes sur le point de faire, il
+serait de son honneur et de sa dignité de vous faire en échange cet
+abandon qui vous mettrait toujours à l'abri d'une adversité complète.
+Mais ce sacrifice, il ne peut l'accepter, parce que le monde, qui ne
+vous connaît pas, donnerait à ce consentement une cause déloyale qui ne
+doit pas atteindre le nom que nous portons. On ne regarderait pas si
+Armand vous aime, si vous l'aimez, si ce double amour est un bonheur
+pour lui et une réhabilitation pour vous; on ne verrait qu'une chose,
+c'est qu'Armand Duval a souffert qu'une fille entretenue--pardonnez-moi,
+mon enfant, tout ce que je suis forcé de vous dire--vendît pour lui ce
+qu'elle possédait. Puis le jour des reproches et des regrets arriverait,
+soyez-en sûre, pour vous comme pour les autres, et vous porteriez tous
+deux une chaîne que vous ne pourriez briser. Que feriez-vous alors?
+Votre jeunesse serait perdue, l'avenir de mon fils serait détruit; et
+moi, son père, je n'aurais que de l'un de mes enfants la récompense que
+j'attends des deux.
+
+«Vous êtes jeune, vous êtes belle, la vie vous consolera; vous êtes
+noble, et le souvenir d'une bonne action rachètera pour vous bien des
+choses passées. Depuis six mois qu'il vous connaît, Armand m'oublie.
+Quatre fois je lui ai écrit sans qu'il songeât une fois à me répondre.
+J'aurais pu mourir sans qu'il le sût!
+
+«Quelle que soit votre résolution de vivre autrement que vous n'avez
+vécu, Armand qui vous aime ne consentira pas à la réclusion à laquelle
+sa modeste position vous condamnerait, et qui n'est pas faite pour votre
+beauté. Qui sait ce qu'il ferait alors! Il a joué, je l'ai su; sans vous
+en rien dire, je le sais encore; mais, dans un moment d'ivresse, il eût
+pu perdre une partie de ce que j'amasse, depuis bien des années, pour la
+dot de ma fille, pour lui, et pour la tranquillité de mes vieux jours.
+Ce qui eût pu arriver peut arriver encore.
+
+«Êtes-vous sûre, en outre, que la vie que vous quitteriez pour lui ne
+vous attirerait pas de nouveau? Êtes-vous sûre, vous qui l'avez aimé, de
+n'en point aimer un autre? Ne souffrirez-vous pas enfin des entraves que
+votre liaison mettra dans la vie de votre amant, et dont vous ne pourrez
+peut-être pas le consoler, si, avec l'âge, des idées d'ambition
+succèdent à des rêves d'amour? Réfléchissez à tout cela, madame: vous
+aimez Armand, prouvez-le-lui par le seul moyen qui vous reste de le lui
+prouver encore: en faisant à son avenir le sacrifice de votre amour.
+Aucun malheur n'est encore arrivé, mais il en arriverait, et peut-être
+de plus grands que ceux que je prévois. Armand peut devenir jaloux d'un
+homme qui vous a aimée; il peut le provoquer, il peut se battre, il peut
+être tué enfin, et songez à ce que vous souffririez devant ce père qui
+vous demanderait compte de la vie de son fils.
+
+«Enfin, mon enfant, sachez tout, car je ne vous ai pas tout dit, sachez
+donc ce qui m'amenait à Paris. J'ai une fille, je viens de vous le dire,
+jeune, belle, pure comme un ange. Elle aime, et elle aussi elle a fait
+de cet amour le rêve de sa vie. J'avais écrit tout cela à Armand, mais
+tout occupé de vous, il ne m'a pas répondu. Eh bien, ma fille va se
+marier. Elle épouse l'homme qu'elle aime, elle entre dans une famille
+honorable qui veut que tout soit honorable dans la mienne. La famille de
+l'homme qui doit devenir mon gendre a appris comment Armand vit à Paris,
+et m'a déclaré reprendre sa parole si Armand continue cette vie.
+L'avenir d'une enfant qui ne vous a rien fait, et qui a le droit de
+compter sur l'avenir, est entre vos mains.
+
+«Avez-vous le droit et vous sentez-vous la force de le briser? Au nom de
+votre amour et de votre repentir, Marguerite, accordez-moi le bonheur de
+ma fille.
+
+«Je pleurais silencieusement, mon ami, devant toutes ces réflexions que
+j'avais faites bien souvent, et qui, dans la bouche de votre père,
+acquéraient encore une plus sérieuse réalité. Je me disais tout ce que
+votre père n'osait pas me dire, et ce qui vingt fois lui était venu sur
+les lèvres: que je n'étais après tout qu'une fille entretenue, et que
+quelque raison que je donnasse à notre liaison, elle aurait toujours
+l'air d'un calcul; que ma vie passée ne me laissait aucun droit de rêver
+un pareil avenir, et que j'acceptais des responsabilités auxquelles mes
+habitudes et ma réputation ne donnaient aucune garantie. Enfin, je vous
+aimais, Armand. La manière paternelle dont me parlait M. Duval, les
+chastes sentiments qu'il évoquait en moi, l'estime de ce vieillard loyal
+que j'allais conquérir, la vôtre que j'étais sûre d'avoir plus tard,
+tout cela éveillait en mon cœur de nobles pensées qui me relevaient à
+mes propres yeux, et faisaient parler de saintes vanités, inconnues
+jusqu'alors. Quand je songeais qu'un jour ce vieillard, qui m'implorait
+pour l'avenir de son fils, dirait à sa fille de mêler mon nom à ses
+prières, comme le nom d'une mystérieuse amie, je me transformais et
+j'étais fière de moi.
+
+«L'exaltation du moment exagérait peut-être la vérité de ces
+impressions; mais voilà ce que j'éprouvais, ami, et ces sentiments
+nouveaux faisaient taire les conseils que me donnait le souvenir des
+jours heureux passés avec vous.»
+
+«--C'est bien, monsieur, dis-je à votre père en essuyant mes larmes.
+Croyez-vous que j'aime votre fils?
+
+«--Oui, me dit M. Duval.
+
+«--D'un amour désintéressé?
+
+«--Oui.
+
+«--Croyez-vous que j'avais fait de cet amour l'espoir, le rêve et le
+pardon de ma vie?
+
+«--Fermement.
+
+«--Eh bien, monsieur, embrassez-moi une fois comme vous embrasseriez
+votre fille, et je vous jure que ce baiser, le seul vraiment chaste que
+j'aie reçu, me fera forte contre mon amour, et qu'avant huit jours votre
+fils sera retourné auprès de vous, peut-être malheureux pour quelque
+temps, mais guéri pour jamais.
+
+«--Vous êtes une noble fille, répliqua votre père en m'embrassant sur le
+front, et vous tentez une chose dont Dieu vous tiendra compte; mais je
+crains bien que vous n'obteniez rien de mon fils.
+
+«--Oh! soyez tranquille, monsieur, il me haïra.
+
+«Il fallait entre nous une barrière infranchissable, pour l'un comme
+pour l'autre.
+
+«J'écrivis à Prudence que j'acceptais les propositions de M. le comte de
+N..., et qu'elle allât lui dire que je souperais avec elle et lui.
+
+«Je cachetai la lettre, et sans lui dire ce qu'elle renfermait, je priai
+votre père de la faire remettre à son adresse en arrivant à Paris.
+
+«Il me demanda néanmoins ce qu'elle contenait.
+
+«--C'est le bonheur de votre fils, lui répondis-je.
+
+«Votre père m'embrassa une dernière fois. Je sentis sur mon front deux
+larmes de reconnaissance qui furent comme le baptême de mes fautes
+d'autrefois, et au moment où je venais de consentir à me livrer à un
+autre homme, je rayonnai d'orgueil en songeant à ce que je rachetais par
+cette nouvelle faute.
+
+«C'était bien naturel, Armand; vous m'aviez dit que votre père était le
+plus honnête homme que l'on pût rencontrer.
+
+«M. Duval remonta en voiture et partit.
+
+«Cependant j'étais femme, et quand je vous revis, je ne pus m'empêcher
+de pleurer, mais je ne faiblis pas.
+
+«Ai-je bien fait? Voilà ce que je me demande aujourd'hui que j'entre
+malade dans un lit que je ne quitterai peut-être que morte.
+
+«Vous avez été témoin de ce que j'éprouvais à mesure que l'heure de
+notre inévitable séparation approchait; votre père n'était plus là pour
+me soutenir, et il y eut un moment où je fus bien près de tout vous
+avouer, tant j'étais épouvantée de l'idée que vous alliez me haïr et me
+mépriser.
+
+«Une chose que vous ne croirez peut-être pas, Armand, c'est que je priai
+Dieu de me donner de la force, et ce qui prouve qu'il acceptait mon
+sacrifice, c'est qu'il me donna cette force que j'implorais.
+
+«À ce souper, j'eus besoin d'aide encore, car je ne voulais pas savoir
+ce que j'allais faire, tant je craignais que le courage ne me manquât!
+
+«Qui m'eût dit, à moi, Marguerite Gautier, que je souffrirais tant à la
+seule pensée d'un nouvel amant?
+
+«Je bus pour oublier, et quand je me réveillai le lendemain, j'étais
+dans le lit du comte.
+
+«Voilà la vérité tout entière, ami, jugez et pardonnez-moi, comme je
+vous ai pardonné tout le mal que vous m'avez fait depuis ce jour.»
+
+
+
+
+Chapitre XXVI
+
+
+«Ce qui suivit cette nuit fatale, vous le savez aussi bien que moi, mais
+ce que vous ne savez pas, ce que vous ne pouvez pas soupçonner, c'est ce
+que j'ai souffert depuis notre séparation.
+
+«J'avais appris que votre père vous avait emmené, mais je me doutais
+bien que vous ne pourriez pas vivre longtemps loin de moi, et le jour où
+je vous rencontrai aux Champs-Elysées, je fus émue, mais non étonnée.
+
+«Alors commença cette série de jours dont chacun m'apporta une nouvelle
+insulte de vous, insulte que je recevais presque avec joie, car outre
+qu'elle était la preuve que vous m'aimiez toujours, il me semblait que,
+plus vous me persécuteriez, plus je grandirais à vos yeux le jour où
+vous sauriez la vérité.
+
+«Ne vous étonnez pas de ce martyre joyeux, Armand, l'amour que vous
+aviez eu pour moi avait ouvert mon cœur à de nobles enthousiasmes.
+
+«Cependant je n'avais pas été tout de suite aussi forte.
+
+«Entre l'exécution du sacrifice que je vous avais fait et votre retour,
+un temps assez long s'était écoulé pendant lequel j'avais eu besoin
+d'avoir recours à des moyens physiques pour ne pas devenir folle et pour
+m'étourdir sur la vie dans laquelle je me rejetais. Prudence vous a dit,
+n'est-ce pas, que j'étais de toutes les fêtes, de tous les bals, de
+toutes les orgies?
+
+«J'avais comme l'espérance de me tuer rapidement, à force d'excès, et,
+je crois, cette espérance ne tardera pas à se réaliser. Ma santé
+s'altéra nécessairement de plus en plus, et le jour où j'envoyai madame
+Duvernoy vous demander grâce, j'étais épuisée de corps et d'âme.
+
+«Je ne vous rappellerai pas, Armand, de quelle façon vous avez
+récompensé la dernière preuve d'amour que je vous ai donnée, et par quel
+outrage vous avez chassé de Paris la femme qui, mourante, n'avait pu
+résister à votre voix quand vous lui demandiez une nuit d'amour, et qui,
+comme une insensée, a cru, un instant, qu'elle pourrait ressouder le
+passé et le présent. Vous aviez le droit de faire ce que vous avez fait,
+Armand: on ne m'a pas toujours payé mes nuits aussi cher!
+
+«J'ai tout laissé alors! Olympe m'a remplacée auprès de M. de N... et
+s'est chargée, m'a-t-on dit, de lui apprendre le motif de mon départ. Le
+comte de G... était à Londres. C'est un de ces hommes qui, ne donnant à
+l'amour avec les filles comme moi que juste assez d'importance pour
+qu'il soit un passe-temps agréable, restent les amis des femmes qu'ils
+ont eues et n'ont pas de haine, n'ayant jamais eu de jalousie; c'est
+enfin un de ces grands seigneurs qui ne nous ouvrent qu'un côté de leur
+cœur, mais qui nous ouvrent les deux côtés de leur bourse. C'est à lui
+que je pensai tout de suite. J'allai le rejoindre. Il me reçut à
+merveille, mais il était là-bas l'amant d'une femme du monde, et
+craignait de se compromettre en s'affichant avec moi. Il me présenta à
+ses amis qui me donnèrent un souper après lequel l'un d'eux m'emmena.
+
+«Que vouliez-vous que je fisse, mon ami?
+
+«Me tuer? C'eût été charger votre vie, qui doit être heureuse, d'un
+remords inutile; puis, à quoi bon se tuer quand on est si près de
+mourir?
+
+«Je passai à l'état de corps sans âme, de chose sans pensée; je vécus
+pendant quelque temps de cette vie automatique, puis je revins à Paris
+et je demandai après vous; j'appris alors que vous étiez parti pour un
+long voyage. Rien ne me soutenait plus. Mon existence redevint ce
+qu'elle avait été deux ans avant que je vous connusse. Je tentai de
+ramener le duc, mais j'avais trop rudement blessé cet homme, et les
+vieillards ne sont pas patients, sans doute parce qu'ils s'aperçoivent
+qu'ils ne sont pas éternels. La maladie m'envahissait de jour en jour,
+j'étais pâle, j'étais triste, j'étais plus maigre encore. Les hommes qui
+achètent l'amour examinent la marchandise avant de la prendre. Il y
+avait à Paris des femmes mieux portantes, plus grasses que moi; on
+m'oublia un peu. Voilà le passé jusqu'à hier.
+
+«Maintenant je suis tout à fait malade. J'ai écrit au duc pour lui
+demander de l'argent, car je n'en ai pas, et les créanciers sont
+revenus, et m'apportent leurs notes avec un acharnement sans pitié. Le
+duc me répondra-t-il? Que n'êtes-vous à Paris, Armand! Vous viendriez me
+voir et vos visites me consoleraient.»
+
+«20 décembre:
+
+«Il fait un temps horrible, il neige, je suis seule chez moi. Depuis
+trois jours j'ai été prise d'une telle fièvre que je n'ai pu vous écrire
+un mot. Rien de nouveau, mon ami; chaque jour j'espère vaguement une
+lettre de vous, mais elle n'arrive pas et n'arrivera sans doute jamais.
+Les hommes seuls ont la force de ne pas pardonner. Le duc ne m'a pas
+répondu.
+
+«Prudence a recommencé ses voyages au Mont-de-Piété.
+
+«Je ne cesse de cracher le sang. Oh! je vous ferais peine si vous me
+voyiez. Vous êtes bien heureux d'être sous un ciel chaud et de n'avoir
+pas comme moi tout un hiver de glace qui vous pèse sur la poitrine.
+Aujourd'hui, je me suis levée un peu, et, derrière les rideaux de ma
+fenêtre, j'ai regardé passer cette vie de Paris avec laquelle je crois
+bien avoir tout à fait rompu. Quelques visages de connaissance sont
+passés dans la rue, rapides, joyeux, insouciants. Pas un n'a levé les
+yeux sur mes fenêtres. Cependant, quelques jeunes gens sont venus
+s'inscrire. Une fois déjà, je fus malade, et vous, qui ne me connaissiez
+pas, qui n'aviez rien obtenu de moi qu'une impertinence le jour où je
+vous avais vu pour la première fois, vous veniez savoir de mes nouvelles
+tous les matins.
+
+«Me voilà malade de nouveau. Nous avons passé six mois ensemble. J'ai eu
+pour vous autant d'amour que le cœur de la femme peut en contenir et en
+donner, et vous êtes loin, et vous me maudissez, et il ne me vient pas
+un mot de consolation de vous. Mais c'est le hasard seul qui fait cet
+abandon, j'en suis sûr, car si vous étiez à Paris, vous ne quitteriez
+pas mon chevet et ma chambre.»
+
+«25 décembre:
+
+«Mon médecin me défend d'écrire tous les jours. En effet, mes souvenirs
+ne font qu'augmenter ma fièvre, mais, hier, j'ai reçu une lettre qui m'a
+fait du bien, plus par les sentiments dont elle était l'expression que
+par le secours matériel qu'elle m'apportait. Je puis donc vous écrire
+aujourd'hui. Cette lettre était de votre père, et voici ce qu'elle
+contenait:
+
+«Madame,
+
+«J'apprends à l'instant que vous êtes malade. Si j'étais à Paris,
+j'irais moi-même savoir de vos nouvelles; si mon fils était auprès de
+moi, je lui dirais d'aller en chercher, mais je ne puis quitter C..., et
+Armand est à six ou sept cents lieues d'ici; permettez-moi donc
+simplement de vous écrire, madame, combien je suis peiné de cette
+maladie, et croyez aux vœux sincères que je fais pour votre prompt
+rétablissement.
+
+«Un de mes bons amis, M. H..., se présentera chez vous, veuillez le
+recevoir. Il est chargé par moi d'une commission dont j'attends
+impatiemment le résultat.
+
+«Veuillez agréer, madame, l'assurance de mes sentiments les plus
+distingués.»
+
+«Telle est la lettre que j'ai reçue. Votre père est un noble cœur,
+aimez-le bien, mon ami; car il y a peu d'hommes au monde aussi dignes
+d'être aimés. Ce papier signé de son nom m'a fait plus de bien que
+toutes les ordonnances de notre grand médecin.
+
+«Ce matin, M. H... est venu. Il semblait fort embarrassé de la mission
+délicate dont l'avait chargé M. Duval. Il venait tout bonnement
+m'apporter mille écus de la part de votre père. J'ai voulu refuser
+d'abord, mais M. H... m'a dit que ce refus offenserait M. Duval, qui
+l'avait autorisé à me donner d'abord cette somme, et à me remettre tout
+ce dont j'aurais besoin encore. J'ai accepté ce service qui, de la part
+de votre père, ne peut pas être une aumône. Si je suis morte quand vous
+reviendrez, montrez à votre père ce que je viens d'écrire pour lui, et
+dites-lui qu'en traçant ces lignes, la pauvre fille à laquelle il a
+daigné écrire cette lettre consolante versait des larmes de
+reconnaissance, et priait Dieu pour lui.
+
+<tb>
+
+«4 janvier:
+
+«Je viens de passer une suite de jours bien douloureux. J'ignorais que
+le corps pût faire souffrir ainsi. Oh! ma vie passée! je la paye deux
+fois aujourd'hui.
+
+«On m'a veillée toutes les nuits. Je ne pouvais plus respirer. Le délire
+et la toux se partageaient le reste de ma pauvre existence.
+
+«Ma salle à manger est pleine de bonbons, de cadeaux de toutes sortes
+que mes amis m'ont apportés. Il y en a sans doute, parmi ces gens, qui
+espèrent que je serai leur maîtresse plus tard. S'ils voyaient ce que la
+maladie a fait de moi, ils s'enfuiraient épouvantés.
+
+«Prudence donne des étrennes avec celles que je reçois.
+
+«Le temps est à la gelée, et le docteur m'a dit que je pourrai sortir
+d'ici à quelques jours si le beau temps continue.»
+
+<tb>
+
+«8 janvier:
+
+«Je suis sortie hier dans ma voiture. Il faisait un temps magnifique.
+Les Champs-Elysées étaient pleins de monde. On eût dit le premier
+sourire du printemps. Tout avait un air de fête autour de moi. Je
+n'avais jamais soupçonné dans un rayon de soleil tout ce que j'y ai
+trouvé hier de joie, de douceur et de consolation.
+
+«J'ai rencontré presque tous les gens que je connais, toujours gais,
+toujours occupés de leurs plaisirs. Que d'heureux qui ne savent pas
+qu'ils le sont! Olympe est passée dans une élégante voiture que lui a
+donnée M. de N... elle a essayé de m'insulter du regard. Elle ne sait
+pas combien je suis loin de toutes ces vanités-là. Un brave garçon que
+je connais depuis longtemps m'a demandé si je voulais aller souper avec
+lui et un de ses amis qui désire beaucoup, disait-il, faire ma
+connaissance.
+
+«J'ai souri tristement, et lui ai tendu ma main brûlante de fièvre.
+
+«Je n'ai jamais vu visage plus étonné.
+
+«Je suis rentrée à quatre heures, j'ai dîné avec assez d'appétit.
+
+«Cette sortie m'a fait du bien.
+
+«Si j'allais guérir!
+
+«Comme l'aspect de la vie et du bonheur des autres fait désirer de vivre
+ceux-là qui, la veille, dans la solitude de leur âme et dans l'ombre de
+leur chambre de malade, souhaitaient de mourir vite!»
+
+<tb>
+
+«10 janvier:
+
+«Cette espérance de santé n'était qu'un rêve. Me voici de nouveau dans
+mon lit, le corps couvert d'emplâtres qui me brûlent. Va donc offrir ce
+corps que l'on payait si cher autrefois, et vois ce que l'on t'en
+donnera aujourd'hui!
+
+«Il faut que nous ayons bien fait du mal avant de naître, ou que nous
+devions jouir d'un bien grand bonheur après notre mort, pour que Dieu
+permette que cette vie ait toutes les tortures de l'expiation et toutes
+les douleurs de l'épreuve.»
+
+<tb>
+
+«12 janvier:
+
+«Je souffre toujours.
+
+«Le comte de N... m'a envoyé de l'argent hier, je ne l'ai pas accepté.
+Je ne veux rien de cet homme. C'est lui qui est cause que vous n'êtes
+pas près de moi.
+
+«Oh! nos beaux jours de Bougival! où êtes-vous?
+
+«Si je sors vivante de cette chambre, ce sera pour faire un pèlerinage à
+la maison que nous habitions ensemble, mais je n'en sortirai plus que
+morte.
+
+«Qui sait si je vous écrirai demain?»
+
+<tb>
+
+«25 janvier:
+
+«Voilà onze nuits que je ne dors pas, que j'étouffe et que je crois à
+chaque instant que je vais mourir. Le médecin a ordonné qu'on ne me
+laissât pas toucher une plume. Julie Duprat, qui me veille, me permet
+encore de vous écrire ces quelques lignes. Ne reviendrez-vous donc point
+avant que je meure? Est-ce donc éternellement fini entre nous? Il me
+semble que, si vous veniez, je guérirais. À quoi bon guérir?»
+
+<tb>
+
+«28 janvier:
+
+«Ce matin j'ai été réveillée par un grand bruit. Julie, qui dormait dans
+ma chambre, s'est précipitée dans la salle à manger. J'ai entendu des
+voix d'hommes contre lesquelles la sienne luttait en vain. Elle est
+rentrée en pleurant.
+
+«On venait saisir. Je lui ai dit de laisser faire ce qu'ils appellent la
+justice. L'huissier est entré dans ma chambre, le chapeau sur la tête.
+Il a ouvert les tiroirs, a inscrit tout ce qu'il a vu, et n'a pas eu
+l'air de s'apercevoir qu'il y avait une mourante dans le lit
+qu'heureusement la charité de la loi me laisse.
+
+«Il a consenti à me dire en partant que je pouvais mettre opposition
+avant neuf jours, mais il a laissé un gardien! Que vais-je devenir, mon
+Dieu! Cette scène m'a rendue encore plus malade. Prudence voulait
+demander de l'argent à l'ami de votre père, je m'y suis opposée.
+
+«J'ai reçu votre lettre ce matin. J'en avais besoin. Ma réponse vous
+arrivera-t-elle à temps? Me verrez-vous encore? Voilà une journée
+heureuse qui me fait oublier toutes celles que j'ai passées depuis six
+semaines. Il me semble que je vais mieux, malgré le sentiment de
+tristesse sous l'impression duquel je vous ai répondu.
+
+«Après tout, on ne doit pas toujours être malheureux.
+
+«Quand je pense qu'il peut arriver que je ne meure pas, que vous
+reveniez, que je revoie le printemps, que vous m'aimiez encore et que
+nous recommencions notre vie de l'année dernière!
+
+«Folle que je suis! c'est à peine si je puis tenir la plume avec
+laquelle je vous écris ce rêve insensé de mon cœur.
+
+«Quoi qu'il arrive, je vous aimais bien, Armand, et je serais morte
+depuis longtemps si je n'avais pour m'assister le souvenir de cet amour,
+et comme un vague espoir de vous revoir encore près de moi.»
+
+<tb>
+
+«4 février:
+
+«Le comte de G... est revenu. Sa maîtresse l'a trompé. Il est fort
+triste, il l'aimait beaucoup. Il est venu me conter tout cela. Le pauvre
+garçon est assez mal dans ses affaires, ce qui ne l'a pas empêché de
+payer mon huissier et de congédier le gardien.
+
+«Je lui ai parlé de vous et il m'a promis de vous parler de moi. Comme
+j'oubliais dans ces moments-là que j'avais été sa maîtresse et comme il
+essayait de me le faire oublier aussi! C'est un brave cœur.
+
+«Le duc a envoyé savoir de mes nouvelles hier, et il est venu ce matin.
+Je ne sais pas ce qui peut faire vivre encore ce vieillard. Il est resté
+trois heures auprès de moi, et il ne m'a pas dit vingt mots. Deux
+grosses larmes sont tombées de ses yeux quand il m'a vue si pâle. Le
+souvenir de la mort de sa fille le faisait pleurer sans doute. Il l'aura
+vue mourir deux fois. Son dos est courbé, sa tête penche vers la terre,
+sa lèvre est pendante, son regard est éteint. L'âge et la douleur pèsent
+de leur double poids sur son corps épuisé. Il ne m'a pas fait un
+reproche. On eût même dit qu'il jouissait secrètement du ravage que la
+maladie avait fait en moi. Il semblait fier d'être debout, quand moi,
+jeune encore, j'étais écrasée par la souffrance.
+
+«Le mauvais temps est revenu. Personne ne vient me voir. Julie veille le
+plus qu'elle peut auprès de moi. Prudence, à qui je ne peux plus donner
+autant d'argent qu'autrefois, commence à prétexter des affaires pour
+s'éloigner.
+
+«Maintenant que je suis près de mourir, malgré ce que me disent les
+médecins, car j'en ai plusieurs, ce qui prouve que la maladie augmente,
+je regrette presque d'avoir écouté votre père; si j'avais su ne prendre
+qu'une année à votre avenir, je n'aurais pas résisté au désir de passer
+cette année avec vous, et au moins je mourrais en tenant la main d'un
+ami. Il est vrai que si nous avions vécu ensemble cette année, je ne
+serais pas morte sitôt.
+
+«La volonté de Dieu soit faite!»
+
+<tb>
+
+«5 février:
+
+«Oh! Venez, venez, Armand, je souffre horriblement, je vais mourir, mon
+Dieu. J'étais si triste hier que j'ai voulu passer autre part que chez
+moi la soirée qui promettait d'être longue comme celle de la veille. Le
+duc était venu le matin. Il me semble que la vue de ce vieillard oublié
+par la mort me fait mourir plus vite.
+
+«Malgré l'ardente fièvre qui me brûlait, je me suis fait habiller et
+conduire au Vaudeville. Julie m'avait mis du rouge, sans quoi j'aurais
+eu l'air d'un cadavre. Je suis allée dans cette loge où je vous ai donné
+notre premier rendez-vous; tout le temps j'ai eu les yeux fixés sur la
+stalle que vous occupiez ce jour-là, et qu'occupait hier une sorte de
+rustre, qui riait bruyamment de toutes les sottes choses que débitaient
+les acteurs. On m'a rapportée à moitié morte chez moi. J'ai toussé et
+craché le sang toute la nuit. Aujourd'hui je ne peux plus parler, à
+peine si je peux remuer les bras. Mon Dieu! Mon Dieu! Je vais mourir. Je
+m'y attendais, mais je ne puis me faire à l'idée de souffrir plus que je
+ne souffre, et si...»
+
+A partir de ce mot les quelques caractères que Marguerite avait essayé
+de tracer étaient illisibles, et c'était Julie Duprat qui avait
+continué.
+
+<tb>
+
+«18 février:
+
+«Monsieur Armand,
+
+«Depuis le jour où Marguerite a voulu aller au spectacle, elle a été
+toujours plus malade. Elle a perdu complètement la voix, puis l'usage de
+ses membres. Ce que souffre notre pauvre amie est impossible à dire. Je
+ne suis pas habituée à ces sortes d'émotions, et j'ai des frayeurs
+continuelles.
+
+«Que je voudrais que vous fussiez auprès de nous! Elle a presque
+toujours le délire, mais, délirante ou lucide, c'est toujours votre nom
+qu'elle prononce quand elle arrive à pouvoir dire un mot.
+
+«Le médecin m'a dit qu'elle n'en avait plus pour longtemps. Depuis
+qu'elle est si malade, le vieux duc n'est pas revenu.
+
+«Il a dit au docteur que ce spectacle lui faisait trop de mal.
+
+«Madame Duvernoy ne se conduit pas bien. Cette femme, qui croyait tirer
+plus d'argent de Marguerite, aux dépens de laquelle elle vivait presque
+complètement, a pris des engagements qu'elle ne peut tenir, et voyant
+que sa voisine ne lui sert plus de rien, elle ne vient même pas la voir.
+Tout le monde l'abandonne. M. de G..., traqué par ses dettes, a été
+forcé de repartir pour Londres. En partant, il nous a envoyé quelque
+argent; il a fait tout ce qu'il a pu, mais on est revenu saisir, et les
+créanciers n'attendent que la mort pour faire vendre.
+
+«J'ai voulu user de mes dernières ressources pour empêcher toutes ces
+saisies, mais l'huissier m'a dit que c'était inutile, et qu'il avait
+d'autres jugements encore à exécuter. Puisqu'elle va mourir, il vaut
+mieux abandonner tout que de le sauver pour sa famille qu'elle n'a pas
+voulu voir, et qui ne l'a jamais aimée. Vous ne pouvez vous figurer au
+milieu de quelle misère dorée la pauvre fille se meurt. Hier nous
+n'avions pas d'argent du tout. Couverts, bijoux, cachemires, tout est en
+gage, le reste est vendu ou saisi. Marguerite a encore la conscience de
+ce qui se passe autour d'elle, et elle souffre du corps, de l'esprit et
+du cœur. De grosses larmes coulent sur ses joues, si amaigries et si
+pâles que vous ne reconnaîtriez plus le visage de celle que vous aimiez
+tant, si vous pouviez la voir. Elle m'a fait promettre de vous écrire
+quand elle ne pourrait plus, et j'écris devant elle. Elle porte les yeux
+de mon côté mais elle ne me voit pas, son regard est déjà voilé par la
+mort prochaine; cependant elle sourit, et toute sa pensée, toute son âme
+sont à vous, j'en suis sûre.
+
+«Chaque fois que l'on ouvre la porte, ses yeux s'éclairent, et elle
+croit toujours que vous allez entrer; puis, quand elle voit que ce n'est
+pas vous, son visage reprend son expression douloureuse, se mouille
+d'une sueur froide, et les pommettes deviennent pourpres.»
+
+<tb>
+
+«19 février, minuit:
+
+«La triste journée que celle d'aujourd'hui, mon pauvre monsieur Armand!
+Ce matin Marguerite étouffait, le médecin l'a saignée, et la voix lui
+est un peu revenue. Le docteur lui a conseillé de voir un prêtre. Elle a
+dit qu'elle y consentait, et il est allé lui-même chercher un abbé à
+Saint-Roch.
+
+«Pendant ce temps, Marguerite m'a appelée près de son lit, m'a priée
+d'ouvrir son armoire, puis elle m'a désigné un bonnet, une chemise
+longue toute couverte de dentelles, et m'a dit d'une voix affaiblie:
+
+«--Je vais mourir après m'être confessée, alors tu m'habilleras avec ces
+objets: c'est une coquetterie de mourante.»
+
+«Puis elle m'a embrassée en pleurant, et elle a ajouté:
+
+«--Je puis parler, mais j'étouffe trop quand je parle; j'étouffe! de
+l'air!
+
+«Je fondais en larmes, j'ouvris la fenêtre, et quelques instants après
+le prêtre entra.
+
+«J'allai au-devant de lui.
+
+Quand il sut chez qui il était, il parut craindre d'être mal accueilli.
+
+«--Entrez hardiment, mon père, lui ai-je dit.
+
+«Il est resté peu de temps dans la chambre de la malade, et il en est
+ressorti en me disant:
+
+«--Elle a vécu comme une pécheresse, mais elle mourra comme une
+chrétienne.
+
+«Quelques instants après, il est revenu accompagné d'un enfant de chœur
+qui portait un crucifix, et d'un sacristain qui marchait devant eux en
+sonnant, pour annoncer que Dieu venait chez la mourante.
+
+«Ils sont entrés tous trois dans cette chambre à coucher qui avait
+retenti autrefois de tant de mots étranges, et qui n'était plus à cette
+heure qu'un tabernacle saint.
+
+«Je suis tombée à genoux. Je ne sais pas combien de temps durera
+l'impression que m'a produite ce spectacle, mais je ne crois pas que,
+jusqu'à ce que j'en sois arrivée au même moment, une chose humaine
+pourra m'impressionner autant.
+
+«Le prêtre oignit des huiles saintes les pieds, les mains et le front de
+la mourante, récita une courte prière, et Marguerite se trouva prête à
+partir pour le ciel où elle ira sans doute, si Dieu a vu les épreuves de
+sa vie et la sainteté de sa mort.
+
+«Depuis ce temps elle n'a pas dit une parole et n'a pas fait un
+mouvement. Vingt fois je l'aurais crue morte, si je n'avais entendu
+l'effort de sa respiration.»
+
+<tb>
+
+«20 février, cinq heures du soir:
+
+«Tout est fini.
+
+«Marguerite est entrée en agonie cette nuit à deux heures environ.
+Jamais martyre n'a souffert pareilles tortures, à en juger par les cris
+qu'elle poussait. Deux ou trois fois elle s'est dressée tout debout sur
+son lit, comme si elle eût voulu ressaisir sa vie qui remontait vers
+Dieu.
+
+«Deux ou trois fois aussi, elle a dit votre nom, puis tout s'est tu,
+elle est retombée épuisée sur son lit. Des larmes silencieuses ont coulé
+de ses yeux et elle est morte.
+
+«Alors, je me suis approchée d'elle, je l'ai appelée, et comme elle ne
+répondait pas, je lui ai fermé les yeux et je l'ai embrassée sur le
+front.
+
+«Pauvre chère Marguerite, j'aurais voulu être une sainte femme, pour que
+ce baiser te recommandât à Dieu.
+
+«Puis, je l'ai habillée comme elle m'avait priée de le faire, je suis
+allée chercher un prêtre à Saint-Roch, j'ai brûlé deux cierges pour
+elle, et j'ai prié pendant une heure dans l'église.
+
+«J'ai donné à des pauvres de l'argent qui venait d'elle.
+
+«Je ne me connais pas bien en religion, mais je pense que le bon Dieu
+reconnaîtra que mes larmes étaient vraies, ma prière fervente, mon
+aumône sincère, et qu'il aura pitié de celle, qui, morte jeune et belle,
+n'a eu que moi pour lui fermer les yeux et l'ensevelir.»
+
+<tb>
+
+«22 février:
+
+«Aujourd'hui l'enterrement a eu lieu. Beaucoup des amies de Marguerite
+sont venues à l'église. Quelques-unes pleuraient avec sincérité. Quand
+le convoi a pris le chemin de Montmartre, deux hommes seulement se
+trouvaient derrière, le comte de G..., qui était revenu exprès de
+Londres, et le duc qui marchait soutenu par deux valets de pied.
+
+«C'est de chez elle que je vous écris tous ces détails, au milieu de mes
+larmes et devant la lampe qui brûle tristement près d'un dîner auquel je
+ne touche pas, comme bien vous pensez, mais que Nanine m'a fait faire,
+car je n'ai pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures.
+
+«Ma vie ne pourra pas garder longtemps ces impressions tristes, car ma
+vie ne m'appartient pas plus que la sienne n'appartenait à Marguerite,
+c'est pourquoi je vous donne tous ces détails sur les lieux mêmes où ils
+se sont passés, dans la crainte, si un long temps s'écoulait entre eux
+et votre retour, de ne pas pouvoir vous les donner avec toute leur
+triste exactitude.»
+
+
+
+
+Chapitre XXVII
+
+
+--Vous avez lu? me dit Armand quand j'eus terminé la lecture de ce
+manuscrit.
+
+--Je comprends ce que vous avez dû souffrir, mon ami, si tout ce que
+j'ai lu est vrai!
+
+--Mon père me l'a confirmé dans une lettre.
+
+Nous causâmes encore quelque temps de la triste destinée qui venait de
+s'accomplir, et je rentrai chez moi prendre un peu de repos.
+
+Armand, toujours triste, mais soulagé un peu par le récit de cette
+histoire, se rétablit vite, et nous allâmes ensemble faire visite à
+Prudence et à Julie Duprat.
+
+Prudence venait de faire faillite. Elle nous dit que Marguerite en était
+la cause; que, pendant sa maladie, elle lui avait prêté beaucoup
+d'argent pour lequel elle avait fait des billets qu'elle n'avait pu
+payer, Marguerite étant morte sans le lui rendre et ne lui ayant pas
+donné de reçus avec lesquels elle pût se présenter comme créancière.
+
+À l'aide de cette fable que madame Duvernoy racontait partout pour
+excuser ses mauvaises affaires, elle tira un billet de mille francs à
+Armand, qui n'y croyait pas, mais qui voulut bien avoir l'air d'y
+croire, tant il avait de respect pour tout ce qui avait approché sa
+maîtresse.
+
+Puis nous arrivâmes chez Julie Duprat qui nous raconta les tristes
+événements dont elle avait été témoin, versant des larmes sincères au
+souvenir de son amie.
+
+Enfin, nous allâmes à la tombe de Marguerite sur laquelle les premiers
+rayons du soleil d'avril faisaient éclore les premières feuilles.
+
+Il restait à Armand un dernier devoir à remplir, c'était d'aller
+rejoindre son père. Il voulut encore que je l'accompagnasse.
+
+Nous arrivâmes à C... où je vis M. Duval tel que je me l'étais figuré
+d'après le portrait que m'en avait fait son fils: grand, digne,
+bienveillant.
+
+Il accueillit Armand avec des larmes de bonheur, et me serra
+affectueusement la main. Je m'aperçus bientôt que le sentiment paternel
+était celui qui dominait tous les autres chez le receveur.
+
+Sa fille, nommée Blanche, avait cette transparence des yeux et du
+regard, cette sérénité de la bouche qui prouvent que l'âme ne conçoit
+que de saintes pensées et que les lèvres ne disent que de pieuses
+paroles. Elle souriait au retour de son frère, ignorant, la chaste jeune
+fille, que loin d'elle une courtisane avait sacrifié son bonheur à la
+seule invocation de son nom.
+
+Je restai quelque temps dans cette heureuse famille, tout occupée de
+celui qui leur apportait la convalescence de son cœur.
+
+Je revins à Paris où j'écrivis cette histoire telle qu'elle m'avait été
+racontée. Elle n'a qu'un mérite qui lui sera peut-être contesté, celui
+d'être vraie.
+
+Je ne tire pas de ce récit la conclusion que toutes les filles comme
+Marguerite sont capables de faire ce qu'elle a fait; loin de là, mais
+j'ai eu connaissance qu'une d'elles avait éprouvé dans sa vie un amour
+sérieux, qu'elle en avait souffert et qu'elle en était morte. J'ai
+raconté au lecteur ce que j'avais appris. C'était un devoir.
+
+Je ne suis pas l'apôtre du vice, mais je me ferai l'écho du malheur
+noble partout où je l'entendrai prier.
+
+L'histoire de Marguerite est une exception, je le répète; mais si c'eût
+été une généralité, ce n'eût pas été la peine de l'écrire.
+
+FIN
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME AUX CAMÉLIAS ***
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions will
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+
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+of this license, apply to copying and distributing Project
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+<title>The Project Gutenberg eBook of La Dame aux camélias, par Alexandre Dumas, fils</title>
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+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of La Dame aux camélias, by Alexandre Dumas, fils</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La Dame aux camélias</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Alexandre Dumas, fils</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: December, 2000 [eBook #2419]<br />
+[Most recently updated: April 29, 2022]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Walter Debeuf</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME AUX CAMÉLIAS ***</div>
+
+<h1>LA DAME AUX CAMÉLIAS</h1>
+
+<h2 class="no-break">par Alexandre Dumas, fils</h2>
+
+<hr />
+
+<table summary="" style="">
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_I">Chapitre I</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_II">Chapitre II</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_III">Chapitre III</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_IV">Chapitre IV</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_V">Chapitre V</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_VI">Chapitre VI</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_VII">Chapitre VII</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_VIII">Chapitre VIII</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_IX">Chapitre IX</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_X">Chapitre X</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XI">Chapitre XI</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XII">Chapitre XII</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XIII">Chapitre XIII</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XIV">Chapitre XIV</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XV">Chapitre XV</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XVI">Chapitre XVI</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XVII">Chapitre XVII</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XVIII">Chapitre XVIII</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XIX">Chapitre XIX</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XX">Chapitre XX</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XXI">Chapitre XXI</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XXII">Chapitre XXII</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XXIII">Chapitre XXIII</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XXIV">Chapitre XXIV</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XXV">Chapitre XXV</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XXVI">Chapitre XXVI</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#Chapitre_XXVII">Chapitre XXVII</a></td>
+</tr>
+
+</table>
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_I" id="Chapitre_I"></a>Chapitre I</h2>
+
+<p>Mon avis est qu'on ne peut créer des personnages que lorsque l'on a
+beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu'à la
+condition de l'avoir sérieusement apprise.</p>
+
+<p>N'ayant pas encore l'âge où l'on invente, je me contente de raconter.</p>
+
+<p>J'engage donc le lecteur à être convaincu de la réalité de cette
+histoire, dont tous les personnages, à l'exception de l'héroïne, vivent
+encore.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il y a à Paris des témoins de la plupart des faits que je
+recueille ici, et qui pourraient les confirmer, si mon témoignage ne
+suffisait pas. Par une circonstance particulière, seul je pouvais les
+écrire, car seul j'ai été le confident des derniers détails sans
+lesquels il eût été impossible de faire un récit intéressant et complet.</p>
+
+<p>Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance.&mdash;Le 12 du
+mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche
+jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité.
+Cette vente avait lieu après décès. L'affiche ne nommait pas la personne
+morte, mais la vente devait se faire rue d'Antin, nº 9, le 16, de midi à
+cinq heures.</p>
+
+<p>L'affiche portait en outre que l'on pourrait, le 13 et le 14, visiter
+l'appartement et les meubles.</p>
+
+<p>J'ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer
+cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir.</p>
+
+<p>Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, nº 9.</p>
+
+<p>Il était de bonne heure, et cependant il y avait déjà dans l'appartement
+des visiteurs et même des visiteuses, qui, quoique vêtues de velours,
+couvertes de cachemires et attendues à la porte par leurs élégants
+coupés, regardaient avec étonnement, avec admiration même, le luxe qui
+s'étalait sous leurs yeux.</p>
+
+<p>Plus tard, je compris cette admiration et cet étonnement, car, m'étant
+mis aussi à examiner, je reconnus aisément que j'étais dans
+l'appartement d'une femme entretenue. Or, s'il y a une chose que les
+femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde,
+c'est l'intérieur de ces femmes, dont les équipages éclaboussent chaque
+jour le leur, qui ont, comme elles et à côté d'elles, leur loge à
+l'Opéra et aux Italiens, et qui étalent, à Paris, l'insolente opulence
+de leur beauté, de leurs bijoux et de leurs scandales.</p>
+
+<p>Celle chez qui je me trouvais était morte: les femmes les plus
+vertueuses pouvaient donc pénétrer jusque dans sa chambre. La mort avait
+purifié l'air de ce cloaque splendide, et d'ailleurs elles avaient pour
+excuse, s'il en était besoin, qu'elles venaient à une vente sans savoir
+chez qui elles venaient. Elles avaient lu des affiches, elles voulaient
+visiter ce que ces affiches promettaient et faire leur choix à l'avance;
+rien de plus simple; ce qui ne les empêchait pas de chercher, au milieu
+de toutes ces merveilles, les traces de cette vie de courtisane dont on
+leur avait fait, sans doute, de si étranges récits.</p>
+
+<p>Malheureusement les mystères étaient morts avec la déesse, et, malgré
+toute leur bonne volonté, ces dames ne surprirent que ce qui était à
+vendre depuis le décès, et rien de ce qui se vendait du vivant de la
+locataire.</p>
+
+<p>Du reste, il y avait de quoi faire des emplettes. Le mobilier était
+superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Sèvres et de
+Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelle, rien n'y
+manquait.</p>
+
+<p>Je me promenai dans l'appartement et je suivis les nobles curieuses qui
+m'y avaient précédé. Elles entrèrent dans une chambre tendue d'étoffe
+perse, et j'allais y entrer aussi, quand elles en sortirent presque
+aussitôt en souriant et comme si elles eussent eu honte de cette
+nouvelle curiosité. Je n'en désirai que plus vivement pénétrer dans
+cette chambre. C'était le cabinet de toilette, revêtu de ses plus
+minutieux détails, dans lesquels paraissait s'être développée au plus
+haut point la prodigalité de la morte.</p>
+
+<p>Sur une grande table, adossée au mur, table de trois pieds de large sur
+six de long, brillaient tous les trésors d'Aucoc et d'Odiot. C'était là
+une magnifique collection, et pas un de ces mille objets, si nécessaires
+à la toilette d'une femme comme celle chez qui nous étions, n'était en
+autre métal qu'or ou argent. Cependant cette collection n'avait pu se
+faire que peu à peu, et ce n'était pas le même amour qui l'avait
+complétée.</p>
+
+<p>Moi qui ne m'effarouchais pas à la vue du cabinet de toilette d'une
+femme entretenue, je m'amusais à en examiner les détails, quels qu'ils
+fussent, et je m'aperçus que tous ces ustensiles magnifiquement ciselés
+portaient des initiales variées et des couronnes différentes.</p>
+
+<p>Je regardais toutes ces choses dont chacune me représentait une
+prostitution de la pauvre fille, et je me disais que Dieu avait été
+clément pour elle, puisqu'il n'avait pas permis qu'elle en arrivât au
+châtiment ordinaire, et qu'il l'avait laissée mourir dans son luxe et sa
+beauté, avant la vieillesse, cette première mort des courtisanes.</p>
+
+<p>En effet, quoi de plus triste à voir que la vieillesse du vice, surtout
+chez la femme? Elle ne renferme aucune dignité et n'inspire aucun
+intérêt. Ce repentir éternel, non pas de la mauvaise route suivie, mais
+des calculs mal faits et de l'argent mal employé, est une des plus
+attristantes choses que l'on puisse entendre. J'ai connu une ancienne
+femme galante à qui il ne restait plus de son passé qu'une fille presque
+aussi belle que, au dire de ses contemporains, avait été sa mère. Cette
+pauvre enfant à qui sa mère n'avait jamais dit: tu es ma fille, que pour
+lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-même avait nourri son
+enfance, cette pauvre créature se nommait Louise, et, obéissant à sa
+mère, elle se livrait sans volonté, sans passion, sans plaisir, comme
+elle eût fait un métier si l'on eût songé à lui en apprendre un.</p>
+
+<p>La vue continuelle de la débauche, une débauche précoce, alimentée par
+l'état continuellement maladif de cette fille, avait éteint en elle
+l'intelligence du mal et du bien que Dieu lui avait donnée peut-être,
+mais qu'il n'était venu à l'idée de personne de développer.</p>
+
+<p>Je me rappellerai toujours cette jeune fille, qui passait sur les
+boulevards presque tous les jours à la même heure. Sa mère
+l'accompagnait sans cesse, aussi assidûment qu'une vraie mère eût
+accompagné sa vraie fille. J'étais bien jeune alors, et prêt à accepter
+pour moi la facile morale de mon siècle. Je me souviens cependant que la
+vue de cette surveillance scandaleuse m'inspirait le mépris et le
+dégoût.</p>
+
+<p>Joignez à cela que jamais visage de vierge n'eut un pareil sentiment
+d'innocence, une pareille expression de souffrance mélancolique.</p>
+
+<p>On eût dit une figure de la Résignation.</p>
+
+<p>Un jour, le visage de cette fille s'éclaira. Au milieu des débauches
+dont sa mère tenait le programme, il sembla à la pécheresse que Dieu lui
+permettait un bonheur. Et pourquoi, après tout, Dieu, qui l'avait faite
+sans force, l'aurait-il laissée sans consolation, sous le poids
+douloureux de sa vie? Un jour donc, elle s'aperçut qu'elle était
+enceinte, et ce qu'il y avait en elle de chaste encore tressaillit de
+joie. L'âme a d'étranges refuges. Louise courut annoncer à sa mère cette
+nouvelle qui la rendait si joyeuse. C'est honteux à dire, cependant nous
+ne faisons pas ici de l'immoralité à plaisir, nous racontons un fait
+vrai, que nous ferions peut-être mieux de taire, si nous ne croyions
+qu'il faut de temps en temps révéler les martyres de ces êtres, que l'on
+condamne sans les entendre, que l'on méprise sans les juger; c'est
+honteux, disons-nous, mais la mère répondit à sa fille qu'elles
+n'avaient déjà pas trop pour deux et qu'elles n'auraient pas assez pour
+trois; que de pareils enfants sont inutiles et qu'une grossesse est du
+temps perdu.</p>
+
+<p>Le lendemain, une sage-femme, que nous signalons seulement comme l'amie
+de la mère, vint voir Louise, qui resta quelques jours au lit, et s'en
+releva plus pâle et plus faible qu'autrefois.</p>
+
+<p>Trois mois après, un homme se prit de pitié pour elle et entreprit sa
+guérison morale et physique; mais la dernière secousse avait été trop
+violente, et Louise mourut des suites de la fausse couche qu'elle avait
+faite.</p>
+
+<p>La mère vit encore: comment? Dieu le sait.</p>
+
+<p>Cette histoire m'était revenue à l'esprit pendant que je contemplais les
+nécessaires d'argent, et un certain temps s'était écoulé, à ce qu'il
+paraît, dans ces réflexions, car il n'y avait plus dans l'appartement
+que moi et un gardien qui, de la porte, examinait avec attention si je
+ne dérobais rien.</p>
+
+<p>Je m'approchai de ce brave homme à qui j'inspirais de si graves
+inquiétudes.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous me dire le nom de la personne qui
+demeurait ici?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Marguerite Gautier.</p>
+
+<p>Je connaissais cette fille de nom et de vue.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trois semaines, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi laisse-t-on visiter l'appartement?</p>
+
+<p>&mdash;Les créanciers ont pensé que cela ne pouvait que faire monter la
+vente. Les personnes peuvent voir d'avance l'effet que font les étoffes
+et les meubles; vous comprenez, cela encourage à acheter.</p>
+
+<p>&mdash;Elle avait donc des dettes?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur, en quantité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la vente les couvrira sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Et au-delà.</p>
+
+<p>&mdash;À qui reviendra le surplus, alors?</p>
+
+<p>&mdash;À sa famille.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a donc une famille?</p>
+
+<p>&mdash;À ce qu'il paraît.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur.</p>
+
+<p>Le gardien, rassuré sur mes intentions, me salua, et je sortis.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fille! me disais-je en rentrant chez moi, elle a dû mourir bien
+tristement, car, dans son monde, on n'a d'amis qu'à la condition qu'on
+se portera bien. Et malgré moi je m'apitoyais sur le sort de Marguerite
+Gautier.</p>
+
+<p>Cela paraîtra peut-être ridicule à bien des gens, mais j'ai une
+indulgence inépuisable pour les courtisanes, et je ne me donne même pas
+la peine de discuter cette indulgence.</p>
+
+<p>Un jour, en allant prendre un passeport à la préfecture, je vis dans une
+des rues adjacentes une fille que deux gendarmes emmenaient. J'ignore ce
+qu'avait fait cette fille; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle
+pleurait à chaudes larmes en embrassant un enfant de quelques mois dont
+son arrestation la séparait. Depuis ce jour, je n'ai plus su mépriser
+une femme à première vue.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_II" id="Chapitre_II"></a>Chapitre II</h2>
+
+<p>La vente était pour le 16.</p>
+
+<p>Un jour d'intervalle avait été laissé entre les visites et la vente pour
+donner aux tapissiers le temps de déclouer les tentures, rideaux, etc.</p>
+
+<p>À cette époque, je revenais de voyage. Il était assez naturel que l'on
+ne m'eût pas appris la mort de Marguerite comme une de ces grandes
+nouvelles que ses amis apprennent toujours à celui qui revient dans la
+capitale des nouvelles. Marguerite était jolie, mais autant la vie
+recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu. Ce
+sont de ces soleils qui se couchent comme ils se sont levés, sans éclat.
+Leur mort, quand elles meurent jeunes, est apprise de tous leurs amants
+en même temps, car, à Paris presque tous les amants d'une fille connue
+vivent en intimité. Quelques souvenirs s'échangent à son sujet, et la
+vie des uns et des autres continue sans que cet incident la trouble même
+d'une larme.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, quand on a vingt-cinq ans, les larmes deviennent une chose
+si rare qu'on ne peut les donner à la première venue. C'est tout au plus
+si les parents qui payent pour être pleurés le sont en raison du prix
+qu'ils y mettent.</p>
+
+<p>Quant à moi, quoique mon chiffre ne se retrouvât sur aucun des
+nécessaires de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette pitié
+naturelle que je viens d'avouer tout à l'heure me faisaient songer à sa
+mort plus longtemps qu'elle ne méritait peut-être que j'y songeasse.</p>
+
+<p>Je me rappelais avoir rencontré Marguerite très souvent aux
+Champs-Elysées, où elle venait assidûment, tous les jours, dans un petit
+coupé bleu attelé de deux magnifiques chevaux bais, et avoir alors
+remarqué en elle une distinction peu commune à ses semblables,
+distinction que rehaussait encore une beauté vraiment exceptionnelle.</p>
+
+<p>Ces malheureuses créatures sont toujours, quand elles sortent,
+accompagnées on ne sait de qui.</p>
+
+<p>Comme aucun homme ne consent à afficher publiquement l'amour nocturne
+qu'il a pour elles, comme elles ont horreur de la solitude, elles
+emmènent ou celles qui, moins heureuses, n'ont pas de voiture, ou
+quelques-unes de ces vieilles élégantes dont rien ne motive l'élégance,
+et à qui l'on peut s'adresser sans crainte, quand on veut avoir quelques
+détails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent.</p>
+
+<p>Il n'en était pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux
+Champs-Elysées toujours seule, dans sa voiture, où elle s'effaçait le
+plus possible, l'hiver enveloppée d'un grand cachemire, l'été vêtue de
+robes fort simples; et, quoiqu'il y eût sur sa promenade favorite bien
+des gens qu'elle connût, quand par hasard elle leur souriait, le sourire
+était visible pour eux seuls, et une duchesse eût pu sourire ainsi.</p>
+
+<p>Elle ne se promenait pas du rond-point à l'entrée des Champs-Elysées,
+comme le font et le faisaient toutes ses collègues. Ses deux chevaux
+l'emportaient rapidement au Bois. Là, elle descendait de voiture,
+marchait pendant une heure, remontait dans son coupé, et rentrait chez
+elle au grand trot de son attelage.</p>
+
+<p>Toutes ces circonstances, dont j'avais quelquefois été le témoin,
+repassaient devant moi, et je regrettais la mort de cette fille comme on
+regrette la destruction totale d'une belle &#339;uvre.</p>
+
+<p>Or, il était impossible de voir une plus charmante beauté que celle de
+Marguerite.</p>
+
+<p>Grande et mince jusqu'à l'exagération, elle possédait au suprême degré
+l'art de faire disparaître cet oubli de la nature par le simple
+arrangement des choses qu'elle revêtait. Son cachemire, dont la pointe
+touchait à terre, laissait échapper de chaque côté les larges volants
+d'une robe de soie, et l'épais manchon qui cachait ses mains et qu'elle
+appuyait contre sa poitrine, était entouré de plis si habilement
+ménagés, que l'&#339;il n'avait rien à redire, si exigeant qu'il fut, au
+contour des lignes.</p>
+
+<p>La tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière.
+Elle était toute petite, et sa mère, comme dirait de Musset, semblait
+l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin.</p>
+
+<p>Dans un ovale d'une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs
+surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint; voilez ces
+yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre
+sur la teinte rose des joues; tracez un nez fin, droit, spirituel, aux
+narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie
+sensuelle; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient
+gracieusement sur des dents blanches comme du lait; colorez la peau de
+ce velouté qui couvre les pêches qu'aucune main n'a touchées, et vous
+aurez l'ensemble de cette charmante tête.</p>
+
+<p>Les cheveux, noirs comme du jais, ondés naturellement ou non,
+s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux, et se perdaient
+derrière la tête, en laissant voir un bout des oreilles, auxquelles
+brillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs
+chacun.</p>
+
+<p>Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite
+l'expression virginale, enfantine même qui le caractérisait? C'est ce
+que nous sommes forcés de constater sans le comprendre.</p>
+
+<p>Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Vidal, le seul
+homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce
+portrait pendant quelques jours à ma disposition, et il était d'une si
+étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour
+lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi.</p>
+
+<p>Parmi les détails de ce chapitre, quelques-uns ne me sont parvenus que
+plus tard; mais je les écris tout de suite pour n'avoir pas à y revenir,
+lorsque commencera l'histoire anecdotique de cette femme.</p>
+
+<p>Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait
+toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait
+une pièce nouvelle, on était sûr de l'y voir, avec trois choses qui ne
+la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de
+rez-de-chaussée: sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de
+camélias.</p>
+
+<p>Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et
+pendant cinq ils étaient rouges; on n'a jamais su la raison de cette
+variété de couleurs, que je signale sans pouvoir l'expliquer, et que les
+habitués des théâtres où elle allait le plus fréquemment et ses amis
+avaient remarquée comme moi.</p>
+
+<p>On n'avait jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias.
+Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer
+la Dame aux Camélias, et ce surnom lui était resté.</p>
+
+<p>Je savais, en outre, comme tous ceux qui vivent dans un certain monde, à
+Paris, que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus
+élégants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mêmes s'en vantaient,
+ce qui prouvait qu'amants et maîtresse étaient contents l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage à Bagnères, elle
+ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc étranger, énormément
+riche et qui avait essayé de la détacher le plus possible de sa vie
+passée, ce que, du reste, elle avait paru se laisser faire d'assez bonne
+grâce.</p>
+
+<p>Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet.</p>
+
+<p>Au printemps de 1842, Marguerite était si faible, si changée que les
+médecins lui ordonnèrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnères.</p>
+
+<p>Là, parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait
+non seulement la même maladie, mais encore le même visage que
+Marguerite, au point qu'on eût pu les prendre pour les deux s&#339;urs.
+Seulement la jeune duchesse était au troisième degré de la phtisie, et
+peu de jours après l'arrivée de Marguerite elle succombait.</p>
+
+<p>Un matin, le duc, resté à Bagnères comme on reste sur le sol qui
+ensevelit une partie du c&#339;ur, aperçut Marguerite au détour d'une allée.</p>
+
+<p>Il lui sembla voir passer l'ombre de son enfant et, marchant vers elle,
+il lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et, sans lui demander qui
+elle était, implora la permission de la voir et d'aimer en elle l'image
+vivante de sa fille morte.</p>
+
+<p>Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et d'ailleurs
+n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui
+demandait.</p>
+
+<p>Il se trouvait à Bagnères des gens qui la connaissaient, et qui vinrent
+officiellement avertir le duc de la véritable position de mademoiselle
+Gautier. Ce fut un coup pour le vieillard, car là cessait la
+ressemblance avec sa fille; mais il était trop tard. La jeune femme
+était devenue un besoin de son c&#339;ur et son seul prétexte, sa seule
+excuse de vivre encore.</p>
+
+<p>Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire,
+mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui
+offrant en échange de ce sacrifice toutes les compensations qu'elle
+pourrait désirer. Elle promit.</p>
+
+<p>Il faut dire qu'à cette époque, Marguerite, nature enthousiaste, était
+malade. Le passé lui apparaissait comme une des causes principales de sa
+maladie, et une sorte de superstition lui fit espérer que Dieu lui
+laisserait la beauté et la santé, en échange de son repentir et de sa
+conversion.</p>
+
+<p>En effet, les eaux, les promenades, la fatigue naturelle et le sommeil
+l'avaient à peu près rétablie quand vint la fin de l'été.</p>
+
+<p>Le duc accompagna Marguerite à Paris, où il continua de venir la voir
+comme à Bagnères.</p>
+
+<p>Cette liaison, dont on ne connaissait ni la véritable origine, ni le
+véritable motif, causa une grande sensation ici, car le duc, connu par
+sa grande fortune, se faisait connaître maintenant par sa prodigalité.</p>
+
+<p>On attribua au libertinage, fréquent chez les vieillards riches, ce
+rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On supposa tout,
+excepté ce qui était.</p>
+
+<p>Cependant le sentiment de ce père pour Marguerite avait une cause si
+chaste, que tout autre rapport que des rapports de c&#339;ur avec elle lui
+eût semblé un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fille
+n'eût pu entendre.</p>
+
+<p>Loin de nous la pensée de faire de notre héroïne autre chose que ce
+qu'elle était. Nous dirons donc que tant qu'elle était restée à
+Bagnères, la promesse faite au duc n'avait pas été difficile à tenir, et
+qu'elle avait été tenue; mais une fois de retour à Paris, il avait
+semblé à cette fille habituée à la vie dissipée, aux bals, aux orgies
+même, que sa solitude, troublée seulement par les visites périodiques du
+duc, la ferait mourir d'ennui, et les souffles brûlants de sa vie
+d'autrefois passaient à la fois sur sa tête et sur son c&#339;ur.</p>
+
+<p>Ajoutez que Marguerite était revenue de ce voyage plus belle qu'elle
+n'avait jamais été, qu'elle avait vingt ans, et que la maladie endormie,
+mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sont
+presque toujours le résultat des affections de poitrine.</p>
+
+<p>Le duc eut donc une grande douleur le jour où ses amis, sans cesse aux
+aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec
+laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et lui
+prouver qu'à l'heure où elle était sûre de ne pas le voir venir, elle
+recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent
+jusqu'au lendemain.</p>
+
+<p>Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans
+arrière-pensée, de cesser de s'occuper d'elle, car elle ne se sentait
+pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir
+plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait.</p>
+
+<p>Le duc resta huit jours sans paraître; ce fut tout ce qu'il put faire,
+et, le huitième jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore,
+lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vît,
+et lui jurant que, dût-il mourir, il ne lui ferait jamais un reproche.</p>
+
+<p>Voilà où en étaient les choses trois mois après le retour de Marguerite,
+c'est-à-dire en novembre ou décembre 1842.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_III" id="Chapitre_III"></a>Chapitre III</h2>
+
+<p>Le 16, à une heure, je me rendis rue d'Antin.</p>
+
+<p>De la porte cochère on entendait crier les commissaires-priseurs.</p>
+
+<p>L'appartement était plein de curieux.</p>
+
+<p>Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement
+examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le
+prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes
+avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont
+elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs.</p>
+
+<p>Madame la duchesse de F... coudoyait Mademoiselle A..., une des plus
+tristes épreuves de nos courtisanes modernes; madame la marquise de T...
+hésitait pour acheter un meuble sur lequel enchérissait madame D..., la
+femme adultère la plus élégante et la plus connue de notre époque; le
+duc d'Y... qui passe à Madrid pour se ruiner à Paris, à Paris pour se
+ruiner à Madrid, et qui, somme toute, ne dépense même pas son revenu,
+tout en causant avec madame M..., une de nos plus spirituelles conteuses
+qui veut bien de temps en temps écrire ce qu'elle dit et signer ce
+qu'elle écrit, échangeait des regards confidentiels avec madame de N...,
+cette belle promeneuse des Champs-Elysées, presque toujours vêtue de
+rose ou de bleu et qui fait traîner sa voiture par deux grands chevaux
+noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et... qu'elle lui a payés;
+enfin mademoiselle R... qui se fait avec son seul talent le double de ce
+que les femmes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que
+les autres se font avec leurs amours, était, malgré le froid, venue
+faire quelques emplettes, et ce n'était pas elle qu'on regardait le
+moins.</p>
+
+<p>Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens réunis dans
+ce salon, et bien étonnés de se trouver ensemble; mais nous craindrions
+de lasser le lecteur.</p>
+
+<p>Disons seulement que tout le monde était d'une gaieté folle, et que
+parmi toutes celles qui se trouvaient là beaucoup avaient connu la
+morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir.</p>
+
+<p>On riait fort; les commissaires criaient à tue-tête; les marchands qui
+avaient envahi les bancs disposés devant les tables de vente essayaient
+en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires tranquillement.
+Jamais réunion ne fut plus variée, plus bruyante.</p>
+
+<p>Je me glissai humblement au milieu de ce tumulte attristant, quand je
+songeais qu'il avait lieu près de la chambre où avait expiré la pauvre
+créature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour
+examiner plus que pour acheter, je regardais les figures des
+fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'épanouissaient
+chaque fois qu'un objet arrivait à un prix qu'ils n'eussent pas espéré.</p>
+
+<p>Honnêtes gens qui avaient spéculé sur la prostitution de cette femme,
+qui avaient gagné cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de
+papiers timbrés les derniers moments de sa vie, et qui venaient après sa
+mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs en même temps que
+les intérêts de leur honteux crédit.</p>
+
+<p>Combien avaient raison les anciens qui n'avaient qu'un même dieu pour
+les marchands et pour les voleurs!</p>
+
+<p>Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidité incroyable.
+Rien de tout cela ne me convenait, et j'attendais toujours.</p>
+
+<p>Tout à coup j'entendis crier:</p>
+
+<p>&mdash;Un volume, parfaitement relié, doré sur tranche, intitulé: Manon
+Lescaut. Il y a quelque chose d'écrit sur la première page: dix francs.</p>
+
+<p>&mdash;Douze, dit une voix après un silence assez long.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze, dis-je.</p>
+
+<p>Pourquoi? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze, répéta le commissaire-priseur.</p>
+
+<p>&mdash;Trente, fit le premier enchérisseur d'un ton qui semblait défier qu'on
+mît davantage.</p>
+
+<p>Cela devenait une lutte.</p>
+
+<p>&mdash;Trente-cinq! Criai-je alors du même ton.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante.</p>
+
+<p>&mdash;Soixante.</p>
+
+<p>&mdash;Cent.</p>
+
+<p>J'avoue que si j'avais voulu faire de l'effet, j'aurais complètement
+réussi, car à cette enchère un grand silence se fit, et l'on me regarda
+pour savoir quel était ce monsieur qui paraissait si résolu à posséder
+ce volume.</p>
+
+<p>Il paraît que l'accent donné à mon dernier mot avait convaincu mon
+antagoniste: il préféra donc abandonner un combat qui n'eût servi qu'à
+me faire payer ce volume dix fois sa valeur, et, s'inclinant, il me dit
+fort gracieusement, quoique un peu tard:</p>
+
+<p>&mdash;Je cède, monsieur.</p>
+
+<p>Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjugé.</p>
+
+<p>Comme je redoutais un nouvel entêtement que mon amour-propre eût
+peut-être soutenu, mais dont ma bourse se fût certainement trouvée très
+mal, je fis inscrire mon nom, mettre de côté le volume, et je descendis.
+Je dus donner beaucoup à penser aux gens qui, témoins de cette scène, se
+demandèrent sans doute dans quel but j'étais venu payer cent francs un
+livre que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francs au plus.</p>
+
+<p>Une heure après j'avais envoyé chercher mon achat.</p>
+
+<p>Sur la première page était écrite à la plume, et d'une écriture
+élégante, la dédicace du donataire de ce livre. Cette dédicace portait
+ces seuls mots:</p>
+
+<p class="center">
+MANON À MARGUERITE,<br />
+HUMILITÉ.</p>
+
+<p>Elle était signée: Armand Duval.</p>
+
+<p>Que voulait dire ce mot: humilité?</p>
+
+<p>Manon reconnaissait-elle dans Marguerite, par l'opinion de ce M. Armand
+Duval, une supériorité de débauche ou de c&#339;ur?</p>
+
+<p>La seconde interprétation était la plus vraisemblable, car la première
+n'eût été qu'une impertinente franchise que n'eût pas acceptée
+Marguerite, malgré son opinion sur elle-même.</p>
+
+<p>Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir
+lorsque je me couchai.</p>
+
+<p>Certes, Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un détail ne
+m'est inconnu, et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main, ma
+sympathie pour lui m'attire toujours, je l'ouvre et pour la centième
+fois je revis avec l'héroïne de l'abbé Prévost. Or, cette héroïne est
+tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances
+nouvelles, l'espèce de comparaison faite entre elle et Marguerite
+donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence
+s'augmenta de pitié, presque d'amour pour la pauvre fille à l'héritage
+de laquelle je devais ce volume. Manon était morte dans un désert, il
+est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les
+énergies de l'âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses
+larmes et y ensevelit son c&#339;ur; tandis que Marguerite, pécheresse comme
+Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d'un luxe
+somptueux, s'il fallait en croire ce que j'avais vu, dans le lit de son
+passé, mais aussi au milieu de ce désert du c&#339;ur, bien plus aride, bien
+plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été
+enterrée Manon.</p>
+
+<p>Marguerite, en effet, comme je l'avais appris de quelques amis informés
+des dernières circonstances de sa vie, n'avait pas vu s'asseoir une
+réelle consolation à son chevet, pendant les deux mois qu'avait duré sa
+lente et douloureuse agonie.</p>
+
+<p>Puis de Manon et de Marguerite ma pensée se reportait sur celles que je
+connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort
+presque toujours invariable.</p>
+
+<p>Pauvres créatures! Si c'est un tort de les aimer, c'est bien le moins
+qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons
+du jour, le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le
+muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son âme, et, sous un faux
+prétexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette cécité du c&#339;ur,
+cette surdité de l'âme, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la
+malheureuse affligée et qui la font malgré elle incapable de voir le
+bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue pure de l'amour et
+de la foi.</p>
+
+<p>Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a
+fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté
+à la courtisane l'offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand
+homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom. Si j'insiste
+ainsi sur ce point, c'est que, parmi ceux qui vont me lire, beaucoup
+peut-être sont déjà prêts à rejeter ce livre, dans lequel ils craignent
+de ne voir qu'une apologie du vice et de la prostitution, et l'âge de
+l'auteur contribue sans doute encore à motiver cette crainte. Que ceux
+qui penseraient ainsi se détrompent, et qu'ils continuent, si cette
+crainte seule les retenait.</p>
+
+<p>Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui est que: pour la
+femme à qui l'éducation n'a pas enseigné le bien, Dieu ouvre presque
+toujours deux sentiers qui l'y ramènent; ces sentiers sont la douleur et
+l'amour. Ils sont difficiles; celles qui s'y engagent s'y ensanglantent
+les pieds, s'y déchirent les mains, mais elles laissent en même temps
+aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette
+nudité dont on ne rougit pas devant le Seigneur.</p>
+
+<p>Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire
+à tous qu'ils les ont rencontrées, car, en le publiant ils montrent la
+voie.</p>
+
+<p>Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux
+poteaux, portant l'un cette inscription: Route du bien, l'autre cet
+avertissement: Route du mal, et de dire à ceux qui se présentent:
+Choisissez; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent
+de la seconde route à la première ceux qui s'étaient laissé tenter par
+les abords; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins
+soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable.</p>
+
+<p>Le christianisme est là avec sa merveilleuse parabole de l'enfant
+prodigue pour nous conseiller l'indulgence et le pardon. Jésus était
+plein d'amour pour ces âmes blessées par les passions des hommes, et
+dont il aimait à panser les plaies en tirant le baume qui devait les
+guérir des plaies elles-mêmes. Ainsi, il disait à Madeleine: «Il te sera
+beaucoup remis parce que tu as beaucoup aimé», sublime pardon qui devait
+éveiller une foi sublime.</p>
+
+<p>Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ? Pourquoi, nous en
+tenant obstinément aux opinions de ce monde qui se fait dur pour qu'on
+le croie fort, rejetterions-nous avec lui des âmes saignantes souvent de
+blessures par où, comme le mauvais sang d'un malade, s'épanche le mal de
+leur passé, et n'attendant qu'une main amie qui les panse et leur rende
+la convalescence du c&#339;ur?</p>
+
+<p>C'est à ma génération que je m'adresse, à ceux pour qui les théories de
+M. de Voltaire n'existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi,
+comprennent que l'humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus
+audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise; la
+foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si
+le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du moins meilleur.
+Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et
+toutes les grandes volontés s'attellent au même principe: soyons bons,
+soyons jeunes, soyons vrais! Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil
+du bien, et surtout ne désespérons pas. Ne méprisons pas la femme qui
+n'est ni mère, ni s&#339;ur, ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas l'estime à
+la famille, l'indulgence à l'égoïsme. Puisque le ciel est plus en joie
+pour le repentir d'un pécheur que pour cent justes qui n'ont jamais
+péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure.
+Laissons sur notre chemin l'aumône de notre pardon à ceux que les désirs
+terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et,
+comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un
+remède de leur façon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas
+faire de mal.</p>
+
+<p>Certes, il doit paraître bien hardi à moi de vouloir faire sortir ces
+grands résultats du mince sujet que je traite; mais je suis de ceux qui
+croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme
+l'homme; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée; l'&#339;il n'est
+qu'un point, et il embrasse des lieues.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_IV" id="Chapitre_IV"></a>Chapitre IV</h2>
+
+<p>Deux jours après, la vente était complètement terminée. Elle avait
+produit cent cinquante mille francs.</p>
+
+<p>Les créanciers s'en étaient partagés les deux tiers, et la famille,
+composée d'une s&#339;ur et d'un petit-neveu, avait hérité du reste.</p>
+
+<p>Cette s&#339;ur avait ouvert de grands yeux quand l'homme d'affaires lui
+avait écrit qu'elle héritait de cinquante mille francs.</p>
+
+<p>Il y avait six ou sept ans que cette jeune fille n'avait vu sa s&#339;ur,
+laquelle avait disparu un jour sans que l'on sût, ni par elle ni par
+d'autres, le moindre détail sur sa vie depuis le moment de sa
+disparition.</p>
+
+<p>Elle était donc arrivée en toute hâte à Paris, et l'étonnement de ceux
+qui connaissaient Marguerite avait été grand quand ils avaient vu que
+son unique héritière était une grosse et belle fille de campagne qui
+jusqu'alors n'avait jamais quitté son village.</p>
+
+<p>Sa fortune se trouva faite d'un seul coup, sans qu'elle sût même de
+quelle source lui venait cette fortune inespérée.</p>
+
+<p>Elle retourna, m'a-t-on dit depuis, à sa campagne, emportant de la mort
+de sa s&#339;ur une grande tristesse que compensait néanmoins le placement à
+quatre et demi qu'elle venait de faire.</p>
+
+<p>Toutes ces circonstances répétées dans Paris, la ville mère du scandale,
+commençaient à être oubliées, et j'oubliais même à peu près en quoi
+j'avais pris part à ces événements, quand un nouvel incident me fit
+connaître toute la vie de Marguerite et m'apprit des détails si
+touchants, que l'envie me prit d'écrire cette histoire et que je
+l'écris.</p>
+
+<p>Depuis trois ou quatre jours, l'appartement, vide de tous ses meubles
+vendus, était à louer, quand on sonna un matin chez moi.</p>
+
+<p>Mon domestique, ou plutôt mon portier qui me servait de domestique, alla
+ouvrir et me rapporta une carte, en me disant que la personne qui la lui
+avait remise désirait me parler.</p>
+
+<p>Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots: Armand
+Duval.</p>
+
+<p>Je cherchai où j'avais déjà vu ce nom, et je me rappelai la première
+feuille du volume de Manon Lescaut.</p>
+
+<p>Que pouvait me vouloir la personne qui avait donné ce livre à
+Marguerite? Je dis de faire entrer tout de suite celui qui attendait.</p>
+
+<p>Je vis alors un jeune homme blond, grand, pâle, vêtu d'un costume de
+voyage qu'il semblait ne pas avoir quitté depuis quelques jours et ne
+s'être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris, car il
+était couvert de poussière.</p>
+
+<p>M Duval, fortement ému, ne fit aucun effort pour cacher son émotion, et
+ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume;
+mais, outre qu'entre jeunes gens on ne se gêne pas beaucoup, je désirais
+tant vous voir aujourd'hui, que je n'ai pas même pris le temps de
+descendre à l'hôtel où j'ai envoyé mes malles et je suis accouru chez
+vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous
+rencontrer.</p>
+
+<p>Je priai M. Duval de s'asseoir auprès du feu, ce qu'il fit, tout en
+tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en soupirant tristement, ce
+que vous veut ce visiteur inconnu, à pareille heure, dans une pareille
+tenue et pleurant comme il le fait. Je viens tout simplement, monsieur,
+vous demander un grand service.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur, je suis tout à votre disposition?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez assisté à la vente de Marguerite Gautier?</p>
+
+<p>A ce mot, l'émotion dont ce jeune homme avait triomphé un instant fut
+plus forte que lui, et il fut forcé de porter les mains à ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous paraître bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore
+pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle
+vous voulez bien m'écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous
+rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez, dites-moi vite à
+quoi je puis vous être bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de
+vous obliger.</p>
+
+<p>La douleur de M. Duval était sympathique, et malgré moi j'aurais voulu
+lui être agréable.</p>
+
+<p>Il me dit alors:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, un livre.</p>
+
+<p>&mdash;Manon Lescaut?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous encore ce livre?</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans ma chambre à coucher.</p>
+
+<p>Armand Duval, à cette nouvelle, parut soulagé d'un grand poids et me
+remercia comme si j'avais déjà commencé à lui rendre un service en
+gardant ce volume.</p>
+
+<p>Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui
+remis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, fit-il en regardant la dédicace de la première page
+et en feuilletant, c'est bien cela.</p>
+
+<p>Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tête sur moi, en n'essayant
+même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer
+encore, tenez-vous beaucoup à ce livre?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je viens vous demander de me le céder.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je alors; mais c'est donc vous qui
+l'avez donné à Marguerite Gautier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ce livre est à vous, monsieur, reprenez-le, je suis heureux de pouvoir
+vous le rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous
+en donne le prix que vous l'avez payé.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul volume dans une
+vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai
+payé celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez payé cent francs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, fis-je embarrassé à mon tour, comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, j'espérais arriver à Paris à temps pour la vente de
+Marguerite, et je ne suis arrivé que ce matin. Je voulais absolument
+avoir un objet qui vînt d'elle, et je courus chez le commissaire-priseur
+lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des
+noms des acheteurs. Je vis que ce volume avait été acheté par vous, je
+me résolus à vous prier de me le céder, quoique le prix que vous y aviez
+mis me fît craindre que vous n'eussiez attaché vous-même un souvenir
+quelconque à la possession de ce volume.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Armand paraissait évidemment craindre que je n'eusse
+connu Marguerite comme lui l'avait connue.</p>
+
+<p>Je m'empressai de le rassurer.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai connu Mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je; sa mort m'a
+fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une
+jolie femme qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acheter
+quelque chose à sa vente et je me suis entêté à renchérir sur ce volume,
+je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui
+s'acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le répète
+donc, monsieur, ce livre est à votre disposition et je vous prie de
+nouveau de l'accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le
+tiens d'un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous
+l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus
+intimes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en
+serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma
+vie.</p>
+
+<p>J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace
+du livre, le voyage du jeune homme, son désir de posséder ce volume
+piquaient ma curiosité; mais je craignais en questionnant mon visiteur
+de paraître n'avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me
+mêler de ses affaires.</p>
+
+<p>On eût dit qu'il devinait mon désir, car il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez lu ce volume?</p>
+
+<p>&mdash;En entier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous pensé des deux lignes que j'ai écrites?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai compris tout de suite qu'à vos yeux la pauvre fille à qui vous
+aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne
+voulais pas ne voir dans ces lignes qu'un compliment banal.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille était un ange. Tenez, me
+dit-il, lisez cette lettre.</p>
+
+<p>Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des fois.</p>
+
+<p>Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait:</p>
+
+<p>«Mon cher Armand, j'ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j'en
+remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d'une de ces maladies
+qui ne pardonnent pas; mais l'intérêt que vous voulez bien prendre
+encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute
+pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit
+la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me
+guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas,
+car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous
+séparent de moi. Pauvre ami! Votre Marguerite d'autrefois est bien
+changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de
+la voir telle qu'elle est. Vous me demandez si je vous pardonne? Oh! de
+grand c&#339;ur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n'était qu'une
+preuve de l'amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au
+lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j'écris le journal
+de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu'au moment
+où je n'aurai plus la force d'écrire.</p>
+
+<p>«Si l'intérêt que vous prenez à moi est réel, Armand, à votre retour,
+allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal. Vous y trouverez
+la raison et l'excuse de ce qui s'est passé entre nous. Julie est bien
+bonne pour moi; nous causons souvent de vous ensemble. Elle était là
+quand votre lettre est arrivée, nous avons pleuré en la lisant.</p>
+
+<p>«Dans le cas où vous ne m'auriez pas donné de vos nouvelles, elle était
+chargée de vous remettre ces papiers à votre arrivée en France. Ne m'en
+soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments
+heureux de ma vie me fait un bien énorme, et, si vous devez trouver dans
+cette lecture l'excuse du passé, j'y trouve, moi, un continuel
+soulagement.</p>
+
+<p>«Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelât toujours à votre
+esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m'appartient.</p>
+
+<p>«Comprenez-vous, mon ami? Je vais mourir, et de ma chambre à coucher
+j'entends marcher dans le salon le gardien que mes créanciers ont mis là
+pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien dans le cas où je ne
+mourrais pas. Il faut espérer qu'ils attendront la fin pour vendre.</p>
+
+<p>«Oh! Les hommes sont impitoyables! ou plutôt, je me trompe, c'est Dieu
+qui est juste et inflexible.</p>
+
+<p>«Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque
+chose, car si je mettais de côté le moindre objet pour vous et qu'on
+l'apprît, on serait capable de vous attaquer en détournement d'objets
+saisis.</p>
+
+<p>«Triste vie que celle que je quitte!</p>
+
+<p>«Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous revisse avant de
+mourir! Selon toutes probabilités, adieu, mon ami; pardonnez-moi si je
+ne vous en écris pas plus long, mais ceux qui disent qu'ils me guériront
+m'épuisent de saignées, et ma main se refuse à écrire davantage.</p>
+
+<p>«MARGUERITE GAUTIER.»</p>
+
+<p>En effet, les derniers mots étaient à peine lisibles.</p>
+
+<p>Je rendis cette lettre à Armand, qui venait de la relire sans doute dans
+sa pensée comme moi je l'avais lue sur le papier, car il me dit en la
+reprenant:</p>
+
+<p>&mdash;Qui croirait jamais que c'est une fille entretenue qui a écrit cela!
+Et tout ému de ses souvenirs, il considéra quelque temps l'écriture de
+cette lettre qu'il finit par porter à ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j'aie pu
+la revoir et que je ne la reverrai jamais; quand je pense qu'elle a fait
+pour moi ce qu'une s&#339;ur n'eût pas fait, je ne me pardonne pas de l'avoir
+laissée mourir ainsi. Morte! Morte! En pensant à moi, en écrivant et en
+disant mon nom, pauvre chère Marguerite!</p>
+
+<p>Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées et à ses larmes, me
+tendait la main et continuait:</p>
+
+<p>&mdash;On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur
+une pareille morte; c'est que l'on ne saurait pas ce que je lui ai fait
+souffrir à cette femme, combien j'ai été cruel, combien elle a été bonne
+et résignée. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et
+aujourd'hui, je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh! je
+donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds.</p>
+
+<p>Il est toujours difficile de consoler une douleur que l'on ne connaît
+pas, et cependant j'étais pris d'une si vive sympathie pour ce jeune
+homme, il me faisait avec tant de franchise le confident de son chagrin,
+que je crus que ma parole ne lui serait pas indifférente, et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas des parents, des amis? Espérez, voyez-les, et ils vous
+consoleront, car moi je ne puis que vous plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit-il en se levant et en se promenant à grands pas dans
+ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne réfléchissais pas que ma
+douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d'une chose qui
+ne peut et ne doit vous intéresser en rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout à votre
+service; seulement je regrette mon insuffisance à calmer votre chagrin.
+Si ma société et celle de mes amis peuvent vous distraire, si enfin vous
+avez besoin de moi en quoi que ce soit, je veux que vous sachiez bien
+tout le plaisir que j'aurai à vous être agréable.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, pardon, me dit-il, la douleur exagère les sensations.
+Laissez-moi rester quelques minutes encore, le temps de m'essuyer les
+yeux, pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une
+curiosité ce grand garçon qui pleure. Vous venez de me rendre bien
+heureux en me donnant ce livre; je ne saurai jamais comment reconnaître
+ce que je vous dois.</p>
+
+<p>&mdash;En m'accordant un peu de votre amitié, dis-je à Armand, et en me
+disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu'on
+souffre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison; mais aujourd'hui j'ai trop besoin de pleurer, et je
+ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour, je vous ferai part
+de cette histoire, et vous verrez si j'ai raison de regretter la pauvre
+fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernière fois les
+yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez
+pas trop niais, et permettez-moi de revenir vous voir.</p>
+
+<p>Le regard de ce jeune homme était bon et doux; je fus au moment de
+l'embrasser.</p>
+
+<p>Quant à lui, ses yeux commençaient de nouveau à se voiler de larmes; il
+vit que je m'en apercevais, et il détourna son regard de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, lui dis-je, du courage.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, me dit-il alors.</p>
+
+<p>Et, faisant un effort inouï pour ne pas pleurer, il se sauva de chez moi
+plutôt qu'il n'en sortit.</p>
+
+<p>Je soulevai le rideau de ma fenêtre, et je le vis remonter dans le
+cabriolet qui l'attendait à la porte; mais à peine y était-il qu'il
+fondit en larmes et cacha son visage dans son mouchoir.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_V" id="Chapitre_V"></a>Chapitre V</h2>
+
+<p>Un assez long temps s'écoula sans que j'entendisse parler d'Armand;
+mais, en revanche, il avait souvent été question de Marguerite.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, il suffit que le nom d'une
+personne qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins
+indifférente soit prononcé une fois devant vous, pour que des détails
+viennent peu à peu se grouper autour de ce nom, et pour que vous
+entendiez alors tous vos amis vous parler d'une chose dont ils ne vous
+avaient jamais entretenu auparavant. Vous découvrez alors que cette
+personne vous touchait presque, vous vous apercevez qu'elle a passé bien
+des fois dans votre vie sans être remarquée; vous trouvez dans les
+événements que l'on vous raconte une coïncidence, une affinité réelles
+avec certains événements de votre propre existence. Je n'en étais pas
+positivement là avec Marguerite, puisque je l'avais vue, rencontrée, et
+que je la connaissais de visage et d'habitudes; cependant, depuis cette
+vente, son nom était revenu si fréquemment à mes oreilles, et dans la
+circonstance que j'ai dite au dernier chapitre, ce nom s'était trouvé
+mêlé à un chagrin si profond, que mon étonnement en avait grandi, en
+augmentant ma curiosité.</p>
+
+<p>Il en était résulté que je n'abordais plus mes amis auxquels je n'avais
+jamais parlé de Marguerite, qu'en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous connu une nommée Marguerite Gautier?</p>
+
+<p>&mdash;La Dame aux Camélias?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup! Ces «beaucoup!» étaient quelquefois accompagnés de sourires
+incapables de laisser aucun doute sur leur signification.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce que c'était que cette fille-là? continuais-je.</p>
+
+<p>&mdash;Une bonne fille.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà tout?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! oui, plus d'esprit et peut-être un peu plus de c&#339;ur que les
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne savez rien de particulier sur elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a ruiné le baron de G...</p>
+
+<p>&mdash;Seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a été la maîtresse du vieux duc de...</p>
+
+<p>&mdash;Etait-elle bien sa maîtresse?</p>
+
+<p>&mdash;On le dit: en tous cas, il lui donnait beaucoup d'argent.</p>
+
+<p>Toujours les mêmes détails généraux.</p>
+
+<p>Cependant j'aurais été curieux d'apprendre quelque chose sur la liaison
+de Marguerite et d'Armand.</p>
+
+<p>Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent continuellement dans
+l'intimité des femmes connues. Je le questionnai.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous connu Marguerite Gautier?</p>
+
+<p>Le même beaucoup me fut répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle fille était-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Belle et bonne fille. Sa mort m'a fait une grande peine.</p>
+
+<p>&mdash;N'a-t-elle pas eu un amant nommé Armand Duval?</p>
+
+<p>&mdash;Un grand blond?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'était que cet Armand?</p>
+
+<p>&mdash;Un garçon qui a mangé avec elle le peu qu'il avait, je crois, et qui a
+été forcé de la quitter. On dit qu'il en a été fou.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'aimait beaucoup aussi, dit-on toujours, mais comme ces
+filles-là aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne peuvent
+donner.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est devenu Armand?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore. Nous l'avons très peu connu. Il est resté cinq ou six
+mois avec Marguerite, mais à la campagne. Quand elle est revenue, il est
+parti.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne l'avez pas revu depuis?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>Moi non plus je n'avais pas revu Armand. J'en étais arrivé à me demander
+si, lorsqu'il s'était présenté chez moi, la nouvelle récente de la mort
+de Marguerite n'avait pas exagéré son amour d'autrefois et par
+conséquent sa douleur, et je me disais que peut-être il avait déjà
+oublié avec la morte la promesse faite de revenir me voir.</p>
+
+<p>Cette supposition eût été assez vraisemblable à l'égard d'un autre, mais
+il y avait eu dans le désespoir d'Armand des accents sincères, et
+passant d'un extrême à l'autre, je me figurai que le chagrin s'était
+changé en maladie, et que, si je n'avais pas de ses nouvelles, c'est
+qu'il était malade et peut-être bien mort.</p>
+
+<p>Je m'intéressais malgré moi à ce jeune homme. Peut-être dans cet intérêt
+y avait-il de l'égoïsme; peut-être avais-je entrevu sous cette douleur
+une touchante histoire de c&#339;ur, peut-être enfin mon désir de la
+connaître était-il pour beaucoup dans le souci que je prenais du silence
+d'Armand.</p>
+
+<p>Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi, je résolus d'aller chez lui.
+Le prétexte n'était pas difficile à trouver; malheureusement je ne
+savais pas son adresse, et, parmi tous ceux que j'avais questionnés,
+personne n'avait pu me la dire.</p>
+
+<p>Je me rendis rue d'Antin. Le portier de Marguerite savait peut-être où
+demeurait Armand. C'était un nouveau portier. Il l'ignorait comme moi.
+Je m'informai alors du cimetière où avait été enterrée Mademoiselle
+Gautier. C'était le cimetière Montmartre.</p>
+
+<p>Avril avait reparu, le temps était beau, les tombes ne devaient plus
+avoir cet aspect douloureux et désolé que leur donne l'hiver; enfin, il
+faisait déjà assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts
+et les visitassent. Je me rendis au cimetière, en me disant: à la seule
+inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur
+d'Armand existe encore, et j'apprendrai peut-être ce qu'il est devenu.</p>
+
+<p>J'entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si, le 22 du mois
+de février, une femme nommée Marguerite Gautier n'avait pas été enterrée
+au cimetière Montmartre.</p>
+
+<p>Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous
+ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me répondit qu'en effet le 22
+février, à midi, une femme de ce nom avait été inhumée.</p>
+
+<p>Je le priai de me faire conduire à la tombe, car il n'y a pas moyen de
+se reconnaître, sans cicérone, dans cette ville des morts qui a ses rues
+comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il
+donna les indications nécessaires et qui l'interrompit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, je sais... Oh! la tombe est bien facile à reconnaître,
+continua-t-il en se tournant vers moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle a des fleurs bien différentes des autres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui en prenez soin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des
+décédés comme le jeune homme qui m'a recommandé celle-là.</p>
+
+<p>Après quelques détours, le jardinier s'arrêta et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous y voici.</p>
+
+<p>En effet, j'avais sous les yeux un carré de fleurs qu'on n'eût jamais
+pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l'eût
+constaté.</p>
+
+<p>Ce marbre était posé droit, un treillage de fer limitait le terrain
+acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous de cela? me dit le jardinier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très beau.</p>
+
+<p>&mdash;Et chaque fois qu'un camélia se fane, j'ai ordre de le renouveler.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous a donné cet ordre?</p>
+
+<p>&mdash;Un jeune homme qui a bien pleuré, la première fois qu'il est venu; un
+ancien à la morte, sans doute, car il paraît que c'était une gaillarde,
+celle-là. On dit qu'elle était très jolie. Monsieur l'a-t-il connue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comme l'autre? me dit le jardinier avec un sourire malin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne lui ai jamais parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous venez la voir ici; c'est bien gentil de votre part, car ceux
+qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetière.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne vient donc?</p>
+
+<p>&mdash;Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois.</p>
+
+<p>&mdash;Une seule fois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'est pas revenu depuis?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais il reviendra à son retour.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc en voyage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous savez où il est?</p>
+
+<p>&mdash;Il est, je crois, chez la s&#339;ur de mademoiselle Gautier.</p>
+
+<p>&mdash;Et que fait-il là?</p>
+
+<p>&mdash;Il va lui demander l'autorisation de faire exhumer la morte, pour la
+faire mettre autre part.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne la laisserait-il pas ici?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des idées. Nous voyons
+cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n'est acheté que pour cinq
+ans, et ce jeune homme veut une concession à perpétuité et un terrain
+plus grand; dans le quartier neuf ce sera mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous le quartier neuf?</p>
+
+<p>&mdash;Les terrains nouveaux que l'on vend maintenant, à gauche. Si le
+cimetière avait toujours été tenu comme maintenant, il n'y en aurait pas
+un pareil au monde; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit
+tout à fait comme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire qu'il y a des gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi, cette
+demoiselle Gautier, il paraît qu'elle a fait un peu la vie, passez-moi
+l'expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte; et il en
+reste autant que de celles dont on n'a rien à dire et que nous arrosons
+tous les jours; eh bien, quand les parents des personnes qui sont
+enterrées à côté d'elle ont appris qui elle était, ne se sont-ils pas
+imaginé de dire qu'ils s'opposeraient à ce qu'on la mît ici, et qu'il
+devait y avoir des terrains à part pour ces sortes de femmes comme pour
+les pauvres. A-t-on jamais vu cela? Je les ai joliment relevés, moi; des
+gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l'an visiter leurs
+défunts, qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et voyez quelles fleurs!
+Qui regardent à un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui
+écrivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais versées, et qui
+viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous
+voulez, monsieur, je ne connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pas
+ce qu'elle a fait; eh bien, je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin
+d'elle, et je lui passe les camélias au plus juste prix. C'est ma morte
+de prédilection. Nous autres, monsieur, nous sommes bien forcés d'aimer
+les morts, car nous sommes si occupés, que nous n'avons presque pas le
+temps d'aimer autre chose.</p>
+
+<p>Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront,
+sans que j'aie besoin de le leur expliquer, l'émotion que j'éprouvais à
+l'entendre.</p>
+
+<p>Il s'en aperçut sans doute, car il continua:</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et
+qu'elle avait des amants qui l'adoraient; eh bien, quand je pense qu'il
+n'y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela
+qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n'a pas à se plaindre,
+car elle a sa tombe, et s'il n'y en a qu'un qui se souvienne d'elle, il
+fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles
+du même genre et du même âge qu'on jette dans la fosse commune, et cela
+me fend le c&#339;ur quand j'entends tomber leurs pauvres corps dans la
+terre. Et pas un être ne s'occupe d'elles, une fois qu'elles sont
+mortes! Ce n'est pas toujours gai, le métier que nous faisons, surtout
+tant qu'il nous reste un peu de c&#339;ur. Que voulez-vous? C'est plus fort
+que moi. J'ai une belle grande fille de vingt ans, et, quand on apporte
+ici une morte de son âge, je pense à elle, et, que ce soit une grande
+dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empêcher d'être ému.</p>
+
+<p>«Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n'est pas pour
+les écouter que vous voilà ici. On m'a dit de vous amener à la tombe de
+mademoiselle Gautier, vous y voilà; puis-je vous être bon encore à
+quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous l'adresse de M. Armand Duval? demandai-je à cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il demeure rue de... c'est là du moins que je suis allé toucher
+le prix de toutes les fleurs que vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon ami.</p>
+
+<p>Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi
+j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait
+fait de la belle créature qu'on lui avait jetée, et je m'éloignai tout
+triste.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que monsieur veut voir M. Duval? reprit le jardinier qui
+marchait à côté de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je suis bien sûr qu'il n'est pas encore de retour, sans quoi
+je l'aurais déjà vu ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc convaincu qu'il n'a pas oublié Marguerite?</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement j'en suis convaincu, mais je parierais que son désir de
+la changer de tombe n'est que le désir de la revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le premier mot qu'il m'a dit en venant au cimetière a été: «Comment
+faire pour la voir encore?» Cela ne pouvait avoir lieu que par le
+changement de tombe, et je l'ai renseigné sur toutes les formalités à
+remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transférer
+les morts d'un tombeau dans un autre, il faut les reconnaître, et la
+famille seule peut autoriser cette opération, à laquelle doit présider
+un commissaire de police. C'est pour avoir cette autorisation que M.
+Duval est allé chez la s&#339;ur de mademoiselle Gautier, et sa première
+visite sera évidemment pour nous.</p>
+
+<p>Nous étions arrivés à la porte du cimetière; je remerciai de nouveau le
+jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je
+me rendis à l'adresse qu'il m'avait donnée.</p>
+
+<p>Armand n'était pas de retour.</p>
+
+<p>Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir dès son arrivée,
+ou de me faire dire où je pourrais le trouver.</p>
+
+<p>Le lendemain, au matin, je reçus une lettre de Duval, qui m'informait de
+son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu'épuisé de
+fatigue, il lui était impossible de sortir.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_VI" id="Chapitre_VI"></a>Chapitre VI</h2>
+
+<p>Je trouvai Armand dans son lit.</p>
+
+<p>En me voyant, il me tendit sa main brûlante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez la fièvre, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de chez la s&#339;ur de Marguerite?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qui vous l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui encore; mais qui vous a informé du voyage et du but que j'avais en
+le faisant?</p>
+
+<p>&mdash;Le jardinier du cimetière.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu la tombe?</p>
+
+<p>C'est à peine si j'osais répondre, car le ton de cette phrase me
+prouvait que celui qui me l'avait dite était toujours en proie à
+l'émotion dont j'avais été le témoin, et que chaque fois que sa pensée
+ou la parole d'un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant
+longtemps encore cette émotion trahirait sa volonté.</p>
+
+<p>Je me contentai donc de répondre par un signe de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il en a eu bien soin? continua Armand.</p>
+
+<p>Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade qui détourna la
+tête pour me les cacher. J'eus l'air de ne pas les voir et j'essayai de
+changer la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà trois semaines que vous êtes parti? lui dis-je.</p>
+
+<p>Armand passa la main sur ses yeux et me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Trois semaines juste.</p>
+
+<p>&mdash;Votre voyage a été long.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'ai pas toujours voyagé, j'ai été malade quinze jours, sans
+quoi je fusse revenu depuis longtemps; mais, à peine arrivé là-bas, la
+fièvre m'a pris, et j'ai été forcé de garder la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes reparti sans être bien guéri?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais resté huit jours de plus dans ce pays, j'y serais mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais maintenant que vous voilà de retour, il faut vous soigner; vos
+amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez.</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux heures je me lèverai.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle imprudence!</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc à faire de si pressé?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aille chez le commissaire de police.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous
+rendre plus malade encore?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la seule chose qui puisse me guérir. Il faut que je la voie.
+Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que j'ai vu sa tombe,
+je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j'ai
+quittée si jeune et si belle est morte. Il faut que je m'en assure par
+moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j'ai
+tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le
+désespoir du souvenir; vous m'accompagnerez, n'est-ce pas... si cela ne
+vous ennuie pas trop?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a dit sa s&#339;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Elle a paru fort étonnée qu'un étranger voulût acheter un
+terrain et faire faire une tombe à Marguerite, et elle m'a signé tout de
+suite l'autorisation que je lui demandais.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guéri.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Je serai fort, soyez tranquille. D'ailleurs je deviendrais fou, si
+je n'en finissais au plus vite avec cette résolution dont
+l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que
+je ne puis être calme que lorsque j'aurai vu Marguerite. C'est peut-être
+une soif de la fièvre qui me brûle, un rêve de mes insomnies, un
+résultat de mon délire; mais dussé-je me faire trappiste, comme M. de
+Rancé, après avoir vu, je verrai.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends cela, dis-je à Armand, et je suis tout à vous; avez-vous
+vu Julie Duprat?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Oh! je l'ai vue le jour même de mon premier retour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laissés pour
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Les voici.</p>
+
+<p>Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l'y replaça
+immédiatement.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais par c&#339;ur ce que ces papiers renferment, me dit-il. Depuis
+trois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi,
+mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire
+comprendre tout ce que cette confession révèle de c&#339;ur et d'amour. Pour
+le moment, j'ai un service à réclamer de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une voiture en bas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander à la
+poste restante s'il y a des lettres pour moi? Mon père et ma s&#339;ur ont dû
+m'écrire à Paris, et je suis parti avec une telle précipitation que je
+n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon départ. Lorsque vous
+reviendrez, nous irons ensemble prévenir le commissaire de police de la
+cérémonie de demain.</p>
+
+<p>Armand me remit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques
+Rousseau.</p>
+
+<p>Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les pris et je revins.</p>
+
+<p>Quand je reparus, Armand était tout habillé et prêt à sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, me dit-il en prenant ses lettres. Oui, ajouta-t-il après avoir
+regardé les adresses, oui, c'est de mon père et de ma s&#339;ur. Ils ont dû
+ne rien comprendre à mon silence.</p>
+
+<p>Il ouvrit les lettres, et les devina plutôt qu'il ne les lut, car elles
+étaient de quatre pages chacune, et au bout d'un instant il les avait
+repliées.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, me dit-il, je répondrai demain.</p>
+
+<p>Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la
+procuration de la s&#339;ur de Marguerite.</p>
+
+<p>Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du
+cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à
+dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant,
+et que nous nous rendrions ensemble au cimetière.</p>
+
+<p>Moi aussi, j'étais curieux d'assister à ce spectacle, et j'avoue que la
+nuit je ne dormis pas.</p>
+
+<p>À en juger par les pensées qui m'assaillirent, ce dut être une longue
+nuit pour Armand.</p>
+
+<p>Quand le lendemain, à neuf heures, j'entrai chez lui, il était
+horriblement pâle, mais il paraissait calme.</p>
+
+<p>Il me sourit et me tendit la main.</p>
+
+<p>Ses bougies étaient brûlées jusqu'au bout, et, avant de sortir, Armand
+prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans
+doute de ses impressions de la nuit.</p>
+
+<p>Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre.</p>
+
+<p>Le commissaire nous attendait déjà.</p>
+
+<p>On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le
+commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions à
+quelques pas.</p>
+
+<p>De temps en temps, je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon
+compagnon, comme si des frissons l'eussent parcouru tout à coup. Alors,
+je le regardais; il comprenait mon regard et me souriait, mais, depuis
+que nous étions sortis de chez lui, nous n'avions pas échangé une
+parole.</p>
+
+<p>Un peu avant la tombe, Armand s'arrêta pour essuyer son visage
+qu'inondaient de grosses gouttes de sueur.</p>
+
+<p>Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-même j'avais le c&#339;ur
+comprimé comme dans un étau.</p>
+
+<p>D'où vient le douloureux plaisir qu'on prend à ces sortes de spectacles!
+Quand nous arrivâmes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots
+de fleurs, le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes
+piochaient la terre.</p>
+
+<p>Armand s'appuya contre un arbre et regarda.</p>
+
+<p>Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux.</p>
+
+<p>Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre.</p>
+
+<p>À ce bruit, Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra
+la main avec une telle force qu'il me fit mal.</p>
+
+<p>Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse; puis,
+quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les
+jeta dehors une à une.</p>
+
+<p>J'observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations
+qu'il concentrait visiblement ne le brisassent; mais il regardait
+toujours, les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un léger
+tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu'il était en proie à
+une violente crise nerveuse.</p>
+
+<p>Quant à moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais
+d'être venu.</p>
+
+<p>Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux
+fossoyeurs:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez.</p>
+
+<p>Ces hommes obéirent, comme si c'eût été la chose du monde la plus
+simple.</p>
+
+<p>La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure
+qui faisait couvercle. L'humidité de la terre avait rouillé les vis, et
+ce ne fut pas sans efforts que la bière s'ouvrit. Une odeur infecte s'en
+exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée.</p>
+
+<p>&mdash;Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand, et il pâlit encore.</p>
+
+<p>Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent.</p>
+
+<p>Un grand linceul blanc couvrait le cadavre, dont il dessinait quelques
+sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l'un des
+bouts, et laissait passer un pied de la morte.</p>
+
+<p>J'étais bien près de me trouver mal, et, à l'heure où j'écris ces
+lignes, le souvenir de cette scène m'apparaît encore dans son imposante
+réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Hâtons-nous, dit le commissaire.</p>
+
+<p>Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul,
+et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de
+Marguerite.</p>
+
+<p>C'était terrible à voir, c'est horrible à raconter.</p>
+
+<p>Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu,
+et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les
+longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient
+un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans
+ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j'avais vu si souvent.</p>
+
+<p>Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté
+son mouchoir à sa bouche et le mordait.</p>
+
+<p>Pour moi, il me sembla qu'un cercle de fer m'étreignait la tête, un
+voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m'emplirent les oreilles, et
+tout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que j'avais apporté à
+tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait.</p>
+
+<p>Au milieu de cet éblouissement, j'entendis le commissaire dire à M.
+Duval:</p>
+
+<p>&mdash;Reconnaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit sourdement le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Alors fermez et emportez, dit le commissaire.</p>
+
+<p>Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte,
+fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers
+l'endroit qui leur avait été désigné.</p>
+
+<p>Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide; il
+était pâle comme le cadavre que nous venions de voir... On l'eût dit
+pétrifié.</p>
+
+<p>Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par
+l'absence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus.</p>
+
+<p>Je m'approchai du commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;La présence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle
+nécessaire encore?</p>
+
+<p>&mdash;Non, me dit-il, et même je vous conseille de l'emmener, car il paraît
+malade.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, dis-je alors à Armand en lui prenant le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? fit-il en me regardant, comme s'il ne m'eût pas reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes
+pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans
+faire un pas.</p>
+
+<p>Alors je le saisis par le bras et je l'entraînai.</p>
+
+<p>Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps à
+autre:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu les yeux?</p>
+
+<p>Et il se retournait comme si cette vision l'eût rappelé.</p>
+
+<p>Cependant sa marche devint saccadée; il semblait ne plus avancer que par
+secousses; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente
+agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne.</p>
+
+<p>Je lui parlai, il ne me répondit pas.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se laisser conduire.</p>
+
+<p>À la porte nous retrouvâmes une voiture. Il était temps.</p>
+
+<p>À peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu'il eut une
+véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de
+m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, ce n'est rien, je voudrais pleurer.</p>
+
+<p>Et j'entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait à ses yeux,
+mais les larmes n'y venaient pas.</p>
+
+<p>Je lui fis respirer le flacon qui m'avait servi, et, quand nous
+arrivâmes chez lui, le frisson seul se manifestait encore.</p>
+
+<p>Avec l'aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu
+dans sa chambre, et je courus chercher mon médecin à qui je racontai ce
+qui venait de se passer.</p>
+
+<p>Il accourut.</p>
+
+<p>Armand était pourpre, il avait le délire et bégayait des mots sans
+suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre
+distinctement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dis-je au docteur quand il eut examiné le malade.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il a une fièvre cérébrale, ni plus ni moins, et c'est bien
+heureux, car je crois, Dieu me pardonne, qu'il serait devenu fou.
+Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un
+mois il sera sauvé de l'une et de l'autre peut-être.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_VII" id="Chapitre_VII"></a>Chapitre VII</h2>
+
+<p>Les maladies comme celle dont Armand avait été atteint ont cela
+d'agréable qu'elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre très vite.</p>
+
+<p>Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était
+en pleine convalescence, et nous étions liés d'une étroite amitié. À
+peine si j'avais quitté sa chambre tout le temps qu'avait duré sa
+maladie.</p>
+
+<p>Le printemps avait semé à profusion ses fleurs, ses feuilles, ses
+oiseaux, ses chansons, et la fenêtre de mon ami s'ouvrait gaiement sur
+son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu'à lui.</p>
+
+<p>Le médecin avait permis qu'il se levât, et nous restions souvent à
+causer, assis auprès de la fenêtre ouverte à l'heure où le soleil est le
+plus chaud, de midi à deux heures.</p>
+
+<p>Je me gardais bien de l'entretenir de Marguerite, craignant toujours que
+ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du
+malade; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler
+d'elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais
+avec un doux sourire qui me rassurait sur l'état de son âme.</p>
+
+<p>J'avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depuis le
+spectacle qui avait déterminé en lui cette crise violente, la mesure de
+la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie, et que la
+mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l'aspect du passé. Une
+sorte de consolation était résultée de la certitude acquise, et pour
+chasser l'image sombre qui se représentait souvent à lui, il s'enfonçait
+dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait
+plus vouloir accepter que ceux-là.</p>
+
+<p>Le corps était trop épuisé par l'atteinte et même par la guérison de la
+fièvre pour permettre à l'esprit une émotion violente, et la joie
+printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré
+lui sa pensée aux images riantes.</p>
+
+<p>Il s'était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger
+qu'il courait, et, lorsqu'il avait été sauvé, son père ignorait encore
+sa maladie.</p>
+
+<p>Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume; le
+temps avait été magnifique et le soleil s'endormait dans un crépuscule
+éclatant d'azur et d'or. Quoique nous fussions dans Paris, la verdure
+qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et à peine si, de
+temps en temps, le bruit d'une voiture troublait notre conversation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à peu près à cette époque de l'année et le soir d'un jour comme
+celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, écoutant ses propres
+pensées et non ce que je lui disais.</p>
+
+<p>Je ne répondis rien. Alors, il se retourna vers moi, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire; vous en ferez un
+livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-être intéressant à
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me conterez cela plus tard, mon ami, lui dis-je; vous n'êtes pas
+encore assez bien rétabli.</p>
+
+<p>&mdash;La soirée est chaude, j'ai mangé mon blanc de poulet, me dit-il en
+souriant; je n'ai pas la fièvre, nous n'avons rien à faire, je vais tout
+vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous le voulez absolument, j'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous
+raconterai en suivant l'ordre des événements. Si vous en faites quelque
+chose plus tard, libre à vous de la conter autrement.</p>
+
+<p>Voici ce qu'il me raconta, et c'est à peine si j'ai changé quelques mots
+à ce touchant récit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son
+fauteuil, oui, c'était par une soirée comme celle-ci! J'avais passé ma
+journée à la campagne avec un de mes amis, Gaston R... Le soir, nous
+étions revenus à Paris, et, ne sachant que faire, nous étions entrés au
+théâtre des Variétés.</p>
+
+<p>Pendant un entr'acte nous sortîmes, et, dans le corridor, nous vîmes
+passer une grande femme que mon ami salua.</p>
+
+<p>&mdash;Qui saluez-vous donc là? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Marguerite Gautier, me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'elle est bien changée, car je ne l'ai pas reconnue,
+dis-je avec une émotion que vous comprendrez tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a été malade; la pauvre fille n'ira pas loin.</p>
+
+<p>Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaient été dites hier.</p>
+
+<p>Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette
+fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression étrange.</p>
+
+<p>Sans que je susse pourquoi, je devenais pâle et mon c&#339;ur battait
+violemment. J'ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes, et
+qui appellerait ce que j'éprouvais l'affinité des fluides; moi, je crois
+tout simplement que j'étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et
+que je le pressentais.</p>
+
+<p>Toujours est-il qu'elle me causait une impression réelle, que plusieurs
+de mes amis en avaient été témoins, et qu'ils avaient beaucoup ri en
+reconnaissant de qui cette impression me venait.</p>
+
+<p>La première fois que je l'avais vue, c'était place de la Bourse, à la
+porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue
+de blanc en était descendue. Un murmure d'admiration avait accueilli son
+entrée dans le magasin. Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis
+le moment où elle entra jusqu'au moment où elle sortit. À travers les
+vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu'elle venait y
+acheter. J'aurais pu entrer, mais je n'osais. Je ne savais quelle était
+cette femme, et je craignais qu'elle ne devinât la cause de mon entrée
+dans le magasin et ne s'en offensât. Cependant je ne me croyais pas
+appelé à la revoir.</p>
+
+<p>Elle était élégamment vêtue; elle portait une robe de mousseline tout
+entourée de volants, un châle de l'Inde carré aux coins brodés d'or et
+de fleurs de soie, un chapeau de paille d'Italie et un unique bracelet,
+grosse chaîne d'or dont la mode commençait à cette époque.</p>
+
+<p>Elle remonta dans sa calèche et partit.</p>
+
+<p>Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la
+voiture de l'élégante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me
+dire le nom de cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il.</p>
+
+<p>Je n'osai pas lui demander l'adresse, et je m'éloignai.</p>
+
+<p>Le souvenir de cette vision, car c'en était une véritable, ne me sortit
+pas de l'esprit, comme bien des visions que j'avais eues déjà, et je
+cherchais partout cette femme blanche si royalement belle.</p>
+
+<p>À quelques jours de là, une grande représentation eut lieu à
+l'Opéra-Comique. J'y allai. La première personne que j'aperçus dans une
+loge d'avant-scène de la galerie fut Marguerite Gautier.</p>
+
+<p>Le jeune homme avec qui j'étais la reconnut aussi, car il me dit, en me
+la nommant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc cette jolie fille.</p>
+
+<p>En ce moment, Marguerite lorgnait de notre côté; elle aperçut mon ami,
+lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien heureux!</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;D'aller voir cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous en êtes amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dis-je en rougissant, car je ne savais vraiment pas à quoi m'en
+tenir là-dessus; mais je voudrais bien la connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Venez avec moi, je vous présenterai.</p>
+
+<p>&mdash;Demandez-lui-en d'abord la permission.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Pardieu, il n'y a pas besoin de se gêner avec elle; venez.</p>
+
+<p>Ce qu'il disait là me faisait peine. Je tremblais d'acquérir la
+certitude que Marguerite ne méritait pas ce que j'éprouvais pour elle.</p>
+
+<p>Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé: Am Rauchen, un homme qui
+suit, le soir, une femme très élégante, et dont, à la première vue, il
+est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette
+femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout
+conquérir, le courage de tout faire. À peine s'il ose regarder le bas de
+jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de
+la terre. Pendant qu'il rêve à tout ce qu'il ferait pour posséder cette
+femme, elle l'arrête au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter
+chez elle.</p>
+
+<p>Il détourne la tête, traverse la rue et rentre tout triste chez lui.</p>
+
+<p>Je me rappelais cette étude, et moi qui aurais voulu souffrir pour cette
+femme, je craignais qu'elle ne m'acceptât trop vite et ne me donnât trop
+promptement un amour que j'eusse voulu payer d'une longue attente ou
+d'un grand sacrifice. Nous sommes ainsi, nous autres hommes; et il est
+bien heureux que l'imagination laisse cette poésie aux sens, et que les
+désirs du corps fassent cette concession aux rêves de l'âme.</p>
+
+<p>Enfin, on m'eût dit: vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tué
+demain, j'eusse accepté. On m'eût dit: donnez dix louis, et vous serez
+son amant, j'eusse refusé et pleuré, comme un enfant qui voit s'évanouir
+au réveil le château entrevu la nuit.</p>
+
+<p>Cependant, je voulais la connaître; c'était un moyen, et même le seul,
+de savoir à quoi m'en tenir sur son compte.</p>
+
+<p>Je dis donc à mon ami que je tenais à ce qu'elle lui accordât la
+permission de me présenter, et je rôdai dans les corridors, me figurant
+qu'à partir de ce moment elle allait me voir, et que je ne saurais
+quelle contenance prendre sous son regard.</p>
+
+<p>Je tâchais de lier à l'avance les paroles que j'allais lui dire.</p>
+
+<p>Quel sublime enfantillage que l'amour!</p>
+
+<p>Un instant après mon ami redescendit.</p>
+
+<p>&mdash;Elle nous attend, me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle seule? Demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Avec une autre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Allons.</p>
+
+<p>Mon ami se dirigea vers la porte du théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ce n'est pas par là, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons chercher des bonbons. Elle m'en a demandé.</p>
+
+<p>Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l'Opéra.</p>
+
+<p>J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais même de quoi
+l'on pouvait composer le sac, quand mon ami demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Une livre de raisins glacés.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous si elle les aime?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne mange jamais d'autres bonbons, c'est connu.</p>
+
+<p>«Ah! continua-t-il quand nous fûmes sortis, savez-vous à quelle femme je
+vous présente? Ne vous figurez pas que c'est à une duchesse, c'est tout
+simplement à une femme entretenue, tout ce qu'il y a de plus entretenue,
+mon cher; ne vous gênez donc pas, et dites tout ce qui vous passera par
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, balbutiai-je, et je le suivis, en me disant que j'allais
+me guérir de ma passion.</p>
+
+<p>Quand j'entrai dans la loge, Marguerite riait aux éclats.</p>
+
+<p>J'aurais voulu qu'elle fût triste.</p>
+
+<p>Mon ami me présenta. Marguerite me fit une légère inclination de tête,
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et mes bonbons?</p>
+
+<p>&mdash;Les voici.</p>
+
+<p>En les prenant, elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis.</p>
+
+<p>Elle se pencha à l'oreille de sa voisine, lui dit quelques mots tout
+bas, et toutes deux éclatèrent de rire.</p>
+
+<p>Bien certainement j'étais la cause de cette hilarité; mon embarras en
+redoubla. À cette époque, j'avais pour maîtresse une petite bourgeoise
+fort tendre et fort sentimentale, dont le sentiment et les lettres
+mélancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais dû lui
+faire par celui que j'éprouvais, et, pendant cinq minutes, je l'aimai
+comme jamais on n'aima une femme.</p>
+
+<p>Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi.</p>
+
+<p>Mon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Marguerite, fit-il, il ne faut pas vous étonner si M. Duval ne vous
+dit rien, vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois plutôt que monsieur vous a accompagné ici parce que cela vous
+ennuyait d'y venir seul.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela était vrai, dis-je à mon tour, je n'aurais pas prié Ernest de
+vous demander la permission de me présenter.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était peut-être qu'un moyen de retarder le moment fatal.</p>
+
+<p>Pour peu que l'on ait vécu avec les filles du genre de Marguerite, on
+sait le plaisir qu'elles prennent à faire de l'esprit à faux et à
+taquiner les gens qu'elles voient pour la première fois. C'est sans
+doute une revanche des humiliations qu'elles sont souvent forcées de
+subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours.</p>
+
+<p>Aussi faut-il pour leur répondre une certaine habitude de leur monde,
+habitude que je n'avais pas; puis, l'idée que je m'étais faite de
+Marguerite m'exagéra sa plaisanterie. Rien ne m'était indifférent de la
+part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant, avec une
+altération de voix qu'il me fut impossible de cacher complètement:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est là ce que vous pensez de moi, madame, il ne me reste plus
+qu'à vous demander pardon de mon indiscrétion, et à prendre congé de
+vous en vous assurant qu'elle ne se renouvellera pas.</p>
+
+<p>Là-dessus, je saluai et je sortis.</p>
+
+<p>À peine eus-je fermé la porte, que j'entendis un troisième éclat de
+rire. J'aurais bien voulu que quelqu'un me coudoyât en ce moment.</p>
+
+<p>Je retournai à ma stalle.</p>
+
+<p>On frappa le lever de la toile.</p>
+
+<p>Ernest revint auprès de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous y allez! me dit-il en s'asseyant; elles vous croient fou.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a dit Marguerite, quand j'ai été parti?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a ri et m'a assuré qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi drôle
+que vous. Mais il ne faut pas vous tenir pour battu; seulement ne faites
+pas à ces filles-là l'honneur de les prendre au sérieux. Elles ne savent
+pas ce que c'est que l'élégance et la politesse; c'est comme les chiens
+auxquels on met des parfums, ils trouvent que cela sent mauvais et vont
+se rouler dans le ruisseau.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, que m'importe? dis-je en essayant de prendre un ton
+dégagé, je ne reverrai jamais cette femme, et si elle me plaisait avant
+que je la connusse, c'est bien changé maintenant que je la connais.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! je ne désespère pas de vous voir un jour dans le fond de sa loge,
+et d'entendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez
+raison, elle est mal élevée, mais c'est une jolie maîtresse à avoir.</p>
+
+<p>Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l'on
+jouait me serait impossible. Tout ce que je me rappelle, c'est que de
+temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement
+quittée, et que des figures de visiteurs nouveaux s'y succédaient à
+chaque instant.</p>
+
+<p>Cependant, j'étais loin de ne plus penser à Marguerite. Un autre
+sentiment s'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et
+mon ridicule à faire oublier; je me disais que, dussé-je y dépenser ce
+que je possédais, j'aurais cette fille et prendrais de droit la place
+que j'avais abandonnée si vite.</p>
+
+<p>Avant que le spectacle fût terminé, Marguerite et son amie quittèrent
+leur loge.</p>
+
+<p>Malgré moi, je quittai ma stalle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous en allez? me dit Ernest.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>En ce moment, il s'aperçut que la loge était vide.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, dit-il, et bonne chance, ou plutôt meilleure chance.</p>
+
+<p>Je sortis.</p>
+
+<p>J'entendis dans l'escalier des frôlements de robes et des bruits de
+voix. Je me mis à l'écart et je vis passer, sans être vu, les deux
+femmes et les deux jeunes gens qui les accompagnaient.</p>
+
+<p>Sous le péristyle du théâtre se présenta à elles un petit domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Va dire au cocher d'attendre à la porte du café Anglais, dit
+Marguerite; nous irons à pied jusque-là.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, en rôdant sur le boulevard, je vis, à une
+fenêtre d'un des grands cabinets du restaurant, Marguerite, appuyée sur
+le balcon, effeuillant un à un les camélias de son bouquet.</p>
+
+<p>Un des deux hommes était penché sur son épaule et lui parlait tout bas.</p>
+
+<p>J'allai m'installer à la Maison d'Or, dans les salons du premier étage,
+et je ne perdis pas de vue la fenêtre en question.</p>
+
+<p>À une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses
+trois amis.</p>
+
+<p>Je pris un cabriolet et je la suivis.</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta rue d'Antin, nº 9.</p>
+
+<p>Marguerite en descendit et rentra seule chez elle.</p>
+
+<p>C'était sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux.</p>
+
+<p>À partir de ce jour, je rencontrai souvent Marguerite au spectacle, aux
+Champs-Elysées. Toujours même gaieté chez elle, toujours même émotion
+chez moi.</p>
+
+<p>Quinze jours se passèrent cependant sans que je la revisse nulle part.
+Je me trouvai avec Gaston, à qui je demandai de ses nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;La pauvre fille est bien malade, me répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-elle donc?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a qu'elle est poitrinaire, et que, comme elle a fait une vie qui
+n'est pas destinée à la guérir, elle est dans son lit et qu'elle se
+meurt.</p>
+
+<p>Le c&#339;ur est étrange; je fus presque content de cette maladie.</p>
+
+<p>J'allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade, sans cependant
+m'inscrire, ni laisser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son
+départ pour Bagnères.</p>
+
+<p>Puis, le temps s'écoula, l'impression, sinon le souvenir, parut
+s'effacer peu à peu de mon esprit. Je voyageai; des liaisons, des
+habitudes, des travaux prirent la place de cette pensée, et, lorsque je
+songeais à cette première aventure, je ne voulais voir ici qu'une de ces
+passions comme on en a lorsque l'on est tout jeune, et dont on rit peu
+de temps après.</p>
+
+<p>Du reste, il n'y aurait pas eu de mérite à triompher de ce souvenir, car
+j'avais perdu Marguerite de vue depuis son départ, et, comme je vous
+l'ai dit, quand elle passa près de moi, dans le corridor des Variétés,
+je ne la reconnus pas.</p>
+
+<p>Elle était voilée, il est vrai; mais si voilée qu'elle eût été, deux ans
+plus tôt, je n'aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnaître: je
+l'aurais devinée.</p>
+
+<p>Ce qui n'empêcha pas mon c&#339;ur de battre quand je sus que c'était elle;
+et les deux années passées sans la voir et les résultats que cette
+séparation avait paru amener s'évanouirent dans la même fumée au seul
+toucher de sa robe.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_VIII" id="Chapitre_VIII"></a>Chapitre VIII</h2>
+
+<p>Cependant, continua Armand après une pause, tout en comprenant que
+j'étais encore amoureux, je me sentais plus fort qu'autrefois, et, dans
+mon désir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi la volonté
+de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur.</p>
+
+<p>Que de routes prend et que de raisons se donne le c&#339;ur pour en arriver à
+ce qu'il veut! Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et
+je retournai prendre ma place à l'orchestre, en jetant un coup d'&#339;il
+rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était.</p>
+
+<p>Elle était dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, et toute seule. Elle
+était changée, comme je vous l'ai dit, je ne retrouvais plus sur sa
+bouche son sourire indifférent. Elle avait souffert, elle souffrait
+encore.</p>
+
+<p>Quoiqu'on fût déjà en avril, elle était encore vêtue comme en hiver et
+toute couverte de velours.</p>
+
+<p>Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien.</p>
+
+<p>Elle me considéra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me
+voir, et crut sans doute me reconnaître, sans pouvoir positivement dire
+qui j'étais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce
+charmant salut des femmes, erra sur ses lèvres, pour répondre au salut
+qu'elle avait l'air d'attendre de moi; mais je n'y répondis point, comme
+pour prendre barres sur elle et paraître avoir oublié, quand elle se
+souvenait.</p>
+
+<p>Elle crut s'être trompée et détourna la tête.</p>
+
+<p>On leva le rideau.</p>
+
+<p>J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle, je ne l'ai jamais vue
+prêter la moindre attention à ce qu'on jouait.</p>
+
+<p>Quant à moi, le spectacle m'intéressait aussi fort peu, et je ne
+m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts pour qu'elle ne
+s'en aperçût pas.</p>
+
+<p>Je la vis ainsi échanger des regards avec la personne occupant la loge
+en face de la sienne; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus
+dedans une femme avec qui j'étais assez familier.</p>
+
+<p>Cette femme était une ancienne femme entretenue, qui avait essayé
+d'entrer au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses
+relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le commerce et
+avait pris un magasin de modes.</p>
+
+<p>Je vis en elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai
+d'un moment où elle regardait de mon côté pour lui dire bonsoir de la
+main et des yeux.</p>
+
+<p>Ce que j'avais prévu arriva, elle m'appela dans sa loge.</p>
+
+<p>Prudence Duvernoy, c'était l'heureux nom de la modiste, était une de ces
+grosses femmes de quarante ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une
+grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'on veut savoir, surtout
+quand ce que l'on veut savoir est aussi simple que ce que j'avais à lui
+demander.</p>
+
+<p>Je profitai d'un moment où elle recommençait ses correspondances avec
+Marguerite pour lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Qui regardez-vous ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Marguerite Gautier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; je suis sa modiste, et elle est ma voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous demeurez donc rue d'Antin?</p>
+
+<p>&mdash;Nº 7. La fenêtre de son cabinet de toilette donne sur la fenêtre du
+mien.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que c'est une charmante fille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne la connaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je voudrais bien la connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge?</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'aime mieux que vous me présentiez à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Chez elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle est protégée par un vieux duc très jaloux.</p>
+
+<p>&mdash;Protégée est charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, protégée, reprit Prudence. Le pauvre vieux, il serait bien
+embarrassé d'être son amant.</p>
+
+<p>Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du
+duc à Bagnères.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela, continuai-je, qu'elle est seule ici?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, qui la reconduira?</p>
+
+<p>&mdash;Lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il va donc venir la prendre?</p>
+
+<p>&mdash;Dans un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, qui vous reconduit?</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'offre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes avec un ami, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous offrons alors.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que votre ami?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un charmant garçon, fort spirituel, et qui sera enchanté de
+faire votre connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est convenu, nous partirons tous les quatre après cette
+pièce, car je connais la dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, je vais prévenir mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Allez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! me dit Prudence au moment où j'allais sortir, voilà le duc qui
+entre dans la loge de Marguerite.</p>
+
+<p>Je regardai.</p>
+
+<p>Un homme de soixante-dix ans, en effet, venait de s'asseoir derrière la
+jeune femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa
+aussitôt en souriant, puis elle l'avança sur le devant de sa loge en
+faisant à Prudence un signe qui pouvait se traduire par:</p>
+
+<p>&mdash;En voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit Prudence.</p>
+
+<p>Marguerite reprit le sac et, se retournant, se mit à causer avec le duc.</p>
+
+<p>Le récit de tous ces détails ressemble à de l'enfantillage, mais tout ce
+qui avait rapport à cette fille est si présent à ma mémoire, que je ne
+puis m'empêcher de le rappeler aujourd'hui.</p>
+
+<p>Je descendis prévenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et
+pour moi.</p>
+
+<p>Il accepta.</p>
+
+<p>Nous quittâmes nos stalles pour monter dans la loge de Madame Duvernoy.</p>
+
+<p>À peine avions-nous ouvert la porte des orchestres que nous fûmes forcés
+de nous arrêter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en
+allaient.</p>
+
+<p>J'aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place de ce vieux
+bonhomme.</p>
+
+<p>Arrivé sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaéton qu'il
+conduisait lui-même, et ils disparurent emportés au trot de deux
+superbes chevaux.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans la loge de Prudence.</p>
+
+<p>Quand la pièce fut finie, nous descendîmes prendre un simple fiacre qui
+nous conduisit rue d'Antin, nº 7. A la porte de sa maison, Prudence nous
+offrit de monter chez elle pour nous faire voir ses magasins que nous ne
+connaissions pas et dont elle paraissait être très fière. Vous jugez
+avec quel empressement j'acceptai.</p>
+
+<p>Il me semblait que je me rapprochais peu à peu de Marguerite. J'eus
+bientôt fait retomber la conversation sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux duc est chez votre voisine? dis-je à Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas; elle doit être seule.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle va s'ennuyer horriblement, dit Gaston.</p>
+
+<p>&mdash;Nous passons presque toutes nos soirées ensemble, ou, lorsqu'elle
+rentre, elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du
+matin. Elle ne peut pas dormir plus tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours
+la fièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a pas d'amants? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais; mais je ne
+réponds pas qu'il ne vient personne quand je suis partie; souvent je
+rencontre chez elle, le soir, un certain comte de N... qui croit avancer
+ses affaires en faisant ses visites à onze heures, en lui envoyant des
+bijoux tant qu'elle en veut; mais elle ne peut pas le voir en peinture.
+Elle a tort, c'est un garçon très riche. J'ai beau lui dire de temps en
+temps: ma chère enfant, c'est l'homme qu'il vous faut! Elle qui m'écoute
+assez ordinairement, elle me tourne le dos et me répond qu'il est trop
+bête. Qu'il soit bête, j'en conviens; mais ce serait pour elle une
+position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour à l'autre. Les
+vieillards sont égoïstes; sa famille lui reproche sans cesse son
+affection pour Marguerite: voilà deux raisons pour qu'il ne lui laisse
+rien. Je lui fais de la morale, à laquelle elle répond qu'il sera
+toujours temps de prendre le comte à la mort du duc.</p>
+
+<p>«Cela n'est pas toujours drôle, continua Prudence, de vivre comme elle
+vit. Je sais bien, moi, que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien
+vite promener le bonhomme. Il est insipide, ce vieux; il l'appelle sa
+fille, il a soin d'elle comme d'un enfant, il est toujours sur son dos.
+Je suis sûre qu'à cette heure un de ses domestiques rôde dans la rue
+pour voir qui sort, et surtout qui entre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cette pauvre Marguerite! dit Gaston en se mettant au piano et en
+jouant une valse, je ne savais pas cela, moi. Cependant je lui trouvais
+l'air moins gai depuis quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! dit Prudence en prêtant l'oreille.</p>
+
+<p>Gaston s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'appelle, je crois.</p>
+
+<p>Nous écoutâmes.</p>
+
+<p>En effet, une voix appelait Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, messieurs, allez-vous-en, nous dit madame Duvernoy.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est comme cela que vous entendez l'hospitalité, dit Gaston en
+riant, nous nous en irons quand bon nous semblera.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi nous en irions-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais chez Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Nous attendrons ici.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne se peut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous irons avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Encore moins.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais Marguerite, moi, fit Gaston, je puis bien aller lui faire
+une visite.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Armand ne la connaît pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je le présenterai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible.</p>
+
+<p>Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours
+Prudence. Celle-ci courut à son cabinet de toilette. Je l'y suivis avec
+Gaston. Elle ouvrit la fenêtre.</p>
+
+<p>Nous nous cachâmes de façon à ne pas être vus du dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dix minutes que je vous appelle, dit Marguerite de sa fenêtre
+et d'un ton presque impérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que vous veniez tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le comte de N... est encore là et qu'il m'ennuie à périr.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous en empêche?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas s'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-leur qu'il faut que vous sortiez.</p>
+
+<p>&mdash;Je le leur ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, laissez-les chez vous; quand ils vous verront sortie, ils
+s'en iront.</p>
+
+<p>&mdash;Après avoir mis tout sens dessus dessous!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce qu'ils veulent?</p>
+
+<p>&mdash;Ils veulent vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se nomment-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Vous en connaissez un, M. Gaston R...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je le connais; et l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;M Armand Duval. Vous ne le connaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout que le comte. Je vous
+attends, venez vite.</p>
+
+<p>Marguerite referma sa fenêtre, Prudence la sienne.</p>
+
+<p>Marguerite, qui s'était un instant rappelé mon visage, ne se rappelait
+pas mon nom. J'aurais mieux aimé un souvenir à mon désavantage que cet
+oubli.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchantée de nous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Enchantée n'est pas le mot, répondit Prudence en mettant son châle et
+son chapeau, elle vous reçoit pour faire partir le comte. Tâchez d'être
+plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se brouillera
+avec moi.</p>
+
+<p>Nous suivîmes Prudence qui descendait.</p>
+
+<p>Je tremblais; il me semblait que cette visite allait avoir une grande
+influence sur ma vie.</p>
+
+<p>J'étais encore plus ému que le soir de ma présentation dans la loge de
+l'Opéra-Comique.</p>
+
+<p>En arrivant à la porte de l'appartement que vous connaissez, le c&#339;ur me
+battait si fort que la pensée m'échappait.</p>
+
+<p>Quelques accords de piano arrivaient jusqu'à nous.</p>
+
+<p>Prudence sonna.</p>
+
+<p>Le piano se tut.</p>
+
+<p>Une femme qui avait plutôt l'air d'une dame de compagnie que d'une femme
+de chambre vint nous ouvrir.</p>
+
+<p>Nous passâmes dans le salon, du salon dans le boudoir, qui était à cette
+époque ce que vous l'avez vu depuis.</p>
+
+<p>Un jeune homme était appuyé contre la cheminée.</p>
+
+<p>Marguerite, assise devant son piano, laissait courir ses doigts sur les
+touches, et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas.</p>
+
+<p>L'aspect de cette scène était l'ennui, résultant pour l'homme de
+l'embarras de sa nullité, pour la femme de la visite de ce lugubre
+personnage.</p>
+
+<p>À la voix de Prudence, Marguerite se leva, et, venant à nous après avoir
+échangé un regard de remerciements avec madame Duvernoy, elle nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, messieurs, et soyez les bienvenus.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_IX" id="Chapitre_IX"></a>Chapitre IX</h2>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, mon cher Gaston, dit Marguerite à mon compagnon, je suis bien
+aise de vous voir. Pourquoi n'êtes-vous pas entré dans ma loge aux
+Variétés?</p>
+
+<p>&mdash;Je craignais d'être indiscret.</p>
+
+<p>&mdash;Les amis, et Marguerite appuya sur ce mot, comme si elle eût voulu
+faire comprendre à ceux qui étaient là que, malgré la façon familière
+dont elle l'accueillait, Gaston n'était et n'avait toujours été qu'un
+ami, les amis ne sont jamais indiscrets.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous me permettez de vous présenter M. Armand Duval!</p>
+
+<p>&mdash;J'avais déjà autorisé Prudence à le faire.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, madame, dis-je alors en m'inclinant et en parvenant à rendre
+des sons à peu près intelligibles, j'ai déjà eu l'honneur de vous être
+présenté.</p>
+
+<p>L'&#339;il charmant de Marguerite sembla chercher dans son souvenir, mais
+elle ne se souvint point, ou parut ne point se souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, repris-je alors, je vous suis reconnaissant d'avoir oublié
+cette première présentation, car j'y fus très ridicule et dus vous
+paraître très ennuyeux. C'était, il y a deux ans, à l'Opéra-Comique;
+j'étais avec Ernest de ***...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je me rappelle! reprit Marguerite avec un sourire. Ce n'est pas
+vous qui étiez ridicule, c'est moi qui étais taquine, comme je le suis
+encore un peu, mais moins cependant. Vous m'avez pardonné, monsieur?</p>
+
+<p>Et elle me tendit sa main que je baisai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, reprit-elle. Figurez-vous que j'ai la mauvaise habitude de
+vouloir embarrasser les gens que je vois pour la première fois. C'est
+très sot. Mon médecin dit que c'est parce que je suis nerveuse et
+toujours souffrante: croyez mon médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous paraissez très bien portante.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai été bien malade.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde le savait; je suis venu souvent savoir de vos nouvelles,
+et j'ai appris avec plaisir votre convalescence.</p>
+
+<p>&mdash;On ne m'a jamais remis votre carte.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais laissée.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce vous, ce jeune homme qui venait tous les jours s'informer de
+moi pendant ma maladie, et qui n'a jamais voulu dire son nom?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous êtes plus qu'indulgent, vous êtes généreux. Ce n'est pas
+vous, comte, qui auriez fait cela, ajouta-t-elle en se tournant vers M.
+de N..., et après avoir jeté sur moi un de ces regards par lesquels les
+femmes complètent leur opinion sur un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous connais que depuis deux mois, répliqua le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Et monsieur qui ne me connaît que depuis cinq minutes! Vous répondez
+toujours des niaiseries.</p>
+
+<p>Les femmes sont impitoyables avec les gens qu'elles n'aiment pas.</p>
+
+<p>Le comte rougit et se mordit les lèvres.</p>
+
+<p>J'eus pitié de lui, car il paraissait être amoureux comme moi, et la
+dure franchise de Marguerite devait le rendre bien malheureux, surtout
+en présence de deux étrangers.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faisiez de la musique quand nous sommes entrés, dis-je alors pour
+changer la conversation, ne me ferez-vous pas le plaisir de me traiter
+en vieille connaissance, et ne continuerez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-elle en se jetant sur le canapé et en nous faisant signe de
+nous y asseoir, Gaston sait bien quel genre de musique je fais. C'est
+bon quand je suis seule avec le comte, mais je ne voudrais pas vous
+faire endurer pareil supplice.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez cette préférence pour moi? Répliqua M. de N... avec un
+sourire qu'il essaya de rendre fin et ironique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort de me la reprocher; c'est la seule.</p>
+
+<p>Il était décidé que ce pauvre garçon ne dirait pas un mot. Il jeta sur
+la jeune femme un regard vraiment suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, Prudence, continua-t-elle, avez-vous fait ce que je vous
+avais priée de faire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, vous me conterez cela plus tard. Nous avons à causer, vous
+ne vous en irez pas sans que je vous parle.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes sans doute indiscrets, dis-je alors, et, maintenant que
+nous avons ou plutôt que j'ai obtenu une seconde présentation pour faire
+oublier la première, nous allons nous retirer, Gaston et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde; ce n'est pas pour vous que je dis cela. Je veux
+au contraire que vous restiez.</p>
+
+<p>Le comte tira une montre fort élégante, à laquelle il regarda l'heure:</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps que j'aille au club, dit-il.</p>
+
+<p>Marguerite ne répondit rien.</p>
+
+<p>Le comte quitta alors la cheminée, et venant à elle:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, madame.</p>
+
+<p>Marguerite se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon cher comte, vous vous en allez déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je crains de vous ennuyer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'ennuyez pas plus aujourd'hui que les autres jours. Quand
+vous verra-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous le permettrez.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, alors!</p>
+
+<p>C'était cruel, vous l'avouerez.</p>
+
+<p>Le comte avait heureusement une fort bonne éducation et un excellent
+caractère. Il se contenta de baiser la main que Marguerite lui tendait
+assez nonchalamment, et de sortir après nous avoir salués.</p>
+
+<p>Au moment où il franchissait la porte, il regarda Prudence.</p>
+
+<p>Celle-ci leva les épaules d'un air qui signifiait:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, j'ai fait tout ce que j'ai pu.</p>
+
+<p>&mdash;Nanine! cria Marguerite, éclaire M. le comte.</p>
+
+<p>Nous entendîmes ouvrir et fermer la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! s'écria Marguerite en reparaissant, le voilà parti; ce
+garçon-là me porte horriblement sur les nerfs.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, dit Prudence, vous êtes vraiment trop méchante avec
+lui, lui qui est si bon et si prévenant pour vous. Voilà encore sur
+votre cheminée une montre qu'il vous a donnée, et qui lui a coûté au
+moins mille écus, j'en suis sûre.</p>
+
+<p>Et madame Duvernoy, qui s'était approchée de la cheminée, jouait avec le
+bijou dont elle parlait, et jetait dessus des regards de convoitise.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, dit Marguerite en s'asseyant à son piano quand je pèse d'un
+côté ce qu'il me donne et de l'autre ce qu'il me dit, je trouve que je
+lui passe ses visites bon marché.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre garçon est amoureux de vous.</p>
+
+<p>&mdash;S'il fallait que j'écoutasse tous ceux qui sont amoureux de moi, je
+n'aurais seulement pas le temps de dîner.</p>
+
+<p>Et elle fit courir ses doigts sur le piano, après quoi se retournant
+elle nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous prendre quelque chose? Moi, je boirais bien un peu de
+punch.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je mangerais bien un peu de poulet, dit Prudence; si nous
+soupions?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, allons souper, dit Gaston.</p>
+
+<p>&mdash;Non, nous allons souper ici.</p>
+
+<p>Elle sonna. Nanine parut.</p>
+
+<p>&mdash;Envoie chercher à souper.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il prendre?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu voudras, mais tout de suite, tout de suite.</p>
+
+<p>Nanine sortit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, dit Marguerite en sautant comme une enfant, nous allons
+souper. Que cet imbécile de comte est ennuyeux!</p>
+
+<p>Plus je voyais cette femme, plus elle m'enchantait. Elle était belle à
+ravir. Sa maigreur même était une grâce.</p>
+
+<p>J'étais en contemplation.</p>
+
+<p>Ce qui se passait en moi, j'aurais peine à l'expliquer. J'étais plein
+d'indulgence pour sa vie, plein d'admiration pour sa beauté. Cette
+preuve de désintéressement qu'elle donnait en n'acceptant pas un homme
+jeune, élégant et riche, tout prêt à se ruiner pour elle, excusait à mes
+yeux toutes ses fautes passées.</p>
+
+<p>Il y avait dans cette femme quelque chose comme de la candeur.</p>
+
+<p>On voyait qu'elle en était encore à la virginité du vice. Sa marche
+assurée, sa taille souple, ses narines roses et ouvertes, ses grands
+yeux légèrement cerclés de bleu, dénotaient une de ces natures ardentes
+qui répandent autour d'elles un parfum de volupté, comme ces flacons
+d'Orient qui, si bien fermés qu'ils soient, laissent échapper le parfum
+de la liqueur qu'ils renferment.</p>
+
+<p>Enfin, soit nature, soit conséquence de son état maladif, il passait de
+temps en temps dans les yeux de cette femme des éclairs de désirs dont
+l'expansion eût été une révélation du ciel pour celui qu'elle eût aimé.
+Mais ceux qui avaient aimé Marguerite ne se comptaient plus, et ceux
+qu'elle avait aimés ne se comptaient pas encore.</p>
+
+<p>Bref, on reconnaissait dans cette fille la vierge qu'un rien avait faite
+courtisane, et la courtisane dont un rien eût fait la vierge la plus
+amoureuse et la plus pure. Il y avait encore chez Marguerite de la
+fierté et de l'indépendance: deux sentiments qui, blessés, sont capables
+de faire ce que fait la pudeur. Je ne disais rien, mon âme semblait être
+passée toute dans mon c&#339;ur et mon c&#339;ur dans mes yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit-elle tout à coup, c'est vous qui veniez savoir de mes
+nouvelles quand j'étais malade?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que c'est très beau, cela! Et que puis-je faire pour vous
+remercier?</p>
+
+<p>&mdash;Me permettre de venir de temps en temps vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Tant que vous voudrez, de cinq heures à six, de onze heures à minuit.
+Dites donc, Gaston, jouez-moi l'Invitation à la valse.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour me faire plaisir d'abord, et ensuite parce que je ne puis pas
+arriver à la jouer seule.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous embarrasse donc?</p>
+
+<p>&mdash;La troisième partie, le passage en dièse.</p>
+
+<p>Gaston se leva, se mit au piano et commença cette merveilleuse mélodie
+de Weber, dont la musique était ouverte sur le pupitre.</p>
+
+<p>Marguerite, une main appuyée sur le piano, regardait le cahier, suivait
+des yeux chaque note qu'elle accompagnait tout bas de la voix, et, quand
+Gaston en arriva au passage qu'elle lui avait indiqué, elle chantonna en
+faisant aller ses doigts sur le dos du piano:</p>
+
+<p>&mdash;Ré, mi, ré, do, ré, fa, mi, ré, voilà ce que je ne puis faire.
+Recommencez.</p>
+
+<p>Gaston recommença, après quoi Marguerite lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant laissez-moi essayer.</p>
+
+<p>Elle prit sa place et joua à son tour; mais ses doigts rebelles se
+trompaient toujours sur l'une des notes que nous venons de dire.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce incroyable, dit-elle avec une véritable intonation d'enfant,
+que je ne puisse pas arriver à jouer ce passage! Croiriez-vous que je
+reste quelquefois jusqu'à deux heures du matin dessus! Et quand je pense
+que cet imbécile de comte le joue sans musique et admirablement, c'est
+cela qui me rend furieuse contre lui, je crois.</p>
+
+<p>Et elle recommença, toujours avec les mêmes résultats.</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable emporte Weber, la musique et les pianos! dit-elle en
+jetant le cahier à l'autre bout de la chambre; comprend-on que je ne
+puisse pas faire huit dièses de suite?</p>
+
+<p>Et elle se croisait les bras en nous regardant et en frappant du pied.</p>
+
+<p>Le sang lui monta aux joues et une toux légère entr'ouvrit ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, dit Prudence, qui avait ôté son chapeau et qui lissait
+ses bandeaux devant la glace, vous allez encore vous mettre en colère et
+vous faire mal; allons souper, cela vaudra mieux; moi, je meurs de faim.</p>
+
+<p>Marguerite sonna de nouveau, puis elle se remit au piano et commença à
+demi-voix une chanson libertine, dans l'accompagnement de laquelle elle
+ne s'embrouilla point.</p>
+
+<p>Gaston savait cette chanson, et ils en firent une espèce de duo.</p>
+
+<p>&mdash;Ne chantez donc pas ces saletés-là, dis-je familièrement à Marguerite
+et avec un ton de prière.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme vous êtes chaste! me dit-elle en souriant et en me tendant
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous.</p>
+
+<p>Marguerite fit un geste qui voulait dire: oh! il y a longtemps que j'en
+ai fini, moi, avec la chasteté.</p>
+
+<p>En ce moment Nanine parut.</p>
+
+<p>&mdash;Le souper est-il prêt? demanda Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dans un instant.</p>
+
+<p>&mdash;À propos, me dit Prudence, vous n'avez pas vu l'appartement; venez,
+que je vous le montre.</p>
+
+<p>Vous le savez, le salon était une merveille.</p>
+
+<p>Marguerite nous accompagna un peu, puis elle appela Gaston et passa avec
+lui dans la salle à manger pour voir si le souper était prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit tout haut Prudence en regardant sur une étagère et en y
+prenant une figure de Saxe, je ne vous connaissais pas ce petit
+bonhomme-là!</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Un petit berger qui tient une cage avec un oiseau.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-le, s'il vous fait plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mais je crains de vous en priver.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais le donner à ma femme de chambre, je le trouve hideux; mais
+puisqu'il vous plaît, prenez-le.</p>
+
+<p>Prudence ne vit que le cadeau et non la manière dont il était fait. Elle
+mit son bonhomme de côté, et m'emmena dans le cabinet de toilette, où,
+me montrant deux miniatures qui se faisaient pendant, elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le comte de G... qui a été très amoureux de Marguerite; c'est
+lui qui l'a lancée. Le connaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Et celui-ci? demandai-je en montrant l'autre miniature.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le petit vicomte de L... il a été forcé de partir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il était à peu près ruiné. En voilà un qui aimait Marguerite!</p>
+
+<p>&mdash;Et elle l'aimait beaucoup sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une si drôle de fille, on ne sait jamais à quoi s'en tenir. Le
+soir du jour où il est parti, elle était au spectacle, comme d'habitude,
+et cependant elle avait pleuré au moment du départ.</p>
+
+<p>En ce moment, Nanine parut, nous annonçant que le souper était servi.</p>
+
+<p>Quand nous entrâmes dans la salle à manger, Marguerite était appuyée
+contre le mur, et Gaston, lui tenant les mains, lui parlait tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou, lui répondait Marguerite, vous savez bien que je ne
+veux pas de vous. Ce n'est pas au bout de deux ans que l'on connaît une
+femme comme moi, qu'on lui demande à être son amant. Nous autres, nous
+nous donnons tout de suite ou jamais. Allons, messieurs, à table.</p>
+
+<p>Et, s'échappant des mains de Gaston, Marguerite le fit asseoir à sa
+droite, moi à sa gauche, puis elle dit à Nanine:</p>
+
+<p>&mdash;Avant de t'asseoir, recommande à la cuisine que l'on n'ouvre pas si
+l'on vient sonner.</p>
+
+<p>Cette recommandation était faite à une heure du matin.</p>
+
+<p>On rit, on but et l'on mangea beaucoup à ce souper. Au bout de quelques
+instants, la gaieté était descendue aux dernières limites, et ces mots
+qu'un certain monde trouve plaisants et qui salissent toujours la bouche
+qui les dit éclataient de temps à autre, aux grandes acclamations de
+Nanine, de Prudence et de Marguerite. Gaston s'amusait franchement;
+c'était un garçon plein de c&#339;ur, mais dont l'esprit avait été un peu
+faussé par les premières habitudes. Un moment, j'avais voulu m'étourdir,
+faire mon c&#339;ur et ma pensée indifférents au spectacle que j'avais sous
+les yeux et prendre ma part de cette gaieté qui semblait un des mets du
+repas; mais peu à peu, je m'étais isolé de ce bruit, mon verre était
+resté plein, et j'étais devenu presque triste en voyant cette belle
+créature de vingt ans boire, parler comme un portefaix, et rire d'autant
+plus que ce que l'on disait était plus scandaleux.</p>
+
+<p>Cependant cette gaieté, cette façon de parler et de boire, qui me
+paraissaient chez les autres convives les résultats de la débauche, de
+l'habitude ou de la force, me semblaient chez Marguerite un besoin
+d'oublier, une fièvre, une irritabilité nerveuse. À chaque verre de vin
+de Champagne, ses joues se couvraient d'un rouge fiévreux, et une toux,
+légère au commencement du souper, était devenue à la longue assez forte
+pour la forcer à renverser sa tête sur le dos de sa chaise et à
+comprimer sa poitrine dans ses mains toutes les fois qu'elle toussait.</p>
+
+<p>Je souffrais du mal que devaient faire à cette frêle organisation ces
+excès de tous les jours.</p>
+
+<p>Enfin arriva une chose que j'avais prévue et que je redoutais. Vers la
+fin du souper, Marguerite fut prise d'un accès de toux plus fort que
+tous ceux qu'elle avait eus depuis que j'étais là. Il me sembla que sa
+poitrine se déchirait intérieurement. La pauvre fille devint pourpre,
+ferma les yeux sous la douleur et porta à ses lèvres sa serviette qu'une
+goutte de sang rougit. Alors elle se leva et courut dans son cabinet de
+toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a donc Marguerite? demanda Gaston.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a qu'elle a trop ri et qu'elle crache le sang, fit Prudence. Oh!
+ce ne sera rien, cela lui arrive tous les jours. Elle va revenir.
+Laissons-la seule, elle aime mieux cela.</p>
+
+<p>Quant à moi, je ne pus y tenir, et, au grand ébahissement de Prudence et
+de Nanine qui me rappelaient, j'allai rejoindre Marguerite.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_X" id="Chapitre_X"></a>Chapitre X</h2>
+
+<p>La chambre où elle s'était réfugiée n'était éclairée que par une seule
+bougie posée sur une table. Renversée sur un grand canapé, sa robe
+défaite, elle tenait une main sur son c&#339;ur et laissait pendre l'autre.
+Sur la table il y avait une cuvette d'argent à moitié pleine d'eau;
+cette eau était marbrée de filets de sang.</p>
+
+<p>Marguerite, très pâle et la bouche entr'ouverte, essayait de reprendre
+haleine. Par moments, sa poitrine se gonflait d'un long soupir qui,
+exhalé, paraissait la soulager un peu, et la laissait pendant quelques
+secondes dans un sentiment de bien-être.</p>
+
+<p>Je m'approchai d'elle, sans qu'elle fît un mouvement, je m'assis et pris
+celle de ses mains qui reposait sur le canapé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous? me dit-elle avec un sourire.</p>
+
+<p>Il paraît que j'avais la figure bouleversée, car elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous êtes malade aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais vous, souffrez-vous encore?</p>
+
+<p>&mdash;Très peu; et elle essuya avec son mouchoir les larmes que la toux
+avait fait venir à ses yeux; je suis habituée à cela maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous tuez, madame, lui dis-je alors d'une voix émue; je voudrais
+être votre ami, votre parent, pour vous empêcher de vous faire mal
+ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela ne vaut vraiment pas la peine que vous vous alarmiez,
+répliqua-t-elle d'un ton un peu amer; voyez si les autres s'occupent de
+moi: c'est qu'ils savent bien qu'il n'y a rien à faire à ce mal-là.</p>
+
+<p>Après quoi elle se leva et, prenant la bougie, elle la mit sur la
+cheminée et se regarda dans la glace.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je suis pâle! dit-elle en rattachant sa robe et en passant ses
+doigts sur ses cheveux délissés. Ah! bah! allons nous remettre à table.
+Venez-vous?</p>
+
+<p>Mais j'étais assis et je ne bougeais pas.</p>
+
+<p>Elle comprit l'émotion que cette scène m'avait causée, car elle
+s'approcha de moi et, me tendant la main, elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, venez.</p>
+
+<p>Je pris sa main, je la portai à mes lèvres en la mouillant malgré moi de
+deux larmes longtemps contenues.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais êtes-vous enfant! dit-elle en se rasseyant auprès de
+moi; voilà que vous pleurez! Qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je dois vous paraître bien niais, mais ce que je viens de voir m'a
+fait un mal affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien bon! Que voulez-vous? Je ne puis pas dormir, il faut
+bien que je me distraie un peu. Et puis des filles comme moi, une de
+plus ou de moins, qu'est-ce que cela fait? Les médecins me disent que le
+sang que je crache vient des bronches; j'ai l'air de les croire, c'est
+tout ce que je puis faire pour eux.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Marguerite, dis-je alors avec une expansion que je ne pus
+retenir, je ne sais pas l'influence que vous devez prendre sur ma vie,
+mais ce que je sais, c'est qu'à l'heure qu'il est, il n'y a personne,
+pas même ma s&#339;ur, à qui je m'intéresse comme à vous. C'est ainsi depuis
+que je vous ai vue. Eh bien, au nom du ciel, soignez-vous, et ne vivez
+plus comme vous le faites.</p>
+
+<p>&mdash;Si je me soignais, je mourrais. Ce qui me soutient, c'est la vie
+fiévreuse que je mène. Puis, se soigner, c'est bon pour les femmes du
+monde qui ont une famille et des amis; mais nous, dès que nous ne
+pouvons plus servir à la vanité ou au plaisir de nos amants, ils nous
+abandonnent, et les longues soirées succèdent aux longs jours. Je le
+sais bien, allez, j'ai été deux mois dans mon lit; au bout de trois
+semaines, personne ne venait plus me voir.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que je ne vous suis rien, repris-je; mais si vous le
+vouliez je vous soignerais comme un frère, je ne vous quitterais pas, et
+je vous guérirais. Alors, quand vous en auriez la force, vous
+reprendriez la vie que vous menez, si bon vous semblait; mais j'en suis
+sûr, vous aimeriez mieux une existence tranquille qui vous ferait plus
+heureuse et vous garderait jolie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez comme cela ce soir, parce que vous avez le vin triste,
+mais vous n'auriez pas la patience dont vous vous vantez.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous dire, Marguerite, que vous avez été malade
+pendant deux mois, et que, pendant ces deux mois, je suis venu tous les
+jours savoir de vos nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; mais pourquoi ne montiez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne vous connaissais pas alors.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on se gêne avec une fille comme moi?</p>
+
+<p>&mdash;On se gêne toujours avec une femme; c'est mon avis du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous me soigneriez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous resteriez tous les jours auprès de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et même toutes les nuits?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le temps que je ne vous ennuierais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment appelez-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Du dévouement.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'où vient ce dévouement?</p>
+
+<p>&mdash;D'une sympathie irrésistible que j'ai pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous êtes amoureux de moi? dites-le tout de suite, c'est bien
+plus simple.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible; mais si je dois vous le dire un jour, ce n'est pas
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez mieux de ne me le dire jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il ne peut résulter que deux choses de cet aveu.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles?</p>
+
+<p>&mdash;Ou que je ne vous accepte pas, alors vous m'en voudrez, ou que je vous
+accepte, alors vous aurez une triste maîtresse; une femme nerveuse,
+malade, triste, ou gaie d'une gaieté plus triste que le chagrin, une
+femme qui crache le sang et qui dépense cent mille francs par an, c'est
+bon pour un vieux richard comme le duc; mais c'est bien ennuyeux pour un
+jeune homme comme vous, et la preuve, c'est que tous les jeunes amants
+que j'ai eus m'ont bien vite quittée.</p>
+
+<p>Je ne répondais rien: j'écoutais. Cette franchise qui tenait presque de
+la confession, cette vie douloureuse que j'entrevoyais sous le voile
+doré qui la couvrait, et dont la pauvre fille fuyait la réalité dans la
+débauche, l'ivresse et l'insomnie, tout cela m'impressionnait tellement
+que je ne trouvais pas une seule parole.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, continua Marguerite, nous disons là des enfantillages.
+Donnez-moi la main et rentrons dans la salle à manger. On ne doit pas
+savoir ce que notre absence veut dire.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrez, si bon vous semble, mais je vous demande la permission de
+rester ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que votre gaieté me fait trop de mal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je serai triste.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Marguerite, laissez-moi vous dire une chose que l'on vous a
+dite souvent sans doute, et à laquelle l'habitude de l'entendre vous
+empêchera peut-être d'ajouter foi, mais qui n'en est pas moins réelle,
+et que je ne vous répéterai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est?... dit-elle avec le sourire que prennent les jeunes mères pour
+écouter une folie de leur enfant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, depuis que je vous ai vue, je ne sais comment ni pourquoi,
+vous avez pris une place dans ma vie; c'est que j'ai eu beau chasser
+votre image de ma pensée, elle y est toujours revenue; c'est
+qu'aujourd'hui, quand je vous ai rencontrée, après être resté deux ans
+sans vous voir, vous avez pris sur mon c&#339;ur et mon esprit un ascendant
+plus grand encore; c'est qu'enfin, maintenant que vous m'avez reçu, que
+je vous connais, que je sais tout ce qu'il y a d'étrange en vous, vous
+m'êtes devenue indispensable, et que je deviendrai fou, non pas
+seulement si vous ne m'aimez pas, mais si vous ne me laissez pas vous
+aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureux que vous êtes, je vous dirai ce que disait madame
+D...: vous êtes donc bien riche! Mais vous ne savez donc pas que je
+dépense six ou sept mille francs par mois, et que cette dépense est
+devenue nécessaire à ma vie? mais vous ne savez donc pas, mon pauvre
+ami, que je vous ruinerais en un rien de temps, et que votre famille
+vous ferait interdire pour vous apprendre à vivre avec une créature
+comme moi? Aimez-moi bien, comme un bon ami, mais pas autrement. Venez
+me voir, nous rirons, nous causerons; mais ne vous exagérez pas ce que
+je vaux, car je ne vaux pas grand-chose. Vous avez un bon c&#339;ur, vous
+avez besoin d'être aimé, vous êtes trop jeune et trop sensible pour
+vivre dans notre monde. Prenez une femme mariée. Vous voyez que je suis
+une bonne fille et que je vous parle franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! que diable faites-vous là? cria Prudence, que nous n'avions pas
+entendue venir, et qui apparaissait sur le seuil de la chambre avec ses
+cheveux à moitié défaits et sa robe ouverte. Je reconnaissais dans ce
+désordre la main de Gaston.</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlons raison, dit Marguerite, laissez-nous un peu; nous vous
+rejoindrons tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, causez, mes enfants, dit Prudence en s'en allant et en
+fermant la porte comme pour ajouter encore au ton dont elle avait
+prononcé ces dernières paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est convenu, reprit Marguerite, quand nous fûmes seuls, vous
+ne m'aimerez plus?</p>
+
+<p>&mdash;Je partirai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à ce point-là?</p>
+
+<p>J'étais trop avancé pour reculer, et d'ailleurs cette fille me
+bouleversait. Ce mélange de gaieté, de tristesse, de candeur, de
+prostitution, cette maladie même qui devait développer chez elle la
+sensibilité des impressions comme l'irritabilité des nerfs, tout me
+faisait comprendre que si, dès la première fois, je ne prenais pas
+d'empire sur cette nature oublieuse et légère, elle était perdue pour
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, c'est donc sérieux ce que vous dites? fit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Très sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt?</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous l'aurais-je dit?</p>
+
+<p>&mdash;Le lendemain du jour où vous m'avez été présenté à l'Opéra-Comique.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous m'auriez fort mal reçu, si j'étais venu vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'avais été stupide la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Cela, c'est vrai. Mais cependant vous m'aimiez déjà à cette époque?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui ne vous a pas empêché d'aller vous coucher et de dormir bien
+tranquillement après le spectacle. Nous savons ce que sont ces grands
+amours-là.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est ce qui vous trompe. Savez-vous ce que j'ai fait le soir
+de l'Opéra-Comique?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai attendue à la porte du café Anglais. J'ai suivi la voiture
+qui vous a emmenés, vous et vos trois amis, et, quand je vous ai vue
+descendre seule et rentrer seule chez vous, j'ai été bien heureux.</p>
+
+<p>Marguerite se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi riez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De rien.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-le-moi, je vous en supplie, ou je vais croire que vous vous
+moquez encore de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous fâcherez pas?</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit me fâcherais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il y avait une bonne raison pour que je rentrasse seule.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;On m'attendait ici.</p>
+
+<p>Elle m'eût donné un coup de couteau qu'elle ne m'eût pas fait plus de
+mal. Je me levai, et, lui tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien que vous vous fâcheriez, dit-elle. Les hommes ont la
+rage de vouloir apprendre ce qui doit leur faire de la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous assure, ajoutai-je d'un ton froid, comme si j'avais voulu
+prouver que j'étais à jamais guéri de ma passion, je vous assure que je
+ne suis pas fâché. Il était tout naturel que quelqu'un vous attendît,
+comme il est tout naturel que je m'en aille à trois heures du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez aussi quelqu'un qui vous attend chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais il faut que je parte.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me renvoyez?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me faites-vous de la peine?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle peine vous ai-je faite?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me dites que quelqu'un vous attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas pu m'empêcher de rire à l'idée que vous aviez été si
+heureux de me voir rentrer seule, quand il y avait une si bonne raison
+pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;On se fait souvent une joie d'un enfantillage, et il est méchant de
+détruire cette joie, quand, en la laissant subsister, on peut rendre
+plus heureux encore celui qui la trouve.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à qui croyez-vous donc avoir affaire? Je ne suis ni une vierge ni
+une duchesse. Je ne vous connais que d'aujourd'hui et ne vous dois pas
+compte de mes actions. En admettant que je devienne un jour votre
+maîtresse, il faut que vous sachiez bien que j'ai eu d'autres amants que
+vous. Si vous me faites déjà des scènes de jalousie avant, qu'est-ce que
+ce sera donc après, si jamais l'après existe! Je n'ai jamais vu un homme
+comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que personne ne vous a jamais aimée comme je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, franchement, vous m'aimez donc bien?</p>
+
+<p>&mdash;Autant qu'il est possible d'aimer, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela dure depuis...?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis un jour que je vous ai vue descendre de calèche et entrer chez
+Susse, il y a trois ans.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que c'est très beau? Eh bien, que faut-il que je fasse pour
+reconnaître ce grand amour?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut m'aimer un peu, dis-je avec un battement de c&#339;ur qui
+m'empêchait presque de parler; car, malgré les sourires demi-moqueurs
+dont elle avait accompagné toute cette conversation, il me semblait que
+Marguerite commençait à partager mon trouble, et que j'approchais de
+l'heure attendue depuis si longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, et le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Quel duc?</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux jaloux.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en saura rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il le sait?</p>
+
+<p>&mdash;Il vous pardonnera.</p>
+
+<p>&mdash;Hé non! Il m'abandonnera, et qu'est-ce que je deviendrai?</p>
+
+<p>&mdash;Vous risquez bien cet abandon pour un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Par la recommandation que vous avez faite de ne laisser entrer
+personne cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; mais celui-là est un ami sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Auquel vous ne tenez guère, puisque vous lui faites défendre votre
+porte à pareille heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à vous de me le reprocher, puisque c'était pour vous
+recevoir, vous et votre ami.</p>
+
+<p>Peu à peu je m'étais rapproché de Marguerite, j'avais passé mes mains
+autour de sa taille et je sentais son corps souple peser légèrement sur
+mes mains jointes.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous saviez comme je vous aime! lui disais-je tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si vous me promettez de faire toutes mes volontés sans dire
+un mot, sans me faire une observation, sans me questionner, je vous
+aimerai peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous voudrez!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous en préviens, je veux être libre de faire ce que bon me
+semblera, sans vous donner le moindre détail sur ma vie. Il y a
+longtemps que je cherche un amant jeune, sans volonté, amoureux sans
+défiance, aimé sans droits. Je n'ai jamais pu en trouver un. Les hommes,
+au lieu d'être satisfaits qu'on leur accorde longtemps ce qu'ils eussent
+à peine espéré obtenir une fois, demandent à leur maîtresse compte du
+présent, du passé et de l'avenir même. À mesure qu'ils s'habituent à
+elle, ils veulent la dominer, et ils deviennent d'autant plus exigeants
+qu'on leur donne tout ce qu'ils veulent. Si je me décide à prendre un
+nouvel amant maintenant, je veux qu'il ait trois qualités bien rares,
+qu'il soit confiant, soumis et discret.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je serai tout ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand verrons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dit Marguerite en se dégageant de mes bras et en prenant
+dans un gros bouquet de camélias rouges apporté le matin un camélia
+qu'elle passa à ma boutonnière, parce qu'on ne peut pas toujours
+exécuter les traités le jour où on les signe. C'est facile à comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand vous reverrai-je? dis-je en la pressant dans mes bras.</p>
+
+<p>&mdash;Quand ce camélia changera de couleur.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand changera-t-il de couleur?</p>
+
+<p>&mdash;Demain, de onze heures à minuit. Êtes-vous content?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le demandez?</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot de tout cela ni à votre ami, ni à Prudence, ni à qui que ce
+soit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, embrassez-moi et rentrons dans la salle à manger.</p>
+
+<p>Elle me tendit ses lèvres, lissa de nouveau ses cheveux, et nous
+sortîmes de cette chambre, elle en chantant, moi à moitié fou.</p>
+
+<p>Dans le salon elle me dit tout bas, en s'arrêtant:</p>
+
+<p>&mdash;Cela doit vous paraître étrange que j'aie l'air d'être prête à vous
+accepter ainsi tout de suite; savez-vous d'où cela vient? Cela vient,
+continua-t-elle en prenant ma main et en la posant contre son c&#339;ur, dont
+je sentis les palpitations violentes et répétées, cela vient de ce que,
+devant vivre moins longtemps que les autres, je me suis promis de vivre
+plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parlez plus de la sorte, je vous en supplie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! consolez-vous, continua-t-elle en riant. Si peu de temps que j'aie
+à vivre, je vivrai plus longtemps que vous ne m'aimerez.</p>
+
+<p>Et elle entra en chantant dans la salle à manger.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Nanine? dit-elle en voyant Gaston et Prudence seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Elle dort dans votre chambre, en attendant que vous vous couchiez,
+répondit Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;La malheureuse! Je la tue! Allons, messieurs, retirez-vous; il est
+temps.</p>
+
+<p>Dix minutes après, Gaston et moi nous sortions. Marguerite me serrait la
+main en me disant adieu et restait avec Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, me demanda Gaston, quand nous fûmes dehors, que dites-vous de
+Marguerite?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ange, et j'en suis fou.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais; le lui avez-vous dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous a-t-elle promis de vous croire.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas comme Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous l'a promis?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a fait mieux, mon cher! On ne le croirait pas, elle est encore
+très bien, cette grosse Duvernoy!</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XI" id="Chapitre_XI"></a>Chapitre XI</h2>
+
+<p>En cet endroit de son récit, Armand s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous fermer la fenêtre? me dit-il, je commence à avoir froid.
+Pendant ce temps, je vais me coucher.</p>
+
+<p>Je fermai la fenêtre. Armand, qui était très faible encore, ôta sa robe
+de chambre et se mit au lit, laissant pendant quelques instants reposer
+sa tête sur l'oreiller comme un homme fatigué d'une longue course ou
+agité de pénibles souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peut-être trop parlé, lui dis-je; voulez-vous que je m'en
+aille et que je vous laisse dormir? Vous me raconterez un autre jour la
+fin de cette histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle vous ennuie?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais continuer alors; si vous me laissiez seul, je ne dormirais
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je rentrai chez moi, reprit-il, sans avoir besoin de se
+recueillir, tant tous ces détails étaient encore présents à sa pensée,
+je ne me couchai pas; je me mis à réfléchir sur l'aventure de la
+journée. La rencontre, la présentation, l'engagement de Marguerite
+vis-à-vis de moi, tout avait été si rapide, si inespéré, qu'il y avait
+des moments où je croyais avoir rêvé. Cependant ce n'était pas la
+première fois qu'une fille comme Marguerite se promettait à un homme
+pour le lendemain du jour où il le lui demandait.</p>
+
+<p>J'avais beau me faire cette réflexion, la première impression produite
+par ma future maîtresse sur moi avait été si forte qu'elle subsistait
+toujours. Je m'entêtais encore à ne pas voir en elle une fille semblable
+aux autres, et, avec la vanité si commune à tous les hommes, j'étais
+prêt à croire qu'elle partageait invinciblement pour moi l'attraction
+que j'avais pour elle.</p>
+
+<p>Cependant j'avais sous les yeux des exemples bien contradictoires, et
+j'avais entendu dire souvent que l'amour de Marguerite était passé à
+l'état de denrée plus ou moins chère, selon la saison.</p>
+
+<p>Mais comment aussi, d'un autre côté, concilier cette réputation avec les
+refus continuels faits au jeune comte que nous avions trouvé chez elle?</p>
+
+<p>Vous me direz qu'il lui déplaisait et que, comme elle était
+splendidement entretenue par le duc, pour faire tant que de prendre un
+autre amant, elle aimait mieux un homme qui lui plût. Alors, pourquoi ne
+voulait-elle pas de Gaston, charmant, spirituel, riche, et
+paraissait-elle vouloir de moi qu'elle avait trouvé si ridicule la
+première fois qu'elle m'avait vu?</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il y a des incidents d'une minute qui font plus qu'une
+cour d'une année.</p>
+
+<p>De ceux qui se trouvaient au souper, j'étais le seul qui se fût inquiété
+en la voyant quitter la table. Je l'avais suivie, j'avais été ému à ne
+pouvoir le cacher, j'avais pleuré en lui baisant la main. Cette
+circonstance, réunie à mes visites quotidiennes pendant les deux mois de
+sa maladie, avait pu lui faire voir en moi un autre homme que ceux
+connus jusqu'alors, et peut-être s'était-elle dit qu'elle pouvait bien
+faire pour un amour exprimé de cette façon ce qu'elle avait fait tant de
+fois, que cela n'avait déjà plus de conséquence pour elle.</p>
+
+<p>Toutes ces suppositions, comme vous le voyez, étaient assez
+vraisemblables; mais quelle que fût la raison à son consentement, il y
+avait une chose certaine, c'est qu'elle avait consenti.</p>
+
+<p>Or, j'étais amoureux de Marguerite, j'allais l'avoir, je ne pouvais rien
+lui demander de plus. Cependant, je vous le répète, quoique ce fût une
+fille entretenue, je m'étais tellement, peut-être pour la poétiser, fait
+de cet amour un amour sans espoir, que plus le moment approchait où je
+n'aurais même plus besoin d'espérer, plus je doutais.</p>
+
+<p>Je ne fermai pas les yeux de la nuit.</p>
+
+<p>Je ne me reconnaissais pas. J'étais à moitié fou. Tantôt je ne me
+trouvais ni assez beau, ni assez riche, ni assez élégant pour posséder
+une pareille femme, tantôt je me sentais plein de vanité à l'idée de
+cette possession: puis je me mettais à craindre que Marguerite n'eût
+pour moi qu'un caprice de quelques jours, et, pressentant un malheur
+dans une rupture prompte, je ferais peut-être mieux, me disais-je, de ne
+pas aller le soir chez elle, et de partir en lui écrivant mes craintes.
+De là, je passais à des espérances sans limites, à une confiance sans
+bornes. Je faisais des rêves d'avenir incroyables; je me disais que
+cette fille me devrait sa guérison physique et morale, que je passerais
+toute ma vie avec elle, et que son amour me rendrait plus heureux que
+les plus virginales amours.</p>
+
+<p>Enfin, je ne pourrais vous répéter les mille pensées qui montaient de
+mon c&#339;ur à ma tête et qui s'éteignirent peu à peu dans le sommeil qui me
+gagna au jour.</p>
+
+<p>Quand je me réveillai, il était deux heures. Le temps était magnifique.
+Je ne me rappelle pas que la vie m'ait jamais paru aussi belle et aussi
+pleine. Les souvenirs de la veille se représentaient à mon esprit, sans
+ombres, sans obstacles et gaiement escortés des espérances du soir. Je
+m'habillai à la hâte. J'étais content et capable des meilleures actions.
+De temps en temps mon c&#339;ur bondissait de joie et d'amour dans ma
+poitrine. Une douce fièvre m'agitait. Je ne m'inquiétais plus des
+raisons qui m'avaient préoccupé avant que je m'endormisse. Je ne voyais
+que le résultat, je ne songeais qu'à l'heure où je devais revoir
+Marguerite.</p>
+
+<p>Il me fut impossible de rester chez moi. Ma chambre me semblait trop
+petite pour contenir mon bonheur; j'avais besoin de la nature entière
+pour m'épancher.</p>
+
+<p>Je sortis.</p>
+
+<p>Je passai par la rue d'Antin. Le coupé de Marguerite l'attendait à sa
+porte; je me dirigeai du côté des Champs-Elysées. J'aimais, sans même
+les connaître, tous les gens que je rencontrais.</p>
+
+<p>Comme l'amour rend bon!</p>
+
+<p>Au bout d'une heure que je me promenais des chevaux de Marly au
+rond-point et du rond-point aux chevaux de Marly, je vis de loin la
+voiture de Marguerite; je ne la reconnus pas, je la devinai.</p>
+
+<p>Au moment de tourner l'angle des Champs-Elysées, elle se fit arrêter, et
+un grand jeune homme se détacha d'un groupe où il causait pour venir
+causer avec elle.</p>
+
+<p>Ils causèrent quelques instants; le jeune homme rejoignit ses amis, les
+chevaux repartirent, et moi, qui m'étais approché du groupe, je reconnus
+dans celui qui avait parlé à Marguerite ce comte de G... dont j'avais vu
+le portrait et que Prudence m'avait signalé comme celui à qui Marguerite
+devait sa position.</p>
+
+<p>C'était à lui qu'elle avait fait défendre sa porte, la veille; je
+supposai qu'elle avait fait arrêter sa voiture pour lui donner la raison
+de cette défense, et j'espérai qu'en même temps elle avait trouvé
+quelque nouveau prétexte pour ne pas le recevoir la nuit suivante.</p>
+
+<p>Comment le reste de la journée se passa, je l'ignore; je marchai, je
+fumai, je causai, mais de ce que je dis, de ceux que je rencontrai, à
+dix heures du soir, je n'avais aucun souvenir.</p>
+
+<p>Tout ce que je me rappelle, c'est que je rentrai chez moi, que je passai
+trois heures à ma toilette, et que je regardai cent fois ma pendule et
+ma montre, qui malheureusement allaient l'une comme l'autre.</p>
+
+<p>Quand dix heures et demie sonnèrent, je me dis qu'il était temps de
+partir.</p>
+
+<p>Je demeurais à cette époque rue de Provence: je suivis la rue du
+Mont-Blanc, je traversai le boulevard, pris la rue Louis-le-Grand, la
+rue de Port-Mahon, et la rue d'Antin. Je regardai aux fenêtres de
+Marguerite.</p>
+
+<p>Il y avait de la lumière.</p>
+
+<p>Je sonnai.</p>
+
+<p>Je demandai au portier si mademoiselle Gautier était chez elle.</p>
+
+<p>Il me répondit qu'elle ne rentrait jamais avant onze heures ou onze
+heures un quart.</p>
+
+<p>Je regardai ma montre.</p>
+
+<p>J'avais cru venir tout doucement, je n'avais mis que cinq minutes pour
+venir de la rue de Provence chez Marguerite.</p>
+
+<p>Alors, je me promenai dans cette rue sans boutiques, et déserte à cette
+heure.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure Marguerite arriva. Elle descendit de son coupé
+en regardant autour d'elle, comme si elle eût cherché quelqu'un.</p>
+
+<p>La voiture repartit au pas, les écuries et la remise n'étant pas dans la
+maison. Au moment où Marguerite allait sonner, je m'approchai et lui
+dis:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous? me dit-elle d'un ton peu rassurant sur le plaisir
+qu'elle avait à me trouver là.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas permis de venir vous faire visite aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste; je l'avais oublié.</p>
+
+<p>Ce mot renversait toutes mes réflexions du matin, toutes mes espérances
+de la journée. Cependant, je commençais à m'habituer à ces façons et je
+ne m'en allai pas, ce que j'eusse évidemment fait autrefois.</p>
+
+<p>Nous entrâmes.</p>
+
+<p>Nanine avait ouvert la porte d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Prudence est-elle rentrée? demanda Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Va dire que dès qu'elle rentrera elle vienne. Auparavant, éteins la
+lampe du salon, et, s'il vient quelqu'un, réponds que je ne suis pas
+rentrée et que je ne rentrerai pas.</p>
+
+<p>C'était bien là une femme préoccupée de quelque chose et peut-être
+ennuyée d'un importun. Je ne savais quelle figure faire ni que dire.
+Marguerite se dirigea du côté de sa chambre à coucher; je restai où
+j'étais.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, me dit-elle.</p>
+
+<p>Elle ôta son chapeau, son manteau de velours et les jeta sur son lit,
+puis se laissa tomber dans un grand fauteuil, auprès du feu qu'elle
+faisait faire jusqu'au commencement de l'été, et me dit en jouant avec
+la chaîne de sa montre:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que me conterez-vous de neuf?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, sinon que j'ai eu tort de venir ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous paraissez contrariée et que, sans doute, je vous
+ennuie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'ennuyez pas; seulement je suis malade, j'ai souffert toute
+la journée, je n'ai pas dormi et j'ai une migraine affreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je me retire pour vous laisser mettre au lit?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous pouvez rester; si je veux me coucher, je me coucherai bien
+devant vous.</p>
+
+<p>En ce moment on sonna.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vient encore? dit-elle avec un mouvement d'impatience.</p>
+
+<p>Quelques instants après, on sonna de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a donc personne pour ouvrir? Il va falloir que j'ouvre
+moi-même.</p>
+
+<p>En effet, elle se leva en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Attendez ici.</p>
+
+<p>Elle traversa l'appartement, et j'entendis ouvrir la porte d'entrée.</p>
+
+<p>&mdash;J'écoutai.</p>
+
+<p>Celui à qui elle avait ouvert s'arrêta dans la salle à manger. Aux
+premiers mots, je reconnus la voix du jeune comte de N...</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous portez-vous ce soir? disait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mal, répondit sèchement Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je vous dérange?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous me recevez! Que vous ai-je fait, ma chère Marguerite?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, vous ne m'avez rien fait. Je suis malade, il faut que je
+me couche; ainsi vous allez me faire le plaisir de vous en aller. Cela
+m'assomme de ne pas pouvoir rentrer le soir sans vous voir apparaître
+cinq minutes après. Qu'est-ce que vous voulez? que je sois votre
+maîtresse? Eh bien, je vous ai déjà dit cent fois que non, que vous
+m'agacez horriblement, et que vous pouvez vous adresser autre part. Je
+vous le répète aujourd'hui pour la dernière fois: je ne veux pas de
+vous, c'est bien convenu; adieu. Tenez, voici Nanine qui rentre; elle va
+vous éclairer. Bonsoir.</p>
+
+<p>Et, sans ajouter un mot, sans écouter ce que balbutiait le jeune homme,
+Marguerite revint dans sa chambre et referma violemment la porte, par
+laquelle Nanine, à son tour, rentra presque immédiatement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'entends, lui dit Marguerite, tu diras toujours à cet imbécile que
+je n'y suis pas ou que je ne veux pas le recevoir. Je suis lasse, à la
+fin, de voir sans cesse des gens qui viennent me demander la même chose,
+qui me payent et qui se croient quittes avec moi. Si celles qui
+commencent notre honteux métier savaient ce que c'est, elles se feraient
+plutôt femmes de chambre. Mais non; la vanité d'avoir des robes, des
+voitures, des diamants nous entraîne; on croit à ce que l'on entend, car
+la prostitution a sa foi, et l'on use peu à peu son c&#339;ur, son corps, sa
+beauté; on est redoutée comme une bête fauve, méprisée comme un paria,
+on n'est entourée que de gens qui vous prennent toujours plus qu'ils ne
+vous donnent, et on s'en va un beau jour crever comme un chien, après
+avoir perdu les autres et s'être perdue soi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, madame, calmez-vous, dit Nanine; vous avez mal aux nerfs ce
+soir.</p>
+
+<p>&mdash;Cette robe me gêne, reprit Marguerite en faisant sauter les agrafes de
+son corsage; donne-moi un peignoir. Eh bien, et Prudence?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'était pas rentrée, mais on l'enverra à madame dès qu'elle
+rentrera.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà encore une, continua Marguerite en ôtant sa robe et en
+passant un peignoir blanc, en voilà encore une qui sait bien me trouver
+quand elle a besoin de moi, et qui ne peut pas me rendre un service de
+bonne grâce. Elle sait que j'attends cette réponse ce soir, qu'il me la
+faut, que je suis inquiète, et je suis sûre qu'elle est allée courir
+sans s'occuper de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être a-t-elle été retenue?</p>
+
+<p>&mdash;Fais-nous donner le punch.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez encore vous faire du mal, dit Nanine.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! Apporte-moi aussi des fruits, du pâté ou une aile de
+poulet, quelque chose tout de suite, j'ai faim.</p>
+
+<p>Vous dire l'impression que cette scène me causait, c'est inutile; vous
+le devinez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez souper avec moi, me dit-elle; en attendant, prenez un
+livre, je vais passer un instant dans mon cabinet de toilette.</p>
+
+<p>Elle alluma les bougies d'un candélabre, ouvrit une porte au pied de son
+lit et disparut.</p>
+
+<p>Pour moi, je me mis à réfléchir sur la vie de cette fille, et mon amour
+s'augmenta de pitié.</p>
+
+<p>Je me promenais à grands pas dans cette chambre, tout en songeant, quand
+Prudence entra.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vous voilà? me dit-elle: où est Marguerite?</p>
+
+<p>&mdash;Dans son cabinet de toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais l'attendre. Dites donc, elle vous trouve charmant; saviez-vous
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne vous l'a pas dit un peu?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Comment êtes-vous ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens lui faire une visite.</p>
+
+<p>&mdash;À minuit?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Farceur!</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a même très mal reçu.</p>
+
+<p>&mdash;Elle va mieux vous recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui apporte une bonne nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de mal; ainsi elle vous a parlé de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Hier au soir, ou plutôt cette nuit, quand vous avez été parti avec
+votre ami... à propos, comment va-t-il, votre ami? C'est Gaston R..., je
+crois, qu'on l'appelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dis-je, sans pouvoir m'empêcher de sourire en me rappelant la
+confidence que Gaston m'avait faite, et en voyant que Prudence savait à
+peine son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Il est gentil, ce garçon-là; qu'est-ce qu'il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il a vingt-cinq mille francs de rente.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! eh bien, pour en revenir à vous, Marguerite m'a
+questionnée sur votre compte; elle m'a demandé qui vous étiez, ce que
+vous faisiez, quelles avaient été vos maîtresses; enfin tout ce qu'on
+peut demander sur un homme de votre âge. Je lui ai dit tout ce que je
+sais, en ajoutant que vous êtes un charmant garçon, et voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie; maintenant, dites-moi donc de quelle commission elle
+vous avait chargée hier.</p>
+
+<p>&mdash;D'aucune; c'était pour faire partir le comte, ce qu'elle disait, mais
+elle m'en a chargée d'une pour aujourd'hui, et c'est la réponse que je
+lui apporte ce soir.</p>
+
+<p>En ce moment, Marguerite sortit de son cabinet de toilette, coquettement
+coiffée de son bonnet de nuit orné de touffes de rubans jaunes, appelées
+techniquement des choux.</p>
+
+<p>Elle était ravissante ainsi.</p>
+
+<p>Elle avait ses pieds nus dans des pantoufles de satin, et achevait la
+toilette de ses ongles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-elle en voyant Prudence, avez-vous vu le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a donné.</p>
+
+<p>&mdash;Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Six mille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les avez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il eu l'air contrarié?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre homme!</p>
+
+<p>Ce pauvre homme! fut dit d'un ton impossible à rendre. Marguerite prit
+les six billets de mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Il était temps, dit-elle. Ma chère Prudence, avez-vous besoin
+d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, mon enfant, que c'est dans deux jours le 15, si vous
+pouviez me prêter trois ou quatre cents francs, vous me rendriez
+service.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez demain matin, il est trop tard pour faire changer.</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille. Soupez-vous avec nous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Charles m'attend chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes donc toujours folle?</p>
+
+<p>&mdash;Toquée, ma chère! A demain. Adieu, Armand.</p>
+
+<p>Madame Duvernoy sortit.</p>
+
+<p>Marguerite ouvrit son étagère et jeta dedans les billets de banque.</p>
+
+<p>&mdash;Vous permettez que je me couche! dit-elle en souriant et en se
+dirigeant vers son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement je vous le permets, mais encore je vous en prie.</p>
+
+<p>Elle rejeta sur le pied de son lit la guipure qui le couvrait et se
+coucha.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-elle, venez vous asseoir près de moi et causons.</p>
+
+<p>Prudence avait raison: la réponse qu'elle avait apportée à Marguerite
+l'égayait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me pardonnez ma mauvaise humeur de ce soir? me dit-elle en me
+prenant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt à vous en pardonner bien d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous m'aimez?</p>
+
+<p>&mdash;À en devenir fou.</p>
+
+<p>&mdash;Malgré mon mauvais caractère?</p>
+
+<p>&mdash;Malgré tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le jurez!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui dis-je tout bas.</p>
+
+<p>Nanine entra alors portant des assiettes, un poulet froid, une bouteille
+de bordeaux, des fraises et deux couverts.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ai pas fait faire du punch, dit Nanine, le bordeaux est
+meilleur pour vous. N'est-ce pas, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondis-je, tout ému encore des dernières paroles de
+Marguerite et les yeux ardemment fixés sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit-elle, mets tout cela sur la petite table, approche-la du
+lit; nous nous servirons nous-mêmes. Voilà trois nuits que tu passes, tu
+dois avoir envie de dormir, va te coucher; je n'ai plus besoin de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il fermer la porte à double tour?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien! Et surtout dis qu'on ne laisse entrer personne
+demain avant midi.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XII" id="Chapitre_XII"></a>Chapitre XII</h2>
+
+<p>À cinq heures du matin, quand le jour commença à paraître à travers les
+rideaux, Marguerite me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonne-moi si je te chasse, mais il le faut. Le duc vient tous les
+matins; on va lui répondre que je dors, quand il va venir, et il
+attendra peut-être que je me réveille.</p>
+
+<p>Je pris dans mes mains la tête de Marguerite, dont les cheveux défaits
+ruisselaient autour d'elle, et je lui donnai un dernier baiser, en lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Quand te reverrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, reprit-elle, prends cette petite clef dorée qui est sur la
+cheminée, va ouvrir cette porte; rapporte la clef ici et va-t'en. Dans
+la journée, tu recevras une lettre et mes ordres, car tu sais que tu
+dois obéir aveuglément.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et si je demandais déjà quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Que tu me laissasses cette clef.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais fait pour personne ce que tu me demandes là.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fais-le pour moi, car je te jure que, moi, je ne t'aime pas
+comme les autres t'aimaient.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, garde-la; mais je te préviens qu'il ne dépend que de moi que
+cette clef ne te serve à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des verrous en dedans de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Méchante!</p>
+
+<p>&mdash;Je les ferai ôter.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aimes donc un peu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me semble que oui.
+Maintenant va-t'en; je tombe de sommeil.</p>
+
+<p>Nous restâmes quelques secondes dans les bras l'un de l'autre, et je
+partis.</p>
+
+<p>Les rues étaient désertes, la grande ville dormait encore, une douce
+fraîcheur courait dans ces quartiers que le bruit des hommes allait
+envahir quelques heures plus tard.</p>
+
+<p>Il me sembla que cette ville endormie m'appartenait; je cherchais dans
+mon souvenir les noms de ceux dont j'avais jusqu'alors envié le bonheur;
+et je ne m'en rappelais pas un sans me trouver plus heureux que lui.</p>
+
+<p>Être aimé d'une jeune fille chaste, lui révéler le premier cet étrange
+mystère de l'amour, certes, c'est une grande félicité, mais c'est la
+chose du monde la plus simple. S'emparer d'un c&#339;ur qui n'a pas
+l'habitude des attaques, c'est entrer dans une ville ouverte et sans
+garnison. L'éducation, le sentiment des devoirs et la famille sont de
+très fortes sentinelles; mais il n'y a sentinelles si vigilantes que ne
+trompe une fille de seize ans, à qui, par la voix de l'homme qu'elle
+aime, la nature donne ses premiers conseils d'amour qui sont d'autant
+plus ardents qu'ils paraissent plus purs.</p>
+
+<p>Plus la jeune fille croit au bien, plus elle s'abandonne facilement,
+sinon à l'amant, du moins à l'amour, car étant sans défiance, elle est
+sans force, et se faire aimer d'elle est un triomphe que tout homme de
+vingt-cinq ans pourra se donner quand il voudra. Et cela est si vrai que
+voyez comme on entoure les jeunes filles de surveillance et de remparts!
+Les couvents n'ont pas de murs assez hauts, les mères de serrures assez
+fortes, la religion de devoirs assez continus pour renfermer tous ces
+charmants oiseaux dans leur cage, sur laquelle on ne se donne même pas
+la peine de jeter des fleurs. Aussi comme elles doivent désirer ce monde
+qu'on leur cache, comme elles doivent croire qu'il est tentant, comme
+elles doivent écouter la première voix qui, à travers les barreaux,
+vient leur en raconter les secrets, et bénir la main qui lève, la
+première, un coin du voile mystérieux.</p>
+
+<p>Mais être réellement aimé d'une courtisane, c'est une victoire bien
+autrement difficile. Chez elles, le corps a usé l'âme, les sens ont
+brûlé le c&#339;ur, la débauche a cuirassé les sentiments. Les mots qu'on
+leur dit, elles les savent depuis longtemps; les moyens que l'on
+emploie, elles les connaissent, l'amour même qu'elles inspirent, elles
+l'ont vendu. Elles aiment par métier et non par entraînement. Elles sont
+mieux gardées par leurs calculs qu'une vierge par sa mère et son
+couvent; aussi ont-elles inventé le mot caprice pour ces amours sans
+trafic qu'elles se donnent de temps en temps comme repos, comme excuse,
+ou comme consolation; semblables à ces usuriers qui rançonnent mille
+individus, et qui croient tout racheter en prêtant un jour vingt francs
+à quelque pauvre diable qui meurt de faim, sans exiger d'intérêt et sans
+lui demander de reçu.</p>
+
+<p>Puis, quand Dieu permet l'amour à une courtisane, cet amour, qui semble
+d'abord un pardon, devient presque toujours pour elle un châtiment. Il
+n'y a pas d'absolution sans pénitence. Quand une créature, qui a tout
+son passé à se reprocher, se sent tout à coup prise d'un amour profond,
+sincère, irrésistible, dont elle ne se fût jamais crue capable; quand
+elle a avoué cet amour, comme l'homme aimé ainsi la domine! Comme il se
+sent fort avec ce droit cruel de lui dire: «vous ne faites pas plus pour
+de l'amour que vous n'avez fait pour de l'argent.»</p>
+
+<p>Alors elles ne savent quelles preuves donner. Un enfant, raconte la
+fable, après s'être longtemps amusé dans un champ à crier: «au secours!»
+Pour déranger des travailleurs, fut dévoré un jour par un ours, sans que
+ceux qu'il avait trompés si souvent crussent cette fois aux cris réels
+qu'il poussait. Il en est de même de ces malheureuses filles, quand
+elles aiment sérieusement. Elles ont menti tant de fois qu'on ne veut
+plus les croire, et elles sont, au milieu de leurs remords, dévorées par
+leur amour.</p>
+
+<p>De là, ces grands dévouements, ces austères retraites dont quelques-unes
+ont donné l'exemple.</p>
+
+<p>Mais, quand l'homme qui inspire cet amour rédempteur a l'âme assez
+généreuse pour l'accepter sans se souvenir du passé, quand il s'y
+abandonne, quand il aime enfin, comme il est aimé, cet homme épuise d'un
+coup toutes les émotions terrestres, et après cet amour son c&#339;ur sera
+fermé à tout autre.</p>
+
+<p>Ces réflexions, je ne les faisais pas le matin où je rentrais chez moi.
+Elles n'eussent pu être que le pressentiment de ce qui allait m'arriver,
+et malgré mon amour pour Marguerite, je n'entrevoyais pas de semblables
+conséquences; aujourd'hui je les fais. Tout étant irrévocablement fini,
+elles résultent naturellement de ce qui a eu lieu.</p>
+
+<p>Mais revenons au premier jour de cette liaison. Quand je rentrai,
+j'étais d'une gaieté folle. En songeant que les barrières placées par
+mon imagination entre Marguerite et moi avaient disparu, que je la
+possédais, que j'occupais un peu sa pensée, que j'avais dans ma poche la
+clef de son appartement et le droit de me servir de cette clef, j'étais
+content de la vie, fier de moi, et j'aimais Dieu qui permettait tout
+cela.</p>
+
+<p>Un jour, un jeune homme passe dans une rue, il y coudoie une femme, il
+la regarde, il se retourne, il passe. Cette femme, il ne la connaît pas,
+elle a des plaisirs, des chagrins, des amours où il n'a aucune part. Il
+n'existe pas pour elle, et peut-être, s'il lui parlait, se
+moquerait-elle de lui comme Marguerite avait fait de moi. Des semaines,
+des mois, des années s'écoulent, et tout à coup, quand ils ont suivi
+chacun leur destinée dans un ordre différent, la logique du hasard les
+ramène en face l'un de l'autre. Cette femme devient la maîtresse de cet
+homme et l'aime. Comment? Pourquoi? Leurs deux existences n'en font plus
+qu'une; à peine l'intimité existe-t-elle, qu'elle leur semble avoir
+existé toujours, et tout ce qui a précédé s'efface de la mémoire des
+deux amants. C'est curieux, avouons-le.</p>
+
+<p>Quant à moi, je ne me rappelais plus comment j'avais vécu avant la
+veille. Tout mon être s'exaltait en joie au souvenir des mots échangés
+pendant cette première nuit. Ou Marguerite était habile à tromper, ou
+elle avait pour moi une de ces passions subites qui se révèlent dès le
+premier baiser, et qui meurent quelquefois, du reste, comme elles sont
+nées.</p>
+
+<p>Plus j'y réfléchissais, plus je me disais que Marguerite n'avait aucune
+raison de feindre un amour qu'elle n'aurait pas ressenti, et je me
+disais aussi que les femmes ont deux façons d'aimer qui peuvent résulter
+l'une de l'autre: elles aiment avec le c&#339;ur ou avec les sens. Souvent
+une femme prend un amant pour obéir à la seule volonté de ses sens, et
+apprend, sans s'y être attendue, le mystère de l'amour immatériel et ne
+vit plus que par son c&#339;ur; souvent une jeune fille, ne cherchant dans le
+mariage que la réunion de deux affections pures, reçoit cette soudaine
+révélation de l'amour physique, cette énergique conclusion des plus
+chastes impressions de l'âme.</p>
+
+<p>Je m'endormis au milieu de ces pensées. Je fus réveillé par une lettre
+de Marguerite, lettre contenant ces mots:</p>
+
+<p>«Voici mes ordres: ce soir au Vaudeville. Venez pendant le troisième
+entr'acte.</p>
+
+<p>«M. G.»</p>
+
+<p>Je serrai ce billet dans un tiroir, afin d'avoir toujours la réalité
+sous la main, dans le cas où je douterais, comme cela m'arrivait par
+moments.</p>
+
+<p>Elle ne me disait pas de l'aller voir dans le jour, je n'osai me
+présenter chez elle; mais j'avais un si grand désir de la rencontrer
+avant le soir que j'allai aux Champs-Elysées, où, comme la veille, je la
+vis passer et redescendre.</p>
+
+<p>À sept heures, j'étais au Vaudeville.</p>
+
+<p>Jamais je n'étais entré si tôt dans un théâtre.</p>
+
+<p>Toutes les loges s'emplirent les unes après les autres. Une seule
+restait vide: l'avant-scène du rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>Au commencement du troisième acte, j'entendis ouvrir la porte de cette
+loge, sur laquelle j'avais presque constamment les yeux fixés,
+Marguerite parut.</p>
+
+<p>Elle passa tout de suite sur le devant, chercha à l'orchestre, m'y vit
+et me remercia du regard.</p>
+
+<p>Elle était merveilleusement belle ce soir-là.</p>
+
+<p>Etais-je la cause de cette coquetterie? M'aimait-elle assez pour croire
+que, plus je la trouverais belle, plus je serais heureux? Je l'ignorais
+encore; mais si telle avait été son intention, elle réussissait, car,
+lorsqu'elle se montra, les têtes ondulèrent les unes vers les autres, et
+l'acteur alors en scène regarda lui-même celle qui troublait ainsi les
+spectateurs par sa seule apparition.</p>
+
+<p>Et j'avais la clef de l'appartement de cette femme, et dans trois ou
+quatre heures elle allait de nouveau être à moi.</p>
+
+<p>On blâme ceux qui se ruinent pour des actrices et des femmes
+entretenues; ce qui m'étonne, c'est qu'ils ne fassent pas pour elles
+vingt fois plus de folies. Il faut avoir vécu, comme moi, de cette
+vie-là, pour savoir combien les petites vanités de tous les jours
+qu'elles donnent à leur amant soudent fortement dans le c&#339;ur, puisque
+nous n'avons pas d'autre mot, l'amour qu'il a pour elle.</p>
+
+<p>Prudence prit place ensuite dans la loge, et un homme que je reconnus
+pour le comte de G... s'assit au fond.</p>
+
+<p>À sa vue, un froid me passa sur le c&#339;ur.</p>
+
+<p>Sans doute, Marguerite s'apercevait de l'impression produite sur moi par
+la présence de cet homme dans sa loge, car elle me sourit de nouveau, et
+tournant le dos au comte, elle parut fort attentive à la pièce. Au
+troisième entr'acte, elle se retourna, dit deux mots; le comte quitta la
+loge, et Marguerite me fit signe de venir la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir! me dit-elle quand j'entrai, et elle me tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir! répondis-je en m'adressant à Marguerite et à Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je prends la place de quelqu'un. Est-ce que M. le comte de G...
+ne va pas revenir?</p>
+
+<p>&mdash;Si; je l'ai envoyé me chercher des bonbons pour que nous puissions
+causer seuls un instant. Madame Duvernoy est dans la confidence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes enfants, dit celle-ci; mais soyez tranquilles, je ne dirai
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc ce soir? dit Marguerite en se levant et en venant
+dans l'ombre de la loge m'embrasser sur le front.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un peu souffrant.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut aller vous coucher, reprit-elle avec cet air ironique si bien
+fait pour sa tête fine et spirituelle.</p>
+
+<p>&mdash;Où?</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que je n'y dormirai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il ne faut pas venir nous faire la moue ici parce que vous avez
+vu un homme dans ma loge.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour cette raison.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, je m'y connais, et vous avez tort; ainsi ne parlons plus de
+cela. Vous viendrez après le spectacle chez Prudence, et vous y resterez
+jusqu'à ce que je vous appelle. Entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Est-ce que je pouvais désobéir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez toujours? reprit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le demandez!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez pensé à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le jour.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que je crains décidément de devenir amoureuse de vous?
+demandez plutôt à Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! répondit la grosse fille, c'en est assommant.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, vous allez retourner à votre stalle; le comte va rentrer,
+et il est inutile qu'il vous trouve ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cela vous est désagréable de le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Non; seulement si vous m'aviez dit désirer venir au Vaudeville ce
+soir, j'aurais pu vous envoyer cette loge aussi bien que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, il me l'a apportée sans que je la lui demande, en
+m'offrant de m'accompagner. Vous le savez très bien, je ne pouvais pas
+refuser. Tout ce que je pouvais faire, c'était de vous écrire où
+j'allais pour que vous me vissiez, et parce que moi-même j'avais du
+plaisir à vous revoir plus tôt; mais, puisque c'est ainsi que vous me
+remerciez, je profite de la leçon.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tort, pardonnez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure, retournez gentiment à votre place, et surtout ne
+faites plus le jaloux.</p>
+
+<p>Elle m'embrassa de nouveau, et je sortis.</p>
+
+<p>Dans le couloir, je rencontrai le comte qui revenait.</p>
+
+<p>Je retournai à ma stalle.</p>
+
+<p>Après tout, la présence de M. de G... dans la loge de Marguerite était
+la chose la plus simple. Il avait été son amant, il lui apportait une
+loge, il l'accompagnait au spectacle, tout cela était fort naturel, et,
+du moment où j'avais pour maîtresse une fille comme Marguerite, il me
+fallait bien accepter ses habitudes.</p>
+
+<p>Je n'en fus pas moins très malheureux le reste de la soirée, et j'étais
+fort triste en m'en allant, après avoir vu Prudence, le comte et
+Marguerite monter dans la calèche qui les attendait à la porte.</p>
+
+<p>Et cependant, un quart d'heure après, j'étais chez Prudence. Elle
+rentrait à peine.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XIII" id="Chapitre_XIII"></a>Chapitre XIII</h2>
+
+<p>&mdash;Vous êtes venu presque aussi vite que nous, me dit Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondis-je machinalement. Où est Marguerite?</p>
+
+<p>&mdash;Chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Toute seule?</p>
+
+<p>&mdash;Avec M. de G...</p>
+
+<p>Je me promenai à grands pas dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que je trouve drôle d'attendre ici que M. de G... sorte de
+chez Marguerite?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas raisonnable non plus. Comprenez donc que Marguerite ne
+peut pas mettre le comte à la porte. M. de G... a été longtemps avec
+elle, il lui a toujours donné beaucoup d'argent; il lui en donne encore.
+Marguerite dépense plus de cent mille francs par an; elle a beaucoup de
+dettes. Le duc lui envoie ce qu'elle lui demande, mais elle n'ose pas
+toujours lui demander tout ce dont elle a besoin. Il ne faut pas qu'elle
+se brouille avec le comte qui lui fait une dizaine de mille francs par
+an au moins. Marguerite vous aime bien, mon cher ami, mais votre liaison
+avec elle, dans son intérêt et dans le vôtre, ne doit pas être sérieuse.
+Ce n'est pas avec vos sept ou huit mille francs de pension que vous
+soutiendrez le luxe de cette fille-là; ils ne suffiraient pas à
+l'entretien de sa voiture. Prenez Marguerite pour ce qu'elle est, pour
+une bonne fille spirituelle et jolie; soyez son amant pendant un mois,
+deux mois; donnez-lui des bouquets, des bonbons et des loges; mais ne
+vous mettez rien de plus en tête, et ne lui faites pas des scènes de
+jalousie ridicule. Vous savez bien à qui vous avez affaire; Marguerite
+n'est pas une vertu. Vous lui plaisez, vous l'aimez bien, ne vous
+inquiétez pas du reste. Je vous trouve charmant de faire le susceptible!
+Vous avez la plus agréable maîtresse de Paris! Elle vous reçoit dans un
+appartement magnifique, elle est couverte de diamants, elle ne vous
+coûtera pas un sou, si vous le voulez, et vous n'êtes pas content. Que
+diable! Vous en demandez trop.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mais c'est plus fort que moi, l'idée que cet homme
+est son amant me fait un mal affreux.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, reprit Prudence, est-il encore son amant? C'est un homme dont
+elle a besoin, voilà tout. Depuis deux jours, elle lui fait fermer sa
+porte; il est venu ce matin, elle n'a pas pu faire autrement que
+d'accepter sa loge et de le laisser l'accompagner. Il l'a reconduite, il
+monte un instant chez elle, il n'y reste pas, puisque vous attendez ici.
+Tout cela est bien naturel, il me semble. D'ailleurs vous acceptez bien
+le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais celui-là est un vieillard, et je suis sûr que Marguerite
+n'est pas sa maîtresse. Puis, on peut souvent accepter une liaison et
+n'en pas accepter deux. Cette facilité ressemble trop à un calcul et
+rapproche l'homme qui y consent, même par amour, de ceux qui, un étage
+plus bas, font un métier de ce consentement et un profit de ce métier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Mon cher, que vous êtes arriéré! Combien en ai-je vus, et des plus
+nobles, des plus élégants, des plus riches, faire ce que je vous
+conseille et cela, sans efforts, sans honte, sans remords! Mais cela se
+voit tous les jours. Mais comment voudriez-vous que les femmes
+entretenues de Paris fissent pour soutenir le train qu'elles mènent, si
+elles n'avaient pas trois ou quatre amants à la fois? Il n'y a pas de
+fortune, si considérable qu'elle soit, qui puisse subvenir seule aux
+dépenses d'une femme comme Marguerite. Une fortune de cinq cent mille
+francs de rente est une fortune énorme en France; eh bien, mon cher ami,
+cinq cent mille francs de rente n'en viendraient pas à bout, et voici
+pourquoi: un homme qui a un pareil revenu a une maison montée, des
+chevaux, des domestiques, des voitures, des chasses, des amis; souvent
+il est marié, il a des enfants, il fait courir, il joue, il voyage, que
+sais-je, moi! Toutes ces habitudes sont prises de telle façon qu'il ne
+peut s'en défaire sans passer pour être ruiné et sans faire scandale.
+Tout compte fait, avec cinq cent mille francs par an, il ne peut pas
+donner à une femme plus de quarante ou cinquante mille francs dans
+l'année, et encore c'est beaucoup. Eh bien, d'autres amours complètent
+la dépense annuelle de la femme. Avec Marguerite, c'est encore plus
+commode; elle est tombée par un miracle du ciel sur un vieillard riche à
+dix millions, dont la femme et la fille sont mortes, qui n'a plus que
+des neveux riches eux-mêmes, qui lui donne tout ce qu'elle veut sans
+rien lui demander en échange; mais elle ne peut pas lui demander plus de
+soixante-dix mille francs par an, et je suis sûre que si elle lui en
+demandait davantage, malgré sa fortune et l'affection qu'il a pour elle,
+il le lui refuserait.</p>
+
+<p>«Tous ces jeunes gens ayant vingt ou trente mille livres de rente à
+Paris, c'est-à-dire à peine de quoi vivre dans le monde qu'ils
+fréquentent, savent très bien, quand ils sont les amants d'une femme
+comme Marguerite, qu'elle ne pourrait pas seulement payer son
+appartement et ses domestiques avec ce qu'ils lui donnent. Ils ne lui
+disent pas qu'ils le savent, ils ont l'air de ne rien voir, et quand ils
+en ont assez ils s'en vont. S'ils ont la vanité de suffire à tout, ils
+se ruinent comme des sots et vont se faire tuer en Afrique après avoir
+laissé cent mille francs de dettes à Paris. Croyez-vous que la femme
+leur en soit reconnaissante? Pas le moins du monde. Au contraire, elle
+dit qu'elle leur a sacrifié sa position et que, pendant qu'elle était
+avec eux, elle perdait de l'argent. Ah! vous trouvez tous ces détails
+honteux, n'est-ce pas? Ils sont vrais. Vous êtes un charmant garçon, que
+j'aime de tout mon c&#339;ur; je vis depuis vingt ans parmi les femmes
+entretenues, je sais ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, et je ne
+voudrais pas vous voir prendre au sérieux le caprice qu'une jolie fille
+a pour vous.</p>
+
+<p>«Puis, outre cela, admettons, continua Prudence, que Marguerite vous
+aime assez pour renoncer au comte et au duc, dans le cas où celui-ci
+s'apercevrait de votre liaison et lui dirait de choisir entre vous et
+lui, le sacrifice qu'elle vous ferait serait énorme, c'est
+incontestable. Quel sacrifice égal pourriez-vous lui faire, vous? Quand
+la satiété serait venue, quand vous n'en voudriez plus enfin, que
+feriez-vous pour la dédommager de ce que vous lui auriez fait perdre?
+Rien. Vous l'auriez isolée du monde dans lequel étaient sa fortune et
+son avenir, elle vous aurait donné ses plus belles années, et elle
+serait oubliée. Ou vous seriez un homme ordinaire, alors, lui jetant son
+passé à la face, vous lui diriez qu'en la quittant vous ne faites
+qu'agir comme ses autres amants, et vous l'abandonneriez à une misère
+certaine; ou vous seriez un honnête homme, et, vous croyant forcé de la
+garder auprès de vous, vous vous livreriez vous-même à un malheur
+inévitable, car cette liaison, excusable chez le jeune homme, ne l'est
+plus chez l'homme mûr. Elle devient un obstacle à tout, elle ne permet
+ni la famille, ni l'ambition, ces secondes et dernières amours de
+l'homme. Croyez-m'en donc, mon ami, prenez les choses pour ce qu'elles
+valent, les femmes pour ce qu'elles sont, et ne donnez pas à une fille
+entretenue le droit de se dire votre créancière en quoi que ce soit.</p>
+
+<p>C'était sagement raisonné et d'une logique dont j'aurais cru Prudence
+incapable. Je ne trouvai rien à lui répondre, sinon qu'elle avait
+raison; je lui donnai la main et la remerciai de ses conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, me dit-elle, chassez-moi ces mauvaises théories, et
+riez; la vie est charmante, mon cher, c'est selon le verre par lequel on
+la regarde. Tenez, consultez votre ami Gaston, en voilà un qui me fait
+l'effet de comprendre l'amour comme je le comprends. Ce dont il faut que
+vous soyez convaincu, sans quoi vous deviendrez un garçon insipide,
+c'est qu'il y a à côté d'ici une belle fille qui attend impatiemment que
+l'homme qui est chez elle s'en aille, qui pense à vous, qui vous garde
+sa nuit et qui vous aime, j'en suis certaine. Maintenant venez vous
+mettre à la fenêtre avec moi, et regardons partir le comte qui ne va pas
+tarder à nous laisser la place.</p>
+
+<p>Prudence ouvrit une fenêtre, et nous nous accoudâmes à côté l'un de
+l'autre sur le balcon.</p>
+
+<p>Elle regardait les rares passants, moi je rêvais.</p>
+
+<p>Tout ce qu'elle m'avait dit me bourdonnait dans la tête, et je ne
+pouvais m'empêcher de convenir qu'elle avait raison; mais l'amour réel
+que j'avais pour Marguerite avait peine à s'accommoder de cette
+raison-là. Aussi poussais-je de temps en temps des soupirs qui faisaient
+retourner Prudence, et lui faisaient hausser les épaules comme un
+médecin qui désespère d'un malade.</p>
+
+<p>«Comme on s'aperçoit que la vie doit être courte, disais-je en moi-même,
+par la rapidité des sensations! Je ne connais Marguerite que depuis deux
+jours, elle n'est ma maîtresse que depuis hier, et elle a déjà tellement
+envahi ma pensée, mon c&#339;ur et ma vie, que la visite de ce comte de G...
+est un malheur pour moi.»</p>
+
+<p>Enfin le comte sortit, remonta dans sa voiture et disparut. Prudence
+ferma sa fenêtre.</p>
+
+<p>Au même moment Marguerite nous appelait.</p>
+
+<p>&mdash;Venez vite, on met la table, disait-elle, nous allons souper.</p>
+
+<p>Quand j'entrai chez elle, Marguerite courut à moi, me sauta au cou et
+m'embrassa de toutes ses forces.</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous toujours maussade? me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est fini, répondit Prudence, je lui ai fait de la morale, et il
+a promis d'être sage.</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure!</p>
+
+<p>Malgré moi, je jetai les yeux sur le lit, il n'était pas défait; quant à
+Marguerite, elle était déjà en peignoir blanc.</p>
+
+<p>On se mit à table.</p>
+
+<p>Charme, douceur, expansion, Marguerite avait tout, et j'étais bien forcé
+de temps en temps de reconnaître que je n'avais pas le droit de lui
+demander autre chose; que bien des gens seraient heureux à ma place, et
+que, comme le berger de Virgile, je n'avais qu'à jouir des loisirs qu'un
+dieu ou plutôt qu'une déesse me faisait.</p>
+
+<p>J'essayai de mettre en pratique les théories de Prudence et d'être aussi
+gai que mes deux compagnes; mais ce qui chez elles était nature, chez
+moi était effort, et le rire nerveux que j'avais, et auquel elles se
+trompèrent, touchait de bien près aux larmes.</p>
+
+<p>Enfin le souper cessa, et je restai seul avec Marguerite. Elle alla,
+comme elle en avait l'habitude, s'asseoir sur son tapis devant le feu et
+regarder d'un air triste la flamme du foyer.</p>
+
+<p>Elle songeait! A quoi? Je l'ignore; moi, je la regardais avec amour et
+presque avec terreur en pensant à ce que j'étais prêt à souffrir pour
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu à quoi je pensais?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;À une combinaison que j'ai trouvée.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est cette combinaison?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis pas encore te la confier, mais je puis te dire ce qui en
+résulterait. Il en résulterait que dans un mois d'ici je serais libre,
+je ne devrais plus rien, et nous irions passer ensemble l'été à la
+campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne pouvez pas me dire par quel moyen?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il faut seulement que tu m'aimes comme je t'aime, et tout
+réussira.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est vous seule qui avez trouvé cette combinaison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'exécuterez seule?</p>
+
+<p>&mdash;Moi seule aurai les ennuis, me dit Marguerite avec un sourire que je
+n'oublierai jamais, mais nous partagerons les bénéfices.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de rougir à ce mot de bénéfices; je me rappelai
+Manon Lescaut mangeant avec Desgrieux l'argent de M. de B...</p>
+
+<p>Je répondis d'un ton un peu dur et en me levant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me permettrez, ma chère Marguerite, de ne partager les bénéfices
+que des entreprises que je conçois et que j'exploite moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie que je soupçonne fort M. le comte de G... d'être votre
+associé dans cette heureuse combinaison dont je n'accepte ni les charges
+ni les bénéfices.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un enfant. Je croyais que vous m'aimiez, je me suis trompée,
+c'est bien.</p>
+
+<p>Et, en même temps, elle se leva, ouvrit son piano et se remit à jouer
+l'Invitation à la valse, jusqu'à ce fameux passage en majeur qui
+l'arrêtait toujours.</p>
+
+<p>Etait-ce par habitude, ou pour me rappeler le jour où nous nous étions
+connus? Tout ce que je sais, c'est qu'avec cette mélodie les souvenirs
+me revinrent, et, m'approchant d'elle, je lui pris la tête entre mes
+mains et l'embrassai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me pardonnez? Lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez bien, me répondit-elle; mais remarquez que nous n'en
+sommes qu'au second jour, et que déjà j'ai quelque chose à vous
+pardonner. Vous tenez bien mal vos promesses d'obéissance aveugle.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, Marguerite, je vous aime trop, et je suis jaloux de
+la moindre de vos pensées. Ce que vous m'avez proposé tout à l'heure me
+rendrait fou de joie, mais le mystère qui précède l'exécution de ce
+projet me serre le c&#339;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, raisonnons un peu, reprit-elle en me prenant les deux mains et
+en me regardant avec un charmant sourire auquel il m'était impossible de
+résister; vous m'aimez, n'est-ce pas? et vous seriez heureux de passer
+trois ou quatre mois à la campagne avec moi seule; moi aussi, je serais
+heureuse de cette solitude à deux, non seulement j'en serais heureuse,
+mais j'en ai besoin pour ma santé. Je ne puis quitter Paris pour un si
+long temps sans mettre ordre à mes affaires, et les affaires d'une femme
+comme moi sont toujours très embrouillées; eh bien, j'ai trouvé le moyen
+de tout concilier, mes affaires et mon amour pour vous, oui, pour vous,
+ne riez pas, j'ai la folie de vous aimer! Et voilà que vous prenez vos
+grands airs et me dites des grands mots. Enfant, trois fois enfant,
+rappelez-vous seulement que je vous aime, et ne vous inquiétez de
+rien.&mdash;Est-ce convenu, voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous voulez est convenu, vous le savez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, avant un mois, nous serons dans quelque village, à nous
+promener au bord de l'eau et à boire du lait. Cela vous semble étrange
+que je parle ainsi, moi, Marguerite Gautier; cela vient, mon ami, de ce
+que quand cette vie de Paris, qui semble me rendre si heureuse, ne me
+brûle pas, elle m'ennuie, et alors j'ai des aspirations soudaines vers
+une existence plus calme qui me rappellerait mon enfance. On a toujours
+eu une enfance, quoi que l'on soit devenue. Oh! soyez tranquille, je ne
+vais pas vous dire que je suis la fille d'un colonel en retraite et que
+j'ai été élevée à Saint-Denis. Je suis une pauvre fille de la campagne,
+et je ne savais pas écrire mon nom il y a six ans. Vous voilà rassuré,
+n'est-ce pas? Pourquoi est-ce à vous le premier à qui je m'adresse pour
+partager la joie du désir qui m'est venu? Sans doute parce que j'ai
+reconnu que vous m'aimiez pour moi et non pour vous, tandis que les
+autres ne m'ont jamais aimée que pour eux.</p>
+
+<p>«J'ai été bien souvent à la campagne, mais jamais comme j'aurais voulu y
+aller. C'est sur vous que je compte pour ce bonheur facile, ne soyez
+donc pas méchant et accordez-le-moi. Dites-vous ceci: elle ne doit pas
+vivre vieille, et je me repentirais un jour de n'avoir pas fait pour
+elle la première chose qu'elle m'a demandée, et qu'il était si facile de
+faire.</p>
+
+<p>Que répondre à de pareilles paroles, surtout avec le souvenir d'une
+première nuit d'amour, et dans l'attente d'une seconde?</p>
+
+<p>Une heure après, je tenais Marguerite dans mes bras, et elle m'eût
+demandé de commettre un crime que je lui eusse obéi.</p>
+
+<p>À six heures du matin je partis, et avant de partir je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;À ce soir?</p>
+
+<p>Elle m'embrassa plus fort, mais elle ne me répondit pas.</p>
+
+<p>Dans la journée, je reçus une lettre qui contenait ces mots:</p>
+
+<p>«Cher enfant, je suis un peu souffrante, et le médecin m'ordonne le
+repos. Je me coucherai de bonne heure ce soir et ne vous verrai pas.
+Mais, pour vous récompenser, je vous attendrai demain à midi. Je vous
+aime.»</p>
+
+<p>Mon premier mot fut: «elle me trompe!»</p>
+
+<p>Une sueur glacée passa sur mon front, car j'aimais déjà trop cette femme
+pour que ce soupçon ne me bouleversât point.</p>
+
+<p>Et cependant je devais m'attendre à cet événement presque tous les jours
+avec Marguerite, et cela m'était arrivé souvent avec mes autres
+maîtresses, sans que je m'en préoccupasse fort. D'où venait donc
+l'empire que cette femme prenait sur ma vie?</p>
+
+<p>Alors je songeai, puisque j'avais la clef de chez elle, à aller la voir
+comme de coutume. De cette façon, je saurais bien vite la vérité, et, si
+je trouvais un homme, je le souffletterais.</p>
+
+<p>En attendant, j'allai aux Champs-Elysées. J'y restai quatre heures. Elle
+ne parut pas. Le soir, j'entrai dans tous les théâtres où elle avait
+l'habitude d'aller. Elle n'était dans aucun.</p>
+
+<p>À onze heures, je me rendis rue d'Antin.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de lumière aux fenêtres de Marguerite. Je sonnai
+néanmoins. Le portier me demanda où j'allais.</p>
+
+<p>&mdash;Chez mademoiselle Gautier, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas rentrée.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais monter l'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a personne chez elle.</p>
+
+<p>Evidemment c'était là une consigne que je pouvais forcer puisque j'avais
+la clef, mais je craignis un esclandre ridicule, et je sortis.</p>
+
+<p>Seulement, je ne rentrai pas chez moi, je ne pouvais quitter la rue, et
+ne perdais pas des yeux la maison de Marguerite. Il me semblait que
+j'avais encore quelque chose à apprendre, ou du moins que mes soupçons
+allaient se confirmer.</p>
+
+<p>Vers minuit, un coupé que je connaissais bien s'arrêta vers le numéro 9.</p>
+
+<p>Le comte de G... en descendit et entra dans la maison, après avoir
+congédié sa voiture.</p>
+
+<p>Un moment j'espérai que, comme à moi, on allait lui dire que Marguerite
+n'était pas chez elle, et que j'allais le voir sortir; mais à quatre
+heures du matin j'attendais encore.</p>
+
+<p>J'ai bien souffert depuis trois semaines, mais ce n'est rien, je crois,
+en comparaison de ce que je souffris cette nuit-là.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XIV" id="Chapitre_XIV"></a>Chapitre XIV</h2>
+
+<p>Rentré chez moi, je me mis à pleurer comme un enfant. Il n'y a pas
+d'homme qui n'ait été trompé au moins une fois, et qui ne sache ce que
+l'on souffre.</p>
+
+<p>Je me dis, sous le poids de ces résolutions de la fièvre que l'on croit
+toujours avoir la force de tenir, qu'il fallait rompre immédiatement
+avec cet amour, et j'attendis le jour avec impatience pour aller retenir
+ma place, retourner auprès de mon père et de ma s&#339;ur, double amour dont
+j'étais certain, et qui ne me tromperait pas, lui.</p>
+
+<p>Cependant je ne voulais pas partir sans que Marguerite sût bien pourquoi
+je partais. Seul, un homme qui n'aime décidément plus sa maîtresse la
+quitte sans lui écrire.</p>
+
+<p>Je fis et refis vingt lettres dans ma tête.</p>
+
+<p>J'avais eu affaire à une fille semblable à toutes les filles
+entretenues, je l'avais beaucoup trop poétisée, elle m'avait traité en
+écolier, en employant, pour me tromper, une ruse d'une simplicité
+insultante, c'était clair. Mon amour-propre prit alors le dessus. Il
+fallait quitter cette femme sans lui donner la satisfaction de savoir ce
+que cette rupture me faisait souffrir, et voici ce que je lui écrivis de
+mon écriture la plus élégante, et des larmes de rage et de douleur dans
+les yeux:</p>
+
+<p>«Ma chère Marguerite,</p>
+
+<p>«J'espère que votre indisposition d'hier aura été peu de chose. J'ai
+été, à onze heures du soir, demander de vos nouvelles, et l'on m'a
+répondu que vous n'étiez pas rentrée. M. de G... a été plus heureux que
+moi, car il s'est présenté quelques instants après, et à quatre heures
+du matin il était encore chez vous.</p>
+
+<p>«Pardonnez-moi les quelques heures ennuyeuses que je vous ai fait
+passer, et soyez sûre que je n'oublierai jamais les moments heureux que
+je vous dois.</p>
+
+<p>«Je serais bien allé savoir de vos nouvelles aujourd'hui, mais je compte
+retourner près de mon père.</p>
+
+<p>«Adieu, ma chère Marguerite; je ne suis ni assez riche pour vous aimer
+comme je le voudrais, ni assez pauvre pour vous aimer comme vous le
+voudriez. Oublions donc, vous, un nom qui doit vous être à peu près
+indifférent, moi, un bonheur qui me devient impossible.</p>
+
+<p>«Je vous renvoie votre clef, qui ne m'a jamais servi et qui pourra vous
+être utile, si vous êtes souvent malade comme vous l'étiez hier.»</p>
+
+<p>Vous le voyez, je n'avais pas eu la force de finir cette lettre sans une
+impertinente ironie, ce qui prouvait combien j'étais encore amoureux.</p>
+
+<p>Je lus et relus dix fois cette lettre, et l'idée qu'elle ferait de la
+peine à Marguerite me calma un peu. J'essayai de m'enhardir dans les
+sentiments qu'elle affectait, et quand, à huit heures, mon domestique
+entra chez moi, je la lui remis pour qu'il la portât tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Faudra-t-il attendre une réponse? Me demanda Joseph (mon domestique
+s'appelait Joseph, comme tous les domestiques).</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on vous demande s'il y a une réponse, vous direz que vous n'en
+savez rien et vous attendrez.</p>
+
+<p>Je me rattachais à cette espérance qu'elle allait me répondre.</p>
+
+<p>Pauvres et faibles que nous sommes!</p>
+
+<p>Tout le temps que mon domestique resta dehors, je fus dans une agitation
+extrême. Tantôt me rappelant comment Marguerite s'était donnée à moi, je
+me demandais de quel droit je lui écrivais une lettre impertinente,
+quand elle pouvait me répondre que ce n'était pas M. de G... qui me
+trompait, mais moi qui trompais M. de G...; raisonnement qui permet à
+bien des femmes d'avoir plusieurs amants. Tantôt, me rappelant les
+serments de cette fille, je voulais me convaincre que ma lettre était
+trop douce encore et qu'il n'y avait pas d'expressions assez fortes pour
+flétrir une femme qui se riait d'un amour aussi sincère que le mien.
+Puis, je me disais que j'aurais mieux fait de ne pas lui écrire, d'aller
+chez elle dans la journée, et que, de cette façon, j'aurais joui des
+larmes que je lui aurais fait répandre.</p>
+
+<p>Enfin, je me demandais ce qu'elle allait me répondre, déjà prêt à croire
+l'excuse qu'elle me donnerait.</p>
+
+<p>Joseph revint.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? Lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, me répondit-il, madame était couchée et dormait encore, mais
+dès qu'elle sonnera, on lui remettra la lettre, et s'il y a une réponse
+on l'apportera.</p>
+
+<p>Elle dormait!</p>
+
+<p>Vingt fois je fus sur le point de renvoyer chercher cette lettre, mais
+je me disais toujours:</p>
+
+<p>&mdash;On la lui a peut-être déjà remise, et j'aurais l'air de me repentir.</p>
+
+<p>Plus l'heure à laquelle il était vraisemblable qu'elle me répondît
+approchait, plus je regrettais d'avoir écrit.</p>
+
+<p>Dix heures, onze heures, midi sonnèrent.</p>
+
+<p>À midi, je fus au moment d'aller au rendez-vous, comme si rien ne
+s'était passé. Enfin, je ne savais qu'imaginer pour sortir du cercle de
+fer qui m'étreignait.</p>
+
+<p>Alors, je crus, avec cette superstition des gens qui attendent, que, si
+je sortais un peu, à mon retour je trouverais une réponse. Les réponses
+impatiemment attendues arrivent toujours quand on n'est pas chez soi.</p>
+
+<p>Je sortis sous prétexte d'aller déjeuner.</p>
+
+<p>Au lieu de déjeuner au café Foy, au coin du boulevard, comme j'avais
+l'habitude de le faire, je préférai aller déjeuner au Palais-Royal et
+passer par la rue d'Antin. Chaque fois que de loin j'apercevais une
+femme, je croyais voir Nanine m'apportant une réponse. Je passai rue
+d'Antin sans avoir même rencontré un commissionnaire. J'arrivai au
+Palais-Royal, j'entrai chez Véry. Le garçon me fit manger ou plutôt me
+servit ce qu'il voulut, car je ne mangeai pas.</p>
+
+<p>Malgré moi, mes yeux se fixaient toujours sur la pendule.</p>
+
+<p>Je rentrai, convaincu que j'allais trouver une lettre de Marguerite.</p>
+
+<p>Le portier n'avait rien reçu. J'espérais encore dans mon domestique.
+Celui-ci n'avait vu personne depuis mon départ.</p>
+
+<p>Si Marguerite avait dû me répondre, elle m'eût répondu depuis longtemps.</p>
+
+<p>Alors, je me mis à regretter les termes de ma lettre; j'aurais dû me
+taire complètement, ce qui eût sans doute fait faire une démarche à son
+inquiétude; car, ne me voyant pas venir au rendez-vous la veille, elle
+m'eût demandé les raisons de mon absence, et alors seulement j'eusse dû
+les lui donner. De cette façon, elle n'eût pu faire autrement que de se
+disculper, et ce que je voulais, c'était qu'elle se disculpât. Je
+sentais déjà que, quelques raisons qu'elle m'eût objectées, je les
+aurais crues, et que j'aurais mieux tout aimé que de ne plus la voir.</p>
+
+<p>J'en arrivai à croire qu'elle allait venir elle-même chez moi, mais les
+heures se passèrent et elle ne vint pas.</p>
+
+<p>Décidément, Marguerite n'était pas comme toutes les femmes, car il y en
+a bien peu qui, en recevant une lettre semblable à celle que je venais
+d'écrire, ne répondent pas quelque chose.</p>
+
+<p>À cinq heures, je courus aux Champs-Elysées.</p>
+
+<p>&mdash;Si je la rencontre, pensais-je, j'affecterai un air indifférent, et
+elle sera convaincue que je ne songe déjà plus à elle.</p>
+
+<p>Au tournant de la rue Royale, je la vis passer dans sa voiture; la
+rencontre fut si brusque que je pâlis. J'ignore si elle vit mon émotion;
+moi, j'étais si troublé que je ne vis que sa voiture.</p>
+
+<p>Je ne continuai pas ma promenade aux Champs-Elysées. Je regardai les
+affiches des théâtres, car j'avais encore une chance de la voir.</p>
+
+<p>Il y avait une première représentation au Palais-Royal. Marguerite
+devait évidemment y assister.</p>
+
+<p>J'étais au théâtre à sept heures.</p>
+
+<p>Toutes les loges s'emplirent, mais Marguerite ne parut pas.</p>
+
+<p>Alors, je quittai le Palais-Royal, et j'entrai dans tous les théâtres où
+elle allait le plus souvent, au Vaudeville, aux Variétés, à
+l'Opéra-Comique.</p>
+
+<p>Elle n'était nulle part.</p>
+
+<p>Ou ma lettre lui avait fait trop de peine pour qu'elle s'occupât de
+spectacle, ou elle craignait de se trouver avec moi, et voulait éviter
+une explication.</p>
+
+<p>Voilà ce que ma vanité me soufflait sur le boulevard, quand je
+rencontrai Gaston qui me demanda d'où je venais.</p>
+
+<p>&mdash;Du Palais-Royal.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi de l'Opéra, me dit-il; je croyais même vous y voir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que Marguerite y était.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Elle y était?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Seule?</p>
+
+<p>&mdash;Non, avec une de ses amies.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà tout?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de G... est venu un instant dans sa loge; mais elle s'en est
+allée avec le duc. À chaque instant, je croyais vous voir paraître. Il y
+avait à côté de moi une stalle qui est restée vide toute la soirée, et
+j'étais convaincu qu'elle était louée par vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi irais-je où Marguerite va?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes son amant, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous a dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;Prudence, que j'ai rencontrée hier. Je vous en félicite, mon cher;
+c'est une jolie maîtresse que n'a pas qui veut. Gardez-la, elle vous
+fera honneur.</p>
+
+<p>Cette simple réflexion de Gaston me montra combien mes susceptibilités
+étaient ridicules.</p>
+
+<p>Si je l'avais rencontré la veille et qu'il m'eût parlé ainsi, je n'eusse
+certainement pas écrit la sotte lettre du matin.</p>
+
+<p>Je fus au moment d'aller chez Prudence et de l'envoyer dire à Marguerite
+que j'avais à lui parler; mais je craignis que pour se venger elle ne me
+répondît qu'elle ne pouvait pas me recevoir, et je rentrai chez moi
+après être passé par la rue d'Antin.</p>
+
+<p>Je demandai de nouveau à mon portier s'il avait une lettre pour moi.</p>
+
+<p>Rien! Elle aura voulu voir si je ferais quelque nouvelle démarche et si
+je rétracterais ma lettre aujourd'hui, me dis-je en me couchant; mais,
+voyant que je ne lui écris pas, elle m'écrira demain.</p>
+
+<p>Ce soir-là surtout je me repentis de ce que j'avais fait. J'étais seul
+chez moi, ne pouvant dormir, dévoré d'inquiétude et de jalousie quand,
+en laissant suivre aux choses leur véritable cours, j'aurais dû être
+auprès de Marguerite et m'entendre dire les mots charmants que je
+n'avais entendus que deux fois, et qui me brûlaient les oreilles dans ma
+solitude.</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation, c'est que le raisonnement
+me donnait tort; en effet, tout me disait que Marguerite m'aimait.
+D'abord, ce projet de passer un été avec moi seul à la campagne, puis
+cette certitude que rien ne la forçait à être ma maîtresse, puisque ma
+fortune était insuffisante à ses besoins et même à ses caprices. Il n'y
+avait donc eu chez elle que l'espérance de trouver en moi une affection
+sincère, capable de la reposer des amours mercenaires au milieu
+desquelles elle vivait, et dès le second jour je détruisais cette
+espérance, et je payais en ironie impertinente l'amour accepté pendant
+deux nuits. Ce que je faisais était donc plus que ridicule, c'était
+indélicat. Avais-je seulement payé cette femme, pour avoir le droit de
+blâmer sa vie, et n'avais-je pas l'air, en me retirant dès le second
+jour, d'un parasite d'amour qui craint qu'on ne lui donne la carte de
+son dîner? Comment! Il y avait trente-six heures que je connaissais
+Marguerite; il y en avait vingt-quatre que j'étais son amant, et je
+faisais le susceptible; et au lieu de me trouver trop heureux qu'elle
+partageât pour moi, je voulais avoir tout à moi seul, et la contraindre
+à briser d'un coup les relations de son passé qui étaient les revenus de
+son avenir. Qu'avais-je à lui reprocher? Rien. Elle m'avait écrit
+qu'elle était souffrante, quand elle eût pu me dire tout crûment, avec
+la hideuse franchise de certaines femmes, qu'elle avait un amant à
+recevoir; et au lieu de croire à sa lettre, au lieu d'aller me promener
+dans toutes les rues de Paris, excepté dans la rue d'Antin; au lieu de
+passer ma soirée avec mes amis et de me présenter le lendemain à l'heure
+qu'elle m'indiquait, je faisais l'Othello, je l'espionnais, et je
+croyais la punir en ne la voyant plus. Mais elle devait être enchantée
+au contraire de cette séparation; mais elle devait me trouver
+souverainement sot, et son silence n'était pas même de la rancune;
+c'était du dédain.</p>
+
+<p>J'aurais dû alors faire à Marguerite un cadeau qui ne lui laissât aucun
+doute sur ma générosité, et qui m'eût permis, la traitant comme une
+fille entretenue, de me croire quitte avec elle; mais j'eusse cru
+offenser par la moindre apparence de trafic, sinon l'amour qu'elle avait
+pour moi, du moins l'amour que j'avais pour elle, et puisque cet amour
+était si pur qu'il n'admettait pas le partage, il ne pouvait payer par
+un présent, si beau qu'il fût, le bonheur qu'on lui avait donné, si
+court qu'eût été ce bonheur.</p>
+
+<p>Voilà ce que je me répétais la nuit, et ce qu'à chaque instant j'étais
+prêt à aller dire à Marguerite.</p>
+
+<p>Quand le jour parut, je ne dormais pas encore, j'avais la fièvre; il
+m'était impossible de penser à autre chose qu'à Marguerite.</p>
+
+<p>Comme vous le comprenez, il fallait prendre un parti décisif, et en
+finir avec la femme ou avec mes scrupules, si toutefois elle consentait
+encore à me recevoir.</p>
+
+<p>Mais, vous le savez, on retarde toujours un parti décisif: aussi, ne
+pouvant rester chez moi, n'osant me présenter chez Marguerite, j'essayai
+un moyen de me rapprocher d'elle, moyen que mon amour-propre pourrait
+mettre sur le compte du hasard, dans le cas où il réussirait.</p>
+
+<p>Il était neuf heures; je courus chez Prudence, qui me demanda à quoi
+elle devait cette visite matinale.</p>
+
+<p>Je n'osai pas lui dire franchement ce qui m'amenait. Je lui répondis que
+j'étais sorti de bonne heure pour retenir une place à la diligence de
+C..., où demeurait mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien heureux, me dit-elle, de pouvoir quitter Paris par ce
+beau temps-là.</p>
+
+<p>Je regardai Prudence, me demandant si elle se moquait de moi.</p>
+
+<p>Mais son visage était sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Irez-vous dire adieu à Marguerite? reprit-elle toujours sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous faites bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez?</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement. Puisque vous avez rompu avec elle, à quoi bon la
+revoir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez donc notre rupture?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a montré votre lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous a-t-elle dit?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a dit: «Ma chère Prudence, votre protégé n'est pas poli: on
+pense ces lettres-là, mais on ne les écrit pas!»</p>
+
+<p>&mdash;Et de quel ton vous a-t-elle dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;En riant et elle a ajouté: «Il a soupé deux fois chez moi, et il ne me
+fait même pas de visite de digestion.»</p>
+
+<p>Voilà l'effet que ma lettre et mes jalousies avaient produit. Je fus
+cruellement humilié dans la vanité de mon amour.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-elle fait hier au soir?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est allée à l'opéra.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais. Et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a soupé chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Seule?</p>
+
+<p>&mdash;Avec le comte de G..., je crois.</p>
+
+<p>Ainsi ma rupture n'avait rien changé dans les habitudes de Marguerite.</p>
+
+<p>C'est pour ces circonstances-là que certaines gens vous disent: «Il
+fallait ne plus penser à cette femme qui ne vous aimait pas.»</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je suis bien aise de voir que Marguerite ne se désole pas pour
+moi, repris-je avec un sourire forcé.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle a grandement raison. Vous avez fait ce que vous deviez faire,
+vous avez été plus raisonnable qu'elle, car cette fille-là vous aimait,
+elle ne faisait que parler de vous, et aurait été capable de quelque
+folie.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'a-t-elle pas répondu, puisqu'elle m'aime?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle a compris qu'elle avait tort de vous aimer. Puis les
+femmes permettent quelquefois qu'on trompe leur amour, jamais qu'on
+blesse leur amour-propre, et l'on blesse toujours l'amour-propre d'une
+femme quand, deux jours après qu'on est son amant, on la quitte, quelles
+que soient les raisons que l'on donne à cette rupture. Je connais
+Marguerite, elle mourrait plutôt que de vous répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il que je fasse alors?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Elle vous oubliera, vous l'oublierez, et vous n'aurez rien à
+vous reprocher l'un à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je lui écrivais pour lui demander pardon?</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous-en bien, elle vous pardonnerait.</p>
+
+<p>Je fus sur le point de sauter au cou de Prudence.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, j'étais rentré chez moi et j'écrivais à
+Marguerite:</p>
+
+<p>«Quelqu'un qui se repent d'une lettre qu'il a écrite hier, qui partira
+demain si vous ne lui pardonnez, voudrait savoir à quelle heure il
+pourra déposer son repentir à vos pieds.</p>
+
+<p>«Quand vous trouvera-t-il seule? Car, vous le savez, les confessions
+doivent être faites sans témoins.»</p>
+
+<p>Je pliai cette espèce de madrigal en prose, et je l'envoyai par Joseph,
+qui remit la lettre à Marguerite elle-même, laquelle lui répondit
+qu'elle répondrait plus tard.</p>
+
+<p>Je ne sortis qu'un instant pour aller dîner, et à onze heures du soir je
+n'avais pas encore de réponse.</p>
+
+<p>Je résolus alors de ne pas souffrir plus longtemps et de partir le
+lendemain.</p>
+
+<p>En conséquence de cette résolution, convaincu que je ne m'endormirais
+pas si je me couchais, je me mis à faire mes malles.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XV" id="Chapitre_XV"></a>Chapitre XV</h2>
+
+<p>Il y avait à peu près une heure que Joseph et moi nous préparions tout
+pour mon départ, lorsqu'on sonna violemment à ma porte.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il ouvrir? me dit Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez, lui dis-je, me demandant qui pouvait venir à pareille heure
+chez moi, et n'osant croire que ce fût Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, me dit Joseph en rentrant, ce sont deux dames.</p>
+
+<p>&mdash;C'est nous, Armand, me cria une voix que je reconnus pour celle de
+Prudence.</p>
+
+<p>Je sortis de ma chambre.</p>
+
+<p>Prudence, debout, regardait les quelques curiosités de mon salon;
+Marguerite, assise sur le canapé, réfléchissait.</p>
+
+<p>Quand j'entrai, j'allai à elle, je m'agenouillai, je lui pris les deux
+mains, et, tout ému, je lui dis: pardon.</p>
+
+<p>Elle m'embrassa au front et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà déjà trois fois que je vous pardonne.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais partir demain.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi ma visite peut-elle changer votre résolution? Je ne viens pas
+pour vous empêcher de quitter Paris. Je viens parce que je n'ai pas eu
+dans la journée le temps de vous répondre, et que je n'ai pas voulu vous
+laisser croire que je fusse fâchée contre vous. Encore Prudence ne
+voulait-elle pas que je vinsse; elle disait que je vous dérangerais
+peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, me déranger, vous, Marguerite! Et comment?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! Vous pouviez avoir une femme chez vous, répondit Prudence, et
+cela n'aurait pas été amusant pour elle d'en voir arriver deux.</p>
+
+<p>Pendant cette observation de Prudence, Marguerite me regardait
+attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Prudence, répondis-je, vous ne savez pas ce que vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il est très gentil votre appartement, répliqua Prudence;
+peut-on voir la chambre à coucher!</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Prudence passa dans ma chambre, moins pour la visiter que pour réparer
+la sottise qu'elle venait de dire, et nous laisser seuls, Marguerite et
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avez-vous amené Prudence? lui dis-je alors.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle était avec moi au spectacle, et qu'en partant d'ici je
+voulais avoir quelqu'un pour m'accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;N'étais-je pas là?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais outre que je ne voulais pas vous déranger, j'étais bien sûre
+qu'en venant jusqu'à ma porte, vous me demanderiez à monter chez moi,
+et, comme je ne pouvais pas vous l'accorder, je ne voulais pas que vous
+partissiez avec le droit de me reprocher un refus.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne pouviez-vous pas me recevoir?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis très surveillée, et que le moindre soupçon pourrait
+me faire le plus grand tort.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien la seule raison?</p>
+
+<p>&mdash;S'il y en avait une autre, je vous la dirais; nous n'en sommes plus à
+avoir des secrets l'un pour l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Marguerite, je ne veux pas prendre plusieurs chemins pour en
+arriver à ce que je veux vous dire. Franchement, m'aimez-vous un peu?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi m'avez-vous trompé?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, si j'étais madame la duchesse telle ou telle, si j'avais deux
+cent mille livres de rente, que je fusse votre maîtresse et que j'eusse
+un autre amant que vous, vous auriez le droit de me demander pourquoi je
+vous trompe; mais je suis mademoiselle Marguerite Gautier, j'ai quarante
+mille francs de dettes, pas un sou de fortune, et je dépense cent mille
+francs par an; votre question devient oiseuse et ma réponse inutile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dis-je en laissant tomber ma tête sur les genoux de
+Marguerite; mais moi je vous aime comme un fou.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon ami, il fallait m'aimer un peu moins ou me comprendre un
+peu mieux. Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Si j'avais été
+libre, d'abord je n'aurais pas reçu le comte avant-hier, ou, l'ayant
+reçu, je serais venue vous demander le pardon que vous me demandiez tout
+à l'heure, et je n'aurais pas à l'avenir d'autre amant que vous. J'ai
+cru un moment que je pourrais me donner ce bonheur-là pendant six mois;
+vous ne l'avez pas voulu; vous teniez à connaître les moyens, eh! mon
+Dieu, les moyens étaient bien faciles à deviner. C'était un sacrifice
+plus grand que vous ne croyez que je faisais en les employant. J'aurais
+pu vous dire: j'ai besoin de vingt mille francs; vous étiez amoureux de
+moi, vous les eussiez trouvés, au risque de me les reprocher plus tard.
+J'ai mieux aimé ne rien vous devoir; vous n'avez pas compris cette
+délicatesse, car c'en est une. Nous autres, quand nous avons encore un
+peu de c&#339;ur, nous donnons aux mots et aux choses une extension et un
+développement inconnus aux autres femmes; je vous répète donc que, de la
+part de Marguerite Gautier, le moyen qu'elle trouvait de payer ses
+dettes sans vous demander l'argent nécessaire pour cela était une
+délicatesse dont vous devriez profiter sans rien dire. Si vous ne
+m'aviez connue qu'aujourd'hui, vous seriez trop heureux de ce que je
+vous promettrais, et vous ne me demanderiez pas ce que j'ai fait
+avant-hier. Nous sommes quelquefois forcées d'acheter une satisfaction
+pour notre âme aux dépens de notre corps, et nous souffrons bien
+davantage quand, après, cette satisfaction nous échappe.</p>
+
+<p>J'écoutais et je regardais Marguerite avec admiration. Quand je songeais
+que cette merveilleuse créature, dont j'eusse envié autrefois de baiser
+les pieds, consentait à me faire entrer pour quelque chose dans sa
+pensée, à me donner un rôle dans sa vie, et que je ne me contentais pas
+encore de ce qu'elle me donnait, je me demandais si le désir de l'homme
+a des bornes, quand, satisfait aussi promptement que le mien l'avait
+été, il tend encore à autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, reprit-elle; nous autres créatures du hasard, nous avons
+des désirs fantasques et des amours inconcevables. Nous nous donnons
+tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Il y a des gens qui se
+ruineraient sans rien obtenir de nous, il y en a d'autres qui nous ont
+avec un bouquet. Notre c&#339;ur a des caprices; c'est sa seule distraction
+et sa seule excuse. Je me suis donnée à toi plus vite qu'à aucun homme,
+je te le jure; pourquoi? parce que me, voyant cracher le sang, tu m'as
+pris la main, parce que tu as pleuré, parce que tu es la seule créature
+humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je vais te dire une folie, mais
+j'avais autrefois un petit chien qui me regardait d'un air tout triste
+quand je toussais; c'est le seul être que j'aie aimé.</p>
+
+<p>«Quand il est mort, j'ai plus pleuré qu'à la mort de ma mère. Il est
+vrai qu'elle m'avait battue pendant douze ans de sa vie. Eh bien, je
+t'ai aimé tout de suite autant que mon chien. Si les hommes savaient ce
+qu'on peut avoir avec une larme, ils seraient plus aimés et nous serions
+moins ruineuses.</p>
+
+<p>«Ta lettre t'a démenti, elle m'a révélé que tu n'avais pas toutes les
+intelligences du c&#339;ur, elle t'a fait plus de tort dans l'amour que
+j'avais pour toi que tout ce que tu aurais pu me faire. C'était de la
+jalousie, il est vrai, mais de la jalousie ironique et impertinente.
+J'étais déjà triste, quand j'ai reçu cette lettre, je comptais te voir à
+midi, déjeuner avec toi, effacer par ta vue une incessante pensée que
+j'avais, et qu'avant de te connaître j'admettais sans effort.</p>
+
+<p>«Puis, continua Marguerite, tu étais la seule personne devant laquelle
+j'avais cru comprendre tout de suite que je pouvais penser et parler
+librement. Tous ceux qui entourent les filles comme moi ont intérêt à
+scruter leurs moindres paroles, à tirer une conséquence de leurs plus
+insignifiantes actions. Nous n'avons naturellement pas d'amis. Nous
+avons des amants égoïstes qui dépensent leur fortune non pas pour nous,
+comme ils le disent, mais pour leur vanité.</p>
+
+<p>«Pour ces gens-là, il faut que nous soyons gaies quand ils sont joyeux,
+bien portantes quand ils veulent souper, sceptiques comme ils le sont.
+Il nous est défendu d'avoir du c&#339;ur sous peine d'être huées et de ruiner
+notre crédit.</p>
+
+<p>«Nous ne nous appartenons plus. Nous ne sommes plus des êtres, mais des
+choses. Nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières
+dans leur estime. Nous avons des amies, mais ce sont des amies comme
+Prudence, des femmes jadis entretenues qui ont encore des goûts de
+dépense que leur âge ne leur permet plus. Alors elles deviennent nos
+amies ou plutôt nos commensales. Leur amitié va jusqu'à la servitude,
+jamais jusqu'au désintéressement. Jamais elles ne vous donneront qu'un
+conseil lucratif. Peu leur importe que nous ayons dix amants de plus,
+pourvu qu'elles y gagnent des robes ou un bracelet, et qu'elles puissent
+de temps en temps se promener dans notre voiture et venir au spectacle
+dans notre loge. Elles ont nos bouquets de la veille et nous empruntent
+nos cachemires. Elles ne nous rendent jamais un service, si petit qu'il
+soit, sans se le faire payer le double de ce qu'il vaut. Tu l'as vu
+toi-même le soir où Prudence m'a apporté six mille francs que je l'avais
+priée d'aller demander pour moi au duc, elle m'a emprunté cinq cents
+francs qu'elle ne me rendra jamais ou qu'elle me payera en chapeaux qui
+ne sortiront pas de leurs cartons.</p>
+
+<p>«Nous ne pouvons donc avoir, ou plutôt je ne pouvais donc avoir qu'un
+bonheur, c'était, triste comme je le suis quelquefois, souffrante comme
+je le suis toujours, de trouver un homme assez supérieur pour ne pas me
+demander compte de ma vie, et pour être l'amant de mes impressions bien
+plus que de mon corps. Cet homme, je l'avais trouvé dans le duc, mais le
+duc est vieux, et la vieillesse ne protège ni ne console. J'avais cru
+pouvoir accepter la vie qu'il me faisait; mais que veux-tu? Je périssais
+d'ennui et pour faire tant que d'être consumée, autant se jeter dans un
+incendie que de s'asphyxier avec du charbon.</p>
+
+<p>«Alors je t'ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux, et j'ai essayé de
+faire de toi l'homme que j'avais appelé au milieu de ma bruyante
+solitude. Ce que j'aimais en toi, ce n'était pas l'homme qui était, mais
+celui qui devait être. Tu n'acceptes pas ce rôle, tu le rejettes comme
+indigne de toi, tu es un amant vulgaire; fais comme les autres, paie-moi
+et n'en parlons plus.</p>
+
+<p>Marguerite, que cette longue confession avait fatiguée, se rejeta sur le
+dos du canapé, et pour éteindre un faible accès de toux, porta son
+mouchoir à ses lèvres et jusqu'à ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, pardon, murmurai-je, j'avais compris tout cela, mais je
+voulais te l'entendre dire, ma Marguerite adorée. Oublions le reste et
+ne nous souvenons que d'une chose: c'est que nous sommes l'un à l'autre,
+que nous sommes jeunes et que nous nous aimons.</p>
+
+<p>«Marguerite, fais de moi tout ce que tu voudras, je suis ton esclave,
+ton chien; mais, au nom du ciel, déchire la lettre que je t'ai écrite et
+ne me laisse pas partir demain; j'en mourrais.</p>
+
+<p>Marguerite tira ma lettre du corsage de sa robe et, me la remettant, me
+dit avec un sourire d'une douceur ineffable:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, je te la rapportais.</p>
+
+<p>Je déchirai la lettre et je baisai avec des larmes la main qui me la
+rendait.</p>
+
+<p>En ce moment Prudence reparut.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, Prudence, savez-vous ce qu'il me demande? fit Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous demande pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pardonnez?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien, mais il veut encore autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il veut venir souper avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous y consentez?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous êtes deux enfants, qui n'avez de tête ni l'un ni
+l'autre. Mais je pense aussi que j'ai très faim et que plus tôt vous
+consentirez, plus tôt nous souperons.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Marguerite, nous tiendrons trois dans ma voiture. Tenez,
+ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couchée, vous
+ouvrirez la porte, prenez ma clef, et tâchez de ne plus la perdre.</p>
+
+<p>J'embrassai Marguerite à l'étouffer.</p>
+
+<p>Joseph entra là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, me dit-il de l'air d'un homme enchanté de lui, les malles
+sont faites.</p>
+
+<p>&mdash;Entièrement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, défaites-les: je ne pars pas.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XVI" id="Chapitre_XVI"></a>Chapitre XVI</h2>
+
+<p>J'aurais pu, me dit Armand, vous raconter en quelques lignes les
+commencements de cette liaison, mais je voulais que vous vissiez bien
+par quels événements et par quelle gradation nous en sommes arrivés,
+moi, à consentir à tout ce que voulait Marguerite, Marguerite, à ne plus
+pouvoir vivre qu'avec moi.</p>
+
+<p>C'est le lendemain de la soirée où elle était venue me trouver que je
+lui envoyai Manon Lescaut.</p>
+
+<p>À partir de ce moment, comme je ne pouvais changer la vie de ma
+maîtresse, je changeai la mienne. Je voulais avant toute chose ne pas
+laisser à mon esprit le temps de réfléchir sur le rôle que je venais
+d'accepter, car, malgré moi, j'en eusse conçu une grande tristesse.
+Aussi ma vie, d'ordinaire si calme, revêtit-elle tout à coup une
+apparence de bruit et de désordre. N'allez pas croire que, si
+désintéressé qu'il soit, l'amour qu'une femme entretenue a pour vous ne
+coûte rien. Rien n'est cher comme les mille caprices de fleurs, de
+loges, de soupers, de parties de campagne qu'on ne peut jamais refuser à
+sa maîtresse.</p>
+
+<p>Comme je vous l'ai dit, je n'avais pas de fortune. Mon père était et est
+encore receveur général à G... Il a une grande réputation de loyauté,
+grâce à laquelle il a trouvé le cautionnement qu'il lui fallait déposer
+pour entrer en fonction. Cette recette lui donne quarante mille francs
+par an, et depuis dix ans qu'il l'a, il a remboursé son cautionnement et
+s'est occupé de mettre de côté la dot de ma s&#339;ur. Mon père est l'homme
+le plus honorable qu'on puisse rencontrer. Ma mère, en mourant, a laissé
+six mille francs de rente qu'il a partagés entre ma s&#339;ur et moi le jour
+où il a obtenu la charge qu'il sollicitait; puis, lorsque j'ai eu vingt
+et un ans, il a joint à ce petit revenu une pension annuelle de cinq
+mille francs, m'assurant qu'avec huit mille francs je pourrais être très
+heureux à Paris, si je voulais à côté de cette rente me créer une
+position, soit dans le barreau, soit dans la médecine. Je suis donc venu
+à Paris, j'ai fait mon droit, j'ai été reçu avocat, et, comme beaucoup
+de jeunes gens, j'ai mis mon diplôme dans ma poche et me suis laissé
+aller un peu à la vie nonchalante de Paris. Mes dépenses étaient fort
+modestes; seulement je dépensais en huit mois mon revenu de l'année, et
+je passais les quatre mois d'été chez mon père, ce qui me faisait en
+somme douze mille livres de rente et me donnait la réputation d'un bon
+fils. Du reste pas un sou de dettes.</p>
+
+<p>Voilà où j'en étais quand je fis la connaissance de Marguerite.</p>
+
+<p>Vous comprenez que, malgré moi, mon train de vie augmenta. Marguerite
+était d'une nature fort capricieuse, et faisait partie de ces femmes qui
+n'ont jamais regardé comme une dépense sérieuse les mille distractions
+dont leur existence se compose. Il en résultait que, voulant passer avec
+moi le plus de temps possible, elle m'écrivait le matin qu'elle dînerait
+avec moi, non pas chez elle, mais chez quelque restaurateur, soit de
+Paris, soit de la campagne. J'allais la prendre, nous dînions, nous
+allions au spectacle, nous soupions souvent, et j'avais dépensé le soir
+quatre ou cinq louis, ce qui faisait deux mille cinq cents ou trois
+mille francs par mois, ce qui réduisait mon année à trois mois et demi,
+et me mettait dans la nécessité ou de faire des dettes, ou de quitter
+Marguerite.</p>
+
+<p>Or, j'acceptais tout, excepté cette dernière éventualité.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi si je vous donne tous ces détails, mais vous verrez qu'ils
+furent la cause des événements qui vont suivre. Ce que je vous raconte
+est une histoire vraie, simple, et à laquelle je laisse toute la naïveté
+des détails et toute la simplicité des développements.</p>
+
+<p>Je compris donc que, comme rien au monde n'aurait sur moi l'influence de
+me faire oublier ma maîtresse, il me fallait trouver un moyen de
+soutenir les dépenses qu'elle me faisait faire.&mdash;Puis, cet amour me
+bouleversait au point que tous les moments que je passais loin de
+Marguerite étaient des années, et que j'avais ressenti le besoin de
+brûler ces moments au feu d'une passion quelconque, et de les vivre
+tellement vite que je ne m'aperçusse pas que je les vivais.</p>
+
+<p>Je commençai à emprunter cinq ou six mille francs sur mon petit capital,
+et je me mis à jouer, car depuis qu'on a détruit les maisons de jeu on
+joue partout. Autrefois, quand on entrait à Frascati, on avait la chance
+d'y faire sa fortune: on jouait contre de l'argent, et si l'on perdait,
+on avait la consolation de se dire qu'on aurait pu gagner; tandis que
+maintenant, excepté dans les cercles, où il y a encore une certaine
+sévérité pour le paiement, on a presque la certitude, du moment que l'on
+gagne une somme importante, de ne pas la recevoir. On comprendra
+facilement pourquoi.</p>
+
+<p>Le jeu ne peut être pratiqué que par des jeunes gens ayant de grands
+besoins et manquant de la fortune nécessaire pour soutenir la vie qu'ils
+mènent; ils jouent donc, et il en résulte naturellement ceci: ou ils
+gagnent, et alors les perdants servent à payer les chevaux et les
+maîtresses de ces messieurs, ce qui est fort désagréable. Des dettes se
+contractent, des relations commencées autour d'un tapis vert finissent
+par des querelles où l'honneur et la vie se déchirent toujours un peu;
+et quand on est honnête homme, on se trouve ruiné par de très honnêtes
+jeunes gens qui n'avaient d'autre défaut que de ne pas avoir deux cent
+mille livres de rente.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de vous parler de ceux qui volent au jeu, et dont un
+jour on apprend le départ nécessaire et la condamnation tardive.</p>
+
+<p>Je me lançai donc dans cette vie rapide, bruyante, volcanique, qui
+m'effrayait autrefois quand j'y songeais, et qui était devenue pour moi
+le complément inévitable de mon amour pour Marguerite.</p>
+
+<p>Que vouliez-vous que je fisse?</p>
+
+<p>Les nuits que je ne passais pas rue d'Antin, si je les avais passées
+seul chez moi, je n'aurais pas dormi. La jalousie m'eût tenu éveillé et
+m'eût brûlé la pensée et le sang; tandis que le jeu détournait pour un
+moment la fièvre qui eût envahi mon c&#339;ur et le reportait sur une passion
+dont l'intérêt me saisissait malgré moi, jusqu'à ce que sonnât l'heure
+où je devais me rendre auprès de ma maîtresse. Alors, et c'est à cela
+que je reconnaissais la violence de mon amour, que je gagnasse ou
+perdisse, je quittais impitoyablement la table, plaignant ceux que j'y
+laissais et qui n'allaient pas trouver comme moi le bonheur en la
+quittant.</p>
+
+<p>Pour la plupart, le jeu était une nécessité; pour moi c'était un remède.</p>
+
+<p>Guéri de Marguerite, j'étais guéri du jeu.</p>
+
+<p>Aussi, au milieu de tout cela, gardais-je un assez grand sang-froid; je
+ne perdais que ce que je pouvais payer, et je ne gagnais que ce que
+j'aurais pu perdre.</p>
+
+<p>Du reste, la chance me favorisa. Je ne faisais pas de dettes, et je
+dépensais trois fois plus d'argent que lorsque je ne jouais pas. Il
+n'était pas facile de résister à une vie qui me permettait de
+satisfaire, sans me gêner, aux mille caprices de Marguerite. Quant à
+elle, elle m'aimait toujours autant et même davantage.</p>
+
+<p>Comme je vous l'ai dit, j'avais commencé d'abord par n'être reçu que de
+minuit à six heures du matin, puis je fus admis de temps en temps dans
+les loges, puis elle vint dîner quelquefois avec moi. Un matin je ne
+m'en allai qu'à huit heures, et il arriva un jour où je ne m'en allai
+qu'à midi.</p>
+
+<p>En attendant la métamorphose morale, une métamorphose physique s'était
+opérée chez Marguerite. J'avais entrepris sa guérison, et la pauvre
+fille, devinant mon but, m'obéissait pour me prouver sa reconnaissance.
+J'étais parvenu sans secousses et sans effort à l'isoler presque de ses
+anciennes habitudes. Mon médecin, avec qui je l'avais fait trouver,
+m'avait dit que le repos seul et le calme pouvaient lui conserver la
+santé, de sorte qu'aux soupers et aux insomnies, j'étais arrivé à
+substituer un régime hygiénique et le sommeil régulier. Malgré elle,
+Marguerite s'habituait à cette nouvelle existence dont elle ressentait
+les effets salutaires. Déjà elle commençait à passer quelques soirées
+chez elle, ou bien, s'il faisait beau, elle s'enveloppait d'un
+cachemire, se couvrait d'un voile, et nous allions à pied, comme deux
+enfants, courir le soir dans les allées sombres des Champs-Elysées. Elle
+rentrait fatiguée, soupait légèrement, se couchait après avoir fait un
+peu de musique ou après avoir lu, ce qui ne lui était jamais arrivé. Les
+toux, qui, chaque fois que je les entendais, me déchiraient la poitrine,
+avaient disparu presque complètement.</p>
+
+<p>Au bout de six semaines, il n'était plus question du comte,
+définitivement sacrifié; le duc seul me forçait encore à cacher ma
+liaison avec Marguerite, et encore avait-il été congédié souvent pendant
+que j'étais là, sous prétexte que madame dormait et avait défendu qu'on
+la réveillât.</p>
+
+<p>Il résulta de l'habitude et même du besoin que Marguerite avait
+contractés de me voir que j'abandonnai le jeu juste au moment où un
+adroit joueur l'eût quitté. Tout compte fait, je me trouvais, par suite
+de mes gains, à la tête d'une dizaine de mille francs qui me
+paraissaient un capital inépuisable.</p>
+
+<p>L'époque à laquelle j'avais l'habitude d'aller rejoindre mon père et ma
+s&#339;ur était arrivée, et je ne partais pas; aussi recevais-je fréquemment
+des lettres de l'un et de l'autre, lettres qui me priaient de me rendre
+auprès d'eux.</p>
+
+<p>À toutes ces instances je répondais de mon mieux, en répétant toujours
+que je me portais bien et que je n'avais pas besoin d'argent, deux
+choses qui, je le croyais, consoleraient un peu mon père du retard que
+je mettais à ma visite annuelle.</p>
+
+<p>Il arriva sur ces entrefaites, qu'un matin Marguerite, ayant été
+réveillée par un soleil éclatant, sauta en bas de son lit, et me demanda
+si je voulais la mener toute la journée à la campagne.</p>
+
+<p>On envoya chercher Prudence et nous partîmes tous trois, après que
+Marguerite eut recommandé à Nanine de dire au duc qu'elle avait voulu
+profiter de ce beau jour, et qu'elle était allée à la campagne avec
+madame Duvernoy.</p>
+
+<p>Outre que la présence de la Duvernoy était nécessaire pour tranquilliser
+le vieux duc, Prudence était une de ces femmes qui semblent faites
+exprès pour ces parties de campagne. Avec sa gaieté inaltérable et son
+appétit éternel, elle ne pouvait pas laisser un moment d'ennui à ceux
+qu'elle accompagnait, et devait s'entendre parfaitement à commander les
+&#339;ufs, les cerises, le lait, le lapin sauté, et tout ce qui compose enfin
+le déjeuner traditionnel des environs de Paris.</p>
+
+<p>Il ne nous restait plus qu'à savoir où nous irions.</p>
+
+<p>Ce fut encore Prudence qui nous tira d'embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce à une vraie campagne que vous voulez aller? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, allons à Bougival, au Point-du-Jour, chez la veuve Arnould.
+Armand, allez louer une calèche.</p>
+
+<p>Une heure et demie après nous étions chez la veuve Arnould.</p>
+
+<p>Vous connaissez peut-être cette auberge, hôtel de semaine, guinguette le
+dimanche. Du jardin, qui est à la hauteur d'un premier étage ordinaire,
+on découvre une vue magnifique. À gauche, l'aqueduc de Marly ferme
+l'horizon, à droite la vue s'étend sur un infini de collines; la
+rivière, presque sans courant dans cet endroit, se déroule comme un
+large ruban blanc moiré, entre la plaine des Gabillons et l'île de
+Croissy, éternellement bercée par le frémissement de ses hauts peupliers
+et le murmure de ses saules.</p>
+
+<p>Au fond, dans un large rayon de soleil, s'élèvent de petites maisons
+blanches à toits rouges, et des manufactures qui, perdant par la
+distance leur caractère dur et commercial, complètent admirablement le
+paysage.</p>
+
+<p>Au fond, Paris dans la brume!</p>
+
+<p>Comme nous l'avait dit Prudence, c'était une vraie campagne, et, je dois
+le dire, ce fut un vrai déjeuner.</p>
+
+<p>Ce n'est pas par reconnaissance pour le bonheur que je lui ai dû que je
+dis tout cela, mais Bougival, malgré son nom affreux, est un des plus
+jolis pays que l'on puisse imaginer. J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu de
+plus grandes choses, mais non de plus charmantes que ce petit village
+gaiement couché au pied de la colline qui le protège.</p>
+
+<p>Madame Arnould nous offrit de nous faire faire une promenade en bateau,
+ce que Marguerite et Prudence acceptèrent avec joie.</p>
+
+<p>On a toujours associé la campagne à l'amour et l'on a bien fait: rien
+n'encadre la femme que l'on aime comme le ciel bleu, les senteurs, les
+fleurs, les brises, la solitude resplendissante des champs ou des bois.
+Si fort que l'on aime une femme, quelque confiance que l'on ait en elle,
+quelque certitude sur l'avenir que vous donne son passé, on est toujours
+plus ou moins jaloux. Si vous avez été amoureux, sérieusement amoureux,
+vous avez dû éprouver ce besoin d'isoler du monde l'être dans lequel
+vous vouliez vivre tout entier. Il semble que, si indifférente qu'elle
+soit à ce qui l'entoure, la femme aimée perde de son parfum et de son
+unité au contact des hommes et des choses. Moi, j'éprouvais cela bien
+plus que tout autre. Mon amour n'était pas un amour ordinaire; j'étais
+amoureux autant qu'une créature ordinaire peut l'être, mais de
+Marguerite Gautier, c'est-à-dire qu'à Paris, à chaque pas, je pouvais
+coudoyer un homme qui avait été l'amant de cette femme ou qui le serait
+le lendemain. Tandis qu'à la campagne, au milieu de gens que nous
+n'avions jamais vus et qui ne s'occupaient pas de nous, au sein d'une
+nature toute parée de son printemps, ce pardon annuel, et séparée du
+bruit de la ville, je pouvais cacher mon amour et aimer sans honte et
+sans crainte.</p>
+
+<p>La courtisane y disparaissait peu à peu. J'avais auprès de moi une femme
+jeune, belle, que j'aimais, dont j'étais aimé et qui s'appelait
+Marguerite: le passé n'avait plus de formes, l'avenir plus de nuages. Le
+soleil éclairait ma maîtresse comme il eût éclairé la plus chaste
+fiancée. Nous nous promenions tous deux dans ces charmants endroits qui
+semblent faits exprès pour rappeler les vers de Lamartine ou chanter les
+mélodies de Scudo. Marguerite avait une robe blanche, elle se penchait à
+mon bras, elle me répétait le soir sous le ciel étoilé les mots qu'elle
+m'avait dits la veille, et le monde continuait au loin sa vie sans
+tacher de son ombre le riant tableau de notre jeunesse et de notre
+amour.</p>
+
+<p>Voilà le rêve qu'à travers les feuilles m'apportait le soleil ardent de
+cette journée, tandis que, couché tout au long sur l'herbe de l'île où
+nous avions abordé, libre de tous les liens humains qui la retenaient
+auparavant, je laissais ma pensée courir et cueillir toutes les
+espérances qu'elle rencontrait.</p>
+
+<p>Ajoutez à cela que, de l'endroit où j'étais, je voyais sur la rive une
+charmante petite maison à deux étages, avec une grille en hémicycle; à
+travers la grille, devant la maison, une pelouse verte, unie comme du
+velours, et derrière le bâtiment un petit bois plein de mystérieuses
+retraites, et qui devait effacer chaque matin sous sa mousse le sentier
+fait la veille.</p>
+
+<p>Des fleurs grimpantes cachaient le perron de cette maison inhabitée
+qu'elles embrassaient jusqu'au premier étage.</p>
+
+<p>À force de regarder cette maison, je finis par me convaincre qu'elle
+était à moi, tant elle résumait bien le rêve que je faisais. J'y voyais
+Marguerite et moi, le jour dans le bois qui couvrait la colline, le soir
+assis sur la pelouse, et je me demandais si créatures terrestres
+auraient jamais été aussi heureuses que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle jolie maison! me dit Marguerite qui avait suivi la direction de
+mon regard et peut-être de ma pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Où? fit Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Là-bas. Et Marguerite montrait du doigt la maison en question.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ravissante, répliqua Prudence, elle vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Dites au duc de vous la louer; il vous la louera, j'en suis
+sûre. Je m'en charge, moi, si vous voulez.</p>
+
+<p>Marguerite me regarda, comme pour me demander ce que je pensais de cet
+avis.</p>
+
+<p>Mon rêve s'était envolé avec les dernières paroles de Prudence, et
+m'avait rejeté si brutalement dans la réalité que j'étais encore tout
+étourdi de la chute.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, c'est une excellente idée, balbutiai-je, sans savoir ce que
+je disais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'arrangerai cela, dit en me serrant la main Marguerite, qui
+interprétait mes paroles selon son désir. Allons voir tout de suite si
+elle est à louer.</p>
+
+<p>La maison était vacante et à louer deux mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Serez-vous heureux ici? me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je sûr d'y venir?</p>
+
+<p>&mdash;Et pour qui donc viendrais-je m'enterrer là, si ce n'est pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Marguerite, laissez-moi louer cette maison moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fou? non seulement c'est inutile, mais ce serait dangereux;
+vous savez bien que je n'ai le droit d'accepter que d'un seul homme,
+laissez-vous donc faire, grand enfant, et ne dites rien.</p>
+
+<p>&mdash;Cela fait que, quand j'aurai deux jours libres, je viendrai les passer
+chez vous, dit Prudence.</p>
+
+<p>Nous quittâmes la maison et reprîmes la route de Paris tout en causant
+de cette nouvelle résolution. Je tenais Marguerite dans mes bras, si
+bien qu'en descendant de voiture, je commençais déjà à envisager la
+combinaison de ma maîtresse avec un esprit moins scrupuleux.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XVII" id="Chapitre_XVII"></a>Chapitre XVII</h2>
+
+<p>Le lendemain, Marguerite me congédia de bonne heure, me disant que le
+duc devait venir de grand matin, et me promettant de m'écrire dès qu'il
+serait parti, pour me donner le rendez-vous de chaque soir.</p>
+
+<p>En effet, dans la journée, je reçus ce mot:</p>
+
+<p>«Je vais à Bougival avec le duc; soyez chez Prudence, ce soir, à huit
+heures.»</p>
+
+<p>À l'heure indiquée, Marguerite était de retour, et venait me rejoindre
+chez madame Duvernoy.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien, tout est arrangé, dit-elle en entrant.</p>
+
+<p>&mdash;La maison est louée? demanda Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; il a consenti tout de suite.</p>
+
+<p>Je ne connaissais pas le duc, mais j'avais honte de le tromper comme je
+le faisais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ce n'est pas tout! reprit Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc encore?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis inquiétée du logement d'Armand.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la même maison? demanda Prudence en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais au Point-du-Jour, où nous avons déjeuné, le duc et moi.
+Pendant qu'il regardait la vue, j'ai demandé à madame Arnould, car c'est
+madame Arnould qu'elle s'appelle, n'est-ce pas? je lui ai demandé si
+elle avait un appartement convenable. Elle en a justement un, avec
+salon, antichambre et chambre à coucher. C'est tout ce qu'il faut, je
+pense. Soixante francs par mois. Le tout meublé de façon à distraire un
+hypocondriaque. J'ai retenu le logement. Ai-je bien fait?</p>
+
+<p>Je sautai au cou de Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera charmant, continua-t-elle, vous avez une clef de la petite
+porte, et j'ai promis au duc une clef de la grille qu'il ne prendra pas,
+puisqu'il ne viendra que dans le jour, quand il viendra. Je crois, entre
+nous, qu'il est enchanté de ce caprice qui m'éloigne de Paris pendant
+quelque temps, et fera taire un peu sa famille. Cependant, il m'a
+demandé comment moi, qui aime tant Paris, je pouvais me décider à
+m'enterrer dans cette campagne; je lui ai répondu que j'étais souffrante
+et que c'était pour me reposer. Il n'a paru me croire que très
+imparfaitement. Ce pauvre vieux est toujours aux abois. Nous prendrons
+donc beaucoup de précautions, mon cher Armand; car il me ferait
+surveiller là-bas, et ce n'est pas le tout qu'il me loue une maison, il
+faut encore qu'il paye mes dettes, et j'en ai malheureusement
+quelques-unes. Tout cela vous convient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondis-je en essayant de faire taire tous les scrupules que
+cette façon de vivre réveillait de temps en temps en moi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons visité la maison dans tous ses détails, nous y serons à
+merveille. Le duc s'inquiétait de tout. Ah! mon cher, ajouta la folle en
+m'embrassant, vous n'êtes pas malheureux, c'est un millionnaire qui fait
+votre lit.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand emménagez-vous? demanda Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus tôt possible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous emmenez votre voiture et vos chevaux?</p>
+
+<p>&mdash;J'emmènerai toute ma maison. Vous vous chargerez de mon appartement
+pendant mon absence.</p>
+
+<p>Huit jours après, Marguerite avait pris possession de la maison de
+campagne, et moi j'étais installé au Point-du-Jour.</p>
+
+<p>Alors commença une existence que j'aurais bien de la peine à vous
+décrire.</p>
+
+<p>Dans les commencements de son séjour à Bougival, Marguerite ne put
+rompre tout à fait avec ses habitudes, et comme la maison était toujours
+en fête, toutes ses amies venaient la voir; pendant un mois, il ne se
+passa pas de jour que Marguerite n'eût huit ou dix personnes à sa table.
+Prudence amenait de son côté tous les gens qu'elle connaissait, et leur
+faisait tous les honneurs de la maison, comme si cette maison lui eût
+appartenu.</p>
+
+<p>L'argent du duc payait tout cela, comme vous le pensez bien, et
+cependant il arriva de temps en temps à Prudence de me demander un
+billet de mille francs, soi-disant au nom de Marguerite. Vous savez que
+j'avais fait quelque gain au jeu; je m'empressai donc de remettre à
+Prudence ce que Marguerite me faisait demander par elle, et dans la
+crainte qu'elle n'eût besoin de plus que je n'avais, je vins emprunter à
+Paris une somme égale à celle que j'avais déjà empruntée autrefois, et
+que j'avais rendue très exactement.</p>
+
+<p>Je me trouvai donc de nouveau riche d'une dizaine de mille francs, sans
+compter ma pension.</p>
+
+<p>Cependant le plaisir qu'éprouvait Marguerite à recevoir ses amies se
+calma un peu devant les dépenses auxquelles ce plaisir l'entraînait, et
+surtout devant la nécessité où elle était quelquefois de me demander de
+l'argent. Le duc, qui avait loué cette maison pour que Marguerite s'y
+reposât, n'y paraissait plus, craignant toujours d'y rencontrer une
+joyeuse et nombreuse compagnie de laquelle il ne voulait pas être vu.
+Cela tenait surtout à ce que, venant un jour pour dîner en tête-à-tête
+avec Marguerite, il était tombé au milieu d'un déjeuner de quinze
+personnes qui n'était pas encore fini à l'heure où il comptait se mettre
+à table pour dîner. Quand, ne se doutant de rien, il avait ouvert la
+porte de la salle à manger, un rire général avait accueilli son entrée,
+et il avait été forcé de se retirer brusquement devant l'impertinente
+gaieté des filles qui se trouvaient là.</p>
+
+<p>Marguerite s'était levée de table, avait été retrouver le duc dans la
+chambre voisine, et avait essayé, autant que possible, de lui faire
+oublier cette aventure; mais le vieillard, blessé dans son amour-propre,
+avait gardé rancune: il avait dit assez cruellement à la pauvre fille
+qu'il était las de payer les folies d'une femme qui ne savait même pas
+le faire respecter chez elle, et il était parti fort courroucé.</p>
+
+<p>Depuis ce jour on n'avait plus entendu parler de lui. Marguerite avait
+eu beau congédier ses convives, changer ses habitudes, le duc n'avait
+plus donné de ses nouvelles. J'y avais gagné que ma maîtresse
+m'appartenait plus complètement, et que mon rêve se réalisait enfin.
+Marguerite ne pouvait plus se passer de moi. Sans s'inquiéter de ce qui
+en résulterait, elle affichait publiquement notre liaison, et j'en étais
+arrivé à ne plus sortir de chez elle. Les domestiques m'appelaient
+monsieur, et me regardaient officiellement comme leur maître.</p>
+
+<p>Prudence avait bien fait, à propos de cette nouvelle vie, force morale à
+Marguerite; mais celle-ci avait répondu qu'elle m'aimait, qu'elle ne
+pouvait vivre sans moi, et quoi qu'il en dût advenir, elle ne
+renoncerait pas au bonheur de m'avoir sans cesse auprès d'elle, ajoutant
+que tous ceux à qui cela ne plairait pas étaient libres de ne pas
+revenir.</p>
+
+<p>Voilà ce que j'avais entendu un jour où Prudence avait dit à Marguerite
+qu'elle avait quelque chose de très important à lui communiquer, et où
+j'avais écouté à la porte de la chambre où elles s'étaient renfermées.</p>
+
+<p>Quelque temps après Prudence revint.</p>
+
+<p>J'étais au fond du jardin quand elle entra; elle ne me vit pas. Je me
+doutais, à la façon dont Marguerite était venue au-devant d'elle, qu'une
+conversation pareille à celle que j'avais déjà surprise allait avoir
+lieu de nouveau et je voulus l'entendre comme l'autre.</p>
+
+<p>Les deux femmes se renfermèrent dans un boudoir et je me mis aux
+écoutes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'ai vu le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vous pardonnait volontiers la première scène, mais qu'il avait
+appris que vous viviez publiquement avec M. Armand Duval, et que cela il
+ne vous le pardonnait pas. Que Marguerite quitte ce jeune homme,
+m'a-t-il dit, et comme par le passé je lui donnerai tout ce qu'elle
+voudra, sinon, elle devra renoncer à me demander quoi que ce soit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez répondu?</p>
+
+<p>&mdash;Que je vous communiquerais sa décision, et je lui ai promis de vous
+faire entendre raison. Réfléchissez, ma chère enfant, à la position que
+vous perdez et que ne pourra jamais vous rendre Armand. Il vous aime de
+toute son âme, mais il n'a pas assez de fortune pour subvenir à tous vos
+besoins, et il faudra bien un jour vous quitter, quand il sera trop tard
+et que le duc ne voudra plus rien faire pour vous. Voulez-vous que je
+parle à Armand?</p>
+
+<p>Marguerite paraissait réfléchir, car elle ne répondit pas. Le c&#339;ur me
+battait violemment en attendant sa réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit-elle, je ne quitterai pas Armand, et je ne me cacherai pas
+pour vivre avec lui. C'est peut-être une folie, mais je l'aime! que
+voulez-vous? Et puis, maintenant il a pris l'habitude de m'aimer sans
+obstacle; il souffrirait trop d'être forcé de me quitter ne fût-ce
+qu'une heure par jour. D'ailleurs, je n'ai pas tant de temps à vivre
+pour me rendre malheureuse et faire les volontés d'un vieillard dont la
+vue seule me fait vieillir. Qu'il garde son argent; je m'en passerai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>Prudence allait sans doute répondre quelque chose, mais j'entrai
+brusquement et je courus me jeter aux pieds de Marguerite, couvrant ses
+mains des larmes que me faisait verser la joie d'être aimé ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Ma vie est à toi, Marguerite, tu n'as plus besoin de cet homme, ne
+suis-je pas là? T'abandonnerais-je jamais et pourrais-je payer assez le
+bonheur que tu me donnes? Plus de contrainte, ma Marguerite, nous nous
+aimons! Que nous importe le reste?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, je t'aime, mon Armand! murmura-t-elle en enlaçant ses deux
+bras autour de mon cou, je t'aime comme je n'aurais pas cru pouvoir
+aimer. Nous serons heureux, nous vivrons tranquilles, et je dirai un
+éternel adieu à cette vie dont je rougis maintenant. Jamais tu ne me
+reprocheras le passé, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Les larmes voilaient ma voix. Je ne pus répondre qu'en pressant
+Marguerite contre mon c&#339;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-elle en se retournant vers Prudence et d'une voix émue,
+vous rapporterez cette scène au duc, et vous ajouterez que nous n'avons
+pas besoin de lui.</p>
+
+<p>À partir de ce jour il ne fut plus question du duc. Marguerite n'était
+plus la fille que j'avais connue. Elle évitait tout ce qui aurait pu me
+rappeler la vie au milieu de laquelle je l'avais rencontrée. Jamais
+femme, jamais s&#339;ur n'eut pour son époux ou son frère l'amour et les
+soins qu'elle avait pour moi. Cette nature maladive était prête à toutes
+les impressions, accessible à tous les sentiments. Elle avait rompu avec
+ses amies comme avec ses habitudes, avec son langage comme avec les
+dépenses d'autrefois. Quand on nous voyait sortir de la maison pour
+aller faire une promenade dans un charmant petit bateau que j'avais
+acheté, on n'eût jamais cru que cette femme vêtue d'une robe blanche,
+couverte d'un grand chapeau de paille, et portant sur son bras la simple
+pelisse de soie qui devait la garantir de la fraîcheur de l'eau, était
+cette Marguerite Gautier qui, quatre mois auparavant, faisait bruit de
+son luxe et de ses scandales.</p>
+
+<p>Hélas! nous nous hâtions d'être heureux, comme si nous avions deviné que
+nous ne pouvions pas l'être longtemps.</p>
+
+<p>Depuis deux mois nous n'étions même pas allés à Paris. Personne n'était
+venu nous voir, excepté Prudence, et cette Julie Duprat dont je vous ai
+parlé, et à qui Marguerite devait remettre plus tard le touchant récit
+que j'ai là.</p>
+
+<p>Je passais des journées entières aux pieds de ma maîtresse. Nous
+ouvrions les fenêtres qui donnaient sur le jardin, et regardant l'été
+s'abattre joyeusement dans les fleurs qu'il fait éclore et sous l'ombre
+des arbres, nous respirions à côté l'un de l'autre cette vie véritable
+que ni Marguerite ni moi n'avions comprise jusqu'alors.</p>
+
+<p>Cette femme avait des étonnements d'enfant pour les moindres choses. Il
+y avait des jours où elle courait dans le jardin, comme une fille de dix
+ans, après un papillon ou une demoiselle. Cette courtisane, qui avait
+fait dépenser en bouquets plus d'argent qu'il n'en faudrait pour faire
+vivre dans la joie une famille entière, s'asseyait quelquefois sur la
+pelouse, pendant une heure, pour examiner la simple fleur dont elle
+portait le nom.</p>
+
+<p>Ce fut pendant ce temps-là qu'elle lut si souvent Manon Lescaut. Je la
+surpris bien des fois annotant ce livre: et elle me disait toujours que
+lorsqu'une femme aime, elle ne peut pas faire ce que faisait Manon.</p>
+
+<p>Deux ou trois fois le duc lui écrivit. Elle reconnut l'écriture et me
+donna les lettres sans les lire.</p>
+
+<p>Quelquefois les termes de ces lettres me faisaient venir les larmes aux
+yeux.</p>
+
+<p>Il avait cru, en fermant sa bourse à Marguerite, la ramener à lui; mais
+quand il avait vu l'inutilité de ce moyen, il n'avait pas pu y tenir; il
+avait écrit, redemandant, comme autrefois, la permission de revenir,
+quelles que fussent les conditions mises à ce retour.</p>
+
+<p>J'avais donc lu ces lettres pressantes et réitérées, et je les avais
+déchirées, sans dire à Marguerite ce qu'elles contenaient, et sans lui
+conseiller de revoir le vieillard, quoiqu'un sentiment de pitié pour la
+douleur du pauvre homme m'y portât: mais je craignais qu'elle ne vit
+dans ce conseil le désir, en faisant reprendre au duc ses anciennes
+visites, de lui faire reprendre les charges de la maison; je redoutais
+par-dessus tout qu'elle me crût capable de dénier la responsabilité de
+sa vie dans toutes les conséquences où son amour pour moi pouvait
+l'entraîner.</p>
+
+<p>Il en résulta que le duc, ne recevant pas de réponse, cessa d'écrire, et
+que Marguerite et moi nous continuâmes à vivre ensemble sans nous
+occuper de l'avenir.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XVIII" id="Chapitre_XVIII"></a>Chapitre XVIII</h2>
+
+<p>Vous donner des détails sur notre nouvelle vie serait chose difficile.
+Elle se composait d'une série d'enfantillages charmants pour nous, mais
+insignifiants pour ceux à qui je les raconterais.</p>
+
+<p>Vous savez ce que c'est que d'aimer une femme, vous savez comment
+s'abrègent les journées, et avec quelle amoureuse paresse on se laisse
+porter au lendemain. Vous n'ignorez pas cet oubli de toutes choses, qui
+naît d'un amour violent, confiant et partagé. Tout être qui n'est pas la
+femme aimée semble un être inutile dans la création. On regrette d'avoir
+déjà jeté des parcelles de son c&#339;ur à d'autres femmes, et l'on
+n'entrevoit pas la possibilité de presser jamais une autre main que
+celle que l'on tient dans les siennes. Le cerveau n'admet ni travail ni
+souvenir, rien enfin de ce qui pourrait le distraire de l'unique pensée
+qu'on lui offre sans cesse. Chaque jour on découvre dans sa maîtresse un
+charme nouveau, une volupté inconnue. L'existence n'est plus que
+l'accomplissement réitéré d'un désir continu, l'âme n'est plus que la
+vestale chargée d'entretenir le feu sacré de l'amour.</p>
+
+<p>Souvent nous allions, la nuit venue, nous asseoir sous le petit bois qui
+dominait la maison. Là nous écoutions les gaies harmonies du soir, en
+songeant tous deux à l'heure prochaine qui allait nous laisser jusqu'au
+lendemain dans les bras l'un de l'autre. D'autres fois nous restions
+couchés toute la journée, sans laisser même le soleil pénétrer dans
+notre chambre. Les rideaux étaient hermétiquement fermés, et le monde
+extérieur s'arrêtait un moment pour nous. Nanine seule avait le droit
+d'ouvrir notre porte, mais seulement pour apporter nos repas; encore les
+prenions-nous sans nous lever, et en les interrompant sans cesse de
+rires et de folies. À cela succédait un sommeil de quelques instants,
+car disparaissant dans notre amour, nous étions comme deux plongeurs
+obstinés qui ne reviennent à la surface que pour reprendre haleine.</p>
+
+<p>Cependant je surprenais des moments de tristesse et quelquefois même des
+larmes chez Marguerite; je lui demandais d'où venait ce chagrin subit,
+et elle me répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Notre amour n'est pas un amour ordinaire, mon cher Armand. Tu m'aimes
+comme si je n'avais jamais appartenu à personne, et je tremble que plus
+tard, te repentant de ton amour et me faisant un crime de mon passé, tu
+ne me forces à me rejeter dans l'existence au milieu de laquelle tu m'as
+prise. Songe que maintenant que j'ai goûté d'une nouvelle vie, je
+mourrais en reprenant l'autre. Dis-moi donc que tu ne me quitteras
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure!</p>
+
+<p>A ce mot, elle me regardait comme pour lire dans mes yeux si mon serment
+était sincère, puis elle se jetait dans mes bras, et cachant sa tête
+dans ma poitrine, elle me disait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tu ne sais pas combien je t'aime!</p>
+
+<p>Un soir, nous étions accoudés sur le balcon de la fenêtre, nous
+regardions la lune qui semblait sortir difficilement de son lit de
+nuages, et nous écoutions le vent agitant bruyamment les arbres, nous
+nous tenions la main, et depuis un grand quart d'heure nous ne parlions
+pas, quand Marguerite me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'hiver, veux-tu que nous partions?</p>
+
+<p>&mdash;Et pour quel endroit?</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'ennuies donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je crains l'hiver, je crains surtout notre retour à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour bien des choses.</p>
+
+<p>Et elle reprit brusquement, sans me donner les raisons de ses craintes:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu partir? Je vendrai tout ce que j'ai, nous nous en irons vivre
+là-bas, il ne me restera rien de ce que j'étais, personne ne saura qui
+je suis. Le veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Partons, si cela te fait plaisir, Marguerite; allons faire un voyage,
+lui disais-je; mais où est la nécessité de vendre des choses que tu
+seras heureuse de trouver au retour? Je n'ai pas une assez grande
+fortune pour accepter un pareil sacrifice, mais j'en ai assez pour que
+nous puissions voyager grandement pendant cinq ou six mois, si cela
+t'amuse le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, non, continua-t-elle en quittant la fenêtre et en allant
+s'asseoir sur le canapé dans l'ombre de la chambre; à quoi bon aller
+dépenser de l'argent là-bas? Je t'en coûte déjà bien assez ici.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me le reproches, Marguerite, ce n'est pas généreux.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, ami, fit-elle en me tendant la main, ce temps d'orage me fait
+mal aux nerfs; je ne dis pas ce que je veux dire.</p>
+
+<p>Et, après m'avoir embrassé, elle tomba dans une longue rêverie.</p>
+
+<p>Plusieurs fois des scènes semblables eurent lieu, et si j'ignorais ce
+qui les faisait naître, je ne surprenais pas moins chez Marguerite un
+sentiment d'inquiétude pour l'avenir. Elle ne pouvait douter de mon
+amour, car chaque jour il augmentait, et cependant je la voyais souvent
+triste sans qu'elle m'expliquât jamais le sujet de ses tristesses,
+autrement que par une cause physique.</p>
+
+<p>Craignant qu'elle ne se fatiguât d'une vie trop monotone, je lui
+proposais de retourner à Paris, mais elle rejetait toujours cette
+proposition, et m'assurait ne pouvoir être heureuse nulle part comme
+elle l'était à la campagne.</p>
+
+<p>Prudence ne venait plus que rarement, mais en revanche, elle écrivait
+des lettres que je n'avais jamais demandé à voir, quoique, chaque fois,
+elles jetassent Marguerite dans une préoccupation profonde. Je ne savais
+qu'imaginer.</p>
+
+<p>Un jour Marguerite resta dans sa chambre.</p>
+
+<p>J'entrai. Elle écrivait.</p>
+
+<p>&mdash;À qui écris-tu? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;À Prudence: veux-tu que je te lise ce que j'écris?</p>
+
+<p>J'avais horreur de tout ce qui pouvait paraître soupçon, je répondis
+donc à Marguerite que je n'avais pas besoin de savoir ce qu'elle
+écrivait, et cependant, j'en avais la certitude, cette lettre m'eût
+appris la véritable cause de ses tristesses.</p>
+
+<p>Le lendemain, il faisait un temps superbe. Marguerite me proposa d'aller
+faire une promenade en bateau, et de visiter l'île de Croissy. Elle
+semblait fort gaie; il était cinq heures quand nous rentrâmes.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Duvernoy est venue, dit Nanine en nous voyant entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est repartie? demanda Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans la voiture de madame; elle a dit que c'était convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, dit vivement Marguerite; qu'on nous serve.</p>
+
+<p>Deux jours après arriva une lettre de Prudence, et pendant quinze jours
+Marguerite parut avoir rompu avec ses mystérieuses mélancolies, dont
+elle ne cessait de me demander pardon depuis qu'elles n'existaient plus.</p>
+
+<p>Cependant la voiture ne revenait pas.</p>
+
+<p>&mdash;D'où vient que Prudence ne te renvoie pas ton coupé? demandai-je un
+jour.</p>
+
+<p>&mdash;Un des deux chevaux est malade, et il y a des réparations à la
+voiture. Il vaut mieux que tout cela se fasse pendant que nous sommes
+encore ici, où nous n'avons pas besoin de voiture, que d'attendre notre
+retour à Paris.</p>
+
+<p>Prudence vint nous voir quelques jours après, et me confirma ce que
+Marguerite m'avait dit.</p>
+
+<p>Les deux femmes se promenèrent seules dans le jardin, et quand je vins
+les rejoindre, elles changèrent de conversation.</p>
+
+<p>Le soir, en s'en allant, Prudence se plaignit du froid et pria
+Marguerite de lui prêter un cachemire.</p>
+
+<p>Un mois se passa ainsi, pendant lequel Marguerite fut plus joyeuse et
+plus aimante qu'elle ne l'avait jamais été.</p>
+
+<p>Cependant la voiture n'était pas revenue, le cachemire n'avait pas été
+renvoyé, tout cela m'intriguait malgré moi, et comme je savais dans quel
+tiroir Marguerite mettait les lettres de Prudence, je profitai d'un
+moment où elle était au fond du jardin, je courus à ce tiroir et
+j'essayai de l'ouvrir; mais ce fut en vain, il était fermé au double
+tour.</p>
+
+<p>Alors je fouillai ceux où se trouvaient d'ordinaire les bijoux et les
+diamants. Ceux-là s'ouvrirent sans résistance, mais les écrins avaient
+disparu, avec ce qu'ils contenaient, bien entendu.</p>
+
+<p>Une crainte poignante me serra le c&#339;ur.</p>
+
+<p>J'allais réclamer de Marguerite la vérité sur ces disparitions, mais
+certainement elle ne me l'avouerait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne Marguerite, lui dis-je alors, je viens te demander la
+permission d'aller à Paris. On ne sait pas chez moi où je suis, et l'on
+doit avoir reçu des lettres de mon père; il est inquiet, sans doute, il
+faut que je lui réponde.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon ami, me dit-elle, mais sois ici de bonne heure.</p>
+
+<p>Je partis. Je courus tout de suite chez Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, lui dis-je sans autre préliminaire, répondez-moi franchement,
+où sont les chevaux de Marguerite?</p>
+
+<p>&mdash;Vendus.</p>
+
+<p>&mdash;Le cachemire?</p>
+
+<p>&mdash;Vendu.</p>
+
+<p>&mdash;Les diamants?</p>
+
+<p>&mdash;Engagés.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui a vendu et engagé?</p>
+
+<p>&mdash;Moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'en avez-vous pas averti?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que Marguerite me l'avait défendu.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne m'avez-vous pas demandé d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle ne voulait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quoi a passé cet argent?</p>
+
+<p>&mdash;À payer.</p>
+
+<p>&mdash;Elle doit donc beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Trente mille francs encore ou à peu près. Ah! mon cher, je vous
+l'avais bien dit? Vous n'avez pas voulu me croire; eh bien, maintenant,
+vous voilà convaincu. Le tapissier vis-à-vis duquel le duc avait répondu
+a été mis à la porte quand il s'est présenté chez le duc, qui lui a
+écrit le lendemain qu'il ne ferait rien pour mademoiselle Gautier. Cet
+homme a voulu de l'argent, on lui a donné des acomptes, qui sont les
+quelques mille francs que je vous ai demandés; puis, des âmes
+charitables l'ont averti que sa débitrice, abandonnée par le duc, vivait
+avec un garçon sans fortune; les autres créanciers ont été prévenus de
+même, ils ont demandé de l'argent et ont fait des saisies. Marguerite a
+voulu tout vendre, mais il n'était plus temps, et d'ailleurs je m'y
+serais opposée. Il fallait bien payer, et pour ne pas vous demander
+d'argent, elle a vendu ses chevaux, ses cachemires et engagé ses bijoux.
+Voulez-vous les reçus des acheteurs et les reconnaissances du
+Mont-de-Piété? Et Prudence, ouvrant un tiroir, me montrait ces papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez, continua-t-elle avec cette persistance de la femme
+qui a le droit de dire: «J'avais raison!» ah! vous croyez qu'il suffit
+de s'aimer et d'aller vivre à la campagne d'une vie pastorale et
+vaporeuse? Non, mon ami, non. À côté de la vie idéale, il y a la vie
+matérielle, et les résolutions les plus chastes sont retenues à terre
+par des fils ridicules, mais de fer, et que l'on ne brise pas
+facilement. Si Marguerite ne vous a pas trompé vingt fois, c'est qu'elle
+est d'une nature exceptionnelle. Ce n'est pas faute que je le lui aie
+conseillé, car cela me faisait peine de voir la pauvre fille se
+dépouiller de tout. Elle n'a pas voulu! Elle m'a répondu qu'elle vous
+aimait et ne vous tromperait pour rien au monde. Tout cela est fort
+joli, fort poétique, mais ce n'est pas avec cette monnaie qu'on paye les
+créanciers, et aujourd'hui elle ne peut plus s'en tirer, à moins d'une
+trentaine de mille francs, je vous le répète.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, je donnerai cette somme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez l'emprunter?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez faire là une belle chose; vous brouiller avec votre père,
+entraver vos ressources, et l'on ne trouve pas ainsi trente mille francs
+du jour au lendemain. Croyez-moi, mon cher Armand, je connais mieux les
+femmes que vous; ne faites pas cette folie, dont vous vous repentiriez
+un jour. Soyez raisonnable. Je ne vous dis pas de quitter Marguerite,
+mais vivez avec elle comme vous viviez au commencement de l'été.
+Laissez-lui trouver les moyens de sortir d'embarras. Le duc reviendra
+peu à peu à elle. Le comte de N..., si elle le prend, il me le disait
+encore hier, lui payera toutes ses dettes, et lui donnera quatre ou cinq
+mille francs par mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce sera une
+position pour elle, tandis que vous, il faudra toujours que vous la
+quittiez; n'attendez pas pour cela que vous soyez ruiné, d'autant plus
+que ce comte de N... est un imbécile, et que rien ne vous empêchera
+d'être l'amant de Marguerite. Elle pleurera un peu au commencement, mais
+elle finira par s'y habituer, et vous remerciera un jour de ce que vous
+aurez fait. Supposez que Marguerite est mariée, et trompez le mari,
+voilà tout.</p>
+
+<p>«Je vous ai déjà dit tout cela une fois; seulement à cette époque, ce
+n'était encore qu'un conseil, et aujourd'hui, c'est presque une
+nécessité.</p>
+
+<p>Prudence avait cruellement raison.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que c'est, continua-t-elle en renfermant les papiers qu'elle
+venait de montrer, les femmes entretenues prévoient toujours qu'on les
+aimera, jamais qu'elles aimeront, sans quoi elles mettraient de l'argent
+de côté, et à trente ans elles pourraient se payer le luxe d'avoir un
+amant pour rien. Si j'avais su ce que je sais, moi! Enfin, ne dites rien
+à Marguerite et ramenez-la à Paris. Vous avez vécu quatre ou cinq mois
+seul avec elle, c'est bien raisonnable; fermez les yeux, c'est tout ce
+qu'on vous demande. Au bout de quinze jours elle prendra le comte de
+N..., elle fera des économies cet hiver, et l'été prochain vous
+recommencerez. Voilà comme on fait, mon cher!</p>
+
+<p>Et Prudence paraissait enchantée de son conseil, que je rejetai avec
+indignation.</p>
+
+<p>Non seulement mon amour et ma dignité ne me permettaient pas d'agir
+ainsi, mais encore j'étais bien convaincu qu'au point où elle en était
+arrivée, Marguerite mourrait plutôt que d'accepter ce partage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez plaisanté, dis-je à Prudence; combien faut-il
+définitivement à Marguerite?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, une trentaine de mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand faut-il cette somme?</p>
+
+<p>&mdash;Avant deux mois.</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'aura.</p>
+
+<p>Prudence haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la remettrai, continuai-je, mais vous me jurez que vous ne
+direz pas à Marguerite que je vous l'ai remise.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Et si elle vous envoie autre chose à vendre ou à engager,
+prévenez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de danger, elle n'a plus rien.</p>
+
+<p>Je passai d'abord chez moi pour voir s'il y avait des lettres de mon
+père.</p>
+
+<p>Il y en avait quatre.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XIX" id="Chapitre_XIX"></a>Chapitre XIX</h2>
+
+<p>Dans les trois premières lettres, mon père s'inquiétait de mon silence
+et m'en demandait la cause; dans la dernière, il me laissait voir qu'on
+l'avait informé de mon changement de vie, et m'annonçait son arrivée
+prochaine.</p>
+
+<p>J'ai toujours eu un grand respect et une sincère affection pour mon
+père. Je lui répondis donc qu'un petit voyage avait été la cause de mon
+silence, et je le priai de me prévenir du jour de son arrivée, afin que
+je pusse aller au-devant de lui.</p>
+
+<p>Je donnai à mon domestique mon adresse à la campagne, en lui
+recommandant de m'apporter la première lettre qui serait timbrée de la
+ville de C..., puis je repartis aussitôt pour Bougival.</p>
+
+<p>Marguerite m'attendait à la porte du jardin.</p>
+
+<p>Son regard exprimait l'inquiétude. Elle me sauta au cou, et ne put
+s'empêcher de me dire:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu Prudence?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as été bien longtemps à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouvé des lettres de mon père auquel il m'a fallu répondre.</p>
+
+<p>Quelques instants après, Nanine entra tout essoufflée. Marguerite se
+leva et alla lui parler bas.</p>
+
+<p>Quand Nanine fut sortie, Marguerite me dit, en se rasseyant près de moi
+et en me prenant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'as-tu trompée? Tu es allé chez Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Nanine.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'où le sait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle t'a suivi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui avais donc dit de me suivre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. J'ai pensé qu'il fallait un motif puissant pour te faire aller
+ainsi à Paris, toi qui ne m'as pas quittée depuis quatre mois. Je
+craignais qu'il ne te fût arrivé un malheur, ou que peut-être tu
+n'allasses voir une autre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis rassurée maintenant, je sais ce que tu as fait, mais je ne
+sais pas encore ce que l'on t'a dit.</p>
+
+<p>Je montrai à Marguerite les lettres de mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela que je te demande: ce que je voudrais savoir, c'est
+pourquoi tu es allé chez Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je suis allé lui demander si le cheval allait mieux, et si
+elle n'avait plus besoin de ton cachemire, ni de tes bijoux.</p>
+
+<p>Marguerite rougit mais elle ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et, continuai-je, j'ai appris l'usage que tu avais fait des chevaux,
+des cachemires et des diamants.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu m'en veux?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en veux de ne pas avoir eu l'idée de me demander ce dont tu avais
+besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une liaison comme la nôtre, si la femme a encore un peu de
+dignité, elle doit s'imposer tous les sacrifices possibles plutôt que de
+demander de l'argent à son amant et de donner un côté vénal à son amour.
+Tu m'aimes, j'en suis sûre, mais tu ne sais pas combien est léger le fil
+qui retient dans le c&#339;ur l'amour que l'on a pour des filles comme moi.
+Qui sait? Peut-être dans un jour de gêne ou d'ennui, te serais-tu figuré
+voir dans notre liaison un calcul habilement combiné! Prudence est une
+bavarde. Qu'avais-je besoin de ces chevaux! J'ai fait une économie en
+les vendant; je puis bien m'en passer, et je ne dépense plus rien pour
+eux; pourvu que tu m'aimes, c'est tout ce que je demande, et tu
+m'aimeras autant sans chevaux, sans cachemires et sans diamants.</p>
+
+<p>Tout cela était dit d'un ton si naturel, que j'avais les larmes dans les
+yeux en l'écoutant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma bonne Marguerite, répondis-je en pressant avec amour les
+mains de ma maîtresse, tu savais bien qu'un jour j'apprendrais ce
+sacrifice, et que, le jour où je l'apprendrais, je ne le souffrirais
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, chère enfant, je n'entends pas que l'affection que tu veux
+bien avoir pour moi te prive même d'un bijou. Je ne veux pas, moi non
+plus, que dans un moment de gêne ou d'ennui, tu puisses réfléchir que si
+tu vivais avec un autre homme ces moments n'existeraient pas, et que tu
+te repentes, ne fût-ce qu'une minute, de vivre avec moi. Dans quelques
+jours, tes chevaux, tes diamants et tes cachemires te seront rendus. Ils
+te sont aussi nécessaires que l'air à la vie, et c'est peut-être
+ridicule, mais je t'aime mieux somptueuse que simple.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est que tu ne m'aimes plus.</p>
+
+<p>&mdash;Folle!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu m'aimais, tu me laisserais t'aimer à ma façon; au contraire, tu
+ne continues à voir en moi qu'une fille à qui ce luxe est indispensable,
+et que tu te crois toujours forcé de payer. Tu as honte d'accepter des
+preuves de mon amour. Malgré toi, tu penses à me quitter un jour, et tu
+tiens à mettre ta délicatesse à l'abri de tout soupçon. Tu as raison,
+mon ami, mais j'avais espéré mieux.</p>
+
+<p>Et Marguerite fit un mouvement pour se lever; je la retins en lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que tu sois heureuse, et que tu n'aies rien à me reprocher,
+voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous allons nous séparer!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, Marguerite? Qui peut nous séparer? m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, qui ne veux pas me permettre de comprendre ta position, et qui as
+la vanité de me garder la mienne; toi, qui en me conservant le luxe au
+milieu duquel j'ai vécu, veux conserver la distance morale qui nous
+sépare; toi, enfin, qui ne crois pas mon affection assez désintéressée
+pour partager avec moi la fortune que tu as, avec laquelle nous
+pourrions vivre heureux ensemble, et qui préfères te ruiner, esclave que
+tu es d'un préjugé ridicule. Crois-tu donc que je compare une voiture et
+des bijoux à ton amour? Crois-tu que le bonheur consiste pour moi dans
+les vanités dont on se contente quand on n'aime rien, mais qui
+deviennent bien mesquines quand on aime? Tu payeras mes dettes, tu
+escompteras ta fortune et tu m'entretiendras enfin! Combien de temps
+tout cela durera-t-il? Deux ou trois mois, et alors il sera trop tard
+pour prendre la vie que je te propose, car alors tu accepterais tout de
+moi, et c'est ce qu'un homme d'honneur ne peut faire. Tandis que
+maintenant tu as huit ou dix mille francs de rente avec lesquelles nous
+pouvons vivre. Je vendrai le superflu de ce que j'ai, et avec cette
+vente seule, je me ferai deux mille livres par an. Nous louerons un joli
+petit appartement dans lequel nous resterons tous les deux. L'été, nous
+viendrons à la campagne, non pas dans une maison comme celle-ci, mais
+dans une petite maison suffisante pour deux personnes. Tu es
+indépendant, je suis libre, nous sommes jeunes, au nom du ciel, Armand,
+ne me rejette pas dans la vie que j'étais forcée de mener autrefois.</p>
+
+<p>Je ne pouvais répondre, des larmes de reconnaissance et d'amour
+inondaient mes yeux, et je me précipitai dans les bras de Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais, reprit-elle, tout arranger sans t'en rien dire, payer
+toutes mes dettes et faire préparer mon nouvel appartement. Au mois
+d'octobre, nous serions retournés à Paris, et tout aurait été dit; mais
+puisque Prudence t'a tout raconté, il faut que tu consentes avant, au
+lieu de consentir après.</p>
+
+<p>&mdash;M'aimes-tu assez pour cela? Il était impossible de résister à tant de
+dévouement. Je baisai les mains de Marguerite avec effusion, et je lui
+dis:</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai tout ce que tu voudras.</p>
+
+<p>Ce qu'elle avait décidé fut donc convenu.</p>
+
+<p>Alors elle devint d'une gaieté folle: elle dansait, elle chantait, elle
+se faisait une fête de la simplicité de son nouvel appartement, sur le
+quartier et la disposition duquel elle me consultait déjà.</p>
+
+<p>Je la voyais heureuse et fière de cette résolution qui semblait devoir
+nous rapprocher définitivement l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Aussi, je ne voulus pas être en reste avec elle.</p>
+
+<p>En un instant je décidai de ma vie. J'établis la position de ma fortune,
+et je fis à Marguerite l'abandon de la rente qui me venait de ma mère,
+et qui me parut bien insuffisante pour récompenser le sacrifice que
+j'acceptais.</p>
+
+<p>Il me restait les cinq mille francs de pension que me faisait mon père,
+et, quoi qu'il arrivât, j'avais toujours assez de cette pension annuelle
+pour vivre.</p>
+
+<p>Je ne dis pas à Marguerite ce que j'avais résolu, convaincu que j'étais
+qu'elle refuserait cette donation.</p>
+
+<p>Cette rente provenait d'une hypothèque de soixante mille francs sur une
+maison que je n'avais même jamais vue. Tout ce que je savais, c'est qu'à
+chaque trimestre le notaire de mon père, vieil ami de notre famille, me
+remettait sept cent cinquante francs sur mon simple reçu.</p>
+
+<p>Le jour où Marguerite et moi nous vînmes à Paris pour chercher des
+appartements, j'allai chez ce notaire, et je lui demandai de quelle
+façon je devais m'y prendre pour faire à une autre personne le transfert
+de cette rente.</p>
+
+<p>Le brave homme me crut ruiné et me questionna sur la cause de cette
+décision. Or, comme il fallait bien tôt ou tard que je lui disse en
+faveur de qui je faisais cette donation, je préférai lui raconter tout
+de suite la vérité.</p>
+
+<p>Il ne me fit aucune des objections que sa position de notaire et d'ami
+l'autorisait à me faire, et m'assura qu'il se chargeait d'arranger tout
+pour le mieux.</p>
+
+<p>Je lui recommandai naturellement la plus grande discrétion vis-à-vis de
+mon père, et j'allai rejoindre Marguerite qui m'attendait chez Julie
+Duprat, où elle avait préféré descendre plutôt que d'aller écouter la
+morale de Prudence.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes en quête d'appartements. Tous ceux que nous voyions,
+Marguerite les trouvait trop chers, et moi je les trouvais trop simples.</p>
+
+<p>Cependant nous finîmes par tomber d'accord, et nous arrêtâmes dans un
+des quartiers les plus tranquilles de Paris un petit pavillon, isolé de
+la maison principale.</p>
+
+<p>Derrière ce petit pavillon s'étendait un jardin charmant, jardin qui en
+dépendait, entouré de murailles assez élevées pour nous séparer de nos
+voisins, et assez basses pour ne pas borner la vue.</p>
+
+<p>C'était mieux que nous n'avions espéré.</p>
+
+<p>Pendant que je me rendais chez moi pour donner congé de mon appartement,
+Marguerite allait chez un homme d'affaires qui, disait-elle, avait déjà
+fait pour une de ses amies ce qu'elle allait lui demander de faire pour
+elle.</p>
+
+<p>Elle vint me retrouver rue de Provence, enchantée.</p>
+
+<p>Cet homme lui avait promis de payer toutes ses dettes, de lui en donner
+quittance, et de lui remettre une vingtaine de mille francs moyennant
+l'abandon de tous ses meubles.</p>
+
+<p>Vous avez vu par le prix auquel est montée la vente que cet honnête
+homme eût gagné plus de trente mille francs sur sa cliente.</p>
+
+<p>Nous repartîmes tout joyeux pour Bougival, et en continuant de nous
+communiquer nos projets d'avenir, que, grâce à notre insouciance et
+surtout à notre amour, nous voyions sous les teintes les plus dorées.</p>
+
+<p>Huit jours après nous étions à déjeuner, quand Nanine vint m'avertir que
+mon domestique me demandait.</p>
+
+<p>Je le fis entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, me dit-il, votre père est arrivé à Paris, et vous prie de
+vous rendre tout de suite chez vous, où il vous attend.</p>
+
+<p>Cette nouvelle était la chose du monde la plus simple, et cependant, en
+l'apprenant, Marguerite et moi nous nous regardâmes.</p>
+
+<p>Nous devinions un malheur dans cet incident.</p>
+
+<p>Aussi, sans qu'elle m'eût fait part de cette impression que je
+partageais, j'y répondis en lui tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien.</p>
+
+<p>&mdash;Reviens le plus tôt que tu pourras, murmura Marguerite en
+m'embrassant, je t'attendrai à la fenêtre.</p>
+
+<p>J'envoyai Joseph dire à mon père que j'allais arriver.</p>
+
+<p>En effet, deux heures après, j'étais rue de Provence.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XX" id="Chapitre_XX"></a>Chapitre XX</h2>
+
+<p>Mon père, en robe de chambre, était assis dans mon salon et il écrivait.</p>
+
+<p>Je compris tout de suite, à la façon dont il leva les yeux sur moi quand
+j'entrai, qu'il allait être question de choses graves.</p>
+
+<p>Je l'abordai cependant comme si je n'eusse rien deviné dans son visage,
+et je l'embrassai:</p>
+
+<p>&mdash;Quand êtes-vous arrivé, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Hier au soir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes descendu chez moi, comme de coutume?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette bien de ne pas m'être trouvé là pour vous recevoir.</p>
+
+<p>Je m'attendais à voir surgir dès ce mot la morale que me promettait le
+visage froid de mon père; mais il ne me répondit rien, cacheta la lettre
+qu'il venait d'écrire, et la remit à Joseph pour qu'il la jetât à la
+poste.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes seuls, mon père se leva et me dit, en s'appuyant contre
+la cheminée:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons, mon cher Armand, à causer de choses sérieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me promets d'être franc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai que tu vives avec une femme nommée Marguerite Gautier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu ce qu'était cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;Une fille entretenue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour elle que tu as oublié de venir nous voir cette année, ta
+s&#339;ur et moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père, je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Tu aimes donc beaucoup cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez bien, mon père, puisqu'elle m'a fait manquer à un devoir
+sacré, ce dont je vous demande humblement pardon aujourd'hui.</p>
+
+<p>Mon père ne s'attendait sans doute pas à des réponses aussi
+catégoriques, car il parut réfléchir un instant, après quoi il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as évidemment compris que tu ne pourrais pas vivre toujours ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai craint, mon père, mais je ne l'ai pas compris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez dû comprendre, continua mon père d'un ton un peu plus
+sec, que je ne le souffrirais pas, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis dit que tant que je ne ferais rien qui fût contraire au
+respect que je dois à votre nom et à la probité traditionnelle de la
+famille, je pourrais vivre comme je vis, ce qui m'a rassuré un peu sur
+les craintes que j'avais.</p>
+
+<p>Les passions rendent fort contre les sentiments. J'étais prêt à toutes
+les luttes, même contre mon père, pour conserver Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, le moment de vivre autrement est venu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes au moment de faire des choses qui blessent le
+respect que vous croyez avoir pour votre famille.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'explique pas ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous les expliquer. Que vous ayez une maîtresse, c'est fort
+bien; que vous la payiez comme un galant homme doit payer l'amour d'une
+fille entretenue, c'est on ne peut mieux; mais que vous oubliiez les
+choses les plus saintes pour elle, que vous permettiez que le bruit de
+votre vie scandaleuse arrive jusqu'au fond de ma province et jette
+l'ombre d'une tache sur le nom honorable que je vous ai donné, voilà ce
+qui ne peut être, voilà ce qui ne sera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous dire, mon père, que ceux qui vous ont ainsi
+renseigné sur mon compte étaient mal informés. Je suis l'amant de
+mademoiselle Gautier, je vis avec elle, c'est la chose du monde la plus
+simple. Je ne donne pas à mademoiselle Gautier le nom que j'ai reçu de
+vous, je dépense pour elle ce que mes moyens me permettent de dépenser,
+je n'ai pas fait une dette, et je ne me suis trouvé enfin dans aucune de
+ces positions qui autorisent un père à dire à son fils ce que vous venez
+de me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Un père est toujours autorisé à écarter son fils de la mauvaise voie
+dans laquelle il le voit s'engager. Vous n'avez encore rien fait de mal,
+mais vous le ferez.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je connais la vie mieux que vous. Il n'y a de sentiments
+entièrement purs que chez les femmes entièrement chastes. Toute Manon
+peut faire un Des Grieux, et le temps et les m&#339;urs sont changés. Il
+serait inutile que le monde vieillît, s'il ne se corrigeait pas. Vous
+quitterez votre maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fâché de vous désobéir, mon père, mais c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous y contraindrai.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, mon père, il n'y a plus d'îles Sainte-Marguerite où
+l'on envoie les courtisanes, et, y en eût-il encore, j'y suivrais
+mademoiselle Gautier, si vous obteniez qu'on l'y envoyât. Que
+voulez-vous? j'ai peut-être tort, mais je ne puis être heureux qu'à la
+condition que je resterai l'amant de cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Armand, ouvrez les yeux, reconnaissez votre père qui vous a
+toujours aimé, et qui ne veut que votre bonheur. Est-il honorable pour
+vous d'aller vivre maritalement avec une fille que tout le monde a eue?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe, mon père, si personne ne doit plus l'avoir! Qu'importe, si
+cette fille m'aime, si elle se régénère par l'amour qu'elle a pour moi
+et par l'amour que j'ai pour elle! Qu'importe, enfin, s'il y a
+conversion!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! croyez-vous donc, monsieur, que la mission d'un homme d'honneur
+soit de convertir des courtisanes? Croyez-vous donc que Dieu ait donné
+ce but grotesque à la vie, et que le c&#339;ur ne doive pas avoir un autre
+enthousiasme que celui-là? Quelle sera la conclusion de cette cure
+merveilleuse, et que penserez-vous de ce que vous dites aujourd'hui,
+quand vous aurez quarante ans? Vous rirez de votre amour, s'il vous est
+permis d'en rire encore, s'il n'a pas laissé de traces trop profondes
+dans votre passé. Que seriez-vous à cette heure, si votre père avait eu
+vos idées, et avait abandonné sa vie à tous ces souffles d'amour, au
+lieu de l'établir inébranlablement sur une pensée d'honneur et de
+loyauté? Réfléchissez, Armand, et ne dites plus de pareilles sottises.
+Voyons, vous quitterez cette femme, votre père vous en supplie.</p>
+
+<p>Je ne répondis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Armand, continua mon père, au nom de votre sainte mère, croyez-moi,
+renoncez à cette vie que vous oublierez plus vite que vous ne pensez, et
+à laquelle vous enchaîne une théorie impossible. Vous avez vingt-quatre
+ans, songez à l'avenir. Vous ne pouvez pas aimer toujours cette femme
+qui ne vous aimera pas toujours non plus. Vous vous exagérez tous deux
+votre amour. Vous vous fermez toute carrière. Un pas de plus et vous ne
+pourrez plus quitter la route où vous êtes, et vous aurez, toute votre
+vie, le remords de votre jeunesse. Partez, venez passer un mois ou deux
+auprès de votre s&#339;ur. Le repos et l'amour pieux de la famille vous
+guériront vite de cette fièvre, car ce n'est pas autre chose.</p>
+
+<p>«Pendant ce temps, votre maîtresse se consolera; elle prendra un autre
+amant, et quand vous verrez pour qui vous avez failli vous brouiller
+avec votre père et perdre son affection, vous me direz que j'ai bien
+fait de venir vous chercher, et vous me bénirez.</p>
+
+<p>«Allons, tu partiras, n'est-ce pas, Armand?</p>
+
+<p>Je sentais que mon père avait raison pour toutes les femmes, mais
+j'étais convaincu qu'il n'avait pas raison pour Marguerite. Cependant le
+ton dont il m'avait dit ses dernières paroles était si doux, si
+suppliant que je n'osais lui répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit-il d'une voix émue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon père, je ne puis rien vous promettre, dis-je enfin; ce
+que vous me demandez est au-dessus de mes forces. Croyez-moi,
+continuai-je en le voyant faire un mouvement d'impatience, vous vous
+exagérez les résultats de cette liaison. Marguerite n'est pas la fille
+que vous croyez. Cet amour, loin de me jeter dans une mauvaise voie, est
+capable, au contraire, de développer en moi les plus honorables
+sentiments. L'amour vrai rend toujours meilleur, quelle que soit la
+femme qui l'inspire. Si vous connaissiez Marguerite, vous comprendriez
+que je ne m'expose à rien. Elle est noble comme les plus nobles femmes.
+Autant il y a de cupidité chez les autres, autant il y a de
+désintéressement chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui ne l'empêche pas d'accepter toute votre fortune, car les
+soixante mille francs qui vous viennent de votre mère, et que vous lui
+donnez, sont, rappelez-vous bien ce que je vous dis, votre unique
+fortune.</p>
+
+<p>Mon père avait probablement gardé cette péroraison et cette menace pour
+me porter le dernier coup.</p>
+
+<p>J'étais plus fort devant ses menaces que devant ses prières.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit que je dusse lui abandonner cette somme? Repris-je.</p>
+
+<p>&mdash;Mon notaire. Un honnête homme eût-il fait un acte semblable sans me
+prévenir? Eh bien, c'est pour empêcher votre ruine en faveur d'une fille
+que je suis venu à Paris. Votre mère vous a laissé en mourant de quoi
+vivre honorablement et non pas de quoi faire des générosités à vos
+maîtresses.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure, mon père, Marguerite ignorait cette donation.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi la faisiez-vous alors?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que Marguerite, cette femme que vous calomniez et que vous
+voulez que j'abandonne, fait le sacrifice de tout ce qu'elle possède
+pour vivre avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous acceptez ce sacrifice? Quel homme êtes-vous donc, monsieur,
+pour permettre à une mademoiselle Marguerite de vous sacrifier quelque
+chose? Allons, en voilà assez. Vous quitterez cette femme. Tout à
+l'heure je vous en priais, maintenant je vous l'ordonne; je ne veux pas
+de pareilles saletés dans ma famille. Faites vos malles, et
+apprêtez-vous à me suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, mon père, dis-je alors, mais je ne partirai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai déjà l'âge où l'on n'obéit plus à un ordre.</p>
+
+<p>Mon père pâlit à cette réponse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, monsieur, reprit-il; je sais ce qu'il me reste à faire.</p>
+
+<p>Il sonna.</p>
+
+<p>Joseph parut.</p>
+
+<p>&mdash;Faites transporter mes malles à l'hôtel de Paris, dit-il à mon
+domestique. Et en même temps il passa dans sa chambre, où il acheva de
+s'habiller.</p>
+
+<p>Quand il reparut, j'allai au-devant de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me promettez, mon père, lui dis-je, de ne rien faire qui puisse
+causer de la peine à Marguerite?</p>
+
+<p>Mon père s'arrêta, me regarda avec dédain, et se contenta de me
+répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou, je crois.</p>
+
+<p>Après quoi, il sortit en fermant violemment la porte derrière lui.</p>
+
+<p>Je descendis à mon tour, je pris un cabriolet et je partis pour
+Bougival.</p>
+
+<p>Marguerite m'attendait à la fenêtre.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XXI" id="Chapitre_XXI"></a>Chapitre XXI</h2>
+
+<p>&mdash;Enfin! s'écria-t-elle en me sautant au cou. Te voilà! Comme tu es
+pâle!</p>
+
+<p>Alors je lui racontai ma scène avec mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon dieu! je m'en doutais, dit-elle. Quand Joseph est venu nous
+annoncer l'arrivée de ton père, j'ai tressailli comme à la nouvelle d'un
+malheur. Pauvre ami! et c'est moi qui te cause tous ces chagrins. Tu
+ferais peut-être mieux de me quitter que de te brouiller avec ton père.
+Cependant je ne lui ai rien fait. Nous vivons bien tranquilles, nous
+allons vivre plus tranquilles encore. Il sait bien qu'il faut que tu
+aies une maîtresse, et il devrait être heureux que ce fût moi, puisque
+je t'aime et n'ambitionne pas plus que ta position ne le permet. Lui
+as-tu dit comment nous avons arrangé l'avenir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et c'est ce qui l'a le plus irrité, car il a vu dans cette
+détermination la preuve de notre amour mutuel.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire alors?</p>
+
+<p>&mdash;Rester ensemble, ma bonne Marguerite, et laisser passer cet orage.</p>
+
+<p>&mdash;Passera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faudra bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ton père ne s'en tiendra pas là.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu qu'il fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je, moi? tout ce qu'un père peut faire pour que son fils lui
+obéisse. Il te rappellera ma vie passée et me fera peut-être l'honneur
+d'inventer quelques nouvelles histoires pour que tu m'abandonnes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que je t'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ce que je sais aussi, c'est qu'il faut tôt ou tard obéir à
+son père, et tu finiras peut-être par te laisser convaincre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Marguerite, c'est moi qui le convaincrai. Ce sont les cancans de
+quelques-uns de ses amis qui causent cette grande colère; mais il est
+bon, il est juste, et il reviendra sur sa première impression. Puis,
+après tout, que m'importe!</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas cela, Armand; j'aimerais mieux tout que de laisser croire
+que je te brouille avec ta famille; laisse passer cette journée, et
+demain retourne à Paris. Ton père aura réfléchi de son côté comme toi du
+tien, et peut-être vous entendrez-vous mieux. Ne heurte pas ses
+principes, aie l'air de faire quelques concessions à ses désirs; parais
+ne pas tenir autant à moi, et il laissera les choses comme elles sont.
+Espère, mon ami, et sois bien certain d'une chose, c'est que, quoi qu'il
+arrive, ta Marguerite te restera.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me le jures?</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je besoin de te le jurer?</p>
+
+<p>Qu'il est doux de se laisser persuader par une voix que l'on aime!
+Marguerite et moi, nous passâmes toute la journée à nous redire nos
+projets comme si nous avions compris le besoin de les réaliser plus
+vite. Nous nous attendions à chaque minute à quelque événement, mais
+heureusement le jour se passa sans amener rien de nouveau.</p>
+
+<p>Le lendemain, je partis à dix heures, et j'arrivai vers midi à l'hôtel.</p>
+
+<p>Mon père était déjà sorti.</p>
+
+<p>Je me rendis chez moi, où j'espérais que peut-être il était allé.
+Personne n'était venu. J'allai chez mon notaire. Personne!</p>
+
+<p>Je retournai à l'hôtel, et j'attendis jusqu'à six heures. M. Duval ne
+rentra pas.</p>
+
+<p>Je repris la route de Bougival.</p>
+
+<p>Je trouvai Marguerite, non plus m'attendant comme la veille, mais assise
+au coin du feu qu'exigeait déjà la saison.</p>
+
+<p>Elle était assez plongée dans ses réflexions pour me laisser approcher
+de son fauteuil sans m'entendre et sans se retourner. Quand je posai mes
+lèvres sur son front, elle tressaillit comme si ce baiser l'eût
+réveillée en sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as fait peur, me dit-elle. Et ton père?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas vu. Je ne sais ce que cela veut dire. Je ne l'ai trouvé
+ni chez lui, ni dans aucun des endroits où il y avait possibilité qu'il
+fût.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ce sera à recommencer demain.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien envie d'attendre qu'il me fasse demander. J'ai fait, je
+crois, tout ce que je devais faire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, ce n'est point assez, il faut retourner chez ton père,
+demain surtout.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi demain plutôt qu'un autre jour?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, fit Marguerite, qui me parut rougir un peu à cette
+question, parce que l'insistance de ta part en paraîtra plus vive et que
+notre pardon en résultera plus promptement.</p>
+
+<p>Tout le reste du jour, Marguerite fut préoccupée, distraite, triste.
+J'étais forcé de lui répéter deux fois ce que je lui disais pour obtenir
+une réponse. Elle rejeta cette préoccupation sur les craintes que lui
+inspiraient pour l'avenir les événements survenus depuis deux jours.</p>
+
+<p>Je passai ma nuit à la rassurer, et elle me fit partir le lendemain avec
+une insistante inquiétude que je ne m'expliquais pas.</p>
+
+<p>Comme la veille, mon père était absent; mais, en sortant, il m'avait
+laissé cette lettre:</p>
+
+<p>«Si vous revenez me voir aujourd'hui, attendez-moi jusqu'à quatre
+heures; si à quatre heures je ne suis pas rentré, revenez dîner demain
+avec moi: il faut que je vous parle.»</p>
+
+<p>J'attendis jusqu'à l'heure dite. Mon père ne reparut pas. Je partis.</p>
+
+<p>La veille j'avais trouvé Marguerite triste, ce jour-là je la trouvai
+fiévreuse et agitée. En me voyant entrer, elle me sauta au cou, mais
+elle pleura longtemps dans mes bras.</p>
+
+<p>Je la questionnai sur cette douleur subite dont la gradation m'alarmait.
+Elle ne me donna aucune raison positive, alléguant tout ce qu'une femme
+peut alléguer quand elle ne veut pas répondre la vérité.</p>
+
+<p>Quand elle fut un peu calmée, je lui racontai les résultats de mon
+voyage; je lui montrai la lettre de mon père, en lui faisant observer
+que nous en pouvions augurer du bien.</p>
+
+<p>À la vue de cette lettre et à la réflexion que je fis, les larmes
+redoublèrent à un tel point que j'appelai Nanine, et que, craignant une
+atteinte nerveuse, nous couchâmes la pauvre fille qui pleurait sans dire
+une syllabe, mais qui me tenait les mains, et les baisait à chaque
+instant.</p>
+
+<p>Je demandai à Nanine si, pendant mon absence, sa maîtresse avait reçu
+une lettre ou une visite qui pût motiver l'état où je la trouvais, mais
+Nanine me répondit qu'il n'était venu personne et que l'on n'avait rien
+apporté.</p>
+
+<p>Cependant il se passait depuis la veille quelque chose d'autant plus
+inquiétant que Marguerite me le cachait.</p>
+
+<p>Elle parut un peu plus calme dans la soirée; et, me faisant asseoir au
+pied de son lit, elle me renouvela longuement l'assurance de son amour.
+Puis, elle me souriait, mais avec effort, car, malgré elle, ses yeux se
+voilaient de larmes.</p>
+
+<p>J'employai tous les moyens pour lui faire avouer la véritable cause de
+ce chagrin, mais elle s'obstina à me donner toujours les raisons vagues
+que je vous ai déjà dites.</p>
+
+<p>Elle finit par s'endormir dans mes bras, mais de ce sommeil qui brise le
+corps au lieu de le reposer; de temps en temps elle poussait un cri, se
+réveillait en sursaut, et après s'être assurée que j'étais bien auprès
+d'elle, elle me faisait lui jurer de l'aimer toujours.</p>
+
+<p>Je ne comprenais rien à ces intermittences de douleur qui se
+prolongèrent jusqu'au matin. Alors Marguerite tomba dans une sorte
+d'assoupissement. Depuis deux nuits elle ne dormait pas.</p>
+
+<p>Ce repos ne fut pas de longue durée.</p>
+
+<p>Vers onze heures, Marguerite se réveilla, et, me voyant levé, elle
+regarda autour d'elle en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;T'en vas-tu donc déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dis-je en lui prenant les mains, mais j'ai voulu te laisser
+dormir. Il est de bonne heure encore.</p>
+
+<p>&mdash;À quelle heure vas-tu à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;À quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Sitôt? Jusque-là tu resteras avec moi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, n'est-ce pas mon habitude?</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons déjeuner? reprit-elle d'un air distrait.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu le veux.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis tu m'embrasseras bien jusqu'au moment de partir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et je reviendrai le plus tôt possible.</p>
+
+<p>&mdash;Tu reviendras? fit-elle en me regardant avec des yeux hagards.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, tu reviendras ce soir, et moi, je t'attendrai, comme
+d'habitude, et tu m'aimeras, et nous serons heureux comme nous le sommes
+depuis que nous nous connaissons.</p>
+
+<p>Toutes ces paroles étaient dites d'un ton si saccadé, elles semblaient
+cacher une pensée douloureuse si continue, que je tremblais à chaque
+instant de voir Marguerite tomber en délire.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, lui dis-je, tu es malade, je ne puis pas te laisser ainsi. Je
+vais écrire à mon père qu'il ne m'attende pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non! Non! s'écria-t-elle brusquement, ne fais pas cela. Ton père
+m'accuserait encore de t'empêcher d'aller chez lui quand il veut te
+voir; non, non, il faut que tu y ailles, il le faut! D'ailleurs, je ne
+suis pas malade, je me porte à merveille. C'est que j'ai fait un mauvais
+rêve, et que je n'étais pas bien réveillée!</p>
+
+<p>A partir de ce moment, Marguerite essaya de paraître plus gaie. Elle ne
+pleura plus.</p>
+
+<p>Quand vint l'heure où je devais partir, je l'embrassai, et lui demandai
+si elle voulait m'accompagner jusqu'au chemin de fer: j'espérais que la
+promenade la distrairait et que l'air lui ferait du bien.</p>
+
+<p>Je tenais surtout à rester le plus longtemps possible avec elle.</p>
+
+<p>Elle accepta, prit un manteau et m'accompagna avec Nanine, pour ne pas
+revenir seule.</p>
+
+<p>Vingt fois je fus au moment de ne pas partir. Mais l'espérance de
+revenir vite et la crainte d'indisposer de nouveau mon père contre moi
+me soutinrent, et le convoi m'emporta.</p>
+
+<p>&mdash;À ce soir, dis-je à Marguerite en la quittant.</p>
+
+<p>Elle ne me répondit pas.</p>
+
+<p>Une fois déjà elle ne m'avait pas répondu à ce même mot, et le comte de
+G..., vous vous le rappelez, avait passé la nuit chez elle; mais ce
+temps était si loin, qu'il semblait effacé de ma mémoire, et si je
+craignais quelque chose, ce n'était certes plus que Marguerite me
+trompât.</p>
+
+<p>En arrivant à Paris, je courus chez Prudence la prier d'aller voir
+Marguerite, espérant que sa verve et sa gaieté la distrairaient.
+J'entrai sans me faire annoncer, et je trouvai Prudence à sa toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! me dit-elle d'un air inquiet. Est-ce que Marguerite est avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Comment va-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est souffrante.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle ne viendra pas?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle devait venir?</p>
+
+<p>Madame Duvernoy rougit, et me répondit, avec un certain embarras:</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais dire: puisque vous venez à Paris, est-ce qu'elle ne viendra
+pas vous y rejoindre?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Je regardai Prudence; elle baissa les yeux, et sur sa physionomie je
+crus lire la crainte de voir ma visite se prolonger.</p>
+
+<p>&mdash;Je venais même vous prier, ma chère Prudence, si vous n'avez rien à
+faire, d'aller voir Marguerite ce soir; vous lui tiendriez compagnie, et
+vous pourriez coucher là-bas. Je ne l'ai jamais vue comme elle était
+aujourd'hui, et je tremble qu'elle ne tombe malade.</p>
+
+<p>&mdash;Je dîne en ville, me répondit Prudence, et je ne pourrai pas voir
+Marguerite ce soir; mais je la verrai demain.</p>
+
+<p>Je pris congé de madame Duvernoy, qui me paraissait presque aussi
+préoccupée que Marguerite, et je me rendis chez mon père, dont le
+premier regard m'étudia avec attention.</p>
+
+<p>Il me tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vos deux visites m'ont fait plaisir, Armand, me dit-il, elles m'ont
+fait espérer que vous auriez réfléchi de votre côté, comme j'ai
+réfléchi, moi, du mien.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je me permettre de vous demander, mon père, quel a été le
+résultat de vos réflexions?</p>
+
+<p>&mdash;Il a été, mon ami, que je m'étais exagéré l'importance des rapports
+que l'on m'avait faits, et que je me suis promis d'être moins sévère
+avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, mon père! m'écriai-je avec joie.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, mon cher enfant, qu'il faut que tout jeune homme ait une
+maîtresse, et que, d'après de nouvelles informations, j'aime mieux te
+savoir l'amant de mademoiselle Gautier que d'une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon excellent père! que vous me rendez heureux!</p>
+
+<p>Nous causâmes ainsi quelques instants, puis nous nous mîmes à table. Mon
+père fut charmant tout le temps que dura le dîner.</p>
+
+<p>J'avais hâte de retourner à Bougival pour raconter à Marguerite cet
+heureux changement. À chaque instant je regardais la pendule.</p>
+
+<p>&mdash;Tu regardes l'heure, me disait mon père, tu es impatient de me
+quitter. Oh! jeunes gens! vous sacrifierez donc toujours les affections
+sincères aux affections douteuses?</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, mon père! Marguerite m'aime, j'en suis sûr.</p>
+
+<p>Mon père ne répondit pas; il n'avait l'air ni de douter ni de croire.</p>
+
+<p>Il insista beaucoup pour me faire passer la soirée entière avec lui, et
+pour que je ne repartisse que le lendemain; mais j'avais laissé
+Marguerite souffrante, je le lui dis, et je lui demandai la permission
+d'aller la retrouver de bonne heure, lui promettant de revenir le
+lendemain.</p>
+
+<p>Il faisait beau; il voulut m'accompagner jusqu'au débarcadère. Jamais je
+n'avais été si heureux. L'avenir m'apparaissait tel que je cherchais à
+le voir depuis longtemps.</p>
+
+<p>J'aimais plus mon père que je ne l'avais jamais aimé.</p>
+
+<p>Au moment où j'allais partir, il insista une dernière fois pour que je
+restasse; je refusai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes donc bien? me demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Comme un fou.</p>
+
+<p>&mdash;Va alors! Et il passa la main sur son front comme s'il eût voulu en
+chasser une pensée, puis il ouvrit la bouche comme pour me dire quelque
+chose; mais il se contenta de me serrer la main, et me quitta
+brusquement en me criant:</p>
+
+<p>&mdash;À demain! donc.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XXII" id="Chapitre_XXII"></a>Chapitre XXII</h2>
+
+<p>Il me semblait que le convoi ne marchait pas.</p>
+
+<p>Je fus à Bougival à onze heures.</p>
+
+<p>Pas une fenêtre de la maison n'était éclairée, et je sonnai sans que
+l'on me répondît.</p>
+
+<p>C'était la première fois que pareille chose m'arrivait. Enfin le
+jardinier parut. J'entrai.</p>
+
+<p>Nanine me rejoignit avec une lumière. J'arrivai à la chambre de
+Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Où est madame?</p>
+
+<p>&mdash;Madame est partie pour Paris, me répondit Nanine.</p>
+
+<p>&mdash;Pour Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Une heure après vous.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne vous a rien laissé pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>Nanine me laissa.</p>
+
+<p>«Elle est capable d'avoir eu des craintes, pensai-je, et d'être allée à
+Paris pour s'assurer si la visite que je lui avais dit aller faire à mon
+père n'était pas un prétexte pour avoir un jour de liberté.</p>
+
+<p>«Peut-être Prudence lui a-t-elle écrit pour quelque affaire importante»,
+me dis-je quand je fus seul; mais j'avais vu Prudence à mon arrivée, et
+elle ne m'avait rien dit qui pût me faire supposer qu'elle eût écrit à
+Marguerite.</p>
+
+<p>Tout à coup je me souvins de cette question que madame Duvernoy m'avait
+faite: «Elle ne viendra donc pas aujourd'hui?» quand je lui avais dit
+que Marguerite était malade. Je me rappelai en même temps l'air
+embarrassé de Prudence, lorsque je l'avais regardée après cette phrase
+qui semblait trahir un rendez-vous. À ce souvenir se joignait celui des
+larmes de Marguerite pendant toute la journée, larmes que le bon accueil
+de mon père m'avait fait oublier un peu.</p>
+
+<p>À partir de ce moment, tous les incidents du jour vinrent se grouper
+autour de mon premier soupçon et le fixèrent si solidement dans mon
+esprit que tout le confirma, jusqu'à la clémence paternelle.</p>
+
+<p>Marguerite avait presque exigé que j'allasse à Paris; elle avait affecté
+le calme lorsque je lui avais proposé de rester auprès d'elle. Étais-je
+tombé dans un piège? Marguerite me trompait-elle? Avait-elle compté être
+de retour assez à temps pour que je ne m'aperçusse pas de son absence,
+et le hasard l'avait-il retenue? Pourquoi n'avait-elle rien dit à
+Nanine, ou pourquoi ne m'avait-elle pas écrit? Que voulaient dire ces
+larmes, cette absence, ce mystère?</p>
+
+<p>Voilà ce que je me demandais avec effroi, au milieu de cette chambre
+vide, et les yeux fixés sur la pendule qui, marquant minuit, semblait me
+dire qu'il était trop tard pour que j'espérasse encore voir revenir ma
+maîtresse.</p>
+
+<p>Cependant, après les dispositions que nous venions de prendre, avec le
+sacrifice offert et accepté, était-il vraisemblable qu'elle me trompât?
+Non. J'essayai de rejeter mes premières suppositions.</p>
+
+<p>&mdash;La pauvre fille aura trouvé un acquéreur pour son mobilier, et elle
+sera allée à Paris pour conclure. Elle n'aura pas voulu me prévenir, car
+elle sait que, quoique je l'accepte, cette vente, nécessaire à notre
+bonheur à venir, m'est pénible, et elle aura craint de blesser mon
+amour-propre et ma délicatesse en m'en parlant. Elle aime mieux
+reparaître seulement quand tout sera terminé. Prudence l'attendait
+évidemment pour cela, et s'est trahie devant moi: Marguerite n'aura pu
+terminer son marché aujourd'hui, et elle couche chez elle, ou peut-être
+même va-t-elle arriver tout à l'heure, car elle doit se douter de mon
+inquiétude et ne voudra certainement pas m'y laisser.</p>
+
+<p>Mais alors, pourquoi ces larmes? Sans doute, malgré son amour pour moi,
+la pauvre fille n'aura pu se résoudre sans pleurer à abandonner le luxe
+au milieu duquel elle a vécu jusqu'à présent et qui la faisait heureuse
+et enviée.</p>
+
+<p>Je pardonnais bien volontiers ces regrets à Marguerite. Je l'attendais
+impatiemment pour lui dire, en la couvrant de baisers, que j'avais
+deviné la cause de sa mystérieuse absence.</p>
+
+<p>Cependant, la nuit avançait et Marguerite n'arrivait pas.</p>
+
+<p>L'inquiétude resserrait peu à peu son cercle et m'étreignait la tête et
+le c&#339;ur. Peut-être lui était-il arrivé quelque chose! Peut-être
+était-elle blessée, malade, morte! Peut-être allais-je voir arriver un
+messager m'annonçant quelque douloureux accident! Peut-être le jour me
+trouverait-il dans la même incertitude et dans les mêmes craintes!</p>
+
+<p>L'idée que Marguerite me trompait à l'heure où je l'attendais au milieu
+des terreurs que me causait son absence ne me revenait plus à l'esprit.
+Il fallait une cause indépendante de sa volonté pour la retenir loin de
+moi, et plus j'y songeais, plus j'étais convaincu que cette cause ne
+pouvait être qu'un malheur quelconque. Ô vanité de l'homme! Tu te
+représentes sous toutes les formes.</p>
+
+<p>Une heure venait de sonner. Je me dis que j'allais attendre une heure
+encore, mais qu'à deux heures, si Marguerite n'était pas revenue, je
+partirais pour Paris.</p>
+
+<p>En attendant, je cherchai un livre, car je n'osais penser.</p>
+
+<p>Manon Lescaut était ouvert sur la table. Il me sembla que d'endroits en
+endroits les pages étaient mouillées comme par des larmes. Après l'avoir
+feuilleté, je refermai ce livre, dont les caractères m'apparaissaient
+vides de sens à travers le voile de mes doutes.</p>
+
+<p>L'heure marchait lentement. Le ciel était couvert. Une pluie d'automne
+fouettait les vitres. Le lit vide me paraissait prendre par moments
+l'aspect d'une tombe. J'avais peur.</p>
+
+<p>J'ouvris la porte. J'écoutais et n'entendais rien que le bruit du vent
+dans les arbres. Pas une voiture ne passait sur la route. La demie sonna
+tristement au clocher de l'église.</p>
+
+<p>J'en étais arrivé à craindre que quelqu'un n'entrât. Il me semblait
+qu'un malheur seul pouvait venir me trouver à cette heure et par ce
+temps sombre.</p>
+
+<p>Deux heures sonnèrent. J'attendis encore un peu. La pendule seule
+troublait le silence de son bruit monotone et cadencé.</p>
+
+<p>Enfin je quittai cette chambre dont les moindres objets avaient revêtu
+cet aspect triste que donne à tout ce qui l'entoure l'inquiète solitude
+du c&#339;ur.</p>
+
+<p>Dans la chambre voisine, je trouvai Nanine endormie sur son ouvrage. Au
+bruit de la porte, elle se réveilla et me demanda si sa maîtresse était
+rentrée.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais, si elle rentre, vous lui direz que je n'ai pu résister à
+mon inquiétude, et que je suis parti pour Paris.</p>
+
+<p>&mdash;À cette heure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment? Vous ne trouverez pas de voiture.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai à pied.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il pleut.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe?</p>
+
+<p>&mdash;Madame va rentrer, ou, si elle ne rentre pas, il sera toujours temps,
+au jour, d'aller voir ce qui l'a retenue. Vous allez vous faire
+assassiner sur la route.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de danger, ma chère Nanine; à demain.</p>
+
+<p>La brave fille alla me chercher mon manteau, me le jeta sur les épaules,
+m'offrit d'aller réveiller la mère Arnould, et de s'enquérir d'elle s'il
+était possible d'avoir une voiture; mais je m'y opposai, convaincu que
+je perdrais à cette tentative, peut-être infructueuse, plus de temps que
+je n'en mettrais à faire la moitié du chemin.</p>
+
+<p>Puis j'avais besoin d'air et d'une fatigue physique qui épuisât la
+surexcitation à laquelle j'étais en proie.</p>
+
+<p>Je pris la clef de l'appartement de la rue d'Antin, et après avoir dit
+adieu à Nanine, qui m'avait accompagné jusqu'à la grille, je partis.</p>
+
+<p>Je me mis d'abord à courir, mais la terre était fraîchement mouillée, et
+je me fatiguais doublement. Au bout d'une demi-heure de cette course, je
+fus forcé de m'arrêter, j'étais en nage. Je repris haleine et je
+continuai mon chemin. La nuit était si épaisse que je tremblais à chaque
+instant de me heurter contre un des arbres de la route, lesquels, se
+présentant brusquement à mes yeux, avaient l'air de grands fantômes
+courant sur moi.</p>
+
+<p>Je rencontrai une ou deux voitures de rouliers que j'eus bientôt
+laissées en arrière.</p>
+
+<p>Une calèche se dirigeait au grand trot du côté de Bougival. Au moment où
+elle passait devant moi, l'espoir me vint que Marguerite était dedans.</p>
+
+<p>Je m'arrêtai en criant: «Marguerite! Marguerite!»</p>
+
+<p>Mais personne ne me répondit et la calèche continua sa route. Je la
+regardai s'éloigner, et je repartis.</p>
+
+<p>Je mis deux heures pour arriver à la barrière de l'Etoile.</p>
+
+<p>La vue de Paris me rendit des forces, et je descendis en courant la
+longue allée que j'avais parcourue tant de fois.</p>
+
+<p>Cette nuit-là personne n'y passait.</p>
+
+<p>On eût dit la promenade d'une ville morte.</p>
+
+<p>Le jour commençait à poindre.</p>
+
+<p>Quand j'arrivai à la rue d'Antin, la grande ville se remuait déjà un peu
+avant de se réveiller tout à fait.</p>
+
+<p>Cinq heures sonnaient à l'église Saint-Roch au moment où j'entrais dans
+la maison de Marguerite.</p>
+
+<p>Je jetai mon nom au portier, lequel avait reçu de moi assez de pièces de
+vingt francs pour savoir que j'avais le droit de venir à cinq heures
+chez mademoiselle Gautier.</p>
+
+<p>Je passai donc sans obstacle.</p>
+
+<p>J'aurais pu lui demander si Marguerite était chez elle, mais il eût pu
+me répondre que non, et j'aimais mieux douter deux minutes de plus, car
+en doutant j'espérais encore.</p>
+
+<p>Je prêtai l'oreille à la porte, tâchant de surprendre un bruit, un
+mouvement.</p>
+
+<p>Rien. Le silence de la campagne semblait se continuer jusque-là.</p>
+
+<p>J'ouvris la porte, et j'entrai.</p>
+
+<p>Tous les rideaux étaient hermétiquement fermés.</p>
+
+<p>Je tirai ceux de la salle à manger, et je me dirigeai vers la chambre à
+coucher dont je poussai la porte.</p>
+
+<p>Je sautai sur le cordon des rideaux et je le tirai violemment.</p>
+
+<p>Les rideaux s'écartèrent; un faible jour pénétra, je courus au lit.</p>
+
+<p>Il était vide!</p>
+
+<p>J'ouvris les portes les unes après les autres, je visitai toutes les
+chambres.</p>
+
+<p>Personne.</p>
+
+<p>C'était à devenir fou.</p>
+
+<p>Je passai dans le cabinet de toilette, dont j'ouvris la fenêtre, et
+j'appelai Prudence à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>La fenêtre de madame Duvernoy resta fermée.</p>
+
+<p>Alors je descendis chez le portier, à qui je demandai si mademoiselle
+Gautier était venue chez elle pendant le jour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, me répondit cet homme, avec madame Duvernoy.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a rien dit pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce qu'elles ont fait ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont montées en voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Quel genre de voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Un coupé de maître.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tout cela voulait dire?</p>
+
+<p>Je sonnai à la porte voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous, monsieur? me demanda le concierge après m'avoir ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Chez madame Duvernoy.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas rentrée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur; voilà même une lettre qu'on a apportée pour elle hier
+au soir et que je ne lui ai pas encore remise.</p>
+
+<p>Et le portier me montrait une lettre sur laquelle je jetai machinalement
+les yeux.</p>
+
+<p>Je reconnus l'écriture de Marguerite.</p>
+
+<p>Je pris la lettre.</p>
+
+<p>L'adresse portait ces mots:</p>
+
+<p>«A madame Duvernoy, pour remettre à M. Duval.»</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre est pour moi, dis-je au portier, et je lui montrai
+l'adresse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous monsieur Duval? me répondit cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous reconnais, vous venez souvent chez Madame Duvernoy.</p>
+
+<p>Une fois dans la rue, je brisai le cachet de cette lettre.</p>
+
+<p>La foudre fût tombée à mes pieds que je n'eusse pas été plus épouvanté
+que je le fus par cette lecture.</p>
+
+<p>«À l'heure où vous lirez cette lettre, Armand, je serai déjà la
+maîtresse d'un autre homme. Tout est donc fini entre nous.</p>
+
+<p>«Retournez auprès de votre père, mon ami, allez revoir votre s&#339;ur, jeune
+fille chaste, ignorante de toutes nos misères, et auprès de laquelle
+vous oublierez bien vite ce que vous aura fait souffrir cette fille
+perdue que l'on nomme Marguerite Gautier, que vous avez bien voulu aimer
+un instant, et qui vous doit les seuls moments heureux d'une vie qui,
+elle l'espère, ne sera pas longue maintenant.»</p>
+
+<p>Quand j'eus lu le dernier mot, je crus que j'allais devenir fou.</p>
+
+<p>Un moment j'eus réellement peur de tomber sur le pavé de la rue. Un
+nuage me passait sur les yeux, et le sang me battait dans les tempes.</p>
+
+<p>Enfin je me remis un peu, je regardai autour de moi, tout étonné de voir
+la vie des autres se continuer sans s'arrêter à mon malheur.</p>
+
+<p>Je n'étais pas assez fort pour supporter seul le coup que Marguerite me
+portait.</p>
+
+<p>Alors je me souvins que mon père était dans la même ville que moi, que
+dans dix minutes je pourrais être auprès de lui, et que, quelle que fût
+la cause de ma douleur, il la partagerait.</p>
+
+<p>Je courus comme un fou, comme un voleur, jusqu'à l'hôtel de Paris: je
+trouvai la clef sur la porte de l'appartement de mon père. J'entrai.</p>
+
+<p>Il lisait.</p>
+
+<p>Au peu d'étonnement qu'il montra en me voyant paraître, on eût dit qu'il
+m'attendait.</p>
+
+<p>Je me précipitai dans ses bras sans lui dire un mot, je lui donnai la
+lettre de Marguerite, et, me laissant tomber devant son lit, je pleurai
+à chaudes larmes.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XXIII" id="Chapitre_XXIII"></a>Chapitre XXIII</h2>
+
+<p>Quand toutes les choses de la vie eurent repris leur cours, je ne pus
+croire que le jour qui se levait ne serait pas semblable pour moi à ceux
+qui l'avaient précédé. Il y avait des moments où je me figurais qu'une
+circonstance, que je ne me rappelais pas, m'avait fait passer la nuit
+hors de chez Marguerite, mais que, si je retournais à Bougival, j'allais
+la retrouver inquiète, comme je l'avais été, et qu'elle me demanderait
+qui m'avait ainsi retenu loin d'elle.</p>
+
+<p>Quand l'existence a contracté une habitude comme celle de cet amour, il
+semble impossible que cette habitude se rompe sans briser en même temps
+tous les autres ressorts de la vie.</p>
+
+<p>J'étais donc forcé de temps en temps de relire la lettre de Marguerite,
+pour bien me convaincre que je n'avais pas rêvé.</p>
+
+<p>Mon corps, succombant sous la secousse morale, était incapable d'un
+mouvement. L'inquiétude, la marche de la nuit, la nouvelle du matin
+m'avaient épuisé. Mon père profita de cette prostration totale de mes
+forces pour me demander la promesse formelle de partir avec lui.</p>
+
+<p>Je promis tout ce qu'il voulut. J'étais incapable de soutenir une
+discussion, et j'avais besoin d'une affection réelle pour m'aider à
+vivre après ce qui venait de se passer.</p>
+
+<p>J'étais trop heureux que mon père voulût bien me consoler d'un pareil
+chagrin.</p>
+
+<p>Tout ce que je me rappelle, c'est que ce jour-là, vers cinq heures, il
+me fit monter avec lui dans une chaise de poste. Sans me rien dire, il
+avait fait préparer mes malles, les avait fait attacher avec les siennes
+derrière la voiture, et il m'emmenait.</p>
+
+<p>Je ne sentis ce que je faisais que lorsque la ville eut disparu, et que
+la solitude de la route me rappela le vide de mon c&#339;ur.</p>
+
+<p>Alors les larmes me reprirent.</p>
+
+<p>Mon père avait compris que des paroles, même de lui, ne me consoleraient
+pas, et il me laissait pleurer sans me dire un mot, se contentant
+parfois de me serrer la main, comme pour me rappeler que j'avais un ami
+à côté de moi.</p>
+
+<p>La nuit, je dormis un peu. Je rêvai de Marguerite.</p>
+
+<p>Je me réveillai en sursaut, ne comprenant pas pourquoi j'étais dans une
+voiture.</p>
+
+<p>Puis la réalité me revint à l'esprit et je laissai tomber ma tête sur ma
+poitrine.</p>
+
+<p>Je n'osais entretenir mon père, je craignais toujours qu'il ne me dît:</p>
+
+<p>«Tu vois que j'avais raison quand je niais l'amour de cette femme.»</p>
+
+<p>Mais il n'abusa pas de son avantage, et nous arrivâmes à C... sans qu'il
+m'eût dit autre chose que des paroles complètement étrangères à
+l'événement qui m'avait fait partir.</p>
+
+<p>Quand j'embrassai ma s&#339;ur, je me rappelai les mots de la lettre de
+Marguerite qui la concernaient, mais je compris tout de suite que, si
+bonne qu'elle fût, ma s&#339;ur serait insuffisante à me faire oublier ma
+maîtresse.</p>
+
+<p>La chasse était ouverte, mon père pensa qu'elle serait une distraction
+pour moi. Il organisa donc des parties de chasse avec des voisins et des
+amis. J'y allai sans répugnance comme sans enthousiasme, avec cette
+sorte d'apathie qui était le caractère de toutes mes actions depuis mon
+départ.</p>
+
+<p>Nous chassions au rabat. On me mettait à mon poste. Je posais mon fusil
+désarmé à côté de moi, et je rêvais.</p>
+
+<p>Je regardais les nuages passer. Je laissais ma pensée errer dans les
+plaines solitaires, et de temps en temps je m'entendais appeler par
+quelque chasseur me montrant un lièvre à dix pas de moi.</p>
+
+<p>Aucun de ces détails n'échappait à mon père, et il ne se laissait pas
+prendre à mon calme extérieur. Il comprenait bien que, si abattu qu'il
+fût, mon c&#339;ur aurait quelque jour une réaction terrible, dangereuse
+peut-être, et tout en évitant de paraître me consoler, il faisait son
+possible pour me distraire.</p>
+
+<p>Ma s&#339;ur, naturellement, n'était pas dans la confidence de tous ces
+événements, elle ne s'expliquait donc pas pourquoi, moi, si gai
+autrefois, j'étais tout à coup devenu si rêveur et si triste.</p>
+
+<p>Parfois, surpris au milieu de ma tristesse par le regard inquiet de mon
+père, je lui tendais la main et je serrais la sienne comme pour lui
+demander tacitement pardon du mal que, malgré moi, je lui faisais.</p>
+
+<p>Un mois se passa ainsi, mais ce fut tout ce que je pus supporter.</p>
+
+<p>Le souvenir de Marguerite me poursuivait sans cesse. J'avais trop aimé
+et j'aimais trop cette femme pour qu'elle pût me devenir indifférente
+tout à coup. Il fallait ou que je l'aimasse ou que je la haïsse. Il
+fallait surtout, quelque sentiment que j'eusse pour elle, que je la
+revisse, et cela tout de suite.</p>
+
+<p>Ce désir entra dans mon esprit, et s'y fixa avec toute la violence de la
+volonté qui reparaît enfin dans un corps inerte depuis longtemps.</p>
+
+<p>Ce n'était pas dans l'avenir, dans un mois, dans huit jours qu'il me
+fallait Marguerite, c'était le lendemain même du jour où j'en avais eu
+l'idée; et je vins dire à mon père que j'allais le quitter pour des
+affaires qui me rappelaient à Paris, mais que je reviendrais
+promptement.</p>
+
+<p>Il devina sans doute le motif qui me faisait partir, car il insista pour
+que je restasse; mais, voyant que l'inexécution de ce désir, dans l'état
+irritable où j'étais, pourrait avoir des conséquences fatales pour moi,
+il m'embrassa, et me pria, presque avec des larmes, de revenir bientôt
+auprès de lui.</p>
+
+<p>Je ne dormis pas avant d'être arrivé à Paris.</p>
+
+<p>Une fois arrivé, qu'allais-je faire? Je l'ignorais; mais il fallait
+avant tout que je m'occupasse de Marguerite.</p>
+
+<p>J'allai chez moi m'habiller, et comme il faisait beau, et qu'il en était
+encore temps, je me rendis aux Champs-Elysées.</p>
+
+<p>Au bout d'une demi-heure, je vis venir de loin, et du rond-point à la
+place de la Concorde, la voiture de Marguerite.</p>
+
+<p>Elle avait racheté ses chevaux, car la voiture était telle qu'autrefois;
+seulement elle n'était pas dedans.</p>
+
+<p>À peine avais-je remarqué cette absence, qu'en reportant les yeux autour
+de moi, je vis Marguerite qui descendait à pied, accompagnée d'une femme
+que je n'avais jamais vue auparavant.</p>
+
+<p>En passant à côté de moi, elle pâlit, et un sourire nerveux crispa ses
+lèvres. Quant à moi un violent battement de c&#339;ur m'ébranla la poitrine;
+mais je parvins à donner une expression froide à mon visage, et je
+saluai froidement mon ancienne maîtresse, qui rejoignit presque aussitôt
+sa voiture, dans laquelle elle monta avec son amie.</p>
+
+<p>Je connaissais Marguerite. Ma rencontre inattendue avait dû la
+bouleverser. Sans doute elle avait appris mon départ, qui l'avait
+tranquillisée sur la suite de notre rupture; mais me voyant revenir, et
+se trouvant face à face avec moi, pâle comme je l'étais, elle avait
+compris que mon retour avait un but, et elle devait se demander ce qui
+allait avoir lieu.</p>
+
+<p>Si j'avais retrouvé Marguerite malheureuse, si, pour me venger d'elle,
+j'avais pu venir à son secours, je lui aurais peut-être pardonné, et
+n'aurais certainement pas songé à lui faire du mal; mais je la
+retrouvais heureuse, en apparence du moins; un autre lui avait rendu le
+luxe que je n'avais pu lui continuer; notre rupture, venue d'elle,
+prenait par conséquent le caractère du plus bas intérêt; j'étais humilié
+dans mon amour-propre comme dans mon amour, il fallait nécessairement
+qu'elle payât ce que j'avais souffert.</p>
+
+<p>Je ne pouvais être indifférent à ce que faisait cette femme; par
+conséquent, ce qui devait lui faire le plus de mal, c'était mon
+indifférence; c'était donc ce sentiment-là qu'il fallait feindre, non
+seulement à ses yeux, mais aux yeux des autres.</p>
+
+<p>J'essayai de me faire un visage souriant, et je me rendis chez Prudence.</p>
+
+<p>La femme de chambre alla m'annoncer et me fit attendre quelques instants
+dans le salon.</p>
+
+<p>Madame Duvernoy parut enfin, et m'introduisit dans son boudoir; au
+moment où je m'y asseyais, j'entendis ouvrir la porte du salon, et un
+pas léger fit crier le parquet, puis la porte du carré fut fermée
+violemment.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dérange? demandai-je à Prudence.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, Marguerite était là. Quand elle vous a entendu annoncer,
+elle s'est sauvée: c'est elle qui vient de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui fais donc peur maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais elle craint qu'il ne vous soit désagréable de la revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? dis-je en faisant un effort pour respirer librement,
+car l'émotion m'étouffait; la pauvre fille m'a quitté pour ravoir sa
+voiture, ses meubles et ses diamants, elle a bien fait, et je ne dois
+pas lui en vouloir. Je l'ai rencontrée aujourd'hui, continuai-je
+négligemment.</p>
+
+<p>&mdash;Où? fit Prudence, qui me regardait et semblait se demander si cet
+homme était bien celui qu'elle avait connu si amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Aux Champs-Elysées, elle était avec une autre femme fort jolie. Quelle
+est cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Une blonde, mince, portant des anglaises; des yeux bleus, très
+élégante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est Olympe; une très jolie fille, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui vit-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Avec personne, avec tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle demeure?</p>
+
+<p>&mdash;Rue Tronchet, numéro... Ah çà, vous voulez lui faire la cour?</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas ce qui peut arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Et Marguerite?</p>
+
+<p>&mdash;Vous dire que je ne pense plus du tout à elle, ce serait mentir; mais
+je suis de ces hommes avec qui la façon de rompre fait beaucoup. Or,
+Marguerite m'a donné mon congé d'une façon si légère, que je me suis
+trouvé bien sot d'en avoir été amoureux comme je l'ai été, car j'ai été
+vraiment fort amoureux de cette fille.</p>
+
+<p>Vous devinez avec quel ton j'essayais de dire ces choses-là: l'eau me
+coulait sur le front.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous aimait bien, allez, et elle vous aime toujours: la preuve,
+c'est qu'après vous avoir rencontré aujourd'hui, elle est venue tout de
+suite me faire part de cette rencontre. Quand elle est arrivée, elle
+était toute tremblante, près de se trouver mal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que vous a-t-elle dit?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a dit: «Sans doute il viendra vous voir», et elle m'a priée
+d'implorer de vous son pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai pardonné, vous pouvez le lui dire. C'est une bonne fille,
+mais c'est une fille; et ce qu'elle m'a fait, je devais m'y attendre. Je
+lui suis même reconnaissant de sa résolution, car aujourd'hui je me
+demande à quoi nous aurait menés mon idée de vivre tout à fait avec
+elle. C'était de la folie.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera bien contente en apprenant que vous avez pris votre parti de
+la nécessité où elle se trouvait. Il était temps qu'elle vous quittât,
+mon cher. Le gredin d'homme d'affaires à qui elle avait proposé de
+vendre son mobilier avait été trouver ses créanciers pour leur demander
+combien elle leur devait; ceux-ci avaient eu peur, et l'on allait vendre
+dans deux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, c'est payé?</p>
+
+<p>&mdash;À peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui a fait les fonds?</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de N... Ah! mon cher! il y a des hommes faits exprès pour
+cela. Bref, il a donné vingt mille francs; mais il en est arrivé à ses
+fins. Il sait bien que Marguerite n'est pas amoureuse de lui, ce qui ne
+l'empêche pas d'être très gentil pour elle. Vous avez vu, il lui a
+racheté ses chevaux, il lui a retiré ses bijoux et lui donne autant
+d'argent que le duc lui en donnait; si elle veut vivre tranquillement,
+cet homme-là restera longtemps avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et que fait-elle? Habite-t-elle tout à fait Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a jamais voulu retourner à Bougival depuis que vous êtes parti.
+C'est moi qui suis allée y chercher toutes ses affaires, et même les
+vôtres, dont j'ai fait un paquet que vous ferez prendre ici. Il y a
+tout, excepté un petit portefeuille avec votre chiffre. Marguerite a
+voulu le prendre et l'a chez elle. Si vous y tenez, je le lui
+redemanderai.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle le garde, balbutiai-je, car je sentais les larmes monter de
+mon c&#339;ur à mes yeux au souvenir de ce village où j'avais été si heureux,
+et à l'idée que Marguerite tenait à garder une chose qui venait de moi
+et me rappelait à elle.</p>
+
+<p>Si elle était entrée à ce moment, mes résolutions de vengeance auraient
+disparu et je serais tombé à ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, reprit Prudence, je ne l'ai jamais vue comme elle est
+maintenant: elle ne dort presque plus, elle court les bals, elle soupe,
+elle se grise même. Dernièrement, après un souper, elle est restée huit
+jours au lit; et quand le médecin lui a permis de se lever, elle a
+recommencé, au risque d'en mourir. Irez-vous la voir?</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon? Je suis venu vous voir, vous, parce que vous avez été
+toujours charmante pour moi, et que je vous connaissais avant de
+connaître Marguerite. C'est à vous que je dois d'avoir été son amant,
+comme c'est à vous que je dois de ne plus l'être, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour qu'elle vous quittât, et
+je crois que, plus tard, vous ne m'en voudrez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en ai une double reconnaissance, ajoutai-je en me levant, car
+j'avais du dégoût pour cette femme, à la voir prendre au sérieux tout ce
+que je lui disais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous en allez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>J'en savais assez.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous verra-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Bientôt. Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu.</p>
+
+<p>Prudence me conduisit jusqu'à la porte, et je rentrai chez moi des
+larmes de rage dans les yeux et un besoin de vengeance dans le c&#339;ur.</p>
+
+<p>Ainsi Marguerite était décidément une fille comme les autres; ainsi, cet
+amour profond qu'elle avait pour moi n'avait pas lutté contre le désir
+de reprendre sa vie passée, et contre le besoin d'avoir une voiture et
+de faire des orgies.</p>
+
+<p>Voilà ce que je me disais au milieu de mes insomnies, tandis que, si
+j'avais réfléchi aussi froidement que je l'affectais, j'aurais vu dans
+cette nouvelle existence bruyante de Marguerite l'espérance pour elle de
+faire taire une pensée continue, un souvenir incessant.</p>
+
+<p>Malheureusement, la passion mauvaise dominait en moi, et je ne cherchai
+qu'un moyen de torturer cette pauvre créature.</p>
+
+<p>Oh! l'homme est bien petit et bien vil quand l'une de ses étroites
+passions est blessée.</p>
+
+<p>Cette Olympe, avec qui je l'avais vue, était sinon l'amie de Marguerite,
+du moins celle qu'elle fréquentait le plus souvent depuis son retour à
+Paris. Elle allait donner un bal, et comme je supposais que Marguerite y
+serait, je cherchai à me faire donner une invitation et je l'obtins.</p>
+
+<p>Quand, plein de mes douloureuses émotions, j'arrivai à ce bal, il était
+déjà fort animé. On dansait, on criait même, et, dans un des quadrilles,
+j'aperçus Marguerite dansant avec le comte de N..., lequel paraissait
+tout fier de la montrer, et semblait dire à tout le monde:</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme est à moi!</p>
+
+<p>J'allai m'adosser à la cheminée, juste en face de Marguerite, et je la
+regardai danser. À peine m'eut-elle aperçu qu'elle se troubla. Je la vis
+et je la saluai distraitement de la main et des yeux.</p>
+
+<p>Quand je songeais que après le bal, ce ne serait plus avec moi, mais
+avec ce riche imbécile qu'elle s'en irait, quand je me représentais ce
+qui vraisemblablement allait suivre leur retour chez elle, le sang me
+montait au visage, et le besoin me venait de troubler leurs amours.</p>
+
+<p>Après la contredanse, j'allai saluer la maîtresse de la maison, qui
+étalait aux yeux des invités des épaules magnifiques et la moitié d'une
+gorge éblouissante.</p>
+
+<p>Cette fille-là était belle, et, au point de vue de la forme, plus belle
+que Marguerite. Je le compris mieux encore à certains regards que
+celle-ci jeta sur Olympe pendant que je lui parlais. L'homme qui serait
+l'amant de cette femme pourrait être aussi fier que l'était M. de N...,
+et elle était assez belle pour inspirer une passion égale à celle que
+Marguerite m'avait inspirée.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas d'amant à cette époque. Il ne serait pas difficile de
+le devenir. Le tout était de montrer assez d'or pour se faire regarder.</p>
+
+<p>Ma résolution fut prise. Cette femme serait ma maîtresse.</p>
+
+<p>Je commençai mon rôle de postulant en dansant avec Olympe.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, Marguerite, pâle comme une morte, mettait sa
+pelisse et quittait le bal.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XXIV" id="Chapitre_XXIV"></a>Chapitre XXIV</h2>
+
+<p>C'était déjà quelque chose, mais ce n'était pas assez. Je comprenais
+l'empire que j'avais sur cette femme et j'en abusais lâchement.</p>
+
+<p>Quand je pense qu'elle est morte maintenant, je me demande si Dieu me
+pardonnera jamais le mal que j'ai fait.</p>
+
+<p>Après le souper, qui fut des plus bruyants, on se mit à jouer.</p>
+
+<p>Je m'assis à côté d'Olympe et j'engageai mon argent avec tant de
+hardiesse qu'elle ne pouvait s'empêcher d'y faire attention. En un
+instant, je gagnai cent cinquante ou deux cents louis, que j'étalais
+devant moi et sur lesquels elle fixait des yeux ardents.</p>
+
+<p>J'étais le seul que le jeu ne préoccupât point complètement et qui
+s'occupât d'elle. Tout le reste de la nuit je gagnai, et ce fut moi qui
+lui donnai de l'argent pour jouer, car elle avait perdu tout ce qu'elle
+avait devant elle et probablement chez elle.</p>
+
+<p>À cinq heures du matin on partit.</p>
+
+<p>Je gagnais trois cents louis.</p>
+
+<p>Tous les joueurs étaient déjà en bas, moi seul étais resté en arrière
+sans que l'on s'en aperçût, car je n'étais l'ami d'aucun de ces
+messieurs.</p>
+
+<p>Olympe éclairait elle-même l'escalier et j'allais descendre comme les
+autres, quand, revenant vers elle, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous parle.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le verrez.</p>
+
+<p>Et je rentrai dans l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez perdu, lui dis-je?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous aviez chez vous?</p>
+
+<p>Elle hésita.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez franche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai gagné trois cents louis, les voilà, si vous voulez me garder ici.</p>
+
+<p>Et, en même temps, je jetai l'or sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cette proposition?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vous aime, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais parce que vous êtes amoureux de Marguerite et que vous
+voulez vous venger d'elle en devenant mon amant. On ne trompe pas une
+femme comme moi, mon cher ami; malheureusement je suis encore trop jeune
+et trop belle pour accepter le rôle que vous me proposez.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous refusez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Préférez-vous m'aimer pour rien? C'est moi qui n'accepterais pas
+alors. Réfléchissez, ma chère Olympe; je vous aurais envoyé une personne
+quelconque vous proposer ces trois cents louis de ma part aux conditions
+que j'y mets, vous eussiez accepté. J'ai mieux aimé traiter directement
+avec vous. Acceptez sans chercher les causes qui me font agir;
+dites-vous que vous êtes belle, et qu'il n'y a rien d'étonnant que je
+sois amoureux de vous.</p>
+
+<p>Marguerite était une fille entretenue comme Olympe, et cependant je
+n'eusse jamais osé lui dire, la première fois que je l'avais vue, ce que
+je venais de dire à cette femme. C'est que j'aimais Marguerite, c'est
+que j'avais deviné en elle des instincts qui manquaient à cette autre
+créature, et qu'au moment même où je proposais ce marché, malgré son
+extrême beauté, celle avec qui j'allais le conclure me dégoûtait.</p>
+
+<p>Elle finit par accepter, bien entendu, et, à midi, je sortis de chez
+elle son amant: mais je quittai son lit sans emporter le souvenir des
+caresses et des mots d'amour qu'elle s'était crue obligée de me
+prodiguer pour les six mille francs que je lui laissais.</p>
+
+<p>Et cependant on s'était ruiné pour cette femme-là.</p>
+
+<p>À compter de ce jour, je fis subir à Marguerite une persécution de tous
+les instants. Olympe et elle cessèrent de se voir, vous comprenez
+aisément pourquoi. Je donnai à ma nouvelle maîtresse une voiture, des
+bijoux, je jouai, je fis enfin toutes les folies propres à un homme
+amoureux d'une femme comme Olympe. Le bruit de ma nouvelle passion se
+répandit aussitôt.</p>
+
+<p>Prudence elle-même s'y laissa prendre et finit par croire que j'avais
+complètement oublié Marguerite. Celle-ci, soit qu'elle eût deviné le
+motif qui me faisait agir, soit qu'elle se trompât comme les autres,
+répondait par une grande dignité aux blessures que je lui faisais tous
+les jours. Seulement elle paraissait souffrir, car partout où je la
+rencontrais, je la revoyais toujours de plus en plus pâle, de plus en
+plus triste. Mon amour pour elle, exalté à ce point qu'il se croyait
+devenu de la haine, se réjouissait à la vue de cette douleur
+quotidienne. Plusieurs fois, dans des circonstances où je fus d'une
+cruauté infâme, Marguerite leva sur moi des regards si suppliants que je
+rougissais du rôle que j'avais pris, et que j'étais près de lui en
+demander pardon.</p>
+
+<p>Mais ces repentirs avaient la durée de l'éclair et Olympe, qui avait
+fini par mettre toute espèce d'amour-propre de côté, et compris qu'en
+faisant du mal à Marguerite, elle obtiendrait de moi tout ce qu'elle
+voudrait, m'excitait sans cesse contre elle, et l'insultait chaque fois
+qu'elle en trouvait l'occasion, avec cette persistante lâcheté de la
+femme autorisée par un homme.</p>
+
+<p>Marguerite avait fini par ne plus aller ni au bal, ni au spectacle, dans
+la crainte de nous y rencontrer, Olympe et moi. Alors les lettres
+anonymes avaient succédé aux impertinences directes, et il n'y avait
+honteuses choses que je n'engageasse ma maîtresse à raconter et que je
+ne racontasse moi-même sur Marguerite.</p>
+
+<p>Il fallait être fou pour en arriver là. J'étais comme un homme qui,
+s'étant grisé avec du mauvais vin, tombe dans une de ces exaltations
+nerveuses où la main est capable d'un crime sans que la pensée y soit
+pour quelque chose. Au milieu de tout cela, je souffrais le martyre. Le
+calme sans dédain, la dignité sans mépris, avec lesquels Marguerite
+répondait à toutes mes attaques, et qui à mes propres yeux la faisaient
+supérieure à moi, m'irritaient encore contre elle.</p>
+
+<p>Un soir, Olympe était allée je ne sais où, et s'y était rencontrée avec
+Marguerite, qui cette fois n'avait pas fait grâce à la sotte fille qui
+l'insultait, au point que celle-ci avait été forcée de céder la place.
+Olympe était rentrée furieuse, et l'on avait emporté Marguerite
+évanouie.</p>
+
+<p>En rentrant, Olympe m'avait raconté ce qui s'était passé, m'avait dit
+que Marguerite, la voyant seule, avait voulu se venger de ce qu'elle
+était ma maîtresse, et qu'il fallait que je lui écrivisse de respecter,
+moi absent ou non, la femme que j'aimais.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de vous dire que j'y consentis, et que tout ce que je
+pus trouver d'amer, de honteux et de cruel, je le mis dans cette épître
+que j'envoyai le jour même à son adresse.</p>
+
+<p>Cette fois le coup était trop fort pour que la malheureuse le supportât
+sans rien dire.</p>
+
+<p>Je me doutais bien qu'une réponse allait m'arriver; aussi étais-je
+résolu à ne pas sortir de chez moi de tout le jour.</p>
+
+<p>Vers deux heures on sonna et je vis entrer Prudence.</p>
+
+<p>J'essayai de prendre un air indifférent pour lui demander à quoi je
+devais sa visite; mais ce jour-là madame Duvernoy n'était pas rieuse, et
+d'un ton sérieusement ému elle me dit que, depuis mon retour,
+c'est-à-dire depuis trois semaines environ, je n'avais pas laissé
+échapper une occasion de faire de la peine à Marguerite; qu'elle en
+était malade, et que la scène de la veille et ma lettre du matin
+l'avaient mise dans son lit.</p>
+
+<p>Bref, sans me faire de reproches, Marguerite m'envoyait demander grâce,
+en me faisant dire qu'elle n'avait plus la force morale ni la force
+physique de supporter ce que je lui faisais.</p>
+
+<p>&mdash;Que mademoiselle Gautier, dis-je à Prudence, me congédie de chez elle,
+c'est son droit, mais qu'elle insulte une femme que j'aime, sous
+prétexte que cette femme est ma maîtresse, c'est ce que je ne permettrai
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, me fit Prudence, vous subissez l'influence d'une fille sans
+c&#339;ur et sans esprit; vous en êtes amoureux, il est vrai, mais ce n'est
+pas une raison pour torturer une femme qui ne peut se défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Que mademoiselle Gautier m'envoie son comte de N..., et la partie sera
+égale.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien qu'elle ne le fera pas. Ainsi, mon cher Armand,
+laissez-la tranquille; si vous la voyiez, vous auriez honte de la façon
+dont vous vous conduisez avec elle. Elle est pâle, elle tousse, elle
+n'ira pas loin maintenant.</p>
+
+<p>Et Prudence me tendit la main en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Venez la voir, votre visite la rendra bien heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas envie de rencontrer M. de N...</p>
+
+<p>&mdash;M. de N... n'est jamais chez elle. Elle ne peut le souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Si Marguerite tient à me voir, elle sait où je demeure, qu'elle
+vienne, mais moi je ne mettrai pas les pieds rue d'Antin.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous la recevrez bien?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je suis sûre qu'elle viendra.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Sortirez-vous aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je serai chez moi toute la soirée.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le lui dire.</p>
+
+<p>Prudence partit.</p>
+
+<p>Je n'écrivis même pas à Olympe que je n'irais pas la voir. Je ne me
+gênais pas avec cette fille. À peine si je passais une nuit avec elle
+par semaine.</p>
+
+<p>Elle s'en consolait, je crois, avec un acteur de je ne sais quel théâtre
+du boulevard.</p>
+
+<p>Je sortis pour dîner et je rentrai presque immédiatement. Je fis faire
+du feu partout et je donnai congé à Joseph.</p>
+
+<p>Je ne pourrais pas vous rendre compte des impressions diverses qui
+m'agitèrent pendant une heure d'attente; mais, lorsque vers neuf heures
+j'entendis sonner, elles se résumèrent en une émotion telle, qu'en
+allant ouvrir la porte je fus forcé de m'appuyer contre le mur pour ne
+pas tomber.</p>
+
+<p>Heureusement l'antichambre était dans la demi-teinte, et l'altération de
+mes traits était moins visible.</p>
+
+<p>Marguerite entra.</p>
+
+<p>Elle était tout en noir et voilée. À peine si je reconnaissais son
+visage sous la dentelle.</p>
+
+<p>Elle passa dans le salon et releva son voile.</p>
+
+<p>Elle était pâle comme le marbre.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, Armand, dit-elle; vous avez désiré me voir, je suis venue.</p>
+
+<p>Et laissant tomber sa tête dans ses deux mains, elle fondit en larmes.</p>
+
+<p>Je m'approchai d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, lui dis-je d'une voix altérée.</p>
+
+<p>Elle me serra la main sans me répondre, car les larmes voilaient encore
+sa voix. Mais quelques instants après, ayant repris un peu de calme,
+elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez fait bien du mal, Armand, et moi je ne vous ai rien fait.</p>
+
+<p>&mdash;Rien? répliquai-je avec un sourire amer.</p>
+
+<p>&mdash;Rien que ce que les circonstances m'ont forcée à vous faire.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si de votre vie vous avez éprouvé ou si vous éprouverez
+jamais ce que je ressentais à la vue de Marguerite.</p>
+
+<p>La dernière fois qu'elle était venue chez moi, elle s'était assise à la
+place où elle venait de s'asseoir; seulement, depuis cette époque, elle
+avait été la maîtresse d'un autre; d'autres baisers que les miens
+avaient touché ses lèvres, auxquelles, malgré moi, tendaient les
+miennes, et pourtant je sentais que j'aimais cette femme autant et
+peut-être plus que je ne l'avais jamais aimée.</p>
+
+<p>Cependant il était difficile pour moi d'entamer la conversation sur le
+sujet qui l'amenait. Marguerite le comprit sans doute, car elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous ennuyer, Armand, parce que j'ai deux choses à vous
+demander: pardon de ce que j'ai dit hier à Mademoiselle Olympe, et grâce
+de ce que vous êtes peut-être prêt à me faire encore. Volontairement ou
+non, depuis votre retour, vous m'avez fait tant de mal, que je serais
+incapable maintenant de supporter le quart des émotions que j'ai
+supportées jusqu'à ce matin. Vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas? et
+vous comprendrez qu'il y a pour un homme de c&#339;ur de plus nobles choses à
+faire que de se venger d'une femme malade et triste comme je le suis.
+Tenez, prenez ma main. J'ai la fièvre, j'ai quitté mon lit pour venir
+vous demander, non pas votre amitié, mais votre indifférence.</p>
+
+<p>En effet, je pris la main de Marguerite. Elle était brûlante, et la
+pauvre femme frissonnait sous son manteau de velours.</p>
+
+<p>Je roulai auprès du feu le fauteuil dans lequel elle était assise.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc que je n'ai pas souffert, repris-je, la nuit où,
+après vous avoir attendue à la campagne, je suis venu vous chercher à
+Paris, où je n'ai trouvé que cette lettre qui a failli me rendre fou?
+Comment avez-vous pu me tromper, Marguerite, moi qui vous aimais tant!</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de cela, Armand, je ne suis pas venue pour en parler.
+J'ai voulu vous voir autrement qu'en ennemi, voilà tout, et j'ai voulu
+vous serrer encore une fois la main. Vous avez une maîtresse jeune,
+jolie, que vous aimez, dit-on: soyez heureux avec elle et oubliez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, vous êtes heureuse, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je le visage d'une femme heureuse, Armand? Ne raillez pas ma
+douleur, vous qui savez mieux que personne quelles en sont la cause et
+l'étendue.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne dépendait que de vous de n'être jamais malheureuse; si toutefois
+vous l'êtes comme vous le dites.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, les circonstances ont été plus fortes que ma volonté.
+J'ai obéi, non pas à mes instincts de fille, comme vous paraissez le
+dire, mais à une nécessité sérieuse et à des raisons que vous saurez un
+jour, et qui vous feront me pardonner.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me dites-vous pas ces raisons aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elles ne rétabliraient pas un rapprochement impossible entre
+nous, et qu'elles vous éloigneraient peut-être de gens dont vous ne
+devez pas vous éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles sont ces gens?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous mentez.</p>
+
+<p>Marguerite se leva et se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>Je ne pouvais assister à cette muette et expressive douleur sans en être
+ému, quand je comparais en moi-même cette femme pâle et pleurante à
+cette fille folle qui s'était moquée de moi à l'Opéra-Comique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous en irez pas, dis-je en me mettant devant la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, malgré ce que tu m'as fait, je t'aime toujours et que je
+veux te garder ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pour me chasser demain, n'est-ce pas? Non, c'est impossible! Nos deux
+destinées sont séparées, n'essayons pas de les réunir; vous me
+mépriseriez peut-être, tandis que maintenant vous ne pouvez que me haïr.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Marguerite, m'écriai-je en sentant tout mon amour et tous mes
+désirs se réveiller au contact de cette femme. Non, j'oublierai tout, et
+nous serons heureux comme nous nous étions promis de l'être.</p>
+
+<p>Marguerite secoua la tête en signe de doute, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne suis-je pas votre esclave, votre chien? Faites de moi ce que vous
+voudrez, prenez-moi, je suis à vous.</p>
+
+<p>Et, ôtant son manteau et son chapeau, elle les jeta sur le canapé et se
+mit à dégrafer brusquement le corsage de sa robe, car, par une de ces
+réactions si fréquentes de sa maladie, le sang lui montait du c&#339;ur à la
+tête et l'étouffait.</p>
+
+<p>Une toux sèche et rauque s'ensuivit.</p>
+
+<p>&mdash;Faites dire à mon cocher, reprit-elle, de reconduire ma voiture.</p>
+
+<p>Je descendis moi-même congédier cet homme.</p>
+
+<p>Quand je rentrai, Marguerite était étendue devant le feu, et ses dents
+claquaient de froid.</p>
+
+<p>Je la pris dans mes bras, je la déshabillai sans qu'elle fît un
+mouvement, et je la portai toute glacée dans mon lit.</p>
+
+<p>Alors je m'assis auprès d'elle et j'essayai de la réchauffer sous mes
+caresses. Elle ne me disait pas une parole, mais elle me souriait.</p>
+
+<p>Oh! ce fut une nuit étrange. Toute la vie de Marguerite semblait être
+passée dans les baisers dont elle me couvrait, et je l'aimais tant,
+qu'au milieu des transports de son amour fiévreux, je me demandais si je
+n'allais pas la tuer pour qu'elle n'appartînt jamais à un autre.</p>
+
+<p>Un mois d'un amour comme celui-là, et de corps comme de c&#339;ur, on ne
+serait plus qu'un cadavre.</p>
+
+<p>Le jour nous trouva éveillés tous deux.</p>
+
+<p>Marguerite était livide. Elle ne disait pas une parole. De grosses
+larmes coulaient de temps en temps de ses yeux et s'arrêtaient sur sa
+joue, brillantes comme des diamants. Ses bras épuisés s'ouvraient de
+temps en temps pour me saisir, et retombaient sans force sur le lit.</p>
+
+<p>Un moment je crus que je pourrais oublier ce qui s'était passé depuis
+mon départ de Bougival, et je dis à Marguerite:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que nous partions, que nous quittions Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, me dit-elle presque avec effroi, nous serions trop
+malheureux, je ne puis plus servir à ton bonheur, mais tant qu'il me
+restera un souffle, je serai l'esclave de tes caprices. À quelque heure
+du jour ou de la nuit que tu me veuilles, viens, je serai à toi; mais
+n'associe plus ton avenir au mien, tu serais trop malheureux et tu me
+rendrais trop malheureuse.</p>
+
+<p>«Je suis encore pour quelque temps une jolie fille, profites-en, mais ne
+me demande pas autre chose.</p>
+
+<p>Quand elle fut partie, je fus épouvanté de la solitude dans laquelle
+elle me laissait. Deux heures après son départ, j'étais encore assis sur
+le lit qu'elle venait de quitter, regardant l'oreiller qui gardait les
+plis de sa forme, et me demandant ce que j'allais devenir entre mon
+amour et ma jalousie.</p>
+
+<p>À cinq heures, sans savoir ce que j'y allais faire, je me rendis rue
+d'Antin.</p>
+
+<p>Ce fut Nanine qui m'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Madame ne peut pas vous recevoir, me dit-elle avec embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que M. le comte de N... est là, et qu'il a entendu que je ne
+laisse entrer personne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, balbutiai-je, j'avais oublié.</p>
+
+<p>Je rentrai chez moi comme un homme ivre, et savez-vous ce que je fis
+pendant la minute de délire jaloux qui suffisait à l'action honteuse que
+j'allais commettre, savez-vous ce que je fis? Je me dis que cette femme
+se moquait de moi, je me la représentais dans son tête-à-tête inviolable
+avec le comte, répétant les mêmes mots qu'elle m'avait dits la nuit, et
+prenant un billet de cinq cents francs, je le lui envoyai avec ces mots:</p>
+
+<p>«Vous êtes partie si vite ce matin, que j'ai oublié de vous payer.</p>
+
+<p>«Voici le prix de votre nuit.»</p>
+
+<p>Puis, quand cette lettre fut portée, je sortis comme pour me soustraire
+au remords instantané de cette infamie.</p>
+
+<p>J'allai chez Olympe, que je trouvai essayant des robes, et qui, lorsque
+nous fûmes seuls, me chanta des obscénités pour me distraire.</p>
+
+<p>Celle-là était bien le type de la courtisane sans honte, sans c&#339;ur et
+sans esprit, pour moi du moins, car peut-être un homme avait-il fait
+avec elle le rêve que j'avais fait avec Marguerite.</p>
+
+<p>Elle me demanda de l'argent, je lui en donnai, et libre alors de m'en
+aller, je rentrai chez moi.</p>
+
+<p>Marguerite ne m'avait pas répondu.</p>
+
+<p>Il est inutile que je vous dise dans quelle agitation je passai la
+journée du lendemain.</p>
+
+<p>À six heures et demie, un commissionnaire apporta une enveloppe
+contenant ma lettre et le billet de cinq cents francs, pas un mot de
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a remis cela? dis-je à cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Une dame qui partait avec sa femme de chambre dans la malle de
+Boulogne, et qui m'a recommandé de ne l'apporter que lorsque la voiture
+serait hors de la cour.</p>
+
+<p>Je courus chez Marguerite.</p>
+
+<p>&mdash;Madame est partie pour l'Angleterre aujourd'hui à six heures, me
+répondit le portier.</p>
+
+<p>Rien ne me retenait plus à Paris, ni haine ni amour. J'étais épuisé par
+toutes ces secousses. Un de mes amis allait faire un voyage en Orient;
+j'allai dire à mon père le désir que j'avais de l'accompagner; mon père
+me donna des traites, des recommandations, et huit ou dix jours après je
+m'embarquai à Marseille.</p>
+
+<p>Ce fut à Alexandrie que j'appris par un attaché de l'ambassade, que
+j'avais vu quelquefois chez Marguerite, la maladie de la pauvre fille.</p>
+
+<p>Je lui écrivis alors la lettre à laquelle elle a fait la réponse que
+vous connaissez et que je reçus à Toulon.</p>
+
+<p>Je partis aussitôt, et vous savez le reste.</p>
+
+<p>Maintenant, il ne vous reste plus qu'à lire les quelques feuilles que
+Julie Duprat m'a remises et qui sont le complément indispensable de ce
+que je viens de vous raconter.</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XXV" id="Chapitre_XXV"></a>Chapitre XXV</h2>
+
+<p>Armand, fatigué de ce long récit souvent interrompu par ses larmes, posa
+ses deux mains sur son front et ferma les yeux, soit pour penser, soit
+pour essayer de dormir, après m'avoir donné les pages écrites de la main
+de Marguerite.</p>
+
+<p>Quelques instants après, une respiration un peu plus rapide me prouvait
+qu'Armand dormait, mais de ce sommeil léger que le moindre bruit fait
+envoler.</p>
+
+<p>Voici ce que je lus, et que je transcris sans ajouter ni retrancher
+aucune syllabe:</p>
+
+<p>«C'est aujourd'hui le 15 décembre. Je suis souffrante depuis trois ou
+quatre jours. Ce matin j'ai pris le lit; le temps est sombre, je suis
+triste; personne n'est auprès de moi, je pense à vous, Armand. Et vous,
+où êtes-vous à l'heure où j'écris ces lignes? Loin de Paris, bien loin,
+m'a-t-on dit, et peut-être avez-vous déjà oublié Marguerite. Enfin,
+soyez heureux, vous à qui je dois les seuls moments de joie de ma vie.</p>
+
+<p>«Je n'avais pu résister au désir de vous donner l'explication de ma
+conduite, et je vous avais écrit une lettre; mais écrite par une fille
+comme moi, une pareille lettre peut être regardée comme un mensonge, à
+moins que la mort ne la sanctifie de son autorité, et qu'au lieu d'être
+une lettre, elle ne soit une confession.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, je suis malade; je puis mourir de cette maladie, car j'ai
+toujours eu le pressentiment que je mourrais jeune. Ma mère est morte de
+la poitrine, et la façon dont j'ai vécu jusqu'à présent n'a pu
+qu'empirer cette affection, le seul héritage qu'elle m'ait laissé; mais
+je ne veux pas mourir sans que vous sachiez bien à quoi vous en tenir
+sur moi, si toutefois, lorsque vous reviendrez, vous vous inquiétez
+encore de la pauvre fille que vous aimiez avant de partir.</p>
+
+<p>«Voici ce que contenait cette lettre, que je serai heureuse de récrire,
+pour me donner une nouvelle preuve de ma justification: vous vous
+rappelez, Armand, comment l'arrivée de votre père nous surprit à
+Bougival; vous vous souvenez de la terreur involontaire que cette
+arrivée me causa, de la scène qui eut lieu entre vous et lui et que vous
+me racontâtes le soir.</p>
+
+<p>«Le lendemain, pendant que vous étiez à Paris et que vous attendiez
+votre père qui ne rentrait pas, un homme se présentait chez moi, et me
+remettait une lettre de M. Duval.</p>
+
+<p>«Cette lettre, que je joins à celle-ci, me priait, dans les termes les
+plus graves, de vous éloigner le lendemain sous un prétexte quelconque
+et de recevoir votre père; il avait à me parler et me recommandait
+surtout de ne vous rien dire de sa démarche.</p>
+
+<p>«Vous savez avec quelle insistance je vous conseillai à votre retour
+d'aller de nouveau à Paris le lendemain.</p>
+
+<p>«Vous étiez parti depuis une heure quand votre père se présenta. Je vous
+fais grâce de l'impression que me causa son visage sévère. Votre père
+était imbu des vieilles théories, qui veulent que toute courtisane soit
+un être sans c&#339;ur, sans raison, une espèce de machine à prendre de l'or,
+toujours prête, comme les machines de fer, à broyer la main qui lui tend
+quelque chose, et à déchirer sans pitié, sans discernement celui qui la
+fait vivre et agir.</p>
+
+<p>«Votre père m'avait écrit une lettre très convenable pour que je
+consentisse à le recevoir; il ne se présenta pas tout à fait comme il
+avait écrit. Il y eut assez de hauteur, d'impertinence et même de
+menaces, dans ses premières paroles, pour que je lui fisse comprendre
+que j'étais chez moi et que je n'avais de compte à lui rendre de ma vie
+qu'à cause de la sincère affection que j'avais pour son fils.</p>
+
+<p>«M. Duval se calma un peu, et se mit cependant à me dire qu'il ne
+pouvait souffrir plus longtemps que son fils se ruinât pour moi; que
+j'étais belle, il est vrai, mais que, si belle que je fusse, je ne
+devais pas me servir de ma beauté pour perdre l'avenir d'un jeune homme
+par des dépenses comme celles que je faisais.</p>
+
+<p>«À cela, il n'y avait qu'une chose à répondre, n'est-ce pas? C'était de
+montrer les preuves que depuis que j'étais votre maîtresse, aucun
+sacrifice ne m'avait coûté pour vous rester fidèle sans vous demander
+plus d'argent que vous ne pouviez en donner. Je montrai les
+reconnaissances du Mont-de-Piété, les reçus des gens à qui j'avais vendu
+les objets que je n'avais pu engager, je fis part à votre père de ma
+résolution de me défaire de mon mobilier pour payer mes dettes, et pour
+vivre avec vous sans vous être une charge trop lourde. Je lui racontai
+notre bonheur, la révélation que vous m'aviez donnée d'une vie plus
+tranquille et plus heureuse, et il finit par se rendre à l'évidence, et
+me tendre la main, en me demandant pardon de la façon dont il s'était
+présenté d'abord.</p>
+
+<p>«Puis il me dit:</p>
+
+<p>«&mdash;Alors, madame, ce n'est plus par des remontrances et des menaces,
+mais par des prières, que j'essayerai d'obtenir de vous un sacrifice
+plus grand que tous ceux que vous avez encore faits pour mon fils.</p>
+
+<p>«Je tremblai à ce préambule.</p>
+
+<p>«Votre père se rapprocha de moi, me prit les deux mains et continua d'un
+ton affectueux:»</p>
+
+<p>«&mdash;Mon enfant, ne prenez pas en mauvaise part ce que je vais vous dire;
+comprenez seulement que la vie a parfois des nécessités cruelles pour le
+c&#339;ur, mais qu'il faut s'y soumettre. Vous êtes bonne, et votre âme a des
+générosités inconnues à bien des femmes qui peut-être vous méprisent et
+ne vous valent pas. Mais songez qu'à côté de la maîtresse, il y a la
+famille; qu'outre l'amour, il y a les devoirs; qu'à l'âge des passions
+succède l'âge où l'homme, pour être respecté, a besoin d'être solidement
+assis dans une position sérieuse. Mon fils n'a pas de fortune, et
+cependant il est prêt à vous abandonner l'héritage de sa mère. S'il
+acceptait de vous le sacrifice que vous êtes sur le point de faire, il
+serait de son honneur et de sa dignité de vous faire en échange cet
+abandon qui vous mettrait toujours à l'abri d'une adversité complète.
+Mais ce sacrifice, il ne peut l'accepter, parce que le monde, qui ne
+vous connaît pas, donnerait à ce consentement une cause déloyale qui ne
+doit pas atteindre le nom que nous portons. On ne regarderait pas si
+Armand vous aime, si vous l'aimez, si ce double amour est un bonheur
+pour lui et une réhabilitation pour vous; on ne verrait qu'une chose,
+c'est qu'Armand Duval a souffert qu'une fille entretenue&mdash;pardonnez-moi,
+mon enfant, tout ce que je suis forcé de vous dire&mdash;vendît pour lui ce
+qu'elle possédait. Puis le jour des reproches et des regrets arriverait,
+soyez-en sûre, pour vous comme pour les autres, et vous porteriez tous
+deux une chaîne que vous ne pourriez briser. Que feriez-vous alors?
+Votre jeunesse serait perdue, l'avenir de mon fils serait détruit; et
+moi, son père, je n'aurais que de l'un de mes enfants la récompense que
+j'attends des deux.</p>
+
+<p>«Vous êtes jeune, vous êtes belle, la vie vous consolera; vous êtes
+noble, et le souvenir d'une bonne action rachètera pour vous bien des
+choses passées. Depuis six mois qu'il vous connaît, Armand m'oublie.
+Quatre fois je lui ai écrit sans qu'il songeât une fois à me répondre.
+J'aurais pu mourir sans qu'il le sût!</p>
+
+<p>«Quelle que soit votre résolution de vivre autrement que vous n'avez
+vécu, Armand qui vous aime ne consentira pas à la réclusion à laquelle
+sa modeste position vous condamnerait, et qui n'est pas faite pour votre
+beauté. Qui sait ce qu'il ferait alors! Il a joué, je l'ai su; sans vous
+en rien dire, je le sais encore; mais, dans un moment d'ivresse, il eût
+pu perdre une partie de ce que j'amasse, depuis bien des années, pour la
+dot de ma fille, pour lui, et pour la tranquillité de mes vieux jours.
+Ce qui eût pu arriver peut arriver encore.</p>
+
+<p>«Êtes-vous sûre, en outre, que la vie que vous quitteriez pour lui ne
+vous attirerait pas de nouveau? Êtes-vous sûre, vous qui l'avez aimé, de
+n'en point aimer un autre? Ne souffrirez-vous pas enfin des entraves que
+votre liaison mettra dans la vie de votre amant, et dont vous ne pourrez
+peut-être pas le consoler, si, avec l'âge, des idées d'ambition
+succèdent à des rêves d'amour? Réfléchissez à tout cela, madame: vous
+aimez Armand, prouvez-le-lui par le seul moyen qui vous reste de le lui
+prouver encore: en faisant à son avenir le sacrifice de votre amour.
+Aucun malheur n'est encore arrivé, mais il en arriverait, et peut-être
+de plus grands que ceux que je prévois. Armand peut devenir jaloux d'un
+homme qui vous a aimée; il peut le provoquer, il peut se battre, il peut
+être tué enfin, et songez à ce que vous souffririez devant ce père qui
+vous demanderait compte de la vie de son fils.</p>
+
+<p>«Enfin, mon enfant, sachez tout, car je ne vous ai pas tout dit, sachez
+donc ce qui m'amenait à Paris. J'ai une fille, je viens de vous le dire,
+jeune, belle, pure comme un ange. Elle aime, et elle aussi elle a fait
+de cet amour le rêve de sa vie. J'avais écrit tout cela à Armand, mais
+tout occupé de vous, il ne m'a pas répondu. Eh bien, ma fille va se
+marier. Elle épouse l'homme qu'elle aime, elle entre dans une famille
+honorable qui veut que tout soit honorable dans la mienne. La famille de
+l'homme qui doit devenir mon gendre a appris comment Armand vit à Paris,
+et m'a déclaré reprendre sa parole si Armand continue cette vie.
+L'avenir d'une enfant qui ne vous a rien fait, et qui a le droit de
+compter sur l'avenir, est entre vos mains.</p>
+
+<p>«Avez-vous le droit et vous sentez-vous la force de le briser? Au nom de
+votre amour et de votre repentir, Marguerite, accordez-moi le bonheur de
+ma fille.</p>
+
+<p>«Je pleurais silencieusement, mon ami, devant toutes ces réflexions que
+j'avais faites bien souvent, et qui, dans la bouche de votre père,
+acquéraient encore une plus sérieuse réalité. Je me disais tout ce que
+votre père n'osait pas me dire, et ce qui vingt fois lui était venu sur
+les lèvres: que je n'étais après tout qu'une fille entretenue, et que
+quelque raison que je donnasse à notre liaison, elle aurait toujours
+l'air d'un calcul; que ma vie passée ne me laissait aucun droit de rêver
+un pareil avenir, et que j'acceptais des responsabilités auxquelles mes
+habitudes et ma réputation ne donnaient aucune garantie. Enfin, je vous
+aimais, Armand. La manière paternelle dont me parlait M. Duval, les
+chastes sentiments qu'il évoquait en moi, l'estime de ce vieillard loyal
+que j'allais conquérir, la vôtre que j'étais sûre d'avoir plus tard,
+tout cela éveillait en mon c&#339;ur de nobles pensées qui me relevaient à
+mes propres yeux, et faisaient parler de saintes vanités, inconnues
+jusqu'alors. Quand je songeais qu'un jour ce vieillard, qui m'implorait
+pour l'avenir de son fils, dirait à sa fille de mêler mon nom à ses
+prières, comme le nom d'une mystérieuse amie, je me transformais et
+j'étais fière de moi.</p>
+
+<p>«L'exaltation du moment exagérait peut-être la vérité de ces
+impressions; mais voilà ce que j'éprouvais, ami, et ces sentiments
+nouveaux faisaient taire les conseils que me donnait le souvenir des
+jours heureux passés avec vous.»</p>
+
+<p>«&mdash;C'est bien, monsieur, dis-je à votre père en essuyant mes larmes.
+Croyez-vous que j'aime votre fils?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, me dit M. Duval.</p>
+
+<p>«&mdash;D'un amour désintéressé?</p>
+
+<p>«&mdash;Oui.</p>
+
+<p>«&mdash;Croyez-vous que j'avais fait de cet amour l'espoir, le rêve et le
+pardon de ma vie?</p>
+
+<p>«&mdash;Fermement.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien, monsieur, embrassez-moi une fois comme vous embrasseriez
+votre fille, et je vous jure que ce baiser, le seul vraiment chaste que
+j'aie reçu, me fera forte contre mon amour, et qu'avant huit jours votre
+fils sera retourné auprès de vous, peut-être malheureux pour quelque
+temps, mais guéri pour jamais.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous êtes une noble fille, répliqua votre père en m'embrassant sur le
+front, et vous tentez une chose dont Dieu vous tiendra compte; mais je
+crains bien que vous n'obteniez rien de mon fils.</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! soyez tranquille, monsieur, il me haïra.</p>
+
+<p>«Il fallait entre nous une barrière infranchissable, pour l'un comme
+pour l'autre.</p>
+
+<p>«J'écrivis à Prudence que j'acceptais les propositions de M. le comte de
+N..., et qu'elle allât lui dire que je souperais avec elle et lui.</p>
+
+<p>«Je cachetai la lettre, et sans lui dire ce qu'elle renfermait, je priai
+votre père de la faire remettre à son adresse en arrivant à Paris.</p>
+
+<p>«Il me demanda néanmoins ce qu'elle contenait.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est le bonheur de votre fils, lui répondis-je.</p>
+
+<p>«Votre père m'embrassa une dernière fois. Je sentis sur mon front deux
+larmes de reconnaissance qui furent comme le baptême de mes fautes
+d'autrefois, et au moment où je venais de consentir à me livrer à un
+autre homme, je rayonnai d'orgueil en songeant à ce que je rachetais par
+cette nouvelle faute.</p>
+
+<p>«C'était bien naturel, Armand; vous m'aviez dit que votre père était le
+plus honnête homme que l'on pût rencontrer.</p>
+
+<p>«M. Duval remonta en voiture et partit.</p>
+
+<p>«Cependant j'étais femme, et quand je vous revis, je ne pus m'empêcher
+de pleurer, mais je ne faiblis pas.</p>
+
+<p>«Ai-je bien fait? Voilà ce que je me demande aujourd'hui que j'entre
+malade dans un lit que je ne quitterai peut-être que morte.</p>
+
+<p>«Vous avez été témoin de ce que j'éprouvais à mesure que l'heure de
+notre inévitable séparation approchait; votre père n'était plus là pour
+me soutenir, et il y eut un moment où je fus bien près de tout vous
+avouer, tant j'étais épouvantée de l'idée que vous alliez me haïr et me
+mépriser.</p>
+
+<p>«Une chose que vous ne croirez peut-être pas, Armand, c'est que je priai
+Dieu de me donner de la force, et ce qui prouve qu'il acceptait mon
+sacrifice, c'est qu'il me donna cette force que j'implorais.</p>
+
+<p>«À ce souper, j'eus besoin d'aide encore, car je ne voulais pas savoir
+ce que j'allais faire, tant je craignais que le courage ne me manquât!</p>
+
+<p>«Qui m'eût dit, à moi, Marguerite Gautier, que je souffrirais tant à la
+seule pensée d'un nouvel amant?</p>
+
+<p>«Je bus pour oublier, et quand je me réveillai le lendemain, j'étais
+dans le lit du comte.</p>
+
+<p>«Voilà la vérité tout entière, ami, jugez et pardonnez-moi, comme je
+vous ai pardonné tout le mal que vous m'avez fait depuis ce jour.»</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XXVI" id="Chapitre_XXVI"></a>Chapitre XXVI</h2>
+
+<p>«Ce qui suivit cette nuit fatale, vous le savez aussi bien que moi, mais
+ce que vous ne savez pas, ce que vous ne pouvez pas soupçonner, c'est ce
+que j'ai souffert depuis notre séparation.</p>
+
+<p>«J'avais appris que votre père vous avait emmené, mais je me doutais
+bien que vous ne pourriez pas vivre longtemps loin de moi, et le jour où
+je vous rencontrai aux Champs-Elysées, je fus émue, mais non étonnée.</p>
+
+<p>«Alors commença cette série de jours dont chacun m'apporta une nouvelle
+insulte de vous, insulte que je recevais presque avec joie, car outre
+qu'elle était la preuve que vous m'aimiez toujours, il me semblait que,
+plus vous me persécuteriez, plus je grandirais à vos yeux le jour où
+vous sauriez la vérité.</p>
+
+<p>«Ne vous étonnez pas de ce martyre joyeux, Armand, l'amour que vous
+aviez eu pour moi avait ouvert mon c&#339;ur à de nobles enthousiasmes.</p>
+
+<p>«Cependant je n'avais pas été tout de suite aussi forte.</p>
+
+<p>«Entre l'exécution du sacrifice que je vous avais fait et votre retour,
+un temps assez long s'était écoulé pendant lequel j'avais eu besoin
+d'avoir recours à des moyens physiques pour ne pas devenir folle et pour
+m'étourdir sur la vie dans laquelle je me rejetais. Prudence vous a dit,
+n'est-ce pas, que j'étais de toutes les fêtes, de tous les bals, de
+toutes les orgies?</p>
+
+<p>«J'avais comme l'espérance de me tuer rapidement, à force d'excès, et,
+je crois, cette espérance ne tardera pas à se réaliser. Ma santé
+s'altéra nécessairement de plus en plus, et le jour où j'envoyai madame
+Duvernoy vous demander grâce, j'étais épuisée de corps et d'âme.</p>
+
+<p>«Je ne vous rappellerai pas, Armand, de quelle façon vous avez
+récompensé la dernière preuve d'amour que je vous ai donnée, et par quel
+outrage vous avez chassé de Paris la femme qui, mourante, n'avait pu
+résister à votre voix quand vous lui demandiez une nuit d'amour, et qui,
+comme une insensée, a cru, un instant, qu'elle pourrait ressouder le
+passé et le présent. Vous aviez le droit de faire ce que vous avez fait,
+Armand: on ne m'a pas toujours payé mes nuits aussi cher!</p>
+
+<p>«J'ai tout laissé alors! Olympe m'a remplacée auprès de M. de N... et
+s'est chargée, m'a-t-on dit, de lui apprendre le motif de mon départ. Le
+comte de G... était à Londres. C'est un de ces hommes qui, ne donnant à
+l'amour avec les filles comme moi que juste assez d'importance pour
+qu'il soit un passe-temps agréable, restent les amis des femmes qu'ils
+ont eues et n'ont pas de haine, n'ayant jamais eu de jalousie; c'est
+enfin un de ces grands seigneurs qui ne nous ouvrent qu'un côté de leur
+c&#339;ur, mais qui nous ouvrent les deux côtés de leur bourse. C'est à lui
+que je pensai tout de suite. J'allai le rejoindre. Il me reçut à
+merveille, mais il était là-bas l'amant d'une femme du monde, et
+craignait de se compromettre en s'affichant avec moi. Il me présenta à
+ses amis qui me donnèrent un souper après lequel l'un d'eux m'emmena.</p>
+
+<p>«Que vouliez-vous que je fisse, mon ami?</p>
+
+<p>«Me tuer? C'eût été charger votre vie, qui doit être heureuse, d'un
+remords inutile; puis, à quoi bon se tuer quand on est si près de
+mourir?</p>
+
+<p>«Je passai à l'état de corps sans âme, de chose sans pensée; je vécus
+pendant quelque temps de cette vie automatique, puis je revins à Paris
+et je demandai après vous; j'appris alors que vous étiez parti pour un
+long voyage. Rien ne me soutenait plus. Mon existence redevint ce
+qu'elle avait été deux ans avant que je vous connusse. Je tentai de
+ramener le duc, mais j'avais trop rudement blessé cet homme, et les
+vieillards ne sont pas patients, sans doute parce qu'ils s'aperçoivent
+qu'ils ne sont pas éternels. La maladie m'envahissait de jour en jour,
+j'étais pâle, j'étais triste, j'étais plus maigre encore. Les hommes qui
+achètent l'amour examinent la marchandise avant de la prendre. Il y
+avait à Paris des femmes mieux portantes, plus grasses que moi; on
+m'oublia un peu. Voilà le passé jusqu'à hier.</p>
+
+<p>«Maintenant je suis tout à fait malade. J'ai écrit au duc pour lui
+demander de l'argent, car je n'en ai pas, et les créanciers sont
+revenus, et m'apportent leurs notes avec un acharnement sans pitié. Le
+duc me répondra-t-il? Que n'êtes-vous à Paris, Armand! Vous viendriez me
+voir et vos visites me consoleraient.»</p>
+
+<p>«20 décembre:</p>
+
+<p>«Il fait un temps horrible, il neige, je suis seule chez moi. Depuis
+trois jours j'ai été prise d'une telle fièvre que je n'ai pu vous écrire
+un mot. Rien de nouveau, mon ami; chaque jour j'espère vaguement une
+lettre de vous, mais elle n'arrive pas et n'arrivera sans doute jamais.
+Les hommes seuls ont la force de ne pas pardonner. Le duc ne m'a pas
+répondu.</p>
+
+<p>«Prudence a recommencé ses voyages au Mont-de-Piété.</p>
+
+<p>«Je ne cesse de cracher le sang. Oh! je vous ferais peine si vous me
+voyiez. Vous êtes bien heureux d'être sous un ciel chaud et de n'avoir
+pas comme moi tout un hiver de glace qui vous pèse sur la poitrine.
+Aujourd'hui, je me suis levée un peu, et, derrière les rideaux de ma
+fenêtre, j'ai regardé passer cette vie de Paris avec laquelle je crois
+bien avoir tout à fait rompu. Quelques visages de connaissance sont
+passés dans la rue, rapides, joyeux, insouciants. Pas un n'a levé les
+yeux sur mes fenêtres. Cependant, quelques jeunes gens sont venus
+s'inscrire. Une fois déjà, je fus malade, et vous, qui ne me connaissiez
+pas, qui n'aviez rien obtenu de moi qu'une impertinence le jour où je
+vous avais vu pour la première fois, vous veniez savoir de mes nouvelles
+tous les matins.</p>
+
+<p>«Me voilà malade de nouveau. Nous avons passé six mois ensemble. J'ai eu
+pour vous autant d'amour que le c&#339;ur de la femme peut en contenir et en
+donner, et vous êtes loin, et vous me maudissez, et il ne me vient pas
+un mot de consolation de vous. Mais c'est le hasard seul qui fait cet
+abandon, j'en suis sûr, car si vous étiez à Paris, vous ne quitteriez
+pas mon chevet et ma chambre.»</p>
+
+<p>«25 décembre:</p>
+
+<p>«Mon médecin me défend d'écrire tous les jours. En effet, mes souvenirs
+ne font qu'augmenter ma fièvre, mais, hier, j'ai reçu une lettre qui m'a
+fait du bien, plus par les sentiments dont elle était l'expression que
+par le secours matériel qu'elle m'apportait. Je puis donc vous écrire
+aujourd'hui. Cette lettre était de votre père, et voici ce qu'elle
+contenait:</p>
+
+<p>«Madame,</p>
+
+<p>«J'apprends à l'instant que vous êtes malade. Si j'étais à Paris,
+j'irais moi-même savoir de vos nouvelles; si mon fils était auprès de
+moi, je lui dirais d'aller en chercher, mais je ne puis quitter C..., et
+Armand est à six ou sept cents lieues d'ici; permettez-moi donc
+simplement de vous écrire, madame, combien je suis peiné de cette
+maladie, et croyez aux v&#339;ux sincères que je fais pour votre prompt
+rétablissement.</p>
+
+<p>«Un de mes bons amis, M. H..., se présentera chez vous, veuillez le
+recevoir. Il est chargé par moi d'une commission dont j'attends
+impatiemment le résultat.</p>
+
+<p>«Veuillez agréer, madame, l'assurance de mes sentiments les plus
+distingués.»</p>
+
+<p>«Telle est la lettre que j'ai reçue. Votre père est un noble c&#339;ur,
+aimez-le bien, mon ami; car il y a peu d'hommes au monde aussi dignes
+d'être aimés. Ce papier signé de son nom m'a fait plus de bien que
+toutes les ordonnances de notre grand médecin.</p>
+
+<p>«Ce matin, M. H... est venu. Il semblait fort embarrassé de la mission
+délicate dont l'avait chargé M. Duval. Il venait tout bonnement
+m'apporter mille écus de la part de votre père. J'ai voulu refuser
+d'abord, mais M. H... m'a dit que ce refus offenserait M. Duval, qui
+l'avait autorisé à me donner d'abord cette somme, et à me remettre tout
+ce dont j'aurais besoin encore. J'ai accepté ce service qui, de la part
+de votre père, ne peut pas être une aumône. Si je suis morte quand vous
+reviendrez, montrez à votre père ce que je viens d'écrire pour lui, et
+dites-lui qu'en traçant ces lignes, la pauvre fille à laquelle il a
+daigné écrire cette lettre consolante versait des larmes de
+reconnaissance, et priait Dieu pour lui.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«4 janvier:</p>
+
+<p>«Je viens de passer une suite de jours bien douloureux. J'ignorais que
+le corps pût faire souffrir ainsi. Oh! ma vie passée! je la paye deux
+fois aujourd'hui.</p>
+
+<p>«On m'a veillée toutes les nuits. Je ne pouvais plus respirer. Le délire
+et la toux se partageaient le reste de ma pauvre existence.</p>
+
+<p>«Ma salle à manger est pleine de bonbons, de cadeaux de toutes sortes
+que mes amis m'ont apportés. Il y en a sans doute, parmi ces gens, qui
+espèrent que je serai leur maîtresse plus tard. S'ils voyaient ce que la
+maladie a fait de moi, ils s'enfuiraient épouvantés.</p>
+
+<p>«Prudence donne des étrennes avec celles que je reçois.</p>
+
+<p>«Le temps est à la gelée, et le docteur m'a dit que je pourrai sortir
+d'ici à quelques jours si le beau temps continue.»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«8 janvier:</p>
+
+<p>«Je suis sortie hier dans ma voiture. Il faisait un temps magnifique.
+Les Champs-Elysées étaient pleins de monde. On eût dit le premier
+sourire du printemps. Tout avait un air de fête autour de moi. Je
+n'avais jamais soupçonné dans un rayon de soleil tout ce que j'y ai
+trouvé hier de joie, de douceur et de consolation.</p>
+
+<p>«J'ai rencontré presque tous les gens que je connais, toujours gais,
+toujours occupés de leurs plaisirs. Que d'heureux qui ne savent pas
+qu'ils le sont! Olympe est passée dans une élégante voiture que lui a
+donnée M. de N... elle a essayé de m'insulter du regard. Elle ne sait
+pas combien je suis loin de toutes ces vanités-là. Un brave garçon que
+je connais depuis longtemps m'a demandé si je voulais aller souper avec
+lui et un de ses amis qui désire beaucoup, disait-il, faire ma
+connaissance.</p>
+
+<p>«J'ai souri tristement, et lui ai tendu ma main brûlante de fièvre.</p>
+
+<p>«Je n'ai jamais vu visage plus étonné.</p>
+
+<p>«Je suis rentrée à quatre heures, j'ai dîné avec assez d'appétit.</p>
+
+<p>«Cette sortie m'a fait du bien.</p>
+
+<p>«Si j'allais guérir!</p>
+
+<p>«Comme l'aspect de la vie et du bonheur des autres fait désirer de vivre
+ceux-là qui, la veille, dans la solitude de leur âme et dans l'ombre de
+leur chambre de malade, souhaitaient de mourir vite!»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«10 janvier:</p>
+
+<p>«Cette espérance de santé n'était qu'un rêve. Me voici de nouveau dans
+mon lit, le corps couvert d'emplâtres qui me brûlent. Va donc offrir ce
+corps que l'on payait si cher autrefois, et vois ce que l'on t'en
+donnera aujourd'hui!</p>
+
+<p>«Il faut que nous ayons bien fait du mal avant de naître, ou que nous
+devions jouir d'un bien grand bonheur après notre mort, pour que Dieu
+permette que cette vie ait toutes les tortures de l'expiation et toutes
+les douleurs de l'épreuve.»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«12 janvier:</p>
+
+<p>«Je souffre toujours.</p>
+
+<p>«Le comte de N... m'a envoyé de l'argent hier, je ne l'ai pas accepté.
+Je ne veux rien de cet homme. C'est lui qui est cause que vous n'êtes
+pas près de moi.</p>
+
+<p>«Oh! nos beaux jours de Bougival! où êtes-vous?</p>
+
+<p>«Si je sors vivante de cette chambre, ce sera pour faire un pèlerinage à
+la maison que nous habitions ensemble, mais je n'en sortirai plus que
+morte.</p>
+
+<p>«Qui sait si je vous écrirai demain?»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«25 janvier:</p>
+
+<p>«Voilà onze nuits que je ne dors pas, que j'étouffe et que je crois à
+chaque instant que je vais mourir. Le médecin a ordonné qu'on ne me
+laissât pas toucher une plume. Julie Duprat, qui me veille, me permet
+encore de vous écrire ces quelques lignes. Ne reviendrez-vous donc point
+avant que je meure? Est-ce donc éternellement fini entre nous? Il me
+semble que, si vous veniez, je guérirais. À quoi bon guérir?»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«28 janvier:</p>
+
+<p>«Ce matin j'ai été réveillée par un grand bruit. Julie, qui dormait dans
+ma chambre, s'est précipitée dans la salle à manger. J'ai entendu des
+voix d'hommes contre lesquelles la sienne luttait en vain. Elle est
+rentrée en pleurant.</p>
+
+<p>«On venait saisir. Je lui ai dit de laisser faire ce qu'ils appellent la
+justice. L'huissier est entré dans ma chambre, le chapeau sur la tête.
+Il a ouvert les tiroirs, a inscrit tout ce qu'il a vu, et n'a pas eu
+l'air de s'apercevoir qu'il y avait une mourante dans le lit
+qu'heureusement la charité de la loi me laisse.</p>
+
+<p>«Il a consenti à me dire en partant que je pouvais mettre opposition
+avant neuf jours, mais il a laissé un gardien! Que vais-je devenir, mon
+Dieu! Cette scène m'a rendue encore plus malade. Prudence voulait
+demander de l'argent à l'ami de votre père, je m'y suis opposée.</p>
+
+<p>«J'ai reçu votre lettre ce matin. J'en avais besoin. Ma réponse vous
+arrivera-t-elle à temps? Me verrez-vous encore? Voilà une journée
+heureuse qui me fait oublier toutes celles que j'ai passées depuis six
+semaines. Il me semble que je vais mieux, malgré le sentiment de
+tristesse sous l'impression duquel je vous ai répondu.</p>
+
+<p>«Après tout, on ne doit pas toujours être malheureux.</p>
+
+<p>«Quand je pense qu'il peut arriver que je ne meure pas, que vous
+reveniez, que je revoie le printemps, que vous m'aimiez encore et que
+nous recommencions notre vie de l'année dernière!</p>
+
+<p>«Folle que je suis! c'est à peine si je puis tenir la plume avec
+laquelle je vous écris ce rêve insensé de mon c&#339;ur.</p>
+
+<p>«Quoi qu'il arrive, je vous aimais bien, Armand, et je serais morte
+depuis longtemps si je n'avais pour m'assister le souvenir de cet amour,
+et comme un vague espoir de vous revoir encore près de moi.»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«4 février:</p>
+
+<p>«Le comte de G... est revenu. Sa maîtresse l'a trompé. Il est fort
+triste, il l'aimait beaucoup. Il est venu me conter tout cela. Le pauvre
+garçon est assez mal dans ses affaires, ce qui ne l'a pas empêché de
+payer mon huissier et de congédier le gardien.</p>
+
+<p>«Je lui ai parlé de vous et il m'a promis de vous parler de moi. Comme
+j'oubliais dans ces moments-là que j'avais été sa maîtresse et comme il
+essayait de me le faire oublier aussi! C'est un brave c&#339;ur.</p>
+
+<p>«Le duc a envoyé savoir de mes nouvelles hier, et il est venu ce matin.
+Je ne sais pas ce qui peut faire vivre encore ce vieillard. Il est resté
+trois heures auprès de moi, et il ne m'a pas dit vingt mots. Deux
+grosses larmes sont tombées de ses yeux quand il m'a vue si pâle. Le
+souvenir de la mort de sa fille le faisait pleurer sans doute. Il l'aura
+vue mourir deux fois. Son dos est courbé, sa tête penche vers la terre,
+sa lèvre est pendante, son regard est éteint. L'âge et la douleur pèsent
+de leur double poids sur son corps épuisé. Il ne m'a pas fait un
+reproche. On eût même dit qu'il jouissait secrètement du ravage que la
+maladie avait fait en moi. Il semblait fier d'être debout, quand moi,
+jeune encore, j'étais écrasée par la souffrance.</p>
+
+<p>«Le mauvais temps est revenu. Personne ne vient me voir. Julie veille le
+plus qu'elle peut auprès de moi. Prudence, à qui je ne peux plus donner
+autant d'argent qu'autrefois, commence à prétexter des affaires pour
+s'éloigner.</p>
+
+<p>«Maintenant que je suis près de mourir, malgré ce que me disent les
+médecins, car j'en ai plusieurs, ce qui prouve que la maladie augmente,
+je regrette presque d'avoir écouté votre père; si j'avais su ne prendre
+qu'une année à votre avenir, je n'aurais pas résisté au désir de passer
+cette année avec vous, et au moins je mourrais en tenant la main d'un
+ami. Il est vrai que si nous avions vécu ensemble cette année, je ne
+serais pas morte sitôt.</p>
+
+<p>«La volonté de Dieu soit faite!»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«5 février:</p>
+
+<p>«Oh! Venez, venez, Armand, je souffre horriblement, je vais mourir, mon
+Dieu. J'étais si triste hier que j'ai voulu passer autre part que chez
+moi la soirée qui promettait d'être longue comme celle de la veille. Le
+duc était venu le matin. Il me semble que la vue de ce vieillard oublié
+par la mort me fait mourir plus vite.</p>
+
+<p>«Malgré l'ardente fièvre qui me brûlait, je me suis fait habiller et
+conduire au Vaudeville. Julie m'avait mis du rouge, sans quoi j'aurais
+eu l'air d'un cadavre. Je suis allée dans cette loge où je vous ai donné
+notre premier rendez-vous; tout le temps j'ai eu les yeux fixés sur la
+stalle que vous occupiez ce jour-là, et qu'occupait hier une sorte de
+rustre, qui riait bruyamment de toutes les sottes choses que débitaient
+les acteurs. On m'a rapportée à moitié morte chez moi. J'ai toussé et
+craché le sang toute la nuit. Aujourd'hui je ne peux plus parler, à
+peine si je peux remuer les bras. Mon Dieu! Mon Dieu! Je vais mourir. Je
+m'y attendais, mais je ne puis me faire à l'idée de souffrir plus que je
+ne souffre, et si...»</p>
+
+<p>A partir de ce mot les quelques caractères que Marguerite avait essayé
+de tracer étaient illisibles, et c'était Julie Duprat qui avait
+continué.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«18 février:</p>
+
+<p>«Monsieur Armand,</p>
+
+<p>«Depuis le jour où Marguerite a voulu aller au spectacle, elle a été
+toujours plus malade. Elle a perdu complètement la voix, puis l'usage de
+ses membres. Ce que souffre notre pauvre amie est impossible à dire. Je
+ne suis pas habituée à ces sortes d'émotions, et j'ai des frayeurs
+continuelles.</p>
+
+<p>«Que je voudrais que vous fussiez auprès de nous! Elle a presque
+toujours le délire, mais, délirante ou lucide, c'est toujours votre nom
+qu'elle prononce quand elle arrive à pouvoir dire un mot.</p>
+
+<p>«Le médecin m'a dit qu'elle n'en avait plus pour longtemps. Depuis
+qu'elle est si malade, le vieux duc n'est pas revenu.</p>
+
+<p>«Il a dit au docteur que ce spectacle lui faisait trop de mal.</p>
+
+<p>«Madame Duvernoy ne se conduit pas bien. Cette femme, qui croyait tirer
+plus d'argent de Marguerite, aux dépens de laquelle elle vivait presque
+complètement, a pris des engagements qu'elle ne peut tenir, et voyant
+que sa voisine ne lui sert plus de rien, elle ne vient même pas la voir.
+Tout le monde l'abandonne. M. de G..., traqué par ses dettes, a été
+forcé de repartir pour Londres. En partant, il nous a envoyé quelque
+argent; il a fait tout ce qu'il a pu, mais on est revenu saisir, et les
+créanciers n'attendent que la mort pour faire vendre.</p>
+
+<p>«J'ai voulu user de mes dernières ressources pour empêcher toutes ces
+saisies, mais l'huissier m'a dit que c'était inutile, et qu'il avait
+d'autres jugements encore à exécuter. Puisqu'elle va mourir, il vaut
+mieux abandonner tout que de le sauver pour sa famille qu'elle n'a pas
+voulu voir, et qui ne l'a jamais aimée. Vous ne pouvez vous figurer au
+milieu de quelle misère dorée la pauvre fille se meurt. Hier nous
+n'avions pas d'argent du tout. Couverts, bijoux, cachemires, tout est en
+gage, le reste est vendu ou saisi. Marguerite a encore la conscience de
+ce qui se passe autour d'elle, et elle souffre du corps, de l'esprit et
+du c&#339;ur. De grosses larmes coulent sur ses joues, si amaigries et si
+pâles que vous ne reconnaîtriez plus le visage de celle que vous aimiez
+tant, si vous pouviez la voir. Elle m'a fait promettre de vous écrire
+quand elle ne pourrait plus, et j'écris devant elle. Elle porte les yeux
+de mon côté mais elle ne me voit pas, son regard est déjà voilé par la
+mort prochaine; cependant elle sourit, et toute sa pensée, toute son âme
+sont à vous, j'en suis sûre.</p>
+
+<p>«Chaque fois que l'on ouvre la porte, ses yeux s'éclairent, et elle
+croit toujours que vous allez entrer; puis, quand elle voit que ce n'est
+pas vous, son visage reprend son expression douloureuse, se mouille
+d'une sueur froide, et les pommettes deviennent pourpres.»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«19 février, minuit:</p>
+
+<p>«La triste journée que celle d'aujourd'hui, mon pauvre monsieur Armand!
+Ce matin Marguerite étouffait, le médecin l'a saignée, et la voix lui
+est un peu revenue. Le docteur lui a conseillé de voir un prêtre. Elle a
+dit qu'elle y consentait, et il est allé lui-même chercher un abbé à
+Saint-Roch.</p>
+
+<p>«Pendant ce temps, Marguerite m'a appelée près de son lit, m'a priée
+d'ouvrir son armoire, puis elle m'a désigné un bonnet, une chemise
+longue toute couverte de dentelles, et m'a dit d'une voix affaiblie:</p>
+
+<p>«&mdash;Je vais mourir après m'être confessée, alors tu m'habilleras avec ces
+objets: c'est une coquetterie de mourante.»</p>
+
+<p>«Puis elle m'a embrassée en pleurant, et elle a ajouté:</p>
+
+<p>«&mdash;Je puis parler, mais j'étouffe trop quand je parle; j'étouffe! de
+l'air!</p>
+
+<p>«Je fondais en larmes, j'ouvris la fenêtre, et quelques instants après
+le prêtre entra.</p>
+
+<p>«J'allai au-devant de lui.</p>
+
+<p>Quand il sut chez qui il était, il parut craindre d'être mal accueilli.</p>
+
+<p>«&mdash;Entrez hardiment, mon père, lui ai-je dit.</p>
+
+<p>«Il est resté peu de temps dans la chambre de la malade, et il en est
+ressorti en me disant:</p>
+
+<p>«&mdash;Elle a vécu comme une pécheresse, mais elle mourra comme une
+chrétienne.</p>
+
+<p>«Quelques instants après, il est revenu accompagné d'un enfant de ch&#339;ur
+qui portait un crucifix, et d'un sacristain qui marchait devant eux en
+sonnant, pour annoncer que Dieu venait chez la mourante.</p>
+
+<p>«Ils sont entrés tous trois dans cette chambre à coucher qui avait
+retenti autrefois de tant de mots étranges, et qui n'était plus à cette
+heure qu'un tabernacle saint.</p>
+
+<p>«Je suis tombée à genoux. Je ne sais pas combien de temps durera
+l'impression que m'a produite ce spectacle, mais je ne crois pas que,
+jusqu'à ce que j'en sois arrivée au même moment, une chose humaine
+pourra m'impressionner autant.</p>
+
+<p>«Le prêtre oignit des huiles saintes les pieds, les mains et le front de
+la mourante, récita une courte prière, et Marguerite se trouva prête à
+partir pour le ciel où elle ira sans doute, si Dieu a vu les épreuves de
+sa vie et la sainteté de sa mort.</p>
+
+<p>«Depuis ce temps elle n'a pas dit une parole et n'a pas fait un
+mouvement. Vingt fois je l'aurais crue morte, si je n'avais entendu
+l'effort de sa respiration.»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«20 février, cinq heures du soir:</p>
+
+<p>«Tout est fini.</p>
+
+<p>«Marguerite est entrée en agonie cette nuit à deux heures environ.
+Jamais martyre n'a souffert pareilles tortures, à en juger par les cris
+qu'elle poussait. Deux ou trois fois elle s'est dressée tout debout sur
+son lit, comme si elle eût voulu ressaisir sa vie qui remontait vers
+Dieu.</p>
+
+<p>«Deux ou trois fois aussi, elle a dit votre nom, puis tout s'est tu,
+elle est retombée épuisée sur son lit. Des larmes silencieuses ont coulé
+de ses yeux et elle est morte.</p>
+
+<p>«Alors, je me suis approchée d'elle, je l'ai appelée, et comme elle ne
+répondait pas, je lui ai fermé les yeux et je l'ai embrassée sur le
+front.</p>
+
+<p>«Pauvre chère Marguerite, j'aurais voulu être une sainte femme, pour que
+ce baiser te recommandât à Dieu.</p>
+
+<p>«Puis, je l'ai habillée comme elle m'avait priée de le faire, je suis
+allée chercher un prêtre à Saint-Roch, j'ai brûlé deux cierges pour
+elle, et j'ai prié pendant une heure dans l'église.</p>
+
+<p>«J'ai donné à des pauvres de l'argent qui venait d'elle.</p>
+
+<p>«Je ne me connais pas bien en religion, mais je pense que le bon Dieu
+reconnaîtra que mes larmes étaient vraies, ma prière fervente, mon
+aumône sincère, et qu'il aura pitié de celle, qui, morte jeune et belle,
+n'a eu que moi pour lui fermer les yeux et l'ensevelir.»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«22 février:</p>
+
+<p>«Aujourd'hui l'enterrement a eu lieu. Beaucoup des amies de Marguerite
+sont venues à l'église. Quelques-unes pleuraient avec sincérité. Quand
+le convoi a pris le chemin de Montmartre, deux hommes seulement se
+trouvaient derrière, le comte de G..., qui était revenu exprès de
+Londres, et le duc qui marchait soutenu par deux valets de pied.</p>
+
+<p>«C'est de chez elle que je vous écris tous ces détails, au milieu de mes
+larmes et devant la lampe qui brûle tristement près d'un dîner auquel je
+ne touche pas, comme bien vous pensez, mais que Nanine m'a fait faire,
+car je n'ai pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>«Ma vie ne pourra pas garder longtemps ces impressions tristes, car ma
+vie ne m'appartient pas plus que la sienne n'appartenait à Marguerite,
+c'est pourquoi je vous donne tous ces détails sur les lieux mêmes où ils
+se sont passés, dans la crainte, si un long temps s'écoulait entre eux
+et votre retour, de ne pas pouvoir vous les donner avec toute leur
+triste exactitude.»</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="Chapitre_XXVII" id="Chapitre_XXVII"></a>Chapitre XXVII</h2>
+
+<p>&mdash;Vous avez lu? me dit Armand quand j'eus terminé la lecture de ce
+manuscrit.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends ce que vous avez dû souffrir, mon ami, si tout ce que
+j'ai lu est vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Mon père me l'a confirmé dans une lettre.</p>
+
+<p>Nous causâmes encore quelque temps de la triste destinée qui venait de
+s'accomplir, et je rentrai chez moi prendre un peu de repos.</p>
+
+<p>Armand, toujours triste, mais soulagé un peu par le récit de cette
+histoire, se rétablit vite, et nous allâmes ensemble faire visite à
+Prudence et à Julie Duprat.</p>
+
+<p>Prudence venait de faire faillite. Elle nous dit que Marguerite en était
+la cause; que, pendant sa maladie, elle lui avait prêté beaucoup
+d'argent pour lequel elle avait fait des billets qu'elle n'avait pu
+payer, Marguerite étant morte sans le lui rendre et ne lui ayant pas
+donné de reçus avec lesquels elle pût se présenter comme créancière.</p>
+
+<p>À l'aide de cette fable que madame Duvernoy racontait partout pour
+excuser ses mauvaises affaires, elle tira un billet de mille francs à
+Armand, qui n'y croyait pas, mais qui voulut bien avoir l'air d'y
+croire, tant il avait de respect pour tout ce qui avait approché sa
+maîtresse.</p>
+
+<p>Puis nous arrivâmes chez Julie Duprat qui nous raconta les tristes
+événements dont elle avait été témoin, versant des larmes sincères au
+souvenir de son amie.</p>
+
+<p>Enfin, nous allâmes à la tombe de Marguerite sur laquelle les premiers
+rayons du soleil d'avril faisaient éclore les premières feuilles.</p>
+
+<p>Il restait à Armand un dernier devoir à remplir, c'était d'aller
+rejoindre son père. Il voulut encore que je l'accompagnasse.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à C... où je vis M. Duval tel que je me l'étais figuré
+d'après le portrait que m'en avait fait son fils: grand, digne,
+bienveillant.</p>
+
+<p>Il accueillit Armand avec des larmes de bonheur, et me serra
+affectueusement la main. Je m'aperçus bientôt que le sentiment paternel
+était celui qui dominait tous les autres chez le receveur.</p>
+
+<p>Sa fille, nommée Blanche, avait cette transparence des yeux et du
+regard, cette sérénité de la bouche qui prouvent que l'âme ne conçoit
+que de saintes pensées et que les lèvres ne disent que de pieuses
+paroles. Elle souriait au retour de son frère, ignorant, la chaste jeune
+fille, que loin d'elle une courtisane avait sacrifié son bonheur à la
+seule invocation de son nom.</p>
+
+<p>Je restai quelque temps dans cette heureuse famille, tout occupée de
+celui qui leur apportait la convalescence de son c&#339;ur.</p>
+
+<p>Je revins à Paris où j'écrivis cette histoire telle qu'elle m'avait été
+racontée. Elle n'a qu'un mérite qui lui sera peut-être contesté, celui
+d'être vraie.</p>
+
+<p>Je ne tire pas de ce récit la conclusion que toutes les filles comme
+Marguerite sont capables de faire ce qu'elle a fait; loin de là, mais
+j'ai eu connaissance qu'une d'elles avait éprouvé dans sa vie un amour
+sérieux, qu'elle en avait souffert et qu'elle en était morte. J'ai
+raconté au lecteur ce que j'avais appris. C'était un devoir.</p>
+
+<p>Je ne suis pas l'apôtre du vice, mais je me ferai l'écho du malheur
+noble partout où je l'entendrai prier.</p>
+
+<p>L'histoire de Marguerite est une exception, je le répète; mais si c'eût
+été une généralité, ce n'eût pas été la peine de l'écrire.</p>
+
+<p class="center">
+FIN
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME AUX CAMÉLIAS ***</div>
+<div style='text-align:left'>
+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+</div>
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+</div>
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+</div>
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+</div>
+
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+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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+edition.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #2419 (https://www.gutenberg.org/ebooks/2419)
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+The Project Gutenberg EBook of La dame aux camelias, by Alexandre Dumas, Fils
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La dame aux camelias
+
+Author: Alexandre Dumas, Fils
+
+Posting Date: March 21, 2011 [EBook #2419]
+Release Date: December, 2000
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME AUX CAMELIAS ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+
+
+
+LA DAME AUX CAMÉLIAS,
+
+par Alexandre Dumas, fils
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+
+Mon avis est qu'on ne peut créer des personnages que lorsque l'on a
+beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu'à la
+condition de l'avoir sérieusement apprise.
+
+N'ayant pas encore l'âge où l'on invente, je me contente de raconter.
+
+J'engage donc le lecteur à être convaincu de la réalité de cette
+histoire, dont tous les personnages, à l'exception de l'héroïne, vivent
+encore.
+
+D'ailleurs, il y a à Paris des témoins de la plupart des faits que je
+recueille ici, et qui pourraient les confirmer, si mon témoignage ne
+suffisait pas. Par une circonstance particulière, seul je pouvais les
+écrire, car seul j'ai été le confident des derniers détails sans
+lesquels il eût été impossible de faire un récit intéressant et complet.
+
+Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance.--Le 12 du
+mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche
+jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité.
+Cette vente avait lieu après décès. L'affiche ne nommait pas la personne
+morte, mais la vente devait se faire rue d'Antin, nº 9, le 16, de midi à
+cinq heures.
+
+L'affiche portait en outre que l'on pourrait, le 13 et le 14, visiter
+l'appartement et les meubles.
+
+J'ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer
+cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir.
+
+Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, nº 9.
+
+Il était de bonne heure, et cependant il y avait déjà dans l'appartement
+des visiteurs et même des visiteuses, qui, quoique vêtues de velours,
+couvertes de cachemires et attendues à la porte par leurs élégants
+coupés, regardaient avec étonnement, avec admiration même, le luxe qui
+s'étalait sous leurs yeux.
+
+Plus tard, je compris cette admiration et cet étonnement, car, m'étant
+mis aussi à examiner, je reconnus aisément que j'étais dans
+l'appartement d'une femme entretenue. Or, s'il y a une chose que les
+femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde,
+c'est l'intérieur de ces femmes, dont les équipages éclaboussent chaque
+jour le leur, qui ont, comme elles et à côté d'elles, leur loge à
+l'Opéra et aux Italiens, et qui étalent, à Paris, l'insolente opulence
+de leur beauté, de leurs bijoux et de leurs scandales.
+
+Celle chez qui je me trouvais était morte: les femmes les plus
+vertueuses pouvaient donc pénétrer jusque dans sa chambre. La mort avait
+purifié l'air de ce cloaque splendide, et d'ailleurs elles avaient pour
+excuse, s'il en était besoin, qu'elles venaient à une vente sans savoir
+chez qui elles venaient. Elles avaient lu des affiches, elles voulaient
+visiter ce que ces affiches promettaient et faire leur choix à l'avance;
+rien de plus simple; ce qui ne les empêchait pas de chercher, au milieu
+de toutes ces merveilles, les traces de cette vie de courtisane dont on
+leur avait fait, sans doute, de si étranges récits.
+
+Malheureusement les mystères étaient morts avec la déesse, et, malgré
+toute leur bonne volonté, ces dames ne surprirent que ce qui était à
+vendre depuis le décès, et rien de ce qui se vendait du vivant de la
+locataire.
+
+Du reste, il y avait de quoi faire des emplettes. Le mobilier était
+superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Sèvres et de
+Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelle, rien n'y
+manquait.
+
+Je me promenai dans l'appartement et je suivis les nobles curieuses qui
+m'y avaient précédé. Elles entrèrent dans une chambre tendue d'étoffe
+perse, et j'allais y entrer aussi, quand elles en sortirent presque
+aussitôt en souriant et comme si elles eussent eu honte de cette
+nouvelle curiosité. Je n'en désirai que plus vivement pénétrer dans
+cette chambre. C'était le cabinet de toilette, revêtu de ses plus
+minutieux détails, dans lesquels paraissait s'être développée au plus
+haut point la prodigalité de la morte.
+
+Sur une grande table, adossée au mur, table de trois pieds de large sur
+six de long, brillaient tous les trésors d'Aucoc et d'Odiot. C'était là
+une magnifique collection, et pas un de ces mille objets, si nécessaires
+à la toilette d'une femme comme celle chez qui nous étions, n'était en
+autre métal qu'or ou argent. Cependant cette collection n'avait pu se
+faire que peu à peu, et ce n'était pas le même amour qui l'avait
+complétée.
+
+Moi qui ne m'effarouchais pas à la vue du cabinet de toilette d'une
+femme entretenue, je m'amusais à en examiner les détails, quels qu'ils
+fussent, et je m'aperçus que tous ces ustensiles magnifiquement ciselés
+portaient des initiales variées et des couronnes différentes.
+
+Je regardais toutes ces choses dont chacune me représentait une
+prostitution de la pauvre fille, et je me disais que Dieu avait été
+clément pour elle, puisqu'il n'avait pas permis qu'elle en arrivât au
+châtiment ordinaire, et qu'il l'avait laissée mourir dans son luxe et sa
+beauté, avant la vieillesse, cette première mort des courtisanes.
+
+En effet, quoi de plus triste à voir que la vieillesse du vice, surtout
+chez la femme? Elle ne renferme aucune dignité et n'inspire aucun
+intérêt. Ce repentir éternel, non pas de la mauvaise route suivie, mais
+des calculs mal faits et de l'argent mal employé, est une des plus
+attristantes choses que l'on puisse entendre. J'ai connu une ancienne
+femme galante à qui il ne restait plus de son passé qu'une fille presque
+aussi belle que, au dire de ses contemporains, avait été sa mère. Cette
+pauvre enfant à qui sa mère n'avait jamais dit: tu es ma fille, que pour
+lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-même avait nourri son
+enfance, cette pauvre créature se nommait Louise, et, obéissant à sa
+mère, elle se livrait sans volonté, sans passion, sans plaisir, comme
+elle eût fait un métier si l'on eût songé à lui en apprendre un.
+
+La vue continuelle de la débauche, une débauche précoce, alimentée par
+l'état continuellement maladif de cette fille, avait éteint en elle
+l'intelligence du mal et du bien que Dieu lui avait donnée peut-être,
+mais qu'il n'était venu à l'idée de personne de développer.
+
+Je me rappellerai toujours cette jeune fille, qui passait sur les
+boulevards presque tous les jours à la même heure. Sa mère
+l'accompagnait sans cesse, aussi assidûment qu'une vraie mère eût
+accompagné sa vraie fille. J'étais bien jeune alors, et prêt à accepter
+pour moi la facile morale de mon siècle. Je me souviens cependant que la
+vue de cette surveillance scandaleuse m'inspirait le mépris et le
+dégoût.
+
+Joignez à cela que jamais visage de vierge n'eut un pareil sentiment
+d'innocence, une pareille expression de souffrance mélancolique.
+
+On eût dit une figure de la Résignation.
+
+Un jour, le visage de cette fille s'éclaira. Au milieu des débauches
+dont sa mère tenait le programme, il sembla à la pécheresse que Dieu lui
+permettait un bonheur. Et pourquoi, après tout, Dieu, qui l'avait faite
+sans force, l'aurait-il laissée sans consolation, sous le poids
+douloureux de sa vie? Un jour donc, elle s'aperçut qu'elle était
+enceinte, et ce qu'il y avait en elle de chaste encore tressaillit de
+joie. L'âme a d'étranges refuges. Louise courut annoncer à sa mère cette
+nouvelle qui la rendait si joyeuse. C'est honteux à dire, cependant nous
+ne faisons pas ici de l'immoralité à plaisir, nous racontons un fait
+vrai, que nous ferions peut-être mieux de taire, si nous ne croyions
+qu'il faut de temps en temps révéler les martyres de ces êtres, que l'on
+condamne sans les entendre, que l'on méprise sans les juger; c'est
+honteux, disons-nous, mais la mère répondit à sa fille qu'elles
+n'avaient déjà pas trop pour deux et qu'elles n'auraient pas assez pour
+trois; que de pareils enfants sont inutiles et qu'une grossesse est du
+temps perdu.
+
+Le lendemain, une sage-femme, que nous signalons seulement comme l'amie
+de la mère, vint voir Louise, qui resta quelques jours au lit, et s'en
+releva plus pâle et plus faible qu'autrefois.
+
+Trois mois après, un homme se prit de pitié pour elle et entreprit sa
+guérison morale et physique; mais la dernière secousse avait été trop
+violente, et Louise mourut des suites de la fausse couche qu'elle avait
+faite.
+
+La mère vit encore: comment? Dieu le sait.
+
+Cette histoire m'était revenue à l'esprit pendant que je contemplais les
+nécessaires d'argent, et un certain temps s'était écoulé, à ce qu'il
+paraît, dans ces réflexions, car il n'y avait plus dans l'appartement
+que moi et un gardien qui, de la porte, examinait avec attention si je
+ne dérobais rien.
+
+Je m'approchai de ce brave homme à qui j'inspirais de si graves
+inquiétudes.
+
+--Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous me dire le nom de la personne qui
+demeurait ici?
+
+--Mademoiselle Marguerite Gautier.
+
+Je connaissais cette fille de nom et de vue.
+
+--Comment! Dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et quand cela?
+
+--Il y a trois semaines, je crois.
+
+--Et pourquoi laisse-t-on visiter l'appartement?
+
+--Les créanciers ont pensé que cela ne pouvait que faire monter la
+vente. Les personnes peuvent voir d'avance l'effet que font les étoffes
+et les meubles; vous comprenez, cela encourage à acheter.
+
+--Elle avait donc des dettes?
+
+--Oh! Monsieur, en quantité.
+
+--Mais la vente les couvrira sans doute?
+
+--Et au-delà.
+
+--À qui reviendra le surplus, alors?
+
+--À sa famille.
+
+--Elle a donc une famille?
+
+--À ce qu'il paraît.
+
+--Merci, monsieur.
+
+Le gardien, rassuré sur mes intentions, me salua, et je sortis.
+
+--Pauvre fille! me disais-je en rentrant chez moi, elle a dû mourir bien
+tristement, car, dans son monde, on n'a d'amis qu'à la condition qu'on
+se portera bien. Et malgré moi je m'apitoyais sur le sort de Marguerite
+Gautier.
+
+Cela paraîtra peut-être ridicule à bien des gens, mais j'ai une
+indulgence inépuisable pour les courtisanes, et je ne me donne même pas
+la peine de discuter cette indulgence.
+
+Un jour, en allant prendre un passeport à la préfecture, je vis dans une
+des rues adjacentes une fille que deux gendarmes emmenaient. J'ignore ce
+qu'avait fait cette fille; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle
+pleurait à chaudes larmes en embrassant un enfant de quelques mois dont
+son arrestation la séparait. Depuis ce jour, je n'ai plus su mépriser
+une femme à première vue.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+
+La vente était pour le 16.
+
+Un jour d'intervalle avait été laissé entre les visites et la vente pour
+donner aux tapissiers le temps de déclouer les tentures, rideaux, etc.
+
+À cette époque, je revenais de voyage. Il était assez naturel que l'on
+ne m'eût pas appris la mort de Marguerite comme une de ces grandes
+nouvelles que ses amis apprennent toujours à celui qui revient dans la
+capitale des nouvelles. Marguerite était jolie, mais autant la vie
+recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu. Ce
+sont de ces soleils qui se couchent comme ils se sont levés, sans éclat.
+Leur mort, quand elles meurent jeunes, est apprise de tous leurs amants
+en même temps, car, à Paris presque tous les amants d'une fille connue
+vivent en intimité. Quelques souvenirs s'échangent à son sujet, et la
+vie des uns et des autres continue sans que cet incident la trouble même
+d'une larme.
+
+Aujourd'hui, quand on a vingt-cinq ans, les larmes deviennent une chose
+si rare qu'on ne peut les donner à la première venue. C'est tout au plus
+si les parents qui payent pour être pleurés le sont en raison du prix
+qu'ils y mettent.
+
+Quant à moi, quoique mon chiffre ne se retrouvât sur aucun des
+nécessaires de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette pitié
+naturelle que je viens d'avouer tout à l'heure me faisaient songer à sa
+mort plus longtemps qu'elle ne méritait peut-être que j'y songeasse.
+
+Je me rappelais avoir rencontré Marguerite très souvent aux
+Champs-Elysées, où elle venait assidûment, tous les jours, dans un petit
+coupé bleu attelé de deux magnifiques chevaux bais, et avoir alors
+remarqué en elle une distinction peu commune à ses semblables,
+distinction que rehaussait encore une beauté vraiment exceptionnelle.
+
+Ces malheureuses créatures sont toujours, quand elles sortent,
+accompagnées on ne sait de qui.
+
+Comme aucun homme ne consent à afficher publiquement l'amour nocturne
+qu'il a pour elles, comme elles ont horreur de la solitude, elles
+emmènent ou celles qui, moins heureuses, n'ont pas de voiture, ou
+quelques-unes de ces vieilles élégantes dont rien ne motive l'élégance,
+et à qui l'on peut s'adresser sans crainte, quand on veut avoir quelques
+détails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent.
+
+Il n'en était pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux
+Champs-Elysées toujours seule, dans sa voiture, où elle s'effaçait le
+plus possible, l'hiver enveloppée d'un grand cachemire, l'été vêtue de
+robes fort simples; et, quoiqu'il y eût sur sa promenade favorite bien
+des gens qu'elle connût, quand par hasard elle leur souriait, le sourire
+était visible pour eux seuls, et une duchesse eût pu sourire ainsi.
+
+Elle ne se promenait pas du rond-point à l'entrée des Champs-Elysées,
+comme le font et le faisaient toutes ses collègues. Ses deux chevaux
+l'emportaient rapidement au Bois. Là, elle descendait de voiture,
+marchait pendant une heure, remontait dans son coupé, et rentrait chez
+elle au grand trot de son attelage.
+
+Toutes ces circonstances, dont j'avais quelquefois été le témoin,
+repassaient devant moi, et je regrettais la mort de cette fille comme on
+regrette la destruction totale d'une belle oeuvre.
+
+Or, il était impossible de voir une plus charmante beauté que celle de
+Marguerite.
+
+Grande et mince jusqu'à l'exagération, elle possédait au suprême degré
+l'art de faire disparaître cet oubli de la nature par le simple
+arrangement des choses qu'elle revêtait. Son cachemire, dont la pointe
+touchait à terre, laissait échapper de chaque côté les larges volants
+d'une robe de soie, et l'épais manchon qui cachait ses mains et qu'elle
+appuyait contre sa poitrine, était entouré de plis si habilement
+ménagés, que l'oeil n'avait rien à redire, si exigeant qu'il fut, au
+contour des lignes.
+
+La tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière.
+Elle était toute petite, et sa mère, comme dirait de Musset, semblait
+l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin.
+
+Dans un ovale d'une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs
+surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint; voilez ces
+yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre
+sur la teinte rose des joues; tracez un nez fin, droit, spirituel, aux
+narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie
+sensuelle; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient
+gracieusement sur des dents blanches comme du lait; colorez la peau de
+ce velouté qui couvre les pêches qu'aucune main n'a touchées, et vous
+aurez l'ensemble de cette charmante tête.
+
+Les cheveux, noirs comme du jais, ondés naturellement ou non,
+s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux, et se perdaient
+derrière la tête, en laissant voir un bout des oreilles, auxquelles
+brillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs
+chacun.
+
+Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite
+l'expression virginale, enfantine même qui le caractérisait? C'est ce
+que nous sommes forcés de constater sans le comprendre.
+
+Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Vidal, le seul
+homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce
+portrait pendant quelques jours à ma disposition, et il était d'une si
+étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour
+lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi.
+
+Parmi les détails de ce chapitre, quelques-uns ne me sont parvenus que
+plus tard; mais je les écris tout de suite pour n'avoir pas à y revenir,
+lorsque commencera l'histoire anecdotique de cette femme.
+
+Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait
+toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait
+une pièce nouvelle, on était sûr de l'y voir, avec trois choses qui ne
+la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de
+rez-de-chaussée: sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de
+camélias.
+
+Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et
+pendant cinq ils étaient rouges; on n'a jamais su la raison de cette
+variété de couleurs, que je signale sans pouvoir l'expliquer, et que les
+habitués des théâtres où elle allait le plus fréquemment et ses amis
+avaient remarquée comme moi.
+
+On n'avait jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias.
+Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer
+la Dame aux Camélias, et ce surnom lui était resté.
+
+Je savais, en outre, comme tous ceux qui vivent dans un certain monde, à
+Paris, que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus
+élégants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mêmes s'en vantaient,
+ce qui prouvait qu'amants et maîtresse étaient contents l'un de l'autre.
+
+Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage à Bagnères, elle
+ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc étranger, énormément
+riche et qui avait essayé de la détacher le plus possible de sa vie
+passée, ce que, du reste, elle avait paru se laisser faire d'assez bonne
+grâce.
+
+Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet.
+
+Au printemps de 1842, Marguerite était si faible, si changée que les
+médecins lui ordonnèrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnères.
+
+Là, parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait
+non seulement la même maladie, mais encore le même visage que
+Marguerite, au point qu'on eût pu les prendre pour les deux soeurs.
+Seulement la jeune duchesse était au troisième degré de la phtisie, et
+peu de jours après l'arrivée de Marguerite elle succombait.
+
+Un matin, le duc, resté à Bagnères comme on reste sur le sol qui
+ensevelit une partie du coeur, aperçut Marguerite au détour d'une allée.
+
+Il lui sembla voir passer l'ombre de son enfant et, marchant vers elle,
+il lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et, sans lui demander qui
+elle était, implora la permission de la voir et d'aimer en elle l'image
+vivante de sa fille morte.
+
+Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et d'ailleurs
+n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui
+demandait.
+
+Il se trouvait à Bagnères des gens qui la connaissaient, et qui vinrent
+officiellement avertir le duc de la véritable position de mademoiselle
+Gautier. Ce fut un coup pour le vieillard, car là cessait la
+ressemblance avec sa fille; mais il était trop tard. La jeune femme
+était devenue un besoin de son coeur et son seul prétexte, sa seule
+excuse de vivre encore.
+
+Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire,
+mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui
+offrant en échange de ce sacrifice toutes les compensations qu'elle
+pourrait désirer. Elle promit.
+
+Il faut dire qu'à cette époque, Marguerite, nature enthousiaste, était
+malade. Le passé lui apparaissait comme une des causes principales de sa
+maladie, et une sorte de superstition lui fit espérer que Dieu lui
+laisserait la beauté et la santé, en échange de son repentir et de sa
+conversion.
+
+En effet, les eaux, les promenades, la fatigue naturelle et le sommeil
+l'avaient à peu près rétablie quand vint la fin de l'été.
+
+Le duc accompagna Marguerite à Paris, où il continua de venir la voir
+comme à Bagnères.
+
+Cette liaison, dont on ne connaissait ni la véritable origine, ni le
+véritable motif, causa une grande sensation ici, car le duc, connu par
+sa grande fortune, se faisait connaître maintenant par sa prodigalité.
+
+On attribua au libertinage, fréquent chez les vieillards riches, ce
+rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On supposa tout,
+excepté ce qui était.
+
+Cependant le sentiment de ce père pour Marguerite avait une cause si
+chaste, que tout autre rapport que des rapports de coeur avec elle lui
+eût semblé un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fille
+n'eût pu entendre.
+
+Loin de nous la pensée de faire de notre héroïne autre chose que ce
+qu'elle était. Nous dirons donc que tant qu'elle était restée à
+Bagnères, la promesse faite au duc n'avait pas été difficile à tenir, et
+qu'elle avait été tenue; mais une fois de retour à Paris, il avait
+semblé à cette fille habituée à la vie dissipée, aux bals, aux orgies
+même, que sa solitude, troublée seulement par les visites périodiques du
+duc, la ferait mourir d'ennui, et les souffles brûlants de sa vie
+d'autrefois passaient à la fois sur sa tête et sur son coeur.
+
+Ajoutez que Marguerite était revenue de ce voyage plus belle qu'elle
+n'avait jamais été, qu'elle avait vingt ans, et que la maladie endormie,
+mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sont
+presque toujours le résultat des affections de poitrine.
+
+Le duc eut donc une grande douleur le jour où ses amis, sans cesse aux
+aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec
+laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et lui
+prouver qu'à l'heure où elle était sûre de ne pas le voir venir, elle
+recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent
+jusqu'au lendemain.
+
+Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans
+arrière-pensée, de cesser de s'occuper d'elle, car elle ne se sentait
+pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir
+plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait.
+
+Le duc resta huit jours sans paraître; ce fut tout ce qu'il put faire,
+et, le huitième jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore,
+lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vît,
+et lui jurant que, dût-il mourir, il ne lui ferait jamais un reproche.
+
+Voilà où en étaient les choses trois mois après le retour de Marguerite,
+c'est-à-dire en novembre ou décembre 1842.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+
+Le 16, à une heure, je me rendis rue d'Antin.
+
+De la porte cochère on entendait crier les commissaires-priseurs.
+
+L'appartement était plein de curieux.
+
+Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement
+examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le
+prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes
+avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont
+elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs.
+
+Madame la duchesse de F... coudoyait Mademoiselle A..., une des plus
+tristes épreuves de nos courtisanes modernes; madame la marquise de T...
+hésitait pour acheter un meuble sur lequel enchérissait madame D..., la
+femme adultère la plus élégante et la plus connue de notre époque; le
+duc d'Y... qui passe à Madrid pour se ruiner à Paris, à Paris pour se
+ruiner à Madrid, et qui, somme toute, ne dépense même pas son revenu,
+tout en causant avec madame M..., une de nos plus spirituelles conteuses
+qui veut bien de temps en temps écrire ce qu'elle dit et signer ce
+qu'elle écrit, échangeait des regards confidentiels avec madame de N...,
+cette belle promeneuse des Champs-Elysées, presque toujours vêtue de
+rose ou de bleu et qui fait traîner sa voiture par deux grands chevaux
+noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et... qu'elle lui a payés;
+enfin mademoiselle R... qui se fait avec son seul talent le double de ce
+que les femmes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que
+les autres se font avec leurs amours, était, malgré le froid, venue
+faire quelques emplettes, et ce n'était pas elle qu'on regardait le
+moins.
+
+Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens réunis dans
+ce salon, et bien étonnés de se trouver ensemble; mais nous craindrions
+de lasser le lecteur.
+
+Disons seulement que tout le monde était d'une gaieté folle, et que
+parmi toutes celles qui se trouvaient là beaucoup avaient connu la
+morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir.
+
+On riait fort; les commissaires criaient à tue-tête; les marchands qui
+avaient envahi les bancs disposés devant les tables de vente essayaient
+en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires tranquillement.
+Jamais réunion ne fut plus variée, plus bruyante.
+
+Je me glissai humblement au milieu de ce tumulte attristant, quand je
+songeais qu'il avait lieu près de la chambre où avait expiré la pauvre
+créature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour
+examiner plus que pour acheter, je regardais les figures des
+fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'épanouissaient
+chaque fois qu'un objet arrivait à un prix qu'ils n'eussent pas espéré.
+
+Honnêtes gens qui avaient spéculé sur la prostitution de cette femme,
+qui avaient gagné cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de
+papiers timbrés les derniers moments de sa vie, et qui venaient après sa
+mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs en même temps que
+les intérêts de leur honteux crédit.
+
+Combien avaient raison les anciens qui n'avaient qu'un même dieu pour
+les marchands et pour les voleurs!
+
+Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidité incroyable.
+Rien de tout cela ne me convenait, et j'attendais toujours.
+
+Tout à coup j'entendis crier:
+
+--Un volume, parfaitement relié, doré sur tranche, intitulé: Manon
+Lescaut. Il y a quelque chose d'écrit sur la première page: dix francs.
+
+--Douze, dit une voix après un silence assez long.
+
+--Quinze, dis-je.
+
+Pourquoi? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'écrit.
+
+--Quinze, répéta le commissaire-priseur.
+
+--Trente, fit le premier enchérisseur d'un ton qui semblait défier qu'on
+mît davantage.
+
+Cela devenait une lutte.
+
+--Trente-cinq! Criai-je alors du même ton.
+
+--Quarante.
+
+--Cinquante.
+
+--Soixante.
+
+--Cent.
+
+J'avoue que si j'avais voulu faire de l'effet, j'aurais complètement
+réussi, car à cette enchère un grand silence se fit, et l'on me regarda
+pour savoir quel était ce monsieur qui paraissait si résolu à posséder
+ce volume.
+
+Il paraît que l'accent donné à mon dernier mot avait convaincu mon
+antagoniste: il préféra donc abandonner un combat qui n'eût servi qu'à
+me faire payer ce volume dix fois sa valeur, et, s'inclinant, il me dit
+fort gracieusement, quoique un peu tard:
+
+--Je cède, monsieur.
+
+Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjugé.
+
+Comme je redoutais un nouvel entêtement que mon amour-propre eût
+peut-être soutenu, mais dont ma bourse se fût certainement trouvée très
+mal, je fis inscrire mon nom, mettre de côté le volume, et je descendis.
+Je dus donner beaucoup à penser aux gens qui, témoins de cette scène, se
+demandèrent sans doute dans quel but j'étais venu payer cent francs un
+livre que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francs au plus.
+
+Une heure après j'avais envoyé chercher mon achat.
+
+Sur la première page était écrite à la plume, et d'une écriture
+élégante, la dédicace du donataire de ce livre. Cette dédicace portait
+ces seuls mots:
+
+/*
+ MANON À MARGUERITE,
+
+ HUMILITÉ.
+*/
+
+Elle était signée: Armand Duval.
+
+Que voulait dire ce mot: humilité?
+
+Manon reconnaissait-elle dans Marguerite, par l'opinion de ce M. Armand
+Duval, une supériorité de débauche ou de coeur?
+
+La seconde interprétation était la plus vraisemblable, car la première
+n'eût été qu'une impertinente franchise que n'eût pas acceptée
+Marguerite, malgré son opinion sur elle-même.
+
+Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir
+lorsque je me couchai.
+
+Certes, Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un détail ne
+m'est inconnu, et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main, ma
+sympathie pour lui m'attire toujours, je l'ouvre et pour la centième
+fois je revis avec l'héroïne de l'abbé Prévost. Or, cette héroïne est
+tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances
+nouvelles, l'espèce de comparaison faite entre elle et Marguerite
+donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence
+s'augmenta de pitié, presque d'amour pour la pauvre fille à l'héritage
+de laquelle je devais ce volume. Manon était morte dans un désert, il
+est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les
+énergies de l'âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses
+larmes et y ensevelit son coeur; tandis que Marguerite, pécheresse comme
+Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d'un luxe
+somptueux, s'il fallait en croire ce que j'avais vu, dans le lit de son
+passé, mais aussi au milieu de ce désert du coeur, bien plus aride, bien
+plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été
+enterrée Manon.
+
+Marguerite, en effet, comme je l'avais appris de quelques amis informés
+des dernières circonstances de sa vie, n'avait pas vu s'asseoir une
+réelle consolation à son chevet, pendant les deux mois qu'avait duré sa
+lente et douloureuse agonie.
+
+Puis de Manon et de Marguerite ma pensée se reportait sur celles que je
+connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort
+presque toujours invariable.
+
+Pauvres créatures! Si c'est un tort de les aimer, c'est bien le moins
+qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons
+du jour, le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le
+muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son âme, et, sous un faux
+prétexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette cécité du coeur,
+cette surdité de l'âme, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la
+malheureuse affligée et qui la font malgré elle incapable de voir le
+bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue pure de l'amour et
+de la foi.
+
+Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a
+fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté
+à la courtisane l'offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand
+homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom. Si j'insiste
+ainsi sur ce point, c'est que, parmi ceux qui vont me lire, beaucoup
+peut-être sont déjà prêts à rejeter ce livre, dans lequel ils craignent
+de ne voir qu'une apologie du vice et de la prostitution, et l'âge de
+l'auteur contribue sans doute encore à motiver cette crainte. Que ceux
+qui penseraient ainsi se détrompent, et qu'ils continuent, si cette
+crainte seule les retenait.
+
+Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui est que: pour la
+femme à qui l'éducation n'a pas enseigné le bien, Dieu ouvre presque
+toujours deux sentiers qui l'y ramènent; ces sentiers sont la douleur et
+l'amour. Ils sont difficiles; celles qui s'y engagent s'y ensanglantent
+les pieds, s'y déchirent les mains, mais elles laissent en même temps
+aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette
+nudité dont on ne rougit pas devant le Seigneur.
+
+Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire
+à tous qu'ils les ont rencontrées, car, en le publiant ils montrent la
+voie.
+
+Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux
+poteaux, portant l'un cette inscription: Route du bien, l'autre cet
+avertissement: Route du mal, et de dire à ceux qui se présentent:
+Choisissez; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent
+de la seconde route à la première ceux qui s'étaient laissé tenter par
+les abords; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins
+soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable.
+
+Le christianisme est là avec sa merveilleuse parabole de l'enfant
+prodigue pour nous conseiller l'indulgence et le pardon. Jésus était
+plein d'amour pour ces âmes blessées par les passions des hommes, et
+dont il aimait à panser les plaies en tirant le baume qui devait les
+guérir des plaies elles-mêmes. Ainsi, il disait à Madeleine: «Il te sera
+beaucoup remis parce que tu as beaucoup aimé», sublime pardon qui devait
+éveiller une foi sublime.
+
+Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ? Pourquoi, nous en
+tenant obstinément aux opinions de ce monde qui se fait dur pour qu'on
+le croie fort, rejetterions-nous avec lui des âmes saignantes souvent de
+blessures par où, comme le mauvais sang d'un malade, s'épanche le mal de
+leur passé, et n'attendant qu'une main amie qui les panse et leur rende
+la convalescence du coeur?
+
+C'est à ma génération que je m'adresse, à ceux pour qui les théories de
+M. de Voltaire n'existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi,
+comprennent que l'humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus
+audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise; la
+foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si
+le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du moins meilleur.
+Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et
+toutes les grandes volontés s'attellent au même principe: soyons bons,
+soyons jeunes, soyons vrais! Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil
+du bien, et surtout ne désespérons pas. Ne méprisons pas la femme qui
+n'est ni mère, ni soeur, ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas l'estime à
+la famille, l'indulgence à l'égoïsme. Puisque le ciel est plus en joie
+pour le repentir d'un pécheur que pour cent justes qui n'ont jamais
+péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure.
+Laissons sur notre chemin l'aumône de notre pardon à ceux que les désirs
+terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et,
+comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un
+remède de leur façon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas
+faire de mal.
+
+Certes, il doit paraître bien hardi à moi de vouloir faire sortir ces
+grands résultats du mince sujet que je traite; mais je suis de ceux qui
+croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme
+l'homme; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée; l'oeil n'est
+qu'un point, et il embrasse des lieues.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+
+Deux jours après, la vente était complètement terminée. Elle avait
+produit cent cinquante mille francs.
+
+Les créanciers s'en étaient partagés les deux tiers, et la famille,
+composée d'une soeur et d'un petit-neveu, avait hérité du reste.
+
+Cette soeur avait ouvert de grands yeux quand l'homme d'affaires lui
+avait écrit qu'elle héritait de cinquante mille francs.
+
+Il y avait six ou sept ans que cette jeune fille n'avait vu sa soeur,
+laquelle avait disparu un jour sans que l'on sût, ni par elle ni par
+d'autres, le moindre détail sur sa vie depuis le moment de sa
+disparition.
+
+Elle était donc arrivée en toute hâte à Paris, et l'étonnement de ceux
+qui connaissaient Marguerite avait été grand quand ils avaient vu que
+son unique héritière était une grosse et belle fille de campagne qui
+jusqu'alors n'avait jamais quitté son village.
+
+Sa fortune se trouva faite d'un seul coup, sans qu'elle sût même de
+quelle source lui venait cette fortune inespérée.
+
+Elle retourna, m'a-t-on dit depuis, à sa campagne, emportant de la mort
+de sa soeur une grande tristesse que compensait néanmoins le placement à
+quatre et demi qu'elle venait de faire.
+
+Toutes ces circonstances répétées dans Paris, la ville mère du scandale,
+commençaient à être oubliées, et j'oubliais même à peu près en quoi
+j'avais pris part à ces événements, quand un nouvel incident me fit
+connaître toute la vie de Marguerite et m'apprit des détails si
+touchants, que l'envie me prit d'écrire cette histoire et que je
+l'écris.
+
+Depuis trois ou quatre jours, l'appartement, vide de tous ses meubles
+vendus, était à louer, quand on sonna un matin chez moi.
+
+Mon domestique, ou plutôt mon portier qui me servait de domestique, alla
+ouvrir et me rapporta une carte, en me disant que la personne qui la lui
+avait remise désirait me parler.
+
+Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots: Armand
+Duval.
+
+Je cherchai où j'avais déjà vu ce nom, et je me rappelai la première
+feuille du volume de Manon Lescaut.
+
+Que pouvait me vouloir la personne qui avait donné ce livre à
+Marguerite? Je dis de faire entrer tout de suite celui qui attendait.
+
+Je vis alors un jeune homme blond, grand, pâle, vêtu d'un costume de
+voyage qu'il semblait ne pas avoir quitté depuis quelques jours et ne
+s'être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris, car il
+était couvert de poussière.
+
+M Duval, fortement ému, ne fit aucun effort pour cacher son émotion, et
+ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me
+dit:
+
+--Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume;
+mais, outre qu'entre jeunes gens on ne se gêne pas beaucoup, je désirais
+tant vous voir aujourd'hui, que je n'ai pas même pris le temps de
+descendre à l'hôtel où j'ai envoyé mes malles et je suis accouru chez
+vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous
+rencontrer.
+
+Je priai M. Duval de s'asseoir auprès du feu, ce qu'il fit, tout en
+tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure.
+
+--Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en soupirant tristement, ce
+que vous veut ce visiteur inconnu, à pareille heure, dans une pareille
+tenue et pleurant comme il le fait. Je viens tout simplement, monsieur,
+vous demander un grand service.
+
+--Parlez, monsieur, je suis tout à votre disposition?
+
+--Vous avez assisté à la vente de Marguerite Gautier?
+
+A ce mot, l'émotion dont ce jeune homme avait triomphé un instant fut
+plus forte que lui, et il fut forcé de porter les mains à ses yeux.
+
+--Je dois vous paraître bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore
+pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle
+vous voulez bien m'écouter.
+
+--Monsieur, répliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous
+rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez, dites-moi vite à
+quoi je puis vous être bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de
+vous obliger.
+
+La douleur de M. Duval était sympathique, et malgré moi j'aurais voulu
+lui être agréable.
+
+Il me dit alors:
+
+--Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite?
+
+--Oui, monsieur, un livre.
+
+--Manon Lescaut?
+
+--Justement.
+
+--Avez-vous encore ce livre?
+
+--Il est dans ma chambre à coucher.
+
+Armand Duval, à cette nouvelle, parut soulagé d'un grand poids et me
+remercia comme si j'avais déjà commencé à lui rendre un service en
+gardant ce volume.
+
+Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui
+remis.
+
+--C'est bien cela, fit-il en regardant la dédicace de la première page
+et en feuilletant, c'est bien cela.
+
+Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages.
+
+--Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tête sur moi, en n'essayant
+même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer
+encore, tenez-vous beaucoup à ce livre?
+
+--Pourquoi, monsieur?
+
+--Parce que je viens vous demander de me le céder.
+
+--Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je alors; mais c'est donc vous qui
+l'avez donné à Marguerite Gautier?
+
+--C'est moi-même.
+
+--Ce livre est à vous, monsieur, reprenez-le, je suis heureux de pouvoir
+vous le rendre.
+
+--Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous
+en donne le prix que vous l'avez payé.
+
+--Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul volume dans une
+vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai
+payé celui-ci.
+
+--Vous l'avez payé cent francs.
+
+--C'est vrai, fis-je embarrassé à mon tour, comment le savez-vous?
+
+--C'est bien simple, j'espérais arriver à Paris à temps pour la vente de
+Marguerite, et je ne suis arrivé que ce matin. Je voulais absolument
+avoir un objet qui vînt d'elle, et je courus chez le commissaire-priseur
+lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des
+noms des acheteurs. Je vis que ce volume avait été acheté par vous, je
+me résolus à vous prier de me le céder, quoique le prix que vous y aviez
+mis me fît craindre que vous n'eussiez attaché vous-même un souvenir
+quelconque à la possession de ce volume.
+
+En parlant ainsi, Armand paraissait évidemment craindre que je n'eusse
+connu Marguerite comme lui l'avait connue.
+
+Je m'empressai de le rassurer.
+
+--Je n'ai connu Mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je; sa mort m'a
+fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une
+jolie femme qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acheter
+quelque chose à sa vente et je me suis entêté à renchérir sur ce volume,
+je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui
+s'acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le répète
+donc, monsieur, ce livre est à votre disposition et je vous prie de
+nouveau de l'accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le
+tiens d'un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous
+l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus
+intimes.
+
+--C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en
+serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma
+vie.
+
+J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace
+du livre, le voyage du jeune homme, son désir de posséder ce volume
+piquaient ma curiosité; mais je craignais en questionnant mon visiteur
+de paraître n'avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me
+mêler de ses affaires.
+
+On eût dit qu'il devinait mon désir, car il me dit:
+
+--Vous avez lu ce volume?
+
+--En entier.
+
+--Qu'avez-vous pensé des deux lignes que j'ai écrites?
+
+--J'ai compris tout de suite qu'à vos yeux la pauvre fille à qui vous
+aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne
+voulais pas ne voir dans ces lignes qu'un compliment banal.
+
+--Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille était un ange. Tenez, me
+dit-il, lisez cette lettre.
+
+Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des fois.
+
+Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait:
+
+«Mon cher Armand, j'ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j'en
+remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d'une de ces maladies
+qui ne pardonnent pas; mais l'intérêt que vous voulez bien prendre
+encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute
+pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit
+la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me
+guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas,
+car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous
+séparent de moi. Pauvre ami! Votre Marguerite d'autrefois est bien
+changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de
+la voir telle qu'elle est. Vous me demandez si je vous pardonne? Oh! de
+grand coeur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n'était qu'une
+preuve de l'amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au
+lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j'écris le journal
+de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu'au moment
+où je n'aurai plus la force d'écrire.
+
+«Si l'intérêt que vous prenez à moi est réel, Armand, à votre retour,
+allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal. Vous y trouverez
+la raison et l'excuse de ce qui s'est passé entre nous. Julie est bien
+bonne pour moi; nous causons souvent de vous ensemble. Elle était là
+quand votre lettre est arrivée, nous avons pleuré en la lisant.
+
+«Dans le cas où vous ne m'auriez pas donné de vos nouvelles, elle était
+chargée de vous remettre ces papiers à votre arrivée en France. Ne m'en
+soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments
+heureux de ma vie me fait un bien énorme, et, si vous devez trouver dans
+cette lecture l'excuse du passé, j'y trouve, moi, un continuel
+soulagement.
+
+«Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelât toujours à votre
+esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m'appartient.
+
+«Comprenez-vous, mon ami? Je vais mourir, et de ma chambre à coucher
+j'entends marcher dans le salon le gardien que mes créanciers ont mis là
+pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien dans le cas où je ne
+mourrais pas. Il faut espérer qu'ils attendront la fin pour vendre.
+
+«Oh! Les hommes sont impitoyables! ou plutôt, je me trompe, c'est Dieu
+qui est juste et inflexible.
+
+«Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque
+chose, car si je mettais de côté le moindre objet pour vous et qu'on
+l'apprît, on serait capable de vous attaquer en détournement d'objets
+saisis.
+
+«Triste vie que celle que je quitte!
+
+«Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous revisse avant de
+mourir! Selon toutes probabilités, adieu, mon ami; pardonnez-moi si je
+ne vous en écris pas plus long, mais ceux qui disent qu'ils me guériront
+m'épuisent de saignées, et ma main se refuse à écrire davantage.
+
+«MARGUERITE GAUTIER.»
+
+En effet, les derniers mots étaient à peine lisibles.
+
+Je rendis cette lettre à Armand, qui venait de la relire sans doute dans
+sa pensée comme moi je l'avais lue sur le papier, car il me dit en la
+reprenant:
+
+--Qui croirait jamais que c'est une fille entretenue qui a écrit cela!
+Et tout ému de ses souvenirs, il considéra quelque temps l'écriture de
+cette lettre qu'il finit par porter à ses lèvres.
+
+--Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j'aie pu
+la revoir et que je ne la reverrai jamais; quand je pense qu'elle a fait
+pour moi ce qu'une soeur n'eût pas fait, je ne me pardonne pas de l'avoir
+laissée mourir ainsi. Morte! Morte! En pensant à moi, en écrivant et en
+disant mon nom, pauvre chère Marguerite!
+
+Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées et à ses larmes, me
+tendait la main et continuait:
+
+--On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur
+une pareille morte; c'est que l'on ne saurait pas ce que je lui ai fait
+souffrir à cette femme, combien j'ai été cruel, combien elle a été bonne
+et résignée. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et
+aujourd'hui, je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh! je
+donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds.
+
+Il est toujours difficile de consoler une douleur que l'on ne connaît
+pas, et cependant j'étais pris d'une si vive sympathie pour ce jeune
+homme, il me faisait avec tant de franchise le confident de son chagrin,
+que je crus que ma parole ne lui serait pas indifférente, et je lui dis:
+
+--N'avez-vous pas des parents, des amis? Espérez, voyez-les, et ils vous
+consoleront, car moi je ne puis que vous plaindre.
+
+--C'est juste, dit-il en se levant et en se promenant à grands pas dans
+ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne réfléchissais pas que ma
+douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d'une chose qui
+ne peut et ne doit vous intéresser en rien.
+
+--Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout à votre
+service; seulement je regrette mon insuffisance à calmer votre chagrin.
+Si ma société et celle de mes amis peuvent vous distraire, si enfin vous
+avez besoin de moi en quoi que ce soit, je veux que vous sachiez bien
+tout le plaisir que j'aurai à vous être agréable.
+
+--Pardon, pardon, me dit-il, la douleur exagère les sensations.
+Laissez-moi rester quelques minutes encore, le temps de m'essuyer les
+yeux, pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une
+curiosité ce grand garçon qui pleure. Vous venez de me rendre bien
+heureux en me donnant ce livre; je ne saurai jamais comment reconnaître
+ce que je vous dois.
+
+--En m'accordant un peu de votre amitié, dis-je à Armand, et en me
+disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu'on
+souffre.
+
+--Vous avez raison; mais aujourd'hui j'ai trop besoin de pleurer, et je
+ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour, je vous ferai part
+de cette histoire, et vous verrez si j'ai raison de regretter la pauvre
+fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernière fois les
+yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez
+pas trop niais, et permettez-moi de revenir vous voir.
+
+Le regard de ce jeune homme était bon et doux; je fus au moment de
+l'embrasser.
+
+Quant à lui, ses yeux commençaient de nouveau à se voiler de larmes; il
+vit que je m'en apercevais, et il détourna son regard de moi.
+
+--Voyons, lui dis-je, du courage.
+
+--Adieu, me dit-il alors.
+
+Et, faisant un effort inouï pour ne pas pleurer, il se sauva de chez moi
+plutôt qu'il n'en sortit.
+
+Je soulevai le rideau de ma fenêtre, et je le vis remonter dans le
+cabriolet qui l'attendait à la porte; mais à peine y était-il qu'il
+fondit en larmes et cacha son visage dans son mouchoir.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+
+Un assez long temps s'écoula sans que j'entendisse parler d'Armand;
+mais, en revanche, il avait souvent été question de Marguerite.
+
+Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, il suffit que le nom d'une
+personne qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins
+indifférente soit prononcé une fois devant vous, pour que des détails
+viennent peu à peu se grouper autour de ce nom, et pour que vous
+entendiez alors tous vos amis vous parler d'une chose dont ils ne vous
+avaient jamais entretenu auparavant. Vous découvrez alors que cette
+personne vous touchait presque, vous vous apercevez qu'elle a passé bien
+des fois dans votre vie sans être remarquée; vous trouvez dans les
+événements que l'on vous raconte une coïncidence, une affinité réelles
+avec certains événements de votre propre existence. Je n'en étais pas
+positivement là avec Marguerite, puisque je l'avais vue, rencontrée, et
+que je la connaissais de visage et d'habitudes; cependant, depuis cette
+vente, son nom était revenu si fréquemment à mes oreilles, et dans la
+circonstance que j'ai dite au dernier chapitre, ce nom s'était trouvé
+mêlé à un chagrin si profond, que mon étonnement en avait grandi, en
+augmentant ma curiosité.
+
+Il en était résulté que je n'abordais plus mes amis auxquels je n'avais
+jamais parlé de Marguerite, qu'en disant:
+
+--Avez-vous connu une nommée Marguerite Gautier?
+
+--La Dame aux Camélias?
+
+--Justement.
+
+--Beaucoup! Ces «beaucoup!» étaient quelquefois accompagnés de sourires
+incapables de laisser aucun doute sur leur signification.
+
+--Eh bien, qu'est-ce que c'était que cette fille-là? continuais-je.
+
+--Une bonne fille.
+
+--Voilà tout?
+
+--Mon Dieu! oui, plus d'esprit et peut-être un peu plus de coeur que les
+autres.
+
+--Et vous ne savez rien de particulier sur elle?
+
+--Elle a ruiné le baron de G...
+
+--Seulement?
+
+--Elle a été la maîtresse du vieux duc de...
+
+--Etait-elle bien sa maîtresse?
+
+--On le dit: en tous cas, il lui donnait beaucoup d'argent.
+
+Toujours les mêmes détails généraux.
+
+Cependant j'aurais été curieux d'apprendre quelque chose sur la liaison
+de Marguerite et d'Armand.
+
+Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent continuellement dans
+l'intimité des femmes connues. Je le questionnai.
+
+--Avez-vous connu Marguerite Gautier?
+
+Le même beaucoup me fut répondu.
+
+--Quelle fille était-ce?
+
+--Belle et bonne fille. Sa mort m'a fait une grande peine.
+
+--N'a-t-elle pas eu un amant nommé Armand Duval?
+
+--Un grand blond?
+
+--Oui.
+
+--C'est vrai.
+
+--Qu'est-ce que c'était que cet Armand?
+
+--Un garçon qui a mangé avec elle le peu qu'il avait, je crois, et qui a
+été forcé de la quitter. On dit qu'il en a été fou.
+
+--Et elle?
+
+--Elle l'aimait beaucoup aussi, dit-on toujours, mais comme ces
+filles-là aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne peuvent
+donner.
+
+--Qu'est devenu Armand?
+
+--Je l'ignore. Nous l'avons très peu connu. Il est resté cinq ou six
+mois avec Marguerite, mais à la campagne. Quand elle est revenue, il est
+parti.
+
+--Et vous ne l'avez pas revu depuis?
+
+--Jamais.
+
+Moi non plus je n'avais pas revu Armand. J'en étais arrivé à me demander
+si, lorsqu'il s'était présenté chez moi, la nouvelle récente de la mort
+de Marguerite n'avait pas exagéré son amour d'autrefois et par
+conséquent sa douleur, et je me disais que peut-être il avait déjà
+oublié avec la morte la promesse faite de revenir me voir.
+
+Cette supposition eût été assez vraisemblable à l'égard d'un autre, mais
+il y avait eu dans le désespoir d'Armand des accents sincères, et
+passant d'un extrême à l'autre, je me figurai que le chagrin s'était
+changé en maladie, et que, si je n'avais pas de ses nouvelles, c'est
+qu'il était malade et peut-être bien mort.
+
+Je m'intéressais malgré moi à ce jeune homme. Peut-être dans cet intérêt
+y avait-il de l'égoïsme; peut-être avais-je entrevu sous cette douleur
+une touchante histoire de coeur, peut-être enfin mon désir de la
+connaître était-il pour beaucoup dans le souci que je prenais du silence
+d'Armand.
+
+Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi, je résolus d'aller chez lui.
+Le prétexte n'était pas difficile à trouver; malheureusement je ne
+savais pas son adresse, et, parmi tous ceux que j'avais questionnés,
+personne n'avait pu me la dire.
+
+Je me rendis rue d'Antin. Le portier de Marguerite savait peut-être où
+demeurait Armand. C'était un nouveau portier. Il l'ignorait comme moi.
+Je m'informai alors du cimetière où avait été enterrée Mademoiselle
+Gautier. C'était le cimetière Montmartre.
+
+Avril avait reparu, le temps était beau, les tombes ne devaient plus
+avoir cet aspect douloureux et désolé que leur donne l'hiver; enfin, il
+faisait déjà assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts
+et les visitassent. Je me rendis au cimetière, en me disant: à la seule
+inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur
+d'Armand existe encore, et j'apprendrai peut-être ce qu'il est devenu.
+
+J'entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si, le 22 du mois
+de février, une femme nommée Marguerite Gautier n'avait pas été enterrée
+au cimetière Montmartre.
+
+Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous
+ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me répondit qu'en effet le 22
+février, à midi, une femme de ce nom avait été inhumée.
+
+Je le priai de me faire conduire à la tombe, car il n'y a pas moyen de
+se reconnaître, sans cicérone, dans cette ville des morts qui a ses rues
+comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il
+donna les indications nécessaires et qui l'interrompit en disant:
+
+--Je sais, je sais... Oh! la tombe est bien facile à reconnaître,
+continua-t-il en se tournant vers moi.
+
+--Pourquoi? lui dis-je.
+
+--Parce qu'elle a des fleurs bien différentes des autres.
+
+--C'est vous qui en prenez soin?
+
+--Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des
+décédés comme le jeune homme qui m'a recommandé celle-là.
+
+Après quelques détours, le jardinier s'arrêta et me dit:
+
+--Nous y voici.
+
+En effet, j'avais sous les yeux un carré de fleurs qu'on n'eût jamais
+pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l'eût
+constaté.
+
+Ce marbre était posé droit, un treillage de fer limitait le terrain
+acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs.
+
+--Que dites-vous de cela? me dit le jardinier.
+
+--C'est très beau.
+
+--Et chaque fois qu'un camélia se fane, j'ai ordre de le renouveler.
+
+--Et qui vous a donné cet ordre?
+
+--Un jeune homme qui a bien pleuré, la première fois qu'il est venu; un
+ancien à la morte, sans doute, car il paraît que c'était une gaillarde,
+celle-là. On dit qu'elle était très jolie. Monsieur l'a-t-il connue?
+
+--Oui.
+
+--Comme l'autre? me dit le jardinier avec un sourire malin.
+
+--Non, je ne lui ai jamais parlé.
+
+--Et vous venez la voir ici; c'est bien gentil de votre part, car ceux
+qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetière.
+
+--Personne ne vient donc?
+
+--Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois.
+
+--Une seule fois?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et il n'est pas revenu depuis?
+
+--Non, mais il reviendra à son retour.
+
+--Il est donc en voyage?
+
+--Oui.
+
+--Et vous savez où il est?
+
+--Il est, je crois, chez la soeur de mademoiselle Gautier.
+
+--Et que fait-il là?
+
+--Il va lui demander l'autorisation de faire exhumer la morte, pour la
+faire mettre autre part.
+
+--Pourquoi ne la laisserait-il pas ici?
+
+--Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des idées. Nous voyons
+cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n'est acheté que pour cinq
+ans, et ce jeune homme veut une concession à perpétuité et un terrain
+plus grand; dans le quartier neuf ce sera mieux.
+
+--Qu'appelez-vous le quartier neuf?
+
+--Les terrains nouveaux que l'on vend maintenant, à gauche. Si le
+cimetière avait toujours été tenu comme maintenant, il n'y en aurait pas
+un pareil au monde; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit
+tout à fait comme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire qu'il y a des gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi, cette
+demoiselle Gautier, il paraît qu'elle a fait un peu la vie, passez-moi
+l'expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte; et il en
+reste autant que de celles dont on n'a rien à dire et que nous arrosons
+tous les jours; eh bien, quand les parents des personnes qui sont
+enterrées à côté d'elle ont appris qui elle était, ne se sont-ils pas
+imaginé de dire qu'ils s'opposeraient à ce qu'on la mît ici, et qu'il
+devait y avoir des terrains à part pour ces sortes de femmes comme pour
+les pauvres. A-t-on jamais vu cela? Je les ai joliment relevés, moi; des
+gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l'an visiter leurs
+défunts, qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et voyez quelles fleurs!
+Qui regardent à un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui
+écrivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais versées, et qui
+viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous
+voulez, monsieur, je ne connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pas
+ce qu'elle a fait; eh bien, je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin
+d'elle, et je lui passe les camélias au plus juste prix. C'est ma morte
+de prédilection. Nous autres, monsieur, nous sommes bien forcés d'aimer
+les morts, car nous sommes si occupés, que nous n'avons presque pas le
+temps d'aimer autre chose.
+
+Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront,
+sans que j'aie besoin de le leur expliquer, l'émotion que j'éprouvais à
+l'entendre.
+
+Il s'en aperçut sans doute, car il continua:
+
+--On dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et
+qu'elle avait des amants qui l'adoraient; eh bien, quand je pense qu'il
+n'y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela
+qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n'a pas à se plaindre,
+car elle a sa tombe, et s'il n'y en a qu'un qui se souvienne d'elle, il
+fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles
+du même genre et du même âge qu'on jette dans la fosse commune, et cela
+me fend le coeur quand j'entends tomber leurs pauvres corps dans la
+terre. Et pas un être ne s'occupe d'elles, une fois qu'elles sont
+mortes! Ce n'est pas toujours gai, le métier que nous faisons, surtout
+tant qu'il nous reste un peu de coeur. Que voulez-vous? C'est plus fort
+que moi. J'ai une belle grande fille de vingt ans, et, quand on apporte
+ici une morte de son âge, je pense à elle, et, que ce soit une grande
+dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empêcher d'être ému.
+
+«Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n'est pas pour
+les écouter que vous voilà ici. On m'a dit de vous amener à la tombe de
+mademoiselle Gautier, vous y voilà; puis-je vous être bon encore à
+quelque chose?
+
+--Savez-vous l'adresse de M. Armand Duval? demandai-je à cet homme.
+
+--Oui, il demeure rue de... c'est là du moins que je suis allé toucher
+le prix de toutes les fleurs que vous voyez.
+
+--Merci, mon ami.
+
+Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi
+j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait
+fait de la belle créature qu'on lui avait jetée, et je m'éloignai tout
+triste.
+
+--Est-ce que monsieur veut voir M. Duval? reprit le jardinier qui
+marchait à côté de moi.
+
+--Oui.
+
+--C'est que je suis bien sûr qu'il n'est pas encore de retour, sans quoi
+je l'aurais déjà vu ici.
+
+--Vous êtes donc convaincu qu'il n'a pas oublié Marguerite?
+
+--Non seulement j'en suis convaincu, mais je parierais que son désir de
+la changer de tombe n'est que le désir de la revoir.
+
+--Comment cela?
+
+--Le premier mot qu'il m'a dit en venant au cimetière a été: «Comment
+faire pour la voir encore?» Cela ne pouvait avoir lieu que par le
+changement de tombe, et je l'ai renseigné sur toutes les formalités à
+remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transférer
+les morts d'un tombeau dans un autre, il faut les reconnaître, et la
+famille seule peut autoriser cette opération, à laquelle doit présider
+un commissaire de police. C'est pour avoir cette autorisation que M.
+Duval est allé chez la soeur de mademoiselle Gautier, et sa première
+visite sera évidemment pour nous.
+
+Nous étions arrivés à la porte du cimetière; je remerciai de nouveau le
+jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je
+me rendis à l'adresse qu'il m'avait donnée.
+
+Armand n'était pas de retour.
+
+Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir dès son arrivée,
+ou de me faire dire où je pourrais le trouver.
+
+Le lendemain, au matin, je reçus une lettre de Duval, qui m'informait de
+son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu'épuisé de
+fatigue, il lui était impossible de sortir.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+
+Je trouvai Armand dans son lit.
+
+En me voyant, il me tendit sa main brûlante.
+
+--Vous avez la fièvre, lui dis-je.
+
+--Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voilà tout.
+
+--Vous venez de chez la soeur de Marguerite?
+
+--Oui, qui vous l'a dit?
+
+--Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez?
+
+--Oui encore; mais qui vous a informé du voyage et du but que j'avais en
+le faisant?
+
+--Le jardinier du cimetière.
+
+--Vous avez vu la tombe?
+
+C'est à peine si j'osais répondre, car le ton de cette phrase me
+prouvait que celui qui me l'avait dite était toujours en proie à
+l'émotion dont j'avais été le témoin, et que chaque fois que sa pensée
+ou la parole d'un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant
+longtemps encore cette émotion trahirait sa volonté.
+
+Je me contentai donc de répondre par un signe de tête.
+
+--Il en a eu bien soin? continua Armand.
+
+Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade qui détourna la
+tête pour me les cacher. J'eus l'air de ne pas les voir et j'essayai de
+changer la conversation.
+
+--Voilà trois semaines que vous êtes parti? lui dis-je.
+
+Armand passa la main sur ses yeux et me répondit:
+
+--Trois semaines juste.
+
+--Votre voyage a été long.
+
+--Oh! je n'ai pas toujours voyagé, j'ai été malade quinze jours, sans
+quoi je fusse revenu depuis longtemps; mais, à peine arrivé là-bas, la
+fièvre m'a pris, et j'ai été forcé de garder la chambre.
+
+--Et vous êtes reparti sans être bien guéri?
+
+--Si j'étais resté huit jours de plus dans ce pays, j'y serais mort.
+
+--Mais maintenant que vous voilà de retour, il faut vous soigner; vos
+amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez.
+
+--Dans deux heures je me lèverai.
+
+--Quelle imprudence!
+
+--Il le faut.
+
+--Qu'avez-vous donc à faire de si pressé?
+
+--Il faut que j'aille chez le commissaire de police.
+
+--Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous
+rendre plus malade encore?
+
+--C'est la seule chose qui puisse me guérir. Il faut que je la voie.
+Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que j'ai vu sa tombe,
+je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j'ai
+quittée si jeune et si belle est morte. Il faut que je m'en assure par
+moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j'ai
+tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le
+désespoir du souvenir; vous m'accompagnerez, n'est-ce pas... si cela ne
+vous ennuie pas trop?
+
+--Que vous a dit sa soeur?
+
+--Rien. Elle a paru fort étonnée qu'un étranger voulût acheter un
+terrain et faire faire une tombe à Marguerite, et elle m'a signé tout de
+suite l'autorisation que je lui demandais.
+
+--Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guéri.
+
+--Oh! Je serai fort, soyez tranquille. D'ailleurs je deviendrais fou, si
+je n'en finissais au plus vite avec cette résolution dont
+l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que
+je ne puis être calme que lorsque j'aurai vu Marguerite. C'est peut-être
+une soif de la fièvre qui me brûle, un rêve de mes insomnies, un
+résultat de mon délire; mais dussé-je me faire trappiste, comme M. de
+Rancé, après avoir vu, je verrai.
+
+--Je comprends cela, dis-je à Armand, et je suis tout à vous; avez-vous
+vu Julie Duprat?
+
+--Oui. Oh! je l'ai vue le jour même de mon premier retour.
+
+--Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laissés pour
+vous?
+
+--Les voici.
+
+Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l'y replaça
+immédiatement.
+
+--Je sais par coeur ce que ces papiers renferment, me dit-il. Depuis
+trois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi,
+mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire
+comprendre tout ce que cette confession révèle de coeur et d'amour. Pour
+le moment, j'ai un service à réclamer de vous.
+
+--Lequel?
+
+--Vous avez une voiture en bas?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander à la
+poste restante s'il y a des lettres pour moi? Mon père et ma soeur ont dû
+m'écrire à Paris, et je suis parti avec une telle précipitation que je
+n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon départ. Lorsque vous
+reviendrez, nous irons ensemble prévenir le commissaire de police de la
+cérémonie de demain.
+
+Armand me remit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques
+Rousseau.
+
+Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les pris et je revins.
+
+Quand je reparus, Armand était tout habillé et prêt à sortir.
+
+--Merci, me dit-il en prenant ses lettres. Oui, ajouta-t-il après avoir
+regardé les adresses, oui, c'est de mon père et de ma soeur. Ils ont dû
+ne rien comprendre à mon silence.
+
+Il ouvrit les lettres, et les devina plutôt qu'il ne les lut, car elles
+étaient de quatre pages chacune, et au bout d'un instant il les avait
+repliées.
+
+--Partons, me dit-il, je répondrai demain.
+
+Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la
+procuration de la soeur de Marguerite.
+
+Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du
+cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à
+dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant,
+et que nous nous rendrions ensemble au cimetière.
+
+Moi aussi, j'étais curieux d'assister à ce spectacle, et j'avoue que la
+nuit je ne dormis pas.
+
+À en juger par les pensées qui m'assaillirent, ce dut être une longue
+nuit pour Armand.
+
+Quand le lendemain, à neuf heures, j'entrai chez lui, il était
+horriblement pâle, mais il paraissait calme.
+
+Il me sourit et me tendit la main.
+
+Ses bougies étaient brûlées jusqu'au bout, et, avant de sortir, Armand
+prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans
+doute de ses impressions de la nuit.
+
+Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre.
+
+Le commissaire nous attendait déjà.
+
+On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le
+commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions à
+quelques pas.
+
+De temps en temps, je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon
+compagnon, comme si des frissons l'eussent parcouru tout à coup. Alors,
+je le regardais; il comprenait mon regard et me souriait, mais, depuis
+que nous étions sortis de chez lui, nous n'avions pas échangé une
+parole.
+
+Un peu avant la tombe, Armand s'arrêta pour essuyer son visage
+qu'inondaient de grosses gouttes de sueur.
+
+Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-même j'avais le coeur
+comprimé comme dans un étau.
+
+D'où vient le douloureux plaisir qu'on prend à ces sortes de spectacles!
+Quand nous arrivâmes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots
+de fleurs, le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes
+piochaient la terre.
+
+Armand s'appuya contre un arbre et regarda.
+
+Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux.
+
+Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre.
+
+À ce bruit, Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra
+la main avec une telle force qu'il me fit mal.
+
+Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse; puis,
+quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les
+jeta dehors une à une.
+
+J'observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations
+qu'il concentrait visiblement ne le brisassent; mais il regardait
+toujours, les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un léger
+tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu'il était en proie à
+une violente crise nerveuse.
+
+Quant à moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais
+d'être venu.
+
+Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux
+fossoyeurs:
+
+--Ouvrez.
+
+Ces hommes obéirent, comme si c'eût été la chose du monde la plus
+simple.
+
+La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure
+qui faisait couvercle. L'humidité de la terre avait rouillé les vis, et
+ce ne fut pas sans efforts que la bière s'ouvrit. Une odeur infecte s'en
+exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée.
+
+--Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand, et il pâlit encore.
+
+Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent.
+
+Un grand linceul blanc couvrait le cadavre, dont il dessinait quelques
+sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l'un des
+bouts, et laissait passer un pied de la morte.
+
+J'étais bien près de me trouver mal, et, à l'heure où j'écris ces
+lignes, le souvenir de cette scène m'apparaît encore dans son imposante
+réalité.
+
+--Hâtons-nous, dit le commissaire.
+
+Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul,
+et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de
+Marguerite.
+
+C'était terrible à voir, c'est horrible à raconter.
+
+Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu,
+et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les
+longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient
+un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans
+ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j'avais vu si souvent.
+
+Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté
+son mouchoir à sa bouche et le mordait.
+
+Pour moi, il me sembla qu'un cercle de fer m'étreignait la tête, un
+voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m'emplirent les oreilles, et
+tout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que j'avais apporté à
+tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait.
+
+Au milieu de cet éblouissement, j'entendis le commissaire dire à M.
+Duval:
+
+--Reconnaissez-vous?
+
+--Oui, répondit sourdement le jeune homme.
+
+--Alors fermez et emportez, dit le commissaire.
+
+Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte,
+fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers
+l'endroit qui leur avait été désigné.
+
+Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide; il
+était pâle comme le cadavre que nous venions de voir... On l'eût dit
+pétrifié.
+
+Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par
+l'absence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus.
+
+Je m'approchai du commissaire.
+
+--La présence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle
+nécessaire encore?
+
+--Non, me dit-il, et même je vous conseille de l'emmener, car il paraît
+malade.
+
+--Venez, dis-je alors à Armand en lui prenant le bras.
+
+--Quoi? fit-il en me regardant, comme s'il ne m'eût pas reconnu.
+
+--C'est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes
+pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là.
+
+--Vous avez raison, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans
+faire un pas.
+
+Alors je le saisis par le bras et je l'entraînai.
+
+Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps à
+autre:
+
+--Avez-vous vu les yeux?
+
+Et il se retournait comme si cette vision l'eût rappelé.
+
+Cependant sa marche devint saccadée; il semblait ne plus avancer que par
+secousses; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente
+agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne.
+
+Je lui parlai, il ne me répondit pas.
+
+Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se laisser conduire.
+
+À la porte nous retrouvâmes une voiture. Il était temps.
+
+À peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu'il eut une
+véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de
+m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main:
+
+--Ce n'est rien, ce n'est rien, je voudrais pleurer.
+
+Et j'entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait à ses yeux,
+mais les larmes n'y venaient pas.
+
+Je lui fis respirer le flacon qui m'avait servi, et, quand nous
+arrivâmes chez lui, le frisson seul se manifestait encore.
+
+Avec l'aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu
+dans sa chambre, et je courus chercher mon médecin à qui je racontai ce
+qui venait de se passer.
+
+Il accourut.
+
+Armand était pourpre, il avait le délire et bégayait des mots sans
+suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre
+distinctement.
+
+--Eh bien? dis-je au docteur quand il eut examiné le malade.
+
+--Eh bien, il a une fièvre cérébrale, ni plus ni moins, et c'est bien
+heureux, car je crois, Dieu me pardonne, qu'il serait devenu fou.
+Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un
+mois il sera sauvé de l'une et de l'autre peut-être.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+
+Les maladies comme celle dont Armand avait été atteint ont cela
+d'agréable qu'elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre très vite.
+
+Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était
+en pleine convalescence, et nous étions liés d'une étroite amitié. À
+peine si j'avais quitté sa chambre tout le temps qu'avait duré sa
+maladie.
+
+Le printemps avait semé à profusion ses fleurs, ses feuilles, ses
+oiseaux, ses chansons, et la fenêtre de mon ami s'ouvrait gaiement sur
+son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu'à lui.
+
+Le médecin avait permis qu'il se levât, et nous restions souvent à
+causer, assis auprès de la fenêtre ouverte à l'heure où le soleil est le
+plus chaud, de midi à deux heures.
+
+Je me gardais bien de l'entretenir de Marguerite, craignant toujours que
+ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du
+malade; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler
+d'elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais
+avec un doux sourire qui me rassurait sur l'état de son âme.
+
+J'avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depuis le
+spectacle qui avait déterminé en lui cette crise violente, la mesure de
+la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie, et que la
+mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l'aspect du passé. Une
+sorte de consolation était résultée de la certitude acquise, et pour
+chasser l'image sombre qui se représentait souvent à lui, il s'enfonçait
+dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait
+plus vouloir accepter que ceux-là.
+
+Le corps était trop épuisé par l'atteinte et même par la guérison de la
+fièvre pour permettre à l'esprit une émotion violente, et la joie
+printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré
+lui sa pensée aux images riantes.
+
+Il s'était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger
+qu'il courait, et, lorsqu'il avait été sauvé, son père ignorait encore
+sa maladie.
+
+Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume; le
+temps avait été magnifique et le soleil s'endormait dans un crépuscule
+éclatant d'azur et d'or. Quoique nous fussions dans Paris, la verdure
+qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et à peine si, de
+temps en temps, le bruit d'une voiture troublait notre conversation.
+
+--C'est à peu près à cette époque de l'année et le soir d'un jour comme
+celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, écoutant ses propres
+pensées et non ce que je lui disais.
+
+Je ne répondis rien. Alors, il se retourna vers moi, et me dit:
+
+--Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire; vous en ferez un
+livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-être intéressant à
+faire.
+
+--Vous me conterez cela plus tard, mon ami, lui dis-je; vous n'êtes pas
+encore assez bien rétabli.
+
+--La soirée est chaude, j'ai mangé mon blanc de poulet, me dit-il en
+souriant; je n'ai pas la fièvre, nous n'avons rien à faire, je vais tout
+vous dire.
+
+--Puisque vous le voulez absolument, j'écoute.
+
+--C'est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous
+raconterai en suivant l'ordre des événements. Si vous en faites quelque
+chose plus tard, libre à vous de la conter autrement.
+
+Voici ce qu'il me raconta, et c'est à peine si j'ai changé quelques mots
+à ce touchant récit.
+
+--Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son
+fauteuil, oui, c'était par une soirée comme celle-ci! J'avais passé ma
+journée à la campagne avec un de mes amis, Gaston R... Le soir, nous
+étions revenus à Paris, et, ne sachant que faire, nous étions entrés au
+théâtre des Variétés.
+
+Pendant un entr'acte nous sortîmes, et, dans le corridor, nous vîmes
+passer une grande femme que mon ami salua.
+
+--Qui saluez-vous donc là? lui demandai-je.
+
+--Marguerite Gautier, me dit-il.
+
+--Il me semble qu'elle est bien changée, car je ne l'ai pas reconnue,
+dis-je avec une émotion que vous comprendrez tout à l'heure.
+
+--Elle a été malade; la pauvre fille n'ira pas loin.
+
+Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaient été dites hier.
+
+Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette
+fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression étrange.
+
+Sans que je susse pourquoi, je devenais pâle et mon coeur battait
+violemment. J'ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes, et
+qui appellerait ce que j'éprouvais l'affinité des fluides; moi, je crois
+tout simplement que j'étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et
+que je le pressentais.
+
+Toujours est-il qu'elle me causait une impression réelle, que plusieurs
+de mes amis en avaient été témoins, et qu'ils avaient beaucoup ri en
+reconnaissant de qui cette impression me venait.
+
+La première fois que je l'avais vue, c'était place de la Bourse, à la
+porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue
+de blanc en était descendue. Un murmure d'admiration avait accueilli son
+entrée dans le magasin. Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis
+le moment où elle entra jusqu'au moment où elle sortit. À travers les
+vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu'elle venait y
+acheter. J'aurais pu entrer, mais je n'osais. Je ne savais quelle était
+cette femme, et je craignais qu'elle ne devinât la cause de mon entrée
+dans le magasin et ne s'en offensât. Cependant je ne me croyais pas
+appelé à la revoir.
+
+Elle était élégamment vêtue; elle portait une robe de mousseline tout
+entourée de volants, un châle de l'Inde carré aux coins brodés d'or et
+de fleurs de soie, un chapeau de paille d'Italie et un unique bracelet,
+grosse chaîne d'or dont la mode commençait à cette époque.
+
+Elle remonta dans sa calèche et partit.
+
+Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la
+voiture de l'élégante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me
+dire le nom de cette femme.
+
+--C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il.
+
+Je n'osai pas lui demander l'adresse, et je m'éloignai.
+
+Le souvenir de cette vision, car c'en était une véritable, ne me sortit
+pas de l'esprit, comme bien des visions que j'avais eues déjà, et je
+cherchais partout cette femme blanche si royalement belle.
+
+À quelques jours de là, une grande représentation eut lieu à
+l'Opéra-Comique. J'y allai. La première personne que j'aperçus dans une
+loge d'avant-scène de la galerie fut Marguerite Gautier.
+
+Le jeune homme avec qui j'étais la reconnut aussi, car il me dit, en me
+la nommant:
+
+--Voyez donc cette jolie fille.
+
+En ce moment, Marguerite lorgnait de notre côté; elle aperçut mon ami,
+lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite.
+
+--Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant.
+
+Je ne pus m'empêcher de lui dire:
+
+--Vous êtes bien heureux!
+
+--De quoi?
+
+--D'aller voir cette femme.
+
+--Est-ce que vous en êtes amoureux?
+
+--Non, dis-je en rougissant, car je ne savais vraiment pas à quoi m'en
+tenir là-dessus; mais je voudrais bien la connaître.
+
+--Venez avec moi, je vous présenterai.
+
+--Demandez-lui-en d'abord la permission.
+
+--Ah! Pardieu, il n'y a pas besoin de se gêner avec elle; venez.
+
+Ce qu'il disait là me faisait peine. Je tremblais d'acquérir la
+certitude que Marguerite ne méritait pas ce que j'éprouvais pour elle.
+
+Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé: Am Rauchen, un homme qui
+suit, le soir, une femme très élégante, et dont, à la première vue, il
+est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette
+femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout
+conquérir, le courage de tout faire. À peine s'il ose regarder le bas de
+jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de
+la terre. Pendant qu'il rêve à tout ce qu'il ferait pour posséder cette
+femme, elle l'arrête au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter
+chez elle.
+
+Il détourne la tête, traverse la rue et rentre tout triste chez lui.
+
+Je me rappelais cette étude, et moi qui aurais voulu souffrir pour cette
+femme, je craignais qu'elle ne m'acceptât trop vite et ne me donnât trop
+promptement un amour que j'eusse voulu payer d'une longue attente ou
+d'un grand sacrifice. Nous sommes ainsi, nous autres hommes; et il est
+bien heureux que l'imagination laisse cette poésie aux sens, et que les
+désirs du corps fassent cette concession aux rêves de l'âme.
+
+Enfin, on m'eût dit: vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tué
+demain, j'eusse accepté. On m'eût dit: donnez dix louis, et vous serez
+son amant, j'eusse refusé et pleuré, comme un enfant qui voit s'évanouir
+au réveil le château entrevu la nuit.
+
+Cependant, je voulais la connaître; c'était un moyen, et même le seul,
+de savoir à quoi m'en tenir sur son compte.
+
+Je dis donc à mon ami que je tenais à ce qu'elle lui accordât la
+permission de me présenter, et je rôdai dans les corridors, me figurant
+qu'à partir de ce moment elle allait me voir, et que je ne saurais
+quelle contenance prendre sous son regard.
+
+Je tâchais de lier à l'avance les paroles que j'allais lui dire.
+
+Quel sublime enfantillage que l'amour!
+
+Un instant après mon ami redescendit.
+
+--Elle nous attend, me dit-il.
+
+--Est-elle seule? Demandai-je.
+
+--Avec une autre femme.
+
+--Il n'y a pas d'hommes?
+
+--Non.
+
+--Allons.
+
+Mon ami se dirigea vers la porte du théâtre.
+
+--Eh bien, ce n'est pas par là, lui dis-je.
+
+--Nous allons chercher des bonbons. Elle m'en a demandé.
+
+Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l'Opéra.
+
+J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais même de quoi
+l'on pouvait composer le sac, quand mon ami demanda:
+
+--Une livre de raisins glacés.
+
+--Savez-vous si elle les aime?
+
+--Elle ne mange jamais d'autres bonbons, c'est connu.
+
+«Ah! continua-t-il quand nous fûmes sortis, savez-vous à quelle femme je
+vous présente? Ne vous figurez pas que c'est à une duchesse, c'est tout
+simplement à une femme entretenue, tout ce qu'il y a de plus entretenue,
+mon cher; ne vous gênez donc pas, et dites tout ce qui vous passera par
+la tête.
+
+--Bien, bien, balbutiai-je, et je le suivis, en me disant que j'allais
+me guérir de ma passion.
+
+Quand j'entrai dans la loge, Marguerite riait aux éclats.
+
+J'aurais voulu qu'elle fût triste.
+
+Mon ami me présenta. Marguerite me fit une légère inclination de tête,
+et dit:
+
+--Et mes bonbons?
+
+--Les voici.
+
+En les prenant, elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis.
+
+Elle se pencha à l'oreille de sa voisine, lui dit quelques mots tout
+bas, et toutes deux éclatèrent de rire.
+
+Bien certainement j'étais la cause de cette hilarité; mon embarras en
+redoubla. À cette époque, j'avais pour maîtresse une petite bourgeoise
+fort tendre et fort sentimentale, dont le sentiment et les lettres
+mélancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais dû lui
+faire par celui que j'éprouvais, et, pendant cinq minutes, je l'aimai
+comme jamais on n'aima une femme.
+
+Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi.
+
+Mon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule.
+
+--Marguerite, fit-il, il ne faut pas vous étonner si M. Duval ne vous
+dit rien, vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot.
+
+--Je crois plutôt que monsieur vous a accompagné ici parce que cela vous
+ennuyait d'y venir seul.
+
+--Si cela était vrai, dis-je à mon tour, je n'aurais pas prié Ernest de
+vous demander la permission de me présenter.
+
+--Ce n'était peut-être qu'un moyen de retarder le moment fatal.
+
+Pour peu que l'on ait vécu avec les filles du genre de Marguerite, on
+sait le plaisir qu'elles prennent à faire de l'esprit à faux et à
+taquiner les gens qu'elles voient pour la première fois. C'est sans
+doute une revanche des humiliations qu'elles sont souvent forcées de
+subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours.
+
+Aussi faut-il pour leur répondre une certaine habitude de leur monde,
+habitude que je n'avais pas; puis, l'idée que je m'étais faite de
+Marguerite m'exagéra sa plaisanterie. Rien ne m'était indifférent de la
+part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant, avec une
+altération de voix qu'il me fut impossible de cacher complètement:
+
+--Si c'est là ce que vous pensez de moi, madame, il ne me reste plus
+qu'à vous demander pardon de mon indiscrétion, et à prendre congé de
+vous en vous assurant qu'elle ne se renouvellera pas.
+
+Là-dessus, je saluai et je sortis.
+
+À peine eus-je fermé la porte, que j'entendis un troisième éclat de
+rire. J'aurais bien voulu que quelqu'un me coudoyât en ce moment.
+
+Je retournai à ma stalle.
+
+On frappa le lever de la toile.
+
+Ernest revint auprès de moi.
+
+--Comme vous y allez! me dit-il en s'asseyant; elles vous croient fou.
+
+--Qu'a dit Marguerite, quand j'ai été parti?
+
+--Elle a ri et m'a assuré qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi drôle
+que vous. Mais il ne faut pas vous tenir pour battu; seulement ne faites
+pas à ces filles-là l'honneur de les prendre au sérieux. Elles ne savent
+pas ce que c'est que l'élégance et la politesse; c'est comme les chiens
+auxquels on met des parfums, ils trouvent que cela sent mauvais et vont
+se rouler dans le ruisseau.
+
+--Après tout, que m'importe? dis-je en essayant de prendre un ton
+dégagé, je ne reverrai jamais cette femme, et si elle me plaisait avant
+que je la connusse, c'est bien changé maintenant que je la connais.
+
+--Bah! je ne désespère pas de vous voir un jour dans le fond de sa loge,
+et d'entendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez
+raison, elle est mal élevée, mais c'est une jolie maîtresse à avoir.
+
+Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l'on
+jouait me serait impossible. Tout ce que je me rappelle, c'est que de
+temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement
+quittée, et que des figures de visiteurs nouveaux s'y succédaient à
+chaque instant.
+
+Cependant, j'étais loin de ne plus penser à Marguerite. Un autre
+sentiment s'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et
+mon ridicule à faire oublier; je me disais que, dussé-je y dépenser ce
+que je possédais, j'aurais cette fille et prendrais de droit la place
+que j'avais abandonnée si vite.
+
+Avant que le spectacle fût terminé, Marguerite et son amie quittèrent
+leur loge.
+
+Malgré moi, je quittai ma stalle.
+
+--Vous vous en allez? me dit Ernest.
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi?
+
+En ce moment, il s'aperçut que la loge était vide.
+
+--Allez, allez, dit-il, et bonne chance, ou plutôt meilleure chance.
+
+Je sortis.
+
+J'entendis dans l'escalier des frôlements de robes et des bruits de
+voix. Je me mis à l'écart et je vis passer, sans être vu, les deux
+femmes et les deux jeunes gens qui les accompagnaient.
+
+Sous le péristyle du théâtre se présenta à elles un petit domestique.
+
+--Va dire au cocher d'attendre à la porte du café Anglais, dit
+Marguerite; nous irons à pied jusque-là.
+
+Quelques minutes après, en rôdant sur le boulevard, je vis, à une
+fenêtre d'un des grands cabinets du restaurant, Marguerite, appuyée sur
+le balcon, effeuillant un à un les camélias de son bouquet.
+
+Un des deux hommes était penché sur son épaule et lui parlait tout bas.
+
+J'allai m'installer à la Maison d'Or, dans les salons du premier étage,
+et je ne perdis pas de vue la fenêtre en question.
+
+À une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses
+trois amis.
+
+Je pris un cabriolet et je la suivis.
+
+La voiture s'arrêta rue d'Antin, nº 9.
+
+Marguerite en descendit et rentra seule chez elle.
+
+C'était sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux.
+
+À partir de ce jour, je rencontrai souvent Marguerite au spectacle, aux
+Champs-Elysées. Toujours même gaieté chez elle, toujours même émotion
+chez moi.
+
+Quinze jours se passèrent cependant sans que je la revisse nulle part.
+Je me trouvai avec Gaston, à qui je demandai de ses nouvelles.
+
+--La pauvre fille est bien malade, me répondit-il.
+
+--Qu'a-t-elle donc?
+
+--Elle a qu'elle est poitrinaire, et que, comme elle a fait une vie qui
+n'est pas destinée à la guérir, elle est dans son lit et qu'elle se
+meurt.
+
+Le coeur est étrange; je fus presque content de cette maladie.
+
+J'allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade, sans cependant
+m'inscrire, ni laisser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son
+départ pour Bagnères.
+
+Puis, le temps s'écoula, l'impression, sinon le souvenir, parut
+s'effacer peu à peu de mon esprit. Je voyageai; des liaisons, des
+habitudes, des travaux prirent la place de cette pensée, et, lorsque je
+songeais à cette première aventure, je ne voulais voir ici qu'une de ces
+passions comme on en a lorsque l'on est tout jeune, et dont on rit peu
+de temps après.
+
+Du reste, il n'y aurait pas eu de mérite à triompher de ce souvenir, car
+j'avais perdu Marguerite de vue depuis son départ, et, comme je vous
+l'ai dit, quand elle passa près de moi, dans le corridor des Variétés,
+je ne la reconnus pas.
+
+Elle était voilée, il est vrai; mais si voilée qu'elle eût été, deux ans
+plus tôt, je n'aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnaître: je
+l'aurais devinée.
+
+Ce qui n'empêcha pas mon coeur de battre quand je sus que c'était elle;
+et les deux années passées sans la voir et les résultats que cette
+séparation avait paru amener s'évanouirent dans la même fumée au seul
+toucher de sa robe.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+
+Cependant, continua Armand après une pause, tout en comprenant que
+j'étais encore amoureux, je me sentais plus fort qu'autrefois, et, dans
+mon désir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi la volonté
+de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur.
+
+Que de routes prend et que de raisons se donne le coeur pour en arriver à
+ce qu'il veut! Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et
+je retournai prendre ma place à l'orchestre, en jetant un coup d'oeil
+rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était.
+
+Elle était dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, et toute seule. Elle
+était changée, comme je vous l'ai dit, je ne retrouvais plus sur sa
+bouche son sourire indifférent. Elle avait souffert, elle souffrait
+encore.
+
+Quoiqu'on fût déjà en avril, elle était encore vêtue comme en hiver et
+toute couverte de velours.
+
+Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien.
+
+Elle me considéra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me
+voir, et crut sans doute me reconnaître, sans pouvoir positivement dire
+qui j'étais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce
+charmant salut des femmes, erra sur ses lèvres, pour répondre au salut
+qu'elle avait l'air d'attendre de moi; mais je n'y répondis point, comme
+pour prendre barres sur elle et paraître avoir oublié, quand elle se
+souvenait.
+
+Elle crut s'être trompée et détourna la tête.
+
+On leva le rideau.
+
+J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle, je ne l'ai jamais vue
+prêter la moindre attention à ce qu'on jouait.
+
+Quant à moi, le spectacle m'intéressait aussi fort peu, et je ne
+m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts pour qu'elle ne
+s'en aperçût pas.
+
+Je la vis ainsi échanger des regards avec la personne occupant la loge
+en face de la sienne; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus
+dedans une femme avec qui j'étais assez familier.
+
+Cette femme était une ancienne femme entretenue, qui avait essayé
+d'entrer au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses
+relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le commerce et
+avait pris un magasin de modes.
+
+Je vis en elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai
+d'un moment où elle regardait de mon côté pour lui dire bonsoir de la
+main et des yeux.
+
+Ce que j'avais prévu arriva, elle m'appela dans sa loge.
+
+Prudence Duvernoy, c'était l'heureux nom de la modiste, était une de ces
+grosses femmes de quarante ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une
+grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'on veut savoir, surtout
+quand ce que l'on veut savoir est aussi simple que ce que j'avais à lui
+demander.
+
+Je profitai d'un moment où elle recommençait ses correspondances avec
+Marguerite pour lui dire:
+
+--Qui regardez-vous ainsi?
+
+--Marguerite Gautier.
+
+--Vous la connaissez?
+
+--Oui; je suis sa modiste, et elle est ma voisine.
+
+--Vous demeurez donc rue d'Antin?
+
+--Nº 7. La fenêtre de son cabinet de toilette donne sur la fenêtre du
+mien.
+
+--On dit que c'est une charmante fille.
+
+--Vous ne la connaissez pas?
+
+--Non, mais je voudrais bien la connaître.
+
+--Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge?
+
+--Non, j'aime mieux que vous me présentiez à elle.
+
+--Chez elle?
+
+--Oui.
+
+--C'est plus difficile.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle est protégée par un vieux duc très jaloux.
+
+--Protégée est charmant.
+
+--Oui, protégée, reprit Prudence. Le pauvre vieux, il serait bien
+embarrassé d'être son amant.
+
+Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du
+duc à Bagnères.
+
+--C'est pour cela, continuai-je, qu'elle est seule ici?
+
+--Justement.
+
+--Mais, qui la reconduira?
+
+--Lui.
+
+--Il va donc venir la prendre?
+
+--Dans un instant.
+
+--Et vous, qui vous reconduit?
+
+--Personne.
+
+--Je m'offre.
+
+--Mais vous êtes avec un ami, je crois.
+
+--Nous nous offrons alors.
+
+--Qu'est-ce que c'est que votre ami?
+
+--C'est un charmant garçon, fort spirituel, et qui sera enchanté de
+faire votre connaissance.
+
+--Eh bien, c'est convenu, nous partirons tous les quatre après cette
+pièce, car je connais la dernière.
+
+--Volontiers, je vais prévenir mon ami.
+
+--Allez.
+
+--Ah! me dit Prudence au moment où j'allais sortir, voilà le duc qui
+entre dans la loge de Marguerite.
+
+Je regardai.
+
+Un homme de soixante-dix ans, en effet, venait de s'asseoir derrière la
+jeune femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa
+aussitôt en souriant, puis elle l'avança sur le devant de sa loge en
+faisant à Prudence un signe qui pouvait se traduire par:
+
+--En voulez-vous?
+
+--Non, fit Prudence.
+
+Marguerite reprit le sac et, se retournant, se mit à causer avec le duc.
+
+Le récit de tous ces détails ressemble à de l'enfantillage, mais tout ce
+qui avait rapport à cette fille est si présent à ma mémoire, que je ne
+puis m'empêcher de le rappeler aujourd'hui.
+
+Je descendis prévenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et
+pour moi.
+
+Il accepta.
+
+Nous quittâmes nos stalles pour monter dans la loge de Madame Duvernoy.
+
+À peine avions-nous ouvert la porte des orchestres que nous fûmes forcés
+de nous arrêter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en
+allaient.
+
+J'aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place de ce vieux
+bonhomme.
+
+Arrivé sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaéton qu'il
+conduisait lui-même, et ils disparurent emportés au trot de deux
+superbes chevaux.
+
+Nous entrâmes dans la loge de Prudence.
+
+Quand la pièce fut finie, nous descendîmes prendre un simple fiacre qui
+nous conduisit rue d'Antin, nº 7. A la porte de sa maison, Prudence nous
+offrit de monter chez elle pour nous faire voir ses magasins que nous ne
+connaissions pas et dont elle paraissait être très fière. Vous jugez
+avec quel empressement j'acceptai.
+
+Il me semblait que je me rapprochais peu à peu de Marguerite. J'eus
+bientôt fait retomber la conversation sur elle.
+
+--Le vieux duc est chez votre voisine? dis-je à Prudence.
+
+--Non pas; elle doit être seule.
+
+--Mais elle va s'ennuyer horriblement, dit Gaston.
+
+--Nous passons presque toutes nos soirées ensemble, ou, lorsqu'elle
+rentre, elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du
+matin. Elle ne peut pas dormir plus tôt.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours
+la fièvre.
+
+--Elle n'a pas d'amants? demandai-je.
+
+--Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais; mais je ne
+réponds pas qu'il ne vient personne quand je suis partie; souvent je
+rencontre chez elle, le soir, un certain comte de N... qui croit avancer
+ses affaires en faisant ses visites à onze heures, en lui envoyant des
+bijoux tant qu'elle en veut; mais elle ne peut pas le voir en peinture.
+Elle a tort, c'est un garçon très riche. J'ai beau lui dire de temps en
+temps: ma chère enfant, c'est l'homme qu'il vous faut! Elle qui m'écoute
+assez ordinairement, elle me tourne le dos et me répond qu'il est trop
+bête. Qu'il soit bête, j'en conviens; mais ce serait pour elle une
+position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour à l'autre. Les
+vieillards sont égoïstes; sa famille lui reproche sans cesse son
+affection pour Marguerite: voilà deux raisons pour qu'il ne lui laisse
+rien. Je lui fais de la morale, à laquelle elle répond qu'il sera
+toujours temps de prendre le comte à la mort du duc.
+
+«Cela n'est pas toujours drôle, continua Prudence, de vivre comme elle
+vit. Je sais bien, moi, que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien
+vite promener le bonhomme. Il est insipide, ce vieux; il l'appelle sa
+fille, il a soin d'elle comme d'un enfant, il est toujours sur son dos.
+Je suis sûre qu'à cette heure un de ses domestiques rôde dans la rue
+pour voir qui sort, et surtout qui entre.
+
+--Ah! cette pauvre Marguerite! dit Gaston en se mettant au piano et en
+jouant une valse, je ne savais pas cela, moi. Cependant je lui trouvais
+l'air moins gai depuis quelque temps.
+
+--Chut! dit Prudence en prêtant l'oreille.
+
+Gaston s'arrêta.
+
+--Elle m'appelle, je crois.
+
+Nous écoutâmes.
+
+En effet, une voix appelait Prudence.
+
+--Allons, messieurs, allez-vous-en, nous dit madame Duvernoy.
+
+--Ah! c'est comme cela que vous entendez l'hospitalité, dit Gaston en
+riant, nous nous en irons quand bon nous semblera.
+
+--Pourquoi nous en irions-nous?
+
+--Je vais chez Marguerite.
+
+--Nous attendrons ici.
+
+--Cela ne se peut pas.
+
+--Alors, nous irons avec vous.
+
+--Encore moins.
+
+--Je connais Marguerite, moi, fit Gaston, je puis bien aller lui faire
+une visite.
+
+--Mais Armand ne la connaît pas.
+
+--Je le présenterai.
+
+--C'est impossible.
+
+Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours
+Prudence. Celle-ci courut à son cabinet de toilette. Je l'y suivis avec
+Gaston. Elle ouvrit la fenêtre.
+
+Nous nous cachâmes de façon à ne pas être vus du dehors.
+
+--Il y a dix minutes que je vous appelle, dit Marguerite de sa fenêtre
+et d'un ton presque impérieux.
+
+--Que me voulez-vous?
+
+--Je veux que vous veniez tout de suite.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que le comte de N... est encore là et qu'il m'ennuie à périr.
+
+--Je ne peux pas maintenant.
+
+--Qui vous en empêche?
+
+--J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas s'en aller.
+
+--Dites-leur qu'il faut que vous sortiez.
+
+--Je le leur ai dit.
+
+--Eh bien, laissez-les chez vous; quand ils vous verront sortie, ils
+s'en iront.
+
+--Après avoir mis tout sens dessus dessous!
+
+--Mais qu'est-ce qu'ils veulent?
+
+--Ils veulent vous voir.
+
+--Comment se nomment-ils?
+
+--Vous en connaissez un, M. Gaston R...
+
+--Ah! oui, je le connais; et l'autre?
+
+--M Armand Duval. Vous ne le connaissez pas?
+
+--Non; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout que le comte. Je vous
+attends, venez vite.
+
+Marguerite referma sa fenêtre, Prudence la sienne.
+
+Marguerite, qui s'était un instant rappelé mon visage, ne se rappelait
+pas mon nom. J'aurais mieux aimé un souvenir à mon désavantage que cet
+oubli.
+
+--Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchantée de nous voir.
+
+--Enchantée n'est pas le mot, répondit Prudence en mettant son châle et
+son chapeau, elle vous reçoit pour faire partir le comte. Tâchez d'être
+plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se brouillera
+avec moi.
+
+Nous suivîmes Prudence qui descendait.
+
+Je tremblais; il me semblait que cette visite allait avoir une grande
+influence sur ma vie.
+
+J'étais encore plus ému que le soir de ma présentation dans la loge de
+l'Opéra-Comique.
+
+En arrivant à la porte de l'appartement que vous connaissez, le coeur me
+battait si fort que la pensée m'échappait.
+
+Quelques accords de piano arrivaient jusqu'à nous.
+
+Prudence sonna.
+
+Le piano se tut.
+
+Une femme qui avait plutôt l'air d'une dame de compagnie que d'une femme
+de chambre vint nous ouvrir.
+
+Nous passâmes dans le salon, du salon dans le boudoir, qui était à cette
+époque ce que vous l'avez vu depuis.
+
+Un jeune homme était appuyé contre la cheminée.
+
+Marguerite, assise devant son piano, laissait courir ses doigts sur les
+touches, et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas.
+
+L'aspect de cette scène était l'ennui, résultant pour l'homme de
+l'embarras de sa nullité, pour la femme de la visite de ce lugubre
+personnage.
+
+À la voix de Prudence, Marguerite se leva, et, venant à nous après avoir
+échangé un regard de remerciements avec madame Duvernoy, elle nous dit:
+
+--Entrez, messieurs, et soyez les bienvenus.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+
+--Bonsoir, mon cher Gaston, dit Marguerite à mon compagnon, je suis bien
+aise de vous voir. Pourquoi n'êtes-vous pas entré dans ma loge aux
+Variétés?
+
+--Je craignais d'être indiscret.
+
+--Les amis, et Marguerite appuya sur ce mot, comme si elle eût voulu
+faire comprendre à ceux qui étaient là que, malgré la façon familière
+dont elle l'accueillait, Gaston n'était et n'avait toujours été qu'un
+ami, les amis ne sont jamais indiscrets.
+
+--Alors, vous me permettez de vous présenter M. Armand Duval!
+
+--J'avais déjà autorisé Prudence à le faire.
+
+--Du reste, madame, dis-je alors en m'inclinant et en parvenant à rendre
+des sons à peu près intelligibles, j'ai déjà eu l'honneur de vous être
+présenté.
+
+L'oeil charmant de Marguerite sembla chercher dans son souvenir, mais
+elle ne se souvint point, ou parut ne point se souvenir.
+
+--Madame, repris-je alors, je vous suis reconnaissant d'avoir oublié
+cette première présentation, car j'y fus très ridicule et dus vous
+paraître très ennuyeux. C'était, il y a deux ans, à l'Opéra-Comique;
+j'étais avec Ernest de ***...
+
+--Ah! je me rappelle! reprit Marguerite avec un sourire. Ce n'est pas
+vous qui étiez ridicule, c'est moi qui étais taquine, comme je le suis
+encore un peu, mais moins cependant. Vous m'avez pardonné, monsieur?
+
+Et elle me tendit sa main que je baisai.
+
+--C'est vrai, reprit-elle. Figurez-vous que j'ai la mauvaise habitude de
+vouloir embarrasser les gens que je vois pour la première fois. C'est
+très sot. Mon médecin dit que c'est parce que je suis nerveuse et
+toujours souffrante: croyez mon médecin.
+
+--Mais vous paraissez très bien portante.
+
+--Oh! j'ai été bien malade.
+
+--Je le sais.
+
+--Qui vous l'a dit?
+
+--Tout le monde le savait; je suis venu souvent savoir de vos nouvelles,
+et j'ai appris avec plaisir votre convalescence.
+
+--On ne m'a jamais remis votre carte.
+
+--Je ne l'ai jamais laissée.
+
+--Serait-ce vous, ce jeune homme qui venait tous les jours s'informer de
+moi pendant ma maladie, et qui n'a jamais voulu dire son nom?
+
+--C'est moi.
+
+--Alors, vous êtes plus qu'indulgent, vous êtes généreux. Ce n'est pas
+vous, comte, qui auriez fait cela, ajouta-t-elle en se tournant vers M.
+de N..., et après avoir jeté sur moi un de ces regards par lesquels les
+femmes complètent leur opinion sur un homme.
+
+--Je ne vous connais que depuis deux mois, répliqua le comte.
+
+--Et monsieur qui ne me connaît que depuis cinq minutes! Vous répondez
+toujours des niaiseries.
+
+Les femmes sont impitoyables avec les gens qu'elles n'aiment pas.
+
+Le comte rougit et se mordit les lèvres.
+
+J'eus pitié de lui, car il paraissait être amoureux comme moi, et la
+dure franchise de Marguerite devait le rendre bien malheureux, surtout
+en présence de deux étrangers.
+
+--Vous faisiez de la musique quand nous sommes entrés, dis-je alors pour
+changer la conversation, ne me ferez-vous pas le plaisir de me traiter
+en vieille connaissance, et ne continuerez-vous pas?
+
+--Oh! fit-elle en se jetant sur le canapé et en nous faisant signe de
+nous y asseoir, Gaston sait bien quel genre de musique je fais. C'est
+bon quand je suis seule avec le comte, mais je ne voudrais pas vous
+faire endurer pareil supplice.
+
+--Vous avez cette préférence pour moi? Répliqua M. de N... avec un
+sourire qu'il essaya de rendre fin et ironique.
+
+--Vous avez tort de me la reprocher; c'est la seule.
+
+Il était décidé que ce pauvre garçon ne dirait pas un mot. Il jeta sur
+la jeune femme un regard vraiment suppliant.
+
+--Dites donc, Prudence, continua-t-elle, avez-vous fait ce que je vous
+avais priée de faire?
+
+--Oui.
+
+--C'est bien, vous me conterez cela plus tard. Nous avons à causer, vous
+ne vous en irez pas sans que je vous parle.
+
+--Nous sommes sans doute indiscrets, dis-je alors, et, maintenant que
+nous avons ou plutôt que j'ai obtenu une seconde présentation pour faire
+oublier la première, nous allons nous retirer, Gaston et moi.
+
+--Pas le moins du monde; ce n'est pas pour vous que je dis cela. Je veux
+au contraire que vous restiez.
+
+Le comte tira une montre fort élégante, à laquelle il regarda l'heure:
+
+--Il est temps que j'aille au club, dit-il.
+
+Marguerite ne répondit rien.
+
+Le comte quitta alors la cheminée, et venant à elle:
+
+--Adieu, madame.
+
+Marguerite se leva.
+
+--Adieu, mon cher comte, vous vous en allez déjà?
+
+--Oui, je crains de vous ennuyer.
+
+--Vous ne m'ennuyez pas plus aujourd'hui que les autres jours. Quand
+vous verra-t-on?
+
+--Quand vous le permettrez.
+
+--Adieu, alors!
+
+C'était cruel, vous l'avouerez.
+
+Le comte avait heureusement une fort bonne éducation et un excellent
+caractère. Il se contenta de baiser la main que Marguerite lui tendait
+assez nonchalamment, et de sortir après nous avoir salués.
+
+Au moment où il franchissait la porte, il regarda Prudence.
+
+Celle-ci leva les épaules d'un air qui signifiait:
+
+--Que voulez-vous, j'ai fait tout ce que j'ai pu.
+
+--Nanine! cria Marguerite, éclaire M. le comte.
+
+Nous entendîmes ouvrir et fermer la porte.
+
+--Enfin! s'écria Marguerite en reparaissant, le voilà parti; ce
+garçon-là me porte horriblement sur les nerfs.
+
+--Ma chère enfant, dit Prudence, vous êtes vraiment trop méchante avec
+lui, lui qui est si bon et si prévenant pour vous. Voilà encore sur
+votre cheminée une montre qu'il vous a donnée, et qui lui a coûté au
+moins mille écus, j'en suis sûre.
+
+Et madame Duvernoy, qui s'était approchée de la cheminée, jouait avec le
+bijou dont elle parlait, et jetait dessus des regards de convoitise.
+
+--Ma chère, dit Marguerite en s'asseyant à son piano quand je pèse d'un
+côté ce qu'il me donne et de l'autre ce qu'il me dit, je trouve que je
+lui passe ses visites bon marché.
+
+--Ce pauvre garçon est amoureux de vous.
+
+--S'il fallait que j'écoutasse tous ceux qui sont amoureux de moi, je
+n'aurais seulement pas le temps de dîner.
+
+Et elle fit courir ses doigts sur le piano, après quoi se retournant
+elle nous dit:
+
+--Voulez-vous prendre quelque chose? Moi, je boirais bien un peu de
+punch.
+
+--Et moi, je mangerais bien un peu de poulet, dit Prudence; si nous
+soupions?
+
+--C'est cela, allons souper, dit Gaston.
+
+--Non, nous allons souper ici.
+
+Elle sonna. Nanine parut.
+
+--Envoie chercher à souper.
+
+--Que faut-il prendre?
+
+--Ce que tu voudras, mais tout de suite, tout de suite.
+
+Nanine sortit.
+
+--C'est cela, dit Marguerite en sautant comme une enfant, nous allons
+souper. Que cet imbécile de comte est ennuyeux!
+
+Plus je voyais cette femme, plus elle m'enchantait. Elle était belle à
+ravir. Sa maigreur même était une grâce.
+
+J'étais en contemplation.
+
+Ce qui se passait en moi, j'aurais peine à l'expliquer. J'étais plein
+d'indulgence pour sa vie, plein d'admiration pour sa beauté. Cette
+preuve de désintéressement qu'elle donnait en n'acceptant pas un homme
+jeune, élégant et riche, tout prêt à se ruiner pour elle, excusait à mes
+yeux toutes ses fautes passées.
+
+Il y avait dans cette femme quelque chose comme de la candeur.
+
+On voyait qu'elle en était encore à la virginité du vice. Sa marche
+assurée, sa taille souple, ses narines roses et ouvertes, ses grands
+yeux légèrement cerclés de bleu, dénotaient une de ces natures ardentes
+qui répandent autour d'elles un parfum de volupté, comme ces flacons
+d'Orient qui, si bien fermés qu'ils soient, laissent échapper le parfum
+de la liqueur qu'ils renferment.
+
+Enfin, soit nature, soit conséquence de son état maladif, il passait de
+temps en temps dans les yeux de cette femme des éclairs de désirs dont
+l'expansion eût été une révélation du ciel pour celui qu'elle eût aimé.
+Mais ceux qui avaient aimé Marguerite ne se comptaient plus, et ceux
+qu'elle avait aimés ne se comptaient pas encore.
+
+Bref, on reconnaissait dans cette fille la vierge qu'un rien avait faite
+courtisane, et la courtisane dont un rien eût fait la vierge la plus
+amoureuse et la plus pure. Il y avait encore chez Marguerite de la
+fierté et de l'indépendance: deux sentiments qui, blessés, sont capables
+de faire ce que fait la pudeur. Je ne disais rien, mon âme semblait être
+passée toute dans mon coeur et mon coeur dans mes yeux.
+
+--Ainsi, reprit-elle tout à coup, c'est vous qui veniez savoir de mes
+nouvelles quand j'étais malade?
+
+--Oui.
+
+--Savez-vous que c'est très beau, cela! Et que puis-je faire pour vous
+remercier?
+
+--Me permettre de venir de temps en temps vous voir.
+
+--Tant que vous voudrez, de cinq heures à six, de onze heures à minuit.
+Dites donc, Gaston, jouez-moi l'Invitation à la valse.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour me faire plaisir d'abord, et ensuite parce que je ne puis pas
+arriver à la jouer seule.
+
+--Qu'est-ce qui vous embarrasse donc?
+
+--La troisième partie, le passage en dièse.
+
+Gaston se leva, se mit au piano et commença cette merveilleuse mélodie
+de Weber, dont la musique était ouverte sur le pupitre.
+
+Marguerite, une main appuyée sur le piano, regardait le cahier, suivait
+des yeux chaque note qu'elle accompagnait tout bas de la voix, et, quand
+Gaston en arriva au passage qu'elle lui avait indiqué, elle chantonna en
+faisant aller ses doigts sur le dos du piano:
+
+--Ré, mi, ré, do, ré, fa, mi, ré, voilà ce que je ne puis faire.
+Recommencez.
+
+Gaston recommença, après quoi Marguerite lui dit:
+
+--Maintenant laissez-moi essayer.
+
+Elle prit sa place et joua à son tour; mais ses doigts rebelles se
+trompaient toujours sur l'une des notes que nous venons de dire.
+
+--Est-ce incroyable, dit-elle avec une véritable intonation d'enfant,
+que je ne puisse pas arriver à jouer ce passage! Croiriez-vous que je
+reste quelquefois jusqu'à deux heures du matin dessus! Et quand je pense
+que cet imbécile de comte le joue sans musique et admirablement, c'est
+cela qui me rend furieuse contre lui, je crois.
+
+Et elle recommença, toujours avec les mêmes résultats.
+
+--Que le diable emporte Weber, la musique et les pianos! dit-elle en
+jetant le cahier à l'autre bout de la chambre; comprend-on que je ne
+puisse pas faire huit dièses de suite?
+
+Et elle se croisait les bras en nous regardant et en frappant du pied.
+
+Le sang lui monta aux joues et une toux légère entr'ouvrit ses lèvres.
+
+--Voyons, voyons, dit Prudence, qui avait ôté son chapeau et qui lissait
+ses bandeaux devant la glace, vous allez encore vous mettre en colère et
+vous faire mal; allons souper, cela vaudra mieux; moi, je meurs de faim.
+
+Marguerite sonna de nouveau, puis elle se remit au piano et commença à
+demi-voix une chanson libertine, dans l'accompagnement de laquelle elle
+ne s'embrouilla point.
+
+Gaston savait cette chanson, et ils en firent une espèce de duo.
+
+--Ne chantez donc pas ces saletés-là, dis-je familièrement à Marguerite
+et avec un ton de prière.
+
+--Oh! comme vous êtes chaste! me dit-elle en souriant et en me tendant
+la main.
+
+--Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous.
+
+Marguerite fit un geste qui voulait dire: oh! il y a longtemps que j'en
+ai fini, moi, avec la chasteté.
+
+En ce moment Nanine parut.
+
+--Le souper est-il prêt? demanda Marguerite.
+
+--Oui, madame, dans un instant.
+
+--À propos, me dit Prudence, vous n'avez pas vu l'appartement; venez,
+que je vous le montre.
+
+Vous le savez, le salon était une merveille.
+
+Marguerite nous accompagna un peu, puis elle appela Gaston et passa avec
+lui dans la salle à manger pour voir si le souper était prêt.
+
+--Tiens, dit tout haut Prudence en regardant sur une étagère et en y
+prenant une figure de Saxe, je ne vous connaissais pas ce petit
+bonhomme-là!
+
+--Lequel?
+
+--Un petit berger qui tient une cage avec un oiseau.
+
+--Prenez-le, s'il vous fait plaisir.
+
+--Ah! Mais je crains de vous en priver.
+
+--Je voulais le donner à ma femme de chambre, je le trouve hideux; mais
+puisqu'il vous plaît, prenez-le.
+
+Prudence ne vit que le cadeau et non la manière dont il était fait. Elle
+mit son bonhomme de côté, et m'emmena dans le cabinet de toilette, où,
+me montrant deux miniatures qui se faisaient pendant, elle me dit:
+
+--Voilà le comte de G... qui a été très amoureux de Marguerite; c'est
+lui qui l'a lancée. Le connaissez-vous?
+
+--Non. Et celui-ci? demandai-je en montrant l'autre miniature.
+
+--C'est le petit vicomte de L... il a été forcé de partir.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il était à peu près ruiné. En voilà un qui aimait Marguerite!
+
+--Et elle l'aimait beaucoup sans doute?
+
+--C'est une si drôle de fille, on ne sait jamais à quoi s'en tenir. Le
+soir du jour où il est parti, elle était au spectacle, comme d'habitude,
+et cependant elle avait pleuré au moment du départ.
+
+En ce moment, Nanine parut, nous annonçant que le souper était servi.
+
+Quand nous entrâmes dans la salle à manger, Marguerite était appuyée
+contre le mur, et Gaston, lui tenant les mains, lui parlait tout bas.
+
+--Vous êtes fou, lui répondait Marguerite, vous savez bien que je ne
+veux pas de vous. Ce n'est pas au bout de deux ans que l'on connaît une
+femme comme moi, qu'on lui demande à être son amant. Nous autres, nous
+nous donnons tout de suite ou jamais. Allons, messieurs, à table.
+
+Et, s'échappant des mains de Gaston, Marguerite le fit asseoir à sa
+droite, moi à sa gauche, puis elle dit à Nanine:
+
+--Avant de t'asseoir, recommande à la cuisine que l'on n'ouvre pas si
+l'on vient sonner.
+
+Cette recommandation était faite à une heure du matin.
+
+On rit, on but et l'on mangea beaucoup à ce souper. Au bout de quelques
+instants, la gaieté était descendue aux dernières limites, et ces mots
+qu'un certain monde trouve plaisants et qui salissent toujours la bouche
+qui les dit éclataient de temps à autre, aux grandes acclamations de
+Nanine, de Prudence et de Marguerite. Gaston s'amusait franchement;
+c'était un garçon plein de coeur, mais dont l'esprit avait été un peu
+faussé par les premières habitudes. Un moment, j'avais voulu m'étourdir,
+faire mon coeur et ma pensée indifférents au spectacle que j'avais sous
+les yeux et prendre ma part de cette gaieté qui semblait un des mets du
+repas; mais peu à peu, je m'étais isolé de ce bruit, mon verre était
+resté plein, et j'étais devenu presque triste en voyant cette belle
+créature de vingt ans boire, parler comme un portefaix, et rire d'autant
+plus que ce que l'on disait était plus scandaleux.
+
+Cependant cette gaieté, cette façon de parler et de boire, qui me
+paraissaient chez les autres convives les résultats de la débauche, de
+l'habitude ou de la force, me semblaient chez Marguerite un besoin
+d'oublier, une fièvre, une irritabilité nerveuse. À chaque verre de vin
+de Champagne, ses joues se couvraient d'un rouge fiévreux, et une toux,
+légère au commencement du souper, était devenue à la longue assez forte
+pour la forcer à renverser sa tête sur le dos de sa chaise et à
+comprimer sa poitrine dans ses mains toutes les fois qu'elle toussait.
+
+Je souffrais du mal que devaient faire à cette frêle organisation ces
+excès de tous les jours.
+
+Enfin arriva une chose que j'avais prévue et que je redoutais. Vers la
+fin du souper, Marguerite fut prise d'un accès de toux plus fort que
+tous ceux qu'elle avait eus depuis que j'étais là. Il me sembla que sa
+poitrine se déchirait intérieurement. La pauvre fille devint pourpre,
+ferma les yeux sous la douleur et porta à ses lèvres sa serviette qu'une
+goutte de sang rougit. Alors elle se leva et courut dans son cabinet de
+toilette.
+
+--Qu'a donc Marguerite? demanda Gaston.
+
+--Elle a qu'elle a trop ri et qu'elle crache le sang, fit Prudence. Oh!
+ce ne sera rien, cela lui arrive tous les jours. Elle va revenir.
+Laissons-la seule, elle aime mieux cela.
+
+Quant à moi, je ne pus y tenir, et, au grand ébahissement de Prudence et
+de Nanine qui me rappelaient, j'allai rejoindre Marguerite.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+
+La chambre où elle s'était réfugiée n'était éclairée que par une seule
+bougie posée sur une table. Renversée sur un grand canapé, sa robe
+défaite, elle tenait une main sur son coeur et laissait pendre l'autre.
+Sur la table il y avait une cuvette d'argent à moitié pleine d'eau;
+cette eau était marbrée de filets de sang.
+
+Marguerite, très pâle et la bouche entr'ouverte, essayait de reprendre
+haleine. Par moments, sa poitrine se gonflait d'un long soupir qui,
+exhalé, paraissait la soulager un peu, et la laissait pendant quelques
+secondes dans un sentiment de bien-être.
+
+Je m'approchai d'elle, sans qu'elle fît un mouvement, je m'assis et pris
+celle de ses mains qui reposait sur le canapé.
+
+--Ah! c'est vous? me dit-elle avec un sourire.
+
+Il paraît que j'avais la figure bouleversée, car elle ajouta:
+
+--Est-ce que vous êtes malade aussi?
+
+--Non; mais vous, souffrez-vous encore?
+
+--Très peu; et elle essuya avec son mouchoir les larmes que la toux
+avait fait venir à ses yeux; je suis habituée à cela maintenant.
+
+--Vous vous tuez, madame, lui dis-je alors d'une voix émue; je voudrais
+être votre ami, votre parent, pour vous empêcher de vous faire mal
+ainsi.
+
+--Ah! cela ne vaut vraiment pas la peine que vous vous alarmiez,
+répliqua-t-elle d'un ton un peu amer; voyez si les autres s'occupent de
+moi: c'est qu'ils savent bien qu'il n'y a rien à faire à ce mal-là.
+
+Après quoi elle se leva et, prenant la bougie, elle la mit sur la
+cheminée et se regarda dans la glace.
+
+--Comme je suis pâle! dit-elle en rattachant sa robe et en passant ses
+doigts sur ses cheveux délissés. Ah! bah! allons nous remettre à table.
+Venez-vous?
+
+Mais j'étais assis et je ne bougeais pas.
+
+Elle comprit l'émotion que cette scène m'avait causée, car elle
+s'approcha de moi et, me tendant la main, elle me dit:
+
+--Voyons, venez.
+
+Je pris sa main, je la portai à mes lèvres en la mouillant malgré moi de
+deux larmes longtemps contenues.
+
+--Eh bien, mais êtes-vous enfant! dit-elle en se rasseyant auprès de
+moi; voilà que vous pleurez! Qu'avez-vous?
+
+--Je dois vous paraître bien niais, mais ce que je viens de voir m'a
+fait un mal affreux.
+
+--Vous êtes bien bon! Que voulez-vous? Je ne puis pas dormir, il faut
+bien que je me distraie un peu. Et puis des filles comme moi, une de
+plus ou de moins, qu'est-ce que cela fait? Les médecins me disent que le
+sang que je crache vient des bronches; j'ai l'air de les croire, c'est
+tout ce que je puis faire pour eux.
+
+--Écoutez, Marguerite, dis-je alors avec une expansion que je ne pus
+retenir, je ne sais pas l'influence que vous devez prendre sur ma vie,
+mais ce que je sais, c'est qu'à l'heure qu'il est, il n'y a personne,
+pas même ma soeur, à qui je m'intéresse comme à vous. C'est ainsi depuis
+que je vous ai vue. Eh bien, au nom du ciel, soignez-vous, et ne vivez
+plus comme vous le faites.
+
+--Si je me soignais, je mourrais. Ce qui me soutient, c'est la vie
+fiévreuse que je mène. Puis, se soigner, c'est bon pour les femmes du
+monde qui ont une famille et des amis; mais nous, dès que nous ne
+pouvons plus servir à la vanité ou au plaisir de nos amants, ils nous
+abandonnent, et les longues soirées succèdent aux longs jours. Je le
+sais bien, allez, j'ai été deux mois dans mon lit; au bout de trois
+semaines, personne ne venait plus me voir.
+
+--Il est vrai que je ne vous suis rien, repris-je; mais si vous le
+vouliez je vous soignerais comme un frère, je ne vous quitterais pas, et
+je vous guérirais. Alors, quand vous en auriez la force, vous
+reprendriez la vie que vous menez, si bon vous semblait; mais j'en suis
+sûr, vous aimeriez mieux une existence tranquille qui vous ferait plus
+heureuse et vous garderait jolie.
+
+--Vous pensez comme cela ce soir, parce que vous avez le vin triste,
+mais vous n'auriez pas la patience dont vous vous vantez.
+
+--Permettez-moi de vous dire, Marguerite, que vous avez été malade
+pendant deux mois, et que, pendant ces deux mois, je suis venu tous les
+jours savoir de vos nouvelles.
+
+--C'est vrai; mais pourquoi ne montiez-vous pas?
+
+--Parce que je ne vous connaissais pas alors.
+
+--Est-ce qu'on se gêne avec une fille comme moi?
+
+--On se gêne toujours avec une femme; c'est mon avis du moins.
+
+--Ainsi, vous me soigneriez?
+
+--Oui.
+
+--Vous resteriez tous les jours auprès de moi?
+
+--Oui.
+
+--Et même toutes les nuits?
+
+--Tout le temps que je ne vous ennuierais pas.
+
+--Comment appelez-vous cela?
+
+--Du dévouement.
+
+--Et d'où vient ce dévouement?
+
+--D'une sympathie irrésistible que j'ai pour vous.
+
+--Ainsi vous êtes amoureux de moi? dites-le tout de suite, c'est bien
+plus simple.
+
+--C'est possible; mais si je dois vous le dire un jour, ce n'est pas
+aujourd'hui.
+
+--Vous ferez mieux de ne me le dire jamais.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il ne peut résulter que deux choses de cet aveu.
+
+--Lesquelles?
+
+--Ou que je ne vous accepte pas, alors vous m'en voudrez, ou que je vous
+accepte, alors vous aurez une triste maîtresse; une femme nerveuse,
+malade, triste, ou gaie d'une gaieté plus triste que le chagrin, une
+femme qui crache le sang et qui dépense cent mille francs par an, c'est
+bon pour un vieux richard comme le duc; mais c'est bien ennuyeux pour un
+jeune homme comme vous, et la preuve, c'est que tous les jeunes amants
+que j'ai eus m'ont bien vite quittée.
+
+Je ne répondais rien: j'écoutais. Cette franchise qui tenait presque de
+la confession, cette vie douloureuse que j'entrevoyais sous le voile
+doré qui la couvrait, et dont la pauvre fille fuyait la réalité dans la
+débauche, l'ivresse et l'insomnie, tout cela m'impressionnait tellement
+que je ne trouvais pas une seule parole.
+
+--Allons, continua Marguerite, nous disons là des enfantillages.
+Donnez-moi la main et rentrons dans la salle à manger. On ne doit pas
+savoir ce que notre absence veut dire.
+
+--Rentrez, si bon vous semble, mais je vous demande la permission de
+rester ici.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que votre gaieté me fait trop de mal.
+
+--Eh bien, je serai triste.
+
+--Tenez, Marguerite, laissez-moi vous dire une chose que l'on vous a
+dite souvent sans doute, et à laquelle l'habitude de l'entendre vous
+empêchera peut-être d'ajouter foi, mais qui n'en est pas moins réelle,
+et que je ne vous répéterai jamais.
+
+--C'est?... dit-elle avec le sourire que prennent les jeunes mères pour
+écouter une folie de leur enfant.
+
+--C'est que, depuis que je vous ai vue, je ne sais comment ni pourquoi,
+vous avez pris une place dans ma vie; c'est que j'ai eu beau chasser
+votre image de ma pensée, elle y est toujours revenue; c'est
+qu'aujourd'hui, quand je vous ai rencontrée, après être resté deux ans
+sans vous voir, vous avez pris sur mon coeur et mon esprit un ascendant
+plus grand encore; c'est qu'enfin, maintenant que vous m'avez reçu, que
+je vous connais, que je sais tout ce qu'il y a d'étrange en vous, vous
+m'êtes devenue indispensable, et que je deviendrai fou, non pas
+seulement si vous ne m'aimez pas, mais si vous ne me laissez pas vous
+aimer.
+
+--Mais, malheureux que vous êtes, je vous dirai ce que disait madame
+D...: vous êtes donc bien riche! Mais vous ne savez donc pas que je
+dépense six ou sept mille francs par mois, et que cette dépense est
+devenue nécessaire à ma vie? mais vous ne savez donc pas, mon pauvre
+ami, que je vous ruinerais en un rien de temps, et que votre famille
+vous ferait interdire pour vous apprendre à vivre avec une créature
+comme moi? Aimez-moi bien, comme un bon ami, mais pas autrement. Venez
+me voir, nous rirons, nous causerons; mais ne vous exagérez pas ce que
+je vaux, car je ne vaux pas grand-chose. Vous avez un bon coeur, vous
+avez besoin d'être aimé, vous êtes trop jeune et trop sensible pour
+vivre dans notre monde. Prenez une femme mariée. Vous voyez que je suis
+une bonne fille et que je vous parle franchement.
+
+--Ah çà! que diable faites-vous là? cria Prudence, que nous n'avions pas
+entendue venir, et qui apparaissait sur le seuil de la chambre avec ses
+cheveux à moitié défaits et sa robe ouverte. Je reconnaissais dans ce
+désordre la main de Gaston.
+
+--Nous parlons raison, dit Marguerite, laissez-nous un peu; nous vous
+rejoindrons tout à l'heure.
+
+--Bien, bien, causez, mes enfants, dit Prudence en s'en allant et en
+fermant la porte comme pour ajouter encore au ton dont elle avait
+prononcé ces dernières paroles.
+
+--Ainsi, c'est convenu, reprit Marguerite, quand nous fûmes seuls, vous
+ne m'aimerez plus?
+
+--Je partirai.
+
+--C'est à ce point-là?
+
+J'étais trop avancé pour reculer, et d'ailleurs cette fille me
+bouleversait. Ce mélange de gaieté, de tristesse, de candeur, de
+prostitution, cette maladie même qui devait développer chez elle la
+sensibilité des impressions comme l'irritabilité des nerfs, tout me
+faisait comprendre que si, dès la première fois, je ne prenais pas
+d'empire sur cette nature oublieuse et légère, elle était perdue pour
+moi.
+
+--Voyons, c'est donc sérieux ce que vous dites? fit-elle.
+
+--Très sérieux.
+
+--Mais pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela plus tôt?
+
+--Quand vous l'aurais-je dit?
+
+--Le lendemain du jour où vous m'avez été présenté à l'Opéra-Comique.
+
+--Je crois que vous m'auriez fort mal reçu, si j'étais venu vous voir.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'avais été stupide la veille.
+
+--Cela, c'est vrai. Mais cependant vous m'aimiez déjà à cette époque?
+
+--Oui.
+
+--Ce qui ne vous a pas empêché d'aller vous coucher et de dormir bien
+tranquillement après le spectacle. Nous savons ce que sont ces grands
+amours-là.
+
+--Eh bien, c'est ce qui vous trompe. Savez-vous ce que j'ai fait le soir
+de l'Opéra-Comique?
+
+--Non.
+
+--Je vous ai attendue à la porte du café Anglais. J'ai suivi la voiture
+qui vous a emmenés, vous et vos trois amis, et, quand je vous ai vue
+descendre seule et rentrer seule chez vous, j'ai été bien heureux.
+
+Marguerite se mit à rire.
+
+--De quoi riez-vous?
+
+--De rien.
+
+--Dites-le-moi, je vous en supplie, ou je vais croire que vous vous
+moquez encore de moi.
+
+--Vous ne vous fâcherez pas?
+
+--De quel droit me fâcherais-je?
+
+--Eh bien, il y avait une bonne raison pour que je rentrasse seule.
+
+--Laquelle?
+
+--On m'attendait ici.
+
+Elle m'eût donné un coup de couteau qu'elle ne m'eût pas fait plus de
+mal. Je me levai, et, lui tendant la main:
+
+--Adieu, lui dis-je.
+
+--Je savais bien que vous vous fâcheriez, dit-elle. Les hommes ont la
+rage de vouloir apprendre ce qui doit leur faire de la peine.
+
+--Mais je vous assure, ajoutai-je d'un ton froid, comme si j'avais voulu
+prouver que j'étais à jamais guéri de ma passion, je vous assure que je
+ne suis pas fâché. Il était tout naturel que quelqu'un vous attendît,
+comme il est tout naturel que je m'en aille à trois heures du matin.
+
+--Est-ce que vous avez aussi quelqu'un qui vous attend chez vous?
+
+--Non, mais il faut que je parte.
+
+--Adieu, alors.
+
+--Vous me renvoyez?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Pourquoi me faites-vous de la peine?
+
+--Quelle peine vous ai-je faite?
+
+--Vous me dites que quelqu'un vous attendait.
+
+--Je n'ai pas pu m'empêcher de rire à l'idée que vous aviez été si
+heureux de me voir rentrer seule, quand il y avait une si bonne raison
+pour cela.
+
+--On se fait souvent une joie d'un enfantillage, et il est méchant de
+détruire cette joie, quand, en la laissant subsister, on peut rendre
+plus heureux encore celui qui la trouve.
+
+--Mais à qui croyez-vous donc avoir affaire? Je ne suis ni une vierge ni
+une duchesse. Je ne vous connais que d'aujourd'hui et ne vous dois pas
+compte de mes actions. En admettant que je devienne un jour votre
+maîtresse, il faut que vous sachiez bien que j'ai eu d'autres amants que
+vous. Si vous me faites déjà des scènes de jalousie avant, qu'est-ce que
+ce sera donc après, si jamais l'après existe! Je n'ai jamais vu un homme
+comme vous.
+
+--C'est que personne ne vous a jamais aimée comme je vous aime.
+
+--Voyons, franchement, vous m'aimez donc bien?
+
+--Autant qu'il est possible d'aimer, je crois.
+
+--Et cela dure depuis...?
+
+--Depuis un jour que je vous ai vue descendre de calèche et entrer chez
+Susse, il y a trois ans.
+
+--Savez-vous que c'est très beau? Eh bien, que faut-il que je fasse pour
+reconnaître ce grand amour?
+
+--Il faut m'aimer un peu, dis-je avec un battement de coeur qui
+m'empêchait presque de parler; car, malgré les sourires demi-moqueurs
+dont elle avait accompagné toute cette conversation, il me semblait que
+Marguerite commençait à partager mon trouble, et que j'approchais de
+l'heure attendue depuis si longtemps.
+
+--Eh bien, et le duc?
+
+--Quel duc?
+
+--Mon vieux jaloux.
+
+--Il n'en saura rien.
+
+--Et s'il le sait?
+
+--Il vous pardonnera.
+
+--Hé non! Il m'abandonnera, et qu'est-ce que je deviendrai?
+
+--Vous risquez bien cet abandon pour un autre.
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Par la recommandation que vous avez faite de ne laisser entrer
+personne cette nuit.
+
+--C'est vrai; mais celui-là est un ami sérieux.
+
+--Auquel vous ne tenez guère, puisque vous lui faites défendre votre
+porte à pareille heure.
+
+--Ce n'est pas à vous de me le reprocher, puisque c'était pour vous
+recevoir, vous et votre ami.
+
+Peu à peu je m'étais rapproché de Marguerite, j'avais passé mes mains
+autour de sa taille et je sentais son corps souple peser légèrement sur
+mes mains jointes.
+
+--Si vous saviez comme je vous aime! lui disais-je tout bas.
+
+--Bien vrai?
+
+--Je vous jure.
+
+--Eh bien, si vous me promettez de faire toutes mes volontés sans dire
+un mot, sans me faire une observation, sans me questionner, je vous
+aimerai peut-être.
+
+--Tout ce que vous voudrez!
+
+--Mais je vous en préviens, je veux être libre de faire ce que bon me
+semblera, sans vous donner le moindre détail sur ma vie. Il y a
+longtemps que je cherche un amant jeune, sans volonté, amoureux sans
+défiance, aimé sans droits. Je n'ai jamais pu en trouver un. Les hommes,
+au lieu d'être satisfaits qu'on leur accorde longtemps ce qu'ils eussent
+à peine espéré obtenir une fois, demandent à leur maîtresse compte du
+présent, du passé et de l'avenir même. À mesure qu'ils s'habituent à
+elle, ils veulent la dominer, et ils deviennent d'autant plus exigeants
+qu'on leur donne tout ce qu'ils veulent. Si je me décide à prendre un
+nouvel amant maintenant, je veux qu'il ait trois qualités bien rares,
+qu'il soit confiant, soumis et discret.
+
+--Eh bien, je serai tout ce que vous voudrez.
+
+--Nous verrons.
+
+--Et quand verrons-nous?
+
+--Plus tard.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, dit Marguerite en se dégageant de mes bras et en prenant
+dans un gros bouquet de camélias rouges apporté le matin un camélia
+qu'elle passa à ma boutonnière, parce qu'on ne peut pas toujours
+exécuter les traités le jour où on les signe. C'est facile à comprendre.
+
+--Et quand vous reverrai-je? dis-je en la pressant dans mes bras.
+
+--Quand ce camélia changera de couleur.
+
+--Et quand changera-t-il de couleur?
+
+--Demain, de onze heures à minuit. Êtes-vous content?
+
+--Vous me le demandez?
+
+--Pas un mot de tout cela ni à votre ami, ni à Prudence, ni à qui que ce
+soit.
+
+--Je vous le promets.
+
+--Maintenant, embrassez-moi et rentrons dans la salle à manger.
+
+Elle me tendit ses lèvres, lissa de nouveau ses cheveux, et nous
+sortîmes de cette chambre, elle en chantant, moi à moitié fou.
+
+Dans le salon elle me dit tout bas, en s'arrêtant:
+
+--Cela doit vous paraître étrange que j'aie l'air d'être prête à vous
+accepter ainsi tout de suite; savez-vous d'où cela vient? Cela vient,
+continua-t-elle en prenant ma main et en la posant contre son coeur, dont
+je sentis les palpitations violentes et répétées, cela vient de ce que,
+devant vivre moins longtemps que les autres, je me suis promis de vivre
+plus vite.
+
+--Ne me parlez plus de la sorte, je vous en supplie.
+
+--Oh! consolez-vous, continua-t-elle en riant. Si peu de temps que j'aie
+à vivre, je vivrai plus longtemps que vous ne m'aimerez.
+
+Et elle entra en chantant dans la salle à manger.
+
+--Où est Nanine? dit-elle en voyant Gaston et Prudence seuls.
+
+--Elle dort dans votre chambre, en attendant que vous vous couchiez,
+répondit Prudence.
+
+--La malheureuse! Je la tue! Allons, messieurs, retirez-vous; il est
+temps.
+
+Dix minutes après, Gaston et moi nous sortions. Marguerite me serrait la
+main en me disant adieu et restait avec Prudence.
+
+--Eh bien, me demanda Gaston, quand nous fûmes dehors, que dites-vous de
+Marguerite?
+
+--C'est un ange, et j'en suis fou.
+
+--Je m'en doutais; le lui avez-vous dit?
+
+--Oui.
+
+--Et vous a-t-elle promis de vous croire.
+
+--Non.
+
+--Ce n'est pas comme Prudence.
+
+--Elle vous l'a promis?
+
+--Elle a fait mieux, mon cher! On ne le croirait pas, elle est encore
+très bien, cette grosse Duvernoy!
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+
+En cet endroit de son récit, Armand s'arrêta.
+
+--Voulez-vous fermer la fenêtre? me dit-il, je commence à avoir froid.
+Pendant ce temps, je vais me coucher.
+
+Je fermai la fenêtre. Armand, qui était très faible encore, ôta sa robe
+de chambre et se mit au lit, laissant pendant quelques instants reposer
+sa tête sur l'oreiller comme un homme fatigué d'une longue course ou
+agité de pénibles souvenirs.
+
+--Vous avez peut-être trop parlé, lui dis-je; voulez-vous que je m'en
+aille et que je vous laisse dormir? Vous me raconterez un autre jour la
+fin de cette histoire.
+
+--Est-ce qu'elle vous ennuie?
+
+--Au contraire.
+
+--Je vais continuer alors; si vous me laissiez seul, je ne dormirais
+pas.
+
+--Quand je rentrai chez moi, reprit-il, sans avoir besoin de se
+recueillir, tant tous ces détails étaient encore présents à sa pensée,
+je ne me couchai pas; je me mis à réfléchir sur l'aventure de la
+journée. La rencontre, la présentation, l'engagement de Marguerite
+vis-à-vis de moi, tout avait été si rapide, si inespéré, qu'il y avait
+des moments où je croyais avoir rêvé. Cependant ce n'était pas la
+première fois qu'une fille comme Marguerite se promettait à un homme
+pour le lendemain du jour où il le lui demandait.
+
+J'avais beau me faire cette réflexion, la première impression produite
+par ma future maîtresse sur moi avait été si forte qu'elle subsistait
+toujours. Je m'entêtais encore à ne pas voir en elle une fille semblable
+aux autres, et, avec la vanité si commune à tous les hommes, j'étais
+prêt à croire qu'elle partageait invinciblement pour moi l'attraction
+que j'avais pour elle.
+
+Cependant j'avais sous les yeux des exemples bien contradictoires, et
+j'avais entendu dire souvent que l'amour de Marguerite était passé à
+l'état de denrée plus ou moins chère, selon la saison.
+
+Mais comment aussi, d'un autre côté, concilier cette réputation avec les
+refus continuels faits au jeune comte que nous avions trouvé chez elle?
+
+Vous me direz qu'il lui déplaisait et que, comme elle était
+splendidement entretenue par le duc, pour faire tant que de prendre un
+autre amant, elle aimait mieux un homme qui lui plût. Alors, pourquoi ne
+voulait-elle pas de Gaston, charmant, spirituel, riche, et
+paraissait-elle vouloir de moi qu'elle avait trouvé si ridicule la
+première fois qu'elle m'avait vu?
+
+Il est vrai qu'il y a des incidents d'une minute qui font plus qu'une
+cour d'une année.
+
+De ceux qui se trouvaient au souper, j'étais le seul qui se fût inquiété
+en la voyant quitter la table. Je l'avais suivie, j'avais été ému à ne
+pouvoir le cacher, j'avais pleuré en lui baisant la main. Cette
+circonstance, réunie à mes visites quotidiennes pendant les deux mois de
+sa maladie, avait pu lui faire voir en moi un autre homme que ceux
+connus jusqu'alors, et peut-être s'était-elle dit qu'elle pouvait bien
+faire pour un amour exprimé de cette façon ce qu'elle avait fait tant de
+fois, que cela n'avait déjà plus de conséquence pour elle.
+
+Toutes ces suppositions, comme vous le voyez, étaient assez
+vraisemblables; mais quelle que fût la raison à son consentement, il y
+avait une chose certaine, c'est qu'elle avait consenti.
+
+Or, j'étais amoureux de Marguerite, j'allais l'avoir, je ne pouvais rien
+lui demander de plus. Cependant, je vous le répète, quoique ce fût une
+fille entretenue, je m'étais tellement, peut-être pour la poétiser, fait
+de cet amour un amour sans espoir, que plus le moment approchait où je
+n'aurais même plus besoin d'espérer, plus je doutais.
+
+Je ne fermai pas les yeux de la nuit.
+
+Je ne me reconnaissais pas. J'étais à moitié fou. Tantôt je ne me
+trouvais ni assez beau, ni assez riche, ni assez élégant pour posséder
+une pareille femme, tantôt je me sentais plein de vanité à l'idée de
+cette possession: puis je me mettais à craindre que Marguerite n'eût
+pour moi qu'un caprice de quelques jours, et, pressentant un malheur
+dans une rupture prompte, je ferais peut-être mieux, me disais-je, de ne
+pas aller le soir chez elle, et de partir en lui écrivant mes craintes.
+De là, je passais à des espérances sans limites, à une confiance sans
+bornes. Je faisais des rêves d'avenir incroyables; je me disais que
+cette fille me devrait sa guérison physique et morale, que je passerais
+toute ma vie avec elle, et que son amour me rendrait plus heureux que
+les plus virginales amours.
+
+Enfin, je ne pourrais vous répéter les mille pensées qui montaient de
+mon coeur à ma tête et qui s'éteignirent peu à peu dans le sommeil qui me
+gagna au jour.
+
+Quand je me réveillai, il était deux heures. Le temps était magnifique.
+Je ne me rappelle pas que la vie m'ait jamais paru aussi belle et aussi
+pleine. Les souvenirs de la veille se représentaient à mon esprit, sans
+ombres, sans obstacles et gaiement escortés des espérances du soir. Je
+m'habillai à la hâte. J'étais content et capable des meilleures actions.
+De temps en temps mon coeur bondissait de joie et d'amour dans ma
+poitrine. Une douce fièvre m'agitait. Je ne m'inquiétais plus des
+raisons qui m'avaient préoccupé avant que je m'endormisse. Je ne voyais
+que le résultat, je ne songeais qu'à l'heure où je devais revoir
+Marguerite.
+
+Il me fut impossible de rester chez moi. Ma chambre me semblait trop
+petite pour contenir mon bonheur; j'avais besoin de la nature entière
+pour m'épancher.
+
+Je sortis.
+
+Je passai par la rue d'Antin. Le coupé de Marguerite l'attendait à sa
+porte; je me dirigeai du côté des Champs-Elysées. J'aimais, sans même
+les connaître, tous les gens que je rencontrais.
+
+Comme l'amour rend bon!
+
+Au bout d'une heure que je me promenais des chevaux de Marly au
+rond-point et du rond-point aux chevaux de Marly, je vis de loin la
+voiture de Marguerite; je ne la reconnus pas, je la devinai.
+
+Au moment de tourner l'angle des Champs-Elysées, elle se fit arrêter, et
+un grand jeune homme se détacha d'un groupe où il causait pour venir
+causer avec elle.
+
+Ils causèrent quelques instants; le jeune homme rejoignit ses amis, les
+chevaux repartirent, et moi, qui m'étais approché du groupe, je reconnus
+dans celui qui avait parlé à Marguerite ce comte de G... dont j'avais vu
+le portrait et que Prudence m'avait signalé comme celui à qui Marguerite
+devait sa position.
+
+C'était à lui qu'elle avait fait défendre sa porte, la veille; je
+supposai qu'elle avait fait arrêter sa voiture pour lui donner la raison
+de cette défense, et j'espérai qu'en même temps elle avait trouvé
+quelque nouveau prétexte pour ne pas le recevoir la nuit suivante.
+
+Comment le reste de la journée se passa, je l'ignore; je marchai, je
+fumai, je causai, mais de ce que je dis, de ceux que je rencontrai, à
+dix heures du soir, je n'avais aucun souvenir.
+
+Tout ce que je me rappelle, c'est que je rentrai chez moi, que je passai
+trois heures à ma toilette, et que je regardai cent fois ma pendule et
+ma montre, qui malheureusement allaient l'une comme l'autre.
+
+Quand dix heures et demie sonnèrent, je me dis qu'il était temps de
+partir.
+
+Je demeurais à cette époque rue de Provence: je suivis la rue du
+Mont-Blanc, je traversai le boulevard, pris la rue Louis-le-Grand, la
+rue de Port-Mahon, et la rue d'Antin. Je regardai aux fenêtres de
+Marguerite.
+
+Il y avait de la lumière.
+
+Je sonnai.
+
+Je demandai au portier si mademoiselle Gautier était chez elle.
+
+Il me répondit qu'elle ne rentrait jamais avant onze heures ou onze
+heures un quart.
+
+Je regardai ma montre.
+
+J'avais cru venir tout doucement, je n'avais mis que cinq minutes pour
+venir de la rue de Provence chez Marguerite.
+
+Alors, je me promenai dans cette rue sans boutiques, et déserte à cette
+heure.
+
+Au bout d'une demi-heure Marguerite arriva. Elle descendit de son coupé
+en regardant autour d'elle, comme si elle eût cherché quelqu'un.
+
+La voiture repartit au pas, les écuries et la remise n'étant pas dans la
+maison. Au moment où Marguerite allait sonner, je m'approchai et lui
+dis:
+
+--Bonsoir!
+
+--Ah! c'est vous? me dit-elle d'un ton peu rassurant sur le plaisir
+qu'elle avait à me trouver là.
+
+--Ne m'avez-vous pas permis de venir vous faire visite aujourd'hui?
+
+--C'est juste; je l'avais oublié.
+
+Ce mot renversait toutes mes réflexions du matin, toutes mes espérances
+de la journée. Cependant, je commençais à m'habituer à ces façons et je
+ne m'en allai pas, ce que j'eusse évidemment fait autrefois.
+
+Nous entrâmes.
+
+Nanine avait ouvert la porte d'avance.
+
+--Prudence est-elle rentrée? demanda Marguerite.
+
+--Non, madame.
+
+--Va dire que dès qu'elle rentrera elle vienne. Auparavant, éteins la
+lampe du salon, et, s'il vient quelqu'un, réponds que je ne suis pas
+rentrée et que je ne rentrerai pas.
+
+C'était bien là une femme préoccupée de quelque chose et peut-être
+ennuyée d'un importun. Je ne savais quelle figure faire ni que dire.
+Marguerite se dirigea du côté de sa chambre à coucher; je restai où
+j'étais.
+
+--Venez, me dit-elle.
+
+Elle ôta son chapeau, son manteau de velours et les jeta sur son lit,
+puis se laissa tomber dans un grand fauteuil, auprès du feu qu'elle
+faisait faire jusqu'au commencement de l'été, et me dit en jouant avec
+la chaîne de sa montre:
+
+--Eh bien, que me conterez-vous de neuf?
+
+--Rien, sinon que j'ai eu tort de venir ce soir.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que vous paraissez contrariée et que, sans doute, je vous
+ennuie.
+
+--Vous ne m'ennuyez pas; seulement je suis malade, j'ai souffert toute
+la journée, je n'ai pas dormi et j'ai une migraine affreuse.
+
+--Voulez-vous que je me retire pour vous laisser mettre au lit?
+
+--Oh! vous pouvez rester; si je veux me coucher, je me coucherai bien
+devant vous.
+
+En ce moment on sonna.
+
+--Qui vient encore? dit-elle avec un mouvement d'impatience.
+
+Quelques instants après, on sonna de nouveau.
+
+--Il n'y a donc personne pour ouvrir? Il va falloir que j'ouvre
+moi-même.
+
+En effet, elle se leva en me disant:
+
+--Attendez ici.
+
+Elle traversa l'appartement, et j'entendis ouvrir la porte d'entrée.
+
+--J'écoutai.
+
+Celui à qui elle avait ouvert s'arrêta dans la salle à manger. Aux
+premiers mots, je reconnus la voix du jeune comte de N...
+
+--Comment vous portez-vous ce soir? disait-il.
+
+--Mal, répondit sèchement Marguerite.
+
+--Est-ce que je vous dérange?
+
+--Peut-être.
+
+--Comme vous me recevez! Que vous ai-je fait, ma chère Marguerite?
+
+--Mon cher ami, vous ne m'avez rien fait. Je suis malade, il faut que je
+me couche; ainsi vous allez me faire le plaisir de vous en aller. Cela
+m'assomme de ne pas pouvoir rentrer le soir sans vous voir apparaître
+cinq minutes après. Qu'est-ce que vous voulez? que je sois votre
+maîtresse? Eh bien, je vous ai déjà dit cent fois que non, que vous
+m'agacez horriblement, et que vous pouvez vous adresser autre part. Je
+vous le répète aujourd'hui pour la dernière fois: je ne veux pas de
+vous, c'est bien convenu; adieu. Tenez, voici Nanine qui rentre; elle va
+vous éclairer. Bonsoir.
+
+Et, sans ajouter un mot, sans écouter ce que balbutiait le jeune homme,
+Marguerite revint dans sa chambre et referma violemment la porte, par
+laquelle Nanine, à son tour, rentra presque immédiatement.
+
+--Tu m'entends, lui dit Marguerite, tu diras toujours à cet imbécile que
+je n'y suis pas ou que je ne veux pas le recevoir. Je suis lasse, à la
+fin, de voir sans cesse des gens qui viennent me demander la même chose,
+qui me payent et qui se croient quittes avec moi. Si celles qui
+commencent notre honteux métier savaient ce que c'est, elles se feraient
+plutôt femmes de chambre. Mais non; la vanité d'avoir des robes, des
+voitures, des diamants nous entraîne; on croit à ce que l'on entend, car
+la prostitution a sa foi, et l'on use peu à peu son coeur, son corps, sa
+beauté; on est redoutée comme une bête fauve, méprisée comme un paria,
+on n'est entourée que de gens qui vous prennent toujours plus qu'ils ne
+vous donnent, et on s'en va un beau jour crever comme un chien, après
+avoir perdu les autres et s'être perdue soi-même.
+
+--Voyons, madame, calmez-vous, dit Nanine; vous avez mal aux nerfs ce
+soir.
+
+--Cette robe me gêne, reprit Marguerite en faisant sauter les agrafes de
+son corsage; donne-moi un peignoir. Eh bien, et Prudence?
+
+--Elle n'était pas rentrée, mais on l'enverra à madame dès qu'elle
+rentrera.
+
+--En voilà encore une, continua Marguerite en ôtant sa robe et en
+passant un peignoir blanc, en voilà encore une qui sait bien me trouver
+quand elle a besoin de moi, et qui ne peut pas me rendre un service de
+bonne grâce. Elle sait que j'attends cette réponse ce soir, qu'il me la
+faut, que je suis inquiète, et je suis sûre qu'elle est allée courir
+sans s'occuper de moi.
+
+--Peut-être a-t-elle été retenue?
+
+--Fais-nous donner le punch.
+
+--Vous allez encore vous faire du mal, dit Nanine.
+
+--Tant mieux! Apporte-moi aussi des fruits, du pâté ou une aile de
+poulet, quelque chose tout de suite, j'ai faim.
+
+Vous dire l'impression que cette scène me causait, c'est inutile; vous
+le devinez, n'est-ce pas?
+
+--Vous allez souper avec moi, me dit-elle; en attendant, prenez un
+livre, je vais passer un instant dans mon cabinet de toilette.
+
+Elle alluma les bougies d'un candélabre, ouvrit une porte au pied de son
+lit et disparut.
+
+Pour moi, je me mis à réfléchir sur la vie de cette fille, et mon amour
+s'augmenta de pitié.
+
+Je me promenais à grands pas dans cette chambre, tout en songeant, quand
+Prudence entra.
+
+--Tiens, vous voilà? me dit-elle: où est Marguerite?
+
+--Dans son cabinet de toilette.
+
+--Je vais l'attendre. Dites donc, elle vous trouve charmant; saviez-vous
+cela?
+
+--Non.
+
+--Elle ne vous l'a pas dit un peu?
+
+--Pas du tout.
+
+--Comment êtes-vous ici?
+
+--Je viens lui faire une visite.
+
+--À minuit?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Farceur!
+
+--Elle m'a même très mal reçu.
+
+--Elle va mieux vous recevoir.
+
+--Vous croyez?
+
+--Je lui apporte une bonne nouvelle.
+
+--Il n'y a pas de mal; ainsi elle vous a parlé de moi?
+
+--Hier au soir, ou plutôt cette nuit, quand vous avez été parti avec
+votre ami... à propos, comment va-t-il, votre ami? C'est Gaston R..., je
+crois, qu'on l'appelle?
+
+--Oui, dis-je, sans pouvoir m'empêcher de sourire en me rappelant la
+confidence que Gaston m'avait faite, et en voyant que Prudence savait à
+peine son nom.
+
+--Il est gentil, ce garçon-là; qu'est-ce qu'il fait?
+
+--Il a vingt-cinq mille francs de rente.
+
+--Ah! vraiment! eh bien, pour en revenir à vous, Marguerite m'a
+questionnée sur votre compte; elle m'a demandé qui vous étiez, ce que
+vous faisiez, quelles avaient été vos maîtresses; enfin tout ce qu'on
+peut demander sur un homme de votre âge. Je lui ai dit tout ce que je
+sais, en ajoutant que vous êtes un charmant garçon, et voilà.
+
+--Je vous remercie; maintenant, dites-moi donc de quelle commission elle
+vous avait chargée hier.
+
+--D'aucune; c'était pour faire partir le comte, ce qu'elle disait, mais
+elle m'en a chargée d'une pour aujourd'hui, et c'est la réponse que je
+lui apporte ce soir.
+
+En ce moment, Marguerite sortit de son cabinet de toilette, coquettement
+coiffée de son bonnet de nuit orné de touffes de rubans jaunes, appelées
+techniquement des choux.
+
+Elle était ravissante ainsi.
+
+Elle avait ses pieds nus dans des pantoufles de satin, et achevait la
+toilette de ses ongles.
+
+--Eh bien, dit-elle en voyant Prudence, avez-vous vu le duc?
+
+--Parbleu!
+
+--Et que vous a-t-il dit?
+
+--Il m'a donné.
+
+--Combien?
+
+--Six mille.
+
+--Vous les avez?
+
+--Oui.
+
+--A-t-il eu l'air contrarié?
+
+--Non.
+
+--Pauvre homme!
+
+Ce pauvre homme! fut dit d'un ton impossible à rendre. Marguerite prit
+les six billets de mille francs.
+
+--Il était temps, dit-elle. Ma chère Prudence, avez-vous besoin
+d'argent?
+
+--Vous savez, mon enfant, que c'est dans deux jours le 15, si vous
+pouviez me prêter trois ou quatre cents francs, vous me rendriez
+service.
+
+--Envoyez demain matin, il est trop tard pour faire changer.
+
+--N'oubliez pas.
+
+--Soyez tranquille. Soupez-vous avec nous?
+
+--Non, Charles m'attend chez moi.
+
+--Vous en êtes donc toujours folle?
+
+--Toquée, ma chère! A demain. Adieu, Armand.
+
+Madame Duvernoy sortit.
+
+Marguerite ouvrit son étagère et jeta dedans les billets de banque.
+
+--Vous permettez que je me couche! dit-elle en souriant et en se
+dirigeant vers son lit.
+
+--Non seulement je vous le permets, mais encore je vous en prie.
+
+Elle rejeta sur le pied de son lit la guipure qui le couvrait et se
+coucha.
+
+--Maintenant, dit-elle, venez vous asseoir près de moi et causons.
+
+Prudence avait raison: la réponse qu'elle avait apportée à Marguerite
+l'égayait.
+
+--Vous me pardonnez ma mauvaise humeur de ce soir? me dit-elle en me
+prenant la main.
+
+--Je suis prêt à vous en pardonner bien d'autres.
+
+--Et vous m'aimez?
+
+--À en devenir fou.
+
+--Malgré mon mauvais caractère?
+
+--Malgré tout.
+
+--Vous me le jurez!
+
+--Oui, lui dis-je tout bas.
+
+Nanine entra alors portant des assiettes, un poulet froid, une bouteille
+de bordeaux, des fraises et deux couverts.
+
+--Je ne vous ai pas fait faire du punch, dit Nanine, le bordeaux est
+meilleur pour vous. N'est-ce pas, monsieur?
+
+--Certainement, répondis-je, tout ému encore des dernières paroles de
+Marguerite et les yeux ardemment fixés sur elle.
+
+--Bien, dit-elle, mets tout cela sur la petite table, approche-la du
+lit; nous nous servirons nous-mêmes. Voilà trois nuits que tu passes, tu
+dois avoir envie de dormir, va te coucher; je n'ai plus besoin de rien.
+
+--Faut-il fermer la porte à double tour?
+
+--Je le crois bien! Et surtout dis qu'on ne laisse entrer personne
+demain avant midi.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+
+À cinq heures du matin, quand le jour commença à paraître à travers les
+rideaux, Marguerite me dit:
+
+--Pardonne-moi si je te chasse, mais il le faut. Le duc vient tous les
+matins; on va lui répondre que je dors, quand il va venir, et il
+attendra peut-être que je me réveille.
+
+Je pris dans mes mains la tête de Marguerite, dont les cheveux défaits
+ruisselaient autour d'elle, et je lui donnai un dernier baiser, en lui
+disant:
+
+--Quand te reverrai-je?
+
+--Écoute, reprit-elle, prends cette petite clef dorée qui est sur la
+cheminée, va ouvrir cette porte; rapporte la clef ici et va-t'en. Dans
+la journée, tu recevras une lettre et mes ordres, car tu sais que tu
+dois obéir aveuglément.
+
+--Oui, et si je demandais déjà quelque chose?
+
+--Quoi donc?
+
+--Que tu me laissasses cette clef.
+
+--Je n'ai jamais fait pour personne ce que tu me demandes là.
+
+--Eh bien, fais-le pour moi, car je te jure que, moi, je ne t'aime pas
+comme les autres t'aimaient.
+
+--Eh bien, garde-la; mais je te préviens qu'il ne dépend que de moi que
+cette clef ne te serve à rien.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il y a des verrous en dedans de la porte.
+
+--Méchante!
+
+--Je les ferai ôter.
+
+--Tu m'aimes donc un peu?
+
+--Je ne sais pas comment cela se fait, mais il me semble que oui.
+Maintenant va-t'en; je tombe de sommeil.
+
+Nous restâmes quelques secondes dans les bras l'un de l'autre, et je
+partis.
+
+Les rues étaient désertes, la grande ville dormait encore, une douce
+fraîcheur courait dans ces quartiers que le bruit des hommes allait
+envahir quelques heures plus tard.
+
+Il me sembla que cette ville endormie m'appartenait; je cherchais dans
+mon souvenir les noms de ceux dont j'avais jusqu'alors envié le bonheur;
+et je ne m'en rappelais pas un sans me trouver plus heureux que lui.
+
+Être aimé d'une jeune fille chaste, lui révéler le premier cet étrange
+mystère de l'amour, certes, c'est une grande félicité, mais c'est la
+chose du monde la plus simple. S'emparer d'un coeur qui n'a pas
+l'habitude des attaques, c'est entrer dans une ville ouverte et sans
+garnison. L'éducation, le sentiment des devoirs et la famille sont de
+très fortes sentinelles; mais il n'y a sentinelles si vigilantes que ne
+trompe une fille de seize ans, à qui, par la voix de l'homme qu'elle
+aime, la nature donne ses premiers conseils d'amour qui sont d'autant
+plus ardents qu'ils paraissent plus purs.
+
+Plus la jeune fille croit au bien, plus elle s'abandonne facilement,
+sinon à l'amant, du moins à l'amour, car étant sans défiance, elle est
+sans force, et se faire aimer d'elle est un triomphe que tout homme de
+vingt-cinq ans pourra se donner quand il voudra. Et cela est si vrai que
+voyez comme on entoure les jeunes filles de surveillance et de remparts!
+Les couvents n'ont pas de murs assez hauts, les mères de serrures assez
+fortes, la religion de devoirs assez continus pour renfermer tous ces
+charmants oiseaux dans leur cage, sur laquelle on ne se donne même pas
+la peine de jeter des fleurs. Aussi comme elles doivent désirer ce monde
+qu'on leur cache, comme elles doivent croire qu'il est tentant, comme
+elles doivent écouter la première voix qui, à travers les barreaux,
+vient leur en raconter les secrets, et bénir la main qui lève, la
+première, un coin du voile mystérieux.
+
+Mais être réellement aimé d'une courtisane, c'est une victoire bien
+autrement difficile. Chez elles, le corps a usé l'âme, les sens ont
+brûlé le coeur, la débauche a cuirassé les sentiments. Les mots qu'on
+leur dit, elles les savent depuis longtemps; les moyens que l'on
+emploie, elles les connaissent, l'amour même qu'elles inspirent, elles
+l'ont vendu. Elles aiment par métier et non par entraînement. Elles sont
+mieux gardées par leurs calculs qu'une vierge par sa mère et son
+couvent; aussi ont-elles inventé le mot caprice pour ces amours sans
+trafic qu'elles se donnent de temps en temps comme repos, comme excuse,
+ou comme consolation; semblables à ces usuriers qui rançonnent mille
+individus, et qui croient tout racheter en prêtant un jour vingt francs
+à quelque pauvre diable qui meurt de faim, sans exiger d'intérêt et sans
+lui demander de reçu.
+
+Puis, quand Dieu permet l'amour à une courtisane, cet amour, qui semble
+d'abord un pardon, devient presque toujours pour elle un châtiment. Il
+n'y a pas d'absolution sans pénitence. Quand une créature, qui a tout
+son passé à se reprocher, se sent tout à coup prise d'un amour profond,
+sincère, irrésistible, dont elle ne se fût jamais crue capable; quand
+elle a avoué cet amour, comme l'homme aimé ainsi la domine! Comme il se
+sent fort avec ce droit cruel de lui dire: «vous ne faites pas plus pour
+de l'amour que vous n'avez fait pour de l'argent.»
+
+Alors elles ne savent quelles preuves donner. Un enfant, raconte la
+fable, après s'être longtemps amusé dans un champ à crier: «au secours!»
+Pour déranger des travailleurs, fut dévoré un jour par un ours, sans que
+ceux qu'il avait trompés si souvent crussent cette fois aux cris réels
+qu'il poussait. Il en est de même de ces malheureuses filles, quand
+elles aiment sérieusement. Elles ont menti tant de fois qu'on ne veut
+plus les croire, et elles sont, au milieu de leurs remords, dévorées par
+leur amour.
+
+De là, ces grands dévouements, ces austères retraites dont quelques-unes
+ont donné l'exemple.
+
+Mais, quand l'homme qui inspire cet amour rédempteur a l'âme assez
+généreuse pour l'accepter sans se souvenir du passé, quand il s'y
+abandonne, quand il aime enfin, comme il est aimé, cet homme épuise d'un
+coup toutes les émotions terrestres, et après cet amour son coeur sera
+fermé à tout autre.
+
+Ces réflexions, je ne les faisais pas le matin où je rentrais chez moi.
+Elles n'eussent pu être que le pressentiment de ce qui allait m'arriver,
+et malgré mon amour pour Marguerite, je n'entrevoyais pas de semblables
+conséquences; aujourd'hui je les fais. Tout étant irrévocablement fini,
+elles résultent naturellement de ce qui a eu lieu.
+
+Mais revenons au premier jour de cette liaison. Quand je rentrai,
+j'étais d'une gaieté folle. En songeant que les barrières placées par
+mon imagination entre Marguerite et moi avaient disparu, que je la
+possédais, que j'occupais un peu sa pensée, que j'avais dans ma poche la
+clef de son appartement et le droit de me servir de cette clef, j'étais
+content de la vie, fier de moi, et j'aimais Dieu qui permettait tout
+cela.
+
+Un jour, un jeune homme passe dans une rue, il y coudoie une femme, il
+la regarde, il se retourne, il passe. Cette femme, il ne la connaît pas,
+elle a des plaisirs, des chagrins, des amours où il n'a aucune part. Il
+n'existe pas pour elle, et peut-être, s'il lui parlait, se
+moquerait-elle de lui comme Marguerite avait fait de moi. Des semaines,
+des mois, des années s'écoulent, et tout à coup, quand ils ont suivi
+chacun leur destinée dans un ordre différent, la logique du hasard les
+ramène en face l'un de l'autre. Cette femme devient la maîtresse de cet
+homme et l'aime. Comment? Pourquoi? Leurs deux existences n'en font plus
+qu'une; à peine l'intimité existe-t-elle, qu'elle leur semble avoir
+existé toujours, et tout ce qui a précédé s'efface de la mémoire des
+deux amants. C'est curieux, avouons-le.
+
+Quant à moi, je ne me rappelais plus comment j'avais vécu avant la
+veille. Tout mon être s'exaltait en joie au souvenir des mots échangés
+pendant cette première nuit. Ou Marguerite était habile à tromper, ou
+elle avait pour moi une de ces passions subites qui se révèlent dès le
+premier baiser, et qui meurent quelquefois, du reste, comme elles sont
+nées.
+
+Plus j'y réfléchissais, plus je me disais que Marguerite n'avait aucune
+raison de feindre un amour qu'elle n'aurait pas ressenti, et je me
+disais aussi que les femmes ont deux façons d'aimer qui peuvent résulter
+l'une de l'autre: elles aiment avec le coeur ou avec les sens. Souvent
+une femme prend un amant pour obéir à la seule volonté de ses sens, et
+apprend, sans s'y être attendue, le mystère de l'amour immatériel et ne
+vit plus que par son coeur; souvent une jeune fille, ne cherchant dans le
+mariage que la réunion de deux affections pures, reçoit cette soudaine
+révélation de l'amour physique, cette énergique conclusion des plus
+chastes impressions de l'âme.
+
+Je m'endormis au milieu de ces pensées. Je fus réveillé par une lettre
+de Marguerite, lettre contenant ces mots:
+
+«Voici mes ordres: ce soir au Vaudeville. Venez pendant le troisième
+entr'acte.
+
+«M. G.»
+
+Je serrai ce billet dans un tiroir, afin d'avoir toujours la réalité
+sous la main, dans le cas où je douterais, comme cela m'arrivait par
+moments.
+
+Elle ne me disait pas de l'aller voir dans le jour, je n'osai me
+présenter chez elle; mais j'avais un si grand désir de la rencontrer
+avant le soir que j'allai aux Champs-Elysées, où, comme la veille, je la
+vis passer et redescendre.
+
+À sept heures, j'étais au Vaudeville.
+
+Jamais je n'étais entré si tôt dans un théâtre.
+
+Toutes les loges s'emplirent les unes après les autres. Une seule
+restait vide: l'avant-scène du rez-de-chaussée.
+
+Au commencement du troisième acte, j'entendis ouvrir la porte de cette
+loge, sur laquelle j'avais presque constamment les yeux fixés,
+Marguerite parut.
+
+Elle passa tout de suite sur le devant, chercha à l'orchestre, m'y vit
+et me remercia du regard.
+
+Elle était merveilleusement belle ce soir-là.
+
+Etais-je la cause de cette coquetterie? M'aimait-elle assez pour croire
+que, plus je la trouverais belle, plus je serais heureux? Je l'ignorais
+encore; mais si telle avait été son intention, elle réussissait, car,
+lorsqu'elle se montra, les têtes ondulèrent les unes vers les autres, et
+l'acteur alors en scène regarda lui-même celle qui troublait ainsi les
+spectateurs par sa seule apparition.
+
+Et j'avais la clef de l'appartement de cette femme, et dans trois ou
+quatre heures elle allait de nouveau être à moi.
+
+On blâme ceux qui se ruinent pour des actrices et des femmes
+entretenues; ce qui m'étonne, c'est qu'ils ne fassent pas pour elles
+vingt fois plus de folies. Il faut avoir vécu, comme moi, de cette
+vie-là, pour savoir combien les petites vanités de tous les jours
+qu'elles donnent à leur amant soudent fortement dans le coeur, puisque
+nous n'avons pas d'autre mot, l'amour qu'il a pour elle.
+
+Prudence prit place ensuite dans la loge, et un homme que je reconnus
+pour le comte de G... s'assit au fond.
+
+À sa vue, un froid me passa sur le coeur.
+
+Sans doute, Marguerite s'apercevait de l'impression produite sur moi par
+la présence de cet homme dans sa loge, car elle me sourit de nouveau, et
+tournant le dos au comte, elle parut fort attentive à la pièce. Au
+troisième entr'acte, elle se retourna, dit deux mots; le comte quitta la
+loge, et Marguerite me fit signe de venir la voir.
+
+--Bonsoir! me dit-elle quand j'entrai, et elle me tendit la main.
+
+--Bonsoir! répondis-je en m'adressant à Marguerite et à Prudence.
+
+--Mais je prends la place de quelqu'un. Est-ce que M. le comte de G...
+ne va pas revenir?
+
+--Si; je l'ai envoyé me chercher des bonbons pour que nous puissions
+causer seuls un instant. Madame Duvernoy est dans la confidence.
+
+--Oui, mes enfants, dit celle-ci; mais soyez tranquilles, je ne dirai
+rien.
+
+--Qu'avez-vous donc ce soir? dit Marguerite en se levant et en venant
+dans l'ombre de la loge m'embrasser sur le front.
+
+--Je suis un peu souffrant.
+
+--Il faut aller vous coucher, reprit-elle avec cet air ironique si bien
+fait pour sa tête fine et spirituelle.
+
+--Où?
+
+--Chez vous.
+
+--Vous savez bien que je n'y dormirai pas.
+
+--Alors, il ne faut pas venir nous faire la moue ici parce que vous avez
+vu un homme dans ma loge.
+
+--Ce n'est pas pour cette raison.
+
+--Si fait, je m'y connais, et vous avez tort; ainsi ne parlons plus de
+cela. Vous viendrez après le spectacle chez Prudence, et vous y resterez
+jusqu'à ce que je vous appelle. Entendez-vous?
+
+--Oui.
+
+Est-ce que je pouvais désobéir?
+
+--Vous m'aimez toujours? reprit-elle.
+
+--Vous me le demandez!
+
+--Vous avez pensé à moi?
+
+--Tout le jour.
+
+--Savez-vous que je crains décidément de devenir amoureuse de vous?
+demandez plutôt à Prudence.
+
+--Ah! répondit la grosse fille, c'en est assommant.
+
+--Maintenant, vous allez retourner à votre stalle; le comte va rentrer,
+et il est inutile qu'il vous trouve ici.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que cela vous est désagréable de le voir.
+
+--Non; seulement si vous m'aviez dit désirer venir au Vaudeville ce
+soir, j'aurais pu vous envoyer cette loge aussi bien que lui.
+
+--Malheureusement, il me l'a apportée sans que je la lui demande, en
+m'offrant de m'accompagner. Vous le savez très bien, je ne pouvais pas
+refuser. Tout ce que je pouvais faire, c'était de vous écrire où
+j'allais pour que vous me vissiez, et parce que moi-même j'avais du
+plaisir à vous revoir plus tôt; mais, puisque c'est ainsi que vous me
+remerciez, je profite de la leçon.
+
+--J'ai tort, pardonnez-moi.
+
+--À la bonne heure, retournez gentiment à votre place, et surtout ne
+faites plus le jaloux.
+
+Elle m'embrassa de nouveau, et je sortis.
+
+Dans le couloir, je rencontrai le comte qui revenait.
+
+Je retournai à ma stalle.
+
+Après tout, la présence de M. de G... dans la loge de Marguerite était
+la chose la plus simple. Il avait été son amant, il lui apportait une
+loge, il l'accompagnait au spectacle, tout cela était fort naturel, et,
+du moment où j'avais pour maîtresse une fille comme Marguerite, il me
+fallait bien accepter ses habitudes.
+
+Je n'en fus pas moins très malheureux le reste de la soirée, et j'étais
+fort triste en m'en allant, après avoir vu Prudence, le comte et
+Marguerite monter dans la calèche qui les attendait à la porte.
+
+Et cependant, un quart d'heure après, j'étais chez Prudence. Elle
+rentrait à peine.
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+
+--Vous êtes venu presque aussi vite que nous, me dit Prudence.
+
+--Oui, répondis-je machinalement. Où est Marguerite?
+
+--Chez elle.
+
+--Toute seule?
+
+--Avec M. de G...
+
+Je me promenai à grands pas dans le salon.
+
+--Eh bien, qu'avez-vous?
+
+--Croyez-vous que je trouve drôle d'attendre ici que M. de G... sorte de
+chez Marguerite?
+
+--Vous n'êtes pas raisonnable non plus. Comprenez donc que Marguerite ne
+peut pas mettre le comte à la porte. M. de G... a été longtemps avec
+elle, il lui a toujours donné beaucoup d'argent; il lui en donne encore.
+Marguerite dépense plus de cent mille francs par an; elle a beaucoup de
+dettes. Le duc lui envoie ce qu'elle lui demande, mais elle n'ose pas
+toujours lui demander tout ce dont elle a besoin. Il ne faut pas qu'elle
+se brouille avec le comte qui lui fait une dizaine de mille francs par
+an au moins. Marguerite vous aime bien, mon cher ami, mais votre liaison
+avec elle, dans son intérêt et dans le vôtre, ne doit pas être sérieuse.
+Ce n'est pas avec vos sept ou huit mille francs de pension que vous
+soutiendrez le luxe de cette fille-là; ils ne suffiraient pas à
+l'entretien de sa voiture. Prenez Marguerite pour ce qu'elle est, pour
+une bonne fille spirituelle et jolie; soyez son amant pendant un mois,
+deux mois; donnez-lui des bouquets, des bonbons et des loges; mais ne
+vous mettez rien de plus en tête, et ne lui faites pas des scènes de
+jalousie ridicule. Vous savez bien à qui vous avez affaire; Marguerite
+n'est pas une vertu. Vous lui plaisez, vous l'aimez bien, ne vous
+inquiétez pas du reste. Je vous trouve charmant de faire le susceptible!
+Vous avez la plus agréable maîtresse de Paris! Elle vous reçoit dans un
+appartement magnifique, elle est couverte de diamants, elle ne vous
+coûtera pas un sou, si vous le voulez, et vous n'êtes pas content. Que
+diable! Vous en demandez trop.
+
+--Vous avez raison, mais c'est plus fort que moi, l'idée que cet homme
+est son amant me fait un mal affreux.
+
+--D'abord, reprit Prudence, est-il encore son amant? C'est un homme dont
+elle a besoin, voilà tout. Depuis deux jours, elle lui fait fermer sa
+porte; il est venu ce matin, elle n'a pas pu faire autrement que
+d'accepter sa loge et de le laisser l'accompagner. Il l'a reconduite, il
+monte un instant chez elle, il n'y reste pas, puisque vous attendez ici.
+Tout cela est bien naturel, il me semble. D'ailleurs vous acceptez bien
+le duc?
+
+--Oui, mais celui-là est un vieillard, et je suis sûr que Marguerite
+n'est pas sa maîtresse. Puis, on peut souvent accepter une liaison et
+n'en pas accepter deux. Cette facilité ressemble trop à un calcul et
+rapproche l'homme qui y consent, même par amour, de ceux qui, un étage
+plus bas, font un métier de ce consentement et un profit de ce métier.
+
+--Ah! Mon cher, que vous êtes arriéré! Combien en ai-je vus, et des plus
+nobles, des plus élégants, des plus riches, faire ce que je vous
+conseille et cela, sans efforts, sans honte, sans remords! Mais cela se
+voit tous les jours. Mais comment voudriez-vous que les femmes
+entretenues de Paris fissent pour soutenir le train qu'elles mènent, si
+elles n'avaient pas trois ou quatre amants à la fois? Il n'y a pas de
+fortune, si considérable qu'elle soit, qui puisse subvenir seule aux
+dépenses d'une femme comme Marguerite. Une fortune de cinq cent mille
+francs de rente est une fortune énorme en France; eh bien, mon cher ami,
+cinq cent mille francs de rente n'en viendraient pas à bout, et voici
+pourquoi: un homme qui a un pareil revenu a une maison montée, des
+chevaux, des domestiques, des voitures, des chasses, des amis; souvent
+il est marié, il a des enfants, il fait courir, il joue, il voyage, que
+sais-je, moi! Toutes ces habitudes sont prises de telle façon qu'il ne
+peut s'en défaire sans passer pour être ruiné et sans faire scandale.
+Tout compte fait, avec cinq cent mille francs par an, il ne peut pas
+donner à une femme plus de quarante ou cinquante mille francs dans
+l'année, et encore c'est beaucoup. Eh bien, d'autres amours complètent
+la dépense annuelle de la femme. Avec Marguerite, c'est encore plus
+commode; elle est tombée par un miracle du ciel sur un vieillard riche à
+dix millions, dont la femme et la fille sont mortes, qui n'a plus que
+des neveux riches eux-mêmes, qui lui donne tout ce qu'elle veut sans
+rien lui demander en échange; mais elle ne peut pas lui demander plus de
+soixante-dix mille francs par an, et je suis sûre que si elle lui en
+demandait davantage, malgré sa fortune et l'affection qu'il a pour elle,
+il le lui refuserait.
+
+«Tous ces jeunes gens ayant vingt ou trente mille livres de rente à
+Paris, c'est-à-dire à peine de quoi vivre dans le monde qu'ils
+fréquentent, savent très bien, quand ils sont les amants d'une femme
+comme Marguerite, qu'elle ne pourrait pas seulement payer son
+appartement et ses domestiques avec ce qu'ils lui donnent. Ils ne lui
+disent pas qu'ils le savent, ils ont l'air de ne rien voir, et quand ils
+en ont assez ils s'en vont. S'ils ont la vanité de suffire à tout, ils
+se ruinent comme des sots et vont se faire tuer en Afrique après avoir
+laissé cent mille francs de dettes à Paris. Croyez-vous que la femme
+leur en soit reconnaissante? Pas le moins du monde. Au contraire, elle
+dit qu'elle leur a sacrifié sa position et que, pendant qu'elle était
+avec eux, elle perdait de l'argent. Ah! vous trouvez tous ces détails
+honteux, n'est-ce pas? Ils sont vrais. Vous êtes un charmant garçon, que
+j'aime de tout mon coeur; je vis depuis vingt ans parmi les femmes
+entretenues, je sais ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, et je ne
+voudrais pas vous voir prendre au sérieux le caprice qu'une jolie fille
+a pour vous.
+
+«Puis, outre cela, admettons, continua Prudence, que Marguerite vous
+aime assez pour renoncer au comte et au duc, dans le cas où celui-ci
+s'apercevrait de votre liaison et lui dirait de choisir entre vous et
+lui, le sacrifice qu'elle vous ferait serait énorme, c'est
+incontestable. Quel sacrifice égal pourriez-vous lui faire, vous? Quand
+la satiété serait venue, quand vous n'en voudriez plus enfin, que
+feriez-vous pour la dédommager de ce que vous lui auriez fait perdre?
+Rien. Vous l'auriez isolée du monde dans lequel étaient sa fortune et
+son avenir, elle vous aurait donné ses plus belles années, et elle
+serait oubliée. Ou vous seriez un homme ordinaire, alors, lui jetant son
+passé à la face, vous lui diriez qu'en la quittant vous ne faites
+qu'agir comme ses autres amants, et vous l'abandonneriez à une misère
+certaine; ou vous seriez un honnête homme, et, vous croyant forcé de la
+garder auprès de vous, vous vous livreriez vous-même à un malheur
+inévitable, car cette liaison, excusable chez le jeune homme, ne l'est
+plus chez l'homme mûr. Elle devient un obstacle à tout, elle ne permet
+ni la famille, ni l'ambition, ces secondes et dernières amours de
+l'homme. Croyez-m'en donc, mon ami, prenez les choses pour ce qu'elles
+valent, les femmes pour ce qu'elles sont, et ne donnez pas à une fille
+entretenue le droit de se dire votre créancière en quoi que ce soit.
+
+C'était sagement raisonné et d'une logique dont j'aurais cru Prudence
+incapable. Je ne trouvai rien à lui répondre, sinon qu'elle avait
+raison; je lui donnai la main et la remerciai de ses conseils.
+
+--Allons, allons, me dit-elle, chassez-moi ces mauvaises théories, et
+riez; la vie est charmante, mon cher, c'est selon le verre par lequel on
+la regarde. Tenez, consultez votre ami Gaston, en voilà un qui me fait
+l'effet de comprendre l'amour comme je le comprends. Ce dont il faut que
+vous soyez convaincu, sans quoi vous deviendrez un garçon insipide,
+c'est qu'il y a à côté d'ici une belle fille qui attend impatiemment que
+l'homme qui est chez elle s'en aille, qui pense à vous, qui vous garde
+sa nuit et qui vous aime, j'en suis certaine. Maintenant venez vous
+mettre à la fenêtre avec moi, et regardons partir le comte qui ne va pas
+tarder à nous laisser la place.
+
+Prudence ouvrit une fenêtre, et nous nous accoudâmes à côté l'un de
+l'autre sur le balcon.
+
+Elle regardait les rares passants, moi je rêvais.
+
+Tout ce qu'elle m'avait dit me bourdonnait dans la tête, et je ne
+pouvais m'empêcher de convenir qu'elle avait raison; mais l'amour réel
+que j'avais pour Marguerite avait peine à s'accommoder de cette
+raison-là. Aussi poussais-je de temps en temps des soupirs qui faisaient
+retourner Prudence, et lui faisaient hausser les épaules comme un
+médecin qui désespère d'un malade.
+
+«Comme on s'aperçoit que la vie doit être courte, disais-je en moi-même,
+par la rapidité des sensations! Je ne connais Marguerite que depuis deux
+jours, elle n'est ma maîtresse que depuis hier, et elle a déjà tellement
+envahi ma pensée, mon coeur et ma vie, que la visite de ce comte de G...
+est un malheur pour moi.»
+
+Enfin le comte sortit, remonta dans sa voiture et disparut. Prudence
+ferma sa fenêtre.
+
+Au même moment Marguerite nous appelait.
+
+--Venez vite, on met la table, disait-elle, nous allons souper.
+
+Quand j'entrai chez elle, Marguerite courut à moi, me sauta au cou et
+m'embrassa de toutes ses forces.
+
+--Sommes-nous toujours maussade? me dit-elle.
+
+--Non, c'est fini, répondit Prudence, je lui ai fait de la morale, et il
+a promis d'être sage.
+
+--À la bonne heure!
+
+Malgré moi, je jetai les yeux sur le lit, il n'était pas défait; quant à
+Marguerite, elle était déjà en peignoir blanc.
+
+On se mit à table.
+
+Charme, douceur, expansion, Marguerite avait tout, et j'étais bien forcé
+de temps en temps de reconnaître que je n'avais pas le droit de lui
+demander autre chose; que bien des gens seraient heureux à ma place, et
+que, comme le berger de Virgile, je n'avais qu'à jouir des loisirs qu'un
+dieu ou plutôt qu'une déesse me faisait.
+
+J'essayai de mettre en pratique les théories de Prudence et d'être aussi
+gai que mes deux compagnes; mais ce qui chez elles était nature, chez
+moi était effort, et le rire nerveux que j'avais, et auquel elles se
+trompèrent, touchait de bien près aux larmes.
+
+Enfin le souper cessa, et je restai seul avec Marguerite. Elle alla,
+comme elle en avait l'habitude, s'asseoir sur son tapis devant le feu et
+regarder d'un air triste la flamme du foyer.
+
+Elle songeait! A quoi? Je l'ignore; moi, je la regardais avec amour et
+presque avec terreur en pensant à ce que j'étais prêt à souffrir pour
+elle.
+
+--Sais-tu à quoi je pensais?
+
+--Non.
+
+--À une combinaison que j'ai trouvée.
+
+--Et quelle est cette combinaison?
+
+--Je ne puis pas encore te la confier, mais je puis te dire ce qui en
+résulterait. Il en résulterait que dans un mois d'ici je serais libre,
+je ne devrais plus rien, et nous irions passer ensemble l'été à la
+campagne.
+
+--Et vous ne pouvez pas me dire par quel moyen?
+
+--Non, il faut seulement que tu m'aimes comme je t'aime, et tout
+réussira.
+
+--Et c'est vous seule qui avez trouvé cette combinaison?
+
+--Oui.
+
+--Et vous l'exécuterez seule?
+
+--Moi seule aurai les ennuis, me dit Marguerite avec un sourire que je
+n'oublierai jamais, mais nous partagerons les bénéfices.
+
+Je ne pus m'empêcher de rougir à ce mot de bénéfices; je me rappelai
+Manon Lescaut mangeant avec Desgrieux l'argent de M. de B...
+
+Je répondis d'un ton un peu dur et en me levant:
+
+--Vous me permettrez, ma chère Marguerite, de ne partager les bénéfices
+que des entreprises que je conçois et que j'exploite moi-même.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Cela signifie que je soupçonne fort M. le comte de G... d'être votre
+associé dans cette heureuse combinaison dont je n'accepte ni les charges
+ni les bénéfices.
+
+--Vous êtes un enfant. Je croyais que vous m'aimiez, je me suis trompée,
+c'est bien.
+
+Et, en même temps, elle se leva, ouvrit son piano et se remit à jouer
+l'Invitation à la valse, jusqu'à ce fameux passage en majeur qui
+l'arrêtait toujours.
+
+Etait-ce par habitude, ou pour me rappeler le jour où nous nous étions
+connus? Tout ce que je sais, c'est qu'avec cette mélodie les souvenirs
+me revinrent, et, m'approchant d'elle, je lui pris la tête entre mes
+mains et l'embrassai.
+
+--Vous me pardonnez? Lui dis-je.
+
+--Vous le voyez bien, me répondit-elle; mais remarquez que nous n'en
+sommes qu'au second jour, et que déjà j'ai quelque chose à vous
+pardonner. Vous tenez bien mal vos promesses d'obéissance aveugle.
+
+--Que voulez-vous, Marguerite, je vous aime trop, et je suis jaloux de
+la moindre de vos pensées. Ce que vous m'avez proposé tout à l'heure me
+rendrait fou de joie, mais le mystère qui précède l'exécution de ce
+projet me serre le coeur.
+
+--Voyons, raisonnons un peu, reprit-elle en me prenant les deux mains et
+en me regardant avec un charmant sourire auquel il m'était impossible de
+résister; vous m'aimez, n'est-ce pas? et vous seriez heureux de passer
+trois ou quatre mois à la campagne avec moi seule; moi aussi, je serais
+heureuse de cette solitude à deux, non seulement j'en serais heureuse,
+mais j'en ai besoin pour ma santé. Je ne puis quitter Paris pour un si
+long temps sans mettre ordre à mes affaires, et les affaires d'une femme
+comme moi sont toujours très embrouillées; eh bien, j'ai trouvé le moyen
+de tout concilier, mes affaires et mon amour pour vous, oui, pour vous,
+ne riez pas, j'ai la folie de vous aimer! Et voilà que vous prenez vos
+grands airs et me dites des grands mots. Enfant, trois fois enfant,
+rappelez-vous seulement que je vous aime, et ne vous inquiétez de
+rien.--Est-ce convenu, voyons?
+
+--Tout ce que vous voulez est convenu, vous le savez bien.
+
+--Alors, avant un mois, nous serons dans quelque village, à nous
+promener au bord de l'eau et à boire du lait. Cela vous semble étrange
+que je parle ainsi, moi, Marguerite Gautier; cela vient, mon ami, de ce
+que quand cette vie de Paris, qui semble me rendre si heureuse, ne me
+brûle pas, elle m'ennuie, et alors j'ai des aspirations soudaines vers
+une existence plus calme qui me rappellerait mon enfance. On a toujours
+eu une enfance, quoi que l'on soit devenue. Oh! soyez tranquille, je ne
+vais pas vous dire que je suis la fille d'un colonel en retraite et que
+j'ai été élevée à Saint-Denis. Je suis une pauvre fille de la campagne,
+et je ne savais pas écrire mon nom il y a six ans. Vous voilà rassuré,
+n'est-ce pas? Pourquoi est-ce à vous le premier à qui je m'adresse pour
+partager la joie du désir qui m'est venu? Sans doute parce que j'ai
+reconnu que vous m'aimiez pour moi et non pour vous, tandis que les
+autres ne m'ont jamais aimée que pour eux.
+
+«J'ai été bien souvent à la campagne, mais jamais comme j'aurais voulu y
+aller. C'est sur vous que je compte pour ce bonheur facile, ne soyez
+donc pas méchant et accordez-le-moi. Dites-vous ceci: elle ne doit pas
+vivre vieille, et je me repentirais un jour de n'avoir pas fait pour
+elle la première chose qu'elle m'a demandée, et qu'il était si facile de
+faire.
+
+Que répondre à de pareilles paroles, surtout avec le souvenir d'une
+première nuit d'amour, et dans l'attente d'une seconde?
+
+Une heure après, je tenais Marguerite dans mes bras, et elle m'eût
+demandé de commettre un crime que je lui eusse obéi.
+
+À six heures du matin je partis, et avant de partir je lui dis:
+
+--À ce soir?
+
+Elle m'embrassa plus fort, mais elle ne me répondit pas.
+
+Dans la journée, je reçus une lettre qui contenait ces mots:
+
+«Cher enfant, je suis un peu souffrante, et le médecin m'ordonne le
+repos. Je me coucherai de bonne heure ce soir et ne vous verrai pas.
+Mais, pour vous récompenser, je vous attendrai demain à midi. Je vous
+aime.»
+
+Mon premier mot fut: «elle me trompe!»
+
+Une sueur glacée passa sur mon front, car j'aimais déjà trop cette femme
+pour que ce soupçon ne me bouleversât point.
+
+Et cependant je devais m'attendre à cet événement presque tous les jours
+avec Marguerite, et cela m'était arrivé souvent avec mes autres
+maîtresses, sans que je m'en préoccupasse fort. D'où venait donc
+l'empire que cette femme prenait sur ma vie?
+
+Alors je songeai, puisque j'avais la clef de chez elle, à aller la voir
+comme de coutume. De cette façon, je saurais bien vite la vérité, et, si
+je trouvais un homme, je le souffletterais.
+
+En attendant, j'allai aux Champs-Elysées. J'y restai quatre heures. Elle
+ne parut pas. Le soir, j'entrai dans tous les théâtres où elle avait
+l'habitude d'aller. Elle n'était dans aucun.
+
+À onze heures, je me rendis rue d'Antin.
+
+Il n'y avait pas de lumière aux fenêtres de Marguerite. Je sonnai
+néanmoins. Le portier me demanda où j'allais.
+
+--Chez mademoiselle Gautier, lui dis-je.
+
+--Elle n'est pas rentrée.
+
+--Je vais monter l'attendre.
+
+--Il n'y a personne chez elle.
+
+Evidemment c'était là une consigne que je pouvais forcer puisque j'avais
+la clef, mais je craignis un esclandre ridicule, et je sortis.
+
+Seulement, je ne rentrai pas chez moi, je ne pouvais quitter la rue, et
+ne perdais pas des yeux la maison de Marguerite. Il me semblait que
+j'avais encore quelque chose à apprendre, ou du moins que mes soupçons
+allaient se confirmer.
+
+Vers minuit, un coupé que je connaissais bien s'arrêta vers le numéro 9.
+
+Le comte de G... en descendit et entra dans la maison, après avoir
+congédié sa voiture.
+
+Un moment j'espérai que, comme à moi, on allait lui dire que Marguerite
+n'était pas chez elle, et que j'allais le voir sortir; mais à quatre
+heures du matin j'attendais encore.
+
+J'ai bien souffert depuis trois semaines, mais ce n'est rien, je crois,
+en comparaison de ce que je souffris cette nuit-là.
+
+
+
+
+Chapitre XIV
+
+
+Rentré chez moi, je me mis à pleurer comme un enfant. Il n'y a pas
+d'homme qui n'ait été trompé au moins une fois, et qui ne sache ce que
+l'on souffre.
+
+Je me dis, sous le poids de ces résolutions de la fièvre que l'on croit
+toujours avoir la force de tenir, qu'il fallait rompre immédiatement
+avec cet amour, et j'attendis le jour avec impatience pour aller retenir
+ma place, retourner auprès de mon père et de ma soeur, double amour dont
+j'étais certain, et qui ne me tromperait pas, lui.
+
+Cependant je ne voulais pas partir sans que Marguerite sût bien pourquoi
+je partais. Seul, un homme qui n'aime décidément plus sa maîtresse la
+quitte sans lui écrire.
+
+Je fis et refis vingt lettres dans ma tête.
+
+J'avais eu affaire à une fille semblable à toutes les filles
+entretenues, je l'avais beaucoup trop poétisée, elle m'avait traité en
+écolier, en employant, pour me tromper, une ruse d'une simplicité
+insultante, c'était clair. Mon amour-propre prit alors le dessus. Il
+fallait quitter cette femme sans lui donner la satisfaction de savoir ce
+que cette rupture me faisait souffrir, et voici ce que je lui écrivis de
+mon écriture la plus élégante, et des larmes de rage et de douleur dans
+les yeux:
+
+«Ma chère Marguerite,
+
+«J'espère que votre indisposition d'hier aura été peu de chose. J'ai
+été, à onze heures du soir, demander de vos nouvelles, et l'on m'a
+répondu que vous n'étiez pas rentrée. M. de G... a été plus heureux que
+moi, car il s'est présenté quelques instants après, et à quatre heures
+du matin il était encore chez vous.
+
+«Pardonnez-moi les quelques heures ennuyeuses que je vous ai fait
+passer, et soyez sûre que je n'oublierai jamais les moments heureux que
+je vous dois.
+
+«Je serais bien allé savoir de vos nouvelles aujourd'hui, mais je compte
+retourner près de mon père.
+
+«Adieu, ma chère Marguerite; je ne suis ni assez riche pour vous aimer
+comme je le voudrais, ni assez pauvre pour vous aimer comme vous le
+voudriez. Oublions donc, vous, un nom qui doit vous être à peu près
+indifférent, moi, un bonheur qui me devient impossible.
+
+«Je vous renvoie votre clef, qui ne m'a jamais servi et qui pourra vous
+être utile, si vous êtes souvent malade comme vous l'étiez hier.»
+
+Vous le voyez, je n'avais pas eu la force de finir cette lettre sans une
+impertinente ironie, ce qui prouvait combien j'étais encore amoureux.
+
+Je lus et relus dix fois cette lettre, et l'idée qu'elle ferait de la
+peine à Marguerite me calma un peu. J'essayai de m'enhardir dans les
+sentiments qu'elle affectait, et quand, à huit heures, mon domestique
+entra chez moi, je la lui remis pour qu'il la portât tout de suite.
+
+--Faudra-t-il attendre une réponse? Me demanda Joseph (mon domestique
+s'appelait Joseph, comme tous les domestiques).
+
+--Si l'on vous demande s'il y a une réponse, vous direz que vous n'en
+savez rien et vous attendrez.
+
+Je me rattachais à cette espérance qu'elle allait me répondre.
+
+Pauvres et faibles que nous sommes!
+
+Tout le temps que mon domestique resta dehors, je fus dans une agitation
+extrême. Tantôt me rappelant comment Marguerite s'était donnée à moi, je
+me demandais de quel droit je lui écrivais une lettre impertinente,
+quand elle pouvait me répondre que ce n'était pas M. de G... qui me
+trompait, mais moi qui trompais M. de G...; raisonnement qui permet à
+bien des femmes d'avoir plusieurs amants. Tantôt, me rappelant les
+serments de cette fille, je voulais me convaincre que ma lettre était
+trop douce encore et qu'il n'y avait pas d'expressions assez fortes pour
+flétrir une femme qui se riait d'un amour aussi sincère que le mien.
+Puis, je me disais que j'aurais mieux fait de ne pas lui écrire, d'aller
+chez elle dans la journée, et que, de cette façon, j'aurais joui des
+larmes que je lui aurais fait répandre.
+
+Enfin, je me demandais ce qu'elle allait me répondre, déjà prêt à croire
+l'excuse qu'elle me donnerait.
+
+Joseph revint.
+
+--Eh bien? Lui dis-je.
+
+--Monsieur, me répondit-il, madame était couchée et dormait encore, mais
+dès qu'elle sonnera, on lui remettra la lettre, et s'il y a une réponse
+on l'apportera.
+
+Elle dormait!
+
+Vingt fois je fus sur le point de renvoyer chercher cette lettre, mais
+je me disais toujours:
+
+--On la lui a peut-être déjà remise, et j'aurais l'air de me repentir.
+
+Plus l'heure à laquelle il était vraisemblable qu'elle me répondît
+approchait, plus je regrettais d'avoir écrit.
+
+Dix heures, onze heures, midi sonnèrent.
+
+À midi, je fus au moment d'aller au rendez-vous, comme si rien ne
+s'était passé. Enfin, je ne savais qu'imaginer pour sortir du cercle de
+fer qui m'étreignait.
+
+Alors, je crus, avec cette superstition des gens qui attendent, que, si
+je sortais un peu, à mon retour je trouverais une réponse. Les réponses
+impatiemment attendues arrivent toujours quand on n'est pas chez soi.
+
+Je sortis sous prétexte d'aller déjeuner.
+
+Au lieu de déjeuner au café Foy, au coin du boulevard, comme j'avais
+l'habitude de le faire, je préférai aller déjeuner au Palais-Royal et
+passer par la rue d'Antin. Chaque fois que de loin j'apercevais une
+femme, je croyais voir Nanine m'apportant une réponse. Je passai rue
+d'Antin sans avoir même rencontré un commissionnaire. J'arrivai au
+Palais-Royal, j'entrai chez Véry. Le garçon me fit manger ou plutôt me
+servit ce qu'il voulut, car je ne mangeai pas.
+
+Malgré moi, mes yeux se fixaient toujours sur la pendule.
+
+Je rentrai, convaincu que j'allais trouver une lettre de Marguerite.
+
+Le portier n'avait rien reçu. J'espérais encore dans mon domestique.
+Celui-ci n'avait vu personne depuis mon départ.
+
+Si Marguerite avait dû me répondre, elle m'eût répondu depuis longtemps.
+
+Alors, je me mis à regretter les termes de ma lettre; j'aurais dû me
+taire complètement, ce qui eût sans doute fait faire une démarche à son
+inquiétude; car, ne me voyant pas venir au rendez-vous la veille, elle
+m'eût demandé les raisons de mon absence, et alors seulement j'eusse dû
+les lui donner. De cette façon, elle n'eût pu faire autrement que de se
+disculper, et ce que je voulais, c'était qu'elle se disculpât. Je
+sentais déjà que, quelques raisons qu'elle m'eût objectées, je les
+aurais crues, et que j'aurais mieux tout aimé que de ne plus la voir.
+
+J'en arrivai à croire qu'elle allait venir elle-même chez moi, mais les
+heures se passèrent et elle ne vint pas.
+
+Décidément, Marguerite n'était pas comme toutes les femmes, car il y en
+a bien peu qui, en recevant une lettre semblable à celle que je venais
+d'écrire, ne répondent pas quelque chose.
+
+À cinq heures, je courus aux Champs-Elysées.
+
+--Si je la rencontre, pensais-je, j'affecterai un air indifférent, et
+elle sera convaincue que je ne songe déjà plus à elle.
+
+Au tournant de la rue Royale, je la vis passer dans sa voiture; la
+rencontre fut si brusque que je pâlis. J'ignore si elle vit mon émotion;
+moi, j'étais si troublé que je ne vis que sa voiture.
+
+Je ne continuai pas ma promenade aux Champs-Elysées. Je regardai les
+affiches des théâtres, car j'avais encore une chance de la voir.
+
+Il y avait une première représentation au Palais-Royal. Marguerite
+devait évidemment y assister.
+
+J'étais au théâtre à sept heures.
+
+Toutes les loges s'emplirent, mais Marguerite ne parut pas.
+
+Alors, je quittai le Palais-Royal, et j'entrai dans tous les théâtres où
+elle allait le plus souvent, au Vaudeville, aux Variétés, à
+l'Opéra-Comique.
+
+Elle n'était nulle part.
+
+Ou ma lettre lui avait fait trop de peine pour qu'elle s'occupât de
+spectacle, ou elle craignait de se trouver avec moi, et voulait éviter
+une explication.
+
+Voilà ce que ma vanité me soufflait sur le boulevard, quand je
+rencontrai Gaston qui me demanda d'où je venais.
+
+--Du Palais-Royal.
+
+--Et moi de l'Opéra, me dit-il; je croyais même vous y voir.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que Marguerite y était.
+
+--Ah! Elle y était?
+
+--Oui.
+
+--Seule?
+
+--Non, avec une de ses amies.
+
+--Voilà tout?
+
+--Le comte de G... est venu un instant dans sa loge; mais elle s'en est
+allée avec le duc. À chaque instant, je croyais vous voir paraître. Il y
+avait à côté de moi une stalle qui est restée vide toute la soirée, et
+j'étais convaincu qu'elle était louée par vous.
+
+--Mais pourquoi irais-je où Marguerite va?
+
+--Parce que vous êtes son amant, pardieu!
+
+--Et qui vous a dit cela?
+
+--Prudence, que j'ai rencontrée hier. Je vous en félicite, mon cher;
+c'est une jolie maîtresse que n'a pas qui veut. Gardez-la, elle vous
+fera honneur.
+
+Cette simple réflexion de Gaston me montra combien mes susceptibilités
+étaient ridicules.
+
+Si je l'avais rencontré la veille et qu'il m'eût parlé ainsi, je n'eusse
+certainement pas écrit la sotte lettre du matin.
+
+Je fus au moment d'aller chez Prudence et de l'envoyer dire à Marguerite
+que j'avais à lui parler; mais je craignis que pour se venger elle ne me
+répondît qu'elle ne pouvait pas me recevoir, et je rentrai chez moi
+après être passé par la rue d'Antin.
+
+Je demandai de nouveau à mon portier s'il avait une lettre pour moi.
+
+Rien! Elle aura voulu voir si je ferais quelque nouvelle démarche et si
+je rétracterais ma lettre aujourd'hui, me dis-je en me couchant; mais,
+voyant que je ne lui écris pas, elle m'écrira demain.
+
+Ce soir-là surtout je me repentis de ce que j'avais fait. J'étais seul
+chez moi, ne pouvant dormir, dévoré d'inquiétude et de jalousie quand,
+en laissant suivre aux choses leur véritable cours, j'aurais dû être
+auprès de Marguerite et m'entendre dire les mots charmants que je
+n'avais entendus que deux fois, et qui me brûlaient les oreilles dans ma
+solitude.
+
+Ce qu'il y avait d'affreux dans ma situation, c'est que le raisonnement
+me donnait tort; en effet, tout me disait que Marguerite m'aimait.
+D'abord, ce projet de passer un été avec moi seul à la campagne, puis
+cette certitude que rien ne la forçait à être ma maîtresse, puisque ma
+fortune était insuffisante à ses besoins et même à ses caprices. Il n'y
+avait donc eu chez elle que l'espérance de trouver en moi une affection
+sincère, capable de la reposer des amours mercenaires au milieu
+desquelles elle vivait, et dès le second jour je détruisais cette
+espérance, et je payais en ironie impertinente l'amour accepté pendant
+deux nuits. Ce que je faisais était donc plus que ridicule, c'était
+indélicat. Avais-je seulement payé cette femme, pour avoir le droit de
+blâmer sa vie, et n'avais-je pas l'air, en me retirant dès le second
+jour, d'un parasite d'amour qui craint qu'on ne lui donne la carte de
+son dîner? Comment! Il y avait trente-six heures que je connaissais
+Marguerite; il y en avait vingt-quatre que j'étais son amant, et je
+faisais le susceptible; et au lieu de me trouver trop heureux qu'elle
+partageât pour moi, je voulais avoir tout à moi seul, et la contraindre
+à briser d'un coup les relations de son passé qui étaient les revenus de
+son avenir. Qu'avais-je à lui reprocher? Rien. Elle m'avait écrit
+qu'elle était souffrante, quand elle eût pu me dire tout crûment, avec
+la hideuse franchise de certaines femmes, qu'elle avait un amant à
+recevoir; et au lieu de croire à sa lettre, au lieu d'aller me promener
+dans toutes les rues de Paris, excepté dans la rue d'Antin; au lieu de
+passer ma soirée avec mes amis et de me présenter le lendemain à l'heure
+qu'elle m'indiquait, je faisais l'Othello, je l'espionnais, et je
+croyais la punir en ne la voyant plus. Mais elle devait être enchantée
+au contraire de cette séparation; mais elle devait me trouver
+souverainement sot, et son silence n'était pas même de la rancune;
+c'était du dédain.
+
+J'aurais dû alors faire à Marguerite un cadeau qui ne lui laissât aucun
+doute sur ma générosité, et qui m'eût permis, la traitant comme une
+fille entretenue, de me croire quitte avec elle; mais j'eusse cru
+offenser par la moindre apparence de trafic, sinon l'amour qu'elle avait
+pour moi, du moins l'amour que j'avais pour elle, et puisque cet amour
+était si pur qu'il n'admettait pas le partage, il ne pouvait payer par
+un présent, si beau qu'il fût, le bonheur qu'on lui avait donné, si
+court qu'eût été ce bonheur.
+
+Voilà ce que je me répétais la nuit, et ce qu'à chaque instant j'étais
+prêt à aller dire à Marguerite.
+
+Quand le jour parut, je ne dormais pas encore, j'avais la fièvre; il
+m'était impossible de penser à autre chose qu'à Marguerite.
+
+Comme vous le comprenez, il fallait prendre un parti décisif, et en
+finir avec la femme ou avec mes scrupules, si toutefois elle consentait
+encore à me recevoir.
+
+Mais, vous le savez, on retarde toujours un parti décisif: aussi, ne
+pouvant rester chez moi, n'osant me présenter chez Marguerite, j'essayai
+un moyen de me rapprocher d'elle, moyen que mon amour-propre pourrait
+mettre sur le compte du hasard, dans le cas où il réussirait.
+
+Il était neuf heures; je courus chez Prudence, qui me demanda à quoi
+elle devait cette visite matinale.
+
+Je n'osai pas lui dire franchement ce qui m'amenait. Je lui répondis que
+j'étais sorti de bonne heure pour retenir une place à la diligence de
+C..., où demeurait mon père.
+
+--Vous êtes bien heureux, me dit-elle, de pouvoir quitter Paris par ce
+beau temps-là.
+
+Je regardai Prudence, me demandant si elle se moquait de moi.
+
+Mais son visage était sérieux.
+
+--Irez-vous dire adieu à Marguerite? reprit-elle toujours sérieusement.
+
+--Non.
+
+--Vous faites bien.
+
+--Vous trouvez?
+
+--Naturellement. Puisque vous avez rompu avec elle, à quoi bon la
+revoir?
+
+--Vous savez donc notre rupture?
+
+--Elle m'a montré votre lettre.
+
+--Et que vous a-t-elle dit?
+
+--Elle m'a dit: «Ma chère Prudence, votre protégé n'est pas poli: on
+pense ces lettres-là, mais on ne les écrit pas!»
+
+--Et de quel ton vous a-t-elle dit cela?
+
+--En riant et elle a ajouté: «Il a soupé deux fois chez moi, et il ne me
+fait même pas de visite de digestion.»
+
+Voilà l'effet que ma lettre et mes jalousies avaient produit. Je fus
+cruellement humilié dans la vanité de mon amour.
+
+--Et qu'a-t-elle fait hier au soir?
+
+--Elle est allée à l'opéra.
+
+--Je le sais. Et ensuite?
+
+--Elle a soupé chez elle.
+
+--Seule?
+
+--Avec le comte de G..., je crois.
+
+Ainsi ma rupture n'avait rien changé dans les habitudes de Marguerite.
+
+C'est pour ces circonstances-là que certaines gens vous disent: «Il
+fallait ne plus penser à cette femme qui ne vous aimait pas.»
+
+--Allons, je suis bien aise de voir que Marguerite ne se désole pas pour
+moi, repris-je avec un sourire forcé.
+
+--Et elle a grandement raison. Vous avez fait ce que vous deviez faire,
+vous avez été plus raisonnable qu'elle, car cette fille-là vous aimait,
+elle ne faisait que parler de vous, et aurait été capable de quelque
+folie.
+
+--Pourquoi ne m'a-t-elle pas répondu, puisqu'elle m'aime?
+
+--Parce qu'elle a compris qu'elle avait tort de vous aimer. Puis les
+femmes permettent quelquefois qu'on trompe leur amour, jamais qu'on
+blesse leur amour-propre, et l'on blesse toujours l'amour-propre d'une
+femme quand, deux jours après qu'on est son amant, on la quitte, quelles
+que soient les raisons que l'on donne à cette rupture. Je connais
+Marguerite, elle mourrait plutôt que de vous répondre.
+
+--Que faut-il que je fasse alors?
+
+--Rien. Elle vous oubliera, vous l'oublierez, et vous n'aurez rien à
+vous reprocher l'un à l'autre.
+
+--Mais si je lui écrivais pour lui demander pardon?
+
+--Gardez-vous-en bien, elle vous pardonnerait.
+
+Je fus sur le point de sauter au cou de Prudence.
+
+Un quart d'heure après, j'étais rentré chez moi et j'écrivais à
+Marguerite:
+
+«Quelqu'un qui se repent d'une lettre qu'il a écrite hier, qui partira
+demain si vous ne lui pardonnez, voudrait savoir à quelle heure il
+pourra déposer son repentir à vos pieds.
+
+«Quand vous trouvera-t-il seule? Car, vous le savez, les confessions
+doivent être faites sans témoins.»
+
+Je pliai cette espèce de madrigal en prose, et je l'envoyai par Joseph,
+qui remit la lettre à Marguerite elle-même, laquelle lui répondit
+qu'elle répondrait plus tard.
+
+Je ne sortis qu'un instant pour aller dîner, et à onze heures du soir je
+n'avais pas encore de réponse.
+
+Je résolus alors de ne pas souffrir plus longtemps et de partir le
+lendemain.
+
+En conséquence de cette résolution, convaincu que je ne m'endormirais
+pas si je me couchais, je me mis à faire mes malles.
+
+
+
+
+Chapitre XV
+
+
+Il y avait à peu près une heure que Joseph et moi nous préparions tout
+pour mon départ, lorsqu'on sonna violemment à ma porte.
+
+--Faut-il ouvrir? me dit Joseph.
+
+--Ouvrez, lui dis-je, me demandant qui pouvait venir à pareille heure
+chez moi, et n'osant croire que ce fût Marguerite.
+
+--Monsieur, me dit Joseph en rentrant, ce sont deux dames.
+
+--C'est nous, Armand, me cria une voix que je reconnus pour celle de
+Prudence.
+
+Je sortis de ma chambre.
+
+Prudence, debout, regardait les quelques curiosités de mon salon;
+Marguerite, assise sur le canapé, réfléchissait.
+
+Quand j'entrai, j'allai à elle, je m'agenouillai, je lui pris les deux
+mains, et, tout ému, je lui dis: pardon.
+
+Elle m'embrassa au front et me dit:
+
+--Voilà déjà trois fois que je vous pardonne.
+
+--J'allais partir demain.
+
+--En quoi ma visite peut-elle changer votre résolution? Je ne viens pas
+pour vous empêcher de quitter Paris. Je viens parce que je n'ai pas eu
+dans la journée le temps de vous répondre, et que je n'ai pas voulu vous
+laisser croire que je fusse fâchée contre vous. Encore Prudence ne
+voulait-elle pas que je vinsse; elle disait que je vous dérangerais
+peut-être.
+
+--Vous, me déranger, vous, Marguerite! Et comment?
+
+--Dame! Vous pouviez avoir une femme chez vous, répondit Prudence, et
+cela n'aurait pas été amusant pour elle d'en voir arriver deux.
+
+Pendant cette observation de Prudence, Marguerite me regardait
+attentivement.
+
+--Ma chère Prudence, répondis-je, vous ne savez pas ce que vous dites.
+
+--C'est qu'il est très gentil votre appartement, répliqua Prudence;
+peut-on voir la chambre à coucher!
+
+--Oui.
+
+Prudence passa dans ma chambre, moins pour la visiter que pour réparer
+la sottise qu'elle venait de dire, et nous laisser seuls, Marguerite et
+moi.
+
+--Pourquoi avez-vous amené Prudence? lui dis-je alors.
+
+--Parce qu'elle était avec moi au spectacle, et qu'en partant d'ici je
+voulais avoir quelqu'un pour m'accompagner.
+
+--N'étais-je pas là?
+
+--Oui; mais outre que je ne voulais pas vous déranger, j'étais bien sûre
+qu'en venant jusqu'à ma porte, vous me demanderiez à monter chez moi,
+et, comme je ne pouvais pas vous l'accorder, je ne voulais pas que vous
+partissiez avec le droit de me reprocher un refus.
+
+--Et pourquoi ne pouviez-vous pas me recevoir?
+
+--Parce que je suis très surveillée, et que le moindre soupçon pourrait
+me faire le plus grand tort.
+
+--Est-ce bien la seule raison?
+
+--S'il y en avait une autre, je vous la dirais; nous n'en sommes plus à
+avoir des secrets l'un pour l'autre.
+
+--Voyons, Marguerite, je ne veux pas prendre plusieurs chemins pour en
+arriver à ce que je veux vous dire. Franchement, m'aimez-vous un peu?
+
+--Beaucoup.
+
+--Alors, pourquoi m'avez-vous trompé?
+
+--Mon ami, si j'étais madame la duchesse telle ou telle, si j'avais deux
+cent mille livres de rente, que je fusse votre maîtresse et que j'eusse
+un autre amant que vous, vous auriez le droit de me demander pourquoi je
+vous trompe; mais je suis mademoiselle Marguerite Gautier, j'ai quarante
+mille francs de dettes, pas un sou de fortune, et je dépense cent mille
+francs par an; votre question devient oiseuse et ma réponse inutile.
+
+--C'est juste, dis-je en laissant tomber ma tête sur les genoux de
+Marguerite; mais moi je vous aime comme un fou.
+
+--Eh bien, mon ami, il fallait m'aimer un peu moins ou me comprendre un
+peu mieux. Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Si j'avais été
+libre, d'abord je n'aurais pas reçu le comte avant-hier, ou, l'ayant
+reçu, je serais venue vous demander le pardon que vous me demandiez tout
+à l'heure, et je n'aurais pas à l'avenir d'autre amant que vous. J'ai
+cru un moment que je pourrais me donner ce bonheur-là pendant six mois;
+vous ne l'avez pas voulu; vous teniez à connaître les moyens, eh! mon
+Dieu, les moyens étaient bien faciles à deviner. C'était un sacrifice
+plus grand que vous ne croyez que je faisais en les employant. J'aurais
+pu vous dire: j'ai besoin de vingt mille francs; vous étiez amoureux de
+moi, vous les eussiez trouvés, au risque de me les reprocher plus tard.
+J'ai mieux aimé ne rien vous devoir; vous n'avez pas compris cette
+délicatesse, car c'en est une. Nous autres, quand nous avons encore un
+peu de coeur, nous donnons aux mots et aux choses une extension et un
+développement inconnus aux autres femmes; je vous répète donc que, de la
+part de Marguerite Gautier, le moyen qu'elle trouvait de payer ses
+dettes sans vous demander l'argent nécessaire pour cela était une
+délicatesse dont vous devriez profiter sans rien dire. Si vous ne
+m'aviez connue qu'aujourd'hui, vous seriez trop heureux de ce que je
+vous promettrais, et vous ne me demanderiez pas ce que j'ai fait
+avant-hier. Nous sommes quelquefois forcées d'acheter une satisfaction
+pour notre âme aux dépens de notre corps, et nous souffrons bien
+davantage quand, après, cette satisfaction nous échappe.
+
+J'écoutais et je regardais Marguerite avec admiration. Quand je songeais
+que cette merveilleuse créature, dont j'eusse envié autrefois de baiser
+les pieds, consentait à me faire entrer pour quelque chose dans sa
+pensée, à me donner un rôle dans sa vie, et que je ne me contentais pas
+encore de ce qu'elle me donnait, je me demandais si le désir de l'homme
+a des bornes, quand, satisfait aussi promptement que le mien l'avait
+été, il tend encore à autre chose.
+
+--C'est vrai, reprit-elle; nous autres créatures du hasard, nous avons
+des désirs fantasques et des amours inconcevables. Nous nous donnons
+tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Il y a des gens qui se
+ruineraient sans rien obtenir de nous, il y en a d'autres qui nous ont
+avec un bouquet. Notre coeur a des caprices; c'est sa seule distraction
+et sa seule excuse. Je me suis donnée à toi plus vite qu'à aucun homme,
+je te le jure; pourquoi? parce que me, voyant cracher le sang, tu m'as
+pris la main, parce que tu as pleuré, parce que tu es la seule créature
+humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je vais te dire une folie, mais
+j'avais autrefois un petit chien qui me regardait d'un air tout triste
+quand je toussais; c'est le seul être que j'aie aimé.
+
+«Quand il est mort, j'ai plus pleuré qu'à la mort de ma mère. Il est
+vrai qu'elle m'avait battue pendant douze ans de sa vie. Eh bien, je
+t'ai aimé tout de suite autant que mon chien. Si les hommes savaient ce
+qu'on peut avoir avec une larme, ils seraient plus aimés et nous serions
+moins ruineuses.
+
+«Ta lettre t'a démenti, elle m'a révélé que tu n'avais pas toutes les
+intelligences du coeur, elle t'a fait plus de tort dans l'amour que
+j'avais pour toi que tout ce que tu aurais pu me faire. C'était de la
+jalousie, il est vrai, mais de la jalousie ironique et impertinente.
+J'étais déjà triste, quand j'ai reçu cette lettre, je comptais te voir à
+midi, déjeuner avec toi, effacer par ta vue une incessante pensée que
+j'avais, et qu'avant de te connaître j'admettais sans effort.
+
+«Puis, continua Marguerite, tu étais la seule personne devant laquelle
+j'avais cru comprendre tout de suite que je pouvais penser et parler
+librement. Tous ceux qui entourent les filles comme moi ont intérêt à
+scruter leurs moindres paroles, à tirer une conséquence de leurs plus
+insignifiantes actions. Nous n'avons naturellement pas d'amis. Nous
+avons des amants égoïstes qui dépensent leur fortune non pas pour nous,
+comme ils le disent, mais pour leur vanité.
+
+«Pour ces gens-là, il faut que nous soyons gaies quand ils sont joyeux,
+bien portantes quand ils veulent souper, sceptiques comme ils le sont.
+Il nous est défendu d'avoir du coeur sous peine d'être huées et de ruiner
+notre crédit.
+
+«Nous ne nous appartenons plus. Nous ne sommes plus des êtres, mais des
+choses. Nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières
+dans leur estime. Nous avons des amies, mais ce sont des amies comme
+Prudence, des femmes jadis entretenues qui ont encore des goûts de
+dépense que leur âge ne leur permet plus. Alors elles deviennent nos
+amies ou plutôt nos commensales. Leur amitié va jusqu'à la servitude,
+jamais jusqu'au désintéressement. Jamais elles ne vous donneront qu'un
+conseil lucratif. Peu leur importe que nous ayons dix amants de plus,
+pourvu qu'elles y gagnent des robes ou un bracelet, et qu'elles puissent
+de temps en temps se promener dans notre voiture et venir au spectacle
+dans notre loge. Elles ont nos bouquets de la veille et nous empruntent
+nos cachemires. Elles ne nous rendent jamais un service, si petit qu'il
+soit, sans se le faire payer le double de ce qu'il vaut. Tu l'as vu
+toi-même le soir où Prudence m'a apporté six mille francs que je l'avais
+priée d'aller demander pour moi au duc, elle m'a emprunté cinq cents
+francs qu'elle ne me rendra jamais ou qu'elle me payera en chapeaux qui
+ne sortiront pas de leurs cartons.
+
+«Nous ne pouvons donc avoir, ou plutôt je ne pouvais donc avoir qu'un
+bonheur, c'était, triste comme je le suis quelquefois, souffrante comme
+je le suis toujours, de trouver un homme assez supérieur pour ne pas me
+demander compte de ma vie, et pour être l'amant de mes impressions bien
+plus que de mon corps. Cet homme, je l'avais trouvé dans le duc, mais le
+duc est vieux, et la vieillesse ne protège ni ne console. J'avais cru
+pouvoir accepter la vie qu'il me faisait; mais que veux-tu? Je périssais
+d'ennui et pour faire tant que d'être consumée, autant se jeter dans un
+incendie que de s'asphyxier avec du charbon.
+
+«Alors je t'ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux, et j'ai essayé de
+faire de toi l'homme que j'avais appelé au milieu de ma bruyante
+solitude. Ce que j'aimais en toi, ce n'était pas l'homme qui était, mais
+celui qui devait être. Tu n'acceptes pas ce rôle, tu le rejettes comme
+indigne de toi, tu es un amant vulgaire; fais comme les autres, paie-moi
+et n'en parlons plus.
+
+Marguerite, que cette longue confession avait fatiguée, se rejeta sur le
+dos du canapé, et pour éteindre un faible accès de toux, porta son
+mouchoir à ses lèvres et jusqu'à ses yeux.
+
+--Pardon, pardon, murmurai-je, j'avais compris tout cela, mais je
+voulais te l'entendre dire, ma Marguerite adorée. Oublions le reste et
+ne nous souvenons que d'une chose: c'est que nous sommes l'un à l'autre,
+que nous sommes jeunes et que nous nous aimons.
+
+«Marguerite, fais de moi tout ce que tu voudras, je suis ton esclave,
+ton chien; mais, au nom du ciel, déchire la lettre que je t'ai écrite et
+ne me laisse pas partir demain; j'en mourrais.
+
+Marguerite tira ma lettre du corsage de sa robe et, me la remettant, me
+dit avec un sourire d'une douceur ineffable:
+
+--Tiens, je te la rapportais.
+
+Je déchirai la lettre et je baisai avec des larmes la main qui me la
+rendait.
+
+En ce moment Prudence reparut.
+
+--Dites donc, Prudence, savez-vous ce qu'il me demande? fit Marguerite.
+
+--Il vous demande pardon.
+
+--Justement.
+
+--Et vous pardonnez?
+
+--Il le faut bien, mais il veut encore autre chose.
+
+--Quoi donc?
+
+--Il veut venir souper avec nous.
+
+--Et vous y consentez?
+
+--Qu'en pensez-vous?
+
+--Je pense que vous êtes deux enfants, qui n'avez de tête ni l'un ni
+l'autre. Mais je pense aussi que j'ai très faim et que plus tôt vous
+consentirez, plus tôt nous souperons.
+
+--Allons, dit Marguerite, nous tiendrons trois dans ma voiture. Tenez,
+ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couchée, vous
+ouvrirez la porte, prenez ma clef, et tâchez de ne plus la perdre.
+
+J'embrassai Marguerite à l'étouffer.
+
+Joseph entra là-dessus.
+
+--Monsieur, me dit-il de l'air d'un homme enchanté de lui, les malles
+sont faites.
+
+--Entièrement?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Eh bien, défaites-les: je ne pars pas.
+
+
+
+
+Chapitre XVI
+
+
+J'aurais pu, me dit Armand, vous raconter en quelques lignes les
+commencements de cette liaison, mais je voulais que vous vissiez bien
+par quels événements et par quelle gradation nous en sommes arrivés,
+moi, à consentir à tout ce que voulait Marguerite, Marguerite, à ne plus
+pouvoir vivre qu'avec moi.
+
+C'est le lendemain de la soirée où elle était venue me trouver que je
+lui envoyai Manon Lescaut.
+
+À partir de ce moment, comme je ne pouvais changer la vie de ma
+maîtresse, je changeai la mienne. Je voulais avant toute chose ne pas
+laisser à mon esprit le temps de réfléchir sur le rôle que je venais
+d'accepter, car, malgré moi, j'en eusse conçu une grande tristesse.
+Aussi ma vie, d'ordinaire si calme, revêtit-elle tout à coup une
+apparence de bruit et de désordre. N'allez pas croire que, si
+désintéressé qu'il soit, l'amour qu'une femme entretenue a pour vous ne
+coûte rien. Rien n'est cher comme les mille caprices de fleurs, de
+loges, de soupers, de parties de campagne qu'on ne peut jamais refuser à
+sa maîtresse.
+
+Comme je vous l'ai dit, je n'avais pas de fortune. Mon père était et est
+encore receveur général à G... Il a une grande réputation de loyauté,
+grâce à laquelle il a trouvé le cautionnement qu'il lui fallait déposer
+pour entrer en fonction. Cette recette lui donne quarante mille francs
+par an, et depuis dix ans qu'il l'a, il a remboursé son cautionnement et
+s'est occupé de mettre de côté la dot de ma soeur. Mon père est l'homme
+le plus honorable qu'on puisse rencontrer. Ma mère, en mourant, a laissé
+six mille francs de rente qu'il a partagés entre ma soeur et moi le jour
+où il a obtenu la charge qu'il sollicitait; puis, lorsque j'ai eu vingt
+et un ans, il a joint à ce petit revenu une pension annuelle de cinq
+mille francs, m'assurant qu'avec huit mille francs je pourrais être très
+heureux à Paris, si je voulais à côté de cette rente me créer une
+position, soit dans le barreau, soit dans la médecine. Je suis donc venu
+à Paris, j'ai fait mon droit, j'ai été reçu avocat, et, comme beaucoup
+de jeunes gens, j'ai mis mon diplôme dans ma poche et me suis laissé
+aller un peu à la vie nonchalante de Paris. Mes dépenses étaient fort
+modestes; seulement je dépensais en huit mois mon revenu de l'année, et
+je passais les quatre mois d'été chez mon père, ce qui me faisait en
+somme douze mille livres de rente et me donnait la réputation d'un bon
+fils. Du reste pas un sou de dettes.
+
+Voilà où j'en étais quand je fis la connaissance de Marguerite.
+
+Vous comprenez que, malgré moi, mon train de vie augmenta. Marguerite
+était d'une nature fort capricieuse, et faisait partie de ces femmes qui
+n'ont jamais regardé comme une dépense sérieuse les mille distractions
+dont leur existence se compose. Il en résultait que, voulant passer avec
+moi le plus de temps possible, elle m'écrivait le matin qu'elle dînerait
+avec moi, non pas chez elle, mais chez quelque restaurateur, soit de
+Paris, soit de la campagne. J'allais la prendre, nous dînions, nous
+allions au spectacle, nous soupions souvent, et j'avais dépensé le soir
+quatre ou cinq louis, ce qui faisait deux mille cinq cents ou trois
+mille francs par mois, ce qui réduisait mon année à trois mois et demi,
+et me mettait dans la nécessité ou de faire des dettes, ou de quitter
+Marguerite.
+
+Or, j'acceptais tout, excepté cette dernière éventualité.
+
+Pardonnez-moi si je vous donne tous ces détails, mais vous verrez qu'ils
+furent la cause des événements qui vont suivre. Ce que je vous raconte
+est une histoire vraie, simple, et à laquelle je laisse toute la naïveté
+des détails et toute la simplicité des développements.
+
+Je compris donc que, comme rien au monde n'aurait sur moi l'influence de
+me faire oublier ma maîtresse, il me fallait trouver un moyen de
+soutenir les dépenses qu'elle me faisait faire.--Puis, cet amour me
+bouleversait au point que tous les moments que je passais loin de
+Marguerite étaient des années, et que j'avais ressenti le besoin de
+brûler ces moments au feu d'une passion quelconque, et de les vivre
+tellement vite que je ne m'aperçusse pas que je les vivais.
+
+Je commençai à emprunter cinq ou six mille francs sur mon petit capital,
+et je me mis à jouer, car depuis qu'on a détruit les maisons de jeu on
+joue partout. Autrefois, quand on entrait à Frascati, on avait la chance
+d'y faire sa fortune: on jouait contre de l'argent, et si l'on perdait,
+on avait la consolation de se dire qu'on aurait pu gagner; tandis que
+maintenant, excepté dans les cercles, où il y a encore une certaine
+sévérité pour le paiement, on a presque la certitude, du moment que l'on
+gagne une somme importante, de ne pas la recevoir. On comprendra
+facilement pourquoi.
+
+Le jeu ne peut être pratiqué que par des jeunes gens ayant de grands
+besoins et manquant de la fortune nécessaire pour soutenir la vie qu'ils
+mènent; ils jouent donc, et il en résulte naturellement ceci: ou ils
+gagnent, et alors les perdants servent à payer les chevaux et les
+maîtresses de ces messieurs, ce qui est fort désagréable. Des dettes se
+contractent, des relations commencées autour d'un tapis vert finissent
+par des querelles où l'honneur et la vie se déchirent toujours un peu;
+et quand on est honnête homme, on se trouve ruiné par de très honnêtes
+jeunes gens qui n'avaient d'autre défaut que de ne pas avoir deux cent
+mille livres de rente.
+
+Je n'ai pas besoin de vous parler de ceux qui volent au jeu, et dont un
+jour on apprend le départ nécessaire et la condamnation tardive.
+
+Je me lançai donc dans cette vie rapide, bruyante, volcanique, qui
+m'effrayait autrefois quand j'y songeais, et qui était devenue pour moi
+le complément inévitable de mon amour pour Marguerite.
+
+Que vouliez-vous que je fisse?
+
+Les nuits que je ne passais pas rue d'Antin, si je les avais passées
+seul chez moi, je n'aurais pas dormi. La jalousie m'eût tenu éveillé et
+m'eût brûlé la pensée et le sang; tandis que le jeu détournait pour un
+moment la fièvre qui eût envahi mon coeur et le reportait sur une passion
+dont l'intérêt me saisissait malgré moi, jusqu'à ce que sonnât l'heure
+où je devais me rendre auprès de ma maîtresse. Alors, et c'est à cela
+que je reconnaissais la violence de mon amour, que je gagnasse ou
+perdisse, je quittais impitoyablement la table, plaignant ceux que j'y
+laissais et qui n'allaient pas trouver comme moi le bonheur en la
+quittant.
+
+Pour la plupart, le jeu était une nécessité; pour moi c'était un remède.
+
+Guéri de Marguerite, j'étais guéri du jeu.
+
+Aussi, au milieu de tout cela, gardais-je un assez grand sang-froid; je
+ne perdais que ce que je pouvais payer, et je ne gagnais que ce que
+j'aurais pu perdre.
+
+Du reste, la chance me favorisa. Je ne faisais pas de dettes, et je
+dépensais trois fois plus d'argent que lorsque je ne jouais pas. Il
+n'était pas facile de résister à une vie qui me permettait de
+satisfaire, sans me gêner, aux mille caprices de Marguerite. Quant à
+elle, elle m'aimait toujours autant et même davantage.
+
+Comme je vous l'ai dit, j'avais commencé d'abord par n'être reçu que de
+minuit à six heures du matin, puis je fus admis de temps en temps dans
+les loges, puis elle vint dîner quelquefois avec moi. Un matin je ne
+m'en allai qu'à huit heures, et il arriva un jour où je ne m'en allai
+qu'à midi.
+
+En attendant la métamorphose morale, une métamorphose physique s'était
+opérée chez Marguerite. J'avais entrepris sa guérison, et la pauvre
+fille, devinant mon but, m'obéissait pour me prouver sa reconnaissance.
+J'étais parvenu sans secousses et sans effort à l'isoler presque de ses
+anciennes habitudes. Mon médecin, avec qui je l'avais fait trouver,
+m'avait dit que le repos seul et le calme pouvaient lui conserver la
+santé, de sorte qu'aux soupers et aux insomnies, j'étais arrivé à
+substituer un régime hygiénique et le sommeil régulier. Malgré elle,
+Marguerite s'habituait à cette nouvelle existence dont elle ressentait
+les effets salutaires. Déjà elle commençait à passer quelques soirées
+chez elle, ou bien, s'il faisait beau, elle s'enveloppait d'un
+cachemire, se couvrait d'un voile, et nous allions à pied, comme deux
+enfants, courir le soir dans les allées sombres des Champs-Elysées. Elle
+rentrait fatiguée, soupait légèrement, se couchait après avoir fait un
+peu de musique ou après avoir lu, ce qui ne lui était jamais arrivé. Les
+toux, qui, chaque fois que je les entendais, me déchiraient la poitrine,
+avaient disparu presque complètement.
+
+Au bout de six semaines, il n'était plus question du comte,
+définitivement sacrifié; le duc seul me forçait encore à cacher ma
+liaison avec Marguerite, et encore avait-il été congédié souvent pendant
+que j'étais là, sous prétexte que madame dormait et avait défendu qu'on
+la réveillât.
+
+Il résulta de l'habitude et même du besoin que Marguerite avait
+contractés de me voir que j'abandonnai le jeu juste au moment où un
+adroit joueur l'eût quitté. Tout compte fait, je me trouvais, par suite
+de mes gains, à la tête d'une dizaine de mille francs qui me
+paraissaient un capital inépuisable.
+
+L'époque à laquelle j'avais l'habitude d'aller rejoindre mon père et ma
+soeur était arrivée, et je ne partais pas; aussi recevais-je fréquemment
+des lettres de l'un et de l'autre, lettres qui me priaient de me rendre
+auprès d'eux.
+
+À toutes ces instances je répondais de mon mieux, en répétant toujours
+que je me portais bien et que je n'avais pas besoin d'argent, deux
+choses qui, je le croyais, consoleraient un peu mon père du retard que
+je mettais à ma visite annuelle.
+
+Il arriva sur ces entrefaites, qu'un matin Marguerite, ayant été
+réveillée par un soleil éclatant, sauta en bas de son lit, et me demanda
+si je voulais la mener toute la journée à la campagne.
+
+On envoya chercher Prudence et nous partîmes tous trois, après que
+Marguerite eut recommandé à Nanine de dire au duc qu'elle avait voulu
+profiter de ce beau jour, et qu'elle était allée à la campagne avec
+madame Duvernoy.
+
+Outre que la présence de la Duvernoy était nécessaire pour tranquilliser
+le vieux duc, Prudence était une de ces femmes qui semblent faites
+exprès pour ces parties de campagne. Avec sa gaieté inaltérable et son
+appétit éternel, elle ne pouvait pas laisser un moment d'ennui à ceux
+qu'elle accompagnait, et devait s'entendre parfaitement à commander les
+oeufs, les cerises, le lait, le lapin sauté, et tout ce qui compose enfin
+le déjeuner traditionnel des environs de Paris.
+
+Il ne nous restait plus qu'à savoir où nous irions.
+
+Ce fut encore Prudence qui nous tira d'embarras.
+
+--Est-ce à une vraie campagne que vous voulez aller? demanda-t-elle.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, allons à Bougival, au Point-du-Jour, chez la veuve Arnould.
+Armand, allez louer une calèche.
+
+Une heure et demie après nous étions chez la veuve Arnould.
+
+Vous connaissez peut-être cette auberge, hôtel de semaine, guinguette le
+dimanche. Du jardin, qui est à la hauteur d'un premier étage ordinaire,
+on découvre une vue magnifique. À gauche, l'aqueduc de Marly ferme
+l'horizon, à droite la vue s'étend sur un infini de collines; la
+rivière, presque sans courant dans cet endroit, se déroule comme un
+large ruban blanc moiré, entre la plaine des Gabillons et l'île de
+Croissy, éternellement bercée par le frémissement de ses hauts peupliers
+et le murmure de ses saules.
+
+Au fond, dans un large rayon de soleil, s'élèvent de petites maisons
+blanches à toits rouges, et des manufactures qui, perdant par la
+distance leur caractère dur et commercial, complètent admirablement le
+paysage.
+
+Au fond, Paris dans la brume!
+
+Comme nous l'avait dit Prudence, c'était une vraie campagne, et, je dois
+le dire, ce fut un vrai déjeuner.
+
+Ce n'est pas par reconnaissance pour le bonheur que je lui ai dû que je
+dis tout cela, mais Bougival, malgré son nom affreux, est un des plus
+jolis pays que l'on puisse imaginer. J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu de
+plus grandes choses, mais non de plus charmantes que ce petit village
+gaiement couché au pied de la colline qui le protège.
+
+Madame Arnould nous offrit de nous faire faire une promenade en bateau,
+ce que Marguerite et Prudence acceptèrent avec joie.
+
+On a toujours associé la campagne à l'amour et l'on a bien fait: rien
+n'encadre la femme que l'on aime comme le ciel bleu, les senteurs, les
+fleurs, les brises, la solitude resplendissante des champs ou des bois.
+Si fort que l'on aime une femme, quelque confiance que l'on ait en elle,
+quelque certitude sur l'avenir que vous donne son passé, on est toujours
+plus ou moins jaloux. Si vous avez été amoureux, sérieusement amoureux,
+vous avez dû éprouver ce besoin d'isoler du monde l'être dans lequel
+vous vouliez vivre tout entier. Il semble que, si indifférente qu'elle
+soit à ce qui l'entoure, la femme aimée perde de son parfum et de son
+unité au contact des hommes et des choses. Moi, j'éprouvais cela bien
+plus que tout autre. Mon amour n'était pas un amour ordinaire; j'étais
+amoureux autant qu'une créature ordinaire peut l'être, mais de
+Marguerite Gautier, c'est-à-dire qu'à Paris, à chaque pas, je pouvais
+coudoyer un homme qui avait été l'amant de cette femme ou qui le serait
+le lendemain. Tandis qu'à la campagne, au milieu de gens que nous
+n'avions jamais vus et qui ne s'occupaient pas de nous, au sein d'une
+nature toute parée de son printemps, ce pardon annuel, et séparée du
+bruit de la ville, je pouvais cacher mon amour et aimer sans honte et
+sans crainte.
+
+La courtisane y disparaissait peu à peu. J'avais auprès de moi une femme
+jeune, belle, que j'aimais, dont j'étais aimé et qui s'appelait
+Marguerite: le passé n'avait plus de formes, l'avenir plus de nuages. Le
+soleil éclairait ma maîtresse comme il eût éclairé la plus chaste
+fiancée. Nous nous promenions tous deux dans ces charmants endroits qui
+semblent faits exprès pour rappeler les vers de Lamartine ou chanter les
+mélodies de Scudo. Marguerite avait une robe blanche, elle se penchait à
+mon bras, elle me répétait le soir sous le ciel étoilé les mots qu'elle
+m'avait dits la veille, et le monde continuait au loin sa vie sans
+tacher de son ombre le riant tableau de notre jeunesse et de notre
+amour.
+
+Voilà le rêve qu'à travers les feuilles m'apportait le soleil ardent de
+cette journée, tandis que, couché tout au long sur l'herbe de l'île où
+nous avions abordé, libre de tous les liens humains qui la retenaient
+auparavant, je laissais ma pensée courir et cueillir toutes les
+espérances qu'elle rencontrait.
+
+Ajoutez à cela que, de l'endroit où j'étais, je voyais sur la rive une
+charmante petite maison à deux étages, avec une grille en hémicycle; à
+travers la grille, devant la maison, une pelouse verte, unie comme du
+velours, et derrière le bâtiment un petit bois plein de mystérieuses
+retraites, et qui devait effacer chaque matin sous sa mousse le sentier
+fait la veille.
+
+Des fleurs grimpantes cachaient le perron de cette maison inhabitée
+qu'elles embrassaient jusqu'au premier étage.
+
+À force de regarder cette maison, je finis par me convaincre qu'elle
+était à moi, tant elle résumait bien le rêve que je faisais. J'y voyais
+Marguerite et moi, le jour dans le bois qui couvrait la colline, le soir
+assis sur la pelouse, et je me demandais si créatures terrestres
+auraient jamais été aussi heureuses que nous.
+
+--Quelle jolie maison! me dit Marguerite qui avait suivi la direction de
+mon regard et peut-être de ma pensée.
+
+--Où? fit Prudence.
+
+--Là-bas. Et Marguerite montrait du doigt la maison en question.
+
+--Ah! ravissante, répliqua Prudence, elle vous plaît?
+
+--Beaucoup.
+
+--Eh bien! Dites au duc de vous la louer; il vous la louera, j'en suis
+sûre. Je m'en charge, moi, si vous voulez.
+
+Marguerite me regarda, comme pour me demander ce que je pensais de cet
+avis.
+
+Mon rêve s'était envolé avec les dernières paroles de Prudence, et
+m'avait rejeté si brutalement dans la réalité que j'étais encore tout
+étourdi de la chute.
+
+--En effet, c'est une excellente idée, balbutiai-je, sans savoir ce que
+je disais.
+
+--Eh bien, j'arrangerai cela, dit en me serrant la main Marguerite, qui
+interprétait mes paroles selon son désir. Allons voir tout de suite si
+elle est à louer.
+
+La maison était vacante et à louer deux mille francs.
+
+--Serez-vous heureux ici? me dit-elle.
+
+--Suis-je sûr d'y venir?
+
+--Et pour qui donc viendrais-je m'enterrer là, si ce n'est pour vous?
+
+--Eh bien, Marguerite, laissez-moi louer cette maison moi-même.
+
+--Êtes-vous fou? non seulement c'est inutile, mais ce serait dangereux;
+vous savez bien que je n'ai le droit d'accepter que d'un seul homme,
+laissez-vous donc faire, grand enfant, et ne dites rien.
+
+--Cela fait que, quand j'aurai deux jours libres, je viendrai les passer
+chez vous, dit Prudence.
+
+Nous quittâmes la maison et reprîmes la route de Paris tout en causant
+de cette nouvelle résolution. Je tenais Marguerite dans mes bras, si
+bien qu'en descendant de voiture, je commençais déjà à envisager la
+combinaison de ma maîtresse avec un esprit moins scrupuleux.
+
+
+
+
+Chapitre XVII
+
+
+Le lendemain, Marguerite me congédia de bonne heure, me disant que le
+duc devait venir de grand matin, et me promettant de m'écrire dès qu'il
+serait parti, pour me donner le rendez-vous de chaque soir.
+
+En effet, dans la journée, je reçus ce mot:
+
+«Je vais à Bougival avec le duc; soyez chez Prudence, ce soir, à huit
+heures.»
+
+À l'heure indiquée, Marguerite était de retour, et venait me rejoindre
+chez madame Duvernoy.
+
+--Et bien, tout est arrangé, dit-elle en entrant.
+
+--La maison est louée? demanda Prudence.
+
+--Oui; il a consenti tout de suite.
+
+Je ne connaissais pas le duc, mais j'avais honte de le tromper comme je
+le faisais.
+
+--Mais, ce n'est pas tout! reprit Marguerite.
+
+--Quoi donc encore?
+
+--Je me suis inquiétée du logement d'Armand.
+
+--Dans la même maison? demanda Prudence en riant.
+
+--Non, mais au Point-du-Jour, où nous avons déjeuné, le duc et moi.
+Pendant qu'il regardait la vue, j'ai demandé à madame Arnould, car c'est
+madame Arnould qu'elle s'appelle, n'est-ce pas? je lui ai demandé si
+elle avait un appartement convenable. Elle en a justement un, avec
+salon, antichambre et chambre à coucher. C'est tout ce qu'il faut, je
+pense. Soixante francs par mois. Le tout meublé de façon à distraire un
+hypocondriaque. J'ai retenu le logement. Ai-je bien fait?
+
+Je sautai au cou de Marguerite.
+
+--Ce sera charmant, continua-t-elle, vous avez une clef de la petite
+porte, et j'ai promis au duc une clef de la grille qu'il ne prendra pas,
+puisqu'il ne viendra que dans le jour, quand il viendra. Je crois, entre
+nous, qu'il est enchanté de ce caprice qui m'éloigne de Paris pendant
+quelque temps, et fera taire un peu sa famille. Cependant, il m'a
+demandé comment moi, qui aime tant Paris, je pouvais me décider à
+m'enterrer dans cette campagne; je lui ai répondu que j'étais souffrante
+et que c'était pour me reposer. Il n'a paru me croire que très
+imparfaitement. Ce pauvre vieux est toujours aux abois. Nous prendrons
+donc beaucoup de précautions, mon cher Armand; car il me ferait
+surveiller là-bas, et ce n'est pas le tout qu'il me loue une maison, il
+faut encore qu'il paye mes dettes, et j'en ai malheureusement
+quelques-unes. Tout cela vous convient-il?
+
+--Oui, répondis-je en essayant de faire taire tous les scrupules que
+cette façon de vivre réveillait de temps en temps en moi.
+
+--Nous avons visité la maison dans tous ses détails, nous y serons à
+merveille. Le duc s'inquiétait de tout. Ah! mon cher, ajouta la folle en
+m'embrassant, vous n'êtes pas malheureux, c'est un millionnaire qui fait
+votre lit.
+
+--Et quand emménagez-vous? demanda Prudence.
+
+--Le plus tôt possible.
+
+--Vous emmenez votre voiture et vos chevaux?
+
+--J'emmènerai toute ma maison. Vous vous chargerez de mon appartement
+pendant mon absence.
+
+Huit jours après, Marguerite avait pris possession de la maison de
+campagne, et moi j'étais installé au Point-du-Jour.
+
+Alors commença une existence que j'aurais bien de la peine à vous
+décrire.
+
+Dans les commencements de son séjour à Bougival, Marguerite ne put
+rompre tout à fait avec ses habitudes, et comme la maison était toujours
+en fête, toutes ses amies venaient la voir; pendant un mois, il ne se
+passa pas de jour que Marguerite n'eût huit ou dix personnes à sa table.
+Prudence amenait de son côté tous les gens qu'elle connaissait, et leur
+faisait tous les honneurs de la maison, comme si cette maison lui eût
+appartenu.
+
+L'argent du duc payait tout cela, comme vous le pensez bien, et
+cependant il arriva de temps en temps à Prudence de me demander un
+billet de mille francs, soi-disant au nom de Marguerite. Vous savez que
+j'avais fait quelque gain au jeu; je m'empressai donc de remettre à
+Prudence ce que Marguerite me faisait demander par elle, et dans la
+crainte qu'elle n'eût besoin de plus que je n'avais, je vins emprunter à
+Paris une somme égale à celle que j'avais déjà empruntée autrefois, et
+que j'avais rendue très exactement.
+
+Je me trouvai donc de nouveau riche d'une dizaine de mille francs, sans
+compter ma pension.
+
+Cependant le plaisir qu'éprouvait Marguerite à recevoir ses amies se
+calma un peu devant les dépenses auxquelles ce plaisir l'entraînait, et
+surtout devant la nécessité où elle était quelquefois de me demander de
+l'argent. Le duc, qui avait loué cette maison pour que Marguerite s'y
+reposât, n'y paraissait plus, craignant toujours d'y rencontrer une
+joyeuse et nombreuse compagnie de laquelle il ne voulait pas être vu.
+Cela tenait surtout à ce que, venant un jour pour dîner en tête-à-tête
+avec Marguerite, il était tombé au milieu d'un déjeuner de quinze
+personnes qui n'était pas encore fini à l'heure où il comptait se mettre
+à table pour dîner. Quand, ne se doutant de rien, il avait ouvert la
+porte de la salle à manger, un rire général avait accueilli son entrée,
+et il avait été forcé de se retirer brusquement devant l'impertinente
+gaieté des filles qui se trouvaient là.
+
+Marguerite s'était levée de table, avait été retrouver le duc dans la
+chambre voisine, et avait essayé, autant que possible, de lui faire
+oublier cette aventure; mais le vieillard, blessé dans son amour-propre,
+avait gardé rancune: il avait dit assez cruellement à la pauvre fille
+qu'il était las de payer les folies d'une femme qui ne savait même pas
+le faire respecter chez elle, et il était parti fort courroucé.
+
+Depuis ce jour on n'avait plus entendu parler de lui. Marguerite avait
+eu beau congédier ses convives, changer ses habitudes, le duc n'avait
+plus donné de ses nouvelles. J'y avais gagné que ma maîtresse
+m'appartenait plus complètement, et que mon rêve se réalisait enfin.
+Marguerite ne pouvait plus se passer de moi. Sans s'inquiéter de ce qui
+en résulterait, elle affichait publiquement notre liaison, et j'en étais
+arrivé à ne plus sortir de chez elle. Les domestiques m'appelaient
+monsieur, et me regardaient officiellement comme leur maître.
+
+Prudence avait bien fait, à propos de cette nouvelle vie, force morale à
+Marguerite; mais celle-ci avait répondu qu'elle m'aimait, qu'elle ne
+pouvait vivre sans moi, et quoi qu'il en dût advenir, elle ne
+renoncerait pas au bonheur de m'avoir sans cesse auprès d'elle, ajoutant
+que tous ceux à qui cela ne plairait pas étaient libres de ne pas
+revenir.
+
+Voilà ce que j'avais entendu un jour où Prudence avait dit à Marguerite
+qu'elle avait quelque chose de très important à lui communiquer, et où
+j'avais écouté à la porte de la chambre où elles s'étaient renfermées.
+
+Quelque temps après Prudence revint.
+
+J'étais au fond du jardin quand elle entra; elle ne me vit pas. Je me
+doutais, à la façon dont Marguerite était venue au-devant d'elle, qu'une
+conversation pareille à celle que j'avais déjà surprise allait avoir
+lieu de nouveau et je voulus l'entendre comme l'autre.
+
+Les deux femmes se renfermèrent dans un boudoir et je me mis aux
+écoutes.
+
+--Eh bien? demanda Marguerite.
+
+--Eh bien! j'ai vu le duc.
+
+--Que vous a-t-il dit?
+
+--Qu'il vous pardonnait volontiers la première scène, mais qu'il avait
+appris que vous viviez publiquement avec M. Armand Duval, et que cela il
+ne vous le pardonnait pas. Que Marguerite quitte ce jeune homme,
+m'a-t-il dit, et comme par le passé je lui donnerai tout ce qu'elle
+voudra, sinon, elle devra renoncer à me demander quoi que ce soit.
+
+--Vous avez répondu?
+
+--Que je vous communiquerais sa décision, et je lui ai promis de vous
+faire entendre raison. Réfléchissez, ma chère enfant, à la position que
+vous perdez et que ne pourra jamais vous rendre Armand. Il vous aime de
+toute son âme, mais il n'a pas assez de fortune pour subvenir à tous vos
+besoins, et il faudra bien un jour vous quitter, quand il sera trop tard
+et que le duc ne voudra plus rien faire pour vous. Voulez-vous que je
+parle à Armand?
+
+Marguerite paraissait réfléchir, car elle ne répondit pas. Le coeur me
+battait violemment en attendant sa réponse.
+
+--Non, reprit-elle, je ne quitterai pas Armand, et je ne me cacherai pas
+pour vivre avec lui. C'est peut-être une folie, mais je l'aime! que
+voulez-vous? Et puis, maintenant il a pris l'habitude de m'aimer sans
+obstacle; il souffrirait trop d'être forcé de me quitter ne fût-ce
+qu'une heure par jour. D'ailleurs, je n'ai pas tant de temps à vivre
+pour me rendre malheureuse et faire les volontés d'un vieillard dont la
+vue seule me fait vieillir. Qu'il garde son argent; je m'en passerai.
+
+--Mais comment ferez-vous?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+Prudence allait sans doute répondre quelque chose, mais j'entrai
+brusquement et je courus me jeter aux pieds de Marguerite, couvrant ses
+mains des larmes que me faisait verser la joie d'être aimé ainsi.
+
+--Ma vie est à toi, Marguerite, tu n'as plus besoin de cet homme, ne
+suis-je pas là? T'abandonnerais-je jamais et pourrais-je payer assez le
+bonheur que tu me donnes? Plus de contrainte, ma Marguerite, nous nous
+aimons! Que nous importe le reste?
+
+--Oh! oui, je t'aime, mon Armand! murmura-t-elle en enlaçant ses deux
+bras autour de mon cou, je t'aime comme je n'aurais pas cru pouvoir
+aimer. Nous serons heureux, nous vivrons tranquilles, et je dirai un
+éternel adieu à cette vie dont je rougis maintenant. Jamais tu ne me
+reprocheras le passé, n'est-ce pas?
+
+Les larmes voilaient ma voix. Je ne pus répondre qu'en pressant
+Marguerite contre mon coeur.
+
+--Allons, dit-elle en se retournant vers Prudence et d'une voix émue,
+vous rapporterez cette scène au duc, et vous ajouterez que nous n'avons
+pas besoin de lui.
+
+À partir de ce jour il ne fut plus question du duc. Marguerite n'était
+plus la fille que j'avais connue. Elle évitait tout ce qui aurait pu me
+rappeler la vie au milieu de laquelle je l'avais rencontrée. Jamais
+femme, jamais soeur n'eut pour son époux ou son frère l'amour et les
+soins qu'elle avait pour moi. Cette nature maladive était prête à toutes
+les impressions, accessible à tous les sentiments. Elle avait rompu avec
+ses amies comme avec ses habitudes, avec son langage comme avec les
+dépenses d'autrefois. Quand on nous voyait sortir de la maison pour
+aller faire une promenade dans un charmant petit bateau que j'avais
+acheté, on n'eût jamais cru que cette femme vêtue d'une robe blanche,
+couverte d'un grand chapeau de paille, et portant sur son bras la simple
+pelisse de soie qui devait la garantir de la fraîcheur de l'eau, était
+cette Marguerite Gautier qui, quatre mois auparavant, faisait bruit de
+son luxe et de ses scandales.
+
+Hélas! nous nous hâtions d'être heureux, comme si nous avions deviné que
+nous ne pouvions pas l'être longtemps.
+
+Depuis deux mois nous n'étions même pas allés à Paris. Personne n'était
+venu nous voir, excepté Prudence, et cette Julie Duprat dont je vous ai
+parlé, et à qui Marguerite devait remettre plus tard le touchant récit
+que j'ai là.
+
+Je passais des journées entières aux pieds de ma maîtresse. Nous
+ouvrions les fenêtres qui donnaient sur le jardin, et regardant l'été
+s'abattre joyeusement dans les fleurs qu'il fait éclore et sous l'ombre
+des arbres, nous respirions à côté l'un de l'autre cette vie véritable
+que ni Marguerite ni moi n'avions comprise jusqu'alors.
+
+Cette femme avait des étonnements d'enfant pour les moindres choses. Il
+y avait des jours où elle courait dans le jardin, comme une fille de dix
+ans, après un papillon ou une demoiselle. Cette courtisane, qui avait
+fait dépenser en bouquets plus d'argent qu'il n'en faudrait pour faire
+vivre dans la joie une famille entière, s'asseyait quelquefois sur la
+pelouse, pendant une heure, pour examiner la simple fleur dont elle
+portait le nom.
+
+Ce fut pendant ce temps-là qu'elle lut si souvent Manon Lescaut. Je la
+surpris bien des fois annotant ce livre: et elle me disait toujours que
+lorsqu'une femme aime, elle ne peut pas faire ce que faisait Manon.
+
+Deux ou trois fois le duc lui écrivit. Elle reconnut l'écriture et me
+donna les lettres sans les lire.
+
+Quelquefois les termes de ces lettres me faisaient venir les larmes aux
+yeux.
+
+Il avait cru, en fermant sa bourse à Marguerite, la ramener à lui; mais
+quand il avait vu l'inutilité de ce moyen, il n'avait pas pu y tenir; il
+avait écrit, redemandant, comme autrefois, la permission de revenir,
+quelles que fussent les conditions mises à ce retour.
+
+J'avais donc lu ces lettres pressantes et réitérées, et je les avais
+déchirées, sans dire à Marguerite ce qu'elles contenaient, et sans lui
+conseiller de revoir le vieillard, quoiqu'un sentiment de pitié pour la
+douleur du pauvre homme m'y portât: mais je craignais qu'elle ne vit
+dans ce conseil le désir, en faisant reprendre au duc ses anciennes
+visites, de lui faire reprendre les charges de la maison; je redoutais
+par-dessus tout qu'elle me crût capable de dénier la responsabilité de
+sa vie dans toutes les conséquences où son amour pour moi pouvait
+l'entraîner.
+
+Il en résulta que le duc, ne recevant pas de réponse, cessa d'écrire, et
+que Marguerite et moi nous continuâmes à vivre ensemble sans nous
+occuper de l'avenir.
+
+
+
+
+Chapitre XVIII
+
+
+Vous donner des détails sur notre nouvelle vie serait chose difficile.
+Elle se composait d'une série d'enfantillages charmants pour nous, mais
+insignifiants pour ceux à qui je les raconterais.
+
+Vous savez ce que c'est que d'aimer une femme, vous savez comment
+s'abrègent les journées, et avec quelle amoureuse paresse on se laisse
+porter au lendemain. Vous n'ignorez pas cet oubli de toutes choses, qui
+naît d'un amour violent, confiant et partagé. Tout être qui n'est pas la
+femme aimée semble un être inutile dans la création. On regrette d'avoir
+déjà jeté des parcelles de son coeur à d'autres femmes, et l'on
+n'entrevoit pas la possibilité de presser jamais une autre main que
+celle que l'on tient dans les siennes. Le cerveau n'admet ni travail ni
+souvenir, rien enfin de ce qui pourrait le distraire de l'unique pensée
+qu'on lui offre sans cesse. Chaque jour on découvre dans sa maîtresse un
+charme nouveau, une volupté inconnue. L'existence n'est plus que
+l'accomplissement réitéré d'un désir continu, l'âme n'est plus que la
+vestale chargée d'entretenir le feu sacré de l'amour.
+
+Souvent nous allions, la nuit venue, nous asseoir sous le petit bois qui
+dominait la maison. Là nous écoutions les gaies harmonies du soir, en
+songeant tous deux à l'heure prochaine qui allait nous laisser jusqu'au
+lendemain dans les bras l'un de l'autre. D'autres fois nous restions
+couchés toute la journée, sans laisser même le soleil pénétrer dans
+notre chambre. Les rideaux étaient hermétiquement fermés, et le monde
+extérieur s'arrêtait un moment pour nous. Nanine seule avait le droit
+d'ouvrir notre porte, mais seulement pour apporter nos repas; encore les
+prenions-nous sans nous lever, et en les interrompant sans cesse de
+rires et de folies. À cela succédait un sommeil de quelques instants,
+car disparaissant dans notre amour, nous étions comme deux plongeurs
+obstinés qui ne reviennent à la surface que pour reprendre haleine.
+
+Cependant je surprenais des moments de tristesse et quelquefois même des
+larmes chez Marguerite; je lui demandais d'où venait ce chagrin subit,
+et elle me répondait:
+
+--Notre amour n'est pas un amour ordinaire, mon cher Armand. Tu m'aimes
+comme si je n'avais jamais appartenu à personne, et je tremble que plus
+tard, te repentant de ton amour et me faisant un crime de mon passé, tu
+ne me forces à me rejeter dans l'existence au milieu de laquelle tu m'as
+prise. Songe que maintenant que j'ai goûté d'une nouvelle vie, je
+mourrais en reprenant l'autre. Dis-moi donc que tu ne me quitteras
+jamais.
+
+--Je te le jure!
+
+A ce mot, elle me regardait comme pour lire dans mes yeux si mon serment
+était sincère, puis elle se jetait dans mes bras, et cachant sa tête
+dans ma poitrine, elle me disait:
+
+--C'est que tu ne sais pas combien je t'aime!
+
+Un soir, nous étions accoudés sur le balcon de la fenêtre, nous
+regardions la lune qui semblait sortir difficilement de son lit de
+nuages, et nous écoutions le vent agitant bruyamment les arbres, nous
+nous tenions la main, et depuis un grand quart d'heure nous ne parlions
+pas, quand Marguerite me dit:
+
+--Voici l'hiver, veux-tu que nous partions?
+
+--Et pour quel endroit?
+
+--Pour l'Italie.
+
+--Tu t'ennuies donc?
+
+--Je crains l'hiver, je crains surtout notre retour à Paris.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour bien des choses.
+
+Et elle reprit brusquement, sans me donner les raisons de ses craintes:
+
+--Veux-tu partir? Je vendrai tout ce que j'ai, nous nous en irons vivre
+là-bas, il ne me restera rien de ce que j'étais, personne ne saura qui
+je suis. Le veux-tu?
+
+--Partons, si cela te fait plaisir, Marguerite; allons faire un voyage,
+lui disais-je; mais où est la nécessité de vendre des choses que tu
+seras heureuse de trouver au retour? Je n'ai pas une assez grande
+fortune pour accepter un pareil sacrifice, mais j'en ai assez pour que
+nous puissions voyager grandement pendant cinq ou six mois, si cela
+t'amuse le moins du monde.
+
+--Au fait, non, continua-t-elle en quittant la fenêtre et en allant
+s'asseoir sur le canapé dans l'ombre de la chambre; à quoi bon aller
+dépenser de l'argent là-bas? Je t'en coûte déjà bien assez ici.
+
+--Tu me le reproches, Marguerite, ce n'est pas généreux.
+
+--Pardon, ami, fit-elle en me tendant la main, ce temps d'orage me fait
+mal aux nerfs; je ne dis pas ce que je veux dire.
+
+Et, après m'avoir embrassé, elle tomba dans une longue rêverie.
+
+Plusieurs fois des scènes semblables eurent lieu, et si j'ignorais ce
+qui les faisait naître, je ne surprenais pas moins chez Marguerite un
+sentiment d'inquiétude pour l'avenir. Elle ne pouvait douter de mon
+amour, car chaque jour il augmentait, et cependant je la voyais souvent
+triste sans qu'elle m'expliquât jamais le sujet de ses tristesses,
+autrement que par une cause physique.
+
+Craignant qu'elle ne se fatiguât d'une vie trop monotone, je lui
+proposais de retourner à Paris, mais elle rejetait toujours cette
+proposition, et m'assurait ne pouvoir être heureuse nulle part comme
+elle l'était à la campagne.
+
+Prudence ne venait plus que rarement, mais en revanche, elle écrivait
+des lettres que je n'avais jamais demandé à voir, quoique, chaque fois,
+elles jetassent Marguerite dans une préoccupation profonde. Je ne savais
+qu'imaginer.
+
+Un jour Marguerite resta dans sa chambre.
+
+J'entrai. Elle écrivait.
+
+--À qui écris-tu? lui demandai-je.
+
+--À Prudence: veux-tu que je te lise ce que j'écris?
+
+J'avais horreur de tout ce qui pouvait paraître soupçon, je répondis
+donc à Marguerite que je n'avais pas besoin de savoir ce qu'elle
+écrivait, et cependant, j'en avais la certitude, cette lettre m'eût
+appris la véritable cause de ses tristesses.
+
+Le lendemain, il faisait un temps superbe. Marguerite me proposa d'aller
+faire une promenade en bateau, et de visiter l'île de Croissy. Elle
+semblait fort gaie; il était cinq heures quand nous rentrâmes.
+
+--Madame Duvernoy est venue, dit Nanine en nous voyant entrer.
+
+--Elle est repartie? demanda Marguerite.
+
+--Oui, dans la voiture de madame; elle a dit que c'était convenu.
+
+--Très bien, dit vivement Marguerite; qu'on nous serve.
+
+Deux jours après arriva une lettre de Prudence, et pendant quinze jours
+Marguerite parut avoir rompu avec ses mystérieuses mélancolies, dont
+elle ne cessait de me demander pardon depuis qu'elles n'existaient plus.
+
+Cependant la voiture ne revenait pas.
+
+--D'où vient que Prudence ne te renvoie pas ton coupé? demandai-je un
+jour.
+
+--Un des deux chevaux est malade, et il y a des réparations à la
+voiture. Il vaut mieux que tout cela se fasse pendant que nous sommes
+encore ici, où nous n'avons pas besoin de voiture, que d'attendre notre
+retour à Paris.
+
+Prudence vint nous voir quelques jours après, et me confirma ce que
+Marguerite m'avait dit.
+
+Les deux femmes se promenèrent seules dans le jardin, et quand je vins
+les rejoindre, elles changèrent de conversation.
+
+Le soir, en s'en allant, Prudence se plaignit du froid et pria
+Marguerite de lui prêter un cachemire.
+
+Un mois se passa ainsi, pendant lequel Marguerite fut plus joyeuse et
+plus aimante qu'elle ne l'avait jamais été.
+
+Cependant la voiture n'était pas revenue, le cachemire n'avait pas été
+renvoyé, tout cela m'intriguait malgré moi, et comme je savais dans quel
+tiroir Marguerite mettait les lettres de Prudence, je profitai d'un
+moment où elle était au fond du jardin, je courus à ce tiroir et
+j'essayai de l'ouvrir; mais ce fut en vain, il était fermé au double
+tour.
+
+Alors je fouillai ceux où se trouvaient d'ordinaire les bijoux et les
+diamants. Ceux-là s'ouvrirent sans résistance, mais les écrins avaient
+disparu, avec ce qu'ils contenaient, bien entendu.
+
+Une crainte poignante me serra le coeur.
+
+J'allais réclamer de Marguerite la vérité sur ces disparitions, mais
+certainement elle ne me l'avouerait pas.
+
+--Ma bonne Marguerite, lui dis-je alors, je viens te demander la
+permission d'aller à Paris. On ne sait pas chez moi où je suis, et l'on
+doit avoir reçu des lettres de mon père; il est inquiet, sans doute, il
+faut que je lui réponde.
+
+--Va, mon ami, me dit-elle, mais sois ici de bonne heure.
+
+Je partis. Je courus tout de suite chez Prudence.
+
+--Voyons, lui dis-je sans autre préliminaire, répondez-moi franchement,
+où sont les chevaux de Marguerite?
+
+--Vendus.
+
+--Le cachemire?
+
+--Vendu.
+
+--Les diamants?
+
+--Engagés.
+
+--Et qui a vendu et engagé?
+
+--Moi.
+
+--Pourquoi ne m'en avez-vous pas averti?
+
+--Parce que Marguerite me l'avait défendu.
+
+--Et pourquoi ne m'avez-vous pas demandé d'argent?
+
+--Parce qu'elle ne voulait pas.
+
+--Et à quoi a passé cet argent?
+
+--À payer.
+
+--Elle doit donc beaucoup?
+
+--Trente mille francs encore ou à peu près. Ah! mon cher, je vous
+l'avais bien dit? Vous n'avez pas voulu me croire; eh bien, maintenant,
+vous voilà convaincu. Le tapissier vis-à-vis duquel le duc avait répondu
+a été mis à la porte quand il s'est présenté chez le duc, qui lui a
+écrit le lendemain qu'il ne ferait rien pour mademoiselle Gautier. Cet
+homme a voulu de l'argent, on lui a donné des acomptes, qui sont les
+quelques mille francs que je vous ai demandés; puis, des âmes
+charitables l'ont averti que sa débitrice, abandonnée par le duc, vivait
+avec un garçon sans fortune; les autres créanciers ont été prévenus de
+même, ils ont demandé de l'argent et ont fait des saisies. Marguerite a
+voulu tout vendre, mais il n'était plus temps, et d'ailleurs je m'y
+serais opposée. Il fallait bien payer, et pour ne pas vous demander
+d'argent, elle a vendu ses chevaux, ses cachemires et engagé ses bijoux.
+Voulez-vous les reçus des acheteurs et les reconnaissances du
+Mont-de-Piété? Et Prudence, ouvrant un tiroir, me montrait ces papiers.
+
+--Ah! vous croyez, continua-t-elle avec cette persistance de la femme
+qui a le droit de dire: «J'avais raison!» ah! vous croyez qu'il suffit
+de s'aimer et d'aller vivre à la campagne d'une vie pastorale et
+vaporeuse? Non, mon ami, non. À côté de la vie idéale, il y a la vie
+matérielle, et les résolutions les plus chastes sont retenues à terre
+par des fils ridicules, mais de fer, et que l'on ne brise pas
+facilement. Si Marguerite ne vous a pas trompé vingt fois, c'est qu'elle
+est d'une nature exceptionnelle. Ce n'est pas faute que je le lui aie
+conseillé, car cela me faisait peine de voir la pauvre fille se
+dépouiller de tout. Elle n'a pas voulu! Elle m'a répondu qu'elle vous
+aimait et ne vous tromperait pour rien au monde. Tout cela est fort
+joli, fort poétique, mais ce n'est pas avec cette monnaie qu'on paye les
+créanciers, et aujourd'hui elle ne peut plus s'en tirer, à moins d'une
+trentaine de mille francs, je vous le répète.
+
+--C'est bien, je donnerai cette somme.
+
+--Vous allez l'emprunter?
+
+--Mon Dieu, oui.
+
+--Vous allez faire là une belle chose; vous brouiller avec votre père,
+entraver vos ressources, et l'on ne trouve pas ainsi trente mille francs
+du jour au lendemain. Croyez-moi, mon cher Armand, je connais mieux les
+femmes que vous; ne faites pas cette folie, dont vous vous repentiriez
+un jour. Soyez raisonnable. Je ne vous dis pas de quitter Marguerite,
+mais vivez avec elle comme vous viviez au commencement de l'été.
+Laissez-lui trouver les moyens de sortir d'embarras. Le duc reviendra
+peu à peu à elle. Le comte de N..., si elle le prend, il me le disait
+encore hier, lui payera toutes ses dettes, et lui donnera quatre ou cinq
+mille francs par mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce sera une
+position pour elle, tandis que vous, il faudra toujours que vous la
+quittiez; n'attendez pas pour cela que vous soyez ruiné, d'autant plus
+que ce comte de N... est un imbécile, et que rien ne vous empêchera
+d'être l'amant de Marguerite. Elle pleurera un peu au commencement, mais
+elle finira par s'y habituer, et vous remerciera un jour de ce que vous
+aurez fait. Supposez que Marguerite est mariée, et trompez le mari,
+voilà tout.
+
+«Je vous ai déjà dit tout cela une fois; seulement à cette époque, ce
+n'était encore qu'un conseil, et aujourd'hui, c'est presque une
+nécessité.
+
+Prudence avait cruellement raison.
+
+--Voilà ce que c'est, continua-t-elle en renfermant les papiers qu'elle
+venait de montrer, les femmes entretenues prévoient toujours qu'on les
+aimera, jamais qu'elles aimeront, sans quoi elles mettraient de l'argent
+de côté, et à trente ans elles pourraient se payer le luxe d'avoir un
+amant pour rien. Si j'avais su ce que je sais, moi! Enfin, ne dites rien
+à Marguerite et ramenez-la à Paris. Vous avez vécu quatre ou cinq mois
+seul avec elle, c'est bien raisonnable; fermez les yeux, c'est tout ce
+qu'on vous demande. Au bout de quinze jours elle prendra le comte de
+N..., elle fera des économies cet hiver, et l'été prochain vous
+recommencerez. Voilà comme on fait, mon cher!
+
+Et Prudence paraissait enchantée de son conseil, que je rejetai avec
+indignation.
+
+Non seulement mon amour et ma dignité ne me permettaient pas d'agir
+ainsi, mais encore j'étais bien convaincu qu'au point où elle en était
+arrivée, Marguerite mourrait plutôt que d'accepter ce partage.
+
+--C'est assez plaisanté, dis-je à Prudence; combien faut-il
+définitivement à Marguerite?
+
+--Je vous l'ai dit, une trentaine de mille francs.
+
+--Et quand faut-il cette somme?
+
+--Avant deux mois.
+
+--Elle l'aura.
+
+Prudence haussa les épaules.
+
+--Je vous la remettrai, continuai-je, mais vous me jurez que vous ne
+direz pas à Marguerite que je vous l'ai remise.
+
+--Soyez tranquille.
+
+--Et si elle vous envoie autre chose à vendre ou à engager,
+prévenez-moi.
+
+--Il n'y a pas de danger, elle n'a plus rien.
+
+Je passai d'abord chez moi pour voir s'il y avait des lettres de mon
+père.
+
+Il y en avait quatre.
+
+
+
+
+Chapitre XIX
+
+
+Dans les trois premières lettres, mon père s'inquiétait de mon silence
+et m'en demandait la cause; dans la dernière, il me laissait voir qu'on
+l'avait informé de mon changement de vie, et m'annonçait son arrivée
+prochaine.
+
+J'ai toujours eu un grand respect et une sincère affection pour mon
+père. Je lui répondis donc qu'un petit voyage avait été la cause de mon
+silence, et je le priai de me prévenir du jour de son arrivée, afin que
+je pusse aller au-devant de lui.
+
+Je donnai à mon domestique mon adresse à la campagne, en lui
+recommandant de m'apporter la première lettre qui serait timbrée de la
+ville de C..., puis je repartis aussitôt pour Bougival.
+
+Marguerite m'attendait à la porte du jardin.
+
+Son regard exprimait l'inquiétude. Elle me sauta au cou, et ne put
+s'empêcher de me dire:
+
+--As-tu vu Prudence?
+
+--Non.
+
+--Tu as été bien longtemps à Paris?
+
+--J'ai trouvé des lettres de mon père auquel il m'a fallu répondre.
+
+Quelques instants après, Nanine entra tout essoufflée. Marguerite se
+leva et alla lui parler bas.
+
+Quand Nanine fut sortie, Marguerite me dit, en se rasseyant près de moi
+et en me prenant la main:
+
+--Pourquoi m'as-tu trompée? Tu es allé chez Prudence.
+
+--Qui te l'a dit?
+
+--Nanine.
+
+--Et d'où le sait-elle?
+
+--Elle t'a suivi.
+
+--Tu lui avais donc dit de me suivre?
+
+--Oui. J'ai pensé qu'il fallait un motif puissant pour te faire aller
+ainsi à Paris, toi qui ne m'as pas quittée depuis quatre mois. Je
+craignais qu'il ne te fût arrivé un malheur, ou que peut-être tu
+n'allasses voir une autre femme.
+
+--Enfant!
+
+--Je suis rassurée maintenant, je sais ce que tu as fait, mais je ne
+sais pas encore ce que l'on t'a dit.
+
+Je montrai à Marguerite les lettres de mon père.
+
+--Ce n'est pas cela que je te demande: ce que je voudrais savoir, c'est
+pourquoi tu es allé chez Prudence.
+
+--Pour la voir.
+
+--Tu mens, mon ami.
+
+--Eh bien, je suis allé lui demander si le cheval allait mieux, et si
+elle n'avait plus besoin de ton cachemire, ni de tes bijoux.
+
+Marguerite rougit mais elle ne répondit pas.
+
+--Et, continuai-je, j'ai appris l'usage que tu avais fait des chevaux,
+des cachemires et des diamants.
+
+--Et tu m'en veux?
+
+--Je t'en veux de ne pas avoir eu l'idée de me demander ce dont tu avais
+besoin.
+
+--Dans une liaison comme la nôtre, si la femme a encore un peu de
+dignité, elle doit s'imposer tous les sacrifices possibles plutôt que de
+demander de l'argent à son amant et de donner un côté vénal à son amour.
+Tu m'aimes, j'en suis sûre, mais tu ne sais pas combien est léger le fil
+qui retient dans le coeur l'amour que l'on a pour des filles comme moi.
+Qui sait? Peut-être dans un jour de gêne ou d'ennui, te serais-tu figuré
+voir dans notre liaison un calcul habilement combiné! Prudence est une
+bavarde. Qu'avais-je besoin de ces chevaux! J'ai fait une économie en
+les vendant; je puis bien m'en passer, et je ne dépense plus rien pour
+eux; pourvu que tu m'aimes, c'est tout ce que je demande, et tu
+m'aimeras autant sans chevaux, sans cachemires et sans diamants.
+
+Tout cela était dit d'un ton si naturel, que j'avais les larmes dans les
+yeux en l'écoutant.
+
+--Mais, ma bonne Marguerite, répondis-je en pressant avec amour les
+mains de ma maîtresse, tu savais bien qu'un jour j'apprendrais ce
+sacrifice, et que, le jour où je l'apprendrais, je ne le souffrirais
+pas.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que, chère enfant, je n'entends pas que l'affection que tu veux
+bien avoir pour moi te prive même d'un bijou. Je ne veux pas, moi non
+plus, que dans un moment de gêne ou d'ennui, tu puisses réfléchir que si
+tu vivais avec un autre homme ces moments n'existeraient pas, et que tu
+te repentes, ne fût-ce qu'une minute, de vivre avec moi. Dans quelques
+jours, tes chevaux, tes diamants et tes cachemires te seront rendus. Ils
+te sont aussi nécessaires que l'air à la vie, et c'est peut-être
+ridicule, mais je t'aime mieux somptueuse que simple.
+
+--Alors c'est que tu ne m'aimes plus.
+
+--Folle!
+
+--Si tu m'aimais, tu me laisserais t'aimer à ma façon; au contraire, tu
+ne continues à voir en moi qu'une fille à qui ce luxe est indispensable,
+et que tu te crois toujours forcé de payer. Tu as honte d'accepter des
+preuves de mon amour. Malgré toi, tu penses à me quitter un jour, et tu
+tiens à mettre ta délicatesse à l'abri de tout soupçon. Tu as raison,
+mon ami, mais j'avais espéré mieux.
+
+Et Marguerite fit un mouvement pour se lever; je la retins en lui
+disant:
+
+--Je veux que tu sois heureuse, et que tu n'aies rien à me reprocher,
+voilà tout.
+
+--Et nous allons nous séparer!
+
+--Pourquoi, Marguerite? Qui peut nous séparer? m'écriai-je.
+
+--Toi, qui ne veux pas me permettre de comprendre ta position, et qui as
+la vanité de me garder la mienne; toi, qui en me conservant le luxe au
+milieu duquel j'ai vécu, veux conserver la distance morale qui nous
+sépare; toi, enfin, qui ne crois pas mon affection assez désintéressée
+pour partager avec moi la fortune que tu as, avec laquelle nous
+pourrions vivre heureux ensemble, et qui préfères te ruiner, esclave que
+tu es d'un préjugé ridicule. Crois-tu donc que je compare une voiture et
+des bijoux à ton amour? Crois-tu que le bonheur consiste pour moi dans
+les vanités dont on se contente quand on n'aime rien, mais qui
+deviennent bien mesquines quand on aime? Tu payeras mes dettes, tu
+escompteras ta fortune et tu m'entretiendras enfin! Combien de temps
+tout cela durera-t-il? Deux ou trois mois, et alors il sera trop tard
+pour prendre la vie que je te propose, car alors tu accepterais tout de
+moi, et c'est ce qu'un homme d'honneur ne peut faire. Tandis que
+maintenant tu as huit ou dix mille francs de rente avec lesquelles nous
+pouvons vivre. Je vendrai le superflu de ce que j'ai, et avec cette
+vente seule, je me ferai deux mille livres par an. Nous louerons un joli
+petit appartement dans lequel nous resterons tous les deux. L'été, nous
+viendrons à la campagne, non pas dans une maison comme celle-ci, mais
+dans une petite maison suffisante pour deux personnes. Tu es
+indépendant, je suis libre, nous sommes jeunes, au nom du ciel, Armand,
+ne me rejette pas dans la vie que j'étais forcée de mener autrefois.
+
+Je ne pouvais répondre, des larmes de reconnaissance et d'amour
+inondaient mes yeux, et je me précipitai dans les bras de Marguerite.
+
+--Je voulais, reprit-elle, tout arranger sans t'en rien dire, payer
+toutes mes dettes et faire préparer mon nouvel appartement. Au mois
+d'octobre, nous serions retournés à Paris, et tout aurait été dit; mais
+puisque Prudence t'a tout raconté, il faut que tu consentes avant, au
+lieu de consentir après.
+
+--M'aimes-tu assez pour cela? Il était impossible de résister à tant de
+dévouement. Je baisai les mains de Marguerite avec effusion, et je lui
+dis:
+
+--Je ferai tout ce que tu voudras.
+
+Ce qu'elle avait décidé fut donc convenu.
+
+Alors elle devint d'une gaieté folle: elle dansait, elle chantait, elle
+se faisait une fête de la simplicité de son nouvel appartement, sur le
+quartier et la disposition duquel elle me consultait déjà.
+
+Je la voyais heureuse et fière de cette résolution qui semblait devoir
+nous rapprocher définitivement l'un de l'autre.
+
+Aussi, je ne voulus pas être en reste avec elle.
+
+En un instant je décidai de ma vie. J'établis la position de ma fortune,
+et je fis à Marguerite l'abandon de la rente qui me venait de ma mère,
+et qui me parut bien insuffisante pour récompenser le sacrifice que
+j'acceptais.
+
+Il me restait les cinq mille francs de pension que me faisait mon père,
+et, quoi qu'il arrivât, j'avais toujours assez de cette pension annuelle
+pour vivre.
+
+Je ne dis pas à Marguerite ce que j'avais résolu, convaincu que j'étais
+qu'elle refuserait cette donation.
+
+Cette rente provenait d'une hypothèque de soixante mille francs sur une
+maison que je n'avais même jamais vue. Tout ce que je savais, c'est qu'à
+chaque trimestre le notaire de mon père, vieil ami de notre famille, me
+remettait sept cent cinquante francs sur mon simple reçu.
+
+Le jour où Marguerite et moi nous vînmes à Paris pour chercher des
+appartements, j'allai chez ce notaire, et je lui demandai de quelle
+façon je devais m'y prendre pour faire à une autre personne le transfert
+de cette rente.
+
+Le brave homme me crut ruiné et me questionna sur la cause de cette
+décision. Or, comme il fallait bien tôt ou tard que je lui disse en
+faveur de qui je faisais cette donation, je préférai lui raconter tout
+de suite la vérité.
+
+Il ne me fit aucune des objections que sa position de notaire et d'ami
+l'autorisait à me faire, et m'assura qu'il se chargeait d'arranger tout
+pour le mieux.
+
+Je lui recommandai naturellement la plus grande discrétion vis-à-vis de
+mon père, et j'allai rejoindre Marguerite qui m'attendait chez Julie
+Duprat, où elle avait préféré descendre plutôt que d'aller écouter la
+morale de Prudence.
+
+Nous nous mîmes en quête d'appartements. Tous ceux que nous voyions,
+Marguerite les trouvait trop chers, et moi je les trouvais trop simples.
+
+Cependant nous finîmes par tomber d'accord, et nous arrêtâmes dans un
+des quartiers les plus tranquilles de Paris un petit pavillon, isolé de
+la maison principale.
+
+Derrière ce petit pavillon s'étendait un jardin charmant, jardin qui en
+dépendait, entouré de murailles assez élevées pour nous séparer de nos
+voisins, et assez basses pour ne pas borner la vue.
+
+C'était mieux que nous n'avions espéré.
+
+Pendant que je me rendais chez moi pour donner congé de mon appartement,
+Marguerite allait chez un homme d'affaires qui, disait-elle, avait déjà
+fait pour une de ses amies ce qu'elle allait lui demander de faire pour
+elle.
+
+Elle vint me retrouver rue de Provence, enchantée.
+
+Cet homme lui avait promis de payer toutes ses dettes, de lui en donner
+quittance, et de lui remettre une vingtaine de mille francs moyennant
+l'abandon de tous ses meubles.
+
+Vous avez vu par le prix auquel est montée la vente que cet honnête
+homme eût gagné plus de trente mille francs sur sa cliente.
+
+Nous repartîmes tout joyeux pour Bougival, et en continuant de nous
+communiquer nos projets d'avenir, que, grâce à notre insouciance et
+surtout à notre amour, nous voyions sous les teintes les plus dorées.
+
+Huit jours après nous étions à déjeuner, quand Nanine vint m'avertir que
+mon domestique me demandait.
+
+Je le fis entrer.
+
+--Monsieur, me dit-il, votre père est arrivé à Paris, et vous prie de
+vous rendre tout de suite chez vous, où il vous attend.
+
+Cette nouvelle était la chose du monde la plus simple, et cependant, en
+l'apprenant, Marguerite et moi nous nous regardâmes.
+
+Nous devinions un malheur dans cet incident.
+
+Aussi, sans qu'elle m'eût fait part de cette impression que je
+partageais, j'y répondis en lui tendant la main:
+
+--Ne crains rien.
+
+--Reviens le plus tôt que tu pourras, murmura Marguerite en
+m'embrassant, je t'attendrai à la fenêtre.
+
+J'envoyai Joseph dire à mon père que j'allais arriver.
+
+En effet, deux heures après, j'étais rue de Provence.
+
+
+
+
+Chapitre XX
+
+
+Mon père, en robe de chambre, était assis dans mon salon et il écrivait.
+
+Je compris tout de suite, à la façon dont il leva les yeux sur moi quand
+j'entrai, qu'il allait être question de choses graves.
+
+Je l'abordai cependant comme si je n'eusse rien deviné dans son visage,
+et je l'embrassai:
+
+--Quand êtes-vous arrivé, mon père?
+
+--Hier au soir.
+
+--Vous êtes descendu chez moi, comme de coutume?
+
+--Oui.
+
+--Je regrette bien de ne pas m'être trouvé là pour vous recevoir.
+
+Je m'attendais à voir surgir dès ce mot la morale que me promettait le
+visage froid de mon père; mais il ne me répondit rien, cacheta la lettre
+qu'il venait d'écrire, et la remit à Joseph pour qu'il la jetât à la
+poste.
+
+Quand nous fûmes seuls, mon père se leva et me dit, en s'appuyant contre
+la cheminée:
+
+--Nous avons, mon cher Armand, à causer de choses sérieuses.
+
+--Je vous écoute, mon père.
+
+--Tu me promets d'être franc?
+
+--C'est mon habitude.
+
+--Est-il vrai que tu vives avec une femme nommée Marguerite Gautier?
+
+--Oui.
+
+--Sais-tu ce qu'était cette femme?
+
+--Une fille entretenue.
+
+--C'est pour elle que tu as oublié de venir nous voir cette année, ta
+soeur et moi?
+
+--Oui, mon père, je l'avoue.
+
+--Tu aimes donc beaucoup cette femme?
+
+--Vous le voyez bien, mon père, puisqu'elle m'a fait manquer à un devoir
+sacré, ce dont je vous demande humblement pardon aujourd'hui.
+
+Mon père ne s'attendait sans doute pas à des réponses aussi
+catégoriques, car il parut réfléchir un instant, après quoi il me dit:
+
+--Tu as évidemment compris que tu ne pourrais pas vivre toujours ainsi?
+
+--Je l'ai craint, mon père, mais je ne l'ai pas compris.
+
+--Mais vous avez dû comprendre, continua mon père d'un ton un peu plus
+sec, que je ne le souffrirais pas, moi.
+
+--Je me suis dit que tant que je ne ferais rien qui fût contraire au
+respect que je dois à votre nom et à la probité traditionnelle de la
+famille, je pourrais vivre comme je vis, ce qui m'a rassuré un peu sur
+les craintes que j'avais.
+
+Les passions rendent fort contre les sentiments. J'étais prêt à toutes
+les luttes, même contre mon père, pour conserver Marguerite.
+
+--Alors, le moment de vivre autrement est venu.
+
+--Eh! pourquoi, mon père?
+
+--Parce que vous êtes au moment de faire des choses qui blessent le
+respect que vous croyez avoir pour votre famille.
+
+--Je ne m'explique pas ces paroles.
+
+--Je vais vous les expliquer. Que vous ayez une maîtresse, c'est fort
+bien; que vous la payiez comme un galant homme doit payer l'amour d'une
+fille entretenue, c'est on ne peut mieux; mais que vous oubliiez les
+choses les plus saintes pour elle, que vous permettiez que le bruit de
+votre vie scandaleuse arrive jusqu'au fond de ma province et jette
+l'ombre d'une tache sur le nom honorable que je vous ai donné, voilà ce
+qui ne peut être, voilà ce qui ne sera pas.
+
+--Permettez-moi de vous dire, mon père, que ceux qui vous ont ainsi
+renseigné sur mon compte étaient mal informés. Je suis l'amant de
+mademoiselle Gautier, je vis avec elle, c'est la chose du monde la plus
+simple. Je ne donne pas à mademoiselle Gautier le nom que j'ai reçu de
+vous, je dépense pour elle ce que mes moyens me permettent de dépenser,
+je n'ai pas fait une dette, et je ne me suis trouvé enfin dans aucune de
+ces positions qui autorisent un père à dire à son fils ce que vous venez
+de me dire.
+
+--Un père est toujours autorisé à écarter son fils de la mauvaise voie
+dans laquelle il le voit s'engager. Vous n'avez encore rien fait de mal,
+mais vous le ferez.
+
+--Mon père!
+
+--Monsieur, je connais la vie mieux que vous. Il n'y a de sentiments
+entièrement purs que chez les femmes entièrement chastes. Toute Manon
+peut faire un Des Grieux, et le temps et les moeurs sont changés. Il
+serait inutile que le monde vieillît, s'il ne se corrigeait pas. Vous
+quitterez votre maîtresse.
+
+--Je suis fâché de vous désobéir, mon père, mais c'est impossible.
+
+--Je vous y contraindrai.
+
+--Malheureusement, mon père, il n'y a plus d'îles Sainte-Marguerite où
+l'on envoie les courtisanes, et, y en eût-il encore, j'y suivrais
+mademoiselle Gautier, si vous obteniez qu'on l'y envoyât. Que
+voulez-vous? j'ai peut-être tort, mais je ne puis être heureux qu'à la
+condition que je resterai l'amant de cette femme.
+
+--Voyons, Armand, ouvrez les yeux, reconnaissez votre père qui vous a
+toujours aimé, et qui ne veut que votre bonheur. Est-il honorable pour
+vous d'aller vivre maritalement avec une fille que tout le monde a eue?
+
+--Qu'importe, mon père, si personne ne doit plus l'avoir! Qu'importe, si
+cette fille m'aime, si elle se régénère par l'amour qu'elle a pour moi
+et par l'amour que j'ai pour elle! Qu'importe, enfin, s'il y a
+conversion!
+
+--Eh! croyez-vous donc, monsieur, que la mission d'un homme d'honneur
+soit de convertir des courtisanes? Croyez-vous donc que Dieu ait donné
+ce but grotesque à la vie, et que le coeur ne doive pas avoir un autre
+enthousiasme que celui-là? Quelle sera la conclusion de cette cure
+merveilleuse, et que penserez-vous de ce que vous dites aujourd'hui,
+quand vous aurez quarante ans? Vous rirez de votre amour, s'il vous est
+permis d'en rire encore, s'il n'a pas laissé de traces trop profondes
+dans votre passé. Que seriez-vous à cette heure, si votre père avait eu
+vos idées, et avait abandonné sa vie à tous ces souffles d'amour, au
+lieu de l'établir inébranlablement sur une pensée d'honneur et de
+loyauté? Réfléchissez, Armand, et ne dites plus de pareilles sottises.
+Voyons, vous quitterez cette femme, votre père vous en supplie.
+
+Je ne répondis rien.
+
+--Armand, continua mon père, au nom de votre sainte mère, croyez-moi,
+renoncez à cette vie que vous oublierez plus vite que vous ne pensez, et
+à laquelle vous enchaîne une théorie impossible. Vous avez vingt-quatre
+ans, songez à l'avenir. Vous ne pouvez pas aimer toujours cette femme
+qui ne vous aimera pas toujours non plus. Vous vous exagérez tous deux
+votre amour. Vous vous fermez toute carrière. Un pas de plus et vous ne
+pourrez plus quitter la route où vous êtes, et vous aurez, toute votre
+vie, le remords de votre jeunesse. Partez, venez passer un mois ou deux
+auprès de votre soeur. Le repos et l'amour pieux de la famille vous
+guériront vite de cette fièvre, car ce n'est pas autre chose.
+
+«Pendant ce temps, votre maîtresse se consolera; elle prendra un autre
+amant, et quand vous verrez pour qui vous avez failli vous brouiller
+avec votre père et perdre son affection, vous me direz que j'ai bien
+fait de venir vous chercher, et vous me bénirez.
+
+«Allons, tu partiras, n'est-ce pas, Armand?
+
+Je sentais que mon père avait raison pour toutes les femmes, mais
+j'étais convaincu qu'il n'avait pas raison pour Marguerite. Cependant le
+ton dont il m'avait dit ses dernières paroles était si doux, si
+suppliant que je n'osais lui répondre.
+
+--Eh bien? fit-il d'une voix émue.
+
+--Eh bien, mon père, je ne puis rien vous promettre, dis-je enfin; ce
+que vous me demandez est au-dessus de mes forces. Croyez-moi,
+continuai-je en le voyant faire un mouvement d'impatience, vous vous
+exagérez les résultats de cette liaison. Marguerite n'est pas la fille
+que vous croyez. Cet amour, loin de me jeter dans une mauvaise voie, est
+capable, au contraire, de développer en moi les plus honorables
+sentiments. L'amour vrai rend toujours meilleur, quelle que soit la
+femme qui l'inspire. Si vous connaissiez Marguerite, vous comprendriez
+que je ne m'expose à rien. Elle est noble comme les plus nobles femmes.
+Autant il y a de cupidité chez les autres, autant il y a de
+désintéressement chez elle.
+
+--Ce qui ne l'empêche pas d'accepter toute votre fortune, car les
+soixante mille francs qui vous viennent de votre mère, et que vous lui
+donnez, sont, rappelez-vous bien ce que je vous dis, votre unique
+fortune.
+
+Mon père avait probablement gardé cette péroraison et cette menace pour
+me porter le dernier coup.
+
+J'étais plus fort devant ses menaces que devant ses prières.
+
+--Qui vous a dit que je dusse lui abandonner cette somme? Repris-je.
+
+--Mon notaire. Un honnête homme eût-il fait un acte semblable sans me
+prévenir? Eh bien, c'est pour empêcher votre ruine en faveur d'une fille
+que je suis venu à Paris. Votre mère vous a laissé en mourant de quoi
+vivre honorablement et non pas de quoi faire des générosités à vos
+maîtresses.
+
+--Je vous le jure, mon père, Marguerite ignorait cette donation.
+
+--Et pourquoi la faisiez-vous alors?
+
+--Parce que Marguerite, cette femme que vous calomniez et que vous
+voulez que j'abandonne, fait le sacrifice de tout ce qu'elle possède
+pour vivre avec moi.
+
+--Et vous acceptez ce sacrifice? Quel homme êtes-vous donc, monsieur,
+pour permettre à une mademoiselle Marguerite de vous sacrifier quelque
+chose? Allons, en voilà assez. Vous quitterez cette femme. Tout à
+l'heure je vous en priais, maintenant je vous l'ordonne; je ne veux pas
+de pareilles saletés dans ma famille. Faites vos malles, et
+apprêtez-vous à me suivre.
+
+--Pardonnez-moi, mon père, dis-je alors, mais je ne partirai pas.
+
+--Parce que?...
+
+--Parce que j'ai déjà l'âge où l'on n'obéit plus à un ordre.
+
+Mon père pâlit à cette réponse.
+
+--C'est bien, monsieur, reprit-il; je sais ce qu'il me reste à faire.
+
+Il sonna.
+
+Joseph parut.
+
+--Faites transporter mes malles à l'hôtel de Paris, dit-il à mon
+domestique. Et en même temps il passa dans sa chambre, où il acheva de
+s'habiller.
+
+Quand il reparut, j'allai au-devant de lui.
+
+--Vous me promettez, mon père, lui dis-je, de ne rien faire qui puisse
+causer de la peine à Marguerite?
+
+Mon père s'arrêta, me regarda avec dédain, et se contenta de me
+répondre:
+
+--Vous êtes fou, je crois.
+
+Après quoi, il sortit en fermant violemment la porte derrière lui.
+
+Je descendis à mon tour, je pris un cabriolet et je partis pour
+Bougival.
+
+Marguerite m'attendait à la fenêtre.
+
+
+
+
+Chapitre XXI
+
+
+--Enfin! s'écria-t-elle en me sautant au cou. Te voilà! Comme tu es
+pâle!
+
+Alors je lui racontai ma scène avec mon père.
+
+--Ah! mon dieu! je m'en doutais, dit-elle. Quand Joseph est venu nous
+annoncer l'arrivée de ton père, j'ai tressailli comme à la nouvelle d'un
+malheur. Pauvre ami! et c'est moi qui te cause tous ces chagrins. Tu
+ferais peut-être mieux de me quitter que de te brouiller avec ton père.
+Cependant je ne lui ai rien fait. Nous vivons bien tranquilles, nous
+allons vivre plus tranquilles encore. Il sait bien qu'il faut que tu
+aies une maîtresse, et il devrait être heureux que ce fût moi, puisque
+je t'aime et n'ambitionne pas plus que ta position ne le permet. Lui
+as-tu dit comment nous avons arrangé l'avenir?
+
+--Oui, et c'est ce qui l'a le plus irrité, car il a vu dans cette
+détermination la preuve de notre amour mutuel.
+
+--Que faire alors?
+
+--Rester ensemble, ma bonne Marguerite, et laisser passer cet orage.
+
+--Passera-t-il?
+
+--Il le faudra bien.
+
+--Mais ton père ne s'en tiendra pas là.
+
+--Que veux-tu qu'il fasse?
+
+--Que sais-je, moi? tout ce qu'un père peut faire pour que son fils lui
+obéisse. Il te rappellera ma vie passée et me fera peut-être l'honneur
+d'inventer quelques nouvelles histoires pour que tu m'abandonnes.
+
+--Tu sais bien que je t'aime.
+
+--Oui, mais ce que je sais aussi, c'est qu'il faut tôt ou tard obéir à
+son père, et tu finiras peut-être par te laisser convaincre.
+
+--Non, Marguerite, c'est moi qui le convaincrai. Ce sont les cancans de
+quelques-uns de ses amis qui causent cette grande colère; mais il est
+bon, il est juste, et il reviendra sur sa première impression. Puis,
+après tout, que m'importe!
+
+--Ne dis pas cela, Armand; j'aimerais mieux tout que de laisser croire
+que je te brouille avec ta famille; laisse passer cette journée, et
+demain retourne à Paris. Ton père aura réfléchi de son côté comme toi du
+tien, et peut-être vous entendrez-vous mieux. Ne heurte pas ses
+principes, aie l'air de faire quelques concessions à ses désirs; parais
+ne pas tenir autant à moi, et il laissera les choses comme elles sont.
+Espère, mon ami, et sois bien certain d'une chose, c'est que, quoi qu'il
+arrive, ta Marguerite te restera.
+
+--Tu me le jures?
+
+--Ai-je besoin de te le jurer?
+
+Qu'il est doux de se laisser persuader par une voix que l'on aime!
+Marguerite et moi, nous passâmes toute la journée à nous redire nos
+projets comme si nous avions compris le besoin de les réaliser plus
+vite. Nous nous attendions à chaque minute à quelque événement, mais
+heureusement le jour se passa sans amener rien de nouveau.
+
+Le lendemain, je partis à dix heures, et j'arrivai vers midi à l'hôtel.
+
+Mon père était déjà sorti.
+
+Je me rendis chez moi, où j'espérais que peut-être il était allé.
+Personne n'était venu. J'allai chez mon notaire. Personne!
+
+Je retournai à l'hôtel, et j'attendis jusqu'à six heures. M. Duval ne
+rentra pas.
+
+Je repris la route de Bougival.
+
+Je trouvai Marguerite, non plus m'attendant comme la veille, mais assise
+au coin du feu qu'exigeait déjà la saison.
+
+Elle était assez plongée dans ses réflexions pour me laisser approcher
+de son fauteuil sans m'entendre et sans se retourner. Quand je posai mes
+lèvres sur son front, elle tressaillit comme si ce baiser l'eût
+réveillée en sursaut.
+
+--Tu m'as fait peur, me dit-elle. Et ton père?
+
+--Je ne l'ai pas vu. Je ne sais ce que cela veut dire. Je ne l'ai trouvé
+ni chez lui, ni dans aucun des endroits où il y avait possibilité qu'il
+fût.
+
+--Allons, ce sera à recommencer demain.
+
+--J'ai bien envie d'attendre qu'il me fasse demander. J'ai fait, je
+crois, tout ce que je devais faire.
+
+--Non, mon ami, ce n'est point assez, il faut retourner chez ton père,
+demain surtout.
+
+--Pourquoi demain plutôt qu'un autre jour?
+
+--Parce que, fit Marguerite, qui me parut rougir un peu à cette
+question, parce que l'insistance de ta part en paraîtra plus vive et que
+notre pardon en résultera plus promptement.
+
+Tout le reste du jour, Marguerite fut préoccupée, distraite, triste.
+J'étais forcé de lui répéter deux fois ce que je lui disais pour obtenir
+une réponse. Elle rejeta cette préoccupation sur les craintes que lui
+inspiraient pour l'avenir les événements survenus depuis deux jours.
+
+Je passai ma nuit à la rassurer, et elle me fit partir le lendemain avec
+une insistante inquiétude que je ne m'expliquais pas.
+
+Comme la veille, mon père était absent; mais, en sortant, il m'avait
+laissé cette lettre:
+
+«Si vous revenez me voir aujourd'hui, attendez-moi jusqu'à quatre
+heures; si à quatre heures je ne suis pas rentré, revenez dîner demain
+avec moi: il faut que je vous parle.»
+
+J'attendis jusqu'à l'heure dite. Mon père ne reparut pas. Je partis.
+
+La veille j'avais trouvé Marguerite triste, ce jour-là je la trouvai
+fiévreuse et agitée. En me voyant entrer, elle me sauta au cou, mais
+elle pleura longtemps dans mes bras.
+
+Je la questionnai sur cette douleur subite dont la gradation m'alarmait.
+Elle ne me donna aucune raison positive, alléguant tout ce qu'une femme
+peut alléguer quand elle ne veut pas répondre la vérité.
+
+Quand elle fut un peu calmée, je lui racontai les résultats de mon
+voyage; je lui montrai la lettre de mon père, en lui faisant observer
+que nous en pouvions augurer du bien.
+
+À la vue de cette lettre et à la réflexion que je fis, les larmes
+redoublèrent à un tel point que j'appelai Nanine, et que, craignant une
+atteinte nerveuse, nous couchâmes la pauvre fille qui pleurait sans dire
+une syllabe, mais qui me tenait les mains, et les baisait à chaque
+instant.
+
+Je demandai à Nanine si, pendant mon absence, sa maîtresse avait reçu
+une lettre ou une visite qui pût motiver l'état où je la trouvais, mais
+Nanine me répondit qu'il n'était venu personne et que l'on n'avait rien
+apporté.
+
+Cependant il se passait depuis la veille quelque chose d'autant plus
+inquiétant que Marguerite me le cachait.
+
+Elle parut un peu plus calme dans la soirée; et, me faisant asseoir au
+pied de son lit, elle me renouvela longuement l'assurance de son amour.
+Puis, elle me souriait, mais avec effort, car, malgré elle, ses yeux se
+voilaient de larmes.
+
+J'employai tous les moyens pour lui faire avouer la véritable cause de
+ce chagrin, mais elle s'obstina à me donner toujours les raisons vagues
+que je vous ai déjà dites.
+
+Elle finit par s'endormir dans mes bras, mais de ce sommeil qui brise le
+corps au lieu de le reposer; de temps en temps elle poussait un cri, se
+réveillait en sursaut, et après s'être assurée que j'étais bien auprès
+d'elle, elle me faisait lui jurer de l'aimer toujours.
+
+Je ne comprenais rien à ces intermittences de douleur qui se
+prolongèrent jusqu'au matin. Alors Marguerite tomba dans une sorte
+d'assoupissement. Depuis deux nuits elle ne dormait pas.
+
+Ce repos ne fut pas de longue durée.
+
+Vers onze heures, Marguerite se réveilla, et, me voyant levé, elle
+regarda autour d'elle en s'écriant:
+
+--T'en vas-tu donc déjà?
+
+--Non, dis-je en lui prenant les mains, mais j'ai voulu te laisser
+dormir. Il est de bonne heure encore.
+
+--À quelle heure vas-tu à Paris?
+
+--À quatre heures.
+
+--Sitôt? Jusque-là tu resteras avec moi, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, n'est-ce pas mon habitude?
+
+--Quel bonheur!
+
+--Nous allons déjeuner? reprit-elle d'un air distrait.
+
+--Si tu le veux.
+
+--Et puis tu m'embrasseras bien jusqu'au moment de partir?
+
+--Oui, et je reviendrai le plus tôt possible.
+
+--Tu reviendras? fit-elle en me regardant avec des yeux hagards.
+
+--Naturellement.
+
+--C'est juste, tu reviendras ce soir, et moi, je t'attendrai, comme
+d'habitude, et tu m'aimeras, et nous serons heureux comme nous le sommes
+depuis que nous nous connaissons.
+
+Toutes ces paroles étaient dites d'un ton si saccadé, elles semblaient
+cacher une pensée douloureuse si continue, que je tremblais à chaque
+instant de voir Marguerite tomber en délire.
+
+--Écoute, lui dis-je, tu es malade, je ne puis pas te laisser ainsi. Je
+vais écrire à mon père qu'il ne m'attende pas.
+
+--Non! Non! s'écria-t-elle brusquement, ne fais pas cela. Ton père
+m'accuserait encore de t'empêcher d'aller chez lui quand il veut te
+voir; non, non, il faut que tu y ailles, il le faut! D'ailleurs, je ne
+suis pas malade, je me porte à merveille. C'est que j'ai fait un mauvais
+rêve, et que je n'étais pas bien réveillée!
+
+A partir de ce moment, Marguerite essaya de paraître plus gaie. Elle ne
+pleura plus.
+
+Quand vint l'heure où je devais partir, je l'embrassai, et lui demandai
+si elle voulait m'accompagner jusqu'au chemin de fer: j'espérais que la
+promenade la distrairait et que l'air lui ferait du bien.
+
+Je tenais surtout à rester le plus longtemps possible avec elle.
+
+Elle accepta, prit un manteau et m'accompagna avec Nanine, pour ne pas
+revenir seule.
+
+Vingt fois je fus au moment de ne pas partir. Mais l'espérance de
+revenir vite et la crainte d'indisposer de nouveau mon père contre moi
+me soutinrent, et le convoi m'emporta.
+
+--À ce soir, dis-je à Marguerite en la quittant.
+
+Elle ne me répondit pas.
+
+Une fois déjà elle ne m'avait pas répondu à ce même mot, et le comte de
+G..., vous vous le rappelez, avait passé la nuit chez elle; mais ce
+temps était si loin, qu'il semblait effacé de ma mémoire, et si je
+craignais quelque chose, ce n'était certes plus que Marguerite me
+trompât.
+
+En arrivant à Paris, je courus chez Prudence la prier d'aller voir
+Marguerite, espérant que sa verve et sa gaieté la distrairaient.
+J'entrai sans me faire annoncer, et je trouvai Prudence à sa toilette.
+
+--Ah! me dit-elle d'un air inquiet. Est-ce que Marguerite est avec vous?
+
+--Non.
+
+--Comment va-t-elle?
+
+--Elle est souffrante.
+
+--Est-ce qu'elle ne viendra pas?
+
+--Est-ce qu'elle devait venir?
+
+Madame Duvernoy rougit, et me répondit, avec un certain embarras:
+
+--Je voulais dire: puisque vous venez à Paris, est-ce qu'elle ne viendra
+pas vous y rejoindre?
+
+--Non.
+
+Je regardai Prudence; elle baissa les yeux, et sur sa physionomie je
+crus lire la crainte de voir ma visite se prolonger.
+
+--Je venais même vous prier, ma chère Prudence, si vous n'avez rien à
+faire, d'aller voir Marguerite ce soir; vous lui tiendriez compagnie, et
+vous pourriez coucher là-bas. Je ne l'ai jamais vue comme elle était
+aujourd'hui, et je tremble qu'elle ne tombe malade.
+
+--Je dîne en ville, me répondit Prudence, et je ne pourrai pas voir
+Marguerite ce soir; mais je la verrai demain.
+
+Je pris congé de madame Duvernoy, qui me paraissait presque aussi
+préoccupée que Marguerite, et je me rendis chez mon père, dont le
+premier regard m'étudia avec attention.
+
+Il me tendit la main.
+
+--Vos deux visites m'ont fait plaisir, Armand, me dit-il, elles m'ont
+fait espérer que vous auriez réfléchi de votre côté, comme j'ai
+réfléchi, moi, du mien.
+
+--Puis-je me permettre de vous demander, mon père, quel a été le
+résultat de vos réflexions?
+
+--Il a été, mon ami, que je m'étais exagéré l'importance des rapports
+que l'on m'avait faits, et que je me suis promis d'être moins sévère
+avec toi.
+
+--Que dites-vous, mon père! m'écriai-je avec joie.
+
+--Je dis, mon cher enfant, qu'il faut que tout jeune homme ait une
+maîtresse, et que, d'après de nouvelles informations, j'aime mieux te
+savoir l'amant de mademoiselle Gautier que d'une autre.
+
+--Mon excellent père! que vous me rendez heureux!
+
+Nous causâmes ainsi quelques instants, puis nous nous mîmes à table. Mon
+père fut charmant tout le temps que dura le dîner.
+
+J'avais hâte de retourner à Bougival pour raconter à Marguerite cet
+heureux changement. À chaque instant je regardais la pendule.
+
+--Tu regardes l'heure, me disait mon père, tu es impatient de me
+quitter. Oh! jeunes gens! vous sacrifierez donc toujours les affections
+sincères aux affections douteuses?
+
+--Ne dites pas cela, mon père! Marguerite m'aime, j'en suis sûr.
+
+Mon père ne répondit pas; il n'avait l'air ni de douter ni de croire.
+
+Il insista beaucoup pour me faire passer la soirée entière avec lui, et
+pour que je ne repartisse que le lendemain; mais j'avais laissé
+Marguerite souffrante, je le lui dis, et je lui demandai la permission
+d'aller la retrouver de bonne heure, lui promettant de revenir le
+lendemain.
+
+Il faisait beau; il voulut m'accompagner jusqu'au débarcadère. Jamais je
+n'avais été si heureux. L'avenir m'apparaissait tel que je cherchais à
+le voir depuis longtemps.
+
+J'aimais plus mon père que je ne l'avais jamais aimé.
+
+Au moment où j'allais partir, il insista une dernière fois pour que je
+restasse; je refusai.
+
+--Tu l'aimes donc bien? me demanda-t-il.
+
+--Comme un fou.
+
+--Va alors! Et il passa la main sur son front comme s'il eût voulu en
+chasser une pensée, puis il ouvrit la bouche comme pour me dire quelque
+chose; mais il se contenta de me serrer la main, et me quitta
+brusquement en me criant:
+
+--À demain! donc.
+
+
+
+
+Chapitre XXII
+
+
+Il me semblait que le convoi ne marchait pas.
+
+Je fus à Bougival à onze heures.
+
+Pas une fenêtre de la maison n'était éclairée, et je sonnai sans que
+l'on me répondît.
+
+C'était la première fois que pareille chose m'arrivait. Enfin le
+jardinier parut. J'entrai.
+
+Nanine me rejoignit avec une lumière. J'arrivai à la chambre de
+Marguerite.
+
+--Où est madame?
+
+--Madame est partie pour Paris, me répondit Nanine.
+
+--Pour Paris!
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Quand?
+
+--Une heure après vous.
+
+--Elle ne vous a rien laissé pour moi?
+
+--Rien.
+
+Nanine me laissa.
+
+«Elle est capable d'avoir eu des craintes, pensai-je, et d'être allée à
+Paris pour s'assurer si la visite que je lui avais dit aller faire à mon
+père n'était pas un prétexte pour avoir un jour de liberté.
+
+«Peut-être Prudence lui a-t-elle écrit pour quelque affaire importante»,
+me dis-je quand je fus seul; mais j'avais vu Prudence à mon arrivée, et
+elle ne m'avait rien dit qui pût me faire supposer qu'elle eût écrit à
+Marguerite.
+
+Tout à coup je me souvins de cette question que madame Duvernoy m'avait
+faite: «Elle ne viendra donc pas aujourd'hui?» quand je lui avais dit
+que Marguerite était malade. Je me rappelai en même temps l'air
+embarrassé de Prudence, lorsque je l'avais regardée après cette phrase
+qui semblait trahir un rendez-vous. À ce souvenir se joignait celui des
+larmes de Marguerite pendant toute la journée, larmes que le bon accueil
+de mon père m'avait fait oublier un peu.
+
+À partir de ce moment, tous les incidents du jour vinrent se grouper
+autour de mon premier soupçon et le fixèrent si solidement dans mon
+esprit que tout le confirma, jusqu'à la clémence paternelle.
+
+Marguerite avait presque exigé que j'allasse à Paris; elle avait affecté
+le calme lorsque je lui avais proposé de rester auprès d'elle. Étais-je
+tombé dans un piège? Marguerite me trompait-elle? Avait-elle compté être
+de retour assez à temps pour que je ne m'aperçusse pas de son absence,
+et le hasard l'avait-il retenue? Pourquoi n'avait-elle rien dit à
+Nanine, ou pourquoi ne m'avait-elle pas écrit? Que voulaient dire ces
+larmes, cette absence, ce mystère?
+
+Voilà ce que je me demandais avec effroi, au milieu de cette chambre
+vide, et les yeux fixés sur la pendule qui, marquant minuit, semblait me
+dire qu'il était trop tard pour que j'espérasse encore voir revenir ma
+maîtresse.
+
+Cependant, après les dispositions que nous venions de prendre, avec le
+sacrifice offert et accepté, était-il vraisemblable qu'elle me trompât?
+Non. J'essayai de rejeter mes premières suppositions.
+
+--La pauvre fille aura trouvé un acquéreur pour son mobilier, et elle
+sera allée à Paris pour conclure. Elle n'aura pas voulu me prévenir, car
+elle sait que, quoique je l'accepte, cette vente, nécessaire à notre
+bonheur à venir, m'est pénible, et elle aura craint de blesser mon
+amour-propre et ma délicatesse en m'en parlant. Elle aime mieux
+reparaître seulement quand tout sera terminé. Prudence l'attendait
+évidemment pour cela, et s'est trahie devant moi: Marguerite n'aura pu
+terminer son marché aujourd'hui, et elle couche chez elle, ou peut-être
+même va-t-elle arriver tout à l'heure, car elle doit se douter de mon
+inquiétude et ne voudra certainement pas m'y laisser.
+
+Mais alors, pourquoi ces larmes? Sans doute, malgré son amour pour moi,
+la pauvre fille n'aura pu se résoudre sans pleurer à abandonner le luxe
+au milieu duquel elle a vécu jusqu'à présent et qui la faisait heureuse
+et enviée.
+
+Je pardonnais bien volontiers ces regrets à Marguerite. Je l'attendais
+impatiemment pour lui dire, en la couvrant de baisers, que j'avais
+deviné la cause de sa mystérieuse absence.
+
+Cependant, la nuit avançait et Marguerite n'arrivait pas.
+
+L'inquiétude resserrait peu à peu son cercle et m'étreignait la tête et
+le coeur. Peut-être lui était-il arrivé quelque chose! Peut-être
+était-elle blessée, malade, morte! Peut-être allais-je voir arriver un
+messager m'annonçant quelque douloureux accident! Peut-être le jour me
+trouverait-il dans la même incertitude et dans les mêmes craintes!
+
+L'idée que Marguerite me trompait à l'heure où je l'attendais au milieu
+des terreurs que me causait son absence ne me revenait plus à l'esprit.
+Il fallait une cause indépendante de sa volonté pour la retenir loin de
+moi, et plus j'y songeais, plus j'étais convaincu que cette cause ne
+pouvait être qu'un malheur quelconque. Ô vanité de l'homme! Tu te
+représentes sous toutes les formes.
+
+Une heure venait de sonner. Je me dis que j'allais attendre une heure
+encore, mais qu'à deux heures, si Marguerite n'était pas revenue, je
+partirais pour Paris.
+
+En attendant, je cherchai un livre, car je n'osais penser.
+
+Manon Lescaut était ouvert sur la table. Il me sembla que d'endroits en
+endroits les pages étaient mouillées comme par des larmes. Après l'avoir
+feuilleté, je refermai ce livre, dont les caractères m'apparaissaient
+vides de sens à travers le voile de mes doutes.
+
+L'heure marchait lentement. Le ciel était couvert. Une pluie d'automne
+fouettait les vitres. Le lit vide me paraissait prendre par moments
+l'aspect d'une tombe. J'avais peur.
+
+J'ouvris la porte. J'écoutais et n'entendais rien que le bruit du vent
+dans les arbres. Pas une voiture ne passait sur la route. La demie sonna
+tristement au clocher de l'église.
+
+J'en étais arrivé à craindre que quelqu'un n'entrât. Il me semblait
+qu'un malheur seul pouvait venir me trouver à cette heure et par ce
+temps sombre.
+
+Deux heures sonnèrent. J'attendis encore un peu. La pendule seule
+troublait le silence de son bruit monotone et cadencé.
+
+Enfin je quittai cette chambre dont les moindres objets avaient revêtu
+cet aspect triste que donne à tout ce qui l'entoure l'inquiète solitude
+du coeur.
+
+Dans la chambre voisine, je trouvai Nanine endormie sur son ouvrage. Au
+bruit de la porte, elle se réveilla et me demanda si sa maîtresse était
+rentrée.
+
+--Non, mais, si elle rentre, vous lui direz que je n'ai pu résister à
+mon inquiétude, et que je suis parti pour Paris.
+
+--À cette heure?
+
+--Oui.
+
+--Mais comment? Vous ne trouverez pas de voiture.
+
+--J'irai à pied.
+
+--Mais il pleut.
+
+--Que m'importe?
+
+--Madame va rentrer, ou, si elle ne rentre pas, il sera toujours temps,
+au jour, d'aller voir ce qui l'a retenue. Vous allez vous faire
+assassiner sur la route.
+
+--Il n'y a pas de danger, ma chère Nanine; à demain.
+
+La brave fille alla me chercher mon manteau, me le jeta sur les épaules,
+m'offrit d'aller réveiller la mère Arnould, et de s'enquérir d'elle s'il
+était possible d'avoir une voiture; mais je m'y opposai, convaincu que
+je perdrais à cette tentative, peut-être infructueuse, plus de temps que
+je n'en mettrais à faire la moitié du chemin.
+
+Puis j'avais besoin d'air et d'une fatigue physique qui épuisât la
+surexcitation à laquelle j'étais en proie.
+
+Je pris la clef de l'appartement de la rue d'Antin, et après avoir dit
+adieu à Nanine, qui m'avait accompagné jusqu'à la grille, je partis.
+
+Je me mis d'abord à courir, mais la terre était fraîchement mouillée, et
+je me fatiguais doublement. Au bout d'une demi-heure de cette course, je
+fus forcé de m'arrêter, j'étais en nage. Je repris haleine et je
+continuai mon chemin. La nuit était si épaisse que je tremblais à chaque
+instant de me heurter contre un des arbres de la route, lesquels, se
+présentant brusquement à mes yeux, avaient l'air de grands fantômes
+courant sur moi.
+
+Je rencontrai une ou deux voitures de rouliers que j'eus bientôt
+laissées en arrière.
+
+Une calèche se dirigeait au grand trot du côté de Bougival. Au moment où
+elle passait devant moi, l'espoir me vint que Marguerite était dedans.
+
+Je m'arrêtai en criant: «Marguerite! Marguerite!»
+
+Mais personne ne me répondit et la calèche continua sa route. Je la
+regardai s'éloigner, et je repartis.
+
+Je mis deux heures pour arriver à la barrière de l'Etoile.
+
+La vue de Paris me rendit des forces, et je descendis en courant la
+longue allée que j'avais parcourue tant de fois.
+
+Cette nuit-là personne n'y passait.
+
+On eût dit la promenade d'une ville morte.
+
+Le jour commençait à poindre.
+
+Quand j'arrivai à la rue d'Antin, la grande ville se remuait déjà un peu
+avant de se réveiller tout à fait.
+
+Cinq heures sonnaient à l'église Saint-Roch au moment où j'entrais dans
+la maison de Marguerite.
+
+Je jetai mon nom au portier, lequel avait reçu de moi assez de pièces de
+vingt francs pour savoir que j'avais le droit de venir à cinq heures
+chez mademoiselle Gautier.
+
+Je passai donc sans obstacle.
+
+J'aurais pu lui demander si Marguerite était chez elle, mais il eût pu
+me répondre que non, et j'aimais mieux douter deux minutes de plus, car
+en doutant j'espérais encore.
+
+Je prêtai l'oreille à la porte, tâchant de surprendre un bruit, un
+mouvement.
+
+Rien. Le silence de la campagne semblait se continuer jusque-là.
+
+J'ouvris la porte, et j'entrai.
+
+Tous les rideaux étaient hermétiquement fermés.
+
+Je tirai ceux de la salle à manger, et je me dirigeai vers la chambre à
+coucher dont je poussai la porte.
+
+Je sautai sur le cordon des rideaux et je le tirai violemment.
+
+Les rideaux s'écartèrent; un faible jour pénétra, je courus au lit.
+
+Il était vide!
+
+J'ouvris les portes les unes après les autres, je visitai toutes les
+chambres.
+
+Personne.
+
+C'était à devenir fou.
+
+Je passai dans le cabinet de toilette, dont j'ouvris la fenêtre, et
+j'appelai Prudence à plusieurs reprises.
+
+La fenêtre de madame Duvernoy resta fermée.
+
+Alors je descendis chez le portier, à qui je demandai si mademoiselle
+Gautier était venue chez elle pendant le jour.
+
+--Oui, me répondit cet homme, avec madame Duvernoy.
+
+--Elle n'a rien dit pour moi?
+
+--Rien.
+
+--Savez-vous ce qu'elles ont fait ensuite?
+
+--Elles sont montées en voiture.
+
+--Quel genre de voiture?
+
+--Un coupé de maître.
+
+Qu'est-ce que tout cela voulait dire?
+
+Je sonnai à la porte voisine.
+
+--Où allez-vous, monsieur? me demanda le concierge après m'avoir ouvert.
+
+--Chez madame Duvernoy.
+
+--Elle n'est pas rentrée.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Oui, monsieur; voilà même une lettre qu'on a apportée pour elle hier
+au soir et que je ne lui ai pas encore remise.
+
+Et le portier me montrait une lettre sur laquelle je jetai machinalement
+les yeux.
+
+Je reconnus l'écriture de Marguerite.
+
+Je pris la lettre.
+
+L'adresse portait ces mots:
+
+«A madame Duvernoy, pour remettre à M. Duval.»
+
+--Cette lettre est pour moi, dis-je au portier, et je lui montrai
+l'adresse.
+
+--C'est vous monsieur Duval? me répondit cet homme.
+
+--Oui.
+
+--Ah! je vous reconnais, vous venez souvent chez Madame Duvernoy.
+
+Une fois dans la rue, je brisai le cachet de cette lettre.
+
+La foudre fût tombée à mes pieds que je n'eusse pas été plus épouvanté
+que je le fus par cette lecture.
+
+«À l'heure où vous lirez cette lettre, Armand, je serai déjà la
+maîtresse d'un autre homme. Tout est donc fini entre nous.
+
+«Retournez auprès de votre père, mon ami, allez revoir votre soeur, jeune
+fille chaste, ignorante de toutes nos misères, et auprès de laquelle
+vous oublierez bien vite ce que vous aura fait souffrir cette fille
+perdue que l'on nomme Marguerite Gautier, que vous avez bien voulu aimer
+un instant, et qui vous doit les seuls moments heureux d'une vie qui,
+elle l'espère, ne sera pas longue maintenant.»
+
+Quand j'eus lu le dernier mot, je crus que j'allais devenir fou.
+
+Un moment j'eus réellement peur de tomber sur le pavé de la rue. Un
+nuage me passait sur les yeux, et le sang me battait dans les tempes.
+
+Enfin je me remis un peu, je regardai autour de moi, tout étonné de voir
+la vie des autres se continuer sans s'arrêter à mon malheur.
+
+Je n'étais pas assez fort pour supporter seul le coup que Marguerite me
+portait.
+
+Alors je me souvins que mon père était dans la même ville que moi, que
+dans dix minutes je pourrais être auprès de lui, et que, quelle que fût
+la cause de ma douleur, il la partagerait.
+
+Je courus comme un fou, comme un voleur, jusqu'à l'hôtel de Paris: je
+trouvai la clef sur la porte de l'appartement de mon père. J'entrai.
+
+Il lisait.
+
+Au peu d'étonnement qu'il montra en me voyant paraître, on eût dit qu'il
+m'attendait.
+
+Je me précipitai dans ses bras sans lui dire un mot, je lui donnai la
+lettre de Marguerite, et, me laissant tomber devant son lit, je pleurai
+à chaudes larmes.
+
+
+
+
+Chapitre XXIII
+
+
+Quand toutes les choses de la vie eurent repris leur cours, je ne pus
+croire que le jour qui se levait ne serait pas semblable pour moi à ceux
+qui l'avaient précédé. Il y avait des moments où je me figurais qu'une
+circonstance, que je ne me rappelais pas, m'avait fait passer la nuit
+hors de chez Marguerite, mais que, si je retournais à Bougival, j'allais
+la retrouver inquiète, comme je l'avais été, et qu'elle me demanderait
+qui m'avait ainsi retenu loin d'elle.
+
+Quand l'existence a contracté une habitude comme celle de cet amour, il
+semble impossible que cette habitude se rompe sans briser en même temps
+tous les autres ressorts de la vie.
+
+J'étais donc forcé de temps en temps de relire la lettre de Marguerite,
+pour bien me convaincre que je n'avais pas rêvé.
+
+Mon corps, succombant sous la secousse morale, était incapable d'un
+mouvement. L'inquiétude, la marche de la nuit, la nouvelle du matin
+m'avaient épuisé. Mon père profita de cette prostration totale de mes
+forces pour me demander la promesse formelle de partir avec lui.
+
+Je promis tout ce qu'il voulut. J'étais incapable de soutenir une
+discussion, et j'avais besoin d'une affection réelle pour m'aider à
+vivre après ce qui venait de se passer.
+
+J'étais trop heureux que mon père voulût bien me consoler d'un pareil
+chagrin.
+
+Tout ce que je me rappelle, c'est que ce jour-là, vers cinq heures, il
+me fit monter avec lui dans une chaise de poste. Sans me rien dire, il
+avait fait préparer mes malles, les avait fait attacher avec les siennes
+derrière la voiture, et il m'emmenait.
+
+Je ne sentis ce que je faisais que lorsque la ville eut disparu, et que
+la solitude de la route me rappela le vide de mon coeur.
+
+Alors les larmes me reprirent.
+
+Mon père avait compris que des paroles, même de lui, ne me consoleraient
+pas, et il me laissait pleurer sans me dire un mot, se contentant
+parfois de me serrer la main, comme pour me rappeler que j'avais un ami
+à côté de moi.
+
+La nuit, je dormis un peu. Je rêvai de Marguerite.
+
+Je me réveillai en sursaut, ne comprenant pas pourquoi j'étais dans une
+voiture.
+
+Puis la réalité me revint à l'esprit et je laissai tomber ma tête sur ma
+poitrine.
+
+Je n'osais entretenir mon père, je craignais toujours qu'il ne me dît:
+
+«Tu vois que j'avais raison quand je niais l'amour de cette femme.»
+
+Mais il n'abusa pas de son avantage, et nous arrivâmes à C... sans qu'il
+m'eût dit autre chose que des paroles complètement étrangères à
+l'événement qui m'avait fait partir.
+
+Quand j'embrassai ma soeur, je me rappelai les mots de la lettre de
+Marguerite qui la concernaient, mais je compris tout de suite que, si
+bonne qu'elle fût, ma soeur serait insuffisante à me faire oublier ma
+maîtresse.
+
+La chasse était ouverte, mon père pensa qu'elle serait une distraction
+pour moi. Il organisa donc des parties de chasse avec des voisins et des
+amis. J'y allai sans répugnance comme sans enthousiasme, avec cette
+sorte d'apathie qui était le caractère de toutes mes actions depuis mon
+départ.
+
+Nous chassions au rabat. On me mettait à mon poste. Je posais mon fusil
+désarmé à côté de moi, et je rêvais.
+
+Je regardais les nuages passer. Je laissais ma pensée errer dans les
+plaines solitaires, et de temps en temps je m'entendais appeler par
+quelque chasseur me montrant un lièvre à dix pas de moi.
+
+Aucun de ces détails n'échappait à mon père, et il ne se laissait pas
+prendre à mon calme extérieur. Il comprenait bien que, si abattu qu'il
+fût, mon coeur aurait quelque jour une réaction terrible, dangereuse
+peut-être, et tout en évitant de paraître me consoler, il faisait son
+possible pour me distraire.
+
+Ma soeur, naturellement, n'était pas dans la confidence de tous ces
+événements, elle ne s'expliquait donc pas pourquoi, moi, si gai
+autrefois, j'étais tout à coup devenu si rêveur et si triste.
+
+Parfois, surpris au milieu de ma tristesse par le regard inquiet de mon
+père, je lui tendais la main et je serrais la sienne comme pour lui
+demander tacitement pardon du mal que, malgré moi, je lui faisais.
+
+Un mois se passa ainsi, mais ce fut tout ce que je pus supporter.
+
+Le souvenir de Marguerite me poursuivait sans cesse. J'avais trop aimé
+et j'aimais trop cette femme pour qu'elle pût me devenir indifférente
+tout à coup. Il fallait ou que je l'aimasse ou que je la haïsse. Il
+fallait surtout, quelque sentiment que j'eusse pour elle, que je la
+revisse, et cela tout de suite.
+
+Ce désir entra dans mon esprit, et s'y fixa avec toute la violence de la
+volonté qui reparaît enfin dans un corps inerte depuis longtemps.
+
+Ce n'était pas dans l'avenir, dans un mois, dans huit jours qu'il me
+fallait Marguerite, c'était le lendemain même du jour où j'en avais eu
+l'idée; et je vins dire à mon père que j'allais le quitter pour des
+affaires qui me rappelaient à Paris, mais que je reviendrais
+promptement.
+
+Il devina sans doute le motif qui me faisait partir, car il insista pour
+que je restasse; mais, voyant que l'inexécution de ce désir, dans l'état
+irritable où j'étais, pourrait avoir des conséquences fatales pour moi,
+il m'embrassa, et me pria, presque avec des larmes, de revenir bientôt
+auprès de lui.
+
+Je ne dormis pas avant d'être arrivé à Paris.
+
+Une fois arrivé, qu'allais-je faire? Je l'ignorais; mais il fallait
+avant tout que je m'occupasse de Marguerite.
+
+J'allai chez moi m'habiller, et comme il faisait beau, et qu'il en était
+encore temps, je me rendis aux Champs-Elysées.
+
+Au bout d'une demi-heure, je vis venir de loin, et du rond-point à la
+place de la Concorde, la voiture de Marguerite.
+
+Elle avait racheté ses chevaux, car la voiture était telle qu'autrefois;
+seulement elle n'était pas dedans.
+
+À peine avais-je remarqué cette absence, qu'en reportant les yeux autour
+de moi, je vis Marguerite qui descendait à pied, accompagnée d'une femme
+que je n'avais jamais vue auparavant.
+
+En passant à côté de moi, elle pâlit, et un sourire nerveux crispa ses
+lèvres. Quant à moi un violent battement de coeur m'ébranla la poitrine;
+mais je parvins à donner une expression froide à mon visage, et je
+saluai froidement mon ancienne maîtresse, qui rejoignit presque aussitôt
+sa voiture, dans laquelle elle monta avec son amie.
+
+Je connaissais Marguerite. Ma rencontre inattendue avait dû la
+bouleverser. Sans doute elle avait appris mon départ, qui l'avait
+tranquillisée sur la suite de notre rupture; mais me voyant revenir, et
+se trouvant face à face avec moi, pâle comme je l'étais, elle avait
+compris que mon retour avait un but, et elle devait se demander ce qui
+allait avoir lieu.
+
+Si j'avais retrouvé Marguerite malheureuse, si, pour me venger d'elle,
+j'avais pu venir à son secours, je lui aurais peut-être pardonné, et
+n'aurais certainement pas songé à lui faire du mal; mais je la
+retrouvais heureuse, en apparence du moins; un autre lui avait rendu le
+luxe que je n'avais pu lui continuer; notre rupture, venue d'elle,
+prenait par conséquent le caractère du plus bas intérêt; j'étais humilié
+dans mon amour-propre comme dans mon amour, il fallait nécessairement
+qu'elle payât ce que j'avais souffert.
+
+Je ne pouvais être indifférent à ce que faisait cette femme; par
+conséquent, ce qui devait lui faire le plus de mal, c'était mon
+indifférence; c'était donc ce sentiment-là qu'il fallait feindre, non
+seulement à ses yeux, mais aux yeux des autres.
+
+J'essayai de me faire un visage souriant, et je me rendis chez Prudence.
+
+La femme de chambre alla m'annoncer et me fit attendre quelques instants
+dans le salon.
+
+Madame Duvernoy parut enfin, et m'introduisit dans son boudoir; au
+moment où je m'y asseyais, j'entendis ouvrir la porte du salon, et un
+pas léger fit crier le parquet, puis la porte du carré fut fermée
+violemment.
+
+--Je vous dérange? demandai-je à Prudence.
+
+--Pas du tout, Marguerite était là. Quand elle vous a entendu annoncer,
+elle s'est sauvée: c'est elle qui vient de sortir.
+
+--Je lui fais donc peur maintenant?
+
+--Non, mais elle craint qu'il ne vous soit désagréable de la revoir.
+
+--Pourquoi donc? dis-je en faisant un effort pour respirer librement,
+car l'émotion m'étouffait; la pauvre fille m'a quitté pour ravoir sa
+voiture, ses meubles et ses diamants, elle a bien fait, et je ne dois
+pas lui en vouloir. Je l'ai rencontrée aujourd'hui, continuai-je
+négligemment.
+
+--Où? fit Prudence, qui me regardait et semblait se demander si cet
+homme était bien celui qu'elle avait connu si amoureux.
+
+--Aux Champs-Elysées, elle était avec une autre femme fort jolie. Quelle
+est cette femme?
+
+--Comment est-elle?
+
+--Une blonde, mince, portant des anglaises; des yeux bleus, très
+élégante.
+
+--Ah! c'est Olympe; une très jolie fille, en effet.
+
+--Avec qui vit-elle?
+
+--Avec personne, avec tout le monde.
+
+--Et elle demeure?
+
+--Rue Tronchet, numéro... Ah çà, vous voulez lui faire la cour?
+
+--On ne sait pas ce qui peut arriver.
+
+--Et Marguerite?
+
+--Vous dire que je ne pense plus du tout à elle, ce serait mentir; mais
+je suis de ces hommes avec qui la façon de rompre fait beaucoup. Or,
+Marguerite m'a donné mon congé d'une façon si légère, que je me suis
+trouvé bien sot d'en avoir été amoureux comme je l'ai été, car j'ai été
+vraiment fort amoureux de cette fille.
+
+Vous devinez avec quel ton j'essayais de dire ces choses-là: l'eau me
+coulait sur le front.
+
+--Elle vous aimait bien, allez, et elle vous aime toujours: la preuve,
+c'est qu'après vous avoir rencontré aujourd'hui, elle est venue tout de
+suite me faire part de cette rencontre. Quand elle est arrivée, elle
+était toute tremblante, près de se trouver mal.
+
+--Eh bien, que vous a-t-elle dit?
+
+--Elle m'a dit: «Sans doute il viendra vous voir», et elle m'a priée
+d'implorer de vous son pardon.
+
+--Je lui ai pardonné, vous pouvez le lui dire. C'est une bonne fille,
+mais c'est une fille; et ce qu'elle m'a fait, je devais m'y attendre. Je
+lui suis même reconnaissant de sa résolution, car aujourd'hui je me
+demande à quoi nous aurait menés mon idée de vivre tout à fait avec
+elle. C'était de la folie.
+
+--Elle sera bien contente en apprenant que vous avez pris votre parti de
+la nécessité où elle se trouvait. Il était temps qu'elle vous quittât,
+mon cher. Le gredin d'homme d'affaires à qui elle avait proposé de
+vendre son mobilier avait été trouver ses créanciers pour leur demander
+combien elle leur devait; ceux-ci avaient eu peur, et l'on allait vendre
+dans deux jours.
+
+--Et maintenant, c'est payé?
+
+--À peu près.
+
+--Et qui a fait les fonds?
+
+--Le comte de N... Ah! mon cher! il y a des hommes faits exprès pour
+cela. Bref, il a donné vingt mille francs; mais il en est arrivé à ses
+fins. Il sait bien que Marguerite n'est pas amoureuse de lui, ce qui ne
+l'empêche pas d'être très gentil pour elle. Vous avez vu, il lui a
+racheté ses chevaux, il lui a retiré ses bijoux et lui donne autant
+d'argent que le duc lui en donnait; si elle veut vivre tranquillement,
+cet homme-là restera longtemps avec elle.
+
+--Et que fait-elle? Habite-t-elle tout à fait Paris?
+
+--Elle n'a jamais voulu retourner à Bougival depuis que vous êtes parti.
+C'est moi qui suis allée y chercher toutes ses affaires, et même les
+vôtres, dont j'ai fait un paquet que vous ferez prendre ici. Il y a
+tout, excepté un petit portefeuille avec votre chiffre. Marguerite a
+voulu le prendre et l'a chez elle. Si vous y tenez, je le lui
+redemanderai.
+
+--Qu'elle le garde, balbutiai-je, car je sentais les larmes monter de
+mon coeur à mes yeux au souvenir de ce village où j'avais été si heureux,
+et à l'idée que Marguerite tenait à garder une chose qui venait de moi
+et me rappelait à elle.
+
+Si elle était entrée à ce moment, mes résolutions de vengeance auraient
+disparu et je serais tombé à ses pieds.
+
+--Du reste, reprit Prudence, je ne l'ai jamais vue comme elle est
+maintenant: elle ne dort presque plus, elle court les bals, elle soupe,
+elle se grise même. Dernièrement, après un souper, elle est restée huit
+jours au lit; et quand le médecin lui a permis de se lever, elle a
+recommencé, au risque d'en mourir. Irez-vous la voir?
+
+--À quoi bon? Je suis venu vous voir, vous, parce que vous avez été
+toujours charmante pour moi, et que je vous connaissais avant de
+connaître Marguerite. C'est à vous que je dois d'avoir été son amant,
+comme c'est à vous que je dois de ne plus l'être, n'est-ce pas?
+
+--Ah! dame, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour qu'elle vous quittât, et
+je crois que, plus tard, vous ne m'en voudrez pas.
+
+--Je vous en ai une double reconnaissance, ajoutai-je en me levant, car
+j'avais du dégoût pour cette femme, à la voir prendre au sérieux tout ce
+que je lui disais.
+
+--Vous vous en allez?
+
+--Oui.
+
+J'en savais assez.
+
+--Quand vous verra-t-on?
+
+--Bientôt. Adieu.
+
+--Adieu.
+
+Prudence me conduisit jusqu'à la porte, et je rentrai chez moi des
+larmes de rage dans les yeux et un besoin de vengeance dans le coeur.
+
+Ainsi Marguerite était décidément une fille comme les autres; ainsi, cet
+amour profond qu'elle avait pour moi n'avait pas lutté contre le désir
+de reprendre sa vie passée, et contre le besoin d'avoir une voiture et
+de faire des orgies.
+
+Voilà ce que je me disais au milieu de mes insomnies, tandis que, si
+j'avais réfléchi aussi froidement que je l'affectais, j'aurais vu dans
+cette nouvelle existence bruyante de Marguerite l'espérance pour elle de
+faire taire une pensée continue, un souvenir incessant.
+
+Malheureusement, la passion mauvaise dominait en moi, et je ne cherchai
+qu'un moyen de torturer cette pauvre créature.
+
+Oh! l'homme est bien petit et bien vil quand l'une de ses étroites
+passions est blessée.
+
+Cette Olympe, avec qui je l'avais vue, était sinon l'amie de Marguerite,
+du moins celle qu'elle fréquentait le plus souvent depuis son retour à
+Paris. Elle allait donner un bal, et comme je supposais que Marguerite y
+serait, je cherchai à me faire donner une invitation et je l'obtins.
+
+Quand, plein de mes douloureuses émotions, j'arrivai à ce bal, il était
+déjà fort animé. On dansait, on criait même, et, dans un des quadrilles,
+j'aperçus Marguerite dansant avec le comte de N..., lequel paraissait
+tout fier de la montrer, et semblait dire à tout le monde:
+
+--Cette femme est à moi!
+
+J'allai m'adosser à la cheminée, juste en face de Marguerite, et je la
+regardai danser. À peine m'eut-elle aperçu qu'elle se troubla. Je la vis
+et je la saluai distraitement de la main et des yeux.
+
+Quand je songeais que après le bal, ce ne serait plus avec moi, mais
+avec ce riche imbécile qu'elle s'en irait, quand je me représentais ce
+qui vraisemblablement allait suivre leur retour chez elle, le sang me
+montait au visage, et le besoin me venait de troubler leurs amours.
+
+Après la contredanse, j'allai saluer la maîtresse de la maison, qui
+étalait aux yeux des invités des épaules magnifiques et la moitié d'une
+gorge éblouissante.
+
+Cette fille-là était belle, et, au point de vue de la forme, plus belle
+que Marguerite. Je le compris mieux encore à certains regards que
+celle-ci jeta sur Olympe pendant que je lui parlais. L'homme qui serait
+l'amant de cette femme pourrait être aussi fier que l'était M. de N...,
+et elle était assez belle pour inspirer une passion égale à celle que
+Marguerite m'avait inspirée.
+
+Elle n'avait pas d'amant à cette époque. Il ne serait pas difficile de
+le devenir. Le tout était de montrer assez d'or pour se faire regarder.
+
+Ma résolution fut prise. Cette femme serait ma maîtresse.
+
+Je commençai mon rôle de postulant en dansant avec Olympe.
+
+Une demi-heure après, Marguerite, pâle comme une morte, mettait sa
+pelisse et quittait le bal.
+
+
+
+
+Chapitre XXIV
+
+
+C'était déjà quelque chose, mais ce n'était pas assez. Je comprenais
+l'empire que j'avais sur cette femme et j'en abusais lâchement.
+
+Quand je pense qu'elle est morte maintenant, je me demande si Dieu me
+pardonnera jamais le mal que j'ai fait.
+
+Après le souper, qui fut des plus bruyants, on se mit à jouer.
+
+Je m'assis à côté d'Olympe et j'engageai mon argent avec tant de
+hardiesse qu'elle ne pouvait s'empêcher d'y faire attention. En un
+instant, je gagnai cent cinquante ou deux cents louis, que j'étalais
+devant moi et sur lesquels elle fixait des yeux ardents.
+
+J'étais le seul que le jeu ne préoccupât point complètement et qui
+s'occupât d'elle. Tout le reste de la nuit je gagnai, et ce fut moi qui
+lui donnai de l'argent pour jouer, car elle avait perdu tout ce qu'elle
+avait devant elle et probablement chez elle.
+
+À cinq heures du matin on partit.
+
+Je gagnais trois cents louis.
+
+Tous les joueurs étaient déjà en bas, moi seul étais resté en arrière
+sans que l'on s'en aperçût, car je n'étais l'ami d'aucun de ces
+messieurs.
+
+Olympe éclairait elle-même l'escalier et j'allais descendre comme les
+autres, quand, revenant vers elle, je lui dis:
+
+--Il faut que je vous parle.
+
+--Demain, me dit-elle.
+
+--Non, maintenant.
+
+--Qu'avez-vous à me dire?
+
+--Vous le verrez.
+
+Et je rentrai dans l'appartement.
+
+--Vous avez perdu, lui dis-je?
+
+--Oui.
+
+--Tout ce que vous aviez chez vous?
+
+Elle hésita.
+
+--Soyez franche.
+
+--Eh bien, c'est vrai.
+
+--J'ai gagné trois cents louis, les voilà, si vous voulez me garder ici.
+
+Et, en même temps, je jetai l'or sur la table.
+
+--Et pourquoi cette proposition?
+
+--Parce que je vous aime, pardieu!
+
+--Non, mais parce que vous êtes amoureux de Marguerite et que vous
+voulez vous venger d'elle en devenant mon amant. On ne trompe pas une
+femme comme moi, mon cher ami; malheureusement je suis encore trop jeune
+et trop belle pour accepter le rôle que vous me proposez.
+
+--Ainsi, vous refusez?
+
+--Oui.
+
+--Préférez-vous m'aimer pour rien? C'est moi qui n'accepterais pas
+alors. Réfléchissez, ma chère Olympe; je vous aurais envoyé une personne
+quelconque vous proposer ces trois cents louis de ma part aux conditions
+que j'y mets, vous eussiez accepté. J'ai mieux aimé traiter directement
+avec vous. Acceptez sans chercher les causes qui me font agir;
+dites-vous que vous êtes belle, et qu'il n'y a rien d'étonnant que je
+sois amoureux de vous.
+
+Marguerite était une fille entretenue comme Olympe, et cependant je
+n'eusse jamais osé lui dire, la première fois que je l'avais vue, ce que
+je venais de dire à cette femme. C'est que j'aimais Marguerite, c'est
+que j'avais deviné en elle des instincts qui manquaient à cette autre
+créature, et qu'au moment même où je proposais ce marché, malgré son
+extrême beauté, celle avec qui j'allais le conclure me dégoûtait.
+
+Elle finit par accepter, bien entendu, et, à midi, je sortis de chez
+elle son amant: mais je quittai son lit sans emporter le souvenir des
+caresses et des mots d'amour qu'elle s'était crue obligée de me
+prodiguer pour les six mille francs que je lui laissais.
+
+Et cependant on s'était ruiné pour cette femme-là.
+
+À compter de ce jour, je fis subir à Marguerite une persécution de tous
+les instants. Olympe et elle cessèrent de se voir, vous comprenez
+aisément pourquoi. Je donnai à ma nouvelle maîtresse une voiture, des
+bijoux, je jouai, je fis enfin toutes les folies propres à un homme
+amoureux d'une femme comme Olympe. Le bruit de ma nouvelle passion se
+répandit aussitôt.
+
+Prudence elle-même s'y laissa prendre et finit par croire que j'avais
+complètement oublié Marguerite. Celle-ci, soit qu'elle eût deviné le
+motif qui me faisait agir, soit qu'elle se trompât comme les autres,
+répondait par une grande dignité aux blessures que je lui faisais tous
+les jours. Seulement elle paraissait souffrir, car partout où je la
+rencontrais, je la revoyais toujours de plus en plus pâle, de plus en
+plus triste. Mon amour pour elle, exalté à ce point qu'il se croyait
+devenu de la haine, se réjouissait à la vue de cette douleur
+quotidienne. Plusieurs fois, dans des circonstances où je fus d'une
+cruauté infâme, Marguerite leva sur moi des regards si suppliants que je
+rougissais du rôle que j'avais pris, et que j'étais près de lui en
+demander pardon.
+
+Mais ces repentirs avaient la durée de l'éclair et Olympe, qui avait
+fini par mettre toute espèce d'amour-propre de côté, et compris qu'en
+faisant du mal à Marguerite, elle obtiendrait de moi tout ce qu'elle
+voudrait, m'excitait sans cesse contre elle, et l'insultait chaque fois
+qu'elle en trouvait l'occasion, avec cette persistante lâcheté de la
+femme autorisée par un homme.
+
+Marguerite avait fini par ne plus aller ni au bal, ni au spectacle, dans
+la crainte de nous y rencontrer, Olympe et moi. Alors les lettres
+anonymes avaient succédé aux impertinences directes, et il n'y avait
+honteuses choses que je n'engageasse ma maîtresse à raconter et que je
+ne racontasse moi-même sur Marguerite.
+
+Il fallait être fou pour en arriver là. J'étais comme un homme qui,
+s'étant grisé avec du mauvais vin, tombe dans une de ces exaltations
+nerveuses où la main est capable d'un crime sans que la pensée y soit
+pour quelque chose. Au milieu de tout cela, je souffrais le martyre. Le
+calme sans dédain, la dignité sans mépris, avec lesquels Marguerite
+répondait à toutes mes attaques, et qui à mes propres yeux la faisaient
+supérieure à moi, m'irritaient encore contre elle.
+
+Un soir, Olympe était allée je ne sais où, et s'y était rencontrée avec
+Marguerite, qui cette fois n'avait pas fait grâce à la sotte fille qui
+l'insultait, au point que celle-ci avait été forcée de céder la place.
+Olympe était rentrée furieuse, et l'on avait emporté Marguerite
+évanouie.
+
+En rentrant, Olympe m'avait raconté ce qui s'était passé, m'avait dit
+que Marguerite, la voyant seule, avait voulu se venger de ce qu'elle
+était ma maîtresse, et qu'il fallait que je lui écrivisse de respecter,
+moi absent ou non, la femme que j'aimais.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que j'y consentis, et que tout ce que je
+pus trouver d'amer, de honteux et de cruel, je le mis dans cette épître
+que j'envoyai le jour même à son adresse.
+
+Cette fois le coup était trop fort pour que la malheureuse le supportât
+sans rien dire.
+
+Je me doutais bien qu'une réponse allait m'arriver; aussi étais-je
+résolu à ne pas sortir de chez moi de tout le jour.
+
+Vers deux heures on sonna et je vis entrer Prudence.
+
+J'essayai de prendre un air indifférent pour lui demander à quoi je
+devais sa visite; mais ce jour-là madame Duvernoy n'était pas rieuse, et
+d'un ton sérieusement ému elle me dit que, depuis mon retour,
+c'est-à-dire depuis trois semaines environ, je n'avais pas laissé
+échapper une occasion de faire de la peine à Marguerite; qu'elle en
+était malade, et que la scène de la veille et ma lettre du matin
+l'avaient mise dans son lit.
+
+Bref, sans me faire de reproches, Marguerite m'envoyait demander grâce,
+en me faisant dire qu'elle n'avait plus la force morale ni la force
+physique de supporter ce que je lui faisais.
+
+--Que mademoiselle Gautier, dis-je à Prudence, me congédie de chez elle,
+c'est son droit, mais qu'elle insulte une femme que j'aime, sous
+prétexte que cette femme est ma maîtresse, c'est ce que je ne permettrai
+jamais.
+
+--Mon ami, me fit Prudence, vous subissez l'influence d'une fille sans
+coeur et sans esprit; vous en êtes amoureux, il est vrai, mais ce n'est
+pas une raison pour torturer une femme qui ne peut se défendre.
+
+--Que mademoiselle Gautier m'envoie son comte de N..., et la partie sera
+égale.
+
+--Vous savez bien qu'elle ne le fera pas. Ainsi, mon cher Armand,
+laissez-la tranquille; si vous la voyiez, vous auriez honte de la façon
+dont vous vous conduisez avec elle. Elle est pâle, elle tousse, elle
+n'ira pas loin maintenant.
+
+Et Prudence me tendit la main en ajoutant:
+
+--Venez la voir, votre visite la rendra bien heureuse.
+
+--Je n'ai pas envie de rencontrer M. de N...
+
+--M. de N... n'est jamais chez elle. Elle ne peut le souffrir.
+
+--Si Marguerite tient à me voir, elle sait où je demeure, qu'elle
+vienne, mais moi je ne mettrai pas les pieds rue d'Antin.
+
+--Et vous la recevrez bien?
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien, je suis sûre qu'elle viendra.
+
+--Qu'elle vienne.
+
+--Sortirez-vous aujourd'hui?
+
+--Je serai chez moi toute la soirée.
+
+--Je vais le lui dire.
+
+Prudence partit.
+
+Je n'écrivis même pas à Olympe que je n'irais pas la voir. Je ne me
+gênais pas avec cette fille. À peine si je passais une nuit avec elle
+par semaine.
+
+Elle s'en consolait, je crois, avec un acteur de je ne sais quel théâtre
+du boulevard.
+
+Je sortis pour dîner et je rentrai presque immédiatement. Je fis faire
+du feu partout et je donnai congé à Joseph.
+
+Je ne pourrais pas vous rendre compte des impressions diverses qui
+m'agitèrent pendant une heure d'attente; mais, lorsque vers neuf heures
+j'entendis sonner, elles se résumèrent en une émotion telle, qu'en
+allant ouvrir la porte je fus forcé de m'appuyer contre le mur pour ne
+pas tomber.
+
+Heureusement l'antichambre était dans la demi-teinte, et l'altération de
+mes traits était moins visible.
+
+Marguerite entra.
+
+Elle était tout en noir et voilée. À peine si je reconnaissais son
+visage sous la dentelle.
+
+Elle passa dans le salon et releva son voile.
+
+Elle était pâle comme le marbre.
+
+--Me voici, Armand, dit-elle; vous avez désiré me voir, je suis venue.
+
+Et laissant tomber sa tête dans ses deux mains, elle fondit en larmes.
+
+Je m'approchai d'elle.
+
+--Qu'avez-vous, lui dis-je d'une voix altérée.
+
+Elle me serra la main sans me répondre, car les larmes voilaient encore
+sa voix. Mais quelques instants après, ayant repris un peu de calme,
+elle me dit:
+
+--Vous m'avez fait bien du mal, Armand, et moi je ne vous ai rien fait.
+
+--Rien? répliquai-je avec un sourire amer.
+
+--Rien que ce que les circonstances m'ont forcée à vous faire.
+
+Je ne sais pas si de votre vie vous avez éprouvé ou si vous éprouverez
+jamais ce que je ressentais à la vue de Marguerite.
+
+La dernière fois qu'elle était venue chez moi, elle s'était assise à la
+place où elle venait de s'asseoir; seulement, depuis cette époque, elle
+avait été la maîtresse d'un autre; d'autres baisers que les miens
+avaient touché ses lèvres, auxquelles, malgré moi, tendaient les
+miennes, et pourtant je sentais que j'aimais cette femme autant et
+peut-être plus que je ne l'avais jamais aimée.
+
+Cependant il était difficile pour moi d'entamer la conversation sur le
+sujet qui l'amenait. Marguerite le comprit sans doute, car elle reprit:
+
+--Je viens vous ennuyer, Armand, parce que j'ai deux choses à vous
+demander: pardon de ce que j'ai dit hier à Mademoiselle Olympe, et grâce
+de ce que vous êtes peut-être prêt à me faire encore. Volontairement ou
+non, depuis votre retour, vous m'avez fait tant de mal, que je serais
+incapable maintenant de supporter le quart des émotions que j'ai
+supportées jusqu'à ce matin. Vous aurez pitié de moi, n'est-ce pas? et
+vous comprendrez qu'il y a pour un homme de coeur de plus nobles choses à
+faire que de se venger d'une femme malade et triste comme je le suis.
+Tenez, prenez ma main. J'ai la fièvre, j'ai quitté mon lit pour venir
+vous demander, non pas votre amitié, mais votre indifférence.
+
+En effet, je pris la main de Marguerite. Elle était brûlante, et la
+pauvre femme frissonnait sous son manteau de velours.
+
+Je roulai auprès du feu le fauteuil dans lequel elle était assise.
+
+--Croyez-vous donc que je n'ai pas souffert, repris-je, la nuit où,
+après vous avoir attendue à la campagne, je suis venu vous chercher à
+Paris, où je n'ai trouvé que cette lettre qui a failli me rendre fou?
+Comment avez-vous pu me tromper, Marguerite, moi qui vous aimais tant!
+
+--Ne parlons pas de cela, Armand, je ne suis pas venue pour en parler.
+J'ai voulu vous voir autrement qu'en ennemi, voilà tout, et j'ai voulu
+vous serrer encore une fois la main. Vous avez une maîtresse jeune,
+jolie, que vous aimez, dit-on: soyez heureux avec elle et oubliez-moi.
+
+--Et vous, vous êtes heureuse, sans doute?
+
+--Ai-je le visage d'une femme heureuse, Armand? Ne raillez pas ma
+douleur, vous qui savez mieux que personne quelles en sont la cause et
+l'étendue.
+
+--Il ne dépendait que de vous de n'être jamais malheureuse; si toutefois
+vous l'êtes comme vous le dites.
+
+--Non, mon ami, les circonstances ont été plus fortes que ma volonté.
+J'ai obéi, non pas à mes instincts de fille, comme vous paraissez le
+dire, mais à une nécessité sérieuse et à des raisons que vous saurez un
+jour, et qui vous feront me pardonner.
+
+--Pourquoi ne me dites-vous pas ces raisons aujourd'hui?
+
+--Parce qu'elles ne rétabliraient pas un rapprochement impossible entre
+nous, et qu'elles vous éloigneraient peut-être de gens dont vous ne
+devez pas vous éloigner.
+
+--Quelles sont ces gens?
+
+--Je ne puis vous le dire.
+
+--Alors, vous mentez.
+
+Marguerite se leva et se dirigea vers la porte.
+
+Je ne pouvais assister à cette muette et expressive douleur sans en être
+ému, quand je comparais en moi-même cette femme pâle et pleurante à
+cette fille folle qui s'était moquée de moi à l'Opéra-Comique.
+
+--Vous ne vous en irez pas, dis-je en me mettant devant la porte.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, malgré ce que tu m'as fait, je t'aime toujours et que je
+veux te garder ici.
+
+--Pour me chasser demain, n'est-ce pas? Non, c'est impossible! Nos deux
+destinées sont séparées, n'essayons pas de les réunir; vous me
+mépriseriez peut-être, tandis que maintenant vous ne pouvez que me haïr.
+
+--Non, Marguerite, m'écriai-je en sentant tout mon amour et tous mes
+désirs se réveiller au contact de cette femme. Non, j'oublierai tout, et
+nous serons heureux comme nous nous étions promis de l'être.
+
+Marguerite secoua la tête en signe de doute, et dit:
+
+--Ne suis-je pas votre esclave, votre chien? Faites de moi ce que vous
+voudrez, prenez-moi, je suis à vous.
+
+Et, ôtant son manteau et son chapeau, elle les jeta sur le canapé et se
+mit à dégrafer brusquement le corsage de sa robe, car, par une de ces
+réactions si fréquentes de sa maladie, le sang lui montait du coeur à la
+tête et l'étouffait.
+
+Une toux sèche et rauque s'ensuivit.
+
+--Faites dire à mon cocher, reprit-elle, de reconduire ma voiture.
+
+Je descendis moi-même congédier cet homme.
+
+Quand je rentrai, Marguerite était étendue devant le feu, et ses dents
+claquaient de froid.
+
+Je la pris dans mes bras, je la déshabillai sans qu'elle fît un
+mouvement, et je la portai toute glacée dans mon lit.
+
+Alors je m'assis auprès d'elle et j'essayai de la réchauffer sous mes
+caresses. Elle ne me disait pas une parole, mais elle me souriait.
+
+Oh! ce fut une nuit étrange. Toute la vie de Marguerite semblait être
+passée dans les baisers dont elle me couvrait, et je l'aimais tant,
+qu'au milieu des transports de son amour fiévreux, je me demandais si je
+n'allais pas la tuer pour qu'elle n'appartînt jamais à un autre.
+
+Un mois d'un amour comme celui-là, et de corps comme de coeur, on ne
+serait plus qu'un cadavre.
+
+Le jour nous trouva éveillés tous deux.
+
+Marguerite était livide. Elle ne disait pas une parole. De grosses
+larmes coulaient de temps en temps de ses yeux et s'arrêtaient sur sa
+joue, brillantes comme des diamants. Ses bras épuisés s'ouvraient de
+temps en temps pour me saisir, et retombaient sans force sur le lit.
+
+Un moment je crus que je pourrais oublier ce qui s'était passé depuis
+mon départ de Bougival, et je dis à Marguerite:
+
+--Veux-tu que nous partions, que nous quittions Paris?
+
+--Non, non, me dit-elle presque avec effroi, nous serions trop
+malheureux, je ne puis plus servir à ton bonheur, mais tant qu'il me
+restera un souffle, je serai l'esclave de tes caprices. À quelque heure
+du jour ou de la nuit que tu me veuilles, viens, je serai à toi; mais
+n'associe plus ton avenir au mien, tu serais trop malheureux et tu me
+rendrais trop malheureuse.
+
+«Je suis encore pour quelque temps une jolie fille, profites-en, mais ne
+me demande pas autre chose.
+
+Quand elle fut partie, je fus épouvanté de la solitude dans laquelle
+elle me laissait. Deux heures après son départ, j'étais encore assis sur
+le lit qu'elle venait de quitter, regardant l'oreiller qui gardait les
+plis de sa forme, et me demandant ce que j'allais devenir entre mon
+amour et ma jalousie.
+
+À cinq heures, sans savoir ce que j'y allais faire, je me rendis rue
+d'Antin.
+
+Ce fut Nanine qui m'ouvrit.
+
+--Madame ne peut pas vous recevoir, me dit-elle avec embarras.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que M. le comte de N... est là, et qu'il a entendu que je ne
+laisse entrer personne.
+
+--C'est juste, balbutiai-je, j'avais oublié.
+
+Je rentrai chez moi comme un homme ivre, et savez-vous ce que je fis
+pendant la minute de délire jaloux qui suffisait à l'action honteuse que
+j'allais commettre, savez-vous ce que je fis? Je me dis que cette femme
+se moquait de moi, je me la représentais dans son tête-à-tête inviolable
+avec le comte, répétant les mêmes mots qu'elle m'avait dits la nuit, et
+prenant un billet de cinq cents francs, je le lui envoyai avec ces mots:
+
+«Vous êtes partie si vite ce matin, que j'ai oublié de vous payer.
+
+«Voici le prix de votre nuit.»
+
+Puis, quand cette lettre fut portée, je sortis comme pour me soustraire
+au remords instantané de cette infamie.
+
+J'allai chez Olympe, que je trouvai essayant des robes, et qui, lorsque
+nous fûmes seuls, me chanta des obscénités pour me distraire.
+
+Celle-là était bien le type de la courtisane sans honte, sans coeur et
+sans esprit, pour moi du moins, car peut-être un homme avait-il fait
+avec elle le rêve que j'avais fait avec Marguerite.
+
+Elle me demanda de l'argent, je lui en donnai, et libre alors de m'en
+aller, je rentrai chez moi.
+
+Marguerite ne m'avait pas répondu.
+
+Il est inutile que je vous dise dans quelle agitation je passai la
+journée du lendemain.
+
+À six heures et demie, un commissionnaire apporta une enveloppe
+contenant ma lettre et le billet de cinq cents francs, pas un mot de
+plus.
+
+--Qui vous a remis cela? dis-je à cet homme.
+
+--Une dame qui partait avec sa femme de chambre dans la malle de
+Boulogne, et qui m'a recommandé de ne l'apporter que lorsque la voiture
+serait hors de la cour.
+
+Je courus chez Marguerite.
+
+--Madame est partie pour l'Angleterre aujourd'hui à six heures, me
+répondit le portier.
+
+Rien ne me retenait plus à Paris, ni haine ni amour. J'étais épuisé par
+toutes ces secousses. Un de mes amis allait faire un voyage en Orient;
+j'allai dire à mon père le désir que j'avais de l'accompagner; mon père
+me donna des traites, des recommandations, et huit ou dix jours après je
+m'embarquai à Marseille.
+
+Ce fut à Alexandrie que j'appris par un attaché de l'ambassade, que
+j'avais vu quelquefois chez Marguerite, la maladie de la pauvre fille.
+
+Je lui écrivis alors la lettre à laquelle elle a fait la réponse que
+vous connaissez et que je reçus à Toulon.
+
+Je partis aussitôt, et vous savez le reste.
+
+Maintenant, il ne vous reste plus qu'à lire les quelques feuilles que
+Julie Duprat m'a remises et qui sont le complément indispensable de ce
+que je viens de vous raconter.
+
+
+
+
+Chapitre XXV
+
+
+Armand, fatigué de ce long récit souvent interrompu par ses larmes, posa
+ses deux mains sur son front et ferma les yeux, soit pour penser, soit
+pour essayer de dormir, après m'avoir donné les pages écrites de la main
+de Marguerite.
+
+Quelques instants après, une respiration un peu plus rapide me prouvait
+qu'Armand dormait, mais de ce sommeil léger que le moindre bruit fait
+envoler.
+
+Voici ce que je lus, et que je transcris sans ajouter ni retrancher
+aucune syllabe:
+
+«C'est aujourd'hui le 15 décembre. Je suis souffrante depuis trois ou
+quatre jours. Ce matin j'ai pris le lit; le temps est sombre, je suis
+triste; personne n'est auprès de moi, je pense à vous, Armand. Et vous,
+où êtes-vous à l'heure où j'écris ces lignes? Loin de Paris, bien loin,
+m'a-t-on dit, et peut-être avez-vous déjà oublié Marguerite. Enfin,
+soyez heureux, vous à qui je dois les seuls moments de joie de ma vie.
+
+«Je n'avais pu résister au désir de vous donner l'explication de ma
+conduite, et je vous avais écrit une lettre; mais écrite par une fille
+comme moi, une pareille lettre peut être regardée comme un mensonge, à
+moins que la mort ne la sanctifie de son autorité, et qu'au lieu d'être
+une lettre, elle ne soit une confession.
+
+«Aujourd'hui, je suis malade; je puis mourir de cette maladie, car j'ai
+toujours eu le pressentiment que je mourrais jeune. Ma mère est morte de
+la poitrine, et la façon dont j'ai vécu jusqu'à présent n'a pu
+qu'empirer cette affection, le seul héritage qu'elle m'ait laissé; mais
+je ne veux pas mourir sans que vous sachiez bien à quoi vous en tenir
+sur moi, si toutefois, lorsque vous reviendrez, vous vous inquiétez
+encore de la pauvre fille que vous aimiez avant de partir.
+
+«Voici ce que contenait cette lettre, que je serai heureuse de récrire,
+pour me donner une nouvelle preuve de ma justification: vous vous
+rappelez, Armand, comment l'arrivée de votre père nous surprit à
+Bougival; vous vous souvenez de la terreur involontaire que cette
+arrivée me causa, de la scène qui eut lieu entre vous et lui et que vous
+me racontâtes le soir.
+
+«Le lendemain, pendant que vous étiez à Paris et que vous attendiez
+votre père qui ne rentrait pas, un homme se présentait chez moi, et me
+remettait une lettre de M. Duval.
+
+«Cette lettre, que je joins à celle-ci, me priait, dans les termes les
+plus graves, de vous éloigner le lendemain sous un prétexte quelconque
+et de recevoir votre père; il avait à me parler et me recommandait
+surtout de ne vous rien dire de sa démarche.
+
+«Vous savez avec quelle insistance je vous conseillai à votre retour
+d'aller de nouveau à Paris le lendemain.
+
+«Vous étiez parti depuis une heure quand votre père se présenta. Je vous
+fais grâce de l'impression que me causa son visage sévère. Votre père
+était imbu des vieilles théories, qui veulent que toute courtisane soit
+un être sans coeur, sans raison, une espèce de machine à prendre de l'or,
+toujours prête, comme les machines de fer, à broyer la main qui lui tend
+quelque chose, et à déchirer sans pitié, sans discernement celui qui la
+fait vivre et agir.
+
+«Votre père m'avait écrit une lettre très convenable pour que je
+consentisse à le recevoir; il ne se présenta pas tout à fait comme il
+avait écrit. Il y eut assez de hauteur, d'impertinence et même de
+menaces, dans ses premières paroles, pour que je lui fisse comprendre
+que j'étais chez moi et que je n'avais de compte à lui rendre de ma vie
+qu'à cause de la sincère affection que j'avais pour son fils.
+
+«M. Duval se calma un peu, et se mit cependant à me dire qu'il ne
+pouvait souffrir plus longtemps que son fils se ruinât pour moi; que
+j'étais belle, il est vrai, mais que, si belle que je fusse, je ne
+devais pas me servir de ma beauté pour perdre l'avenir d'un jeune homme
+par des dépenses comme celles que je faisais.
+
+«À cela, il n'y avait qu'une chose à répondre, n'est-ce pas? C'était de
+montrer les preuves que depuis que j'étais votre maîtresse, aucun
+sacrifice ne m'avait coûté pour vous rester fidèle sans vous demander
+plus d'argent que vous ne pouviez en donner. Je montrai les
+reconnaissances du Mont-de-Piété, les reçus des gens à qui j'avais vendu
+les objets que je n'avais pu engager, je fis part à votre père de ma
+résolution de me défaire de mon mobilier pour payer mes dettes, et pour
+vivre avec vous sans vous être une charge trop lourde. Je lui racontai
+notre bonheur, la révélation que vous m'aviez donnée d'une vie plus
+tranquille et plus heureuse, et il finit par se rendre à l'évidence, et
+me tendre la main, en me demandant pardon de la façon dont il s'était
+présenté d'abord.
+
+«Puis il me dit:
+
+«--Alors, madame, ce n'est plus par des remontrances et des menaces,
+mais par des prières, que j'essayerai d'obtenir de vous un sacrifice
+plus grand que tous ceux que vous avez encore faits pour mon fils.
+
+«Je tremblai à ce préambule.
+
+«Votre père se rapprocha de moi, me prit les deux mains et continua d'un
+ton affectueux:»
+
+«--Mon enfant, ne prenez pas en mauvaise part ce que je vais vous dire;
+comprenez seulement que la vie a parfois des nécessités cruelles pour le
+coeur, mais qu'il faut s'y soumettre. Vous êtes bonne, et votre âme a des
+générosités inconnues à bien des femmes qui peut-être vous méprisent et
+ne vous valent pas. Mais songez qu'à côté de la maîtresse, il y a la
+famille; qu'outre l'amour, il y a les devoirs; qu'à l'âge des passions
+succède l'âge où l'homme, pour être respecté, a besoin d'être solidement
+assis dans une position sérieuse. Mon fils n'a pas de fortune, et
+cependant il est prêt à vous abandonner l'héritage de sa mère. S'il
+acceptait de vous le sacrifice que vous êtes sur le point de faire, il
+serait de son honneur et de sa dignité de vous faire en échange cet
+abandon qui vous mettrait toujours à l'abri d'une adversité complète.
+Mais ce sacrifice, il ne peut l'accepter, parce que le monde, qui ne
+vous connaît pas, donnerait à ce consentement une cause déloyale qui ne
+doit pas atteindre le nom que nous portons. On ne regarderait pas si
+Armand vous aime, si vous l'aimez, si ce double amour est un bonheur
+pour lui et une réhabilitation pour vous; on ne verrait qu'une chose,
+c'est qu'Armand Duval a souffert qu'une fille entretenue--pardonnez-moi,
+mon enfant, tout ce que je suis forcé de vous dire--vendît pour lui ce
+qu'elle possédait. Puis le jour des reproches et des regrets arriverait,
+soyez-en sûre, pour vous comme pour les autres, et vous porteriez tous
+deux une chaîne que vous ne pourriez briser. Que feriez-vous alors?
+Votre jeunesse serait perdue, l'avenir de mon fils serait détruit; et
+moi, son père, je n'aurais que de l'un de mes enfants la récompense que
+j'attends des deux.
+
+«Vous êtes jeune, vous êtes belle, la vie vous consolera; vous êtes
+noble, et le souvenir d'une bonne action rachètera pour vous bien des
+choses passées. Depuis six mois qu'il vous connaît, Armand m'oublie.
+Quatre fois je lui ai écrit sans qu'il songeât une fois à me répondre.
+J'aurais pu mourir sans qu'il le sût!
+
+«Quelle que soit votre résolution de vivre autrement que vous n'avez
+vécu, Armand qui vous aime ne consentira pas à la réclusion à laquelle
+sa modeste position vous condamnerait, et qui n'est pas faite pour votre
+beauté. Qui sait ce qu'il ferait alors! Il a joué, je l'ai su; sans vous
+en rien dire, je le sais encore; mais, dans un moment d'ivresse, il eût
+pu perdre une partie de ce que j'amasse, depuis bien des années, pour la
+dot de ma fille, pour lui, et pour la tranquillité de mes vieux jours.
+Ce qui eût pu arriver peut arriver encore.
+
+«Êtes-vous sûre, en outre, que la vie que vous quitteriez pour lui ne
+vous attirerait pas de nouveau? Êtes-vous sûre, vous qui l'avez aimé, de
+n'en point aimer un autre? Ne souffrirez-vous pas enfin des entraves que
+votre liaison mettra dans la vie de votre amant, et dont vous ne pourrez
+peut-être pas le consoler, si, avec l'âge, des idées d'ambition
+succèdent à des rêves d'amour? Réfléchissez à tout cela, madame: vous
+aimez Armand, prouvez-le-lui par le seul moyen qui vous reste de le lui
+prouver encore: en faisant à son avenir le sacrifice de votre amour.
+Aucun malheur n'est encore arrivé, mais il en arriverait, et peut-être
+de plus grands que ceux que je prévois. Armand peut devenir jaloux d'un
+homme qui vous a aimée; il peut le provoquer, il peut se battre, il peut
+être tué enfin, et songez à ce que vous souffririez devant ce père qui
+vous demanderait compte de la vie de son fils.
+
+«Enfin, mon enfant, sachez tout, car je ne vous ai pas tout dit, sachez
+donc ce qui m'amenait à Paris. J'ai une fille, je viens de vous le dire,
+jeune, belle, pure comme un ange. Elle aime, et elle aussi elle a fait
+de cet amour le rêve de sa vie. J'avais écrit tout cela à Armand, mais
+tout occupé de vous, il ne m'a pas répondu. Eh bien, ma fille va se
+marier. Elle épouse l'homme qu'elle aime, elle entre dans une famille
+honorable qui veut que tout soit honorable dans la mienne. La famille de
+l'homme qui doit devenir mon gendre a appris comment Armand vit à Paris,
+et m'a déclaré reprendre sa parole si Armand continue cette vie.
+L'avenir d'une enfant qui ne vous a rien fait, et qui a le droit de
+compter sur l'avenir, est entre vos mains.
+
+«Avez-vous le droit et vous sentez-vous la force de le briser? Au nom de
+votre amour et de votre repentir, Marguerite, accordez-moi le bonheur de
+ma fille.
+
+«Je pleurais silencieusement, mon ami, devant toutes ces réflexions que
+j'avais faites bien souvent, et qui, dans la bouche de votre père,
+acquéraient encore une plus sérieuse réalité. Je me disais tout ce que
+votre père n'osait pas me dire, et ce qui vingt fois lui était venu sur
+les lèvres: que je n'étais après tout qu'une fille entretenue, et que
+quelque raison que je donnasse à notre liaison, elle aurait toujours
+l'air d'un calcul; que ma vie passée ne me laissait aucun droit de rêver
+un pareil avenir, et que j'acceptais des responsabilités auxquelles mes
+habitudes et ma réputation ne donnaient aucune garantie. Enfin, je vous
+aimais, Armand. La manière paternelle dont me parlait M. Duval, les
+chastes sentiments qu'il évoquait en moi, l'estime de ce vieillard loyal
+que j'allais conquérir, la vôtre que j'étais sûre d'avoir plus tard,
+tout cela éveillait en mon coeur de nobles pensées qui me relevaient à
+mes propres yeux, et faisaient parler de saintes vanités, inconnues
+jusqu'alors. Quand je songeais qu'un jour ce vieillard, qui m'implorait
+pour l'avenir de son fils, dirait à sa fille de mêler mon nom à ses
+prières, comme le nom d'une mystérieuse amie, je me transformais et
+j'étais fière de moi.
+
+«L'exaltation du moment exagérait peut-être la vérité de ces
+impressions; mais voilà ce que j'éprouvais, ami, et ces sentiments
+nouveaux faisaient taire les conseils que me donnait le souvenir des
+jours heureux passés avec vous.»
+
+«--C'est bien, monsieur, dis-je à votre père en essuyant mes larmes.
+Croyez-vous que j'aime votre fils?
+
+«--Oui, me dit M. Duval.
+
+«--D'un amour désintéressé?
+
+«--Oui.
+
+«--Croyez-vous que j'avais fait de cet amour l'espoir, le rêve et le
+pardon de ma vie?
+
+«--Fermement.
+
+«--Eh bien, monsieur, embrassez-moi une fois comme vous embrasseriez
+votre fille, et je vous jure que ce baiser, le seul vraiment chaste que
+j'aie reçu, me fera forte contre mon amour, et qu'avant huit jours votre
+fils sera retourné auprès de vous, peut-être malheureux pour quelque
+temps, mais guéri pour jamais.
+
+«--Vous êtes une noble fille, répliqua votre père en m'embrassant sur le
+front, et vous tentez une chose dont Dieu vous tiendra compte; mais je
+crains bien que vous n'obteniez rien de mon fils.
+
+«--Oh! soyez tranquille, monsieur, il me haïra.
+
+«Il fallait entre nous une barrière infranchissable, pour l'un comme
+pour l'autre.
+
+«J'écrivis à Prudence que j'acceptais les propositions de M. le comte de
+N..., et qu'elle allât lui dire que je souperais avec elle et lui.
+
+«Je cachetai la lettre, et sans lui dire ce qu'elle renfermait, je priai
+votre père de la faire remettre à son adresse en arrivant à Paris.
+
+«Il me demanda néanmoins ce qu'elle contenait.
+
+«--C'est le bonheur de votre fils, lui répondis-je.
+
+«Votre père m'embrassa une dernière fois. Je sentis sur mon front deux
+larmes de reconnaissance qui furent comme le baptême de mes fautes
+d'autrefois, et au moment où je venais de consentir à me livrer à un
+autre homme, je rayonnai d'orgueil en songeant à ce que je rachetais par
+cette nouvelle faute.
+
+«C'était bien naturel, Armand; vous m'aviez dit que votre père était le
+plus honnête homme que l'on pût rencontrer.
+
+«M. Duval remonta en voiture et partit.
+
+«Cependant j'étais femme, et quand je vous revis, je ne pus m'empêcher
+de pleurer, mais je ne faiblis pas.
+
+«Ai-je bien fait? Voilà ce que je me demande aujourd'hui que j'entre
+malade dans un lit que je ne quitterai peut-être que morte.
+
+«Vous avez été témoin de ce que j'éprouvais à mesure que l'heure de
+notre inévitable séparation approchait; votre père n'était plus là pour
+me soutenir, et il y eut un moment où je fus bien près de tout vous
+avouer, tant j'étais épouvantée de l'idée que vous alliez me haïr et me
+mépriser.
+
+«Une chose que vous ne croirez peut-être pas, Armand, c'est que je priai
+Dieu de me donner de la force, et ce qui prouve qu'il acceptait mon
+sacrifice, c'est qu'il me donna cette force que j'implorais.
+
+«À ce souper, j'eus besoin d'aide encore, car je ne voulais pas savoir
+ce que j'allais faire, tant je craignais que le courage ne me manquât!
+
+«Qui m'eût dit, à moi, Marguerite Gautier, que je souffrirais tant à la
+seule pensée d'un nouvel amant?
+
+«Je bus pour oublier, et quand je me réveillai le lendemain, j'étais
+dans le lit du comte.
+
+«Voilà la vérité tout entière, ami, jugez et pardonnez-moi, comme je
+vous ai pardonné tout le mal que vous m'avez fait depuis ce jour.»
+
+
+
+
+Chapitre XXVI
+
+
+«Ce qui suivit cette nuit fatale, vous le savez aussi bien que moi, mais
+ce que vous ne savez pas, ce que vous ne pouvez pas soupçonner, c'est ce
+que j'ai souffert depuis notre séparation.
+
+«J'avais appris que votre père vous avait emmené, mais je me doutais
+bien que vous ne pourriez pas vivre longtemps loin de moi, et le jour où
+je vous rencontrai aux Champs-Elysées, je fus émue, mais non étonnée.
+
+«Alors commença cette série de jours dont chacun m'apporta une nouvelle
+insulte de vous, insulte que je recevais presque avec joie, car outre
+qu'elle était la preuve que vous m'aimiez toujours, il me semblait que,
+plus vous me persécuteriez, plus je grandirais à vos yeux le jour où
+vous sauriez la vérité.
+
+«Ne vous étonnez pas de ce martyre joyeux, Armand, l'amour que vous
+aviez eu pour moi avait ouvert mon coeur à de nobles enthousiasmes.
+
+«Cependant je n'avais pas été tout de suite aussi forte.
+
+«Entre l'exécution du sacrifice que je vous avais fait et votre retour,
+un temps assez long s'était écoulé pendant lequel j'avais eu besoin
+d'avoir recours à des moyens physiques pour ne pas devenir folle et pour
+m'étourdir sur la vie dans laquelle je me rejetais. Prudence vous a dit,
+n'est-ce pas, que j'étais de toutes les fêtes, de tous les bals, de
+toutes les orgies?
+
+«J'avais comme l'espérance de me tuer rapidement, à force d'excès, et,
+je crois, cette espérance ne tardera pas à se réaliser. Ma santé
+s'altéra nécessairement de plus en plus, et le jour où j'envoyai madame
+Duvernoy vous demander grâce, j'étais épuisée de corps et d'âme.
+
+«Je ne vous rappellerai pas, Armand, de quelle façon vous avez
+récompensé la dernière preuve d'amour que je vous ai donnée, et par quel
+outrage vous avez chassé de Paris la femme qui, mourante, n'avait pu
+résister à votre voix quand vous lui demandiez une nuit d'amour, et qui,
+comme une insensée, a cru, un instant, qu'elle pourrait ressouder le
+passé et le présent. Vous aviez le droit de faire ce que vous avez fait,
+Armand: on ne m'a pas toujours payé mes nuits aussi cher!
+
+«J'ai tout laissé alors! Olympe m'a remplacée auprès de M. de N... et
+s'est chargée, m'a-t-on dit, de lui apprendre le motif de mon départ. Le
+comte de G... était à Londres. C'est un de ces hommes qui, ne donnant à
+l'amour avec les filles comme moi que juste assez d'importance pour
+qu'il soit un passe-temps agréable, restent les amis des femmes qu'ils
+ont eues et n'ont pas de haine, n'ayant jamais eu de jalousie; c'est
+enfin un de ces grands seigneurs qui ne nous ouvrent qu'un côté de leur
+coeur, mais qui nous ouvrent les deux côtés de leur bourse. C'est à lui
+que je pensai tout de suite. J'allai le rejoindre. Il me reçut à
+merveille, mais il était là-bas l'amant d'une femme du monde, et
+craignait de se compromettre en s'affichant avec moi. Il me présenta à
+ses amis qui me donnèrent un souper après lequel l'un d'eux m'emmena.
+
+«Que vouliez-vous que je fisse, mon ami?
+
+«Me tuer? C'eût été charger votre vie, qui doit être heureuse, d'un
+remords inutile; puis, à quoi bon se tuer quand on est si près de
+mourir?
+
+«Je passai à l'état de corps sans âme, de chose sans pensée; je vécus
+pendant quelque temps de cette vie automatique, puis je revins à Paris
+et je demandai après vous; j'appris alors que vous étiez parti pour un
+long voyage. Rien ne me soutenait plus. Mon existence redevint ce
+qu'elle avait été deux ans avant que je vous connusse. Je tentai de
+ramener le duc, mais j'avais trop rudement blessé cet homme, et les
+vieillards ne sont pas patients, sans doute parce qu'ils s'aperçoivent
+qu'ils ne sont pas éternels. La maladie m'envahissait de jour en jour,
+j'étais pâle, j'étais triste, j'étais plus maigre encore. Les hommes qui
+achètent l'amour examinent la marchandise avant de la prendre. Il y
+avait à Paris des femmes mieux portantes, plus grasses que moi; on
+m'oublia un peu. Voilà le passé jusqu'à hier.
+
+«Maintenant je suis tout à fait malade. J'ai écrit au duc pour lui
+demander de l'argent, car je n'en ai pas, et les créanciers sont
+revenus, et m'apportent leurs notes avec un acharnement sans pitié. Le
+duc me répondra-t-il? Que n'êtes-vous à Paris, Armand! Vous viendriez me
+voir et vos visites me consoleraient.»
+
+«20 décembre:
+
+«Il fait un temps horrible, il neige, je suis seule chez moi. Depuis
+trois jours j'ai été prise d'une telle fièvre que je n'ai pu vous écrire
+un mot. Rien de nouveau, mon ami; chaque jour j'espère vaguement une
+lettre de vous, mais elle n'arrive pas et n'arrivera sans doute jamais.
+Les hommes seuls ont la force de ne pas pardonner. Le duc ne m'a pas
+répondu.
+
+«Prudence a recommencé ses voyages au Mont-de-Piété.
+
+«Je ne cesse de cracher le sang. Oh! je vous ferais peine si vous me
+voyiez. Vous êtes bien heureux d'être sous un ciel chaud et de n'avoir
+pas comme moi tout un hiver de glace qui vous pèse sur la poitrine.
+Aujourd'hui, je me suis levée un peu, et, derrière les rideaux de ma
+fenêtre, j'ai regardé passer cette vie de Paris avec laquelle je crois
+bien avoir tout à fait rompu. Quelques visages de connaissance sont
+passés dans la rue, rapides, joyeux, insouciants. Pas un n'a levé les
+yeux sur mes fenêtres. Cependant, quelques jeunes gens sont venus
+s'inscrire. Une fois déjà, je fus malade, et vous, qui ne me connaissiez
+pas, qui n'aviez rien obtenu de moi qu'une impertinence le jour où je
+vous avais vu pour la première fois, vous veniez savoir de mes nouvelles
+tous les matins.
+
+«Me voilà malade de nouveau. Nous avons passé six mois ensemble. J'ai eu
+pour vous autant d'amour que le coeur de la femme peut en contenir et en
+donner, et vous êtes loin, et vous me maudissez, et il ne me vient pas
+un mot de consolation de vous. Mais c'est le hasard seul qui fait cet
+abandon, j'en suis sûr, car si vous étiez à Paris, vous ne quitteriez
+pas mon chevet et ma chambre.»
+
+«25 décembre:
+
+«Mon médecin me défend d'écrire tous les jours. En effet, mes souvenirs
+ne font qu'augmenter ma fièvre, mais, hier, j'ai reçu une lettre qui m'a
+fait du bien, plus par les sentiments dont elle était l'expression que
+par le secours matériel qu'elle m'apportait. Je puis donc vous écrire
+aujourd'hui. Cette lettre était de votre père, et voici ce qu'elle
+contenait:
+
+«Madame,
+
+«J'apprends à l'instant que vous êtes malade. Si j'étais à Paris,
+j'irais moi-même savoir de vos nouvelles; si mon fils était auprès de
+moi, je lui dirais d'aller en chercher, mais je ne puis quitter C..., et
+Armand est à six ou sept cents lieues d'ici; permettez-moi donc
+simplement de vous écrire, madame, combien je suis peiné de cette
+maladie, et croyez aux voeux sincères que je fais pour votre prompt
+rétablissement.
+
+«Un de mes bons amis, M. H..., se présentera chez vous, veuillez le
+recevoir. Il est chargé par moi d'une commission dont j'attends
+impatiemment le résultat.
+
+«Veuillez agréer, madame, l'assurance de mes sentiments les plus
+distingués.»
+
+«Telle est la lettre que j'ai reçue. Votre père est un noble coeur,
+aimez-le bien, mon ami; car il y a peu d'hommes au monde aussi dignes
+d'être aimés. Ce papier signé de son nom m'a fait plus de bien que
+toutes les ordonnances de notre grand médecin.
+
+«Ce matin, M. H... est venu. Il semblait fort embarrassé de la mission
+délicate dont l'avait chargé M. Duval. Il venait tout bonnement
+m'apporter mille écus de la part de votre père. J'ai voulu refuser
+d'abord, mais M. H... m'a dit que ce refus offenserait M. Duval, qui
+l'avait autorisé à me donner d'abord cette somme, et à me remettre tout
+ce dont j'aurais besoin encore. J'ai accepté ce service qui, de la part
+de votre père, ne peut pas être une aumône. Si je suis morte quand vous
+reviendrez, montrez à votre père ce que je viens d'écrire pour lui, et
+dites-lui qu'en traçant ces lignes, la pauvre fille à laquelle il a
+daigné écrire cette lettre consolante versait des larmes de
+reconnaissance, et priait Dieu pour lui.
+
+<tb>
+
+«4 janvier:
+
+«Je viens de passer une suite de jours bien douloureux. J'ignorais que
+le corps pût faire souffrir ainsi. Oh! ma vie passée! je la paye deux
+fois aujourd'hui.
+
+«On m'a veillée toutes les nuits. Je ne pouvais plus respirer. Le délire
+et la toux se partageaient le reste de ma pauvre existence.
+
+«Ma salle à manger est pleine de bonbons, de cadeaux de toutes sortes
+que mes amis m'ont apportés. Il y en a sans doute, parmi ces gens, qui
+espèrent que je serai leur maîtresse plus tard. S'ils voyaient ce que la
+maladie a fait de moi, ils s'enfuiraient épouvantés.
+
+«Prudence donne des étrennes avec celles que je reçois.
+
+«Le temps est à la gelée, et le docteur m'a dit que je pourrai sortir
+d'ici à quelques jours si le beau temps continue.»
+
+<tb>
+
+«8 janvier:
+
+«Je suis sortie hier dans ma voiture. Il faisait un temps magnifique.
+Les Champs-Elysées étaient pleins de monde. On eût dit le premier
+sourire du printemps. Tout avait un air de fête autour de moi. Je
+n'avais jamais soupçonné dans un rayon de soleil tout ce que j'y ai
+trouvé hier de joie, de douceur et de consolation.
+
+«J'ai rencontré presque tous les gens que je connais, toujours gais,
+toujours occupés de leurs plaisirs. Que d'heureux qui ne savent pas
+qu'ils le sont! Olympe est passée dans une élégante voiture que lui a
+donnée M. de N... elle a essayé de m'insulter du regard. Elle ne sait
+pas combien je suis loin de toutes ces vanités-là. Un brave garçon que
+je connais depuis longtemps m'a demandé si je voulais aller souper avec
+lui et un de ses amis qui désire beaucoup, disait-il, faire ma
+connaissance.
+
+«J'ai souri tristement, et lui ai tendu ma main brûlante de fièvre.
+
+«Je n'ai jamais vu visage plus étonné.
+
+«Je suis rentrée à quatre heures, j'ai dîné avec assez d'appétit.
+
+«Cette sortie m'a fait du bien.
+
+«Si j'allais guérir!
+
+«Comme l'aspect de la vie et du bonheur des autres fait désirer de vivre
+ceux-là qui, la veille, dans la solitude de leur âme et dans l'ombre de
+leur chambre de malade, souhaitaient de mourir vite!»
+
+<tb>
+
+«10 janvier:
+
+«Cette espérance de santé n'était qu'un rêve. Me voici de nouveau dans
+mon lit, le corps couvert d'emplâtres qui me brûlent. Va donc offrir ce
+corps que l'on payait si cher autrefois, et vois ce que l'on t'en
+donnera aujourd'hui!
+
+«Il faut que nous ayons bien fait du mal avant de naître, ou que nous
+devions jouir d'un bien grand bonheur après notre mort, pour que Dieu
+permette que cette vie ait toutes les tortures de l'expiation et toutes
+les douleurs de l'épreuve.»
+
+<tb>
+
+«12 janvier:
+
+«Je souffre toujours.
+
+«Le comte de N... m'a envoyé de l'argent hier, je ne l'ai pas accepté.
+Je ne veux rien de cet homme. C'est lui qui est cause que vous n'êtes
+pas près de moi.
+
+«Oh! nos beaux jours de Bougival! où êtes-vous?
+
+«Si je sors vivante de cette chambre, ce sera pour faire un pèlerinage à
+la maison que nous habitions ensemble, mais je n'en sortirai plus que
+morte.
+
+«Qui sait si je vous écrirai demain?»
+
+<tb>
+
+«25 janvier:
+
+«Voilà onze nuits que je ne dors pas, que j'étouffe et que je crois à
+chaque instant que je vais mourir. Le médecin a ordonné qu'on ne me
+laissât pas toucher une plume. Julie Duprat, qui me veille, me permet
+encore de vous écrire ces quelques lignes. Ne reviendrez-vous donc point
+avant que je meure? Est-ce donc éternellement fini entre nous? Il me
+semble que, si vous veniez, je guérirais. À quoi bon guérir?»
+
+<tb>
+
+«28 janvier:
+
+«Ce matin j'ai été réveillée par un grand bruit. Julie, qui dormait dans
+ma chambre, s'est précipitée dans la salle à manger. J'ai entendu des
+voix d'hommes contre lesquelles la sienne luttait en vain. Elle est
+rentrée en pleurant.
+
+«On venait saisir. Je lui ai dit de laisser faire ce qu'ils appellent la
+justice. L'huissier est entré dans ma chambre, le chapeau sur la tête.
+Il a ouvert les tiroirs, a inscrit tout ce qu'il a vu, et n'a pas eu
+l'air de s'apercevoir qu'il y avait une mourante dans le lit
+qu'heureusement la charité de la loi me laisse.
+
+«Il a consenti à me dire en partant que je pouvais mettre opposition
+avant neuf jours, mais il a laissé un gardien! Que vais-je devenir, mon
+Dieu! Cette scène m'a rendue encore plus malade. Prudence voulait
+demander de l'argent à l'ami de votre père, je m'y suis opposée.
+
+«J'ai reçu votre lettre ce matin. J'en avais besoin. Ma réponse vous
+arrivera-t-elle à temps? Me verrez-vous encore? Voilà une journée
+heureuse qui me fait oublier toutes celles que j'ai passées depuis six
+semaines. Il me semble que je vais mieux, malgré le sentiment de
+tristesse sous l'impression duquel je vous ai répondu.
+
+«Après tout, on ne doit pas toujours être malheureux.
+
+«Quand je pense qu'il peut arriver que je ne meure pas, que vous
+reveniez, que je revoie le printemps, que vous m'aimiez encore et que
+nous recommencions notre vie de l'année dernière!
+
+«Folle que je suis! c'est à peine si je puis tenir la plume avec
+laquelle je vous écris ce rêve insensé de mon coeur.
+
+«Quoi qu'il arrive, je vous aimais bien, Armand, et je serais morte
+depuis longtemps si je n'avais pour m'assister le souvenir de cet amour,
+et comme un vague espoir de vous revoir encore près de moi.»
+
+<tb>
+
+«4 février:
+
+«Le comte de G... est revenu. Sa maîtresse l'a trompé. Il est fort
+triste, il l'aimait beaucoup. Il est venu me conter tout cela. Le pauvre
+garçon est assez mal dans ses affaires, ce qui ne l'a pas empêché de
+payer mon huissier et de congédier le gardien.
+
+«Je lui ai parlé de vous et il m'a promis de vous parler de moi. Comme
+j'oubliais dans ces moments-là que j'avais été sa maîtresse et comme il
+essayait de me le faire oublier aussi! C'est un brave coeur.
+
+«Le duc a envoyé savoir de mes nouvelles hier, et il est venu ce matin.
+Je ne sais pas ce qui peut faire vivre encore ce vieillard. Il est resté
+trois heures auprès de moi, et il ne m'a pas dit vingt mots. Deux
+grosses larmes sont tombées de ses yeux quand il m'a vue si pâle. Le
+souvenir de la mort de sa fille le faisait pleurer sans doute. Il l'aura
+vue mourir deux fois. Son dos est courbé, sa tête penche vers la terre,
+sa lèvre est pendante, son regard est éteint. L'âge et la douleur pèsent
+de leur double poids sur son corps épuisé. Il ne m'a pas fait un
+reproche. On eût même dit qu'il jouissait secrètement du ravage que la
+maladie avait fait en moi. Il semblait fier d'être debout, quand moi,
+jeune encore, j'étais écrasée par la souffrance.
+
+«Le mauvais temps est revenu. Personne ne vient me voir. Julie veille le
+plus qu'elle peut auprès de moi. Prudence, à qui je ne peux plus donner
+autant d'argent qu'autrefois, commence à prétexter des affaires pour
+s'éloigner.
+
+«Maintenant que je suis près de mourir, malgré ce que me disent les
+médecins, car j'en ai plusieurs, ce qui prouve que la maladie augmente,
+je regrette presque d'avoir écouté votre père; si j'avais su ne prendre
+qu'une année à votre avenir, je n'aurais pas résisté au désir de passer
+cette année avec vous, et au moins je mourrais en tenant la main d'un
+ami. Il est vrai que si nous avions vécu ensemble cette année, je ne
+serais pas morte sitôt.
+
+«La volonté de Dieu soit faite!»
+
+<tb>
+
+«5 février:
+
+«Oh! Venez, venez, Armand, je souffre horriblement, je vais mourir, mon
+Dieu. J'étais si triste hier que j'ai voulu passer autre part que chez
+moi la soirée qui promettait d'être longue comme celle de la veille. Le
+duc était venu le matin. Il me semble que la vue de ce vieillard oublié
+par la mort me fait mourir plus vite.
+
+«Malgré l'ardente fièvre qui me brûlait, je me suis fait habiller et
+conduire au Vaudeville. Julie m'avait mis du rouge, sans quoi j'aurais
+eu l'air d'un cadavre. Je suis allée dans cette loge où je vous ai donné
+notre premier rendez-vous; tout le temps j'ai eu les yeux fixés sur la
+stalle que vous occupiez ce jour-là, et qu'occupait hier une sorte de
+rustre, qui riait bruyamment de toutes les sottes choses que débitaient
+les acteurs. On m'a rapportée à moitié morte chez moi. J'ai toussé et
+craché le sang toute la nuit. Aujourd'hui je ne peux plus parler, à
+peine si je peux remuer les bras. Mon Dieu! Mon Dieu! Je vais mourir. Je
+m'y attendais, mais je ne puis me faire à l'idée de souffrir plus que je
+ne souffre, et si...»
+
+A partir de ce mot les quelques caractères que Marguerite avait essayé
+de tracer étaient illisibles, et c'était Julie Duprat qui avait
+continué.
+
+<tb>
+
+«18 février:
+
+«Monsieur Armand,
+
+«Depuis le jour où Marguerite a voulu aller au spectacle, elle a été
+toujours plus malade. Elle a perdu complètement la voix, puis l'usage de
+ses membres. Ce que souffre notre pauvre amie est impossible à dire. Je
+ne suis pas habituée à ces sortes d'émotions, et j'ai des frayeurs
+continuelles.
+
+«Que je voudrais que vous fussiez auprès de nous! Elle a presque
+toujours le délire, mais, délirante ou lucide, c'est toujours votre nom
+qu'elle prononce quand elle arrive à pouvoir dire un mot.
+
+«Le médecin m'a dit qu'elle n'en avait plus pour longtemps. Depuis
+qu'elle est si malade, le vieux duc n'est pas revenu.
+
+«Il a dit au docteur que ce spectacle lui faisait trop de mal.
+
+«Madame Duvernoy ne se conduit pas bien. Cette femme, qui croyait tirer
+plus d'argent de Marguerite, aux dépens de laquelle elle vivait presque
+complètement, a pris des engagements qu'elle ne peut tenir, et voyant
+que sa voisine ne lui sert plus de rien, elle ne vient même pas la voir.
+Tout le monde l'abandonne. M. de G..., traqué par ses dettes, a été
+forcé de repartir pour Londres. En partant, il nous a envoyé quelque
+argent; il a fait tout ce qu'il a pu, mais on est revenu saisir, et les
+créanciers n'attendent que la mort pour faire vendre.
+
+«J'ai voulu user de mes dernières ressources pour empêcher toutes ces
+saisies, mais l'huissier m'a dit que c'était inutile, et qu'il avait
+d'autres jugements encore à exécuter. Puisqu'elle va mourir, il vaut
+mieux abandonner tout que de le sauver pour sa famille qu'elle n'a pas
+voulu voir, et qui ne l'a jamais aimée. Vous ne pouvez vous figurer au
+milieu de quelle misère dorée la pauvre fille se meurt. Hier nous
+n'avions pas d'argent du tout. Couverts, bijoux, cachemires, tout est en
+gage, le reste est vendu ou saisi. Marguerite a encore la conscience de
+ce qui se passe autour d'elle, et elle souffre du corps, de l'esprit et
+du coeur. De grosses larmes coulent sur ses joues, si amaigries et si
+pâles que vous ne reconnaîtriez plus le visage de celle que vous aimiez
+tant, si vous pouviez la voir. Elle m'a fait promettre de vous écrire
+quand elle ne pourrait plus, et j'écris devant elle. Elle porte les yeux
+de mon côté mais elle ne me voit pas, son regard est déjà voilé par la
+mort prochaine; cependant elle sourit, et toute sa pensée, toute son âme
+sont à vous, j'en suis sûre.
+
+«Chaque fois que l'on ouvre la porte, ses yeux s'éclairent, et elle
+croit toujours que vous allez entrer; puis, quand elle voit que ce n'est
+pas vous, son visage reprend son expression douloureuse, se mouille
+d'une sueur froide, et les pommettes deviennent pourpres.»
+
+<tb>
+
+«19 février, minuit:
+
+«La triste journée que celle d'aujourd'hui, mon pauvre monsieur Armand!
+Ce matin Marguerite étouffait, le médecin l'a saignée, et la voix lui
+est un peu revenue. Le docteur lui a conseillé de voir un prêtre. Elle a
+dit qu'elle y consentait, et il est allé lui-même chercher un abbé à
+Saint-Roch.
+
+«Pendant ce temps, Marguerite m'a appelée près de son lit, m'a priée
+d'ouvrir son armoire, puis elle m'a désigné un bonnet, une chemise
+longue toute couverte de dentelles, et m'a dit d'une voix affaiblie:
+
+«--Je vais mourir après m'être confessée, alors tu m'habilleras avec ces
+objets: c'est une coquetterie de mourante.»
+
+«Puis elle m'a embrassée en pleurant, et elle a ajouté:
+
+«--Je puis parler, mais j'étouffe trop quand je parle; j'étouffe! de
+l'air!
+
+«Je fondais en larmes, j'ouvris la fenêtre, et quelques instants après
+le prêtre entra.
+
+«J'allai au-devant de lui.
+
+Quand il sut chez qui il était, il parut craindre d'être mal accueilli.
+
+«--Entrez hardiment, mon père, lui ai-je dit.
+
+«Il est resté peu de temps dans la chambre de la malade, et il en est
+ressorti en me disant:
+
+«--Elle a vécu comme une pécheresse, mais elle mourra comme une
+chrétienne.
+
+«Quelques instants après, il est revenu accompagné d'un enfant de choeur
+qui portait un crucifix, et d'un sacristain qui marchait devant eux en
+sonnant, pour annoncer que Dieu venait chez la mourante.
+
+«Ils sont entrés tous trois dans cette chambre à coucher qui avait
+retenti autrefois de tant de mots étranges, et qui n'était plus à cette
+heure qu'un tabernacle saint.
+
+«Je suis tombée à genoux. Je ne sais pas combien de temps durera
+l'impression que m'a produite ce spectacle, mais je ne crois pas que,
+jusqu'à ce que j'en sois arrivée au même moment, une chose humaine
+pourra m'impressionner autant.
+
+«Le prêtre oignit des huiles saintes les pieds, les mains et le front de
+la mourante, récita une courte prière, et Marguerite se trouva prête à
+partir pour le ciel où elle ira sans doute, si Dieu a vu les épreuves de
+sa vie et la sainteté de sa mort.
+
+«Depuis ce temps elle n'a pas dit une parole et n'a pas fait un
+mouvement. Vingt fois je l'aurais crue morte, si je n'avais entendu
+l'effort de sa respiration.»
+
+<tb>
+
+«20 février, cinq heures du soir:
+
+«Tout est fini.
+
+«Marguerite est entrée en agonie cette nuit à deux heures environ.
+Jamais martyre n'a souffert pareilles tortures, à en juger par les cris
+qu'elle poussait. Deux ou trois fois elle s'est dressée tout debout sur
+son lit, comme si elle eût voulu ressaisir sa vie qui remontait vers
+Dieu.
+
+«Deux ou trois fois aussi, elle a dit votre nom, puis tout s'est tu,
+elle est retombée épuisée sur son lit. Des larmes silencieuses ont coulé
+de ses yeux et elle est morte.
+
+«Alors, je me suis approchée d'elle, je l'ai appelée, et comme elle ne
+répondait pas, je lui ai fermé les yeux et je l'ai embrassée sur le
+front.
+
+«Pauvre chère Marguerite, j'aurais voulu être une sainte femme, pour que
+ce baiser te recommandât à Dieu.
+
+«Puis, je l'ai habillée comme elle m'avait priée de le faire, je suis
+allée chercher un prêtre à Saint-Roch, j'ai brûlé deux cierges pour
+elle, et j'ai prié pendant une heure dans l'église.
+
+«J'ai donné à des pauvres de l'argent qui venait d'elle.
+
+«Je ne me connais pas bien en religion, mais je pense que le bon Dieu
+reconnaîtra que mes larmes étaient vraies, ma prière fervente, mon
+aumône sincère, et qu'il aura pitié de celle, qui, morte jeune et belle,
+n'a eu que moi pour lui fermer les yeux et l'ensevelir.»
+
+<tb>
+
+«22 février:
+
+«Aujourd'hui l'enterrement a eu lieu. Beaucoup des amies de Marguerite
+sont venues à l'église. Quelques-unes pleuraient avec sincérité. Quand
+le convoi a pris le chemin de Montmartre, deux hommes seulement se
+trouvaient derrière, le comte de G..., qui était revenu exprès de
+Londres, et le duc qui marchait soutenu par deux valets de pied.
+
+«C'est de chez elle que je vous écris tous ces détails, au milieu de mes
+larmes et devant la lampe qui brûle tristement près d'un dîner auquel je
+ne touche pas, comme bien vous pensez, mais que Nanine m'a fait faire,
+car je n'ai pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures.
+
+«Ma vie ne pourra pas garder longtemps ces impressions tristes, car ma
+vie ne m'appartient pas plus que la sienne n'appartenait à Marguerite,
+c'est pourquoi je vous donne tous ces détails sur les lieux mêmes où ils
+se sont passés, dans la crainte, si un long temps s'écoulait entre eux
+et votre retour, de ne pas pouvoir vous les donner avec toute leur
+triste exactitude.»
+
+
+
+
+Chapitre XXVII
+
+
+--Vous avez lu? me dit Armand quand j'eus terminé la lecture de ce
+manuscrit.
+
+--Je comprends ce que vous avez dû souffrir, mon ami, si tout ce que
+j'ai lu est vrai!
+
+--Mon père me l'a confirmé dans une lettre.
+
+Nous causâmes encore quelque temps de la triste destinée qui venait de
+s'accomplir, et je rentrai chez moi prendre un peu de repos.
+
+Armand, toujours triste, mais soulagé un peu par le récit de cette
+histoire, se rétablit vite, et nous allâmes ensemble faire visite à
+Prudence et à Julie Duprat.
+
+Prudence venait de faire faillite. Elle nous dit que Marguerite en était
+la cause; que, pendant sa maladie, elle lui avait prêté beaucoup
+d'argent pour lequel elle avait fait des billets qu'elle n'avait pu
+payer, Marguerite étant morte sans le lui rendre et ne lui ayant pas
+donné de reçus avec lesquels elle pût se présenter comme créancière.
+
+À l'aide de cette fable que madame Duvernoy racontait partout pour
+excuser ses mauvaises affaires, elle tira un billet de mille francs à
+Armand, qui n'y croyait pas, mais qui voulut bien avoir l'air d'y
+croire, tant il avait de respect pour tout ce qui avait approché sa
+maîtresse.
+
+Puis nous arrivâmes chez Julie Duprat qui nous raconta les tristes
+événements dont elle avait été témoin, versant des larmes sincères au
+souvenir de son amie.
+
+Enfin, nous allâmes à la tombe de Marguerite sur laquelle les premiers
+rayons du soleil d'avril faisaient éclore les premières feuilles.
+
+Il restait à Armand un dernier devoir à remplir, c'était d'aller
+rejoindre son père. Il voulut encore que je l'accompagnasse.
+
+Nous arrivâmes à C... où je vis M. Duval tel que je me l'étais figuré
+d'après le portrait que m'en avait fait son fils: grand, digne,
+bienveillant.
+
+Il accueillit Armand avec des larmes de bonheur, et me serra
+affectueusement la main. Je m'aperçus bientôt que le sentiment paternel
+était celui qui dominait tous les autres chez le receveur.
+
+Sa fille, nommée Blanche, avait cette transparence des yeux et du
+regard, cette sérénité de la bouche qui prouvent que l'âme ne conçoit
+que de saintes pensées et que les lèvres ne disent que de pieuses
+paroles. Elle souriait au retour de son frère, ignorant, la chaste jeune
+fille, que loin d'elle une courtisane avait sacrifié son bonheur à la
+seule invocation de son nom.
+
+Je restai quelque temps dans cette heureuse famille, tout occupée de
+celui qui leur apportait la convalescence de son coeur.
+
+Je revins à Paris où j'écrivis cette histoire telle qu'elle m'avait été
+racontée. Elle n'a qu'un mérite qui lui sera peut-être contesté, celui
+d'être vraie.
+
+Je ne tire pas de ce récit la conclusion que toutes les filles comme
+Marguerite sont capables de faire ce qu'elle a fait; loin de là, mais
+j'ai eu connaissance qu'une d'elles avait éprouvé dans sa vie un amour
+sérieux, qu'elle en avait souffert et qu'elle en était morte. J'ai
+raconté au lecteur ce que j'avais appris. C'était un devoir.
+
+Je ne suis pas l'apôtre du vice, mais je me ferai l'écho du malheur
+noble partout où je l'entendrai prier.
+
+L'histoire de Marguerite est une exception, je le répète; mais si c'eût
+été une généralité, ce n'eût pas été la peine de l'écrire.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La dame aux camelias, by Alexandre Dumas, Fils
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME AUX CAMELIAS ***
+
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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Binary files differ