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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Gutenberg + pièce historique en 5 actes, 8 tableaux + +Author: Louis Figuier + +Release Date: November 25, 2007 [EBook #23618] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUTENBERG *** + + + + +Produced by Camille François, Chuck Greif, Laurent Vogel +and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +GUTENBERG + +PIÈCE HISTORIQUE, EN CINQ ACTES, HUIT TABLEAUX + +Représentée pour la première fois à Strasbourg, sur le Théâtre municipal, +le 17 février 1886. + + + + +DU MÊME AUTEUR + +DENIS PAPIN, drame en cinq actes, huit tableaux, in-18, chez Calmann +Lévy, éditeur (1882).--Prix: 1 fr. 50. + +LES SIX PARTIES DU MONDE, pièce en cinq actes, huit tableaux, in-18, +chez Tresse et Stock, éditeurs, 2e édition (1885).--Prix: 1 fr. + +Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. Pichat. + + + + +GUTENBERG + +PIÈCE HISTORIQUE +EN CINQ ACTES, HUIT TABLEAUX + +PAR +M. LOUIS FIGUIER + +[Illustration] + + +PARIS +TRESSE & STOCK, ÉDITEURS +8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS +Palais-Royal +1886 +Droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + +LISTE DES TABLEAUX: + + 1er Tableau.--Le départ de Mayence (1440). + 2e " --L'imagerie de Laurent Coster, à Harlem (1445). + 3e " --Le couvent de Saint-Arbogast, à Strasbourg (1452). + 4e " --La peste à Paris (1460). + 5e " --Archevêque et soldat (1462). + 6e " --La prise de Mayence. + 7e " --Jours de misère. + 8e " --Le retour à Mayence (1465). + +_L'action se passe en Allemagne, en Hollande et à Paris._ + + + + +PERSONNAGES + + + JEAN GUTENBERG MM. Lucien Jazon. + LAURENT COSTER Francis. + JEAN FUST Thorsigny. + PIERRE SCHEFFER E. Petit. + ANDRÉ DRITZEN Krafft. + CONRAD HUMMER Davoise. + DIETHER D'YSSEMBOURG, archevêque de Mayence Mendez. + FRIÉLO Rivey. + ZUM Valery. + LE PETIT ZUM Jardin. + MEYER, cabaretier Robert. + CORNÉLIUS, maître d'école Dumesnil. + LE DUC DE LA TRÉMOUILLE Fleury. + UN JUGE CRIMINEL Osmont. + UN JUGE ECCLÉSIASTIQUE Vorms. + + ANNETTE DE LA-PORTE-DE-FER Mmes D'Askhoff. + MARTHA, fille de Laurent Coster Félicia Mallet. + HÉBÈLE, soeur de Gutenberg Forval. + MARGUERITE MEYER Carlin. + UNE DAME Julia. + +Peuple, Ouvriers, Soldats, Bourgeois, Paysans, etc. + + + + +ACTE PREMIER + +PREMIER TABLEAU + +LE DÉPART DE MAYENCE + + _Une place publique, à Mayence.--À gauche, une boutique d'orfèvre, + avec cette enseigne: JEAN GUTENBERG, _orfèvre_.--Sur la façade de la + maison est sculptée une tête de taureau, avec cet exergue: _Rien ne + me résiste._--À droite, une boutique de marchand d'estampes, avec + cette enseigne: PIERRE GRIMMEL, _marchand d'estampes_._ + + +SCÈNE PREMIÈRE + +HÉBÈLE, FRIÉLO. + +FRIÉLO, _arrivant par la droite, pendant qu'Hébèle sort de la boutique +d'orfèvre, à gauche_. + +Damoiselle Hébèle, mon maître va rentrer; il voudrait vous parler. + +HÉBÈLE, _descendant en scène_[A]. + +Je l'attendrai... Mais sais-tu ce que mon frère veut me dire? + +FRIÉLO. + +Non, damoiselle. + +HÉBÈLE. + +Comment, toi, son frère de lait, tu n'es pas son confident? + +FRIÉLO. + +Mon Dieu, non! Depuis qu'il est devenu le premier orfèvre de Mayence, +maître Jean ne fait plus grand cas de moi... pauvre apprenti.... Mais il +ne devrait pas se méfier de ça!... (_Il frappe sur son coeur._) Un +orphelin recueilli par une noble et sainte famille, comme la vôtre, doit +avoir un bon coeur; et Dieu m'en a donné un si grand que malgré la place +qu'y tiennent déjà tous les Gensfleisch, de Mayence, je sens bien que la +femme de mon maître, les enfants et petits-enfants à venir, trouveraient +encore à s'y loger. + +HÉBÈLE. + +Bon Friélo! + +FRIÉLO. + +Mon métier, ma vie, je dois tout à mon maître; et il n'a pas confiance +en moi, qui me ferais hacher pour lui!... Car il se méfie de moi, +damoiselle. + +HÉBÈLE. + +Vraiment! + +FRIÉLO. + +Depuis quelque temps, il me renvoie de son atelier. Il s'y enferme +pendant de longues heures; et lorsqu'il en sort, il est tout préoccupé. +J'ai aperçu, l'autre jour, par la porte restée ouverte, des outils, dont +je ne peux comprendre l'usage... Tout cela n'est pas naturel. Et tenez, +(_Il montre les feuillets du marchand d'estampes._) voyez-vous ces +feuilles de papier sur lesquelles sont tracés des mots que n'a point +écrits une main humaine? C'est une de ses inventions. J'ai bien peur que +la fantaisie qu'il a eue d'exposer là ces singulières pages d'écriture, +ne lui attire quelque méchante affaire... Mais, silence, le voici. + +NOTES: + +[A] Hébèle, Friélo. + + +SCÈNE II + +Les Mêmes, GUTENBERG. + + _Gutenberg fait un signe à Friélo, qui sort, par la droite._ + +HÉBÈLE[A]. + +Tu désires me parler, mon frère? + +GUTENBERG, _prenant la main d'Hébèle_. + +Ce que j'ai à te dire est grave, Hébèle. Il s'agit de tout mon avenir. + +HÉBÈLE. + +Tu sais, Jean, que depuis la mort de nos parents, je t'ai considéré +comme le chef de la famille. Je suis persuadée que tu ne peux vouloir +rien que de bon et d'honnête. Parle donc. + +GUTENBERG. + +Notre père, tu le sais, était praticien de la ville; mais il était sans +fortune. En mourant, il ne nous laissa pour tout bien que cette maison, +la maison du _Taureau noir_, et le nom, sans tache, de Gensfleisch. Dans +notre libre cité de Mayence, la noblesse n'exclut pas le travail. Je +n'ai donc pas hésité, pour soutenir notre famille, à choisir une +profession; et je suis devenu orfèvre et bijoutier. Mon métier nous fait +vivre; mais depuis deux ans, chère soeur, une grande ambition s'est +emparée de moi: non cette ambition vulgaire, qui vise à des trésors ou à +des honneurs, mais la noble et sainte aspiration de l'homme qui veut +doter son pays d'un bienfait nouveau. Au lieu de fabriquer ici des +bijoux inutiles, je veux, dès aujourd'hui, consacrer ma vie à une +invention destinée à éclairer et à régénérer l'esprit humain. + +HÉBÈLE. + +Bien dit, mon frère! + +GUTENBERG. + +As-tu jamais songé à la triste vie de ces pauvres copistes, qui passent +leurs journées courbés sur des parchemins, et dont l'existence entière +ne suffit pas à transcrire une bible ou un psautier? N'as-tu jamais +regretté qu'il n'y eût aucun procédé mécanique pour remplacer le travail +de leur main? + +HÉBÈLE. + +Mais, mon frère, c'est impossible! + +GUTENBERG. + +Impossible! non! car je veux créer moi-même cet art nouveau. + +HÉBÈLE. + +Si cet art existait, le peuple pourrait lire et s'instruire; ce qui +n'est aujourd'hui que le privilège des gens assez riches pour payer les +manuscrits au poids de l'or. + +GUTENBERG. + +Sans doute! aussi cette idée me prive-t-elle de sommeil, de repos!... +Depuis un an j'essaie toutes sortes de moyens pour reproduire les +manuscrits par un art mécanique. À la mort de notre mère, je dus me +rendre à Gutenberg, pour hériter de son petit domaine. Là, je trouvai, +dans un grenier, une vieille presse à images; et l'idée me vint de +l'employer à la fabrication des manuscrits. Le résultat que j'obtins +dépassa mes espérances. J'ai résolu, dès lors, d'abandonner mon métier +d'orfèvre, pour me vouer, corps et âme, à cette entreprise. + +HÉBÈLE. + +Mais songes-tu aux difficultés... aux dépenses?... + +GUTENBERG. + +Mon courage sera à la hauteur de mon oeuvre... Mais tu le sais, il y a +ici une jeune fille, noble, riche et dévouée, à qui j'avais donné mon +coeur et promis ma main... + +HÉBÈLE. + +Annette de la-Porte-de-Fer. + +GUTENBERG. + +Je ne veux pas l'associer aux difficultés, aux dangers qui m'attendent +dans l'accomplissement de ma tâche; je veux quitter Mayence et partir +seul. Je viens donc te prier, chère Hébèle, de faire connaître à Annette +de la-Porte-de-Fer le sacrifice que je suis obligé de faire de mon +bonheur au succès de mon art. + +HÉBÈLE. + +Ce sera pour elle un coup cruel et inattendu... Mais je n'ai pas à +discuter les motifs de ta résolution, ni à sonder les sentiments de ton +coeur. La mission dont tu me charges, frère, je l'accomplirai. + +GUTENBERG. + +Merci, chère Hébèle, je n'attendais pas moins de toi... (_Il fait passer +Hébèle sur le seuil de la porte de la boutique d'orfèvre._) Et +maintenant, rentrons. Je veux mettre sous ta garde ma vieille presse et +mes premiers outils. + + _Ils rentrent dans la boutique._ + +NOTES: + +[A] Hébèle, Gutenberg. + + +SCÈNE III + +ANNETTE, FRIÉLO, _des feuillets à la main_[A]. + + _Ils arrivent par le fond au moment où Gutenberg et Hébèle entrent + dans la boutique d'orfèvre._ + +FRIÉLO. + +Comme je vous le dis, damoiselle Annette, c'est votre fiancé qui a +composé ces pages d'écriture mécanique qui vont ameuter tous les manants +de la ville... Cela nous portera malheur!... Continuer son bon état +d'orfèvre, vous épouser, et avoir une demi-douzaine de beaux enfants, +telle aurait été la conduite d'un homme sensé. Mais depuis le jour où il +a eu la malheureuse idée d'imiter les manuscrits, je ne reconnais plus +mon maître! Il est devenu taciturne, rêveur; et je vous assure qu'en ce +moment, il ne songe guère aux femmes, ni au mariage. Si chacun +l'imitait, le monde finirait bientôt... Heureusement il n'oblige +personne à penser comme lui. Voici l'heure où la petite Rosette, la +jolie blonde, m'attend à la fontaine, et si vous n'avez rien à me +commander... + +ANNETTE. + +Va, mon garçon, va... + + _Friélo sort, en courant, par le fond, droite._ + +NOTES: + +[A] Annette, Friélo. + + +SCÈNE IV + +ANNETTE, _seule_. + +La découverte d'un art nouveau serait le motif des préoccupations de +Jean?... Mais alors je peux encore faire de son amour le but et +l'orgueil de ma vie; car au lieu d'une rivale, je rencontre une ambition +qui servira mes projets. Enfant, je partageais sa joie et ses chagrins; +femme, je partagerai ses travaux et sa gloire. + + +SCÈNE V + +HÉBÈLE, _sortant de la boutique d'orfèvre_; ANNETTE. + +ANNETTE, _à Hébèle, qui a traversé la scène, d'un air pensif_[A]. + +Comme te voilà pensive et préoccupée, Hébèle! + +HÉBÈLE. + +C'est que j'ai à te faire une communication grave. + +ANNETTE. + +Une communication grave?... Et de la part de qui? + +HÉBÈLE. + +De la part de mon frère, de ton fiancé. + +ANNETTE. + +Ah! + +HÉBÈLE. + +Mon frère veut partir, il veut quitter Mayence. + +ANNETTE. + +Partir? et pourquoi? + +HÉBÈLE. + +Il a résolu de consacrer sa vie à la création d'un art utile à +l'humanité, et il te prie de lui rendre sa liberté. + +ANNETTE. + +Que dis-tu? + +HÉBÈLE. + +L'amour tient peu de place dans le coeur d'un homme absorbé par le +travail et l'étude. Que pourrait t'offrir mon frère, dans la vie de +labeur et de mécomptes qui l'attend!... (_Elle lui prend la main._) Je +t'afflige, ma bonne Annette, mais je serais coupable de te laisser un +espoir, que je n'ai plus. + +ANNETTE. + +Depuis que je me connais, Hébèle, je me regarde comme l'épouse de Jean. +N'a-t-il pas mis à mon doigt l'anneau des fiançailles?... Tu le sais, de +pareils serments sont sacrés. Pourquoi serait-il parjure? Je suis jeune +et noble. Ai-je cessé d'être honnête? (_Mouvement d'Hébèle._) Si je tire +quelque vanité des biens que la providence m'a accordés, c'est parce +qu'il m'est permis de les offrir à celui que j'aime. Oui, Hébèle, j'aime +ton frère, et rien ne me fera renoncer à lui. + +HÉBÈLE. + +Il est des occasions où les femmes doivent sacrifier leur bonheur à la +gloire de ceux qu'elles aiment. Cède à notre prière, Annette; et rends à +mon frère une liberté, sans laquelle il ne pourra réaliser ses projets. + +ANNETTE. + +Et pourquoi mon influence serait-elle contraire à son avenir? Pourquoi +ma présence, mon aide et mes encouragements, ne lui seraient-ils pas +salutaires? Le devoir d'une femme n'est pas d'abandonner celui qu'elle +aime aux difficultés de la vie, mais de lutter à côté de lui, avec lui, +contre l'adversité. Si Gutenberg est appelé à la gloire, il l'est aussi +à la souffrance, et je veux être l'appui, la consolation, la tendresse, +que son coeur réclamera dans les moments de doute et de défaillance. + +HÉBÈLE. + +Le sacrifice, chère Annette, n'est-il pas aussi de l'amour?... Mais +voici Gutenberg. Je voulais seulement te préparer à l'entendre. Je te +quitte. (_Fausse sortie._) Mon frère t'expliquera mieux que moi les +motifs de son départ. + + _Elle sort par le fond, droite._ + +NOTES: + +[A] Annette, Hébèle. + + +SCÈNE VI + +ANNETTE, _puis_ GUTENBERG[A]. + +ANNETTE, _reste un moment pensive, puis, avec résolution_. + +Non, personne ne m'enlèvera le coeur de Gutenberg. Mais le voici... du +calme! (_À Gutenberg, qui sort de la boutique d'orfèvre._) D'après ce +qu'Hébèle vient de me dire, tu comptes quitter bientôt Mayence? + +GUTENBERG. + +Ah!... Hébèle t'a appris ma résolution, mes projets... + +ANNETTE. + +Et ta fiancée, Jean? Le temps où tu jurais de me prendre pour femme, +est-il déjà si loin de ton souvenir? As-tu oublié la Pâques-Fleurie de +1437? C'était la foire de Mayence. Tu m'achetas une bague d'argent, en +me disant: «Ennel, voilà l'anneau des fiançailles. Je le remplacerai +bientôt par l'anneau d'or du mariage.» Trois ans se sont écoulés, et tu +ne m'as plus donné le doux surnom d'Ennel!... Tu pars, et tu ne parles +plus de m'épouser. + +GUTENBERG. + +Tu sais bien, Annette, qu'une ambition généreuse fait maintenant battre +mon coeur. Tu sais que je ne suis plus libre, que j'ai juré de me vouer, +corps et âme, à mon art... Oublions nos rêves d'enfance. + +ANNETTE. + +Oublier, dis-tu? La fleur oublie-t-elle la rosée qui la désaltère, +l'oiseau le nid qui lui sert de refuge, et l'homme le soleil qui +l'éclaire? Nous ne pouvons davantage oublier notre amour; car il a +rafraîchi nos coeurs, abrité nos jeunes ans, et porté la lumière en nos +âmes. Tes serments t'ont lié à ma vie, et tu ne saurais les renier sans +nous léguer, à toi la honte, à moi le désespoir. + +GUTENBERG. + +Nous devons nous incliner sous la fatalité qui nous sépare. Pour +atteindre le but auquel j'aspire, il me faut résister à la voix de +l'amour. Épargne donc à mon coeur le regret d'un parjure. + +ANNETTE. + +Je suis prête à m'immoler à ta gloire. Pars, puisque tu le veux. Je ne +retiendrai pas le noble élan qui te pousse vers une destinée inconnue. +Mais avant de t'engager dans une voie nouvelle, ne veux-tu pas me dire, +une fois encore, ce que tu m'as répété si souvent? + +GUTENBERG. + +Que désires-tu, Annette? Parle. Si c'est en mon pouvoir, je te +l'accorderai sur-le-champ. + +ANNETTE. + +Ce que je désire est bien simple, Jean. Donne-moi par écrit la promesse +de m'épouser, que tu me fis il y a cinq ans... (_Mouvement de +Gutenberg._) Tu ne réponds rien!... Hésiterais-tu à ratifier avec la +plume un serment fait avec le coeur? + +GUTENBERG. + +Ma vie s'annonce trop aventureuse pour que j'ose t'enchaîner à mon +avenir. En vérité, je ne puis t'accorder ce que tu me demandes. + +ANNETTE. + +Une autre te reprocherait tes serments et ton abandon; une autre te +poursuivrait de ses lamentations et de son ressentiment. Je ne te +demande, moi, que quelques lignes de ta main!... (_Jean regarde Annette, +fait quelques pas, hésite et revient._) Auras-tu la cruauté de refuser +cette consolation à celle dont ton départ va briser le coeur, à celle +qui avait mis en toi son espoir et sa vie?... + +GUTENBERG. + +Tout engagement est sacré. Je ne puis faire une promesse que je ne +saurais tenir. + +ANNETTE. + +C'est ton honneur qui est ici en jeu. L'homme n'est véritablement libre +que par le devoir accompli. Mets-toi donc en règle avec le passé, pour +que le ciel bénisse tes efforts à venir. Tu veux devenir un homme +illustre: commence par être un honnête homme!... + +GUTENBERG. + +Allons! qu'il soit fait selon ton désir. + + _Il entre dans la maison._ + +ANNETTE, _haletante, ne le perd pas de vue_. + +Enfin!... Dieu soit loué! Je n'avais pas trop présumé de son coeur! Je +n'aurai pas invoqué en vain les souvenirs de notre enfance! + +GUTENBERG, _revient, avec un parchemin, qu'il remet à Annette._ + +Voici la promesse de mariage que tu désires, Annette. Puissions-nous +n'avoir à nous repentir jamais, toi de l'avoir exigée, moi de te l'avoir +accordée! + +ANNETTE, _mettant le parchemin dans son escarcelle, après l'avoir lu_. + +Maintenant, je puis te dire adieu. Pars, je me considère comme ta femme. +De loin mon coeur suivra le tien; il ressentira tes joies et tes +souffrances... Adieu! + + _Elle sort par la droite, deuxième plan._ + +NOTES: + +[A] Gutenberg, Hébèle. + + +SCÈNE VII + +GUTENBERG, _seul, puis_ FRIÉLO. + +GUTENBERG[A]. + +C'est peut-être une imprudence que j'ai commise, mais je n'ai pu +résister à ses larmes, à sa douleur. Enfin, chassons ces tristes +pensées. (_À Friélo._) Que veux-tu, Friélo? + +FRIÉLO, _sortant de la boutique du marchand d'estampes_. + +Maître, le seigneur Fust, l'argentier, est en ce moment dans la boutique +du père Grimmel, le marchand d'estampes, et il demande à vous voir. + +GUTENBERG. + +Que peut-il avoir à me dire? + +FRIÉLO. + +Il a longtemps examiné les feuillets gravés qui sont exposés à la +devanture et dans la boutique du père Grimmel; et c'est à ce sujet, je +crois, qu'il désire vous parler. + +GUTENBERG. + +Eh bien, va dire au seigneur Fust que je suis fort honoré de sa visite, +et tout à ses ordres. + + _Friélo sort par la boutique du marchand d'estampes._ + +NOTES: + +[A] Gutenberg, Friélo. + + +SCÈNE VIII + +GUTENBERG, FRIÉLO, _puis_ FUST. + +GUTENBERG, _à part_. + +Que peut avoir à demander le riche financier au pauvre orfèvre? + +FRIÉLO, _revenant de la boutique du marchand d'estampes_. + +Voici le seigneur Fust. + +FUST, _sortant du la boutique du marchand d'estampes, quelques feuillets +à la main, à part[A]._ + +C'est une chose vraiment merveilleuse que d'avoir pu contrefaire ainsi +des manuscrits! Que de florins à gagner avec une pareille découverte! Si +je pouvais décider l'inventeur à me dire son secret! Il est jeune, il +est pauvre... j'en aurai facilement raison, (_Haut, à Gutenberg._) C'est +vous, jeune homme, qui avez gravé ces feuillets? + +GUTENBERG. + +Oui, messire. + +FRIÉLO, _à part_. + +Le vilain museau! On dirait une fouine! + +FUST. + +Mais avez-vous pensé au danger que vous pouvez courir en essayant +d'imiter les manuscrits? + +GUTENBERG. + +À quel danger, messire? + +FUST. + +Au plus grand de tous, à une accusation de sorcellerie. + +GUTENBERG. + +De sorcellerie? Par exemple!... + +FUST. + +Ceci est plus sérieux que vous ne le pensez, jeune homme. Il est certain +qu'en ce moment, les copistes de Mayence fomentent contre vous un +complot. Ils prétendent que vous avez fait là oeuvre de sorcellerie. Et +je viens, en ami, vous engager à ne pas continuer des travaux, qui ne +pourraient que vous devenir funestes. + +GUTENBERG. + +Je vous remercie, messire Fust, de l'intérêt que vous me témoignez; mais +espoir, fortune avenir, tout, pour moi, réside dans l'invention dont +vous tenez les premiers essais. Rien ne pourra m'obliger à abandonner +des travaux qui feront la gloire de ma vie. + +FUST. + +Réfléchissez, jeune homme! Une accusation de sorcellerie est chose bien +grave!... Dans les temps où nous vivons, c'est quelquefois s'exposer à +de grands périls que de lancer une idée nouvelle. + +GUTENBERG. + +Blâmeriez-vous une oeuvre qui doit être un des plus grands bienfaits +accordés à l'humanité? + +FUST. + +Nullement!... Aussi suis-je venu vous faire une proposition, qui +comblera tous vos voeux. + +GUTENBERG. + +Ah! + +FUST. + +Je vous l'ai dit, les bourgeois de Mayence sont mal disposés contre +vous. Ils s'inquiètent d'une invention qui leur paraît avoir un certain +caractère magique. Seul, inconnu et sans fortune, vous ne pourrez lutter +contre les préjugés populaires, et votre invention périra. + +GUTENBERG. + +Et moi je vous dis qu'elle vivra, messire Fust! + +FUST. + +Oui, si elle est patronnée par un homme dont le renom, la position et le +crédit, la mettent à l'abri de tout soupçon... Dites un mot et je suis +cet homme. Vous avez l'idée, j'ai l'expérience.... et l'argent. À nous +deux, nous réaliserons une oeuvre qui, sans mon appui, ne verrait jamais +le jour! + +FRIÉLO, _à part_. + +Ma foi, l'esprit du vieux renard vaut mieux que son visage. (_À +Gutenberg._) Acceptez, mon cher maître, et votre fortune est faite. Le +seigneur Fust est si riche! + +FUST. + +Eh bien! vous ne répondez rien? Vous ne me prenez pas au mot? + +GUTENBERG. + +Je regrette de si mal accueillir une ouverture, qui m'honore, messire +argentier; mais je n'ai besoin du secours de personne. Si la jeunesse +n'a ni renom, ni crédit, elle a, du moins, le courage et la foi, +c'est-à-dire, les leviers qui soulèvent le monde. Excusez-moi donc si je +refuse votre offre généreuse. + +FUST. + +Voilà bien la jeunesse! orgueilleuse, enthousiaste, et ne doutant de +rien! Vous ne penserez pas toujours de même. L'illusion, c'est par là +que commencent tous les inventeurs; mais bientôt arrivent les +difficultés, les mécomptes et le découragement. Un jour viendra où vous +regretterez amèrement votre refus, et où vous me supplierez de vous +accorder l'aide, la protection que vous repoussez aujourd'hui. + +FRIÉLO, _à Gutenberg_. + +Ah! cher maître! mieux vaut tout de suite que plus tard. Je vous en +conjure, écoutez les conseils du seigneur Fust: ce sont ceux de la +raison. + +GUTENBERG. + +Ma découverte m'est plus précieuse que la vie, messire. Je ne la +divulguerai à personne. + + _Jeu de scène de Friélo, qui supplie son maître d'accepter. + Gutenberg, impatienté, lui fait signe de sortir._ + +FUST, _à part_. + +Je veux ton secret, je l'aurai... je l'aurai à tout prix! (_Haut, il +remonte._) Au revoir, Jean Gutenberg, au revoir. + + _Il le salue et sort par la droite, deuxième plan.--Friélo sort par + la gauche, sur un nouveau signe de Gutenberg._ + +NOTES: + +[A] Friélo, Gutenberg, Fust. + + +SCÈNE IX + +GUTENBERG, _seul_. + +Les voilà bien ces hommes d'argent! Tout est pour eux une question de +lucre, de calculs et de bénéfice! Ils découragent, ils désespèrent +l'artiste, pour s'emparer de sa création, ou pour la payer moins cher! +(_Étendant le bras du côté où est sorti Fust._) Non, jamais, entends-tu, +jamais, tu ne toucheras à mon oeuvre! Plutôt la voir périr que de te la +confier! + + +SCÈNE X + +GUTENBERG, CONRAD HUMMER, ANDRÉ DRITZEN. + + _Conrad et Dritzen entrent par le fond gauche, et regardent + Gutenberg_[A]. + +CONRAD HUMMER. + +Qu'as-tu donc, Gutenberg? Te voilà tout agité. + + _Il serre la main de Gutenberg._ + +GUTENBERG. + +C'est que je viens d'avoir un entretien, et presque une altercation, +avec l'argentier Fust. + +ANDRÉ DRITZEN. + +L'argentier Fust! Méfie-toi de cet homme. Il est capable de tout, pour +arriver à ses fins. + +GUTENBERG. + +Il est sorti furieux, parce que j'ai refusé de le prendre pour associé. + +CONRAD HUMMER. + +Il ne veut, crois-le bien, le secret de ton invention que pour t'en +déposséder plus tard. + +GUTENBERG. + +Ce secret est bien simple, mes amis: et ce n'est pas avec vous que j'en +ferai mystère. Ce que j'obtiens n'est encore qu'une ébauche, mais elle +va m'amener à d'autres résultats. Vous savez que depuis assez longtemps, +nos artistes obtiennent des gravures, en sculptant en relief des dessins +sur le bois. C'est ainsi que j'opère. Seulement, au lieu de sculpter en +relief, sur le bois, les traits du dessin, je sculpte des lettres, des +mots, des phrases; et ces caractères, sculptés en relief sur le bois, +forment des pages de manuscrit, que je multiplie ensuite, à volonté, en +les tirant sur le papier, grâce à l'encre des graveurs, et à la vieille +presse qui sert aux imagiers. + +CONRAD HUMMER. + +C'est une très belle idée, mais tout dépend de la manière d'opérer... +Consentirais-tu à nous montrer ton travail? + + +GUTENBERG. + +Mais certainement! Suivez-moi, mes amis, dans mon atelier. (_Il passe +devant Conrad, ouvre la porte de la boutique et les fait entrer._) Je +vais vous montrer mes chefs-d'oeuvre. + + _Il entre derrière eux, dans la boutique._ + +NOTES: + +[A] Conrad, Gutenberg, Dritzen. + + +SCÈNE XI + +ZUM, LE PETIT ZUM, _ils ont, chacun, une longue plume derrière +l'oreille_. + + _La scène reste vide quelques instants; puis Zum et le petit Zum + entrent, l'un par la droite, l'autre par la gauche. Ils traversent + la scène, sans se voir, et se rencontrent, nez à nez, au second + tour, au milieu du théâtre._ + +ZUM. + +C'est toi, grand frère? Où vas-tu ainsi, le nez en l'air?[A] + +LE PETIT ZUM. + +C'est toi, petit frère? Où vas-tu ainsi, le poing sur la hanche? + +ZUM. + +Chez Gutenberg, l'orfèvre. + +LE PETIT ZUM. + +Et moi chez le père Grimmel, le marchand d'estampes. + +ZUM. + +Gageons que nous venons tous les deux pour la même chose. + +LE PETIT ZUM. + +Les feuillets gravés par Gutenberg, n'est-ce pas? + +ZUM. + +Tout juste. + +LE PETIT ZUM. + +Eh bien! Allons voir ça! + + _Ils vont prendre, à la devanture de la boutique du marchand + d'estampes, les feuillets, et reviennent au milieu du théâtre._ + +ZUM, _examinant les feuillets_[B]. + +C'est vraiment extraordinaire! Quelle écriture admirable! Pas une lettre +ne dépasse l'autre... Partout même largeur de lignes... Et s'il y a une +faute, un trait singulier sur un feuillet, on trouve la même faute, le +même trait, sur tous les autres... C'est la même page constamment +reproduite... Que dis-tu de cela, petit frère? + +LE PETIT ZUM. + +Je dis, grand frère, que si cette invention se répand, tout le corps de +Mayence, dont nous avons l'honneur de faire partie (_Ils saluent tous +les deux, du pied droit, et en ôtant leur bonnet_.) n'a plus de raison +d'être, ni de moyen d'existence... et que nous n'avons plus qu'à nous +faire moines ou soldats. + +ZUM, _allant à la boutique de Gutenberg, et lui montrant le poing_[B]. + +Et c'est ce Gutenberg qui a fait cela!... Je ne l'aimais déjà pas +beaucoup, ce jeune homme. Il est gentilhomme et de famille noble, et il +s'est fait artisan. Il avait un bon et vieux nom, celui des Gensfleisch, +et il l'a quitté, pour prendre le nom d'un petit domaine qu'il possède à +Gutenberg. Enfin, voilà qu'il lui vient la déplorable idée de ruiner les +copistes! + +LE PETIT ZUM. + +Et aucune loi ne peut l'empêcher de mettre subitement sur le pavé une +foule de pauvres diables, comme toi et moi? + +ZUM. + +Aucune... Nous n'avons rien contre lui... Excepté ceci. + + _Il tire un poignard._ + +LE PETIT ZUM. + +Ou cela... (_il tire un poignard plus grand._) Alors, grand frère, tu ne +verrais pas d'inconvénients? + + _Il fait le geste de poignarder._ + +ZUM, _bas_. + +Au contraire!... morte la bête, mort le venin. + +LE PETIT ZUM, _il regarde si personne ne l'écoute, et amène son frère à +l'extrême droite_. + +J'ai pris, à tout hasard, quelques informations sur notre homme... Il +sort, chaque soir, à huit heures, après son repas, et se rend à la +brasserie du Rhin, pour deviser, avec ses deux amis, Conrad Hummer et +André Dritzen, de choses de jeunesse et d'amour. + +ZUM, _même jeu: Zum amène son frère à l'extrême gauche_. + +De sorte qu'il suffirait, ce soir, par exemple, de nous cacher dans un +coin de la rue, et d'attendre notre cavalier. + +LE PETIT ZUM. + +À ce soir, grand frère! J'aurai mon poignard. + +ZUM. + +Et moi le mien... c'est-à-dire, non!... j'apporterai une dague: on +frappe de plus loin. + +LE PETIT ZUM. + +À ce soir!... Gutenberg est un homme mort. + +NOTES: + +[A] Le petit Zum, Zum. + +[B] Zum, le petit Zum. + + +SCÈNE XII + +Les Mêmes, CONRAD HUMMER, ANDRÉ DRITZEN, _sortant de la boutique de + Gutenberg.--Conrad Hummer et André Dritzen sont entrés à la fin de + la scène précédente, et ont entendu les dernières paroles des deux + Zum. Ils s'approchent vivement des deux Zum, et chacun les prend par + un bras._ + +CONRAD HUMMER. + +Ah! mes drôles, c'est l'assassinat de notre ami Gutenberg que vous +complotiez ainsi[A]. + +LE PETIT ZUM. + +Vous vous trompez! Vous avez espionné tout de travers. Nous ne parlions +pas du tout de faire du mal à votre ami. + +ANDRÉ DRITZEN. + +Et que disiez-vous donc? + +ZUM, _dégageant son bras de l'étreinte de Dritzen, et allant devant la +boutique du marchand d'estampes, (avec force.)_ + +Nous disions que celui qui a fait et exposé ces feuillets d'écriture, +est un mécréant et un sorcier; car jamais main d'homme ne saurait en +créer de pareils. J'en appelle à tout le monde[B]. Je demande à tous les +bourgeois de la ville (_Montrant les feuillets._) si ce n'est pas là une +oeuvre magique et diabolique. + +NOTES: + +[A] Conrad, Zum, le petit Zum, Dritzen. + +[B] Conrad, Dritzen, le petit Zum, Zum. + + + +SCÈNE XIII + +Les Mêmes, FRIÉLO, DRITZEN, CONRAD HUMMER, Bourgeois, Peuple, _puis_ +FUST _et_ GUTENBERG. + + _Pendant les dernières paroles de Zum, des bourgeois, des passants + sont entrés, et se sont peu à peu rassemblés devant la boutique de + Grimmel._ + +LE PETIT ZUM. + +Mon doux Jésus! Que restera-t-il aux honnêtes copistes pour vivre, si +les mécréants se mettent à faire leur besogne? En écrivant du matin au +soir, et du soir au matin, la vie d'un homme ne suffirait pas à copier +les manuscrits que Jean Gensfleich a livrés ce matin à ce marchand +d'estampes. + +FRIÉLO, _à Gutenberg_[A]. + +Hélas! maître, à quoi cela vous servira-t-il, sinon à vous faire brûler +comme sorcier, de pouvoir écrire plus vite que personne? Le monde en +ira-t-il mieux? Je crains qu'il n'aille, au contraire, plus mal, en +commençant par nous. Renoncez à vos projets, il en est temps encore. +Acceptez la protection du seigneur Fust, ou nous sommes perdus! + +GUTENBERG, _à Friélo_. + +Si tu m'aimes, tais-toi, si tu as peur, va-t'en. (_Au peuple._) Qu'y +a-t-il? que me voulez-vous? Amis, répondez. De quoi m'accuse-t-on? + +ZUM. + +On t'accuse de sorcellerie; car il n'y a que le démon qui ait pu, sans +l'aide d'une main humaine, tracer des caractères semblables. Tes +feuillets sentent le roussi: ce sont des oeuvres d'enfer! + +LE PETIT ZUM. + +Hésiterez-vous à condamner comme sorcier, celui qui écrit à l'aide de +maléfices? + +LE PEUPLE. + +Mort au renégat! mort à Gensfleisch!... mort à Gutenberg! À mort! à +mort! + +FUST, _s'avançant vers Gutenberg_. + +Eh bien! jeune homme, tu le vois, toi et ton oeuvre allez périr +ensemble. Un mot, et je te sauve: un mot, et ce peuple menaçant se +prosterne devant toi. Une dernière fois, je t'offre mon appui. Veux-tu +me confier ton secret? + +GUTENBERG. + +Jamais! + + _Fust fait un geste d'encouragement aux deux Zum, et sort, par la + droite._ + +LES DEUX ZUM _et_ LE PEUPLE. + +Mort à l'hérétique!... À mort! à mort! + + _Annette et Hébèle sortent de la boutique d'orfèvre; Friélo leur + montre le peuple en courroux; Conrad et Dritzen les rassurent._ + +NOTES: + +[A] Friélo, Gutenberg, Conrad Dritzen, Petit Zum, Zum, Fust, peuple et +bourgeois au fond. + + +SCÈNE XIV + +Les Mêmes, DIETHER D'YSSEMBOURG. + + _Diether est précédé de soldats, qui font reculer le peuple à droite + et à gauche, et restent au fond[A]._ + +DIETHER D'YSSEMBOURG. + +Quel est ce tumulte? Pourquoi ces cris?... Silence, bourgeois et +manants! C'est moi, votre chef, votre souverain, votre père, qui ai seul +ici le droit d'accuser, de punir ou d'absoudre. Si Gutenberg est +coupable, il sera condamné; s'il est innocent, pourquoi ces menaces? +Justice sera faite. Retirez-vous un moment (_Le peuple se retire au fond +du théâtre. Friélo s'approche de Zum, et revient près de Conrad et +Dritzen, qui le rassurent. Il baise le bas de la robe de Diether. Sur un +mouvement menaçant de Zum, il s'écarte.--À Gutenberg._) Je sais, jeune +homme, que tu es un bon et loyal ouvrier. Je sais, que tu n'as jamais +fait aucune oeuvre de sorcellerie, et qu'en te livrant à des essais +nouveaux, tu obéis à une noble ambition. Il m'a été facile de te +préserver tout à l'heure de l'émeute populaire; mais la bourgeoisie de +Mayence, jalouse du rang qu'a su jadis conquérir ton père et de ton +mérite personnel, ne te pardonnera pas de sitôt une découverte appelée à +illustrer ton nom... Je ne te dirai pas de renoncer à une idée, que je +tiens, moi, pour excellente; mais comme mon devoir est de faire régner +l'ordre et la bonne harmonie dans la ville, je t'ordonne de partir, de +quitter Mayence, sur l'heure. Ton absence peut seule calmer la +surexcitation du peuple. (_Mouvement de Gutenberg._) Pars pour la +Hollande. Tu trouveras à Harlem l'imagier Laurent Coster; ses lumières +et ses conseils te seront utiles. C'est l'homme le plus propre à +comprendre et à encourager tes travaux. Présente-toi à lui de ma part. +Sois toujours laborieux et honnête, et lorsque tu reviendras, la ville, +apaisée, te fera bon accueil, je te le promets. + +GUTENBERG. + +Mon intention était de partir, pour aller perfectionner mon invention +loin de Mayence, loin des ennemis et des jaloux. Je l'ai annoncé ce +matin à ma soeur, à mes amis; mais je n'avais pas encore de résidence +déterminée. Vous me donnez, monseigneur, un excellent avis en +m'engageant à me rendre chez Laurent Coster. Je travaillerai sous ses +yeux, et je reviendrai un jour, pour rendre à mon pays l'art merveilleux +dont j'emporte le germe. + +DIETHER D'YSSEMBOURG. + +Compte toujours sur ma protection et mon appui. + + _Conrad va remercier Diether; Diether remonte près de Conrad._ + +GUTENBERG, _à Diether_. + +Merci, mille fois, monseigneur. (_À Hébèle._) Ne pleure pas, Hébèle. La +prière et le travail sont deux amis qui se retrouvent toujours: nous +nous reverrons. (_À Annette._) Ne veux-tu pas me serrer la main, +Annette? + +ANNETTE. + +Ah! Jean! ce n'est plus avec les larmes que je te dis adieu... c'est +avec orgueil! + +HÉBÈLE. + +Cher frère! + +GUTENBERG, _à Conrad Hummer et à André Dritzen, et saluant Diether_. + +Adieu! Conrad. Adieu, André. Pensez un peu à l'ami absent, qui ne vous +oubliera jamais. + + _Fausse sortie._ + +FRIÉLO, _courant après Gutenberg, d'une voix piteuse_. + +Vous oubliez quelqu'un, maître! + +GUTENBERG, _revenant_. + +C'est vrai: je ne t'ai rien dit, mon pauvre Friélo. (_Il lui tend la +main._) Que la providence veille sur toi! + +FRIÉLO. + +Ce n'est pas ça, mon cher maître; vos adieux ne me feront pas le coeur +plus content. Ce que je désire, c'est aller avec vous chez Laurent +Coster, l'imagier de Harlem. Comment avez-vous pu songer à partir seul? +Croyez-vous que je me soucie de rester sans vous à Mayence! + +GUTENBERG. + +Toi, Friélo, si casanier, si poltron et si amoureux des belles filles de +ton pays, tu consentirais à aller jusqu'en Hollande? + +FRIÉLO. + +Oui, car au-dessus de mes aises, de ma poltronnerie et de mes +amourettes, il y a mon frère de lait, il y a mon maître. Me +conduiriez-vous en enfer? (_À part._) je sais bien qu'il n'ira jamais de +ce vilain côté. (_Haut._) je vous suivrais partout! + +GUTENBERG. + +Eh bien, mon garçon, tu me suivras, puisque tu le veux. + +LE PETIT ZUM, _sortant de la foule restée au fond, à Diether_. + +Monseigneur, les amis m'envoient vous demander ce que vous avez décidé +contre ce mécréant. + +DIETHER D'YSSEMBOURG. + +Je lui ai ordonné de partir, de quitter Mayence. + +ZUM, _s'avançant_. + +Et de n'y jamais rentrer, nous l'espérons! (_La foule vient se ranger +autour de Gutenberg, de Diether et des autres personnes, avec un air +menaçant._) Qu'il parte à l'instant, s'il ne veut pas tomber sous nos +coups. + +LE PEUPLE. + +À mort! à mort! + +GUTENBERG. + +Malheur à qui oserait porter la main sur moi, ou sur cet enfant. +(_Écartant de la main le peuple qui se range aux deux côtés du +théâtre._) Place, bourgeois ingrats et félons! Je méprise vos injures et +brave vos menaces.... Viens, Friélo! + + _Il pose son bras sur l'épaule de Friélo, traverse la scène, et + sort, entre la double rangée du peuple et des bourgeois._ + +TOUS. + +Vive monseigneur! monseigneur Diether d'Yssembourg! + +NOTES: + +[A] Annette, Hébèle, Dritzen, Conrad, Friélo, Gutenberg, Diether, Petit +Zum, Zum, Soldats, Peuple, Bourgeois, au fond. + + + + +ACTE DEUXIÈME + +DEUXIÈME TABLEAU + +L'IMAGERIE DE LAURENT COSTER, À HARLEM + + _Une salle de l'imagerie de Laurent Coster, à Harlem.--Au fond, une + porte.--De chaque coté de la porte, un vitrage, sur lequel sont + accrochées des images.--Portes latérales.--À droite, un dressoir, + couvert de vaisselle.--À gauche, un bahut, sur lequel sont un vase + de fleurs et un sablier.--Près du bahut, un guéridon, avec ce qu'il + faut pour écrire.--Au milieu du théâtre, une table.--Escabeaux, + etc._ + + +SCÈNE PREMIÈRE + +MARTHA, _elle met le couvert, en allant du dressoir à la + table.--Gaîment_. + +Mon père m'a dit: «Martha, mets à la broche le poulet le plus gras; +monte de la cave le meilleur vin; sors de l'armoire une nappe de la plus +belle toile de notre Hollande, des assiettes de faïence et des gobelets +d'argent, car j'ai à déjeuner quelqu'un que je désire bien traiter, et +que tu ne seras pas fâchée de voir à notre table.» Pour accueillir ainsi +un convive, il faut que mon père le tienne en grand estime. (_Pensive._) +Si c'était Gutenberg? Je n'ose le croire, et pourtant quel autre +pourrait mériter mieux que lui l'amitié de mon père! Depuis que ce jeune +homme est entré à l'imagerie, il ne s'est pas attiré un seul reproche, +et j'ai souvent entendu dire à mon père qu'il est au-dessus du rôle de +contre-maître qu'il remplit ici... Oui, oui, c'est de Jean Gutenberg +qu'il s'agit. (_Elle approche un escabeau de la table._) C'est Jean qui +s'assiéra là. (_Elle met un pâté sur la table._) Toutes ces bonnes +choses seront pour lui... Il va venir!... (_Elle regarde au vitrage._) +Jamais le ciel ne me parut si beau. (_S'approchant du vase, prenant une +fleur et la respirant._) Jamais les fleurs ne m'ont paru aussi +parfumées. (_Elle met la fleur à sa ceinture._) Jamais enfin, je ne me +suis sentie si heureuse de vivre, et si fière d'être la fille de Laurent +Coster... Mais pourquoi suis-je pensive et distraite? J'aime à rêver +pendant de longues heures... Pourquoi? (_Elle s'assied.--Après un +silence._) Puisque je trouve Gutenberg aimable et bon, comment se +fait-il que je sois si craintive devant lui? Le son de sa voix suffit à +me faire rougir, (_Elle se lève._) et à la pensée de le voir, mon coeur +bat à briser ma poitrine. (_Elle s'approche du sablier._) Je +renverserais ce sablier, si cela pouvait ralentir la marche du temps, et +cependant je voudrais qu'il marquât déjà l'heure de midi!... Quel est +donc le sentiment étrange, qui me fait à la fois redouter et souhaiter +la présence de Gutenberg?... Pourquoi, en l'attendant, suis-je si émue? +Je me sens frémir, comme une feuille qui tremble au vent... + + +SCÈNE II + +FRIÉLO, MARTHA. + +FRIÉLO, _entrant par la droite, portant des feuilles et des images_. + +Pardine, damoiselle, ou je me trompe fort, ou ce mal mystérieux +s'appelle l'amour. Pour le soulager, il ne faut ni médecin, ni +sorcier.... Il faut seulement trouver un coeur qui réponde au sien. +(_Mouvement de Martha._) Ne baissez pas les yeux, damoiselle; votre +amour est de ceux qui peuvent s'avouer à la face de tous. La fille de +Laurent Coster, l'imagier, n'a point à se cacher d'aimer Jean Gutenberg! +Vrai Dieu! heureuse sera la main mignonne que le prêtre mettra dans la +main loyale de mon maître. (_Plaçant les feuillets au vitrage._) Là! + + _Il sort par la gauche._ + + +SCÈNE III + +MARTHA, _pensive_. + +C'est de l'amour, a dit Friélo!... J'aurais de l'amour pour Gutenberg! +Mais lui, m'aime-t-il?... Friélo ne l'a pas dit!... + + _Coster arrive par le fond._ + + +SCÈNE IV + +MARTHA, COSTER. + +COSTER. + +Tout est-il prêt, mon enfant? + +MARTHA. + +Oui, mon père. + +COSTER, _il l'embrasse_. + +Eh bien! va chercher, pour le dessert, un cruchon de vieux curaçao. + +MARTHA. + +J'y vais, mon père. + + _Elle sort par la gauche._ + +COSTER, _seul.--Il ferme la porte du fond, va à la porte de droite, puis +à celle de gauche.--Regardant autour de lui_. + +Je suis seul!... bien seul!... Vous savez, sainte dame, la vierge, si +j'aime ma fille, l'ange consolateur de ma vieillesse. Eh bien! que je +sois privé du salut éternel, si je ne regarde pas mon invention comme un +second enfant, qui, autant que ma fille, a droit à ma tendresse... (_Il +ouvre un tiroir du bahut, et y prend une casse d'imprimerie._) Mon +invention, la voilà! (_Il pose la casse sur le guéridon._) Jusqu'ici, +l'existence d'un pauvre copiste était à peine suffisante pour transcrire +une bible ou un livre d'heures; mais désormais, grâce à mes caractères +mobiles, on pourra reproduire mécaniquement les manuscrits. (_Il prend +quelques caractères dans la casse d'imprimerie, les regarde et s'assied +près du guéridon._) Chers caractères, enfants de mon esprit, fruits de +mes veilles et de mes labeurs, idée qui a germé dans ma tête, pendant +quarante années, quel bonheur j'éprouve à vous contempler!... À vous +appartiendra le pouvoir d'exprimer les sentiments les plus divers et les +plus opposés de l'âme humaine!... La science, l'histoire, la poésie, +naîtront, tour à tour, de votre arrangement multiple... En vous, +l'écolier épèlera son rudiment, le savant consignera ses doctrines, le +vieillard relira ses prières... Aux financiers, vous parlerez de +chiffres; aux femmes, de parures; à la jeunesse, de plaisirs. Vous +chanterez l'amour, après avoir célébré la gloire, et vous raconterez à +l'avenir, les événements du passé... À vous reviendra l'honneur de +régénérer le monde; car vous vous nommerez l'imprimerie, c'est-à-dire la +voix universelle de l'humanité!... Puisse l'hypocrisie, le mensonge, ni +la calomnie, ne jamais souiller vos empreintes!... (_Il se lève et va +remettre les caractères dans la casse, puis il replace la casse dans le +tiroir du bahut._) Personne ne connaît mon secret. Si mon imagerie est +ouverte et accessible à chacun, l'atelier où je cisèle et fonds mes +caractères, est fermé à tous les regards. Là, comme en un sanctuaire, où +l'on aime à prier seul, je travaille dans la solitude et le silence... +Mais, à mon âge, la mort est proche, et je dois léguer ma découverte à +un héritier capable de la faire grandir... Lorsque Gutenberg est arrivé +à Harlem, il m'a semblé que le ciel l'envoyait; car le feu sacré de +l'artiste brûle dans l'âme honnête de ce jeune ouvrier. Il aimera ma +fille et perfectionnera mon oeuvre. Je quitterai la terre avec moins de +regret, lorsque j'aurai assuré le bonheur de Martha et l'avenir de +l'imprimerie. (_Apercevant à travers le vitrage Gutenberg, qui arrive du +fond gauche._) Gutenberg! + + +SCÈNE V + +COSTER, GUTENBERG. + +COSTER, _tendant la main à Gutenberg_. + +Arrive donc, mon ami... aurais-tu oublié que tu déjeunes avec moi? + +GUTENBERG, _souriant_. + +Non, maître, je n'aurais garde de l'oublier. Et je vous remercie de tout +mon coeur, de l'honneur que vous me faites. + +COSTER. + +Alors, à table! (_Ils se mettent à table._)[A] Dès le jour où tu es +entré ici, j'ai vu que tu n'étais pas un ouvrier ordinaire, et je t'ai +voué une affection paternelle. + +GUTENBERG. + +Je suis fier de posséder votre estime, maître Coster; et je me +souviendrai toujours de l'accueil bienveillant que vous avez fait au +jeune inconnu qui vint frapper, il y a trois ans, à la porte de votre +maison. + +COSTER. + +C'est moi qui dois te remercier; car, depuis ton arrivée, mon imagerie +n'a cessé de prospérer. + +NOTES: + +[A] Coster, Gutenberg. + + +SCÈNE VI + +Les Mêmes, MARTHA. + + _Elle entre par la gauche, portant, sur un plateau, un cruchon de + curaçao, qu'elle place sur le bahut, à gauche.--Elle fait une + révérence à Gutenberg.--Gutenberg la salue et ne la quitte pas des + yeux, Coster regarde les deux jeunes gens, en se frottant les + mains._ + +COSTER, _à Gutenberg_[A]. + +Une coutume qui nous est douce, à nous, bourgeois de la Hollande, c'est +de nous faire servir par nos femmes et nos filles. Les mets et le vin +semblent meilleurs lorsque c'est une main chérie qui vous les +présente... Verse-nous à boire, Martha. (_Martha remplit les verres de +vin.--Élevant son verre._) À notre belle et bonne imagerie! + +GUTENBERG, _élevant son verre_. + +Oui, à l'imagerie de Harlem!... + + _Martha sert Coster et Gutenberg.--Gutenberg mange, les yeux + toujours attachés sur Martha._ + +COSTER, _regardant Gutenberg d'un air satisfait.--À part_. + +Allons, allons, je ne me suis pas trompé... (_À Martha._) Martha, +fais-moi passer ce curaçao. (_Martha va prendre le cruchon._) Il date de +ta naissance. Si notre convive a dans le coeur quelque tendre sentiment, +qu'il n'ose nous dire, eh bien! un verre de cette précieuse liqueur lui +donnera peut-être la force de l'exprimer. + + _Il verse du curaçao dans un petit verre, et le présente à Gutenberg._ + +GUTENBERG. + +Un tendre sentiment? Ah! oui, maître, (_Il regarde Martha._) bien +tendre!... (_À Coster._) Et puisque vous le permettez, (_Élevant son +verre_.) je boirai à... à... (_Regardant Martha.--À part._) Non, je +n'oserais jamais... + + _Il remet son verre sur la table._ + +COSTER. + +Eh bien!... Tu ne bois pas? + +GUTENBERG, _prenant une résolution subite_. + +Si!... (_Il se lève, prenant son verre._) À Hébèle, à ma chère, à ma +bien-aimée soeur! (_Il boit, mouvement de Coster.--À Coster._) Je suis +orphelin, messire, et ma soeur a été la seule tendresse de mon +enfance... (_À Martha._) Quand je quittai Mayence, ma soeur avait votre +âge, damoiselle. Tout en vous me la rappelle, et en buvant à elle, il me +semble que c'est à vous que je bois... Voulez-vous me permettre de +prendre votre main, comme je prenais la sienne, (_Il lui tend la main._) +et de vous dire qu'en m'apparaissant à travers votre visage, le souvenir +de ma soeur me devient plus cher encore. + +COSTER, _à part_. + +Il l'aime, mais il n'ose pas le lui avouer... Allons, c'est à moi de le +faire parler. (_Il se lève. Appelant à la porte de gauche._) Friélo! +Friélo! + +FRIÉLO, _entrant par la gauche_. + +Que voulez-vous, maître?[B] + +COSTER. + +Que tu aides Martha à emporter cette table. + +FRIÉLO, _enlève la chaise de gauche: Gutenberg écarte celle de droite_. + +Avec plaisir. + +COSTER, _à Martha_. + +Mon enfant, le déjeuner est fini, et Friélo t'attend, pour desservir. + +MARTHA, sortant comme d'un rêve. + +Ah!... + + _Elle emporte la table, avec Friélo, et sort, avec lui, par la + gauche.--Gutenberg la suit des yeux._ + +NOTES: + +[A] Coster, Gutenberg, Martha derrière la table, au fond. + +[B] Friélo, Coster, Martha, Gutenberg. + + +SCÈNE VII + +COSTER, GUTENBERG. + +COSTER. + +L'heure que marque ce sablier (_Il montra du doigt le sablier._) est +solennelle, Jean; car elle va décider de notre bonheur à tous. J'ai cru +comprendre que Martha ne t'est pas indifférente! + +GUTENBERG, _vivement_. + +Qui pourrait rester insensible à la grâce, à la beauté, à la candeur, de +cette nature angélique? Ce que j'éprouve pour Martha, c'est plus que de +l'amour, c'est de l'adoration[A]. + +COSTER. + +As-tu révélé à Martha ce tendre sentiment? + +GUTENBERG. + +Non, car dans ma famille, on sait obéir au devoir, et refouler dans son +coeur les désirs qu'on ne peut réaliser... Martha est riche, je suis +pauvre. Elle entre à peine dans l'existence, et ma jeunesse s'est déjà à +demi envolée. Elle a pour père le premier imagier de la Hollande, je ne +suis moi, qu'un pauvre artiste... Voilà pourquoi j'ai gardé jusqu'ici en +mon coeur le secret de cet amour. + +COSTER. + +Eh bien! Jean, si je venais te dire: «Tu peux aimer ma fille...» Et si, +avec la main de Martha, je te livrais le fruit de ma pensée, +c'est-à-dire le procédé qui a servi à imprimer ces livres? (_Il indique +de la main les livres posés sur la bahut._) Si je te disais: «Sois +doublement mon enfant, et par l'affection et par l'intelligence... Que +me répondrais-tu?» + +GUTENBERG. + +Vous me donneriez à la fois et la main de Martha et le secret de +l'imprimerie? + +COSTER. + +Oui, mon fils... (_Il lui serre la main._) puisque je veux t'appeler +ainsi. + +GUTENBERG. + +Ah! messire, tous mes voeux sont donc comblés! + +COSTER. + +Quand je pense que j'ai pu être jaloux de toi! + +GUTENBERG. + +De moi? + +COSTER. + +Oui, lorsque tu arrivas ici, tu te présentas avec la recommandation du +prince électeur, l'archevêque de Mayence, et comme l'auteur d'un procédé +mécanique pour imiter les manuscrits. J'eus peur, un moment, je l'avoue, +que ta découverte ne fût rivale de la mienne. Mais cette crainte fit +place à une satisfaction immense, lorsque je vis que tu n'employais que +des planches de bois sculptées en relief!... (_Avec dédain._) Des +planches de bois sculptées! + +GUTENBERG. + +Je sais combien ce procédé est imparfait, messire, mais, je n'en connais +pas d'autre, et je ne peux comprendre encore le moyen merveilleux que +vous avez trouvé... Et vous me livreriez ce secret? + +COSTER. + +Oui, le jour de ton mariage. + +GUTENBERG. + +Comment vous prouver ma reconnaissance? + +COSTER. + +En faisant le bonheur de Martha. + + _Il lui prend les mains._ + +GUTENBERG. + +Ah! venez![B] Allons la trouver. C'est devant vous que je veux lui jurer +un amour éternel. + +NOTES: + +[A] Coster, Gutenberg. + +[B] Gutenberg, Coster. + + +SCÈNE VIII + +Les Mêmes, FRIÉLO. + +FRIÉLO, _arrêtant Gutenberg, au moment où il va sortir par la gauche, +avec Coster_. + +Maître, une dame voilée demande à vous parler. + +GUTENBERG. + +C'est sans doute quelque étrangère qui vient acheter des missels... +Montre-lui les plus beaux, Friélo, et prie-la de vouloir bien +m'attendre. (_À Coster._) Venez, messire, je ne veux pas retarder le +moment de vous entendre répéter à Martha les paroles qui assurent le +bonheur de ma vie. + + _Gutenberg et Coster sortant ensemble, par la gauche._ + + +SCÈNE IX + +FRIÉLO, _puis_ ANNETTE, _voilée_. + +FRIÉLO, _parlant à la cantonade, à Annette, qui entre par le fond_. + +Par ici, damoiselle, par ici. (_À Annette, qui entre et regarde autour +d'elle.--À part._) Je ne connais pas cette acheteuse. (_Haut._) Vous +n'êtes pas de Harlem, n'est-ce pas, damoiselle[A]?... + +ANNETTE. + +Non, j'arrive de Mayence, et je voudrais parler à messire Jean +Gutenberg. + +FRIÉLO. + +Messire Jean Gutenberg n'est pas là, en ce moment; mais, si vous désirez +acheter des livres d'heures, je puis vous en montrer. + +ANNETTE, _sans l'écouter, à elle-même_. + +C'est donc ici que Gutenberg oublie ses serments et renie sa patrie? + +FRIÉLO. + +Est-ce un psautier fleurdelisé, qu'il vous faut? Je puis vous faire voir +des psautiers. + + _Il va prendre un psautier, et l'apporte._ + +ANNETTE, _sans l'écouter, à elle-même_. + +La richesse et le bonheur l'attendent dans sa ville natale; et il +préfère rester à travailler, obscur et pauvre, au fond d'une imagerie de +la Hollande! Il y a là-dessous un mystère! + +FRIÉLO. + +Si vous souhaitez une Bible en gros caractères, avec des encadrements, +nous avons de fort belles Bibles! + + _Il va prendre une Bible, et l'apporte._ + +ANNETTE, _sans l'écouter, à elle-même_. + +Ce mystère, je le découvrirai! + +FRIÉLO, _présentant à Annette un missel_. + +Tenez, damoiselle, voilà un missel rempli d'images... Si vous voulez le +feuilleter. + +ANNETTE, _repoussant le missel_. + +Je ne suis pas venue pour acheter des missels! (_Friélo remet le missel +au vitrage._) Je vous l'ai dit, je viens pour parler à Jean Gutenberg. +Il n'est pas là, je l'attendrai! + + _Elle s'assied à gauche, près du guéridon, et ôte son voile._ + +FRIÉLO, _la reconnaissant_. + +Ah! mon Dieu! c'est damoiselle Annette de la Porte-de-Fer! Que +vient-elle faire ici?... Le temps est à l'orage... Sauve qui peut! + + _Il sort par la droite._ + +ANNETTE, _seule_. + +Serait-il retenu dans les griffes du diable... je saurai l'en arracher! + +NOTES: + +[A] Annette, Friélo. + + +SCÈNE X + +ANNETTE, MARTHA, _entrant par la gauche_. + +MARTHA. + +Il m'a dit: «Je vous aime!» Mon père a ajouté: «Tu peux l'aimer!» Et +devant tant de bonheur, je m'arrête, étonnée et craintive... +(_Apercevant Annette._) Ah! damoiselle!... + + _Elle fait une révérence._ + +ANNETTE, _se levant, et toisant Martha avec méfiance_. + +Qui es-tu, mignonne[A]? + +MARTHA, _avec dignité_. + +Je m'appelle Martha, et je suis la fille de Laurent Coster, le maître de +cette imagerie... Voulez-vous une belle image, représentant les anges du +paradis, ou un almanach, avec messire saint Jacques, prieur de +l'ermitage de Compostelle? + +ANNETTE, _brusquement_. + +Non, ce n'est pas là ce que je veux. + +MARTHA. + +Eh bien, damoiselle, Jean va venir; et mieux que moi, il trouvera dans +l'imagerie, de belles miniatures qui vous plairont. + +ANNETTE, _vivement_. + +Jean, dites-vous? Quel Jean?... Serait-ce messire Jean Gutenberg, de +Mayence? + +MARTHA. + +Oui, damoiselle. + +ANNETTE, _avec véhémence_. + +Je trouve étrange que vous osiez parler avec cette familiarité d'un +homme qui n'est ni de votre pays, ni de votre famille! + +MARTHA, _s'excusant_. + +Mais, damoiselle, Jean Gutenberg est le contre-maître de cet atelier... +mon père lui a accordé ma main, et je vais l'épouser. + +ANNETTE. + +L'épouser?... Toi?... (_Lui prenant brusquement les mains, et l'amenant +au milieu du théâtre._) Fille de Laurent Coster, sais-tu qui je suis?... +Je suis, depuis huit ans, la fiancée de Jean Gutenberg. (_Mouvement de +Martha._) Et grâce à sainte Anne, ma patronne, j'arrive ici à temps pour +faire valoir mes droits. + +MARTHA. + +Vos droits? Mais Gutenberg m'a juré un amour éternel. + +ANNETTE. + +C'est possible; mais à la Pâques fleuries de 1437, c'était à moi qu'il +jurait un amour éternel. Ce jour-là, il passa à mon doigt, un anneau... +«Ennel, me dit-il, voilà l'anneau d'argent des fiançailles. Je le +remplacerai bientôt par l'anneau d'or du mariage.» Il y a huit ans de +cela!... Je viens réclamer l'anneau d'or. + +MARTHA, _douloureusement, s'appuyant sur le dossier de la chaise, à +gauche_. + +Mon Dieu! + +ANNETTE. + +Jean n'a pu te dire une seule parole d'amour qu'il ne me l'aie déjà dite +à moi-même (_Martha s'affaisse sur la chaise._) Il ne peut te faire un +serment qu'il ne m'ait déjà fait. Et si ses yeux se fixent tendrement +sur les tiens, c'est qu'ils ont conservé le reflet de mes yeux... J'ai +été la passion et l'orgueil de sa jeunesse... Jamais il ne t'aimera +autant qu'il m'a aimée... Pourrais-tu faire revivre en son coeur les +souvenirs d'un premier amour? Pourrais-tu lui rappeler les danses du +dimanche, dans la salle de la maison du _Taureau-Noir_, les promenades +du soir, au bord de notre grand fleuve, et les doux refrains que nous +chantions ensemble aux veillées de l'hiver? Pourrais-tu l'aimer comme je +l'ai aimé?... comme je l'aime encore? + +MARTHA, _se levant_. + +J'aime assez Gutenberg pour lui faire le sacrifice de ma vie! + +ANNETTE. + +Fais-lui le sacrifice de ton amour, c'est plus simple. + + _Elle passe à droite[B]._ + +MARTHA. + +S'il me fallait renoncer à lui, j'en mourrais. + +ANNETTE. + +Oui, mais Gutenberg vivrait pour la postérité! + +MARTHA, _anxieuse_. + +Que voulez-vous dire? + +ANNETTE. + +Écoute, jeune fille, celui que nous aimons toutes les deux a reçu du +ciel le don du génie... C'est son génie qu'il faut aimer. Ton tranquille +amour amollirait son âme; tandis que moi, je saurai le conduire à la +fortune, à la gloire, à l'immortalité. + +MARTHA. + +Et moi, damoiselle, je l'aurais conduit au bonheur. + +ANNETTE. + +Ah! sache-le bien, toute lutte contre moi est impossible... J'aime +Gutenberg sous la foi des serments; je l'aime de toute la force de mon +droit, et rien, entends-tu, rien ne pourra m'empêcher de l'épouser. + +MARTHA, _s'incline et se dirige vers la porte de gauche_. + +C'est bien, damoiselle, Gutenberg décidera entre nous deux. +(_Pleurant._) Ah! mon Jean adoré! + + _Elle sort._ + +ANNETTE, _seule, elle hausse les épaules_. + +Elle prétend aimer Gutenberg, et elle n'a rien dit de ses travaux, de +son art, de son génie!... Elle prétend l'aimer, et elle courbe la tête, +elle pleure, elle s'enfuit!... Ce n'est qu'une enfant. + +NOTES: + +[A] Martha, Annette. + +[B] Martha, Annette. + + +SCÈNE XI + +ANNETTE, GUTENBERG, _il entre par la gauche, deuxième plan_. + +GUTENBERG[A]. + +Friélo m'a dit qu'une étrangère me demandait. + +ANNETTE, _à part_. + +Lui!... (_Se retournant. Haut._) L'étrangère, c'est moi! + +GUTENBERG, _stupéfait_. + +Annette! + +ANNETTE. + +Vous ne m'attendiez pas? + +GUTENBERG. + +Non, je l'avoue... Et quel motif vous amène? + +ANNETTE. + +Vous le demandez?... (_Tendrement et presque bas, se rapprochant de +Gutenberg._) Tu le demandes? + +GUTENBERG, _embarrassé_. + +Vous ne m'avez jamais écrit, Annette; et, ne recevant de vous aucune +nouvelle, j'ai cru que vous m'aviez rendu ma liberté. + +ANNETTE. + +Mais vous-même, vous ne m'avez jamais écrit, et je ne vous ai pas fait +l'injure de douter de votre fidélité. + +GUTENBERG, _avec désespoir_. + +Ah! si j'avais reçu une seule lettre de vous! + +ANNETTE. + +Je n'avais pas promis d'écrire, j'avais promis d'agir, j'ai agi... «Ma +vie appartient à l'art que j'ai créé,» m'as-tu dit, en quittant Mayence. +Eh bien! si je suis venue à Harlem, c'est pour te soustraire à un labeur +ingrat et subalterne; c'est pour te rendre à ton art. + +GUTENBERG. + +Je ne vous comprends pas. + +ANNETTE. + +Je vais m'expliquer... Vous savez que ma famille occupe un rang élevé à +Strasbourg. Là, grâce à l'influence de l'échevin, mon oncle, j'ai décidé +trois de nos amis, Jean Riff, André Dritzen, et André Heilmann, à +s'associer avec toi, pour créer l'art nouveau de l'imprimerie. +(_Mouvement de Gutenberg._) Il y a près de Strasbourg, à la montagne +verte, un vieux couvent abandonné. Ses murs silencieux se cachent sous +un épais manteau de mousse. Les oiseaux font, sans bruit, leurs nids, +sous ses ombrages, et tout autour, un ruisseau glisse doucement à +travers la prairie. Le couvent de Saint-Arbogast est le refuge +tranquille que j'ai choisi pour te servir d'atelier. C'est là que tu +pourras, en toute sécurité, te livrer, avec tes trois amis, au +perfectionnement de ton art. (_Mouvement de Gutenberg._) Tes premiers +essais à Mayence ont fait naître des défiances, des menaces! Il faut +donc, pour assurer le succès de ton oeuvre, travailler dans l'ombre. Tes +futurs associés y sont bien décidés. Vous serez censés former une +société pour exploiter quelque industrie. Riff étant marchand de +papiers, Dritzen fabricant de miroirs, et toi, orfèvre, la chose sera +toute simple. Cent soixante florins vous seront comptés le jour de ton +arrivée à Strasbourg, afin que tu puisses te mettre à l'oeuvre sans +retard... Et maintenant hésiteras-tu à me suivre? Quel est ici ton +avenir? Qu'as-tu appris? qu'as-tu recueilli, depuis cinq ans, que tu vis +en Hollande, sous les ordres d'un vieil imagier? + +GUTENBERG. + +Dites-moi, Annette, avant de récolter, n'est-il pas d'usage +d'ensemencer? et ne doit-on pas préparer le terrain avant les semailles? + +ANNETTE. + +D'accord. + +GUTENBERG. + +Eh! bien, le moment de la moisson est arrivé pour moi. (_Il prend les +livres sur le bahut, et les lui montre._) Voyez ces livres, imprimés par +Laurent Coster. Ne laissent-ils pas bien loin mes pauvres feuillets de +Mayence? Ne trouvez-vous pas leurs caractères nets, précis, admirables? +Eh! bien, ce matin même, maître Coster m'a promis de me révéler le +secret de son art. Ce secret, Annette, vaut mieux que l'or de mes amis +de Strasbourg. Remerciez-les donc pour moi, et dites-leur que je reste à +Harlem, à Harlem, le berceau de l'imprimerie. + +ANNETTE, _froidement_. + +Vous oubliez de me dire une chose, Jean, c'est qu'en vous promettant son +secret, Coster vous promet aussi la main de sa fille. (_Se dressant +devant Gutenberg._) Et moi, je ne compte donc pour rien?... Vous avez +cru pouvoir me jurer un amour éternel, puis m'abandonner, me renier, et +donner votre nom à une étrangère? Heureusement, la tendre et timide +Ennel est devenue une femme énergique et résolue? Reconnaissez-vous +cette promesse de mariage. (_Elle lui montre un parchemin, qu'elle +retire de son corsage._) Ignorez-vous que cet écrit me donne le droit de +vous poursuivre en tous lieux, et de vous imposer ma main? Voulez-vous +que j'aille trouver les juges, et préféreriez-vous le scandale d'un +procès à l'association honorable que je viens vous proposer? + +GUTENBERG, _se laissant tomber sur une chaise, près du guéridon, et +posant sa tête sur sa main_. + +Ah! doux mirage d'un bonheur paisible, qu'êtes-vous devenu? Vers quels +horizons lointains vous êtes-vous à jamais envolé? + +ANNETTE, _posant la main sur son épaule_. + +Tu crois aimer la fille de Laurent Coster, tu te trompes. Un jour +viendra où tu comprendras que Martha n'est qu'une de ces poupées +charmantes dont l'unique rôle est d'embellir le logis... Crois-moi, ce +n'est pas un de ces timides anges du foyer qu'il te faut pour compagne: +c'est une femme énergique et fière, qui puisse s'associer à tes pensées, +encourager tes travaux, te soutenir dans tes luttes, applaudir à tes +succès... + +GUTENBERG, _se levant_. + +Quitter Martha, me serait impossible. Annette, je vous en supplie, +n'exigez pas de moi ce sacrifice. + +ANNETTE, _amèrement_. + +Vous m'aimiez bien aussi, à la Pâques fleuries de 1437! Je veux +apprendre à Martha la durée de vos serments. Je veux lui montrer la +promesse de mariage écrite, il y a huit ans, par la main que vous lui +offrez aujourd'hui. + +GUTENBERG. + +Ah! Annette! par pitié! pas un mot à Martha! Son âme est frêle et +délicate. Qu'elle ignore les chaînes qui m'attachent à vous. + +ANNETTE. + +Je garderai le silence, mais à une condition. Adressez vos adieux à +Martha, écrivez-lui et partons. (_Elle donne une plume à Gutenberg, qui +s'assied près du guéridon. Annette penchée sur son épaule, le regarde +d'un air inspiré._) Sache-le, Jean, ce n'est pas un sentiment égoïste, +ce n'est pas une jalousie mesquine, ce n'est pas un calcul personnel, +indigne de mon coeur, qui m'ont conduit vers toi. La passion qui m'anime +est plus sainte et plus ardente que l'amour même. Ce qui me fait +abaisser mon orgueil à les pieds, c'est ma foi, c'est mon enthousiasme, +pour ton art et pour ton génie. (_Elle se penche vers lui et, peu à peu, +se met à genoux à sa droite._) Reviens dans notre vieille Allemagne. +Qu'as-tu besoin du secret de Coster? Ne sauras-tu pas trouver toi-même +ce qu'il a découvert? Voudrais-tu que l'art de l'imprimerie, déjà conçu +dans ton esprit, aux jours de ta jeunesse, eût deux pères, au lieu d'un, +et partager avec un autre l'honneur d'une aussi noble invention? (_Elle +se relève._) Vois-tu, Jean, la meilleure partie de l'âme d'un artiste +passe dans son oeuvre. Travaille, et cherche toi-même à pénétrer un +secret dont la découverte rendra ton nom immortel! + + _Gutenberg qui a relevé peu à peu la tête, écoute attentivement et + se lève._ + +GUTENBERG[B]. + +Ta voix me rend à l'honneur; elle me rappelle dans ma patrie. Le coeur +de l'artiste est tissu de cordes sensibles, que le moindre choc fait +vibrer: elles dormaient en moi, tu les as réveillées!... Annette, je +consens à te suivre! + + _Il écrit._ + +ANNETTE. + +Merci pour toi-même, Jean! Ce que tu traces en ce moment c'est le +premier sillon de ta gloire. (_À part._) Je savais bien que je te +ramènerais. + +GUTENBERG, _lui montrant la lettre_. + +On remettra à Martha cette lettre, après mon départ. + +ANNETTE, _prenant vivement la lettre_. + +Je me charge de la faire parvenir... Et maintenant je vais tout disposer +pour notre départ. + + _Elle sort par la gauche._ + +GUTENBERG, _seul_. + +Et en perdant Martha, je perds aussi le secret de l'imprimerie. Tout +m'accable à la fois! + + _Il s'assied à droite, accablé._ + +NOTES: + +[A] Gutenberg, Annette. + +[B] Gutenberg, Annette. + + +SCÈNE XII + +GUTENBERG, COSTER, _entrant par le fond_. + +COSTER. + +Non!... en même temps qu'il t'avait promis la main de sa fille, le vieil +imagier t'avait promis le secret de son art. Il tiendra sa parole... Tu +ne peux plus épouser Martha, ma fille vient de me le déclarer en +pleurant; mais tu restes toujours mon élève bien-aimé... Je veux que +dans l'avenir, les noms de Coster et de Gutenberg soient unis, comme le +furent leurs coeurs... Je suis vieux, la mort me menace: c'est à toi que +je laisse le soin de continuer et de faire vivre éternellement mon +oeuvre. (_Il lui remet un rouleau de parchemin._) Tiens! voilà le secret +de Coster, voilà le secret de l'imprimerie! Tu trouveras dans cet écrit, +l'explication complète de cet art, qui se résume dans les caractères +mobiles, que j'ai le premier inventés et appliqués à composer des +livres. Mais mon invention a besoin de grands progrès. Je m'en rapporte, +pour la développer et la perfectionner, à ton naissant génie. + +GUTENBERG. + +Merci, Laurent Coster! Je partirai puisqu'il le faut, mais mon âme +restera ici! Ah! nous étions tous si heureux ce matin! + +COSTER. + +Le bonheur, mon fils, n'est pas fait pour nous, inventeurs et savants! +Le ciel ne t'a pas envoyé sur la terre pour goûter les charmes de +l'existence. Il t'a envoyé pour consacrer les forces de ton corps à un +travail opiniâtre, et pour livrer ton âme à toutes les souffrances... À +ceux qui cherchent, à ceux qui pensent, à ceux qui créent, reviennent +les difficultés, les tortures, les amertumes de la vie. À eux la +jalousie des grands, la haine des petits, le mépris des ignorants. Mais +à eux aussi le rayon divin qui réchauffe, élève et fortifie les âmes. À +eux les nuits sans ténèbres, illuminées par le travail et l'espérance. +À eux les illusions suprêmes, qui donnent à l'esprit une jeunesse +éternelle. À eux les joies de l'artiste, les extases du poète et le +sourire des anges!... Pars, Gutenberg! Pendant que je m'endormirai de +l'éternel sommeil, tu traceras le sillon glorieux dans lequel l'humanité +doit marcher aux siècles à venir!... + +GUTENBERG. + +Merci, Laurent Coster. Je jure d'achever votre oeuvre, et de répandre +par toute la terre le trésor que vous léguez, par mes mains, à la +postérité! + + _Il sort par le fond._ + + +SCÈNE XIII + +COSTER, MARTHA, _entrant par la gauche_. + +COSTER. + +Te voilà toute triste, ma chère enfant![A] + +MARTHA. + +Oui, ces préparatifs de départ, que je viens de voir, l'air embarrassé +de Friélo, et cette lettre qu'il m'a remise, en s'empressant de me +quitter aussitôt, tout cela m'émeut et m'inquiète... Qui peut +m'écrire?... L'écriture de Gutenberg!... Ah! ma main tremble, et je puis +à peine lire... (_Lisant._) «Chère Martha... c'est le coeur déchiré que +je vous adresse ces lignes; mais un serment m'oblige à retourner +immédiatement à Mayence! Adieu donc, et pour toujours! Dieu fasse que je +survive à ma douleur!...» (Elle laisse tomber la lettre.) Ah! mon père! +(_Ou entend un bruit de grelots._) Il est parti!... Je ne le reverrai +plus!... + + _Elle se jette dans ses bras._ + +NOTES: + +[A] Martha, Coster. + + + + +ACTE TROISIÈME + +TROISIÈME TABLEAU + + _Le couvent de Saint-Arbogast, à Strasbourg.--Une salle voûtée du + couvent de Saint-Arbogast.--Au fond, une porte.--À gauche, un bureau + couvert de papiers et d'épreuves d'imprimerie.--À droite, au fond, + en pan coupé, une fenêtre, et près de la fenêtre, une presse + d'imprimerie.--Au premier plan, à droite, une casse.--Portes + latérales.--Une cloche près de la porte du fond, avec sa corde._ + + +SCÈNE PREMIÈRE + +ANDRÉ DRITZEN, GUTENBERG, FRIÉLO, Ouvriers imprimeurs. + + _Au lever du rideau, trois ouvriers tirent des feuilles à la presse, + deux autres sont debout, devant la casse d'imprimerie, à droite, et + composent. Deux autres, à gauche, au fond, près de la porte + latérale, serrent des formes, à coups de marteau.--Gutenberg est + assis devant le bureau et Dritzen se tient debout, devant le même + bureau. Friélo est près de la presse._ + + _Un ouvrier arrivant de droite, premier plan, porte une épreuve à + Friélo, qui la remet à Dritzen_[A]. + +FRIÉLO. + +Maître, voici les épreuves de la composition d'hier. + +DRITZEN. + +C'est bien! (_Il la parcourt des yeux._) Descendez-les à Riff, pour la +correction. + + _L'ouvrier sort par la gauche, deuxième plan, avec les épreuves.--Un + deuxième ouvrier, qui était occupé au fond, à droite, à tirer des + épreuves à la presse, remet une feuille à Friélo, qui la porte à + Dritzen._ + +FRIÉLO. + +Maître, l'encre du tampon ne prend plus sur le papier. + +DRITZEN. + +Prenez le pot de l'encre de Leipzig tenue en réserve. Allez et +dépêchez-vous. + + _Le deuxième ouvrier sort par la gauche, deuxième plan.--Un + troisième ouvrier, arrivant par le fond, remet à Friélo un papier, + que Friélo donne à Dritzen._ + +FRIÉLO. + +Maître, il est impossible de serrer les formes: les cadres sont trop +larges. + +DRITZEN. + +Ne pouvez-vous pas réduire votre cadre? + +FRIÉLO. + +On n'a pas les outils nécessaires. + +DRITZEN. + +Nous allons voir cela. + + _Il sort par le fond, avec le troisième ouvrier._ + +FRIÉLO, _quittant la presse au fond à droite.--À Gutenberg._ + +On a tiré deux cents feuilles; faut-il continuer? + +GUTENBERG. + +Non, c'est assez! + + _Friélo revient à la presse._ + +DRITZEN, _rentrant par la fond.--À Gutenberg._ + +Mon cher Jean, voici un contre-temps: un de nos ouvriers veut absolument +partir. + +GUTENBERG, _toujours assis à la table, à gauche_. + +Quel est cet ouvrier? + +DRITZEN. + +Pierre Scheffer. + +GUTENBERG. + +Ce jeune calligraphe qui nous est venu de Mayence? + +DRITZEN. + +Oui; et il va bien nous manquer, car il n'a pas son égal pour le dessin +des lettres gothiques et ornées qui servent de modèles à nos graveurs de +caractères. + +GUTENBERG. + +Sans compter qu'il y a un véritable danger pour nous à le laisser +sortir. Le lui as-tu bien fait comprendre? Lui as-tu rappelé le serment +qu'il a fait en entrant ici? + +DRITZEN. + +Je lui ai dit tout ce qui pouvait l'empêcher de partir; mais rien n'a pu +changer sa résolution!... Du reste, il est là... Je lui ai fait dire que +nous l'attendions ici. Tu pourras lui parler à ton tour. + +GUTENBERG. + +Eh bien! fais-le venir. + +DRITZEN, _parlant à la cantonade_. + +Entre, Pierre Scheffer. + +NOTES: + +[A] Gutenberg, Dritzen, ouvriers, Friélo. + + +SCÈNE II + +GUTENBERG. ANDRÉ DRITZEN, FRIÉLO, Ouvriers, PIERRE SCHEFFER, _entrant +par le fond_. + +GUTENBERG, _il se lève_[A]. + +C'est donc toi, Pierre Scheffer, qui veux nous quitter et abandonner +tes camarades, au moment où notre oeuvre touche à sa fin? + +SCHEFFER. + +Pardonnez-moi, maître, mais il m'est impossible de rester plus longtemps +ici. + +GUTENBERG. + +Comment ne peux-tu supporter le régime auquel se soumettent tous les +autres ouvriers? N'as-tu pas juré, en entrant ici, de n'en pas sortir +avant que nous t'ayons rendu la liberté? Ne trouves-tu pas dans les +salles, les cours, les jardins de ce vaste couvent, les moyens de repos +et de distraction, quand ils te sont nécessaires. Es-tu mécontent du +salaire convenu? Je peux l'augmenter, si tu le désires; mais, je t'en +conjure, ne donne pas l'exemple de la désertion. Tu sais que les +accusations de sorcellerie qui ont accueilli nos premiers essais à +Mayence, nous poursuivent à Strasbourg, et que nous sommes forcés de +dérober aux yeux du monde notre travail et notre entreprise, jusqu'au +moment, peu éloigné du reste, où nous pourrons montrer nos livres +imprimés, les répandre, et repousser ainsi, par la simple vue de nos +productions, des soupçons ridicules et odieux. C'est pour cela que tous +nos ouvriers ont consenti à s'enfermer avec nous, dans ce couvent +abandonné. C'est pour cela qu'ils n'en sortent, ni jour ni nuit, et +qu'ils ne rentreront à Strasbourg qu'au jour de l'achèvement de notre +oeuvre. Voudrais-tu donc, ami Scheffer, (_Il lui met la main sur +l'épaule._) donner seul le triste exemple de la défection[B]? + +SCHEFFER. + +Vos paroles me remuent le coeur, maître!... Mais je suis forcé +d'insister, pour vous demander ma liberté. Un avis m'est parvenu, +m'annonçant que ma mère est au lit de mort, et qu'elle demande à me voir +et à m'embrasser à ses derniers instants. Voilà pourquoi je viens vous +supplier de me laisser partir. + + _Gutenberg et Dritzen se consultant à voix basse._ + +DRITZEN. + +Eh bien! puisque c'est le voeu d'une mourante qui t'appelle, tu +partiras. Mais avant de nous quitter, tu vas jurer sur l'évangile +(_Dritzen va prendre l'évangile, et le tient ouvert sur ses deux +mains._) que tu ne révéleras à personne ce que tes yeux ont vu dans ce +couvent, ce que tes mains ont fait dans cet atelier. + +SCHEFFER, _étendant la main sur la Bible_. + +Sur l'Évangile ouvert, devant Dieu qui m'entend, je vous jure, Jean +Gutenberg, je vous jure André Dritzen, de ne révéler à qui que ce soit +au monde, ce que mes yeux ont vu dans ce couvent, ce que mes mains ont +fait dans cet atelier. + +GUTENBERG. + +C'est bien, Scheffer, tu peux partir, (_Scheffer s'incline et sort par +le fond. Dritzen remet l'évangile sur le bureau.--Un ouvrier vient +sonner la cloche._) Voilà la cloche qui appelle les ouvriers au repas du +soir. Allez, mes enfants, allez au réfectoire. (_Les ouvriers sortent +par le fond gauche. Dritzen les suit. À Friélo, qui est resté à droite, +premier plan, occupé à travailler devant la casse._) Eh! bien, Friélo, +tu ne suis pas tes camarades? Tu ne veux pas prendre ta part du souper +en commun? + +FRIÉLO. + +Je n'ai pas faim, maître Jean; je n'ai jamais faim, depuis que je suis +enfermé dans ce sombre couvent, sans pouvoir en franchir le seuil. Je +pense que la jolie Rosette se désole, que la jeune Gretschen m'accuse +d'inconstance et que la belle madame Marsh déssèche sur pied... Et tout +cela m'ôte l'appétit... J'aime mieux rester à travailler, puisqu'il n'y +a pas d'autre manière de s'amuser ici. + +GUTENBERG, _va à son bureau_. _Friélo le suit._ + +Eh! bien, (_Il lui donne une forme de caractères._) voici des lignes à +distribuer! + +FRIÉLO, _prenant la forme, et allant à la casse, à droite_. + +Allons, autant cela qu'autre chose! Je vais distribuer, comme vous +dites. (_Distribuant les lettres dans la casse._) A (_Il jette la lettre +dans la casse._) O (_Il jette la lettre dans la casse._) R. S. T... +Comme c'est amusant!... (_Prenant une lettre._) Le voilà donc, ce fameux +secret, que maître Laurent Coster vous a si noblement révélé, malgré +l'affront que vous lui aviez fait de refuser la main de sa fille!... Des +lettres mobiles, en métal, et ornées d'une queue aussi longue que celle +d'une poêle, voilà le secret de l'imprimerie. + +GUTENBERG. + +Oui, monsieur Friélo, des lettres mobiles en métal, et posées à +l'extrémité d'une queue... comme vous le dites, voilà le secret de +l'imprimerie; et ce secret est plus précieux que tous les joyaux de la +couronne d'Allemagne. + +FRIÉLO, _distribuant toujours les lettres_. + +J'ignore ce qu'elles vous rapporteront un jour, mais jusqu'ici, depuis +votre association avec vos trois amis, elles ne vous ont causé que +beaucoup de dépenses, et votre réclusion dans ce couvent, où vous +tremblez sans cesse que l'on vienne vous surprendre, pour vous accuser +d'un travail diabolique, d'une oeuvre de sorcellerie, que menacent les +foudres de la sainte église romaine... Qu'est devenu le temps où, libres +et joyeux, nous n'avions d'autre souci que de ciseler, en chantant, de +riches bijoux, pour les belles filles de Mayence?... Aujourd'hui, nous +passons ici nos journées, vous à tailler et à fondre des moules de +lettres, vos ouvriers à en composer des lignes, et moi à les distribuer +dans ces casses... Ah! c'était bien la peine de travailler nuit et jour, +de suer sang et eau, de vous mettre enfin la cervelle à l'envers, pour +venir vous cacher derrière les murs de ce triste couvent. + +GUTENBERG. + +Un peu de patience, Friélo, et tu verras l'invention de l'imprimerie +faire ma fortune et ma gloire. + +FRIÉLO. + +A-t-elle fait la fortune de Laurent Coster? + +GUTENBERG. + +Non, car les caractères qu'employait Laurent Coster étaient en fonte, +c'est-à-dire cassants. Ils déchiraient le papier et s'écrasaient sous la +presse; tandis que ceux-ci, (_Il prend des caractères et vient en +scène._) composés d'un alliage de plomb et d'antimoine, ont le degré +convenable de dureté et de souplesse... L'avenir de l'imprimerie est +tout entier dans cet alliage, Friélo! Seulement, mon invention ressemble +à une dérision de la fortune, puisque je suis forcé de la dérober à tous +les yeux, jusqu'au moment où je pourrai montrer publiquement nos livres +imprimés... Ce qui me rend triste et rêveur, ami Friélo, ce n'est pas la +crainte d'être surpris dans mon mystérieux travail, c'est le souvenir de +mon amour perdu!... + +FRIÉLO. + +Cependant, puisque vous avez épousé damoiselle Annette, il me semble que +vous devriez oublier la fille de l'imagier de Harlem... Vous me direz +peut-être que, moi aussi, je pense à la jolie Rosette, à la jeune +Gretschen, et même à la sensible madame Marsh: c'est possible, mais je +n'ai épousé aucune des trois. + +GUTENBERG. + +Ah! Friélo, jamais je n'oublierai ma douce Martha. + +FRIÉLO. + +Mais voilà mon travail terminé; je puis aller rejoindre mes camarades au +réfectoire. Ils vont se lever de table; je ne trouverai que des croûtes +et des noisettes. + + _Il sort par la gauche._ + +NOTES: + +[A] Gutenberg, Scheffer, Dritzen. + +[B] Dritzen, Gutenberg, Scheffer. + + +SCÈNE III + +GUTENBERG, _seul. Il s'approche de la croisée de droite_. + +Oui, là-bas, bien loin, sous le sombre ciel de la Hollande, au fond d'un +triste atelier, languit, comme une pauvre fleur privée de soleil, la +tendre enfant dont le souvenir rayonne en mon esprit, comme une vision +céleste. Mon amour pour celle que je ne dois plus revoir, et mon +indifférence pour celle qui s'est attachée à ma destinée, feront-ils +donc toujours le tourment de ma vie? + + _Il reste la tête appuyée sur la main.--La nuit arrive._ + + +SCÈNE IV + +GUTENBERG, _puis_ MARTHA. + +MARTHA, _en longue robe blanche de laine_. _Elle entre par le fond; elle +s'avance lentement, et s'arrête au milieu du théâtre, éclairée par les +rayons de la lune qui viennent de la croisée ouverte._ + +GUTENBERG, _regardant Martha avec surprise, et se levant. Avec émotion._ + +Si c'est une vision, prolongez-la, Seigneur! Ne la faites pas +disparaître avant que je lui aie dit mes souffrances, et qu'elle m'ait +accordé son pardon. + +MARTHA. + +Ce n'est pas un rêve, c'est bien moi, c'est Martha[A]. + +GUTENBERG. + +Mais comment se fait-il?... + +MARTHA. + +N'ayant pu vous appartenir, j'ai voulu appartenir à Dieu!... Il y a un +an, je perdis mon père. + +GUTENBERG. + +Eh! quoi! Laurent Coster, mon maître?... + +MARTHA, _tristement_. + +J'ai reçu son dernier soupir... Et rien ne me retenant à Harlem, sachant +que vous avez épousé Annette de la-Porte-de-Fer, j'entrai au couvent de +Sainte-Claire de Mayence... + +GUTENBERG. + +Religieuse!... (_À part._) Ah! elle est perdue pour moi. + +MARTHA. + +Je n'ai pas encore prononcé mes voeux, je suis simple novice, et notre +sainte abbesse m'envoie souvent de Mayence à Strasbourg, secourir des +malheureux. Je vois quelquefois à Mayence, votre soeur Hébèle, et nous +parlons de vous. Elle m'a dit qu'un avenir brillant de fortune et de +gloire vous attend ici; elle ne m'a rien dit de votre bonheur. + +GUTENBERG. + +Depuis que je vous ai quittée, Martha, j'ai renoncé à l'espoir d'être +jamais heureux. Qu'avez-vous pensé de mon brusque départ? +(_Tristement._) Vous m'avez accusé d'ingratitude, de trahison. + +MARTHA. + +Vous accuser! Pourquoi? Les serments qui vous liaient à Annette, +n'étaient-ils pas antérieurs à votre séjour en Hollande? Croyez-le bien, +Jean, après votre départ, votre image me souriait encore; je lui +parlais, elle était devenue ma confidente et ma compagne. + +GUTENBERG. + +Ah! chère Martha!... que votre voix est douce! Parlez, parlez encore. + +MARTHA. + +Nous avions fait ensemble un doux rêve, oublions-le. + +GUTENBERG. + +Est-ce bien toi, Martha, qui m'ordonnes de t'oublier. T'oublier? Est-ce +possible? + +MARTHA. + +Ne me faites pas regretter d'avoir eu confiance en votre loyauté. +Écoutez-moi, Jean, je ne suis pas venue pour vous rappeler l'amour de +nos jeunes années; car nos coeurs ne nous appartiennent plus... Le vôtre +est à Annette, le mien est à Dieu... Mais je viens vous dire de ne pas +vous abandonner à la tristesse, au désespoir. Annette est une femme à +l'âme forte et résolue. Elle vous guidera, vous soutiendra dans les +difficultés et les périls de votre carrière. Je ne suis, moi, qu'une +humble servante de Dieu; mais mon coeur ne se détachera jamais de celui +qui fut l'amour de ma jeunesse. Je veillerai sur vous, je prierai Dieu +pour qu'il écarte de votre chemin les embûches et les trahisons. Je +serai l'ange gardien de votre vie. Je vous éclairerai de mes conseils... +Et je viens commencer dès aujourd'hui... Apprenez qu'une conspiration +secrète vous menace. Fust, l'argentier de Mayence, dont vous avez, +peut-être à tort, dédaigné les offres, est animé contre vous d'une +violente haine, et il travaille sourdement à votre perte. Il a juré de +s'emparer, par ruse ou par violence, du secret que vous avez refusé de +lui communiquer, et tous les moyens lui seront bons pour vous attaquer, +car il est méchant et impitoyable. Il fait circuler dans Strasbourg, des +bruits calomnieux contre l'oeuvre que vous poursuivez à l'ombre de ce +cloître. Il prétend qu'il se trame sous ses arceaux, une oeuvre de +magie; et déjà, dit-on, le tribunal criminel de Strasbourg est entré en +campagne... C'est pour cela que je suis venue vous dire: «Veillez, car +vos ennemis s'agitent et vous menacent.» + +GUTENBERG. + +Merci, chère Martha, merci de votre bon avis. + +MARTHA. + +Et maintenant il faut nous séparer. Persévérez dans l'entreprise +glorieuse qui sera l'honneur de votre vie. Mon père vous a légué le +secret de l'imprimerie. Marchez sur ses traces, imitez-le. À votre tour, +travaillez, cherchez, inventez... trouvez!... Adieu, Jean Gutenberg. + +GUTENBERG. + +De grâce, un moment encore! + +MARTHA. + +Le destin nous sépare ici-bas. Acceptons ses décrets. Les joies sont +pour là-haut. + + _Elle montre le ciel, puis elle se dirige vers la porte et sort par + le fond._ + +GUTENBERG. + +Martha! Martha! + + _Il s'assied, accablé, à gauche, près de la porte du fond._ + +NOTES: + +[A] Martha, Gutenberg. + + +SCÈNE V + +GUTENBERG, _assis près de la porte du fond_, ZUM, LE PETIT ZUM. _Il fait +nuit._ + +ZUM, _entrant par la fenêtre, à droite_. + +M'y voilà! À toi, petit frère. + +LE PETIT ZUM, _tiré par la main par Zum_. + +Et m'y voilà aussi! Merci, grand frère! Il s'agit d'abord de se +reconnaître, car il fait ici, noir comme dans un four. + + _Il se heurte à un escabeau._ + +ZUM. + +Tu as ta lanterne? + +LE PETIT ZUM, _il tire une lanterne allumée de dessous son manteau_. + +Voilà! (_Le jour revient._) Tous les ouvriers sont au dortoir; nous +pouvons nous cacher derrière quelque meuble, en attendant l'arrivée de +nos compagnons. + +ZUM. + +Ah! commençons par le commencement. + + _Il monte sur un escabeau et coupe, avec son poignard, la corde de + la cloche._ + +GUTENBERG, _qui s'est levé, au bruit fait par Zum, en coupant la +corde_[A]. + +Qui va là? Quels sont ces hommes qui pénètrent ainsi par les fenêtres, +quand tout dort dans le couvent? + +ZUM. + +Gutenberg! + +GUTENBERG. + +Tu ne t'attendais pas à me trouver là? + +ZUM. + +Non! mais qu'importe!... Tu nous demandes qui nous sommes? Tu ne nous as +donc pas reconnus? + +GUTENBERG. + +Je ne connais pas les voleurs de nuit. + +LE PETIT ZUM. + +As-tu donc oublié l'émeute populaire de Mayence, du mois de juillet +1440, et les hommes qui criaient contre toi haine et vengeance! + +ZUM. + +Nous étions parmi ces hommes, moi et mon petit frère... que je te +présente. (_Le petit Zum salue._) Nous étions alors copistes à +l'archevêché. Mais ta diable d'invention d'écriture mécanique nous a +fait perdre notre métier; car sur le seul bruit de ton art prétendu, la +moitié des copistes de Mayence a été renvoyée des couvents... Alors, +nous nous sommes faits soldats. Nous sommes entrés, comme volontaires, +dans les troupes du comte Adolphe de Nassau. + +GUTENBERG. + +L'ennemi de votre ville? le compétiteur de notre archevêque, Diether +d'Yssembourg! Voilà du patriotisme!... Il est vrai que soldats +volontaires, cela veut dire reîtres, bandits et pillards. + +LE PETIT ZUM. + +Peut-être; mais le métier de soldat a fini par nous ennuyer; et nous +avons envoyé au diable la souquenille du reître. + +ZUM. + +Nous n'avons gardé que notre épée. + +GUTENBERG. + +Pour l'offrir à qui veut la payer? + +LE PETIT ZUM. + +Tu l'as dit[B]. Et sais-tu qui a accepté nos services? + +GUTENBERG. + +Vos services de spadassins et d'espions? + +ZUM. + +Comme tu voudras... c'est une personne de ta connaissance, mais non pas +de tes amis... l'argentier Fust. + +GUTENBERG. + +Oui, je sais qu'il trame dans l'ombre quelque perfidie contre moi. + +LE PETIT ZUM. + +Et nous sommes ici pour le seconder. + +GUTENBERG. + +Mais, au fait, comment êtes-vous entrés? La porte est aussi solide que +celle d'un château fort. Elle a herse, fossé et pont-levis, et de plus, +deux guichets, auxquels se tiennent, jour et nuit, deux de nos hommes, +demandant à ceux qui entrent ou qui sortent le mot d'ordre et la +consigne. Je ne puis donc comprendre... + +ZUM. + +Dis-moi, Gutenberg, quand on enferme des oiseaux, est-il prudent +d'ouvrir la porte de la cage? + +GUTENBERG. + +Que veux-tu dire? + +LE PETIT ZUM. + +Que ce matin, tu as ouvert la porte de ta cage, et qu'un de tes +prisonniers s'est envolé. Or, l'oiseau est bavard; il a jasé. + +ZUM. + +Il a dit à notre maître, Fust, tout ce que notre maître voulait savoir: +le mot d'ordre et la consigne, la manière de faire abattre herse et +pont-levis, l'heure favorable pour pénétrer en ce mystérieux manoir, +enfin le chemin à suivre pour arriver au pied de cette fenêtre. + +GUTENBERG. + +Ce matin, dites-vous? Mais ce matin, Pierre Scheffer seul a quitté le +couvent, et Pierre Scheffer n'est ni un traître, ni un parjure. Il a +juré devant moi, sur l'Évangile ouvert, de se taire sur tout ce qu'il a +vu ici. + +ZUM. + +Pierre Scheffer ne s'inquiète guère de l'Évangile. + +LE PETIT ZUM. + +Il est juif. + + _Ils rient._ + +GUTENBERG. + +Ah ça! mes drôles, est-ce que vous êtes fous, et moi aussi? Vous entrez +chez moi par la fenêtre, au milieu de la nuit; vous me racontez +tranquillement vos projets, et comment vous êtes attachés à l'entreprise +de ruse et de brigandage qui me menace; et vous n'avez pas l'air de vous +douter qu'à quelques pas d'ici, il a y trente ouvriers à ma solde, et +que je n'ai qu'à sonner cette cloche, pour les faire accourir? + +ZUM. + +Nous le savons; essaie d'appeler. + +GUTENBERG, _il va à la corde de la cloche, qu'il trouve coupée_. + +Les misérables! Ils ont coupé la corde de la cloche. (_Allant vers la +porte de gauche._) N'importe, je vais chercher mon monde. + +ZUM, _tirant son poignard, et se plaçant devant la porte_. + +Si tu fais un pas, tu es mort! (_Au petit Zum._) Et toi, petit frère, +donne le signal à nos compagnons. + + _Le petit Zum détache la ceinture qu'il porte autour du corps, monte + sur l'appui de la fenêtre de droite, et agite la ceinture._ + +LE PETIT ZUM. + +Voilà, grand, frère! + +ZUM, _tenant toujours le poignard devant la poitrine de Gutenberg_. + +Et maintenant, va ouvrir cette porte à nos amis. Inutile, n'est-ce pas, +d'enfoncer du dehors une porte, quand on peut l'ouvrir du dedans... + + _Le petit Zum sort par la porte du fond, et rentre avec tout le + monde._ + +NOTES: + +[A] Zum, Gutenberg, le petit Zum. + +[B] Gutenberg, le petit Zum, Zum. + + +SCÈNE VI + +FUST. _Entrée générale_, Un Juge Criminel, Soldats, Un Juge +Ecclésiastique. _Les soldats se rangent au fond[A]._ + +FUST. + +Seigneur, juge criminel, Seigneur juge de l'officialité, j'avais pris, +comme vous le voyez, toutes les mesures pour surprendre ici les preuves +du travail secret auquel se livre Gutenberg, assisté de sa bande de +complices. On travaille ici par le secours du diable! (_Il montre les +épreuves restées sur le bureau de Gutenberg._) Voyez ces pages et ces +caractères, si parfaitement semblables les uns aux autres qu'il est +impossible qu'ils proviennent de l'industrie humaine. Voyez ces lettres +rouges, évidemment obtenues avec le sang de tous ces réprouvés, et +dites-moi si ce n'est pas avec raison que j'ai dénoncé au tribunal +ecclésiastique de Strasbourg, ainsi qu'au tribunal criminel, cette +entreprise de sortilège et de magie. Je vous ai demandé, Seigneurs +juges, d'en venir saisir les pièces et les auteurs. Vous voyez que je ne +vous ai pas trompés! + +PETIT ZUM, _aux soldats, en leur désignant le côté gauche_. + +Par ici, mes amis! + +FUST, _à part_. + +Pierre Scheffer m'avait bien renseigné. + +FRIÉLO, _apparaissant à la fenêtre de droite, au-dehors_. + +Que se passe-t-il ici?... Des soldats, des juges! mon maître menacé! +Vite au dortoir, pour appeler les camarades! + +LE JUGE CRIMINEL. + +Soldats, emparez-vous de cette presse, de ces caractères, et de tous les +objets qui tomberont sous votre main, et transportez-les au greffe du +tribunal. + +FUST. + +Monsieur le juge criminel, si vous le permettez, je désirerais que tout +cela fût transporté dans ma maison. Je vous en rendrai bon compte. + +LE JUGE CRIMINEL, _aux soldats_. + +Ces papiers, cette presse, ces outils, seront transportés dans la +demeure de messire Fust, l'argentier, ici présent. + +NOTES: + +[A] Zum, Gutenberg, Fust, Juge criminel, Juge ecclésiastique, petit Zum. + + +SCÈNE VII + +Les Mêmes, DRITZEN, _puis_ Ouvriers, _entrant par la gauche_. + +DRITZEN. + +Jean, voici vos ouvriers! + +GUTENBERG. + +Dieu soit loué! nous allons pouvoir jeter par-dessus les murs, cette +bande de pillards et de traîtres! + +FUST, _à Zum, en montrant Dritzen et Gutenberg_. + +Il me faut la vie de ces deux hommes! + +ZUM. + +C'est bien, maître! (_Au petit Zum._) À toi, Gutenberg, à moi, Dritzen. + + _Il s'élance vers Dritzen._ + +LE PETIT ZUM. + +Tes ouvriers arriveront trop tard. + + _Il frappa Dritzen, qui tombe mort._ + +ZUM, _s'élance vers Gutenberg, le poignard levé_. + +Maintenant, à toi, Gutenberg. + +LES SOLDATS. + +Mort à l'hérétique! mort au sacrilège! + + +SCÈNE VIII + +Les Mêmes, MARTHA, _entrant par le fond[A]. Elle présente sa croix aux + hommes qui entourent Gutenberg._ + +«Mort à l'hérétique» dites-vous, «mort au sacrilège!...» Appelez-vous +hérétique et sacrilège, celui qui met son travail et son oeuvre sous les +auspices de Dieu, celui qui s'enferme dans un couvent, pour travailler à +la gloire de l'Éternel?... Savez-vous de quelle oeuvre on s'occupe dans +ce cloître?... (_Elle a pris sur la presse la Bible._) Inclinez-vous, +c'est le livre divin; c'est la sainte Bible, que l'on s'attache ici à +multiplier, pour le bien de la religion et la gloire du Christ! + +LE JUGE CRIMINEL. + +Nous te remercions, sainte fille du Seigneur, de nous avoir éclairés, et +d'avoir épargné un crime à notre conscience. + + _Rideau._ + +NOTES: + +[A] Petit Zum, Zum, Friélo, Martha, Gutenberg, Juge criminel, Juge +ecclésiastique. + + + + +QUATRIÈME TABLEAU + +LA PESTE À PARIS + + _Un magasin de librairie, à Paris.--Contre les murs, des armoires + pleines de livres.--Comptoir au fond.--À droite, au premier plan, + une chaise longue.--À gauche, au premier plan, un banc de bois + sculpté._ + + +SCÈNE PREMIÈRE + +ZUM, LE PETIT ZUM. + + _Au lever du rideau, Zum est devant le comptoir et le petit Zum + devant l'armoire. Ils descendent en scène._ + +LE PETIT ZUM. + +Nous voilà donc à Paris, grand frère! + +ZUM. + +Et dans un magasin de librairie, à la place Maubert[A]! + +LE PETIT ZUM. + +Qui nous aurait dit cela, il y a huit ans, quand nous fîmes cette +brillante expédition nocturne au couvent de Saint-Arbogast à Strasbourg, +sous la conduite de Fust? + +ZUM. + +Quel malin que ce père Fust! + +LE PETIT ZUM. + +Oui, il est assez retors. Après avoir fait saisir les outils, les +instruments et le matériel de Gutenberg, sous prétexte qu'ils servaient +à une oeuvre de sorcellerie et de magie, il n'a eu rien de plus pressé +que de faire reprendre à Mayence les mêmes travaux, par les mêmes +ouvriers. + +ZUM. + +Seulement, pour dérober son travail aux yeux des curieux, il a fait plus +que Gutenberg: il a enfermé les ouvriers dans les caves, et les a tenus +sous clef, nuit et jour. + +LE PETIT ZUM. + +Et au lieu de leur faire jurer sur la Bible de garder le silence, il +leur a fait signer des billets, dont il réclamera le montant, en cas +d'indiscrétion. + +ZUM. + +C'est ainsi qu'il est parvenu à faire imprimer mystérieusement, à +Mayence, plusieurs livres, qu'il a apportés à Paris, pour les vendre. + +LE PETIT ZUM. + +Et il les vend, le traître, comme des manuscrits; ce qui lui procure des +bénéfices énormes. Les acheteurs encombrent sa boutique, et quand la +boutique est pleine, il vient des amateurs jusque dans la salle où nous +sommes. + +ZUM, _regardant en bas._ + +Voici justement un acheteur... c'est-à-dire une acheteuse, qui monte +l'escalier... Elle est accompagnée de Scheffer. + +LE PETIT ZUM. + +Scheffer, l'ancien calligraphe?... Je n'aime pas beaucoup cet homme, +qui, autrefois simple ouvrier de Gutenberg, au couvent de +Saint-Arbogast, semble aujourd'hui commander en maître, chez Fust. + +ZUM. + +N'est-il pas son associé dans l'imprimerie de Mayence? + +LE PETIT ZUM. + +Oui, Fust a reconnu de cette manière, le service qu'il reçut de +Scheffer, quand ce traître nous ouvrit les portes du couvent d'Arbogast. +Et sa trahison semble lui avoir porté bonheur, car le père Fust ne voit +que par ses yeux, et le laisse maître absolu de ses affaires. On dit +même qu'il veut lui faire épouser sa fille Christine. + +ZUM. + +Ce mariage n'est pas encore fait. J'ai idée que Scheffer a le coeur pris +d'un tout autre côté... Mais, silence!... le voici. + + _Ils remontent tous les deux au comptoir._ + +NOTES: + +[A] Zum, le petit Zum. + + +SCÈNE II + +Les Deux ZUM, PIERRE SCHEFFER, _il entre à reculons,_ Une Dame. + +SCHEFFER. + +Excusez-moi, noble dame, de vous avoir fait monter jusque dans cette +salle. (_Il prend une chaise placée à gauche près du comptoir, et la +présente à la dame, qui s'assied[A]._) Mais c'est ici que nous enfermons +nos plus précieux manuscrits, ceux que nous réservons pour les personnes +capables d'en apprécier la valeur et le mérite. (_Il va ouvrir une des +armoires du droite, qui est pleine de livres._) Voici un missel, qui, je +le crois, par la richesse de ses ornements, de ses enluminures et de ses +lettres peintes, fixera votre attention... C'est un livre d'heures du +XIe siècle; veuillez l'examiner. + + _Il lui donne le livre._ + +LA DAME. + +Le manuscrit est, en effet, magnifique. Vous donnerez l'ordre de +l'envoyer à l'hôtel de la duchesse d'Arques. + + _Elle rend le livre, et sort. Zum s'approche de Scheffer. Scheffer + le regarde avec défiance, et referme l'armoire d'où il a tiré le + manuscrit d'heures. Il passe alors au milieu du théâtre, entre les + deux Zum, qu'il regarde et toise._ + +ZUM. + +Vous avez l'air de vous méfier de nous, Pierre Scheffer.... Nous sommes +pourtant d'anciens confrères. + +SCHEFFER. + +D'anciens confrères? + +LE PETIT ZUM. + +Vous étiez calligraphe à Mayence, et nous copistes. Vous êtes devenu +l'associé du seigneur Fust; nous sommes, nous, ses serviteurs, ses +écuyers: il n'y a pas grande différence entre nous. + +SCHEFFER. + +Tout ce qui vous plaira, mais je crois que vous ferez bien de quitter la +maison, et d'aller respirer un peu l'air de Paris. + +ZUM. + +L'air de Paris n'est pas bon, Pierre Scheffer. La peste a éclaté dans la +ville, et l'on y meurt comme des mouches. Nous trouvons plus simple de +rester ici, à la disposition de notre maître, le seigneur Fust. N'est-ce +pas ton avis, petit frère? + +LE PETIT ZUM, _tirant un cornet et des dés de sa poche, et jetant les +dés en l'air, puis enfourchant le banc de bois placé à gauche._ + +Voilà ma réponse... Pour ne pas rester à ne rien faire, entamons une +petite partie. + + _Zum enfourche le banc de l'autre côté, et ils se mettent à jouer + aux dés, sur le banc._ + +NOTES: + +[A] La dame assise, Scheffer, les deux Zum, au fond gauche. + + +SCÈNE III + +Les Mêmes, GUTENBERG, FRIÉLO. + + _Ils entrent par le fond. Ils sont fatigués, et leurs habits sont + couverts de poussière[A]._ + +GUTENBERG. + +Enfin!... j'ai cru que nous n'arriverions jamais à Paris. + +FRIÉLO. + +Cinquante lieues à cheval, sans s'arrêter que la nuit!... Je suis moulu. + + _Il s'assied sur le canapé, à gauche._ + +SCHEFFER, _allant à Gutenberg._ + +C'est Fust que vous cherchez, messire Gutenberg? + +GUTENBERG. + +Oui, c'est pour le voir que je voyage depuis huit jours, avec mon +compagnon fidèle... + +FRIÉLO, à part. + +Et exténué! + +GUTENBERG. + +Mais je tombe aussi de fatigue; permettez que je reprenne quelques +forces. + + _Il tombe près de Friélo, déjà assis sur le canapé. Zum et le petit + Zum se lèvent de leur banc, et viennent les saluer. Gutenberg et + Friélo les reconnaissent, et leur tournent le dos._ + +ZUM, _revenant en scène._ (_Au petit Zum._) + +Il me garde rancune... et moi aussi, de l'avoir manqué au couvent de +Saint-Arbogast. + +LE PETIT ZUM. + +On peut se retrouver. + + _Ils reprennent leurs places sur le banc à gauche, et se remettent à + jouer._ + +NOTES: + +[A] Petit Zum, Zum, jouant aux dés, Scheffer, Gutenberg, Friélo. + + +SCÈNE IV + +Les Mêmes, LE DUC DE LA TRÉMOUILLE, _entrant par le fond_, SCHEFFER. + +LE DUC, _à Scheffer._ + +On m'a dit que vous voudriez bien, monsieur Scheffer, me montrer les +«_Offices de Cicéron_» célèbre manuscrit du XIIe siècle? + +SCHEFFER, _prenant un livre dans l'armoire._ + +Voici, monsieur le duc, le manuscrit que vous désirez. (_Il le lui +remet_.) C'est un objet rare et précieux[A]. + +LE DUC, _examinant le manuscrit._ + +Je vous remercie de me montrer ce chef-d'oeuvre. + +SCHEFFER, _appuyant_. + +Nous le vendons vingt écus d'or. + +FRIÉLO, _à part._ + +Rien que ça! + +GUTENBERG, _se levant, et allant au duc, en passant devant Scheffer_. + +On vous trompe, monsieur le duc!... Les _Offices de Cicéron_ que vous +tenez, ne sont pas un manuscrit; c'est un livre imprimé à Mayence. Il +n'est pas écrit à la main, comme on vous le dit, mais fabriqué +mécaniquement, par l'art de l'imprimerie, récemment inventé. Et ce +prétendu manuscrit n'est pas unique; car Fust en a apporté de Mayence +plus de cinquante exemplaires, absolument pareils à celui qu'on vous +montre. Fust veut faire passer pour des manuscrits des livres imprimés, +et surprendre ainsi la bonne foi et l'or des Parisiens. + +LE DUC. + +Ce que vous dites est grave; en avez-vous vu la preuve? + +GUTENBERG. + +La meilleure preuve, monsieur le duc, c'est que je suis l'inventeur, le +créateur de cet art nouveau. Je suis Jean Gutenberg, et ce sont mes +anciens ouvriers qui ont imprimé, à Mayence, les _Offices de Cicéron_. +J'ai fait tout exprès le voyage d'Allemagne à Paris, pour venir +démasquer les mensonges de Fust. + + _Les deux Zum se lèvent._ + +LE DUC. + +S'il en est ainsi, Pierre Scheffer, je me retire. + +SCHEFFER. + +Pourtant, monseigneur.... + + _Le duc sort par le fond. Scheffer le suit, en paraissant insister._ + +ZUM, _s'approchant, menaçant, de Gutenberg._ + +Tu viens porter ici le trouble et l'agitation! Tu as échappé de mes +mains, au couvent de Saint-Arbogast... Mais cette fois tu ne t'en +tireras pas! + + _Il tire son épée et s'approche de plus près de Gutenberg, qui tire + également son épée._ + +GUTENBERG. + +Approche donc, misérable! + + _Ils se menacent tous deux de leur épée. Friélo prend un bâton dans + un coin, et le lève sur le petit Zum, qui a tiré son poignard[B]._ + +NOTES: + +[A] Petit Zum, Zum, le duc, Scheffer, Gutenberg, Friélo. + +[B] Gutenberg, Zum, Friélo, petit Zum. + + +SCÈNE V + +Les Mêmes, FUST, _entrant par le fond, entre les deux groupes._ + +FUST. + +Quel est ce bruit? que se passe-t-il ici?... Des épées, des +poignards?... D'où viennent ce tumulte, et ces menaces de mort? + +_Les deux Zum reculent, Friélo abaisse son bâton._ + +GUTENBERG, _à Fust._ + +Tu me reconnais, n'est-ce pas?... Je suis venu ici pour déjouer tes +ruses, pour confondre tes mensonges et tes perfidies... Tes chiens +aboient après moi, et je tiens tête aux chiens, en attendant que je +m'attaque au maître. + +FUST, _bas, à Zum._ + +Tu n'as donc pas pu me débarrasser de cet homme?... + +ZUM, _avec humeur._ + +Il arrive à l'instant. + +FUST, _bas._ + +Ne vous éloignez pas; tenez-vous derrière cette porte; vous le frapperez +à sa sortie. (_Zum et le petit Zum sortent par la gauche.--À Gutenberg, +avec hypocrisie._) Eh! quoi, messire Gutenberg, hors de l'Allemagne, à +Paris, vous venez me poursuivre de votre haine et de vos fureurs? Il y a +ici, heureusement, des juges et des prévôts, qui sauront me défendre[A]. + +GUTENBERG, _avec force._ + +Les juges et les prévôts arriveront trop tard, car je vais te tuer!... + +FUST. + +Me tuer!... Que vous ai-je fait? + +GUTENBERG. + +Ce que tu m'as fait?... Il demande ce qu'il m'a fait! Mais tu as voulu, +traître, détruire mon corps et mon âme! Et cela pour la soif de l'or, +par l'appât du gain!... Parce que j'avais refusé de te livrer mon +invention, tu as ourdi contre moi le plus noir des complots. Tu as +envahi, la nuit, à main armée, mon tranquille atelier. Tu as fait +assassiner mon ami, le pauvre Dritzen, qui a expiré sous mes yeux. Et si +je n'ai pas succombé, comme lui, je le dois à un ange du ciel, qui est +apparu pour me défendre... Et n'ayant pu me tuer, tu as entrepris de +tuer ma découverte... Tu fabriques des livres, et tu viens, en plein +Paris, à la face du ciel, déclarer que les livres imprimés n'existent +pas, et que l'art de l'imprimerie est un mensonge! Ces livres que tu as +fabriqués à Mayence, avec tes ouvriers, qui étaient les miens, tu les +vends audacieusement comme des manuscrits... Voilà ton nouveau crime, +Fust! C'est pour cela que tu vas mourir. + + _Il tire son épée. Les deux Zum rentrent par la gauche[B]._ + +FUST, _fléchissant les genoux, et s'asseyant sur le canapé_. + +Qu'est-ce que j'éprouve donc?... Je respire à peine... une sueur glacée +couvre mon corps. + +GUTENBERG. + +Ah! tu trembles, tu pâlis, tu as peur de la mort! + +FUST. + +Tu ne me connais pas, Gutenberg. Ce n'est pas la crainte de ton épée, ce +n'est pas la peur de la mort, qui me fait pâlir et trembler. + +GUTENBERG. + +Qu'est-ce donc? + +FUST. + +Ce matin, j'étais allé porter, sur sa demande, quelques manuscrits au +médecin de l'Hôtel-Dieu, Mannoury. On m'a fait traverser, pour arriver à +lui, une salle pleine de malades. La souffrance, les cris de douleur et +d'agonie, remplissaient ce lieu funeste. «Quelle est donc la salle que +nous traversons?» ai-je demandé à l'homme qui me conduisait. Et il m'a +répondu. «C'est la salle des pestiférés.» J'ai reculé d'horreur, j'ai +perdu connaissance... En ce moment, venait derrière moi une civière, +emportant le corps d'une malheureuse victime de l'épidémie. Je suis +tombé à la renverse, sur ce corps glacé, et, j'en frémis encore, il m'a +semblé que ce cadavre m'enlaçait de ses bras de marbre, et qu'il me +donnait le baiser de la mort!... Je suis sorti, éperdu, à demi fou de +terreur, croyant toujours sentir sur mes lèvres le funèbre baiser du +pestiféré de l'Hôtel-Dieu... Et maintenant, tes menaces, tes +emportements, ta fureur, tout cela m'accable, m'oppresse. Je souffre, je +souffre horriblement et je sens que j'ai rapporté de l'hôpital, la +maladie terrible... la peste!... + + _Il retombe sur le canapé._ + +ZUM. + +La peste!... + +LE PETIT ZUM. + +Sauve qui peut! + + _Ils sortent, avec les signes de la plus vive terreur._ + +FRIÉLO, _à Gutenberg_. + +Viens donc, maître!... + + _Gutenberg l'écarte du geste. Friélo sort, en courant._ + +GUTENBERG. + +Étranges créatures que nous sommes! Tout à l'heure, je voulais tuer cet +homme, et maintenant que je le vois haletant, accablé, un pied dans la +tombe, je voudrais le sauver. (_Il remet son épée au fourreau.--À +Fust._) Tu le vois, seul je suis resté. Mon coeur s'amollit au spectacle +de tes souffrances, et je demeurerai près de toi, pour te faire donner +les soins qui te sont nécessaires. + +FUST. + +Béni sois-tu, Gutenberg! Malheur à moi de t'avoir méconnu, et de t'avoir +si longtemps poursuivi de ma haine! Pardonne-moi, je t'en supplie, mes +torts envers toi. Que je ne paraisse pas devant Dieu, chargé de ton +mépris et de ta malédiction. + +GUTENBERG. + +Du fond du coeur, je te pardonne! Que Dieu reçoive ton âme en son saint +paradis. + +FUST, _à part_. + +Ah! la vengeance! la vengeance! (_Haut._) Ce n'est pas assez de tes +paroles, ami Gutenberg. Je veux que tu me donnes le baiser du pardon... +Je veux, pour être bien sûr de tes sentiments, que tu me permettes de +t'embrasser... de t'embrasser comme un fils. (_À part._) Ah! qu'il +vienne! qu'il vienne, et que je lui rende le baiser mortel du pestiféré +de l'Hôtel-Dieu! + +NOTES: + +[A] Friélo, Gutenberg, Fust. + +[B] Petit Zum, Zum, Friélo, Gutenberg, Fust. + + +SCÈNE VI + +FUST, GUTENBERG, MARTHA. _Elle entre par le fond[A]._ + +GUTENBERG. + +Eh bien! puisque tu demandes cette consolation suprême... + + _Il fait un pas vers Fust, Martha l'arrête._ + +MARTHA. + +Que fais-tu?... Ne comprends-tu pas que c'est la mort que ce misérable +t'offre dans son fatal baiser!... + +GUTENBERG. + +Serait-il vrai?... une dernière perfidie... Et j'allais en être +victime... Merci, Martha, vous m'avez sauvé une fois encore... Mais +comment vous trouvez-vous ici? + +MARTHA. + +On a demandé, au couvent de Sainte-Claire de Mayence, quelques +religieuses, pour aller soigner les pestiférés de Paris; et je suis +partie, avec quelques autres soeurs. Tout à l'heure, on est venu +chercher une religieuse, pour donner des secours à un mourant, et +j'accours. Je me charge de cet homme. Laissez-moi le conduire dans sa +chambre. + +GUTENBERG. + +Vous m'écartez de lui, et vous allez vous exposer vous-même à la +contagion? + +MARTHA. + +Oh! moi, c'est différent! Les filles de Dieu qui se dévouent aux malades +et aux mourants, ont fait d'avance le sacrifice de leur vie. Quand l'une +d'elles meurt, une autre la remplace. Sa mission est finie ici-bas; une +nouvelle soeur remplira son office. C'est à peine si l'on s'en aperçoit, +car c'est le même costume et presque la même personne, qui assiste le +malade... Dieu la voit, cela suffit! + +GUTENBERG. + +Tes paroles me remplissent d'admiration et de respect, Martha. Je ne +veux pas que seule tu t'exposes au danger. Laisse-moi prendre une part +des soins à donner à ce malade. + +_Il passe derrière Martha, et fait lever et sortir, avec Martha, Fust, +qui se tient à peine.--Ils sortent par la droite, Fust regardant +Gutenberg avec un mélange d'admiration et du remords._ + +NOTES: + +[A] Gutenberg, Martha, Fust. + + +SCÈNE VII + +ANNETTE, SCHEFFER. + + _La scène reste vide pendant quelques instants; puis Scheffer et + Annette entrent ensemble par le fond[A]._ + +SCHEFFER. + +Quel bonheur pour moi, dame Annette, de vous voir ici! Vous avez donc +accompagné à Paris, Gutenberg? + +ANNETTE. + +Nous sommes arrivés ce matin, et Gutenberg n'a pas voulu tarder un +instant de se rendre chez Fust. Quant à moi, je suis restée quelques +heures à l'hôtellerie, pour prendre un peu de repos, et quitter ma +toilette de voyage... Et me voilà!... Que se passe-t-il ici? J'ai vu, en +arrivant, tous les visages renversés. + +SCHEFFER. + +La maison est, en effet, en proie à l'agitation, au vertige. Fust vient +d'être atteint de la peste; il est moribond. + +ANNETTE. + +Que m'apprenez-vous? + +SCHEFFER. + +Dame Annette, les moments sont précieux. Je ne trouverai peut-être pas +une autre occasion de vous voir, de vous parler sans témoin... +Laissez-moi donc vous dire ce qui remplit mon coeur... + +ANNETTE. + +Parlez! + +SCHEFFER. + +Voilà huit ans que je vous vis pour la première fois. J'étais alors, +vous le savez, calligraphe dans l'imprimerie de Gutenberg, au couvent de +Saint-Arbogast. Tous les jours, vous vous occupiez activement des +travaux de l'atelier, et tous les jours, j'admirais votre haute et +sereine intelligence; je m'enivrais de la douceur et de l'éclat de vos +regards. + +ANNETTE. + +Scheffer![B] + +SCHEFFER. + +Comment aurais-je pu rester insensible à votre beauté, au charme de +votre voix, aux mille perfections qui vous élèvent au-dessus des autres +femmes? J'étais désolé de vous voir, vous si belle, si jeune encore, +languir sous la froideur d'un époux usé par les soucis, plus encore que +par l'âge, et qui ne pouvait vous donner ni fortune ni amour. + +ANNETTE, _avec force_. + +C'est pour cela sans doute, que seul de tous nos ouvriers, tu sortis du +couvent? C'est pour cela que, dans la nuit même qui suivit ton départ, +les sbires du tribunal criminel nous surprenaient, pillaient nos +ateliers, massacraient le pauvre Dritzen, et consommaient notre ruine! +Ôte-toi de mes yeux! Tu n'es qu'un artisan de crime et de trahison. + +SCHEFFER. + +Ah! ne m'accusez pas. La fatalité a fait tout le mal. J'étais fou, fou +d'amour et de jalousie. Je ne pouvais plus vivre en vous voyant sans +cesse aux côtés de l'homme que je haïssais, parce qu'il était votre +époux. D'ailleurs, il était bien vrai que ma mère m'appelait, pour +recueillir son dernier soupir. C'est pour ce double motif que je +demandai à vous quitter. Le malheur voulut que Fust apprît ma sortie du +couvent. Il vint aussitôt me trouver, il m'accabla de questions, de +demandes, de promesses... Que vous dirai-je? J'avais la tête perdue et +de mon amour inavoué, et de la mort imminente de ma mère. Fust tira de +moi quelques paroles, quelques indications, qui lui étaient du reste, +bien peu nécessaires, avec sa résolution d'agir par la violence autant +que par la ruse... Il y a longtemps que j'ai expliqué tout cela à votre +époux, et qu'il m'a pardonné... Mais, je vous en supplie, dame Annette, +l'heure me presse, laissez-moi, sans perdre de temps, achever ce qu'il +me reste à vous dire... Fust vient d'être frappé de la maladie terrible +qui désole Paris. En le voyant près d'expirer, en songeant que sa place +va être libre dans l'imprimerie de Mayence, j'ai fait un rêve... + +ANNETTE. + +Un rêve? + +SCHEFFER. + +Oui, je rêvais au bonheur qui m'attendait si Gutenberg, à la place de +Fust, devenait mon associé dans l'imprimerie; s'il rentrait avec moi +dans ces ateliers, qui sont les siens, et dont l'a chassé la déloyauté +de son ennemi. Alors, et dans ce même rêve, dame Annette, je vivais sans +cesse près de vous, je m'enivrais de vos regards, de votre esprit. Vous +étiez la reine de ce monde de travailleurs et d'artistes; vous nous +inspiriez tous de votre ardeur, de votre ambition, de vos audaces... Et +tous, heureux et soumis, nous marchions ensemble à la gloire et au +bonheur. + +ANNETTE. + +Ce ne sont pas seulement des pensées coupables que tu exprimes là, +Pierre Scheffer, ce sont des pensées impies. Oublies-tu qu'il y a là +(_Elle passe et montre la chambre de Fust._)[C] un homme qui souffre et +qui meurt? Ce sont les dépouilles d'un mourant qui te préoccupent en ce +moment, et qui te dictent ces propositions déloyales... Mais tu te +trompes, Scheffer, et ton espoir n'est pour moi qu'une offense. Jamais, +jamais, entends-tu! je ne faillirai à mes devoirs!... Renonce donc à me +poursuivre des élans d'un amour coupable. Gutenberg fut ton protecteur +et ton maître, respecte sa femme. + +SCHEFFER. + +Croyez-vous donc que l'on commande à son coeur? Suis-je le maître de +vous oublier? Est-ce ma faute si votre seule présence, si votre voix +seule me troublent et m'enivrent? Quelle est la puissance qui pourrait +m'empêcher de tomber à vos pieds, et de vous répéter que mon coeur et ma +vie sont à vous à jamais? + + _Il prend la main d'Annette, et se met à genoux._ + +NOTES: + +[A] Scheffer, Annette. + +[B] Annette, Scheffer. + +[C] Scheffer, Annette. + + +SCÈNE VIII + +SCHEFFER, ANNETTE, MARTHA, _sortant de la chambre de Fust_[A]. + +MARTHA, _qui a entendu les dernières paroles de Scheffer, à part._ + +Qu'ai-je vu?... Annette!... Scheffer!... Ah!... (_Scheffer se relève. +Haut, à Annette._) C'est vous, dame Annette, vous êtes arrivée dans un +triste moment. + +ANNETTE. + +Oui, Fust est en danger de mort. Comment se trouve-t-il? + +MARTHA. + +Plus d'espoir!... mais voici Gutenberg, que j'ai laissé près de lui. + + +SCÈNE IX + +Les Mêmes, GUTENBERG, _entrant par la droite[B]._ + +ANNETTE. + +Eh! bien? + +GUTENBERG. + +Tout est fini! + +MARTHA. + +À genoux, mes amis, et prions Dieu pour cette âme qui s'envole dans +l'éternité! (_Ils s'agenouillent._) Que la miséricorde céleste s'étende +sur celui que la grâce a touché à ses derniers instants: que Dieu +reçoive en son sein le pécheur repenti. + + _Ils se relèvent._ + +SCHEFFER, _à Gutenberg_[C]. + +Puisque Dieu a jugé bon de rappeler à lui notre maître Fust, il n'y a +plus de raisons de laisser subsister entre nous la discorde et la haine. +Permets-moi donc, Gutenberg, de te dire: «Il y a, à Mayence, tout ce que +peuvent désirer tes justes ambitions. Là, s'exerce, dans toute son +ampleur, dans toute son activité, l'art auquel tu as voué ta vie. +L'imprimerie de Fust et Scheffer est veuve de l'un de ses chefs: +Gutenberg, veux-tu prendre la place de celui que Dieu vient de rappeler +à lui? Veux-tu concourir avec moi aux travaux qui nous illustreront +tous, en répandant dans le monde entier, les oeuvres de la science de la +littérature et des arts? Veux-tu rentrer en maître dans ces ateliers +d'où t'a banni un concours fatal de circonstances, que je déplore, et +auxquelles, tu le sais, je suis resté étranger?» + +GUTENBERG. + +Tes paroles sympathiques, cette proposition inattendue, l'horizon +nouveau que tu ouvres à ma pensée, tout cela m'éblouit, Scheffer. +Laisse-moi reprendre un moment mes esprits, et réfléchir à ton offre +amicale... + +ANNETTE. + +Et qu'est-il besoin de réflexions et de délais? Peux-tu te méprendre à +l'importance de l'offre généreuse que te fait l'amitié de Scheffer? +Peux-tu hésiter? Peux-tu faire attendre un moment ton acceptation? Où +trouveras-tu une occasion plus brillante et plus facile de te consacrer +au perfectionnement de l'art qui te doit sa naissance? (_À Scheffer._) +Oui, Scheffer, oui, j'en réponds pour lui, Gutenberg accepte avec +reconnaissance l'association que tu lui proposes. + +GUTENBERG, _à Scheffer, en lui prenant la main_. + +Eh! bien oui, j'accepte! Viens, ami; demain nous partirons pour Mayence. + + _Ils sortent par la droite._ + +NOTES: + +[A] Scheffer à genoux, Annette, Martha. + +[B] Annette, Scheffer, Martha, Gutenberg. + +[C] Annette, Martha, Scheffer, Gutenberg. + + +SCÈNE X + +MARTHA, ANNETTE[A]. + +MARTHA. + +Et moi, je dis, madame, que Gutenberg ne doit pas partir! + +ANNETTE. + +Il ne doit pas partir!... et pourquoi? + +MARTHA. + +N'insistez pas; je ne pourrai vous répondre. Seulement, dans l'intérêt +de tout ce qu'il a de plus sacré, de plus précieux au monde, que +Gutenberg n'habite jamais sous le même toit que Scheffer. + +ANNETTE. + +Mais, encore une fois, quel motif invoques-tu pour détourner mon époux +d'une carrière où tout l'appelle, son intérêt, ses goûts, l'avenir de +son art? + +MARTHA. + +Je n'ai rien à répondre. + +ANNETTE. + +Ainsi, tu viens te jeter au travers de nos projets, de nos plans +d'avenir, de fortune et de gloire, et tu ne veux donner aucune raison de +tes paroles!... Que veux-tu dire et que caches-tu sous tant de +réticences et de mystère? + +MARTHA. + +Je n'ai ni à me défendre, ni à accuser... Adieu, Annette. + + _Fausse sortie._ + +ANNETTE, _prenant Martha par la main, et l'amenant au milieu du +théâtre_. + +Soeur de Sainte-Claire, tu as aimé avant de prendre le voile, et celui +que tu aimais, c'était Gutenberg, celui qui est maintenant mon époux. +Pourquoi, je te le demande en secret, mes yeux dans tes yeux, mon regard +dans ton regard, pourquoi, ne veux-tu pas que Gutenberg retourne à +Mayence?... Est-ce parce qu'il ne t'y trouverait plus? Sous le voile de +la soeur Sainte-Claire sentirais-tu encore battre le coeur de l'imagière +de Harlem, et voudrais-tu être, comme autrefois, ma rivale d'amour?... + +MARTHA. + +Oui, j'ai aimé celui qui est aujourd'hui ton époux, et qui devait être +le mien; et depuis longtemps mon amour s'est transformé en une affection +profonde et douloureuse. Tu me demandes pourquoi je conseille qu'il ne +retourne pas à Mayence?... Je vais te le dire. C'est parce que son +honneur m'est plus cher que la vie, et que son honneur serait à la merci +de l'homme qui te poursuit... + +ANNETTE. + +De qui parles-tu? + +MARTHA. + +De Pierre Scheffer, qui t'aime, qui t'aime d'un amour insensé. Tu ne +l'ignores pas; car il te le disait tout à l'heure, et je l'ai vu à tes +pieds! + +ANNETTE, _confuse et s'asseyant sur le canapé_. + +Ah! + + _Elle se cache la figure dans ses mains._ + +MARTHA. + +Tu finirais par succomber à cet amour. C'est donc pour toi, Annette, +autant que pour Gutenberg, que j'ai parlé... Maintenant j'ai tout dit, +j'ai rempli mon devoir, j'ai agi selon ma conscience et mon coeur: le +reste à la grâce de Dieu! + + _Elle sort par le fond, Annette tombe sur le canapé._ + + +NOTES: + +[A] Martha, Annette. + + + + +ACTE QUATRIÈME + +CINQUIÈME TABLEAU + +ARCHEVÊQUE ET SOLDAT + + _L'intérieur de l'imprimerie de Scheffer et de Gutenberg à + Mayence.--Porte au fond.--À gauche de la porte, une presse.--À + droite de la porte, une armoire.--Au premier plan, à gauche, un + bureau.--Au premier plan, à droite, une table.--Au deuxième plan, à + droite, une fenêtre.--Portes latérales._ + + +SCÈNE PREMIÈRE + +ANNETTE, HÉBÈLE, FRIÉLO. + + _Au lever du rideau, Annette range sur le bureau à gauche. Friélo + est devant la presse. Hébèle entre par la porte du fond, et va + ranger sur la table, à droite._ + +HÉBÈLE. + +Quelle activité, aujourd'hui, chère Annette, dans l'imprimerie de +Gutenberg et de Scheffer! Tout le monde est occupé et tout le monde est +content. + +ANNETTE. + +Oui, leur association a merveilleusement réussi. Les livres qui sortent +de leurs presses font l'admiration de l'Allemagne, et Mayence est +justement fière d'avoir été le bureau de cet art. + +HÉBÈLE. + +On tire aujourd'hui la dernière feuille de la Bible. Mon frère a décidé +que le tirage de cette feuille serait fait avec quelque solennité, et +qu'un banquet fraternel réunirait ensuite tous les ouvriers de +l'imprimerie. + + +SCÈNE II + +ANNETTE, HÉBÈLE, FRIÉLO, GUTENBERG, _ensuite_ Ouvriers imprimeurs, _en +habits de fête, des bouquets à la boutonnière[A]._ + +GUTENBERG, _à Friélo_. + +Friélo, va prévenir les ouvriers que tout est prêt, et que nous les +attendons. + + _Friélo sort par le fond._ + +ANNETTE. + +Je présiderai au festin, et tu resteras ici, avec Scheffer. C'est bien +là ce qui est convenu? + +GUTENBERG. + +Parfaitement. + +FRIÉLO, _précédant les ouvriers_. + +Par ici, camarades. + + _Les ouvriers entrent par la gauche, et se rangent des deux côtés du + théâtre._ + +GUTENBERG[B]. + +Mes amis, il ne manque plus qu'une feuille à notre Bible, et j'ai voulu +vous réunir, pour la faire tirer devant vous. (_On tire une feuille de +la presse, et Gutenberg la montre aux assistants, avec solennité._) La +voilà, cette dernière feuille! La Bible est achevée. L'éternelle lumière +de ce livre divin pourra désormais luire par tous les hommes. Remercions +le Seigneur qui a permis la création de l'imprimerie, et prions-le de +bénir les premiers ouvriers de cet art nouveau. + + _Les hommes se découvrent et les femmes s'agenouillent, pendant que + Gutenberg montre la feuille de la Bible. Puis les femmes se + relèvent, Friélo prend la feuille des mains de Gutenberg, la plie et + la joint aux autres feuilles déjà pliées, pour en faire un volume._ + +ANNETTE. + +Quel grand jour, que celui où tu as terminé le plus beau livre de ton +imprimerie, le chef-d'oeuvre qui fera vivre à jamais ton nom dans la +mémoire des hommes! Tes longs travaux, les recherches qui ont occupé ta +vie entière, sont ainsi récompensés. Tu trouvas le germe de cette +invention dans l'atelier de Laurent Coster, et tu as su le porter à sa +perfection. Aux ébauches de l'imagier de Harlem tu as substitué ce +chef-d'oeuvre, et le titre de créateur de l'imprimerie t'est justement +acquis. + +GUTENBERG, _aux ouvriers_. + +Et maintenant, mes amis, mes enfants, je veux qu'un banquet cordial +réunisse tous ceux qui ont contribué, par leur zèle, par leur +dévouement, par leurs labeurs, au succès de l'oeuvre que nous avons +accomplie. Les tables sont dressées dans la grande salle. Allons +célébrer, le verre en main, cette heureuse journée. + +LES OUVRIERS. + +Vive Gutenberg! + +_Friélo ouvre la porte de droite, va aux ouvriers, les fait sortir et +les suit. Scheffer prend par la main Hébèle et la conduit à la porte de +droite. Gutenberg prend Annette par la main et lui fait signe de suivre +les ouvriers; Scheffer s'efface, pour la laisser passer._ + +NOTES: + +[A] Annette, Friélo, Gutenberg, Scheffer, Hébèle. + +[B] Annette, Gutenberg, Scheffer, Friélo, Hébèle, ouvriers au fond et +des deux côtés. + + +SCÈNE III + +GUTENBERG, SCHEFFER[A]. + +GUTENBERG. + +Les chers enfants! Quelle joie, quel orgueil ils éprouvent! Voilà des +instants qu'on n'oublie pas. (_À Scheffer._) Mais il ne faut pas que la +solennité de ce jour nous fasse perdre de vue les affaires. Travaillons, +ami Scheffer... On vient de me remettre, de la part de notre prince, +l'archevêque, ce manuscrit à composer! + +SCHEFFER. + +De la part du prince?... Ceci nous touche de près; car le sort de notre +ville et nos libertés municipales sont en jeu dans la situation critique +où se trouve notre digne souverain, Diether d'Yssembourg. Voyons de quoi +il s'agit. (_Il s'asseoit et lit._) «_À l'Empereur d'Allemagne, Frédéric +II, archevêque de Mayence, contre les attaques, violences et iniquités +de son voisin, le comte Adolphe de Nassau._» C'est une pièce que le +prince archevêque veut faire imprimer et publier, pour protester, devant +l'Europe, contre la guerre que lui a déclarée le comte de Nassau, et +pour réclamer de l'Empereur d'Allemagne, Frédéric II, des forces +militaires à opposer à celles de son ennemi. + +GUTENBERG. + +Et que dit notre cher souverain, dans sa protestation? + +SCHEFFER, _parcourant des yeux le manuscrit_. + +Il commence par rappeler la cause première du conflit armé qui règne +entre lui et le comte de Nassau. + +GUTENBERG, _debout près de Scheffer, assis_. + +La cause est assez connue, et d'ailleurs, fort singulière. C'est +l'archevêque de Mayence qui a le droit de convoquer les princes +d'Allemagne, quand il s'agit d'élire les empereurs; et c'est dans la +cathédrale de Mayence qu'a toujours lieu le couronnement de l'empereur +élu. Or, le pape Pie II, qui est bien le plus remuant, le plus intrigant +de tous les papes présents et passés, exigeait que notre prince électeur +s'engageât à ne jamais convoquer, sans son ordre à lui, le pape, le +collège électoral des princes d'Allemagne. Notre prince a répondu que si +le pape était maître à Rome, lui, Diether d'Yssembourg, était le maître +à Mayence; qu'il ne se mêlait point des querelles du pape avec les +Napolitains, les Toscans ou les Lombards, et qu'il entendait que le pape +n'intervînt point dans ses rapports avec les princes allemands. + +SCHEFFER. + +La réplique était juste, mais le pape Pie II, qui a passé sa vie à +batailler contre tous les souverains de l'Europe, et à se mêler à toutes +les intrigues des cours, n'était pas homme à s'arrêter devant les +protestations d'un archevêque. Par une bulle foudroyante, il a déposé +Diether d'Yssembourg, et institué à sa place, comme souverain de +Mayence, notre puissant voisin, le comte Adolphe de Nassau. (_Parcourant +les papiers._) Tout cela est rappelé dans cette pièce... Mais notre cher +souverain ajoute qu'il n'a pas voulu subir la décision pontificale. Il a +fait appel aux amis qu'il possède parmi les princes régnants de +l'Allemagne, et l'un d'eux, l'électeur Palatin, a mis à sa disposition +des armes et des troupes, pour les opposer à celles du comte de Nassau. + +GUTENBERG. + +Et de bonnes troupes, puisqu'il y a un an, le 14 septembre 1461, une +bataille rangée a eu lieu, sur les bords du Mein, près d'Heidelberg, et +que les soldats de Nassau ont été complètement battus par les nôtres. +(_Il se lève._) Victoire fâcheuse, peut-être, car le comte de Nassau, +furieux de sa défaite, et le pape, irrité d'une pareille résistance, ont +si bien manoeuvré qu'ils ont détaché de notre cause l'électeur Palatin. +Notre ancien allié nous a retiré ses troupes; de sorte qu'aujourd'hui, +nous en sommes réduits à nos propres forces, c'est-à-dire à la garde +civique, pour repousser les attaques des gens de Nassau. + +SCHEFFER. + +Tout cela est expliqué ici, et Diether d'Yssembourg conclut en demandant +à l'Empereur d'Allemagne, le prompt secours de forces militaires. + +GUTENBERG. + +Ce secours viendrait trop tard, car Adolphe de Nassau presse ses +armements; et comme nous n'avons, pour défendre la ville, que ses vieux +remparts et ses anciennes fortifications, je suis loin, ami Scheffer, +d'être rassuré sur le sort de Mayence. + + _Il va au bureau à gauche._ + +SCHEFFER. + +L'avenir me paraît, en effet, assez sombre pour nous. (_Il se lève et +frappe sur un timbre. Friélo entre par la droite, premier plan._) +Friélo, va porter ceci aux ateliers, et qu'on le compose sans retard[B]. + +FRIÉLO, _lisant le papier qu'on lui a remis_. + +«_Supplique du prince électeur, Diether d'Yssembourg, à l'Empereur +d'Allemagne._» Eh bien, il ne fera pas mal de se presser de nous envoyer +des secours, l'Empereur d'Allemagne; car la pauvre ville de Mayence en a +grand besoin. Tout y est sens dessus dessous. Les femmes pleurent et les +enfants crient. Les gardes civiques fourbissent leurs rapières et +astiquent leurs hallebardes; tandis que les artilleurs traînent les +bombardes du côté des remparts. Comment tout cela finira-t-il? + +SCHEFFER. + +Va donc porter cette copie, Friélo... Je t'ai dit que c'était pressé! + +FRIÉLO. + +J'y cours, maître, j'y cours. (_Il va pour sortir par la porte de +droite, mais il s'arrête.--Regardant à gauche._) Monsieur Scheffer, +voyez donc la visite qui nous arrive! + +SCHEFFER. + +Une visite? + +FRIÉLO. + +Je ne vois pas les visages, mais ce sont des personnages de très haut +rang, car tous les ouvriers s'inclinent sur leur passage, avec les +signes du plus profond respect. + + _Il sort par la droite._ + +NOTES: + +[A] Scheffer, Gutenberg. + +[B] Gutenberg, Scheffer, Friélo. + + +SCÈNE IV + +DIETHER D'YSSEMBOURG, SCHEFFER, GUTENBERG, CONRAD HUMMER, Hallebardiers. + + _Les hallebardiers se rangent des deux côtés de la porte._ + +UN SOLDAT, _annonçant_. + +Monseigneur Diether d'Yssembourg, prince électeur, archevêque de +Mayence; M. Conrad Hummer, Syndic de la ville! + + _Le prince électeur et Conrad Hummer entrent[A]._ + +GUTENBERG. + +Heureuse et honorée la maison qui reçoit aujourd'hui le souverain de +Mayence!... ainsi que toi, mon cher Conrad, toi qui es maintenant le +Syndic de notre bonne ville. + +DIETHER D'YSSEMBOURG. + +Mon cher Gutenberg, mon cher Scheffer, nous laisserons pour un autre +moment les cérémonies et les discours. Les circonstances sont graves, et +ma visite vous dit assez qu'un grand péril menace la cité. Notre +constant ennemi, celui qui, soutenu par le pape, a juré de détruire vos +libertés municipales, et d'absorber Mayence dans ses États, a rassemblé +toutes ses forces, et il marche sur notre ville. Il ne faut pas nous +laisser surprendre. C'est pour cela qu'avec le Syndic de la ville, je +viens donner mes instructions aux chefs des gardes civiques auxquels est +confiée la défense des dix portes fortifiées de la ville. Vous, +Scheffer, et vous, Gutenberg, êtes chargés de garder deux portes, +n'est-ce pas? + +CONRAD HUMMER. + +Oui; Gutenberg et Scheffer doivent se placer, avec les hommes de leur +quartier, dans les poternes et bastions qui défendent la troisième et la +quatrième porte du côté du Rhin. + +DIETHER D'YSSEMBOURG. + +Eh! bien, Scheffer, eh! bien, Gutenberg, voici le relevé des forces dont +vous disposerez. (_Il leur remet à chacun un pli. Gutenberg et Scheffer +prennent le pli et s'inclinent._) Dans cette note se trouve le détail +des quantités de poudre et de boulets de pierre accompagnant la bombarde +qui a été placée sur le rempart, entre la troisième et la quatrième +porte du Rhin. Il y a aussi le détail de l'approvisionnement, en grains +et fourrages, pour les chevaux, en cas d'une sortie de notre part. + +SCHEFFER. + +Nous avons ici soixante ouvriers solides, qui peuvent se rendre, avec +nous, à la porte du Rhin; mais ils ne sont pas encore armés. + +DIETHER D'YSSEMBOURG. + +Qu'ils se rendent sur la place du Dom. Là, les piques, les lances et les +épées, leur seront délivrées. Nous n'avons, malheureusement pas d'armes +à feu portatives, couleuvrines ou arquebuses, à opposer à nos ennemis, +qui en ont fait venir d'Espagne. Mais la vaillance elle patriotisme des +citoyens suppléeront à l'insuffisance de leurs armes. + + _Fausse sortie du prince et de Conrad Hummer._ + +DIETHER D'YSSEMBOURG, _revenant_. + +Ah! un mot encore. Des vedettes sont placées sur les tours des Églises, +aux quatre coins de la ville. Elles ont pour mission, dès qu'elles +apercevront l'ennemi, de sonner aussitôt le tocsin. Ce sera le signal +d'alarme et d'appel pour toutes les gardes civiques et pour les +habitants de la ville en état de porter les armes... Ainsi, dès que vous +entendrez le tocsin, Scheffer, dès que vous l'entendrez, Gutenberg, +n'hésitez pas un instant, courez, volez aux remparts. Seriez-vous près +de votre fils nouveau né, seriez-vous au chevet de votre mère mourante, +abandonnez tout, courez au combat! + +GUTENBERG. + +Il s'agit de défendre nos femmes et nos enfants, et de sauver nos +libertés civiques. Nos bras, nos forces, notre existence, sont à vous, +monseigneur. + +DIETHER D'YSSEMBOURG. + +Je savais que je pouvais compter sur votre courage et votre dévouement. +Adieu donc; je vais continuer à donner mes instructions aux chefs des +autres bastions et poternes. + +CONRAD HUMMER, _prenant la main de Gutenberg_. + +Nous nous retrouverons, cher camarade, devant l'ennemi. + +GUTENBERG. + +Permettez, monseigneur, que je vous reconduise jusqu'à votre carrosse. + + _Diether sort, suivi de Conrad et de Gutenberg. Les soldats suivent. + Scheffer qui les a suivis, rentre en scène._ + +NOTES: + +[A] Gutenberg, Conrad, Diether, Scheffer, Hallebardiers, au fond. + + +SCÈNE V + +SCHEFFER, ANNETTE. + +ANNETTE, _entrant par la droite_[A]. + +C'est le prince électeur et le Syndic de la ville qui sortent d'ici?... +Que se passe-t-il donc? Je meurs d'inquiétude. + +SCHEFFER. + +Des événements très graves se préparent. Le temps presse et je vous prie +de m'écouter; car j'ai à vous parler, et de choses sérieuses. + +ANNETTE. + +Je vous écoute. + +SCHEFFER. + +Depuis trois ans, je travaille en secret, au perfectionnement de +l'imprimerie, et j'ai été assez heureux pour trouver un procédé qui va +simplifier extraordinairement la fabrication des caractères. Vous savez +que les lettres métalliques dont nous nous servons, sont sculptées une à +une. C'est un travail énorme et très dispendieux. Or, j'ai imaginé de +graver en acier un type, qui me sert à frapper ensuite un moule à +lettres. Je coule dans ce moule l'alliage destiné à former les +caractères, et j'obtiens ainsi des lettres ayant toute la perfection +désirable, tout en conservant le type primitif en acier. + +ANNETTE. + +C'est assurément une grande simplification, et je reconnais là votre +talent. + +SCHEFFER. + +Attendez! je n'ai pas fini. Gutenberg emploie, pour imprimer ses livres, +les lettres gothiques des anciens manuscrits. Je veux, moi, faire usage +des caractères romains, dont la netteté est précieuse, non seulement +pour l'imprimeur, car elle simplifie son travail, mais aussi pour le +lecteur, car elle facilite la lecture. + +ANNETTE. + +C'est encore là une belle idée! Mais pourquoi, Scheffer, est-ce à moi +que vous parlez de tout cela, au lieu de le communiquer à Gutenberg, à +votre associé[B]? S'il est vrai que vous ayez découvert plusieurs +perfectionnements utiles à l'art de l'imprimerie, votre devoir serait de +les communiquer à Gutenberg, qui, depuis deux ans, n'a aucun secret pour +vous, qui vous a initié à ses travaux, et vous a traité comme un fils. + +SCHEFFER. + +Vous oubliez que je vous aime, dame Annette! C'est pour me rendre digne +de vous que j'ai voulu surpasser Gutenberg. Je vous savais ambitieuse de +gloire et passionnée pour notre art. C'est pour cela que je viens vous +dire: «Gutenberg n'est pas le seul créateur de l'imprimerie. Un autre +qui a reçu du ciel ce même don suprême que vous admirez en lui, un +autre, après avoir découvert de nouveaux procédés pour l'imprimerie, met +à vos pieds ses talents et son coeur». Que me répondrez-vous? + +ANNETTE. + +Je vous répondrai que celui qui veut, du même coup, ravir le bonheur et +la gloire à son bienfaiteur, est un double traître. Je lui dirai qu'il a +menti; car l'art de l'imprimerie a été créé par celui là même qu'il veut +trahir, comme inventeur et comme époux. + +SCHEFFER. + +Annette! ne me repoussez pas. Croyez en ma parole, et ne vous abusez pas +plus longtemps sur le compte d'un homme qui ne peut plus répondre aux +aspirations de votre coeur, ni de votre esprit. + +ANNETTE. + +Je vous l'ai déjà dit, Scheffer, j'aime Gutenberg pour son génie, pour +l'affection qu'il me porte, et je suis véritablement indignée de vos +paroles. + +SCHEFFER. + +Quoi! c'est lorsque j'ai réussi dans mes travaux, au point de surpasser +Gutenberg; c'est lorsque je viens vous offrir les prémices de ma +découverte et le don de mon coeur, que vous m'écrasez de votre +orgueilleuse préférence pour un autre! Ne prononcez plus devant moi le +nom de mon rival; car ce nom ne m'inspire que révolte et jalousie! +Annette, prenez garde, car maintenant, je hais Gutenberg!... + +ANNETTE, _elle marche sur Scheffer, qui recule_. + +Des menaces, Scheffer! des menaces, parce que je refuse de répondre à un +amour coupable! Esprit envieux, serpent réchauffé dans le sein de +l'amitié, la passion te fait oublier le respect que tu dois à ton maître +et à moi[C]. + +SCHEFFER. + +Annette! de grâce, écoutez-moi! Je n'ai pas tout dit... J'ai pris toutes +mes dispositions pour créer une imprimerie nouvelle, qui fera une +révolution dans cet art. C'est à Francfort que je compte l'établir. Mais +j'entends ne conserver aucun rapport avec Gutenberg. Venez avec moi, +chère Annette; venez partager la destinée brillante qui m'attend, et +laissez s'écouler votre vie, heureuse et tranquille, entre la richesse +et la gloire. Que l'amour ardent que je vous ai voué depuis dix années, +ait enfin son couronnement!... (_Il prend Annette dans ses bras._) +Consentez à me suivre. Tout est préparé pour nous rendre ensemble à +Francfort. + +GUTENBERG, _vers les dernières paroles de Scheffer était entré sans rien +dire. Il avait ouvert l'armoire, pris son épée et bouclé son ceinturon. +Il a entendu les dernières paroles de Scheffer._ + +Misérable! Tu veux, à la fois, suborner ma femme et me ravir ma gloire! +Je suis stupéfait de tant de duplicité et de tant d'audace[D]! + +SCHEFFER. + +Tu as entendu mes paroles? Tu nous épiais! Eh bien! assez de +dissimulation, assez d'ombre et de mystères. Oui, depuis longtemps +j'aime Annette, et je ne vois en toi qu'un rival que j'abhorre. Autant +que toi, j'ai le génie de l'art, et je te le prouverai en ouvrant à +Francfort une imprimerie rivale, qui fera oublier jusqu'à ton nom. Quant +à Annette, laisse-la choisir entre nous deux. + +GUTENBERG. + +Quelle indignité! + +SCHEFFER. + +Ah! maintenant, rien ne m'arrêtera plus, ni pour parler, ni pour agir. +J'aime, je te le répète, Annette de la Porte-de-Fer, et je l'ai toujours +aimée. Je l'aimais déjà quand je travaillais sous tes ordres, au couvent +de Saint-Arbogast. Je l'aime plus encore depuis que je vis sans cesse +près de vous; et toi je te hais, parce que tu es son époux... Ainsi, +qu'elle prononce entre nous, qu'elle dise si elle veut, oui ou non, me +suivre à Francfort! + +GUTENBERG. + +Voilà donc tes vrais sentiments! Le voilà donc jeté le masque qui +cachait la noirceur de ton âme! Traître, tu ne périras que de ma +main!... Défends-toi! + + _Ils tirent leurs épées, qu'ils portaient à la ceinture, et se + battent. Le tocsin sonne._ + +ANNETTE. + +C'est le tocsin! Que veut dire cela? + + _Ils abaissent leurs épées._ + +GUTENBERG, _avec force_. + +Cela veut dire que l'ennemi est aux portes de la ville; cela veut dire +que le combat va s'engager sous nos murs; cela veut dire qu'il faut, +pour le moment, faire trêve à nos querelles, à nos ressentiments, à nos +haines, et courir au poste dont le commandement nous a été confié. + + _Il remet l'épée au fourreau._ + +SCHEFFER, _remettant l'épée au fourreau_. + +Tu as raison, Gutenberg. Courons où la patrie nous appelle! Et à demain +nos querelles et ma vengeance! + +GUTENBERG. + +Aux remparts! à la poterne! + +SCHEFFER. + +Aux remparts! à la poterne! + + _Ils sortent en courant. Le canon gronde pendant la chute du rideau. + Annette veut retenir Gutenberg, mais celui-ci la repousse avec + colère. Annette tombe au milieu du théâtre._ + +NOTES: + +[A] Scheffer, Annette. + +[B] Scheffer, Annette. + +[C] Annette, Scheffer. + +[D] Scheffer, Gutenberg, Annette. + + + + +SIXIÈME TABLEAU + +LA PRISE DE MAYENCE + + _Même décor, mais sans les accessoires._ + + +SCÈNE PREMIÈRE + +ANNETTE, FRIÉLO. + + _Au lever du rideau, Annette est agenouillée à droite, devant la + fenêtre.--Friélo est au fond, regardant à gauche, à la cantonade._ + +ANNETTE, _priant_. + +Seigneur! ta colère est terrible! Avec quelle rigueur ton bras s'est +abattu sur tes malheureux enfants! Mais tu es aussi le Dieu de clémence +et de bonté. Assez de ruines se sont accumulées; assez de sang a coulé +de nos veines, assez de larmes sont tombées de nos yeux. Seigneur, +suspends les coups dont ta main nous accable. Sauve ce qui reste des +personnes et des biens de la pauvre cité de Mayence! (_Elle se lève et +va à la fenêtre._) Quel affreux spectacle! Le feu est aux quatre coins +de la ville. La rue est pleine de fuyards et de soldats, ivres de la +victoire, et encore enflammés de la fureur du combat. On n'entend que +des cris de douleur et d'épouvante. Partout la désolation, la terreur et +la mort! + +FRIÉLO, _à la porte du fond_. + +Quel est ce groupe de fuyards?... Ce sont nos ouvriers. Ils sont +poursuivis et viennent se réfugier ici... + +ANNETTE. + +Gutenberg est-il avec eux? + +FRIÉLO. + +Oui! grâce à Dieu!... Je vois aussi Scheffer! + +ANNETTE. + +Ah! + +FRIÉLO. + +Ils ont franchi la porte, ils rentrent! Les voici! + + +SCÈNE II + +ANNETTE, FRIÉLO, Ouvriers, _entrant en tumulte par le fond, les habits +déchirés_, GUTENBERG, SCHEFFER[A]. + +ANNETTE, _courant à Gutenberg_. + +Dieu soit loué! tu me reviens! Je n'ai pas tout perdu, puisque tu es +vivant! + +GUTENBERG, _tenant son épée nue_. + +Quelle affreuse journée! La ville a été surprise au milieu de la nuit. +Les troupes du comte de Nassau ont franchi les remparts, presque sans +résistance, et ont tout envahi, Diether a pu s'enfuir, en franchissant +le mur d'enceinte du côté du Rhin, et en prenant une barque. Encore +a-t-il failli périr dans le fleuve, au milieu de l'obscurité de la nuit. +Cependant il est en sûreté. Par ordre du comte de Nassau, la ville est, +depuis ce matin, livrée au pillage, et toutes les horreurs s'y +commettent. (_Bruit au dehors._) Quels sont ces cris?... (_Annette va à +la fenêtre, Gutenberg la suit._) Une troupe de volontaires remplit la +rue et se dirige vers nous! (_Aux ouvriers, à la cantonade._) Barricadez +la porte, mes amis... + +ANNETTE. + +Il serait trop tard! Ils sont là. + +NOTES: + +[A] Annette, Gutenberg, Scheffer, Friélo, Ouvriers, au fond. + + +SCÈNE III + +Les Mêmes, Soldats DE NASSAU, _entrant par le fond_, ZUM, _et_ LE PETIT +ZUM, _les précédant_. + +ZUM, _entre par le fond, suivi du petit Zum. Au fond, les soldats se +battent avec les ouvriers_. + +Par ici, mes amis, par ici. Je connais la maison et ses habitants; vous +y trouverez, j'en réponds, un riche butin[A]. + +GUTENBERG, _à Zum_. + +Ah! c'est toi! Tu as donc repris la souquenille du reître? + +ZUM. + +Oui; quand j'ai appris qu'il y avait guerre et promesse de pillage, j'ai +demandé à rentrer dans les troupes volontaires du comte de Nassau... et +mon petit frère aussi. + +GUTENBERG. + +Et vous venez, naturellement, faire ici oeuvre de pillards et de +bandits! Je te reconnais, misérable, c'est toi qui as tué Dritzen, à +Strasbourg, et qui as bien manqué, à Paris, de me frapper +traîtreusement. + +SCHEFFER. + +Et voilà les hommes dont nos ennemis invoquent les services! Ils +prennent à leur solde des spadassins et des brigands de grande route! + +ZUM. + +Tu as le verbe bien haut pour un vaincu et un fuyard! Ton sang va payer +tes injures! + + _Il tire son épée._ + +SCHEFFER, _tirant son épée_. + +Avance donc! + + _Zum fond sur lui, l'épée à la main. Ils se battent._ + +LE PETIT ZUM, _se battant avec Gutenberg, tandis que Zum se bat avec +Scheffer_. + +Mon grand frère prétend que je ne suis bon à rien... Nous allons voir... +(_Tout en se battant avec Gutenberg, il frappe, par derrière, avec son +poignard, Scheffer, pendant que ce dernier se bat avec Zum. Scheffer +tombe mort._) Voilà, je crois, de l'ouvrage assez propre! Qu'en dis-tu, +grand frère? + +ZUM, _regardant le corps de Scheffer_. + +Oui, ce n'est pas mal travaillé! (_À Gutenberg._) À nous deux, +maintenant, Gutenberg! + + _Friélo entre, avec une arquebuse, dont il menace le petit Zum, pour + l'empêcher d'attaquer Gutenberg. Zum, attaque Gutenberg, qui a tiré + son épée. Ils se battent[B]._ + +NOTES: + +[A] Friélo, Gutenberg, Zum, petit Zum, Scheffer. + +[B] Petit Zum, Zum, Gutenberg, Friélo. + + +SCÈNE IV + +Les Mêmes, CONRAD HUMMER. + +CONRAD HUMMER, _il tient un papier à la main. Il a un bras en écharpe._ + +Que tout combat cesse! Que toute épée rentre au fourreau. Voici l'ordre, +que je viens d'obtenir du comte Adolphe de Nassau, d'arrêter le pillage, +et de faire rentrer toutes les troupes dans le camp établi sous les +remparts. Les hérauts d'armes proclament dans Mayence la cessation des +hostilités, et l'on bat la retraite, pour faire rentrer les troupes. + +ZUM, _remettant l'épée au fourreau_. + +On ne peut donc pas nous laisser achever notre besogne, et gagner +honnêtement notre solde? (_Au petit Zum._) Viens, petit... et rentrons +au camp, puisque tel est le bon plaisir de notre seigneur et maître, le +comte de Nassau. + + _Ils sortent, les soldats les suivent._ + +GUTENBERG, _à Conrad Hummer_. + +Ami, tu as sauvé mes jours, merci! Mais peut-être aurais-je autant aimé +perdre la vie que de survivre à la défaite et à la ruine de notre +cité... Mais tu es blessé. + +CONRAD HUMMER. + +Oui, mais qu'importe! c'est notre pauvre ville qu'il faut plaindre. +C'est elle qu'il faut songer à sauver, si c'est possible encore... +Viens, allons relever nos blessés. + + _Ils sortent par le fond gauche. La scène reste vide._ + + +SCÈNE V + +LE PETIT ZUM, _il entre par le fond droit; il tient à la main une torche +enflammée. Il s'avance au milieu du théâtre, et s'assure qu'il n'y a +personne. Il tâte le corps de Scheffer et s'assure qu'il est mort._ + +Mon grand frère est un grand entêté. Il m'a encore soutenu, tout à +l'heure, que je ne suis bon à rien... Je vais lui prouver le contraire! +(_Il met le feu à gauche, puis à droite, enfin au fond, et s'enfuit par +le fond, en brandissant sa torche allumée._) Voilà qui est fait! + + _L'incendie éclate.--Tableau._ + + + + +ACTE CINQUIÈME + +JOURS DE MISÈRE + + _La campagne aux environs de Wiesbade.--À gauche, au premier plan, + un tonneau, sur lequel est monté un violonneux.--À gauche, au + deuxième plan, des tables occupées par des buveurs.--À droite, au + deuxième plan, une autre table.--À droite, au premier plan, l'entrée + du cabaret._ + + +SCÈNE PREMIÈRE + +CORNÉLIUS, MEYER, MARGUERITE, MEYER, Paysans, Buveurs[A]. + + _Au lever du rideau, le violonneux, monté sur un tonneau, joue, les + paysans et paysannes valsent, accompagnés par l'orchestre; Meyer est + debout près du violonneux._ + +CORNÉLIUS, _ramenant de la valse, Marguerite_. + +Oui, il faut valser! oui, il faut danser! oui, il faut s'amuser, rire et +boire! car, dans tout le duché, on célèbre aujourd'hui l'anniversaire de +la prise de Mayence par notre prince Adolphe de Nassau. Wiesbade est en +fête, et notre village de Fremesberg prend sa part aux réjouissances +publiques! Donc, monsieur le violonneux, ne laissez pas, je vous prie, +reposer votre archet. Nous allons recommencer. + +MEYER, _au violonneux_. + +Tenez, rafraîchissez-vous d'un bon verre de cette bière nouvelle; cela +vous donnera du coeur pour continuer à râcler vos boyaux. (_Il donne un +verre de bière au violonneux, qui boit, et s'essuie la bouche avec sa +manche._) Mais à propos de la prise de Mayence, il y a une chanson là +dessus. Il faudrait nous la chanter!... Mais qui va nous la dire? + +CORNÉLIUS. + +Pardine! ce n'est pas malin! c'est ta fille Marguerite; elle a la plus +jolie voix du village! (_À Marguerite._) Allons, Marguerite, la chanson. + +MARGUERITE. + +Je le veux bien, mais à une condition, monsieur Cornélius, c'est que +vous me soufflerez, si je me trompe! + +MEYER. + +Ne te gêne pas, ma fille, il te faut M. le maître d'école pour te mettre +en voix! + +MARGUERITE. + +Dame! + +CORNÉLIUS. + +Me voilà, jolie Marguerite! me voilà! et je vous soufflerai tout ce +qu'il vous plaira. + +MARGUERITE. + +Eh bien, je commence! + + _Elle chante._ + +LA PRISE DE MAYENCE (_Ballade._)[B] + + Dans notre joli duché de Nassau, + Sont de frais vallons, de vertes montagnes, + Des champs infinis, de riches campagnes, + Des bois, des blés, de murmurants ruisseaux. + + Mais à Mayence on voit de grandes cathédrales, + Des jardins enchantés, des palais somptueux, + Et la place du Dom, avec ses grandes dalles, + Et sous ses murs, le Rhin, aux flots majestueux. + + Dans notre joli duché de Nassau, + On voit le dimanche, au bal du village, + Valser doucement, sous le vert feuillage + La jeune fillette et le jouvenceau. + + Mais à Mayence on voit grands seigneurs, nobles dames, + En leur palais superbe, aux sons joyeux du cor, + De l'amour et du vin allumant les deux flammes, + Chercher l'heureuse ivresse au fond des coupes d'or. + + Notre prince a sonné la fanfare guerrière, + Alors sont accourus ses soldats valeureux, + Les éclairs de la poudre ont brillé dans les cieux, + La bombarde a lancé son lourd boulet de pierre. + + Et maintenant, à Nassau conquérant + Sont les palais, la vieille cathédrale + Le marbre et l'or de sa vieille rivale. + Honneur et gloire au prince triomphant! + +CORNÉLIUS. + +Je ne sais si vous avez remarqué que rien ne donne soif comme une +chanson patriotique. On met tant de chaleur à chanter ses victoires, que +le gosier se dessèche à un point extraordinaire. Pour moi, je suis au +moment d'avaler ma langue. + +MEYER. + +Il vaut mieux que tu avales ma bière, maître Cornélius. On va t'en +servir à discrétion, ainsi qu'à tous nos amis. On paie et chacun est +content. + +CORNÉLIUS. + +Eh bien, vide ta cave sur nos tables, généreux cabaretier! + + _Tous les paysans s'assoient aux tables de droite et de gauche[C]._ + +MEYER. + +Vous qui êtes si savant, monsieur le maître d'école... + +MARGUERITE, _assis près de Cornélius_. + +Oh! oui, qu'il est savant, M. le maître d'école!... + + _Elle le regarde avec admiration._ + +MEYER. + +Pourriez-vous nous dire si la bière nouvelle désaltère davantage que la +bière conservée, et si le vin nouveau... + +CORNÉLIUS. + +Attendez!... Quel est ce singulier équipage qui nous arrive? + +NOTES: + +[A] Violonneux, Meyer, Marguerite, Cornélius. + +[B] Musique de M. Ch. Balanqué, de l'Opéra-Comique de Paris. + +[C] Meyer, Marguerite, Cornélius, assis à la même table à droite. + + +SCÈNE II + +Les Mêmes, GUTENBERG, FRIÉLO. + + _Gutenberg, avec une longue barbe blanche et un bâton à la main, + conduit par la bride un cheval, qui traîne une charrette, contenant + une presse d'imprimerie, des formes et une casse d'imprimerie. Il + arrive par la gauche, et s'arrête au milieu du théâtre._ + +FRIÉLO. + +Nous sommes partis de Wiesbade à six heures du matin; il est quatre +heures de l'après-midi, et nous n'avons pas cessé de marcher. Nous +n'avons pas recueilli un pfenning, et je ne tiens plus sur mes jambes. +Je crois que nous ferons bien de nous arrêter un moment. Au milieu de ce +village en fête, nous trouverons bien un coin, pour nous reposer. + +GUTENBERG. + +Eh bien, va attacher Bijou à un arbre; puis, nous irons nous asseoir au +milieu de ces braves gens. (_Friélo fait sortir le cheval et la +charrette. Ils vont ensuite s'asseoir à gauche au bout d'une table +occupée par des buveurs._)[A] On nous permettra sans doute de prendre +place ici! + +MEYER, _s'approche des buveurs de la table de gauche, pour les servir_. + +Y a-t-il quelque chose encore dans vos verres, gais compagnons? + +LE BUVEUR. + +Non, nos hanaps sont vides; va les remplir. (_Retenant Meyer par la +manche._) Mais, dis-moi, quel est cet homme, à barbe blanche, qui vient +de s'asseoir là? + + _Friélo revient._ + +MEYER. + +Ah! ne faites pas attention! C'est un pauvre diable qui est venu déjà +ici, dimanche dernier. Sa cervelle est un peu détraquée; mais il ne fait +de mal à personne! + +LE BUVEUR. + +Ah! sa cervelle est détraquée!... Je n'aime pas beaucoup à me trouver +près d'un fou. + + _Il prend son verre, quitte la table, et va se placer à la table de + droite. Les autres buveurs, l'ayant vu faire et l'ayant interrogé du + regard, quittent tous également la table, et vont se placer à la + table de droite._ + +MEYER. + +Eh bien? Eh bien, que se passe-t-il? Pourquoi tout le monde quitte-t-il +cette place? (_Les buveurs, sans lui répondre, lui montrent Gutenberg._) +C'est cet homme à la barbe blanche qui vous fait fuir? Je vais mettre +ordre à ça! (_Il s'approche de Gutenberg, qui est assis._) Vous ne +commandez donc rien, mon brave homme: ni bière, ni pain, ni jambon? + +GUTENBERG. + +Je n'ai pas d'argent. + +FRIÉLO, _frappant sur son escarcelle, d'un air piteux_. + +Ni moi non plus! + +MEYER. + +Il ne faudrait pas, alors, prendre la place de ceux qui paient! Vous +faites fuir tout le monde et vous ne demandez rien? + +GUTENBERG. + +Vous avez raison, monsieur l'aubergiste; je ne veux pas vous faire du +tort. Nous allons partir. (_Ils se lèvent._) Seulement, une charité. +Donnez-nous à chacun un verre d'eau; car nous mourons de soif. + +MEYER, _il va à Marguerite, qui est assise près de Cornélius, à la table +de droite_. + +Ce vieux, à la barbe blanche, demande, avant de partir, un verre d'eau. +Apporte-le lui, et qu'ils détalent d'ici, car ils font fuir les clients. + + _Marguerite emplit un verre d'eau et l'apporte à Gutenberg._ + +GUTENBERG, _prenant le verre_. + +Merci, charmante enfant. (_Il va pour boire, Marguerite arrête son bras, +prend le verre et jette l'eau._) Que faites-vous? + +MARGUERITE. + +Attendez! Il ne sera pas dit qu'en ce jour de fête, un malheureux n'aura +pas trouvé la charité dans notre village. + + _Elle va remplir un verre de bière, et l'apporte à Gutenberg._ + +FRIÉLO. + +Ah! merci, merci, mademoiselle l'aubergiste; Dieu vous rendra cela en +paradis. + +MARGUERITE, _à Gutenberg_. + +Comme vous êtes pâle et fatigué! C'est le besoin... la faim, peut-être? +Nous avons aujourd'hui du jambon, du pain frais et du vin à discrétion. +Je vais vous servir tout cela; et comme l'a dit le petit, Dieu me rendra +en paradis, mon pain et mon jambon. (_Marguerite va prendre un plateau +contenant du vin et deux verres, qu'elle va porter à Gutenberg et à +Friélo._) Tenez, bonnes gens, buvez, mangez, et prenez des forces, pour +continuer votre route. (_À Meyer, qui s'est levé, pour regarder manger +Gutenberg._) Regarde, mon père, avec quel appétit ils font honneur à +notre repas. + +MEYER, _avec humeur_. + +Oui, oui, un repas qui ne coûte rien, c'est toujours bon; mais ce n'est +pas aussi agréable pour l'aubergiste. (_À Gutenberg._) Vous savez qu'on +attend votre place, quand vous aurez fini. Ainsi, dépêchez-vous, si +c'est possible. + +MARGUERITE. + +Ah! mon père, tu ne peux donc pas être bon pour les malheureux, une fois +dans ta vie! + +LES BUVEURS, _criant et appelant_. + +De la bière!... du vin!... De la bière, donc, Marguerite! + +MARGUERITE, _allant aux buveurs_[B]. + +Voilà! voilà! + + _Elle sort par la droite, et revient, avec de la bière._ + +MEYER, _qui est resté près de Gutenberg_. + +Comme ça, mon vieux, vous courez les pays avec votre charrette? Et +qu'est-ce qu'il y a dans votre charrette? + +GUTENBERG. + +Un matériel d'imprimerie... une presse... une casse, des formes et des +caractères. + +FRIÉLO. + +Dans les villages que nous traversons, nous faisons connaître à ceux qui +l'ignorent l'art de l'imprimerie, nouvellement inventé en Allemagne. +Cela intéresse quelques personnes, qui nous donnent, en échange, un +morceau de pain... comme vous l'avez fait tout à l'heure, mon bon +monsieur Meyer. + +GUTENBERG. + +Tu n'ajoutes pas, Friélo, que l'inventeur de l'imprimerie, c'est moi! +que je m'appelle Jean Gutenberg, et que je suis gentilhomme de Mayence! + +MEYER, _surpris_. + +Vous êtes l'inventeur de l'imprimerie! vous êtes gentilhomme! (_À +part._) Pauvre diable! On a raison... sa cervelle est détraquée. +(_Haut._) Eh bien, Monseigneur, eh bien, mon gentilhomme, achevez votre +somptueux festin, moi, je retourne donner à boire à mes vilains. + + _Il va à la table de droite._ + +CORNÉLIUS. + +Eh bien, vous avez parlé à cet homme?... Que vous a-t-il dit? + +MEYER. + +Ah! des folies!... Il prétend être gentilhomme, s'appeler Gutenberg, et +être tout bonnement l'inventeur de l'imprimerie! + +CORNÉLIUS. + +Voyez-vous ça! J'ai, en effet, entendu parler, à Mayence, d'un certain +Gutenberg; mais il n'était pas gentilhomme, il était orfèvre. Quant à la +prétention de ce pauvre diable d'avoir inventé l'imprimerie, ce n'est +pas à moi qu'on contera de ces sornettes. + +MARGUERITE. + +Oh! non, monsieur Cornélius, ce n'est pas à vous! à vous, le maître +d'école du village, que l'on contera de ces sornettes!... Vous êtes si +savant, monsieur Cornélius! + + _Elle le regarde avec admiration._ + +CORNÉLIUS, _avec importance._ + +Je connais sur le bout du doigt toute cette histoire, et si vous le +voulez, je vais vous la dire, pour votre instruction et celle de vos +enfants. (_Les buveurs quittent la table, et font demi-cercle autour de +lui._) Voyez-vous, l'imprimerie a eu trois pères: d'abord Laurent +Coster, l'imagier de Harlem, qui a imprimé quelques volumes avec des +caractères mobiles. Ensuite, le célèbre Jean Fust, qui a imprimé des +psautiers, des missels, les _Offices de Cicéron_ et autres ouvrages, et +qui est mort de la peste, à Paris. Enfin, Pierre Scheffer, qui a +perfectionné la manière de fabriquer les caractères, et qui fut tué à la +prise de Mayence, par les troupes de notre prince, Adolphe de Nassau. +Nous avons, dans nos écoles, des exemplaires de tous les ouvrages dont +je viens de vous parler et je puis vous les montrer. (_Il tire de sa +poche trois volumes._) Voici d'abord un des petits volumes de l'imagier +de Harlem: _Lettres d'Indulgence_. Voyez: _imprimé par Laurent Coster, à +Harlem_. (_Ils regardent le volume._) Voici l'un des volumes imprimé +par Fust, à Mayence (_Il leur montre le livre._) et qui porte: +_Imprimerie de Fust, à Mayence_. Voici enfin, la bible imprimée par +Scheffer, à Mayence. Aucun livre imprimé ne porte, que je sache, le nom +de Gutenberg. Montrez-moi un seul livre portant la mention: _Imprimé par +Gutenberg_ et je vous donnerai raison. + +MARGUERITE. + +Oui, montrez-lui un livre imprimé par Gutenberg... (_Le regardant avec +admiration._) Comme il parle bien!... comme il est savant! + +MEYER. + +Alors, ce vagabond qui se prétend gentilhomme... Attendez, je vais lui +dire son fait! (_Il va à Gutenberg, qui est toujours assis à la table de +gauche._) Vous savez, mon vieux, que vous n'êtes pas plus gentilhomme +que ma pantoufle, et vous n'avez rien inventé du tout!... L'imprimerie a +eu trois pères... on n'en a qu'un, d'habitude, mais l'imprimerie est une +si grande dame qu'elle peut se donner le luxe de trois papas. Donc +l'imprimerie a eu pour premier papa Laurent... Laurent... enfin, un +marchand d'images. + +GUTENBERG. + +Laurent Coster, l'imagier de Harlem!... Tu dis vrai. + +MEYER. + +Le second papa a été le célèbre Fust, qui, étant à Paris, a inventé la +peste... (_Marguerite le tire par la manche._) C'est-à-dire, qui est +mort de la peste à Paris. + +GUTENBERG, _d'un air concentré._ + +Continue! + +MEYER. + +Et son troisième papa, c'est Scheffer, qui a fait le siège de Mayence, +(_Même jeu de Marguerite._) c'est-à-dire qui a été tué au siège de +Mayence. + +GUTENBERG, _d'un air plus concentré._ + +Après? + +MEYER. + +Après, c'est tout... (_D'un air d'importance._) Montrez-moi un seul +livre portant la mention: _Imprimé par Gutenberg_, et je vous donnerai +raison. Par ainsi, vieux farceur, vous nous avez conté des contes, et ce +que vous avez de mieux à faire, c'est de détaler d'ici... Je ne vous +reproche pas mon jambon, ni ma bière, mais enfin... + +GUTENBERG, _se levant et éclatant._ + +Qui a dit que je ne suis pas l'inventeur de l'imprimerie? Qui a dit que +Fust et Scheffer ne sont pas des imposteurs et des voleurs d'idées? Qui +a dit que Gutenberg est menteur et traître? (_Il lève son bâton. Les +buveurs reculent. Cornélius, Meyer, et Marguerite, s'écartent et vont à +l'extrême droite[C]._) Je suis ici au milieu de mes ennemis, des ennemis +de Mayence, ma patrie. Je suis au milieu de ces hommes barbares et +cruels, qui ont envahi, à main armée, notre malheureuse ville, et qui +l'ont saccagée. Je suis au milieu de ceux qui ont brûlé mes ateliers, +causé ma ruine et tué Pierre Scheffer! (_Il brandit son bâton._) Prenez +garde à vous, gens de Nassau, Gutenberg, Gutenberg, de Mayence, que vous +avez ruiné, volé, perdu à jamais, Gutenberg vous menace et vous brave. + + _Ils s'écartent davantage[C]._ + +MEYER. + +Prenons garde, il est complètement fou! + +FRIÉLO. + +Mon cher maître, calmez-vous; on ne vous veut aucun mal! + +GUTENBERG. + +Je ne resterai pas plus longtemps dans le pays de Nassau. Nous avons +laissé à l'hôtellerie, ma femme, ma chère Annette: cours, Friélo, va lui +dire que je veux partir tout de suite, et ramène-la. + +FRIÉLO. + +L'hôtellerie où nous avons laissé dame Annette, est près d'ici. Dans un +quart d'heure, je vous l'amène. + + _Il sort._ + +NOTES: + +[A] Gutenberg, Friélo. + +[B] Friélo, Gutenberg, Meyer, Cornélius, Marguerite, buveurs au fond. + +[C] Friélo, Gutenberg, Meyer, Cornélius, Marguerite. + + +SCÈNE III + +Les Mêmes, _moins_ FRIÉLO. + +MEYER. + +Je savais bien qu'il avait un coup de marteau, mais je ne le savais pas +enragé. Flattons sa manie. (_Allant à Gutenberg et le saluant._) +Monseigneur, monseigneur de Gutenberg, mon digne gentilhomme, mon +prince, on est allé chercher la princesse, votre femme, pour vous +ramener en pompe, dans le palais de vos pères. (_À part._) S'il n'est +pas content! + + _Gutenberg est tombé sur le banc des buveurs à droite, comme absorbé + dans ses pensées._ + +CORNÉLIUS. + +Laisse ce pauvre homme! Nous n'avons rien à craindre de lui; il est +maintenant abattu et sans forces. + +MEYER. + +Il est certain que Sa Seigneurie n'est pas en ce moment dans une passe +brillante! + + +SCÈNE IV + +Les Mêmes, FRIÉLO. + +GUTENBERG, _se levant_. + +Eh bien, Friélo, ramènes-tu Annette? + +FRIÉLO. + +Hélas, mon maître, malheur sur malheur! Je n'ai plus retrouvé dame +Annette à l'hôtellerie. Elle venait de partir, en chargeant l'hôtelier +de nous annoncer son départ. + +GUTENBERG. + +Et, a-t-elle dit, au moins, en quel lieu elle se rend? + +FRIÉLO. + +Non! + +GUTENBERG. + +Oh! dernier coup de la fatalité qui m'accable! Annette, ma femme, qui +dirigeait mes pas chancelants dans la carrière de la vie, Annette, mon +soutien, mon guide, elle me quitte, elle m'abandonne! Et pourquoi? Ah! +le courage aura fini par lui manquer. Elle se sera fatiguée d'un si +long, d'un si constant dévouement, et elle sera partie, en m'abandonnant +à ma triste destinée. Et comment la blâmer? Une telle abnégation, si +longtemps continuée, n'est pas dans la nature humaine. On s'épuise en +efforts, en dévouement, mais une heure vient où les forces vous +manquent, pour continuer le sacrifice. Et l'on part; et l'on livre à son +désespoir, à sa faiblesse, le triste compagnon de sa vie misérable. Ah! +Friélo, je ne survivrai pas à ce dernier coup!... Je voudrais mourir! + + _Il retombe, accablé, sur le banc, les mains sur ses yeux._ + + +SCÈNE V + +Les Mêmes, MARTHA. + + _Elle entre par le fond droite, et vient près de Gutenberg._ + +FRIÉLO. + +Levez les yeux, maître, et vous verrez que Dieu ne vous a pas abandonné. +L'un de vos anges gardiens s'est envolé, mais l'autre vous est resté +fidèle. + +MARTHA, _à Friélo_. + +Oui, cher Friélo, je viens encore protéger et défendre ton maître. Mais +n'accusez pas Annette d'ingratitude et d'oubli. C'est elle qui, en +passant devant la succursale du couvent de Sainte-Claire, établie à +Wiesbade, m'a prévenue de son départ, m'en a expliqué les raisons, qui +n'ont rien que d'heureux, et m'a chargée de la remplacer auprès de +Gutenberg. J'ai pour mission de vous ramener tous deux à Mayence! (_À +Gutenberg qui, pendant la réplique précédente, a regardé avec surprise +Martha, cherchant à la reconnaître._) Vous avez entendu, messire Jean, +nous allons partir; je vous ramène à Mayence. Vous allez rentrer, et +pour ne plus la quitter, dans votre ville natale. + +GUTENBERG[A]. + +Un ange est descendu du ciel, pour prendre par la main le vieillard +abattu sous les coups de l'infortune, pour l'arracher au désespoir et à +la mort. Mais pourquoi ce messager céleste prend-il la voix et les +traits enchanteurs de la jeune fille qui fut l'amour et la passion +sereine de ma jeunesse? Fille de Laurent Coster, enfant du maître vénéré +qui forma mon esprit et m'ouvrit la carrière, tu portes les habits des +saintes femmes vouées au culte de Dieu. C'est pour me dire, n'est-ce +pas, que tu vas me transporter dans les sphères célestes, et m'amener +aux pieds du Seigneur? (_Il se lève._) Merci à toi, noble envoyée des +divines phalanges. Je suis prêt à te suivre!... J'ai hâte de mourir, +pour que tu m'emportes sur tes blanches ailes, au sein de l'éternelle +clarté, dans l'infini des cieux!... + +MARTHA. + +Il ne me reconnaît pas! Une longue série de malheurs, la misère, les +souffrances de l'exil, ont altéré sa raison. C'est à nous de consoler, +d'apaiser, de rendre à elle-même cette âme meurtrie. Je ne faillirai pas +à cette dernière et suprême mission. Annette m'a chargée de ramener à +Mayence le pauvre Gutenberg. Partons, Friélo, et que Dieu nous conduise! + + _Ils sortent, Gutenberg posant les bras sur les épaules de Martha et + de Friélo._ + + +NOTES: + +[A] Friélo, Gutenberg, Martha, Marguerite, Cornélius. + + + + +HUITIÈME TABLEAU + +LE RETOUR À MAYENCE + + + _Même décor qu'au premier acte. On a seulement supprimé les deux + enseignes. Banc de pierre, à droite._ + + + +SCÈNE PREMIÈRE + +ANNETTE, _puis_ HÉBÈLE. + +ANNETTE, _sortant de la maison du Taureau-Noir_. + +Mettez tout bien en ordre. Nettoyez les vitraux de la grande salle et +les cuivres des cuisines. Pour le reste, attendez mon retour. + + _Elle descend en scène, et rencontre Hébèle, venant par le fond[A]._ + +HÉBÈLE. + +Je viens d'apprendre ton arrivée, et j'accours te demander pourquoi tu +reviens seule, et où tu as laissé mon pauvre frère? + +ANNETTE. + +Depuis la ruine et l'incendie de notre imprimerie, à Mayence, nous +errions, Gutenberg et moi, à travers l'Allemagne, pauvres, malheureux, +et ayant souvent besoin de recourir à la charité publique. Mon mari +transportait avec lui son vieux matériel d'imprimerie, et nous vivions +de quelque semblant de travail, accordé par la pitié. Mais, le plus +souvent, nous ne rencontrions que des refus, des risées ou des menaces, +et les pierres du chemin auraient été tout aussi utiles à transporter, +que notre attirail d'imprimerie. Nous étions à Wiesbade lorsque j'appris +que Diether d'Yssembourg, venait d'être rétabli sur le trône +archiépiscopal de Mayence, redevenue, comme auparavant, ville libre de +l'Empire. + +HÉBÈLE. + +Oui, la mort du pape Pie II, en 1464, suivie de celle du comte Adolphe +de Nassau, a permis que les réclamations des habitants de Mayence +fussent écoutées par le Conseil de l'Empire, et, finalement, notre +bien-aimé Diether d'Yssembourg est revenu à Mayence, ramenant avec lui +nos libertés municipales. + +ANNETTE. + +Dès que cet heureux événement me fut connu, je m'empressai de quitter +Wiesbade, pour venir exposer à notre prince bien-aimé la situation +lamentable du créateur de l'imprimerie, de Gutenberg, qu'il a toujours +affectionné. En partant, je confiai mon mari aux soins dévoués de soeur +Martha, qui se chargea de le guérir et de le ramener à Mayence. + +HÉBÈLE. + +De le guérir! + +ANNETTE. + +Oui, le malheur, les persécutions répétées, le désespoir d'avoir tout +perdu dans l'incendie de son imprimerie, avaient un moment altéré sa +raison; mais les soins attentifs de Martha l'ont bientôt rendu à +lui-même. Le prince a écouté avec le plus vif intérêt le récit de ses +infortunes, et il a pris ses dispositions pour rendre toute justice à +Gutenberg, dès son retour. Je me rends à son palais; viens avec moi, je +te dirai en chemin mes projets et mes espérances. + + _Elles sortent par le fond gauche._ + +NOTES: + +[A] Annette, Hébèle. + + +SCÈNE II + +GUTENBERG, _avec une barbe blanche_, MARTHA, FRIÉLO, _ayant chacun sur +l'épaule le bras de Gutenberg_[A]. + +MARTHA. + +Dieu soit loué! nous voici enfin au terme du voyage! Nous avons été +assez heureux pour rendre à la santé, à la raison, le pauvre Gutenberg. +Friélo, je te le confie, et je rentre au couvent. + + _Elle sort par la gauche._ + +FRIÉLO. _Il conduit Gutenberg près du banc de pierre à droite, et le +fait asseoir sur le banc._ + +Marcher un jour, marcher le lendemain, marcher encore, quel métier pour +des jambes qui n'ont plus vingt ans! Et dire que nous revenons aussi +pauvres que nous sommes partis!... et de plus, très fatigués!... Enfin, +voilà la maison du _Taureau-Noir_, et, j'espère bien, cette fois, que +nous allons nous y arrêter pour le reste de nos jours! + + _Il entre dans la maison du Taureau-Noir_. + +GUTENBERG, _seul_. _Il se lève et paraît rencontrer peu à peu les +lieux._ + +Je te salue, ô maison paternelle!... Plus de vingt ans se sont écoulés, +depuis le jour où, pour la première fois, je dis adieu à tes vieux +murs!... Pages envolées, de ma vie, que j'aime à vous relire en face de +ces lieux paisibles où s'écoula mon enfance! Je sens renaître ici tous +les souvenirs du passé, et, comme en un miroir fidèle, mon existence +entière se reflète à mes regards!... Mon départ de Mayence au milieu des +colères du peuple; mon séjour dans l'atelier de Laurent Coster, à +Harlem; mes veilles, mes longues études, et l'amour ingénu de Martha, +reviennent à ma pensée. Mais je vois aussi s'évanouir, l'un après +l'autre, tous mes rêves de bonheur! Mon cher Dritzen frappé de mort à +mes côtés, et le traître Fust, s'emparant de mon secret. Scheffer, tué à +son tour, et mes ateliers consumés par les flammes; enfin, ma vie +errante à travers l'Allemagne, et cette longue période, où, nouveau +Bélisaire, j'implorais la pitié et l'aumône des passants!... Avec quelle +émotion je revois les lieux où s'écoula ma jeunesse. Le nid de cigognes +que j'ai laissé au moment de mon départ, est encore suspendu à la +corniche de cette tour. Les petits, devenus grands, sont partis; mais +plus heureux que moi, ils sont plusieurs fois revenus, battant des +ailes, pour nourrir des générations nouvelles. Jeunesse, illusions, +amour et gloire, j'ai tout laissé sur la route épineuse de la vie... +Ainsi, la souffrance et le malheur sont, ici-bas, la récompense de ceux +qui se dévouent au progrès de l'humanité! Pendant que l'Europe entière +s'enrichit de ma découverte, je rentre brisé, sans ressources et sans +espoir, dans ma ville natale. + +NOTES: + +[A] Friélo, Gutenberg, Martha. + + +SCÈNE III + +GUTENBERG, ANNETTE, FRIÉLO, HÉBÈLE, _Annette et Hébèle entrent par le +fond gauche_. + +ANNETTE, _courant à Gutenberg_. + +Je viens d'apprendre ton arrivée, et je ne me sens pas de joie. + + _Elle l'embrasse[A]._ + +HÉBÈLE. + +Mon bon frère! que je te presse à mon tour dans mes bras! + + _Elle l'embrasse._ + +GUTENBERG. + +Chère soeur jamais plus lamentable voyage, ni plus triste retour! + +ANNETTE. + +Oui, Friélo, m'a raconté vos dernières étapes. La misère, la tristesse, +les privations, ont été vos compagnons de route, depuis Wiesbade +jusqu'ici. Ton âme est abattue, ton corps est fatigué, ton visage est +vieilli, et tes habits sont usés; aucun cortège ne fête ton retour, ton +escarcelle est vide, et ta tête est blanchie par le travail et le +malheur. Mais tu as su rester digne, indépendant, loyal et sincère. Qui +donc pourrait se dire aussi riche que toi? Cependant, ne perds pas +courage; car si j'en crois mes pressentiments, l'heure qui t'apportera +la fortune, la gloire et le repos, n'est pas éloignée. + +GUTENBERG. + +Ah! ma pauvre Annette! Tu as conservé toutes les illusions de la +jeunesse. Mais moi, j'ai tant souffert que j'ai perdu jusqu'à +l'espérance. Si tes beaux rêves se réalisaient jamais, je ne serais plus +sur la terre, pour en jouir. + +ANNETTE. + +Et la devise de ta famille: _Rien ne me résiste!_ l'as-tu donc oubliée? +Cette devise est aussi celle de l'art que tu as fondé. C'est la devise +de la vérité, de l'intelligence et du courage... elle ne peut mentir!... +Apprends donc que si je t'ai quitté si brusquement à Wiesbade, c'est que +je venais de recevoir la nouvelle du retour de notre souverain, Diether +d'Yssembourg, dans sa bonne ville de Mayence, et que j'avais hâte de +rappeler au prince tes titres à sa reconnaissance. + +GUTENBERG, _avec doute_. + +Mais que peux-tu avoir obtenu? + +NOTES: + +[A] Hébèle, Gutenberg, Annette. + + +SCÈNE IV + +Les Mêmes, Friélo, _arrivant en courant, par le fond, gauche_. + +FRIÉLO[A]. + +Mon maître! mon cher maître! Je ne sais comment on a appris votre +retour; mais vos anciens ouvriers, les bourgeois, les seigneurs, tout +Mayence enfin, s'apprête à venir vous souhaiter la bienvenue[B]. Les +visages ont tous un air de fête qui vous réjouit le coeur. Cela m'a fait +pleurer. Je croyais qu'il n'y avait que le chagrin qui fît couler des +larmes. Il paraît que le bonheur produit le même effet. Enfin, je pleure +et ris tout à la fois. + +_Il remonte au fond gauche._ + +ANNETTE, _pressant les mains de Gutenberg_. + +Ce jour mémorable effacera tous les tristes souvenirs du passé! + +FRIÉLO. + +Voilà le peuple, avec ses habits de fête; voilà le Prince Électeur, avec +sa belle cape; voilà le docteur Conrad Hummer, Syndic de Mayence, avec +sa longue robe. Ah! doux Jésus, les larmes n'empêchent d'y voir clair! +C'est bête de pleurer comme ça, quand on est si content! + +NOTES: + +[A] Friélo, Annette, Gutenberg, Hébèle. + +[B] Friélo, Gutenberg, Hébèle, Annette. + + +SCÈNE V + +Les Mêmes, DIETHER D'YSSEMBOURG, CONRAD HUMMER, Ouvriers Imprimeurs, +Peuple. + + _Entrée générale par le fond gauche: Diether, Conrad, Soldats, + restant au fond._ + +PEUPLE _et_ OUVRIERS. + +Vive Gutenberg! vive Gutenberg! + +DIETHER D'YSSEMBOURG, _tenant un parchemin_[A]. + +Gutenberg, ta digne et vaillante épouse m'a raconté les malheurs qui +t'ont si longtemps poursuivi, et l'état de détresse où t'a réduit la +prise et l'incendie de notre bonne ville. Je sais que, depuis plusieurs +années, le créateur de l'imprimerie, vit, errant et malheureux à travers +l'Allemagne. Rétabli, comme par miracle, à la tête de notre cité, je +veux rendre justice au mérite de tous, et j'ai à coeur de reconnaître +les services que le plus illustre des enfants de Mayence a rendus à sa +patrie et à l'humanité... Gutenberg, malgré les tentatives que Fust et +Scheffer ont faites pour s'approprier ta découverte, je tiens à te +proclamer devant tous l'inventeur de l'imprimerie, et je t'assure, par +ce décret, une pension pour le reste de tes jours. + + _Il donne le parchemin à Gutenberg._ + +GUTENBERG. + +Ah! monseigneur! + +DIETHER D'YSSEMBOURG. + +Je te nomme, en même temps, premier gentilhomme de mon palais. (_Il +prend un collier des mains de Conrad, et le passe au cou de Gutenberg, +qui a mis genou en terre._) Je ne connais personne qui soit plus digne +que toi de porter ces insignes, destinés à signaler, parmi mes +gentilshommes, celui que j'honore le plus. + +GUTENBERG, _se relevant_. + +N'est-ce point un rêve? Que de bienfaits, monseigneur!... (_Tendant la +main à Annette._) Je vois que tu as plaidé ma cause avec éloquence! + +ANNETTE. + +Je n'ai fait que demander justice pour toi! + +NOTES: + +[A] Friélo, Conrad, Diether, Gutenberg, Annette, Hébèle. + + +SCÈNE VI + +Les Mêmes, MARTHA, _entrant par la gauche, deuxième plan_. + +DIETHER D'YSSEMBOURG. + +Quelle est cette religieuse?... Son visage inspire la sympathie... (_À +Martha._) Qui êtes-vous? + +MARTHA. + +Martha, soeur de Sainte-Claire, fille de Laurent Coster, l'imagier de +Harlem! + +GUTENBERG. + +Je vous remercie, Martha, d'être venue joindre à mon triomphe le +souvenir de mon vieux maître. (_En se découvrant._) Rendons tous ici +hommage à la mémoire de Laurent Coster. Aucun de nous ne doit oublier +que l'imprimerie a eu pour berceau l'humble imagerie de Harlem. + +MARTHA. + +Je suis heureuse de cet hommage rendu à la mémoire de mon père; mais ce +n'est pas pour cela que je me présente à notre souverain. Je suis soeur +du couvent de Sainte-Claire, mais je n'ai pas encore prononcé mes voeux: +je suis toujours simple novice. C'est pour cela que j'ai pu être envoyée +en mission en divers pays, tantôt à Paris, pour soigner les pestiférés, +tantôt à Mayence, ou dans le duché de Nassau, pour y panser les blessés +et prodiguer les secours de la religion aux victimes de la guerre. Mais +aujourd'hui, ma mission est terminée. Gutenberg est maintenant heureux +et honoré dans sa patrie. Les portes du cloître peuvent donc se fermer +sur moi. Je peux dire au monde et à ceux que j'ai aimés un éternel +adieu. Et je viens vous dire, à vous, prince de l'Église: +«Daignerez-vous placer, de vos propres mains, sur mon front, le voile +sacré?» + +DIETHER D'YSSEMBOURG. + +Oui, Martha Coster, c'est avec bonheur que je présiderai la cérémonie de +votre prise de voile! + + _Martha baise la main du prince._ + +GUTENBERG, _avec douleur_. + +Hélas! ma chère Martha! Adieu! pour toujours! + + _Martha lui donne la main, s'incline devant le prince, et sort, par + la gauche._ + +DIETHER D'YSSEMBOURG, _mettant la main sur l'épaule de Gutenberg_. + +Et maintenant, messire Gutenberg, à mon palais! Je veux qu'aujourd'hui +même, vous y preniez le rang de mon premier gentilhomme! + +LE PEUPLE _et_ LES OUVRIERS. + +Vive Gutenberg! + +GUTENBERG. + +Non, mes amis, vive l'imprimerie, l'imprimerie mère du progrès, mère de +la science et de la liberté! + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Gutenberg, by Louis Figuier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUTENBERG *** + +***** This file should be named 23618-8.txt or 23618-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/3/6/1/23618/ + +Produced by Camille François, Chuck Greif, Laurent Vogel +and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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