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+The Project Gutenberg EBook of Gutenberg, by Louis Figuier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Gutenberg
+ pièce historique en 5 actes, 8 tableaux
+
+Author: Louis Figuier
+
+Release Date: November 25, 2007 [EBook #23618]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUTENBERG ***
+
+
+
+
+Produced by Camille François, Chuck Greif, Laurent Vogel
+and the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
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+
+
+GUTENBERG
+
+PIÈCE HISTORIQUE, EN CINQ ACTES, HUIT TABLEAUX
+
+Représentée pour la première fois à Strasbourg, sur le Théâtre municipal,
+le 17 février 1886.
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+DENIS PAPIN, drame en cinq actes, huit tableaux, in-18, chez Calmann
+Lévy, éditeur (1882).--Prix: 1 fr. 50.
+
+LES SIX PARTIES DU MONDE, pièce en cinq actes, huit tableaux, in-18,
+chez Tresse et Stock, éditeurs, 2e édition (1885).--Prix: 1 fr.
+
+Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. Pichat.
+
+
+
+
+GUTENBERG
+
+PIÈCE HISTORIQUE
+EN CINQ ACTES, HUIT TABLEAUX
+
+PAR
+M. LOUIS FIGUIER
+
+[Illustration]
+
+
+PARIS
+TRESSE & STOCK, ÉDITEURS
+8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS
+Palais-Royal
+1886
+Droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+LISTE DES TABLEAUX:
+
+ 1er Tableau.--Le départ de Mayence (1440).
+ 2e " --L'imagerie de Laurent Coster, à Harlem (1445).
+ 3e " --Le couvent de Saint-Arbogast, à Strasbourg (1452).
+ 4e " --La peste à Paris (1460).
+ 5e " --Archevêque et soldat (1462).
+ 6e " --La prise de Mayence.
+ 7e " --Jours de misère.
+ 8e " --Le retour à Mayence (1465).
+
+_L'action se passe en Allemagne, en Hollande et à Paris._
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+
+ JEAN GUTENBERG MM. Lucien Jazon.
+ LAURENT COSTER Francis.
+ JEAN FUST Thorsigny.
+ PIERRE SCHEFFER E. Petit.
+ ANDRÉ DRITZEN Krafft.
+ CONRAD HUMMER Davoise.
+ DIETHER D'YSSEMBOURG, archevêque de Mayence Mendez.
+ FRIÉLO Rivey.
+ ZUM Valery.
+ LE PETIT ZUM Jardin.
+ MEYER, cabaretier Robert.
+ CORNÉLIUS, maître d'école Dumesnil.
+ LE DUC DE LA TRÉMOUILLE Fleury.
+ UN JUGE CRIMINEL Osmont.
+ UN JUGE ECCLÉSIASTIQUE Vorms.
+
+ ANNETTE DE LA-PORTE-DE-FER Mmes D'Askhoff.
+ MARTHA, fille de Laurent Coster Félicia Mallet.
+ HÉBÈLE, soeur de Gutenberg Forval.
+ MARGUERITE MEYER Carlin.
+ UNE DAME Julia.
+
+Peuple, Ouvriers, Soldats, Bourgeois, Paysans, etc.
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+PREMIER TABLEAU
+
+LE DÉPART DE MAYENCE
+
+ _Une place publique, à Mayence.--À gauche, une boutique d'orfèvre,
+ avec cette enseigne: JEAN GUTENBERG, _orfèvre_.--Sur la façade de la
+ maison est sculptée une tête de taureau, avec cet exergue: _Rien ne
+ me résiste._--À droite, une boutique de marchand d'estampes, avec
+ cette enseigne: PIERRE GRIMMEL, _marchand d'estampes_._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+HÉBÈLE, FRIÉLO.
+
+FRIÉLO, _arrivant par la droite, pendant qu'Hébèle sort de la boutique
+d'orfèvre, à gauche_.
+
+Damoiselle Hébèle, mon maître va rentrer; il voudrait vous parler.
+
+HÉBÈLE, _descendant en scène_[A].
+
+Je l'attendrai... Mais sais-tu ce que mon frère veut me dire?
+
+FRIÉLO.
+
+Non, damoiselle.
+
+HÉBÈLE.
+
+Comment, toi, son frère de lait, tu n'es pas son confident?
+
+FRIÉLO.
+
+Mon Dieu, non! Depuis qu'il est devenu le premier orfèvre de Mayence,
+maître Jean ne fait plus grand cas de moi... pauvre apprenti.... Mais il
+ne devrait pas se méfier de ça!... (_Il frappe sur son coeur._) Un
+orphelin recueilli par une noble et sainte famille, comme la vôtre, doit
+avoir un bon coeur; et Dieu m'en a donné un si grand que malgré la place
+qu'y tiennent déjà tous les Gensfleisch, de Mayence, je sens bien que la
+femme de mon maître, les enfants et petits-enfants à venir, trouveraient
+encore à s'y loger.
+
+HÉBÈLE.
+
+Bon Friélo!
+
+FRIÉLO.
+
+Mon métier, ma vie, je dois tout à mon maître; et il n'a pas confiance
+en moi, qui me ferais hacher pour lui!... Car il se méfie de moi,
+damoiselle.
+
+HÉBÈLE.
+
+Vraiment!
+
+FRIÉLO.
+
+Depuis quelque temps, il me renvoie de son atelier. Il s'y enferme
+pendant de longues heures; et lorsqu'il en sort, il est tout préoccupé.
+J'ai aperçu, l'autre jour, par la porte restée ouverte, des outils, dont
+je ne peux comprendre l'usage... Tout cela n'est pas naturel. Et tenez,
+(_Il montre les feuillets du marchand d'estampes._) voyez-vous ces
+feuilles de papier sur lesquelles sont tracés des mots que n'a point
+écrits une main humaine? C'est une de ses inventions. J'ai bien peur que
+la fantaisie qu'il a eue d'exposer là ces singulières pages d'écriture,
+ne lui attire quelque méchante affaire... Mais, silence, le voici.
+
+NOTES:
+
+[A] Hébèle, Friélo.
+
+
+SCÈNE II
+
+Les Mêmes, GUTENBERG.
+
+ _Gutenberg fait un signe à Friélo, qui sort, par la droite._
+
+HÉBÈLE[A].
+
+Tu désires me parler, mon frère?
+
+GUTENBERG, _prenant la main d'Hébèle_.
+
+Ce que j'ai à te dire est grave, Hébèle. Il s'agit de tout mon avenir.
+
+HÉBÈLE.
+
+Tu sais, Jean, que depuis la mort de nos parents, je t'ai considéré
+comme le chef de la famille. Je suis persuadée que tu ne peux vouloir
+rien que de bon et d'honnête. Parle donc.
+
+GUTENBERG.
+
+Notre père, tu le sais, était praticien de la ville; mais il était sans
+fortune. En mourant, il ne nous laissa pour tout bien que cette maison,
+la maison du _Taureau noir_, et le nom, sans tache, de Gensfleisch. Dans
+notre libre cité de Mayence, la noblesse n'exclut pas le travail. Je
+n'ai donc pas hésité, pour soutenir notre famille, à choisir une
+profession; et je suis devenu orfèvre et bijoutier. Mon métier nous fait
+vivre; mais depuis deux ans, chère soeur, une grande ambition s'est
+emparée de moi: non cette ambition vulgaire, qui vise à des trésors ou à
+des honneurs, mais la noble et sainte aspiration de l'homme qui veut
+doter son pays d'un bienfait nouveau. Au lieu de fabriquer ici des
+bijoux inutiles, je veux, dès aujourd'hui, consacrer ma vie à une
+invention destinée à éclairer et à régénérer l'esprit humain.
+
+HÉBÈLE.
+
+Bien dit, mon frère!
+
+GUTENBERG.
+
+As-tu jamais songé à la triste vie de ces pauvres copistes, qui passent
+leurs journées courbés sur des parchemins, et dont l'existence entière
+ne suffit pas à transcrire une bible ou un psautier? N'as-tu jamais
+regretté qu'il n'y eût aucun procédé mécanique pour remplacer le travail
+de leur main?
+
+HÉBÈLE.
+
+Mais, mon frère, c'est impossible!
+
+GUTENBERG.
+
+Impossible! non! car je veux créer moi-même cet art nouveau.
+
+HÉBÈLE.
+
+Si cet art existait, le peuple pourrait lire et s'instruire; ce qui
+n'est aujourd'hui que le privilège des gens assez riches pour payer les
+manuscrits au poids de l'or.
+
+GUTENBERG.
+
+Sans doute! aussi cette idée me prive-t-elle de sommeil, de repos!...
+Depuis un an j'essaie toutes sortes de moyens pour reproduire les
+manuscrits par un art mécanique. À la mort de notre mère, je dus me
+rendre à Gutenberg, pour hériter de son petit domaine. Là, je trouvai,
+dans un grenier, une vieille presse à images; et l'idée me vint de
+l'employer à la fabrication des manuscrits. Le résultat que j'obtins
+dépassa mes espérances. J'ai résolu, dès lors, d'abandonner mon métier
+d'orfèvre, pour me vouer, corps et âme, à cette entreprise.
+
+HÉBÈLE.
+
+Mais songes-tu aux difficultés... aux dépenses?...
+
+GUTENBERG.
+
+Mon courage sera à la hauteur de mon oeuvre... Mais tu le sais, il y a
+ici une jeune fille, noble, riche et dévouée, à qui j'avais donné mon
+coeur et promis ma main...
+
+HÉBÈLE.
+
+Annette de la-Porte-de-Fer.
+
+GUTENBERG.
+
+Je ne veux pas l'associer aux difficultés, aux dangers qui m'attendent
+dans l'accomplissement de ma tâche; je veux quitter Mayence et partir
+seul. Je viens donc te prier, chère Hébèle, de faire connaître à Annette
+de la-Porte-de-Fer le sacrifice que je suis obligé de faire de mon
+bonheur au succès de mon art.
+
+HÉBÈLE.
+
+Ce sera pour elle un coup cruel et inattendu... Mais je n'ai pas à
+discuter les motifs de ta résolution, ni à sonder les sentiments de ton
+coeur. La mission dont tu me charges, frère, je l'accomplirai.
+
+GUTENBERG.
+
+Merci, chère Hébèle, je n'attendais pas moins de toi... (_Il fait passer
+Hébèle sur le seuil de la porte de la boutique d'orfèvre._) Et
+maintenant, rentrons. Je veux mettre sous ta garde ma vieille presse et
+mes premiers outils.
+
+ _Ils rentrent dans la boutique._
+
+NOTES:
+
+[A] Hébèle, Gutenberg.
+
+
+SCÈNE III
+
+ANNETTE, FRIÉLO, _des feuillets à la main_[A].
+
+ _Ils arrivent par le fond au moment où Gutenberg et Hébèle entrent
+ dans la boutique d'orfèvre._
+
+FRIÉLO.
+
+Comme je vous le dis, damoiselle Annette, c'est votre fiancé qui a
+composé ces pages d'écriture mécanique qui vont ameuter tous les manants
+de la ville... Cela nous portera malheur!... Continuer son bon état
+d'orfèvre, vous épouser, et avoir une demi-douzaine de beaux enfants,
+telle aurait été la conduite d'un homme sensé. Mais depuis le jour où il
+a eu la malheureuse idée d'imiter les manuscrits, je ne reconnais plus
+mon maître! Il est devenu taciturne, rêveur; et je vous assure qu'en ce
+moment, il ne songe guère aux femmes, ni au mariage. Si chacun
+l'imitait, le monde finirait bientôt... Heureusement il n'oblige
+personne à penser comme lui. Voici l'heure où la petite Rosette, la
+jolie blonde, m'attend à la fontaine, et si vous n'avez rien à me
+commander...
+
+ANNETTE.
+
+Va, mon garçon, va...
+
+ _Friélo sort, en courant, par le fond, droite._
+
+NOTES:
+
+[A] Annette, Friélo.
+
+
+SCÈNE IV
+
+ANNETTE, _seule_.
+
+La découverte d'un art nouveau serait le motif des préoccupations de
+Jean?... Mais alors je peux encore faire de son amour le but et
+l'orgueil de ma vie; car au lieu d'une rivale, je rencontre une ambition
+qui servira mes projets. Enfant, je partageais sa joie et ses chagrins;
+femme, je partagerai ses travaux et sa gloire.
+
+
+SCÈNE V
+
+HÉBÈLE, _sortant de la boutique d'orfèvre_; ANNETTE.
+
+ANNETTE, _à Hébèle, qui a traversé la scène, d'un air pensif_[A].
+
+Comme te voilà pensive et préoccupée, Hébèle!
+
+HÉBÈLE.
+
+C'est que j'ai à te faire une communication grave.
+
+ANNETTE.
+
+Une communication grave?... Et de la part de qui?
+
+HÉBÈLE.
+
+De la part de mon frère, de ton fiancé.
+
+ANNETTE.
+
+Ah!
+
+HÉBÈLE.
+
+Mon frère veut partir, il veut quitter Mayence.
+
+ANNETTE.
+
+Partir? et pourquoi?
+
+HÉBÈLE.
+
+Il a résolu de consacrer sa vie à la création d'un art utile à
+l'humanité, et il te prie de lui rendre sa liberté.
+
+ANNETTE.
+
+Que dis-tu?
+
+HÉBÈLE.
+
+L'amour tient peu de place dans le coeur d'un homme absorbé par le
+travail et l'étude. Que pourrait t'offrir mon frère, dans la vie de
+labeur et de mécomptes qui l'attend!... (_Elle lui prend la main._) Je
+t'afflige, ma bonne Annette, mais je serais coupable de te laisser un
+espoir, que je n'ai plus.
+
+ANNETTE.
+
+Depuis que je me connais, Hébèle, je me regarde comme l'épouse de Jean.
+N'a-t-il pas mis à mon doigt l'anneau des fiançailles?... Tu le sais, de
+pareils serments sont sacrés. Pourquoi serait-il parjure? Je suis jeune
+et noble. Ai-je cessé d'être honnête? (_Mouvement d'Hébèle._) Si je tire
+quelque vanité des biens que la providence m'a accordés, c'est parce
+qu'il m'est permis de les offrir à celui que j'aime. Oui, Hébèle, j'aime
+ton frère, et rien ne me fera renoncer à lui.
+
+HÉBÈLE.
+
+Il est des occasions où les femmes doivent sacrifier leur bonheur à la
+gloire de ceux qu'elles aiment. Cède à notre prière, Annette; et rends à
+mon frère une liberté, sans laquelle il ne pourra réaliser ses projets.
+
+ANNETTE.
+
+Et pourquoi mon influence serait-elle contraire à son avenir? Pourquoi
+ma présence, mon aide et mes encouragements, ne lui seraient-ils pas
+salutaires? Le devoir d'une femme n'est pas d'abandonner celui qu'elle
+aime aux difficultés de la vie, mais de lutter à côté de lui, avec lui,
+contre l'adversité. Si Gutenberg est appelé à la gloire, il l'est aussi
+à la souffrance, et je veux être l'appui, la consolation, la tendresse,
+que son coeur réclamera dans les moments de doute et de défaillance.
+
+HÉBÈLE.
+
+Le sacrifice, chère Annette, n'est-il pas aussi de l'amour?... Mais
+voici Gutenberg. Je voulais seulement te préparer à l'entendre. Je te
+quitte. (_Fausse sortie._) Mon frère t'expliquera mieux que moi les
+motifs de son départ.
+
+ _Elle sort par le fond, droite._
+
+NOTES:
+
+[A] Annette, Hébèle.
+
+
+SCÈNE VI
+
+ANNETTE, _puis_ GUTENBERG[A].
+
+ANNETTE, _reste un moment pensive, puis, avec résolution_.
+
+Non, personne ne m'enlèvera le coeur de Gutenberg. Mais le voici... du
+calme! (_À Gutenberg, qui sort de la boutique d'orfèvre._) D'après ce
+qu'Hébèle vient de me dire, tu comptes quitter bientôt Mayence?
+
+GUTENBERG.
+
+Ah!... Hébèle t'a appris ma résolution, mes projets...
+
+ANNETTE.
+
+Et ta fiancée, Jean? Le temps où tu jurais de me prendre pour femme,
+est-il déjà si loin de ton souvenir? As-tu oublié la Pâques-Fleurie de
+1437? C'était la foire de Mayence. Tu m'achetas une bague d'argent, en
+me disant: «Ennel, voilà l'anneau des fiançailles. Je le remplacerai
+bientôt par l'anneau d'or du mariage.» Trois ans se sont écoulés, et tu
+ne m'as plus donné le doux surnom d'Ennel!... Tu pars, et tu ne parles
+plus de m'épouser.
+
+GUTENBERG.
+
+Tu sais bien, Annette, qu'une ambition généreuse fait maintenant battre
+mon coeur. Tu sais que je ne suis plus libre, que j'ai juré de me vouer,
+corps et âme, à mon art... Oublions nos rêves d'enfance.
+
+ANNETTE.
+
+Oublier, dis-tu? La fleur oublie-t-elle la rosée qui la désaltère,
+l'oiseau le nid qui lui sert de refuge, et l'homme le soleil qui
+l'éclaire? Nous ne pouvons davantage oublier notre amour; car il a
+rafraîchi nos coeurs, abrité nos jeunes ans, et porté la lumière en nos
+âmes. Tes serments t'ont lié à ma vie, et tu ne saurais les renier sans
+nous léguer, à toi la honte, à moi le désespoir.
+
+GUTENBERG.
+
+Nous devons nous incliner sous la fatalité qui nous sépare. Pour
+atteindre le but auquel j'aspire, il me faut résister à la voix de
+l'amour. Épargne donc à mon coeur le regret d'un parjure.
+
+ANNETTE.
+
+Je suis prête à m'immoler à ta gloire. Pars, puisque tu le veux. Je ne
+retiendrai pas le noble élan qui te pousse vers une destinée inconnue.
+Mais avant de t'engager dans une voie nouvelle, ne veux-tu pas me dire,
+une fois encore, ce que tu m'as répété si souvent?
+
+GUTENBERG.
+
+Que désires-tu, Annette? Parle. Si c'est en mon pouvoir, je te
+l'accorderai sur-le-champ.
+
+ANNETTE.
+
+Ce que je désire est bien simple, Jean. Donne-moi par écrit la promesse
+de m'épouser, que tu me fis il y a cinq ans... (_Mouvement de
+Gutenberg._) Tu ne réponds rien!... Hésiterais-tu à ratifier avec la
+plume un serment fait avec le coeur?
+
+GUTENBERG.
+
+Ma vie s'annonce trop aventureuse pour que j'ose t'enchaîner à mon
+avenir. En vérité, je ne puis t'accorder ce que tu me demandes.
+
+ANNETTE.
+
+Une autre te reprocherait tes serments et ton abandon; une autre te
+poursuivrait de ses lamentations et de son ressentiment. Je ne te
+demande, moi, que quelques lignes de ta main!... (_Jean regarde Annette,
+fait quelques pas, hésite et revient._) Auras-tu la cruauté de refuser
+cette consolation à celle dont ton départ va briser le coeur, à celle
+qui avait mis en toi son espoir et sa vie?...
+
+GUTENBERG.
+
+Tout engagement est sacré. Je ne puis faire une promesse que je ne
+saurais tenir.
+
+ANNETTE.
+
+C'est ton honneur qui est ici en jeu. L'homme n'est véritablement libre
+que par le devoir accompli. Mets-toi donc en règle avec le passé, pour
+que le ciel bénisse tes efforts à venir. Tu veux devenir un homme
+illustre: commence par être un honnête homme!...
+
+GUTENBERG.
+
+Allons! qu'il soit fait selon ton désir.
+
+ _Il entre dans la maison._
+
+ANNETTE, _haletante, ne le perd pas de vue_.
+
+Enfin!... Dieu soit loué! Je n'avais pas trop présumé de son coeur! Je
+n'aurai pas invoqué en vain les souvenirs de notre enfance!
+
+GUTENBERG, _revient, avec un parchemin, qu'il remet à Annette._
+
+Voici la promesse de mariage que tu désires, Annette. Puissions-nous
+n'avoir à nous repentir jamais, toi de l'avoir exigée, moi de te l'avoir
+accordée!
+
+ANNETTE, _mettant le parchemin dans son escarcelle, après l'avoir lu_.
+
+Maintenant, je puis te dire adieu. Pars, je me considère comme ta femme.
+De loin mon coeur suivra le tien; il ressentira tes joies et tes
+souffrances... Adieu!
+
+ _Elle sort par la droite, deuxième plan._
+
+NOTES:
+
+[A] Gutenberg, Hébèle.
+
+
+SCÈNE VII
+
+GUTENBERG, _seul, puis_ FRIÉLO.
+
+GUTENBERG[A].
+
+C'est peut-être une imprudence que j'ai commise, mais je n'ai pu
+résister à ses larmes, à sa douleur. Enfin, chassons ces tristes
+pensées. (_À Friélo._) Que veux-tu, Friélo?
+
+FRIÉLO, _sortant de la boutique du marchand d'estampes_.
+
+Maître, le seigneur Fust, l'argentier, est en ce moment dans la boutique
+du père Grimmel, le marchand d'estampes, et il demande à vous voir.
+
+GUTENBERG.
+
+Que peut-il avoir à me dire?
+
+FRIÉLO.
+
+Il a longtemps examiné les feuillets gravés qui sont exposés à la
+devanture et dans la boutique du père Grimmel; et c'est à ce sujet, je
+crois, qu'il désire vous parler.
+
+GUTENBERG.
+
+Eh bien, va dire au seigneur Fust que je suis fort honoré de sa visite,
+et tout à ses ordres.
+
+ _Friélo sort par la boutique du marchand d'estampes._
+
+NOTES:
+
+[A] Gutenberg, Friélo.
+
+
+SCÈNE VIII
+
+GUTENBERG, FRIÉLO, _puis_ FUST.
+
+GUTENBERG, _à part_.
+
+Que peut avoir à demander le riche financier au pauvre orfèvre?
+
+FRIÉLO, _revenant de la boutique du marchand d'estampes_.
+
+Voici le seigneur Fust.
+
+FUST, _sortant du la boutique du marchand d'estampes, quelques feuillets
+à la main, à part[A]._
+
+C'est une chose vraiment merveilleuse que d'avoir pu contrefaire ainsi
+des manuscrits! Que de florins à gagner avec une pareille découverte! Si
+je pouvais décider l'inventeur à me dire son secret! Il est jeune, il
+est pauvre... j'en aurai facilement raison, (_Haut, à Gutenberg._) C'est
+vous, jeune homme, qui avez gravé ces feuillets?
+
+GUTENBERG.
+
+Oui, messire.
+
+FRIÉLO, _à part_.
+
+Le vilain museau! On dirait une fouine!
+
+FUST.
+
+Mais avez-vous pensé au danger que vous pouvez courir en essayant
+d'imiter les manuscrits?
+
+GUTENBERG.
+
+À quel danger, messire?
+
+FUST.
+
+Au plus grand de tous, à une accusation de sorcellerie.
+
+GUTENBERG.
+
+De sorcellerie? Par exemple!...
+
+FUST.
+
+Ceci est plus sérieux que vous ne le pensez, jeune homme. Il est certain
+qu'en ce moment, les copistes de Mayence fomentent contre vous un
+complot. Ils prétendent que vous avez fait là oeuvre de sorcellerie. Et
+je viens, en ami, vous engager à ne pas continuer des travaux, qui ne
+pourraient que vous devenir funestes.
+
+GUTENBERG.
+
+Je vous remercie, messire Fust, de l'intérêt que vous me témoignez; mais
+espoir, fortune avenir, tout, pour moi, réside dans l'invention dont
+vous tenez les premiers essais. Rien ne pourra m'obliger à abandonner
+des travaux qui feront la gloire de ma vie.
+
+FUST.
+
+Réfléchissez, jeune homme! Une accusation de sorcellerie est chose bien
+grave!... Dans les temps où nous vivons, c'est quelquefois s'exposer à
+de grands périls que de lancer une idée nouvelle.
+
+GUTENBERG.
+
+Blâmeriez-vous une oeuvre qui doit être un des plus grands bienfaits
+accordés à l'humanité?
+
+FUST.
+
+Nullement!... Aussi suis-je venu vous faire une proposition, qui
+comblera tous vos voeux.
+
+GUTENBERG.
+
+Ah!
+
+FUST.
+
+Je vous l'ai dit, les bourgeois de Mayence sont mal disposés contre
+vous. Ils s'inquiètent d'une invention qui leur paraît avoir un certain
+caractère magique. Seul, inconnu et sans fortune, vous ne pourrez lutter
+contre les préjugés populaires, et votre invention périra.
+
+GUTENBERG.
+
+Et moi je vous dis qu'elle vivra, messire Fust!
+
+FUST.
+
+Oui, si elle est patronnée par un homme dont le renom, la position et le
+crédit, la mettent à l'abri de tout soupçon... Dites un mot et je suis
+cet homme. Vous avez l'idée, j'ai l'expérience.... et l'argent. À nous
+deux, nous réaliserons une oeuvre qui, sans mon appui, ne verrait jamais
+le jour!
+
+FRIÉLO, _à part_.
+
+Ma foi, l'esprit du vieux renard vaut mieux que son visage. (_À
+Gutenberg._) Acceptez, mon cher maître, et votre fortune est faite. Le
+seigneur Fust est si riche!
+
+FUST.
+
+Eh bien! vous ne répondez rien? Vous ne me prenez pas au mot?
+
+GUTENBERG.
+
+Je regrette de si mal accueillir une ouverture, qui m'honore, messire
+argentier; mais je n'ai besoin du secours de personne. Si la jeunesse
+n'a ni renom, ni crédit, elle a, du moins, le courage et la foi,
+c'est-à-dire, les leviers qui soulèvent le monde. Excusez-moi donc si je
+refuse votre offre généreuse.
+
+FUST.
+
+Voilà bien la jeunesse! orgueilleuse, enthousiaste, et ne doutant de
+rien! Vous ne penserez pas toujours de même. L'illusion, c'est par là
+que commencent tous les inventeurs; mais bientôt arrivent les
+difficultés, les mécomptes et le découragement. Un jour viendra où vous
+regretterez amèrement votre refus, et où vous me supplierez de vous
+accorder l'aide, la protection que vous repoussez aujourd'hui.
+
+FRIÉLO, _à Gutenberg_.
+
+Ah! cher maître! mieux vaut tout de suite que plus tard. Je vous en
+conjure, écoutez les conseils du seigneur Fust: ce sont ceux de la
+raison.
+
+GUTENBERG.
+
+Ma découverte m'est plus précieuse que la vie, messire. Je ne la
+divulguerai à personne.
+
+ _Jeu de scène de Friélo, qui supplie son maître d'accepter.
+ Gutenberg, impatienté, lui fait signe de sortir._
+
+FUST, _à part_.
+
+Je veux ton secret, je l'aurai... je l'aurai à tout prix! (_Haut, il
+remonte._) Au revoir, Jean Gutenberg, au revoir.
+
+ _Il le salue et sort par la droite, deuxième plan.--Friélo sort par
+ la gauche, sur un nouveau signe de Gutenberg._
+
+NOTES:
+
+[A] Friélo, Gutenberg, Fust.
+
+
+SCÈNE IX
+
+GUTENBERG, _seul_.
+
+Les voilà bien ces hommes d'argent! Tout est pour eux une question de
+lucre, de calculs et de bénéfice! Ils découragent, ils désespèrent
+l'artiste, pour s'emparer de sa création, ou pour la payer moins cher!
+(_Étendant le bras du côté où est sorti Fust._) Non, jamais, entends-tu,
+jamais, tu ne toucheras à mon oeuvre! Plutôt la voir périr que de te la
+confier!
+
+
+SCÈNE X
+
+GUTENBERG, CONRAD HUMMER, ANDRÉ DRITZEN.
+
+ _Conrad et Dritzen entrent par le fond gauche, et regardent
+ Gutenberg_[A].
+
+CONRAD HUMMER.
+
+Qu'as-tu donc, Gutenberg? Te voilà tout agité.
+
+ _Il serre la main de Gutenberg._
+
+GUTENBERG.
+
+C'est que je viens d'avoir un entretien, et presque une altercation,
+avec l'argentier Fust.
+
+ANDRÉ DRITZEN.
+
+L'argentier Fust! Méfie-toi de cet homme. Il est capable de tout, pour
+arriver à ses fins.
+
+GUTENBERG.
+
+Il est sorti furieux, parce que j'ai refusé de le prendre pour associé.
+
+CONRAD HUMMER.
+
+Il ne veut, crois-le bien, le secret de ton invention que pour t'en
+déposséder plus tard.
+
+GUTENBERG.
+
+Ce secret est bien simple, mes amis: et ce n'est pas avec vous que j'en
+ferai mystère. Ce que j'obtiens n'est encore qu'une ébauche, mais elle
+va m'amener à d'autres résultats. Vous savez que depuis assez longtemps,
+nos artistes obtiennent des gravures, en sculptant en relief des dessins
+sur le bois. C'est ainsi que j'opère. Seulement, au lieu de sculpter en
+relief, sur le bois, les traits du dessin, je sculpte des lettres, des
+mots, des phrases; et ces caractères, sculptés en relief sur le bois,
+forment des pages de manuscrit, que je multiplie ensuite, à volonté, en
+les tirant sur le papier, grâce à l'encre des graveurs, et à la vieille
+presse qui sert aux imagiers.
+
+CONRAD HUMMER.
+
+C'est une très belle idée, mais tout dépend de la manière d'opérer...
+Consentirais-tu à nous montrer ton travail?
+
+
+GUTENBERG.
+
+Mais certainement! Suivez-moi, mes amis, dans mon atelier. (_Il passe
+devant Conrad, ouvre la porte de la boutique et les fait entrer._) Je
+vais vous montrer mes chefs-d'oeuvre.
+
+ _Il entre derrière eux, dans la boutique._
+
+NOTES:
+
+[A] Conrad, Gutenberg, Dritzen.
+
+
+SCÈNE XI
+
+ZUM, LE PETIT ZUM, _ils ont, chacun, une longue plume derrière
+l'oreille_.
+
+ _La scène reste vide quelques instants; puis Zum et le petit Zum
+ entrent, l'un par la droite, l'autre par la gauche. Ils traversent
+ la scène, sans se voir, et se rencontrent, nez à nez, au second
+ tour, au milieu du théâtre._
+
+ZUM.
+
+C'est toi, grand frère? Où vas-tu ainsi, le nez en l'air?[A]
+
+LE PETIT ZUM.
+
+C'est toi, petit frère? Où vas-tu ainsi, le poing sur la hanche?
+
+ZUM.
+
+Chez Gutenberg, l'orfèvre.
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Et moi chez le père Grimmel, le marchand d'estampes.
+
+ZUM.
+
+Gageons que nous venons tous les deux pour la même chose.
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Les feuillets gravés par Gutenberg, n'est-ce pas?
+
+ZUM.
+
+Tout juste.
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Eh bien! Allons voir ça!
+
+ _Ils vont prendre, à la devanture de la boutique du marchand
+ d'estampes, les feuillets, et reviennent au milieu du théâtre._
+
+ZUM, _examinant les feuillets_[B].
+
+C'est vraiment extraordinaire! Quelle écriture admirable! Pas une lettre
+ne dépasse l'autre... Partout même largeur de lignes... Et s'il y a une
+faute, un trait singulier sur un feuillet, on trouve la même faute, le
+même trait, sur tous les autres... C'est la même page constamment
+reproduite... Que dis-tu de cela, petit frère?
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Je dis, grand frère, que si cette invention se répand, tout le corps de
+Mayence, dont nous avons l'honneur de faire partie (_Ils saluent tous
+les deux, du pied droit, et en ôtant leur bonnet_.) n'a plus de raison
+d'être, ni de moyen d'existence... et que nous n'avons plus qu'à nous
+faire moines ou soldats.
+
+ZUM, _allant à la boutique de Gutenberg, et lui montrant le poing_[B].
+
+Et c'est ce Gutenberg qui a fait cela!... Je ne l'aimais déjà pas
+beaucoup, ce jeune homme. Il est gentilhomme et de famille noble, et il
+s'est fait artisan. Il avait un bon et vieux nom, celui des Gensfleisch,
+et il l'a quitté, pour prendre le nom d'un petit domaine qu'il possède à
+Gutenberg. Enfin, voilà qu'il lui vient la déplorable idée de ruiner les
+copistes!
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Et aucune loi ne peut l'empêcher de mettre subitement sur le pavé une
+foule de pauvres diables, comme toi et moi?
+
+ZUM.
+
+Aucune... Nous n'avons rien contre lui... Excepté ceci.
+
+ _Il tire un poignard._
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Ou cela... (_il tire un poignard plus grand._) Alors, grand frère, tu ne
+verrais pas d'inconvénients?
+
+ _Il fait le geste de poignarder._
+
+ZUM, _bas_.
+
+Au contraire!... morte la bête, mort le venin.
+
+LE PETIT ZUM, _il regarde si personne ne l'écoute, et amène son frère à
+l'extrême droite_.
+
+J'ai pris, à tout hasard, quelques informations sur notre homme... Il
+sort, chaque soir, à huit heures, après son repas, et se rend à la
+brasserie du Rhin, pour deviser, avec ses deux amis, Conrad Hummer et
+André Dritzen, de choses de jeunesse et d'amour.
+
+ZUM, _même jeu: Zum amène son frère à l'extrême gauche_.
+
+De sorte qu'il suffirait, ce soir, par exemple, de nous cacher dans un
+coin de la rue, et d'attendre notre cavalier.
+
+LE PETIT ZUM.
+
+À ce soir, grand frère! J'aurai mon poignard.
+
+ZUM.
+
+Et moi le mien... c'est-à-dire, non!... j'apporterai une dague: on
+frappe de plus loin.
+
+LE PETIT ZUM.
+
+À ce soir!... Gutenberg est un homme mort.
+
+NOTES:
+
+[A] Le petit Zum, Zum.
+
+[B] Zum, le petit Zum.
+
+
+SCÈNE XII
+
+Les Mêmes, CONRAD HUMMER, ANDRÉ DRITZEN, _sortant de la boutique de
+ Gutenberg.--Conrad Hummer et André Dritzen sont entrés à la fin de
+ la scène précédente, et ont entendu les dernières paroles des deux
+ Zum. Ils s'approchent vivement des deux Zum, et chacun les prend par
+ un bras._
+
+CONRAD HUMMER.
+
+Ah! mes drôles, c'est l'assassinat de notre ami Gutenberg que vous
+complotiez ainsi[A].
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Vous vous trompez! Vous avez espionné tout de travers. Nous ne parlions
+pas du tout de faire du mal à votre ami.
+
+ANDRÉ DRITZEN.
+
+Et que disiez-vous donc?
+
+ZUM, _dégageant son bras de l'étreinte de Dritzen, et allant devant la
+boutique du marchand d'estampes, (avec force.)_
+
+Nous disions que celui qui a fait et exposé ces feuillets d'écriture,
+est un mécréant et un sorcier; car jamais main d'homme ne saurait en
+créer de pareils. J'en appelle à tout le monde[B]. Je demande à tous les
+bourgeois de la ville (_Montrant les feuillets._) si ce n'est pas là une
+oeuvre magique et diabolique.
+
+NOTES:
+
+[A] Conrad, Zum, le petit Zum, Dritzen.
+
+[B] Conrad, Dritzen, le petit Zum, Zum.
+
+
+
+SCÈNE XIII
+
+Les Mêmes, FRIÉLO, DRITZEN, CONRAD HUMMER, Bourgeois, Peuple, _puis_
+FUST _et_ GUTENBERG.
+
+ _Pendant les dernières paroles de Zum, des bourgeois, des passants
+ sont entrés, et se sont peu à peu rassemblés devant la boutique de
+ Grimmel._
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Mon doux Jésus! Que restera-t-il aux honnêtes copistes pour vivre, si
+les mécréants se mettent à faire leur besogne? En écrivant du matin au
+soir, et du soir au matin, la vie d'un homme ne suffirait pas à copier
+les manuscrits que Jean Gensfleich a livrés ce matin à ce marchand
+d'estampes.
+
+FRIÉLO, _à Gutenberg_[A].
+
+Hélas! maître, à quoi cela vous servira-t-il, sinon à vous faire brûler
+comme sorcier, de pouvoir écrire plus vite que personne? Le monde en
+ira-t-il mieux? Je crains qu'il n'aille, au contraire, plus mal, en
+commençant par nous. Renoncez à vos projets, il en est temps encore.
+Acceptez la protection du seigneur Fust, ou nous sommes perdus!
+
+GUTENBERG, _à Friélo_.
+
+Si tu m'aimes, tais-toi, si tu as peur, va-t'en. (_Au peuple._) Qu'y
+a-t-il? que me voulez-vous? Amis, répondez. De quoi m'accuse-t-on?
+
+ZUM.
+
+On t'accuse de sorcellerie; car il n'y a que le démon qui ait pu, sans
+l'aide d'une main humaine, tracer des caractères semblables. Tes
+feuillets sentent le roussi: ce sont des oeuvres d'enfer!
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Hésiterez-vous à condamner comme sorcier, celui qui écrit à l'aide de
+maléfices?
+
+LE PEUPLE.
+
+Mort au renégat! mort à Gensfleisch!... mort à Gutenberg! À mort! à
+mort!
+
+FUST, _s'avançant vers Gutenberg_.
+
+Eh bien! jeune homme, tu le vois, toi et ton oeuvre allez périr
+ensemble. Un mot, et je te sauve: un mot, et ce peuple menaçant se
+prosterne devant toi. Une dernière fois, je t'offre mon appui. Veux-tu
+me confier ton secret?
+
+GUTENBERG.
+
+Jamais!
+
+ _Fust fait un geste d'encouragement aux deux Zum, et sort, par la
+ droite._
+
+LES DEUX ZUM _et_ LE PEUPLE.
+
+Mort à l'hérétique!... À mort! à mort!
+
+ _Annette et Hébèle sortent de la boutique d'orfèvre; Friélo leur
+ montre le peuple en courroux; Conrad et Dritzen les rassurent._
+
+NOTES:
+
+[A] Friélo, Gutenberg, Conrad Dritzen, Petit Zum, Zum, Fust, peuple et
+bourgeois au fond.
+
+
+SCÈNE XIV
+
+Les Mêmes, DIETHER D'YSSEMBOURG.
+
+ _Diether est précédé de soldats, qui font reculer le peuple à droite
+ et à gauche, et restent au fond[A]._
+
+DIETHER D'YSSEMBOURG.
+
+Quel est ce tumulte? Pourquoi ces cris?... Silence, bourgeois et
+manants! C'est moi, votre chef, votre souverain, votre père, qui ai seul
+ici le droit d'accuser, de punir ou d'absoudre. Si Gutenberg est
+coupable, il sera condamné; s'il est innocent, pourquoi ces menaces?
+Justice sera faite. Retirez-vous un moment (_Le peuple se retire au fond
+du théâtre. Friélo s'approche de Zum, et revient près de Conrad et
+Dritzen, qui le rassurent. Il baise le bas de la robe de Diether. Sur un
+mouvement menaçant de Zum, il s'écarte.--À Gutenberg._) Je sais, jeune
+homme, que tu es un bon et loyal ouvrier. Je sais, que tu n'as jamais
+fait aucune oeuvre de sorcellerie, et qu'en te livrant à des essais
+nouveaux, tu obéis à une noble ambition. Il m'a été facile de te
+préserver tout à l'heure de l'émeute populaire; mais la bourgeoisie de
+Mayence, jalouse du rang qu'a su jadis conquérir ton père et de ton
+mérite personnel, ne te pardonnera pas de sitôt une découverte appelée à
+illustrer ton nom... Je ne te dirai pas de renoncer à une idée, que je
+tiens, moi, pour excellente; mais comme mon devoir est de faire régner
+l'ordre et la bonne harmonie dans la ville, je t'ordonne de partir, de
+quitter Mayence, sur l'heure. Ton absence peut seule calmer la
+surexcitation du peuple. (_Mouvement de Gutenberg._) Pars pour la
+Hollande. Tu trouveras à Harlem l'imagier Laurent Coster; ses lumières
+et ses conseils te seront utiles. C'est l'homme le plus propre à
+comprendre et à encourager tes travaux. Présente-toi à lui de ma part.
+Sois toujours laborieux et honnête, et lorsque tu reviendras, la ville,
+apaisée, te fera bon accueil, je te le promets.
+
+GUTENBERG.
+
+Mon intention était de partir, pour aller perfectionner mon invention
+loin de Mayence, loin des ennemis et des jaloux. Je l'ai annoncé ce
+matin à ma soeur, à mes amis; mais je n'avais pas encore de résidence
+déterminée. Vous me donnez, monseigneur, un excellent avis en
+m'engageant à me rendre chez Laurent Coster. Je travaillerai sous ses
+yeux, et je reviendrai un jour, pour rendre à mon pays l'art merveilleux
+dont j'emporte le germe.
+
+DIETHER D'YSSEMBOURG.
+
+Compte toujours sur ma protection et mon appui.
+
+ _Conrad va remercier Diether; Diether remonte près de Conrad._
+
+GUTENBERG, _à Diether_.
+
+Merci, mille fois, monseigneur. (_À Hébèle._) Ne pleure pas, Hébèle. La
+prière et le travail sont deux amis qui se retrouvent toujours: nous
+nous reverrons. (_À Annette._) Ne veux-tu pas me serrer la main,
+Annette?
+
+ANNETTE.
+
+Ah! Jean! ce n'est plus avec les larmes que je te dis adieu... c'est
+avec orgueil!
+
+HÉBÈLE.
+
+Cher frère!
+
+GUTENBERG, _à Conrad Hummer et à André Dritzen, et saluant Diether_.
+
+Adieu! Conrad. Adieu, André. Pensez un peu à l'ami absent, qui ne vous
+oubliera jamais.
+
+ _Fausse sortie._
+
+FRIÉLO, _courant après Gutenberg, d'une voix piteuse_.
+
+Vous oubliez quelqu'un, maître!
+
+GUTENBERG, _revenant_.
+
+C'est vrai: je ne t'ai rien dit, mon pauvre Friélo. (_Il lui tend la
+main._) Que la providence veille sur toi!
+
+FRIÉLO.
+
+Ce n'est pas ça, mon cher maître; vos adieux ne me feront pas le coeur
+plus content. Ce que je désire, c'est aller avec vous chez Laurent
+Coster, l'imagier de Harlem. Comment avez-vous pu songer à partir seul?
+Croyez-vous que je me soucie de rester sans vous à Mayence!
+
+GUTENBERG.
+
+Toi, Friélo, si casanier, si poltron et si amoureux des belles filles de
+ton pays, tu consentirais à aller jusqu'en Hollande?
+
+FRIÉLO.
+
+Oui, car au-dessus de mes aises, de ma poltronnerie et de mes
+amourettes, il y a mon frère de lait, il y a mon maître. Me
+conduiriez-vous en enfer? (_À part._) je sais bien qu'il n'ira jamais de
+ce vilain côté. (_Haut._) je vous suivrais partout!
+
+GUTENBERG.
+
+Eh bien, mon garçon, tu me suivras, puisque tu le veux.
+
+LE PETIT ZUM, _sortant de la foule restée au fond, à Diether_.
+
+Monseigneur, les amis m'envoient vous demander ce que vous avez décidé
+contre ce mécréant.
+
+DIETHER D'YSSEMBOURG.
+
+Je lui ai ordonné de partir, de quitter Mayence.
+
+ZUM, _s'avançant_.
+
+Et de n'y jamais rentrer, nous l'espérons! (_La foule vient se ranger
+autour de Gutenberg, de Diether et des autres personnes, avec un air
+menaçant._) Qu'il parte à l'instant, s'il ne veut pas tomber sous nos
+coups.
+
+LE PEUPLE.
+
+À mort! à mort!
+
+GUTENBERG.
+
+Malheur à qui oserait porter la main sur moi, ou sur cet enfant.
+(_Écartant de la main le peuple qui se range aux deux côtés du
+théâtre._) Place, bourgeois ingrats et félons! Je méprise vos injures et
+brave vos menaces.... Viens, Friélo!
+
+ _Il pose son bras sur l'épaule de Friélo, traverse la scène, et
+ sort, entre la double rangée du peuple et des bourgeois._
+
+TOUS.
+
+Vive monseigneur! monseigneur Diether d'Yssembourg!
+
+NOTES:
+
+[A] Annette, Hébèle, Dritzen, Conrad, Friélo, Gutenberg, Diether, Petit
+Zum, Zum, Soldats, Peuple, Bourgeois, au fond.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+DEUXIÈME TABLEAU
+
+L'IMAGERIE DE LAURENT COSTER, À HARLEM
+
+ _Une salle de l'imagerie de Laurent Coster, à Harlem.--Au fond, une
+ porte.--De chaque coté de la porte, un vitrage, sur lequel sont
+ accrochées des images.--Portes latérales.--À droite, un dressoir,
+ couvert de vaisselle.--À gauche, un bahut, sur lequel sont un vase
+ de fleurs et un sablier.--Près du bahut, un guéridon, avec ce qu'il
+ faut pour écrire.--Au milieu du théâtre, une table.--Escabeaux,
+ etc._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+MARTHA, _elle met le couvert, en allant du dressoir à la
+ table.--Gaîment_.
+
+Mon père m'a dit: «Martha, mets à la broche le poulet le plus gras;
+monte de la cave le meilleur vin; sors de l'armoire une nappe de la plus
+belle toile de notre Hollande, des assiettes de faïence et des gobelets
+d'argent, car j'ai à déjeuner quelqu'un que je désire bien traiter, et
+que tu ne seras pas fâchée de voir à notre table.» Pour accueillir ainsi
+un convive, il faut que mon père le tienne en grand estime. (_Pensive._)
+Si c'était Gutenberg? Je n'ose le croire, et pourtant quel autre
+pourrait mériter mieux que lui l'amitié de mon père! Depuis que ce jeune
+homme est entré à l'imagerie, il ne s'est pas attiré un seul reproche,
+et j'ai souvent entendu dire à mon père qu'il est au-dessus du rôle de
+contre-maître qu'il remplit ici... Oui, oui, c'est de Jean Gutenberg
+qu'il s'agit. (_Elle approche un escabeau de la table._) C'est Jean qui
+s'assiéra là. (_Elle met un pâté sur la table._) Toutes ces bonnes
+choses seront pour lui... Il va venir!... (_Elle regarde au vitrage._)
+Jamais le ciel ne me parut si beau. (_S'approchant du vase, prenant une
+fleur et la respirant._) Jamais les fleurs ne m'ont paru aussi
+parfumées. (_Elle met la fleur à sa ceinture._) Jamais enfin, je ne me
+suis sentie si heureuse de vivre, et si fière d'être la fille de Laurent
+Coster... Mais pourquoi suis-je pensive et distraite? J'aime à rêver
+pendant de longues heures... Pourquoi? (_Elle s'assied.--Après un
+silence._) Puisque je trouve Gutenberg aimable et bon, comment se
+fait-il que je sois si craintive devant lui? Le son de sa voix suffit à
+me faire rougir, (_Elle se lève._) et à la pensée de le voir, mon coeur
+bat à briser ma poitrine. (_Elle s'approche du sablier._) Je
+renverserais ce sablier, si cela pouvait ralentir la marche du temps, et
+cependant je voudrais qu'il marquât déjà l'heure de midi!... Quel est
+donc le sentiment étrange, qui me fait à la fois redouter et souhaiter
+la présence de Gutenberg?... Pourquoi, en l'attendant, suis-je si émue?
+Je me sens frémir, comme une feuille qui tremble au vent...
+
+
+SCÈNE II
+
+FRIÉLO, MARTHA.
+
+FRIÉLO, _entrant par la droite, portant des feuilles et des images_.
+
+Pardine, damoiselle, ou je me trompe fort, ou ce mal mystérieux
+s'appelle l'amour. Pour le soulager, il ne faut ni médecin, ni
+sorcier.... Il faut seulement trouver un coeur qui réponde au sien.
+(_Mouvement de Martha._) Ne baissez pas les yeux, damoiselle; votre
+amour est de ceux qui peuvent s'avouer à la face de tous. La fille de
+Laurent Coster, l'imagier, n'a point à se cacher d'aimer Jean Gutenberg!
+Vrai Dieu! heureuse sera la main mignonne que le prêtre mettra dans la
+main loyale de mon maître. (_Plaçant les feuillets au vitrage._) Là!
+
+ _Il sort par la gauche._
+
+
+SCÈNE III
+
+MARTHA, _pensive_.
+
+C'est de l'amour, a dit Friélo!... J'aurais de l'amour pour Gutenberg!
+Mais lui, m'aime-t-il?... Friélo ne l'a pas dit!...
+
+ _Coster arrive par le fond._
+
+
+SCÈNE IV
+
+MARTHA, COSTER.
+
+COSTER.
+
+Tout est-il prêt, mon enfant?
+
+MARTHA.
+
+Oui, mon père.
+
+COSTER, _il l'embrasse_.
+
+Eh bien! va chercher, pour le dessert, un cruchon de vieux curaçao.
+
+MARTHA.
+
+J'y vais, mon père.
+
+ _Elle sort par la gauche._
+
+COSTER, _seul.--Il ferme la porte du fond, va à la porte de droite, puis
+à celle de gauche.--Regardant autour de lui_.
+
+Je suis seul!... bien seul!... Vous savez, sainte dame, la vierge, si
+j'aime ma fille, l'ange consolateur de ma vieillesse. Eh bien! que je
+sois privé du salut éternel, si je ne regarde pas mon invention comme un
+second enfant, qui, autant que ma fille, a droit à ma tendresse... (_Il
+ouvre un tiroir du bahut, et y prend une casse d'imprimerie._) Mon
+invention, la voilà! (_Il pose la casse sur le guéridon._) Jusqu'ici,
+l'existence d'un pauvre copiste était à peine suffisante pour transcrire
+une bible ou un livre d'heures; mais désormais, grâce à mes caractères
+mobiles, on pourra reproduire mécaniquement les manuscrits. (_Il prend
+quelques caractères dans la casse d'imprimerie, les regarde et s'assied
+près du guéridon._) Chers caractères, enfants de mon esprit, fruits de
+mes veilles et de mes labeurs, idée qui a germé dans ma tête, pendant
+quarante années, quel bonheur j'éprouve à vous contempler!... À vous
+appartiendra le pouvoir d'exprimer les sentiments les plus divers et les
+plus opposés de l'âme humaine!... La science, l'histoire, la poésie,
+naîtront, tour à tour, de votre arrangement multiple... En vous,
+l'écolier épèlera son rudiment, le savant consignera ses doctrines, le
+vieillard relira ses prières... Aux financiers, vous parlerez de
+chiffres; aux femmes, de parures; à la jeunesse, de plaisirs. Vous
+chanterez l'amour, après avoir célébré la gloire, et vous raconterez à
+l'avenir, les événements du passé... À vous reviendra l'honneur de
+régénérer le monde; car vous vous nommerez l'imprimerie, c'est-à-dire la
+voix universelle de l'humanité!... Puisse l'hypocrisie, le mensonge, ni
+la calomnie, ne jamais souiller vos empreintes!... (_Il se lève et va
+remettre les caractères dans la casse, puis il replace la casse dans le
+tiroir du bahut._) Personne ne connaît mon secret. Si mon imagerie est
+ouverte et accessible à chacun, l'atelier où je cisèle et fonds mes
+caractères, est fermé à tous les regards. Là, comme en un sanctuaire, où
+l'on aime à prier seul, je travaille dans la solitude et le silence...
+Mais, à mon âge, la mort est proche, et je dois léguer ma découverte à
+un héritier capable de la faire grandir... Lorsque Gutenberg est arrivé
+à Harlem, il m'a semblé que le ciel l'envoyait; car le feu sacré de
+l'artiste brûle dans l'âme honnête de ce jeune ouvrier. Il aimera ma
+fille et perfectionnera mon oeuvre. Je quitterai la terre avec moins de
+regret, lorsque j'aurai assuré le bonheur de Martha et l'avenir de
+l'imprimerie. (_Apercevant à travers le vitrage Gutenberg, qui arrive du
+fond gauche._) Gutenberg!
+
+
+SCÈNE V
+
+COSTER, GUTENBERG.
+
+COSTER, _tendant la main à Gutenberg_.
+
+Arrive donc, mon ami... aurais-tu oublié que tu déjeunes avec moi?
+
+GUTENBERG, _souriant_.
+
+Non, maître, je n'aurais garde de l'oublier. Et je vous remercie de tout
+mon coeur, de l'honneur que vous me faites.
+
+COSTER.
+
+Alors, à table! (_Ils se mettent à table._)[A] Dès le jour où tu es
+entré ici, j'ai vu que tu n'étais pas un ouvrier ordinaire, et je t'ai
+voué une affection paternelle.
+
+GUTENBERG.
+
+Je suis fier de posséder votre estime, maître Coster; et je me
+souviendrai toujours de l'accueil bienveillant que vous avez fait au
+jeune inconnu qui vint frapper, il y a trois ans, à la porte de votre
+maison.
+
+COSTER.
+
+C'est moi qui dois te remercier; car, depuis ton arrivée, mon imagerie
+n'a cessé de prospérer.
+
+NOTES:
+
+[A] Coster, Gutenberg.
+
+
+SCÈNE VI
+
+Les Mêmes, MARTHA.
+
+ _Elle entre par la gauche, portant, sur un plateau, un cruchon de
+ curaçao, qu'elle place sur le bahut, à gauche.--Elle fait une
+ révérence à Gutenberg.--Gutenberg la salue et ne la quitte pas des
+ yeux, Coster regarde les deux jeunes gens, en se frottant les
+ mains._
+
+COSTER, _à Gutenberg_[A].
+
+Une coutume qui nous est douce, à nous, bourgeois de la Hollande, c'est
+de nous faire servir par nos femmes et nos filles. Les mets et le vin
+semblent meilleurs lorsque c'est une main chérie qui vous les
+présente... Verse-nous à boire, Martha. (_Martha remplit les verres de
+vin.--Élevant son verre._) À notre belle et bonne imagerie!
+
+GUTENBERG, _élevant son verre_.
+
+Oui, à l'imagerie de Harlem!...
+
+ _Martha sert Coster et Gutenberg.--Gutenberg mange, les yeux
+ toujours attachés sur Martha._
+
+COSTER, _regardant Gutenberg d'un air satisfait.--À part_.
+
+Allons, allons, je ne me suis pas trompé... (_À Martha._) Martha,
+fais-moi passer ce curaçao. (_Martha va prendre le cruchon._) Il date de
+ta naissance. Si notre convive a dans le coeur quelque tendre sentiment,
+qu'il n'ose nous dire, eh bien! un verre de cette précieuse liqueur lui
+donnera peut-être la force de l'exprimer.
+
+ _Il verse du curaçao dans un petit verre, et le présente à Gutenberg._
+
+GUTENBERG.
+
+Un tendre sentiment? Ah! oui, maître, (_Il regarde Martha._) bien
+tendre!... (_À Coster._) Et puisque vous le permettez, (_Élevant son
+verre_.) je boirai à... à... (_Regardant Martha.--À part._) Non, je
+n'oserais jamais...
+
+ _Il remet son verre sur la table._
+
+COSTER.
+
+Eh bien!... Tu ne bois pas?
+
+GUTENBERG, _prenant une résolution subite_.
+
+Si!... (_Il se lève, prenant son verre._) À Hébèle, à ma chère, à ma
+bien-aimée soeur! (_Il boit, mouvement de Coster.--À Coster._) Je suis
+orphelin, messire, et ma soeur a été la seule tendresse de mon
+enfance... (_À Martha._) Quand je quittai Mayence, ma soeur avait votre
+âge, damoiselle. Tout en vous me la rappelle, et en buvant à elle, il me
+semble que c'est à vous que je bois... Voulez-vous me permettre de
+prendre votre main, comme je prenais la sienne, (_Il lui tend la main._)
+et de vous dire qu'en m'apparaissant à travers votre visage, le souvenir
+de ma soeur me devient plus cher encore.
+
+COSTER, _à part_.
+
+Il l'aime, mais il n'ose pas le lui avouer... Allons, c'est à moi de le
+faire parler. (_Il se lève. Appelant à la porte de gauche._) Friélo!
+Friélo!
+
+FRIÉLO, _entrant par la gauche_.
+
+Que voulez-vous, maître?[B]
+
+COSTER.
+
+Que tu aides Martha à emporter cette table.
+
+FRIÉLO, _enlève la chaise de gauche: Gutenberg écarte celle de droite_.
+
+Avec plaisir.
+
+COSTER, _à Martha_.
+
+Mon enfant, le déjeuner est fini, et Friélo t'attend, pour desservir.
+
+MARTHA, sortant comme d'un rêve.
+
+Ah!...
+
+ _Elle emporte la table, avec Friélo, et sort, avec lui, par la
+ gauche.--Gutenberg la suit des yeux._
+
+NOTES:
+
+[A] Coster, Gutenberg, Martha derrière la table, au fond.
+
+[B] Friélo, Coster, Martha, Gutenberg.
+
+
+SCÈNE VII
+
+COSTER, GUTENBERG.
+
+COSTER.
+
+L'heure que marque ce sablier (_Il montra du doigt le sablier._) est
+solennelle, Jean; car elle va décider de notre bonheur à tous. J'ai cru
+comprendre que Martha ne t'est pas indifférente!
+
+GUTENBERG, _vivement_.
+
+Qui pourrait rester insensible à la grâce, à la beauté, à la candeur, de
+cette nature angélique? Ce que j'éprouve pour Martha, c'est plus que de
+l'amour, c'est de l'adoration[A].
+
+COSTER.
+
+As-tu révélé à Martha ce tendre sentiment?
+
+GUTENBERG.
+
+Non, car dans ma famille, on sait obéir au devoir, et refouler dans son
+coeur les désirs qu'on ne peut réaliser... Martha est riche, je suis
+pauvre. Elle entre à peine dans l'existence, et ma jeunesse s'est déjà à
+demi envolée. Elle a pour père le premier imagier de la Hollande, je ne
+suis moi, qu'un pauvre artiste... Voilà pourquoi j'ai gardé jusqu'ici en
+mon coeur le secret de cet amour.
+
+COSTER.
+
+Eh bien! Jean, si je venais te dire: «Tu peux aimer ma fille...» Et si,
+avec la main de Martha, je te livrais le fruit de ma pensée,
+c'est-à-dire le procédé qui a servi à imprimer ces livres? (_Il indique
+de la main les livres posés sur la bahut._) Si je te disais: «Sois
+doublement mon enfant, et par l'affection et par l'intelligence... Que
+me répondrais-tu?»
+
+GUTENBERG.
+
+Vous me donneriez à la fois et la main de Martha et le secret de
+l'imprimerie?
+
+COSTER.
+
+Oui, mon fils... (_Il lui serre la main._) puisque je veux t'appeler
+ainsi.
+
+GUTENBERG.
+
+Ah! messire, tous mes voeux sont donc comblés!
+
+COSTER.
+
+Quand je pense que j'ai pu être jaloux de toi!
+
+GUTENBERG.
+
+De moi?
+
+COSTER.
+
+Oui, lorsque tu arrivas ici, tu te présentas avec la recommandation du
+prince électeur, l'archevêque de Mayence, et comme l'auteur d'un procédé
+mécanique pour imiter les manuscrits. J'eus peur, un moment, je l'avoue,
+que ta découverte ne fût rivale de la mienne. Mais cette crainte fit
+place à une satisfaction immense, lorsque je vis que tu n'employais que
+des planches de bois sculptées en relief!... (_Avec dédain._) Des
+planches de bois sculptées!
+
+GUTENBERG.
+
+Je sais combien ce procédé est imparfait, messire, mais, je n'en connais
+pas d'autre, et je ne peux comprendre encore le moyen merveilleux que
+vous avez trouvé... Et vous me livreriez ce secret?
+
+COSTER.
+
+Oui, le jour de ton mariage.
+
+GUTENBERG.
+
+Comment vous prouver ma reconnaissance?
+
+COSTER.
+
+En faisant le bonheur de Martha.
+
+ _Il lui prend les mains._
+
+GUTENBERG.
+
+Ah! venez![B] Allons la trouver. C'est devant vous que je veux lui jurer
+un amour éternel.
+
+NOTES:
+
+[A] Coster, Gutenberg.
+
+[B] Gutenberg, Coster.
+
+
+SCÈNE VIII
+
+Les Mêmes, FRIÉLO.
+
+FRIÉLO, _arrêtant Gutenberg, au moment où il va sortir par la gauche,
+avec Coster_.
+
+Maître, une dame voilée demande à vous parler.
+
+GUTENBERG.
+
+C'est sans doute quelque étrangère qui vient acheter des missels...
+Montre-lui les plus beaux, Friélo, et prie-la de vouloir bien
+m'attendre. (_À Coster._) Venez, messire, je ne veux pas retarder le
+moment de vous entendre répéter à Martha les paroles qui assurent le
+bonheur de ma vie.
+
+ _Gutenberg et Coster sortant ensemble, par la gauche._
+
+
+SCÈNE IX
+
+FRIÉLO, _puis_ ANNETTE, _voilée_.
+
+FRIÉLO, _parlant à la cantonade, à Annette, qui entre par le fond_.
+
+Par ici, damoiselle, par ici. (_À Annette, qui entre et regarde autour
+d'elle.--À part._) Je ne connais pas cette acheteuse. (_Haut._) Vous
+n'êtes pas de Harlem, n'est-ce pas, damoiselle[A]?...
+
+ANNETTE.
+
+Non, j'arrive de Mayence, et je voudrais parler à messire Jean
+Gutenberg.
+
+FRIÉLO.
+
+Messire Jean Gutenberg n'est pas là, en ce moment; mais, si vous désirez
+acheter des livres d'heures, je puis vous en montrer.
+
+ANNETTE, _sans l'écouter, à elle-même_.
+
+C'est donc ici que Gutenberg oublie ses serments et renie sa patrie?
+
+FRIÉLO.
+
+Est-ce un psautier fleurdelisé, qu'il vous faut? Je puis vous faire voir
+des psautiers.
+
+ _Il va prendre un psautier, et l'apporte._
+
+ANNETTE, _sans l'écouter, à elle-même_.
+
+La richesse et le bonheur l'attendent dans sa ville natale; et il
+préfère rester à travailler, obscur et pauvre, au fond d'une imagerie de
+la Hollande! Il y a là-dessous un mystère!
+
+FRIÉLO.
+
+Si vous souhaitez une Bible en gros caractères, avec des encadrements,
+nous avons de fort belles Bibles!
+
+ _Il va prendre une Bible, et l'apporte._
+
+ANNETTE, _sans l'écouter, à elle-même_.
+
+Ce mystère, je le découvrirai!
+
+FRIÉLO, _présentant à Annette un missel_.
+
+Tenez, damoiselle, voilà un missel rempli d'images... Si vous voulez le
+feuilleter.
+
+ANNETTE, _repoussant le missel_.
+
+Je ne suis pas venue pour acheter des missels! (_Friélo remet le missel
+au vitrage._) Je vous l'ai dit, je viens pour parler à Jean Gutenberg.
+Il n'est pas là, je l'attendrai!
+
+ _Elle s'assied à gauche, près du guéridon, et ôte son voile._
+
+FRIÉLO, _la reconnaissant_.
+
+Ah! mon Dieu! c'est damoiselle Annette de la Porte-de-Fer! Que
+vient-elle faire ici?... Le temps est à l'orage... Sauve qui peut!
+
+ _Il sort par la droite._
+
+ANNETTE, _seule_.
+
+Serait-il retenu dans les griffes du diable... je saurai l'en arracher!
+
+NOTES:
+
+[A] Annette, Friélo.
+
+
+SCÈNE X
+
+ANNETTE, MARTHA, _entrant par la gauche_.
+
+MARTHA.
+
+Il m'a dit: «Je vous aime!» Mon père a ajouté: «Tu peux l'aimer!» Et
+devant tant de bonheur, je m'arrête, étonnée et craintive...
+(_Apercevant Annette._) Ah! damoiselle!...
+
+ _Elle fait une révérence._
+
+ANNETTE, _se levant, et toisant Martha avec méfiance_.
+
+Qui es-tu, mignonne[A]?
+
+MARTHA, _avec dignité_.
+
+Je m'appelle Martha, et je suis la fille de Laurent Coster, le maître de
+cette imagerie... Voulez-vous une belle image, représentant les anges du
+paradis, ou un almanach, avec messire saint Jacques, prieur de
+l'ermitage de Compostelle?
+
+ANNETTE, _brusquement_.
+
+Non, ce n'est pas là ce que je veux.
+
+MARTHA.
+
+Eh bien, damoiselle, Jean va venir; et mieux que moi, il trouvera dans
+l'imagerie, de belles miniatures qui vous plairont.
+
+ANNETTE, _vivement_.
+
+Jean, dites-vous? Quel Jean?... Serait-ce messire Jean Gutenberg, de
+Mayence?
+
+MARTHA.
+
+Oui, damoiselle.
+
+ANNETTE, _avec véhémence_.
+
+Je trouve étrange que vous osiez parler avec cette familiarité d'un
+homme qui n'est ni de votre pays, ni de votre famille!
+
+MARTHA, _s'excusant_.
+
+Mais, damoiselle, Jean Gutenberg est le contre-maître de cet atelier...
+mon père lui a accordé ma main, et je vais l'épouser.
+
+ANNETTE.
+
+L'épouser?... Toi?... (_Lui prenant brusquement les mains, et l'amenant
+au milieu du théâtre._) Fille de Laurent Coster, sais-tu qui je suis?...
+Je suis, depuis huit ans, la fiancée de Jean Gutenberg. (_Mouvement de
+Martha._) Et grâce à sainte Anne, ma patronne, j'arrive ici à temps pour
+faire valoir mes droits.
+
+MARTHA.
+
+Vos droits? Mais Gutenberg m'a juré un amour éternel.
+
+ANNETTE.
+
+C'est possible; mais à la Pâques fleuries de 1437, c'était à moi qu'il
+jurait un amour éternel. Ce jour-là, il passa à mon doigt, un anneau...
+«Ennel, me dit-il, voilà l'anneau d'argent des fiançailles. Je le
+remplacerai bientôt par l'anneau d'or du mariage.» Il y a huit ans de
+cela!... Je viens réclamer l'anneau d'or.
+
+MARTHA, _douloureusement, s'appuyant sur le dossier de la chaise, à
+gauche_.
+
+Mon Dieu!
+
+ANNETTE.
+
+Jean n'a pu te dire une seule parole d'amour qu'il ne me l'aie déjà dite
+à moi-même (_Martha s'affaisse sur la chaise._) Il ne peut te faire un
+serment qu'il ne m'ait déjà fait. Et si ses yeux se fixent tendrement
+sur les tiens, c'est qu'ils ont conservé le reflet de mes yeux... J'ai
+été la passion et l'orgueil de sa jeunesse... Jamais il ne t'aimera
+autant qu'il m'a aimée... Pourrais-tu faire revivre en son coeur les
+souvenirs d'un premier amour? Pourrais-tu lui rappeler les danses du
+dimanche, dans la salle de la maison du _Taureau-Noir_, les promenades
+du soir, au bord de notre grand fleuve, et les doux refrains que nous
+chantions ensemble aux veillées de l'hiver? Pourrais-tu l'aimer comme je
+l'ai aimé?... comme je l'aime encore?
+
+MARTHA, _se levant_.
+
+J'aime assez Gutenberg pour lui faire le sacrifice de ma vie!
+
+ANNETTE.
+
+Fais-lui le sacrifice de ton amour, c'est plus simple.
+
+ _Elle passe à droite[B]._
+
+MARTHA.
+
+S'il me fallait renoncer à lui, j'en mourrais.
+
+ANNETTE.
+
+Oui, mais Gutenberg vivrait pour la postérité!
+
+MARTHA, _anxieuse_.
+
+Que voulez-vous dire?
+
+ANNETTE.
+
+Écoute, jeune fille, celui que nous aimons toutes les deux a reçu du
+ciel le don du génie... C'est son génie qu'il faut aimer. Ton tranquille
+amour amollirait son âme; tandis que moi, je saurai le conduire à la
+fortune, à la gloire, à l'immortalité.
+
+MARTHA.
+
+Et moi, damoiselle, je l'aurais conduit au bonheur.
+
+ANNETTE.
+
+Ah! sache-le bien, toute lutte contre moi est impossible... J'aime
+Gutenberg sous la foi des serments; je l'aime de toute la force de mon
+droit, et rien, entends-tu, rien ne pourra m'empêcher de l'épouser.
+
+MARTHA, _s'incline et se dirige vers la porte de gauche_.
+
+C'est bien, damoiselle, Gutenberg décidera entre nous deux.
+(_Pleurant._) Ah! mon Jean adoré!
+
+ _Elle sort._
+
+ANNETTE, _seule, elle hausse les épaules_.
+
+Elle prétend aimer Gutenberg, et elle n'a rien dit de ses travaux, de
+son art, de son génie!... Elle prétend l'aimer, et elle courbe la tête,
+elle pleure, elle s'enfuit!... Ce n'est qu'une enfant.
+
+NOTES:
+
+[A] Martha, Annette.
+
+[B] Martha, Annette.
+
+
+SCÈNE XI
+
+ANNETTE, GUTENBERG, _il entre par la gauche, deuxième plan_.
+
+GUTENBERG[A].
+
+Friélo m'a dit qu'une étrangère me demandait.
+
+ANNETTE, _à part_.
+
+Lui!... (_Se retournant. Haut._) L'étrangère, c'est moi!
+
+GUTENBERG, _stupéfait_.
+
+Annette!
+
+ANNETTE.
+
+Vous ne m'attendiez pas?
+
+GUTENBERG.
+
+Non, je l'avoue... Et quel motif vous amène?
+
+ANNETTE.
+
+Vous le demandez?... (_Tendrement et presque bas, se rapprochant de
+Gutenberg._) Tu le demandes?
+
+GUTENBERG, _embarrassé_.
+
+Vous ne m'avez jamais écrit, Annette; et, ne recevant de vous aucune
+nouvelle, j'ai cru que vous m'aviez rendu ma liberté.
+
+ANNETTE.
+
+Mais vous-même, vous ne m'avez jamais écrit, et je ne vous ai pas fait
+l'injure de douter de votre fidélité.
+
+GUTENBERG, _avec désespoir_.
+
+Ah! si j'avais reçu une seule lettre de vous!
+
+ANNETTE.
+
+Je n'avais pas promis d'écrire, j'avais promis d'agir, j'ai agi... «Ma
+vie appartient à l'art que j'ai créé,» m'as-tu dit, en quittant Mayence.
+Eh bien! si je suis venue à Harlem, c'est pour te soustraire à un labeur
+ingrat et subalterne; c'est pour te rendre à ton art.
+
+GUTENBERG.
+
+Je ne vous comprends pas.
+
+ANNETTE.
+
+Je vais m'expliquer... Vous savez que ma famille occupe un rang élevé à
+Strasbourg. Là, grâce à l'influence de l'échevin, mon oncle, j'ai décidé
+trois de nos amis, Jean Riff, André Dritzen, et André Heilmann, à
+s'associer avec toi, pour créer l'art nouveau de l'imprimerie.
+(_Mouvement de Gutenberg._) Il y a près de Strasbourg, à la montagne
+verte, un vieux couvent abandonné. Ses murs silencieux se cachent sous
+un épais manteau de mousse. Les oiseaux font, sans bruit, leurs nids,
+sous ses ombrages, et tout autour, un ruisseau glisse doucement à
+travers la prairie. Le couvent de Saint-Arbogast est le refuge
+tranquille que j'ai choisi pour te servir d'atelier. C'est là que tu
+pourras, en toute sécurité, te livrer, avec tes trois amis, au
+perfectionnement de ton art. (_Mouvement de Gutenberg._) Tes premiers
+essais à Mayence ont fait naître des défiances, des menaces! Il faut
+donc, pour assurer le succès de ton oeuvre, travailler dans l'ombre. Tes
+futurs associés y sont bien décidés. Vous serez censés former une
+société pour exploiter quelque industrie. Riff étant marchand de
+papiers, Dritzen fabricant de miroirs, et toi, orfèvre, la chose sera
+toute simple. Cent soixante florins vous seront comptés le jour de ton
+arrivée à Strasbourg, afin que tu puisses te mettre à l'oeuvre sans
+retard... Et maintenant hésiteras-tu à me suivre? Quel est ici ton
+avenir? Qu'as-tu appris? qu'as-tu recueilli, depuis cinq ans, que tu vis
+en Hollande, sous les ordres d'un vieil imagier?
+
+GUTENBERG.
+
+Dites-moi, Annette, avant de récolter, n'est-il pas d'usage
+d'ensemencer? et ne doit-on pas préparer le terrain avant les semailles?
+
+ANNETTE.
+
+D'accord.
+
+GUTENBERG.
+
+Eh! bien, le moment de la moisson est arrivé pour moi. (_Il prend les
+livres sur le bahut, et les lui montre._) Voyez ces livres, imprimés par
+Laurent Coster. Ne laissent-ils pas bien loin mes pauvres feuillets de
+Mayence? Ne trouvez-vous pas leurs caractères nets, précis, admirables?
+Eh! bien, ce matin même, maître Coster m'a promis de me révéler le
+secret de son art. Ce secret, Annette, vaut mieux que l'or de mes amis
+de Strasbourg. Remerciez-les donc pour moi, et dites-leur que je reste à
+Harlem, à Harlem, le berceau de l'imprimerie.
+
+ANNETTE, _froidement_.
+
+Vous oubliez de me dire une chose, Jean, c'est qu'en vous promettant son
+secret, Coster vous promet aussi la main de sa fille. (_Se dressant
+devant Gutenberg._) Et moi, je ne compte donc pour rien?... Vous avez
+cru pouvoir me jurer un amour éternel, puis m'abandonner, me renier, et
+donner votre nom à une étrangère? Heureusement, la tendre et timide
+Ennel est devenue une femme énergique et résolue? Reconnaissez-vous
+cette promesse de mariage. (_Elle lui montre un parchemin, qu'elle
+retire de son corsage._) Ignorez-vous que cet écrit me donne le droit de
+vous poursuivre en tous lieux, et de vous imposer ma main? Voulez-vous
+que j'aille trouver les juges, et préféreriez-vous le scandale d'un
+procès à l'association honorable que je viens vous proposer?
+
+GUTENBERG, _se laissant tomber sur une chaise, près du guéridon, et
+posant sa tête sur sa main_.
+
+Ah! doux mirage d'un bonheur paisible, qu'êtes-vous devenu? Vers quels
+horizons lointains vous êtes-vous à jamais envolé?
+
+ANNETTE, _posant la main sur son épaule_.
+
+Tu crois aimer la fille de Laurent Coster, tu te trompes. Un jour
+viendra où tu comprendras que Martha n'est qu'une de ces poupées
+charmantes dont l'unique rôle est d'embellir le logis... Crois-moi, ce
+n'est pas un de ces timides anges du foyer qu'il te faut pour compagne:
+c'est une femme énergique et fière, qui puisse s'associer à tes pensées,
+encourager tes travaux, te soutenir dans tes luttes, applaudir à tes
+succès...
+
+GUTENBERG, _se levant_.
+
+Quitter Martha, me serait impossible. Annette, je vous en supplie,
+n'exigez pas de moi ce sacrifice.
+
+ANNETTE, _amèrement_.
+
+Vous m'aimiez bien aussi, à la Pâques fleuries de 1437! Je veux
+apprendre à Martha la durée de vos serments. Je veux lui montrer la
+promesse de mariage écrite, il y a huit ans, par la main que vous lui
+offrez aujourd'hui.
+
+GUTENBERG.
+
+Ah! Annette! par pitié! pas un mot à Martha! Son âme est frêle et
+délicate. Qu'elle ignore les chaînes qui m'attachent à vous.
+
+ANNETTE.
+
+Je garderai le silence, mais à une condition. Adressez vos adieux à
+Martha, écrivez-lui et partons. (_Elle donne une plume à Gutenberg, qui
+s'assied près du guéridon. Annette penchée sur son épaule, le regarde
+d'un air inspiré._) Sache-le, Jean, ce n'est pas un sentiment égoïste,
+ce n'est pas une jalousie mesquine, ce n'est pas un calcul personnel,
+indigne de mon coeur, qui m'ont conduit vers toi. La passion qui m'anime
+est plus sainte et plus ardente que l'amour même. Ce qui me fait
+abaisser mon orgueil à les pieds, c'est ma foi, c'est mon enthousiasme,
+pour ton art et pour ton génie. (_Elle se penche vers lui et, peu à peu,
+se met à genoux à sa droite._) Reviens dans notre vieille Allemagne.
+Qu'as-tu besoin du secret de Coster? Ne sauras-tu pas trouver toi-même
+ce qu'il a découvert? Voudrais-tu que l'art de l'imprimerie, déjà conçu
+dans ton esprit, aux jours de ta jeunesse, eût deux pères, au lieu d'un,
+et partager avec un autre l'honneur d'une aussi noble invention? (_Elle
+se relève._) Vois-tu, Jean, la meilleure partie de l'âme d'un artiste
+passe dans son oeuvre. Travaille, et cherche toi-même à pénétrer un
+secret dont la découverte rendra ton nom immortel!
+
+ _Gutenberg qui a relevé peu à peu la tête, écoute attentivement et
+ se lève._
+
+GUTENBERG[B].
+
+Ta voix me rend à l'honneur; elle me rappelle dans ma patrie. Le coeur
+de l'artiste est tissu de cordes sensibles, que le moindre choc fait
+vibrer: elles dormaient en moi, tu les as réveillées!... Annette, je
+consens à te suivre!
+
+ _Il écrit._
+
+ANNETTE.
+
+Merci pour toi-même, Jean! Ce que tu traces en ce moment c'est le
+premier sillon de ta gloire. (_À part._) Je savais bien que je te
+ramènerais.
+
+GUTENBERG, _lui montrant la lettre_.
+
+On remettra à Martha cette lettre, après mon départ.
+
+ANNETTE, _prenant vivement la lettre_.
+
+Je me charge de la faire parvenir... Et maintenant je vais tout disposer
+pour notre départ.
+
+ _Elle sort par la gauche._
+
+GUTENBERG, _seul_.
+
+Et en perdant Martha, je perds aussi le secret de l'imprimerie. Tout
+m'accable à la fois!
+
+ _Il s'assied à droite, accablé._
+
+NOTES:
+
+[A] Gutenberg, Annette.
+
+[B] Gutenberg, Annette.
+
+
+SCÈNE XII
+
+GUTENBERG, COSTER, _entrant par le fond_.
+
+COSTER.
+
+Non!... en même temps qu'il t'avait promis la main de sa fille, le vieil
+imagier t'avait promis le secret de son art. Il tiendra sa parole... Tu
+ne peux plus épouser Martha, ma fille vient de me le déclarer en
+pleurant; mais tu restes toujours mon élève bien-aimé... Je veux que
+dans l'avenir, les noms de Coster et de Gutenberg soient unis, comme le
+furent leurs coeurs... Je suis vieux, la mort me menace: c'est à toi que
+je laisse le soin de continuer et de faire vivre éternellement mon
+oeuvre. (_Il lui remet un rouleau de parchemin._) Tiens! voilà le secret
+de Coster, voilà le secret de l'imprimerie! Tu trouveras dans cet écrit,
+l'explication complète de cet art, qui se résume dans les caractères
+mobiles, que j'ai le premier inventés et appliqués à composer des
+livres. Mais mon invention a besoin de grands progrès. Je m'en rapporte,
+pour la développer et la perfectionner, à ton naissant génie.
+
+GUTENBERG.
+
+Merci, Laurent Coster! Je partirai puisqu'il le faut, mais mon âme
+restera ici! Ah! nous étions tous si heureux ce matin!
+
+COSTER.
+
+Le bonheur, mon fils, n'est pas fait pour nous, inventeurs et savants!
+Le ciel ne t'a pas envoyé sur la terre pour goûter les charmes de
+l'existence. Il t'a envoyé pour consacrer les forces de ton corps à un
+travail opiniâtre, et pour livrer ton âme à toutes les souffrances... À
+ceux qui cherchent, à ceux qui pensent, à ceux qui créent, reviennent
+les difficultés, les tortures, les amertumes de la vie. À eux la
+jalousie des grands, la haine des petits, le mépris des ignorants. Mais
+à eux aussi le rayon divin qui réchauffe, élève et fortifie les âmes. À
+eux les nuits sans ténèbres, illuminées par le travail et l'espérance.
+À eux les illusions suprêmes, qui donnent à l'esprit une jeunesse
+éternelle. À eux les joies de l'artiste, les extases du poète et le
+sourire des anges!... Pars, Gutenberg! Pendant que je m'endormirai de
+l'éternel sommeil, tu traceras le sillon glorieux dans lequel l'humanité
+doit marcher aux siècles à venir!...
+
+GUTENBERG.
+
+Merci, Laurent Coster. Je jure d'achever votre oeuvre, et de répandre
+par toute la terre le trésor que vous léguez, par mes mains, à la
+postérité!
+
+ _Il sort par le fond._
+
+
+SCÈNE XIII
+
+COSTER, MARTHA, _entrant par la gauche_.
+
+COSTER.
+
+Te voilà toute triste, ma chère enfant![A]
+
+MARTHA.
+
+Oui, ces préparatifs de départ, que je viens de voir, l'air embarrassé
+de Friélo, et cette lettre qu'il m'a remise, en s'empressant de me
+quitter aussitôt, tout cela m'émeut et m'inquiète... Qui peut
+m'écrire?... L'écriture de Gutenberg!... Ah! ma main tremble, et je puis
+à peine lire... (_Lisant._) «Chère Martha... c'est le coeur déchiré que
+je vous adresse ces lignes; mais un serment m'oblige à retourner
+immédiatement à Mayence! Adieu donc, et pour toujours! Dieu fasse que je
+survive à ma douleur!...» (Elle laisse tomber la lettre.) Ah! mon père!
+(_Ou entend un bruit de grelots._) Il est parti!... Je ne le reverrai
+plus!...
+
+ _Elle se jette dans ses bras._
+
+NOTES:
+
+[A] Martha, Coster.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+TROISIÈME TABLEAU
+
+ _Le couvent de Saint-Arbogast, à Strasbourg.--Une salle voûtée du
+ couvent de Saint-Arbogast.--Au fond, une porte.--À gauche, un bureau
+ couvert de papiers et d'épreuves d'imprimerie.--À droite, au fond,
+ en pan coupé, une fenêtre, et près de la fenêtre, une presse
+ d'imprimerie.--Au premier plan, à droite, une casse.--Portes
+ latérales.--Une cloche près de la porte du fond, avec sa corde._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+ANDRÉ DRITZEN, GUTENBERG, FRIÉLO, Ouvriers imprimeurs.
+
+ _Au lever du rideau, trois ouvriers tirent des feuilles à la presse,
+ deux autres sont debout, devant la casse d'imprimerie, à droite, et
+ composent. Deux autres, à gauche, au fond, près de la porte
+ latérale, serrent des formes, à coups de marteau.--Gutenberg est
+ assis devant le bureau et Dritzen se tient debout, devant le même
+ bureau. Friélo est près de la presse._
+
+ _Un ouvrier arrivant de droite, premier plan, porte une épreuve à
+ Friélo, qui la remet à Dritzen_[A].
+
+FRIÉLO.
+
+Maître, voici les épreuves de la composition d'hier.
+
+DRITZEN.
+
+C'est bien! (_Il la parcourt des yeux._) Descendez-les à Riff, pour la
+correction.
+
+ _L'ouvrier sort par la gauche, deuxième plan, avec les épreuves.--Un
+ deuxième ouvrier, qui était occupé au fond, à droite, à tirer des
+ épreuves à la presse, remet une feuille à Friélo, qui la porte à
+ Dritzen._
+
+FRIÉLO.
+
+Maître, l'encre du tampon ne prend plus sur le papier.
+
+DRITZEN.
+
+Prenez le pot de l'encre de Leipzig tenue en réserve. Allez et
+dépêchez-vous.
+
+ _Le deuxième ouvrier sort par la gauche, deuxième plan.--Un
+ troisième ouvrier, arrivant par le fond, remet à Friélo un papier,
+ que Friélo donne à Dritzen._
+
+FRIÉLO.
+
+Maître, il est impossible de serrer les formes: les cadres sont trop
+larges.
+
+DRITZEN.
+
+Ne pouvez-vous pas réduire votre cadre?
+
+FRIÉLO.
+
+On n'a pas les outils nécessaires.
+
+DRITZEN.
+
+Nous allons voir cela.
+
+ _Il sort par le fond, avec le troisième ouvrier._
+
+FRIÉLO, _quittant la presse au fond à droite.--À Gutenberg._
+
+On a tiré deux cents feuilles; faut-il continuer?
+
+GUTENBERG.
+
+Non, c'est assez!
+
+ _Friélo revient à la presse._
+
+DRITZEN, _rentrant par la fond.--À Gutenberg._
+
+Mon cher Jean, voici un contre-temps: un de nos ouvriers veut absolument
+partir.
+
+GUTENBERG, _toujours assis à la table, à gauche_.
+
+Quel est cet ouvrier?
+
+DRITZEN.
+
+Pierre Scheffer.
+
+GUTENBERG.
+
+Ce jeune calligraphe qui nous est venu de Mayence?
+
+DRITZEN.
+
+Oui; et il va bien nous manquer, car il n'a pas son égal pour le dessin
+des lettres gothiques et ornées qui servent de modèles à nos graveurs de
+caractères.
+
+GUTENBERG.
+
+Sans compter qu'il y a un véritable danger pour nous à le laisser
+sortir. Le lui as-tu bien fait comprendre? Lui as-tu rappelé le serment
+qu'il a fait en entrant ici?
+
+DRITZEN.
+
+Je lui ai dit tout ce qui pouvait l'empêcher de partir; mais rien n'a pu
+changer sa résolution!... Du reste, il est là... Je lui ai fait dire que
+nous l'attendions ici. Tu pourras lui parler à ton tour.
+
+GUTENBERG.
+
+Eh bien! fais-le venir.
+
+DRITZEN, _parlant à la cantonade_.
+
+Entre, Pierre Scheffer.
+
+NOTES:
+
+[A] Gutenberg, Dritzen, ouvriers, Friélo.
+
+
+SCÈNE II
+
+GUTENBERG. ANDRÉ DRITZEN, FRIÉLO, Ouvriers, PIERRE SCHEFFER, _entrant
+par le fond_.
+
+GUTENBERG, _il se lève_[A].
+
+C'est donc toi, Pierre Scheffer, qui veux nous quitter et abandonner
+tes camarades, au moment où notre oeuvre touche à sa fin?
+
+SCHEFFER.
+
+Pardonnez-moi, maître, mais il m'est impossible de rester plus longtemps
+ici.
+
+GUTENBERG.
+
+Comment ne peux-tu supporter le régime auquel se soumettent tous les
+autres ouvriers? N'as-tu pas juré, en entrant ici, de n'en pas sortir
+avant que nous t'ayons rendu la liberté? Ne trouves-tu pas dans les
+salles, les cours, les jardins de ce vaste couvent, les moyens de repos
+et de distraction, quand ils te sont nécessaires. Es-tu mécontent du
+salaire convenu? Je peux l'augmenter, si tu le désires; mais, je t'en
+conjure, ne donne pas l'exemple de la désertion. Tu sais que les
+accusations de sorcellerie qui ont accueilli nos premiers essais à
+Mayence, nous poursuivent à Strasbourg, et que nous sommes forcés de
+dérober aux yeux du monde notre travail et notre entreprise, jusqu'au
+moment, peu éloigné du reste, où nous pourrons montrer nos livres
+imprimés, les répandre, et repousser ainsi, par la simple vue de nos
+productions, des soupçons ridicules et odieux. C'est pour cela que tous
+nos ouvriers ont consenti à s'enfermer avec nous, dans ce couvent
+abandonné. C'est pour cela qu'ils n'en sortent, ni jour ni nuit, et
+qu'ils ne rentreront à Strasbourg qu'au jour de l'achèvement de notre
+oeuvre. Voudrais-tu donc, ami Scheffer, (_Il lui met la main sur
+l'épaule._) donner seul le triste exemple de la défection[B]?
+
+SCHEFFER.
+
+Vos paroles me remuent le coeur, maître!... Mais je suis forcé
+d'insister, pour vous demander ma liberté. Un avis m'est parvenu,
+m'annonçant que ma mère est au lit de mort, et qu'elle demande à me voir
+et à m'embrasser à ses derniers instants. Voilà pourquoi je viens vous
+supplier de me laisser partir.
+
+ _Gutenberg et Dritzen se consultant à voix basse._
+
+DRITZEN.
+
+Eh bien! puisque c'est le voeu d'une mourante qui t'appelle, tu
+partiras. Mais avant de nous quitter, tu vas jurer sur l'évangile
+(_Dritzen va prendre l'évangile, et le tient ouvert sur ses deux
+mains._) que tu ne révéleras à personne ce que tes yeux ont vu dans ce
+couvent, ce que tes mains ont fait dans cet atelier.
+
+SCHEFFER, _étendant la main sur la Bible_.
+
+Sur l'Évangile ouvert, devant Dieu qui m'entend, je vous jure, Jean
+Gutenberg, je vous jure André Dritzen, de ne révéler à qui que ce soit
+au monde, ce que mes yeux ont vu dans ce couvent, ce que mes mains ont
+fait dans cet atelier.
+
+GUTENBERG.
+
+C'est bien, Scheffer, tu peux partir, (_Scheffer s'incline et sort par
+le fond. Dritzen remet l'évangile sur le bureau.--Un ouvrier vient
+sonner la cloche._) Voilà la cloche qui appelle les ouvriers au repas du
+soir. Allez, mes enfants, allez au réfectoire. (_Les ouvriers sortent
+par le fond gauche. Dritzen les suit. À Friélo, qui est resté à droite,
+premier plan, occupé à travailler devant la casse._) Eh! bien, Friélo,
+tu ne suis pas tes camarades? Tu ne veux pas prendre ta part du souper
+en commun?
+
+FRIÉLO.
+
+Je n'ai pas faim, maître Jean; je n'ai jamais faim, depuis que je suis
+enfermé dans ce sombre couvent, sans pouvoir en franchir le seuil. Je
+pense que la jolie Rosette se désole, que la jeune Gretschen m'accuse
+d'inconstance et que la belle madame Marsh déssèche sur pied... Et tout
+cela m'ôte l'appétit... J'aime mieux rester à travailler, puisqu'il n'y
+a pas d'autre manière de s'amuser ici.
+
+GUTENBERG, _va à son bureau_. _Friélo le suit._
+
+Eh! bien, (_Il lui donne une forme de caractères._) voici des lignes à
+distribuer!
+
+FRIÉLO, _prenant la forme, et allant à la casse, à droite_.
+
+Allons, autant cela qu'autre chose! Je vais distribuer, comme vous
+dites. (_Distribuant les lettres dans la casse._) A (_Il jette la lettre
+dans la casse._) O (_Il jette la lettre dans la casse._) R. S. T...
+Comme c'est amusant!... (_Prenant une lettre._) Le voilà donc, ce fameux
+secret, que maître Laurent Coster vous a si noblement révélé, malgré
+l'affront que vous lui aviez fait de refuser la main de sa fille!... Des
+lettres mobiles, en métal, et ornées d'une queue aussi longue que celle
+d'une poêle, voilà le secret de l'imprimerie.
+
+GUTENBERG.
+
+Oui, monsieur Friélo, des lettres mobiles en métal, et posées à
+l'extrémité d'une queue... comme vous le dites, voilà le secret de
+l'imprimerie; et ce secret est plus précieux que tous les joyaux de la
+couronne d'Allemagne.
+
+FRIÉLO, _distribuant toujours les lettres_.
+
+J'ignore ce qu'elles vous rapporteront un jour, mais jusqu'ici, depuis
+votre association avec vos trois amis, elles ne vous ont causé que
+beaucoup de dépenses, et votre réclusion dans ce couvent, où vous
+tremblez sans cesse que l'on vienne vous surprendre, pour vous accuser
+d'un travail diabolique, d'une oeuvre de sorcellerie, que menacent les
+foudres de la sainte église romaine... Qu'est devenu le temps où, libres
+et joyeux, nous n'avions d'autre souci que de ciseler, en chantant, de
+riches bijoux, pour les belles filles de Mayence?... Aujourd'hui, nous
+passons ici nos journées, vous à tailler et à fondre des moules de
+lettres, vos ouvriers à en composer des lignes, et moi à les distribuer
+dans ces casses... Ah! c'était bien la peine de travailler nuit et jour,
+de suer sang et eau, de vous mettre enfin la cervelle à l'envers, pour
+venir vous cacher derrière les murs de ce triste couvent.
+
+GUTENBERG.
+
+Un peu de patience, Friélo, et tu verras l'invention de l'imprimerie
+faire ma fortune et ma gloire.
+
+FRIÉLO.
+
+A-t-elle fait la fortune de Laurent Coster?
+
+GUTENBERG.
+
+Non, car les caractères qu'employait Laurent Coster étaient en fonte,
+c'est-à-dire cassants. Ils déchiraient le papier et s'écrasaient sous la
+presse; tandis que ceux-ci, (_Il prend des caractères et vient en
+scène._) composés d'un alliage de plomb et d'antimoine, ont le degré
+convenable de dureté et de souplesse... L'avenir de l'imprimerie est
+tout entier dans cet alliage, Friélo! Seulement, mon invention ressemble
+à une dérision de la fortune, puisque je suis forcé de la dérober à tous
+les yeux, jusqu'au moment où je pourrai montrer publiquement nos livres
+imprimés... Ce qui me rend triste et rêveur, ami Friélo, ce n'est pas la
+crainte d'être surpris dans mon mystérieux travail, c'est le souvenir de
+mon amour perdu!...
+
+FRIÉLO.
+
+Cependant, puisque vous avez épousé damoiselle Annette, il me semble que
+vous devriez oublier la fille de l'imagier de Harlem... Vous me direz
+peut-être que, moi aussi, je pense à la jolie Rosette, à la jeune
+Gretschen, et même à la sensible madame Marsh: c'est possible, mais je
+n'ai épousé aucune des trois.
+
+GUTENBERG.
+
+Ah! Friélo, jamais je n'oublierai ma douce Martha.
+
+FRIÉLO.
+
+Mais voilà mon travail terminé; je puis aller rejoindre mes camarades au
+réfectoire. Ils vont se lever de table; je ne trouverai que des croûtes
+et des noisettes.
+
+ _Il sort par la gauche._
+
+NOTES:
+
+[A] Gutenberg, Scheffer, Dritzen.
+
+[B] Dritzen, Gutenberg, Scheffer.
+
+
+SCÈNE III
+
+GUTENBERG, _seul. Il s'approche de la croisée de droite_.
+
+Oui, là-bas, bien loin, sous le sombre ciel de la Hollande, au fond d'un
+triste atelier, languit, comme une pauvre fleur privée de soleil, la
+tendre enfant dont le souvenir rayonne en mon esprit, comme une vision
+céleste. Mon amour pour celle que je ne dois plus revoir, et mon
+indifférence pour celle qui s'est attachée à ma destinée, feront-ils
+donc toujours le tourment de ma vie?
+
+ _Il reste la tête appuyée sur la main.--La nuit arrive._
+
+
+SCÈNE IV
+
+GUTENBERG, _puis_ MARTHA.
+
+MARTHA, _en longue robe blanche de laine_. _Elle entre par le fond; elle
+s'avance lentement, et s'arrête au milieu du théâtre, éclairée par les
+rayons de la lune qui viennent de la croisée ouverte._
+
+GUTENBERG, _regardant Martha avec surprise, et se levant. Avec émotion._
+
+Si c'est une vision, prolongez-la, Seigneur! Ne la faites pas
+disparaître avant que je lui aie dit mes souffrances, et qu'elle m'ait
+accordé son pardon.
+
+MARTHA.
+
+Ce n'est pas un rêve, c'est bien moi, c'est Martha[A].
+
+GUTENBERG.
+
+Mais comment se fait-il?...
+
+MARTHA.
+
+N'ayant pu vous appartenir, j'ai voulu appartenir à Dieu!... Il y a un
+an, je perdis mon père.
+
+GUTENBERG.
+
+Eh! quoi! Laurent Coster, mon maître?...
+
+MARTHA, _tristement_.
+
+J'ai reçu son dernier soupir... Et rien ne me retenant à Harlem, sachant
+que vous avez épousé Annette de la-Porte-de-Fer, j'entrai au couvent de
+Sainte-Claire de Mayence...
+
+GUTENBERG.
+
+Religieuse!... (_À part._) Ah! elle est perdue pour moi.
+
+MARTHA.
+
+Je n'ai pas encore prononcé mes voeux, je suis simple novice, et notre
+sainte abbesse m'envoie souvent de Mayence à Strasbourg, secourir des
+malheureux. Je vois quelquefois à Mayence, votre soeur Hébèle, et nous
+parlons de vous. Elle m'a dit qu'un avenir brillant de fortune et de
+gloire vous attend ici; elle ne m'a rien dit de votre bonheur.
+
+GUTENBERG.
+
+Depuis que je vous ai quittée, Martha, j'ai renoncé à l'espoir d'être
+jamais heureux. Qu'avez-vous pensé de mon brusque départ?
+(_Tristement._) Vous m'avez accusé d'ingratitude, de trahison.
+
+MARTHA.
+
+Vous accuser! Pourquoi? Les serments qui vous liaient à Annette,
+n'étaient-ils pas antérieurs à votre séjour en Hollande? Croyez-le bien,
+Jean, après votre départ, votre image me souriait encore; je lui
+parlais, elle était devenue ma confidente et ma compagne.
+
+GUTENBERG.
+
+Ah! chère Martha!... que votre voix est douce! Parlez, parlez encore.
+
+MARTHA.
+
+Nous avions fait ensemble un doux rêve, oublions-le.
+
+GUTENBERG.
+
+Est-ce bien toi, Martha, qui m'ordonnes de t'oublier. T'oublier? Est-ce
+possible?
+
+MARTHA.
+
+Ne me faites pas regretter d'avoir eu confiance en votre loyauté.
+Écoutez-moi, Jean, je ne suis pas venue pour vous rappeler l'amour de
+nos jeunes années; car nos coeurs ne nous appartiennent plus... Le vôtre
+est à Annette, le mien est à Dieu... Mais je viens vous dire de ne pas
+vous abandonner à la tristesse, au désespoir. Annette est une femme à
+l'âme forte et résolue. Elle vous guidera, vous soutiendra dans les
+difficultés et les périls de votre carrière. Je ne suis, moi, qu'une
+humble servante de Dieu; mais mon coeur ne se détachera jamais de celui
+qui fut l'amour de ma jeunesse. Je veillerai sur vous, je prierai Dieu
+pour qu'il écarte de votre chemin les embûches et les trahisons. Je
+serai l'ange gardien de votre vie. Je vous éclairerai de mes conseils...
+Et je viens commencer dès aujourd'hui... Apprenez qu'une conspiration
+secrète vous menace. Fust, l'argentier de Mayence, dont vous avez,
+peut-être à tort, dédaigné les offres, est animé contre vous d'une
+violente haine, et il travaille sourdement à votre perte. Il a juré de
+s'emparer, par ruse ou par violence, du secret que vous avez refusé de
+lui communiquer, et tous les moyens lui seront bons pour vous attaquer,
+car il est méchant et impitoyable. Il fait circuler dans Strasbourg, des
+bruits calomnieux contre l'oeuvre que vous poursuivez à l'ombre de ce
+cloître. Il prétend qu'il se trame sous ses arceaux, une oeuvre de
+magie; et déjà, dit-on, le tribunal criminel de Strasbourg est entré en
+campagne... C'est pour cela que je suis venue vous dire: «Veillez, car
+vos ennemis s'agitent et vous menacent.»
+
+GUTENBERG.
+
+Merci, chère Martha, merci de votre bon avis.
+
+MARTHA.
+
+Et maintenant il faut nous séparer. Persévérez dans l'entreprise
+glorieuse qui sera l'honneur de votre vie. Mon père vous a légué le
+secret de l'imprimerie. Marchez sur ses traces, imitez-le. À votre tour,
+travaillez, cherchez, inventez... trouvez!... Adieu, Jean Gutenberg.
+
+GUTENBERG.
+
+De grâce, un moment encore!
+
+MARTHA.
+
+Le destin nous sépare ici-bas. Acceptons ses décrets. Les joies sont
+pour là-haut.
+
+ _Elle montre le ciel, puis elle se dirige vers la porte et sort par
+ le fond._
+
+GUTENBERG.
+
+Martha! Martha!
+
+ _Il s'assied, accablé, à gauche, près de la porte du fond._
+
+NOTES:
+
+[A] Martha, Gutenberg.
+
+
+SCÈNE V
+
+GUTENBERG, _assis près de la porte du fond_, ZUM, LE PETIT ZUM. _Il fait
+nuit._
+
+ZUM, _entrant par la fenêtre, à droite_.
+
+M'y voilà! À toi, petit frère.
+
+LE PETIT ZUM, _tiré par la main par Zum_.
+
+Et m'y voilà aussi! Merci, grand frère! Il s'agit d'abord de se
+reconnaître, car il fait ici, noir comme dans un four.
+
+ _Il se heurte à un escabeau._
+
+ZUM.
+
+Tu as ta lanterne?
+
+LE PETIT ZUM, _il tire une lanterne allumée de dessous son manteau_.
+
+Voilà! (_Le jour revient._) Tous les ouvriers sont au dortoir; nous
+pouvons nous cacher derrière quelque meuble, en attendant l'arrivée de
+nos compagnons.
+
+ZUM.
+
+Ah! commençons par le commencement.
+
+ _Il monte sur un escabeau et coupe, avec son poignard, la corde de
+ la cloche._
+
+GUTENBERG, _qui s'est levé, au bruit fait par Zum, en coupant la
+corde_[A].
+
+Qui va là? Quels sont ces hommes qui pénètrent ainsi par les fenêtres,
+quand tout dort dans le couvent?
+
+ZUM.
+
+Gutenberg!
+
+GUTENBERG.
+
+Tu ne t'attendais pas à me trouver là?
+
+ZUM.
+
+Non! mais qu'importe!... Tu nous demandes qui nous sommes? Tu ne nous as
+donc pas reconnus?
+
+GUTENBERG.
+
+Je ne connais pas les voleurs de nuit.
+
+LE PETIT ZUM.
+
+As-tu donc oublié l'émeute populaire de Mayence, du mois de juillet
+1440, et les hommes qui criaient contre toi haine et vengeance!
+
+ZUM.
+
+Nous étions parmi ces hommes, moi et mon petit frère... que je te
+présente. (_Le petit Zum salue._) Nous étions alors copistes à
+l'archevêché. Mais ta diable d'invention d'écriture mécanique nous a
+fait perdre notre métier; car sur le seul bruit de ton art prétendu, la
+moitié des copistes de Mayence a été renvoyée des couvents... Alors,
+nous nous sommes faits soldats. Nous sommes entrés, comme volontaires,
+dans les troupes du comte Adolphe de Nassau.
+
+GUTENBERG.
+
+L'ennemi de votre ville? le compétiteur de notre archevêque, Diether
+d'Yssembourg! Voilà du patriotisme!... Il est vrai que soldats
+volontaires, cela veut dire reîtres, bandits et pillards.
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Peut-être; mais le métier de soldat a fini par nous ennuyer; et nous
+avons envoyé au diable la souquenille du reître.
+
+ZUM.
+
+Nous n'avons gardé que notre épée.
+
+GUTENBERG.
+
+Pour l'offrir à qui veut la payer?
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Tu l'as dit[B]. Et sais-tu qui a accepté nos services?
+
+GUTENBERG.
+
+Vos services de spadassins et d'espions?
+
+ZUM.
+
+Comme tu voudras... c'est une personne de ta connaissance, mais non pas
+de tes amis... l'argentier Fust.
+
+GUTENBERG.
+
+Oui, je sais qu'il trame dans l'ombre quelque perfidie contre moi.
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Et nous sommes ici pour le seconder.
+
+GUTENBERG.
+
+Mais, au fait, comment êtes-vous entrés? La porte est aussi solide que
+celle d'un château fort. Elle a herse, fossé et pont-levis, et de plus,
+deux guichets, auxquels se tiennent, jour et nuit, deux de nos hommes,
+demandant à ceux qui entrent ou qui sortent le mot d'ordre et la
+consigne. Je ne puis donc comprendre...
+
+ZUM.
+
+Dis-moi, Gutenberg, quand on enferme des oiseaux, est-il prudent
+d'ouvrir la porte de la cage?
+
+GUTENBERG.
+
+Que veux-tu dire?
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Que ce matin, tu as ouvert la porte de ta cage, et qu'un de tes
+prisonniers s'est envolé. Or, l'oiseau est bavard; il a jasé.
+
+ZUM.
+
+Il a dit à notre maître, Fust, tout ce que notre maître voulait savoir:
+le mot d'ordre et la consigne, la manière de faire abattre herse et
+pont-levis, l'heure favorable pour pénétrer en ce mystérieux manoir,
+enfin le chemin à suivre pour arriver au pied de cette fenêtre.
+
+GUTENBERG.
+
+Ce matin, dites-vous? Mais ce matin, Pierre Scheffer seul a quitté le
+couvent, et Pierre Scheffer n'est ni un traître, ni un parjure. Il a
+juré devant moi, sur l'Évangile ouvert, de se taire sur tout ce qu'il a
+vu ici.
+
+ZUM.
+
+Pierre Scheffer ne s'inquiète guère de l'Évangile.
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Il est juif.
+
+ _Ils rient._
+
+GUTENBERG.
+
+Ah ça! mes drôles, est-ce que vous êtes fous, et moi aussi? Vous entrez
+chez moi par la fenêtre, au milieu de la nuit; vous me racontez
+tranquillement vos projets, et comment vous êtes attachés à l'entreprise
+de ruse et de brigandage qui me menace; et vous n'avez pas l'air de vous
+douter qu'à quelques pas d'ici, il a y trente ouvriers à ma solde, et
+que je n'ai qu'à sonner cette cloche, pour les faire accourir?
+
+ZUM.
+
+Nous le savons; essaie d'appeler.
+
+GUTENBERG, _il va à la corde de la cloche, qu'il trouve coupée_.
+
+Les misérables! Ils ont coupé la corde de la cloche. (_Allant vers la
+porte de gauche._) N'importe, je vais chercher mon monde.
+
+ZUM, _tirant son poignard, et se plaçant devant la porte_.
+
+Si tu fais un pas, tu es mort! (_Au petit Zum._) Et toi, petit frère,
+donne le signal à nos compagnons.
+
+ _Le petit Zum détache la ceinture qu'il porte autour du corps, monte
+ sur l'appui de la fenêtre de droite, et agite la ceinture._
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Voilà, grand, frère!
+
+ZUM, _tenant toujours le poignard devant la poitrine de Gutenberg_.
+
+Et maintenant, va ouvrir cette porte à nos amis. Inutile, n'est-ce pas,
+d'enfoncer du dehors une porte, quand on peut l'ouvrir du dedans...
+
+ _Le petit Zum sort par la porte du fond, et rentre avec tout le
+ monde._
+
+NOTES:
+
+[A] Zum, Gutenberg, le petit Zum.
+
+[B] Gutenberg, le petit Zum, Zum.
+
+
+SCÈNE VI
+
+FUST. _Entrée générale_, Un Juge Criminel, Soldats, Un Juge
+Ecclésiastique. _Les soldats se rangent au fond[A]._
+
+FUST.
+
+Seigneur, juge criminel, Seigneur juge de l'officialité, j'avais pris,
+comme vous le voyez, toutes les mesures pour surprendre ici les preuves
+du travail secret auquel se livre Gutenberg, assisté de sa bande de
+complices. On travaille ici par le secours du diable! (_Il montre les
+épreuves restées sur le bureau de Gutenberg._) Voyez ces pages et ces
+caractères, si parfaitement semblables les uns aux autres qu'il est
+impossible qu'ils proviennent de l'industrie humaine. Voyez ces lettres
+rouges, évidemment obtenues avec le sang de tous ces réprouvés, et
+dites-moi si ce n'est pas avec raison que j'ai dénoncé au tribunal
+ecclésiastique de Strasbourg, ainsi qu'au tribunal criminel, cette
+entreprise de sortilège et de magie. Je vous ai demandé, Seigneurs
+juges, d'en venir saisir les pièces et les auteurs. Vous voyez que je ne
+vous ai pas trompés!
+
+PETIT ZUM, _aux soldats, en leur désignant le côté gauche_.
+
+Par ici, mes amis!
+
+FUST, _à part_.
+
+Pierre Scheffer m'avait bien renseigné.
+
+FRIÉLO, _apparaissant à la fenêtre de droite, au-dehors_.
+
+Que se passe-t-il ici?... Des soldats, des juges! mon maître menacé!
+Vite au dortoir, pour appeler les camarades!
+
+LE JUGE CRIMINEL.
+
+Soldats, emparez-vous de cette presse, de ces caractères, et de tous les
+objets qui tomberont sous votre main, et transportez-les au greffe du
+tribunal.
+
+FUST.
+
+Monsieur le juge criminel, si vous le permettez, je désirerais que tout
+cela fût transporté dans ma maison. Je vous en rendrai bon compte.
+
+LE JUGE CRIMINEL, _aux soldats_.
+
+Ces papiers, cette presse, ces outils, seront transportés dans la
+demeure de messire Fust, l'argentier, ici présent.
+
+NOTES:
+
+[A] Zum, Gutenberg, Fust, Juge criminel, Juge ecclésiastique, petit Zum.
+
+
+SCÈNE VII
+
+Les Mêmes, DRITZEN, _puis_ Ouvriers, _entrant par la gauche_.
+
+DRITZEN.
+
+Jean, voici vos ouvriers!
+
+GUTENBERG.
+
+Dieu soit loué! nous allons pouvoir jeter par-dessus les murs, cette
+bande de pillards et de traîtres!
+
+FUST, _à Zum, en montrant Dritzen et Gutenberg_.
+
+Il me faut la vie de ces deux hommes!
+
+ZUM.
+
+C'est bien, maître! (_Au petit Zum._) À toi, Gutenberg, à moi, Dritzen.
+
+ _Il s'élance vers Dritzen._
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Tes ouvriers arriveront trop tard.
+
+ _Il frappa Dritzen, qui tombe mort._
+
+ZUM, _s'élance vers Gutenberg, le poignard levé_.
+
+Maintenant, à toi, Gutenberg.
+
+LES SOLDATS.
+
+Mort à l'hérétique! mort au sacrilège!
+
+
+SCÈNE VIII
+
+Les Mêmes, MARTHA, _entrant par le fond[A]. Elle présente sa croix aux
+ hommes qui entourent Gutenberg._
+
+«Mort à l'hérétique» dites-vous, «mort au sacrilège!...» Appelez-vous
+hérétique et sacrilège, celui qui met son travail et son oeuvre sous les
+auspices de Dieu, celui qui s'enferme dans un couvent, pour travailler à
+la gloire de l'Éternel?... Savez-vous de quelle oeuvre on s'occupe dans
+ce cloître?... (_Elle a pris sur la presse la Bible._) Inclinez-vous,
+c'est le livre divin; c'est la sainte Bible, que l'on s'attache ici à
+multiplier, pour le bien de la religion et la gloire du Christ!
+
+LE JUGE CRIMINEL.
+
+Nous te remercions, sainte fille du Seigneur, de nous avoir éclairés, et
+d'avoir épargné un crime à notre conscience.
+
+ _Rideau._
+
+NOTES:
+
+[A] Petit Zum, Zum, Friélo, Martha, Gutenberg, Juge criminel, Juge
+ecclésiastique.
+
+
+
+
+QUATRIÈME TABLEAU
+
+LA PESTE À PARIS
+
+ _Un magasin de librairie, à Paris.--Contre les murs, des armoires
+ pleines de livres.--Comptoir au fond.--À droite, au premier plan,
+ une chaise longue.--À gauche, au premier plan, un banc de bois
+ sculpté._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+ZUM, LE PETIT ZUM.
+
+ _Au lever du rideau, Zum est devant le comptoir et le petit Zum
+ devant l'armoire. Ils descendent en scène._
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Nous voilà donc à Paris, grand frère!
+
+ZUM.
+
+Et dans un magasin de librairie, à la place Maubert[A]!
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Qui nous aurait dit cela, il y a huit ans, quand nous fîmes cette
+brillante expédition nocturne au couvent de Saint-Arbogast à Strasbourg,
+sous la conduite de Fust?
+
+ZUM.
+
+Quel malin que ce père Fust!
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Oui, il est assez retors. Après avoir fait saisir les outils, les
+instruments et le matériel de Gutenberg, sous prétexte qu'ils servaient
+à une oeuvre de sorcellerie et de magie, il n'a eu rien de plus pressé
+que de faire reprendre à Mayence les mêmes travaux, par les mêmes
+ouvriers.
+
+ZUM.
+
+Seulement, pour dérober son travail aux yeux des curieux, il a fait plus
+que Gutenberg: il a enfermé les ouvriers dans les caves, et les a tenus
+sous clef, nuit et jour.
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Et au lieu de leur faire jurer sur la Bible de garder le silence, il
+leur a fait signer des billets, dont il réclamera le montant, en cas
+d'indiscrétion.
+
+ZUM.
+
+C'est ainsi qu'il est parvenu à faire imprimer mystérieusement, à
+Mayence, plusieurs livres, qu'il a apportés à Paris, pour les vendre.
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Et il les vend, le traître, comme des manuscrits; ce qui lui procure des
+bénéfices énormes. Les acheteurs encombrent sa boutique, et quand la
+boutique est pleine, il vient des amateurs jusque dans la salle où nous
+sommes.
+
+ZUM, _regardant en bas._
+
+Voici justement un acheteur... c'est-à-dire une acheteuse, qui monte
+l'escalier... Elle est accompagnée de Scheffer.
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Scheffer, l'ancien calligraphe?... Je n'aime pas beaucoup cet homme,
+qui, autrefois simple ouvrier de Gutenberg, au couvent de
+Saint-Arbogast, semble aujourd'hui commander en maître, chez Fust.
+
+ZUM.
+
+N'est-il pas son associé dans l'imprimerie de Mayence?
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Oui, Fust a reconnu de cette manière, le service qu'il reçut de
+Scheffer, quand ce traître nous ouvrit les portes du couvent d'Arbogast.
+Et sa trahison semble lui avoir porté bonheur, car le père Fust ne voit
+que par ses yeux, et le laisse maître absolu de ses affaires. On dit
+même qu'il veut lui faire épouser sa fille Christine.
+
+ZUM.
+
+Ce mariage n'est pas encore fait. J'ai idée que Scheffer a le coeur pris
+d'un tout autre côté... Mais, silence!... le voici.
+
+ _Ils remontent tous les deux au comptoir._
+
+NOTES:
+
+[A] Zum, le petit Zum.
+
+
+SCÈNE II
+
+Les Deux ZUM, PIERRE SCHEFFER, _il entre à reculons,_ Une Dame.
+
+SCHEFFER.
+
+Excusez-moi, noble dame, de vous avoir fait monter jusque dans cette
+salle. (_Il prend une chaise placée à gauche près du comptoir, et la
+présente à la dame, qui s'assied[A]._) Mais c'est ici que nous enfermons
+nos plus précieux manuscrits, ceux que nous réservons pour les personnes
+capables d'en apprécier la valeur et le mérite. (_Il va ouvrir une des
+armoires du droite, qui est pleine de livres._) Voici un missel, qui, je
+le crois, par la richesse de ses ornements, de ses enluminures et de ses
+lettres peintes, fixera votre attention... C'est un livre d'heures du
+XIe siècle; veuillez l'examiner.
+
+ _Il lui donne le livre._
+
+LA DAME.
+
+Le manuscrit est, en effet, magnifique. Vous donnerez l'ordre de
+l'envoyer à l'hôtel de la duchesse d'Arques.
+
+ _Elle rend le livre, et sort. Zum s'approche de Scheffer. Scheffer
+ le regarde avec défiance, et referme l'armoire d'où il a tiré le
+ manuscrit d'heures. Il passe alors au milieu du théâtre, entre les
+ deux Zum, qu'il regarde et toise._
+
+ZUM.
+
+Vous avez l'air de vous méfier de nous, Pierre Scheffer.... Nous sommes
+pourtant d'anciens confrères.
+
+SCHEFFER.
+
+D'anciens confrères?
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Vous étiez calligraphe à Mayence, et nous copistes. Vous êtes devenu
+l'associé du seigneur Fust; nous sommes, nous, ses serviteurs, ses
+écuyers: il n'y a pas grande différence entre nous.
+
+SCHEFFER.
+
+Tout ce qui vous plaira, mais je crois que vous ferez bien de quitter la
+maison, et d'aller respirer un peu l'air de Paris.
+
+ZUM.
+
+L'air de Paris n'est pas bon, Pierre Scheffer. La peste a éclaté dans la
+ville, et l'on y meurt comme des mouches. Nous trouvons plus simple de
+rester ici, à la disposition de notre maître, le seigneur Fust. N'est-ce
+pas ton avis, petit frère?
+
+LE PETIT ZUM, _tirant un cornet et des dés de sa poche, et jetant les
+dés en l'air, puis enfourchant le banc de bois placé à gauche._
+
+Voilà ma réponse... Pour ne pas rester à ne rien faire, entamons une
+petite partie.
+
+ _Zum enfourche le banc de l'autre côté, et ils se mettent à jouer
+ aux dés, sur le banc._
+
+NOTES:
+
+[A] La dame assise, Scheffer, les deux Zum, au fond gauche.
+
+
+SCÈNE III
+
+Les Mêmes, GUTENBERG, FRIÉLO.
+
+ _Ils entrent par le fond. Ils sont fatigués, et leurs habits sont
+ couverts de poussière[A]._
+
+GUTENBERG.
+
+Enfin!... j'ai cru que nous n'arriverions jamais à Paris.
+
+FRIÉLO.
+
+Cinquante lieues à cheval, sans s'arrêter que la nuit!... Je suis moulu.
+
+ _Il s'assied sur le canapé, à gauche._
+
+SCHEFFER, _allant à Gutenberg._
+
+C'est Fust que vous cherchez, messire Gutenberg?
+
+GUTENBERG.
+
+Oui, c'est pour le voir que je voyage depuis huit jours, avec mon
+compagnon fidèle...
+
+FRIÉLO, à part.
+
+Et exténué!
+
+GUTENBERG.
+
+Mais je tombe aussi de fatigue; permettez que je reprenne quelques
+forces.
+
+ _Il tombe près de Friélo, déjà assis sur le canapé. Zum et le petit
+ Zum se lèvent de leur banc, et viennent les saluer. Gutenberg et
+ Friélo les reconnaissent, et leur tournent le dos._
+
+ZUM, _revenant en scène._ (_Au petit Zum._)
+
+Il me garde rancune... et moi aussi, de l'avoir manqué au couvent de
+Saint-Arbogast.
+
+LE PETIT ZUM.
+
+On peut se retrouver.
+
+ _Ils reprennent leurs places sur le banc à gauche, et se remettent à
+ jouer._
+
+NOTES:
+
+[A] Petit Zum, Zum, jouant aux dés, Scheffer, Gutenberg, Friélo.
+
+
+SCÈNE IV
+
+Les Mêmes, LE DUC DE LA TRÉMOUILLE, _entrant par le fond_, SCHEFFER.
+
+LE DUC, _à Scheffer._
+
+On m'a dit que vous voudriez bien, monsieur Scheffer, me montrer les
+«_Offices de Cicéron_» célèbre manuscrit du XIIe siècle?
+
+SCHEFFER, _prenant un livre dans l'armoire._
+
+Voici, monsieur le duc, le manuscrit que vous désirez. (_Il le lui
+remet_.) C'est un objet rare et précieux[A].
+
+LE DUC, _examinant le manuscrit._
+
+Je vous remercie de me montrer ce chef-d'oeuvre.
+
+SCHEFFER, _appuyant_.
+
+Nous le vendons vingt écus d'or.
+
+FRIÉLO, _à part._
+
+Rien que ça!
+
+GUTENBERG, _se levant, et allant au duc, en passant devant Scheffer_.
+
+On vous trompe, monsieur le duc!... Les _Offices de Cicéron_ que vous
+tenez, ne sont pas un manuscrit; c'est un livre imprimé à Mayence. Il
+n'est pas écrit à la main, comme on vous le dit, mais fabriqué
+mécaniquement, par l'art de l'imprimerie, récemment inventé. Et ce
+prétendu manuscrit n'est pas unique; car Fust en a apporté de Mayence
+plus de cinquante exemplaires, absolument pareils à celui qu'on vous
+montre. Fust veut faire passer pour des manuscrits des livres imprimés,
+et surprendre ainsi la bonne foi et l'or des Parisiens.
+
+LE DUC.
+
+Ce que vous dites est grave; en avez-vous vu la preuve?
+
+GUTENBERG.
+
+La meilleure preuve, monsieur le duc, c'est que je suis l'inventeur, le
+créateur de cet art nouveau. Je suis Jean Gutenberg, et ce sont mes
+anciens ouvriers qui ont imprimé, à Mayence, les _Offices de Cicéron_.
+J'ai fait tout exprès le voyage d'Allemagne à Paris, pour venir
+démasquer les mensonges de Fust.
+
+ _Les deux Zum se lèvent._
+
+LE DUC.
+
+S'il en est ainsi, Pierre Scheffer, je me retire.
+
+SCHEFFER.
+
+Pourtant, monseigneur....
+
+ _Le duc sort par le fond. Scheffer le suit, en paraissant insister._
+
+ZUM, _s'approchant, menaçant, de Gutenberg._
+
+Tu viens porter ici le trouble et l'agitation! Tu as échappé de mes
+mains, au couvent de Saint-Arbogast... Mais cette fois tu ne t'en
+tireras pas!
+
+ _Il tire son épée et s'approche de plus près de Gutenberg, qui tire
+ également son épée._
+
+GUTENBERG.
+
+Approche donc, misérable!
+
+ _Ils se menacent tous deux de leur épée. Friélo prend un bâton dans
+ un coin, et le lève sur le petit Zum, qui a tiré son poignard[B]._
+
+NOTES:
+
+[A] Petit Zum, Zum, le duc, Scheffer, Gutenberg, Friélo.
+
+[B] Gutenberg, Zum, Friélo, petit Zum.
+
+
+SCÈNE V
+
+Les Mêmes, FUST, _entrant par le fond, entre les deux groupes._
+
+FUST.
+
+Quel est ce bruit? que se passe-t-il ici?... Des épées, des
+poignards?... D'où viennent ce tumulte, et ces menaces de mort?
+
+_Les deux Zum reculent, Friélo abaisse son bâton._
+
+GUTENBERG, _à Fust._
+
+Tu me reconnais, n'est-ce pas?... Je suis venu ici pour déjouer tes
+ruses, pour confondre tes mensonges et tes perfidies... Tes chiens
+aboient après moi, et je tiens tête aux chiens, en attendant que je
+m'attaque au maître.
+
+FUST, _bas, à Zum._
+
+Tu n'as donc pas pu me débarrasser de cet homme?...
+
+ZUM, _avec humeur._
+
+Il arrive à l'instant.
+
+FUST, _bas._
+
+Ne vous éloignez pas; tenez-vous derrière cette porte; vous le frapperez
+à sa sortie. (_Zum et le petit Zum sortent par la gauche.--À Gutenberg,
+avec hypocrisie._) Eh! quoi, messire Gutenberg, hors de l'Allemagne, à
+Paris, vous venez me poursuivre de votre haine et de vos fureurs? Il y a
+ici, heureusement, des juges et des prévôts, qui sauront me défendre[A].
+
+GUTENBERG, _avec force._
+
+Les juges et les prévôts arriveront trop tard, car je vais te tuer!...
+
+FUST.
+
+Me tuer!... Que vous ai-je fait?
+
+GUTENBERG.
+
+Ce que tu m'as fait?... Il demande ce qu'il m'a fait! Mais tu as voulu,
+traître, détruire mon corps et mon âme! Et cela pour la soif de l'or,
+par l'appât du gain!... Parce que j'avais refusé de te livrer mon
+invention, tu as ourdi contre moi le plus noir des complots. Tu as
+envahi, la nuit, à main armée, mon tranquille atelier. Tu as fait
+assassiner mon ami, le pauvre Dritzen, qui a expiré sous mes yeux. Et si
+je n'ai pas succombé, comme lui, je le dois à un ange du ciel, qui est
+apparu pour me défendre... Et n'ayant pu me tuer, tu as entrepris de
+tuer ma découverte... Tu fabriques des livres, et tu viens, en plein
+Paris, à la face du ciel, déclarer que les livres imprimés n'existent
+pas, et que l'art de l'imprimerie est un mensonge! Ces livres que tu as
+fabriqués à Mayence, avec tes ouvriers, qui étaient les miens, tu les
+vends audacieusement comme des manuscrits... Voilà ton nouveau crime,
+Fust! C'est pour cela que tu vas mourir.
+
+ _Il tire son épée. Les deux Zum rentrent par la gauche[B]._
+
+FUST, _fléchissant les genoux, et s'asseyant sur le canapé_.
+
+Qu'est-ce que j'éprouve donc?... Je respire à peine... une sueur glacée
+couvre mon corps.
+
+GUTENBERG.
+
+Ah! tu trembles, tu pâlis, tu as peur de la mort!
+
+FUST.
+
+Tu ne me connais pas, Gutenberg. Ce n'est pas la crainte de ton épée, ce
+n'est pas la peur de la mort, qui me fait pâlir et trembler.
+
+GUTENBERG.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+FUST.
+
+Ce matin, j'étais allé porter, sur sa demande, quelques manuscrits au
+médecin de l'Hôtel-Dieu, Mannoury. On m'a fait traverser, pour arriver à
+lui, une salle pleine de malades. La souffrance, les cris de douleur et
+d'agonie, remplissaient ce lieu funeste. «Quelle est donc la salle que
+nous traversons?» ai-je demandé à l'homme qui me conduisait. Et il m'a
+répondu. «C'est la salle des pestiférés.» J'ai reculé d'horreur, j'ai
+perdu connaissance... En ce moment, venait derrière moi une civière,
+emportant le corps d'une malheureuse victime de l'épidémie. Je suis
+tombé à la renverse, sur ce corps glacé, et, j'en frémis encore, il m'a
+semblé que ce cadavre m'enlaçait de ses bras de marbre, et qu'il me
+donnait le baiser de la mort!... Je suis sorti, éperdu, à demi fou de
+terreur, croyant toujours sentir sur mes lèvres le funèbre baiser du
+pestiféré de l'Hôtel-Dieu... Et maintenant, tes menaces, tes
+emportements, ta fureur, tout cela m'accable, m'oppresse. Je souffre, je
+souffre horriblement et je sens que j'ai rapporté de l'hôpital, la
+maladie terrible... la peste!...
+
+ _Il retombe sur le canapé._
+
+ZUM.
+
+La peste!...
+
+LE PETIT ZUM.
+
+Sauve qui peut!
+
+ _Ils sortent, avec les signes de la plus vive terreur._
+
+FRIÉLO, _à Gutenberg_.
+
+Viens donc, maître!...
+
+ _Gutenberg l'écarte du geste. Friélo sort, en courant._
+
+GUTENBERG.
+
+Étranges créatures que nous sommes! Tout à l'heure, je voulais tuer cet
+homme, et maintenant que je le vois haletant, accablé, un pied dans la
+tombe, je voudrais le sauver. (_Il remet son épée au fourreau.--À
+Fust._) Tu le vois, seul je suis resté. Mon coeur s'amollit au spectacle
+de tes souffrances, et je demeurerai près de toi, pour te faire donner
+les soins qui te sont nécessaires.
+
+FUST.
+
+Béni sois-tu, Gutenberg! Malheur à moi de t'avoir méconnu, et de t'avoir
+si longtemps poursuivi de ma haine! Pardonne-moi, je t'en supplie, mes
+torts envers toi. Que je ne paraisse pas devant Dieu, chargé de ton
+mépris et de ta malédiction.
+
+GUTENBERG.
+
+Du fond du coeur, je te pardonne! Que Dieu reçoive ton âme en son saint
+paradis.
+
+FUST, _à part_.
+
+Ah! la vengeance! la vengeance! (_Haut._) Ce n'est pas assez de tes
+paroles, ami Gutenberg. Je veux que tu me donnes le baiser du pardon...
+Je veux, pour être bien sûr de tes sentiments, que tu me permettes de
+t'embrasser... de t'embrasser comme un fils. (_À part._) Ah! qu'il
+vienne! qu'il vienne, et que je lui rende le baiser mortel du pestiféré
+de l'Hôtel-Dieu!
+
+NOTES:
+
+[A] Friélo, Gutenberg, Fust.
+
+[B] Petit Zum, Zum, Friélo, Gutenberg, Fust.
+
+
+SCÈNE VI
+
+FUST, GUTENBERG, MARTHA. _Elle entre par le fond[A]._
+
+GUTENBERG.
+
+Eh bien! puisque tu demandes cette consolation suprême...
+
+ _Il fait un pas vers Fust, Martha l'arrête._
+
+MARTHA.
+
+Que fais-tu?... Ne comprends-tu pas que c'est la mort que ce misérable
+t'offre dans son fatal baiser!...
+
+GUTENBERG.
+
+Serait-il vrai?... une dernière perfidie... Et j'allais en être
+victime... Merci, Martha, vous m'avez sauvé une fois encore... Mais
+comment vous trouvez-vous ici?
+
+MARTHA.
+
+On a demandé, au couvent de Sainte-Claire de Mayence, quelques
+religieuses, pour aller soigner les pestiférés de Paris; et je suis
+partie, avec quelques autres soeurs. Tout à l'heure, on est venu
+chercher une religieuse, pour donner des secours à un mourant, et
+j'accours. Je me charge de cet homme. Laissez-moi le conduire dans sa
+chambre.
+
+GUTENBERG.
+
+Vous m'écartez de lui, et vous allez vous exposer vous-même à la
+contagion?
+
+MARTHA.
+
+Oh! moi, c'est différent! Les filles de Dieu qui se dévouent aux malades
+et aux mourants, ont fait d'avance le sacrifice de leur vie. Quand l'une
+d'elles meurt, une autre la remplace. Sa mission est finie ici-bas; une
+nouvelle soeur remplira son office. C'est à peine si l'on s'en aperçoit,
+car c'est le même costume et presque la même personne, qui assiste le
+malade... Dieu la voit, cela suffit!
+
+GUTENBERG.
+
+Tes paroles me remplissent d'admiration et de respect, Martha. Je ne
+veux pas que seule tu t'exposes au danger. Laisse-moi prendre une part
+des soins à donner à ce malade.
+
+_Il passe derrière Martha, et fait lever et sortir, avec Martha, Fust,
+qui se tient à peine.--Ils sortent par la droite, Fust regardant
+Gutenberg avec un mélange d'admiration et du remords._
+
+NOTES:
+
+[A] Gutenberg, Martha, Fust.
+
+
+SCÈNE VII
+
+ANNETTE, SCHEFFER.
+
+ _La scène reste vide pendant quelques instants; puis Scheffer et
+ Annette entrent ensemble par le fond[A]._
+
+SCHEFFER.
+
+Quel bonheur pour moi, dame Annette, de vous voir ici! Vous avez donc
+accompagné à Paris, Gutenberg?
+
+ANNETTE.
+
+Nous sommes arrivés ce matin, et Gutenberg n'a pas voulu tarder un
+instant de se rendre chez Fust. Quant à moi, je suis restée quelques
+heures à l'hôtellerie, pour prendre un peu de repos, et quitter ma
+toilette de voyage... Et me voilà!... Que se passe-t-il ici? J'ai vu, en
+arrivant, tous les visages renversés.
+
+SCHEFFER.
+
+La maison est, en effet, en proie à l'agitation, au vertige. Fust vient
+d'être atteint de la peste; il est moribond.
+
+ANNETTE.
+
+Que m'apprenez-vous?
+
+SCHEFFER.
+
+Dame Annette, les moments sont précieux. Je ne trouverai peut-être pas
+une autre occasion de vous voir, de vous parler sans témoin...
+Laissez-moi donc vous dire ce qui remplit mon coeur...
+
+ANNETTE.
+
+Parlez!
+
+SCHEFFER.
+
+Voilà huit ans que je vous vis pour la première fois. J'étais alors,
+vous le savez, calligraphe dans l'imprimerie de Gutenberg, au couvent de
+Saint-Arbogast. Tous les jours, vous vous occupiez activement des
+travaux de l'atelier, et tous les jours, j'admirais votre haute et
+sereine intelligence; je m'enivrais de la douceur et de l'éclat de vos
+regards.
+
+ANNETTE.
+
+Scheffer![B]
+
+SCHEFFER.
+
+Comment aurais-je pu rester insensible à votre beauté, au charme de
+votre voix, aux mille perfections qui vous élèvent au-dessus des autres
+femmes? J'étais désolé de vous voir, vous si belle, si jeune encore,
+languir sous la froideur d'un époux usé par les soucis, plus encore que
+par l'âge, et qui ne pouvait vous donner ni fortune ni amour.
+
+ANNETTE, _avec force_.
+
+C'est pour cela sans doute, que seul de tous nos ouvriers, tu sortis du
+couvent? C'est pour cela que, dans la nuit même qui suivit ton départ,
+les sbires du tribunal criminel nous surprenaient, pillaient nos
+ateliers, massacraient le pauvre Dritzen, et consommaient notre ruine!
+Ôte-toi de mes yeux! Tu n'es qu'un artisan de crime et de trahison.
+
+SCHEFFER.
+
+Ah! ne m'accusez pas. La fatalité a fait tout le mal. J'étais fou, fou
+d'amour et de jalousie. Je ne pouvais plus vivre en vous voyant sans
+cesse aux côtés de l'homme que je haïssais, parce qu'il était votre
+époux. D'ailleurs, il était bien vrai que ma mère m'appelait, pour
+recueillir son dernier soupir. C'est pour ce double motif que je
+demandai à vous quitter. Le malheur voulut que Fust apprît ma sortie du
+couvent. Il vint aussitôt me trouver, il m'accabla de questions, de
+demandes, de promesses... Que vous dirai-je? J'avais la tête perdue et
+de mon amour inavoué, et de la mort imminente de ma mère. Fust tira de
+moi quelques paroles, quelques indications, qui lui étaient du reste,
+bien peu nécessaires, avec sa résolution d'agir par la violence autant
+que par la ruse... Il y a longtemps que j'ai expliqué tout cela à votre
+époux, et qu'il m'a pardonné... Mais, je vous en supplie, dame Annette,
+l'heure me presse, laissez-moi, sans perdre de temps, achever ce qu'il
+me reste à vous dire... Fust vient d'être frappé de la maladie terrible
+qui désole Paris. En le voyant près d'expirer, en songeant que sa place
+va être libre dans l'imprimerie de Mayence, j'ai fait un rêve...
+
+ANNETTE.
+
+Un rêve?
+
+SCHEFFER.
+
+Oui, je rêvais au bonheur qui m'attendait si Gutenberg, à la place de
+Fust, devenait mon associé dans l'imprimerie; s'il rentrait avec moi
+dans ces ateliers, qui sont les siens, et dont l'a chassé la déloyauté
+de son ennemi. Alors, et dans ce même rêve, dame Annette, je vivais sans
+cesse près de vous, je m'enivrais de vos regards, de votre esprit. Vous
+étiez la reine de ce monde de travailleurs et d'artistes; vous nous
+inspiriez tous de votre ardeur, de votre ambition, de vos audaces... Et
+tous, heureux et soumis, nous marchions ensemble à la gloire et au
+bonheur.
+
+ANNETTE.
+
+Ce ne sont pas seulement des pensées coupables que tu exprimes là,
+Pierre Scheffer, ce sont des pensées impies. Oublies-tu qu'il y a là
+(_Elle passe et montre la chambre de Fust._)[C] un homme qui souffre et
+qui meurt? Ce sont les dépouilles d'un mourant qui te préoccupent en ce
+moment, et qui te dictent ces propositions déloyales... Mais tu te
+trompes, Scheffer, et ton espoir n'est pour moi qu'une offense. Jamais,
+jamais, entends-tu! je ne faillirai à mes devoirs!... Renonce donc à me
+poursuivre des élans d'un amour coupable. Gutenberg fut ton protecteur
+et ton maître, respecte sa femme.
+
+SCHEFFER.
+
+Croyez-vous donc que l'on commande à son coeur? Suis-je le maître de
+vous oublier? Est-ce ma faute si votre seule présence, si votre voix
+seule me troublent et m'enivrent? Quelle est la puissance qui pourrait
+m'empêcher de tomber à vos pieds, et de vous répéter que mon coeur et ma
+vie sont à vous à jamais?
+
+ _Il prend la main d'Annette, et se met à genoux._
+
+NOTES:
+
+[A] Scheffer, Annette.
+
+[B] Annette, Scheffer.
+
+[C] Scheffer, Annette.
+
+
+SCÈNE VIII
+
+SCHEFFER, ANNETTE, MARTHA, _sortant de la chambre de Fust_[A].
+
+MARTHA, _qui a entendu les dernières paroles de Scheffer, à part._
+
+Qu'ai-je vu?... Annette!... Scheffer!... Ah!... (_Scheffer se relève.
+Haut, à Annette._) C'est vous, dame Annette, vous êtes arrivée dans un
+triste moment.
+
+ANNETTE.
+
+Oui, Fust est en danger de mort. Comment se trouve-t-il?
+
+MARTHA.
+
+Plus d'espoir!... mais voici Gutenberg, que j'ai laissé près de lui.
+
+
+SCÈNE IX
+
+Les Mêmes, GUTENBERG, _entrant par la droite[B]._
+
+ANNETTE.
+
+Eh! bien?
+
+GUTENBERG.
+
+Tout est fini!
+
+MARTHA.
+
+À genoux, mes amis, et prions Dieu pour cette âme qui s'envole dans
+l'éternité! (_Ils s'agenouillent._) Que la miséricorde céleste s'étende
+sur celui que la grâce a touché à ses derniers instants: que Dieu
+reçoive en son sein le pécheur repenti.
+
+ _Ils se relèvent._
+
+SCHEFFER, _à Gutenberg_[C].
+
+Puisque Dieu a jugé bon de rappeler à lui notre maître Fust, il n'y a
+plus de raisons de laisser subsister entre nous la discorde et la haine.
+Permets-moi donc, Gutenberg, de te dire: «Il y a, à Mayence, tout ce que
+peuvent désirer tes justes ambitions. Là, s'exerce, dans toute son
+ampleur, dans toute son activité, l'art auquel tu as voué ta vie.
+L'imprimerie de Fust et Scheffer est veuve de l'un de ses chefs:
+Gutenberg, veux-tu prendre la place de celui que Dieu vient de rappeler
+à lui? Veux-tu concourir avec moi aux travaux qui nous illustreront
+tous, en répandant dans le monde entier, les oeuvres de la science de la
+littérature et des arts? Veux-tu rentrer en maître dans ces ateliers
+d'où t'a banni un concours fatal de circonstances, que je déplore, et
+auxquelles, tu le sais, je suis resté étranger?»
+
+GUTENBERG.
+
+Tes paroles sympathiques, cette proposition inattendue, l'horizon
+nouveau que tu ouvres à ma pensée, tout cela m'éblouit, Scheffer.
+Laisse-moi reprendre un moment mes esprits, et réfléchir à ton offre
+amicale...
+
+ANNETTE.
+
+Et qu'est-il besoin de réflexions et de délais? Peux-tu te méprendre à
+l'importance de l'offre généreuse que te fait l'amitié de Scheffer?
+Peux-tu hésiter? Peux-tu faire attendre un moment ton acceptation? Où
+trouveras-tu une occasion plus brillante et plus facile de te consacrer
+au perfectionnement de l'art qui te doit sa naissance? (_À Scheffer._)
+Oui, Scheffer, oui, j'en réponds pour lui, Gutenberg accepte avec
+reconnaissance l'association que tu lui proposes.
+
+GUTENBERG, _à Scheffer, en lui prenant la main_.
+
+Eh! bien oui, j'accepte! Viens, ami; demain nous partirons pour Mayence.
+
+ _Ils sortent par la droite._
+
+NOTES:
+
+[A] Scheffer à genoux, Annette, Martha.
+
+[B] Annette, Scheffer, Martha, Gutenberg.
+
+[C] Annette, Martha, Scheffer, Gutenberg.
+
+
+SCÈNE X
+
+MARTHA, ANNETTE[A].
+
+MARTHA.
+
+Et moi, je dis, madame, que Gutenberg ne doit pas partir!
+
+ANNETTE.
+
+Il ne doit pas partir!... et pourquoi?
+
+MARTHA.
+
+N'insistez pas; je ne pourrai vous répondre. Seulement, dans l'intérêt
+de tout ce qu'il a de plus sacré, de plus précieux au monde, que
+Gutenberg n'habite jamais sous le même toit que Scheffer.
+
+ANNETTE.
+
+Mais, encore une fois, quel motif invoques-tu pour détourner mon époux
+d'une carrière où tout l'appelle, son intérêt, ses goûts, l'avenir de
+son art?
+
+MARTHA.
+
+Je n'ai rien à répondre.
+
+ANNETTE.
+
+Ainsi, tu viens te jeter au travers de nos projets, de nos plans
+d'avenir, de fortune et de gloire, et tu ne veux donner aucune raison de
+tes paroles!... Que veux-tu dire et que caches-tu sous tant de
+réticences et de mystère?
+
+MARTHA.
+
+Je n'ai ni à me défendre, ni à accuser... Adieu, Annette.
+
+ _Fausse sortie._
+
+ANNETTE, _prenant Martha par la main, et l'amenant au milieu du
+théâtre_.
+
+Soeur de Sainte-Claire, tu as aimé avant de prendre le voile, et celui
+que tu aimais, c'était Gutenberg, celui qui est maintenant mon époux.
+Pourquoi, je te le demande en secret, mes yeux dans tes yeux, mon regard
+dans ton regard, pourquoi, ne veux-tu pas que Gutenberg retourne à
+Mayence?... Est-ce parce qu'il ne t'y trouverait plus? Sous le voile de
+la soeur Sainte-Claire sentirais-tu encore battre le coeur de l'imagière
+de Harlem, et voudrais-tu être, comme autrefois, ma rivale d'amour?...
+
+MARTHA.
+
+Oui, j'ai aimé celui qui est aujourd'hui ton époux, et qui devait être
+le mien; et depuis longtemps mon amour s'est transformé en une affection
+profonde et douloureuse. Tu me demandes pourquoi je conseille qu'il ne
+retourne pas à Mayence?... Je vais te le dire. C'est parce que son
+honneur m'est plus cher que la vie, et que son honneur serait à la merci
+de l'homme qui te poursuit...
+
+ANNETTE.
+
+De qui parles-tu?
+
+MARTHA.
+
+De Pierre Scheffer, qui t'aime, qui t'aime d'un amour insensé. Tu ne
+l'ignores pas; car il te le disait tout à l'heure, et je l'ai vu à tes
+pieds!
+
+ANNETTE, _confuse et s'asseyant sur le canapé_.
+
+Ah!
+
+ _Elle se cache la figure dans ses mains._
+
+MARTHA.
+
+Tu finirais par succomber à cet amour. C'est donc pour toi, Annette,
+autant que pour Gutenberg, que j'ai parlé... Maintenant j'ai tout dit,
+j'ai rempli mon devoir, j'ai agi selon ma conscience et mon coeur: le
+reste à la grâce de Dieu!
+
+ _Elle sort par le fond, Annette tombe sur le canapé._
+
+
+NOTES:
+
+[A] Martha, Annette.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+CINQUIÈME TABLEAU
+
+ARCHEVÊQUE ET SOLDAT
+
+ _L'intérieur de l'imprimerie de Scheffer et de Gutenberg à
+ Mayence.--Porte au fond.--À gauche de la porte, une presse.--À
+ droite de la porte, une armoire.--Au premier plan, à gauche, un
+ bureau.--Au premier plan, à droite, une table.--Au deuxième plan, à
+ droite, une fenêtre.--Portes latérales._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+ANNETTE, HÉBÈLE, FRIÉLO.
+
+ _Au lever du rideau, Annette range sur le bureau à gauche. Friélo
+ est devant la presse. Hébèle entre par la porte du fond, et va
+ ranger sur la table, à droite._
+
+HÉBÈLE.
+
+Quelle activité, aujourd'hui, chère Annette, dans l'imprimerie de
+Gutenberg et de Scheffer! Tout le monde est occupé et tout le monde est
+content.
+
+ANNETTE.
+
+Oui, leur association a merveilleusement réussi. Les livres qui sortent
+de leurs presses font l'admiration de l'Allemagne, et Mayence est
+justement fière d'avoir été le bureau de cet art.
+
+HÉBÈLE.
+
+On tire aujourd'hui la dernière feuille de la Bible. Mon frère a décidé
+que le tirage de cette feuille serait fait avec quelque solennité, et
+qu'un banquet fraternel réunirait ensuite tous les ouvriers de
+l'imprimerie.
+
+
+SCÈNE II
+
+ANNETTE, HÉBÈLE, FRIÉLO, GUTENBERG, _ensuite_ Ouvriers imprimeurs, _en
+habits de fête, des bouquets à la boutonnière[A]._
+
+GUTENBERG, _à Friélo_.
+
+Friélo, va prévenir les ouvriers que tout est prêt, et que nous les
+attendons.
+
+ _Friélo sort par le fond._
+
+ANNETTE.
+
+Je présiderai au festin, et tu resteras ici, avec Scheffer. C'est bien
+là ce qui est convenu?
+
+GUTENBERG.
+
+Parfaitement.
+
+FRIÉLO, _précédant les ouvriers_.
+
+Par ici, camarades.
+
+ _Les ouvriers entrent par la gauche, et se rangent des deux côtés du
+ théâtre._
+
+GUTENBERG[B].
+
+Mes amis, il ne manque plus qu'une feuille à notre Bible, et j'ai voulu
+vous réunir, pour la faire tirer devant vous. (_On tire une feuille de
+la presse, et Gutenberg la montre aux assistants, avec solennité._) La
+voilà, cette dernière feuille! La Bible est achevée. L'éternelle lumière
+de ce livre divin pourra désormais luire par tous les hommes. Remercions
+le Seigneur qui a permis la création de l'imprimerie, et prions-le de
+bénir les premiers ouvriers de cet art nouveau.
+
+ _Les hommes se découvrent et les femmes s'agenouillent, pendant que
+ Gutenberg montre la feuille de la Bible. Puis les femmes se
+ relèvent, Friélo prend la feuille des mains de Gutenberg, la plie et
+ la joint aux autres feuilles déjà pliées, pour en faire un volume._
+
+ANNETTE.
+
+Quel grand jour, que celui où tu as terminé le plus beau livre de ton
+imprimerie, le chef-d'oeuvre qui fera vivre à jamais ton nom dans la
+mémoire des hommes! Tes longs travaux, les recherches qui ont occupé ta
+vie entière, sont ainsi récompensés. Tu trouvas le germe de cette
+invention dans l'atelier de Laurent Coster, et tu as su le porter à sa
+perfection. Aux ébauches de l'imagier de Harlem tu as substitué ce
+chef-d'oeuvre, et le titre de créateur de l'imprimerie t'est justement
+acquis.
+
+GUTENBERG, _aux ouvriers_.
+
+Et maintenant, mes amis, mes enfants, je veux qu'un banquet cordial
+réunisse tous ceux qui ont contribué, par leur zèle, par leur
+dévouement, par leurs labeurs, au succès de l'oeuvre que nous avons
+accomplie. Les tables sont dressées dans la grande salle. Allons
+célébrer, le verre en main, cette heureuse journée.
+
+LES OUVRIERS.
+
+Vive Gutenberg!
+
+_Friélo ouvre la porte de droite, va aux ouvriers, les fait sortir et
+les suit. Scheffer prend par la main Hébèle et la conduit à la porte de
+droite. Gutenberg prend Annette par la main et lui fait signe de suivre
+les ouvriers; Scheffer s'efface, pour la laisser passer._
+
+NOTES:
+
+[A] Annette, Friélo, Gutenberg, Scheffer, Hébèle.
+
+[B] Annette, Gutenberg, Scheffer, Friélo, Hébèle, ouvriers au fond et
+des deux côtés.
+
+
+SCÈNE III
+
+GUTENBERG, SCHEFFER[A].
+
+GUTENBERG.
+
+Les chers enfants! Quelle joie, quel orgueil ils éprouvent! Voilà des
+instants qu'on n'oublie pas. (_À Scheffer._) Mais il ne faut pas que la
+solennité de ce jour nous fasse perdre de vue les affaires. Travaillons,
+ami Scheffer... On vient de me remettre, de la part de notre prince,
+l'archevêque, ce manuscrit à composer!
+
+SCHEFFER.
+
+De la part du prince?... Ceci nous touche de près; car le sort de notre
+ville et nos libertés municipales sont en jeu dans la situation critique
+où se trouve notre digne souverain, Diether d'Yssembourg. Voyons de quoi
+il s'agit. (_Il s'asseoit et lit._) «_À l'Empereur d'Allemagne, Frédéric
+II, archevêque de Mayence, contre les attaques, violences et iniquités
+de son voisin, le comte Adolphe de Nassau._» C'est une pièce que le
+prince archevêque veut faire imprimer et publier, pour protester, devant
+l'Europe, contre la guerre que lui a déclarée le comte de Nassau, et
+pour réclamer de l'Empereur d'Allemagne, Frédéric II, des forces
+militaires à opposer à celles de son ennemi.
+
+GUTENBERG.
+
+Et que dit notre cher souverain, dans sa protestation?
+
+SCHEFFER, _parcourant des yeux le manuscrit_.
+
+Il commence par rappeler la cause première du conflit armé qui règne
+entre lui et le comte de Nassau.
+
+GUTENBERG, _debout près de Scheffer, assis_.
+
+La cause est assez connue, et d'ailleurs, fort singulière. C'est
+l'archevêque de Mayence qui a le droit de convoquer les princes
+d'Allemagne, quand il s'agit d'élire les empereurs; et c'est dans la
+cathédrale de Mayence qu'a toujours lieu le couronnement de l'empereur
+élu. Or, le pape Pie II, qui est bien le plus remuant, le plus intrigant
+de tous les papes présents et passés, exigeait que notre prince électeur
+s'engageât à ne jamais convoquer, sans son ordre à lui, le pape, le
+collège électoral des princes d'Allemagne. Notre prince a répondu que si
+le pape était maître à Rome, lui, Diether d'Yssembourg, était le maître
+à Mayence; qu'il ne se mêlait point des querelles du pape avec les
+Napolitains, les Toscans ou les Lombards, et qu'il entendait que le pape
+n'intervînt point dans ses rapports avec les princes allemands.
+
+SCHEFFER.
+
+La réplique était juste, mais le pape Pie II, qui a passé sa vie à
+batailler contre tous les souverains de l'Europe, et à se mêler à toutes
+les intrigues des cours, n'était pas homme à s'arrêter devant les
+protestations d'un archevêque. Par une bulle foudroyante, il a déposé
+Diether d'Yssembourg, et institué à sa place, comme souverain de
+Mayence, notre puissant voisin, le comte Adolphe de Nassau. (_Parcourant
+les papiers._) Tout cela est rappelé dans cette pièce... Mais notre cher
+souverain ajoute qu'il n'a pas voulu subir la décision pontificale. Il a
+fait appel aux amis qu'il possède parmi les princes régnants de
+l'Allemagne, et l'un d'eux, l'électeur Palatin, a mis à sa disposition
+des armes et des troupes, pour les opposer à celles du comte de Nassau.
+
+GUTENBERG.
+
+Et de bonnes troupes, puisqu'il y a un an, le 14 septembre 1461, une
+bataille rangée a eu lieu, sur les bords du Mein, près d'Heidelberg, et
+que les soldats de Nassau ont été complètement battus par les nôtres.
+(_Il se lève._) Victoire fâcheuse, peut-être, car le comte de Nassau,
+furieux de sa défaite, et le pape, irrité d'une pareille résistance, ont
+si bien manoeuvré qu'ils ont détaché de notre cause l'électeur Palatin.
+Notre ancien allié nous a retiré ses troupes; de sorte qu'aujourd'hui,
+nous en sommes réduits à nos propres forces, c'est-à-dire à la garde
+civique, pour repousser les attaques des gens de Nassau.
+
+SCHEFFER.
+
+Tout cela est expliqué ici, et Diether d'Yssembourg conclut en demandant
+à l'Empereur d'Allemagne, le prompt secours de forces militaires.
+
+GUTENBERG.
+
+Ce secours viendrait trop tard, car Adolphe de Nassau presse ses
+armements; et comme nous n'avons, pour défendre la ville, que ses vieux
+remparts et ses anciennes fortifications, je suis loin, ami Scheffer,
+d'être rassuré sur le sort de Mayence.
+
+ _Il va au bureau à gauche._
+
+SCHEFFER.
+
+L'avenir me paraît, en effet, assez sombre pour nous. (_Il se lève et
+frappe sur un timbre. Friélo entre par la droite, premier plan._)
+Friélo, va porter ceci aux ateliers, et qu'on le compose sans retard[B].
+
+FRIÉLO, _lisant le papier qu'on lui a remis_.
+
+«_Supplique du prince électeur, Diether d'Yssembourg, à l'Empereur
+d'Allemagne._» Eh bien, il ne fera pas mal de se presser de nous envoyer
+des secours, l'Empereur d'Allemagne; car la pauvre ville de Mayence en a
+grand besoin. Tout y est sens dessus dessous. Les femmes pleurent et les
+enfants crient. Les gardes civiques fourbissent leurs rapières et
+astiquent leurs hallebardes; tandis que les artilleurs traînent les
+bombardes du côté des remparts. Comment tout cela finira-t-il?
+
+SCHEFFER.
+
+Va donc porter cette copie, Friélo... Je t'ai dit que c'était pressé!
+
+FRIÉLO.
+
+J'y cours, maître, j'y cours. (_Il va pour sortir par la porte de
+droite, mais il s'arrête.--Regardant à gauche._) Monsieur Scheffer,
+voyez donc la visite qui nous arrive!
+
+SCHEFFER.
+
+Une visite?
+
+FRIÉLO.
+
+Je ne vois pas les visages, mais ce sont des personnages de très haut
+rang, car tous les ouvriers s'inclinent sur leur passage, avec les
+signes du plus profond respect.
+
+ _Il sort par la droite._
+
+NOTES:
+
+[A] Scheffer, Gutenberg.
+
+[B] Gutenberg, Scheffer, Friélo.
+
+
+SCÈNE IV
+
+DIETHER D'YSSEMBOURG, SCHEFFER, GUTENBERG, CONRAD HUMMER, Hallebardiers.
+
+ _Les hallebardiers se rangent des deux côtés de la porte._
+
+UN SOLDAT, _annonçant_.
+
+Monseigneur Diether d'Yssembourg, prince électeur, archevêque de
+Mayence; M. Conrad Hummer, Syndic de la ville!
+
+ _Le prince électeur et Conrad Hummer entrent[A]._
+
+GUTENBERG.
+
+Heureuse et honorée la maison qui reçoit aujourd'hui le souverain de
+Mayence!... ainsi que toi, mon cher Conrad, toi qui es maintenant le
+Syndic de notre bonne ville.
+
+DIETHER D'YSSEMBOURG.
+
+Mon cher Gutenberg, mon cher Scheffer, nous laisserons pour un autre
+moment les cérémonies et les discours. Les circonstances sont graves, et
+ma visite vous dit assez qu'un grand péril menace la cité. Notre
+constant ennemi, celui qui, soutenu par le pape, a juré de détruire vos
+libertés municipales, et d'absorber Mayence dans ses États, a rassemblé
+toutes ses forces, et il marche sur notre ville. Il ne faut pas nous
+laisser surprendre. C'est pour cela qu'avec le Syndic de la ville, je
+viens donner mes instructions aux chefs des gardes civiques auxquels est
+confiée la défense des dix portes fortifiées de la ville. Vous,
+Scheffer, et vous, Gutenberg, êtes chargés de garder deux portes,
+n'est-ce pas?
+
+CONRAD HUMMER.
+
+Oui; Gutenberg et Scheffer doivent se placer, avec les hommes de leur
+quartier, dans les poternes et bastions qui défendent la troisième et la
+quatrième porte du côté du Rhin.
+
+DIETHER D'YSSEMBOURG.
+
+Eh! bien, Scheffer, eh! bien, Gutenberg, voici le relevé des forces dont
+vous disposerez. (_Il leur remet à chacun un pli. Gutenberg et Scheffer
+prennent le pli et s'inclinent._) Dans cette note se trouve le détail
+des quantités de poudre et de boulets de pierre accompagnant la bombarde
+qui a été placée sur le rempart, entre la troisième et la quatrième
+porte du Rhin. Il y a aussi le détail de l'approvisionnement, en grains
+et fourrages, pour les chevaux, en cas d'une sortie de notre part.
+
+SCHEFFER.
+
+Nous avons ici soixante ouvriers solides, qui peuvent se rendre, avec
+nous, à la porte du Rhin; mais ils ne sont pas encore armés.
+
+DIETHER D'YSSEMBOURG.
+
+Qu'ils se rendent sur la place du Dom. Là, les piques, les lances et les
+épées, leur seront délivrées. Nous n'avons, malheureusement pas d'armes
+à feu portatives, couleuvrines ou arquebuses, à opposer à nos ennemis,
+qui en ont fait venir d'Espagne. Mais la vaillance elle patriotisme des
+citoyens suppléeront à l'insuffisance de leurs armes.
+
+ _Fausse sortie du prince et de Conrad Hummer._
+
+DIETHER D'YSSEMBOURG, _revenant_.
+
+Ah! un mot encore. Des vedettes sont placées sur les tours des Églises,
+aux quatre coins de la ville. Elles ont pour mission, dès qu'elles
+apercevront l'ennemi, de sonner aussitôt le tocsin. Ce sera le signal
+d'alarme et d'appel pour toutes les gardes civiques et pour les
+habitants de la ville en état de porter les armes... Ainsi, dès que vous
+entendrez le tocsin, Scheffer, dès que vous l'entendrez, Gutenberg,
+n'hésitez pas un instant, courez, volez aux remparts. Seriez-vous près
+de votre fils nouveau né, seriez-vous au chevet de votre mère mourante,
+abandonnez tout, courez au combat!
+
+GUTENBERG.
+
+Il s'agit de défendre nos femmes et nos enfants, et de sauver nos
+libertés civiques. Nos bras, nos forces, notre existence, sont à vous,
+monseigneur.
+
+DIETHER D'YSSEMBOURG.
+
+Je savais que je pouvais compter sur votre courage et votre dévouement.
+Adieu donc; je vais continuer à donner mes instructions aux chefs des
+autres bastions et poternes.
+
+CONRAD HUMMER, _prenant la main de Gutenberg_.
+
+Nous nous retrouverons, cher camarade, devant l'ennemi.
+
+GUTENBERG.
+
+Permettez, monseigneur, que je vous reconduise jusqu'à votre carrosse.
+
+ _Diether sort, suivi de Conrad et de Gutenberg. Les soldats suivent.
+ Scheffer qui les a suivis, rentre en scène._
+
+NOTES:
+
+[A] Gutenberg, Conrad, Diether, Scheffer, Hallebardiers, au fond.
+
+
+SCÈNE V
+
+SCHEFFER, ANNETTE.
+
+ANNETTE, _entrant par la droite_[A].
+
+C'est le prince électeur et le Syndic de la ville qui sortent d'ici?...
+Que se passe-t-il donc? Je meurs d'inquiétude.
+
+SCHEFFER.
+
+Des événements très graves se préparent. Le temps presse et je vous prie
+de m'écouter; car j'ai à vous parler, et de choses sérieuses.
+
+ANNETTE.
+
+Je vous écoute.
+
+SCHEFFER.
+
+Depuis trois ans, je travaille en secret, au perfectionnement de
+l'imprimerie, et j'ai été assez heureux pour trouver un procédé qui va
+simplifier extraordinairement la fabrication des caractères. Vous savez
+que les lettres métalliques dont nous nous servons, sont sculptées une à
+une. C'est un travail énorme et très dispendieux. Or, j'ai imaginé de
+graver en acier un type, qui me sert à frapper ensuite un moule à
+lettres. Je coule dans ce moule l'alliage destiné à former les
+caractères, et j'obtiens ainsi des lettres ayant toute la perfection
+désirable, tout en conservant le type primitif en acier.
+
+ANNETTE.
+
+C'est assurément une grande simplification, et je reconnais là votre
+talent.
+
+SCHEFFER.
+
+Attendez! je n'ai pas fini. Gutenberg emploie, pour imprimer ses livres,
+les lettres gothiques des anciens manuscrits. Je veux, moi, faire usage
+des caractères romains, dont la netteté est précieuse, non seulement
+pour l'imprimeur, car elle simplifie son travail, mais aussi pour le
+lecteur, car elle facilite la lecture.
+
+ANNETTE.
+
+C'est encore là une belle idée! Mais pourquoi, Scheffer, est-ce à moi
+que vous parlez de tout cela, au lieu de le communiquer à Gutenberg, à
+votre associé[B]? S'il est vrai que vous ayez découvert plusieurs
+perfectionnements utiles à l'art de l'imprimerie, votre devoir serait de
+les communiquer à Gutenberg, qui, depuis deux ans, n'a aucun secret pour
+vous, qui vous a initié à ses travaux, et vous a traité comme un fils.
+
+SCHEFFER.
+
+Vous oubliez que je vous aime, dame Annette! C'est pour me rendre digne
+de vous que j'ai voulu surpasser Gutenberg. Je vous savais ambitieuse de
+gloire et passionnée pour notre art. C'est pour cela que je viens vous
+dire: «Gutenberg n'est pas le seul créateur de l'imprimerie. Un autre
+qui a reçu du ciel ce même don suprême que vous admirez en lui, un
+autre, après avoir découvert de nouveaux procédés pour l'imprimerie, met
+à vos pieds ses talents et son coeur». Que me répondrez-vous?
+
+ANNETTE.
+
+Je vous répondrai que celui qui veut, du même coup, ravir le bonheur et
+la gloire à son bienfaiteur, est un double traître. Je lui dirai qu'il a
+menti; car l'art de l'imprimerie a été créé par celui là même qu'il veut
+trahir, comme inventeur et comme époux.
+
+SCHEFFER.
+
+Annette! ne me repoussez pas. Croyez en ma parole, et ne vous abusez pas
+plus longtemps sur le compte d'un homme qui ne peut plus répondre aux
+aspirations de votre coeur, ni de votre esprit.
+
+ANNETTE.
+
+Je vous l'ai déjà dit, Scheffer, j'aime Gutenberg pour son génie, pour
+l'affection qu'il me porte, et je suis véritablement indignée de vos
+paroles.
+
+SCHEFFER.
+
+Quoi! c'est lorsque j'ai réussi dans mes travaux, au point de surpasser
+Gutenberg; c'est lorsque je viens vous offrir les prémices de ma
+découverte et le don de mon coeur, que vous m'écrasez de votre
+orgueilleuse préférence pour un autre! Ne prononcez plus devant moi le
+nom de mon rival; car ce nom ne m'inspire que révolte et jalousie!
+Annette, prenez garde, car maintenant, je hais Gutenberg!...
+
+ANNETTE, _elle marche sur Scheffer, qui recule_.
+
+Des menaces, Scheffer! des menaces, parce que je refuse de répondre à un
+amour coupable! Esprit envieux, serpent réchauffé dans le sein de
+l'amitié, la passion te fait oublier le respect que tu dois à ton maître
+et à moi[C].
+
+SCHEFFER.
+
+Annette! de grâce, écoutez-moi! Je n'ai pas tout dit... J'ai pris toutes
+mes dispositions pour créer une imprimerie nouvelle, qui fera une
+révolution dans cet art. C'est à Francfort que je compte l'établir. Mais
+j'entends ne conserver aucun rapport avec Gutenberg. Venez avec moi,
+chère Annette; venez partager la destinée brillante qui m'attend, et
+laissez s'écouler votre vie, heureuse et tranquille, entre la richesse
+et la gloire. Que l'amour ardent que je vous ai voué depuis dix années,
+ait enfin son couronnement!... (_Il prend Annette dans ses bras._)
+Consentez à me suivre. Tout est préparé pour nous rendre ensemble à
+Francfort.
+
+GUTENBERG, _vers les dernières paroles de Scheffer était entré sans rien
+dire. Il avait ouvert l'armoire, pris son épée et bouclé son ceinturon.
+Il a entendu les dernières paroles de Scheffer._
+
+Misérable! Tu veux, à la fois, suborner ma femme et me ravir ma gloire!
+Je suis stupéfait de tant de duplicité et de tant d'audace[D]!
+
+SCHEFFER.
+
+Tu as entendu mes paroles? Tu nous épiais! Eh bien! assez de
+dissimulation, assez d'ombre et de mystères. Oui, depuis longtemps
+j'aime Annette, et je ne vois en toi qu'un rival que j'abhorre. Autant
+que toi, j'ai le génie de l'art, et je te le prouverai en ouvrant à
+Francfort une imprimerie rivale, qui fera oublier jusqu'à ton nom. Quant
+à Annette, laisse-la choisir entre nous deux.
+
+GUTENBERG.
+
+Quelle indignité!
+
+SCHEFFER.
+
+Ah! maintenant, rien ne m'arrêtera plus, ni pour parler, ni pour agir.
+J'aime, je te le répète, Annette de la Porte-de-Fer, et je l'ai toujours
+aimée. Je l'aimais déjà quand je travaillais sous tes ordres, au couvent
+de Saint-Arbogast. Je l'aime plus encore depuis que je vis sans cesse
+près de vous; et toi je te hais, parce que tu es son époux... Ainsi,
+qu'elle prononce entre nous, qu'elle dise si elle veut, oui ou non, me
+suivre à Francfort!
+
+GUTENBERG.
+
+Voilà donc tes vrais sentiments! Le voilà donc jeté le masque qui
+cachait la noirceur de ton âme! Traître, tu ne périras que de ma
+main!... Défends-toi!
+
+ _Ils tirent leurs épées, qu'ils portaient à la ceinture, et se
+ battent. Le tocsin sonne._
+
+ANNETTE.
+
+C'est le tocsin! Que veut dire cela?
+
+ _Ils abaissent leurs épées._
+
+GUTENBERG, _avec force_.
+
+Cela veut dire que l'ennemi est aux portes de la ville; cela veut dire
+que le combat va s'engager sous nos murs; cela veut dire qu'il faut,
+pour le moment, faire trêve à nos querelles, à nos ressentiments, à nos
+haines, et courir au poste dont le commandement nous a été confié.
+
+ _Il remet l'épée au fourreau._
+
+SCHEFFER, _remettant l'épée au fourreau_.
+
+Tu as raison, Gutenberg. Courons où la patrie nous appelle! Et à demain
+nos querelles et ma vengeance!
+
+GUTENBERG.
+
+Aux remparts! à la poterne!
+
+SCHEFFER.
+
+Aux remparts! à la poterne!
+
+ _Ils sortent en courant. Le canon gronde pendant la chute du rideau.
+ Annette veut retenir Gutenberg, mais celui-ci la repousse avec
+ colère. Annette tombe au milieu du théâtre._
+
+NOTES:
+
+[A] Scheffer, Annette.
+
+[B] Scheffer, Annette.
+
+[C] Annette, Scheffer.
+
+[D] Scheffer, Gutenberg, Annette.
+
+
+
+
+SIXIÈME TABLEAU
+
+LA PRISE DE MAYENCE
+
+ _Même décor, mais sans les accessoires._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+ANNETTE, FRIÉLO.
+
+ _Au lever du rideau, Annette est agenouillée à droite, devant la
+ fenêtre.--Friélo est au fond, regardant à gauche, à la cantonade._
+
+ANNETTE, _priant_.
+
+Seigneur! ta colère est terrible! Avec quelle rigueur ton bras s'est
+abattu sur tes malheureux enfants! Mais tu es aussi le Dieu de clémence
+et de bonté. Assez de ruines se sont accumulées; assez de sang a coulé
+de nos veines, assez de larmes sont tombées de nos yeux. Seigneur,
+suspends les coups dont ta main nous accable. Sauve ce qui reste des
+personnes et des biens de la pauvre cité de Mayence! (_Elle se lève et
+va à la fenêtre._) Quel affreux spectacle! Le feu est aux quatre coins
+de la ville. La rue est pleine de fuyards et de soldats, ivres de la
+victoire, et encore enflammés de la fureur du combat. On n'entend que
+des cris de douleur et d'épouvante. Partout la désolation, la terreur et
+la mort!
+
+FRIÉLO, _à la porte du fond_.
+
+Quel est ce groupe de fuyards?... Ce sont nos ouvriers. Ils sont
+poursuivis et viennent se réfugier ici...
+
+ANNETTE.
+
+Gutenberg est-il avec eux?
+
+FRIÉLO.
+
+Oui! grâce à Dieu!... Je vois aussi Scheffer!
+
+ANNETTE.
+
+Ah!
+
+FRIÉLO.
+
+Ils ont franchi la porte, ils rentrent! Les voici!
+
+
+SCÈNE II
+
+ANNETTE, FRIÉLO, Ouvriers, _entrant en tumulte par le fond, les habits
+déchirés_, GUTENBERG, SCHEFFER[A].
+
+ANNETTE, _courant à Gutenberg_.
+
+Dieu soit loué! tu me reviens! Je n'ai pas tout perdu, puisque tu es
+vivant!
+
+GUTENBERG, _tenant son épée nue_.
+
+Quelle affreuse journée! La ville a été surprise au milieu de la nuit.
+Les troupes du comte de Nassau ont franchi les remparts, presque sans
+résistance, et ont tout envahi, Diether a pu s'enfuir, en franchissant
+le mur d'enceinte du côté du Rhin, et en prenant une barque. Encore
+a-t-il failli périr dans le fleuve, au milieu de l'obscurité de la nuit.
+Cependant il est en sûreté. Par ordre du comte de Nassau, la ville est,
+depuis ce matin, livrée au pillage, et toutes les horreurs s'y
+commettent. (_Bruit au dehors._) Quels sont ces cris?... (_Annette va à
+la fenêtre, Gutenberg la suit._) Une troupe de volontaires remplit la
+rue et se dirige vers nous! (_Aux ouvriers, à la cantonade._) Barricadez
+la porte, mes amis...
+
+ANNETTE.
+
+Il serait trop tard! Ils sont là.
+
+NOTES:
+
+[A] Annette, Gutenberg, Scheffer, Friélo, Ouvriers, au fond.
+
+
+SCÈNE III
+
+Les Mêmes, Soldats DE NASSAU, _entrant par le fond_, ZUM, _et_ LE PETIT
+ZUM, _les précédant_.
+
+ZUM, _entre par le fond, suivi du petit Zum. Au fond, les soldats se
+battent avec les ouvriers_.
+
+Par ici, mes amis, par ici. Je connais la maison et ses habitants; vous
+y trouverez, j'en réponds, un riche butin[A].
+
+GUTENBERG, _à Zum_.
+
+Ah! c'est toi! Tu as donc repris la souquenille du reître?
+
+ZUM.
+
+Oui; quand j'ai appris qu'il y avait guerre et promesse de pillage, j'ai
+demandé à rentrer dans les troupes volontaires du comte de Nassau... et
+mon petit frère aussi.
+
+GUTENBERG.
+
+Et vous venez, naturellement, faire ici oeuvre de pillards et de
+bandits! Je te reconnais, misérable, c'est toi qui as tué Dritzen, à
+Strasbourg, et qui as bien manqué, à Paris, de me frapper
+traîtreusement.
+
+SCHEFFER.
+
+Et voilà les hommes dont nos ennemis invoquent les services! Ils
+prennent à leur solde des spadassins et des brigands de grande route!
+
+ZUM.
+
+Tu as le verbe bien haut pour un vaincu et un fuyard! Ton sang va payer
+tes injures!
+
+ _Il tire son épée._
+
+SCHEFFER, _tirant son épée_.
+
+Avance donc!
+
+ _Zum fond sur lui, l'épée à la main. Ils se battent._
+
+LE PETIT ZUM, _se battant avec Gutenberg, tandis que Zum se bat avec
+Scheffer_.
+
+Mon grand frère prétend que je ne suis bon à rien... Nous allons voir...
+(_Tout en se battant avec Gutenberg, il frappe, par derrière, avec son
+poignard, Scheffer, pendant que ce dernier se bat avec Zum. Scheffer
+tombe mort._) Voilà, je crois, de l'ouvrage assez propre! Qu'en dis-tu,
+grand frère?
+
+ZUM, _regardant le corps de Scheffer_.
+
+Oui, ce n'est pas mal travaillé! (_À Gutenberg._) À nous deux,
+maintenant, Gutenberg!
+
+ _Friélo entre, avec une arquebuse, dont il menace le petit Zum, pour
+ l'empêcher d'attaquer Gutenberg. Zum, attaque Gutenberg, qui a tiré
+ son épée. Ils se battent[B]._
+
+NOTES:
+
+[A] Friélo, Gutenberg, Zum, petit Zum, Scheffer.
+
+[B] Petit Zum, Zum, Gutenberg, Friélo.
+
+
+SCÈNE IV
+
+Les Mêmes, CONRAD HUMMER.
+
+CONRAD HUMMER, _il tient un papier à la main. Il a un bras en écharpe._
+
+Que tout combat cesse! Que toute épée rentre au fourreau. Voici l'ordre,
+que je viens d'obtenir du comte Adolphe de Nassau, d'arrêter le pillage,
+et de faire rentrer toutes les troupes dans le camp établi sous les
+remparts. Les hérauts d'armes proclament dans Mayence la cessation des
+hostilités, et l'on bat la retraite, pour faire rentrer les troupes.
+
+ZUM, _remettant l'épée au fourreau_.
+
+On ne peut donc pas nous laisser achever notre besogne, et gagner
+honnêtement notre solde? (_Au petit Zum._) Viens, petit... et rentrons
+au camp, puisque tel est le bon plaisir de notre seigneur et maître, le
+comte de Nassau.
+
+ _Ils sortent, les soldats les suivent._
+
+GUTENBERG, _à Conrad Hummer_.
+
+Ami, tu as sauvé mes jours, merci! Mais peut-être aurais-je autant aimé
+perdre la vie que de survivre à la défaite et à la ruine de notre
+cité... Mais tu es blessé.
+
+CONRAD HUMMER.
+
+Oui, mais qu'importe! c'est notre pauvre ville qu'il faut plaindre.
+C'est elle qu'il faut songer à sauver, si c'est possible encore...
+Viens, allons relever nos blessés.
+
+ _Ils sortent par le fond gauche. La scène reste vide._
+
+
+SCÈNE V
+
+LE PETIT ZUM, _il entre par le fond droit; il tient à la main une torche
+enflammée. Il s'avance au milieu du théâtre, et s'assure qu'il n'y a
+personne. Il tâte le corps de Scheffer et s'assure qu'il est mort._
+
+Mon grand frère est un grand entêté. Il m'a encore soutenu, tout à
+l'heure, que je ne suis bon à rien... Je vais lui prouver le contraire!
+(_Il met le feu à gauche, puis à droite, enfin au fond, et s'enfuit par
+le fond, en brandissant sa torche allumée._) Voilà qui est fait!
+
+ _L'incendie éclate.--Tableau._
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+JOURS DE MISÈRE
+
+ _La campagne aux environs de Wiesbade.--À gauche, au premier plan,
+ un tonneau, sur lequel est monté un violonneux.--À gauche, au
+ deuxième plan, des tables occupées par des buveurs.--À droite, au
+ deuxième plan, une autre table.--À droite, au premier plan, l'entrée
+ du cabaret._
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+CORNÉLIUS, MEYER, MARGUERITE, MEYER, Paysans, Buveurs[A].
+
+ _Au lever du rideau, le violonneux, monté sur un tonneau, joue, les
+ paysans et paysannes valsent, accompagnés par l'orchestre; Meyer est
+ debout près du violonneux._
+
+CORNÉLIUS, _ramenant de la valse, Marguerite_.
+
+Oui, il faut valser! oui, il faut danser! oui, il faut s'amuser, rire et
+boire! car, dans tout le duché, on célèbre aujourd'hui l'anniversaire de
+la prise de Mayence par notre prince Adolphe de Nassau. Wiesbade est en
+fête, et notre village de Fremesberg prend sa part aux réjouissances
+publiques! Donc, monsieur le violonneux, ne laissez pas, je vous prie,
+reposer votre archet. Nous allons recommencer.
+
+MEYER, _au violonneux_.
+
+Tenez, rafraîchissez-vous d'un bon verre de cette bière nouvelle; cela
+vous donnera du coeur pour continuer à râcler vos boyaux. (_Il donne un
+verre de bière au violonneux, qui boit, et s'essuie la bouche avec sa
+manche._) Mais à propos de la prise de Mayence, il y a une chanson là
+dessus. Il faudrait nous la chanter!... Mais qui va nous la dire?
+
+CORNÉLIUS.
+
+Pardine! ce n'est pas malin! c'est ta fille Marguerite; elle a la plus
+jolie voix du village! (_À Marguerite._) Allons, Marguerite, la chanson.
+
+MARGUERITE.
+
+Je le veux bien, mais à une condition, monsieur Cornélius, c'est que
+vous me soufflerez, si je me trompe!
+
+MEYER.
+
+Ne te gêne pas, ma fille, il te faut M. le maître d'école pour te mettre
+en voix!
+
+MARGUERITE.
+
+Dame!
+
+CORNÉLIUS.
+
+Me voilà, jolie Marguerite! me voilà! et je vous soufflerai tout ce
+qu'il vous plaira.
+
+MARGUERITE.
+
+Eh bien, je commence!
+
+ _Elle chante._
+
+LA PRISE DE MAYENCE (_Ballade._)[B]
+
+ Dans notre joli duché de Nassau,
+ Sont de frais vallons, de vertes montagnes,
+ Des champs infinis, de riches campagnes,
+ Des bois, des blés, de murmurants ruisseaux.
+
+ Mais à Mayence on voit de grandes cathédrales,
+ Des jardins enchantés, des palais somptueux,
+ Et la place du Dom, avec ses grandes dalles,
+ Et sous ses murs, le Rhin, aux flots majestueux.
+
+ Dans notre joli duché de Nassau,
+ On voit le dimanche, au bal du village,
+ Valser doucement, sous le vert feuillage
+ La jeune fillette et le jouvenceau.
+
+ Mais à Mayence on voit grands seigneurs, nobles dames,
+ En leur palais superbe, aux sons joyeux du cor,
+ De l'amour et du vin allumant les deux flammes,
+ Chercher l'heureuse ivresse au fond des coupes d'or.
+
+ Notre prince a sonné la fanfare guerrière,
+ Alors sont accourus ses soldats valeureux,
+ Les éclairs de la poudre ont brillé dans les cieux,
+ La bombarde a lancé son lourd boulet de pierre.
+
+ Et maintenant, à Nassau conquérant
+ Sont les palais, la vieille cathédrale
+ Le marbre et l'or de sa vieille rivale.
+ Honneur et gloire au prince triomphant!
+
+CORNÉLIUS.
+
+Je ne sais si vous avez remarqué que rien ne donne soif comme une
+chanson patriotique. On met tant de chaleur à chanter ses victoires, que
+le gosier se dessèche à un point extraordinaire. Pour moi, je suis au
+moment d'avaler ma langue.
+
+MEYER.
+
+Il vaut mieux que tu avales ma bière, maître Cornélius. On va t'en
+servir à discrétion, ainsi qu'à tous nos amis. On paie et chacun est
+content.
+
+CORNÉLIUS.
+
+Eh bien, vide ta cave sur nos tables, généreux cabaretier!
+
+ _Tous les paysans s'assoient aux tables de droite et de gauche[C]._
+
+MEYER.
+
+Vous qui êtes si savant, monsieur le maître d'école...
+
+MARGUERITE, _assis près de Cornélius_.
+
+Oh! oui, qu'il est savant, M. le maître d'école!...
+
+ _Elle le regarde avec admiration._
+
+MEYER.
+
+Pourriez-vous nous dire si la bière nouvelle désaltère davantage que la
+bière conservée, et si le vin nouveau...
+
+CORNÉLIUS.
+
+Attendez!... Quel est ce singulier équipage qui nous arrive?
+
+NOTES:
+
+[A] Violonneux, Meyer, Marguerite, Cornélius.
+
+[B] Musique de M. Ch. Balanqué, de l'Opéra-Comique de Paris.
+
+[C] Meyer, Marguerite, Cornélius, assis à la même table à droite.
+
+
+SCÈNE II
+
+Les Mêmes, GUTENBERG, FRIÉLO.
+
+ _Gutenberg, avec une longue barbe blanche et un bâton à la main,
+ conduit par la bride un cheval, qui traîne une charrette, contenant
+ une presse d'imprimerie, des formes et une casse d'imprimerie. Il
+ arrive par la gauche, et s'arrête au milieu du théâtre._
+
+FRIÉLO.
+
+Nous sommes partis de Wiesbade à six heures du matin; il est quatre
+heures de l'après-midi, et nous n'avons pas cessé de marcher. Nous
+n'avons pas recueilli un pfenning, et je ne tiens plus sur mes jambes.
+Je crois que nous ferons bien de nous arrêter un moment. Au milieu de ce
+village en fête, nous trouverons bien un coin, pour nous reposer.
+
+GUTENBERG.
+
+Eh bien, va attacher Bijou à un arbre; puis, nous irons nous asseoir au
+milieu de ces braves gens. (_Friélo fait sortir le cheval et la
+charrette. Ils vont ensuite s'asseoir à gauche au bout d'une table
+occupée par des buveurs._)[A] On nous permettra sans doute de prendre
+place ici!
+
+MEYER, _s'approche des buveurs de la table de gauche, pour les servir_.
+
+Y a-t-il quelque chose encore dans vos verres, gais compagnons?
+
+LE BUVEUR.
+
+Non, nos hanaps sont vides; va les remplir. (_Retenant Meyer par la
+manche._) Mais, dis-moi, quel est cet homme, à barbe blanche, qui vient
+de s'asseoir là?
+
+ _Friélo revient._
+
+MEYER.
+
+Ah! ne faites pas attention! C'est un pauvre diable qui est venu déjà
+ici, dimanche dernier. Sa cervelle est un peu détraquée; mais il ne fait
+de mal à personne!
+
+LE BUVEUR.
+
+Ah! sa cervelle est détraquée!... Je n'aime pas beaucoup à me trouver
+près d'un fou.
+
+ _Il prend son verre, quitte la table, et va se placer à la table de
+ droite. Les autres buveurs, l'ayant vu faire et l'ayant interrogé du
+ regard, quittent tous également la table, et vont se placer à la
+ table de droite._
+
+MEYER.
+
+Eh bien? Eh bien, que se passe-t-il? Pourquoi tout le monde quitte-t-il
+cette place? (_Les buveurs, sans lui répondre, lui montrent Gutenberg._)
+C'est cet homme à la barbe blanche qui vous fait fuir? Je vais mettre
+ordre à ça! (_Il s'approche de Gutenberg, qui est assis._) Vous ne
+commandez donc rien, mon brave homme: ni bière, ni pain, ni jambon?
+
+GUTENBERG.
+
+Je n'ai pas d'argent.
+
+FRIÉLO, _frappant sur son escarcelle, d'un air piteux_.
+
+Ni moi non plus!
+
+MEYER.
+
+Il ne faudrait pas, alors, prendre la place de ceux qui paient! Vous
+faites fuir tout le monde et vous ne demandez rien?
+
+GUTENBERG.
+
+Vous avez raison, monsieur l'aubergiste; je ne veux pas vous faire du
+tort. Nous allons partir. (_Ils se lèvent._) Seulement, une charité.
+Donnez-nous à chacun un verre d'eau; car nous mourons de soif.
+
+MEYER, _il va à Marguerite, qui est assise près de Cornélius, à la table
+de droite_.
+
+Ce vieux, à la barbe blanche, demande, avant de partir, un verre d'eau.
+Apporte-le lui, et qu'ils détalent d'ici, car ils font fuir les clients.
+
+ _Marguerite emplit un verre d'eau et l'apporte à Gutenberg._
+
+GUTENBERG, _prenant le verre_.
+
+Merci, charmante enfant. (_Il va pour boire, Marguerite arrête son bras,
+prend le verre et jette l'eau._) Que faites-vous?
+
+MARGUERITE.
+
+Attendez! Il ne sera pas dit qu'en ce jour de fête, un malheureux n'aura
+pas trouvé la charité dans notre village.
+
+ _Elle va remplir un verre de bière, et l'apporte à Gutenberg._
+
+FRIÉLO.
+
+Ah! merci, merci, mademoiselle l'aubergiste; Dieu vous rendra cela en
+paradis.
+
+MARGUERITE, _à Gutenberg_.
+
+Comme vous êtes pâle et fatigué! C'est le besoin... la faim, peut-être?
+Nous avons aujourd'hui du jambon, du pain frais et du vin à discrétion.
+Je vais vous servir tout cela; et comme l'a dit le petit, Dieu me rendra
+en paradis, mon pain et mon jambon. (_Marguerite va prendre un plateau
+contenant du vin et deux verres, qu'elle va porter à Gutenberg et à
+Friélo._) Tenez, bonnes gens, buvez, mangez, et prenez des forces, pour
+continuer votre route. (_À Meyer, qui s'est levé, pour regarder manger
+Gutenberg._) Regarde, mon père, avec quel appétit ils font honneur à
+notre repas.
+
+MEYER, _avec humeur_.
+
+Oui, oui, un repas qui ne coûte rien, c'est toujours bon; mais ce n'est
+pas aussi agréable pour l'aubergiste. (_À Gutenberg._) Vous savez qu'on
+attend votre place, quand vous aurez fini. Ainsi, dépêchez-vous, si
+c'est possible.
+
+MARGUERITE.
+
+Ah! mon père, tu ne peux donc pas être bon pour les malheureux, une fois
+dans ta vie!
+
+LES BUVEURS, _criant et appelant_.
+
+De la bière!... du vin!... De la bière, donc, Marguerite!
+
+MARGUERITE, _allant aux buveurs_[B].
+
+Voilà! voilà!
+
+ _Elle sort par la droite, et revient, avec de la bière._
+
+MEYER, _qui est resté près de Gutenberg_.
+
+Comme ça, mon vieux, vous courez les pays avec votre charrette? Et
+qu'est-ce qu'il y a dans votre charrette?
+
+GUTENBERG.
+
+Un matériel d'imprimerie... une presse... une casse, des formes et des
+caractères.
+
+FRIÉLO.
+
+Dans les villages que nous traversons, nous faisons connaître à ceux qui
+l'ignorent l'art de l'imprimerie, nouvellement inventé en Allemagne.
+Cela intéresse quelques personnes, qui nous donnent, en échange, un
+morceau de pain... comme vous l'avez fait tout à l'heure, mon bon
+monsieur Meyer.
+
+GUTENBERG.
+
+Tu n'ajoutes pas, Friélo, que l'inventeur de l'imprimerie, c'est moi!
+que je m'appelle Jean Gutenberg, et que je suis gentilhomme de Mayence!
+
+MEYER, _surpris_.
+
+Vous êtes l'inventeur de l'imprimerie! vous êtes gentilhomme! (_À
+part._) Pauvre diable! On a raison... sa cervelle est détraquée.
+(_Haut._) Eh bien, Monseigneur, eh bien, mon gentilhomme, achevez votre
+somptueux festin, moi, je retourne donner à boire à mes vilains.
+
+ _Il va à la table de droite._
+
+CORNÉLIUS.
+
+Eh bien, vous avez parlé à cet homme?... Que vous a-t-il dit?
+
+MEYER.
+
+Ah! des folies!... Il prétend être gentilhomme, s'appeler Gutenberg, et
+être tout bonnement l'inventeur de l'imprimerie!
+
+CORNÉLIUS.
+
+Voyez-vous ça! J'ai, en effet, entendu parler, à Mayence, d'un certain
+Gutenberg; mais il n'était pas gentilhomme, il était orfèvre. Quant à la
+prétention de ce pauvre diable d'avoir inventé l'imprimerie, ce n'est
+pas à moi qu'on contera de ces sornettes.
+
+MARGUERITE.
+
+Oh! non, monsieur Cornélius, ce n'est pas à vous! à vous, le maître
+d'école du village, que l'on contera de ces sornettes!... Vous êtes si
+savant, monsieur Cornélius!
+
+ _Elle le regarde avec admiration._
+
+CORNÉLIUS, _avec importance._
+
+Je connais sur le bout du doigt toute cette histoire, et si vous le
+voulez, je vais vous la dire, pour votre instruction et celle de vos
+enfants. (_Les buveurs quittent la table, et font demi-cercle autour de
+lui._) Voyez-vous, l'imprimerie a eu trois pères: d'abord Laurent
+Coster, l'imagier de Harlem, qui a imprimé quelques volumes avec des
+caractères mobiles. Ensuite, le célèbre Jean Fust, qui a imprimé des
+psautiers, des missels, les _Offices de Cicéron_ et autres ouvrages, et
+qui est mort de la peste, à Paris. Enfin, Pierre Scheffer, qui a
+perfectionné la manière de fabriquer les caractères, et qui fut tué à la
+prise de Mayence, par les troupes de notre prince, Adolphe de Nassau.
+Nous avons, dans nos écoles, des exemplaires de tous les ouvrages dont
+je viens de vous parler et je puis vous les montrer. (_Il tire de sa
+poche trois volumes._) Voici d'abord un des petits volumes de l'imagier
+de Harlem: _Lettres d'Indulgence_. Voyez: _imprimé par Laurent Coster, à
+Harlem_. (_Ils regardent le volume._) Voici l'un des volumes imprimé
+par Fust, à Mayence (_Il leur montre le livre._) et qui porte:
+_Imprimerie de Fust, à Mayence_. Voici enfin, la bible imprimée par
+Scheffer, à Mayence. Aucun livre imprimé ne porte, que je sache, le nom
+de Gutenberg. Montrez-moi un seul livre portant la mention: _Imprimé par
+Gutenberg_ et je vous donnerai raison.
+
+MARGUERITE.
+
+Oui, montrez-lui un livre imprimé par Gutenberg... (_Le regardant avec
+admiration._) Comme il parle bien!... comme il est savant!
+
+MEYER.
+
+Alors, ce vagabond qui se prétend gentilhomme... Attendez, je vais lui
+dire son fait! (_Il va à Gutenberg, qui est toujours assis à la table de
+gauche._) Vous savez, mon vieux, que vous n'êtes pas plus gentilhomme
+que ma pantoufle, et vous n'avez rien inventé du tout!... L'imprimerie a
+eu trois pères... on n'en a qu'un, d'habitude, mais l'imprimerie est une
+si grande dame qu'elle peut se donner le luxe de trois papas. Donc
+l'imprimerie a eu pour premier papa Laurent... Laurent... enfin, un
+marchand d'images.
+
+GUTENBERG.
+
+Laurent Coster, l'imagier de Harlem!... Tu dis vrai.
+
+MEYER.
+
+Le second papa a été le célèbre Fust, qui, étant à Paris, a inventé la
+peste... (_Marguerite le tire par la manche._) C'est-à-dire, qui est
+mort de la peste à Paris.
+
+GUTENBERG, _d'un air concentré._
+
+Continue!
+
+MEYER.
+
+Et son troisième papa, c'est Scheffer, qui a fait le siège de Mayence,
+(_Même jeu de Marguerite._) c'est-à-dire qui a été tué au siège de
+Mayence.
+
+GUTENBERG, _d'un air plus concentré._
+
+Après?
+
+MEYER.
+
+Après, c'est tout... (_D'un air d'importance._) Montrez-moi un seul
+livre portant la mention: _Imprimé par Gutenberg_, et je vous donnerai
+raison. Par ainsi, vieux farceur, vous nous avez conté des contes, et ce
+que vous avez de mieux à faire, c'est de détaler d'ici... Je ne vous
+reproche pas mon jambon, ni ma bière, mais enfin...
+
+GUTENBERG, _se levant et éclatant._
+
+Qui a dit que je ne suis pas l'inventeur de l'imprimerie? Qui a dit que
+Fust et Scheffer ne sont pas des imposteurs et des voleurs d'idées? Qui
+a dit que Gutenberg est menteur et traître? (_Il lève son bâton. Les
+buveurs reculent. Cornélius, Meyer, et Marguerite, s'écartent et vont à
+l'extrême droite[C]._) Je suis ici au milieu de mes ennemis, des ennemis
+de Mayence, ma patrie. Je suis au milieu de ces hommes barbares et
+cruels, qui ont envahi, à main armée, notre malheureuse ville, et qui
+l'ont saccagée. Je suis au milieu de ceux qui ont brûlé mes ateliers,
+causé ma ruine et tué Pierre Scheffer! (_Il brandit son bâton._) Prenez
+garde à vous, gens de Nassau, Gutenberg, Gutenberg, de Mayence, que vous
+avez ruiné, volé, perdu à jamais, Gutenberg vous menace et vous brave.
+
+ _Ils s'écartent davantage[C]._
+
+MEYER.
+
+Prenons garde, il est complètement fou!
+
+FRIÉLO.
+
+Mon cher maître, calmez-vous; on ne vous veut aucun mal!
+
+GUTENBERG.
+
+Je ne resterai pas plus longtemps dans le pays de Nassau. Nous avons
+laissé à l'hôtellerie, ma femme, ma chère Annette: cours, Friélo, va lui
+dire que je veux partir tout de suite, et ramène-la.
+
+FRIÉLO.
+
+L'hôtellerie où nous avons laissé dame Annette, est près d'ici. Dans un
+quart d'heure, je vous l'amène.
+
+ _Il sort._
+
+NOTES:
+
+[A] Gutenberg, Friélo.
+
+[B] Friélo, Gutenberg, Meyer, Cornélius, Marguerite, buveurs au fond.
+
+[C] Friélo, Gutenberg, Meyer, Cornélius, Marguerite.
+
+
+SCÈNE III
+
+Les Mêmes, _moins_ FRIÉLO.
+
+MEYER.
+
+Je savais bien qu'il avait un coup de marteau, mais je ne le savais pas
+enragé. Flattons sa manie. (_Allant à Gutenberg et le saluant._)
+Monseigneur, monseigneur de Gutenberg, mon digne gentilhomme, mon
+prince, on est allé chercher la princesse, votre femme, pour vous
+ramener en pompe, dans le palais de vos pères. (_À part._) S'il n'est
+pas content!
+
+ _Gutenberg est tombé sur le banc des buveurs à droite, comme absorbé
+ dans ses pensées._
+
+CORNÉLIUS.
+
+Laisse ce pauvre homme! Nous n'avons rien à craindre de lui; il est
+maintenant abattu et sans forces.
+
+MEYER.
+
+Il est certain que Sa Seigneurie n'est pas en ce moment dans une passe
+brillante!
+
+
+SCÈNE IV
+
+Les Mêmes, FRIÉLO.
+
+GUTENBERG, _se levant_.
+
+Eh bien, Friélo, ramènes-tu Annette?
+
+FRIÉLO.
+
+Hélas, mon maître, malheur sur malheur! Je n'ai plus retrouvé dame
+Annette à l'hôtellerie. Elle venait de partir, en chargeant l'hôtelier
+de nous annoncer son départ.
+
+GUTENBERG.
+
+Et, a-t-elle dit, au moins, en quel lieu elle se rend?
+
+FRIÉLO.
+
+Non!
+
+GUTENBERG.
+
+Oh! dernier coup de la fatalité qui m'accable! Annette, ma femme, qui
+dirigeait mes pas chancelants dans la carrière de la vie, Annette, mon
+soutien, mon guide, elle me quitte, elle m'abandonne! Et pourquoi? Ah!
+le courage aura fini par lui manquer. Elle se sera fatiguée d'un si
+long, d'un si constant dévouement, et elle sera partie, en m'abandonnant
+à ma triste destinée. Et comment la blâmer? Une telle abnégation, si
+longtemps continuée, n'est pas dans la nature humaine. On s'épuise en
+efforts, en dévouement, mais une heure vient où les forces vous
+manquent, pour continuer le sacrifice. Et l'on part; et l'on livre à son
+désespoir, à sa faiblesse, le triste compagnon de sa vie misérable. Ah!
+Friélo, je ne survivrai pas à ce dernier coup!... Je voudrais mourir!
+
+ _Il retombe, accablé, sur le banc, les mains sur ses yeux._
+
+
+SCÈNE V
+
+Les Mêmes, MARTHA.
+
+ _Elle entre par le fond droite, et vient près de Gutenberg._
+
+FRIÉLO.
+
+Levez les yeux, maître, et vous verrez que Dieu ne vous a pas abandonné.
+L'un de vos anges gardiens s'est envolé, mais l'autre vous est resté
+fidèle.
+
+MARTHA, _à Friélo_.
+
+Oui, cher Friélo, je viens encore protéger et défendre ton maître. Mais
+n'accusez pas Annette d'ingratitude et d'oubli. C'est elle qui, en
+passant devant la succursale du couvent de Sainte-Claire, établie à
+Wiesbade, m'a prévenue de son départ, m'en a expliqué les raisons, qui
+n'ont rien que d'heureux, et m'a chargée de la remplacer auprès de
+Gutenberg. J'ai pour mission de vous ramener tous deux à Mayence! (_À
+Gutenberg qui, pendant la réplique précédente, a regardé avec surprise
+Martha, cherchant à la reconnaître._) Vous avez entendu, messire Jean,
+nous allons partir; je vous ramène à Mayence. Vous allez rentrer, et
+pour ne plus la quitter, dans votre ville natale.
+
+GUTENBERG[A].
+
+Un ange est descendu du ciel, pour prendre par la main le vieillard
+abattu sous les coups de l'infortune, pour l'arracher au désespoir et à
+la mort. Mais pourquoi ce messager céleste prend-il la voix et les
+traits enchanteurs de la jeune fille qui fut l'amour et la passion
+sereine de ma jeunesse? Fille de Laurent Coster, enfant du maître vénéré
+qui forma mon esprit et m'ouvrit la carrière, tu portes les habits des
+saintes femmes vouées au culte de Dieu. C'est pour me dire, n'est-ce
+pas, que tu vas me transporter dans les sphères célestes, et m'amener
+aux pieds du Seigneur? (_Il se lève._) Merci à toi, noble envoyée des
+divines phalanges. Je suis prêt à te suivre!... J'ai hâte de mourir,
+pour que tu m'emportes sur tes blanches ailes, au sein de l'éternelle
+clarté, dans l'infini des cieux!...
+
+MARTHA.
+
+Il ne me reconnaît pas! Une longue série de malheurs, la misère, les
+souffrances de l'exil, ont altéré sa raison. C'est à nous de consoler,
+d'apaiser, de rendre à elle-même cette âme meurtrie. Je ne faillirai pas
+à cette dernière et suprême mission. Annette m'a chargée de ramener à
+Mayence le pauvre Gutenberg. Partons, Friélo, et que Dieu nous conduise!
+
+ _Ils sortent, Gutenberg posant les bras sur les épaules de Martha et
+ de Friélo._
+
+
+NOTES:
+
+[A] Friélo, Gutenberg, Martha, Marguerite, Cornélius.
+
+
+
+
+HUITIÈME TABLEAU
+
+LE RETOUR À MAYENCE
+
+
+ _Même décor qu'au premier acte. On a seulement supprimé les deux
+ enseignes. Banc de pierre, à droite._
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+ANNETTE, _puis_ HÉBÈLE.
+
+ANNETTE, _sortant de la maison du Taureau-Noir_.
+
+Mettez tout bien en ordre. Nettoyez les vitraux de la grande salle et
+les cuivres des cuisines. Pour le reste, attendez mon retour.
+
+ _Elle descend en scène, et rencontre Hébèle, venant par le fond[A]._
+
+HÉBÈLE.
+
+Je viens d'apprendre ton arrivée, et j'accours te demander pourquoi tu
+reviens seule, et où tu as laissé mon pauvre frère?
+
+ANNETTE.
+
+Depuis la ruine et l'incendie de notre imprimerie, à Mayence, nous
+errions, Gutenberg et moi, à travers l'Allemagne, pauvres, malheureux,
+et ayant souvent besoin de recourir à la charité publique. Mon mari
+transportait avec lui son vieux matériel d'imprimerie, et nous vivions
+de quelque semblant de travail, accordé par la pitié. Mais, le plus
+souvent, nous ne rencontrions que des refus, des risées ou des menaces,
+et les pierres du chemin auraient été tout aussi utiles à transporter,
+que notre attirail d'imprimerie. Nous étions à Wiesbade lorsque j'appris
+que Diether d'Yssembourg, venait d'être rétabli sur le trône
+archiépiscopal de Mayence, redevenue, comme auparavant, ville libre de
+l'Empire.
+
+HÉBÈLE.
+
+Oui, la mort du pape Pie II, en 1464, suivie de celle du comte Adolphe
+de Nassau, a permis que les réclamations des habitants de Mayence
+fussent écoutées par le Conseil de l'Empire, et, finalement, notre
+bien-aimé Diether d'Yssembourg est revenu à Mayence, ramenant avec lui
+nos libertés municipales.
+
+ANNETTE.
+
+Dès que cet heureux événement me fut connu, je m'empressai de quitter
+Wiesbade, pour venir exposer à notre prince bien-aimé la situation
+lamentable du créateur de l'imprimerie, de Gutenberg, qu'il a toujours
+affectionné. En partant, je confiai mon mari aux soins dévoués de soeur
+Martha, qui se chargea de le guérir et de le ramener à Mayence.
+
+HÉBÈLE.
+
+De le guérir!
+
+ANNETTE.
+
+Oui, le malheur, les persécutions répétées, le désespoir d'avoir tout
+perdu dans l'incendie de son imprimerie, avaient un moment altéré sa
+raison; mais les soins attentifs de Martha l'ont bientôt rendu à
+lui-même. Le prince a écouté avec le plus vif intérêt le récit de ses
+infortunes, et il a pris ses dispositions pour rendre toute justice à
+Gutenberg, dès son retour. Je me rends à son palais; viens avec moi, je
+te dirai en chemin mes projets et mes espérances.
+
+ _Elles sortent par le fond gauche._
+
+NOTES:
+
+[A] Annette, Hébèle.
+
+
+SCÈNE II
+
+GUTENBERG, _avec une barbe blanche_, MARTHA, FRIÉLO, _ayant chacun sur
+l'épaule le bras de Gutenberg_[A].
+
+MARTHA.
+
+Dieu soit loué! nous voici enfin au terme du voyage! Nous avons été
+assez heureux pour rendre à la santé, à la raison, le pauvre Gutenberg.
+Friélo, je te le confie, et je rentre au couvent.
+
+ _Elle sort par la gauche._
+
+FRIÉLO. _Il conduit Gutenberg près du banc de pierre à droite, et le
+fait asseoir sur le banc._
+
+Marcher un jour, marcher le lendemain, marcher encore, quel métier pour
+des jambes qui n'ont plus vingt ans! Et dire que nous revenons aussi
+pauvres que nous sommes partis!... et de plus, très fatigués!... Enfin,
+voilà la maison du _Taureau-Noir_, et, j'espère bien, cette fois, que
+nous allons nous y arrêter pour le reste de nos jours!
+
+ _Il entre dans la maison du Taureau-Noir_.
+
+GUTENBERG, _seul_. _Il se lève et paraît rencontrer peu à peu les
+lieux._
+
+Je te salue, ô maison paternelle!... Plus de vingt ans se sont écoulés,
+depuis le jour où, pour la première fois, je dis adieu à tes vieux
+murs!... Pages envolées, de ma vie, que j'aime à vous relire en face de
+ces lieux paisibles où s'écoula mon enfance! Je sens renaître ici tous
+les souvenirs du passé, et, comme en un miroir fidèle, mon existence
+entière se reflète à mes regards!... Mon départ de Mayence au milieu des
+colères du peuple; mon séjour dans l'atelier de Laurent Coster, à
+Harlem; mes veilles, mes longues études, et l'amour ingénu de Martha,
+reviennent à ma pensée. Mais je vois aussi s'évanouir, l'un après
+l'autre, tous mes rêves de bonheur! Mon cher Dritzen frappé de mort à
+mes côtés, et le traître Fust, s'emparant de mon secret. Scheffer, tué à
+son tour, et mes ateliers consumés par les flammes; enfin, ma vie
+errante à travers l'Allemagne, et cette longue période, où, nouveau
+Bélisaire, j'implorais la pitié et l'aumône des passants!... Avec quelle
+émotion je revois les lieux où s'écoula ma jeunesse. Le nid de cigognes
+que j'ai laissé au moment de mon départ, est encore suspendu à la
+corniche de cette tour. Les petits, devenus grands, sont partis; mais
+plus heureux que moi, ils sont plusieurs fois revenus, battant des
+ailes, pour nourrir des générations nouvelles. Jeunesse, illusions,
+amour et gloire, j'ai tout laissé sur la route épineuse de la vie...
+Ainsi, la souffrance et le malheur sont, ici-bas, la récompense de ceux
+qui se dévouent au progrès de l'humanité! Pendant que l'Europe entière
+s'enrichit de ma découverte, je rentre brisé, sans ressources et sans
+espoir, dans ma ville natale.
+
+NOTES:
+
+[A] Friélo, Gutenberg, Martha.
+
+
+SCÈNE III
+
+GUTENBERG, ANNETTE, FRIÉLO, HÉBÈLE, _Annette et Hébèle entrent par le
+fond gauche_.
+
+ANNETTE, _courant à Gutenberg_.
+
+Je viens d'apprendre ton arrivée, et je ne me sens pas de joie.
+
+ _Elle l'embrasse[A]._
+
+HÉBÈLE.
+
+Mon bon frère! que je te presse à mon tour dans mes bras!
+
+ _Elle l'embrasse._
+
+GUTENBERG.
+
+Chère soeur jamais plus lamentable voyage, ni plus triste retour!
+
+ANNETTE.
+
+Oui, Friélo, m'a raconté vos dernières étapes. La misère, la tristesse,
+les privations, ont été vos compagnons de route, depuis Wiesbade
+jusqu'ici. Ton âme est abattue, ton corps est fatigué, ton visage est
+vieilli, et tes habits sont usés; aucun cortège ne fête ton retour, ton
+escarcelle est vide, et ta tête est blanchie par le travail et le
+malheur. Mais tu as su rester digne, indépendant, loyal et sincère. Qui
+donc pourrait se dire aussi riche que toi? Cependant, ne perds pas
+courage; car si j'en crois mes pressentiments, l'heure qui t'apportera
+la fortune, la gloire et le repos, n'est pas éloignée.
+
+GUTENBERG.
+
+Ah! ma pauvre Annette! Tu as conservé toutes les illusions de la
+jeunesse. Mais moi, j'ai tant souffert que j'ai perdu jusqu'à
+l'espérance. Si tes beaux rêves se réalisaient jamais, je ne serais plus
+sur la terre, pour en jouir.
+
+ANNETTE.
+
+Et la devise de ta famille: _Rien ne me résiste!_ l'as-tu donc oubliée?
+Cette devise est aussi celle de l'art que tu as fondé. C'est la devise
+de la vérité, de l'intelligence et du courage... elle ne peut mentir!...
+Apprends donc que si je t'ai quitté si brusquement à Wiesbade, c'est que
+je venais de recevoir la nouvelle du retour de notre souverain, Diether
+d'Yssembourg, dans sa bonne ville de Mayence, et que j'avais hâte de
+rappeler au prince tes titres à sa reconnaissance.
+
+GUTENBERG, _avec doute_.
+
+Mais que peux-tu avoir obtenu?
+
+NOTES:
+
+[A] Hébèle, Gutenberg, Annette.
+
+
+SCÈNE IV
+
+Les Mêmes, Friélo, _arrivant en courant, par le fond, gauche_.
+
+FRIÉLO[A].
+
+Mon maître! mon cher maître! Je ne sais comment on a appris votre
+retour; mais vos anciens ouvriers, les bourgeois, les seigneurs, tout
+Mayence enfin, s'apprête à venir vous souhaiter la bienvenue[B]. Les
+visages ont tous un air de fête qui vous réjouit le coeur. Cela m'a fait
+pleurer. Je croyais qu'il n'y avait que le chagrin qui fît couler des
+larmes. Il paraît que le bonheur produit le même effet. Enfin, je pleure
+et ris tout à la fois.
+
+_Il remonte au fond gauche._
+
+ANNETTE, _pressant les mains de Gutenberg_.
+
+Ce jour mémorable effacera tous les tristes souvenirs du passé!
+
+FRIÉLO.
+
+Voilà le peuple, avec ses habits de fête; voilà le Prince Électeur, avec
+sa belle cape; voilà le docteur Conrad Hummer, Syndic de Mayence, avec
+sa longue robe. Ah! doux Jésus, les larmes n'empêchent d'y voir clair!
+C'est bête de pleurer comme ça, quand on est si content!
+
+NOTES:
+
+[A] Friélo, Annette, Gutenberg, Hébèle.
+
+[B] Friélo, Gutenberg, Hébèle, Annette.
+
+
+SCÈNE V
+
+Les Mêmes, DIETHER D'YSSEMBOURG, CONRAD HUMMER, Ouvriers Imprimeurs,
+Peuple.
+
+ _Entrée générale par le fond gauche: Diether, Conrad, Soldats,
+ restant au fond._
+
+PEUPLE _et_ OUVRIERS.
+
+Vive Gutenberg! vive Gutenberg!
+
+DIETHER D'YSSEMBOURG, _tenant un parchemin_[A].
+
+Gutenberg, ta digne et vaillante épouse m'a raconté les malheurs qui
+t'ont si longtemps poursuivi, et l'état de détresse où t'a réduit la
+prise et l'incendie de notre bonne ville. Je sais que, depuis plusieurs
+années, le créateur de l'imprimerie, vit, errant et malheureux à travers
+l'Allemagne. Rétabli, comme par miracle, à la tête de notre cité, je
+veux rendre justice au mérite de tous, et j'ai à coeur de reconnaître
+les services que le plus illustre des enfants de Mayence a rendus à sa
+patrie et à l'humanité... Gutenberg, malgré les tentatives que Fust et
+Scheffer ont faites pour s'approprier ta découverte, je tiens à te
+proclamer devant tous l'inventeur de l'imprimerie, et je t'assure, par
+ce décret, une pension pour le reste de tes jours.
+
+ _Il donne le parchemin à Gutenberg._
+
+GUTENBERG.
+
+Ah! monseigneur!
+
+DIETHER D'YSSEMBOURG.
+
+Je te nomme, en même temps, premier gentilhomme de mon palais. (_Il
+prend un collier des mains de Conrad, et le passe au cou de Gutenberg,
+qui a mis genou en terre._) Je ne connais personne qui soit plus digne
+que toi de porter ces insignes, destinés à signaler, parmi mes
+gentilshommes, celui que j'honore le plus.
+
+GUTENBERG, _se relevant_.
+
+N'est-ce point un rêve? Que de bienfaits, monseigneur!... (_Tendant la
+main à Annette._) Je vois que tu as plaidé ma cause avec éloquence!
+
+ANNETTE.
+
+Je n'ai fait que demander justice pour toi!
+
+NOTES:
+
+[A] Friélo, Conrad, Diether, Gutenberg, Annette, Hébèle.
+
+
+SCÈNE VI
+
+Les Mêmes, MARTHA, _entrant par la gauche, deuxième plan_.
+
+DIETHER D'YSSEMBOURG.
+
+Quelle est cette religieuse?... Son visage inspire la sympathie... (_À
+Martha._) Qui êtes-vous?
+
+MARTHA.
+
+Martha, soeur de Sainte-Claire, fille de Laurent Coster, l'imagier de
+Harlem!
+
+GUTENBERG.
+
+Je vous remercie, Martha, d'être venue joindre à mon triomphe le
+souvenir de mon vieux maître. (_En se découvrant._) Rendons tous ici
+hommage à la mémoire de Laurent Coster. Aucun de nous ne doit oublier
+que l'imprimerie a eu pour berceau l'humble imagerie de Harlem.
+
+MARTHA.
+
+Je suis heureuse de cet hommage rendu à la mémoire de mon père; mais ce
+n'est pas pour cela que je me présente à notre souverain. Je suis soeur
+du couvent de Sainte-Claire, mais je n'ai pas encore prononcé mes voeux:
+je suis toujours simple novice. C'est pour cela que j'ai pu être envoyée
+en mission en divers pays, tantôt à Paris, pour soigner les pestiférés,
+tantôt à Mayence, ou dans le duché de Nassau, pour y panser les blessés
+et prodiguer les secours de la religion aux victimes de la guerre. Mais
+aujourd'hui, ma mission est terminée. Gutenberg est maintenant heureux
+et honoré dans sa patrie. Les portes du cloître peuvent donc se fermer
+sur moi. Je peux dire au monde et à ceux que j'ai aimés un éternel
+adieu. Et je viens vous dire, à vous, prince de l'Église:
+«Daignerez-vous placer, de vos propres mains, sur mon front, le voile
+sacré?»
+
+DIETHER D'YSSEMBOURG.
+
+Oui, Martha Coster, c'est avec bonheur que je présiderai la cérémonie de
+votre prise de voile!
+
+ _Martha baise la main du prince._
+
+GUTENBERG, _avec douleur_.
+
+Hélas! ma chère Martha! Adieu! pour toujours!
+
+ _Martha lui donne la main, s'incline devant le prince, et sort, par
+ la gauche._
+
+DIETHER D'YSSEMBOURG, _mettant la main sur l'épaule de Gutenberg_.
+
+Et maintenant, messire Gutenberg, à mon palais! Je veux qu'aujourd'hui
+même, vous y preniez le rang de mon premier gentilhomme!
+
+LE PEUPLE _et_ LES OUVRIERS.
+
+Vive Gutenberg!
+
+GUTENBERG.
+
+Non, mes amis, vive l'imprimerie, l'imprimerie mère du progrès, mère de
+la science et de la liberté!
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Gutenberg, by Louis Figuier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GUTENBERG ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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